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Anarchism and Other Essays

by Emma Goldman · in French

ANARCHISME ET AUTRES ESSAIS

Emma Goldman

Avec une notice biographique d’Hippolyte Havel

TABLE DES MATIÈRES

Notice biographique

Préface

L'Anarchisme : ce qu'il représente réellement

Minorités contre majorités

La psychologie de la violence politique

Les prisons : un crime social et un échec

Le patriotisme : une menace pour la liberté

Francisco Ferrer et l'École moderne

L'hypocrisie du puritanisme

Le trafic des femmes

Le suffrage féminin

La tragédie de l'émancipation de la femme

Mariage et amour

Le théâtre : un puissant vecteur de pensée radicale

EMMA GOLDMAN

Le militantisme n'est pas, comme certains le supposent, un « métier », car personne ne choisirait un métier où l'on peut travailler avec l'assiduité d'un esclave et mourir avec la réputation d'un mendiant. Les mobiles qui poussent des personnes à exercer une telle profession doivent être différents de ceux du commerce, plus profonds que l'orgueil et plus forts que l'intérêt. GEORGE JACOB HOLYOAKE.

Parmi les hommes et les femmes qui occupent le devant de la scène publique en Amérique, rares sont ceux dont le nom est mentionné aussi souvent que celui d'Emma Goldman. Pourtant, la véritable Emma Goldman est presque totalement inconnue. La presse à sensation a entouré son nom de tant de déformations et de calomnies qu'il semblerait presque miraculeux que, malgré ce tissu de diffamations, la vérité finisse par percer et qu'une appréciation plus juste de cette idéaliste si malmenée commence à se manifester. Il n'y a guère de consolation dans le fait que presque tous les représentants d'une idée nouvelle aient dû lutter et souffrir de difficultés similaires. Est-il d'une quelconque utilité qu'un ancien président d'une république rende hommage, à Osawatomie, à la mémoire de John Brown ? Ou qu'un autre président d'une autre république participe à l'inauguration d'une statue en l'honneur de Pierre Proudhon et présente sa vie à la nation française comme un modèle digne d'une émulation enthousiaste ? À quoi tout cela sert-il quand, dans le même temps, les John Brown et les Proudhon VIVANTS sont crucifiés ? L'honneur et la gloire d'une Mary Wollstonecraft ou d'une Louise Michel ne sont pas rehaussés par le fait que les édiles de Londres ou de Paris donnent leur nom à une rue — la génération vivante devrait se soucier de rendre justice aux Mary Wollstonecraft et aux Louise Michel VIVANTES. La postérité assigne aux hommes comme Wendell Phillips et Lloyd Garrison la niche d'honneur qui leur revient dans le temple de l'émancipation humaine ; mais il est du devoir de leurs contemporains de leur accorder la reconnaissance et l'appréciation qui leur sont dues de leur vivant.

Le chemin du propagandiste de la justice sociale est jonché d'épines. Les puissances des ténèbres et de l'injustice déploient toute leur force pour empêcher qu'un rayon de soleil ne pénètre sa vie morne. Pis encore, ses propres camarades de lutte — et trop souvent ses amis les plus intimes — ne font preuve que de peu de compréhension pour la personnalité du pionnier. L'envie, tournant parfois à la haine, la vanité et la jalousie obstruent sa voie et remplissent son cœur de tristesse. Il faut une volonté inflexible et un enthousiasme immense pour ne pas perdre, dans de telles conditions, toute foi en la Cause. Le représentant d'une idée révolutionnaire se tient entre deux feux : d'un côté, la persécution des pouvoirs en place qui le tiennent pour responsable de tous les actes résultant des conditions sociales ; et de l'autre, le manque de compréhension de ses propres partisans, qui jugent souvent toute son activité depuis une perspective étroite. C'est ainsi que l'agitateur se retrouve bien seul au milieu de la multitude qui l'entoure. Même ses amis les plus proches comprennent rarement à quel point il se sent solitaire et abandonné. Telle est la tragédie de la personne en vue sur la scène publique.

La brume dans laquelle le nom d'Emma Goldman a été si longtemps enveloppé commence peu à peu à se dissiper. Son énergie dans la promotion d'une idée aussi impopulaire que l'anarchisme, sa profonde sincérité, son courage et ses capacités trouvent un écho et une admiration grandissants.

La dette que la croissance intellectuelle américaine doit aux exilés révolutionnaires n'a jamais été pleinement appréciée. La semence disséminée par eux, bien que si peu comprise à l'époque, a donné une riche récolte. Ils ont, en tout temps, maintenu haut le drapeau de la liberté, imprégnant ainsi la vitalité sociale de la nation. Mais très peu ont réussi à préserver leur éducation et leur culture européennes tout en s'assimilant à la vie américaine. Il est difficile pour l'homme moyen de se faire une idée juste de la force, de l'énergie et de la persévérance nécessaires pour absorber la langue, les habitudes et les coutumes inconnues d'un nouveau pays, sans perdre sa propre personnalité.

Emma Goldman est l'une des rares personnes qui, tout en préservant scrupuleusement leur individualité, sont devenues un facteur important de l'atmosphère sociale et intellectuelle de l'Amérique. La vie qu'elle mène est riche en couleurs, pleine de changements et de variété. Elle a atteint les sommets les plus élevés, et elle a aussi goûté aux lies amères de l'existence.

Emma Goldman est née de parents juifs le 27 juin 1869, dans la province russe de Kovno. Assurément, ces parents n'auraient jamais imaginé la position unique que leur enfant occuperait un jour. Comme tous les parents conservateurs, ils étaient, eux aussi, tout à fait convaincus que leur fille épouserait un citoyen respectable, lui donnerait des enfants et terminerait ses jours entourée d'une nichée de petits-enfants, en femme bonne et pieuse. Comme la plupart des parents, ils n'avaient aucune idée de l'esprit étrange et passionné qui s'emparerait de l'âme de leur enfant et l'emporterait vers les sommets qui séparent les générations dans une lutte éternelle. Ils vivaient dans un pays et à une époque où l'antagonisme entre parents et enfants était voué à trouver son expression la plus aiguë, une hostilité irréconciliable. Dans cette lutte formidable entre pères et fils — et surtout entre parents et filles — il n'y avait aucun compromis, aucune faible concession, aucune trêve. L'esprit de liberté, de progrès — un idéalisme qui ne connaissait aucune considération et ne reconnaissait aucun obstacle — chassa la jeune génération de la maison paternelle et du foyer familial. Tout comme ce même esprit chassa autrefois le semeur de discorde révolutionnaire, Jésus, et l'aliéna de ses traditions ancestrales.

Quel rôle la race juive — malgré toutes les calomnies antisémites, la race de l'idéalisme transcendantal — a joué dans la lutte de l'Ancien et du Nouveau ne sera probablement jamais apprécié avec une impartialité et une clarté totales. Nous commençons seulement à percevoir l'énorme dette que nous devons aux idéalistes juifs dans le domaine de la science, de l'art et de la littérature. Mais on sait encore bien peu de chose sur la part importante que les fils et les filles d'Israël ont prise dans le mouvement révolutionnaire et, en particulier, dans celui des temps modernes.

Emma Goldman passa les premières années de son enfance dans un petit lieu idyllique de la province germano-russe de Courlande, où son père était responsable de la diligence gouvernementale. À l'époque, la Courlande était entièrement allemande ; même la bureaucratie russe de cette province balte était recrutée principalement parmi les JUNKERS allemands. Les contes de fées et les histoires allemandes, riches des exploits miraculeux des chevaliers héroïques de Courlande, exercèrent leur sortilège sur l'esprit juvénile. Mais la belle idylle fut de courte durée. Bientôt, l'âme de l'enfant en pleine croissance fut obscurcie par les sombres ombres de la vie. Dès son plus jeune âge, les graines de la rébellion et de la haine implacable de l'oppression allaient être plantées dans le cœur d'Emma Goldman. Très tôt, elle apprit à connaître la beauté de l'État : elle vit son père harcelé par les TCHINOVNIKS chrétiens et doublement persécuté en tant que petit fonctionnaire et Juif haï. La brutalité de la conscription forcée se dressait sans cesse devant ses yeux : elle contemplait les jeunes hommes, souvent les seuls soutiens d'une famille nombreuse, brutalement traînés vers les casernes pour mener la vie misérable d'un soldat. Elle entendait les pleurs des pauvres paysannes et était témoin des scènes honteuses de vénalité officielle qui soulageaient les riches du service militaire aux dépens des pauvres. Elle était indignée par le traitement terrible auquel les servantes étaient soumises : maltraitées et exploitées par leurs BARINYAS, elles tombaient sous la merci des officiers du régiment, qui les considéraient comme leurs proies sexuelles naturelles. Les jeunes filles, rendues enceintes par des messieurs respectables et chassées par leurs maîtresses, trouvaient souvent refuge dans la maison Goldman. Et la petite fille, le cœur palpitant de sympathie, dérobait des pièces dans le tiroir de ses parents pour les glisser clandestinement entre les mains de ces femmes infortunées. Ainsi, la caractéristique la plus marquante d'Emma Goldman, sa sympathie pour les opprimés, se manifestait déjà durant ces premières années.

À l'âge de sept ans, la petite Emma fut envoyée par ses parents chez sa grand-mère à Königsberg, la ville d'Emanuel Kant, en Prusse orientale. Sauf pour quelques interruptions, elle y demeura jusqu'à son treizième anniversaire. Les premières années dans ce cadre ne comptent pas précisément parmi ses souvenirs les plus heureux. La grand-mère était certes très aimable, mais les nombreuses tantes du foyer se souciaient davantage de l'esprit de raison pratique que de raison pure, et l'impératif catégorique était appliqué un peu trop fréquemment. La situation changea lorsque ses parents émigrèrent à Königsberg, et que la petite Emma fut libérée de son rôle de Cendrillon. Elle fréquenta désormais régulièrement l'école publique et bénéficia également des avantages de l'instruction privée, coutumière dans la vie de la classe moyenne ; les leçons de français et de musique jouaient un rôle important dans le programme. La future interprète d'Ibsen et de Shaw était alors une petite Gretchen allemande, tout à fait à l'aise dans l'atmosphère germanique. Ses prédilections particulières en littérature étaient les romans sentimentaux de Marlitt ; elle était une grande admiratrice de la bonne reine Louise, que le méchant Napoléon Buonaparte traitait avec un manque si flagrant de courtoisie chevaleresque. Quel aurait pu être son développement futur si elle était restée dans ce milieu ? Le destin — ou était-ce la nécessité économique ? — en a voulu autrement. Ses parents décidèrent de s'installer à Saint-Pétersbourg, la capitale du Tout-Puissant Tsar, et de s'y lancer dans les affaires. Ce fut là qu'un grand changement eut lieu dans la vie de la jeune rêveuse.

Ce fut une période riche en événements — l'année 1882 — où Emma Goldman, alors âgée de treize ans, arriva à Saint-Pétersbourg. Une lutte à mort entre l'autocratie et les intellectuels russes balayait le pays. Alexandre II était tombé l'année précédente. Sophie Perovskaïa, Jeliabov, Grinevitski, Ryssakov, Kibaltchitch, Mikhaïlov, les héroïques exécuteurs de la sentence de mort contre le tyran, étaient entrés dans le Walhalla de l'immortalité. Jessie Helfman, la seule régicide dont le gouvernement avait à contrecœur épargné la vie en raison de sa grossesse, suivit les innombrables martyrs russes vers les étapes de Sibérie. C'était la période la plus héroïque de la grande bataille de l'émancipation, une bataille pour la liberté comme le monde n'en avait jamais vu auparavant. Les noms des martyrs nihilistes étaient sur toutes les lèvres, et des milliers de personnes étaient enthousiastes à l'idée de suivre leur exemple. Toute l'INTELLIGENTSIA de Russie était remplie de l'esprit ILLÉGAL : les sentiments révolutionnaires pénétraient dans chaque foyer, du manoir à la chaumière, imprégnant les militaires, les TCHINOVNIKS, les ouvriers d'usine et les paysans. L'atmosphère perçait les casemates mêmes du palais royal. De nouvelles idées germaient chez les jeunes. La différence de sexe était oubliée. Épaule contre épaule, les hommes et les femmes luttaient. La femme russe ! Qui pourra jamais rendre justice ou dépeindre adéquatement son héroïsme et son sacrifice de soi, sa loyauté et son dévouement ? Sainte, l'appelle Tourgueniev dans son grand poème en prose, SUR LE SEUIL.

Il était inévitable que la jeune rêveuse de Königsberg soit entraînée dans le maelström. Rester en dehors du cercle des idées libres signifiait une vie de végétation, de mort. Il ne faut pas s'étonner du jeune âge. Les jeunes enthousiastes n'étaient pas alors — et, heureusement, ne sont pas aujourd'hui — un phénomène rare en Russie. L'étude de la langue russe mit bientôt la jeune Emma Goldman en contact avec des étudiants révolutionnaires et des idées nouvelles. La place de Marlitt fut prise par Nekrassov et Tchernychevski. L'ancienne admiratrice de la bonne reine Louise devint une enthousiaste rayonnante de la liberté, résolue, comme des milliers d'autres, à consacrer sa vie à l'émancipation du peuple.

La lutte des générations eut lieu alors dans la famille Goldman. Les parents ne pouvaient comprendre quel intérêt leur fille pouvait trouver à ces idées nouvelles, qu'ils considéraient eux-mêmes comme des utopies fantastiques. Ils s'efforcèrent de persuader la jeune fille d'abandonner ces chimères, et la répétition quotidienne de disputes déchirantes en fut le résultat. Ce ne fut qu'auprès d'un seul membre de la famille que la jeune idéaliste trouva de la compréhension — sa sœur aînée, Hélène, avec qui elle émigra plus tard en Amérique, et dont l'amour et la sympathie ne lui ont jamais fait défaut. Même dans les heures les plus sombres de la persécution ultérieure, Emma Goldman a toujours trouvé un refuge dans le foyer de cette sœur loyale.

Emma Goldman résolut finalement d'acquérir son indépendance. Elle vit des centaines d'hommes et de femmes sacrifier des carrières brillantes pour aller V NAROD, vers le peuple. Elle suivit leur exemple. Elle devint ouvrière d'usine ; employée d'abord comme corsetière, puis dans la fabrication de gants. Elle avait maintenant 17 ans et était fière de gagner sa propre vie. Si elle était restée en Russie, elle aurait probablement, tôt ou tard, partagé le sort des milliers de personnes enterrées dans les neiges de Sibérie. Mais un nouveau chapitre de la vie allait commencer pour elle. Sa sœur Hélène décida d'émigrer en Amérique, où une autre sœur s'était déjà installée. Emma obtint d'Hélène la permission de l'accompagner, et ensemble, elles partirent pour l'Amérique, remplies de la joyeuse espérance d'un grand pays libre, la glorieuse République.

Amérique ! Quel mot magique. L'aspiration des asservis, la terre promise des opprimés, le but de tout désir de progrès. Ici, les idéaux de l'homme avaient trouvé leur accomplissement : pas de Tsar, pas de Cosaque, pas de TCHINOVNIK. La République ! Glorieux synonyme d'égalité, de liberté, de fraternité.

C'est ainsi que pensaient les deux jeunes filles alors qu'elles voyageaient, en l'an 1886, de New York à Rochester. Bientôt, bien trop tôt, la désillusion les attendait. La conception idéale de l'Amérique fut percée dès Castle Garden, et éclata bientôt comme une bulle de savon. Ici, Emma Goldman fut témoin de scènes qui lui rappelèrent les scènes terribles de son enfance en Courlande. La brutalité et l'humiliation auxquelles les futurs citoyens de la grande République étaient soumis à bord du navire furent répétées à Castle Garden par les fonctionnaires de la démocratie, d'une manière plus sauvage et plus aggravante. Et quelle amère déception suivit alors que la jeune idéaliste commençait à se familiariser avec les conditions dans la nouvelle terre ! Au lieu d'un seul Tsar, elle en trouva des dizaines ; le Cosaque fut remplacé par le policier avec sa lourde matraque, et au lieu du TCHINOVNIK russe, il y avait le contremaître d'usine, bien plus inhumain.

Emma Goldman obtint bientôt du travail dans l'établissement de confection de la Garson Co. Le salaire s'élevait à deux dollars et demi par semaine. À cette époque, les usines n'étaient pas équipées de moteurs, et les pauvres couturières devaient actionner les roues au pied, du matin tôt jusqu'à tard dans la nuit. C'était un travail terriblement épuisant, sans un rayon de lumière, le labeur de la longue journée se passant dans un silence complet — la coutume russe de la conversation amicale au travail n'était pas permise dans le pays libre. Mais l'exploitation des jeunes filles n'était pas seulement économique ; les pauvres travailleuses étaient considérées par leurs contremaîtres et leurs patrons comme des marchandises sexuelles. Si une fille s'opposait aux avances de ses « supérieurs », elle se retrouvait rapidement à la rue, considérée comme un élément indésirable dans l'usine. Les victimes consentantes ne manquaient jamais : l'offre dépassait toujours la demande.

Les conditions horribles étaient rendues encore plus insupportables par la tristesse effroyable de la vie dans la petite ville américaine. L'esprit puritain supprime la moindre manifestation de joie ; une morosité mortelle obscurcit l'âme ; aucune inspiration intellectuelle, aucun échange de pensée entre esprits sympathiques n'est possible. Emma Goldman étouffait presque dans cette atmosphère. Elle, plus que tout autre, aspirait à un cadre idéal, à l'amitié et à la compréhension, à la compagnie d'esprits apparentés. Mentalement, elle vivait encore en Russie. Peu familière avec la langue et la vie du pays, elle vivait plus dans le passé que dans le présent. C'est à cette période qu'elle rencontra un jeune homme qui parlait russe. Avec une grande joie, cette connaissance fut cultivée. Enfin une personne avec qui elle pouvait converser, quelqu'un qui pouvait l'aider à combler la morosité de cette existence étroite. L'amitié mûrit progressivement et finit par aboutir au mariage.

Emma Goldman, elle aussi, dut marcher sur le chemin douloureux de la vie conjugale ; elle aussi dut apprendre par l'amère expérience que les statuts légaux signifient dépendance et effacement de soi, surtout pour la femme. Le mariage ne fut pas une libération de la tristesse puritaine de la vie américaine ; en fait, elle fut plutôt aggravée par la perte de la possession de soi. Les caractères des jeunes gens différaient trop. Une séparation suivit bientôt, et Emma Goldman partit pour New Haven, dans le Connecticut. Là, elle trouva un emploi dans une usine, et son mari disparut de son horizon. Deux décennies plus tard, elle fut ramenée à lui, de manière inattendue, par les autorités fédérales.

Les révolutionnaires qui étaient actifs dans le mouvement russe des années 1880 n'étaient que peu familiers avec les idées sociales qui agitaient alors l'Europe occidentale et l'Amérique. Leur seule activité consistait à éduquer le peuple, leur but final la destruction de l'autocratie. Le socialisme et l'anarchisme étaient des termes à peine connus, même de nom. Emma Goldman, elle aussi, était totalement étrangère à la signification de ces idéaux.

Elle arriva en Amérique, comme quatre ans plus tôt en Russie, à une période de grand tumulte social et politique. Les travailleurs étaient en révolte contre les conditions de travail terribles ; le mouvement pour la journée de huit heures des Knights of Labor était à son apogée, et à travers tout le pays résonnait le fracas de la lutte sanglante entre les grévistes et la police. La lutte culmina lors de la grande grève contre la Harvester Company de Chicago, le massacre des grévistes et le meurtre judiciaire des dirigeants syndicaux, qui suivit l'explosion historique de la bombe de Haymarket. Les anarchistes subirent l'épreuve du baptême du sang. Les apologistes du capitalisme cherchent en vain à justifier le meurtre de Parsons, Spies, Lingg, Fischer et Engel. Depuis la publication des raisons du gouverneur Altgeld pour sa libération des trois anarchistes de Haymarket incarcérés, il ne fait aucun doute qu'un quintuple meurtre légal avait été commis à Chicago, en 1887.

Très peu ont saisi la signification du martyre de Chicago ; encore moins les classes dirigeantes. Par la destruction d'un certain nombre de dirigeants syndicaux, ils pensaient endiguer la marée d'une idée inspirant le monde. Ils n'ont pas tenu compte du fait que du sang des martyrs naît la nouvelle semence, et que cette injustice effroyable gagnera de nouveaux convertis à la Cause.

Les deux représentants les plus éminents de l'idée anarchiste en Amérique, Voltairine de Cleyre et Emma Goldman — l'une américaine de naissance, l'autre russe — ont été converties, comme tant d'autres, aux idées de l'anarchisme par ce meurtre judiciaire. Deux femmes qui ne s'étaient jamais connues auparavant, et qui avaient reçu une éducation largement différente, furent, par ce meurtre, unies dans une même idée.

Comme la plupart des travailleurs et travailleuses d'Amérique, Emma Goldman suivit le procès de Chicago avec une grande anxiété et beaucoup d'agitation. Elle non plus ne pouvait croire que les dirigeants du prolétariat seraient tués. Le 11 novembre 1887 lui apprit le contraire. Elle comprit qu'aucune pitié ne pouvait être attendue de la classe dirigeante, qu'entre le tsarisme de Russie et la ploutocratie d'Amérique, il n'y avait aucune différence, sauf dans le nom. Tout son être se révolta contre le crime, et elle fit le serment solennel de rejoindre les rangs du prolétariat révolutionnaire et de consacrer toute son énergie et sa force à leur émancipation de l'esclavage salarié. Avec l'enthousiasme rayonnant si caractéristique de sa nature, elle commença alors à se familiariser avec la littérature du socialisme et de l'anarchisme. Elle assista à des réunions publiques et fit la connaissance d'ouvriers socialistes et anarchistes. Johanna Greie, la célèbre conférencière allemande, fut la première oratrice socialiste entendue par Emma Goldman. À New Haven, dans le Connecticut, où elle était employée dans une usine de corsets, elle rencontra des anarchistes participant activement au mouvement. C'est là qu'elle lut le FREIHEIT, édité par John Most. La tragédie de Haymarket développa ses tendances anarchistes inhérentes : la lecture du FREIHEIT fit d'elle une anarchiste consciente. Par la suite, elle devait apprendre que l'idée de l'anarchisme trouvait sa plus haute expression à travers les meilleurs intellectuels d'Amérique : théoriquement par Josiah Warren, Stephen Pearl Andrews, Lysander Spooner ; philosophiquement par Emerson, Thoreau et Walt Whitman.

Rendue malade par la fatigue excessive du travail en usine, Emma Goldman retourna à Rochester où elle resta jusqu'en août 1889, date à laquelle elle déménagea pour New York, théâtre de la phase la plus importante de sa vie. Elle avait alors vingt ans. Des traits pâlis par la souffrance, des yeux larges et pleins de compassion accueillent celui qui regarde son portrait de ces jours-là. Ses cheveux sont, comme c'est l'usage chez les étudiantes russes, portés courts, laissant libre cours à un front volontaire.

C'est l'époque héroïque de l'anarchisme militant. À pas de géant, le mouvement s'est développé dans tous les pays. Malgré la répression gouvernementale la plus sévère, de nouveaux convertis viennent grossir les rangs. La propagande est presque exclusivement de caractère secret. Les mesures répressives du gouvernement poussent les disciples de la nouvelle philosophie vers des méthodes conspiratrices. Des milliers de victimes tombent entre les mains des autorités et languissent dans les prisons. Mais rien ne peut endiguer la marée montante de l'enthousiasme, de l'abnégation et du dévouement à la Cause. Les efforts d'enseignants tels que Pierre Kropotkine, Louise Michel, Élisée Reclus et d'autres inspirent aux dévots une énergie toujours plus grande.

La rupture est imminente avec les socialistes, qui ont sacrifié l'idée de liberté pour embrasser l'État et la politique. La lutte est amère, les factions irréconciliables. Cette lutte n'est pas seulement entre anarchistes et socialistes ; elle trouve aussi son écho au sein des groupes anarchistes. Les divergences théoriques et les controverses personnelles conduisent à des conflits et à des inimitiés acrimonieuses. La législation antisocialiste d'Allemagne et d'Autriche a chassé des milliers de socialistes et d'anarchistes par-delà les mers pour chercher refuge en Amérique. John Most, ayant perdu son siège au Reichstag, finit par devoir fuir sa terre natale pour se rendre à Londres. Là, s'étant rapproché de l'anarchisme, il se retira entièrement du Parti social-démocrate. Plus tard, arrivé en Amérique, il poursuivit la publication du FREIHEIT à New York et développa une grande activité parmi les travailleurs allemands.

Lorsque Emma Goldman arriva à New York en 1889, elle n'eut guère de difficulté à s'associer aux anarchistes actifs. Les réunions anarchistes étaient quasi quotidiennes. Le premier conférencier qu'elle entendit à la tribune anarchiste fut le Dr A. Solotaroff. Sa rencontre avec John Most, qui exerçait une influence considérable sur les éléments les plus jeunes, fut d'une grande importance pour son développement futur. Son éloquence passionnée, son énergie inlassable et la persécution qu'il avait endurée pour la Cause se conjuguaient pour enthousiasmer les camarades. C'est également à cette période qu'elle rencontra Alexandre Berkman, dont l'amitié joua un rôle important tout au long de sa vie. Ses talents d'oratrice ne pouvaient rester longtemps dans l'ombre. Le feu de l'enthousiasme l'entraîna vers la tribune publique. Encouragée par ses amis, elle commença à participer en tant qu'oratrice en allemand et en yiddish aux réunions anarchistes. Suivit bientôt une brève tournée d'agitation qui la mena jusqu'à Cleveland. Avec toute la force et la sincérité de son âme, elle se jeta alors dans la propagande des idées anarchistes. La période passionnée de sa vie avait commencé. En travaillant constamment dans les ateliers de misère, la fougueuse jeune oratrice était en même temps très active comme agitatrice et participait à diverses luttes ouvrières, notamment lors de la grande grève des fabricants de manteaux en 1889, dirigée par le professeur Garsyde et Joseph Barondess.

Un an plus tard, Emma Goldman était déléguée à une conférence anarchiste à New York. Elle fut élue au comité exécutif, mais se retira plus tard en raison de divergences d'opinion sur des questions tactiques. Les idées des anarchistes germanophones n'étaient pas encore clarifiées à cette époque. Certains croyaient encore aux méthodes parlementaires, la grande majorité étant partisane d'un centralisme fort. Ces divergences d'opinion en matière de tactique conduisirent en 1891 à une rupture avec John Most. Emma Goldman, Alexandre Berkman et d'autres camarades rejoignirent le groupe AUTONOMIE, au sein duquel Joseph Peukert, Otto Rinke et Claus Timmermann jouaient un rôle actif. Les amères controverses qui suivirent cette sécession ne prirent fin qu'avec la mort de Most, en 1906.

Les révolutionnaires russes associés au groupe ZNAMYA furent une grande source d'inspiration pour Emma Goldman. Goldenberg, Solotaroff, Zametkin, Miller, Cahan, le poète Edelstadt, Ivan von Schewitsch, époux de Helene von Racowitza et rédacteur du VOLKSZEITUNG, ainsi que de nombreux autres exilés russes, dont certains sont encore en vie, étaient membres de ce groupe. C'est également à cette époque qu'Emma Goldman rencontra Robert Reitzel, le Heine germano-américain, qui exerça une grande influence sur son développement. Par son intermédiaire, elle fit la connaissance des meilleurs écrivains de la littérature moderne, et l'amitié ainsi nouée dura jusqu'à la mort de Reitzel, en 1898.

Le mouvement ouvrier américain n'avait pas été noyé dans le massacre de Chicago ; le meurtre des anarchistes n'avait pas réussi à apporter la paix aux capitalistes avides de profit. La lutte pour la journée de huit heures se poursuivait. En 1892 éclata la grande grève de Pittsburg. Le combat de Homestead, la défaite des Pinkertons, l'apparition de la milice, la répression des grévistes et le triomphe complet de la réaction sont des faits d'une histoire relativement récente. Bouleversé jusqu'au plus profond de lui-même par les terribles événements survenus sur le théâtre des opérations, Alexandre Berkman résolut de sacrifier sa vie à la Cause et de donner ainsi une leçon de chose aux esclaves salariés d'Amérique sur la solidarité anarchiste active avec le travail. Son attaque contre Frick, le Gessler de Pittsburg, échoua, et le jeune homme de vingt-deux ans fut condamné à une mort lente de vingt-deux ans dans le pénitencier. La bourgeoisie, qui pendant des décennies avait exalté et loué le tyrannicide, fut alors saisie d'une rage terrible. La presse capitaliste organisa une campagne systématique de calomnies et de déformations contre les anarchistes. La police déploya tous les efforts possibles pour impliquer Emma Goldman dans l'acte d'Alexandre Berkman. L'agitatrice redoutée devait être réduite au silence par tous les moyens. Ce n'est qu'en raison de sa présence à New York qu'elle échappa aux griffes de la loi. C'est une circonstance similaire qui, neuf ans plus tard, lors de l'incident McKinley, contribua à préserver sa liberté. Il est presque incroyable de voir avec quelle dose de stupidité, de bassesse et de vilenie les journalistes de l'époque cherchèrent à accabler l'anarchiste. Il faut parcourir les fichiers des journaux pour réaliser l'énormité de l'incrimination et de la calomnie. Il serait difficile de dépeindre l'agonie de l'âme qu'Emma Goldman éprouva en ces jours-là. Les persécutions de la presse capitaliste devaient être supportées par une anarchiste avec une équanimité relative ; mais les attaques venant de ses propres rangs étaient bien plus douloureuses et insupportables. L'acte de Berkman fut sévèrement critiqué par Most et certains de ses partisans parmi les anarchistes allemands et juifs. Des accusations amères et des récriminations lors de réunions publiques et de rassemblements privés s'ensuivirent. Persécutée de toutes parts, tant parce qu'elle défendait Berkman et son acte qu'en raison de son activité révolutionnaire, Emma Goldman fut harcelée au point de ne plus pouvoir trouver d'abri. Trop fière pour chercher la sécurité dans le reniement de son identité, elle choisit de passer les nuits dans les parcs publics plutôt que d'exposer ses amis au danger ou aux désagréments par ses visites. La coupe déjà amère fut remplie jusqu'à déborder par la tentative de suicide d'un jeune camarade qui avait partagé un logement avec Emma Goldman, Alexandre Berkman et un ami artiste commun.

Bien des choses ont changé depuis. Alexandre Berkman a survécu à l'Enfer de Pennsylvanie et est de retour dans les rangs des anarchistes militants, son esprit intact, son âme pleine d'enthousiasme pour les idéaux de sa jeunesse. Le camarade artiste compte aujourd'hui parmi les illustrateurs bien connus de New York. Le candidat au suicide quitta l'Amérique peu après sa malheureuse tentative de mettre fin à ses jours, et fut par la suite arrêté et condamné à huit ans de travaux forcés pour avoir introduit clandestinement de la littérature anarchiste en Allemagne. Lui aussi a surmonté les terreurs de la vie carcérale et est revenu au mouvement révolutionnaire, acquérant depuis la réputation bien méritée d'un écrivain talentueux en Allemagne.

Pour éviter de camper indéfiniment dans les parcs, Emma Goldman fut finalement contrainte d'emménager dans une maison de la Troisième Rue, occupée exclusivement par des prostituées. Là, parmi les parias de notre bonne société chrétienne, elle pouvait au moins louer un bout de chambre, et trouver le repos et le travail à sa machine à coudre. Les femmes de la rue firent preuve de plus de finesse de sentiment et de sympathie sincère que les prêtres de l'Église. Mais l'endurance humaine avait été épuisée par trop de souffrances et de privations. Ce fut un effondrement physique complet, et la célèbre agitatrice fut transportée à la "République Bohémienne" – un grand immeuble locatif qui tirait son appellation euphonique du fait que ses occupants étaient pour la plupart des anarchistes bohèmes. Ici, Emma Goldman trouva des amis prêts à l'aider. Justus Schwab, l'un des plus beaux représentants de la période révolutionnaire allemande de cette époque, et le Dr Solotaroff furent infatigables dans les soins apportés à la patiente. C'est là aussi qu'elle rencontra Edward Brady, cette nouvelle amitié se transformant par la suite en une grande intimité. Brady avait été un participant actif au mouvement révolutionnaire en Autriche et avait, au moment de sa rencontre avec Emma Goldman, été récemment libéré d'une prison autrichienne après un incarcération de dix ans.

Les médecins diagnostiquèrent la tuberculose et conseillèrent à la patiente de quitter New York. Elle se rendit à Rochester, dans l'espoir que le cercle familial l'aiderait à retrouver la santé. Ses parents avaient émigré en Amérique plusieurs années auparavant, s'installant dans cette ville. L'un des traits dominants de la race juive est l'attachement fort entre les membres de la famille, et, en particulier, entre les parents et les enfants. Bien que ses parents conservateurs ne pussent sympathiser avec les aspirations idéalistes d'Emma Goldman et n'approuvassent pas son mode de vie, ils reçurent alors leur fille malade à bras ouverts. Le repos et les soins dont elle bénéficia dans le foyer parental, ainsi que la présence réconfortante de sa sœur bien-aimée Helene, se révélèrent si bénéfiques qu'en peu de temps elle fut suffisamment rétablie pour reprendre son activité énergique.

Il n'y a pas de repos dans la vie d'Emma Goldman. Un effort incessant et une aspiration continue vers le but conçu sont les éléments essentiels de sa nature. Trop de temps précieux avait déjà été gaspillé. Il était impératif de reprendre ses travaux immédiatement. Le pays était en proie à une crise, et des milliers de chômeurs encombraient les rues des grands centres industriels. Froids et affamés, ils parcouraient le pays dans la vaine recherche de travail et de pain. Les anarchistes développèrent une propagande acharnée parmi les chômeurs et les grévistes. Une manifestation monstre de fabricants de manteaux en grève et de chômeurs eut lieu à Union Square, à New York. Emma Goldman était l'une des oratrices invitées. Elle prononça un discours passionné, dépeignant en mots enflammés la misère de la vie de l'esclave salarié, et cita la célèbre maxime du cardinal Manning : "La nécessité ne connaît pas de loi, et l'homme qui meurt de faim a un droit naturel à une part du pain de son voisin." Elle conclut son exhortation par ces mots : "Demandez du travail. S'ils ne vous donnent pas de travail, demandez du pain. S'ils ne vous donnent ni travail ni pain, alors prenez le pain."

Le lendemain, elle partit pour Philadelphie, où elle devait prendre la parole lors d'une réunion publique. La presse capitaliste donna à nouveau l'alarme. Si l'on permettait aux socialistes et aux anarchistes de continuer à faire de l'agitation, il y avait un danger imminent que les ouvriers apprennent bientôt à comprendre la manière dont ils sont volés de la joie et du bonheur de vivre. Une telle possibilité devait être empêchée à tout prix. Le chef de la police de New York, Byrnes, obtint une ordonnance judiciaire pour l'arrestation d'Emma Goldman. Elle fut détenue par les autorités de Philadelphie et incarcérée pendant plusieurs jours dans la prison de Moyamensing, en attendant les papiers d'extradition que Byrnes confia au détective Jacobs. Cet homme Jacobs (qu'Emma Goldman rencontra à nouveau plusieurs années plus tard dans des circonstances très désagréables) lui proposa, alors qu'elle retournait prisonnière à New York, de trahir la cause du travail. Au nom de son supérieur, le chef Byrnes, il offrit une récompense lucrative. Comme les hommes sont parfois stupides ! Quelle pauvreté d'observation psychologique d'imaginer la possibilité d'une trahison de la part d'une jeune idéaliste russe, qui avait volontairement sacrifié toutes les considérations personnelles pour aider à l'émancipation du travail.

En octobre 1893, Emma Goldman fut jugée devant les tribunaux criminels de New York sous l'accusation d'incitation à l'émeute. Le jury "intelligent" ignora le témoignage des douze témoins de la défense en faveur de la déposition donnée par un seul homme : le détective Jacobs. Elle fut reconnue coupable et condamnée à purger un an dans le pénitencier de Blackwell's Island. Depuis la fondation de la République, elle était la première femme – Mme Surratt exceptée – à être emprisonnée pour une infraction politique. La société respectable avait bien longtemps auparavant marqué sur elle la Lettre Écarlate.

Emma Goldman passa son temps au pénitencier en qualité d'infirmière à l'hôpital de la prison. Ici, elle trouva l'occasion de répandre quelques rayons de bonté dans les vies sombres des infortunées dont les sœurs de la rue n'avaient pas dédaigné, deux ans plus tôt, de partager la même maison avec elle. Elle trouva également en prison l'occasion d'étudier l'anglais et sa littérature, et de se familiariser avec les grands écrivains américains. En Bret Harte, Mark Twain, Walt Whitman, Thoreau et Emerson, elle trouva de grands trésors.

Elle quitta Blackwell's Island au mois d'août 1894, une femme de vingt-cinq ans, développée et mûrie, et intellectuellement transformée. De retour dans l'arène, plus riche d'expérience, purifiée par la souffrance. Elle ne se sentait plus délaissée et seule. Beaucoup de mains se tendirent pour l'accueillir. Il y avait à l'époque de nombreuses oasis intellectuelles à New York. Le saloon de Justus Schwab, au numéro cinquante de First Street, était le centre où se rassemblaient anarchistes, littérateurs et bohèmes. Entre autres, elle rencontra aussi à cette époque un certain nombre d'anarchistes américains et noua l'amitié de Voltairine de Cleyre, Wm. C. Owen, Miss Van Etton et Dyer D. Lum, ancien rédacteur de l'ALARM et exécuteur des dernières volontés des martyrs de Chicago. En John Swinton, le noble vieux combattant pour la liberté, elle trouva l'un de ses plus fidèles amis. Il y avait d'autres centres intellectuels : SOLIDARITY, publié par John Edelman ; LIBERTY, par l'anarchiste individualiste Benjamin R. Tucker ; THE REBEL, par Harry Kelly ; DER STURMVOGEL, une publication anarchiste allemande éditée par Claus Timmermann ; DER ARME TEUFEL, dont le génie présidant était l'inimitable Robert Reitzel. Par Arthur Brisbane, aujourd'hui lieutenant en chef de William Randolph Hearst, elle fit la connaissance des écrits de Fourier. Brisbane n'était alors pas encore submergé dans le marécage de la corruption politique. Il envoya à Emma Goldman une lettre aimable à Blackwell's Island, accompagnée de la biographie de son père, l'enthousiaste disciple américain de Fourier.

Emma Goldman devint, après sa libération du pénitencier, un facteur de la vie publique new-yorkaise. Elle était appréciée dans les rangs radicaux pour son dévouement, son idéalisme et sa sincérité. Diverses personnes cherchèrent son amitié, et certaines tentèrent de la persuader d'aider à la promotion de leurs causes secondaires particulières. Ainsi le révérend Parkhurst, lors de l'enquête Lexow, fit tout son possible pour l'inciter à rejoindre le Comité de Vigilance afin de combattre Tammany Hall. Maria Louise, l'âme dirigeante d'un centre social, agit comme intermédiaire de Parkhurst. Il n'est guère nécessaire de mentionner quelle réponse cette dernière reçut d'Emma Goldman. Incidemment, Maria Louise devint par la suite une Mahatma. Durant la campagne pour l'argent libre, l'ex-bourgmestre McLuckie, l'une des personnalités les plus authentiques de la grève de Homestead, visita New York dans le but d'enthousiasmer les radicaux locaux pour l'argent libre. Il tenta également d'intéresser Emma Goldman, mais avec pas plus de succès que Mahatma Maria Louise, de la renommée de Parkhurst-Lexow.

En 1894, la lutte des anarchistes en France atteignit sa plus haute expression. La terreur blanche de la part des parvenus républicains fut répondue par la terreur rouge de nos camarades français. Avec une anxiété fébrile, les anarchistes du monde entier suivirent cette lutte sociale. La propagande par le fait trouva son écho retentissant dans presque tous les pays. Afin de mieux se familiariser avec les conditions de l'ancien monde, Emma Goldman partit pour l'Europe en l'an 1895. Après une tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, elle se rendit à Vienne où elle entra à l'ALLGEMEINE KRANKENHAUS pour se préparer en tant que sage-femme et infirmière, et où elle étudia en même temps les conditions sociales. Elle trouva également l'occasion de se familiariser avec la littérature la plus récente d'Europe : Hauptmann, Nietzsche, Ibsen, Zola, Thomas Hardy et d'autres artistes rebelles furent lus avec un grand enthousiasme.

À l'automne 1896, elle retourna à New York en passant par Zurich et Paris. Le projet de libération d'Alexandre Berkman était en cours. La sentence barbare de vingt-deux ans avait suscité une indignation immense parmi les éléments radicaux. On savait que la Commission des Grâces de Pennsylvanie se tournerait vers Carnegie et Frick pour obtenir des conseils dans le cas d'Alexandre Berkman. Il fut donc suggéré que ces sultans de Pennsylvanie soient approchés – non pas dans le but d'obtenir leur grâce, mais avec la demande qu'ils n'essaient pas d'influencer la Commission. Ernest Crosby proposa de voir Carnegie, à condition qu'Alexandre Berkman désavoue son acte. Cela, cependant, était absolument hors de question. Il ne serait jamais coupable d'un tel parjure envers sa propre personnalité et son respect de soi. Ces efforts conduisirent à des relations amicales entre Emma Goldman et le cercle d'Ernest Crosby, Bolton Hall et Leonard Abbott. En l'an 1897, elle entreprit sa première grande tournée de conférences, qui s'étendit jusqu'en Californie. Cette tournée popularisa son nom en tant que représentante des opprimés, son éloquence résonnant d'un océan à l'autre. En Californie, Emma Goldman se lia d'amitié avec les membres de la famille Isaak et apprit à apprécier leurs efforts pour la Cause. Au prix d'obstacles immenses, les Isaak publièrent d'abord le FIREBRAND et, après sa suppression par le Département des Postes, le FREE SOCIETY. C'est également au cours de cette tournée qu'Emma Goldman rencontra ce grand vieux rebelle de la liberté sexuelle, Moses Harman.

Pendant la guerre hispano-américaine, l'esprit de chauvinisme était à son apogée. Pour endiguer cette situation dangereuse, et en même temps collecter des fonds pour les Cubains révolutionnaires, Emma Goldman s'affilia aux camarades latins, entre autres Gori, Esteve, Palaviccini, Merlino, Petruccini et Ferrara. En 1899 suivit une autre tournée d'agitation prolongée, se terminant sur la côte du Pacifique. Des arrestations et des accusations répétées, bien que sans mauvais résultats définitifs, marquèrent chaque tournée de propagande.

En novembre de la même année, l'agitatrice infatigable partit pour une deuxième tournée de conférences en Angleterre et en Écosse, terminant son voyage avec le premier Congrès anarchiste international à Paris. C'était au moment de la guerre des Boers, et à nouveau le jingoïsme était à son comble, comme deux ans auparavant il avait célébré ses orgies durant la guerre hispano-américaine. Diverses réunions, tant en Angleterre qu'en Écosse, furent perturbées et dispersées par des foules patriotiques. Emma Goldman trouva à cette occasion l'opportunité de rencontrer à nouveau divers camarades anglais et des personnalités intéressantes comme Tom Mann et les sœurs Rossetti, les talentueuses filles de Dante Gabriel Rossetti, alors éditrices de la revue anarchiste, le TORCH. L'un des espoirs de sa vie trouva ici son accomplissement : elle entra en contact étroit et amical avec Pierre Kropotkine, Enrico Malatesta, Nicolas Tchaïkovski, W. Tcherkessov et Louise Michel. De vieux guerriers de la cause de l'humanité, dont les actes ont enthousiasmé des milliers de partisans à travers le monde, et dont la vie et l'œuvre ont inspiré des milliers d'autres avec un noble idéalisme et l'abnégation. De vieux guerriers ils sont, mais toujours jeunes avec le courage des jours passés, inébranlables dans l'esprit et remplis de la ferme espérance du triomphe final de l'Anarchie.

Le fossé dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, qui résulta de la rupture de l'INTERNATIONALE, ne pouvait plus être comblé. Deux philosophies sociales étaient engagées dans un combat acharné. Le Congrès international de 1889, à Paris ; en 1892, à Zurich, et en 1896, à Londres, produisit des différences irréconciliables. La majorité des sociaux-démocrates, reniant leur passé libertaire et devenant politiciens, réussit à exclure les délégués révolutionnaires et anarchistes. Ces derniers décidèrent désormais de tenir des congrès séparés. Leur premier congrès devait avoir lieu en 1900, à Paris. Le renégat socialiste, Millerand, qui s'était hissé au ministère de l'Intérieur, joua ici un rôle de Judas. Le congrès des révolutionnaires fut supprimé, et les délégués dispersés deux jours avant leur ouverture prévue. Mais Millerand n'avait aucune objection contre le Congrès social-démocrate, qui fut ouvert par la suite avec toutes les trompettes de l'art de la publicité.

Cependant, le renégat n'accomplit pas son objectif. Un certain nombre de délégués réussirent à tenir une conférence secrète dans la maison d'un camarade en dehors de Paris, où divers points de théorie et de tactique furent discutés. Emma Goldman prit une part considérable à ces débats, et entra à cette occasion en contact avec de nombreux représentants du mouvement anarchiste européen.

En raison de la suppression du congrès, les délégués risquaient d'être expulsés de France. C'est à cette époque également que parvinrent les mauvaises nouvelles d'Amérique concernant une autre tentative infructueuse de libérer Alexandre Berkman, ce qui fut un grand choc pour Emma Goldman. En novembre 1900, elle retourna en Amérique pour se consacrer à sa profession d'infirmière, tout en prenant une part active à la propagande américaine. Parmi d'autres activités, elle organisa des meetings monstres de protestation contre les terribles outrages du gouvernement espagnol, perpétrés sur les prisonniers politiques torturés à Montjuich.

Dans sa vocation d'infirmière, Emma Goldman eut maintes occasions de rencontrer les personnages les plus insolites et les plus singuliers. Rares furent ceux qui identifièrent la « célèbre anarchiste » en cette petite femme blonde, simplement vêtue de son uniforme d'infirmière. Peu après son retour d'Europe, elle fit la connaissance d'une patiente nommée Mme Stander, une morphinomane en proie à d'atroces souffrances. Elle avait besoin de soins attentifs pour être en mesure de superviser une affaire très importante qu'elle dirigeait — celle de Mme Warren. Dans la Troisième Rue, près de la Troisième Avenue, se trouvait sa résidence privée, et près de celle-ci, reliée par une entrée séparée, se situait son lieu de travail. Un soir, l'infirmière, en entrant dans la chambre de sa patiente, se trouva soudain face à face avec un visiteur, homme au cou de taureau et à l'aspect brutal. Cet homme n'était autre que M. Jacobs, le détective qui, sept ans auparavant, avait escorté Emma Goldman prisonnière depuis Philadelphie et qui avait tenté, sur le chemin de New York, de la persuader de trahir la cause des travailleurs. Il serait difficile de décrire l'expression de stupeur sur le visage de cet homme lorsqu'il se retrouva si inopinément devant Emma Goldman, l'infirmière de sa maîtresse. La brute se transforma soudain en gentleman, s'efforçant d'excuser son comportement honteux lors de l'occasion précédente. Jacobs était le « protecteur » de Mme Stander et l'intermédiaire entre la maison et la police. Quelques années plus tard, en tant que membre du personnel de détectives du procureur de district Jerome, il commit un parjure, fut reconnu coupable et envoyé à Sing Sing pour un an. Il est aujourd'hui probablement employé par quelque agence de détectives privés, pilier souhaitable d'une société respectable.

En 1901, Pierre Kropotkine fut invité par le Lowell Institute du Massachusetts à donner une série de conférences sur la littérature russe. C'était sa deuxième tournée américaine et, naturellement, les camarades étaient impatients de mettre sa présence à profit pour le mouvement. Emma Goldman entra en correspondance avec Kropotkine et réussit à obtenir son accord pour organiser une série de conférences en son nom. Elle consacra également ses énergies à organiser les tournées d'autres anarchistes bien connus, principalement celles de Charles W. Mowbray et de John Turner. De même, elle prit toujours part à toutes les activités du mouvement, toujours prête à donner son temps, ses capacités et son énergie à la Cause.

