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Autobiography of Benjamin Franklin

by Benjamin Franklin · in French

AUTOBIOGRAPHIE

DE

BENJAMIN

FRANKLIN

AVEC DES ILLUSTRATIONS par E. BOYD SMITH

ÉDITÉ par FRANK WOODWORTH PINE

New York HENRY HOLT AND COMPANY 1916

Copyright, 1916,

PAR HENRY HOLT AND COMPANY

Juin 1922

IMPRIMERIE THE QUINN & BODEN CO. RAHWAY, N. J.

TABLE DES MATIÈRES

PAGE Introduction vii

L'Autobiographie

I. Ascendance et première jeunesse à Boston 3 II. Débuts de la vie d'imprimeur 21 III. Arrivée à Philadelphie 41 IV. Première visite à Boston 55 V. Premiers amis à Philadelphie 69 VI. Première visite à Londres 77 VII. Début des affaires à Philadelphie 99 VIII. Succès commercial et premiers services publics 126 IX. Plan pour atteindre la perfection morale 146 X. L'Almanach du Bonhomme Richard et autres activités 169 XI. Intérêt pour les affaires publiques 188 XII. Défense de la province 201 XIII. Services et devoirs publics 217 XIV. Plan d'union d'Albany 241 XV. Querelles avec les gouverneurs propriétaires 246 XVI. L'expédition de Braddock 253 XVII. La défense de la frontière par Franklin 274 XVIII. Expériences scientifiques 289 XIX. Agent de la Pensylvanie à Londres 296

Appendice

Le cerf-volant électrique 327 Le chemin de la fortune 331 Le sifflet 336 Lettre à Samuel Mather 340

Bibliographie 343

ILLUSTRATIONS

Franklin à la cour de Louis XVI Frontispice

« Il était donc fêté et invité à toutes les fêtes de la cour. Il y rencontrait parfois la vieille duchesse de Bourbon qui, jouant aux échecs à peu près de sa force, faisait le plus souvent partie avec lui. S'étant avisée un jour de mettre son roi en prise, le docteur le prit. "Ah," dit-elle, "on ne prend pas les rois ainsi." "Si fait, en Amérique," dit le docteur. » — Thomas Jefferson.

PAGE Portrait de Franklin vii

Pages 1 et 4 de The Pennsylvania Gazette, numéro XL, le premier numéro après la prise de contrôle par Franklin xxi

Première page du New England Courant du 4-11 décembre 1721 33

« J'étais employé à porter les journaux dans les rues aux abonnés » 36

« Debout à sa porte, elle me vit et pensa que j'avais, comme c'était bien le cas, l'air le plus gauche et le plus ridicule » 48

« Je me mis à travailler à la presse » 88

« Je le vois encore au travail quand je rentre du club » 120

Deux pages de L'Almanach du Bonhomme Richard pour 1736 171

« J'y faisais régulièrement mon service comme simple soldat » 204

« Le soir, entendant un grand bruit parmi eux, les commissaires sortirent pour voir de quoi il s'agissait » 224

« Nos haches... furent immédiatement mises au travail pour abattre des arbres » 278

« Nous semblions à présent très éloignés, et si opposés dans nos opinions qu'il semblait impossible d'espérer un accord » 318

« Vous le verrez jaillir en abondance de la clé à l'approche de votre articulation » 328

Le Père Abraham dans son cabinet d'étude 330

Les gardes illustrées montrent, au plat supérieur, les armes de Franklin et le sceau de Franklin ; au plat inférieur, la médaille décernée par les écoles publiques de Boston sur le fonds légué par Franklin à cette fin, comme prévu dans l'extrait suivant de son testament :

« Je suis né à Boston, en Nouvelle-Angleterre, et je dois mes premières instructions en littérature aux écoles primaires gratuites qui y sont établies. Je donne donc cent livres sterling à mes exécuteurs testamentaires, pour être par eux... versées aux administrateurs ou directeurs des écoles gratuites de ma ville natale de Boston, pour être par eux... placées à intérêt, et ainsi maintenues à intérêt pour toujours, lequel intérêt annuel sera employé en médailles d'argent, et donné comme récompense honorifique annuelle par les directeurs desdites écoles gratuites appartenant à ladite ville, de la manière qui semblera convenable à la discrétion des selectmen de ladite ville. »

