myebooksbuy
My Books

Autobiography of a Yogi

by Paramahansa Yogananda · in French

“Bows your head and pray to the Guru of gurus!” she cried, her voice choked with tears. “If you will firmly look at his picture and mentally bow to him, your life will be spared!”

I was weak, but I looked at the picture and saw a blinding light enveloping his form. The room grew dim; the heavy scent of incense permeated my senses. A healing calm descended upon me. My sudden recovery astonished the doctors. They had expected death, but I was as healthy as ever. I knew that the master had reached across the veil of time and space to save my life.

I was six years old at the time of my first experience with a miracle. It was a sunny morning in our Gorakhpur home. I was playing in the courtyard, when a wandering monk, or sadhu, appeared at the gate. He was dressed in the ochre robes of his order, his face radiating a strange serenity.

“Little boy,” he said, his voice gentle, “you are destined for a great life. You will be a light for many.”

He handed me a small, copper charm, shaped like a lotus. “Keep this,” he said, “and never lose it. It is a symbol of your future.”

Before I could answer, he turned and vanished, as if he had never been there at all. I ran to Mother, showing her the charm. She looked at it, then at me, her eyes filled with a prophetic sadness.

“You have been touched by a great soul, Mukunda,” she said softly. “Guard this well.”

That charm became my most prized possession. I felt that it held the secret of my destiny. But as the years passed, and I moved from city to city, I eventually lost it. I mourned its loss for a long time, but as I grew older, I realized that the true charm was not the copper, but the blessing that had been bestowed upon me.

My childhood was a tapestry of such small, yet significant, encounters with the spiritual world. I was a sensitive child, often lost in thought, pondering the mysteries of life and death. My parents, while encouraging my curiosity, were also mindful of the need for a practical education.

Father insisted that I study the sciences, believing they were the key to understanding the material world. I found myself drawn to both the physical laws of the universe and the metaphysical laws of the spirit. I felt that there was no contradiction between the two; rather, they were two sides of the same coin.

As I approached my teens, I began to yearn for a deeper understanding of the path that Lahiri Mahasaya had trod. I read the scriptures with a hunger that knew no bounds. I sought out the company of holy men, listening to their discourses, and trying to fathom the depths of their wisdom.

It was during these formative years that I felt the call of the Himalayas. I dreamed of the snow-clad peaks, of the silent caves where sages meditated for aeons. I longed to find a master who could guide me to the ultimate truth. Little did I know that my journey was just beginning, and that my path would lead me across oceans and continents, to the very heart of the world.

{FN1-2} A spiritual teacher. {FN1-3} One who practices yoga, a system of physical and mental discipline. {FN1-4} Mukunda was my pre-monastic name. {FN1-5} The warrior or administrative caste. {FN1-6} The two great epics of India. {FN1-7} The Song of the Lord; a sacred scripture of India. {FN1-8} “Babu” is a title of respect, similar to “Mr.” {FN1-9} Such a manifestation is known as a “materialization” or “bilocation.” {FN1-10} A sacred and scientific technique of meditation.

« Inclinez-vous mentalement devant lui ! » Elle savait que j’étais trop faible, même pour lever les mains en signe de salutation. « Si tu témoignes réellement de ta dévotion et que tu t’agenouilles intérieurement devant lui, ta vie sera épargnée ! »

Je fixai sa photographie et j’y vis une lumière aveuglante, enveloppant mon corps et la pièce entière. Mes nausées et mes autres symptômes incontrôlables disparurent ; j’étais guéri. Je me sentis aussitôt assez fort pour me pencher et toucher les pieds de ma mère, en reconnaissance de sa foi incommensurable en son gourou. Mère pressa son front à plusieurs reprises contre la petite image.

« Ô Maître omniprésent, je te remercie car ta lumière a guéri mon fils ! »

Je réalisai qu’elle aussi avait été témoin de l’embrasement lumineux par lequel j’avais instantanément recouvré la santé après une maladie habituellement mortelle.

L’une de mes possessions les plus précieuses est cette même photographie. Offerte à mon père par Lahiri Mahasaya lui-même, elle porte une vibration sainte. L’image avait une origine miraculeuse. J’en appris l’histoire auprès du condisciple de mon père, Kali Kumar Roy.

Il semble que le maître avait une aversion pour la photographie. Malgré ses protestations, une photo de groupe fut prise un jour, le représentant avec un groupe de fidèles, dont Kali Kumar Roy. Le photographe fut stupéfait de découvrir que la plaque, qui montrait clairement tous les disciples, ne révélait rien d’autre qu’un espace vide au centre, là où il s’attendait tout naturellement à trouver les contours de Lahiri Mahasaya. Le phénomène fut largement commenté.

Un certain étudiant et photographe expert, Ganga Dhar Babu, se vanta que la silhouette fugitive ne lui échapperait pas. Le lendemain matin, alors que le gourou était assis en posture du lotus sur un banc en bois, un écran derrière lui, Ganga Dhar Babu arriva avec son matériel. Prenant toutes les précautions pour réussir, il exposa avidement douze plaques. Sur chacune d’elles, il trouva bientôt l’empreinte du banc en bois et de l’écran, mais, une fois de plus, la forme du maître était absente.

En larmes et l’orgueil brisé, Ganga Dhar Babu alla trouver son gourou. Il s’écoula de nombreuses heures avant que Lahiri Mahasaya ne rompe son silence par une remarque lourde de sens :

« Je suis l’Esprit. Votre appareil peut-il refléter l’Invisible omniprésent ? »

« Je vois qu’il ne le peut ! Mais, Saint Homme, je désire ardemment une image du temple corporel où seul, selon ma vision étroite, cet Esprit semble pleinement habiter. »

« Viens donc demain matin. Je poserai pour toi. »

À nouveau, le photographe fit la mise au point. Cette fois, la figure sacrée, n’étant plus voilée par une mystérieuse imperceptibilité, apparut nette sur la plaque. Le maître ne posa jamais plus pour une autre photo ; du moins, je n’en ai jamais vu aucune.

La photographie est reproduite dans ce livre. Les traits clairs de Lahiri Mahasaya, d’un type universel, ne laissent guère deviner à quelle race il appartenait. Sa joie intense de communion avec Dieu est légèrement révélée par un sourire quelque peu énigmatique. Ses yeux, entrouverts pour indiquer une direction nominale vers le monde extérieur, sont aussi à demi fermés. Complètement oublieux des pauvres attraits de la terre, il était pleinement éveillé à tout moment aux problèmes spirituels des chercheurs qui venaient solliciter sa manne.

Peu après ma guérison par la puissance de l’image du gourou, j’eus une vision spirituelle influente. Assis sur mon lit un matin, je tombai dans une profonde rêverie.

« Qu’y a-t-il derrière l’obscurité des yeux fermés ? » Cette pensée interrogative vint puissamment à mon esprit. Un immense éclair de lumière se manifesta aussitôt à mon regard intérieur. Des formes divines de saints, assis en posture de méditation dans des grottes de montagne, se formèrent comme des images de cinéma miniatures sur le grand écran de rayonnement à l’intérieur de mon front.

« Qui êtes-vous ? » dis-je à voix haute.

« Nous sommes les yogis de l’Himalaya. » La réponse céleste est difficile à décrire ; mon cœur en fut transporté.

« Ah, je désire tant aller dans l’Himalaya et devenir comme vous ! » La vision disparut, mais les rayons argentés s’étendirent en cercles toujours plus larges jusqu’à l’infini.

« Qu’est-ce que cette lueur merveilleuse ? »

« Je suis Iswara. Je suis la Lumière. » La voix était comme le murmure des nuages.

« Je veux ne faire qu’un avec Toi ! »

De la lente diminution de mon extase divine, je sauvai un héritage permanent d’inspiration à chercher Dieu. « Il est la Joie éternelle, toujours nouvelle ! » Ce souvenir persista longtemps après ce jour de ravissement.

Un autre souvenir de jeunesse est marquant ; et littéralement, car j’en porte encore la cicatrice. Ma sœur aînée Uma et moi étions assis au petit matin sous un margousier dans l’enceinte de notre propriété à Gorakhpur. Elle m’aidait avec un abécédaire bengali, tout en détournant mon regard des perroquets voisins qui mangeaient les fruits mûrs du margousier. Uma se plaignit d’un furoncle sur la jambe et apporta un pot de pommade. J’en étalai un peu sur mon avant-bras.

« Pourquoi mets-tu du médicament sur un bras sain ? »

« Eh bien, frangine, je sens que je vais avoir un furoncle demain. Je teste ta pommade à l’endroit où il apparaîtra. »

« Petit menteur ! »

« Sœurette, ne me traite pas de menteur avant de voir ce qui arrivera demain matin. » L’indignation m’envahit.

Uma ne fut pas impressionnée et répéta trois fois sa raillerie. Une résolution inflexible résonna dans ma voix tandis que je répondais lentement.

« Par le pouvoir de la volonté qui est en moi, je dis que demain, j’aurai un assez gros furoncle à cet endroit précis de mon bras ; et TON furoncle enflerait jusqu’à atteindre deux fois sa taille actuelle ! »

Le matin me trouva avec un furoncle vigoureux à l’endroit indiqué ; les dimensions du furoncle d’Uma avaient doublé. Avec un cri, ma sœur se précipita vers Mère. « Mukunda est devenu un nécromancien ! » Gravement, Mère m’instruisit de ne jamais utiliser le pouvoir des mots pour faire du mal. J’ai toujours gardé son conseil en mémoire et je l’ai suivi.

Mon furoncle fut traité chirurgicalement. Une cicatrice visible, laissée par l’incision du médecin, est présente aujourd’hui. Sur mon avant-bras droit, c’est un rappel constant du pouvoir de la parole pure de l’homme.

Ces phrases simples et apparemment inoffensives adressées à Uma, prononcées avec une profonde concentration, avaient possédé une force cachée suffisante pour exploser comme des bombes et produire des effets nets, bien que préjudiciables. Je compris, plus tard, que le pouvoir vibratoire explosif de la parole pouvait être dirigé sagement pour libérer sa vie des difficultés, et ainsi opérer sans cicatrice ni reproche.

Notre famille déménagea à Lahore, dans le Pendjab. Là, j’acquis une image de la Mère Divine sous la forme de la déesse Kali. Elle sanctifia un petit autel informel sur le balcon de notre maison. Une conviction sans équivoque m’envahit : l’accomplissement couronnerait toutes mes prières prononcées dans ce lieu sacré. Debout là, avec Uma un jour, je regardais deux cerfs-volants voler au-dessus des toits des bâtiments du côté opposé de la ruelle très étroite.

« Pourquoi es-tu si silencieux ? » Uma me poussa en plaisantant.

« Je pense simplement à quel point c’est merveilleux que la Mère Divine me donne tout ce que je demande. »

« Je suppose qu’Elle te donnerait ces deux cerfs-volants ! » Ma sœur rit avec dérision.

« Pourquoi pas ? » Je commençai des prières silencieuses pour les obtenir.

En Inde, on joue avec des cerfs-volants dont les fils sont recouverts de colle et de verre pilé. Chaque joueur tente de couper le fil de son adversaire. Un cerf-volant libéré vogue au-dessus des toits ; c’est un grand plaisir que de l’attraper. Étant donné qu’Uma et moi étions sur le balcon, il semblait impossible qu’un cerf-volant lâché puisse tomber entre nos mains ; son fil pendrait naturellement au-dessus des toits.

Les joueurs de l’autre côté de la ruelle commencèrent leur match. Un fil fut coupé ; immédiatement, le cerf-volant flotta dans ma direction. Il resta immobile un instant, grâce à une soudaine accalmie du vent, ce qui suffit à emmêler fermement le fil avec un cactus au sommet de la maison d’en face. Une boucle parfaite se forma pour ma saisie. Je donnai le prix à Uma.

« C’était juste un accident extraordinaire, et non une réponse à ta prière. Si l’autre cerf-volant vient à toi, alors je croirai. » Les yeux noirs de ma sœur exprimaient plus d’étonnement que ses paroles.

Je poursuivis mes prières avec une intensité crescendo. Une traction énergique de l’autre joueur entraîna la perte soudaine de son cerf-volant. Il se dirigea vers moi, dansant dans le vent. Mon assistant utile, le cactus, fixa à nouveau le fil du cerf-volant dans la boucle nécessaire pour que je puisse m’en saisir. Je présentai mon deuxième trophée à Uma.

« En vérité, la Mère Divine t’écoute ! Tout cela est bien trop surnaturel pour moi ! » Ma sœur s’enfuit comme un faon effrayé.

CHAPITRE : 2

LA MORT DE MA MÈRE ET L’AMULETTE MYSTIQUE

Le désir le plus cher de ma mère était le mariage de mon frère aîné. « Ah, quand je verrai le visage de la femme d’Ananta, je trouverai le paradis sur cette terre ! » J’entendais fréquemment Mère exprimer en ces mots son fort sentiment indien pour la continuité familiale.

J’avais environ onze ans au moment des fiançailles d’Ananta. Mère était à Calcutta, supervisant joyeusement les préparatifs du mariage. Père et moi étions seuls dans notre maison à Bareilly, dans le nord de l’Inde, où Père avait été transféré après deux ans passés à Lahore.

J’avais précédemment été témoin de la splendeur des rites nuptiaux de mes deux sœurs aînées, Roma et Uma ; mais pour Ananta, en tant que fils aîné, les plans étaient vraiment élaborés. Mère accueillait de nombreux parents, arrivant chaque jour à Calcutta de maisons lointaines. Elle les logeait confortablement dans une grande maison nouvellement acquise au 50 Amherst Street. Tout était prêt : les mets du banquet, le trône gai sur lequel mon frère devait être porté jusqu’à la maison de sa future épouse, les rangées de lumières colorées, les énormes éléphants et chameaux en carton, les orchestres anglais, écossais et indiens, les amuseurs professionnels, les prêtres pour les rites anciens.

Père et moi, enjoués, prévoyions de rejoindre la famille à temps pour la cérémonie. Peu avant le grand jour, cependant, j’eus une vision inquiétante.

C’était à Bareilly, au milieu de la nuit. Alors que je dormais à côté de mon père sur la véranda de notre bungalow, je fus réveillé par un flottement particulier de la moustiquaire au-dessus du lit. Les rideaux légers s’écartèrent et je vis la forme bien-aimée de ma mère.

« Réveille ton père ! » Sa voix n’était qu’un murmure. « Prends le premier train disponible, à quatre heures ce matin. Dépêche-toi d’aller à Calcutta si tu veux me voir ! » La silhouette fantomatique disparut.

« Père, Père ! Mère est en train de mourir ! » La terreur dans mon ton le réveilla instantanément. Je sanglotai les nouvelles fatales.

« Ne fais pas attention à cette hallucination. » Père opposa son refus caractéristique à une situation nouvelle. « Ta mère est en excellente santé. Si nous recevons de mauvaises nouvelles, nous partirons demain. »

« Tu ne te pardonneras jamais de ne pas partir maintenant ! » L’angoisse me poussa à ajouter amèrement : « Et je ne te pardonnerai jamais non plus ! »

Le matin mélancolique arriva avec des mots explicites : « Mère dangereusement malade ; mariage reporté ; venez immédiatement. »

Père et moi partîmes, distraits. L’un de mes oncles nous rencontra en route à un point de correspondance. Un train tonna vers nous, se profilant avec une augmentation télescopique. De mon tumulte intérieur, une détermination abrupte surgit de me jeter sur les voies ferrées. Déjà privé, me semblait-il, de ma mère, je ne pouvais supporter un monde soudainement vide jusqu’à l’os. J’aimais Mère comme ma meilleure amie sur terre. Ses yeux noirs réconfortants avaient été mon refuge le plus sûr dans les tragédies futiles de l’enfance.

« Vit-elle encore ? » Je m’arrêtai pour une dernière question à mon oncle.

« Bien sûr qu’elle est vivante ! » Il ne fut pas lent à interpréter le désespoir sur mon visage. Mais je le crus à peine.

Quand nous atteignîmes notre maison de Calcutta, ce fut seulement pour affronter le mystère stupéfiant de la mort. Je m’effondrai dans un état presque sans vie. Des années passèrent avant qu’une quelconque réconciliation n’entre dans mon cœur. Prenant d’assaut les portes mêmes du ciel, mes cris finirent par invoquer la Mère Divine. Ses paroles apportèrent une guérison finale à mes plaies purulentes :

« C’est Moi qui ai veillé sur toi, vie après vie, dans la tendresse de nombreuses mères ! Vois dans Mon regard les deux yeux noirs, les yeux perdus, les beaux yeux que tu cherches ! »

Père et moi retournâmes à Bareilly peu après les rites de crémation pour la bien-aimée. Chaque matin, je faisais un pèlerinage commémoratif pathétique jusqu’à un grand arbre SHEOLI qui ombrageait la pelouse douce et or-vert devant notre bungalow. Dans mes moments poétiques, je pensais que les fleurs blanches du SHEOLI s’éparpillaient avec une dévotion volontaire sur l’autel herbeux. Mélangeant mes larmes à la rosée, j’observais souvent une étrange lumière d’un autre monde émergeant de l’aube. Des élancements intenses de désir pour Dieu m’assaillaient. Je me sentais puissamment attiré vers l’Himalaya.

L’un de mes cousins, tout juste de retour d’une période de voyage dans les collines sacrées, nous rendit visite à Bareilly. J’écoutais avidement ses récits sur la demeure de haute montagne des yogis et des swamis.

« Fuyons vers l’Himalaya. » Ma suggestion un jour à Dwarka Prasad, le jeune fils de notre propriétaire à Bareilly, tomba sur des oreilles peu sympathiques. Il révéla mon plan à mon frère aîné, qui venait d’arriver pour voir Père. Au lieu de rire légèrement de ce projet peu pratique d’un petit garçon, Ananta se fit un point d’honneur de me ridiculiser.

« Où est ta robe orange ? Tu ne peux pas être un swami sans ça ! »

Mais j’étais inexplicablement transporté par ses paroles. Elles apportèrent une image claire de moi-même errant en Inde en tant que moine. Peut-être éveillèrent-elles des souvenirs d’une vie passée ; en tout cas, je commençai à voir avec quelle facilité naturelle je porterais la tenue de cet ordre monastique fondé depuis longtemps.

Discutant un matin avec Dwarka, je sentis un amour pour Dieu descendre avec une force d’avalanche. Mon compagnon n’était qu’à moitié attentif à l’éloquence qui suivit, mais je m’écoutais de tout cœur.

Je m’enfuis cet après-midi-là vers Naini Tal, dans les contreforts de l’Himalaya. Ananta se lança à une poursuite déterminée ; je fus forcé de retourner tristement à Bareilly. Le seul pèlerinage qui me fut permis était le coutumier, à l’aube, vers l’arbre SHEOLI. Mon cœur pleurait les Mères perdues, humaines et divines.

La déchirure laissée dans le tissu familial par la mort de Mère était irréparable. Père ne se remaria jamais au cours des près de quarante années qui lui restaient. Endossant le rôle difficile de Père-Mère pour son petit troupeau, il devint sensiblement plus tendre, plus accessible. Avec calme et perspicacité, il résolut les divers problèmes familiaux. Après les heures de bureau, il se retirait comme un ermite dans la cellule de sa chambre, pratiquant le KRIYA YOGA dans une douce sérénité. Longtemps après la mort de Mère, je tentai d’engager une infirmière anglaise pour s’occuper des détails qui rendraient la vie de mon parent plus confortable. Mais Père secoua la tête.

« Le service envers moi s’est terminé avec ta mère. » Ses yeux étaient lointains avec une dévotion de toute une vie. « Je n’accepterai pas les soins d’aucune autre femme. »

Quatorze mois après le départ de Mère, j’appris qu’elle m’avait laissé un message capital. Ananta était présent à son lit de mort et avait enregistré ses paroles. Bien qu’elle ait demandé que la révélation me soit faite dans un an, mon frère tarda. Il devait bientôt quitter Bareilly pour Calcutta, pour épouser la jeune fille que Mère avait choisie pour lui. Un soir, il me fit appeler à ses côtés.

« Mukunda, j’ai été réticent à te donner d’étranges nouvelles. » Le ton d’Ananta contenait une note de résignation. « Ma peur était d’enflammer ton désir de quitter la maison. Mais de toute façon, tu es hérissé d’ardeur divine. Quand je t’ai capturé récemment sur ton chemin vers l’Himalaya, j’en suis venu à une résolution définitive. Je ne dois plus retarder l’accomplissement de ma promesse solennelle. » Mon frère me remit une petite boîte et me délivra le message de Mère.

« Que ces paroles soient ma bénédiction finale, mon fils bien-aimé Mukunda ! » avait dit Mère. « L’heure est venue où je dois relater un certain nombre d’événements phénoménaux suivant ta naissance. J’ai d’abord connu ton chemin destiné quand tu n’étais qu’un bébé dans mes bras. Je t’ai alors emmené à la maison de mon gourou à Bénarès. Presque caché derrière une foule de disciples, je pouvais à peine voir Lahiri Mahasaya alors qu’il était assis en profonde méditation.

« Pendant que je te caressais, je priais pour que le grand gourou remarque et accorde une bénédiction. Alors que ma demande dévotionnelle silencieuse grandissait en intensité, il ouvrit les yeux et me fit signe d’approcher. Les autres me firent place ; je m’inclinai aux pieds sacrés. Mon maître t’assit sur ses genoux, plaçant sa main sur ton front par manière de te baptiser spirituellement.

« "Petite mère, ton fils sera un yogi. En tant que moteur spirituel, il portera de nombreuses âmes vers le royaume de Dieu."

« Mon cœur bondit de joie de voir ma prière secrète exaucée par le gourou omniscient. Peu avant ta naissance, il m’avait dit que tu suivrais son chemin.

« Plus tard, mon fils, ta vision de la Grande Lumière m’était connue, à moi et à ta sœur Roma, alors que depuis la pièce voisine nous t’observions immobile sur le lit. Ton petit visage était illuminé ; ta voix résonnait d’une résolution de fer tandis que tu parlais d’aller dans l’Himalaya en quête du Divin.

« De ces manières, cher fils, j’en suis venue à savoir que ta route se trouve loin des ambitions mondaines. L’événement le plus singulier de ma vie apporta une confirmation supplémentaire, un événement qui m’incite maintenant à ce message sur mon lit de mort.

« C’était une entrevue avec un sage dans le Pendjab. Alors que notre famille vivait à Lahore, un matin, le serviteur entra précipitamment dans ma chambre.

« "Maîtresse, un étrange SADHU est ici. Il insiste pour qu’il "voie la mère de Mukunda"."

« Ces mots simples frappèrent une corde profonde en moi ; je suis allée immédiatement saluer le visiteur. En m’inclinant à ses pieds, je sentis que devant moi se trouvait un vrai homme de Dieu.

« "Mère", dit-il, "les grands maîtres veulent que vous sachiez que votre séjour sur terre ne sera pas long. Votre prochaine maladie s’avérera être la dernière." Il y eut un silence, pendant lequel je ne ressentis aucune alarme mais seulement une vibration de grande paix. Finalement, il s’adressa de nouveau à moi :

« Vous serez le gardien d’une certaine amulette d’argent. Je ne vous la donnerai pas aujourd’hui ; pour démontrer la vérité de mes paroles, le talisman se matérialisera dans vos mains demain, alors que vous serez en méditation. Sur votre lit de mort, vous devrez ordonner à votre fils aîné, Ananta, de conserver l’amulette pendant un an, puis de la remettre à votre second fils. Mukunda comprendra la signification du talisman grâce aux grands êtres. Il devra la recevoir vers l’époque où il sera prêt à renoncer à tous les espoirs mondains et à commencer sa quête vitale de Dieu. Lorsqu’il aura gardé l’amulette pendant quelques années, et qu’elle aura rempli son office, elle s’évanouira. Même si elle est conservée dans l’endroit le plus secret, elle retournera d’où elle vient. »

« J’offris l’aumône au saint et m’inclinai devant lui avec une grande révérence. N’acceptant pas l’offrande, il repartit avec une bénédiction. Le lendemain soir, alors que j’étais assis, les mains jointes, en méditation, une amulette d’argent se matérialisa entre mes paumes, tout comme le SADHU l’avait promis. Elle se fit connaître par un toucher froid et lisse. Je l’ai jalousement gardée pendant plus de deux ans, et je la laisse maintenant sous la garde d’Ananta. Ne pleurez pas pour moi, car j’aurai été conduit par mon grand gourou dans les bras de l’Infini. Adieu, mon enfant ; la Mère Cosmique vous protégera. »

Un éclair d’illumination m’envahit à la possession de l’amulette ; de nombreux souvenirs dormants s’éveillèrent. Le talisman, rond et étrangement ancien, était couvert de caractères sanskrits. Je compris qu’il provenait de maîtres de vies antérieures, qui guidaient invisiblement mes pas. Il y avait certes une signification plus profonde ; mais on ne révèle jamais pleinement le cœur d’une amulette.

Comment le talisman finit par disparaître au milieu des circonstances profondément malheureuses de ma vie, et comment sa perte fut le signe avant-coureur de ma rencontre avec un gourou, ne peut être raconté dans ce chapitre.

Mais le petit garçon, contrarié dans ses tentatives d’atteindre l’Himalaya, voyageait chaque jour au loin sur les ailes de son amulette.

CHAPITRE 3

LE SAINT AUX DEUX CORPS

« Père, si je promets de revenir à la maison sans contrainte, puis-je faire un voyage touristique à Bénarès ? »

Mon vif amour des voyages était rarement entravé par Père. Il m’autorisait, même alors que je n’étais qu’un enfant, à visiter de nombreuses villes et lieux de pèlerinage. Habituellement, un ou plusieurs de mes amis m’accompagnaient ; nous voyagions confortablement grâce à des laissez-passer de première classe fournis par Père. Sa position de fonctionnaire des chemins de fer satisfaisait pleinement les nomades de la famille.

Père promit d’accorder à ma requête l’attention qu’elle méritait. Le lendemain, il me convoqua et me tendit un billet aller-retour de Bareilly à Bénarès, quelques billets de roupies et deux lettres.

« J’ai une affaire à proposer à un ami de Bénarès, Kedar Nath Babu. Malheureusement, j’ai perdu son adresse. Mais je crois que tu seras en mesure de lui faire parvenir cette lettre par l’intermédiaire de notre ami commun, Swami Pranabananda. Le swami, mon condisciple, a atteint une stature spirituelle exaltée. Tu tireras profit de sa compagnie ; ce second mot servira de lettre d’introduction. »

Les yeux de Père pétillèrent lorsqu’il ajouta : « Attention, plus de fugues ! »

Je partis avec l’enthousiasme de mes douze ans (bien que le temps n’ait jamais terni mon plaisir des nouveaux paysages et des visages inconnus). Arrivé à Bénarès, je me rendis immédiatement à la résidence du swami. La porte d’entrée était ouverte ; je me frayai un chemin jusqu’à une longue pièce en forme de hall au deuxième étage. Un homme assez corpulent, vêtu seulement d’un pagne, était assis en posture du lotus sur une estrade légèrement surélevée. Sa tête et son visage sans rides étaient rasés de près ; un sourire béatifique jouait sur ses lèvres. Pour dissiper ma pensée que j’étais une intrusion, il me salua comme un vieil ami.

« BABA ANAND (félicité à mon cher). » Son accueil fut chaleureux, prononcé d’une voix enfantine. Je m’agenouillai et touchai ses pieds.

« Êtes-vous Swami Pranabananda ? »

Il hocha la tête. « Es-tu le fils de Bhagabati ? » Ses mots furent prononcés avant même que j’aie eu le temps de sortir la lettre de Père de ma poche. Stupéfait, je lui tendis le mot d’introduction, qui semblait désormais superflu.

« Bien sûr que je trouverai Kedar Nath Babu pour toi. » Le saint me surprit à nouveau par sa clairvoyance. Il jeta un coup d’œil à la lettre et fit quelques références affectueuses à mon parent.

« Tu sais, je jouis de deux pensions. L’une grâce à la recommandation de ton père, pour qui j’ai travaillé autrefois au bureau des chemins de fer. L’autre grâce à la recommandation de mon Père Céleste, pour qui j’ai consciencieusement accompli mes devoirs terrestres dans cette vie. »

Je trouvai cette remarque très obscure. « Quel genre de pension, monsieur, recevez-vous du Père Céleste ? Laisse-t-Il tomber de l’argent dans vos genoux ? »

Il rit. « J’entends par là une pension d’une paix insondable — une récompense pour de nombreuses années de méditation profonde. Je ne convoite plus l’argent désormais. Mes rares besoins matériels sont amplement satisfaits. Plus tard, tu comprendras la signification d’une seconde pension. »

Interrompant brusquement notre conversation, le saint devint gravement immobile. Un air de sphinx l’enveloppa. Au début, ses yeux brillaient comme s’il observait quelque chose d’intéressant, puis ils devinrent ternes. Je me sentais embarrassé par sa parcimonie verbale ; il ne m’avait pas encore dit comment je pouvais rencontrer l’ami de Père. Un peu fébrilement, je regardai autour de moi dans la pièce nue, vide hormis nous deux. Mon regard distrait se posa sur ses sandales en bois, posées sous le siège de l’estrade.

« Petit monsieur, ne t’inquiète pas. L’homme que tu souhaites voir sera avec toi dans une demi-heure. » Le yogi lisait dans mes pensées — un exploit pas trop difficile en ce moment !

Il retomba à nouveau dans un silence impénétrable. Ma montre m’informa que trente minutes s’étaient écoulées.

Le swami se réveilla. « Je pense que Kedar Nath Babu approche de la porte. »

J’entendis quelqu’un monter l’escalier. Une incompréhension stupéfaite surgit soudain ; mes pensées se bousculèrent : « Comment est-il possible que l’ami de Père ait été convoqué à cet endroit sans l’aide d’un messager ? Le swami n’a parlé à personne d’autre qu’à moi depuis mon arrivée ! »

Je quittai brusquement la pièce et descendis les marches. À mi-chemin, je rencontrai un homme mince, au teint clair et de taille moyenne. Il semblait pressé.

« Êtes-vous Kedar Nath Babu ? » L’excitation colorait ma voix.

« Oui. N’êtes-vous pas le fils de Bhagabati qui attend ici pour me rencontrer ? » Il sourit de manière amicale.

« Monsieur, comment se fait-il que vous soyez venu ici ? » Je ressentais un ressentiment confus face à sa présence inexplicable.

« Tout est mystérieux aujourd’hui ! Il y a moins d’une heure, je venais de finir mon bain dans le Gange lorsque Swami Pranabananda s’est approché de moi. Je n’ai aucune idée de comment il a su que j’étais là à ce moment-là.

« "Le fils de Bhagabati t’attend dans mon appartement", a-t-il dit. "Viendras-tu avec moi ?" J’ai accepté avec joie. Alors que nous avancions main dans la main, le swami, avec ses sandales en bois, était étrangement capable de me distancer, bien que je porte ces chaussures de marche robustes.

« "Combien de temps te faudra-t-il pour atteindre mon logement ?" Pranabanandaji s’est soudain arrêté pour me poser cette question.

« "Environ une demi-heure."

« "J’ai autre chose à faire pour le moment." Il m’a lancé un regard énigmatique. "Je dois te laisser derrière moi. Tu pourras me rejoindre dans ma maison, où le fils de Bhagabati et moi t’attendrons."

« Avant que je puisse protester, il s’est élancé rapidement devant moi et a disparu dans la foule. J’ai marché ici aussi vite que possible. »

Cette explication ne fit qu’accroître mon trouble. Je demandai depuis combien de temps il connaissait le swami.

« Nous nous sommes rencontrés quelques fois l’année dernière, mais pas récemment. J’étais très heureux de le revoir aujourd’hui au GHAT de baignade. »

« Je n’en crois pas mes oreilles ! Suis-je en train de perdre la tête ? L’avez-vous rencontré dans une vision, ou l’avez-vous réellement vu, touché sa main, et entendu le son de ses pas ? »

« Je ne sais pas où vous voulez en venir ! » Il rougit de colère. « Je ne vous mens pas. Ne comprenez-vous pas que ce n’est que par l’intermédiaire du swami que j’ai pu savoir que vous m’attendiez à cet endroit ? »

« Mais cet homme, Swami Pranabananda, n’a pas quitté ma vue un seul instant depuis mon arrivée il y a environ une heure. » Je lâchai toute l’histoire.

Ses yeux s’écarquillèrent. « Vivons-nous dans cet âge matériel, ou sommes-nous en train de rêver ? Je ne m’attendais jamais à être témoin d’un tel miracle dans ma vie ! Je pensais que ce swami était un homme ordinaire, et maintenant je découvre qu’il peut matérialiser un corps supplémentaire et agir à travers lui ! » Ensemble, nous entrâmes dans la pièce du saint.

« Regardez, ce sont les mêmes sandales qu’il portait au GHAT », chuchota Kedar Nath Babu. « Il n’était vêtu que d’un pagne, tout comme je le vois maintenant. »

Alors que le visiteur s’inclinait devant lui, le saint se tourna vers moi avec un sourire interrogateur.

« Pourquoi es-tu stupéfié par tout cela ? L’unité subtile du monde phénoménal n’est pas cachée aux vrais yogis. Je vois et converse instantanément avec mes disciples dans le lointain Calcutta. Ils peuvent de même transcender à volonté tout obstacle de la matière brute. »

C’était probablement dans un effort pour stimuler l’ardeur spirituelle dans mon jeune cœur que le swami avait daigné me parler de ses pouvoirs de radio et de télévision astrales. Mais au lieu de l’enthousiasme, je ne ressentis qu’une crainte respectueuse. Dans la mesure où j’étais destiné à entreprendre ma quête divine par l’intermédiaire d’un gourou particulier — Sri Yukteswar, que je n’avais pas encore rencontré — je ne ressentais aucune inclination à accepter Pranabananda comme mon maître. Je le regardai avec doute, me demandant si c’était lui ou son double qui se tenait devant moi.

Le maître chercha à bannir mon inquiétude en m’accordant un regard éveillant l’âme, et par quelques mots inspirants sur son propre gourou.

« Lahiri Mahasaya était le plus grand yogi que j’aie jamais connu. Il était la Divinité elle-même sous forme de chair. »

Si un disciple, pensai-je, pouvait matérialiser une forme charnelle supplémentaire à volonté, quels miracles seraient donc interdits à son maître ?

« Je vais te dire combien l’aide d’un gourou est inestimable. J’avais l’habitude de méditer avec un autre disciple pendant huit heures chaque nuit. Nous devions travailler au bureau des chemins de fer pendant la journée. Trouvant difficile d’accomplir mes devoirs administratifs, je désirais consacrer tout mon temps à Dieu. Pendant huit ans, j’ai persévéré, méditant la moitié de la nuit. J’ai eu des résultats merveilleux ; de formidables perceptions spirituelles illuminaient mon esprit. Mais un petit voile restait toujours entre moi et l’Infini. Même avec une ferveur surhumaine, je trouvais que l’union finale et irrévocable m’était refusée. Un soir, je rendis visite à Lahiri Mahasaya et le suppliai pour son intercession divine. Mes importunités se poursuivirent pendant toute la nuit.

« "Gourou angélique, mon angoisse spirituelle est telle que je ne peux plus supporter ma vie sans rencontrer le Grand Bien-Aimé face à face !"

« "Que puis-je faire ? Tu dois méditer plus profondément."

« "J’en appelle à Toi, ô Dieu mon Maître ! Je Te vois matérialisé devant moi dans un corps physique ; bénis-moi afin que je puisse Te percevoir dans Ta forme infinie !"

« Lahiri Mahasaya étendit sa main dans un geste bénin. "Tu peux partir maintenant et méditer. J’ai intercédé pour toi auprès de Brahma."

« Immensément élevé, je retournai chez moi. En méditation cette nuit-là, le But brûlant de ma vie fut atteint. Maintenant, je jouis sans cesse de la pension spirituelle. Jamais depuis ce jour le Créateur Bienheureux n’est resté caché à mes yeux derrière un écran d’illusion. »

Le visage de Pranabananda était baigné d’une lumière divine. La paix d’un autre monde pénétra mon cœur ; toute peur s’était envolée. Le saint fit une confidence supplémentaire.

« Quelques mois plus tard, je retournai voir Lahiri Mahasaya et essayai de le remercier pour le don infini qu’il m’avait accordé. Puis j’ai mentionné une autre affaire.

« "Divin Gourou, je ne peux plus travailler au bureau. S’il vous plaît, libérez-moi. Brahma me maintient continuellement en état d’ivresse."

« "Demande une pension à ta compagnie."

« "Quelle raison donnerai-je, si tôt dans mon service ?"

« "Dis ce que tu ressens."

« Le lendemain, je fis ma demande. Le médecin s’enquit des motifs de ma demande prématurée.

« "Au travail, je ressens une sensation irrésistible montant dans ma colonne vertébrale. Elle imprègne tout mon corps, me rendant inapte à l’accomplissement de mes devoirs."

« Sans plus de questions, le médecin me recommanda vivement pour une pension, que je reçus bientôt. Je sais que la volonté divine de Lahiri Mahasaya a agi à travers le médecin et les fonctionnaires des chemins de fer, y compris ton père. Automatiquement, ils ont obéi à la direction spirituelle du grand gourou, et m’ont libéré pour une vie de communion ininterrompue avec le Bien-Aimé. »

Après cette révélation extraordinaire, Swami Pranabananda se retira dans l’un de ses longs silences. Alors que je prenais congé, touchant ses pieds avec révérence, il me donna sa bénédiction :

« Ta vie appartient à la voie du renoncement et du yoga. Je te reverrai, avec ton père, plus tard. » Les années apportèrent l’accomplissement de ces deux prédictions.

Kedar Nath Babu marcha à mes côtés dans l’obscurité grandissante. Je remis la lettre de Père, que mon compagnon lut sous un réverbère.

« Ton père suggère que je prenne un poste au bureau de Calcutta de sa compagnie de chemin de fer. Comme il serait agréable d’espérer au moins l’une des pensions dont jouit Swami Pranabananda ! Mais c’est impossible ; je ne peux quitter Bénarès. Hélas, deux corps ne sont pas encore pour moi ! »

CHAPITRE 4

MA FUITE INTERROMPUE VERS L’HIMALAYA

« Quitte ta salle de classe sous un prétexte futile, et loue une voiture de louage. Arrête-toi dans la ruelle où personne dans ma maison ne peut te voir. »

Telles furent mes dernières instructions à Amar Mitter, un ami du lycée qui prévoyait de m’accompagner dans l’Himalaya. Nous avions choisi le lendemain pour notre fuite. Des précautions étaient nécessaires, car Ananta exerçait un œil vigilant. Il était déterminé à déjouer les plans d’évasion dont il soupçonnait qu’ils occupaient mon esprit. L’amulette, tel un levain spirituel, agissait silencieusement en moi. Au milieu des neiges himalayennes, j’espérais trouver le maître dont le visage m’apparaissait souvent dans mes visions.

La famille vivait maintenant à Calcutta, où Père avait été définitivement muté. Suivant la coutume patriarcale indienne, Ananta avait emmené sa jeune épouse vivre dans notre maison, située maintenant au 4 Gurpar Road. Là, dans une petite chambre sous les combles, je m’adonnais à des méditations quotidiennes et préparais mon esprit à la quête divine.

Le matin mémorable arriva avec une pluie de mauvais augure. Entendant les roues de la voiture d’Amar dans la rue, je nouai à la hâte une couverture, une paire de sandales, la photo de Lahiri Mahasaya, une copie de la BHAGAVAD GITA, un chapelet et deux pagnes. Je jetai ce paquet par la fenêtre du troisième étage. Je descendis les escaliers en courant et croisai mon oncle, qui achetait du poisson à la porte.

« Quelle est cette agitation ? » Son regard parcourut mon corps avec méfiance.

Je lui adressai un sourire évasif et me dirigeai vers la ruelle. Récupérant mon paquet, je rejoignis Amar avec une prudence de conspirateur. Nous nous rendîmes à Chadni Chowk, un centre commercial. Pendant des mois, nous avions économisé notre argent de poche pour acheter des vêtements anglais. Sachant que mon frère intelligent pourrait facilement jouer le rôle de détective, nous pensions le tromper avec une tenue européenne.

Sur le chemin de la gare, nous nous arrêtâmes pour récupérer mon cousin, Jotin Ghosh, que j’appelais Jatinda. Il était un nouveau converti, aspirant à un gourou dans l’Himalaya. Il endossa le nouveau costume que nous avions préparé. Bien camouflés, espérions-nous ! Une profonde allégresse possédait nos cœurs.

« Tout ce dont nous avons besoin maintenant, ce sont des chaussures en toile. » Je menai mes compagnons vers un magasin exposant des chaussures à semelles de caoutchouc. « Les articles en cuir, obtenus uniquement par l’abattage d’animaux, doivent être absents de ce saint voyage. » Je m’arrêtai dans la rue pour retirer la couverture en cuir de ma BHAGAVAD GITA, et les lanières en cuir de mon casque colonial SOLA TOPEE.

À la gare, nous prîmes des billets pour Burdwan, d’où nous prévoyions de prendre une correspondance pour Hardwar, dans les contreforts de l’Himalaya. Dès que le train, comme nous, fut en fuite, je donnai libre cours à quelques-unes de mes glorieuses anticipations.

« Imagine seulement ! » m’exclamai-je. « Nous serons initiés par les maîtres et ferons l’expérience de la transe de la conscience cosmique. Notre chair sera chargée d’un tel magnétisme que les animaux sauvages de l’Himalaya viendront docilement près de nous. Les tigres ne seront plus que de doux chats domestiques attendant nos caresses ! »

Cette remarque — illustrant une perspective que je considérais comme fascinante, tant métaphoriquement que littéralement — provoqua un sourire enthousiaste d’Amar. Mais Jatinda détourna le regard, le dirigeant par la fenêtre vers le paysage qui défilait.

« Que l’argent soit divisé en trois portions. » Jatinda brisa un long silence avec cette suggestion. « Chacun de nous devrait acheter son propre billet à Burdwan. Ainsi, personne à la gare ne devinera que nous fuyons ensemble. »

J’acceptai sans méfiance. Au crépuscule, notre train s’arrêta à Burdwan. Jatinda entra au guichet ; Amar et moi nous assîmes sur le quai. Nous attendîmes quinze minutes, puis fîmes des recherches infructueuses. Cherchant dans toutes les directions, nous criâmes le nom de Jatinda avec l’urgence de la peur. Mais il s’était évanoui dans l’inconnu sombre entourant la petite gare.

J’étais complètement déconcerté, sous le choc d’un engourdissement étrange. Que Dieu puisse cautionner cet épisode déprimant ! L’occasion romantique de ma première fuite soigneusement planifiée vers Lui était cruellement gâchée.

« Amar, nous devons rentrer à la maison. » Je pleurais comme un enfant. « Le départ insensible de Jatinda est un mauvais présage. Ce voyage est voué à l’échec. »

« Est-ce là ton amour pour le Seigneur ? Ne peux-tu supporter la petite épreuve d’un compagnon traître ? »

Grâce à la suggestion d’Amar concernant une épreuve divine, mon cœur se stabilisa. Nous nous rafraîchîmes avec les célèbres friandises de Burdwan, SITABHOG (nourriture pour la déesse) et MOTICHUR (pépites de perles sucrées). En quelques heures, nous prîmes le train pour Hardwar, via Bareilly. Changeant de train à Moghul Serai, nous discutâmes d’une question vitale en attendant sur le quai.

« Amar, nous pourrions bientôt être interrogés de près par les fonctionnaires des chemins de fer. Je ne sous-estime pas l’ingéniosité de mon frère ! Quel que soit le résultat, je ne dirai pas de mensonge. »

« Tout ce que je te demande, Mukunda, c’est de garder le silence. Ne ris pas et ne souris pas pendant que je parlerai. »

À ce moment, un agent de gare européen m’accosta. Il agitait un télégramme dont je compris immédiatement la portée.

« Fuyez-vous la maison par colère ? »

« Non ! » J’étais heureux que son choix de mots me permette de répondre avec insistance. Ce n’était pas la colère mais la « mélancolie la plus divine » qui était responsable, je le savais, de mon comportement peu conventionnel.

Le fonctionnaire se tourna ensuite vers Amar. Le duel d'esprit qui suivit ne me permit guère de conserver la gravité stoïque qu'on m'avait conseillé d'adopter.

« Où est le troisième garçon ? » L'homme imprégna sa voix d'une autorité totale. « Allons, dites la vérité ! »

« Monsieur, je remarque que vous portez des lunettes. Ne pouvez-vous voir que nous ne sommes que deux ? » Amar sourit avec impudence. « Je ne suis pas magicien ; je ne peux faire apparaître un troisième compagnon. »

Le fonctionnaire, visiblement décontenancé par cette impertinence, chercha un nouvel angle d'attaque.

« Quel est votre nom ? »

« Je m'appelle Thomas. Je suis le fils d'une mère anglaise et d'un père indien converti au christianisme. »

« Quel est le nom de votre ami ? »

« Je l'appelle Thompson. »

À ce stade, mon hilarité intérieure avait atteint son paroxysme ; je me dirigeai sans cérémonie vers le train, en sifflant le départ. Amar suivit avec le fonctionnaire, qui fut assez crédule et obligeant pour nous installer dans un compartiment européen. Il lui était manifestement pénible de songer à deux garçons à moitié anglais voyageant dans la section réservée aux indigènes. Après son départ poli, je m'affalai sur la banquette et ris de façon incontrôlable. Mon ami affichait une expression de satisfaction joyeuse pour avoir dupé un fonctionnaire européen chevronné.

Sur le quai, j'avais réussi à lire le télégramme. Venant de mon frère, il disait ceci : « Trois garçons bengalis en vêtements anglais s'enfuient de chez eux vers Hardwar via Moghul Serai. Veuillez les détenir jusqu'à mon arrivée. Ample récompense pour vos services. »

« Amar, je t'avais dit de ne pas laisser traîner d'horaires annotés chez toi. » Mon regard était chargé de reproches. « Mon frère a dû en trouver un là-bas. »

Mon ami reconnut piteusement l'attaque. Nous nous arrêtâmes brièvement à Bareilly, où Dwarka Prasad nous attendait avec un télégramme d'Ananta. Mon vieil ami tenta vaillamment de nous retenir ; je le convainquis que notre fuite n'avait pas été entreprise à la légère. Comme lors d'une occasion précédente, Dwarka refusa mon invitation à partir pour l'Himalaya.

Alors que notre train stationnait dans une gare cette nuit-là, et que j'étais à moitié endormi, Amar fut réveillé par un autre fonctionnaire procédant à un interrogatoire. Lui aussi tomba victime des charmes hybrides de « Thomas » et « Thompson ». Le train nous transporta triomphalement jusqu'à une arrivée à l'aube à Hardwar. Les montagnes majestueuses se profilaient de façon invitante au loin. Nous traversâmes la gare en courant et entrâmes dans la liberté de la foule urbaine. Notre premier acte fut de nous changer en costume indigène, car Ananta avait d'une certaine façon percé notre déguisement européen. Un pressentiment de capture pesait sur mon esprit.

Jugeant opportun de quitter Hardwar sur-le-champ, nous achetâmes des billets pour continuer vers le nord, vers Rishikesh, un sol longtemps sanctifié par les pieds de nombreux maîtres. J'étais déjà monté dans le train, tandis qu'Amar traînait sur le quai. Il fut arrêté net par le cri d'un policier. Notre gardien indésirable nous escorta jusqu'à un bungalow de gare et prit en charge notre argent. Il expliqua courtoisement que c'était son devoir de nous retenir jusqu'à l'arrivée de mon frère aîné.

Apprenant que la destination des fugitifs était l'Himalaya, l'officier raconta une étrange histoire.

« Je vois que vous êtes fous des saints ! Vous ne rencontrerez jamais un plus grand homme de Dieu que celui que j'ai vu hier seulement. Mon collègue et moi l'avons rencontré pour la première fois il y a cinq jours. Nous patrouillions le long du Gange, à la recherche active d'un certain meurtrier. Nos instructions étaient de le capturer, mort ou vif. On savait qu'il se faisait passer pour un SADHU afin de voler les pèlerins. Un peu plus loin devant nous, nous avons aperçu une silhouette qui ressemblait à la description du criminel. Il ignora notre ordre de s'arrêter ; nous avons couru pour le maîtriser. En m'approchant par-derrière, j'ai brandi ma hache avec une force prodigieuse ; le bras droit de l'homme fut presque entièrement tranché de son corps.

« Sans pousser de cri ni jeter le moindre regard sur l'horrible blessure, l'étranger continua étonnamment sa marche rapide. Comme nous sautions devant lui, il parla calmement.

« "Je ne suis pas le meurtrier que vous cherchez."

« J'étais profondément mortifié de voir que j'avais blessé la personne d'un sage à l'aspect divin. Me prosternant à ses pieds, je l'implorai de me pardonner et lui offris le tissu de mon turban pour éponger les jets de sang abondants.

« "Fils, ce n'était là qu'une erreur compréhensible de ta part." Le saint me regarda avec bienveillance. "Cours ton chemin, et ne te reproche rien. La Mère Bien-Aimée prend soin de moi." Il poussa son bras pendant dans son moignon et ô miracle ! il adhéra ; le sang cessa inexplicablement de couler.

« "Viens me voir sous cet arbre là-bas dans trois jours et tu me trouveras complètement guéri. Ainsi, tu n'éprouveras aucun remords."

« Hier, mon collègue et moi sommes allés avec empressement à l'endroit désigné. Le SADHU était là et nous permit d'examiner son bras. Il ne portait aucune cicatrice ni trace de blessure !

« "Je vais par Rishikesh vers les solitudes himalayennes." Il nous bénit alors qu'il partait rapidement. Je sens que ma vie a été élevée par sa sainteté. »

L'officier conclut par une exclamation pieuse ; son expérience l'avait manifestement ému au-delà de ses profondeurs habituelles. Avec un geste impressionnant, il me tendit une coupure de presse sur le miracle. Selon la manière habituelle et confuse de la presse à sensation (qui ne manque pas, hélas ! même en Inde), la version du journaliste était légèrement exagérée : elle indiquait que le SADHU avait été presque décapité !

Amar et moi regrettâmes d'avoir manqué le grand yogi capable de pardonner à son persécuteur d'une manière aussi christique. L'Inde, matériellement pauvre depuis deux siècles, possède pourtant un fonds inépuisable de richesse divine ; des « gratte-ciel » spirituels peuvent être rencontrés occasionnellement sur le bord du chemin, même par des hommes mondains comme ce policier.

Nous remerciâmes l'officier pour avoir soulagé notre ennui avec son histoire merveilleuse. Il insinuait probablement qu'il était plus chanceux que nous : il avait rencontré un saint illuminé sans effort ; notre recherche fervente s'était terminée, non pas aux pieds d'un maître, mais dans un commissariat de police grossier !

Si près de l'Himalaya et pourtant, dans notre captivité, si loin, je dis à Amar que je me sentais doublement poussé à chercher la liberté.

« Éclipsons-nous dès que l'occasion se présente. Nous pouvons aller à pied jusqu'à la sainte Rishikesh. » Je souris de façon encourageante.

Mais mon compagnon était devenu pessimiste dès que le solide appui de notre argent nous avait été retiré.

« Si nous entamions un trek à travers une jungle aussi dangereuse, nous finirions non pas dans la cité des saints, mais dans l'estomac des tigres ! »

Ananta et le frère d'Amar arrivèrent au bout de trois jours. Amar salua son parent avec un soulagement affectueux. Je restai inconciliable ; Ananta ne récolta de ma part qu'une sévère réprimande.

« Je comprends ce que tu ressens. » Mon frère parla d'un ton apaisant. « Tout ce que je te demande, c'est de m'accompagner à Bénarès pour rencontrer un certain saint, puis de continuer jusqu'à Calcutta pour rendre visite à ton père en deuil pendant quelques jours. Ensuite, tu pourras reprendre ta recherche d'un maître ici. »

Amar entra dans la conversation à ce moment-là pour décliner toute intention de retourner à Hardwar avec moi. Il profitait de la chaleur familiale. Mais je savais que je n'abandonnerais jamais la quête de mon gourou.

Notre groupe prit le train pour Bénarès. Là, j'eus une réponse singulière et immédiate à mes prières.

Un plan astucieux avait été préarrangé par Ananta. Avant de me voir à Hardwar, il s'était arrêté à Bénarès pour demander à une certaine autorité en matière d'écritures de m'interviewer plus tard. Tant le pandit que son fils avaient promis d'entreprendre de me dissuader de la voie d'un SANNYASI.

Ananta m'emmena chez eux. Le fils, un jeune homme à l'attitude exubérante, m'accueillit dans la cour. Il m'engagea dans un long discours philosophique. Prétendant avoir une connaissance clairvoyante de mon avenir, il désapprouva mon idée de devenir moine.

« Vous rencontrerez un malheur continuel, et vous serez incapable de trouver Dieu, si vous insistez pour abandonner vos responsabilités ordinaires ! Vous ne pouvez résoudre votre karma passé sans expériences mondaines. »

Les mots immortels de Krishna me vinrent aux lèvres en guise de réponse : « "Même celui qui a le pire des karmas et qui médite sans cesse sur Moi perd rapidement les effets de ses mauvaises actions passées. Devenant un être à l'âme élevée, il atteint bientôt la paix pérenne. Arjuna, sache-le avec certitude : le dévot qui place sa confiance en Moi ne périt jamais !" »

Mais les pronostics percutants du jeune homme avaient légèrement ébranlé ma confiance. Avec toute la ferveur de mon cœur, je priai silencieusement Dieu :

« S'il te plaît, résous mon désarroi et réponds-moi, ici même et maintenant, si Tu désires que je mène la vie d'un renonçant ou celle d'un homme du monde ! »

Je remarquai un SADHU au visage noble debout juste à l'extérieur de l'enceinte de la maison du pandit. Il avait manifestement entendu la conversation animée entre le soi-disant clairvoyant et moi-même, car l'étranger m'appela à ses côtés. Je sentis une puissance formidable émaner de ses yeux calmes.

« Fils, n'écoute pas cet ignorant. En réponse à ta prière, le Seigneur me dit de t'assurer que ta seule voie dans cette vie est celle du renonçant. »

Avec étonnement autant que gratitude, je souris joyeusement à ce message décisif.

« Éloigne-toi de cet homme ! » L'« ignorant » m'appelait depuis la cour. Mon guide saint leva la main en signe de bénédiction et s'éloigna lentement.

« Ce SADHU est tout aussi fou que toi. » C'est le pandit aux cheveux gris qui fit cette charmante observation. Lui et son fils me regardaient d'un air lugubre. « J'ai entendu dire que lui aussi a quitté sa maison dans une vague recherche de Dieu. »

Je me détournai. Je fis remarquer à Ananta que je ne m'engagerais pas dans d'autres discussions avec nos hôtes. Mon frère accepta un départ immédiat ; nous prîmes bientôt le train pour Calcutta.

« Monsieur le détective, comment avez-vous découvert que j'avais fui avec deux compagnons ? » Je laissai libre cours à ma vive curiosité auprès d'Ananta pendant notre voyage de retour. Il sourit malicieusement.

« À ton école, j'ai appris qu'Amar avait quitté sa classe et n'était pas revenu. Je suis allé chez lui le lendemain matin et j'ai déterré un horaire annoté. Le père d'Amar partait justement en voiture et parlait au cocher.

« "Mon fils ne montera pas avec moi à son école ce matin. Il a disparu !" gémissait le père.

« "J'ai entendu dire par un frère cocher que votre fils et deux autres, vêtus de costumes européens, sont montés dans le train à la gare de Howrah," a déclaré l'homme. "Ils ont fait cadeau de leurs chaussures en cuir au chauffeur de fiacre."

« Ainsi, j'avais trois indices : l'horaire, le trio de garçons, et les vêtements anglais. »

J'écoutais les révélations d'Ananta avec un mélange d'hilarité et de contrariété. Notre générosité envers le cocher avait été légèrement mal placée !

« Bien sûr, je me suis précipité pour envoyer des télégrammes aux fonctionnaires des gares dans toutes les villes qu'Amar avait soulignées sur l'horaire. Il avait coché Bareilly, alors j'ai télégraphié à ton ami Dwarka là-bas. Après des enquêtes dans notre quartier de Calcutta, j'ai appris que le cousin Jatinda avait été absent une nuit mais était rentré chez lui le lendemain matin en tenue européenne. Je suis allé le chercher et l'ai invité à dîner. Il a accepté, tout désarmé par mon attitude amicale. En chemin, je l'ai conduit sans méfiance à un poste de police. Il fut entouré par plusieurs officiers que j'avais préalablement sélectionnés pour leur apparence féroce. Sous leur regard formidable, Jatinda accepta d'expliquer sa conduite mystérieuse.

« "J'étais parti pour l'Himalaya dans une humeur spirituelle légère," expliqua-t-il. "L'inspiration m'a rempli à la perspective de rencontrer les maîtres. Mais dès que Mukunda a dit : 'Durant nos extases dans les grottes himalayennes, les tigres seront fascinés et s'assiéront autour de nous comme des minous apprivoisés', mes esprits se sont figés ; des perles de sueur se sont formées sur mon front. 'Qu'en sera-t-il alors ?' ai-je pensé. 'Si la nature vicieuse des tigres n'est pas changée par le pouvoir de notre transe spirituelle, nous traiteront-ils avec la gentillesse des chats domestiques ?' Dans mon esprit, je me voyais déjà l'occupant forcé de l'estomac de quelque tigre, y entrant non pas d'un coup avec tout le corps, mais par tranches de ses différentes parties !'" »

Ma colère face à la disparition de Jatinda s'évapora dans le rire. L'hilarante suite dans le train valait toute l'angoisse qu'il m'avait causée. Je dois avouer un léger sentiment de satisfaction : Jatinda n'avait pas échappé non plus à une rencontre avec la police !

« Ananta, tu es un limier né ! » Mon regard amusé n'était pas dénué d'une certaine exaspération. « Et je dirai à Jatinda que je suis heureux qu'il n'ait été poussé par aucune humeur de traîtrise, comme il semblait, mais seulement par l'instinct prudent de préservation de soi ! »

À la maison à Calcutta, Père me demanda de façon touchante de brider mes pieds vagabonds jusqu'à, au moins, l'achèvement de mes études secondaires. En mon absence, il avait amoureusement ourdi un complot en organisant la venue régulière d'un saint pandit, Swami Kebalananda, à la maison.

« Le sage sera ton précepteur de sanskrit », annonça mon père avec assurance.

Père espérait satisfaire mes aspirations religieuses par l'enseignement d'un philosophe érudit. Mais la situation se retourna subtilement : mon nouveau professeur, loin d'offrir des aridités intellectuelles, attisa les braises de mon aspiration à Dieu. À l'insu de Père, Swami Kebalananda était un disciple exalté de Lahiri Mahasaya. Le gourou sans égal avait possédé des milliers de disciples, silencieusement attirés vers lui par l'irrésistibilité de son magnétisme divin. J'appris plus tard que Lahiri Mahasaya avait souvent qualifié Kebalananda de RISHI ou sage illuminé.

Des boucles luxuriantes encadraient le beau visage de mon précepteur. Ses yeux sombres étaient candides, avec la transparence de ceux d'un enfant. Tous les mouvements de son corps frêle étaient marqués par une délibération reposante. Toujours doux et aimant, il était fermement établi dans la conscience infinie. Beaucoup de nos heures heureuses ensemble furent passées dans une profonde méditation KRIYA.

Kebalananda était une autorité notoire sur les anciens SHASTRAS ou livres sacrés : son érudition lui avait valu le titre de « Shastri Mahasaya », par lequel on l'appelait habituellement. Mais mes progrès dans l'érudition sanskrite furent peu remarquables. Je cherchais chaque occasion de délaisser la grammaire prosaïque pour parler de yoga et de Lahiri Mahasaya. Mon précepteur m'obligea un jour en me racontant quelque chose de sa propre vie avec le maître.

« Rarement chanceux, j'ai pu rester près de Lahiri Mahasaya pendant dix ans. Sa maison de Bénarès était mon but de pèlerinage nocturne. Le gourou était toujours présent dans un petit salon à l'avant, au rez-de-chaussée. Alors qu'il était assis en posture du lotus sur un siège en bois sans dossier, ses disciples le guirlandaient en demi-cercle. Ses yeux pétillaient et dansaient de la joie du Divin. Ils étaient toujours entrouverts, scrutant à travers l'orbe télescopique intérieur une sphère de félicité éternelle. Il parlait rarement longuement. Occasionnellement, son regard se fixait sur un étudiant ayant besoin d'aide ; des mots guérisseurs coulaient alors comme une avalanche de lumière.

« Une paix indescriptible fleurissait en moi au regard du maître. J'étais imprégné de son parfum, comme par celui d'un lotus d'infini. Être avec lui, même sans échanger un mot pendant des jours, était une expérience qui changeait mon être tout entier. Si une barrière invisible s'élevait sur le chemin de ma concentration, je méditais aux pieds du gourou. Là, les états les plus ténus devenaient facilement à ma portée. De telles perceptions m'échappaient en présence de maîtres moindres. Le maître était un temple vivant de Dieu dont les portes secrètes étaient ouvertes à tous les disciples par la dévotion.

« Lahiri Mahasaya n'était pas un interprète livresque des écritures. Sans effort, il plongeait dans la "bibliothèque divine". L'écume des mots et l'embrun des pensées jaillissaient de la fontaine de son omniscience. Il possédait la merveilleuse clef qui déverrouillait la science philosophique profonde enfouie il y a des âges dans les VEDAS. Si on lui demandait d'expliquer les différents plans de conscience mentionnés dans les textes anciens, il acquiesçait avec un sourire.

« "Je vais subir ces états, et je vous dirai ensuite ce que je perçois." Il était ainsi diamétralement opposé aux enseignants qui apprennent les écritures par cœur pour ensuite en tirer des abstractions non réalisées.

« "Veuillez exposer les saintes strophes comme le sens vous vient." Le gourou taciturne donnait souvent cette instruction à un disciple proche. "Je guiderai vos pensées, pour que la juste interprétation soit prononcée." De cette façon, beaucoup des perceptions de Lahiri Mahasaya ont été enregistrées, avec des commentaires volumineux par divers étudiants.

« Le maître ne conseilla jamais une croyance servile. "Les mots ne sont que des coquilles", disait-il. "Gagnez la conviction de la présence de Dieu par votre propre contact joyeux dans la méditation."

« Quel que soit le problème du disciple, le gourou conseillait le KRIYA YOGA pour sa solution.

« "La clé yogique ne perdra pas son efficacité quand je ne serai plus présent dans le corps pour vous guider. Cette technique ne peut être liée, classée et oubliée, à la manière des inspirations théoriques. Continuez sans cesse sur votre chemin vers la libération par le KRIYA, dont le pouvoir réside dans la pratique."

« Je considère moi-même le KRIYA comme le dispositif de salut par l'effort personnel le plus efficace jamais évolué dans la recherche humaine de l'Infini. » Kebalananda conclut par ce témoignage fervent. « Par son usage, le Dieu omnipotent, caché en tous les hommes, est devenu visiblement incarné dans la chair de Lahiri Mahasaya et d'un certain nombre de ses disciples. »

Un miracle christique par Lahiri Mahasaya eut lieu en présence de Kebalananda. Mon saint précepteur raconta l'histoire un jour, ses yeux lointains des textes sanskrits devant nous.

« Un disciple aveugle, Ramu, éveilla ma pitié active. Devait-il n'avoir aucune lumière dans ses yeux, alors qu'il servait fidèlement notre maître, en qui le Divin flamboyait pleinement ? Un matin, je cherchai à parler à Ramu, mais il était assis pendant des heures patientes à éventer le gourou avec un PUNKHA en feuille de palmier fait main. Quand le dévot quitta finalement la pièce, je le suivis.

« "Ramu, depuis combien de temps es-tu aveugle ?"

« "Depuis ma naissance, monsieur ! Jamais mes yeux n'ont été bénis par un aperçu du soleil."

« "Notre gourou omnipotent peut t'aider. S'il te plaît, fais une supplique."

« Le jour suivant, Ramu approcha timidement Lahiri Mahasaya. Le disciple se sentait presque honteux de demander que la richesse physique soit ajoutée à sa surabondance spirituelle.

« "Maître, l'Illuminateur du cosmos est en vous. Je vous prie d'apporter Sa lumière dans mes yeux, afin que je perçoive l'éclat moindre du soleil."

« "Ramu, quelqu'un a comploté pour me mettre dans une position difficile. Je n'ai aucun pouvoir de guérison."

« "Monsieur, l'Être Infini en vous peut certainement guérir."

« "C'est en effet différent, Ramu. La limite de Dieu n'est nulle part ! Celui qui allume les étoiles et les cellules de chair d'une vie-effulgence mystérieuse peut sûrement apporter le lustre de la vision dans tes yeux."

« Le maître toucha le front de Ramu au point entre les sourcils. "Garde ton esprit concentré là, et chante fréquemment le nom du prophète Rama pendant sept jours. La splendeur du soleil aura une aube spéciale pour toi."

« Miracle ! En une semaine, il en fut ainsi. Pour la première fois, Ramu contempla le beau visage de la nature. L'Omniscient avait infailliblement dirigé son disciple à répéter le nom de Rama, adoré par lui au-dessus de tous les autres saints. La foi de Ramu était le sol dévotement labouré dans lequel la graine puissante de guérison permanente du gourou germa. » Kebalananda resta silencieux un moment, puis rendit un hommage supplémentaire à son gourou.

« Il était évident dans tous les miracles accomplis par Lahiri Mahasaya qu'il ne permettait jamais au principe de l'ego de se considérer comme une force causale. Par la perfection de l'abandon irrésistible, le maître permettait au Pouvoir de Guérison Premier de couler librement à travers lui.

« Les nombreux corps qui furent spectaculairement guéris par Lahiri Mahasaya durent finalement nourrir les flammes de la crémation. Mais les éveils spirituels silencieux qu'il effectua, les disciples christiques qu'il façonna, sont ses miracles impérissables. »

Je ne devins jamais un érudit du sanskrit ; Kebalananda m'enseigna une syntaxe plus divine.

{FN4-6} Les quatre VEDAS antiques comprennent plus de 100 livres canoniques existants. Emerson rendit l'hommage suivant, dans son JOURNAL, à la pensée védique : « C'est sublime comme la chaleur, la nuit et un océan sans souffle. Cela contient chaque sentiment religieux, toute la grande éthique qui visite tour à tour chaque noble esprit poétique. . . . Il ne sert à rien de mettre le livre de côté ; si je me fie à moi-même dans les bois ou dans un bateau sur l'étang, la Nature fait de moi un BRAHMANE sur-le-champ : éternelle nécessité, éternelle compensation, puissance insondable, silence ininterrompu. . . . C'est là son credo. La paix, dit-elle, et la pureté et l'abandon absolu — ces panacées expient tout péché et vous conduisent à la béatitude des Huit Dieux. »

{FN4-7} Le siège de l'œil « unique » ou spirituel. À la mort, la conscience de l'homme est généralement attirée vers ce point sacré, ce qui explique les yeux révulsés que l'on trouve chez les défunts.

{FN4-8} La figure sacrée centrale de l'épopée sanskrite, le RAMAYANA.

{FN4-9} Ahankara, égoïsme ; littéralement, « Je fais ». La cause profonde du dualisme ou de l'illusion de MAYA, par laquelle le sujet (l'ego) apparaît comme objet ; les créatures s'imaginent être des créateurs.

CHAPITRE : 5

UN « SAINT PARFUMEUR » DÉPLOIE SES MERVEILLES

« Il y a un temps pour tout et un moment pour chaque chose sous le ciel. »

Je n'avais pas cette sagesse de Salomon pour me consoler ; je scrutais avec insistance, à chacune de mes sorties de la maison, le visage de mon gourou destiné. Mais ma route ne croisa pas la sienne avant la fin de mes études secondaires.

Deux années s'écoulèrent entre ma fuite avec Amar vers l'Himalaya et le grand jour de l'arrivée de Sri Yukteswar dans ma vie. Durant cet intervalle, je rencontrai un certain nombre de sages — le « Saint Parfumeur », le « Swami Tigre », Nagendra Nath Bhaduri, Master Mahasaya et le célèbre scientifique bengali, Jagadis Chandra Bose.

Ma rencontre avec le « Saint Parfumeur » eut deux prémices, l'une harmonieuse et l'autre humoristique.

« Dieu est simple. Tout le reste est complexe. Ne cherchez pas de valeurs absolues dans le monde relatif de la nature. »

Ces finalités philosophiques pénétrèrent doucement mon oreille alors que je me tenais silencieusement devant une image de Kali dans un temple. En me retournant, je fis face à un homme grand dont le vêtement, ou l'absence de celui-ci, le révélait comme un SADHU errant.

« Vous avez bel et bien pénétré le désarroi de mes pensées ! » souris-je avec reconnaissance. « La confusion des aspects bienfaisants et terribles dans la nature, tels que symbolisés par Kali, {FN5-1} a déconcerté des esprits plus sages que le mien ! »

« Rares sont ceux qui résolvent son mystère ! Le bien et le mal sont l'énigme stimulante que la vie place, telle un sphinx, devant chaque intelligence. Ne tentant aucune solution, la plupart des hommes en paient le prix fort avec leur vie, une pénalité aujourd'hui tout comme aux jours de Thèbes. Çà et là, une figure solitaire et imposante ne crie jamais défaite. De la MAYA {FN5-2} de la dualité, elle cueille la vérité indivise de l'unité. »

« Vous parlez avec conviction, monsieur. »

« J'ai longtemps pratiqué une introspection honnête, l'approche délicieusement douloureuse de la sagesse. L'examen de soi, l'observation incessante de ses propres pensées, est une expérience brute et bouleversante. Elle pulvérise l'ego le plus robuste. Mais la véritable analyse de soi opère mathématiquement pour produire des voyants. La voie de l'« expression de soi », des acknowledgments individuels, aboutit à des égotistes, sûrs de leur droit à leurs interprétations privées de Dieu et de l'univers. »

« La Vérité se retire humblement, sans doute, devant une telle arrogance originale. » J'appréciais la discussion.

« L'homme ne peut comprendre aucune vérité éternelle tant qu'il ne s'est pas libéré de ses prétentions. L'esprit humain, mis à nu devant une fange séculaire, grouille d'une vie répugnante faite d'innombrables illusions mondaines. Les luttes des champs de bataille pâlissent ici en insignifiance, lorsque l'homme combat pour la première fois contre ses ennemis intérieurs ! Ce ne sont pas des ennemis mortels, à vaincre par un déploiement effroyable de puissance ! Omniprésents, sans repos, poursuivant l'homme jusque dans son sommeil, subtilement équipés d'une arme miasmatique, ces soldats de convoitises ignorantes cherchent à nous tuer tous. Inconscient est l'homme qui enterre ses idéaux, se rendant au destin commun. Peut-il paraître autre chose qu'impuissant, figé, ignominieux ? »

« Respecté Monsieur, n'avez-vous aucune compassion pour les masses déconcertées ? »

Le sage resta silencieux un instant, puis répondit obliquement.

« Aimer à la fois le Dieu invisible, dépositaire de toutes les vertus, et l'homme visible, apparemment dépourvu de toute vertu, est souvent déroutant ! Mais l'ingéniosité est à la hauteur du labyrinthe. La recherche intérieure expose bientôt une unité dans tous les esprits humains — la parenté solide du mobile égoïste. Dans un sens au moins, la fraternité humaine se révèle. Une humilité épouvantée suit cette découverte égalisatrice. Elle mûrit en compassion pour ses semblables, aveugles aux puissances guérisseuses de l'âme en attente d'exploration. »

« Les saints de chaque époque, monsieur, ont ressenti comme vous les douleurs du monde. »

« Seul l'homme superficiel perd sa réceptivité aux malheurs de la vie d'autrui, à mesure qu'il sombre dans ses propres souffrances étroites. » Le visage austère du SADHU s'était sensiblement adouci. « Celui qui pratique une dissection de soi au scalpel connaîtra une expansion de pitié universelle. La libération lui est donnée des exigences assourdissantes de son ego. L'amour de Dieu fleurit sur un tel terreau. La créature se tourne finalement vers son Créateur, ne serait-ce que pour demander avec angoisse : « Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? » Par les fouets ignobles de la douleur, l'homme est conduit enfin en la Présence Infinie, dont la beauté seule devrait l'attirer. »

Le sage et moi étions présents au temple de Kalighat à Calcutta, où j'étais allé contempler sa célèbre magnificence. D'un geste ample, mon compagnon de hasard écarta cette dignité ornée.

« Les briques et le mortier ne nous chantent aucun air audible ; le cœur ne s'ouvre qu'au chant humain de l'être. »

Nous flânâmes jusqu'au soleil accueillant de l'entrée, où des foules de fidèles allaient et venaient.

« Vous êtes jeune. » Le sage m'examina pensivement. « L'Inde est jeune aussi. Les RISHIS {FN5-3} antiques ont tracé des modèles ineffaçables de vie spirituelle. Leurs diktats séculaires suffisent pour ce jour et ce pays. Nullement démodés, nullement naïfs face aux ruses du matérialisme, les préceptes disciplinaires façonnent encore l'Inde. Depuis des millénaires — plus que les érudits embarrassés ne souhaitent le calculer ! — le sceptique Temps a validé la valeur védique. Prenez-la comme votre héritage. »

Alors que je faisais respectueusement mes adieux à l'éloquent SADHU, il révéla une perception clairvoyante :

« Après que vous aurez quitté ce lieu aujourd'hui, une expérience inhabituelle viendra à votre rencontre. »

Je quittai l'enceinte du temple et errai sans but. Au détour d'un coin, je tombai sur une vieille connaissance — l'un de ces types prolixes dont les capacités conversationnelles ignorent le temps et embrassent l'éternité.

« Je vous laisserai partir très bientôt, si vous me racontez tout ce qui s'est passé pendant les six années de notre séparation. »

« Quel paradoxe ! Je dois vous quitter maintenant. »

Mais il me retint par la main, extirpant des bribes d'informations. Il était comme un loup affamé, pensai-je avec amusement ; plus je parlais, plus il reniflait avidement les nouvelles. Intérieurement, je suppliai la déesse Kali d'imaginer un moyen gracieux de m'échapper.

Mon compagnon me quitta brusquement. Je soupirai de soulagement et doublai le pas, redoutant toute rechute dans la fièvre bavarde. Entendant des pas rapides derrière moi, j'accélérai mon allure. Je n'osais pas regarder en arrière. Mais d'un bond, le jeune homme me rejoignit, me serrant jovialement l'épaule.

« J'ai oublié de vous parler de Gandha Baba (le Saint Parfumeur), qui honore de sa présence la maison là-bas. » Il pointa une demeure située à quelques mètres. « Rencontrez-le ; il est intéressant. Vous pourriez vivre une expérience inhabituelle. Au revoir », et il me laissa effectivement.

La prédiction aux termes similaires du SADHU au temple de Kalighat me revint à l'esprit. Définitivement intrigué, j'entrai dans la maison et fus introduit dans un vaste salon. Une foule de gens étaient assis, à l'orientale, ici et là sur un épais tapis orange. Un murmure impressionné atteignit mes oreilles :

« Contemplez Gandha Baba sur la peau de léopard. Il peut donner le parfum naturel de n'importe quelle fleur à une fleur sans odeur, ou raviver une fleur fanée, ou faire exhaler une fragrance délicieuse à la peau d'une personne. »

Je regardai directement le saint ; son regard vif se posa sur le mien. Il était replet et barbu, avec une peau sombre et de grands yeux étincelants.

« Fils, je suis heureux de te voir. Dis ce que tu veux. Voudrais-tu du parfum ? »

« Pour quoi faire ? » Je trouvais sa remarque plutôt puérile.

« Pour faire l'expérience de la manière miraculeuse de profiter des parfums. »

« Mettre Dieu à contribution pour fabriquer des odeurs ? »

« Et alors ? Dieu fabrique le parfum de toute façon. »

« Oui, mais Il façonne de fragiles flacons de pétales pour un usage frais et jetable. Pouvez-vous matérialiser des fleurs ? »

« Je matérialise des parfums, petit ami. »

« Alors les usines de parfum feront faillite. »

« Je leur permettrai de garder leur commerce ! Mon propre but est de démontrer la puissance de Dieu. »

« Monsieur, est-il nécessaire de prouver Dieu ? N'accomplit-Il pas des miracles en tout, partout ? »

« Oui, mais nous devrions aussi manifester une partie de Son infinie variété créatrice. »

« Combien de temps a-t-il fallu pour maîtriser votre art ? »

« Douze ans. »

« Pour fabriquer des senteurs par des moyens astraux ! Il me semble, honoré saint, que vous avez gaspillé une douzaine d'années pour des fragrances que vous pouvez obtenir pour quelques roupies chez un fleuriste. »

« Les parfums s'estompent avec les fleurs. »

« Les parfums s'estompent avec la mort. Pourquoi devrais-je désirer ce qui ne plaît qu'au corps ? »

« Monsieur le Philosophe, vous plaisez à mon esprit. Maintenant, étendez votre main droite. » Il fit un geste de bénédiction.

J'étais à quelques pas de Gandha Baba ; personne d'autre n'était assez proche pour toucher mon corps. J'étendis ma main, que le yogi ne toucha pas.

« Quel parfum veux-tu ? »

« Rose. »

« Qu'il en soit ainsi. »

À ma grande surprise, la charmante fragrance de rose fut fortement exhalée depuis le centre de ma paume. Je pris en souriant une grande fleur blanche sans odeur dans un vase voisin.

« Cette fleur inodore peut-elle être imprégnée de jasmin ? »

« Qu'il en soit ainsi. »

Un parfum de jasmin jaillit instantanément des pétales. Je remerciai le faiseur de miracles et m'assis près de l'un de ses étudiants. Il m'informa que Gandha Baba, dont le vrai nom était Vishudhananda, avait appris de nombreux secrets de yoga étonnants auprès d'un maître au Tibet. Le yogi tibétain, m'assura-t-on, avait atteint l'âge de plus de mille ans.

« Son disciple Gandha Baba n'accomplit pas toujours ses exploits de parfums de la simple manière verbale à laquelle vous venez d'assister. » L'étudiant parlait avec une fierté évidente pour son maître. « Sa procédure diffère grandement, pour s'accorder avec la diversité des tempéraments. Il est merveilleux ! De nombreux membres de l'intelligentsia de Calcutta comptent parmi ses disciples. »

Je résolus intérieurement de ne pas m'ajouter à leur nombre. Un gourou trop littéralement « merveilleux » n'était pas à mon goût. Avec des remerciements polis à Gandha Baba, je partis. En rentrant chez moi, je réfléchis aux trois rencontres variées que la journée avait apportées.

Ma sœur Uma me rencontra alors que j'entrais par notre porte de Gurpar Road.

« Tu deviens très élégant, à utiliser des parfums ! »

Sans un mot, je lui fis signe de sentir ma main.

« Quel parfum de rose attirant ! Il est inhabituellement fort ! »

Pensant que c'était « fortement inhabituel », je plaçai silencieusement la fleur au parfum astral sous ses narines.

« Oh, j'adore le jasmin ! » Elle saisit la fleur. Un désarroi ridicule passa sur son visage alors qu'elle reniflait à plusieurs reprises l'odeur de jasmin d'une variété de fleur qu'elle savait bien être sans odeur. Ses réactions désarmèrent mon soupçon que Gandha Baba avait induit un état d'auto-suggestion par lequel je serais seul à pouvoir détecter les fragrances.

Plus tard, j'appris d'un ami, Alakananda, que le « Saint Parfumeur » avait un pouvoir que j'aimerais voir possédé par les millions d'affamés d'Asie et, aujourd'hui, d'Europe également.

« J'étais présent avec une centaine d'autres invités au domicile de Gandha Baba à Burdwan », me raconta Alakananda. « C'était une occasion de gala. Parce que le yogi avait la réputation d'avoir le pouvoir d'extraire des objets du néant, je lui ai demandé en riant de matérialiser des mandarines hors saison. Immédiatement, les LUCHIS {FN5-4} qui étaient présents sur toutes les assiettes en feuilles de bananier se mirent à gonfler. Chacune des enveloppes de pain se révéla contenir une mandarine pelée. J'ai mordu dans la mienne avec quelque appréhension, mais je l'ai trouvée délicieuse. »

Des années plus tard, je compris par réalisation intérieure comment Gandha Baba accomplissait ses matérialisations. La méthode, hélas ! est hors de portée des hordes affamées du monde.

Les différents stimuli sensoriels auxquels l'homme réagit — tactiles, visuels, gustatifs, auditifs et olfactifs — sont produits par des variations vibratoires dans les électrons et les protons. Les vibrations sont à leur tour régulées par des « lifetrons », des forces de vie subtiles ou des énergies plus fines que l'atomique, intelligemment chargées des cinq substances-idées sensorielles distinctives.

Gandha Baba, en s'harmonisant avec la force cosmique par certaines pratiques yogiques, était capable de guider les lifetrons pour réorganiser leur structure vibratoire et objectiver le résultat désiré. Ses parfums, fruits et autres miracles étaient des matérialisations réelles de vibrations mondaines, et non des sensations intérieures produites hypnotiquement. {FN5-5}

Les performances de miracles tels que ceux montrés par le « Saint Parfumeur » sont spectaculaires mais spirituellement inutiles. N'ayant guère d'autre but que le divertissement, ce sont des digressions par rapport à une recherche sérieuse de Dieu.

L'hypnotisme a été utilisé par des médecins lors d'opérations mineures comme une sorte de chloroforme psychique pour des personnes qui pourraient être mises en danger par une anesthésie. Mais un état hypnotique est nuisible à ceux qui y sont souvent soumis ; un effet psychologique négatif s'ensuit qui, avec le temps, dérange les cellules cérébrales. L'hypnotisme est une intrusion dans le territoire de la conscience d'autrui. Ses phénomènes temporaires n'ont rien en commun avec les miracles accomplis par des hommes de réalisation divine. Éveillés en Dieu, les vrais saints effectuent des changements dans ce monde de rêve au moyen d'une volonté harmonieusement accordée au Rêveur Cosmique Créateur.

L'étalage ostentatoire de pouvoirs inhabituels est décrié par les maîtres. Le mystique persan, Abu Said, se moqua un jour de certains FAKIRS qui étaient fiers de leurs pouvoirs miraculeux sur l'eau, l'air et l'espace.

« Une grenouille est aussi chez elle dans l'eau ! » fit remarquer Abu Said avec un dédain gentil. « Le corbeau et le vautour volent facilement dans les airs ; le Diable est simultanément présent en Orient et en Occident ! Un homme véritable est celui qui vit dans la droiture parmi ses semblables, qui achète et vend, mais n'est jamais, pas un seul instant, oublieux de Dieu ! » En une autre occasion, le grand enseignant persan donna ainsi ses vues sur la vie religieuse : « Mettre de côté ce que vous avez dans la tête (désirs et ambitions égoïstes) ; donner librement ce que vous avez dans la main ; et ne jamais broncher devant les coups de l'adversité ! »

Ni le sage impartial du temple de Kalighat ni le yogi formé au Tibet n'avaient satisfait mon désir d'un gourou. Mon cœur n'avait besoin d'aucun tuteur pour ses reconnaissances, et criait ses propres « Bravos ! » d'autant plus retentissants qu'ils étaient rarement appelés du silence. Lorsque je rencontrai finalement mon maître, il m'enseigna, par la seule sublimité de l'exemple, la mesure d'un homme vrai.

{FN5-1} Kali représente le principe éternel dans la nature. Elle est traditionnellement représentée comme une femme à quatre bras, debout sur la forme du Dieu Shiva ou de l'Infini, parce que la nature ou le monde phénoménal est enraciné dans le Noumène. Les quatre bras symbolisent des attributs cardinaux, deux bienfaisants, deux destructeurs, indiquant la dualité essentielle de la matière ou de la création.

{FN5-2} Illusion cosmique ; littéralement, « le mesureur ». MAYA est le pouvoir magique dans la création par lequel des limitations et des divisions sont apparemment présentes dans l'Immesurable et l'Inséparable. Emerson écrivit le poème suivant, auquel il donna le titre de MAYA :

L'illusion œuvre de manière impénétrable, Tissant des toiles innombrables, Ses images gaies ne faillissent jamais, Se pressant les unes les autres, voile sur voile, Charmeuse qui sera crue Par l'homme qui a soif d'être trompé.

{FN5-3} Les RISHIS, littéralement « voyants », furent les auteurs des VEDAS dans une antiquité indéterminable.

{FN5-4} Pain indien plat et rond.

{FN5-5} Les profanes réalisent à peine les pas de géant de la science du vingtième siècle. La transmutation des métaux et autres rêves alchimiques voient leur accomplissement chaque jour dans les centres de recherche scientifique à travers le monde. L'éminent chimiste français, M. Georges Claude, accomplit des « miracles » à Fontainebleau en 1928 devant une assemblée scientifique grâce à ses connaissances chimiques sur les transformations de l'oxygène. Sa « baguette de magicien » était du simple oxygène, bouillonnant dans un tube sur une table. Le scientifique « transforma une poignée de sable en pierres précieuses, le fer dans un état ressemblant à du chocolat fondu et, après avoir privé les fleurs de leurs teintes, les transforma en une consistance de verre.

« M. Claude expliqua comment la mer pourrait être transformée par des transformations d'oxygène en plusieurs millions de livres de puissance ; comment l'eau qui bout n'est pas nécessairement brûlante ; comment de petits monticules de sable, par un simple souffle du chalumeau à oxygène, pouvaient être changés en saphirs, rubis et topazes ; et il prédit le moment où il sera possible pour les hommes de marcher au fond de l'océan sans l'équipement du plongeur. Enfin, le scientifique stupéfia ses spectateurs en rendant leurs visages noirs en retirant le rouge des rayons du soleil. »

Ce célèbre scientifique français a produit de l'air liquide par une méthode d'expansion dans laquelle il a été capable de séparer les divers gaz de l'air, et a découvert divers moyens d'utilisation mécanique des différences de température dans l'eau de mer.

CHAPITRE : 6

LE SWAMI TIGRE

« J'ai découvert l'adresse du Swami Tigre. Rendons-lui visite demain. »

Cette suggestion bienvenue vint de Chandi, l'un de mes amis de lycée. J'étais impatient de rencontrer le saint qui, dans sa vie prémonastique, avait attrapé et combattu des tigres à mains nues. Un enthousiasme juvénile pour de tels exploits remarquables était fort en moi.

Le lendemain se leva froid et hivernal, mais Chandi et moi sortîmes gaiement. Après maintes recherches vaines à Bhowanipur, en dehors de Calcutta, nous arrivâmes à la bonne maison. La porte comportait deux anneaux de fer, que je fis résonner de manière perçante. Malgré le tumulte, un serviteur s'approcha avec une démarche tranquille. Son sourire ironique impliquait que les visiteurs, malgré leur bruit, étaient incapables de troubler le calme de la demeure d'un saint.

Ressentant le reproche silencieux, mon compagnon et moi fûmes reconnaissants d'être invités dans le salon. Notre longue attente là-bas provoqua des inquiétudes inconfortables. La loi non écrite de l'Inde pour le chercheur de vérité est la patience ; un maître peut tester volontairement l'empressement de celui qui veut le rencontrer. Cette ruse psychologique est librement employée en Occident par les médecins et les dentistes !

Finalement appelés par le serviteur, Chandi et moi entrâmes dans une chambre à coucher. Le célèbre Sohong {FN6-1} Swami était assis sur son lit. La vue de son corps formidable nous affecta étrangement. Les yeux écarquillés, nous restâmes bouche bée. Nous n'avions jamais vu auparavant une telle poitrine ou de tels biceps semblables à des ballons de football. Sur un cou immense, le visage féroce et pourtant calme du swami était orné de mèches flottantes, d'une barbe et d'une moustache. Une pointe de qualités à la fois douces comme celles d'une colombe et féroces comme celles d'un tigre brillait dans ses yeux sombres. Il était dévêtu, à l'exception d'une peau de tigre autour de sa taille musclée.

Retrouvant nos voix, mon ami et moi saluâmes le moine, exprimant notre admiration pour ses prouesses dans l'extraordinaire arène féline.

« Ne voudriez-vous pas nous dire, s'il vous plaît, comment il est possible de soumettre à mains nues les plus féroces des bêtes de la jungle, les tigres royaux du Bengale ? »

« Mes fils, ce n'est rien pour moi de combattre les tigres. Je pourrais le faire aujourd'hui si nécessaire. » Il eut un rire enfantin. « Vous regardez les tigres comme des tigres ; je les connais comme des minous. »

« Swamiji, je pense que je pourrais imprégner mon subconscient de l'idée que les tigres sont des minous, mais pourrais-je faire en sorte que les tigres le croient ? »

« Bien sûr, la force est aussi nécessaire ! On ne peut attendre la victoire d'un bébé qui imagine qu'un tigre est un chat domestique ! Des mains puissantes sont mon arme suffisante. »

Il nous demanda de le suivre dans le patio, où il frappa le bord d'un mur. Une brique s'effondra sur le sol ; le ciel scrutait hardiment à travers la dent manquante du mur béant. Je vacillai littéralement d'étonnement ; celui qui peut retirer des briques scellées au mortier d'un mur solide d'un seul coup, pensai-je, doit sûrement être capable de déplacer les dents des tigres !

« Un certain nombre d'hommes ont une force physique comme la mienne, mais manquent encore d'une confiance froide. Ceux qui sont physiquement mais non mentalement robustes peuvent se trouver défaillir à la simple vue d'une bête sauvage bondissant librement dans la jungle. Le tigre dans sa férocité et son habitat naturels est très différent de l'animal de cirque drogué à l'opium !

« Plus d'un homme possédant une force herculéenne a néanmoins été terrorisé jusqu'à une impuissance abjecte devant l'assaut d'un tigre royal du Bengale. Ainsi, le tigre a converti l'homme, dans son propre esprit, à un état aussi dépourvu de nerfs que celui du minou. Il est possible pour un homme, possédant un corps assez fort et une détermination immensément forte, de renverser la situation face au tigre, et de le forcer à la conviction de l'impuissance du minou. Combien de fois ai-je fait exactement cela ! »

J'étais tout à fait disposé à croire que le titan devant moi était capable d'accomplir la métamorphose tigre-minou. Il semblait d'humeur didactique ; Chandi et moi écoutions respectueusement.

« L'esprit est le maître des muscles. La force d'un coup de marteau dépend de l'énergie appliquée ; la puissance exprimée par l'instrument corporel de l'homme dépend de sa volonté agressive et de son courage. Le corps est littéralement fabriqué et soutenu par l'esprit. Par la pression des instincts issus de vies antérieures, des forces ou des faiblesses s'infiltrent graduellement dans la conscience humaine. Elles s'expriment sous forme d'habitudes, qui à leur tour s'ossifient en un corps désirable ou indésirable. La fragilité extérieure a une origine mentale ; dans un cercle vicieux, le corps asservi par l'habitude entrave l'esprit. Si le maître se laisse commander par un serviteur, ce dernier devient autocratique ; l'esprit est de même réduit en esclavage en se soumettant aux dictats du corps. »

À notre prière, l'impressionnant swami consentit à nous raconter un peu sa propre vie.

« Ma première ambition fut de combattre des tigres. Ma volonté était puissante, mais mon corps était chétif. »

Une exclamation de surprise m'échappa. Il semblait incroyable que cet homme, aujourd'hui doté « d'épaules atlantes, dignes de porter », eût jamais connu la faiblesse.

« C'est par une persistance indomptable dans des pensées de santé et de force que j'ai surmonté mon handicap. J'ai toutes les raisons d'exalter la vigueur mentale irrésistible que j'ai découverte être la véritable dompteuse des tigres royaux du Bengale. »

« Pensez-vous, vénéré swami, que je pourrais un jour combattre des tigres ? » Ce fut la première et la dernière fois que cette ambition bizarre visita mon esprit !

« Oui. » Il souriait. « Mais il existe de nombreuses sortes de tigres ; certains rôdent dans les jungles des désirs humains. Aucun bénéfice spirituel ne découle de l'assommage de bêtes. Soyez plutôt victorieux des rôdeurs intérieurs. »

« Pouvons-nous entendre, monsieur, comment vous êtes passé de dompteur de tigres sauvages à dompteur de passions sauvages ? »

Le Swami Tigre tomba dans le silence. Un éloignement apparut dans son regard, convoquant des visions des années révolues. Je discernai sa légère lutte mentale pour décider s'il devait accéder à ma requête. Finalement, il sourit en signe d'acquiescement.

« Lorsque ma renommée atteignit son zénith, elle m'apporta l'ivresse de l'orgueil. Je décidai non seulement de combattre des tigres, mais de les faire exécuter divers tours. Mon ambition était de forcer des bêtes sauvages à se comporter comme des animaux domestiqués. Je commençai à accomplir mes exploits publiquement, avec un succès gratifiant.

« Un soir, mon père entra dans ma chambre d'humeur pensive.

« "Fils, j'ai des paroles de mise en garde. Je voudrais te préserver des maux à venir."

« "Es-tu fataliste, Père ? La superstition doit-elle être autorisée à ternir les eaux puissantes de mes activités ?"

« "Je ne suis pas fataliste, fils. Mais je crois en la juste loi de rétribution, telle qu'enseignée dans les saintes écritures. Il y a du ressentiment contre toi dans la famille de la jungle ; un jour, cela pourrait agir à tes dépens."

« "Père, tu m'étonnes ! Tu sais bien ce que sont les tigres : magnifiques mais impitoyables ! Même immédiatement après un énorme repas composé de quelque créature infortunée, un tigre est enflammé d'une nouvelle luxure à la vue d'une nouvelle proie. Ce peut être une joyeuse gazelle, gambadant sur l'herbe de la jungle. La capturant et mordant une ouverture dans la gorge douce, la bête malveillante ne goûte qu'un peu du sang qui pleure silencieusement, et poursuit son chemin licencieux.

« "Les tigres sont les plus méprisables de la race de la jungle ! Qui sait ? Mes coups pourraient injecter un peu de saine considération dans leurs têtes épaisses. Je suis directeur dans une école de perfectionnement de la forêt, pour leur enseigner les bonnes manières !

« "S'il te plaît, Père, considère-moi comme dompteur de tigres et jamais comme tueur de tigres. Comment mes bonnes actions pourraient-elles m'apporter le mal ? Je te supplie de ne m'imposer aucun commandement de changer ma façon de vivre." »

Chandi et moi étions tout attention, comprenant le dilemme passé. En Inde, un enfant n'ignore pas à la légère les volontés de ses parents.

« Dans un silence stoïque, Père écouta mon explication. Il la fit suivre d'une révélation qu'il exprima gravement.

« "Fils, tu me contrains à rapporter une prédiction sinistre sortie des lèvres d'un saint. Il m'a approché hier alors que j'étais assis sur la véranda pour ma méditation quotidienne.

« "Cher ami, je viens avec un message pour ton fils belliqueux. Qu'il cesse ses activités sauvages. Sinon, sa prochaine rencontre avec un tigre résultera en de graves blessures, suivies de six mois de maladie mortelle. Il abandonnera alors ses voies anciennes et deviendra un moine."

« Ce récit ne m'impressionna pas. Je considérai que mon père avait été la victime crédule d'un fanatique égaré. »

Le Swami Tigre fit cet aveu avec un geste impatient, comme s'il s'agissait d'une stupidité. Sévèrement silencieux pendant un long moment, il sembla oublier notre présence. Lorsqu'il reprit le fil pendant de sa narration, ce fut soudainement, d'une voix atténuée.

« Peu après l'avertissement de mon père, je visitai la ville capitale de Cooch Behar. Ce territoire pittoresque m'était nouveau, et j'attendais un repos salutaire. Comme partout, une foule curieuse me suivait dans les rues. Je saisissais des bribes de commentaires chuchotés :

« "C'est l'homme qui combat les tigres sauvages."

« "A-t-il des jambes, ou des troncs d'arbres ?"

« "Regardez son visage ! Il doit être une incarnation du roi des tigres lui-même !"

« Vous savez comment les gamins du village fonctionnent comme les dernières éditions d'un journal ! Avec quelle vitesse les bulletins d'informations encore plus récents des femmes circulent de maison en maison ! En quelques heures, la ville entière était dans un état d'excitation à cause de ma présence.

« Je me relaxais tranquillement le soir, quand j'entendis le battement de sabots de chevaux au galop. Ils s'arrêtèrent devant mon lieu de résidence. Un certain nombre de grands policiers enturbannés entrèrent.

« J'en fus interloqué. "Tout est possible à ces créatures de la loi humaine", pensai-je. "Je me demande s'ils vont me demander des comptes sur des sujets qui me sont totalement inconnus." Mais les officiers s'inclinèrent avec une courtoisie inhabituelle.

« "Honoré Monsieur, nous sommes envoyés pour vous accueillir au nom du Prince de Cooch Behar. Il est heureux de vous inviter à son palais demain matin."

« Je spéculai un moment sur la perspective. Pour une raison obscure, je ressentis un vif regret face à cette interruption dans mon voyage paisible. Mais la manière suppliante des policiers me toucha ; j'acceptai d'y aller.

« J'étais déconcerté le jour suivant d'être escorté obséquieusement depuis ma porte dans un magnifique carrosse tiré par quatre chevaux. Un serviteur tenait un parapluie orné pour me protéger de la lumière brûlante du soleil. J'appréciai la promenade agréable à travers la ville et ses environs boisés. Le rejeton royal lui-même était à la porte du palais pour m'accueillir. Il m'offrit son propre siège brodé d'or, se plaçant en souriant sur une chaise de conception plus simple.

« "Toute cette politesse va certainement me coûter quelque chose !", pensai-je avec un étonnement croissant. Le motif du prince émergea après quelques remarques anodines.

« "Ma ville est remplie de la rumeur selon laquelle vous pouvez combattre des tigres sauvages avec rien de plus que vos mains nues. Est-ce un fait ?"

« "C'est tout à fait vrai."

« "Je peux à peine le croire ! Vous êtes un Bengali de Calcutta, nourri au riz blanc des citadins. Soyez franc, s'il vous plaît ; n'avez-vous combattu que des animaux sans épine dorsale, nourris à l'opium ?" Sa voix était forte et sarcastique, teintée d'un accent provincial.

« Je n'accordai aucune réponse à sa question insultante.

« "Je vous mets au défi de combattre mon tigre nouvellement capturé, Raja Begum. Si vous pouvez résister avec succès à lui, l'enchaîner, et laisser sa cage dans un état conscient, ce tigre royal du Bengale sera à vous ! Plusieurs milliers de roupies et de nombreux autres cadeaux seront également offerts. Si vous refusez de l'affronter en combat, je proclamerai votre nom à travers tout l'État comme un imposteur !"

« Ses mots insolents me frappèrent comme une volée de balles. Je lançai une acceptation colérique. À demi levé de sa chaise dans son excitation, le prince se rassit avec un sourire sadique. Je me rappelai les empereurs romains qui prenaient plaisir à placer des chrétiens dans des arènes bestiales.

« "Le match est fixé pour dans une semaine. Je regrette de ne pas pouvoir vous donner la permission de voir le tigre à l'avance."

« Si le prince craignait que je cherche à hypnotiser la bête, ou à la nourrir secrètement d'opium, je l'ignore !

« Je quittai le palais, notant avec amusement que le parapluie royal et le carrosse caparaçonné avaient disparu.

« La semaine suivante, je préparai méthodiquement mon esprit et mon corps pour l'épreuve à venir. Par mon serviteur, j'appris des contes fantastiques. La prédiction funeste du saint à mon père s'était d'une manière ou d'une autre répandue, s'amplifiant à mesure qu'elle courait. Beaucoup de villageois simples croyaient qu'un esprit maléfique, maudit par les dieux, s'était réincarné en un tigre qui prenait diverses formes démoniaques la nuit, mais restait un animal rayé durant la journée. Ce tigre-démon était supposé être celui envoyé pour m'humilier.

« Une autre version imaginative voulait que les prières animales au Paradis des Tigres avaient obtenu une réponse sous la forme de Raja Begum. Il devait être l'instrument pour me punir, moi, le bipède audacieux, si insultant pour toute l'espèce des tigres ! Un homme sans fourrure, sans crocs, osant défier un tigre aux griffes armées, aux membres robustes ! Le venin concentré de tous les tigres humiliés, déclaraient les villageois, avait accumulé suffisamment d'élan pour opérer des lois cachées et provoquer la chute du fier dompteur de tigres.

« Mon serviteur m'apprit en outre que le prince était dans son élément en tant que gestionnaire du combat entre l'homme et la bête. Il avait supervisé l'érection d'un pavillon à l'épreuve des tempêtes, conçu pour accueillir des milliers de personnes. Son centre abritait Raja Begum dans une énorme cage de fer, entourée d'une pièce de sécurité extérieure. Le captif émettait une série incessante de rugissements glaciaux. Il était nourri avec parcimonie, pour attiser un appétit colérique. Peut-être le prince s'attendait-il à ce que je sois le repas de récompense !

« Les foules de la ville et des banlieues achetaient des billets avec empressement en réponse au battement des tambours annonçant le concours unique. Le jour de la bataille, des centaines de personnes furent refusées faute de sièges. Beaucoup d'hommes percèrent les ouvertures des tentes, ou se pressèrent dans tout espace sous les galeries. »

Alors que l'histoire du Swami Tigre approchait de son point culminant, mon excitation montait avec elle ; Chandi était lui aussi muet, ravi.

« Au milieu des explosions sonores perçantes de Raja Begum, et du brouhaha de la foule quelque peu terrifiée, je fis tranquillement mon apparition. À peine vêtu autour de la taille, je n'étais protégé par aucun vêtement. J'ouvris le verrou de la porte de la pièce de sécurité et la verrouillai calmement derrière moi. Le tigre sentit le sang. Bondissant avec un fracas de tonnerre sur ses barreaux, il envoya un accueil effrayant. L'auditoire était silencieux de peur pitoyable ; je semblais un agneau docile devant la bête enragée.

« En un instant, j'étais dans la cage ; mais alors que je claquais la porte, Raja Begum était précipité sur moi. Ma main droite fut désespérément déchirée. Le sang humain, le plus grand régal qu'un tigre puisse connaître, tombait en courants effroyables. La prophétie du saint semblait sur le point de se réaliser.

« Je me remis instantanément du choc de la première blessure grave que j'avais jamais reçue. Bannissant la vue de mes doigts sanglants en les poussant sous mon vêtement de taille, je balançai mon bras gauche dans un coup qui fit craquer les os. La bête recula, tourna autour de l'arrière de la cage, et bondit convulsivement. Ma célèbre punition de poing plut sur sa tête.

« Mais le goût du sang de Raja Begum avait agi comme la première gorgée enivrante d'un alcoolique longtemps privé. Ponctués par un rugissement assourdissant, les assauts de la brute grandirent en fureur. Ma défense inadéquate d'une seule main me laissait vulnérable face aux griffes et aux crocs. Mais je distribuai une rétribution étourdissante. Ensanglantés mutuellement, nous luttâmes comme à mort. La cage était un pandémonium, alors que le sang éclaboussait dans toutes les directions, et que des souffles de douleur et de luxure mortelle venaient de la gorge bestiale.

« "Tirez-lui dessus !" "Tuez le tigre !" Des cris s'élevèrent de l'auditoire. Si vite bougeaient l'homme et la bête, qu'une balle d'un garde rata sa cible. Je rassemblai toute ma force de volonté, rugis férocement, et portai un coup final commotionnant. Le tigre s'effondra et resta tranquillement couché.

« Comme un petit chat ! » intervins-je.

Le swami rit avec une appréciation sincère, puis poursuivit le récit captivant.

« Raja Begum fut vaincu enfin. Son orgueil royal fut davantage humilié : avec mes mains lacérées, je forçai audacieusement l'ouverture de ses mâchoires. Pendant un moment dramatique, je tins ma tête à l'intérieur du piège mortel béant. Je cherchai des yeux une chaîne. En tirant une d'un tas sur le sol, j'attachai le tigre par son cou aux barreaux de la cage. En triomphe, je me dirigeai vers la porte.

« Mais ce démon incarné, Raja Begum, avait une endurance digne de son origine démoniaque supposée. Avec une charge incroyable, il rompit la chaîne et bondit sur mon dos. Mon épaule coincée dans ses mâchoires, je tombai violemment. Mais en un instant, je l'eus épinglé sous moi. Sous des coups impitoyables, l'animal traître sombra dans une semi-conscience. Cette fois, je le sécurisai plus soigneusement. Lentement, je quittai la cage.

« Je me trouvai dans un nouveau tumulte, cette fois de plaisir. L'acclamation de la foule éclata comme venant d'une seule gorge gigantesque. Désastreusement mutilé, j'avais pourtant rempli les trois conditions du combat : assommer le tigre, l'enchaîner, et le quitter sans avoir besoin d'assistance pour moi-même. De plus, j'avais si drastiquement blessé et effrayé la bête agressive qu'elle s'était contentée de négliger le prix opportun de ma tête dans sa gueule !

« Après que mes blessures furent traitées, je fus honoré et couronné de guirlandes ; des centaines de pièces d'or pleuvirent à mes pieds. La ville entière entra dans une période de vacances. Des discussions sans fin furent entendues de tous côtés sur ma victoire sur l'un des plus grands et des plus sauvages tigres jamais vus. Raja Begum me fut offert, comme promis, mais je ne ressentis aucune exaltation. Un changement spirituel était entré dans mon cœur. Il semblait qu'avec ma sortie finale de la cage, j'avais aussi fermé la porte sur mes ambitions mondaines.

« Une période douloureuse suivit. Pendant six mois, je restai près de la mort à cause d'une septicémie. Dès que je fus assez bien pour quitter Cooch Behar, je retournai dans ma ville natale.

« "Je sais maintenant que mon maître est le saint homme qui a donné l'avis sage." Je fis humblement cet aveu à mon père. "Oh, si je pouvais seulement le trouver !" Mon désir était sincère, car un jour le saint arriva sans être annoncé.

« "Assez de domptage de tigres." Il parla avec une assurance calme. "Viens avec moi ; je t'apprendrai à dompter les bêtes de l'ignorance rôdant dans les jungles de l'esprit humain. Tu es habitué à un public : qu'il soit une galaxie d'anges, divertis par ta maîtrise palpitante du yoga !"

« Je fus initié à la voie spirituelle par mon saint guru. Il ouvrit les portes de mon âme, rouillées et résistantes par une longue désuétude. Main dans la main, nous partîmes bientôt pour mon entraînement dans l'Himalaya. »

Chandi et moi nous inclinâmes aux pieds du swami, reconnaissants pour son esquisse vivante d'une vie véritablement cyclonique. Je me sentais amplement récompensé pour la longue attente probatoire dans le salon froid !

{FN6-1} SOHONG était son nom monastique. Il était populairement connu sous le nom de « Swami Tigre ».

{FN6-2} « Prince Princesse » - ainsi nommé pour indiquer que cette bête possédait la férocité combinée du tigre et de la tigresse.

CHAPITRE : 7

LE SAINT EN LÉVITATION

« J'ai vu un yogi rester dans les airs, à plusieurs pieds au-dessus du sol, la nuit dernière lors d'une réunion de groupe. » Mon ami, Upendra Mohun Chowdhury, parlait de manière impressionnante.

Je lui adressai un sourire enthousiaste. « Peut-être puis-je deviner son nom. Était-ce Bhaduri Mahasaya, de Upper Circular Road ? »

Upendra acquiesça, un peu dépité de ne pas être le porteur de la nouvelle. Ma curiosité pour les saints était bien connue parmi mes amis ; ils prenaient plaisir à me mettre sur une nouvelle piste.

« Le yogi vit si près de chez moi que je lui rends souvent visite. » Mes mots apportèrent un vif intérêt au visage d'Upendra, et je fis une confidence supplémentaire.

« Je l'ai vu dans des exploits remarquables. Il a maîtrisé avec expertise les divers PRANAYAMAS {FN7-1} de l'ancien yoga octuple décrit par Patanjali. {FN7-2} Une fois, Bhaduri Mahasaya a exécuté le BHASTRIKA PRANAYAMA devant moi avec une force si étonnante qu'il semblait qu'une véritable tempête s'était levée dans la pièce ! Puis il éteignit le souffle tonitruant et resta immobile dans un état élevé de supraconscience. {FN7-3} L'aura de paix après la tempête était vive, impossible à oublier. »

« J'ai entendu dire que le saint ne quitte jamais sa maison. » Le ton d'Upendra était un peu incrédule.

« En effet, c'est vrai ! Il vit à l'intérieur depuis vingt ans. Il relâche légèrement sa règle auto-imposée lors de nos fêtes religieuses, où il va jusqu'à son trottoir ! Les mendiants s'y rassemblent, car le Saint Bhaduri est connu pour son cœur tendre. »

« Comment reste-t-il dans les airs, défiant la loi de la gravitation ? »

« Le corps d'un yogi perd sa grossièreté après l'usage de certains PRANAYAMAS. Alors il lévitera ou sautillera comme une grenouille bondissante. Même les saints qui ne pratiquent pas un yoga formel {FN7-4} ont été connus pour léviter durant un état de dévotion intense envers Dieu. »

« J'aimerais en savoir plus sur ce sage. Assistez-vous à ses réunions du soir ? » Les yeux d'Upendra pétillaient de curiosité.

« Oui, j'y vais souvent. Je suis largement diverti par l'esprit dans sa sagesse. Occasionnellement, mon rire prolongé gâte la solennité de ses rassemblements. Le saint n'est pas mécontent, mais ses disciples me fusillent du regard ! »

Sur le chemin du retour de l'école cet après-midi-là, je passai devant le cloître de Bhaduri Mahasaya et décidai d'une visite. Le yogi était inaccessible au grand public. Un disciple seul, occupant le rez-de-chaussée, gardait l'intimité de son maître. L'étudiant était un peu un disciplinaire ; il demanda formellement si j'avais un « rendez-vous ». Son guru fit son apparition juste à temps pour me sauver d'une expulsion sommaire.

« Laisse Mukunda venir quand il veut. » Les yeux du sage pétillaient. « Ma règle de seclusion n'est pas pour mon propre confort, mais pour celui des autres. Les gens mondains n'aiment pas la franchise qui brise leurs illusions. Les saints sont non seulement rares mais déconcertants. Même dans les écritures, ils sont souvent trouvés embarrassants ! »

Je suivis Bhaduri Mahasaya jusqu'à ses quartiers austères au dernier étage, d'où il sortait rarement. Les maîtres ignorent souvent le panorama des agitations du monde, hors de focalisation jusqu'à ce qu'ils soient centrés dans les âges. Les contemporains d'un sage ne sont pas seulement ceux de l'étroit présent.

« Maharishi, {FN7-5} vous êtes le premier yogi que j'ai connu qui reste toujours à l'intérieur. »

« Dieu plante ses saints parfois dans un sol inattendu, de peur que nous pensions pouvoir Le réduire à une règle ! »

Le sage verrouilla son corps vibrant dans la posture du lotus. Dans sa soixante-dizaine, il ne montrait aucun signe désagréable de vieillesse ou de vie sédentaire. Robuste et droit, il était idéal à tous égards. Son visage était celui d'un RISHI, tel que décrit dans les textes anciens. Noble de tête, abondamment barbu, il restait toujours fermement assis, ses yeux tranquilles fixés sur l'Omniprésence.

Le saint et moi entrâmes dans l'état méditatif. Après une heure, sa voix douce me réveilla.

« Tu vas souvent dans le silence, mais as-tu développé l'ANUBHAVA ? » {FN7-6} Il me rappelait d'aimer Dieu plus que la méditation. « Ne confonds pas la technique avec le But. »

Il m'offrit quelques mangues. Avec cet esprit plein d'humour que je trouvais si délicieux dans sa nature grave, il remarqua : « Les gens en général sont plus friands de JALA YOGA (union avec la nourriture) que de DHYANA YOGA (union avec Dieu). »

Son jeu de mots yogique m'affecta de manière hilare.

« Quel rire tu as ! » Une lueur affectueuse apparut dans son regard. Son propre visage était toujours sérieux, pourtant touché par un sourire extatique. Ses grands yeux de lotus contenaient un rire divin caché.

« Ces lettres viennent de la lointaine Amérique. » Le sage indiqua plusieurs enveloppes épaisses sur une table. « Je corresponds avec quelques sociétés là-bas dont les membres sont intéressés par le yoga. Ils redécouvrent l'Inde, avec un meilleur sens de l'orientation que Colomb ! Je suis heureux de les aider. La connaissance du yoga est gratuite pour tous ceux qui veulent recevoir, comme la lumière du jour qu'on ne peut pas garnir.

« Ce que les RISHIS percevaient comme essentiel pour le salut humain n'a pas besoin d'être dilué pour l'Occident. Semblables en âme bien que divers dans l'expérience extérieure, ni l'Occident ni l'Orient ne prospéreront si une forme de yoga disciplinaire n'est pas pratiquée. »

Le saint me retint avec ses yeux tranquilles. Je ne réalisais pas que son discours était une orientation prophétique voilée. Ce n'est qu'aujourd'hui, alors que j'écris ces mots, que je comprends la pleine signification des allusions désinvoltes qu'il me faisait souvent, selon lesquelles un jour je porterais les enseignements de l'Inde en Amérique.

« Maharishi, j'aimerais que vous écriviez un livre sur le yoga pour le bénéfice du monde. »

« J'entraîne des disciples. Eux et leurs étudiants seront des volumes vivants, à l'épreuve des désintégrations naturelles du temps et des interprétations non naturelles des critiques. » L'esprit de Bhaduri me fit éclater d'un autre rire.

Je restai seul avec le yogi jusqu'à ce que ses disciples arrivent dans la soirée. Bhaduri Mahasaya entama l'un de ses discours inimitable. Comme un flot paisible, il balaya les débris mentaux de ses auditeurs, les faisant flotter vers Dieu. Ses paraboles frappantes étaient exprimées dans un Bengali sans faille.

Ce soir, Bhaduri exposa divers points philosophiques liés à la vie de Mirabai, une princesse rajput du Moyen Âge qui abandonna la vie de cour pour rechercher la compagnie des sadhus. Un grand sannyasi refusa de la recevoir parce qu’elle était une femme ; sa réponse le fit tomber humblement à ses pieds.

« Dites au maître, avait-elle répondu, que je ne savais pas qu’il existât un Mâle dans l’univers en dehors de Dieu ; ne sommes-nous pas tous des femelles devant Lui ? » (Une conception scripturale du Seigneur comme l’unique Principe Créateur Positif, Sa création n’étant rien d’autre qu’une MAYA passive.)

Mirabai composa de nombreux chants extatiques qui sont encore chéris en Inde ; j’en traduis un ici :

« Si, en se baignant quotidiennement, on pouvait réaliser Dieu, Plus vite je serais une baleine dans les profondeurs ; Si, en mangeant racines et fruits, on pouvait Le connaître, Volontiers je choisirais la forme d’une chèvre ; Si l’égrenage des chapelets Le révélait, Je ferais mes prières sur des perles gigantesques ; Si s’incliner devant des images de pierre Le dévoilait, Une montagne de silex je vénérerais humblement ; Si, en buvant du lait, le Seigneur pouvait être absorbé, Nombre de veaux et d’enfants Le connaîtraient ; Si abandonner sa femme pouvait faire venir Dieu, Les eunuques ne seraient-ils pas par milliers ? Mirabai sait que pour trouver l’Être Divin, La seule chose indispensable est l’Amour. »

Plusieurs étudiants déposèrent des roupies dans les babouches de Bhaduri qui reposaient à ses côtés alors qu’il était assis en posture de yoga. Cette offrande respectueuse, coutumière en Inde, indique que le disciple place ses biens matériels aux pieds du gourou. Les amis reconnaissants ne sont que le Seigneur déguisé, veillant sur les Siens.

« Maître, vous êtes merveilleux ! » Un étudiant, prenant congé, regardait ardemment le sage patriarcal. « Vous avez renoncé aux richesses et au confort pour chercher Dieu et nous enseigner la sagesse ! » Il était de notoriété publique que Bhaduri Mahasaya avait abandonné une grande fortune familiale dans sa petite enfance, lorsqu’il s’était engagé avec détermination sur la voie yogique.

« Vous inversez les rôles ! » Le visage du saint exprimait une douce réprimande. « J’ai laissé quelques misérables roupies, quelques plaisirs mesquins, pour un empire cosmique de félicité sans fin. Comment aurais-je donc pu me priver de quoi que ce soit ? Je connais la joie de partager le trésor. Est-ce là un sacrifice ? Les gens du monde à courte vue sont en vérité les véritables renonçants ! Ils abandonnent une possession divine inégalée pour une pauvre poignée de jouets terrestres ! »

Je gloussai devant cette vision paradoxale du renoncement — une vision qui coiffe n’importe quel mendiant saint de la couronne de Crésus, tout en transformant tous les fiers millionnaires en martyrs inconscients.

« L’ordre divin organise notre avenir plus sagement que n’importe quelle compagnie d’assurance. » Les mots de conclusion du maître étaient le credo réalisé de sa foi. « Le monde est rempli de croyants inquiets en quête d’une sécurité extérieure. Leurs pensées amères sont comme des cicatrices sur leur front. Celui qui nous a donné l’air et le lait dès notre premier souffle sait comment pourvoir, jour après jour, aux besoins de Ses dévots. »

Je poursuivis mes pèlerinages après l’école jusqu’à la porte du saint. Avec un zèle silencieux, il m’aida à atteindre l’ANUBHAVA. Un jour, il déménagea sur Ram Mohan Roy Road, loin du voisinage de ma maison de Gurpar Road. Ses disciples aimants lui avaient construit un nouvel ermitage, connu sous le nom de « Nagendra Math ». {FN7-7}

Bien que cela m’avance de plusieurs années dans mon récit, je rapporterai ici les derniers mots que me donna Bhaduri Mahasaya. Peu avant mon départ pour l’Occident, je suis allé le trouver et me suis agenouillé humblement pour recevoir sa bénédiction d’adieu :

« Mon fils, va en Amérique. Prends la dignité de l’Inde immémoriale pour bouclier. La victoire est écrite sur ton front ; ce noble peuple lointain t’accueillera bien. »

{FN7-1} Méthodes de contrôle de la force vitale par la régulation du souffle.

{FN7-2} Le plus éminent exposant ancien du yoga.

{FN7-3} Les professeurs français furent les premiers en Occident à vouloir étudier scientifiquement les possibilités de l’esprit supraconscient. Le professeur Jules-Bois, membre de l’École de Psychologie de la Sorbonne, donna des conférences en Amérique en 1928 ; il déclara à son auditoire que les scientifiques français avaient reconnu la supraconscience, « qui est l’exact opposé de l’esprit subconscient de Freud et qui est la faculté faisant de l’homme un véritable homme et non pas simplement un super-animal ». M. Jules-Bois expliqua que l’éveil de la conscience supérieure « ne devait pas être confondu avec le couéisme ou l’hypnotisme. L’existence d’un esprit supraconscient est reconnue depuis longtemps sur le plan philosophique, étant en réalité l’Âme suprême évoquée par Emerson, mais ce n’est que récemment qu’elle a été reconnue scientifiquement ». Le scientifique français fit remarquer que c’est de la supraconscience que viennent l’inspiration, le génie et les valeurs morales. « Croire en cela n’est pas du mysticisme, bien que cela reconnaisse et valorise les qualités que les mystiques prêchaient. »

{FN7-4} Sainte Thérèse d’Avila et d’autres saints chrétiens furent souvent observés en état de lévitation.

{FN7-5} « Grand sage. »

{FN7-6} Perception réelle de Dieu.

{FN7-7} Le nom complet du saint était Nagendranath Bhaduri. MATH signifie ermitage ou ASHRAM.

CHAPITRE : 8

LE GRAND SCIENTIFIQUE DE L’INDE, J.C. BOSE

« Les inventions sans fil de Jagadis Chandra Bose ont précédé celles de Marconi. »

Surprenant cette remarque provocatrice, je m’approchai d’un groupe de professeurs sur le trottoir, engagés dans une discussion scientifique. Si la fierté raciale fut mon motif pour les rejoindre, je le regrette. Je ne peux nier mon vif intérêt pour les preuves que l’Inde peut jouer un rôle de premier plan en physique, et non seulement en métaphysique.

« Que voulez-vous dire, monsieur ? »

Le professeur expliqua obligeamment : « Bose fut le premier à inventer un cohéreur sans fil et un instrument pour indiquer la réfraction des ondes électriques. Mais le scientifique indien n’a pas exploité ses inventions commercialement. Il a rapidement détourné son attention du monde inorganique vers le monde organique. Ses découvertes révolutionnaires en tant que physiologiste végétal surpassent même ses réalisations radicales en tant que physicien. »

Je remerciai poliment mon mentor. Il ajouta : « Ce grand scientifique est l’un de mes collègues professeurs au Presidency College. »

Le lendemain, je rendis visite au sage à son domicile, situé près du mien sur Gurpar Road. Je l’admirais depuis longtemps à une distance respectueuse. Le botaniste grave et réservé m’accueillit avec grâce. C’était un homme beau et robuste, dans la cinquantaine, avec des cheveux épais, un front large et les yeux distraits d’un rêveur. La précision de ses tons révélait l’habitude scientifique d’une vie.

« Je reviens tout juste d’une expédition auprès des sociétés scientifiques d’Occident. Leurs membres ont manifesté un intérêt intense pour les instruments délicats de mon invention qui démontrent l’unité indivisible de toute vie. {FN8-1} Le crescographe de Bose possède une puissance de grossissement de dix millions. Le microscope ne grossit que quelques milliers de fois ; pourtant, il a donné une impulsion vitale à la science biologique. Le crescographe ouvre des perspectives incalculables. »

« Vous avez beaucoup fait, monsieur, pour hâter l’étreinte de l’Orient et de l’Occident dans les bras impersonnels de la science. »

« J’ai été éduqué à Cambridge. Combien est admirable la méthode occidentale consistant à soumettre toute théorie à une vérification expérimentale scrupuleuse ! Cette procédure empirique est allée de pair avec le don d’introspection qui est mon héritage oriental. Ensemble, ils m’ont permis de rompre le silence de domaines naturels longtemps incommunicatifs. Les graphiques révélateurs de mon crescographe {FN8-2} sont la preuve, pour les plus sceptiques, que les plantes possèdent un système nerveux sensible et une vie émotionnelle variée. L’amour, la haine, la joie, la peur, le plaisir, la douleur, l’excitabilité, la stupeur et d’innombrables réponses appropriées aux stimuli sont aussi universels chez les plantes que chez les animaux. »

« La pulsation unique de la vie dans toute la création ne pouvait sembler être qu’une imagerie poétique avant votre avènement, professeur ! Un saint que j’ai connu ne cueillait jamais les fleurs. "Vais-je dérober au rosier sa fierté dans la beauté ? Vais-je cruellement offenser sa dignité par ma rude dépossession ?" Ses paroles compatissantes sont vérifiées littéralement par vos découvertes ! »

« Le poète est intime avec la vérité, tandis que le scientifique l’aborde maladroitement. Venez un jour dans mon laboratoire et voyez le témoignage sans équivoque du crescographe. »

J’acceptai avec gratitude l’invitation et pris congé. J’appris plus tard que le botaniste avait quitté le Presidency College et qu’il projetait de créer un centre de recherche à Calcutta.

Lorsque l’Institut Bose fut inauguré, j’assistai aux services de dédicace. Des centaines de personnes enthousiastes déambulaient sur les lieux. J’étais charmé par l’art et le symbolisme spirituel de cette nouvelle demeure de la science. Son portail, notai-je, était une relique séculaire provenant d’un sanctuaire lointain. Derrière la fontaine du lotus {FN8-3}, une figure féminine sculptée, portant une torche, exprimait le respect indien pour la femme en tant qu’immortelle porteuse de lumière. Le jardin abritait un petit temple consacré au Noumène au-delà des phénomènes. La pensée de l’incorporeité divine était suggérée par l’absence de toute image d’autel.

Le discours de Bose, en cette grande occasion, aurait pu sortir des lèvres de l’un des inspirés RISHIS antiques.