Le six septembre 1901, le président McKinley fut abattu par Leon Czolgosz à Buffalo. Immédiatement, une campagne de persécution sans précédent fut déclenchée contre Emma Goldman en tant qu'anarchiste la plus connue du pays. Bien qu'il n'y eût absolument aucun fondement à cette accusation, elle fut, avec d'autres anarchistes éminents, arrêtée à Chicago, maintenue en détention pendant plusieurs semaines et soumise aux interrogatoires les plus sévères. Jamais auparavant dans l'histoire du pays une chasse à l'homme aussi terrible n'avait eu lieu contre une personne de la vie publique. Mais les efforts de la police et de la presse pour lier Emma Goldman à Czolgosz se révélèrent vains. Pourtant, l'épisode la laissa blessée au cœur. La souffrance physique, l'humiliation et la brutalité aux mains de la police, elle pouvait les supporter. La dépression de l'âme était bien pire. Elle était accablée par la réalisation de la stupidité, du manque de compréhension et de la bassesse qui caractérisaient les événements de ces jours terribles. L'attitude de malentendu de la part de la plupart de ses propres camarades envers Czolgosz la poussa presque au désespoir. Ébranlée jusqu'au plus profond de son âme, elle publia un article sur Czolgosz dans lequel elle tentait d'expliquer l'acte sous ses aspects sociaux et individuels. Comme une fois auparavant, après l'acte de Berkman, elle fut désormais incapable de trouver un logement ; telle une véritable bête sauvage, elle fut chassée d'un endroit à l'autre. Cette terrible persécution et, surtout, l'attitude de ses camarades rendirent impossible la poursuite de sa propagande. La douleur du corps et de l'âme devait d'abord guérir. Au cours des années 1901-1903, elle ne reprit pas la tribune. Sous le nom de « Miss Smith », elle mena une vie tranquille, exerçant sa profession et consacrant ses loisirs à l'étude de la littérature et, tout particulièrement, au théâtre moderne, qu'elle considère comme l'un des plus grands propagateurs d'idées radicales et de sentiments éclairés.

Pourtant, une chose fut accomplie par la persécution d'Emma Goldman. Son nom fut porté devant le public avec plus de fréquence et d'insistance qu'auparavant, le harcèlement malveillant de l'agitatrice tant décriée suscitant une vive sympathie dans de nombreux milieux. Des personnes de toutes conditions sociales commencèrent à s'intéresser à son combat et à ses idées. Une meilleure compréhension et une appréciation commençaient alors à se manifester.

L'arrivée en Amérique de l'anarchiste anglais, John Turner, incita Emma Goldman à quitter sa retraite. Elle se lança à nouveau dans ses activités publiques, organisant un mouvement énergique pour la défense de Turner, que les autorités de l'immigration condamnaient à l'expulsion en raison de la loi sur l'exclusion des anarchistes, adoptée après la mort de McKinley.

Lorsque Paul Orleneff et Mme Nazimova arrivèrent à New York pour faire connaître au public américain l'art dramatique russe, Emma Goldman devint l'administratrice de l'entreprise. Par beaucoup de patience et de persévérance, elle réussit à lever les fonds nécessaires pour présenter les artistes russes aux amateurs de théâtre de New York et de Chicago. Bien que ce ne fût pas un succès financier, l'entreprise se révéla d'une grande valeur artistique. En tant qu'administratrice du théâtre russe, Emma Goldman connut des expériences uniques. M. Orleneff ne pouvait converser qu'en russe, et « Miss Smith » fut contrainte de lui servir d'interprète lors de diverses fonctions mondaines. La plupart des dames aristocratiques de la Cinquième Avenue n'avaient pas la moindre idée que l'aimable administratrice qui discutait si agréablement de philosophie, de théâtre et de littérature lors de leurs thés de cinq heures, était la « célèbre » Emma Goldman. Si cette dernière devait un jour écrire son autobiographie, elle aura sans aucun doute de nombreuses anecdotes intéressantes à raconter en rapport avec ces expériences.

La publication anarchiste hebdomadaire, FREE SOCIETY, éditée par la famille Isaak, fut contrainte de suspendre sa parution à la suite de la fureur nationale qui balaya le pays après la mort de McKinley. Pour combler le vide, Emma Goldman, en coopération avec Max Baginski et d'autres camarades, décida de publier un magazine mensuel consacré à la promotion des idées anarchistes dans la vie et la littérature. Le premier numéro de MOTHER EARTH parut au mois de mars 1906, les dépenses initiales du périodique étant partiellement couvertes par les recettes d'un spectacle de bienfaisance donné par Orleneff, Mme Nazimova et leur troupe, en faveur du magazine anarchiste. Sous d'énormes difficultés et obstacles, l'infatigable propagandiste a réussi à poursuivre MOTHER EARTH sans interruption depuis 1906 — un exploit rarement égalé dans les annales des publications radicales.

En mai 1906, Alexander Berkman quitta enfin l'enfer de Pennsylvanie, où il avait passé les quatorze meilleures années de sa vie. Personne n'avait cru à la possibilité de sa survie. Sa libération mit fin à un cauchemar de quatorze ans pour Emma Goldman, et un chapitre important de sa carrière fut ainsi conclu.

Nulle part ailleurs la naissance de la révolution russe n'avait suscité une réponse aussi vitale et active que parmi les Russes vivant en Amérique. Les héros du mouvement révolutionnaire en Russie, Tchaikovsky, Mme Breshkovskaia, Gershuni et d'autres visitèrent ces rivages pour éveiller les sympathies du peuple américain envers la lutte pour la liberté, et pour collecter de l'aide pour sa poursuite et son soutien. Le succès de ces efforts fut dans une mesure considérable dû aux exertions, à l'éloquence et au talent d'organisation d'Emma Goldman. Cette opportunité lui permit de rendre de précieux services à la lutte pour la liberté dans sa terre natale. Il n'est pas généralement su que ce sont les anarchistes qui contribuent principalement à assurer le succès, moral aussi bien que financier, de la plupart des entreprises radicales. L'anarchiste est indifférent à l'appréciation avouée ; les besoins de la Cause absorbent tout son intérêt, et c'est à ceux-ci qu'il consacre son énergie et ses capacités. Pourtant, il convient de mentionner que certains individus par ailleurs décents, bien qu'en tout temps désireux du soutien et de la coopération des anarchistes, sont toujours prêts à monopoliser tout le crédit du travail accompli. Au cours des dernières décennies, ce furent principalement les anarchistes qui organisèrent tous les grands efforts révolutionnaires et aidèrent dans chaque lutte pour la liberté. Mais par crainte de choquer la foule respectable, qui considère les anarchistes comme les apôtres de Satan, et en raison de leur position sociale dans la société bourgeoise, les pseudo-radicaux ignorent l'activité des anarchistes.

En 1907, Emma Goldman participa en tant que déléguée au deuxième Congrès anarchiste, à Amsterdam. Elle fut intensément active dans toutes ses procédures et soutint l'organisation de l'INTERNATIONALE anarchiste. Avec l'autre délégué américain, Max Baginski, elle soumit au congrès un rapport exhaustif sur les conditions américaines, se terminant par les remarques caractéristiques suivantes :

« L'accusation selon laquelle l'anarchisme est destructeur, plutôt que constructif, et que, par conséquent, l'anarchisme est opposé à l'organisation, est l'un des nombreux mensonges répandus par nos adversaires. Ils confondent nos institutions sociales actuelles avec l'organisation ; d'où leur échec à comprendre comment nous pouvons nous opposer aux premières, tout en favorisant la seconde. Le fait est, cependant, que les deux ne sont pas identiques.

« L'État est communément considéré comme la forme la plus élevée d'organisation. Mais est-ce en réalité une véritable organisation ? N'est-ce pas plutôt une institution arbitraire, sournoisement imposée aux masses ?

« L'industrie, elle aussi, est appelée une organisation ; pourtant rien n'est plus éloigné de la vérité. L'industrie est le piratage incessant des riches contre les pauvres.

« On nous demande de croire que l'Armée est une organisation, mais une enquête approfondie montrera qu'elle n'est rien d'autre qu'un cruel instrument de force aveugle.

« L'école publique ! Les collèges et autres établissements d'enseignement ne sont-ils pas des modèles d'organisation, offrant au peuple de belles opportunités d'instruction ? Loin de là. L'école, plus que toute autre institution, est une véritable caserne, où l'esprit humain est drillé et manipulé pour se soumettre à divers spectres sociaux et moraux, et ainsi adapté pour perpétuer notre système d'exploitation et d'oppression.

« L'organisation, telle que NOUS l'entendons, cependant, est une chose différente. Elle est basée, principalement, sur la liberté. C'est un regroupement naturel et volontaire des énergies pour obtenir des résultats bénéfiques à l'humanité.

« C'est l'harmonie de la croissance organique qui produit la variété des couleurs et des formes, le tout complet que nous admirons dans la fleur. Par analogie, l'activité organisée d'êtres humains libres, imprégnés de l'esprit de solidarité, aboutira à la perfection de l'harmonie sociale, que nous appelons anarchisme. En fait, l'anarchisme seul rend possible l'organisation non autoritaire des intérêts communs, puisqu'il abolit l'antagonisme existant entre les individus et les classes.

« Dans les conditions actuelles, l'antagonisme des intérêts économiques et sociaux entraîne une guerre implacable parmi les unités sociales, et crée un obstacle insurmontable sur le chemin d'une communauté coopérative.

« Il existe une notion erronée selon laquelle l'organisation ne favorise pas la liberté individuelle ; que, au contraire, elle signifie le déclin de l'individualité. En réalité, cependant, la véritable fonction de l'organisation est d'aider au développement et à la croissance de la personnalité.

« Tout comme les cellules animales, par une coopération mutuelle, expriment leurs pouvoirs latents dans la formation de l'organisme complet, ainsi l'individu, par un effort coopératif avec d'autres individus, atteint sa forme la plus haute de développement.

« Une organisation, dans le vrai sens du terme, ne peut résulter de la combinaison de simples non-entités. Elle doit être composée d'individualités conscientes et intelligentes. En effet, le total des possibilités et des activités d'une organisation est représenté dans l'expression des énergies individuelles.

« Il s'ensuit donc logiquement que plus le nombre de personnalités fortes et conscientes est grand dans une organisation, moins il y a de danger de stagnation, et plus son élément de vie est intense.

« L'anarchisme affirme la possibilité d'une organisation sans discipline, sans peur ni punition, et sans la pression de la pauvreté : un nouvel organisme social qui mettra fin à la terrible lutte pour les moyens d'existence — cette lutte sauvage qui mine les qualités les plus fines chez l'homme, et élargit sans cesse l'abîme social. En bref, l'anarchisme s'efforce vers une organisation sociale qui établira le bien-être pour tous.

« Le germe d'une telle organisation peut être trouvé dans cette forme de syndicalisme qui a mis fin à la centralisation, à la bureaucratie et à la discipline, et qui favorise l'action indépendante et directe de la part de ses membres. »

Le progrès très considérable des idées anarchistes en Amérique peut être mieux jaugé par le succès remarquable des trois vastes tournées de conférences d'Emma Goldman depuis le Congrès d'Amsterdam de 1907. Chaque tournée s'est étendue sur de nouveaux territoires, incluant des localités où l'anarchisme n'avait jamais auparavant reçu d'audience. Mais l'aspect le plus gratifiant de ses efforts inlassables est la vente phénoménale de littérature anarchiste, dont l'effet propagandiste ne peut être estimé. C'est au cours de l'une de ces tournées qu'un incident remarquable se produisit, démontrant de manière frappante les potentialités inspirantes de l'idée anarchiste. À San Francisco, en 1908, la conférence d'Emma Goldman attira un soldat de l'armée des États-Unis, William Buwalda. Pour avoir osé assister à une réunion anarchiste, la libre République passa Buwalda en cour martiale et l'emprisonna pendant un an. Grâce au pouvoir régénérateur de la nouvelle philosophie, le gouvernement perdit un soldat, mais la cause de la liberté gagna un homme.

Une propagandiste de l'importance d'Emma Goldman est nécessairement une épine acérée pour la réaction. Elle est considérée comme un danger pour l'existence continue de l'usurpation autoritaire. Rien d'étonnant, donc, à ce que l'ennemi recoure à tous les moyens possibles pour la rendre impossible. Une tentative systématique pour supprimer ses activités fut organisée il y a un an par l'ensemble des forces de police du pays. Mais comme toutes les tentatives similaires précédentes, elle échoua de la manière la plus brillante. Des protestations énergiques de la part de l'élément intellectuel d'Amérique réussirent à renverser la lâche conspiration contre la liberté d'expression. Une autre tentative pour rendre Emma Goldman impossible fut essayée par les autorités fédérales à Washington. Afin de la priver des droits de citoyenneté, le gouvernement révoqua les papiers de citoyenneté de son mari, qu'elle avait épousé au jeune âge de dix-huit ans, et dont on ne pouvait déterminer la localisation, s'il est en vie, depuis deux décennies. Le grand gouvernement des glorieux États-Unis n'hésita pas à s'abaisser aux méthodes les plus méprisables pour accomplir cet exploit. Mais comme sa citoyenneté n'avait jamais été d'utilité pour Emma Goldman, elle peut supporter la perte avec un cœur léger.

Il existe des personnalités qui possèdent une individualité si puissante que, par sa force même, elles exercent l'influence la plus puissante sur les meilleurs représentants de leur temps. Michel Bakounine était une telle personnalité. Sans lui, Richard Wagner n'aurait jamais écrit DIE KUNST UND DIE REVOLUTION. Emma Goldman est une personnalité similaire. Elle est un facteur fort dans la vie socio-politique de l'Amérique. En vertu de son éloquence, de son énergie et de sa mentalité brillante, elle façonne les esprits et les cœurs de milliers de ses auditeurs.

Une profonde sympathie et compassion pour l'humanité souffrante, et une honnêteté inexorable envers elle-même, sont les traits dominants d'Emma Goldman. Nulle personne, ami ou ennemi, ne présumera contrôler son but ou dicter son mode de vie. Elle périrait plutôt que de sacrifier ses convictions, ou le droit de propriété de soi-même, âme et corps. La respectabilité pourrait facilement pardonner l'enseignement de l'anarchisme théorique ; mais Emma Goldman ne se contente pas de prêcher la nouvelle philosophie ; elle persiste aussi à la vivre — et c'est là le crime suprême, impardonnable. Si elle devait, comme tant de radicaux, considérer son idéal comme un simple ornement intellectuel ; si elle devait faire des concessions à la société existante et compromettre ses vieux préjugés — alors même les vues les plus radicales pourraient lui être pardonnées. Mais le fait qu'elle prenne son radicalisme au sérieux ; qu'il ait imprégné son sang et sa moelle au point où elle n'enseigne pas seulement mais pratique aussi ses convictions — cela choque même la radicale Mme Grundy. Emma Goldman vit sa propre vie ; elle s'associe aux publicains — d'où l'indignation des pharisiens et des sadducéens.

Ce n'est pas une simple coïncidence si des écrivains aussi divergents que Pietro Gori et William Marion Reedy trouvent des traits similaires dans leur caractérisation d'Emma Goldman. Dans une contribution à LA QUESTIONE SOCIALE, Pietro Gori l'appelle une « puissance morale, une femme qui, avec la vision d'une sibylle, prophétise la venue d'un nouveau royaume pour les opprimés ; une femme qui, avec logique et une profonde sincérité, analyse les maux de la société, et dépeint, avec une touche d'artiste, l'aube naissante de l'humanité, fondée sur l'égalité, la fraternité et la liberté. »

William Reedy voit en Emma Goldman la « fille du rêve, son évangile une vision qui est la vision de chaque homme et femme à l'âme véritablement grande qui ait jamais vécu. »

Des lâches qui craignent les conséquences de leurs actes ont inventé le mot d'anarchisme philosophique. Emma Goldman est trop sincère, trop défiante, pour chercher la sécurité derrière de tels plaidoyers dérisoires. Elle est anarchiste, pure et simple. Elle représente l'idée de l'anarchisme telle que formulée par Josiah Warren, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Tolstoï. Pourtant, elle comprend aussi les causes psychologiques qui poussent un Caserio, un Vaillant, un Bresci, un Berkman ou un Czolgosz à commettre des actes de violence. Pour le soldat dans la lutte sociale, c'est un point d'honneur que d'entrer en conflit avec les puissances des ténèbres et de la tyrannie, et Emma Goldman est fière de compter parmi ses meilleurs amis et camarades des hommes et des femmes qui portent les blessures et les cicatrices reçues au combat.

Selon les mots de Voltairine de Cleyre, caractérisant Emma Goldman après l'emprisonnement de cette dernière en 1893 : L'esprit qui anime Emma Goldman est le seul qui émancipera l'esclave de son esclavage, le tyran de sa tyrannie — l'esprit qui est prêt à oser et à souffrir.

HIPPOLYTE HAVEL.

New York, décembre 1910.

PRÉFACE

Il y a quelque vingt et un ans, j'ai entendu le premier grand orateur anarchiste — l'inimitable John Most. Il me sembla alors, et pendant bien des années après, que la parole proférée parmi les masses avec une telle éloquence merveilleuse, un tel enthousiasme et un tel feu, ne pourrait jamais être effacée de l'esprit et de l'âme humains. Comment l'un quelconque de toutes les multitudes qui affluaient aux réunions de Most pourrait-il échapper à sa voix prophétique ! Sûrement, ils n'avaient qu'à l'entendre pour rejeter leurs vieilles croyances, et voir la vérité et la beauté de l'anarchisme !

Mon unique grand désir alors était d'être capable de parler avec la langue de John Most — afin que, moi aussi, je puisse ainsi atteindre les masses. Oh, pour la naïveté de l'enthousiasme de la Jeunesse ! C'est le temps où la chose la plus ardue semble n'être qu'un jeu d'enfant. C'est la seule période de la vie qui en vaille la peine. Hélas ! Cette période n'est que de courte durée. Comme le Printemps, la période de STURM UND DRANG du propagandiste engendre une croissance, fragile et délicate, destinée à mûrir ou à mourir selon ses pouvoirs de résistance contre mille vicissitudes.

Ma grande foi dans le faiseur de miracles, la parole proférée, n'est plus. J'ai réalisé son inadéquation à éveiller la pensée, ou même l'émotion. Progressivement, et non sans une lutte acharnée contre cette réalisation, j'en suis venue à voir que la propagande orale n'est au mieux qu'un moyen de secouer les gens de leur léthargie : elle ne laisse aucune impression durable. Le fait même que la plupart des gens n'assistent aux réunions que s'ils sont excités par les sensations des journaux, ou parce qu'ils s'attendent à être amusés, est la preuve qu'ils n'ont réellement aucune pulsion intérieure pour apprendre.

Il en va tout autrement avec le mode d'expression humain écrit. Personne, à moins d'être intensément intéressé par les idées progressistes, ne s'embarrassera de livres sérieux. Cela m'amène à une autre découverte faite après de nombreuses années d'activité publique. C'est ceci : malgré toutes les prétentions de l'éducation, l'élève n'acceptera que ce que son esprit réclame. Déjà, cette vérité est reconnue par la plupart des éducateurs modernes en relation avec l'esprit immature. Je pense qu'il en est de même concernant l'adulte. On ne peut pas plus fabriquer des anarchistes ou des révolutionnaires que des musiciens. Tout ce qui peut être fait est de planter les graines de la pensée. Que quelque chose de vital se développe dépend largement de la fertilité du sol humain, bien que la qualité de la semence intellectuelle ne doive pas être négligée.

Dans les réunions, le public est distrait par mille choses non essentielles. L'orateur, bien qu'aussi éloquent soit-il, ne peut échapper à l'agitation de la foule, avec le résultat inévitable qu'il ne parviendra pas à prendre racine. Selon toute probabilité, il ne se rendra même pas justice à lui-même.

La relation entre l'écrivain et le lecteur est plus intime. Certes, les livres ne sont que ce que nous voulons qu'ils soient ; ou plutôt, ce que nous y lisons. Le fait que nous puissions le faire démontre l'importance de l'expression écrite par rapport à l'expression orale. C'est cette certitude qui m'a incitée à rassembler dans un volume mes idées sur divers sujets d'importance individuelle et sociale. Elles représentent les luttes mentales et de l'âme de vingt et un ans — les conclusions dérivées après de nombreux changements et révisions intérieures.

Je ne suis pas assez optimiste pour espérer que mes lecteurs seront aussi nombreux que ceux qui m'ont entendue. Mais je préfère toucher le petit nombre de ceux qui veulent réellement apprendre plutôt que la multitude qui vient pour se divertir.

Quant au livre, il doit parler de lui-même. Les remarques explicatives ne font que nuire aux idées exposées. Cependant, je souhaite prévenir deux objections qui seront indubitablement soulevées. L'une se rapporte à l'essai sur l'ANARCHISME ; l'autre, sur MINORITÉS CONTRE MAJORITÉS.

« Pourquoi ne dites-vous pas comment les choses fonctionneront sous l'anarchisme ? » est une question à laquelle j'ai dû répondre des milliers de fois. Parce que je crois que l'anarchisme ne peut, de manière cohérente, imposer un programme ou une méthode rigide à l'avenir. Ce contre quoi chaque nouvelle génération doit lutter, et ce qu'elle peut le moins surmonter, ce sont les fardeaux du passé, qui nous retiennent tous comme dans un filet. L'anarchisme, du moins tel que je le comprends, laisse à la postérité la liberté de développer ses propres systèmes, en harmonie avec ses besoins. Notre imagination la plus vive ne peut prévoir les potentialités d'une race libérée des contraintes extérieures. Comment, dès lors, quiconque peut-il prétendre tracer une ligne de conduite pour ceux qui viendront ? Nous, qui payons cher chaque bouffée d'air pur et frais, devons nous garder de la tendance à entraver l'avenir. Si nous réussissons à débarrasser le sol des décombres du passé et du présent, nous laisserons à la postérité le plus grand et le plus sûr héritage de tous les âges.

La tendance la plus décourageante, commune parmi les lecteurs, est d'arracher une phrase à une œuvre comme critère des idées ou de la personnalité de l'écrivain. Friedrich Nietzsche, par exemple, est décrié comme un haineux des faibles parce qu'il croyait en l'UEBERMENSCH. Il ne vient pas à l'esprit des interprètes superficiels de cet esprit géant que cette vision de l'UEBERMENSCH appelait aussi à un état de société qui ne donnera pas naissance à une race de faibles et d'esclaves.

C'est la même attitude étroite qui ne voit en Max Stirner que l'apôtre de la théorie « chacun pour soi, le diable emporte le dernier ». Que l'individualisme de Stirner contienne les plus grandes possibilités sociales est totalement ignoré. Pourtant, il est néanmoins vrai que si la société doit un jour devenir libre, ce sera par des individus libérés dont les efforts libres constituent la société.

Ces exemples m'amènent à l'objection qui sera soulevée contre MINORITÉS CONTRE MAJORITÉS. Sans aucun doute, je serai excommuniée comme ennemie du peuple, parce que je répudie la masse en tant que facteur créatif. Je préférerai cela plutôt que d'être coupable des platitudes démagogiques si couramment en vogue comme appât pour le peuple. Je réalise trop bien la maladie des masses opprimées et déshéritées, mais je refuse de prescrire les palliatifs ridicules habituels qui ne permettent au patient ni de mourir ni de guérir. On ne peut être trop extrême dans le traitement des maux sociaux ; d'ailleurs, l'extrême est généralement la vérité. Mon manque de foi dans la majorité est dicté par ma foi dans les potentialités de l'individu. Ce n'est que lorsque ce dernier devient libre de choisir ses associés pour un but commun que nous pouvons espérer voir naître l'ordre et l'harmonie de ce monde de chaos et d'inégalité.

Pour le reste, mon livre doit parler de lui-même.

Emma Goldman

ANARCHISME : CE QU'IL REPRÉSENTE RÉELLEMENT

ANARCHIE.

Toujours vilipendée, maudite, jamais comprise, Tu es la terreur effroyable de notre âge. « Ruine de tout ordre », crie la multitude, « Tu l'es, ainsi que la guerre et la rage sans fin du meurtre. » Oh, laisse-les crier. À ceux qui n'ont jamais lutté Pour trouver la vérité qui réside derrière un mot, À ceux-là le sens juste du mot ne fut pas donné. Ils continueront aveugles parmi les aveugles. Mais toi, ô mot, si clair, si fort, si pur, Tu dis tout ce que j'ai pris pour but. Je te donne à l'avenir ! Le tien est assuré Quand chacun au moins se sera éveillé à lui-même. Viendra-t-il sous le soleil ? Dans le frisson de la tempête ? Je ne saurais le dire — mais la terre le verra ! Je suis anarchiste ! C'est pourquoi je ne veux Ni diriger, et aussi je ne veux pas être dirigée ! JOHN HENRY MACKAY.

L'histoire de la croissance et du développement humains est en même temps l'histoire de la lutte terrible de chaque idée nouvelle annonçant l'approche d'une aube plus brillante. Dans son attachement tenace à la tradition, l'Ancien n'a jamais hésité à utiliser les moyens les plus vils et les plus cruels pour retarder l'avènement du Nouveau, sous quelque forme ou époque que ce dernier se soit affirmé. Et nous n'avons pas besoin de revenir sur nos pas dans un passé lointain pour réaliser l'énormité de l'opposition, des difficultés et des épreuves placées sur le chemin de chaque idée progressiste. La roue, le garrot et le knout sont toujours parmi nous ; tout comme la tenue de bagnard et la colère sociale, conspirant contre l'esprit qui marche sereinement.

L'anarchisme ne pouvait espérer échapper au sort de toutes les autres idées d'innovation. En effet, en tant qu'innovateur le plus révolutionnaire et intransigeant, l'anarchisme doit nécessairement rencontrer l'ignorance et le venin combinés du monde qu'il vise à reconstruire.

Traiter, même de loin, de tout ce qui est dit et fait contre l'anarchisme nécessiterait l'écriture d'un volume entier. Je ne répondrai donc qu'à deux des principales objections. Ce faisant, je tenterai d'élucider ce que l'anarchisme représente réellement.

L'étrange phénomène de l'opposition à l'anarchisme est qu'il met en lumière la relation entre ce qu'on appelle l'intelligence et l'ignorance. Et pourtant, ce n'est pas si étrange si l'on considère la relativité de toutes choses. La masse ignorante a en sa faveur qu'elle ne prétend ni au savoir ni à la tolérance. Agissant, comme elle le fait toujours, par simple impulsion, ses raisons sont comme celles d'un enfant. « Pourquoi ? » « Parce que. » Pourtant, l'opposition des non-instruits à l'anarchisme mérite la même considération que celle de l'homme intelligent.

Quelles sont donc les objections ? Premièrement, l'anarchisme est impraticable, bien qu'étant un idéal magnifique. Deuxièmement, l'anarchisme représente la violence et la destruction, il doit donc être répudié comme vil et dangereux. Tant l'homme intelligent que la masse ignorante ne jugent pas sur une connaissance approfondie du sujet, mais soit sur des ouï-dire, soit sur une interprétation erronée.

Un système pratique, dit Oscar Wilde, est soit un système déjà existant, soit un système qui pourrait être mis en œuvre dans les conditions actuelles ; mais ce sont précisément les conditions actuelles auxquelles on s'oppose, et tout système qui pourrait accepter ces conditions est faux et stupide. Le véritable critère du pratique, par conséquent, n'est pas de savoir si ce dernier peut maintenir intact le faux ou le stupide ; c'est plutôt de savoir si le système a assez de vitalité pour quitter les eaux stagnantes de l'ancien et construire, ainsi que soutenir, une vie nouvelle. À la lumière de cette conception, l'anarchisme est en effet pratique. Plus que toute autre idée, il aide à supprimer le faux et le stupide ; plus que toute autre idée, il construit et soutient une vie nouvelle.

Les émotions de l'homme ignorant sont continuellement maintenues à un degré élevé par les histoires les plus effroyables sur l'anarchisme. Rien n'est trop scandaleux pour être utilisé contre cette philosophie et ses représentants. Par conséquent, l'anarchisme représente pour l'esprit irréfléchi ce que le méchant homme proverbial représente pour l'enfant, — un monstre noir déterminé à tout engloutir ; en bref, la destruction et la violence.

Destruction et violence ! Comment l'homme ordinaire pourrait-il savoir que l'élément le plus violent dans la société est l'ignorance ; que son pouvoir de destruction est la chose même que l'anarchisme combat ? Il n'est pas non plus conscient que l'anarchisme, dont les racines, pour ainsi dire, font partie des forces de la nature, ne détruit pas les tissus sains, mais les excroissances parasitaires qui se nourrissent de l'essence vitale de la société. Il s'agit simplement de débarrasser le sol des mauvaises herbes et des broussailles, afin qu'il puisse éventuellement porter des fruits sains.

Quelqu'un a dit qu'il faut moins d'effort mental pour condamner que pour penser. L'indolence mentale généralisée, si prévalente dans la société, prouve que cela est bien trop vrai. Plutôt que d'aller au fond d'une idée donnée, d'examiner son origine et sa signification, la plupart des gens la condamneront totalement ou se fieront à une définition superficielle ou préjudiciable de ce qui n'est pas essentiel.

L'anarchisme exhorte l'homme à penser, à enquêter, à analyser chaque proposition ; mais pour que la capacité cérébrale du lecteur moyen ne soit pas trop sollicitée, je commencerai aussi par une définition, puis je développerai cette dernière.

ANARCHISME : — La philosophie d'un nouvel ordre social fondé sur la liberté sans restriction par la loi humaine ; la théorie selon laquelle toutes les formes de gouvernement reposent sur la violence, et sont donc mauvaises et nuisibles, en plus d'être inutiles.

Le nouvel ordre social repose, bien sûr, sur la base matérialiste de la vie ; mais alors que tous les anarchistes s'accordent à dire que le principal mal aujourd'hui est d'ordre économique, ils soutiennent que la solution de ce mal ne peut être apportée que par la considération de CHAQUE PHASE de la vie, — individuelle, aussi bien que collective ; les phases internes, aussi bien qu'externes.

Une lecture approfondie de l'histoire du développement humain révélera deux éléments en conflit amer l'un avec l'autre ; des éléments qui commencent à peine à être compris, non comme étrangers l'un à l'autre, mais comme étroitement liés et vraiment harmonieux, s'ils sont placés dans un environnement approprié : les instincts individuels et sociaux. L'individu et la société se sont livré une bataille implacable et sanglante pendant des siècles, chacun luttant pour la suprématie, parce que chacun était aveugle à la valeur et à l'importance de l'autre. Les instincts individuels et sociaux, — l'un, un facteur très puissant pour l'effort individuel, pour la croissance, l'aspiration, la réalisation de soi ; l'autre, un facteur tout aussi puissant pour l'entraide et le bien-être social.

L'explication de la tempête qui fait rage en l'individu, et entre lui et son entourage, n'est pas difficile à trouver. L'homme primitif, incapable de comprendre son être, et encore moins l'unité de toute vie, se sentait absolument dépendant de forces aveugles et cachées toujours prêtes à se moquer de lui et à le narguer. De cette attitude ont découlé les concepts religieux de l'homme comme un simple grain de poussière dépendant de puissances supérieures en haut, qui ne peuvent être apaisées que par une reddition complète. Toutes les premières sagas reposent sur cette idée, qui continue d'être le LEIT-MOTIF des contes bibliques traitant de la relation de l'homme à Dieu, à l'État, à la société. Encore et encore le même motif, L'HOMME N'EST RIEN, LES PUISSANCES SONT TOUT. Ainsi, Jéhovah ne pouvait supporter l'homme qu'à la condition d'une reddition complète. L'homme peut avoir toutes les gloires de la terre, mais il ne doit pas devenir conscient de lui-même. L'État, la société et les lois morales chantent tous le même refrain : L'homme peut avoir toutes les gloires de la terre, mais il ne doit pas devenir conscient de lui-même.

L'anarchisme est la seule philosophie qui apporte à l'homme la conscience de lui-même ; qui soutient que Dieu, l'État et la société sont inexistants, que leurs promesses sont nulles et non avenues, puisqu'elles ne peuvent être remplies que par la subordination de l'homme. L'anarchisme est donc l'enseignant de l'unité de la vie ; non seulement dans la nature, mais chez l'homme. Il n'y a pas de conflit entre les instincts individuels et sociaux, pas plus qu'il n'y en a entre le cœur et les poumons : l'un, le réceptacle d'une précieuse essence vitale, l'autre, le dépôt de l'élément qui garde l'essence pure et forte. L'individu est le cœur de la société, conservant l'essence de la vie sociale ; la société est le poumon qui distribue l'élément pour garder l'essence vitale — c'est-à-dire l'individu — pure et forte.

« La seule chose de valeur dans le monde », dit Emerson, « est l'âme active ; chaque homme la contient en lui. L'âme active voit la vérité absolue, énonce la vérité et crée. » En d'autres termes, l'instinct individuel est la chose de valeur dans le monde. C'est la véritable âme qui voit et crée la vérité vivante, de laquelle doit sortir une vérité encore plus grande, l'âme sociale renaissante.

L'anarchisme est le grand libérateur de l'homme des fantômes qui l'ont tenu captif ; il est l'arbitre et le pacificateur des deux forces pour l'harmonie individuelle et sociale. Pour accomplir cette unité, l'anarchisme a déclaré la guerre aux influences pernicieuses qui ont jusqu'ici empêché le mélange harmonieux des instincts individuels et sociaux, de l'individu et de la société.

La religion, la domination de l'esprit humain ; la Propriété, la domination des besoins humains ; et le Gouvernement, la domination de la conduite humaine, représentent la forteresse de l'asservissement de l'homme et toutes les horreurs qu'il entraîne. La religion ! Comme elle domine l'esprit de l'homme, comme elle humilie et dégrade son âme. Dieu est tout, l'homme n'est rien, dit la religion. Mais de ce rien, Dieu a créé un royaume si despotique, si tyrannique, si cruel, si terriblement exigeant que rien d'autre que la tristesse, les larmes et le sang n'ont gouverné le monde depuis que les dieux ont commencé. L'anarchisme pousse l'homme à la rébellion contre ce monstre noir. Brisez vos chaînes mentales, dit l'anarchisme à l'homme, car tant que vous ne penserez pas et ne jugerez pas par vous-même, vous ne vous débarrasserez pas de la domination des ténèbres, le plus grand obstacle à tout progrès.

La propriété, la domination des besoins de l'homme, le déni du droit de satisfaire ses besoins. Il fut un temps où la propriété revendiquait un droit divin, quand elle venait à l'homme avec le même refrain, tout comme la religion, « Sacrifiez ! Abnez-vous ! Soumettez-vous ! » L'esprit de l'anarchisme a relevé l'homme de sa position prosternée. Il se tient maintenant debout, le visage tourné vers la lumière. Il a appris à voir la nature insatiable, dévorante et dévastatrice de la propriété, et il se prépare à frapper le monstre à mort.

« La propriété, c'est le vol », disait le grand anarchiste français Proudhon. Oui, mais sans risque ni danger pour le voleur. Monopolisant les efforts accumulés de l'homme, la propriété l'a dépouillé de son droit de naissance et l'a transformé en un pauvre et un paria. La propriété n'a même pas l'excuse éculée selon laquelle l'homme ne crée pas assez pour satisfaire tous les besoins. L'étudiant débutant en économie sait que la productivité du travail au cours des dernières décennies dépasse de loin la demande normale cent fois. Mais que sont les demandes normales pour une institution anormale ? La seule demande que la propriété reconnaît est son propre appétit glouton pour plus de richesse, parce que la richesse signifie le pouvoir ; le pouvoir de soumettre, d'écraser, d'exploiter, le pouvoir d'asservir, d'outrager, de dégrader. L'Amérique est particulièrement fière de sa grande puissance, de son énorme richesse nationale. Pauvre Amérique, à quoi sert toute sa richesse, si les individus composant la nation sont misérablement pauvres ? S'ils vivent dans la misère, dans la crasse, dans le crime, avec l'espoir et la joie disparus, une armée sans foyer, sans sol, de proies humaines.

Il est généralement admis qu'à moins que les rendements de toute entreprise commerciale ne dépassent les coûts, la faillite est inévitable. Mais ceux qui sont engagés dans le commerce de la production de richesse n'ont pas encore appris cette simple leçon. Chaque année, le coût de la production en vie humaine augmente (50 000 tués, 100 000 blessés en Amérique l'année dernière) ; les rendements pour les masses, qui aident à créer la richesse, deviennent toujours plus petits. Pourtant, l'Amérique continue d'être aveugle à la faillite inévitable de notre commerce de production. Et ce n'est pas le seul crime de ce dernier. Encore plus fatal est le crime de transformer le producteur en une simple particule d'une machine, avec moins de volonté et de décision que son maître d'acier et de fer. L'homme est dépouillé non seulement des produits de son travail, mais du pouvoir de libre initiative, d'originalité et de l'intérêt pour, ou du désir de, les choses qu'il fabrique.

La vraie richesse consiste en des choses d'utilité et de beauté, en des choses qui aident à créer des corps forts et beaux et des environnements inspirants pour y vivre. Mais si l'homme est condamné à enrouler du coton autour d'une bobine, ou à creuser du charbon, ou à construire des routes pendant trente ans de sa vie, il ne peut être question de richesse. Ce qu'il donne au monde n'est que des choses grises et hideuses, reflétant une existence terne et hideuse, — trop faible pour vivre, trop lâche pour mourir. Étrange à dire, il y a des gens qui vantent cette méthode abrutissante de production centralisée comme la plus fière réalisation de notre époque. Ils ne réalisent absolument pas que si nous devons continuer dans la subordination à la machine, notre esclavage est plus complet que ne l'était notre servitude envers le Roi. Ils ne veulent pas savoir que la centralisation n'est pas seulement le glas de la liberté, mais aussi de la santé et de la beauté, de l'art et de la science, toutes ces choses étant impossibles dans une atmosphère mécanique et monotone.

L'anarchisme ne peut que répudier une telle méthode de production : son but est l'expression la plus libre possible de toutes les puissances latentes de l'individu. Oscar Wilde définit une personnalité parfaite comme « celle qui se développe dans des conditions parfaites, qui n'est pas blessée, mutilée ou en danger ». Une personnalité parfaite, alors, n'est possible que dans un état de société où l'homme est libre de choisir le mode de travail, les conditions de travail, et la liberté de travailler. Quelqu'un pour qui la fabrication d'une table, la construction d'une maison ou le labourage du sol est ce que la peinture est pour l'artiste et la découverte pour le scientifique, — le résultat de l'inspiration, d'un désir intense et d'un intérêt profond pour le travail en tant que force créatrice. Étant là l'idéal de l'anarchisme, ses arrangements économiques doivent consister en des associations productives et distributives volontaires, se développant progressivement vers le communisme libre, comme le meilleur moyen de produire avec le moins de gaspillage d'énergie humaine. L'anarchisme reconnaît cependant aussi le droit de l'individu, ou de nombres d'individus, d'organiser à tout moment d'autres formes de travail, en harmonie avec leurs goûts et leurs désirs.

Un tel déploiement libre de l'énergie humaine n'étant possible que sous une liberté individuelle et sociale complète, l'anarchisme dirige ses forces contre le troisième et plus grand ennemi de toute égalité sociale ; à savoir, l'État, l'autorité organisée, ou la loi statutaire, — la domination de la conduite humaine.

Tout comme la religion a entravé l'esprit humain, et comme la propriété, ou le monopole des choses, a soumis et étouffé les besoins de l'homme, ainsi l'État a asservi son esprit, dictant chaque phase de la conduite. « Tout gouvernement dans son essence », dit Emerson, « est tyrannie. » Peu importe s'il s'agit d'un gouvernement de droit divin ou de la règle de la majorité. Dans chaque cas, son but est la subordination absolue de l'individu.

En se référant au gouvernement américain, le plus grand anarchiste américain, David Thoreau, a dit : « Gouvernement, qu'est-ce, sinon une tradition, bien que récente, s'efforçant de se transmettre intacte à la postérité, mais perdant à chaque instance son intégrité ; il n'a pas la vitalité et la force d'un seul homme vivant. La loi n'a jamais rendu l'homme un tant soit peu plus juste ; et par leur respect pour elle, même les bien intentionnés deviennent quotidiennement des agents de l'injustice. »

En effet, la note clé du gouvernement est l'injustice. Avec l'arrogance et l'autosuffisance du Roi qui ne pouvait faire de mal, les gouvernements ordonnent, jugent, condamnent et punissent les offenses les plus insignifiantes, tout en se maintenant par la plus grande de toutes les offenses, l'annihilation de la liberté individuelle. Ainsi, Ouida a raison lorsqu'elle soutient que « l'État ne vise qu'à inculquer à son public les qualités par lesquelles ses exigences sont obéies et son trésor rempli. Sa plus haute réalisation est la réduction de l'humanité à une horlogerie. Dans son atmosphère, toutes ces libertés plus fines et plus délicates, qui nécessitent un traitement et une expansion spacieuse, se dessèchent inévitablement et périssent. L'État a besoin d'une machine à payer des impôts dans laquelle il n'y a pas d'accroc, d'un trésor dans lequel il n'y a jamais de déficit, et d'un public monotone, obéissant, incolore, sans esprit, se déplaçant humblement comme un troupeau de moutons le long d'une route droite entre deux murs. »

Pourtant, même un troupeau de moutons résisterait à la chicane de l'État s'il n'y avait les méthodes corrompues, tyranniques et oppressives qu'il emploie pour servir ses fins. C'est pourquoi Bakounine répudie l'État comme synonyme de la reddition de la liberté de l'individu ou des petites minorités, — la destruction de la relation sociale, la réduction, ou le déni complet même, de la vie elle-même, pour son propre agrandissement. L'État est l'autel de la liberté politique et, comme l'autel religieux, il est maintenu dans le but du sacrifice humain.

En fait, il n'y a guère de penseur moderne qui ne soit d'accord pour dire que le gouvernement, l'autorité organisée ou l'État n'est nécessaire QUE pour maintenir ou protéger la propriété et le monopole. Il s'est avéré efficace uniquement dans cette fonction.

Même George Bernard Shaw, qui espère le miraculeux de l'État sous le fabianisme, admet néanmoins qu'« il est à l'heure actuelle une immense machine pour le vol et l'esclavage des pauvres par la force brute ». Cela étant le cas, il est difficile de voir pourquoi le brillant préfacier souhaite maintenir l'État après que la pauvreté aura cessé d'exister.

Malheureusement, il existe encore un certain nombre de personnes qui persistent dans la croyance fatale selon laquelle le gouvernement repose sur des lois naturelles, qu'il maintient l'ordre social et l'harmonie, qu'il diminue la criminalité et qu'il empêche l'homme paresseux de dépouiller ses semblables. Je vais donc examiner ces affirmations.

Une loi naturelle est ce facteur chez l'homme qui s'affirme librement et spontanément sans aucune force extérieure, en harmonie avec les exigences de la nature. Par exemple, le besoin de nutrition, de satisfaction sexuelle, de lumière, d'air et d'exercice, est une loi naturelle. Mais son expression n'a pas besoin de la machinerie du gouvernement, n'a pas besoin de la matraque, du fusil, des menottes ou de la prison. Obéir à de telles lois, si l'on peut appeler cela obéissance, ne requiert que spontanéité et libre opportunité. Que les gouvernements ne se maintiennent pas par de tels facteurs harmonieux est prouvé par le terrible déploiement de violence, de force et de coercition que tous les gouvernements utilisent pour vivre. Ainsi, Blackstone a raison lorsqu'il dit : « Les lois humaines sont invalides, parce qu'elles sont contraires aux lois de la nature. »

À moins qu'il ne s'agisse de l'ordre de Varsovie après le massacre de milliers de personnes, il est difficile d'attribuer aux gouvernements une quelconque capacité à instaurer l'ordre ou l'harmonie sociale. L'ordre découlant de la soumission et maintenu par la terreur n'est pas une garantie bien sûre ; pourtant, c'est le seul « ordre » que les gouvernements aient jamais maintenu. La véritable harmonie sociale naît naturellement de la solidarité des intérêts. Dans une société où ceux qui travaillent toujours n'ont jamais rien, tandis que ceux qui ne travaillent jamais jouissent de tout, la solidarité des intérêts est inexistante ; par conséquent, l'harmonie sociale n'est qu'un mythe. La seule façon dont l'autorité organisée fait face à cette grave situation est en étendant encore davantage de privilèges à ceux qui ont déjà monopolisé la terre, et en asservissant encore plus les masses déshéritées. Ainsi, tout l'arsenal du gouvernement — lois, police, soldats, tribunaux, législatures, prisons — est ardemment engagé à « harmoniser » les éléments les plus antagonistes de la société.

L'excuse la plus absurde en faveur de l'autorité et de la loi est qu'elles servent à diminuer la criminalité. Outre le fait que l'État est lui-même le plus grand criminel, violant toute loi écrite et naturelle, volant sous la forme d'impôts, tuant sous la forme de la guerre et de la peine capitale, il est arrivé à un arrêt absolu dans la lutte contre le crime. Il a échoué totalement à détruire ou même à minimiser l'horrible fléau de sa propre création.

Le crime n'est rien d'autre que de l'énergie mal dirigée. Tant que chaque institution d'aujourd'hui, économique, politique, sociale et morale, conspire à diriger l'énergie humaine dans de mauvaises voies ; tant que la plupart des gens sont à la mauvaise place, faisant des choses qu'ils détestent faire, vivant une vie qu'ils abhorrent, le crime sera inévitable, et toutes les lois inscrites dans les statuts ne pourront que l'accroître, mais jamais l'éliminer. Que sait la société, telle qu'elle existe aujourd'hui, du processus du désespoir, de la pauvreté, des horreurs, de la lutte effrayante que l'âme humaine doit traverser sur le chemin du crime et de la dégradation. Qui, connaissant ce terrible processus, peut manquer de voir la vérité dans ces mots de Pierre Kropotkine :

« Ceux qui voudront faire la balance entre les bienfaits ainsi attribués à la loi et à la peine, et l'effet dégradant de ces dernières sur l'humanité ; ceux qui évalueront le torrent de dépravation déversé dans la société humaine par le mouchard, favorisé même par le juge, et payé en espèces sonnantes par les gouvernements, sous prétexte d'aider à démasquer le crime ; ceux qui iront dans les murs des prisons et y verront ce que deviennent les êtres humains lorsqu'ils sont privés de liberté, lorsqu'ils sont soumis aux soins de gardiens brutaux, à des mots grossiers, cruels, à mille humiliations cinglantes, perçantes, conviendront avec nous que tout l'appareil de la prison et de la peine est une abomination à laquelle il faut mettre fin. »

L'influence dissuasive de la loi sur l'homme paresseux est trop absurde pour mériter considération. Si la société était seulement soulagée du gaspillage et de la dépense liés à l'entretien d'une classe paresseuse, et de la dépense tout aussi grande de l'attirail de protection que cette classe paresseuse exige, les tables sociales contiendraient une abondance pour tous, y compris même l'individu paresseux occasionnel. De plus, il est bon de considérer que la paresse résulte soit de privilèges spéciaux, soit d'anomalies physiques et mentales. Notre système de production insensé actuel favorise les deux, et le phénomène le plus stupéfiant est que les gens veuillent encore travailler aujourd'hui. L'anarchisme vise à dépouiller le travail de son aspect abrutissant et morne, de sa tristesse et de sa contrainte. Il vise à faire du travail un instrument de joie, de force, de couleur, de réelle harmonie, afin que l'homme le plus pauvre trouve dans le travail à la fois récréation et espoir.

Pour parvenir à un tel agencement de la vie, le gouvernement, avec ses mesures injustes, arbitraires et répressives, doit être éliminé. Au mieux, il n'a imposé qu'un seul mode de vie à tous, sans égard pour les variations et les besoins individuels et sociaux. En détruisant le gouvernement et les lois statutaires, l'anarchisme propose de sauver le respect de soi et l'indépendance de l'individu de toute contrainte et invasion par l'autorité. Ce n'est que dans la liberté que l'homme peut atteindre sa pleine stature. Ce n'est que dans la liberté qu'il apprendra à penser et à se mouvoir, et à donner le meilleur de lui-même. Ce n'est que dans la liberté qu'il réalisera la véritable force des liens sociaux qui unissent les hommes, et qui sont le véritable fondement d'une vie sociale normale.

Mais qu'en est-il de la nature humaine ? Peut-elle être changée ? Et sinon, perdurera-t-elle sous l'anarchisme ?

Pauvre nature humaine, quels horribles crimes ont été commis en ton nom ! Tout imbécile, du roi au policier, du pasteur à l'esprit étroit au dilettante en science sans vision, présume parler avec autorité de la nature humaine. Plus le charlatan mental est grand, plus son insistance sur la méchanceté et les faiblesses de la nature humaine est marquée. Pourtant, comment quelqu'un peut-il en parler aujourd'hui, avec chaque âme en prison, chaque cœur entravé, blessé et mutilé ?

John Burroughs a déclaré que l'étude expérimentale des animaux en captivité est absolument inutile. Leur caractère, leurs habitudes, leurs appétits subissent une transformation complète lorsqu'ils sont arrachés à leur terre, dans les champs et les forêts. Avec la nature humaine en cage dans un espace étroit, fouettée quotidiennement vers la soumission, comment pouvons-nous parler de ses potentialités ?

La liberté, l'expansion, l'opportunité, et surtout, la paix et le repos, peuvent seuls nous enseigner les véritables facteurs dominants de la nature humaine et toutes ses merveilleuses possibilités.

