Le tour du monde en quatre-vingts jours
par Jules Verne
Sommaire
CHAPITRE I. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S’ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT, L’UN COMME MAÎTRE, L’AUTRE COMME DOMESTIQUE CHAPITRE II. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT EST CONVAINCU D’AVOIR ENFIN TROUVÉ SON IDÉAL CHAPITRE III. DANS LEQUEL S’ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRAIT COÛTER CHER À PHILEAS FOGG CHAPITRE IV. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ÉTONNE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE CHAPITRE V. DANS LEQUEL UNE NOUVELLE ESPÈCE DE VALEURS, INCONNUE DES BOURSIERS, APPARAÎT À LA BOURSE CHAPITRE VI. DANS LEQUEL FIX, L’AGENT DE POLICE, DÉNONCE UNE IMPATIENCE TRÈS NATURELLE CHAPITRE VII. QUI DÉMONTRE UNE FOIS DE PLUS L’INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE CHAPITRE VIII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS, PEUT-ÊTRE, QU’IL NE LE FAUDRAIT CHAPITRE IX. DANS LEQUEL LA MER ROUGE ET L’OCÉAN INDIEN SE MONTRENT PROPICES AUX DESSINS DE PHILEAS FOGG CHAPITRE X. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX DE S’EN TIRER À BON COMPTE AVEC LA PERTE DE SES CHAUSSURES CHAPITRE XI. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG SE PROCURE UN MOYEN DE TRANSPORT INÉDIT À UN PRIX FABULEUX CHAPITRE XII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S’AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTS DE L’INDE, ET CE QUI S’ENSUIVIT CHAPITRE XIII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT REÇOIT UNE NOUVELLE PREUVE QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX CHAPITRE XIV. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DÉVALE TOUTE LA LONGUEUR DE LA BELLE VALLÉE DU GANGE SANS MÊME SONGER À LA VOIR CHAPITRE XV. DANS LEQUEL LE SAC DE BILLETS DÉGORGE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES DE PLUS CHAPITRE XVI. DANS LEQUEL FIX NE SEMBLE PAS COMPRENDRE LE MOINDRE MOT DE CE QU’ON LUI DIT CHAPITRE XVII. QUI DÉCRIT CE QUI SE PASSA PENDANT LA TRAVERSÉE DE SINGAPOUR À HONG-KONG CHAPITRE XVIII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT ET FIX S’OCCUPENT CHACUN DE LEURS AFFAIRES CHAPITRE XIX. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT TÉMOIGNE UN INTÉRÊT TROP VIF POUR SON MAÎTRE, ET CE QUI S’ENSUIT CHAPITRE XX. DANS LEQUEL FIX SE RETROUVE FACE À FACE AVEC PHILEAS FOGG CHAPITRE XXI. DANS LEQUEL LE CAPITAINE DU « TANKADÈRE » COURT UN GRAND RISQUE DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES CHAPITRE XXII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT S’APERÇOIT QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRATIQUE D’AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE CHAPITRE XXIII. DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S’ALLONGE D’UNE MANIÈRE DÉMESURÉE CHAPITRE XXIV. PENDANT LEQUEL MR FOGG ET SES COMPAGNONS TRAVERSENT L’OCÉAN PACIFIQUE CHAPITRE XXV. DANS LEQUEL ON A UN BREF APERÇU DE SAN FRANCISCO CHAPITRE XXVI. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS VOYAGENT PAR LE CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE CHAPITRE XXVII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUBIT, À LA VITESSE DE VINGT MILLES À L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONNE CHAPITRE XXVIII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE RÉUSSIT À FAIRE ENTENDRE RAISON À PERSONNE CHAPITRE XXIX. DANS LEQUEL SONT RACONTÉS CERTAINS INCIDENTS QUE L’ON NE RENCONTRE QUE SUR LES CHEMINS DE FER AMÉRICAINS CHAPITRE XXX. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR CHAPITRE XXXI. DANS LEQUEL FIX, L’AGENT DE POLICE, SERT CONSIDÉRABLEMENT LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG CHAPITRE XXXII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISE FORTUNE CHAPITRE XXXIII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DE LA SITUATION CHAPITRE XXXIV. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ATTEINT ENFIN LONDRES CHAPITRE XXXV. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG N’A PAS BESOIN DE RÉPÉTER SES ORDRES À PASSEPARTOUT DEUX FOIS CHAPITRE XXXVI. DANS LEQUEL LE NOM DE PHILEAS FOGG EST UNE FOIS DE PLUS À LA HAUSSE À LA BOURSE CHAPITRE XXXVII. DANS LEQUEL IL EST DÉMONTRÉ QUE PHILEAS FOGG N’A RIEN GAGNÉ À SON VOYAGE AUTOUR DU MONDE, SI CE N’EST LE BONHEUR
CHAPITRE I. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S’ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT, L’UN COMME MAÎTRE, L’AUTRE COMME DOMESTIQUE
M. Phileas Fogg habitait, en 1872, le n° 7 de Saville Row, Burlington Gardens, la maison où Sheridan mourut en 1814. Il était l’un des membres les plus notables du Reform Club, bien qu’il semblât toujours éviter d’attirer l’attention ; un personnage énigmatique, sur lequel on ne savait pas grand-chose, si ce n’est que c’était un homme du monde accompli. Les gens disaient qu’il ressemblait à Byron — du moins que sa tête était byronienne ; mais c’était un Byron moustachu et impassible, qui pourrait vivre mille ans sans vieillir.
S’il était assurément Anglais, il était plus douteux que Phileas Fogg fût un Londonien. On ne le voyait jamais à la Bourse, ni à la Banque, ni dans les bureaux de comptabilité de la « Cité » ; aucun navire n’entrait jamais dans les docks de Londres dont il fût le propriétaire ; il n’avait aucun emploi public ; il n’avait jamais été inscrit à aucune des facultés de droit, ni au Temple, ni à Lincoln’s Inn, ni à Gray’s Inn ; et sa voix n’avait jamais retenti à la Cour de la Chancellerie, ni à l’Échiquier, ni au Banc de la Reine, ni dans les cours ecclésiastiques. Ce n’était certainement pas un industriel ; ce n’était ni un commerçant ni un gentleman farmer. Son nom était inconnu des sociétés scientifiques et savantes, et on ne lui a jamais connu aucune participation aux sages délibérations de la Royal Institution ou de la London Institution, de l’Association des Artisans ou de l’Institution des Arts et des Sciences. Il n’appartenait, en fait, à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale anglaise, de celle des Harmoniques à celle des Entomologistes, fondée principalement dans le but d’exterminer les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre du Reform, et c’était tout.
La manière dont il obtint son admission dans ce club exclusif était assez simple.
Il fut recommandé par les Barings, auprès desquels il disposait d’un crédit ouvert. Ses chèques étaient régulièrement payés à vue sur son compte courant, qui était toujours largement approvisionné.
Phileas Fogg était-il riche ? Indubitablement. Mais ceux qui le connaissaient le mieux ne pouvaient imaginer comment il avait fait fortune, et M. Fogg était la dernière personne à qui demander cette information. Il n’était pas prodigue, ni, au contraire, avare ; car, dès qu’il savait qu’une somme d’argent était nécessaire pour une cause noble, utile ou bienfaisante, il la fournissait discrètement et parfois anonymement. Il était, en somme, le moins communicatif des hommes. Il parlait très peu, et semblait d’autant plus mystérieux par sa nature taciturne. Ses habitudes quotidiennes étaient tout à fait observables ; mais tout ce qu’il faisait était si exactement la même chose que ce qu’il avait toujours fait auparavant, que les esprits des curieux étaient fort perplexes.
Avait-il voyagé ? C’était probable, car personne ne semblait connaître le monde plus familièrement ; il n’y avait aucun endroit si reculé qu’il ne semblât en avoir une connaissance intime. Il corrigeait souvent, en quelques mots clairs, les mille conjectures avancées par les membres du club sur les voyageurs perdus ou inconnus, soulignant les vraies probabilités, et semblant doté d’une sorte de seconde vue, tant les événements justifiaient souvent ses prédictions. Il avait dû voyager partout, du moins par l’esprit.
Il était toutefois certain que Phileas Fogg ne s’était pas absenté de Londres depuis de nombreuses années. Ceux qui avaient l’honneur d’une meilleure connaissance avec lui que les autres déclaraient que personne ne pouvait prétendre l’avoir jamais vu nulle part ailleurs. Ses seuls passe-temps étaient la lecture des journaux et le whist. Il gagnait souvent à ce jeu, qui, étant silencieux, s’harmonisait avec sa nature ; mais ses gains n’allaient jamais dans sa bourse, étant réservés comme fonds pour ses œuvres de charité. M. Fogg jouait, non pour gagner, mais pour le plaisir de jouer. Le jeu était à ses yeux un défi, une lutte contre une difficulté, mais une lutte immobile et inlassable, conforme à ses goûts.
On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes ; ni parents ni amis proches, ce qui est certainement plus inhabituel. Il vivait seul dans sa maison de Saville Row, où personne ne pénétrait. Un seul domestique suffisait à le servir. Il déjeunait et dînait au club, à des heures mathématiquement fixées, dans la même salle, à la même table, ne prenant jamais ses repas avec d’autres membres, et encore moins en amenant un invité avec lui ; et il rentrait chez lui exactement à minuit, seulement pour se retirer aussitôt au lit. Il n’utilisait jamais les chambres confortables que le Reform met à la disposition de ses membres favorisés. Il passait dix heures sur vingt-quatre à Saville Row, soit à dormir, soit à faire sa toilette. Quand il choisissait de faire une promenade, c’était d’un pas régulier dans le hall d’entrée au sol de mosaïque, ou dans la galerie circulaire sous le dôme soutenu par vingt colonnes ioniques en porphyre rouge, et éclairée par des fenêtres peintes en bleu. Quand il déjeunait ou dînait, toutes les ressources du club — ses cuisines et ses offices, sa beurrerie et sa laiterie — aidaient à encombrer sa table de leurs provisions les plus succulentes ; il était servi par les plus graves serveurs, en habit, et en chaussures à semelles en peau de cygne, qui présentaient les mets dans des porcelaines spéciales et sur le plus fin des linges ; les carafes du club, d’un modèle disparu, contenaient son sherry, son porto et son claret épicé à la cannelle ; tandis que ses boissons étaient rafraîchies par de la glace, apportée à grands frais des lacs américains.
Si vivre de cette manière est être excentrique, il faut avouer qu’il y a quelque chose de bon dans l’excentricité.
La demeure de Saville Row, bien que non somptueuse, était extrêmement confortable. Les habitudes de son occupant étaient telles qu’elles exigeaient peu de choses du seul domestique, mais Phileas Fogg exigeait de lui une ponctualité et une régularité presque surhumaines. En ce jour même du 2 octobre, il avait renvoyé James Forster, parce que ce malheureux jeune homme lui avait apporté son eau de rasage à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six ; et il attendait son successeur, qui devait arriver à la maison entre onze heures et onze heures et demie.
Phileas Fogg était assis carrément dans son fauteuil, les pieds joints comme ceux d’un grenadier à la parade, les mains posées sur les genoux, le corps droit, la tête haute ; il observait fixement une horloge compliquée qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les mois et les années. À onze heures et demie précises, M. Fogg devait, selon son habitude quotidienne, quitter Saville Row et se rendre au Reform.
Un coup retentit à ce moment à la porte de l’appartement confortable où était assis Phileas Fogg, et James Forster, le domestique renvoyé, apparut.
« Le nouveau domestique », dit-il.
Un jeune homme de trente ans s’avança et s’inclina.
« Vous êtes Français, je crois, demanda Phileas Fogg, et votre nom est John ? »
« Jean, si monsieur le permet, répondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom qui m’est resté parce que j’ai une aptitude naturelle à passer d’un métier à un autre. Je crois être honnête, monsieur, mais, pour être franc, j’ai exercé plusieurs métiers. J’ai été chanteur ambulant, écuyer de cirque, quand je voltigeais comme Léotard, et dansais sur la corde comme Blondin. Ensuite, je suis devenu professeur de gymnastique, afin de mieux utiliser mes talents ; puis j’ai été sergent pompier à Paris, et j’ai assisté à bien des grands incendies. Mais j’ai quitté la France il y a cinq ans, et, souhaitant goûter aux douceurs de la vie domestique, j’ai pris un emploi de valet ici en Angleterre. Me retrouvant sans place, et apprenant que Monsieur Phileas Fogg était le gentleman le plus exact et le plus posé du Royaume-Uni, je suis venu chez monsieur dans l’espoir de vivre avec lui une vie tranquille, et d’oublier jusqu’au nom de Passepartout. »
« Passepartout me convient, répondit M. Fogg. Vous m’êtes bien recommandé ; j’ai entendu dire du bien de vous. Vous connaissez mes conditions ? »
« Oui, monsieur. »
« Bien ! Quelle heure est-il ? »
« Vingt-deux minutes après onze heures », répondit Passepartout en tirant une énorme montre en argent du fond de sa poche.
« Vous êtes en retard », dit M. Fogg.
« Pardonnez-moi, monsieur, c’est impossible… »
« Vous êtes en retard de quatre minutes. Peu importe ; il suffit de constater l’erreur. Maintenant, à partir de ce moment, vingt-neuf minutes après onze heures, ce mercredi 2 octobre, vous êtes à mon service. »
Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le posa sur sa tête d’un mouvement automatique, et s’en alla sans un mot.
Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une fois ; c’était son nouveau maître qui sortait. Il l’entendit se fermer à nouveau ; c’était son prédécesseur, James Forster, qui partait à son tour. Passepartout resta seul dans la maison de Saville Row.
CHAPITRE II. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT EST CONVAINCU D’AVOIR ENFIN TROUVÉ SON IDÉAL
« Foi de moi, grommela Passepartout, quelque peu troublé, j’ai vu des gens chez Madame Tussaud aussi vivants que mon nouveau maître ! »
Les « gens » de Madame Tussaud, soit dit en passant, sont en cire, et sont très visités à Londres ; la parole est tout ce qui leur manque pour être humains.
Pendant sa brève entrevue avec M. Fogg, Passepartout l’avait soigneusement observé. Il semblait être un homme d’une quarantaine d’années, avec des traits fins et beaux, et une stature grande et bien proportionnée ; ses cheveux et ses favoris étaient blonds, son front compact et sans rides, son visage plutôt pâle, ses dents magnifiques. Son visage possédait au plus haut point ce que les physionomistes appellent le « repos dans l’action », une qualité de ceux qui agissent plutôt qu’ils ne parlent. Calme et flegmatique, avec un regard clair, M. Fogg semblait un type parfait de ce calme anglais qu’Angelica Kauffmann a si habilement représenté sur toile. Vu dans les diverses phases de sa vie quotidienne, il donnait l’idée d’être parfaitement équilibré, aussi exactement réglé qu’un chronomètre Leroy. Phileas Fogg était, en effet, l’exactitude personnifiée, et cela se trahissait même dans l’expression de ses mains et de ses pieds ; car, chez les hommes, tout comme chez les animaux, les membres eux-mêmes sont expressifs des passions.
Il était si exact qu’il n’était jamais pressé, était toujours prêt, et était économe tant de ses pas que de ses mouvements. Il ne faisait jamais un pas de trop, et allait toujours à sa destination par le plus court chemin ; il ne faisait aucun geste superflu, et n’était jamais vu ému ou agité. Il était la personne la plus délibérée du monde, et atteignait toujours sa destination au moment précis.
Il vivait seul, et, pour ainsi dire, en dehors de toute relation sociale ; et comme il savait que dans ce monde il faut tenir compte du frottement, et que le frottement retarde, il ne se frottait jamais à personne.
Quant à Passepartout, c’était un vrai Parisien de Paris. Depuis qu’il avait abandonné son propre pays pour l’Angleterre, prenant un emploi de valet, il avait en vain cherché un maître selon son cœur. Passepartout n’était nullement un de ces lourdauds impertinents dépeints par Molière avec un regard audacieux et le nez haut dans les airs ; c’était un brave garçon, au visage agréable, aux lèvres un peu saillantes, aux manières douces et serviable, avec une bonne tête ronde, telle qu’on aime à en voir sur les épaules d’un ami. Ses yeux étaient bleus, son teint rubicond, sa silhouette presque trapue et bien bâtie, son corps musclé, et ses forces physiques pleinement développées par les exercices de ses jeunes années. Ses cheveux bruns étaient quelque peu ébouriffés ; car, alors qu’on dit que les anciens sculpteurs connaissaient dix-huit méthodes d’arranger les tresses de Minerve, Passepartout n’en connaissait qu’une pour arranger les siennes : trois coups de peigne à larges dents complétaient sa toilette.
Il serait téméraire de prédire comment la nature vive de Passepartout s’accorderait avec M. Fogg. Il était impossible de dire si le nouveau domestique se révélerait aussi absolument méthodique que son maître l’exigeait ; seule l’expérience pouvait résoudre la question. Passepartout avait été une sorte de vagabond dans ses premières années, et aspirait maintenant au repos ; mais jusqu’ici il avait échoué à le trouver, bien qu’il eût déjà servi dans dix maisons anglaises. Mais il ne pouvait prendre racine dans aucune d’entre elles ; avec chagrin, il trouvait ses maîtres invariablement fantasques et irréguliers, courant constamment à travers le pays, ou à l’affût de l’aventure. Son dernier maître, le jeune Lord Longferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans les tavernes de Haymarket, était trop souvent ramené à la maison le matin sur les épaules de policiers. Passepartout, désireux de respecter le gentleman qu’il servait, tenta une légère remontrance sur une telle conduite ; laquelle, ayant été mal reçue, il prit congé. Apprenant que M. Phileas Fogg cherchait un domestique, et que sa vie était d’une régularité ininterrompue, qu’il ne voyageait jamais et ne restait jamais hors de chez lui pour la nuit, il fut sûr que ce serait la place qu’il cherchait. Il se présenta, et fut accepté, comme on l’a vu.
À onze heures et demie, donc, Passepartout se retrouva seul dans la maison de Saville Row. Il commença son inspection sans délai, la parcourant de la cave au grenier. Une demeure si propre, bien ordonnée, solennelle, lui plut ; elle lui sembla être comme une coquille d’escargot, éclairée et chauffée par le gaz, ce qui suffisait à ces deux fins. Quand Passepartout atteignit le deuxième étage, il reconnut immédiatement la chambre qu’il devait habiter, et il en fut bien satisfait. Des sonnettes électriques et des tubes acoustiques permettaient la communication avec les étages inférieurs ; tandis que sur la cheminée se trouvait une horloge électrique, précisément semblable à celle de la chambre de M. Fogg, toutes deux battant la même seconde au même instant. « C’est bien, ça ira », se dit Passepartout.
Il observa soudain, accrochée au-dessus de l’horloge, une carte qui, après inspection, s’avéra être un programme de la routine quotidienne de la maison. Il comprenait tout ce qui était exigé du domestique, de huit heures du matin, heure exacte à laquelle Phileas Fogg se levait, jusqu’à onze heures et demie, quand il quittait la maison pour le Reform Club — tous les détails du service, le thé et les rôties à vingt-trois minutes après huit, l’eau de rasage à trente-sept minutes après neuf, et la toilette à vingt minutes avant dix. Tout était réglé et prévu pour ce qui devait être fait de onze heures et demie du matin jusqu’à minuit, l’heure à laquelle le méthodique gentleman se retirait.
La garde-robe de M. Fogg était amplement fournie et du meilleur goût. Chaque pantalon, veste et gilet portait un numéro, indiquant le moment de l’année et la saison auxquels ils devaient être mis à disposition pour être portés ; et le même système était appliqué aux chaussures du maître. En somme, la maison de Saville Row, qui devait être un véritable temple du désordre et de l’agitation sous l’illustre mais dissipé Sheridan, était le confort, l’aisance et la méthode idéalisés. Il n’y avait pas de bureau, ni de livres, qui auraient été tout à fait inutiles à M. Fogg ; car au Reform, deux bibliothèques, l’une de littérature générale et l’autre de droit et de politique, étaient à son service. Un coffre-fort de taille moyenne se trouvait dans sa chambre, construit de manière à défier le feu aussi bien que les cambrioleurs ; mais Passepartout ne trouva ni armes ni équipement de chasse nulle part ; tout trahissait les habitudes les plus tranquilles et pacifiques.
Ayant scruté la maison de fond en comble, il se frotta les mains, un large sourire illumina ses traits, et il dit joyeusement : « C’est juste ce que je voulais ! Ah, nous nous entendrons bien, M. Fogg et moi ! Quel gentleman domestique et régulier ! Une vraie machine ; eh bien, cela ne me dérange pas de servir une machine. »
CHAPITRE III. DANS LEQUEL S’ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRAIT COÛTER CHER À PHILEAS FOGG
Phileas Fogg, après avoir fermé la porte de sa maison à onze heures et demie, et avoir mis son pied droit devant le gauche cinq cent soixante-quinze fois, et son pied gauche devant le droit cinq cent soixante-seize fois, atteignit le Reform Club, un imposant édifice de Pall Mall, qui n’avait pu coûter moins de trois millions. Il se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s’ouvrent sur un jardin de bon goût, où les arbres étaient déjà dorés d’une teinte automnale ; et prit sa place à la table habituelle, dont le couvert était déjà mis pour lui. Son déjeuner se composait d’un entremets, d’un poisson bouilli avec une sauce Reading, d’une tranche écarlate de roast-beef garnie de champignons, d’une tarte à la rhubarbe et aux groseilles, et d’un morceau de fromage de Cheshire, le tout arrosé de plusieurs tasses de thé, dont le Reform est célèbre. Il se leva à treize minutes de une heure, et dirigea ses pas vers le grand hall, une somptueuse pièce ornée de peintures richement encadrées. Un domestique lui remit un Times non coupé, qu’il entreprit de couper avec une habileté qui trahissait une accoutumance à cette délicate opération. La lecture de ce journal absorba Phileas Fogg jusqu’à quatre heures moins un quart, tandis que le Standard, sa tâche suivante, l’occupa jusqu’à l’heure du dîner. Le dîner se passa comme le déjeuner, et M. Fogg reparut dans la salle de lecture et s’assit devant le Pall Mall à six heures moins vingt. Une demi-heure plus tard, plusieurs membres du Reform entrèrent et se dirigèrent vers la cheminée, où un feu de charbon brûlait régulièrement. C’étaient les partenaires habituels de M. Fogg au whist : Andrew Stuart, un ingénieur ; John Sullivan et Samuel Fallentin, des banquiers ; Thomas Flanagan, un brasseur ; et Gauthier Ralph, l’un des directeurs de la Banque d’Angleterre — tous des personnages riches et hautement respectables, même dans un club qui comprend les princes du commerce et de la finance anglais.
« Eh bien, Ralph, dit Thomas Flanagan, qu’en est-il de ce vol ? »
« Oh, répondit Stuart, la Banque perdra cet argent. »
« Au contraire, intervint Ralph, j’espère que nous pourrons mettre la main sur le voleur. Des détectives habiles ont été envoyés dans tous les principaux ports d’Amérique et du Continent, et il devra être bien malin s’il leur échappe. »
« Mais avez-vous le signalement du voleur ? » demanda Stuart.
« En premier lieu, ce n’est pas un voleur du tout », répliqua Ralph, avec assurance.
« Quoi ! un individu qui s’enfuit avec cinquante-cinq mille livres, n’est pas un voleur ? »
« Non. »
« C’est peut-être un industriel, alors. »
« Le Daily Telegraph dit que c’est un gentleman. »
C’était Phileas Fogg, dont la tête émergeait maintenant de derrière ses journaux, qui fit cette remarque. Il salua ses amis et entra dans la conversation. L’affaire qui en faisait le sujet, et qui était le sujet de toutes les conversations en ville, s’était produite trois jours auparavant à la Banque d’Angleterre. Un paquet de billets de banque, d’une valeur de cinquante-cinq mille livres, avait été pris sur la table du caissier principal, ce fonctionnaire étant au moment même occupé à enregistrer la réception de trois shillings et six pence. Bien entendu, il ne pouvait avoir les yeux partout. Qu’il soit noté que la Banque d’Angleterre repose sur une confiance touchante dans l’honnêteté du public. Il n’y a ni gardes ni grilles pour protéger ses trésors ; l’or, l’argent, les billets de banque sont librement exposés, à la merci du premier venu. Un observateur perspicace des coutumes anglaises raconte que, se trouvant un jour dans l’une des salles de la Banque, il eut la curiosité d’examiner un lingot d’or pesant quelque sept ou huit livres. Il le prit, l’examina, le passa à son voisin, celui-ci au suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce que le lingot, allant de main en main, fût transféré jusqu’au fond d’une entrée sombre ; et il ne revint pas à sa place avant une demi-heure. Pendant ce temps, le caissier n’avait même pas levé la tête. Mais dans le cas présent, les choses ne s’étaient pas passées si facilement. Le paquet de billets n’ayant pas été retrouvé quand cinq heures sonnèrent à l’horloge pesante du « drawing office », la somme fut passée au compte des profits et pertes. Aussitôt le vol découvert, des détectives de choix se hâtèrent vers Liverpool, Glasgow, le Havre, Suez, Brindisi, New York et d’autres ports, inspirés par la récompense offerte de deux mille livres, et de cinq pour cent sur la somme qui pourrait être recouvrée. Des détectives furent également chargés de surveiller étroitement ceux qui arrivaient à Londres ou en partaient par le rail, et une enquête judiciaire fut immédiatement ouverte.
Il y avait de réelles raisons de supposer, comme le disait le Daily Telegraph, que le voleur n’appartenait pas à une bande professionnelle. Le jour du vol, un gentleman bien mis, aux manières polies et à l’air aisé, avait été observé allant et venant dans la salle de paiement où le crime fut commis. Son signalement fut facilement obtenu et envoyé aux détectives ; et certains esprits optimistes, dont Ralph faisait partie, ne désespéraient pas de son arrestation. Les journaux et les clubs étaient remplis de cette affaire, et partout les gens discutaient les probabilités d’une poursuite fructueuse ; et le Reform Club était particulièrement agité, plusieurs de ses membres étant des fonctionnaires de la Banque.
Ralph ne voulait pas concéder que le travail des détectives fût susceptible d’être vain, car il pensait que le prix offert stimulerait grandement leur zèle et leur activité. Mais Stuart était loin de partager cette confiance ; et, tandis qu’ils s’installaient à la table de whist, ils continuèrent à débattre de la question. Stuart et Flanagan jouaient ensemble, tandis que Phileas Fogg avait Fallentin pour partenaire. À mesure que le jeu avançait, la conversation cessa, si ce n’est entre les donnes, où elle reprenait.
« Je soutiens, dit Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui doit être un sacré malin. »
« Eh bien, mais où peut-il fuir ? demanda Ralph. Aucun pays n’est sûr pour lui. »
« Bah ! »
« Où pourrait-il aller, alors ? »
« Oh, je ne sais pas cela. Le monde est assez grand. »
« Il l’était autrefois », dit Phileas Fogg, d’une voix basse. « Coupez, monsieur », ajouta-t-il, en tendant les cartes à Thomas Flanagan.
La discussion tomba pendant la donne, après quoi Stuart reprit le fil.
« Que voulez-vous dire par "autrefois" ? Le monde a-t-il rapetissé ? »
« Certainement, répondit Ralph. Je suis d’accord avec M. Fogg. Le monde a rapetissé, puisqu’un homme peut maintenant en faire le tour dix fois plus rapidement qu’il y a cent ans. Et c’est pourquoi la recherche de ce voleur aura plus de chances de réussir. »
« Et aussi pourquoi le voleur peut s’échapper plus facilement. »
« Soyez assez aimable pour jouer, M. Stuart », dit Phileas Fogg.
Mais l’incrédule Stuart n’était pas convaincu, et quand la main fut terminée, dit avec empressement : « Vous avez une étrange manière, Ralph, de prouver que le monde a rapetissé. Ainsi, parce qu’on peut en faire le tour en trois mois... »
« En quatre-vingts jours », interrompit Phileas Fogg.
« C’est vrai, messieurs, ajouta John Sullivan. Seulement quatre-vingts jours, maintenant que le tronçon entre Rothal et Allahabad, sur le Great Indian Peninsula Railway, a été ouvert. Voici l’estimation faite par le Daily Telegraph :
De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, par rail et paquebots ............. 7 jours De Suez à Bombay, par paquebot ..................................................... 13 » De Bombay à Calcutta, par rail ..................................................... 3 » De Calcutta à Hong Kong, par paquebot ............................................... 13 » De Hong Kong à Yokohama (Japon), par paquebot ...................................... 6 » De Yokohama à San Francisco, par paquebot ........................................... 22 » De San Francisco à New York, par rail ............................................... 7 » De New York à Londres, par paquebot et rail .......................................... 9 » ------- Total ............................................................................ 80 jours. »
« Oui, en quatre-vingts jours ! s’écria Stuart, qui, dans son excitation, fit une fausse donne. Mais cela ne tient pas compte du mauvais temps, des vents contraires, des naufrages, des accidents de chemin de fer, et ainsi de suite. »
« Tout est inclus », répondit Phileas Fogg, continuant à jouer malgré la discussion.
« Mais supposez que les Hindous ou les Indiens arrachent les rails, répliqua Stuart ; supposez qu’ils arrêtent les trains, pillent les fourgons à bagages, et scalpent les passagers ! »
« Tout est inclus », rétorqua calmement Fogg ; ajoutant, tout en jetant les cartes, « Deux atouts. »
Stuart, dont c’était le tour de donner, les ramassa et poursuivit : « Vous avez raison, théoriquement, M. Fogg, mais pratiquement... »
« Pratiquement aussi, M. Stuart. »
« J’aimerais vous voir le faire en quatre-vingts jours. »
« Cela dépend de vous. Partons-nous ? »
« Que le ciel m’en préserve ! Mais je parierais quatre mille livres qu’un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible. »
« Tout à fait possible, au contraire », répondit M. Fogg.
« Eh bien, faites-le, alors ! »
« Le tour du monde en quatre-vingts jours ? »
« Oui. »
« Je ne demanderais pas mieux. »
« Quand ? »
« Immédiatement. Seulement, je vous préviens que je le ferai à vos frais. »
« C’est absurde ! » cria Stuart, qui commençait à être agacé par la persistance de son ami. « Allons, continuons la partie. »
« Donnez de nouveau, alors, dit Phileas Fogg. Il y a une fausse donne. »
Stuart prit le paquet d’une main fébrile ; puis le reposa soudainement.
« Eh bien, M. Fogg, dit-il, soit : je parierai les quatre mille là-dessus. »
« Calmez-vous, mon cher Stuart, dit Fallentin. Ce n’est qu’une plaisanterie. »
« Quand je dis que je parie, répondit Stuart, c’est que je le pense. »
« Très bien », dit M. Fogg ; et, se tournant vers les autres, il continua : « J’ai un dépôt de vingt mille chez Baring’s que je risquerai volontiers là-dessus. »
« Vingt mille livres ! cria Sullivan. Vingt mille livres, que vous perdriez par un seul retard accidentel ! »
« L’imprévu n’existe pas », répondit tranquillement Phileas Fogg.
« Mais, M. Fogg, quatre-vingts jours ne sont que l’estimation du temps minimum dans lequel le voyage peut être effectué. »
« Un minimum bien utilisé suffit à tout. »
« Mais, pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des trains sur les paquebots, et des paquebots sur les trains de nouveau. »
« Je sauterai — mathématiquement. »
« Vous plaisantez. »
« Un vrai Anglais ne plaisante pas quand il parle d’une chose aussi sérieuse qu’un pari, répondit Phileas Fogg, solennellement. Je parierai vingt mille livres contre quiconque le voudra que je ferai le tour du monde en quatre-vingts jours ou moins ; en mille neuf cent vingt heures, ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ? »
« Nous acceptons », répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s’être consultés.
« Bien, dit M. Fogg. Le train part pour Douvres à neuf heures moins un quart. Je le prendrai. »
« Ce soir même ? » demanda Stuart.
« Ce soir même », répondit Phileas Fogg. Il sortit et consulta un almanach de poche, et ajouta : « Comme aujourd’hui est mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans cette même salle du Reform Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir ; sans quoi les vingt mille livres, actuellement déposées à mon nom chez Baring’s, vous appartiendront, en fait et de droit, messieurs. Voici un chèque pour ce montant. »
Un procès-verbal du pari fut immédiatement rédigé et signé par les six parties, pendant quoi Phileas Fogg conserva un calme stoïque. Il ne pariait certainement pas pour gagner, et n’avait misé les vingt mille livres, la moitié de sa fortune, que parce qu’il prévoyait qu’il pourrait avoir à dépenser l’autre moitié pour mener à bien ce projet difficile, pour ne pas dire irréalisable. Quant à ses adversaires, ils semblaient très agités ; non pas tant par la valeur de leur mise, que parce qu’ils avaient quelques scrupules à parier dans des conditions si difficiles pour leur ami.
L’horloge sonna sept heures, et les membres proposèrent de suspendre la partie afin que M. Fogg pût faire ses préparatifs de départ.
« Je suis tout à fait prêt maintenant », fut sa réponse tranquille. « Les carreaux sont atouts : soyez assez aimables pour jouer, messieurs. »
CHAPITRE IV. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ÉTONNE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE
Ayant gagné vingt guinées au whist, et pris congé de ses amis, Phileas Fogg, à sept heures vingt-cinq, quitta le Reform Club.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié le programme de ses devoirs, fut plus que surpris de voir son maître coupable de l’inexactitude de se présenter à cette heure inhabituelle ; car, selon la règle, il n’était attendu à Saville Row qu’à minuit précis.
M. Fogg se rendit dans sa chambre à coucher et appela : « Passepartout ! »
Passepartout ne répondit pas. Ce ne pouvait être lui que l’on appelait ; ce n’était pas l’heure.
« Passepartout ! » répéta M. Fogg, sans hausser la voix.
Passepartout fit son apparition.
« Je vous ai appelé deux fois », observa son maître.
« Mais il n’est pas minuit », répondit l’autre, en montrant sa montre.
« Je le sais ; je ne vous blâme pas. Nous partons pour Douvres et Calais dans dix minutes. »
Un sourire perplexe s’étala sur le visage rond de Passepartout ; il était clair qu’il n’avait pas compris son maître.
« Monsieur va quitter la maison ? »
« Oui, répondit Phileas Fogg. Nous faisons le tour du monde. »
Passepartout ouvrit de grands yeux, haussa les sourcils, leva les mains, et sembla sur le point de s’effondrer, tant il était accablé d’un étonnement stupéfait.
« Le tour du monde ! » murmura-t-il.
« En quatre-vingts jours, répondit M. Fogg. Nous n’avons donc pas un instant à perdre. »
« Mais les malles ? » haleta Passepartout, hochant inconsciemment la tête de droite à gauche.
« Nous n’aurons pas de malles ; seulement un sac de voyage, avec deux chemises et trois paires de chaussettes pour moi, et autant pour vous. Nous achèterons nos vêtements en chemin. Apportez mon imperméable et ma cape de voyage, et quelques chaussures robustes, bien que nous marcherons peu. Faites vite ! »
Passepartout essaya de répondre, mais n’y parvint pas. Il sortit, monta dans sa propre chambre, tomba sur une chaise, et marmonna : « C’est bien, ça ! Et moi qui voulais rester tranquille ! »
Il se mit mécaniquement à faire les préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Son maître était-il fou ? Non. Était-ce une plaisanterie, alors ? Ils allaient à Douvres ; bien ! À Calais ; bien encore ! Après tout, Passepartout, qui était absent de France depuis cinq ans, ne serait pas fâché de poser à nouveau le pied sur son sol natal. Peut-être iraient-ils jusqu’à Paris, et cela ferait du bien à ses yeux de revoir Paris une fois de plus. Mais sûrement un gentleman si économe de ses pas s’arrêterait là ; sans doute — mais, alors, il n’en restait pas moins vrai qu’il partait, cette personne si casanière jusqu’alors !
À huit heures, Passepartout avait fait le modeste sac de voyage, contenant la garde-robe de son maître et la sienne ; puis, toujours troublé dans son esprit, il ferma soigneusement la porte de sa chambre et descendit voir M. Fogg.
M. Fogg était tout à fait prêt. Sous son bras, on aurait pu remarquer un exemplaire à reliure rouge du Bradshaw’s Continental Railway Steam Transit and General Guide, avec ses tableaux indiquant l’arrivée et le départ des paquebots et des chemins de fer. Il prit le sac de voyage, l’ouvrit, et y glissa une belle liasse de billets de la Banque d’Angleterre, qui passeraient partout où il irait.
« Vous n’avez rien oublié ? » demanda-t-il.
« Rien, monsieur. »
« Mon imperméable et ma cape ? »
« Les voici. »
« Bien ! Prenez ce sac », dit-il en le tendant à Passepartout. « Prenez-en bien soin, car il y a vingt mille livres dedans. »
Passepartout faillit laisser tomber le sac, comme si les vingt mille livres étaient en or et l’alourdissaient.
Le maître et le valet descendirent alors, la porte de la rue fut verrouillée à double tour, et au bout de Saville Row ils prirent un fiacre et se dirigèrent rapidement vers Charing Cross. Le fiacre s’arrêta devant la gare à huit heures vingt. Passepartout sauta du siège et suivit son maître, qui, après avoir payé le cocher, s’apprêtait à entrer dans la gare, quand une pauvre mendiante, avec un enfant dans les bras, les pieds nus maculés de boue, la tête couverte d’un misérable bonnet d’où pendait une plume en lambeaux, et les épaules enveloppées dans un châle en loques, s’approcha et demanda tristement l’aumône.
M. Fogg sortit les vingt guinées qu’il venait de gagner au whist, et les tendit à la mendiante, en disant : « Tenez, ma brave femme. Je suis heureux de vous avoir rencontrée » ; et il passa son chemin.
Passepartout eut une sensation d’humidité aux yeux ; l’action de son maître touchait son cœur sensible.
Deux billets de première classe pour Paris ayant été rapidement achetés, M. Fogg traversait la gare vers le train, quand il aperçut ses cinq amis du Reform.
« Eh bien, messieurs, dit-il, je pars, vous voyez ; et si vous examinez mon passeport à mon retour, vous pourrez juger si j’ai accompli le voyage convenu. »
« Oh, ce serait tout à fait inutile, M. Fogg, dit Ralph poliment. Nous nous en remettrons à votre parole, en gentleman d’honneur. »
« Vous n’oubliez pas quand vous êtes attendu à Londres de nouveau ? » demanda Stuart.
« En quatre-vingts jours ; le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq du soir. Adieu, messieurs. »
Phileas Fogg et son domestique s’installèrent dans un compartiment de première classe à huit heures quarante ; cinq minutes plus tard, le sifflet retentit, et le train glissa lentement hors de la gare.
La nuit était sombre, et une pluie fine et régulière tombait. Phileas Fogg, confortablement installé dans son coin, n’ouvrit pas la bouche. Passepartout, pas encore remis de sa stupeur, s’agrippait mécaniquement au sac de voyage, avec son trésor énorme.
Au moment où le train filait à travers Sydenham, Passepartout poussa soudain un cri de désespoir.
« Qu’y a-t-il ? » demanda M. Fogg.
« Hélas ! Dans ma précipitation — j’ai — j’ai oublié — »
« Quoi ? »
« D’éteindre le gaz dans ma chambre ! »
« Très bien, mon garçon, répondit M. Fogg, froidement ; cela brûlera — à vos frais. »
CHAPITRE V. DANS LEQUEL UNE NOUVELLE ESPÈCE DE FONDS, INCONNUE DES HOMMES D’ARGENT, APPARAÎT À LA BOURSE
Phileas Fogg soupçonnait à juste titre que son départ de Londres créerait une vive sensation dans le West End. La nouvelle du pari se répandit dans le Reform Club, et fournit un sujet de conversation passionnant à ses membres. Du club, elle passa bientôt dans les journaux à travers toute l’Angleterre. Le vanté « tour du monde » fut discuté, débattu, argumenté avec autant de chaleur que s’il se fût agi d’une nouvelle réclamation de l’Alabama. Certains prirent parti pour Phileas Fogg, mais la grande majorité secoua la tête et se déclara contre lui ; c’était absurde, impossible, déclaraient-ils, que le tour du monde pût être fait, si ce n’est théoriquement et sur le papier, dans ce minimum de temps, et avec les moyens de transport existants. Le Times, le Standard, le Morning Post, le Daily News, et vingt autres journaux hautement respectables raillèrent le projet de M. Fogg comme de la folie ; le Daily Telegraph seul le soutint avec hésitation. Les gens en général le prenaient pour un lunatique, et blâmaient ses amis du Reform Club d’avoir accepté un pari qui trahissait l’aberration mentale de son auteur.
Des articles non moins passionnés que logiques parurent sur la question, car la géographie est l’un des sujets favoris des Anglais ; et les colonnes consacrées à l’entreprise de Phileas Fogg furent avidement dévorées par toutes les classes de lecteurs. Au début, quelques individus téméraires, principalement du beau sexe, épousèrent sa cause, qui devint encore plus populaire quand l’Illustrated London News publia son portrait, copié d’une photographie du Reform Club. Quelques lecteurs du Daily Telegraph osèrent même dire : « Pourquoi pas, après tout ? Des choses plus étranges sont arrivées. »
Enfin, un long article parut, le 7 octobre, dans le bulletin de la Royal Geographical Society, qui traitait la question sous tous ses angles, et démontrait l’entière folie de l’entreprise.
Tout, disait-il, était contre les voyageurs, chaque obstacle étant imposé aussi bien par l’homme que par la nature. Un accord miraculeux des heures de départ et d’arrivée, qui était impossible, était absolument nécessaire à son succès. Il pourrait, peut-être, compter sur l’arrivée des trains aux heures désignées, en Europe, où les distances étaient relativement modérées ; mais quand il comptait traverser l’Inde en trois jours, et les États-Unis en sept, pouvait-il compter sans crainte sur l’accomplissement de sa tâche ? Il y avait les accidents mécaniques, la possibilité pour les trains de dérailler, les collisions, le mauvais temps, les blocages par la neige — tout cela n’était-il pas contre Phileas Fogg ? Ne se retrouverait-il pas, en voyageant par paquebot en hiver, à la merci des vents et des brouillards ? Est-il rare que les meilleurs paquebots océaniques aient deux ou trois jours de retard ? Mais un seul retard suffirait à rompre fatalement la chaîne des communications ; si Phileas Fogg devait manquer une seule fois, ne serait-ce que d’une heure, un paquebot, il devrait attendre le suivant, et cela rendrait irrévocablement sa tentative vaine.
Cet article fit grand bruit et, étant reproduit dans tous les journaux, déprimait sérieusement les partisans du touriste téméraire.
Il est de notoriété publique que l'Angleterre est le monde des parieurs, lesquels forment une classe supérieure aux simples joueurs ; parier est dans le tempérament anglais. Non seulement les membres du Reform Club, mais le grand public lui-même, engageaient de lourds paris pour ou contre Phileas Fogg, qui était inscrit sur les livres de paris comme s'il eût été un cheval de course. Des obligations furent émises et firent leur apparition à la Bourse ; des « obligations Phileas Fogg » furent offertes au pair ou avec prime, et elles firent l'objet d'un commerce important. Mais cinq jours après la parution de l'article dans le bulletin de la Société de géographie, la demande commença à faiblir : le « Phileas Fogg » baissa. On les offrait par paquets, d'abord de cinq, puis de dix, jusqu'à ce qu'enfin personne ne voulût en prendre moins de vingt, cinquante, cent !
Lord Albemarle, un vieux gentleman paralytique, était désormais le seul partisan qui restât à Phileas Fogg. Ce noble lord, rivé à son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, dussent dix années être nécessaires ; et il paria cinq mille livres sur Phileas Fogg. Lorsqu'on lui faisait remarquer la folie aussi bien que l'inutilité de l'aventure, il se contentait de répondre : « Si la chose est réalisable, le premier à l'accomplir doit être un Anglais. »
Le parti Fogg diminua de plus en plus, tout le monde allait contre lui, et les paris atteignaient cent cinquante et deux cents contre un ; et une semaine après son départ survint un incident qui le priva de tout soutien, quel qu'en fût le prix.
Le commissaire de police était assis dans son bureau, un soir à neuf heures, lorsqu'on lui remit la dépêche télégraphique suivante :
Suez à Londres.
ROWAN, COMMISSAIRE DE POLICE, SCOTLAND YARD : Ai trouvé le voleur de banque, Phileas Fogg. Envoyer sans délai mandat d'arrêt à Bombay.
FIX, Inspecteur.
L'effet de cette dépêche fut instantané. Le gentleman raffiné disparut pour laisser place au voleur de banque. Sa photographie, qui était accrochée avec celles des autres membres au Reform Club, fut minutieusement examinée, et elle trahissait, trait pour trait, le signalement du voleur qui avait été fourni à la police. On se remémora les habitudes mystérieuses de Phileas Fogg ; ses manières solitaires, son départ soudain ; et il sembla clair qu'en entreprenant un tour du monde sous le prétexte d'un pari, il n'avait eu d'autre but que d'éluder les détectives et de les lancer sur une fausse piste.
CHAPITRE VI. DANS LEQUEL FIX, L'INSPECTEUR, TRAHIT UNE IMPATIENCE TRÈS NATURELLE
Les circonstances dans lesquelles cette dépêche télégraphique concernant Phileas Fogg fut envoyée étaient les suivantes :
Le paquebot « Mongolia », appartenant à la Peninsular and Oriental Company, construit en fer, d'un tonnage de deux mille huit cents tonneaux et d'une puissance de cinq cents chevaux, était attendu le mercredi 9 octobre, à onze heures du matin, à Suez. Le « Mongolia » assurait un service régulier entre Brindisi et Bombay via le canal de Suez, et était l'un des navires les plus rapides de la compagnie, faisant toujours plus de dix nœuds à l'heure entre Brindisi et Suez, et neuf nœuds et demi entre Suez et Bombay.
Deux hommes se promenaient de long en large sur les quais, parmi la foule d'indigènes et d'étrangers qui séjournaient dans ce village autrefois éparse — désormais, grâce à l'entreprise de M. Lesseps, une ville en pleine expansion. L'un était le consul britannique à Suez, qui, malgré les prophéties du gouvernement anglais et les prédictions défavorables de Stephenson, avait l'habitude de voir, depuis la fenêtre de son bureau, des navires anglais passer quotidiennement sur le grand canal, par lequel la vieille route détournée d'Angleterre aux Indes par le cap de Bonne-Espérance était raccourcie d'au moins la moitié. L'autre était un petit personnage, de constitution légère, au visage nerveux et intelligent, aux yeux brillants perçant sous des sourcils qu'il agitait incessamment. Il manifestait en ce moment même des signes non équivoques d'impatience, arpentant nerveusement le quai et incapable de rester immobile un seul instant. C'était Fix, l'un des inspecteurs dépêchés d'Angleterre à la recherche du voleur de banque ; il avait pour tâche de surveiller attentivement chaque passager arrivant à Suez, et de suivre tous ceux qui semblaient être des personnages suspects, ou qui portaient une ressemblance avec le signalement du criminel qu'il avait reçu deux jours auparavant du quartier général de la police à Londres. L'inspecteur était manifestement inspiré par l'espoir d'obtenir la splendide récompense qui serait le prix du succès, et attendait avec une impatience fébrile, facile à comprendre, l'arrivée du paquebot « Mongolia ».
« Alors vous dites, consul », demanda-t-il pour la vingtième fois, « que ce paquebot n'est jamais en retard ? »
« Non, monsieur Fix », répondit le consul. « Il a été signalé hier à Port-Saïd, et le reste du trajet ne compte pas pour un tel bâtiment. Je répète que le “Mongolia” a été en avance sur le temps requis par les règlements de la compagnie, et a remporté la prime accordée pour excès de vitesse. »
« Vient-il directement de Brindisi ? »
« Directement de Brindisi ; il y prend les malles des Indes, et il en est parti samedi à cinq heures du soir. Ayez patience, monsieur Fix ; il ne sera pas en retard. Mais vraiment, je ne vois pas comment, avec le signalement que vous avez, vous pourrez reconnaître votre homme, même s'il est à bord du “Mongolia”. »
« On sent plutôt la présence de ces individus, consul, qu'on ne les reconnaît. Il faut avoir du flair pour eux, et le flair est comme un sixième sens qui combine l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté plus d'un de ces messieurs en mon temps, et si mon voleur est à bord, je réponds de lui ; il ne me glissera pas entre les doigts. »
« Je l'espère, monsieur Fix, car c'était un gros vol. »
« Un vol magnifique, consul ; cinquante-cinq mille livres ! Nous n'avons pas souvent de telles aubaines. Les cambrioleurs deviennent si méprisables de nos jours ! Un type se fait pendre pour une poignée de shillings ! »
« Monsieur Fix », dit le consul, « j'aime votre manière de parler, et j'espère que vous réussirez ; mais je crains que vous ne trouviez cela loin d'être facile. Ne voyez-vous pas que le signalement que vous avez là ressemble singulièrement à un honnête homme ? »
« Consul », fit remarquer l'inspecteur avec dogmatisme, « les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Les types qui ont des gueules de voyous n'ont qu'une chose à faire, c'est de rester honnêtes ; sinon, ils seraient arrêtés sur-le-champ. Le côté artistique, c'est de démasquer les physionomies honnêtes ; ce n'est pas une mince affaire, je l'admets, mais un véritable art. »
M. Fix ne manquait manifestement pas d'une pointe de vanité.
Petit à petit, la scène sur le quai devint plus animée ; marins de diverses nations, marchands, courtiers maritimes, porteurs, fellahs, s'agitaient dans tous les sens comme si le paquebot était attendu d'un instant à l'autre. Le temps était clair et légèrement frais. Les minarets de la ville se découpaient au-dessus des maisons dans les rayons pâles du soleil. Une jetée, longue d'environ deux mille yards, s'étendait dans la rade. Un certain nombre de barques de pêche et de caboteurs, dont certains conservaient la mode fantastique des galères antiques, étaient visibles sur la mer Rouge.