« Je dédie aujourd’hui cet Institut, non pas simplement comme un laboratoire, mais comme un temple. » Sa solennité respectueuse se glissa comme un manteau invisible sur l’auditorium comble. « Dans la poursuite de mes recherches, j’ai été inconsciemment conduit dans la zone frontière de la physique et de la physiologie. À mon grand étonnement, j’ai vu les lignes de démarcation s’estomper et des points de contact émerger entre les royaumes du vivant et du non-vivant. La matière inorganique était perçue comme tout sauf inerte ; elle frémissait sous l’action de forces innombrables.

« Une réaction universelle semblait soumettre le métal, la plante et l’animal à une loi commune. Ils présentaient tous essentiellement les mêmes phénomènes de fatigue et de dépression, avec des possibilités de récupération et d’exaltation, ainsi que l’irresponsivité permanente associée à la mort. Rempli de crainte devant cette stupéfiante généralisation, c’est avec un grand espoir que j’ai annoncé mes résultats devant la Royal Society — résultats démontrés par des expériences. Mais les physiologistes présents m’ont conseillé de m’en tenir aux recherches physiques, dans lesquelles mon succès avait été assuré, plutôt que d’empiéter sur leurs domaines réservés. J’avais involontairement erré dans le domaine d’un système de castes inconnu et ainsi offensé son étiquette.

« Un biais théologique inconscient était également présent, confondant ignorance et foi. On oublie souvent que Celui qui nous a entourés de ce mystère de la création en perpétuelle évolution a également implanté en nous le désir de questionner et de comprendre. À travers de nombreuses années d’incompréhension, j’en suis venu à savoir que la vie d’un dévot de la science est inévitablement remplie d’une lutte sans fin. Il lui appartient de jeter sa vie comme une offrande ardente, considérant gain et perte, succès et échec, comme une seule et même chose.

« Avec le temps, les principales sociétés scientifiques du monde ont accepté mes théories et mes résultats, et ont reconnu l’importance de la contribution indienne à la science. {FN8-4} Quelque chose de petit ou de circonscrit peut-il jamais satisfaire l’esprit de l’Inde ? Par une tradition vivante continue et un pouvoir vital de rajeunissement, cette terre s’est réajustée à travers d’innombrables transformations. Des Indiens ont toujours surgi qui, écartant le prix immédiat et absorbant de l’heure, ont cherché la réalisation des idéaux les plus élevés dans la vie, non par un renoncement passif, mais par une lutte active. Le faible qui a refusé le conflit, n’acquérant rien, n’avait rien à renoncer. Seul celui qui a lutté et gagné peut enrichir le monde en offrant les fruits de son expérience victorieuse.

« Le travail déjà effectué dans le laboratoire Bose sur la réponse de la matière, et les révélations inattendues dans la vie végétale, ont ouvert de très vastes régions d’enquête en physique, en physiologie, en médecine, en agriculture et même en psychologie. Des problèmes jusqu’ici considérés comme insolubles ont maintenant été amenés dans la sphère de l’investigation expérimentale.

« Mais un succès élevé ne s’obtient pas sans une rigueur absolue. D’où la longue batterie d’instruments super-sensibles et d’appareils de ma conception, qui se tiennent devant vous aujourd’hui dans leurs vitrines dans le hall d’entrée. Ils vous parlent des efforts prolongés pour dépasser les apparences trompeuses vers la réalité qui demeure invisible, du labeur continu, de la persévérance et de l’ingéniosité déployés pour surmonter les limites humaines. Tous les scientifiques créatifs savent que le vrai laboratoire est l’esprit, où, derrière les illusions, ils découvrent les lois de la vérité.

« Les conférences données ici ne seront pas de simples répétitions de connaissances de seconde main. Elles annonceront de nouvelles découvertes, démontrées pour la première fois dans ces salles. Par la publication régulière des travaux de l’Institut, ces contributions indiennes atteindront le monde entier. Elles deviendront propriété publique. Aucun brevet ne sera jamais déposé. L’esprit de notre culture nationale exige que nous soyons à jamais libres de la profanation consistant à utiliser la connaissance uniquement pour un gain personnel.

« C’est mon souhait supplémentaire que les installations de cet Institut soient accessibles, dans la mesure du possible, aux travailleurs de tous les pays. En cela, je tente de perpétuer les traditions de mon pays. Il y a vingt-cinq siècles, l’Inde accueillait dans ses universités antiques, à Nalanda et Taxila, des érudits de toutes les parties du monde.

« Bien que la science ne soit ni de l’Orient ni de l’Occident, mais plutôt internationale dans son universalité, l’Inde est spécialement qualifiée pour apporter de grandes contributions. {FN8-5} L’imagination indienne ardente, qui peut extorquer un nouvel ordre d’une masse de faits apparemment contradictoires, est maintenue en échec par l’habitude de la concentration. Cette retenue confère le pouvoir de maintenir l’esprit sur la poursuite de la vérité avec une patience infinie. »

Les larmes me montaient aux yeux aux mots de conclusion du scientifique. La « patience » n’est-elle pas en effet un synonyme de l’Inde, confondant le Temps et les historiens eux-mêmes ?

Je rendis à nouveau visite au centre de recherche, peu après le jour de l’inauguration. Le grand botaniste, soucieux de sa promesse, m’emmena dans son laboratoire silencieux.

« Je vais fixer le crescographe à cette fougère ; le grossissement est prodigieux. Si le déplacement d’un escargot était agrandi dans la même proportion, la créature semblerait voyager comme un train express ! »

Mon regard était fixé avidement sur l’écran qui reflétait l’ombre agrandie de la fougère. Des mouvements minuscules de la vie étaient maintenant clairement perceptibles ; la plante grandissait très lentement devant mes yeux fascinés. Le scientifique toucha la pointe de la fougère avec une petite barre métallique. La pantomime en développement s’arrêta brusquement, reprenant ses rythmes éloquents dès que la tige fut retirée.

« Vous avez vu comment toute légère interférence extérieure est nuisible aux tissus sensibles », remarqua Bose. « Regardez ; je vais maintenant administrer du chloroforme, puis donner un antidote. »

L’effet du chloroforme interrompit toute croissance ; l’antidote fut revivifiant. Les gestes évolutifs sur l’écran me tenaient plus captivé qu’une intrigue de film. Mon compagnon (ici dans le rôle du méchant) enfonça un instrument pointu à travers une partie de la fougère ; la douleur fut indiquée par des battements spasmodiques. Lorsqu’il passa un rasoir partiellement à travers la tige, l’ombre fut violemment agitée, puis se calma avec la ponctuation finale de la mort.

« En chloroformant d’abord un arbre énorme, j’ai réussi une transplantation. Habituellement, ces monarques de la forêt meurent très rapidement après avoir été déplacés. » Jagadis souriait joyeusement en racontant cette manœuvre salvatrice. « Les graphiques de mon appareil délicat ont prouvé que les arbres possèdent un système circulatoire ; les mouvements de leur sève correspondent à la pression sanguine des corps animaux. La montée de la sève n’est pas explicable par les bases mécaniques habituellement avancées, comme l’attraction capillaire. Le phénomène a été résolu par le crescographe comme l’activité de cellules vivantes. Des ondes péristaltiques émanent d’un tube cylindrique qui descend le long d’un arbre et sert de véritable cœur ! Plus nous percevons profondément, plus devient frappante la preuve qu’un plan uniforme lie chaque forme dans la nature multiple. »

Le grand scientifique pointa un autre instrument de Bose.

« Je vais vous montrer des expériences sur un morceau d’étain. La force vitale dans les métaux réagit défavorablement ou favorablement aux stimuli. Des marques d’encre enregistreront les diverses réactions. »

Profondément absorbé, je regardais le graphique qui enregistrait les ondes caractéristiques de la structure atomique. Lorsque le professeur appliqua du chloroforme sur l’étain, les tracés vibratoires s’arrêtèrent. Ils recommencèrent alors que le métal retrouvait lentement son état normal. Mon compagnon dispensa un produit chimique toxique. Simultanément à la fin tremblante de l’étain, l’aiguille écrivit dramatiquement sur le graphique un avis de décès.

« Les instruments de Bose ont démontré que les métaux, tels que l’acier utilisé dans les ciseaux et les machines, sont sujets à la fatigue et retrouvent leur efficacité par un repos périodique. La pulsation vitale dans les métaux est sérieusement endommagée, voire éteinte, par l’application de courants électriques ou d’une forte pression. »

Je regardais autour de la pièce les nombreuses inventions, témoignage éloquent d’une ingéniosité infatigable.

« Monsieur, il est regrettable que le développement agricole de masse ne soit pas accéléré par une utilisation plus complète de vos mécanismes merveilleux. Ne serait-il pas facilement possible d’en employer certains dans des expériences de laboratoire rapides pour indiquer l’influence de divers types d’engrais sur la croissance des plantes ? »

« Vous avez raison. D’innombrables utilisations des instruments de Bose seront faites par les générations futures. Le scientifique connaît rarement une récompense contemporaine ; il suffit de posséder la joie du service créatif. »

Avec des expressions de gratitude sans réserve envers le sage infatigable, je pris congé. « La fertilité étonnante de son génie peut-elle jamais être épuisée ? » pensais-je.

Aucune diminution ne vint avec les années. Inventant un instrument complexe, le « Cardiographe Résonnant », Bose poursuivit ensuite des recherches approfondies sur d’innombrables plantes indiennes. Une énorme pharmacopée insoupçonnée de médicaments utiles fut révélée. Le cardiographe est construit avec une précision infaillible par laquelle un centième de seconde est indiqué sur un graphique. Les enregistrements résonnants mesurent les pulsations infinitésimales dans la structure végétale, animale et humaine. Le grand botaniste a prédit que l’utilisation de son cardiographe mènera à la vivisection sur les plantes au lieu des animaux.

« Des enregistrements côte à côte des effets d’un médicament donné simultanément à une plante et à un animal ont montré une unanimité stupéfiante dans le résultat », a-t-il souligné. « Tout ce qui est chez l’homme a été préfiguré dans la plante. L’expérimentation sur la végétation contribuera à diminuer la souffrance humaine. »

Des années plus tard, les conclusions pionnières de Bose sur les plantes ont été étayées par d’autres scientifiques. Le travail effectué en 1938 à l’université de Columbia a été rapporté par LE NEW YORK TIMES comme suit :

Il a été déterminé au cours des dernières années que lorsque les nerfs transmettent des messages entre le cerveau et d’autres parties du corps, de minuscules impulsions électriques sont générées. Ces impulsions ont été mesurées par des galvanomètres délicats et amplifiées des millions de fois par des appareils modernes. Jusqu’à présent, aucune méthode satisfaisante n’avait été trouvée pour étudier le passage des impulsions le long des fibres nerveuses chez les animaux vivants ou l’homme en raison de la grande vitesse à laquelle ces impulsions se déplacent.

Les docteurs K. S. Cole et H. J. Curtis ont rapporté avoir découvert que les longues cellules uniques de la plante d’eau douce nitella, utilisée fréquemment dans les aquariums, sont pratiquement identiques à celles des fibres nerveuses uniques. De plus, ils ont découvert que les fibres de nitella, lorsqu’elles sont excitées, propagent des ondes électriques qui sont similaires en tout point, sauf en vitesse, à celles des fibres nerveuses chez les animaux et l’homme. Les impulsions nerveuses électriques dans la plante se sont révélées être beaucoup plus lentes que celles chez les animaux. Cette découverte a donc été saisie par les chercheurs de Columbia comme un moyen de prendre des images au ralenti du passage des impulsions électriques dans les nerfs.

La plante nitella peut donc devenir une sorte de pierre de Rosette pour déchiffrer les secrets étroitement gardés près de la frontière même de l’esprit et de la matière.

Le poète Rabindranath Tagore était un ami fidèle du scientifique idéaliste de l’Inde. C’est à lui que le doux chanteur bengali adressa les lignes suivantes : {FN8-6}

Ô Ermite, appelle avec les mots authentiques De cet hymne ancien appelé SAMA ; « Lève-toi ! Éveille-toi ! » Appelle l’homme qui se vante de son savoir SHASTRIC De vaines arguties pédantes sans profit, Appelle cet insensé fanfaron à sortir À la face de la nature, cette vaste terre, Envoie cet appel à ta troupe d’érudits ; Ensemble autour de ton sacrifice de feu Qu’ils se rassemblent tous. Puisse notre Inde, Notre terre ancienne, revenir à elle-même, Ô revenir encore une fois au travail constant, Au devoir et à la dévotion, à sa transe D’ardente méditation ; qu’elle s’asseye Une fois encore sereine, sans avidité, sans lutte, pure, Ô une fois encore sur son siège élevé Et sa tribune, enseignante de toutes les terres.

{FN8-1} « Toute science est transcendantale, sinon elle disparaît. La botanique acquiert maintenant la bonne théorie — les avatars de Brahma seront bientôt les manuels d’histoire naturelle. » — EMERSON.

{FN8-2} Du radical latin CRESCERE, augmenter. Pour son crescographe et d’autres inventions, Bose fut fait chevalier en 1917.

{FN8-3} La fleur de lotus est un ancien symbole divin en Inde ; ses pétales qui se déploient suggèrent l’expansion de l’âme ; la croissance de sa beauté pure à partir de la boue de son origine porte une promesse spirituelle bénigne.

{FN8-4} « À l’heure actuelle, seul le plus pur des hasards permet à l’Inde d’entrer dans le champ de vision de l’étudiant américain. Huit universités (Harvard, Yale, Columbia, Princeton, Johns Hopkins, Pennsylvania, Chicago et California) possèdent des chaires d’indologie ou de sanskrit, mais l’Inde est virtuellement absente des départements d’histoire, de philosophie, de beaux-arts, de sciences politiques, de sociologie ou de tout autre département d’expérience intellectuelle auquel, comme nous l’avons vu, l’Inde a pourtant apporté de grandes contributions... Nous croyons, par conséquent, qu’aucun département d’études, en particulier dans les sciences humaines, au sein d’une université majeure, ne peut être pleinement équipé sans un spécialiste dûment formé aux phases indiennes de sa discipline. Nous croyons aussi que chaque université qui vise à préparer ses diplômés à un travail intelligent dans le monde qui sera le leur, doit compter dans son personnel un érudit compétent en matière de civilisation indienne. » — Extraits d’un article du professeur W. Norman Brown de l’université de Pennsylvanie, paru dans le numéro de mai 1939 du BULLETIN de l’American Council of Learned Societies, 907 15th St., Washington, D. C., 25 cents l’exemplaire. Ce numéro (#28) contient plus de 100 pages d’une « Bibliographie de base pour les études indiennes ».

{FN8-5} La structure atomique de la matière était bien connue des anciens hindous. L’un des six systèmes de la philosophie indienne est le VAISESIKA, issu de la racine sanskrite VISESAS, « individualité atomique ». L’un des plus éminents commentateurs du VAISESIKA fut Aulukya, également appelé Kanada, « le mangeur d’atomes », né il y a environ 2800 ans.

Dans un article paru dans EAST-WEST en avril 1934, un résumé des connaissances scientifiques du VAISESIKA était donné comme suit : « Bien que la “théorie atomique” moderne soit généralement considérée comme une nouvelle avancée de la science, elle fut brillamment exposée il y a bien longtemps par Kanada, “le mangeur d’atomes”. Le terme sanskrit ANUS peut être correctement traduit par “atome” au sens littéral grec de “non coupé” ou indivisible. D’autres exposés scientifiques des traités VAISESIKA de l’ère avant Jésus-Christ incluent (1) le mouvement des aiguilles vers les aimants, (2) la circulation de l’eau dans les plantes, (3) l’AKASH ou éther, inerte et sans structure, comme base de transmission des forces subtiles, (4) le feu solaire comme cause de toutes les autres formes de chaleur, (5) la chaleur comme cause du changement moléculaire, (6) la loi de gravitation comme étant causée par la qualité inhérente aux atomes de terre qui leur confère leur pouvoir attractif ou leur traction vers le bas, (7) la nature cinétique de toute énergie ; la causalité comme étant toujours enracinée dans une dépense d’énergie ou une redistribution du mouvement, (8) la dissolution universelle par la désintégration des atomes, (9) le rayonnement de la chaleur et des rayons lumineux, particules infiniment petites jaillissant dans toutes les directions à une vitesse inconcevable (la théorie moderne des “rayons cosmiques”), (10) la relativité du temps et de l’espace.

« Le VAISESIKA attribuait l’origine du monde aux atomes, éternels par leur nature, c’est-à-dire leurs particularités ultimes. Ces atomes étaient considérés comme possédant un mouvement vibratoire incessant... La découverte récente qu’un atome est un système solaire miniature ne serait pas une nouvelle pour les anciens philosophes VAISESIKA, qui réduisaient également le temps à son concept mathématique le plus poussé en décrivant la plus petite unité de temps (KALA) comme la période nécessaire à un atome pour parcourir sa propre unité d’espace. »

{FN8-6} Traduit du bengali de Rabindranath Tagore, par Manmohan Ghosh, dans VISWA-BHARATI.

CHAPITRE : 9

LE DÉVOT BIENHEUREUX ET SA ROMANCE COSMIQUE

« Petit monsieur, asseyez-vous, je vous prie. Je m’entretiens avec ma Mère Divine. »

C’est en silence et avec une grande crainte que j’étais entré dans la pièce. L’apparence angélique de Master Mahasaya m’éblouit tout à fait. Avec sa barbe blanche et soyeuse et ses grands yeux brillants, il semblait une incarnation de la pureté. Son menton levé et ses mains jointes m’indiquaient que ma première visite l’avait dérangé au milieu de ses dévotions.

Ses mots de salutation simples produisirent l’effet le plus violent que ma nature eût jamais ressenti. J’avais cru que l’amère séparation causée par la mort de ma mère représentait la mesure de toute angoisse. Or, une agonie liée à la séparation d’avec ma Mère Divine était une torture indicible pour l’esprit. Je m’effondrai en gémissant sur le sol.

« Petit monsieur, calmez-vous ! » Le saint était compatissant et troublé.

Abandonné dans une désolation océanique, je m’agrippai à ses pieds comme au seul radeau de mon salut.

« Saint homme, ton intercession ! Demande à la Mère Divine si je trouve quelque faveur à Ses yeux ! »

Cette promesse n’est pas facile à accorder ; le maître fut contraint au silence.

Au-delà de tout doute, j’étais convaincu que Master Mahasaya était en conversation intime avec la Mère Universelle. C’était une profonde humiliation de réaliser que mes yeux étaient aveugles à Celle qui, à cet instant même, était perceptible au regard infaillible du saint. Agrippant sans pudeur ses pieds, sourd à ses doux reproches, je le suppliai encore et encore de m’accorder sa grâce intercesseur.

« Je transmettrai votre demande à la Bien-Aimée. » La capitulation du maître vint avec un sourire lent et compatissant.

Quel pouvoir dans ces quelques mots, pour que mon être pût connaître la libération de son exil orageux !

« Monsieur, souvenez-vous de votre promesse ! Je reviendrai bientôt pour Son message ! » Une joyeuse anticipation résonnait dans ma voix qui, un instant auparavant, sanglotait de chagrin.

En descendant le long escalier, j’étais submergé par les souvenirs. Cette maison du 50 Amherst Street, désormais résidence de Master Mahasaya, avait autrefois été la demeure de ma famille, le théâtre de la mort de ma mère. Ici, mon cœur humain s’était brisé pour la mère disparue ; et ici, aujourd’hui, mon esprit avait été comme crucifié par l’absence de la Mère Divine. Murs sanctifiés, témoins silencieux de mes blessures douloureuses et de mon ultime guérison !

Mes pas étaient impatients tandis que je regagnais ma maison de Gurpar Road. Cherchant la solitude de mon petit grenier, je restai en méditation jusqu’à dix heures. L’obscurité de la chaude nuit indienne fut soudain illuminée d’une vision merveilleuse.

Auréolée de splendeur, la Mère Divine se tenait devant moi. Son visage, doucement souriant, était la beauté même.

« Toujours Je t’ai aimé ! Pour toujours Je t’aimerai ! »

Les tons célestes résonnant encore dans l’air, Elle disparut.

Le soleil, le lendemain matin, s’était à peine élevé à un angle convenable lorsque je fis ma seconde visite à Master Mahasaya. Grimpant l’escalier de la maison aux souvenirs poignants, j’atteignis sa chambre au quatrième étage. Le bouton de la porte fermée était entouré d’un tissu ; une indication, pensais-je, que le saint désirait être seul. Alors que je restais irrésolu sur le palier, la porte fut ouverte par la main accueillante du maître. Je m’agenouillai à ses pieds saints. D’humeur joueuse, je portais un masque solennel sur le visage, cachant mon allégresse divine.

« Monsieur, je suis venu — très tôt, je l’avoue ! — pour votre message. La Mère Bien-Aimée a-t-elle dit quelque chose à mon sujet ? »

« Petit monsieur malicieux ! »

Il ne ferait aucune autre remarque. Apparemment, ma gravité feinte ne l’impressionnait pas.

« Pourquoi tant de mystère, tant d’évasion ? Les saints ne parlent-ils jamais clairement ? » Peut-être étais-je un peu provoqué.

« Devez-vous me tester ? » Ses yeux calmes étaient pleins de compréhension. « Pourrais-je ajouter un seul mot ce matin à l’assurance que vous avez reçue la nuit dernière à dix heures de la Belle Mère Elle-même ? »

Master Mahasaya possédait le contrôle des écluses de mon âme : de nouveau, je me prosternai à ses pieds. Mais cette fois, mes larmes jaillissaient d’une félicité, et non d’une douleur, insupportable.

« Pensez-vous que votre dévotion n’a pas touché l’Infinie Miséricorde ? La Maternité de Dieu, que vous avez adorée sous des formes à la fois humaines et divines, ne pouvait manquer de répondre à votre cri d’abandonné. »

Qui était ce saint simple, dont la moindre requête à l’Esprit Universel rencontrait une douce acquiescence ? Son rôle dans le monde était humble, comme il seyait au plus grand homme d’humilité que j’aie jamais connu. Dans cette maison d’Amherst Street, Master Mahasaya {FN9-1} dirigeait une petite école secondaire pour garçons. Aucun mot de châtiment ne passait ses lèvres ; aucune règle ni férule ne maintenait sa discipline. Des mathématiques supérieures étaient certes enseignées dans ces modestes salles de classe, ainsi qu’une chimie de l’amour absente des manuels. Il répandait sa sagesse par contagion spirituelle plutôt que par précepte imperméable. Consumé par une passion naïve pour la Mère Divine, le saint ne demandait pas plus les formes extérieures de respect qu’un enfant.

« Je ne suis pas votre gourou ; il viendra un peu plus tard », me dit-il. « Par sa guidance, vos expériences du Divin en termes d’amour et de dévotion seront traduites en ses termes de sagesse insondable. »

Chaque fin d’après-midi, je me rendais à Amherst Street. Je cherchais la coupe divine de Master Mahasaya, si pleine que ses gouttes débordaient quotidiennement sur mon être. Jamais auparavant je ne m’étais incliné avec une telle révérence ; maintenant, je ressentais comme un privilège incommensurable le simple fait de fouler le même sol que Master Mahasaya sanctifiait.

« Monsieur, s’il vous plaît, portez cette guirlande de champak que j’ai façonnée spécialement pour vous. » J’arrivai un soir, tenant ma chaîne de fleurs. Mais il s’écarta timidement, refusant à plusieurs reprises l’honneur. Percevant ma peine, il finit par sourire son consentement.

« Puisque nous sommes tous deux des dévots de la Mère, vous pouvez placer la guirlande sur ce temple corporel, en offrande à Celle qui demeure en lui. » Sa nature vaste manquait d’espace où toute considération égotiste pût prendre pied.

« Allons demain au temple de Dakshineswar, à jamais sanctifié par mon gourou. » Master Mahasaya était un disciple d’un maître semblable au Christ, Sri Ramakrishna Paramhansa.

Le voyage de quatre milles le lendemain matin fut effectué en bateau sur le Gange. Nous entrâmes dans le temple à neuf dômes de Kali, où les figures de la Mère Divine et de Shiva reposent sur un lotus d’argent bruni, ses mille pétales minutieusement ciselés. Master Mahasaya rayonnait d’enchantement. Il était engagé dans sa romance inépuisable avec la Bien-Aimée. Tandis qu’il chantait Son nom, mon cœur en extase semblait voler en mille éclats.

Plus tard, nous nous promenâmes dans l’enceinte sacrée, nous arrêtant dans un bosquet de tamaris. La manne naturellement exsudée par cet arbre était symbolique de la nourriture céleste que Master Mahasaya prodiguait. Ses invocations divines continuaient. Je restais assis, rigide et immobile, sur l’herbe au milieu des fleurs plumeuses et roses des tamaris. Temporairement absent de mon corps, je m’envolais dans une visite supranormale.

Ce fut le premier de nombreux pèlerinages à Dakshineswar avec le saint maître. De lui, j’appris la douceur de Dieu sous l’aspect de Mère, ou Miséricorde Divine. Le saint enfantin trouvait peu d’attrait dans l’aspect du Père, ou Justice Divine. Un jugement sévère, exigeant et mathématique était étranger à sa nature douce.

« Il pourrait servir de prototype terrestre pour les anges du ciel eux-mêmes ! » pensai-je avec tendresse, l’observant un jour durant ses prières. Sans un souffle de censure ou de critique, il contemplait le monde avec des yeux familiers depuis longtemps avec la Pureté Primordiale. Son corps, son esprit, sa parole et ses actions étaient harmonisés sans effort avec la simplicité de son âme.

« Mon Maître me l’a dit. » Fuyant toute affirmation personnelle, le saint terminait tout sage conseil par cet hommage invariable. Si profonde était son identité avec Sri Ramakrishna que Master Mahasaya ne considérait plus ses pensées comme les siennes.

Main dans la main, le saint et moi marchions un soir dans le pâté de maisons de son école. Ma joie fut assombrie par l’arrivée d’une connaissance vaniteuse qui nous accabla d’un long discours.

« Je vois que cet homme ne vous plaît pas. » Le murmure du saint à mon intention fut inaudible pour l’égoïste, fasciné par son propre monologue. « J’en ai parlé à la Mère Divine ; Elle réalise notre triste situation. Dès que nous atteindrons cette maison rouge là-bas, Elle a promis de lui rappeler des affaires plus urgentes. »

Mes yeux étaient rivés sur le site du salut. Atteignant sa porte rouge, l’homme s’arrêta inexplicablement et repartit, sans finir sa phrase ni dire au revoir. L’air agressé fut réconforté par la paix.

Un autre jour me trouva marchant seul près de la gare de Howrah. Je m’arrêtai un moment près d’un temple, critiquant silencieusement un petit groupe d’hommes avec tambour et cymbales qui récitaient violemment un chant.

« Avec quel manque de dévotion ils utilisent le nom divin du Seigneur dans une répétition mécanique », réfléchis-je. Mon regard fut étonné par l’approche rapide de Master Mahasaya. « Monsieur, comment êtes-vous ici ? »

Le saint, ignorant ma question, répondit à ma pensée. « N’est-ce pas vrai, petit monsieur, que le nom de la Bien-Aimée sonne doux de toutes les lèvres, ignorantes ou sages ? » Il passa son bras autour de moi avec affection ; je me retrouvai transporté sur son tapis magique vers la Présence Miséricordieuse.

« Voudriez-vous voir quelques bioscopes ? » Cette question, un après-midi, de la part de Master Mahasaya, était mystifiante ; le terme était alors utilisé en Inde pour désigner les films cinématographiques. J’acceptai, heureux d’être en sa compagnie en toutes circonstances. Une marche rapide nous amena au jardin devant l’université de Calcutta. Mon compagnon indiqua un banc près du GOLDIGHI ou étang.

« Asseyons-nous ici quelques minutes. Mon Maître me demandait toujours de méditer chaque fois que je voyais une étendue d’eau. Ici, sa placidité nous rappelle le vaste calme de Dieu. De même que toutes choses peuvent être reflétées dans l’eau, ainsi l’univers entier est reflété dans le lac de l’Esprit Cosmique. C’est ce que mon GURUDEVA disait souvent. »

Peu après, nous entrâmes dans une salle de l’université où une conférence était en cours. Elle s’avéra abyssalement ennuyeuse, bien que variée occasionnellement par des illustrations à la lanterne magique, tout aussi inintéressantes.

« Alors c’est ce genre de bioscope que le maître voulait que je voie ! » Ma pensée était impatiente, pourtant je ne voulais pas blesser le saint en révélant mon ennui sur mon visage. Mais il se pencha vers moi de manière confidentielle.

« Je vois, petit monsieur, que ce bioscope ne vous plaît pas. Je l’ai mentionné à la Mère Divine ; Elle est en pleine sympathie avec nous deux. Elle me dit que les lumières électriques vont maintenant s’éteindre, et ne seront pas rallumées avant que nous ayons eu la chance de quitter la pièce. »

Alors que son murmure prenait fin, la salle fut plongée dans l’obscurité. La voix stridente du professeur fut réduite au silence par l’étonnement, puis il fit remarquer : « Le système électrique de cette salle semble être défectueux. » À ce moment-là, Master Mahasaya et moi avions franchi le seuil en toute sécurité. Jetant un coup d’œil depuis le couloir, je vis que le lieu de notre martyre était à nouveau illuminé.

« Petit monsieur, vous avez été déçu par ce bioscope {FN9-2}, mais je pense que vous en aimerez un différent. » Le saint et moi étions debout sur le trottoir devant le bâtiment de l’université. Il me tapa doucement sur la poitrine au-dessus du cœur.

Un silence transformateur s’ensuivit. Tout comme les « films parlants » modernes deviennent des films muets lorsque l’appareil sonore tombe en panne, ainsi la Main Divine, par quelque étrange miracle, étouffa le brouhaha terrestre. Les piétons ainsi que les tramways, automobiles, charrettes à bœufs et voitures de louage aux roues de fer qui passaient, étaient tous en transit silencieux. Comme possédant un œil omniprésent, je contemplais les scènes qui étaient derrière moi, et de chaque côté, aussi facilement que celles devant. Le spectacle entier de l’activité dans cette petite section de Calcutta passa devant moi sans un son. Tel un éclat de feu faiblement vu sous une fine couche de cendres, une luminescence moelleuse imprégnait la vue panoramique.

Mon propre corps ne semblait rien de plus qu’une des nombreuses ombres, bien qu’il fût immobile, tandis que les autres papillonnaient silencieusement çà et là. Plusieurs garçons, des amis à moi, s’approchèrent et passèrent ; bien qu’ils m’eussent regardé directement, ce fut sans reconnaissance.

La pantomime unique m’apporta une extase inexprimable. Je bus profondément à quelque fontaine bienheureuse. Soudain, ma poitrine reçut un autre coup doux de Master Mahasaya. Le tumulte du monde éclata à mes oreilles récalcitrantes. Je titubai, comme durement réveillé d’un rêve de gaze. Le vin transcendantal hors de ma portée.

« Petit monsieur, je vois que le second bioscope était à votre goût. » Le saint souriait ; je commençai à tomber par gratitude au sol devant lui. « Vous ne pouvez pas me faire ça maintenant ; vous savez que Dieu est dans votre temple aussi ! Je ne laisserai pas la Mère Divine toucher mes pieds à travers vos mains ! »

Si quelqu’un observait le maître sans prétention et moi-même alors que nous nous éloignions du trottoir bondé, le passant nous soupçonnait sûrement d’ivresse. Je sentais que les ombres tombantes du soir étaient sympathiquement ivres de Dieu. Quand l’obscurité se remit de son évanouissement nocturne, je fis face au nouveau matin privé de mon humeur extatique. Mais à jamais enchâssé dans ma mémoire est le fils séraphique de la Mère Divine — Master Mahasaya !

Essayant avec de pauvres mots de rendre justice à sa bénignité, je me demande si Master Mahasaya, et d’autres parmi les saints à la vision profonde dont les chemins ont croisé le mien, savaient que des années plus tard, dans une terre occidentale, j’écrirais sur leurs vies en tant que dévots divins. Leur prescience ne me surprendrait pas, ni, je l’espère, mes lecteurs, qui sont venus jusqu’ici avec moi.

{FN9-1} Ce sont des titres respectueux par lesquels il était habituellement interpellé. Son nom était Mahendra Nath Gupta ; il signait ses œuvres littéraires simplement « M. ».

{FN9-2} L’Oxford English Dictionary donne, comme rare, cette définition de BIOSCOPE : Une vision de la vie ; ce qui donne une telle vision. Le choix de ce mot par Master Mahasaya était donc particulièrement justifié.

CHAPITRE : 10

JE RENCONTRE MON MAÎTRE, SRI YUKTESWAR

« La foi en Dieu peut produire n’importe quel miracle sauf un — réussir un examen sans étudier. » Avec dégoût, je refermai le livre que j’avais ramassé dans un moment d’oisiveté.

« L’exception de l’auteur montre son manque total de foi », pensai-je. « Pauvre type, il a un grand respect pour l’huile de lampe ! »

Ma promesse à Père avait été que je terminerais mes études secondaires. Je ne peux prétendre à la diligence. Les mois passants me trouvèrent moins fréquemment dans la salle de classe que dans des endroits isolés le long des GHATS de baignade de Calcutta. Les terrains de crémation adjacents, particulièrement macabres la nuit, sont considérés comme hautement attrayants par le yogi. Celui qui veut trouver l’Essence Immortelle ne doit pas être consterné par quelques crânes non ornés. L’insuffisance humaine devient claire dans la demeure lugubre des os divers. Mes veilles de minuit étaient ainsi d’une nature différente de celles de l’érudit.

La semaine des examens finaux au Hindu High School approchait à grands pas. Cette période interrogatoire, comme les repaires sépulcraux, inspire une terreur bien connue. Mon esprit était néanmoins en paix. Bravant les goules, j’exhumais une connaissance introuvable dans les salles de conférence. Mais il manquait l’art de Swami Pranabananda, qui apparaissait facilement à deux endroits à la fois. Mon dilemme éducatif était clairement une affaire pour l’Ingéniosité Infinie. Tel était mon raisonnement, bien qu’à beaucoup cela semble illogique. L’irrationalité du dévot jaillit d’un millier de démonstrations inexplicables de l’instantanéité de Dieu dans la détresse.

« Salut, Mukunda ! J’aperçois à peine un aperçu de toi ces jours-ci ! » Un camarade de classe m’accosta un après-midi sur Gurpar Road.

« Salut, Nantu ! Mon invisibilité à l’école m’a en fait placé dans une position décidément inconfortable. » Je me déchargeai sous son regard amical.

Nantu, qui était un élève brillant, rit de bon cœur ; mon dilemme n’était pas sans un aspect comique.

« Tu es totalement impréparé pour les finales ! Je suppose que c’est à moi de t’aider ! »

Les mots simples transmirent une promesse divine à mes oreilles ; avec empressement, je visitai la maison de mon ami. Il esquissa gentiment les solutions à divers problèmes qu’il jugeait susceptibles d’être posés par les instructeurs.

« Ces questions sont l’appât qui attrapera beaucoup de garçons confiants dans le piège de l’examen. Souviens-toi de mes réponses, et tu t’échapperas sans blessure. »

La nuit était bien avancée quand je partis. Débordant d’érudition non assaisonnée, je priai dévotement pour qu’elle reste pour les quelques jours critiques suivants. Nantu m’avait coaché dans mes diverses matières mais, sous la pression du temps, avait oublié mon cours de sanskrit. Avec ferveur, je rappelai à Dieu l’oubli.

Je partis pour une courte promenade le lendemain matin, assimilant ma nouvelle connaissance au rythme de mes pas balancés. Alors que je prenais un raccourci à travers les mauvaises herbes d’un terrain vague, mon œil tomba sur quelques feuilles imprimées volantes. Un bond triomphant prouva qu’il s’agissait de vers sanskrits. Je cherchai un pandit pour m’aider dans mon interprétation hésitante. Sa voix riche remplit l’air de la beauté sans bord et miellée de la langue ancienne. {FN10-1}

« Ces strophes exceptionnelles ne peuvent absolument pas être d’une aide pour ton test de sanskrit. » L’érudit les rejeta avec scepticisme.

Mais la familiarité avec ce poème particulier me permit le jour suivant de réussir l’examen de sanskrit. Grâce à l’aide avisée que Nantu m’avait donnée, j’atteignis aussi la note minimale pour le succès dans toutes mes autres matières.

Père fut satisfait que j’aie tenu ma parole et conclu mon cours d’école secondaire. Ma gratitude s’envola vers le Seigneur, dont je percevais la seule guidance dans ma visite à Nantu et ma marche par la route inhabituelle du terrain rempli de débris. De manière ludique, Il avait donné une double expression à Son dessein opportun pour mon sauvetage.

Je tombai sur le livre écarté dont l’auteur avait nié la préséance de Dieu dans les salles d’examen. Je ne pus réprimer un gloussement à mon propre commentaire silencieux :

« Cela ne ferait qu’ajouter à la confusion de ce type, si je lui disais que la méditation divine parmi les cadavres est un raccourci vers un diplôme d’école secondaire ! »

Dans ma nouvelle dignité, je projetais maintenant ouvertement de quitter la maison. Avec un jeune ami, Jitendra Mazumdar, je décidai de rejoindre un ermitage Mahamandal à Bénarès et d'y recevoir sa discipline spirituelle.

Une désolation s'abattit sur moi un matin à la pensée de la séparation d'avec ma famille. Depuis la mort de Mère, mon affection s'était faite particulièrement tendre pour mes deux jeunes frères, Sananda et Bishnu. Je me précipitai dans ma retraite, ce petit grenier qui avait été témoin de tant de scènes de ma turbulente SADHANA. Après deux heures de larmes, je me sentis singulièrement transformé, comme par quelque nettoyant alchimique. Tout attachement disparut ; ma résolution de chercher Dieu en tant qu'Ami des amis se figea en moi comme du granit. Je terminai rapidement mes préparatifs de voyage.

« Je fais une dernière requête. » Père était affligé alors que je me tenais devant lui pour une bénédiction finale. « Ne m'abandonne pas, ni tes frères et sœurs en deuil. »

« Révéré Père, comment pourrais-je exprimer mon amour pour vous ! Mais plus grand encore est mon amour pour le Père Céleste, qui m'a fait le cadeau d'un père parfait sur terre. Laissez-moi partir, afin que je revienne un jour avec une compréhension plus divine. »

Avec le consentement parental réticent, je partis rejoindre Jitendra, déjà à Bénarès à l'ermitage. À mon arrivée, le jeune swami en chef, Dyananda, m'accueillit cordialement. Grand et mince, d'une mine pensive, il m'impressionna favorablement. Son visage clair avait une sérénité proche de celle de Bouddha.

J'étais heureux que ma nouvelle demeure possède un grenier, où je parvenais à passer les heures de l'aube et de la matinée. Les membres de l'ashram, ignorant tout des pratiques de méditation, pensaient que je devrais employer tout mon temps à des tâches organisationnelles. Ils me louaient pour mon travail de l'après-midi dans leur bureau.

« N'essaie pas d'attraper Dieu si tôt ! » Ce sarcasme d'un compagnon résident accompagna l'un de mes premiers départs vers le grenier. J'allai voir Dyananda, occupé dans son petit sanctuaire surplombant le Gange.

« Swamiji, je ne comprends pas ce qui est attendu de moi ici. Je cherche la perception directe de Dieu. Sans Lui, je ne peux me satisfaire d'affiliation, de dogme ou de l'accomplissement de bonnes œuvres. »

L'ecclésiastique en robe orange me tapota affectueusement. Mettant en scène une fausse réprimande, il admonesta quelques disciples à proximité. « Ne tourmentez pas Mukunda. Il apprendra nos manières. »

Je dissimulai poliment mon doute. Les étudiants quittèrent la pièce, pas trop accablés par leur réprimande. Dyananda eut d'autres mots pour moi.

« Mukunda, je vois que ton père t'envoie régulièrement de l'argent. S'il te plaît, rends-le lui ; tu n'en as nul besoin ici. Une seconde injonction pour ta discipline concerne la nourriture. Même quand tu ressens la faim, n'en parle pas. »

Si la famine brillait dans mes yeux, je ne le savais pas. Que j'eusse faim, je ne le savais que trop bien. L'heure immuable du premier repas de l'ermitage était midi. J'avais été habitué chez moi à un copieux petit-déjeuner à neuf heures.

L'écart de trois heures devenait chaque jour plus interminable. Fini le temps des années de Calcutta où je pouvais réprimander le cuisinier pour un retard de dix minutes. Maintenant, j'essayais de contrôler mon appétit ; un jour, j'entrepris un jeûne de vingt-quatre heures. C'est avec un enthousiasme redoublé que j'attendis le lendemain midi.

« Le train de Dyanandaji a du retard ; nous ne mangerons pas avant son arrivée. » Jitendra m'apporta cette nouvelle dévastatrice. En geste de bienvenue au swami, absent depuis deux semaines, de nombreuses friandises étaient prêtes. Un arôme appétissant emplissait l'air. Rien d'autre ne s'offrant à moi, que pouvais-je avaler d'autre que la fierté de mon jeûne de la veille ?

« Seigneur, hâte le train ! » Le Pourvoyeur Céleste, pensai-je, était difficilement inclus dans l'interdiction par laquelle Dyananda m'avait fait taire. L'Attention Divine était ailleurs, cependant ; le tic-tac du temps couvrait les heures. L'obscurité descendait lorsque notre chef franchit la porte. Mon salut fut d'une joie non feinte.

« Dyanandaji va se baigner et méditer avant que nous puissions servir à manger. » Jitendra m'approcha à nouveau tel un oiseau de mauvais augure.

J'étais proche de l'effondrement. Mon jeune estomac, nouveau venu dans la privation, protestait avec une vigueur tenace. Des images que j'avais vues de victimes de la famine passaient devant moi tels des spectres.

« Le prochain mort de faim à Bénarès est attendu immédiatement dans cet ermitage », pensai-je. Destin imminent évité à neuf heures. Appel ambrosial ! En mémoire, ce repas est aussi vif que l'une des heures parfaites de la vie.

Une absorption intense me permettait tout de même d'observer que Dyananda mangeait distraitement. Il était apparemment au-dessus de mes plaisirs grossiers.

« Swamiji, n'aviez-vous pas faim ? » Heureusement rassasié, j'étais seul avec le chef dans son bureau.

« Oh si ! J'ai passé les quatre derniers jours sans manger ni boire. Je ne mange jamais dans les trains, remplis des vibrations hétérogènes des gens du monde. J'observe strictement les règles SHASTRIC pour les moines de mon ordre particulier. »

« Certains problèmes de notre travail d'organisation me préoccupent. Ce soir à la maison, j'ai négligé mon dîner. Quelle est l'urgence ? Demain, je prendrai soin de faire un repas convenable. » Il rit joyeusement.

La honte se répandit en moi comme une suffocation. Mais la journée passée de ma torture ne s'oubliait pas facilement ; je risquai une remarque supplémentaire.

« Swamiji, je suis perplexe. En suivant votre instruction, supposez que je ne demande jamais de nourriture, et que personne ne m'en donne. Je devrais mourir de faim. »

« Meurs donc ! » Ce conseil alarmant fendit l'air. « Meurs si tu dois le faire, Mukunda ! N'admets jamais que tu vis par le pouvoir de la nourriture et non par le pouvoir de Dieu ! Celui qui a créé chaque forme de nourriture, Celui qui a conféré l'appétit, verra certainement à ce que Son dévot soit soutenu ! N'imagine pas que le riz te maintient, ou que l'argent ou les hommes te soutiennent ! Pourraient-ils t'aider si le Seigneur retire ton souffle de vie ? Ils ne sont que Ses instruments indirects. Est-ce par quelque habileté de ta part que la nourriture se digère dans ton estomac ? Utilise l'épée de ton discernement, Mukunda ! Tranche les chaînes de l'agentivité et perçois la Cause Unique ! »

Je sentis ses mots incisifs pénétrer jusqu'à la moelle. Une illusion séculaire par laquelle les impératifs corporels déjouent l'âme avait disparu. Là, sur-le-champ, je goûtai à la toute-suffisance de l'Esprit. Dans combien de villes étranges, au cours de ma vie ultérieure de voyages incessants, l'occasion s'est-elle présentée de prouver l'utilité de cette leçon apprise dans un ermitage de Bénarès !

Le seul trésor qui m'avait accompagné depuis Calcutta était l'amulette en argent du SADHU léguée par Mère. La gardant pendant des années, je l'avais maintenant soigneusement cachée dans ma chambre de l'ashram. Pour renouveler ma joie dans ce témoignage talismanique, j'ouvris un matin la boîte verrouillée. L'enveloppe scellée intacte, voilà ! L'amulette avait disparu. D'un air mélancolique, je déchirai son enveloppe et m'assurai sans équivoque. Elle s'était évanouie, conformément à la prédiction du SADHU, dans l'éther d'où il l'avait convoquée.

Ma relation avec les disciples de Dyananda ne cessait de se détériorer. Le foyer était aliéné, blessé par ma détermination à rester distant. Mon adhésion stricte à la méditation sur l'Idéal même pour lequel j'avais quitté la maison et toutes les ambitions mondaines suscitait des critiques superficielles de toutes parts.

Déchiré par une angoisse spirituelle, j'entrai dans le grenier à l'aube, résolu à prier jusqu'à ce qu'une réponse me soit accordée.

« Miséricordieuse Mère de l'Univers, enseigne-moi Toi-même par des visions, ou par un gourou envoyé par Toi ! »

Les heures passaient sans que mes prières sanglotantes ne trouvent réponse. Soudain, je me sentis soulevé, comme physiquement, vers une sphère sans limites.

« Ton Maître vient aujourd'hui ! » Une voix divine et féminine venait de partout et de nulle part.

Cette expérience céleste fut percée par un cri provenant d'un lieu précis. Un jeune prêtre surnommé Habu m'appelait depuis la cuisine en bas.

« Mukunda, assez de méditation ! On a besoin de toi pour une course. »

Un autre jour, j'aurais répondu avec impatience ; cette fois, j'essuyai mon visage gonflé de larmes et obéis docilement à l'appel. Ensemble, Habu et moi partîmes pour un marché lointain dans la section bengalie de Bénarès. Le soleil indien, impitoyable, n'était pas encore au zénith lorsque nous fîmes nos achats dans les bazars. Nous nous frayâmes un chemin à travers le mélange coloré de ménagères, guides, prêtres, veuves simplement vêtues, dignes brahmanes et les omniprésents taureaux sacrés. Passant devant une ruelle discrète, je tournai la tête et examinai sa longueur étroite.

Un homme au visage christique, vêtu des robes ocre d'un swami, se tenait immobile au bout du chemin. Instantanément et de façon ancestrale, il me sembla familier ; mon regard se nourrit avidement pendant un instant. Puis le doute m'assaillit.

« Tu confonds ce moine errant avec quelqu'un que tu connais », pensai-je. « Rêveur, continue ton chemin. »

Après dix minutes, je sentis une lourde torpeur dans mes pieds. Comme s'ils étaient changés en pierre, ils étaient incapables de me porter plus loin. Péniblement, je me retournai ; mes pieds retrouvèrent leur normalité. Je fis face à la direction opposée ; à nouveau, l'étrange poids m'oppressa.

« Le saint m'attire magnétiquement à lui ! » Avec cette pensée, j'entassai mes paquets dans les bras de Habu. Il observait ma marche erratique avec étonnement et éclata maintenant de rire.

« Qu'est-ce qui te prend ? Es-tu devenu fou ? »

Mon émotion tumultueuse m'empêcha toute réplique ; je m'éloignai silencieusement.

Retraçant mes pas comme si j'avais des ailes, j'atteignis la ruelle étroite. Mon regard rapide révéla la silhouette tranquille, fixant constamment dans ma direction. Quelques pas impatients et je fus à ses pieds.

« Gurudeva ! » Le visage divin n'était autre que celui de mes mille visions. Ces yeux sereins, dans une tête léonine avec une barbe pointue et des mèches flottantes, avaient souvent scruté la pénombre de mes rêveries nocturnes, portant une promesse que je n'avais pas pleinement comprise.

« Ô le mien, tu es venu à moi ! » Mon gourou prononça les mots encore et encore en bengali, sa voix tremblante de joie. « Combien d'années t'ai-je attendu ! »

Nous entrâmes dans une unité de silence ; les mots semblaient être les plus grossières des superfluités. L'éloquence coulait en un chant silencieux du cœur du maître vers le disciple. Avec une antenne d'une perspicacité irréfragable, je sentis que mon gourou connaissait Dieu et qu'il me mènerait à Lui. L'obscurcissement de cette vie disparut dans une aube fragile de souvenirs prénataux. Temps dramatique ! Le passé, le présent et le futur sont ses scènes cycliques. Ce n'était pas le premier soleil à me trouver à ces pieds saints !

La main dans la sienne, mon gourou me conduisit à sa résidence temporaire dans la section Rana Mahal de la ville. Sa silhouette athlétique se déplaçait d'un pas ferme. Grand, droit, âgé d'environ cinquante-cinq ans à cette époque, il était actif et vigoureux comme un jeune homme. Ses yeux sombres étaient grands, magnifiques d'une sagesse insondable. Ses cheveux légèrement bouclés adoucissaient un visage d'une puissance saisissante. La force se mêlait subtilement à la douceur.

Alors que nous nous dirigions vers le balcon en pierre d'une maison surplombant le Gange, il dit affectueusement :

« Je te donnerai mes ermitages et tout ce que je possède. »

« Monsieur, je viens pour la sagesse et le contact avec Dieu. Ce sont vos trésors que je recherche ! »

Le crépuscule indien rapide avait laissé tomber son demi-rideau avant que mon maître ne parle à nouveau. Ses yeux contenaient une tendresse insondable.

« Je te donne mon amour inconditionnel. »

Mots précieux ! Un quart de siècle s'écoula avant que je n'aie une autre preuve auriculaire de son amour. Ses lèvres étaient étrangères à l'ardeur ; le silence devint son cœur océanique.

« Me donneras-tu le même amour inconditionnel ? » Il me regardait avec une confiance enfantine.

« Je vous aimerai éternellement, Gurudeva ! »

« L'amour ordinaire est égoïste, profondément enraciné dans les désirs et les satisfactions. L'amour divin est sans condition, sans frontière, sans changement. Le flux du cœur humain disparaît à jamais sous le toucher transfixiant de l'amour pur. » Il ajouta humblement : « Si jamais tu me vois tomber d'un état de réalisation de Dieu, promets-moi de poser ma tête sur tes genoux et de m'aider à revenir vers le Bien-Aimé Cosmique que nous adorons tous deux. »

Il se leva alors dans l'obscurité grandissante et me guida vers une pièce intérieure. Alors que nous mangions des mangues et des douceurs aux amandes, il tissa discrètement dans sa conversation une connaissance intime de ma nature. J'étais frappé par la grandeur de sa sagesse, exquisément mêlée à une humilité innée.

« Ne pleure pas pour ton amulette. Elle a rempli son rôle. » Tel un miroir divin, mon gourou avait apparemment capté un reflet de toute ma vie.

« La réalité vivante de votre présence, Maître, est une joie au-delà de tout symbole. »

« Il est temps d'un changement, dans la mesure où tu es malheureux dans cet ermitage. »

Je n'avais fait aucune référence à ma vie ; elles semblaient maintenant superflues ! Par sa manière naturelle et sans emphase, je compris qu'il ne souhaitait aucune exclamation étonnée devant sa clairvoyance.

« Tu devrais retourner à Calcutta. Pourquoi exclure tes proches de ton amour de l'humanité ? »

Sa suggestion me consterna. Ma famille prédisait mon retour, bien que je sois resté insensible à de nombreux appels par lettre. « Laisse le jeune oiseau voler dans les cieux métaphysiques », avait remarqué Ananta. « Ses ailes se fatigueront dans l'atmosphère lourde. Nous le verrons encore fondre vers la maison, replier ses ailes et se reposer humblement dans notre nid familial. » Cette comparaison décourageante fraîche dans mon esprit, j'étais déterminé à ne faire aucun « plongeon » en direction de Calcutta.

« Monsieur, je ne rentre pas à la maison. Mais je vous suivrai partout. S'il vous plaît, donnez-moi votre adresse et votre nom. »

« Swami Sri Yukteswar Giri. Mon ermitage principal est à Serampore, sur Rai Ghat Lane. Je ne rends visite à ma mère ici que pour quelques jours. »

Je m'émerveillais du jeu complexe de Dieu avec Ses dévots. Serampore n'est qu'à douze miles de Calcutta, pourtant dans ces régions, je n'avais jamais aperçu mon gourou. Nous avions dû voyager pour notre rencontre jusqu'à la cité antique de Kasi (Bénarès), sanctifiée par les souvenirs de Lahiri Mahasaya. Ici aussi, les pieds de Bouddha, Shankaracharya et d'autres Yogis-Christ avaient béni le sol.

« Tu viendras à moi dans quatre semaines. » Pour la première fois, la voix de Sri Yukteswar fut sévère. « Maintenant, je t'ai exprimé mon affection éternelle et j'ai montré mon bonheur de t'avoir trouvé — c'est pourquoi tu ignores ma requête. La prochaine fois que nous nous verrons, tu devras réveiller mon intérêt : je ne t'accepterai pas facilement comme disciple. Il devra y avoir une reddition complète par l'obéissance à mon entraînement strict. »

Je restai obstinément silencieux. Mon gourou pénétra facilement ma difficulté.

« Penses-tu que tes proches riront de toi ? »

« Je ne rentrerai pas. »

« Tu reviendras dans trente jours. »

« Jamais. » M'inclinant révérencieusement à ses pieds, je repartis sans alléger la tension conflictuelle. Alors que je me frayais un chemin dans l'obscurité de minuit, je me demandais pourquoi la rencontre miraculeuse s'était terminée sur une note discordante. Les doubles plateaux de MAYA, qui équilibrent chaque joie par un chagrin ! Mon jeune cœur n'était pas encore malléable aux doigts transformateurs de mon gourou.

Le lendemain matin, je remarquai une hostilité accrue dans l'attitude des membres de l'ermitage. Mes journées furent ponctuées d'impolitesse constante. En trois semaines, Dyananda quitta l'ashram pour assister à une conférence à Bombay ; le chaos s'abattit sur ma tête malheureuse.

« Mukunda est un parasite, acceptant l'hospitalité de l'ermitage sans faire de retour approprié. » Surprenant cette remarque, je regrettai pour la première fois d'avoir obéi à la demande de renvoyer mon argent à Père. Le cœur lourd, je cherchai mon seul ami, Jitendra.

« Je pars. S'il te plaît, transmets mes regrets respectueux à Dyanandaji quand il reviendra. »

« Je pars aussi ! Mes tentatives de méditer ici ne rencontrent pas plus de faveur que les tiennes. » Jitendra parla avec détermination.

« J'ai rencontré un saint christique. Rendons-lui visite à Serampore. »

Et ainsi l'« oiseau » se prépara à « plonger » dangereusement près de Calcutta !

{FN10-1} SANSKRITA, poli ; complet. Le sanskrit est la sœur aînée de toutes les langues indo-européennes. Son écriture alphabétique est le DEVANAGARI, littéralement « demeure divine ». « Qui connaît ma grammaire connaît Dieu ! » Panini, grand philologue de l'Inde ancienne, a rendu cet hommage à la perfection mathématique et psychologique du sanskrit. Celui qui voudrait traquer le langage jusqu'à son repaire doit en effet finir omniscient.

{FN10-2} Il ne s'agissait pas de Jatinda (Jotin Ghosh), que l'on se rappellera pour son aversion opportune pour les tigres !

{FN10-3} Chemin ou voie préliminaire vers Dieu.

{FN10-4} Les écritures hindoues enseignent que l'attachement familial est illusoire s'il empêche le dévot de chercher le Donneur de tous les bienfaits, y compris celui d'aimer ses proches, sans parler de la vie elle-même. Jésus a enseigné de même : « Qui est ma mère ? et qui sont mes frères ? » (MATTHIEU 12:48.)

{FN10-5} JI est un suffixe respectueux coutumier, particulièrement utilisé dans l'adresse directe ; ainsi « swamiji », « guruji », « Sri Yukteswarji », « paramhansaji ».

{FN10-6} Se rapportant aux SHASTRAS, littéralement, « livres sacrés », comprenant quatre classes d'écritures : les SHRUTI, SMRITI, PURANA et TANTRA. Ces traités complets couvrent chaque aspect de la vie religieuse et sociale, ainsi que les domaines du droit, de la médecine, de l'architecture, de l'art, etc. Les SHRUTIS sont les écritures « directement entendues » ou « révélées », les VEDAS. Les SMRITIS ou savoirs « mémorisés » ont finalement été écrits dans un passé lointain sous forme des plus longs poèmes épiques du monde, le MAHABHARATA et le RAMAYANA. Les PURANAS sont littéralement des allégories « anciennes » ; les TANTRAS signifient littéralement « rites » ou « rituels » ; ces traités véhiculent des vérités profondes sous un voile de symbolisme détaillé.

{FN10-7} « Maître divin », le terme sanskrit coutumier pour son précepteur spirituel. Je l'ai rendu en français simplement par « Maître ».

CHAPITRE : 11

DEUX GARÇONS SANS LE SOU À BRINDABAN

« Ce serait bien fait si Père te déshéritait, Mukunda ! Comme tu gâches bêtement ta vie ! » Un sermon de grand frère assaillait mes oreilles.

Jitendra et moi, tout juste sortis du train (une simple figure de style ; nous étions couverts de poussière), venions d'arriver au domicile d'Ananta, récemment muté de Calcutta à la cité antique d'Agra. Mon frère était comptable superviseur pour le Bengal-Nagpur Railway.

« Tu sais bien, Ananta, que je cherche mon héritage auprès du Père Céleste. »

« L'argent d'abord ; Dieu peut venir plus tard ! Qui sait ? La vie peut être trop longue. »

« Dieu d'abord ; l'argent est Son esclave ! Qui peut dire ? La vie peut être trop courte. »

Ma réplique fut dictée par les exigences du moment, et ne contenait aucun pressentiment. Pourtant, les feuilles du temps se déployèrent vers une finalité précoce pour Ananta ; quelques années plus tard, il entra dans le pays où les billets de banque ne sont d'aucune utilité, ni d'abord ni en dernier.

« La sagesse de l'ermitage, je suppose ! Mais je vois que tu as quitté Bénarès. » Les yeux d'Ananta brillaient de satisfaction ; il espérait encore emprisonner mes ailes dans le nid familial.

« Mon séjour à Bénarès n'a pas été vain ! J'y ai trouvé tout ce que mon cœur désirait ! Tu peux être sûr que ce n'était pas ton pandit ou son fils ! »

Ananta se joignit à moi dans un rire nostalgique ; il avait dû admettre que le « clairvoyant » de Bénarès qu'il avait choisi était à courte vue.

« Quels sont tes projets, mon frère errant ? »

« Jitendra m'a convaincu d'aller à Agra. Nous verrons les beautés du Taj Mahal ici », expliquai-je. « Ensuite, nous irons vers mon gourou nouvellement trouvé, qui possède un ermitage à Serampore. »

Ananta organisa notre confort avec hospitalité. À plusieurs reprises au cours de la soirée, je remarquai ses yeux fixés sur moi avec réflexion.

« Je connais ce regard ! » pensai-je. « Un complot se prépare ! »

Le dénouement eut lieu lors de notre petit-déjeuner matinal.

« Ainsi, tu te sens tout à fait indépendant de la richesse de Père. » Le regard d'Ananta était innocent alors qu'il reprenait les piques de la conversation de la veille.

« Je suis conscient de ma dépendance envers Dieu. »

« Les mots ne coûtent rien ! La vie t'a protégé jusqu'ici ! Quelle situation si tu étais forcé de te tourner vers la Main Invisible pour ta nourriture et ton abri ! Tu serais bientôt en train de mendier dans les rues ! »

« Jamais ! Je ne mettrais pas ma foi dans les passants plutôt qu'en Dieu ! Il peut concevoir pour Son dévot mille ressources en plus de l'écuelle du mendiant ! »

« Encore de la rhétorique ! Suppose que je suggère que ta philosophie vantée soit mise à l'épreuve dans ce monde tangible ? »

« J'accepterais ! Limites-tu Dieu à un monde spéculatif ? »

« Nous verrons ; aujourd'hui tu auras l'opportunité soit d'élargir, soit de confirmer mes propres vues ! » Ananta marqua une pause dramatique ; puis parla lentement et sérieusement.

« Je propose que je vous envoie, toi et ton condisciple Jitendra, ce matin dans la ville voisine de Brindaban. Vous ne devez pas prendre une seule roupie ; vous ne devez pas mendier, ni pour de la nourriture ni pour de l'argent ; vous ne devez pas révéler votre situation à quiconque ; vous ne devez pas rester sans vos repas ; et vous ne devez pas être bloqués à Brindaban. Si vous revenez à mon bungalow ici avant minuit ce soir, sans avoir enfreint aucune règle de l'épreuve, je serai l'homme le plus étonné d'Agra ! »

« J'accepte le défi. » Aucune hésitation n'était dans mes mots ou dans mon cœur. Des souvenirs reconnaissants de la Bienfaisance Instantanée me traversèrent : ma guérison du choléra mortel par l'appel à la photo de Lahiri Mahasaya ; le cadeau ludique des deux cerfs-volants sur le toit de Lahore avec Uma ; l'amulette opportune au milieu de mon découragement ; le message décisif à travers le SADHU inconnu de Bénarès devant l'enceinte de la maison du pandit ; la vision de la Divine Mère et Ses paroles majestueuses d'amour ; Son attention rapide à travers Maître Mahasaya pour mes embarras mesquins ; la guidance de dernière minute qui matérialisa mon diplôme d'études secondaires ; et l'ultime bienfait, mon Maître vivant issu de la brume des rêves de toujours. Jamais je ne pourrais admettre que ma « philosophie » soit inégale à toute lutte sur le dur terrain d'essai du monde !

« Votre empressement vous honore. Je vous accompagne à la gare sur-le-champ. » Ananta se tourna vers Jitendra, bouche bée. « Tu dois venir en tant que témoin et, très probablement, en tant que victime collatérale ! »

Une demi-heure plus tard, Jitendra et moi étions en possession de billets aller simple pour notre voyage improvisé. Dans un coin isolé de la gare, nous nous soumîmes à une fouille corporelle. Ananta fut rapidement convaincu que nous ne transportions aucun trésor caché ; nos simples dhoti ne dissimulaient rien de plus que le nécessaire.

Alors que la foi envahissait les sphères sérieuses de la finance, mon ami prit la parole pour protester. « Ananta, donne-moi une ou deux roupies comme garantie. Ainsi, je pourrai te télégraphier en cas de malheur. »

« Jitendra ! » Mon exclamation était empreinte d’un reproche cinglant. « Je ne poursuivrai pas l’épreuve si tu acceptes le moindre argent en guise de sécurité finale. »

« Il y a quelque chose de rassurant dans le tintement des pièces. » Jitendra ne dit rien de plus tandis que je le fixais sévèrement.

« Mukunda, je n’ai pas le cœur dur. » Une pointe d’humilité s’était glissée dans la voix d’Ananta. Il se peut que sa conscience le tourmentât ; peut-être pour avoir envoyé deux garçons insolvables dans une ville inconnue ; peut-être à cause de son propre scepticisme religieux. « Si, par hasard ou par grâce, tu réussis l’épreuve de Brindaban, je te demanderai de m’initier en tant que ton disciple. »

Cette promesse présentait une certaine irrégularité, en accord avec les circonstances peu conventionnelles. Le frère aîné dans une famille indienne s’incline rarement devant ses cadets ; il reçoit respect et obéissance, venant juste après le père. Mais il ne restait plus de temps pour mes commentaires ; notre train était sur le point de partir.

Jitendra garda un silence lugubre alors que notre train avalait les kilomètres. Finalement, il s’agita ; se penchant vers moi, il me pinça douloureusement à un endroit sensible.

« Je ne vois aucun signe indiquant que Dieu va nous fournir notre prochain repas ! »

« Tais-toi, Thomas l’incrédule ; le Seigneur travaille avec nous. »

« Peux-tu aussi faire en sorte qu’Il se dépêche ? Je suis déjà affamé à la simple idée de ce qui nous attend. J’ai quitté Bénarès pour voir le mausolée du Taj, pas pour entrer dans le mien ! »

« Réjouis-toi, Jitendra ! Ne devons-nous pas avoir notre premier aperçu des merveilles sacrées de Brindaban ? Je suis dans une joie profonde à la pensée de fouler le sol sanctifié par les pieds du Seigneur Krishna. »

La porte de notre compartiment s’ouvrit ; deux hommes s’assirent. Le prochain arrêt du train serait le dernier.

« Jeunes gens, avez-vous des amis à Brindaban ? » L’inconnu en face de moi manifestait un intérêt surprenant.

« Ce ne sont pas vos affaires ! » Je détournai le regard avec impolitesse.

« Vous fuyez probablement vos familles sous l’enchantement du Voleur de Cœurs. Je suis moi-même de nature dévote. Je me ferai un devoir absolu de veiller à ce que vous receviez nourriture et abri contre cette chaleur accablante. »

« Non, monsieur, laissez-nous tranquilles. Vous êtes très aimable ; mais vous vous trompez en nous prenant pour des fugueurs. »

Aucune autre conversation ne s’ensuivit ; le train s’immobilisa. Alors que Jitendra et moi descendions sur le quai, nos compagnons de hasard nous prirent par le bras et hélèrent une calèche.

Nous descendîmes devant un ermitage majestueux, niché au milieu des arbres à feuilles persistantes d’un domaine bien entretenu. Nos bienfaiteurs étaient visiblement connus ici ; un garçon souriant nous conduisit sans un mot vers un salon. Nous fûmes bientôt rejoints par une femme âgée à la prestance digne.

« Gauri Ma, les princes n’ont pas pu venir. » L’un des hommes s’adressa à l’hôtesse de l’ashram. « Au dernier moment, leurs plans ont été contrariés ; ils envoient leurs profonds regrets. Mais nous avons amené deux autres invités. Dès que nous nous sommes rencontrés dans le train, je me suis senti attiré par eux en tant que dévots du Seigneur Krishna. »

« Au revoir, jeunes amis. » Nos deux connaissances se dirigèrent vers la porte. « Nous nous reverrons, si Dieu le veut. »

« Vous êtes les bienvenus ici. » Gauri Ma gratifia ses deux protégés inattendus d’un sourire maternel. « Vous n’auriez pas pu choisir un meilleur jour. J’attendais deux mécènes royaux de cet ermitage. Quel dommage si ma cuisine n’avait trouvé personne pour l’apprécier ! »

Ces mots appétissants eurent un effet désastreux sur Jitendra : il éclata en sanglots. La « perspective » qu’il redoutait à Brindaban se transformait en réception royale ; son soudain ajustement mental fut trop pour lui. Notre hôtesse le regarda avec curiosité, mais sans faire de remarque ; peut-être était-elle familière des caprices de l’adolescence.

Le déjeuner fut annoncé ; Gauri Ma nous guida vers un patio, parfumé d’odeurs savoureuses. Elle disparut dans une cuisine attenante.

J’avais prémédité ce moment. Choisissant l’endroit approprié sur l’anatomie de Jitendra, je lui administrai un pincement aussi retentissant que celui qu’il m’avait infligé dans le train.

« Thomas l’incrédule, le Seigneur travaille, et rapidement qui plus est ! »

L’hôtesse rentra avec un punkha. Elle nous éventa régulièrement à la manière orientale pendant que nous étions accroupis sur des sièges-couvertures ornés. Des disciples de l’ashram allaient et venaient avec une trentaine de plats. Plutôt que « repas », la description ne peut être que « somptueux banquet ». Depuis mon arrivée sur cette planète, Jitendra et moi n’avions jamais goûté de telles délicatesses.

« Des plats dignes de princes en effet, honorée Mère ! Ce que vos mécènes royaux ont pu trouver de plus urgent que d’assister à ce banquet, je ne saurais l’imaginer ! Vous nous avez offert un souvenir pour toute une vie ! »

Réduits au silence par l’exigence d’Ananta, nous ne pouvions expliquer à cette dame gracieuse que nos remerciements avaient une double signification. Notre sincérité, du moins, était évidente. Nous partîmes avec sa bénédiction et une invitation attrayante à visiter à nouveau l’ermitage.

La chaleur à l’extérieur était impitoyable. Mon ami et moi nous dirigeâmes vers l’abri d’un seigneurial cadamba à la porte de l’ashram. Des mots vifs s’ensuivirent ; une fois de plus, Jitendra fut en proie au doute.

« Quel beau pétrin dans lequel tu m’as fourré ! Notre déjeuner n’était qu’une heureuse coïncidence ! Comment pouvons-nous visiter cette ville, sans un sou en poche ? Et comment comptes-tu me ramener chez Ananta ? »

« Tu oublies vite Dieu, maintenant que ton estomac est plein. » Mes paroles, sans être amères, étaient accusatrices. Comme la mémoire humaine est courte pour les faveurs divines ! Il n’est aucun homme qui n’ait vu certaines de ses prières exaucées.

« Je ne suis pas près d’oublier ma folie de m’être aventuré avec un écervelé comme toi ! »

« Tais-toi, Jitendra ! Le même Seigneur qui nous a nourris nous montrera Brindaban et nous ramènera à Agra. »

Un jeune homme svelte au visage agréable s’approcha à vive allure. S’arrêtant sous notre arbre, il s’inclina devant moi.

« Cher ami, vous et votre compagnon devez être étrangers ici. Permettez-moi d’être votre hôte et guide. »

Il est difficile pour un Indien de pâlir, mais le visage de Jitendra devint soudain maladif. Je déclinai poliment l’offre.

« Vous ne me chassez pas, tout de même ? » L’inquiétude de l’inconnu aurait été comique en toute autre circonstance.

« Pourquoi pas ? »

« Vous êtes mon gourou. » Ses yeux cherchèrent les miens avec confiance. « Pendant mes dévotions de midi, le bienheureux Seigneur Krishna m’est apparu en vision. Il m’a montré deux silhouettes abandonnées sous cet arbre même. L’un des visages était le vôtre, mon maître ! Souvent je l’ai vu en méditation ! Quelle joie si vous acceptez mes humbles services ! »

« Je suis heureux, moi aussi, que tu m’aies trouvé. Ni Dieu ni les hommes ne nous ont abandonnés ! » Bien que je fusse immobile, souriant au visage avide devant moi, une prosternation intérieure me jeta aux pieds divins.

« Chers amis, ne voulez-vous pas honorer ma maison d’une visite ? »

« Vous êtes aimable ; mais le projet est irréalisable. Nous sommes déjà les invités de mon frère à Agra. »

« Accordez-moi au moins les souvenirs d’une visite de Brindaban avec vous. »

J’y consentis volontiers. Le jeune homme, qui se nommait Pratap Chatterji, héla une calèche. Nous visitâmes le temple de Madanamohana et d’autres sanctuaires de Krishna. La nuit tomba alors que nous étions à nos dévotions au temple.

« Excusez-moi, je vais chercher des sandesh. » Pratap entra dans une boutique près de la gare. Jitendra et moi flânâmes le long de la large rue, désormais bondée dans la fraîcheur relative du soir. Notre ami fut absent quelque temps, mais revint finalement avec des cadeaux remplis de sucreries.

« S’il vous plaît, permettez-moi d’acquérir ce mérite religieux. » Pratap sourit de façon suppliante en nous tendant une liasse de billets de roupies et deux billets, fraîchement achetés, pour Agra.

La révérence avec laquelle j’acceptai était destinée à la Main Invisible. Raillée par Ananta, sa générosité n’avait-elle pas largement excédé nos besoins ?

Nous cherchâmes un endroit isolé près de la gare.

« Pratap, je vais t’instruire au Kriya de Lahiri Mahasaya, le plus grand yogi des temps modernes. Sa technique sera ton gourou. »

L’initiation fut conclue en une demi-heure. « Le Kriya est ton Chintamani », dis-je au nouvel étudiant. « La technique, qui comme tu le vois est simple, incarne l’art d’accélérer l’évolution spirituelle de l’homme. Les écritures hindoues enseignent que l’ego incarné nécessite un million d’années pour obtenir la libération de Maya. Cette période naturelle est grandement raccourcie grâce au Kriya Yoga. Tout comme Jagadis Chandra Bose a démontré que la croissance des plantes peut être accélérée bien au-delà de son taux normal, le développement psychologique de l’homme peut également être accéléré par une science intérieure. Sois fidèle dans ta pratique ; tu approcheras le Gourou de tous les gourous. »

« Je suis transporté de découvrir cette clé yogique, si longtemps cherchée ! » Pratap parla avec réflexion. « Son effet libérateur sur mes liens sensoriels me rendra libre pour des sphères supérieures. La vision du Seigneur Krishna aujourd’hui ne pouvait signifier que mon plus haut bien. »

Nous restâmes assis un moment dans une compréhension silencieuse, puis marchâmes lentement vers la gare. La joie était en moi alors que je montais dans le train, mais c’était le jour des larmes pour Jitendra. Mes adieux affectueux à Pratap avaient été ponctués par des sanglots étouffés de mes deux compagnons. Le voyage retrouva Jitendra dans un tourbillon de chagrin. Non pas pour lui-même cette fois, mais contre lui-même.

« Quelle confiance superficielle ! Mon cœur a été de pierre ! Jamais à l’avenir je ne douterai de la protection de Dieu ! »

Minuit approchait. Les deux « Cendrillons », renvoyés sans le sou, entrèrent dans la chambre d’Ananta. Son visage, comme il l’avait promis, était une étude de l’étonnement. Silencieusement, je couvris la table de roupies.

« Jitendra, la vérité ! » Le ton d’Ananta était plaisant. « Ce jeune homme n’a-t-il pas organisé un hold-up ? »

Mais alors que le récit se déroulait, mon frère devint sérieux, puis solennel.

« La loi de l’offre et de la demande atteint des sphères plus subtiles que je ne l’avais supposé. » Ananta parla avec un enthousiasme spirituel jamais remarqué auparavant. « Je comprends pour la première fois ton indifférence envers les coffres et les accumulations vulgaires du monde. »

Si tard qu’il fût, mon frère insista pour recevoir diksha dans le Kriya Yoga. Le « gourou » Mukunda dut assumer la responsabilité de deux disciples non sollicités en une seule journée.

Le petit-déjeuner du lendemain matin fut pris dans une harmonie absente la veille. Je souris à Jitendra.

« Tu ne seras pas privé du Taj. Allons le voir avant de partir pour Serampore. »

En faisant nos adieux à Ananta, mon ami et moi fûmes bientôt devant la gloire d’Agra, le Taj Mahal. Marbre blanc éblouissant au soleil, il se dresse comme une vision de pure symétrie. Le cadre parfait est composé de cyprès sombres, de pelouses brillantes et d’un lagon tranquille. L’intérieur est exquis, avec des sculptures en dentelle incrustées de pierres semi-précieuses. Des guirlandes et des volutes délicates émergent de manière complexe des marbres, bruns et violets. L’éclairage provenant du dôme tombe sur les cénotaphes de l’empereur Shah-Jahan et de Mumtaz Mahall, reine de son royaume et de son cœur.

Assez de visites ! J’avais soif de mon gourou. Jitendra et moi voyagions peu après vers le sud, en train, vers le Bengale.

« Mukunda, je n’ai pas vu ma famille depuis des mois. J’ai changé d’avis ; peut-être visiterai-je plus tard ton maître à Serampore. »

Mon ami, que l’on peut qualifier avec indulgence de tempérament changeant, me quitta à Calcutta. Par un train local, j’atteignis bientôt Serampore, à douze miles au nord.

Un battement d’émerveillement s’empara de moi lorsque je réalisai que vingt-huit jours s’étaient écoulés depuis la rencontre à Bénarès avec mon gourou. « Tu viendras à moi dans quatre semaines ! » J’étais là, le cœur battant, debout dans sa cour sur la paisible Rai Ghat Lane. J’entrais pour la première fois dans l’ermitage où j’allais passer la majeure partie des dix années suivantes avec le Jyanavatar de l’Inde, « incarnation de la sagesse ».

{FN11-1} Voir chapitre 25. {FN11-2} Le mausolée mondialement célèbre. {FN11-3} Un dhoti est un tissu noué autour de la taille qui couvre les jambes. {FN11-4} Brindaban, dans le district de Muttra des Provinces Unies, est la Jérusalem hindoue. Ici, le Seigneur Krishna manifesta ses gloires pour le bénéfice de l’humanité. {FN11-5} Hari ; un nom affectueux par lequel le Seigneur Krishna est connu de ses dévots. {FN11-6} Une sucrerie indienne. {FN11-7} Une gemme mythologique ayant le pouvoir d’exaucer les désirs. {FN11-8} Initiation spirituelle ; de la racine sanskrite diksh, se consacrer soi-même.

CHAPITRE 12 ANNÉES DANS L’ERMITAGE DE MON MAÎTRE

« Tu es venu. » Sri Yukteswar m’accueillit depuis une peau de tigre sur le sol d’un salon avec balcon. Sa voix était froide, son attitude sans émotion.

« Oui, cher Maître, je suis ici pour vous suivre. » M’agenouillant, je touchai ses pieds.

« Comment cela peut-il être ? Tu ignores mes souhaits. »

« Plus maintenant, Guruji ! Votre souhait sera ma loi ! »

« C’est mieux ! Maintenant, je peux assumer la responsabilité de ta vie. »

« Je transfère volontiers ce fardeau, Maître. »

« Ma première requête, alors, est que tu retournes auprès de ta famille. Je veux que tu entres à l’université à Calcutta. Ton éducation doit être poursuivie. »

« Très bien, monsieur. » Je cachai ma consternation. Les livres importuns allaient-ils me poursuivre au fil des années ? D’abord mon père, maintenant Sri Yukteswar !

« Un jour tu iras en Occident. Ses habitants prêteront des oreilles plus réceptives à l’ancienne sagesse de l’Inde si l’étrange enseignant hindou possède un diplôme universitaire. »

« Vous savez mieux que moi, Guruji. » Mon abattement s’envola. La référence à l’Occident me semblait déconcertante, lointaine ; mais mon opportunité de plaire au Maître par l’obéissance était vitalement immédiate.

« Tu seras près de moi à Calcutta ; viens ici chaque fois que tu en trouves le temps. »

« Chaque jour si possible, Maître ! J’accepte avec gratitude votre autorité dans chaque détail de ma vie, à une condition. »

« Oui ? »

« Que vous me promettiez de me révéler Dieu ! »

Une lutte verbale d’une heure s’ensuivit. La parole d’un maître ne peut être falsifiée ; elle n’est pas donnée à la légère. Les implications de cet engagement ouvrent de vastes perspectives métaphysiques. Un gourou doit être en termes intimes avec le Créateur avant de pouvoir L’obliger à apparaître ! Je sentais l’unité divine de Sri Yukteswar, et j’étais déterminé, en tant que disciple, à faire valoir mon avantage.

« Tu as une disposition exigeante ! » Puis le consentement du Maître retentit avec une finalité compatissante :

« Que ton souhait soit mon souhait. »

Une ombre de toute une vie se leva de mon cœur ; la recherche vague, ici et là, était terminée. J’avais trouvé un abri éternel auprès d’un vrai gourou.

« Viens ; je vais te montrer l’ermitage. » Le Maître se leva de sa peau de tigre. Je jetai un coup d’œil autour de moi ; mon regard tomba avec étonnement sur une image murale, guirlandée d’une branche de jasmin.

« Lahiri Mahasaya ! »

« Oui, mon divin gourou. » Le ton de Sri Yukteswar était vibrante de révérence. « Il était plus grand, en tant qu’homme et yogi, que tout autre enseignant dont la vie est entrée dans le champ de mes investigations. »

En silence, je m’inclinai devant l’image familière. L’hommage de l’âme se dirigea vers le maître sans égal qui, bénissant mon enfance, avait guidé mes pas jusqu’à cette heure.

Guidé par mon gourou, je me promenai dans la maison et son terrain. Grand, ancien et bien construit, l’ermitage était entouré d’une cour aux piliers massifs. Les murs extérieurs étaient couverts de mousse ; des pigeons voletaient sur le toit plat et gris, partageant sans cérémonie les quartiers de l’ashram. Un jardin arrière était agréable avec des jacquiers, des manguiers et des bananiers. Des balcons à balustrades des pièces supérieures du bâtiment à deux étages donnaient sur la cour de trois côtés. Un hall spacieux au rez-de-chaussée, avec un haut plafond soutenu par des colonnades, était utilisé, disait le Maître, principalement pendant les festivités annuelles de Durgapuja. Un escalier étroit menait au salon de Sri Yukteswar, dont le petit balcon surplombait la rue. L’ashram était simplement meublé ; tout était simple, propre et utilitaire. Plusieurs chaises, bancs et tables de style occidental étaient visibles.

Le Maître m’invita à rester pour la nuit. Un souper au curry de légumes fut servi par deux jeunes disciples qui recevaient une formation à l’ermitage.

« Guruji, s’il vous plaît, parlez-moi un peu de votre vie. » J’étais accroupi sur une natte de paille près de sa peau de tigre. Les étoiles amicales étaient très proches, semblait-il, au-delà du balcon.

« Mon nom de famille était Priya Nath Karar. Je suis né ici à Serampore, où mon père était un riche homme d’affaires. Il m’a laissé ce manoir ancestral, qui est maintenant mon ermitage. Ma scolarité formelle a été brève ; je l’ai trouvée lente et superficielle. Au début de l’âge adulte, j’ai assumé les responsabilités d’un maître de maison, et j’ai une fille, maintenant mariée. Ma vie intermédiaire fut bénie par les conseils de Lahiri Mahasaya. Après la mort de ma femme, j’ai rejoint l’Ordre des Swami et j’ai reçu le nouveau nom de Sri Yukteswar Giri. Telles sont mes simples annales. »

Le Maître sourit à mon visage avide. Comme toutes les esquisses biographiques, ses mots avaient donné les faits extérieurs sans révéler l’homme intérieur.

« Guruji, j’aimerais entendre quelques histoires de votre enfance. »

« Je t’en dirai quelques-unes, chacune avec une morale ! » Les yeux de Sri Yukteswar pétillèrent d’avertissement. « Ma mère a une fois essayé de m’effrayer avec une histoire épouvantable sur un fantôme dans une chambre sombre. J’y suis allé immédiatement, et j’ai exprimé ma déception d’avoir manqué le fantôme. Mère ne m’a jamais raconté une autre histoire d’horreur. Morale : Regarde la peur en face et elle cessera de te troubler.

« Un autre souvenir précoce est mon désir pour un chien laid appartenant à un voisin. J’ai maintenu mon foyer dans la tourmente pendant des semaines pour obtenir ce chien. Mes oreilles étaient sourdes aux offres d’animaux de compagnie à l’apparence plus séduisante. Morale : L’attachement est aveuglant ; il donne un halo imaginaire d’attractivité à l’objet du désir.

« Une troisième histoire concerne la plasticité de l’esprit juvénile. J’ai entendu ma mère faire remarquer occasionnellement : “Un homme qui accepte un travail sous les ordres de quelqu’un est un esclave.” Cette impression est devenue si indélébilement fixée que même après mon mariage, j’ai refusé tous les postes. Je subvenais à mes dépenses en investissant mon patrimoine familial dans la terre. Morale : Les suggestions bonnes et positives devraient instruire les oreilles sensibles des enfants. Leurs idées précoces restent longtemps profondément gravées. »

Le Maître tomba dans un silence tranquille. Vers minuit, il me conduisit vers un lit étroit. Le sommeil fut profond et doux la première nuit sous le toit de mon gourou.

Sri Yukteswar choisit le matin suivant pour m’accorder son initiation au Kriya Yoga. La technique que j’avais déjà reçue de deux disciples de Lahiri Mahasaya – mon père et mon précepteur, Swami Kebalananda – mais en présence du Maître, je ressentis un pouvoir transformateur. À son contact, une grande lumière jaillit sur mon être, comme la gloire d’innombrables soleils brillant ensemble. Un flot de béatitude ineffable, submergeant mon cœur jusqu’à son noyau le plus profond, se poursuivit pendant la journée suivante. Il était tard dans l’après-midi avant que je ne puisse me résoudre à quitter l’ermitage.

« Tu reviendras dans trente jours. » Alors que j’atteignais ma maison de Calcutta, l’accomplissement de la prédiction du Maître entra avec moi. Aucun de mes proches ne fit les remarques cinglantes que je redoutais concernant la réapparition de « l’oiseau qui s’envole ».

Je montai dans mon petit grenier et jetai des regards affectueux, comme sur une présence vivante. « Tu as été témoin de mes méditations, et des larmes et des tempêtes de ma sadhana. Maintenant, j’ai atteint le port de mon divin professeur. »

« Fils, je suis heureux pour nous deux. » Mon père et moi étions assis ensemble dans le calme du soir. « Tu as trouvé ton gourou, comme de façon miraculeuse j’ai trouvé le mien. La main sainte de Lahiri Mahasaya veille sur nos vies. Ton maître ne s’est pas avéré être un saint himalayen inaccessible, mais quelqu’un de proche. Mes prières ont été exaucées : tu n’as pas été définitivement éloigné de ma vue dans ta recherche de Dieu. »

Mon père fut également heureux que mes études formelles reprennent ; il fit les arrangements appropriés. Je fus inscrit le lendemain au Scottish Church College de Calcutta.

Des mois heureux s’écoulèrent. Mes lecteurs auront sans doute fait la supposition perspicace que l’on me voyait peu dans les salles de classe du collège. L’ermitage de Serampore exerçait une attirance trop irrésistible. Le Maître acceptait ma présence omniprésente sans commentaire. À mon soulagement, il faisait rarement référence aux salles de savoir. Bien qu’il fût clair pour tous que je n’étais pas fait pour être un érudit, je réussis à obtenir les notes minimales de passage de temps à autre.

La vie quotidienne à l’ashram coulait en douceur, rarement variée. Mon gourou se réveillait avant l’aube. Couché, ou parfois assis sur le lit, il entrait dans un état de samadhi. C’était la simplicité même de découvrir quand le Maître s’était réveillé : un arrêt brutal de ronflements stupéfiants. Un soupir ou deux ; peut-être un mouvement corporel. Puis un état sans son d’essoufflement : il était dans une joie yogique profonde.

Le petit-déjeuner ne suivait pas ; d’abord venait une longue promenade au bord du Gange. Ces promenades matinales avec mon gourou – comme elles sont réelles et vives encore ! Dans la résurrection facile de la mémoire, je me retrouve souvent à ses côtés : le soleil précoce réchauffe la rivière. Sa voix résonne, riche de l’authenticité de la sagesse.

Un bain ; puis le repas de midi. Sa préparation, selon les instructions quotidiennes du Maître, avait été la tâche soigneuse des jeunes disciples. Mon gourou était végétarien. Avant d’embrasser la vie monastique, cependant, il avait consommé des œufs et du poisson. Son conseil aux étudiants était de suivre tout régime simple qui s’avérait adapté à leur constitution.

Le Maître mangeait peu ; souvent du riz, coloré au curcuma ou avec du jus de betteraves ou d’épinards et légèrement saupoudré de GHEE de bufflonne ou de beurre fondu. Un autre jour, il pouvait prendre du DHAL de lentilles ou un curry de CHANNA avec des légumes. Pour le dessert, des mangues ou des oranges avec du riz au lait, ou du jus de fruit du jacquier.

Les visiteurs apparaissaient l’après-midi. Un flot constant se déversait depuis le monde jusque dans la tranquillité de l’ermitage. Chacun trouvait chez le Maître une égale courtoisie et une égale bonté. Pour un homme qui s’est réalisé en tant qu’âme, et non comme corps ou ego, le reste de l’humanité prend une ressemblance frappante.

L’impartialité des saints est enracinée dans la sagesse. Les Maîtres ont échappé à MAYA ; ses visages alternés d’intellect et d’idiotie ne lancent plus de regard influent. Sri Yukteswar ne montrait aucune considération spéciale à ceux qui se trouvaient être puissants ou accomplis ; il ne dédaignait pas non plus les autres pour leur pauvreté ou leur analphabétisme. Il écoutait respectueusement les paroles de vérité d’un enfant, et ignorait ouvertement un pundit prétentieux.

Huit heures était l’heure du souper, et parfois des invités s’attardaient. Mon gourou ne s’excusait jamais pour manger seul ; personne ne quittait son ashram affamé ou insatisfait. Sri Yukteswar n’était jamais déconcerté, jamais consterné par des visiteurs inattendus ; une nourriture frugale devenait un banquet sous sa direction ingénieuse. Pourtant, il était économe ; ses fonds modestes allaient loin. « Soyez à l’aise avec votre bourse », disait-il souvent. « L’extravagance vous achètera de l’inconfort. » Que ce soit dans les détails de l’accueil à l’ermitage, ou dans ses travaux de construction et de réparation, ou dans d’autres préoccupations pratiques, le Maître manifestait l’originalité d’un esprit créatif.

Les heures calmes du soir apportaient souvent l’un des discours de mon gourou, des trésors contre le temps. Chacune de ses déclarations était mesurée et ciselée par la sagesse. Une assurance sublime marquait son mode d’expression : il était unique. Il parlait comme nul autre dans mon expérience. Ses pensées étaient pesées dans une balance délicate de discernement avant qu’il ne leur permette un vêtement extérieur. L’essence de la vérité, omniprésente avec même un aspect physiologique, émanait de lui comme une exhalaison parfumée de l’âme. J’étais toujours conscient que j’étais en présence d’une manifestation vivante de Dieu. Le poids de sa divinité inclinait automatiquement ma tête devant lui.

Si des invités tardifs s’apercevaient que Sri Yukteswar s’absorbait dans l’Infini, il les entraînait rapidement dans la conversation. Il était incapable de prendre la pose, ou de faire étalage de son retrait intérieur. Toujours un avec le Seigneur, il n’avait besoin d’aucun temps séparé pour la communion. Un maître autoréalisé a déjà laissé derrière lui le tremplin de la méditation. « La fleur tombe quand le fruit apparaît. » Mais les saints s’accrochent souvent aux formes spirituelles pour l’encouragement des disciples.

À l’approche de minuit, mon gourou pouvait s’assoupir avec le naturel d’un enfant. Il n’y avait aucune cérémonie concernant le couchage. Il s’allongeait souvent, sans même un oreiller, sur un étroit canapé qui servait de fond à son siège habituel en peau de tigre.

Une discussion philosophique durant toute la nuit n’était pas rare ; n’importe quel disciple pouvait la susciter par l’intensité de son intérêt. Je ne ressentais aucune fatigue alors, aucun désir de sommeil ; les paroles vivantes du Maître suffisaient. « Oh, c’est l’aube ! Marchons au bord du Gange. » Ainsi se terminaient nombre de mes périodes d’édification nocturne.

Mes premiers mois avec Sri Yukteswar culminèrent par une leçon utile : « Comment déjouer un moustique. » À la maison, ma famille utilisait toujours des rideaux protecteurs la nuit. J’étais consterné de découvrir qu’à l’ermitage de Serampore, cette coutume prudente était plus honorée par la transgression que par l’observation. Pourtant, les insectes étaient en pleine résidence ; j’étais piqué de la tête aux pieds. Mon gourou eut pitié de moi.

« Achetez-vous un rideau, et un pour moi aussi. » Il rit et ajouta : « Si vous n’en achetez qu’un, pour vous-même, tous les moustiques se concentreront sur moi ! »

J’étais plus que reconnaissant d’obtempérer. Chaque nuit que je passais à Serampore, mon gourou me demandait d’arranger les rideaux du coucher.

Les moustiques un soir étaient particulièrement virulents. Mais le Maître manqua de donner ses instructions habituelles. J’écoutais nerveusement le bourdonnement anticipatoire des insectes. En me mettant au lit, je lançai une prière propitiatoire dans leur direction générale. Une demi-heure plus tard, je toussai prétentieusement pour attirer l’attention de mon gourou. Je pensais devenir fou avec les piqûres et surtout le vrombissement chantant alors que les moustiques célébraient des rites assoiffés de sang.

Aucun mouvement de réponse de la part du Maître ; je m’approchai de lui avec prudence. Il ne respirait pas. Ce fut ma première observation de lui dans la transe yogique ; cela me remplit d’effroi.

« Son cœur doit avoir lâché ! » Je plaçai un miroir sous son nez ; aucune buée de respiration n’apparut. Pour en être doublement certain, pendant des minutes, je fermai sa bouche et ses narines avec mes doigts. Son corps était froid et immobile. Dans un état second, je me tournai vers la porte pour appeler à l’aide.

« Alors ! Un expérimentateur en herbe ! Mon pauvre nez ! » La voix du Maître était tremblante de rire. « Pourquoi ne vas-tu pas te coucher ? Le monde entier va-t-il changer pour toi ? Change-toi toi-même : débarrasse-toi de la conscience du moustique. »

Docilement, je retournai à mon lit. Pas un insecte ne s’aventura à proximité. Je réalisai que mon gourou n’avait consenti aux rideaux auparavant que pour me faire plaisir ; il n’avait aucune peur des moustiques. Son pouvoir yogique était tel qu’il pouvait soit leur ordonner de ne pas piquer, soit s’échapper dans une invulnérabilité intérieure.

« Il me faisait une démonstration », pensai-je. « C’est l’état yogique que je dois m’efforcer d’atteindre. » Un yogi doit être capable de passer dans, et de continuer à demeurer dans, la supraconscience, indépendamment des distractions multitudinaires qui ne sont jamais absentes de cette terre. Que ce soit dans le bourdonnement des insectes ou l’éclat envahissant de la lumière du jour, le témoignage des sens doit être banni. Le son et la vue viennent alors en effet, mais vers des mondes plus beaux que l’Éden banni.

Les moustiques instructifs servirent pour une autre leçon précoce à l’ashram. C’était l’heure douce du crépuscule. Mon gourou interprétait de manière incomparable les textes anciens. À ses pieds, j’étais en paix parfaite. Un moustique impoli entra dans l’idylle et concourut pour mon attention. Alors qu’il enfonçait une aiguille hypodermique empoisonnée dans ma cuisse, je levai automatiquement une main vengeresse. Sursis à une exécution imminente ! Un souvenir opportun me vint de l’un des aphorismes de yoga de Patanjali — celui sur AHIMSA (la non-violence).

« Pourquoi n’as-tu pas fini le travail ? »

« Maître ! Préconisez-vous de prendre la vie ? »

« Non ; mais le coup mortel avait déjà été porté dans ton esprit. »

« Je ne comprends pas. »

« La signification de Patanjali était l’élimination du DÉSIR de tuer. » Sri Yukteswar avait trouvé mes processus mentaux comme un livre ouvert. « Ce monde est agencé de manière peu pratique pour une application littérale d’AHIMSA. L’homme peut être contraint d’exterminer des créatures nuisibles. Il n’est pas sous une contrainte similaire de ressentir de la colère ou de l’animosité. Toutes les formes de vie ont un droit égal à l’air de MAYA. Le saint qui découvre le secret de la création sera en harmonie avec ses innombrables expressions déconcertantes. Tous les hommes peuvent approcher cette compréhension s’ils répriment la passion intérieure pour la destruction. »

« Guruji, devrait-on s’offrir en sacrifice plutôt que de tuer une bête sauvage ? »

« Non ; le corps de l’homme est précieux. Il a la plus haute valeur évolutive en raison des centres cérébraux et spinaux uniques. Ceux-ci permettent au dévot avancé de saisir et d’exprimer pleinement les aspects les plus élevés de la divinité. Aucune forme inférieure n’est aussi équipée. Il est vrai que l’on encourt la dette d’un péché mineur si l’on est contraint de tuer un animal ou toute chose vivante. Mais les VEDAS enseignent que la perte gratuite d’un corps humain est une grave transgression contre la loi karmique. »

Je soupirai de soulagement ; le renforcement scripturaire des instincts naturels n’est pas toujours disponible.

Il se trouva que je ne vis jamais le Maître à proximité avec un léopard ou un tigre. Mais un cobra mortel le confronta une fois, pour être conquis par l’amour de mon gourou. Cette variété de serpent est très crainte en Inde, où elle cause plus de cinq mille décès annuellement. La rencontre dangereuse eut lieu à Puri, où Sri Yukteswar avait un second ermitage, charmant situé près de la baie du Bengale. Prafulla, un jeune disciple des années plus tard, était avec le Maître à cette occasion.

« Nous étions assis dehors près de l’ashram », m’a raconté Prafulla. « Un cobra apparut à proximité, une longueur de terreur pure de quatre pieds. Sa coiffe était déployée avec colère alors qu’il fonçait vers nous. Mon gourou émit un petit rire accueillant, comme s’il s’agissait d’un enfant. J’étais hors de moi de consternation de voir le Maître s’engager dans un battement rythmé des mains. Il divertissait le visiteur redouté ! Je restai absolument silencieux, éjaculant intérieurement les prières ferventes que je pouvais rassembler. Le serpent, très proche de mon gourou, était maintenant immobile, apparemment magnétisé par son attitude caressante. La coiffe effrayante se contracta graduellement ; le serpent glissa entre les pieds du Maître et disparut dans les buissons. »

« Pourquoi mon gourou bougeait ses mains, et pourquoi le cobra ne les frappait pas, étaient inexplicables pour moi alors », conclut Prafulla. « J’ai réalisé depuis que mon maître divin est au-delà de la peur d’être blessé par quelque créature vivante que ce soit. »

Un après-midi durant mes premiers mois à l’ashram, je trouvai les yeux de Sri Yukteswar fixés sur moi de manière perçante.

« Tu es trop maigre, Mukunda. »

Sa remarque toucha un point sensible. Que mes yeux enfoncés et mon apparence émaciée étaient loin de me plaire, c’était attesté par des rangées de toniques dans ma chambre à Calcutta. Rien n’y faisait ; une dyspepsie chronique m’avait poursuivi depuis l’enfance. Mon désespoir atteignait un zénith occasionnel quand je me demandais si cela valait la peine de poursuivre cette vie avec un corps si peu sain.

« Les médicaments ont des limites ; la force de vie créatrice n’en a aucune. Crois cela : tu seras bien et fort. »

Les paroles de Sri Yukteswar éveillèrent une conviction de vérité personnellement applicable qu’aucun autre guérisseur — et j’en avais essayé beaucoup ! — n’avait été capable d’invoquer en moi.

De jour en jour, contemplez ! Je pris de l’embonpoint. Deux semaines après la bénédiction cachée du Maître, j’avais accumulé le poids revigorant qui m’avait échappé par le passé. Mes maux d’estomac persistants disparurent avec une permanence de toute une vie. À des occasions ultérieures, je fus témoin des guérisons divines instantanées de mon gourou sur des personnes souffrant de maladies inquiétantes — tuberculose, diabète, épilepsie ou paralysie. Aucune n’aurait pu être plus reconnaissante pour sa guérison que je ne l’étais de ma soudaine liberté vis-à-vis de mon aspect cadavérique.

« Il y a des années, j’étais moi aussi anxieux de prendre du poids », me raconta Sri Yukteswar. « Pendant ma convalescence après une maladie grave, j’ai rendu visite à Lahiri Mahasaya à Bénarès. »

« "Monsieur, j’ai été très malade et j’ai perdu beaucoup de kilos." »

« "Je vois, Yukteswar, tu t’es rendu malade toi-même, et maintenant tu penses que tu es maigre." »

« Cette réponse était loin de celle que j’attendais ; mon gourou, cependant, ajouta de manière encourageante : »

« "Voyons ; je suis sûr que tu devrais te sentir mieux demain." »

« Prenant ses paroles comme un geste de guérison secrète envers mon esprit réceptif, je ne fus pas surpris le lendemain matin d’une accession bienvenue de force. Je cherchai mon maître et m’exclamai avec exaltation : "Monsieur, je me sens beaucoup mieux aujourd’hui." »

« "En effet ! Aujourd’hui tu te revigores toi-même." »

« "Non, maître !" protestai-je. "C’est vous qui m’avez aidé ; c’est la première fois depuis des semaines que j’ai de l’énergie." »

« "Oh oui ! Ta maladie a été assez sérieuse. Ton corps est encore fragile ; qui peut dire comment il sera demain ?" »

« La pensée du possible retour de ma faiblesse m’apporta un frisson de peur froide. Le matin suivant, je pouvais à peine me traîner jusqu’à la maison de Lahiri Mahasaya. »

« "Monsieur, je suis de nouveau souffrant." »

« Le regard de mon gourou était interrogateur. "Alors ! Une fois de plus tu te rends indisposé." »

« "Gurudeva, je réalise maintenant que jour après jour vous vous moquiez de moi." Ma patience était épuisée. "Je ne comprends pas pourquoi vous ne croyez pas mes rapports véridiques." »

« "Vraiment, ce sont tes pensées qui t’ont fait te sentir alternativement faible et fort." Mon maître me regarda avec affection. "Tu as vu comment ta santé a exactement suivi tes attentes. La pensée est une force, tout comme l’électricité ou la gravitation. L’esprit humain est une étincelle de la conscience omnipotente de Dieu. Je pourrais te montrer que tout ce que ton esprit puissant croit très intensément se produirait instantanément." »

« Sachant que Lahiri Mahasaya ne parlait jamais en vain, je m’adressai à lui avec une grande crainte et gratitude : "Maître, si je pense que je suis bien et que j’ai retrouvé mon poids d’autrefois, cela arrivera-t-il ?" »

« "C’est ainsi, même en ce moment." Mon gourou parla gravement, son regard concentré sur mes yeux. »

« Voici ! Je ressentis une augmentation non seulement de force mais de poids. Lahiri Mahasaya se retira dans le silence. Après quelques heures à ses pieds, je retournai à la maison de ma mère, où je séjournais pendant mes visites à Bénarès. »

« "Mon fils ! Qu’est-ce qui arrive ? Enflerais-tu d’hydropisie ?" Mère pouvait à peine en croire ses yeux. Mon corps était maintenant des mêmes dimensions robustes qu’il possédait avant ma maladie. »

« Je me pesai et trouvai qu’en un jour j’avais gagné cinquante livres ; elles restèrent avec moi de manière permanente. Des amis et connaissances qui avaient vu ma silhouette maigre étaient effarés d’émerveillement. Un certain nombre d’entre eux changèrent leur mode de vie et devinrent des disciples de Lahiri Mahasaya à la suite de ce miracle. »

« Mon gourou, éveillé en Dieu, savait que ce monde n’était rien d’autre qu’un rêve objectivé du Créateur. Parce qu’il était complètement conscient de son unité avec le Rêveur Divin, Lahiri Mahasaya pouvait matérialiser ou dématérialiser ou faire tout changement qu’il souhaitait dans la vision cosmique. »

« "Toute la création est gouvernée par la loi", conclut Sri Yukteswar. "Celles qui se manifestent dans l’univers extérieur, découvrables par les scientifiques, sont appelées lois naturelles. Mais il existe des lois plus subtiles régissant les domaines de la conscience qui peuvent être connues seulement par la science intérieure du yoga. Les plans spirituels cachés ont aussi leurs principes naturels et légaux d’opération. Ce n’est pas le scientifique physique mais le maître pleinement autoréalisé qui comprend la vraie nature de la matière. Ainsi, le Christ fut capable de restaurer l’oreille du serviteur après qu’elle eut été tranchée par l’un des disciples." »

Sri Yukteswar était un interprète sans égal des écritures. Beaucoup de mes souvenirs les plus heureux sont centrés sur ses discours. Mais ses pensées précieuses n’étaient pas jetées dans les cendres de l’inattention ou de la stupidité. Un seul mouvement agité de mon corps, ou mon léger lapsus dans la distraction, suffisait à mettre une période abrupte à l’exposé du Maître.

« Tu n’es pas ici. » Le Maître s’interrompit un après-midi avec cette révélation. Comme d’habitude, il suivait mon attention avec une immédiateté dévastatrice.

« Guruji ! » Mon ton était une protestation. « Je n’ai pas bougé ; mes paupières n’ont pas bougé ; je peux répéter chaque mot que vous avez prononcé ! »

« Néanmoins tu n’étais pas complètement avec moi. Ton objection me force à remarquer que dans ton arrière-plan mental tu créais trois institutions. L’une était une retraite sylvestre dans une plaine, une autre sur une colline, une troisième au bord de l’océan. »

Ces pensées vaguement formulées avaient en effet été présentes presque inconsciemment. Je le regardai avec regret.

« Que puis-je faire avec un tel maître, qui pénètre mes rêveries aléatoires ? »

« Tu m’as donné ce droit. Les vérités subtiles que j’expose ne peuvent être saisies sans ta concentration complète. Sauf nécessité, je n’envahis pas la solitude de l’esprit des autres. L’homme a le privilège naturel d’errer secrètement parmi ses pensées. Le Seigneur non invité n’y entre pas ; moi non plus je ne m’y aventure par intrusion. »

« Vous êtes toujours le bienvenu, Maître ! »

« Tes rêves architecturaux se matérialiseront plus tard. Maintenant est le temps pour l’étude ! »

Ainsi incidemment, mon gourou révéla de sa manière simple la venue de trois grands événements dans ma vie. Depuis ma jeunesse, j’avais eu des aperçus énigmatiques de trois bâtiments, chacun dans un cadre différent. Dans la séquence exacte que Sri Yukteswar avait indiquée, ces visions prirent une forme ultime. D’abord vint ma fondation d’une école de yoga pour garçons dans une plaine de Ranchi, ensuite mon quartier général américain sur une colline de Los Angeles, enfin un ermitage en Californie du Sud au bord du vaste Pacifique.

Le Maître ne déclarait jamais avec arrogance : « Je prophétise qu’un tel événement se produira ! » Il préférait plutôt suggérer : « Ne penses-tu pas que cela pourrait arriver ? » Mais son discours simple cachait un pouvoir vatique. Il n’y avait pas de rétractation ; jamais ses paroles légèrement voilées ne se révélèrent fausses.

Sri Yukteswar était réservé et pragmatique dans sa conduite. Il n’y avait rien du visionnaire vague ou fou en lui. Ses pieds étaient fermes sur la terre, sa tête dans le refuge du ciel. Les gens pratiques suscitaient son admiration. « La sainteté n’est pas l’abrutissement ! Les perceptions divines ne sont pas invalidantes ! » disait-il. « L’expression active de la vertu donne naissance à l’intelligence la plus vive. »

Dans la vie du Maître, je découvris pleinement le clivage entre le réalisme spirituel et le mysticisme obscur qui passe fallacieusement comme une contrepartie. Mon gourou était réticent à discuter des domaines superphysiques. Sa seule aura « merveilleuse » était celle d’une parfaite simplicité. Dans la conversation, il évitait les références surprenantes ; dans l’action, il était librement expressif. D’autres parlaient de miracles mais ne pouvaient rien manifester ; Sri Yukteswar mentionnait rarement les lois subtiles mais les opérait secrètement à volonté.

« Un homme de réalisation n’effectue aucun miracle tant qu’il ne reçoit pas une sanction intérieure », expliquait le Maître. « Dieu ne souhaite pas que les secrets de Sa création soient révélés sans discernement. Aussi, chaque individu dans le monde a un droit inaliénable à son libre arbitre. Un saint ne portera pas atteinte à cette indépendance. »

Le silence habituel à Sri Yukteswar était causé par ses perceptions profondes de l’Infini. Aucun temps ne restait pour les « révélations » interminables qui occupent les journées des enseignants sans autoréalisation. « Chez les hommes superficiels, les poissons des petites pensées causent beaucoup de commotion. Chez les esprits océaniques, les baleines de l’inspiration ne font guère de remous. » Cette observation des écritures hindoues n’est pas sans humour discernant.

En raison de l’apparence peu spectaculaire de mon gourou, seuls quelques-uns de ses contemporains le reconnurent comme un surhomme. L’adage populaire : « Il est fou celui qui ne peut cacher sa sagesse », ne pourrait jamais s’appliquer à Sri Yukteswar. Bien que né mortel comme tous les autres, le Maître avait atteint l’identité avec le Dirigeant du temps et de l’espace. Dans sa vie, je percevais une unité divine. Il n’avait trouvé aucun obstacle insurmontable à la fusion de l’humain avec le Divin. Aucune barrière de ce genre n’existe, en vins-je à comprendre, sauf dans l’absence d’audace spirituelle de l’homme.

J’étais toujours frémissant au toucher des pieds sacrés de Sri Yukteswar. Les yogis enseignent qu’un disciple est spirituellement magnétisé par un contact révérencieux avec un maître ; un courant subtil est généré. Les mécanismes d’habitudes indésirables du cerveau du dévot sont souvent cautérisés ; le sillon de ses tendances mondaines bénéfiquement perturbé. Momentanément au moins, il peut trouver les voiles secrets de MAYA se soulevant, et entrevoir la réalité de la félicité. Mon corps entier répondait avec une lueur libératrice chaque fois que je m’agenouillais à la mode indienne devant mon gourou.

« Même quand Lahiri Mahasaya était silencieux », me disait le Maître, « ou quand il conversait sur des sujets autres que strictement religieux, je découvrais qu’il m’avait néanmoins transmis une connaissance ineffable. »

Sri Yukteswar m’affectait de la même manière. Si j’entrais dans l’ermitage dans un état d’esprit inquiet ou indifférent, mon attitude changeait imperceptiblement. Un calme guérisseur descendait à la simple vue de mon gourou. Chaque jour avec lui était une nouvelle expérience de joie, de paix et de sagesse. Jamais je ne l’ai trouvé abusé ou intoxiqué par la cupidité ou l’émotion ou la colère ou tout attachement humain.

« Les ténèbres de MAYA approchent silencieusement. Hâtons-nous vers notre demeure intérieure. » Avec ces mots au crépuscule, le Maître rappelait constamment à ses disciples leur besoin de KRIYA YOGA. Un nouvel étudiant exprimait occasionnellement des doutes concernant sa propre dignité à s’engager dans la pratique du yoga.

« Oublie le passé », le consolait Sri Yukteswar. « Les vies disparues de tous les hommes sont sombres avec beaucoup de hontes. La conduite humaine est toujours peu fiable jusqu’à ce qu’elle soit ancrée dans le Divin. Tout dans le futur s’améliorera si tu fais un effort spirituel maintenant. »

Le Maître avait toujours de jeunes CHELAS dans son ermitage. Leur éducation spirituelle et intellectuelle était son intérêt de toute une vie : même peu de temps avant de passer, il accepta pour la formation deux garçons de six ans et un jeune de seize ans. Il dirigeait leurs esprits et leurs vies avec cette discipline soigneuse dans laquelle le mot « disciple » est étymologiquement enraciné. Les résidents de l’ashram aimaient et révéraient leur gourou ; un léger claquement de ses mains suffisait à les amener avidement à ses côtés. Quand son humeur était silencieuse et retirée, personne ne s’aventurait à parler ; quand son rire résonnait jovialement, les enfants le considéraient comme le leur.

Le Maître demandait rarement aux autres de lui rendre un service personnel, et il n’acceptait aucune aide d’un étudiant à moins que la volonté ne soit sincère. Mon gourou lavait tranquillement ses vêtements si les disciples négligeaient cette tâche privilégiée. Sri Yukteswar portait la robe traditionnelle ocre de swami ; ses chaussures sans lacets, conformément à la coutume yogie, étaient en peau de tigre ou de cerf.

Le Maître parlait couramment l'anglais, le français, l'hindi et le bengali ; son sanskrit était honorable. Il instruisait patiemment ses jeunes disciples au moyen de certains raccourcis qu'il avait ingénieusement conçus pour l'étude de l'anglais et du sanskrit.

Le Maître était précautionneux de son corps, tout en s'abstenant d'y attacher un intérêt solliciteur. L'Infini, soulignait-il, se manifeste adéquatement par une santé physique et mentale. Il désapprouvait tout excès. Un disciple entama un jour un long jeûne. Mon gourou se contenta de rire : « Pourquoi ne pas jeter un os au chien ? »

La santé de Sri Yukteswar était excellente ; je ne l'ai jamais vu souffrant. Il permettait aux étudiants de consulter des médecins si cela semblait opportun. Son but était de témoigner du respect à la coutume mondaine : « Les médecins doivent poursuivre leur travail de guérison par les lois de Dieu appliquées à la matière. » Mais il exaltait la supériorité de la thérapie mentale et répétait souvent : « La sagesse est le plus grand des purifiants. »

« Le corps est un ami traître. Donnez-lui ce qui lui est dû, pas plus », disait-il. « La douleur et le plaisir sont transitoires ; endurez toutes les dualités avec calme, tout en essayant simultanément d'en supprimer l'emprise. L'imagination est la porte par laquelle entrent aussi bien la maladie que la guérison. Ne croyez pas à la réalité de la maladie même quand vous êtes malade ; un visiteur non reconnu s'enfuira ! »

Le Maître comptait de nombreux médecins parmi ses disciples. « Ceux qui ont débusqué les lois physiques peuvent aisément enquêter sur la science de l'âme », leur disait-il. « Un mécanisme spirituel subtil est caché juste derrière la structure corporelle. »

Sri Yukteswar conseillait à ses étudiants d'être des liaisons vivantes entre les vertus occidentales et orientales. Lui-même Occidental dans ses habitudes extérieures, il était intérieurement l'Oriental spirituel. Il faisait l'éloge des habitudes progressistes, ingénieuses et hygiéniques de l'Occident, ainsi que des idéaux religieux qui donnent une auréole séculaire à l'Orient.

La discipline ne m'était pas inconnue : à la maison, mon père était strict, Ananta souvent sévère. Mais la formation de Sri Yukteswar ne pouvait être qualifiée autrement que de drastique. Perfectionniste, mon gourou était hypercritique envers ses disciples, que ce soit pour des questions d'importance ou pour les nuances subtiles du comportement.

« Les bonnes manières sans sincérité sont comme une belle dame morte », remarquait-il à l'occasion. « La franchise sans civilité est comme le scalpel d'un chirurgien, efficace mais désagréable. La candeur avec courtoisie est utile et admirable. »

Le Maître était apparemment satisfait de mon progrès spirituel, car il y faisait rarement référence ; pour le reste, mes oreilles n'étaient pas étrangères aux réprimandes. Mes fautes principales étaient la distraction, l'indulgence intermittente dans des humeurs tristes, le non-respect de certaines règles d'étiquette et, à l'occasion, un manque de méthode.

« Observez comment les activités de votre père Bhagabati sont bien organisées et équilibrées à tout point de vue », faisait remarquer mon gourou. Les deux disciples de Lahiri Mahasaya s'étaient rencontrés peu après que j'eus commencé mes pèlerinages à Serampore. Mon père et Sri Yukteswar évaluaient avec admiration la valeur de l'autre. Tous deux avaient bâti une vie intérieure de granit spirituel, insoluble contre les âges.

Des maîtres transitoires de ma vie antérieure, j'avais imbibé quelques leçons erronées. Un CHELA, me disait-on, n'a pas besoin de se soucier intensément des devoirs mondains ; lorsque j'avais négligé ou accompli négligemment mes tâches, je n'étais pas châtié. La nature humaine trouve une telle instruction très facile à assimiler. Sous la verge impitoyable du Maître, cependant, je me remis bientôt des agréables illusions de l'irresponsabilité.

« Ceux qui sont trop bons pour ce monde en ornent un autre », remarquait Sri Yukteswar. « Tant que vous respirez l'air libre de la terre, vous avez l'obligation de rendre un service reconnaissant. Seul celui qui a pleinement maîtrisé l'état sans souffle est libéré des impératifs cosmiques. Je ne manquerai pas de vous faire savoir quand vous aurez atteint la perfection finale. »

Mon gourou ne pouvait jamais être soudoyé, même par l'amour. Il ne montrait aucune indulgence envers quiconque, comme moi, s'offrait volontairement pour être son disciple. Que le Maître et moi fussions entourés par ses étudiants, par des étrangers, ou que nous fussions seuls, il parlait toujours franchement et réprimandait sévèrement. Aucun lapsus insignifiant vers la superficialité ou l'incohérence n'échappait à ses reproches. Ce traitement nivellateur était difficile à endurer, mais ma résolution était de laisser Sri Yukteswar aplanir chacun de mes plis psychologiques. Tandis qu'il travaillait à cette transformation titanesque, je tremblais bien des fois sous le poids de son marteau disciplinaire.

« Si mes paroles ne vous plaisent pas, vous êtes libre de partir à tout moment », m'assurait le Maître. « Je ne veux rien de vous, sinon votre propre amélioration. Restez seulement si vous vous sentez bénéficiaire. »

Pour chaque coup humiliant qu'il portait à ma vanité, pour chaque dent de ma mâchoire métaphorique qu'il faisait sauter avec une visée stupéfiante, je suis reconnaissant au-delà de toute facilité d'expression. Le noyau dur de l'égoïsme humain ne peut guère être délogé sans rudesse. Avec son départ, le Divin trouve enfin un canal sans entrave. En vain, Il cherche à s'infiltrer à travers les cœurs de silex de l'égoïsme.

La sagesse de Sri Yukteswar était si pénétrante que, sans se soucier des remarques, il répondait souvent à une observation non formulée. « Ce qu'une personne s'imagine entendre, et ce que l'orateur a réellement impliqué, peuvent être aux antipodes », disait-il. « Essayez de sentir les pensées derrière la confusion du verbiage des hommes. »

Mais l'intuition divine est douloureuse pour les oreilles mondaines ; le Maître n'était pas populaire auprès des étudiants superficiels. Les sages, toujours peu nombreux, le vénéraient profondément. J'ose dire que Sri Yukteswar aurait été le gourou le plus recherché en Inde si ses paroles n'avaient été si candides et si censurantes.

« Je suis dur avec ceux qui viennent pour ma formation », m'admettait-il. « C'est ma façon de faire ; prenez-la ou laissez-la. Je ne ferai jamais de compromis. Mais vous serez beaucoup plus gentil avec vos disciples ; c'est votre façon de faire. Je tente de purifier seulement dans les feux de la sévérité, brûlant au-delà de la tolérance moyenne. L'approche douce de l'amour est aussi transfigurante. Les méthodes inflexibles et souples sont également efficaces si elles sont appliquées avec sagesse. Vous irez dans des terres étrangères, où les assauts directs sur l'égo ne sont pas appréciés. Un enseignant ne pourrait répandre le message de l'Inde en Occident sans un ample fonds de patience accommodante et de tolérance. » Je refuse d'énoncer la quantité de vérité que j'ai fini par trouver dans les paroles du Maître !

Bien que le discours sans artifice de Sri Yukteswar ait empêché une large audience durant ses années sur terre, son esprit vivant se manifeste néanmoins aujourd'hui à travers le monde, chez les étudiants sincères de son KRIYA YOGA et d'autres enseignements. Il exerce plus de domination sur les âmes des hommes qu'Alexandre n'en a jamais rêvé sur le sol.

Mon père arriva un jour pour présenter ses respects à Sri Yukteswar. Mon parent s'attendait, très probablement, à entendre quelques paroles à mes louanges. Il fut choqué de recevoir un long compte-rendu de mes imperfections. C'était la pratique du Maître de raconter des lacunes simples et négligeables avec un air de gravité lourde de sens. Mon père se précipita pour me voir. « D'après les remarques de votre gourou, je pensais vous trouver en ruine complète ! » Mon parent était entre les larmes et le rire.

La seule cause du mécontentement de Sri Yukteswar à l'époque était que j'avais essayé, contre son léger indice, de convertir un certain homme au chemin spirituel.

Avec une rapidité indignée, je cherchai mon gourou. Il me reçut les yeux baissés, comme conscient d'une faute. C'était la seule fois où je vis le lion divin doux devant moi. Le moment unique fut savouré pleinement.

« Monsieur, pourquoi m'avez-vous jugé si impitoyablement devant mon père stupéfait ? Était-ce juste ? »

« Je ne le ferai plus. » Le ton du Maître était d'excuse.

Instantanément, je fus désarmé. Avec quelle promptitude ce grand homme admettait sa faute ! Bien qu'il n'ait plus jamais perturbé la tranquillité d'esprit de mon père, le Maître continua sans relâche à me disséquer quand et où il le choisissait.

Les nouveaux disciples rejoignaient souvent Sri Yukteswar dans une critique exhaustive des autres. Sages comme le gourou ! Modèles de discrimination sans faille ! Mais celui qui prend l'offensive ne doit pas être sans défense. Les mêmes étudiants chicaniers s'enfuyaient précipitamment dès que le Maître décochait publiquement dans leur direction quelques traits de son carquois analytique.

« Les faiblesses intérieures tendres, se révoltant aux touches légères de la censure, sont comme les parties malades du corps, reculant devant une manipulation même délicate. » C'était le commentaire amusé de Sri Yukteswar sur les esprits légers.

Il y a des disciples qui cherchent un gourou fait à leur propre image. De tels étudiants se plaignaient souvent de ne pas comprendre Sri Yukteswar.

« Vous ne comprenez pas Dieu non plus ! » rétorquai-je à une occasion. « Quand un saint sera clair pour vous, vous en serez un. » Parmi les billions de mystères, respirant chaque seconde l'air inexplicable, qui peut s'aventurer à demander que la nature insondable d'un maître soit instantanément saisie ?

Les étudiants venaient, et généralement s'en allaient. Ceux qui convoitaient un chemin de sympathie onctueuse et de reconnaissances confortables ne le trouvaient pas à l'ermitage. Le Maître offrait refuge et protection pour les éons, mais beaucoup de disciples demandaient, avares, un baume pour leur égo. Ils partaient, préférant les innombrables humiliations de la vie à n'importe quelle humilité. Les rayons flamboyants du Maître, le soleil pénétrant et ouvert de sa sagesse, étaient trop puissants pour leur maladie spirituelle. Ils cherchaient quelque enseignant moindre qui, les ombrageant de flatteries, permettait le sommeil épisodique de l'ignorance.

Durant mes premiers mois avec le Maître, j'avais éprouvé une peur sensible de ses réprimandes. Celles-ci étaient réservées, je le vis bientôt, aux disciples qui avaient demandé sa vivisection verbale. Si quelque étudiant se tordant faisait une protestation, Sri Yukteswar devenait silencieux, sans s'en offusquer. Ses paroles n'étaient jamais colériques, mais impersonnelles avec sagesse.

L'intuition du Maître n'était pas pour les oreilles non préparées des visiteurs occasionnels ; il remarquait rarement leurs défauts, même s'ils étaient flagrants. Mais envers les étudiants qui cherchaient son conseil, Sri Yukteswar ressentait une responsabilité sérieuse. Brave est en vérité le gourou qui entreprend de transformer le minerai brut de l'humanité imprégnée d'égo ! Le courage d'un saint s'enracine dans sa compassion pour ceux qui trébuchent, aveugles, dans ce monde.

Quand j'eus abandonné le ressentiment sous-jacent, je trouvai une diminution marquée de mes châtiments. D'une manière très subtile, le Maître fondit dans une clémence comparative. Avec le temps, je démolissais chaque mur de rationalisation et de réserve subconsciente derrière lequel la personnalité humaine se protège généralement. La récompense fut une harmonie sans effort avec mon gourou. Je le découvris alors confiant, prévenant et aimant silencieusement. Sans démonstration, cependant, il ne m'accorda aucune parole d'affection.

Mon propre tempérament est principalement dévotionnel. Il fut déconcertant au début de découvrir que mon gourou, saturé de JNANA mais apparemment sec de BHAKTI, s'exprimait seulement en termes de mathématiques spirituelles froides. Mais alors que je m'accordais à sa nature, je découvris non pas une diminution mais plutôt une augmentation dans mon approche dévotionnelle envers Dieu. Un maître réalisé est pleinement capable de guider ses divers disciples selon les lignes naturelles de leur penchant essentiel.

Ma relation avec Sri Yukteswar, quelque peu inarticulée, possédait néanmoins toute l'éloquence. Souvent, je trouvais sa signature silencieuse sur mes pensées, rendant la parole inutile. Assis tranquillement à côté de lui, je sentais sa générosité se déverser paisiblement sur mon être.

La justice impartiale de Sri Yukteswar fut notablement démontrée durant les vacances d'été de ma première année d'université. J'accueillis avec joie l'opportunité de passer des mois ininterrompus à Serampore avec mon gourou.

« Vous pourriez être responsable de l'ermitage. » Le Maître était satisfait de mon arrivée enthousiaste. « Vos devoirs seront la réception des invités et la supervision du travail des autres disciples. »

Kumar, un jeune villageois du Bengale oriental, fut accepté une quinzaine de jours plus tard pour la formation à l'ermitage. Remarquablement intelligent, il gagna rapidement l'affection de Sri Yukteswar. Pour une raison insondable, le Maître était très indulgent avec le nouveau résident.