L'anarchisme, donc, représente réellement la libération de l'esprit humain de la domination de la religion ; la libération du corps humain de la domination de la propriété ; la libération des chaînes et de la contrainte du gouvernement. L'anarchisme représente un ordre social basé sur le regroupement libre des individus dans le but de produire une réelle richesse sociale ; un ordre qui garantira à chaque être humain un libre accès à la terre et une pleine jouissance des nécessités de la vie, selon les désirs, goûts et inclinations individuels.

Ce n'est pas une fantaisie sauvage ou une aberration de l'esprit. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés des foules d'hommes et de femmes intellectuels à travers le monde ; une conclusion résultant de l'observation attentive et studieuse des tendances de la société moderne : la liberté individuelle et l'égalité économique, les forces jumelles pour la naissance de ce qui est beau et vrai chez l'homme.

Quant aux méthodes. L'anarchisme n'est pas, comme certains pourraient le supposer, une théorie de l'avenir devant être réalisée par inspiration divine. C'est une force vivante dans les affaires de notre vie, créant constamment de nouvelles conditions. Les méthodes de l'anarchisme ne comprennent donc pas un programme rigide à exécuter en toutes circonstances. Les méthodes doivent naître des besoins économiques de chaque lieu et climat, et des exigences intellectuelles et tempéramentales de l'individu. Le caractère serein et calme d'un Tolstoï souhaitera des méthodes de reconstruction sociale différentes de la personnalité intense et débordante d'un Michel Bakounine ou d'un Pierre Kropotkine. De même, il doit être évident que les besoins économiques et politiques de la Russie dicteront des mesures plus drastiques que ne le feraient l'Angleterre ou l'Amérique. L'anarchisme ne prône pas l'exercice militaire et l'uniformité ; il prône cependant l'esprit de révolte, sous quelque forme que ce soit, contre tout ce qui entrave la croissance humaine. Tous les anarchistes sont d'accord là-dessus, comme ils sont également d'accord dans leur opposition à la machinerie politique comme moyen d'apporter le grand changement social.

« Tout vote », dit Thoreau, « est une sorte de jeu, comme les dames ou le trictrac, un jeu avec le bien et le mal ; son obligation n'excède jamais celle de l'opportunisme. Même voter pour la bonne chose ne fait rien pour elle. Un homme sage ne laissera pas le droit à la merci du hasard, et ne souhaitera pas qu'il prévale par le pouvoir de la majorité. » Un examen approfondi de la machinerie de la politique et de ses réalisations confirmera la logique de Thoreau.

Que montre l'histoire du parlementarisme ? Rien que l'échec et la défaite, pas même une seule réforme pour améliorer la tension économique et sociale du peuple. Des lois ont été votées et des décrets pris pour l'amélioration et la protection du travail. Ainsi, il a été prouvé seulement l'année dernière que l'Illinois, avec les lois les plus rigides pour la protection des mines, a connu les plus grands désastres miniers. Dans les États où les lois sur le travail des enfants prévalent, l'exploitation des enfants est à son comble, et bien que chez nous les travailleurs jouissent de pleines opportunités politiques, le capitalisme a atteint son zénith le plus effronté.

Même si les travailleurs étaient capables d'avoir leurs propres représentants, ce que réclament nos bons politiciens socialistes, quelles chances y a-t-il pour leur honnêteté et leur bonne foi ? Il suffit de garder à l'esprit le processus de la politique pour réaliser que son chemin de bonnes intentions est plein d'embûches : intrigues, flagorneries, mensonges, tricheries ; en fait, des chicanes de toute nature, par lesquelles l'aspirant politique peut réussir. À cela s'ajoute une démoralisation complète du caractère et de la conviction, jusqu'à ce qu'il ne reste rien qui puisse faire espérer quoi que ce soit d'un tel débris humain. Maintes et maintes fois, le peuple a été assez stupide pour faire confiance, croire et soutenir avec son dernier sou des politiciens ambitieux, pour se retrouver trahi et trompé.

On peut prétendre que des hommes intègres ne deviendraient pas corrompus dans le moulin politique. Peut-être pas ; mais de tels hommes seraient absolument impuissants à exercer la moindre influence en faveur du travail, comme cela a été démontré dans de nombreux cas. L'État est le maître économique de ses serviteurs. Les hommes bons, s'il en existe, resteraient fidèles à leur foi politique et perdraient leur soutien économique, ou ils s'accrocheraient à leur maître économique et seraient totalement incapables de faire le moindre bien. L'arène politique ne laisse pas d'alternative, il faut être soit un idiot, soit un fripon.

La superstition politique exerce encore son emprise sur les cœurs et les esprits des masses, mais les vrais amoureux de la liberté n'auront plus rien à voir avec elle. Au lieu de cela, ils croient avec Stirner que l'homme a autant de liberté qu'il est prêt à en prendre. L'anarchisme prône donc l'action directe, le défi ouvert à toutes les lois et restrictions, économiques, sociales et morales, et la résistance à celles-ci. Mais le défi et la résistance sont illégaux. C'est là que réside le salut de l'homme. Tout ce qui est illégal nécessite intégrité, autonomie et courage. En bref, cela appelle à des esprits libres et indépendants, à des « hommes qui sont des hommes, et qui ont une colonne vertébrale à travers laquelle vous ne pouvez pas passer la main ».

Le suffrage universel lui-même doit son existence à l'action directe. Sans l'esprit de rébellion, de défi de la part des pères révolutionnaires américains, leur postérité porterait encore l'habit du Roi. Sans l'action directe d'un John Brown et de ses camarades, l'Amérique ferait encore le commerce de la chair de l'homme noir. Certes, le commerce de la chair blanche continue ; mais cela aussi devra être aboli par l'action directe. Le syndicalisme, l'arène économique du gladiateur moderne, doit son existence à l'action directe. Ce n'est que récemment que la loi et le gouvernement ont tenté d'écraser le mouvement syndical, et ont condamné les partisans du droit de l'homme à s'organiser à la prison comme conspirateurs. S'ils avaient cherché à faire valoir leur cause par la supplication, la plaidoirie et le compromis, le syndicalisme serait aujourd'hui une quantité négligeable. En France, en Espagne, en Italie, en Russie, voire en Angleterre (témoin la rébellion croissante des syndicats ouvriers anglais), l'action directe, révolutionnaire et économique, est devenue une force si puissante dans la bataille pour la liberté industrielle qu'elle fait réaliser au monde l'importance immense du pouvoir du travail. La Grève Générale, l'expression suprême de la conscience économique des travailleurs, était ridiculisée en Amérique il y a peu de temps encore. Aujourd'hui, chaque grande grève, pour gagner, doit réaliser l'importance de la protestation générale solidaire.

L'action directe, ayant prouvé son efficacité sur le plan économique, est tout aussi puissante dans l'environnement de l'individu. Là, cent forces empiètent sur son être, et seule une résistance persistante à celles-ci le rendra finalement libre. L'action directe contre l'autorité dans l'atelier, l'action directe contre l'autorité de la loi, l'action directe contre l'autorité envahissante et intrusive de notre code moral, est la méthode logique et cohérente de l'anarchisme.

Cela ne mènera-t-il pas à une révolution ? En effet, si. Aucun changement social réel n'est jamais survenu sans une révolution. Les gens ne connaissent soit pas leur histoire, soit ils n'ont pas encore appris que la révolution n'est que la pensée mise en action.

L'anarchisme, le grand levain de la pensée, imprègne aujourd'hui chaque phase de l'effort humain. La science, l'art, la littérature, le théâtre, l'effort pour l'amélioration économique, en fait toute opposition individuelle et sociale au désordre existant des choses, est illuminée par la lumière spirituelle de l'anarchisme. C'est la philosophie de la souveraineté de l'individu. C'est la théorie de l'harmonie sociale. C'est la grande vérité, vivante et déferlante, qui reconstruit le monde, et qui inaugurera l'Aube.

MINORITÉS CONTRE MAJORITÉS

Si je devais résumer la tendance de notre époque, je dirais : Quantité. La multitude, l'esprit de masse, domine partout, détruisant la qualité. Toute notre vie — production, politique et éducation — repose sur la quantité, sur les nombres. Le travailleur qui tirait autrefois fierté de la rigueur et de la qualité de son travail a été remplacé par des automates sans cerveau et incompétents, qui produisent d'énormes quantités de choses, sans valeur pour eux-mêmes, et généralement nuisibles au reste de l'humanité. Ainsi, la quantité, au lieu d'ajouter au confort et à la paix de la vie, n'a fait qu'accroître le fardeau de l'homme.

En politique, rien ne compte que la quantité. À mesure qu'elle augmente, cependant, les principes, les idéaux, la justice et la droiture sont complètement submergés par le déploiement des nombres. Dans la lutte pour la suprématie, les divers partis politiques rivalisent de ruse, de tromperie, de roublardise et de machinations douteuses, confiants que celui qui réussit sera sûr d'être salué par la majorité comme le vainqueur. C'est le seul dieu : le Succès. Peu importe à quel prix, quel terrible coût pour le caractère. Nous n'avons pas à aller loin pour trouver la preuve de ce triste fait.

Jamais auparavant la corruption, la pourriture complète de notre gouvernement n'avait été si totalement exposée ; jamais auparavant le peuple américain n'avait été confronté à la nature de Judas de ce corps politique, qui prétend depuis des années être absolument irréprochable, comme le pilier de nos institutions, le véritable protecteur des droits et des libertés du peuple.

Pourtant, lorsque les crimes de ce parti devinrent si effrontés que même les aveugles pouvaient les voir, il suffisait de rassembler ses sbires, et sa suprématie était assurée. Ainsi, les victimes elles-mêmes, dupées, trahies, outragées cent fois, décidèrent, non pas contre, mais en faveur du vainqueur. Déconcertés, les quelques-uns demandèrent comment la majorité pouvait trahir les traditions de la liberté américaine ? Où étaient son jugement, sa capacité de raisonnement ? C'est précisément cela : la majorité ne peut pas raisonner ; elle n'a aucun jugement. Dénuée totalement d'originalité et de courage moral, la majorité a toujours placé son destin entre les mains des autres. Incapable de supporter des responsabilités, elle a suivi ses dirigeants jusqu'à la destruction. Le Dr Stockmann avait raison : « Les ennemis les plus dangereux de la vérité et de la justice parmi nous sont les majorités compactes, la maudite majorité compacte. » Sans ambition ni initiative, la masse compacte ne hait rien autant que l'innovation. Elle a toujours opposé, condamné et pourchassé l'innovateur, le pionnier d'une nouvelle vérité.

Le slogan souvent répété de notre temps est, parmi tous les politiciens, socialistes inclus, que le nôtre est une ère d'individualisme, de la minorité. Seuls ceux qui ne sondent pas sous la surface pourraient être amenés à adopter ce point de vue. Quelques-uns n'ont-ils pas accumulé la richesse du monde ? Ne sont-ils pas les maîtres, les rois absolus de la situation ? Leur succès, cependant, n'est pas dû à l'individualisme, mais à l'inertie, à la lâcheté, à la soumission totale de la masse. Cette dernière ne veut qu'être dominée, dirigée, coercée. Quant à l'individualisme, à aucun moment de l'histoire humaine il n'a eu moins de chance de s'exprimer, moins d'opportunité de s'affirmer de manière normale et saine.

L'éducateur individuel imprégné d'honnêteté de but, l'artiste ou l'écrivain aux idées originales, le scientifique ou l'explorateur indépendant, les pionniers intransigeants des changements sociaux sont poussés quotidiennement au mur par des hommes dont l'érudition et la capacité créatrice sont devenues séniles avec l'âge.

Les éducateurs du type de Ferrer ne sont tolérés nulle part, tandis que les diététiciens de la nourriture prédigérée, à la manière des professeurs Eliot et Butler, sont les perpétuateurs couronnés de succès d'une ère de non-entités, d'automates. Dans le monde littéraire et dramatique, les Humphrey Ward et Clyde Fitch sont les idoles de la masse, tandis que peu connaissent ou apprécient la beauté et le génie d'un Emerson, d'un Thoreau, d'un Whitman ; d'un Ibsen, d'un Hauptmann, d'un Butler Yeats ou d'un Stephen Phillips. Ils sont comme des étoiles solitaires, bien au-delà de l'horizon de la multitude.

Les éditeurs, les directeurs de théâtre et les critiques ne demandent pas la qualité inhérente à l'art créatif, mais si cela se vendra bien, si cela conviendra au palais du peuple ? Hélas, ce palais est comme une décharge ; il savoure tout ce qui ne nécessite aucune mastication mentale. En conséquence, le médiocre, l'ordinaire, le banal représentent la principale production littéraire.

Dois-je dire que dans l'art nous sommes confrontés aux mêmes tristes faits ? Il suffit d'inspecter nos parcs et nos artères pour réaliser la hideur et la vulgarité de la manufacture artistique. Certes, nul autre qu'un goût de majorité ne tolérerait un tel outrage à l'art. Fausse dans sa conception et barbare dans son exécution, la statuaire qui infeste les villes américaines a autant de rapport avec le vrai art qu'un totem avec un Michel-Ange. Pourtant, c'est le seul art qui réussit. Le véritable génie artistique, qui ne veut pas satisfaire les notions acceptées, qui exerce l'originalité et s'efforce d'être fidèle à la vie, mène une existence obscure et misérable. Son travail peut un jour devenir la mode de la foule, mais pas avant que le sang de son cœur ait été épuisé ; pas avant que le pionnier ait cessé d'être, et qu'une troupe d'une foule sans idéal et sans vision ait fait mourir l'héritage du maître.

On dit que l'artiste d'aujourd'hui ne peut pas créer parce que, tel Prométhée, il est lié au rocher de la nécessité économique. Ceci, cependant, est vrai de l'art à toutes les époques. Michel-Ange dépendait de son saint patron, pas moins que le sculpteur ou le peintre d'aujourd'hui, si ce n'est que les connaisseurs d'art de ces jours-là étaient loin de la foule déchaînée. Ils se sentaient honorés d'être autorisés à adorer au sanctuaire du maître.

Le protecteur de l'art de notre temps ne connaît qu'un critère, une valeur : le dollar. Il ne se soucie pas de la qualité d'une œuvre majeure, mais de la quantité de dollars que son achat implique. Ainsi, le financier dans LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES de Mirbeau pointe du doigt un arrangement flou de couleurs, disant : « Voyez comme c'est grand ; cela a coûté 50 000 francs. » Exactement comme nos parvenus. Les chiffres fabuleux payés pour leurs grandes découvertes artistiques doivent compenser la pauvreté de leur goût.

Le péché le plus impardonnable dans la société est l'indépendance de pensée. Que cela soit si terriblement apparent dans un pays dont le symbole est la démocratie est très significatif de la puissance immense de la majorité.

Wendell Phillips disait il y a cinquante ans : « Dans notre pays d'égalité démocratique absolue, l'opinion publique est non seulement omnipotente, elle est omniprésente. Il n'est point de refuge contre sa tyrannie, il n'est point de cachette hors de sa portée, et le résultat est que si vous prenez la vieille lanterne grecque pour chercher parmi cent personnes, vous ne trouverez pas un seul Américain qui n'ait, ou qui ne s'imagine du moins avoir, quelque chose à gagner ou à perdre dans son ambition, sa vie sociale ou ses affaires, par la bonne opinion et les votes de ceux qui l'entourent. Et la conséquence est qu'au lieu d'être une masse d'individus, chacun exprimant sans crainte sa propre conviction, en tant que nation comparée aux autres nations, nous sommes une masse de lâches. Plus que tout autre peuple, nous avons peur les uns des autres. » Il est évident que nous n'avons pas beaucoup avancé depuis la condition à laquelle Wendell Phillips était confronté.

Aujourd'hui, comme hier, l'opinion publique est le tyran omniprésent ; aujourd'hui, comme hier, la majorité représente une masse de lâches, prêts à accepter celui qui reflète sa propre pauvreté d'âme et d'esprit. Cela explique l'ascension sans précédent d'un homme comme Roosevelt. Il incarne l'élément le plus vil de la psychologie des foules. Homme politique, il sait que la majorité se soucie peu d'idéaux ou d'intégrité. Ce qu'elle réclame, c'est du spectacle. Peu importe qu'il s'agisse d'un concours canin, d'un match de boxe, du lynchage d'un « nègre », de la rafle d'un petit délinquant, de l'exposition matrimoniale d'une héritière, ou des acrobaties d'un ex-président. Plus les contorsions mentales sont hideuses, plus grand est le plaisir et les bravos de la masse. Ainsi, pauvre en idéaux et vulgaire d'âme, Roosevelt continue d'être l'homme de l'heure.

D'un autre côté, des hommes dominant de haut ces pygmées politiques, des hommes de raffinement, de culture, de talent, sont raillés et réduits au silence sous l'étiquette de « mollycoddles ». Il est absurde de prétendre que la nôtre est l'ère de l'individualisme. La nôtre n'est qu'une répétition plus poignante du phénomène de toute l'histoire : chaque effort vers le progrès, vers les Lumières, vers la science, vers la liberté religieuse, politique et économique, émane de la minorité, et non de la masse. Aujourd'hui, comme toujours, le petit nombre est incompris, traqué, emprisonné, torturé et tué.

Le principe de fraternité exposé par l'agitateur de Nazareth a préservé le germe de la vie, de la vérité et de la justice, tant qu'il fut le phare du petit nombre. Dès l'instant où la majorité s'en est saisie, ce grand principe est devenu un mot de passe et un annonciateur de sang et de feu, propageant la souffrance et le désastre. L'attaque contre l'omnipotence de Rome fut comme un lever de soleil au milieu des ténèbres de la nuit, seulement tant qu'elle fut menée par les figures colossales d'un Huss, d'un Calvin ou d'un Luther. Pourtant, lorsque la masse a rejoint le cortège contre le monstre catholique, elle ne fut pas moins cruelle, pas moins assoiffée de sang que son ennemi. Malheur aux hérétiques, à la minorité, qui ne voulaient pas se prosterner devant ses diktats. Après un zèle, une endurance et un sacrifice infinis, l'esprit humain est enfin libre du fantôme religieux ; la minorité a poursuivi de nouvelles conquêtes, et la majorité est à la traîne, handicapée par une vérité devenue fausse avec l'âge.

Politiquement, la race humaine serait encore dans l'esclavage le plus absolu, si ce n'était pour les John Ball, les Wat Tyler, les Tell, les innombrables géants individuels qui luttèrent pouce par pouce contre le pouvoir des rois et des tyrans. Sans les pionniers individuels, le monde n'aurait jamais été secoué jusqu'à ses fondements par cette vague formidable, la Révolution française. Les grands événements sont généralement précédés par des choses apparemment petites. Ainsi, l'éloquence et le feu de Camille Desmoulins furent comme la trompette devant Jéricho, rasant jusqu'au sol cet emblème de torture, d'abus, d'horreur : la Bastille.

Toujours, à chaque période, le petit nombre fut le porte-drapeau d'une grande idée, d'un effort libérateur. Il n'en va pas de même pour la masse, dont le poids de plomb ne permet aucun mouvement. La vérité de ceci est confirmée en Russie avec plus de force qu'ailleurs. Des milliers de vies ont déjà été consumées par ce régime sanglant, pourtant le monstre sur le trône n'est pas apaisé. Comment une telle chose est-elle possible alors que les idées, la culture, la littérature, alors que les émotions les plus profondes et les plus fines gémissent sous le joug de fer ? La majorité, cette masse compacte, immobile, assoupie, le paysan russe, après un siècle de lutte, de sacrifice, de misère indicible, croit encore que la corde qui étrangle « l'homme aux mains blanches »[1] porte chance.

Dans la lutte américaine pour la liberté, la majorité ne fut pas moins une pierre d'achoppement. Jusqu'à ce jour, les idées de Jefferson, de Patrick Henry, de Thomas Paine sont reniées et vendues par leur postérité. La masse n'en veut aucune. La grandeur et le courage vénérés chez Lincoln ont été oubliés chez les hommes qui ont créé l'arrière-plan du panorama de cette époque. Les vrais saints patrons des hommes noirs étaient représentés par cette poignée de combattants à Boston, Lloyd Garrison, Wendell Phillips, Thoreau, Margaret Fuller et Theodore Parker, dont le grand courage et la robustesse ont culminé chez ce géant sombre, John Brown. Leur zèle inlassable, leur éloquence et leur persévérance ont miné la forteresse des seigneurs du Sud. Lincoln et ses sbires n'ont suivi que lorsque l'abolition fut devenue une question pratique, reconnue comme telle par tous.

Il y a environ cinquante ans, une idée semblable à un météore fit son apparition à l'horizon social du monde, une idée si vaste, si révolutionnaire, si englobante qu'elle répandit la terreur dans le cœur des tyrans partout. D'un autre côté, cette idée était un signe de joie, de réconfort, d'espoir pour les millions. Les pionniers connaissaient les difficultés sur leur chemin, ils connaissaient l'opposition, la persécution, les épreuves qui les attendraient, mais fiers et sans peur, ils entamèrent leur marche vers l'avant, toujours vers l'avant. Maintenant, cette idée est devenue un slogan populaire. Presque tout le monde est socialiste aujourd'hui : l'homme riche, tout comme sa pauvre victime ; les défenseurs de la loi et de l'autorité, tout comme leurs malheureux coupables ; le libre-penseur, tout comme le perpétuateur des faussetés religieuses ; la dame à la mode, tout comme l'ouvrière en chemisier. Pourquoi pas ? Maintenant que la vérité d'il y a cinquante ans est devenue un mensonge, maintenant qu'elle a été dépouillée de toute son imagination juvénile, et volée de sa vigueur, de sa force, de son idéal révolutionnaire — pourquoi pas ? Maintenant qu'elle n'est plus une belle vision, mais un « plan pratique et réalisable », reposant sur la volonté de la majorité, pourquoi pas ? Avec la même ruse et la même habileté politiques, la masse est cajolée, dorlotée, trompée quotidiennement. Sa louange est chantée sur tous les tons : la pauvre majorité, l'outragée, l'abusée, la majorité géante, si seulement elle voulait nous suivre.

Qui n'a pas déjà entendu cette litanie ? Qui ne connaît pas ce refrain invariable de tous les politiciens ? Que la masse saigne, qu'elle soit volée et exploitée, je le sais aussi bien que nos appâteurs de voix. Mais j'insiste sur le fait que ce n'est pas la poignée de parasites, mais la masse elle-même qui est responsable de cet état de choses horrible. Elle s'accroche à ses maîtres, aime le fouet et est la première à crier « Crucifiez ! » dès qu'une voix de protestation s'élève contre le caractère sacré de l'autorité capitaliste ou de toute autre institution décrépite. Pourtant, combien de temps l'autorité et la propriété privée existeraient-elles, si ce n'était pour la volonté de la masse de devenir soldats, policiers, geôliers et bourreaux ? Les démagogues socialistes savent cela aussi bien que moi, mais ils entretiennent le mythe des vertus de la majorité, car leur schéma de vie même implique la perpétuation du pouvoir. Et comment ce dernier pourrait-il être acquis sans le nombre ? Oui, le pouvoir, l'autorité, la coercition et la dépendance reposent sur la masse, mais jamais la liberté, jamais le libre épanouissement de l'individu, jamais la naissance d'une société libre.

Ce n'est pas parce que je ne compatis pas avec les opprimés, les déshérités de la terre ; ce n'est pas parce que je ne connais pas la honte, l'horreur, l'indignité des vies que les gens mènent, que je rejette la majorité comme force créatrice pour le bien. Oh, non, non ! Mais parce que je sais trop bien qu'en tant que masse compacte, elle n'a jamais défendu la justice ou l'égalité. Elle a supprimé la voix humaine, soumis l'esprit humain, enchaîné le corps humain. En tant que masse, son but a toujours été de rendre la vie uniforme, grise et monotone comme le désert. En tant que masse, elle sera toujours l'annihilatrice de l'individualité, de la libre initiative, de l'originalité. Je crois donc, avec Emerson, que « les masses sont grossières, boiteuses, pernicieuses dans leurs exigences et leur influence, et n'ont pas besoin d'être flattées, mais d'être éduquées. Je ne souhaite rien leur concéder, mais les dresser, les diviser, les briser, et en extraire les individus. Des masses ! La calamité, ce sont les masses. Je ne souhaite aucune masse, mais seulement des hommes honnêtes, seulement des femmes aimables, douces et accomplies. »

En d'autres termes, la vérité vivante et vitale du bien-être social et économique ne deviendra une réalité que par le zèle, le courage, la détermination sans compromis des minorités intelligentes, et non par la masse.

[1] Les intellectuels.

LA PSYCHOLOGIE DE LA VIOLENCE POLITIQUE

Analyser la psychologie de la violence politique est non seulement extrêmement difficile, mais aussi très dangereux. Si de tels actes sont traités avec compréhension, on est immédiatement accusé de les glorifier. Si, par ailleurs, une sympathie humaine est exprimée envers l'ATTENTATEUR,[1] on risque d'être considéré comme un complice possible. Pourtant, ce n'est que par l'intelligence et la sympathie que nous pouvons nous rapprocher de la source de la souffrance humaine et apprendre l'ultime moyen d'en sortir.

L'homme primitif, ignorant des forces naturelles, redoutait leur approche, se cachant des périls qu'elles menaçaient. À mesure que l'homme apprit à comprendre les phénomènes de la Nature, il réalisa que, bien qu'ils puissent détruire la vie et causer de grandes pertes, ils apportent aussi un soulagement. Pour l'étudiant sérieux, il doit être évident que les forces accumulées dans notre vie sociale et économique, culminant dans un acte politique de violence, sont semblables aux terreurs de l'atmosphère, manifestées dans la tempête et la foudre.

Pour apprécier pleinement la vérité de ce point de vue, il faut ressentir intensément l'indignité de nos torts sociaux ; notre être tout entier doit vibrer avec la douleur, le chagrin, le désespoir que des millions de personnes doivent endurer quotidiennement. En vérité, à moins d'être devenus une partie de l'humanité, nous ne pouvons même pas vaguement comprendre la juste indignation qui s'accumule dans une âme humaine, la passion brûlante et bouillonnante qui rend la tempête inévitable.

La masse ignorante considère l'homme qui fait une protestation violente contre nos iniquités sociales et économiques comme une bête sauvage, un monstre cruel et sans cœur dont la joie est de détruire la vie et de se baigner dans le sang ; ou, au mieux, comme un fou irresponsable. Pourtant, rien n'est plus éloigné de la vérité. En fait, ceux qui ont étudié le caractère et la personnalité de ces hommes, ou qui sont entrés en contact étroit avec eux, s'accordent à dire que c'est leur hypersensibilité au mal et à l'injustice qui les entourent qui les contraint à payer le prix de nos crimes sociaux. Les écrivains et poètes les plus notables, discutant de la psychologie des délinquants politiques, leur ont rendu le plus grand hommage. Quelqu'un pourrait-il supposer que ces hommes avaient conseillé la violence, ou même approuvé les actes ? Certainement pas. La leur était l'attitude de l'étudiant social, de l'homme qui sait qu'au-delà de chaque acte violent, il existe une cause vitale.

Bjørnstjerne Bjørnson, dans la seconde partie de AU-DELÀ DES FORCES, souligne le fait que c'est parmi les anarchistes que nous devons chercher les martyrs modernes qui paient leur foi de leur sang, et qui accueillent la mort avec un sourire, car ils croient, aussi sincèrement que le Christ, que leur martyre rachètera l'humanité.

François Coppée, le romancier français, s'exprime ainsi concernant la psychologie de l'ATTENTATEUR :

« La lecture des détails de l'exécution de Vaillant m'a laissé songeur. Je l'imaginais gonflant sa poitrine sous les cordes, marchant d'un pas ferme, roidissant sa volonté, concentrant toute son énergie, et, les yeux fixés sur le couteau, lançant enfin à la société son cri de malédiction. Et, malgré moi, un autre spectacle a soudain surgi devant mon esprit. J'ai vu un groupe d'hommes et de femmes se serrant les uns contre les autres au milieu de l'arène oblongue du cirque, sous le regard de milliers d'yeux, tandis que de tous les gradins de l'immense amphithéâtre montait le cri terrible : AD LEONES ! et, en bas, l'ouverture des cages des bêtes sauvages.

« Je ne croyais pas que l'exécution aurait lieu. En premier lieu, aucune victime n'avait été frappée de mort, et il était depuis longtemps d'usage de ne pas punir un crime avorté avec le dernier degré de sévérité. Ensuite, ce crime, si terrible fût-il dans l'intention, était désintéressé, né d'une idée abstraite. Le passé de l'homme, son enfance abandonnée, sa vie de privations, plaidaient aussi en sa faveur. Dans la presse indépendante, des voix généreuses s'élevèrent en sa faveur, très hautes et éloquentes. "Un courant d'opinion purement littéraire", ont dit certains, non sans mépris. IL EST, AU CONTRAIRE, À L'HONNEUR DES HOMMES D'ART ET DE PENSÉE D'AVOIR EXPRIMÉ UNE FOIS DE PLUS LEUR DÉGOÛT DE L'ÉCHAFAUD. »

Encore Zola, dans GERMINAL et PARIS, décrit la tendresse et la bonté, la sympathie profonde pour la souffrance humaine, de ces hommes qui ferment le chapitre de leur vie par un éclat violent contre notre système.

Enfin, et ce n'est pas le moins important, l'homme qui, probablement mieux que quiconque, comprend la psychologie de l'ATTENTATEUR est M. Hamon, l'auteur de l'œuvre brillante, UNE PSYCHOLOGIE DU MILITAIRE PROFESSIONNEL, qui est arrivé à ces conclusions suggestives :

« La méthode positive confirmée par la méthode rationnelle nous permet d'établir un type idéal d'anarchiste, dont la mentalité est l'agrégat de caractéristiques psychiques communes. Tout anarchiste participe suffisamment de ce type idéal pour rendre possible sa différenciation d'avec les autres hommes. L'anarchiste typique peut donc être défini comme suit : un homme perceptible par l'esprit de révolte sous une ou plusieurs de ses formes — opposition, investigation, critique, innovation — doté d'un fort amour de la liberté, égoïste ou individualiste, et possédant une grande curiosité, un vif désir de savoir. Ces traits sont complétés par un amour ardent des autres, une sensibilité morale hautement développée, un sentiment profond de justice, et imprégné d'un zèle missionnaire. »

À ces caractéristiques, dit Alvin F. Sanborn, doivent être ajoutées ces qualités exceptionnelles : un amour rare des animaux, une douceur surpassant tout dans les relations ordinaires de la vie, une sobriété de comportement exceptionnelle, une frugalité et une régularité, voire une austérité de vie, et un courage sans pareil.[2]

« Il est un truisme que l'homme de la rue semble toujours oublier, lorsqu'il abuse des anarchistes, ou de tout parti qui se trouve être sa BÊTE NOIRE du moment, comme cause de quelque outrage venant d'être perpétré. Ce fait indiscutable est que les outrages homicides ont, depuis des temps immémoriaux, été la réponse de classes poussées à bout et désespérées, et d'individus poussés à bout et désespérés, aux torts causés par leurs semblables, qu'ils ressentaient comme intolérables. De tels actes sont le recul violent de la violence, qu'elle soit agressive ou répressive ; ils sont la dernière lutte désespérée de la nature humaine outragée et exaspérée pour un espace de respiration et pour la vie. Et leur cause ne réside pas dans une conviction particulière, mais dans les profondeurs de la nature humaine elle-même. Tout le cours de l'histoire, politique et sociale, est jonché de preuves de ce fait. Pour ne pas aller plus loin, prenons les trois exemples les plus notoires de partis politiques poussés à la violence au cours des cinquante dernières années : les mazziniens en Italie, les féniens en Irlande et les terroristes en Russie. Ces gens étaient-ils anarchistes ? Non. Les trois détenaient-ils même les mêmes opinions politiques ? Non. Les mazziniens étaient républicains, les féniens séparatistes politiques, les Russes sociaux-démocrates ou constitutionnalistes. Mais tous furent conduits par des circonstances désespérées vers cette forme terrible de révolte. Et quand nous passons des partis aux individus qui ont agi de la sorte, nous sommes consternés par le nombre d'êtres humains poussés et conduits par le pur désespoir à une conduite manifestement opposée à leurs instincts sociaux.

« Maintenant que l'anarchisme est devenu une force vivante dans la société, de tels actes ont été parfois commis par des anarchistes, ainsi que par d'autres. Car aucune foi nouvelle, même la plus essentiellement pacifique et humaine que l'esprit de l'homme ait jamais acceptée, n'a apporté sur terre, dès son avènement, la paix, mais une épée ; non pas à cause de quelque chose de violent ou d'antisocial dans la doctrine elle-même ; simplement à cause de la fermentation que toute idée nouvelle et créatrice excite dans l'esprit des hommes, qu'ils l'acceptent ou la rejettent. Et une conception de l'anarchisme qui, d'une part, menace tout intérêt acquis, et, d'autre part, présente une vision d'une vie libre et noble à conquérir par une lutte contre les torts existants, est certaine de susciter l'opposition la plus féroce, et d'amener toute la force répressive du mal ancien en contact violent avec l'éclat tumultueux d'un nouvel espoir.

« Dans des conditions de vie misérables, toute vision de la possibilité de choses meilleures rend la misère présente plus intolérable, et incite ceux qui souffrent aux luttes les plus énergiques pour améliorer leur sort, et si ces luttes n'aboutissent immédiatement qu'à une misère plus aiguë, le résultat est le pur désespoir. Dans notre société actuelle, par exemple, un travailleur salarié exploité, qui aperçoit ce que le travail et la vie pourraient et devraient être, trouve la routine laborieuse et la misère de son existence presque intolérables ; et même lorsqu'il a la résolution et le courage de continuer à travailler de son mieux, et d'attendre que les nouvelles idées aient imprégné la société au point d'ouvrir la voie à des temps meilleurs, le simple fait qu'il ait de telles idées et tente de les répandre le met en difficulté avec ses employeurs. Combien de milliers de socialistes, et surtout d'anarchistes, ont perdu leur travail et même leur chance de travailler, uniquement en raison de leurs opinions. Seul l'artisan particulièrement doué, s'il est un propagandiste zélé, peut espérer conserver un emploi permanent. Et qu'arrive-t-il à un homme dont le cerveau travaille activement avec une fermentation d'idées nouvelles, avec une vision devant ses yeux d'un nouvel espoir se levant pour les hommes laborieux et agonisants, avec la connaissance que sa souffrance et celle de ses compagnons dans la misère ne sont pas causées par la cruauté du destin, mais par l'injustice d'autres êtres humains — qu'arrive-t-il à un tel homme quand il voit ceux qui lui sont chers mourir de faim, quand il est lui-même affamé ? Certaines natures dans une telle situation, et ce ne sont nullement les moins sociales ou les moins sensibles, deviendront violentes, et sentiront même que leur violence est sociale et non antisociale, qu'en frappant quand et comme ils le peuvent, ils ne frappent pas pour eux-mêmes, mais pour la nature humaine, outragée et spoliée dans leurs personnes et dans celles de leurs compagnons de souffrance. Et devons-nous, qui ne sommes pas nous-mêmes dans cette horrible situation, rester là et condamner froidement ces pitoyables victimes des Furies et des Destins ? Devons-nous décrier comme des scélérats ces êtres humains qui agissent avec un dévouement héroïque, sacrifiant leur vie en signe de protestation, là où des natures moins sociales et moins énergiques se coucheraient et ramperaient dans une soumission abjecte à l'injustice et au mal ? Devons-nous nous joindre au tollé ignorant et brutal qui stigmatise de tels hommes comme des monstres de méchanceté, courant gratuitement à travers une société harmonieuse et innocemment pacifique ? Non ! Nous haïssons le meurtre avec une haine qui peut sembler absurdement exagérée aux apologistes des massacres de Matabele, aux acquiesceurs insensibles aux pendaisons et aux bombardements, mais nous refusons, dans de tels cas d'homicide, ou de tentative d'homicide, comme ceux dont nous traitons, d'être coupables de la cruelle injustice de rejeter toute la responsabilité de l'acte sur l'auteur immédiat. La culpabilité de ces homicides incombe à chaque homme et à chaque femme qui, intentionnellement ou par froide indifférence, aide à maintenir les conditions sociales qui conduisent les êtres humains au désespoir. L'homme qui jette toute sa vie dans la tentative, au prix de sa propre vie, de protester contre les torts de ses semblables, est un saint comparé aux défenseurs actifs et passifs de la cruauté et de l'injustice, même si sa protestation détruit d'autres vies que la sienne. Que celui qui est sans péché dans la société jette la première pierre à un tel homme. »[3]

Que chaque acte de violence politique soit de nos jours attribué aux anarchistes n'est pas du tout surprenant. Pourtant, c'est un fait connu de presque tous ceux qui sont familiers avec le mouvement anarchiste qu'un grand nombre d'actes, pour lesquels les anarchistes ont dû souffrir, provenaient soit de la presse capitaliste, soit furent instigués, sinon directement perpétrés, par la police.

Pendant un certain nombre d'années, des actes de violence avaient été commis en Espagne, dont on rendait les anarchistes responsables, les traquant comme des bêtes sauvages et les jetant en prison. Plus tard, il fut révélé que les auteurs de ces actes n'étaient pas des anarchistes, mais des membres de la police. Le scandale prit une telle ampleur que les journaux conservateurs espagnols exigèrent l'arrestation et le châtiment du chef de la bande, Juan Rull, qui fut ultérieurement condamné à mort et exécuté. Les révélations sensationnelles, mises au jour pendant le procès, forcèrent l'inspecteur de police Momento à exonérer complètement les anarchistes de toute relation avec les actes commis durant une longue période. Cela entraîna la révocation d'un certain nombre de fonctionnaires de police, parmi lesquels l'inspecteur Tressols, qui, par vengeance, révéla le fait que derrière la bande policière de lanceurs de bombes se trouvaient d'autres personnages d'un rang bien plus élevé, lesquels leur fournissaient des fonds et les protégeaient.

C'est là un des nombreux exemples frappants de la manière dont sont fabriquées les conspirations anarchistes.

Que la police américaine puisse se parjurer avec la même aisance, qu'elle soit tout aussi impitoyable, tout aussi brutale et rusée que ses collègues européens, cela a été prouvé à plus d'une reprise. Il suffit de rappeler la trag

édie de Haymarket, en 1887, le meurtre de Parsons, Spies, Engel, Fischer et Lingg, l'emprisonnement de Schwab et Fielden, et la mort tragique de Louis Lingg, qui, dans sa cellule, a préféré la mort à la potence bourgeoise.

L'histoire de ces hommes est un éternel retour de la lutte entre les oppresseurs et les opprimés, entre la soif de liberté et le joug de l'autorité. Chaque fois que le pouvoir a cru étouffer un souffle de révolte, il n'a fait qu'attiser les braises sous la cendre. Les prisons, avec leurs murs épais et leurs secrets étouffants, ne sont que le reflet d'une société qui, incapable de résoudre ses propres contradictions, préfère enfermer ceux qui les pointent du doigt.

Il est grand temps de comprendre que la criminalité, loin d'être un vice inné, est le fruit amer d'un terreau social empoisonné. Tant que nous maintiendrons ces structures de privation et de brutalité, nous ne ferons qu'engendrer davantage de violence. La justice, telle qu'elle est exercée aujourd'hui, n'est qu'un mécanisme de défense d'une classe privilégiée, une arme dirigée contre les déshérités, les rebelles et tous ceux dont l'esprit ne peut se plier à l'iniquité.

Il ne suffit pas de dénoncer les abus. Il faut repenser les fondements mêmes de notre organisation commune. La véritable sécurité ne viendra jamais de la peur, de la matraque ou de la cellule, mais de la justice sociale, de l'égalité réelle et du respect profond pour chaque vie humaine, sans distinction. Tant que nous ne serons pas capables d'offrir à chaque individu les moyens de son existence et de son épanouissement, les prisons demeureront, pour l'éternité, le monument de notre échec collectif.

« Le criminel passionnel est généralement un homme de bonne naissance et à la vie honnête qui, sous le coup d'une injustice grave et imméritée, a fait justice lui-même. »[2]

M. Hugh C. Weir, dans THE MENACE OF THE POLICE, cite le cas de Jim Flaherty, un criminel passionnel qui, au lieu d'être sauvé par la société, est transformé en ivrogne et en récidiviste, avec pour résultat une famille ruinée et plongée dans la misère.

Un cas plus pathétique est celui d'Archie, la victime dans le roman de Brand Whitlock, THE TURN OF THE BALANCE, la plus grande dénonciation américaine du crime en formation. Archie, plus encore que Flaherty, a été poussé au crime et à la mort par l'inhumanité cruelle de son milieu et par la traque sans scrupules de l'appareil judiciaire. Archie et Flaherty ne sont que les types de plusieurs milliers d'autres, démontrant comment les aspects légaux du crime et les méthodes pour y faire face contribuent à créer la maladie qui mine toute notre vie sociale.

« Le criminel aliéné ne peut vraiment pas être considéré davantage comme un criminel qu'un enfant, puisqu'il est mentalement dans le même état qu'un nourrisson ou un animal. »[3]

La loi le reconnaît déjà, mais seulement dans de rares cas d'une nature très flagrante, ou lorsque la fortune du coupable permet le luxe de l'aliénation mentale criminelle. Il est devenu très à la mode d'être victime de paranoïa. Mais dans l'ensemble, la « souveraineté de la justice » continue de punir les aliénés criminels avec toute la sévérité de son pouvoir. Ainsi, M. Ellis cite les statistiques du Dr Richter montrant qu'en Allemagne, cent six fous, sur cent quarante-quatre aliénés criminels, ont été condamnés à des peines sévères.

Le criminel occasionnel « représente de loin la classe la plus nombreuse de notre population carcérale, et constitue donc la plus grande menace pour le bien-être social ». Quelle est la cause qui contraint une vaste armée de la famille humaine à sombrer dans le crime, à préférer l'existence hideuse entre les murs d'une prison à la vie à l'extérieur ? Cette cause doit certainement être un maître de fer, qui ne laisse à ses victimes aucune issue, car l'être humain le plus dépravé aime la liberté.

Cette force terrifiante est conditionnée par notre organisation sociale et économique cruelle. Je ne veux pas nier les facteurs biologiques, physiologiques ou psychologiques dans la création du crime ; mais il n'y a guère de criminologue avancé qui ne concédera que les influences sociales et économiques sont les germes les plus implacables, les plus toxiques du crime. Même en admettant qu'il existe des tendances criminelles innées, il n'en reste pas moins vrai que ces tendances trouvent une riche nutrition dans notre environnement social.

Il existe une relation étroite, dit Havelock Ellis, entre les crimes contre les personnes et le prix de l'alcool, entre les crimes contre la propriété et le prix du blé. Il cite Quetelet et Lacassagne, le premier considérant la société comme la préparatrice du crime, et les criminels comme les instruments qui les exécutent. Le second constate que « le milieu social est le bouillon de culture de la criminalité ; que le criminel est le microbe, un élément qui ne devient important que lorsqu'il trouve le milieu qui le fait fermenter ; TOUTE SOCIÉTÉ A LES CRIMINELS QU'ELLE MÉRITE. »[4]

La période industrielle la plus « prospère » rend impossible pour le travailleur de gagner assez pour maintenir sa santé et sa vigueur. Et comme la prospérité est, au mieux, une condition imaginaire, des milliers de personnes s'ajoutent constamment à la foule des chômeurs. D'est en ouest, du sud au nord, cette vaste armée erre à la recherche de travail ou de nourriture, et tout ce qu'ils trouvent, c'est l'asile ou les taudis. Ceux à qui il reste une étincelle de respect de soi préfèrent le défi ouvert, préfèrent le crime à la position émaciée et dégradée de la pauvreté.

Edward Carpenter estime que les cinq sixièmes des crimes passibles de poursuites consistent en une violation des droits de propriété ; mais c'est un chiffre trop bas. Une enquête approfondie prouverait que neuf crimes sur dix pourraient être attribués, directement ou indirectement, à nos iniquités économiques et sociales, à notre système d'exploitation et de vol impitoyables. Il n'y a pas de criminel assez stupide pour ne pas reconnaître ce fait terrible, même s'il n'est pas capable de l'expliquer.

Une collection de philosophie criminelle, que Havelock Ellis, Lombroso et d'autres hommes éminents ont compilée, montre que le criminel sent trop bien que c'est la société qui le pousse au crime. Un voleur milanais a dit à Lombroso : « Je ne vole pas, je prends simplement aux riches leur superflu ; d'ailleurs, les avocats et les marchands ne volent-ils pas ? » Un meurtrier a écrit : « Sachant que les trois quarts des vertus sociales sont des vices lâches, j'ai pensé qu'une agression ouverte contre un homme riche serait moins ignoble que la combinaison prudente de la fraude. » Un autre a écrit : « Je suis emprisonné pour avoir volé une demi-douzaine d'œufs. Les ministres qui volent des millions sont honorés. Pauvre Italie ! » Un détenu instruit a dit à M. Davitt : « Les lois de la société sont conçues dans le but de garantir la richesse du monde au pouvoir et au calcul, privant ainsi la plus grande partie de l'humanité de ses droits et de ses chances. Pourquoi devraient-ils me punir pour avoir pris par des moyens quelque peu similaires à ceux qui ont pris plus qu'ils n'avaient le droit de le faire ? » Le même homme a ajouté : « La religion vole à l'âme son indépendance ; le patriotisme est le culte stupide du monde pour lequel le bien-être et la paix des habitants ont été sacrifiés par ceux qui en profitent, tandis que les lois du pays, en limitant les désirs naturels, faisaient la guerre à l'esprit manifeste de la loi de notre être. Comparé à cela », a-t-il conclu, « le vol est une occupation honorable. »[5]

En vérité, il y a plus de vérité dans cette philosophie que dans tous les livres de droit et de morale de la société.

Les facteurs économiques, politiques, moraux et physiques étant les microbes du crime, comment la société fait-elle face à la situation ?

Les méthodes pour faire face à la criminalité ont sans aucun doute subi plusieurs changements, mais principalement dans un sens théorique. Dans la pratique, la société a conservé le mobile primitif dans le traitement du délinquant ; c'est-à-dire la vengeance. Elle a également adopté l'idée théologique ; à savoir, le châtiment ; tandis que les méthodes légales et « civilisées » consistent en la dissuasion ou la terreur, et la réforme. Nous verrons bientôt que ces quatre modes ont échoué totalement, et qu'aujourd'hui, nous ne sommes pas plus près d'une solution qu'à l'âge sombre.

L'impulsion naturelle de l'homme primitif à rendre les coups, à venger un tort, est dépassée. À la place, l'homme civilisé, dépouillé de courage et d'audace, a délégué à une machinerie organisée le devoir de venger ses torts, dans la folle croyance que l'État est justifié de faire ce qu'il n'a plus la virilité ou la constance de faire lui-même. La majesté de la loi est une chose raisonnante ; elle ne s'abaisserait pas aux instincts primitifs. Sa mission est d'une nature « supérieure ». Certes, elle est encore imprégnée du brouillamini théologique, qui proclame le châtiment comme un moyen de purification, ou l'expiation par procuration du péché. Mais légalement et socialement, le statut exerce le châtiment, non seulement comme une infliction de douleur sur le délinquant, mais aussi pour son effet terrifiant sur les autres.

Quelle est toutefois la base réelle du châtiment ? La notion d'un libre arbitre, l'idée que l'homme est en tout temps un agent libre pour le bien ou pour le mal ; s'il choisit ce dernier, il doit être contraint d'en payer le prix. Bien que cette théorie ait été depuis longtemps démontée et jetée au rebut, elle continue d'être appliquée quotidiennement par toute la machinerie du gouvernement, la transformant en le plus cruel et le plus brutal tourmenteur de la vie humaine. La seule raison de sa persistance est la notion encore plus cruelle selon laquelle plus le châtiment répand la terreur, plus son effet préventif est certain.

La société utilise les méthodes les plus drastiques pour traiter le délinquant social. Pourquoi ne dissuadent-elles pas ? Bien qu'en Amérique un homme soit censé être considéré comme innocent jusqu'à preuve du contraire, les instruments de la loi, la police, mènent un règne de terreur, procédant à des arrestations indiscriminées, battant, frappant à coups de matraque, brutalisant les gens, utilisant la méthode barbare du « troisième degré », soumettant leurs infortunées victimes à l'air vicié du poste de police et au langage encore plus vicié de ses gardiens. Pourtant, les crimes se multiplient rapidement, et la société en paie le prix. D'un autre côté, c'est un secret de polichinelle que lorsque l'infortuné citoyen a reçu toute la « miséricorde » de la loi, et que, pour des raisons de sécurité, il est caché dans le pire des enfers, son véritable Calvaire commence. Dépouillé de ses droits d'être humain, dégradé en un simple automate sans volonté ni sentiment, dépendant entièrement de la merci de gardiens brutaux, il traverse quotidiennement un processus de déshumanisation par rapport auquel la vengeance sauvage n'était qu'un jeu d'enfant.