En passant parmi la foule affairée, Fix, selon son habitude, scrutait les passants d'un regard vif et rapide.
Il était dix heures et demie.
« Le paquebot ne vient pas ! » s'exclama-t-il, au moment où l'horloge du port sonnait.
« Il ne doit pas être loin maintenant », répondit son compagnon.
« Combien de temps restera-t-il à Suez ? »
« Quatre heures ; assez pour faire son charbon. Il y a mille trois cent dix milles de Suez à Aden, à l'autre bout de la mer Rouge, et il doit faire le plein de charbon. »
« Et va-t-il de Suez directement à Bombay ? »
« Sans faire d'escale nulle part. »
« Bien ! » dit Fix. « Si le voleur est à bord, il descendra sans doute à Suez, afin de rejoindre les colonies hollandaises ou françaises d'Asie par quelque autre route. Il doit savoir qu'il ne serait pas en sécurité une heure aux Indes, qui sont terre anglaise. »
« À moins que », objecta le consul, « il ne soit exceptionnellement rusé. Un criminel anglais, vous savez, est toujours mieux caché à Londres qu'ailleurs. »
Cette observation fournit à l'inspecteur matière à réflexion, et pendant ce temps le consul s'en alla à son bureau. Fix, laissé seul, était plus impatient que jamais, ayant le pressentiment que le voleur était à bord du « Mongolia ». S'il avait effectivement quitté Londres avec l'intention de gagner le Nouveau Monde, il prendrait naturellement la route via les Indes, qui était moins surveillée et plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantique. Mais les réflexions de Fix furent bientôt interrompues par une série de coups de sifflet stridents, qui annonçaient l'arrivée du « Mongolia ». Les porteurs et les fellahs se précipitèrent sur le quai, et une douzaine d'embarcations s'éloignèrent du rivage pour aller à la rencontre du paquebot. Bientôt, sa coque gigantesque apparut, longeant les rives, et onze heures sonnèrent au moment où il jetait l'ancre en rade. Il transportait un nombre inhabituel de passagers, dont certains restèrent sur le pont pour contempler le panorama pittoresque de la ville, tandis que la majeure partie débarquait dans les embarcations et gagnait le quai.
Fix prit position et examina soigneusement chaque visage et chaque silhouette qui apparaissaient. Bientôt, l'un des passagers, après s'être vigoureusement frayé un chemin à travers la foule importune des porteurs, s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il pouvait lui indiquer le consulat anglais, tout en présentant un passeport qu'il souhaitait faire viser. Fix saisit instinctivement le passeport et, d'un coup d'œil rapide, lut le signalement de son porteur. Un mouvement involontaire de surprise manqua de lui échapper, car le signalement figurant sur le passeport était identique à celui du voleur de banque qu'il avait reçu de Scotland Yard.
« Est-ce votre passeport ? » demanda-t-il.
« Non, c'est celui de mon maître. »
« Et votre maître est… »
« Il est resté à bord. »
« Mais il doit se rendre en personne chez le consul, afin d'établir son identité. »
« Oh, est-ce nécessaire ? »
« Tout à fait indispensable. »
« Et où est le consulat ? »
« Là, au coin de la place », dit Fix, en désignant une maison à deux cents pas de là.
« Je vais aller chercher mon maître, qui ne sera pas très content, cependant, d'être dérangé. »
Le passager salua Fix et retourna vers le paquebot.
CHAPITRE VII. QUI DÉMONTRE UNE FOIS DE PLUS L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS COMME AIDES AUX INSPECTEURS
L'inspecteur descendit le quai et se dirigea rapidement vers le bureau du consul, où il fut aussitôt admis en présence de ce dernier.
« Consul », dit-il, sans préambule, « j'ai de fortes raisons de croire que mon homme est passager sur le “Mongolia”. » Et il raconta ce qui venait de se passer au sujet du passeport.
« Eh bien, monsieur Fix », répondit le consul, « je ne serai pas fâché de voir la tête du gredin ; mais peut-être ne viendra-t-il pas ici — c'est-à-dire s'il est la personne que vous supposez. Un voleur n'aime pas trop laisser des traces de sa fuite derrière lui ; et d'ailleurs, il n'est pas obligé de faire viser son passeport. »
« S'il est aussi rusé que je le pense, consul, il viendra. »
« Pour faire viser son passeport ? »
« Oui. Les passeports ne sont bons qu'à ennuyer les honnêtes gens et à aider à la fuite des gredins. Je vous assure que ce sera tout à fait la chose à faire pour lui ; mais j'espère que vous ne viserez pas le passeport. »
« Pourquoi pas ? Si le passeport est authentique, je n'ai pas le droit de refuser. »
« Néanmoins, je dois garder cet homme ici jusqu'à ce que je puisse obtenir un mandat pour l'arrêter depuis Londres. »
« Ah, c'est votre affaire. Mais je ne peux pas… »
Le consul ne termina pas sa phrase, car au moment où il parlait, on frappa à la porte, et deux étrangers entrèrent, dont l'un était le domestique que Fix avait rencontré sur le quai. L'autre, qui était son maître, tendit son passeport avec la requête que le consul lui fît la faveur de le viser. Le consul prit le document et le lut attentivement, tandis que Fix observait, ou plutôt dévorait l'étranger des yeux depuis un coin de la pièce.
« Vous êtes monsieur Phileas Fogg ? » dit le consul, après avoir lu le passeport.
« Je le suis. »
« Et cet homme est votre domestique ? »
« Il l'est : un Français, nommé Passepartout. »
« Vous venez de Londres ? »
« Oui. »
« Et vous allez… »
« À Bombay. »
« Très bien, monsieur. Vous savez qu'un visa est inutile, et qu'aucun passeport n'est requis ? »
« Je le sais, monsieur », répondit Phileas Fogg ; « mais je souhaite prouver, par votre visa, que je suis passé par Suez. »
« Très bien, monsieur. »
Le consul procéda à la signature et à la datation du passeport, après quoi il apposa son sceau officiel. M. Fogg paya les droits d'usage, salua froidement et sortit, suivi de son domestique.
« Eh bien ? » demanda l'inspecteur.
« Eh bien, il a l'air et agit comme un homme parfaitement honnête », répondit le consul.
« Possible ; mais là n'est pas la question. Pensez-vous, consul, que ce gentleman flegmatique ressemble, trait pour trait, au voleur dont j'ai reçu le signalement ? »
« Je vous l'accorde ; mais alors, vous savez, tous les signalements… »
« Je vais en avoir le cœur net », interrompit Fix. « Le domestique me semble moins mystérieux que le maître ; d'ailleurs, c'est un Français, et il ne peut s'empêcher de parler. Excusez-moi pour un instant, consul. »
Fix partit à la recherche de Passepartout.
Pendant ce temps, M. Fogg, après avoir quitté le consulat, se rendit sur le quai, donna quelques ordres à Passepartout, se rendit au « Mongolia » dans une barque et descendit dans sa cabine. Il prit son carnet, qui contenait les mémorandums suivants :
« Parti de Londres, mercredi 2 octobre, à 8 h 45 du soir.
« Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, à 7 h 20 du matin.
« Parti de Paris, jeudi, à 8 h 40 du matin.
« Arrivé à Turin par le Mont-Cenis, vendredi 4 octobre, à 6 h 35 du matin.
« Parti de Turin, vendredi, à 7 h 20 du matin.
« Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, à 4 h de l'après-midi.
« Embarqué sur le “Mongolia”, samedi, à 5 h du soir.
« Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, à 11 h du matin.
« Total des heures passées, 158½ ; ou, en jours, six jours et demi. »
Ces dates étaient inscrites sur un itinéraire divisé en colonnes, indiquant le mois, le jour du mois, et le jour pour les arrivées stipulées et réelles à chaque point principal — Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapour, Hong Kong, Yokohama, San Francisco, New York et Londres — du 2 octobre au 21 décembre ; et laissant un espace pour noter le gain réalisé ou la perte subie à l'arrivée dans chaque localité. Ce relevé méthodique contenait ainsi un compte rendu de tout ce qui était nécessaire, et M. Fogg savait toujours s'il était en retard ou en avance sur son temps. En ce vendredi 9 octobre, il nota son arrivée à Suez, et observa qu'il n'avait encore ni gagné ni perdu. Il s'assit tranquillement pour déjeuner dans sa cabine, ne songeant pas une seule fois à visiter la ville, étant l'un de ces Anglais qui ont l'habitude de voir les pays étrangers à travers les yeux de leurs domestiques.
CHAPITRE VIII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS, PEUT-ÊTRE, QU'IL N'EST PRUDENT
Fix rejoignit bientôt Passepartout, qui flânait et regardait autour de lui sur le quai, comme s'il ne se sentait pas, lui du moins, obligé de ne rien voir.
« Eh bien, mon ami », dit l'inspecteur en s'approchant de lui, « votre passeport est-il visé ? »
« Ah, c'est vous, monsieur ? » répondit Passepartout. « Merci, oui, le passeport est en règle. »
« Et vous regardez autour de vous ? »
« Oui ; mais nous voyageons si vite que j'ai l'impression de voyager en rêve. Alors c'est ça Suez ? »
« Oui. »
« En Égypte ? »
« Certainement, en Égypte. »
« Et en Afrique ? »
« En Afrique. »
« En Afrique ! » répéta Passepartout. « Pensez donc, monsieur, je n'avais aucune idée que nous irions plus loin que Paris ; et tout ce que j'ai vu de Paris, c'était entre sept heures vingt du matin et neuf heures moins vingt, entre les gares du Nord et de Lyon, à travers les vitres d'une voiture, et sous une pluie battante ! Comme je regrette de ne pas avoir vu une fois de plus le Père-Lachaise et le cirque des Champs-Élysées ! »
« Vous êtes donc très pressé ? »
« Je ne le suis pas, mais mon maître l'est. Au fait, je dois acheter des chaussures et des chemises. Nous sommes partis sans malles, seulement avec un sac de nuit. »
« Je vous indiquerai une excellente boutique pour obtenir ce qu'il vous faut. »
« Vraiment, monsieur, vous êtes bien aimable. »
Et ils s'éloignèrent ensemble, Passepartout bavardant avec volubilité au fur et à mesure qu'ils marchaient.
« Surtout », dit-il, « ne me faites pas manquer le paquebot. »
« Vous avez largement le temps ; il n'est que midi. »
Passepartout sortit sa grosse montre. « Midi ! » s'exclama-t-il ; « pourquoi, il n'est que dix heures moins huit. »
« Votre montre retarde. »
« Ma montre ? Une montre de famille, monsieur, qui vient de mon arrière-grand-père ! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un chronomètre parfait, voyez-vous. »
« Je vois ce qu'il en est », dit Fix. « Vous avez gardé l'heure de Londres, qui est en retard de deux heures sur celle de Suez. Vous devriez régler votre montre à midi dans chaque pays. »
« Régler ma montre ? Jamais ! »
« Eh bien, dans ce cas, elle ne sera pas en accord avec le soleil. »
« Tant pis pour le soleil, monsieur. Le soleil aura tort, alors ! »
Et le brave garçon remit la montre dans sa gousset d'un geste de défi. Après quelques minutes de silence, Fix reprit : « Vous avez donc quitté Londres précipitamment ? »
« Je le crois bien ! Vendredi dernier, à huit heures du soir, Monsieur Fogg est rentré de son club, et trois quarts d'heure après, nous étions partis. »
« Mais où va votre maître ? »
« Toujours tout droit. Il fait le tour du monde. »
« Le tour du monde ? » cria Fix.
« Oui, et en quatre-vingts jours ! Il dit que c'est pour un pari ; mais, entre nous, je n'en crois pas un mot. Ce ne serait pas du bon sens. Il y a autre chose là-dessous. »
« Ah ! M. Fogg est un original, n'est-ce pas ? »
« Je dirais qu'il l'est. »
« Est-il riche ? »
« Sans aucun doute, car il transporte une somme énorme en billets de banque neufs avec lui. Et il ne ménage pas l'argent en chemin, non plus : il a offert une forte récompense au mécanicien du “Mongolia” s'il nous amène à Bombay bien en avance sur l'heure. »
« Et vous connaissez votre maître depuis longtemps ? »
« Pourquoi, non ; je suis entré à son service le jour même où nous avons quitté Londres. »
On peut imaginer l'effet de ces réponses sur l'inspecteur déjà méfiant et surexcité. Le départ précipité de Londres peu après le vol ; la grosse somme transportée par M. Fogg ; son empressement à gagner des pays lointains ; le prétexte d'un pari excentrique et téméraire — tout confirmait Fix dans sa théorie. Il continua à cuisiner le pauvre Passepartout, et apprit qu'il ne savait vraiment rien ou presque de son maître, qui vivait une existence solitaire à Londres, était réputé riche, bien que personne ne sût d'où venaient ses richesses, et était mystérieux et impénétrable dans ses affaires et ses habitudes. Fix fut certain que Phileas Fogg ne débarquerait pas à Suez, mais qu'il se rendait réellement à Bombay.
« Bombay est-il loin d'ici ? » demanda Passepartout.
« Assez loin. C'est un voyage de dix jours par mer. »
« Et dans quel pays est Bombay ? »
« Aux Indes. »
« En Asie ? »
« Certainement. »
« Diable ! J'allais vous dire qu'il y a une chose qui m'inquiète — mon bec de gaz ! »
« Quel bec de gaz ? »
« Mon bec de gaz, que j'ai oublié d'éteindre, et qui brûle en ce moment à mes frais. J'ai calculé, monsieur, que je perds deux shillings toutes les vingt-quatre heures, exactement six pence de plus que ce que je gagne ; et vous comprendrez que plus notre voyage… »
Fix prêta-t-il attention aux soucis de Passepartout concernant le gaz ? Il n'est pas probable. Il n'écoutait pas, mais méditait un projet. Passepartout et lui étaient maintenant arrivés à la boutique, où Fix laissa son compagnon faire ses achats, après lui avoir recommandé de ne pas manquer le paquebot, et se hâta de retourner au consulat. Maintenant qu'il était pleinement convaincu, Fix avait tout à fait retrouvé son calme.
« Consul », dit-il, « je n'ai plus aucun doute. J'ai repéré mon homme. Il se fait passer pour un original qui fait le tour du monde en quatre-vingts jours. »
« Alors c'est un malin », répondit le consul, « et il compte retourner à Londres après avoir lancé la police des deux pays sur une fausse piste. »
« Nous verrons cela », répondit Fix.
« Mais ne vous trompez-vous pas ? »
« Je ne me trompe pas. »
« Pourquoi ce voleur était-il si anxieux de prouver, par le visa, qu'il était passé par Suez ? »
« Pourquoi ? Je n'en ai aucune idée ; mais écoutez-moi. »
Il rapporta en quelques mots les parties les plus importantes de sa conversation avec Passepartout.
« En somme », dit le consul, « les apparences sont entièrement contre cet homme. Et que comptez-vous faire ? »
« Envoyer une dépêche à Londres pour qu’un mandat d’arrêt soit expédié instantanément à Bombay, prendre passage à bord du « Mongolia », suivre mon gredin aux Indes, et là, sur le sol anglais, l’arrêter poliment, le mandat en main et la main sur son épaule. »
Après avoir prononcé ces mots d’un air calme et détaché, le détective prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique, d’où il envoya la dépêche que nous avons vue au bureau de police de Londres. Un quart d’heure plus tard, Fix, un petit sac à la main, s’embarquait sur le « Mongolia » ; et, peu d’instants après, le noble paquebot cinglait à pleine vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
CHAPITRE IX. OÙ LA MER ROUGE ET L’OCÉAN INDIEN SE MONTRENT PROPICES AUX PROJETS DE PHILEAS FOGG
La distance entre Suez et Aden est précisément de mille trois cent dix milles, et les règlements de la compagnie accordent aux paquebots cent trente-huit heures pour la parcourir. Le « Mongolia », grâce aux vigoureux efforts du mécanicien, semblait devoir, tant sa vitesse était grande, atteindre sa destination bien avant ce délai. La majeure partie des passagers embarqués à Brindisi se rendait aux Indes, les uns à Bombay, les autres à Calcutta par la voie de Bombay, le chemin le plus court depuis qu’un chemin de fer traverse la péninsule indienne. Parmi les passagers se trouvait un certain nombre de fonctionnaires et d’officiers militaires de divers grades, ces derniers étant soit attachés aux forces britanniques régulières, soit commandant les troupes de Cipayes, et recevant de hauts salaires depuis que le gouvernement central a assumé les pouvoirs de l’East India Company : car les sous-lieutenants touchent 280 livres sterling, les brigadiers 2 400 livres, et les généraux de division 4 000 livres. Entre les militaires, un certain nombre de riches jeunes Anglais en voyage, et les efforts hospitaliers du commissaire de bord, le temps passait vite sur le « Mongolia ». Les meilleures victuailles étaient étalées sur les tables de la cabine au déjeuner, au dîner et au souper de huit heures ; les dames changeaient scrupuleusement de toilette deux fois par jour ; et les heures s’écoulaient, quand la mer était calme, au rythme de la musique, de la danse et des jeux.
Mais la mer Rouge est pleine de caprices et souvent agitée, comme la plupart des golfes longs et étroits. Lorsque le vent soufflait de la côte africaine ou asiatique, le « Mongolia », avec sa longue coque, roulait terriblement. Alors les dames disparaissaient rapidement dans leurs cabines ; les pianos se taisaient ; le chant et la danse cessaient soudain. Pourtant, le bon navire continuait sa route, sans être ralenti par le vent ou les vagues, vers le détroit de Bab-el-Mandeb. Que faisait Phileas Fogg pendant tout ce temps ? On pourrait penser que, dans son anxiété, il surveillerait constamment les changements de vent, le déchaînement désordonné des flots — toute éventualité, en somme, qui pourrait forcer le « Mongolia » à ralentir sa vitesse et ainsi interrompre son voyage. Mais, s’il songeait à ces possibilités, il ne le trahissait par aucun signe extérieur.
Toujours le même membre impassible du Reform Club, qu’aucun incident ne pouvait surprendre, aussi invariable que les chronomètres du bord, et ayant rarement la curiosité de monter sur le pont, il traversa les scènes mémorables de la mer Rouge avec une froide indifférence ; il ne se souciait pas de reconnaître les villes et villages historiques qui, le long de ses rivages, dressaient leurs silhouettes pittoresques sur le ciel ; et il ne manifestait aucune crainte des dangers du golfe Arabique, dont les anciens historiens parlaient toujours avec horreur, et sur lequel les navigateurs antiques ne s’aventuraient jamais sans apaiser les dieux par de généreux sacrifices. Comment ce personnage excentrique passait-il son temps sur le « Mongolia » ? Il prenait ses quatre repas copieux chaque jour, sans se soucier du roulis et du tangage les plus persistants du paquebot ; et il jouait au whist infatigablement, car il avait trouvé des partenaires aussi enthousiastes que lui pour ce jeu. Un percepteur des contributions en route vers son poste à Goa ; le révérend Decimus Smith, retournant dans sa paroisse à Bombay ; et un général de brigade de l’armée anglaise, qui allait rejoindre sa brigade à Bénarès, composaient la partie, et, avec M. Fogg, jouaient au whist pendant des heures dans un silence absorbé.
Quant à Passepartout, il avait, lui aussi, échappé au mal de mer et prenait ses repas consciencieusement dans la cabine de l’avant. Il appréciait assez le voyage, car il était bien nourri et bien logé, portait un grand intérêt aux paysages qu’ils traversaient, et se consolait en s’illusionnant que le caprice de son maître prendrait fin à Bombay. Il fut heureux, le lendemain du départ de Suez, de retrouver sur le pont l’obligeante personne avec qui il avait marché et bavardé sur les quais.
« Si je ne me trompe, dit-il en s’approchant de cet homme avec son sourire le plus aimable, vous êtes le monsieur qui s’est si aimablement proposé pour me guider à Suez ? »
« Ah ! Je vous reconnais parfaitement. Vous êtes le domestique de l’étrange Anglais… »
« Justement, monsieur… »
« Fix. »
« Monsieur Fix, reprit Passepartout, je suis charmé de vous trouver à bord. Où allez-vous ? »
« Comme vous, à Bombay. »
« C’est parfait ! Avez-vous déjà fait ce voyage ? »
« Plusieurs fois. Je suis l’un des agents de la Péninsulaire. »
« Alors vous connaissez les Indes ? »
« Eh bien, oui », répondit Fix, qui parlait avec prudence.
« Un pays curieux, ces Indes ? »
« Oh, très curieux. Mosquées, minarets, temples, fakirs, pagodes, tigres, serpents, éléphants ! J’espère que vous aurez tout le temps voulu pour voir ces merveilles. »
« Je l’espère, monsieur Fix. Voyez-vous, un homme de bon sens ne devrait pas passer sa vie à sauter d’un paquebot dans un train, et d’un train sur un paquebot, en prétendant faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non ; toute cette gymnastique, soyez-en sûr, cessera à Bombay. »
« Et M. Fogg se porte bien ? » demanda Fix, du ton le plus naturel du monde.
« Très bien, et moi aussi. Je mange comme un ogre affamé ; c’est l’air marin. »
« Mais je ne vois jamais votre maître sur le pont. »
« Jamais ; il n’a pas la moindre curiosité. »
« Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu tour en quatre-vingts jours pourrait dissimuler quelque mission secrète — peut-être une mission diplomatique ? »
« Ma foi, monsieur Fix, je vous assure que je n’en sais rien, et je ne donnerais pas un demi-couronne pour le découvrir. »
Après cette rencontre, Passepartout et Fix prirent l’habitude de bavarder ensemble, ce dernier s’attachant à gagner la confiance du digne homme. Il lui offrait fréquemment un verre de whisky ou de pale ale au bar du paquebot, que Passepartout n’omettait jamais d’accepter avec une grâce empressée, qualifiant mentalement Fix de meilleur des compagnons.
Pendant ce temps, le « Mongolia » fonçait en avant ; le 13, on aperçut Mocha, entourée de ses murailles en ruine sur lesquelles poussaient des dattiers, et sur les montagnes au-delà, on distingua de vastes plantations de café. Passepartout fut ravi de contempler ce lieu célèbre, et pensa qu’avec ses murailles circulaires et son fort démantelé, il ressemblait à une immense tasse à café avec sa soucoupe. La nuit suivante, ils passèrent le détroit de Bab-el-Mandeb, qui signifie en arabe « La Porte des Larmes », et le lendemain, ils firent escale à Steamer Point, au nord-ouest du port d’Aden, pour prendre du charbon. Cette question du combustible est sérieuse à de telles distances des mines de charbon ; elle coûte à la compagnie de la Péninsulaire quelque huit cent mille livres sterling par an. Dans ces mers lointaines, le charbon vaut trois ou quatre livres sterling la tonne.
Le « Mongolia » avait encore mille six cent cinquante milles à parcourir avant d’atteindre Bombay, et fut obligé de rester quatre heures à Steamer Point pour s’approvisionner. Mais ce retard, tel qu’il était prévu, ne modifia pas le programme de Phileas Fogg ; d’ailleurs, le « Mongolia », au lieu d’atteindre Aden le matin du 15, comme prévu, y arriva le soir du 14, un gain de quinze heures.
M. Fogg et son domestique descendirent à terre à Aden pour faire viser à nouveau le passeport ; Fix, sans être remarqué, les suivit. Le visa obtenu, M. Fogg remonta à bord pour reprendre ses habitudes, tandis que Passepartout, selon la coutume, flânait parmi la population mélangée de Somalis, de Banyans, de Parsis, de Juifs, d’Arabes et d’Européens qui composent les vingt-cinq mille habitants d’Aden. Il contempla avec émerveillement les fortifications qui font de ce lieu le Gibraltar de l’océan Indien, et les vastes citernes où les ingénieurs anglais étaient encore à l’œuvre, deux mille ans après les ingénieurs de Salomon.
« Très curieux, très curieux », se dit Passepartout en retournant au paquebot. « Je vois qu’il n’est nullement inutile de voyager, si l’on veut voir quelque chose de nouveau. » À six heures du soir, le « Mongolia » quitta lentement la rade et se retrouva bientôt sur l’océan Indien. Il lui restait cent soixante-huit heures pour atteindre Bombay, et la mer était favorable, le vent étant au nord-ouest, et toutes les voiles aidant la machine. Le paquebot roulait peu, les dames, en fraîches toilettes, reparurent sur le pont, et le chant et la danse reprirent. Le voyage s’accomplissait avec le plus grand succès, et Passepartout était enchanté du compagnon sympathique que le hasard lui avait procuré en la personne du délicieux Fix. Le dimanche 20 octobre, vers midi, ils aperçurent la côte indienne : deux heures plus tard, le pilote monta à bord. Une chaîne de collines se dessinait sur le ciel à l’horizon, et bientôt les rangées de palmiers qui ornent Bombay apparurent distinctement. Le paquebot entra dans la rade formée par les îles de la baie, et à quatre heures et demie, il s’amarra aux quais de Bombay.
Phileas Fogg était sur le point de terminer le trente-troisième chelem du voyage, et son partenaire et lui ayant, par un coup audacieux, remporté les treize plis, conclurent cette belle campagne par une victoire brillante.
Le « Mongolia » était attendu à Bombay le 22 ; il arriva le 20. Ce fut pour Phileas Fogg un gain de deux jours depuis son départ de Londres, et il inscrivit calmement ce fait dans l’itinéraire, à la colonne des gains.
CHAPITRE X. OÙ PASSEPARTOUT EST BIEN HEUREUX DE S’EN TIRER AVEC LA PERTE DE SES CHAUSSURES
Tout le monde sait que le grand triangle renversé de terre, avec sa base au nord et son sommet au sud, qu’on appelle les Indes, embrasse quatorze cent mille milles carrés, sur lesquels est répartie inégalement une population de cent quatre-vingts millions d’âmes. La Couronne britannique exerce une domination réelle et despotique sur la plus grande partie de ce vaste pays, et a un gouverneur général en poste à Calcutta, des gouverneurs à Madras, à Bombay et au Bengale, et un lieutenant-gouverneur à Agra.
Mais les Indes britanniques, proprement dites, n’embrassent que sept cent mille milles carrés, et une population de cent à cent dix millions d’habitants. Une partie considérable des Indes est encore libre de l’autorité britannique ; et il existe certains rajahs féroces à l’intérieur qui sont absolument indépendants. La célèbre East India Company fut toute-puissante de 1756, date à laquelle les Anglais prirent pied pour la première fois à l’endroit où s’élève maintenant la ville de Madras, jusqu’à l’époque de la grande insurrection des Cipayes. Elle annexa graduellement province après province, les achetant aux chefs indigènes, qu’elle payait rarement, et nommait le gouverneur général et ses subordonnés, civils et militaires. Mais l’East India Company a maintenant disparu, laissant les possessions britanniques aux Indes directement sous le contrôle de la Couronne. L’aspect du pays, ainsi que les mœurs et les distinctions de race, changent quotidiennement.
Autrefois, on était obligé de voyager aux Indes par les vieilles méthodes encombrantes d’aller à pied ou à cheval, en palanquins ou en carrosses lourds ; aujourd’hui, des bateaux à vapeur rapides naviguent sur l’Indus et le Gange, et un grand chemin de fer, avec des lignes secondaires rejoignant la ligne principale en plusieurs points de son parcours, traverse la péninsule de Bombay à Calcutta en trois jours. Ce chemin de fer ne suit pas une ligne droite à travers les Indes. La distance entre Bombay et Calcutta, à vol d’oiseau, n’est que de mille à mille cent milles ; mais les inflexions de la route augmentent cette distance de plus d’un tiers.
L’itinéraire général du Great Indian Peninsula Railway est le suivant : quittant Bombay, il traverse Salcette, passe sur le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des Ghâtes occidentales, court ensuite au nord-est jusqu’à Burhampoor, longe le territoire presque indépendant du Bundelcund, monte jusqu’à Allahabad, tourne ensuite vers l’est, rencontre le Gange à Bénarès, puis s’écarte un peu de la rivière et, descendant vers le sud-est par Burdivan et la ville française de Chandernagor, a son terminus à Calcutta.
Les passagers du « Mongolia » débarquèrent à quatre heures et demie de l’après-midi ; à huit heures précises, le train partirait pour Calcutta.
M. Fogg, après avoir dit adieu à ses partenaires de whist, quitta le paquebot, donna à son domestique plusieurs commissions à faire, l’exhorta à être à la gare à huit heures pile, et, de son pas régulier, qui battait la seconde comme une horloge astronomique, dirigea ses pas vers le bureau des passeports. Quant aux merveilles de Bombay — son célèbre hôtel de ville, sa splendide bibliothèque, ses forts et ses docks, ses bazars, mosquées, synagogues, ses églises arméniennes, et la noble pagode sur Malabar Hill, avec ses deux tours polygonales — il ne se souciait pas le moins du monde de les voir. Il ne daignerait même pas examiner les chefs-d’œuvre d’Elephanta, ou les mystérieux hypogées, cachés au sud-est des docks, ou ces beaux restes d’architecture bouddhique, les grottes Kanheriennes de l’île de Salcette.
Ayant réglé ses affaires au bureau des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare, où il commanda le dîner. Parmi les plats qui lui furent servis, l’aubergiste recommanda tout particulièrement un certain ragoût de « lapin indigène », dont il tirait vanité.
M. Fogg goûta en conséquence au plat, mais, malgré sa sauce épicée, le trouva loin d’être à son goût. Il sonna pour l’aubergiste et, à son apparition, lui dit en fixant sur lui ses yeux clairs : « Est-ce du lapin, monsieur ? »
— Oui, mylord, répondit audacieusement le gredin, du lapin de la jungle. »
— Et ce lapin n’a pas miaulé quand il a été tué ? »
— Miaulé, mylord ! Quoi, un lapin miauler ! Je vous jure… »
— Soyez assez bon, aubergiste, pour ne pas jurer, mais souvenez-vous de ceci : les chats étaient autrefois considérés, aux Indes, comme des animaux sacrés. C’était un bon temps. »
— Pour les chats, mylord ? »
— Peut-être pour les voyageurs aussi ! »
Après quoi, M. Fogg continua tranquillement son dîner. Fix était descendu à terre peu après M. Fogg, et sa première destination fut le quartier général de la police de Bombay. Il se fit connaître comme détective de Londres, exposa sa mission à Bombay et la situation des affaires concernant le voleur présumé, et demanda nerveusement si un mandat était arrivé de Londres. Il n’était pas parvenu au bureau ; en fait, il n’avait pas encore eu le temps d’arriver. Fix fut cruellement déçu et tenta d’obtenir un ordre d’arrestation du directeur de la police de Bombay. Celui-ci refusa, car l’affaire relevait du bureau de Londres, qui seul pouvait légalement délivrer le mandat. Fix n’insista pas et dut se résigner à attendre l’arrivée de l’important document ; mais il était déterminé à ne pas perdre de vue le mystérieux gredin tant qu’il séjournerait à Bombay. Il ne doutait pas un instant, pas plus que Passepartout, que Phileas Fogg resterait là, au moins jusqu’à ce que le mandat arrive.
Passepartout, cependant, n’eut pas plus tôt entendu les ordres de son maître en quittant le « Mongolia » qu’il comprit immédiatement qu’ils allaient quitter Bombay comme ils avaient fait pour Suez et Paris, et que le voyage se prolongerait au moins jusqu’à Calcutta, et peut-être au-delà. Il commença à se demander si ce pari dont parlait M. Fogg n’était pas vraiment sérieux, et si son destin ne l’entraînait pas en vérité, malgré son amour du repos, autour du monde en quatre-vingts jours !
Ayant acheté le quota habituel de chemises et de chaussures, il fit une promenade tranquille dans les rues, où s’étaient rassemblées des foules de gens de nombreuses nationalités — Européens, Persans aux bonnets pointus, Banyas aux turbans ronds, Sindes aux bonnets carrés, Parsis aux mitres noires et Arméniens en longues robes. Il se trouvait que c’était le jour d’une fête parsie. Ces descendants de la secte de Zoroastre — les plus économes, civilisés, intelligents et austères des Indiens de l’Est, parmi lesquels on compte les plus riches marchands indigènes de Bombay — célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et spectacles, au milieu desquels des danseuses indiennes, vêtues de gaze rose, retenue par de l’or et de l’argent, dansaient avec légèreté, mais avec une parfaite modestie, au son des violes et du cliquetis des tambourins. Il est inutile de dire que Passepartout regardait ces cérémonies curieuses les yeux écarquillés et la bouche béante, et que sa mine était celle du plus vert des niais imaginables.
Malheureusement pour son maître, aussi bien que pour lui-même, sa curiosité l’entraîna inconsciemment plus loin qu’il n’avait l’intention d’aller. Enfin, après avoir vu le carnaval parsi s’éloigner au loin, il dirigeait ses pas vers la gare quand il s’avisa d’apercevoir la splendide pagode sur Malabar Hill, et fut saisi d’un désir irrésistible d’en voir l’intérieur. Il ignorait totalement qu’il est interdit aux chrétiens d’entrer dans certains temples indiens, et que même les fidèles ne doivent pas y pénétrer sans d’abord laisser leurs chaussures devant la porte. On peut dire ici que la sage politique du gouvernement britannique punit sévèrement le mépris des pratiques des religions indigènes.
Passepartout, toutefois, ne pensant à aucun mal, entra comme un simple touriste, et fut bientôt perdu dans l’admiration de la splendide ornementation brahmanique qui s’offrait partout à ses yeux, quand soudain il se retrouva étalé sur le dallage sacré. Il leva les yeux pour apercevoir trois prêtres enragés, qui se jetèrent aussitôt sur lui ; lui arrachèrent ses chaussures et commencèrent à le battre avec de bruyantes exclamations sauvages. L’agile Français fut bientôt de nouveau sur ses pieds, et ne perdit pas de temps pour terrasser deux de ses adversaires en longue robe à coups de poing et par une application vigoureuse de ses pieds ; puis, s’élançant hors de la pagode aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il échappa bientôt au troisième prêtre en se mêlant à la foule dans les rues.
À cinq minutes de huit heures, Passepartout, sans chapeau, sans chaussures, et ayant perdu dans la bagarre son paquet de chemises et de souliers, se précipita à bout de souffle dans la gare.
Fix, qui avait suivi M. Fogg jusqu’à la gare et avait vu qu’il allait réellement quitter Bombay, était là, sur le quai. Il avait résolu de suivre le voleur présumé jusqu’à Calcutta, et plus loin, si nécessaire. Passepartout ne remarqua pas le détective, qui se tenait dans un coin obscur ; mais Fix l’entendit raconter ses aventures en quelques mots à M. Fogg.
« J’espère que cela n’arrivera plus », dit froidement Phileas Fogg en montant dans le train. Le pauvre Passepartout, tout penaud, suivit son maître sans un mot. Fix était sur le point d’entrer dans un autre wagon quand une idée lui vint qui l’incita à modifier son plan.
« Non, je resterai, murmura-t-il. Une infraction a été commise sur le sol indien. Je tiens mon homme. »
Juste à ce moment, la locomotive poussa un sifflement aigu et le train s’enfonça dans l’obscurité de la nuit.
CHAPITRE XI. OÙ PHILEAS FOGG SE PROCURE UN MOYEN DE TRANSPORT CURIEUX À UN PRIX FABULEUX
Le train était parti ponctuellement. Parmi les voyageurs se trouvaient nombre d’officiers, de fonctionnaires du gouvernement et de marchands d’opium et d’indigo, dont les affaires les appelaient sur la côte orientale. Passepartout occupait le même compartiment que son maître, et un troisième passager occupait une place en face d’eux. C’était Sir Francis Cromarty, l’un des partenaires de whist de Mr. Fogg sur le « Mongolia », en route pour rejoindre son corps à Bénarès. Sir Francis était un homme grand et blond de cinquante ans, qui s’était grandement distingué lors de la dernière révolte des Cipayes. Il avait fait de l’Inde sa demeure, ne faisant que de brefs séjours en Angleterre à de rares intervalles ; et il connaissait presque aussi bien qu’un natif les coutumes, l’histoire et le caractère de l’Inde et de son peuple. Mais Phileas Fogg, qui ne voyageait pas, mais se contentait de décrire une circonférence, ne prit aucune peine à s’enquérir de ces sujets ; il était un corps solide, parcourant une orbite autour du globe terrestre, selon les lois de la mécanique rationnelle. Il calculait en cet instant dans son esprit le nombre d’heures écoulées depuis son départ de Londres, et, si cela avait été dans sa nature de faire une démonstration inutile, il se serait frotté les mains de satisfaction. Sir Francis Cromarty avait observé l’étrangeté de son compagnon de voyage — bien que la seule occasion qu’il ait eue de l’étudier fût pendant qu’il donnait les cartes, et entre deux robres — et se demandait si un cœur humain battait réellement sous cet extérieur froid, et si Phileas Fogg avait quelque sens des beautés de la nature. Le brigadier-général était libre de confesser mentalement que, de toutes les personnes excentriques qu’il avait jamais rencontrées, aucune n’était comparable à ce produit des sciences exactes.
Phileas Fogg n’avait pas caché à Sir Francis son dessein de faire le tour du monde, ni les circonstances dans lesquelles il s’était mis en route ; et le général ne voyait dans le pari qu’une excentricité inutile et un manque de bon sens. À la manière dont cet étrange gentleman procédait, il quitterait le monde sans avoir fait aucun bien ni à lui-même ni à personne d’autre.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train avait passé les viaducs et l’île de Salcette, et était entré dans la campagne. À Callyan, ils atteignirent la jonction de la ligne secondaire qui descend vers le sud-est de l’Inde par Kandallah et Pounah ; et, passant Pauwell, ils entrèrent dans les défilés des montagnes, avec leurs bases de basalte et leurs sommets couronnés de forêts épaisses et verdoyantes. Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty échangeaient quelques mots de temps à autre, et maintenant Sir Francis, relançant la conversation, fit remarquer : « Il y a quelques années, Mr. Fogg, vous auriez rencontré à cet endroit un retard qui vous aurait probablement fait perdre votre pari. »
« Comment cela, Sir Francis ? »
« Parce que le chemin de fer s’arrêtait à la base de ces montagnes, que les passagers étaient obligés de traverser en palanquins ou à dos de poney jusqu’à Kandallah, de l’autre côté. »
« Un tel retard n’aurait pas dérangé mes plans le moins du monde, dit Mr. Fogg. J’ai constamment prévu la probabilité de certains obstacles. »
« Mais, Mr. Fogg, poursuivit Sir Francis, vous courez le risque d’avoir quelque difficulté à propos de l’aventure de ce brave garçon à la pagode. » Passepartout, les pieds confortablement enveloppés dans sa couverture de voyage, dormait profondément et ne se doutait pas que quiconque parlait de lui. « Le gouvernement est très sévère sur ce genre d’offense. Il prend un soin particulier à ce que les coutumes religieuses des Indiens soient respectées, et si votre domestique était pris… »
« Très bien, Sir Francis, répondit Mr. Fogg ; s’il avait été pris, il aurait été condamné et puni, puis serait tranquillement retourné en Europe. Je ne vois pas comment cette affaire aurait pu retarder son maître. »
La conversation retomba. Durant la nuit, le train laissa les montagnes derrière lui et passa Nassik, et le lendemain, il progressa sur le pays plat et bien cultivé du Khandeish, avec ses villages épars au-dessus desquels s’élevaient les minarets des pagodes. Ce territoire fertile est arrosé par de nombreuses petites rivières et des ruisseaux limpides, pour la plupart affluents de la Godavery.
Passepartout, en se réveillant et en regardant au-dehors, ne pouvait réaliser qu’il traversait réellement l’Inde dans un train de chemin de fer. La locomotive, conduite par un mécanicien anglais et alimentée par du charbon anglais, jetait sa fumée sur les plantations de coton, de café, de muscade, de clou de girofle et de poivre, tandis que la vapeur s’enroulait en spirales autour des groupes de palmiers, au milieu desquels on voyait des bungalows pittoresques, des viharis (sorte de monastères abandonnés) et des temples merveilleux enrichis par l’ornementation inépuisable de l’architecture indienne. Puis ils arrivèrent sur de vastes étendues s’étendant jusqu’à l’horizon, avec des jungles habitées par des serpents et des tigres, qui fuyaient au bruit du train ; suivies par des forêts pénétrées par le chemin de fer, et toujours hantées par des éléphants qui, avec des yeux pensifs, regardaient le train passer. Les voyageurs traversèrent, au-delà de Milligaum, le pays fatal si souvent taché de sang par les sectateurs de la déesse Kali. Non loin de là s’élevait Ellora, avec ses pagodes gracieuses, et le célèbre Aurungabad, capitale du féroce Aureng-Zeb, aujourd’hui le chef-lieu de l’une des provinces détachées du royaume du Nizam. C’était dans ces parages que Feringhea, le chef Thug, roi des étrangleurs, exerçait son pouvoir. Ces brigands, unis par un lien secret, étranglaient des victimes de tout âge en l’honneur de la déesse Mort, sans jamais verser de sang ; il fut une époque où l’on pouvait à peine traverser cette partie du pays sans trouver des cadavres dans toutes les directions. Le gouvernement anglais a réussi à grandement diminuer ces meurtres, bien que les Thugs existent toujours et poursuivent l’exercice de leurs horribles rites.
À midi et demi, le train s’arrêta à Burhampoor où Passepartout put acheter quelques pantoufles indiennes, ornées de fausses perles, dans lesquelles, avec une vanité évidente, il entreprit d’enfermer ses pieds. Les voyageurs firent un déjeuner rapide et partirent pour Assurghur, après avoir longé pendant quelque temps les rives de la petite rivière Tapty, qui se jette dans le golfe de Cambray, près de Surat.
Passepartout était maintenant plongé dans une rêverie absorbante. Jusqu’à son arrivée à Bombay, il avait entretenu l’espoir que leur voyage s’y terminerait ; mais, maintenant qu’ils fonçaient à toute vitesse à travers l’Inde, un changement soudain s’était opéré dans l’esprit de ses rêves. Sa vieille nature vagabonde lui revenait ; les idées fantastiques de sa jeunesse s’emparaient à nouveau de lui. Il en vint à considérer le projet de son maître comme sérieusement intentionné, crut en la réalité du pari, et par conséquent au tour du monde et à la nécessité de le faire sans faute dans le délai imparti. Déjà il commençait à s’inquiéter des retards possibles et des accidents qui pourraient survenir en chemin. Il se reconnut personnellement intéressé par le pari et trembla à la pensée qu’il aurait pu être la cause de sa perte par son impardonnable folie de la veille. Étant beaucoup moins calme que Mr. Fogg, il était beaucoup plus agité, comptant et recomptant les jours passés, proférant des malédictions quand le train s’arrêtait, l’accusant de paresse et blâmant mentalement Mr. Fogg pour ne pas avoir soudoyé le mécanicien. Le brave garçon ignorait que, s’il était possible par de tels moyens de hâter l’allure d’un paquebot, cela ne pouvait se faire sur le chemin de fer.
Le train entra dans les défilés des montagnes Sutpour, qui séparent le Khandeish du Bundelcund, vers le soir. Le lendemain, Sir Francis Cromarty demanda à Passepartout quelle heure il était ; ce à quoi, en consultant sa montre, il répondit qu’il était trois heures du matin. Ce célèbre garde-temps, toujours réglé sur le méridien de Greenwich, qui était maintenant à quelque soixante-dix-sept degrés vers l’ouest, retardait d’au moins quatre heures. Sir Francis corrigea l’heure de Passepartout, sur quoi ce dernier fit la même remarque qu’il avait faite à Fix ; et le général insistant pour que la montre fût réglée sur chaque nouveau méridien, puisqu’il allait constamment vers l’est, c’est-à-dire face au soleil, et qu’ainsi les jours étaient plus courts de quatre minutes pour chaque degré parcouru, Passepartout refusa obstinément de changer sa montre, qu’il garda à l’heure de Londres. C’était une illusion innocente qui ne pouvait nuire à personne.
Le train s’arrêta, à huit heures, au milieu d’une clairière à quelque quinze milles au-delà de Rothal, où se trouvaient plusieurs bungalows et des cabanes d’ouvriers. Le conducteur, passant le long des wagons, cria : « Les passagers descendent ici ! »
Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty pour obtenir une explication ; mais le général ne put dire ce que signifiait un arrêt au milieu de cette forêt de dattes et d’acacias.
Passepartout, non moins surpris, se précipita dehors et revint rapidement, en criant : « Monsieur, plus de chemin de fer ! »
« Que voulez-vous dire ? » demanda Sir Francis.
« Je veux dire que le train ne va pas plus loin. »
Le général descendit aussitôt, tandis que Phileas Fogg le suivait calmement, et ils se dirigèrent ensemble vers le conducteur.
« Où sommes-nous ? » demanda Sir Francis.
« Au hameau de Kholby. »
« Nous arrêtons-nous ici ? »
« Certainement. Le chemin de fer n’est pas terminé. »
« Quoi ! pas terminé ? »
« Non. Il reste encore une cinquantaine de milles à poser d’ici à Allahabad, où la ligne recommence. »
« Mais les journaux annonçaient l’ouverture du chemin de fer sur tout le parcours. »
« Que voulez-vous, monsieur ? Les journaux se sont trompés. »
« Pourtant, vous vendez des billets de Bombay à Calcutta », répliqua Sir Francis, qui commençait à s’échauffer.
« Sans doute, répondit le conducteur ; mais les passagers savent qu’ils doivent se procurer eux-mêmes les moyens de transport de Kholby à Allahabad. »
Sir Francis était furieux. Passepartout aurait volontiers assommé le conducteur, et n’osait pas regarder son maître.
« Sir Francis, dit Mr. Fogg tranquillement, nous allons, si vous le voulez bien, chercher quelque moyen de transport pour Allahabad. »
« Mr. Fogg, c’est un retard qui vous est très préjudiciable. »
« Non, Sir Francis ; il était prévu. »
« Quoi ! Vous saviez que la voie… »
« Pas du tout ; mais je savais qu’un obstacle ou un autre se présenterait tôt ou tard sur mon itinéraire. Rien n’est donc perdu. J’ai deux jours, que j’ai déjà gagnés, à sacrifier. Un paquebot part de Calcutta pour Hong Kong à midi, le 25. Nous sommes le 22, et nous arriverons à Calcutta à temps. »
Il n’y avait rien à répondre à une réponse si confiante.
Il n’était que trop vrai que le chemin de fer prenait fin à cet endroit. Les journaux étaient comme certaines montres, qui ont une manière d’avancer trop, et avaient été prématurés dans leur annonce de l’achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs étaient au courant de cette interruption, et, quittant le train, ils commencèrent à louer les véhicules que le village pouvait fournir : des palkigharis à quatre roues, des chariots tirés par des zébus, des voitures qui ressemblaient à des pagodes ambulantes, des palanquins, des poneys, et que sais-je encore.
Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir fouillé le village de long en large, revinrent sans avoir rien trouvé.
« J’irai à pied », dit Phileas Fogg.
Passepartout, qui avait rejoint son maître, fit une grimace, en pensant à ses magnifiques mais trop fragiles chaussures indiennes. Heureusement, lui aussi avait regardé autour de lui, et, après une seconde d’hésitation, dit : « Monsieur, je crois avoir trouvé un moyen de transport. »
« Lequel ? »
« Un éléphant ! Un éléphant qui appartient à un Indien qui habite à cent pas d’ici. »
« Allons voir l’éléphant », répondit Mr. Fogg.
Ils atteignirent bientôt une petite cabane, près de laquelle, enfermée à l’intérieur de hautes palissades, se trouvait l’animal en question. Un Indien sortit de la cabane et, à leur demande, les conduisit à l’intérieur de l’enclos. L’éléphant, que son propriétaire avait élevé non pas comme une bête de somme, mais à des fins guerrières, était à moitié domestiqué. L’Indien avait déjà commencé, en l’irritant souvent et en le nourrissant tous les trois mois de sucre et de beurre, à lui donner une férocité qui n’était pas dans sa nature, cette méthode étant souvent employée par ceux qui dressent les éléphants indiens pour la bataille. Heureusement, cependant, pour Mr. Fogg, l’instruction de l’animal dans cette direction n’était pas allée loin, et l’éléphant conservait encore sa douceur naturelle. Kiouni — c’était le nom de la bête — pouvait sans doute voyager rapidement pendant longtemps, et, à défaut de tout autre moyen de transport, Mr. Fogg résolut de le louer. Mais les éléphants sont loin d’être bon marché en Inde, où ils deviennent rares, les mâles, qui seuls conviennent aux spectacles de cirque, sont très recherchés, d’autant plus que peu d’entre eux sont domestiqués. Quand donc Mr. Fogg proposa à l’Indien de louer Kiouni, il refusa tout net. Mr. Fogg insista, offrant la somme excessive de dix livres par heure pour le prêt de la bête jusqu’à Allahabad. Refusé. Vingt livres ? Refusé aussi. Quarante livres ? Toujours refusé. Passepartout sursautait à chaque augmentation ; mais l’Indien ne se laissa pas tenter. Pourtant, l’offre était alléchante, car, en supposant qu’il faille quinze heures à l’éléphant pour atteindre Allahabad, son propriétaire recevrait pas moins de six cents livres sterling.