« Mukunda, laissez Kumar assumer vos devoirs. Employez votre temps à balayer et à cuisiner. » Le Maître émit ces instructions après que le nouveau garçon eut été avec nous pendant un mois.

Exalté au leadership, Kumar exerça une petite tyrannie domestique. En mutinerie silencieuse, les autres disciples continuèrent à me chercher pour des conseils quotidiens.

« Mukunda est impossible ! Vous m'avez fait superviseur, pourtant les autres vont vers lui et lui obéissent. » Trois semaines plus tard, Kumar se plaignait à notre gourou. Je l'entendis depuis une pièce adjacente.

« C'est pourquoi je l'ai assigné à la cuisine et vous au salon. » Les tons cinglants de Sri Yukteswar étaient nouveaux pour Kumar. « De cette façon, vous avez fini par réaliser qu'un digne leader a le désir de servir, et non de dominer. Vous vouliez la position de Mukunda, mais ne pouviez la maintenir par le mérite. Retournez maintenant à votre travail précédent comme assistant cuisinier. »

Après cet incident humiliant, le Maître reprit envers Kumar une attitude antérieure d'indulgence insolite. Qui peut résoudre le mystère de l'attraction ? En Kumar, notre gourou découvrit une fontaine charmante qui ne jaillissait pas pour les autres disciples. Bien que le nouveau garçon fût manifestement le favori de Sri Yukteswar, je ne ressentis aucune consternation. Les idiosyncrasies personnelles, possédées même par les maîtres, prêtent une riche complexité au modèle de la vie. Ma nature est rarement commandée par un détail ; je cherchais auprès de Sri Yukteswar un bénéfice plus inaccessible qu'une louange extérieure.

Kumar me parla avec venin un jour sans raison ; j'étais profondément blessé.

« Votre tête enfle jusqu'au point de rupture ! » J'ajoutai un avertissement dont je sentais intuitivement la vérité : « À moins que vous ne changiez vos habitudes, un jour on vous demandera de quitter cet ashram. »

Riant sarcastiquement, Kumar répéta ma remarque à notre gourou, qui venait d'entrer dans la pièce. M'attendant pleinement à être grondé, je me retirai humblement dans un coin.

« Peut-être que Mukunda a raison. » La réponse du Maître au garçon vint avec une froideur inhabituelle. J'échappai au châtiment.

Un an plus tard, Kumar partit pour une visite dans sa maison d'enfance. Il ignora la désapprobation silencieuse de Sri Yukteswar, qui ne contrôlait jamais autoritairement les mouvements de ses disciples. Au retour du garçon à Serampore, quelques mois plus tard, un changement était désagréablement apparent. Le Kumar majestueux au visage sereinement rayonnant avait disparu. Seul un paysan indistinct se tenait devant nous, quelqu'un qui avait récemment acquis un certain nombre de mauvaises habitudes.

Le Maître me fit venir et discuta avec le cœur brisé du fait que le garçon n'était plus adapté à la vie monastique de l'ermitage.

« Mukunda, je vous laisse le soin d'instruire Kumar de quitter l'ashram demain ; je ne peux pas le faire ! » Des larmes montèrent aux yeux de Sri Yukteswar, mais il se maîtrisa rapidement. « Le garçon ne serait jamais tombé dans ces profondeurs s'il m'avait écouté et n'était pas parti se mêler à des compagnons indésirables. Il a rejeté ma protection ; le monde cruel doit encore être son gourou. »

Le départ de Kumar ne m'apporta aucune exaltation ; tristement, je me demandais comment quelqu'un ayant le pouvoir de gagner l'amour d'un maître pouvait répondre à des attraits plus vils. La jouissance du vin et du sexe est enracinée dans l'homme naturel et ne requiert aucune délicatesse de perception pour son appréciation. Les ruses des sens sont comparables au laurier-rose à feuilles persistantes, parfumé avec ses fleurs multicolores : chaque partie de la plante est vénéneuse. La terre de guérison se trouve à l'intérieur, rayonnante de ce bonheur recherché aveuglément dans mille mauvaises directions.

« Une intelligence vive est à double tranchant », fit remarquer un jour le Maître en référence à l'esprit brillant de Kumar. « Elle peut être utilisée de manière constructive ou destructive comme un couteau, soit pour couper l'abcès de l'ignorance, soit pour se décapiter soi-même. L'intelligence n'est guidée correctement qu'après que l'esprit a reconnu le caractère inéluctable de la loi spirituelle. »

Mon gourou se mêlait librement aux disciples hommes et femmes, traitant tous comme ses enfants. Percevant leur égalité d'âme, il ne montrait aucune distinction ou partialité.

« Dans le sommeil, vous ne savez pas si vous êtes un homme ou une femme », disait-il. « Tout comme un homme, incarnant une femme, ne devient pas une femme, ainsi l'âme, incarnant à la fois l'homme et la femme, n'a pas de sexe. L'âme est l'image pure et immuable de Dieu. »

Sri Yukteswar n'évitait ni ne blâmait jamais les femmes comme objets de séduction. Les hommes, disait-il, étaient aussi une tentation pour les femmes. Je demandai un jour à mon gourou pourquoi un grand saint ancien avait appelé les femmes « la porte de l'enfer ».

« Une fille a dû s'avérer très troublante pour sa tranquillité d'esprit dans sa vie précoce », répondit mon gourou avec causticité. « Autrement, il aurait dénoncé non pas la femme, mais quelque imperfection dans son propre contrôle de soi. »

Si un visiteur osait raconter une histoire suggestive dans l'ermitage, le Maître maintenait un silence sans réponse. « Ne vous permettez pas d'être fouetté par le fouet provocateur d'un beau visage », disait-il aux disciples. « Comment les esclaves des sens peuvent-ils jouir du monde ? Ses saveurs subtiles leur échappent tandis qu'ils rampent dans la boue primordiale. Toutes les belles discriminations sont perdues pour l'homme aux luxures élémentaires. »

Les étudiants cherchant à échapper à l'illusion dualiste de MAYA recevaient de Sri Yukteswar des conseils patients et compréhensifs.

« Tout comme le but de manger est de satisfaire la faim, non la cupidité, ainsi l'instinct sexuel est conçu pour la propagation de l'espèce selon la loi naturelle, jamais pour l'allumage de désirs insatiables », disait-il. « Détruisez les désirs mauvais maintenant ; autrement, ils vous suivront après que le corps astral aura été arraché de son enveloppe physique. Même quand la chair est faible, l'esprit devrait être constamment résistant. Si la tentation vous assaille avec une force cruelle, surmontez-la par l'analyse impersonnelle et une volonté indomptable. Chaque passion naturelle peut être maîtrisée.

« Conservez vos pouvoirs. Soyez comme l'océan spacieux, absorbant en son sein tous les fleuves tributaires des sens. Les petits désirs sont des ouvertures dans le réservoir de votre paix intérieure, permettant aux eaux guérisseuses d'être gaspillées dans le sol désertique du matérialisme. L'impulsion activatrice et forte du mauvais désir est le plus grand ennemi du bonheur de l'homme. Errez dans le monde comme un lion de contrôle de soi ; veillez à ce que les grenouilles de la faiblesse ne vous malmènent pas. »

Le dévot est finalement libéré de toutes les compulsions instinctives. Il transforme son besoin d'affection humaine en aspiration pour Dieu seul, un amour solitaire parce qu'omniprésent.

La mère de Sri Yukteswar vivait dans le district de Rana Mahal à Bénarès, où j'avais visité mon gourou pour la première fois. Gracieuse et bienveillante, elle était néanmoins une femme aux opinions très tranchées. Je me tenais sur son balcon un jour et regardais la mère et le fils parler ensemble. De sa manière calme et sensée, le Maître essayait de la convaincre de quelque chose. Il n'eut apparemment pas de succès, car elle secoua la tête avec une grande vigueur.

« Non, non, mon fils, va-t-en maintenant ! Tes paroles sages ne sont pas pour moi ! Je ne suis pas ton disciple ! »

Sri Yukteswar recula sans autre argument, comme un enfant grondé. J'étais touché par son grand respect pour sa mère même dans ses humeurs déraisonnables. Elle le voyait seulement comme son petit garçon, non comme un sage. Il y avait un charme dans cet incident insignifiant ; il fournissait un éclairage sur la nature inhabituelle de mon gourou, intérieurement humble et extérieurement inflexible.

Les règlements monastiques ne permettent pas à un swami de conserver des liens avec les attachements mondains après leur séparation formelle. Il ne peut accomplir les rites familiaux cérémoniels qui sont obligatoires pour le chef de famille. Pourtant, Shankara, l'ancien fondateur de l'Ordre des Swami, ignora les injonctions. À la mort de sa mère bien-aimée, il incinéra son corps avec un feu céleste qu'il fit jaillir de sa main levée.

Sri Yukteswar ignora aussi les restrictions, d'une manière moins spectaculaire. Quand sa mère décéda, il organisa les services de crémation près du saint Gange à Bénarès, et nourrit de nombreux brahmanes en conformité avec la coutume ancienne.

Les interdictions SHASTRIC étaient destinées à aider les swamis à surmonter les identifications étroites. Shankara et Sri Yukteswar avaient totalement fusionné leurs êtres dans l'Esprit Impersonnel ; ils n'avaient besoin d'aucun sauvetage par la règle. Parfois, aussi, un maître ignore délibérément un canon afin de soutenir son principe comme supérieur à la forme et indépendant de celle-ci. Ainsi Jésus cueillit des épis de maïs le jour du repos. Aux critiques inévitables, il dit : « Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat. »

En dehors des écritures, un livre était rarement honoré par la lecture de Sri Yukteswar. Pourtant, il était invariablement au courant des dernières découvertes scientifiques et d'autres avancées de la connaissance. Brillant causeur, il appréciait un échange de vues sur d'innombrables sujets avec ses invités. L'esprit vif de mon gourou et son rire joyeux animaient chaque discussion. Souvent grave, le Maître n'était jamais sombre. « Pour chercher le Seigneur, nul besoin de défigurer son visage », remarquait-il. « Souvenez-vous que trouver Dieu signifiera les funérailles de tous les chagrins. »

Parmi les philosophes, professeurs, avocats et scientifiques qui venaient à l'ermitage, un certain nombre arrivaient pour leur première visite avec l'attente de rencontrer un religionniste orthodoxe. Un sourire dédaigneux ou un regard de tolérance amusée trahissait parfois que les nouveaux venus n'anticipaient rien de plus que quelques platitudes pieuses. Pourtant, leur départ réticent apporterait une conviction exprimée que Sri Yukteswar avait montré une perspicacité précise dans leurs domaines spécialisés.

Mon gourou était habituellement doux et affable avec les invités ; son accueil était donné avec une cordialité charmante. Pourtant, les égoïstes invétérés subissaient parfois un choc vivifiant. Ils affrontaient chez le Maître soit une indifférence glaciale, soit une opposition formidable : la glace ou le fer !

Un chimiste renommé croisa un jour le fer avec Sri Yukteswar. Le visiteur ne voulait pas admettre l'existence de Dieu, étant donné que la science n'a conçu aucun moyen de Le détecter.

« Ainsi, vous avez inexplicablement échoué à isoler le Pouvoir Suprême dans vos tubes à essai ! » Le regard du Maître était sévère. « Je recommande une expérience inouïe. Examinez vos pensées sans relâche pendant vingt-quatre heures. Alors, ne vous étonnez plus de l'absence de Dieu. »

Un érudit célèbre reçut une secousse semblable. Avec un zèle ostentatoire, le lettré fit trembler les poutres de l'ashram sous le poids de son savoir scriptural. Des passages retentissants jaillissaient du MAHABHARATA, des UPANISHADS et des BHASYAS de Shankara.

« J'attends de vous entendre. » Le ton de Sri Yukteswar était interrogateur, comme si un silence absolu avait régné. L'érudit était perplexe.

« Les citations ont été surabondantes. » Les paroles du Maître me secouèrent de joie, alors que j'étais accroupi dans mon coin, à une distance respectueuse du visiteur. « Mais quel commentaire original pouvez-vous fournir, tiré de l'unicité de votre vie particulière ? Quel texte sacré avez-vous absorbé et fait vôtre ? De quelle manière ces vérités intemporelles ont-elles rénové votre nature ? Êtes-vous satisfait d'être un gramophone creux, répétant mécaniquement les paroles d'autres hommes ? »

« Je renonce ! » Le dépit du lettré était comique. « Je n'ai aucune réalisation intérieure. »

Pour la première fois, peut-être, il comprit qu'un placement judicieux de la virgule ne compense pas un coma spirituel.

« Ces pédants exsangues sentent trop la lampe », fit remarquer mon gourou après le départ de l'homme humilié. « Ils préfèrent que la philosophie soit un doux exercice intellectuel de gymnastique. Leurs pensées élevées sont soigneusement déconnectées de la crudité de l'action extérieure comme de toute discipline intérieure purificatrice ! »

Le Maître souligna en d'autres occasions la futilité du simple savoir livresque.

« Ne confondez pas la compréhension avec un vocabulaire plus étendu », remarqua-t-il. « Les écrits sacrés sont bénéfiques pour stimuler le désir d'une réalisation intérieure, si une strophe à la fois est lentement assimilée. L'étude intellectuelle continuelle aboutit à la vanité et à la fausse satisfaction d'une connaissance indigeste. »

Sri Yukteswar raconta l'une de ses propres expériences d'édification scripturale. La scène se déroulait dans un ermitage forestier du Bengale oriental, où il observa la procédure d'un maître renommé, Dabru Ballav. Sa méthode, à la fois simple et difficile, était courante dans l'Inde ancienne.

Dabru Ballav avait rassemblé ses disciples autour de lui dans les solitudes sylvestres. La sainte BHAGAVAD GITA était ouverte devant eux. Ils fixèrent inlassablement un passage pendant une demi-heure, puis fermèrent les yeux. Une autre demi-heure s'écoula. Le maître fit un bref commentaire. Immobiles, ils méditèrent à nouveau pendant une heure. Finalement, le gourou parla.

« Avez-vous compris ? »

« Oui, monsieur. » L'un des membres du groupe risqua cette affirmation.

« Non ; pas pleinement. Cherchez la vitalité spirituelle qui a donné à ces mots le pouvoir de rajeunir l'Inde siècle après siècle. » Une autre heure disparut dans le silence. Le maître renvoya les étudiants et se tourna vers Sri Yukteswar.

« Connaissez-vous la BHAGAVAD GITA ? »

« Non, monsieur, pas vraiment ; bien que mes yeux et mon esprit aient parcouru ses pages maintes fois. »

« Des milliers d'autres m'ont répondu différemment ! » Le grand sage sourit au Maître en signe de bénédiction. « Si l'on s'occupe d'un étalage extérieur de richesses scripturales, quel temps reste-t-il pour la plongée intérieure silencieuse à la recherche des perles inestimables ? »

Sri Yukteswar dirigeait l'étude de ses propres disciples par la même méthode intensive de concentration sur un point. « La sagesse ne s'assimile pas avec les yeux, mais avec les atomes », disait-il. « Lorsque votre conviction d'une vérité n'est pas seulement dans votre cerveau mais dans votre être, vous pouvez garantir timidement sa signification. » Il décourageait toute tendance qu'un étudiant pourrait avoir à interpréter le savoir livresque comme une étape nécessaire à la réalisation spirituelle.

« Les RISHIS ont écrit en une seule phrase des profondeurs sur lesquelles les érudits commentateurs s'affairent pendant des générations », remarquait-il. « La controverse littéraire sans fin est pour les esprits paresseux. Quelle pensée plus libératrice que "Dieu est" — voire, "Dieu" ? »

Mais l'homme ne revient pas facilement à la simplicité. C'est rarement "Dieu" pour lui, mais plutôt des pomposités savantes. Son ego est flatté de pouvoir saisir une telle érudition.

Les hommes qui étaient fièrement conscients de leur haute position sociale étaient enclins, en présence du Maître, à ajouter l'humilité à leurs autres possessions. Un magistrat local arriva un jour pour une entrevue à l'ermitage en bord de mer à Puri. L'homme, qui avait la réputation d'être impitoyable, avait largement le pouvoir de nous expulser de l'ashram. J'avertis mon gourou des possibilités despotiques. Mais il s'assit avec un air inflexible et ne se leva pas pour saluer le visiteur. Légèrement nerveux, je m'accroupis près de la porte. L'homme dut se contenter d'une caisse en bois ; mon gourou ne me demanda pas d'aller chercher une chaise. Il n'y eut aucune satisfaction à l'attente évidente du magistrat que son importance serait cérémonieusement reconnue.

Une discussion métaphysique s'ensuivit. L'invité s'embourba dans des interprétations erronées des écritures. À mesure que sa précision déclinait, sa colère montait.

« Savez-vous que j'ai été le premier à l'examen de maîtrise ? » La raison l'avait quitté, mais il pouvait encore crier.

« Monsieur le Magistrat, vous oubliez que ceci n'est pas votre tribunal », répondit calmement le Maître. « D'après vos remarques puériles, j'aurais supposé que votre carrière universitaire fut peu remarquable. Un diplôme universitaire, en tout cas, n'est en rien lié à la réalisation védique. Les saints ne sont pas produits en série à chaque semestre comme des comptables. »

Après un silence stupéfait, le visiteur rit de bon cœur.

« C'est ma première rencontre avec un magistrat céleste », dit-il. Plus tard, il fit une demande formelle, formulée dans les termes juridiques qui faisaient évidemment partie intégrante de son être, pour être accepté comme disciple « en probation ».

Mon gourou s'occupait personnellement des détails liés à la gestion de ses biens. Des personnes sans scrupules tentèrent à plusieurs reprises de s'emparer des terres ancestrales du Maître. Avec détermination, et même en intentant des procès, Sri Yukteswar déjoua tous ses adversaires. Il subit ces expériences douloureuses par désir de ne jamais être un gourou mendiant, ni un fardeau pour ses disciples.

Son indépendance financière était l'une des raisons pour lesquelles mon Maître, alarmant de franchise, était étranger aux ruses de la diplomatie. Contrairement à ces enseignants qui doivent flatter leurs soutiens, mon gourou était imperméable aux influences, ouvertes ou subtiles, de la richesse d'autrui. Jamais je ne l'ai entendu demander ou même faire allusion à de l'argent pour quelque motif que ce soit. Sa formation à l'ermitage était donnée gratuitement et librement à tous les disciples.

Un huissier de justice insolent arriva un jour à l'ashram de Serampore pour signifier à Sri Yukteswar une citation à comparaître. Un disciple nommé Kanai et moi-même étions également présents. L'attitude de l'officier envers le Maître était offensante.

« Il vous fera du bien de quitter les ombres de votre ermitage et de respirer l'air honnête d'un tribunal. » L'huissier eut un sourire méprisant. Je ne pus me contenir.

« Un mot de plus de votre insolence et vous serez au sol ! » Je m'avançai de manière menaçante.

« Misérable ! » Le cri de Kanai fut simultané au mien. « Osez-vous apporter vos blasphèmes dans cet ashram sacré ? »

Mais le Maître se tint en protecteur devant son agresseur. « Ne vous énervez pas pour rien. Cet homme fait seulement son devoir légitime. »

L'officier, désorienté par cet accueil changeant, offrit respectueusement des excuses et s'éloigna rapidement.

Il était stupéfiant de constater qu'un maître doté d'une volonté si ardente pouvait être si calme intérieurement. Il correspondait à la définition védique d'un homme de Dieu : « Plus doux que la fleur, là où la bonté est concernée ; plus fort que le tonnerre, là où les principes sont en jeu. »

Il y a toujours dans ce monde des gens qui, selon les mots de Browning, « ne supportent aucune lumière, étant eux-mêmes obscurs ». Un étranger réprimandait parfois Sri Yukteswar pour un grief imaginaire. Mon gourou imperturbable écoutait poliment, s'analysant pour voir si une once de vérité se trouvait dans la dénonciation. Ces scènes me rappelaient l'une des observations inimitables du Maître : « Certaines personnes essaient d'être grandes en coupant la tête des autres ! »

Le calme infaillible d'un saint est plus impressionnant que n'importe quel sermon. « Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu'un homme fort, et celui qui est maître de lui-même, qu'un homme qui prend des villes. »

Je réfléchissais souvent au fait que mon majestueux Maître aurait facilement pu être un empereur ou un guerrier ébranlant le monde si son esprit avait été centré sur la gloire ou la réussite mondaine. Il avait choisi à la place de prendre d'assaut ces citadelles intérieures de colère et d'égotisme dont la chute fait la grandeur d'un homme.

CHAPITRE 13

LE SAINT SANS SOMMEIL

« Veuillez me permettre d'aller dans l'Himalaya. J'espère, dans une solitude ininterrompue, atteindre une communion divine continue. »

J'ai réellement adressé ces mots ingrats à mon Maître. Saisi par l'un des délires imprévisibles qui assaillent parfois le dévot, je ressentais une impatience grandissante vis-à-vis des devoirs de l'ermitage et des études universitaires. Une circonstance faiblement atténuante est que ma proposition fut faite alors que je n'étais auprès de Sri Yukteswar que depuis six mois. Je n'avais pas encore pleinement mesuré sa stature imposante.

« Beaucoup d'habitants des collines vivent dans l'Himalaya, et pourtant ne possèdent aucune perception de Dieu. » La réponse de mon gourou vint lentement et simplement. « La sagesse est mieux recherchée auprès d'un homme de réalisation que d'une montagne inerte. »

Ignorant l'allusion claire du Maître selon laquelle il était, et non une colline, mon professeur, je répétai ma supplique. Sri Yukteswar n'accorda aucune réponse. Je pris son silence pour un consentement, une interprétation précaire que l'on accepte volontiers lorsque cela nous arrange.

Dans ma maison de Calcutta ce soir-là, je m'occupai des préparatifs de voyage. En nouant quelques articles dans une couverture, je me souvins d'un paquet similaire, furtivement jeté de la fenêtre de mon grenier quelques années plus tôt. Je me demandais si ce serait une nouvelle fuite malchanceuse vers l'Himalaya. La première fois, mon exaltation spirituelle avait été élevée ; ce soir, ma conscience me frappait durement à l'idée de quitter mon gourou.

Le lendemain matin, je cherchai Behari Pundit, mon professeur de sanskrit au Scottish Church College.

« Monsieur, vous m'avez parlé de votre amitié avec un grand disciple de Lahiri Mahasaya. S'il vous plaît, donnez-moi son adresse. »

« Vous voulez parler de Ram Gopal Muzumdar. Je l'appelle le "saint sans sommeil". Il est toujours éveillé dans une conscience extatique. Sa maison est à Ranbajpur, près de Tarakeswar. »

Je remerciai le professeur et pris immédiatement le train pour Tarakeswar. J'espérais calmer mes appréhensions en obtenant du « saint sans sommeil » l'autorisation de m'engager dans une méditation himalayenne solitaire. L'ami de Behari, avais-je entendu dire, avait reçu l'illumination après de nombreuses années de pratique du KRIYA YOGA dans des grottes isolées.

À Tarakeswar, je m'approchai d'un sanctuaire célèbre. Les hindous le considèrent avec la même vénération que les catholiques portent au sanctuaire de Lourdes en France. D'innombrables miracles de guérison se sont produits à Tarakeswar, dont un pour un membre de ma famille.

« Je me suis assise dans le temple pendant une semaine », m'avait un jour raconté ma tante aînée. « En observant un jeûne complet, j'ai prié pour le rétablissement de votre oncle Sarada d'une maladie chronique. Le septième jour, j'ai trouvé une herbe matérialisée dans ma main ! J'ai préparé une infusion à partir des feuilles et je l'ai donnée à votre oncle. Sa maladie disparut instantanément et n'est jamais réapparue. »

J'entrai dans le sanctuaire sacré de Tarakeswar ; l'autel ne contient rien d'autre qu'une pierre ronde. Sa circonférence, sans commencement ni fin, en fait un symbole approprié de l'Infini. Les abstractions cosmiques ne sont pas étrangères même au plus humble paysan indien ; il a été accusé par les Occidentaux, en fait, de vivre d'abstractions !

Mon propre état d'esprit à ce moment-là était si austère que je me sentais peu enclin à m'incliner devant le symbole de pierre. Dieu devrait être cherché, pensais-je, uniquement au sein de l'âme.

Je quittai le temple sans génuflexion et marchai d'un pas rapide vers le village périphérique de Ranbajpur. Mon appel à un passant pour obtenir des indications le fit sombrer dans une longue réflexion.

« Quand vous arriverez à un carrefour, tournez à droite et continuez », finit-il par prononcer de manière oraculaire.

Obéissant aux instructions, je poursuivis mon chemin le long des rives d'un canal. La nuit tomba ; les abords du village de la jungle étaient animés par le scintillement des lucioles et les hurlements des chacals proches. Le clair de lune était trop faible pour fournir la moindre assurance ; je trébuchai pendant deux heures.

Le cliquetis bienvenu d'une cloche de vache ! Mes cris répétés amenèrent finalement un paysan à mes côtés.

« Je cherche Ram Gopal Babu. »

« Personne de ce nom ne vit dans notre village. » Le ton de l'homme était bourru. « Vous êtes probablement un détective menteur. »

Espérant apaiser les soupçons de son esprit politiquement troublé, j'expliquai avec émotion mon dilemme. Il m'emmena chez lui et m'offrit un accueil hospitalier.

« Ranbajpur est loin d'ici », fit-il remarquer. « Au carrefour, vous auriez dû tourner à gauche, pas à droite. »

Mon précédent informateur, pensai-je tristement, était une menace évidente pour les voyageurs. Après un repas savoureux de riz grossier, de DHAL de lentilles et de curry de pommes de terre aux bananes vertes, je me retirai dans une petite cabane jouxtant la cour. Au loin, les villageois chantaient sur l'accompagnement bruyant de MRIDANGAS et de cymbales. Le sommeil fut insignifiant cette nuit-là ; je priai profondément pour être dirigé vers le yogi secret, Ram Gopal.

Alors que les premières lueurs de l'aube pénétraient les fissures de ma chambre obscure, je partis pour Ranbajpur. Traversant des rizières accidentées, je marchai péniblement sur les souches fauchées de la plante épineuse et des monticules d'argile séchée. Un paysan rencontré par hasard m'informait, invariablement, que ma destination n'était qu'à « un KROSHA (deux miles) ». En six heures, le soleil voyagea victorieusement de l'horizon au méridien, mais je commençai à sentir que je serais toujours à un KROSHA de Ranbajpur.

Au milieu de l'après-midi, mon monde n'était toujours qu'une rizière sans fin. La chaleur déversée par le ciel sans issue me menait au bord de l'effondrement. Lorsqu'un homme s'approcha à un rythme tranquille, j'osai à peine poser ma question habituelle, de peur qu'elle n'invoque le monotone : « Juste un KROSHA. »

L'étranger s'arrêta à mes côtés. Court et mince, il n'avait rien d'impressionnant physiquement, à l'exception d'une paire extraordinaire d'yeux sombres perçants.

« Je prévoyais de quitter Ranbajpur, mais votre intention était bonne, alors je vous ai attendu. » Il agita son doigt devant mon visage stupéfait. « N'êtes-vous pas malin de penser qu'à l'improviste, vous pourriez me surprendre ? Ce professeur Behari n'avait pas le droit de vous donner mon adresse. »

Considérant que me présenter aurait été une pure verbosité en présence de ce maître, je restai sans voix, quelque peu blessé par mon accueil. Sa remarque suivante fut posée brusquement.

« Dites-moi ; où pensez-vous que Dieu se trouve ? »

« Eh bien, Il est en moi et partout. » Je devais sans doute avoir l'air aussi désorienté que je me sentais.

« Omniprésent, hein ? » Le saint gloussa. « Alors pourquoi, jeune monsieur, avez-vous omis de vous incliner devant l'Infini dans le symbole de pierre au temple de Tarakeswar hier ? Votre orgueil vous a valu la punition d'être mal dirigé par le passant qui ne s'embarrassait pas de fines distinctions entre la gauche et la droite. Aujourd'hui aussi, vous avez passé un moment assez inconfortable ! »

J'acquiesçai de tout cœur, émerveillé qu'un œil omniscient se cachât dans le corps insignifiant devant moi. Une force de guérison émanait du yogi ; je fus instantanément rafraîchi dans le champ brûlant.

« Le dévot a tendance à penser que son chemin vers Dieu est le seul qui vaille », dit-il. « Le yoga, par lequel la divinité est trouvée au-dedans, est sans aucun doute la voie la plus haute : Lahiri Mahasaya nous l’a dit. Mais en découvrant le Seigneur au-dedans, nous Le percevons bientôt au-dehors. Les saints sanctuaires de Tarakeswar et d’ailleurs sont à juste titre vénérés comme des centres nucléaires de pouvoir spirituel. »

L’attitude censeuse du saint s’évanouit ; ses yeux devinrent empreints d’une compassion douce. Il me tapota l’épaule.

« Jeune yogi, je vois que tu fuis ton maître. Il possède tout ce dont tu as besoin ; tu dois retourner vers lui. Les montagnes ne peuvent être ton gourou. » Ram Gopal répétait la même pensée que Sri Yukteswar avait exprimée lors de notre dernière rencontre.

« Les maîtres ne sont soumis à aucune contrainte cosmique de limiter leur résidence. » Mon compagnon me jeta un regard interrogateur. « L’Himalaya, en Inde et au Tibet, n’a pas le monopole des saints. Ce que l’on ne prend pas la peine de trouver au-dedans ne sera pas découvert en transportant son corps çà et là. Dès que le dévot est PRÊT à aller jusqu’au bout du monde pour une illumination spirituelle, son gourou apparaît à proximité. »

J’acquiesçai en silence, me remémorant ma prière dans l’ermitage de Bénarès, suivie de la rencontre avec Sri Yukteswar dans une ruelle bondée.

« As-tu la possibilité d’avoir une petite pièce où tu puisses fermer la porte et être seul ? »

« Oui. » Je réfléchis au fait que ce saint descendait du général au particulier avec une rapidité déconcertante.

« C’est là ta grotte. » Le yogi m’accorda un regard illuminateur que je n’ai jamais oublié. « C’est là ta montagne sacrée. C’est là que tu trouveras le royaume de Dieu. »

Ses mots simples bannirent instantanément mon obsession de toujours pour l’Himalaya. Dans un champ de riz brûlant, je m’éveillai des rêves montagnards de neiges éternelles.

« Jeune homme, ta soif divine est louable. J’éprouve un grand amour pour toi. » Ram Gopal prit ma main et me conduisit dans un hameau pittoresque. Les maisons en adobe étaient couvertes de feuilles de cocotier et ornées d’entrées rustiques.

Le saint me fit asseoir sur la plate-forme de bambou ombragée de sa petite chaumière. Après m’avoir offert du jus de citron vert sucré et un morceau de sucre candi, il entra dans son patio et prit la posture du lotus. Au bout d’environ quatre heures, j’ouvris mes yeux méditatifs et vis que la silhouette du yogi, baignée de lune, était toujours immobile. Comme je rappelais sévèrement à mon estomac que l’homme ne vit pas de pain seulement, Ram Gopal s’approcha de moi.

« Je vois que tu es affamé ; la nourriture sera prête bientôt. »

Un feu fut allumé sous un four en terre cuite dans le patio ; du riz et du DHAL furent rapidement servis sur de grandes feuilles de bananier. Mon hôte refusa courtoisement mon aide pour toutes les tâches culinaires. « L’invité est Dieu », dit un proverbe hindou, qui commande une observation dévote depuis des temps immémoriaux. Au cours de mes voyages ultérieurs dans le monde, j’ai été charmé de constater qu’un respect similaire pour les visiteurs se manifeste dans les zones rurales de nombreux pays. Le citadin trouve le tranchant de l’hospitalité émoussé par la surabondance de visages étrangers.

Les marchés des hommes semblaient lointains et obscurs alors que j’étais accroupi près du yogi, dans l’isolement du minuscule village de la jungle. La pièce de la chaumière était mystérieuse sous une lumière douce. Ram Gopal disposa quelques couvertures déchirées sur le sol pour mon lit et s’assit lui-même sur une natte de paille. Accablé par son magnétisme spirituel, je risquai une requête.

« Monsieur, pourquoi ne m’accordez-vous pas le SAMADHI ? »

« Cher enfant, je serais heureux de transmettre le contact divin, mais ce n’est pas à moi de le faire. » Le saint me regarda avec des yeux mi-clos. « Ton maître te conférera cette expérience sous peu. Ton corps n’est pas encore tout à fait accordé. De même qu’une petite lampe ne peut supporter un voltage électrique excessif, tes nerfs ne sont pas prêts pour le courant cosmique. Si je te donnais l’extase infinie maintenant, tu brûlerais comme si chaque cellule était en feu. »

« Tu me demandes l’illumination », poursuivit le yogi d’un air songeur, « alors que je me demande, aussi insignifiant que je sois, et avec le peu de méditation que j’ai pratiquée, si j’ai réussi à plaire à Dieu, et quelle valeur je pourrai trouver à Ses yeux lors du jugement final. »

« Monsieur, n’avez-vous pas cherché Dieu avec ferveur depuis longtemps ? »

« Je n’ai pas fait grand-chose. Behari a dû te dire quelque chose de ma vie. Pendant vingt ans, j’ai occupé une grotte secrète, méditant dix-huit heures par jour. Puis je me suis déplacé vers une grotte plus inaccessible et j’y suis resté vingt-cinq ans, entrant en union de yoga pendant vingt heures par jour. Je n’avais pas besoin de sommeil, car j’étais toujours avec Dieu. Mon corps était plus reposé dans le calme complet de la supraconscience qu’il ne pourrait l’être par la paix partielle de l’état subconscient ordinaire. »

« Les muscles se relâchent pendant le sommeil, mais le cœur, les poumons et le système circulatoire travaillent constamment ; ils n’obtiennent aucun repos. Dans la supraconscience, les organes internes restent dans un état d’animation suspendue, électrisés par l’énergie cosmique. Par de tels moyens, j’ai trouvé inutile de dormir pendant des années. Le temps viendra où toi aussi tu te passeras de sommeil. »

« Mon Dieu, vous avez médité si longtemps et vous n’êtes pourtant pas sûr de la faveur du Seigneur ! » Je le regardai avec étonnement. « Alors, qu’en est-il de nous, pauvres mortels ? »

« Eh bien, ne vois-tu pas, mon cher garçon, que Dieu est l’Éternité elle-même ? Supposer que l’on puisse pleinement Le connaître par quarante-cinq ans de méditation est une attente plutôt absurde. Babaji nous assure, cependant, que même un peu de méditation sauve de la crainte terrible de la mort et des états posthumes. Ne fixe pas ton idéal spirituel sur une petite montagne, mais attache-le à l’étoile de l’accomplissement divin absolu. Si tu travailles dur, tu y arriveras. »

Captivé par cette perspective, je lui demandai d’autres paroles éclairantes. Il raconta une histoire merveilleuse de sa première rencontre avec le gourou de Lahiri Mahasaya, Babaji. {FN13-3} Vers minuit, Ram Gopal tomba dans le silence, et je m’allongeai sur mes couvertures. Fermant les yeux, je vis des éclairs ; le vaste espace en moi était une chambre de lumière en fusion. J’ouvris les yeux et observai la même radiance éblouissante. La pièce devint une partie de cette voûte infinie que je contemplais avec une vision intérieure.

« Pourquoi ne vas-tu pas dormir ? »

« Monsieur, comment puis-je dormir en présence de la foudre, qui flamboie que mes yeux soient fermés ou ouverts ? »

« Tu es béni d’avoir cette expérience ; les radiations spirituelles ne sont pas facilement visibles. » Le saint ajouta quelques mots d’affection.

À l’aube, Ram Gopal me donna des sucres candis et dit que je devais partir. Je ressentis une telle réticence à lui dire adieu que des larmes coulèrent sur mes joues.

« Je ne te laisserai pas partir les mains vides. » Le yogi parla tendrement. « Je ferai quelque chose pour toi. »

Il sourit et me regarda fixement. Je restai cloué au sol, la paix se précipitant comme un puissant flot à travers les portes de mes yeux. Je fus instantanément guéri d’une douleur au dos qui me tourmentait par intermittence depuis des années. Renouvelé, baigné dans une mer de joie lumineuse, je ne pleurai plus. Après avoir touché les pieds du saint, je flânai dans la jungle, me frayant un chemin à travers son enchevêtrement tropical jusqu’à ce que j’atteigne Tarakeswar.

Là, je fis un second pèlerinage au célèbre sanctuaire et me prosternai entièrement devant l’autel. La pierre ronde s’agrandit devant ma vision intérieure jusqu’à devenir les sphères cosmiques, anneau dans l’anneau, zone après zone, toutes dotées de divinité.

Une heure plus tard, je montai joyeusement dans le train pour Calcutta. Mes voyages se terminèrent, non pas dans les hautes montagnes, mais dans la présence himalayenne de mon Maître.

{FN13-1} Tambours joués à la main, utilisés uniquement pour la musique dévotionnelle.

{FN13-2} On se souvient ici de l’observation de Dostoïevski : « Un homme qui ne s’incline devant rien ne peut jamais supporter le fardeau de lui-même. »

{FN13-3} Voir chapitre 35.

CHAPITRE : 14

UNE EXPÉRIENCE DE CONSCIENCE COSMIQUE

« Je suis là, Gourouji. » Ma honte parlait plus éloquemment pour moi.

« Allons à la cuisine trouver quelque chose à manger. » L’attitude de Sri Yukteswar était aussi naturelle que si des heures et non des jours nous avaient séparés.

« Maître, j’ai dû vous décevoir par mon départ brusque de mes devoirs ici ; je pensais que vous pourriez être en colère contre moi. »

« Non, bien sûr que non ! La colère ne naît que des désirs contrariés. Je n’attends rien des autres, donc leurs actions ne peuvent être en opposition avec mes souhaits. Je ne t’utiliserais pas pour mes propres fins ; je ne suis heureux que de ton propre vrai bonheur. »

« Monsieur, on entend parler de l’amour divin de manière vague, mais pour la première fois, j’en ai un exemple concret dans votre être angélique ! Dans le monde, même un père ne pardonne pas facilement à son fils s’il quitte l’entreprise parentale sans prévenir. Mais vous ne montrez pas la moindre vexation, bien que vous ayez dû être mis dans un grand embarras par les nombreuses tâches inachevées que j’ai laissées derrière moi. »

Nous nous regardâmes dans les yeux, où brillaient des larmes. Une onde bienheureuse m’engloutit ; j’étais conscient que le Seigneur, sous la forme de mon gourou, étendait les petites ardeurs de mon cœur vers les étendues incompressibles de l’amour cosmique.

Quelques matins plus tard, je me dirigeai vers le salon vide du Maître. Je prévoyais de méditer, mais mon but louable n’était pas partagé par des pensées désobéissantes. Elles se dispersèrent comme des oiseaux devant le chasseur.

« Mukunda ! » La voix de Sri Yukteswar résonna depuis un balcon intérieur distant.

Je me sentais aussi rebelle que mes pensées. « Le Maître me presse toujours de méditer », marmonnai-je pour moi-même. « Il ne devrait pas me déranger quand il sait pourquoi je suis venu dans sa chambre. »

Il m’appela de nouveau ; je restai obstinément silencieux. La troisième fois, son ton contenait un reproche.

« Monsieur, je médite », criai-je en protestant.

« Je sais comment tu médites », s’exclama mon gourou, « avec ton esprit éparpillé comme des feuilles dans une tempête ! Viens ici, auprès de moi. »

Snobé et exposé, je me frayai tristement un chemin à ses côtés.

« Pauvre garçon, les montagnes n’ont pas pu donner ce que tu voulais. » Le Maître parla de façon caressante et réconfortante. Son regard calme était insondable. « Le désir de ton cœur sera comblé. »

Sri Yukteswar s’adonnait rarement aux énigmes ; j’étais déconcerté. Il frappa doucement ma poitrine au-dessus du cœur.

Mon corps devint inamoviblement enraciné ; le souffle fut aspiré hors de mes poumons comme par un aimant immense. L’âme et l’esprit perdirent instantanément leur lien physique et jaillirent comme un fluide perçant la lumière par chacun de mes pores. La chair était comme morte, pourtant, dans ma conscience intense, je savais que jamais auparavant je n’avais été pleinement vivant. Mon sens de l’identité n’était plus étroitement confiné à un corps, mais embrassait les atomes environnants. Les gens dans les rues distantes semblaient se déplacer doucement sur ma propre périphérie lointaine. Les racines des plantes et des arbres apparaissaient à travers une transparence sombre du sol ; je discernais le flux intérieur de leur sève.

Tout le voisinage gisait à nu devant moi. Ma vision frontale ordinaire était maintenant changée en une vaste vision sphérique, omnisciente simultanément. À travers l’arrière de ma tête, je voyais des hommes se promener loin sur Rai Ghat Road, et je remarquais aussi une vache blanche qui s’approchait tranquillement. Lorsqu’elle atteignit l’espace devant la porte ouverte de l’ashram, je l’observai avec mes deux yeux physiques. Alors qu’elle passait, derrière le mur de briques, je la voyais encore clairement.

Tous les objets dans mon regard panoramique tremblaient et vibraient comme des films en mouvement rapide. Mon corps, celui du Maître, la cour à piliers, les meubles et le sol, les arbres et le soleil, devenaient occasionnellement violemment agités, jusqu’à ce que tout fonde en une mer luminescente ; tout comme des cristaux de sucre, jetés dans un verre d’eau, se dissolvent après avoir été agités. La lumière unificatrice alternait avec des matérialisations de forme, les métamorphoses révélant la loi de cause à effet dans la création.

Une joie océanique se brisa sur les rivages calmes et infinis de mon âme. L’Esprit de Dieu, réalisai-je, est la Félicité inépuisable ; Son corps est d’innombrables tissus de lumière. Une gloire gonflante en moi commença à envelopper les villes, les continents, la terre, les systèmes solaires et stellaires, les nébuleuses ténues et les univers flottants. Le cosmos entier, doucement lumineux, comme une ville vue de loin la nuit, scintillait au sein de l’infinitude de mon être. Les contours globaux nettement dessinés s’estompaient quelque peu aux extrémités les plus lointaines ; là, je pouvais voir une radiance douce, jamais diminuée. C’était indiciblement subtil ; les images planétaires étaient formées d’une lumière plus grossière.

La dispersion divine des rayons se déversait d’une Source Éternelle, flamboyant dans les galaxies, transfigurées par des auras ineffables. Encore et encore, je vis les rayons créateurs se condenser en constellations, puis se résoudre en nappes de flamme transparente. Par une réversion rythmique, des sextillions de mondes passaient dans un éclat diaphane ; le feu devenait firmament.

Je reconnus le centre de l’empyrée comme un point de perception intuitive dans mon cœur. Une splendeur irradiante émanait de mon noyau vers chaque partie de la structure universelle. L’AMRITA bienheureuse, le nectar de l’immortalité, pulsait à travers moi avec une fluidité semblable à du mercure. La voix créatrice de Dieu, je l’entendis résonner comme AUM, {FN14-1} la vibration du Moteur Cosmique.

Soudain, le souffle revint dans mes poumons. Avec une déception presque insupportable, je réalisai que mon immensité infinie était perdue. Une fois de plus, j’étais limité à la cage humiliante d’un corps, qui ne s’accommodait pas facilement à l’Esprit. Tel un enfant prodigue, j’avais fui ma maison macrocosmique et m’étais emprisonné dans un microcosme étroit.

Mon gourou se tenait immobile devant moi ; je commençai à tomber à ses pieds saints en gratitude pour l’expérience de conscience cosmique que j’avais longtemps cherchée avec passion. Il me maintint debout et parla calmement, sans prétention.

« Tu ne dois pas t’enivrer outre mesure de l’extase. Beaucoup de travail reste encore pour toi dans le monde. Viens ; balayons le sol du balcon ; puis nous marcherons le long du Gange. »

Je cherchai un balai ; le Maître, je le savais, m’enseignait le secret d’une vie équilibrée. L’âme doit s’étendre au-dessus des abîmes cosmogoniques, tandis que le corps accomplit ses devoirs quotidiens. Lorsque nous partîmes plus tard pour une promenade, j’étais toujours enivré d’une extase indicible. Je voyais nos corps comme deux images astrales, se déplaçant sur une route au bord de la rivière dont l’essence était pure lumière.

« C’est l’Esprit de Dieu qui soutient activement chaque forme et chaque force dans l’univers ; pourtant Il est transcendant et détaché dans le vide bienheureux et incréé au-delà des mondes des phénomènes vibratoires », {FN14-2} expliqua le Maître. « Les saints qui réalisent leur divinité même dans la chair connaissent une existence double similaire. S’engageant consciencieusement dans le travail terrestre, ils restent pourtant immergés dans une béatitude intérieure. Le Seigneur a créé tous les hommes à partir de la joie illimitée de Son être. Bien qu’ils soient douloureusement à l’étroit dans le corps, Dieu s’attend néanmoins à ce que les âmes créées à Son image s’élèvent ultimement au-dessus de toutes les identifications sensorielles et se réunissent avec Lui. »

La vision cosmique laissa de nombreuses leçons permanentes. En calmant quotidiennement mes pensées, je pouvais gagner ma libération de la conviction illusoire que mon corps était une masse de chair et d’os, traversant le sol dur de la matière. Le souffle et l’esprit agité, je le vis, étaient comme des tempêtes qui fouettaient l’océan de lumière en vagues de formes matérielles — terre, ciel, êtres humains, animaux, oiseaux, arbres. Aucune perception de l’Infini comme Une Lumière ne pouvait être obtenue sans calmer ces tempêtes. Aussi souvent que je faisais taire les deux tumultes naturels, je contemplais les vagues multitudinaires de la création fondre en une mer lucide, tout comme les vagues de l’océan, leurs tempêtes s’apaisant, se dissolvent sereinement dans l’unité.

Un maître confère l’expérience divine de la conscience cosmique lorsque son disciple, par la méditation, a renforcé son esprit à un degré où les vastes perspectives ne l’accableraient pas. L’expérience ne peut jamais être donnée par la simple volonté intellectuelle ou l’ouverture d’esprit. Seul un élargissement adéquat par la pratique du yoga et la BHAKTI dévotionnelle peut préparer l’esprit à absorber le choc libérateur de l’omniprésence. Cela vient avec une inévitabilité naturelle au dévot sincère. Son désir intense commence à tirer Dieu avec une force irrésistible. Le Seigneur, en tant que Vision Cosmique, est attiré par l’ardeur magnétique du chercheur dans son champ de conscience.

J’ai écrit, dans mes dernières années, le poème suivant, « Samadhi », en m’efforçant de transmettre la gloire de cet état cosmique :

Vanished the veils of light and shade, Lifted every vapor of sorrow, Sailed away all dawns of fleeting joy, Gone the dim sensory mirage. Love, hate, health, disease, life, death, Perished these false shadows on the screen of duality. Waves of laughter, scyllas of sarcasm, melancholic whirlpools, Melting in the vast sea of bliss. The storm of MAYA stilled By magic wand of intuition deep. The universe, forgotten dream, subconsciously lurks, Ready to invade my newly-wakened memory divine. I live without the cosmic shadow, But it is not, bereft of me; As the sea exists without the waves, But they breathe not without the sea. Dreams, wakings, states of deep TURIA sleep, Present, past, future, no more for me, But ever-present, all-flowing I, I, everywhere. Planets, stars, stardust, earth, Volcanic bursts of doomsday cataclysms, Creation’s molding furnace, Glaciers of silent x-rays, burning electron floods, Thoughts of all men, past, present, to come, Every blade of grass, myself, mankind, Each particle of universal dust, Anger, greed, good, bad, salvation, lust, I swallowed, transmuted all Into a vast ocean of blood of my own one Being! Smoldering joy, oft-puffed by meditation Blinding my tearful eyes, Burst into immortal flames of bliss, Consumed my tears, my frame, my all. Thou art I, I am Thou, Knowing, Knower, Known, as One! Tranquilled, unbroken thrill, eternally living, ever-new peace! Enjoyable beyond imagination of expectancy, SAMADHI bliss! Not an unconscious state Or mental chloroform without wilful return, SAMADHI but extends my conscious realm Beyond limits of the mortal frame To farthest boundary of eternity Where I, the Cosmic Sea, Watch the little ego floating in Me. The sparrow, each grain of sand, fall not without My sight. All space floats like an iceberg in My mental sea. Colossal Container, I, of all things made. By deeper, longer, thirsty, guru-given meditation Comes this celestial SAMADHI. Mobile murmurs of atoms are heard, The dark earth, mountains, vales, lo! molten liquid! Flowing seas change into vapors of nebulae! AUM blows upon vapors, opening wondrously their veils, Oceans stand revealed, shining electrons, Till, at last sound of the cosmic drum, Vanish the grosser lights into eternal rays Of all-pervading bliss. From joy I came, for joy I live, in sacred joy I melt. Ocean of mind, I drink all creation’s waves. Four veils of solid, liquid, vapor, light, Lift aright. Myself, in everything, enters the Great Myself. Gone forever, fitful, flickering shadows of mortal memory. Spotless is my mental sky, below, ahead, and high above. Eternity and I, one united ray. A tiny bubble of laughter, I Am become the Sea of Mirth Itself.

Sri Yukteswar m’apprit comment invoquer l’expérience bénie à volonté, et aussi comment la transmettre aux autres si leurs canaux intuitifs étaient développés. Pendant des mois, j’entrai dans l’union extatique, comprenant pourquoi les UPANISHADS disent que Dieu est RASA, « le plus savoureux ». Un jour, cependant, j’apportai un problème au Maître.

« Je veux savoir, monsieur — quand trouverai-je Dieu ? »

« Tu L’as trouvé. »

« Oh non, monsieur, je ne le pense pas ! »

Mon gourou souriait. « Je suis sûr que tu n’attends pas un Personnage vénérable, ornant un trône dans quelque coin antiseptique du cosmos ! Je vois, cependant, que tu imagines que la possession de pouvoirs miraculeux est la connaissance de Dieu. On pourrait posséder l’univers entier et trouver le Seigneur toujours insaisissable ! L’avancement spirituel n’est pas mesuré par les pouvoirs extérieurs, mais seulement par la profondeur de sa béatitude dans la méditation. »

« LA JOIE TOUJOURS NOUVELLE EST DIEU. Il est inépuisable ; à mesure que tu poursuis tes méditations au fil des années, Il te séduira avec une ingéniosité infinie. Les dévots comme toi qui ont trouvé le chemin vers Dieu ne rêvent jamais de L’échanger contre un autre bonheur ; Il est séduisant au-delà de toute pensée de compétition. »

« Comme nous nous lassons vite des plaisirs terrestres ! Le désir pour les choses matérielles est sans fin ; l’homme n’est jamais satisfait complètement et poursuit un but après l’autre. Le « quelque chose d’autre » qu’il cherche est le Seigneur, qui seul peut accorder une joie durable. »

« Les aspirations extérieures nous chassent de l’Éden intérieur ; elles offrent de faux plaisirs qui ne font qu’imiter le bonheur de l’âme. Le paradis perdu est rapidement regagné par la méditation divine. Comme Dieu est une Toujours-Nouveauté inanticipable, nous ne nous lassons jamais de Lui. Pouvons-nous être rassasiés de félicité, délicieusement variée à travers l’éternité ? »

« Je comprends maintenant, monsieur, pourquoi les saints appellent le Seigneur insondable. Même une vie éternelle ne suffirait pas à L’évaluer. »

« C’est vrai ; mais Il est aussi proche et cher. Après que l’esprit a été nettoyé par le KRIYA YOGA des obstacles sensoriels, la méditation fournit une double preuve de Dieu. Une joie toujours nouvelle est la preuve de Son existence, convaincante jusqu’à nos atomes mêmes. Aussi, dans la méditation, on trouve Sa guidance instantanée, Sa réponse adéquate à chaque difficulté. »

« Je comprends, Guruji ; vous avez résolu mon problème. » Je souris avec reconnaissance. « Je réalise maintenant que j’ai trouvé Dieu, car chaque fois que la joie de la méditation est revenue inconsciemment durant mes heures d’activité, j’ai été subtilement guidé pour adopter la bonne voie en toute chose, jusque dans les détails. »

« La vie humaine est accablée de chagrin tant que nous ne savons pas nous accorder à la Volonté Divine, dont la "bonne voie" est souvent déconcertante pour l’intelligence égotique. Dieu porte le fardeau du cosmos ; Lui seul peut donner un conseil infaillible. »

{FN14-1} « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. » - JEAN 1:1.

{FN14-2} « Car le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils. » - JEAN 5:22. « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître. » - JEAN 1:18. « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes, parce que je vais au Père. » - JEAN 14:12. « Mais le consolateur, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » - JEAN 14:26.

Ces paroles bibliques font référence à la nature trinitaire de Dieu en tant que Père, Fils et Saint-Esprit (SAT, TAT, AUM dans les écritures hindoues). Dieu le Père est l’Absolu, le Non-manifesté, existant AU-DELÀ de la création vibratoire. Dieu le Fils est la Conscience du Christ (Brahma ou KUTASTHA CHAITANYA) existant AU SEIN de la création vibratoire ; cette Conscience du Christ est le « fils unique » ou le seul reflet de l’Infini Incréé. Sa manifestation extérieure ou « témoin » est l’AUM ou le Saint-Esprit, le pouvoir divin, créateur et invisible qui structure toute la création par la vibration. L’AUM, le consolateur bienheureux, est entendu dans la méditation et révèle au dévot la Vérité ultime.

CHAPITRE : 15

LE VOL DES CHOUX-FLEURS

« Maître, un cadeau pour vous ! Ces six énormes choux-fleurs ont été plantés par mes mains ; j’ai veillé sur leur croissance avec la tendresse d’une mère qui soigne son enfant. » Je présentai le panier de légumes avec une révérence cérémonieuse.

« Merci ! » Le sourire de Sri Yukteswar était chaleureux et plein d’appréciation. « S’il te plaît, garde-les dans ta chambre ; j’en aurai besoin demain pour un dîner spécial. »

Je venais d’arriver à Puri {FN15-1} pour passer mes vacances universitaires d’été avec mon gourou dans son ermitage au bord de la mer. Construit par le Maître et ses disciples, le joyeux petit refuge à deux étages fait face à la baie du Bengale.

Je me réveillai tôt le lendemain matin, rafraîchi par les brises marines salées et le charme des lieux. La voix mélodieuse de Sri Yukteswar m’appelait ; je jetai un coup d’œil à mes précieux choux-fleurs et les rangeai soigneusement sous mon lit.

« Viens, allons à la plage. » Le Maître ouvrit la marche ; plusieurs jeunes disciples et moi-même suivîmes en un groupe épars. Notre gourou nous observa avec une critique bienveillante.

« Lorsque nos frères occidentaux marchent, ils tirent généralement fierté de le faire à l’unisson. Maintenant, veuillez marcher en deux rangs ; gardez une cadence rythmée les uns avec les autres. » Sri Yukteswar nous regarda tandis que nous obéissions ; il commença à chanter : « Les garçons vont et viennent, en un joli petit rang. » Je ne pouvais qu’admirer la facilité avec laquelle le Maître parvenait à égaler le pas alerte de ses jeunes élèves.

« Halte ! » Les yeux de mon gourou cherchèrent les miens. « As-tu pensé à fermer la porte de derrière de l’ermitage ? »

« Je crois que oui, monsieur. »

Sri Yukteswar garda le silence pendant quelques minutes, un sourire à moitié réprimé sur les lèvres. « Non, tu as oublié », dit-il finalement. « La contemplation divine ne doit pas servir d’excuse à la négligence matérielle. Tu as manqué à ton devoir de gardien de l’ashram ; tu dois être puni. »

Je crus qu’il plaisantait obscurément lorsqu’il ajouta : « Tes six choux-fleurs ne seront bientôt plus que cinq. »

Nous fîmes demi-tour sur l’ordre du Maître et marchâmes jusqu’à ce que nous soyons proches de l’ermitage.

« Reposez-vous un instant. Mukunda, regarde à travers l’enceinte sur notre gauche ; observe la route au-delà. Un certain homme arrivera bientôt par là ; il sera l’instrument de ton châtiment. »

Je dissimulai mon agacement face à ces remarques incompréhensibles. Un paysan apparut bientôt sur la route ; il dansait de façon grotesque et agitait les bras avec des gestes dénués de sens. Presque paralysé par la curiosité, je fixai mes yeux sur ce spectacle hilarant. Alors que l’homme atteignait un point de la route où il allait disparaître de notre vue, Sri Yukteswar dit : « Maintenant, il va revenir. »

Le paysan changea immédiatement de direction et se dirigea vers l’arrière de l’ashram. Traversant une zone sablonneuse, il entra dans le bâtiment par la porte de derrière. Je l’avais laissée ouverte, exactement comme mon gourou l’avait dit. L’homme en ressortit peu après, tenant l’un de mes précieux choux-fleurs. Il marchait désormais d’un pas respectable, investi de la dignité de la possession.

La farce qui se déroulait, dans laquelle mon rôle semblait être celui d’une victime déconcertée, n’était pas assez déroutante pour m’empêcher de me lancer à sa poursuite avec indignation. J’étais à mi-chemin de la route lorsque le Maître me rappela. Il tremblait de la tête aux pieds sous l’effet du rire.

« Ce pauvre fou désirait un chou-fleur depuis longtemps », expliqua-t-il entre deux éclats de rire. « J’ai pensé que ce serait une bonne idée qu’il en prenne un des tiens, si mal gardé ! »

Je me précipitai dans ma chambre, où je découvris que le voleur, visiblement atteint d’une fixation sur les légumes, n’avait pas touché à mes bagues en or, à ma montre ni à mon argent, qui gisaient pourtant bien en vue sur la couverture. Il s’était au contraire glissé sous le lit où, totalement caché des regards distraits, l’un de mes choux-fleurs avait éveillé son désir unique.

Ce soir-là, je demandai à Sri Yukteswar d’expliquer l’incident qui, selon moi, présentait quelques traits déconcertants.

Mon gourou secoua lentement la tête. « Tu comprendras un jour. La science découvrira bientôt quelques-unes de ces lois cachées. »

Lorsque les merveilles de la radio éclatèrent quelques années plus tard aux yeux d’un monde stupéfait, je me souvins de la prédiction du Maître. Les concepts ancestraux de temps et d’espace furent annihilés ; nulle demeure de paysan n’était si étroite que Londres ou Calcutta ne pût y entrer ! L’intelligence la plus obtuse s’élargit devant la preuve indiscutable d’un aspect de l’omniprésence humaine.

L’« intrigue » de la comédie du chou-fleur peut être mieux comprise par une analogie avec la radio. Sri Yukteswar était une radio humaine parfaite. Les pensées ne sont rien d’autre que de très douces vibrations se déplaçant dans l’éther. Tout comme une radio bien réglée capte un morceau de musique désiré parmi des milliers d’autres programmes venant de toutes les directions, mon gourou avait été capable de capter la pensée de l’homme simple d’esprit qui convoite un chou-fleur, parmi les innombrables pensées des volontés humaines diffusées dans le monde. {FN15-2} Par sa volonté puissante, le Maître était également une station de diffusion humaine, et il avait réussi à diriger le paysan pour qu’il fasse marche arrière et se rende dans une certaine pièce pour un unique chou-fleur.

L’intuition {FN15-3} est une guidance de l’âme, apparaissant naturellement chez l’homme durant ces instants où son esprit est calme. Presque tout le monde a fait l’expérience d’une « intuition » inexplicablement correcte, ou a transféré ses pensées de manière efficace à une autre personne.

L’esprit humain, libéré de l’électricité statique de l’agitation, peut accomplir par son antenne d’intuition toutes les fonctions des mécanismes radio complexes — émettre et recevoir des pensées, et éliminer celles qui sont indésirables. Tout comme la puissance d’une radio dépend de la quantité de courant électrique qu’elle peut utiliser, la radio humaine est énergisée selon la puissance de volonté possédée par chaque individu.

Toutes les pensées vibrent éternellement dans le cosmos. Par une concentration profonde, un maître est capable de détecter les pensées de n’importe quel esprit, vivant ou mort. Les pensées sont universellement et non individuellement enracinées ; une vérité ne peut être créée, mais seulement perçue. Les pensées erronées de l’homme résultent d’imperfections dans son discernement. Le but de la science du yoga est de calmer l’esprit, afin que, sans distorsion, il puisse refléter la vision divine dans l’univers.

La radio et la télévision ont apporté le son et la vue instantanés de personnes éloignées au coin du feu de millions de foyers : les premiers faibles indices scientifiques que l’homme est un esprit omniprésent. Non pas un corps confiné en un point de l’espace, mais la vaste âme que l’ego, dans ses modes les plus barbares, conspire vainement à restreindre.

« Des phénomènes très étranges, très merveilleux, apparemment très improbables, peuvent encore apparaître qui, une fois établis, ne nous étonneront pas plus que nous ne sommes aujourd’hui étonnés de tout ce que la science nous a appris au cours du dernier siècle », a déclaré Charles Robert Richet, prix Nobel de physiologie. « On suppose que les phénomènes que nous acceptons aujourd’hui sans surprise n’excitent pas notre étonnement parce qu’ils sont compris. Mais ce n’est pas le cas. S’ils ne nous surprennent pas, ce n’est pas parce qu’ils sont compris, c’est parce qu’ils sont familiers ; car si ce qui n’est pas compris devait nous surprendre, nous devrions être surpris de tout — la chute d’une pierre lancée en l’air, le gland qui devient un chêne, le mercure qui se dilate lorsqu’il est chauffé, le fer attiré par un aimant, le phosphore qui brûle lorsqu’on le frotte... La science d’aujourd’hui est une chose légère ; les révolutions et les évolutions qu’elle connaîtra dans cent mille ans dépasseront de loin les anticipations les plus audacieuses. Les vérités — ces vérités surprenantes, étonnantes, imprévues — que nos descendants découvriront, sont déjà tout autour de nous, sous nos yeux, pour ainsi dire, et pourtant nous ne les voyons pas. Mais il ne suffit pas de dire que nous ne les voyons pas ; nous ne voulons pas les voir ; car dès qu’un fait inattendu et inconnu apparaît, nous essayons de le faire entrer dans le cadre des lieux communs des connaissances acquises, et nous sommes indignés que quiconque ose expérimenter davantage. »

Un événement humoristique se produisit quelques jours après que j’eus été si invraisemblablement volé d’un chou-fleur. Une certaine lampe à pétrole ne pouvait être trouvée. Ayant si récemment été témoin de la perspicacité omnisciente de mon gourou, je pensai qu’il démontrerait qu’il s’agissait d’un jeu d’enfant de localiser la lampe.

Le Maître perçut mon attente. Avec une gravité exagérée, il interrogea tous les résidents de l’ashram. Un jeune disciple confessa qu’il avait utilisé la lampe pour se rendre au puits dans la cour arrière.

Sri Yukteswar donna le conseil solennel : « Cherche la lampe près du puits. »

Je m’y précipitai ; pas de lampe ! Dépité, je retournai auprès de mon gourou. Il riait maintenant de bon cœur, sans le moindre scrupule pour ma désillusion.

« Dommage que je n’aie pas pu te diriger vers la lampe disparue ; je ne suis pas diseur de bonne aventure ! » Avec des yeux pétillants, il ajouta : « Je ne suis même pas un Sherlock Holmes satisfaisant ! »

Je réalisai que le Maître ne montrerait jamais ses pouvoirs lorsqu’il était mis au défi, ou pour une futilité.

D’agréables semaines passèrent. Sri Yukteswar préparait une procession religieuse. Il me demanda de guider les disciples à travers la ville et la plage de Puri. Le jour de la fête se leva comme l’un des plus chauds de l’été.

« Guruji, comment puis-je emmener les étudiants pieds nus sur le sable brûlant ? » demandai-je avec désespoir.

« Je vais te dire un secret », répondit le Maître. « Le Seigneur enverra un parapluie de nuages ; vous marcherez tous dans le confort. »

J’organisai joyeusement la procession ; notre groupe partit de l’ashram avec une bannière SAT-SANGA. {FN15-4} Conçue par Sri Yukteswar, elle portait le symbole de l’œil unique {FN15-5}, le regard télescopique de l’intuition.

À peine avions-nous quitté l’ermitage que la partie du ciel située au-dessus de nos têtes se remplit de nuages comme par magie. Accompagnée d’exclamations étonnées de toutes parts, une pluie très légère tomba, rafraîchissant les rues de la ville et le bord de mer brûlant. Les gouttes apaisantes descendirent pendant les deux heures de la parade. À l’instant précis où notre groupe revint à l’ashram, les nuages et la pluie disparurent sans laisser de traces.

« Tu vois combien Dieu se soucie de nous », répondit le Maître après que j’eus exprimé ma gratitude. « Le Seigneur répond à tous et travaille pour tous. Tout comme Il a envoyé la pluie à ma demande, Il exauce tout désir sincère du dévot. Rares sont les hommes qui réalisent combien de fois Dieu prête attention à leurs prières. Il n’est pas partial envers quelques-uns, mais écoute tous ceux qui s’approchent de Lui avec confiance. Ses enfants devraient toujours avoir une foi implicite en la bonté aimante de leur Père Omniprésent. » {FN15-6}

Sri Yukteswar parrainait quatre festivals annuels, aux équinoxes et aux solstices, où ses étudiants se rassemblaient de près et de loin. La célébration du solstice d’hiver avait lieu à Serampore ; la première à laquelle j’assistai me laissa une bénédiction permanente.

Les festivités commençaient le matin par une procession pieds nus dans les rues. Les voix d’une centaine d’étudiants résonnaient avec de doux chants religieux ; quelques musiciens jouaient de la flûte et du KHOL KARTAL (tambours et cymbales). Des citadins enthousiastes jonchaient le chemin de fleurs, heureux d’être rappelés de leurs tâches prosaïques par nos louanges retentissantes du nom béni du Seigneur. La longue tournée se terminait dans la cour de l’ermitage. Là, nous encerclions notre gourou, tandis que les étudiants sur les balcons supérieurs nous couvraient de fleurs de souci.

De nombreux invités montaient à l’étage pour recevoir un pudding de CHANNA et d’oranges. Je me frayai un chemin vers un groupe de condisciples qui servaient aujourd’hui de cuisiniers. La nourriture pour de si grands rassemblements devait être cuite en plein air dans d’énormes chaudrons. Les poêles en briques improvisés alimentés au bois étaient enfumés et faisaient couler les larmes, mais nous riions joyeusement de notre travail. Les festivals religieux en Inde ne sont jamais considérés comme gênants ; chacun fait sa part, fournissant de l’argent, du riz, des légumes ou ses services personnels.

Le Maître fut bientôt parmi nous, supervisant les détails du festin. Occupé à chaque instant, il suivait le rythme de l’étudiant le plus énergique.

Un SANKIRTAN (chant de groupe), accompagné par l’harmonium et des tambours indiens joués à la main, était en cours au deuxième étage. Sri Yukteswar écoutait avec appréciation ; son sens musical était parfaitement aiguisé.

« Ils sont faux ! » Le Maître quitta les cuisiniers et rejoignit les artistes. La mélodie fut entendue à nouveau, cette fois correctement interprétée.

En Inde, la musique, tout comme la peinture et le théâtre, est considérée comme un art divin. Brahma, Vishnu et Shiva — la Trinité Éternelle — furent les premiers musiciens. Le Danseur Divin Shiva est représenté dans les écritures comme ayant élaboré les modes infinis du rythme dans Sa danse cosmique de création, de préservation et de dissolution universelles, tandis que Brahma accentuait la mesure avec les cymbales retentissantes, et que Vishnu faisait résonner le saint MRIDANGA ou tambour. Krishna, une incarnation de Vishnu, est toujours représenté dans l’art hindou avec une flûte, sur laquelle il joue la chanson enchanteresse qui rappelle à leur véritable foyer les âmes humaines errant dans MAYA — l’illusion. Saraswati, déesse de la sagesse, est symbolisée comme jouant de la VINA, mère de tous les instruments à cordes. Le SAMA VEDA de l’Inde contient les plus anciens écrits du monde sur la science musicale.

La pierre angulaire de la musique hindoue est constituée par les RAGAS ou gammes mélodiques fixes. Les six RAGAS fondamentaux se ramifient en 126 RAGINIS (épouses) et PUTRAS (fils) dérivés. Chaque RAGA comporte un minimum de cinq notes : une note dominante (VADI ou roi), une note secondaire (SAMAVADI ou premier ministre), des notes auxiliaires (ANUVADI, serviteurs) et une note dissonante (VIVADI, l’ennemi).

Chacun des six RAGAS fondamentaux a une correspondance naturelle avec une certaine heure de la journée, une saison de l’année et une divinité présidente qui accorde une puissance particulière. Ainsi, (1) le HINDOLE RAGA n’est entendu qu’à l’aube au printemps, pour évoquer l’humeur de l’amour universel ; (2) le DEEPAKA RAGA est joué pendant la soirée en été, pour éveiller la compassion ; (3) le MEGHA RAGA est une mélodie pour le milieu de la journée pendant la saison des pluies, pour invoquer le courage ; (4) le BHAIRAVA RAGA est joué durant les matinées d’août, septembre et octobre, pour atteindre la tranquillité ; (5) le SRI RAGA est réservé aux crépuscules d’automne, pour atteindre l’amour pur ; (6) le MALKOUNSA RAGA est entendu à minuit en hiver, pour la bravoure.

Les anciens rishis ont découvert ces lois d’alliance sonore entre la nature et l’homme. Parce que la nature est une objectivation de l’AUM, le Son Primordial ou Parole Vibratoire, l’homme peut obtenir le contrôle sur toutes les manifestations naturelles par l’utilisation de certains MANTRAS ou chants. {FN15-7} Les documents historiques relatent les pouvoirs remarquables possédés par Miyan Tan Sen, musicien de cour du XVIe siècle pour Akbar le Grand. Commandé par l’Empereur de chanter un RAGA nocturne alors que le soleil était au zénith, Tan Sen entonna un MANTRA qui enveloppa instantanément toute l’enceinte du palais dans l’obscurité.

La musique indienne divise l’octave en 22 SRUTIS ou demi-semitons. Ces intervalles microtonaux permettent des nuances d’expression musicale inaccessibles à la gamme chromatique occidentale de 12 demi-tons. Chacune des sept notes de base de l’octave est associée dans la mythologie hindoue à une couleur, et au cri naturel d’un oiseau ou d’une bête — DO avec le vert, et le paon ; RÉ avec le rouge, et l’alouette ; MI avec le doré, et la chèvre ; FA avec le blanc jaunâtre, et le héron ; SOL avec le noir, et le rossignol ; LA avec le jaune, et le cheval ; SI avec une combinaison de toutes les couleurs, et l’éléphant.

Trois gammes — majeure, mineure harmonique, mineure mélodique — sont les seules que la musique occidentale emploie, mais la musique indienne souligne 72 THATAS ou gammes. Le musicien dispose d’un champ créatif pour une improvisation infinie autour de la mélodie traditionnelle fixe ou RAGA ; il se concentre sur le sentiment ou l’humeur définitive du thème structurel, puis l’embellit jusqu’aux limites de sa propre originalité. Le musicien hindou ne lit pas de notes fixées ; il habille à nouveau, à chaque exécution, le squelette nu du RAGA, se limitant souvent à une seule séquence mélodique, soulignant par la répétition toutes ses subtiles variations microtonales et rythmiques. Bach, parmi les compositeurs occidentaux, avait une compréhension du charme et de la puissance du son répétitif légèrement différencié de cent manières complexes.

L’ancienne littérature sanskrite décrit 120 TALAS ou mesures de temps. Le fondateur traditionnel de la musique hindoue, Bharata, aurait isolé 32 sortes de TALA dans le chant d’une alouette. L’origine du TALA ou rythme est enracinée dans les mouvements humains — le temps double de la marche, et le temps triple de la respiration dans le sommeil, où l’inhalation est deux fois plus longue que l’exhalation. L’Inde a toujours reconnu la voix humaine comme l’instrument de son le plus parfait. La musique hindoue se limite donc largement à la gamme vocale de trois octaves. Pour la même raison, la mélodie (relation des notes successives) est soulignée, plutôt que l’harmonie (relation des notes simultanées).

Le but plus profond des premiers rishis-musiciens était de fondre le chanteur dans la Chanson Cosmique qui peut être entendue par l’éveil des centres spinaux occultes de l’homme. La musique indienne est un art subjectif, spirituel et individualiste, visant non pas à la brillance symphonique mais à l’harmonie personnelle avec le Soi supérieur. Le mot sanskrit pour musicien est BHAGAVATHAR, « celui qui chante les louanges de Dieu ». Les SANKIRTANS ou rassemblements musicaux sont une forme efficace de yoga ou de discipline spirituelle, nécessitant une concentration profonde, une absorption intense dans la pensée et le son source. Parce que l’homme lui-même est une expression de la Parole Créatrice, le son a l’effet le plus puissant et le plus immédiat sur lui, offrant un chemin vers le souvenir de son origine divine.

Le SANKIRTAN émanant du salon du deuxième étage de Sri Yukteswar le jour du festival était inspirant pour les cuisiniers au milieu des marmites fumantes. Mes condisciples et moi chantions joyeusement les refrains, battant la mesure avec nos mains.

Au coucher du soleil, nous avions servi nos centaines de visiteurs avec du KHICHURI (riz et lentilles), du curry de légumes et du pudding au riz. Nous avions étendu des couvertures en coton sur la cour ; bientôt, l’assemblée était accroupie sous la voûte étoilée, attentivement silencieuse devant la sagesse coulant des lèvres de Sri Yukteswar. Ses discours publics soulignaient la valeur du KRIYA YOGA, et d’une vie faite de respect de soi, de calme, de détermination, d’un régime alimentaire simple et d’exercices réguliers.

Un groupe de très jeunes disciples chanta ensuite quelques hymnes sacrés ; la réunion se conclut par un SANKIRTAN. De dix heures à minuit, les résidents de l’ashram lavèrent les casseroles et les poêles, et nettoyèrent la cour. Mon gourou m’appela à ses côtés.

« Je suis satisfait de tes joyeux travaux aujourd’hui et durant la semaine passée de préparatifs. Je te veux avec moi ; tu peux dormir dans mon lit ce soir. »

C’était un privilège dont je n’aurais jamais cru qu’il me reviendrait. Nous restâmes assis un moment dans un état d’intense tranquillité divine. À peine dix minutes après nous être couchés, le Maître se leva et commença à s’habiller.

« Quel est le problème, monsieur ? » Je ressentis une pointe d’irréalité dans la joie inattendue de dormir à côté de mon gourou.

« Je pense que quelques étudiants qui ont manqué leurs correspondances de train seront bientôt ici. Préparons un peu de nourriture. »

« Guruji, personne ne viendrait à une heure du matin ! »

« Reste au lit ; tu as travaillé très dur. Mais je vais cuisiner. »

Au ton résolu de Sri Yukteswar, je sautai du lit et le suivis jusqu’à la petite cuisine utilisée quotidiennement, adjacente au balcon intérieur du deuxième étage. Le riz et le DHAL furent bientôt en ébullition.

Mon gourou sourit affectueusement. « Ce soir, tu as vaincu la fatigue et la peur du travail acharné ; elles ne te gêneront plus jamais à l’avenir. »

Alors qu’il prononçait ces paroles de bénédiction pour toute une vie, des bruits de pas résonnèrent dans la cour. Je courus en bas et fis entrer un groupe d’étudiants.

« Cher frère, combien nous sommes réticents à déranger le Maître à cette heure ! » Un homme s’adressa à moi d’un air penaud. « Nous nous sommes trompés dans les horaires de train, mais nous avons senti que nous ne pouvions rentrer chez nous sans avoir entrevu notre gourou. »

« Il vous attendait et est même en train de préparer votre repas. »

La voix accueillante de Sri Yukteswar retentit ; je conduisis les visiteurs stupéfaits vers la cuisine. Le Maître se tourna vers moi, les yeux pétillants.

« Maintenant que vous avez fini de confronter vos notes, vous êtes sans doute convaincus que nos invités ont réellement manqué leur train ! »

Je le suivis jusqu’à sa chambre une demi-heure plus tard, réalisant pleinement que j’étais sur le point de dormir aux côtés d’un gourou divin.

{FN15-1} Puri, à environ 500 kilomètres au sud de Calcutta, est une célèbre ville de pèlerinage pour les dévots de Krishna ; son culte y est célébré par deux immenses festivals annuels, SNANAYATRA et RATHAYATRA.

{FN15-2} La découverte en 1939 d’un microscope radio a révélé un nouveau monde de rayons jusqu’alors inconnus. « L’homme lui-même, ainsi que toutes sortes de matières supposées inertes, émet constamment les rayons que cet instrument "voit" », a rapporté l’ASSOCIATED PRESS. « Ceux qui croient à la télépathie, à la voyance et à la clairvoyance ont dans cette annonce la première preuve scientifique de l’existence de rayons invisibles qui voyagent réellement d’une personne à une autre. Le dispositif radio est en fait un spectroscope à radiofréquences. Il fait la même chose pour la matière froide et non incandescente que ce que fait le spectroscope lorsqu’il révèle les types d’atomes qui composent les étoiles... L’existence de tels rayons émanant de l’homme et de tous les êtres vivants est suspectée par les scientifiques depuis de nombreuses années. Aujourd’hui est la première preuve expérimentale de leur existence. La découverte montre que chaque atome et chaque molécule dans la nature est une station de radio continue... Ainsi, même après la mort, la substance qui était un homme continue d’envoyer ses rayons délicats. Les longueurs d’onde de ces rayons vont de plus courtes que tout ce qui est actuellement utilisé en radiodiffusion aux ondes radio les plus longues. L’enchevêtrement de ces rayons est presque inconcevable. Il y en a des millions. Une seule très grande molécule peut émettre 1 000 000 de longueurs d’onde différentes en même temps. Les longueurs d’onde les plus longues de ce type voyagent avec la facilité et la vitesse des ondes radio... Il y a une différence étonnante entre les nouveaux rayons radio et les rayons familiers comme la lumière. C’est le temps prolongé, s’élevant à des milliers d’années, pendant lequel ces ondes radio continueront d’être émises par la matière non perturbée. »

{FN15-3} On hésite à utiliser le mot « intuition » ; Hitler a presque ruiné ce mot, en plus de dévastations plus ambitieuses. Le sens latin de la racine du mot INTUITION est « protection intérieure ». Le mot sanskrit AGAMA signifie connaissance intuitive née de la perception directe de l’âme ; c’est pourquoi certains traités anciens des rishis étaient appelés AGAMAS.

{FN15-4} SAT signifie littéralement « être », d’où « essence ; réalité ». SANGA signifie « association ». Sri Yukteswar appelait l’organisation de son ermitage SAT-SANGA, « communion avec la vérité ».

{FN15-5} « Si donc ton œil est unique, ton corps tout entier sera rempli de lumière. » — MATTHIEU 6:22. Pendant la méditation profonde, l’œil unique ou spirituel devient visible dans la partie centrale du front. Cet œil omniscient est désigné diversement dans les écritures comme le troisième œil, l’étoile de l’Orient, l’œil intérieur, la colombe descendant du ciel, l’œil de Shiva, l’œil de l’intuition, etc.

{FN15-6} « Celui qui a planté l’oreille, n’entendrait-il pas ? Celui qui a formé l’œil, ne verrait-il pas ?... Celui qui enseigne la connaissance à l’homme, ne connaîtrait-il pas ? » — PSAUME 94:9-10.

{FN15-7} Le folklore de tous les peuples contient des références à des incantations ayant un pouvoir sur la nature. Les Amérindiens sont bien connus pour avoir développé des rituels sonores pour la pluie et le vent. Tan Sen, le grand musicien hindou, était capable d’éteindre le feu par le pouvoir de son chant. Charles Kellogg, le naturaliste californien, a fait une démonstration de l’effet de la vibration tonale sur le feu en 1926 devant un groupe de pompiers de New York. « En faisant passer rapidement un archet, semblable à un archet de violon agrandi, sur un diapason en aluminium, il a produit un grincement comme une intense statique radio. Instantanément, la flamme de gaz jaune, haute de soixante centimètres, sautant à l’intérieur d’un tube de verre creux, s’est abaissée à une hauteur de quinze centimètres et est devenue une flamme bleue crépitante. Une autre tentative avec l’archet, et un autre grincement de vibration, l’ont éteinte. »

CHAPITRE : 16

JOUER LES ÉTOILES DE VITESSE

« Mukunda, pourquoi ne prends-tu pas un bracelet astrologique ? »

« Devrais-je, Maître ? Je ne crois pas en l’astrologie. »

« Il ne s’agit jamais d’une question de CROYANCE ; la seule attitude scientifique que l’on puisse adopter sur n’importe quel sujet est de savoir s’il est VRAI. La loi de la gravitation fonctionnait aussi efficacement avant Newton qu’après lui. Le cosmos serait assez chaotique si ses lois ne pouvaient fonctionner sans la sanction de la croyance humaine.

« Les charlatans ont conduit la science stellaire à son état actuel de discrédit. L’astrologie est trop vaste, tant mathématiquement {FN16-1} que philosophiquement, pour être correctement saisie, sauf par des hommes d’une profonde compréhension. Si des ignorants lisent mal les cieux et y voient un gribouillage au lieu d’une écriture, c’est à prévoir dans ce monde imparfait. Il ne faut pas rejeter la sagesse avec les « sages ».

« Toutes les parties de la création sont liées entre elles et échangent leurs influences. Le rythme équilibré de l’univers est enraciné dans la réciprocité », poursuivit mon gourou. « L’homme, dans son aspect humain, doit combattre deux ensembles de forces : premièrement, les tumultes au sein de son être, causés par le mélange de la terre, de l’eau, du feu, de l’air et des éléments éthérés ; deuxièmement, les pouvoirs extérieurs de désintégration de la nature. Tant que l’homme lutte avec sa mortalité, il est affecté par les myriades de mutations du ciel et de la terre.

« L’astrologie est l’étude de la réponse de l’homme aux stimuli planétaires. Les étoiles n’ont aucune bienveillance ou animosité consciente ; elles envoient simplement des radiations positives et négatives. En elles-mêmes, celles-ci n’aident ni ne nuisent à l’humanité, mais offrent un canal légal pour l’opération extérieure des équilibres cause-effet que chaque homme a mis en mouvement dans le passé.

« Un enfant naît ce jour-là et à cette heure-là où les rayons célestes sont en harmonie mathématique avec son karma individuel. Son horoscope est un portrait stimulant, révélant son passé inaltérable et ses probables résultats futurs. Mais le thème natal ne peut être correctement interprété que par des hommes dotés d’une sagesse intuitive : ils sont peu nombreux.

« Le message audacieusement inscrit à travers les cieux au moment de la naissance n’est pas destiné à souligner le destin — le résultat des biens et des maux passés — mais à éveiller la volonté de l’homme de s’échapper de son esclavage universel. Ce qu’il a fait, il peut le défaire. Nul autre que lui-même n’a été l’instigateur des causes de tous les effets qui prévalent maintenant dans sa vie. Il peut surmonter toute limitation, car il l’a créée par ses propres actions en premier lieu, et parce qu’il possède des ressources spirituelles qui ne sont pas soumises à la pression planétaire.

« La crainte superstitieuse de l’astrologie fait de vous un automate, dépendant servilement d’une guidance mécanique. L’homme sage vainc ses planètes — ce qui revient à dire, son passé — en transférant son allégeance de la création au Créateur. Plus il réalise son unité avec l’Esprit, moins il peut être dominé par la matière. L’âme est toujours libre ; elle est immortelle parce qu’elle est sans naissance. Elle ne peut être régie par les étoiles.

« L’homme EST une âme, et A un corps. Lorsqu’il place correctement son sens de l’identité, il laisse derrière lui tous les schémas compulsifs. Tant qu’il reste confus dans son état ordinaire d’amnésie spirituelle, il connaîtra les liens subtils de la loi environnementale.

« Dieu est harmonie ; le dévot qui s’accorde ne commettra jamais aucune action fautive. Ses activités seront correctement et naturellement chronométrées pour s’accorder avec la loi astrologique. Après une prière et une méditation profondes, il est en contact avec sa conscience divine ; il n’y a pas de plus grand pouvoir que cette protection intérieure. »

« Alors, cher Maître, pourquoi voulez-vous que je porte un bracelet astrologique ? » Je risquai cette question après un long silence, durant lequel j’avais essayé d’assimiler la noble exposition de Sri Yukteswar.

« Ce n’est que lorsqu’un voyageur a atteint son but qu’il est justifié de se débarrasser de ses cartes. Pendant le voyage, il profite de tout raccourci commode. Les anciens rishis ont découvert de nombreuses façons de réduire la période d’exil de l’homme dans l’illusion. Il existe certaines caractéristiques mécaniques dans la loi du karma qui peuvent être habilement ajustées par les doigts de la sagesse.

« Tous les maux humains découlent de quelque transgression de la loi universelle. Les écritures soulignent que l’homme doit satisfaire les lois de la nature, tout en ne discréditant pas l’omnipotence divine. Il devrait dire : "Seigneur, je me fie à Toi, et je sais que Tu peux m’aider, mais je ferai aussi de mon mieux pour réparer tout tort que j’ai pu causer." Par plusieurs moyens — par la prière, par la volonté, par la méditation yogique, par la consultation de saints, par l’utilisation de bracelets astrologiques — les effets néfastes des torts passés peuvent être minimisés ou annulés.

« Tout comme une maison peut être équipée d’une tige de cuivre pour absorber le choc de la foudre, le temple corporel peut bénéficier de diverses mesures de protection. Il y a des siècles, nos yogis ont découvert que les métaux purs émettent une lumière astrale qui contrecarre puissamment les tractions négatives des planètes. Des radiations électriques et magnétiques subtiles circulent constamment dans l’univers ; lorsqu’un corps humain est aidé, il ne le sait pas ; lorsqu’il est désintégré, il est toujours dans l’ignorance. Peut-il faire quelque chose à ce sujet ?

« Ce problème a reçu l’attention de nos rishis ; ils ont trouvé utile non seulement une combinaison de métaux, mais aussi de plantes et — le plus efficace de tous — des joyaux sans défaut d’au moins deux carats. Les utilisations préventives de l’astrologie ont rarement été sérieusement étudiées en dehors de l’Inde. Un fait peu connu est que les joyaux, métaux ou préparations végétales appropriés sont sans valeur si le poids requis n’est pas obtenu, et si ces agents correcteurs ne sont pas portés près de la peau. »

« Monsieur, bien sûr, je suivrai votre conseil et me procurerai un bracelet. Je suis intrigué à l’idée de déjouer une planète ! »

« Pour des usages généraux, je conseille l’utilisation d’un bracelet fait d’or, d’argent et de cuivre. Mais pour un objectif spécifique, je veux que vous en preniez un en argent et en plomb. » Sri Yukteswar ajouta des instructions précises.

« Guruji, quel « objectif spécifique » voulez-vous dire ? »

« Les étoiles sont sur le point de porter un intérêt hostile à votre égard, Mukunda. Ne craignez rien ; vous serez protégé. Dans environ un mois, votre foie vous causera beaucoup de problèmes. La maladie est prévue pour durer six mois, mais votre utilisation d’un bracelet astrologique raccourcira la période à vingt-quatre jours. »

Je cherchai un bijoutier le lendemain et portai bientôt le bracelet. Ma santé était excellente ; la prédiction du Maître m’échappa de l’esprit. Il quitta Serampore pour visiter Bénarès. Trente jours après notre conversation, je ressentis une douleur soudaine dans la région du foie. Les semaines suivantes furent un cauchemar de douleur atroce. Réticent à déranger mon gourou, je pensai que j’endurerais courageusement mon épreuve seul.

Mais vingt-trois jours de torture affaiblirent ma résolution ; je pris le train pour Bénarès. Là, Sri Yukteswar m’accueillit avec une chaleur inhabituelle, mais ne me donna aucune occasion de lui faire part de mes maux en privé. De nombreux dévots rendirent visite au Maître ce jour-là, juste pour un DARSHAN. {FN16-2} Malade et négligé, je restai assis dans un coin. Ce n’est qu’après le repas du soir que tous les invités furent partis. Mon gourou me convoqua sur le balcon octogonal de la maison.

« Vous devez être venu pour votre trouble hépatique. » Le regard de Sri Yukteswar était détourné ; il faisait les cent pas, interceptant occasionnellement le clair de lune. « Voyons voir ; vous souffrez depuis vingt-quatre jours, n’est-ce pas ? »

« Oui, monsieur. »

« Veuillez faire l’exercice d’estomac que je vous ai enseigné. »

« Si vous connaissiez l’étendue de ma souffrance, Maître, vous ne me demanderiez pas de faire de l’exercice. » Néanmoins, je fis une faible tentative pour lui obéir.

« Vous dites que vous avez mal ; je dis que vous n’en avez pas. Comment de telles contradictions peuvent-elles exister ? » Mon gourou me regarda d’un air interrogateur.

J’étais abasourdi, puis envahi par un joyeux soulagement. Je ne pouvais plus ressentir le tourment continu qui m’avait tenu presque sans sommeil pendant des semaines ; aux paroles de Sri Yukteswar, l’agonie disparut comme si elle n’avait jamais existé.

Je commençai à m’agenouiller à ses pieds en signe de gratitude, mais il m’en empêcha rapidement.

« Ne sois pas puéril. Lève-toi et profite de la beauté de la lune sur le Gange. » Mais les yeux du Maître pétillaient de bonheur alors que je me tenais en silence à ses côtés. Je compris par son attitude qu’il voulait que je sente que ce n’était pas lui, mais Dieu, qui avait été le Guérisseur.

Je porte encore aujourd’hui le lourd bracelet d’argent et de plomb, un souvenir de ce jour — longtemps passé, toujours chéri — où je découvris à nouveau que je vivais avec un personnage véritablement surhumain. Plus tard, lorsque j’amenai mes amis à Sri Yukteswar pour qu’il les guérisse, il recommandait invariablement des joyaux ou le bracelet, vantant leur utilisation comme un acte de sagesse astrologique.

J’avais été prévenu contre l’astrologie depuis mon enfance, en partie parce que j’observais que beaucoup de gens y sont attachés de manière servile, et en partie à cause d’une prédiction faite par notre astrologue de famille : « Vous vous marierez trois fois, étant deux fois veuf. » Je ruminais la question, me sentant comme une chèvre attendant le sacrifice devant le temple du triple mariage.

« Tu ferais aussi bien de te résigner à ton sort », avait fait remarquer mon frère Ananta. « Ton horoscope écrit a correctement déclaré que tu fuirais de la maison vers l’Himalaya pendant tes premières années, mais que tu serais ramené de force. La prévision de tes mariages est également vouée à être vraie. »

Une intuition claire me vint une nuit que la prophétie était totalement fausse. Je mis le feu au parchemin de l’horoscope, plaçant les cendres dans un sac en papier sur lequel j’écrivis : « Les graines du karma passé ne peuvent germer si elles sont rôties dans les feux divins de la sagesse. » Je mis le sac dans un endroit bien en vue ; Ananta lut immédiatement mon commentaire provocateur.

« Tu ne peux pas détruire la vérité aussi facilement que tu as brûlé ce parchemin. » Mon frère rit avec mépris.

Il est vrai qu’à trois reprises avant que j’atteigne l’âge d’homme, ma famille a essayé d’arranger mes fiançailles. Chaque fois, j’ai refusé de m’associer aux plans, {FN16-3} sachant que mon amour pour Dieu était plus écrasant que toute persuasion astrologique du passé.

« Plus profonde est la réalisation de soi d’un homme, plus il influence l’univers entier par ses vibrations spirituelles subtiles, et moins il est lui-même affecté par le flux phénoménal. » Ces paroles du Maître revenaient souvent de manière inspirante à mon esprit.

De temps en temps, je demandais aux astrologues de sélectionner mes pires périodes, selon les indications planétaires, et j’accomplissais toujours la tâche que je m’étais fixée. Il est vrai que mon succès à ces moments-là a été accompagné de difficultés extraordinaires. Mais ma conviction a toujours été justifiée : la foi dans la protection divine et le bon usage de la volonté donnée par Dieu à l’homme sont des forces formidables au-delà de tout ce que le « bol renversé » peut rassembler.

L’inscription étoilée à la naissance, je l’ai compris, ne signifie pas que l’homme est une marionnette de son passé. Son message est plutôt un aiguillon pour l’orgueil ; les cieux eux-mêmes cherchent à éveiller la détermination de l’homme à être libéré de toute limitation. Dieu a créé chaque homme comme une âme, dotée d’individualité, donc essentielle à la structure universelle, que ce soit dans le rôle temporaire de pilier ou de parasite. Sa liberté est finale et immédiate, s’il le veut ; elle ne dépend pas de victoires extérieures mais intérieures.

Sri Yukteswar a découvert l’application mathématique d’un cycle équinoxial de 24 000 ans à notre ère actuelle. {FN16-4} Le cycle est divisé en un Arc Ascendant et un Arc Descendant, chacun de 12 000 ans. Dans chaque Arc tombent quatre YUGAS ou Âges, appelés KALI, DWAPARA, TRETA et SATYA, correspondant aux idées grecques d’Âges de Fer, de Bronze, d’Argent et d’Or.

Mon gourou a déterminé par divers calculs que le dernier KALI YUGA ou Âge de Fer, de l’Arc Ascendant, a commencé vers 500 après J.-C. L’Âge de Fer, d’une durée de 1200 ans, est une période de matérialisme ; il a pris fin vers 1700 après J.-C. Cette année-là a inauguré le DWAPARA YUGA, une période de 2400 ans de développements électriques et d’énergie atomique, l’âge du télégraphe, de la radio, des avions et d’autres annihilateurs d’espace.

La période de 3600 ans du TRETA YUGA commencera en 4100 après J.-C. ; son âge sera marqué par une connaissance commune des communications télépathiques et d’autres annihilateurs de temps. Pendant les 4800 ans du SATYA YUGA, âge final dans un arc ascendant, l’intelligence de l’homme sera complètement développée ; il travaillera en harmonie avec le plan divin.

Un arc descendant de 12 000 ans, commençant par un Âge d’Or descendant de 4800 ans, commence alors {FN16-5} pour le monde ; l’homme sombre progressivement dans l’ignorance. Ces cycles sont les rondes éternelles de MAYA, les contrastes et les relativités de l’univers phénoménal. {FN16-6} L’homme, un par un, s’échappe de la prison de dualité de la création à mesure qu’il s’éveille à la conscience de son inséparable unité divine avec le Créateur.

Le Maître a élargi ma compréhension non seulement de l’astrologie mais aussi des écritures du monde. Plaçant les textes sacrés sur la table immaculée de son esprit, il était capable de les disséquer avec le scalpel du raisonnement intuitif, et de séparer les erreurs et les interpolations des érudits des vérités telles qu’exprimées à l’origine par les prophètes.

« Fixez votre vision sur le bout du nez. » Cette interprétation inexacte d’une strophe de la BHAGAVAD GITA, {FN16-7} largement acceptée par les pundits orientaux et les traducteurs occidentaux, suscitait souvent la critique drolatique du Maître.

« Le chemin d’un yogi est assez singulier comme ça », faisait-il remarquer. « Pourquoi lui conseiller de devoir aussi devenir louche ? Le vrai sens de NASIKAGRAM est « origine du nez », pas « bout du nez ». Le nez commence au point entre les deux sourcils, le siège de la vision spirituelle. » {FN16-8} À cause d’un aphorisme SANKHYA {FN16-9}, « ISWAR-ASHIDHA », — « Un Seigneur de la Création ne peut être déduit » ou « Dieu n’est pas prouvé », {FN16-10} — de nombreux érudits qualifient toute la philosophie d’athée.

« Le verset n’est pas nihiliste », expliquait Sri Yukteswar. « Il signifie simplement que pour l’homme non éclairé, dépendant de ses sens pour tous les jugements finaux, la preuve de Dieu doit rester inconnue et donc inexistante. Les vrais adeptes du SANKHYA, avec une perspicacité inébranlable née de la méditation, comprennent que le Seigneur est à la fois existant et connaissable. »

Le Maître a exposé la Bible chrétienne avec une belle clarté. C’est de mon gourou hindou, inconnu sur la liste des membres chrétiens, que j’ai appris à percevoir l’essence immortelle de la Bible, et à comprendre la vérité dans l’affirmation du Christ — sûrement la plus incroyablement intransigeante jamais prononcée : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » {FN16-11}

Les grands maîtres de l’Inde façonnent leur vie selon les mêmes idéaux pieux qui animaient Jésus ; ces hommes sont ses parents proclamés : « Quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » {FN16-12} « Si vous demeurez dans ma parole », soulignait le Christ, « alors vous êtes vraiment mes disciples ; et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » {FN16-13} Hommes libres tous, maîtres d’eux-mêmes, les Yogi-Christs de l’Inde font partie de la fraternité immortelle : ceux qui ont atteint une connaissance libératrice du Père Unique.

« L’histoire d’Adam et Ève m’est incompréhensible ! » fis-je remarquer avec une chaleur considérable un jour lors de mes premières luttes avec l’allégorie. « Pourquoi Dieu a-t-il puni non seulement le couple coupable, mais aussi les générations innocentes à naître ? »

Le Maître était plus amusé par ma véhémence que par mon ignorance. « La GENÈSE est profondément symbolique, et ne peut être saisie par une interprétation littérale », expliquait-il. « Son « arbre de vie » est le corps humain. La moelle épinière est comme un arbre inversé, avec les cheveux de l’homme comme racines, et les nerfs afférents et efférents comme branches. L’arbre du système nerveux porte de nombreux fruits agréables, ou sensations de vue, d’ouïe, d’odorat, de goût et de toucher. À ceux-ci, l’homme peut légitimement s’adonner ; mais il lui était interdit l’expérience du sexe, la « pomme » au centre du jardin corporel. {FN16-14}

« Le « serpent » représente l’énergie spinale enroulée qui stimule les nerfs sexuels. « Adam » est la raison, et « Ève » est le sentiment. Lorsque l’émotion ou la conscience-Ève chez tout être humain est dominée par l’impulsion sexuelle, sa raison ou Adam succombe également. {FN16-15}

« Dieu créa l’espèce humaine en matérialisant les corps de l’homme et de la femme par la force de Sa volonté ; Il dota la nouvelle espèce du pouvoir de créer des enfants d’une manière similaire, « immaculée » ou divine. {FN16-16} Parce que Sa manifestation dans l’âme individualisée avait été jusqu’alors limitée aux animaux, liés par l’instinct et dépourvus des potentialités d’une raison pleine et entière, Dieu fit les premiers corps humains, symboliquement appelés Adam et Ève. À ceux-ci, pour une évolution ascendante avantageuse, Il transféra les âmes ou l’essence divine de deux animaux. {FN16-17} Chez Adam ou l’homme, la raison prédominait ; chez Ève ou la femme, le sentiment était ascendant. Ainsi fut exprimée la dualité ou polarité qui sous-tend les mondes phénoménaux. La raison et le sentiment demeurent dans un ciel de joie coopérative tant que l’esprit humain n’est pas dupé par l’énergie serpentine des propensions animales.

« Le corps humain n’était donc pas uniquement le résultat d’une évolution à partir des bêtes, mais fut produit par un acte de création spéciale de Dieu. Les formes animales étaient trop frustes pour exprimer la pleine divinité ; l’être humain fut singulièrement doté d’une capacité mentale formidable — le « lotus aux mille pétales » du cerveau — ainsi que de centres occultes intensément éveillés dans la colonne vertébrale.

« Dieu, ou la Conscience Divine présente au sein du premier couple créé, leur conseilla de jouir de toutes les sensibilités humaines, mais de ne pas porter leur concentration sur les sensations du toucher. {FN16-18} Celles-ci furent bannies afin d’éviter le développement des organes sexuels, qui enchaîneraient l’humanité à la méthode animale inférieure de propagation. L’avertissement de ne pas réveiller les mémoires bestiales présentes dans le subconscient ne fut pas suivi. Reprenant la voie de la procréation brute, Adam et Ève déchurent de l’état de joie céleste naturel à l’homme parfait originel.

« La connaissance du « bien et du mal » se réfère à la compulsion dualiste cosmique. Tombant sous l’emprise de MAYA par un mauvais usage de son sentiment et de sa raison, ou conscience-Ève et conscience-Adam, l’homme renonce à son droit d’entrer dans le jardin céleste de l’autosuffisance divine. {FN16-19} La responsabilité personnelle de chaque être humain est de restaurer ses « parents » ou sa double nature dans une harmonie unifiée ou Éden. »

Alors que Sri Yukteswar terminait son discours, je jetai un regard nouveau, empreint de respect, sur les pages de la GENÈSE.

« Cher Maître, dis-je, pour la première fois, j’éprouve une obligation filiale appropriée envers Adam et Ève ! »

{FN16-1} Grâce aux références astronomiques contenues dans les anciennes écritures hindoues, les érudits ont pu déterminer correctement les dates des auteurs. La connaissance scientifique des rishis était très grande ; dans le KAUSHITAKI BRAHMANA, nous trouvons des passages astronomiques précis qui montrent qu’en 3100 av. J.-C., les Hindous étaient très avancés en astronomie, laquelle avait une valeur pratique pour déterminer les moments propices aux cérémonies astrologiques. Dans un article d’EAST-WEST, février 1934, le résumé suivant est donné du JYOTISH ou corps des traités astronomiques védiques : « Il contient le savoir scientifique qui maintint l’Inde à l’avant-garde de toutes les nations antiques et en fit la mecque des chercheurs de connaissance. Le très ancien BRAHMAGUPTA, l’un des ouvrages du JYOTISH, est un traité astronomique traitant de sujets tels que le mouvement héliocentrique des corps planétaires dans notre système solaire, l’obliquité de l’écliptique, la forme sphérique de la terre, la lumière réfléchie de la lune, la rotation axiale quotidienne de la terre, la présence d’étoiles fixes dans la Voie lactée, la loi de la gravitation et d’autres faits scientifiques qui n’apparurent dans le monde occidental qu’à l’époque de Copernic et de Newton. »

Il est désormais bien connu que les chiffres dits « arabes », sans les symboles desquels les mathématiques avancées seraient difficiles, sont parvenus en Europe au IXe siècle, via les Arabes, en provenance de l’Inde, où ce système de notation avait été formulé dans l’Antiquité. Un éclairage supplémentaire sur le vaste héritage scientifique de l’Inde se trouve dans le livre du Dr P. C. Ray, HISTORY OF HINDU CHEMISTRY, et dans celui du Dr B. N. Seal, POSITIVE SCIENCES OF THE ANCIENT HINDUS.

{FN16-2} La bénédiction qui découle du simple fait de voir un saint.

{FN16-3} L’une des jeunes filles que ma famille avait sélectionnée comme épouse possible pour moi épousa plus tard mon cousin, Prabhas Chandra Ghose.

{FN16-4} Une série de treize articles sur la vérification historique de la théorie des YUGA de Sri Yukteswar est parue dans le magazine EAST-WEST (Los Angeles) de septembre 1932 à septembre 1933.

{FN16-5} En l’an 12 500 après J.-C.

{FN16-6} Les écritures hindoues situent l’ère mondiale actuelle au sein du KALI YUGA d’un cycle universel beaucoup plus vaste que le simple cycle équinoxial de 24 000 ans qui préoccupait Sri Yukteswar. Le cycle universel des écritures est d’une durée de 4 300 560 000 ans et mesure un Jour de Création ou la durée de vie assignée à notre système planétaire sous sa forme actuelle. Ce chiffre immense donné par les rishis est basé sur une relation entre la durée de l’année solaire et un multiple de Pi (3,1416, le rapport de la circonférence au diamètre d’un cercle).

La durée de vie d’un univers entier, selon les anciens voyants, est de 314 159 000 000 000 années solaires, ou « Un Âge de Brahma ».

Les scientifiques estiment l’âge actuel de la terre à environ deux milliards d’années, fondant leurs conclusions sur l’étude des poches de plomb laissées par la radioactivité dans les roches. Les écritures hindoues déclarent qu’une terre telle que la nôtre est dissoute pour l’une de ces deux raisons : les habitants dans leur ensemble deviennent soit complètement bons, soit complètement mauvais. L’esprit du monde génère ainsi un pouvoir qui libère les atomes captifs maintenus ensemble en tant que terre.

Des déclarations funestes sont occasionnellement publiées concernant une « fin du monde » imminente. La plus récente prédiction de malheur fut donnée par le révérend Chas. G. Long de Pasadena, qui fixa publiquement le « Jour du Jugement » au 21 septembre 1945. Des reporters de l’UNITED PRESS me demandèrent mon opinion ; j’expliquai que les cycles mondiaux suivent une progression ordonnée selon un plan divin. Aucune dissolution terrestre n’est en vue ; deux milliards d’années de cycles équinoxiaux ascendants et descendants attendent encore notre planète sous sa forme actuelle. Les chiffres donnés par les rishis pour les différents âges du monde méritent une étude attentive en Occident ; le magazine TIME (17 déc. 1945, p. 6) les a qualifiés de « statistiques rassurantes ».

{FN16-7} Chapitre VI:13.

{FN16-8} « La lampe du corps, c’est l’œil : si donc ton œil est sain, tout ton corps sera éclairé ; mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera dans les ténèbres. Prends donc garde que la lumière qui est en toi ne soit ténèbres. » - LUC 11:34-35.

{FN16-9} L’un des six systèmes de la philosophie hindoue. Le SANKHYA enseigne l’émancipation finale par la connaissance de vingt-cinq principes, commençant par PRAKRITI ou la nature et finissant par PURUSHA ou l’âme.

{FN16-10} SANKHYA APHORISMS, I:92.

{FN16-11} MATTHIEU 24:35.

{FN16-12} MATTHIEU 12:50.

{FN16-13} JEAN 8:31-32. Saint Jean a témoigné : « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom (à ceux qui sont établis dans la Conscience du Christ), elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » - JEAN 1:12.

{FN16-14} « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin : mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. » - GENÈSE 3:2-3.

{FN16-15} « La femme que tu as mise auprès de moi, c’est elle qui m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé. La femme dit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé. » - GEN. 3:12-13.

{FN16-16} « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez. » - GEN. 1:27-28.

{FN16-17} « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint une âme vivante. » - GEN. 2:7.

{FN16-18} « Le serpent (force sexuelle) était le plus rusé de tous les animaux des champs » (tout autre sens du corps). - GEN. 3:1.

{FN16-19} « Puis l’Éternel Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait formé. » - GEN. 2:8. « C’est ainsi qu’il chassa l’homme : il mit à l’orient du jardin d’Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie. » - GEN. 3:24. L’homme divin créé en premier par Dieu avait sa conscience centrée sur l’œil unique omnipotent au milieu du front (vers l’orient). Les pouvoirs créateurs de sa volonté, concentrés en ce point, furent perdus pour l’homme lorsqu’il commença à « cultiver le sol » de sa nature physique.

CHAPITRE : 17

SASI ET LES TROIS SAPHIRS

« Puisque vous et mon fils avez une si haute opinion de Swami Sri Yukteswar, je vais aller le voir. » Le ton de voix employé par le Dr Narayan Chunder Roy laissait entendre qu’il se prêtait au caprice d’esprits faibles. Je dissimulai mon indignation, selon les meilleures traditions du prosélyte.

Mon compagnon, vétérinaire de son état, était un agnostique convaincu. Son jeune fils Santosh m’avait supplié de m’intéresser à son père. Jusqu’ici, mon aide inestimable était restée quelque peu invisible.

Le Dr Roy m’accompagna le lendemain à l’ermitage de Serampore. Après que le Maître lui eut accordé une brève entrevue, marquée pour la majeure partie par un silence stoïque de part et d’autre, le visiteur repartit brusquement.

« Pourquoi amener un mort à l’ashram ? » Sri Yukteswar me regarda d’un air interrogateur sitôt la porte refermée sur le sceptique de Calcutta.

« Monsieur ! Le docteur est bien vivant ! »

« Mais dans peu de temps, il sera mort. »

J’étais sous le choc. « Monsieur, ce sera un coup terrible pour son fils. Santosh espère encore avoir le temps de changer les vues matérialistes de son père. Je vous en supplie, Maître, aidez cet homme. »

« Très bien ; pour vous. » Le visage de mon gourou restait impassible. « Ce fier vétérinaire est très avancé dans le diabète, bien qu’il ne le sache pas. Dans quinze jours, il sera alité. Les médecins le condamneront ; son heure naturelle pour quitter cette terre est dans six semaines à compter d’aujourd’hui. Grâce à votre intercession, cependant, il guérira à cette date. Mais il y a une condition. Vous devez l’amener à porter un bracelet astrologique ; il objectera sans doute aussi violemment qu’un de ses chevaux avant une opération ! » Le Maître gloussa.

Après un silence, durant lequel je me demandais comment Santosh et moi pourrions au mieux user de cajoleries sur le docteur récalcitrant, Sri Yukteswar fit d’autres révélations.

« Dès que l’homme sera rétabli, conseillez-lui de ne pas manger de viande. Il ne suivra pas ce conseil, cependant, et dans six mois, juste au moment où il se sentira au mieux de sa forme, il tombera raide mort. Même cette prolongation de vie de six mois ne lui est accordée qu’en raison de votre plaidoyer. »

Le lendemain, je suggérai à Santosh de commander un bracelet chez le bijoutier. Il fut prêt en une semaine, mais le Dr Roy refusa de le mettre.

« Je suis en parfaite santé. Vous ne m’impressionnerez jamais avec ces superstitions astrologiques. » Le docteur me jeta un regard belliqueux.

Je me rappelai avec amusement que le Maître avait comparé l’homme, non sans raison, à un cheval rétif. Sept jours passèrent encore ; le docteur, soudainement malade, consentit docilement à porter le bracelet. Deux semaines plus tard, le médecin traitant me dit que le cas de son patient était désespéré. Il me fournit des détails déchirants sur les ravages infligés par le diabète.

Je secouai la tête. « Mon gourou a dit qu’après une maladie durant un mois, le Dr Roy serait guéri. »

Le médecin me fixa avec incrédulité. Mais il me chercha une quinzaine de jours plus tard, l’air confus.

« Le Dr Roy a fait une guérison complète ! » s’exclama-t-il. « C’est le cas le plus étonnant de mon expérience. Jamais auparavant je n’avais vu un homme mourant faire un tel retour inexplicable. Votre gourou doit vraiment être un prophète guérisseur ! »

Après un entretien avec le Dr Roy, durant lequel je répétai les conseils de Sri Yukteswar concernant un régime sans viande, je ne revis plus l’homme pendant six mois. Il s’arrêta pour bavarder un soir alors que j’étais assis sur la véranda de la maison familiale, sur Gurpar Road.

« Dites à votre professeur qu’en mangeant de la viande fréquemment, j’ai totalement retrouvé mes forces. Ses idées non scientifiques sur l’alimentation ne m’ont pas influencé. » Il était vrai que le Dr Roy semblait être l’image même de la santé.

Mais le lendemain, Santosh vint en courant à ma rencontre depuis sa maison située dans le pâté de maisons voisin. « Ce matin, Père est tombé raide mort ! »

Ce cas fut l’une de mes expériences les plus étranges avec le Maître. Il guérit le vétérinaire rebelle malgré son incrédulité, et prolongea le terme naturel de l’homme sur terre de six mois, simplement à cause de ma supplique sincère. Sri Yukteswar était d’une bonté sans bornes lorsqu’il était confronté à la prière urgente d’un dévot.

C’était mon plus grand privilège d’amener des amis d’université rencontrer mon gourou. Beaucoup d’entre eux mettaient de côté — du moins à l’ashram ! — leur manteau académique à la mode de scepticisme religieux.

L’un de mes amis, Sasi, passa un certain nombre d’heureux week-ends à Serampore. Le Maître devint extrêmement friand du garçon, et déplorait que sa vie privée fût sauvage et désordonnée.

« Sasi, à moins que vous ne vous amendiez, dans un an vous serez dangereusement malade. » Sri Yukteswar fixait mon ami avec une exaspération affectueuse. « Mukunda est témoin : ne dites pas plus tard que je ne vous ai pas prévenu. »

Sasi rit. « Maître, je m’en remets à vous pour intéresser une douce charité du cosmos à mon triste cas ! L’esprit est disposé mais la volonté est faible. Vous êtes mon seul sauveur sur terre ; je ne crois en rien d’autre. »

« Vous devriez au moins porter un saphir bleu de deux carats. Cela vous aidera. »

« Je n’en ai pas les moyens. De toute façon, cher guruji, si des ennuis surviennent, je crois fermement que vous me protégerez. »

« Dans un an, vous apporterez trois saphirs », répondit Sri Yukteswar de façon cryptique. « Ils ne seront d’aucune utilité alors. »

Des variations sur cette conversation avaient lieu régulièrement. « Je ne peux pas m’amender ! » disait Sasi dans un désespoir comique. « Et ma confiance en vous, Maître, m’est plus précieuse que n’importe quelle pierre ! »

Un an plus tard, je rendais visite à mon gourou à la maison de Calcutta de son disciple, Naren Babu. Vers dix heures du matin, alors que Sri Yukteswar et moi étions assis tranquillement dans le salon du deuxième étage, j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir. Le Maître se redressa, raide.

« C’est ce Sasi, fit-il gravement. L’année est maintenant écoulée ; ses deux poumons sont partis. Il a ignoré mon conseil ; dites-lui que je ne veux pas le voir. »

À moitié abasourdi par la sévérité de Sri Yukteswar, je dévalai l’escalier. Sasi montait.

« Ô Mukunda ! J’espère vraiment que le Maître est là ; j’avais l’intuition qu’il pourrait l’être. »

« Oui, mais il ne souhaite pas être dérangé. »

Sasi fondit en larmes et me bouscula pour passer. Il se jeta aux pieds de Sri Yukteswar, y déposant trois magnifiques saphirs.

« Omniscient gourou, les médecins disent que j’ai une tuberculose galopante ! Ils ne me donnent pas plus de trois mois à vivre ! J’implore humblement votre aide ; je sais que vous pouvez me guérir ! »

« N’est-il pas un peu tard maintenant pour vous inquiéter de votre vie ? Partez avec vos bijoux ; leur temps d’utilité est passé. » Le Maître resta alors assis comme un sphinx dans un silence implacable, ponctué par les sanglots du garçon implorant miséricorde.

Une conviction intuitive me vint que Sri Yukteswar testait simplement la profondeur de la foi de Sasi dans le pouvoir divin de guérison. Je ne fus pas surpris, une heure tendue plus tard, quand le Maître tourna un regard sympathique vers mon ami prostré.

« Levez-vous, Sasi ; quel remue-ménage vous faites dans les maisons des autres ! Rendez vos saphirs au bijoutier ; c’est une dépense inutile maintenant. Mais procurez-vous un bracelet astrologique et portez-le. Ne craignez rien ; dans quelques semaines, vous serez bien. »

Le sourire de Sasi illumina son visage marqué par les larmes comme un soleil soudain sur un paysage détrempé. « Gourou bien-aimé, dois-je prendre les médicaments prescrits par les médecins ? »

Le regard de Sri Yukteswar était longanime. « Comme vous le souhaitez — buvez-les ou jetez-les ; cela n’a pas d’importance. Il est plus possible pour le soleil et la lune d’interchanger leurs positions que pour vous de mourir de la tuberculose. » Il ajouta brusquement : « Allez-vous-en maintenant, avant que je ne change d’avis ! »

Avec une révérence agitée, mon ami partit en hâte. Je lui rendis visite plusieurs fois au cours des semaines suivantes, et fus horrifié de trouver son état de plus en plus grave.

« Sasi ne pourra pas passer la nuit. » Ces mots de son médecin, et le spectacle de mon ami, désormais réduit presque à un squelette, m’envoyèrent en toute hâte à Serampore. Mon gourou écouta froidement mon rapport en larmes.

« Pourquoi venez-vous ici pour m’importuner ? Vous m’avez déjà entendu assurer Sasi de sa guérison. »

Je m’inclinai devant lui avec une grande crainte, et me retirai vers la porte. Sri Yukteswar ne dit aucun mot d’adieu, mais sombra dans le silence, ses yeux immobiles entrouverts, leur vision ayant fui vers un autre monde.

Je retournai immédiatement chez Sasi à Calcutta. Avec étonnement, je trouvai mon ami assis, buvant du lait.

« Ô Mukunda ! Quel miracle ! Il y a quatre heures, j’ai senti la présence du Maître dans la pièce ; mes terribles symptômes ont immédiatement disparu. Je sens que, par sa grâce, je suis entièrement rétabli. »

En quelques semaines, Sasi fut plus robuste et en meilleure santé que jamais auparavant. {FN17-1} Mais sa réaction singulière à sa guérison avait une teinte d’ingratitude : il rendit rarement visite à Sri Yukteswar par la suite ! Mon ami me confia un jour qu’il regrettait si profondément son mode de vie précédent qu’il avait honte de se présenter devant le Maître.

Je ne pus que conclure que la maladie de Sasi avait eu l’effet contrasté de raffermir sa volonté et d’altérer ses manières.

Les deux premières années de mon cursus au Scottish Church College touchaient à leur fin. Ma présence en classe avait été très sporadique ; le peu d’études que je faisais n’était que pour maintenir la paix avec ma famille. Mes deux tuteurs privés venaient régulièrement à ma maison ; j’étais régulièrement absent : je peux discerner au moins cette seule régularité dans ma carrière scolaire !

En Inde, deux années d’université réussies apportent un diplôme d’Intermediate Arts ; l’étudiant peut alors espérer deux années supplémentaires et son diplôme de Bachelor of Arts (A.B.).

Les examens finaux d’Intermediate Arts se profilaient de façon inquiétante. Je m’enfuis à Puri, où mon gourou passait quelques semaines. Espérant vaguement qu’il sanctionnerait mon absence aux épreuves finales, je racontai mon impréparation embarrassante.

Mais le Maître sourit de manière consolante. « Vous avez poursuivi de tout cœur vos devoirs spirituels, et n’avez pu vous empêcher de négliger votre travail universitaire. Appliquez-vous diligemment à vos livres pendant la semaine à venir : vous passerez votre épreuve sans échec. »

Je retournai à Calcutta, réprimant fermement tous les doutes raisonnables qui surgissaient occasionnellement avec un ridicule énervant. Surveyant la montagne de livres sur ma table, je me sentais comme un voyageur perdu dans une contrée sauvage. Une longue période de méditation m’apporta une inspiration salvatrice. Ouvrant chaque livre au hasard, j’étudiai uniquement les pages qui se trouvaient ainsi exposées. Poursuivant cette méthode pendant dix-huit heures par jour pendant une semaine, je me considérai habilité à conseiller toutes les générations futures sur l’art du bachotage.

Les jours suivants dans les salles d’examen furent une justification de ma procédure apparemment fortuite. Je réussis tous les tests, bien que de justesse. Les félicitations de mes amis et de ma famille étaient ridiculement mêlées à des exclamations trahissant leur étonnement.

À son retour de Puri, Sri Yukteswar me fit une agréable surprise. « Vos études à Calcutta sont maintenant terminées. Je veillerai à ce que vous poursuiviez vos deux dernières années de travail universitaire ici même à Serampore. »

J’étais perplexe. « Monsieur, il n’y a pas de cursus de Bachelor of Arts dans cette ville. » Le Serampore College, seule institution d’enseignement supérieur, n’offrait qu’un cursus de deux ans en Intermediate Arts.

Le Maître sourit malicieusement. « Je suis trop vieux pour aller collecter des dons afin d’établir un collège A.B. pour vous. Je suppose que je vais devoir arranger cette affaire par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre. »

Deux mois plus tard, le professeur Howells, président du Serampore College, annonçait publiquement qu’il avait réussi à réunir des fonds suffisants pour offrir un cursus de quatre ans. Le Serampore College devint une branche affiliée de l’Université de Calcutta. Je fus l’un des premiers étudiants à m’inscrire à Serampore en tant que candidat au A.B.

« Guruji, comme vous êtes bon avec moi ! J’ai tellement désiré quitter Calcutta et être près de vous chaque jour à Serampore. Le professeur Howells ne se doute pas de ce qu’il doit à votre aide silencieuse ! »

Sri Yukteswar me regarda avec une sévérité feinte. « Maintenant, vous n’aurez plus à passer tant d’heures dans les trains ; quel gain de temps libre pour vos études ! Peut-être deviendrez-vous moins un bachoteur de dernière minute et plus un érudit. » Mais, d’une certaine manière, son ton manquait de conviction.

{FN17-1} En 1936, j’ai appris d’un ami que Sasi était toujours en excellente santé.

CHAPITRE : 18

UN FAISEUR DE MIRACLES MAHOMÉTAN

« Il y a des années, dans cette pièce même que vous occupez, un faiseur de miracles mahométan a accompli quatre miracles devant moi ! »

Sri Yukteswar fit cette déclaration surprenante lors de sa première visite dans mes nouveaux quartiers. Peu après mon entrée au Serampore College, j’avais loué une chambre dans une pension voisine appelée PANTHI. C’était une demeure en briques à l’ancienne, donnant sur le Gange.

« Maître, quelle coïncidence ! Ces murs récemment décorés sont-ils vraiment anciens de souvenirs ? » Je regardai autour de ma chambre simplement meublée avec un intérêt éveillé.

« C’est une longue histoire. » Mon gourou sourit avec nostalgie. « Le nom du FAKIR {FN18-1} était Afzal Khan. Il avait acquis ses pouvoirs extraordinaires grâce à une rencontre fortuite avec un yogi hindou.

« "Fils, j’ai soif ; apporte-moi un peu d’eau." Un SANNYASI couvert de poussière adressa cette demande à Afzal un jour, durant sa petite enfance, dans un village du Bengale oriental.

« "Maître, je suis mahométan. Comment pourriez-vous, un hindou, accepter à boire de mes mains ?"

« "Ta sincérité me plaît, mon enfant. Je n’observe pas les règles d’exclusion d’un sectarisme impie. Va ; apporte-moi vite de l’eau."

« L’obéissance respectueuse d’Afzal fut récompensée par un regard aimant du yogi.

« "Tu possèdes un bon karma de tes vies antérieures", observa-t-il solennellement. "Je vais t’enseigner une certaine méthode de yoga qui te donnera le commandement sur l’un des royaumes invisibles. Les grands pouvoirs qui seront tiens doivent être exercés à des fins dignes ; ne les emploie jamais de manière égoïste ! Je perçois, hélas ! que tu as apporté du passé quelques graines de tendances destructrices. Ne leur permets pas de germer en les arrosant d’actions mauvaises nouvelles. La complexité de ton karma précédent est telle que tu dois utiliser cette vie pour réconcilier tes accomplissements yogiques avec les plus hauts buts humanitaires."

« Après avoir instruit l’enfant stupéfait dans une technique complexe, le maître disparut.

« Afzal suivit fidèlement son exercice de yoga pendant vingt ans. Ses exploits miraculeux commencèrent à attirer une attention généralisée. Il semble qu’il fût toujours accompagné par un esprit désincarné qu’il appelait "Hazrat". Cette entité invisible était capable de satisfaire le moindre souhait du FAKIR.

« Ignorant l’avertissement de son maître, Afzal commença à mésuser de ses pouvoirs. Quel que soit l’objet qu’il touchait, puis reposait, il disparaissait bientôt sans laisser de trace. Cet événement déconcertant faisait généralement du mahométan un invité indésirable !

« Il visitait de temps à autre de grands magasins de bijoux à Calcutta, se présentant comme un acheteur potentiel. Tout bijou qu’il manipulait s’évanouissait peu après qu’il eût quitté la boutique.

« Afzal était souvent entouré de plusieurs centaines d’étudiants, attirés par l’espoir d’apprendre ses secrets. Le FAKIR les invitait parfois à voyager avec lui. À la gare, il parvenait à toucher une liasse de billets. Il la rendait alors au guichetier en remarquant : "J’ai changé d’avis, je ne les achèterai plus." Mais lorsqu’il montait dans le train avec sa suite, Afzal était en possession des billets requis. {FN18-2}

« Ces exploits créèrent un tumulte indigné ; les bijoutiers et les vendeurs de billets bengalis succombaient à des crises de nerfs ! La police qui cherchait à arrêter Afzal se retrouvait impuissante ; le FAKIR pouvait faire disparaître les preuves compromettantes en disant simplement : "Hazrat, enlève cela." »

Sri Yukteswar se leva de son siège et se dirigea vers le balcon de ma chambre qui donnait sur le Gange. Je le suivis, impatient d’en entendre davantage sur ce déroutant Arsène Lupin mahométan.