Il n'y a pas une seule institution pénale ou maison de réforme aux États-Unis où les hommes ne soient torturés « pour être rendus bons », au moyen de la matraque, du bâton, de la camisole de force, de la cure d'eau, du « colibri » (un dispositif électrique passé le long du corps humain), de l'isolement, du ring et du régime de famine. Dans ces institutions, sa volonté est brisée, son âme dégradée, son esprit soumis par la monotonie et la routine mortelles de la vie carcérale. Dans l'Ohio, l'Illinois, la Pennsylvanie, le Missouri et dans le Sud, ces horreurs sont devenues si flagrantes qu'elles ont atteint le monde extérieur, tandis que dans la plupart des autres prisons, les mêmes méthodes chrétiennes prévalent toujours. Mais les murs des prisons laissent rarement échapper les cris d'agonie des victimes ; les murs des prisons sont épais, ils assourdissent le son. La société pourrait abolir toutes les prisons d'un seul coup avec plus d'impunité que d'espérer une protection de ces chambres d'horreurs du vingtième siècle.

Année après année, les portes des enfers carcéraux rejettent dans le monde une équipe d'humanité émaciée, déformée, sans volonté, naufragée, avec la marque de Caïn sur le front, leurs espoirs écrasés, toutes leurs inclinations naturelles contrariées. Avec rien d'autre que la faim et l'inhumanité pour les accueillir, ces victimes retombent bientôt dans le crime comme la seule possibilité d'existence. Il n'est pas du tout inhabituel de trouver des hommes et des femmes qui ont passé la moitié de leur vie — que dis-je, presque leur existence entière — en prison. Je connais une femme sur Blackwell's Island qui y est entrée et sortie trente-huit fois ; et par un ami, j'apprends qu'un jeune garçon de dix-sept ans, qu'il avait soigné et pris en charge au pénitencier de Pittsburg, n'avait jamais connu le sens de la liberté. De la maison de réforme au pénitencier, tel avait été le chemin de la vie de ce garçon, jusqu'à ce que, brisé dans son corps, il meure victime de la vengeance sociale. Ces expériences personnelles sont étayées par des données exhaustives apportant la preuve irréfutable de l'inutilité absolue des prisons comme moyen de dissuasion ou de réforme.

Des personnes bien intentionnées travaillent maintenant à un nouveau départ dans la question pénitentiaire : la réinsertion, pour redonner une fois de plus au prisonnier la possibilité de devenir un être humain. Bien que cela soit louable, je crains qu'il ne soit impossible d'espérer de bons résultats en versant du bon vin dans une bouteille moisie. Rien de moins qu'une reconstruction complète de la société ne délivrera l'humanité du cancer du crime. Néanmoins, si le tranchant émoussé de notre conscience sociale pouvait être aiguisé, les institutions pénales pourraient recevoir une nouvelle couche de vernis. Mais le premier pas à faire est la rénovation de la conscience sociale, qui est dans un état plutôt délabré. Elle a tristement besoin d'être éveillée au fait que le crime est une question de degré, que nous avons tous les rudiments du crime en nous, plus ou moins, selon notre environnement mental, physique et social ; et que le criminel individuel est simplement un reflet des tendances de l'ensemble.

Une fois la conscience sociale éveillée, l'individu moyen pourra apprendre à refuser l'« honneur » d'être le limier de la loi. Il pourra cesser de persécuter, de mépriser et de se méfier du délinquant social, et lui donner une chance de vivre et de respirer parmi ses semblables. Les institutions sont, bien sûr, plus difficiles à atteindre. Elles sont froides, impénétrables et cruelles ; pourtant, avec une conscience sociale vive, il pourrait être possible de libérer les victimes des prisons de la brutalité des fonctionnaires, des gardiens et des geôliers. L'opinion publique est une arme puissante ; les gardiens de proies humaines, même eux, en ont peur. On peut leur apprendre un peu d'humanité, surtout s'ils réalisent que leurs emplois en dépendent.

Mais l'étape la plus importante est d'exiger pour le prisonnier le droit de travailler pendant son incarcération, avec une certaine rémunération monétaire qui lui permettrait d'économiser un peu pour le jour de sa libération, le début d'une nouvelle vie.

Il est presque ridicule d'espérer grand-chose de la société actuelle quand on considère que les travailleurs, esclaves salariés eux-mêmes, s'opposent au travail des condamnés. Je ne m'étendrai pas sur la cruauté de cette objection, mais j'en considérerai simplement l'impraticabilité. Pour commencer, l'opposition soulevée jusqu'ici par le travail organisé s'est attaquée à des moulins à vent. Les prisonniers ont toujours travaillé ; seulement, l'État a été leur exploiteur, tout comme l'employeur individuel a été le voleur du travail organisé. Les États ont soit mis les condamnés au travail pour le gouvernement, soit ils ont loué le travail des condamnés à des particuliers. Vingt-neuf des États poursuivent ce dernier plan. Le gouvernement fédéral et dix-sept États l'ont abandonné, tout comme les principales nations d'Europe, car il conduit à un surmenage hideux et à l'abus des prisonniers, et à une corruption sans fin.

Le Rhode Island, l'État dominé par Aldrich, offre peut-être le pire exemple. En vertu d'un contrat de cinq ans, daté du 7 juillet 1906, et renouvelable pour cinq ans de plus au choix des entrepreneurs privés, le travail des détenus du pénitencier du Rhode Island et de la prison du comté de Providence est vendu à la Reliance-Sterling Mfg. Co. au taux d'un peu moins de 25 cents par jour et par homme. Cette société est en réalité un gigantesque trust du travail pénitentiaire, car elle loue également le travail des condamnés des pénitenciers du Connecticut, du Michigan, de l'Indiana, du Nebraska et du Dakota du Sud, ainsi que des maisons de réforme du New Jersey, de l'Indiana, de l'Illinois et du Wisconsin, soit onze établissements au total.

L'énormité de la corruption sous le contrat du Rhode Island peut être estimée par le fait que cette même société paie 62 1/2 cents par jour dans le Nebraska pour le travail du condamné, et que le Tennessee, par exemple, obtient 1,10 $ par jour pour le travail d'un condamné de la part de la Gray-Dudley Hardware Co. ; le Missouri obtient 70 cents par jour de la Star Overall Mfg. Co. ; la Virginie-Occidentale 65 cents par jour de la Kraft Mfg. Co., et le Maryland 55 cents par jour de Oppenheim, Oberndorf & Co., fabricants de chemises. La différence même des prix indique une corruption énorme. Par exemple, la Reliance-Sterling Mfg. Co. fabrique des chemises, le coût du travail libre n'étant pas inférieur à 1,20 $ par douzaine, alors qu'elle paie au Rhode Island trente cents par douzaine. De plus, l'État ne facture aucun loyer à ce trust pour l'utilisation de son immense usine, ne facture rien pour l'énergie, le chauffage, l'éclairage, ni même l'assainissement, et n'exige aucune taxe. Quelle corruption !

On estime que plus de douze millions de dollars de chemises et de salopettes de travail sont produits chaque année dans ce pays par le travail pénitentiaire. C'est une industrie féminine, et la première réflexion qui surgit est qu'une immense quantité de travail féminin libre est ainsi déplacée. La deuxième considération est que les condamnés masculins, qui devraient apprendre des métiers qui leur donneraient une chance d'être autonomes après leur libération, sont maintenus à ce travail auquel ils ne peuvent absolument pas gagner un dollar. Ceci est d'autant plus grave que nous considérons qu'une grande partie de ce travail est effectuée dans des maisons de réforme, qui professent si haut et fort former leurs détenus pour devenir des citoyens utiles.

La troisième, et la plus importante considération, est que les profits énormes ainsi arrachés au travail des condamnés sont une incitation constante pour les entrepreneurs à exiger de leurs malheureuses victimes des tâches dépassant totalement leurs forces, et à les punir cruellement lorsque leur travail n'est pas à la hauteur des exigences excessives formulées.

Un mot de plus sur la condamnation des condamnés à des tâches auxquelles ils ne peuvent espérer gagner leur vie après leur libération. L'Indiana, par exemple, est un État qui s'est beaucoup vanté d'être au premier rang des améliorations pénologiques modernes. Pourtant, selon le rapport rendu en 1908 par l'école de formation de sa « maison de réforme », 135 personnes étaient engagées dans la fabrication de chaînes, 207 dans celle de chemises, et 255 à la fonderie — un total de 597 dans trois professions. Mais dans cette soi-disant maison de réforme, 59 professions étaient représentées par les détenus, dont 39 étaient liées à des activités rurales. L'Indiana, comme d'autres États, prétend former les détenus de sa maison de réforme à des métiers grâce auxquels ils seront capables de gagner leur vie une fois libérés. Elle les met en fait à travailler à la fabrication de chaînes, de chemises et de balais, ces derniers au profit de la Louisville Fancy Grocery Co. La fabrication de balais est un métier largement monopolisé par les aveugles, la fabrication de chemises est effectuée par des femmes, et il n'y a qu'une seule usine de chaînes libre dans l'État, et dans celle-ci, un condamné libéré ne peut espérer obtenir un emploi. Tout cela est une farce cruelle.

Si donc les États peuvent être les instruments du vol de leurs victimes impuissantes de profits aussi énormes, n'est-il pas grand temps que le travail organisé cesse son hurlement oisif, et insiste sur une rémunération décente pour le condamné, tout comme les organisations syndicales le réclament pour elles-mêmes ? De cette façon, les travailleurs tueraient le germe qui fait du prisonnier un ennemi des intérêts du travail. J'ai dit ailleurs que des milliers de condamnés, incompétents et sans métier, sans moyens de subsistance, sont renvoyés chaque année dans le giron social. Ces hommes et ces femmes doivent vivre, car même un ex-détenu a des besoins. La vie carcérale a fait d'eux des êtres antisociaux, et les portes rigidement fermées qui les attendent à leur libération ne sont pas susceptibles de diminuer leur amertume. Le résultat inévitable est qu'ils forment un noyau favorable à partir duquel des briseurs de grève, des mouchards, des détectives et des policiers sont recrutés, trop volontaires pour obéir aux ordres du maître. Ainsi, le travail organisé, par son opposition insensée au travail en prison, défait ses propres objectifs. Il contribue à créer des fumées toxiques qui étouffent toute tentative d'amélioration économique. Si le travailleur veut éviter ces effets, il doit INSISTER sur le droit du condamné à travailler, il doit l'accueillir comme un frère, l'intégrer dans son organisation, et AVEC SON AIDE SE RETOURNER CONTRE LE SYSTÈME QUI LES ÉCRASE TOUS LES DEUX.

Enfin, et ce n'est pas le moins important, il y a la prise de conscience croissante de la barbarie et de l'inadéquation de la peine déterminée. Ceux qui croient au changement et qui visent sincèrement à l'obtenir arrivent rapidement à la conclusion que l'homme doit avoir l'opportunité de se racheter. Et comment peut-il le faire avec dix, quinze ou vingt ans d'emprisonnement devant lui ? L'espoir de la liberté et de l'opportunité est la seule incitation à la vie, surtout celle du prisonnier. La société a péché si longtemps contre lui — elle devrait au moins lui laisser cela. Je ne suis pas très optimiste sur le fait qu'elle le fera, ou qu'un changement réel dans cette direction puisse se produire avant que les conditions qui engendrent à la fois le prisonnier et le geôlier ne soient abolies pour toujours.

De sa bouche une rose, une rouge rose ! De son cœur une blanche ! Car qui peut dire par quel étrange chemin Le Christ apporte sa volonté à la lumière, Puisque le bâton stérile que le pèlerin portait Fleurit à la vue du grand Pape.

[1] CRIME AND CRIMINALS. W. C. Owen. [2] THE CRIMINAL, Havelock Ellis. [3] THE CRIMINAL. [4] THE CRIMINAL. [5] THE CRIMINAL.

LE PATRIOTISME : UNE MENACE POUR LA LIBERTÉ

Qu'est-ce que le patriotisme ? Est-ce l'amour de son lieu de naissance, le lieu des souvenirs et des espoirs, des rêves et des aspirations de l'enfance ? Est-ce le lieu où, avec une naïveté enfantine, nous observions les nuages passants, et nous demandions pourquoi nous aussi, nous ne pouvions pas courir si vite ? Le lieu où nous comptions les milliards d'étoiles scintillantes, terrifiés à l'idée que chacune « pourrait être un œil », perçant les profondeurs mêmes de nos petites âmes ? Est-ce le lieu où nous écoutions la musique des oiseaux, et où nous désirions avoir des ailes pour voler, tout comme eux, vers des terres lointaines ? Ou le lieu où nous nous asseyions aux genoux de notre mère, transportés par des contes merveilleux de grands exploits et de conquêtes ? En somme, est-ce l'amour pour ce lieu, où chaque pouce représente des souvenirs chers et précieux d'une enfance heureuse, joyeuse et enjouée ?

Si tel était le patriotisme, peu d'hommes américains d'aujourd'hui pourraient être appelés à être patriotiques, puisque le terrain de jeu a été transformé en usine, en moulin et en mine, tandis que les bruits assourdissants des machines ont remplacé la musique des oiseaux. Nous ne pouvons pas non plus entendre les récits de grands exploits, car les histoires que nos mères racontent aujourd'hui ne sont que celles de la douleur, des larmes et du chagrin.

Qu'est-ce donc que le patriotisme ? « Le patriotisme, monsieur, est le dernier refuge des gredins », disait le docteur Johnson. Léon Tolstoï, le plus grand antipatriote de notre époque, définit le patriotisme comme le principe qui justifiera la formation de meurtriers en série ; un métier qui exige un meilleur équipement pour l'exercice du meurtre que pour la fabrication de nécessités de la vie telles que les chaussures, les vêtements et les maisons ; un métier qui garantit de meilleurs rendements et une plus grande gloire que celui de l'ouvrier moyen.

Gustave Hervé, un autre grand antipatriote, qualifie avec justesse le patriotisme de superstition – une superstition bien plus nuisible, brutale et inhumaine que la religion. La superstition religieuse est née de l'incapacité de l'homme à expliquer les phénomènes naturels. C'est-à-dire que, lorsque l'homme primitif entendait le tonnerre ou voyait l'éclair, il ne pouvait s'expliquer ni l'un ni l'autre, et en concluait donc que derrière eux devait se trouver une force plus grande que la sienne. De même, il voyait une force surnaturelle dans la pluie et dans les divers autres changements de la nature. Le patriotisme, en revanche, est une superstition artificiellement créée et entretenue par un réseau de mensonges et de faussetés ; une superstition qui dépouille l'homme de son respect de soi et de sa dignité, et qui accroît son arrogance et sa vanité.

En effet, la vanité, l'arrogance et l'égoïsme sont les fondements du patriotisme. Permettez-moi d'illustrer cela. Le patriotisme suppose que notre globe est divisé en petits points, chacun entouré d'une porte de fer. Ceux qui ont eu la chance de naître sur un point particulier se considèrent comme meilleurs, plus nobles, plus grands, plus intelligents que les êtres vivants habitant n'importe quel autre point. Il est donc du devoir de quiconque vivant sur ce lieu choisi de se battre, de tuer et de mourir dans la tentative d'imposer sa supériorité sur tous les autres.

Les habitants des autres points raisonnent de la même manière, bien sûr, avec pour résultat que, dès la petite enfance, l'esprit de l'enfant est empoisonné par des histoires effroyables sur les Allemands, les Français, les Italiens, les Russes, etc. Lorsque l'enfant atteint l'âge d'homme, il est totalement saturé de la conviction qu'il est choisi par le Seigneur lui-même pour défendre SON pays contre l'attaque ou l'invasion de tout étranger. C'est dans ce but que nous réclamons une armée et une marine plus grandes, plus de cuirassés et de munitions. C'est dans ce but que l'Amérique a, en peu de temps, dépensé quatre cents millions de dollars. Songez-y seulement : quatre cents millions de dollars prélevés sur le produit du TRAVAIL du PEUPLE. Car ce ne sont assurément pas les riches qui contribuent au patriotisme. Ce sont des cosmopolites, parfaitement à l'aise dans chaque pays. Nous, en Amérique, nous connaissons bien la vérité à ce sujet. Nos riches Américains ne sont-ils pas Français en France, Allemands en Allemagne ou Anglais en Angleterre ? Et ne dilapident-ils pas avec une grâce cosmopolite des fortunes forgées par les enfants des usines américaines et les esclaves du coton ? Oui, la leur est le patriotisme qui permettra d'envoyer des messages de condoléances à un despote comme le Tsar de Russie, lorsqu'un malheur le frappe, comme le fit le président Roosevelt au nom de SON peuple, quand Sergius fut puni par les révolutionnaires russes.

C'est un patriotisme qui aidera l'archimeurtrier, Diaz, à détruire des milliers de vies au Mexique, ou qui aidera même à arrêter des révolutionnaires mexicains sur le sol américain pour les maintenir incarcérés dans les prisons américaines, sans la moindre cause ou raison.

Mais, après tout, le patriotisme n'est pas pour ceux qui représentent la richesse et le pouvoir. Il est assez bon pour le peuple. Cela rappelle la sagesse historique de Frédéric le Grand, ami intime de Voltaire, qui disait : « La religion est une fraude, mais il faut la maintenir pour les masses. »

Que le patriotisme soit une institution plutôt coûteuse, personne n'en doutera après avoir considéré les statistiques suivantes. L'augmentation progressive des dépenses pour les principales armées et marines du monde au cours du dernier quart de siècle est un fait d'une gravité telle qu'il effraie tout étudiant réfléchi des problèmes économiques. On peut l'indiquer brièvement en divisant la période de 1881 à 1905 en tranches de cinq ans, et en notant les débours de plusieurs grandes nations à des fins militaires et navales durant la première et la dernière de ces périodes. De la première à la dernière des périodes notées, les dépenses de la Grande-Bretagne passèrent de 2 101 848 936 $ à 4 143 226 885 $, celles de la France de 3 324 500 000 $ à 3 455 109 900 $, celles de l'Allemagne de 725 000 200 $ à 2 700 375 600 $, celles des États-Unis de 1 275 500 750 $ à 2 650 900 450 $, celles de la Russie de 1 900 975 500 $ à 5 250 445 100 $, celles de l'Italie de 1 600 975 750 $ à 1 755 500 100 $, et celles du Japon de 182 900 500 $ à 700 925 475 $.

Les dépenses militaires de chacune des nations mentionnées ont augmenté au cours de chacune des périodes de cinq ans examinées. Durant tout l'intervalle de 1881 à 1905, les dépenses de la Grande-Bretagne pour son armée ont quadruplé, celles des États-Unis ont triplé, celles de la Russie ont doublé, celles de l'Allemagne ont augmenté de 35 %, celles de la France d'environ 15 % et celles du Japon de près de 500 %. Si nous comparons les dépenses de ces nations pour leurs armées avec leurs dépenses totales pour l'ensemble des vingt-cinq années se terminant en 1905, la proportion a augmenté comme suit :

En Grande-Bretagne de 20 % à 37 ; aux États-Unis de 15 à 23 ; en France de 16 à 18 ; en Italie de 12 à 15 ; au Japon de 12 à 14. D'un autre côté, il est intéressant de noter que la proportion en Allemagne a diminué d'environ 58 % à 25 %, cette baisse étant due à l'énorme augmentation des dépenses impériales à d'autres fins, le fait étant que les dépenses militaires pour la période 1901-1905 étaient plus élevées que pour toute autre période de cinq ans précédente. Les statistiques montrent que les pays où les dépenses militaires sont les plus élevées, proportionnellement aux revenus nationaux totaux, sont la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Japon, la France et l'Italie, dans cet ordre.

Les résultats concernant le coût des grandes marines sont tout aussi impressionnants. Au cours des vingt-cinq années se terminant en 1905, les dépenses navales ont augmenté approximativement comme suit : Grande-Bretagne, 300 % ; France, 60 % ; Allemagne, 600 % ; États-Unis, 525 % ; Russie, 300 % ; Italie, 250 % ; et Japon, 700 %. À l'exception de la Grande-Bretagne, les États-Unis dépensent davantage pour des besoins navals que toute autre nation, et cette dépense représente également une proportion plus importante des débours nationaux totaux que celle de toute autre puissance. Dans la période 1881-1885, la dépense pour la marine des États-Unis était de 6,20 $ sur chaque 100 $ affectés à toutes les dépenses nationales ; le montant passa à 6,60 $ pour la période de cinq ans suivante, à 8,10 $ pour la suivante, à 11,70 $ pour la suivante, et à 16,40 $ pour 1901-1905. Il est moralement certain que les débours pour la période actuelle de cinq ans montreront une augmentation encore plus forte.

Le coût croissant du militarisme peut être davantage illustré en le calculant comme une taxe par habitant sur la population. De la première à la dernière des périodes de cinq ans prises comme base pour les comparaisons ici données, il a augmenté comme suit : en Grande-Bretagne, de 18,47 $ à 52,50 $ ; en France, de 19,66 $ à 23,62 $ ; en Allemagne, de 10,17 $ à 15,51 $ ; aux États-Unis, de 5,62 $ à 13,64 $ ; en Russie, de 6,14 $ à 8,37 $ ; en Italie, de 9,59 $ à 11,24 $ ; et au Japon, de 86 cents à 3,11 $.

C'est en relation avec cette estimation approximative du coût par habitant que le fardeau économique du militarisme est le plus appréciable. La conclusion irrésistible tirée des données disponibles est que l'augmentation des dépenses à des fins militaires et navales dépasse rapidement la croissance de la population dans chacun des pays considérés dans le présent calcul. En d'autres termes, une poursuite des exigences accrues du militarisme menace chacune de ces nations d'un épuisement progressif tant en hommes qu'en ressources.

Le gaspillage effroyable que le patriotisme nécessite devrait être suffisant pour guérir l'homme d'une intelligence même moyenne de cette maladie. Pourtant, le patriotisme exige encore davantage. On exhorte les gens à être patriotiques et, pour ce luxe, ils paient non seulement en soutenant leurs « défenseurs », mais même en sacrifiant leurs propres enfants. Le patriotisme exige l'allégeance au drapeau, ce qui signifie l'obéissance et la volonté de tuer père, mère, frère, sœur.

L'argument habituel est que nous avons besoin d'une armée permanente pour protéger le pays d'une invasion étrangère. Tout homme et toute femme intelligents savent, cependant, qu'il s'agit d'un mythe entretenu pour effrayer et contraindre les imbéciles. Les gouvernements du monde, connaissant les intérêts des uns et des autres, ne s'envahissent pas mutuellement. Ils ont appris qu'ils peuvent gagner beaucoup plus par l'arbitrage international des différends que par la guerre et la conquête. En effet, comme le disait Carlyle : « La guerre est une querelle entre deux voleurs trop lâches pour mener leur propre bataille ; par conséquent, ils prennent des garçons d'un village et d'un autre village ; les affublent d'uniformes, les équipent de fusils et les lâchent comme des bêtes sauvages les uns contre les autres. »

Il ne faut pas beaucoup de sagesse pour retracer chaque guerre jusqu'à une cause similaire. Prenons notre propre guerre hispano-américaine, censée être un événement grand et patriotique dans l'histoire des États-Unis. Comme nos cœurs brûlaient d'indignation contre les atroces Espagnols ! Certes, notre indignation ne s'est pas enflammée spontanément. Elle a été nourrie par des mois d'agitation journalistique, et bien longtemps après que le boucher Weyler eut tué de nombreux nobles Cubains et outragé de nombreuses femmes cubaines. Pourtant, en toute justice envers la nation américaine, il faut dire qu'elle s'est indignée et qu'elle était prête à se battre, et qu'elle s'est battue courageusement. Mais quand la fumée fut dissipée, les morts enterrés, et que le coût de la guerre revint au peuple sous la forme d'une augmentation du prix des denrées et des loyers — c'est-à-dire quand nous sommes revenus à la sobriété après notre orgie patriotique — il nous est soudain apparu que la cause de la guerre hispano-américaine était la considération du prix du sucre ; ou, pour être plus explicite, que les vies, le sang et l'argent du peuple américain ont été utilisés pour protéger les intérêts des capitalistes américains, qui étaient menacés par le gouvernement espagnol. Que ce ne soit pas une exagération, mais que cela soit basé sur des faits et des chiffres absolus, est prouvé par l'attitude du gouvernement américain envers les travailleurs cubains. Lorsque Cuba fut fermement dans les griffes des États-Unis, les soldats mêmes envoyés pour libérer Cuba reçurent l'ordre de tirer sur les travailleurs cubains pendant la grande grève des cigariers, qui eut lieu peu après la guerre.

Nous ne sommes pas non plus les seuls à faire la guerre pour de telles causes. Le rideau commence à se lever sur les mobiles de la terrible guerre russo-japonaise, qui a coûté tant de sang et de larmes. Et nous voyons à nouveau que derrière le féroce Moloch de la guerre se tient le dieu encore plus féroce du Commercialisme. Kouropatkine, le ministre de la Guerre russe pendant la lutte russo-japonaise, a révélé le véritable secret derrière celle-ci. Le Tsar et ses Grands-Ducs, ayant investi de l'argent dans des concessions coréennes, la guerre fut imposée dans le seul but d'accumuler rapidement de grandes fortunes.

L'affirmation selon laquelle une armée et une marine permanentes sont la meilleure garantie de paix est à peu près aussi logique que la prétention selon laquelle le citoyen le plus paisible est celui qui se déplace lourdement armé. L'expérience de la vie quotidienne prouve pleinement que l'individu armé est invariablement anxieux de tester sa force. Il en est historiquement de même pour les gouvernements. Les pays réellement paisibles ne gaspillent pas leur vie et leur énergie dans des préparatifs de guerre, avec pour résultat que la paix est maintenue.

Cependant, la clameur pour une armée et une marine accrues n'est pas due à un danger étranger. Elle est due à la peur du mécontentement croissant des masses et de l'esprit international parmi les travailleurs. C'est pour faire face à l'ennemi intérieur que les puissances des divers pays se préparent ; un ennemi qui, une fois éveillé à la conscience, se révélera plus dangereux que n'importe quel envahisseur étranger.

Les puissances qui, depuis des siècles, sont engagées dans l'asservissement des masses, ont fait une étude approfondie de leur psychologie. Elles savent que les gens en général sont comme des enfants dont le désespoir, le chagrin et les larmes peuvent être transformés en joie avec un petit jouet. Et plus le jouet est richement paré, plus les couleurs sont vives, plus il attirera l'enfant aux mille têtes.

Une armée et une marine représentent les jouets du peuple. Pour les rendre plus attrayants et acceptables, des centaines et des milliers de dollars sont dépensés pour l'exhibition de ces jouets. Tel était le but du gouvernement américain en équipant une flotte et en l'envoyant le long de la côte du Pacifique, afin que chaque citoyen américain soit amené à ressentir la fierté et la gloire des États-Unis. La ville de San Francisco a dépensé cent mille dollars pour le divertissement de la flotte ; Los Angeles, soixante mille ; Seattle et Tacoma, environ cent mille. Pour divertir la flotte, ai-je dit ? Pour dîner et boire avec quelques officiers supérieurs, pendant que les « braves garçons » devaient se mutiner pour obtenir une nourriture suffisante. Oui, deux cent soixante mille dollars ont été dépensés en feux d'artifice, soirées au théâtre et réjouissances, à une époque où des hommes, des femmes et des enfants, à travers l'étendue du pays, mouraient de faim dans les rues ; alors que des milliers de chômeurs étaient prêts à vendre leur travail à n'importe quel prix.

Deux cent soixante mille dollars ! Que n'aurait-on pu accomplir avec une telle somme énorme ! Mais au lieu de pain et d'abri, les enfants de ces villes furent emmenés voir la flotte, afin qu'elle puisse rester, comme l'a dit l'un des journaux, « un souvenir durable pour l'enfant ».

Une chose merveilleuse à retenir, n'est-ce pas ? Les outils du massacre civilisé. Si l'esprit de l'enfant doit être empoisonné par de tels souvenirs, quel espoir y a-t-il pour une véritable réalisation de la fraternité humaine ?

Nous, Américains, prétendons être un peuple épris de paix. Nous haïssons l'effusion de sang ; nous sommes opposés à la violence. Pourtant, nous entrons en spasmes de joie à la possibilité de projeter des bombes à dynamite depuis des machines volantes sur des citoyens sans défense. Nous sommes prêts à pendre, électrocuter ou lyncher quiconque, par nécessité économique, risquerait sa propre vie dans une tentative contre celle d'un magnat de l'industrie. Pourtant, nos cœurs se gonflent de fierté à la pensée que l'Amérique devient la nation la plus puissante sur terre, et qu'elle finira par planter son pied de fer sur la nuque de toutes les autres nations.

Telle est la logique du patriotisme.

En considérant les résultats néfastes dont le patriotisme est chargé pour l'homme moyen, ce n'est rien comparé à l'insulte et au préjudice que le patriotisme inflige au soldat lui-même — ce pauvre, cette victime abusée de la superstition et de l'ignorance. Lui, le sauveur de son pays, le protecteur de sa nation — que lui réserve le patriotisme ? Une vie de soumission servile, de vice et de perversion, en temps de paix ; une vie de danger, d'exposition et de mort, en temps de guerre.

Lors d'une récente tournée de conférences à San Francisco, j'ai visité le Presidio, le plus bel endroit surplombant la baie et le Golden Gate Park. Sa vocation aurait dû être des aires de jeux pour les enfants, des jardins et de la musique pour le délassement des fatigués. Au lieu de cela, il est rendu laid, terne et gris par des casernes — des casernes dans lesquelles les riches ne laisseraient pas leurs chiens habiter. Dans ces misérables baraquements, les soldats sont parqués comme du bétail ; ici, ils gaspillent leurs jeunes jours à polir les bottes et les boutons de laiton de leurs officiers supérieurs. Ici aussi, j'ai vu la distinction des classes : des fils robustes d'une République libre, alignés comme des forçats, saluant chaque crevette de lieutenant qui passe. L'égalité américaine, dégradant la virilité et élevant l'uniforme !

La vie de caserne tend en outre à développer des tendances à la perversion sexuelle. Elle produit progressivement, dans ce domaine, des résultats similaires aux conditions militaires européennes. Havelock Ellis, l'écrivain renommé sur la psychologie sexuelle, a fait une étude approfondie du sujet. Je cite : « Certaines des casernes sont de grands centres de prostitution masculine... Le nombre de soldats qui se prostituent est plus grand que nous ne voulons le croire. Il n'est pas exagéré de dire que, dans certains régiments, la présomption est en faveur de la vénalité de la majorité des hommes... Lors des soirées d'été, Hyde Park et le voisinage d'Albert Gate sont pleins de gardes et d'autres pratiquant un commerce animé, et avec peu de déguisement, en uniforme ou non... Dans la plupart des cas, les gains forment un complément confortable à l'argent de poche de Tommy Atkins. »

Jusqu'à quel point cette perversion a rongé l'armée et la marine peut être jugé par le fait qu'il existe des maisons spéciales pour cette forme de prostitution. La pratique n'est pas limitée à l'Angleterre ; elle est universelle. « Les soldats ne sont pas moins recherchés en France qu'en Angleterre ou en Allemagne, et des maisons spéciales pour la prostitution militaire existent tant à Paris que dans les villes de garnison. »

Si M. Havelock Ellis avait inclus l'Amérique dans son enquête sur la perversion sexuelle, il aurait constaté que les mêmes conditions prévalent dans notre armée et notre marine que dans celles des autres pays. La croissance de l'armée permanente ajoute inévitablement à la propagation de la perversion sexuelle ; les casernes en sont les incubateurs.

En dehors des effets sexuels de la vie de caserne, elle tend aussi à rendre le soldat inapte à un travail utile après avoir quitté l'armée. Les hommes qualifiés dans un métier entrent rarement dans l'armée ou la marine, mais même eux, après une expérience militaire, se trouvent totalement inaptes à leurs anciennes occupations. Ayant acquis des habitudes d'oisiveté et le goût de l'excitation et de l'aventure, aucune poursuite paisible ne peut les satisfaire. Libérés de l'armée, ils ne peuvent se tourner vers aucun travail utile. Mais c'est généralement la racaille sociale, les prisonniers libérés et autres, que la lutte pour la vie ou leur propre inclination pousse dans les rangs. Ceux-ci, une fois leur terme militaire fini, retournent à leur ancienne vie de crime, plus brutalisés et dégradés qu'auparavant. C'est un fait bien connu que dans nos prisons, il y a un bon nombre d'ex-soldats ; tandis que d'un autre côté, l'armée et la marine sont dans une large mesure approvisionnées en ex-détenus.

De tous les résultats néfastes que je viens de décrire, aucun ne me semble si préjudiciable à l'intégrité humaine que l'esprit que le patriotisme a produit dans le cas du simple soldat William Buwalda. Parce qu'il a stupidement cru que l'on pouvait être soldat et exercer ses droits en tant qu'homme en même temps, les autorités militaires l'ont puni sévèrement. Certes, il avait servi son pays pendant quinze ans, au cours desquels son dossier était irréprochable. Selon le général Funston, qui a réduit la peine de Buwalda à trois ans, « le premier devoir d'un officier ou d'un homme de troupe est une obéissance et une loyauté incontestées envers le gouvernement, et peu importe qu'il approuve ou non ce gouvernement ». Ainsi, Funston marque le véritable caractère de l'allégeance. Selon lui, l'entrée dans l'armée abroge les principes de la Déclaration d'Indépendance.

Quel étrange développement du patriotisme qui transforme un être pensant en une machine loyale !

En justification de cette sentence des plus scandaleuses contre Buwalda, le général Funston dit au peuple américain que l'action du soldat était un « crime grave égal à la trahison ». Maintenant, en quoi consistait vraiment ce « terrible crime » ? Simplement en ceci : William Buwalda était l'une des quinze cents personnes qui ont assisté à une réunion publique à San Francisco ; et, oh, horreur, il a serré la main de l'oratrice, Emma Goldman. Un crime terrible, en effet, que le général qualifie de « grande offense militaire, infiniment pire que la désertion ».

Peut-il y avoir une plus grande accusation contre le patriotisme que celle de marquer ainsi un homme comme criminel, de le jeter en prison et de le dépouiller des résultats de quinze années de service fidèle ?

Buwalda a donné à son pays les meilleures années de sa vie et sa virilité même. Mais tout cela n'était rien. Le patriotisme est inexorable et, comme tous les monstres insatiables, exige tout ou rien. Il n'admet pas qu'un soldat soit aussi un être humain, qui a droit à ses propres sentiments et opinions, ses propres inclinations et idées. Non, le patriotisme ne peut admettre cela. C'est la leçon que Buwalda a été contraint d'apprendre ; contraint d'apprendre à un prix plutôt coûteux, bien que non inutile. Lorsqu'il est revenu à la liberté, il avait perdu sa position dans l'armée, mais il avait retrouvé son respect de soi. Après tout, cela vaut bien trois ans d'emprisonnement.

Un auteur écrivant sur les conditions militaires en Amérique, dans un article récent, a commenté le pouvoir de l'homme de loi militaire sur le civil en Allemagne. Il a déclaré, entre autres, que si notre République n'avait d'autre sens que de garantir à tous les citoyens l'égalité des droits, elle aurait une juste cause d'existence. Je suis convaincue que cet auteur n'était pas au Colorado sous le régime patriotique du général Bell. Il aurait probablement changé d'avis s'il avait vu comment, au nom du patriotisme et de la République, des hommes furent jetés dans des enclos, traînés de-ci de-là, chassés au-delà de la frontière et soumis à toutes sortes d'indignités. Cet incident du Colorado n'est pas non plus le seul dans le développement du pouvoir militaire aux États-Unis. Il n'y a guère de grève où les troupes et la milice ne viennent à la rescousse de ceux qui détiennent le pouvoir, et où elles n'agissent pas aussi arrogamment et brutalement que les hommes portant l'uniforme du Kaiser. Et puis, nous avons la loi militaire Dick. L'auteur l'avait-il oubliée ?

Un grand malheur chez la plupart de nos écrivains est qu'ils sont absolument ignorants des événements actuels, ou que, manquant d'honnêteté, ils ne veulent pas parler de ces questions. Et c'est ainsi qu'il est arrivé que la loi militaire Dick ait été précipitée au Congrès avec peu de discussion et encore moins de publicité, une loi qui donne au Président le pouvoir de transformer un citoyen pacifique en un tueur assoiffé de sang, soi-disant pour la défense du pays, en réalité pour la protection des intérêts de ce parti particulier dont le Président se trouve être le porte-parole.

Notre auteur prétend que le militarisme ne pourra jamais devenir une telle puissance en Amérique qu'à l'étranger, puisqu'il est volontaire chez nous, alors qu'il est obligatoire dans le Vieux Monde. Cependant, le gentleman oublie de considérer deux faits très importants. Premièrement, que la conscription a créé en Europe une haine profonde du militarisme parmi toutes les classes de la société. Des milliers de jeunes recrues s'enrôlent sous la contrainte et, une fois dans l'armée, ils utilisent tous les moyens possibles pour déserter. Deuxièmement, que c'est le caractère obligatoire du militarisme qui a créé un formidable mouvement antimilitariste, bien plus redouté par les puissances européennes que toute autre chose. Après tout, le plus grand rempart du capitalisme est le militarisme. Dès l'instant où ce dernier sera sapé, le capitalisme chancellera. Certes, nous n'avons pas la conscription ; c'est-à-dire que les hommes ne sont généralement pas forcés de s'enrôler dans l'armée, mais nous avons développé une force bien plus exigeante et rigide : la nécessité. N'est-il pas vrai que pendant les dépressions industrielles, il y a une augmentation considérable du nombre des engagements ? Le métier des armes n'est peut-être ni lucratif ni honorable, mais il vaut mieux que de parcourir le pays à la recherche de travail, de faire la queue pour du pain ou de dormir dans les foyers municipaux. Après tout, cela signifie treize dollars par mois, trois repas par jour et un endroit pour dormir. Pourtant, même la nécessité n'est pas un facteur suffisamment fort pour amener dans l'armée un élément de caractère et de virilité. Rien d'étonnant à ce que nos autorités militaires se plaignent du « pauvre matériel » qui s'enrôle dans l'armée et la marine. Cet aveu est un signe très encourageant. Il prouve qu'il reste encore assez d'esprit d'indépendance et d'amour de la liberté chez l'Américain moyen pour risquer la famine plutôt que de revêtir l'uniforme.

Les hommes et les femmes qui pensent, à travers le monde, commencent à réaliser que le patriotisme est une conception trop étroite et limitée pour répondre aux nécessités de notre temps. La centralisation du pouvoir a fait naître un sentiment international de solidarité parmi les nations opprimées du monde ; une solidarité qui représente une plus grande harmonie d'intérêts entre l'ouvrier d'Amérique et ses frères à l'étranger qu'entre le mineur américain et son compatriote exploiteur ; une solidarité qui ne craint pas l'invasion étrangère, car elle amène tous les travailleurs au point où ils diront à leurs maîtres : « Allez faire votre propre tuerie. Nous l'avons fait assez longtemps pour vous. »

Cette solidarité éveille la conscience même des soldats, eux aussi étant chair de la chair de la grande famille humaine. Une solidarité qui s'est révélée infaillible plus d'une fois au cours des luttes passées, et qui a été l'impulsion poussant les soldats parisiens, durant la Commune de 1871, à refuser d'obéir lorsqu'ils recevaient l'ordre de tirer sur leurs frères. Elle a donné du courage aux hommes qui se sont mutinés sur les navires de guerre russes au cours des dernières années. Elle finira par provoquer le soulèvement de tous les opprimés et foulés aux pieds contre leurs exploiteurs internationaux.

Le prolétariat d'Europe a réalisé la grande force de cette solidarité et a, par conséquent, inauguré une guerre contre le patriotisme et son spectre sanglant, le militarisme. Des milliers d'hommes remplissent les prisons de France, d'Allemagne, de Russie et des pays scandinaves, parce qu'ils ont osé défier l'antique superstition. Le mouvement n'est pas non plus limité à la classe ouvrière ; il a embrassé des représentants de toutes les conditions de vie, ses principaux exposants étant des hommes et des femmes éminents dans les arts, les sciences et les lettres.

L'Amérique devra suivre le mouvement. L'esprit de militarisme a déjà imprégné tous les aspects de la vie. En effet, je suis convaincue que le militarisme devient un danger plus grand ici qu'ailleurs, en raison des nombreux pots-de-vin que le capitalisme offre à ceux qu'il souhaite détruire.

Le début a déjà été fait dans les écoles. Évidemment, le gouvernement s'en tient à la conception jésuitique : « Donnez-moi l'esprit de l'enfant, et je façonnerai l'homme. » Les enfants sont entraînés aux tactiques militaires, la gloire des exploits militaires est exaltée dans le programme scolaire, et les esprits juvéniles sont pervertis pour servir le gouvernement. De plus, on fait appel à la jeunesse du pays par des affiches criardes pour qu'elle rejoigne l'armée et la marine. « Une belle chance de voir le monde ! » crie le camelot gouvernemental. Ainsi, des garçons innocents sont moralement enlevés au patriotisme, et le Moloch militaire avance en conquérant à travers la Nation.

L'ouvrier américain a tant souffert aux mains du soldat, étatique et fédéral, qu'il est tout à fait justifié dans son dégoût et son opposition envers le parasite en uniforme. Cependant, la simple dénonciation ne résoudra pas ce grand problème. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une propagande d'éducation pour le soldat : une littérature antipatriotique qui l'éclairera sur les horreurs réelles de son métier, et qui éveillera sa conscience à sa véritable relation avec l'homme à qui il doit son existence même par son travail.

C'est précisément ce que les autorités craignent le plus. C'est déjà de la haute trahison pour un soldat d'assister à une réunion radicale. Sans aucun doute, elles qualifieront aussi de haute trahison pour un soldat de lire une brochure radicale. Mais alors, l'autorité n'a-t-elle pas, de temps immémorial, marqué chaque pas de progrès comme traître ? Ceux, cependant, qui s'efforcent sincèrement de reconstruire la société peuvent bien se permettre de faire face à tout cela ; car il est probablement encore plus important de porter la vérité dans les casernes que dans l'usine. Lorsque nous aurons miné le mensonge patriotique, nous aurons ouvert la voie à cette grande structure dans laquelle toutes les nationalités seront unies en une fraternité universelle, une SOCIÉTÉ véritablement LIBRE.

FRANCISCO FERRER ET L'ÉCOLE MODERNE

L'expérience a fini par être considérée comme la meilleure école de la vie. L'homme ou la femme qui n'apprend pas quelque leçon vitale dans cette école est considéré comme un véritable idiot. Pourtant, chose étrange, bien que les institutions organisées continuent de perpétrer des erreurs, bien qu'elles n'apprennent rien de l'expérience, nous acquiesçons, comme si de rien n'était.

Il vivait et travaillait à Barcelone un homme du nom de Francisco Ferrer. Il était un enseignant pour les enfants, connu et aimé de son peuple. En dehors de l'Espagne, seule une minorité cultivée connaissait le travail de Francisco Ferrer. Pour le monde en général, cet enseignant n'existait pas.

Le premier septembre 1909, le gouvernement espagnol — à la demande de l'Église catholique — arrêta Francisco Ferrer. Le treize octobre, après un simulacre de procès, il fut placé dans le fossé de la prison de Montjuich, contre l'hideux mur des nombreux soupirs, et abattu. Instantanément, Ferrer, l'enseignant obscur, devint une figure universelle, faisant éclater l'indignation et la colère du monde civilisé tout entier contre ce meurtre gratuit.

Le meurtre de Francisco Ferrer n'était pas le premier crime commis par le gouvernement espagnol et l'Église catholique. L'histoire de ces institutions est un long fleuve de feu et de sang. Pourtant, elles n'ont pas appris par l'expérience, et n'ont pas encore réalisé que chaque être fragile tué par l'Église et l'État grandit et grandit en un puissant géant, qui libérera un jour l'humanité de leur emprise périlleuse.

Francisco Ferrer est né en 1859, de parents humbles. Ils étaient catholiques et espéraient donc élever leur fils dans la même foi. Ils ne savaient pas que le garçon devait devenir le signe avant-coureur d'une grande vérité, que son esprit refuserait de voyager sur l'ancien chemin. Très jeune, Ferrer commença à remettre en question la foi de ses pères. Il exigeait de savoir comment il se faisait que le Dieu qui lui parlait de bonté et d'amour puisse gâcher le sommeil de l'enfant innocent avec la terreur et la crainte des tortures, de la souffrance, de l'enfer. Alerte et doté d'un esprit vif et investigateur, il ne lui fallut pas longtemps pour découvrir l'hideur de ce monstre noir, l'Église catholique. Il n'en voulait à aucun prix.

Francisco Ferrer n'était pas seulement un douteur, un chercheur de vérité ; il était aussi un rebelle. Son esprit se soulevait dans une juste indignation contre le régime de fer de son pays, et lorsqu'une bande de rebelles, menée par le brave patriote, le général Villacampa, sous la bannière de l'idéal républicain, fit une attaque contre ce régime, nul ne fut un combattant plus ardent que le jeune Francisco Ferrer. L'idéal républicain, — j'espère que personne ne le confondra avec le républicanisme de ce pays. Quelles que soient les objections que j'ai, en tant qu'anarchiste, envers les républicains des pays latins, je sais qu'ils dominent de haut le parti corrompu et réactionnaire qui, en Amérique, détruit toute trace de liberté et de justice. Il n'y a qu'à penser aux Mazzini, aux Garibaldi, aux dizaines d'autres, pour réaliser que leurs efforts étaient dirigés, non seulement vers le renversement du despotisme, mais particulièrement contre l'Église catholique, qui, dès sa création, a été l'ennemie de tout progrès et de tout libéralisme.

En Amérique, c'est exactement l'inverse. Le républicanisme représente les droits acquis, l'impérialisme, la corruption, l'annihilation de toute apparence de liberté. Son idéal est l'onctueuse, rampante respectabilité d'un McKinley, et l'arrogance brutale d'un Roosevelt.

Les rebelles républicains espagnols furent vaincus. Il faut plus d'un effort courageux pour fendre le roc des âges, pour couper la tête de ce monstre hydre, l'Église catholique et le trône espagnol. Arrestations, persécutions et punitions suivirent l'héroïque tentative de la petite bande. Ceux qui purent échapper aux chiens de chasse durent fuir pour se mettre à l'abri sur des rivages étrangers. Francisco Ferrer était parmi ces derniers. Il partit pour la France.

Comme son âme a dû s'épanouir dans la nouvelle terre ! La France, le berceau de la liberté, des idées, de l'action. Paris, le Paris toujours jeune, intense, avec sa vie palpitante, après la tristesse de son propre pays attardé, combien elle a dû l'inspirer. Quelles opportunités, quelle chance glorieuse pour un jeune idéaliste.

Francisco Ferrer ne perdit pas de temps. Comme un affamé, il se jeta dans les divers mouvements libéraux, rencontra toutes sortes de gens, apprit, absorba et grandit. Tandis qu'il était là, il vit aussi en opération l'École Moderne, qui devait jouer un rôle si important et fatal dans sa vie.

L'École Moderne en France fut fondée bien avant l'époque de Ferrer. Son initiatrice, bien qu'à petite échelle, fut ce doux esprit, Louise Michel. Que ce soit consciemment ou inconsciemment, notre grande Louise sentait depuis longtemps que l'avenir appartient à la jeune génération ; que si les jeunes ne sont pas sauvés de cette institution qui détruit l'esprit et l'âme, l'école bourgeoise, les maux sociaux continueront d'exister. Peut-être pensait-elle, avec Ibsen, que l'atmosphère est saturée de fantômes, que l'homme et la femme adultes ont tant de superstitions à surmonter. À peine ont-ils grandi hors de l'emprise mortelle d'un spectre, voilà qu'ils se retrouvent dans l'asservissement de quatre-vingt-dix-neuf autres spectres. Ainsi, peu atteignent le sommet de la montagne de la régénération complète.

L'enfant, cependant, n'a aucune tradition à surmonter. Son esprit n'est pas encombré d'idées préconçues, son cœur n'est pas devenu froid avec les distinctions de classe et de caste. L'enfant est pour l'enseignant ce que l'argile est pour le sculpteur. Que le monde reçoive une œuvre d'art ou une misérable imitation dépend dans une large mesure du pouvoir créateur de l'enseignant.

Louise Michel était éminemment qualifiée pour répondre aux besoins de l'âme de l'enfant. N'était-elle pas elle-même d'une nature enfantine, si douce et tendre, ingénue et généreuse. L'âme de Louise brûlait toujours d'une ardeur vive à propos de chaque injustice sociale. Elle était invariablement aux premiers rangs chaque fois que le peuple de Paris se rebellait contre quelque injustice. Et comme elle fut condamnée à subir l'emprisonnement pour son grand dévouement aux opprimés, la petite école sur Montmartre ne fut bientôt plus. Mais la graine était plantée, et a depuis porté ses fruits dans de nombreuses villes de France.