Phileas Fogg, sans s’émouvoir le moins du monde, proposa alors d’acheter l’animal sur pied, et offrit d’abord mille livres pour lui. L’Indien, pensant peut-être qu’il allait faire une excellente affaire, refusa encore.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et le pria de réfléchir avant d’aller plus loin ; ce à quoi ce gentleman répondit qu’il n’avait pas l’habitude d’agir avec précipitation, qu’un pari de vingt mille livres était en jeu, que l’éléphant lui était absolument nécessaire, et qu’il l’obtiendrait dût-il en payer vingt fois la valeur. Revenant vers l’Indien, dont les petits yeux vifs, brillant d’avarice, trahissaient que pour lui il ne s’agissait que du prix qu’il pourrait obtenir, Mr. Fogg offrit d’abord douze cents, puis quinze cents, dix-huit cents, deux mille livres. Passepartout, habituellement si rubicond, était tout blanc d’angoisse.
À deux mille livres, l’Indien céda.
« Quel prix, grand Dieu ! » s’écria Passepartout, « pour un éléphant. »
Il ne restait plus qu’à trouver un guide, ce qui fut relativement facile. Un jeune Parsi, au visage intelligent, offrit ses services, que Mr. Fogg accepta, promettant une récompense si généreuse qu’elle stimula matériellement son zèle. L’éléphant fut sorti et équipé. Le Parsi, qui était un conducteur d’éléphant accompli, couvrit son dos d’une sorte de tapis de selle, et attacha à chacun de ses flancs des howdahs curieusement inconfortables. Phileas Fogg paya l’Indien avec des billets de banque qu’il tira du fameux sac de tapis, un procédé qui sembla ôter à ce pauvre Passepartout toute vitalité. Puis il proposa de transporter Sir Francis jusqu’à Allahabad, ce que le brigadier accepta avec gratitude, car un voyageur de plus ne risquait pas de fatiguer la bête gigantesque. Des provisions furent achetées à Kholby, et, tandis que Sir Francis et Mr. Fogg prenaient les howdahs de chaque côté, Passepartout s’installa à califourchon sur le tapis de selle entre eux. Le Parsi se percha sur le cou de l’éléphant, et à neuf heures ils partirent du village, l’animal s’enfonçant à travers la forêt dense de palmiers par le plus court chemin.
CHAPITRE XII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S’AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTS INDIENNES, ET CE QUI S’ENSUIVIT
Afin de raccourcir le voyage, le guide passa à gauche de la ligne où le chemin de fer était encore en cours de construction. Cette ligne, en raison des tours capricieux des montagnes Vindhia, ne suivait pas un cours droit. Le Parsi, qui connaissait très bien les routes et les sentiers du district, déclara qu’ils gagneraient vingt milles en coupant directement à travers la forêt.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, plongés jusqu’au cou dans les howdahs singuliers qui leur étaient fournis, étaient horriblement secoués par le trot rapide de l’éléphant, stimulé qu’il était par l’habile Parsi ; mais ils supportaient l’inconfort avec un flegme tout britannique, parlant peu, et parvenant à peine à s’apercevoir. Quant à Passepartout, qui était monté sur le dos de la bête et recevait la force directe de chaque secousse alors qu’il marchait, il prenait grand soin, conformément au conseil de son maître, de garder sa langue hors de ses dents, sans quoi elle aurait été coupée court. Le brave garçon rebondissait du cou de l’éléphant à sa croupe, et voltigeait comme un clown sur un tremplin ; pourtant, il riait au milieu de ses bonds, et de temps à autre prenait un morceau de sucre de sa poche et l’insérait dans la trompe de Kiouni, qui le recevait sans le moins du monde ralentir son trot régulier.
Après deux heures, le guide arrêta l’éléphant et lui accorda une heure de repos, durant laquelle Kiouni, après avoir étanché sa soif à une source voisine, se mit à dévorer les branches et les arbustes alentour. Ni Sir Francis ni Mr. Fogg ne regrettèrent ce retard, et tous deux descendirent avec un sentiment de soulagement. « Eh bien, il est fait de fer ! » s’exclama le général, regardant Kiouni avec admiration.
« De fer forgé », répondit Passepartout, tandis qu’il se mettait à préparer un déjeuner rapide.
À midi, le Parsi donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un aspect très sauvage. Des bosquets de dattes et de palmiers nains succédèrent aux forêts denses ; puis de vastes plaines sèches, parsemées de rares arbustes et semées de grands blocs de syénite. Toute cette portion du Bundelcund, qui est peu fréquentée par les voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie aux pratiques les plus horribles de la foi hindoue. Les Anglais n’ont pas réussi à obtenir une domination complète sur ce territoire, qui est soumis à l’influence de rajahs, qu’il est presque impossible d’atteindre dans leurs repaires montagneux inaccessibles. Les voyageurs virent à plusieurs reprises des bandes d’Indiens féroces qui, lorsqu’ils apercevaient l’éléphant traverser la campagne, faisaient des gestes coléreux et menaçants. Le Parsi les évitait autant que possible. Peu d’animaux furent observés sur la route ; même les singes s’enfuyaient de leur chemin avec des contorsions et des grimaces qui faisaient éclater Passepartout de rire.
Au milieu de sa gaieté, cependant, une pensée troublait le digne domestique. Qu’allait faire Mr. Fogg de l’éléphant quand il arriverait à Allahabad ? L’emmènerait-il avec lui ? Impossible ! Le coût de son transport le rendrait ruineusement cher. Le vendrait-il, ou le remettrait-il en liberté ? L’estimable bête méritait certainement quelques égards. Si Mr. Fogg choisissait de lui faire, à lui, Passepartout, le cadeau de Kiouni, il serait fort embarrassé ; et ces pensées ne cessèrent de le préoccuper pendant longtemps.
La chaîne principale des Vindhias fut franchie vers huit heures du soir, et une autre halte fut faite sur le versant nord, dans un bungalow en ruine. Ils avaient parcouru près de vingt-cinq milles ce jour-là, et une distance égale les séparait encore de la station d’Allahabad.
La nuit était froide. Le Parsi alluma un feu dans le bungalow avec quelques branches sèches, et la chaleur fut très appréciée ; les provisions achetées à Kholby suffirent pour le souper, et les voyageurs mangèrent avidement. La conversation, commençant par quelques phrases décousues, fit bientôt place à des ronflements sonores et réguliers. Le guide surveillait Kiouni, qui dormait debout, se calant contre le tronc d’un grand arbre. Rien ne survint durant la nuit pour troubler les dormeurs, bien que les grognements occasionnels des panthères et les jacassements des singes rompissent le silence ; les bêtes les plus redoutables ne poussèrent aucun cri ni ne firent de démonstration hostile contre les occupants du bungalow. Sir Francis dormait lourdement, comme un honnête soldat accablé par la fatigue. Passepartout était enveloppé dans des rêves inquiets des rebonds de la veille. Quant à Mr. Fogg, il somnolait aussi paisiblement que s’il avait été dans sa sereine demeure de Saville Row.
Le voyage fut repris à six heures du matin ; le guide espérait atteindre Allahabad pour le soir. Dans ce cas, Mr. Fogg ne perdrait qu’une partie des quarante-huit heures gagnées depuis le début du tour. Kiouni, reprenant son allure rapide, descendit bientôt les contreforts des Vindhias, et vers midi ils passèrent près du village de Kallenger, sur la Cani, l’un des affluents du Gange. Le guide évitait les lieux habités, pensant qu’il était plus sûr de rester en pleine campagne, qui s’étend le long des premières dépressions du bassin du grand fleuve. Allahabad n’était plus qu’à douze milles au nord-est. Ils s’arrêtèrent sous un bouquet de bananiers, dont le fruit, aussi sain que du pain et aussi succulent que de la crème, fut largement partagé et apprécié.
À deux heures, le guide entra dans une forêt épaisse qui s’étendait sur plusieurs milles ; il préférait voyager sous le couvert des bois. Ils n’avaient encore eu aucune rencontre désagréable, et le voyage semblait sur le point d’être accompli avec succès, quand l’éléphant, devenant inquiet, s’arrêta soudain.
Il était alors quatre heures.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Sir Francis, en sortant la tête.
« Je ne sais, officier », répondit le Parsi, écoutant attentivement un murmure confus qui montait à travers les branches épaisses.
Ce murmure devint bientôt plus distinct ; il ressemblait maintenant à un concert lointain de voix humaines accompagné d’instruments de cuivre. Passepartout était tout yeux et tout oreilles. M. Fogg attendait patiemment sans dire un mot. Le Parsi sauta à terre, attacha l’éléphant à un arbre et s’enfonça dans le fourré. Il revint bientôt, disant :
« Une procession de Brahmanes arrive par ici. Il faut, si possible, leur éviter de nous voir. »
Le guide détacha l’éléphant et le mena dans un fourré, tout en demandant aux voyageurs de ne pas bouger. Il se tenait prêt à remonter sur l’animal au moindre signal, si la fuite devenait nécessaire ; mais il pensait visiblement que la procession des fidèles passerait sans les apercevoir au milieu du feuillage épais, dans lequel ils étaient entièrement dissimulés.
Les tons discordants des voix et des instruments se rapprochèrent, et maintenant des chants monotones se mêlaient au son des tambourins et des cymbales. La tête du cortège apparut bientôt sous les arbres, à cent pas de distance ; et les étranges personnages qui célébraient la cérémonie religieuse se distinguaient aisément à travers les branches. En premier venaient les prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes de dentelle. Ils étaient entourés d’hommes, de femmes et d’enfants, qui chantaient une sorte de psaume lugubre, interrompu à intervalles réguliers par les tambourins et les cymbales ; tandis que derrière eux était tiré un char à grandes roues, dont les rayons représentaient des serpents entrelacés les uns aux autres. Sur le char, qui était traîné par quatre zébus richement caparaçonnés, se dressait une statue hideuse à quatre bras, le corps coloré d’un rouge terne, aux yeux hagards, aux cheveux ébouriffés, à la langue saillante et aux lèvres teintées de bétel. Elle se tenait debout sur la figure d’un géant prostré et décapité.
Sir Francis, reconnaissant la statue, chuchota : « La déesse Kali ; la déesse de l’amour et de la mort. »
« De la mort, peut-être, » grommela Passepartout en retour, « mais de l’amour — cette vieille mégère laide ? Jamais ! »
Le Parsi fit un signe pour demander le silence.
Un groupe de vieux fakirs gambadait et faisait un vacarme sauvage autour de la statue ; ils étaient zébrés d’ocre et couverts de coupures d’où leur sang s’écoulait goutte à goutte — stupides fanatiques qui, lors des grandes cérémonies indiennes, se jettent encore sous les roues du Jagrenat. Quelques Brahmanes, vêtus de toute la somptuosité des habits orientaux et menant une femme qui chancelait à chaque pas, suivaient. Cette femme était jeune et aussi blanche qu’une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains et ses pieds étaient accablés de bijoux et de gemmes, de bracelets, de boucles d’oreilles et de bagues ; tandis qu’une tunique bordée d’or, recouverte d’une robe de mousseline légère, trahissait les contours de sa forme.
Les gardes qui suivaient la jeune femme offraient un violent contraste avec elle, armés qu’ils étaient de sabres nus suspendus à leurs ceintures et de longs pistolets damasquinés, et portant un cadavre sur une litière. C’était le corps d’un vieil homme, magnifiquement paré des habillements d’un rajah, portant, comme de son vivant, un turban brodé de perles, une robe de tissu de soie et d’or, une écharpe de cachemire cousue de diamants et les armes magnifiques d’un prince hindou. Venaient ensuite les musiciens et une arrière-garde de fakirs gambadants, dont les cris couvraient parfois le bruit des instruments ; ils fermaient la marche.
Sir Francis regarda le cortège avec un visage triste et, se tournant vers le guide, dit : « Une suttee. »
Le Parsi fit un signe de tête et posa le doigt sur ses lèvres. La procession serpenta lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent dans les profondeurs du bois. Les chants s’éteignirent graduellement ; on entendait occasionnellement des cris au loin, jusqu’à ce qu’enfin tout fût redevenu silence.
Phileas Fogg avait entendu ce que Sir Francis avait dit et, dès que la procession eut disparu, demanda : « Qu’est-ce qu’une suttee ? »
« Une suttee, » répondit le général, « est un sacrifice humain, mais volontaire. La femme que vous venez de voir sera brûlée demain à l’aurore. »
« Oh, les scélérats ! » s’écria Passepartout, qui ne put réprimer son indignation.
« Et le cadavre ? » demanda M. Fogg.
« C’est celui du prince, son mari, » dit le guide ; « un rajah indépendant du Bundelkhand. »
« Est-il possible, » reprit Phileas Fogg, sa voix ne trahissant pas la moindre émotion, « que ces coutumes barbares existent encore en Inde et que les Anglais n’aient pas été capables d’y mettre un terme ? »
« Ces sacrifices ne se produisent pas dans la plus grande partie de l’Inde, » répondit Sir Francis ; « mais nous n’avons aucun pouvoir sur ces territoires sauvages, et particulièrement ici dans le Bundelkhand. Tout le district au nord des Vindhya est le théâtre de meurtres et de pillages incessants. »
« La pauvre misérable ! » s’exclama Passepartout, « être brûlée vive ! »
« Oui, » reprit Sir Francis, « brûlée vive. Et si elle ne l’était pas, vous ne pouvez concevoir à quel traitement elle serait obligée de se soumettre de la part de ses parents. Ils lui raseraient les cheveux, la nourriraient d’une maigre portion de riz, la traiteraient avec mépris ; elle serait considérée comme une créature impure et mourrait dans quelque coin, comme un chien galeux. La perspective d’une existence si effroyable pousse ces pauvres créatures au sacrifice bien plus que l’amour ou le fanatisme religieux. Parfois, cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l’intervention active du Gouvernement pour l’empêcher. Il y a plusieurs années, alors que je vivais à Bombay, une jeune veuve demanda au gouverneur la permission d’être brûlée avec le corps de son mari ; mais, comme vous pouvez l’imaginer, il refusa. La femme quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant et y accomplit son dessein de dévouement. »
Pendant que Sir Francis parlait, le guide secoua la tête à plusieurs reprises et dit alors : « Le sacrifice qui aura lieu demain à l’aube n’est pas volontaire. »
« Comment le savez-vous ? »
« Tout le monde est au courant de cette affaire dans le Bundelkhand. »
« Mais la malheureuse créature ne semblait faire aucune résistance, » observa Sir Francis.
« C’est parce qu’ils l’ont enivrée avec des fumées de chanvre et d’opium. »
« Mais où l’emmènent-ils ? »
« À la pagode de Pillaji, à deux milles d’ici ; elle y passera la nuit. »
« Et le sacrifice aura lieu… »
« Demain, aux premières lueurs de l’aube. »
Le guide mena alors l’éléphant hors du fourré et sauta sur son cou. Au moment même où il allait presser Kiouni d’avancer avec un sifflement particulier, M. Fogg l’arrêta et, se tournant vers Sir Francis Cromarty, dit : « Si nous sauvions cette femme. »
« Sauver la femme, M. Fogg ! »
« Il me reste douze heures de libre ; je peux les y consacrer. »
« Eh bien, vous êtes un homme de cœur ! »
« Parfois, » répondit Phileas Fogg, tranquillement ; « quand j’en ai le temps. »
CHAPITRE XIII. OÙ PASSEPARTOUT REÇOIT UNE NOUVELLE PREUVE QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX
Le projet était audacieux, plein de difficultés, peut-être impraticable. M. Fogg allait risquer sa vie, ou du moins sa liberté, et donc le succès de son tour. Mais il n’hésita pas et il trouva en Sir Francis Cromarty un allié enthousiaste.
Quant à Passepartout, il était prêt à tout ce qui pourrait être proposé. L’idée de son maître le charmait ; il percevait un cœur, une âme, sous cette enveloppe glacée. Il commença à aimer Phileas Fogg.
Restait le guide : quelle attitude adopterait-il ? Ne prendrait-il pas parti pour les Indiens ? À défaut de son aide, il fallait s’assurer de sa neutralité.
Sir Francis lui posa franchement la question.
« Officiers, » répondit le guide, « je suis Parsi, et cette femme est une Parsie. Commandez-moi comme vous voudrez. »
« Excellent ! » dit M. Fogg.
« Cependant, » reprit le guide, « il est certain, non seulement que nous risquerons nos vies, mais aussi d’horribles tortures, si nous sommes pris. »
« C’est prévu, » répondit M. Fogg. « Je pense que nous devons attendre la nuit avant d’agir. »
« Je le pense aussi, » dit le guide.
Le digne Indien donna alors quelques renseignements sur la victime, qui, dit-il, était une beauté célèbre de la race parsie et la fille d’un riche marchand de Bombay. Elle avait reçu une éducation tout à fait anglaise dans cette ville et, par ses manières et son intelligence, on l’aurait prise pour une Européenne. Elle s’appelait Aouda. Restée orpheline, elle fut mariée contre son gré au vieux rajah du Bundelkhand ; et, connaissant le sort qui l’attendait, elle s’échappa, fut reprise et vouée par les parents du rajah, qui avaient un intérêt à sa mort, au sacrifice auquel il semblait qu’elle ne pouvait échapper.
Le récit du Parsi ne fit que confirmer M. Fogg et ses compagnons dans leur généreux dessein. Il fut décidé que le guide dirigerait l’éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il s’approcha en conséquence aussi vite que possible. Ils firent halte, une demi-heure plus tard, dans un taillis, à quelque cinq cents pieds de la pagode, où ils étaient bien dissimulés ; mais ils pouvaient entendre distinctement les gémissements et les cris des fakirs.
Ils discutèrent alors des moyens d’atteindre la victime. Le guide connaissait bien la pagode de Pillaji, dans laquelle, comme il le déclarait, la jeune femme était emprisonnée. Pouvaient-ils entrer par l’une de ses portes pendant que toute la troupe des Indiens était plongée dans un sommeil d’ivresse, ou était-il plus sûr de tenter de faire un trou dans les murs ? Cela ne pourrait être déterminé qu’au moment et sur les lieux mêmes ; mais il était certain que l’enlèvement devait être fait cette nuit-là, et non pas quand, à la pointe du jour, la victime serait menée à son bûcher funéraire. Alors, aucune intervention humaine ne pourrait la sauver.
Dès que la nuit tomba, vers six heures, ils décidèrent de faire une reconnaissance autour de la pagode. Les cris des fakirs venaient de cesser ; les Indiens étaient en train de se plonger dans l’ivresse causée par l’opium liquide mêlé au chanvre, et il pourrait être possible de se glisser entre eux jusqu’au temple lui-même.
Le Parsi, menant les autres, rampa sans bruit à travers le bois, et en dix minutes ils se trouvèrent sur les bords d’un petit ruisseau, d’où, à la lueur des torches de résine, ils aperçurent un bûcher de bois, au sommet duquel reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé avec sa femme. La pagode, dont les minarets se découpaient au-dessus des arbres dans la pénombre croissante, se dressait à cent pas.
« Venez ! » chuchota le guide.
Il se glissa plus prudemment que jamais à travers les broussailles, suivi de ses compagnons ; le silence environnant n’était rompu que par le léger murmure du vent parmi les branches.
Bientôt le Parsi s’arrêta à la lisière de la clairière, qui était éclairée par les torches. Le sol était couvert de groupes d’Indiens, immobiles dans leur sommeil d’ivresse ; cela ressemblait à un champ de bataille jonché de morts. Hommes, femmes et enfants gisaient pêle-mêle.
À l’arrière-plan, parmi les arbres, la pagode de Pillaji se détachait distinctement. Au grand dépit du guide, les gardes du rajah, éclairés par des torches, montaient la garde aux portes et marchaient de long en large avec des sabres nus ; probablement les prêtres, aussi, veillaient à l’intérieur.
Le Parsi, convaincu maintenant qu’il était impossible de forcer une entrée dans le temple, n’avança pas plus loin, mais ramena ses compagnons en arrière. Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty virent aussi que rien ne pouvait être tenté dans cette direction. Ils s’arrêtèrent et s’engagèrent dans un colloque à voix basse.
« Il n’est que huit heures maintenant, » dit le brigadier, « et ces gardes pourraient aussi aller dormir. »
« Ce n’est pas impossible, » répondit le Parsi.
Ils s’allongèrent au pied d’un arbre et attendirent.
Le temps parut long ; le guide les quittait de temps à autre pour faire une observation à la lisière du bois, mais les gardes veillaient constamment à la lueur des torches, et une faible lumière filtrait à travers les fenêtres de la pagode.
Ils attendirent jusqu’à minuit ; mais aucun changement ne survint parmi les gardes, et il devint apparent que l’on ne pouvait compter sur leur sommeil. Il fallait exécuter l’autre plan ; une ouverture dans les murs de la pagode devait être pratiquée. Restait à s’assurer si les prêtres veillaient aux côtés de leur victime aussi assidûment que les soldats à la porte.
Après une dernière consultation, le guide annonça qu’il était prêt pour la tentative et s’avança, suivi des autres. Ils firent un détour afin d’atteindre la pagode par l’arrière. Ils atteignirent les murs vers une heure et demie, sans avoir rencontré personne ; ici, il n’y avait pas de garde, ni fenêtres ni portes.
La nuit était sombre. La lune, à son déclin, effleurait à peine l’horizon et était couverte de lourds nuages ; la hauteur des arbres accentuait l’obscurité.
Il ne suffisait pas d’atteindre les murs ; il fallait y pratiquer une ouverture, et pour parvenir à cette fin, le groupe n’avait que ses couteaux de poche. Heureusement, les murs du temple étaient construits de briques et de bois, ce qui pouvait être pénétré avec peu de difficulté ; après qu’une brique eut été retirée, le reste céderait aisément.
Ils se mirent silencieusement à l’ouvrage, et le Parsi d’un côté et Passepartout de l’autre commencèrent à desceller les briques afin de faire une ouverture de deux pieds de large. Ils progressaient rapidement, quand soudain un cri fut entendu à l’intérieur du temple, suivi presque instantanément par d’autres cris répondant de l’extérieur. Passepartout et le guide s’arrêtèrent. Avaient-ils été entendus ? L’alarme était-elle donnée ? La prudence ordinaire leur conseilla de se retirer, et ils le firent, suivis de Phileas Fogg et de Sir Francis. Ils se cachèrent à nouveau dans le bois et attendirent que l’agitation, quelle qu’elle pût être, cessât, se tenant prêts à reprendre leur tentative sans délai. Mais, fâcheusement, les gardes apparurent maintenant à l’arrière du temple et s’y installèrent, prêts à prévenir une surprise.
Il serait difficile de décrire la déception du groupe, ainsi interrompu dans son travail. Ils ne pouvaient plus atteindre la victime ; comment, alors, pourraient-ils la sauver ? Sir Francis secouait les poings, Passepartout était hors de lui, et le guide grinçait des dents de rage. Le tranquille Fogg attendait, sans trahir aucune émotion.
« Nous n’avons rien d’autre à faire que de nous en aller, » chuchota Sir Francis.
« Rien d’autre à faire que de nous en aller, » répéta le guide.
« Arrêtez, » dit Fogg. « Je ne suis attendu à Allahabad que demain avant midi. »
« Mais qu’espérez-vous faire ? » demanda Sir Francis. « Dans quelques heures, il fera jour, et… »
« La chance qui semble maintenant perdue peut se présenter au dernier moment. »
Sir Francis aurait aimé lire dans les yeux de Phileas Fogg. À quoi pensait cet Anglais impassible ? Projetait-il de se précipiter vers la jeune femme au moment même du sacrifice, et de l’arracher audacieusement à ses bourreaux ?
Ce serait de la folie pure, et il était difficile d’admettre que Fogg fût un tel fou. Sir Francis consentit, cependant, à rester jusqu’à la fin de ce terrible drame. Le guide les mena à l’arrière de la clairière, d’où ils purent observer les groupes endormis.
Pendant ce temps, Passepartout, qui s’était perché sur les branches basses d’un arbre, résolvait une idée qui l’avait d’abord frappé comme un éclair, et qui était maintenant fermement logée dans son cerveau.
Il avait commencé par se dire : « Quelle folie ! » puis il répéta : « Pourquoi pas, après tout ? C’est une chance, — peut-être la seule ; et avec de tels soûlards ! » Pensant ainsi, il se glissa, avec la souplesse d’un serpent, jusqu’aux branches les plus basses, dont les extrémités se courbaient presque jusqu’au sol.
Les heures passèrent, et les teintes plus claires annoncèrent maintenant l’approche du jour, bien qu’il ne fît pas encore jour. C’était le moment. La multitude assoupie s’anima, les tambourins résonnèrent, des chants et des cris s’élevèrent ; l’heure du sacrifice était venue. Les portes de la pagode s’ouvrirent à deux battants, et une lumière vive s’échappa de son intérieur, au milieu de laquelle M. Fogg et Sir Francis aperçurent la victime. Elle semblait, ayant secoué la torpeur de l’ivresse, s’efforcer d’échapper à son bourreau. Le cœur de Sir Francis battait ; et, saisissant convulsivement la main de M. Fogg, il y trouva un couteau ouvert. Juste à ce moment, la foule commença à bouger. La jeune femme était retombée dans une torpeur causée par les fumées de chanvre et passa parmi les fakirs, qui l’escortaient avec leurs cris religieux sauvages.
Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la foule, suivirent ; et en deux minutes ils atteignirent les bords du ruisseau et s’arrêtèrent à cinquante pas du bûcher, sur lequel gisait toujours le cadavre du rajah. Dans la pénombre, ils virent la victime, tout à fait inconsciente, étendue à côté du corps de son mari. Puis une torche fut apportée, et le bois, lourdement imbibé d’huile, prit feu instantanément.
À cet instant, Sir Francis et le guide saisirent Phileas Fogg qui, dans un moment de folle générosité, allait se précipiter sur le bûcher. Mais il les avait rapidement écartés, quand toute la scène changea soudainement. Un cri de terreur s’éleva. Toute la multitude se prosterna, terrifiée, sur le sol.
Le vieux rajah n’était donc pas mort, puisqu’il se leva soudain, comme un spectre, prit sa femme dans ses bras et descendit du bûcher au milieu des nuages de fumée, qui ne faisaient qu’accentuer son apparence fantomatique.
Fakirs, soldats et prêtres, saisis d’une terreur instantanée, gisaient là, le visage contre terre, n’osant lever les yeux et contempler un tel prodige.
La victime inanimée était portée par les bras vigoureux qui la soutenaient, et dont elle ne semblait pas du tout alourdir. M. Fogg et Sir Francis se tenaient debout, le Parsi inclina la tête, et Passepartout était, sans doute, à peine moins stupéfait.
Le rajah ressuscité s’approcha de Sir Francis et de M. Fogg et, d’un ton brusque, dit : « Partons ! »
C’était Passepartout lui-même, qui s’était glissé sur le bûcher au milieu de la fumée et, profitant de l’obscurité qui régnait encore, avait délivré la jeune femme de la mort ! C’était Passepartout qui, jouant son rôle avec une heureuse audace, avait traversé la foule au milieu de la terreur générale.
Un moment après, tous les quatre du groupe avaient disparu dans les bois, et l’éléphant les emportait à vive allure. Mais les cris et le bruit, et une balle qui siffla à travers le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la supercherie avait été découverte.
Le corps du vieux rajah, en effet, apparaissait maintenant sur le bûcher ardent ; et les prêtres, revenus de leur terreur, s’aperçurent qu’un enlèvement avait eu lieu. Ils se hâtèrent dans la forêt, suivis des soldats, qui tirèrent une salve après les fugitifs ; mais ces derniers augmentèrent rapidement la distance entre eux et, bientôt, se trouvèrent hors de portée des balles et des flèches.
CHAPITRE XIV. OÙ PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE LA LONGUEUR DE LA BELLE VALLÉE DU GANGE SANS JAMAIS PENSER À LA VOIR
L’exploit téméraire était accompli ; et pendant une heure Passepartout rit joyeusement de son succès. Sir Francis pressa la main du digne compagnon, et son maître dit : « Bien joué ! » ce qui, de sa part, était une haute louange ; à quoi Passepartout répondit que tout le mérite de l’affaire revenait à M. Fogg. Quant à lui, il n’avait été frappé que par une idée « étrange » ; et il riait en pensant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, l’ex-gymnaste, ex-sergent pompier, avait été l’époux d’une charmante femme, un vénérable rajah embaumé ! Quant à la jeune femme indienne, elle avait été inconsciente tout au long de ce qui se passait, et maintenant, enveloppée dans une couverture de voyage, elle reposait dans l’un des howdahs.
L’éléphant, grâce à la direction habile du Parsi, avançait rapidement à travers la forêt encore sombre et, une heure après avoir quitté la pagode, avait traversé une vaste plaine. Ils firent halte à sept heures, la jeune femme étant toujours dans un état de prostration complète. Le guide lui fit boire un peu d’eau-de-vie, mais la somnolence qui la stupéfiait ne pouvait pas encore être dissipée. Sir Francis, qui connaissait les effets de l’ivresse produite par les fumées de chanvre, rassura ses compagnons à son sujet. Mais il était plus troublé par la perspective de son destin futur. Il dit à Phileas Fogg que, si Aouda restait en Inde, elle tomberait inévitablement de nouveau entre les mains de ses bourreaux. Ces fanatiques étaient dispersés dans tout le pays et, malgré la police anglaise, retrouveraient leur victime à Madras, Bombay ou Calcutta. Elle ne serait en sécurité qu’en quittant l’Inde pour toujours.
Phileas Fogg répondit qu’il réfléchirait à la question.
La gare d’Allahabad fut atteinte vers dix heures et, la ligne interrompue étant rétablie, ils pourraient atteindre Calcutta en moins de vingt-quatre heures. Phileas Fogg serait ainsi en mesure d’arriver à temps pour prendre le paquebot qui quittait Calcutta le lendemain, 25 octobre, à midi, pour Hong Kong.
La jeune femme fut installée dans l’une des salles d’attente de la gare, tandis que Passepartout était chargé d’acheter pour elle divers articles de toilette, une robe, un châle et quelques fourrures ; pour lesquels son maître lui ouvrit un crédit illimité. Passepartout partit aussitôt et se retrouva dans les rues d’Allahabad, c’est-à-dire la Cité de Dieu, l’une des plus vénérées de l’Inde, étant bâtie au confluent des deux rivières sacrées, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent des pèlerins de toutes les parties de la péninsule. Le Gange, selon les légendes du Ramayana, prend sa source au ciel, d’où, par l’entremise de Brahma, il descend sur la terre.
Passepartout se fit un devoir, tout en faisant ses achats, d’observer attentivement la ville. Elle était autrefois défendue par un noble fort, qui est depuis devenu une prison d’État ; son commerce a périclité, et Passepartout chercha vainement autour de lui un bazar tel que ceux qu’il fréquentait dans Regent Street. Il tomba enfin sur un vieux juif hargneux, qui vendait des articles d’occasion, et à qui il acheta une robe d’étoffe écossaise, un grand manteau et une belle pelisse de peau de loutre, pour lesquels il n’hésita pas à payer soixante-quinze livres. Il retourna ensuite triomphalement à la gare.
L’influence à laquelle les prêtres de Pillaji avaient soumis Aouda commençait à se dissiper peu à peu, et elle redevenait elle-même, si bien que ses beaux yeux reprirent toute leur douce expression indienne.
Quand le roi-poète, Ucaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine d’Ahmehnagara, il s’exprime ainsi :
« Ses tresses brillantes, divisées en deux parties, encerclent le contour harmonieux de ses joues blanches et délicates, éclatantes de fraîcheur et d’éclat. Ses sourcils d’ébène ont la forme et le charme de l’arc de Kama, le dieu de l’amour, et sous ses longs cils soyeux, les reflets les plus purs et une lumière céleste nagent, comme dans les lacs sacrés de l’Himalaya, dans les pupilles noires de ses grands yeux clairs. Ses dents, fines, égales et blanches, scintillent entre ses lèvres souriantes comme des gouttes de rosée dans la poitrine à demi enveloppée d’une fleur de la passion. Ses oreilles délicatement formées, ses mains vermeilles, ses petits pieds, courbés et tendres comme le bouton de lotus, scintillent de l’éclat des plus belles perles de Ceylan, des diamants les plus éblouissants de Golconde. Sa taille étroite et souple, qu’une main peut enserrer, fait ressortir le contour de sa silhouette arrondie et la beauté de son sein, où la jeunesse en fleur déploie la richesse de ses trésors ; et sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été modelée dans l’argent pur par la main divine de Vicvarcarma, le sculpteur immortel. »
Il suffit de dire, sans appliquer cette rapsodie poétique à Aouda, que c’était une femme charmante, dans toute l’acception européenne du terme. Elle parlait l’anglais avec une grande pureté, et le guide n’avait pas exagéré en disant que la jeune parsie avait été transformée par son éducation.
Le train était sur le point de partir d’Allahabad, et M. Fogg procéda au paiement du guide selon le prix convenu pour son service, et pas un liard de plus ; ce qui étonna Passepartout, qui se souvenait de tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Il avait, en effet, risqué sa vie dans l’aventure de Pillaji, et, s’il était capturé par la suite par les Indiens, il échapperait difficilement à leur vengeance. Kiouni, aussi, devait être casé. Que faire de l’éléphant, qui avait été si chèrement acheté ? Phileas Fogg avait déjà tranché cette question.
« Parsi, dit-il au guide, vous avez été serviable et dévoué. J’ai payé pour votre service, mais non pour votre dévouement. Voudriez-vous avoir cet éléphant ? Il est à vous. »
Les yeux du guide brillèrent.
« Votre Honneur me fait don d’une fortune ! » s’écria-t-il.
« Prenez-le, guide, répondit M. Fogg, et je resterai tout de même votre débiteur. »
« Bien ! » s’exclama Passepartout. « Prends-le, l’ami. Kiouni est une brave et fidèle bête. » Et, s’approchant de l’éléphant, il lui donna plusieurs morceaux de sucre, en disant : « Tiens, Kiouni, tiens, tiens. »
L’éléphant grogna sa satisfaction, et, enserrant Passepartout par la taille avec sa trompe, il le souleva à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé, caressa l’animal, qui le remit doucement à terre.
Peu après, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout, installés dans un wagon avec Aouda, qui occupait la meilleure place, filaient à toute vitesse vers Bénarès. C’était un trajet de quatre-vingts milles, qui fut accompli en deux heures. Durant le voyage, la jeune femme recouvra pleinement ses esprits. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de se retrouver dans ce wagon, sur le chemin de fer, vêtue d’habillements européens, et avec des voyageurs qui lui étaient totalement étrangers ! Ses compagnons commencèrent d’abord par la ranimer complètement avec un peu de liqueur, puis sir Francis lui narra ce qui s’était passé, insistant sur le courage avec lequel Phileas Fogg n’avait pas hésité à risquer sa vie pour la sauver, et racontant l’heureux dénouement de l’entreprise, fruit de l’idée téméraire de Passepartout. M. Fogg ne dit rien ; tandis que Passepartout, confus, ne cessait de répéter que « cela n’en valait pas la peine ».
Aouda remercia pathétiquement ses libérateurs, plus avec des larmes qu’avec des mots ; ses beaux yeux interprétaient mieux sa gratitude que ses lèvres. Puis, comme ses pensées revenaient à la scène du sacrifice, et se rappelaient les dangers qui la menaçaient encore, elle frissonna de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l’esprit d’Aouda et offrit, pour la rassurer, de l’escorter jusqu’à Hong Kong, où elle pourrait rester en sécurité jusqu’à ce que l’affaire soit étouffée — offre qu’elle accepta avec empressement et gratitude. Elle avait, semble-t-il, un parent parsi, qui était l’un des principaux marchands de Hong Kong, qui est une ville entièrement anglaise, bien que située sur une île de la côte chinoise.
À midi et demi, le train s’arrêta à Bénarès. Les légendes brahmaniques affirment que cette ville est bâtie sur l’emplacement de l’antique Casi, qui, comme le tombeau de Mahomet, fut autrefois suspendu entre le ciel et la terre ; bien que la Bénarès d’aujourd’hui, que les orientalistes appellent l’Athènes de l’Inde, se dresse bien peu poétiquement sur la terre ferme. Passepartout en aperçut les maisons de briques et les huttes de terre, donnant un aspect de désolation au lieu, au moment où le train y pénétra.
Bénarès était la destination de sir Francis Cromarty, les troupes qu’il rejoignait étant campées à quelques milles au nord de la ville. Il fit ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès possible et exprimant l’espoir qu’il repasserait par là d’une manière moins originale mais plus profitable. M. Fogg lui serra légèrement la main. Le départ d’Aouda, qui n’oubliait pas ce qu’elle devait à sir Francis, trahit plus de chaleur ; et, quant à Passepartout, il reçut une cordiale poignée de main de la part du vaillant général.
Le chemin de fer, en quittant Bénarès, longea pendant un moment la vallée du Gange. À travers les fenêtres de leur wagon, les voyageurs eurent des aperçus du paysage diversifié du Bihar, avec ses montagnes vêtues de verdure, ses champs d’orge, de blé et de maïs, ses jungles peuplées d’alligators verts, ses villages soignés et ses forêts encore touffues. Des éléphants se baignaient dans les eaux du fleuve sacré, et des groupes d’Indiens, malgré la saison avancée et l’air frais, accomplissaient solennellement leurs pieuses ablutions. C’étaient des brahmanes fervents, les plus amers ennemis du bouddhisme, leurs divinités étant Vishnou, le dieu solaire, Shiva, l’incarnation divine des forces naturelles, et Brahma, le souverain suprême des prêtres et des législateurs. Que penseraient ces divinités de l’Inde, anglicisée comme elle l’est aujourd’hui, avec des paquebots sifflant et filant le long du Gange, effrayant les mouettes qui flottent à sa surface, les tortues pullulant le long de ses rives, et les fidèles habitant sur ses bords ?
Le panorama défilait devant leurs yeux comme un éclair, sauf quand la vapeur le dérobait par moments à la vue ; les voyageurs pouvaient à peine distinguer le fort de Chupenie, à vingt milles au sud-ouest de Bénarès, l’antique place forte des rajahs du Bihar ; ou Ghazipur et ses célèbres fabriques d’eau de rose ; ou le tombeau de Lord Cornwallis, s’élevant sur la rive gauche du Gange ; la ville fortifiée de Buxar, ou Patna, grand centre manufacturier et commercial, où se tient le principal marché d’opium de l’Inde ; ou Monghir, une ville plus qu’européenne, car elle est aussi anglaise que Manchester ou Birmingham, avec ses fonderies de fer, ses fabriques d’outils tranchants et ses hautes cheminées soufflant des nuages de fumée noire vers le ciel.
La nuit tomba ; le train poursuivit sa marche à toute vitesse, au milieu des rugissements des tigres, des ours et des loups qui fuyaient devant la locomotive ; et les merveilles du Bengale, Golconde, l’antique Gour en ruine, Murshedabad, l’ancienne capitale, Burdwan, Hugly et la ville française de Chandernagor, où Passepartout aurait été fier de voir flotter le drapeau de son pays, étaient cachées à leur vue dans l’obscurité.
Calcutta fut atteinte à sept heures du matin, et le paquebot partait pour Hong Kong à midi ; de sorte que Phileas Fogg avait cinq heures devant lui.
Selon son journal, il était attendu à Calcutta le 25 octobre, et c’était la date exacte de son arrivée effective. Il n’était donc ni en retard ni en avance. Les deux jours gagnés entre Londres et Bombay avaient été perdus, comme on l’a vu, durant la traversée de l’Inde. Mais il ne faut pas supposer que Phileas Fogg les regrettait.
CHAPITRE XV. OÙ LE SAC DE BANKNOTES DÉGORGE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES DE PLUS
Le train entra en gare, et Passepartout sautant le premier, fut suivi par M. Fogg, qui aida sa charmante compagne à descendre. Phileas Fogg avait l’intention de se rendre immédiatement au paquebot de Hong Kong, afin de faire installer Aouda confortablement pour le voyage. Il ne voulait pas la laisser tant qu’ils étaient encore sur un terrain dangereux.
Juste au moment où il quittait la gare, un agent de police s’approcha de lui et dit : « M. Phileas Fogg ? »
« C’est moi. »
« Cet homme est-il votre domestique ? » ajouta l’agent, en désignant Passepartout.
« Oui. »
« Soyez assez aimables, l’un et l’autre, de me suivre. »
M. Fogg ne trahit aucune surprise. L’agent était un représentant de la loi, et la loi est sacrée pour un Anglais. Passepartout essaya de raisonner sur la question, mais l’agent le toucha avec sa matraque, et M. Fogg lui fit signe d’obéir.
« Cette jeune dame peut-elle venir avec nous ? » demanda-t-il.
« Elle peut », répondit l’agent.
M. Fogg, Aouda et Passepartout furent conduits à un palkigahri, une sorte de voiture à quatre roues tirée par deux chevaux, dans laquelle ils prirent place et furent emmenés. Personne ne parla durant les vingt minutes qui s’écoulèrent avant qu’ils n’atteignent leur destination. Ils passèrent d’abord par la « ville noire », avec ses rues étroites, ses huttes misérables et sales, et sa population miséreuse ; puis par la « ville européenne », qui présentait un soulagement avec ses demeures de briques lumineuses, ombragées par des cocotiers et hérissées de mâts, où, bien qu’il fût tôt le matin, des cavaliers élégamment vêtus et de beaux équipages allaient et venaient.
La voiture s’arrêta devant une maison d’apparence modeste, qui, cependant, n’avait pas l’aspect d’une demeure privée. L’agent ayant demandé à ses prisonniers — car tel était le nom qu’on pouvait vraiment leur donner — de descendre, les conduisit dans une pièce aux fenêtres grillagées et dit : « Vous comparaîtrez devant le juge Obadiah à huit heures et demie. »
Il se retira ensuite et ferma la porte.
« Eh bien, nous sommes prisonniers ! » s’exclama Passepartout, en se laissant tomber sur une chaise.
Aouda, avec une émotion qu’elle essaya de dissimuler, dit à M. Fogg : « Monsieur, vous devez me laisser à mon sort ! C’est à cause de moi que vous recevez ce traitement, c’est pour m’avoir sauvée ! »
Phileas Fogg se contenta de répondre que c’était impossible. Il était fort peu probable qu’il fût arrêté pour avoir empêché une suttee. Les plaignants n’oseraient pas se présenter avec une telle accusation. Il y avait quelque erreur. De plus, il n’abandonnerait en aucun cas Aouda, mais l’escorterait jusqu’à Hong Kong.
« Mais le paquebot part à midi ! » fit observer Passepartout, nerveusement.
« Nous serons à bord à midi », répondit son maître, placidement.
C’était dit si positivement que Passepartout ne put s’empêcher de marmonner pour lui-même : « Parbleu, c’est certain ! Avant midi nous serons à bord. » Mais il n’était nullement rassuré.
À huit heures et demie la porte s’ouvrit, l’agent apparut, et, leur demandant de le suivre, ouvrit la marche vers une salle adjacente. C’était évidemment une salle d’audience, et une foule d’Européens et d’indigènes occupaient déjà le fond de l’appartement.
M. Fogg et ses deux compagnons prirent place sur un banc en face des bureaux du magistrat et de son greffier. Aussitôt après, le juge Obadiah, un homme rond et gras, suivi du greffier, entra. Il entreprit de décrocher une perruque qui était suspendue à un clou et la posa précipitamment sur sa tête.
« La première affaire », dit-il. Puis, portant la main à sa tête, il s’exclama : « Hé ! Ce n’est pas ma perruque ! »
« Non, Votre Honneur, répondit le greffier, c’est la mienne. »
« Mon cher M. Oysterpuff, comment un juge peut-il rendre une sentence sage avec la perruque d’un greffier ? »
Les perruques furent échangées.
Passepartout devenait nerveux, car les aiguilles de la grande horloge au-dessus du juge semblaient tourner avec une rapidité terrible.
« La première affaire », répéta le juge Obadiah.
« Phileas Fogg ? » demanda Oysterpuff.
« Je suis là », répondit M. Fogg.
« Passepartout ? »
« Présent », répondit Passepartout.
« Bien », dit le juge. « Vous avez été recherchés, prisonniers, depuis deux jours sur les trains en provenance de Bombay. »
« Mais de quoi sommes-nous accusés ? » demanda Passepartout, impatiemment.
« Vous allez l’apprendre. »
« Je suis un sujet anglais, monsieur, dit M. Fogg, et j’ai le droit… »
« Avez-vous été maltraités ? »
« Pas du tout. »
« Très bien ; que les plaignants entrent. »
Une porte fut ouverte à la volée sur l’ordre du juge, et trois prêtres indiens entrèrent.
« Ça y est », marmonna Passepartout ; « ce sont les gredins qui allaient brûler notre jeune dame. »
Les prêtres prirent place devant le juge, et le greffier procéda à la lecture à haute voix d’une plainte pour sacrilège contre Phileas Fogg et son domestique, qui étaient accusés d’avoir violé un lieu tenu pour consacré par la religion brahmanique.
« Vous entendez l’accusation ? » demanda le juge.
« Oui, monsieur, répondit M. Fogg, en consultant sa montre, et je l’admets. »
« Vous l’admettez ? »
« Je l’admets, et je souhaite entendre ces prêtres admettre, à leur tour, ce qu’ils allaient faire à la pagode de Pillaji. »
Les prêtres se regardèrent ; ils ne semblaient pas comprendre ce qui était dit.
« Oui, cria Passepartout, chaleureusement ; à la pagode de Pillaji, où ils étaient sur le point de brûler leur victime. »
Le juge regarda avec étonnement, et les prêtres étaient stupéfaits.
« Quelle victime ? » dit le juge Obadiah. « Brûler qui ? À Bombay même ? »
« Bombay ? » cria Passepartout.
« Certainement. Nous ne parlons pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malabar Hill, à Bombay. »
« Et pour preuve, ajouta le greffier, voici les chaussures mêmes du profanateur, qu’il a laissées derrière lui. »
Sur quoi il déposa une paire de chaussures sur son bureau.
« Mes chaussures ! » cria Passepartout, en laissant échapper dans sa surprise cette exclamation imprudente.
La confusion du maître et du valet, qui avaient tout à fait oublié l’affaire de Bombay pour laquelle ils étaient maintenant détenus à Calcutta, peut être imaginée.
Fix le détective avait prévu l’avantage que l’escapade de Passepartout lui donnait, et, retardant son départ de douze heures, avait consulté les prêtres de Malabar Hill. Sachant que les autorités anglaises traitaient très sévèrement ce genre de délit, il leur promit une somme rondelette en dommages-intérêts et les envoya à Calcutta par le train suivant. Grâce au retard causé par le sauvetage de la jeune veuve, Fix et les prêtres atteignirent la capitale indienne avant M. Fogg et son domestique, les magistrats ayant déjà été prévenus par une dépêche de les arrêter s’ils arrivaient. La déception de Fix quand il apprit que Phileas Fogg ne s’était pas présenté à Calcutta peut être imaginée. Il se convainquit que le voleur s’était arrêté quelque part sur la route et avait trouvé refuge dans les provinces du sud. Pendant vingt-quatre heures, Fix surveilla la gare avec une anxiété fébrile ; il fut enfin récompensé en voyant M. Fogg et Passepartout arriver, accompagnés d’une jeune femme dont la présence il était totalement incapable d’expliquer. Il courut chercher un agent de police ; et c’est ainsi que le groupe fut arrêté et conduit devant le juge Obadiah.
Si Passepartout avait été un peu moins préoccupé, il aurait aperçu le détective dissimulé dans un coin de la salle d’audience, observant la procédure avec un intérêt facile à comprendre ; car le mandat n’était pas parvenu jusqu’à lui à Calcutta, comme cela avait été le cas à Bombay et à Suez.
Le juge Obadiah avait malheureusement surpris l’exclamation imprudente de Passepartout, que le pauvre garçon aurait donné tout au monde pour retirer.
« Les faits sont admis ? » demanda le juge.
« Admis », répondit M. Fogg, froidement.
« Dans la mesure, reprit le juge, où la loi anglaise protège également et sévèrement les religions du peuple indien, et comme l’homme Passepartout a admis qu’il a violé la pagode sacrée de Malabar Hill, à Bombay, le 20 octobre, je condamne ledit Passepartout à quinze jours d’emprisonnement et à une amende de trois cents livres. »
« Trois cents livres ! » cria Passepartout, surpris par l’importance de la somme.
« Silence ! » cria l’agent.
« Et dans la mesure, continua le juge, où il n’est pas prouvé que l’acte n’a pas été commis avec la connivence du maître avec le serviteur, et comme le maître doit en tout état de cause être tenu pour responsable des actes de son serviteur salarié, je condamne Phileas Fogg à une semaine d’emprisonnement et à une amende de cent cinquante livres. »
Fix se frotta doucement les mains de satisfaction ; si Phileas Fogg pouvait être détenu à Calcutta une semaine, il serait plus que temps que le mandat arrive. Passepartout était stupéfait. Cette sentence ruinait son maître. Un pari de vingt mille livres perdu, parce que lui, comme un précieux imbécile, était entré dans cette abominable pagode !
Phileas Fogg, aussi maître de lui que si le jugement ne le concernait nullement, ne haussa même pas les sourcils tandis qu’il était prononcé. Juste au moment où le greffier appelait l’affaire suivante, il se leva et dit : « J’offre une caution. »
« Vous en avez le droit », répondit le juge.