« Cette maison PANTHI appartenait autrefois à un de mes amis. Il fit la connaissance d’Afzal et l’invita ici. Mon ami convia également une vingtaine de voisins, moi y compris. Je n’étais qu’un jeune homme à l’époque, et je ressentais une vive curiosité pour ce FAKIR notoire. » Le Maître rit. « Je pris la précaution de ne porter rien de valeur ! Afzal m’examina avec curiosité, puis remarqua :

« "Tu as des mains puissantes. Descends au jardin ; prends une pierre lisse et écris ton nom dessus avec de la craie ; puis jette la pierre aussi loin que possible dans le Gange."

« J’obéis. Dès que la pierre eut disparu sous les vagues lointaines, le mahométan s’adressa à nouveau à moi :

« "Remplis un pot avec l’eau du Gange près de l’avant de cette maison."

« Après que je fus revenu avec un récipient d’eau, le FAKIR cria : "Hazrat, mets la pierre dans le pot !"

« La pierre apparut instantanément. Je la tirai du récipient et trouvai ma signature aussi lisible que lorsque je l’avais écrite.

« Babu, {FN18-3} l’un de mes amis dans la pièce, portait une lourde montre à gousset en or antique avec une chaîne. Le FAKIR les examina avec une admiration inquiétante. Bientôt, ils disparurent !

« "Afzal, je t’en prie, rends-moi mon précieux héritage !" Babu était presque en larmes.

« Le mahométan resta stoïquement silencieux un moment, puis dit : "Tu as cinq cents roupies dans un coffre en fer. Apporte-les-moi, et je te dirai où trouver ton garde-temps."

« Le Babu bouleversé partit immédiatement chez lui. Il revint peu après et remit à Afzal la somme requise.

« "Va au petit pont près de chez toi", instruisit le FAKIR à Babu. "Appelle Hazrat pour qu’il te rende la montre et la chaîne."

« Babu s’élança. À son retour, il arborait un sourire de soulagement, sans aucun bijou.

« "Quand j’ai commandé à Hazrat comme ordonné", annonça-t-il, "ma montre est tombée du ciel dans ma main droite ! Vous pouvez être sûrs que j’ai enfermé l’héritage dans mon coffre avant de rejoindre le groupe ici !"

« Les amis de Babu, témoins de cette tragi-comédie de la rançon pour une montre, fixaient Afzal avec ressentiment. Il parla alors d’un ton apaisant.

« "S’il vous plaît, nommez la boisson que vous désirez ; Hazrat la produira."

« Un certain nombre demandèrent du lait, d’autres des jus de fruits. Je ne fus pas trop choqué quand le Babu, remis de ses émotions, réclama du whisky ! Le mahométan donna un ordre ; l’obligeant Hazrat fit voler des contenants scellés dans les airs jusqu’à ce qu’ils atterrissent avec un bruit sourd sur le sol. Chacun trouva la boisson souhaitée.

« La promesse du quatrième exploit spectaculaire de la journée était sans doute gratifiante pour notre hôte : Afzal offrit de fournir un déjeuner instantané !

« "Commandons les plats les plus chers", suggéra Babu avec morosité. "Je veux un repas élaboré pour mes cinq cents roupies ! Tout doit être servi sur des assiettes en or !"

« Dès que chaque homme eut exprimé ses préférences, le FAKIR s’adressa à l’inépuisable Hazrat. Un grand fracas s’ensuivit ; des plateaux en or remplis de currys préparés de façon complexe, de LUCHIS chauds et de nombreux fruits hors saison, atterrirent de nulle part à nos pieds. Toute la nourriture était délicieuse. Après avoir festoyé pendant une heure, nous commençâmes à quitter la pièce. Un bruit énorme, comme si l’on entassait de la vaisselle, nous fit nous retourner. Hélas ! il n’y avait aucune trace des assiettes étincelantes ni des restes du repas. »

« Guruji », interrompis-je, « si Afzal pouvait facilement obtenir des choses comme des plats en or, pourquoi convoitait-il les biens d’autrui ? »

« Le FAKIR n’était pas hautement développé spirituellement », expliqua Sri Yukteswar. « Sa maîtrise d’une certaine technique de yoga lui donnait accès à un plan astral où tout désir est immédiatement matérialisé. Par l’entremise d’un être astral, Hazrat, le mahométan pouvait convoquer les atomes de n’importe quel objet à partir de l’énergie éthérique par un acte de volonté puissante. Mais de tels objets produits astralement sont structurellement évanescents ; ils ne peuvent être conservés longtemps. Afzal aspirait toujours à la richesse matérielle qui, bien que plus difficilement gagnée, possède une durabilité plus fiable. »

Je ris. « Elle disparaît parfois aussi de façon très inexplicable ! »

« Afzal n’était pas un homme ayant réalisé Dieu », poursuivit le Maître. « Les miracles d’une nature permanente et bénéfique sont accomplis par de vrais saints parce qu’ils se sont mis en harmonie avec le Créateur omnipotent. Afzal n’était qu’un homme ordinaire doté d’un pouvoir extraordinaire de pénétrer un royaume subtil dans lequel les mortels n’entrent habituellement qu’à la mort. »

« Je comprends maintenant, Guruji. L’au-delà semble avoir quelques caractéristiques charmantes. »

Le Maître acquiesça. « Je n’ai jamais revu Afzal après ce jour, mais quelques années plus tard, Babu est venu chez moi pour me montrer un article de journal relatant la confession publique du mahométan. C’est par là que j’ai appris les faits que je viens de vous raconter concernant l’initiation précoce d’Afzal par un gourou hindou. »

La substance de la dernière partie du document publié, telle que rappelée par Sri Yukteswar, était la suivante : « Moi, Afzal Khan, j’écris ces mots comme un acte de pénitence et comme un avertissement à ceux qui cherchent la possession de pouvoirs miraculeux. Pendant des années, j’ai fait mauvais usage des facultés merveilleuses qui m’avaient été conférées par la grâce de Dieu et de mon maître. Je suis devenu ivre d’égoïsme, sentant que j’étais au-delà des lois ordinaires de la moralité. Mon jour de jugement est finalement arrivé.

« Récemment, j’ai rencontré un vieil homme sur une route à l’extérieur de Calcutta. Il boitait douloureusement, portant un objet brillant qui ressemblait à de l’or. Je l’ai abordé avec la cupidité dans le cœur.

« "Je suis Afzal Khan, le grand FAKIR. Qu’as-tu là ?"

« "Cette boule d’or est ma seule richesse matérielle ; elle ne peut être d’aucun intérêt pour un FAKIR. Je vous en supplie, monsieur, guérissez ma claudication."

« J’ai touché la boule et je suis parti sans répondre. Le vieil homme a claudiqué derrière moi. Il a bientôt poussé un cri : "Mon or a disparu !"

« Comme je ne faisais pas attention, il a soudainement parlé d’une voix stentorienne qui sortait étrangement de son corps frêle :

« "Ne me reconnais-tu pas ?"

« Je suis resté sans voix, atterré par la découverte tardive que ce vieil infirme insignifiant n’était autre que le grand saint qui, il y a fort longtemps, m’avait initié au yoga. Il s’est redressé ; son corps est instantanément devenu fort et juvénile.

« "Ainsi !" Le regard de mon gourou était ardent. "Je vois de mes propres yeux que tu utilises tes pouvoirs, non pas pour aider l’humanité souffrante, mais pour la dévorer comme un vulgaire voleur ! Je retire tes dons occultes ; Hazrat est désormais libéré de toi. Tu ne seras plus une terreur au Bengale !"

« J’ai appelé Hazrat d’un ton angoissé ; pour la première fois, il n’est pas apparu à ma vision intérieure. Mais un voile sombre s’est soudainement levé en moi ; j’ai vu clairement le blasphème de ma vie.

« "Mon gourou, je vous remercie d’être venu bannir mon long délire." Je sanglotais à ses pieds. "Je promets de renoncer à mes ambitions mondaines. Je me retirerai dans les montagnes pour une méditation solitaire sur Dieu, espérant expier mon passé mauvais."

« Mon maître m’a regardé avec une compassion silencieuse. "Je sens ta sincérité", a-t-il dit finalement. "En raison de tes premières années de stricte obéissance, et en raison de ton repentir actuel, je t’accorde une faveur. Tes autres pouvoirs sont désormais partis, mais chaque fois que la nourriture et les vêtements seront nécessaires, tu pourras encore appeler Hazrat avec succès pour qu’il les fournisse. Dévoue-toi de tout ton cœur à la compréhension divine dans la solitude des montagnes."

« Mon maître a alors disparu ; je suis resté seul avec mes larmes et mes réflexions. Adieu, monde ! Je pars chercher le pardon du Bien-Aimé Cosmique. »

{FN18-1} Un yogi musulman ; de l’arabe FAQIR, pauvre ; appliqué à l’origine aux derviches faisant vœu de pauvreté.

{FN18-2} Mon père m’a raconté plus tard que sa compagnie, le Bengal-Nagpur Railway, avait été l’une des firmes victimisées par Afzal Khan.

{FN18-3} Je ne me souviens pas du nom de l’ami de Sri Yukteswar, et je dois le désigner simplement par « Babu » (Monsieur).

CHAPITRE : 19

MON MAÎTRE, À CALCUTTA, APPARAÎT À SERAMPORE

« Je suis souvent assailli par des doutes athées. Pourtant, une supposition torturante me hante parfois : des possibilités inexploitées de l’âme ne pourraient-elles pas exister ? L’homme ne manque-t-il pas son vrai destin s’il échoue à les explorer ? »

Ces remarques de Dijen Babu, mon colocataire à la pension PANTHI, furent provoquées par mon invitation à ce qu’il rencontre mon gourou.

« Sri Yukteswarji vous initiera au KRIYA YOGA », répondis-je. « Il calme le tumulte dualiste par une certitude intérieure divine. »

Ce soir-là, Dijen m’accompagna à l’ermitage. En présence du Maître, mon ami reçut une telle paix spirituelle qu’il fut bientôt un visiteur constant. Les préoccupations triviales de la vie quotidienne ne suffisent pas à l’homme ; la sagesse est aussi une faim innée. Dans les paroles de Sri Yukteswar, Dijen trouva une incitation à ces tentatives — d’abord douloureuses, puis libératrices sans effort — de localiser dans son sein un moi plus réel que l’ego humiliant d’une naissance temporaire, rarement assez ample pour l’Esprit.

Comme Dijen et moi poursuivions tous deux le cursus de licence au Serampore College, nous prîmes l’habitude d’aller ensemble à l’ashram dès la fin des cours. Nous voyions souvent Sri Yukteswar debout sur son balcon du deuxième étage, accueillant notre approche avec un sourire.

Un après-midi, Kanai, un jeune résident de l’ermitage, nous accueillit, Dijen et moi, à la porte avec une nouvelle décevante.

« Le Maître n’est pas ici ; il a été convoqué à Calcutta par un mot urgent. »

Le lendemain, je reçus une carte postale de mon gourou. « Je quitterai Calcutta mercredi matin », avait-il écrit. « Dijen et toi, venez rencontrer le train de neuf heures à la gare de Serampore. »

Vers huit heures trente, mercredi matin, un message télépathique de Sri Yukteswar traversa mon esprit avec insistance : « Je suis retardé ; ne va pas rencontrer le train de neuf heures. »

Je transmis les dernières instructions à Dijen, qui était déjà habillé pour le départ.

« Toi et ton intuition ! » La voix de mon ami était empreinte de mépris. « Je préfère me fier au mot écrit du Maître. »

Je haussai les épaules et m’assis avec une tranquillité finale. Grommelant avec colère, Dijen se dirigea vers la porte et la referma bruyamment derrière lui.

Comme la pièce était assez sombre, je m’approchai de la fenêtre donnant sur la rue. Le rare ensoleillement augmenta soudainement en une brillance intense dans laquelle la fenêtre aux barreaux de fer disparut complètement. Sur ce fond éblouissant apparut la figure clairement matérialisée de Sri Yukteswar !

Déconcerté au point d’en être choqué, je me levai de ma chaise et m’agenouillai devant lui. Avec mon geste habituel de salutation respectueuse aux pieds de mon gourou, je touchai ses chaussures. C’était une paire qui m’était familière, en toile teintée orange, à semelles de corde. Son vêtement de swami ocre me frôla ; je sentis distinctement non seulement la texture de sa robe, mais aussi la surface granuleuse des chaussures et la pression de ses orteils à l’intérieur. Trop stupéfait pour prononcer un mot, je me levai et le regardai avec interrogation.

« J’ai été heureux que tu aies reçu mon message télépathique. » La voix du Maître était calme, entièrement normale. « J’ai maintenant terminé mes affaires à Calcutta et j’arriverai à Serampore par le train de dix heures. »

Comme je fixais toujours l’homme en silence, Sri Yukteswar poursuivit : « Ce n’est pas une apparition, mais ma forme de chair et de sang. J’ai été divinement commandé de te donner cette expérience, rare à accomplir sur terre. Retrouve-moi à la gare ; Dijen et toi me verrez venir vers vous, habillé comme je le suis maintenant. Je serai précédé par un compagnon de voyage, un petit garçon portant une cruche en argent. »

Mon gourou posa ses deux mains sur ma tête, avec une bénédiction murmurée. Alors qu’il concluait par les mots « TABA ASI », {FN19-1} j’entendis un bruit de grondement particulier. {FN19-2} Son corps commença à fondre graduellement dans la lumière perçante. D’abord ses pieds et ses jambes disparurent, puis son torse et sa tête, comme un parchemin que l’on roule. Jusqu’à la toute fin, je pouvais sentir ses doigts reposer légèrement sur mes cheveux. L’éclat s’estompa ; il ne resta devant moi que la fenêtre grillagée et un pâle rayon de soleil.

Je restai dans une semi-stupeur de confusion, me demandant si je n’avais pas été victime d’une hallucination. Un Dijen penaud entra bientôt dans la pièce.

« Le Maître n’était pas dans le train de neuf heures, ni même dans celui de neuf heures trente. » Mon ami fit son annonce avec un air légèrement apologétique.

« Viens donc ; je sais qu’il arrivera à dix heures. » Je pris la main de Dijen et l’entraînai de force avec moi, sans tenir compte de ses protestations. En dix minutes environ, nous entrâmes dans la gare, où le train était déjà en train de s’arrêter en soufflant.

« Tout le train est rempli de la lumière de l’aura du Maître ! Il est là ! » m’exclamai-je joyeusement.

« Tu crois ça ? » Dijen rit moqueusement.

« Attendons ici. » J’expliquai à mon ami les détails de la manière dont notre gourou s’approcherait de nous. Alors que je finissais ma description, Sri Yukteswar apparut, portant les mêmes vêtements que ceux que j’avais vus peu de temps auparavant. Il marchait lentement dans le sillage d’un petit garçon portant une cruche en argent.

Un instant, une vague de peur froide me traversa, devant l’étrangeté sans précédent de mon expérience. Je sentais le monde matérialiste du vingtième siècle m’échapper ; étais-je revenu à l’époque ancienne où Jésus apparut devant Pierre sur la mer ?

Alors que Sri Yukteswar, un Yogi-Christ moderne, atteignait l’endroit où Dijen et moi étions enracinés sans voix, le Maître sourit à mon ami et remarqua :

« Je t’ai envoyé un message aussi, mais tu n’as pas été capable de le saisir. »

Dijen resta silencieux, mais me regarda avec suspicion. Après avoir escorté notre gourou jusqu’à son ermitage, mon ami et moi nous dirigeâmes vers le Serampore College. Dijen s’arrêta dans la rue, l’indignation ruisselant de chacun de ses pores.

« Alors ! Le Maître m’a envoyé un message ! Pourtant, tu l’as caché ! J’exige une explication ! »

« Puis-je y faire quelque chose si ton miroir mental oscille avec une telle agitation que tu ne peux enregistrer les instructions de notre gourou ? » rétorquai-je.

La colère disparut du visage de Dijen. « Je vois ce que tu veux dire », dit-il avec regret. « Mais explique-moi, s’il te plaît, comment tu pouvais être au courant pour l’enfant avec la cruche. »

Au moment où j’eus fini l’histoire de l’apparition phénoménale du Maître à la pension ce matin-là, mon ami et moi étions arrivés au Serampore College.

« Le récit que je viens d’entendre sur les pouvoirs de notre gourou », dit Dijen, « me fait sentir que n’importe quelle université du monde n’est qu’un jardin d’enfants. »

{FN19-1} Le « Au revoir » bengali ; littéralement, c’est un paradoxe plein d’espoir : « Alors je viens. »

{FN19-2} Le son caractéristique de la dématérialisation des atomes corporels.

CHAPITRE : 20

NOUS NE VISITONS PAS LE CACHEMIRE

« Père, je veux inviter le Maître et quatre amis à m’accompagner dans les contreforts de l’Himalaya pendant mes vacances d’été. Puis-je avoir six billets de train pour le Cachemire et assez d’argent pour couvrir nos frais de voyage ? »

Comme je m’y attendais, Père rit de bon cœur. « C’est la troisième fois que tu me sors la même histoire à dormir debout. N’as-tu pas fait une demande similaire l’été dernier, et l’année d’avant ? Au dernier moment, Sri Yukteswarji refuse d’y aller. »

« C’est vrai, Père ; je ne sais pas pourquoi mon gourou ne veut pas me donner sa parole définitive concernant le Cachemire. {FN20-1} Mais si je lui dis que j’ai déjà obtenu les billets auprès de toi, je pense que cette fois, d’une manière ou d’une autre, il consentira à faire le voyage. »

Père n’était pas convaincu sur le moment, mais le lendemain, après quelques railleries de bonne humeur, il me tendit six billets et une liasse de billets de dix roupies.

« Je ne pense pas que ton voyage théorique nécessite de tels accessoires pratiques », remarqua-t-il, « mais les voici. »

Cet après-midi-là, j’exposai mon butin à Sri Yukteswar. Bien qu’il sourît à mon enthousiasme, ses paroles restèrent vagues : « J’aimerais y aller ; nous verrons. » Il ne fit aucun commentaire quand je demandai à son petit disciple de l’ermitage, Kanai, de nous accompagner. J’invitai également trois autres amis — Rajendra Nath Mitra, Jotin Auddy et un autre garçon. Notre date de départ fut fixée au lundi suivant.

Samedi et dimanche, je restai à Calcutta, où les rites de mariage d’un cousin étaient célébrés dans ma famille. J’arrivai à Serampore avec mes bagages lundi tôt le matin. Rajendra me rencontra à la porte de l’ermitage.

« Le Maître est sorti, il marche. Il a refusé d’y aller. »

J’étais à la fois peiné et inflexible. « Je ne donnerai pas à Père une troisième chance de ridiculiser mes plans chimériques pour le Cachemire. Viens ; nous autres, nous irons quand même. »

Rajendra accepta ; je quittai l’ashram pour trouver un serviteur. Kanai, je le savais, ne ferait pas le voyage sans le Maître, et il fallait quelqu’un pour s’occuper des bagages. Je pensai à Behari, précédemment serviteur dans ma famille, qui était maintenant employé par un maître d’école de Serampore. Alors que je marchais d’un pas vif, je rencontrai mon gourou devant l’église chrétienne près du palais de justice de Serampore.

« Où vas-tu ? » Le visage de Sri Yukteswar n’était pas souriant.

« Monsieur, j’entends dire que vous et Kanai ne ferez pas le voyage que nous avions prévu. Je cherche Behari. Vous vous rappellerez que l’année dernière, il était si impatient de voir le Cachemire qu’il a même proposé de servir sans salaire. »

« Je m’en souviens. Néanmoins, je ne pense pas que Behari soit disposé à y aller. »

J’étais exaspéré. « Il attend juste impatiemment cette opportunité ! »

Mon gourou reprit silencieusement sa marche ; j’atteignis bientôt la maison du maître d’école. Behari, dans la cour, m’accueillit avec une chaleur amicale qui disparut brusquement dès que je mentionnai le Cachemire. Avec un mot d’excuse murmuré, le serviteur me laissa et entra dans la maison de son employeur. J’attendis une demi-heure, m’assurant nerveusement que le retard de Behari était dû aux préparatifs de son voyage. Finalement, je frappai à la porte d’entrée.

« Behari est parti par l’escalier de service il y a environ trente minutes », m’informa un homme. Un léger sourire flottait sur ses lèvres.

Je repartis tristement, me demandant si mon invitation avait été trop coercitive ou si l’influence invisible du Maître était à l’œuvre. En passant devant l’église chrétienne, je vis à nouveau mon gourou marchant lentement vers moi. Sans attendre d’entendre mon rapport, il s’exclama :

« Alors, Behari n’est pas venu ! Et maintenant, quels sont vos projets ? »

Je me sentais comme un enfant récalcitrant déterminé à défier son père autoritaire. « Maître, je vais demander à mon oncle de me prêter son domestique, Lal Dhari. »

« Allez voir votre oncle si vous le souhaitez », répondit Sri Yukteswar avec un petit rire. « Mais je doute fort que cette visite vous plaise. »

Appréhensif mais rebelle, je quittai mon gourou et pénétrai dans le palais de justice de Serampore. Mon oncle paternel, Sarada Ghosh, avocat du gouvernement, m’accueillit avec affection.

« Je pars aujourd'hui pour le Cachemire avec des amis », lui annonçai-je. « Depuis des années, j’attends avec impatience ce voyage dans l’Himalaya. »

« Je suis heureux pour toi, Mukunda. Puis-je faire quelque chose pour rendre ton voyage plus confortable ? »

Ces mots aimables me redonnèrent du courage. « Cher oncle », dis-je, « pourrais-tu m’accorder les services de ton domestique, Lal Dhari ? »

Ma requête innocente eut l’effet d’un tremblement de terre. Mon oncle sursauta si violemment que sa chaise se renversa, les papiers sur son bureau volèrent dans toutes les directions et sa pipe, un long narguilé à tuyau de coco, tomba au sol avec un grand fracas.

« Espèce de jeune homme égoïste », cria-t-il, tremblant de colère, « quelle idée saugrenue ! Qui s’occupera de moi si tu emmènes mon serviteur dans l’une de tes escapades de plaisir ? »

Je dissimulai ma surprise, réfléchissant au fait que le soudain revirement de mon aimable oncle n’était qu’une énigme de plus dans une journée entièrement vouée à l’incompréhensibilité. Mon départ du bureau du tribunal fut plus rapide que digne.

Je retournai à l’ermitage, où mes amis s’étaient rassemblés dans l’attente. La conviction grandissait en moi qu’un motif suffisant, quoique extrêmement obscur, se cachait derrière l’attitude du Maître. Des remords me saisirent d’avoir tenté de contrarier la volonté de mon gourou.

« Mukunda, ne voudrais-tu pas rester encore un peu avec moi ? » demanda Sri Yukteswar. « Rajendra et les autres peuvent partir maintenant et t’attendre à Calcutta. Il y aura largement le temps de prendre le dernier train du soir quittant Calcutta pour le Cachemire. »

« Maître, je ne tiens pas à partir sans vous », dis-je tristement.

Mes amis ne prêtèrent pas la moindre attention à ma remarque. Ils firent venir une voiture de louage et partirent avec tous les bagages. Kanai et moi restâmes tranquillement aux pieds de notre gourou. Après une demi-heure de silence complet, le Maître se leva et se dirigea vers la terrasse-salle à manger du deuxième étage.

« Kanai, s’il te plaît, sers le repas de Mukunda. Son train part bientôt. »

Me levant de mon siège sur la couverture, je fus soudain pris de vertiges, de nausées et d’une sensation de remuement atroce dans l’estomac. La douleur lancinante était si intense que je me sentis brusquement précipité dans un enfer violent. Tâtonnant aveuglément vers mon gourou, je m’effondrai devant lui, attaqué par tous les symptômes du redoutable choléra asiatique. Sri Yukteswar et Kanai me transportèrent dans le salon.

Tourmenté par l’agonie, je m’écriai : « Maître, je vous abandonne ma vie », car je croyais en effet qu’elle s’écoulait rapidement des rives de mon corps.

Sri Yukteswar posa ma tête sur ses genoux, caressant mon front avec une tendresse angélique.

« Tu vois maintenant ce qui serait arrivé si tu avais été à la gare avec tes amis », dit-il. « J’ai dû m’occuper de toi de cette étrange manière, parce que tu as choisi de douter de mon jugement concernant ce voyage à ce moment précis. »

Je compris enfin. Dans la mesure où les grands maîtres jugent rarement opportun d’exposer leurs pouvoirs ouvertement, un observateur occasionnel des événements de la journée aurait imaginé que leur enchaînement était tout à fait naturel. L’intervention de mon gourou avait été trop subtile pour être soupçonnée. Il avait agi selon sa volonté par l’intermédiaire de Behari, de mon oncle Sarada, de Rajendra et des autres, d’une manière si discrète que, probablement, tout le monde sauf moi pensait que les situations avaient été logiquement normales.

Comme Sri Yukteswar ne manquait jamais à ses obligations sociales, il demanda à Kanai d’aller chercher un spécialiste et d’en informer mon oncle.

« Maître », protestai-je, « vous seul pouvez me guérir. Je suis trop affaibli pour n’importe quel médecin. »

« Mon enfant, tu es protégé par la Divine Miséricorde. Ne t’inquiète pas pour le médecin ; il ne te trouvera pas dans cet état. Tu es déjà guéri. »

À ces mots de mon gourou, la souffrance atroce me quitta. Je m’assis péniblement. Un médecin arriva bientôt et m’examina avec attention.

« Vous semblez avoir passé le pire », dit-il. « Je vais prendre des échantillons avec moi pour des examens en laboratoire. »

Le lendemain matin, le médecin arriva en toute hâte. J’étais assis, de bonne humeur.

« Eh bien, eh bien, vous voici, souriant et bavardant comme si vous n’aviez pas frôlé la mort. » Il tapota doucement ma main. « Je m’attendais à peine à vous trouver en vie, après avoir découvert par les analyses que votre maladie était le choléra asiatique. Vous avez de la chance, jeune homme, d’avoir un gourou doté de pouvoirs de guérison divins ! J’en suis convaincu ! »

J’étais entièrement d’accord. Alors que le médecin se préparait à partir, Rajendra et Auddy apparurent à la porte. Le ressentiment sur leurs visages fit place à de la sympathie lorsqu’ils jetèrent un coup d’œil au médecin, puis à mon visage quelque peu pâle.

« Nous étions en colère quand tu n’es pas venu au rendez-vous à la gare de Calcutta. Tu as été malade ? »

« Oui. » Je ne pus m’empêcher de rire alors que mes amis posaient les bagages dans le même coin qu’ils avaient occupé la veille. Je citai : « Il était un navire qui allait en Espagne ; quand il arriva, il revint ! »

Le Maître entra dans la pièce. Je m’accordai la liberté d’un convalescent et pris sa main avec amour.

« Guruji », dis-je, « depuis ma douzième année, j’ai fait de nombreuses tentatives infructueuses pour atteindre l’Himalaya. Je suis enfin convaincu que sans vos bénédictions, la déesse Parvati ne m’accueillera pas ! »

{FN20-1} Bien que le Maître n’ait fourni aucune explication, sa réticence à visiter le Cachemire durant ces deux étés pourrait avoir été la prescience que le moment n’était pas propice à sa maladie là-bas (voir chapitre 22).

{FN20-2} Littéralement, « des montagnes ». Parvati, représentée mythologiquement comme une fille d’Himavat ou des montagnes sacrées, est un nom donné à la SHAKTI ou « épouse » de Shiva.

CHAPITRE 21

NOUS VISITONS LE CACHEMIRE

« Tu es assez fort maintenant pour voyager. Je t’accompagnerai au Cachemire », m’informa Sri Yukteswar deux jours après ma guérison miraculeuse du choléra asiatique.

Ce soir-là, notre groupe de six personnes prit le train pour le nord. Notre premier arrêt prolongé fut à Simla, une ville royale reposant sur le trône des collines de l’Himalaya. Nous nous promenâmes dans les rues escarpées, admirant les vues magnifiques.

« Fraises anglaises à vendre », criait une vieille femme, accroupie dans un marché en plein air pittoresque.

Le Maître était curieux de ces étranges petits fruits rouges. Il en acheta un panier et l’offrit à Kanai et à moi-même, qui étions à proximité. Je goûtai une baie, mais la recrachai précipitamment au sol.

« Maître, quel fruit acide ! Je ne pourrais jamais aimer les fraises ! »

Mon gourou rit. « Oh, tu les aimeras... en Amérique. Lors d’un dîner là-bas, ton hôtesse les servira avec du sucre et de la crème. Après avoir écrasé les baies avec une fourchette, tu les goûteras et diras : "Quelles délicieuses fraises !" Alors tu te souviendras de ce jour à Simla. »

La prédiction de Sri Yukteswar s’effaça de mon esprit, mais y réapparut bien des années plus tard, peu après mon arrivée en Amérique. J’étais invité à dîner chez Mme Alice T. Hasey (Sœur Yogmata) à West Somerville, dans le Massachusetts. Lorsqu’un dessert aux fraises fut placé sur la table, mon hôtesse prit sa fourchette et écrasa mes baies, ajoutant de la crème et du sucre. « Le fruit est un peu acidulé ; je pense que vous l’aimerez préparé ainsi », fit-elle remarquer.

J’en pris une bouchée. « Quelles délicieuses fraises ! » m’exclamai-je. Aussitôt, la prédiction de mon gourou à Simla émergea de la grotte insondable de la mémoire. Il était stupéfiant de réaliser que, bien longtemps auparavant, l’esprit de Sri Yukteswar, en harmonie avec Dieu, avait détecté avec sensibilité le programme des événements karmiques errant dans l’éther de l’avenir.

Notre groupe quitta bientôt Simla et prit le train pour Rawalpindi. Là, nous louâmes une grande landau, tirée par deux chevaux, dans laquelle nous entamâmes un voyage de sept jours vers Srinagar, capitale du Cachemire. Le deuxième jour de notre voyage vers le nord fit apparaître la véritable immensité himalayenne. Tandis que les roues de fer de notre voiture grinçaient sur les routes chaudes et pierreuses, nous étions transportés par les panoramas changeants de la grandeur montagneuse.

« Maître », dit Auddy au Maître, « je profite grandement de ces scènes glorieuses en votre sainte compagnie. »

Je ressentis un élan de plaisir à l’appréciation d’Auddy, car j’agissais en tant qu’hôte lors de ce voyage. Sri Yukteswar saisit ma pensée ; il se tourna vers moi et murmura :

« Ne te flatte pas ; Auddy n’est pas aussi fasciné par le paysage qu’il ne l’est par la perspective de nous quitter assez longtemps pour fumer une cigarette. »

J’étais choqué. « Maître », dis-je à voix basse, « s’il vous plaît, ne brisez pas notre harmonie avec ces mots désagréables. Je peux difficilement croire qu’Auddy ait envie de fumer. » Je regardai avec appréhension mon gourou, d’habitude si irrépressible.

« Très bien ; je ne dirai rien à Auddy. » Le Maître eut un petit rire. « Mais tu verras bientôt, quand la landau s’arrêtera, qu’Auddy sera prompt à saisir sa chance. »

La voiture arriva à un petit caravansérail. Alors que nos chevaux étaient menés à l’abreuvoir, Auddy demanda : « Maître, cela vous dérange-t-il si je monte un moment avec le cocher ? J’aimerais prendre un peu d’air frais. »

Sri Yukteswar donna sa permission, mais me fit remarquer : « Il veut de la fumée fraîche et non de l’air frais. »

La landau reprit sa progression bruyante sur les routes poussiéreuses. Les yeux du Maître pétillaient ; il m’ordonna : « Allonge le cou par la portière de la voiture et vois ce qu’Auddy fait avec l’air. »

J’obéis et fus stupéfait d’observer Auddy en train d’exhaler des ronds de fumée de cigarette. Mon regard vers Sri Yukteswar était empreint d’excuses.

« Vous avez raison, comme toujours, maître. Auddy profite d’une bouffée en même temps que du panorama. » Je supposai que mon ami avait reçu un cadeau du cocher ; je savais qu’Auddy n’avait apporté aucune cigarette de Calcutta.

Nous continuâmes sur le chemin labyrinthique, orné de vues sur les rivières, les vallées, les falaises abruptes et les innombrables rangées de montagnes. Chaque nuit, nous nous arrêtions dans des auberges rustiques et préparions notre propre nourriture. Sri Yukteswar prenait un soin particulier de mon régime, insistant pour que je prenne du jus de citron vert à tous les repas. J’étais encore faible, mais je m’améliorais de jour en jour, bien que la voiture cahotante ait été strictement conçue pour l’inconfort.

Des anticipations joyeuses remplissaient nos cœurs à mesure que nous approchions du centre du Cachemire, terre paradisiaque de lacs de lotus, de jardins flottants, de péniches aux baldaquins gais, de la rivière Jhelum aux nombreux ponts et de pâturages jonchés de fleurs, le tout entouré par la majesté himalayenne. Notre approche de Srinagar se fit par une avenue de grands arbres accueillants. Nous louâmes des chambres dans une auberge à deux étages surplombant les nobles collines. Il n’y avait pas d’eau courante ; nous tirions notre approvisionnement d’un puits voisin. Le temps estival était idéal, avec des journées chaudes et des nuits légèrement froides.

Nous fîmes un pèlerinage au temple ancien de Srinagar dédié à Swami Shankara. Alors que je contemplais l’ermitage au sommet de la montagne, se dressant hardiment contre le ciel, je tombai en transe extatique. Une vision apparut d’un manoir au sommet d’une colline dans un pays lointain. L’ashram élevé de Shankara devant moi fut transformé en la structure où, des années plus tard, j’établis le quartier général de la Self-Realization Fellowship en Amérique. Lorsque je visitai Los Angeles pour la première fois et que je vis le grand bâtiment sur la crête du mont Washington, je le reconnus immédiatement grâce à mes visions passées au Cachemire et ailleurs.

Quelques jours à Srinagar, puis direction Gulmarg (« sentiers de montagne de fleurs »), élevé de six mille pieds. Là, je montai pour la première fois sur un grand cheval. Rajendra monta un petit trotteur, dont le cœur était enflammé par l’ambition de la vitesse. Nous nous aventurâmes sur le très escarpé Khilanmarg ; le chemin menait à travers une forêt dense, abondante en champignons d’arbre, où les sentiers voilés de brume étaient souvent précaires. Mais le petit animal de Rajendra ne permit jamais à mon coursier surdimensionné un moment de repos, même dans les virages les plus périlleux. En avant, en avant, inlassablement vint le cheval de Rajendra, oublieux de tout sauf de la joie de la compétition.

Notre course épuisante fut récompensée par une vue à couper le souffle. Pour la première fois de cette vie, je contemplai dans toutes les directions les sublimes sommets enneigés de l’Himalaya, s’étendant rangée après rangée comme des silhouettes d’ours polaires géants. Mes yeux se régalèrent avec exaltation d’étendues infinies de montagnes glacées contre des ciels bleus ensoleillés.

Je roulais joyeusement avec mes jeunes compagnons, tous portant des pardessus, sur les pentes blanches étincelantes. Lors de notre descente, nous vîmes au loin un vaste tapis de fleurs jaunes, transfigurant complètement les collines désolées.

Nos excursions suivantes furent pour les célèbres « jardins de plaisir » royaux de l’empereur Jehangir, à Shalimar et Nishat Bagh. L’ancien palais de Nishat Bagh est construit directement au-dessus d’une cascade naturelle. Se précipitant des montagnes, le torrent a été régulé par des dispositifs ingénieux pour s’écouler sur des terrasses colorées et jaillir en fontaines au milieu des parterres de fleurs éblouissants. Le ruisseau pénètre également dans plusieurs pièces du palais, pour finalement tomber féeriquement dans le lac en contrebas. Les jardins immenses sont un déluge de couleurs — des roses d’une douzaine de teintes, des mufliers, de la lavande, des pensées, des coquelicots. Un contour émeraude est donné par des rangées symétriques de CHINARS, de cyprès, de cerisiers ; au-delà, se dressent les austérités blanches de l’Himalaya.

Les raisins du Cachemire sont considérés comme un délice rare à Calcutta. Rajendra, qui s’était promis un véritable festin en arrivant au Cachemire, fut déçu de ne pas y trouver de grands vignobles. De temps en temps, je le taquinais plaisamment sur ses attentes sans fondement.

« Oh, je me suis tellement gavé de raisins que je ne peux plus marcher ! » disais-je. « Les raisins invisibles fermentent en moi ! » Plus tard, j’entendis dire que des raisins sucrés poussent en abondance à Kaboul, à l’ouest du Cachemire. Nous nous consolâmes avec de la glace faite de RABRI, un lait fortement condensé, parfumé avec des pistaches entières.

Nous fîmes plusieurs voyages en SHIKARAS ou péniches, ombragées par des baldaquins brodés de rouge, naviguant le long des canaux complexes du lac Dal, un réseau de canaux ressemblant à une toile d’araignée aquatique. Ici, les nombreux jardins flottants, improvisés grossièrement avec des bûches et de la terre, frappent d’étonnement, tant la première vue de légumes et de melons poussant au milieu de vastes eaux est incongrue. On voit parfois un paysan, dédaignant d’être « enraciné au sol », remorquant son lopin de « terre » carré vers un nouvel emplacement dans le lac aux nombreux bras.

Dans cette vallée chargée d’histoire, on trouve un condensé de toutes les beautés de la terre. La Dame du Cachemire est couronnée de montagnes, guirlandée de lacs et chaussée de fleurs. Plus tard, après avoir parcouru de nombreuses terres lointaines, j’ai compris pourquoi le Cachemire est souvent appelé l’endroit le plus pittoresque du monde. Il possède certains des charmes des Alpes suisses, du Loch Lomond en Écosse et des exquis lacs anglais. Un voyageur américain au Cachemire trouve beaucoup de choses pour lui rappeler la grandeur sauvage de l’Alaska et de Pikes Peak près de Denver.

Comme candidates à un concours de beauté scénique, je propose pour le premier prix soit la vue magnifique de Xochimilco au Mexique, où les montagnes, les ciels et les peupliers se reflètent dans une myriade de voies d’eau au milieu des poissons joueurs, soit les lacs semblables à des bijoux du Cachemire, gardés comme de belles jeunes filles par la surveillance sévère de l’Himalaya. Ces deux endroits occupent une place de choix dans ma mémoire comme les plus beaux endroits sur terre.

Pourtant, j’ai été impressionné aussi quand j’ai contemplé pour la première fois les merveilles du parc national de Yellowstone, du Grand Canyon du Colorado et de l’Alaska. Le parc de Yellowstone est peut-être la seule région où l’on peut voir d’innombrables geysers jaillissant haut dans les airs, fonctionnant année après année avec une régularité d’horloge. Ses bassins opale et saphir et ses sources chaudes sulfureuses, ses ours et ses créatures sauvages rappellent que la Nature y a laissé un spécimen de sa création la plus ancienne. En roulant le long des routes du Wyoming jusqu’au « Pot de Peinture du Diable » de boue bouillante, avec des sources bouillonnantes, des fontaines vaporeuses et des geysers jaillissants dans toutes les directions, j’étais disposé à dire que Yellowstone mérite un prix spécial pour son caractère unique.

Les majestueux séquoias anciens de Yosemite, étendant leurs colonnes immenses jusque dans le ciel insondable, sont des cathédrales naturelles vertes conçues avec une habileté divine. Bien qu’il y ait des chutes merveilleuses en Orient, aucune n’égale la beauté torrentielle du Niagara près de la frontière canadienne. Les grottes de Mammoth dans le Kentucky et les cavernes de Carlsbad au Nouveau-Mexique, avec leurs formations colorées semblables à des glaçons, sont des pays de fées stupéfiants. Leurs longues aiguilles de stalactites, pendantes du plafond des grottes et reflétées dans les eaux souterraines, offrent un aperçu d’autres mondes tels que l’homme les imagine.

La plupart des hindous du Cachemire, mondialement célèbres pour leur beauté, sont aussi blancs que les Européens et ont des traits et une structure osseuse similaires ; beaucoup ont les yeux bleus et les cheveux blonds. Vêtus de vêtements occidentaux, ils ressemblent à des Américains. L’Himalaya froid protège les Cachemiris du soleil brûlant et préserve leur teint clair. À mesure que l’on voyage vers les latitudes sud et tropicales de l’Inde, on constate progressivement que les gens deviennent de plus en plus foncés.

Après avoir passé des semaines heureuses au Cachemire, je fus contraint de retourner au Bengale pour le trimestre d’automne du Serampore College. Sri Yukteswar resta à Srinagar, avec Kanai et Auddy. Avant mon départ, le Maître laissa entendre que son corps serait sujet à la souffrance au Cachemire.

« Maître, vous êtes une image de santé », protestai-je.

« Il y a une chance que je quitte même cette terre. »

« Guruji ! » Je tombai à ses pieds avec un geste implorant. « S’il vous plaît, promettez de ne pas quitter votre corps maintenant. Je suis totalement incapable de continuer sans vous. »

Sri Yukteswar resta silencieux, mais me sourit avec tant de compassion que je me sentis rassuré. À contrecœur, je le quittai.

« Maître dangereusement malade. » Ce télégramme d’Auddy me parvint peu après mon retour à Serampore.

« Maître », câblai-je frénétiquement à mon gourou, « j’ai demandé votre promesse de ne pas me quitter. S’il vous plaît, gardez votre corps ; sinon, je mourrai aussi. »

« Qu’il en soit ainsi. » Telle fut la réponse de Sri Yukteswar depuis le Cachemire.

Une lettre d’Auddy arriva quelques jours plus tard, m’informant que le Maître s’était rétabli. À son retour à Serampore, durant la quinzaine suivante, je fus attristé de trouver le corps de mon gourou réduit à la moitié de son poids habituel.

Heureusement pour ses disciples, Sri Yukteswar brûla beaucoup de leurs péchés dans le feu de sa grave fièvre au Cachemire. La méthode métaphysique du transfert physique de la maladie est connue des yogis très avancés. Un homme fort peut aider un plus faible en l’aidant à porter son lourd fardeau ; un surhomme spirituel est capable de minimiser les fardeaux physiques ou mentaux de ses disciples en partageant le karma de leurs actions passées. Tout comme un homme riche perd un peu d’argent lorsqu’il rembourse une grosse dette pour son fils prodigue, qui est ainsi sauvé des conséquences désastreuses de sa propre folie, un maître sacrifie volontairement une partie de sa richesse corporelle pour alléger la misère de ses disciples.

Par une méthode secrète, le yogi unit son esprit et son véhicule astral avec ceux d’un individu souffrant ; la maladie est transmise, en totalité ou en partie, au corps du saint. Ayant moissonné Dieu sur le champ physique, un maître ne se soucie plus de ce qui arrive à cette forme matérielle. Bien qu’il puisse lui permettre d’enregistrer une certaine maladie afin d’en soulager d’autres, son esprit n’est jamais affecté ; il s’estime heureux de pouvoir apporter une telle aide.

Le dévot qui a atteint le salut final dans le Seigneur constate que son corps a complètement rempli son dessein ; il peut alors l’utiliser de la manière qu’il juge appropriée. Son travail dans le monde consiste à soulager les chagrins de l’humanité, que ce soit par des moyens spirituels, par des conseils intellectuels, par la volonté ou par le transfert physique de la maladie. S’échappant vers la supraconscience chaque fois qu’il le désire, un maître peut rester insensible à la souffrance physique ; parfois, il choisit de supporter stoïquement la douleur corporelle, comme un exemple pour ses disciples. En endossant les maux des autres, un yogi peut satisfaire, pour eux, la loi karmique de cause à effet. Cette loi est mécaniquement ou mathématiquement opérante ; son fonctionnement peut être scientifiquement manipulé par des hommes de sagesse divine.

La loi spirituelle n’exige pas qu’un maître tombe malade chaque fois qu’il guérit une autre personne. Les guérisons ont généralement lieu grâce à la connaissance qu’a le saint de diverses méthodes de guérison instantanée dans lesquelles aucun mal n’est causé au guérisseur spirituel. En de rares occasions, cependant, un maître qui souhaite accélérer considérablement l’évolution de ses disciples peut alors volontairement travailler sur son propre corps une grande part de leur karma indésirable.

Jésus s’est désigné lui-même comme une rançon pour les péchés de beaucoup. Avec ses pouvoirs divins, son corps n’aurait jamais pu être soumis à la mort par crucifixion s’il n’avait pas volontairement coopéré avec la subtile loi cosmique de cause à effet. Il a ainsi pris sur lui les conséquences du karma des autres, en particulier celui de ses disciples. De cette manière, ils ont été hautement purifiés et rendus aptes à recevoir la conscience omniprésente qui est descendue plus tard sur eux.

Seul un maître réalisé peut transférer sa force vitale ou transmettre à son propre corps les maladies d’autrui. Un homme ordinaire ne peut employer cette méthode yogique de guérison, et il n’est pas souhaitable qu’il le fasse ; car un instrument physique défectueux est une entrave à la méditation sur Dieu. Les écritures hindoues enseignent que le premier devoir de l’homme est de maintenir son corps en bon état ; sans quoi son esprit est incapable de rester fixé dans la concentration dévotionnelle.

Un esprit très fort peut cependant transcender toutes les difficultés physiques et atteindre la réalisation de Dieu. De nombreux saints ont ignoré la maladie et ont réussi leur quête divine. Saint François d’Assise, sévèrement affligé par les infirmités, guérissait les autres et ressuscitait même les morts.

J’ai connu un saint indien dont la moitié du corps était autrefois purulente de plaies. Son état diabétique était si aigu que, dans des conditions normales, il ne pouvait rester assis sans bouger plus de quinze minutes à la fois. Mais son aspiration spirituelle était inébranlable. « Seigneur, » priait-il, « viendras-Tu dans mon temple brisé ? » Par une maîtrise constante de la volonté, le saint devint progressivement capable de s’asseoir quotidiennement dans la posture du lotus pendant dix-huit heures consécutives, absorbé dans la transe extatique.

« Et, » me dit-il, « au bout de trois ans, je trouvai la Lumière Infinie flamboyant en mon être fracassé. Me réjouissant dans cette splendeur joyeuse, j’oubliai le corps. Plus tard, je vis qu’il était devenu sain par la Miséricorde Divine. »

Un incident historique de guérison concerne le roi Baber (1483-1530), fondateur de l’empire moghol en Inde. Son fils, le prince Humayun, était mortellement malade. Le père pria avec une détermination angoissée de recevoir la maladie, et que son fils fût épargné. Après que tous les médecins eurent perdu espoir, Humayun guérit. Baber tomba immédiatement malade et mourut de la même maladie qui avait frappé son fils. Humayun succéda à Baber en tant qu’empereur de l’Hindoustan.

Beaucoup imaginent que tout maître spirituel possède, ou devrait posséder, la santé et la force d’un Sandow. Cette supposition est sans fondement. Un corps maladif n’indique pas qu’un gourou n’est pas en contact avec les puissances divines, pas plus qu’une santé de fer ne signifie nécessairement une illumination intérieure. La condition du corps physique, en d’autres termes, ne peut légitimement servir de test pour un maître. Ses qualifications distinctives doivent être recherchées dans son propre domaine, le spirituel.

De nombreux chercheurs égarés en Occident pensent à tort qu’un orateur ou un écrivain éloquent en métaphysique doit être un maître. Les rishis, cependant, ont souligné que l’épreuve décisive d’un maître est la capacité de l’homme à entrer à volonté dans l’état sans souffle, et à maintenir le SAMADHI ininterrompu du NIRBIKALPA. {FN21-5} Ce n’est que par ces réalisations qu’un être humain peut prouver qu’il a « maîtrisé » MAYA ou la Délusion Cosmique dualiste. Lui seul peut dire du fond de la réalisation : « EKAM SAT », — « Seul l’Un existe. »

« Les VEDAS déclarent que l’homme ignorant qui se contente de faire la moindre distinction entre l’âme individuelle et le Soi Suprême est exposé au danger », a écrit Shankara, le grand moniste. « Là où il y a dualité en vertu de l’ignorance, on voit toutes choses comme distinctes du Soi. Lorsque tout est vu comme le Soi, alors il n’y a même pas un atome autre que le Soi… »

« Dès que la connaissance de la Réalité a jailli, il ne peut y avoir de fruits d’actions passées à expérimenter, en raison de l’irréalité du corps, de la même manière qu’il ne peut y avoir de rêve après le réveil. »

Seuls les grands gourous sont capables d’assumer le karma de leurs disciples. Sri Yukteswar n’aurait pas souffert au Cachemire s’il n’avait pas reçu la permission de l’Esprit en lui d’aider ses disciples de cette manière étrange. Peu de saints furent jamais plus délicatement équipés de sagesse pour accomplir les ordres divins que mon Maître en harmonie avec Dieu.

Lorsque j’osai quelques mots de sympathie devant sa silhouette émaciée, mon gourou dit gaiement :

« Cela a ses bons côtés ; je peux maintenant entrer dans certains petits GANJIS (maillots de corps) que je n’ai pas portés depuis des années ! »

Écoutant le rire jovial du Maître, je me souvins des mots de saint François de Sales : « Un saint qui est triste est un triste saint ! »

{FN21-1} C’est une marque d’irrespect, en Inde, de fumer en présence de ses aînés et supérieurs.

{FN21-2} Le platane oriental.

{FN21-3} De nombreux saints chrétiens, dont Thérèse Neumann (voir chapitre 39), connaissent le transfert métaphysique de la maladie.

{FN21-4} Le Christ dit, juste avant d’être emmené pour être crucifié : « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? Comment donc s’accompliraient les écritures, d’après lesquelles il doit en être ainsi ? » - MATTHIEU 26:53-54.

{FN21-5} Voir ../chapitres 26, 43 NOTES.

CHAPITRE : 22

LE CŒUR D’UNE IMAGE DE PIERRE

« En tant qu’épouse hindoue loyale, je ne souhaite pas me plaindre de mon mari. Mais je languis de le voir se détourner de ses vues matérialistes. Il prend plaisir à ridiculiser les images des saints dans ma salle de méditation. Cher frère, j’ai la foi profonde que tu peux l’aider. Le feras-tu ? »

Ma sœur aînée Roma me regardait avec supplication. Je rendais une courte visite à son domicile de Calcutta, sur Girish Vidyaratna Lane. Son plaidoyer me toucha, car elle avait exercé une influence spirituelle profonde sur ma vie jeune, et avait essayé avec amour de combler le vide laissé dans le cercle familial par la mort de Mère.

« Sœur bien-aimée, bien sûr, je ferai tout ce que je peux. » Je souris, désireux de dissiper la tristesse visible sur son visage, en contraste avec son expression habituelle calme et joyeuse.

Roma et moi restâmes un moment en prière silencieuse pour demander conseil. Un an plus tôt, ma sœur m’avait demandé de l’initier au KRIYA YOGA, dans lequel elle faisait des progrès notables.

Une inspiration me saisit. « Demain, » dis-je, « je vais au temple de Dakshineswar. Viens avec moi, s’il te plaît, et persuade ton mari de nous accompagner. Je sens que dans les vibrations de ce lieu saint, la Mère Divine touchera son cœur. Mais ne révèle pas notre but en voulant qu’il vienne. »

Ma sœur accepta avec espoir. Très tôt le lendemain matin, je fus heureux de constater que Roma et son mari étaient prêts pour le voyage. Alors que notre fiacre cahotait le long d’Upper Circular Road vers Dakshineswar, mon beau-frère, Satish Chandra Bose, s’amusait à tourner en dérision les gourous spirituels du passé, du présent et du futur. Je remarquai que Roma pleurait doucement.

« Sœur, remonte ton moral ! » murmurai-je. « Ne donne pas à ton mari la satisfaction de croire que nous prenons ses moqueries au sérieux. »

« Mukunda, comment peux-tu admirer des charlatans sans valeur ? » disait Satish. « L’apparence même d’un SADHU est répugnante. Il est soit aussi maigre qu’un squelette, soit aussi impieusement gras qu’un éléphant ! »

J’éclatai de rire. Ma réaction de bonne humeur fut agaçante pour Satish ; il se retira dans un silence renfrogné. Alors que notre cabine entrait dans l’enceinte de Dakshineswar, il eut un sourire sardonique.

« Cette excursion, je suppose, est un plan pour me réformer ? »

Comme je me détournais sans répondre, il me saisit le bras. « Jeune M. le Moine, » dit-il, « n’oublie pas de prendre les dispositions appropriées avec les autorités du temple pour assurer notre repas de midi. »

« Je vais méditer maintenant. Ne t’inquiète pas pour ton déjeuner, » répondis-je vivement. « La Mère Divine s’en occupera. »

« Je ne fais pas confiance à la Mère Divine pour faire la moindre chose pour moi. Mais je te tiens pour responsable de ma nourriture. » Les tons de Satish étaient menaçants.

Je me dirigeai seul vers le hall à colonnades qui fait face au grand temple de Kali, ou Mère Nature. Choisissant un endroit ombragé près de l’un des piliers, j’arrangeai mon corps dans la posture du lotus. Bien qu’il ne fût que sept heures environ, le soleil du matin serait bientôt oppressant.

Le monde recula alors que j’entrais en transe dévotionnelle. Mon esprit était concentré sur la Déesse Kali, dont l’image à Dakshineswar avait été l’objet spécial d’adoration par le grand maître, Sri Ramakrishna Paramhansa. En réponse à ses demandes angoissées, l’image de pierre de ce temple même avait souvent pris une forme vivante et conversé avec lui.

« Mère silencieuse au cœur de pierre, » priai-je, « Tu devins remplie de vie à la requête de Ton dévot bien-aimé Ramakrishna ; pourquoi n’écoutes-Tu pas aussi les plaintes de ce fils aspirant qui est le Tien ? »

Mon zèle aspirant augmenta sans bornes, accompagné d’une paix divine. Pourtant, lorsque cinq heures furent passées, et que la Déesse que je visualisais intérieurement n’avait fait aucune réponse, je me sentis légèrement découragé. Parfois, c’est un test de Dieu que de retarder l’accomplissement des prières. Mais Il finit par apparaître au dévot persistant sous quelque forme qu’il chérisse. Un chrétien dévot voit Jésus ; un hindou contemple Krishna, ou la Déesse Kali, ou une Lumière expansive si son culte prend une tournure impersonnelle.

À contrecœur, j’ouvris les yeux et vis que les portes du temple étaient verrouillées par un prêtre, conformément à une coutume de midi. Je me levai de mon siège isolé sous le hall ouvert et couvert, et je marchai dans la cour. Son sol de pierre était brûlant sous le soleil de midi ; mes pieds nus étaient douloureusement brûlés.

« Mère Divine, » objectai-je silencieusement, « Tu n’es pas venue à moi en vision, et maintenant Tu es cachée dans le temple derrière des portes closes. Je voulais T’offrir une prière spéciale aujourd’hui au nom de mon beau-frère. »

Ma pétition intérieure fut instantanément reconnue. D’abord, une délicieuse vague de froid descendit le long de mon dos et sous mes pieds, bannissant tout inconfort. Puis, à mon grand étonnement, le temple devint grandement magnifié. Sa grande porte s’ouvrit lentement, révélant la figure de pierre de la Déesse Kali. Graduellement, elle se transforma en une forme vivante, hochant la tête en signe de salutation avec un sourire, me ravissant d’une joie indescriptible. Comme par une seringue mystique, le souffle fut retiré de mes poumons ; mon corps devint très immobile, bien que non inerte.

Un agrandissement extatique de la conscience suivit. Je pouvais voir clairement sur plusieurs kilomètres au-dessus du fleuve Gange à ma gauche, et au-delà du temple dans toute l’enceinte de Dakshineswar. Les murs de tous les bâtiments miroitaient de manière transparente ; à travers eux, j’observais les gens marchant ça et là sur des terres lointaines.

Bien que je fusse sans souffle et mon corps dans un état étrangement calme, j’étais capable de bouger mes mains et mes pieds librement. Pendant plusieurs minutes, j’expérimentai la fermeture et l’ouverture de mes yeux ; dans les deux états, je voyais distinctement tout le panorama de Dakshineswar.

La vue spirituelle, semblable aux rayons X, pénètre dans toute la matière ; l’œil divin est au centre partout, la circonférence nulle part. Je réalisai à nouveau, debout là dans la cour ensoleillée, que lorsque l’homme cesse d’être un enfant prodigue de Dieu, absorbé dans un monde physique effectivement rêve, sans fondement comme une bulle, il réhérite ses royaumes éternels. Si « l’escapisme » est un besoin de l’homme, coincé dans sa personnalité étroite, une évasion peut-elle se comparer à la majesté de l’omniprésence ?

Dans mon expérience sacrée à Dakshineswar, les seuls objets extraordinairement agrandis étaient le temple et la forme de la Déesse. Tout le reste apparaissait dans ses dimensions normales, bien que chaque chose fût enfermée dans un halo de lumière douce — blanc, bleu et des teintes d’arc-en-ciel pastel. Mon corps semblait être d’une substance éthérée, prêt à léviter. Pleinement conscient de mon environnement matériel, je regardais autour de moi et faisais quelques pas sans perturber la continuité de la vision bienheureuse.

Derrière les murs du temple, j’aperçus soudain mon beau-frère alors qu’il était assis sous les branches épineuses d’un arbre sacré BEL. Je pouvais discerner sans effort le cours de ses pensées. Quelque peu élevé sous l’influence sainte de Dakshineswar, son esprit gardait pourtant des réflexions peu aimables à mon sujet. Je me tournai directement vers la forme gracieuse de la Déesse.

« Mère Divine, » priai-je, « ne vas-Tu pas changer spirituellement le mari de ma sœur ? »

La belle figure, jusque-là silencieuse, parla enfin : « Ton souhait est exaucé ! »

Je regardai joyeusement Satish. Comme s’il était instinctivement conscient qu’un pouvoir spirituel était à l’œuvre, il se leva avec ressentiment de son siège sur le sol. Je le vis courir derrière le temple ; il s’approcha de moi, secouant le poing.

La vision englobante disparut. Je ne pouvais plus voir la glorieuse Déesse ; le temple imposant fut réduit à sa taille ordinaire, moins sa transparence. À nouveau, mon corps ruisselait sous les rayons féroces du soleil. Je sautai à l’abri du hall à piliers, où Satish me poursuivit avec colère. Je regardai ma montre. Il était une heure ; la vision divine avait duré une heure.

« Petit imbécile, » lâcha mon beau-frère, « tu es resté assis là, jambes croisées et yeux louches pendant six heures. J’ai fait des allées et venues en te regardant. Où est ma nourriture ? Maintenant, le temple est fermé ; tu as omis d’en avertir les autorités ; nous voilà sans déjeuner ! »

L’exaltation que j’avais ressentie à la présence de la Déesse était encore vibrante dans mon cœur. Je fus enhardi à m’exclamer : « La Mère Divine nous nourrira ! »

Satish était hors de lui de rage. « Une fois pour toutes, » cria-t-il, « j’aimerais voir ta Mère Divine nous donner à manger ici sans arrangements préalables ! »

Ses mots furent à peine prononcés qu’un prêtre du temple traversa la cour et nous rejoignit.

« Fils, » s’adressa-t-il à moi, « j’ai observé ton visage sereinement rayonnant pendant des heures de méditation. J’ai vu l’arrivée de ton groupe ce matin, et j’ai ressenti le désir de mettre de côté une nourriture abondante pour votre déjeuner. Il est contraire aux règles du temple de nourrir ceux qui ne font pas de demande à l’avance, mais j’ai fait une exception pour toi. »

Je le remerciai et plongeai mon regard directement dans les yeux de Satish. Il rougit d’émotion, baissant les yeux dans un repentir silencieux. Lorsque nous fûmes servis d’un repas somptueux, incluant des mangues hors saison, je remarquai que l’appétit de mon beau-frère était maigre. Il était déconcerté, plongeant profondément dans l’océan de la pensée. Sur le chemin du retour vers Calcutta, Satish, avec une expression adoucie, jetait occasionnellement des regards suppliants vers moi. Mais il ne prononça pas un seul mot après le moment où le prêtre était apparu pour nous inviter à déjeuner, comme en réponse directe au défi de Satish.

L’après-midi suivant, je rendis visite à ma sœur chez elle. Elle m’accueillit avec affection.

« Cher frère, » s’écria-t-elle, « quel miracle ! Hier soir, mon mari a pleuré ouvertement devant moi. »

« "DEVI {FN22-1} bien-aimée," » disait-il, « "je suis heureux au-delà de toute expression que ce plan de réforme de ton frère ait opéré une transformation. Je vais réparer chaque tort que je t’ai fait. À partir de ce soir, nous utiliserons notre grande chambre seulement comme un lieu de culte ; ta petite salle de méditation sera changée en nos quartiers de sommeil. Je suis sincèrement désolé d’avoir ridiculisé ton frère. Pour la manière honteuse dont j’ai agi, je me punirai en ne parlant pas à Mukunda jusqu’à ce que j’aie progressé sur le chemin spirituel. Profondément, je chercherai la Mère Divine à partir de maintenant ; un jour, je dois sûrement La trouver !" »

Des années plus tard, je rendis visite à mon beau-frère à Delhi. J’étais comblé de joie de percevoir qu’il s’était hautement développé dans la réalisation de soi, et qu’il avait été béni par la vision de la Mère Divine. Pendant mon séjour avec lui, je remarquai que Satish passait secrètement la plus grande partie de chaque nuit en méditation divine, bien qu’il souffrît d’une maladie grave et qu’il fût occupé pendant la journée à son bureau.

La pensée me vint que la durée de vie de mon beau-frère ne serait pas longue. Roma a dû lire dans mes pensées.

« Cher frère, » dit-elle, « je suis en bonne santé, et mon mari est malade. Néanmoins, je veux que tu saches qu’en tant qu’épouse hindoue dévouée, je serai la première à mourir. {FN22-2} Il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je ne parte. »

Surpris par ses paroles sinistres, je réalisai pourtant leur pointe de vérité. J’étais en Amérique lorsque ma sœur mourut, environ un an après sa prédiction. Mon plus jeune frère Bishnu me donna plus tard les détails.

« Roma et Satish étaient à Calcutta au moment de sa mort, » me raconta Bishnu. « Ce matin-là, elle s’habilla dans sa parure nuptiale. »

« "Pourquoi ce costume spécial ?" demanda Satish. »

« "C’est mon dernier jour de service envers toi sur terre," répondit Roma. Peu de temps après, elle eut une crise cardiaque. Alors que son fils se précipitait pour chercher de l’aide, elle dit : »

« "Fils, ne me quitte pas. Ce n’est pas la peine ; je serai partie avant qu’un médecin ne puisse arriver." Dix minutes plus tard, tenant les pieds de son mari en révérence, Roma quitta consciemment son corps, joyeusement et sans souffrance. »

« Satish devint très reclus après la mort de sa femme, » continua Bishnu. « Un jour, lui et moi regardions une grande photographie souriante de Roma. »

« "Pourquoi souris-tu ?" s’exclama soudain Satish, comme si sa femme était présente. "Tu penses que tu étais habile en arrangeant de partir avant moi. Je prouverai que tu ne peux pas rester longtemps loin de moi ; bientôt je te rejoindrai." »

« Bien qu’à ce moment-là Satish fût pleinement rétabli de sa maladie et jouît d’une excellente santé, il mourut sans cause apparente peu après sa remarque étrange devant la photographie. »

Ainsi partit prophétiquement ma sœur aînée bien-aimée Roma, et son mari Satish — celui qui changea à Dakshineswar d’un homme mondain ordinaire en un saint silencieux.

{FN22-1} Déesse.

{FN22-2} L’épouse hindoue croit que c’est un signe d’avancement spirituel si elle meurt avant son mari, comme preuve de son service loyal envers lui, ou « mourir au combat ».

CHAPITRE : 23

JE REÇOIS MON DIPLÔME UNIVERSITAIRE

« Tu ignores tes devoirs de manuel de philosophie. Sans doute dépends-tu d’une "intuition" sans effort pour réussir tes examens. Mais à moins que tu ne t’appliques d’une manière plus studieuse, je veillerai à ce que tu ne réussisses pas ce cours. »

Le professeur D. C. Ghoshal du Serampore College s’adressait à moi sévèrement. Si je ne parvenais pas à réussir son test écrit final en classe, je serais inéligible pour passer les examens conclusifs. Ceux-ci sont formulés par la faculté de l’Université de Calcutta, qui compte le Serampore College parmi ses branches affiliées. Un étudiant dans les universités indiennes qui échoue dans une matière aux finales du A.B. doit être réexaminé dans TOUTES ses matières l’année suivante.

Mes instructeurs au Serampore College me traitaient habituellement avec gentillesse, non sans une pointe de tolérance amusée. « Mukunda est un peu trop enivré par la religion. » En me résumant ainsi, ils m’épargnaient avec tact l’embarras de répondre aux questions en classe ; ils faisaient confiance aux tests écrits finaux pour m’éliminer de la liste des candidats au A.B. Le jugement porté par mes camarades étudiants était exprimé dans leur surnom pour moi : « Moine Fou ».

Je pris une mesure ingénieuse pour annuler la menace d’échec en philosophie que le professeur Ghoshal faisait peser sur moi. Lorsque les résultats des tests finaux furent sur le point d’être annoncés publiquement, je demandai à un camarade de classe de m’accompagner au bureau du professeur.

« Viens, je veux un témoin, » dis-je à mon compagnon. « Je serai très déçu si je n’ai pas réussi à déjouer l’instructeur. »

Le professeur Ghoshal secoua la tête après que j’eus demandé quelle note il avait attribuée à ma copie.

« Tu ne fais pas partie de ceux qui ont réussi, » dit-il triomphalement. Il fouilla dans une grande pile sur son bureau. « Ta copie n’est même pas ici ; tu as échoué, de toute façon, par non-présentation à l’examen. »

Je ricanai. « Monsieur, j’étais là. Puis-je regarder moi-même dans la pile ? »

Le professeur, décontenancé, donna sa permission ; je trouvai rapidement ma copie, où j’avais soigneusement omis toute marque d’identification à l’exception de mon numéro d’appel. Non prévenu par le « drapeau rouge » de mon nom, l’instructeur avait attribué une note élevée à mes réponses même si elles n’étaient pas embellies par des citations de manuels. {FN23-1}

Voyant clair dans mon stratagème, il tonna maintenant : « De la chance pure et simple ! » Il ajouta avec espoir : « Tu es sûr d’échouer aux finales du A.B. »

Pour les tests dans mes autres matières, je reçus un peu de coaching, particulièrement de mon cher ami et cousin, Prabhas Chandra Ghose, {FN23-2} fils de mon oncle Sarada. Je franchis douloureusement mais avec succès — avec les notes de passage les plus basses possibles — tous mes tests finaux.

Maintenant, après quatre années de collège, j’étais éligible pour me présenter aux examens du A.B. Néanmoins, je m’attendais à peine à me prévaloir de ce privilège. Les finales du Serampore College étaient un jeu d’enfant comparées aux rigoureuses qui seraient imposées par l’Université de Calcutta pour le diplôme de A.B. Mes visites presque quotidiennes à Sri Yukteswar m’avaient laissé peu de temps pour entrer dans les salles de collège. Là, c’était ma présence plutôt que mon absence qui provoquait des exclamations d’étonnement de la part de mes camarades de classe !

Mon habitude coutumière était de partir sur mon vélo vers neuf heures et demie du matin. Dans une main, j’emportais une offrande pour mon gourou : quelques fleurs du jardin de ma pension PANTHI. M’accueillant avec affabilité, le Maître m’invitait à déjeuner. J’acceptais invariablement avec empressement, heureux de bannir pour la journée la pensée de l’université. Après des heures passées avec Sri Yukteswar, à écouter son flux incomparable de sagesse ou à aider aux tâches de l’ashram, je repartais à contrecœur vers minuit pour la PANTHI. Il m’arrivait parfois de passer toute la nuit avec mon gourou, si joyeusement absorbé par sa conversation que je remarquais à peine le moment où l’obscurité cédait la place à l’aube.

Une nuit, vers onze heures, alors que je mettais mes chaussures {FN23-3} en préparation pour le trajet vers la pension, le Maître m’interrogea gravement.

« Quand commencent tes examens de A.B. ? »

« Dans cinq jours, monsieur. »

« J’espère que tu es prêt pour eux. »

Transi d’alarme, je tins une chaussure en l’air. « Monsieur, protestai-je, vous savez combien mes journées ont été passées avec vous plutôt qu’avec les professeurs. Comment puis-je jouer une farce en me présentant à ces finales difficiles ? »

Les yeux de Sri Yukteswar étaient tournés avec pénétration vers les miens. « Tu dois te présenter. » Son ton était froidement péremptoire. « Nous ne devons pas donner à ton père et aux autres membres de ta famille une raison de critiquer ta préférence pour la vie d’ashram. Promets-moi simplement que tu seras présent aux examens ; réponds-y du mieux que tu peux. »

Des larmes incontrôlables coulaient sur mon visage. Je sentais que l’ordre du Maître était déraisonnable et que son intérêt était, pour le moins, tardif.

« Je me présenterai si vous le souhaitez, dis-je entre deux sanglots. Mais il ne reste aucun temps pour une préparation adéquate. » À voix basse, je murmurai : « Je remplirai les feuilles de vos enseignements en réponse aux questions ! »

Lorsque j’entrai dans l’ermitage le jour suivant, à mon heure habituelle, je présentai mon bouquet avec une certaine solennité morne. Sri Yukteswar rit de mon air accablé.

« Mukunda, le Seigneur t’a-t-il jamais fait défaut, lors d’un examen ou ailleurs ? »

« Non, monsieur, » répondis-je chaleureusement. Des souvenirs reconnaissants surgirent dans un flot revigorant.

« Ce n’est pas la paresse, mais un zèle ardent pour Dieu qui t’a empêché de rechercher les honneurs universitaires, » dit gentiment mon gourou. Après un silence, il cita : « “Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus.” » {FN23-4}

Pour la millième fois, je sentis mes fardeaux s’alléger en présence du Maître. Lorsque nous eûmes terminé notre déjeuner matinal, il suggéra que je retourne à la PANTHI.

« Ton ami, Romesh Chandra Dutt, habite-t-il toujours dans ta pension ? »

« Oui, monsieur. »

« Prends contact avec lui ; le Seigneur l’inspirera pour t’aider avec les examens. »

« Très bien, monsieur ; mais Romesh est inhabituellement occupé. C’est le meilleur étudiant de notre classe, et il suit un cursus plus lourd que les autres. »

Le Maître écarta mes objections d’un geste. « Romesh trouvera du temps pour toi. Maintenant, va. »

Je retournai à vélo à la PANTHI. La première personne que je rencontrai dans l’enceinte de la pension fut le studieux Romesh. Comme si ses journées étaient tout à fait libres, il accepta obligeamment ma requête timide.

« Bien sûr ; je suis à ton service. » Il passa plusieurs heures de cet après-midi et des jours suivants à me faire réviser mes diverses matières.

« Je crois que beaucoup de questions en littérature anglaise seront centrées sur l’itinéraire de Childe Harold, » me dit-il. « Nous devons nous procurer un atlas immédiatement. »

Je me précipitai chez mon oncle Sarada et empruntai un atlas. Romesh marqua sur la carte de l’Europe les lieux visités par le voyageur romantique de Byron.

Quelques camarades de classe s’étaient rassemblés pour écouter le tutorat. « Romesh te conseille mal, » me commenta l’un d’eux à la fin d’une session. « Habituellement, seulement cinquante pour cent des questions portent sur les livres ; l’autre moitié concerne la vie des auteurs. »

Lorsque je me présentai à l’examen de littérature anglaise le jour suivant, mon premier coup d’œil sur les questions provoqua des larmes de gratitude qui mouillèrent ma copie. Le surveillant de la salle vint à mon bureau et fit une enquête compatissante.

« Mon gourou a prédit que Romesh m’aiderait, » expliquai-je. « Regardez ; les questions mêmes qui m’ont été dictées par Romesh sont ici sur la feuille d’examen ! Heureusement pour moi, il y a très peu de questions cette année sur les auteurs anglais, dont la vie est enveloppée d’un profond mystère en ce qui me concerne ! »

Ma pension était en émoi lorsque je revins. Les garçons qui avaient ridiculisé la méthode de coaching de Romesh me regardaient avec admiration, m’assourdissant presque de félicitations. Durant la semaine des examens, je passai de nombreuses heures avec Romesh, qui formulait des questions qu’il pensait susceptibles d’être posées par les professeurs. Jour après jour, les questions de Romesh apparaissaient sous presque la même forme sur les feuilles d’examen.

La nouvelle circula largement dans l’université qu’une chose ressemblant à un miracle se produisait, et que le succès semblait probable pour le « Moine Fou » distrait. Je ne fis aucune tentative pour cacher les faits de l’affaire. Les professeurs locaux étaient impuissants à modifier les questions, qui avaient été préparées par l’Université de Calcutta.

En réfléchissant à l’examen de littérature anglaise, je réalisai un matin que j’avais commis une erreur grave. Une section des questions avait été divisée en deux parties, A ou B, et C ou D. Au lieu de répondre à une question de chaque partie, j’avais négligemment répondu aux deux questions du Groupe I, et j’avais omis de considérer quoi que ce soit dans le Groupe II. La meilleure note que je pouvais obtenir à ce devoir était 33, soit trois de moins que la note éliminatoire de 36. Je me précipitai chez le Maître et déversai mes tourments.

« Monsieur, j’ai commis une bévue impardonnable. Je ne mérite pas les bénédictions divines à travers Romesh ; je suis tout à fait indigne. »

« Reprends courage, Mukunda. » Les tons de Sri Yukteswar étaient légers et insouciants. Il pointa du doigt la voûte bleue des cieux. « Il est plus possible que le soleil et la lune inversent leurs positions dans l’espace qu’il ne l’est pour toi d’échouer à obtenir ton diplôme ! »

Je quittai l’ermitage dans une humeur plus tranquille, bien qu’il semblât mathématiquement inconcevable que je puisse réussir. Je regardai une ou deux fois avec appréhension le ciel ; le Seigneur du Jour semblait être solidement ancré dans son orbite habituelle !

Alors que j’atteignais la PANTHI, j’entendis la remarque d’un camarade de classe : « Je viens d’apprendre que cette année, pour la première fois, la note éliminatoire requise en littérature anglaise a été abaissée. »

J’entrai dans la chambre du garçon avec une telle vitesse qu’il leva les yeux avec alarme. Je l’interrogeai avec empressement.

« Moine aux longs cheveux, » dit-il en riant, « pourquoi cet intérêt soudain pour les questions scolaires ? Pourquoi pleurer à la onzième heure ? Mais il est vrai que la note éliminatoire vient d’être abaissée à 33 points. »

Quelques sauts joyeux me menèrent dans ma propre chambre, où je tombai à genoux et louai les perfections mathématiques de mon Père Divin.

Chaque jour, je frissonnais à la conscience d’une présence spirituelle que je sentais clairement me guider à travers Romesh. Un incident significatif se produisit en rapport avec l’examen de bengali. Romesh, qui avait peu abordé ce sujet, me rappela un matin alors que je quittais la pension en route pour la salle d’examen.

« Voilà Romesh qui crie après toi, » me dit impatiemment un camarade. « Ne retourne pas ; nous serons en retard à la salle. »

Ignorant ce conseil, je courus jusqu’à la maison.

« L’examen de bengali est généralement passé facilement par nos garçons bengalis, » me dit Romesh. « Mais je viens d’avoir une intuition que cette année, les professeurs ont prévu de massacrer les étudiants en posant des questions sur notre littérature ancienne. » Mon ami résuma ensuite brièvement deux histoires de la vie de Vidyasagar, un philanthrope renommé.

Je remerciai Romesh et pédalai rapidement vers la salle de l’université. La feuille d’examen en bengali s’avéra contenir deux parties. La première instruction était : « Écrivez deux exemples des charités de Vidyasagar. » Alors que je transférais sur le papier le savoir que j’avais si récemment acquis, je murmurai quelques mots d’action de grâces pour avoir écouté l’appel de dernière minute de Romesh. Si j’avais ignoré les bienfaits de Vidyasagar envers l’humanité (y compris, en fin de compte, moi-même), je n’aurais pas pu passer l’examen de bengali. Échouant dans une matière, j’aurais été forcé de repasser l’examen dans toutes les matières l’année suivante. Une telle perspective était compréhensiblement odieuse.

La seconde instruction sur la feuille disait : « Écrivez un essai en bengali sur la vie de l’homme qui vous a le plus inspiré. » Doux lecteur, je n’ai pas besoin de vous informer quel homme je choisis pour mon thème. Alors que je couvrais page après page d’éloges pour mon gourou, je souris en réalisant que ma prédiction murmurée se réalisait : « Je remplirai les feuilles de vos enseignements ! »

Je n’avais pas ressenti l’envie d’interroger Romesh sur mon cours de philosophie. Faisant confiance à ma longue formation sous Sri Yukteswar, j’ignorai sans risque les explications du manuel. La note la plus élevée attribuée à l’un de mes devoirs fut celle de philosophie. Mon résultat dans toutes les autres matières fut tout juste au niveau de la note éliminatoire.

C’est un plaisir de noter que mon ami désintéressé Romesh a reçu son propre diplôme CUM LAUDE.

Mon père était rayonnant de sourires lors de ma remise de diplôme. « Je pensais à peine que tu réussirais, Mukunda, » avoua-t-il. « Tu passes tant de temps avec ton gourou. » Le Maître avait en effet correctement détecté la critique tacite de mon père.

Pendant des années, j’avais été incertain de voir un jour un A.B. suivre mon nom. J’utilise rarement le titre sans réfléchir au fait qu’il s’agissait d’un don divin, conféré pour des raisons quelque peu obscures. Il m’arrive parfois d’entendre des universitaires remarquer que très peu de leurs connaissances apprises par cœur leur sont restées après l’obtention du diplôme. Cet aveu me console un peu de mes indéniables lacunes académiques.

Le jour où je reçus mon diplôme de l’Université de Calcutta, je m’agenouillai aux pieds de mon gourou et le remerciai pour toutes les bénédictions coulant de sa vie dans la mienne.

« Relève-toi, Mukunda, » dit-il avec indulgence. « Le Seigneur a simplement trouvé plus commode de faire de toi un diplômé que de réorganiser le soleil et la lune ! »

{FN23-1} Je dois au professeur Ghoshal la justice d’admettre que la relation tendue entre nous n’était due à aucune faute de sa part, mais uniquement à mes absences aux cours et à mon inattention durant ceux-ci. Le professeur Ghoshal était, et est, un orateur remarquable possédant une vaste connaissance philosophique. Dans les années ultérieures, nous sommes parvenus à une entente cordiale.

{FN23-2} Bien que mon cousin et moi portions le même nom de famille, Ghosh, Prabhas a pris l’habitude de translittérer son nom en anglais sous la forme Ghose ; par conséquent, je suis son orthographe ici.

{FN23-3} Un disciple retire toujours ses chaussures dans un ermitage indien.

{FN23-4} MATTHIEU 6:33.

CHAPITRE 24

JE DEVIENS UN MOINE DE L’ORDRE SWAMI

« Maître, mon père a été anxieux pour moi d’accepter un poste de cadre au chemin de fer Bengal-Nagpur. Mais je l’ai définitivement refusé. » J’ajoutai avec espoir, « Monsieur, ne voulez-vous pas faire de moi un moine de l’Ordre Swami ? » Je regardai mon gourou avec supplication. Durant les années précédentes, afin de tester la profondeur de ma détermination, il avait refusé cette même requête. Aujourd’hui, cependant, il sourit gracieusement.

« Très bien ; demain je t’initierai au swamisat. » Il poursuivit calmement : « Je suis heureux que tu aies persisté dans ton désir d’être un moine. Lahiri Mahasaya disait souvent : “Si tu n’invites pas Dieu à être ton invité d’été, Il ne viendra pas en l’hiver de ta vie.” »

« Cher maître, je ne pourrais jamais faillir dans mon but d’appartenir à l’Ordre Swami comme votre personne révérée. » Je lui souris avec une affection sans mesure.

« Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses qui appartiennent au Seigneur, de la manière dont il peut plaire au Seigneur : mais celui qui est marié s’inquiète des choses du monde, de la manière dont il peut plaire à sa femme. » {FN24-1} J’avais analysé la vie de beaucoup de mes amis qui, après avoir suivi une certaine discipline spirituelle, s’étaient ensuite mariés. Lancés sur la mer des responsabilités mondaines, ils avaient oublié leurs résolutions de méditer profondément.

Accorder à Dieu une place secondaire dans la vie m’était inconcevable. Bien qu’Il soit le seul Propriétaire du cosmos, déversant silencieusement sur nous des cadeaux de vie en vie, une chose demeure pourtant qu’Il ne possède pas, et que chaque cœur humain est autorisé à retenir ou à accorder : l’amour de l’homme. Le Créateur, en prenant des peines infinies pour voiler de mystère Sa présence dans chaque atome de la création, n’aurait pu avoir qu’un seul motif : un désir sensible que les hommes Le cherchent uniquement par leur libre arbitre. Avec quel gant de velours de toute humilité n’a-t-Il pas recouvert la main de fer de l’omnipotence !

Le jour suivant fut l’un des plus mémorables de ma vie. C’était un jeudi ensoleillé, je m’en souviens, en juillet 1914, quelques semaines après ma remise de diplôme. Sur le balcon intérieur de son ermitage de Serampore, le Maître trempa un nouveau morceau de soie blanche dans une teinture d’ocre, la couleur traditionnelle de l’Ordre Swami. Après que le tissu eut séché, mon gourou le drapa autour de moi comme une robe de renonçant.

« Un jour, tu iras en Occident, où la soie est préférée, » dit-il. « Comme symbole, j’ai choisi pour toi ce matériau en soie plutôt que le coton habituel. »

En Inde, où les moines embrassent l’idéal de pauvreté, un swami vêtu de soie est une vue inhabituelle. Beaucoup de yogis, cependant, portent des vêtements de soie, qui préservent certains courants corporels subtils mieux que le coton.

« Je suis opposé aux cérémonies, » remarqua Sri Yukteswar. « Je ferai de toi un swami à la manière BIDWAT (non cérémonielle). »

La BIBIDISA, ou initiation élaborée au swamisat, inclut une cérémonie du feu, durant laquelle des rites funéraires symboliques sont accomplis. Le corps physique du disciple est représenté comme mort, incinéré dans la flamme de la sagesse. Le nouveau swami reçoit alors un chant, tel que : « Cet ATMA est Brahma » {FN24-2} ou « Tu es Cela » ou « Je suis Lui ». Sri Yukteswar, cependant, avec son amour de la simplicité, se dispensa de tous rites formels et me demanda simplement de choisir un nouveau nom.

« Je te donnerai le privilège de le choisir toi-même, » dit-il en souriant.

« Yogananda, » répondis-je après un moment de réflexion. Le nom signifie littéralement « Félicité (ANANDA) par l’union divine (YOGA) ».

« Qu’il en soit ainsi. Renonçant à ton nom de famille de Mukunda Lal Ghosh, tu seras désormais appelé Yogananda de la branche Giri de l’Ordre Swami. »

Alors que je m’agenouillais devant Sri Yukteswar, et que pour la première fois je l’entendais prononcer mon nouveau nom, mon cœur déborda de gratitude. Avec quel amour et quelle infatuation avait-il travaillé, pour que le garçon Mukunda soit un jour transformé en le moine Yogananda ! Je chantai joyeusement quelques versets du long chant sanskrit du Seigneur Shankara :

« Ni esprit, ni intellect, ni ego, ni sentiment ; Ni ciel, ni terre, ni métaux ne suis-je. Je suis Lui, je suis Lui, Esprit Béni, je suis Lui ! Aucune naissance, aucune mort, aucune caste n’ai-je ; Père, mère, n’ai-je point. Je suis Lui, je suis Lui, Esprit Béni, je suis Lui ! Au-delà des vols de la fantaisie, sans forme suis-je, Pénétrant les membres de toute vie ; L’esclavage je ne crains pas ; je suis libre, toujours libre, Je suis Lui, je suis Lui, Esprit Béni, je suis Lui ! »

Chaque swami appartient à l’ancien ordre monastique qui fut organisé dans sa forme actuelle par Shankara. {FN24-3} Parce qu’il s’agit d’un ordre formel, avec une lignée ininterrompue de représentants saints servant de chefs actifs, nul homme ne peut se donner le titre de swami. Il ne le reçoit légitimement que d’un autre swami ; tous les moines tracent ainsi leur lignée spirituelle jusqu’à un gourou commun, le Seigneur Shankara. Par des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance au maître spirituel, beaucoup d’ordres monastiques chrétiens catholiques ressemblent à l’Ordre des Swamis.

En plus de son nouveau nom, se terminant généralement par ANANDA, le swami prend un titre qui indique son lien formel avec l’une des dix subdivisions de l’Ordre Swami. Ces DASANAMIS, ou dix cognomens, incluent le GIRI (montagne), auquel Sri Yukteswar, et par conséquent moi-même, appartenons. Parmi les autres branches se trouvent le SAGAR (mer), le BHARATI (terre), l’ARANYA (forêt), le PURI (étendue), le TIRTHA (lieu de pèlerinage) et le SARASWATI (sagesse de la nature).

Le nouveau nom reçu par un swami a donc une double signification, et représente l’atteinte de la félicité suprême (ANANDA) à travers une qualité ou un état divin — amour, sagesse, dévotion, service, yoga — et à travers une harmonie avec la nature, telle qu’exprimée dans son immensité infinie d’océans, de montagnes, de cieux.

L’idéal de service désintéressé envers toute l’humanité, et de renonciation aux liens et ambitions personnels, conduit la majorité des swamis à s’engager activement dans un travail humanitaire et éducatif en Inde, ou occasionnellement dans des terres étrangères. Ignorant tous les préjugés de caste, de credo, de classe, de couleur, de sexe ou de race, un swami suit les préceptes de la fraternité humaine. Son but est l’unité absolue avec l’Esprit. Imprégnant sa conscience de veille et de sommeil avec la pensée « Je suis Lui », il erre avec contentement, dans le monde mais non du monde. C’est ainsi seulement qu’il peut justifier son titre de swami : celui qui cherche à atteindre l’union avec le SWA ou le Soi. Il est inutile d’ajouter que tous les swamis officiellement titrés ne réussissent pas également à atteindre leur haut but.

Sri Yukteswar était à la fois un swami et un yogi. Un swami, formellement un moine en vertu de sa connexion avec l’ordre ancien, n’est pas toujours un yogi. Quiconque pratique une technique scientifique de contact avec Dieu est un yogi ; il peut être marié ou non marié, un homme du monde ou lié par des liens religieux formels. Un swami peut concevablement suivre uniquement la voie du raisonnement aride, de la renonciation froide ; mais un yogi s’engage dans une procédure définie, étape par étape, par laquelle le corps et l’esprit sont disciplinés, et l’âme libérée. Ne tenant rien pour acquis sur des bases émotionnelles, ou par la foi, un yogi pratique une série d’exercices minutieusement testés qui furent d’abord cartographiés par les anciens rishis. Le yoga a produit, à chaque âge de l’Inde, des hommes qui devinrent vraiment libres, vraiment des Yogi-Christs.

Comme toute autre science, le yoga est applicable aux personnes de tout climat et de toute époque. La théorie avancée par certains écrivains ignorants selon laquelle le yoga est « inadapté aux Occidentaux » est totalement fausse, et a malheureusement empêché de nombreux étudiants sincères de rechercher ses multiples bénédictions. Le yoga est une méthode pour restreindre la turbulence naturelle des pensées, qui, autrement, empêchent impartialement tous les hommes, de toutes les terres, d’entrevoir leur vraie nature d’Esprit. Le yoga ne peut connaître de barrière entre l’Est et l’Ouest pas plus que la lumière guérissante et équitable du soleil. Tant que l’homme possède un esprit avec ses pensées agitées, tant qu’il y aura un besoin universel de yoga ou de contrôle.

L’ancien rishi Patanjali définit le « yoga » comme le « contrôle des fluctuations de la substance mentale ». {FN24-4} Ses expositions très courtes et magistrales, les YOGA SUTRAS, forment l’un des six systèmes de la philosophie hindoue. {FN24-5} Par opposition aux philosophies occidentales, les six systèmes hindous incarnent non seulement des enseignements théoriques mais aussi pratiques. En plus de toute enquête ontologique concevable, les six systèmes formulent six disciplines définies visant à l’élimination permanente de la souffrance et à l’atteinte d’une félicité intemporelle.

Le fil conducteur reliant tous les six systèmes est la déclaration qu’aucune vraie liberté pour l’homme n’est possible sans la connaissance de la Réalité ultime. Les UPANISHADS tardives soutiennent les YOGA SUTRAS, parmi les six systèmes, comme contenant les méthodes les plus efficaces pour atteindre la perception directe de la vérité. À travers les techniques pratiques du yoga, l’homme laisse derrière lui pour toujours les royaumes stériles de la spéculation et reconnaît dans l’expérience l’Essence véritable.

Le système de YOGA tel qu’esquissé par Patanjali est connu comme le Sentier Octuple. Les premières étapes, (1) YAMA et (2) NIYAMA, exigent l’observance de dix moralités négatives et positives : évitement de blesser les autres, du mensonge, du vol, de l’incontinence, de la réception de cadeaux (qui apporte des obligations) ; et pureté du corps et de l’esprit, contentement, autodiscipline, étude et dévotion à Dieu.

Les étapes suivantes sont (3) ASANA (posture correcte) ; la colonne vertébrale doit être tenue droite, et le corps ferme dans une position confortable pour la méditation ; (4) PRANAYAMA (contrôle du PRANA, courants de vie subtils) ; et (5) PRATYAHARA (retrait des sens des objets extérieurs).

Les dernières étapes sont des formes de yoga proprement dites : (6) DHARANA (concentration) ; maintenir l’esprit sur une pensée ; (7) DHYANA (méditation), et (8) SAMADHI (perception supraconsciente). C’est le Sentier Octuple du Yoga {FN24-6} qui conduit au but final de KAIVALYA (Absoluité), un terme qui pourrait être exprimé de manière plus compréhensible comme « réalisation de la Vérité au-delà de toute appréhension intellectuelle ».

« Quel est le plus grand, peut-on demander, un swami ou un yogi ? » Si et quand l’unité finale avec Dieu est atteinte, les distinctions entre les diverses voies disparaissent. La BHAGAVAD GITA, toutefois, souligne que les méthodes du yoga sont universelles. Ses techniques ne sont pas destinées uniquement à certains types et tempéraments, comme ces quelques personnes qui inclinent vers la vie monastique ; le yoga ne requiert aucune allégeance formelle. Parce que la science yoguique satisfait un besoin universel, elle possède une applicabilité universelle naturelle.

Un vrai yogi peut demeurer consciencieusement dans le monde ; il est là comme du beurre sur l’eau, et non comme le lait facilement dilué d’une humanité non barattée et indisciplinée. Accomplir ses responsabilités terrestres est en effet la voie supérieure, pourvu que le yogi, maintenant un détachement mental vis-à-vis des désirs égoïstes, joue son rôle en tant qu’instrument volontaire de Dieu.

Il existe aujourd’hui un certain nombre de grandes âmes, vivant dans des corps américains, européens ou autres corps non hindous qui, bien qu’elles n’aient peut-être jamais entendu les mots YOGI et SWAMI, sont pourtant de véritables exemplaires de ces termes. Par leur service désintéressé envers l’humanité, ou par leur maîtrise des passions et des pensées, ou par leur amour sincère pour Dieu, ou par leurs grandes facultés de concentration, elles sont, en un sens, des yogis ; elles se sont fixé le but du yoga : la maîtrise de soi. Ces hommes pourraient atteindre des sommets encore plus élevés s’ils apprenaient la science définie du yoga, qui rend possible une direction plus consciente de l’esprit et de la vie.

Le yoga a été superficiellement mal compris par certains écrivains occidentaux, mais ses critiques n’ont jamais été ses pratiquants. Parmi les nombreux hommages réfléchis rendus au yoga, on peut mentionner celui du Dr C. G. Jung, le célèbre psychologue suisse.

« Lorsqu’une méthode religieuse se recommande comme « scientifique », elle peut être certaine de son public en Occident. Le yoga répond à cette attente », écrit le Dr Jung. {FN24-7} « Tout à fait en dehors du charme de la nouveauté et de la fascination de ce qui est à moitié compris, il existe une bonne raison pour que le yoga ait de nombreux adhérents. Il offre la possibilité d’une expérience contrôlable, et satisfait ainsi le besoin scientifique de « faits », et, en outre, en raison de son étendue et de sa profondeur, de son âge vénérable, de sa doctrine et de sa méthode, qui incluent chaque phase de la vie, il promet des possibilités insoupçonnées.

« Toute pratique religieuse ou philosophique implique une discipline psychologique, c’est-à-dire une méthode d’hygiène mentale. Les procédures multiples, purement corporelles, du yoga {FN24-8} signifient aussi une hygiène physiologique qui est supérieure à la gymnastique ordinaire et aux exercices respiratoires, dans la mesure où elle n’est pas simplement mécaniste et scientifique, mais aussi philosophique ; dans son entraînement des parties du corps, elle les unit à la totalité de l’esprit, comme cela est tout à fait clair, par exemple, dans les exercices de PRANAYAMA où le PRANA est à la fois le souffle et la dynamique universelle du cosmos.

« Lorsque la chose que fait l’individu est aussi un événement cosmique, l’effet ressenti dans le corps (l’innervation) s’unit à l’émotion de l’esprit (l’idée universelle), et de là se développe une unité vivante qu’aucune technique, si scientifique soit-elle, ne peut produire. La pratique du yoga est impensable, et serait également inefficace, sans les concepts sur lesquels le yoga est basé. Il combine le corporel et le spirituel l’un avec l’autre d’une manière extraordinairement complète.

« En Orient, où ces idées et pratiques se sont développées, et où, pendant plusieurs milliers d’années, une tradition ininterrompue a créé les fondements spirituels nécessaires, le yoga est, je peux le croire aisément, la méthode parfaite et appropriée pour fusionner le corps et l’esprit de telle sorte qu’ils forment une unité qui est difficilement contestable. Cette unité crée une disposition psychologique qui rend possibles des intuitions qui transcendent la conscience. »

Le jour de l’Occident est en effet proche où la science intérieure de la maîtrise de soi sera jugée aussi nécessaire que la conquête extérieure de la nature. Ce nouvel Âge atomique verra les esprits des hommes assagis et élargis par la vérité, désormais scientifiquement incontestable, que la matière est en réalité un concentré d’énergie. Des forces plus subtiles de l’esprit humain peuvent et doivent libérer des énergies plus grandes que celles contenues dans les pierres et les métaux, de peur que le géant atomique matériel, nouvellement déchaîné, ne se retourne contre le monde dans une destruction insensée. {FN24-9}

{FN24-1} I CORINTHIENS 7:32-33.

{FN24-2} Littéralement, « Cette âme est Esprit. » L’Esprit Suprême, l’Incréé, est totalement inconditionné (NETI, NETI, pas ceci, pas cela) mais est souvent désigné dans le VEDANTA comme SAT-CHIT-ANANDA, c’est-à-dire, Être-Intelligence-Béatitude.

{FN24-3} Parfois appelé Shankaracharya. ACHARYA signifie « enseignant religieux ». La date de Shankara est un point central de la dispute scolastique habituelle. Quelques documents indiquent que l’inégalable moniste a vécu de 510 à 478 av. J.-C. ; les historiens occidentaux le situent à la fin du VIIIe siècle apr. J.-C. Les lecteurs qui s’intéressent à la célèbre exposition des BRAHMA SUTRAS par Shankara trouveront une traduction anglaise soignée dans SYSTEM OF THE VEDANTA du Dr Paul Deussen (Chicago : Open Court Publishing Company, 1912). De courts extraits de ses écrits se trouvent dans SELECTED WORKS OF SRI SHANKARACHARYA (Natesan & Co., Madras).

{FN24-4} « CHITTA VRITTI NIRODHA »-YOGA SUTRA I:2. La date de Patanjali est inconnue, bien qu’un certain nombre de chercheurs le situent au IIe siècle av. J.-C. Les rishis ont publié des traités sur tous les sujets avec une telle perspicacité que les âges ont été impuissants à les démoder ; pourtant, à la consternation ultérieure des historiens, les sages n’ont fait aucun effort pour lier leurs propres dates et personnalités à leurs œuvres littéraires. Ils savaient que leurs vies n’étaient qu’accessoirement importantes en tant qu’éclairs de la grande Vie infinie ; et que la vérité est intemporelle, impossible à marquer, et n’est la possession privée de personne.

{FN24-5} Les six systèmes orthodoxes (SADDARSANA) sont SANKHYA, YOGA, VEDANTA, MIMAMSA, NYAYA et VAISESIKA. Les lecteurs ayant un penchant pour l’érudition se délecteront des subtilités et de la vaste portée de ces formulations anciennes telles que résumées, en anglais, dans HISTORY OF INDIAN PHILOSOPHY, Vol. I, par le Prof. Surendranath DasGupta (Cambridge University Press, 1922).

{FN24-6} À ne pas confondre avec le « Noble Sentier Octuple » du bouddhisme, un guide pour la conduite de la vie de l’homme, comme suit : (1) Idéaux justes, (2) Mobile juste, (3) Parole juste, (4) Action juste, (5) Moyens d’existence justes, (6) Effort juste, (7) Souvenir juste (du Soi), (8) Réalisation juste (SAMADHI).

{FN24-7} Le Dr Jung a assisté au Congrès scientifique indien en 1937 et a reçu un diplôme honorifique de l’Université de Calcutta.

{FN24-8} Le Dr Jung fait ici référence au HATHA YOGA, une branche spécialisée de postures corporelles et de techniques pour la santé et la longévité. Le HATHA est utile, et produit des résultats physiques spectaculaires, mais cette branche du yoga est peu utilisée par les yogis déterminés à atteindre la libération spirituelle.

{FN24-9} Dans le récit de Platon, TIMÉE, sur l’Atlantide, il parle de l’état avancé des connaissances scientifiques des habitants. On pense que le continent perdu a disparu vers 9500 av. J.-C. à la suite d’un cataclysme naturel ; certains écrivains métaphysiques, cependant, affirment que les Atlantes ont été détruits à la suite de leur mauvaise utilisation de l’énergie atomique. Deux écrivains français ont récemment compilé une BIBLIOGRAPHIE DE L’ATLANTIDE, listant plus de 1700 références historiques et autres.

CHAPITRE : 25

FRÈRE ANANTA ET SŒUR NALINI

« Ananta ne peut vivre ; les sables de son karma pour cette vie se sont écoulés. »

Ces paroles inexorables atteignirent ma conscience intérieure alors que j’étais assis un matin en méditation profonde. Peu de temps après avoir rejoint l’Ordre des Swami, je rendis visite à mon lieu de naissance, Gorakhpur, en tant qu’invité de mon frère aîné Ananta. Une maladie soudaine le confina à son lit ; je le soignai avec amour.

La solennelle déclaration intérieure me remplit de chagrin. Je sentis que je ne pouvais supporter de rester plus longtemps à Gorakhpur, pour voir mon frère enlevé sous mon regard impuissant. Au milieu des critiques incompréhensives de mes proches, je quittai l’Inde sur le premier bateau disponible. Il navigua le long de la Birmanie et de la mer de Chine vers le Japon. Je débarquai à Kobe, où je ne passai que quelques jours. Mon cœur était trop lourd pour faire du tourisme.

Sur le voyage de retour vers l’Inde, le bateau fit escale à Shanghai. Là, le Dr Misra, le médecin du navire, me guida vers plusieurs boutiques de curiosités, où je choisis divers cadeaux pour Sri Yukteswar, ma famille et mes amis. Pour Ananta, j’achetai une grande pièce de bambou sculpté. À peine le vendeur chinois m’eut-il remis le souvenir en bambou que je le fis tomber sur le sol, m’écriant : « J’ai acheté ceci pour mon cher frère mort ! »

Une réalisation claire m’avait envahi : son âme était juste en train d’être libérée dans l’Infini. Le souvenir fut nettement et symboliquement fissuré par sa chute ; au milieu des sanglots, j’écrivis sur la surface du bambou : « Pour mon bien-aimé Ananta, désormais disparu. »

Mon compagnon, le médecin, observait ces événements avec un sourire sardonique.

« Gardez vos larmes », fit-il remarquer. « Pourquoi les verser tant que vous n’êtes pas sûr qu’il soit mort ? »

Lorsque notre bateau atteignit Calcutta, le Dr Misra m’accompagna de nouveau. Mon plus jeune frère Bishnu attendait de m’accueillir sur le quai.

« Je sais qu’Ananta a quitté cette vie », dis-je à Bishnu, avant qu’il ait eu le temps de parler. « S’il te plaît, dis-moi, ainsi qu’au docteur ici présent, quand Ananta est mort. »

Bishnu nomma la date, qui était le jour même où j’avais acheté les souvenirs à Shanghai.

« Regardez ça ! » s’écria le Dr Misra. « Ne laissez aucun mot de cela se répandre ! Les professeurs vont ajouter une année d’étude de la télépathie mentale au cursus médical, qui est déjà assez long comme ça ! »

Mon père m’embrassa chaleureusement alors que j’entrais dans notre maison de Gurpar Road. « Tu es arrivé », dit-il tendrement. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux. Ordinairement peu démonstratif, il ne m’avait jamais montré auparavant ces signes d’affection. Extérieurement le père grave, intérieurement il possédait le cœur fondant d’une mère. Dans toutes ses relations avec la famille, son double rôle parental était distinctement manifeste.

Peu après le décès d’Ananta, ma sœur cadette Nalini fut ramenée du seuil de la mort par une guérison divine. Avant de raconter l’histoire, je ferai référence à quelques phases de sa vie antérieure.

La relation d’enfance entre Nalini et moi n’avait pas été des plus heureuses. J’étais très mince ; elle l’était encore plus. Par un mobile inconscient ou « complexe » que les psychiatres n’auront aucune difficulté à identifier, j’avais souvent l’habitude de taquiner ma sœur sur son apparence cadavérique. Ses répliques étaient tout aussi imprégnées de la franchise brutale de l’extrême jeunesse. Parfois, Mère intervenait, mettant fin aux querelles enfantines, temporairement, par une douce gifle sur mon oreille, en tant qu’oreille aînée.

Le temps passa ; Nalini fut fiancée à un jeune médecin de Calcutta, Panchanon Bose. Il reçut une dot généreuse de mon père, vraisemblablement (comme je le fis remarquer à ma sœur) pour compenser le futur marié pour son sort de s’allier à une asperge humaine.

Des rites de mariage élaborés furent célébrés en temps voulu. Le soir des noces, je rejoignis le groupe nombreux et jovial de parents dans le salon de notre maison de Calcutta. Le marié était appuyé sur un immense oreiller brodé d’or, avec Nalini à ses côtés. Un magnifique SARI en soie violette {FN25-1} ne pouvait, hélas, cacher entièrement sa maigreur. Je m’abritai derrière l’oreiller de mon nouveau beau-frère et lui souris d’une manière amicale. Il n’avait jamais vu Nalini avant le jour de la cérémonie nuptiale, où il apprit enfin ce qu’il obtenait à la loterie matrimoniale.

Sentant ma sympathie, le Dr Bose montra discrètement Nalini et murmura à mon oreille : « Dis, qu’est-ce que c’est ? »

« Eh bien, Docteur », répondis-je, « c’est un squelette pour votre observation ! »

Convulsés de rire, mon beau-frère et moi avions beaucoup de mal à maintenir la bienséance appropriée devant nos parents assemblés.

Au fil des années, le Dr Bose devint cher à notre famille, qui faisait appel à lui chaque fois qu’une maladie survenait. Lui et moi devînmes des amis proches, plaisantant souvent ensemble, généralement avec Nalini comme cible.

« C’est une curiosité médicale », me fit remarquer mon beau-frère un jour. « J’ai tout essayé sur votre maigre sœur : huile de foie de morue, beurre, malt, miel, poisson, viande, œufs, toniques. Pourtant, elle ne parvient pas à gonfler ne serait-ce que d’un centième de pouce. » Nous rîmes tous deux.

Quelques jours plus tard, je rendis visite à la maison Bose. Ma commission là-bas ne prit que quelques minutes ; je partais, inaperçu, pensais-je, par Nalini. Alors que j’atteignais la porte d’entrée, j’entendis sa voix, cordiale mais autoritaire.

« Frère, viens ici. Tu ne vas pas m’échapper cette fois. Je veux te parler. »

Je montai les escaliers jusqu’à sa chambre. À ma surprise, elle était en larmes.

« Cher frère », dit-elle, « enterrons la hache de guerre. Je vois que tes pieds sont maintenant fermement posés sur le chemin spirituel. Je veux devenir comme toi en tout point. » Elle ajouta avec espoir : « Tu es maintenant robuste en apparence ; peux-tu m’aider ? Mon mari ne s’approche pas de moi, et je l’aime si tendrement ! Mais encore plus, je veux progresser dans la réalisation de Dieu, même si je dois rester mince {FN25-2} et peu attirante. »

Mon cœur fut profondément touché par sa supplique. Notre nouvelle amitié progressa régulièrement ; un jour, elle demanda à devenir ma disciple.

« Forme-moi comme tu veux. Je place ma confiance en Dieu plutôt que dans les toniques. » Elle rassembla une brassée de médicaments et les versa dans l’évacuation du toit.

Comme test de sa foi, je lui demandai d’omettre de son régime alimentaire tout poisson, viande et œufs.

Après plusieurs mois, au cours desquels Nalini avait strictement suivi les diverses règles que j’avais esquissées, et avait adhéré à son régime végétarien malgré de nombreuses difficultés, je lui rendis visite.

« Sœur, tu as consciencieusement observé les injonctions spirituelles ; ta récompense est proche. » Je souris malicieusement. « À quel point veux-tu être potelée ? Aussi grosse que notre tante qui n’a pas vu ses pieds depuis des années ? »

« Non ! Mais je languis d’être aussi solide que toi. »

Je répondis solennellement. « Par la grâce de Dieu, comme j’ai toujours dit la vérité, je parle vrai maintenant. {FN25-3} Par les bénédictions divines, ton corps changera véritablement à partir d’aujourd’hui ; dans un mois, il aura le même poids que le mien. »

Ces mots venant de mon cœur trouvèrent leur accomplissement. En trente jours, le poids de Nalini égalait le mien. La nouvelle rondeur lui donna de la beauté ; son mari tomba profondément amoureux. Leur mariage, commencé de façon si peu propice, s’avéra être idéalement heureux.

À mon retour du Japon, j’appris que durant mon absence, Nalini avait été frappée par la fièvre typhoïde. Je me précipitai chez elle et fus horrifié de la trouver réduite à un simple squelette. Elle était dans le coma.

« Avant que son esprit ne soit confus par la maladie », me dit mon beau-frère, « elle disait souvent : « Si mon frère Mukunda était ici, je ne serais pas dans cet état. » Il ajouta avec désespoir : « Les autres médecins et moi-même ne voyons aucun espoir. La dysenterie sanguine s’est installée, après sa longue bataille contre la typhoïde. »

Je commençai à remuer ciel et terre avec mes prières. Engageant une infirmière anglo-indienne, qui me donna une pleine coopération, j’appliquai à ma sœur diverses techniques de guérison par le yoga. La dysenterie sanguine disparut.

Mais le Dr Bose secoua la tête tristement. « Elle n’a tout simplement plus de sang à verser. »

« Elle se rétablira », répondis-je fermement. « Dans sept jours, sa fièvre aura disparu. »

Une semaine plus tard, je fus ravi de voir Nalini ouvrir les yeux et me regarder avec une reconnaissance aimante. À partir de ce jour, son rétablissement fut rapide. Bien qu’elle ait retrouvé son poids habituel, elle portait une triste cicatrice de sa maladie presque fatale : ses jambes étaient paralysées. Des spécialistes indiens et anglais la déclarèrent invalide sans espoir.

La guerre incessante pour sa vie que j’avais menée par la prière m’avait épuisé. J’allai à Serampore pour demander l’aide de Sri Yukteswar. Ses yeux exprimèrent une profonde sympathie alors que je lui racontais le sort de Nalini.

« Les jambes de ta sœur seront normales à la fin d’un mois. » Il ajouta : « Qu’elle porte, contre sa peau, une bande avec une perle de deux carats non percée, maintenue par un fermoir. »

Je me prosternai à ses pieds avec un soulagement joyeux.

« Monsieur, vous êtes un maître ; votre parole de son rétablissement suffit. Mais si vous insistez, je lui procurerai immédiatement une perle. »

Mon gourou hocha la tête. « Oui, fais cela. » Il continua en décrivant correctement les caractéristiques physiques et mentales de Nalini, qu’il n’avait jamais vue.

« Monsieur », demandai-je, « est-ce une analyse astrologique ? Vous ne connaissez pas son jour ni son heure de naissance. »

Sri Yukteswar sourit. « Il existe une astrologie plus profonde, qui ne dépend pas du témoignage des calendriers et des horloges. Chaque homme est une partie du Créateur, ou Homme Cosmique ; il a un corps céleste ainsi qu’un corps terrestre. L’œil humain voit la forme physique, mais l’œil intérieur pénètre plus profondément, jusqu’au modèle universel dont chaque homme est une partie intégrante et individuelle. »

Je retournai à Calcutta et achetai une perle pour Nalini. Un mois plus tard, ses jambes paralysées étaient complètement guéries.

Ma sœur me demanda de transmettre sa profonde gratitude à mon gourou. Il écouta son message en silence. Mais alors que je prenais congé, il fit un commentaire lourd de sens.

« Ta sœur a été informée par de nombreux médecins qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfants. Assure-la que dans quelques années, elle donnera naissance à deux filles. »

Quelques années plus tard, à la joie de Nalini, elle mit au monde une fille, suivie quelques années après par une autre fille.

« Votre maître a béni notre maison, toute notre famille », dit ma sœur. « La présence d’un tel homme est une sanctification pour l’Inde entière. Cher frère, s’il vous plaît, dites à Sri Yukteswarji que, par votre intermédiaire, je me compte humblement comme l’une de ses disciples du KRIYA YOGA. »

{FN25-1} La robe gracieusement drapée des femmes indiennes.

{FN25-2} Parce que la plupart des gens en Inde sont minces, une rondeur raisonnable est considérée comme très souhaitable.

{FN25-3} Les écritures hindoues déclarent que ceux qui disent habituellement la vérité développeront le pouvoir de matérialiser leurs paroles. Les commandements qu’ils prononceront du fond du cœur deviendront réalité dans la vie.

CHAPITRE : 26

LA SCIENCE DU KRIYA YOGA

La science du KRIYA YOGA, mentionnée si souvent dans ces pages, est devenue largement connue dans l’Inde moderne grâce à l’instrumentalité de Lahiri Mahasaya, le gourou de mon gourou. La racine sanskrite de KRIYA est KRI, faire, agir et réagir ; on retrouve la même racine dans le mot KARMA, le principe naturel de cause à effet. Le KRIYA YOGA est donc « l’union (yoga) avec l’Infini par une action ou un rite déterminé ». Un yogi qui suit fidèlement sa technique est progressivement libéré du karma ou de la chaîne universelle de causalité.

En raison de certaines injonctions yoguiques anciennes, je ne peux donner une explication complète du KRIYA YOGA dans les pages d’un livre destiné au grand public. La technique réelle doit être apprise auprès d’un KRIYABAN ou d’un KRIYA YOGI ; ici, une référence générale doit suffire.

Le KRIYA YOGA est une méthode psychophysiologique simple par laquelle le sang humain est décarbonaté et rechargé en oxygène. Les atomes de cet oxygène supplémentaire sont transmutés en courant de vie pour rajeunir le cerveau et les centres spinaux. {FN26-1} En arrêtant l’accumulation de sang veineux, le yogi est capable de diminuer ou de prévenir la décomposition des tissus ; le yogi avancé transmute ses cellules en énergie pure. Élie, Jésus, Kabir et d’autres prophètes étaient des maîtres passés dans l’utilisation du KRIYA ou d’une technique similaire, par laquelle ils faisaient dématérialiser leurs corps à volonté.

Le KRIYA est une science ancienne. Lahiri Mahasaya l’a reçue de son gourou, Babaji, qui a redécouvert et clarifié la technique après qu’elle eut été perdue dans les Âges sombres.

« Le KRIYA YOGA que je donne au monde à travers toi en ce dix-neuvième siècle », a dit Babaji à Lahiri Mahasaya, « est une renaissance de la même science que Krishna a donnée, il y a des millénaires, à Arjuna, et qui fut plus tard connue de Patanjali, et du Christ, de saint Jean, de saint Paul, et d’autres disciples. »

Le KRIYA YOGA est évoqué par Krishna, le plus grand prophète de l’Inde, dans une strophe de la BHAGAVAD GITA : « Offrant le souffle inspiré dans le souffle expiré, et offrant le souffle expiré dans le souffle inspiré, le yogi neutralise ces deux souffles ; il libère ainsi la force vitale du cœur et la place sous son contrôle. » {FN26-2} L’interprétation est : « Le yogi arrête la décomposition dans le corps par un ajout de force vitale, et arrête les mutations de croissance dans le corps par l’APAN (courant éliminateur). Ainsi, neutralisant la décomposition et la croissance, en apaisant le cœur, le yogi apprend le contrôle de la vie. »

Krishna relate également {FN26-3} que c’était lui, dans une incarnation précédente, qui avait communiqué le yoga indestructible à un illuminé ancien, Vivasvat, qui le donna à Manu, le grand législateur. {FN26-4} Celui-ci, à son tour, instruisit Ikshwaku, le père de la dynastie solaire des guerriers de l’Inde. Passant ainsi de l’un à l’autre, le yoga royal fut gardé par les rishis jusqu’à la venue des âges matérialistes. {FN26-5} Puis, en raison du secret sacerdotal et de l’indifférence de l’homme, la connaissance sacrée devint progressivement inaccessible.

Le KRIYA YOGA est mentionné à deux reprises par l’ancien sage Patanjali, le plus éminent exposant du yoga, qui a écrit : « Le KRIYA YOGA consiste en une discipline corporelle, un contrôle mental et la méditation sur AUM. » {FN26-6} Patanjali parle de Dieu en tant que Son Cosmique réel, l’AUM entendu dans la méditation. {FN26-7} L’AUM est le Verbe Créateur, {FN26-8} le son du Moteur Vibratoire. Même le débutant en yoga entend bientôt intérieurement le son merveilleux de l’AUM. Recevant cet encouragement spirituel bienheureux, le dévot acquiert la certitude qu’il est en contact réel avec les royaumes divins.

Patanjali fait une seconde fois référence à la maîtrise de la vie ou technique du KRIYA en ces termes : « La libération peut être accomplie par ce PRANAYAMA qui est atteint en dissociant le cours de l’inspiration et de l’expiration. » {FN26-9}

Saint Paul connaissait le KRIYA YOGA, ou une technique très similaire, grâce à laquelle il pouvait diriger les courants vitaux vers et depuis les sens. Il était donc capable de dire : « Je vous le jure par la gloire que j’ai en Christ, je MEURS CHAQUE JOUR. » {FN26-10} En retirant quotidiennement sa force vitale corporelle, il l’unissait par l’union du yoga à la réjouissance (béatitude éternelle) de la conscience du Christ. Dans cet état félicitaire, il était consciemment conscient d’être mort au monde sensoriel illusoire de MAYA.

Dans les états initiaux du contact avec Dieu (SABIKALPA SAMADHI), la conscience du dévot fusionne avec l’Esprit Cosmique ; sa force vitale est retirée du corps, qui semble « mort », ou immobile et rigide. Le yogi est pleinement conscient de son état corporel d’animation suspendue. À mesure qu’il progresse vers des états spirituels supérieurs (NIRBIKALPA SAMADHI), cependant, il communie avec Dieu sans fixation corporelle, et ce dans sa conscience de veille ordinaire, même au milieu de devoirs mondains exigeants. {FN26-11}

« Le KRIYA YOGA est un instrument par lequel l’évolution humaine peut être accélérée », expliquait Sri Yukteswar à ses étudiants. « Les anciens yogis ont découvert que le secret de la conscience cosmique est intimement lié à la maîtrise du souffle. C’est la contribution unique et immortelle de l’Inde au trésor de connaissances du monde. La force vitale, qui est ordinairement absorbée par le maintien de la pompe cardiaque, doit être libérée pour des activités supérieures par une méthode visant à calmer et à apaiser les demandes incessantes du souffle. »

Le KRIYA YOGI dirige mentalement son énergie vitale pour qu’elle tourne, vers le haut et vers le bas, autour des six centres spinaux (plexus médullaire, cervical, dorsal, lombaire, sacré et coccygien) qui correspondent aux douze signes astraux du zodiaque, l’Homme Cosmique symbolique. Une demi-minute de révolution de l’énergie autour de la moelle épinière sensible de l’homme effectue un progrès subtil dans son évolution ; cette demi-minute de KRIYA équivaut à une année de déploiement spirituel naturel.

Le système astral d’un être humain, avec ses six (douze par polarité) constellations intérieures tournant autour du soleil de l’œil spirituel omniscient, est en corrélation avec le soleil physique et les douze signes zodiacaux. Tous les hommes sont ainsi affectés par un univers intérieur et extérieur. Les anciens rishis ont découvert que l’environnement terrestre et céleste de l’homme, selon des cycles de douze ans, le pousse en avant sur son chemin naturel. Les écritures affirment que l’homme a besoin d’un million d’années d’évolution normale et sans maladie pour perfectionner son cerveau humain suffisamment pour exprimer la conscience cosmique.

Mille KRIYA pratiqués en huit heures donnent au yogi, en une journée, l’équivalent de mille ans d’évolution naturelle : 365 000 ans d’évolution en une année. En trois ans, un KRIYA YOGI peut ainsi accomplir par un effort personnel intelligent le même résultat que la nature met un million d’années à produire. Le raccourci du KRIYA, bien entendu, ne peut être emprunté que par des yogis profondément développés. Sous la direction d’un gourou, de tels yogis ont soigneusement préparé leur corps et leur cerveau à recevoir la puissance créée par une pratique intensive.

Le débutant en KRIYA n’emploie son exercice yogique que quatorze à vingt-huit fois, deux fois par jour. Un certain nombre de yogis atteignent l’émancipation en six, douze, vingt-quatre ou quarante-huit ans. Un yogi qui meurt avant d’atteindre la pleine réalisation emporte avec lui le bon karma de son effort passé en KRIYA ; dans sa nouvelle vie, il est harmonieusement propulsé vers son But Infini.

Le corps de l’homme moyen est comme une lampe de cinquante watts, qui ne peut supporter le milliard de watts d’énergie suscité par une pratique excessive du KRIYA. Par une augmentation graduelle et régulière des méthodes simples et « infaillibles » du KRIYA, le corps de l’homme se transforme astralement de jour en jour, et est finalement rendu apte à exprimer les potentiels infinis de l’énergie cosmique — la première expression matériellement active de l’Esprit.

Le KRIYA YOGA n’a rien en commun avec les exercices respiratoires non scientifiques enseignés par un certain nombre de zélotes égarés. Leurs tentatives pour retenir de force le souffle dans les poumons sont non seulement contre-nature mais décidément désagréables. Le KRIYA, en revanche, est accompagné dès le début par une accession à la paix, et par des sensations apaisantes d’effet régénérateur dans la colonne vertébrale.

L’ancienne technique yogique convertit le souffle en mental. Par l’avancement spirituel, on est capable de reconnaître le souffle comme un acte du mental — un souffle de rêve.

De nombreuses illustrations pourraient être données de la relation mathématique entre le rythme respiratoire de l’homme et les variations de ses états de conscience. Une personne dont l’attention est totalement absorbée, comme en suivant un argument intellectuel serré, ou en tentant une prouesse physique délicate ou difficile, respire automatiquement très lentement. La fixité de l’attention dépend d’une respiration lente ; des respirations rapides ou inégales sont un accompagnement inévitable d’états émotionnels nuisibles : peur, luxure, colère. Le singe agité respire au rythme de 32 fois par minute, contrairement à la moyenne humaine de 18 fois. L’éléphant, la tortue, le serpent et d’autres animaux connus pour leur longévité ont une fréquence respiratoire inférieure à celle de l’homme. La tortue, par exemple, qui peut atteindre l’âge de 300 ans, {FN26-12} ne respire que 4 fois par minute.

Les effets rajeunissants du sommeil sont dus à l’inconscience temporaire de l’homme vis-à-vis de son corps et de sa respiration. L’homme endormi devient un yogi ; chaque nuit, il accomplit inconsciemment le rite yogique de se libérer de l’identification corporelle, et de fusionner la force vitale avec les courants guérisseurs dans la région cérébrale principale et les six sous-dynamos de ses centres spinaux. Le dormeur plonge ainsi sans le savoir dans le réservoir d’énergie cosmique qui soutient toute vie.

Le yogi volontaire accomplit un processus simple et naturel consciemment, et non inconsciemment comme le dormeur au rythme lent. Le KRIYA YOGI utilise sa technique pour saturer et nourrir toutes ses cellules physiques avec une lumière impérissable et les maintenir dans un état magnétisé. Il rend scientifiquement le souffle inutile, sans produire les états de sommeil subconscient ou d’inconscience.

Par le KRIYA, la force vitale sortante n’est pas gaspillée et abusée dans les sens, mais contrainte de se réunir avec des énergies spinales plus subtiles. Par un tel renforcement de la vie, les cellules du corps et du cerveau du yogi sont électrisées par l’élixir spirituel. Ainsi, il se soustrait à l’observation étudiée des lois naturelles, qui ne peuvent l’emmener — par des moyens détournés tels qu’une nourriture appropriée, la lumière du soleil et des pensées harmonieuses — qu’à un But d’un million d’années. Il faut douze ans de vie normale et saine pour effectuer ne serait-ce qu’un changement perceptible dans la structure cérébrale, et un million de retours solaires sont exigés pour affiner suffisamment le logement cérébral en vue de la manifestation de la conscience cosmique.

Dénouant la corde du souffle qui lie l’âme au corps, le KRIYA sert à prolonger la vie et à élargir la conscience à l’infini. La méthode du yoga surmonte le tiraillement entre le mental et les sens liés à la matière, et libère le dévot pour qu’il réhérite son royaume éternel. Il sait que sa nature réelle n’est liée ni par l’enveloppe physique ni par le souffle, symbole de l’asservissement mortel à l’air, aux compulsions élémentaires de la nature.

L’introspection, ou « s’asseoir dans le silence », est une manière non scientifique d’essayer de séparer de force le mental et les sens, liés ensemble par la force vitale. Le mental contemplatif, tentant son retour à la divinité, est constamment ramené vers les sens par les courants vitaux. Le KRIYA, contrôlant le mental DIRECTEMENT à travers la force vitale, est l’avenue d’approche vers l’Infini la plus facile, la plus efficace et la plus scientifique. Contrairement au lent et incertain chemin théologique de la « charrette à bœufs » vers Dieu, le KRIYA peut être appelé à juste titre la voie de « l’avion ».

La science yogique est basée sur une considération empirique de toutes les formes d’exercices de concentration et de méditation. Le yoga permet au dévot d’éteindre ou d’allumer, à volonté, le courant vital des cinq téléphones sensoriels que sont la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Atteignant ce pouvoir de déconnexion sensorielle, le yogi trouve simple d’unir son mental à volonté avec les royaumes divins ou avec le monde de la matière. Il n’est plus ramené malgré lui par la force vitale vers la sphère mondaine des sensations bruyantes et des pensées agitées. Maître de son corps et de son mental, le KRIYA YOGI remporte ultimement la victoire sur le « dernier ennemi », la mort.