La plus importante entreprise d'une École Moderne fut celle du grand vieil homme jeune, Paul Robin. Avec quelques amis, il établit une grande école à Cempuis, un endroit magnifique près de Paris. Paul Robin visait un idéal plus élevé que de simples idées modernes en éducation. Il voulait démontrer par des faits réels que la conception bourgeoise de l'hérédité n'est qu'un simple prétexte pour exempter la société de ses terribles crimes contre les jeunes. L'affirmation selon laquelle l'enfant doit souffrir pour les péchés des pères, qu'il doit continuer dans la pauvreté et la saleté, qu'il doit grandir en ivrogne ou en criminel, simplement parce que ses parents ne lui ont laissé aucun autre héritage, était trop absurde pour le bel esprit de Paul Robin. Il croyait que, quel que soit le rôle que puisse jouer l'hérédité, il y a d'autres facteurs tout aussi importants, sinon plus, qui peuvent et vont éradiquer ou minimiser la soi-disant cause première. Un environnement économique et social approprié, le souffle et la liberté de la nature, l'exercice sain, l'amour et la sympathie, et, surtout, une compréhension profonde des besoins de l'enfant, ceux-ci détruiraient le stigmate cruel, injuste et criminel imposé aux jeunes innocents.

Paul Robin ne choisissait pas ses enfants ; il n'allait pas chercher chez les soi-disant meilleurs parents : il prenait son matériel partout où il pouvait le trouver. De la rue, des taudis, des orphelinats et hospices d'enfants trouvés, des maisons de correction, de tous ces endroits gris et hideux où une société bienveillante cache ses victimes afin d'apaiser sa conscience coupable. Il rassembla tous les petits enfants errants sales, crasseux et grelottants que son endroit pouvait contenir, et les emmena à Cempuis. Là, entourés par la gloire même de la nature, libres et sans contrainte, bien nourris, maintenus propres, profondément aimés et compris, les petites plantes humaines commencèrent à pousser, à fleurir, à se développer au-delà même des attentes de leur ami et enseignant, Paul Robin.

Les enfants grandirent et se développèrent en hommes et femmes autonomes, aimant la liberté. Quel plus grand danger pour les institutions qui créent les pauvres afin de perpétuer les pauvres. Cempuis fut fermée par le gouvernement français sous l'accusation de mixité, qui est interdite en France. Cependant, Cempuis avait fonctionné assez longtemps pour prouver à tous les éducateurs avancés ses formidables possibilités, et pour servir d'impulsion aux méthodes modernes d'éducation, qui minent lentement mais inévitablement le système actuel.

Cempuis fut suivie par un grand nombre d'autres tentatives éducatives, parmi elles, celle de Madelaine Vernet, une écrivaine et poétesse douée, auteure de L'AMOUR LIBRE, et Sébastien Faure, avec sa RUCHE, que j'ai visitée lors de mon séjour à Paris, en 1907.

Il y a plusieurs années, le camarade Faure acheta le terrain sur lequel il construisit sa RUCHE. En un temps relativement court, il réussit à transformer l'ancien pays sauvage et non cultivé en un endroit fleuri, ayant toute l'apparence d'une ferme bien tenue. Une grande cour carrée, fermée par trois bâtiments, et un large sentier menant au jardin et aux vergers, accueillent le regard du visiteur. Le jardin, entretenu comme seul un Français sait le faire, fournit une grande variété de légumes pour LA RUCHE.

Sébastien Faure est d'avis que si l'enfant est soumis à des influences contradictoires, son développement en souffre. Seulement lorsque les besoins matériels, l'hygiène du foyer et l'environnement intellectuel sont harmonieux, l'enfant peut grandir en un être sain et libre.

En se référant à son école, Sébastien Faure a ceci à dire :

« J'ai pris vingt-quatre enfants des deux sexes, pour la plupart orphelins, ou dont les parents sont trop pauvres pour payer. Ils sont vêtus, logés et éduqués à mes frais. Jusqu'à leur douzième année, ils recevront une solide éducation élémentaire. Entre l'âge de douze et quinze ans, leurs études se poursuivant toujours, ils doivent apprendre un métier, en accord avec leur disposition et leurs capacités individuelles. Après cela, ils sont libres de quitter LA RUCHE pour commencer la vie dans le monde extérieur, avec l'assurance qu'ils peuvent à tout moment revenir à LA RUCHE, où ils seront reçus à bras ouverts et accueillis comme les parents le font avec leurs enfants bien-aimés. Ensuite, s'ils souhaitent travailler chez nous, ils peuvent le faire sous les conditions suivantes : un tiers du produit pour couvrir ses frais d'entretien, un autre tiers pour aller vers le fonds général mis de côté pour accueillir de nouveaux enfants, et le dernier tiers pour être consacré à l'usage personnel de l'enfant, comme il ou elle le jugera bon.

« La santé des enfants qui sont maintenant sous ma garde est parfaite. L'air pur, la nourriture nutritive, l'exercice physique en plein air, les longues promenades, l'observation des règles d'hygiène, la méthode d'instruction courte et intéressante, et, surtout, notre compréhension affectueuse et notre soin des enfants, ont produit des résultats physiques et mentaux admirables.

« Il serait injuste de prétendre que nos élèves ont accompli des miracles ; pourtant, considérant qu'ils appartiennent à la moyenne, n'ayant eu aucune opportunité préalable, les résultats sont vraiment très gratifiants. La chose la plus importante qu'ils ont acquise, un trait rare chez les enfants d'école ordinaire, est l'amour de l'étude, le désir de savoir, d'être informé. Ils ont appris une nouvelle méthode de travail, celle qui accélère la mémoire et stimule l'imagination. Nous faisons un effort particulier pour éveiller l'intérêt de l'enfant pour son environnement, pour lui faire réaliser l'importance de l'observation, de l'investigation et de la réflexion, afin que lorsque les enfants atteignent la maturité, ils ne soient pas sourds et aveugles aux choses qui les entourent. Nos enfants n'acceptent jamais rien par foi aveugle, sans enquête sur le pourquoi et le comment ; et ils ne se sentent pas satisfaits tant que leurs questions ne sont pas complètement résolues. Ainsi, leurs esprits sont libres des doutes et de la peur résultant de réponses incomplètes ou mensongères ; ce sont ces dernières qui faussent la croissance de l'enfant, et créent un manque de confiance en lui-même et en ceux qui l'entourent.

« Il est surprenant de voir à quel point nos petits sont francs, gentils et affectueux les uns envers les autres. L'harmonie entre eux et les adultes à LA RUCHE est hautement encourageante. Nous nous sentirions en faute si les enfants devaient nous craindre ou nous honorer simplement parce que nous sommes leurs aînés. Nous ne laissons rien au hasard pour gagner leur confiance et leur amour ; cela accompli, la compréhension remplacera le devoir ; la confiance, la peur ; et l'affection, la sévérité.

« Personne n'a encore pleinement réalisé la richesse de sympathie, de gentillesse et de générosité cachée dans l'âme de l'enfant. L'effort de tout vrai éducateur devrait être de déverrouiller ce trésor, de stimuler les impulsions de l'enfant, et d'appeler les meilleures et les plus nobles tendances. Quelle plus grande récompense peut-il y avoir pour celui dont le travail de vie est de veiller sur la croissance de la plante humaine, que de voir sa nature déployer ses pétales, et de l'observer se développer en une véritable individualité. Mes camarades à LA RUCHE ne cherchent pas de plus grande récompense, et c'est grâce à eux et à leurs efforts, encore plus qu'aux miens, que notre jardin humain promet de porter de beaux fruits. »

Concernant le sujet de l'histoire et les méthodes anciennes d'instruction en vigueur, Sébastien Faure a dit :

« Nous expliquons à nos enfants que la véritable histoire reste encore à écrire, l'histoire de ceux qui sont morts, inconnus, dans l'effort d'aider l'humanité à de plus grandes réalisations. »

Francisco Ferrer ne pouvait échapper à cette grande vague de tentatives d'Écoles Modernes. Il en vit les possibilités, non seulement sous forme théorique, mais dans leur application pratique aux besoins quotidiens. Il a dû réaliser que l'Espagne, plus que tout autre pays, a besoin de telles écoles, si elle doit un jour se débarrasser du double joug du prêtre et du soldat.

Si l'on considère que tout le système éducatif espagnol est aux mains de l'Église catholique, et si l'on se souvient en outre de la formule catholique : « Inculquer le catholicisme dans l'esprit de l'enfant jusqu'à ses neuf ans, c'est le ruiner à jamais pour toute autre idée », on comprendra l'immense tâche que s'est donnée Ferrer en apportant une lumière nouvelle à son peuple. Le destin l'a bientôt aidé à réaliser son grand rêve.

Mlle Meunier, élève de Francisco Ferrer et femme riche, s'intéressa au projet de l'École Moderne. À sa mort, elle légua à Ferrer des biens de valeur et un revenu annuel de douze mille francs pour l'École.

On dit que les âmes mesquines ne peuvent concevoir que des idées mesquines. S'il en est ainsi, les méthodes méprisables employées par l'Église catholique pour salir la réputation de Ferrer, afin de justifier son propre crime odieux, s'expliquent aisément. C'est ainsi que le mensonge se répandit dans les journaux catholiques américains, selon lequel Ferrer aurait usé de son intimité avec Mlle Meunier pour s'emparer de son argent.

Personnellement, je soutiens que l'intimité, quelle qu'en soit la nature, entre un homme et une femme, ne regarde qu'eux, qu'elle leur est sacrée. Je ne perdrais donc pas un mot à évoquer cette affaire si elle n'était pas l'un des nombreux mensonges infâmes colportés sur Ferrer. Bien entendu, ceux qui connaissent la pureté du clergé catholique comprendront l'insinuation. Les prêtres catholiques ont-ils jamais considéré la femme autrement que comme une marchandise sexuelle ? Les données historiques concernant les découvertes dans les cloîtres et les monastères me donnent raison sur ce point. Comment, dès lors, pourraient-ils comprendre la coopération entre un homme et une femme, si ce n'est sur une base sexuelle ?

En fait, Mlle Meunier était considérablement plus âgée que Ferrer. Ayant passé son enfance et sa jeunesse auprès d'un père avare et d'une mère soumise, elle pouvait facilement apprécier la nécessité de l'amour et de la joie dans la vie d'un enfant. Elle a dû voir que Francisco Ferrer était un pédagogue, non pas issu des universités, des machines ou des diplômes, mais doté d'un génie pour cette vocation.

Équipé de savoir, d'expérience et des moyens nécessaires ; surtout, imprégné du feu divin de sa mission, notre camarade revint en Espagne et y commença l'œuvre de sa vie. Le 9 septembre 1901, la première École Moderne ouvrit ses portes. Elle fut accueillie avec enthousiasme par les habitants de Barcelone, qui promirent leur soutien. Dans une brève allocution lors de l'ouverture de l'École, Ferrer soumit son programme à ses amis. Il déclara : « Je ne suis ni un orateur, ni un propagandiste, ni un combattant. Je suis un enseignant ; j'aime les enfants par-dessus tout. Je crois les comprendre. Je veux que ma contribution à la cause de la liberté soit une jeune génération prête à affronter une ère nouvelle. »

Ses amis le mirent en garde, lui conseillant la prudence dans son opposition à l'Église catholique. Ils savaient jusqu'où elle irait pour se débarrasser d'un ennemi. Ferrer le savait aussi. Mais, tel Brand, il croyait au tout ou rien. Il ne voulait pas ériger l'École Moderne sur le même vieux mensonge. Il voulait être franc, honnête et ouvert avec les enfants.

Francisco Ferrer devint un homme marqué. Dès le premier jour de l'ouverture de l'École, il fut pris en filature. Le bâtiment de l'école fut surveillé, sa petite maison de Mangat fut surveillée. Il fut suivi à chaque pas, même lorsqu'il se rendait en France ou en Angleterre pour s'entretenir avec ses collègues. Il était un homme marqué, et ce n'était qu'une question de temps avant que l'ennemi tapi dans l'ombre ne resserre le nœud coulant.

Il y parvint presque en 1906, lorsque Ferrer fut impliqué dans l'attentat contre la vie d'Alphonse. Les preuves l'exonérant étaient trop solides, même pour les corbeaux noirs ; ils durent le laisser partir — pas pour de bon, cependant. Ils attendirent. Oh, ils savent attendre, quand ils ont décidé de piéger une victime.

Le moment vint enfin, lors du soulèvement antimilitariste en Espagne, en juillet 1909. On cherchera en vain dans les annales de l'histoire révolutionnaire une protestation plus remarquable contre le militarisme. Opprimé par les militaires depuis des siècles, le peuple espagnol ne pouvait plus supporter le joug. Il refusait de participer à un massacre inutile. Il ne voyait aucune raison d'aider un gouvernement despotique à soumettre et à opprimer un petit peuple luttant pour son indépendance, comme le faisaient les braves Rifains. Non, il ne porterait pas les armes contre eux.

Depuis dix-huit cents ans, l'Église catholique prêche l'évangile de la paix. Pourtant, quand le peuple voulut faire de cet évangile une réalité vivante, elle poussa les autorités à le forcer à porter les armes. Ainsi, la dynastie espagnole suivit les méthodes meurtrières de la dynastie russe : le peuple fut poussé sur le champ de bataille.

Alors, et alors seulement, sa capacité d'endurance fut à bout. Alors, et alors seulement, les travailleurs espagnols se retournèrent contre leurs maîtres, contre ceux qui, tels des sangsues, avaient drainé leur force, leur sang même. Oui, ils attaquèrent les églises et les prêtres, mais si ces derniers avaient eu mille vies, ils n'auraient pu payer pour les terribles outrages et crimes perpétrés sur le peuple espagnol.

Francisco Ferrer fut arrêté le premier septembre 1909. Jusqu'au premier octobre, ses amis et camarades ne surent même pas ce qu'il était devenu. Ce jour-là, une lettre fut reçue par L'HUMANITÉ, d'où l'on peut apprendre toute la mascarade du procès. Et le lendemain, sa compagne, Soledad Villafranca, reçut la lettre suivante :

« Pas de raison de s'inquiéter ; tu sais que je suis absolument innocent. Aujourd'hui, je suis particulièrement plein d'espoir et joyeux. C'est la première fois que je peux t'écrire, et la première fois depuis mon arrestation que je peux me baigner dans les rayons du soleil, qui inondent généreusement ma cellule par la fenêtre. Toi aussi, tu dois être joyeuse. »

Comme il est pathétique que Ferrer ait cru, jusqu'au 4 octobre, qu'il ne serait pas condamné à mort. Plus pathétique encore que ses amis et camarades aient une fois de plus commis l'erreur de prêter à l'ennemi un sens de la justice. Mainte et mainte fois, ils avaient fait confiance aux pouvoirs judiciaires, pour ne voir que leurs frères tués sous leurs yeux. Ils ne firent aucune préparation pour sauver Ferrer, pas même une protestation d'une certaine envergure ; rien. « Voyons, il est impossible de condamner Ferrer ; il est innocent. » Mais tout est possible avec l'Église catholique. N'est-elle pas un bourreau expérimenté, dont les procès contre ses ennemis sont la pire parodie de justice ?

Le 4 octobre, Ferrer envoya la lettre suivante à L'HUMANITÉ :

Cellule de prison, 4 oct. 1909.

Mes chers amis — Malgré ma plus absolue innocence, le procureur réclame la peine de mort, sur la base de dénonciations de la police, me représentant comme le chef des anarchistes du monde, dirigeant les syndicats ouvriers de France, coupable de complots et d'insurrections partout, et déclarant que mes voyages à Londres et à Paris n'avaient pas d'autre objet.

Avec de tels mensonges infâmes, ils essaient de me tuer.

Le messager est sur le point de partir et je n'ai pas le temps pour plus. Toutes les preuves présentées au juge d'instruction par la police ne sont qu'un tissu de mensonges et d'insinuations calomnieuses. Mais aucune preuve contre moi, n'ayant absolument rien fait.

FERRER.

Le treize octobre 1909, le cœur de Ferrer, si brave, si ferme, si loyal, fut arrêté. Pauvres fous ! Le dernier battement agonisant de ce cœur s'était à peine éteint qu'il se mit à battre cent fois plus fort dans le cœur du monde civilisé, jusqu'à devenir un tonnerre terrifiant, lançant sa malédiction sur les instigateurs du crime noir. Meurtriers en habit noir et à l'air pieux, à la barre de la justice !

Francisco Ferrer a-t-il participé au soulèvement antimilitariste ? Selon le premier acte d'accusation, qui parut dans un journal catholique de Madrid, signé par l'évêque et tous les prélats de Barcelone, il n'était même pas accusé d'y avoir participé. L'accusation était que Francisco Ferrer était coupable d'avoir organisé des écoles sans dieu et d'avoir fait circuler de la littérature sans dieu. Mais au vingtième siècle, les hommes ne peuvent être brûlés simplement pour leurs croyances impies. Il fallait imaginer autre chose ; d'où l'accusation d'avoir fomenté le soulèvement.

Dans aucune source authentique jusqu'ici examinée on n'a pu trouver une seule preuve reliant Ferrer au soulèvement. Mais alors, aucune preuve n'était recherchée, ni acceptée, par les autorités. Il y avait soixante-douze témoins, certes, mais leur témoignage fut recueilli par écrit. Ils ne furent jamais confrontés à Ferrer, ni lui à eux.

Est-il psychologiquement possible que Ferrer ait participé ? Je ne le crois pas, et voici mes raisons. Francisco Ferrer n'était pas seulement un grand enseignant, mais il était aussi sans aucun doute un merveilleux organisateur. En huit ans, entre 1901 et 1909, il avait organisé en Espagne cent neuf écoles, en plus de pousser l'élément libéral de son pays à organiser trois cent huit autres écoles. En rapport avec son propre travail scolaire, Ferrer avait équipé une imprimerie moderne, organisé une équipe de traducteurs et diffusé largement cent cinquante mille exemplaires d'ouvrages scientifiques et sociologiques modernes, sans oublier la grande quantité de manuels rationalistes. Assurément, seul l'organisateur le plus méthodique et le plus efficace aurait pu accomplir un tel exploit.

D'autre part, il fut absolument prouvé que le soulèvement antimilitariste n'était pas du tout organisé ; qu'il survint comme une surprise pour le peuple lui-même, comme tant de vagues révolutionnaires en d'autres occasions. Les habitants de Barcelone, par exemple, eurent le contrôle de la ville pendant quatre jours et, selon les déclarations des touristes, jamais un ordre et une paix plus grands n'avaient régné. Bien sûr, le peuple était si peu préparé que, lorsque le moment vint, il ne sut que faire. À cet égard, ils étaient comme le peuple de Paris pendant la Commune de 1871. Ils n'étaient pas préparés non plus. Alors qu'ils mouraient de faim, ils protégeaient les entrepôts remplis de provisions. Ils postèrent des sentinelles pour garder la Banque de France, où la bourgeoisie gardait l'argent volé. Les travailleurs de Barcelone, eux aussi, veillèrent sur les dépouilles de leurs maîtres.

Comme est pathétique la stupidité de l'opprimé ; comme elle est terriblement tragique ! Mais alors, ses fers n'ont-ils pas été forgés si profondément dans sa chair qu'il ne voudrait pas, même s'il le pouvait, les briser ? La crainte de l'autorité, de la loi, de la propriété privée, cent fois gravée dans son âme, comment pourrait-il s'en défaire sans préparation, à l'improviste ?

Peut-on supposer un seul instant qu'un homme comme Ferrer s'affilierait à un effort aussi spontané et non organisé ? N'aurait-il pas su que cela aboutirait à une défaite, une défaite désastreuse pour le peuple ? Et n'est-il pas plus probable que, s'il avait pris part, lui, l'entrepreneur expérimenté, aurait minutieusement organisé la tentative ? Si toutes les autres preuves manquaient, ce seul facteur suffirait à exonérer Francisco Ferrer. Mais il en existe d'autres tout aussi convaincants.

Pour la date même de l'explosion, le vingt-cinq juillet, Ferrer avait convoqué une conférence de ses enseignants et des membres de la Ligue d'éducation rationnelle. Il s'agissait d'examiner le travail d'automne, et particulièrement la publication du grand livre d'Élisée Reclus, L'HOMME ET LA TERRE, et de La GRANDE RÉVOLUTION FRANÇAISE de Pierre Kropotkine. Est-il seulement probable, est-il seulement plausible que Ferrer, connaissant le soulèvement, y étant partie prenante, inviterait de sang-froid ses amis et collègues à Barcelone le jour même où il savait leurs vies en danger ? Assurément, seul l'esprit criminel et vicieux d'un jésuite pourrait accréditer un tel meurtre délibéré.

Francisco Ferrer avait tracé le travail de sa vie ; il avait tout à perdre et rien à gagner, si ce n'est la ruine et le désastre, s'il apportait son aide à l'explosion. Non pas qu'il doutât de la justice de la colère populaire ; mais son œuvre, son espoir, sa nature même étaient dirigés vers un autre but.

Vains sont les efforts frénétiques de l'Église catholique, ses mensonges, ses faussetés, ses calomnies. Elle est condamnée par la conscience humaine éveillée pour avoir une fois de plus répété les crimes immondes du passé.

Francisco Ferrer est accusé d'enseigner aux enfants les idées les plus atroces — de haïr Dieu, par exemple. Horreur ! Francisco Ferrer ne croyait pas en l'existence d'un Dieu. Pourquoi apprendre à l'enfant à haïr quelque chose qui n'existe pas ? N'est-il pas plus probable qu'il emmenait les enfants au grand air, qu'il leur montrait la splendeur du coucher de soleil, l'éclat du ciel étoilé, la merveille impressionnante des montagnes et des mers ; qu'il leur expliquait, à sa manière simple et directe, la loi de la croissance, du développement, de l'interrelation de toute vie ? Ce faisant, il rendait impossible à jamais que les mauvaises herbes empoisonnées de l'Église catholique prennent racine dans l'esprit de l'enfant.

Il a été dit que Ferrer préparait les enfants à détruire les riches. Histoires de revenants pour vieilles filles. N'est-il pas plus probable qu'il les préparait à secourir les pauvres ? Qu'il leur enseignait l'humiliation, la dégradation, l'horreur de la pauvreté, qui est un vice et non une vertu ; qu'il leur enseignait la dignité et l'importance de tous les efforts créateurs, qui seuls soutiennent la vie et forgent le caractère. N'est-ce pas la manière la meilleure et la plus efficace de mettre en pleine lumière l'inutilité et les méfaits absolus du parasitisme ?

Enfin et surtout, Ferrer est accusé de miner l'armée en inculquant des idées antimilitaristes. Vraiment ? Il devait croire avec Tolstoï que la guerre est un massacre légalisé, qu'elle perpétue la haine et l'arrogance, qu'elle ronge le cœur des nations et les transforme en maniaques enragés.

Cependant, nous avons les propres mots de Ferrer concernant ses idées sur l'éducation moderne :

« Je voudrais attirer l'attention de mes lecteurs sur cette idée : toute la valeur de l'éducation repose sur le respect de la volonté physique, intellectuelle et morale de l'enfant. Tout comme en science, aucune démonstration n'est possible sans les faits, de même il n'y a pas de véritable éducation sans celle qui est exempte de tout dogmatisme, qui laisse à l'enfant lui-même la direction de son effort, et se borne à seconder cet effort. Or, il n'y a rien de plus facile que d'altérer ce but, et rien de plus difficile que de le respecter. L'éducation est toujours imposition, violation, contrainte ; le vrai éducateur est celui qui peut le mieux protéger l'enfant contre ses propres idées (celles du maître), ses caprices particuliers ; celui qui peut le mieux faire appel aux propres énergies de l'enfant.

« Nous sommes convaincus que l'éducation de l'avenir sera d'une nature entièrement spontanée ; certes, nous ne pouvons pas encore la réaliser, mais l'évolution des méthodes dans le sens d'une compréhension plus large des phénomènes de la vie, et le fait que tout progrès vers la perfection signifie le dépassement de la contrainte — tout cela indique que nous sommes dans le vrai lorsque nous espérons la délivrance de l'enfant par la science.

« Ne craignons pas de dire que nous voulons des hommes capables d'évoluer sans s'arrêter, capables de détruire et de renouveler leur environnement sans cesse, de se renouveler eux-mêmes aussi ; des hommes dont l'indépendance intellectuelle sera leur plus grande force, qui ne s'attacheront à rien, toujours prêts à accepter ce qu'il y a de meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. La société craint de tels hommes ; nous ne devons donc pas espérer qu'elle veuille jamais une éducation capable de nous les donner.

« Nous suivrons les travaux des savants qui étudient l'enfant avec la plus grande attention, et nous chercherons avec avidité les moyens d'appliquer leur expérience à l'éducation que nous voulons construire, dans le sens d'une libération toujours plus complète de l'individu. Mais comment atteindre notre but ? Ne sera-ce pas en nous mettant directement à l'œuvre pour favoriser la fondation de nouvelles écoles, qui seront régies autant que possible par cet esprit de liberté, dont nous pressentons qu'il dominera toute l'œuvre d'éducation de l'avenir ?

« Un essai a été fait, qui, pour le présent, a déjà donné d'excellents résultats. Nous pouvons détruire tout ce qui, dans l'école actuelle, répond à l'organisation de la contrainte, l'environnement artificiel par lequel les enfants sont séparés de la nature et de la vie, la discipline intellectuelle et morale utilisée pour leur imposer des idées toutes faites, des croyances qui dépravent et anéantissent le penchant naturel. Sans crainte de nous tromper, nous pouvons restaurer l'enfant dans l'environnement qui l'attire, l'environnement de la nature dans lequel il sera en contact avec tout ce qu'il aime, et dans lequel les impressions de la vie remplaceront l'apprentissage livresque fastidieux. Si nous ne faisions que cela, nous aurions déjà préparé en grande partie la délivrance de l'enfant.

« Dans de telles conditions, nous pourrions déjà appliquer librement les données de la science et travailler le plus fructueusement.

« Je sais très bien que nous ne pourrions ainsi réaliser tous nos espoirs, que nous serions souvent forcés, faute de connaissances, d'employer des méthodes indésirables ; mais une certitude nous soutiendrait dans nos efforts — à savoir que, même sans atteindre complètement notre but, nous ferions plus et mieux dans notre travail encore imparfait que ce que l'école actuelle accomplit. J'aime mieux la libre spontanéité d'un enfant qui ne sait rien, que la connaissance du monde et la difformité intellectuelle d'un enfant qui a été soumis à notre éducation actuelle. »

Si Ferrer avait réellement organisé les émeutes, s'il avait combattu sur les barricades, s'il avait lancé cent bombes, il n'aurait pu être aussi dangereux pour l'Église catholique et le despotisme qu'avec son opposition à la discipline et à la contrainte. Discipline et contrainte — ne sont-elles pas à l'origine de tous les maux du monde ? L'esclavage, la soumission, la pauvreté, toute misère, toutes les iniquités sociales résultent de la discipline et de la contrainte. En effet, Ferrer était dangereux. C'est pourquoi il devait mourir, le treize octobre 1909, dans le fossé de Montjuich. Pourtant, qui oserait dire que sa mort fut vaine ? Au vu de la montée tempétueuse de l'indignation universelle : l'Italie nommant des rues à la mémoire de Francisco Ferrer, la Belgique inaugurant un mouvement pour ériger un mémorial ; la France appelant au premier rang ses hommes les plus illustres pour reprendre l'héritage du martyr ; l'Angleterre étant la première à publier une biographie : — tous les pays s'unissant pour perpétuer la grande œuvre de Francisco Ferrer ; l'Amérique elle-même, toujours lente aux idées progressistes, donnant naissance à une association Francisco Ferrer, dont le but est de publier une vie complète de Ferrer et d'organiser des Écoles Modernes dans tout le pays ; face à cette vague révolutionnaire internationale, qui est là pour dire que Ferrer est mort en vain ?

Cette mort à Montjuich — comme elle fut merveilleuse, comme elle fut dramatique, comme elle remue l'âme humaine. Fier et droit, le regard intérieur tourné vers la lumière, Francisco Ferrer n'avait besoin d'aucun prêtre menteur pour lui donner du courage, et il ne reprochait à aucun fantôme de l'avoir abandonné. La conscience que ses bourreaux représentaient un âge mourant, et que la sienne était la vérité vivante, le soutint dans ses derniers moments héroïques.

Un âge mourant et une vérité vivante, Les vivants enterrant les morts.

Le puritanisme célébra son règne de terreur en Angleterre durant les seizième et dix-septième siècles, détruisant et écrasant toute manifestation d'art et de culture. C'est l'esprit du puritanisme qui vola ses enfants à Shelley, parce qu'il ne voulait pas s'incliner devant les diktats de la religion. C'est ce même esprit étroit qui aliéna Byron de sa terre natale, parce que ce grand génie se rebella contre la monotonie, la morosité et la mesquinerie de son pays. Ce fut le puritanisme, aussi, qui força certaines des femmes les plus libres d'Angleterre à entrer dans le mensonge conventionnel du mariage : Mary Wollstonecraft et, plus tard, George Eliot. Et récemment, le puritanisme a exigé un autre tribut : la vie d'Oscar Wilde. En fait, le puritanisme n'a jamais cessé d'être le facteur le plus pernicieux dans le domaine de John Bull, agissant comme censeur de l'expression artistique de son peuple et n'apposant son sceau que sur la platitude de la respectabilité bourgeoise.

C'est donc un pur jingoïsme britannique que de pointer l'Amérique comme le pays du provincialisme puritain. Il est tout à fait vrai que notre vie est atrophiée par le puritanisme, et que ce dernier tue ce qu'il y a de naturel et de sain dans nos impulsions. Mais il est également vrai que c'est à l'Angleterre que nous devons la transplantation de cet esprit sur le sol américain. Il nous fut légué par les pères pèlerins. Fuyant la persécution et l'oppression, les pèlerins de la renommée du Mayflower établirent dans le Nouveau Monde un règne de tyrannie et de crime puritains. L'histoire de la Nouvelle-Angleterre, et particulièrement celle du Massachusetts, est pleine des horreurs qui ont transformé la vie en tristesse, la joie en désespoir, le naturel en maladie, l'honnêteté et la vérité en hideux mensonges et hypocrisies. La chaise de plongée et le poteau de fouet, ainsi que de nombreux autres dispositifs de torture, étaient les méthodes anglaises favorites pour la purification américaine.

Boston, la ville de la culture, est entrée dans les annales du puritanisme en tant que « Ville sanglante ». Elle rivalisa avec Salem, même, dans sa cruelle persécution des opinions religieuses non autorisées. Sur le désormais célèbre Common, une femme à demi nue, un bébé dans les bras, fut publiquement fouettée pour le crime de liberté d'expression ; et au même endroit, Mary Dyer, une autre femme quaker, fut pendue en 1659. En fait, Boston a été le théâtre de plus d'un crime odieux commis par le puritanisme. Salem, à l'été 1692, tua dix-huit personnes pour sorcellerie. Et le Massachusetts ne fut pas seul à chasser le diable par le feu et le soufre. Comme Canning le dit justement : « Les pères pèlerins ont infesté le Nouveau Monde pour rétablir l'équilibre de l'Ancien. » Les horreurs de cette période ont trouvé leur expression la plus suprême dans le classique américain, LA LETTRE ÉCARLATE.

Le puritanisme n'emploie plus la vis et le fouet ; mais il garde encore une emprise très pernicieuse sur les esprits et les sentiments du peuple américain. Rien d'autre ne peut expliquer le pouvoir d'un Comstock. Tels les Torquemada des jours d'avant-guerre, Anthony Comstock est l'autocrate de la morale américaine ; il dicte les normes du bien et du mal, de la pureté et du vice. Comme un voleur dans la nuit, il se faufile dans la vie privée des gens, dans leurs relations les plus intimes. Le système d'espionnage établi par cet homme Comstock fait honte à l'infâme Troisième Section de la police secrète russe. Pourquoi le public tolère-t-il un tel outrage à ses libertés ? Simplement parce que Comstock n'est que l'expression bruyante du puritanisme nourri dans le sang anglo-saxon, et de la servitude duquel même les libéraux n'ont pas réussi à s'émanciper totalement. Les éléments sans vision et plombés des anciennes Unions chrétiennes des jeunes gens et des jeunes femmes, des Ligues de pureté, des Unions américaines du sabbat, et du Parti de la prohibition, avec Anthony Comstock pour saint patron, sont les fossoyeurs de l'art et de la culture américains.

L'Europe peut au moins se targuer d'un art et d'une littérature audacieux qui sondent profondément les problèmes sociaux et sexuels de notre temps, exerçant une critique sévère de toutes nos impostures. Comme avec le scalpel d'un chirurgien, chaque carcasse puritaine est disséquée, ouvrant ainsi la voie à la libération de l'homme du poids mort du passé. Mais avec le puritanisme comme frein constant sur la vie américaine, ni la vérité ni la sincérité ne sont possibles. Rien que la morosité et la médiocrité pour dicter la conduite humaine, restreindre l'expression naturelle et étouffer nos meilleures impulsions. Le puritanisme en ce vingtième siècle est tout autant l'ennemi de la liberté et de la beauté qu'il l'était lorsqu'il débarqua sur Plymouth Rock. Il répudie, comme quelque chose de vil et de pécheur, nos sentiments les plus profonds ; mais étant absolument ignorant des fonctions réelles des émotions humaines, le puritanisme est lui-même le créateur des vices les plus indicibles.

Toute l'histoire de l'ascétisme prouve que cela n'est que trop vrai. L'Église, tout comme le puritanisme, a combattu la chair comme quelque chose de mauvais ; elle devait être domptée et cachée à tout prix. Le résultat de cette attitude vicieuse commence seulement maintenant à être reconnu par les penseurs et les éducateurs modernes. Ils réalisent que « la nudité a une valeur hygiénique ainsi qu'une signification spirituelle, bien au-delà de son influence pour calmer la curiosité naturelle des jeunes ou agir comme un préventif contre les émotions morbides. C'est une inspiration pour les adultes qui ont depuis longtemps dépassé les curiosités juvéniles. La vision de la forme humaine essentielle et éternelle, la chose la plus proche de nous dans tout le monde, avec sa vigueur, sa beauté et sa grâce, est l'un des premiers toniques de la vie. »[1] Mais l'esprit du purisme a tellement perverti l'esprit humain qu'il a perdu le pouvoir d'apprécier la beauté de la nudité, nous forçant à cacher la forme naturelle sous prétexte de chasteté. Pourtant, la chasteté elle-même n'est qu'une imposition artificielle sur la nature, expressive d'une fausse honte du corps humain. L'idée moderne de chasteté, surtout en référence à la femme, sa plus grande victime, n'est que l'exagération sensuelle de nos impulsions naturelles. « La chasteté varie avec la quantité de vêtements », et par conséquent, les chrétiens et les puristes se hâtent toujours de couvrir le « païen » de haillons, et ainsi le convertir à la bonté et à la chasteté.

Le puritanisme, avec sa perversion de la signification et des fonctions du corps humain, surtout en ce qui concerne la femme, l'a condamnée au célibat, ou à la reproduction indiscriminée d'une race malade, ou à la prostitution. L'énormité de ce crime contre l'humanité est apparente lorsque nous considérons les résultats. Une continence sexuelle absolue est imposée à la femme non mariée, sous peine d'être considérée comme immorale ou déchue, avec pour résultat de produire la neurasthénie, l'impuissance, la dépression et une grande variété de troubles nerveux impliquant une diminution de la capacité de travail, une jouissance limitée de la vie, l'insomnie et la préoccupation avec des désirs et des imaginations sexuels. Le diktat arbitraire et pernicieux de la continence totale explique probablement aussi l'inégalité mentale des sexes. Ainsi, Freud croit que l'infériorité intellectuelle de tant de femmes est due à l'inhibition de la pensée imposée sur elles dans le but de la répression sexuelle. Ayant ainsi supprimé les désirs sexuels naturels de la femme non mariée, le puritanisme, d'autre part, bénit sa sœur mariée pour sa fécondité incontinente dans le mariage. En vérité, non seulement la bénit, mais force la femme, surexcitée par une répression antérieure, à porter des enfants, indépendamment de sa condition physique affaiblie ou de son incapacité économique à élever une famille nombreuse. La prévention, même par des méthodes sûres déterminées scientifiquement, est absolument interdite ; bien plus, la simple mention du sujet est considérée comme criminelle.

Grâce à cette tyrannie puritaine, la majorité des femmes se retrouvent bientôt au creux de leurs ressources physiques. Malades et épuisées, elles sont totalement incapables de donner à leurs enfants ne serait-ce que des soins élémentaires. Cela, ajouté à la pression économique, force de nombreuses femmes à risquer le danger ultime plutôt que de continuer à donner la vie. La coutume de pratiquer des avortements a atteint de telles proportions en Amérique qu'elle est presque incroyable. Selon des enquêtes récentes sur ce sujet, dix-sept avortements sont pratiqués pour cent grossesses. Ce pourcentage effrayant ne représente que les cas qui arrivent à la connaissance des médecins. Considérant le secret dont cette pratique est nécessairement entourée, et l'inefficacité et la négligence professionnelles qui en découlent, le puritanisme exige continuellement des milliers de victimes pour sa propre stupidité et hypocrisie.

La prostitution, bien que traquée, emprisonnée et enchaînée, est néanmoins le plus grand triomphe du puritanisme. C'est son enfant le plus chéri, malgré toute la sanctimonie hypocrite. La prostituée est la furie de notre siècle, balayant les pays « civilisés » comme un ouragan, et laissant une traînée de maladie et de désastre. Le seul remède que le puritanisme offre pour cet enfant mal né est une répression plus grande et une persécution plus impitoyable. Le dernier outrage est représenté par la loi Page, qui impose à New York le terrible échec et crime de l'Europe ; à savoir, l'enregistrement et la ségrégation des malheureuses victimes du puritanisme. De manière tout aussi stupide, le purisme cherche à endiguer le terrible fléau de sa propre création : les maladies vénériennes. Il est des plus décourageant que cet esprit d'étroitesse d'esprit obtuse ait empoisonné même nos soi-disant libéraux, et les ait aveuglés au point de les faire rejoindre la croisade contre les choses mêmes nées de l'hypocrisie du puritanisme : la prostitution et ses résultats. Dans un aveuglement volontaire, le puritanisme refuse de voir que la véritable méthode de prévention est celle qui rend clair pour tous que « les maladies vénériennes ne sont pas une chose mystérieuse ou terrible, la pénalité du péché de la chair, une sorte de mal honteux marqué par la malédiction puriste, mais une maladie ordinaire qui peut être traitée et guérie. » Par ses méthodes d'obscurité, de déguisement et de dissimulation, le puritanisme a fourni des conditions favorables à la croissance et à la propagation de ces maladies. Sa bigoterie est encore démontrée de la manière la plus frappante par l'attitude insensée concernant la grande découverte du professeur Ehrlich, l'hypocrisie voilant l'important remède contre la syphilis par de vagues allusions à un remède pour « un certain poison ».

La capacité presque illimitée du puritanisme pour le mal est due à son retranchement derrière l'État et la loi. Prétendant protéger le peuple contre « l'immoralité », il a imprégné l'appareil gouvernemental et a ajouté à son usurpation de la tutelle morale la censure légale de nos opinions, de nos sentiments, et même de notre conduite.

L'art, la littérature, le théâtre, la confidentialité du courrier, en fait, nos goûts les plus intimes, sont à la merci de ce tyran inexorable. Anthony Comstock, ou quelque autre policier tout aussi ignorant, a reçu le pouvoir de profaner le génie, de souiller et de mutiler la création la plus sublime de la nature : la forme humaine. Des livres traitant des questions les plus vitales de nos vies, et cherchant à éclairer des problèmes dangereusement occultés, sont légalement traités comme des offenses criminelles, et leurs auteurs impuissants jetés en prison ou poussés à la destruction et à la mort.

Pas même dans le domaine du Tsar la liberté personnelle n'est quotidiennement outragée au point où elle l'est en Amérique, le bastion des eunuques puritains. Ici, le seul jour de récréation laissé aux masses, le dimanche, a été rendu hideux et totalement impossible. Tous les auteurs sur les coutumes primitives et la civilisation ancienne conviennent que le sabbat était un jour de festivités, libre de soucis et de devoirs, un jour de réjouissances générales et de divertissement. Dans chaque pays européen, cette tradition continue d'apporter un certain soulagement à la routine et à la stupidité de notre ère chrétienne. Partout, les salles de concert, les théâtres, les musées et les jardins sont remplis d'hommes, de femmes et d'enfants, en particulier des travailleurs avec leurs familles, pleins de vie et de joie, oublieux des règles et conventions ordinaires de leur existence quotidienne. C'est ce jour-là que les masses démontrent ce que la vie pourrait réellement signifier dans une société saine, avec le travail dépouillé de son but lucratif et destructeur d'âme.

Le puritanisme a volé au peuple même ce seul jour. Naturellement, seuls les travailleurs sont affectés : nos millionnaires ont leurs maisons luxueuses et leurs clubs élaborés. Les pauvres, cependant, sont condamnés à la monotonie et à la morosité du dimanche américain. La sociabilité et l'amusement de la vie en plein air européenne sont ici échangés contre la tristesse de l'église, le salon de campagne étouffant et saturé de germes, ou l'atmosphère abrutissante du saloon à l'arrière-boutique. Dans les États de la Prohibition, les gens manquent même de ce dernier, à moins qu'ils ne puissent investir leurs maigres gains dans des quantités d'alcool frelaté. Quant à la Prohibition, tout le monde sait quelle farce c'est réellement. Comme toutes les autres réalisations du puritanisme, elle aussi n'a fait que pousser le « diable » plus profondément dans le système humain. Nulle part ailleurs on ne rencontre autant d'ivrognes que dans nos villes de Prohibition. Mais tant qu'on peut utiliser des bonbons parfumés pour atténuer la mauvaise haleine de l'hypocrisie, le puritanisme est triomphant. Ostensiblement, la Prohibition s'oppose à l'alcool pour des raisons de santé et d'économie, mais l'esprit même de la Prohibition étant lui-même anormal, elle ne réussit qu'à créer une vie anormale.

Chaque stimulus qui stimule l'imagination et élève l'esprit est aussi nécessaire à notre vie que l'air. Il revigore le corps et approfondit notre vision de la fraternité humaine. Sans stimuli, sous une forme ou une autre, le travail créatif est impossible, tout comme l'esprit de gentillesse et de générosité. Le fait que certains grands génies aient vu leur reflet dans le gobelet trop fréquemment ne justifie pas le puritanisme dans sa tentative d'entraver toute la gamme des émotions humaines. Un Byron et un Poe ont ému l'humanité plus profondément que tous les puritains ne pourront jamais espérer le faire. Les premiers ont donné à la vie sens et couleur ; les seconds transforment le sang rouge en eau, la beauté en laideur, la variété en uniformité et en décomposition. Le puritanisme, quelle que soit son expression, est un germe vénéneux. En surface, tout peut sembler fort et vigoureux ; pourtant, le poison fait son chemin avec persistance, jusqu'à ce que toute la structure soit condamnée. Avec Hippolyte Taine, tout esprit vraiment libre en est venu à réaliser que « le puritanisme est la mort de la culture, de la philosophie, de l'humour et de la bonne camaraderie ; ses caractéristiques sont la morosité, la monotonie et la tristesse. »

[1] LA PSYCHOLOGIE DU SEXE. Havelock Ellis.

LE TRAFIC DES FEMMES

Nos réformateurs ont soudainement fait une grande découverte : le trafic des esclaves blanches. Les journaux sont pleins de ces « conditions inouïes », et les législateurs prévoient déjà une nouvelle série de lois pour endiguer l'horreur.

Il est significatif que chaque fois que l'esprit public doit être détourné d'un grand tort social, une croisade est inaugurée contre l'indécence, les jeux d'argent, les saloons, etc. Et quel est le résultat de telles croisades ? Les jeux d'argent augmentent, les saloons font de bonnes affaires par les entrées de service, la prostitution est à son comble, et le système des proxénètes et des cadets n'est qu'aggravé.

Comment se fait-il qu'une institution, connue presque de chaque enfant, ait été découverte si soudainement ? Comment se fait-il que ce mal, connu de tous les sociologues, soit maintenant devenu une question si importante ?

Supposer que la récente enquête sur le trafic des esclaves blanches (et, soit dit en passant, une enquête très superficielle) ait découvert quelque chose de nouveau est, pour le moins, très stupide. La prostitution a été, et est, un mal répandu, pourtant l'humanité poursuit ses affaires, parfaitement indifférente aux souffrances et à la détresse des victimes de la prostitution. Aussi indifférente, en fait, que l'humanité est restée à notre système industriel, ou à la prostitution économique.

Seulement quand les chagrins humains sont transformés en un jouet aux couleurs vives, les gens-enfants s'y intéresseront, pour un temps du moins. Le peuple est un bébé très inconstant qui doit avoir de nouveaux jouets chaque jour. Le cri « vertueux » contre le trafic des esclaves blanches est un tel jouet. Il sert à amuser les gens pendant un petit moment, et il aidera à créer quelques emplois politiques gras de plus : des parasites qui déambulent dans le monde comme inspecteurs, enquêteurs, détectives, et ainsi de suite.

Quelle est réellement la cause du commerce des femmes ? Pas seulement les femmes blanches, mais aussi les femmes jaunes et noires. L'exploitation, bien sûr ; le Moloch impitoyable du capitalisme qui s'engraisse sur le travail sous-payé, poussant ainsi des milliers de femmes et de filles dans la prostitution. Avec Mme Warren, ces filles se disent : « Pourquoi gaspiller sa vie à travailler pour quelques shillings par semaine dans une arrière-cuisine, dix-huit heures par jour ? »

Naturellement, nos réformateurs ne disent rien sur cette cause. Ils la connaissent bien assez, mais cela ne rapporte rien d'en parler. Il est beaucoup plus rentable de jouer au pharisien, de feindre une moralité outragée, que d'aller au fond des choses.

Cependant, il y a une exception louable parmi les jeunes écrivains : Reginald Wright Kauffman, dont l'œuvre, LA MAISON DE L'ESCLAVAGE, est la première tentative sérieuse de traiter le mal social, non d'un point de vue philistin sentimental. Journaliste d'une grande expérience, M. Kauffman prouve que notre système industriel ne laisse à la plupart des femmes d'autre alternative que la prostitution. Les femmes dépeintes dans LA MAISON DE L'ESCLAVAGE appartiennent à la classe ouvrière. Si l'auteur avait dépeint la vie des femmes dans d'autres sphères, il aurait été confronté au même état de choses.

Nulle part la femme n'est traitée selon le mérite de son travail, mais plutôt en tant que sexe. Il est donc presque inévitable qu'elle doive payer son droit d'exister, de conserver une position dans n'importe quel domaine, avec des faveurs sexuelles. Ainsi, c'est simplement une question de degré si elle se vend à un homme, dans ou hors du mariage, ou à beaucoup d'hommes. Que nos réformateurs l'admettent ou non, l'infériorité économique et sociale de la femme est responsable de la prostitution.

En ce moment même, nos bonnes gens sont choqués par les révélations que, rien qu'à New York, une femme sur dix travaille dans une usine, que le salaire moyen reçu par les femmes est de six dollars par semaine pour quarante-huit à soixante heures de travail, et que la majorité des travailleuses salariées font face à de nombreux mois d'oisiveté qui laissent le salaire moyen à environ 280 dollars par an. Face à ces horreurs économiques, faut-il s'étonner que la prostitution et le trafic des esclaves blanches soient devenus des facteurs si dominants ?

De peur que les chiffres précédents ne soient considérés comme une exagération, il est bon d'examiner ce que certains experts en prostitution ont à dire :

« Une cause prolifique de la dépravation féminine peut être trouvée dans les divers tableaux, montrant la description de l'emploi exercé, et les salaires reçus, par les femmes avant leur chute, et ce sera une question pour l'économiste politique de décider jusqu'à quel point de simples considérations commerciales devraient être une excuse de la part des employeurs pour une réduction de leurs taux de rémunération, et si les économies d'un petit pourcentage sur les salaires ne sont pas plus que contrebalancées par l'énorme montant de taxation imposé au public en général pour couvrir les dépenses encourues en raison d'un système de vice, QUI EST LE RÉSULTAT DIRECT, DANS DE NOMBREUX CAS, D'UNE RÉMUNÉRATION INSUFFISANTE DU TRAVAIL HONNÊTE. »[1]

Nos réformateurs d'aujourd'hui feraient bien de jeter un œil au livre du Dr Sanger. Ils y trouveront que sur 2 000 cas sous son observation, seuls quelques-uns venaient des classes moyennes, de conditions bien ordonnées ou de foyers agréables. De loin la plus grande majorité étaient des filles et des femmes de la classe ouvrière ; certaines poussées vers la prostitution par pur besoin, d'autres à cause d'une vie cruelle et misérable à la maison, d'autres encore à cause de natures physiques contrariées et atrophiées (dont je parlerai plus tard). De plus, il sera bon pour les mainteneurs de la pureté et de la moralité d'apprendre que sur deux mille cas, 490 étaient des femmes mariées, des femmes qui vivaient avec leurs maris. Évidemment, il n'y avait pas beaucoup de garantie pour leur « sécurité et pureté » dans la sainteté du mariage.[2]

Le Dr Alfred Blaschko, dans LA PROSTITUTION AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, est encore plus catégorique en caractérisant les conditions économiques comme l'un des facteurs les plus vitaux de la prostitution.