Le sang de Fix se glaça, mais il reprit son sang-froid quand il entendit le juge annoncer que la caution requise pour chaque prisonnier serait de mille livres.
« Je la paierai immédiatement », dit M. Fogg, sortant une liasse de billets de banque du sac de voyage que Passepartout avait près de lui, et les déposant sur le bureau du greffier.
« Cette somme vous sera restituée dès votre libération de prison, dit le juge. En attendant, vous êtes libéré sous caution. »
« Venez ! » dit Phileas Fogg à son domestique.
« Mais qu’ils me rendent au moins mes chaussures ! » cria Passepartout, furieux.
« Ah, ce sont des chaussures sacrément chères ! » marmonna-t-il, alors qu’elles lui étaient remises. « Plus de mille livres pièce ; en plus, elles me font mal aux pieds. »
M. Fogg, offrant son bras à Aouda, partit alors, suivi du penaud Passepartout. Fix nourrissait encore l’espoir que le voleur ne laisserait pas, après tout, les deux mille livres derrière lui, mais déciderait de purger sa semaine de prison, et il sortit sur les traces de M. Fogg. Ce gentleman prit une voiture, et le groupe fut bientôt déposé sur l’un des quais.
Le « Rangoon » était amarré à un demi-mille dans le port, son signal de départ hissé au sommet du mât. Onze heures sonnaient ; M. Fogg avait une heure d’avance sur l’horaire. Fix les vit quitter la voiture et s’éloigner en barque vers le paquebot, et il trépigna de déception.
« Le gredin est parti, après tout ! » s’exclama-t-il. « Deux mille livres sacrifiées ! Il est prodigue comme un voleur ! Je le suivrai jusqu’au bout du monde s’il le faut ; mais, au rythme où il va, l’argent volé sera bientôt épuisé. »
Le détective ne se trompait pas beaucoup en faisant cette conjecture. Depuis son départ de Londres, entre les frais de voyage, les pots-de-vin, l’achat de l’éléphant, les cautions et les amendes, M. Fogg avait déjà dépensé plus de cinq mille livres en chemin, et le pourcentage de la somme récupérée sur le voleur de banque, promis aux détectives, diminuait rapidement.
CHAPITRE XVI. OÙ FIX NE SEMBLE NULLEMENT COMPRENDRE CE QUI LUI EST DIT
Le « Rangoon », l’un des navires de la Compagnie Péninsulaire et Orientale sillonnant les mers de Chine et du Japon, était un paquebot à hélice, construit en fer, d’un déplacement d’environ mille sept cent soixante-dix tonnes, doté de machines de quatre cents chevaux. Il était aussi rapide, mais moins bien aménagé que le « Mongolia », et Aouda ne fut pas aussi confortablement installée à son bord que Phileas Fogg aurait pu le souhaiter. Cependant, le voyage de Calcutta à Hong-Kong ne représentait qu’environ trois mille cinq cents milles, occupant de dix à douze jours, et la jeune femme n’était pas difficile à satisfaire.
Durant les premiers jours de la traversée, Aouda apprit à mieux connaître son protecteur et témoigna constamment sa profonde gratitude pour ce qu’il avait fait. Le flegmatique gentleman l’écoutait, du moins en apparence, avec froideur, ni sa voix ni son attitude ne trahissant la moindre émotion ; mais il semblait toujours veiller à ce que rien ne manque au confort d’Aouda. Il lui rendait visite régulièrement chaque jour à certaines heures, non pas tant pour parler lui-même que pour s’asseoir et l’écouter. Il la traitait avec la plus stricte politesse, mais avec la précision d’un automate dont les mouvements auraient été réglés à cet effet. Aouda ne savait pas trop quoi penser de lui, bien que Passepartout lui eût donné quelques indices sur l’excentricité de son maître, et l’eût fait sourire en lui racontant le pari qui l’envoyait faire le tour du monde. Après tout, elle devait la vie à Phileas Fogg, et elle le considérait toujours à travers le prisme exaltant de sa reconnaissance.
Aouda confirma le récit du guide parsi concernant sa touchante histoire. Elle appartenait en effet à l’une des plus hautes races indigènes de l’Inde. Nombre de marchands parsis y ont fait de grandes fortunes en faisant le commerce du coton ; et l’un d’eux, sir Jamsetjee Jejeebhoy, fut fait baronnet par le gouvernement anglais. Aouda était parente de ce grand homme, et c’est son cousin, Jeejeeh, qu’elle espérait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle en lui un protecteur, elle ne pouvait le dire ; mais M. Fogg essaya de calmer ses inquiétudes et de lui assurer que tout serait mathématiquement — il employa le mot même — arrangé. Aouda fixa sur lui ses grands yeux, « clairs comme les lacs sacrés de l’Himalaya » ; mais l’intraitable Fogg, aussi réservé que jamais, ne sembla nullement enclin à se jeter dans ce lac.
Les premiers jours du voyage se passèrent prospèrement, au milieu d’un temps favorable et de vents propices, et ils eurent bientôt en vue le grand Andaman, la principale des îles de la baie du Bengale, avec son pittoresque Saddle Peak, haut de deux mille quatre cents pieds, se profilant au-dessus des eaux. Le paquebot passa près des rivages, mais les sauvages Papous, qui sont au plus bas degré de l’humanité, mais qui ne sont pas, comme on l’a prétendu, anthropophages, ne firent pas leur apparition.
Le panorama des îles, à mesure qu’ils les longeaient, était superbe. De vastes forêts de palmiers, d’arecs, de bambous, de tecks, de mimosas gigantesques et de fougères arborescentes couvraient le premier plan, tandis qu’à l’arrière, les lignes gracieuses des montagnes se dessinaient sur le ciel ; et le long des côtes fourmillaient par milliers les précieuses hirondelles dont les nids fournissent un mets luxueux aux tables de l’Empire Céleste. Le paysage varié offert par les îles Andaman fut cependant bientôt dépassé, et le « Rangoon » approcha rapidement du détroit de Malacca, qui donnait accès aux mers de Chine.
Que faisait le détective Fix, si malencontreusement entraîné de pays en pays, pendant tout ce temps ? Il avait réussi à embarquer sur le « Rangoon » à Calcutta sans être vu de Passepartout, après avoir laissé des ordres pour que, si le mandat arrivait, il lui soit transmis à Hong-Kong ; et il espérait cacher sa présence jusqu’à la fin du voyage. Il eût été difficile d’expliquer pourquoi il était à bord sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui le croyait toujours à Bombay. Mais la nécessité le poussait néanmoins à renouveler sa connaissance avec le digne domestique, comme on le verra.
Tous les espoirs et les souhaits du détective se concentraient maintenant sur Hong-Kong ; car le séjour du paquebot à Singapour serait trop bref pour lui permettre d’y prendre des mesures. L’arrestation devait avoir lieu à Hong-Kong, ou le voleur lui échapperait probablement à jamais. Hong-Kong était la dernière terre anglaise sur laquelle il poserait le pied ; au-delà, la Chine, le Japon, l’Amérique offraient à Fogg un refuge presque certain. Si le mandat finissait par faire son apparition à Hong-Kong, Fix pourrait l’arrêter et le remettre entre les mains de la police locale, et il n’y aurait plus de problème. Mais au-delà de Hong-Kong, un simple mandat serait inutile ; un mandat d’extradition serait nécessaire, et cela entraînerait des délais et des obstacles dont le gredin profiterait pour éluder la justice.
Fix méditait sur ces probabilités durant les longues heures qu’il passait dans sa cabine, et ne cessait de se répéter : « Maintenant, soit le mandat sera à Hong-Kong, auquel cas j’arrêterai mon homme, soit il n’y sera pas ; et cette fois, il est absolument nécessaire que je retarde son départ. J’ai échoué à Bombay, et j’ai échoué à Calcutta ; si j’échoue à Hong-Kong, ma réputation est perdue : Coûte que coûte, je dois réussir ! Mais comment empêcherai-je son départ, si cela devait s’avérer être mon dernier recours ? »
Fix se résolut à ce que, si le pire arrivait, il ferait de Passepartout un confident et lui dirait quel genre d’individu était réellement son maître. Que Passepartout ne fût pas le complice de Fogg, il en était très certain. Le serviteur, éclairé par ses révélations et craignant d’être lui-même impliqué dans le crime, deviendrait sans aucun doute un allié du détective. Mais cette méthode était dangereuse, à n’employer que lorsque tout le reste aurait échoué. Un mot de Passepartout à son maître ruinerait tout. Le détective était donc dans une position critique. Mais soudain, une nouvelle idée le frappa. La présence d’Aouda sur le « Rangoon », en compagnie de Phileas Fogg, lui donnait une nouvelle matière à réflexion.
Qui était cette femme ? Quelle combinaison d’événements avait fait d’elle la compagne de voyage de Fogg ? Ils s’étaient évidemment rencontrés quelque part entre Bombay et Calcutta ; mais où ? S’étaient-ils rencontrés par hasard, ou Fogg était-il allé à dessein dans l’intérieur des terres à la recherche de cette charmante demoiselle ? Fix était fort perplexe. Il se demandait s’il n’y avait pas eu un enlèvement crapuleux ; et cette idée s’imposa si fortement à son esprit qu’il décida de tirer profit de cette supposée intrigue. Que la jeune femme fût mariée ou non, il serait en mesure de créer de telles difficultés à M. Fogg à Hong-Kong qu’il ne pourrait s’échapper en payant quelque somme que ce soit.
Mais pouvait-il seulement attendre jusqu’à ce qu’ils atteignent Hong-Kong ? Fogg avait une abominable façon de sauter d’un navire à un autre, et, avant que quoi que ce soit puisse être effectué, pourrait repartir à toute vapeur pour Yokohama.
Fix décida qu’il devait prévenir les autorités anglaises et signaler le « Rangoon » avant son arrivée. C’était facile à faire, puisque le paquebot faisait escale à Singapour, d’où il existe un fil télégraphique vers Hong-Kong. Il résolut enfin, d’ailleurs, avant d’agir plus positivement, d’interroger Passepartout. Il ne serait pas difficile de le faire parler ; et, comme il n’y avait pas de temps à perdre, Fix se prépara à se faire connaître.
C’était maintenant le 30 octobre, et le jour suivant le « Rangoon » était attendu à Singapour.
Fix sortit de sa cabine et monta sur le pont. Passepartout se promenait de long en large sur la partie avant du paquebot. Le détective se précipita avec toute l’apparence d’une extrême surprise et s’écria : « Vous ici, sur le “Rangoon” ? »
« Quoi, Monsieur Fix, vous êtes à bord ? » répondit Passepartout, réellement stupéfait, en reconnaissant son compagnon du « Mongolia ». « Mais je vous ai laissé à Bombay, et vous voilà, en route pour Hong-Kong ! Faites-vous aussi le tour du monde ? »
« Non, non, » répliqua Fix ; « je m’arrêterai à Hong-Kong — du moins pour quelques jours. »
« Hum ! » dit Passepartout, qui sembla un instant perplexe. « Mais comment se fait-il que je ne vous aie pas vu à bord depuis que nous avons quitté Calcutta ? »
« Oh, un rien de mal de mer — je suis resté dans ma cabine. Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que l’océan Indien. Et comment va M. Fogg ? »
« Aussi bien et aussi ponctuel que jamais, pas un jour de retard ! Mais, Monsieur Fix, vous ne savez pas que nous avons une jeune dame avec nous. »
« Une jeune dame ? » répondit le détective, ne semblant pas comprendre ce qui était dit.
Passepartout raconta alors l’histoire d’Aouda, l’affaire de la pagode de Bombay, l’achat de l’éléphant pour deux mille livres, le sauvetage, l’arrestation, la condamnation du tribunal de Calcutta, et le retour de M. Fogg et de lui-même à la liberté sous caution. Fix, qui connaissait les derniers événements, sembla ignorer tout ce que Passepartout racontait ; et ce dernier fut ravi de trouver un auditeur si intéressé.
« Mais votre maître se propose-t-il d’emmener cette jeune femme en Europe ? »
« Pas du tout. Nous allons simplement la placer sous la protection d’un de ses parents, un riche marchand à Hong-Kong. »
« Rien à faire là-bas », se dit Fix à lui-même, dissimulant sa déception. « Un verre de genièvre, Monsieur Passepartout ? »
« Volontiers, Monsieur Fix. Nous devons au moins prendre un verre amical à bord du “Rangoon”. »
CHAPITRE XVII. OÙ IL EST QUESTION DE CE QUI SE PASSA PENDANT LE VOYAGE DE SINGAPOUR À HONG-KONG
Le détective et Passepartout se rencontrèrent souvent sur le pont après cet entretien, bien que Fix fût réservé et n’essayât pas d’amener son compagnon à divulguer d’autres faits concernant M. Fogg. Il aperçut ce mystérieux gentleman une ou deux fois ; mais M. Fogg se confinait généralement dans sa cabine, où il tenait compagnie à Aouda, ou, selon son habitude invétérée, faisait une partie de whist.
Passepartout commença très sérieusement à se demander quel étrange hasard maintenait Fix toujours sur la route que suivait son maître. Il valait vraiment la peine de se demander pourquoi cette personne, certainement très aimable et complaisante, qu’il avait rencontrée pour la première fois à Suez, puis croisée à bord du « Mongolia », qui avait débarqué à Bombay, dont il avait annoncé qu’il était sa destination, et qui maintenant apparaissait si inopinément sur le « Rangoon », suivait les traces de M. Fogg pas à pas. Quel était le but de Fix ? Passepartout était prêt à parier ses chaussures indiennes — qu’il conservait religieusement — que Fix quitterait aussi Hong-Kong en même temps qu’eux, et probablement sur le même paquebot.
Passepartout aurait pu se creuser la cervelle pendant un siècle sans trouver le véritable objet que le détective avait en vue. Il n’aurait jamais pu imaginer que Phileas Fogg était traqué comme un voleur à travers le globe. Mais, comme il est dans la nature humaine de tenter de résoudre tout mystère, Passepartout découvrit soudain une explication aux mouvements de Fix, qui n’était en vérité pas dénuée de bon sens. Fix, pensait-il, ne pouvait être qu’un agent des amis de M. Fogg au Reform Club, envoyé pour le suivre à la trace et pour vérifier qu’il faisait réellement le tour du monde comme il avait été convenu.
« C’est clair ! » répétait le digne serviteur à lui-même, fier de sa perspicacité. « C’est un espion envoyé pour nous surveiller ! Ce n’est pas très élégant, d’ailleurs, d’espionner M. Fogg, qui est un homme si honorable ! Ah, messieurs du Reform, cela vous coûtera cher ! »
Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut de ne rien dire à son maître, de peur qu’il ne fût justement offensé par cette méfiance de la part de ses adversaires. Mais il décida de taquiner Fix, quand il en aurait l’occasion, avec des allusions mystérieuses, qui, cependant, n’auraient pas besoin de trahir ses véritables soupçons.
Durant l’après-midi du mercredi 30 octobre, le « Rangoon » entra dans le détroit de Malacca, qui sépare la péninsule de ce nom de Sumatra. Les îlots montagneux et escarpés interceptaient la vue des merveilles de cette noble île aux voyageurs. Le « Rangoon » leva l’ancre à Singapour le lendemain à quatre heures du matin, pour prendre du charbon, ayant gagné une demi-journée sur le temps prescrit de son arrivée. Phileas Fogg nota ce gain dans son journal, puis, accompagné d’Aouda, qui manifesta le désir de faire une promenade à terre, débarqua.
Fix, qui soupçonnait chaque mouvement de M. Fogg, les suivit prudemment, sans être lui-même aperçu ; tandis que Passepartout, riant sous cape des manœuvres de Fix, allaitque et venait pour ses commissions habituelles.
L’île de Singapour n’est pas imposante d’aspect, car il n’y a pas de montagnes ; pourtant, son apparence n’est pas sans attraits. C’est un parc quadrillé par d’agréables routes et avenues. Une belle voiture, tirée par une paire de chevaux de Nouvelle-Hollande au poil luisant, emmena Phileas Fogg et Aouda au milieu de rangées de palmiers au feuillage brillant, et de girofliers, dont les clous forment le cœur d’une fleur entrouverte. Les poivriers remplaçaient les haies épineuses des champs européens ; des sagoutiers, de grandes fougères aux branches magnifiques, variaient l’aspect de ce climat tropical ; tandis que des muscadiers en plein feuillage emplissaient l’air d’un parfum pénétrant. Des bandes de singes agiles et grimaçants bondissaient dans les arbres, et les tigres ne manquaient pas dans les jungles.
Après une promenade de deux heures à travers la campagne, Aouda et M. Fogg retournèrent à la ville, qui est un vaste assemblage de maisons lourdes et irrégulières, entourées de charmants jardins riches en fruits et plantes tropicales ; et à dix heures, ils réembarquèrent, suivis de près par le détective, qui les avait constamment gardés en vue.
Passepartout, qui avait acheté plusieurs douzaines de mangues — un fruit aussi gros que des pommes de bonne taille, d’une couleur brun foncé à l’extérieur et d’un rouge éclatant à l’intérieur, et dont la pulpe blanche, fondant dans la bouche, procure aux gourmands une sensation délicieuse — les attendait sur le pont. Il fut trop heureux d’offrir quelques mangues à Aouda, qui l’en remercia très gracieusement.
À onze heures, le « Rangoon » sortit du port de Singapour, et en quelques heures, les hautes montagnes de Malacca, avec leurs forêts habitées par les tigres au plus beau pelage du monde, disparurent de la vue. Singapour est distant de quelque mille trois cents milles de l’île de Hong-Kong, qui est une petite colonie anglaise près de la côte chinoise. Phileas Fogg espérait accomplir le voyage en six jours, afin d’être à temps pour le paquebot qui partirait le 6 novembre pour Yokohama, le principal port japonais.
Le « Rangoon » avait un grand contingent de passagers, dont beaucoup débarquèrent à Singapour, parmi lesquels un certain nombre d’Indiens, de Cinghalais, de Chinois, de Malais et de Portugais, pour la plupart des voyageurs de seconde classe.
Le temps, qui avait été jusqu’ici beau, changea avec le dernier quartier de la lune. La mer roulait lourdement, et le vent s’éleva par intervalles presque jusqu’à la tempête, mais soufflait heureusement du sud-ouest, aidant ainsi la progression du paquebot. Le capitaine déploya aussi souvent que possible ses voiles, et sous la double action de la vapeur et de la voile, le navire fit des progrès rapides le long des côtes d’Annam et de Cochinchine. En raison de la construction défectueuse du « Rangoon », cependant, des précautions inhabituelles devinrent nécessaires par mauvais temps ; mais la perte de temps qui en résulta, bien qu’elle ait failli faire perdre la tête à Passepartout, ne sembla nullement affecter son maître. Passepartout blâmait le capitaine, le mécanicien et l’équipage, et envoyait tous ceux qui étaient liés au navire au pays où pousse le poivre. Peut-être la pensée du gaz, qui brûlait impitoyablement à ses frais à Saville Row, avait-elle quelque chose à voir avec sa vive impatience.
« Vous êtes donc bien pressé », lui dit Fix un jour, « d’arriver à Hong-Kong ? »
« Très pressé ! »
« M. Fogg, je suppose, est anxieux d’attraper le paquebot pour Yokohama ? »
« Terriblement anxieux. »
« Vous croyez donc à ce voyage autour du monde ? »
« Absolument. Et vous, Monsieur Fix ? »
« Moi ? Je n’en crois pas un mot. »
« Vous êtes un malin ! » dit Passepartout en lui faisant un clin d’œil.
Cette expression troubla plutôt Fix, sans qu’il sût pourquoi. Le Français avait-il deviné son véritable but ? Il ne savait qu’en penser. Mais comment Passepartout aurait-il pu découvrir qu’il était détective ? Pourtant, en parlant comme il le faisait, l’homme voulait manifestement dire plus qu’il n’exprimait.
Passepartout alla encore plus loin le lendemain ; il ne put tenir sa langue.
« Monsieur Fix », dit-il sur un ton railleur, « aurons-nous le malheur de vous perdre quand nous arriverons à Hong-Kong ? »
« Pourquoi », répondit Fix, un peu embarrassé, « je ne sais pas ; peut-être… »
« Ah, si vous vouliez seulement continuer avec nous ! Un agent de la Compagnie Péninsulaire, vous savez, ne peut pas s’arrêter en chemin ! Vous ne deviez aller qu’à Bombay, et vous voilà en Chine. L’Amérique n’est pas loin, et de l’Amérique à l’Europe, il n’y a qu’un pas. »
Fix regarda attentivement son compagnon, dont le visage était aussi serein que possible, et rit avec lui. Mais Passepartout persista à le taquiner en lui demandant s’il gagnait beaucoup avec son occupation actuelle.
« Oui et non », répondit Fix ; « il y a de la chance et de la malchance dans ces choses-là. Mais vous devez comprendre que je ne voyage pas à mes propres frais. »
« Oh, j’en suis bien sûr ! » s’écria Passepartout en riant de bon cœur.
Fix, fort perplexe, descendit dans sa cabine et s’abandonna à ses réflexions. Il était évidemment soupçonné ; d’une façon ou d’une autre, le Français avait découvert qu’il était détective. Mais avait-il prévenu son maître ? Quel rôle jouait-il dans tout cela : était-il un complice ou non ? La partie était-elle donc finie ? Fix passa plusieurs heures à tourner ces choses dans son esprit, pensant parfois que tout était perdu, puis se persuadant que Fogg ignorait sa présence, et ensuite indécis sur la marche à suivre.
Néanmoins, il conserva son sang-froid, et résolut finalement de parler franchement à Passepartout. S’il ne trouvait pas praticable d’arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg faisait des préparatifs pour quitter ce dernier pied-à-terre du territoire anglais, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Soit le domestique était le complice de son maître, et dans ce cas le maître était au courant de ses opérations, et il échouerait ; soit le domestique ne savait rien du vol, et alors son intérêt serait d’abandonner le voleur.
Telle était la situation entre Fix et Passepartout. Pendant ce temps, Phileas Fogg se déplaçait au-dessus d’eux dans la plus majestueuse et inconsciente indifférence. Il passait méthodiquement sur son orbite autour du monde, sans se soucier des astres moindres qui gravitaient autour de lui. Pourtant, il y avait à proximité ce que les astronomes appelleraient une étoile perturbatrice, qui aurait pu produire une agitation dans le cœur de ce gentleman. Mais non ! les charmes d’Aouda ne parvenaient pas à agir, au grand étonnement de Passepartout ; et les perturbations, si elles existaient, auraient été plus difficiles à calculer que celles d’Uranus qui menèrent à la découverte de Neptune.
C’était chaque jour un étonnement croissant pour Passepartout, qui lisait dans les yeux d’Aouda la profondeur de sa reconnaissance envers son maître. Phileas Fogg, bien que brave et galant, devait, pensait-il, être tout à fait sans cœur. Quant au sentiment que ce voyage aurait pu éveiller en lui, il n’y avait clairement aucune trace de pareille chose ; tandis que le pauvre Passepartout vivait dans de perpétuelles rêveries.
Un jour, il était appuyé sur la rambarde de la salle des machines et observait la mécanique, quand un brusque roulis du paquebot fit sortir l’hélice de l’eau. La vapeur sortit en sifflant des soupapes ; et cela indigna Passepartout.
« Les soupapes ne sont pas assez chargées ! » s’écria-t-il. « Nous n’avançons pas. Oh, ces Anglais ! Si c’était un navire américain, nous ferions peut-être sauter la chaudière, mais nous irions en tout cas plus vite ! »
CHAPITRE XVIII. OÙ PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT ET FIX VONT CHACUN À LEURS AFFAIRES
Le temps fut mauvais durant les derniers jours du voyage. Le vent, s’obstinant au nord-ouest, souffla en tempête et retarda le paquebot. Le « Rangoon » roulait lourdement et les passagers devenaient impatients des longues et monstrueuses vagues que le vent soulevait devant leur chemin. Une sorte de tempête éclata le 3 novembre, le grain secouant le vaisseau avec fureur, et les vagues se creusant. Le « Rangoon » prit tous ses ris, et même le gréement se révéla trop sollicité, sifflant et tremblant au milieu de la rafale. Le paquebot fut contraint de procéder lentement, et le capitaine estima qu’il atteindrait Hong-Kong avec vingt heures de retard, et davantage si la tempête persistait.
Phileas Fogg contemplait la mer tempétueuse, qui semblait lutter tout exprès pour le retarder, avec sa tranquillité habituelle. Il ne changea pas de visage un seul instant, bien qu’un retard de vingt heures, en lui faisant manquer le bateau de Yokohama, dût presque inévitablement entraîner la perte du pari. Mais cet homme de sang-froid ne manifesta ni impatience ni contrariété ; il semblait que l’orage fît partie de son programme et eût été prévu. Aouda fut stupéfaite de le trouver aussi calme qu’il l’avait été depuis la première fois qu’elle l’avait vu.
Fix ne voyait pas les choses sous le même angle. La tempête lui plaisait fort. Sa satisfaction eût été complète si le « Rangoon » avait été forcé de battre en retraite devant la violence du vent et des vagues. Chaque délai le remplissait d’espoir, car il devenait de plus en plus probable que Fogg serait obligé de rester quelques jours à Hong-Kong ; et voilà que les cieux eux-mêmes devenaient ses alliés, avec leurs rafales et leurs grains. Peu importait que cela lui donnât le mal de mer — il ne tenait aucun compte de cet inconvénient ; et, tandis que son corps se tordait sous leurs effets, son esprit bondissait d’une exaltation pleine d’espoir.
Passepartout était enragé au-delà de toute expression par ce temps inopportun. Tout avait si bien marché jusqu’ici ! La terre et la mer avaient semblé être au service de son maître ; les paquebots et les chemins de fer lui obéissaient ; le vent et la vapeur s’unissaient pour hâter son voyage. L’heure de l’adversité avait-elle sonné ? Passepartout était aussi excité que si les vingt mille livres devaient sortir de sa propre poche. La tempête l’exaspérait, le coup de vent le rendait furieux, et il aurait voulu fouetter la mer obstinée pour la contraindre à l’obéissance. Pauvre garçon ! Fix lui cachait soigneusement sa propre satisfaction, car, s’il l’avait trahie, Passepartout n’aurait guère pu se retenir de commettre des violences.
Passepartout resta sur le pont aussi longtemps que dura la tempête, incapable de rester tranquille en bas, et s’étant mis en tête d’aider la marche du navire en donnant un coup de main à l’équipage. Il accabla le capitaine, les officiers et les marins, qui ne pouvaient s’empêcher de rire de son impatience, de toutes sortes de questions. Il voulait savoir exactement combien de temps durerait la tempête ; sur quoi on le renvoyait au baromètre, qui ne semblait avoir aucune intention de remonter. Passepartout le secoua, mais sans effet perceptible ; car ni les secousses ni les malédictions ne pouvaient le décider à changer d’avis.
Le 4, cependant, la mer devint plus calme et la tempête diminua sa violence ; le vent tourna au sud et fut de nouveau favorable. Passepartout se rasséréna avec le temps. Quelques voiles furent déployées, et le « Rangoon » reprit sa vitesse la plus rapide. Le temps perdu ne pouvait cependant être rattrapé. La terre ne fut signalée qu’à cinq heures du matin le 6 ; le paquebot était attendu pour le 5. Phileas Fogg avait vingt-quatre heures de retard, et le paquebot de Yokohama serait, bien entendu, manqué.
Le pilote monta à bord à six heures et prit sa place sur la passerelle pour guider le « Rangoon » à travers les chenaux jusqu’au port de Hong-Kong. Passepartout brûlait de lui demander si le paquebot était parti pour Yokohama ; mais il n’osait pas, car il voulait préserver l’étincelle d’espoir qui subsistait jusqu’au dernier moment. Il avait confié son anxiété à Fix qui — le rusé coquin ! — essaya de le consoler en disant que M. Fogg arriverait à temps s’il prenait le bateau suivant ; mais cela ne fit que mettre Passepartout en colère.
M. Fogg, plus audacieux que son serviteur, n’hésita pas à s’approcher du pilote et à lui demander tranquillement s’il savait quand un paquebot partirait de Hong-Kong pour Yokohama.
« À la marée haute demain matin », répondit le pilote.
« Ah ! » dit M. Fogg, sans trahir le moindre étonnement.
Passepartout, qui entendit ce qui se passait, aurait volontiers embrassé le pilote, tandis que Fix aurait été heureux de lui tordre le cou.
« Quel est le nom du paquebot ? » demanda M. Fogg.
« Le “Carnatic”. »
« N’aurait-il pas dû partir hier ? »
« Oui, monsieur ; mais ils ont dû réparer l’une de ses chaudières, et son départ a donc été remis à demain. »
« Merci », répondit M. Fogg, en redescendant mathématiquement vers le salon.
Passepartout saisit la main du pilote et la secoua vigoureusement dans sa joie, s’écriant : « Pilote, vous êtes le meilleur des hommes ! »
Le pilote ne sait probablement pas encore aujourd’hui pourquoi ses réponses lui valurent cet accueil enthousiaste. Il remonta sur la passerelle et guida le paquebot à travers la flottille de jonques, de tankas et de bateaux de pêche qui encombrent le port de Hong-Kong.
À une heure, le « Rangoon » était au quai, et les passagers débarquaient.
Le hasard avait étrangement favorisé Phileas Fogg, car si le « Carnatic » n’avait pas été contraint de rester au port pour réparer ses chaudières, il serait parti le 6 novembre, et les passagers pour le Japon auraient été obligés d’attendre une semaine le départ du paquebot suivant. M. Fogg avait, il est vrai, vingt-quatre heures de retard sur son horaire ; mais cela ne pouvait sérieusement compromettre la suite de son tour du monde.
Le paquebot qui traversait le Pacifique de Yokohama à San Francisco assurait une correspondance directe avec celui venant de Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que ce dernier n’atteignît Yokohama ; et si M. Fogg arrivait à Yokohama avec vingt-quatre heures de retard, ce temps serait sans doute facilement regagné au cours de la traversée de vingt-deux jours du Pacifique. Il se trouvait donc avec environ vingt-quatre heures de retard, trente-cinq jours après avoir quitté Londres.
Le « Carnatic » était annoncé au départ de Hong-Kong pour cinq heures le lendemain matin. M. Fogg avait seize heures pour vaquer à ses affaires, qui consistaient à déposer Aouda en toute sécurité auprès de son riche parent.
En débarquant, il la conduisit à un palanquin, dans lequel ils se rendirent au Club Hotel. Une chambre fut retenue pour la jeune femme, et M. Fogg, après s’être assuré qu’elle ne manquait de rien, partit à la recherche de son cousin Jeejeeh. Il donna l’ordre à Passepartout de rester à l’hôtel jusqu’à son retour, afin qu’Aouda ne fût pas laissée entièrement seule.
M. Fogg se rendit à la Bourse, où, il n’en doutait pas, tout le monde connaîtrait un personnage aussi riche et considérable que le marchand parsi. Rencontrant un courtier, il fit l’enquête, pour apprendre que Jeejeeh avait quitté la Chine deux ans auparavant et, s’étant retiré des affaires avec une immense fortune, avait élu domicile en Europe — en Hollande, pensait le courtier, avec les marchands de ce pays qu’il avait principalement commercé. Phileas Fogg retourna à l’hôtel, demanda un moment d’entretien avec Aouda et, sans plus de cérémonies, l’informa que Jeejeeh n’était plus à Hong-Kong, mais probablement en Hollande.
Aouda ne dit rien d’abord. Elle passa la main sur son front et réfléchit quelques instants. Puis, de sa voix douce et suave, elle dit : « Que dois-je faire, monsieur Fogg ? »
« C’est très simple », répondit le gentleman. « Venez en Europe. »
« Mais je ne peux pas m’imposer… »
« Vous ne vous imposez pas, et vous ne gênez en rien mon projet. Passepartout ! »
« Monsieur. »
« Allez au “Carnatic” et retenez trois cabines. »
Passepartout, ravi que la jeune femme, qui était très gracieuse envers lui, continuât le voyage avec eux, partit d’un pas alerte pour obéir aux ordres de son maître.
CHAPITRE XIX. OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP GRAND INTÉRÊT À SON MAÎTRE, ET CE QUI S’ENSUIT
Hong-Kong est une île qui devint la possession des Anglais par le traité de Nankin, après la guerre de 1842 ; et le génie colonisateur des Anglais y a créé une ville importante et un excellent port. L’île est située à l’embouchure de la rivière de Canton, et est séparée d’environ soixante milles de la ville portugaise de Macao, sur la côte opposée. Hong-Kong a battu Macao dans la lutte pour le commerce chinois, et maintenant la majeure partie du transport des marchandises chinoises trouve son dépôt dans la première de ces places. Des docks, des hôpitaux, des quais, une cathédrale gothique, un palais du gouvernement, des rues macadamisées, donnent à Hong-Kong l’aspect d’une ville du Kent ou du Surrey transportée par quelque étrange magie aux antipodes.
Passepartout errait, les mains dans les poches, vers le port Victoria, regardant en chemin les curieux palanquins et autres modes de transport, ainsi que les groupes de Chinois, de Japonais et d’Européens qui allaient et venaient dans les rues. Hong-Kong ne lui semblait pas différent de Bombay, de Calcutta et de Singapour, puisqu’il trahissait partout, comme eux, les preuves de la suprématie anglaise. Au port Victoria, il trouva une masse confuse de navires de toutes les nations : anglais, français, américains et hollandais, navires de guerre et navires de commerce, jonques japonaises et chinoises, sempas, tankas et bateaux-fleurs, qui formaient autant de parterres flottants. Passepartout remarqua dans la foule un certain nombre d’autochtones qui semblaient très âgés et étaient vêtus de jaune. En entrant chez un barbier pour se faire raser, il apprit que ces hommes anciens avaient tous au moins quatre-vingts ans, âge auquel ils sont autorisés à porter le jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout, sans savoir exactement pourquoi, trouva cela très drôle.
En arrivant au quai d’où ils devaient embarquer sur le « Carnatic », il ne fut pas étonné de trouver Fix qui faisait les cent pas. Le détective semblait très perturbé et déçu.
« C’est mauvais », marmonna Passepartout, « pour ces messieurs du Reform Club ! » Il accosta Fix avec un sourire joyeux, comme s’il n’avait pas perçu le chagrin de ce gentleman. Le détective avait, en effet, de bonnes raisons de s’en prendre à la malchance qui le poursuivait. Le mandat d’arrêt n’était pas arrivé ! Il était certainement en route, mais il était tout aussi certain qu’il ne pouvait plus atteindre Hong-Kong avant plusieurs jours ; et, ceci étant le dernier territoire anglais sur l’itinéraire de M. Fogg, le voleur s’échapperait, à moins qu’il ne parvienne à le retenir.
« Eh bien, Monsieur Fix », dit Passepartout, « avez-vous décidé de venir avec nous jusqu’en Amérique ? »
« Oui », répondit Fix, à travers ses dents serrées.
« Bien ! » s’écria Passepartout en riant de bon cœur. « Je savais que vous ne pourriez pas vous résoudre à nous quitter. Venez retenir votre couchette. »
Ils entrèrent au bureau du paquebot et obtinrent des cabines pour quatre personnes. L’employé, en leur remettant les billets, les informa que, les réparations sur le « Carnatic » ayant été terminées, le paquebot partirait ce soir même, et non le lendemain matin, comme cela avait été annoncé.
« Cela ne fera que mieux l’affaire de mon maître », dit Passepartout. « Je vais aller le prévenir. »
Fix décida alors de tenter un coup audacieux ; il résolut de tout dire à Passepartout. Cela semblait être le seul moyen possible de retenir Phileas Fogg plusieurs jours de plus à Hong-Kong. Il invita en conséquence son compagnon dans une taverne qu’il avait remarquée sur le quai. En entrant, ils se trouvèrent dans une grande salle richement décorée, au fond de laquelle se trouvait un grand lit de camp garni de coussins. Plusieurs personnes étaient étendues sur ce lit dans un sommeil profond. Aux petites tables disposées dans la salle, une trentaine de clients buvaient de la bière anglaise, du porter, du gin et du brandy ; fumant, en même temps, de longues pipes en terre rouge bourrées de petites boules d’opium mêlées à de l’essence de rose. De temps à autre, l’un des fumeurs, terrassé par le narcotique, glissait sous la table, sur quoi les garçons, le prenant par la tête et les pieds, le portaient et le couchaient sur le lit. Le lit supportait déjà vingt de ces ivrognes stupéfiés.
Fix et Passepartout comprirent qu’ils étaient dans une fumerie hantée par ces créatures misérables, cadavériques et idiotes auxquelles les marchands anglais vendent chaque année la misérable drogue appelée opium, pour un montant d’un million quatre cent mille livres — des milliers de livres consacrées à l’un des vices les plus méprisables qui affligent l’humanité ! Le gouvernement chinois a vainement tenté de lutter contre le mal par des lois sévères. Il passa graduellement des riches, auxquels il était d’abord exclusivement réservé, aux classes inférieures, et alors ses ravages ne purent être arrêtés. L’opium est fumé partout, à toute heure, par les hommes et les femmes, dans l’Empire Céleste ; et, une fois habituées, les victimes ne peuvent s’en passer, sauf au prix d’horribles contorsions et agonies corporelles. Un grand fumeur peut fumer jusqu’à huit pipes par jour ; mais il meurt en cinq ans. C’est dans l’une de ces tanières que Fix et Passepartout, en quête d’un verre amical, se trouvèrent. Passepartout n’avait pas d’argent, mais accepta volontiers l’invitation de Fix dans l’espoir de rendre la pareille à l’avenir.
Ils commandèrent deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit largement honneur, tandis que Fix l’observait avec une attention soutenue. Ils bavardèrent du voyage, et Passepartout était particulièrement joyeux à l’idée que Fix allait le poursuivre avec eux. Quand les bouteilles furent vides, cependant, il se leva pour aller prévenir son maître du changement d’horaire du départ du « Carnatic ».
Fix le saisit par le bras et dit : « Attendez un instant. »
« Pourquoi, Monsieur Fix ? »
« Je veux avoir une discussion sérieuse avec vous. »
« Une discussion sérieuse ! » s’écria Passepartout, en buvant le peu de vin qui restait au fond de son verre. « Eh bien, nous en parlerons demain ; je n’ai pas le temps maintenant. »
« Restez ! Ce que j’ai à dire concerne votre maître. »
Passepartout, à ces mots, regarda attentivement son compagnon. Le visage de Fix semblait avoir une expression singulière. Il reprit sa place.
« Qu’avez-vous à dire ? »
Fix posa la main sur le bras de Passepartout et, baissant la voix, dit : « Vous avez deviné qui je suis ? »
« Parbleu ! » dit Passepartout en souriant.
« Alors je vais tout vous dire… »
« Maintenant que je sais tout, mon ami ! Ah ! c’est très bien. Mais continuez, continuez. D’abord, cependant, laissez-moi vous dire que ces messieurs se sont lancés dans une dépense inutile. »
« Inutile ! » dit Fix. « Vous parlez avec assurance. Il est clair que vous ne savez pas quelle est la somme. »
« Bien sûr que je le sais », répondit Passepartout. « Vingt mille livres. »
« Cinquante-cinq mille ! » répondit Fix en serrant la main de son compagnon.
« Quoi ! » cria le Français. « Monsieur Fogg a osé — cinquante-cinq mille livres ! Eh bien, c’est une raison de plus pour ne pas perdre un instant », continua-t-il en se levant précipitamment.
Fix repoussa Passepartout dans son fauteuil et reprit : « Cinquante-cinq mille livres ; et si je réussis, j’obtiens deux mille livres. Si vous m’aidez, je vous en donnerai cinq cents. »
« Vous aider ? » cria Passepartout, dont les yeux étaient grands ouverts.
« Oui ; aidez-moi à retenir M. Fogg ici pendant deux ou trois jours. »
« Quoi, que dites-vous là ? Ces messieurs ne sont pas satisfaits de suivre mon maître et de suspecter son honneur, il faut encore qu’ils essaient de mettre des obstacles sur son chemin ! J’en rougis pour eux ! »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire que c’est une infâme supercherie. Ils pourraient tout aussi bien tendre une embuscade à M. Fogg et mettre son argent dans leurs poches ! »
« C’est justement ce sur quoi nous comptons. »
« C’est un complot, alors », s’écria Passepartout, qui devenait de plus en plus excité à mesure que la liqueur montait à sa tête, car il buvait sans s’en apercevoir. « Un vrai complot ! Et des gentlemen, de surcroît. Bah ! »
Fix commençait à être perplexe.
« Membres du Reform Club ! » continua Passepartout. « Vous devez savoir, Monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, lorsqu’il fait un pari, il essaie de le gagner honnêtement ! »
« Mais qui croyez-vous que je sois ? » demanda Fix en le regardant intensément.
« Parbleu ! Un agent des membres du Reform Club, envoyé ici pour interrompre le voyage de mon maître. Mais, bien que je vous aie démasqué il y a quelque temps, j’ai pris grand soin de ne rien en dire à M. Fogg. »
« Il ne sait rien, alors ? »
« Rien », répondit Passepartout, en vidant à nouveau son verre.
Le détective passa la main sur son front, hésitant avant de parler à nouveau. Que devait-il faire ? L’erreur de Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son dessein plus difficile. Il était évident que le serviteur n’était pas le complice du maître, comme Fix avait été porté à le suspecter.
« Eh bien », se dit le détective, « puisqu’il n’est pas un complice, il m’aidera. »
Il n’avait pas de temps à perdre : Fogg devait être retenu à Hong-Kong, alors il résolut de tout avouer.
« Écoutez-moi », dit Fix brusquement. « Je ne suis pas, comme vous le pensez, un agent des membres du Reform Club… »
« Bah ! » rétorqua Passepartout avec un air de raillerie.
« Je suis un détective de police, envoyé ici par le bureau de Londres. »
« Vous, un détective ? »
« Je vais le prouver. Voici ma commission. »
Passepartout resta sans voix d’étonnement quand Fix exhiba ce document, dont l’authenticité ne pouvait être mise en doute.
« Le pari de M. Fogg », reprit Fix, « n’est qu’un prétexte, dont vous et les gentlemen du Reform Club êtes les dupes. Il avait un mobile pour assurer votre complicité innocente. »
« Mais pourquoi ? »
« Écoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d’Angleterre par une personne dont le signalement a été heureusement recueilli. Voici son signalement ; il correspond exactement à celui de M. Phileas Fogg. »
« Quelle absurdité ! » cria Passepartout en frappant la table de son poing. « Mon maître est le plus honorable des hommes ! »
« Comment pouvez-vous le savoir ? Vous ne savez presque rien de lui. Vous êtes entré à son service le jour où il est parti ; et il est parti sous un prétexte ridicule, sans malles, et en emportant une grosse somme en billets de banque. Et pourtant vous avez l’audace d’affirmer qu’il est un honnête homme ! »
« Oui, oui », répéta le pauvre garçon, mécaniquement.
« Voulez-vous être arrêté comme son complice ? »
Passepartout, accablé par ce qu’il venait d’entendre, tint sa tête entre ses mains et n’osa pas regarder le détective. Phileas Fogg, le sauveur d’Aouda, cet homme brave et généreux, un voleur ! Et pourtant, que de présomptions pesaient contre lui ! Passepartout essaya de rejeter les soupçons qui s’imposaient à son esprit ; il ne voulait pas croire que son maître fût coupable.
« Eh bien, que voulez-vous de moi ? » dit-il, enfin, avec un effort.
« Voyez-vous », répondit Fix ; « j’ai suivi M. Fogg jusqu’ici, mais jusqu’à présent je n’ai pas réussi à recevoir le mandat d’arrêt que j’ai demandé à Londres. Vous devez m’aider à le garder ici, à Hong-Kong… »
« Moi ! Mais je… »
« Je partagerai avec vous la récompense de deux mille livres offerte par la Banque d’Angleterre. »
« Jamais ! » répondit Passepartout, qui essaya de se lever, mais retomba, épuisé de corps et d’esprit.
« Monsieur Fix », bégaya-t-il, « même si ce que vous dites était vrai — si mon maître est réellement le voleur que vous recherchez — ce que je nie — j’ai été, je suis à son service ; j’ai vu sa générosité et sa bonté ; et je ne le trahirai jamais — pas pour tout l’or du monde. Je viens d’un village où l’on ne mange pas ce genre de pain ! »
« Vous refusez ? »
« Je refuse. »
« Considérez que je n’ai rien dit », dit Fix ; « et buvons. »
« Oui ; buvons ! »
Passepartout se sentait céder de plus en plus aux effets de la liqueur. Fix, voyant qu’il devait, à tout prix, être séparé de son maître, voulut l’accabler complètement. Quelques pipes pleines d’opium traînaient sur la table. Fix en glissa une dans la main de Passepartout. Il la prit, la porta à ses lèvres, l’alluma, tira plusieurs bouffées, et sa tête, devenant lourde sous l’influence du narcotique, tomba sur la table.
« Enfin ! » dit Fix, en voyant Passepartout inconscient. « M. Fogg ne sera pas informé du départ du “Carnatic” ; et, s’il l’est, il devra partir sans ce maudit Français ! »
Et, après avoir payé sa note, Fix quitta la taverne.
CHAPITRE XX. OÙ FIX SE TROUVE FACE À FACE AVEC PHILEAS FOGG
Pendant que ces événements se déroulaient à la fumerie d’opium, M. Fogg, ignorant le danger qu’il courait de manquer le paquebot, escortait tranquillement Aouda dans les rues du quartier anglais, faisant les emplettes nécessaires pour le long voyage qui les attendait. C’était bien beau pour un Anglais comme M. Fogg de faire le tour du monde avec un sac de voyage ; on ne pouvait s’attendre à ce qu’une dame voyageât confortablement dans de telles conditions. Il s’acquitta de sa tâche avec sa sérénité caractéristique, et répondait invariablement aux remontrances de sa compagne, qui était déconcertée par sa patience et sa générosité :
« C’est dans l’intérêt de mon voyage — une partie de mon programme. »
Les emplettes faites, ils retournèrent à l’hôtel, où ils dînèrent à une table d’hôte somptueusement servie ; après quoi Aouda, serrant la main de son protecteur à la mode anglaise, se retira dans sa chambre pour se reposer. M. Fogg s’absorba toute la soirée dans la lecture du Times et de l’Illustrated London News.
S’il avait été capable de s’étonner de quelque chose, ç’aurait été de ne pas voir son domestique revenir à l’heure du coucher. Mais, sachant que le paquebot ne devait quitter Yokohama que le lendemain matin, il ne s’inquiéta pas de la chose. Lorsque Passepartout ne parut pas le lendemain matin pour répondre à la sonnette de son maître, M. Fogg, sans trahir la moindre contrariété, se contenta de prendre son sac de voyage, d’appeler Aouda et de faire demander une palanquin.
Il était alors huit heures ; à neuf heures et demie, la marée étant haute, le « Carnatic » devait quitter le port. M. Fogg et Aouda montèrent dans le palanquin, leurs bagages étant apportés derrière sur une brouette, et une demi-heure plus tard ils posèrent le pied sur le quai d’où ils devaient embarquer. M. Fogg apprit alors que le « Carnatic » avait mis à la voile la veille au soir. Il s’était attendu à trouver non seulement le paquebot, mais aussi son domestique, et fut contraint de renoncer à l’un et à l’autre ; mais aucun signe de déception n’apparut sur son visage, et il se borna à faire remarquer à Aouda : « C’est un contretemps, madame ; rien de plus. »
À ce moment, un homme qui l’observait attentivement s’approcha. C’était Fix, qui, en saluant, s’adressa à M. Fogg : « N’étiez-vous pas, comme moi, monsieur, passager du « Rangoon », arrivé hier ? »
« Je l’étais, monsieur, » répondit froidement M. Fogg. « Mais je n’ai pas l’honneur… »
« Pardonnez-moi ; je pensais trouver votre domestique ici. »
« Savez-vous où il est, monsieur ? » demanda Aouda avec anxiété.
« Quoi ! » répondit Fix en feignant la surprise. « N’est-il pas avec vous ? »
« Non, » dit Aouda. « Il n’a pas fait son apparition depuis hier. Aurait-il pu monter à bord du « Carnatic » sans nous ? »
« Sans vous, madame ? » répondit le détective. « Excusez-moi, aviez-vous l’intention d’embarquer sur le « Carnatic » ? »
« Oui, monsieur. »
« Moi aussi, madame, et je suis excessivement déçu. Le « Carnatic », ses réparations étant terminées, a quitté Hong Kong douze heures avant l’heure prévue, sans qu’aucun avis n’ait été donné ; et nous devons maintenant attendre une semaine un autre paquebot. »
En disant « une semaine », Fix sentit son cœur bondir de joie. Fogg retenu à Hong Kong pendant une semaine ! Il y aurait le temps pour que le mandat arrive, et la fortune souriait enfin au représentant de la loi. Son horreur peut être imaginée lorsqu’il entendit M. Fogg dire, de sa voix placide : « Mais il y a d’autres vaisseaux en dehors du « Carnatic », me semble-t-il, dans le port de Hong Kong. »
Et, offrant son bras à Aouda, il dirigea ses pas vers les docks en quête de quelque embarcation sur le point de partir. Fix, stupéfait, suivit ; il semblait qu’il fût attaché à M. Fogg par un fil invisible. Le hasard, cependant, semblait avoir réellement abandonné l’homme qu’il avait servi jusque-là si bien. Pendant trois heures, Phileas Fogg erra sur les docks, avec la détermination, si nécessaire, d’affréter un navire pour le conduire à Yokohama ; mais il ne put trouver que des navires en train de charger ou de décharger, et qui ne pouvaient donc pas prendre la mer. Fix commença à espérer à nouveau.