Ainsi tu te nourriras de la Mort, qui se nourrit des hommes : Et la Mort une fois morte, il n’y aura plus de trépas alors. {FN26-13}

La vie d’un KRIYA YOGI avancé n’est pas influencée par les effets des actions passées, mais uniquement par les directions de l’âme. Le dévot évite ainsi les moniteurs évolutifs lents des actions égoïstes, bonnes et mauvaises, de la vie commune, encombrants et semblables à des escargots pour les cœurs d’aigles.

La méthode supérieure de la vie de l’âme libère le yogi qui, dépouillé de sa prison de l’ego, goûte l’air profond de l’omniprésence. La servitude de la vie naturelle est, en revanche, rythmée de façon humiliante. En conformant sa vie à l’ordre évolutif, un homme ne peut commander aucune hâte concessionnaire de la nature mais, vivant sans erreur contre les lois de sa dotation physique et mentale, nécessite tout de même environ un million d’années de mascarades d’incarnation pour connaître l’émancipation finale.

Les méthodes télescopiques des yogis, se dégageant des identifications physiques et mentales en faveur de l’individualité de l’âme, se recommandent donc à ceux qui envisagent avec révolte un million de millions d’années. Cette périphérie numérique est élargie pour l’homme ordinaire, qui ne vit en harmonie ni avec la nature, ni même avec son âme, mais poursuit au contraire des complexités non naturelles, offensant ainsi dans son corps et ses pensées les douces santés de la nature. Pour lui, deux fois un million d’années peuvent à peine suffire à la libération.

L’homme grossier réalise rarement ou jamais que son corps est un royaume, gouverné par l’Empereur Âme sur le trône du crâne, avec des régents subsidiaires dans les six centres spinaux ou sphères de conscience. Cette théocratie s’étend sur une foule de sujets obéissants : vingt-sept mille milliards de cellules — dotées d’une intelligence certaine sinon automatique par laquelle elles accomplissent tous les devoirs de croissances, transformations et dissolutions corporelles — et cinquante millions de pensées substratales, émotions et variations de phases alternées dans la conscience de l’homme au cours d’une vie moyenne de soixante ans. Toute insurrection apparente des cellules corporelles ou cérébrales envers l’Empereur Âme, se manifestant par la maladie ou la dépression, n’est due à aucune déloyauté parmi les humbles citoyens, mais à une utilisation passée ou présente par l’homme de son individualité ou de son libre arbitre, qui lui a été donné simultanément avec une âme, et n’est jamais révocable.

S’identifiant à un ego superficiel, l’homme tient pour acquis que c’est lui qui pense, veut, ressent, digère les repas et se maintient en vie, n’admettant jamais par la réflexion (un peu suffirait pourtant !) que dans sa vie ordinaire il n’est rien d’autre qu’une marionnette des actions passées (karma) et de la nature ou de l’environnement. Les réactions intellectuelles, les sentiments, les humeurs et les habitudes de chaque homme sont circonscris par les effets de causes passées, qu’elles soient de cette vie ou d’une vie antérieure. Bien au-dessus de ces influences, cependant, se trouve son âme royale. Rejetant les vérités et libertés transitoires, le KRIYA YOGI dépasse toute désillusion pour entrer dans son Être affranchi. Toutes les écritures déclarent que l’homme n’est pas un corps corruptible, mais une âme vivante ; par le KRIYA, il reçoit une méthode pour prouver cette vérité scripturale.

« Le rituel extérieur ne peut détruire l’ignorance, car ils ne sont pas mutuellement contradictoires », a écrit Shankara dans son célèbre SIÈCLE DE VERS. « La connaissance réalisée seule détruit l’ignorance. . . . La connaissance ne peut jaillir par aucun autre moyen que l’enquête. "Qui suis-je ? Comment cet univers est-il né ? Qui en est le créateur ? Quelle en est la cause matérielle ?" C’est ce genre d’enquête auquel il est fait référence. » L’intellect n’a aucune réponse pour ces questions ; c’est pourquoi les rishis ont développé le yoga en tant que technique d’enquête spirituelle.

Le KRIYA YOGA est le véritable « rite du feu » souvent exalté dans la BHAGAVAD GITA. Les feux purificateurs du yoga apportent une illumination éternelle, et diffèrent donc beaucoup des cérémonies religieuses extérieures et peu efficaces, où la perception de la vérité est souvent brûlée, sous un accompagnement solennel chanté, en même temps que l’encens !

Le yogi avancé, retenant tout son mental, sa volonté et son sentiment de toute fausse identification avec les désirs corporels, unissant son mental aux forces supraconscientes dans les sanctuaires spinaux, vit ainsi dans ce monde comme Dieu l’a prévu, non poussé par des impulsions du passé ni par de nouvelles inconsciences de motivations humaines fraîches. Un tel yogi reçoit l’accomplissement de son Désir Suprême, en sécurité dans le havre final de l’Esprit inépuisablement bienheureux.

Le yogi offre ses désirs humains labyrinthiques à un bûcher monothéiste dédié au Dieu sans égal. C’est là, en effet, la véritable cérémonie du feu yogique, dans laquelle tous les désirs passés et présents sont le combustible consumé par l’amour divin. La Flamme Ultime reçoit le sacrifice de toute folie humaine, et l’homme est pur de toute scorie. Ses os dépouillés de toute chair désireuse, son squelette karmique blanchi dans les soleils antiseptiques de la sagesse, il est enfin propre, inoffensif devant l’homme et le Créateur.

Faisant référence à l’efficacité certaine et méthodique du yoga, le Seigneur Krishna loue le yogi technologique en ces termes : « Le yogi est supérieur aux ascètes disciplinant leur corps, supérieur même aux adeptes du chemin de la sagesse (JNANA YOGA), ou du chemin de l’action (KARMA YOGA) ; sois, ô disciple Arjuna, un yogi ! » {FN26-14}

{FN26-1} Le scientifique renommé, le Dr George W. Crile de Cleveland, a expliqué lors d’une réunion de 1940 de l’Association américaine pour l’avancement des sciences les expériences par lesquelles il avait prouvé que tous les tissus corporels sont électriquement négatifs, à l’exception des tissus du cerveau et du système nerveux qui restent électriquement positifs parce qu’ils absorbent de l’oxygène revivifiant à un rythme plus rapide.

{FN26-2} BHAGAVAD GITA, IV:29.

{FN26-3} BHAGAVAD GITA IV:1-2.

{FN26-4} L’auteur des MANAVA DHARMA SHASTRAS. Ces instituts de droit commun canonisé sont toujours en vigueur en Inde à ce jour. L’érudit français, Louis Jacolliot, écrit que la date de Manu « est perdue dans la nuit de la période préhistorique de l’Inde ; et aucun érudit n’a osé lui refuser le titre de législateur le plus ancien du monde ». Dans LA BIBLE DANS L’INDE, pages 33-37, Jacolliot reproduit des références textuelles parallèles pour prouver que le CODE DE JUSTINIEN romain suit de près les LOIS DE MANU.

{FN26-5} Le début des âges matérialistes, selon les calculs des écritures hindoues, remonte à 3102 av. J.-C. C’était le début de l’Âge Dwapara Descendant (voir page 174). Les érudits modernes, croyant allègrement qu’il y a 10 000 ans tous les hommes étaient plongés dans un âge de pierre barbare, rejettent sommairement comme des « mythes » tous les registres et traditions des civilisations très anciennes en Inde, en Chine, en Égypte et dans d’autres terres.

{FN26-6} APHORISMES de Patanjali, II:1. En utilisant les mots KRIYA YOGA, Patanjali faisait référence soit à la technique exacte enseignée par Babaji, soit à une technique très similaire. Qu’il s’agissait d’une technique définie de maîtrise de la vie est prouvé par l’APHORISME II:49 de Patanjali.

{FN26-7} APHORISMES de Patanjali, I:27.

{FN26-8} « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. . . . Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » - JEAN 1:1-3. L’AUM (OM) des VEDAS est devenu le mot sacré AMIN des musulmans, HUM des Tibétains, et AMEN des chrétiens (sa signification en hébreu étant SÛR, FIDÈLE). « Voici ce que dit l’Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu. » - RÉVÉLATIONS 3:14.

{FN26-9} APHORISMES II:49.

{FN26-10} I CORINTHIENS 15:31. « Notre réjouissance » est la traduction correcte ; non pas, comme on le dit habituellement, « votre réjouissance ». Saint Paul faisait référence à l’OMNIPRÉSENCE de la conscience du Christ.

{FN26-11} KALPA signifie temps ou éon. SABIKALPA signifie sujet au temps ou au changement ; un lien avec PRAKRITI ou la matière demeure. NIRBIKALPA signifie intemporel, immuable ; c’est l’état le plus élevé du SAMADHI.

{FN26-12} Selon la LINCOLN LIBRARY OF ESSENTIAL INFORMATION, p. 1030, la tortue géante vit entre 200 et 300 ans.

{FN26-13} Shakespeare : SONNET #146.

{FN26-14} BHAGAVAD GITA, VI:46.

CHAPITRE : 27

FONDATION D’UNE ÉCOLE DE YOGA À RANCHI

« Pourquoi es-tu opposé au travail organisationnel ? »

La question du Maître me surprit un peu. Il est vrai que ma conviction privée à l’époque était que les organisations étaient des « nids de guêpes ».

« C’est une tâche ingrate, monsieur », répondis-je. « Peu importe ce que fait ou ne fait pas le dirigeant, il est critiqué. »

« Veux-tu tout le CHANNA (caillé de lait) divin pour toi seul ? » La réplique de mon gourou était accompagnée d’un regard sévère. « Pourrais-tu, toi ou quiconque, atteindre le contact avec Dieu par le yoga si une lignée de maîtres au cœur généreux n’avait pas été disposée à transmettre leur savoir aux autres ? » Il ajouta : « Dieu est le Miel, les organisations sont les ruches ; les deux sont nécessaires. Toute FORME est inutile, bien sûr, sans l’esprit, mais pourquoi ne commencerais-tu pas des ruches actives pleines du nectar spirituel ? »

Ses conseils m’émurent profondément. Bien que je n’aie fait aucune réponse extérieure, une résolution adamantine s’éleva dans ma poitrine : je partagerais avec mes semblables, dans la mesure de mes capacités, les vérités libératrices que j’avais apprises aux pieds de mon gourou. « Seigneur », priai-je, « puisse Ton Amour briller à jamais sur le sanctuaire de ma dévotion, et puisse-je être capable d’éveiller cet Amour dans d’autres cœurs. »

À une occasion précédente, avant que je ne rejoigne l’ordre monastique, Sri Yukteswar avait fait une remarque des plus inattendues.

« Comme la compagnie d’une épouse te manquera dans ta vieillesse ! » avait-il dit. « N’es-tu pas d’accord que l’homme de famille, engagé dans un travail utile pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants, joue ainsi un rôle gratifiant aux yeux de Dieu ? »

« Monsieur », avais-je protesté avec alarme, « vous savez que mon désir dans cette vie est d’épouser uniquement la Bien-aimée Cosmique. »

Le Maître avait ri si joyeusement que je compris que son observation n’avait été faite que comme un test de ma foi.

« Souviens-toi », avait-il dit lentement, « que celui qui rejette ses devoirs mondains ne peut se justifier qu’en assumant une sorte de responsabilité envers une famille beaucoup plus large. »

L’idéal d’une éducation globale pour la jeunesse m’avait toujours tenu à cœur. Je voyais clairement les résultats arides de l’instruction ordinaire, visant uniquement le développement du corps et de l’intellect. Les valeurs morales et spirituelles, sans l’appréciation desquelles aucun homme ne peut approcher le bonheur, manquaient encore dans le programme officiel. Je déterminai de fonder une école où les jeunes garçons pourraient se développer jusqu’à la stature pleine de l’homme. Mon premier pas dans cette direction fut fait avec sept enfants à Dihika, un petit site rural au Bengale.

Un an plus tard, en 1918, grâce à la générosité de Sir Manindra Chandra Nundy, le Maharaja de Kasimbazar, je pus transférer mon groupe en pleine croissance à Ranchi. Cette ville du Bihar, à environ deux cents miles de Calcutta, est bénie avec l’un des climats les plus sains de l’Inde. Le palais de Kasimbazar à Ranchi fut transformé en siège pour la nouvelle école, que j’appelai BRAHMACHARYA VIDYALAYA {FN27-1} conformément aux idéaux éducatifs des rishis. Leurs ashrams dans la forêt avaient été les anciens sièges du savoir, séculier et divin, pour la jeunesse de l’Inde.

À Ranchi, j’organisai un programme éducatif pour les niveaux élémentaire et secondaire. Il incluait des matières agricoles, industrielles, commerciales et académiques. Les étudiants apprenaient également la concentration et la méditation yogiques, ainsi qu’un système unique de développement physique, le « Yogoda », dont j’avais découvert les principes en 1916.

Réalisant que le corps de l’homme est comme une batterie électrique, je raisonnai qu’il pouvait être rechargé en énergie par l’agence directe de la volonté humaine. Comme aucune action, légère ou grande, n’est possible sans VOULOIR, l’homme peut utiliser son moteur principal, la volonté, pour renouveler ses tissus corporels sans appareil encombrant ou exercices mécaniques. J’enseignai donc aux étudiants de Ranchi mes techniques simples de « Yogoda » par lesquelles la force vitale, centrée dans la moelle allongée de l’homme, peut être consciemment et instantanément rechargée à partir de la réserve illimitée d’énergie cosmique.

Les garçons répondirent merveilleusement à cet entraînement, développant une capacité extraordinaire à déplacer l’énergie vitale d’une partie du corps à une autre, et à s’asseoir en parfait équilibre dans des postures corporelles difficiles. {FN27-2} Ils accomplissaient des prouesses de force et d’endurance que beaucoup d’adultes puissants ne pouvaient égaler. Mon plus jeune frère, Bishnu Charan Ghosh, rejoignit l’école de Ranchi ; il devint plus tard un expert en culture physique de premier plan au Bengale. Lui et l’un de ses étudiants voyagèrent en Europe et en Amérique, donnant des expositions de force et d’habileté qui stupéfièrent les savants universitaires, y compris ceux de l’Université Columbia à New York.

À la fin de la première année à Ranchi, les demandes d’admission atteignirent deux mille. Mais l’école, qui à cette époque était uniquement résidentielle, ne pouvait en accueillir qu’une centaine environ. L’instruction pour les étudiants externes fut bientôt ajoutée.

Au VIDYALAYA, je devais jouer le rôle de père et de mère auprès des jeunes enfants et faire face à de nombreuses difficultés d’organisation. Je me souvenais souvent des paroles du Christ : « Je vous le dis en vérité, il n’est personne qui, ayant quitté, à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle, maison, ou frères, ou sœurs, ou mère, ou père, ou enfants, ou terres, ne reçoive au centuple, présentement en ce temps-ci, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants et des terres, avec des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. » Sri Yukteswar avait interprété ces mots ainsi : « Le dévot qui renonce aux expériences de la vie conjugale et familiale, et qui troque les problèmes d’un petit foyer et d’activités limitées contre les responsabilités plus vastes du service à la société en général, entreprend une tâche qui s’accompagne souvent de la persécution d’un monde incompréhensif, mais aussi d’un contentement intérieur divin. »

Un jour, mon père arriva à Ranchi pour me donner une bénédiction paternelle, longtemps retenue parce que je l’avais blessé en refusant son offre d’un poste au chemin de fer du Bengal-Nagpur.

« Mon fils, dit-il, je suis maintenant réconcilié avec ton choix de vie. Cela me procure de la joie de te voir au milieu de ces jeunes gens heureux et enthousiastes ; tu es davantage à ta place ici qu’avec les silhouettes sans vie des horaires de chemin de fer. » Il fit un geste vers un groupe d’une douzaine de petits qui me collaient aux talons. « Je n’ai eu que huit enfants, observa-t-il avec des yeux pétillants, mais je peux te comprendre ! »

Avec un grand verger fruitier et vingt-cinq acres fertiles à notre disposition, les élèves, les enseignants et moi-même avons passé de nombreuses heures heureuses à travailler en plein air dans ce cadre idéal. Nous avions beaucoup d’animaux familiers, dont un jeune cerf qui était littéralement idolâtré par les enfants. J’aimais aussi tellement ce faon que je lui permettais de dormir dans ma chambre. À la lumière de l’aube, la petite créature venait trottiner jusqu’à mon lit pour une caresse matinale.

Un jour, je nourris l’animal plus tôt que d’habitude, car je devais régler des affaires dans la ville de Ranchi. Bien que j’aie prévenu les garçons de ne pas donner à manger au faon avant mon retour, l’un d’eux fut désobéissant et donna une grande quantité de lait au jeune cerf. Quand je revins le soir, une triste nouvelle m’accueillit : « Le petit faon est presque mort, à cause d’un excès de nourriture. »

En larmes, je plaçai l’animal apparemment sans vie sur mes genoux. Je priai Dieu avec pitié d’épargner sa vie. Des heures plus tard, la petite créature ouvrit les yeux, se leva et marcha péniblement. Toute l’école cria de joie.

Mais une leçon profonde me vint cette nuit-là, une leçon que je ne pourrai jamais oublier. Je restai éveillé avec le faon jusqu’à deux heures du matin, moment où je m’endormis. Le cerf apparut dans un rêve et me parla :

« Tu me retiens. S’il te plaît, laisse-moi partir ; laisse-moi partir ! »

« Très bien », répondis-je dans le rêve.

Je me réveillai immédiatement et criai : « Les garçons, le cerf est en train de mourir ! » Les enfants se précipitèrent à mes côtés.

Je courus dans le coin de la chambre où j’avais installé l’animal. Il fit un dernier effort pour se lever, trébucha vers moi, puis tomba à mes pieds, mort.

Selon le karma collectif qui guide et régule les destins des animaux, la vie du cerf était terminée, et il était prêt à progresser vers une forme supérieure. Mais par mon attachement profond, que je réalisai plus tard être égoïste, et par mes prières ferventes, j’avais réussi à le retenir dans les limites de la forme animale dont l’âme s’efforçait de se libérer. L’âme du cerf a formulé sa demande dans un rêve parce que, sans ma permission affectueuse, elle ne voulait pas ou ne pouvait pas partir. Dès que j’ai accepté, elle est partie.

Toute tristesse me quitta ; je réalisai à nouveau que Dieu veut que Ses enfants aiment tout comme une partie de Lui-même, et qu’ils ne croient pas, par illusion, que la mort met fin à tout. L’ignorant ne voit que le mur infranchissable de la mort, cachant, semble-t-il pour toujours, ses amis chéris. Mais l’homme détaché, celui qui aime les autres comme des expressions du Seigneur, comprend qu’à la mort, les êtres chers sont seulement retournés pour une pause de joie en Lui.

L’école de Ranchi passa de débuts modestes et simples à une institution désormais bien connue en Inde. De nombreux départements de l’école sont soutenus par des contributions volontaires de ceux qui se réjouissent de perpétuer les idéaux éducatifs des rishis. Sous le nom général de YOGODA SAT-SANGA, des écoles annexes florissantes ont été établies à Midnapore, Lakshmanpur et Puri.

Le siège de Ranchi entretient un département médical où des médicaments et les services de médecins sont fournis gratuitement aux pauvres de la localité. Le nombre de personnes traitées a atteint une moyenne de plus de 18 000 par an. Le VIDYALAYA a également fait ses preuves dans les sports de compétition indiens et dans le domaine scolaire, où de nombreux anciens élèves de Ranchi se sont distingués plus tard dans la vie universitaire.

L’école, maintenant dans sa vingt-huitième année et centre de nombreuses activités, a été honorée par les visites d’hommes éminents de l’Orient et de l’Occident. L’une des premières grandes personnalités à inspecter le VIDYALAYA au cours de sa première année fut Swami Pranabananda, le « saint aux deux corps » de Bénarès. Lorsque le grand maître contempla les pittoresques classes en plein air, tenues sous les arbres, et vit le soir que les jeunes garçons restaient immobiles pendant des heures dans la méditation du yoga, il fut profondément ému.

« La joie envahit mon cœur, dit-il, de voir que les idéaux de Lahiri Mahasaya pour la formation appropriée de la jeunesse sont poursuivis dans cette institution. Que les bénédictions de mon gourou soient sur elle. »

Un jeune garçon assis à mes côtés osa poser une question au grand yogi.

« Monsieur, dit-il, serai-je un moine ? Ma vie n’est-elle que pour Dieu ? »

Bien que Swami Pranabananda ait souri doucement, ses yeux perçaient l’avenir.

« Enfant, répondit-il, quand tu seras grand, il y a une belle mariée qui t’attend. » Le garçon finit effectivement par se marier, après avoir prévu pendant des années d’entrer dans l’Ordre Swami.

Quelque temps après la visite de Swami Pranabananda à Ranchi, j’accompagnai mon père à la maison de Calcutta où le yogi séjournait temporairement. La prédiction de Pranabananda, faite tant d’années auparavant, me revint à l’esprit : « Je te verrai, avec ton père, plus tard. »

Lorsque mon père entra dans la chambre du swami, le grand yogi se leva de son siège et embrassa mon parent avec un respect affectueux.

« Bhagabati, dit-il, que fais-tu pour toi-même ? Ne vois-tu pas ton fils courir vers l’Infini ? » Je rougis d’entendre ses éloges devant mon père. Le swami poursuivit : « Tu te souviens combien notre bienheureux gourou aimait dire : “BANAT, BANAT, BAN JAI.” Alors continue le KRIYA YOGA sans cesse, et atteins rapidement les portails divins. »

Le corps de Pranabananda, qui avait semblé si bien portant et fort lors de ma première visite étonnante à Bénarès, montrait maintenant un vieillissement évident, bien que sa posture fût encore admirablement droite.

« Swamiji, demandai-je en le regardant droit dans les yeux, s’il vous plaît dites-moi la vérité : ne ressentez-vous pas l’avancée de l’âge ? À mesure que le corps s’affaiblit, vos perceptions de Dieu subissent-elles une diminution ? »

Il sourit angéliquement. « Le Bien-Aimé est plus que jamais avec moi maintenant. » Sa conviction totale submergea mon esprit et mon âme. Il continua : « Je profite toujours des deux pensions — l’une de Bhagabati ici, et l’une d’en haut. » Pointant son doigt vers le ciel, le saint tomba en extase, son visage illuminé d’un éclat divin — une réponse suffisante à ma question.

Remarquant que la chambre de Pranabananda contenait de nombreuses plantes et des paquets de graines, je demandai leur utilité.

« J’ai quitté Bénarès définitivement, dit-il, et je suis maintenant en route pour l’Himalaya. Là-bas, j’ouvrirai un ashram pour mes disciples. Ces graines produiront des épinards et quelques autres légumes. Mes chers vivront simplement, passant leur temps dans une union béatifique avec Dieu. Rien d’autre n’est nécessaire. »

Mon père demanda à son frère disciple quand il reviendrait à Calcutta.

« Jamais plus, répondit le saint. Cette année est celle où Lahiri Mahasaya m’a dit que je quitterais mon cher Bénarès pour toujours et que j’irais dans l’Himalaya, pour y rejeter mon cadre mortel. »

Mes yeux se remplirent de larmes à ses paroles, mais le swami sourit tranquillement. Il me rappelait un petit enfant céleste, assis en sécurité sur les genoux de la Divine Mère. Le fardeau des années n’a aucun effet néfaste sur la pleine possession des pouvoirs spirituels suprêmes par un grand yogi. Il est capable de renouveler son corps à volonté ; pourtant, parfois, il ne se soucie pas de retarder le processus de vieillissement, mais permet à son karma de s’épuiser sur le plan physique, utilisant son vieux corps comme un moyen de gagner du temps pour éviter la nécessité d’épuiser le karma dans une nouvelle incarnation.

Des mois plus tard, je rencontrai un vieil ami, Sanandan, qui était l’un des disciples proches de Pranabananda.

« Mon adorable gourou est parti, me dit-il, en sanglotant. Il a établi un ermitage près de Rishikesh et nous a donné une formation aimante. Quand nous avons été assez bien installés et que nous faisions des progrès spirituels rapides en sa compagnie, il a proposé un jour de nourrir une foule immense de Rishikesh. Je lui ai demandé pourquoi il voulait un si grand nombre.

“Ceci est ma dernière cérémonie de fête”, a-t-il dit. Je n’ai pas compris toutes les implications de ses paroles.

Pranabanandaji a aidé à cuisiner de grandes quantités de nourriture. Nous avons nourri environ 2 000 invités. Après le festin, il s’est assis sur une haute estrade et a donné un sermon inspiré sur l’Infini. À la fin, devant le regard de milliers de personnes, il s’est tourné vers moi, alors que j’étais assis à côté de lui sur l’estrade, et a parlé avec une force inhabituelle.

“Sanandan, sois prêt ; je vais donner un coup de pied au cadre.”

Après un silence stupéfait, j’ai crié fort : “Maître, ne fais pas ça ! S’il te plaît, s’il te plaît, ne le fais pas !” La foule était muette, nous regardant avec curiosité. Mon gourou m’a souri, mais son regard solennel était déjà fixé sur l’Éternité.

“Ne sois pas égoïste, a-t-il dit, et ne t’afflige pas pour moi. J’ai longtemps servi joyeusement vous tous ; maintenant réjouis-toi et souhaite-moi bonne chance. Je pars à la rencontre de mon Bien-Aimé Cosmique.” Dans un murmure, Pranabanandaji a ajouté : “Je renaîtrai bientôt. Après avoir profité d’une courte période de Félicité Infinie, je reviendrai sur terre et rejoindrai Babaji. Tu sauras bientôt quand et où mon âme aura été enfermée dans un nouveau corps.”

Il a crié à nouveau : “Sanandan, ici je donne un coup de pied au cadre par le second KRIYA YOGA.”

Il a regardé la mer de visages devant nous et a donné une bénédiction. Dirigeant son regard intérieurement vers l’œil spirituel, il est devenu immobile. Tandis que la foule déconcertée pensait qu’il méditait dans un état extatique, il avait déjà quitté le tabernacle de chair et plongé son âme dans l’immensité cosmique. Les disciples ont touché son corps, assis dans la posture du lotus, mais ce n’était plus la chair chaude. Seul un cadre rigide restait ; le locataire avait fui vers le rivage immortel. »

Je demandai où Pranabananda devait renaître.

« C’est une confiance sacrée que je ne peux divulguer à personne, répondit Sanandan. Peut-être pourras-tu le découvrir d’une autre manière. »

Des années plus tard, j’ai découvert par Swami Keshabananda que Pranabananda, quelques années après sa naissance dans un nouveau corps, était allé à Badrinarayan dans l’Himalaya, et y avait rejoint le groupe de saints autour du grand Babaji.

CHAPITRE 28

KASHI, REBORN ET REDÉCOUVERT

« S’il vous plaît, n’allez pas dans l’eau. Baignons-nous en puisant avec nos seaux. »

Je m’adressais aux jeunes élèves de Ranchi qui m’accompagnaient dans une randonnée de huit miles vers une colline voisine. L’étang devant nous était invitant, mais une aversion pour celui-ci s’était élevée dans mon esprit. Le groupe autour de moi suivit mon exemple de puiser avec des seaux, mais quelques garçons cédèrent à la tentation des eaux fraîches. À peine avaient-ils plongé que de gros serpents d’eau se tortillèrent autour d’eux. Les garçons sortirent de l’étang avec une célérité comique.

Nous avons profité d’un déjeuner pique-nique après avoir atteint notre destination. Je m’assis sous un arbre, entouré d’un groupe d’élèves. Me trouvant dans une humeur inspirante, ils m’assaillirent de questions.

« S’il vous plaît, dites-moi, monsieur, demanda un jeune homme, si je resterai toujours avec vous sur la voie du renoncement. »

« Ah, non, répondis-je, tu seras emmené de force chez toi, et plus tard, tu te marieras. »

Incrédule, il fit une protestation véhémente. « Ce n’est que si je suis mort que je peux être ramené à la maison. » Mais en quelques mois, ses parents arrivèrent pour l’emmener, malgré sa résistance en larmes ; quelques années plus tard, il se maria effectivement.

Après avoir répondu à de nombreuses questions, je fus interpellé par un garçon nommé Kashi. Il avait environ douze ans, était un élève brillant et aimé de tous.

« Monsieur, dit-il, quel sera mon destin ? »

« Tu seras bientôt mort. » La réponse sortit de mes lèvres avec une force irrésistible.

Cette révélation inattendue nous choqua et nous affligea, moi ainsi que tous les présents. Me réprimandant silencieusement comme un ENFANT TERRIBLE, je refusai de répondre à d’autres questions.

À notre retour à l’école, Kashi vint dans ma chambre.

« Si je meurs, me retrouverez-vous quand je renaîtrai, et me ramènerez-vous sur le chemin spirituel ? » Il sanglotait.

Je me sentis contraint de refuser cette responsabilité occulte difficile. Mais pendant des semaines, Kashi me pressa avec obstination. Le voyant déstabilisé jusqu’au point de rupture, je finis par le consoler.

« Oui, promis-je. Si le Père Céleste prête Son aide, j’essaierai de te trouver. »

Pendant les vacances d’été, je partis pour un court voyage. Regrettant de ne pas pouvoir emmener Kashi avec moi, je l’appelai dans ma chambre avant de partir et lui ordonnai soigneusement de rester, malgré toute persuasion, dans les vibrations spirituelles de l’école. Quelque part, je sentais que s’il ne rentrait pas chez lui, il pourrait éviter la calamité imminente.

À peine étais-je parti que le père de Kashi arriva à Ranchi. Pendant quinze jours, il essaya de briser la volonté de son fils, expliquant que si Kashi allait à Calcutta pour seulement quatre jours pour voir sa mère, il pourrait ensuite revenir. Kashi refusa avec persistance. Le père finit par dire qu’il emmènerait le garçon avec l’aide de la police. La menace troubla Kashi, qui ne voulait pas être la cause d’une publicité défavorable pour l’école. Il ne vit d’autre choix que de partir.

Je revins à Ranchi quelques jours plus tard. Quand j’entendis comment Kashi avait été emmené, je pris immédiatement le train pour Calcutta. Là, je louai une voiture à cheval. Très étrangement, alors que le véhicule passait au-delà du pont de Howrah sur le Gange, j’aperçus le père de Kashi et d’autres proches en vêtements de deuil. Criant à mon conducteur de s’arrêter, je me précipitai dehors et fixai le père infortuné.

« Monsieur le meurtrier, criai-je de manière quelque peu déraisonnable, vous avez tué mon garçon ! »

Le père avait déjà réalisé le tort qu’il avait causé en amenant Kashi de force à Calcutta. Pendant les quelques jours que le garçon y avait passés, il avait mangé de la nourriture contaminée, contracté le choléra et était décédé.

Mon amour pour Kashi et la promesse de le trouver après la mort me hantaient jour et nuit. Peu importe où j’allais, son visage apparaissait devant moi. J’entrepris une recherche mémorable pour lui, tout comme, il y a longtemps, j’avais cherché ma mère perdue.

Je sentais que puisque Dieu m’avait donné la faculté de raisonner, je devais l’utiliser et solliciter mes pouvoirs au maximum afin de découvrir les lois subtiles par lesquelles je pourrais connaître l’endroit où se trouvait l’âme du garçon. Il était une âme vibrant de désirs inassouvis, réalisai-je — une masse de lumière flottant quelque part parmi des millions d’âmes lumineuses dans les régions astrales. Comment pouvais-je m’accorder avec lui, parmi tant de lumières vibrantes d’autres âmes ?

En utilisant une technique de yoga secrète, je diffusai mon amour vers l’âme de Kashi à travers le microphone de l’œil spirituel, le point intérieur entre les sourcils. Avec l’antenne de mes mains et de mes doigts levés, je tournais souvent sur moi-même, essayant de localiser la direction dans laquelle il avait renaît en tant qu’embryon. J’espérais recevoir une réponse de lui dans la radio accordée à la concentration de mon cœur.

Je sentais intuitivement que Kashi retournerait bientôt sur terre, et que si je continuais sans cesse à diffuser mon appel vers lui, son âme répondrait. Je savais que la moindre impulsion envoyée par Kashi serait ressentie dans mes doigts, mes mains, mes bras, ma colonne vertébrale et mes nerfs.

Avec un zèle inébranlable, je pratiquai la méthode de yoga régulièrement pendant environ six mois après la mort de Kashi. En marchant avec quelques amis un matin dans le quartier bondé de Bowbazar à Calcutta, je levai mes mains de la manière habituelle. Pour la première fois, il y eut une réponse. Je fus frissonné de détecter des impulsions électriques coulant dans mes doigts et mes paumes. Ces courants se traduisirent en une pensée irrésistible provenant d’un recoin profond de ma conscience : « Je suis Kashi ; je suis Kashi ; viens à moi ! »

La pensée devint presque audible alors que je me concentrais sur la radio de mon cœur. Dans le murmure caractéristique, légèrement rauque de Kashi, j’entendis son appel encore et encore. Je saisis le bras de l’un de mes compagnons, Prokash Das, et lui souris joyeusement.

« On dirait que j’ai localisé Kashi ! »

Je commençai à tourner sur moi-même, au divertissement non dissimulé de mes amis et de la foule qui passait. Les impulsions électriques picotaient à travers mes doigts seulement lorsque je faisais face à un chemin voisin, justement nommé « Serpentine Lane ». Les courants astraux disparaissaient quand je tournais dans d’autres directions.

« Ah, m’exclamai-je, l’âme de Kashi doit vivre dans le ventre d’une mère dont la maison est dans cette ruelle. »

Mes compagnons et moi nous approchâmes de Serpentine Lane ; les vibrations dans mes mains levées devinrent plus fortes, plus prononcées. Comme par un aimant, j’étais attiré vers le côté droit de la route. Arrivé à l’entrée d’une certaine maison, je fus stupéfié de me retrouver transi. Je frappai à la porte dans un état d’excitation intense, retenant mon souffle. Je sentais que la fin couronnée de succès était arrivée pour ma longue, ardue et certainement inhabituelle quête !

La porte fut ouverte par une servante, qui me dit que son maître était à la maison. Il descendit l’escalier du deuxième étage et me sourit avec interrogation. Je savais à peine comment formuler ma question, à la fois pertinente et impertinente.

« S’il vous plaît, dites-moi, monsieur, si vous et votre femme attendez un enfant depuis environ six mois ? »

« Oui, c’est le cas. » Voyant que j’étais un swami, un renonçant vêtu du tissu orange traditionnel, il ajouta poliment : « Je vous en prie, informez-moi de la façon dont vous connaissez mes affaires. »

Quand il entendit parler de Kashi et de la promesse que j’avais faite, l’homme étonné crut à mon histoire.

« Un enfant de sexe masculin au teint clair vous naîtra, lui dis-je. Il aura un visage large, avec une mèche de cheveux au sommet du front. Sa disposition sera remarquablement spirituelle. » Je me sentais certain que l’enfant à venir porterait ces ressemblances avec Kashi.

Plus tard, je rendis visite à l’enfant, à qui ses parents avaient donné son ancien nom, Kashi. Même au berceau, il présentait une ressemblance frappante avec mon cher étudiant de Ranchi. L’enfant me témoigna une affection instantanée ; l’attrait du passé s’éveilla avec une intensité redoublée.

Des années plus tard, alors que je séjournais en Amérique, le jeune adolescent m’écrivit. Il m’expliquait son profond désir de suivre la voie du renoncement. Je l’orientai vers un maître himalayen qui, jusqu’à ce jour, guide le Kashi renaissant.

{FN28-1} La volonté, projetée depuis le point situé entre les sourcils, est connue des yogis comme l’appareil de diffusion de la pensée. Lorsque le sentiment est calmement concentré sur le cœur, il agit comme une radio mentale et peut recevoir les messages d’autrui, de près ou de loin. Dans la télépathie, les fines vibrations des pensées dans l’esprit d’une personne sont transmises à travers les subtiles vibrations de l’éther astral, puis à travers l’éther terrestre plus grossier, créant des ondes électriques qui, à leur tour, se traduisent en ondes de pensée dans l’esprit de l’autre personne.

{FN28-2} Chaque âme, dans son état pur, est omnisciente. L’âme de Kashi se souvenait de toutes les caractéristiques de Kashi l’enfant, et imitait donc sa voix rauque afin de susciter ma reconnaissance.

{FN28-3} Prokash Das est l’actuel directeur de notre Yogoda Math (ermitage) à Dakshineswar, au Bengale.

CHAPITRE : 29

RABINDRANATH TAGORE ET MOI COMPARONS NOS ÉCOLES

« Rabindranath Tagore nous a appris à chanter, comme une forme naturelle d’expression personnelle, à l’instar des oiseaux. »

Bhola Nath, un garçon brillant de quatorze ans de mon école de Ranchi, me donna cette explication après que je l’eus complimenté un matin sur ses élans mélodieux. Avec ou sans provocation, le garçon laissait s’échapper un flot harmonieux. Il avait auparavant fréquenté la célèbre école de Tagore, « Santiniketan » (Havre de paix), à Bolpur.

« Les chants de Rabindranath sont sur mes lèvres depuis ma tendre jeunesse », dis-je à mon compagnon. « Tout le Bengale, même les paysans illettrés, se délecte de sa poésie élevée. »

Bhola et moi chantâmes ensemble quelques refrains de Tagore, qui a mis en musique des milliers de poèmes indiens, certains originaux et d’autres d’une antiquité vénérable.

« Je rencontrai Rabindranath peu après qu’il eut reçu le prix Nobel de littérature », fis-je remarquer après notre chant. « J’avais été attiré par l’idée de lui rendre visite car j’admirais son courage peu diplomate lorsqu’il s’agissait de balayer ses critiques littéraires. » Je gloussai.

Bhola m’interrogea curieusement sur l’histoire.

« Les érudits fustigèrent sévèrement Tagore pour avoir introduit un nouveau style dans la poésie bengalie », commençai-je. « Il mélangeait des expressions familières et classiques, ignorant toutes les limitations prescrites, chères au cœur des pundits. Ses chants incarnent une vérité philosophique profonde dans des termes qui touchent l’émotion, sans grand égard pour les formes littéraires acceptées.

« Un critique influent qualifia dédaigneusement Rabindranath de "poète-pigeon qui vendait ses roucoulements en version imprimée pour une roupie". Mais la revanche de Tagore fut proche ; le monde occidental tout entier rendit hommage à ses pieds peu après qu’il eut traduit en anglais son GITANJALI ("Offrandes de chants"). Un train rempli de pundits, y compris ceux qui furent ses critiques, se rendit à Santiniketan pour lui offrir ses félicitations.

« Rabindranath ne reçut ses invités qu’après un retard volontairement prolongé, puis écouta leurs louanges dans un silence stoïque. Finalement, il retourna contre eux leurs propres armes habituelles : la critique.

« "Messieurs", dit-il, "les honneurs parfumés que vous m’offrez ici sont incongruement mêlés aux odeurs putrides de votre mépris passé. Existe-t-il, par hasard, un lien entre l’obtention de mon prix Nobel et votre soudaine et vive faculté d’appréciation ? Je suis toujours le même poète qui vous a déplu lorsque j’ai offert pour la première fois mes humbles fleurs au sanctuaire du Bengale."

« Les journaux publièrent un récit de ce sévère châtiment infligé par Tagore. J’admirai les paroles franches d’un homme non hypnotisé par la flatterie », poursuivis-je. « Je fus présenté à Rabindranath à Calcutta par son secrétaire, M. C. F. Andrews, {FN29-1} qui était simplement vêtu d’un DHOTI bengali. Il se référait affectueusement à Tagore en tant que son GURUDEVA.

« Rabindranath me reçut avec grâce. Il émanait de lui une aura apaisante de charme, de culture et de courtoisie. Répondant à ma question sur ses antécédents littéraires, Tagore me dit qu’une source ancienne de son inspiration, outre nos épopées religieuses, avait été le poète classique, Bidyapati. »

Inspiré par ces souvenirs, je commençai à chanter la version de Tagore d’un vieux chant bengali, « Allume la lampe de ton amour ». Bhola et moi chantâmes joyeusement tandis que nous déambulions sur le terrain du VIDYALAYA.

Environ deux ans après la fondation de l’école de Ranchi, je reçus une invitation de Rabindranath à lui rendre visite à Santiniketan afin de discuter de nos idéaux éducatifs. J’y allai avec joie. Le poète était assis dans son bureau quand j’entrai ; je pensai alors, comme lors de notre première rencontre, qu’il était un modèle d’humanité superbe aussi frappant qu’un peintre puisse le souhaiter. Son visage magnifiquement ciselé, noblement patricien, était encadré par de longs cheveux et une barbe fluide. De grands yeux fondants ; un sourire angélique ; et une voix d’une qualité flûtée qui était littéralement enchanteresse. Stalwart, grand et grave, il combinait une tendresse presque féminine avec la délicieuse spontanéité d’un enfant. Aucune conception idéalisée d’un poète ne pourrait trouver une incarnation plus appropriée que chez ce doux chanteur.

Tagore et moi fûmes bientôt plongés dans une étude comparative de nos écoles, toutes deux fondées selon des principes non conventionnels. Nous découvrîmes de nombreuses caractéristiques identiques : enseignement en plein air, simplicité, large place laissée à l’esprit créatif de l’enfant. Rabindranath, cependant, mettait une importance considérable sur l’étude de la littérature et de la poésie, et sur l’expression personnelle par la musique et le chant que j’avais déjà notée dans le cas de Bhola. Les enfants de Santiniketan observaient des périodes de silence, mais ne recevaient aucun entraînement spécial au yoga.

Le poète écouta avec une attention flatteuse ma description des exercices énergisants « Yogoda » et des techniques de concentration du yoga qui sont enseignées à tous les étudiants à Ranchi.

Tagore me parla de ses propres difficultés éducatives précoces. « J’ai fui l’école après la cinquième année », dit-il en riant. Je pouvais facilement comprendre comment sa délicatesse poétique innée avait été offensée par l’atmosphère morne et disciplinaire d’une salle de classe.

« C’est pourquoi j’ai ouvert Santiniketan sous les arbres ombragés et les gloires du ciel. » Il fit un geste éloquent vers un petit groupe étudiant dans le magnifique jardin. « Un enfant est dans son cadre naturel parmi les fleurs et les oiseaux chanteurs. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut exprimer pleinement la richesse cachée de ses dons individuels. La véritable éducation ne peut jamais être bourrée et pompée de l’extérieur ; elle doit plutôt aider à faire remonter spontanément à la surface les trésors infinis de sagesse intérieure. » {FN29-2}

J’étais d’accord. « Les instincts idéalistes et d’héroïsme des jeunes sont affamés par un régime exclusif de statistiques et d’ères chronologiques. »

Le poète parla avec amour de son père, Devendranath, qui avait inspiré les débuts de Santiniketan.

« Mon père m’a fait don de cette terre fertile, où il avait déjà construit une maison d’hôtes et un temple », me dit Rabindranath. « J’ai commencé mon expérience éducative ici en 1901, avec seulement dix garçons. Les huit mille livres sterling qui accompagnaient le prix Nobel furent entièrement consacrées à l’entretien de l’école. »

L’aîné des Tagore, Devendranath, connu partout sous le nom de « Maharishi », était un homme très remarquable, comme on peut le découvrir dans son AUTOBIOGRAPHIE. Deux années de sa vie d’homme furent passées en méditation dans l’Himalaya. À son tour, son père, Dwarkanath Tagore, avait été célèbre dans tout le Bengale pour ses généreuses œuvres de bienfaisance publiques. De cet arbre illustre est née une famille de génies. Pas seulement Rabindranath ; tous ses parents se sont distingués dans l’expression créative. Ses frères, Gogonendra et Abanindra, comptent parmi les plus grands artistes {FN29-3} de l’Inde ; un autre frère, Dwijendra, est un philosophe à la vision profonde, à l’appel doux duquel répondent les oiseaux et les créatures des bois.

Rabindranath m’invita à passer la nuit dans la maison d’hôtes. C’était vraiment un spectacle charmant, le soir, de voir le poète assis avec un groupe sous le patio. Le temps se déroulait à l’envers : la scène devant moi était celle d’un ancien ermitage — le joyeux chanteur entouré de ses dévots, tous auréolés d’amour divin. Tagore tissait chaque lien avec les cordes de l’harmonie. Jamais autoritaire, il attirait et captivait le cœur par un magnétisme irrésistible. Rare fleur de poésie s’épanouissant dans le jardin du Seigneur, attirant les autres par une fragrance naturelle !

De sa voix mélodieuse, Rabindranath nous lut quelques-uns de ses poèmes exquis, nouvellement créés. La plupart de ses chants et pièces, écrits pour la délectation de ses étudiants, ont été composés à Santiniketan. La beauté de ses vers, pour moi, réside dans son art de se référer à Dieu dans presque chaque strophe, tout en mentionnant rarement le Nom sacré. « Ivre de la félicité de chanter », écrivait-il, « je m’oublie moi-même et t’appelle ami, toi qui es mon seigneur. »

Le lendemain, après le déjeuner, je fis au poète un adieu à contrecœur. Je me réjouis que sa petite école soit devenue aujourd’hui une université internationale, « Viswa-Bharati », où des érudits de tous pays ont trouvé un cadre idéal.

« Là où l’esprit est sans crainte et où la tête est tenue haute ; Là où la connaissance est libre ; Là où le monde n’a pas été brisé en fragments par d’étroits murs domestiques ; Là où les mots sortent de la profondeur de la vérité ; Là où l’effort inlassable tend ses bras vers la perfection ; Là où le cours limpide de la raison ne s’est pas égaré dans le sable morne du désert des habitudes mortes ; Là où l’esprit est mené de l’avant par Toi vers une pensée et une action toujours plus vastes ; Dans ce ciel de liberté, mon Père, laisse mon pays s’éveiller ! » {FN29-4} RABINDRANATH TAGORE

{FN29-1} Écrivain et publiciste anglais, ami proche du Mahatma Gandhi. M. Andrews est honoré en Inde pour ses nombreux services rendus à sa terre d’adoption.

{FN29-2} « L’âme ayant été souvent née, ou, comme disent les Hindous, "parcourant le chemin de l’existence à travers des milliers de naissances" ... il n’y a rien dont elle n’ait acquis la connaissance ; il n’est pas étonnant qu’elle soit capable de se souvenir ... de ce qu’elle savait autrefois. ... Car l’enquête et l’apprentissage ne sont que réminiscence. » — EMERSON.

{FN29-3} Rabindranath, lui aussi, dans la soixantaine, s’est engagé dans une étude sérieuse de la peinture. Des expositions de son œuvre « futuriste » ont été présentées il y a quelques années dans les capitales européennes et à New York.

{FN29-4} GITANJALI (New York : Macmillan Co.). Une étude réfléchie du poète se trouve dans THE PHILOSOPHY OF RABINDRANATH TAGORE, par le célèbre érudit Sir S. Radhakrishnan (Macmillan, 1918). Un autre volume explicatif est RABINDRANATH TAGORE: THE MAN AND HIS POETRY de B. K. Roy (New York : Dodd, Mead, 1915). BUDDHA AND THE GOSPEL OF BUDDHISM (New York : Putnam’s, 1916), par l’éminent expert en art oriental Ananda K. Coomaraswamy, contient un certain nombre d’illustrations en couleur du frère du poète, Abanindra Nath Tagore.

CHAPITRE : 30

LA LOI DES MIRACLES

Le grand romancier Léon Tolstoï a écrit un récit délicieux, LES TROIS ERMITES. Son ami Nicolas Roerich {FN30-1} a résumé le conte comme suit :

« Sur une île vivaient trois vieux ermites. Ils étaient si simples que la seule prière qu’ils utilisaient était : "Nous sommes trois ; Tu es Trois — aie pitié de nous !" De grands miracles se manifestaient durant cette prière naïve.

« L’évêque local {FN30-2} entendit parler des trois ermites et de leur prière inadmissible, et décida de leur rendre visite afin de leur enseigner les invocations canoniques. Il arriva sur l’île, dit aux ermites que leur pétition céleste manquait de dignité, et leur apprit nombre de prières habituelles. L’évêque repartit ensuite en bateau. Il vit, suivant le navire, une lumière rayonnante. À mesure qu’elle approchait, il discerna les trois ermites, qui se tenaient par la main et couraient sur les vagues dans un effort pour rattraper le vaisseau.

« "Nous avons oublié les prières que vous nous avez apprises", crièrent-ils en atteignant l’évêque, "et nous nous sommes hâtés de vous demander de les répéter." L’évêque, impressionné, secoua la tête.

« "Chers amis", répondit-il humblement, "continuez à vivre avec votre vieille prière !" »

Comment les trois saints ont-ils marché sur l’eau ?

Comment le Christ a-t-il ressuscité son corps crucifié ?

Comment Lahiri Mahasaya et Sri Yukteswar ont-ils accompli leurs miracles ?

La science moderne n’a, jusqu’à présent, aucune réponse ; bien qu’avec l’avènement de la bombe atomique et les merveilles du radar, la portée de l’esprit mondial ait été brutalement élargie. Le mot « impossible » devient moins proéminent dans le vocabulaire scientifique.

Les anciennes écritures védiques déclarent que le monde physique fonctionne sous une loi fondamentale de MAYA, le principe de relativité et de dualité. Dieu, la Vie Unique, est une Unité Absolue ; Il ne peut apparaître comme les manifestations séparées et diverses d’une création qu’en vertu d’un voile faux ou irréel. Cette illusion cosmique est MAYA. Chaque grande découverte scientifique des temps modernes a servi de confirmation à cette simple déclaration des rishis.

La loi du mouvement de Newton est une loi de MAYA : « À toute action, il y a toujours une réaction égale et opposée ; les actions mutuelles de deux corps sont toujours égales et dirigées en sens opposé. » L’action et la réaction sont donc exactement égales. « Il est impossible d’avoir une force unique. Il doit y avoir, et il y a toujours, une paire de forces égales et opposées. »

Les activités naturelles fondamentales trahissent toutes leur origine mayique. L’électricité, par exemple, est un phénomène de répulsion et d’attraction ; ses électrons et protons sont des opposés électriques. Autre exemple : l’atome ou particule finale de la matière est, comme la Terre elle-même, un aimant avec des pôles positif et négatif. Le monde phénoménal tout entier est sous l’emprise inexorable de la polarité ; aucune loi de la physique, de la chimie, ou de toute autre science, n’a jamais été trouvée exempte de principes inhérents opposés ou contrastés.

La science physique, donc, ne peut formuler de lois en dehors de MAYA, la texture et la structure mêmes de la création. La nature elle-même est MAYA ; la science naturelle doit nécessairement traiter de son inéluctable quiddité. Dans son propre domaine, elle est éternelle et inépuisable ; les scientifiques futurs ne pourront faire plus que sonder un aspect après l’autre de son infinie variété. La science demeure ainsi dans un flux perpétuel, incapable d’atteindre une finalité ; certes apte à formuler les lois d’un cosmos déjà existant et fonctionnant, mais impuissante à détecter l’Auteur de la Loi et l’Opérateur Unique. Les manifestations majestueuses de la gravitation et de l’électricité ont été connues, mais ce que sont la gravitation et l’électricité, nul mortel ne le sait. {FN30-3}

Surmonter MAYA était la tâche assignée à la race humaine par les prophètes millénaires. S’élever au-dessus de la dualité de la création et percevoir l’unité du Créateur fut conçu comme le but le plus élevé de l’homme. Ceux qui s’accrochent à l’illusion cosmique doivent accepter sa loi essentielle de polarité : flux et reflux, montée et chute, jour et nuit, plaisir et douleur, bien et mal, naissance et mort. Ce schéma cyclique assume une certaine monotonie angoissante, après que l’homme est passé par quelques milliers de naissances humaines ; il commence à jeter un regard plein d’espoir au-delà des compulsions de MAYA.

Déchirer le voile de MAYA, c’est percer le secret de la création. Le yogi qui dénude ainsi l’univers est le seul vrai monothéiste. Tous les autres adorent des images païennes. Tant que l’homme reste sujet aux illusions dualistes de la nature, MAYA au visage de Janus est sa déesse ; il ne peut connaître le seul vrai Dieu.

L’illusion du monde, MAYA, est individuellement appelée AVIDYA, littéralement, « non-connaissance », ignorance, délire. MAYA ou AVIDYA ne peuvent jamais être détruits par la conviction intellectuelle ou l’analyse, mais uniquement par l’atteinte de l’état intérieur de NIRBIKALPA SAMADHI. Les prophètes de l’Ancien Testament, et les voyants de tous les pays et de tous les âges, parlaient depuis cet état de conscience. Ézéchiel dit (43:1-2) : « Puis il me conduisit vers la porte, vers celle qui regarde l’orient. Et voici, la gloire du Dieu d’Israël s’avançait de l’orient : sa voix était comme le bruit des grandes eaux, et la terre resplendissait de sa gloire. » À travers l’œil divin dans le front (l’orient), le yogi fait naviguer sa conscience vers l’omniprésence, entendant le Verbe ou Aum, son divin de nombreuses eaux ou vibrations qui est la seule réalité de la création.

Parmi les mille milliards de mystères du cosmos, le plus phénoménal est la lumière. Contrairement aux ondes sonores, dont la transmission nécessite de l’air ou d’autres milieux matériels, les ondes lumineuses passent librement à travers le vide de l’espace interstellaire. Même l’éther hypothétique, considéré comme le milieu interplanétaire de la lumière dans la théorie ondulatoire, peut être écarté sur les bases einsteiniennes selon lesquelles les propriétés géométriques de l’espace rendent la théorie de l’éther inutile. Sous l’une ou l’autre hypothèse, la lumière demeure la plus subtile, la plus libre de toute dépendance matérielle, de toute manifestation naturelle.

Dans les conceptions gigantesques d’Einstein, la vitesse de la lumière — 186 000 miles par seconde — domine toute la Théorie de la Relativité. Il prouve mathématiquement que la vitesse de la lumière est, autant que l’esprit fini de l’homme puisse en juger, la seule CONSTANTE dans un univers de flux incessant. De l’absolu unique de la vitesse de la lumière dépendent toutes les normes humaines de temps et d’espace. Non abstraitement éternels comme on le considérait jusqu’ici, le temps et l’espace sont des facteurs relatifs et finis, tirant leur validité de mesure uniquement en référence à l’étalon de la vitesse de la lumière. En rejoignant l’espace en tant que relativité dimensionnelle, le temps a abandonné ses prétentions ancestrales à une valeur immuable. Le temps est maintenant réduit à sa juste nature — une simple essence d’ambiguïté ! Avec quelques traits d’équation de sa plume, Einstein a banni du cosmos toute réalité fixe, excepté celle de la lumière.

Dans un développement ultérieur, sa Théorie du Champ Unifié, le grand physicien incarne dans une seule formule mathématique les lois de la gravitation et de l’électromagnétisme. Réduisant la structure cosmique à des variations sur une seule loi, Einstein {FN30-4} rejoint à travers les âges les rishis qui proclamèrent une texture unique de la création — celle d’une MAYA protéiforme.

Sur l’épocale Théorie de la Relativité ont surgi les possibilités mathématiques d’explorer l’atome ultime. Les grands scientifiques affirment maintenant avec audace non seulement que l’atome est de l’énergie plutôt que de la matière, mais que l’énergie atomique est essentiellement de la « matière-esprit ».

« La réalisation franche que la science physique est concernée par un monde d’ombres est l’une des avancées les plus significatives », écrit Sir Arthur Stanley Eddington dans THE NATURE OF THE PHYSICAL WORLD. « Dans le monde de la physique, nous regardons une représentation d’ombres du drame de la vie familière. L’ombre de mon coude repose sur la table d’ombre alors que l’encre d’ombre coule sur le papier d’ombre. Tout est symbolique, et en tant que symbole, le physicien le laisse. Puis vient l’Esprit alchimiste qui transmute les symboles... Pour formuler la conclusion grossièrement, la substance du monde est de la matière-esprit... La matière réaliste et les champs de force de la théorie physique ancienne sont totalement hors de propos, excepté dans la mesure où la matière-esprit a elle-même filé ces imaginations... Le monde extérieur est ainsi devenu un monde d’ombres. En supprimant nos illusions, nous avons supprimé la substance, car nous avons en effet vu que la substance est l’une des plus grandes de nos illusions. »

Avec la découverte récente du microscope électronique est venue la preuve définitive de l’essence lumineuse des atomes et de l’inéluctable dualité de la nature. LE NEW YORK TIMES a donné le rapport suivant d’une démonstration du microscope électronique en 1937 devant une réunion de l’American Association for the Advancement of Science :

« La structure cristalline du tungstène, connue jusqu’alors indirectement au moyen des rayons X, se dressait audacieusement sur un écran fluorescent, montrant neuf atomes dans leurs positions correctes dans le réseau spatial, un cube, avec un atome dans chaque coin et un au centre. Les atomes dans le réseau cristallin du tungstène apparaissaient sur l’écran fluorescent comme des points de lumière, disposés en motif géométrique. Contre ce cube cristallin de lumière, les molécules d’air bombardantes pouvaient être observées comme des points de lumière dansants, semblables à des points de soleil scintillant sur des eaux en mouvement...

« Le principe du microscope électronique a été découvert pour la première fois en 1927 par les Drs Clinton J. Davisson et Lester H. Germer des Bell Telephone Laboratories, à New York, qui ont découvert que l’électron possédait une double personnalité, participant à la fois aux caractéristiques d’une particule et d’une onde. La qualité ondulatoire conférait à l’électron la caractéristique de la lumière, et une recherche fut entamée pour concevoir des moyens de "focaliser" les électrons d’une manière similaire à la focalisation de la lumière au moyen d’une lentille.

« Pour sa découverte de la qualité Jekyll-Hyde de l’électron, qui corroborait la prédiction faite en 1924 par De Broglie, physicien français prix Nobel, et montrait que le domaine entier de la nature physique possédait une double personnalité, le Dr Davisson a également reçu le prix Nobel de physique. »

« Le flux de la connaissance », écrit Sir James Jeans dans THE MYSTERIOUS UNIVERSE, « se dirige vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu’à une grande machine. » La science du vingtième siècle résonne ainsi comme une page des anciens VEDAS.

De la science, donc, s’il le faut, que l’homme apprenne la vérité philosophique qu’il n’y a pas d’univers matériel ; sa chaîne et sa trame sont MAYA, illusion. Ses mirages de réalité s’effondrent tous sous l’analyse. À mesure qu’un à un les piliers rassurants d’un cosmos physique s’écroulent sous lui, l’homme perçoit vaguement sa dépendance idolâtre, sa transgression passée du commandement divin : « Tu n’auras pas d’autre dieu devant ma face. »

Dans sa célèbre équation soulignant l’équivalence de la masse et de l’énergie, Einstein a prouvé que l’énergie contenue dans toute particule de matière est égale à sa masse ou poids multiplié par le carré de la vitesse de la lumière. La libération des énergies atomiques est provoquée par l’annihilation des particules matérielles. La « mort » de la matière a été la « naissance » d’une ère atomique.

La vitesse de la lumière est une norme ou constante mathématique, non parce qu’il existe une valeur absolue à 186 000 miles par seconde, mais parce qu’aucun corps matériel, dont la masse augmente avec sa vitesse, ne pourra jamais atteindre la vitesse de la lumière. Autrement dit : seul un corps matériel dont la masse est infinie pourrait égaler la vitesse de la lumière.

CETTE CONCEPTION NOUS AMÈNE À LA LOI DES MIRACLES.

Les maîtres qui sont capables de matérialiser et de dématérialiser leur corps ou tout autre objet, de se déplacer à la vitesse de la lumière et d’utiliser les rayons lumineux créateurs pour rendre instantanément visible toute manifestation physique, ont rempli la condition einsteinienne nécessaire : leur masse est infinie.

La conscience d’un yogi perfectionné est identifiée sans effort, non pas à un corps étroit, mais à la structure universelle. La gravitation, qu’il s’agisse de la « force » de Newton ou de la « manifestation d’inertie » d’Einstein, est impuissante à CONTRAINDRE un maître à manifester la propriété de « poids », qui est la condition gravitationnelle distinctive de tous les objets matériels. Celui qui se connaît comme l’Esprit omniprésent n’est plus assujetti aux rigidités d’un corps dans le temps et l’espace. Leurs « anneaux-ne-passez-pas » emprisonnants ont cédé devant le solvant : « Je suis Lui. »

« Fiat lux ! Et la lumière fut. » Le premier commandement de Dieu à Sa création ordonnée (GENÈSE 1:3) fit naître la seule réalité atomique : la lumière. C’est sur les faisceaux de ce médium immatériel que se produisent toutes les manifestations divines. Les dévots de toutes les époques témoignent de l’apparition de Dieu sous forme de flamme et de lumière. « Le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs, qui seul possède l’immortalité, qui habite une lumière inaccessible à l’homme. » {FN30-5}

Un yogi qui, par une méditation parfaite, a fusionné sa conscience avec le Créateur perçoit l’essence cosmique comme de la lumière ; pour lui, il n’y a aucune différence entre les rayons lumineux composant l’eau et les rayons lumineux composant la terre. Libéré de la conscience de la matière, libéré des trois dimensions de l’espace et de la quatrième dimension du temps, un maître déplace son corps de lumière avec une égale aisance sur les rayons lumineux de la terre, de l’eau, du feu ou de l’air. Une longue concentration sur l’œil spirituel libérateur a permis au yogi de détruire toutes les illusions concernant la matière et son poids gravitationnel ; dès lors, il voit l’univers comme une masse de lumière essentiellement indifférenciée.

« Les images optiques », nous dit le Dr L. T. Troland de Harvard, « sont construites sur le même principe que les gravures ordinaires en "demi-teinte" ; c’est-à-dire qu’elles sont composées de minuscules pointillés ou hachures beaucoup trop petits pour être détectés par l’œil... La sensibilité de la rétine est si grande qu’une sensation visuelle peut être produite par relativement peu de quanta du bon type de lumière. » Grâce à sa connaissance divine des phénomènes lumineux, un maître peut projeter instantanément en manifestation perceptible les atomes de lumière ubiquitaires. La forme réelle de la projection — qu’il s’agisse d’un arbre, d’un médicament ou d’un corps humain — est conforme aux pouvoirs de volonté et de visualisation du yogi.

Dans la conscience onirique de l’homme, où il a relâché durant son sommeil son emprise sur les limitations égoïstes qui l’assiègent quotidiennement, l’omnipotence de son esprit fait l’objet d’une démonstration nocturne. Voici ! dans le rêve se tiennent les amis disparus depuis longtemps, les continents les plus reculés, les scènes ressuscitées de son enfance. Avec cette conscience libre et inconditionnée, connue de tous les hommes dans les phénomènes du rêve, le maître accordé à Dieu a forgé un lien jamais rompu. Innocent de tout motif personnel, et employant la volonté créatrice qui lui a été conférée par le Créateur, un yogi réagence les atomes de lumière de l’univers pour satisfaire toute prière sincère d’un dévot. C’est à cette fin que l’homme et la création ont été faits : pour qu’il s’élève en maître de MAYA, connaissant sa domination sur le cosmos.

« Puis Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » {FN30-6}

En 1915, peu après mon entrée dans l’Ordre Swami, je fus témoin d’une vision aux contrastes violents. En elle, la relativité de la conscience humaine était vivement établie ; je percevais clairement l’unité de la Lumière Éternelle derrière les dualités douloureuses de MAYA. La vision descendit sur moi alors que j’étais assis un matin dans ma petite chambre mansardée, dans la maison de mon père sur Gurpar Road. Depuis des mois, la Première Guerre mondiale faisait rage en Europe ; je réfléchissais tristement au vaste tribut de morts.

Alors que je fermais les yeux en méditation, ma conscience fut soudainement transférée dans le corps d’un capitaine commandant un cuirassé. Le tonnerre des canons déchira l’air tandis que des coups étaient échangés entre les batteries côtières et les canons du navire. Un énorme obus frappa la soute à munitions et déchira mon navire. Je sautai dans l’eau, avec les quelques marins qui avaient survécu à l’explosion.

Le cœur battant, je rejoignis le rivage sain et sauf. Mais hélas ! une balle perdue termina son vol furieux dans ma poitrine. Je tombai en gémissant sur le sol. Tout mon corps était paralysé, pourtant j’étais conscient de le posséder, comme on est conscient d’une jambe endormie.

« Enfin, le pas mystérieux de la Mort m’a rattrapé », pensai-je. Avec un dernier soupir, j’étais sur le point de sombrer dans l’inconscience quand, voici ! je me retrouvai assis en posture du lotus dans ma chambre de Gurpar Road.

Des larmes hystériques jaillirent tandis que je caressais et pinçais joyeusement ma possession retrouvée — un corps exempt de tout trou de balle dans la poitrine. Je me balançais d’avant en arrière, inspirant et expirant pour m’assurer que j’étais vivant. Au milieu de ces félicitations personnelles, je sentis à nouveau ma conscience transférée dans le corps mort du capitaine sur le rivage ensanglanté. Une confusion mentale totale s’empara de moi.

« Seigneur », priai-je, « suis-je mort ou vivant ? »

Un jeu éblouissant de lumière remplit tout l’horizon. Une douce vibration grondante se forma en mots :

« Qu’est-ce que la vie ou la mort ont à voir avec la Lumière ? À l’image de Ma Lumière, je vous ai faits. Les relativités de la vie et de la mort appartiennent au rêve cosmique. Contemplez votre être sans rêve ! Éveillez-vous, mon enfant, éveillez-vous ! »

En tant qu’étapes de l’éveil de l’homme, le Seigneur inspire les scientifiques à découvrir, au bon moment et au bon endroit, les secrets de Sa création. De nombreuses découvertes modernes aident les hommes à appréhender le cosmos comme une expression variée d’un seul pouvoir — la lumière, guidée par l’intelligence divine. Les merveilles du cinéma, de la radio, de la télévision, du radar, de la cellule photoélectrique — « l’œil électrique » qui voit tout —, des énergies atomiques, sont toutes basées sur le phénomène électromagnétique de la lumière.

L’art cinématographique peut représenter n’importe quel miracle. Du point de vue visuel impressionnant, aucune merveille n’est interdite aux trucages photographiques. Le corps astral transparent d’un homme peut être vu s’élevant de sa forme physique grossière, il peut marcher sur l’eau, ressusciter les morts, inverser l’ordre naturel des événements et faire des ravages avec le temps et l’espace. En assemblant les images lumineuses comme il lui plaît, le photographe réalise des merveilles optiques qu’un véritable maître produit avec des rayons lumineux réels.

Les images vivantes du cinéma illustrent de nombreuses vérités concernant la création. Le Réalisateur Cosmique a écrit Ses propres pièces et a rassemblé les immenses distributions pour le spectacle des siècles. Depuis la cabine sombre de l’éternité, Il déverse Son faisceau créateur à travers les films des âges successifs, et les images sont projetées sur l’écran de l’espace. Tout comme les images du film semblent réelles, mais ne sont que des combinaisons d’ombre et de lumière, la variété universelle est une apparence trompeuse. Les sphères planétaires, avec leurs innombrables formes de vie, ne sont rien d’autre que des personnages dans un film cosmique, temporairement vrais pour les cinq perceptions sensorielles à mesure que les scènes sont projetées sur l’écran de la conscience humaine par l’infinie faisceau créateur.

Un public de cinéma peut lever les yeux et voir que toutes les images à l’écran apparaissent grâce à l’instrumentalité d’un unique faisceau de lumière sans image. Le drame universel coloré émane de la même manière de la lumière blanche unique d’une Source Cosmique. Avec une ingéniosité inconcevable, Dieu met en scène un divertissement pour Ses enfants humains, faisant d’eux à la fois les acteurs et le public de Son théâtre planétaire.

Un jour, j’entrai dans une salle de cinéma pour voir un journal d’actualités sur les champs de bataille européens. La Première Guerre mondiale faisait encore rage en Occident ; le journal enregistrait le carnage avec un tel réalisme que je quittai le théâtre le cœur troublé.

« Seigneur », priai-je, « pourquoi permets-Tu une telle souffrance ? »

À ma grande surprise, une réponse instantanée vint sous la forme d’une vision des champs de bataille européens réels. L’horreur de la lutte, remplie de morts et de mourants, surpassait de loin en férocité toute représentation du journal cinématographique.

« Regarde attentivement ! » Une voix douce s’adressa à ma conscience intérieure. « Tu verras que ces scènes qui se déroulent actuellement en France ne sont rien d’autre qu’un jeu de clair-obscur. Elles sont le film cosmique, aussi réel et aussi irréel que le journal du théâtre que tu viens de voir — une pièce dans la pièce. »

Mon cœur n’était toujours pas réconforté. La voix divine continua : « La création est à la fois lumière et ombre, sinon aucune image n’est possible. Le bien et le mal de MAYA doivent toujours alterner en suprématie. Si la joie était incessante ici dans ce monde, l’homme en chercherait-il jamais un autre ? Sans la souffrance, il prendrait à peine la peine de se rappeler qu’il a abandonné sa demeure éternelle. La douleur est une piqûre pour le souvenir. Le chemin de l’évasion passe par la sagesse ! La tragédie de la mort est irréelle ; ceux qui en frissonnent sont comme un acteur ignorant qui meurt de peur sur scène alors qu’on ne lui tire rien de plus qu’une cartouche à blanc. Mes fils sont les enfants de la lumière ; ils ne dormiront pas éternellement dans l’illusion. »

Bien que j’aie lu des récits scripturaux sur MAYA, ils ne m’avaient pas donné la compréhension profonde qui est venue avec les visions personnelles et leurs mots de consolation qui les accompagnaient. Les valeurs d’une personne sont profondément changées lorsqu’elle est enfin convaincue que la création n’est qu’un vaste film, et que ce n’est pas en lui, mais au-delà de lui, que réside sa propre réalité.

Alors que je finissais d’écrire ce chapitre, je m’assis sur mon lit en posture du lotus. Ma chambre était faiblement éclairée par deux lampes abat-jour. Levant mon regard, je remarquai que le plafond était parsemé de petites lumières couleur moutarde, scintillant et vibrant avec un éclat semblable à celui du radium. Une myriade de rayons en forme de crayons, comme des nappes de pluie, se rassemblèrent en un faisceau transparent et se déversèrent silencieusement sur moi.

Immédiatement, mon corps physique perdit sa grossièreté et fut métamorphosé en texture astrale. Je ressentis une sensation de flottement alors que, touchant à peine le lit, le corps sans poids se déplaçait légèrement et alternativement vers la gauche et vers la droite. Je regardai autour de la pièce ; les meubles et les murs étaient comme d’habitude, mais la petite masse de lumière s’était tellement multipliée que le plafond était devenu invisible. J’étais frappé d’émerveillement.

« C’est le mécanisme du film cosmique. » Une voix parla comme si elle venait de l’intérieur de la lumière. « En projetant son faisceau sur l’écran blanc de tes draps, il produit l’image de ton corps. Regarde, ta forme n’est rien d’autre que de la lumière ! »

Je regardai mes bras et les bougeai d’avant en arrière, mais je ne pouvais sentir leur poids. Une joie extatique m’envahit. Cette tige cosmique de lumière, s’épanouissant en mon corps, semblait être une réplique divine des faisceaux lumineux s’écoulant de la cabine de projection dans une salle de cinéma et se manifestant sous forme d’images sur l’écran.

Pendant longtemps, je fis l’expérience de ce film de mon corps dans le théâtre faiblement éclairé de ma propre chambre. Malgré les nombreuses visions que j’ai eues, aucune n’a jamais été plus singulière. Alors que mon illusion d’un corps solide était complètement dissipée, et que ma réalisation s’approfondissait sur le fait que l’essence de tous les objets est la lumière, je levai les yeux vers le courant palpitant de lifetrons et parlai avec supplication.

« Lumière Divine, je t’en prie, retire cette image corporelle, la mienne, en Toi-même, tout comme Élie fut emporté au ciel par une flamme. »

Cette prière était manifestement surprenante ; le faisceau disparut. Mon corps reprit son poids normal et s’enfonça sur le lit ; l’essaim de lumières éblouissantes au plafond vacilla et s’évanouit. Mon heure de quitter cette terre n’était apparemment pas arrivée.

« D’ailleurs », pensai-je philosophiquement, « le prophète Élie pourrait bien être mécontent de ma présomption ! »

{FN30-1} Ce célèbre artiste et philosophe russe vit depuis de nombreuses années en Inde, près de l’Himalaya. « Des sommets vient la révélation », a-t-il écrit. « Dans les grottes et sur les sommets vivaient les rishis. Au-dessus des pics enneigés de l’Himalaya brûle une lueur brillante, plus brillante que les étoiles et les éclairs fantastiques. »

{FN30-2} L’histoire pourrait avoir une base historique ; une note éditoriale nous informe que l’évêque rencontra les trois moines alors qu’il naviguait d’Arkhangelsk au monastère Slovetsky, à l’embouchure de la rivière Dvina.

{FN30-3} Marconi, le grand inventeur, fit l’aveu suivant de l’insuffisance scientifique face aux finalités : « L’incapacité de la science à résoudre la vie est absolue. Ce fait serait vraiment effrayant s’il n’y avait la foi. Le mystère de la vie est certainement le problème le plus persistant jamais posé à la pensée humaine. »

{FN30-4} Un indice sur la direction prise par le génie d’Einstein est donné par le fait qu’il est un disciple de toujours du grand philosophe Spinoza, dont l’œuvre la plus connue est ÉTHIQUE DÉMONTRÉE SUIVANT LA MÉTHODE GÉOMÉTRIQUE.

{FN30-5} 1 TIMOTHÉE 6:15-16.

{FN30-6} GENÈSE 1:26.

CHAPITRE 31

UN ENTRETIEN AVEC LA MÈRE SACRÉE

« Révérende Mère, j’ai été baptisé dans mon enfance par votre époux prophétique. Il fut le guru de mes parents et de mon propre guru Sri Yukteswarji. M’accorderez-vous donc le privilège d’entendre quelques épisodes de votre vie sacrée ? »

Je m’adressais à Srimati Kashi Moni, la compagne de vie de Lahiri Mahasaya. Me trouvant à Bénarès pour une courte période, je réalisais un désir longtemps nourri de rendre visite à la vénérable dame. Elle me reçut gracieusement dans l’ancienne demeure des Lahiri, dans le quartier de Garudeswar Mohulla à Bénarès. Bien qu’âgée, elle était florissante comme un lotus, émanant silencieusement un parfum spirituel. Elle était de taille moyenne, avec un cou mince et une peau claire. De grands yeux brillants adoucissaient son visage maternel.

« Fils, tu es le bienvenu ici. Monte. »

Kashi Moni ouvrit la voie vers une très petite pièce où, pendant un certain temps, elle avait vécu avec son mari. Je me sentais honoré d’être témoin du sanctuaire dans lequel le maître sans égal avait daigné jouer le drame humain du mariage. La douce dame m’indiqua une place sur un coussin à ses côtés.

« Il s’est écoulé des années avant que je ne réalise la stature divine de mon mari », commença-t-elle. « Une nuit, dans cette même pièce, j’ai fait un rêve vif. Des anges glorieux flottaient avec une grâce inimaginable au-dessus de moi. La vision était si réaliste que je me suis réveillée aussitôt ; la pièce était étrangement enveloppée d’une lumière éblouissante.

« Mon mari, en posture du lotus, était en lévitation au centre de la pièce, entouré d’anges qui l’adoraient avec la dignité suppliante des mains jointes. Étonnée au-delà de toute mesure, j’étais convaincue que je rêvais encore.

« "Femme", dit Lahiri Mahasaya, "tu ne rêves pas. Abandonne ton sommeil pour toujours et à jamais." Alors qu’il descendait lentement vers le sol, je me prosternai à ses pieds.

« "Maître", criai-je, "encore et encore je m’incline devant vous ! Me pardonnerez-vous de vous avoir considéré comme mon mari ? Je meurs de honte de réaliser que je suis restée endormie dans l’ignorance aux côtés de quelqu’un qui est divinement éveillé. À partir de cette nuit, vous n’êtes plus mon mari, mais mon guru. Accepterez-vous mon insignifiante personne comme disciple ?" {FN31-1}

« Le maître me toucha doucement. "Âme sacrée, lève-toi. Tu es acceptée." Il fit un signe vers les anges. "S’il te plaît, incline-toi à ton tour devant chacun de ces saints."

« Lorsque j’eus terminé mes humbles génuflexions, les voix angéliques retentirent ensemble, comme un chœur tiré d’une écriture ancienne.

« "Consort du Divin, tu es bénie. Nous te saluons." Ils s’inclinèrent à mes pieds et voici ! leurs formes resplendissantes s’évanouirent. La pièce s’assombrit.

« Mon guru me demanda de recevoir l’initiation au KRIYA YOGA.

« "Bien sûr", répondis-je. "Je regrette de ne pas avoir eu cette bénédiction plus tôt dans ma vie."

« "Le moment n’était pas venu." Lahiri Mahasaya sourit de façon consolante. "J’ai silencieusement aidé à résoudre une grande partie de ton karma. Maintenant, tu es volontaire et prête."

« Il toucha mon front. Des masses de lumière tourbillonnante apparurent ; la radiance se forma progressivement en l’œil spirituel bleu opale, entouré d’or et centré par une étoile pentagonale blanche.

« "Pénètre ta conscience à travers l’étoile dans le royaume de l’Infini." La voix de mon guru avait une nouvelle note, douce comme une musique lointaine.

« Vision après vision se brisa comme le ressac océanique sur les rivages de mon âme. Les sphères panoramiques finirent par fondre dans une mer de béatitude. Je me perdis dans une félicité toujours plus grande. Lorsque je revins des heures plus tard à la conscience de ce monde, le maître me donna la technique du KRIYA YOGA.

« À partir de cette nuit, Lahiri Mahasaya ne dormit plus jamais dans ma chambre. Et, par la suite, il ne dormit plus jamais. Il resta dans la pièce avant en bas, en compagnie de ses disciples, de jour comme de nuit. »

L’illustre dame tomba dans le silence. Réalisant le caractère unique de sa relation avec le yogi sublime, je finis par oser demander d’autres souvenirs.

« Fils, tu es avide. Néanmoins, tu auras une histoire de plus. » Elle sourit timidement. « Je vais confesser un péché que j’ai commis contre mon mari-guru. Quelques mois après mon initiation, j’ai commencé à me sentir délaissée et négligée. Un matin, Lahiri Mahasaya entra dans cette petite pièce pour chercher un article ; je l’ai suivi rapidement. Accablée par une violente illusion, je lui ai parlé avec acrimonie.

« "Vous passez tout votre temps avec les disciples. Qu’en est-il de vos responsabilités envers votre femme et vos enfants ? Je regrette que vous ne vous intéressiez pas à fournir plus d’argent pour la famille."

« Le maître me regarda un instant, puis voici ! il disparut. Émerveillée et effrayée, j’entendis une voix résonner de chaque partie de la pièce :

« "Ce n’est rien du tout, ne vois-tu pas ? Comment un rien comme moi pourrait-il produire des richesses pour toi ?"

« "Guruji", criai-je, "j’implore pardon un million de fois ! Mes yeux pécheurs ne peuvent plus vous voir ; s’il vous plaît, apparaissez sous votre forme sacrée."

« "Je suis ici." Cette réponse vint d’au-dessus de moi. Je levai les yeux et vis le maître se matérialiser dans les airs, sa tête touchant le plafond. Ses yeux étaient comme des flammes aveuglantes. Hors de moi par la peur, je restai en sanglots à ses pieds après qu’il fut descendu tranquillement sur le sol.

« "Femme", dit-il, "cherche la richesse divine, pas le clinquant mesquin de la terre. Après avoir acquis un trésor intérieur, tu découvriras que l’approvisionnement extérieur est toujours disponible." Il ajouta : "L’un de mes fils spirituels pourvoira à tes besoins."

« Les paroles de mon guru se réalisèrent naturellement ; un disciple laissa une somme considérable pour notre famille. »

Je remerciai Kashi Moni de m’avoir fait partager ses expériences merveilleuses. {FN31-2} Le lendemain, je retournai chez elle et profitai de plusieurs heures de discussion philosophique avec Tincouri et Ducouri Lahiri. Ces deux fils saints du grand yogi de l’Inde suivirent fidèlement ses traces idéales. Les deux hommes étaient clairs de peau, grands, vigoureux et dotés de barbes épaisses, avec des voix douces et un charme de manières à l’ancienne.

Sa femme n’était pas la seule femme disciple de Lahiri Mahasaya ; il y en avait des centaines d’autres, dont ma mère. Une femme chela demanda un jour au guru sa photographie. Il lui remit une épreuve, en remarquant : « Si tu estimes que c’est une protection, alors cela l’est ; sinon, ce n’est qu’une image. »

Quelques jours plus tard, cette femme et la belle-fille de Lahiri Mahasaya étudiaient la BHAGAVAD GITA à une table derrière laquelle était suspendue la photographie du guru. Un orage électrique éclata avec une grande fureur.

« Lahiri Mahasaya, protégez-nous ! » Les femmes s’inclinèrent devant la photo. La foudre frappa le livre qu’elles lisaient, mais les deux dévotes restèrent indemnes.

« J’ai eu l’impression qu’une plaque de glace avait été placée autour de moi pour repousser la chaleur torride », expliqua la chela.

Lahiri Mahasaya accomplit deux miracles en lien avec une femme disciple, Abhoya. Son mari, un avocat de Calcutta, et elle, partirent un jour pour Bénarès afin de rendre visite au guru. Leur calèche fut retardée par une circulation dense ; ils atteignirent la gare principale de Howrah juste pour entendre le train pour Bénarès siffler son départ.

Abhoya, près du guichet, resta tranquille.

« Lahiri Mahasaya, je t’implore d’arrêter le train ! » pria-t-elle silencieusement. « Je ne peux supporter les affres du retard à attendre un jour de plus pour te voir. »

Les roues du train qui soufflait continuèrent de tourner encore et encore, mais il n’y avait aucun progrès vers l’avant. Le mécanicien et les passagers descendirent sur le quai pour observer le phénomène. Un garde de chemin de fer anglais s’approcha d’Abhoya et de son mari. Contre toute attente, il offrit ses services.

« Babu, dit-il, donnez-moi l’argent. J’achèterai vos billets pendant que vous monterez à bord. »

Dès que le couple fut assis et eut reçu les billets, le train se remit lentement en marche. Pris de panique, le mécanicien et les passagers se précipitèrent à nouveau vers leurs places, ne sachant ni comment le train avait démarré, ni pourquoi il s’était arrêté en premier lieu.

Arrivée à la demeure de Lahiri Mahasaya à Bénarès, Abhoya se prosterna silencieusement devant le maître et tenta de toucher ses pieds.

« Calme-toi, Abhoya, remarqua-t-il. Comme tu aimes m’importuner ! Comme si tu n’avais pas pu venir ici par le train suivant ! »

Abhoya rendit visite à Lahiri Mahasaya en une autre occasion mémorable. Cette fois, elle voulait son intercession, non pas auprès d’un train, mais auprès de la cigogne.

« Je vous prie de me bénir afin que mon neuvième enfant puisse vivre, dit-elle. Huit bébés me sont nés ; tous sont morts peu après la naissance. »

Le maître sourit avec compassion. « Ton futur enfant vivra. S’il te plaît, suis mes instructions avec soin. Le bébé, une fille, naîtra de nuit. Veille à ce que la lampe à huile reste allumée jusqu’à l’aube. Ne t’endors pas, au risque de laisser la lumière s’éteindre. »

L’enfant d’Abhoya fut une fille, née de nuit, exactement comme l’avait prévu le guru omniscient. La mère ordonna à sa nourrice de garder la lampe remplie d’huile. Les deux femmes montèrent la garde avec urgence jusque tard dans les heures du petit matin, mais finirent par s’endormir. L’huile de la lampe était presque épuisée ; la flamme vacillait faiblement.

La porte de la chambre se déverrouilla et s’ouvrit violemment avec un bruit sec. Les femmes, sursautant, se réveillèrent. Leurs yeux étonnés contemplèrent la silhouette de Lahiri Mahasaya.

« Abhoya, regarde, la lumière est presque éteinte ! » Il pointa la lampe, que la nourrice se hâta de remplir. Dès qu’elle brûla de nouveau avec éclat, le maître disparut. La porte se referma ; le loquet fut fixé sans intervention visible.

Le neuvième enfant d’Abhoya survécut ; en 1935, lorsque je fis des recherches, elle était toujours en vie.

L’un des disciples de Lahiri Mahasaya, le vénérable Kali Kumar Roy, me raconta de nombreux détails fascinants sur sa vie avec le maître.

« J’étais souvent son invité dans sa demeure de Bénarès pendant des semaines entières, me dit Roy. J’observais que de nombreuses figures saintes, des swamis DANDA, arrivaient dans le calme de la nuit pour s’asseoir aux pieds du guru. Parfois, ils se lançaient dans des discussions sur des points de méditation et de philosophie. À l’aube, les illustres invités repartaient. Au cours de mes visites, je découvris que Lahiri Mahasaya ne s’allongeait jamais pour dormir. »

« Durant une période ancienne de ma fréquentation du maître, je dus faire face à l’opposition de mon employeur, poursuivit Roy. Il était plongé dans le matérialisme. »

« "Je ne veux pas de fanatiques religieux dans mon personnel, ricanait-il. Si jamais je rencontre ton gourou charlatan, je lui dirai quelques mots dont il se souviendra." »

« Cette menace alarmante ne parvint pas à interrompre mon programme habituel ; je passais presque chaque soir en présence de mon guru. Une nuit, mon employeur me suivit et entra brutalement dans le salon. Il était sans doute bien décidé à proférer les remarques cinglantes qu’il avait promises. À peine l’homme s’était-il assis que Lahiri Mahasaya s’adressa au petit groupe d’environ douze disciples. »

« "Voulez-vous tous voir une image ?" »

« Quand nous eûmes hoché la tête, il nous demanda d’obscurcir la pièce. "Asseyez-vous les uns derrière les autres en cercle, dit-il, et placez vos mains sur les yeux de la personne devant vous." »

« Je ne fus pas surpris de voir que mon employeur suivait lui aussi, bien qu’à contrecœur, les instructions du maître. En quelques minutes, Lahiri Mahasaya nous demanda ce que nous voyions. »

« "Monsieur, répondis-je, une belle femme apparaît. Elle porte un SARI à bordure rouge et se tient près d’une plante à oreilles d’éléphant." Tous les autres disciples firent la même description. Le maître se tourna vers mon employeur. "Reconnais-tu cette femme ?" »

« "Oui." L’homme était manifestement en proie à des émotions nouvelles pour sa nature. "J’ai bêtement dépensé mon argent pour elle, bien que j’aie une bonne épouse. J’ai honte des mobiles qui m’ont conduit ici. Voulez-vous me pardonner et m’accepter comme disciple ?" »

« "Si tu mènes une vie morale exemplaire pendant six mois, je t’accepterai." Le maître ajouta énigmatiquement : "Sinon, je n’aurai pas à t’initier." »

« Pendant trois mois, mon employeur résista à la tentation ; puis il reprit sa relation antérieure avec la femme. Deux mois plus tard, il mourut. C’est ainsi que je compris la prophétie voilée de mon guru sur l’improbabilité de l’initiation de cet homme. »

Lahiri Mahasaya avait un ami très célèbre, Swami Trailanga, dont on disait qu’il avait plus de trois cents ans. Les deux yogis s’asseyaient souvent ensemble pour méditer. La renommée de Trailanga est si répandue que peu d’hindous nieraient la possibilité de vérité dans n’importe quelle histoire de ses miracles stupéfiants. Si le Christ revenait sur terre et parcourait les rues de New York en déployant ses pouvoirs divins, cela causerait la même excitation que celle créée par Trailanga il y a des décennies alors qu’il traversait les ruelles bondées de Bénarès.

À maintes reprises, on vit le swami boire, sans aucun effet néfaste, les poisons les plus mortels. Des milliers de personnes, dont quelques-unes sont encore en vie, ont vu Trailanga flotter sur le Gange. Pendant des jours entiers, il s’asseyait à la surface de l’eau ou restait caché pour de très longues périodes sous les vagues. Une vue courante aux GHATS de baignade de Bénarès était le corps immobile du swami sur les dalles de pierre brûlantes, totalement exposé au soleil indien impitoyable. Par ces exploits, Trailanga cherchait à enseigner aux hommes que la vie d’un yogi ne dépend pas de l’oxygène ou des conditions et précautions ordinaires. Qu’il soit au-dessus de l’eau ou en dessous, et que son corps soit exposé ou non aux rayons solaires féroces, le maître prouvait qu’il vivait par la conscience divine : la mort ne pouvait l’atteindre.

Le yogi était grand non seulement spirituellement, mais physiquement. Son poids dépassait les cent trente-cinq kilos : une livre pour chaque année de sa vie ! Comme il mangeait très rarement, le mystère n’en est que plus grand. Un maître, cependant, ignore aisément toutes les règles habituelles de la santé lorsqu’il le souhaite pour une raison particulière, souvent subtile et connue de lui seul. Les grands saints qui se sont éveillés du rêve cosmique de la maya et qui ont réalisé que ce monde est une idée dans l’Esprit Divin, peuvent faire ce qu’ils veulent de leur corps, sachant qu’il n’est qu’une forme manipulable d’énergie condensée ou figée. Bien que les physiciens comprennent désormais que la matière n’est rien d’autre que de l’énergie congelée, les maîtres pleinement illuminés sont passés depuis longtemps de la théorie à la pratique dans le domaine de la maîtrise de la matière.

Trailanga restait toujours complètement nu. La police harcelée de Bénarès finit par le considérer comme un enfant problème déconcertant. Le swami naturel, tel le premier Adam dans le jardin d’Éden, était totalement inconscient de sa nudité. La police, cependant, en était fort consciente et l’incarcéra sans ménagement. Un embarras général s’ensuivit ; l’énorme corps de Trailanga fut bientôt aperçu, dans sa totalité habituelle, sur le toit de la prison. Sa cellule, toujours fermée à clé, n’offrit aucun indice sur son mode d’évasion.

Les officiers de justice découragés accomplirent une fois de plus leur devoir. Cette fois, un garde fut posté devant la cellule du swami. La force s’inclina de nouveau devant le droit. Trailanga fut bientôt observé lors de sa promenade nonchalante sur le toit. La justice est aveugle ; la police, déjouée, décida de suivre son exemple.

Le grand yogi observait un silence habituel. Malgré son visage rond et son énorme ventre en forme de tonneau, Trailanga ne mangeait qu’occasionnellement. Après des semaines sans nourriture, il rompait son jeûne avec des pots de lait caillé offerts par des dévots. Un sceptique décida un jour d’exposer Trailanga comme un charlatan. Un grand seau de mélange de chaux, utilisé pour blanchir les murs, fut placé devant le swami.

« Maître, dit le matérialiste avec une révérence feinte, je vous ai apporté du lait caillé. S’il vous plaît, buvez-le. »

Trailanga vida sans hésiter, jusqu’à la dernière goutte, le récipient rempli de chaux brûlante. En quelques minutes, le malfaiteur tomba au sol dans l’agonie.

« À l’aide, swami, à l’aide ! cria-t-il. Je brûle ! Pardonnez mon test impie ! »

Le grand yogi rompit son silence habituel. « Moqueur, dit-il, tu n’as pas réalisé, lorsque tu m’as offert du poison, que ma vie ne fait qu’un avec la tienne. Sans ma connaissance que Dieu est présent dans mon estomac, comme dans chaque atome de la création, la chaux m’aurait tué. Maintenant que tu connais la signification divine du boomerang, ne joue plus jamais de tours à quiconque. »

Le pécheur bien purgé, guéri par les paroles de Trailanga, s’éloigna faiblement.

Le renversement de la douleur n’était dû à aucune volonté du maître, mais se produisit par l’application infaillible de la loi de justice qui soutient l’orbe le plus lointain de la création. Les hommes de réalisation divine comme Trailanga permettent à la loi divine d’opérer instantanément ; ils ont banni pour toujours tous les courants contraires de l’ego.

Les ajustements automatiques de la justice, souvent payés d’une monnaie inattendue comme dans le cas de Trailanga et de son meurtrier potentiel, apaisent notre indignation hâtive face à l’injustice humaine. « La vengeance m’appartient ; je rendrai, dit le Seigneur. » Quel besoin des maigres ressources de l’homme ? L’univers conspire dûment pour la rétribution. Les esprits obtus discréditent la possibilité d’une justice divine, d’amour, d’omniscience, d’immortalité. « Conjectures scripturaires aériennes ! » Ce point de vue insensible, sans crainte devant le spectacle cosmique, provoque une série d’événements qui apporte son propre éveil.

L’omnipotence de la loi spirituelle fut évoquée par le Christ lors de son entrée triomphale à Jérusalem. Alors que les disciples et la multitude criaient de joie et s’exclamaient : « Paix au ciel, et gloire au plus haut des cieux », certains pharisiens se plaignirent de ce spectacle indigne. « Maître, protestèrent-ils, réprimande tes disciples. »

« Je vous le dis, répondit Jésus, que, s’ils se taisent, les pierres crieront immédiatement. »

Dans cette réprimande aux pharisiens, le Christ soulignait que la justice divine n’est pas une abstraction figurative, et qu’un homme de paix, même si sa langue était arrachée par la racine, trouverait encore sa parole et sa défense dans le socle même de la création, l’ordre universel lui-même.

« Pensez-vous, disait Jésus, faire taire les hommes de paix ? Vous pourriez tout aussi bien espérer étrangler la voix de Dieu, dont les pierres mêmes chantent Sa gloire et Son omniprésence. Demanderez-vous que les hommes ne célèbrent pas en l’honneur de la paix au ciel, mais qu’ils ne se rassemblent qu’en multitudes pour réclamer la guerre sur terre ? Alors faites vos préparatifs, ô pharisiens, pour renverser les fondations du monde ; car ce ne sont pas les hommes doux seuls, mais les pierres ou la terre, et l’eau, le feu et l’air qui se lèveront contre vous pour témoigner de Son harmonie ordonnée. »

La grâce du yogi christique, Trailanga, fut un jour accordée à mon SAJO MAMA (oncle maternel). Un matin, mon oncle vit le maître entouré d’une foule de dévots à un ghat de Bénarès. Il parvint à se frayer un chemin près de Trailanga, dont il toucha humblement les pieds. Mon oncle fut étonné de se trouver instantanément libéré d’une maladie chronique douloureuse.

La seule disciple vivante connue du grand yogi est une femme, Shankari Mai Jiew. Fille de l’un des disciples de Trailanga, elle reçut l’enseignement du swami dès sa petite enfance. Elle vécut pendant quarante ans dans une série de grottes solitaires de l’Himalaya, près de Badrinath, Kedarnath, Amarnath et Pasupatinath. La BRAHMACHARINI (ascète féminine), née en 1826, a maintenant largement dépassé le cap du siècle. N’ayant pas l’apparence de l’âge, elle a cependant conservé ses cheveux noirs, ses dents étincelantes et une énergie étonnante. Elle sort de sa réclusion tous les quelques années pour assister aux MELAS périodiques, ou foires religieuses.

Cette sainte femme rendait souvent visite à Lahiri Mahasaya. Elle a raconté qu’un jour, dans la section de Barackpur près de Calcutta, alors qu’elle était assise aux côtés de Lahiri Mahasaya, son grand guru Babaji entra silencieusement dans la pièce et s’entretint avec eux deux.

À une occasion, son maître Trailanga, abandonnant son silence habituel, honora Lahiri Mahasaya de manière très marquée en public. Un disciple de Bénarès objecta.

« Monsieur, dit-il, pourquoi vous, un swami et un renonçant, montrez-vous un tel respect à un homme marié ? »

« Mon fils, répondit Trailanga, Lahiri Mahasaya est comme un chaton divin, restant là où la Mère Cosmique l’a placé. Tout en jouant consciencieusement le rôle d’un homme du monde, il a reçu cette parfaite réalisation de soi pour laquelle j’ai renoncé même à mon pagne ! »

Sri Yukteswar congédia le petit groupe et me fit signe de m'asseoir sur une couverture à ses pieds.

« Yogananda, dit-il avec une gravité inhabituelle, tu as été entouré dès ta naissance par des disciples directs de Lahiri Mahasaya. Le grand maître vécut sa vie sublime dans une retraite partielle et refusa obstinément de permettre à ses disciples de bâtir une quelconque organisation autour de ses enseignements. Il fit, néanmoins, une prédiction significative.

« "Environ cinquante ans après mon départ, dit-il, ma vie sera écrite en raison d'un intérêt profond pour le yoga que l'Occident manifestera. Le message yogique encerclera le globe et aidera à établir cette fraternité humaine qui résulte de la perception directe du Père Unique."

« Mon fils Yogananda, poursuivit Sri Yukteswar, tu dois faire ta part pour répandre ce message et pour écrire cette vie sacrée. »

Cinquante ans après le départ de Lahiri Mahasaya en 1895, nous arrivions en 1945, année de l'achèvement du présent livre. Je ne peux qu'être frappé par la coïncidence que l'année 1945 ait également inauguré une nouvelle ère — celle des énergies atomiques révolutionnaires. Tous les esprits réfléchis se tournent, comme jamais auparavant, vers les problèmes urgents de la paix et de la fraternité, de peur que l'usage continu de la force physique ne bannisse tous les hommes en même temps que les problèmes.

Bien que la race humaine et ses œuvres disparaissent sans laisser de trace par le temps ou la bombe, le soleil ne faiblit pas dans sa course ; les étoiles maintiennent leur veille invariable. La loi cosmique ne peut être arrêtée ni changée, et l'homme ferait bien de se mettre en harmonie avec elle. Si le cosmos est contre la puissance, si le soleil ne fait pas la guerre aux planètes mais se retire au temps voulu pour donner aux étoiles leur court règne, que vaut notre poing ganté de fer ? Une paix pourra-t-elle vraiment en sortir ? Ce n'est pas la cruauté mais la bonne volonté qui arme les muscles universels ; une humanité en paix connaîtra les fruits infinis de la victoire, plus doux au goût que tout ce qui a été nourri sur le sol du sang.

La Société des Nations effective sera une ligue naturelle et sans nom de cœurs humains. Les vastes sympathies et la perspicacité nécessaires à la guérison des malheurs terrestres ne peuvent découler d'une simple considération intellectuelle des diversités humaines, mais de la connaissance de l'unité unique de l'homme : sa parenté avec Dieu. Vers la réalisation de l'idéal le plus élevé du monde — la paix par la fraternité — que le yoga, la science du contact personnel avec le Divin, se répande à temps à tous les hommes dans toutes les contrées.

Bien que la civilisation de l'Inde soit plus ancienne que toute autre, peu d'historiens ont noté que son exploit de survie nationale n'est en rien un accident, mais un incident logique dans le dévouement aux vérités éternelles que l'Inde a offert à travers ses meilleurs hommes à chaque génération. Par la pure continuité de l'être, par son intransitivité à travers les âges — les érudits poussiéreux peuvent-ils vraiment nous dire combien ? — l'Inde a donné la réponse la plus digne de tous les peuples au défi du temps.

L'histoire biblique {FN32-5} de la supplique d'Abraham au Seigneur pour que la ville de Sodome soit épargnée si dix hommes justes pouvaient y être trouvés, et la réponse divine : « Je ne la détruirai point, à cause des dix », prend un sens nouveau à la lumière de l'échappée de l'Inde face à l'oubli de Babylone, de l'Égypte et d'autres nations puissantes qui furent autrefois ses contemporaines. La réponse du Seigneur montre clairement qu'une terre vit, non par ses accomplissements matériels, mais par ses chefs-d'œuvre humains.

Que les paroles divines soient entendues à nouveau, en ce vingtième siècle, deux fois teint de sang avant même d'être à moitié terminé : aucune nation qui peut produire dix hommes, grands aux yeux du Juge incorruptible, ne connaîtra l'extinction. Tenant compte de telles persuasions, l'Inde a prouvé qu'elle n'était pas démunie face aux mille ruses du temps. Des maîtres réalisés en chaque siècle ont sanctifié son sol ; des sages modernes pareils au Christ, tels que Lahiri Mahasaya et son disciple Sri Yukteswar, se lèvent pour proclamer que la science du yoga est plus vitale que tout progrès matériel pour le bonheur de l'homme et la longévité d'une nation.

Très peu d'informations sur la vie de Lahiri Mahasaya et sa doctrine universelle ont été publiées. Pendant trois décennies en Inde, en Amérique et en Europe, j'ai trouvé un intérêt profond et sincère pour son message de yoga libérateur ; un récit écrit de la vie du maître, comme il l'avait prédit, est maintenant nécessaire en Occident, où les vies des grands yogis modernes sont peu connues.

Rien d'autre que quelques petites brochures en anglais n'a été écrit sur la vie du gourou. Une biographie en bengali, SRI SRI {FN32-6} SHYAMA CHARAN LAHIRI MAHASAYA, est parue en 1941. Elle a été écrite par mon disciple, Swami Satyananda, qui a été pendant de nombreuses années l'ACHARYA (précepteur spirituel) de notre VIDYALAYA à Ranchi. J'ai traduit quelques passages de son livre et les ai incorporés dans cette section consacrée à Lahiri Mahasaya.

C'est dans une pieuse famille brahmane de lignée ancienne que Lahiri Mahasaya est né le 30 septembre 1828. Son lieu de naissance était le village de Ghurni dans le district de Nadia près de Krishnagar, au Bengale. Il était le plus jeune fils de Muktakashi, la seconde épouse de l'estimé Gaur Mohan Lahiri. (Sa première épouse, après la naissance de trois fils, était décédée lors d'un pèlerinage.) La mère du garçon mourut durant son enfance ; on sait peu de choses d'elle, si ce n'est le fait révélateur qu'elle était une fervente dévote du Seigneur Shiva {FN32-7}, scripturalement désigné comme le « Roi des Yogis ».

Le garçon Lahiri, dont le prénom était Shyama Charan, passa ses premières années dans la demeure ancestrale à Nadia. À l'âge de trois ou quatre ans, on l'observait souvent assis sous les sables dans la posture d'un yogi, son corps complètement caché à l'exception de la tête.

Le domaine des Lahiri fut détruit durant l'hiver 1833, lorsque la rivière Jalangi voisine changea son cours et disparut dans les profondeurs du Gange. L'un des temples de Shiva fondés par les Lahiri partit dans la rivière avec la maison familiale. Un dévot sauva l'image de pierre du Seigneur Shiva des eaux tourbillonnantes et la plaça dans un nouveau temple, désormais bien connu sous le nom de site de Ghurni Shiva.

Gaur Mohan Lahiri et sa famille quittèrent Nadia et devinrent résidents de Bénarès, où le père érigea immédiatement un temple à Shiva. Il dirigea sa maisonnée selon les principes de la discipline védique, avec une observance régulière du culte cérémoniel, des actes de charité et l'étude des écritures. Juste et ouvert d'esprit, cependant, il n'ignorait pas le courant bénéfique des idées modernes.

Le jeune Lahiri prit des leçons d'hindi et d'ourdou dans des groupes d'étude à Bénarès. Il fréquenta une école dirigée par Joy Narayan Ghosal, recevant une instruction en sanskrit, bengali, français et anglais. S'appliquant à une étude approfondie des VEDAS, le jeune yogi écoutait avec empressement les discussions scripturales des brahmanes érudits, y compris un pundit marathe nommé Nag-Bhatta.

Shyama Charan était un jeune homme aimable, doux et courageux, aimé de tous ses compagnons. Avec un corps bien proportionné, brillant et puissant, il excellait dans la natation et dans de nombreuses activités habiles.

En 1846, Shyama Charan Lahiri fut marié à Srimati Kashi Moni, fille de Sri Debnarayan Sanyal. Modèle de femme au foyer indienne, Kashi Moni s'acquittait joyeusement de ses devoirs domestiques et de l'obligation traditionnelle du maître de maison de servir les invités et les pauvres. Deux fils saints, Tincouri et Ducouri, bénirent leur union.

À l'âge de 23 ans, en 1851, Lahiri Mahasaya prit le poste de comptable dans le Département du génie militaire du gouvernement anglais. Il reçut de nombreuses promotions durant la période de son service. Ainsi, non seulement était-il un maître aux yeux de Dieu, mais il était aussi un succès dans le petit drame humain où il jouait son rôle assigné d'employé de bureau dans le monde.

Alors que les bureaux du Département de l'armée étaient déplacés, Lahiri Mahasaya fut transféré à Gazipur, Mirjapur, Danapur, Naini Tal, Bénarès et d'autres localités. Après la mort de son père, Lahiri dut assumer l'entière responsabilité de sa famille, pour qui il acheta une résidence tranquille dans le quartier de Garudeswar Mohulla à Bénarès.

C'est dans sa trente-troisième année que Lahiri Mahasaya vit l'accomplissement du but pour lequel il s'était réincarné sur terre. La flamme cachée sous les cendres, couvant depuis longtemps, reçut l'occasion de s'embraser. Un décret divin, reposant au-delà du regard des êtres humains, œuvre mystérieusement pour amener toutes choses à une manifestation extérieure au moment opportun. Il rencontra son grand gourou, Babaji, près de Ranikhet, et fut initié par lui au KRIYA YOGA.

Cet événement de bon augure n'arriva pas à lui seul ; ce fut un moment fortuné pour toute la race humaine, dont beaucoup eurent plus tard le privilège de recevoir le don éveilleur d'âme du KRIYA. L'art suprême du yoga, perdu ou disparu depuis longtemps, était à nouveau mis en lumière. De nombreux hommes et femmes spirituellement assoiffés finirent par trouver leur chemin vers les eaux fraîches du KRIYA YOGA. Tout comme dans la légende hindoue, où Mère Gange offre sa divine rasade au dévot desséché Bhagirath, ainsi le flot céleste du KRIYA roula des retraites secrètes de l'Himalaya jusque dans les lieux poussiéreux des hommes.

{FN32-1} JEAN 11:1-4.

{FN32-2} Une victime du choléra est souvent rationnelle et pleinement consciente jusqu'au moment de la mort.

{FN32-3} Le dieu de la mort.

{FN32-4} Littéralement, « Âme suprême ».

{FN32-5} GENÈSE 18:23-32.

{FN32-6} SRI, un préfixe signifiant « saint », est attaché (généralement deux ou trois fois) aux noms des grands maîtres indiens.

{FN32-7} L'une des trinités de la Divinité — Brahma, Vishnu, Shiva — dont l'œuvre universelle est, respectivement, celle de création, préservation et dissolution-restauration. Shiva (parfois écrit Siva), représenté dans la mythologie comme le Seigneur des Renonçants, apparaît en visions à Ses dévots sous divers aspects, tels que Mahadeva, l'Ascète aux cheveux nattés, et Nataraja, le Danseur Cosmique.

CHAPITRE : 33

BABAJI, LE YOGI-CHRIST DE L'INDE MODERNE

Les crêtes himalayennes du nord, près de Badrinarayan, sont toujours bénies par la présence vivante de Babaji, gourou de Lahiri Mahasaya. Le maître reclus a conservé sa forme physique pendant des siècles, peut-être des millénaires. Le Babaji immortel est un AVATARA. Ce mot sanskrit signifie « descente » ; ses racines sont AVA, « vers le bas », et TRI, « passer ». Dans les écritures hindoues, AVATARA signifie la descente de la Divinité dans la chair.

« L'état spirituel de Babaji dépasse la compréhension humaine », m'expliqua Sri Yukteswar. « La vision atrophiée des hommes ne peut percer jusqu'à son étoile transcendantale. On tente en vain même d'imaginer l'accomplissement de l'avatar. C'est inconcevable. »

Les UPANISHADS ont minutieusement classé chaque étape de l'avancement spirituel. Un SIDDHA (« être perfectionné ») a progressé de l'état de JIVANMUKTA (« libéré vivant ») à celui de PARAMUKTA (« suprêmement libre » — plein pouvoir sur la mort) ; ce dernier s'est complètement échappé de la servitude maya et de son cycle de réincarnations. Le PARAMUKTA revient donc rarement dans un corps physique ; s'il le fait, il est un avatar, un médium divinement désigné pour les bénédictions suprêmes sur le monde.

Un avatar n'est pas soumis à l'économie universelle ; son corps pur, visible comme une image de lumière, est exempt de toute dette envers la nature. Le regard occasionnel peut ne rien voir d'extraordinaire dans la forme d'un avatar, mais elle ne projette aucune ombre et ne laisse aucune empreinte sur le sol. Ce sont des preuves symboliques extérieures d'un manque intérieur de ténèbres et de liens matériels. Un tel Homme-Dieu seul connaît la Vérité derrière les relativités de la vie et de la mort. Omar Khayyam, si grossièrement incompris, chanta cet homme libéré dans son écriture immortelle, le RUBAIYAT :

« Ô Lune de mon ravissement qui ne connais nul déclin, La Lune du Ciel se lève à nouveau ; Combien de fois plus tard se levant, elle cherchera À travers ce même Jardin après moi — en vain ! »

La « Lune du ravissement » est Dieu, Polaire éternelle, jamais anachronique. La « Lune du Ciel » est le cosmos extérieur, enchaîné à la loi de récurrence périodique. Ses chaînes avaient été dissoutes à jamais par le voyant persan grâce à sa réalisation de soi. « Combien de fois plus tard se levant, elle cherchera... après moi — en vain ! » Quelle frustration de recherche par un univers frénétique pour une omission absolue !

Le Christ exprima sa liberté d'une autre manière : « Un scribe s'approcha, et lui dit : Maître, je te suivrai partout où tu iras. Jésus lui répondit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » {FN33-1}

Spacieux par l'omniprésence, le Christ pouvait-il vraiment être suivi, si ce n'est dans l'Esprit global ?

Krishna, Rama, Bouddha et Patanjali étaient parmi les anciens avatars indiens. Une littérature poétique considérable en tamoul s'est développée autour d'Agastya, un avatar sud-indien. Il accomplit de nombreux miracles durant les siècles précédant et suivant l'ère chrétienne, et on lui attribue le fait d'avoir conservé sa forme physique jusqu'à ce jour.

La mission de Babaji en Inde a été d'aider les prophètes dans l'accomplissement de leurs dispensations spéciales. Il se qualifie ainsi pour la classification scripturale de MAHAVATAR (Grand Avatar). Il a déclaré avoir donné l'initiation au yoga à Shankara, ancien fondateur de l'Ordre Swami, et à Kabir, célèbre saint médiéval. Son principal disciple du dix-neuvième siècle était, comme nous le savons, Lahiri Mahasaya, revivaliste de l'art perdu du KRIYA.

Le MAHAVATAR est en communion constante avec le Christ ; ensemble, ils envoient des vibrations de rédemption et ont planifié la technique spirituelle de salut pour cet âge. Le travail de ces deux maîtres pleinement illuminés — l'un avec le corps, et l'autre sans — est d'inspirer les nations à abandonner les guerres suicidaires, les haines raciales, le sectarisme religieux et les maux boomerang du matérialisme. Babaji est bien conscient de la tendance des temps modernes, en particulier de l'influence et des complexités de la civilisation occidentale, et réalise la nécessité de répandre les libérations du yoga de manière égale en Occident et en Orient.

Qu'il n'y ait aucune référence historique à Babaji ne doit pas nous surprendre. Le grand gourou n'est jamais apparu ouvertement en aucun siècle ; l'éclat mal interprété de la publicité n'a pas sa place dans ses plans millénaires. Comme le Créateur, l'unique mais silencieux Pouvoir, Babaji travaille dans une humble obscurité.

Les grands prophètes comme le Christ et Krishna viennent sur terre pour un but spécifique et spectaculaire ; ils partent dès qu'il est accompli. D'autres avatars, comme Babaji, entreprennent un travail qui concerne davantage le lent progrès évolutif de l'homme au cours des siècles qu'un événement marquant de l'histoire. De tels maîtres se voilent toujours du regard grossier du public et ont le pouvoir de devenir invisibles à volonté. Pour ces raisons, et parce qu'ils demandent généralement à leurs disciples de garder le silence sur eux, un certain nombre de figures spirituelles imposantes restent inconnues du monde. Je ne donne dans ces pages sur Babaji qu'une allusion à sa vie — seulement quelques faits qu'il juge appropriés et utiles d'être publiquement communiqués.

Aucun fait limitant sur la famille ou le lieu de naissance de Babaji, chers au cœur de l'annaliste, n'a jamais été découvert. Son discours est généralement en hindi, mais il converse facilement dans n'importe quelle langue. Il a adopté le nom simple de Babaji (père vénéré) ; d'autres titres de respect qui lui sont donnés par les disciples de Lahiri Mahasaya sont Mahamuni Babaji Maharaj (saint extatique suprême), Maha Yogi (le plus grand des yogis), Trambak Baba et Shiva Baba (titres d'avatars de Shiva). Importe-t-il que nous ne connaissions pas le patronyme d'un maître libéré de la terre ?

« Chaque fois que quelqu'un prononce avec révérence le nom de Babaji », disait Lahiri Mahasaya, « ce dévot attire une bénédiction spirituelle instantanée. »

Le gourou immortel ne porte aucune marque de vieillesse sur son corps ; il ne paraît pas avoir plus de vingt-cinq ans. À la peau claire, de taille et de stature moyennes, le corps beau et fort de Babaji irradie une lueur perceptible. Ses yeux sont sombres, calmes et tendres ; ses longs cheveux lustrés sont de couleur cuivre. Un fait très étrange est que Babaji porte une ressemblance extraordinairement exacte avec son disciple Lahiri Mahasaya. La similitude est si frappante que, dans ses dernières années, Lahiri Mahasaya aurait pu passer pour le père de Babaji à l'allure juvénile.

Swami Kebalananda, mon saint précepteur de sanskrit, passa quelque temps avec Babaji dans l'Himalaya.

« Le maître sans égal se déplace avec son groupe d'un endroit à un autre dans les montagnes », me dit Kebalananda. « Sa petite troupe contient deux disciples américains hautement avancés. Après que Babaji ait été dans une localité pendant un certain temps, il dit : "DERA DANDA UTHAO." ("Levons notre camp et notre bâton.") Il porte un DANDA symbolique (bâton de bambou). Ses paroles sont le signal pour se déplacer instantanément avec son groupe vers un autre lieu. Il n'emploie pas toujours cette méthode de voyage astral ; parfois il va à pied de pic en pic.

« Babaji ne peut être vu ou reconnu par les autres que lorsqu'il le désire. Il est connu pour être apparu sous de nombreuses formes légèrement différentes à divers dévots — parfois sans barbe ni moustache, et parfois avec. Comme son corps impérissable ne nécessite aucune nourriture, le maître mange rarement. Par courtoisie sociale envers les disciples en visite, il accepte occasionnellement des fruits, ou du riz cuit dans du lait et du beurre clarifié.

« Deux incidents étonnants de la vie de Babaji me sont connus », poursuivit Kebalananda. « Ses disciples étaient assis une nuit autour d'un immense feu qui flamboyait pour une cérémonie védique sacrée. Le maître saisit soudain une bûche brûlante et frappa légèrement l'épaule nue d'un chela qui était près du feu.

« "Monsieur, quelle cruauté !" Lahiri Mahasaya, qui était présent, fit cette remontrance.

« "Aurais-tu préféré le voir brûlé en cendres sous tes yeux, selon le décret de son karma passé ?"

« Avec ces mots, Babaji posa sa main guérisseuse sur l'épaule défigurée du chela. "Je t'ai libéré ce soir d'une mort douloureuse. La loi karmique a été satisfaite par ta légère souffrance par le feu."

« À une autre occasion, le cercle sacré de Babaji fut perturbé par l'arrivée d'un étranger. Il avait grimpé avec une habileté étonnante jusqu'à la corniche presque inaccessible près du camp du maître.

« "Monsieur, vous devez être le grand Babaji." Le visage de l'homme était illuminé d'une révérence inexprimable. "Pendant des mois, j'ai poursuivi une recherche incessante pour vous parmi ces pics inhospitaliers. Je vous implore de m'accepter comme disciple."

« Quand le grand gourou ne fit aucune réponse, l'homme montra le gouffre rocheux à ses pieds.

« "Si vous me refusez, je sauterai de cette montagne. La vie n'a plus aucune valeur si je ne peux obtenir votre guidance vers le Divin."

« "Saute alors", dit Babaji sans émotion. "Je ne peux t'accepter dans ton état de développement actuel."

« L'homme se précipita immédiatement par-dessus la falaise. Babaji ordonna aux disciples choqués d'aller chercher le corps de l'étranger. Lorsqu'ils revinrent avec la forme mutilée, le maître posa sa main divine sur l'homme mort. Ô miracle ! il ouvrit les yeux et se prosterna humblement devant le tout-puissant.

« "Tu es maintenant prêt pour le discipulat." Babaji rayonna amoureusement sur son chela ressuscité. "Tu as courageusement passé une épreuve difficile. La mort ne te touchera plus jamais ; maintenant tu es l'un de notre troupeau immortel." Puis il prononça ses paroles habituelles de départ, "DERA DANDA UTHAO" ; tout le groupe disparut de la montagne. »

Un avatar vit dans l'Esprit omniprésent ; pour lui, il n'y a pas de distance inversement proportionnelle au carré. Une seule raison, donc, peut motiver Babaji à maintenir sa forme physique de siècle en siècle : le désir de fournir à l'humanité un exemple concret de ses propres possibilités. Si l'homme n'avait jamais eu un aperçu de la Divinité dans la chair, il resterait oppressé par la lourde illusion maya qu'il ne peut transcender sa mortalité.

Jésus connaissait dès le début la séquence de sa vie ; il passa à travers chaque événement non pour lui-même, non par une quelconque compulsion karmique, mais uniquement pour l'élévation des êtres humains réfléchis. Ses quatre disciples-reporters — Matthieu, Marc, Luc et Jean — enregistrèrent l'ineffable drame pour le bénéfice des générations futures.

Pour Babaji aussi, il n'y a pas de relativité du passé, présent, futur ; depuis le début, il a connu toutes les phases de sa vie. Pourtant, s'adaptant à la compréhension limitée des hommes, il a joué de nombreux actes de sa vie divine en présence d'un ou plusieurs témoins. Ainsi arriva-t-il qu'un disciple de Lahiri Mahasaya était présent lorsque Babaji jugea que le moment était venu pour lui de proclamer la possibilité de l'immortalité corporelle. Il exprima cette promesse devant Ram Gopal Muzumdar, afin qu'elle puisse finalement devenir connue pour l'inspiration d'autres cœurs en quête. Les grands êtres prononcent leurs paroles et participent au cours apparemment naturel des événements, uniquement pour le bien de l'homme, tout comme le Christ a dit : « Père... je savais que tu m'exauces toujours : mais À CAUSE DE LA FOULE QUI M'ENTOURE JE L'AI DIT, afin qu'ils croient que c'est toi qui m'as envoyé. » {FN33-2} Durant ma visite à Ranbajpur avec Ram Gopal, « le saint sans sommeil » {FN33-3}, il raconta l'histoire merveilleuse de sa première rencontre avec Babaji.

« Je quittais parfois ma grotte isolée pour m'asseoir aux pieds de Lahiri Mahasaya à Bénarès », me raconta Ram Gopal. « Un minuit, alors que je méditais silencieusement dans un groupe de ses disciples, le maître fit une demande surprenante.

« "Ram Gopal", dit-il, "va immédiatement au GHAT de baignade Dasasamedh." »

« J’atteignis bientôt l’endroit isolé. La nuit était claire, baignée par le clair de lune et les étoiles scintillantes. Après être resté assis dans un silence patient pendant quelque temps, mon attention fut attirée par une énorme dalle de pierre près de mes pieds. Elle s’éleva graduellement, révélant une grotte souterraine. Alors que la pierre demeurait en équilibre d’une manière inconnue, la forme drapée d’une jeune femme d’une beauté surprenante fut lévitée hors de la grotte jusque haut dans les airs. Entourée d’un doux halo, elle descendit lentement devant moi et resta immobile, plongée dans un état intérieur d’extase. Elle finit par remuer et parla doucement.

« "Je suis Mataji, {FN33-4} la sœur de Babaji. Je lui ai demandé, ainsi qu’à Lahiri Mahasaya, de venir dans ma grotte ce soir pour discuter d’une affaire de grande importance."

« Une lumière nébuleuse flottait rapidement au-dessus du Gange ; l’étrange luminescence se reflétait dans les eaux opaques. Elle s’approcha de plus en plus jusqu’à ce que, dans un éclair aveuglant, elle apparût aux côtés de Mataji et se condensât instantanément en la forme humaine de Lahiri Mahasaya. Il s’inclina humblement aux pieds de la femme sainte.

« Avant que j’aie pu me remettre de mon ébahissement, je fus plus stupéfait encore de contempler une masse tournoyante de lumière mystique voyageant dans le ciel. Descendant rapidement, le tourbillon flamboyant s’approcha de notre groupe et se matérialisa en le corps d’un beau jeune homme qui, je le compris aussitôt, était Babaji. Il ressemblait à Lahiri Mahasaya, la seule différence étant que Babaji paraissait beaucoup plus jeune et avait de longs cheveux brillants.

« Lahiri Mahasaya, Mataji et moi-même nous agenouillâmes aux pieds du gourou. Une sensation éthérée de gloire béatifique fit vibrer chaque fibre de mon être tandis que je touchais sa chair divine.

« "Sœur bénie", dit Babaji, "j’ai l’intention de me dépouiller de ma forme et de plonger dans le Courant Infini."

« "J’ai déjà entrevu votre projet, maître bien-aimé. Je voulais en discuter avec vous ce soir. Pourquoi devriez-vous quitter votre corps ?" La femme glorieuse le regarda en le suppliant.

« "Quelle différence y a-t-il si je porte une vague visible ou invisible sur l’océan de mon Esprit ?"

« Mataji répondit avec un curieux éclair d’esprit : "Gourou immortel, si cela ne fait aucune différence, alors s’il vous plaît, n’abandonnez jamais votre forme." {FN33-5}

« "Qu’il en soit ainsi", dit Babaji solennellement. "Je ne quitterai jamais mon corps physique. Il restera toujours visible pour au moins un petit nombre de personnes sur cette terre. Le Seigneur a exprimé Sa propre volonté à travers vos lèvres."

« Tandis que j’écoutais avec crainte la conversation entre ces êtres exaltés, le grand gourou se tourna vers moi avec un geste bienveillant.

« "N’aie pas peur, Ram Gopal", dit-il, "tu es béni d’être témoin de la scène de cette promesse immortelle."

« Tandis que la douce mélodie de la voix de Babaji s’évanouissait, sa forme et celle de Lahiri Mahasaya lévitèrent lentement et se déplacèrent en arrière au-dessus du Gange. Une auréole de lumière éblouissante forma un temple autour de leurs corps tandis qu’ils disparaissaient dans le ciel nocturne. La forme de Mataji flotta jusqu’à la grotte et descendit ; la dalle de pierre se referma d’elle-même, comme actionnée par un levier invisible.

« Infiniment inspiré, je repris le chemin vers la demeure de Lahiri Mahasaya. Lorsque je m’inclinai devant lui à l’aube naissante, mon gourou me sourit avec compréhension.

« "Je suis heureux pour toi, Ram Gopal", dit-il. "Le désir de rencontrer Babaji et Mataji, que tu m’as souvent exprimé, a enfin trouvé un accomplissement sacré."

« Mes compagnons disciples m’informèrent que Lahiri Mahasaya ne s’était pas déplacé de son estrade depuis le début de la soirée précédente.

« "Il a donné un discours merveilleux sur l’immortalité après que tu sois parti pour le GHAT Dasasamedh", me raconta l’un des chelas. Pour la première fois, je réalisai pleinement la vérité des versets scripturaires qui stipulent qu’un homme ayant atteint la réalisation du soi peut apparaître en différents lieux dans deux corps ou plus en même temps.

« Lahiri Mahasaya m’expliqua plus tard de nombreux points métaphysiques concernant le plan divin caché pour cette terre", conclut Ram Gopal. "Babaji a été choisi par Dieu pour rester dans son corps pendant la durée de ce cycle mondial particulier. Les âges viendront et passeront — pourtant le maître immortel, {FN33-6} contemplant le drame des siècles, sera présent sur cette scène terrestre."

{FN33-1} MATTHIEU 8:19-20.

{FN33-2} JEAN 11:41-42.

{FN33-3} Le yogi omniprésent qui remarqua que je n’avais pas réussi à m’incliner devant le sanctuaire de Tarakeswar (../chapitre 13).

{FN33-4} "Sainte Mère". Mataji a également vécu à travers les siècles ; elle est presque aussi avancée spirituellement que son frère. Elle reste en extase dans une grotte souterraine cachée près du GHAT Dasasamedh.