INTRODUCTION

Nous autres Américains dévorons avidement tout écrit prétendant nous révéler le secret de la réussite dans la vie ; pourtant, combien de fois ne sommes-nous pas déçus de n'y trouver que des banalités, ou des recettes que nous connaissons par cœur mais ne suivons jamais. La plupart des récits de la vie de nos hommes célèbres et victorieux ne parviennent pas à nous inspirer parce qu'il leur manque cet élément humain qui rend le témoignage réel et met l'histoire à notre portée. Tandis que nous cherchons au loin quelque lampe d'Aladin pour nous procurer la fortune convoitée, nous avons à portée de main, si seulement nous voulons nous tendre et la prendre, semblable au charme dans le Comus de Milton,

« Inconnu, et estimé comme tel, et le lourd rustre Le piétine chaque jour de son soulier ferré ; »

l'histoire intéressante, humaine et vivement racontée de l'une des vies les plus sages et les plus utiles de notre propre histoire, et peut-être de toute l'histoire. L'Autobiographie de Franklin n'offre pas tant une formule toute faite pour réussir, que la compagnie d'un homme en chair et en os, d'un esprit et d'une qualité extraordinaires, dont le commerce et la conversation de tous les jours nous aideront à faire face à nos propres difficultés, à la manière de l'exemple d'un ami sage et fort. Tout en étant fascinés par le récit, nous assimilons l'expérience humaine à travers laquelle se bâtit un caractère puissant et secourable.

Ce qui distingue l'Autobiographie de Franklin de tout autre récit de la vie d'un grand homme ayant réussi, c'est précisément cet aspect humain du récit. Franklin a raconté l'histoire de sa vie, comme il le dit lui-même, au bénéfice de sa postérité. Il voulait les aider par le récit de sa propre ascension, depuis l'obscurité et la pauvreté jusqu'à la notoriété et la richesse. Il n'ignore pas l'importance de ses services publics et de leur reconnaissance, mais le récit de ces accomplissements n'est donné que comme une partie de l'histoire, et la vanité qui s'y montre est accessoire et conforme à la sincérité du récit. Il n'y a rien d'impossible dans la méthode et la pratique de Franklin telles qu'il les expose. Le jeune homme qui lit ce récit fascinant est étonné de découvrir que Franklin, dans ses jeunes années, a lutté contre les mêmes passions et les mêmes difficultés quotidiennes que lui-même éprouve, et il perd le sentiment de découragement qui naît de la prise de conscience de ses propres faiblesses et de son incapacité à réussir.

Il y a d'autres raisons pour lesquelles l'Autobiographie devrait être un ami intime de la jeunesse américaine. C'est là qu'elle peut nouer une relation étroite avec l'un des plus grands Américains en même temps qu'un des hommes les plus sages de son temps.

La vie de Benjamin Franklin est importante pour tout Américain d'abord en raison du rôle qu'il a joué pour assurer l'indépendance des États-Unis et les établir en tant que nation. Franklin partage avec Washington les honneurs de la Révolution et des événements qui ont conduit à la naissance de la nouvelle nation. Alors que Washington était l'âme animatrice de la lutte dans les colonies, Franklin en était le plus habile défenseur à l'étranger. C me aux raisonnements convaincants et à la vive satire de Franklin que nous devons la présentation claire et percutante de la cause américaine en Angleterre et en France ; tandis que c'est à sa personnalité et à sa diplomatie, autant qu'à sa plume facile, que nous sommes redevables de l'alliance étrangère et des fonds sans lesquels l'œuvre de Washington aurait échoué. Sa patience, sa force d'âme et sa sagesse pratique, alliées à un dévouement désintéressé à la cause de son pays, ne sont guère moins remarquables que les qualités similaires manifestées par Washington. En fait, Franklin en tant qu'homme public ressemblait beaucoup à Washington, en particulier par le désintéressement le plus complet de son service public.

Franklin nous intéresse aussi parce que, par sa vie et ses enseignements, il a fait plus que tout autre Américain pour promouvoir la prospérité matérielle de ses concitoyens. On dit que ses maximes, lues partout et fidèlement, ont fait la richesse de Philadelphie et de la Pensylvanie, tandis que les formules percutantes du Bonhomme Richard, traduites en de nombreuses langues, ont eu un rayonnement mondial.