Mais M. Fogg, loin d’être découragé, continuait ses recherches, résolu à ne pas s’arrêter s’il devait recourir à Macao, lorsqu’il fut accosté par un marin sur l’un des quais.
« Votre honneur cherche-t-il un bateau ? »
« Avez-vous un bateau prêt à partir ? »
« Oui, votre honneur ; un bateau-pilote — le n° 43 — le meilleur du port. »
« Marche-t-il vite ? »
« Entre huit et neuf nœuds à l’heure. Voulez-vous le voir ? »
« Oui. »
« Votre honneur en sera satisfait. Est-ce pour une excursion en mer ? »
« Non ; pour un voyage. »
« Un voyage ? »
« Oui, accepterez-vous de me conduire à Yokohama ? »
Le marin s’appuya sur la rambarde, ouvrit de grands yeux et dit : « Votre honneur plaisante-t-il ? »
« Non. J’ai manqué le « Carnatic », et je dois arriver à Yokohama au plus tard le 14, pour prendre le bateau pour San Francisco. »
« Je suis désolé, » dit le marin ; « mais c’est impossible. »
« Je vous offre cent livres par jour, et une récompense supplémentaire de deux cents livres si j’arrive à temps à Yokohama. »
« Êtes-vous sérieux ? »
« Très sérieux. »
Le pilote s’éloigna à une certaine distance et regarda vers le large, luttant manifestement entre l’envie de gagner une grosse somme et la peur de s’aventurer si loin. Fix était dans une angoisse mortelle.
M. Fogg se tourna vers Aouda et lui demanda : « Vous n’auriez pas peur, n’est-ce pas, madame ? »
« Pas avec vous, M. Fogg, » fut sa réponse.
Le pilote revint alors, tripotant son chapeau entre ses mains.
« Eh bien, pilote ? » dit M. Fogg.
« Eh bien, votre honneur, » répondit-il, « je ne pourrais risquer moi-même, mes hommes, ou mon petit bateau d’à peine vingt tonnes dans un si long voyage à cette époque de l’année. De plus, nous ne pourrions arriver à temps à Yokohama, car il y a seize cent soixante milles depuis Hong Kong. »
« Seulement seize cents, » dit M. Fogg.
« C’est la même chose. »
Fix respira plus librement.
« Mais, » ajouta le pilote, « cela pourrait s’arranger d’une autre manière. »
Fix cessa tout à fait de respirer.
« Comment ? » demanda M. Fogg.
« En allant à Nagasaki, à l’extrême sud du Japon, ou même à Shanghai, qui n’est qu’à huit cents milles d’ici. En allant à Shanghai, nous ne serions pas forcés de naviguer loin de la côte chinoise, ce qui serait un grand avantage, car les courants vont vers le nord et nous aideraient. »
« Pilote, » dit M. Fogg, « je dois prendre le paquebot américain à Yokohama, et non à Shanghai ou à Nagasaki. »
« Pourquoi pas ? » répondit le pilote. « Le paquebot de San Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais il part de Shanghai. »
« Vous êtes sûr de cela ? »
« Parfaitement. »
« Et quand le bateau quitte-t-il Shanghai ? »
« Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous, c’est-à-dire quatre-vingt-seize heures ; et dans ce laps de temps, si nous avions de la chance et un vent de sud-ouest, et que la mer soit calme, nous pourrions faire ces huit cents milles jusqu’à Shanghai. »
« Et vous pourriez partir… »
« Dans une heure ; dès que les vivres pourraient être embarqués et les voiles hissées. »
« C’est conclu. Êtes-vous le maître du bateau ? »
« Oui ; John Bunsby, maître du « Tankadere ». »
« Voulez-vous des arrhes ? »
« Si cela ne devait pas gêner votre honneur… »
« Voici deux cents livres d’acompte, monsieur, » ajouta Phileas Fogg, en se tournant vers Fix, « si vous voulez en profiter… »
« Merci, monsieur ; j’allais demander cette faveur. »
« Très bien. Dans une demi-heure, nous monterons à bord. »
« Mais le pauvre Passepartout ? » insista Aouda, qui était fort troublée par la disparition du domestique.
« Je ferai tout mon possible pour le retrouver, » répondit Phileas Fogg.
Pendant que Fix, dans un état nerveux et fébrile, se rendait au bateau-pilote, les autres se dirigèrent vers le poste de police de Hong Kong. Phileas Fogg y donna le signalement de Passepartout et laissa une somme d’argent destinée aux frais de recherche. Les mêmes formalités ayant été accomplies au consulat de France, et le palanquin s’étant arrêté à l’hôtel pour les bagages, qui y avaient été renvoyés, ils retournèrent au quai.
Il était trois heures ; et le bateau-pilote n° 43, avec son équipage à bord et ses vivres emmagasinés, était prêt au départ.
Le « Tankadere » était une jolie petite embarcation de vingt tonnes, construite avec autant de grâce qu’un yacht de course. Son bordage en cuivre brillant, sa ferronnerie galvanisée, son pont, blanc comme l’ivoire, trahissaient la fierté que prenait John Bunsby à le rendre présentable. Ses deux mâts penchaient légèrement vers l’arrière ; elle portait brigantine, foc, trinquette de tempête et grand foc, et était bien gréée pour courir vent arrière ; elle semblait capable d’une vive allure, ce qu’elle avait d’ailleurs déjà prouvé en remportant plusieurs prix dans des régates de bateaux-pilotes. L’équipage du « Tankadere » était composé de John Bunsby, le maître, et de quatre marins robustes, qui connaissaient bien les mers chinoises. John Bunsby lui-même, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux, hâlé, avec une expression vive dans le regard et un visage énergique et sûr de lui, aurait inspiré confiance aux plus timides.
Phileas Fogg et Aouda montèrent à bord, où ils trouvèrent Fix déjà installé. Sous le pont se trouvait une cabine carrée, dont les parois étaient bombées en forme de couchettes au-dessus d’un divan circulaire ; au centre, une table munie d’une lampe oscillante. Le logement était restreint, mais propre.
« Je suis désolé de n’avoir rien de mieux à vous offrir, » dit M. Fogg à Fix, qui salua sans répondre.
Le détective éprouvait un sentiment voisin de l’humiliation à profiter de la bonté de M. Fogg.
« C’est certain, » pensait-il, « bien que gredin comme il l’est, il est poli ! »
Les voiles et le pavillon anglais furent hissés à trois heures dix. M. Fogg et Aouda, qui étaient assis sur le pont, jetèrent un dernier regard sur le quai, dans l’espoir d’apercevoir Passepartout. Fix ne craignait pas sans raison que le hasard ne dirigeât les pas du malheureux domestique, qu’il avait si mal traité, dans cette direction ; auquel cas une explication pour le moins peu satisfaisante pour le détective aurait dû s’ensuivre. Mais le Français ne parut pas, et, sans nul doute, gisait encore sous l’influence stupéfiante de l’opium.
John Bunsby, le maître, donna enfin l’ordre de partir, et le « Tankadere », prenant le vent sous sa brigantine, son foc et son grand foc, bondit vivement en avant sur les vagues.
CHAPITRE XXI. DANS LEQUEL LE MAÎTRE DU « TANKADERE » COURT UN GRAND RISQUE DE PERDRE UNE RÉCOMPENSE DE DEUX CENTS LIVRES
Ce voyage de huit cents milles était une entreprise périlleuse sur une embarcation de vingt tonnes, et à cette saison de l’année. Les mers chinoises sont généralement agitées, sujettes à de terribles coups de vent, et surtout pendant les équinoxes ; et nous étions au début de novembre.
Il eût été manifestement à l’avantage du maître de conduire ses passagers à Yokohama, puisqu’il était payé une certaine somme par jour ; mais il eût été téméraire de tenter un tel voyage, et il était imprudent même de chercher à atteindre Shanghai. Mais John Bunsby croyait au « Tankadere », qui chevauchait les vagues comme une mouette ; et peut-être n’avait-il pas tort.
À la fin de la journée, ils traversèrent les chenaux capricieux de Hong Kong, et le « Tankadere », poussé par des vents favorables, se comporta admirablement.
« Je n’ai pas besoin, pilote, » dit Phileas Fogg, lorsqu’ils furent en pleine mer, « de vous conseiller d’utiliser toute la vitesse possible. »
« Faites-moi confiance, votre honneur. Nous portons toute la toile que le vent nous permet. Les mâts de rechange n’ajouteraient rien, et ne servent que lorsque nous entrons au port. »
« C’est votre métier, pas le mien, pilote, et je m’en remets à vous. »
Phileas Fogg, le corps droit et les jambes écartées, se tenant comme un marin, regardait sans chanceler les eaux houleuses. La jeune femme, qui était assise à l’arrière, était profondément impressionnée en contemplant l’océan, s’assombrissant maintenant dans le crépuscule, sur lequel elle s’était aventurée dans une embarcation si fragile. Au-dessus de sa tête bruissaient les voiles blanches, qui semblaient de grandes ailes blanches. Le bateau, emporté par le vent, semblait voler dans les airs.
La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et sa lumière insuffisante allait bientôt s’éteindre dans la brume à l’horizon. Des nuages s’élevaient de l’est et couvraient déjà une partie des cieux.
Le pilote avait allumé ses fanaux, ce qui était très nécessaire dans ces mers encombrées de navires faisant route vers la terre ; car les collisions ne sont pas des événements rares, et, à la vitesse à laquelle ils allaient, le moindre choc briserait la vaillante petite embarcation.
Fix, assis à l’avant, s’abandonnait à la méditation. Il se tenait à l’écart de ses compagnons de voyage, connaissant les goûts taciturnes de M. Fogg ; de plus, il n’aimait guère parler à l’homme dont il avait accepté les faveurs. Il pensait aussi à l’avenir. Il semblait certain que Fogg ne s’arrêterait pas à Yokohama, mais prendrait immédiatement le bateau pour San Francisco ; et la vaste étendue de l’Amérique lui assurerait l’impunité et la sécurité. Le plan de Fogg lui paraissait le plus simple du monde. Au lieu de naviguer directement d’Angleterre vers les États-Unis, comme un vulgaire malfaiteur, il avait traversé les trois quarts du globe, afin d’atteindre le continent américain plus sûrement ; et là, après avoir égaré la police, il jouirait tranquillement de la fortune volée à la banque. Mais, une fois aux États-Unis, que ferait-il, lui, Fix ? Devait-il abandonner cet homme ? Non, cent fois non ! Jusqu’à ce qu’il ait obtenu son extradition, il ne le perdrait pas de vue une heure. C’était son devoir, et il l’accomplirait jusqu’au bout. En tout état de cause, il y avait une chose dont il fallait se réjouir ; Passepartout n’était pas avec son maître ; et il était avant tout important, après les confidences que Fix lui avait faites, que le domestique ne pût jamais parler à son maître.
Phileas Fogg pensait aussi à Passepartout, qui avait si étrangement disparu. En examinant la question sous tous ses angles, il ne lui semblait pas impossible que, par quelque méprise, l’homme ait pu embarquer sur le « Carnatic » au dernier moment ; et c’était aussi l’avis d’Aouda, qui regrettait beaucoup la perte du brave garçon à qui elle devait tant. Ils pourraient donc le retrouver à Yokohama ; car, si le « Carnatic » l’y conduisait, il serait facile de vérifier s’il avait été à bord.
Une brise vive se leva vers dix heures ; mais, bien qu’il eût été prudent de prendre un ris, le pilote, après avoir soigneusement examiné le ciel, laissa l’embarcation gréée comme auparavant. Le « Tankadere » portait admirablement la toile, car elle tirait beaucoup d’eau, et tout était préparé pour une grande vitesse en cas de coup de vent.
M. Fogg et Aouda descendirent dans la cabine à minuit, ayant déjà été précédés par Fix, qui s’était couché sur l’une des couchettes. Le pilote et l’équipage restèrent sur le pont toute la nuit.
Au lever du soleil le lendemain, qui était le 8 novembre, le bateau avait fait plus de cent milles. Le loch indiquait une vitesse moyenne comprise entre huit et neuf milles. Le « Tankadere » portait toujours toute sa toile et accomplissait sa capacité de vitesse maximale. Si le vent se maintenait tel quel, les chances seraient en sa faveur. Durant la journée, il longea la côte, où les courants étaient favorables ; la côte, irrégulière de profil, et visible parfois à travers les éclaircies, était au plus à cinq milles de distance. La mer était moins agitée, car le vent venait de terre — une circonstance heureuse pour le bateau, qui aurait souffert, en raison de son faible tonnage, d’une forte houle en mer.
La brise faiblit un peu vers midi et s’établit au sud-ouest. Le pilote hissa ses mâts de rechange, mais les redescendit en moins de deux heures, car le vent fraîchit à nouveau.
M. Fogg et Aouda, heureusement peu affectés par le tangage, mangèrent avec un bon appétit, Fix étant invité à partager leur repas, ce qu’il accepta avec un chagrin secret. Voyager aux frais de cet homme et vivre sur ses provisions ne lui était pas agréable. Pourtant, il était obligé de manger, et donc il mangea.
Le repas terminé, il prit M. Fogg à part et dit : « Monsieur » — ce « monsieur » lui brûlait les lèvres, et il dut se contenir pour éviter de saisir au collet ce « gentleman » — « monsieur, vous avez été très bon de me donner passage sur ce bateau. Mais, bien que mes moyens ne me permettent pas de les dépenser aussi librement que vous, je dois demander à payer ma part… »
« Ne parlons pas de cela, monsieur, » répondit M. Fogg.
« Mais, si j’insiste… »
« Non, monsieur, » répéta M. Fogg, sur un ton qui ne souffrait pas de réplique. « Cela entre dans mes frais généraux. »
Fix, en saluant, eut une sensation d’étouffement et, allant vers l’avant, où il s’installa, n’ouvrit plus la bouche de toute la journée.
Pendant ce temps, ils progressaient à merveille, et John Bunsby avait grand espoir. Il assura plusieurs fois à M. Fogg qu’ils arriveraient à Shanghai à temps ; ce à quoi ce gentleman répondit qu’il y comptait bien. L’équipage se mit au travail sérieusement, inspiré par la récompense à gagner. Il n’y avait pas une écoute qui ne fût tendue, pas une voile qui ne fût vigoureusement hissée ; pas un écart ne pouvait être reproché à l’homme à la barre. Ils travaillaient aussi désespérément que s’ils participaient à une régate royale.
Le soir, le loch indiquait que deux cent vingt milles avaient été parcourus depuis Hong Kong, et M. Fogg pouvait espérer qu’il serait en mesure d’atteindre Yokohama sans noter aucun retard dans son journal ; auquel cas les nombreuses mésaventures qui l’avaient accablé depuis son départ de Londres n’affecteraient pas sérieusement son voyage.
Le « Tankadere » entra dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare l’île de Formose de la côte chinoise, aux petites heures de la nuit, et franchit le Tropique du Cancer. La mer était très agitée dans le détroit, pleine de remous formés par les contre-courants, et les vagues hachées brisaient sa course, tandis qu’il devenait très difficile de tenir sur le pont.
À l’aube, le vent commença à souffler à nouveau fort, et le ciel semblait présager une tempête. Le baromètre annonçait un changement rapide, le mercure montant et descendant capricieusement ; la mer aussi, au sud-est, soulevait de longues houles qui indiquaient un ouragan. Le soleil s’était couché la veille dans une brume rouge, au milieu des scintillations phosphorescentes de l’océan.
John Bunsby examina longuement l’aspect menaçant du ciel, marmonnant indistinctement entre ses dents. Enfin, il dit à voix basse à M. Fogg : « Dois-je parler franchement à votre honneur ? »
« Bien sûr. »
« Eh bien, nous allons avoir un grain. »
« Le vent est-il au nord ou au sud ? » demanda calmement M. Fogg.
« Au sud. Regardez ! Un typhon arrive. »
« Content que ce soit un typhon venant du sud, car il nous poussera en avant. »
« Oh, si vous prenez les choses comme ça, » dit John Bunsby, « je n’ai plus rien à dire. » Les soupçons de John Bunsby étaient confirmés. À une saison moins avancée de l’année, le typhon, selon un célèbre météorologue, serait passé comme une cascade lumineuse de flamme électrique ; mais en l’équinoxe d’hiver, il était à craindre qu’il n’éclatât sur eux avec une grande violence.
Le pilote prit ses précautions à l’avance. Il prit tous les ris, les mâts de rechange furent abandonnés ; tout le monde alla vers l’avant, à la proue. Une seule voile triangulaire, en toile forte, fut hissée en guise de trinquette de tempête, afin de maintenir le vent par l’arrière. Puis ils attendirent.
John Bunsby avait demandé à ses passagers de descendre en bas ; mais cet emprisonnement dans un espace si étroit, avec peu d’air, et le bateau bondissant dans la tempête, était loin d’être plaisant. Ni M. Fogg, ni Fix, ni Aouda ne consentirent à quitter le pont.
La tempête de pluie et de vent s’abattit sur eux vers huit heures. Avec seulement son bout de voile, le « Tankadere » était soulevé comme une plume par un vent dont on peut difficilement donner une idée de la violence. Comparer sa vitesse à quatre fois celle d’une locomotive lancée à pleine vapeur serait en dessous de la vérité.
Le bateau fila ainsi vers le nord pendant toute la journée, porté par des vagues monstrueuses, conservant toujours, heureusement, une vitesse égale à la leur. Vingt fois, il sembla presque submergé par ces montagnes d’eau qui se dressaient derrière lui ; mais la manœuvre adroite du pilote le sauva. Les passagers furent souvent baignés par les embruns, mais ils s’y soumirent philosophiquement. Fix les maudissait, sans doute ; mais Aouda, les yeux fixés sur son protecteur, dont le calme l’émerveillait, se montra digne de lui et brava courageusement la tempête. Quant à Phileas Fogg, on aurait dit que le typhon faisait partie de son programme.
Jusqu’à ce moment, le « Tankadere » avait toujours maintenu son cap vers le nord ; mais vers le soir, le vent, virement de trois quarts, souffla du nord-ouest. Le bateau, se trouvant maintenant dans le creux des vagues, secoua et roula terriblement ; la mer le frappait avec une violence effrayante. La nuit, la tempête augmenta en violence. John Bunsby vit l’approche de l’obscurité et le lever de la tempête avec de sombres pressentiments. Il réfléchit un moment, puis demanda à son équipage s’il n’était pas temps de ralentir. Après une consultation, il s’approcha de M. Fogg et dit : « Je pense, votre honneur, que nous ferions bien de gagner l’un des ports de la côte. »
« Je le pense aussi. »
« Ah ! » dit le pilote. « Mais lequel ? »
« Je n’en connais qu’un, » répondit M. Fogg tranquillement.
« Et c’est… »
« Shanghai. »
Le pilote, d’abord, ne parut pas comprendre ; il ne pouvait guère concevoir une telle détermination et une telle ténacité. Puis il s’écria : « Eh bien ! soit ! Votre honneur a raison. À Shanghai ! »
Ainsi le « Tankadère » poursuivit-il résolument sa route vers le nord.
La nuit fut vraiment terrible ; ce serait un miracle si l’embarcation ne sombrait pas. À deux reprises, tout aurait pu être fini pour elle si l’équipage n’avait été constamment sur le qui-vive. Aouda était épuisée, mais ne proféra pas une plainte. Plus d’une fois, M. Fogg se précipita pour la protéger de la violence des vagues.
Le jour reparut. La tempête faisait encore rage avec une fureur qui ne faiblissait pas ; mais le vent était revenu au sud-est. C’était un changement favorable, et le « Tankadère » bondit à nouveau sur cette mer montagneuse, bien que les vagues se croisassent, communiquant des chocs et des contre-chocs qui auraient broyé une embarcation moins solidement construite. De temps à autre, la côte était visible à travers la brume déchirée, mais aucun navire n’était en vue. Le « Tankadère » était seul sur la mer.
Il y eut quelques signes d’accalmie à midi, et ceux-ci devinrent plus nets à mesure que le soleil descendait vers l’horizon. La tempête avait été aussi brève que terrifiante. Les passagers, absolument épuisés, purent enfin manger un peu et prendre quelque repos.
La nuit fut relativement calme. Quelques voiles furent de nouveau hissées, et la vitesse du bateau fut fort bonne. Le lendemain matin, à l’aube, ils aperçurent la côte, et John Bunsby fut en mesure d’affirmer qu’ils n’étaient pas à cent milles de Shanghai. Cent milles, et une seule journée pour les parcourir ! Le soir même, M. Fogg devait être à Shanghai, s’il ne voulait pas manquer le paquebot pour Yokohama. S’il n’y avait pas eu de tempête, durant laquelle plusieurs heures furent perdues, ils seraient en cet instant à trente milles de leur destination.
Le vent se calma décidément, et heureusement la mer tomba avec lui. Toutes les voiles furent alors hissées, et à midi le « Tankadère » n’était plus qu’à quarante-cinq milles de Shanghai. Il restait encore six heures pour accomplir cette distance. Tous à bord craignaient que cela ne pût se faire, et chacun — Phileas Fogg, sans doute, excepté — sentait son cœur battre d’impatience. Le bateau devait maintenir une moyenne de neuf milles à l’heure, et le vent devenait plus calme à chaque instant ! C’était une brise capricieuse, venant de la côte, et après son passage la mer devint lisse. Pourtant, le « Tankadère » était si léger, et ses belles voiles prenaient si bien les zéphyrs inconstants que, avec l’aide des courants, John Bunsby se trouva à six heures à moins de dix milles de l’embouchure du fleuve de Shanghai. Shanghai elle-même est située au moins à douze milles en amont. À sept heures, ils étaient encore à trois milles de Shanghai. Le pilote proféra un juron colérique ; la prime de deux cents livres était manifestement sur le point de lui échapper. Il regarda M. Fogg. M. Fogg était parfaitement tranquille ; et pourtant toute sa fortune était en cet instant en jeu.
À ce moment, aussi, une longue cheminée noire, couronnée de panaches de fumée, apparut sur le bord des eaux. C’était le paquebot américain, partant pour Yokohama à l’heure prévue.
« Maudit soit-il ! » cria John Bunsby en repoussant le gouvernail d’un coup désespéré.
« Faites-lui signe ! » dit tranquillement Phileas Fogg.
Un petit canon en cuivre se trouvait sur le pont avant du « Tankadère », pour faire des signaux dans les brumes. Il était chargé jusqu’à la gueule ; mais au moment même où le pilote allait appliquer un charbon ardent à la lumière, M. Fogg dit : « Hissez votre pavillon ! »
Le pavillon fut hissé à mi-mât, et, ceci étant le signal de détresse, on espérait que le paquebot américain, en l’apercevant, changerait un peu sa route, afin de secourir le bateau-pilote.
« Feu ! » dit M. Fogg. Et le tonnerre du petit canon retentit dans l’air.
CHAPITRE XXII. OÙ PASSEPARTOUT DÉCOUVRE QU’IL EST UTILE, MÊME AUX ANTIPODES, D’AVOIR QUELQUES PIÈCES EN POCHE
Le « Carnatic », mettant à la voile de Hong Kong à six heures et demie le 7 novembre, dirigea sa course à pleine vapeur vers le Japon. Il transportait une cargaison importante et une cabine bien remplie de passagers. Deux cabines à l’arrière étaient, cependant, inoccupées — celles qui avaient été retenues par Phileas Fogg.
Le lendemain, un passager à l’œil à demi stupéfié, à la démarche chancelante et aux cheveux en désordre, fut vu émergeant de la deuxième cabine, et titubant vers un siège sur le pont.
C’était Passepartout ; et ce qui lui était arrivé était ce qui suit : peu après que Fix eut quitté la fumerie d’opium, deux garçons avaient soulevé le malheureux Passepartout, et l’avaient porté sur le lit réservé aux fumeurs. Trois heures plus tard, poursuivi jusque dans ses rêves par une idée fixe, le pauvre garçon s’éveilla, et lutta contre l’influence stupéfiante du narcotique. La pensée d’un devoir non accompli chassa sa torpeur, et il se précipita hors de la demeure de l’ivresse. Chancelant et se soutenant en se tenant contre les murs, tombant et se relevant, irrésistiblement poussé par une sorte d’instinct, il ne cessait de crier : « Le “Carnatic” ! le “Carnatic” ! »
Le paquebot gisait, soufflant, le long du quai, sur le point de partir. Passepartout n’avait que quelques pas à faire ; et, se ruant sur la passerelle, il la traversa, et tomba inconscient sur le pont, au moment même où le « Carnatic » s’éloignait. Plusieurs marins, qui étaient manifestement habitués à ce genre de scène, portèrent le pauvre Français dans la deuxième cabine, et Passepartout ne s’éveilla que lorsqu’ils furent à cent cinquante milles de la Chine. Ainsi se trouva-t-il le lendemain matin sur le pont du « Carnatic », respirant avidement la brise marine vivifiante. L’air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses esprits, ce qu’il trouva être une tâche difficile ; mais enfin il se souvint des événements de la veille, de la révélation de Fix et de la fumerie d’opium.
« Il est évident, se dit-il à lui-même, que j’ai été abominablement ivre ! Que dira M. Fogg ? Au moins, je n’ai pas manqué le paquebot, ce qui est le plus important. »
Puis, comme Fix lui revenait à l’esprit : « Quant à ce gredin, j’espère que nous en sommes bien débarrassés, et qu’il n’a pas osé, comme il se le proposait, nous suivre à bord du “Carnatic”. Un détective aux trousses de M. Fogg, accusé de voler la Banque d’Angleterre ! Bah ! M. Fogg n’est pas plus un voleur que je ne suis un meurtrier. »
Devait-il divulguer la véritable mission de Fix à son maître ? Convenait-il de raconter le rôle que jouait le détective ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre que M. Fogg fût arrivé à Londres, pour lui annoncer alors qu’un agent de la police métropolitaine l’avait suivi autour du monde, et en rire un bon coup ? Sans doute ; du moins, cela méritait réflexion. La première chose à faire était de trouver M. Fogg et de s’excuser de son comportement singulier.
Passepartout se leva et se dirigea, aussi bien qu’il le pouvait avec le roulis du paquebot, vers le pont arrière. Il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître ni à Aouda. « Bien ! » murmura-t-il ; « Aouda n’est pas encore levée, et M. Fogg a probablement trouvé quelques partenaires au whist. »
Il descendit au salon. M. Fogg n’y était pas. Passepartout n’eut toutefois qu’à demander au commissaire le numéro de la cabine de son maître. Le commissaire répondit qu’il ne connaissait aucun passager du nom de Fogg.
« Je vous demande pardon, » dit Passepartout avec insistance. « C’est un monsieur grand, calme, peu bavard, et qui a avec lui une jeune dame… »
« Il n’y a aucune jeune dame à bord, » interrompit le commissaire. « Voici la liste des passagers ; vous pouvez voir par vous-même. »
Passepartout parcourut la liste, mais le nom de son maître n’y figurait pas. Tout à coup, une idée le frappa.
« Ah ! suis-je sur le “Carnatic” ? »
« Oui. »
« En route pour Yokohama ? »
« Certainement. »
Passepartout avait un instant craint d’être sur le mauvais bateau ; mais, bien qu’il fût réellement sur le « Carnatic », son maître n’y était pas.
Il tomba terrassé sur un siège. Il comprenait tout maintenant. Il se souvint que l’heure du départ avait été changée, qu’il aurait dû en informer son maître, et qu’il ne l’avait pas fait. C’était donc de sa faute si M. Fogg et Aouda avaient manqué le paquebot. Oui, mais c’était encore plus la faute du traître qui, pour le séparer de son maître et retenir ce dernier à Hong Kong, l’avait attiré dans l’ivresse ! Il voyait maintenant le tour du détective ; et en cet instant M. Fogg était certainement ruiné, son pari perdu, et lui-même peut-être arrêté et emprisonné ! À cette pensée, Passepartout s’arracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix tombait entre ses mains, quel règlement de comptes ce serait !
Après son premier abattement, Passepartout se calma et commença à étudier sa situation. Elle n’était certainement pas enviable. Il se trouvait en route pour le Japon, et que ferait-il une fois arrivé là-bas ? Sa poche était vide ; il n’avait pas un seul shilling, pas même un sou. Son passage avait heureusement été payé d’avance ; et il avait cinq ou six jours pour décider de sa future ligne de conduite. Il s’attaqua aux repas avec appétit et mangea pour M. Fogg, Aouda et lui-même. Il se servit aussi généreusement que si le Japon eût été un désert, où rien à manger n’était à espérer.
À l’aube du 13, le « Carnatic » entra dans le port de Yokohama. C’est une escale importante du Pacifique, où font relâche tous les paquebots-poste et ceux transportant des voyageurs entre l’Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles orientales. Il est situé dans la baie de Yedo, à peu de distance de cette seconde capitale de l’Empire japonais, et résidence du Tycoon, l’empereur civil, avant que le Mikado, l’empereur spirituel, n’absorbât ses fonctions dans les siennes. Le « Carnatic » mouilla au quai près de la douane, au milieu d’une foule de navires portant les pavillons de toutes les nations.
Passepartout débarqua timidement sur ce territoire si curieux des Fils du Soleil. Il n’avait rien de mieux à faire que de laisser le hasard pour guide et d’errer sans but à travers les rues de Yokohama. Il se trouva d’abord dans un quartier tout à fait européen, les maisons ayant des façades basses et étant ornées de vérandas, sous lesquelles il entrevoyait des péristyles soignés. Ce quartier occupait, avec ses rues, ses places, ses docks et ses entrepôts, tout l’espace entre le « promontoire du Traité » et la rivière. Ici, comme à Hong Kong et à Calcutta, se mêlaient des foules de toutes races, Américains et Anglais, Chinois et Hollandais, marchands pour la plupart, prêts à acheter ou vendre n’importe quoi. Le Français se sentit aussi seul parmi eux que s’il fût tombé au milieu des Hottentots.
Il avait, au moins, une ressource : demander de l’aide aux consuls français et anglais à Yokohama. Mais il reculait devant l’idée de raconter l’histoire de ses aventures, intimement liée qu’elle était à celle de son maître ; et, avant de le faire, il était déterminé à épuiser tous les autres moyens de secours. Comme le hasard ne le favorisait pas dans le quartier européen, il pénétra dans celui habité par les Japonais indigènes, déterminé, si nécessaire, à pousser jusqu’à Yedo.
Le quartier japonais de Yokohama s’appelle Benten, du nom de la déesse de la mer, qui est vénérée dans les îles environnantes. Là, Passepartout contempla de magnifiques bois de sapins et de cèdres, des portes sacrées d’une architecture singulière, des ponts à demi cachés au milieu des bambous et des roseaux, des temples ombragés par d’immenses cèdres, des retraites saintes où étaient abrités des prêtres bouddhistes et des sectateurs de Confucius, et des rues interminables où une véritable récolte d’enfants aux joues roses et rouges, qui semblaient avoir été découpés dans des paravents japonais, et qui jouaient au milieu de caniches à pattes courtes et de chats jaunâtres, aurait pu être ramassée.
Les rues étaient encombrées de monde. Des prêtres passaient en processions, battant leurs lugubres tambourins ; des agents de police et des douaniers coiffés de chapeaux pointus incrustés de laque et portant deux sabres suspendus à la taille ; des soldats, vêtus de coton bleu à rayures blanches et portant des fusils ; les gardes du Mikado, enveloppés dans des doubles de soie, des haubergs et des cottes de mailles ; et un grand nombre de gens de guerre de tous rangs — car la profession militaire est aussi respectée au Japon qu’elle est méprisée en Chine — allaient et venaient par groupes et par paires. Passepartout vit aussi des moines mendiants, des pèlerins en longue robe et de simples civils, avec leurs cheveux crépus et d’un noir de jais, leurs grosses têtes, leurs bustes longs, leurs jambes grêles, leur petite taille et leurs teints variant du cuivre au blanc mat, mais jamais jaune comme les Chinois, dont les Japonais diffèrent grandement. Il ne manqua pas d’observer les curieux équipages — voitures et palanquins, brouettes munies de voiles et litières faites de bambou ; ni les femmes — qu’il ne trouva pas particulièrement belles — qui faisaient de petits pas avec leurs petits pieds, chaussés de souliers de toile, de sandales de paille et de sabots de bois ouvragé, et qui exhibaient des yeux étirés, des poitrines plates, des dents noircies selon la mode, et des robes croisées avec des écharpes de soie, nouées en un nœud énorme derrière — un ornement que les dames parisiennes modernes semblent avoir emprunté aux dames du Japon.
Passepartout erra pendant plusieurs heures au milieu de cette foule bigarrée, regardant aux vitrines des riches et curieuses boutiques, les établissements de joaillerie étincelants d’ornements japonais singuliers, les restaurants parés de banderoles et d’enseignes, les maisons de thé, où l’on buvait la boisson odorante avec du « saki », liqueur tirée de la fermentation du riz, et les confortables maisons à fumer, où l’on fumait, non pas de l’opium, qui est presque inconnu au Japon, mais un tabac très fin et filandreux. Il continua jusqu’à se retrouver dans les champs, au milieu de vastes plantations de riz. Là, il vit d’éblouissants camélias s’épanouissant, avec des fleurs qui rendaient leurs dernières couleurs et leurs derniers parfums, non pas sur des buissons, mais sur des arbres, et, à l’intérieur d’enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers et des pommiers, que les Japonais cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des épouvantails au visage grimaçant, bizarrement façonnés, protégeaient contre les moineaux, les pigeons, les corbeaux et autres oiseaux voraces. Sur les branches des cèdres étaient perchés de grands aigles ; au milieu du feuillage des saules pleureurs se trouvaient des hérons, se tenant solennellement sur une patte ; et, de toutes parts, il y avait des corbeaux, des canards, des faucons, des oiseaux sauvages et une multitude de grues, que les Japonais considèrent comme sacrés, et qui, dans leur esprit, symbolisent la longévité et la prospérité.
Comme il se promenait, Passepartout aperçut quelques violettes parmi les arbustes.
« Bien ! » dit-il ; « je vais pouvoir souper. »
Mais, en les sentant, il découvrit qu’elles étaient inodores.
« Pas de chance de ce côté-là, » pensa-t-il.
Le brave garçon avait certainement pris grand soin de faire un déjeuner aussi copieux que possible avant de quitter le « Carnatic » ; mais, comme il avait marché toute la journée, les exigences de la faim devenaient importunes. Il observa que les étals des bouchers ne contenaient ni mouton, ni chèvre, ni porc ; et, sachant aussi que c’est un sacrilège de tuer les bêtes à cornes, qui sont conservées uniquement pour l’agriculture, il se résigna à penser que la viande était loin d’être abondante à Yokohama — et il ne se trompait pas ; et, à défaut de viande de boucherie, il aurait souhaité un quartier de sanglier ou de cerf, une perdrix ou quelques cailles, du gibier ou du poisson, que les Japonais, avec le riz, mangent presque exclusivement. Mais il jugea nécessaire de garder courage et de remettre le repas dont il avait envie au lendemain matin. La nuit vint, et Passepartout rentra dans le quartier indigène, où il erra à travers les rues éclairées par des lanternes aux couleurs variées, regardant les danseurs, qui exécutaient des pas et des bonds habiles, et les astrologues qui se tenaient en plein air avec leurs télescopes. Puis il arriva au port, qui était illuminé par les torches de résine des pêcheurs, qui pêchaient depuis leurs embarcations.
Les rues devinrent enfin calmes, et la patrouille, dont les officiers, dans leurs costumes splendides et entourés de leurs suites, semblaient à Passepartout être des ambassadeurs, succéda à la foule affairée. Chaque fois qu’une compagnie passait, Passepartout gloussait et se disait à lui-même : « Bon ! encore une ambassade japonaise qui part pour l’Europe ! »
CHAPITRE XXIII. OÙ LE NEZ DE PASSEPARTOUT DEVIENT DÉMESURÉMENT LONG
Le lendemain matin, le pauvre Passepartout, harassé et affamé, se dit qu’il fallait à tout prix qu’il mangeât quelque chose, et le plus tôt serait le mieux. Il pourrait, à la rigueur, vendre sa montre ; mais il serait mort de faim auparavant. C’était le moment ou jamais d’utiliser la voix puissante, sinon mélodieuse, que la nature lui avait octroyée. Il connaissait plusieurs chansons françaises et anglaises, et résolut de les essayer sur les Japonais, qui devaient être amateurs de musique, puisqu’ils passaient leur temps à battre sur leurs cymbales, leurs tam-tams et leurs tambourins, et ne pouvaient que savoir apprécier le talent européen.
Il était, peut-être, un peu tôt le matin pour organiser un concert, et le public, prématurément arraché à son sommeil, ne paierait peut-être pas l’artiste avec de la monnaie portant les traits du Mikado. Passepartout décida donc d’attendre quelques heures ; et, comme il déambulait, il lui vint à l’esprit qu’il semblait un peu trop bien habillé pour un artiste errant. L’idée lui vint de changer ses vêtements pour des habits plus en harmonie avec son projet ; ce par quoi il pourrait aussi obtenir un peu d’argent pour satisfaire les besoins immédiats de la faim. La résolution prise, il restait à l’exécuter.
Ce ne fut qu’après une longue recherche que Passepartout découvrit un marchand de vieux habits indigène, à qui il demanda un échange. L’homme apprécia le costume européen, et bientôt Passepartout sortit de sa boutique accoutré d’une vieille veste japonaise et d’une sorte de turban incliné, délavé par un long usage. Quelques menues pièces d’argent, en outre, tintaient dans sa poche.
« Bien ! » pensa-t-il. « Je m’imaginerai que je suis au Carnaval ! »
Son premier soin, après avoir été ainsi « japonisé », fut d’entrer dans une maison de thé d’apparence modeste, et, avec la moitié d’un oiseau et un peu de riz, de déjeuner comme un homme pour qui le dîner était encore un problème à résoudre.
« Maintenant, » pensa-t-il, lorsqu’il eut bien mangé, « il ne faut pas que je perde la tête. Je ne peux pas vendre ce costume pour un autre encore plus japonais. Il faut que je réfléchisse à la façon de quitter ce pays du Soleil, dont je ne garderai pas les plus délicieux souvenirs, le plus vite possible. »
Il lui vint à l’idée de visiter les paquebots qui étaient sur le point de partir pour l’Amérique. Il s’offrirait comme cuisinier ou domestique, en paiement de son passage et de sa nourriture. Une fois à San Francisco, il trouverait bien quelque moyen de continuer. La difficulté était de traverser les quatre mille sept cents milles du Pacifique qui séparaient le Japon du Nouveau Monde.
Passepartout n’était pas homme à laisser une idée sans suite, et dirigea ses pas vers les docks. Mais, à mesure qu’il en approchait, son projet, qui au début lui avait semblé si simple, commença à paraître de plus en plus redoutable à son esprit. Quel besoin auraient-ils d’un cuisinier ou d’un domestique sur un paquebot américain, et quelle confiance auraient-ils en lui, accoutré comme il l’était ? Quelles références pourrait-il donner ?
Comme il réfléchissait ainsi, ses yeux tombèrent sur une immense affiche qu’une sorte de clown portait à travers les rues. Cette affiche, qui était en anglais, disait ceci :
TROUPE ACROBATIQUE JAPONAISE, HONORABLE WILLIAM BATULCAR, PROPRIÉTAIRE, DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS, AVANT LEUR DÉPART POUR LES ÉTATS-UNIS, DES NEZ LONGS ! NEZ LONGS ! SOUS LE PATRONAGE DIRECT DU DIEU TINGOU ! GRANDE ATTRACTION !
« Les États-Unis ! » dit Passepartout ; « c’est exactement ce qu’il me faut ! »
Il suivit le clown, et se retrouva bientôt une fois de plus dans le quartier japonais. Un quart d’heure plus tard, il s’arrêta devant une grande cabane, ornée de plusieurs grappes de banderoles, dont les murs extérieurs étaient décorés pour représenter, dans des couleurs violentes et sans perspective, une compagnie de jongleurs.
C’était l’établissement de l’honorable William Batulcar. Ce monsieur était une sorte de Barnum, le directeur d’une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, équilibristes et gymnastes, qui, selon l’affiche, donnait ses dernières représentations avant de quitter l’Empire du Soleil pour les États de l’Union.
Passepartout entra et demanda M. Batulcar, qui apparut aussitôt en personne.
« Que voulez-vous ? » dit-il à Passepartout, qu’il prit d’abord pour un indigène.
« Voudriez-vous d’un domestique, monsieur ? » demanda Passepartout.
« Un domestique ! » s’écria M. Batulcar en caressant l’épaisse barbe grise qui pendait à son menton. « J’en ai déjà deux qui sont obéissants et fidèles, qui ne m’ont jamais quitté et qui me servent en échange de leur nourriture, et les voici », ajouta-t-il en tendant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme les cordes d’une contrebasse.
« Je ne peux donc vous être d’aucune utilité ? »
« Aucune. »
« Diable ! J’aurais tant aimé traverser le Pacifique avec vous ! »
« Ah ! » dit l’honorable M. Batulcar. « Vous n’êtes pas plus Japonais que je ne suis singe ! Qui êtes-vous, accoutré de la sorte ? »
« Un homme s’habille comme il peut. »
« C’est vrai. Vous êtes Français, n’est-ce pas ? »
« Oui ; un Parisien de Paris. »
« Alors vous devriez savoir faire des grimaces ? »
« Eh bien, » répondit Passepartout, un peu vexé que sa nationalité provoquât cette question, « nous autres Français savons faire des grimaces, c’est vrai, mais pas mieux que les Américains. »
« Vrai. Eh bien, si je ne peux vous prendre comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Voyez-vous, mon ami, en France on expose des clowns étrangers, et dans les pays étrangers, des clowns français. »
« Ah ! »
« Vous êtes assez fort, hein ? »
« Surtout après un bon repas. »
« Et vous savez chanter ? »
« Oui, » répondit Passepartout, qui avait autrefois coutume de chanter dans les rues.
« Mais pouvez-vous chanter en restant sur la tête, avec une toupie qui tourne sur votre pied gauche et un sabre en équilibre sur votre droit ? »
« Hum ! Je crois que oui, » répondit Passepartout, se remémorant les exercices de ses jeunes années.
« Eh bien, c’est suffisant, » dit l’honorable William Batulcar.
L’engagement fut conclu sur-le-champ.
Passepartout avait enfin trouvé quelque chose à faire. Il était engagé pour jouer dans la célèbre troupe japonaise. Ce n’était pas une position très digne, mais, en moins d’une semaine, il serait en route pour San Francisco.
La représentation, si bruyamment annoncée par l’honorable M. Batulcar, devait commencer à trois heures, et bientôt les instruments assourdissants d’un orchestre japonais résonnèrent à la porte. Passepartout, bien qu’il n’ait pas pu étudier ou répéter un rôle, fut désigné pour prêter le secours de ses épaules robustes à la grande exhibition de la « pyramide humaine », exécutée par les Longs-Nez du dieu Tingou. Cette « grande attraction » devait clore le spectacle.
Avant trois heures, le grand hangar fut envahi par les spectateurs, comprenant des Européens et des indigènes, des Chinois et des Japonais, hommes, femmes et enfants, qui se précipitèrent sur les bancs étroits et dans les loges en face de la scène. Les musiciens prirent place à l’intérieur et jouaient vigoureusement de leurs gongs, tam-tams, flûtes, osselets, tambourins et immenses tambours.
La représentation ressemblait à toutes les exhibitions acrobatiques ; mais il faut avouer que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde.
L’un, avec un éventail et quelques morceaux de papier, exécutait le gracieux tour des papillons et des fleurs ; un autre traçait dans l’air, avec la fumée odorante de sa pipe, une série de mots bleus qui composaient un compliment pour le public ; tandis qu’un troisième jonglait avec des bougies allumées qu’il éteignait successivement à mesure qu’elles passaient devant ses lèvres, et rallumait sans interrompre un instant son jonglage. Un autre reproduisait les combinaisons les plus singulières avec une toupie ; entre ses mains, les toupies en mouvement semblaient animées d’une vie propre dans leur tournoiement interminable ; elles couraient sur des tuyaux de pipe, des lames de sabres, des fils de fer et même sur des cheveux tendus en travers de la scène ; elles tournaient sur le bord de grands verres, franchissaient des échelles de bambou, se dispersaient dans tous les coins et produisaient d’étranges effets musicaux par la combinaison de leurs différentes hauteurs de ton. Les jongleurs les lançaient en l’air, les renvoyaient comme des volants avec des raquettes de bois, et pourtant elles continuaient à tourner ; ils les mettaient dans leurs poches et les en ressortaient tournoyant toujours comme auparavant.
Il est inutile de décrire les étonnantes performances des acrobates et gymnastes. Les rotations sur échelles, mâts, balles, tonneaux, etc., furent exécutées avec une précision merveilleuse.
Mais l’attraction principale était l’exhibition des Longs-Nez, un spectacle dont l’Europe est encore étrangère.
Les Longs-Nez forment une compagnie particulière, sous le patronage direct du dieu Tingou. Vêtus à la mode du Moyen Âge, ils portaient sur leurs épaules une splendide paire d’ailes ; mais ce qui les distinguait surtout, c’étaient les longs nez fixés à leurs visages et l’usage qu’ils en faisaient. Ces nez étaient faits de bambou et mesuraient cinq, six et même dix pieds de long, certains droits, d’autres recourbés, certains ornés de rubans, et d’autres ayant des verrues artificielles. C’était sur ces appendices, fixés solidement à leurs véritables nez, qu’ils accomplissaient leurs exercices gymniques. Une douzaine de ces sectateurs de Tingou étaient couchés à plat sur le dos, tandis que d’autres, habillés pour représenter des paratonnerres, venaient folâtrer sur leurs nez, sautant de l’un à l’autre et exécutant les sauts et les cabrioles les plus habiles.
Pour la dernière scène, une « pyramide humaine » avait été annoncée, dans laquelle cinquante Longs-Nez devaient représenter le char de Juggernaut. Mais, au lieu de former une pyramide en montant sur les épaules les uns des autres, les artistes devaient se grouper au sommet des nez. Il se trouva que l’interprète qui formait jusqu’alors la base du char avait quitté la troupe, et comme, pour remplir ce rôle, seule la force et l’adresse étaient nécessaires, Passepartout avait été choisi pour prendre sa place.
Le pauvre garçon se sentit vraiment triste quand — mélancolique réminiscence de sa jeunesse ! — il revêtit son costume, orné d’ailes multicolores, et fixa à son appendice naturel un faux nez de six pieds de long. Mais il se consola en pensant que ce nez lui gagnait de quoi manger.
Il monta sur la scène et prit place à côté des autres qui devaient composer la base du char de Juggernaut. Ils s’allongèrent tous sur le sol, les nez pointés vers le plafond. Un second groupe d’artistes se disposa sur ces longs appendices, puis un troisième au-dessus, puis un quatrième, jusqu’à ce qu’un monument humain atteignant les corniches mêmes du théâtre s’élevât bientôt au sommet des nez. Cela suscita de bruyants applaudissements, au milieu desquels l’orchestre entamait justement un air assourdissant, quand la pyramide vacilla, l’équilibre fut perdu, l’un des nez inférieurs disparut de la pyramide, et le monument humain fut fracassé comme un château de cartes !
C’était la faute de Passepartout. Abandonnant sa position, franchissant la rampe sans l’aide de ses ailes et grimpant jusqu’à la galerie de droite, il tomba aux pieds de l’un des spectateurs en criant : « Ah ! mon maître ! mon maître ! »
« Vous ici ? »
« Moi-même. »
« Très bien ; alors allons au paquebot, jeune homme ! »
M. Fogg, Aouda et Passepartout traversèrent le foyer du théâtre pour sortir, où ils rencontrèrent l’honorable M. Batulcar, furieux de rage. Il réclama des dommages-intérêts pour le « bris » de la pyramide ; et Phileas Fogg l’apaisa en lui donnant une poignée de billets de banque.
À six heures et demie, à l’heure même du départ, M. Fogg et Aouda, suivis de Passepartout, qui dans sa hâte avait conservé ses ailes et son nez de six pieds de long, montèrent sur le paquebot américain.
CHAPITRE XXIV. PENDANT LEQUEL M. FOGG ET SES COMPAGNONS TRAVERSENT L’OCÉAN PACIFIQUE
Ce qui se passa lorsque le bateau-pilote fut en vue de Shanghai sera aisément deviné. Les signaux faits par le « Tankadère » avaient été vus par le capitaine du paquebot de Yokohama, qui, apercevant le pavillon à mi-mât, avait dirigé sa route vers la petite embarcation. Phileas Fogg, après avoir payé le prix stipulé de son passage à John Busby, et gratifié ce digne homme de la somme supplémentaire de cinq cent cinquante livres, monta sur le paquebot avec Aouda et Fix ; et ils partirent immédiatement pour Nagasaki et Yokohama.
Ils atteignirent leur destination le matin du 14 novembre. Phileas Fogg ne perdit pas de temps pour aller à bord du « Carnatic », où il apprit, au grand plaisir d’Aouda — et peut-être au sien propre, bien qu’il ne trahît aucune émotion — que Passepartout, un Français, était réellement arrivé dessus la veille.