« Bien que la prostitution ait existé à toutes les époques, il a été réservé au dix-neuvième siècle de la développer en une gigantesque institution sociale. Le développement de l'industrie avec de vastes masses de gens sur le marché concurrentiel, la croissance et la congestion des grandes villes, l'insécurité et l'incertitude de l'emploi, ont donné à la prostitution un élan jamais imaginé à aucune période de l'histoire humaine. »

Et encore Havelock Ellis, bien que pas si absolu en traitant de la cause économique, est néanmoins contraint d'admettre qu'elle est indirectement et directement la cause principale. Ainsi, il constate qu'un grand pourcentage de prostituées est recruté parmi la classe des servantes, bien que ces dernières aient moins de soucis et une plus grande sécurité. D'un autre côté, M. Ellis ne nie pas que la routine quotidienne, la corvée, la monotonie du sort de la bonne, et surtout le fait qu'elle ne puisse jamais partager la camaraderie et la joie d'un foyer, ne sont pas un moindre facteur pour la forcer à chercher récréation et oubli dans la gaieté et le scintillement de la prostitution. En d'autres termes, la servante, étant traitée comme une bête de somme, n'ayant jamais le droit d'être elle-même, et épuisée par les caprices de sa maîtresse, ne peut trouver un exutoire, comme l'ouvrière d'usine ou de magasin, que dans la prostitution.

L'aspect le plus amusant de la question qui occupe actuellement le public est l'indignation de nos « braves gens respectables », en particulier des divers gentilshommes chrétiens que l'on retrouve toujours au premier rang de chaque croisade. Est-ce parce qu'ils ignorent absolument l'histoire de la religion, et surtout celle de la religion chrétienne ? Ou est-ce parce qu'ils espèrent aveugler la génération actuelle sur le rôle joué autrefois par l'Église vis-à-vis de la prostitution ? Quelle que soit leur raison, ils devraient être les derniers à crier haro sur les malheureuses victimes d'aujourd'hui, puisqu'il est connu de tout étudiant intelligent que la prostitution est d'origine religieuse, entretenue et favorisée pendant de nombreux siècles, non comme une honte mais comme une vertu, célébrée comme telle par les Dieux eux-mêmes.

« Il semblerait que l'origine de la prostitution doive être recherchée avant tout dans une coutume religieuse, la religion, grande conservatrice de la tradition sociale, préservant sous une forme transformée une liberté primitive qui disparaissait de la vie sociale générale. L'exemple typique est celui rapporté par Hérodote, au Ve siècle avant Jésus-Christ, au temple de Mylitta, la Vénus babylonienne, où chaque femme, une fois dans sa vie, devait venir se donner au premier étranger venu, qui jetait une pièce sur ses genoux, pour vénérer la déesse. Des coutumes très similaires existaient dans d'autres parties de l'Asie occidentale, en Afrique du Nord, à Chypre et dans d'autres îles de la Méditerranée orientale, ainsi qu'en Grèce, où le temple d'Aphrodite sur l'acropole de Corinthe possédait plus d'un millier d'hiérodules, vouées au service de la déesse.

« La thèse selon laquelle la prostitution religieuse s'est développée, en règle générale, à partir de la croyance que l'activité génératrice des êtres humains possédait une influence mystérieuse et sacrée favorisant la fertilité de la Nature, est soutenue par tous les auteurs faisant autorité sur le sujet. Progressivement, cependant, et lorsque la prostitution devint une institution organisée sous influence sacerdotale, la prostitution religieuse développa des aspects utilitaires, aidant ainsi à accroître les revenus publics.

« L'accession du christianisme au pouvoir politique ne produisit que peu de changements dans cette politique. Les principaux pères de l'Église tolérèrent la prostitution. On trouve des bordels sous protection municipale au XIIIe siècle. Ils constituaient une sorte de service public, leurs directeurs étant considérés presque comme des fonctionnaires. »[3]

À cela, il faut ajouter ce qui suit, extrait de l'ouvrage du Dr Sanger :

« Le pape Clément II publia une bulle stipulant que les prostituées seraient tolérées si elles versaient une certaine partie de leurs gains à l'Église.

« Le pape Sixte IV fut plus pragmatique ; d'un seul bordel, qu'il avait lui-même fait construire, il retira un revenu de 20 000 ducats. »

À l'époque moderne, l'Église est un peu plus prudente dans ce domaine. Du moins, elle n'exige pas ouvertement de tribut des prostituées. Elle trouve beaucoup plus profitable de se lancer dans l'immobilier, comme la Trinity Church, par exemple, pour louer à un prix exorbitant des coupe-gorge à ceux qui vivent de la prostitution et par elle.

Autant je le voudrais, autant l'espace qui m'est imparti ne me permettra pas de parler de la prostitution en Égypte, en Grèce, à Rome et au Moyen Âge. Les conditions de cette dernière période sont particulièrement intéressantes, dans la mesure où la prostitution était organisée en guildes, présidées par une Reine des bordels. Ces guildes utilisaient la grève comme moyen d'améliorer leur condition et de maintenir un prix standard. C'est certainement une méthode plus pratique que celle utilisée par l'esclave salarié moderne dans la société.

Il serait partial et extrêmement superficiel de soutenir que le facteur économique est la seule cause de la prostitution. Il en existe d'autres, non moins importantes et vitales. Nos réformateurs le savent aussi, mais osent encore moins en discuter que de l'institution qui sape la vie même des hommes comme des femmes. Je fais référence à la question sexuelle, dont la simple mention provoque chez la plupart des gens des spasmes moraux.

C'est un fait admis que la femme est élevée comme une marchandise sexuelle, et pourtant elle est maintenue dans une ignorance absolue du sens et de l'importance du sexe. Tout ce qui traite de ce sujet est supprimé, et les personnes qui tentent d'apporter de la lumière dans ces terribles ténèbres sont persécutées et jetées en prison. Pourtant, il n'en reste pas moins vrai que tant qu'une jeune fille ne saura pas comment prendre soin d'elle-même, ne connaîtra pas la fonction de la partie la plus importante de sa vie, nous ne devrions pas être surpris si elle devient une proie facile pour la prostitution, ou pour toute autre forme de relation qui la dégrade au rang d'objet de simple gratification sexuelle.

C'est à cause de cette ignorance que toute la vie et la nature de la jeune fille sont contrariées et atrophiées. Nous avons depuis longtemps admis comme une évidence que le garçon peut suivre l'appel de la nature ; c'est-à-dire que le garçon peut, dès que sa nature sexuelle s'affirme, satisfaire cette nature ; mais nos moralistes sont scandalisés à la simple idée que la nature d'une fille puisse s'affirmer. Pour le moraliste, la prostitution ne consiste pas tant dans le fait que la femme vend son corps, mais plutôt qu'elle le vend hors mariage. Que ceci ne soit pas une simple affirmation est prouvé par le fait que le mariage pour des considérations financières est parfaitement légitime, sanctifié par la loi et l'opinion publique, tandis que toute autre union est condamnée et répudiée. Pourtant, une prostituée, si on la définit correctement, ne signifie rien d'autre que « toute personne pour qui les relations sexuelles sont subordonnées au gain ».[4]

« Sont prostituées les femmes qui vendent leur corps pour l'exercice de l'acte sexuel et en font une profession. »[5]

En fait, Banger va plus loin ; il soutient que l'acte de prostitution est « intrinsèquement égal à celui d'un homme ou d'une femme qui contracte un mariage pour des raisons économiques ».

Certes, le mariage est le but de chaque jeune fille, mais comme des milliers de filles ne peuvent se marier, nos stupides coutumes sociales les condamnent soit à une vie de célibat, soit à la prostitution. La nature humaine s'affirme indépendamment de toutes les lois, et il n'y a aucune raison plausible pour que la nature s'adapte à une conception pervertie de la moralité.

La société considère les expériences sexuelles d'un homme comme des attributs de son développement général, tandis que des expériences similaires dans la vie d'une femme sont considérées comme une terrible calamité, une perte d'honneur et de tout ce qu'il y a de bon et de noble dans un être humain. Ce double standard de moralité a joué un rôle non négligeable dans la création et la perpétuation de la prostitution. Il implique de maintenir les jeunes dans une ignorance absolue sur les questions sexuelles, cette prétendue « innocence », associée à une nature sexuelle surmenée et étouffée, contribue à provoquer un état de choses que nos puritains sont si soucieux d'éviter ou de prévenir.

Non pas que la gratification sexuelle doive nécessairement mener à la prostitution ; c'est la persécution cruelle, impitoyable et criminelle de ceux qui osent s'écarter des sentiers battus qui en est responsable.

Des filles, de simples enfants, travaillent dans des pièces encombrées et surchauffées dix à douze heures par jour devant une machine, ce qui tend à les maintenir dans un état sexuel constamment surexcité. Beaucoup de ces filles n'ont ni foyer ni confort d'aucune sorte ; par conséquent, la rue ou quelque lieu de divertissement bon marché est le seul moyen d'oublier leur routine quotidienne. Cela les amène naturellement à une grande proximité avec l'autre sexe. Il est difficile de dire lequel de ces deux facteurs porte la condition sursexuée de la jeune fille à son paroxysme, mais il est certainement très naturel qu'un paroxysme en résulte. C'est le premier pas vers la prostitution. Et la jeune fille ne doit pas en être tenue pour responsable. Au contraire, c'est entièrement la faute de la société, la faute de notre manque de compréhension, de notre manque d'appréciation de la vie en devenir ; c'est surtout la faute criminelle de nos moralistes, qui condamnent une fille pour toute l'éternité parce qu'elle s'est écartée du « chemin de la vertu » ; c'est-à-dire parce que sa première expérience sexuelle a eu lieu sans la sanction de l'Église.

La jeune fille se sent totalement exclue, les portes du foyer et de la société fermées à son nez. Toute son éducation et sa tradition sont telles que la jeune fille se sent elle-même dépravée et déchue, et n'a donc aucun sol sur lequel s'appuyer, ni aucun soutien qui puisse la relever, au lieu de l'entraîner vers le bas. Ainsi, la société crée les victimes dont elle tente ensuite vainement de se débarrasser. L'homme le plus vil, le plus dépravé et le plus décrépit se considère encore trop bon pour prendre pour épouse la femme dont il fut tout à fait disposé à acheter les charmes, même si cela pouvait la sauver d'une vie d'horreur. Elle ne peut pas non plus se tourner vers sa propre sœur pour obtenir de l'aide. Dans sa stupidité, cette dernière se croit trop pure et chaste, ne réalisant pas que sa propre position est à bien des égards encore plus déplorable que celle de sa sœur de la rue.

« La femme qui s'est mariée pour l'argent, comparée à la prostituée », dit Havelock Ellis, « est la vraie scorie. Elle est moins payée, donne beaucoup plus en retour en travail et en soins, et est absolument liée à son maître. La prostituée ne signe jamais l'aliénation du droit sur sa propre personne, elle conserve sa liberté et ses droits personnels, et n'est pas toujours contrainte de se soumettre à l'étreinte d'un homme. »

La femme qui se croit meilleure que les autres ne réalise pas non plus l'affirmation apologétique de Lecky selon laquelle « bien qu'elle puisse être le type suprême du vice, elle est aussi la plus efficace gardienne de la vertu. Sans elle, les foyers heureux seraient souillés, des pratiques contre nature et nuisibles abonderaient. »

Les moralistes sont toujours prêts à sacrifier la moitié de la race humaine pour le bien de quelque misérable institution dont ils ne peuvent se défaire. En fait, la prostitution n'est pas plus une garantie pour la pureté du foyer que des lois rigides ne sont une garantie contre la prostitution. Cinquante pour cent des hommes mariés sont des clients des bordels. C'est par cet élément vertueux que les femmes mariées — voire les enfants — sont infectées par des maladies vénériennes. Pourtant, la société n'a pas un mot de condamnation pour l'homme, tandis qu'aucune loi n'est trop monstrueuse pour être mise en mouvement contre l'impuissante victime. Elle n'est pas seulement exploitée par ceux qui l'utilisent, mais elle est aussi absolument à la merci de chaque policier et de chaque misérable détective en patrouille, des fonctionnaires au poste de police, des autorités dans chaque prison.

Dans un livre récent écrit par une femme qui fut pendant douze ans la maîtresse d'une « maison », on trouve les chiffres suivants : « Les autorités m'obligeaient à payer chaque mois des amendes allant de 14,70 $ à 29,70 $, les filles payaient de 5,70 $ à 9,70 $ à la police. » Si l'on considère que l'auteure exerçait son activité dans une petite ville, que les sommes qu'elle donne n'incluent pas les pots-de-vin et amendes supplémentaires, on peut aisément constater le revenu énorme que le département de police tire de l'argent du sang de ses victimes, qu'il ne protégera même pas. Malheur à celles qui refusent de payer leur dû ; elles seraient rassemblées comme du bétail, « ne serait-ce que pour faire une impression favorable sur les bons citoyens de la ville, ou si les pouvoirs en place avaient besoin d'argent supplémentaire de côté. Pour l'esprit déformé qui croit qu'une femme déchue est incapable d'émotion humaine, il serait impossible de réaliser le chagrin, la disgrâce, les larmes, la fierté blessée qui étaient les nôtres chaque fois que nous étions embarquées. »

Étrange, n'est-ce pas, qu'une femme qui a tenu une « maison » soit capable de ressentir cela ? Mais plus étrange encore qu'un bon monde chrétien saigne et dépouille de telles femmes, et ne leur donne rien en retour si ce n'est l'opprobre et la persécution. Oh, la charité d'un monde chrétien !

On insiste beaucoup sur les esclaves blanches importées en Amérique. Comment l'Amérique conserverait-elle jamais sa vertu si l'Europe ne l'aidait pas ? Je ne nierai pas que cela puisse être le cas dans certains exemples, pas plus que je ne nierai qu'il existe des émissaires d'Allemagne et d'autres pays attirant des esclaves économiques en Amérique ; mais je nie absolument que la prostitution soit recrutée dans une mesure appréciable depuis l'Europe. Il est peut-être vrai que la majorité des prostituées à New York sont étrangères, mais c'est parce que la majorité de la population est étrangère. Dès que nous allons dans n'importe quelle autre ville américaine, à Chicago ou dans le Midwest, nous constaterons que le nombre de prostituées étrangères est de loin une minorité.

Tout aussi exagérée est la croyance que la majorité des filles de rue de cette ville exerçaient ce métier avant de venir en Amérique. La plupart des filles parlent un excellent anglais, sont américanisées dans leurs habitudes et leur apparence, une chose absolument impossible à moins qu'elles n'aient vécu dans ce pays pendant de nombreuses années. C'est-à-dire qu'elles ont été poussées à la prostitution par les conditions américaines, par la coutume très américaine d'étalage excessif de parures et de vêtements, ce qui, bien sûr, nécessite de l'argent, de l'argent qui ne peut être gagné dans les boutiques ou les usines.

En d'autres termes, il n'y a aucune raison de croire qu'un groupe d'hommes prendrait le risque et la dépense d'obtenir des produits étrangers, alors que les conditions américaines inondent le marché de milliers de filles. D'un autre côté, il existe suffisamment de preuves pour prouver que l'exportation de filles américaines à des fins de prostitution n'est en aucun cas un facteur négligeable.

Ainsi, Clifford G. Roe, ancien assistant du procureur de l'État du comté de Cook, dans l'Illinois, accuse ouvertement les filles de Nouvelle-Angleterre d'être expédiées à Panama pour l'usage exprès des hommes employés par l'Oncle Sam. M. Roe ajoute qu'« il semble y avoir un chemin de fer clandestin entre Boston et Washington que beaucoup de filles empruntent ». N'est-il pas significatif que le chemin de fer mène au siège même de l'autorité fédérale ? Que M. Roe en ait dit plus qu'on ne le souhaitait dans certains milieux est prouvé par le fait qu'il a perdu son poste. Il n'est pas pratique pour les hommes en fonction de raconter les secrets de l'école.

L'excuse donnée pour les conditions à Panama est qu'il n'y a pas de bordels dans la zone du canal. C'est l'avenue habituelle d'évasion pour un monde hypocrite qui n'ose pas affronter la vérité. Pas dans la zone du canal, pas dans les limites de la ville, donc la prostitution n'existe pas.

Après M. Roe, il y a James Bronson Reynolds, qui a fait une étude approfondie du trafic d'esclaves blanches en Asie. En tant que citoyen américain fidèle et ami du futur Napoléon de l'Amérique, Theodore Roosevelt, il est sûrement le dernier à discréditer la vertu de son pays. Pourtant, nous sommes informés par lui qu'à Hong Kong, Shanghai et Yokohama, se trouvent les écuries d'Augias du vice américain. Là, les prostituées américaines se sont rendues si visibles qu'en Orient, « fille américaine » est synonyme de prostituée. M. Reynolds rappelle à ses compatriotes que tandis que les Américains en Chine sont sous la protection de nos représentants consulaires, les Chinois en Amérique n'ont aucune protection du tout. Quiconque connaît la persécution brutale et barbare que subissent les Chinois et les Japonais sur la côte du Pacifique conviendra avec M. Reynolds.

Au vu des faits ci-dessus, il est assez absurde de pointer du doigt l'Europe comme le marais d'où proviennent toutes les maladies sociales de l'Amérique. Tout aussi absurde est de proclamer le mythe selon lequel les Juifs fourniraient le plus gros contingent de proies consentantes. Je suis sûre que personne ne m'accusera de tendances nationalistes. Je suis heureuse de dire que je m'en suis affranchie, comme de beaucoup d'autres préjugés. Si, par conséquent, je m'insurge contre l'affirmation selon laquelle les prostituées juives sont importées, ce n'est pas en raison de sympathies judaïques, mais en raison des faits inhérents à la vie de ces gens. Personne, à part les plus superficiels, ne prétendra que les filles juives migrent vers des terres étrangères, à moins d'avoir un lien ou une relation qui les y amène. La fille juive n'est pas aventureuse. Jusqu'à ces dernières années, elle n'avait jamais quitté son foyer, pas même pour aller au village ou à la ville voisine, sauf pour rendre visite à un parent. Est-il alors crédible que des filles juives quittent leurs parents ou leurs familles, parcourent des milliers de kilomètres vers des terres étrangères, sous l'influence et les promesses de forces étrangères ? Allez sur l'un des grands navires arrivants et voyez par vous-même si ces filles ne viennent pas soit avec leurs parents, frères, tantes ou autres membres de leur famille. Il peut y avoir des exceptions, bien sûr, mais affirmer qu'un grand nombre de filles juives sont importées pour la prostitution, ou à toute autre fin, c'est simplement ne pas connaître la psychologie juive.

Ceux qui vivent dans une maison de verre ont tort de lancer des pierres autour d'eux ; d'ailleurs, la maison de verre américaine est assez mince, elle se brisera facilement, et l'intérieur est tout sauf un spectacle gracieux.

Attribuer l'augmentation de la prostitution à une prétendue importation, à la croissance du système des cadets, ou à des causes similaires, est hautement superficiel. J'ai déjà fait référence au premier. Quant au système des cadets, aussi odieux soit-il, nous ne devons pas ignorer le fait qu'il s'agit essentiellement d'une phase de la prostitution moderne, une phase accentuée par la répression et la corruption, résultant de croisades sporadiques contre le mal social.

Le proxénète est sans doute un piètre spécimen de la famille humaine, mais en quoi est-il plus méprisable que le policier qui prend le dernier centime de la fille de rue, puis l'enferme au poste de police ? Pourquoi le cadet est-il plus criminel, ou une plus grande menace pour la société, que les propriétaires de grands magasins et d'usines, qui engraissent sur la sueur de leurs victimes, pour ne les pousser que vers les rues ? Je ne plaide pas pour le cadet, mais je ne vois pas pourquoi il devrait être impitoyablement traqué, tandis que les vrais auteurs de toute iniquité sociale jouissent de l'immunité et du respect. Ensuite, il est bon de se rappeler que ce n'est pas le cadet qui fait la prostituée. Ce sont notre imposture et notre hypocrisie qui créent à la fois la prostituée et le cadet.

Jusqu'en 1894, on savait très peu de choses en Amérique sur le proxénète. Puis nous avons été attaqués par une épidémie de vertu. Le vice devait être aboli, le pays purifié à tout prix. Le cancer social fut donc chassé de la vue, mais plus profondément dans le corps. Les tenanciers de bordels, ainsi que leurs malheureuses victimes, furent livrés aux bons soins de la police. La conséquence inévitable de pots-de-vin exorbitants et du pénitencier s'ensuivit.

Alors que relativement protégées dans les bordels, où elles représentaient une certaine valeur monétaire, les filles se retrouvaient maintenant dans la rue, absolument à la merci de la police avide de corruption. Désespérées, ayant besoin de protection et avides d'affection, ces filles se révélèrent naturellement être une proie facile pour les cadets, eux-mêmes le résultat de l'esprit de notre ère commerciale. Ainsi, le système des cadets fut le prolongement direct de la persécution policière, de la corruption et de la tentative de suppression de la prostitution. Ce serait pure folie de confondre cette phase moderne du mal social avec les causes de ce dernier.

La simple suppression et les décrets barbares ne peuvent servir qu'à aigrir et à dégrader davantage les malheureuses victimes de l'ignorance et de la stupidité. Cette dernière a atteint sa plus haute expression dans la loi proposée pour faire du traitement humain des prostituées un crime, punissant quiconque abritant une prostituée de cinq ans d'emprisonnement et de 10 000 $ d'amende. Une telle attitude expose simplement le terrible manque de compréhension des véritables causes de la prostitution, en tant que facteur social, tout en manifestant l'esprit puritain des jours de la Lettre écarlate.

Il n'y a pas un seul écrivain moderne sur le sujet qui ne fasse référence à l'inutilité totale des méthodes législatives pour faire face au problème. Ainsi, le Dr Blaschko constate que la suppression gouvernementale et les croisades morales n'accomplissent rien d'autre que de pousser le mal dans des canaux secrets, multipliant ses dangers pour la société. Havelock Ellis, l'étudiant le plus complet et le plus humain de la prostitution, prouve par une profusion de données que plus les méthodes de persécution sont strictes, pire devient la condition. Parmi d'autres données, nous apprenons qu'en France, « en 1560, Charles IX abolit les bordels par un édit, mais le nombre de prostituées ne fit qu'augmenter, tandis que de nombreux nouveaux bordels apparurent sous des formes insoupçonnées, et furent plus dangereux. Malgré toute cette législation, OU À CAUSE D'ELLE, il n'y a pas eu de pays dans lequel la prostitution a joué un rôle plus important. »[6]

Une opinion publique éduquée, libérée de la traque juridique et morale de la prostituée, est la seule à même d’améliorer les conditions actuelles. Fermer volontairement les yeux et ignorer ce mal en tant que facteur social de la vie moderne ne peut qu’aggraver les choses. Nous devons nous élever au-dessus de nos idées saugrenues de supériorité morale et apprendre à reconnaître en la prostituée un produit des conditions sociales. Une telle prise de conscience balayera l’attitude d’hypocrisie et garantira une meilleure compréhension ainsi qu’un traitement plus humain. Quant à une éradication totale de la prostitution, rien ne saurait l’accomplir, hormis une transvaluation complète de toutes les valeurs admises — en particulier les valeurs morales — couplée à l’abolition de l’esclavage industriel.

[1] Dr. Sanger, THE HISTORY OF PROSTITUTION.

[2] C’est un fait significatif que le livre du Dr. Sanger ait été exclu des services postaux des États-Unis. Manifestement, les autorités ne sont pas soucieuses de voir le public informé de la véritable cause de la prostitution.

[3] Havelock Ellis, SEX AND SOCIETY.

[4] Guyot, LA PROSTITUTION.

[5] Banger, CRIMINALITE ET CONDITION ECONOMIQUE.

[6] SEX AND SOCIETY.

LE SUFFRAGE FÉMININ

Nous nous vantons de vivre à une époque d’avancement, de science et de progrès. N’est-il pas étrange, dès lors, que nous croyions encore au culte des fétiches ? Certes, nos fétiches ont une forme et une substance différentes, pourtant, dans leur emprise sur l’esprit humain, ils demeurent aussi désastreux que ceux d’autrefois.

Notre fétiche moderne est le suffrage universel. Ceux qui n’ont pas encore atteint cet objectif mènent des révolutions sanglantes pour l’obtenir, et ceux qui ont joui de son règne apportent de lourds sacrifices sur l’autel de cette divinité omnipotente. Malheur à l’hérétique qui ose questionner cette divinité !

La femme, plus encore que l’homme, est une fétichiste, et bien que ses idoles puissent changer, elle est toujours à genoux, levant toujours les mains, toujours aveugle au fait que son dieu a des pieds d’argile. Ainsi, la femme a été la plus grande partisane de toutes les divinités depuis la nuit des temps. Ainsi aussi a-t-elle dû payer le prix que seuls les dieux peuvent exiger : sa liberté, le sang de son cœur, sa vie même.

La maxime mémorable de Nietzsche, « Tu vas vers les femmes ? N’oublie pas le fouet », est considérée comme très brutale, et pourtant, Nietzsche a exprimé en une phrase l’attitude de la femme envers ses dieux.

La religion, particulièrement la religion chrétienne, a condamné la femme à une vie d’inférieure, d’esclave. Elle a contrarié sa nature et entravé son âme, et pourtant, la religion chrétienne n’a pas de plus grande partisane, pas de plus dévote, que la femme. En vérité, on peut affirmer sans crainte que la religion aurait depuis longtemps cessé d’être un facteur dans la vie des gens si ce n’était pour le soutien qu’elle reçoit des femmes. Les plus ardentes travailleuses d’église, les missionnaires les plus infatigables à travers le monde, sont des femmes, sacrifiant toujours sur l’autel des dieux qui ont enchaîné leur esprit et asservi leur corps.

Le monstre insatiable, la guerre, dépouille la femme de tout ce qui lui est cher et précieux. Il exige ses frères, ses amants, ses fils, et en retour, lui donne une vie de solitude et de désespoir. Pourtant, la plus grande partisane et adoratrice de la guerre est la femme. C’est elle qui instille l’amour de la conquête et du pouvoir à ses enfants ; c’est elle qui murmure les gloires de la guerre aux oreilles de ses petits, et qui berce son bébé au son des trompettes et au bruit des canons. C’est la femme, aussi, qui couronne le vainqueur à son retour du champ de bataille. Oui, c’est la femme qui paie le prix le plus élevé à ce monstre insatiable, la guerre.

Puis il y a le foyer. Quel terrible fétiche c’est là ! Comme il sape l’énergie vitale même de la femme — cette prison moderne aux barreaux dorés. Son aspect brillant aveugle la femme sur le prix qu’elle devra payer en tant qu’épouse, mère et ménagère. Pourtant, la femme s’accroche avec ténacité au foyer, au pouvoir qui la maintient en servitude.

On pourrait dire que parce que la femme reconnaît le tribut terrible qu’on l’oblige à payer à l’Église, à l’État et au foyer, elle réclame le suffrage pour se libérer. Cela peut être vrai pour une minorité ; la majorité des suffragettes répudie totalement un tel blasphème. Au contraire, elles insistent toujours sur le fait que c’est le suffrage féminin qui fera d’elle une meilleure chrétienne et une meilleure maîtresse de maison, une citoyenne loyale de l’État. Ainsi, le suffrage n’est qu’un moyen de renforcer l’omnipotence des dieux mêmes que la femme sert depuis la nuit des temps.

Quoi d’étonnant, alors, qu’elle soit tout aussi dévote, tout aussi zélée, tout aussi prosternée devant la nouvelle idole, le suffrage féminin. Comme autrefois, elle endure la persécution, l’emprisonnement, la torture et toutes les formes de condamnation, avec le sourire aux lèvres. Comme autrefois, les plus éclairées, même, espèrent un miracle de la divinité du vingtième siècle — le suffrage. La vie, le bonheur, la joie, la liberté, l’indépendance — tout cela, et plus encore, doit jaillir du suffrage. Dans son dévouement aveugle, la femme ne voit pas ce que des esprits intellectuels percevaient il y a cinquante ans : que le suffrage est un mal, qu’il a seulement aidé à asservir le peuple, qu’il a simplement fermé leurs yeux afin qu’ils ne voient pas avec quelle ruse on les a amenés à se soumettre.

L’exigence de la femme pour le suffrage égal se fonde largement sur l’argument selon lequel la femme doit avoir un droit égal dans toutes les affaires de la société. Personne ne pourrait, éventuellement, réfuter cela si le suffrage était un droit. Hélas pour l’ignorance de l’esprit humain, capable de voir un droit dans une imposition. Ou n’est-ce pas l’imposition la plus brutale pour un groupe de personnes de faire des lois qu’un autre groupe est contraint par la force d’obéir ? Pourtant, la femme réclame cette « occasion en or » qui a causé tant de misère dans le monde et a dépouillé l’homme de son intégrité et de sa confiance en soi ; une imposition qui a profondément corrompu le peuple et en a fait une proie absolue entre les mains de politiciens sans scrupules.

Le pauvre, stupide, libre citoyen américain ! Libre de mourir de faim, libre d’arpenter les grandes routes de ce vaste pays, il jouit du suffrage universel et, par ce droit, il a forgé des chaînes autour de ses membres. La récompense qu’il reçoit, ce sont des lois du travail strictes interdisant le droit de boycott, de piquet de grève, en fait, tout, sauf le droit d’être volé des fruits de son labeur. Pourtant, tous ces résultats désastreux du fétiche du vingtième siècle n’ont rien appris à la femme. Mais, nous assure-t-on, la femme purifiera la politique.

Inutile de dire que je ne m’oppose pas au suffrage féminin sur le motif conventionnel qu’elle n’en serait pas capable. Je ne vois aucune raison physique, psychologique ou mentale pour laquelle la femme ne devrait pas avoir le droit de vote égal à celui de l’homme. Mais cela ne peut absolument pas m’aveugler sur l’idée absurde que la femme accomplira là où l’homme a échoué. Si elle ne rendait pas les choses pires, elle ne pourrait certainement pas les améliorer. Supposer, par conséquent, qu’elle réussirait à purifier quelque chose qui n’est pas susceptible de purification, c’est lui accorder des pouvoirs surnaturels. Puisque le plus grand malheur de la femme a été d’être considérée soit comme un ange, soit comme un démon, son véritable salut réside dans le fait d’être placée sur terre ; à savoir, d’être considérée comme humaine, et donc sujette à toutes les folies et erreurs humaines. Devons-nous, alors, croire que deux erreurs feront une vérité ? Devons-nous supposer que le poison déjà inhérent à la politique diminuera si les femmes entraient dans l’arène politique ? Les plus ardentes suffragettes soutiendraient difficilement une telle folie.

En fait, les étudiants les plus avancés du suffrage universel en sont venus à réaliser que tous les systèmes de pouvoir politique existants sont absurdes et totalement inadaptés pour répondre aux problèmes pressants de la vie. Ce point de vue est également étayé par une déclaration de celle qui est elle-même une ardente partisane du suffrage féminin, le Dr. Helen L. Sumner. Dans son ouvrage compétent sur l’EQUAL SUFFRAGE, elle dit : « Au Colorado, nous constatons que le suffrage égal sert à montrer de la manière la plus frappante la pourriture essentielle et le caractère dégradant du système existant. » Bien sûr, le Dr. Sumner a à l’esprit un système de vote particulier, mais cela s’applique avec une force égale à toute la machinerie du système représentatif. Avec une telle base, il est difficile de comprendre comment la femme, en tant que facteur politique, pourrait bénéficier à elle-même ou au reste de l’humanité.

Mais, disent nos dévots du suffrage, regardez les pays et les États où le suffrage féminin existe. Voyez ce que la femme a accompli — en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Finlande, dans les pays scandinaves, et dans nos quatre États, l’Idaho, le Colorado, le Wyoming et l’Utah. La distance prête l’enchantement — ou, pour citer une formule polonaise — « on est bien là où nous ne sommes pas ». Ainsi, on pourrait supposer que ces pays et États sont différents des autres pays ou États, qu’ils ont une plus grande liberté, une plus grande égalité sociale et économique, une meilleure appréciation de la vie humaine, une compréhension plus profonde de la grande lutte sociale, avec toutes les questions vitales qu’elle implique pour la race humaine.

Les femmes d’Australie et de Nouvelle-Zélande peuvent voter et aider à faire les lois. Les conditions de travail y sont-elles meilleures qu’en Angleterre, où les suffragettes mènent une lutte si héroïque ? Existe-t-il une maternité plus grande, des enfants plus heureux et plus libres qu’en Angleterre ? La femme y est-elle encore considérée comme une simple marchandise sexuelle ? S’est-elle émancipée de la double morale puritaine pour les hommes et les femmes ? Certes, seule la politicienne de bas étage osera répondre à ces questions par l’affirmative. S’il en est ainsi, il semble ridicule de pointer du doigt l’Australie et la Nouvelle-Zélande comme la Mecque des accomplissements du suffrage égal.

D’un autre côté, c’est un fait pour ceux qui connaissent les conditions politiques réelles en Australie, que la politique a bâillonné le travail en promulguant les lois du travail les plus strictes, faisant des grèves sans la sanction d’un comité d’arbitrage un crime égal à la trahison.

Je ne veux pas dire un instant que le suffrage féminin est responsable de cet état de choses. Je veux dire, cependant, qu’il n’y a aucune raison de désigner l’Australie comme un prodige des accomplissements féminins, puisque son influence a été incapable de libérer le travail de la servitude du clientélisme politique.

La Finlande a accordé le suffrage égal aux femmes ; mieux, le droit de siéger au Parlement. Cela a-t-il aidé à développer un héroïsme plus grand, un zèle plus intense que celui des femmes de Russie ? La Finlande, comme la Russie, souffre sous le terrible fouet du Tsar sanglant. Où sont les Perovskaïa, Spiridonova, Figner, Breshkovskaïa finlandaises ? Où sont les innombrables jeunes filles finlandaises qui vont joyeusement en Sibérie pour leur cause ? La Finlande a cruellement besoin de libérateurs héroïques. Pourquoi le bulletin de vote ne les a-t-il pas créés ? Le seul vengeur finlandais de son peuple était un homme, non une femme, et il a utilisé une arme plus efficace que le bulletin de vote.

Quant à nos propres États où les femmes votent, et qui sont constamment montrés comme des exemples de merveilles, qu’a-t-on accompli là-bas par le bulletin de vote dont les femmes ne jouissent pas dans une large mesure dans d’autres États ; ou qu’elles ne pourraient atteindre par des efforts énergiques sans le bulletin de vote ?

Certes, dans les États pratiquant le suffrage, les femmes ont la garantie de droits égaux à la propriété ; mais à quoi sert ce droit pour la masse des femmes sans propriété, les milliers de travailleuses salariées, qui vivent au jour le jour ? Que le suffrage égal n’a pas, et ne peut pas, affecter leur condition est admis même par le Dr. Sumner, qui est certainement en mesure de savoir. En tant que suffragette ardente, et ayant été envoyée au Colorado par la Collegiate Equal Suffrage League de l’État de New York pour recueillir du matériel en faveur du suffrage, elle serait la dernière à dire quoi que ce soit de désobligeant ; pourtant, nous sommes informés que « le suffrage égal n’a que légèrement affecté les conditions économiques des femmes. Que les femmes ne reçoivent pas un salaire égal pour un travail égal, et que, bien que la femme au Colorado jouisse du droit de vote scolaire depuis 1876, les institutrices sont moins payées qu’en Californie. » D’un autre côté, Mlle Sumner ne tient pas compte du fait que, bien que les femmes aient eu le droit de vote scolaire depuis trente-quatre ans, et le suffrage égal depuis 1894, le recensement à Denver seulement, il y a quelques mois, a révélé l’existence de quinze mille enfants d’âge scolaire déficients. Et cela, avec principalement des femmes dans le département de l’éducation, et aussi nonobstant le fait que les femmes au Colorado ont adopté les « lois les plus strictes pour la protection des enfants et des animaux ». Les femmes du Colorado « ont pris un grand intérêt dans les institutions de l’État pour le soin des enfants dépendants, déficients et délinquants ». Quelle horrible mise en accusation contre les soins et l’intérêt des femmes, si une ville compte quinze mille enfants déficients. Qu’en est-il de la gloire du suffrage féminin, puisqu’il a échoué totalement dans la question sociale la plus importante, l’enfant ? Et où est le sens supérieur de la justice que la femme devait apporter dans le domaine politique ? Où était-il en 1903, lorsque les propriétaires de mines menaient une guerre de guérilla contre l’Union des mineurs de l’Ouest ; lorsque le général Bell a instauré un règne de terreur, tirant les hommes de leur lit la nuit, les kidnappant au-delà de la ligne de démarcation, les jetant dans des enclos, déclarant « au diable la Constitution, la matraque est la Constitution » ? Où étaient les politiciennes alors, et pourquoi n’ont-elles pas exercé le pouvoir de leur vote ? Mais elles l’ont fait. Elles ont aidé à vaincre l’homme le plus juste et le plus libéral, le gouverneur Waite. Ce dernier a dû céder la place à l’outil des rois des mines, le gouverneur Peabody, l’ennemi du travail, le Tsar du Colorado. « Certes, le suffrage masculin n’aurait rien pu faire de pire. » Accordé. Où sont, alors, les avantages du suffrage féminin pour la femme et la société ? L’affirmation souvent répétée selon laquelle la femme purifiera la politique n’est, elle aussi, qu’un mythe. Elle n’est pas confirmée par les gens qui connaissent les conditions politiques de l’Idaho, du Colorado, du Wyoming et de l’Utah.

La femme, essentiellement puriste, est naturellement sectaire et implacable dans ses efforts pour rendre les autres aussi bons qu’elle pense qu’ils devraient l’être. Ainsi, en Idaho, elle a privé de droit de vote sa sœur de la rue, et a déclaré toutes les femmes de « mœurs légères » inaptes à voter. « Légères » n’étant pas interprété, bien sûr, comme la prostitution DANS le mariage. Il va sans dire que la prostitution illégale et le jeu ont été interdits. À cet égard, la loi doit nécessairement être de nature féminine : elle interdit toujours. En cela, toutes les lois sont merveilleuses. Elles ne vont pas plus loin, mais leurs tendances mêmes ouvrent toutes les vannes de l’enfer. La prostitution et le jeu n’ont jamais fait des affaires plus florissantes que depuis que la loi s’est dressée contre eux.

Au Colorado, le puritanisme de la femme s’est exprimé sous une forme plus drastique. « Des hommes aux vies notoirement impures, et des hommes liés aux débits de boisson, ont été écartés de la politique depuis que les femmes ont le vote »[1]. Le frère Comstock pourrait-il faire mieux ? Tous les pères puritains auraient-ils pu faire plus ? Je me demande combien de femmes réalisent la gravité de cet exploit présumé. Je me demande si elles comprennent que c’est précisément la chose qui, au lieu d’élever la femme, a fait d’elle une espionne politique, une fouineuse méprisable dans les affaires privées des gens, non pas tant pour le bien de la cause, mais parce que, comme l’a dit une femme du Colorado, « elles aiment entrer dans des maisons où elles ne sont jamais allées, et découvrir tout ce qu’elles peuvent, politiquement et autrement »[2]. Oui, et dans l’âme humaine et ses recoins les plus minutieux. Car rien ne satisfait autant l’appétit de la plupart des femmes que le scandale. Et quand a-t-elle jamais joui d’opportunités telles que celles qui sont les siennes, celles du politicien ?

« Vies notoirement impures, et hommes liés aux débits de boisson. » Certes, on ne peut accuser les dames collectrices de voix d’avoir beaucoup de sens de la proportion. En admettant même que ces fouineuses puissent décider quelles vies sont assez propres pour cette atmosphère éminemment propre qu’est la politique, doit-il s’ensuivre que les tenanciers de débits de boisson appartiennent à la même catégorie ? Sauf s’il s’agit de l’hypocrisie et du sectarisme américains, si manifestes dans le principe de la Prohibition, qui sanctionne la propagation de l’ivrognerie parmi les hommes et les femmes de la classe riche, tout en gardant une surveillance vigilante sur le seul lieu laissé à l’homme pauvre. S’il n’y avait pas d’autre raison, l’attitude étroite et puriste de la femme envers la vie fait d’elle un danger plus grand pour la liberté partout où elle détient le pouvoir politique. L’homme a depuis longtemps surmonté les superstitions qui engloutissent encore la femme. Dans le domaine de la concurrence économique, l’homme a été contraint d’exercer l’efficacité, le jugement, la capacité, la compétence. Il n’avait donc ni le temps ni l’inclination de mesurer la moralité de chacun avec une règle puritaine. Dans ses activités politiques aussi, il ne s’est pas promené les yeux bandés. Il sait que la quantité et non la qualité est le matériau pour le moulin politique, et, à moins d’être un réformateur sentimental ou un vieux fossile, il sait que la politique ne pourra jamais être autre chose qu’un marécage.

Les femmes qui sont tant soit peu familières avec le processus de la politique connaissent la nature de la bête, mais dans leur autosuffisance et leur égoïsme, elles se font croire qu’il leur suffit de caresser la bête pour qu’elle devienne aussi douce qu’un agneau, douce et pure. Comme si les femmes n’avaient pas vendu leurs votes, comme si les politiciennes ne pouvaient pas être achetées ! Si son corps peut être acheté en échange d’une considération matérielle, pourquoi pas son vote ? Que cela se fasse au Colorado et dans d’autres États n’est pas nié même par ceux qui sont en faveur du suffrage féminin.

Comme je l’ai dit plus haut, la vision étroite de la femme sur les affaires humaines n’est pas le seul argument contre elle en tant que politicienne supérieure à l’homme. Il y en a d’autres. Son parasitisme économique de toute une vie a totalement brouillé sa conception de la signification de l’égalité. Elle réclame des droits égaux avec les hommes, pourtant nous apprenons que « peu de femmes se soucient de faire du porte-à-porte dans les quartiers indésirables »[3]. Comme l’égalité signifie peu pour elles comparé aux femmes russes, qui affrontent l’enfer lui-même pour leur idéal !

La femme exige les mêmes droits que l’homme, pourtant elle est indignée que sa présence ne le frappe pas mort : il fume, garde son chapeau, et ne saute pas de son siège comme un valet. Ce sont peut-être des choses triviales, mais elles sont néanmoins la clé de la nature des suffragettes américaines. Certes, leurs sœurs anglaises ont grandi au-delà de ces idées idiotes. Elles se sont montrées égales aux plus grandes exigences sur leur caractère et leur pouvoir d’endurance. Tout honneur à l’héroïsme et à la robustesse des suffragettes anglaises. Grâce à leurs méthodes énergiques et agressives, elles ont été une inspiration pour certaines de nos propres dames sans vie et sans colonne vertébrale. Mais après tout, les suffragettes, elles aussi, manquent encore d’appréciation de la vraie égalité. Sinon, comment expliquer l’effort immense, vraiment gigantesque, mis en branle par ces vaillantes combattantes pour un misérable petit projet de loi qui bénéficiera à une poignée de dames fortunées, sans aucune disposition pour la vaste masse des travailleuses ? Certes, en tant que politiciennes, elles doivent être opportunistes, doivent prendre des demi-mesures si elles ne peuvent pas tout obtenir. Mais en tant que femmes intelligentes et libérales, elles devraient réaliser que si le bulletin de vote est une arme, les déshérités en ont plus besoin que la classe économiquement supérieure, et que cette dernière jouit déjà de trop de pouvoir en vertu de sa supériorité économique.

La brillante dirigeante des suffragettes anglaises, Mme Emmeline Pankhurst, a elle-même admis, lors de sa tournée de conférences en Amérique, qu’il ne peut y avoir d’égalité entre des supérieurs et des inférieurs politiques. Si c’est le cas, comment la travailleuse anglaise, déjà inférieure économiquement aux dames qui bénéficient du projet de loi Shackleton[4], pourra-t-elle travailler avec ses supérieurs politiques, si le projet de loi passe ? N’est-il pas probable que la classe d’Annie Keeney, si pleine de zèle, de dévouement et de martyre, sera contrainte de porter sur son dos ses chefs politiques féminins, tout comme elles portent leurs maîtres économiques ? Elles devraient encore le faire, si le suffrage universel pour les hommes et les femmes était établi en Angleterre. Peu importe ce que font les travailleurs, ils sont obligés de payer, toujours. Pourtant, ceux qui croient au pouvoir du vote montrent peu de sens de la justice quand ils ne se préoccupent pas du tout de ceux à qui, comme ils le prétendent, il pourrait servir le plus.

Le mouvement suffragiste américain a été, jusqu’à très récemment, une affaire de salon, absolument détachée des besoins économiques du peuple. Ainsi Susan B. Anthony, sans aucun doute un type exceptionnel de femme, était non seulement indifférente mais antagoniste au travail ; elle n’a pas hésité à manifester son antagonisme lorsque, en 1869, elle a conseillé aux femmes de prendre la place des imprimeurs en grève à New York[5]. Je ne sais pas si son attitude avait changé avant sa mort.

Il existe, bien sûr, certaines suffragistes affiliées à des travailleuses — la Ligue syndicale des femmes, par exemple ; mais elles ne constituent qu’une petite minorité, et leurs activités sont essentiellement d’ordre économique. Les autres considèrent le labeur comme une juste disposition de la Providence. Que deviendraient les riches sans les pauvres ? Que deviendraient ces dames oisives et parasites, qui dilapident en une semaine plus que ce que leurs victimes gagnent en une année, sans les quatre-vingts millions de travailleurs salariés ? L’égalité, qui a jamais entendu parler d’une telle chose ?

Peu de pays ont produit autant d’arrogance et de snobisme que l’Amérique. C’est particulièrement vrai pour la femme américaine de la classe moyenne. Non seulement elle se considère comme l’égale de l’homme, mais comme sa supérieure, notamment en ce qui concerne sa pureté, sa bonté et sa moralité. Il n’est guère étonnant que la suffragiste américaine revendique pour son vote les pouvoirs les plus miraculeux. Dans sa vanité exaltée, elle ne voit pas à quel point elle est réellement asservie, non pas tant par l’homme que par ses propres notions et traditions stupides. Le suffrage ne peut améliorer ce triste fait ; il ne peut que l’accentuer, comme c’est d’ailleurs le cas.

L’une des grandes dirigeantes américaines prétend que la femme a droit non seulement à un salaire égal, mais qu’elle devrait être légalement en droit de toucher même le salaire de son mari. S’il ne subvient pas à ses besoins, il devrait être vêtu de la tenue des bagnards et ses revenus en prison devraient être perçus par sa femme, son égale. Une autre brillante représentante de la cause ne prétend-elle pas que le vote des femmes abolira le mal social, combattu en vain par les efforts collectifs des esprits les plus illustres du monde entier ? Il est vraiment regrettable que le prétendu créateur de l’univers nous ait déjà présenté son merveilleux plan des choses, sinon le suffrage féminin permettrait certainement à la femme de le surpasser complètement.

Rien n’est aussi dangereux que la dissection d’un fétiche. Si nous avons survécu à l’époque où une telle hérésie était punissable du bûcher, nous n’avons pas survécu à l’esprit étroit de condamnation de ceux qui osent différer des notions acceptées. Par conséquent, je serai probablement classée comme une opposante à la femme. Mais cela ne peut me dissuader de regarder la question droit dans les yeux. Je répète ce que j’ai dit au début : je ne crois pas que la femme rendra la politique pire ; et je ne peux croire qu’elle pourrait la rendre meilleure. Si donc elle ne peut améliorer les erreurs de l’homme, pourquoi perpétuer ces dernières ?

L’histoire est peut-être une compilation de mensonges ; néanmoins, elle contient quelques vérités, et elles sont le seul guide que nous ayons pour l’avenir. L’histoire des activités politiques des hommes prouve qu’elles ne lui ont absolument rien apporté qu’il n’aurait pu obtenir d’une manière plus directe, moins coûteuse et plus durable. En fait, chaque pouce de terrain qu’il a gagné l’a été par un combat constant, une lutte incessante pour l’affirmation de soi, et non par le suffrage. Il n’y a aucune raison de supposer que la femme, dans son ascension vers l’émancipation, a été, ou sera, aidée par le bulletin de vote.

Dans le plus sombre de tous les pays, la Russie, avec son despotisme absolu, la femme est devenue l’égale de l’homme, non par le bulletin de vote, mais par sa volonté d’être et d’agir. Non seulement elle a conquis pour elle-même toutes les voies de l’apprentissage et de la vocation, mais elle a gagné l’estime de l’homme, son respect, sa camaraderie ; oui, même plus que cela : elle a gagné l’admiration, le respect du monde entier. Cela aussi, non par le suffrage, mais par son héroïsme merveilleux, sa force d’âme, sa capacité, sa volonté et son endurance dans la lutte pour la liberté. Où sont les femmes dans n’importe quel pays ou État doté du suffrage qui peuvent prétendre à une telle victoire ? Lorsque nous considérons les accomplissements de la femme en Amérique, nous trouvons aussi que quelque chose de plus profond et de plus puissant que le suffrage l’a aidée dans sa marche vers l’émancipation.