Franklin est un bon type de l'homme américain. Bien qu'il ne fût ni le plus riche ni le plus puissant, il est incontestablement, par la polyvalence de son génie et de ses accomplissements, le plus grand de nos hommes issus de leurs propres œuvres. Le récit simple mais pittoresque qu'il fait dans l'Autobiographie de sa constante ascension depuis sa modeste enfance dans la boutique d'un marchand de chandelles, par l'industrie, l'économie et la persévérance dans la culture personnelle, jusqu'à la renommée, est la plus remarquable de toutes les histoires remarquables de nos self-made-men. C'est en soi une illustration merveilleuse des résultats qu'il est possible d'atteindre dans un pays d'inégalables opportunités en suivant les maximes de Franklin.

La renommée de Franklin ne s'est cependant pas limitée à son propre pays. Bien qu'il ait vécu dans un siècle remarquable par la rapide évolution de la pensée et de l'activité scientifiques et politiques, un juge et critique aussi pénétrant que Lord Jeffrey, le célèbre éditeur de la _Revue d'Édimbourg_, disait il y a un siècle qu'« à un certain point de vue, le nom de Franklin doit être considéré comme placé plus haut qu'aucun de ceux qui ont illustré le dix-huitième siècle. Distingué comme homme d'État, il fut également grand comme philosophe, réunissant ainsi en sa personne un degré d'excellence rare dans ces deux carrières, dont l'excellence dans l'une ou l'autre passe pour le plus haut éloge. »

Franklin a en effet été qualifié à juste titre d'« homme aux multiples facettes ». Il s'est illustré dans les sciences et le service public, dans la diplomatie et la littérature. Il fut l'Edison de son temps, mettant ses découvertes scientifiques au service de ses semblables. Il perçut l'identité de la foudre et de l'électricité et inventa le paratonnerre. Il inventa le poêle Franklin, encore très utilisé, et refusa de le breveter. Il possédait une perspicacité magistrale dans les affaires et la vie pratique. Carlyle l'a appelé le père de tous les Yankees. Il fonda une compagnie de pompiers, aida à la création d'un hôpital, perfectionna le nettoyage et l'éclairage des rues. Il développa le journalisme, fonda la Société américaine de philosophie, la bibliothèque publique de Philadelphie et l'Université de Pensylvanie. Il organisa un réseau postal pour les colonies, qui fut la base de l'actuelle poste des États-Unis. Bancroft, l'éminent historien, l'a appelé « le plus grand diplomate de son siècle ». Il perfectionna le Plan d'union d'Albany pour les colonies. Il est le seul homme d'État à avoir signé la Déclaration d'indépendance, le Traité d'alliance avec la France, le Traité de paix avec l'Angleterre et la Constitution. Comme écrivain, il a produit, dans son Autobiographie et dans L'Almanach du Bonhomme Richard, deux œuvres qui n'ont pas été dépassées par des écrits du même genre. Il reçut des diplômes honorifiques de Harvard et de Yale, d'Oxford et de St. Andrews, et fut reçu membre de la Royal Society, qui lui décerna la médaille d'or Copley pour ses contributions aux sciences naturelles. Il était l'un des huit associés étrangers de l'Académie des sciences de France.

L'étude attentive de l'Autobiographie est également précieuse en raison du style dans lequel elle est écrite. Si Robert Louis Stevenson a raison de croire que son remarquable style a été acquis par imitation, le jeune homme qui souhaite acquérir la capacité d'exprimer ses idées clairement, avec force et de manière intéressante ne peut mieux faire que d'étudier la méthode de Franklin. La renommée de Franklin dans le monde scientifique était due presque autant à sa manière modeste, simple et sincère de présenter ses découvertes et à la précision et à la clarté du style dans lequel il décrivait ses expériences, qu'aux résultats qu'il était en mesure d'annoncer. Sir Humphry Davy, le célèbre chimiste anglais, lui-même excellent critique littéraire en même temps que grand savant, a dit : « Un bonheur singulier a guidé toutes les recherches de Franklin, et par de très petits moyens il a établi de très grandes vérités. Le style et la manière de sa publication sur l'électricité sont presque aussi dignes d'admiration que la doctrine qu'elle contient. »

La place de Franklin dans la littérature est difficile à déterminer parce qu'il n'était pas primitivement un homme de lettres. Son but dans ses écrits comme dans l'œuvre de sa vie était d'être utile à ses semblables. Pour lui, écrire ne fut jamais une fin en soi, mais toujours un moyen pour parvenir à une fin. Pourtant, son succès en tant que savant, homme d'État et diplomate, ainsi que dans le monde, fut en grande partie dû à son talent d'écrivain. « Ses lettres charmaient tout le monde et sa correspondance était vivement recherchée. Ses arguments politiques faisaient les délices de son parti et la terreur de ses adversaires. Ses découvertes scientifiques étaient expliquées dans un langage à la fois si simple et si clair que le valet de charrue comme l'homme du monde pouvaient suivre sa pensée ou son expérience jusqu'à sa conclusion. »[1]

[1] _The Many-Sided Franklin_. Paul L. Ford.