{FN33-5} Cet incident rappelle Thalès. Le grand philosophe grec enseignait qu’il n’y avait aucune différence entre la vie et la mort. "Pourquoi, alors", demanda un critique, "ne mourez-vous pas ?" "Parce que", répondit Thalès, "cela ne fait aucune différence."

{FN33-6} "En vérité, en vérité, je vous le dis, si un homme garde ma parole (demeure ininterrompument dans la Conscience du Christ), il ne verra jamais la mort." - JEAN 8:51.

CHAPITRE : 34

MATÉRIALISER UN PALAIS DANS L’HIMALAYA

"La première rencontre de Babaji avec Lahiri Mahasaya est une histoire fascinante, et l’une des rares qui nous donne un aperçu détaillé du gourou immortel."

Ces mots constituaient le préambule du Swami Kebalananda à un récit merveilleux. La première fois qu’il le raconta, j’étais littéralement subjugué. À bien d’autres occasions, j’ai persuadé mon doux professeur de sanskrit de répéter l’histoire, qui me fut plus tard racontée dans les mêmes termes par Sri Yukteswar. Ces deux disciples de Lahiri Mahasaya avaient entendu le récit impressionnant directement des lèvres de leur gourou.

"Ma première rencontre avec Babaji eut lieu dans ma trente-troisième année", avait dit Lahiri Mahasaya. "À l’automne 1861, j’étais en poste à Danapur en tant que comptable du gouvernement au Département du Génie Militaire. Un matin, le directeur du bureau me fit appeler.

" "Lahiri", dit-il, "un télégramme vient d’arriver de notre bureau principal. Vous devez être transféré à Ranikhet, où un poste militaire {FN34-1} est en train d’être établi."

"Avec un serviteur, je partis pour le voyage de 500 milles. Voyageant à cheval et en voiture, nous arrivâmes en trente jours sur le site himalayen de Ranikhet. {FN34-2}

"Mes devoirs de bureau n’étaient pas onéreux ; je pouvais passer de nombreuses heures à errer dans les collines magnifiques. Une rumeur me parvint selon laquelle de grands saints bénissaient la région de leur présence ; je ressentis un désir ardent de les voir. Au cours d’une promenade en début d’après-midi, je fus stupéfié d’entendre une voix lointaine appeler mon nom. Je poursuivis ma vigoureuse ascension sur la montagne Drongiri. Un léger malaise m’envahit à la pensée que je pourrais ne pas être en mesure de retrouver mon chemin avant que l’obscurité ne soit descendue sur la jungle.

"J’atteignis finalement une petite clairière dont les côtés étaient parsemés de grottes. Sur l’une des corniches rocheuses se tenait un jeune homme souriant, tendant la main en signe de bienvenue. Je remarquai avec étonnement que, à l’exception de ses cheveux couleur de cuivre, il présentait une ressemblance remarquable avec moi-même.

" "Lahiri, tu es venu !" Le saint s’adressa à moi affectueusement en hindi. "Repose-toi ici dans cette grotte. C’est moi qui t’ai appelé."

"J’entrai dans une petite grotte soignée qui contenait plusieurs couvertures en laine et quelques KAMANDULUS (bols à aumônes).

" "Lahiri, te souviens-tu de ce siège ?" Le yogi pointa du doigt une couverture pliée dans un coin.

" "Non, monsieur." Quelque peu étourdi par l’étrangeté de mon aventure, j’ajoutai : "Je dois partir maintenant, avant la tombée de la nuit. J’ai des affaires demain matin à mon bureau."

"Le mystérieux saint répondit en anglais : "Le bureau a été créé pour toi, et non toi pour le bureau."

"J’étais stupéfait que cet ascète de la forêt puisse non seulement parler anglais mais aussi paraphraser les paroles du Christ. {FN34-3}

" "Je vois que mon télégramme a fait de l’effet." La remarque du yogi était incompréhensible pour moi ; je m’enquis de sa signification.

" "Je fais référence au télégramme qui t’a convoqué dans ces contrées isolées. C’est moi qui ai suggéré silencieusement à l’esprit de ton officier supérieur que tu sois transféré à Ranikhet. Lorsqu’un homme ressent son unité avec l’humanité, tous les esprits deviennent des stations émettrices à travers lesquelles il peut travailler à sa guise." Il ajouta doucement : "Lahiri, sûrement cette grotte te semble familière ?"

"Alors que je maintenais un silence perplexe, le saint s’approcha et me frappa doucement sur le front. À son contact magnétique, un courant merveilleux traversa mon cerveau, libérant les douces graines-souvenirs de ma vie précédente.

" "Je me souviens !" Ma voix était à moitié étouffée par des sanglots joyeux. "Vous êtes mon gourou Babaji, qui m’a toujours appartenu ! Les scènes du passé surgissent vivement dans mon esprit ; ici, dans cette grotte, j’ai passé de nombreuses années de ma dernière incarnation !" Alors que des souvenirs ineffables m’envahissaient, j’embrassai en pleurant les pieds de mon maître.

" "Pendant plus de trois décennies, je t’ai attendu ici — attendu que tu reviennes à moi !" La voix de Babaji résonnait avec un amour céleste. "Tu t’es échappé et tu as disparu dans les vagues tumultueuses de la vie au-delà de la mort. La baguette magique de ton karma t’a touché, et tu étais parti ! Bien que tu aies perdu ma trace, jamais je ne t’ai perdu de vue ! Je t’ai poursuivi sur la mer astrale luminescente où naviguent les anges glorieux. À travers l’obscurité, la tempête, les bouleversements et la lumière, je t’ai suivi, comme une mère oiseau protégeant ses petits. Alors que tu vivais ta période humaine dans le ventre maternel, et que tu émergeais en tant que bébé, mon regard était toujours sur toi. Lorsque tu couvrais ta petite forme dans la posture du lotus sous les sables de Nadia dans ton enfance, j’étais invisiblement présent ! Patiemment, mois après mois, année après année, j’ai veillé sur toi, attendant ce jour parfait. Maintenant tu es avec moi ! Vois, voici ta grotte, aimée d’autrefois ! Je l’ai toujours gardée propre et prête pour toi. Voici ta couverture d’ASANA sacrée, où tu t’asseyais quotidiennement pour remplir ton cœur en expansion de Dieu ! Vois là ton bol, dans lequel tu buvais souvent le nectar préparé par moi ! Vois comment j’ai gardé la coupe en cuivre soigneusement polie, afin que tu puisses boire à nouveau dedans ! Mon propre fils, comprends-tu maintenant ?"

" "Mon gourou, que puis-je dire ?" murmurai-je, brisé. "Où a-t-on jamais entendu parler d’un tel amour immortel ?" Je contemplai longuement et extatiquement mon trésor éternel, mon gourou dans la vie et dans la mort.

" "Lahiri, tu as besoin de purification. Bois l’huile dans ce bol et allonge-toi près de la rivière." La sagesse pratique de Babaji, je le réfléchis avec un sourire rapide et nostalgique, était toujours au premier plan.

"J’obéis à ses instructions. Bien que la nuit glaciale de l’Himalaya tombait, une chaleur réconfortante, une radiation intérieure, commença à pulser dans chaque cellule de mon corps. J’étais émerveillé. L’huile inconnue était-elle dotée d’une chaleur cosmique ?

"Des vents amers fouettaient autour de moi dans l’obscurité, criant un défi féroce. Les vaguelettes froides de la rivière Gogash clapotaient de temps à autre sur mon corps, étendu sur la rive rocheuse. Des tigres hurlaient à proximité, mais mon cœur était libéré de toute peur ; la force rayonnante nouvellement générée en moi transmettait une assurance de protection inattaquable. Plusieurs heures passèrent rapidement ; des souvenirs fanés d’une autre vie se tissaient dans le brillant motif actuel de retrouvailles avec mon gourou divin.

"Mes méditations solitaires furent interrompues par le bruit de pas s’approchant. Dans l’obscurité, la main d’un homme m’aida doucement à me lever et me donna des vêtements secs.

" "Viens, frère", dit mon compagnon. "Le maître t’attend."

"Il montra le chemin à travers la forêt. La nuit sombre fut soudain éclairée par une luminosité constante au loin.

" "Serait-ce le lever du soleil ?" demandai-je. "Sûrement la nuit entière n’est-elle pas passée ?"

" "L’heure est à minuit." Mon guide rit doucement. "La lumière là-bas est la lueur d’un palais doré, matérialisé ici ce soir par le sans-égal Babaji. Dans le passé lointain, tu as exprimé un jour le désir de profiter des beautés d’un palais. Notre maître satisfait maintenant ton souhait, te libérant ainsi des liens du karma." {FN34-4} Il ajouta : "Le magnifique palais sera le théâtre de ton initiation ce soir au KRIYA YOGA. Tous tes frères ici se joignent à un péan de bienvenue, se réjouissant de la fin de ton long exil. Regarde !"

"Un vaste palais d’or éblouissant se dressait devant nous. Orné d’innombrables bijoux et situé au milieu de jardins paysagers, il présentait un spectacle d’une grandeur inégalée. Des saints au visage angélique étaient postés près de portes resplendissantes, à moitié rougies par l’éclat des rubis. Des diamants, des perles, des saphirs et des émeraudes de grande taille et d’un grand éclat étaient incrustés dans les arches décoratives.

"Je suivis mon compagnon dans un spacieux hall de réception. L’odeur de l’encens et des roses flottait dans l’air ; des lampes tamisées répandaient une lueur multicolore. De petits groupes de dévots, certains à la peau claire, d’autres à la peau sombre, chantaient musicalement, ou étaient assis dans la posture méditative, immergés dans une paix intérieure. Une joie vibrante imprégnait l’atmosphère.

" "Régale tes yeux ; profite des splendeurs artistiques de ce palais, car il a été créé uniquement en ton honneur." Mon guide souriait avec sympathie alors que je laissais échapper quelques exclamations d’émerveillement.

" "Frère", dis-je, "la beauté de cette structure dépasse les limites de l’imagination humaine. S’il te plaît, dis-moi le mystère de son origine."

" "Je t’éclairerai volontiers." Les yeux sombres de mon compagnon pétillaient de sagesse. "En réalité, il n’y a rien d’inexplicable dans cette matérialisation. Le cosmos entier est une pensée matérialisée du Créateur. Cette motte terreuse et lourde, flottant dans l’espace, est un rêve de Dieu. Il a fait toutes choses à partir de Sa conscience, tout comme l’homme, dans sa conscience de rêve, reproduit et vivifie une création avec ses créatures.

" "Dieu a d’abord créé la terre comme une idée. Puis Il l’a vivifiée ; des atomes d’énergie ont vu le jour. Il a coordonné les atomes dans cette sphère solide. Toutes ses molécules sont maintenues ensemble par la volonté de Dieu. Lorsqu’Il retirera Sa volonté, la terre se désintégrera à nouveau en énergie. L’énergie se dissoudra dans la conscience ; l’idée de terre disparaîtra de l’objectivité.

" "La substance d’un rêve est maintenue en matérialisation par la pensée subconsciente du rêveur. Lorsque cette pensée cohésive est retirée dans l’état de veille, le rêve et ses éléments se dissolvent. Un homme ferme les yeux et érige une création onirique qui, au réveil, se dématérialise sans effort. Il suit le modèle archétypal divin. De même, lorsqu’il s’éveillera dans la conscience cosmique, il dématérialisera sans effort les illusions du rêve cosmique.

" "Étant un avec la Volonté infinie qui accomplit tout, Babaji peut convoquer les atomes élémentaires pour qu’ils se combinent et se manifestent sous n’importe quelle forme. Ce palais doré, créé instantanément, est réel, tout comme cette terre est réelle. Babaji a créé ce manoir palatial à partir de son esprit et maintient ses atomes ensemble par le pouvoir de sa volonté, tout comme Dieu a créé cette terre et la maintient intacte." Il ajouta : "Lorsque cette structure aura rempli son but, Babaji la dématérialisera."

"Alors que je restais silencieux, saisi de crainte, mon guide fit un geste ample. "Ce palais scintillant, superbement embelli de bijoux, n’a pas été construit par l’effort humain ou avec de l’or et des pierres précieuses extraits laborieusement. Il se dresse solidement, un défi monumental pour l’homme. {FN34-5} Quiconque se réalise comme un fils de Dieu, tout comme Babaji l’a fait, peut atteindre n’importe quel but grâce aux pouvoirs infinis cachés en lui. Une pierre commune enferme en elle le secret d’une énergie atomique stupéfiante ; {FN34-6} de même, un mortel est encore une centrale de divinité."

"Le sage ramassa sur une table voisine un vase gracieux dont l’anse brillait de diamants. "Notre grand gourou a créé ce palais en solidifiant des myriades de rayons cosmiques libres", continua-t-il. "Touche ce vase et ses diamants ; ils satisferont tous les tests de l’expérience sensorielle."

"J’examinai le vase et passai la main sur les murs lisses de la pièce, épais d’or étincelant. Chacun des bijoux dispersés généreusement était digne de la collection d’un roi. Une satisfaction profonde se répandit dans mon esprit. Un désir submergé, caché dans mon subconscient depuis des vies révolues, semblait simultanément gratifié et éteint.

"Mon compagnon majestueux me guida à travers des arches et des couloirs ornés vers une série de chambres richement meublées dans le style du palais d’un empereur. Nous entrâmes dans un immense hall. Au centre se dressait un trône doré, incrusté de bijoux projetant un mélange éblouissant de couleurs. Là, en posture de lotus, siégeait le souverain Babaji. Je m’agenouillai sur le sol brillant à ses pieds.

" "Lahiri, es-tu encore en train de te repaître de tes désirs oniriques d’un palais doré ?" Les yeux de mon gourou pétillaient comme ses propres saphirs. "Réveille-toi ! Toutes tes soifs terrestres sont sur le point d’être étanchées pour toujours." Il murmura quelques mots mystiques de bénédiction. "Mon fils, lève-toi. Reçois ton initiation au royaume de Dieu par le KRIYA YOGA."

"Babaji tendit la main ; un feu HOMA (sacrificiel) apparut, entouré de fruits et de fleurs. Je reçus la technique yogique libératrice devant cet autel flamboyant.

"Les rites furent achevés à l’aube naissante. Je ne ressentis aucun besoin de sommeil dans mon état extatique et je déambulai autour du palais, rempli de toutes parts de trésors et d’OBJETS D’ART inestimables. En descendant vers les jardins somptueux, je remarquai, à proximité, les mêmes grottes et corniches montagneuses stériles qui, la veille, ne se vantaient d’aucune proximité avec un palais ou une terrasse fleurie.

"En rentrant dans le palais, fabuleusement étincelant dans la lumière froide du soleil himalayen, je cherchai la présence de mon maître. Il était toujours sur son trône, entouré de nombreux disciples silencieux.

" "Lahiri, tu as faim." Babaji ajouta : "Ferme les yeux."

"Lorsque je les rouvris, le palais enchanteur et ses jardins pittoresques avaient disparu. Mon propre corps et les formes de Babaji et du groupe de chelas étaient tous maintenant assis sur le sol nu à l’emplacement exact du palais disparu, non loin des entrées ensoleillées des grottes rocheuses. Je me rappelai que mon guide avait fait remarquer que le palais serait dématérialisé, ses atomes captifs libérés dans l’essence de pensée d’où il avait jailli. Bien qu’abasourdi, je regardai mon gourou avec confiance. Je ne savais pas à quoi m’attendre ensuite en ce jour de miracles.

" "Le but pour lequel le palais a été créé a maintenant été servi", expliqua Babaji. Il souleva un récipient en terre du sol. "Mets ta main là et reçois toute la nourriture que tu désires."

"Dès que je touchai le bol large et vide, il se remplit de LUCHIS chauds frits au beurre, de curry et de friandises rares. Je me servis, observant que le récipient était toujours rempli. À la fin de mon repas, je cherchai de l’eau. Mon gourou pointa du doigt le bol devant moi. Vois ! La nourriture avait disparu ; à sa place se trouvait de l’eau, claire comme celle d’un ruisseau de montagne.

" "Peu de mortels savent que le royaume de Dieu inclut le royaume des accomplissements mondains", observa Babaji. "Le royaume divin s’étend jusqu’au terrestre, mais ce dernier, étant illusoire, ne peut inclure l’essence de la réalité."

" "Gourou bien-aimé, la nuit dernière, vous avez démontré pour moi le lien de la beauté au ciel et sur la terre !" Je souris en me souvenant du palais disparu ; sûrement aucun simple yogi n’avait jamais reçu l’initiation aux mystères augustes de l’Esprit au milieu de circonstances d’un luxe plus impressionnant ! Je contemplai tranquillement le contraste frappant de la scène actuelle. Le sol dénudé, le toit céleste, les grottes offrant un abri primitif — tout semblait être un cadre naturel gracieux pour les saints séraphiques autour de moi.

"Je m’assis cet après-midi-là sur ma couverture, sanctifiée par les associations des réalisations de mes vies passées. Mon gourou divin s’approcha et passa sa main sur ma tête. J’entrai dans l’état de NIRBIKALPA SAMADHI, demeurant ininterrompument dans sa béatitude pendant sept jours. Franchissant les strates successives de la connaissance de soi, je pénétrai dans les royaumes immortels de la réalité. Toutes les limitations illusoires tombèrent ; mon âme était pleinement établie sur l’autel éternel de l’Esprit Cosmique. Le huitième jour, je tombai aux pieds de mon gourou et le suppliai de me garder toujours près de lui dans cette nature sauvage et sacrée.

" "Mon fils", dit Babaji en m’embrassant, "ton rôle dans cette incarnation doit être joué sur une scène extérieure. Prénatalement béni par de nombreuses vies de méditation solitaire, tu dois maintenant te mêler au monde des hommes.

" "Un but profond sous-tendait le fait que tu ne m’as rencontré cette fois-ci que lorsque tu étais déjà un homme marié, avec de modestes responsabilités professionnelles. Tu dois mettre de côté tes pensées de rejoindre notre groupe secret dans l’Himalaya ; ta vie se situe sur les marchés bondés, servant d’exemple du yogi-maître de maison idéal.

" "Les cris de nombreux hommes et femmes du monde désemparés ne sont pas tombés sans être entendus aux oreilles des Grands Êtres", continua-t-il. "Tu as été choisi pour apporter le réconfort spirituel par le KRIYA YOGA à de nombreux chercheurs sincères. Les millions de personnes qui sont encombrées par des liens familiaux et de lourds devoirs mondains puiseront un nouveau courage en toi, un maître de maison comme eux. Tu dois les guider pour qu’ils voient que les plus hautes réalisations yogiques ne sont pas interdites à l’homme de famille. Même dans le monde, le yogi qui s’acquitte fidèlement de ses responsabilités, sans motif personnel ou attachement, suit le chemin sûr de l’illumination."

« Aucune nécessité ne vous contraint à quitter le monde, car, intérieurement, vous en avez déjà rompu tous les liens karmiques. Non de ce monde, vous devez pourtant y demeurer. De nombreuses années vous restent encore durant lesquelles vous devez remplir consciencieusement vos devoirs familiaux, professionnels, civiques et spirituels. Un doux souffle nouveau d’espérance divine pénétrera les cœurs arides des hommes du monde. Par votre vie équilibrée, ils comprendront que la libération dépend de renoncements intérieurs plutôt qu’extérieurs. »

« Combien lointains me semblaient ma famille, le bureau, le monde, tandis que j’écoutais mon gourou dans les hautes solitudes himalayennes. Pourtant, une vérité adamantine résonnait dans ses paroles ; je consentis avec soumission à quitter ce havre de paix béni. Babaji m’instruisit des anciennes règles rigides qui régissent la transmission de l’art yogique du gourou au disciple.

« « N’accordez la clé du KRIYA qu’aux chélas qualifiés, dit Babaji. Celui qui fait vœu de tout sacrifier dans la quête du Divin est apte à percer les mystères ultimes de la vie par la science de la méditation. »

« « Gourou angélique, puisque vous avez déjà favorisé l’humanité en ressuscitant l’art perdu du KRIYA, ne voudriez-vous pas accroître ce bienfait en assouplissant les exigences strictes du discipulat ? » Je regardai Babaji avec supplication. « Je prie pour que vous me permettiez de communiquer le KRIYA à tous les chercheurs, même s’ils ne peuvent, au début, faire le vœu d’un renoncement intérieur complet. Les hommes et les femmes tourmentés du monde, poursuivis par la triple souffrance {FN34-7}, ont besoin d’un encouragement particulier. Ils pourraient ne jamais tenter le chemin de la liberté si l’initiation au KRIYA leur était refusée. »

« « Qu’il en soit ainsi. Le vœu divin s’est exprimé à travers vous. » Par ces mots simples, le miséricordieux gourou bannit les gardes-fous rigoureux qui, depuis des âges, avaient caché le KRIYA au monde. « Donnez le KRIYA librement à tous ceux qui demandent humblement de l’aide. »

« Après un silence, Babaji ajouta : « Répétez à chacun de vos disciples cette promesse majestueuse de la BHAGAVAD GITA : « SWALPAMASYA DHARMASYA, TRAYATA MAHATO BHOYAT » — « Même une infime partie de la pratique de cette religion vous sauvera de terribles peurs et de colossales souffrances. » {FN34-8}

« Alors que je m’agenouillais le lendemain matin aux pieds de mon gourou pour sa bénédiction d’adieu, il ressentit ma profonde réticence à le quitter.

« « Il n’y a pas de séparation pour nous, mon enfant bien-aimé. » Il toucha mon épaule avec affection. « Où que vous soyez, quand vous m’appellerez, je serai instantanément avec vous. »

« Consolé par sa merveilleuse promesse, et riche de l’or nouvellement trouvé de la sagesse de Dieu, je fis mon chemin en descendant la montagne. Au bureau, je fus accueilli par mes collègues qui, pendant dix jours, m’avaient cru perdu dans les jungles himalayennes. Une lettre arriva bientôt du siège social.

« « Lahiri devrait retourner au bureau de Danapur {FN34-9} », lisait-on. « Son transfert à Ranikhet est une erreur. Un autre homme aurait dû être envoyé pour assumer les fonctions de Ranikhet. »

« Je souris, réfléchissant aux courants croisés cachés dans les événements qui m’avaient conduit jusqu’à ce point reculé de l’Inde.

« Avant de retourner à Danapur, je passai quelques jours avec une famille bengalie à Moradabad. Un groupe de six amis s’était réuni pour m’accueillir. Comme j’orientais la conversation vers des sujets spirituels, mon hôte observa sombrement :

« « Oh, en ces temps, l’Inde est dépourvue de saints ! »

« « Babu, protestai-je chaleureusement, bien sûr qu’il existe encore de grands maîtres dans ce pays ! »

« Dans un élan de ferveur exaltée, je me sentis poussé à relater mes expériences miraculeuses dans l’Himalaya. La petite compagnie était poliment incrédule.

« « Lahiri, dit un homme d’un ton apaisant, votre esprit a été mis à rude épreuve dans ces airs raréfiés de la montagne. C’est quelque rêverie que vous nous avez contée. »

« Brûlant de l’enthousiasme de la vérité, je parlai sans réfléchir. « Si je l’appelle, mon gourou apparaîtra ici même, dans cette maison. »

« L’intérêt brilla dans chaque regard ; il n’était pas étonnant que le groupe fût impatient de contempler un saint matérialisé d’une manière si étrange. À demi réticent, je demandai une pièce calme et deux couvertures de laine neuves.

« « Le maître se matérialisera depuis l’éther, dis-je. Restez silencieusement devant la porte ; je vous appellerai bientôt. »

« Je plongeai dans l’état méditatif, invoquant humblement mon gourou. La chambre obscurcie se remplit bientôt d’un clair de lune aurique tamisé ; la silhouette lumineuse de Babaji émergea.

« « Lahiri, m’appelez-vous pour une bagatelle ? » Le regard du maître était sévère. « La vérité est pour les chercheurs sérieux, non pour ceux qui sont mus par une vaine curiosité. Il est facile de croire quand on voit ; il n’y a alors rien à nier. La vérité suprasensorielle est méritée et découverte par ceux qui surmontent leur scepticisme matérialiste naturel. » Il ajouta gravement : « Laissez-moi partir ! »

« Je tombai à ses pieds en suppliant. « Saint gourou, je réalise ma grave erreur ; je demande humblement pardon. C’est pour susciter la foi chez ces esprits aveuglés spirituellement que j’ai osé vous appeler. Puisque vous êtes apparu gracieusement à ma prière, je vous en prie, ne partez pas sans accorder une bénédiction à mes amis. Bien qu’incrédules, ils ont au moins eu la volonté d’enquêter sur la vérité de mes étranges affirmations. »

« « Très bien ; je resterai un moment. Je ne souhaite pas que votre parole soit discréditée devant vos amis. » Le visage de Babaji s’était adouci, mais il ajouta gentiment : « Désormais, mon fils, je viendrai quand vous aurez besoin de moi, et pas toujours quand vous m’appellerez. {FN34-10} »

« Un silence tendu régnait dans le petit groupe quand j’ouvris la porte. Comme s’ils se méfiaient de leurs sens, mes amis fixaient la figure éclatante sur le siège de couvertures.

« « C’est de l’hypnose collective ! » lança un homme avec un rire flagrant. « Personne n’aurait pu entrer dans cette pièce sans que nous le sachions ! »

« Babaji s’avança en souriant et fit signe à chacun de toucher la chair chaude et solide de son corps. Les doutes dissipés, mes amis se prosternèrent sur le sol dans un repentir impressionné.

« « Que du HALUA {FN34-11} soit préparé. » Babaji fit cette demande, je le savais, pour assurer davantage le groupe de sa réalité physique. Pendant que la bouillie bouillait, le divin gourou bavarda avec affabilité. Grande fut la métamorphose de ces saint Thomas en dévots saint Paul. Après avoir mangé, Babaji nous bénit chacun à notre tour. Il y eut un éclair soudain ; nous fûmes témoins de la déchimicalisation instantanée des éléments électroniques du corps de Babaji en une lumière vaporeuse qui se répandait. La volonté accordée à Dieu du maître avait desserré son emprise sur les atomes d’éther maintenus ensemble en tant que son corps ; aussitôt, les milliers de milliards de minuscules étincelles lifétroniques s’estompèrent dans le réservoir infini.

« « De mes propres yeux, j’ai vu le vainqueur de la mort. » Maitra {FN34-12}, l’un des membres du groupe, parla avec révérence. Son visage était transfiguré par la joie de son éveil récent. « Le gourou suprême a joué avec le temps et l’espace, comme un enfant joue avec des bulles. J’ai contemplé celui qui détient les clés du ciel et de la terre. »

« Je retournai bientôt à Danapur. Fermement ancré dans l’Esprit, je repris à nouveau les multiples obligations professionnelles et familiales d’un maître de maison. »

Lahiri Mahasaya raconta également à Swami Kebalananda et à Sri Yukteswar l’histoire d’une autre rencontre avec Babaji, dans des circonstances qui rappelaient la promesse du gourou : « Je viendrai quand tu auras besoin de moi. »

« La scène était une KUMBHA MELA à Allahabad », raconta Lahiri Mahasaya à ses disciples. « J’y étais allé pendant un court congé de mes fonctions professionnelles. Alors que je déambulais parmi la foule de moines et de sadhus venus de grandes distances pour assister à la fête sainte, je remarquai un ascète couvert de cendres qui tenait un bol à aumônes. La pensée me vint que cet homme était hypocrite, arborant les symboles extérieurs du renoncement sans une grâce intérieure correspondante.

« À peine eus-je dépassé l’ascète que mon œil stupéfait tomba sur Babaji. Il était agenouillé devant un anachorète aux cheveux emmêlés.

« « Gourouji ! » Je me précipitai à ses côtés. « Monsieur, que faites-vous ici ? »

« « Je lave les pieds de ce renonçant, et ensuite je nettoierai ses ustensiles de cuisine. » Babaji me sourit comme un petit enfant ; je compris qu’il signifiait que je ne devais critiquer personne, mais voir le Seigneur résidant également dans tous les temples corporels, qu’il s’agisse d’hommes supérieurs ou inférieurs. Le grand gourou ajouta : « En servant des sadhus sages et ignorants, j’apprends la plus grande des vertus, plaisant à Dieu par-dessus toutes les autres : l’humilité. »

{FN34-1} Aujourd’hui un sanatorium militaire. Dès 1861, le gouvernement britannique avait déjà établi certaines communications télégraphiques.

{FN34-2} Ranikhet, dans le district d’Almora des Provinces-Unies, est situé au pied de Nanda Devi, le plus haut sommet himalayen (7 816 mètres) de l’Inde britannique.

{FN34-3} « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. » — MARC 2:27.

{FN34-4} La loi karmique exige que chaque souhait humain trouve son accomplissement ultime. Le désir est ainsi la chaîne qui lie l’homme à la roue des réincarnations.

{FN34-5} « Qu’est-ce qu’un miracle ? C’est un reproche, c’est une satire implicite sur l’humanité. » — Edward Young, dans NIGHT THOUGHTS.

{FN34-6} La théorie de la structure atomique de la matière était exposée dans les anciens traités indiens VAISESIKA et NYAYA. « Il existe de vastes mondes placés à l’intérieur des creux de chaque atome, multiples comme les grains de poussière dans un rayon de soleil. » — YOGA VASISHTHA.

{FN34-7} Souffrance physique, mentale et spirituelle ; manifestée, respectivement, dans la maladie, dans les insuffisances psychologiques ou « complexes », et dans l’ignorance de l’âme.

{FN34-8} Chapitre II:40.

{FN34-9} Une ville près de Bénarès.

{FN34-10} Sur le chemin vers l’Infini, même des maîtres illuminés comme Lahiri Mahasaya peuvent souffrir d’un excès de zèle et être soumis à une discipline. Dans la BHAGAVAD GITA, nous lisons de nombreux passages où le divin gourou Krishna donne des remontrances au prince des dévots, Arjuna.

{FN34-11} Une bouillie faite de crème de blé frite dans du beurre et bouillie avec du lait.

{FN34-12} L’homme, Maitra, auquel Lahiri Mahasaya fait référence ici, devint plus tard très avancé dans la réalisation de soi. Je rencontrai Maitra peu après l’obtention de mon diplôme d’études secondaires ; il visitait l’ermitage Mahamandal à Bénarès alors que j’y résidais. Il me parla alors de la matérialisation de Babaji devant le groupe à Moradabad. « À la suite de ce miracle, m’expliqua Maitra, je devins un disciple à vie de Lahiri Mahasaya. »

CHAPITRE 35

LA VIE CHRISTIQUE DE LAHIRI MAHASAYA

« Ainsi il nous convient d’accomplir toute justice. » {FN35-1} Par ces mots à Jean-Baptiste, et en demandant à Jean de le baptiser, Jésus reconnaissait les droits divins de son gourou.

D’après une étude révérencieuse de la Bible d’un point de vue oriental {FN35-2} et d’après une perception intuitive, je suis convaincu que Jean-Baptiste était, dans des vies passées, le gourou du Christ. Il existe de nombreux passages dans la Bible qui suggèrent que Jean et Jésus, dans leurs dernières incarnations, étaient respectivement Élie et son disciple Élisée. (Ce sont les orthographes de l’Ancien Testament. Les traducteurs grecs épelaient les noms comme Élias et Élisée ; ils réapparaissent dans le Nouveau Testament sous ces formes modifiées.)

La toute fin de l’Ancien Testament est une prédiction de la réincarnation d’Élie et d’Élisée : « Voici, je vous enverrai Élie, le prophète, avant que le jour de l’Éternel arrive, ce jour grand et redoutable. » {FN35-3} Ainsi Jean (Élie), envoyé « avant que vienne le jour du Seigneur », naquit un peu plus tôt pour servir de héraut au Christ. Un ange apparut à Zacharie, le père, pour témoigner que son futur fils Jean ne serait autre qu’Élie (Élias).

« Mais l’ange lui dit : Ne crains point, Zacharie ; car ta prière a été exaucée ; et ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean… Et il ramènera plusieurs des fils d’Israël au Seigneur leur Dieu. Et il marchera devant lui {FN35-4} AVEC L’ESPRIT ET LA PUISSANCE D’ÉLIE, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les rebelles à la sagesse des justes, afin de préparer au Seigneur un peuple bien disposé. » {FN35-5} Jésus a identifié sans équivoque, à deux reprises, Élie (Élias) comme étant Jean : « Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu… Les disciples comprirent alors qu’il leur parlait de Jean-Baptiste. » {FN35-6} Encore, le Christ dit : « Car tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean. Et si vous voulez le recevoir, c’est lui qui est l’Élie qui doit venir. » {FN35-7} Quand Jean nia être Élie {FN35-8}, il voulait dire que sous le vêtement humble de Jean, il ne venait plus dans l’élévation extérieure d’Élie, le grand gourou. Dans son incarnation précédente, il avait donné le « manteau » de sa gloire et de sa richesse spirituelle à son disciple Élisée. « Élisée dit : Qu’il y ait sur moi, je te prie, une double portion de ton esprit ! Il dit : Tu demandes une chose difficile. Mais si tu me vois pendant que je serai enlevé d’avec toi, cela t’arrivera ainsi… Il prit aussi le MANTEAU d’Élie, qui était tombé de dessus lui. » {FN35-9}

Les rôles furent inversés, car Élie-Jean n’avait plus besoin d’être le gourou ostensible d’Élisée-Jésus, désormais perfectionné dans la réalisation divine.

Lorsque le Christ fut transfiguré sur la montagne {FN35-10}, c’est son gourou Élias, avec Moïse, qu’il vit. Encore, à son heure d’extrémité sur la croix, Jésus cria le nom divin : « ÉLI, ÉLI, LAMA SABACHTHANI ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Quelques-uns de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent : Celui-ci appelle Élie… Voyons si Élie viendra pour le sauver. » {FN35-11}

Le lien éternel de gourou et de disciple qui existait entre Jean et Jésus était présent aussi pour Babaji et Lahiri Mahasaya. Avec une tendre sollicitude, le gourou immortel traversa les eaux du Léthé qui tourbillonnaient entre les deux dernières vies de son chéla, et guida les pas successifs de l’enfant puis de l’homme Lahiri Mahasaya. Ce ne fut que lorsque le disciple atteignit sa trente-troisième année que Babaji jugea le moment opportun pour rétablir ouvertement le lien jamais rompu. Puis, après leur brève rencontre près de Ranikhet, le maître altruiste bannit son disciple bien-aimé du petit groupe de montagne, le libérant pour une mission mondiale extérieure. « Mon fils, je viendrai quand tu auras besoin de moi. » Quel amant mortel peut accorder cette promesse infinie ?

Inconnue de la société en général, une grande renaissance spirituelle commença à couler d’un coin reculé de Bénarès. Tout comme le parfum des fleurs ne peut être supprimé, Lahiri Mahasaya, vivant tranquillement comme un maître de maison idéal, ne pouvait cacher sa gloire innée. Lentement, de toutes les parties de l’Inde, les disciples-abeilles cherchèrent le nectar divin du maître libéré.

Le surintendant anglais du bureau fut l’un des premiers à remarquer un étrange changement transcendantal chez son employé, qu’il appelait affectueusement « l’Ecstatique Babu ».

« Monsieur, vous semblez triste. Quel est le problème ? » Lahiri Mahasaya fit cette enquête sympathique un matin à son employeur.

« Ma femme en Angleterre est gravement malade. Je suis déchiré par l’anxiété. »

« Je vais vous obtenir des nouvelles d’elle. » Lahiri Mahasaya quitta la pièce et s’assit pendant un court moment dans un endroit isolé. À son retour, il sourit de manière consolante.

« Votre femme va mieux ; elle est en train de vous écrire une lettre. » Le yogi omniscient cita quelques passages de la missive.

« Ecstatique Babu, je sais déjà que vous n’êtes pas un homme ordinaire. Pourtant, je suis incapable de croire que, à volonté, vous puissiez bannir le temps et l’espace ! »

La lettre promise arriva finalement. Le surintendant stupéfait trouva qu’elle contenait non seulement les bonnes nouvelles du rétablissement de sa femme, mais aussi les mêmes phrases que, des semaines plus tôt, Lahiri Mahasaya avait répétées.

La femme vint en Inde quelques mois plus tard. Elle visita le bureau, où Lahiri Mahasaya était tranquillement assis à son bureau. La femme s’approcha de lui avec révérence.

« Monsieur, dit-elle, c’était votre forme, auréolée d’une lumière glorieuse, que j’ai contemplée il y a des mois près de mon lit de malade à Londres. À ce moment-là, j’ai été complètement guérie ! Peu après, j’ai pu entreprendre le long voyage océanique vers l’Inde. »

Jour après jour, un ou deux dévots supplièrent le gourou sublime pour une initiation au KRIYA. En plus de ces devoirs spirituels, et de ceux de sa vie professionnelle et familiale, le grand maître s’intéressait avec enthousiasme à l’éducation. Il organisa de nombreux groupes d’étude et joua un rôle actif dans la croissance d’un grand lycée dans la section Bengalitola de Bénarès. Ses discours réguliers sur les écritures furent appelés son « Assemblée de la GITA », assidûment suivie par de nombreux chercheurs de vérité.

Par ces activités multiples, Lahiri Mahasaya chercha à répondre au défi commun : « Après avoir accompli ses devoirs professionnels et sociaux, où est le temps pour la méditation dévotionnelle ? » La vie harmonieusement équilibrée du grand gourou-maître de maison devint l’inspiration silencieuse de milliers de cœurs interrogateurs. Gagnant seulement un salaire modeste, économe, sans ostentation, accessible à tous, le maître poursuivit naturellement et joyeusement le chemin de la vie mondaine.

Bien qu’établi sur le siège de l’Être Suprême, Lahiri Mahasaya montrait de la révérence à tous les hommes, quels que soient leurs mérites. Quand ses dévots le saluaient, il s’inclinait à son tour devant eux. Avec une humilité enfantine, le maître touchait souvent les pieds des autres, mais leur permettait rarement de lui rendre un tel honneur, bien qu’une telle révérence envers le gourou soit une ancienne coutume orientale.

Un trait significatif de la vie de Lahiri Mahasaya était son don de l’initiation au KRIYA à ceux de toutes confessions. Non seulement des hindous, mais des musulmans et des chrétiens étaient parmi ses disciples les plus éminents. Monistes et dualistes, ceux de toutes les confessions ou sans confession établie, étaient impartialement reçus et instruits par le gourou universel. L’un de ses chélas hautement avancés était Abdul Gufoor Khan, un mahométan. Cela montre un grand courage de la part de Lahiri Mahasaya que, bien qu’étant un brahmane de haute caste, il ait fait tout son possible pour dissoudre le sectarisme rigide des castes de son temps. Ceux de tous les horizons trouvèrent un abri sous les ailes omniprésentes du maître. Comme tous les prophètes inspirés par Dieu, Lahiri Mahasaya donna un nouvel espoir aux parias et aux opprimés de la société.

« Rappelez-vous toujours que vous n’appartenez à personne, et que personne ne vous appartient. Réfléchissez au fait qu’un jour vous devrez soudainement tout laisser dans ce monde ; alors faites connaissance avec Dieu maintenant », disait le grand gourou à ses disciples. « Préparez-vous pour le voyage astral de la mort à venir en montant quotidiennement dans le ballon de la perception de Dieu. Par l’illusion, vous vous percevez comme un paquet de chair et d’os, ce qui, au mieux, est un nid de problèmes. {FN35-12} Méditez sans cesse, afin de vous voir rapidement comme l’Essence Infinie, exempte de toute forme de misère. Cessez d’être un prisonnier du corps ; en utilisant la clé secrète du KRIYA, apprenez à vous échapper dans l’Esprit. »

Le grand gourou encouragea ses divers étudiants à adhérer à la bonne discipline traditionnelle de leur propre foi. Insistant sur la nature tout inclusive du KRIYA en tant que technique pratique de libération, Lahiri Mahasaya donna alors à ses chélas la liberté d’exprimer leur vie en conformité avec leur environnement et leur éducation.

« Un musulman devrait accomplir son culte NAMAJ {FN35-13} quatre fois par jour », soulignait le maître. « Quatre fois par jour, un hindou devrait s’asseoir en méditation. Un chrétien devrait se mettre à genoux quatre fois par jour, priant Dieu puis lisant la Bible. »

Avec un discernement sage, le gourou guida ses disciples sur les chemins de la BHAKTI (dévotion), du KARMA (action), du JNANA (sagesse) ou du RAJA (royal ou complet) YOGA, selon les tendances naturelles de chaque homme. Le maître, qui était lent à donner sa permission aux dévots souhaitant entrer dans la voie formelle du monachisme, les mettait toujours en garde de d’abord bien réfléchir aux austérités de la vie monastique.

Le grand gourou enseigna à ses disciples d’éviter la discussion théorique des écritures. « Il est seul sage celui qui se consacre à réaliser, et non seulement à lire, les anciennes révélations », disait-il. « Résolvez tous vos problèmes par la méditation. {FN35-14} Échangez les spéculations religieuses non rentables contre un contact réel avec Dieu. Nettoyez votre esprit des débris théologiques dogmatiques ; laissez entrer les eaux fraîches et guérisseuses de la perception directe. Mettez-vous au diapason de la Guidance intérieure active ; la Voix Divine a la réponse à chaque dilemme de la vie. Bien que l’ingéniosité de l’homme pour se mettre dans le pétrin semble infinie, le Secours Infini n’est pas moins ingénieux. »

L’omniprésence du maître fut démontrée un jour devant un groupe de disciples qui écoutaient son exposition de la BHAGAVAD GITA. Alors qu’il expliquait la signification de KUTASTHA CHAITANYA, ou la Conscience du Christ dans toute la création vibratoire, Lahiri Mahasaya haleta soudainement et cria :

« Je me noie dans les corps de nombreuses âmes au large de la côte du Japon ! »

Le lendemain matin, les chélas lurent dans un journal le récit de la mort de nombreuses personnes dont le navire avait fait naufrage la veille près du Japon.

Les disciples éloignés de Lahiri Mahasaya étaient souvent rendus conscients de sa présence enveloppante. « Je suis toujours avec ceux qui pratiquent le KRIYA », disait-il de manière consolante aux chélas qui ne pouvaient rester près de lui. « Je vous guiderai vers la Demeure Cosmique à travers vos perceptions grandissantes. »

Swami Satyananda se vit dire par un dévot qu’incapable d’aller à Bénarès, l’homme avait néanmoins reçu une initiation précise au KRIYA dans un rêve. Lahiri Mahasaya était apparu pour instruire le chéla en réponse à ses prières.

Si un disciple négligeait l’une de ses obligations mondaines, le maître le corrigeait et le disciplinait avec douceur.

« Les paroles de Lahiri Mahasaya étaient douces et guérisseuses, même lorsqu’il était contraint de parler ouvertement des fautes d’un chéla », me confia un jour Sri Yukteswar. Il ajouta avec regret : « Aucun disciple n’a jamais fui devant les piques de notre maître. » Je ne pus m’empêcher de rire, mais j’assurai sincèrement Sri Yukteswar que, tranchante ou non, chacune de ses paroles était une musique à mes oreilles.

Lahiri Mahasaya gradua soigneusement le KRIYA en quatre initiations progressives. Il ne conférait les trois techniques supérieures qu’après que le dévot eut manifesté un progrès spirituel manifeste. Un jour, un certain chéla, convaincu que sa valeur n’était pas dûment évaluée, exprima son mécontentement.

« Maître », dit-il, « je suis sûrement prêt maintenant pour la seconde initiation. »

À cet instant, la porte s’ouvrit pour laisser entrer un humble disciple, Brinda Bhagat. C’était un facteur de Bénarès.

« Brinda, assieds-toi ici près de moi. » Le grand gourou lui sourit avec affection. « Dis-moi, es-tu prêt pour la seconde technique du KRIYA ? »

Le petit facteur joignit les mains en signe de supplication. « Gurudeva », dit-il avec inquiétude, « pas d’autres initiations, je vous en prie ! Comment pourrais-je assimiler des enseignements plus élevés ? Je suis venu aujourd’hui demander vos bénédictions, car le premier KRIYA divin m’a rempli d’une telle ivresse que je ne peux plus distribuer mes lettres ! »

« Déjà, Brinda nage dans l’océan de l’Esprit. » À ces mots de Lahiri Mahasaya, son autre disciple baissa la tête.

« Maître », dit-il, « je vois que j’ai été un piètre ouvrier, trouvant à redire à mes outils. »

Le facteur, qui était un homme sans instruction, développa plus tard sa perspicacité grâce au KRIYA à un point tel que des érudits sollicitaient parfois son interprétation sur des points complexes des écritures. Innocent tant du péché que de la syntaxe, le petit Brinda acquit une renommée dans le domaine des pandits savants.

Outre les nombreux disciples de Bénarès de Lahiri Mahasaya, des centaines venaient à lui des régions lointaines de l’Inde. Lui-même se rendit au Bengale à plusieurs reprises, visitant les demeures des beaux-pères de ses deux fils. Ainsi béni par sa présence, le Bengale fut parsemé de petits groupes de KRIYA. Particulièrement dans les districts de Krishnagar et de Bishnupur, de nombreux dévots silencieux ont, jusqu’à ce jour, maintenu le courant invisible de la méditation spirituelle en mouvement.

Parmi les nombreux saints qui reçurent le KRIYA de Lahiri Mahasaya, on peut mentionner l’illustre Swami Vhaskarananda Saraswati de Bénarès, et l’ascète de haute stature de Deogarh, Balananda Brahmachari. Pendant un temps, Lahiri Mahasaya servit de précepteur privé au fils du Maharaja Iswari Narayan Sinha Bahadur de Bénarès. Reconnaissant l’accomplissement spirituel du maître, le maharaja, tout comme son fils, sollicita l’initiation au KRIYA, ainsi que le Maharaja Jotindra Mohan Thakur.

Un certain nombre de disciples de Lahiri Mahasaya occupant une position mondaine influente étaient désireux d’étendre le cercle du KRIYA par la publicité. Le gourou refusa sa permission. Un chéla, médecin royal auprès du Seigneur de Bénarès, entreprit un effort organisé pour répandre le nom du maître en tant que « Kashi Baba » (l’Exalté de Bénarès). Là encore, le gourou l’interdit.

« Laissez le parfum de la fleur du KRIYA se répandre naturellement, sans aucune ostentation », dit-il. « Ses graines prendront racine dans le terreau des cœurs spirituellement fertiles. »

Bien que le grand maître n’adoptât pas le système de prédication par le biais du médium moderne d’une organisation ou par la presse écrite, il savait que la puissance de son message s’élèverait comme un flot irrésistible, inondant par sa propre force les rives des esprits humains. Les vies changées et purifiées des dévots étaient les simples garanties de la vitalité immortelle du KRIYA.

En 1886, vingt-cinq ans après son initiation à Ranikhet, Lahiri Mahasaya fut mis à la retraite avec une pension. Disponible durant la journée, il vit les disciples le solliciter en nombre toujours croissant. Le grand gourou restait désormais assis en silence la plupart du temps, enfermé dans la tranquille posture du lotus. Il quittait rarement son petit salon, même pour une promenade ou pour visiter d’autres parties de la maison. Un flux paisible de chélas arrivait, presque sans cesse, pour un DARSHAN (vision sainte) du gourou.

À l’admiration de tous les spectateurs, l’état physiologique habituel de Lahiri Mahasaya présentait les caractéristiques surhumaines de l’absence de souffle, de l’absence de sommeil, de l’arrêt du pouls et des battements du cœur, des yeux calmes et immobiles pendant des heures, et une profonde aura de paix. Aucun visiteur ne repartait sans une élévation de l’esprit ; tous savaient qu’ils avaient reçu la bénédiction silencieuse d’un véritable homme de Dieu.

Le maître permit désormais à son disciple, Panchanon Bhattacharya, d’ouvrir une « Arya Mission Institution » à Calcutta. C’est là que le disciple saint répandit le message du KRIYA YOGA et prépara, pour le bien public, certains remèdes yogiques à base de plantes.

Conformément à l’ancienne coutume, le maître donna aux gens en général une huile de NEEM pour la guérison de diverses maladies. Lorsque le gourou demandait à un disciple de distiller l’huile, celui-ci pouvait facilement accomplir la tâche. Si quelqu’un d’autre essayait, il rencontrait d’étranges difficultés, constatant que l’huile médicinale s’était presque évaporée après avoir suivi les processus de distillation requis. Évidemment, la bénédiction du maître était un ingrédient nécessaire.

L’écriture et la signature de Lahiri Mahasaya, en écriture bengalie, sont montrées ci-dessus. Les lignes apparaissent dans une lettre adressée à un chéla ; le grand maître interprète un verset sanskrit comme suit : « Celui qui a atteint un état de calme dans lequel ses paupières ne clignent pas, a atteint la SAMBHABI MUDRA. »

(SIGNÉ) « SRI SHYAMA CHARAN DEVA SHARMAN »

L’Arya Mission Institution entreprit la publication de nombre des commentaires scripturaires du gourou. À l’instar de Jésus et d’autres grands prophètes, Lahiri Mahasaya n’écrivit lui-même aucun livre, mais ses interprétations pénétrantes furent enregistrées et organisées par divers disciples. Certains de ces amanuensis volontaires furent plus perspicaces que d’autres pour transmettre correctement la profonde intuition du gourou ; pourtant, dans l’ensemble, leurs efforts furent couronnés de succès. Grâce à leur zèle, le monde possède des commentaires inégalés de Lahiri Mahasaya sur vingt-six écritures anciennes.

Sri Ananda Mohan Lahiri, petit-fils du maître, a écrit une intéressante brochure sur le KRIYA. « Le texte de la BHAGAVAD GITA fait partie de la grande épopée, le MAHABHARATA, qui possède plusieurs points névralgiques (VYAS-KUTAS) », a écrit Sri Ananda. « Laissez ces points névralgiques sans les remettre en question, et nous ne trouvons que des histoires mythiques d’un genre particulier et facilement mal interprétées. Laissez ces points névralgiques sans explication, et nous avons perdu une science que l’Orient a préservée avec une patience surhumaine après une quête de milliers d’années d’expérimentation. Ce sont les commentaires de Lahiri Mahasaya qui ont mis en lumière, débarrassée des allégories, la science même de la religion qui avait été si habilement dissimulée dans l’énigme des lettres et des images scripturaires. Ne constituant plus un simple jonglage inintelligible de mots, les formules autrement dénuées de sens du culte védique ont été prouvées par le maître comme étant pleines de signification scientifique... »

« Nous savons que l’homme est généralement impuissant contre l’emprise insurgée des passions mauvaises, mais celles-ci sont rendues impuissantes et l’homme ne trouve aucun motif à leur indulgence lorsqu’il voit poindre en lui une conscience d’une félicité supérieure et durable grâce au KRIYA. Ici, l’abandon, la négation des passions inférieures, se synchronise avec une adoption, l’affirmation d’une béatitude. Sans un tel cours, des centaines de maximes morales qui ne sont que de simples négations nous sont inutiles. »

« Notre empressement pour l’activité mondaine tue en nous le sens de la crainte spirituelle. Nous ne pouvons appréhender la Grande Vie derrière tous les noms et toutes les formes, précisément parce que la science nous fait comprendre comment nous pouvons utiliser les pouvoirs de la nature ; cette familiarité a engendré un mépris pour ses secrets ultimes. Notre relation avec la nature est une affaire pratique. Nous la taquinons, pour ainsi dire, pour savoir comment elle peut être utilisée pour servir nos desseins ; nous faisons usage de ses énergies, dont la Source reste pourtant inconnue. En science, notre relation avec la nature est celle qui existe entre un homme et son serviteur, ou dans un sens philosophique, elle est comme une captive à la barre des témoins. Nous la contre-interrogeons, la défions et pesons minutieusement ses preuves sur des balances humaines qui ne peuvent mesurer ses valeurs cachées. D’un autre côté, lorsque le soi est en communion avec une puissance supérieure, la nature obéit automatiquement, sans contrainte ni effort, à la volonté de l’homme. Ce commandement sans effort sur la nature est qualifié de “miraculeux” par le matérialiste qui ne comprend pas. »

« La vie de Lahiri Mahasaya a donné un exemple qui a changé la notion erronée selon laquelle le yoga est une pratique mystérieuse. Tout homme peut trouver un moyen par le KRIYA de comprendre sa relation appropriée avec la nature, et d’éprouver une révérence spirituelle pour tous les phénomènes, qu’ils soient mystiques ou qu’ils appartiennent au quotidien, en dépit du pragmatisme de la science physique. Nous devons garder à l’esprit que ce qui était mystique il y a mille ans ne l’est plus, et ce qui est mystérieux maintenant pourrait devenir légitimement intelligible dans cent ans. C’est l’Infini, l’Océan de Puissance, qui est à l’arrière-plan de toutes les manifestations. »

« La loi du KRIYA YOGA est éternelle. Elle est vraie comme les mathématiques ; comme les règles simples de l’addition et de la soustraction, la loi du KRIYA ne peut jamais être détruite. Réduisez en cendres tous les livres de mathématiques, les esprits logiques redécouvriront toujours de telles vérités ; détruisez tous les livres sacrés sur le yoga, ses lois fondamentales ressortiront chaque fois qu’apparaîtra un vrai yogi qui comprend en lui-même une dévotion pure et, par conséquent, une connaissance pure. »

Tout comme Babaji est parmi les plus grands des avatars, un MAHAVATAR, et Sri Yukteswar un JNANAVATAR ou Incarnation de la Sagesse, ainsi Lahiri Mahasaya peut être justement appelé YOGAVATAR, ou Incarnation du Yoga. Selon les critères du bien qualitatif et quantitatif, il a élevé le niveau spirituel de la société. Par son pouvoir d’élever ses proches disciples à une stature christique et par sa large diffusion de la vérité parmi les masses, Lahiri Mahasaya se classe parmi les sauveurs de l’humanité.

Son caractère unique en tant que prophète réside dans son accent pratique sur une méthode définie, le KRIYA, ouvrant pour la première fois les portes de la liberté du yoga à tous les hommes. Indépendamment des miracles de sa propre vie, le YOGAVATAR a sûrement atteint le zénith de toutes les merveilles en réduisant les complexités anciennes du yoga à une simplicité efficace qui n’est pas au-delà de la compréhension ordinaire.

En ce qui concerne les miracles, Lahiri Mahasaya disait souvent : « Le fonctionnement des lois subtiles qui sont inconnues du public en général ne devrait pas être discuté publiquement ni publié sans un discernement approprié. » Si, dans ces pages, j’ai semblé braver ses paroles de mise en garde, c’est parce qu’il m’a donné une assurance intérieure. De même, en relatant les vies de Babaji, Lahiri Mahasaya et Sri Yukteswar, j’ai jugé opportun d’omettre de nombreuses histoires miraculeuses authentiques, qui auraient difficilement pu être incluses sans écrire, en outre, un volume explicatif de philosophie abstruses.

Un nouvel espoir pour de nouveaux hommes ! « L’union divine », proclamait le YOGAVATAR, « est possible par l’effort personnel, et ne dépend ni de croyances théologiques ni de la volonté arbitraire d’un Dictateur Cosmique. »

Grâce à l’utilisation de la clé du KRIYA, les personnes qui ne peuvent se résoudre à croire en la divinité de quiconque verront enfin la pleine divinité de leur propre soi.

« Mon fils », dit-il, souriant dans le clair de lune, « tu es le disciple que Babaji, il y a des années, avait promis de m’envoyer. »

J’étais heureux d’apprendre que Babaji avait dirigé mes pas vers Sri Yukteswar, mais il m’était difficile de m’imaginer dans le lointain Occident, loin de mon gourou bien-aimé et de la paix simple de l’ermitage.

« Babaji a ensuite parlé de la BHAGAVAD GITA », poursuivit Sri Yukteswar. « À mon grand étonnement, il a fait savoir, par quelques mots d’éloge, qu’il était conscient du fait que j’avais rédigé des interprétations sur divers chapitres de la GITA.

« "À ma demande, Swamiji, veuillez entreprendre une autre tâche", a dit le grand maître. "Ne voulez-vous pas écrire un court ouvrage sur l’unité fondamentale qui sous-tend les écritures chrétiennes et hindoues ? Montrez, par des références parallèles, que les fils inspirés de Dieu ont énoncé les mêmes vérités, désormais obscurcies par les différences sectaires des hommes."

« "Maharaj", {FN36-2} répondis-je avec timidité, "quel commandement ! Serai-je capable de l’accomplir ?"

« Babaji rit doucement. "Mon fils, pourquoi doutes-tu ?" dit-il pour me rassurer. "En vérité, à qui appartient tout ce travail, et qui est l’Auteur de toutes les actions ? Tout ce que le Seigneur m’a fait dire est voué à se matérialiser en tant que vérité."

« Je me crus investi de pouvoir par les bénédictions du saint et acceptai d’écrire le livre. Sentant à regret que l’heure de la séparation était arrivée, je me levai de mon siège de feuillage.

« "Connaissez-vous Lahiri ?" {FN36-3} demanda le maître. "C’est une grande âme, n’est-ce pas ? Dites-lui notre rencontre." Il me donna alors un message pour Lahiri Mahasaya.

« Après que je me fus incliné humblement pour prendre congé, le saint sourit avec bienveillance. "Quand ton livre sera terminé, je te rendrai visite", promit-il. "Au revoir pour le moment."

« Je quittai Allahabad le jour suivant et pris le train pour Bénarès. Arrivé au foyer de mon gourou, je déversai le récit de la rencontre avec le merveilleux saint à la KUMBHA MELA.

« "Oh, ne l’as-tu pas reconnu ?" Les yeux de Lahiri Mahasaya dansaient de joie. "Je vois que tu n’as pas pu, car il t’en a empêché. C’est mon incomparable gourou, le céleste Babaji !"

« "Babaji !" répétai-je, frappé de stupeur. "Le Yogi-Christ Babaji ! Le sauveur invisible et visible Babaji ! Oh, si seulement je pouvais faire revenir le passé et être à nouveau en sa présence, pour montrer ma dévotion à ses pieds de lotus !"

« "N’importe", dit Lahiri Mahasaya d’un ton consolateur. "Il a promis de te revoir."

« "Gurudeva, le maître divin m’a demandé de vous donner un message : 'Dis à Lahiri', a-t-il dit, 'que la puissance accumulée pour cette vie touche maintenant à sa fin ; elle est presque épuisée.'"

« À l’énoncé de ces mots énigmatiques, la silhouette de Lahiri Mahasaya trembla comme si elle était frappée par une décharge électrique. En un instant, tout ce qui l’entourait devint silencieux ; son visage souriant devint incroyablement sévère. Telle une statue de bois, sombre et immobile sur son siège, son corps se décolora. J’étais alarmé et perplexe. Jamais de ma vie je n’avais vu cette âme joyeuse manifester une telle gravité. Les autres disciples présents regardaient avec appréhension.

« Trois heures passèrent dans un silence total. Puis, Lahiri Mahasaya reprit son attitude naturelle et joyeuse, et parla affectueusement à chacun des chelas. Tout le monde soupira de soulagement.

« Je compris, par la réaction de mon maître, que le message de Babaji était un signal sans équivoque par lequel Lahiri Mahasaya comprenait que son corps serait bientôt sans occupant. Son silence impressionnant prouvait que mon gourou avait instantanément pris le contrôle de son être, coupé son dernier lien d’attachement au monde matériel et s’était envolé vers son identité éternellement vivante dans l’Esprit. La remarque de Babaji était sa manière de dire : "Je serai toujours avec toi."

« Bien que Babaji et Lahiri Mahasaya fussent omniscients et n’eussent nul besoin de communiquer entre eux par mon intermédiaire ou celui de quiconque, les grands êtres condescendent souvent à jouer un rôle dans le drame humain. Occasionnellement, ils transmettent leurs prophéties par des messagers de manière ordinaire, afin que l’accomplissement final de leurs paroles puisse infuser une plus grande foi divine dans un large cercle d’hommes qui apprendront l’histoire plus tard.

« Je quittai bientôt Bénarès et me mis au travail à Serampore sur les écrits scripturaires demandés par Babaji », poursuivit Sri Yukteswar. « À peine avais-je commencé ma tâche que je pus composer un poème dédié au gourou immortel. Les lignes mélodieuses coulèrent sans effort de ma plume, bien que je n’eusse jamais auparavant tenté la poésie sanskrite.

« Dans le calme de la nuit, je m’occupai à comparer la Bible et les écritures du SANATAN DHARMA. {FN36-4} En citant les paroles du bienheureux Seigneur Jésus, je montrai que ses enseignements ne faisaient, par essence, qu’un avec les révélations des VEDAS. À mon grand soulagement, mon livre fut terminé en peu de temps ; je compris que cette bénédiction rapide était due à la grâce de mon PARAM-GURU-MAHARAJ. {FN36-5} Les chapitres parurent d’abord dans le journal SADHUSAMBAD ; plus tard, ils furent imprimés en privé sous forme de livre par l’un de mes disciples de Kidderpore.

« Le matin après avoir terminé mes efforts littéraires », continua le Maître, « je me rendis au Rai Ghat, ici, pour me baigner dans le Gange. Le ghat était désert ; je restai immobile un moment, profitant de la paix ensoleillée. Après un plongeon dans les eaux étincelantes, je pris le chemin du retour. Le seul son dans le silence était celui de mon vêtement trempé par le Gange, faisant un bruit de va-et-vient à chaque pas. Alors que je dépassais l’emplacement du grand banian près de la rive, une impulsion forte m’incita à regarder en arrière. Là, sous l’ombre du banian, entouré de quelques disciples, était assis le grand Babaji !

« "Salutations, Swamiji !" La belle voix du maître résonna pour m’assurer que je ne rêvais pas. "Je vois que tu as terminé avec succès ton livre. Comme je l’ai promis, je suis ici pour te remercier."

« Le cœur battant, je me prosternai pleinement à ses pieds. "Param-guruji", dis-je en suppliant, "vous et vos chelas ne voulez-vous pas honorer ma maison toute proche de votre présence ?"

« Le gourou suprême déclina avec un sourire. "Non, mon enfant", dit-il, "nous sommes des gens qui aimons l’abri des arbres ; cet endroit est tout à fait confortable."

« "Veuillez patienter un instant, Maître." Je le regardais avec insistance. "Je reviens tout de suite avec quelques sucreries spéciales."

« Quand je revins quelques minutes plus tard avec un plat de friandises, voyez ! Le majestueux banian n’abritait plus la troupe céleste. Je cherchai tout autour du ghat, mais dans mon cœur, je savais que la petite bande s’était déjà enfuie sur des ailes éthérées.

« J’étais profondément blessé. "Même si nous nous rencontrions à nouveau, je ne prendrais pas la peine de lui parler", me suis-je assuré. "Il a été cruel de me quitter si soudainement." C’était une colère d’amour, bien sûr, et rien de plus.

« Quelques mois plus tard, je rendis visite à Lahiri Mahasaya à Bénarès. En entrant dans son petit salon, mon gourou sourit en signe de bienvenue.

« "Bienvenue, Yukteswar", dit-il. "Viens-tu de rencontrer Babaji sur le seuil de ma chambre ?"

« "Eh bien, non", répondis-je avec surprise.

« "Viens ici." Lahiri Mahasaya me toucha doucement le front ; je vis alors immédiatement, près de la porte, la forme de Babaji, épanouie comme un lotus parfait.

« Je me souvins de ma blessure passée et ne m’inclinai pas. Lahiri Mahasaya me regarda avec étonnement.

« Le gourou divin me fixa avec des yeux insondables. "Tu es contrarié contre moi."

« "Monsieur, pourquoi ne le serais-je pas ?" répondis-je. "Vous êtes apparu de nulle part avec votre groupe magique, et vous vous êtes volatilisé dans la nature."

« "Je t’avais dit que je te verrais, mais je n’ai pas dit combien de temps je resterais." Babaji rit doucement. "Tu étais plein d’excitation. Je t’assure que j’ai été assez éteint dans l’éther par la rafale de ton agitation."

« Je fus instantanément satisfait par cette explication peu flatteuse. Je m’agenouillai à ses pieds ; le gourou suprême me tapota gentiment l’épaule.

« "Enfant, tu dois méditer davantage", dit-il. "Ton regard n’est pas encore infaillible ; tu n’as pas pu me voir me cacher derrière la lumière du soleil." Avec ces mots, prononcés d’une voix de flûte céleste, Babaji disparut dans la radiance cachée.

« Ce fut l’une de mes dernières visites à Bénarès pour voir mon gourou », conclut Sri Yukteswar. « Comme Babaji l’avait prédit à la KUMBHA MELA, l’incarnation de chef de famille de Lahiri Mahasaya touchait à sa fin. Au cours de l’été 1895, son corps robuste développa un petit furoncle dans le dos. Il s’opposa à ce qu’on l’incise ; il était en train d’expier dans sa propre chair le mauvais karma de certains de ses disciples. Finalement, quelques chelas insistèrent beaucoup ; le maître répondit de manière cryptique :

« "Le corps doit trouver une raison de s’en aller ; je serai d’accord avec tout ce que vous voulez faire."

« Peu de temps après, l’incomparable gourou quitta son corps à Bénarès. Je n’ai plus besoin de le chercher dans son petit salon ; je trouve chaque jour de ma vie béni par sa guidance omniprésente. »

Des années plus tard, des lèvres de Swami Keshabananda, {FN36-6} un disciple avancé, j’entendis beaucoup de détails merveilleux sur le départ de Lahiri Mahasaya.

« Quelques jours avant que mon gourou ne quitte son corps », me raconta Keshabananda, « il s’est matérialisé devant moi alors que j’étais assis dans mon ermitage à Hardwar.

« "Viens immédiatement à Bénarès." Sur ces mots, Lahiri Mahasaya disparut.

« Je pris le train immédiatement pour Bénarès. Au foyer de mon gourou, je trouvai de nombreux disciples réunis. Pendant des heures ce jour-là {FN36-7}, le maître exposa la GITA ; puis il s’adressa à nous simplement.

« "Je rentre à la maison."

« Des sanglots d’angoisse éclatèrent comme un torrent irrésistible.

« "Soyez réconfortés ; je ressusciterai." Après cette déclaration, Lahiri Mahasaya fit tourner son corps trois fois en cercle, se tourna vers le nord dans sa posture de lotus et entra glorieusement dans le MAHA-SAMADHI final. {FN36-8}

« Le beau corps de Lahiri Mahasaya, si cher aux dévots, fut incinéré avec les rites solennels des chefs de famille au Manikarnika Ghat, près du Gange sacré », continua Keshabananda. « Le jour suivant, à dix heures du matin, alors que j’étais encore à Bénarès, ma chambre fut inondée d’une grande lumière. Voyez ! Devant moi se tenait la forme de chair et d’os de Lahiri Mahasaya ! Elle ressemblait exactement à son ancien corps, si ce n’est qu’il paraissait plus jeune et plus radieux. Mon gourou divin me parla.

« "Keshabananda", dit-il, "c’est moi. À partir des atomes désintégrés de mon corps incinéré, j’ai ressuscité une forme remodelée. Mon travail de chef de famille dans le monde est terminé ; mais je ne quitte pas la terre entièrement. Désormais, je passerai du temps avec Babaji dans l’Himalaya, et avec Babaji dans le cosmos."

« Avec quelques mots de bénédiction pour moi, le maître transcendant disparut. Une merveilleuse inspiration remplit mon cœur ; j’étais élevé dans l’Esprit tout comme l’étaient les disciples du Christ et de Kabir {FN36-9} lorsqu’ils avaient contemplé leurs gourous vivants après la mort physique.

« Quand je suis retourné à mon ermitage isolé de Hardwar », poursuivit Keshabananda, « j’ai emporté avec moi les cendres sacrées de mon gourou. Je sais qu’il a échappé à la cage spatio-temporelle ; l’oiseau de l’omniprésence est libéré. Pourtant, cela a réconforté mon cœur d’enchâsser ses restes sacrés. »

Un autre disciple qui fut béni par la vision de son gourou ressuscité fut le saint Panchanon Bhattacharya, fondateur de la Calcutta Arya Mission Institution. {FN36-10}

Je rendis visite à Panchanon dans sa maison de Calcutta et écoutai avec ravissement le récit de ses nombreuses années passées avec le maître. Pour conclure, il me parla de l’événement le plus merveilleux de sa vie.

« Ici, à Calcutta », dit Panchanon, « à dix heures du matin, le lendemain de sa crémation, Lahiri Mahasaya est apparu devant moi dans une gloire vivante. »

Swami Pranabananda, le « saint aux deux corps », me confia également les détails de sa propre expérience suprême.

« Quelques jours avant que Lahiri Mahasaya ne quitte son corps », me raconta Pranabananda à l’époque où il visitait mon école de Ranchi, « j’ai reçu une lettre de lui me demandant de venir immédiatement à Bénarès. J’ai cependant été retardé et n’ai pas pu partir tout de suite. Alors que j’étais en pleins préparatifs de voyage, vers dix heures du matin, j’ai été soudainement submergé de joie en voyant la figure rayonnante de mon gourou.

« "Pourquoi te dépêcher d’aller à Bénarès ?" dit Lahiri Mahasaya en souriant. "Tu ne m’y trouveras plus."

« Alors que la portée de ses paroles m’apparaissait, j’ai sangloté, le cœur brisé, croyant que je ne le voyais que dans une vision.

« Le maître s’approcha de moi avec consolation. "Tiens, touche ma chair", dit-il. "Je suis vivant, comme toujours. Ne te lamente pas ; ne suis-je pas avec toi pour toujours ?" »

Des lèvres de ces trois grands disciples a émergé une histoire d’une vérité merveilleuse : à l’heure de dix heures du matin, le jour après que le corps de Lahiri Mahasaya eut été confié aux flammes, le maître ressuscité, dans un corps réel mais transfiguré, apparut devant trois disciples, chacun dans une ville différente.

« "Alors, quand ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira cette parole qui est écrite : La mort est engloutie dans la victoire. Ô mort, où est ton aiguillon ? Ô tombeau, où est ta victoire ?" » {FN36-11}

{FN36-1} Sri Yukteswar fut plus tard officiellement initié à l’Ordre Swami par le MAHANT (supérieur du monastère) de Buddh Gaya.

{FN36-2} « Grand Roi » — un titre de respect.

{FN36-3} Un gourou désigne habituellement son propre disciple simplement par son nom, omettant tout titre. Ainsi, Babaji a dit « Lahiri », et non « Lahiri Mahasaya ».

{FN36-4} Littéralement, « religion éternelle », le nom donné à l’ensemble des enseignements védiques. Le SANATAN DHARMA est appelé HINDOUISME depuis l’époque des Grecs qui désignaient les peuples sur les rives du fleuve Indus sous le nom d’INDOOS, ou HINDUS. Le mot HINDOU, à proprement parler, ne fait référence qu’aux adeptes du SANATAN DHARMA ou hindouisme. Le terme INDIEN s’applique également aux hindous, aux mahométans et aux autres HABITANTS du sol de l’Inde (et aussi, par l’erreur géographique confuse de Colomb, aux aborigènes mongoloïdes américains).

Le nom ancien de l’Inde est ARYAVARTA, littéralement, « demeure des Aryens ». La racine sanskrite d’ARYA est « digne, saint, noble ». Le mésusage ethnologique ultérieur d’ARYEN pour signifier des caractéristiques non spirituelles, mais physiques, a conduit le grand orientaliste Max Muller à dire avec esprit : « Pour moi, un ethnologue qui parle d’une race aryenne, de sang aryen, d’yeux et de cheveux aryens, est aussi grand pécheur qu’un linguiste qui parle d’un dictionnaire dolichocéphale ou d’une grammaire brachycéphale. »

{FN36-5} PARAM-GURU signifie littéralement « gourou suprême » ou « gourou au-delà », désignant une lignée ou une succession d’enseignants. Babaji, le GOUROU de Lahiri Mahasaya, était le PARAM-GURU de Sri Yukteswar.

{FN36-6} Ma visite à l’ashram de Keshabananda est décrite aux pages 405-408.

{FN36-7} Le 26 septembre 1895 est la date à laquelle Lahiri Mahasaya a quitté son corps. Dans quelques jours, il aurait atteint son soixante-huitième anniversaire.

{FN36-8} Faire face au nord et faire pivoter le corps trois fois sont des parties d’un rite védique utilisé par les maîtres qui savent à l’avance quand l’heure finale est sur le point de sonner pour le corps physique. La dernière méditation, au cours de laquelle le maître se fond dans l’AUM cosmique, est appelée le MAHA, ou grand, SAMADHI.

{FN36-9} Kabir était un grand saint du seizième siècle dont la suite nombreuse comprenait à la fois des hindous et des mahométans. Au moment de sa mort, les disciples se disputèrent sur la manière de mener les cérémonies funéraires. Le maître exaspéré sortit de son dernier sommeil et donna ses instructions. « La moitié de mes restes sera enterrée selon les rites musulmans ; » dit-il, « que l’autre moitié soit incinérée avec un sacrement hindou. » Il disparut ensuite. Lorsque les disciples ouvrirent le cercueil qui contenait son corps, ils ne trouvèrent rien qu’une éblouissante rangée de fleurs de champak dorées. La moitié de celles-ci fut obéissamment enterrée par les musulmans, qui vénèrent son sanctuaire à ce jour.

Dans sa jeunesse, Kabir fut approché par deux disciples qui voulaient une guidance intellectuelle précise sur le chemin mystique. Le maître répondit simplement :

« Le chemin présuppose la distance ; S’Il est proche, nul besoin de chemin du tout. En vérité, cela me fait sourire D’entendre parler d’un poisson assoiffé dans l’eau ! »

{FN36-10} Panchanon a établi, dans un jardin de dix-sept acres à Deogarh, dans le Bihar, un temple contenant une statue en pierre de Lahiri Mahasaya. Une autre statue du grand maître a été placée par des disciples dans le petit salon de sa maison de Bénarès.

{FN36-11} I CORINTHIENS 15:54-55.

CHAPITRE : 37

JE VAIS EN AMÉRIQUE

« L’Amérique ! Ces gens sont sûrement des Américains ! » Telle fut ma pensée alors qu’une vision panoramique de visages occidentaux défilait devant ma vue intérieure.

Immergé dans la méditation, j’étais assis derrière des boîtes poussiéreuses dans le débarras de l’école de Ranchi. Un endroit privé était difficile à trouver pendant ces années occupées avec les jeunes !

La vision se poursuivit ; une vaste multitude {FN37-1}, me fixant intensément, balaya telle une actrice la scène de ma conscience.

La porte du débarras s’ouvrit ; comme d’habitude, l’un des jeunes garçons avait découvert ma cachette.

« Viens ici, Bimal », criai-je joyeusement. « J’ai des nouvelles pour toi : le Seigneur m’appelle en Amérique ! »

« En Amérique ? » Le garçon fit écho à mes paroles sur un ton qui impliquait que j’avais dit « sur la lune ».

« Oui ! Je pars découvrir l’Amérique, comme Colomb. Il pensait avoir trouvé l’Inde ; il y a sûrement un lien karmique entre ces deux terres ! »

Bimal s’enfuit en courant ; bientôt, toute l’école fut informée par le journal sur deux jambes. {FN37-2} Je convoquai le corps enseignant déconcerté et lui confiai la responsabilité de l’école.

« Je sais que vous garderez toujours les idéaux de yoga de Lahiri Mahasaya en matière d’éducation au premier plan », dis-je. « Je vous écrirai fréquemment ; si Dieu le veut, un jour je reviendrai. »

Des larmes me montèrent aux yeux alors que je jetais un dernier regard aux petits garçons et aux terres ensoleillées de Ranchi. Une époque définie de ma vie était maintenant close, je le savais ; désormais, je vivrais dans des terres lointaines. Je pris le train pour Calcutta quelques heures après ma vision. Le jour suivant, je reçus une invitation à servir de délégué de l’Inde à un Congrès international des religieux libéraux en Amérique. Il devait se réunir cette année-là à Boston, sous les auspices de l’Association unitarienne américaine.

La tête en ébullition, je cherchai Sri Yukteswar à Serampore.

« Guruji, je viens d’être invité à prendre la parole lors d’un congrès religieux en Amérique. Dois-je y aller ? »

« Toutes les portes te sont ouvertes », répondit simplement le Maître. « C’est maintenant ou jamais. »

« Mais, monsieur », dis-je avec consternation, « que sais-je de la prise de parole en public ? J’ai rarement donné de conférence, et jamais en anglais. »

« Anglais ou pas anglais, tes paroles sur le yoga seront entendues en Occident. »

Je ris. « Eh bien, cher guruji, je ne pense guère que les Américains apprendront le bengali ! S’il vous plaît, bénissez-moi d’une poussée par-dessus les obstacles de la langue anglaise. » {FN37-3}

Quand j’annonçai la nouvelle de mes projets à mon père, il fut totalement décontenancé. Pour lui, l’Amérique semblait incroyablement lointaine ; il craignait de ne peut-être jamais me revoir.

« Comment peux-tu y aller ? » demanda-t-il sévèrement. « Qui te financera ? » Comme il avait affectueusement supporté les dépenses de mon éducation et de toute ma vie, il espérait sans doute que sa question mettrait un terme embarrassant à mon projet.

« Le Seigneur me financera sûrement. » En faisant cette réponse, je pensai à celle, similaire, que j’avais donnée il y a longtemps à mon frère Ananta à Agra. Sans beaucoup de ruse, j’ajoutai : « Père, peut-être que Dieu mettra dans votre esprit de m’aider. »

« Non, jamais ! » Il me jeta un regard pitoyable.

J’étais donc stupéfait lorsque mon père me remit, le jour suivant, un chèque établi pour une somme importante.

« Je te donne cet argent », dit-il, « non pas en ma qualité de père, mais en tant que fidèle disciple de Lahiri Mahasaya. Va donc dans cette terre occidentale lointaine ; répands-y les enseignements sans credo du KRIYA YOGA. »

J’étais immensément touché par l’esprit désintéressé avec lequel mon père avait pu mettre rapidement de côté ses désirs personnels. La réalisation juste lui était venue au cours de la nuit précédente : aucun désir ordinaire de voyage à l’étranger ne motivait mon voyage.

« Peut-être ne nous reverrons-nous pas dans cette vie. » Mon père, qui avait soixante-sept ans à cette époque, parla tristement.

Une conviction intuitive m’incita à répondre : « Sûrement le Seigneur nous réunira une fois de plus. »

Alors que je m’apprêtais à quitter le Maître et ma terre natale pour les rivages inconnus de l’Amérique, j’éprouvais une certaine appréhension. J’avais entendu beaucoup d’histoires sur l’atmosphère matérialiste occidentale, très différente du fond spirituel de l’Inde, imprégné de l’aura séculaire des saints. « Un enseignant oriental qui osera braver les airs occidentaux », pensai-je, « doit être endurci au-delà des épreuves de tout froid himalayen ! »

Un petit matin, je commençai à prier, avec une détermination adamantine de continuer, voire de mourir en priant, jusqu’à ce que j’entende la voix de Dieu. Je voulais Sa bénédiction et l’assurance que je ne me perdrais pas dans les brouillards de l’utilitarisme moderne. Mon cœur était résolu à aller en Amérique, mais plus encore était-il déterminé à entendre le réconfort d’une permission divine.

Je priai et priai, étouffant mes sanglots. Aucune réponse ne vint. Ma silencieuse requête s’intensifia dans un crescendo atroce jusqu’à ce qu’à midi, j’aie atteint un zénith ; mon cerveau ne pouvait plus supporter la pression de mes agonies. Si je criais une fois de plus avec une profondeur accrue de ma passion intérieure, je sentais que mon cerveau allait éclater. À ce moment-là, on frappa à l’extérieur du vestibule attenant à la pièce de Gurpar Road dans laquelle j’étais assis. Ouvrant la porte, je vis un jeune homme dans la maigre tenue d’un renonçant. Il entra, referma la porte derrière lui et, refusant ma proposition de s’asseoir, m’indiqua par un geste qu’il souhaitait me parler debout.

« Ce doit être Babaji ! » pensai-je, étourdi, car l’homme devant moi avait les traits d’un Lahiri Mahasaya plus jeune.

Il répondit à ma pensée. « Oui, je suis Babaji. » Il parla mélodieusement en hindi. « Notre Père Céleste a entendu ta prière. Il m’ordonne de te dire : suis les préceptes de ton gourou et va en Amérique. N’aie crainte ; tu seras protégé. »

Après une pause vibrante, Babaji s’adressa à nouveau à moi. « Tu es celui que j’ai choisi pour répandre le message du KRIYA YOGA en Occident. Il y a longtemps, j’ai rencontré ton gourou Yukteswar à une KUMBHA MELA ; je lui avais alors dit que je t’enverrais à lui pour ta formation. »

J’étais sans voix, étranglé par une crainte dévotionnelle en sa présence, et profondément touché d’entendre de ses propres lèvres qu’il m’avait guidé vers Sri Yukteswar. Je me prosternai devant le gourou immortel. Il me releva gracieusement du sol. Me disant bien des choses sur ma vie, il me donna ensuite quelques instructions personnelles et prononça quelques prophéties secrètes.

« Le KRIYA YOGA, la technique scientifique de la réalisation de Dieu », dit-il finalement avec solennité, « se répandra ultimement dans tous les pays, et aidera à harmoniser les nations par la perception personnelle et transcendantale de l’Infini Père qu’aura l’homme. »

Avec un regard d’une puissance majestueuse, le maître m’électrisa par un aperçu de sa conscience cosmique. Peu après, il se dirigea vers la porte.

« N’essaie pas de me suivre », dit-il. « Tu ne pourras pas le faire. »

« Je vous en prie, Babaji, ne partez pas ! » criai-je à plusieurs reprises. « Emmenez-moi avec vous ! »

Regardant en arrière, il répondit : « Pas maintenant. Une autre fois. »

Submergé par l’émotion, je fis fi de son avertissement. Alors que j’essayais de le poursuivre, je découvris que mes pieds étaient fermement enracinés au sol. De la porte, Babaji me lança un dernier regard affectueux. Il leva la main en signe de bénédiction et s’éloigna, mes yeux fixés sur lui avec nostalgie.

Après quelques minutes, mes pieds furent libres. Je m’assis et entrai dans une méditation profonde, remerciant sans cesse Dieu non seulement pour avoir répondu à ma prière, mais pour m’avoir béni par une rencontre avec Babaji. Tout mon corps semblait sanctifié par le toucher de l’ancien maître, éternellement jeune. C’était depuis longtemps mon désir brûlant de le contempler.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais raconté à personne cette histoire de ma rencontre avec Babaji. La tenant pour la plus sacrée de mes expériences humaines, je l’avais cachée dans mon cœur. Mais la pensée m’est venue que les lecteurs de cette autobiographie pourraient être plus enclins à croire en la réalité du reclus Babaji et de ses intérêts mondiaux si je relatais que je l’ai vu de mes propres yeux. J’ai aidé un artiste à dessiner une image fidèle du grand Yogi-Christ de l’Inde moderne ; elle apparaît dans ce livre.

La veille de mon départ pour les États-Unis, je me trouvais en la sainte présence de Sri Yukteswar.

« Oublie que tu es né hindou, et ne deviens pas un Américain. Prends le meilleur des deux », dit le Maître avec sa calme sagesse. « Sois ton vrai moi, un enfant de Dieu. Cherche et incorpore à ton être les meilleures qualités de tous tes frères, dispersés sur la terre en diverses races. »

Puis il me bénit : « Tous ceux qui viendront à toi avec foi, cherchant Dieu, seront aidés. Tandis que tu les regarderas, le courant spirituel émanant de tes yeux entrera dans leur cerveau et changera leurs habitudes matérielles, les rendant plus conscients de Dieu. »

Il poursuivit : « Ton sort d’attirer des âmes sincères est très bon. Partout où tu iras, même dans un désert, tu trouveras des amis. »

Ses deux bénédictions ont été amplement démontrées. Je suis arrivé seul en Amérique, dans un désert sans un seul ami, mais là-bas, j’ai trouvé des milliers de personnes prêtes à recevoir les enseignements de l’âme éprouvés par le temps.

J’ai quitté l’Inde en août 1920, à bord du CITY OF SPARTA, le premier bateau à passagers naviguant vers l’Amérique après la fin de la Première Guerre mondiale. J’avais réussi à réserver mon passage seulement après l’élimination, de manières assez miraculeuses, de nombreuses difficultés bureaucratiques concernant l’obtention de mon passeport.

Au cours de la traversée de deux mois, un autre passager découvrit que j’étais le délégué indien au congrès de Boston.

« Swami Yogananda », dit-il, avec la première des nombreuses prononciations étranges par lesquelles j’allais plus tard entendre mon nom prononcé par les Américains, « veuillez favoriser les passagers d’une conférence jeudi prochain au soir. Je pense que nous bénéficierions tous d’un exposé sur “La bataille de la vie et comment la mener”. »

Hélas ! Je devais mener la bataille de ma propre vie, découvris-je mercredi. Essayant désespérément d’organiser mes idées pour une conférence en anglais, j’abandonnai finalement toute préparation ; mes pensées, comme un poulain sauvage regardant une selle, refusaient toute coopération avec les lois de la grammaire anglaise. Cependant, faisant pleinement confiance aux assurances passées du Maître, je me présentai devant mon auditoire du jeudi dans le salon du paquebot. Aucune éloquence ne monta à mes lèvres ; je me tins sans voix devant l’assemblée. Après un concours d’endurance de dix minutes, le public comprit mon embarras et commença à rire.

La situation n’était pas drôle pour moi sur le moment ; avec indignation, j’envoyai une prière silencieuse au Maître.

« Tu PEUX ! Parle ! » Sa voix résonna instantanément dans ma conscience.

Mes pensées tombèrent aussitôt dans une relation amicale avec la langue anglaise. Quarante-cinq minutes plus tard, le public était toujours attentif. L’exposé me valut un certain nombre d’invitations à donner des conférences plus tard devant divers groupes en Amérique.

Je n’ai jamais pu me rappeler, par la suite, un seul mot de ce que j’avais dit. Par une enquête discrète, j’appris d’un certain nombre de passagers : « Vous avez donné une conférence inspirante dans un anglais émouvant et correct. » À cette délicieuse nouvelle, je remerciai humblement mon gourou pour son aide opportune, réalisant à nouveau qu’il était toujours avec moi, annulant toutes les barrières de temps et d’espace.

De temps en temps, pendant le reste du voyage océanique, je ressentis quelques picotements d’appréhension concernant l’épreuve de la conférence en anglais à venir au congrès de Boston.

« Seigneur », priai-je, « s’il te plaît, laisse mon inspiration être Toi-même, et non plus les bombes de rire du public ! »

Le CITY OF SPARTA accosta près de Boston fin septembre. Le six octobre, je m’adressai au congrès avec mon discours inaugural en Amérique. Il fut bien reçu ; je poussai un soupir de soulagement. Le magnanime secrétaire de l’American Unitarian Association écrivit le commentaire suivant dans un compte rendu publié des débats du congrès :

« Swami Yogananda, délégué du Brahmacharya Ashram de Ranchi, en Inde, a apporté les salutations de son Association au Congrès. Dans un anglais fluide et avec une élocution percutante, il a donné une adresse de caractère philosophique sur “La science de la religion”, qui a été imprimée sous forme de brochure pour une plus large diffusion. La religion, a-t-il soutenu, est universelle et elle est une. Nous ne pouvons pas possiblement universaliser des coutumes et des convictions particulières, mais l’élément commun dans la religion peut être universalisé, et nous pouvons demander à tous, de la même manière, de le suivre et de lui obéir. »

Grâce au généreux chèque de mon père, je pus rester en Amérique après la fin du congrès. Quatre années heureuses furent passées dans des conditions modestes à Boston. Je donnai des conférences publiques, enseignai des classes et écrivis un livre de poèmes, SONGS OF THE SOUL, avec une préface du Dr Frederick B. Robinson, président du College of the City of New York.

Entamant une tournée transcontinentale à l’été 1924, je parlai devant des milliers de personnes dans les principales villes, terminant mon voyage dans l’Ouest par des vacances dans le magnifique nord de l’Alaska.

Avec l’aide d’étudiants au grand cœur, à la fin de 1925, j’avais établi un quartier général américain sur le Mount Washington Estates à Los Angeles. Le bâtiment est celui que j’avais vu des années auparavant dans ma vision au Cachemire. Je m’empressai d’envoyer à Sri Yukteswar des photos de ces lointaines activités américaines. Il répondit par une carte postale en bengali, que je traduis ici :

11 août 1926

Enfant de mon cœur, ô Yogananda !

En voyant les photos de ton école et de tes étudiants, quelle joie entre dans ma vie, je ne peux l’exprimer par des mots. Je fonds de joie en voyant tes étudiants en yoga de différentes villes. Contemplant tes méthodes de chants d’affirmation, de vibrations curatives et de prières de guérison divine, je ne peux m’empêcher de te remercier du fond du cœur. Voyant la porte, le chemin sinueux et vallonné qui monte, et le beau paysage étendu sous le Mount Washington Estates, je languis de tout contempler de mes propres yeux.

Tout va bien ici. Par la grâce de Dieu, puisses-tu toujours être dans la béatitude.

SRI YUKTESWAR GIRI

Les années passèrent. Je donnai des conférences dans chaque partie de mon nouveau pays, et m’adressai à des centaines de clubs, universités, églises et groupes de toute confession.

Des dizaines de milliers d’Américains reçurent l’initiation au yoga. À eux tous, je dédiai en 1929 un nouveau livre de pensées de prière, WHISPERS FROM ETERNITY, avec une préface d’Amelita Galli-Curci. Je donne ici, extrait du livre, un poème intitulé « Dieu ! Dieu ! Dieu ! », composé une nuit alors que je me tenais sur une tribune de conférence :

Des profondeurs du sommeil, Alors que j’ascensionne l’escalier en spirale de l’éveil, Je murmure : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Tu es la nourriture, et quand je romps mon jeûne De la séparation nocturne d’avec Toi, Je Te goûte, et mentalement je dis : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Peu importe où je vais, le projecteur de mon esprit Reste toujours braqué sur Toi ; Et dans le fracas de la bataille de l’activité Mon cri de guerre silencieux est toujours : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Quand les tempêtes bruyantes des épreuves hurlent, Et quand les soucis hurlent après moi, J’étouffe leur clameur, en chantant à pleine voix : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Quand mon esprit tisse des rêves Avec des fils de souvenirs, Alors sur cette étoffe magique je trouve gravé : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Chaque nuit, au temps du plus profond sommeil, Ma paix rêve et appelle, Joie ! Joie ! Joie ! Et ma joie vient en chantant à jamais : Dieu ! Dieu ! Dieu !

En m’éveillant, mangeant, travaillant, rêvant, dormant, Servant, méditant, chantant, aimant divinement, Mon âme fredonne constamment, inaudible pour quiconque : Dieu ! Dieu ! Dieu !

Parfois — généralement au premier du mois quand les factures s’accumulaient pour l’entretien du Mount Washington et des autres centres de la Self-Realization Fellowship ! — je pensais avec nostalgie à la paix simple de l’Inde. Mais chaque jour, je voyais une compréhension s’élargir entre l’Occident et l’Orient ; mon âme se réjouissait.

J’ai trouvé le grand cœur de l’Amérique exprimé dans les lignes merveilleuses d’Emma Lazarus, gravées à la base de la Statue de la Liberté, la « Mère des Exilés » :

De sa main-phare Rayonne l’accueil mondial ; ses yeux doux commandent Le port relié par les airs que les villes jumelles encadrent. « Gardez, terres antiques, votre pompe historique ! » crie-t-elle De lèvres silencieuses. « Donnez-moi vos fatigués, vos pauvres, Vos masses entassées aspirant à respirer librement, Le refus misérable de votre rivage grouillant. Envoyez-les moi, les sans-abri, ballottés par la tempête, Je lève ma lampe auprès de la porte dorée. »

---

CHAPITRE : 38

LUTHER BURBANK — UN SAINT AU MILIEU DES ROSES

« Le secret de l’amélioration de la sélection végétale, en dehors de la connaissance scientifique, est l’amour. » Luther Burbank prononça cette sagesse alors que je marchais à ses côtés dans son jardin de Santa Rosa. Nous nous arrêtâmes près d’un parterre de cactus comestibles.

« Alors que je menais des expériences pour créer des cactus “sans épines” », poursuivit-il, « je parlais souvent aux plantes pour créer une vibration d’amour. “Vous n’avez rien à craindre”, leur disais-je. “Vous n’avez pas besoin de vos épines défensives. Je vous protégerai.” Peu à peu, l’utile plante du désert émergea en une variété sans épines. »

J’étais charmé par ce miracle. « S’il vous plaît, cher Luther, donnez-moi quelques feuilles de cactus à planter dans mon jardin au Mount Washington. »

Un ouvrier qui se tenait à proximité commença à détacher quelques feuilles ; Burbank l’en empêcha.

« Je vais moi-même les cueillir pour le swami. » Il me remit trois feuilles que je plantai plus tard, me réjouissant de les voir croître pour devenir un vaste domaine.

Le grand horticulteur me dit que son premier triomphe notable fut la grosse pomme de terre, maintenant connue sous son nom. Avec l’infatigabilité du génie, il continua à présenter au monde des centaines d’améliorations croisées de la nature — ses nouvelles variétés Burbank de tomates, maïs, courges, cerises, prunes, nectarines, baies, pavots, lys, roses.

Je mis mon appareil au point tandis que Luther me conduisait devant le célèbre noyer par lequel il avait prouvé que l’évolution naturelle peut être hâtée de manière télescopique.

« En seulement seize ans », dit-il, « ce noyer a atteint un état de production abondante de noix auquel une nature sans aide aurait amené l’arbre en deux fois plus de temps. »

La petite fille adoptive de Burbank vint gambader avec son chien dans le jardin.

« Elle est ma plante humaine. » Luther lui fit signe affectueusement. « Je vois l’humanité maintenant comme une vaste plante, n’ayant besoin pour ses plus hauts accomplissements que d’amour, des bénédictions naturelles du grand air, et d’un croisement et d’une sélection intelligents. Au cours de ma propre vie, j’ai observé des progrès si merveilleux dans l’évolution des plantes que j’envisage avec optimisme un monde sain et heureux dès que ses enfants seront enseignés aux principes d’une vie simple et rationnelle. Nous devons retourner à la nature et au Dieu de la nature. »

« Luther, vous seriez enchanté par mon école de Ranchi, avec ses classes en plein air, et son atmosphère de joie et de simplicité. »

Mes paroles touchèrent la corde la plus sensible du cœur de Burbank — l’éducation des enfants. Il me bombarda de questions, l’intérêt brillant dans ses yeux profonds et sereins.

« Swamiji », dit-il finalement, « des écoles comme la vôtre sont le seul espoir d’un millénaire futur. Je suis en révolte contre les systèmes éducatifs de notre temps, coupés de la nature et étouffant toute individualité. Je suis avec vous de tout cœur et de toute âme dans vos idéaux pratiques d’éducation. »

Alors que je prenais congé du doux sage, il dédicaça un petit volume et me l’offrit. « Voici mon livre sur THE TRAINING OF THE HUMAN PLANT », dit-il. « De nouveaux types de formation sont nécessaires — des expériences sans peur. Parfois, les essais les plus audacieux ont réussi à faire ressortir le meilleur des fruits et des fleurs. Les innovations éducatives pour les enfants devraient de même devenir plus nombreuses, plus courageuses. »

Je lus son petit livre cette nuit-là avec un intérêt intense. Son œil envisageant un avenir glorieux pour la race, il écrivit : « La chose vivante la plus têtue de ce monde, la plus difficile à faire dévier, est une plante une fois fixée dans certaines habitudes... Souvenez-vous que cette plante a préservé son individualité à travers les âges ; peut-être est-ce une plante qui peut être tracée à travers des éons de temps jusque dans les roches elles-mêmes, n’ayant jamais varié de manière significative au cours de toutes ces vastes périodes. Pensez-vous, après tous ces âges de répétition, que la plante ne devienne pas possédée d’une volonté, si vous choisissez de l’appeler ainsi, d’une ténacité inégalée ? En effet, il y a des plantes, comme certains palmiers, si persistantes qu’aucune puissance humaine n’a encore été capable de les changer. La volonté humaine est une chose faible à côté de la volonté d’une plante. Mais voyez comment toute l’obstination d’une vie de cette plante est brisée simplement en mélangeant une nouvelle vie avec elle, en faisant, par croisement, un changement complet et puissant dans sa vie. Puis, quand la cassure survient, fixez-la par ces générations de supervision et de sélection patientes, et la nouvelle plante s’engage sur sa nouvelle voie pour ne jamais retourner à l’ancienne, sa volonté tenace enfin brisée et changée. »

« Quand il s’agit d’une chose aussi sensible et malléable que la nature d’un enfant, le problème devient infiniment plus facile. »

Attiré magnétiquement par ce grand Américain, je lui rendis visite encore et encore. Un matin, j’arrivai en même temps que le facteur, qui déposa dans le bureau de Burbank environ un millier de lettres. Des horticulteurs lui écrivaient de toutes les parties du monde.

« Swamiji, votre présence est juste l’excuse dont j’ai besoin pour sortir dans le jardin », dit Luther joyeusement. Il ouvrit un grand tiroir de bureau contenant des centaines de brochures de voyage.

« Regardez », dit-il, « c’est comme cela que je fais mes voyages. Enchaîné par mes plantes et ma correspondance, je satisfais mon désir de terres étrangères par un coup d’œil de temps à autre sur ces images. »

Ma voiture était stationnée devant son portail ; Luther et moi conduisîmes dans les rues de la petite ville, ses jardins brillants de ses propres variétés de roses Santa Rosa, Peachblow et Burbank.

« Mon ami Henry Ford et moi croyons tous deux à l’ancienne théorie de la réincarnation », me dit Luther. « Elle éclaire des aspects de la vie autrement inexplicables. La mémoire n’est pas un test de vérité ; le simple fait que l’homme ne parvienne pas à se souvenir de ses vies passées ne prouve pas qu’il n’en a jamais eu. La mémoire est vide concernant sa vie utérine et sa petite enfance, aussi ; mais il est probablement passé par là ! » Il gloussa.

Le grand scientifique avait reçu l’initiation au KRIYA lors de l’une de mes visites précédentes. « Je pratique la technique avec dévotion, Swamiji », dit-il. Après de nombreuses questions réfléchies de sa part sur divers aspects du yoga, Luther remarqua lentement :

« L’Orient possède en effet d’immenses trésors de connaissances que l’Occident a à peine commencé à explorer. »

Une communion intime avec la nature, qui lui dévoila nombre de ses secrets jalousement gardés, avait donné à Burbank une révérence spirituelle sans bornes.

« Parfois, je me sens très proche de la Puissance Infinie », confia-t-il timidement. Son visage sensible, magnifiquement modelé, s’illumina de ses souvenirs. « Alors, j’ai été capable de guérir des personnes malades autour de moi, ainsi que de nombreuses plantes souffrantes. »

Il me parla de sa mère, une chrétienne sincère. « Bien des fois après sa mort », dit Luther, « j’ai été béni par son apparition dans des visions ; elle m’a parlé. »

Nous retournâmes à contrecœur vers sa maison et ces mille lettres en attente.

« Luther », fis-je remarquer, « le mois prochain, je lance un magazine pour présenter les offrandes de vérité de l’Orient et de l’Occident. Aidez-moi s’il vous plaît à décider d’un bon nom pour la revue. »

Nous discutâmes de titres pendant un moment, et convînmes finalement de EAST-WEST. Après que nous fûmes rentrés dans son bureau, Burbank me donna un article qu’il avait écrit sur « Science et Civilisation ».

« Cela ira dans le premier numéro de EAST-WEST », dis-je avec gratitude.

À mesure que notre amitié s’approfondissait, je qualifiais Burbank de mon « saint américain ». « Voici un homme », citai-je, « en qui il n’y a point de fraude ! » Son cœur était d’une profondeur abyssale, familier de longue date avec l’humilité, la patience, le sacrifice. Sa petite maison au milieu des roses était d’une simplicité austère ; il connaissait la valeur nulle du luxe, la joie de posséder peu. La modestie avec laquelle il portait sa renommée scientifique me rappelait à plusieurs reprises les arbres qui se penchent bas sous le poids des fruits mûrs ; c’est l’arbre stérile qui porte sa tête haute dans une vaine vantardise.

J’étais à New York lorsque, en 1926, mon cher ami disparut. En larmes, je pensai : « Oh, je marcherais volontiers tout le long du chemin d’ici à Santa Rosa pour un dernier aperçu de lui ! » M’enfermant loin des secrétaires et des visiteurs, je passai les vingt-quatre heures suivantes en solitude.

Le lendemain, je conduisis un rite commémoratif védique autour d’une grande photo de Luther. Un groupe de mes étudiants américains, vêtus de vêtements cérémoniels hindous, chanta les hymnes anciens tandis qu’une offrande de fleurs, d’eau et de feu était faite — symboles des éléments corporels et de leur libération dans la Source Infinie.

Bien que la forme de Burbank repose à Santa Rosa sous un cèdre du Liban qu’il planta il y a des années dans son jardin, son âme est enchâssée pour moi dans chaque fleur aux yeux grands ouverts qui fleurit au bord du chemin. Retiré pour un temps dans l’esprit spacieux de la nature, n’est-ce pas Luther qui murmure dans ses vents, qui marche dans ses aubes ?

Son nom est désormais passé dans le patrimoine du langage courant. Répertoriant « burbank » comme un verbe transitif, le Webster’s New International Dictionary le définit ainsi : « Croiser ou greffer (une plante). Par extension, au sens figuré, améliorer (quelque chose, tel un processus ou une institution) en sélectionnant les bons éléments et en rejetant les mauvais, ou en ajoutant des éléments positifs. »

« Bien-aimé Burbank, » m’écriai-je après avoir lu cette définition, « votre nom lui-même est désormais un synonyme de bonté ! »

LUTHER BURBANK

SANTA ROSA, CALIFORNIE

ÉTATS-UNIS

22 décembre 1924

J’ai examiné le système Yogoda de Swami Yogananda et, à mon avis, il est idéal pour former et harmoniser les natures physique, mentale et spirituelle de l’homme. Le but du Swami est d’établir des écoles du « Savoir-Vivre » à travers le monde, dans lesquelles l’éducation ne se limitera pas au seul développement intellectuel, mais comprendra également la formation du corps, de la volonté et des sentiments.

Grâce au système Yogoda d’épanouissement physique, mental et spirituel par des méthodes simples et scientifiques de concentration et de méditation, la plupart des problèmes complexes de la vie peuvent être résolus, et la paix ainsi que la bonne volonté peuvent régner sur terre. L’idée qu’a le Swami d’une éducation juste est empreinte de bon sens, exempte de tout mysticisme et de toute impraticabilité ; sans quoi, elle n’aurait pas mon approbation.

Je suis heureux d’avoir cette occasion de me joindre cordialement au Swami dans son appel en faveur d’écoles internationales sur l’art de vivre qui, si elles sont établies, seront ce qui se rapproche le plus de l’avènement du millénium parmi tout ce que je connais.

{FN38-1} Burbank m’a également offert une photo de lui dédicacée. Je la chéris autant qu’un marchand hindou chérissait autrefois une photo de Lincoln. Cet Hindou, qui se trouvait en Amérique pendant les années de la guerre de Sécession, conçut une telle admiration pour Lincoln qu’il ne voulut pas retourner en Inde avant d’avoir obtenu un portrait du Grand Émancipateur. S’installant avec obstination sur le seuil de Lincoln, le marchand refusa de partir jusqu’à ce que le président, étonné, lui permette de s’attacher les services de Daniel Huntington, le célèbre artiste new-yorkais. Lorsque le portrait fut terminé, l’Hindou le transporta en triomphe jusqu’à Calcutta.

{FN38-2} New York : Century Co., 1922.

CHAPITRE : 39

THERESE NEUMANN, LA STIGMATISÉE CATHOLIQUE

« Retourne en Inde. Je t’ai attendu patiemment pendant quinze ans. Bientôt, je quitterai le corps pour voguer vers la Demeure Lumineuse. Yogananda, viens ! »

La voix de Sri Yukteswar résonna de manière saisissante dans mon oreille intérieure alors que j’étais assis en méditation à mon quartier général de Mt. Washington. Traversant dix mille miles en un clin d’œil, son message pénétra mon être comme un éclair.

Quinze ans ! Oui, réalisai-je, nous sommes en 1935 ; j’ai passé quinze ans à diffuser les enseignements de mon guru en Amérique. Maintenant, il me rappelle.

Cet après-midi-là, je racontai mon expérience à un disciple en visite. Son développement spirituel grâce au KRIYA YOGA était si remarquable que je l’appelais souvent « saint », me souvenant de la prophétie de Babaji selon laquelle l’Amérique produirait elle aussi des hommes et des femmes parvenus à la réalisation divine par l’antique voie yogique.

Ce disciple et plusieurs autres insistèrent généreusement pour faire un don en vue de mes voyages. Le problème financier ainsi résolu, je pris mes dispositions pour embarquer, via l’Europe, pour l’Inde. Semaines de préparatifs bien remplies à Mount Washington ! En mars 1935, j’ai fait enregistrer la Self-Realization Fellowship selon les lois de l’État de Californie en tant que société à but non lucratif. Tous les dons publics ainsi que les revenus provenant de la vente de mes livres, de mon magazine, de mes cours écrits, des frais de scolarité et de toute autre source de revenus vont à cette institution éducative.

« Je reviendrai, » dis-je à mes étudiants. « Jamais je n’oublierai l’Amérique. »

Lors d’un banquet d’adieu offert à Los Angeles par des amis aimants, je contemplai longuement leurs visages et pensai avec gratitude : « Seigneur, celui qui Te considère comme l’Unique Donateur ne manquera jamais de la douceur de l’amitié parmi les mortels. »

J’ai quitté New York le 9 juin 1935 {FN39-1} à bord de l’EUROPA. Deux étudiants m’accompagnaient : mon secrétaire, M. C. Richard Wright, et une dame âgée de Cincinnati, Miss Ettie Bletch. Nous avons profité de ces journées de paix océanique, un contraste bienvenu avec les semaines précipitées qui venaient de s’écouler. Notre période de loisir fut de courte durée ; la vitesse des bateaux modernes comporte quelques aspects regrettables !

Comme n’importe quel autre groupe de touristes curieux, nous avons parcouru l’immense et ancienne ville de Londres. Le lendemain, je fus invité à prendre la parole lors d’une grande réunion au Caxton Hall, où je fus présenté au public londonien par Sir Francis Younghusband. Notre groupe passa une agréable journée en tant qu’invités de Sir Harry Lauder dans sa propriété en Écosse. Nous avons bientôt traversé la Manche vers le continent, car je voulais faire un pèlerinage spécial en Bavière. C’était, je le sentais, ma seule chance de rendre visite à la grande mystique catholique, Therese Neumann de Konnersreuth.

Des années plus tôt, j’avais lu un récit stupéfiant sur Therese. Les informations données dans l’article étaient les suivantes :

(1) Therese, née en 1898, avait été blessée dans un accident à l’âge de vingt ans ; elle était devenue aveugle et paralysée.

(2) Elle recouvra miraculeusement la vue en 1923 grâce à des prières à Sainte Thérèse, « La Petite Fleur ». Plus tard, les membres de Therese Neumann furent guéris instantanément.

(3) Depuis 1923, Therese s’est abstenue complètement de nourriture et de boisson, à l’exception de l’ingestion quotidienne d’une petite hostie consacrée.

(4) Les stigmates, ou plaies sacrées du Christ, apparurent en 1926 sur la tête, la poitrine, les mains et les pieds de Therese. Chaque vendredi, depuis lors, elle revit la Passion du Christ, souffrant dans son propre corps toutes ses agonies historiques.

(5) Ne connaissant ordinairement que l’allemand simple de son village, Therese prononce durant ses transes du vendredi des phrases que des érudits ont identifiées comme étant de l’araméen ancien. Aux moments appropriés de sa vision, elle parle hébreu ou grec.

(6) Avec la permission ecclésiastique, Therese a été plusieurs fois sous étroite observation scientifique. Le Dr Fritz Gerlick, rédacteur en chef d’un journal protestant allemand, s’est rendu à Konnersreuth pour « dénoncer la fraude catholique », mais a fini par rédiger avec révérence sa biographie. {FN39-2}

Comme toujours, que ce soit en Orient ou en Occident, j’étais impatient de rencontrer un saint. Je me réjouis lorsque notre petit groupe entra, le 16 juillet, dans le pittoresque village de Konnersreuth. Les paysans bavarois manifestèrent un vif intérêt pour notre automobile Ford (apportée avec nous d’Amérique) et son groupe hétéroclite : un jeune homme américain, une dame âgée et un oriental au teint olivâtre, les cheveux longs rentrés sous le col de son manteau.

Le petit cottage de Therese, propre et soigné, avec des géraniums fleurissant près d’un puits primitif, était hélas ! silencieusement clos. Les voisins, et même le facteur du village qui passait par là, ne purent nous donner aucune information. La pluie commença à tomber ; mes compagnons suggérèrent que nous partions.

« Non, » dis-je avec obstination, « je resterai ici jusqu’à ce que je trouve un indice menant à Therese. »

Deux heures plus tard, nous étions toujours assis dans notre voiture au milieu de la pluie morne. « Seigneur, » soupirai-je en me plaignant, « pourquoi m’as-Tu conduit ici si elle a disparu ? »

Un homme parlant anglais s’arrêta près de nous, offrant poliment son aide.

« Je ne sais pas avec certitude où est Therese, » dit-il, « mais elle visite souvent la maison du professeur Wurz, un maître de séminaire d’Eichstatt, à quatre-vingts miles d’ici. »

Le lendemain matin, notre groupe se rendit dans le village paisible d’Eichstatt, bordé étroitement de rues pavées. Le Dr Wurz nous accueillit cordialement chez lui : « Oui, Therese est ici. » Il lui fit savoir que nous étions là. Un messager apparut bientôt avec sa réponse.

« Bien que l’évêque m’ait demandé de ne voir personne sans sa permission, je recevrai l’homme de Dieu venu de l’Inde. »

Profondément touché par ces mots, je suivis le Dr Wurz à l’étage jusqu’au salon. Therese entra immédiatement, rayonnant d’une aura de paix et de joie. Elle portait une robe noire et une coiffe blanche immaculée. Bien que son âge fût de trente-sept ans à cette époque, elle semblait beaucoup plus jeune, possédant en effet une fraîcheur et un charme enfantins. Saine, bien formée, aux joues roses et joyeuse, voici la sainte qui ne mange pas !

Therese me salua avec une poignée de main très douce. Nous avons tous deux rayonné dans une communion silencieuse, sachant chacun que l’autre était un amoureux de Dieu.

Le Dr Wurz proposa gentiment de servir d’interprète. Alors que nous nous asseyions, je remarquai que Therese me regardait avec une curiosité naïve ; apparemment, les Hindous étaient rares en Bavière.

« Ne mangez-vous rien ? » Je voulais entendre la réponse de ses propres lèvres.

« Non, sauf une hostie consacrée à base de farine de riz, une fois chaque matin à six heures. »

« Quelle est la taille de l’hostie ? »

« Elle est fine comme du papier, de la taille d’une petite pièce de monnaie. » Elle ajouta : « Je la prends pour des raisons sacramentelles ; si elle n’est pas consacrée, je suis incapable de l’avaler. »

« Vous n’avez certainement pas pu vivre avec cela, pendant douze années entières ? »

« Je vis par la lumière de Dieu. » Quelle réponse simple, quelle réponse einsteinienne !

« Je vois que vous réalisez que l’énergie circule vers votre corps depuis l’éther, le soleil et l’air. »

Un sourire rapide éclaira son visage. « Je suis si heureuse de savoir que vous comprenez comment je vis. »

« Votre vie sacrée est une démonstration quotidienne de la vérité énoncée par le Christ : “L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.” » {FN39-3}

De nouveau, elle manifesta sa joie devant mon explication. « Il en est bien ainsi. L’une des raisons pour lesquelles je suis sur terre aujourd’hui est de prouver que l’homme peut vivre de la lumière invisible de Dieu, et non de nourriture seulement. »

« Pouvez-vous apprendre aux autres comment vivre sans nourriture ? »

Elle parut quelque peu choquée. « Je ne peux pas faire cela ; Dieu ne le souhaite pas. »

Alors que mon regard tombait sur ses mains fortes et gracieuses, Therese me montra une petite plaie carrée, fraîchement cicatrisée, sur chacune de ses paumes. Sur le dos de chaque main, elle me montra une plaie plus petite, en forme de croissant, fraîchement cicatrisée. Chaque plaie traversait directement la main. La vue fit surgir dans mon esprit un souvenir distinct des grands clous en fer carrés aux extrémités recourbées en croissant, toujours utilisés en Orient, mais dont je ne me souviens pas avoir vu l’équivalent en Occident.

La sainte me raconta quelques détails sur ses transes hebdomadaires. « En témoin impuissant, j’observe toute la Passion du Christ. » Chaque semaine, du jeudi minuit jusqu’au vendredi après-midi à une heure, ses plaies s’ouvrent et saignent ; elle perd dix livres de son poids habituel de 121 livres. Souffrant intensément dans son amour compatissant, Therese attend pourtant avec joie ces visions hebdomadaires de son Seigneur.

Je compris immédiatement que sa vie étrange est voulue par Dieu pour rassurer tous les chrétiens sur l’authenticité historique de la vie et de la crucifixion de Jésus telles qu’elles sont consignées dans le Nouveau Testament, et pour démontrer de façon spectaculaire le lien vivant entre le Maître galiléen et ses dévots.

Le professeur Wurz relata certaines de ses expériences avec la sainte.

« Plusieurs d’entre nous, y compris Therese, voyageons souvent pendant des jours lors de visites touristiques à travers l’Allemagne, » me dit-il. « C’est un contraste frappant : alors que nous prenons trois repas par jour, Therese ne mange rien. Elle reste fraîche comme une rose, intacte par la fatigue que les voyages nous causent. Alors que nous avons faim et que nous cherchons des auberges en chemin, elle rit joyeusement. »

Le professeur ajouta quelques détails physiologiques intéressants : « Parce que Therese ne prend aucune nourriture, son estomac a rétréci. Elle n’a aucune excrétion, mais ses glandes sudoripares fonctionnent ; sa peau est toujours douce et ferme. »

Au moment de prendre congé, j’exprimai à Therese mon désir d’être présent lors de sa transe.

« Oui, s’il vous plaît, venez à Konnersreuth vendredi prochain, » dit-elle gracieusement. « L’évêque vous donnera un permis. Je suis très heureuse que vous soyez venu me chercher à Eichstatt. »

Therese me serra la main doucement, à plusieurs reprises, et accompagna notre groupe jusqu’au portail. M. Wright alluma l’autoradio ; la sainte l’examina avec de petits rires enthousiastes. Une telle foule de jeunes s’était rassemblée que Therese se retira dans la maison. Nous l’avons vue à une fenêtre, où elle nous observait, enfantine, en agitant la main.

D’une conversation le lendemain avec deux des frères de Therese, très gentils et aimables, nous avons appris que la sainte ne dort qu’une ou deux heures par nuit. Malgré les nombreuses plaies sur son corps, elle est active et pleine d’énergie. Elle aime les oiseaux, s’occupe d’un aquarium de poissons et travaille souvent dans son jardin. Sa correspondance est importante ; des fidèles catholiques lui écrivent pour des prières et des bénédictions de guérison. De nombreux chercheurs ont été guéris grâce à elle de maladies graves.

Son frère Ferdinand, âgé d’environ vingt-trois ans, expliqua que Therese a le pouvoir, par la prière, d’agir sur son propre corps pour soulager les maux des autres. L’abstinence de nourriture de la sainte date d’une époque où elle pria pour que la maladie de gorge d’un jeune homme de sa paroisse, qui se préparait alors à entrer dans les ordres, soit transférée à sa propre gorge.

Le jeudi après-midi, notre groupe se rendit chez l’évêque, qui regarda mes cheveux longs avec une certaine surprise. Il rédigea volontiers le permis nécessaire. Il n’y avait pas de frais ; la règle établie par l’Église est simplement de protéger Therese de l’afflux de touristes occasionnels qui, les années précédentes, s’étaient pressés par milliers le vendredi.

Nous sommes arrivés le vendredi matin vers neuf heures trente à Konnersreuth. J’ai remarqué que le petit cottage de Therese possède une section spéciale avec un toit en verre pour lui procurer beaucoup de lumière. Nous étions heureux de voir que les portes n’étaient plus fermées, mais grandes ouvertes dans une humeur hospitalière. Il y avait une file d’environ vingt visiteurs, armés de leurs permis. Beaucoup étaient venus de très loin pour voir la transe mystique.

Therese avait réussi mon premier test chez le professeur grâce à sa connaissance intuitive que je voulais la voir pour des raisons spirituelles, et non simplement pour satisfaire une curiosité passagère.

Mon deuxième test était lié au fait que, juste avant de monter à sa chambre, je m’étais mis dans un état de transe yogique afin d’être en harmonie avec elle dans un rapport télépathique et télévisique. J’entrai dans sa chambre, remplie de visiteurs ; elle était allongée dans une robe blanche sur le lit. M. Wright me suivant de près, je m’arrêtai juste après le seuil, saisi de stupeur devant un spectacle étrange et des plus effrayants.

Le sang coulait finement et continuellement en un filet d’un pouce de large depuis les paupières inférieures de Therese. Son regard était fixé vers le haut, sur l’œil spirituel au centre du front. Le linge enroulé autour de sa tête était trempé de sang provenant des plaies des stigmates de la couronne d’épines. Le vêtement blanc était taché de rouge au-dessus de son cœur, à l’endroit même où le corps du Christ, il y a bien longtemps, avait subi l’indignité finale du coup de lance du soldat.

Les mains de Therese étaient étendues dans un geste maternel et suppliant ; son visage portait une expression à la fois torturée et divine. Elle semblait plus mince, changée de bien des manières subtiles ainsi qu’extérieures. Murmurant des mots dans une langue étrangère, elle parlait avec des lèvres légèrement tremblantes à des personnes visibles devant sa vision intérieure.

Comme j’étais en harmonie avec elle, je commençai à voir les scènes de sa vision. Elle observait Jésus portant la croix au milieu de la multitude railleuse. {FN39-4} Soudain, elle leva la tête avec consternation : le Seigneur était tombé sous le poids cruel. La vision disparut. Dans l’épuisement d’une fervente pitié, Therese s’affaissa lourdement contre son oreiller.

À cet instant, j’entendis un bruit sourd derrière moi. Tournant la tête une seconde, je vis deux hommes transporter un corps prostré. Mais comme je sortais de l’état de superconscience profonde, je ne reconnus pas immédiatement la personne tombée. Je fixai à nouveau mes yeux sur le visage de Therese, d’une pâleur mortelle sous les filets de sang, mais maintenant calme, rayonnant de pureté et de sainteté. Je jetai un coup d’œil derrière moi plus tard et vis M. Wright debout, la main contre sa joue, d’où coulait du sang.

« Dick, » demandai-je avec inquiétude, « est-ce toi qui es tombé ? »

« Oui, je me suis évanoui devant ce spectacle terrifiant. »

« Eh bien, » dis-je en guise de consolation, « tu es courageux de revenir et de regarder à nouveau la scène. »

Me souvenant de la file de pèlerins attendant patiemment, M. Wright et moi-même fîmes silencieusement nos adieux à Therese et quittâmes sa présence sacrée. {FN39-5}

Le lendemain, notre petit groupe se dirigea vers le sud, reconnaissant de ne pas dépendre des trains, mais de pouvoir arrêter la Ford partout où nous le souhaitions à travers la campagne. Nous avons profité de chaque minute d’un tour à travers l’Allemagne, la Hollande, la France et les Alpes suisses. En Italie, nous avons fait un voyage spécial à Assise pour honorer l’apôtre de l’humilité, Saint François. Le tour européen s’est terminé en Grèce, où nous avons visité les temples athéniens et vu la prison dans laquelle le doux Socrate {FN39-6} avait bu sa potion de mort. On est rempli d’admiration pour l’art avec lequel les Grecs ont partout façonné leurs propres idées dans l’albâtre.

Nous avons pris le bateau sur la Méditerranée ensoleillée, débarquant en Palestine. Errant jour après jour à travers la Terre Sainte, j’étais plus convaincu que jamais de la valeur du pèlerinage. L’esprit du Christ est omniprésent en Palestine ; j’ai marché avec révérence à ses côtés à Bethléem, Gethsémani, au Calvaire, sur le saint Mont des Oliviers, et près du Jourdain ainsi que de la Mer de Galilée.

Notre petit groupe a visité la Crèche de la Nativité, l’atelier de charpentier de Joseph, le tombeau de Lazare, la maison de Marthe et Marie, la salle de la Cène. L’antiquité se déployait ; scène par scène, je voyais le drame divin que le Christ a autrefois joué pour les âges.

Direction l’Égypte, avec son Caire moderne et ses anciennes pyramides. Puis un bateau descendant la mer Rouge étroite, traversant la vaste mer d’Arabie ; voilà l’Inde !

{FN39-1} L’inclusion remarquable ici d’une date complète est due au fait que mon secrétaire, M. Wright, tenait un journal de voyage.

{FN39-2} D’autres livres sur sa vie sont THERESE NEUMANN : A STIGMATIST OF OUR DAY et FURTHER CHRONICLES OF THERESE NEUMANN, tous deux de Friedrich Ritter von Lama (Milwaukee : Bruce Pub. Co.).

{FN39-3} MATTHIEU 4:4. La batterie du corps humain n’est pas soutenue par la nourriture grossière (pain) seule, mais par l’énergie cosmique vibratoire (la parole, ou AUM). Le pouvoir invisible s’écoule dans le corps humain par la porte du bulbe rachidien. Ce sixième centre corporel est situé à l’arrière du cou, au sommet des cinq CHAKRAS spinaux (terme sanskrit pour « roues » ou centres de force rayonnante). Le bulbe rachidien est l’entrée principale pour l’approvisionnement du corps en force de vie universelle (AUM), et est directement lié au pouvoir de volonté de l’homme, concentré dans le septième centre ou centre de Conscience Christique (KUTASTHA) dans le troisième œil entre les sourcils. L’énergie cosmique est ensuite stockée dans le cerveau comme un réservoir de potentialités infinies, mentionné poétiquement dans les VEDAS comme le « lotus de lumière aux mille pétales ». La Bible fait invariablement référence à l’AUM comme au « Saint-Esprit » ou force de vie invisible qui soutient divinement toute la création. « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? » — 1 CORINTHIENS 6:19.

{FN39-4} Durant les heures précédant mon arrivée, Therese était déjà passée par de nombreuses visions des derniers jours de la vie du Christ. Sa transe commence habituellement par des scènes des événements qui suivirent la Cène. Ses visions se terminent par la mort de Jésus sur la croix ou, occasionnellement, par sa mise au tombeau.

{FN39-5} Therese a survécu à la persécution nazie et est toujours présente à Konnersreuth, selon des dépêches de presse américaines d’Allemagne en 1945.

{FN39-6} Un passage d’Eusèbe relate une rencontre intéressante entre Socrate et un sage hindou. Le passage dit : « Aristoxène, le musicien, raconte l’histoire suivante au sujet des Indiens. L’un de ces hommes rencontra Socrate à Athènes et lui demanda quelle était la portée de sa philosophie. “Une enquête sur les phénomènes humains”, répondit Socrate. À cela, l’Indien éclata de rire. “Comment un homme peut-il enquêter sur les phénomènes humains”, dit-il, “alors qu’il est ignorant des phénomènes divins ?” » L’Aristoxène mentionné était un élève d’Aristote et un écrivain renommé sur l’harmonique. Il date de 330 av. J.-C.

CHAPITRE : 40

JE RETOURNE EN INDE

C’est avec gratitude que j’inspirais l’air béni de l’Inde. Notre bateau, le RAJPUTANA, accosta le 22 août 1935 dans l’immense port de Bombay. Même ce premier jour hors du navire fut un avant-goût de l’année à venir : douze mois d’activité incessante. Des amis s’étaient rassemblés sur le quai avec des guirlandes et des salutations ; bientôt, dans notre suite de l’hôtel Taj Mahal, il y eut un défilé de journalistes et de photographes.