Il y a tout juste soixante-deux ans qu’une poignée de femmes, lors de la convention de Seneca Falls, a formulé quelques revendications pour leur droit à une éducation égale à celle des hommes, et à l’accès aux diverses professions, métiers, etc. Quel accomplissement merveilleux, quels triomphes merveilleux ! Qui, si ce n’est les plus ignorants, oserait parler de la femme comme d’une simple servante domestique ? Qui oserait suggérer que telle ou telle profession ne devrait pas lui être ouverte ? Pendant plus de soixante ans, elle s’est forgé une nouvelle atmosphère et une nouvelle vie. Elle est devenue une puissance mondiale dans chaque domaine de la pensée et de l’activité humaine. Et tout cela sans suffrage, sans le droit de faire des lois, sans le « privilège » de devenir juge, geôlier ou bourreau.

Oui, je peux être considérée comme une ennemie de la femme ; mais si je peux l’aider à voir la lumière, je ne m’en plaindrai pas.

Le malheur de la femme n’est pas qu’elle est incapable de faire le travail de l’homme, mais qu’elle gaspille sa force vitale à vouloir le surpasser, avec une tradition séculaire qui l’a laissée physiquement incapable de suivre son rythme. Oh, je sais que certaines ont réussi, mais à quel prix, à quel prix terrifiant ! L’important n’est pas le genre de travail que fait la femme, mais plutôt la qualité du travail qu’elle fournit. Elle ne peut conférer au suffrage ou au bulletin de vote aucune qualité nouvelle, et elle ne peut en recevoir rien qui améliore sa propre qualité. Son développement, sa liberté, son indépendance doivent venir d’elle-même et par elle-même. Premièrement, en s’affirmant comme une personnalité, et non comme un objet sexuel. Deuxièmement, en refusant à quiconque un droit sur son corps ; en refusant de porter des enfants, à moins qu’elle ne le souhaite ; en refusant d’être une servante de Dieu, de l’État, de la société, du mari, de la famille, etc. ; en rendant sa vie plus simple, mais plus profonde et plus riche. C’est-à-dire, en essayant d’apprendre le sens et la substance de la vie dans toutes ses complexités, en se libérant de la peur de l’opinion publique et de la condamnation publique. Seul cela, et non le bulletin de vote, rendra la femme libre, fera d’elle une force inconnue jusqu’ici dans le monde, une force pour l’amour véritable, pour la paix, pour l’harmonie ; une force de feu divin, de don de vie ; une créatrice d’hommes et de femmes libres.

[1] LE SUFFRAGE ÉGAL. Dr. Helen Sumner.

[2] LE SUFFRAGE ÉGAL.

[3] Dr. Helen A. Sumner.

[4] M. Shackleton était un dirigeant syndical. Il est donc évident qu’il devait présenter un projet de loi excluant ses propres électeurs. Le Parlement anglais est rempli de tels Judas.

[5] LE SUFFRAGE ÉGAL. Dr. Helen A. Sumner.

LA TRAGÉDIE DE L’ÉMANCIPATION FÉMININE

Je commence par un aveu : indépendamment de toutes les théories politiques et économiques traitant des différences fondamentales entre les divers groupes au sein de la race humaine, indépendamment des distinctions de classe et de race, indépendamment de toutes les lignes de démarcation artificielles entre les droits de la femme et les droits de l’homme, je soutiens qu’il existe un point où ces différenciations peuvent se rencontrer et croître en un tout parfait.

Par là, je ne prétends pas proposer un traité de paix. L’antagonisme social général qui s’est emparé de toute notre vie publique actuelle, provoqué par la force d’intérêts opposés et contradictoires, s’effondrera lorsque la réorganisation de notre vie sociale, fondée sur les principes de justice économique, sera devenue une réalité.

La paix ou l’harmonie entre les sexes et les individus ne dépend pas nécessairement d’une égalisation superficielle des êtres humains ; elle n’appelle pas non plus à l’élimination des traits et particularités individuels. Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, et que le futur proche doit résoudre, est de savoir comment être soi-même tout en étant en unité avec les autres, de ressentir profondément avec tous les êtres humains tout en conservant ses propres qualités caractéristiques. Cela me semble être la base sur laquelle la masse et l’individu, le vrai démocrate et la vraie individualité, l’homme et la femme, peuvent se rencontrer sans antagonisme ni opposition. La devise ne devrait pas être : Pardonnez-vous les uns aux autres ; mais plutôt : Comprenez-vous les uns les autres. La phrase souvent citée de Madame de Staël : « Tout comprendre rend très indulgent », ne m’a jamais particulièrement séduite ; elle a l’odeur du confessionnal ; pardonner à son prochain véhicule l’idée d’une supériorité pharisaïque. Comprendre son prochain suffit. Cet aveu représente en partie l’aspect fondamental de mes vues sur l’émancipation de la femme et son effet sur le sexe entier.

L’émancipation devrait rendre possible pour la femme d’être humaine au sens le plus vrai. Tout ce qui en elle aspire à l’affirmation et à l’activité devrait atteindre sa pleine expression ; toutes les barrières artificielles devraient être brisées, et la route vers une plus grande liberté débarrassée de toute trace de siècles de soumission et d’esclavage.

C’était là le but original du mouvement pour l’émancipation des femmes. Mais les résultats obtenus jusqu’ici ont isolé la femme et l’ont dépouillée des sources vives de ce bonheur qui lui est si essentiel. Une émancipation purement extérieure a fait de la femme moderne un être artificiel, qui rappelle les produits de l’arboriculture française avec ses arbres et arbustes en arabesques, ses pyramides, ses roues et ses guirlandes ; tout, sauf les formes qui seraient atteintes par l’expression de ses propres qualités intérieures. De telles plantes artificielles du sexe féminin se trouvent en grand nombre, surtout dans la sphère dite intellectuelle de notre vie.

Liberté et égalité pour la femme ! Quels espoirs et quelles aspirations ces mots ont éveillés lorsqu’ils ont été prononcés pour la première fois par certaines des âmes les plus nobles et les plus courageuses de cette époque. Le soleil, dans toute sa lumière et sa gloire, devait se lever sur un monde nouveau ; dans ce monde, la femme devait être libre de diriger son propre destin — un but certainement digne du grand enthousiasme, du courage, de la persévérance et de l’effort incessant de l’immense armée d’hommes et de femmes pionniers, qui ont tout misé contre un monde de préjugés et d’ignorance.

Mes espoirs se tournent également vers cet objectif, mais je soutiens que l’émancipation de la femme, telle qu’elle est interprétée et appliquée en pratique aujourd’hui, a échoué à atteindre cette grande fin. Maintenant, la femme est confrontée à la nécessité de s’émanciper de l’émancipation, si elle désire vraiment être libre. Cela peut sembler paradoxal, mais ce n’est pourtant que trop vrai.

Qu’a-t-elle accompli par son émancipation ? Le suffrage égal dans quelques États. Cela a-t-il purifié notre vie politique, comme l’avaient prédit tant de défenseurs bien intentionnés ? Certainement pas. Incidemment, il est vraiment temps que les personnes dotées d’un jugement simple et sain cessent de parler de la corruption en politique sur un ton de pensionnat. La corruption de la politique n’a rien à voir avec la moralité, ou le laxisme moral, de diverses personnalités politiques. Sa cause est purement matérielle. La politique est le reflet du monde des affaires et de l’industrie, dont les devises sont : « Il est plus béni de prendre que de donner » ; « acheter bon marché et vendre cher » ; « une main sale en lave une autre ». Il n’y a même pas d’espoir que la femme, avec son droit de vote, purifie jamais la politique.

L’émancipation a apporté à la femme l’égalité économique avec l’homme ; c’est-à-dire qu’elle peut choisir sa propre profession et son métier ; mais comme son éducation physique passée et présente ne l’a pas dotée de la force nécessaire pour rivaliser avec l’homme, elle est souvent contrainte d’épuiser toute son énergie, d’user sa vitalité et de tendre chaque nerf afin d’atteindre la valeur marchande. Très peu y parviennent, car c’est un fait que les femmes enseignantes, médecins, avocates, architectes et ingénieures ne sont ni accueillies avec la même confiance que leurs collègues masculins, ni ne reçoivent une rémunération égale. Et celles qui atteignent cette séduisante égalité le font généralement au détriment de leur bien-être physique et psychique. Quant à la grande masse des jeunes filles et des femmes qui travaillent, quelle indépendance est gagnée si l’étroitesse et le manque de liberté du foyer sont échangés pour l’étroitesse et le manque de liberté de l’usine, de l’atelier de misère, du grand magasin ou du bureau ? À cela s’ajoute le fardeau qui est imposé à beaucoup de femmes de s’occuper d’un « foyer, doux foyer » — froid, morne, désordonné, peu accueillant — après une dure journée de travail. Glorieuse indépendance ! Il n’est pas étonnant que des centaines de jeunes filles soient prêtes à accepter la première proposition de mariage, malades et fatiguées de leur « indépendance » derrière le comptoir, à la machine à coudre ou à écrire. Elles sont tout aussi prêtes à se marier que les filles de la classe moyenne, qui aspirent à secouer le joug de la suprématie parentale. Une soi-disant indépendance qui ne mène qu’à gagner le strict nécessaire n’est pas si séduisante, pas si idéale, que l’on puisse attendre de la femme qu’elle sacrifie tout pour elle. Notre indépendance tant vantée n’est, après tout, qu’un lent processus d’émousser et d’étouffer la nature de la femme, son instinct d’amour et son instinct maternel.

Néanmoins, la position de la travailleuse est bien plus naturelle et humaine que celle de sa sœur apparemment plus chanceuse dans les professions plus cultivées de la vie — enseignantes, médecins, avocates, ingénieures, etc., qui doivent faire une apparition digne et convenable, tandis que la vie intérieure devient vide et morte.

L’étroitesse de la conception actuelle de l’indépendance et de l’émancipation de la femme ; la peur de l’amour pour un homme qui n’est pas son égal social ; la crainte que l’amour ne lui vole sa liberté et son indépendance ; l’horreur que l’amour ou la joie de la maternité ne l’entravent dans le plein exercice de sa profession — tout cela réuni fait de la femme moderne émancipée une vestale contrainte, devant laquelle la vie, avec ses grands chagrins clarifiants et ses joies profondes et envoûtantes, défile sans toucher ni saisir son âme.

L’émancipation, telle qu’elle est comprise par la majorité de ses adhérents et exposants, est d’une portée trop étroite pour permettre l’amour illimité et l’extase contenus dans l’émotion profonde de la vraie femme, amante, mère, en liberté.

La tragédie de la femme autonome ou économiquement libre ne réside pas dans le trop-plein mais dans le trop-peu d’expériences. Certes, elle surpasse sa sœur des générations passées dans sa connaissance du monde et de la nature humaine ; c’est précisément à cause de cela qu’elle ressent profondément le manque de l’essence de la vie, qui seule peut enrichir l’âme humaine, et sans laquelle la majorité des femmes sont devenues de simples automates professionnels.

Qu’un tel état de choses devait arriver était prévu par ceux qui réalisaient que, dans le domaine de l’éthique, il restait encore de nombreuses ruines en décomposition de l’époque de la supériorité incontestée de l’homme ; des ruines qui sont encore considérées comme utiles. Et, ce qui est plus important, un bon nombre des émancipées sont incapables de se passer d’elles. Chaque mouvement qui vise à la destruction des institutions existantes et à leur remplacement par quelque chose de plus avancé, de plus parfait, a des adeptes qui en théorie défendent les idées les plus radicales, mais qui, néanmoins, dans leur pratique quotidienne, sont comme le Philistin moyen, feignant la respectabilité et réclamant la bonne opinion de leurs adversaires. Il y a, par exemple, des socialistes, et même des anarchistes, qui soutiennent l’idée que la propriété est un vol, mais qui s’indigneront si quelqu’un leur doit la valeur d’une demi-douzaine d’épingles.

Le même Philistin peut être trouvé dans le mouvement pour l’émancipation de la femme. Les journalistes à scandale et les littérateurs insipides ont peint des portraits de la femme émancipée qui font dresser les cheveux sur la tête du bon citoyen et de sa compagne terne. Chaque membre du mouvement pour les droits des femmes était dépeint comme une George Sand dans son mépris absolu de la moralité. Rien n’était sacré pour elle. Elle n’avait aucun respect pour la relation idéale entre l’homme et la femme. En bref, l’émancipation ne représentait qu’une vie téméraire de luxure et de péché ; sans égard pour la société, la religion et la moralité. Les exposants des droits des femmes étaient hautement indignés par une telle représentation, et, manquant d’humour, ils déployaient toute leur énergie pour prouver qu’ils n’étaient pas du tout aussi mauvais qu’on les peignait, mais tout le contraire. Bien sûr, tant que la femme était l’esclave de l’homme, elle ne pouvait être bonne et pure, mais maintenant qu’elle était libre et indépendante, elle prouverait combien elle pouvait être bonne et que son influence aurait un effet purificateur sur toutes les institutions de la société. Certes, le mouvement pour les droits des femmes a brisé de nombreuses vieilles chaînes, mais il en a aussi forgé de nouvelles. Le grand mouvement de la VRAIE émancipation n’a pas rencontré une grande race de femmes qui pouvaient regarder la liberté en face. Leur vision étroite et puritaine a banni l’homme, en tant que perturbateur et personnage douteux, de leur vie émotionnelle. L’homme ne devait être toléré à aucun prix, sauf peut-être comme le père d’un enfant, puisqu’un enfant ne pouvait pas très bien venir au monde sans père. Heureusement, les puritains les plus rigides ne seront jamais assez forts pour tuer l’aspiration innée à la maternité. Mais la liberté de la femme est étroitement liée à la liberté de l’homme, et beaucoup de mes sœurs soi-disant émancipées semblent oublier le fait qu’un enfant né en liberté a besoin de l’amour et du dévouement de chaque être humain autour de lui, homme aussi bien que femme. Malheureusement, c’est cette conception étroite des relations humaines qui a provoqué une grande tragédie dans la vie de l’homme et de la femme modernes.

Il y a environ quinze ans est apparue une œuvre de la plume de la brillante Norvégienne, Laura Marholm, intitulée LA FEMME, UNE ÉTUDE DE CARACTÈRE. Elle fut l’une des premières à attirer l’attention sur le vide et l’étroitesse de la conception existante de l’émancipation de la femme, et son effet tragique sur la vie intérieure de la femme. Dans son œuvre, Laura Marholm parle du destin de plusieurs femmes douées de renommée internationale : le génie, Eleonora Duse ; la grande mathématicienne et écrivaine, Sonya Kovalevskaia ; l’artiste et nature poétique, Marie Bashkirtzeff, morte si jeune. À travers chaque description de la vie de ces femmes à la mentalité extraordinaire court une trace marquée d’aspiration insatisfaite à une vie pleine, arrondie, complète et belle, ainsi que l’agitation et la solitude qui en résultent. À travers ces esquisses psychologiques magistrales, on ne peut s’empêcher de voir que plus le développement mental de la femme est élevé, moins il lui est possible de rencontrer un compagnon congenial qui verra en elle, non seulement le sexe, mais aussi l’être humain, l’amie, la camarade et la forte individualité, qui ne peut et ne doit perdre aucun trait de son caractère.

L’homme moyen avec son autosuffisance, ses airs ridiculement supérieurs de patronage envers le sexe féminin, est une impossibilité pour la femme telle que décrite dans l’ÉTUDE DE CARACTÈRE de Laura Marholm. Également impossible pour elle est l’homme qui ne peut voir en elle rien de plus que sa mentalité et son génie, et qui ne parvient pas à éveiller sa nature de femme.

Un intellect riche et une âme fine sont généralement considérés comme des attributs nécessaires d’une personnalité profonde et belle. Dans le cas de la femme moderne, ces attributs servent d’obstacle à la pleine affirmation de son être. Depuis plus de cent ans, l’ancienne forme de mariage, fondée sur la Bible, « jusqu’à ce que la mort nous sépare », a été dénoncée comme une institution qui représente la souveraineté de l’homme sur la femme, sa soumission complète à ses caprices et ordres, et sa dépendance absolue vis-à-vis de son nom et de son soutien. Maintes et maintes fois, il a été prouvé de manière concluante que l’ancienne relation matrimoniale restreignait la femme à la fonction de servante de l’homme et de porteuse de ses enfants. Et pourtant, nous trouvons beaucoup de femmes émancipées qui préfèrent le mariage, avec toutes ses déficiences, à l’étroitesse d’une vie non mariée ; étroite et insupportable à cause des chaînes de préjugés moraux et sociaux qui entravent et lient sa nature.

L’explication d’une telle incohérence de la part de nombreuses femmes avancées se trouve dans le fait qu’elles n’ont jamais vraiment compris le sens de l’émancipation. Elles pensaient que tout ce qui était nécessaire était l’indépendance vis-à-vis des tyrannies extérieures ; les tyrans intérieurs, bien plus nuisibles à la vie et à la croissance — les conventions éthiques et sociales — ont été laissés à eux-mêmes ; et ils se sont bien occupés d’eux-mêmes. Ils semblent s’entendre aussi merveilleusement dans les têtes et les cœurs des plus actives exposantes de l’émancipation de la femme, que dans les têtes et les cœurs de nos grands-mères.

Ces tyrans intérieurs, qu’ils prennent la forme de l’opinion publique ou de « que dira maman », ou le frère, le père, la tante, ou tout parent de quelque sorte ; que diront Mme Grundy, M. Comstock, l’employeur, le Conseil de l’éducation ? Tous ces fouineurs, détectives moraux, geôliers de l’esprit humain, que diront-ils ? Tant que la femme n’aura pas appris à les défier tous, à se tenir fermement sur son propre terrain et à insister sur sa propre liberté sans restriction, à écouter la voix de sa nature, qu’elle appelle le plus grand trésor de la vie, l’amour pour un homme, ou son plus glorieux privilège, le droit de donner naissance à un enfant, elle ne pourra pas se dire émancipée. Combien de femmes émancipées sont assez courageuses pour reconnaître que la voix de l’amour appelle, battant sauvagement contre leurs poitrines, exigeant d’être entendue, d’être satisfaite.

Dans l’un de ses romans, *La Nouvelle Beauté*, l’écrivain français Jean Reibrach tente de dépeindre la femme idéale, belle et émancipée. Cet idéal est incarné par une jeune fille, médecin de son état. Elle parle avec beaucoup d’intelligence et de sagesse de la manière de nourrir les nourrissons ; elle est bienveillante et administre gratuitement des soins aux mères pauvres. Elle converse avec un jeune homme de sa connaissance au sujet des conditions sanitaires de l’avenir, et de la façon dont divers bacilles et germes seront exterminés par l’usage de murs et de sols en pierre, et par la suppression des tapis et des tentures. Elle est, bien entendu, vêtue de façon très sobre et pratique, principalement de noir. Le jeune homme, qui, lors de leur première rencontre, était intimidé par la sagesse de son amie émancipée, apprend peu à peu à la comprendre et reconnaît un beau jour qu’il l’aime. Ils sont jeunes, et elle est aimable et belle, et bien que toujours vêtue avec rigidité, son apparence est adoucie par un col et des poignets d’une blancheur immaculée. On s’attendrait à ce qu’il lui avoue son amour, mais il n’est pas du genre à commettre des absurdités romantiques. La poésie et l’enthousiasme de l’amour couvrent leurs visages rougissants devant la beauté pure de la dame. Il fait taire la voix de sa nature et demeure correct. Elle aussi est toujours exacte, toujours rationnelle, toujours bien élevée. Je crains que s’ils avaient formé une union, le jeune homme n’aurait risqué de mourir de froid. Je dois avouer que je ne vois rien de beau dans cette nouvelle beauté, qui est aussi froide que les murs et les sols en pierre dont elle rêve. Je préférerais les chansons d’amour des âges romantiques, je préférerais Don Juan et Madame Vénus, je préférerais une fugue à l’échelle et à la corde par une nuit de clair de lune, suivie par la malédiction du père, les gémissements de la mère et les commentaires moraux des voisins, plutôt que la correction et la bienséance mesurées à l’aune. Si l’amour ne sait pas donner et recevoir sans restrictions, ce n’est pas de l’amour, mais une transaction qui ne manque jamais de mettre l’accent sur un plus et un moins.

Le plus grand défaut de l’émancipation de nos jours réside dans sa raideur artificielle et ses respectabilités étroites, qui produisent un vide dans l’âme de la femme qui ne la laissera pas boire à la source de la vie. J’ai fait remarquer une fois qu’il semblait y avoir une relation plus profonde entre la mère et maîtresse de maison à l’ancienne, toujours en éveil pour le bonheur de ses petits et le confort de ceux qu’elle aimait, et la femme vraiment nouvelle, qu’entre cette dernière et sa sœur émancipée moyenne. Les disciples de l’émancipation pure et simple m’ont déclarée païenne, bonne seulement pour le bûcher. Leur zèle aveugle ne leur a pas permis de voir que ma comparaison entre l’ancien et le nouveau n’était faite que pour prouver qu’un bon nombre de nos grands-mères avaient plus de sang dans les veines, bien plus d’humour et d’esprit, et certainement une plus grande quantité de naturel, de bonté de cœur et de simplicité, que la majorité de nos femmes professionnelles émancipées qui remplissent les collèges, les salles de savoir et divers bureaux. Cela ne signifie pas un souhait de retourner au passé, et ne condamne pas non plus la femme à sa vieille sphère, la cuisine et la nurserie.

Le salut réside dans une marche énergique vers un avenir plus brillant et plus clair. Nous avons besoin d’une croissance sans entraves, hors des vieilles traditions et habitudes. Le mouvement pour l’émancipation des femmes n’a fait jusqu’ici que le premier pas dans cette direction. Il faut espérer qu’il trouvera la force d’en faire un autre. Le droit de vote, ou des droits civils égaux, peuvent être de bonnes revendications, mais la véritable émancipation ne commence ni aux urnes ni dans les tribunaux. Elle commence dans l’âme de la femme. L’histoire nous dit que chaque classe opprimée a obtenu sa véritable libération de ses maîtres par ses propres efforts. Il est nécessaire que la femme apprenne cette leçon, qu’elle réalise que sa liberté atteindra la mesure de sa capacité à conquérir sa liberté. Il est donc bien plus important pour elle de commencer par sa régénération intérieure, de se couper du poids des préjugés, des traditions et des coutumes. La revendication de droits égaux dans chaque vocation de la vie est juste et équitable ; mais, après tout, le droit le plus vital est le droit d’aimer et d’être aimée. En effet, si l’émancipation partielle doit devenir une émancipation complète et véritable de la femme, elle devra se débarrasser de la notion ridicule selon laquelle être aimée, être amante et mère, est synonyme d’être esclave ou subordonnée. Elle devra se débarrasser de la notion absurde du dualisme des sexes, ou du fait que l’homme et la femme représentent deux mondes antagonistes.

La mesquinerie sépare ; la largeur d’esprit unit. Soyons larges et grands. Ne négligeons pas les choses vitales à cause de la masse de broutilles qui nous font face. Une vraie conception de la relation des sexes n’admettra ni conquérant ni conquis ; elle ne connaît qu’une seule grande chose : se donner soi-même sans limites, afin de se trouver plus riche, plus profond, meilleur. Cela seul peut combler le vide et transformer la tragédie de l’émancipation de la femme en joie, une joie sans limites.

MARIAGE ET AMOUR

La notion populaire concernant le mariage et l’amour est qu’ils sont synonymes, qu’ils émanent des mêmes motifs et couvrent les mêmes besoins humains. Comme la plupart des notions populaires, celle-ci ne repose pas sur des faits réels, mais sur la superstition.

Le mariage et l’amour n’ont rien en commun ; ils sont aussi éloignés l’un de l’autre que les pôles ; ils sont, en fait, antagonistes. Sans aucun doute, certains mariages ont été le résultat de l’amour. Non pas, cependant, parce que l’amour ne pouvait s’affirmer que dans le mariage ; c’est plutôt parce que peu de gens peuvent complètement se détacher d’une convention. Il existe aujourd’hui un grand nombre d’hommes et de femmes pour qui le mariage n’est rien d’autre qu’une farce, mais qui s’y soumettent pour l’opinion publique. Quoi qu’il en soit, s’il est vrai que certains mariages sont fondés sur l’amour, et s’il est également vrai que dans certains cas l’amour subsiste dans la vie conjugale, je soutiens qu’il le fait indépendamment du mariage, et non grâce à lui.

D’un autre côté, il est totalement faux que l’amour résulte du mariage. En de rares occasions, on entend parler d’un cas miraculeux de couple marié tombant amoureux après le mariage, mais à y regarder de plus près, on découvrira qu’il ne s’agit que d’un simple ajustement à l’inévitable. Certes, l’accoutumance l’un à l’autre est bien loin de la spontanéité, de l’intensité et de la beauté de l’amour, sans lesquelles l’intimité du mariage doit s’avérer dégradante tant pour la femme que pour l’homme.

Le mariage est avant tout un arrangement économique, un pacte d’assurance. Il ne diffère du contrat d’assurance-vie ordinaire que par le fait qu’il est plus contraignant, plus exigeant. Ses rendements sont insignifiants par rapport aux investissements. En souscrivant une police d’assurance, on la paie en dollars et en cents, tout en étant libre de cesser ses paiements. Si, cependant, la prime de la femme est son mari, elle la paie de son nom, de son intimité, de son respect de soi, de sa vie même, « jusqu’à ce que la mort les sépare ». De plus, l’assurance mariage la condamne à une dépendance à vie, au parasitisme, à une inutilité totale, tant individuelle que sociale. L’homme paie aussi son tribut, mais comme sa sphère est plus large, le mariage ne le limite pas autant que la femme. Il ressent davantage ses chaînes dans un sens économique.

Ainsi, la devise de Dante sur l’Enfer s’applique avec une égale force au mariage : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »

Que le mariage soit un échec, seuls les plus stupides le nieront. Il suffit de jeter un coup d’œil aux statistiques du divorce pour réaliser à quel point le mariage est un échec amer. L’argument stéréotypé du philistin, selon lequel le laxisme des lois sur le divorce et le relâchement croissant des mœurs des femmes expliqueraient que : premièrement, un mariage sur douze se termine par un divorce ; deuxièmement, que depuis 1870, les divorces ont augmenté de 28 à 73 pour cent mille habitants ; troisièmement, que l’adultère, depuis 1867, comme motif de divorce, a augmenté de 270,8 pour cent ; quatrièmement, que la désertion a augmenté de 369,8 pour cent, ne tiendra pas la route.

À ces chiffres alarmants s’ajoute une vaste quantité de matériel, dramatique et littéraire, éclairant davantage ce sujet. Robert Herrick, dans *Together* ; Pinero, dans *Mid-Channel* ; Eugene Walter, dans *Paid in Full*, et nombre d’autres écrivains discutent de la stérilité, de la monotonie, de la sordidité, de l’inadéquation du mariage comme facteur d’harmonie et de compréhension.

L’étudiant social réfléchi ne se contentera pas de l’excuse populaire superficielle pour ce phénomène. Il devra creuser plus profondément dans la vie même des sexes pour savoir pourquoi le mariage s’avère si désastreux.

Edward Carpenter dit que derrière chaque mariage se trouve l’environnement de toute une vie des deux sexes ; un environnement si différent que l’homme et la femme doivent rester des étrangers. Séparés par un mur infranchissable de superstition, de coutume et d’habitude, le mariage n’a pas la potentialité de développer la connaissance et le respect de l’autre, sans lesquels toute union est vouée à l’échec.

Henrik Ibsen, le contempteur de toutes les impostures sociales, fut probablement le premier à réaliser cette grande vérité. Nora quitte son mari, non pas — comme le voudrait le critique stupide — parce qu’elle est fatiguée de ses responsabilités ou qu’elle ressent le besoin des droits de la femme, mais parce qu’elle a fini par comprendre que depuis huit ans, elle vivait avec un étranger et lui avait donné des enfants. Peut-il y avoir quelque chose de plus humiliant, de plus dégradant qu’une proximité de toute une vie entre deux étrangers ? Pas besoin pour la femme de savoir quoi que ce soit de l’homme, si ce n’est son revenu. Quant à la connaissance de la femme — qu’y a-t-il à savoir, sinon qu’elle a une apparence plaisante ? Nous n’avons pas encore dépassé le mythe théologique selon lequel la femme n’a pas d’âme, qu’elle n’est qu’un appendice de l’homme, faite de sa côte juste pour la commodité du gentleman qui était si fort qu’il avait peur de sa propre ombre.

Peut-être la piètre qualité du matériau dont provient la femme est-elle responsable de son infériorité. Quoi qu’il en soit, la femme n’a pas d’âme — qu’y a-t-il à savoir sur elle ? D’ailleurs, moins une femme a d’âme, plus elle est un atout en tant qu’épouse, plus elle s’absorbera facilement dans son mari. C’est cette acquiescence servile à la supériorité de l’homme qui a maintenu l’institution du mariage apparemment intacte pendant une si longue période. Maintenant que la femme prend conscience d’elle-même, maintenant qu’elle réalise effectivement qu’elle se trouve en dehors de la grâce du maître, l’institution sacrée du mariage est progressivement minée, et aucune quantité de lamentations sentimentales ne peut l’arrêter.

Dès l’enfance, presque, on dit à la jeune fille moyenne que le mariage est son but ultime ; par conséquent, sa formation et son éducation doivent être dirigées vers cette fin. Telle la bête muette engraissée pour l’abattoir, elle est préparée à cela. Pourtant, chose étrange, on lui permet d’en savoir beaucoup moins sur sa fonction d’épouse et de mère que l’artisan ordinaire sur son métier. Il est indécent et immonde pour une fille respectable de savoir quoi que ce soit de la relation maritale. Oh, l’incohérence de la respectabilité, qui a besoin du vœu de mariage pour transformer quelque chose qui est immonde en l’arrangement le plus pur et le plus sacré que personne n’ose remettre en question ou critiquer. Pourtant, c’est exactement l’attitude du défenseur moyen du mariage. La future épouse et mère est maintenue dans une ignorance totale de son seul atout dans le champ concurrentiel : le sexe. Ainsi, elle entre dans des relations à vie avec un homme pour se retrouver choquée, repoussée, outragée outre mesure par l’instinct le plus naturel et le plus sain, le sexe. Il est sûr de dire qu’un grand pourcentage du malheur, de la misère, de la détresse et de la souffrance physique du mariage est dû à l’ignorance criminelle en matière sexuelle qui est exaltée comme une grande vertu. Et ce n’est pas du tout une exagération quand je dis que plus d’un foyer a été brisé à cause de ce fait déplorable.

Si, cependant, la femme est assez libre et assez grande pour apprendre le mystère du sexe sans la sanction de l’État ou de l’Église, elle sera condamnée comme totalement inapte à devenir l’épouse d’un « bon » homme, sa bonté consistant en un cerveau vide et beaucoup d’argent. Peut-il y avoir quelque chose de plus scandaleux que l’idée qu’une femme saine, adulte, pleine de vie et de passion, doit nier la demande de la nature, doit soumettre son désir le plus intense, miner sa santé et briser son esprit, doit freiner sa vision, s’abstenir de la profondeur et de la gloire de l’expérience sexuelle jusqu’à ce qu’un « bon » homme se présente pour la prendre en tant qu’épouse ? C’est précisément ce que signifie le mariage. Comment un tel arrangement peut-il finir autrement que par un échec ? C’est un facteur du mariage, bien que non le moins important, qui le différencie de l’amour.

La nôtre est une époque pratique. Le temps où Roméo et Juliette risquaient la colère de leurs pères par amour, où Gretchen s’exposait aux commérages de ses voisins par amour, n’est plus. Si, en de rares occasions, les jeunes gens s’accordent le luxe du romantisme, ils sont pris en charge par leurs aînés, drillés et martelés jusqu’à ce qu’ils deviennent « sensés ».

La leçon morale inculquée à la jeune fille n’est pas de savoir si l’homme a éveillé son amour, mais plutôt : « Combien ? ». Le Dieu important et unique de la vie américaine pratique : l’homme peut-il gagner sa vie ? peut-il subvenir aux besoins d’une épouse ? C’est la seule chose qui justifie le mariage. Peu à peu, cela sature chaque pensée de la jeune fille ; ses rêves ne sont pas faits de clair de lune et de baisers, de rires et de larmes ; elle rêve de virées shopping et de comptoirs à prix réduits. Cette pauvreté de l’âme et cette sordidité sont les éléments inhérents à l’institution du mariage. L’État et l’Église n’approuvent aucun autre idéal, simplement parce que c’est celui qui nécessite le contrôle des hommes et des femmes par l’État et l’Église.

Sans doute y a-t-il des gens qui continuent à considérer l’amour au-dessus des dollars et des cents. C’est particulièrement vrai pour cette classe que la nécessité économique a forcée à subvenir à ses propres besoins. Le changement formidable dans la position de la femme, opéré par ce facteur puissant, est en effet phénoménal si l’on songe qu’il y a peu de temps encore qu’elle est entrée dans l’arène industrielle. Six millions de travailleuses salariées ; six millions de femmes qui ont le même droit que les hommes d’être exploitées, d’être volées, de faire grève ; oui, même de mourir de faim. Quelque chose d’autre, mon seigneur ? Oui, six millions de travailleuses salariées dans tous les domaines de la vie, du travail cérébral le plus élevé aux mines et aux voies ferrées ; oui, même des détectives et des policiers. Sûrement l’émancipation est complète.

Pourtant, malgré tout cela, seul un très petit nombre de la vaste armée des travailleuses salariées considère le travail comme une question permanente, sous le même jour que l’homme. Peu importe à quel point ce dernier est décrépit, on lui a appris à être indépendant, à subvenir à ses besoins. Oh, je sais que personne n’est vraiment indépendant dans notre rouage économique ; néanmoins, le spécimen d’homme le plus pauvre déteste être un parasite ; être connu comme tel, en tout cas.

La femme considère sa position de travailleuse comme transitoire, devant être jetée pour le premier offrant. C’est pourquoi il est infiniment plus difficile d’organiser les femmes que les hommes. « Pourquoi devrais-je adhérer à un syndicat ? Je vais me marier, avoir un foyer. » Ne lui a-t-on pas appris depuis l’enfance à considérer cela comme sa vocation ultime ? Elle apprend assez vite que le foyer, bien que n’étant pas une prison aussi grande que l’usine, a des portes et des barreaux plus solides. Il a un gardien si fidèle que rien ne peut lui échapper. La partie la plus tragique, cependant, est que le foyer ne la libère plus de l’esclavage salarié ; il ne fait qu’augmenter sa tâche.

Selon les dernières statistiques présentées devant un Comité « sur le travail et les salaires, et la congestion de la population », dix pour cent des travailleurs salariés à New York seulement sont mariés, et pourtant ils doivent continuer à travailler au travail le plus mal payé au monde. Ajoutez à cet aspect horrible la corvée des travaux ménagers, et que reste-t-il de la protection et de la gloire du foyer ? En fait, même la fille de la classe moyenne dans le mariage ne peut parler de son foyer, puisque c’est l’homme qui crée sa sphère. Il n’est pas important que le mari soit une brute ou un amour. Ce que je veux prouver, c’est que le mariage garantit à la femme un foyer uniquement par la grâce de son mari. Là, elle se déplace dans SON foyer, année après année, jusqu’à ce que sa vision de la vie et des affaires humaines devienne aussi plate, étroite et terne que son environnement. Pas étonnant qu’elle devienne une mégère, mesquine, querelleuse, commère, insupportable, poussant ainsi l’homme hors de la maison. Elle ne pourrait pas partir, si elle le voulait ; il n’y a nulle part où aller. De plus, une courte période de vie conjugale, de reddition totale de toutes ses facultés, rend absolument incapable la femme moyenne pour le monde extérieur. Elle devient négligée dans son apparence, maladroite dans ses mouvements, dépendante dans ses décisions, lâche dans son jugement, un poids et un ennui, que la plupart des hommes finissent par haïr et mépriser. Atmosphère merveilleusement inspirante pour porter la vie, n’est-ce pas ?

Mais l’enfant, comment doit-il être protégé, si ce n’est par le mariage ? Après tout, n’est-ce pas la considération la plus importante ? L’imposture, l’hypocrisie de cela ! Le mariage protégeant l’enfant, et pourtant des milliers d’enfants démunis et sans abri. Le mariage protégeant l’enfant, et pourtant les orphelinats et les maisons de correction surpeuplés, la Société pour la prévention de la cruauté envers les enfants restant occupée à sauver les petits victimes des parents « aimants », pour les placer sous des soins plus aimants, la Gerry Society. Oh, la moquerie de cela !

Le mariage peut avoir le pouvoir d’amener le cheval à l’eau, mais l’a-t-il jamais fait boire ? La loi placera le père en état d’arrestation et lui fera porter les habits de forçat ; mais cela a-t-il jamais apaisé la faim de l’enfant ? Si le parent n’a pas de travail, ou s’il cache son identité, que fait le mariage alors ? Il invoque la loi pour amener l’homme à la « justice », pour le mettre en sécurité derrière des portes closes ; son travail, cependant, ne va pas à l’enfant, mais à l’État. L’enfant ne reçoit qu’un souvenir flétri des coups de fouet de son père.

Quant à la protection de la femme, c’est là que réside la malédiction du mariage. Non pas qu’il la protège vraiment, mais l’idée même est si révoltante, une telle insulte à la vie, si dégradante pour la dignité humaine, qu’elle condamne à jamais cette institution parasitaire.

C’est comme cet autre arrangement paternel : le capitalisme. Il vole à l’homme son droit de naissance, freine sa croissance, empoisonne son corps, le maintient dans l’ignorance, dans la pauvreté et la dépendance, puis institue des œuvres de charité qui prospèrent sur le dernier vestige du respect de soi de l’homme.

L’institution du mariage fait de la femme un parasite, une dépendante absolue. Elle l’incapacite pour la lutte de la vie, anéantit sa conscience sociale, paralyse son imagination, puis impose sa gracieuse protection, qui est en réalité un piège, un travesti du caractère humain.

Si la maternité est l’accomplissement le plus élevé de la nature de la femme, quelle autre protection nécessite-t-elle, si ce n’est l’amour et la liberté ? Le mariage ne fait que souiller, outrager et corrompre son accomplissement. Ne dit-il pas à la femme : Ce n’est que lorsque tu me suis que tu donneras la vie ? Ne la condamne-t-il pas au bloc, ne la dégrade-t-il pas et ne lui fait-il pas honte si elle refuse de vendre son droit à la maternité en se vendant elle-même ? Le mariage ne sanctionne-t-il pas seulement la maternité, même conçue dans la haine, dans la contrainte ? Pourtant, si la maternité est un libre choix, faite d’amour, d’extase, de passion défiante, ne place-t-il pas une couronne d’épines sur une tête innocente et ne grave-t-il pas en lettres de sang l’épithète hideuse : Bâtard ? Si le mariage devait contenir toutes les vertus qu’on lui prête, ses crimes contre la maternité l’excluraient à jamais du royaume de l’amour.

L’amour, l’élément le plus fort et le plus profond de toute vie, le messager de l’espoir, de la joie, de l’extase ; l’amour, le défi de toutes les lois, de toutes les conventions ; l’amour, le moule le plus libre, le plus puissant du destin humain ; comment une force aussi irrésistible peut-elle être synonyme de cette petite mauvaise herbe engendrée par l’État et l’Église : le mariage ?

L'amour libre ? Comme si l'amour pouvait être autre chose que libre ! L'homme a acheté des cerveaux, mais tous les millions du monde n'ont jamais réussi à acheter l'amour. L'homme a soumis des corps, mais toute la puissance sur terre a été incapable de soumettre l'amour. L'homme a conquis des nations entières, mais toutes ses armées n'ont pu conquérir l'amour. L'homme a enchaîné et entravé l'esprit, mais il est resté totalement impuissant face à l'amour. Perché sur un trône, avec toute la splendeur et la pompe que son or peut commander, l'homme est pourtant pauvre et désolé si l'amour l'ignore. Et s'il demeure, la plus misérable des chaumières rayonne de chaleur, de vie et de couleur. Ainsi, l'amour possède le pouvoir magique de faire d'un mendiant un roi. Oui, l'amour est libre ; il ne peut habiter aucune autre atmosphère. Dans la liberté, il se donne sans réserve, abondamment, complètement. Toutes les lois des statuts, tous les tribunaux de l'univers ne peuvent l'arracher au sol, une fois que l'amour y a pris racine. Si, cependant, le sol est stérile, comment le mariage peut-il le faire porter des fruits ? C'est comme la dernière lutte désespérée d'une vie fugitive contre la mort.

L'amour n'a besoin d'aucune protection ; il est sa propre protection. Tant que l'amour engendre la vie, aucun enfant n'est abandonné, ni affamé, ni privé d'affection. Je sais que c'est vrai. Je connais des femmes qui sont devenues mères en toute liberté par les hommes qu'elles aimaient. Peu d'enfants nés dans les liens du mariage jouissent des soins, de la protection et du dévouement que la maternité libre est capable d'offrir.

Les défenseurs de l'autorité redoutent l'avènement d'une maternité libre, de peur qu'elle ne les dépouille de leur proie. Qui ferait les guerres ? Qui créerait la richesse ? Qui ferait le gendarme, le geôlier, si la femme refusait la reproduction aveugle d'enfants ? La race, la race ! crient le roi, le président, le capitaliste, le prêtre. La race doit être préservée, bien que la femme soit dégradée au rang de simple machine — et l'institution du mariage est notre seule soupape de sécurité contre le pernicieux éveil sexuel de la femme. Mais vains sont ces efforts frénétiques pour maintenir un état de servitude. Vains aussi les édits de l'Église, les attaques insensées des dirigeants, vain même le bras de la loi. La femme ne veut plus être partie prenante de la production d'une race d'êtres humains maladifs, faibles, décrépits, misérables, qui n'ont ni la force ni le courage moral de secouer le joug de la pauvreté et de l'esclavage. Au lieu de cela, elle désire moins d'enfants, mais meilleurs, conçus et élevés dans l'amour et par le libre choix ; non par la contrainte, comme l'impose le mariage. Nos pseudo-moralistes doivent encore apprendre le sens profond de la responsabilité envers l'enfant, que l'amour en liberté a éveillé dans le sein de la femme. Elle préférerait renoncer à jamais à la gloire de la maternité plutôt que de donner la vie dans une atmosphère qui ne respire que destruction et mort. Et si elle devient mère, c'est pour donner à l'enfant ce que son être a de plus profond et de meilleur à offrir. Grandir avec l'enfant est sa devise ; elle sait que c'est seulement ainsi qu'elle peut aider à construire une véritable humanité.

Ibsen devait avoir une vision de la mère libre lorsque, d'un coup de maître, il a dépeint Mme Alving. Elle était la mère idéale parce qu'elle avait grandi au-delà du mariage et de toutes ses horreurs, parce qu'elle avait brisé ses chaînes et libéré son esprit pour le laisser s'envoler jusqu'à ce qu'il redevienne une personnalité régénérée et forte. Hélas, il était trop tard pour sauver la joie de sa vie, son Oswald ; mais pas trop tard pour réaliser que l'amour dans la liberté est la seule condition d'une belle existence. Ceux qui, comme Mme Alving, ont payé de leur sang et de leurs larmes leur éveil spirituel, répudient le mariage comme une imposition, une mascarade superficielle et vide. Ils savent que, que l'amour dure un court instant ou pour l'éternité, il est la seule base créatrice, inspirante et édifiante pour une nouvelle race, un nouveau monde.

Dans notre état actuel de pygmées, l'amour est en effet un étranger pour la plupart des gens. Incompris et évité, il prend rarement racine ; ou s'il le fait, il se fane bientôt et meurt. Sa fibre délicate ne peut supporter le stress et la tension du labeur quotidien. Son âme est trop complexe pour s'ajuster à la trame visqueuse de notre tissu social. Il pleure, gémit et souffre avec ceux qui ont besoin de lui, tout en manquant de la capacité de s'élever jusqu'au sommet de l'amour.

Un jour, un jour, les hommes et les femmes s'élèveront, ils atteindront le sommet de la montagne, ils se rencontreront grands, forts et libres, prêts à recevoir, à partager et à se prélasser dans les rayons dorés de l'amour. Quelle fantaisie, quelle imagination, quel génie poétique peut prévoir, même approximativement, les potentialités d'une telle force dans la vie des hommes et des femmes. Si le monde doit un jour donner naissance à une véritable camaraderie et à l'unité, ce ne sera pas le mariage, mais l'amour qui en sera le parent.

LE THÉÂTRE MODERNE : UN PUISSANT DIFFUSEUR DE PENSÉE RADICALE

Tant que le mécontentement et l'agitation ne se font sentir que sourdement au sein d'une classe sociale limitée, les forces de réaction peuvent souvent réussir à supprimer ces manifestations. Mais lorsque l'agitation sourde se transforme en expression consciente et devient presque universelle, elle affecte nécessairement toutes les phases de la pensée et de l'action humaines, et cherche son expression individuelle et sociale dans la transvaluation graduelle des valeurs existantes.

Une appréciation adéquate de l'immense propagation de l'agitation sociale moderne et consciente ne peut être obtenue à partir d'une littérature purement propagandiste. Nous devons plutôt nous familiariser avec les phases plus vastes de l'expression humaine manifestées dans l'art, la littérature et, par-dessus tout, le théâtre moderne — l'interprète le plus fort et le plus étendu de notre insatisfaction profonde.

Quel facteur formidable pour l'éveil d'un mécontentement conscient que les simples toiles d'un Millet ! Les figures de ses paysans — quelle terrible mise en accusation contre nos injustices sociales ; des injustices qui condamnent l'Homme à la houe à un labeur sans espoir, lui-même exclu de la générosité de la Nature.

La vision d'un Meunier conçoit la solidarité croissante et le défi du travail dans le groupe de mineurs portant leur frère mutilé vers la sécurité. Son génie dépeint ainsi puissamment l'interrelation de l'agitation bouillonnante parmi ceux qui s'esclavent dans les entrailles de la terre, et la révolte spirituelle qui cherche une expression artistique.

Non moins important est le facteur d'éveil rebelle dans la littérature moderne — Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Andreïev, Gorki, Whitman, Emerson, et tant d'autres incarnant l'esprit de fermentation universelle et le désir de changement social.

Plus étendu encore est le théâtre moderne, en tant que levain de la pensée radicale et diffuseur de nouvelles valeurs.

Il pourrait sembler exagéré d'attribuer au théâtre moderne un rôle aussi important. Mais une étude du développement des idées modernes dans la plupart des pays prouvera que le théâtre a réussi à imposer de grandes vérités sociales, des vérités généralement ignorées lorsqu'elles sont présentées sous d'autres formes. Sans aucun doute, il existe des exceptions, comme la Russie et la France.

La Russie, avec sa terrible pression politique, a fait réfléchir les gens et a éveillé leurs sympathies sociales, en raison de l'énorme contraste qui existe entre la vie intellectuelle du peuple et le régime despotique qui tente d'écraser cette vie. Pourtant, bien que les grandes œuvres dramatiques de Tolstoï, Tchekhov, Gorki et Andreïev reflètent étroitement la vie et la lutte, les espoirs et les aspirations du peuple russe, elles n'ont pas influencé la pensée radicale autant que le théâtre l'a fait dans d'autres pays.

Qui peut nier, cependant, l'immense influence exercée par LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES ou LES BAS-FONDS. Tolstoï, le vrai, le véritable chrétien, est pourtant le plus grand ennemi du christianisme organisé. Avec une main de maître, il dépeint les effets destructeurs sur l'esprit humain de la puissance des ténèbres, les superstitions de l'Église chrétienne.

Quel autre médium pourrait exprimer, avec une telle force dramatique, la responsabilité de l'Église dans les crimes commis par ses victimes abusées ; quel autre médium pourrait, par conséquent, susciter l'indignation de la conscience humaine ?

Tout aussi directe et puissante est l'accusation contenue dans LES BAS-FONDS de Gorki. Les parias sociaux, poussés à la pauvreté et au crime, s'accrochent pourtant désespérément aux derniers vestiges d'espoir et d'aspiration. Ce sont des existences perdues, flétries et écrasées par un environnement cruel et antisocial.

La France, en revanche, avec sa lutte continue pour la liberté, est en effet le berceau de la pensée radicale ; en tant que telle, elle n'a pas non plus eu besoin du théâtre comme moyen d'éveil. Et pourtant, les œuvres de Brieux — comme LA ROBE ROUGE, dépeignant la terrible corruption de la magistrature — et LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES de Mirbeau — dépeignant l'influence destructrice de la richesse sur l'âme humaine — ont sans aucun doute touché des cercles plus larges que la plupart des articles et livres écrits en France sur la question sociale.