Pour ce qui est de la littérature américaine, Franklin n'a pas de contemporains. Avant l'Autobiographie, une seule œuvre littéraire d'importance avait été produite dans ce pays — la Magnalia de Cotton Mather, une histoire ecclésiastique de la Nouvelle-Angleterre d'un style lourd et rigide. Franklin fut le premier auteur américain à acquérir une vaste et durable réputation en Europe. L'Autobiographie, Le Bonhomme Richard, Le Discours du Père Abraham ou Le chemin de la fortune, ainsi que certaines des Bagatelles, sont aussi connus à l'étranger que n'importe quel autre écrit américain. Franklin doit aussi être classé comme le premier humoriste américain.

La littérature anglaise du dix-huitième siècle s'est caractérisée par le développement de la prose. La littérature périodique a atteint sa perfection au début du siècle avec The Tatler et The Spectator d'Addison et Steele. Les pamphlétaires ont prospéré tout au long de la période. La prose plus simple de Bunyan et de Defoe a peu à peu fait place au langage plus élégant et artificiel de Samuel Johnson, qui fixa la norme de la prose écrite à partir de 1745. Ce siècle a vu les débuts du roman moderne, avec Tom Jones de Fielding, Clarissa Harlowe de Richardson, Tristram Shandy de Sterne et Le Vicaire de Wakefield de Goldsmith. Gibbon a écrit _Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain_, Hume son _Histoire d'Angleterre_, et Adam Smith _La Richesse des nations_.

Par la simplicité et la vigueur de son style, Franklin ressemble davantage au premier groupe d'écrivains. Dans ses premiers essais, il ne fut pas un imitateur inférieur d'Addison. Dans ses nombreuses paraboles, allégories morales et apologues, il montra l'influence de Bunyan. Mais Franklin était essentiellement un journaliste. Dans son style vif et concis, c'est de Defoe qu'il se rapproche le plus, Defoe qui fut le premier grand journaliste anglais et le maître du récit journalistique. Le style des deux écrivains se caractérise par une expression simple et vigoureuse, la satire, la burlesque, la repartie. C'est là que la comparaison doit s'arrêter. Defoe et ses contemporains étaient des auteurs. Leur vocation était d'écrire et leur succès repose sur le pouvoir d'imagination ou de création qu'ils ont déployé. À la qualité d'auteur, Franklin ne prétendait pas. Il n'a écrit aucune œuvre d'imagination. Il n'a développé qu'incidemment un style à bien des égards aussi remarquable que celui de ses contemporains anglais. Il a écrit la meilleure autobiographie qui existe, l'un des recueils de maximes les plus connus, et une série inégalée de satires politiques et sociales, parce qu'il était un homme d'une portée, d'une puissance et d'une utilité peu communes, qui savait transmettre à ses semblables les secrets de cette puissance et de cette utilité.

L'histoire de l'Autobiographie

Le récit de la façon dont l'Autobiographie de Franklin en vint à être écrite et des péripéties du manuscrit original forme en soi une histoire intéressante. L'Autobiographie est le plus long ouvrage de Franklin, et pourtant ce n'est qu'un fragment. La première partie, écrite sous forme de lettre à son fils, William Franklin, n'était pas destinée à la publication ; et la rédaction en est plus informelle et le récit plus personnel que dans la seconde partie, à partir de 1730, qui fut écrite en vue d'être publiée. L'ensemble du manuscrit montre peu de traces de révision. En fait, l'expression en est si simple et si naturelle que son petit-fils, William Temple Franklin, en éditant l'ouvrage, a modifié certaines tournures parce qu'il les trouvait élégamment déficientes et vulgaires.