Le paquebot de San Francisco était annoncé pour partir ce soir-là même, et il devenait nécessaire de retrouver Passepartout, si possible, sans délai. M. Fogg s’adressa en vain aux consuls français et anglais, et, après avoir erré longtemps dans les rues, commença à désespérer de retrouver son domestique disparu. Le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment, le conduisit enfin au théâtre de l’honorable M. Batulcar. Il n’aurait certainement pas reconnu Passepartout dans le costume excentrique du saltimbanque ; mais ce dernier, couché sur le dos, aperçut son maître dans la galerie. Il ne put s’empêcher de tressaillir, ce qui changea tellement la position de son nez qu’il fit tomber la « pyramide » pêle-mêle sur la scène.
Tout cela, Passepartout l’apprit d’Aouda, qui lui raconta ce qui s’était passé lors du voyage de Hong Kong à Shanghai sur le « Tankadère », en compagnie d’un certain M. Fix.
Passepartout ne changea pas de visage en entendant ce nom. Il pensa que le moment n’était pas encore venu de divulguer à son maître ce qui s’était passé entre le détective et lui ; et, dans le récit qu’il fit de son absence, il s’excusa simplement d’avoir été pris de boisson en fumant de l’opium dans une taverne de Hong Kong.
M. Fogg entendit ce récit froidement, sans un mot ; puis il fournit à son homme les fonds nécessaires pour obtenir des vêtements plus en harmonie avec sa position. En moins d’une heure, le Français s’était coupé le nez et s’était débarrassé de ses ailes, et ne gardait plus rien sur lui qui rappelât le sectateur du dieu Tingou.
Le paquebot qui allait partir de Yokohama pour San Francisco appartenait à la Pacific Mail Steamship Company et se nommait le « General Grant ». C’était un grand paquebot à roues à aubes de deux mille cinq cents tonnes ; bien équipé et très rapide. Le massif balancier montait et descendait au-dessus du pont ; à une extrémité, une tige de piston travaillait de haut en bas ; et à l’autre, une bielle qui, en transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire, était directement reliée à l’arbre des aubes. Le « General Grant » était gréé de trois mâts, offrant une grande capacité pour les voiles, et aidant ainsi matériellement la force de la vapeur. En faisant douze milles à l’heure, il traverserait l’océan en vingt et un jours. Phileas Fogg était donc justifié d’espérer qu’il atteindrait San Francisco pour le 2 décembre, New York pour le 11 et Londres pour le 20, gagnant ainsi plusieurs heures sur la date fatidique du 21 décembre.
Il y avait un équipage complet de passagers à bord, parmi eux des Anglais, beaucoup d’Américains, un grand nombre de coolies en route pour la Californie, et plusieurs officiers des Indes orientales, qui passaient leurs vacances à faire le tour du monde. Rien d’important ne se passa pendant le voyage ; le paquebot, soutenu par ses grandes roues à aubes, roulait peu, et le « Pacifique » justifiait presque son nom. M. Fogg était aussi calme et taciturne que jamais. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à lui par d’autres liens que la reconnaissance ; sa nature silencieuse mais généreuse l’impressionnait plus qu’elle ne le pensait ; et c’est presque inconsciemment qu’elle cédait à des émotions qui ne semblaient avoir aucun effet sur son protecteur. Aouda prenait le plus vif intérêt à ses projets et s’impatientait de tout incident qui semblait susceptible de retarder son voyage.
Elle bavardait souvent avec Passepartout, qui ne manquait pas de percevoir l’état du cœur de la dame ; et, étant le plus fidèle des domestiques, il n’épuisait jamais ses éloges sur l’honnêteté, la générosité et le dévouement de Phileas Fogg. Il prenait soin de calmer les doutes d’Aouda sur une fin heureuse du voyage, lui disant que la partie la plus difficile était passée, qu’ils étaient maintenant au-delà des pays fantastiques du Japon et de la Chine, et qu’ils étaient en bonne voie vers des lieux civilisés à nouveau. Un train de chemin de fer de San Francisco à New York, et un paquebot transatlantique de New York à Liverpool, les amèneraient sans doute au terme de cet impossible tour du monde dans le délai convenu.
Le neuvième jour après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait traversé exactement la moitié du globe terrestre. Le « General Grant » passa, le 23 novembre, le cent quatre-vingtième méridien, et se trouvait aux antipodes mêmes de Londres. M. Fogg avait, il est vrai, épuisé cinquante-deux des quatre-vingts jours dans lesquels il devait compléter le tour, et il n’en restait que vingt-huit. Mais, bien qu’il ne fût qu’à mi-chemin par la différence des méridiens, il avait réellement parcouru les deux tiers du voyage entier ; car il avait été obligé de faire de longs circuits de Londres à Aden, d’Aden à Bombay, de Calcutta à Singapour, et de Singapour à Yokohama. S’il avait pu suivre sans déviation le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la distance totale n’aurait été que d’environ douze mille milles ; tandis qu’il serait forcé, par les méthodes irrégulières de locomotion, d’en parcourir vingt-six mille, dont il avait, au 23 novembre, accompli dix-sept mille cinq cents. Et maintenant la route était directe, et Fix n’était plus là pour mettre des obstacles sur leur chemin !
Il arriva aussi, le 23 novembre, que Passepartout fit une joyeuse découverte. On se souviendra que l’obstiné garçon avait insisté pour garder sa célèbre montre de famille à l’heure de Londres, et pour considérer celle des pays qu’il avait traversés comme tout à fait fausse et indigne de confiance. Or, ce jour-là, bien qu’il n’eût pas changé les aiguilles, il trouva que sa montre s’accordait exactement avec les chronomètres du navire. Son triomphe fut hilarant. Il aurait aimé savoir ce que dirait Fix s’il était à bord !
« Le gredin m’a raconté un tas d’histoires », répétait Passepartout, « sur les méridiens, le soleil et la lune ! La lune, en effet ! des balivernes, plutôt ! Si on écoutait ce genre de gens, quelle drôle d’heure on tiendrait ! J’étais sûr que le soleil finirait bien par se régler sur ma montre ! »
Passepartout ignorait que, si le cadran de sa montre avait été divisé en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, il n’aurait eu aucune raison d’exulter ; car les aiguilles de sa montre indiqueraient alors, au lieu d’indiquer comme à présent neuf heures du matin, neuf heures du soir, c’est-à-dire la vingt et unième heure après minuit, soit exactement la différence entre l’heure de Londres et celle du cent quatre-vingtième méridien. Mais si Fix avait pu expliquer cet effet purement physique, Passepartout ne l’aurait pas admis, même s’il l’avait compris. De plus, si le détective avait été à bord à ce moment-là, Passepartout aurait ouvert le débat avec lui sur un tout autre sujet, et d’une manière entièrement différente.
Où était Fix à ce moment-là ?
Il était réellement à bord du « General Grant ».
En atteignant Yokohama, le détective, quittant M. Fogg, qu’il espérait retrouver dans la journée, s’était rendu immédiatement au consulat anglais, où il trouva enfin le mandat d’arrêt. Il l’avait suivi depuis Bombay, et était arrivé par le « Carnatic », paquebot sur lequel il était lui-même censé se trouver. La déception de Fix peut être imaginée lorsqu’il réfléchit que le mandat était désormais inutile. M. Fogg avait quitté le sol anglais, et il était maintenant nécessaire de se procurer son extradition !
« Eh bien », pensa Fix, après un moment de colère, « mon mandat n’est pas valable ici, mais il le sera en Angleterre. Le gredin a évidemment l’intention de retourner dans son propre pays, pensant qu’il a mis la police sur une fausse piste. Bon ! Je le suivrai à travers l’Atlantique. Quant à l’argent, que le ciel accorde qu’il en reste ! Mais le gaillard a déjà dépensé en voyages, récompenses, procès, caution, éléphants et toutes sortes de frais, plus de cinq mille livres. Pourtant, après tout, la Banque est riche ! »
Sa décision prise, il monta à bord du « General Grant », et il y était lorsque M. Fogg et Aouda arrivèrent. À sa stupéfaction totale, il reconnut Passepartout, malgré son déguisement théâtral. Il se cacha rapidement dans sa cabine, pour éviter une explication gênante, et espéra — grâce au nombre de passagers — rester inaperçu du domestique de M. Fogg.
Ce jour-là même, cependant, il rencontra Passepartout face à face sur le pont avant. Ce dernier, sans un mot, se rua sur lui, le saisit à la gorge et, pour le plus grand amusement d’un groupe d’Américains qui commencèrent immédiatement à parier sur lui, administra au détective une véritable volée de coups, qui prouva la grande supériorité de l’habileté pugilistique française sur l’anglaise.
Quand Passepartout eut fini, il se sentit soulagé et réconforté. Fix se releva dans un état quelque peu froissé et, regardant son adversaire, dit froidement : « Avez-vous terminé ? »
« Pour cette fois, oui. »
« Alors laissez-moi vous dire un mot. »
« Mais je… »
« Dans l’intérêt de votre maître. »
Passepartout sembla être vaincu par le sang-froid de Fix, car il le suivit tranquillement, et ils s’assirent à l’écart du reste des passagers.
« Vous m’avez roué de coups », dit Fix. « Bien, je m’y attendais. Maintenant, écoutez-moi. Jusqu’à ce moment, j’ai été l’adversaire de M. Fogg. Je suis maintenant dans son jeu. »
« Aha ! » s’écria Passepartout ; « vous êtes convaincu que c’est un honnête homme ? »
« Non », répondit Fix froidement, « je le crois un gredin. Chut ! ne bougez pas, et laissez-moi parler. Tant que M. Fogg était sur le sol anglais, il était de mon intérêt de l’y retenir jusqu’à l’arrivée de mon mandat d’arrêt. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retenir. J’ai lancé les prêtres de Bombay à ses trousses, je vous ai fait enivrer à Hong Kong, je vous ai séparé de lui, et je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama. »
Passepartout écoutait, les poings fermés.
« Maintenant », reprit Fix, « M. Fogg semble retourner en Angleterre. Eh bien, je l’y suivrai. Mais désormais, je ferai autant pour écarter les obstacles de sa route que j’en ai fait jusqu’ici pour les mettre sur son chemin. J’ai changé de jeu, vous voyez, et simplement parce qu’il était de mon intérêt de le changer. Votre intérêt est le même que le mien ; car ce n’est qu’en Angleterre que vous saurez si vous êtes au service d’un criminel ou d’un honnête homme. »
Passepartout écouta très attentivement Fix, et fut convaincu qu’il parlait en toute bonne foi.
« Sommes-nous amis ? » demanda le détective.
« Amis ? non », répondit Passepartout ; « mais alliés, peut-être. Au moindre signe de trahison, cependant, je vous tordrai le cou. »
« Entendu », dit le détective tranquillement.
Onze jours plus tard, le 3 décembre, le « General Grant » entrait dans la baie du Golden Gate et atteignait San Francisco.
M. Fogg n’avait ni gagné ni perdu un seul jour.
CHAPITRE XXV. DANS LEQUEL ON A UN BREF APERÇU DE SAN FRANCISCO
Il était sept heures du matin quand M. Fogg, Aouda et Passepartout mirent le pied sur le continent américain, si ce nom peut être donné au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent ainsi le chargement et le déchargement des navires. À leurs côtés se trouvaient des clippers de toutes tailles, des paquebots de toutes nationalités, et les bateaux à vapeur, avec plusieurs ponts s’élevant les uns au-dessus des autres, qui naviguent sur le Sacramento et ses affluents. Là s’entassaient aussi les produits d’un commerce qui s’étend au Mexique, au Chili, au Pérou, au Brésil, à l’Europe, à l’Asie et à toutes les îles du Pacifique.
Passepartout, dans sa joie d’atteindre enfin le continent américain, pensa la manifester en exécutant une périlleuse cabriole de belle façon ; mais, trébuchant sur quelques planches vermoulues, il passa à travers. Décontenancé par la manière dont il avait ainsi « mis le pied » dans le Nouveau Monde, il poussa un grand cri, qui effraya tellement les innombrables cormorans et pélicans qui sont toujours perchés sur ces quais mobiles, qu’ils s’envolèrent bruyamment.
M. Fogg, arrivé à terre, se mit en devoir de savoir à quelle heure partait le premier train pour New York, et apprit que c’était à six heures du soir ; il avait, par conséquent, une journée entière à passer dans la capitale californienne. Prenant une voiture au prix de trois dollars, lui et Aouda y montèrent, tandis que Passepartout grimpait sur le siège à côté du cocher, et ils partirent pour l’hôtel International.
De sa position élevée, Passepartout observa avec beaucoup de curiosité les larges rues, les maisons basses et régulièrement alignées, les églises anglo-saxonnes gothiques, les grands docks, les palais de bois et de brique servant d’entrepôts, les nombreux véhicules, omnibus, tramways à chevaux, et sur les trottoirs, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens. Passepartout était surpris par tout ce qu’il voyait. San Francisco n’était plus la ville légendaire de 1849 — une ville de bandits, d’assassins et d’incendiaires, qui y avaient afflué en foule à la poursuite du pillage ; un paradis de hors-la-loi, où l’on jouait avec de la poussière d’or, un revolver dans une main et un couteau bowie dans l’autre : c’était maintenant un grand emporium commercial.
La haute tour de son hôtel de ville surplombait tout le panorama des rues et des avenues, qui se coupaient à angles droits, et au milieu desquelles apparaissaient d’agréables squares verdoyants, tandis qu’au-delà se dessinait le quartier chinois, semblant avoir été importé de l’Empire céleste dans une boîte à jouets. Les sombreros, les chemises rouges et les Indiens à plumes étaient rarement visibles ; mais il y avait partout des chapeaux de soie et des habits noirs portés par une multitude d’hommes nerveusement actifs et à l’allure distinguée. Certaines rues — en particulier Montgomery Street, qui est à San Francisco ce que Regent Street est à Londres, le boulevard des Italiens à Paris et Broadway à New York — étaient bordées de magasins splendides et spacieux, qui exposaient dans leurs vitrines les produits du monde entier.
Lorsque Passepartout atteignit l’hôtel International, il ne lui sembla pas du tout avoir quitté l’Angleterre.
Le rez-de-chaussée de l’hôtel était occupé par un grand bar, une sorte de restaurant librement ouvert à tous les passants, qui pouvaient consommer de la viande séchée, de la soupe aux huîtres, des biscuits et du fromage sans sortir leur bourse. Le paiement n’était exigé que pour l’ale, le porter ou le sherry que l’on buvait. Cela sembla « très américain » à Passepartout. Les salles de rafraîchissement de l’hôtel étaient confortables, et M. Fogg et Aouda, s’installant à une table, furent abondamment servis sur des assiettes miniatures par des nègres au teint des plus sombres.
Après le déjeuner, M. Fogg, accompagné d’Aouda, se rendit au consulat anglais pour faire viser son passeport. En sortant, il rencontra Passepartout, qui lui demanda s’il ne serait pas bon, avant de prendre le train, d’acheter quelques douzaines de carabines Enfield et de revolvers Colt. Il avait entendu des histoires d’attaques de trains par les Sioux et les Pawnees. M. Fogg trouva que c’était une précaution inutile, mais lui dit de faire comme il l’entendait, et se rendit au consulat.
Il n’avait cependant pas fait deux cents pas que, « par le plus grand hasard du monde », il rencontra Fix. Le détective parut tout à fait surpris. Quoi ! M. Fogg et lui avaient traversé le Pacifique ensemble et ne s’étaient pas rencontrés sur le paquebot ! En tout cas, Fix s’estimait honoré de revoir le gentleman à qui il devait tant, et, comme ses affaires le rappelaient en Europe, il serait ravi de poursuivre le voyage en si agréable compagnie.
M. Fogg répondit que l’honneur serait pour lui ; et le détective — qui était déterminé à ne pas le perdre de vue — demanda la permission de les accompagner dans leur promenade à travers San Francisco — une requête que M. Fogg accorda volontiers.
Ils se retrouvèrent bientôt dans Montgomery Street, où une grande foule s’était rassemblée ; les trottoirs, la rue, les rails du tramway, les portes des magasins, les fenêtres des maisons et même les toits étaient pleins de gens. Des hommes circulaient en portant de grandes affiches, et des drapeaux et des banderoles flottaient au vent ; tandis que des cris retentissaient de toutes parts.
« Hourra pour Camerfield ! »
« Hourra pour Mandiboy ! »
C’était une réunion politique ; du moins, c’est ce que conjectura Fix, qui dit à M. Fogg : « Peut-être vaudrait-il mieux ne pas nous mêler à la foule. Il peut y avoir du danger. »
« Oui, » répondit M. Fogg ; « et les coups, même s’ils sont politiques, n’en restent pas moins des coups. »
Fix sourit à cette remarque ; et, pour pouvoir voir sans être bousculé, le groupe prit position au sommet d’un escalier situé à l’extrémité supérieure de Montgomery Street. En face d’eux, de l’autre côté de la rue, entre un dépôt de charbon et un entrepôt de pétrole, une grande estrade avait été dressée en plein air, vers laquelle semblait se diriger le courant de la foule.
Dans quel but cette réunion ? Quelle était l’occasion de ce rassemblement agité ? Phileas Fogg ne pouvait l’imaginer. Était-ce pour nommer quelque haut fonctionnaire — un gouverneur ou un membre du Congrès ? Ce n’était pas improbable, tant la multitude devant eux était agitée.
C’est à ce moment qu’il y eut une agitation inhabituelle dans la masse humaine. Toutes les mains furent levées en l’air. Certaines, fermées hermétiquement, semblaient disparaître soudain au milieu des cris — une manière énergique, sans doute, de voter. La foule se balança en arrière, les bannières et les drapeaux vacillèrent, disparurent un instant, puis réapparurent en lambeaux. Les ondulations de la vague humaine atteignirent les marches, tandis que toutes les têtes se débattaient à la surface comme une mer agitée par un grain. Beaucoup de chapeaux noirs disparurent, et la majeure partie de la foule sembla avoir diminué de hauteur.
« C’est évidemment un meeting, » dit Fix, « et son objet doit être passionnant. Je ne serais pas surpris qu’il s’agisse de l’ "Alabama", bien que cette question soit réglée. »
« Peut-être, » répondit M. Fogg, simplement.
« En tout cas, il y a deux champions en présence l’un de l’autre, l’honorable M. Camerfield et l’honorable M. Mandiboy. »
Aouda, appuyée au bras de M. Fogg, observait la scène tumultueuse avec surprise, tandis que Fix demandait à un homme près de lui quelle en était la cause. Avant que l’homme ne puisse répondre, une nouvelle agitation surgit ; des hourras et des cris enthousiastes se firent entendre ; les hampes des bannières commencèrent à être utilisées comme armes offensives ; et les poings volèrent dans toutes les directions. Des coups furent échangés depuis le haut des voitures et des omnibus qui avaient été bloqués dans la foule. Des bottes et des souliers tournoyèrent dans les airs, et M. Fogg crut même entendre le claquement des revolvers se mêlant au vacarme ; la déroute approcha de l’escalier et se répandit sur la marche inférieure. L’un des partis avait évidemment été repoussé ; mais les simples spectateurs ne pouvaient dire si Mandiboy ou Camerfield avait pris le dessus.
« Il serait prudent de nous retirer, » dit Fix, qui craignait que M. Fogg ne reçoive quelque blessure, du moins jusqu’à leur retour à Londres. « S’il est question de l’Angleterre dans tout cela, et que nous soyons reconnus, je crains que cela ne tourne mal pour nous. »
« Un sujet anglais... » commença M. Fogg.
Il ne finit pas sa phrase ; car un vacarme terrifiant s’éleva maintenant sur la terrasse derrière l’escalier où ils se trouvaient, et il y eut des cris frénétiques : « Hourra pour Mandiboy ! Hip, hip, hourra ! »
C’était une bande d’électeurs venant à la rescousse de leurs alliés et prenant les forces de Camerfield sur le flanc. M. Fogg, Aouda et Fix se trouvèrent entre deux feux ; il était trop tard pour s’échapper. Le torrent d’hommes, armés de cannes et de bâtons lestés, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix furent brutalement bousculés dans leurs tentatives pour protéger leur compagne ; le premier, aussi calme que jamais, essaya de se défendre avec les armes que la nature a placées à l’extrémité du bras de tout Anglais, mais en vain. Un grand gaillard à barbe rousse, au visage congestionné et aux larges épaules, qui semblait être le chef de la bande, leva son poing fermé pour frapper M. Fogg, à qui il aurait porté un coup écrasant si Fix ne s’était précipité pour le recevoir à sa place. Une énorme ecchymose apparut immédiatement sous le chapeau de soie du détective, qui fut complètement aplati.
« Yankee ! » s’écria M. Fogg, lançant un regard méprisant au ruffian.
« Anglais ! » répondit l’autre. « Nous nous reverrons ! »
« Quand vous voudrez. »
« Quel est votre nom ? »
« Phileas Fogg. Et le vôtre ? »
« Colonel Stamp Proctor. »
La marée humaine passa alors, après avoir renversé Fix, qui se remit prestement sur pied, bien que ses vêtements fussent en lambeaux. Heureusement, il n’était pas gravement blessé. Son pardessus de voyage était divisé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait à ceux de certains Indiens, qui s’ajustent moins étroitement qu’ils ne sont faciles à enfiler. Aouda était sortie indemne, et Fix seul portait les marques de la lutte sous la forme d’une ecchymose bleuâtre.
« Merci, » dit M. Fogg au détective, dès qu’ils furent sortis de la foule.
« Aucun remerciement n’est nécessaire, » répondit Fix ; « mais partons. »
« Où ça ? »
« Chez un tailleur. »
Une telle visite était, en effet, opportune. Les vêtements de M. Fogg et de Fix étaient en loques, comme s’ils avaient eux-mêmes pris une part active à la lutte entre Camerfield et Mandiboy. Une heure après, ils étaient de nouveau convenablement vêtus et, avec Aouda, ils retournèrent à l’hôtel International.
Passepartout attendait son maître, armé d’une demi-douzaine de revolvers à six coups. Lorsqu’il aperçut Fix, il fronça les sourcils ; mais Aouda lui ayant raconté leur aventure en quelques mots, son visage reprit son expression placide. Fix n’était visiblement plus un ennemi, mais un allié ; il tenait fidèlement sa parole.
Le dîner terminé, la voiture qui devait conduire les passagers et leurs bagages à la gare s’arrêta à la porte. Au moment de monter, M. Fogg dit à Fix : « Vous n’avez pas revu ce colonel Proctor ? »
« Non. »
« Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, » dit Phileas Fogg calmement. « Il ne serait pas convenable qu’un Anglais se laisse traiter de la sorte sans répliquer. »
Le détective sourit, mais ne répondit pas. Il était clair que M. Fogg était l’un de ces Anglais qui, bien qu’ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à l’étranger quand leur honneur est attaqué.
À six heures moins le quart, les voyageurs arrivèrent à la gare et trouvèrent le train prêt à partir. Au moment d’y monter, M. Fogg appela un porteur et lui dit : « Mon ami, n’y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd’hui à San Francisco ? »
« C’était une réunion politique, monsieur, » répondit le porteur.
« Mais je pensais qu’il y avait beaucoup de désordre dans les rues. »
« Ce n’était qu’un rassemblement pour une élection. »
« L’élection d’un général en chef, sans doute ? » demanda M. Fogg.
« Non, monsieur ; celle d’un juge de paix. »
Phileas Fogg monta dans le train, qui partit à toute vapeur.
CHAPITRE XXVI. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS VOYAGENT PAR LE PACIFIC RAILROAD
« D’un océan à l’autre » — ainsi disent les Américains ; et ces quatre mots composent la désignation générale de la « grande ligne maîtresse » qui traverse toute la largeur des États-Unis. Le Pacific Railroad est, cependant, réellement divisé en deux lignes distinctes : le Central Pacific, entre San Francisco et Ogden, et l’Union Pacific, entre Ogden et Omaha. Cinq lignes principales relient Omaha à New York.
New York et San Francisco sont ainsi unies par un ruban de métal ininterrompu, qui mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de fer traverse un territoire qui est encore infesté par les Indiens et les bêtes sauvages, ainsi qu’une vaste étendue que les Mormons, après avoir été chassés de l’Illinois en 1845, ont commencé à coloniser.
Le voyage de New York à San Francisco prenait, autrefois, dans les conditions les plus favorables, au moins six mois. Il s’accomplit maintenant en sept jours.
C’est en 1862 que, malgré les membres du Congrès du Sud, qui souhaitaient une route plus méridionale, il fut décidé de poser la voie entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le président Lincoln lui-même fixa l’extrémité de la ligne à Omaha, dans le Nebraska. Les travaux furent immédiatement commencés et poursuivis avec une véritable énergie américaine ; la rapidité avec laquelle ils furent menés n’affecta pas leur bonne exécution. La route progressait, dans les prairies, d’un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails posés la veille, apportait les rails à poser le lendemain, et avançait sur eux au fur et à mesure de leur installation.
Le Pacific Railroad est rejoint par plusieurs embranchements dans l’Iowa, le Kansas, le Colorado et l’Oregon. En quittant Omaha, il longe la rive gauche de la rivière Platte jusqu’à la jonction de son affluent nord, suit son affluent sud, traverse le territoire de Laramie et les monts Wahsatch, contourne le Grand Lac Salé et atteint Salt Lake City, la capitale mormone, plonge dans la vallée de Tuilla, traverse le désert américain, les monts Cedar et Humboldt, la Sierra Nevada, et descend, via Sacramento, vers le Pacifique — sa pente, même dans les Montagnes Rocheuses, n’excédant jamais cent douze pieds par mille.
Telle était la route à parcourir en sept jours, ce qui permettrait à Phileas Fogg — du moins, c’est ce qu’il espérait — de prendre le paquebot de l’Atlantique à New York le 11 pour Liverpool.
La voiture qu’il occupait était une sorte de long omnibus sur huit roues, sans compartiments intérieurs. Elle était munie de deux rangées de sièges, perpendiculaires à la direction du train, de chaque côté d’une allée qui conduisait aux plates-formes avant et arrière. Ces plates-formes se trouvaient dans tout le train, et les passagers pouvaient passer d’un bout à l’autre du convoi. Il était pourvu de wagons-salons, de wagons-balcons, de restaurants et de wagons-fumeurs ; seuls manquaient les wagons-théâtres, mais ils en auront un jour.
Des marchands de livres et de journaux, des vendeurs de nourriture, de boissons et de cigares, qui semblaient avoir de nombreux clients, circulaient continuellement dans les allées.
Le train quitta la gare d’Oakland à six heures. Il faisait déjà nuit, froid et triste, le ciel étant couvert de nuages qui semblaient menacer de neige. Le train ne progressait pas rapidement ; en comptant les arrêts, il ne parcourait pas plus de vingt milles à l’heure, ce qui était une vitesse suffisante, cependant, pour atteindre Omaha dans les temps impartis.
Il y avait peu de conversation dans le wagon, et bientôt beaucoup de passagers furent vaincus par le sommeil. Passepartout se trouva assis à côté du détective ; mais il ne lui parla pas. Après les événements récents, leurs relations étaient devenues quelque peu froides ; il ne pouvait plus y avoir de sympathie mutuelle ni d’intimité entre eux. L’attitude de Fix n’avait pas changé ; mais Passepartout était très réservé, et prêt à étrangler son ancien ami à la moindre provocation.
La neige commença à tomber une heure après leur départ, une neige fine, cependant, qui heureusement ne pouvait obstruer le train ; on ne voyait rien par les fenêtres qu’une vaste nappe blanche, sur laquelle la fumée de la locomotive prenait un aspect grisâtre.
À huit heures, un steward entra dans le wagon et annonça que l’heure du coucher était arrivée ; et en quelques minutes, le wagon fut transformé en dortoir. Les dossiers des sièges furent rabattus, des cadres de lit soigneusement emballés furent sortis par un ingénieux système, des couchettes furent soudain improvisées, et chaque voyageur eut bientôt à sa disposition un lit confortable, protégé des regards curieux par d’épais rideaux. Les draps étaient propres et les oreillers moelleux. Il ne restait plus qu’à se coucher et à dormir, ce que tout le monde fit — tandis que le train filait à travers l’État de Californie.
Le pays entre San Francisco et Sacramento n’est pas très accidenté. Le Central Pacific, prenant Sacramento pour point de départ, s’étend vers l’est pour rejoindre la route venant d’Omaha. La ligne de San Francisco à Sacramento court dans une direction nord-est, le long de l’American River, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles séparant ces villes furent parcourus en six heures, et vers minuit, alors qu’ils dormaient profondément, les voyageurs traversèrent Sacramento ; si bien qu’ils ne virent rien de cette importante localité, siège du gouvernement de l’État, avec ses beaux quais, ses larges rues, ses nobles hôtels, ses squares et ses églises.
Le train, en quittant Sacramento et en passant par la jonction, Roclin, Auburn et Colfax, entra dans la chaîne de la Sierra Nevada. ’Cisco fut atteint à sept heures du matin ; et une heure plus tard, le dortoir fut transformé en wagon ordinaire, et les voyageurs purent observer les beautés pittoresques de la région montagneuse à travers laquelle ils filaient. La voie ferrée serpentait parmi les cols, s’approchant tantôt des flancs de la montagne, tantôt suspendue au-dessus de précipices, évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, plongeant dans des défilés étroits qui semblaient n’avoir aucune issue. La locomotive, sa grande cheminée émettant une lueur étrange, avec sa cloche aiguë et son chasse-pierres étendu comme un éperon, mêlait ses cris et ses mugissements au bruit des torrents et des cascades, et enroulait sa fumée parmi les branches des pins gigantesques.
Il y avait peu ou pas de ponts ou de tunnels sur le parcours. Le chemin de fer tournait autour des flancs des montagnes et ne tentait pas de violer la nature en prenant le chemin le plus court d’un point à un autre.
Le train entra dans l’État du Nevada par la vallée de Carson vers neuf heures, allant toujours vers le nord-est ; et à midi atteignit Reno, où il y eut un arrêt de vingt minutes pour le déjeuner.
À partir de ce point, la route, longeant la rivière Humboldt, se dirigea vers le nord sur plusieurs milles le long de ses rives ; puis elle tourna vers l’est et suivit la rivière jusqu’à atteindre la chaîne Humboldt, presque à la limite extrême orientale du Nevada.
Après avoir déjeuné, M. Fogg et ses compagnons reprirent leurs places dans le wagon et observèrent le paysage varié qui se déroulait à mesure qu’ils passaient le long des vastes prairies, des montagnes bordant l’horizon et des criques aux ruisseaux moussants et écumeux. Parfois, un grand troupeau de buffles, se massant au loin, ressemblait à un barrage mouvant. Ces innombrables multitudes de bêtes ruminantes forment souvent un obstacle insurmontable au passage des trains ; on en a vu des milliers traverser la voie pendant des heures, en rangs serrés. La locomotive est alors contrainte de s’arrêter et d’attendre que la voie soit de nouveau libre.
C’est ce qui arriva, en effet, au train dans lequel voyageait M. Fogg. Vers midi, une troupe de dix ou douze mille têtes de buffles encombra la voie. La locomotive, ralentissant sa marche, essaya de dégager le passage avec son chasse-pierres ; mais la masse d’animaux était trop grande. Les buffles marchaient d’un pas tranquille, poussant de temps à autre des mugissements assourdissants. Il était inutile de les interrompre, car, ayant pris une direction particulière, rien ne peut modérer ni changer leur course ; c’est un torrent de chair vivante qu’aucun barrage ne pourrait contenir.
Les voyageurs contemplaient ce curieux spectacle depuis les plates-formes ; mais Phileas Fogg, qui avait le plus de raisons de se presser, restait à son siège et attendait philosophiquement qu’il plaise aux buffles de s’écarter.
Passepartout était furieux du retard qu’ils occasionnaient et brûlait de décharger son arsenal de revolvers sur eux.
« Quel pays ! » s’écriait-il. « De simples bestiaux arrêtent les trains et passent en procession, tout comme s’ils n’entravaient pas le voyage ! Parbleu ! J’aimerais savoir si M. Fogg a prévu ce contretemps dans son programme ! Et voilà un mécanicien qui n’ose pas foncer avec la locomotive dans ce troupeau de bêtes ! »
Le mécanicien n’essaya pas de surmonter l’obstacle, et il était sage. Il aurait écrasé les premiers buffles, sans doute, avec le chasse-pierres ; mais la locomotive, si puissante fût-elle, aurait bientôt été arrêtée, le train aurait inévitablement déraillé et se serait retrouvé sans défense.
La meilleure chose à faire était d’attendre patiemment et de regagner le temps perdu par une vitesse accrue une fois l’obstacle levé. La procession de buffles dura trois heures pleines, et la nuit était tombée avant que la voie ne soit libre. Les derniers rangs du troupeau passaient maintenant sur les rails, tandis que les premiers avaient déjà disparu sous l’horizon méridional.
Il était huit heures quand le train passa les défilés de la chaîne Humboldt, et neuf heures et demie quand il pénétra dans l’Utah, la région du Grand Lac Salé, l’étrange colonie des Mormons.
CHAPITRE XXVII. DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUBIT, À UNE VITESSE DE VINGT MILLES À L’HEURE, UN COURS D’HISTOIRE MORMONNE
Durant la nuit du 5 décembre, le train courut vers le sud-est sur environ cinquante milles ; puis remonta une distance égale dans une direction nord-est, vers le Grand Lac Salé.
Passepartout, vers neuf heures, sortit sur la plate-forme pour prendre l’air. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait pas. Le disque du soleil, agrandi par la brume, semblait un énorme anneau d’or, et Passepartout s’amusait à calculer sa valeur en livres sterling, lorsqu’il fut détourné de cette étude intéressante par un personnage à l’allure étrange qui fit son apparition sur la plate-forme.
Ce personnage, qui avait pris le train à Elko, était grand et brun, avec une moustache noire, des bas noirs, un chapeau haut-de-forme noir, un gilet noir, un pantalon noir, une cravate blanche et des gants en peau de chien. On aurait pu le prendre pour un ecclésiastique. Il allait d’un bout à l’autre du train et apposait sur la porte de chaque wagon un avis écrit à la main.
Passepartout s’approcha et lut l’un de ces avis, qui déclarait que l’ancien William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence dans le train n° 48, donnerait une conférence sur le mormonisme dans le wagon n° 117, de onze heures à midi ; et qu’il invitait tous ceux qui désiraient être instruits sur les mystères de la religion des « Saints des derniers jours » à y assister.
« J’irai », se dit Passepartout. Il ne connaissait du mormonisme que la coutume de la polygamie, qui en est le fondement.
La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui contenait environ cent passagers, dont trente au plus, attirés par l’avis, s’installèrent dans le wagon n° 117. Passepartout prit l’un des sièges de devant. Ni M. Fogg ni Fix ne se soucièrent d’y assister.
À l’heure dite, l’ancien William Hitch se leva et, d’une voix irritée, comme s’il avait déjà été contredit, dit : « Je vous dis que Joe Smith est un martyr, que son frère Hiram est un martyr, et que les persécutions du gouvernement des États-Unis contre les prophètes feront aussi un martyr de Brigham Young. Qui ose dire le contraire ? »
Personne ne s’avisa de contredire le missionnaire, dont le ton excité contrastait curieusement avec son visage naturellement calme. Sans doute sa colère provenait-elle des épreuves auxquelles les Mormons étaient réellement soumis. Le gouvernement venait de réussir, non sans difficulté, à réduire ces fanatiques indépendants à sa loi. Il s’était rendu maître de l’Utah et avait soumis ce territoire aux lois de l’Union, après avoir emprisonné Brigham Young sous l’accusation de rébellion et de polygamie. Les disciples du prophète avaient depuis redoublé d’efforts et résistaient, en paroles du moins, à l’autorité du Congrès. L’ancien Hitch, comme on le voit, essayait de faire des prosélytes jusque dans les trains de chemin de fer.
Puis, soulignant ses paroles de sa voix forte et de fréquents gestes, il raconta l’histoire des Mormons depuis les temps bibliques : comment, en Israël, un prophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la nouvelle religion et les légua à son fils Mormon ; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ce précieux livre, qui était écrit en égyptien, fut faite par Joseph Smith junior, un fermier du Vermont, qui se révéla comme un prophète mystique en 1825 ; et comment, enfin, le messager céleste lui apparut dans une forêt illuminée et lui remit les annales du Seigneur.
Plusieurs membres de l’auditoire, n’étant guère intéressés par le récit du missionnaire, quittèrent ici le wagon ; mais l’ancien Hitch, poursuivant sa conférence, raconta comment Smith junior, avec son père, ses deux frères et quelques disciples, fonda l’église des « Saints des derniers jours », qui, adoptée non seulement en Amérique, mais en Angleterre, en Norvège, en Suède et en Allemagne, compte de nombreux artisans, ainsi que des hommes exerçant des professions libérales, parmi ses membres ; comment une colonie fut établie dans l’Ohio, un temple y fut érigé au coût de deux cent mille dollars, et une ville bâtie à Kirkland ; comment Smith devint un banquier entreprenant et reçut d’un simple montreur de momies un rouleau de papyrus écrit par Abraham et plusieurs Égyptiens célèbres.
L’histoire de l’ancien devint quelque peu lassante, et son auditoire diminua peu à peu, jusqu’à se réduire à vingt passagers. Mais cela ne décontenança pas l’enthousiaste, qui poursuivit avec le récit de la faillite de Joseph Smith en 1837, et comment ses créanciers ruinés lui donnèrent un habit de goudron et de plumes ; sa réapparition quelques années plus tard, plus honorable et honoré que jamais, à Independence, dans le Missouri, à la tête d’une colonie florissante de trois mille disciples, et sa poursuite de là par des Gentils outrés, et sa retraite dans le Far West.
Dix auditeurs seulement restaient maintenant, parmi eux l’honnête Passepartout, qui écoutait de toutes ses oreilles. Il apprit ainsi qu’après de longues persécutions, Smith réapparut dans l’Illinois, et qu’en 1839 il fonda une communauté à Nauvoo, sur le Mississippi, comptant vingt-cinq mille âmes, dont il devint maire, juge en chef et général en chef ; qu’il s’annonça, en 1843, comme candidat à la présidence des États-Unis ; et qu’enfin, attiré dans une embuscade à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné par une bande d’hommes déguisés par des masques.
Passepartout était désormais la seule personne restée dans le wagon, et l’ancien, le regardant bien en face, lui rappela que, deux ans après l’assassinat de Joseph Smith, le prophète inspiré, Brigham Young, son successeur, quitta Nauvoo pour les rives du Grand Lac Salé, où, au milieu de cette région fertile, directement sur la route des émigrants qui traversaient l’Utah en route pour la Californie, la nouvelle colonie, grâce à la polygamie pratiquée par les Mormons, avait prospéré au-delà des espérances.
« Et voilà, ajouta l’ancien William Hitch, pourquoi la jalousie du Congrès a été éveillée contre nous ! Pourquoi les soldats de l’Union ont-ils envahi le sol de l’Utah ? Pourquoi Brigham Young, notre chef, a-t-il été emprisonné, au mépris de toute justice ? Céderons-nous à la force ? Jamais ! Chassés du Vermont, chassés de l’Illinois, chassés de l’Ohio, chassés du Missouri, chassés de l’Utah, nous trouverons encore quelque territoire indépendant sur lequel planter nos tentes. Et vous, mon frère, poursuivit l’ancien, fixant ses yeux irrités sur son unique auditeur, ne planterez-vous pas les vôtres aussi, sous l’ombre de notre drapeau ? »
« Non ! » répondit courageusement Passepartout, se retirant à son tour du wagon, et laissant l’ancien prêcher dans le vide.
Pendant la conférence, le train avait fait bonne route, et vers midi et demi, il atteignit la frontière nord-ouest du Grand Lac Salé. De là, les passagers pouvaient observer la vaste étendue de cette mer intérieure, qu’on appelle aussi la mer Morte, et dans laquelle se jette un Jourdain américain. C’est une étendue pittoresque, encadrée de rochers élevés en larges strates, incrustés de sel blanc — une superbe nappe d’eau, qui était autrefois plus étendue qu’aujourd’hui, ses rives ayant empiété avec le temps, réduisant ainsi à la fois sa largeur et augmentant sa profondeur.
Le lac Salé, long de soixante-dix milles et large de trente-cinq, est situé à trois milles huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Très différent du lac Asphaltite, dont la dépression est de douze cents pieds sous le niveau de la mer, il contient beaucoup de sel, et un quart du poids de son eau est constitué de matières solides, son poids spécifique étant de 1 170, et, après distillation, de 1 000. Les poissons sont, bien sûr, incapables d’y vivre, et ceux qui descendent par le Jourdain, la Weber et d’autres cours d’eau périssent rapidement.
Le pays autour du lac était bien cultivé, car les Mormons sont pour la plupart des fermiers ; tandis que des ranchs et des enclos pour animaux domestiques, des champs de blé, de maïs et d’autres céréales, des prairies luxuriantes, des haies de roses sauvages, des bosquets d’acacias et d’euphorbes, auraient été vus six mois plus tard. Maintenant, le sol était recouvert d’une fine couche de neige.
Le train atteignit Ogden à deux heures, où il resta pendant six heures, M. Fogg et ses compagnons eurent le temps de faire une visite à Salt Lake City, reliée à Ogden par une voie ferrée secondaire ; et ils passèrent deux heures dans cette ville typiquement américaine, bâtie sur le modèle des autres villes de l’Union, comme un échiquier, « avec la sombre tristesse des angles droits », comme l’exprime Victor Hugo. Le fondateur de la cité des Saints ne pouvait échapper au goût de la symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce pays étrange, où les gens ne sont certainement pas au niveau de leurs institutions, tout est fait « carrément » — les villes, les maisons et les folies.
Les voyageurs, donc, se promenaient, à trois heures, dans les rues de la ville bâtie entre les rives du Jourdain et les contreforts de la chaîne des Wahsatch. Ils virent peu ou pas d’églises, mais la demeure du prophète, le palais de justice et l’arsenal, des maisons en briques bleues avec vérandas et porches, entourées de jardins bordés d’acacias, de palmiers et de robiniers. Un mur de terre et de galets, construit en 1853, entourait la ville ; et dans la rue principale se trouvaient le marché et plusieurs hôtels ornés de pavillons. L’endroit ne semblait pas très peuplé. Les rues étaient presque désertes, sauf aux alentours du temple, qu’ils n’atteignirent qu’après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Il y avait beaucoup de femmes, ce qui s’expliquait facilement par la « singulière institution » des Mormons ; mais il ne faut pas supposer que tous les Mormons sont polygames. Ils sont libres de se marier ou non, comme ils le souhaitent ; mais il est à noter que ce sont surtout les citoyennes de l’Utah qui sont désireuses de se marier, car, selon la religion mormone, les vieilles filles ne sont pas admises à la possession de ses plus hautes joies. Ces pauvres créatures semblaient n’être ni aisées ni heureuses. Certaines — les plus aisées, sans doute — portaient des robes courtes en soie noire, ouvertes, sous une capuche ou un châle modeste ; d’autres étaient vêtues à la mode indienne.
Passepartout ne pouvait contempler sans une certaine frayeur ces femmes, chargées, en groupes, de conférer le bonheur à un seul Mormon. Son bon sens plaignait, par-dessus tout, le mari. Il lui semblait terrible de devoir guider tant de femmes à la fois à travers les vicissitudes de la vie, et de les conduire, pour ainsi dire, en groupe au paradis mormon avec la perspective de les voir en compagnie du glorieux Smith, qui était sans doute le principal ornement de ce lieu délicieux, pour toute l’éternité. Il se sentait décidément rebuté par une telle vocation, et il imaginait — peut-être se trompait-il — que les belles de Salt Lake City jetaient des regards assez alarmants sur sa personne. Heureusement, son séjour n’y fut que de courte durée. À quatre heures, le groupe se retrouva à la gare, prit place dans le train, et le sifflet annonça le départ. Juste au moment, cependant, où les roues de la locomotive commençaient à bouger, des cris de « Arrêtez ! arrêtez ! » se firent entendre.
Les trains, tout comme le temps et la marée, n’attendent personne. Le monsieur qui poussait les cris était manifestement un Mormon en retard. Il était essoufflé à force de courir. Heureusement pour lui, la gare n’avait ni portes ni barrières. Il se précipita le long de la voie, sauta sur la plate-forme arrière du train et tomba, épuisé, sur l’un des sièges.
Passepartout, qui avait observé avec anxiété cet gymnaste amateur, s’approcha de lui avec un vif intérêt et apprit qu’il avait pris la fuite après une scène domestique désagréable.
Lorsque le Mormon eut repris son souffle, Passepartout s’aventura à lui demander poliment combien il avait de femmes ; car, à en juger par la manière dont il avait décampé, on aurait pu penser qu’il en avait au moins vingt.
« Une, monsieur », répondit le Mormon, levant les bras au ciel, « une seule, et c’était déjà assez ! »
CHAPITRE XXVIII. OÙ PASSEPARTOUT NE RÉUSSIT PAS À FAIRE ENTENDRE RAISON À PERSONNE
Le train, en quittant le Grand Lac Salé à Ogden, fit route vers le nord pendant une heure jusqu’à la rivière Weber, ayant parcouru près de neuf cents milles depuis San Francisco. À partir de ce point, il prit une direction est vers les montagnes déchiquetées des Wahsatch. C’est dans la section comprise entre cette chaîne et les montagnes Rocheuses que les ingénieurs américains trouvèrent les plus formidables difficultés pour poser la voie, et que le gouvernement accorda une subvention de quarante-huit mille dollars par mille, au lieu des seize mille autorisés pour les travaux effectués dans les plaines. Mais les ingénieurs, au lieu de violenter la nature, évitèrent ses difficultés en serpentant autour, au lieu de pénétrer les rochers. Un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, fut percé pour atteindre le grand bassin.
La voie avait jusque-là atteint son altitude la plus élevée au Grand Lac Salé. À partir de ce point, elle décrivait une longue courbe, descendant vers la vallée de Bitter Creek, pour remonter vers la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. Il y avait de nombreux ruisseaux dans cette région montagneuse, et il fut nécessaire de traverser Muddy Creek, Green Creek et d’autres, sur des ponceaux.
Passepartout devenait de plus en plus impatient à mesure qu’ils avançaient, tandis que Fix désirait sortir de cette région difficile, et était plus anxieux que Phileas Fogg lui-même d’être hors de portée des retards et des accidents, et de poser le pied sur le sol anglais.
À dix heures du soir, le train s’arrêta à la gare de Fort Bridger, et vingt minutes plus tard entra dans le territoire du Wyoming, suivant toute la vallée de Bitter Creek. Le lendemain, 7 décembre, ils s’arrêtèrent pendant un quart d’heure à la gare de Green River. La neige était tombée abondamment pendant la nuit, mais, étant mêlée à de la pluie, elle avait à moitié fondu et n’interrompit pas leur progression. Le mauvais temps, cependant, contrariait Passepartout ; car l’accumulation de neige, en bloquant les roues des wagons, aurait certainement été fatale au voyage de M. Fogg.
« Quelle idée ! » se disait-il. « Pourquoi mon maître a-t-il fait ce voyage en hiver ? N’aurait-il pas pu attendre la belle saison pour augmenter ses chances ? »
Tandis que le brave Français était absorbé par l’état du ciel et la baisse de la température, Aouda éprouvait des craintes pour une raison totalement différente.
Plusieurs passagers étaient descendus à Green River et marchaient de long en large sur les quais ; et parmi eux, Aouda reconnut le colonel Stamp Proctor, celui-là même qui avait si grossièrement insulté Phileas Fogg lors de la réunion de San Francisco. Ne voulant pas être reconnue, la jeune femme s’éloigna de la fenêtre, se sentant fort alarmée par sa découverte. Elle était attachée à l’homme qui, bien que froidement, lui donnait quotidiennement des preuves du dévouement le plus absolu. Elle ne comprenait peut-être pas la profondeur du sentiment dont son protecteur l’inspirait, qu’elle appelait gratitude, mais qui, bien qu’elle en fût inconsciente, était en réalité plus que cela. Son cœur se serra lorsqu’elle reconnut l’homme que M. Fogg désirait, tôt ou tard, tenir responsable de sa conduite. Le hasard seul, c’était clair, avait amené le colonel Proctor dans ce train ; mais il était là, et il fallait, à tout prix, que Phileas Fogg n’aperçût pas son adversaire.
Aouda saisit un moment où M. Fogg dormait pour dire à Fix et à Passepartout qui elle avait vu.
« Ce Proctor dans ce train ! » s’écria Fix. « Eh bien, rassurez-vous, madame ; avant qu’il ne règle ses comptes avec M. Fogg, il aura affaire à moi ! Il me semble que j’ai été l’insulté des deux. »
« Et, en outre, ajouta Passepartout, je me chargerai de lui, colonel qu’il soit. »
« Monsieur Fix, reprit Aouda, M. Fogg ne permettra à personne de le venger. Il a dit qu’il reviendrait en Amérique pour trouver cet homme. S’il apercevait le colonel Proctor, nous ne pourrions empêcher une collision qui pourrait avoir des résultats terribles. Il ne doit pas le voir. »
« Vous avez raison, madame, répondit Fix ; une rencontre entre eux pourrait tout ruiner. Qu’il soit victorieux ou battu, M. Fogg serait retardé, et… »
« Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des messieurs du Reform Club. Dans quatre jours, nous serons à New York. Eh bien, si mon maître ne quitte pas ce wagon pendant ces quatre jours, nous pouvons espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec cet américain confondu. Nous devons, si possible, l’empêcher d’en sortir. »
La conversation s’arrêta. M. Fogg venait de se réveiller et regardait par la fenêtre. Peu après, Passepartout, sans être entendu par son maître ou Aouda, chuchota au détective : « Vous battriez-vous vraiment pour lui ? »
« Je ferais n’importe quoi, répondit Fix, sur un ton qui trahissait une volonté déterminée, pour le ramener vivant en Europe ! »
Passepartout sentit quelque chose comme un frisson le parcourir, mais sa confiance en son maître restait inébranlable.