Bombay était une ville nouvelle pour moi ; je l’ai trouvée énergiquement moderne, avec de nombreuses innovations venues de l’Occident. Des palmiers bordent les boulevards spacieux ; de magnifiques structures d’État rivalisent d’intérêt avec d’anciens temples. Très peu de temps fut cependant accordé au tourisme ; j’étais impatient, désireux de voir mon bien-aimé guru et d’autres êtres chers. Confiant la Ford à un wagon à bagages, notre groupe filait bientôt vers l’est en train vers Calcutta. {FN40-1}

Notre arrivée à la gare de Howrah vit une foule si immense rassemblée pour nous accueillir que nous fûmes incapables de descendre du train pendant un moment. Le jeune Maharaja de Kasimbazar et mon frère Bishnu étaient à la tête du comité de réception ; je n’étais pas préparé à la chaleur et à l’ampleur de notre accueil.

Précédés par un cortège d’automobiles et de motocyclettes, et au milieu du son joyeux des tambours et des conques, Miss Bletch, Mr. Wright et moi-même, couronnés de fleurs de la tête aux pieds, nous rendîmes lentement à la demeure de mon père.

Mon vieux parent m’embrassa comme un homme revenant d’entre les morts ; nous nous contemplâmes longuement, muets de joie. Frères et sœurs, oncles, tantes et cousins, étudiants et amis d’années depuis longtemps révolues étaient groupés autour de moi, et pas un œil ne restait sec parmi nous. Passée désormais dans les archives de la mémoire, cette scène de retrouvailles aimantes demeure intensément présente, inoubliable dans mon cœur.

Quant à ma rencontre avec Sri Yukteswar, les mots me manquent ; que la description suivante, faite par mon secrétaire, suffise.

« Aujourd’hui, rempli des plus hautes attentes, j’ai conduit Yoganandaji de Calcutta à Serampore », nota Mr. Wright dans son journal de voyage. « Nous sommes passés devant des boutiques pittoresques, dont l’une était le lieu de restauration favori de Yoganandaji durant ses années d’université, et nous sommes finalement entrés dans une ruelle étroite et murée. Un virage soudain à gauche, et là, devant nous, se dressait l’ashram simple mais inspirant de deux étages, son balcon de style espagnol faisant saillie depuis l’étage supérieur. L’impression dominante était celle d’une solitude paisible.

« Dans une humble gravité, j’ai suivi Yoganandaji dans la cour intérieure, entre les murs de l’ermitage. Le cœur battant, nous avons gravi quelques vieilles marches de ciment, foulées, sans aucun doute, par des myriades de chercheurs de vérité. La tension s’intensifiait à mesure que nous avancions. Devant nous, près du haut de l’escalier, le Grand Être, Swami Sri Yukteswarji, apparut silencieusement, se tenant dans la noble pose d’un sage.

« Mon cœur se souleva et se gonfla alors que je me sentais béni par le privilège d’être en sa présence sublime. Des larmes troublèrent ma vision avide lorsque Yoganandaji se laissa tomber à genoux et, la tête inclinée, offrit la gratitude et le salut de son âme, touchant de sa main les pieds de son gourou, puis, dans une humble obéissance, sa propre tête. Il se releva alors et fut embrassé des deux côtés de la poitrine par Sri Yukteswarji.

« Aucun mot ne fut prononcé au début, mais le sentiment le plus intense s’exprimait dans les phrases muettes de l’âme. Comme leurs yeux étincelaient, embrasés par la chaleur d’une union des âmes renouvelée ! Une vibration tendre parcourut le patio calme, et même le soleil échappa aux nuages pour ajouter un éclat soudain de gloire.

« À genoux devant le maître, j’ai offert mon propre amour et mes remerciements inexprimés, touchant ses pieds, calleux par le temps et le service, et recevant sa bénédiction. Je me suis alors levé, face à deux beaux yeux profonds, couvant une introspection intense, mais rayonnants de joie. Nous sommes entrés dans son salon, dont tout un côté s’ouvrait sur le balcon extérieur aperçu depuis la rue. Le maître s’appuya contre un canapé usé, assis sur un matelas recouvert à même le sol en ciment. Yoganandaji et moi nous sommes assis près des pieds du gourou, avec des coussins orange pour nous appuyer et soulager nos positions sur la natte de paille.

« J’ai essayé et essayé de pénétrer la conversation en bengali entre les deux Swamijis — car l’anglais, je l’ai découvert, est nul et non avenu lorsqu’ils sont ensemble, bien que Swamiji Maharaj, comme le grand gourou est appelé par d’autres, puisse et parle souvent cette langue. Mais j’ai perçu la sainteté du Grand Être à travers son sourire chaleureux et ses yeux pétillants. Une qualité facilement discernable dans sa conversation joyeuse et sérieuse est une assurance décidée dans ses propos — la marque d’un homme sage, qui sait qu’il sait, parce qu’il connaît Dieu. Sa grande sagesse, sa force de dessein et sa détermination sont apparentes en tout point.

« L’étudiant avec révérence de temps à autre, j’ai noté qu’il est de stature large et athlétique, endurcie par les épreuves et les sacrifices du renoncement. Son port est majestueux. Un front nettement incliné, comme s’il cherchait les cieux, domine son visage divin. Il a un nez plutôt large et commun, avec lequel il s’amuse dans ses moments perdus, le faisant bouger et frétiller avec ses doigts, tel un enfant. Ses yeux sombres et puissants sont auréolés d’un anneau bleu éthéré. Ses cheveux, séparés au milieu, commencent par être argentés et se transforment en mèches argent-or et argent-noir, se terminant en boucles sur ses épaules. Sa barbe et sa moustache sont rares ou clairsemées, mais semblent rehausser ses traits et, comme son caractère, sont à la fois profonds et légers.

« Il a un rire jovial et retentissant qui vient du fond de sa poitrine, le faisant trembler et frémir tout entier — très joyeux et sincère. Son visage et sa stature sont frappants par leur puissance, tout comme ses doigts musclés. Il se déplace avec une démarche digne et une posture droite.

« Il était vêtu simplement du DHOTI et de la chemise habituels, tous deux autrefois teints d’une couleur ocre marquée, mais désormais d’un orange délavé.

« En regardant autour de moi, j’ai observé que cette pièce plutôt délabrée suggérait le détachement de son propriétaire vis-à-vis des conforts matériels. Les murs blancs tachés par le temps de la longue chambre étaient striés de plâtre bleu décoloré. À une extrémité de la pièce était accrochée une image de Lahiri Mahasaya, couronnée d’une simple dévotion. Il y avait aussi une vieille photo montrant Yoganandaji tel qu’il était arrivé à Boston, se tenant parmi les autres délégués au Congrès des religions.

« J’ai noté une curieuse coïncidence de modernité et d’antiquité. Un immense lustre en cristal à bougies était couvert de toiles d’araignées faute d’usage, et au mur se trouvait un calendrier brillant et moderne. La pièce entière émanait un parfum de paix et de calme. Au-delà du balcon, je pouvais voir des cocotiers dominant l’ermitage dans une protection silencieuse.

« Il est intéressant d’observer que le maître n’a qu’à frapper dans ses mains et, avant même d’avoir fini, il est servi ou assisté par un petit disciple. Soit dit en passant, je suis très attiré par l’un d’eux — un garçon mince, nommé Prafulla, {FN40-2} avec de longs cheveux noirs jusqu’aux épaules, une paire d’yeux noirs étincelants des plus pénétrants et un sourire céleste ; ses yeux pétillent, tandis que les coins de sa bouche se relèvent, à la manière des étoiles et du croissant de lune apparaissant au crépuscule.

« La joie de Swami Sri Yukteswarji est manifestement intense au retour de son « produit » (et il semble être quelque peu curieux au sujet du « produit du produit »). Cependant, la prédominance de l’aspect sagesse dans la nature du Grand Être entrave l’expression extérieure de ses sentiments.

« Yoganandaji lui a offert quelques cadeaux, comme c’est la coutume lorsque le disciple revient auprès de son gourou. Plus tard, nous nous sommes assis pour un repas simple mais bien préparé. Tous les plats étaient des combinaisons de légumes et de riz. Sri Yukteswarji fut satisfait de mon utilisation d’un certain nombre de coutumes indiennes, le « manger avec les doigts » par exemple.

« Après plusieurs heures de phrases bengalis fusant et d’échanges de sourires chaleureux et de regards joyeux, nous avons rendu hommage à ses pieds, pris congé avec un PRONAM, {FN40-3} et sommes repartis pour Calcutta avec le souvenir éternel d’une rencontre et d’un accueil sacrés. Bien que j’écrive principalement mes impressions extérieures sur lui, j’étais toujours conscient de la véritable base du saint : sa gloire spirituelle. J’ai senti sa puissance, et je porterai ce sentiment comme ma bénédiction divine. »

D’Amérique, d’Europe et de Palestine, j’avais apporté de nombreux cadeaux pour Sri Yukteswar. Il les reçut en souriant, mais sans faire de commentaire. Pour mon propre usage, j’avais acheté en Allemagne une canne-parapluie. En Inde, je décidai d’offrir la canne au Maître.

« Ce cadeau, je l’apprécie vraiment ! » Les yeux de mon gourou se tournèrent vers moi avec une compréhension affectueuse alors qu’il faisait ce commentaire inhabituel. Parmi tous les présents, ce fut la canne qu’il choisit de montrer aux visiteurs.

« Maître, permettez-moi, s’il vous plaît, d’acheter un nouveau tapis pour le salon. » J’avais remarqué que la peau de tigre de Sri Yukteswar était placée sur un tapis déchiré.

« Faites-le si cela vous plaît. » La voix de mon gourou n’était pas enthousiaste. « Regardez, mon tapis de tigre est beau et propre ; je suis monarque dans mon propre petit royaume. Au-delà, c’est le vaste monde, intéressé uniquement par les apparences. »

Alors qu’il prononçait ces mots, je sentis les années reculer ; je suis à nouveau un jeune disciple, purifié dans les feux quotidiens de la correction !

Dès que j’ai pu me détacher de Serampore et de Calcutta, je suis parti avec Mr. Wright pour Ranchi. Quel accueil là-bas, une véritable ovation ! Les larmes me montèrent aux yeux en embrassant les enseignants altruistes qui avaient maintenu la bannière de l’école haute durant mes quinze années d’absence. Les visages radieux et les sourires heureux des élèves internes et externes étaient un témoignage suffisant de la valeur de leur formation scolaire et yoguique polyvalente.

Pourtant, hélas ! l’institution de Ranchi était en proie à de graves difficultés financières. Sir Manindra Chandra Nundy, le vieux Maharaja dont le palais de Kasimbazar avait été converti en bâtiment scolaire central et qui avait fait de nombreux dons princiers, était désormais décédé. De nombreuses fonctions gratuites et bienveillantes de l’école étaient maintenant sérieusement menacées par manque de soutien public suffisant.

Je n’avais pas passé des années en Amérique sans apprendre un peu de sa sagesse pratique, son esprit indomptable devant les obstacles. Pendant une semaine, je suis resté à Ranchi, luttant avec des problèmes critiques. Puis vinrent des entretiens à Calcutta avec des dirigeants et des éducateurs éminents, une longue discussion avec le jeune Maharaja de Kasimbazar, un appel financier à mon père, et voilà ! les fondations chancelantes de Ranchi commençaient à se redresser. De nombreux dons, dont un énorme chèque, arrivèrent juste à temps de la part de mes étudiants américains.

Quelques mois après mon arrivée en Inde, j’eus la joie de voir l’école de Ranchi légalement constituée. Mon rêve de toujours, un centre d’éducation yoguique à dotation permanente, était accompli. Cette vision m’avait guidé lors des humbles débuts en 1917 avec un groupe de sept garçons.

Au cours de la décennie depuis 1935, Ranchi a élargi sa portée bien au-delà de l’école de garçons. Des activités humanitaires étendues y sont maintenant menées au sein de la Shyama Charan Lahiri Mahasaya Mission.

L’école, ou Yogoda Sat-Sanga Brahmacharya Vidyalaya, dirige des cours en plein air sur des matières de l’enseignement primaire et secondaire. Les élèves internes et externes reçoivent également une formation professionnelle. Les garçons eux-mêmes régulent la plupart de leurs activités par le biais de comités autonomes. Très tôt dans ma carrière d’éducateur, j’ai découvert que les garçons qui prennent un malin plaisir à déjouer un enseignant accepteront joyeusement les règles disciplinaires établies par leurs camarades. N’ayant moi-même jamais été un élève modèle, j’avais une sympathie toute prête pour toutes les farces et tous les problèmes de garçons.

Les sports et les jeux sont encouragés ; les terrains résonnent de pratique du hockey et du football. Les étudiants de Ranchi remportent souvent la coupe lors d’événements compétitifs. Le gymnase en plein air est connu partout. La recharge musculaire par la volonté est la caractéristique du YOGODA : direction mentale de l’énergie vitale vers n’importe quelle partie du corps. Les garçons apprennent aussi les ASANAS (postures), le maniement de l’épée et du LATHI (bâton), et le jujitsu. Les expositions de santé Yogoda au VIDYALAYA de Ranchi ont été suivies par des milliers de personnes.

L’instruction dans les matières primaires est donnée en hindi aux KOLS, SANTALS et MUNDAS, tribus aborigènes de la province. Des classes réservées aux filles ont été organisées dans les villages voisins.

La caractéristique unique à Ranchi est l’initiation au KRIYA YOGA. Les garçons pratiquent quotidiennement leurs exercices spirituels, s’adonnent au chant de la GITA et apprennent par le précepte et l’exemple les vertus de simplicité, d’abnégation, d’honneur et de vérité. Le mal leur est montré comme étant ce qui produit la misère ; le bien comme ces actions qui aboutissent au vrai bonheur. Le mal peut être comparé à du miel empoisonné, tentant mais chargé de mort.

Surmonter l’agitation du corps et de l’esprit par des techniques de concentration a donné des résultats étonnants : il n’est pas rare à Ranchi de voir une petite silhouette attachante, âgée de neuf ou dix ans, assise pendant une heure ou plus dans un équilibre ininterrompu, le regard non clignant dirigé vers l’œil spirituel. Souvent, l’image de ces étudiants de Ranchi m’est revenue à l’esprit, alors que j’observais des étudiants universitaires à travers le monde qui sont à peine capables de rester assis tranquillement pendant une période de cours. {FN40-4}

Ranchi se situe à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer ; le climat est doux et tempéré. Le site de dix hectares, près d’un grand étang de baignade, comprend l’un des plus beaux vergers de l’Inde — cinq cents arbres fruitiers : manguiers, goyaviers, litchis, jaquiers, dattiers. Les garçons cultivent leurs propres légumes et filent sur leurs CHARKAS.

Une maison d’hôtes est accueillante pour les visiteurs occidentaux. La bibliothèque de Ranchi contient de nombreux magazines et environ un millier de volumes en anglais et en bengali, dons de l’Occident et de l’Orient. Il existe une collection des écritures du monde. Un musée bien classé expose des objets archéologiques, géologiques et anthropologiques ; trophées, dans une large mesure, de mes errances sur la terre variée du Seigneur.

L’hôpital caritatif et le dispensaire de la Lahiri Mahasaya Mission, avec de nombreuses antennes extérieures dans des villages lointains, ont déjà secouru 150 000 des pauvres de l’Inde. Les étudiants de Ranchi sont formés aux premiers secours et ont rendu des services louables à leur province lors de moments tragiques d’inondations ou de famine.

Dans le verger se dresse un temple de Shiva, avec une statue du maître béni, Lahiri Mahasaya. Des prières quotidiennes et des cours d’écriture ont lieu dans le jardin sous les tonnelles de manguiers.

Des écoles secondaires annexes, avec les caractéristiques d’internat et de yoga de Ranchi, ont été ouvertes et sont maintenant florissantes. Il s’agit de la Yogoda Sat-Sanga Vidyapith (École) pour garçons, à Lakshmanpur dans le Bihar ; et de la Yogoda Sat-Sanga High School et ermitage à Ejmalichak dans le Midnapore.

Un majestueux Yogoda Math a été inauguré en 1939 à Dakshineswar, directement sur le Gange. À quelques kilomètres seulement au nord de Calcutta, le nouvel ermitage offre un havre de paix pour les citadins. Des hébergements adaptés sont disponibles pour les invités occidentaux, et en particulier pour les chercheurs qui consacrent intensément leur vie à la réalisation spirituelle. Les activités du Yogoda Math incluent un envoi bimensuel des enseignements de la Self-Realization Fellowship aux étudiants dans diverses régions de l’Inde.

Il est inutile de dire que toutes ces activités éducatives et humanitaires ont nécessité le service désintéressé et le dévouement de nombreux enseignants et travailleurs. Je ne liste pas leurs noms ici, car ils sont trop nombreux ; mais dans mon cœur, chacun a une niche lumineuse. Inspirés par les idéaux de Lahiri Mahasaya, ces enseignants ont abandonné des objectifs mondains prometteurs pour servir humblement, pour donner largement.

Mr. Wright a noué de nombreuses amitiés rapides avec les garçons de Ranchi ; vêtu d’un simple DHOTI, il a vécu un temps parmi eux. À Ranchi, Calcutta, Serampore, partout où il allait, mon secrétaire, qui a un don vif pour la description, sortait son journal de voyage pour enregistrer ses aventures. Un soir, je lui posai une question.

« Dick, quelle est ton impression de l’Inde ? »

« La paix », dit-il pensivement. « L’aura raciale est la paix. »

{FN40-1} Nous avons interrompu notre voyage dans les Provinces centrales, à mi-chemin à travers le continent, pour voir le Mahatma Gandhi à Wardha. Ces jours sont décrits au chapitre 44.

{FN40-2} Prafulla était le garçon qui était présent avec le Maître lorsqu’un cobra s’est approché (voir page 116).

{FN40-3} Littéralement, « nom sacré », un mot de salutation parmi les hindous, accompagné des paumes jointes levées du cœur vers le front en signe de salut. Un PRONAM en Inde remplace la salutation occidentale par une poignée de main.

{FN40-4} La formation mentale par certaines techniques de concentration a produit dans chaque génération indienne des hommes à la mémoire prodigieuse. Sir T. Vijayaraghavachari, dans le HINDUSTAN TIMES, a décrit les tests imposés aux « hommes-mémoire » professionnels modernes de Madras. « Ces hommes », a-t-il écrit, « étaient inhabituellement érudits dans la littérature sanskrite. Assis au milieu d’un large public, ils étaient à la hauteur des tests que plusieurs membres du public leur soumettaient simultanément. Le test serait le suivant : une personne commencerait à faire sonner une cloche, le nombre de sonneries devant être compté par l’« homme-mémoire ». Une deuxième personne dicterait à partir d’un papier un long exercice d’arithmétique, impliquant addition, soustraction, multiplication et division. Une troisième réciterait depuis le RAMAYANA ou le MAHABHARATA une longue série de poèmes, qui devaient être reproduits ; une quatrième poserait des problèmes de versification nécessitant la composition de vers dans un mètre approprié sur un sujet donné, chaque ligne devant se terminer par un mot spécifié ; un cinquième homme poursuivrait avec un sixième une dispute théologique, dont le langage exact devait être cité dans l’ordre précis où les disputants l’avaient menée, et un septième homme tournerait tout le temps une roue, dont le nombre de révolutions devait être compté. L’expert en mémoire devait accomplir simultanément tous ces exploits purement par des processus mentaux, car aucun papier ni crayon ne lui était permis. La tension sur les facultés devait être terrible. Habituellement, les hommes, par envie inconsciente, ont tendance à déprécier de tels efforts en affectant de croire qu’ils n’impliquent que l’exercice des fonctions inférieures du cerveau. Ce n’est cependant pas une pure question de mémoire. Le facteur le plus important est l’immense concentration de l’esprit. »

CHAPITRE 41

UNE IDYLLE DANS LE SUD DE L’INDE

« Vous êtes le premier Occidental, Dick, à jamais entrer dans ce sanctuaire. Beaucoup d’autres ont essayé en vain. »

À mes mots, Mr. Wright parut surpris, puis heureux. Nous venions de quitter le magnifique temple de Chamundi sur les collines surplombant Mysore, dans le sud de l’Inde. Là, nous nous étions inclinés devant les autels d’or et d’argent de la déesse Chamundi, divinité protectrice de la famille du maharaja régnant.

« Comme souvenir de cet honneur unique », dit Mr. Wright, rangeant soigneusement quelques pétales de rose bénis, « je conserverai toujours cette fleur, aspergée par le prêtre avec de l’eau de rose. »

Mon compagnon et moi {FN41-1} passions le mois de novembre 1935 en tant qu’invités de l’État de Mysore. Le Maharaja, S.A. Sri Krishnaraja Wadiyar IV, est un prince modèle avec une dévotion intelligente envers son peuple. Hindou pieux, le Maharaja a investi un musulman, l’habile Mirza Ismail, comme Dewan ou Premier ministre. Une représentation populaire est donnée aux sept millions d’habitants de Mysore à la fois dans une Assemblée et un Conseil législatif.

L’héritier du Maharaja, S.A. le Yuvaraja, Sir Sri Krishna Narasingharaj Wadiyar, avait invité mon secrétaire et moi-même à visiter son royaume éclairé et progressiste. Au cours de la quinzaine précédente, je m’étais adressé à des milliers de citoyens et d’étudiants de Mysore, à l’hôtel de ville, au Maharajah’s College, à l’école de médecine de l’Université ; et à trois réunions publiques à Bangalore, à la National High School, à l’Intermediate College et au Chetty Town Hall où plus de trois mille personnes s’étaient rassemblées. Si les auditeurs avides ont été capables de croire à l’image rayonnante que j’ai dépeinte de l’Amérique, je l’ignore ; mais les applaudissements ont toujours été les plus nourris lorsque je parlais des avantages mutuels qui pourraient découler de l’échange des meilleurs aspects de l’Orient et de l’Occident.

Mr. Wright et moi nous détendions maintenant dans la paix tropicale. Son journal de voyage donne le récit suivant de ses impressions sur Mysore :

« Des champs de riz d’un vert brillant, variés par des parcelles de canne à sucre en panache, nichent au pied protecteur de collines rocheuses — des collines parsemant le panorama émeraude comme des excroissances de pierre noire — et le jeu des couleurs est rehaussé par la disparition soudaine et dramatique du soleil alors qu’il cherche le repos derrière les collines solennelles.

« De nombreux moments de ravissement ont été passés à contempler, presque distraitement, la toile sans cesse changeante de Dieu étendue à travers le firmament, car Son toucher seul est capable de produire des couleurs qui vibrent avec la fraîcheur de la vie. Cette jeunesse des couleurs est perdue quand l’homme tente d’imiter avec de simples pigments, car le Seigneur a recours à un médium plus simple et plus efficace : des huiles qui ne sont ni des huiles ni des pigments, mais de simples rayons de lumière. Il jette une éclaboussure de lumière ici, et elle reflète le rouge ; Il agite à nouveau le pinceau et elle se mélange graduellement à l’orange et à l’or ; puis, avec une poussée perçante, Il poignarde les nuages avec une traînée de pourpre qui laisse une boucle ou une frange de rouge suintant de la blessure dans les nuages ; et ainsi de suite, Il joue, la nuit comme le matin, toujours changeant, toujours nouveau, toujours frais ; pas de modèles, pas de doubles, aucune couleur identique. La beauté du changement indien du jour à la nuit est sans comparaison ailleurs ; souvent le ciel semble comme si Dieu avait pris toutes les couleurs de Son nécessaire et leur avait donné un puissant mouvement kaléidoscopique dans les cieux.

« Je dois relater la splendeur d’une visite au crépuscule à l’immense barrage de Krishnaraja Sagar, {FN41-2} construit à vingt kilomètres de Mysore. Yoganandaji et moi sommes montés dans un petit bus et, avec un jeune garçon comme manivelle officielle ou substitut de batterie, nous sommes partis sur un chemin de terre lisse, juste au moment où le soleil se couchait à l’horizon et s’écrasait comme une tomate trop mûre. »

« Notre voyage nous mena au-delà des omniprésents champs de riz carrés, à travers une ligne de banians réconfortants, entre un bosquet de cocotiers imposants, à la végétation presque aussi dense que dans une jungle, et finalement, en approchant la crête d’une colline, nous nous trouvâmes face à face avec un immense lac artificiel, reflétant les étoiles et la frange de palmiers et d’autres arbres, entouré de ravissants jardins en terrasse et d’une rangée de lumières électriques sur le bord du barrage ; et en contrebas, nos yeux rencontrèrent un spectacle éblouissant de faisceaux colorés jouant sur des fontaines en forme de geysers, tels autant de ruisseaux d’encre brillante se déversant — cascades magnifiquement bleues, cataractes rouges saisissantes, embruns verts et jaunes, éléphants crachant de l’eau, une miniature de l’Exposition universelle de Chicago, et pourtant remarquablement moderne dans cette terre ancienne de rizières et de gens simples, qui nous ont réservé un accueil si affectueux que je crains qu’il ne faille plus que mes forces pour ramener Yoganandaji en Amérique.

« Un autre privilège rare : ma première promenade à dos d’éléphant. Hier, le Yuvaraja nous a invités à son palais d’été pour profiter d’une promenade sur l’un de ses éléphants, une bête énorme. Je suis monté sur une échelle fournie pour grimper jusqu’au HOWDAH ou selle, qui est capitonnée de soie et en forme de boîte ; et ensuite, ce fut un roulis, un tangage, un balancement et un soulèvement dans un ravin, trop enthousiaste pour m’inquiéter ou m’exclamer, mais m’accrochant de toutes mes forces ! »

Le sud de l’Inde, riche en vestiges historiques et archéologiques, est une terre au charme défini et pourtant indéfinissable. Au nord de Mysore se trouve le plus grand État indigène de l’Inde, Hyderabad, un plateau pittoresque coupé par le puissant fleuve Godavari. De vastes plaines fertiles, les ravissants Nilgiris ou « Montagnes Bleues », d’autres régions avec des collines arides de calcaire ou de granit. L’histoire d’Hyderabad est une longue histoire colorée, commençant il y a trois mille ans sous les rois Andhra, et se poursuivant sous des dynasties hindoues jusqu’en 1294 ap. J.-C., date à laquelle elle passa à une lignée de souverains musulmans qui règnent encore à ce jour.

Le spectacle d’architecture, de sculpture et de peinture le plus époustouflant de toute l’Inde se trouve à Hyderabad dans les anciennes grottes sculptées dans la roche d’Ellora et d’Ajanta. Le Kailasa à Ellora, un immense temple monolithique, possède des figures sculptées de dieux, d’hommes et de bêtes dans les proportions stupéfiantes d’un Michel-Ange. Ajanta est le site de cinq cathédrales et vingt-cinq monastères, toutes des excavations rocheuses soutenues par de formidables piliers ornés de fresques sur lesquels des artistes et des sculpteurs ont immortalisé leur génie.

La ville d’Hyderabad est honorée par l’université Osmania et par l’imposante mosquée Mecca Masjid, où dix mille mahométans peuvent s’assembler pour la prière.

L’État de Mysore est également une merveille pittoresque, à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer, regorgeant de forêts tropicales denses, le foyer d’éléphants sauvages, de bisons, d’ours, de panthères et de tigres. Ses deux villes principales, Bangalore et Mysore, sont propres, attrayantes, avec de nombreux parcs et jardins publics.

L’architecture et la sculpture hindoues ont atteint leur plus haute perfection à Mysore sous le patronage des rois hindous du onzième au quinzième siècle. Le temple de Belur, un chef-d’œuvre du onzième siècle achevé sous le règne du roi Vishnuvardhana, est inégalé dans le monde pour sa délicatesse de détail et son imagerie exubérante.

Les piliers rocheux trouvés dans le nord de Mysore datent du troisième siècle av. J.-C., éclairant la mémoire du roi Asoka. Il succéda au trône de la dynastie Maurya alors prédominante ; son empire comprenait presque toute l’Inde moderne, l’Afghanistan et le Baloutchistan. Cet illustre empereur, considéré même par les historiens occidentaux comme un souverain incomparable, a laissé la sagesse suivante sur un monument rocheux :

Cette inscription religieuse a été gravée afin que nos fils et nos petits-fils ne pensent pas qu’une nouvelle conquête soit nécessaire ; afin qu’ils ne pensent pas que la conquête par l’épée mérite le nom de conquête ; afin qu’ils n’y voient rien d’autre que destruction et violence ; afin qu’ils ne considèrent rien comme une véritable conquête, sauf la conquête de la religion. De telles conquêtes ont de la valeur en ce monde et dans l’autre.

Asoka était un petit-fils du formidable Chandragupta Maurya (connu des Grecs sous le nom de Sandrocottus), qui, dans sa jeunesse, avait rencontré Alexandre le Grand. Plus tard, Chandragupta détruisit les garnisons macédoniennes laissées en Inde, vainquit l’armée grecque envahissante de Seleucus dans le Pendjab, puis reçut à sa cour de Patna l’ambassadeur hellénique Mégasthène.

Des histoires extrêmement intéressantes ont été minutieusement enregistrées par les historiens grecs et d’autres qui accompagnèrent ou suivirent Alexandre dans son expédition en Inde. Les récits d’Arrien, de Diodore, de Plutarque et de Strabon le géographe ont été traduits par le Dr J. W. M’Crindle {FN41-3} pour projeter un rayon de lumière sur l’Inde ancienne. La caractéristique la plus admirable de l’invasion infructueuse d’Alexandre fut le profond intérêt qu’il manifesta pour la philosophie hindoue et pour les yogis et les hommes saints qu’il rencontra de temps à autre et dont il recherchait avidement la compagnie. Peu après que le guerrier grec fut arrivé à Taxila dans le nord de l’Inde, il envoya un messager, Onesikritos, un disciple de l’école hellénique de Diogène, pour chercher un maître indien, Dandamis, un grand sannyasi de Taxila.

« Salut à toi, ô maître des brahmanes ! » dit Onesikritos après avoir cherché Dandamis dans sa retraite forestière. « Le fils du puissant dieu Zeus, étant Alexandre qui est le Seigneur souverain de tous les hommes, te demande d’aller à lui, et si tu te conformes, il te récompensera avec de grands cadeaux, mais si tu refuses, il te coupera la tête ! »

Le yogi reçut cette invitation assez compulsive avec calme, et « ne leva même pas la tête de son lit de feuilles ».

« Je suis aussi un fils de Zeus, si Alexandre l’est », commenta-t-il. « Je ne veux rien de ce qui appartient à Alexandre, car je suis satisfait de ce que j’ai, tandis que je vois qu’il erre avec ses hommes sur mer et sur terre sans aucun avantage, et qu’il ne verra jamais la fin de ses errances.

« Va dire à Alexandre que Dieu, le Roi Suprême, n’est jamais l’Auteur d’un tort insolent, mais est le Créateur de la lumière, de la paix, de la vie, de l’eau, du corps de l’homme et des âmes ; Il reçoit tous les hommes quand la mort les libère, n’étant en rien sujet aux maladies maléfiques. Il est seul le Dieu de mon hommage, qui abhorre le massacre et n’instigue aucune guerre.

« Alexandre n’est pas un dieu, puisqu’il doit goûter à la mort », poursuivit le sage avec un calme mépris. « Comment un tel homme peut-il être le maître du monde, alors qu’il ne s’est pas encore assis sur un trône de domination intérieure universelle ? Il n’est pas non plus entré vivant dans l’Hadès, et il ne connaît pas la course du soleil à travers les régions centrales de la terre, alors que les nations à ses frontières n’ont même pas entendu son nom ! »

Après ce châtiment, sûrement le plus caustique jamais envoyé pour assaillir les oreilles du « Seigneur du Monde », le sage ajouta ironiquement : « Si les domaines actuels d’Alexandre ne sont pas assez vastes pour ses désirs, qu’il traverse le fleuve Gange ; là, il trouvera une région capable de sustenter tous ses hommes, si le pays de ce côté-ci est trop étroit pour le contenir. {FN41-4}

« Sache cependant que ce qu’Alexandre offre et les cadeaux qu’il promet sont des choses pour moi totalement inutiles ; les choses que j’apprécie et trouve d’une utilité et d’une valeur réelles sont ces feuilles qui sont ma maison, ces plantes en fleurs qui me fournissent ma nourriture quotidienne, et l’eau qui est ma boisson ; tandis que toutes les autres possessions qui sont amassées avec un soin anxieux ont coutume de se révéler ruineuses pour ceux qui les rassemblent, et ne causent que chagrin et vexation, dont tout pauvre mortel est pleinement chargé. Quant à moi, je m’allonge sur les feuilles de la forêt, et n’ayant rien qui nécessite d’être gardé, je ferme les yeux dans un sommeil tranquille ; alors que si j’avais quelque chose à garder, cela bannirait le sommeil. La terre me fournit tout, tout comme une mère son enfant avec du lait. Je vais où je veux, et il n’y a aucun souci dont je sois obligé de m’encombrer.

« Si Alexandre devait me couper la tête, il ne pourrait pas non plus détruire mon âme. Ma tête seule, alors silencieuse, resterait, laissant le corps comme un vêtement déchiré sur la terre, d’où il fut également pris. Moi alors, devenant Esprit, je monterai vers mon Dieu, qui nous a tous enfermés dans la chair et nous a laissés sur terre pour prouver si, ici-bas, nous vivrons obéissants à Ses ordonnances et qui demandera aussi à nous tous, quand nous partirons d’ici vers Sa présence, un compte rendu de notre vie, puisqu’Il est le Juge de tout mauvais agissement orgueilleux ; car les gémissements des opprimés deviennent le châtiment de l’oppresseur.

« Laisse donc Alexandre terrifier avec ces menaces ceux qui souhaitent la richesse et qui craignent la mort, car contre nous ces armes sont toutes deux également impuissantes ; les brahmanes n’aiment ni l’or ni ne craignent la mort. Va donc et dis ceci à Alexandre : Dandamis n’a besoin de rien de ce qui est à toi, et par conséquent ne viendra pas à toi, et si tu veux quelque chose de Dandamis, viens toi-même à lui. »

Avec une attention soutenue, Alexandre reçut par Onesikritos le message du yogi, et « ressentit un désir plus fort que jamais de voir Dandamis qui, bien que vieux et nu, était le seul antagoniste en qui lui, le conquérant de nombreuses nations, avait trouvé plus fort que lui ».

Alexandre invita à Taxila un certain nombre d’ascètes brahmanes réputés pour leur habileté à répondre aux questions philosophiques avec une sagesse concise. Un compte rendu de l’escarmouche verbale est donné par Plutarque ; Alexandre lui-même formulait toutes les questions.

« Lesquels sont les plus nombreux, les vivants ou les morts ? »

« Les vivants, car les morts ne sont plus. »

« Lequel engendre les plus gros animaux, la mer ou la terre ? »

« La terre, car la mer n’est qu’une partie de la terre. »

« Quelle est la plus intelligente des bêtes ? »

« Celle que l’homme ne connaît pas encore. » (L’homme craint l’inconnu.)

« Lequel a existé le premier, le jour ou la nuit ? »

« Le jour a précédé d’un jour. » Cette réponse fit trahir la surprise à Alexandre ; le brahmane ajouta : « Les questions impossibles nécessitent des réponses impossibles. »

« Comment un homme peut-il le mieux se faire aimer ? »

« Un homme sera aimé si, possédant un grand pouvoir, il ne se fait pas craindre pour autant. »

« Comment un homme peut-il devenir un dieu ? » {FN41-5}

« En faisant ce qu’il est impossible pour un homme de faire. »

« Lequel est le plus fort, la vie ou la mort ? »

« La vie, parce qu’elle porte tant de maux. »

Alexandre réussit à emmener hors de l’Inde, comme son maître, un vrai yogi. Cet homme était Swami Sphines, appelé « Kalanos » par les Grecs parce que le saint, un dévot de Dieu sous la forme de Kali, saluait tout le monde en prononçant Son nom de bon augure.

Kalanos accompagna Alexandre en Perse. Un jour fixé, à Suse en Perse, Kalanos abandonna son corps âgé en entrant dans un bûcher funéraire à la vue de toute l’armée macédonienne. Les historiens notent l’étonnement des soldats qui observèrent que le yogi n’avait aucune crainte de la douleur ou de la mort, et qui ne bougea pas une seule fois de sa position alors qu’il était consumé par les flammes. Avant de partir pour sa crémation, Kalanos avait embrassé tous ses proches compagnons, mais s’était abstenu de faire ses adieux à Alexandre, à qui le sage hindou avait simplement fait remarquer :

« Je vous verrai sous peu à Babylone. »

Alexandre quitta la Perse et mourut un an plus tard à Babylone. Les mots de son gourou indien avaient été sa façon de dire qu’il serait présent avec Alexandre dans la vie et dans la mort.

Les historiens grecs nous ont laissé de nombreuses images vivantes et inspirantes de la société indienne. La loi hindoue, nous dit Arrien, protège le peuple et « ordonne que personne parmi eux ne soit, en aucune circonstance, un esclave, mais que, jouissant eux-mêmes de la liberté, ils respectent le droit égal à celle-ci que tous possèdent. Car ceux-là, pensaient-ils, qui n’ont appris ni à dominer ni à ramper devant les autres, atteindront la vie la mieux adaptée à toutes les vicissitudes du sort. » {FN41-6}

« Les Indiens », dit un autre texte, « ne prêtent pas d’argent à usure, et ne savent pas comment emprunter. Il est contraire à l’usage établi pour un Indien de faire ou de subir un tort, et par conséquent, ils ne font ni contrats ni n’exigent de garanties. » La guérison, nous dit-on, se faisait par des moyens simples et naturels. « Les cures sont effectuées plutôt en régulant le régime alimentaire qu’en utilisant des médicaments. Les remèdes les plus estimés sont les onguents et les emplâtres. Tous les autres sont considérés comme étant en grande mesure pernicieux. » L’engagement dans la guerre était restreint aux KSHATRIYAS ou caste guerrière. « Et un ennemi qui tomberait sur un laboureur à son travail sur sa terre ne lui ferait aucun mal, car les hommes de cette classe étant considérés comme des bienfaiteurs publics, ils sont protégés de toute blessure. La terre restant ainsi non dévastée et produisant des récoltes abondantes, elle fournit aux habitants les nécessités pour rendre la vie agréable. » {FN41-7}

L’empereur Chandragupta qui, en 305 av. J.-C., avait vaincu le général d’Alexandre, Seleucus, décida sept ans plus tard de remettre les rênes du gouvernement de l’Inde à son fils. Voyageant dans le sud de l’Inde, Chandragupta passa les douze dernières années de sa vie en tant qu’ascète sans le sou, cherchant la réalisation de soi dans une grotte rocheuse à Sravanabelagola, aujourd’hui honorée comme un sanctuaire de Mysore. À proximité se dresse la plus grande statue du monde, sculptée dans un immense rocher par les Jaïns en 983 ap. J.-C. pour honorer le saint Comateswara.

Les sanctuaires religieux omniprésents de Mysore sont un rappel constant des nombreux grands saints du sud de l’Inde. L’un de ces maîtres, Thayumanavar, nous a laissé le poème stimulant suivant :

Vous pouvez contrôler un éléphant fou ; Vous pouvez fermer la gueule de l’ours et du tigre ; Vous pouvez monter un lion ; Vous pouvez jouer avec le cobra ; Par l’alchimie, vous pouvez assurer votre subsistance ; Vous pouvez errer à travers l’univers incognito ; Vous pouvez faire des dieux vos vassaux ; Vous pouvez être éternellement jeune ; Vous pouvez marcher sur l’eau et vivre dans le feu ; Mais le contrôle de l’esprit est meilleur et plus difficile.

Dans le bel et fertile État de Travancore, à l’extrême sud de l’Inde, où le trafic est transporté par rivières et canaux, le Maharaja assume chaque année une obligation héréditaire d’expier le péché encouru par les guerres et l’annexion dans un passé lointain de plusieurs petits États au Travancore. Pendant cinquante-six jours par an, le Maharaja visite le temple trois fois par jour pour entendre des hymnes et des récitations védiques ; la cérémonie d’expiation se termine avec le LAKSHADIPAM ou illumination du temple par cent mille lumières.

Le grand législateur hindou Manu {FN41-8} a esquissé les devoirs d’un roi. « Il devrait prodiguer des commodités comme Indra (seigneur des dieux) ; collecter les impôts doucement et imperceptiblement comme le soleil obtient la vapeur de l’eau ; entrer dans la vie de ses sujets comme le vent va partout ; rendre une justice égale à tous comme Yama (dieu de la mort) ; lier les transgresseurs dans un nœud coulant comme Varuna (divinité védique du ciel et du vent) ; plaire à tous comme la lune, brûler les ennemis vicieux comme le dieu du feu ; et soutenir tous comme la déesse terre.

« En temps de guerre, un roi ne devrait pas combattre avec des armes empoisonnées ou ardentes, ni tuer des ennemis faibles, non préparés, sans armes, ou des hommes qui ont peur, qui prient pour une protection ou qui s’enfuient. La guerre ne devrait être utilisée qu’en dernier recours. Les résultats sont toujours douteux dans la guerre. »

La présidence de Madras, sur la côte sud-est de l’Inde, contient la ville plate, spacieuse et bordée par la mer de Madras, et Conjeeveram, la Cité d’or, site de la capitale de la dynastie Pallava dont les rois régnèrent au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne. Dans la présidence moderne de Madras, les idéaux non violents du Mahatma Gandhi ont fait de grands progrès ; les « bonnets Gandhi » blancs distinctifs sont vus partout. Dans le sud en général, le Mahatma a effectué de nombreuses réformes importantes dans les temples pour les « intouchables » ainsi que des réformes du système des castes.

L’origine du système des castes, formulé par le grand législateur Manu, était admirable. Il voyait clairement que les hommes sont distingués par l’évolution naturelle en quatre grandes classes : ceux capables d’offrir un service à la société par leur travail corporel (SUDRAS) ; ceux qui servent par la mentalité, l’habileté, l’agriculture, le commerce, les affaires, la vie professionnelle en général (VAISYAS) ; ceux dont les talents sont administratifs, exécutifs et protecteurs — les dirigeants et les guerriers (KSHATRIYAS) ; ceux de nature contemplative, spirituellement inspirés et inspirants (BRAHMINS). « Ni la naissance, ni les sacrements, ni l’étude, ni l’ascendance ne peuvent décider si une personne est née deux fois (c’est-à-dire un BRAHMINE) », déclare le MAHABHARATA, « le caractère et la conduite seuls peuvent en décider. » {FN41-9} Manu a instruit la société de montrer du respect à ses membres dans la mesure où ils possèdent la sagesse, la vertu, l’âge, la parenté ou, enfin, la richesse. Dans l’Inde védique, les richesses étaient toujours méprisées si elles étaient thésaurisées ou indisponibles à des fins caritatives. Les hommes peu généreux possédant une grande richesse se voyaient attribuer un rang bas dans la société.

De graves maux apparurent lorsque le système des castes se durcit au fil des siècles pour devenir un licou héréditaire. Les réformateurs sociaux comme Gandhi et les membres de très nombreuses sociétés en Inde aujourd’hui font des progrès lents mais sûrs dans la restauration des anciennes valeurs de caste, basées uniquement sur la qualification naturelle et non sur la naissance. Chaque nation sur terre a son propre karma distinctif producteur de misère à traiter et à supprimer ; l’Inde, elle aussi, avec son esprit polyvalent et invulnérable, se montrera à la hauteur de la tâche de réforme des castes.

Le sud de l’Inde est si fascinant que M. Wright et moi-même avons désiré prolonger notre idylle. Mais le temps, dans sa rudesse immémoriale, ne nous a accordé aucune extension courtoise. Je devais bientôt prendre la parole à la session de clôture du Congrès philosophique indien à l’université de Calcutta. À la fin de la visite à Mysore, j’ai profité d’une discussion avec Sir C. V. Raman, président de l’Académie indienne des sciences. Ce brillant physicien hindou a reçu le prix Nobel en 1930 pour son importante découverte dans la diffusion de la lumière — l’« effet Raman » désormais connu de chaque écolier.

Faisant un signe d’adieu réticent à une foule d’étudiants et d’amis de Madras, M. Wright et moi sommes partis pour le nord. En chemin, nous nous sommes arrêtés devant un petit sanctuaire sacré à la mémoire de Sadasiva Brahman, {FN41-10} dans l’histoire de la vie duquel, au XVIIIe siècle, les miracles se multiplient. Un sanctuaire Sadasiva plus grand à Nerur, érigé par le Raja de Pudukkottai, est un lieu de pèlerinage qui a été témoin de nombreuses guérisons divines.

De nombreuses histoires pittoresques sur Sadasiva, un maître aimable et pleinement illuminé, sont encore courantes parmi les villageois du sud de l’Inde. Immergé un jour en SAMADHI sur la rive du fleuve Kaveri, Sadasiva fut vu être emporté par une soudaine inondation. Des semaines plus tard, il fut retrouvé enterré profondément sous un monticule de terre. Alors que les pelles des villageois frappèrent son corps, le saint se leva et s’éloigna d’un pas vif.

Sadasiva n’a jamais dit un mot ni porté de vêtement. Un matin, le yogi nu entra sans cérémonie dans la tente d’un chef mahométan. Ses femmes crièrent d’alarme ; le guerrier porta un coup d’épée sauvage à Sadasiva, dont le bras fut sectionné. Le maître partit sans s’en soucier. Accablé par le remords, le mahométan ramassa le bras sur le sol et suivit Sadasiva. Le yogi inséra tranquillement son bras dans le moignon saignant. Lorsque le guerrier demanda humblement une instruction spirituelle, Sadasiva écrivit avec son doigt sur le sable :

« Ne faites pas ce que vous voulez, et alors vous pourrez faire ce qui vous plaît. »

Le mahométan fut élevé à un état d’esprit exalté, et comprit que le conseil paradoxal du saint était un guide vers la liberté de l’âme par la maîtrise de l’ego.

Les enfants du village exprimèrent un jour le désir, en présence de Sadasiva, de voir le festival religieux de Madura, à 240 kilomètres de là. Le yogi indiqua aux petits qu’ils devaient toucher son corps. Ô ! instantanément, tout le groupe fut transporté à Madura. Les enfants errèrent joyeusement parmi les milliers de pèlerins. En quelques heures, le yogi ramena ses petits protégés à la maison par son simple mode de transport. Les parents étonnés entendirent les récits vivants de la procession des images, et notèrent que plusieurs enfants portaient des sacs de sucreries de Madura.

Un jeune incrédule tourna en dérision le saint et l’histoire. Le lendemain matin, il s’approcha de Sadasiva.

« Maître », dit-il avec mépris, « pourquoi ne m’emmenez-vous pas au festival, tout comme vous l’avez fait hier pour les autres enfants ? »

Sadasiva s’exécuta ; le garçon se retrouva immédiatement parmi la foule de la ville lointaine. Mais hélas ! où était le saint quand le jeune homme voulut partir ? Le garçon fatigué rejoignit sa maison par la méthode ancienne et prosaïque de la locomotion à pied.

{FN41-1} Mlle Bletch, incapable de maintenir le rythme actif imposé par M. Wright et moi-même, est restée joyeusement avec mes parents à Calcutta.

{FN41-2} Ce barrage, une immense installation hydroélectrique, éclaire la ville de Mysore et fournit de l’énergie aux usines de soies, de savons et d’huile de bois de santal. Les souvenirs en bois de santal de Mysore possèdent un parfum délicieux que le temps n’épuise pas ; une légère piqûre d’épingle ravive l’odeur. Mysore possède certaines des plus grandes entreprises industrielles pionnières de l’Inde, y compris les mines d’or de Kolar, la sucrerie de Mysore, les énormes aciéries de Bhadravati et le chemin de fer de l’État de Mysore, bon marché et efficace, qui couvre une grande partie des 77 000 kilomètres carrés de l’État.

Le Maharaja et le Yuvaraja qui furent mes hôtes à Mysore en 1935 sont tous deux décédés récemment. Le fils du Yuvaraja, l’actuel Maharaja, est un souverain entreprenant qui a ajouté aux industries de Mysore une grande usine d’avions.

{FN41-3} Six volumes sur l’INDE ANCIENNE (Calcutta, 1879).

{FN41-5} Ni Alexandre ni aucun de ses généraux ne traversèrent jamais le Gange. Confrontée à une résistance déterminée dans le nord-ouest, l’armée macédonienne refusa de pénétrer plus avant ; Alexandre fut contraint de quitter l’Inde et de chercher ses conquêtes en Perse.

{FN41-5} De cette question, nous pouvons supposer que le « Fils de Zeus » avait parfois le doute d’avoir déjà atteint la perfection.

{FN41-6} Tous les observateurs grecs commentent l’absence d’esclavage en Inde, une caractéristique en totale contradiction avec la structure de la société hellénique.

{FN41-7} CREATIVE INDIA par le professeur Benoy Kumar Sarkar donne une image complète des réalisations anciennes et modernes de l’Inde et de ses valeurs distinctives en économie, science politique, littérature, art et philosophie sociale. (Lahore : Motilal Banarsi Dass, Publishers, 1937, 714 p., 5,00 $.)

Un autre volume recommandé est INDIAN CULTURE THROUGH THE AGES, par S. V. Venatesvara (New York : Longmans, Green & Co., 5,00 $).

{FN41-8} Manu est le législateur universel ; non seulement pour la société hindoue, mais pour le monde entier. Tous les systèmes de régulations sociales sages et même de justice sont calqués sur Manu. Nietzsche a rendu l’hommage suivant : « Je ne connais aucun livre où tant de choses délicates et aimables soient dites sur la femme que dans le CODE DE MANU ; ces vieux barbus et ces saints ont une manière d’être galants envers les femmes qui ne peut peut-être pas être surpassée... une œuvre intellectuellement et supérieurement incomparable... pleine de nobles valeurs, elle est remplie d’un sentiment de perfection, d’un oui à la vie, et d’un sens triomphant du bien-être à son égard et à l’égard de la vie ; le soleil brille sur tout le livre. »

{FN41-9} « L’appartenance à l’une de ces quatre castes ne dépendait pas à l’origine de la naissance d’un homme, mais de ses capacités naturelles telles que démontrées par le but de vie qu’il choisissait d’atteindre », nous dit un article dans EAST-WEST de janvier 1935. « Ce but pouvait être (1) KAMA, le désir, l’activité de la vie des sens (stade SHUDRA), (2) ARTHA, le gain, satisfaire mais contrôler les désirs (stade VAISHYA), (3) DHARMA, l’autodiscipline, la vie de responsabilité et d’action juste (stade KSHATRIYA), (4) MOKSHA, la libération, la vie de spiritualité et d’enseignement religieux (stade BRAHMANE). Ces quatre castes rendent service à l’humanité par (1) le corps, (2) l’esprit, (3) la volonté, (4) l’Esprit.

« Ces quatre stades ont leur correspondance dans les GUNAS éternels ou qualités de la nature, TAMAS, RAJAS et SATTVA : obstruction, activité et expansion ; ou masse, énergie et intelligence. Les quatre castes naturelles sont marquées par les GUNAS comme (1) TAMAS (ignorance), (2) TAMAS-RAJAS (mélange d’ignorance et d’activité), (3) RAJAS-SATTVA (mélange d’activité juste et d’illumination), (4) SATTVA (illumination). Ainsi, la nature a marqué chaque homme de sa caste, par la prédominance en lui de l’un, ou du mélange de deux, des GUNAS. Bien sûr, chaque être humain possède les trois GUNAS dans des proportions variables. Le gourou sera capable de déterminer correctement la caste ou le statut évolutif d’un homme.

« Dans une certaine mesure, toutes les races et nations observent en pratique, sinon en théorie, les caractéristiques de la caste. Là où il y a une grande licence ou une soi-disant liberté, particulièrement dans les mariages entre les extrêmes des castes naturelles, la race s’étiole et s’éteint. La PURANA SAMHITA compare la progéniture de telles unions à des hybrides stériles, comme la mule qui est incapable de propager sa propre espèce. Les espèces artificielles sont finalement exterminées. L’histoire offre une preuve abondante de nombreuses grandes races qui n’ont plus aucun représentant vivant. Le système de castes de l’Inde est crédité par ses penseurs les plus profonds d’être le frein ou le préventif contre la licence qui a préservé la pureté de la race et l’a conduite en toute sécurité à travers des millénaires de vicissitudes, tandis que d’autres races ont disparu dans l’oubli. »

{FN41-10} Son titre complet était Sri Sadasivendra Saraswati Swami. L’illustre successeur dans la lignée formelle de Shankara, Jagadguru Sri Shankaracharya de Sringeri Math, a écrit une ODE inspirante dédiée à Sadasiva. EAST-WEST de juillet 1942 contenait un article sur la vie de Sadasiva.

CHAPITRE : 42

DERNIERS JOURS AVEC MON GOUROU

« Guruji, je suis heureux de vous trouver seul ce matin. » Je venais d’arriver à l’ermitage de Serampore, portant un fardeau parfumé de fruits et de roses. Sri Yukteswar me jeta un regard doux.

« Quelle est votre question ? » Le Maître regarda autour de la pièce comme s’il cherchait à s’échapper.

« Guruji, je suis venu à vous en tant qu’adolescent lycéen ; maintenant je suis un homme adulte, avec même un cheveu gris ou deux. Bien que vous m’ayez comblé d’une affection silencieuse depuis la première heure jusqu’à celle-ci, réalisez-vous qu’une seule fois, le jour de notre rencontre, vous avez dit : “Je t’aime” ? » Je le regardai avec supplication.

Le Maître baissa les yeux. « Yogananda, dois-je faire sortir dans les domaines froids du langage les sentiments chaleureux que le cœur sans mots protège le mieux ? »

« Guruji, je sais que vous m’aimez, mais mes oreilles mortelles souffrent de vous entendre le dire. »

« Qu’il en soit comme tu le souhaites. Durant ma vie de marié, j’ai souvent désiré un fils, à former sur la voie yogique. Mais quand tu es entré dans ma vie, j’ai été satisfait ; en toi, j’ai trouvé mon fils. » Deux larmes claires apparurent dans les yeux de Sri Yukteswar. « Yogananda, je t’aime toujours. »

« Votre réponse est mon passeport pour le ciel. » Je sentis un poids quitter mon cœur, dissous pour toujours par ses mots. Souvent, je m’étais interrogé sur son silence. Réalisant qu’il était peu émotif et réservé, je craignais parfois de ne pas avoir réussi à le satisfaire pleinement. La sienne était une nature étrange, jamais totalement connaissable ; une nature profonde et calme, insondable pour le monde extérieur, dont il avait depuis longtemps transcendé les valeurs.

Quelques jours plus tard, alors que je parlais devant un immense public au Albert Hall de Calcutta, Sri Yukteswar accepta de s’asseoir à mes côtés sur l’estrade, avec le Maharaja de Santosh et le maire de Calcutta. Bien que le Maître ne m’ait fait aucune remarque, je lui jetai des coups d’œil de temps à autre pendant mon discours, et crus déceler une lueur amusée dans ses yeux.

Vint ensuite une conférence devant les anciens élèves du Serampore College. Alors que je contemplais mes anciens camarades de classe, et qu’ils contemplaient leur propre « Moine Fou », des larmes de joie coulèrent sans honte. Mon professeur de philosophie à la langue d’argent, le Dr Ghoshal, s’avança pour me saluer, tous nos malentendus passés dissous par l’alchimiste Temps.

Un festival du solstice d’hiver fut célébré à la fin décembre dans l’ermitage de Serampore. Comme toujours, les disciples de Sri Yukteswar s’étaient rassemblés de près et de loin. SANKIRTANS dévotionnels, solos à la voix douce comme le nectar de Kristo-da, un festin servi par les jeunes disciples, le discours profondément émouvant du Maître sous les étoiles dans la cour bondée de l’ashram — souvenirs, souvenirs ! Joyeux festivals des années lointaines ! Ce soir, cependant, il devait y avoir une nouveauté.

« Yogananda, s’il te plaît, adresse-toi à l’assemblée — en anglais. » Les yeux du Maître pétillaient alors qu’il faisait cette demande doublement inhabituelle ; pensait-il au dilemme à bord du navire qui avait précédé ma première conférence en anglais ? Je racontai l’histoire à mon auditoire de condisciples, terminant par un hommage fervent à notre gourou.

« Sa guidance omniprésente était avec moi non seulement sur le paquebot », conclus-je, « mais quotidiennement tout au long de mes quinze années dans la vaste et hospitalière terre d’Amérique. »

Après le départ des invités, Sri Yukteswar m’appela dans la chambre même où — une seule fois, après un festival de mes premières années — j’avais été autorisé à dormir sur son lit en bois. Ce soir, mon gourou était assis là, tranquillement, un demi-cercle de disciples à ses pieds. Il sourit quand j’entrai rapidement dans la pièce.

« Yogananda, pars-tu maintenant pour Calcutta ? S’il te plaît, reviens ici demain. J’ai certaines choses à te dire. »

Le lendemain après-midi, avec quelques mots simples de bénédiction, Sri Yukteswar me conféra le titre monastique supérieur de PARAMHANSA. {FN42-1}

« Il remplace désormais formellement ton ancien titre de SWAMI », dit-il alors que je m’agenouillais devant lui. Avec un rire silencieux, je pensai à la lutte que mes étudiants américains endureraient pour la prononciation de PARAMHANSAJI. {FN42-2}

« Ma tâche sur terre est maintenant terminée ; tu dois continuer. » Le Maître parlait doucement, ses yeux calmes et doux. Mon cœur palpitait de peur.

« S’il te plaît, envoie quelqu’un prendre en charge notre ashram à Puri », continua Sri Yukteswar. « Je laisse tout entre tes mains. Tu seras capable de mener avec succès le bateau de ta vie et celui de l’organisation vers les rivages divins. »

En larmes, j’embrassais ses pieds ; il se leva et me bénit tendrement.

Le jour suivant, je fis venir de Ranchi un disciple, Swami Sebananda, et je l’envoyai à Puri pour assumer les fonctions de l’ermitage. {FN42-3} Plus tard, mon gourou discuta avec moi des détails juridiques du règlement de ses biens ; il était soucieux d’empêcher la possibilité de litiges de la part de parents, après sa mort, pour la possession de ses deux ermitages et autres propriétés, qu’il souhaitait léguer uniquement à des fins caritatives.

« Des arrangements avaient été pris récemment pour que le Maître visite Kidderpore, {FN42-4} mais il n’y est pas allé. » Amulaya Babu, un condisciple, me fit cette remarque un après-midi ; je ressentis une vague froide de pressentiment. À mes questions pressantes, Sri Yukteswar répondit seulement : « Je n’irai plus à Kidderpore. » Pendant un instant, le Maître trembla comme un enfant effrayé.

(« L’attachement à la résidence corporelle, surgissant de sa propre nature [c’est-à-dire provenant de racines immémoriales, d’expériences passées de la mort] », écrivit Patanjali, {FN42-5} « est présent à un faible degré même chez les grands saints. » Dans certains de ses discours sur la mort, mon gourou avait coutume d’ajouter : « Tout comme un oiseau enfermé depuis longtemps hésite à quitter sa maison habituelle lorsque la porte est ouverte. »)

« Guruji », le suppliai-je en sanglotant, « ne dites pas cela ! Ne prononcez jamais ces mots devant moi ! »

Le visage de Sri Yukteswar se détendit dans un sourire paisible. Bien qu’approchant de son quatre-vingt-unième anniversaire, il semblait bien et fort.

Baignant jour après jour dans le soleil de l’amour de mon gourou, inexprimé mais intensément ressenti, je bannis de mon esprit conscient les diverses allusions qu’il avait faites à son passage imminent.

« Monsieur, la KUMBHA MELA se réunit ce mois-ci à Allahabad. » Je montrai au Maître les dates de la MELA dans un almanach bengali. {FN42-6}

« Veux-tu vraiment y aller ? »

Ne sentant pas la réticence de Sri Yukteswar à me voir le quitter, je continuai : « Une fois, vous avez contemplé la vue bénie de Babaji à une KUMBHA d’Allahabad. Peut-être que cette fois j’aurai la chance de le voir. »

« Je ne pense pas que tu le rencontreras là-bas. » Mon gourou tomba alors dans le silence, ne souhaitant pas entraver mes projets.

Lorsque je partis pour Allahabad le jour suivant avec un petit groupe, le Maître me bénit silencieusement de sa manière habituelle. Apparemment, je restais inconscient des implications de l’attitude de Sri Yukteswar parce que le Seigneur souhaitait m’épargner l’expérience d’être forcé, impuissant, d’assister au départ de mon gourou. Il est toujours arrivé dans ma vie qu’à la mort de ceux qui m’étaient chers, Dieu ait compatissamment arrangé que je sois loin de la scène. {FN42-7}

Notre groupe atteignit la KUMBHA MELA le 23 janvier 1936. La foule déferlante de près de deux millions de personnes était un spectacle impressionnant, voire écrasant. Le génie particulier du peuple indien est la révérence innée, même chez le plus humble paysan, pour la valeur de l’Esprit, et pour les moines et sadhus qui ont abandonné les liens mondains pour chercher un ancrage plus divin. Il y a certes des imposteurs et des hypocrites, mais l’Inde respecte tous pour le bien de ceux qui illuminent tout le pays de bénédictions célestes. Les Occidentaux qui contemplaient ce vaste spectacle avaient une occasion unique de sentir le pouls du pays, l’ardeur spirituelle à laquelle l’Inde doit sa vitalité inaltérable face aux coups du temps.

Le premier jour fut passé par notre groupe à simplement regarder. Ici se trouvaient d’innombrables baigneurs, se plongeant dans le fleuve sacré pour la rémission des péchés ; là, nous voyions des rituels solennels de culte ; plus loin, des offrandes dévotionnelles étaient éparpillées aux pieds poussiéreux des saints ; un tour de tête, et une ligne d’éléphants, de chevaux caparaçonnés et de chameaux du Rajputana marchant au pas lent défilait, ou une curieuse procession religieuse de sadhus nus, agitant des sceptres d’or et d’argent, ou des drapeaux et des banderoles de velours de soie.

Des anachorètes portant seulement des pagnes étaient assis tranquillement en petits groupes, leurs corps enduits de cendres qui les protégeaient de la chaleur et du froid. L’œil spirituel était représenté de manière frappante sur leurs fronts par un seul point de pâte de bois de santal. Des swamis au crâne rasé apparaissaient par milliers, vêtus de safran et portant leur bâton de bambou et leur bol à aumône. Leurs visages rayonnaient de la paix du renonçant alors qu’ils se promenaient ou tenaient des discussions philosophiques avec des disciples.

Çà et là sous les arbres, autour d’immenses piles de bûches brûlantes, se trouvaient des sadhus pittoresques, {FN42-8} leurs cheveux tressés et massés en chignons au sommet de leur tête. Certains portaient des barbes de plusieurs pieds de long, bouclées et nouées. Ils méditaient tranquillement, ou tendaient leurs mains en bénédiction à la foule qui passait — mendiants, maharajas sur des éléphants, femmes en SARIS multicolores — leurs bracelets et bracelets de cheville tintant, des FAKIRS avec des bras fins tenus grotesquement en l’air, des BRAHMACHARIS portant des supports de coude pour la méditation, d’humbles sages dont la solennité cachait une béatitude intérieure. Bien au-dessus du brouhaha, nous entendions l’appel incessant des cloches des temples.

Lors de notre deuxième jour de MELA, mes compagnons et moi entrâmes dans divers ashrams et huttes temporaires, offrant des PRONAMS à des personnages saints. Nous reçûmes la bénédiction du chef de la branche GIRI de l’Ordre Swami — un moine ascétique et mince aux yeux de feu souriant. Notre visite suivante nous conduisit à un ermitage dont le gourou observait depuis neuf ans les vœux de silence et un régime strictement frugivore. Sur l’estrade centrale de la salle de l’ashram était assis un sadhu aveugle, Pragla Chakshu, profondément érudit dans les SHASTRAS et hautement vénéré par toutes les sectes.

Après avoir donné un bref discours en hindi sur le VEDANTA, notre groupe quitta l’ermitage paisible pour saluer un swami voisin, Krishnananda, un beau moine aux joues roses et aux épaules impressionnantes. Allongée près de lui, une lionne apprivoisée. Succombant au charme spirituel du moine — pas à son physique puissant, j’en suis sûr ! — l’animal de la jungle refuse toute viande au profit du riz et du lait. Le swami a appris à la bête au pelage fauve à prononcer « AUM » dans un grognement profond et attirant — un félin dévot !

Notre rencontre suivante, une entrevue avec un jeune sadhu érudit, est bien décrite dans le carnet de voyage étincelant de M. Wright.

« Nous avons parcouru en Ford le Gange très bas sur un pont flottant grinçant, rampant comme un serpent à travers la foule et sur des ruelles étroites et tortueuses, passant devant le site sur la rive du fleuve que Yoganandaji m’a désigné comme le lieu de rencontre de Babaji et Sri Yukteswarji. Descendant de la voiture peu de temps après, nous avons marché une certaine distance à travers la fumée épaisse des feux des sadhus et sur les sables glissants pour atteindre un groupe de minuscules huttes de boue et de paille très modestes. Nous nous sommes arrêtés devant l’une de ces habitations temporaires insignifiantes, avec une entrée minuscule sans porte, l’abri de Kara Patri, un jeune sadhu errant connu pour son intelligence exceptionnelle. Il était là, assis en tailleur sur un tas de paille, sa seule couverture — et accessoirement sa seule possession — étant un tissu ocre drapé sur ses épaules.

« Vraiment un visage divin nous a souri après que nous ayons rampé à quatre pattes dans la hutte et fait des PRONAMS aux pieds de cette âme illuminée, tandis que la lanterne à pétrole à l’entrée faisait vaciller des ombres étranges et dansantes sur les murs de chaume. Son visage, surtout ses yeux et ses dents parfaites, rayonnait et scintillait. Bien que je sois déconcerté par l’hindi, ses expressions étaient très révélatrices ; il était plein d’enthousiasme, d’amour, de gloire spirituelle. Personne ne pouvait se méprendre sur sa grandeur.

« Imaginez la vie heureuse de quelqu’un qui n’est pas attaché au monde matériel ; libre du problème vestimentaire ; libre de l’envie de nourriture, ne mendiant jamais, ne touchant jamais de nourriture cuite sauf un jour sur deux, ne portant jamais de bol à aumône ; libre de tous les enchevêtrements d’argent, ne manipulant jamais d’argent, ne stockant jamais de choses, faisant toujours confiance à Dieu ; libre des soucis de transport, ne montant jamais dans des véhicules, mais marchant toujours sur les rives des fleuves sacrés ; ne restant jamais au même endroit plus d’une semaine afin d’éviter toute croissance d’attachement.

« Une telle âme modeste ! Exceptionnellement érudit dans les VEDAS, possédant une maîtrise et le titre de SHASTRI (maître des écritures) de l’Université de Bénarès. Un sentiment sublime m’a envahi alors que j’étais assis à ses pieds ; tout cela semblait être une réponse à mon désir de voir la vraie, l’ancienne Inde, car il est un véritable représentant de cette terre de géants spirituels. »

J’ai interrogé Kara Patri sur sa vie errante. « N’avez-vous pas de vêtements supplémentaires pour l’hiver ? »

« Non, cela suffit. »

« Emportez-vous des livres ? »

« Non, j’enseigne de mémoire aux personnes qui souhaitent m’entendre. »

« Que faites-vous d’autre ? »

« J’erre le long du Gange. »

À ces mots calmes, j’ai été submergé par un désir pour la simplicité de sa vie. Je me suis souvenu de l’Amérique, et de toutes les responsabilités qui pesaient sur mes épaules.

« Non, Yogananda », pensai-je, tristement pendant un instant, « dans cette vie, errer le long du Gange n’est pas pour toi. »

Après que le sadhu m’ait fait part de quelques-unes de ses réalisations spirituelles, j’ai posé une question abrupte.

« Donnez-vous ces descriptions à partir de connaissances scripturaires, ou d’une expérience intérieure ? »

« À moitié à partir de l’apprentissage des livres », a-t-il répondu avec un sourire direct, « et à moitié à partir de l’expérience. »

Nous sommes restés joyeusement un moment dans un silence méditatif. Après avoir quitté sa présence sacrée, j’ai dit à M. Wright : « C’est un roi assis sur un trône de paille dorée. »

Nous avons dîné ce soir-là sur le terrain de la MELA sous les étoiles, mangeant dans des assiettes de feuilles assemblées avec des bâtonnets. La vaisselle en Inde est réduite au minimum !

Deux jours de plus de la fascinante KUMBHA ; puis vers le nord-ouest le long des rives de la Jumna jusqu’à Agra. Une fois de plus, j’ai contemplé le Taj Mahal ; en mémoire, Jitendra se tenait à mes côtés, impressionné par le rêve en marbre. Puis direction l’ashram de Brindaban de Swami Keshabananda.

Mon but en cherchant Keshabananda était lié à ce livre. Je n’avais jamais oublié la demande de Sri Yukteswar de rédiger la vie de Lahiri Mahasaya. Pendant mon séjour en Inde, je profitais de chaque occasion pour contacter les disciples directs et les parents du Yogavatar. En enregistrant leurs conversations dans des notes volumineuses, je vérifiais les faits et les dates, et collectionnais des photographies, de vieilles lettres et des documents. Mon dossier sur Lahiri Mahasaya commençait à enfler ; je réalisais avec consternation que devant moi se trouvaient des travaux d’écriture ardus. Je priais pour être à la hauteur de mon rôle de biographe du gourou colossal. Plusieurs de ses disciples craignaient que dans un compte rendu écrit, leur maître puisse être rabaissé ou mal interprété.

« On peut difficilement rendre justice avec des mots froids à la vie d’une incarnation divine », m’avait un jour fait remarquer Panchanon Bhattacharya.

D’autres proches disciples étaient de même satisfaits de garder le Yogavatar caché dans leurs cœurs comme le précepteur immortel. Néanmoins, conscient de la prédiction de Lahiri Mahasaya concernant sa biographie, je n’épargnai aucun effort pour obtenir et étayer les faits de sa vie extérieure.

Swami Keshabananda accueillit chaleureusement notre groupe à Brindaban dans son Katayani Peith Ashram, un imposant bâtiment en briques aux colonnes noires massives, situé dans un jardin magnifique. Il nous fit entrer immédiatement dans un salon orné d’un agrandissement de la photo de Lahiri Mahasaya. Le swami approchait de l’âge de quatre-vingt-dix ans, mais son corps musclé rayonnait de force et de santé. Avec ses longs cheveux et sa barbe blanc neige, ses yeux pétillants de joie, il était une véritable incarnation patriarcale. Je l’informai que je souhaitais mentionner son nom dans mon livre sur les maîtres de l’Inde.

« S’il vous plaît, parlez-moi de votre vie passée. » Je souris en suppliant ; les grands yogis sont souvent peu communicatifs.

Keshabananda fit un geste d’humilité. « Il y a peu de choses d’importance extérieure. Pratiquement toute ma vie a été passée dans les solitudes himalayennes, voyageant à pied d’une grotte calme à une autre. Pendant un certain temps, j’ai maintenu un petit ashram à l’extérieur de Hardwar, entouré de tous côtés par un bosquet de grands arbres. C’était un endroit paisible peu visité par les voyageurs, en raison de la présence omniprésente des cobras. » Keshabananda gloussa. « Plus tard, une inondation du Gange a emporté l’ermitage et les cobras. Mes disciples m’ont ensuite aidé à construire cet ashram de Brindaban. »

L’un de nos membres demanda au swami comment il s’était protégé contre les tigres de l’Himalaya. {FN42-9}

Keshabananda secoua la tête. « Dans ces hautes altitudes spirituelles », dit-il, « les bêtes sauvages molesteront rarement les yogis. Une fois dans la jungle, j’ai rencontré un tigre face à face. À mon éjaculation soudaine, l’animal fut pétrifié comme s’il avait été transformé en pierre. » Encore une fois, le swami gloussa à ses souvenirs.

« Il m’arrivait de quitter ma solitude pour rendre visite à mon gourou à Bénarès. Il avait l’habitude de plaisanter sur mes voyages incessants dans la nature sauvage de l’Himalaya.

« "Tu as la marque du voyageur sur la plante des pieds", me disait-il parfois. "Je suis heureux que les sacrés Himalayas soient assez étendus pour t’absorber."

« Bien des fois », poursuivit Keshabananda, « aussi bien avant qu’après son départ, Lahiri Mahasaya m’est apparu physiquement. Pour lui, aucun sommet himalayen n’est inaccessible ! »

Deux heures plus tard, il nous conduisit sur une terrasse destinée aux repas. Je soupirai en silence, accablé. Encore un repas de quinze plats ! Moins d’un an d’hospitalité indienne, et j’avais pris vingt-cinq kilos ! Pourtant, il aurait été considéré comme le comble de l’impolitesse de refuser l’un quelconque des mets, préparés avec soin pour les banquets interminables donnés en mon honneur. En Inde (et nulle part ailleurs, hélas !), un swami bien en chair est considéré comme une vue charmante. {FN42-10}

Après le dîner, Keshabananda me mena dans un recoin isolé.

« Ton arrivée n’est pas inattendue », dit-il. « J’ai un message pour toi. »

J’étais surpris ; personne n’était au courant de mon projet de rendre visite à Keshabananda.

« Alors que j’errais l’an dernier dans le nord de l’Himalaya, près de Badrinarayan », continua le swami, « je me suis égaré. J’ai trouvé un abri dans une grotte spacieuse, qui était vide, bien que les braises d’un feu luisent dans un trou du sol rocheux. M’interrogeant sur l’occupant de cette retraite solitaire, je m’assis près du feu, le regard fixé sur l’entrée de la grotte baignée de soleil.

« "Keshabananda, je suis heureux que tu sois ici." Ces mots vinrent de derrière moi. Je me retournai, sursautant, et fus ébloui en contemplant Babaji ! Le grand gourou s’était matérialisé dans une alcôve de la grotte. Ravi de le revoir après tant d’années, je me prosternai à ses pieds sacrés.

« "Je t’ai appelé ici", reprit Babaji. "C’est pourquoi tu as perdu ton chemin et as été conduit à ma demeure temporaire dans cette grotte. Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas rencontrés ; je suis heureux de te saluer une fois de plus."

« Le maître immortel me bénit avec quelques paroles d’aide spirituelle, puis ajouta : "Je te confie un message pour Yogananda. Il te rendra visite à son retour en Inde. De nombreuses affaires liées à son gourou et aux disciples survivants de Lahiri occuperont Yogananda pleinement. Dis-lui donc que je ne le verrai pas cette fois-ci, comme il l’espère ardemment ; mais je le verrai en une autre occasion." »

J’étais profondément touché de recevoir de la bouche de Keshabananda cette promesse consolante de Babaji. Une certaine blessure dans mon cœur s’évanouit ; je ne regrettais plus que, comme Sri Yukteswar l’avait laissé entendre, Babaji n’apparût pas à la KUMBHA MELA.

Passant une nuit en tant qu’invités de l’ashram, notre groupe partit le lendemain après-midi pour Calcutta. En franchissant un pont sur la rivière Jumna, nous profitâmes d’une vue magnifique sur la silhouette de Brindaban au moment précis où le soleil embrasait le ciel — une véritable fournaise de Vulcain en couleurs, reflétée sous nous dans les eaux calmes.

La rive de la Jumna est sanctifiée par les souvenirs de l’enfant Sri Krishna. C’est ici qu’il s’engageait avec une douceur innocente dans ses LILAS (jeux) avec les GOPIS (bergères), illustrant l’amour céleste qui existe toujours entre une incarnation divine et ses dévots. La vie du Seigneur Krishna a été mal comprise par de nombreux commentateurs occidentaux. L’allégorie scripturale est déconcertante pour les esprits littéraux. Une bévue hilarante d’un traducteur illustrera ce point. L’histoire concerne un saint médiéval inspiré, le cordonnier Ravidas, qui chantait dans les termes simples de son propre métier la gloire spirituelle cachée en toute l’humanité :

Sous la vaste voûte bleue Vit la divinité vêtue de peau.

On se détourne pour dissimuler un sourire en entendant l’interprétation terre-à-terre donnée au poème de Ravidas par un écrivain occidental :

« Il construisit ensuite une hutte, y installa une idole qu’il fabriqua à partir d’une peau, et s’adonna à son culte. »

Ravidas était un frère disciple du grand Kabir. L’une des chelas exaltées de Ravidas était la Rani de Chitor. Elle invita un grand nombre de brahmanes à un festin en l’honneur de son maître, mais ils refusèrent de manger avec un humble cordonnier. Alors qu’ils s’asseyaient avec une dignité distante pour manger leur propre repas non contaminé, ô miracle ! chaque brahmane trouva à ses côtés la forme de Ravidas. Cette vision collective accomplit un vaste renouveau spirituel à Chitor.

En quelques jours, notre petit groupe atteignit Calcutta. Impatient de voir Sri Yukteswar, je fus déçu d’apprendre qu’il avait quitté Serampore et se trouvait maintenant à Puri, à environ trois cents milles au sud.

« Venez immédiatement à l’ashram de Puri. » Ce télégramme fut envoyé le 8 mars par un frère disciple à Atul Chandra Roy Chowdhry, l’un des chelas du Maître à Calcutta. La nouvelle du message parvint à mes oreilles ; angoissé par ses implications, je tombai à genoux et implorai Dieu d’épargner la vie de mon gourou. Alors que j’allais quitter la maison paternelle pour prendre le train, une voix divine parla en moi.

« Ne va pas à Puri ce soir. Ta prière ne peut être exaucée. »

« Seigneur », dis-je, frappé par le chagrin, « Tu ne souhaites pas t’engager avec moi dans un "tir à la corde" à Puri, où Tu devrais refuser mes prières incessantes pour la vie du Maître. Doit-il donc, à Ton commandement, partir pour des devoirs plus élevés ? »

Obéissant à l’injonction intérieure, je ne partis pas cette nuit-là pour Puri. Le lendemain soir, je me rendis à la gare ; en chemin, à sept heures, un nuage astral noir couvrit soudainement le ciel. {FN42-11} Plus tard, tandis que le train rugissait vers Puri, une vision de Sri Yukteswar m’apparut. Il était assis, le visage très grave, avec une lumière de chaque côté.

« Est-ce fini ? » Je levai les bras en signe de supplication.

Il fit un signe de tête, puis s’évanouit lentement.

Alors que je me tenais sur le quai de la gare de Puri le lendemain matin, espérant toujours contre tout espoir, un homme inconnu s’approcha de moi.

« Avez-vous entendu dire que votre Maître est parti ? » Il me quitta sans un mot de plus ; je ne découvris jamais qui il était ni comment il avait su où me trouver.

Stupéfié, je chancelai contre le mur du quai, réalisant que mon gourou essayait de diverses manières de me transmettre la nouvelle dévastatrice. Bouillonnant de rébellion, mon âme était comme un volcan. Lorsque j’atteignis l’ermitage de Puri, j’étais au bord de l’effondrement. La voix intérieure répétait tendrement : « Reprends-toi. Sois calme. »

J’entrai dans la chambre de l’ashram où le corps du Maître, incroyablement vivant, était assis dans la posture du lotus — une image de santé et de beauté. Peu de temps avant son départ, mon gourou avait été légèrement malade de fièvre, mais avant le jour de son ascension dans l’Infini, son corps était devenu complètement sain. Peu importait combien de fois je regardais sa chère forme, je ne pouvais réaliser que la vie l’avait quitté. Sa peau était lisse et douce ; sur son visage régnait une expression béatifique de tranquillité. Il avait consciemment abandonné son corps à l’heure de l’appel mystique.

« Le Lion du Bengale est parti ! » criai-je dans un état second.

Je dirigeai les rites solennels le 10 mars. Sri Yukteswar fut enterré {FN42-12} selon les anciens rituels des swamis dans le jardin de son ashram de Puri. Ses disciples arrivèrent plus tard de près et de loin pour honorer leur gourou lors d’un service commémoratif à l’équinoxe de printemps. L’AMRITA BAZAR PATRIKA, principal journal de Calcutta, publia sa photo et le rapport suivant :

La cérémonie funéraire BHANDARA pour Srimat Swami Sri Yukteswar Giri Maharaj, âgé de 81 ans, a eu lieu à Puri le 21 mars. De nombreux disciples sont venus à Puri pour les rites.

L’un des plus grands commentateurs de la BHAGAVAD GITA, Swami Maharaj était un grand disciple de Yogiraj Sri Shyama Charan Lahiri Mahasaya de Bénarès. Swami Maharaj était le fondateur de plusieurs centres Yogoda Sat-Sanga (Self-Realization Fellowship) en Inde, et fut la grande inspiration derrière le mouvement de yoga qui fut porté en Occident par Swami Yogananda, son principal disciple. Ce sont les pouvoirs prophétiques et la profonde réalisation de Sri Yukteswarji qui inspirèrent Swami Yogananda à traverser les océans et à répandre en Amérique le message des maîtres de l’Inde.

Ses interprétations de la BHAGAVAD GITA et d’autres écritures témoignent de la profondeur de la maîtrise de Sri Yukteswarji en matière de philosophie, tant orientale qu’occidentale, et restent une révélation pour l’unité entre l’Orient et l’Occident. Croyant en l’unité de toutes les croyances religieuses, Sri Yukteswar Maharaj a établi la SADHU SABHA (Société des Saints) avec la coopération de dirigeants de diverses sectes et confessions, pour l’inculcation d’un esprit scientifique dans la religion. Au moment de son décès, il a désigné Swami Yogananda comme son successeur à la présidence de la SADHU SABHA.

L’Inde est vraiment plus pauvre aujourd’hui par la disparition d’un si grand homme. Puisse tous ceux qui ont la chance de l’avoir approché inculquer en eux-mêmes le véritable esprit de la culture et de la SADHANA de l’Inde, qui était personnifié en lui.

Je retournai à Calcutta. Ne me sentant pas encore capable de me rendre à l’ermitage de Serampore avec ses souvenirs sacrés, je fis venir Prafulla, le petit disciple de Sri Yukteswar à Serampore, et pris des dispositions pour qu’il entre à l’école de Ranchi.

« Le matin où vous êtes parti pour la MELA d’Allahabad », me dit Prafulla, « le Maître s’est effondré lourdement sur le divan.

« "Yogananda est parti !", a-t-il crié. "Yogananda est parti !" Il a ajouté de manière énigmatique : "Je devrai le lui dire d’une autre manière." Il est resté assis pendant des heures en silence. »

Mes journées étaient remplies de conférences, de cours, d’entretiens et de retrouvailles avec de vieux amis. Sous un sourire creux et une vie d’activité incessante, un courant de sombre méditation polluait le fleuve intérieur de béatitude qui, pendant tant d’années, avait serpenté sous les sables de toutes mes perceptions.

« Où ce sage divin est-il allé ? » criai-je silencieusement depuis les profondeurs d’un esprit tourmenté.

Aucune réponse ne vint.

« Il est préférable que le Maître ait achevé son union avec le Bien-Aimé Cosmique », m’assura mon esprit. « Il brille éternellement dans le domaine de l’immortalité. »

« Jamais plus tu ne pourras le voir dans l’ancien manoir de Serampore », se lamenta mon cœur. « Tu ne pourras plus amener tes amis pour le rencontrer, ou dire fièrement : "Regardez, là est assis le JNANAVATAR de l’Inde !" »

M. Wright prit des dispositions pour que notre groupe s’embarque de Bombay pour l’Occident au début de juin. Après une quinzaine de jours en mai passés en banquets d’adieu et en discours à Calcutta, Miss Bletch, M. Wright et moi-même partîmes dans la Ford pour Bombay. À notre arrivée, les autorités du navire nous demandèrent d’annuler notre passage, car aucune place ne pouvait être trouvée pour la Ford, dont nous aurions besoin à nouveau en Europe.

« Peu importe », dis-je tristement à M. Wright. « Je veux retourner encore une fois à Puri. » J’ajoutai silencieusement : « Que mes larmes arrosent une fois de plus la tombe de mon gourou. »

{FN42-1} Littéralement, PARAM, suprême ; HANSA, cygne. Le HANSA est représenté dans la tradition scripturale comme le véhicule de Brahma, l’Esprit Suprême ; comme symbole de discernement, le cygne blanc HANSA est considéré comme capable de séparer le nectar SOMA du mélange de lait et d’eau. HAM-SA (prononcé HONG-SAU) sont deux mots de chant sacrés en sanskrit possédant un lien vibratoire avec l’inspiration et l’expiration. AHAM-SA signifie littéralement « Je suis Lui ».

{FN42-2} Ils ont généralement évité la difficulté en m’appelant MONSIEUR.

{FN42-3} À l’ashram de Puri, Swami Sebananda dirige toujours une petite école de yoga florissante pour garçons, ainsi que des groupes de méditation pour adultes. Des réunions de saints et de pandits s’y tiennent périodiquement.

{FN42-4} Un quartier de Calcutta.

{FN42-5} APHORISMES : II:9.

{FN42-6} Les MELAS religieux sont mentionnés dans l’ancien MAHABHARATA. Le voyageur chinois Hieuen Tsiang a laissé un compte rendu d’une vaste KUMBHA MELA tenue en 644 après J.-C. à Allahabad. La plus grande MELA a lieu tous les douze ans ; la deuxième plus grande (ARDHA ou moitié) KUMBHA se produit tous les six ans. Des MELAS plus petites se réunissent tous les trois ans, attirant environ un million de dévots. Les quatre villes sacrées de la MELA sont Allahabad, Hardwar, Nasik et Ujjain.

Les premiers voyageurs chinois nous ont laissé de nombreuses images saisissantes de la société indienne. Le prêtre chinois, Fa-Hsien, a écrit un compte rendu de ses onze années en Inde sous le règne de Chandragupta II (début du IVe siècle). L’auteur chinois relate : « Dans tout le pays, personne ne tue aucun être vivant, ni ne boit de vin... Ils n’élèvent ni cochons ni volailles ; il n’y a pas de commerce de bétail, pas de boucheries ni de distilleries. Des chambres avec lits et matelas, nourriture et vêtements, sont fournies aux prêtres résidents et itinérants sans exception, et il en est de même partout. Les prêtres s’occupent d’œuvres bienveillantes et de chant de liturgies ; ou ils s’assoient en méditation. » Fa-Hsien nous dit que le peuple indien était heureux et honnête ; la peine capitale était inconnue.

{FN42-7} Je n’étais pas présent lors des décès de ma mère, de mon frère aîné Ananta, de ma sœur aînée Roma, du Maître, de mon père, ou de plusieurs disciples proches.

(Mon père est décédé à Calcutta en 1942, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.)

{FN42-8} Les centaines de milliers de sadhus indiens sont contrôlés par un comité exécutif de sept dirigeants, représentant sept grandes sections de l’Inde. L’actuel MAHAMANDALESWAR ou président est Joyendra Puri. Cet homme saint est extrêmement réservé, limitant souvent son discours à trois mots : Vérité, Amour et Travail. Une conversation suffisante !

{FN42-9} Il existe, semble-t-il, de nombreuses méthodes pour déjouer un tigre. Un explorateur australien, Francis Birtles, a raconté qu’il avait trouvé les jungles indiennes « variées, belles et sûres ». Son charme de sécurité était du papier tue-mouches. « Chaque nuit, j’étalais une quantité de feuilles autour de mon campement et je n’étais jamais dérangé », expliquait-il. « La raison est psychologique. Le tigre est un animal doté d’une grande dignité consciente. Il rôde autour et défie l’homme jusqu’à ce qu’il arrive au papier tue-mouches ; il s’éloigne alors en se faufilant. Aucun tigre digne de ce nom n’oserait affronter un être humain après s’être accroupi sur un papier tue-mouches collant ! »

{FN42-10} Après mon retour en Amérique, j’ai perdu trente kilos.

{FN42-11} Sri Yukteswar est parti à cette heure-là : 19h00, le 9 mars 1936.

{FN42-12} Les coutumes funéraires en Inde exigent la crémation pour les chefs de famille ; les swamis et les moines d’autres ordres ne sont pas incinérés, mais enterrés. (Il y a des exceptions occasionnelles.) Les corps des moines sont symboliquement considérés comme ayant subi la crémation dans le feu de la sagesse au moment de la prise du vœu monastique.

CHAPITRE : 43

LA RÉSURRECTION DE SRI YUKTESWAR

« Seigneur Krishna ! » La forme glorieuse de l’avatar apparut dans un embrasement scintillant alors que j’étais assis dans ma chambre à l’hôtel Regent de Bombay. Brillante au-dessus du toit d’un immeuble élevé de l’autre côté de la rue, la vision ineffable avait soudainement éclaté à ma vue alors que je regardais par ma longue fenêtre ouverte du troisième étage.

La figure divine me fit signe, souriant et hochant la tête en guise de salutation. Lorsque je ne pus comprendre le message exact du Seigneur Krishna, il repartit avec un geste de bénédiction. Merveilleusement élevé, je sentis qu’un événement spirituel était annoncé.

Mon voyage en Occident avait, pour le moment, été annulé. J’étais prévu pour plusieurs discours publics à Bombay avant de partir pour une visite de retour au Bengale.

Assis sur mon lit dans l’hôtel de Bombay à trois heures de l’après-midi, le 19 juin 1936 — une semaine après la vision de Krishna — je fus tiré de ma méditation par une lumière béatifique. Sous mes yeux ouverts et stupéfaits, toute la pièce fut transformée en un monde étrange, la lumière du soleil transmuée en une splendeur céleste.

Des vagues de ravissement m’engloutirent alors que je contemplais la forme de chair et d’os de Sri Yukteswar !

« Mon fils ! » Le Maître parla tendrement, sur son visage un sourire fascinant d’ange.

Pour la première fois de ma vie, je ne m’agenouillai pas à ses pieds pour le saluer, mais m’avançai instantanément pour le recueillir avidement dans mes bras. Moment des moments ! L’angoisse des mois passés était un tribut que je considérais comme insignifiant face à la béatitude torrentielle qui descendait maintenant.

« Mon Maître, bien-aimé de mon cœur, pourquoi m’avez-vous quitté ? » J’étais incohérent dans un excès de joie. « Pourquoi m’avez-vous laissé aller à la KUMBHA MELA ? Combien amèrement me suis-je blâmé de vous avoir quitté ! »

« Je ne voulais pas interférer avec ta joyeuse anticipation de voir le lieu de pèlerinage où j’ai rencontré Babaji pour la première fois. Je ne t’ai quitté que pour un court instant ; ne suis-je pas avec toi à nouveau ? »

« Mais est-ce VOUS, Maître, le même Lion de Dieu ? Portez-vous un corps comme celui que j’ai enterré sous les cruels sables de Puri ? »

« Oui, mon enfant, je suis le même. Ceci est un corps de chair et de sang. Bien que je le voie comme éthéré, à ta vue il est physique. À partir des atomes cosmiques, j’ai créé un corps entièrement nouveau, exactement comme ce corps physique de rêve cosmique que tu as déposé sous les sables de rêve à Puri dans ton monde de rêve. Je suis en vérité ressuscité — non pas sur terre, mais sur une planète astrale. Ses habitants sont mieux à même que l’humanité terrestre de répondre à mes normes élevées. Là-bas, toi et tes êtres chers exaltés viendrez un jour être avec moi. »

« Gourou immortel, dites-m’en plus ! »

Le Maître émit un rire bref et joyeux. « S’il te plaît, mon cher », dit-il, « ne veux-tu pas relâcher un peu ton étreinte ? »

« Seulement un peu ! » Je l’avais embrassé avec une poigne de pieuvre. Je pouvais détecter la même odeur faible, parfumée et naturelle qui avait été caractéristique de son corps auparavant. Le contact frissonnant de sa chair divine persiste encore autour de la face interne de mes bras et dans mes paumes chaque fois que je me remémore ces heures glorieuses.

« De même que les prophètes sont envoyés sur terre pour aider les hommes à résoudre leur karma physique, ainsi ai-je été dirigé par Dieu pour servir sur une planète astrale en tant que sauveur », expliqua Sri Yukteswar. « Elle s’appelle HIRANYALOKA ou "Planète Astrale Illuminée". Là-bas, j’aide des êtres avancés à se débarrasser de leur karma astral et à atteindre ainsi la libération des renaissances astrales. Les habitants de Hiranyaloka sont hautement développés spirituellement ; ils avaient tous acquis, dans leur dernière incarnation terrestre, le pouvoir, donné par la méditation, de quitter consciemment leurs corps physiques à la mort. Nul ne peut entrer à Hiranyaloka s’il n’a pas dépassé sur terre l’état de SABIKALPA SAMADHI pour atteindre l’état supérieur de NIRBIKALPA SAMADHI. {FN43-1}

« Les habitants de Hiranyaloka ont déjà traversé les sphères astrales ordinaires, où presque tous les êtres venant de la terre doivent aller à la mort ; là-bas, ils ont épuisé de nombreuses graines de leurs actions passées dans les mondes astraux. Nul, sauf les êtres avancés, ne peut accomplir un tel travail rédempteur efficacement dans les mondes astraux. Puis, afin de libérer leurs âmes plus complètement du cocon des traces karmiques logées dans leurs corps astraux, ces êtres supérieurs ont été attirés par la loi cosmique pour renaître avec de nouveaux corps astraux sur Hiranyaloka, le soleil astral ou paradis, où je me suis ressuscité pour les aider. Il y a aussi des êtres hautement avancés sur Hiranyaloka qui sont venus du monde causal, supérieur et plus subtil. »

Mon esprit était maintenant en telle harmonie avec celui de mon gourou qu’il me transmettait ses images verbales en partie par la parole et en partie par transfert de pensée. Je recevais ainsi rapidement ses tabloïds d’idées.

« Tu as lu dans les écritures », poursuivit le Maître, « que Dieu a enchâssé l’âme humaine successivement dans trois corps : le corps-idée, ou causal ; le corps astral subtil, siège des natures mentale et émotionnelle de l’homme ; et le corps physique grossier. Sur terre, un homme est équipé de ses sens physiques. Un être astral travaille avec sa conscience et ses sentiments ainsi qu’un corps fait de lifetrons. {FN43-2} Un être au corps causal demeure dans le royaume béatifique des idées. Mon travail se fait avec les êtres astraux qui se préparent à entrer dans le monde causal. »

« Adorable Maître, s’il vous plaît, dites-m’en plus sur le cosmos astral. » Bien que j’aie légèrement relâché mon étreinte à la demande de Sri Yukteswar, mes bras étaient toujours autour de lui. Trésor au-dessus de tous les trésors, mon gourou qui avait ri de la mort pour m’atteindre !

« Il existe de nombreuses planètes astrales, fourmillant d’êtres astraux », commença le Maître. « Les habitants utilisent des avions astraux, ou des masses de lumière, pour voyager d’une planète à une autre, plus vite que l’électricité et les énergies radioactives.

« L’univers astral, fait de diverses vibrations subtiles de lumière et de couleur, est des centaines de fois plus grand que le cosmos matériel. La création physique entière est suspendue comme un petit panier solide sous l’énorme ballon lumineux de la sphère astrale. Tout comme de nombreux soleils et étoiles physiques errent dans l’espace, il existe aussi d’innombrables systèmes solaires et stellaires astraux. Leurs planètes possèdent des soleils et des lunes astraux, plus beaux que les physiques. Les luminaires astraux ressemblent à l’aurore boréale — l’aurore astrale ensoleillée étant plus éblouissante que l’aurore lunaire aux rayons doux. Le jour et la nuit astraux sont plus longs que ceux de la terre.

« Le monde astral est infiniment beau, propre, pur et ordonné. Il n’y a pas de planètes mortes ni de terres stériles. Les imperfections terrestres — mauvaises herbes, bactéries, insectes, serpents — sont absentes. Contrairement aux climats et aux saisons variables de la terre, les planètes astrales maintiennent la température égale d’un printemps éternel, avec par intermittence une neige blanche lumineuse et une pluie de lumières multicolores. Les planètes astrales abondent en lacs opales et en mers brillantes et rivières arc-en-ciel. »

« L’univers astral ordinaire — non le ciel astral plus subtil d’Hiranyaloka — est peuplé de millions d’êtres astraux qui sont venus, plus ou moins récemment, de la terre, et aussi de myriades de fées, de sirènes, de poissons, d’animaux, de gobelins, de gnomes, de demi-dieux et d’esprits, résidant tous sur différentes planètes astrales en accord avec leurs qualifications karmiques. Diverses demeures sphériques ou régions vibratoires sont prévues pour les esprits bons et mauvais. Les bons peuvent voyager librement, mais les mauvais esprits sont confinés dans des zones limitées. De la même manière que les êtres humains vivent à la surface de la terre, les vers dans le sol, les poissons dans l’eau et les oiseaux dans l’air, les êtres astraux de différents degrés sont assignés à des quartiers vibratoires appropriés.

« Parmi les anges déchus expulsés d’autres mondes, des frictions et des guerres éclatent au moyen de bombes lifétroniques ou de rayons vibratoires mentaux MANTRIQUES {FN43-43}. Ces êtres habitent les régions sombres du cosmos astral inférieur, travaillant à l’épuisement de leur mauvais karma.

« Dans les vastes royaumes au-dessus de la sombre prison astrale, tout est brillant et magnifique. Le cosmos astral est plus naturellement en harmonie que la terre avec la volonté divine et le plan de perfection. Chaque objet astral est manifesté principalement par la volonté de Dieu, et partiellement par l’appel de la volonté des êtres astraux. Ils possèdent le pouvoir de modifier ou d’améliorer la grâce et la forme de toute chose déjà créée par le Seigneur. Il a donné à Ses enfants astraux la liberté et le privilège de changer ou d’améliorer à volonté le cosmos astral. Sur terre, un solide doit être transformé en liquide ou en une autre forme par des processus naturels ou chimiques, mais les solides astraux sont transformés en liquides, gaz ou énergie astraux uniquement et instantanément par la volonté des habitants.

« La terre est assombrie par la guerre et le meurtre dans la mer, sur terre et dans les airs, » poursuivit mon gourou, « mais les royaumes astraux connaissent une heureuse harmonie et une égalité parfaite. Les êtres astraux dématérialisent ou matérialisent leurs formes à volonté. Les fleurs, les poissons ou les animaux peuvent se métamorphoser, pour un temps, en hommes astraux. Tous les êtres astraux sont libres de revêtir n’importe quelle forme et peuvent facilement communier entre eux. Aucune loi naturelle fixe et définie ne les limite — on peut, par exemple, demander avec succès à n’importe quel arbre astral de produire une mangue astrale ou tout autre fruit, fleur, ou même tout autre objet désiré. Certaines restrictions karmiques sont présentes, mais il n’y a aucune distinction dans le monde astral quant à la désirabilité des diverses formes. Tout est vibrant de la lumière créatrice de Dieu.

« Personne ne naît d’une femme ; les rejetons sont matérialisés par les êtres astraux grâce à l’aide de leur volonté cosmique en des formes spécialement conçues, condensées astralement. L’être récemment désincarné physiquement arrive dans une famille astrale par invitation, attiré par des tendances mentales et spirituelles similaires.

« Le corps astral n’est pas sujet au froid, à la chaleur ou à d’autres conditions naturelles. L’anatomie comprend un cerveau astral, ou le lotus de lumière aux mille pétales, et six centres éveillés dans le SUSHUMNA, ou l’axe cérébro-spinal astral. Le cœur puise l’énergie cosmique ainsi que la lumière du cerveau astral, et les pompe vers les nerfs astraux et les cellules corporelles, ou lifétrons. Les êtres astraux peuvent agir sur leur corps par la force lifétronique ou par des vibrations MANTRIQUES.

« Le corps astral est une contrepartie exacte de la dernière forme physique. Les êtres astraux conservent la même apparence qu’ils possédaient dans leur jeunesse lors de leur précédent séjour terrestre ; occasionnellement, un être astral choisit, comme moi-même, de conserver son apparence de vieillard. » Le Maître, émanant l’essence même de la jeunesse, gloussa joyeusement.

« Contrairement au monde physique spatial et tridimensionnel perçu uniquement par les cinq sens, les sphères astrales sont visibles au sixième sens universel : l’intuition, » continua Sri Yukteswar. « Par le pur sentiment intuitif, tous les êtres astraux voient, entendent, sentent, goûtent et touchent. Ils possèdent trois yeux, dont deux sont partiellement fermés. Le troisième et principal œil astral, placé verticalement sur le front, est ouvert. Les êtres astraux ont tous les organes sensoriels extérieurs — oreilles, yeux, nez, langue et peau — mais ils emploient le sens intuitif pour éprouver des sensations à travers n’importe quelle partie du corps ; ils peuvent voir à travers l’oreille, le nez ou la peau. Ils sont capables d’entendre à travers les yeux ou la langue, et peuvent goûter à travers les oreilles ou la peau, et ainsi de suite. {FN43-44}

« Le corps physique de l’homme est exposé à d’innombrables dangers, et est facilement blessé ou mutilé ; le corps astral éthéré peut occasionnellement être coupé ou meurtri, mais il est guéri instantanément par la simple volonté. »

« Gurudeva, toutes les personnes astrales sont-elles belles ? »

« La beauté dans le monde astral est connue pour être une qualité spirituelle, et non une conformation extérieure, » répondit Sri Yukteswar. « Les êtres astraux accordent donc peu d’importance aux traits du visage. Ils ont cependant le privilège de se costumer à volonté avec de nouveaux corps astraux matérialisés et colorés. Tout comme les hommes du monde revêtent de nouveaux habits pour les événements de gala, les êtres astraux trouvent des occasions de se parer de formes spécialement conçues.

« Les joyeuses festivités astrales sur les planètes astrales supérieures comme Hiranyaloka ont lieu lorsqu’un être est libéré du monde astral par l’avancement spirituel, et est donc prêt à entrer dans le ciel du monde causal. En de telles occasions, le Père Céleste Invisible, et les saints qui sont fondus en Lui, se matérialisent dans des corps de leur propre choix et se joignent à la célébration astrale. Afin de plaire à Son dévot bien-aimé, le Seigneur prend toute forme désirée. Si le dévot adorait par la dévotion, il voit Dieu comme la Mère Divine. Pour Jésus, l’aspect Père de l’Être Infini était plus attrayant que toute autre conception. L’individualité dont le Créateur a doté chacune de Ses créatures fait toute demande concevable et inconcevable sur la polyvalence du Seigneur ! » Mon gourou et moi rîmes joyeusement ensemble.

« Les amis des autres vies se reconnaissent facilement dans le monde astral, » poursuivit Sri Yukteswar de sa belle voix flûtée. « Se réjouissant de l’immortalité de l’amitié, ils réalisent l’indestructibilité de l’amour, souvent mise en doute au moment des tristes et illusoires séparations de la vie terrestre.

« L’intuition des êtres astraux perce à travers le voile et observe les activités humaines sur terre, mais l’homme ne peut voir le monde astral à moins que son sixième sens ne soit quelque peu développé. Des milliers d’habitants de la terre ont entrevu momentanément un être astral ou un monde astral.

« Les êtres avancés sur Hiranyaloka restent pour la plupart éveillés dans l’extase pendant le long jour et la longue nuit astraux, aidant à résoudre les problèmes complexes du gouvernement cosmique et la rédemption des fils prodigues, les âmes liées à la terre. Lorsque les êtres d’Hiranyaloka dorment, ils ont parfois des visions astrales oniriques. Leurs esprits sont généralement absorbés dans l’état conscient de la félicité NIRBIKALPA la plus élevée.

« Les habitants de toutes les parties des mondes astraux sont encore sujets aux agonies mentales. Les esprits sensibles des êtres supérieurs sur des planètes comme Hiranyaloka ressentent une vive douleur si une erreur est commise dans la conduite ou la perception de la vérité. Ces êtres avancés s’efforcent d’accorder chacun de leurs actes et de leurs pensées avec la perfection de la loi spirituelle.

« La communication entre les habitants astraux se fait entièrement par télépathie et télévision astrales ; il n’y a aucune confusion ni aucun malentendu liés au mot écrit et parlé que les habitants de la terre doivent endurer. Tout comme les personnages sur l’écran de cinéma semblent bouger et agir à travers une série d’images lumineuses, et ne respirent pas réellement, ainsi les êtres astraux marchent et travaillent comme des images de lumière intelligemment guidées et coordonnées, sans avoir besoin de puiser leur puissance dans l’oxygène. L’homme dépend des solides, des liquides, des gaz et de l’énergie pour sa subsistance ; les êtres astraux se soutiennent principalement par la lumière cosmique. »

« Mon Maître, les êtres astraux mangent-ils quelque chose ? » Je buvais ses merveilleuses élucidations avec la réceptivité de toutes mes facultés — esprit, cœur, âme. Les perceptions supraconscientes de la vérité sont durablement réelles et immuables, tandis que les expériences et impressions sensorielles fugaces ne sont jamais plus que temporairement ou relativement vraies, et perdent bientôt toute leur vivacité dans la mémoire. Les paroles de mon gourou étaient si intensément imprimées sur le parchemin de mon être qu’à tout moment, en transférant mon esprit dans l’état supraconscient, je peux clairement revivre l’expérience divine.

« Des végétaux lumineux semblables à des rayons abondent dans les sols astraux, » répondit-il. « Les êtres astraux consomment des végétaux et boivent un nectar coulant de glorieuses fontaines de lumière et de ruisseaux et rivières astraux. Tout comme des images invisibles de personnes sur terre peuvent être extraites de l’éther et rendues visibles par un appareil de télévision, puis renvoyées dans l’espace, les plans astraux invisibles des végétaux et des plantes, créés par Dieu et flottant dans l’éther, sont précipités sur une planète astrale par la volonté de ses habitants. De la même manière, à partir de la plus folle fantaisie de ces êtres, des jardins entiers de fleurs parfumées sont matérialisés, retournant plus tard à l’invisibilité éthérique. Bien que les habitants des planètes célestes comme Hiranyaloka soient presque libérés de toute nécessité de manger, encore plus élevée est l’existence inconditionnée des âmes presque complètement libérées dans le monde causal, qui ne mangent rien d’autre que la manne de la félicité.

« L’être astral libéré de la terre rencontre une multitude de parents, pères, mères, épouses, maris et amis, acquis au cours de différentes incarnations sur terre, {FN43-45} tels qu’ils apparaissent de temps à autre dans diverses parties des royaumes astraux. Il est donc bien en peine de comprendre qui aimer spécialement ; il apprend de cette façon à donner un amour divin et égal à tous, en tant qu’enfants et expressions individualisées de Dieu. Bien que l’apparence extérieure des êtres chers puisse avoir changé, plus ou moins selon le développement de nouvelles qualités dans la dernière vie de toute âme particulière, l’être astral emploie son intuition infaillible pour reconnaître tous ceux qui lui furent autrefois chers dans d’autres plans d’existence, et pour les accueillir dans leur nouvelle demeure astrale. Parce que chaque atome de la création est doté de façon ineffaçable d’individualité, {FN43-46} un ami astral sera reconnu quel que soit le costume qu’il puisse revêtir, tout comme sur terre l’identité d’un acteur est découvrable par une observation attentive malgré tout déguisement.

« La durée de vie dans le monde astral est beaucoup plus longue que sur terre. La période de vie moyenne d’un être astral avancé normal est de cinq cents à mille ans, mesurée selon les standards terrestres du temps. Tout comme certains séquoias vivent plus longtemps que la plupart des arbres pendant des millénaires, ou comme certains yogis vivent plusieurs centaines d’années bien que la plupart des hommes meurent avant l’âge de soixante ans, certains êtres astraux vivent beaucoup plus longtemps que la durée habituelle de l’existence astrale. Les visiteurs du monde astral y demeurent pour une période plus ou moins longue selon le poids de leur karma physique, qui les ramène sur terre dans un temps spécifié.

« L’être astral n’a pas à lutter douloureusement avec la mort au moment de se dépouiller de son corps lumineux. Beaucoup de ces êtres se sentent néanmoins légèrement nerveux à la pensée de laisser tomber leur forme astrale pour la forme causale, plus subtile. Le monde astral est exempt de mort involontaire, de maladie et de vieillesse. Ces trois terreurs sont la malédiction de la terre, où l’homme a permis à sa conscience de s’identifier presque entièrement à un corps physique fragile nécessitant une aide constante de l’air, de la nourriture et du sommeil pour exister.

« La mort physique est accompagnée par la disparition du souffle et la désintégration des cellules charnelles. La mort astrale consiste en la dispersion des lifétrons, ces unités manifestes d’énergie qui constituent la vie des êtres astraux. À la mort physique, un être perd sa conscience de la chair et devient conscient de son corps subtil dans le monde astral. Expérimentant la mort astrale en temps voulu, un être passe ainsi de la conscience de la naissance et de la mort astrales à celle de la naissance et de la mort physiques. Ces cycles récurrents d’ensevelissement astral et physique sont le destin inéluctable de tous les êtres non éclairés. Les définitions scripturaires du ciel et de l’enfer stimulent parfois les souvenirs plus profonds que le subconscient de l’homme de sa longue série d’expériences dans les mondes astraux joyeux et terrestres décevants. »

« Maître bien-aimé, » demandai-je, « pourriez-vous décrire plus en détail la différence entre la renaissance sur la terre et dans les sphères astrale et causale ? »

« L’homme en tant qu’âme individualisée est essentiellement à corps causal, » expliqua mon gourou. « Ce corps est une matrice des trente-cinq IDÉES requises par Dieu comme forces de pensée fondamentales ou causales à partir desquelles Il a formé plus tard le corps astral subtil de dix-neuf éléments et le corps physique grossier de seize éléments.

« Les dix-neuf éléments du corps astral sont mentaux, émotionnels et lifétroniques. Les dix-neuf composants sont : l’intelligence, l’ego, le sentiment, le mental (conscience sensorielle), les cinq instruments de CONNAISSANCE, les contreparties subtiles des sens de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, du toucher ; les cinq instruments d’ACTION, la correspondance mentale pour les capacités exécutives de procréer, excréter, parler, marcher et exercer une habileté manuelle ; et les cinq instruments de FORCE VITALE, ceux habilités à accomplir les fonctions de cristallisation, d’assimilation, d’élimination, de métabolisme et de circulation du corps. Cet ensevelissement astral subtil de dix-neuf éléments survit à la mort du corps physique, qui est fait de seize éléments métalliques et non métalliques grossiers.

« Dieu a pensé à différentes idées en Lui-même et les a projetées dans des rêves. Dame Rêve Cosmique a ainsi jailli, décorée de tous ses colossaux et infinis ornements de relativité.

« Dans les trente-cinq catégories de pensée du corps causal, Dieu a élaboré toutes les complexités des dix-neuf contreparties astrales et des seize contreparties physiques de l’homme. Par condensation des forces vibratoires, d’abord subtiles, puis grossières, Il a produit le corps astral de l’homme et enfin sa forme physique. Selon la loi de relativité, par laquelle la Simplicité Première est devenue l’ahurissante multiplicité, le cosmos causal et le corps causal sont différents du cosmos astral et du corps astral ; le cosmos physique et le corps physique sont de même caractéristiquement en désaccord avec les autres formes de création.

« Le corps charnel est fait des rêves fixes et objectivés du Créateur. Les dualités sont toujours présentes sur terre : maladie et santé, douleur et plaisir, perte et gain. Les êtres humains trouvent la limitation et la résistance dans la matière tridimensionnelle. Lorsque le désir de vivre de l’homme est sévèrement ébranlé par la maladie ou d’autres causes, la mort arrive ; le lourd manteau de la chair est temporairement rejeté. L’âme, cependant, demeure encastrée dans les corps astral et causal. {FN43-47} La force adhésive par laquelle les trois corps sont maintenus ensemble est le désir. Le pouvoir des désirs inassouvis est la racine de tout l’esclavage de l’homme.

« Les désirs physiques sont enracinés dans l’égoïsme et les plaisirs des sens. La compulsion ou la tentation de l’expérience sensorielle est plus puissante que la force de désir liée aux attachements astraux ou aux perceptions causales.

« Les désirs astraux sont centrés sur la jouissance en termes de vibration. Les êtres astraux apprécient la musique éthérée des sphères et sont subjugués par la vue de toute la création comme des expressions inépuisables de lumière changeante. Les êtres astraux sentent, goûtent et touchent aussi la lumière. Les désirs astraux sont ainsi liés au pouvoir d’un être astral de précipiter tous les objets et expériences comme des formes de lumière ou comme des pensées ou des rêves condensés.

« Les désirs causaux sont comblés par la perception seulement. Les êtres presque libres qui ne sont encastrés que dans le corps causal voient l’univers entier comme des réalisations des idées-rêves de Dieu ; ils peuvent matérialiser n’importe quoi et tout par la simple pensée. Les êtres causaux considèrent donc la jouissance des sensations physiques ou des délices astraux comme grossière et étouffante pour les fines sensibilités de l’âme. Les êtres causaux travaillent à l’épuisement de leurs désirs en les matérialisant instantanément. {FN43-48} Ceux qui se trouvent couverts seulement par le voile délicat du corps causal peuvent amener des univers à la manifestation tout comme le Créateur. Parce que toute la création est faite de la texture du rêve cosmique, l’âme légèrement vêtue du causal a de vastes réalisations de pouvoir.

« Une âme, étant invisible par nature, ne peut être distinguée que par la présence de son corps ou de ses corps. La simple présence d’un corps signifie que son existence est rendue possible par des désirs inassouvis. {FN43-49}

« Tant que l’âme de l’homme est encastrée dans un, deux ou trois corps-récipients, scellés hermétiquement avec les bouchons de l’ignorance et des désirs, il ne peut fusionner avec la mer de l’Esprit. Lorsque le réceptacle physique grossier est détruit par le marteau de la mort, les deux autres enveloppes — astrale et causale — restent pour empêcher l’âme de rejoindre consciemment la Vie Omniprésente. Lorsque l’absence de désir est atteinte par la sagesse, son pouvoir désintègre les deux vaisseaux restants. La minuscule âme humaine émerge, enfin libre ; elle ne fait qu’un avec l’Amplitude Incommensurable. »

Je demandai à mon divin gourou d’apporter plus de lumière sur le haut et mystérieux monde causal.

« Le monde causal est indiciblement subtil, » répondit-il. « Afin de le comprendre, il faudrait posséder de tels pouvoirs de concentration que l’on pourrait fermer les yeux et visualiser le cosmos astral et le cosmos physique dans toute leur immensité — le ballon lumineux avec le panier solide — comme existant uniquement en idées. Si, par cette concentration surhumaine, on parvenait à convertir ou à résoudre les deux cosmos avec toutes leurs complexités en pures idées, on atteindrait alors le monde causal et on se tiendrait à la limite de la fusion entre l’esprit et la matière. Là, on perçoit toutes les choses créées — solides, liquides, gaz, électricité, énergie, tous les êtres, dieux, hommes, animaux, plantes, bactéries — comme des formes de conscience, tout comme un homme peut fermer les yeux et réaliser qu’il existe, même si son corps est invisible à ses yeux physiques et n’est présent qu’en tant qu’idée.

« Tout ce qu’un être humain peut faire en imagination, un être causal peut le faire en réalité. L’intelligence humaine imaginative la plus colossale est capable, dans l’esprit seulement, de varier d’un extrême de la pensée à l’autre, de sauter mentalement de planète en planète, ou de tomber sans fin dans un gouffre d’éternité, ou de s’envoler comme une fusée dans la voûte galactique, ou de scintiller comme un projecteur sur les voies lactées et les espaces étoilés. Mais les êtres dans le monde causal ont une bien plus grande liberté, et peuvent manifester sans effort leurs pensées dans une objectivité instantanée, sans aucune obstruction matérielle ou astrale ni limitation karmique.

« Les êtres causaux réalisent que le cosmos physique n’est pas principalement construit d’électrons, et que le cosmos astral n’est pas fondamentalement composé de lifétrons — tous deux sont en réalité créés à partir des particules les plus infimes de la pensée de Dieu, hachées et divisées par MAYA, la loi de relativité qui intervient pour séparer apparemment le Noumène de Ses phénomènes.

« Les âmes dans le monde causal se reconnaissent comme des points individualisés de joyeux Esprit ; leurs pensées-choses sont les seuls objets qui les entourent. Les êtres causaux voient la différence entre leurs corps et leurs pensées comme n’étant que des idées. Comme un homme, fermant les yeux, peut visualiser une lumière blanche éblouissante ou une légère brume bleue, les êtres causaux par la pensée seule sont capables de voir, d’entendre, de sentir, de goûter et de toucher ; ils créent n’importe quoi, ou le dissolvent, par le pouvoir de l’esprit cosmique.

« Tant la mort que la renaissance dans le monde causal sont dans la pensée. Les êtres à corps causal se délectent seulement de l’ambroisie d’une connaissance éternellement nouvelle. Ils boivent aux sources de la paix, errent sur le sol sans trace des perceptions, nagent dans l’océan-infinitude de la félicité. Voyez ! voyez leurs corps de pensée brillants filer devant des billions de planètes créées par l’Esprit, bulles fraîches d’univers, étoiles de sagesse, rêves spectraux de nébuleuses dorées, partout sur le sein bleu céleste de l’Infini !

« De nombreux êtres restent des milliers d’années dans le cosmos causal. Par des extases plus profondes, l’âme libérée se retire alors du petit corps causal et revêt l’immensité du cosmos causal. Tous les tourbillons séparés d’idées, les ondes particularisées de pouvoir, d’amour, de volonté, de joie, de paix, d’intuition, de calme, de maîtrise de soi et de concentration fondent dans l’éternellement joyeuse Mer de Félicité. L’âme n’a plus à éprouver sa joie comme une onde individualisée de conscience, mais est fondue dans l’Océan Cosmique Unique, avec toutes ses ondes — rires éternels, frissons, battements.

« Lorsqu’une âme est hors du cocon des trois corps, elle échappe pour toujours à la loi de relativité et devient l’ineffable Éternellement Existant. {FN43-50} Contemplez le papillon de l’Omniprésence, ses ailes gravées d’étoiles, de lunes et de soleils ! L’âme dilatée dans l’Esprit reste seule dans la région de la lumière sans lumière, de l’obscurité sans obscurité, de la pensée sans pensée, enivrée de son extase de joie dans le rêve de la création cosmique de Dieu. »

« Une âme libre ! » m’écriai-je avec crainte révérencieuse.

« Lorsqu’une âme sort finalement des trois bocaux des illusions corporelles, » continua le Maître, « elle devient une avec l’Infini sans aucune perte d’individualité. Le Christ avait gagné cette liberté finale avant même de naître en tant que Jésus. En trois étapes de son passé, symbolisées dans sa vie terrestre par les trois jours de son expérience de la mort et de la résurrection, il avait atteint le pouvoir de s’élever pleinement dans l’Esprit.

« L’homme non développé doit subir d’innombrables incarnations terrestres, astrales et causales afin d’émerger de ses trois corps. Un maître qui atteint cette liberté finale peut choisir de revenir sur terre en tant que prophète pour ramener d’autres êtres humains à Dieu, ou comme moi-même il peut choisir de résider dans le cosmos astral. Là, un sauveur assume une partie du fardeau du karma des habitants {FN43-51} et les aide ainsi à terminer leur cycle de réincarnation dans le cosmos astral et à passer de façon permanente aux sphères causales. Ou une âme libérée peut entrer dans le monde causal pour aider ses êtres à raccourcir leur séjour dans le corps causal et ainsi atteindre la Liberté Absolue. »

« Ressuscité, je désire en savoir plus sur le karma qui contraint les âmes à retourner dans les trois mondes. » Je pourrais écouter éternellement, pensai-je, mon Maître omniscient. Jamais, durant sa vie terrestre, je n’avais été capable d’assimiler une telle somme de sa sagesse en une seule fois. Maintenant, pour la première fois, je recevais un éclairage clair et défini sur les espaces énigmatiques qui séparent les cases de l’échiquier de la vie et de la mort.

« Le karma physique ou les désirs de l’homme doivent être totalement épuisés avant qu’un séjour permanent dans les mondes astraux ne soit possible », élucida mon gourou de sa voix vibrante. « Deux types d’êtres vivent dans les sphères astrales. Ceux qui ont encore un karma terrestre à régler et qui doivent, par conséquent, réhabiter un corps physique grossier afin de payer leurs dettes karmiques, pourraient être classés, après la mort physique, comme des visiteurs temporaires du monde astral plutôt que comme des résidents permanents.

« Les êtres dont le karma terrestre n’est pas racheté ne sont pas autorisés, après la mort astrale, à accéder à la haute sphère causale des idées cosmiques, mais doivent faire la navette entre les mondes physique et astral, conscients successivement de leur corps physique fait de seize éléments grossiers, et de leur corps astral fait de dix-neuf éléments subtils. Cependant, après chaque perte de son corps physique, un être peu évolué venant de la terre demeure pour la plus grande part dans la profonde torpeur du sommeil de mort, et est à peine conscient de la beauté de la sphère astrale. Après ce repos astral, un tel homme retourne sur le plan matériel pour d’autres leçons, s’habituant graduellement, au fil de voyages répétés, aux mondes à la texture astrale subtile.

« Les résidents normaux ou établis de longue date dans l’univers astral, en revanche, sont ceux qui, libérés pour toujours de toutes les aspirations matérielles, n’ont plus besoin de retourner aux vibrations grossières de la terre. De tels êtres n’ont plus qu’un karma astral et causal à épuiser. À la mort astrale, ces êtres passent au monde causal, infiniment plus fin et délicat. Se dépouillant de la forme-pensée du corps causal au terme d’une période déterminée par la loi cosmique, ces êtres avancés retournent alors à Hiranyaloka ou une planète astrale élevée similaire, renaissant dans un nouveau corps astral pour purger leur karma astral non racheté.

« Mon fils, tu peux maintenant mieux comprendre que je suis ressuscité par décret divin », poursuivit Sri Yukteswar, « en tant que sauveur des âmes se réincarnant astralement, revenant en particulier de la sphère causale, plutôt que de celles des êtres astraux qui montent depuis la terre. Ceux venant de la terre, s’ils conservent encore des vestiges de karma matériel, ne s’élèvent pas jusqu’aux planètes astrales très hautes comme Hiranyaloka.

« Tout comme la plupart des gens sur terre n’ont pas appris, par la vision acquise grâce à la méditation, à apprécier les joies et les avantages supérieurs de la vie astrale et, par conséquent, désirent après leur mort retourner aux plaisirs limités et imparfaits de la terre, de même beaucoup d’êtres astraux, durant la désintégration normale de leurs corps astraux, échouent à imaginer l’état avancé de joie spirituelle dans le monde causal et, s’attardant sur des pensées de bonheur astral plus grossier et ostentatoire, aspirent à revisiter le paradis astral. Un lourd karma astral doit être racheté par de tels êtres avant qu’ils ne puissent obtenir, après la mort astrale, un séjour permanent dans le monde-pensée causal, si finement séparé du Créateur.

« C’est seulement lorsqu’un être n’a plus de désirs pour les expériences dans le cosmos astral, si agréable à l’œil, et qu’il ne peut plus être tenté d’y retourner, qu’il demeure dans le monde causal. Achevant là l’œuvre de rédemption de tout karma causal ou des semences des désirs passés, l’âme confinée expulse le dernier des trois bouchons de l’ignorance et, émergeant du bocal final du corps causal, se fond dans l’Éternel. »

« Comprends-tu maintenant ? » Le Maître sourit de façon si enchanteresse !

« Oui, grâce à votre grâce. Je suis sans voix, rempli de joie et de gratitude. »

Jamais, ni par le chant ni par les récits, je n’avais reçu une connaissance si inspirante. Bien que les écritures hindoues fassent référence aux mondes causal et astral et aux trois corps de l’homme, combien ces pages paraissaient lointaines et dénuées de sens comparées à l’authentique chaleur de mon Maître ressuscité ! Pour lui, en effet, n’existait pas un seul « pays inconnu dont aucun voyageur ne revient » !

« L’interpénétration des trois corps de l’homme s’exprime de bien des manières à travers sa nature triple », continua mon grand gourou. « À l’état de veille sur terre, un être humain est plus ou moins conscient de ses trois véhicules. Lorsqu’il est sensuellement attentif à goûter, sentir, toucher, écouter ou voir, il travaille principalement par son corps physique. En visualisant ou en exerçant sa volonté, il travaille surtout par son corps astral. Son médium causal trouve son expression lorsque l’homme pense ou plonge profondément dans l’introspection ou la méditation ; les pensées cosmiques du génie viennent à l’homme qui contacte habituellement son corps causal. En ce sens, un individu peut être classé, en gros, comme "un homme matériel", "un homme énergique" ou "un homme intellectuel".