Franklin commença l'histoire de sa vie au cours d'une visite chez son ami, l'évêque Shipley, à Twyford, dans le Hampshire, au sud de l'Angleterre, en 1771. Il emporta le manuscrit, achevé jusqu'en 1731, lors de son retour à Philadelphie en 1775. Il y fut laissé avec ses autres papiers lorsqu'il partit pour la France l'année suivante, et disparut durant la confusion inhérente à la Révolution. Vingt-trois pages d'un manuscrit serré tombèrent entre les mains d'Abel James, un ami intime, qui en envoya une copie à Franklin à Passy, près de Paris, l'exhortant à achever le récit. Franklin reprit le travail à Passy en 1784 et poursuivit le récit de quelques mois. Il modifia son plan pour répondre à son nouveau dessein d'écrire à l'intention du jeune lecteur. Son travail fut bientôt interrompu et ne fut repris qu'en 1788, alors qu'il était chez lui à Philadelphie. Il était alors âgé, infirme et souffrant, et toujours engagé dans le service public. Dans ces conditions décourageantes, le travail avança lentement. Il s'arrêta définitivement lorsque le récit atteignit l'année 1757. Des copies du manuscrit furent envoyées à des amis de Franklin en Angleterre et en France, notamment à M. Le Veillard à Paris.

La première édition de l'Autobiographie fut publiée en français à Paris en 1791. Elle était traduite maladroitement et négligemment, et demeurait imparfaite et inachevée. On ignore où le traducteur s'était procuré le manuscrit. Le Veillard nia toute connaissance de cette publication. À partir de cette édition française défectueuse, beaucoup d'autres furent imprimées, certaines en Allemagne, deux en Angleterre, et une autre en France, tant la demande pour cet ouvrage était grande.

Entre-temps, le manuscrit original de l'Autobiographie s'était engagé dans une carrière mouvementée et aventureuse. Il avait été légué par Franklin avec ses autres œuvres à son petit-fils, William Temple Franklin, que Franklin avait désigné comme son exécuteur littéraire. Lorsque Temple Franklin entreprit de publier les œuvres de son grand-père en 1817, il envoya le manuscrit original de l'Autobiographie à la fille de Le Veillard en échange de la copie de son père, pensant probablement qu'une transcription plus lisible ferait une meilleure copie pour l'imprimeur. Le manuscrit original trouva ainsi son chemin vers la famille Le Veillard et ses alliés, où il resta jusqu'à sa vente en 1867 à M. John Bigelow, ministre des États-Unis en France. Il fut ensuite vendu par celui-ci à M. E. Dwight Church de New York, et passa avec le reste de la bibliothèque de M. Church en la possession de M. Henry E. Huntington. Le manuscrit original de l'Autobiographie de Franklin repose aujourd'hui dans le coffre-fort de la résidence de M. Huntington, sur la Cinquième Avenue et la Cinquante-Septième Rue, à New York.

Lorsque M. Bigelow en vint à examiner son acquisition, il fut étonné de découvrir que ce que les gens lisaient depuis des années comme la véritable _Vie de Benjamin Franklin par lui-même_ n'était qu'une version altérée et incomplète de l'Autobiographie authentique. Temple Franklin avait pris des libertés injustifiables avec l'original. M. Bigelow dit avoir trouvé plus de douze cents modifications dans le texte. En 1868, par conséquent, M. Bigelow publia l'édition de référence de l'Autobiographie de Franklin. Elle corrigeait les erreurs des éditions précédentes et fut la première édition anglaise à contenir la courte quatrième partie, comprenant les dernières pages du manuscrit, écrites pendant la dernière année de la vie de Franklin. M. Bigelow réédita l'Autobiographie, augmentée de documents intéressants, en trois volumes en 1875, en 1905 et en 1910. Le texte du présent volume est celui des éditions de M. Bigelow.[2]

[2] Pour la division en chapitres et les titres de chapitres, toutefois, la responsabilité en incombe au présent éditeur.

L'Autobiographie a été réimprimée aux États-Unis des dizaines de fois et traduite dans toutes les langues d'Europe. Elle n'a jamais perdu sa popularité et fait toujours l'objet d'une demande constante dans les bibliothèques de prêt. La raison de cette popularité n'est pas difficile à trouver. Car dans cet ouvrage, Franklin racontait d'une manière remarquable l'histoire d'une vie remarquable. Il y faisait preuve d'un bon sens éprouvé et d'une connaissance pratique de l'art de vivre. Il a choisi et ordonné sa matière, peut-être inconsciemment, avec l'instinct infaillible du journaliste pour les meilleurs effets. Son succès n'est pas peu dû à son anglais simple, clair et vigoureux. Il utilisait des phrases et des mots courts, des expressions familières, des illustrations bien choisies et des allusions saisissantes. Franklin eut une vie des plus intéressantes, des plus variées et des plus extraordinaires. Il fut l'un des plus grands causeurs de son temps.