Dans des pays comme l'Allemagne, la Scandinavie, l'Angleterre, et même en Amérique — bien qu'à un degré moindre — le théâtre est le véhicule qui fait réellement l'histoire, diffusant la pensée radicale dans des rangs qui ne pourraient être atteints autrement.

Prenons l'Allemagne, par exemple. Pendant près d'un quart de siècle, des hommes de cerveau, d'idées et de la plus grande intégrité ont fait de leur œuvre de vie la diffusion de la vérité de la fraternité humaine, de la justice, parmi les opprimés et les foulés aux pieds. Le socialisme, cette immense vague révolutionnaire, était pour les victimes d'un système impitoyable et inhumain comme l'eau pour les lèvres desséchées du voyageur du désert. Hélas ! Les gens cultivés restaient absolument indifférents ; pour eux, cette marée révolutionnaire n'était que le murmure d'hommes insatisfaits et mécontents, des agitateurs dangereux et illettrés dont la place était derrière les barreaux d'une prison.

Satisfaits d'eux-mêmes comme le sont généralement les « cultivés », ils ne pouvaient comprendre pourquoi on devrait s'agiter au sujet du fait que des milliers de personnes mouraient de faim, bien qu'elles contribuent à la richesse du monde. Entourés de beauté et de luxe, ils ne pouvaient croire qu'à leurs côtés vivaient des êtres humains dégradés à une position inférieure à celle d'une bête, sans abri et en haillons, sans espoir ni ambition.

Cet état de fait était particulièrement prononcé en Allemagne après la guerre franco-allemande. Remplie à craquer de sa victoire, l'Allemagne prospérait sur une littérature sentimentale et patriotique, empoisonnant ainsi l'esprit de la jeunesse du pays par la gloire de la conquête et de l'effusion de sang.

L'Allemagne intellectuelle a dû se réfugier dans la littérature d'autres pays, dans les œuvres d'Ibsen, Zola, Daudet, Maupassant, et surtout dans les grandes œuvres de Dostoïevski, Tolstoï et Tourgueniev. Mais comme aucun pays ne peut maintenir longtemps un niveau de culture sans une littérature et un théâtre liés à son propre sol, l'Allemagne a progressivement commencé à développer un théâtre reflétant la vie et les luttes de son propre peuple.

Arno Holz, l'un des plus jeunes dramaturges de cette période, a tiré les philistins de leur aise et de leur confort avec sa FAMILIE SELICKE. La pièce traite des rebuts de la société, des hommes et des femmes des ruelles, dont la seule subsistance consiste en ce qu'ils peuvent ramasser dans les poubelles. Un sujet horrible, n'est-ce pas ? Et pourtant, quelle autre méthode y a-t-il pour briser la coquille dure de l'esprit et de l'âme des gens qui n'ont jamais connu le manque, et qui supposent donc que tout va bien dans le monde ?

Inutile de dire que la pièce a suscité une indignation immense. La vérité est amère, et les gens vivant sur la Cinquième Avenue de Berlin détestaient être confrontés à la vérité.

Non pas que FAMILIE SELICKE représentât quelque chose qui n'avait pas été écrit depuis des années sans résultat apparent. Mais le génie dramatique de Holz, ainsi que l'interprétation puissante de la pièce, ont nécessairement fait des incursions dans les cercles les plus larges et ont forcé les gens à réfléchir sur les terribles inégalités qui les entouraient.

L'HONNEUR[1] et LA PATRIE[2] de Sudermann traitent de sujets vitaux. J'ai déjà fait référence au patriotisme sentimental qui tourne tellement la tête de l'Allemand moyen qu'il crée une conception pervertie de l'honneur. Le duel est devenu une affaire quotidienne, coûtant d'innombrables vies. Un grand cri a été poussé contre cette mode par un certain nombre d'écrivains éminents. Mais rien n'a agi comme un tel clarificateur et révélateur de cette maladie nationale que L'HONNEUR.

Non pas que la pièce traite simplement du duel ; elle analyse la véritable signification de l'honneur, prouvant qu'il ne s'agit pas d'un sentiment fixe et inné, mais qu'il varie avec chaque peuple et chaque époque, dépendant particulièrement de sa position économique et sociale dans la vie. Nous réalisons grâce à cette pièce que l'homme dans le manoir en pierre brune définira nécessairement l'honneur différemment de ses victimes.

La famille Heinecke jouit de la charité du millionnaire Muhling, étant autorisée à occuper une cabane délabrée sur ses terres en l'absence de leur fils, Robert. Ce dernier, en tant que représentant de Muhling, fait une fortune immense pour son employeur en Inde. À son retour, Robert découvre que sa sœur a été séduite par le jeune Muhling, dont le père propose gracieusement de régler les choses avec un chèque de 40 000 marks. Robert, outragé et indigné, ressent l'insulte faite à l'honneur de sa famille, et est immédiatement renvoyé de son poste pour insolence. Robert finit par jeter cette accusation au visage du millionnaire philanthrope :

« Nous nous esclavons pour vous, nous sacrifions le sang de notre cœur pour vous, pendant que vous séduisez nos filles et nos sœurs et payez gentiment leur disgrâce avec l'or que nous avons gagné pour vous. C'est ce que vous appelez l'honneur. »

Un éclairage secondaire incident sur la conception de l'honneur est donné par le comte Trast, le personnage principal de L'HONNEUR, un homme largement familier avec les coutumes de divers climats, qui raconte que lors de ses nombreux voyages, il a rencontré une tribu sauvage dont il a mortellement offensé l'honneur en refusant l'hospitalité qui lui offrait les charmes de la femme du chef.

Le thème de LA PATRIE traite de la lutte entre les anciennes et les jeunes générations. Il occupe une place permanente et importante dans la littérature dramatique.

Magda, la fille du lieutenant-colonel Schwartz, a commis un péché impardonnable : elle a refusé le prétendant choisi par son père. Pour avoir osé désobéir aux ordres parentaux, elle est chassée de chez elle. Magda, pleine de vie et de l'esprit de liberté, part dans le monde pour revenir dans sa ville natale, douze ans plus tard, en tant que chanteuse célèbre. Elle consent à rendre visite à ses parents à condition qu'ils respectent l'intimité de son passé. Mais son père, un disciplinaire, commence immédiatement à l'interroger, insistant sur ses « droits paternels ». Magda est indignée, mais progressivement son insistance met en lumière la tragédie de sa vie. Il apprend que le respecté conseiller Von Keller avait été, dans ses années d'étudiant, l'amant de Magda, alors qu'elle luttait pour son indépendance économique et sociale. La conséquence de cette romance fugitive fut un enfant, abandonné par l'homme avant même sa naissance. Le père militaire rigide de Magda exige en rétribution du conseiller Von Keller qu'il légalise la liaison amoureuse. Compte tenu du succès social et professionnel de Magda, Keller consent volontiers, mais à condition qu'elle abandonne la scène et place l'enfant dans une institution. La lutte entre l'Ancien et le Nouveau culmine dans les mots provocateurs de Magda, la femme ayant atteint une indépendance consciente de pensée et d'action : « ...Je dirai ce que je pense de vous — de vous et de votre société respectable. Pourquoi devrais-je être pire que vous au point de devoir prolonger mon existence parmi vous par un mensonge ! Pourquoi cet or sur mon corps et l'éclat qui entoure mon nom ne devraient-ils qu'accroître mon infamie ? N'ai-je pas travaillé tôt et tard pendant dix longues années ? N'ai-je pas tissé cette robe au prix de nuits blanches ? N'ai-je pas construit ma carrière pas à pas, comme des milliers de mes semblables ? Pourquoi devrais-je rougir devant quiconque ? Je suis moi-même, et par moi-même je suis devenue ce que je suis. »

Le thème général de LA PATRIE n'était pas original. Il avait été précédemment traité par une main de maître dans PÈRES ET FILS. En partie parce que la grande œuvre de Tourgueniev était plus typique des conditions russes qu'universelles, et plus encore parce qu'elle était sous forme de fiction, l'influence de PÈRES ET FILS était limitée à la Russie. Mais LA PATRIE, surtout en raison de son expression dramatique, est devenue presque un facteur mondial.

Le dramaturge qui a non seulement diffusé le radicalisme, mais qui a littéralement révolutionné les Allemands réfléchis, est Gerhardt Hauptmann. Sa première pièce AVANT LE LEVER DU SOLEIL[3], refusée par tous les principaux théâtres allemands et jouée pour la première fois dans une misérable petite salle de spectacle derrière un jardin à bière, a agi comme un coup de foudre, illuminant tout l'horizon social. Son sujet traite de la vie d'un grand propriétaire terrien, ignorant, illettré et brutalisé, et de ses esclaves économiques du même calibre mental. L'influence de la richesse, tant sur les victimes qui l'ont créée que sur le possesseur de celle-ci, est montrée dans les couleurs les plus vives, aboutissant à l'ivrognerie, à l'idiotie et à la décomposition. Mais la caractéristique la plus frappante de AVANT LE LEVER DU SOLEIL, celle qui a attiré une pluie d'insultes sur la tête de Hauptmann, était la question de la reproduction aveugle d'enfants par des parents inaptes.

Lors de la deuxième représentation de la pièce, un éminent chirurgien berlinois a presque provoqué une panique dans le théâtre en agitant une paire de forceps au-dessus de sa tête et en hurlant au sommet de sa voix : « La décence et la moralité de l'Allemagne sont en jeu si la naissance doit être discutée ouvertement sur scène. » Le chirurgien est oublié, et Hauptmann se dresse comme une figure colossale devant le monde.

Lorsque LES TISSERANDS[4] ont vu le jour, le pandémonium a éclaté au pays des penseurs et des poètes. « Quoi », criaient les moralistes, « des ouvriers, des esclaves sales, immondes, mis sur scène ! La pauvreté dans toutes ses horreurs et sa laideur servie comme amusement après le dîner ? C'est trop ! »

En effet, c'était trop pour la bourgeoisie grasse et huileuse d'être mise face à face avec les horreurs de l'existence du tisserand. C'était trop à cause de la vérité et de la réalité qui résonnaient comme le tonnerre aux oreilles sourdes d'une société satisfaite d'elle-même, J'ACCUSE !

Bien sûr, on savait généralement, même avant l'apparition de ce drame, que le capital ne peut engraisser que s'il dévore le travail, que la richesse ne peut être thésaurisée que par les canaux de la pauvreté, de la faim et du froid ; mais de telles choses sont mieux gardées dans l'ombre, de peur que les victimes ne s'éveillent à la réalisation de leur position. Mais c'est le but du théâtre moderne d'éveiller la conscience des opprimés ; et c'était, en effet, le but de Gerhardt Hauptmann en dépeignant au monde les conditions des tisserands en Silésie. Des êtres humains travaillant dix-huit heures par jour, sans pourtant gagner assez pour le pain et le combustible ; des êtres humains vivant dans des cabanes brisées et misérables à moitié couvertes de neige, et rien que des haillons pour les protéger du froid ; des nourrissons couverts de scorbut par la faim et l'exposition ; des femmes enceintes dans les derniers stades de la tuberculose. Victimes d'une ère chrétienne bienveillante, sans vie, sans espoir, sans chaleur. Ah, oui, c'était trop !

La polyvalence dramatique de Hauptmann traite de toutes les strates de la vie sociale. En plus de dépeindre l'effet écrasant des conditions économiques, il traite également de la lutte de l'individu pour sa libération mentale et spirituelle de l'esclavage de la convention et de la tradition. Ainsi, Heinrich, le fondeur de cloches, dans le poème en prose dramatique, LA CLOCHE ENGLOUTIE[5], ne parvient pas à atteindre les sommets de la liberté parce que, comme le disait Rautendelein, il a vécu trop longtemps dans la vallée. De même, le Dr Vockerath et Anna Maar restent des âmes solitaires parce qu'eux aussi manquent de la force de défier les traditions vénérées. Pourtant, leur échec même doit éveiller l'esprit rebelle contre un monde entravant à jamais l'émancipation individuelle et sociale.

LA JEUNESSE[6] de Max Halbe et L'ÉVEIL DU PRINTEMPS[7] de Wedekind sont des drames qui ont diffusé une pensée radicale dans une direction tout à fait différente. Ils traitent de l'enfant et de l'ignorance dense ainsi que du puritanisme étroit qui accueillent l'éveil de la nature. C'est particulièrement vrai pour L'ÉVEIL DU PRINTEMPS. De jeunes garçons et filles sacrifiés sur l'autel de la fausse éducation et de notre moralité écoeurante qui interdit l'éclairage de la jeunesse sur des questions si impératives pour la santé et le bien-être de la société — l'origine de la vie et ses fonctions. Il montre comment une mère — et une mère vraiment bonne, qui plus est — maintient sa fille de quatorze ans dans une ignorance absolue sur toutes les questions de sexe, et lorsque finalement la jeune fille tombe victime de sa propre ignorance, la même mère voit sa fille tuée par des médicaments de charlatan. L'inscription sur sa tombe indique qu'elle est morte d'anémie, et la moralité est satisfaite.

La fatalité de notre hypocrisie puritaine en ces matières est particulièrement illuminée par Wedekind dans la mesure où nos enfants les plus prometteurs tombent victimes de l'ignorance sexuelle et de l'absence totale d'appréciation de la part des enseignants quant à l'éveil de l'enfant.

Wendla, inhabituellement développée et alerte pour son âge, supplie sa mère de lui expliquer le mystère de la vie :

« J’ai une sœur qui est mariée depuis deux ans et demi. Je suis moi-même devenue tante pour la troisième fois, et je n’ai pas la moindre idée de la façon dont tout cela arrive… Ne sois pas fâchée, maman chérie ! À qui au monde devrais-je demander si ce n’est à toi ? Ne me gronde pas de t’interroger là-dessus. Donne-moi une réponse. — Comment cela se produit-il ? — Tu ne peux vraiment pas te leurrer en croyant que moi, qui ai quatorze ans, je crois encore à la cigogne. »

Si sa mère elle-même n’avait pas été victime de fausses notions de moralité, une explication affectueuse et sensée aurait pu sauver sa fille. Mais la mère conventionnelle cherche à cacher sa honte et son embarras « moraux » derrière cette réponse évasive :

« Pour avoir un enfant, il faut aimer… l’homme… avec qui l’on est mariée… Il faut l’aimer, Wendla, comme tu es encore incapable d’aimer à ton âge… Maintenant tu le sais ! »

À quel point Wendla « savait », la mère s’en rendit compte trop tard. La jeune fille enceinte s’imagine atteinte d’hydropisie. Et quand sa mère s’écrie avec désespoir : « Tu n’as pas l’hydropisie, tu as un enfant, ma fille », l’agonisante Wendla s’exclame avec perplexité : « Mais ce n’est pas possible, maman, je ne suis pas encore mariée… Oh, maman, pourquoi ne m’as-tu pas tout dit ? »

Avec une égale stupidité, le garçon Morris est poussé au suicide parce qu’il échoue à ses examens scolaires. Et Melchior, le jeune père de l’enfant à naître de Wendla, est envoyé en maison de correction, son éveil sexuel précoce le marquant comme un dégénéré aux yeux des enseignants et des parents.

Pendant des années, des hommes et des femmes réfléchis en Allemagne avaient plaidé pour la nécessité impérieuse de l’éducation sexuelle. MUTTERSCHUTZ, une publication spécialement consacrée à une discussion franche et intelligente du problème sexuel, mène son agitation depuis un temps considérable. Mais il a fallu le génie dramatique de Wedekind pour influencer la pensée radicale au point de forcer l’introduction de la physiologie sexuelle dans de nombreuses écoles d’Allemagne.

La Scandinavie, tout comme l’Allemagne, a progressé grâce au théâtre bien plus que par tout autre canal. Bien avant qu’Ibsen n’apparaisse sur la scène, Bjornson, le grand essayiste, tonnait contre les inégalités et l’injustice prévalant dans ces pays. Mais sa voix était celle d’un homme dans le désert, n’atteignant que quelques personnes. Il n’en fut pas de même pour Ibsen. Ses pièces BRAND, MAISON DE POUPÉE, LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ, LES REVENANTS et UN ENNEMI DU PEUPLE ont considérablement sapé les anciennes conceptions et les ont remplacées par une vision moderne et réelle de la vie. Il suffit de lire BRAND pour réaliser la conception moderne, disons, de la religion — la religion comme un idéal à atteindre sur terre ; la religion comme un principe de fraternité humaine, de solidarité et de bonté.

Ibsen, le haineur suprême de toutes les impostures sociales, a arraché le voile de l’hypocrisie de leurs visages. Son assaut le plus important, cependant, se porte sur les quatre points cardinaux soutenant le fragile réseau de la société. Premièrement, le mensonge sur lequel repose la vie d’aujourd’hui ; deuxièmement, la futilité du sacrifice tel que prêché par nos codes moraux ; troisièmement, les mesquines considérations matérielles, qui sont le seul dieu que la majorité adore ; et quatrièmement, l’influence abrutissante du provincialisme. Ces quatre points réapparaissent comme le LEITMOTIV dans les pièces d’Ibsen, mais particulièrement dans LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ, MAISON DE POUPÉE, LES REVENANTS et UN ENNEMI DU PEUPLE.

Les soutiens de la société ! Quel formidable acte d’accusation contre la structure sociale qui repose sur des piliers pourris et décomposés — des piliers joliment dorés et apparemment intacts, mais qui cachent simplement leur véritable état. Et quels sont ces piliers ?

Le consul Bernick, au sommet même de sa carrière sociale et financière, bienfaiteur de sa ville et pilier le plus solide de la communauté, a atteint le sommet par la voie du mensonge, de la tromperie et de la fraude. Il a volé à son ami intime, Johann, sa bonne réputation, et a trahi Lona Hessel, la femme qu’il aimait, pour épouser sa demi-sœur pour l’argent de cette dernière. Il s’est enrichi par des transactions douteuses, sous couvert du « bien de la communauté », et finit même par mettre en danger des vies humaines en préparant l’INDIAN GIRL, un navire pourri et dangereux, à prendre la mer.

Mais le retour de Lona lui apporte la réalisation du vide et de la bassesse de sa vie étroite. Il cherche à apaiser sa conscience en éveil par l’espoir d’avoir préparé le terrain pour une vie meilleure pour son fils, pour la nouvelle génération. Mais cet ultime espoir tombe bientôt à l’eau, car il réalise que la vérité ne peut être bâtie sur un mensonge. Au moment même où toute la ville s’apprête à célébrer le grand bienfaiteur de la communauté avec des banquets et des louanges, lui-même, désormais parvenu à une pleine maturité spirituelle, confesse aux citadins rassemblés :

« Je n’ai aucun droit à cet hommage… Mes concitoyens doivent me connaître jusqu’au fond. Alors que chacun s’examine lui-même, et réalisons la prédiction qu’à partir de cet événement, nous commençons une ère nouvelle. L’ancien, avec ses clinquants, son hypocrisie, sa vacuité, sa convenance mensongère et sa pitoyable lâcheté, devra rester derrière nous comme un musée, ouvert à l’instruction. »

Avec MAISON DE POUPÉE, Ibsen a ouvert la voie à l’émancipation de la femme. Nora s’éveille de son rôle de poupée à la réalisation de l’injustice qui lui a été faite par son père et son mari, Helmer Torvald.

« Quand j’étais à la maison avec papa, il avait l’habitude de me dire toutes ses opinions, et j’avais les mêmes. Si j’en avais d’autres, je les cachais, parce qu’il ne les aurait pas approuvées. Il m’appelait sa poupée, et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis je suis venue vivre dans ta maison. Tu as tout réglé selon tes goûts, et j’ai eu les mêmes goûts que toi, ou j’ai fait semblant. Quand je regarde en arrière maintenant, il me semble avoir vécu comme une mendiante, au jour le jour. J’ai vécu en faisant des tours pour toi, Torvald, mais tu l’as voulu ainsi. Toi et papa m’avez fait un grand tort. »

En vain Helmer utilise les vieux arguments philistins du devoir conjugal et des obligations sociales. Nora a grandi, quittant sa robe de poupée pour atteindre la pleine stature de la femme consciente. Elle est déterminée à penser et à juger par elle-même. Elle a réalisé qu’avant toute chose, elle est un être humain, devant le premier devoir envers elle-même. Elle n’est pas intimidée, même par la possibilité de l’ostracisme social. Elle est devenue sceptique quant à la justice de la loi, à la sagesse des institutions établies. Son âme rebelle s’élève en protestation contre l’existant. Selon ses propres mots : « Je dois décider ce qui est juste, de la société ou de moi. »

Dans sa foi enfantine en son mari, elle avait espéré le grand miracle. Mais ce n’est pas l’espoir déçu qui a ouvert ses yeux aux faussetés du mariage. C’était plutôt le contentement béat d’Helmer face à un mensonge commode — un mensonge qui resterait caché et ne mettrait pas en danger sa position sociale.

Quand Nora ferma derrière elle la porte de sa cage dorée et sortit dans le monde, une personnalité nouvelle et régénérée, elle ouvrit la porte de la liberté et de la vérité pour son propre sexe et pour la race à venir.

Plus que toute autre pièce, LES REVENANTS a agi comme l’explosion d’une bombe, secouant la structure sociale jusqu’à ses fondations mêmes.

Dans MAISON DE POUPÉE, la justification de l’union entre Nora et Helmer reposait au moins sur la conception de l’intégrité du mari et sur son adhésion rigide à notre morale sociale. En effet, il était le mari idéal conventionnel et le père dévoué. Il n’en va pas de même dans LES REVENANTS. Mme Alving a épousé le capitaine Alving pour découvrir qu’il était une épave physique et mentale, et que la vie avec lui signifierait une dégradation totale et serait fatale à une éventuelle progéniture. Dans son désespoir, elle s’est tournée vers le compagnon de sa jeunesse, le jeune pasteur Manders qui, en tant que vrai sauveur des âmes pour le ciel, devait nécessairement être indifférent aux nécessités terrestres. Il l’a renvoyée à la honte et à la dégradation — à ses devoirs envers son mari et son foyer. En effet, le bonheur, pour lui, n’était que la manifestation impie d’un esprit rebelle, et le devoir d’une épouse n’était pas de juger, mais « de porter avec humilité la croix qu’une puissance supérieure avait placée sur vous pour votre propre bien ».

Mme Alving a porté la croix pendant vingt-six longues années. Non pour le bien de la puissance supérieure, mais pour son petit fils Oswald, qu’elle désirait ardemment sauver de l’atmosphère empoisonnée du foyer de son mari.

C’est également pour le bien de son fils bien-aimé qu’elle a soutenu le mensonge de la bonté de son père, dans une crainte superstitieuse du « devoir et de la décence ». Elle a appris, hélas ! trop tard, que le sacrifice de toute sa vie avait été vain, et que son fils Oswald était visité par les péchés de son père, qu’il était irrémédiablement condamné. Elle a appris ceci aussi : « Nous sommes tous des revenants. Ce n’est pas seulement ce que nous avons hérité de notre père et de notre mère qui marche en nous. Ce sont toutes sortes d’idées mortes et de vieilles croyances sans vie. Elles n’ont aucune vitalité, mais elles s’accrochent à nous tout de même et nous ne pouvons nous en débarrasser… Et puis, nous avons tous, un par un, si peur de la lumière. Quand vous m’avez forcée sous le joug que vous appeliez Devoir et Obligation ; quand vous avez loué comme juste et approprié ce contre quoi toute mon âme se rebellait comme quelque chose de répugnant ; c’est alors que j’ai commencé à examiner les coutures de votre doctrine. Je voulais seulement tirer sur un seul nœud, mais une fois dénoué, tout s’est effiloché. Et alors j’ai compris que c’était tout cousu à la machine. »

Comment une société cousue à la machine pourrait-elle sonder les profondeurs bouillonnantes d’où est issu le grand chef-d’œuvre d’Henrik Ibsen ? Elle ne pouvait pas comprendre, et c’est pourquoi elle a déversé les flacons d’abus et de venin sur son plus grand bienfaiteur. Qu’Ibsen n’ait pas été intimidé, il l’a prouvé par sa réponse dans UN ENNEMI DU PEUPLE.

Dans ce grand drame, Ibsen accomplit les derniers rites funéraires sur un système social en décomposition et agonisant. De ses cendres s’élève l’individu régénéré, le rebelle audacieux et téméraire. Le Dr Stockman, un idéaliste, plein de sympathie sociale et de solidarité, est appelé dans sa ville natale en tant que médecin des bains. Il découvre bientôt que ceux-ci sont bâtis sur un marécage, et qu’au lieu de trouver un soulagement, les patients qui affluent dans l’endroit sont empoisonnés.

Homme honnête, aux convictions fortes, le docteur considère comme son devoir de faire connaître sa découverte. Mais il apprend bientôt que les dividendes et les profits ne se soucient ni de la santé ni des principes. Même les réformateurs de la ville, représentés par le MESSAGER DU PEUPLE, toujours prêts à pérorer sur leur dévouement envers le peuple, retirent leur soutien à l’idéaliste « téméraire » dès qu’ils apprennent que la découverte du docteur pourrait jeter le discrédit sur la ville, et ainsi nuire à leurs poches.

Mais le docteur Stockman continue de croire en ses concitoyens. Ils l’écouteraient. Mais ici aussi, il se retrouve bientôt seul. Il ne peut même pas obtenir un lieu pour proclamer sa grande vérité. Et quand il y parvient enfin, il est submergé par les abus et les railleries en tant qu’ennemi du peuple. Le docteur, si enthousiaste quant à l’aide des gens de sa ville pour éradiquer le mal, est bientôt poussé à une position solitaire. L’annonce de sa découverte entraînerait une perte pécuniaire pour la ville, et cette considération incite les officiels, les bons citoyens et les réformateurs d’âmes à étouffer la voix de la vérité. Il les trouve tous comme une majorité compacte, assez sans scrupules pour être prête à bâtir la prospérité de la ville sur un bourbier de mensonges et de fraude. Il est accusé d’essayer de ruiner la communauté. Mais selon lui, « peu importe qu’une communauté menteuse soit ruinée. Elle doit être rasée jusqu’au sol. Tous les hommes qui vivent de mensonges doivent être exterminés comme de la vermine. Vous en arriverez à un point tel que le pays tout entier méritera de périr. »

Le docteur Stockman n’est pas un politicien pratique. Un homme libre, pense-t-il, ne doit pas se comporter comme un gredin. « Il ne doit pas agir de manière à se cracher au visage. » Car seuls les lâches permettent à des « considérations » de prétendu bien-être général ou de parti de supplanter la vérité et les idéaux. « Les programmes des partis tordent le cou à toutes les vérités jeunes et vivantes ; et les considérations d’opportunité renversent la moralité et la droiture, jusqu’à ce que la vie soit tout simplement hideuse. »

Ces pièces d’Ibsen — LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ, MAISON DE POUPÉE, LES REVENANTS et UN ENNEMI DU PEUPLE — constituent une force dynamique qui dissipe progressivement les fantômes marchant dans le cimetière social appelé civilisation. Mieux encore, les effets destructeurs d’Ibsen sont en même temps suprêmement constructifs, car il ne se contente pas de saper les piliers existants ; en effet, il bâtit avec des traits sûrs les fondations d’un avenir plus sain et idéal, fondé sur la souveraineté de l’individu au sein d’un environnement social bienveillant.

L’Angleterre, avec ses grands pionniers de la pensée radicale, les pèlerins intellectuels comme Godwin, Robert Owen, Darwin, Spencer, William Morris et bien d’autres ; avec ses merveilleux alouettes de la liberté — Shelley, Byron, Keats — est un autre exemple de l’influence de l’art dramatique. En quelques années comparativement, les œuvres dramatiques de Shaw, Pinero, Galsworthy, Rann Kennedy ont porté la pensée radicale aux oreilles autrefois sourdes même aux merveilleux poètes de la Grande-Bretagne. Ainsi, un public qui resterait indifférent à la lecture d’un essai de Robert Owen sur la pauvreté, ou qui ignorerait les tracts socialistes de Bernard Shaw, a été amené à réfléchir par MAJOR BARBARA, où la pauvreté est décrite comme le plus grand crime de la civilisation chrétienne. « La pauvreté rend les gens faibles, serviles, chétifs ; la pauvreté crée la maladie, le crime, la prostitution ; bref, la pauvreté est responsable de tous les maux et de tous les fléaux du monde. » La pauvreté nécessite également la dépendance, les organisations caritatives, des institutions qui prospèrent sur la chose même qu’elles essaient de détruire. L’Armée du Salut, par exemple, comme le montre MAJOR BARBARA, lutte contre l’ivrognerie ; pourtant, l’un de ses plus grands contributeurs est Badger, un distillateur de whisky, qui fournit chaque année des milliers de livres pour éliminer la source même de sa richesse. Bernard Shaw en conclut donc que le seul véritable bienfaiteur de la société est un homme comme Undershaft, le père de Barbara, un fabricant de canons dont la théorie de la vie est que la poudre est plus forte que les mots.

« Le pire des crimes », dit Undershaft, « c’est la pauvreté. Tous les autres crimes sont des vertus à côté ; tous les autres déshonneurs sont la chevalerie même par comparaison. La pauvreté flétrit des villes entières ; propage des pestilences horribles ; frappe de mort l’âme même de tous ceux qui entrent en vue, en portée ou en odeur d’elle. Ce que vous appelez crime n’est rien ; un meurtre ici, un vol là, un coup ici et une malédiction là : qu’importe ? Ce ne sont que les accidents et les maladies de la vie ; il n’y a pas cinquante vrais criminels professionnels à Londres. Mais il y a des millions de pauvres, des gens abjects, des gens sales, mal nourris, mal vêtus. Ils nous empoisonnent moralement et physiquement ; ils tuent le bonheur de la société ; ils nous forcent à nous débarrasser de nos propres libertés et à organiser des cruautés contre nature de peur qu’ils ne se soulèvent contre nous et ne nous entraînent dans leur abîme… La pauvreté et l’esclavage ont résisté pendant des siècles à vos sermons et à vos éditoriaux ; ils ne résisteront pas à mes mitrailleuses. Ne leur faites pas de sermons ; ne raisonnez pas avec eux. Tuez-les… C’est le test final de la conviction, le seul levier assez fort pour renverser un système social… Voter ! Bah ! Quand vous votez, vous changez seulement le nom du cabinet. Quand vous tirez, vous abattez des gouvernements, inaugurez de nouvelles époques, abolissez les anciens ordres et en établissez de nouveaux. »

Pas étonnant que les gens ne se soient guère souciés de lire les tracts socialistes de M. Shaw. Ce n’est que par le théâtre qu’il pouvait livrer des vérités historiques aussi percutantes. Et c’est pourquoi ce n’est que par le théâtre que M. Shaw est un facteur révolutionnaire dans la diffusion des idées radicales.

Après LES TISSERANDS de Hauptmann, LA LUTTE, de Galsworthy, est le drame social le plus important.

Le thème de LA LUTTE est une grève avec deux facteurs dominants : Anthony, le président de la compagnie, rigide, intransigeant, refusant de faire la moindre concession, bien que les hommes tiennent depuis des mois et soient dans un état de demi-famine ; et David Roberts, un révolutionnaire sans compromis, dont le dévouement envers l’ouvrier et la cause de la liberté est brûlant. Entre eux, les grévistes sont usés et fatigués par la terrible lutte, et sont harcelés et poussés par l’affreuse vision de la pauvreté et du besoin dans leurs familles.

La pièce la plus merveilleuse et la plus brillante de LA LUTTE est la description faite par Galsworthy de la foule, de son inconstance et de son manque de colonne vertébrale. Un instant, ils applaudissent le vieux Thomas, qui parle du pouvoir de Dieu et de la religion et exhorte les hommes contre la rébellion ; l’instant d’après, ils sont emportés par un délégué itinérant qui plaide la cause du syndicat — ce syndicat qui prône toujours le compromis, et qui abandonne les travailleurs dès qu’ils osent faire grève pour des revendications indépendantes ; à nouveau, ils sont enflammés par le sérieux, l’esprit et l’intensité de David Roberts — tous ces gens prêts à aller dans n’importe quelle direction où le vent souffle. C’est la malédiction de la classe ouvrière qu’elle suive toujours comme des moutons conduits à l’abattoir.

La cohérence est le plus grand crime de notre âge commercial. Peu importe l’intensité de l’esprit ou l’importance de l’homme, dès l’instant où il ne se laisse pas utiliser ou ne vend pas ses principes, il est jeté au rebut. Tel fut le sort du président de la compagnie, Anthony, et de David Roberts. Certes, ils représentaient des pôles opposés — des pôles antagonistes l’un à l’autre, des pôles divisés par un fossé terrible qui ne pourra jamais être comblé. Pourtant, ils partageaient un sort commun. Anthony est l’incarnation du conservatisme, des vieilles idées, des méthodes de fer :

« Je suis président de cette compagnie depuis trente-deux ans. J’ai combattu les hommes quatre fois. Je n’ai jamais été vaincu. On a dit que les temps ont changé. S’ils l’ont fait, je n’ai pas changé avec eux. On a dit que les maîtres et les hommes sont égaux. Fadaises. Il ne peut y avoir qu’un seul maître dans une maison. On a dit que le Capital et le Travail ont les mêmes intérêts. Fadaises. Leurs intérêts sont aussi éloignés que les pôles. Il n’y a qu’une seule façon de traiter les hommes — avec une verge de fer. Les maîtres sont des maîtres. Les hommes sont des hommes. »

Nous pouvons ne pas aimer cette adhésion à de vieilles notions réactionnaires, et pourtant il y a quelque chose d’admirable dans le courage et la cohérence de cet homme, et il n’est pas à moitié aussi dangereux pour les intérêts des opprimés que nos réformateurs sentimentaux et mous qui volent avec neuf doigts et donnent des bibliothèques avec le dixième ; qui broient les êtres humains comme Russell Sage, puis dépensent des millions de dollars dans des travaux de recherche sociale ; qui transforment de belles jeunes plantes en vieilles femmes fanées, puis leur donnent quelques dollars dérisoires ou fondent un Foyer pour Jeunes Filles Travailleuses. Anthony est un digne adversaire ; et pour combattre un tel ennemi, il faut apprendre à le rencontrer en bataille rangée.

David Roberts possède tous les attributs mentaux et moraux de son adversaire, couplés à l’esprit de révolte et à la profondeur des idées modernes. Lui aussi est cohérent, et ne veut rien pour sa classe qui soit inférieur à une victoire complète.

« Ce n’est pas pour ce petit moment de temps que nous nous battons, pas pour nos propres petits corps et leur chaleur ; c’est pour tous ceux qui viendront après, pour tous les temps. Oh, hommes, par amour pour eux, ne retournez pas une pierre de plus sur leurs têtes, n’aidez pas à noircir le ciel. Si nous pouvons secouer ce monstre au visage blanc et aux lèvres sanglantes qui a sucé la vie de nous-mêmes, de nos femmes et de nos enfants depuis que le monde existe, si nous n’avons pas le cœur des hommes pour nous dresser contre lui, poitrine contre poitrine et œil dans l’œil, et le forcer à reculer jusqu’à ce qu’il demande grâce, il continuera à sucer la vie, et nous resterons pour toujours là où nous sommes, moins que les chiens eux-mêmes. »

Il est inévitable que le compromis et les intérêts mesquins passent et laissent derrière eux deux tels géants. Inévitable, jusqu’à ce que la masse atteigne la stature d’un David Roberts. Le fera-t-elle jamais ? La prophétie n’est pas la vocation du dramaturge, pourtant la leçon morale est évidente. On ne peut s’empêcher de réaliser que les travailleurs devront utiliser des méthodes jusqu’ici inconnues pour eux ; qu’ils devront rejeter tous ces éléments en leur sein qui sont toujours prêts à réconcilier l’irréconciliable, à savoir le Capital et le Travail. Ils devront apprendre que des caractères comme David Roberts sont les forces mêmes qui ont révolutionné le monde et ainsi ouvert la voie à l’émancipation des griffes de ce « monstre au visage blanc et aux lèvres sanglantes », vers un horizon plus brillant, une vie plus libre et une reconnaissance plus profonde des valeurs humaines.

Aucun sujet d’importance sociale égale n’a reçu une telle considération étendue au cours des dernières années que la question de la prison et de la punition.

Il n'est guère de revue d'importance qui n'ait consacré ses colonnes à la discussion de ce thème vital. Un certain nombre d'ouvrages, signés d'auteurs compétents, tant en Amérique qu'à l'étranger, ont examiné ce sujet sous l'angle historique, psychologique et social, tous s'accordant à dire que les institutions pénales actuelles et notre façon de faire face au crime se sont révélées, à tous égards, inadaptées et dispendieuses. On s'attendrait à ce que quelque chose de très radical résulte de l'acte d'accusation littéraire cumulé contre les crimes sociaux perpétrés sur le prisonnier. Pourtant, à l'exception de quelques réformes mineures et relativement insignifiantes dans certaines de nos prisons, absolument rien n'a été accompli. Mais enfin, ce grave tort social a trouvé une interprétation dramatique dans JUSTICE de Galsworthy.

La pièce s'ouvre dans le bureau de James How and Sons, avocats. Le clerc principal, Robert Cokeson, découvre qu'un chèque qu'il avait émis pour neuf livres a été falsifié pour atteindre quatre-vingt-dix. Par élimination, les soupçons se portent sur William Falder, le clerc subalterne. Ce dernier est amoureux d'une femme mariée, l'épouse maltraitée et brutalisée d'un ivrogne brutal. Poussé par son employeur, un homme sévère mais non dénué de bonté, Falder avoue la falsification, plaidant l'impérieuse nécessité de son amoureuse, Ruth Honeywill, avec qui il avait prévu de s'enfuir pour la sauver de la brutalité insupportable de son mari. Malgré les supplications du jeune Walter, sensible aux idées modernes, son père, citoyen moral et respectueux des lois, livre Falder à la police.

Le deuxième acte, dans la salle d'audience, montre la Justice en plein processus de fabrication. La scène égale en puissance dramatique et en vérité psychologique la grande scène du tribunal dans RÉSURRECTION. Le jeune Falder, un adolescent nerveux et quelque peu fragile de vingt-trois ans, se tient devant la barre. Ruth, son amoureuse mariée, pleine d'amour et de dévouement, brûle d'anxiété à l'idée de sauver le jeune homme dont l'affection a conduit à sa situation actuelle. Le jeune homme est défendu par l'avocat Frome, dont le discours devant le jury est un chef-d'œuvre de philosophie sociale profonde, entrelacé des vrilles de la compréhension et de la sympathie humaines. Il ne tente pas de contester le fait même que Falder ait modifié le chèque ; et bien qu'il plaide l'aberration temporaire pour la défense de son client, ce plaidoyer est fondé sur une conscience sociale aussi profonde et englobante que les racines de nos maux sociaux — « la toile de fond de la vie, cette vie palpitante qui se trouve toujours derrière la commission d'un crime ». Il montre que Falder a été confronté à l'alternative de voir la femme aimée assassinée par son mari brutal, dont elle ne peut divorcer, ou de prendre la loi entre ses propres mains. La défense supplie le jury de ne pas transformer le jeune homme faible en criminel en le condamnant à la prison, car « la justice est une machine qui, une fois qu'on lui a donné une poussée initiale, roule d'elle-même... Ce jeune homme doit-il être broyé par cette machine pour un acte qui, au pire, n'était que de la faiblesse ? Doit-il devenir un membre des équipages infortunés qui manœuvrent ces sombres navires de malheur appelés prisons ?... Je vous en conjure, messieurs, ne ruinez pas ce jeune homme. Car, en résultat de ces quatre minutes, la ruine, totale et irrémédiable, le regarde en face... Le roulement des roues du char de la Justice sur ce garçon a commencé lorsqu'il a été décidé de le poursuivre. »

Mais le char de la Justice roule impitoyablement, car — comme le dit le savant juge — « la loi est ce qu'elle est : un édifice majestueux qui nous abrite tous, dont chaque pierre repose sur une autre. »

Falder est condamné à trois ans de travaux forcés.

En prison, le jeune détenu inexpérimenté se retrouve bientôt victime du terrible « système ». Les autorités admettent que le jeune Falder est mentalement et physiquement « en mauvais état », mais rien ne peut être fait à ce sujet : beaucoup d'autres sont dans une situation similaire, et « les quartiers sont inadaptés ».

La troisième scène du troisième acte est saisissante par sa force silencieuse. Toute la scène est une pantomime, se déroulant dans la cellule de prison de Falder.

« Dans la lumière du jour qui décline rapidement, Falder, en chaussettes, est vu debout, immobile, la tête inclinée vers la porte, écoutant. Il se rapproche un peu de la porte, ses pieds chaussés de bas ne faisant aucun bruit. Il s'arrête à la porte. Il essaie de plus en plus fort d'entendre quelque chose, n'importe quelle petite chose qui se passe à l'extérieur. Il se redresse soudainement — comme à un son — et reste parfaitement immobile. Puis, avec un soupir lourd, il se remet au travail et reste là à le regarder, la tête basse ; il fait un point ou deux, ayant l'air d'un homme si perdu dans la tristesse que chaque point est, pour ainsi dire, un retour à la vie. Puis, se tournant brusquement, il commence à arpenter sa cellule, bougeant la tête, comme un animal arpentant sa cage. Il s'arrête à nouveau à la porte, écoute et, posant la paume de ses mains contre elle, les doigts écartés, appuie son front contre le fer. Se détournant, peu après, il se dirige lentement vers la fenêtre, se tenant la tête, comme s'il sentait qu'elle allait éclater, et s'arrête sous la fenêtre. Mais comme il ne peut voir dehors, il cesse de regarder et, ramassant le couvercle de l'une des boîtes de conserve, il le scrute, comme s'il essayait de faire de son propre visage un compagnon. Il fait presque nuit. Soudain, le couvercle tombe de sa main avec un fracas — le seul son qui ait rompu le silence — et il reste là à fixer intensément le mur où l'étoffe de la chemise pend, assez blanche dans l'obscurité — il semble voir quelqu'un ou quelque chose là-bas. Il y a un coup sec et un déclic ; la lumière de la cellule derrière l'écran de verre a été allumée. La cellule est vivement éclairée. Falder est vu haletant, cherchant son souffle.

Un son venant de loin, comme un battement distant et sourd sur du métal épais, est soudainement audible. Falder recule, incapable de supporter cette clameur soudaine. Mais le son grandit, comme si quelque grande charrette de prisonnier roulait vers la cellule. Et progressivement, cela semble l'hypnotiser. Il commence à ramper centimètre par centimètre vers la porte. Le son de martèlement, voyageant de cellule en cellule, se rapproche de plus en plus ; les mains de Falder bougent comme si son esprit s'était déjà joint à ce battement, et le son enfle jusqu'à sembler être entré dans la cellule elle-même. Il lève soudainement ses poings serrés. Haletant violemment, il se jette contre sa porte et la frappe. »

Finalement, Falder quitte la prison, un homme libéré sur parole et brisé, le sceau du condamné sur le front, le fer de la misère dans l'âme. Grâce aux supplications de Ruth, la firme James How and Son est disposée à reprendre Falder à leur service, à condition qu'il renonce à Ruth. C'est alors que Falder apprend la terrible nouvelle que la femme qu'il aime avait été poussée par le Moloch économique sans merci à se vendre. Elle a « essayé de fabriquer des jupes... des choses bon marché... Je ne gagnais jamais plus de dix shillings par semaine, en achetant mon propre coton et en travaillant toute la journée. Je n'allais presque jamais au lit avant minuit passé... Et puis... mon employeur est arrivé — il est arrivé depuis lors. » À ce moment psychologique terrible, la police apparaît pour le traîner de nouveau en prison pour avoir omis de se présenter en tant qu'homme en liberté conditionnelle. Complètement submergé par l'inexorabilité de son environnement, le jeune Falder cherche et trouve la paix, plus grande que la justice humaine, en se jetant vers la mort, alors que les détectives le ramènent en prison.

Il serait impossible d'estimer l'effet produit par cette pièce. Peut-être peut-on en avoir une idée grâce à la circonstance très inhabituelle qu'elle s'est avérée si puissante qu'elle a incité le ministre de l'Intérieur de Grande-Bretagne à entreprendre de vastes réformes pénitentiaires en Angleterre. Un signe très encourageant de l'influence exercée par le théâtre moderne. Il faut espérer que l'acte d'accusation tonitruant de M. Galsworthy ne restera pas sans effet similaire sur le sentiment public et les conditions carcérales en Amérique. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aucune autre pièce moderne n'a porté de fruits aussi directs et immédiats en éveillant la conscience sociale.

Une autre pièce moderne, THE SERVANT IN THE HOUSE, frappe une note vitale de notre vie sociale. Le héros du chef-d'œuvre de M. Kennedy est Robert, un ivrogne grossier et sale que la société respectable a répudié. Robert, le nettoyeur d'égouts, est le véritable héros de la pièce ; bien mieux, son véritable et seul sauveur. C'est lui qui se porte volontaire pour descendre dans l'égout dangereux, afin que ses camarades « puissent avoir de la lumière et de l'air ». Après tout, n'a-t-il pas toujours sacrifié sa vie, afin que les autres puissent avoir de la lumière et de l'air ?

L'idée que le travail est le rédempteur du bien-être social a été criée sur les toits dans toutes les langues et sous tous les climats. Pourtant, les mots simples de Robert expriment la signification du travail et sa mission avec une puissance bien plus grande.

L'Amérique est encore dans son enfance dramatique. La plupart des tentatives dans ce domaine pour refléter la vie ont été de misérables échecs. Pourtant, il existe des signes encourageants dans l'attitude du public intelligent envers les pièces modernes, même si elles viennent de terre étrangère.

Le seul véritable drame que l'Amérique ait produit jusqu'à présent est THE EASIEST WAY, d'Eugene Walter.

Il est censé représenter une « phase particulière » de la vie new-yorkaise. Si c'était tout, cela aurait une importance mineure. Ce qui donne à la pièce son importance et sa valeur réelles réside beaucoup plus profondément. Cela réside, d'abord, dans le courant fondamental de notre tissu social qui nous pousse tous, même des caractères plus forts que Laura, vers la voie de la facilité — une voie si destructrice de l'intégrité, de la vérité et de la justice. Deuxièmement, le fatalisme cruel et insensé conditionné par le sexe de Laura. Ces deux caractéristiques impriment le sceau de l'universalité sur la pièce et la caractérisent comme l'un des plus puissants actes d'accusation dramatiques contre la société.

Le gaspillage criminel de l'énergie humaine, dans les conditions économiques et sociales, pousse Laura comme il pousse la fille moyenne à épouser n'importe quel homme pour un « foyer » ; ou comme il pousse les hommes à endurer les pires indignités pour une misérable pitance.

Ensuite, il y a cette autre institution respectable, le fatalisme du sexe de Laura. L'inéluctabilité de cette force est résumée dans les mots suivants : « Ne savez-vous pas que nous ne comptons pas plus dans la vie de ces hommes que des animaux apprivoisés ? C'est un jeu, et si nous ne jouons pas bien nos cartes, nous perdons. » La femme dans la bataille avec la vie n'a qu'une seule arme, une seule marchandise — le sexe. Cela seul sert d'atout dans le jeu de la vie.

Ce fatalisme aveugle a fait de la femme une parasite, une chose inerte. Pourquoi alors attendre de la persévérance ou de l'énergie de la part de Laura ? La voie de la facilité est le chemin tracé pour elle depuis des temps immémoriaux. Elle ne pouvait en suivre aucun autre.

Un certain nombre d'autres pièces pourraient être citées comme caractéristiques du rôle croissant du théâtre en tant que propagateur de pensée radicale. Qu'il suffise de mentionner THE THIRD DEGREE, de Charles Klein ; THE FOURTH ESTATE, de Medill Patterson ; A MAN'S WORLD, d'Ida Croutchers, — toutes pointant vers l'aube de l'art dramatique en Amérique, un art qui découvre au peuple les terribles maladies de notre corps social.

On a dit autrefois que tous les chemins mènent à Rome. En application paraphrasée aux tendances de notre époque, on peut dire en vérité que tous les chemins mènent à la grande reconstruction sociale. L'éveil économique de l'ouvrier et sa prise de conscience de la nécessité d'une action industrielle concertée ; les tendances de l'éducation moderne, notamment dans leur application au libre développement de l'enfant ; l'esprit d'agitation croissante exprimé par, et cultivé par, l'art et la littérature, tout cela pave la voie vers la Route Ouverte. Surtout, le théâtre moderne, opérant par le double canal du dramaturge et de l'interprète, affectant à la fois l'esprit et le cœur, est la force la plus puissante pour développer le mécontentement social, gonflant la marée puissante de l'agitation qui balaie en avant et par-dessus le barrage de l'ignorance, du préjugé et de la superstition.

[1] HONNEUR.

[2] MAGDA.

[3] AVANT LE LEVER DU SOLEIL.

[4] LES TISSERANDS.

[5] LA CLOCHE ENGLOUTIE.

[6] JEUNESSE.

[7] L'ÉVEIL DU PRINTEMPS.

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