« Un homme s’identifie environ seize heures par jour à son véhicule physique. Ensuite, il dort ; s’il rêve, il demeure dans son corps astral, créant sans effort tout objet, tout comme le font les êtres astraux. Si le sommeil de l’homme est profond et sans rêve, il est capable, pendant plusieurs heures, de transférer sa conscience, ou son sentiment du Moi, dans le corps causal ; un tel sommeil est revivifiant. Un rêveur contacte son corps astral et non son corps causal ; son sommeil n’est pas pleinement rafraîchissant. »

J’avais observé avec amour Sri Yukteswar tandis qu’il donnait son merveilleux exposé.

« Angélique gourou », dis-je, « votre corps ressemble exactement à ce qu’il était lorsque je l’ai pleuré pour la dernière fois à l’ashram de Puri. »

« Oh oui, mon nouveau corps est une copie parfaite de l’ancien. Je matérialise ou dématérialise cette forme à volonté à tout moment, beaucoup plus fréquemment que je ne le faisais sur terre. Par une dématérialisation rapide, je voyage maintenant instantanément par l’express-lumière de planète en planète ou, en vérité, du cosmos astral au cosmos causal ou physique. » Mon divin gourou sourit. « Bien que tu te déplaces si vite ces jours-ci, je n’ai eu aucune difficulté à te trouver à Bombay ! »

« Oh Maître, je souffrais si profondément de votre mort ! »

« Ah, en quoi suis-je mort ? N’y a-t-il pas là une contradiction ? » Les yeux de Sri Yukteswar pétillaient d’amour et d’amusement.

« Tu ne faisais que rêver sur terre ; sur cette terre, tu as vu mon corps de rêve », poursuivit-il. « Plus tard, tu as enterré cette image de rêve. Maintenant, mon corps de chair plus subtil — que tu contemples et que tu étreins même assez étroitement en ce moment ! — est ressuscité sur une autre planète de rêve plus fine de Dieu. Un jour, ce corps de rêve plus fin et cette planète de rêve plus fine disparaîtront ; ils ne sont pas non plus éternels. Toutes les bulles de rêve doivent finir par éclater au contact final de l’éveil. Différencie, mon fils Yogananda, les rêves de la Réalité ! »

Cette idée de la résurrection VÉDANTIQUE {FN43-12} me frappa d’émerveillement. J’eus honte d’avoir eu pitié du Maître lorsque j’avais vu son corps sans vie à Puri. Je compris enfin que mon gourou avait toujours été pleinement éveillé en Dieu, percevant sa propre vie et son passage sur terre, ainsi que sa résurrection actuelle, comme rien de plus que des relativités d’idées divines dans le rêve cosmique.

« Je t’ai maintenant révélé, Yogananda, les vérités sur ma vie, ma mort et ma résurrection. Ne t’afflige pas pour moi ; diffuse plutôt partout l’histoire de ma résurrection depuis la terre rêvée par Dieu des hommes vers une autre planète rêvée par Dieu, peuplée d’âmes vêtues d’astral ! Un nouvel espoir sera insufflé dans le cœur des rêveurs du monde, fous de misère et craignant la mort. »

« Oui, Maître ! » Avec quelle volonté je partagerais avec les autres ma joie devant sa résurrection !

« Sur terre, mes exigences étaient inconfortablement élevées, inadaptées à la nature de la plupart des hommes. Souvent, je t’ai grondé plus que je n’aurais dû. Tu as passé mon test ; ton amour a brillé à travers les nuages de tous les reproches. » Il ajouta tendrement : « Je suis aussi venu aujourd’hui pour te dire : jamais plus je ne porterai le regard sévère de la censure. Je ne te gronderai plus. »

Combien les réprimandes de mon grand gourou m’avaient manqué ! Chacune avait été un ange gardien protecteur.

« Très cher Maître ! Réprimandez-moi un million de fois — grondez-moi encore maintenant ! »

« Je ne te réprimanderai plus. » Sa voix divine était grave, avec cependant une note sous-jacente de rire. « Toi et moi sourirons ensemble, tant que nos deux formes paraîtront différentes dans le rêve-MAYA de Dieu. Finalement, nous fusionnerons en un seul dans le Bien-Aimé Cosmique ; nos sourires seront Son sourire, notre chant de joie unifié vibrant à travers l’éternité pour être diffusé aux âmes accordées à Dieu ! »

Sri Yukteswar m’éclaira sur certaines questions que je ne peux révéler ici. Durant les deux heures qu’il passa avec moi dans la chambre d’hôtel de Bombay, il répondit à chacune de mes questions. Un certain nombre de prophéties mondiales énoncées par lui ce jour de juin 1936 se sont déjà réalisées.

« Je te laisse maintenant, mon bien-aimé ! » À ces mots, je sentis le Maître se fondre entre mes bras qui l’enlaçaient.

« Mon enfant », sa voix résonna, vibrant jusqu’au firmament de mon âme, « chaque fois que tu franchiras la porte du NIRBIKALPA SAMADHI et que tu m’appelleras, je viendrai à toi en chair et en os, tout comme aujourd’hui. »

Avec cette promesse céleste, Sri Yukteswar disparut de ma vue. Une voix de nuage répéta dans un tonnerre musical : « Dis-le à tous ! Quiconque sait par la réalisation du NIRBIKALPA que votre terre est un rêve de Dieu peut venir sur la planète de rêve plus fine créée par Hiranyaloka, et y trouver ma résurrection dans un corps exactement semblable à mon corps terrestre. Yogananda, dis-le à tous ! »

La douleur de la séparation s’était envolée. La pitié et le chagrin pour sa mort, longtemps voleurs de ma paix, fuirent maintenant dans une honte totale. La béatitude jaillit comme une fontaine à travers des pores de l’âme sans fin, nouvellement ouverts. Autrefois obstrués par la désuétude, ils s’élargirent maintenant dans la pureté sous le flot impétueux de l’extase. Les pensées et sentiments subconscients de mes incarnations passées se dépouillèrent de leurs souillures karmiques, lustrés et renouvelés par la visite divine de Sri Yukteswar.

Dans ce chapitre de mon autobiographie, j’ai obéi aux ordres de mon gourou et diffusé la bonne nouvelle, bien qu’elle confonde une fois de plus une génération sans curiosité. Ramper, l’homme sait bien le faire ; le désespoir lui est rarement étranger ; pourtant, ce sont des perversités, nullement une part du vrai destin de l’homme. Le jour où il le veut, il est engagé sur le chemin de la liberté. Trop longtemps, il a prêté l’oreille au sombre pessimisme de ses conseillers « tu-n’es-que-poussière », sourd à l’âme invincible.

Je ne fus pas le seul privilégié à contempler le Gourou Ressuscité.

L’un des chelas de Sri Yukteswar était une femme âgée, affectueusement connue sous le nom de MA (Mère), dont le foyer était proche de l’ermitage de Puri. Le Maître s’arrêtait souvent pour bavarder avec elle lors de sa promenade matinale. Au soir du 16 mars 1936, Ma arriva à l’ashram et demanda à voir son gourou.

« Mais, le Maître est mort il y a une semaine ! » Swami Sebananda, désormais responsable de l’ermitage de Puri, la regarda tristement.

« C’est impossible ! » Elle sourit légèrement. « Peut-être essayez-vous simplement de protéger le gourou des visiteurs insistants ? »

« Non. » Sebananda raconta les détails de l’enterrement. « Venez », dit-il, « je vais vous conduire au jardin de devant, jusqu’à la tombe de Sri Yukteswarji. »

Ma secoua la tête. « Il n’y a pas de tombe pour lui ! Ce matin, à dix heures, il est passé devant ma porte lors de sa promenade habituelle ! J’ai discuté avec lui pendant plusieurs minutes dans la clarté du jour.

« "Viens ce soir à l’ashram", m’a-t-il dit.

« Je suis ici ! Que les bénédictions se déversent sur cette vieille tête grise ! Le gourou immortel voulait que je comprenne dans quel corps transcendant il m’avait rendu visite ce matin ! »

Le stupéfait Sebananda s’agenouilla devant elle.

« Ma », dit-il, « quel poids de chagrin vous enlevez de mon cœur ! Il est ressuscité ! »

{FN43-1} Dans le SABIKALPA SAMADHI, le dévot a progressé spirituellement vers un état d’union divine intérieure, mais ne peut maintenir sa conscience cosmique, sauf dans l’état de transe immobile. Par la méditation continue, il atteint l’état supérieur du NIRBIKALPA SAMADHI, où il se déplace librement dans le monde et accomplit ses devoirs extérieurs sans aucune perte de la réalisation de Dieu.

{FN43-2} Sri Yukteswar utilisait le mot PRANA ; je l’ai traduit par lifetrons. Les écritures hindoues font référence non seulement à l’ANU, « atome », et au PARAMANU, « au-delà de l’atome », énergies électroniques plus fines ; mais aussi au PRANA, « force lifetronique créatrice ». Les atomes et les électrons sont des forces aveugles ; le PRANA est intrinsèquement intelligent. Les lifetrons praniques dans les spermatozoïdes et les ovules, par exemple, guident le développement embryonnaire selon un dessein karmique.

{FN43-3} Adjectif de MANTRA, sons-semences chantés, déchargés par le canon mental de la concentration. Les PURANAS (anciens SHASTRAS ou traités) décrivent ces guerres MANTRIQUES entre DEVAS et ASURAS (dieux et démons). Un ASURA tenta un jour de tuer un DEVA avec un chant puissant. Mais, à cause d’une mauvaise prononciation, la bombe mentale agit comme un boomerang et tua le démon.

{FN43-4} Les exemples de tels pouvoirs ne manquent pas, même sur terre, comme dans le cas d’Helen Keller et d’autres êtres rares.

{FN43-5} On demanda un jour au Seigneur Bouddha pourquoi un homme devrait aimer tous les êtres également. « Parce que », répondit le grand maître, « dans les durées de vie très nombreuses et variées de chaque homme, tout autre être a été, à un moment ou à un autre, cher à lui. »

{FN43-6} Les huit qualités élémentaires qui entrent dans toute vie créée, de l’atome à l’homme, sont la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther, le mouvement, le mental et l’individualité. (BHAGAVAD GITA : VII:4.)

{FN43-7} Le corps signifie toute enveloppe de l’âme, qu’elle soit grossière ou subtile. Les trois corps sont des cages pour l’Oiseau de Paradis.

{FN43-8} Tout comme Babaji aida Lahiri Mahasaya à se débarrasser d’un désir subconscient d’une vie passée pour un palais, comme décrit au chapitre 34.

{FN43-9} « Et il leur dit : Là où sera le corps, là s’assembleront les aigles. » — LUC 17:37. Partout où l’âme est enfermée dans le corps physique, ou dans le corps astral, ou dans le corps causal, là les aigles des désirs — qui se nourrissent des faiblesses sensorielles humaines, ou des attachements astraux et causaux — se rassembleront aussi pour maintenir l’âme prisonnière.

{FN43-10} « Celui qui vaincra, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n’en sortira plus (c’est-à-dire, ne se réincarnera plus) […] Celui qui vaincra, je lui donnerai de s’asseoir avec moi sur mon trône, comme moi-même j’ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône. » — RÉVÉLATION 3:12, 21.

{FN43-11} Sri Yukteswar signifiait que, tout comme dans son incarnation terrestre il avait occasionnellement assumé le poids de la maladie pour alléger le karma de ses disciples, de même, dans le monde astral, sa mission en tant que sauveur lui permettait de prendre sur lui un certain karma astral des habitants d’Hiranyaloka, et ainsi d’accélérer leur évolution vers le monde causal supérieur.

{FN43-12} La vie et la mort ne sont que des relativités de la pensée. Le VÉDANTA souligne que Dieu est la seule Réalité ; toute création ou existence séparée est MAYA ou illusion. Cette philosophie du monisme a reçu sa plus haute expression dans les commentaires des UPANISHADS par Shankara.

CHAPITRE : 44

AVEC LE MAHATMA GANDHI À WARDHA

« Bienvenue à Wardha ! » Mahadev Desai, secrétaire du Mahatma Gandhi, accueillit Miss Bletch, Mr. Wright et moi-même avec ces mots cordiaux et le don de guirlandes de KHADDAR (coton filé main). Notre petit groupe venait de descendre à la gare de Wardha tôt un matin d’août, heureux de laisser derrière nous la poussière et la chaleur du train. Confiant nos bagages à une charrette à bœufs, nous prîmes place dans une voiture ouverte avec Mr. Desai et ses compagnons, Babasaheb Deshmukh et le Dr. Pingale. Un court trajet sur des routes de campagne boueuses nous mena à MAGANVADI, l’ashram du saint politique de l’Inde.

Mr. Desai nous conduisit immédiatement dans la salle d’écriture où, assis en tailleur, se trouvait le Mahatma Gandhi. Un stylo dans une main et un bout de papier dans l’autre, un immense sourire chaleureux et irrésistible sur le visage !

« Bienvenue ! » gribouilla-t-il en hindi ; c’était un lundi, son jour de silence hebdomadaire.

Bien que ce fût notre première rencontre, nous nous gratifiâmes affectueusement de larges sourires. En 1925, le Mahatma Gandhi avait honoré l’école de Ranchi d’une visite, et y avait inscrit un gracieux hommage dans le livre d’or.

Le minuscule saint de 50 kilos rayonnait de santé physique, mentale et spirituelle. Ses doux yeux bruns brillaient d’intelligence, de sincérité et de discernement ; cet homme d’État a rivalisé d’esprit et est sorti vainqueur de mille batailles juridiques, sociales et politiques. Aucun autre dirigeant au monde n’a atteint la place privilégiée dans le cœur de son peuple que Gandhi occupe pour les millions d’illettrés de l’Inde. Leur hommage spontané est son célèbre titre — MAHATMA, « grande âme ». {FN44-1} Pour eux seuls, Gandhi limite sa tenue au pagne largement caricaturé, symbole de son unité avec les masses opprimées qui ne peuvent s’offrir davantage.

« Les résidents de l’ashram sont entièrement à votre disposition ; n’hésitez pas à faire appel à eux pour tout service. » Avec une courtoisie caractéristique, le Mahatma me remit cette note écrite à la hâte tandis que Mr. Desai conduisait notre groupe depuis la salle d’écriture vers la maison d’hôtes.

Notre guide nous mena à travers des vergers et des champs fleuris jusqu’à un bâtiment au toit de tuiles avec des fenêtres à treillis. Un puits dans la cour avant, de huit mètres de diamètre, était utilisé, dit Mr. Desai, pour abreuver le bétail ; tout près se trouvait une roue en ciment tournante pour battre le riz. Chacune de nos petites chambres ne contenait que le strict minimum — un lit, fait à la main avec de la corde. La cuisine blanchie à la chaux possédait un robinet dans un coin et un âtre pour cuisiner dans un autre. Des sons arcadiens simples parvenaient à nos oreilles — les cris des corbeaux et des moineaux, le meuglement du bétail, et le bruit des ciseaux utilisés pour tailler les pierres.

Observant le journal de voyage de Mr. Wright, Mr. Desai ouvrit une page et y écrivit une liste de vœux de SATYAGRAHA {FN44-2} pris par tous les disciples stricts du Mahatma (SATYAGRAHIS) :

« Non-violence ; Vérité ; Non-vol ; Célibat ; Non-possession ; Travail corporel ; Contrôle du palais ; Intrépidité ; Respect égal pour toutes les religions ; SWADESHI (usage des produits manufacturés locaux) ; Libération de l’intouchabilité. Ces onze principes doivent être observés comme des vœux dans un esprit d’humilité. »

(Gandhi lui-même signa cette page le jour suivant, en indiquant également la date — 27 août 1935.)

Deux heures après notre arrivée, mes compagnons et moi fûmes conviés au déjeuner. Le Mahatma était déjà assis sous l’arcade du porche de l’ashram, de l’autre côté de la cour par rapport à son bureau. Environ vingt-cinq SATYAGRAHIS pieds nus étaient accroupis devant des gobelets et des assiettes en cuivre. Un chœur communautaire de prière ; puis un repas servi depuis de grandes marmites en cuivre contenant des CHAPATIS (pain complet sans levain) saupoudrés de GHEE ; des TALSARI (légumes bouillis et coupés en dés), et une confiture de citron.

Le Mahatma mangea des CHAPATIS, des betteraves bouillies, quelques légumes crus et des oranges. Sur le côté de son assiette se trouvait une grosse boule de feuilles de NEEM très amères, un nettoyant sanguin notable. Avec sa cuillère, il en sépara une portion et la déposa dans mon plat. Je l’avalai d’un trait avec de l’eau, me remémorant les jours de mon enfance où Mère m’avait forcé à avaler cette dose désagréable. Gandhi, cependant, mangeait la pâte de NEEM petit à petit, avec autant de plaisir que s’il se fût agi d’une délicieuse friandise.

Dans cet incident futile, je notai la capacité du Mahatma à détacher son esprit des sens à volonté. Je me rappelai la célèbre appendicectomie subie quelques années plus tôt. Refusant toute anesthésie, le saint avait bavardé gaiement avec ses disciples tout au long de l’opération, son sourire contagieux révélant son insensibilité à la douleur.

L’après-midi offrit l’occasion de discuter avec la célèbre disciple de Gandhi, fille d’un amiral anglais, Miss Madeleine Slade, désormais appelée Mirabai. {FN44-3} Son visage fort et calme s’illumina d’enthousiasme tandis qu’elle me racontait, dans un hindi impeccable, ses activités quotidiennes.

« Le travail de reconstruction rurale est gratifiant ! Un groupe d’entre nous part chaque matin à cinq heures pour servir les villageois des environs et leur enseigner une hygiène simple. Nous nous faisons un devoir de nettoyer leurs latrines et leurs huttes aux toits de chaume. Les villageois sont illettrés ; ils ne peuvent être éduqués que par l’exemple ! » Elle rit gaiement.

Je regardais avec admiration cette Anglaise de haute naissance dont l’humilité chrétienne véritable lui permettait d’accomplir ce travail de récupération habituellement effectué uniquement par les « intouchables ».

« Je suis arrivée en Inde en 1925 », me dit-elle. « Dans ce pays, j’ai le sentiment d’être "revenue à la maison". Désormais, je ne serais jamais prête à retourner à mon ancienne vie et à mes anciens intérêts. »

Nous discutâmes quelque temps de l’Amérique. « Je suis toujours heureuse et étonnée », dit-elle, « de voir le profond intérêt pour les sujets spirituels manifesté par les nombreux Américains qui visitent l’Inde. » {FN44-4}

Les mains de Mirabai furent bientôt occupées au CHARKA (rouet), omniprésent dans toutes les pièces de l’ashram et, en fait, grâce au Mahatma, omniprésent à travers toute l’Inde rurale.

Gandhi a des raisons économiques et culturelles solides pour encourager le renouveau des industries artisanales, mais il ne conseille pas une répudiation fanatique de tout progrès moderne. Les machines, les trains, les automobiles, le télégraphe ont joué des rôles importants dans sa propre vie colossale ! Cinquante années de service public, en prison et hors de prison, luttant quotidiennement avec les détails pratiques et les dures réalités du monde politique, n’ont fait qu’accroître son équilibre, son ouverture d’esprit, sa santé mentale et son appréciation humoristique du spectacle humain pittoresque.

Notre trio apprécia un souper à six heures, invité par Babasaheb Deshmukh. L’heure de la prière de dix-neuf heures nous trouva de retour à l’ashram de MAGANVADI, gravissant les marches vers le toit où trente SATYAGRAHIS étaient groupés en demi-cercle autour de Gandhi. Il était accroupi sur une natte de paille, une vieille montre de poche posée devant lui. Le soleil déclinant jetait un dernier éclat sur les palmiers et les banians ; le bourdonnement de la nuit et celui des grillons avaient commencé. L’atmosphère était la sérénité même ; j’étais transporté.

Un chant solennel mené par M. Desai, avec les réponses du groupe ; puis une lecture de la GITA. Le Mahatma me fit signe de prononcer la prière conclusive. Quelle divine harmonie de pensée et d’aspiration ! Un souvenir éternel : la méditation sur le toit de Wardha sous les premières étoiles.

Ponctuellement à huit heures, Gandhi mit fin à son silence. Les travaux herculéens de sa vie exigent qu’il répartisse son temps à la minute près.

« Bienvenue, Swamiji ! » La salutation du Mahatma, cette fois, ne passa pas par écrit. Nous venions de descendre du toit pour rejoindre son bureau, meublé simplement de nattes carrées (pas de chaises), d’un bureau bas avec des livres, des papiers et quelques stylos ordinaires (pas de stylos-plumes) ; une horloge quelconque ticquait dans un coin. Une aura omniprésente de paix et de dévotion. Gandhi arborait l’un de ses sourires captivants, caverneux, presque édentés.

« Il y a des années, expliqua-t-il, j’ai commencé mon observance hebdomadaire d’un jour de silence comme moyen de gagner du temps pour m’occuper de ma correspondance. Mais maintenant, ces vingt-quatre heures sont devenues un besoin spirituel vital. Un décret périodique de silence n’est pas une torture, mais une bénédiction. »

J’étais entièrement d’accord. {FN44-5} Le Mahatma m’interrogea sur l’Amérique et l’Europe ; nous discutâmes de l’Inde et des conditions mondiales.

« Mahadev, dit Gandhi lorsque M. Desai entra dans la pièce, veuillez prendre des dispositions au Town Hall pour que Swamiji y parle du yoga demain soir. »

Alors que je souhaitais une bonne nuit au Mahatma, il me tendit prévenamment un flacon d’huile de citronnelle.

« Les moustiques de Wardha ne connaissent rien à l’AHIMSA, {FN44-6} Swamiji ! » dit-il en riant.

Le lendemain matin, notre petit groupe déjeuna tôt d’une savoureuse bouillie de blé avec de la mélasse et du lait. À dix heures et demie, nous fûmes appelés sur le porche de l’ashram pour le déjeuner avec Gandhi et les SATYAGRAHIS. Aujourd’hui, le menu comprenait du riz brun, une nouvelle sélection de légumes et des graines de cardamome.

À midi, je me promenais dans l’enceinte de l’ashram, jusqu’au pâturage de quelques vaches imperturbables. La protection des vaches est une passion chez Gandhi.

« La vache signifie pour moi tout le monde subhumain, étendant les sympathies de l’homme au-delà de sa propre espèce, a expliqué le Mahatma. Par la vache, l’homme est enjoint de réaliser son identité avec tout ce qui vit. Pourquoi les anciens rishis ont choisi la vache pour l’apothéose m’est évident. La vache, en Inde, était la meilleure comparaison ; elle était celle qui donne en abondance. Non seulement elle donnait du lait, mais elle rendait aussi l’agriculture possible. La vache est un poème de pitié ; on lit la pitié dans cet animal doux. Elle est la seconde mère de millions d’êtres humains. La protection de la vache signifie la protection de toute la création muette de Dieu. L’appel de l’ordre inférieur de la création est d’autant plus puissant qu’il est sans parole. »

Trois rituels quotidiens sont imposés à l’hindou orthodoxe. L’un est le BHUTA YAJNA, une offrande de nourriture au règne animal. Cette cérémonie symbolise la réalisation par l’homme de ses obligations envers les formes de création moins évoluées, instinctivement liées à des identifications corporelles qui corrodent également la vie humaine, mais dépourvues de cette qualité de raison libératrice propre à l’humanité. Le BHUTA YAJNA renforce ainsi la disposition de l’homme à secourir les faibles, alors qu’il est lui-même réconforté par d’innombrables sollicitudes d’êtres supérieurs invisibles. L’homme est également tenu par les dons rajeunissants de la nature, prodigue sur terre, dans la mer et dans le ciel. La barrière évolutive de l’incommunicabilité entre la nature, les animaux, l’homme et les anges astraux est ainsi surmontée par les offices d’un amour silencieux.

Les deux autres YAJNAS quotidiens sont le PITRI et le NRI. Le PITRI YAJNA est une offrande de libations aux ancêtres, symbole de la reconnaissance par l’homme de sa dette envers le passé, dont l’essence de la sagesse illumine l’humanité aujourd’hui. Le NRI YAJNA est une offrande de nourriture aux étrangers ou aux pauvres, symbole des responsabilités présentes de l’homme, de ses devoirs envers ses contemporains.

En début d’après-midi, j’accomplis un NRI YAJNA de bon voisinage par une visite à l’ashram de Gandhi pour jeunes filles. M. Wright m’accompagna pour ce trajet de dix minutes. De minuscules visages fleuris au-dessus de longs SARIS colorés ! À la fin d’un bref discours en hindi {FN44-7} que je donnais en plein air, le ciel déchaîna une averse soudaine. En riant, M. Wright et moi montâmes dans la voiture et repartîmes en trombe vers MAGANVADI au milieu de rideaux d’argent battants. Quelle intensité et quel fracas tropicaux !

En rentrant dans la maison d’hôtes, je fus frappé à nouveau par la simplicité austère et les preuves de renoncement à soi qui sont présentes partout. Le vœu de non-possession de Gandhi fut pris au début de sa vie conjugale. Renonçant à une vaste pratique juridique qui lui rapportait un revenu annuel de plus de 20 000 dollars, le Mahatma dispersa toute sa fortune aux pauvres.

Sri Yukteswar aimait plaisanter gentiment sur les conceptions communément inadéquates du renoncement.

« Un mendiant ne peut pas renoncer à la richesse, disait le Maître. Si un homme se lamente : "Mon affaire a échoué ; ma femme m’a quitté ; je vais tout abandonner et entrer dans un monastère", à quel sacrifice mondain fait-il référence ? Il n’a pas renoncé à la richesse et à l’amour ; c’est eux qui ont renoncé à lui ! »

Les saints comme Gandhi, en revanche, ont fait non seulement des sacrifices matériels tangibles, mais aussi le renoncement plus difficile aux mobiles égoïstes et aux buts privés, fondant leur être intime dans le courant de l’humanité tout entière.

L’épouse remarquable du Mahatma, Kasturabai, ne fit aucune objection lorsqu’il ne mit de côté aucune part de sa fortune pour elle et leurs enfants. Mariés dans leur prime jeunesse, Gandhi et sa femme firent vœu de célibat après la naissance de plusieurs fils. {FN44-8} Héroïne tranquille dans le drame intense qui a été leur vie commune, Kasturabai a suivi son mari en prison, a partagé ses jeûnes de trois semaines et a pleinement porté sa part de ses responsabilités infinies. Elle a rendu cet hommage à Gandhi :

Je vous remercie d’avoir eu le privilège d’être votre compagne et auxiliaire de toute une vie. Je vous remercie pour le mariage le plus parfait au monde, fondé sur le BRAHMACHARYA (maîtrise de soi) et non sur le sexe. Je vous remercie de m’avoir considérée comme votre égale dans votre œuvre de vie pour l’Inde. Je vous remercie de ne pas être l’un de ces maris qui passent leur temps dans le jeu, les courses, les femmes, le vin et les chansons, se lassant de leurs femmes et de leurs enfants comme le petit garçon se lasse rapidement de ses jouets d’enfance. Combien je suis reconnaissante que vous ne soyez pas l’un de ces maris qui consacrent leur temps à s’enrichir en exploitant le travail des autres.

Combien je suis reconnaissante que vous ayez fait passer Dieu et le pays avant les pots-de-vin, que vous ayez eu le courage de vos convictions et une foi complète et implicite en Dieu. Combien je suis reconnaissante pour un mari qui a fait passer Dieu et son pays avant moi. Je vous suis reconnaissante pour votre tolérance envers moi et mes défauts de jeunesse, quand je râlais et me rebellais contre le changement que vous avez opéré dans notre mode de vie, de tant à si peu.

Enfant, j’ai vécu dans la maison de vos parents ; votre mère était une femme grande et bonne ; elle m’a formée, m’a appris à être une épouse courageuse et vaillante et comment conserver l’amour et le respect de son fils, mon futur mari. Au fil des années, alors que vous deveniez le dirigeant le plus aimé de l’Inde, je n’ai eu aucune des peurs qui assaillent l’épouse qui peut être rejetée lorsque son mari a gravi l’échelle du succès, comme cela arrive si souvent dans d’autres pays. Je savais que la mort nous trouverait toujours mari et femme.

Pendant des années, Kasturabai a rempli les fonctions de trésorière des fonds publics que l’idole Mahatma est capable de lever par millions. Il existe dans les foyers indiens de nombreuses histoires humoristiques selon lesquelles les maris sont nerveux à l’idée que leurs épouses portent des bijoux à une réunion de Gandhi ; la langue magique du Mahatma, plaidant pour les opprimés, charme les bracelets en or et les colliers de diamants, les faisant quitter les bras et les cous des riches pour tomber directement dans la corbeille de collecte !

Un jour, la trésorière publique, Kasturabai, ne put justifier un décaissement de quatre roupies. Gandhi publia dûment une vérification des comptes dans laquelle il souligna inexorablement l’écart de quatre roupies de sa femme.

J’avais souvent raconté cette histoire devant mes étudiants américains. Un soir, une femme dans la salle avait poussé un cri d’indignation.

« Mahatma ou pas Mahatma, s’était-elle exclamée, s’il était mon mari, je lui aurais mis un œil au beurre noir pour une insulte publique aussi inutile ! »

Après quelques plaisanteries de bon aloi entre nous sur le sujet des épouses américaines et des épouses hindoues, j’étais passé à une explication plus complète.

« Mme Gandhi ne considère pas le Mahatma comme son mari mais comme son gourou, celui qui a le droit de la discipliner même pour des erreurs insignifiantes, avais-je souligné. Quelque temps après que Kasturabai eut été publiquement réprimandée, Gandhi fut condamné à la prison pour une charge politique. Alors qu’il faisait calmement ses adieux à sa femme, elle tomba à ses pieds. "Maître, dit-elle humblement, si je vous ai jamais offensé, s’il vous plaît, pardonnez-moi." » {FN44-9}

À trois heures cet après-midi-là à Wardha, je me rendis, selon un rendez-vous préalable, dans le bureau du saint qui avait été capable de faire un disciple inébranlable de sa propre femme — rare miracle ! Gandhi leva les yeux avec son sourire inoubliable.

« Mahatmaji, dis-je en m’accroupissant à côté de lui sur la natte sans coussin, s’il vous plaît, donnez-moi votre définition de l’AHIMSA. »

« L’évitement de tout tort à toute créature vivante, en pensée ou en acte. »

« Bel idéal ! Mais le monde demandera toujours : ne peut-on pas tuer un cobra pour protéger un enfant, ou soi-même ? »

« Je ne pourrais pas tuer un cobra sans violer deux de mes vœux — l’intrépidité et la non-violence. Je préférerais essayer intérieurement de calmer le serpent par des vibrations d’amour. Je ne peux en aucun cas abaisser mes normes pour les adapter à mes circonstances. » Avec sa candeur étonnante, Gandhi ajouta : « Je dois avouer que je ne pourrais pas poursuivre cette conversation si j’étais face à un cobra ! »

Je fis remarquer plusieurs livres occidentaux très récents sur l’alimentation qui traînaient sur son bureau.

« Oui, l’alimentation est importante dans le mouvement SATYAGRAHA, comme partout ailleurs, dit-il avec un petit rire. Parce que je préconise une continence totale pour les SATYAGRAHIS, j’essaie toujours de trouver le meilleur régime pour le célibataire. Il faut conquérir le palais avant de pouvoir contrôler l’instinct procréateur. La sous-alimentation ou les régimes déséquilibrés ne sont pas la solution. Après avoir surmonté l’avidité intérieure pour la nourriture, un SATYAGRAHI doit continuer à suivre un régime végétarien rationnel avec toutes les vitamines, minéraux, calories nécessaires, et ainsi de suite. Par une sagesse intérieure et extérieure concernant l’alimentation, le fluide sexuel du SATYAGRAHI est facilement transformé en énergie vitale pour tout le corps. »

Le Mahatma et moi comparâmes nos connaissances sur les bons substituts de viande. « L’avocat est excellent, dis-je. Il y a de nombreuses plantations d’avocatiers près de mon centre en Californie. »

Le visage de Gandhi s’éclaira d’intérêt. « Je me demande s’ils pousseraient à Wardha ? Les SATYAGRAHIS apprécieraient un nouvel aliment. »

« Je ne manquerai pas d’envoyer quelques plants d’avocatiers de Los Angeles à Wardha. » {FN44-10} J’ajoutai : « Les œufs sont un aliment riche en protéines ; sont-ils interdits aux SATYAGRAHIS ? »

« Pas les œufs non fécondés. » Le Mahatma rit, se remémorant le passé. « Pendant des années, je n’ai pas voulu cautionner leur usage ; même maintenant, personnellement, je n’en mange pas. L’une de mes belles-filles mourait autrefois de malnutrition ; son médecin insistait pour des œufs. Je ne voulais pas accepter, et lui ai conseillé de lui donner un substitut d’œuf.

« "Gandhiji", a dit le médecin, "les œufs non fécondés ne contiennent aucun sperme de vie ; aucun meurtre n’est impliqué."

« J’ai alors volontiers donné la permission à ma belle-fille de manger des œufs ; elle retrouva bientôt la santé. »

La veille, Gandhi avait exprimé le souhait de recevoir le KRIYA YOGA de Lahiri Mahasaya. J’étais touché par l’ouverture d’esprit et l’esprit d’enquête du Mahatma. Il est enfantin dans sa quête divine, révélant cette pure réceptivité que Jésus a louée chez les enfants : « ... car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. »

L’heure de mon instruction promise était arrivée ; plusieurs SATYAGRAHIS entrèrent maintenant dans la pièce — M. Desai, le Dr Pingale et quelques autres qui désiraient la technique du KRIYA.

J’enseignai d’abord à la petite classe les exercices physiques YOGODA. Le corps est visualisé comme divisé en vingt parties ; la volonté dirige l’énergie tour à tour vers chaque section. Bientôt, tout le monde vibrait devant moi comme un moteur humain. Il était facile d’observer l’effet ondulatoire sur les vingt parties du corps de Gandhi, à tout moment complètement exposées à la vue ! Bien que très mince, il ne l’est pas de manière désagréable ; la peau de son corps est lisse et sans rides.

Plus tard, j’initiai le groupe à la technique libératrice du KRIYA YOGA.

Le Mahatma a étudié avec révérence toutes les religions du monde. Les écritures jaïnes, le Nouveau Testament biblique et les écrits sociologiques de Tolstoï {FN44-11} sont les trois sources principales des convictions non-violentes de Gandhi. Il a énoncé son credo ainsi :

Je crois que la Bible, le KORAN et le ZEND-AVESTA {FN44-12} sont aussi divinement inspirés que les VEDAS. Je crois en l’institution des Gourous, mais en cet âge, des millions doivent se passer de Gourou, car il est rare de trouver une combinaison de pureté parfaite et d’érudition parfaite. Mais nul n’a besoin de désespérer de connaître un jour la vérité de sa religion, car les principes fondamentaux de l’hindouisme, comme de toute grande religion, sont immuables et facilement compréhensibles.

Je crois comme tout hindou en Dieu et en Son unité, en la renaissance et au salut. ... Je ne peux pas plus décrire mon sentiment pour l’hindouisme que pour ma propre femme. Elle m’émeut comme aucune autre femme au monde ne peut le faire. Non pas qu’elle n’ait pas de défauts ; j’ose dire qu’elle en a beaucoup plus que je ne m’en vois moi-même. Mais le sentiment d’un lien indissoluble est là. De même, je ressens pour et à propos de l’hindouisme, avec tous ses défauts et ses limites. Rien ne me ravit autant que la musique de la GITA, ou le RAMAYANA par Tulsidas. Quand je m’imaginais rendre mon dernier souffle, la GITA était mon réconfort.

L’hindouisme n’est pas une religion exclusive. En lui, il y a de la place pour le culte de tous les prophètes du monde. {FN44-13} Ce n’est pas une religion missionnaire au sens ordinaire du terme. Elle a sans aucun doute absorbé de nombreuses tribus en son sein, mais cette absorption a été d’un caractère évolutif et imperceptible. L’hindouisme dit à chaque homme de vénérer Dieu selon sa propre foi ou DHARMA, {FN44-14} et vit ainsi en paix avec toutes les religions.

Du Christ, Gandhi a écrit : « Je suis sûr que s’Il vivait ici maintenant parmi les hommes, Il bénirait la vie de beaucoup qui peut-être n’ont même jamais entendu Son nom... tout comme il est écrit : "Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père." {FN44-15} Dans la leçon de Sa propre vie, Jésus a donné à l’humanité le but magnifique et l’unique objectif vers lequel nous devrions tous aspirer. Je crois qu’Il n’appartient pas uniquement au christianisme, mais au monde entier, à toutes les terres et à toutes les races. »

Lors de ma dernière soirée à Wardha, je m’adressai à la réunion qui avait été convoquée par M. Desai au Town Hall. La salle était comble jusqu’aux rebords des fenêtres avec environ 400 personnes rassemblées pour entendre l’exposé sur le yoga. Je parlai d’abord en hindi, puis en anglais. Notre petit groupe revint à l’ashram à temps pour un dernier aperçu de Gandhi, enveloppé de paix et de correspondance.

La nuit persistait encore quand je me levai à cinq heures du matin. La vie du village s’agitait déjà ; d’abord une charrette à bœufs devant les portes de l’ashram, puis un paysan avec son énorme fardeau équilibré de manière précaire sur la tête. Après le déjeuner, notre trio chercha Gandhi pour des PRONAMS d’adieu. Le saint se lève à quatre heures pour sa prière du matin.

« Mahatmaji, au revoir ! » Je m’agenouillai pour toucher ses pieds. « L’Inde est en sécurité sous votre garde ! »

Les années ont passé depuis l’idylle de Wardha ; la terre, les océans et les cieux se sont assombris avec une guerre mondiale. Seul parmi les grands dirigeants, Gandhi a offert une alternative non-violente pratique à la force armée. Pour redresser les griefs et supprimer les injustices, le Mahatma a employé des moyens non-violents qui ont maintes et maintes fois prouvé leur efficacité. Il énonce sa doctrine en ces mots :

J’ai découvert que la vie persiste au milieu de la destruction. Par conséquent, il doit y avoir une loi supérieure à celle de la destruction. Ce n’est que sous cette loi qu’une société bien ordonnée serait intelligible et la vie digne d’être vécue.

Si c’est la loi de la vie, nous devons l’appliquer dans l’existence quotidienne. Partout où il y a des guerres, partout où nous sommes confrontés à un adversaire, vainquez par l’amour. J’ai découvert que la loi certaine de l’amour a répondu dans ma propre vie comme la loi de la destruction ne l’a jamais fait.

En Inde, nous avons eu une démonstration oculaire du fonctionnement de cette loi sur l’échelle la plus large possible. Je ne prétends pas que la non-violence a pénétré les 360 000 000 de personnes en Inde, mais je prétends qu’elle a pénétré plus profondément que toute autre doctrine en un temps incroyablement court.

Il faut un entraînement assez intense pour atteindre un état mental de non-violence. C’est une vie disciplinée, comme la vie d’un soldat. L’état parfait n’est atteint que lorsque l’esprit, le corps et la parole sont en parfaite coordination. Chaque problème pourrait se prêter à une solution si nous étions déterminés à faire de la loi de vérité et de non-violence la loi de la vie.

Tout comme un scientifique fera des merveilles à partir de diverses applications des lois de la nature, un homme qui applique les lois de l’amour avec une précision scientifique peut accomplir de plus grandes merveilles. La non-violence est infiniment plus merveilleuse et subtile que les forces de la nature comme, par exemple, l’électricité. La loi de l’amour est une science bien plus grande que toute science moderne.

En consultant l’histoire, on peut raisonnablement affirmer que les problèmes de l’humanité n’ont pas été résolus par l’usage de la force brute. La Première Guerre mondiale a produit une boule de neige de karma de guerre glaçante qui a gonflé pour devenir la Seconde Guerre mondiale. Seule la chaleur de la fraternité peut faire fondre l’actuelle boule de neige colossale de karma de guerre qui pourrait autrement croître jusqu’à une Troisième Guerre mondiale. Cette sainte trinité bannira à jamais la possibilité d’une Quatrième Guerre mondiale par la finalité des bombes atomiques. L’usage de la logique de la jungle au lieu de la raison humaine dans le règlement des différends ramènera la terre à la jungle. Si ce n’est des frères dans la vie, alors des frères dans une mort violente.

La guerre et le crime ne paient jamais. Les milliards de dollars qui sont partis en fumée dans le néant explosif auraient suffi à créer un monde nouveau, presque exempt de maladies et totalement exempt de pauvreté. Pas une terre de peur, de chaos, de famine, de peste, de DANSE MACABRE, mais une vaste terre de paix, de prospérité et de connaissance croissante.

La voix non-violente de Gandhi fait appel à la plus haute conscience de l’homme. Que les nations ne s’allient plus à la mort, mais à la vie ; non pas à la destruction, mais à la construction ; non pas à l’Annihilateur, mais au Créateur.

« On doit pardonner, devant toute injure, dit le MAHABHARATA. Il a été dit que la continuation de l’espèce est due au fait que l’homme est indulgent. Le pardon est sainteté ; par le pardon, l’univers est maintenu ensemble. Le pardon est la force des puissants ; le pardon est sacrifice ; le pardon est le calme de l’esprit. Le pardon et la douceur sont les qualités de celui qui se possède. Ils représentent la vertu éternelle. »

La non-violence est le prolongement naturel de la loi du pardon et de l’amour. « Si la perte de la vie devient nécessaire dans une bataille juste, proclame Gandhi, on devrait être préparé, comme Jésus, à verser son propre sang, et non celui des autres. Finalement, il y aura moins de sang versé dans le monde. »

Des épopées seront un jour écrites sur les SATYAGRAHIS indiens qui ont résisté à la haine par l’amour, à la violence par la non-violence, qui se sont laissés massacrer sans merci plutôt que de riposter. Le résultat, lors de certaines occasions historiques, fut que les adversaires armés jetèrent leurs fusils et s’enfuirent, honteux, secoués au plus profond d’eux-mêmes par la vue d’hommes qui valorisaient la vie d’autrui au-dessus de la leur.

« J’attendrais, si nécessaire pendant des siècles, dit Gandhi, plutôt que de chercher la liberté de mon pays par des moyens sanglants. » Jamais le Mahatma n’oublie l’avertissement majestueux : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. » {FN44-16} Gandhi a écrit :

« Je me qualifie de nationaliste, mais mon nationalisme est aussi vaste que l'univers. Il englobe dans son étendue toutes les nations de la terre. {FN44-17} Mon nationalisme inclut le bien-être du monde entier. Je ne veux pas que mon Inde s'élève sur les cendres d'autres nations. Je ne veux pas que l'Inde exploite un seul être humain. Je veux que l'Inde soit forte afin qu'elle puisse aussi communiquer sa force aux autres nations. Il n'en va pas ainsi d'une seule nation en Europe aujourd'hui ; elles ne donnent aucune force aux autres.

Le président Wilson a mentionné ses magnifiques quatorze points, mais a déclaré : « Après tout, si cette tentative de parvenir à la paix échoue, nous avons nos armements sur lesquels nous replier. » Je veux inverser cette position, et je dis : « Nos armements ont déjà échoué. Cherchons maintenant quelque chose de nouveau ; essayons la force de l'amour et de Dieu qui est la vérité. » Lorsque nous l'aurons obtenue, nous n'aurons besoin de rien d'autre.

Par la formation que le Mahatma a donnée à des milliers de vrais SATYAGRAHIS (ceux qui ont pris les onze vœux rigoureux mentionnés dans la première partie de ce chapitre), qui à leur tour diffusent le message ; en éduquant patiemment les masses indiennes à comprendre les bienfaits spirituels et, à terme, matériels de la non-violence ; en armant son peuple d'armes non-violentes — la non-coopération avec l'injustice, la volonté d'endurer les indignités, la prison, la mort elle-même plutôt que de recourir aux armes ; en obtenant la sympathie du monde par d'innombrables exemples d'héroïque martyre parmi les SATYAGRAHIS, Gandhi a dépeint de façon spectaculaire la nature pratique de la non-violence, son pouvoir solennel de régler les différends sans guerre.

Gandhi a déjà obtenu par des moyens non-violents un plus grand nombre de concessions politiques pour son pays qu'il n'en a jamais été obtenu par aucun dirigeant d'aucun pays, si ce n'est par les balles. Les méthodes non-violentes pour l'éradication de tous les torts et de tous les maux ont été appliquées de façon frappante non seulement dans l'arène politique, mais aussi dans le domaine délicat et complexe de la réforme sociale indienne. Gandhi et ses disciples ont mis fin à de nombreux conflits de longue date entre hindous et mahométans ; des centaines de milliers de musulmans considèrent le Mahatma comme leur chef. Les intouchables ont trouvé en lui leur champion intrépide et triomphant. « S'il y a une renaissance en réserve pour moi », a écrit Gandhi, « je souhaite naître paria au milieu des parias, car ainsi je serais en mesure de leur rendre un service plus efficace. »

Le Mahatma est en effet une « grande âme », mais ce sont des millions d'illettrés qui ont eu le discernement de lui décerner ce titre. Ce doux prophète est honoré dans son propre pays. Le humble paysan a été capable de se montrer à la hauteur du défi élevé de Gandhi. Le Mahatma croit de tout cœur en la noblesse inhérente de l'homme. Les échecs inévitables ne l'ont jamais désillusionné. « Même si l'adversaire le trompe vingt fois », écrit-il, « le SATYAGRAHI est prêt à lui faire confiance une vingt-et-unième fois, car une confiance implicite en la nature humaine est l'essence même du credo. » {FN44-18}

« Mahatmaji, vous êtes un homme exceptionnel. Vous ne devez pas attendre du monde qu'il agisse comme vous. » Un critique a fait un jour cette observation.

« Il est curieux de voir comment nous nous leurrons nous-mêmes, en nous imaginant que le corps peut être amélioré, mais qu'il est impossible d'évoquer les pouvoirs cachés de l'âme », a répondu Gandhi. « Je m'efforce de montrer que si je possède certains de ces pouvoirs, je suis un mortel aussi frêle que n'importe lequel d'entre nous et que je n'ai jamais eu, ni n'ai maintenant, rien d'extraordinaire en moi. Je suis un simple individu susceptible de se tromper comme tout autre semblable mortel. Je reconnais, cependant, que j'ai assez d'humilité pour confesser mes erreurs et revenir sur mes pas. Je reconnais que j'ai une foi inébranlable en Dieu et en Sa bonté, et une passion inextinguible pour la vérité et l'amour. Mais n'est-ce pas ce que chaque personne a en elle, à l'état latent ? Si nous devons progresser, nous ne devons pas répéter l'histoire, mais en faire une nouvelle. Nous devons ajouter à l'héritage laissé par nos ancêtres. Si nous pouvons faire de nouvelles découvertes et inventions dans le monde phénoménal, devons-nous déclarer notre faillite dans le domaine spirituel ? Est-il impossible de multiplier les exceptions de manière à en faire la règle ? L'homme doit-il toujours être brute d'abord et homme ensuite, si tant est qu'il le devienne ? » {FN44-19}

Les Américains peuvent se souvenir avec fierté de l'expérience non-violente réussie de William Penn lors de la fondation de sa colonie du XVIIe siècle en Pennsylvanie. Il n'y avait « ni forts, ni soldats, ni milice, ni même d'armes ». Au milieu des guerres sauvages à la frontière et des boucheries qui se déroulaient entre les nouveaux colons et les Peaux-Rouges, les quakers de Pennsylvanie furent les seuls à rester indemnes. « D'autres furent tués ; d'autres furent massacrés ; mais eux étaient en sécurité. Aucune femme quaker ne subit d'agression ; aucun enfant quaker ne fut tué, aucun homme quaker ne fut torturé. » Lorsque les quakers furent finalement contraints d'abandonner le gouvernement de l'État, « la guerre éclata, et certains Pennsylvaniens furent tués. Mais seuls trois quakers furent tués, trois qui s'étaient éloignés de leur foi au point de porter des armes de défense. »

« Le recours à la force lors de la Grande Guerre (I) n'a pas réussi à apporter la tranquillité », a souligné Franklin D. Roosevelt. « La victoire et la défaite furent tout aussi stériles. C'est une leçon que le monde aurait dû apprendre. »

« Plus il y a d'armes de violence, plus il y a de misère pour l'humanité », enseignait Lao-tseu. « Le triomphe de la violence se termine par un festival de deuil. »

« Je ne me bats pour rien de moins que la paix mondiale », a déclaré Gandhi. « Si le mouvement indien est mené jusqu'au succès sur une base de SATYAGRAHA non-violente, il donnera une nouvelle signification au patriotisme et, si je puis dire en toute humilité, à la vie elle-même. »

Avant que l'Occident ne rejette le programme de Gandhi comme celui d'un rêveur idéaliste, qu'il réfléchisse d'abord à une définition du SATYAGRAHA par le Maître de Galilée :

« Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent : mais moi, je vous dis : Ne résistez pas au mal : {FN44-20} mais si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre. »

L'époque de Gandhi s'est étendue, avec la belle précision d'une chronologie cosmique, dans un siècle déjà désolé et dévasté par deux guerres mondiales. Une écriture divine apparaît sur le mur de granit de sa vie : un avertissement contre la poursuite de l'effusion de sang entre frères.

ÉCRITURE DU MAHATMA GANDHI EN HINDI

Le Mahatma Gandhi a visité mon lycée avec formation de yoga à Ranchi. Il a gracieusement écrit les lignes ci-dessus dans le livre d'or de Ranchi. La traduction est : « Cette institution a profondément impressionné mon esprit. Je nourris de grands espoirs que cette école encouragera une utilisation pratique accrue du rouet. »

(SIGNÉ) MOHANDAS GANDHI 17 septembre 1925

Un drapeau national pour l'Inde fut conçu en 1921 par Gandhi. Les bandes sont safran, blanc et vert ; le CHARKA (rouet) au centre est bleu foncé. « Le CHARKA symbolise l'énergie », a-t-il écrit, « et nous rappelle que durant les ères passées de prospérité dans l'histoire de l'Inde, le filage à la main et d'autres métiers domestiques étaient prédominants. »

{FN44-1} Son nom de famille est Mohandas Karamchand Gandhi. Il ne se réfère jamais à lui-même sous le nom de « Mahatma ».

{FN44-2} La traduction littérale du sanskrit est « s'attacher à la vérité ». SATYAGRAHA est le célèbre mouvement de non-violence dirigé par Gandhi.

{FN44-3} Des rapports faux et, hélas ! malveillants ont été récemment diffusés selon lesquels Mlle Slade aurait rompu tous ses liens avec Gandhi et abandonné ses vœux. Mlle Slade, disciple SATYAGRAHA du Mahatma depuis vingt ans, a publié une déclaration signée adressée à la UNITED PRESS, en date du 29 décembre 1945, dans laquelle elle expliquait qu'une série de rumeurs sans fondement avaient surgi après qu'elle fut partie, avec la bénédiction de Gandhi, pour un petit site dans le nord-est de l'Inde, près de l'Himalaya, dans le but d'y fonder son KISAN ASHRAM (centre d'aide médicale et agricole pour les paysans), aujourd'hui florissant. Le Mahatma Gandhi prévoit de visiter le nouvel ashram au cours de l'année 1946.

{FN44-4} Mlle Slade m'a rappelé une autre femme occidentale distinguée, Mlle Margaret Woodrow Wilson, fille aînée du grand président américain. Je l'ai rencontrée à New York ; elle s'intéressait intensément à l'Inde. Plus tard, elle est allée à Pondichéry, où elle a passé les cinq dernières années de sa vie, poursuivant joyeusement un chemin de discipline aux pieds de Sri Aurobindo Ghosh. Ce sage ne parle jamais ; il salue silencieusement ses disciples à trois occasions annuelles seulement.

{FN44-5} Pendant des années en Amérique, j'observais des périodes de silence, au grand dam des visiteurs et des secrétaires.

{FN44-6} Innocuité ; non-violence ; le rocher de fondation du credo de Gandhi. Il est né dans une famille de jaïns stricts, qui révèrent AHIMSA comme la vertu racine. Le jaïnisme, une secte de l'hindouisme, fut fondé au VIe siècle av. J.-C. par Mahavira, un contemporain du Bouddha. Mahavira signifie « grand héros » ; puisse-t-il regarder à travers les siècles son fils héroïque, Gandhi !

{FN44-7} Le hindi est la lingua franca pour l'ensemble de l'Inde. Langue indo-aryenne basée en grande partie sur des racines sanskrites, le hindi est le principal vernaculaire de l'Inde du nord. Le principal dialecte du hindi occidental est l'hindoustani, écrit à la fois en caractères DEVANAGARI (sanskrit) et en caractères arabes. Son sous-dialecte, l'ourdou, est parlé par les musulmans.

{FN44-8} Gandhi a décrit sa vie avec une candeur dévastatrice dans THE STORY OF MY EXPERIMENTS WITH TRUTH (Ahmedabad : Navajivan Press, 1927-29, 2 vol.). Cette autobiographie a été résumée dans MAHATMA GANDHI, HIS OWN STORY, édité par C. F. Andrews, avec une introduction de John Haynes Holmes (New York : Macmillan Co., 1930).

De nombreuses autobiographies remplies de noms célèbres et d'événements colorés sont presque totalement silencieuses sur toute phase d'analyse ou de développement intérieur. On repose chacun de ces livres avec une certaine insatisfaction, comme si l'on disait : « Voici un homme qui a connu beaucoup de personnes notables, mais qui ne s'est jamais connu lui-même. » Cette réaction est impossible avec l'autobiographie de Gandhi ; il expose ses fautes et ses subterfuges avec un dévouement impersonnel à la vérité, rare dans les annales de toute époque.

{FN44-9} Kasturabai Gandhi est décédée en détention à Poona le 22 février 1944. Gandhi, habituellement impassible, pleura silencieusement. Peu après que ses admirateurs eurent suggéré un fonds commémoratif en son honneur, 125 lacs de roupies (près de quatre millions de dollars) affluèrent de toute l'Inde. Gandhi a fait en sorte que le fonds soit utilisé pour le travail de protection sociale dans les villages, en faveur des femmes et des enfants. Il rend compte de ses activités dans son hebdomadaire anglais, HARIJAN.

{FN44-10} J'ai envoyé une cargaison à Wardha, peu après mon retour en Amérique. Les plantes, hélas ! moururent en chemin, incapables de supporter les rigueurs du long transport océanique.

{FN44-11} Thoreau, Ruskin et Mazzini sont trois autres écrivains occidentaux dont Gandhi a étudié attentivement les vues sociologiques.

{FN44-12} L'écriture sacrée donnée à la Perse vers 1000 av. J.-C. par Zoroastre.

{FN44-13} La caractéristique unique de l'hindouisme parmi les religions du monde est qu'il ne dérive pas d'un seul grand fondateur, mais des écritures védiques impersonnelles. L'hindouisme offre ainsi la possibilité d'incorporer avec dévotion en son sein des prophètes de tous les âges et de tous les pays. Les écritures védiques régulent non seulement les pratiques de dévotion, mais aussi toutes les coutumes sociales importantes, dans un effort pour mettre chaque action de l'homme en harmonie avec la loi divine.

{FN44-14} Un mot sanskrit complet pour la loi ; la conformité à la loi ou à la droiture naturelle ; le devoir inhérent aux circonstances dans lesquelles un homme se trouve à tout moment donné. Les écritures définissent le DHARMA comme « les lois naturelles universelles dont l'observation permet à l'homme de se sauver de la dégradation et de la souffrance ».

{FN44-15} MATTHIEU 7:21.

{FN44-16} MATTHIEU 26:52.

{FN44-17} « Qu'un homme ne se glorifie pas de ceci, qu'il aime son pays ; qu'il se glorifie plutôt de ceci, qu'il aime son prochain. » - PROVERBE PERSAN.

{FN44-18} « Alors Pierre s'approcha de lui et dit : Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi, et lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois : mais, jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » - MATTHIEU 18:21-22.

{FN44-19} Charles P. Steinmetz, le grand ingénieur électricien, a été interrogé un jour par M. Roger W. Babson : « Quel domaine de recherche connaîtra le plus grand développement au cours des cinquante prochaines années ? » « Je pense que la plus grande découverte sera faite dans le domaine spirituel », a répondu Steinmetz. « Voici une force qui, l'histoire l'enseigne clairement, a été le plus grand pouvoir dans le développement des hommes. Pourtant, nous avons seulement joué avec elle et ne l'avons jamais étudiée sérieusement comme nous l'avons fait pour les forces physiques. Un jour, les gens apprendront que les choses matérielles n'apportent pas le bonheur et sont de peu d'utilité pour rendre les hommes et les femmes créatifs et puissants. Alors, les scientifiques du monde transformeront leurs laboratoires en lieux d'étude de Dieu, de la prière et des forces spirituelles qui, jusqu'à présent, ont à peine été effleurées. Lorsque ce jour viendra, le monde verra plus de progrès en une génération qu'il n'en a vu au cours des quatre précédentes. »

{FN44-20} C'est-à-dire, ne résistez pas au mal par le mal. (MATTHIEU 5:38-39)

CHAPITRE : 45

LA MÈRE BENGALIE « IMPRÉGNÉE DE JOIE »

« Monsieur, s'il vous plaît, ne quittez pas l'Inde sans avoir entrevu Nirmala Devi. Sa sainteté est intense ; elle est connue partout sous le nom d'Ananda Moyi Ma (Mère imprégnée de joie). » Ma nièce, Amiyo Bose, me regardait avec sérieux.

« Bien sûr ! Je souhaite vivement voir la sainte femme. » J'ai ajouté : « J'ai lu des articles sur son état avancé de réalisation de Dieu. Un petit article à son sujet est paru il y a des années dans EAST-WEST. »

« Je l'ai rencontrée », a poursuivi Amiyo. « Elle a récemment visité ma petite ville de Jamshedpur. À la demande d'un disciple, Ananda Moyi Ma s'est rendue au domicile d'un mourant. Elle se tenait à son chevet ; dès que sa main a touché son front, le râle de la mort a cessé. La maladie a disparu instantanément ; à l'étonnement joyeux de l'homme, il était guéri. »

Quelques jours plus tard, j'ai appris que la Mère Bienheureuse séjournait au domicile d'un disciple dans le quartier de Bhowanipur à Calcutta. M. Wright et moi sommes partis immédiatement depuis la maison de mon père à Calcutta. Alors que la Ford approchait de la maison de Bhowanipur, mon compagnon et moi avons observé une scène de rue inhabituelle.

Ananda Moyi Ma se tenait dans une automobile décapotable, bénissant une foule d'une centaine de disciples. Elle était manifestement sur le point de partir. M. Wright a garé la Ford à quelque distance et m'a accompagné à pied vers le rassemblement silencieux. La sainte femme a jeté un coup d'œil dans notre direction ; elle est descendue de sa voiture et a marché vers nous.

« Père, vous êtes venu ! » Avec ces mots fervents, elle a passé son bras autour de mon cou et a posé sa tête sur mon épaule. M. Wright, à qui je venais de faire remarquer que je ne connaissais pas la sainte, appréciait énormément cette extraordinaire démonstration de bienvenue. Les yeux de la centaine de chelas étaient également fixés avec une certaine surprise sur le tableau affectueux.

J'avais instantanément vu que la sainte était dans un état élevé de SAMADHI. Totalement inconsciente de son apparence extérieure en tant que femme, elle se savait être l'âme immuable ; depuis ce plan, elle saluait joyeusement un autre dévot de Dieu. Elle m'a conduit par la main dans son automobile.

« Ananda Moyi Ma, je retarde votre voyage ! » ai-je protesté.

« Père, je vous rencontre pour la première fois dans cette vie, après des siècles ! » a-t-elle dit. « S'il vous plaît, ne partez pas encore. »

Nous nous sommes assis ensemble sur les sièges arrière de la voiture. La Mère Bienheureuse est rapidement entrée dans l'état extatique immobile. Ses beaux yeux ont jeté un coup d'œil vers le ciel et, à demi-clos, sont devenus immobiles, regardant dans l'Élysée intérieur, proche et lointain. Les disciples chantaient doucement : « Victoire à la Mère Divine ! »

J'avais trouvé de nombreux hommes ayant atteint la réalisation de Dieu en Inde, mais jamais auparavant je n'avais rencontré une telle sainte femme exaltée. Son visage doux était brillant de la joie ineffable qui lui avait valu le nom de Mère Bienheureuse. De longues tresses noires reposaient négligemment derrière sa tête dévoilée. Un point rouge de pâte de bois de santal sur son front symbolisait l'œil spirituel, toujours ouvert en elle. Petit visage, petites mains, petits pieds — un contraste avec sa grandeur spirituelle !

J'ai posé quelques questions à une chela qui se trouvait à proximité tandis qu'Ananda Moyi Ma restait en transe.

« La Mère Bienheureuse voyage beaucoup en Inde ; dans de nombreuses régions, elle a des centaines de disciples », m'a dit la chela. « Ses efforts courageux ont abouti à de nombreuses réformes sociales souhaitables. Bien que brahmane, la sainte ne reconnaît aucune distinction de caste. {FN45-1} Un groupe d'entre nous voyage toujours avec elle, veillant à son confort. Nous devons être comme des mères pour elle ; elle ne fait aucun cas de son corps. Si personne ne lui donnait à manger, elle ne mangerait pas, ni ne poserait de questions. Même lorsque des repas sont placés devant elle, elle n'y touche pas. Pour éviter sa disparition de ce monde, nous, disciples, la nourrissons de nos propres mains. Souvent, elle reste pendant des jours entiers dans la transe divine, respirant à peine, les yeux sans ciller. L'un de ses principaux disciples est son mari. Il y a bien des années, peu après leur mariage, il a pris le vœu de silence. »

La chela a montré un homme aux épaules larges et aux traits fins, avec de longs cheveux et une barbe grisonnante. Il se tenait tranquillement au milieu du rassemblement, les mains jointes dans une attitude révérencieuse de disciple.

Rafraîchie par sa plongée dans l'Infini, Ananda Moyi Ma concentrait maintenant sa conscience sur le monde matériel.

« Père, s'il vous plaît, dites-moi où vous logez. » Sa voix était claire et mélodieuse.

« Actuellement, à Calcutta ou à Ranchi ; mais je retournerai bientôt en Amérique. »

« Amérique ? »

« Oui. Une sainte femme indienne y serait sincèrement appréciée par les chercheurs spirituels. Aimeriez-vous y aller ? »

« Si Père peut m'y emmener, j'irai. »

Cette réponse a fait sursauter d'alarme les disciples qui se trouvaient à proximité.

« Vingt d'entre nous, ou plus, voyagent toujours avec la Mère Bienheureuse », m'a dit l'un d'eux avec fermeté. « Nous ne pourrions pas vivre sans elle. Où qu'elle aille, nous devons aller. »

À contrecœur, j'ai abandonné le projet, car il présentait un caractère impraticable d'élargissement spontané !

« S'il vous plaît, venez au moins à Ranchi, avec vos disciples », ai-je dit en prenant congé de la sainte. « En tant qu'enfant divine vous-même, vous apprécierez les petits de mon école. »

« Chaque fois que Père m'emmènera, j'irai avec plaisir. »

Peu de temps après, le VIDYALAYA de Ranchi était en fête pour la visite promise de la sainte. Les jeunes attendaient avec impatience n'importe quel jour de festivités — pas de leçons, des heures de musique, et un festin pour le point culminant !

« Victoire ! Ananda Moyi Ma, ki jai ! » Ce chant réitéré par des dizaines de petites gorges enthousiastes a accueilli le groupe de la sainte alors qu'il franchissait les portes de l'école. Pluie de soucis, tintement de cymbales, souffle vigoureux des conques et battements du tambour MRIDANGA ! La Mère Bienheureuse errait en souriant sur les terrains ensoleillés du VIDYALAYA, portant toujours en elle le paradis portatif.

« C'est magnifique ici », a dit gracieusement Ananda Moyi Ma alors que je la conduisais dans le bâtiment principal. Elle s'est assise avec un sourire enfantin à mes côtés. La plus proche des amies chères, faisait-elle sentir, et pourtant une aura de distance était toujours autour d'elle — l'isolement paradoxal de l'Omniprésence.

« S'il vous plaît, dites-moi quelque chose de votre vie. »

« Père sait tout à ce sujet ; pourquoi le répéter ? » Elle sentait manifestement que l'histoire factuelle d'une courte incarnation ne méritait pas d'attention.

J'ai ri, répétant doucement ma question.

« Père, il n'y a pas grand-chose à dire. » Elle a étendu ses mains gracieuses dans un geste dépréciateur. « Ma conscience ne s'est jamais associée à ce corps temporaire. Avant que je vienne sur cette terre, Père, "J'étais la même". En tant que petite fille, "J'étais la même". J'ai grandi pour devenir femme, mais pourtant "J'étais la même". Lorsque la famille dans laquelle j'étais née a pris des dispositions pour faire marier ce corps, "J'étais la même". Et quand, ivre de passion, mon mari est venu vers moi et a murmuré des mots affectueux, touchant légèrement mon corps, il a reçu un choc violent, comme frappé par la foudre, car même alors "J'étais la même".

« Mon mari s'est agenouillé devant moi, a joint les mains et a imploré mon pardon.

« "Mère", a-t-il dit, "parce que j'ai profané votre temple corporel en le touchant avec la pensée de la luxure — ne sachant pas qu'en lui ne résidait pas ma femme mais la Mère Divine — je prends ce vœu solennel : je serai votre disciple, un adepte célibataire, prenant toujours soin de vous en silence comme un serviteur, ne parlant plus jamais à personne tant que je vivrai. Puisse-je ainsi expier le péché que j'ai commis aujourd'hui contre vous, mon gourou."

« Même quand j'ai accepté tranquillement cette proposition de mon mari, "J'étais la même". Et, Père, devant vous maintenant, "Je suis la même". À jamais, bien que la danse de la création change autour de moi dans le hall de l'éternité, "Je serai la même". »

Ananda Moyi Ma a sombré dans un état méditatif profond. Sa forme était immobile comme une statue ; elle s'était enfuie vers son royaume qui l'appelait toujours. Les mares sombres de ses yeux semblaient sans vie et vitreuses. Cette expression est souvent présente lorsque les saints retirent leur conscience du corps physique, qui n'est alors guère plus qu'un morceau d'argile sans âme. Nous sommes restés assis ensemble pendant une heure dans la transe extatique. Elle est revenue dans ce monde avec un petit rire joyeux.

« S'il vous plaît, Ananda Moyi Ma », ai-je dit, « venez avec moi au jardin. M. Wright prendra quelques photos. »

« Bien sûr, Père. Votre volonté est la mienne. » Ses yeux glorieux conservèrent cet éclat divin immuable alors qu’elle posait pour de nombreuses photographies.

L’heure du festin ! Ananda Moyi Ma s’accroupit sur son siège de couverture, un disciple à ses côtés pour la nourrir. Telle une enfant, la sainte avalait docilement la nourriture après que le chela l’eut portée à ses lèvres. Il était évident que la Mère Bienheureuse ne faisait aucune distinction entre les currys et les sucreries !

À l’approche du crépuscule, la sainte partit avec son groupe sous une pluie de pétales de rose, les mains levées pour bénir les petits garçons. Leurs visages rayonnaient de l’affection qu’elle avait éveillée sans le moindre effort.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force : » a proclamé le Christ, « c’est là le premier commandement. » {FN45-2}

Rejetant tout attachement inférieur, Ananda Moyi Ma offre sa seule allégeance au Seigneur. Non par les distinctions capillaires des érudits, mais par la logique sûre de la foi, la sainte, telle une enfant, a résolu le seul problème de la vie humaine : l’établissement de l’unité avec Dieu. L’homme a oublié cette simplicité dépouillée, aujourd’hui obscurcie par un million de problèmes. Refusant un amour monothéiste pour Dieu, les nations dissimulent leur infidélité par un respect pointilleux devant les sanctuaires extérieurs de la charité. Ces gestes humanitaires sont vertueux, car ils détournent un instant l’homme de lui-même, mais ils ne le libèrent pas de sa seule responsabilité dans la vie, désignée par Jésus comme le premier commandement. L’obligation exaltante d’aimer Dieu est assumée dès le premier souffle de l’homme, un air librement accordé par son unique Bienfaiteur.

À une autre occasion, après sa visite à Ranchi, j’ai eu l’opportunité de voir Ananda Moyi Ma. Elle se tenait parmi ses disciples quelques mois plus tard sur le quai de la gare de Serampore, attendant le train.

« Père, je vais dans l’Himalaya », me dit-elle. « De généreux disciples m’ont construit un ermitage à Dehra Dun. »

Alors qu’elle montait dans le train, je m’émerveillais de voir que, que ce soit au milieu d’une foule, dans un train, en train de festoyer ou assise en silence, ses yeux ne se détournaient jamais de Dieu. En moi, j’entends encore sa voix, un écho d’une douceur incommensurable :

« Vois, maintenant et toujours une avec l’Éternel, “je suis toujours la même”. »

{FN45-1} Je trouve quelques faits supplémentaires sur la vie d’Ananda Moyi Ma, publiés dans EAST-WEST. La sainte est née en 1893 à Dacca, dans le centre du Bengale. Analphabète, elle a pourtant stupéfié les intellectuels par sa sagesse. Ses vers en sanskrit ont rempli les érudits d’émerveillement. Elle a apporté la consolation aux personnes endeuillées et a effectué des guérisons miraculeuses par sa simple présence.

{FN45-2} MARC 12:30.

CHAPITRE : 46

LA FEMME YOGI QUI NE MANGE JAMAIS

« Monsieur, où nous dirigeons-nous ce matin ? » M. Wright conduisait la Ford ; il détourna les yeux de la route assez longtemps pour me gratifier d’un regard interrogateur et pétillant. De jour en jour, il savait rarement quelle partie du Bengale il découvrirait ensuite.

« Si Dieu le veut », répondis-je pieusement, « nous sommes en route pour voir une huitième merveille du monde : une femme sainte dont le régime est l’air pur ! »

« Répétition de miracles, après Thérèse Neumann. » Mais M. Wright rit joyeusement malgré tout ; il accéléra même la vitesse de la voiture. Une matière plus extraordinaire pour son journal de voyage ! Ce n’était pas celle d’un touriste ordinaire !

L’école de Ranchi venait d’être laissée derrière nous ; nous nous étions levés avant le soleil. Outre mon secrétaire et moi-même, trois amis bengalis faisaient partie du groupe. Nous buvions l’air exaltant, le vin naturel du matin. Notre conducteur guidait la voiture prudemment parmi les paysans matinaux et les charrettes à deux roues, lentement tirées par des bœufs attelés aux épaules bossues, enclins à disputer la route à un intrus klaxonnant.

« Monsieur, nous aimerions en savoir plus sur la sainte qui jeûne. »

« Son nom est Giri Bala », informai-je mes compagnons. « J’ai entendu parler d’elle pour la première fois il y a des années par un gentleman érudit, Sthiti Lal Nundy. Il venait souvent à la maison de Gurpar Road pour donner des leçons à mon frère Bishnu. »

« “Je connais bien Giri Bala”, m’avait dit Sthiti Babu. “Elle utilise une certaine technique de yoga qui lui permet de vivre sans manger. J’étais son proche voisin à Nawabganj près d’Ichapur. {FN46-1} Je me suis fait un devoir de l’observer attentivement ; jamais je n’ai trouvé la preuve qu’elle prenait de la nourriture ou de la boisson. Mon intérêt a finalement tellement grandi que j’ai approché le Maharaja de Burdwan {FN46-2} et lui ai demandé de mener une enquête. Stupéfait par l’histoire, il l’invita dans son palais. Elle accepta un test et vécut pendant deux mois enfermée dans une petite partie de sa demeure. Plus tard, elle revint pour une visite au palais de vingt jours ; puis pour un troisième test de quinze jours. Le Maharaja lui-même m’a dit que ces trois examens rigoureux l’avaient convaincu au-delà de tout doute de son état de non-mangeuse.” »

« Cette histoire de Sthiti Babu est restée dans mon esprit depuis plus de vingt-cinq ans », conclus-je. « Parfois, en Amérique, je me demandais si le fleuve du temps n’engloutirait pas la YOGINI {FN46-3} avant que je ne puisse la rencontrer. Elle doit être très âgée maintenant. Je ne sais même pas où elle vit, ni même si elle vit. Mais dans quelques heures, nous atteindrons Purulia ; son frère a une maison là-bas. »

Vers dix heures et demie, notre petit groupe conversait avec le frère, Lambadar Dey, un avocat de Purulia.

« Oui, ma sœur est vivante. Elle séjourne parfois avec moi ici, mais actuellement elle est dans notre maison de famille à Biur. » Lambadar Babu jeta un regard dubitatif sur la Ford. « Je ne pense pas, Swamiji, qu’une automobile ait jamais pénétré aussi loin dans l’intérieur des terres jusqu’à Biur. Il serait peut-être préférable que vous vous résigniez tous à l’antique secousse de la charrette à bœufs ! »

D’une seule voix, notre groupe promit loyauté à la Fierté de Détroit.

« La Ford vient d’Amérique », dis-je à l’avocat. « Ce serait dommage de la priver d’une occasion de faire connaissance avec le cœur du Bengale ! »

« Que Ganesh {FN46-4} vous accompagne ! » dit Lambadar Babu en riant. Il ajouta courtoisement : « Si vous parvenez à y arriver, je suis sûr que Giri Bala sera heureuse de vous voir. Elle approche de ses soixante-dix ans, mais elle jouit d’une excellente santé. »

« Dites-moi, monsieur, s’il est absolument vrai qu’elle ne mange rien ? » Je regardai directement dans ses yeux, ces fenêtres révélatrices de l’esprit.

« C’est vrai. » Son regard était ouvert et honorable. « En plus de cinq décennies, je ne l’ai jamais vue manger une bouchée. Si le monde devait soudainement prendre fin, je ne pourrais être plus étonné que par la vue de ma sœur prenant de la nourriture ! »

Nous avons ri ensemble de l’improbabilité de ces deux événements cosmiques.

« Giri Bala n’a jamais cherché une solitude inaccessible pour ses pratiques de yoga », continua Lambadar Babu. « Elle a vécu toute sa vie entourée de sa famille et de ses amis. Ils sont tous bien habitués maintenant à son état étrange. Il n’y en a pas un qui ne serait stupéfait si Giri Bala décidait soudainement de manger quoi que ce soit ! Ma sœur est naturellement réservée, comme il sied à une veuve hindoue, mais notre petit cercle à Purulia et à Biur sait tous qu’elle est littéralement une femme “exceptionnelle”. »

La sincérité du frère était manifeste. Notre petit groupe le remercia chaleureusement et partit vers Biur. Nous nous sommes arrêtés dans une boutique de rue pour du curry et des LUCHIS, attirant une nuée de gamins qui se rassemblèrent autour pour regarder M. Wright manger avec ses doigts à la manière hindoue simple. {FN46-5} Un appétit copieux nous a permis de nous fortifier contre une après-midi qui, ignoré sur le moment, devait s’avérer assez laborieuse.

Notre chemin menait maintenant vers l’est à travers des rizières cuites par le soleil dans la section Burdwan du Bengale. Nous continuions sur des routes bordées d’une végétation dense ; les chants des MAYNAS et des BULBULS à gorge rayée s’échappaient des arbres aux énormes branches en forme de parapluie. Une charrette à bœufs de temps en temps, le grincement RINI, RINI, MANJU, MANJU de son essieu et de ses roues en bois cerclées de fer contrastait vivement dans mon esprit avec le CHUCHOTEMENT, CHUCHOTEMENT des pneus d’auto sur l’asphalte aristocratique des villes.

« Dick, arrête ! » Ma requête soudaine provoqua une protestation cahotante de la Ford. « Ce manguier surchargé crie presque une invitation ! »

Nous nous sommes précipités comme des enfants vers le sol jonché de mangues ; l’arbre avait généreusement laissé tomber ses fruits au fur et à mesure qu’ils mûrissaient.

« Bien des mangues naissent pour rester invisibles », paraphrasai-je, « et gaspiller leur douceur sur le sol pierreux. »

« Rien de tel en Amérique, Swamiji, hein ? » rit Sailesh Mazumdar, l’un de mes étudiants bengalis.

« Non », admis-je, couvert de jus de mangue et de contentement. « Comme ce fruit m’a manqué en Occident ! Un paradis hindou sans mangues est inconcevable ! »

Je ramassai un caillou et fis tomber une fière beauté cachée sur la plus haute branche.

« Dick », demandai-je entre deux bouchées d’ambroisie, chaude du soleil tropical, « tous les appareils photo sont-ils dans la voiture ? »

« Oui, monsieur ; dans le coffre à bagages. »

« Si Giri Bala s’avère être une vraie sainte, je veux écrire sur elle en Occident. Une YOGINI hindoue avec de tels pouvoirs inspirants ne devrait pas vivre et mourir inconnue, comme la plupart de ces mangues. »

Une demi-heure plus tard, je flânais toujours dans la paix sylvestre.

« Monsieur », fit remarquer M. Wright, « nous devrions atteindre Giri Bala avant que le soleil ne se couche, pour avoir assez de lumière pour les photos. » Il ajouta avec un sourire : « Les Occidentaux sont sceptiques ; nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’ils croient en cette dame sans aucune image ! »

Ce brin de sagesse était indiscutable ; je tournai le dos à la tentation et rentrai dans la voiture.

« Tu as raison, Dick », soupirai-je alors que nous accélérions, « je sacrifie le paradis des mangues sur l’autel du réalisme occidental. Il nous faut des photographies ! »

La route devenait de plus en plus maladive : rides d’ornières, bosses d’argile durcie, les tristes infirmités de la vieillesse ! Notre groupe descendait occasionnellement pour permettre à M. Wright de manœuvrer plus facilement la Ford, que nous poussions tous les quatre par l’arrière.

« Lambadar Babu avait raison », reconnut Sailesh. « La voiture ne nous transporte pas ; c’est nous qui transportons la voiture ! »

Notre ennui automobile, consistant à monter et descendre, était égayé de temps à autre par l’apparition d’un village, chacun étant une scène d’une simplicité pittoresque.

« Notre chemin serpentait à travers des palmeraies parmi d’anciens villages intacts nichés dans l’ombre de la forêt », a noté M. Wright dans son journal de voyage, à la date du 5 mai 1936. « Très fascinants sont ces amas de huttes en boue au toit de chaume, décorées avec l’un des noms de Dieu sur la porte ; beaucoup de petits enfants nus jouant innocemment, s’arrêtant pour regarder ou s’enfuir sauvagement de cette grosse voiture noire sans bœuf déchirant follement leur village. Les femmes épient simplement depuis les ombres, tandis que les hommes se prélassent paresseusement sous les arbres le long de la route, curieux sous leur nonchalance. À un endroit, tous les villageois se baignaient gaiement dans le grand réservoir (dans leurs vêtements, changeant en drapant des tissus secs autour de leur corps, laissant tomber les mouillés). Des femmes portant de l’eau chez elles, dans d’énormes jarres en laiton.

« La route nous a menés dans une joyeuse poursuite sur les monts et les crêtes ; nous avons rebondi et été secoués, plongé dans de petits ruisseaux, fait des détours autour d’une chaussée inachevée, glissé à travers des lits de rivières secs et sablonneux et finalement, vers 17h00, nous étions proches de notre destination, Biur. Ce village minuscule dans l’intérieur du district de Bankura, caché sous la protection d’un feuillage dense, est inaccessible aux voyageurs pendant la saison des pluies, lorsque les ruisseaux deviennent des torrents enragés et que les routes crachent leur venin de boue serpentin.

« Demandant un guide parmi un groupe d’adorateurs en chemin vers une prière au temple (dans le champ solitaire), nous avons été assiégés par une douzaine de gamins vêtus sommairement qui grimpaient sur les côtés de la voiture, impatients de nous conduire à Giri Bala.

« La route menait vers un bosquet de palmiers dattiers abritant un groupe de huttes en boue, mais avant de l’avoir atteint, la Ford fut momentanément inclinée à un angle dangereux, jetée en l’air et retombée. Le sentier étroit menait autour des arbres et du réservoir, sur des crêtes, dans des trous et des ornières profondes. La voiture s’ancra sur un bouquet de buissons, puis s’échoua sur une butte, nécessitant un levage avec des mottes de terre ; nous avons continué, lentement et prudemment ; soudain, le chemin fut bloqué par une masse de broussailles au milieu de la piste à charrettes, nécessitant un détour sur un rebord précipité dans un réservoir sec, dont le sauvetage a nécessité un peu de raclage, de hachage et de pelletage. Encore et encore, la route semblait impraticable, mais le pèlerinage devait continuer ; des gamins obligeants ont apporté des pelles et ont démoli les obstacles (fantômes de Ganesh !) tandis que des centaines d’enfants et de parents regardaient.

« Bientôt, nous nous faufilions le long des deux ornières de l’antiquité, les femmes regardant avec des yeux écarquillés depuis les portes de leurs huttes, les hommes traînant le long et derrière nous, les enfants gambadant pour grossir le cortège. La nôtre était peut-être la première auto à parcourir ces routes ; l’“union des charrettes à bœufs” doit être omnipotente ici ! Quelle sensation nous avons créée : un groupe piloté par un Américain et innovant dans une voiture ronflante jusqu’au cœur de leur hameau, envahissant l’intimité et la sainteté antiques !

« En nous arrêtant près d’une ruelle étroite, nous nous sommes retrouvés à une trentaine de mètres de la maison ancestrale de Giri Bala. Nous avons ressenti le frisson de l’accomplissement après la longue lutte sur la route couronnée par une fin difficile. Nous nous sommes approchés d’un grand bâtiment de deux étages en briques et plâtre, dominant les huttes en adobe environnantes ; la maison était en cours de réparation, car autour d’elle se trouvait l’ossature typiquement tropicale des bambous.

« Avec une anticipation fiévreuse et une joie contenue, nous nous sommes tenus devant les portes ouvertes de celle qui était bénie par la touche “sans faim” du Seigneur. Les villageois étaient constamment bouche bée, jeunes et vieux, nus et vêtus, les femmes un peu distantes mais curieuses aussi, les hommes et les garçons sans gêne à nos talons alors qu’ils regardaient ce spectacle sans précédent.

« Bientôt, une silhouette courte est apparue dans l’encadrement de la porte : Giri Bala ! Elle était enveloppée dans un tissu de soie terne et dorée ; à la manière indienne typique, elle s’avança modestement et hésitamment, regardant légèrement sous le pan supérieur de son tissu SWADESHI. Ses yeux brillaient comme des braises ardentes à l’ombre de sa coiffe ; nous étions charmés par un visage très bienveillant et aimable, un visage de réalisation et de compréhension, exempt de la souillure de l’attachement terrestre.

« Humblement, elle s’approcha et consentit silencieusement à ce que nous prenions un certain nombre de photos avec nos appareils photo “fixes” et “cinéma”. {FN46-6} Patiemment et timidement, elle endura nos techniques photo d’ajustement de posture et de disposition de la lumière. Finalement, nous avions enregistré pour la postérité de nombreuses photographies de la seule femme au monde connue pour avoir vécu sans nourriture ni boisson pendant plus de cinquante ans. (Thérèse Neumann, bien sûr, jeûne depuis 1923.) L’expression de Giri Bala était des plus maternelles alors qu’elle se tenait devant nous, complètement couverte du tissu flottant, rien de son corps n’étant visible à part son visage aux yeux baissés, ses mains et ses petits pieds. Un visage d’une paix rare et d’un équilibre innocent : une lèvre large, tremblante, comme celle d’un enfant, un nez féminin, des yeux étroits et pétillants, et un sourire nostalgique. »

L’impression de M. Wright sur Giri Bala était partagée par moi-même ; la spiritualité l’enveloppait comme son voile doucement brillant. Elle fit le PRONAM devant moi dans le geste coutumier de salutation d’une chef de famille à un moine. Son charme simple et son sourire calme nous ont offert un accueil au-delà de toute oraison mielleuse ; notre voyage difficile et poussiéreux était oublié.

La petite sainte s’assit en tailleur sur la véranda. Bien qu’elle portât les cicatrices de l’âge, elle n’était pas émaciée ; sa peau couleur olive était restée claire et saine.

« Mère », dis-je en bengali, « pendant plus de vingt-cinq ans, j’ai pensé avec enthousiasme à ce pèlerinage précis ! J’ai entendu parler de votre vie sacrée par Sthiti Lal Nundy Babu. »

Elle hocha la tête en signe d’acquiescement. « Oui, mon bon voisin à Nawabganj. »

« Au cours de ces années, j’ai traversé les océans, mais je n’ai jamais oublié mon projet initial de vous voir un jour. Le drame sublime que vous jouez ici si discrètement devrait être claironné devant un monde qui a depuis longtemps oublié la nourriture intérieure divine. »

La sainte leva les yeux pendant une minute, souriant avec un intérêt serein.

« Baba (père honoré) sait mieux que quiconque », répondit-elle humblement.

J’étais heureux qu’elle ne s’en fût pas offensée ; on ne sait jamais comment les grands yogis ou yoginis réagiront à l’idée de la publicité. Ils la fuient, en règle générale, souhaitant poursuivre en silence la recherche profonde de l’âme. Une sanction intérieure leur vient lorsque le moment opportun arrive de montrer leur vie ouvertement pour le bénéfice des esprits en quête.

« Mère », poursuivis-je, « pardonnez-moi, alors, de vous accabler de tant de questions. Répondez gentiment uniquement à celles qui vous plaisent ; je comprendrai aussi votre silence. »

Elle étendit les mains dans un geste gracieux. « Je suis heureuse de répondre, dans la mesure où une personne insignifiante comme moi peut donner des réponses satisfaisantes. »

« Oh, non, pas insignifiante ! » protestai-je sincèrement. « Vous êtes une grande âme. »

« Je suis l’humble servante de tous. » Elle ajouta bizarrement : « J’adore cuisiner et nourrir les gens. »

Un passe-temps étrange, pensai-je, pour une sainte qui ne mange pas !

« Dites-moi, Mère, de vos propres lèvres : vivez-vous sans nourriture ? »

« C’est vrai. » Elle resta silencieuse quelques instants ; sa remarque suivante montra qu’elle avait eu du mal avec le calcul mental. « De l’âge de douze ans et quatre mois jusqu’à mon âge actuel de soixante-huit ans, soit une période de plus de cinquante-six ans, je n’ai pas mangé de nourriture ni pris de liquides. »

« N’êtes-vous jamais tentée de manger ? »

« Si je ressentais une envie de manger, il faudrait que je mange. » Simplement mais royalement, elle énonça cette vérité axiomatique, une vérité trop bien connue par un monde tournant autour de trois repas par jour !

« Mais vous mangez bien quelque chose ! » Mon ton contenait une note de remontrance.

« Bien sûr ! » Elle sourit avec une compréhension rapide.

« Votre nourriture provient des énergies les plus fines de l’air et de la lumière du soleil, {FN46-7} et de l’énergie cosmique qui recharge votre corps à travers la moelle allongée. »

« Baba sait. » Encore une fois, elle acquiesça, son attitude apaisante et sans emphase.

« Mère, s’il vous plaît, parlez-moi de votre début de vie. Cela revêt un intérêt profond pour toute l’Inde, et même pour nos frères et sœurs au-delà des mers. »

Giri Bala mit de côté sa réserve habituelle, se détendant dans une humeur conversationnelle.

« Qu’il en soit ainsi. » Sa voix était basse et ferme. « Je suis née dans ces régions forestières. Mon enfance fut banale, si ce n’est que j’étais possédée par un appétit insatiable. J’avais été fiancée dès mon jeune âge.

« “Enfant”, me mettait souvent en garde ma mère, “essaie de contrôler ta gourmandise. Quand viendra le temps pour toi de vivre parmi des étrangers dans la famille de ton mari, que penseront-ils de toi si tes journées se passent à ne faire que manger ?”

« La calamité qu’elle avait prévue se produisit. Je n’avais que douze ans quand j’ai rejoint la famille de mon mari à Nawabganj. Ma belle-mère m’a couverte de honte matin, midi et soir à cause de mes habitudes gloutonnes. Ses réprimandes furent cependant une bénédiction déguisée ; elles réveillèrent mes tendances spirituelles dormantes. Un matin, son ridicule fut impitoyable.

« “Je te prouverai bientôt”, dis-je, piquée au vif, “que je ne toucherai plus jamais à la nourriture de toute ma vie.”

« Ma belle-mère rit avec dérision. “Alors !” dit-elle, “comment peux-tu vivre sans manger, quand tu ne peux pas vivre sans trop manger ?”

« Cette remarque était sans réponse ! Pourtant, une résolution de fer échafaudait mon esprit. Dans un endroit isolé, je cherchai mon Père Céleste.

« “Seigneur”, priai-je sans cesse, “s’il te plaît, envoie-moi un gourou, quelqu’un qui puisse m’apprendre à vivre par Ta lumière et non par la nourriture.”

« Une extase divine m’envahit. Guidée par un sortilège béatifique, je me mis en route pour le GHAT de Nawabganj sur le Gange. En chemin, je rencontrai le prêtre de la famille de mon mari.

« “Vénérable monsieur”, dis-je avec confiance, “veuillez me dire comment vivre sans manger.”

« Il me fixa sans répondre. Finalement, il parla d’un ton consolateur. “Enfant”, dit-il, “viens au temple ce soir ; je mènerai une cérémonie VÉDIQUE spéciale pour toi.”

« Cette réponse vague n’était pas celle que je cherchais ; je continuai vers le GHAT. Le soleil du matin perçait les eaux ; je me purifiai dans le Gange, comme pour une initiation sacrée. Alors que je quittais la rive du fleuve, mon vêtement mouillé autour de moi, dans l’éclat large du jour, mon maître se matérialisa devant moi !

« “Chère petite”, dit-il d’une voix empreinte d’une compassion aimante, “je suis le gourou envoyé ici par Dieu pour exaucer ta prière urgente. Il a été profondément touché par sa nature très inhabituelle ! À partir d’aujourd’hui, tu vivras de la lumière astrale, tes atomes corporels nourris par le courant infini.” »

Giri Bala se tut. Je pris le crayon et le carnet de M. Wright et traduisis en anglais quelques éléments pour son information.

La sainte reprit son récit, sa voix douce à peine audible. « Le GHAT était désert, mais mon gourou projeta autour de nous une aura de lumière protectrice, afin qu’aucun baigneur égaré ne vienne nous déranger plus tard. Il m’initia à une technique de KRIA qui libère le corps de sa dépendance à la nourriture grossière des mortels. La technique inclut l’usage d’un certain MANTRA {FN46-8} et un exercice respiratoire plus difficile que ce qu’une personne ordinaire pourrait accomplir. Aucun médicament ni magie n’est impliqué ; rien d’autre que le KRIA. »

À la manière du journaliste américain qui m’avait, sans le savoir, enseigné sa méthode, j’interrogeai Giri Bala sur bien des sujets qui, je le pensais, seraient d’intérêt pour le monde. Elle me donna, petit à petit, les informations suivantes :

« Je n’ai jamais eu d’enfants ; il y a bien des années, je suis devenue veuve. Je dors très peu, car le sommeil et l’éveil sont une même chose pour moi. Je médite la nuit, et m’occupe de mes tâches domestiques durant la journée. Je ressens légèrement le changement de climat d’une saison à l’autre. Je n’ai jamais été malade ni n’ai connu aucune pathologie. Je ne ressens qu’une douleur légère en cas de blessure accidentelle. Je n’ai aucune excrétion corporelle. Je peux contrôler mon cœur et ma respiration. Je vois souvent mon gourou, ainsi que d’autres grandes âmes, en vision. »

« Mère, demandai-je, pourquoi n’enseignez-vous pas aux autres la méthode pour vivre sans manger ? »

Mes ambitieux espoirs pour les millions d’affamés de la planète furent étouffés dans l’œuf.

« Non. » Elle secoua la tête. « Il m’a été strictement ordonné par mon gourou de ne pas divulguer le secret. Ce n’est pas son souhait d’interférer avec le drame de la création divine. Les fermiers ne me remercieraient pas si j’apprenais à beaucoup de gens à vivre sans manger ! Les fruits succulents resteraient inutilement sur le sol. Il semble que la misère, la famine et la maladie soient les fouets de notre karma qui, en fin de compte, nous poussent à chercher le sens véritable de la vie. »

« Mère, dis-je lentement, à quoi sert que vous ayez été choisie pour vivre sans manger ? »

« Pour prouver que l’homme est Esprit. » Son visage s’illumina de sagesse. « Pour démontrer que, par l’avancement divin, il peut apprendre progressivement à vivre de la Lumière Éternelle et non de nourriture. »

La sainte sombra dans un profond état méditatif. Son regard était dirigé vers l’intérieur ; les profondeurs douces de ses yeux devinrent inexpressives. Elle poussa un certain soupir, prélude à la transe extatique sans souffle. Pendant un temps, elle s’était enfuie vers le royaume sans questions, le ciel de la joie intérieure.

L’obscurité tropicale était tombée. La lumière d’une petite lampe à pétrole vacillait par intermittence sur les visages d’une vingtaine de villageois accroupis silencieusement dans les ombres. Les vers luisants qui filaient et les lanternes à huile lointaines des huttes tissaient des motifs brillants et étranges dans la nuit de velours. C’était l’heure douloureuse du départ ; un voyage lent et fastidieux attendait notre petit groupe.

« Giri Bala, dis-je alors que la sainte ouvrait les yeux, s’il vous plaît, donnez-moi un souvenir : une bande de l’un de vos SARIS. »

Elle revint bientôt avec un morceau de soie de Bénarès, le tendant dans sa main alors qu’elle se prosternait soudainement sur le sol.

« Mère, dis-je avec révérence, laissez-moi plutôt toucher vos propres pieds bénis ! »

{FN46-1} Dans le nord du Bengale.

{FN46-2} S. A. le Sir Bijay Chand Mahtab, aujourd’hui décédé. Sa famille possède sans doute quelque trace des trois enquêtes du Maharaja sur Giri Bala.

{FN46-3} Femme yogi.

{FN46-4} « Le suppresseur d’obstacles », le dieu de la bonne fortune.

{FN46-5} Sri Yukteswar avait coutume de dire : « Le Seigneur nous a donné les fruits de la bonne terre. Nous aimons voir notre nourriture, la sentir, la goûter — l’Hindou aime aussi la toucher ! » On ne rechigne pas non plus à l’ENTENDRE, si personne d’autre n’est présent au repas !

{FN46-6} M. Wright prit également des films de Sri Yukteswar durant son dernier festival du solstice d’hiver à Serampore.

{FN46-7} « Ce que nous mangeons est un rayonnement ; notre nourriture est faite de quanta d’énergie », déclara le Dr George W. Crile de Cleveland à une assemblée de médecins le 17 mai 1933 à Memphis. « Ce rayonnement d’une importance capitale, qui libère des courants électriques pour le circuit électrique du corps, le système nerveux, est transmis à la nourriture par les rayons du soleil. Les atomes, dit le Dr Crile, sont des systèmes solaires. Les atomes sont les véhicules qui sont remplis de radiance solaire comme autant de ressorts enroulés. Ces innombrables atomes d’énergie sont ingérés sous forme de nourriture. Une fois dans le corps humain, ces véhicules tendus, les atomes, sont déchargés dans le protoplasme du corps, la radiance fournissant une nouvelle énergie chimique, de nouveaux courants électriques. “Votre corps est composé de tels atomes”, a dit le Dr Crile. “Ce sont vos muscles, vos cerveaux et vos organes sensoriels, tels que les yeux et les oreilles.” »

Un jour, les scientifiques découvriront comment l’homme peut vivre directement de l’énergie solaire. « La chlorophylle est la seule substance connue dans la nature qui possède d’une certaine manière le pouvoir d’agir comme un “piège à lumière solaire” », écrit William L. Laurence dans le NEW YORK TIMES. « Elle “attrape” l’énergie de la lumière du soleil et la stocke dans la plante. Sans cela, aucune vie ne pourrait exister. Nous obtenons l’énergie dont nous avons besoin pour vivre à partir de l’énergie solaire stockée dans la nourriture végétale que nous mangeons ou dans la chair des animaux qui mangent les plantes. L’énergie que nous tirons du charbon ou du pétrole est de l’énergie solaire capturée par la chlorophylle dans la vie végétale il y a des millions d’années. Nous vivons par le soleil grâce à l’agence de la chlorophylle. »

{FN46-8} Chant vibratoire puissant. La traduction littérale du mot sanskrit MANTRA est « instrument de pensée », signifiant les sons idéaux et inaudibles qui représentent un aspect de la création ; lorsqu’il est vocalisé en syllabes, un MANTRA constitue une terminologie universelle. Les pouvoirs infinis du son dérivent de AUM, le « Verbe » ou bourdonnement créateur du Moteur Cosmique.

CHAPITRE : 47

JE RETOURNE EN OCCIDENT

« J’ai donné beaucoup de leçons de yoga en Inde et en Amérique ; mais je dois confesser qu’en tant qu’Hindou, je suis exceptionnellement heureux de diriger une classe pour des étudiants anglais. »

Les membres de ma classe de Londres rirent avec appréciation ; aucun trouble politique ne vint jamais perturber notre paix yogique.

L’Inde était désormais un souvenir sacré. Nous sommes en septembre 1936 ; je suis en Angleterre pour honorer une promesse, faite seize mois plus tôt, de donner à nouveau des conférences à Londres.

L’Angleterre, elle aussi, est réceptive au message intemporel du yoga. Journalistes et cameramen d’actualités pullulaient dans mes quartiers au Grosvenor House. Le British National Council of the World Fellowship of Faiths organisa une réunion le 29 septembre à la Whitefield’s Congregational Church, où je m’adressai au public sur le sujet important : « Comment la foi dans la fraternité peut sauver la civilisation ». Les conférences de huit heures à Caxton Hall attirèrent de telles foules que, deux soirs durant, le surplus attendit dans l’auditorium de Windsor House pour mon second exposé à vingt et une heures trente. Les cours de yoga durant les semaines suivantes devinrent si importants que M. Wright fut obligé d’organiser un transfert vers une autre salle.

La ténacité anglaise trouve une expression admirable dans une relation spirituelle. Les étudiants en yoga de Londres s’organisèrent loyalement, après mon départ, en un centre de Self-Realization Fellowship, tenant leurs réunions de méditation chaque semaine durant les amères années de guerre.

Semaines inoubliables en Angleterre ; journées de tourisme à Londres, puis à travers la belle campagne. M. Wright et moi-même mîmes à contribution la fidèle Ford pour visiter les lieux de naissance et les tombes des grands poètes et héros de l’histoire britannique.

Notre petit groupe embarqua à Southampton pour l’Amérique fin octobre à bord du BREMEN. La majestueuse Statue de la Liberté dans le port de New York provoqua une joyeuse boule dans la gorge, non seulement pour Mlle Bletch et M. Wright, mais aussi pour moi-même.

La Ford, quelque peu cabossée par ses luttes avec des sols anciens, était toujours puissante ; elle avala désormais sans encombre le voyage transcontinental vers la Californie. Fin 1936, voici ! Mount Washington.

Les fêtes de fin d’année sont célébrées annuellement au centre de Los Angeles avec une méditation de groupe de huit heures le 24 décembre (Noël spirituel), suivie le lendemain par un banquet (Noël social). Les festivités de cette année furent augmentées par la présence de chers amis et étudiants venus de villes lointaines pour souhaiter la bienvenue aux trois voyageurs du monde.

Le festin du jour de Noël comprenait des délicatesses apportées de quinze mille miles pour cette joyeuse occasion : champignons GUCCHI du Cachemire, RASAGULLA en conserve et pulpe de mangue, biscuits PAPAR, et une huile de la fleur indienne KEORA qui parfuma notre crème glacée. La soirée nous trouva regroupés autour d’un immense sapin de Noël scintillant, le foyer voisin crépitant de bûches de cyprès aromatique.

L’heure des cadeaux ! Des présents provenant des coins les plus reculés de la terre — Palestine, Égypte, Inde, Angleterre, France, Italie. Avec quel labeur M. Wright avait-il compté les malles à chaque jonction étrangère, afin qu’aucune main chapardeuse ne reçoive les trésors destinés aux êtres chers en Amérique ! Plaques de bois d’olivier sacré de Terre Sainte, dentelles délicates et broderies de Belgique et de Hollande, tapis persans, châles cachemiris finement tissés, plateaux en bois de santal éternellement parfumés de Mysore, pierres « œil de bœuf » de Shiva des Provinces centrales, vieilles pièces indiennes de dynasties disparues depuis longtemps, vases et coupes sertis de joyaux, miniatures, tapisseries, encens et parfums de temple, cotonnades SWADESHI, travaux de laque, sculptures en ivoire de Mysore, pantoufles persanes avec leur long bout curieux, manuscrits enluminés anciens et pittoresques, velours, brocarts, bonnets Gandhi, poteries, tuiles, cuivres, tapis de prière — le butin de trois continents !

Un par un, je distribuai les paquets gaiement emballés provenant de l’immense pile sous l’arbre.

« Sœur Gyanamata ! » Je remis une longue boîte à la dame américaine sainte au visage doux et à la profonde réalisation qui, durant mon absence, avait été en charge à Mt. Washington. Sous les papiers de soie, elle souleva un SARI de soie dorée de Bénarès.

« Merci, monsieur ; cela fait revivre la splendeur de l’Inde devant mes yeux. »

« M. Dickinson ! » Le paquet suivant contenait un cadeau que j’avais acheté dans un bazar de Calcutta. « M. Dickinson aimera cela », avais-je pensé à l’époque. Disciple très cher et bien-aimé, M. Dickinson avait été présent à chaque festivité de Noël depuis la fondation de Mt. Washington en 1925. Lors de cette onzième célébration annuelle, il se tenait devant moi, dénouant les rubans de son petit paquet carré.

« La coupe en argent ! » Luttant avec son émotion, il fixa le présent, une grande coupe à boire. Il s’assit à quelque distance, apparemment hébété. Je lui souris affectueusement avant de reprendre mon rôle de Père Noël.

La soirée éjaculatoire se clôtura par une prière au Donateur de tous les dons ; puis un chant choral de cantiques de Noël.

M. Dickinson et moi discutions ensemble quelque temps plus tard.

« Monsieur, dit-il, permettez-moi de vous remercier maintenant pour la coupe en argent. Je n’ai pu trouver aucun mot le soir de Noël. »

« J’ai apporté ce cadeau spécialement pour vous. »

« Pendant quarante-trois ans, j’ai attendu cette coupe en argent ! C’est une longue histoire, que j’ai gardée cachée en moi. » M. Dickinson me regarda timidement. « Le début fut dramatique : je me noyais. Mon frère aîné m’avait poussé en plaisantant dans une piscine de quinze pieds de profondeur dans une petite ville du Nebraska. Je n’avais que cinq ans à l’époque. Alors que j’allais couler pour la deuxième fois sous l’eau, une lumière éblouissante et multicolore apparut, remplissant tout l’espace. Au milieu se trouvait la silhouette d’un homme aux yeux tranquilles et au sourire rassurant. Mon corps coulait pour la troisième fois quand l’un des compagnons de mon frère pencha un grand saule élancé si bas que je pus le saisir avec mes doigts désespérés. Les garçons me hissèrent sur la rive et me donnèrent avec succès les premiers soins.

« Douze ans plus tard, adolescent de dix-sept ans, je visitai Chicago avec ma mère. C’était en 1893 ; le grand Parlement mondial des religions était en session. Ma mère et moi marchions dans une rue principale quand, à nouveau, je vis l’éclair puissant de lumière. À quelques pas, se promenant nonchalamment, se trouvait le même homme que j’avais vu des années auparavant en vision. Il s’approcha d’un grand auditorium et disparut dans la porte.

« “Mère, criai-je, c’était l’homme qui est apparu au moment où je me noyais !”

« Elle et moi nous précipitâmes dans le bâtiment ; l’homme était assis sur une estrade de conférence. Nous apprîmes bientôt qu’il s’agissait de Swami Vivekananda de l’Inde. {FN47-1} Après qu’il eut donné un exposé saisissant, je m’avançai pour le rencontrer. Il me sourit gracieusement, comme si nous étions de vieux amis. J’étais si jeune que je ne savais pas comment exprimer mes sentiments, mais dans mon cœur, j’espérais qu’il offrirait d’être mon maître. Il lut ma pensée.

« “Non, mon fils, je ne suis pas ton gourou.” Vivekananda fixa ses beaux yeux perçants au plus profond des miens. “Ton maître viendra plus tard. Il te donnera une coupe en argent.” Après une petite pause, il ajouta en souriant : “Il déversera sur toi plus de bénédictions que tu n’es aujourd’hui capable d’en contenir.”

« Je quittai Chicago quelques jours plus tard, poursuivit M. Dickinson, et ne revis jamais le grand Vivekananda. Mais chaque mot qu’il avait prononcé était indélébilement écrit dans ma conscience la plus profonde. Les années passèrent ; aucun maître n’apparut. Une nuit en 1925, je priai profondément pour que le Seigneur m’envoie mon gourou. Quelques heures plus tard, je fus réveillé de mon sommeil par de doux accords de mélodie. Une troupe d’êtres célestes, portant des flûtes et d’autres instruments, apparut devant ma vue. Après avoir rempli l’air d’une musique glorieuse, les anges disparurent lentement.

« Le soir suivant, j’assistai pour la première fois à l’une de vos conférences ici à Los Angeles, et je sus alors que ma prière avait été exaucée. »

Nous nous sourîmes en silence.

« Depuis onze ans maintenant, je suis votre disciple du KRIYA YOGA, continua M. Dickinson. Parfois, je m’interrogeais sur la coupe en argent ; j’avais presque fini par me persuader que les paroles de Vivekananda n’étaient que métaphoriques. Mais le soir de Noël, alors que vous me tendiez la boîte carrée près de l’arbre, je vis, pour la troisième fois de ma vie, le même éclair de lumière éblouissant. Une minute plus tard, je contemplais le cadeau de mon gourou que Vivekananda avait prévu pour moi quarante-trois ans plus tôt : une coupe en argent ! »

{FN47-1} Le disciple principal du maître christique Sri Ramakrishna.

CHAPITRE : 48

À ENCINITAS, EN CALIFORNIE

« Une surprise, monsieur ! Durant votre absence à l’étranger, nous avons fait construire cet ermitage d’Encinitas ; c’est un cadeau de “bon retour” ! » Sœur Gyanamata me guida en souriant à travers un portail et le long d’une allée ombragée par des arbres.

Je vis un bâtiment s’avançant comme un grand paquebot blanc vers la saumure bleue. D’abord sans voix, puis avec des « Oh ! » et des « Ah ! », enfin avec le vocabulaire insuffisant de l’homme en matière de joie et de gratitude, j’examinai l’ashram : seize pièces exceptionnellement grandes, chacune merveilleusement aménagée.

Le majestueux hall central, avec ses immenses fenêtres allant du sol au plafond, donne sur un autel uni d’herbe, d’océan, de ciel — une symphonie en émeraude, opale, saphir. Une cheminée au-dessus de l’énorme foyer du hall soutient le portrait encadré de Lahiri Mahasaya, souriant à sa bénédiction sur ce lointain ciel du Pacifique.

Directement sous le hall, construit dans la falaise elle-même, deux grottes de méditation solitaires font face aux infinis du ciel et de la mer. Vérandas, recoins pour bains de soleil, hectares de verger, une forêt d’eucalyptus, des sentiers dallés menant à travers roses et lys vers des tonnelles tranquilles, un long escalier se terminant sur une plage isolée et les vastes eaux ! Le rêve fut-il jamais plus concret ?

« Que les âmes bonnes, héroïques et généreuses des saints viennent ici », lit-on dans « Une prière pour une demeure », tirée du ZEND-AVESTA, fixée sur l’une des portes de l’ermitage, « et qu’elles marchent main dans la main avec nous, donnant les vertus curatives de leurs dons bénis aussi répandues que la terre, aussi vastes que les rivières, aussi hautes que le soleil, pour l’avancement d’hommes meilleurs, pour l’accroissement de l’abondance et de la gloire.

« Que l’obéissance conquière la désobéissance dans cette maison ; que la paix triomphe ici de la discorde ; le don du cœur libre de l’avarice, la parole véridique de la tromperie, la révérence du mépris. Que nos esprits soient ravis, et nos âmes élevées, que nos corps soient glorifiés également ; et ô Lumière Divine, puissions-nous Te voir, et puissions-nous, en nous approchant, faire le tour de Toi, et atteindre Ta complète compagnie ! »

Cet ashram de la Self-Realization Fellowship avait été rendu possible grâce à la générosité de quelques disciples américains, des hommes d’affaires américains aux responsabilités infinies qui trouvent pourtant chaque jour du temps pour leur KRIYA YOGA. Pas un mot de la construction de l’ermitage n’avait été autorisé à me parvenir durant mon séjour en Inde et en Europe. Étonnement, ravissement !

Durant mes premières années en Amérique, j’avais peigné la côte de Californie en quête d’un petit site pour un ashram au bord de la mer ; chaque fois que je trouvais un emplacement approprié, quelque obstacle surgissait invariablement pour me contrecarrer. Contemplant maintenant les larges hectares d’Encinitas {FN48-1}, je vis humblement l’accomplissement sans effort de la prophétie faite il y a longtemps par Sri Yukteswar : « un ermitage au bord de l’océan ».

Quelques mois plus tard, à Pâques 1937, je conduisis sur les pelouses lisses d’Encinitas le premier de nombreux offices au lever du soleil. Tels les mages d’autrefois, plusieurs centaines d’étudiants contemplèrent avec une crainte dévotionnelle le miracle quotidien, le rite du feu solaire matinal dans le ciel oriental. À l’ouest s’étendait l’inépuisable Pacifique, grondant sa louange solennelle ; au loin, un minuscule voilier blanc, et le vol solitaire d’une mouette. « Christ, tu es ressuscité ! » Non pas seul avec le soleil vernal, mais dans l’aube éternelle de l’Esprit !

De nombreux mois heureux s’écoulèrent ; dans la paix d’une beauté parfaite, je pus achever à l’ermitage une œuvre longtemps projetée, COSMIC CHANTS. J’adaptai des paroles anglaises et une notation musicale occidentale à environ quarante chants, certains originaux, d’autres mes adaptations de mélodies anciennes. Y étaient inclus le chant de Shankara, « Ni Naissance, Ni Mort » ; deux favoris de Sri Yukteswar : « Éveille-toi, éveille-toi encore, ô mon Saint ! » et « Désir, mon Grand Ennemi » ; l’antique « Hymne à Brahma » en sanskrit ; de vieux chants bengalis, « Quel Éclair ! » et « Ils Ont Entendu Ton Nom » ; le « Qui est dans mon Temple ? » de Tagore ; et un certain nombre de mes compositions : « Je serai à Toi Toujours », « Dans le Pays au-delà de mes Rêves », « Sors du Ciel Silencieux », « Écoute l’Appel de mon Âme », « Dans le Temple du Silence » et « Tu es ma Vie ».

Pour une préface au recueil de chants, je racontai ma première expérience marquante avec la réceptivité des Occidentaux aux airs étrangement dévotionnels de l’Orient. L’occasion avait été une conférence publique ; le moment, le 18 avril 1926 ; le lieu, Carnegie Hall à New York.

« M. Hunsicker, avais-je confié à un étudiant américain, je prévois de demander à l’audience de chanter un ancien chant hindou, “Ô Dieu Magnifique !” »

« Monsieur, avait protesté M. Hunsicker, ces chants orientaux sont étrangers à la compréhension américaine. Quelle honte si la conférence devait être gâchée par un commentaire de tomates trop mûres ! »

J’avais ri en désaccord. « La musique est un langage universel. Les Américains ne manqueront pas de ressentir l’aspiration de l’âme dans ce chant élevé. » {FN48-2}

Durant la conférence, M. Hunsicker s’était assis derrière moi sur l’estrade, craignant probablement pour ma sécurité. Ses doutes étaient sans fondement ; non seulement il y eut une absence de légumes importuns, mais pendant une heure et vingt-cinq minutes, les accords de « Ô Dieu Magnifique ! » résonnèrent sans interruption depuis trois mille gorges. Plus blasés, chers New-Yorkais ; vos cœurs s’étaient envolés dans un simple péan de réjouissance ! Des guérisons divines eurent lieu ce soir-là parmi les dévots chantant avec amour le nom béni du Seigneur.

La vie recluse d’un ménestrel littéraire ne fut pas mon rôle bien longtemps. Bientôt, je partageais chaque quinzaine entre Los Angeles et Encinitas. Services du dimanche, cours, conférences devant des clubs et des collèges, interviews avec des étudiants, flots incessants de correspondance, articles pour EAST-WEST, direction des activités en Inde et de nombreux petits centres dans des villes américaines. Beaucoup de temps était consacré, aussi, à l’arrangement du KRIYA et d’autres enseignements de la Self-Realization Fellowship en une série d’études pour les chercheurs en yoga lointains dont le zèle ne connaissait aucune limitation d’espace.

La joyeuse dédicace d’une église de toutes les religions de la Self-Realization eut lieu en 1938 à Washington, D.C. Située au milieu de jardins paysagers, l’église majestueuse se dresse dans une section de la ville appelée à juste titre « Friendship Heights ». Le dirigeant de Washington est Swami Premananda, éduqué à l’école de Ranchi et à l’université de Calcutta. Je l’avais appelé en 1928 pour assumer la direction du centre de Self-Realization Fellowship de Washington.

« Premananda, lui dis-je lors d’une visite à son nouveau temple, ce siège oriental est un mémorial en pierre à ton dévouement inlassable. Ici, dans la capitale nationale, tu as maintenu haut la lumière des idéaux de Lahiri Mahasaya. »

Premananda m’accompagna depuis Washington pour une brève visite au centre de la Self-Realization Fellowship à Boston. Quelle joie de revoir la bande du KRIYA YOGA qui était restée fidèle depuis 1920 ! Le dirigeant de Boston, le Dr M. W. Lewis, nous logea, mon compagnon et moi-même, dans une suite moderne, artistiquement décorée.

« Monsieur, me dit le Dr Lewis en souriant, durant vos premières années en Amérique, vous logiez dans cette ville dans une chambre simple, sans bain. Je voulais que vous sachiez que Boston possède quelques appartements luxueux ! »

Les ombres d’un carnage imminent s’allongeaient sur le monde ; déjà, une oreille attentive pouvait entendre les tambours effrayants de la guerre. Lors d’entretiens avec des milliers de personnes en Californie, et à travers une correspondance mondiale, je découvris que les hommes et les femmes scrutaient profondément leur cœur ; la tragique insécurité extérieure avait accentué le besoin de l’Ancrage Éternel.

« Nous avons en vérité appris la valeur de la méditation », m’écrivit en 1941 le dirigeant du centre de la Self-Realization Fellowship de Londres, « et nous savons que rien ne peut troubler notre paix intérieure. Au cours des dernières semaines, lors de nos réunions, nous avons entendu les sirènes de raid aérien et écouté l’explosion de bombes à retardement, mais nos étudiants se rassemblent toujours et profitent pleinement de notre beau service. »

Une autre lettre me parvint d’une Angleterre déchirée par la guerre, juste avant que l’Amérique n’entre dans le conflit. En des termes noblement pathétiques, le Dr L. Cranmer Byng, éditeur renommé de la série THE WISDOM OF THE EAST, écrivit :

« Lorsque j’ai lu EAST-WEST, j’ai réalisé à quel point nous semblions éloignés, vivant apparemment dans deux mondes différents. La beauté, l’ordre, le calme et la paix me viennent de Los Angeles, accostant au port comme un navire chargé des bénédictions et du réconfort du Saint Graal pour une ville assiégée.

« Je vois comme dans un rêve votre bosquet de palmiers, et le temple d’Encinitas avec ses étendues océaniques et ses vues sur les montagnes, et par-dessus tout sa communauté d’hommes et de femmes spirituels, une communauté comprise dans l’unité, absorbée par un travail créatif et ressourcée par la contemplation. C’est le monde de ma propre vision, à la réalisation duquel j’espérais apporter ma petite contribution, et maintenant…

« Peut-être n’atteindrai-je jamais, dans la chair, vos rivages dorés, et ne prierai-je jamais dans votre temple. Mais c’est quelque chose, et plus encore, d’avoir eu cette vision et de savoir qu’au milieu de la guerre, il existe encore une paix qui demeure dans vos ports et parmi vos collines. Salutations à toute la Fellowship de la part d’un simple soldat, écrites sur la tour de guet en attendant l’aube. »

Les années de guerre ont apporté un éveil spirituel parmi des hommes dont les distractions n’avaient jamais inclus auparavant l’étude du Nouveau Testament. Un doux distillat issu des herbes amères de la guerre ! Pour satisfaire un besoin croissant, une petite église inspirante, la Self-Realization Church of All Religions, fut construite et consacrée en 1942 à Hollywood. Le site fait face à Olive Hill et au lointain planétarium de Los Angeles. L’église, finie en bleu, blanc et or, se reflète parmi les jacinthes d’eau dans un grand bassin. Les jardins sont gais avec leurs fleurs, quelques cerfs en pierre surpris, une pergola en vitrail et un pittoresque puits à souhaits. Jetée avec les sous et les souhaits kaléidoscopiques de l’homme, s’y trouve mainte aspiration pure pour le seul trésor de l’Esprit ! Une bonté universelle émane de petites niches abritant des statues de Lahiri Mahasaya et Sri Yukteswar, ainsi que de Krishna, Bouddha, Confucius, saint François et une belle reproduction en nacre du Christ lors de la Dernière Cène.

Une autre Self-Realization Church of All Religions fut fondée en 1943 à San Diego. Temple paisible au sommet d’une colline, il se dresse dans une vallée en pente d’eucalyptus, surplombant l’étincelante baie de San Diego.

Assis un soir dans ce havre de tranquillité, je déversais mon cœur en chanson. Sous mes doigts se trouvait l’orgue au ton doux de l’église, sur mes lèvres, la plainte nostalgique d’un ancien dévot bengali qui avait cherché un réconfort éternel :

En ce monde, Mère, nul ne peut m’aimer ; En ce monde, ils ne connaissent pas l’amour divin. Où est le pur amour aimant ? Où est Celui qui T’aime vraiment ? C’est là que mon cœur aspire à être.

Mon compagnon dans la chapelle, le Dr Lloyd Kennell, dirigeant du centre de San Diego, souriait un peu aux paroles de la chanson.

« Dites-moi vraiment, Paramhansaji, cela en a-t-il valu la peine ? » Il me regarda avec une sincérité fervente. Je comprenais sa question laconique : « Avez-vous été heureux en Amérique ? Qu’en est-il des désillusions, des peines de cœur, des dirigeants de centre qui ne savaient pas diriger, des étudiants qui ne pouvaient être instruits ? »

« Béni est l’homme que le Seigneur met à l’épreuve, Docteur ! Il s’est souvenu de temps à autre de me charger d’un fardeau ! » Je pensai alors à tous les fidèles, à l’amour, au dévouement et à la compréhension qui résidaient dans le cœur de l’Amérique. Avec une lente emphase, je poursuivis : « Mais ma réponse est : Oui, mille fois oui ! Cela en a valu la peine ; cela a été une inspiration constante, bien plus que tout ce dont j’avais rêvé, de voir l’Occident et l’Orient rapprochés par le seul lien durable, le spirituel ! »

Silencieusement, j’ajoutai une prière : « Puisse Babaji et Sri Yukteswarji sentir que j’ai fait ma part, sans décevoir le grand espoir avec lequel ils m’ont envoyé. »

Je me tournai de nouveau vers l’orgue ; cette fois, mon chant était empreint d’une valeur martiale :

La meule du Temps peut bien meurtrir Maintes vies de lune et d’étoile Et maint matin au sourire éclatant— Mais mon âme continue sa marche !

Ténèbres, mort et échecs rivalisaient ; Pour bloquer mon chemin, ils ont farouchement tenté ; Mon combat contre la Nature jalouse est rude— Mais mon âme continue sa marche !

La semaine du Nouvel An 1945 me trouva au travail dans mon bureau d’Encinitas, révisant le manuscrit de ce livre.

« Paramhansaji, s’il vous plaît, venez dehors. » Le Dr Lewis, en visite depuis Boston, me souriait de manière implorante depuis l’extérieur de ma fenêtre. Bientôt, nous nous promenions au soleil. Mon compagnon montra de nouvelles tours en cours de construction le long de la limite de la propriété de la Fellowship adjacente à la route côtière.

« Monsieur, je vois beaucoup d’améliorations ici depuis ma dernière visite. » Le Dr Lewis vient deux fois par an de Boston à Encinitas.

« Oui, Docteur, un projet que j’ai longtemps médité commence à prendre une forme définie. Dans ce cadre magnifique, j’ai commencé une colonie mondiale miniature. La fraternité est un idéal mieux compris par l’exemple que par le précepte ! Un petit groupe harmonieux ici peut inspirer d’autres communautés idéales sur la terre. »

« Une idée splendide, monsieur ! La colonie sera sûrement un succès si chacun fait sincèrement sa part ! »

« “Monde” est un grand terme, mais l’homme doit élargir son allégeance, en se considérant à la lumière d’un citoyen du monde », continuai-je. « Une personne qui sent véritablement : “Le monde est ma patrie ; c’est mon Amérique, mon Inde, mes Philippines, mon Angleterre, mon Afrique”, ne manquera jamais de champ pour une vie utile et heureuse. Son orgueil local naturel connaîtra une expansion illimitée ; il sera en contact avec les courants universels créateurs. »

Le Dr Lewis et moi nous arrêtâmes au-dessus du bassin aux lotus près de l’ermitage. Sous nous s’étendait l’illimitable Pacifique.

« Ces mêmes eaux se brisent également sur les côtes de l’Occident et de l’Orient, en Californie et en Chine. » Mon compagnon jeta une petite pierre dans le premier des soixante-dix millions de miles carrés océaniques. « Encinitas est un lieu symbolique pour une colonie mondiale. »

« C’est vrai, Docteur. Nous organiserons ici de nombreuses conférences et Congrès de Religion, invitant des délégués de tous les pays. Les drapeaux des nations seront suspendus dans nos halls. Des temples miniatures seront construits sur le domaine, dédiés aux principales religions du monde.

« Dès que possible », poursuivis-je, « je prévois d’ouvrir un Institut de Yoga ici. Le rôle béni du KRIYA YOGA en Occident n’a guère fait que commencer. Puisse tout homme savoir qu’il existe une technique scientifique et définie de réalisation de soi pour surmonter toute misère humaine ! »

Jusqu’à une heure avancée de la nuit, mon cher ami — le premier KRIYA YOGI en Amérique — discuta avec moi du besoin de colonies mondiales fondées sur une base spirituelle. Les maux attribués à une abstraction anthropomorphe appelée « société » peuvent être attribués plus réalistiquement à Monsieur Tout-le-monde. L’Utopie doit germer dans le sein privé avant de pouvoir fleurir en vertu civique. L’homme est une âme, non une institution ; ses réformes intérieures seules peuvent conférer une permanence aux réformes extérieures. En mettant l’accent sur les valeurs spirituelles, la réalisation de soi, une colonie illustrant la fraternité mondiale est habilitée à envoyer des vibrations inspirantes bien au-delà de sa localité.

15 août 1945, fin de la Seconde Guerre mondiale ! Fin d’un monde ; aube d’un énigmatique Âge Atomique ! Les résidents de l’ermitage se rassemblèrent dans le hall principal pour une prière d’action de grâce. « Père Céleste, puisse cela ne plus jamais arriver ! Que Tes enfants aillent désormais en frères ! »

La tension des années de guerre avait disparu ; nos esprits ronronnaient au soleil de la paix. Je regardai joyeusement chacun de mes camarades américains.

« Seigneur », pensai-je avec reconnaissance, « Tu as donné à ce moine une grande famille ! »

Public-domain source text from Project Gutenberg, translated into French by AI under our editorial direction. Machine translation of a whole book is not flawless — this exists so you can read a book otherwise closed to you, not as a scholarly edition. How this is made.