Y avait-il un moyen de retenir M. Fogg dans le wagon, pour éviter une rencontre entre lui et le colonel ? Ce ne devait pas être une tâche difficile, puisque ce monsieur était naturellement sédentaire et peu curieux. Le détective, au moins, semblait avoir trouvé un moyen ; car, après quelques instants, il dit à M. Fogg : « Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que nous passons dans le chemin de fer. »
« Oui, répondit M. Fogg ; mais elles passent. »
« Vous aviez l’habitude de jouer au whist, reprit Fix, sur les paquebots. »
« Oui ; mais ce serait difficile de le faire ici. Je n’ai ni cartes ni partenaires. »
« Oh, mais nous pouvons facilement acheter des cartes, car elles sont vendues dans tous les trains américains. Et pour ce qui est des partenaires, si madame joue… »
« Certainement, monsieur, répondit vivement Aouda ; je comprends le whist. Cela fait partie d’une éducation anglaise. »
« Moi-même, j’ai quelques prétentions à faire une bonne partie. Eh bien, nous sommes trois, et un mort… »
« Comme il vous plaira, monsieur, répondit Phileas Fogg, très heureux de reprendre son passe-temps favori même dans le chemin de fer. »
Passepartout fut dépêché à la recherche du steward et revint bientôt avec deux jeux de cartes, quelques épingles, des jetons et une tablette recouverte de drap.
La partie commença. Aouda comprenait assez bien le whist et reçut même quelques compliments sur son jeu de la part de M. Fogg. Quant au détective, il était tout simplement un adepte, et digne d’être opposé à son adversaire actuel.
« Maintenant, pensait Passepartout, nous le tenons. Il ne bougera pas. »
À onze heures du matin, le train avait atteint la ligne de partage des eaux au col de Bridger, à sept mille cinq cent vingt-quatre pieds au-dessus du niveau de la mer, l’un des points les plus élevés atteints par la voie en traversant les montagnes Rocheuses. Après avoir parcouru environ deux cents milles, les voyageurs se retrouvèrent enfin dans l’une de ces vastes plaines qui s’étendent jusqu’à l’Atlantique, et que la nature a rendues si propices à la pose de la voie ferrée.
Sur la pente du bassin de l’Atlantique, les premiers ruisseaux, branches de la rivière North Platte, apparurent déjà. Tout l’horizon nord et est était limité par l’immense rideau semi-circulaire formé par la partie sud des montagnes Rocheuses, dont le plus haut est Laramie Peak. Entre celui-ci et la voie ferrée s’étendaient de vastes plaines, abondamment irriguées. Sur la droite s’élevaient les contreforts inférieurs de la masse montagneuse qui s’étend vers le sud jusqu’aux sources de la rivière Arkansas, l’un des grands affluents du Missouri.
À midi et demi, les voyageurs aperçurent un instant le fort Halleck, qui commande cette section ; et en quelques heures de plus, les montagnes Rocheuses furent traversées. Il y avait lieu d’espérer, donc, qu’aucun accident ne marquerait le voyage à travers ce pays difficile. La neige avait cessé de tomber et l’air devint vif et froid. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s’envolèrent et disparurent au loin. Aucun animal sauvage n’apparut sur la plaine. C’était un désert dans sa vaste nudité.
Après un déjeuner confortable, servi dans le wagon, M. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre le whist, lorsqu’un sifflement violent se fit entendre et le train s’arrêta. Passepartout passa la tête par la porte, mais ne vit rien pour causer le retard ; aucune gare n’était en vue.
Aouda et Fix craignaient que M. Fogg n’eût l’idée de sortir ; mais ce monsieur se contenta de dire à son domestique : « Voyez ce qui se passe. »
Passepartout se précipita hors du wagon. Trente ou quarante passagers étaient déjà descendus, parmi eux le colonel Stamp Proctor.
Le train s’était arrêté devant un signal rouge qui bloquait la voie. L’ingénieur et le conducteur parlaient avec animation avec un signaleur, que le chef de gare de Medicine Bow, la prochaine halte, avait envoyé en avant. Les passagers se rassemblèrent et prirent part à la discussion, dans laquelle le colonel Proctor, avec ses manières insolentes, se faisait remarquer.
Passepartout, rejoignant le groupe, entendit le signaleur dire : « Non ! vous ne pouvez pas passer. Le pont de Medicine Bow est chancelant, et ne supporterait pas le poids du train. »
C’était un pont suspendu jeté sur quelques rapides, à environ un mille de l’endroit où ils se trouvaient. Selon le signaleur, il était dans un état de ruine, plusieurs des fils de fer étant rompus ; et il était impossible de risquer le passage. Il n’exagérait en rien l’état du pont. On peut tenir pour acquis que, aussi téméraires que soient habituellement les Américains, lorsqu’ils sont prudents, il y a une bonne raison à cela.
Passepartout, n’osant pas avertir son maître de ce qu’il avait entendu, écouta les dents serrées, immobile comme une statue.
« Hum ! cria le colonel Proctor ; mais nous n’allons pas rester ici, j’imagine, et prendre racine dans la neige ? »
« Colonel, répondit le conducteur, nous avons télégraphié à Omaha pour demander un train, mais il est peu probable qu’il atteigne Medicine Bow avant six heures. »
« Six heures ! s’écria Passepartout.
« Certainement, reprit le conducteur ; d’ailleurs, il nous faudra tout autant de temps pour gagner Medicine Bow à pied. »
« Mais ce n’est qu’à un mille d’ici », fit remarquer l’un des passagers.
« Oui, mais c’est de l’autre côté de la rivière. »
« Et ne pouvons-nous pas traverser en bateau ? demanda le colonel.
« C’est impossible. Le ruisseau est grossi par les pluies. C’est un torrent, et il nous faudra faire un détour de dix milles vers le nord pour trouver un gué. »
Le colonel lâcha une volée de jurons, vitupérant contre la compagnie de chemin de fer et le conducteur ; et Passepartout, qui était furieux, n’était pas loin de faire cause commune avec lui. Voilà un obstacle, en vérité, que tous les billets de banque de son maître ne pouvaient écarter.
Il y eut une déception générale parmi les passagers, qui, sans compter le retard, se voyaient contraints de marcher péniblement quinze milles sur une plaine couverte de neige. Ils grognaient et protestaient, et auraient certainement attiré l’attention de Phileas Fogg s’il n’avait pas été complètement absorbé par son jeu.
Passepartout trouva qu’il ne pouvait éviter de dire à son maître ce qui était arrivé, et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien, un vrai Yankee nommé Forster, cria : « Messieurs, peut-être y a-t-il un moyen, après tout, de passer. »
« Sur le pont ? demanda un passager.
« Sur le pont. »
« Avec notre train ? »
« Avec notre train. »
Passepartout s’arrêta net et écouta avidement le mécanicien.
« Mais le pont n’est pas sûr », objecta le conducteur.
« Peu importe, répondit Forster ; je pense qu’en mettant la plus grande vitesse, nous pourrions avoir une chance de passer. »
« Le diable ! » grommela Passepartout.
Mais nombre de passagers furent immédiatement séduits par la proposition du mécanicien, et le colonel Proctor en fut particulièrement ravi, trouvant le plan très réalisable. Il raconta des histoires de mécaniciens faisant sauter leurs trains par-dessus des rivières sans ponts, en mettant la vapeur à fond ; et beaucoup parmi les présents se déclarèrent de l’avis du mécanicien.
« Nous avons cinquante chances sur cent de passer », dit l’un.
« Quatre-vingts ! Quatre-vingt-dix ! »
Passepartout était stupéfait et, bien que prêt à tout tenter pour franchir Medicine Creek, trouvait l’expérience proposée un peu trop américaine. « D’ailleurs, pensa-t-il, il y a un moyen encore plus simple, et il ne vient même à l’idée d’aucun de ces gens ! Monsieur, dit-il tout haut à l’un des passagers, le plan du mécanicien me semble un peu dangereux, mais… »
« Quatre-vingts chances ! » répondit le passager en lui tournant le dos.
« Je le sais, dit Passepartout en s’adressant à un autre passager, mais une idée simple… »
« Les idées ne servent à rien, répondit l’Américain en haussant les épaules, puisque le mécanicien nous assure que nous pouvons passer. »
« Sans doute, insista Passepartout, nous pouvons passer, mais peut-être serait-il plus prudent… »
« Quoi ! Prudent ! s’écria le colonel Proctor, que ce mot semblait exciter prodigieusement. À toute vapeur, ne voyez-vous pas, à toute vapeur ! »
« Je sais, je vois, répéta Passepartout ; mais ce serait, sinon plus prudent, puisque ce mot vous déplaît, du moins plus naturel… »
« Qui ! Quoi ! Qu’est-ce qui arrive à ce type ? » crièrent plusieurs personnes.
Le pauvre homme ne savait à qui s’adresser.
« Avez-vous peur ? » demanda le colonel Proctor.
« Moi, avoir peur ? Eh bien, soit ! Je vais montrer à ces gens qu’un Français peut être aussi Américain qu’eux ! »
« En voiture ! » cria le conducteur.
« Oui, en voiture ! » répéta Passepartout, et immédiatement. « Mais ils ne peuvent m’empêcher de penser qu’il serait plus naturel pour nous de traverser le pont à pied, et de laisser le train venir après ! »
Mais personne n’entendit cette sage réflexion, et personne n’en aurait reconnu la justesse. Les passagers reprirent leur place dans les wagons. Passepartout prit son siège sans dire ce qui s’était passé. Les joueurs de whist étaient tout absorbés par leur jeu.
La locomotive siffla vigoureusement ; le mécanicien, renversant la vapeur, fit reculer le train sur près d’un mille, se retirant, tel un sauteur, afin de prendre un plus grand élan. Puis, avec un nouveau coup de sifflet, il commença à avancer ; le train accrut sa vitesse, et bientôt sa rapidité devint effrayante ; un cri prolongé sortit de la locomotive ; le piston travaillait à vingt coups par seconde. Ils s’aperçurent que le train entier, se précipitant à la vitesse de cent milles à l’heure, pesait à peine sur les rails.
Et ils passèrent ! Ce fut comme un éclair. Personne ne vit le pont. Le train bondit, pour ainsi dire, d’une rive à l’autre, et le mécanicien ne put l’arrêter qu’après avoir dépassé la gare de cinq milles. Mais à peine le train eut-il franchi la rivière que le pont, complètement ruiné, s’effondra avec fracas dans les rapides de Medicine Bow.
CHAPITRE XXIX. DANS LEQUEL SONT RACONTÉS CERTAINS INCIDENTS QUE L’ON NE RENCONTRE QUE SUR LES CHEMINS DE FER AMÉRICAINS
Le train poursuivit sa route, ce soir-là, sans interruption, passant devant Fort Saunders, franchissant Cheyne Pass et atteignant Evans Pass. La route atteignait ici la plus haute élévation du voyage, huit mille quatre-vingt-douze pieds au-dessus du niveau de la mer. Les voyageurs n’avaient plus qu’à descendre vers l’Atlantique par des plaines illimitées, nivelées par la nature. Une branche du « grand trunk » s’en allait vers le sud en direction de Denver, la capitale du Colorado. Le pays aux alentours est riche en or et en argent, et plus de cinquante mille habitants y sont déjà installés.
Mille trois cent quatre-vingt-deux milles avaient été parcourus depuis San Francisco, en trois jours et trois nuits ; quatre jours et nuits de plus les mèneraient probablement à New York. Phileas Fogg n’était pas encore en retard.
Pendant la nuit, le camp Walbach fut dépassé sur la gauche ; Lodge Pole Creek coulait parallèlement à la route, marquant la frontière entre les territoires du Wyoming et du Colorado. Ils entrèrent dans le Nebraska à onze heures, passèrent près de Sedgwick et touchèrent Julesburg, sur le bras sud de la rivière Platte.
C’est là que l’Union Pacific Railroad fut inauguré le 23 octobre 1867 par l’ingénieur en chef, le général Dodge. Deux puissantes locomotives, tirant neuf wagons d’invités, parmi lesquels se trouvait Thomas C. Durant, vice-président de la compagnie, s’arrêtèrent à cet endroit ; des acclamations furent lancées, les Sioux et les Pawnees jouèrent une imitation de bataille indienne, des feux d’artifice furent tirés, et le premier numéro du Railway Pioneer fut imprimé par une presse apportée dans le train. Ainsi fut célébrée l’inauguration de ce grand chemin de fer, puissant instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier des villes et des villages qui n’existent pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d’Amphion, allait les faire surgir du sol américain.
Fort McPherson fut laissé derrière eux à huit heures du matin, et trois cent cinquante-sept milles restaient encore à parcourir avant d’atteindre Omaha. La route suivait les méandres capricieux du bras sud de la rivière Platte, sur sa rive gauche. À neuf heures, le train s’arrêta à l’importante ville de North Platte, construite entre les deux bras de la rivière qui se rejoignent autour d’elle et forment une artère unique, un grand affluent dont les eaux se jettent dans le Missouri un peu au-dessus d’Omaha.
Le cent unième méridien fut franchi.
M. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu ; personne, pas même le mort, ne se plaignit de la longueur du trajet. Fix avait commencé par gagner quelques guinées qu’il semblait sur le point de perdre, mais il se montra un joueur de whist non moins avide que M. Fogg. Pendant la matinée, la chance favorisa nettement ce dernier. Les atouts et les honneurs pleuvaient sur ses mains.
Une fois, ayant résolu de tenter un coup audacieux, il était sur le point de jouer un pique, quand une voix derrière lui dit : « Je jouerais un carreau. »
M. Fogg, Aouda et Fix levèrent la tête et virent le colonel Proctor.
Stamp Proctor et Phileas Fogg se reconnurent immédiatement.
« Ah ! c’est vous, Anglais ? cria le colonel ; c’est vous qui allez jouer un pique ! »
« Et qui le joue », répondit Phileas Fogg froidement en abattant le dix de pique.
« Eh bien, il me plaît que ce soit des carreaux », répliqua le colonel Proctor d’un ton insolent.
Il fit un mouvement comme pour saisir la carte qui venait d’être jouée, ajoutant : « Vous ne comprenez rien au whist. »
« Peut-être autant qu’un autre, dit Phileas Fogg en se levant.
« Vous n’avez qu’à essayer, fils de John Bull », répondit le colonel.
Aouda pâlit et son sang se glaça. Elle saisit le bras de M. Fogg et le tira doucement en arrière. Passepartout était prêt à bondir sur l’Américain, qui fixait son adversaire avec insolence. Mais Fix se leva et, s’adressant au colonel Proctor, dit : « Vous oubliez que c’est à moi que vous avez affaire, monsieur ; car c’est moi que vous avez non seulement insulté, mais frappé ! »
« M. Fix, dit M. Fogg, pardonnez-moi, mais cette affaire est la mienne, et la mienne seule. Le colonel m’a encore insulté en insistant pour que je ne joue pas un pique, et il devra m’en donner satisfaction. »
« Quand et où vous voudrez, répondit l’Américain, et avec l’arme de votre choix. »
Aouda tenta en vain de retenir M. Fogg ; le détective essaya tout aussi vainement de faire sienne la querelle. Passepartout voulut jeter le colonel par la fenêtre, mais un signe de son maître le retint. Phileas Fogg quitta le wagon et l’Américain le suivit sur la plateforme. « Monsieur, dit M. Fogg à son adversaire, je suis très pressé de retourner en Europe, et tout retard me serait fort préjudiciable. »
« Eh bien, qu’est-ce que cela peut me faire ? » répondit le colonel Proctor.
« Monsieur, dit M. Fogg très poliment, après notre rencontre à San Francisco, j’ai pris la décision de revenir en Amérique et de vous trouver dès que j’aurais terminé les affaires qui m’appelaient en Angleterre. »
« Vraiment ! »
« Voulez-vous fixer une rencontre dans six mois ? »
« Pourquoi pas dans dix ans ? »
« Je dis six mois, reprit Phileas Fogg, et je serai au rendez-vous à l’heure dite. »
« Tout cela n’est qu’une échappatoire, cria Stamp Proctor. Maintenant ou jamais ! »
« Fort bien. Vous allez à New York ? »
« Non. »
« À Chicago ? »
« Non. »
« À Omaha ? »
« Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Connaissez-vous Plum Creek ? »
« Non, répondit M. Fogg.
« C’est la station suivante. Le train y sera dans une heure et s’y arrêtera dix minutes. En dix minutes, plusieurs coups de revolver peuvent être échangés. »
« Très bien, dit M. Fogg. Je m’arrêterai à Plum Creek. »
« Et je suppose que vous y resterez aussi », ajouta l’Américain avec insolence.
« Qui sait ? » répondit M. Fogg en retournant dans le wagon avec son calme habituel. Il commença à rassurer Aouda, lui disant qu’il ne fallait jamais craindre les fanfarons, et pria Fix d’être son témoin pour le duel imminent, requête que le détective ne put refuser. M. Fogg reprit le jeu interrompu avec une parfaite tranquillité.
À onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l’approche de la gare de Plum Creek. M. Fogg se leva et, suivi de Fix, sortit sur la plateforme. Passepartout l’accompagna, portant une paire de revolvers. Aouda resta dans le wagon, pâle comme la mort.
La porte du wagon voisin s’ouvrit et le colonel Proctor apparut sur la plateforme, accompagné d’un Yankee de sa trempe en guise de témoin. Mais au moment même où les combattants allaient descendre du train, le conducteur accourut et cria : « Vous ne pouvez pas descendre, messieurs ! »
« Pourquoi pas ? » demanda le colonel.
« Nous avons vingt minutes de retard et nous ne nous arrêterons pas. »
« Mais je vais me battre en duel avec ce monsieur. »
« Je le regrette, dit le conducteur, mais nous allons repartir immédiatement. Voilà la cloche qui sonne. »
Le train démarra.
« Je regrette vraiment beaucoup, messieurs, dit le conducteur. En toute autre circonstance, j’aurais été heureux de vous obliger. Mais, après tout, puisque vous n’avez pas eu le temps de vous battre ici, pourquoi ne pas le faire en chemin ? »
« Cela ne conviendrait peut-être pas à ce monsieur », dit le colonel d’un ton railleur.
« Cela conviendrait parfaitement », répondit Phileas Fogg.
« Eh bien, nous sommes vraiment en Amérique, pensa Passepartout, et le conducteur est un gentleman de première classe ! »
Grommelant ainsi, il suivit son maître.
Les deux combattants, leurs témoins et le conducteur traversèrent les wagons jusqu’à l’arrière du train. Le dernier wagon n’était occupé que par une douzaine de passagers, à qui le conducteur demanda poliment s’ils ne voulaient pas avoir la bonté de le laisser vacant pour quelques instants, car deux gentlemen avaient une affaire d’honneur à régler. Les passagers accédèrent à la requête avec empressement et disparurent aussitôt sur la plateforme.
Le wagon, long d’une cinquantaine de pieds, était très pratique pour leur dessein. Les adversaires pouvaient marcher l’un vers l’autre dans l’allée et tirer à leur aise. Jamais duel ne fut organisé plus facilement. M. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon. Les témoins, restant à l’extérieur, les y enfermèrent. Ils devaient commencer à tirer au premier coup de sifflet de la locomotive. Après un intervalle de deux minutes, ce qu’il resterait des deux gentlemen serait retiré du wagon.
Rien ne pouvait être plus simple. En vérité, tout était si simple que Fix et Passepartout sentaient leur cœur battre à rompre. Ils guettaient le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent dans l’air, accompagnés de détonations qui ne provenaient certainement pas du wagon où se trouvaient les duellistes. Les détonations se poursuivirent à l’avant et sur toute la longueur du train. Des cris de terreur s’élevèrent de l’intérieur des wagons.
Le colonel Proctor et M. Fogg, revolvers au poing, quittèrent précipitamment leur prison et se précipitèrent là où le bruit était le plus clamoureux. Ils s’aperçurent alors que le train était attaqué par une bande de Sioux.
Ce n’était pas la première tentative de ces audacieux Indiens, car ils avaient plus d’une fois guetté les trains sur la route. Une centaine d’entre eux avaient, selon leur habitude, sauté sur les marchepieds sans arrêter le train, avec l’aisance d’un clown montant un cheval au galop.
Les Sioux étaient armés de fusils, dont provenaient les détonations, auxquelles les passagers, presque tous armés, répondaient par des coups de revolver.
Les Indiens étaient montés d’abord sur la machine et avaient à moitié assommé le mécanicien et le chauffeur à coups de mousquet. Un chef sioux, voulant arrêter le train mais ne sachant pas manœuvrer le régulateur, avait ouvert la soupape de vapeur en grand au lieu de la fermer, et la locomotive fonçait à une vitesse terrifiante.
Les Sioux avaient en même temps envahi les wagons, sautant comme des singes enragés sur les toits, enfonçant les portes et combattant corps à corps avec les passagers. Pénétrant dans le wagon à bagages, ils le pillèrent, jetant les malles hors du train. Les cris et les coups de feu étaient incessants. Les voyageurs se défendaient courageusement ; certains wagons étaient barricadés et soutenaient un siège comme des forts mobiles, emportés à une vitesse de cent milles à l’heure.
Aouda se comporta courageusement dès le début. Elle se défendit comme une véritable héroïne avec un revolver, tirant à travers les vitres brisées chaque fois qu’un sauvage faisait son apparition. Vingt Sioux étaient tombés mortellement blessés sur le sol, et les roues écrasaient ceux qui tombaient sur les rails comme si c’étaient des vers. Plusieurs passagers, blessés ou étourdis, gisaient sur les banquettes.
Il fallait mettre fin à la lutte, qui durait depuis dix minutes et qui aboutirait au triomphe des Sioux si le train n’était pas arrêté. La gare de Fort Kearney, où se trouvait une garnison, n’était qu’à deux milles ; mais, une fois dépassée, les Sioux seraient maîtres du train entre Fort Kearney et la gare suivante.
Le conducteur se battait aux côtés de M. Fogg lorsqu’il fut touché et tomba. Au même moment, il cria : « Si le train n’est pas arrêté dans cinq minutes, nous sommes perdus ! »
« Il sera arrêté », dit Phileas Fogg, se préparant à se précipiter hors du wagon.
« Restez, monsieur, cria Passepartout ; j’irai. »
M. Fogg n’eut pas le temps d’arrêter le brave garçon qui, ouvrant une porte inaperçue des Indiens, réussit à se glisser sous le wagon ; et tandis que la lutte continuait et que les balles sifflaient au-dessus de sa tête, il usa de son ancienne expérience d’acrobate et, avec une agilité étonnante, se fraya un chemin sous les voitures, se tenant aux chaînes, s’aidant des freins et des bords des châssis, rampant d’un wagon à l’autre avec une adresse merveilleuse, et atteignant ainsi l’extrémité avant du train.
Là, suspendu d’une main entre le wagon à bagages et le tender, il desserra de l’autre les chaînes de sécurité ; mais, à cause de la traction, il n’aurait jamais réussi à dévisser la barre d’attelage si une secousse violente ne l’avait fait sauter. Le train, désormais détaché de la machine, resta un peu en arrière, tandis que la locomotive filait avec une vitesse accrue.
Entraîné par la force déjà acquise, le train se déplaça encore pendant plusieurs minutes ; mais les freins furent actionnés et ils s’arrêtèrent enfin, à moins de cent pieds de la gare de Kearney.
Les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent ; les Sioux ne les attendaient pas et déguerpirent en masse avant que le train ne soit complètement arrêté.
Mais lorsque les passagers se comptèrent sur le quai de la gare, plusieurs manquaient à l’appel ; entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.
CHAPITRE XXX. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT SIMPLEMENT SON DEVOIR
Trois passagers, dont Passepartout, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la lutte ? Avaient-ils été faits prisonniers par les Sioux ? Il était impossible de le dire.
Il y avait beaucoup de blessés, mais aucun mortellement. Le colonel Proctor était l’un des plus gravement atteints ; il s’était battu courageusement et une balle avait pénétré dans son aine. Il fut transporté à la gare avec les autres passagers blessés pour recevoir les soins nécessaires.
Aouda était sauve ; et Phileas Fogg, qui avait été au plus fort de la mêlée, n’avait pas reçu une égratignure. Fix était légèrement blessé au bras. Mais Passepartout restait introuvable, et des larmes coulaient sur les joues d’Aouda.
Tous les passagers étaient descendus du train, dont les roues étaient tachées de sang. Des lambeaux de chair pendaient des pneus et des rayons. Aussi loin que portait le regard sur la plaine blanche derrière eux, des traînées rouges étaient visibles. Les derniers Sioux disparaissaient dans le sud, le long des rives de la Republican River.
M. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une décision grave à prendre. Aouda, debout près de lui, le regardait sans parler, et il comprit son regard. Si son domestique était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour le tirer des mains des Indiens ? « Je le retrouverai, vivant ou mort », dit-il doucement à Aouda.
« Ah ! Monsieur… Monsieur Fogg ! » s’écria-t-elle en joignant ses mains et en les couvrant de larmes.
« Vivant, ajouta M. Fogg, si nous ne perdons pas un instant. »
Phileas Fogg, par cette résolution, se sacrifiait inévitablement ; il prononçait son propre arrêt. Un jour de retard lui ferait manquer le paquebot à New York, et son pari serait certainement perdu. Mais comme il pensait : « C’est mon devoir », il n’hésita pas.
Le commandant de Fort Kearney était là. Une centaine de ses soldats s’étaient mis en position pour défendre la gare, si les Sioux venaient à l’attaquer.
« Monsieur, dit M. Fogg au capitaine, trois passagers ont disparu. »
« Morts ? » demanda le capitaine.
« Morts ou prisonniers ; c’est l’incertitude qu’il faut lever. Proposez-vous de poursuivre les Sioux ? »
« C’est une chose grave à faire, monsieur, répondit le capitaine. Ces Indiens peuvent battre en retraite au-delà de l’Arkansas, et je ne peux laisser le fort sans protection. »
« La vie de trois hommes est en jeu, monsieur », dit Phileas Fogg.
« Sans doute ; mais puis-je risquer la vie de cinquante hommes pour en sauver trois ? »
« Je ne sais pas si vous le pouvez, monsieur ; mais vous le devez. »
« Personne ici, répondit l’autre, n’a le droit de m’enseigner mon devoir. »
« Fort bien, dit M. Fogg froidement. J’irai seul. »
« Vous, monsieur ! cria Fix en arrivant ; vous allez seul à la poursuite des Indiens ? »
« Voudriez-vous que je laisse périr ce pauvre garçon, lui à qui tout le monde ici doit la vie ? J’irai. »
« Non, monsieur, vous n’irez pas seul, cria le capitaine, touché malgré lui. Non ! Vous êtes un brave homme. Trente volontaires ! » ajouta-t-il en se tournant vers les soldats.
Toute la compagnie s’avança aussitôt. Le capitaine n’eut qu’à choisir ses hommes. Trente furent désignés, et un vieux sergent fut placé à leur tête.
« Merci, capitaine », dit M. Fogg.
« Voulez-vous me permettre de vous accompagner ? » demanda Fix.
« Faites comme il vous plaira, monsieur. Mais si vous voulez me rendre un service, vous resterez auprès d’Aouda. Au cas où il m’arriverait quelque chose… »
Une pâleur soudaine envahit le visage du détective. Se séparer de l’homme qu’il avait si obstinément suivi pas à pas ! Le laisser errer dans ce désert ! Fix regarda attentivement M. Fogg et, malgré ses soupçons et la lutte qui se déroulait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc.
« Je resterai », dit-il.
Quelques instants après, M. Fogg pressa la main de la jeune femme et, lui ayant confié son précieux sac de voyage, il partit avec le sergent et sa petite troupe. Mais, avant de s’en aller, il avait dit aux soldats : « Mes amis, je partagerai cinq mille dollars entre vous, si nous sauvons les prisonniers. »
Il était alors un peu plus de midi.
Aouda se retira dans une salle d’attente et là, elle attendit seule, songeant à la simplicité et à la noble générosité, au courage tranquille de Phileas Fogg. Il avait sacrifié sa fortune et risquait maintenant sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, en silence.
Fix n’avait pas les mêmes pensées et pouvait à peine dissimuler son agitation. Il marchait fiévreusement de long en large sur le quai, mais reprit bientôt son calme apparent. Il voyait maintenant la folie dont il s’était rendu coupable en laissant Fogg partir seul. Quoi ! Cet homme, qu’il venait de suivre autour du monde, était maintenant autorisé à se séparer de lui ! Il commença à s’accuser et à s’injurier et, comme s’il était directeur de la police, il se fit une verte réprimande pour sa naïveté.
« J’ai été un idiot ! » pensa-t-il, « et cet homme le verra. Il est parti et ne reviendra pas ! Mais comment se fait-il que moi, Fix, qui ai dans ma poche un mandat d’arrêt contre lui, j’aie été si fasciné par cet homme ? Décidément, je ne suis qu’un âne ! »
Ainsi raisonnait le détective, tandis que les heures s’écoulaient bien trop lentement. Il ne savait que faire. Parfois, il était tenté de tout dire à Aouda ; mais il ne pouvait douter de la manière dont la jeune femme accueillerait ses confidences. Quel parti prendre ? Il songea à poursuivre Fogg à travers les vastes plaines blanches ; il ne lui semblait pas impossible de le rattraper. Les empreintes de pas s’imprimaient facilement sur la neige ! Mais bientôt, sous une nouvelle couche, chaque trace serait effacée.
Fix se découragea. Il ressentit une sorte de désir insurmontable d’abandonner totalement la partie. Il pouvait maintenant quitter la gare de Fort Kearney et poursuivre son voyage de retour en paix.
Vers deux heures de l’après-midi, alors qu’il neigeait à gros flocons, on entendit de longs sifflets venant de l’est. Une grande ombre, précédée d’une lueur folle, avançait lentement, paraissant encore plus grande à travers le brouillard, ce qui lui donnait un aspect fantastique. Aucun train n’était attendu de l’est, et le secours demandé par télégraphe n’avait pas eu le temps d’arriver ; le train d’Omaha à San Francisco n’était dû que pour le lendemain. Le mystère fut bientôt expliqué.
La locomotive, qui s’approchait lentement avec des sifflets assourdissants, était celle qui, ayant été détachée du train, avait poursuivi sa route avec une rapidité terrifiante, emportant le mécanicien et le chauffeur inconscients. Elle avait parcouru plusieurs milles quand, le feu baissant par manque de combustible, la vapeur s’était ralentie ; et elle s’était finalement arrêtée une heure après, à quelque vingt milles au-delà de Fort Kearney. Ni le mécanicien ni le chauffeur n’étaient morts et, après être restés quelque temps en syncope, ils étaient revenus à eux. Le train s’était alors arrêté. Le mécanicien, se trouvant dans le désert, et la locomotive sans voitures, comprit ce qui était arrivé. Il ne pouvait imaginer comment la locomotive avait été séparée du train ; mais il ne doutait pas que le train laissé en arrière fût en détresse.
Il n’hésita pas sur ce qu’il avait à faire. Il serait prudent de continuer jusqu’à Omaha, car il serait dangereux de retourner vers le train que les Indiens pouvaient être encore en train de piller. Néanmoins, il commença à raviver le feu dans le foyer ; la pression remonta, et la locomotive revint, en marche arrière, vers Fort Kearney. C’était elle qui sifflait dans le brouillard.
Les voyageurs furent heureux de voir la locomotive reprendre sa place en tête du train. Ils pouvaient maintenant continuer le voyage si terriblement interrompu.
Aouda, en voyant la locomotive arriver, se précipita hors de la gare et demanda au conducteur : « Allez-vous partir ? »
« Immédiatement, madame. »
« Mais les prisonniers, nos malheureux compagnons de voyage… »
« Je ne peux interrompre le voyage », répondit le conducteur. « Nous avons déjà trois heures de retard. »
« Et quand passera ici un autre train venant de San Francisco ? »
« Demain soir, madame. »
« Demain soir ! Mais alors il sera trop tard ! Nous devons attendre… »
« C’est impossible », répondit le conducteur. « Si vous voulez partir, veuillez monter. »
« Je ne partirai pas », dit Aouda.
Fix avait entendu cette conversation. Un peu plus tôt, alors qu’il n’y avait aucun espoir de poursuivre le voyage, il avait pris la décision de quitter Fort Kearney ; mais maintenant que le train était là, prêt à partir, et qu’il n’avait qu’à prendre sa place dans le wagon, une influence irrésistible le retint. Le quai de la gare lui brûlait les pieds et il ne pouvait bouger. Le conflit reprit dans son esprit ; la colère et l’échec l’étouffaient. Il voulait lutter jusqu’au bout.
Pendant ce temps, les passagers et quelques-uns des blessés, parmi eux le colonel Proctor, dont les blessures étaient sérieuses, avaient pris place dans le train. Le bourdonnement de la chaudière surchauffée se faisait entendre, et la vapeur s’échappait des soupapes. Le mécanicien siffla, le train démarra et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche aux tourbillons de la neige qui tombait dru.
Le détective était resté en arrière.
Plusieurs heures passèrent. Le temps était morne et il faisait très froid. Fix restait immobile sur un banc de la gare ; on aurait pu le croire endormi. Aouda, malgré la tempête, ne cessait de sortir de la salle d’attente, allant jusqu’au bout du quai, scrutant la tempête de neige, comme pour percer le brouillard qui rétrécissait l’horizon autour d’elle et entendre, si possible, quelque son bienvenu. Elle n’entendait ni ne voyait rien. Puis elle rentrait, glacée, pour ressortir après quelques instants, mais toujours en vain.
Le soir vint, et la petite troupe n’était pas revenue. Où pouvaient-ils être ? Avaient-ils trouvé les Indiens et étaient-ils en plein conflit avec eux, ou erraient-ils encore au milieu du brouillard ? Le commandant du fort était inquiet, bien qu’il essayât de dissimuler ses appréhensions. À l’approche de la nuit, la neige tomba moins abondamment, mais il fit un froid intense. Un silence absolu régnait sur les plaines. Ni le vol d’un oiseau ni le passage d’une bête ne troublaient ce calme parfait.
Pendant toute la nuit, Aouda, pleine de tristes pressentiments, le cœur étouffé par l’angoisse, erra à la lisière des plaines. Son imagination l’emportait au loin et lui montrait d’innombrables dangers. Ce qu’elle souffrit pendant ces longues heures, il serait impossible de le décrire.
Fix restait stationnaire à la même place, mais il ne dormait pas. Une fois, un homme s’approcha et lui parla, et le détective répondit simplement en secouant la tête.
Ainsi passa la nuit. À l’aube, le disque à moitié éteint du soleil s’éleva au-dessus d’un horizon brumeux ; mais il était maintenant possible de distinguer des objets à deux milles de distance. Phileas Fogg et la troupe étaient partis vers le sud ; au sud, tout n’était que vide. Il était alors sept heures.
Le capitaine, qui était réellement alarmé, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un autre détachement au secours du premier ? Devait-il sacrifier plus d’hommes, avec si peu de chances de sauver ceux déjà sacrifiés ? Son hésitation ne dura cependant pas longtemps. Appelant l’un de ses lieutenants, il était sur le point d’ordonner une reconnaissance quand des coups de feu furent entendus. Était-ce un signal ? Les soldats sortirent précipitamment du fort et, à un demi-mille, ils aperçurent une petite troupe revenant en bon ordre.
M. Fogg marchait à leur tête, et juste derrière lui se trouvaient Passepartout et les deux autres voyageurs, sauvés des Sioux.
Ils avaient rencontré et combattu les Indiens à dix milles au sud de Fort Kearney. Peu avant l’arrivée du détachement, Passepartout et ses compagnons avaient commencé à lutter contre leurs ravisseurs, dont le Français en avait terrassé trois à coups de poing, lorsque son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours.
Tous furent accueillis par des cris de joie. Phileas Fogg distribua la récompense qu’il avait promise aux soldats, tandis que Passepartout, non sans raison, murmurait pour lui-même : « Il faut certainement avouer que je coûte cher à mon maître ! »
Fix, sans dire un mot, regarda M. Fogg, et il eût été difficile d’analyser les pensées qui luttaient en lui. Quant à Aouda, elle prit la main de son protecteur et la pressa dans la sienne, trop émue pour parler.
Pendant ce temps, Passepartout cherchait le train des yeux ; il pensait le trouver là, prêt à partir pour Omaha, et il espérait que le temps perdu pourrait être rattrapé.
« Le train ! Le train ! » cria-t-il.
« Parti », répondit Fix.
« Et quand passe le prochain train ici ? » dit Phileas Fogg.
« Pas avant ce soir. »
« Ah ! » répondit tranquillement l’impassible gentleman.
CHAPITRE XXXI. DANS LEQUEL FIX, LE DÉTECTIVE, SERT CONSIDÉRABLEMENT LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG
Phileas Fogg se trouvait avec vingt heures de retard. Passepartout, cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait ruiné son maître !
À ce moment, le détective s’approcha de M. Fogg et, le regardant intensément en face, dit :
« Sérieusement, monsieur, êtes-vous très pressé ? »
« Très sérieusement. »
« J’ai une raison pour demander cela », reprit Fix. « Est-il absolument nécessaire que vous soyez à New York le 11, avant neuf heures du soir, heure à laquelle le paquebot part pour Liverpool ? »
« C’est absolument nécessaire. »
« Et si votre voyage n’avait pas été interrompu par ces Indiens, seriez-vous arrivé à New York le matin du 11 ? »
« Oui ; avec onze heures d’avance sur le départ du paquebot. »
« Bien ! Vous avez donc vingt heures de retard. Douze sur vingt, il reste huit. Vous devez regagner huit heures. Voulez-vous essayer de le faire ? »
« À pied ? » demanda M. Fogg.
« Non, sur un traîneau », répondit Fix. « Sur un traîneau à voiles. Un homme m’a proposé une telle méthode. »
C’était l’homme qui avait parlé à Fix pendant la nuit et dont il avait refusé l’offre.
Phileas Fogg ne répondit pas tout de suite ; mais Fix ayant désigné l’homme qui faisait les cent pas devant la gare, M. Fogg alla vers lui. Un instant après, M. Fogg et l’Américain, dont le nom était Mudge, entrèrent dans une hutte construite juste au-dessous du fort.
Là, M. Fogg examina un véhicule curieux, une sorte de châssis sur deux longues poutres, un peu relevé à l’avant comme les patins d’un traîneau, et sur lequel il y avait de la place pour cinq ou six personnes. Un haut mât était fixé sur le châssis, maintenu fermement par des haubans métalliques, auquel était attachée une grande voile de brigantine. Ce mât portait un étai en fer pour hisser un foc. À l’arrière, une sorte de gouvernail servait à diriger le véhicule. C’était, en somme, un traîneau gréé comme un sloop. Pendant l’hiver, quand les trains sont bloqués par la neige, ces traîneaux font des voyages extrêmement rapides à travers les plaines gelées d’une station à l’autre. Pourvus de plus de voiles qu’un cotre, et avec le vent arrière, ils glissent sur la surface des prairies avec une vitesse égale, sinon supérieure, à celle des trains express.
M. Fogg conclut aisément un marché avec le propriétaire de cet engin terrestre. Le vent était favorable, étant frais et soufflant de l’ouest. La neige s’était durcie et Mudge était très confiant dans sa capacité à transporter M. Fogg en quelques heures jusqu’à Omaha. De là, les trains vers l’est circulent fréquemment pour Chicago et New York. Il n’était pas impossible que le temps perdu pût être encore rattrapé ; et une telle opportunité ne devait pas être rejetée.
Ne voulant pas exposer Aouda aux désagréments d’un voyage en plein air, M. Fogg proposa de la laisser avec Passepartout à Fort Kearney, le domestique se chargeant de l’escorter jusqu’en Europe par une meilleure voie et dans des conditions plus favorables. Mais Aouda refusa de se séparer de M. Fogg, et Passepartout fut ravi de sa décision ; car rien n’aurait pu l’inciter à quitter son maître tant que Fix était avec lui.
Il serait difficile de deviner les pensées du détective. Cette conviction était-elle ébranlée par le retour de Phileas Fogg, ou le considérait-il toujours comme un coquin extrêmement rusé qui, son voyage autour du monde terminé, se croirait absolument en sécurité en Angleterre ? Peut-être l’opinion de Fix sur Phileas Fogg était-elle quelque peu modifiée ; mais il était néanmoins résolu à faire son devoir et à hâter le retour de tout le groupe en Angleterre autant que possible.
À huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les passagers prirent place dessus et s’enveloppèrent étroitement dans leurs manteaux de voyage. Les deux grandes voiles furent hissées et, sous la pression du vent, le traîneau glissa sur la neige durcie avec une vitesse de quarante milles à l’heure.
La distance entre Fort Kearney et Omaha, à vol d’oiseau, est au plus de deux cents milles. Si le vent tenait bon, la distance pourrait être franchie en cinq heures ; si aucun accident n’arrivait, le traîneau pourrait atteindre Omaha vers une heure.
Quel voyage ! Les voyageurs, blottis les uns contre les autres, ne pouvaient parler à cause du froid, intensifié par la rapidité à laquelle ils allaient. Le traîneau filait aussi légèrement qu’un bateau sur les vagues. Quand la brise venait raser la terre, le traîneau semblait être soulevé du sol par ses voiles. Mudge, qui était au gouvernail, maintenait une ligne droite et, d’un coup de main, corrigeait les embardées que le véhicule avait tendance à faire. Toutes les voiles étaient hautes, et le foc était disposé de manière à ne pas masquer la brigantine. Un mât de flèche fut hissé, et un autre foc, tendu au vent, ajouta sa force aux autres voiles. Bien que la vitesse ne pût être exactement estimée, le traîneau ne devait pas aller à moins de quarante milles à l’heure.
« Si rien ne casse », dit Mudge, « nous y arriverons ! »
M. Fogg avait incité Mudge à atteindre Omaha dans le temps convenu en lui offrant une belle récompense.
La prairie, à travers laquelle le traîneau se déplaçait en ligne droite, était aussi plate qu’une mer. Cela ressemblait à un vaste lac gelé. Le chemin de fer qui traversait cette section montait du sud-ouest au nord-ouest par Great Island, Columbus, une ville importante du Nebraska, Schuyler et Fremont, jusqu’à Omaha. Il suivait tout du long la rive droite de la rivière Platte. Le traîneau, raccourcissant cet itinéraire, prenait la corde de l’arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne craignait pas d’être arrêté par la rivière Platte, car elle était gelée. La route, donc, était tout à fait libre d’obstacles, et Phileas Fogg n’avait que deux choses à craindre : un accident au traîneau et un changement ou une accalmie du vent.
Mais la brise, loin de diminuer sa force, soufflait comme pour courber le mât, que les haubans métalliques maintenaient cependant fermement. Ces haubans, comme les cordes d’un instrument, résonnaient comme s’ils étaient vibrés par un archet de violon. Le traîneau glissait au milieu d’une mélodie plaintivement intense.
« Ces cordes donnent la quinte et l’octave », dit M. Fogg.
Ce furent les seuls mots qu’il prononça durant le trajet. Aouda, confortablement emmitouflée dans des fourrures et des manteaux, était protégée autant que possible des attaques du vent glacial. Quant à Passepartout, son visage était aussi rouge que le disque du soleil lorsqu’il se couche dans la brume, et il inhalait laborieusement l’air mordant. Avec sa vivacité d’esprit naturelle, il commença à espérer de nouveau. Ils atteindraient New York le soir, sinon le matin du 11, et il y avait encore quelques chances que ce soit avant le départ du paquebot pour Liverpool.
Passepartout ressentait même un vif désir de saisir la main de son allié, Fix. Il se souvenait que c’était le détective qui avait procuré le traîneau, le seul moyen d’atteindre Omaha à temps ; mais, arrêté par quelque pressentiment, il garda sa réserve habituelle. Une chose, cependant, que Passepartout n’oublierait jamais, c’était le sacrifice que M. Fogg avait fait, sans hésitation, pour le sauver des Sioux. M. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie. Non ! Son serviteur n’oublierait jamais cela !
Tandis que chacun des membres du groupe était absorbé par des réflexions si différentes, le traîneau volait au-dessus du vaste tapis de neige. Les ruisseaux qu’il passait n’étaient pas perçus. Champs et ruisseaux disparaissaient sous l’uniforme blancheur. La plaine était absolument déserte. Entre la ligne de l’Union Pacific et l’embranchement qui relie Kearney à Saint-Joseph, elle formait une grande île inhabitée. Ni village, ni gare, ni fort n’apparaissaient. De temps en temps, ils passaient à toute vitesse devant quelque arbre fantomatique, dont le squelette blanc se tordait et claquait dans le vent. Parfois, des vols d’oiseaux sauvages s’élevaient, ou des bandes de loups de prairie décharnés, affamés et féroces couraient en hurlant après le traîneau. Passepartout, revolver au poing, se tenait prêt à tirer sur ceux qui s’approchaient trop. Si un accident était alors arrivé au traîneau, les voyageurs, attaqués par ces bêtes, auraient été dans le plus terrible danger ; mais il poursuivit sa course régulière, devança bientôt les loups, et ne tarda pas à laisser la bande hurlante à une distance sûre derrière lui.
Vers midi, Mudge s’aperçut à certains points de repère qu’il traversait la rivière Platte. Il ne dit rien, mais il se sentit certain d’être maintenant à moins de vingt milles d’Omaha. En moins d’une heure, il lâcha le gouvernail et ferma ses voiles, tandis que le traîneau, porté par le grand élan que le vent lui avait donné, continua pendant un demi-mille encore sans voiles déployées.
Il s’arrêta enfin, et Mudge, montrant une masse de toits blancs de neige, dit : « Nous sommes arrivés ! »
Arrivés ! Arrivés à la gare qui est en communication quotidienne, par de nombreux trains, avec la côte atlantique !
Passepartout et Fix sautèrent à terre, étirèrent leurs membres raidis et aidèrent M. Fogg et la jeune femme à descendre du traîneau. Phileas Fogg récompensa généreusement Mudge, dont Passepartout serra chaleureusement la main, et le groupe se dirigea vers la gare d’Omaha.
Le Pacific Railroad proprement dit trouve son terminus dans cette ville importante du Nebraska. Omaha est reliée à Chicago par le Chicago and Rock Island Railroad, qui court directement vers l’est et passe par cinquante gares.
Un train était prêt à partir quand M. Fogg et son groupe atteignirent la gare, et ils eurent tout juste le temps de monter dans les wagons. Ils n’avaient rien vu d’Omaha ; mais Passepartout s’avoua que ce n’était pas à regretter, car ils ne voyageaient pas pour faire du tourisme.
Le train traversa rapidement l’État de l’Iowa, par Council Bluffs, Des Moines et Iowa City. Durant la nuit, il traversa le Mississippi à Davenport, et par Rock Island entra dans l’Illinois. Le jour suivant, qui était le 10, à quatre heures du soir, il atteignit Chicago, déjà relevée de ses ruines et plus fièrement assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan.
Neuf cents milles séparaient Chicago de New York ; mais les trains ne manquent pas à Chicago. M. Fogg passa immédiatement de l’un à l’autre, et la locomotive du Pittsburgh, Fort Wayne, and Chicago Railway partit à toute vitesse, comme si elle comprenait pleinement que ce monsieur n’avait pas de temps à perdre. Elle traversa l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie et le New Jersey comme un éclair, se précipitant à travers des villes aux noms antiques, dont certaines avaient des rues et des voies ferrées, mais pas encore de maisons. Enfin, l’Hudson apparut ; et, à onze heures et quart du soir du 11, le train s’arrêta dans la gare sur la rive droite du fleuve, devant le quai même de la ligne Cunard.
Le « China », pour Liverpool, était parti depuis trois quarts d’heure !
CHAPITRE XXXII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE AVEC LA MAUVAISE FORTUNE
Le « China », en partant, semblait avoir emporté le dernier espoir de Phileas Fogg. Aucun des autres paquebots n’était en mesure de servir ses projets. Le « Pereire », de la Compagnie transatlantique française, dont les admirables navires ne le cèdent à aucun autre en vitesse et en confort, ne partait que le 14 ; les bateaux de Hambourg ne se rendaient pas directement à Liverpool ou à Londres, mais au Havre ; et le trajet supplémentaire du Havre à Southampton rendrait vains les derniers efforts de Phileas Fogg. Le paquebot de la ligne Inman ne partait que le lendemain et ne pouvait traverser l’Atlantique à temps pour sauver le pari.
M. Fogg apprit tout cela en consultant son « Bradshaw », qui lui donnait les mouvements quotidiens des paquebots transatlantiques.
Passepartout était anéanti ; perdre le bateau pour trois quarts d’heure l’accablait. C’était sa faute, car, au lieu d’aider son maître, il n’avait cessé de mettre des obstacles sur son chemin ! Et lorsqu’il se rappelait tous les incidents du voyage, lorsqu’il comptait les sommes dépensées en pure perte et pour son propre compte, lorsqu’il songeait que l’immense enjeu, ajouté aux lourdes charges de ce voyage inutile, ruinerait complètement M. Fogg, il s’accablait d’amères auto-accusations. M. Fogg, cependant, ne lui fit aucun reproche ; et, en quittant le quai de la Cunard, dit seulement : « Nous aviserons demain de ce qu’il y a de mieux à faire. Venez. »
La petite troupe traversa l’Hudson sur le ferry-boat de Jersey City et se rendit en voiture à l’hôtel St. Nicholas, sur Broadway. Des chambres furent retenues, et la nuit se passa, brève pour Phileas Fogg, qui dormit profondément, mais fort longue pour Aouda et les autres, dont l’agitation ne leur permit pas de se reposer.
Le lendemain était le 12 décembre. De sept heures du matin du 12 à neuf heures moins un quart du soir du 21, il y avait neuf jours, treize heures et quarante-cinq minutes. Si Phileas Fogg était parti avec le « China », l’un des paquebots les plus rapides de l’Atlantique, il serait arrivé à Liverpool, puis à Londres, dans le délai convenu.
M. Fogg quitta l’hôtel seul, après avoir donné à Passepartout l’instruction d’attendre son retour et de prévenir Aouda de se tenir prête au moindre signal. Il se dirigea vers les rives de l’Hudson et chercha parmi les navires amarrés ou ancrés dans le fleuve s’il en était un qui fût sur le point de partir. Plusieurs avaient des signaux de départ et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin ; car, dans cet immense et admirable port, il ne se passe pas un jour sur cent sans que des navires ne mettent le cap vers tous les points du globe. Mais il s’agissait pour la plupart de voiliers, dont, bien entendu, Phileas Fogg ne pouvait tirer aucun parti.
Il semblait sur le point de perdre tout espoir, lorsqu’il aperçut, ancré à la Battery, à une encablure tout au plus, un navire de commerce, à hélice, de belle forme, dont la cheminée, crachant un nuage de fumée, indiquait qu’il se préparait au départ.
Phileas Fogg héla une barque, y monta et se trouva bientôt à bord du « Henrietta », à coque de fer et pont en bois. Il monta sur le pont et demanda le capitaine, qui se présenta aussitôt. C’était un homme de cinquante ans, une sorte de loup de mer, aux grands yeux, au teint de cuivre oxydé, aux cheveux roux, au cou épais et à la voix grondante.
« Le capitaine ? » demanda M. Fogg.
« C’est moi. »
« Je suis Phileas Fogg, de Londres. »
« Et moi, Andrew Speedy, de Cardiff. »
« Vous allez prendre la mer ? »
« Dans une heure. »
« Vous allez à... »
« Bordeaux. »
« Et votre cargaison ? »
« Aucun fret. Je pars sur lest. »
« Avez-vous des passagers ? »
« Aucun passager. Je n’en ai jamais. Ça gêne trop. »
« Votre navire est-il rapide ? »
« Entre onze et douze nœuds. Le « Henrietta » est bien connu. »
« Voulez-vous nous transporter, moi et trois autres personnes, jusqu’à Liverpool ? »
« À Liverpool ? Pourquoi pas en Chine ? »
« J’ai dit Liverpool. »
« Non ! »
« Non ? »
« Non. Je pars pour Bordeaux et j’irai à Bordeaux. »
« L’argent n’est pas un obstacle. »
« Aucun. »
Le capitaine parla sur un ton qui n’admettait pas de réplique.
« Mais les propriétaires du « Henrietta »... » reprit Phileas Fogg.
« Les propriétaires, c’est moi », répondit le capitaine. « Le navire m’appartient. »
« Je vous le fréterai. »
« Non. »
« Je vous l’achèterai. »
« Non. »
Phileas Fogg ne trahit pas la moindre déception ; mais la situation était grave. Ce n’était pas à New York comme à Hong Kong, ni avec le capitaine du « Henrietta » comme avec le capitaine du « Tankadere ». Jusqu’ici, l’argent avait aplani tous les obstacles. Maintenant, l’argent faisait défaut.
Pourtant, il fallait trouver un moyen de traverser l’Atlantique sur un bateau, à moins de prendre un ballon — ce qui eût été aventureux et, en outre, impossible à mettre en pratique. Il sembla que Phileas Fogg eût une idée, car il dit au capitaine : « Eh bien, voulez-vous me conduire à Bordeaux ? »
« Non, même si vous me payiez deux cents dollars. »
« Je vous en offre deux mille. »
« Par personne ? »
« Par personne. »
« Et vous êtes quatre ? »
« Quatre. »
Le capitaine Speedy commença à se gratter la tête. Il y avait huit mille dollars à gagner, sans changer de route ; cela valait bien la peine de vaincre la répugnance qu’il avait pour toute sorte de passagers. D’ailleurs, des passagers à deux mille dollars ne sont plus des passagers, mais une marchandise de valeur. « Je pars à neuf heures », dit simplement le capitaine Speedy. « Êtes-vous, vous et vos gens, prêts ? »
« Nous serons à bord à neuf heures », répondit, non moins simplement, M. Fogg.
Il était huit heures et demie. Débarquer du « Henrietta », sauter dans un fiacre, se précipiter au St. Nicholas et revenir avec Aouda, Passepartout et même l’inséparable Fix ne prit que peu de temps, et fut accompli par M. Fogg avec le sang-froid qui ne l’abandonnait jamais. Ils étaient à bord quand le « Henrietta » se prépara à lever l’ancre.
Lorsque Passepartout apprit ce que ce dernier voyage allait coûter, il poussa un « Oh ! » prolongé qui parcourut toute sa gamme vocale.
Quant à Fix, il se dit que la Banque d’Angleterre ne sortirait certainement pas indemnisée de cette affaire. Lorsqu’ils atteindraient l’Angleterre, même si M. Fogg ne jetait pas quelques poignées de billets de banque à la mer, plus de sept mille livres auraient été dépensées !
CHAPITRE XXXIII. DANS LEQUEL PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DE LA SITUATION
Une heure après, le « Henrietta » passa le phare qui marque l’entrée de l’Hudson, doubla la pointe de Sandy Hook et prit le large. Durant la journée, il longea Long Island, passa devant Fire Island et dirigea sa course rapidement vers l’est.
À midi, le lendemain, un homme monta sur la passerelle pour déterminer la position du navire. On pourrait penser qu’il s’agissait du capitaine Speedy. Pas le moins du monde. C’était Phileas Fogg, Esquire. Quant au capitaine Speedy, il était enfermé dans sa cabine, sous clé, et poussait de grands cris, qui signifiaient une colère à la fois pardonnable et excessive.
Ce qui s’était passé était fort simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, mais le capitaine ne voulait pas l’y conduire. Alors, Phileas Fogg avait pris passage pour Bordeaux et, durant les trente heures qu’il avait été à bord, avait si habilement manœuvré avec ses billets de banque que les marins et les chauffeurs, qui n’étaient qu’un équipage occasionnel et n’étaient pas en très bons termes avec le capitaine, s’étaient ralliés à lui en bloc. C’était la raison pour laquelle Phileas Fogg commandait au lieu du capitaine Speedy ; pourquoi le capitaine était prisonnier dans sa cabine ; et pourquoi, en somme, le « Henrietta » dirigeait sa course vers Liverpool. Il était bien clair, à voir M. Fogg diriger l’embarcation, qu’il avait été marin.
On verra bientôt comment l’aventure se termina. Aouda était inquiète, bien qu’elle ne dît rien. Quant à Passepartout, il trouvait la manœuvre de M. Fogg tout simplement glorieuse. Le capitaine avait dit « entre onze et douze nœuds », et le « Henrietta » confirma sa prédiction.
Si donc — car il y avait encore des « si » — la mer ne devenait pas trop démontée, si le vent ne virait pas à l’est, si aucun accident n’arrivait au bateau ou à ses machines, le « Henrietta » pourrait franchir les trois mille milles de New York à Liverpool en neuf jours, entre le 12 et le 21 décembre. Il est vrai qu’une fois arrivé, l’affaire à bord du « Henrietta », ajoutée à celle de la Banque d’Angleterre, pourrait créer plus de difficultés à M. Fogg qu’il ne l’imaginait ou ne pouvait le désirer.
Durant les premiers jours, ils avancèrent assez facilement. La mer n’était pas trop hostile, le vent semblait stationnaire au nord-est, les voiles étaient hissées et le « Henrietta » fendait les vagues comme un véritable paquebot transatlantique.
Passepartout était ravi. Le dernier exploit de son maître, dont il ignorait les conséquences, l’enchantait. Jamais l’équipage n’avait vu un garçon aussi joyeux et aussi adroit. Il se lia d’amitié avec les marins et les stupéfia par ses prouesses acrobatiques. Il pensait qu’ils manœuvraient le navire comme des gentilshommes et que les chauffeurs alimentaient les foyers comme des héros. Sa loquace bonne humeur gagnait tout le monde. Il avait oublié le passé, ses contrariétés et ses retards. Il ne pensait qu’au but, si près d’être atteint ; et parfois, il débordait d’impatience, comme chauffé par les fourneaux du « Henrietta ». Souvent, aussi, le digne garçon tournait autour de Fix, le regardant d’un œil vif et méfiant ; mais il ne lui parlait pas, car leur ancienne intimité n’existait plus.
Fix, il faut l’avouer, ne comprenait rien à ce qui se passait. La conquête du « Henrietta », la corruption de l’équipage, Fogg dirigeant le bateau comme un marin expérimenté, l’étonnaient et le confondaient. Il ne savait qu’en penser. Car, après tout, un homme qui commençait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait finir par voler un navire ; et Fix était assez naturellement enclin à conclure que le « Henrietta », sous le commandement de Fogg, ne se rendait pas du tout à Liverpool, mais dans quelque partie du monde où le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sûreté. La conjecture était pour le moins plausible, et le détective commença à regretter sérieusement d’avoir embarqué dans cette affaire.
Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler et à gronder dans sa cabine ; et Passepartout, dont le devoir était de lui porter ses repas, courageux comme il l’était, prenait les plus grandes précautions. M. Fogg ne semblait même pas savoir qu’il y avait un capitaine à bord.
Le 13, ils passèrent la limite des bancs de Terre-Neuve, une zone dangereuse ; en hiver, surtout, il y a de fréquents brouillards et de violents coups de vent. Depuis la veille au soir, le baromètre, tombant soudainement, avait indiqué un changement d’atmosphère imminent ; et, durant la nuit, la température varia, le froid devint plus vif et le vent vira au sud-est.
Ce fut un malheur. M. Fogg, pour ne pas s’écarter de sa route, ferla ses voiles et augmenta la pression de la vapeur ; mais la vitesse du navire ralentit, en raison de l’état de la mer, dont les longues vagues se brisaient contre la poupe. Il tanguait violemment, ce qui retardait sa progression. La brise enfla peu à peu en tempête, et il était à craindre que le « Henrietta » ne pût se maintenir droit sur les vagues.
Le visage de Passepartout s’assombrit avec le ciel, et, pendant deux jours, le pauvre garçon éprouva une peur constante. Mais Phileas Fogg était un hardi marin et savait comment maintenir le cap face à la mer ; il continua sa route, sans même réduire sa vapeur. Le « Henrietta », quand il ne pouvait s’élever sur les vagues, les traversait, inondant son pont, mais passant sans encombre. Parfois, l’hélice sortait de l’eau, battant son extrémité saillante quand une montagne d’eau soulevait la poupe au-dessus des vagues ; mais l’embarcation allait toujours droit devant.
Le vent, cependant, ne devint pas aussi violent qu’on aurait pu le craindre ; ce n’était pas l’une de ces tempêtes qui éclatent et se précipitent à une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l’heure. Il resta frais, mais, malheureusement, il persista obstinément au sud-est, rendant les voiles inutiles.
Le 16 décembre était le soixante-quinzième jour depuis le départ de Phileas Fogg de Londres, et le « Henrietta » n’avait pas encore subi de retard sérieux. La moitié du voyage était presque accomplie, et les pires endroits avaient été passés. En été, le succès aurait été presque certain. En hiver, ils étaient à la merci de la mauvaise saison. Passepartout ne disait rien ; mais il entretenait l’espoir en secret et se consolait à la pensée que, si le vent leur faisait défaut, ils pouvaient toujours compter sur la vapeur.
Ce jour-là, le mécanicien monta sur le pont, s’approcha de M. Fogg et commença à parler sérieusement avec lui. Sans savoir pourquoi — un pressentiment, peut-être — Passepartout devint vaguement inquiet. Il aurait donné une de ses oreilles pour entendre avec l’autre ce que disait le mécanicien. Il parvint finalement à saisir quelques mots et fut sûr d’entendre son maître dire : « Vous êtes certain de ce que vous me dites ? »
« Certain, monsieur », répondit le mécanicien. « Vous devez vous rappeler que, depuis notre départ, nous avons maintenu des feux ardents dans tous nos fourneaux, et, bien que nous ayons eu assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York à Bordeaux, nous n’en avons pas assez pour aller à pleine vapeur de New York à Liverpool. » « J’y réfléchirai », répondit M. Fogg.
Passepartout comprit tout ; il fut saisi d’une anxiété mortelle. Le charbon manquait ! « Ah, si mon maître peut surmonter cela », murmura-t-il, « il sera un fameux homme ! » Il ne put s’empêcher de confier à Fix ce qu’il avait entendu.
« Alors vous croyez que nous allons vraiment à Liverpool ? »
« Bien sûr. »
« Âne ! » répondit le détective en haussant les épaules et en tournant les talons.
Passepartout était sur le point de s’offusquer vigoureusement de l’épithète, dont il ne pouvait pour rien au monde comprendre la raison ; mais il réfléchit que le malheureux Fix était probablement très déçu et humilié dans son amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde, et il se retint.
Et maintenant, quelle résolution Phileas Fogg allait-il adopter ? C’était difficile à imaginer. Néanmoins, il sembla en avoir pris une, car ce soir-là, il fit venir le mécanicien et lui dit : « Alimentez tous les foyers jusqu’à ce que le charbon soit épuisé. »
Quelques instants après, la cheminée du « Henrietta » vomissait des torrents de fumée. Le navire continua de progresser à toute vapeur ; mais le 18, le mécanicien, comme il l’avait prédit, annonça que le charbon manquerait dans le courant de la journée.
« Ne laissez pas les feux baisser », répondit M. Fogg. « Maintenez-les jusqu’au bout. Que les vannes soient ouvertes. »
Vers midi, Phileas Fogg, ayant déterminé leur position, appela Passepartout et lui ordonna d’aller chercher le capitaine Speedy. C’était comme si l’on avait ordonné à l’honnête garçon de détacher un tigre. Il alla vers la dunette, se disant : « Il sera comme un fou ! »
En quelques instants, avec des cris et des jurons, une bombe apparut sur le pont. La bombe, c’était le capitaine Speedy. Il était clair qu’il était sur le point d’éclater. « Où sommes-nous ? » furent les premiers mots que sa colère lui permit d’articuler. Si le pauvre homme avait été apoplectique, il n’aurait jamais pu se remettre de son paroxysme de rage.
« Où sommes-nous ? » répéta-t-il, le visage empourpré.
« À sept cent sept milles de Liverpool », répondit M. Fogg, avec un calme imperturbable.
« Pirate ! » cria le capitaine Speedy.
« Je vous ai fait chercher, monsieur... »
« Flibustier ! »
« ... monsieur », continua M. Fogg, « pour vous demander de me vendre votre navire. »
« Non ! Par tous les diables, non ! »
« Mais je serai obligé de le brûler. »
« Brûler le « Henrietta » ! »
« Oui ; du moins la partie supérieure. Le charbon est épuisé. »
« Brûler mon navire ! » cria le capitaine Speedy, qui parvenait à peine à prononcer les mots. « Un navire qui vaut cinquante mille dollars ! »
« En voici soixante mille », répondit Phileas Fogg en tendant au capitaine une liasse de billets de banque. Cela eut un effet prodigieux sur Andrew Speedy. Un Américain peut difficilement rester insensible à la vue de soixante mille dollars. Le capitaine oublia en un instant sa colère, son emprisonnement et tous ses griefs contre son passager. Le « Henrietta » avait vingt ans ; c’était une excellente affaire. La bombe n’exploserait finalement pas. M. Fogg avait retiré la mèche.
« Et il me restera la coque en fer », dit le capitaine sur un ton plus doux.
« La coque en fer et la machine. Est-ce convenu ? »
« Convenu. »
Et Andrew Speedy, saisissant les billets de banque, les compta et les glissa dans sa poche.
Durant ce colloque, Passepartout était pâle comme un linge, et Fix semblait sur le point de faire une attaque d’apoplexie. Près de vingt mille livres avaient été dépensées, et Fogg laissait la coque et la machine au capitaine, c’est-à-dire près de toute la valeur de l’embarcation ! Il était vrai, cependant, que cinquante-cinq mille livres avaient été volées à la Banque.
Quand Andrew Speedy eut empoché l’argent, M. Fogg lui dit : « Ne vous étonnez pas de cela, monsieur. Sachez que je perdrai vingt mille livres si je n’arrive pas à Londres avant neuf heures moins un quart le soir du 21 décembre. J’ai manqué le paquebot à New York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool... »
« Et j’ai bien fait ! » cria Andrew Speedy ; « car j’ai gagné au moins quarante mille dollars grâce à cela ! » Il ajouta, plus posément : « Savez-vous une chose, capitaine... »
« Fogg. »
« Capitaine Fogg, vous avez quelque chose du Yankee en vous. »
Et, après avoir fait à son passager ce qu’il considérait comme un grand compliment, il s’en allait, quand M. Fogg dit : « Le navire m’appartient désormais ? »
« Certainement, de la quille au sommet des mâts — tout le bois, du moins. »
« Très bien. Faites démonter les sièges intérieurs, les couchettes et les cloisons, et brûlez-les. »
Il fallait du bois sec pour maintenir la vapeur à la pression adéquate, et ce jour-là, la dunette, les cabines, les couchettes et le pont de secours furent sacrifiés. Le lendemain, 19 décembre, les mâts, les radeaux et les espars furent brûlés ; l’équipage travailla vigoureusement, entretenant les feux. Passepartout hachait, coupait et sciait de toutes ses forces. Il y avait une véritable rage de démolition.
Les garde-fous, les aménagements, la plus grande partie du pont et des flancs disparurent le 20, et le « Henrietta » n’était plus qu’une carcasse plate. Mais ce jour-là, ils aperçurent la côte irlandaise et le phare de Fastnet. À dix heures du soir, ils passaient Queenstown. Phileas Fogg n’avait plus que vingt-quatre heures pour se rendre à Londres ; ce laps de temps était nécessaire pour atteindre Liverpool, à toute vapeur. Et la vapeur était sur le point de manquer complètement !
« Monsieur », dit le capitaine Speedy, qui s’intéressait maintenant vivement au projet de M. Fogg, « je vous plains vraiment. Tout est contre vous. Nous ne sommes qu’en face de Queenstown. »
« Ah », dit M. Fogg, « est-ce l’endroit où nous voyons les lumières de Queenstown ? »
« Oui. »
« Pouvons-nous entrer dans le port ? »
« Pas avant trois heures. Seulement à marée haute. »
« Attendez », répondit calmement M. Fogg, sans laisser paraître sur ses traits que, par une inspiration suprême, il allait tenter une fois de plus de vaincre la mauvaise fortune.
Queenstown est le port irlandais où les paquebots transatlantiques s’arrêtent pour déposer le courrier. Ce courrier est acheminé vers Dublin par des trains express toujours prêts à partir ; de Dublin, il est envoyé à Liverpool par les bateaux les plus rapides, gagnant ainsi douze heures sur les paquebots de l’Atlantique.
Phileas Fogg comptait gagner douze heures de la même manière. Au lieu d’arriver à Liverpool le lendemain soir par le « Henrietta », il y serait à midi et aurait donc le temps de gagner Londres avant neuf heures moins un quart du soir.
Le « Henrietta » entra dans le port de Queenstown à une heure du matin, à marée haute ; et Phileas Fogg, après avoir été cordialement serré la main par le capitaine Speedy, laissa ce gentleman sur la carcasse nivelée de son embarcation, qui valait encore la moitié de ce qu’il l’avait vendue.
La troupe descendit à terre aussitôt. Fix fut grandement tenté d’arrêter M. Fogg sur-le-champ ; mais il ne le fit pas. Pourquoi ? Quelle lutte se passait en lui ? Avait-il changé d’avis sur « son homme » ? Avait-il compris qu’il avait fait une grave erreur ? Il n’abandonna cependant pas M. Fogg. Tous montèrent dans le train qui était prêt à partir, à une heure et demie ; à l’aube, ils étaient à Dublin ; et ils ne perdirent pas de temps pour embarquer sur un paquebot qui, dédaignant de s’élever sur les vagues, les fendait invariablement.
Phileas Fogg débarqua enfin sur le quai de Liverpool, à midi moins vingt, le 21 décembre. Il n’était plus qu’à six heures de Londres.
Mais à ce moment, Fix s’approcha, posa la main sur l’épaule de M. Fogg et, montrant son mandat, dit : « Vous êtes bien Phileas Fogg ? »
« Je le suis. »
« Je vous arrête au nom de la Reine ! »
CHAPITRE XXXIV. OÙ PHILEAS FOGG ARRIVE ENFIN À LONDRES
Phileas Fogg était en prison. Il avait été enfermé à la douane, et il devait être transféré à Londres le lendemain.
Passepartout, en voyant son maître arrêté, se serait jeté sur Fix s’il n’avait été retenu par quelques agents. Aouda était atterrée par la soudaineté d’un événement qu’elle ne pouvait comprendre. Passepartout lui expliqua comment l’honnête et courageux Fogg avait été arrêté pour vol. Le cœur de la jeune femme se révolta contre une accusation aussi odieuse, et lorsqu’elle vit qu’elle ne pouvait rien tenter pour sauver son protecteur, elle pleura amèrement.
Quant à Fix, il avait arrêté M. Fogg parce que c’était son devoir, que M. Fogg fût coupable ou non.
L’idée vint alors à Passepartout qu’il était la cause de ce nouveau malheur ! N’avait-il pas caché à son maître la mission de Fix ? Quand Fix avait révélé son vrai caractère et son but, pourquoi ne l’avait-il pas dit à M. Fogg ? Si ce dernier avait été prévenu, il aurait sans doute donné à Fix la preuve de son innocence et l’aurait convaincu de son erreur ; au moins, Fix n’aurait pas poursuivi son voyage aux frais et sur les talons de son maître, pour ne l’arrêter qu’au moment où il posait le pied sur le sol anglais. Passepartout pleura jusqu’à ne plus y voir, et eut envie de se faire sauter la cervelle.
Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le portique de la douane. Aucun des deux ne voulait quitter les lieux ; tous deux étaient impatients de revoir M. Fogg.
Ce gentleman était réellement ruiné, et cela au moment même où il était sur le point d’atteindre son but. Cette arrestation était fatale. Arrivé à Liverpool à midi moins vingt le 21 décembre, il avait jusqu’à neuf heures moins le quart ce soir-là pour atteindre le Reform Club, c’est-à-dire neuf heures et quart ; le trajet de Liverpool à Londres était de six heures.
Si quelqu’un, à ce moment-là, était entré dans la douane, il aurait trouvé M. Fogg assis, immobile, calme, sans colère apparente, sur un banc de bois. Il n’était pas, il est vrai, résigné ; mais ce dernier coup ne le força pas à laisser paraître la moindre émotion. Était-il dévoré par l’une de ces rages secrètes, d’autant plus terribles qu’elles sont contenues, et qui n’éclatent, avec une force irrésistible, qu’au dernier moment ? Personne n’aurait pu le dire. Il était là, attendant calmement — quoi ? Gardait-il encore l’espoir ? Croyait-il encore, maintenant que la porte de cette prison était close sur lui, qu’il réussirait ?
Quoi qu’il en soit, M. Fogg posa soigneusement sa montre sur la table et observa ses aiguilles avancer. Pas un mot ne s’échappa de ses lèvres, mais son regard était singulièrement fixe et sévère. La situation, en tout cas, était terrible, et pouvait se résumer ainsi : si Phileas Fogg était honnête, il était ruiné ; s’il était un fripon, il était pris.
L’idée de s’échapper lui vint-elle ? Examina-t-il s’il y avait une issue praticable à sa prison ? Pensa-t-il à s’en évader ? Peut-être ; car une fois, il fit lentement le tour de la pièce. Mais la porte était verrouillée, et la fenêtre solidement grillagée de barres de fer. Il se rassit et tira son journal de sa poche. Sur la ligne où ces mots étaient inscrits, « 21 décembre, samedi, Liverpool », il ajouta, « 80e jour, 11 h 40 du matin », et attendit.
L’horloge de la douane sonna une heure. M. Fogg remarqua que sa montre avançait de deux heures.
Deux heures ! En admettant qu’il prît à ce moment même un train express, il pourrait atteindre Londres et le Reform Club à neuf heures moins le quart du soir. Son front se fronça légèrement.
À deux heures trente-trois, il entendit un bruit singulier au dehors, puis une ouverture précipitée de portes. La voix de Passepartout était audible, et immédiatement après celle de Fix. Les yeux de Phileas Fogg s’éclairèrent un instant.
La porte pivota sur ses gonds, et il vit Passepartout, Aouda et Fix, qui se précipitèrent vers lui.
Fix était hors d’haleine, et ses cheveux étaient en désordre. Il ne pouvait parler. « Monsieur, balbutia-t-il, monsieur… pardonnez-moi… une… malheureuse ressemblance… le voleur arrêté il y a trois jours… vous êtes libre ! »
Phileas Fogg était libre ! Il marcha vers le détective, le regarda fixement en face, et, du seul mouvement rapide qu’il ait jamais fait de sa vie, ou qu’il dût jamais faire, il recula ses bras, et avec la précision d’une machine, terrassa Fix.
« Bien frappé ! » s’écria Passepartout. « Parbleu ! voilà ce qu’on peut appeler une bonne application de poings anglais ! »
Fix, qui se retrouva sur le sol, ne dit pas un mot. Il n’avait eu que ce qu’il méritait. M. Fogg, Aouda et Passepartout quittèrent la douane sans délai, montèrent dans un cab, et en quelques instants descendirent à la gare.
Phileas Fogg demanda s’il y avait un train express sur le point de partir pour Londres. Il était deux heures quarante. Le train express était parti trente-cinq minutes auparavant. Phileas Fogg ordonna alors un train spécial.
Il y avait plusieurs locomotives rapides sous la main ; mais les règlements du chemin de fer ne permettaient pas au train spécial de partir avant trois heures.
À cette heure-là, Phileas Fogg, après avoir stimulé le mécanicien par l’offre d’une généreuse récompense, partit enfin vers Londres avec Aouda et son fidèle serviteur.
Il fallait faire le trajet en cinq heures et demie ; et cela aurait été facile sur une voie libre tout du long. Mais il y eut des retards forcés, et quand M. Fogg descendit du train au terminus, toutes les horloges de Londres sonnaient neuf heures moins dix.[1]
Ayant fait le tour du monde, il était en retard de cinq minutes. Il avait perdu le pari !
[1] Une excentricité quelque peu remarquable de la part des horloges de Londres ! — TRADUCTEUR.
CHAPITRE XXXV. OÙ PHILEAS FOGG N’A PAS BESOIN DE RÉPÉTER DEUX FOIS SES ORDRES À PASSEPARTOUT
Les habitants de Saville Row auraient été surpris le lendemain si on leur avait dit que Phileas Fogg était rentré chez lui. Ses portes et ses fenêtres étaient toujours closes, aucun signe de changement n’était visible.
Après avoir quitté la gare, M. Fogg donna à Passepartout l’instruction d’acheter quelques provisions, et rentra tranquillement à son domicile.
Il supporta son malheur avec son impassibilité habituelle. Ruiné ! Et par la bévue du détective ! Après avoir régulièrement traversé ce long voyage, surmonté cent obstacles, bravé bien des dangers, et trouvé encore le temps de faire un peu de bien sur son chemin, échouer près du but à cause d’un événement soudain qu’il n’avait pu prévoir, et contre lequel il était désarmé ; c’était terrible ! Il ne restait que quelques livres de la grosse somme qu’il avait emportée avec lui. Il ne restait de sa fortune que les vingt mille livres déposées chez Barings, et cette somme, il la devait à ses amis du Reform Club. Les dépenses de son voyage avaient été si grandes que, même s’il avait gagné, cela ne l’aurait pas enrichi ; et il est probable qu’il n’avait pas cherché à s’enrichir, étant un homme qui faisait plutôt des paris pour l’honneur que pour l’enjeu proposé. Mais ce pari le ruinait totalement.
La ligne de conduite de M. Fogg était cependant entièrement décidée ; il savait ce qu’il lui restait à faire.
Une chambre dans la maison de Saville Row avait été réservée à Aouda, qui était accablée de chagrin par le malheur de son protecteur. Aux mots que M. Fogg laissa tomber, elle comprit qu’il méditait quelque projet sérieux.
Sachant que les Anglais gouvernés par une idée fixe ont parfois recours à l’expédient désespéré du suicide, Passepartout surveillait de près son maître, bien qu’il dissimulât soigneusement les apparences de cette surveillance.
Tout d’abord, le brave garçon était monté dans sa chambre et avait éteint le bec de gaz, qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avait trouvé dans la boîte aux lettres une facture de la compagnie du gaz, et il pensa qu’il était plus que temps de mettre un terme à cette dépense qu’il était condamné à supporter.
La nuit passa. M. Fogg se coucha, mais dormit-il ? Aouda ne ferma pas une fois l’œil. Passepartout veilla toute la nuit, comme un chien fidèle, devant la porte de son maître.
M. Fogg l’appela au matin, et lui dit d’apporter le petit-déjeuner d’Aouda, ainsi qu’une tasse de thé et une côtelette pour lui-même. Il pria Aouda de l’excuser pour le déjeuner et le dîner, car son temps serait absorbé toute la journée à mettre ses affaires en ordre. Le soir, il demanderait la permission d’avoir quelques instants de conversation avec la jeune dame.
Passepartout, ayant reçu ses ordres, n’avait plus qu’à leur obéir. Il regarda son imperturbable maître et pouvait à peine se résoudre à le quitter. Son cœur était plein, et sa conscience torturée par le remords ; car il s’accusait plus amèrement que jamais d’être la cause de ce désastre irréparable. Oui ! s’il avait prévenu M. Fogg, et lui avait révélé les projets de Fix, son maître n’aurait certainement pas donné passage au détective jusqu’à Liverpool, et alors…
Passepartout ne put se contenir davantage.
« Mon maître ! M. Fogg ! s’écria-t-il, pourquoi ne me maudissez-vous pas ? C’était ma faute si… »
« Je ne blâme personne, répondit Phileas Fogg avec un calme parfait. Allez ! »
Passepartout quitta la pièce et alla trouver Aouda, à qui il transmit le message de son maître.
« Madame, ajouta-t-il, je ne peux rien faire moi-même… rien ! Je n’ai aucune influence sur mon maître ; mais vous, peut-être… »
« Quelle influence pourrais-je avoir ? répondit Aouda. M. Fogg n’est influencé par personne. A-t-il jamais compris que ma gratitude envers lui déborde ? A-t-il jamais lu dans mon cœur ? Mon ami, il ne faut pas le laisser seul un instant ! Vous dites qu’il va me parler ce soir ? »
« Oui, madame ; probablement pour organiser votre protection et votre confort en Angleterre. »
« Nous verrons », répondit Aouda, devenant soudain pensive.
Tout au long de cette journée (dimanche), la maison de Saville Row semblait inhabitée, et Phileas Fogg, pour la première fois depuis qu’il vivait dans cette maison, ne partit pas pour son club quand l’horloge de Westminster sonna onze heures et demie.
Pourquoi se présenterait-il au Reform ? Ses amis ne l’y attendaient plus. Comme Phileas Fogg n’était pas apparu au salon la veille (samedi 21 décembre, à neuf heures moins le quart), il avait perdu son pari. Il n’était même pas nécessaire qu’il aille chez ses banquiers pour les vingt mille livres ; car ses adversaires avaient déjà son chèque en main, et ils n’avaient qu’à le remplir et à l’envoyer aux Barings pour que la somme fût transférée à leur crédit.
M. Fogg, par conséquent, n’avait aucune raison de sortir, et il resta donc chez lui. Il s’enferma dans sa chambre et s’occupa à mettre ses affaires en ordre. Passepartout montait et descendait continuellement les escaliers. Les heures lui semblaient longues. Il écoutait à la porte de son maître et regardait par le trou de la serrure, comme s’il en avait le parfait droit, et comme s’il craignait qu’une chose terrible ne pût arriver à tout moment. Parfois, il pensait à Fix, mais sans colère. Fix, comme tout le monde, s’était trompé sur Phileas Fogg, et n’avait fait que son devoir en le traquant et en l’arrêtant ; tandis que lui, Passepartout… Cette pensée le hantait, et il ne cessait de maudire sa misérable folie.
Se trouvant trop malheureux pour rester seul, il frappa à la porte d’Aouda, entra dans sa chambre, s’assit sans parler dans un coin et regarda tristement la jeune femme. Aouda était toujours pensive.
Vers sept heures et demie du soir, M. Fogg envoya demander si Aouda le recevrait, et en quelques instants, il se retrouva seul avec elle.
Phileas Fogg prit une chaise et s’assit près de la cheminée, en face d’Aouda. Aucune émotion n’était visible sur son visage. Le Fogg revenu était exactement le Fogg qui était parti ; c’était le même calme, la même impassibilité.
Il resta plusieurs minutes sans parler ; puis, tournant ses yeux vers Aouda : « Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir conduite en Angleterre ? »
« Moi, M. Fogg ! répondit Aouda, en retenant les battements de son cœur. »
« Veuillez me laisser finir, reprit M. Fogg. Quand je décidai de vous emmener loin du pays qui était si peu sûr pour vous, j’étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition ; alors, votre existence aurait été libre et heureuse. Mais maintenant, je suis ruiné. »
« Je le sais, M. Fogg, répondit Aouda ; et je vous demande à mon tour, me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et — qui sait ? — d’avoir peut-être retardé, et ainsi contribué à votre ruine ? »
« Madame, vous ne pouviez rester aux Indes, et votre sécurité ne pouvait être assurée qu’en vous emmenant à une telle distance que vos persécuteurs ne pussent vous saisir. »
« Ainsi, M. Fogg, reprit Aouda, non content de me sauver d’une mort terrible, vous avez cru devoir assurer mon confort dans une terre étrangère ? »
« Oui, madame ; mais les circonstances ont été contre moi. Néanmoins, je vous prie de mettre le peu qu’il me reste à votre service. »
« Mais que deviendrez-vous, M. Fogg ? »
« Pour ce qui est de moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n’ai besoin de rien. »
« Mais comment envisagez-vous le destin, monsieur, qui vous attend ? »
« Comme j’ai l’habitude de le faire. »
« Au moins, dit Aouda, le besoin ne devrait pas atteindre un homme comme vous. Vos amis… »
« Je n’ai pas d’amis, madame. »
« Vos parents… »
« Je n’ai plus de parents. »
« Je vous plains alors, M. Fogg, car la solitude est une triste chose, sans un cœur auquel confier ses peines. On dit pourtant que la misère elle-même, partagée par deux âmes sympathiques, peut être supportée avec patience. »
« On le dit, madame. »
« M. Fogg, dit Aouda en se levant et en saisissant sa main, voulez-vous à la fois une parente et une amie ? Voulez-vous de moi pour épouse ? »
M. Fogg, à cela, se leva à son tour. Il y avait une lumière inaccoutumée dans ses yeux et un léger tremblement sur ses lèvres. Aouda regarda son visage. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce regard tendre d’une noble femme, qui pouvait tout oser pour sauver celui à qui elle devait tout, l’étonnèrent d’abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter son regard. Quand il les rouvrit : « Je vous aime ! » dit-il simplement. « Oui, par tout ce qu’il y a de plus sacré, je vous aime, et je suis tout à vous ! »
« Ah ! » s’écria Aouda, en pressant sa main contre son cœur.
Passepartout fut appelé et apparut immédiatement. M. Fogg tenait toujours la main d’Aouda dans la sienne ; Passepartout comprit, et son gros visage rond devint aussi rayonnant que le soleil tropical à son zénith.
M. Fogg lui demanda s’il n’était pas trop tard pour prévenir le révérend Samuel Wilson, de la paroisse de Marylebone, ce soir-là.
Passepartout eut son sourire le plus aimable et dit : « Jamais trop tard. »
Il était huit heures cinq.
« Ce sera pour demain, lundi ? »
« Pour demain, lundi », dit M. Fogg en se tournant vers Aouda.
« Oui ; pour demain, lundi », répondit-elle.
Passepartout s’élança aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.
CHAPITRE XXXVI. OÙ LE NOM DE PHILEAS FOGG EST À NOUVEAU EN PRIME À LA BOURSE
Il est temps de raconter quel changement se produisit dans l’opinion publique anglaise lorsqu’il fut su que le vrai voleur de banque, un certain James Strand, avait été arrêté, le 17 décembre, à Édimbourg. Trois jours auparavant, Phileas Fogg était un criminel, activement poursuivi par la police ; maintenant, c’était un honorable gentleman, poursuivant mathématiquement son excentrique voyage autour du monde.
Les journaux reprirent leurs discussions sur le pari ; tous ceux qui avaient fait des paris, pour ou contre lui, retrouvèrent leur intérêt, comme par enchantement ; les « obligations Phileas Fogg » devinrent à nouveau négociables, et bien de nouveaux paris furent faits. Le nom de Phileas Fogg était à nouveau en prime à la Bourse.
Ses cinq amis du Reform Club passèrent ces trois jours dans un état de suspense fébrile. Phileas Fogg, qu’ils avaient oublié, réapparaîtrait-il devant leurs yeux ! Où était-il en ce moment ? Le 17 décembre, jour de l’arrestation de James Strand, était le soixante-seizième depuis le départ de Phileas Fogg, et aucune nouvelle de lui n’avait été reçue. Était-il mort ? Avait-il abandonné l’effort, ou continuait-il son voyage le long de l’itinéraire convenu ? Et apparaîtrait-il le samedi 21 décembre, à neuf heures moins le quart du soir, sur le seuil du salon du Reform Club ?
L’anxiété dans laquelle, pendant trois jours, la société londonienne vécut, ne peut être décrite. Des télégrammes furent envoyés en Amérique et en Asie pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg. Des messagers furent dépêchés à la maison de Saville Row matin et soir. Aucune nouvelle. La police ignorait ce qu’était devenu le détective Fix, qui avait si malheureusement suivi une fausse piste. Les paris augmentèrent, néanmoins, en nombre et en valeur. Phileas Fogg, tel un cheval de course, approchait de son dernier tournant. Les obligations étaient cotées, non plus à cent au-dessous du pair, mais à vingt, à dix et à cinq ; et le vieux Lord Albemarle, paralysé, paria même en sa faveur.
Une grande foule était rassemblée à Pall Mall et dans les rues voisines le samedi soir ; cela ressemblait à une multitude de courtiers installés en permanence autour du Reform Club. La circulation était entravée, et partout des disputes, des discussions et des transactions financières allaient bon train. La police avait grand-peine à contenir la foule, et à mesure que l’heure où Phileas Fogg était attendu approchait, l’excitation monta à son comble.
Les cinq adversaires de Phileas Fogg s’étaient réunis dans le grand salon du club. John Sullivan et Samuel Fallentin, les banquiers, Andrew Stuart, l’ingénieur, Gauthier Ralph, le directeur de la Banque d’Angleterre, et Thomas Flanagan, le brasseur, attendaient tous avec anxiété.
Quand l’horloge indiqua huit heures vingt, Andrew Stuart se leva en disant : « Messieurs, dans vingt minutes, le temps convenu entre M. Fogg et nous-mêmes sera expiré. »
« À quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ? » demanda Thomas Flanagan.
« À sept heures vingt-trois », répondit Gauthier Ralph ; « et le prochain n’arrive qu’à minuit dix. »
« Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était venu par le train de 7 h 23, il serait arrivé ici à cette heure-ci. Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné. »
« Attendez ; ne soyons pas trop hâtifs, répondit Samuel Fallentin. Vous savez que M. Fogg est très excentrique. Sa ponctualité est bien connue ; il n’arrive jamais trop tôt, ni trop tard ; et je ne serais pas surpris qu’il apparût devant nous à la dernière minute. »
« Pourquoi, dit nerveusement Andrew Stuart, si je devais le voir, je ne croirais pas que c’est lui. »
« Le fait est, reprit Thomas Flanagan, que le projet de M. Fogg était absurdement insensé. Quelle que soit sa ponctualité, il ne pouvait empêcher les retards qui devaient inévitablement survenir ; et un retard de seulement deux ou trois jours serait fatal à son voyage. »
« Remarquez aussi, ajouta John Sullivan, que nous n’avons reçu aucune nouvelle de lui, bien qu’il y ait des lignes télégraphiques tout le long de son itinéraire. »
« Il a perdu, messieurs, dit Andrew Stuart, il a cent fois perdu ! Vous savez, d’ailleurs, que le "China" — le seul paquebot qu’il ait pu prendre de New York pour arriver ici à temps — est arrivé hier. J’ai vu une liste des passagers, et le nom de Phileas Fogg n’y figure pas. Même si nous admettons que la fortune lui ait été favorable, il peut difficilement avoir atteint l’Amérique. Je pense qu’il aura au moins vingt jours de retard, et que Lord Albemarle perdra un joli pactole de cinq mille livres. »
« C’est clair, répondit Gauthier Ralph ; et nous n’avons plus qu’à présenter le chèque de M. Fogg aux Barings demain. »
À ce moment, les aiguilles de l’horloge du club indiquaient huit heures quarante.
« Encore cinq minutes », dit Andrew Stuart.
Les cinq gentlemen se regardèrent. Leur anxiété devenait intense ; mais, ne voulant pas la trahir, ils acceptèrent volontiers la proposition de M. Fallentin de faire une partie de whist.
« Je ne donnerais pas mes quatre mille livres du pari, dit Andrew Stuart en s’asseyant, pour trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. »
L’horloge indiquait huit heures quarante-deux.
Les joueurs prirent leurs cartes, mais ne purent détacher leurs yeux de l’horloge. Certes, si assurés qu’ils se sentissent, jamais les minutes ne leur avaient semblé aussi longues !
« Dix-sept minutes avant neuf heures », dit Thomas Flanagan en coupant les cartes que Ralph lui présentait.
Alors il y eut un moment de silence. Le grand salon était parfaitement calme ; mais on entendait les rumeurs de la foule au dehors, avec, de temps à autre, un cri aigu. Le balancier battait les secondes, que chaque joueur comptait avidement, tout en écoutant, avec une régularité mathématique.
« Seize minutes avant neuf heures ! » dit John Sullivan, d’une voix qui trahissait son émotion.
Une minute de plus, et le pari serait gagné. Andrew Stuart et ses partenaires suspendirent leur jeu. Ils laissèrent leurs cartes et comptèrent les secondes.
À la quarantième seconde, rien. À la cinquantième, toujours rien.
À la cinquante-cinquième, un grand cri retentit dans la rue, suivi d'applaudissements, de hourras et de quelques grognements féroces.
Les joueurs se levèrent de leurs sièges.
À la cinquante-septième seconde, la porte du salon s’ouvrit ; et le balancier n’avait pas battu la soixantième seconde que Phileas Fogg apparut, suivi par une foule excitée qui avait forcé les portes du club, et, de sa voix calme, dit : « Me voici, messieurs ! »
CHAPITRE XXXVII. DANS LEQUEL IL EST DÉMONTRÉ QUE PHILEAS FOGG N’A RIEN GAGNÉ À CE TOUR DU MONDE, SI CE N’EST LE BONHEUR
Oui ; Phileas Fogg en personne.
Le lecteur se souviendra qu’à huit heures cinq du soir — environ vingt-cinq heures après l’arrivée des voyageurs à Londres — Passepartout avait été envoyé par son maître pour retenir les services du révérend Samuel Wilson pour une certaine cérémonie de mariage, qui devait avoir lieu le lendemain.
Passepartout était parti en mission enchanté. Il arriva bientôt chez le révérend, mais ne le trouva pas à la maison. Passepartout attendit vingt bonnes minutes, et, lorsqu’il quitta le digne ecclésiastique, il était huit heures trente-cinq. Mais dans quel état était-il ! Les cheveux en désordre et sans chapeau, il courut le long de la rue comme jamais on n’avait vu un homme courir, renversant les passants, se précipitant sur le trottoir comme une trombe.
En trois minutes, il était de retour à Saville Row et s’effondra dans la chambre de M. Fogg.
Il ne pouvait parler.
« Qu’y a-t-il ? » demanda M. Fogg.
« Mon maître ! » haleta Passepartout, « le mariage... impossible... »
« Impossible ? »
« Impossible... pour demain. »
« Pourquoi donc ? »
« Parce que demain... c’est dimanche ! »
« Lundi », répondit M. Fogg.
« Non... aujourd’hui est samedi. »
« Samedi ? Impossible ! »
« Oui, oui, oui, oui ! » cria Passepartout. « Vous vous êtes trompé d’un jour ! Nous sommes arrivés avec vingt-quatre heures d’avance ; mais il ne reste plus que dix minutes ! »
Passepartout avait saisi son maître au collet et l’entraînait avec une force irrésistible.
Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sa maison, sauta dans un fiacre, promit cent livres au cocher et, après avoir écrasé deux chiens et renversé cinq voitures, atteignit le Reform Club.
L’horloge indiquait neuf heures moins le quart lorsqu’il apparut dans le grand salon.
Phileas Fogg avait accompli le tour du monde en quatre-vingts jours !
Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres !
Comment un homme si exact et si méticuleux avait-il pu commettre cette erreur d’un jour ? Comment en était-il venu à penser qu’il était arrivé à Londres le samedi vingt et un décembre, alors qu’il était en réalité le vendredi vingt, le soixante-dix-neuvième jour seulement depuis son départ ?
La cause de l’erreur est très simple.
Phileas Fogg avait, sans s’en douter, gagné un jour sur son voyage, et cela simplement parce qu’il avait voyagé constamment vers l’est ; il aurait, au contraire, perdu un jour s’il était allé dans la direction opposée, c’est-à-dire vers l’ouest.
En voyageant vers l’est, il était allé à la rencontre du soleil, et les jours diminuaient donc pour lui d’autant de fois quatre minutes qu’il franchissait de degrés dans cette direction. Il y a trois cent soixante degrés sur la circonférence de la terre ; et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes, donnent précisément vingt-quatre heures, c’est-à-dire le jour inconsciemment gagné. En d’autres termes, tandis que Phileas Fogg, en allant vers l’est, voyait le soleil passer au méridien quatre-vingts fois, ses amis à Londres ne le voyaient passer au méridien que soixante-dix-neuf fois. C’est pourquoi ils l’attendaient au Reform Club le samedi, et non le dimanche, comme M. Fogg le pensait.
Et la célèbre montre de famille de Passepartout, qui avait toujours conservé l’heure de Londres, aurait trahi ce fait, si elle avait marqué les jours aussi bien que les heures et les minutes !
Phileas Fogg, donc, avait gagné les vingt mille livres ; mais, comme il en avait dépensé près de dix-neuf mille en chemin, le gain pécuniaire était faible. Son but était, cependant, d’être victorieux, et non de gagner de l’argent. Il divisa les mille livres qui restaient entre Passepartout et le malheureux Fix, contre qui il ne nourrissait aucune rancune. Il déduisit, cependant, de la part de Passepartout le coût du gaz qui avait brûlé dans sa chambre pendant mille neuf cent vingt heures, par souci de régularité.
Ce soir-là, M. Fogg, aussi tranquille et flegmatique que jamais, dit à Aouda : « Notre mariage vous est-il toujours agréable ? »
« M. Fogg », répondit-elle, « c’est à moi de poser cette question. Vous étiez ruiné, mais vous voilà riche à nouveau. »
« Pardonnez-moi, madame ; ma fortune vous appartient. Si vous n’aviez pas suggéré notre mariage, mon serviteur ne serait pas allé chez le révérend Samuel Wilson, je n’aurais pas été informé de mon erreur, et... »
« Cher M. Fogg ! » dit la jeune femme.
« Chère Aouda ! » répondit Phileas Fogg.
Il n’est pas besoin de dire que le mariage eut lieu quarante-huit heures après, et que Passepartout, rayonnant et éblouissant, conduisit la mariée à l’autel. Ne l’avait-il pas sauvée, et n’avait-il pas droit à cet honneur ?
Le lendemain, dès l’aube, Passepartout frappa vigoureusement à la porte de son maître. M. Fogg ouvrit et demanda : « Qu’y a-t-il, Passepartout ? »
« Qu’est-ce que c’est, monsieur ? Eh bien, je viens tout juste de découvrir... »
« Quoi ? »
« Que nous aurions pu faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours seulement. »
« Sans doute », répondit M. Fogg, « en ne traversant pas l’Inde. Mais si je n’avais pas traversé l’Inde, je n’aurais pas sauvé Aouda ; elle n’aurait pas été ma femme, et... »
M. Fogg ferma tranquillement la porte.
Phileas Fogg avait gagné son pari et avait fait son voyage autour du monde en quatre-vingts jours. Pour y parvenir, il avait employé tous les moyens de transport : paquebots, chemins de fer, voitures, yachts, navires de commerce, traîneaux, éléphants. L’excentrique gentleman avait fait preuve tout au long de ses merveilleuses qualités de sang-froid et d’exactitude. Mais après ? Qu’avait-il vraiment gagné à tout ce tracas ? Qu’avait-il rapporté de ce long et fatigant voyage ?
Rien, dites-vous ? Peut-être bien ; rien, si ce n’est une charmante femme, qui, aussi étrange que cela puisse paraître, fit de lui le plus heureux des hommes !
Vraiment, ne feriez-vous pas pour moins que cela le tour du monde ?