Son livre est le récit de cette vie hors du commun, raconté dans le style conversationnel inégalé de Franklin lui-même. On dit que les meilleures parties de la célèbre biographie de Samuel Johnson par Boswell sont celles où Boswell laisse Johnson raconter sa propre histoire. Dans l'Autobiographie, un homme et causeur non moins remarquable que Samuel Johnson raconte d'un bout à l'autre sa propre histoire.

F. W. P.

The Gilman Country School, Baltimore, septembre 1916.

[Note du transcripteur : La transcription de ces pages est donnée à la fin du texte.]

AUTOBIOGRAPHIE DE BENJAMIN FRANKLIN

I

ASCENDANCE ET PREMIÈRE JEUNESSE À BOSTON

Twyford,[3] chez l'évêque de Saint-Asaph, 1771.

Cher fils : J'ai toujours pris plaisir à recueillir quelques petites anecdotes sur mes ancêtres. Tu te souviendras peut-être des recherches que j'ai faites parmi les restes de ma parenté lorsque tu étais avec moi en Angleterre, ainsi que du voyage que j'ai entrepris à cet effet. M'imaginant qu'il pourrait t'être tout aussi agréable de connaître les circonstances de ma vie, dont beaucoup te sont encore inconnues, et escomptant jouir d'une semaine de loisir ininterrompu dans ma retraite actuelle à la campagne, je m'assieds pour te les écrire. À quoi s'ajoutent d'autres mobiles. Ayant émergé de la pauvreté et de l'obscurité dans lesquelles je suis né et ai été élevé, pour atteindre un état d'aisance et une certaine réputation dans le monde, et ayant traversé la vie avec une part considérable de félicité, ma postérité pourrait souhaiter connaître les moyens conducteurs dont j'ai fait usage, et qui, avec la bénédiction de Dieu, ont si bien réussi, car elle pourrait en trouver certains adaptés à sa propre situation, et donc dignes d'être imités.

[3] Un petit village non loin de Winchester dans le Hampshire, au sud de l'Angleterre. C'était là la résidence de campagne de l'évêque de St. Asaph, le Dr. Jonathan Shipley, le « bon évêque », comme le Dr. Franklin avait coutume de l'appeler. Leurs relations étaient intimes et empreintes de confiance. Dans sa chaire, et à la Chambre des lords, tout comme dans le monde, l'évêque s'est toujours opposé aux mesures sévères de la Couronne envers les Colonies.--Bigelow.

Cette félicité, lorsque j'y réfléchis, m'a parfois conduit à dire que si l'on m'offrait le choix, je n'aurais aucune objection à répéter la même vie depuis son commencement, en demandant seulement les avantages dont jouissent les auteurs dans une seconde édition : corriger quelques fautes de la première. Ainsi pourrais-je, outre la correction des fautes, changer certains accidents et événements sinistres de celle-ci pour d'autres plus favorables. Mais même si cela m'était refusé, j'accepterais encore l'offre. Puisqu'une telle répétition ne saurait être attendue, la chose qui ressemble le plus à vivre sa vie une seconde fois semble être de se remémorer cette vie, et de rendre cette recollection aussi durable que possible en la consignant par écrit.

Par là, aussi, je céderai à l'inclination si naturelle aux vieillards de parler d'eux-mêmes et de leurs actions passées ; et je le ferai sans être lassant pour autrui, qui, par respect pour l'âge, pourrait se croire obligé de m'écouter, puisque cela peut être lu ou non, selon le bon plaisir de chacun. Et, enfin (je ferais aussi bien de l'avouer, puisque personne ne croira mon déni), peut-être satisferai-je en grande partie ma propre vanité.[4] En vérité, je n'ai guère entendu ou lu les mots introductifs : « Sans vanité, je puis dire », etc., sans qu'une chose vaniteuse ne suive immédiatement. La plupart des gens n'aiment pas la vanité chez les autres, quelle que soit la part qu'ils en possèdent eux-mêmes ; mais je lui fais bon accueil partout où je la rencontre, étant persuadé qu'elle est souvent productive de bien pour celui qui la possède, et pour ceux qui sont dans sa sphère d'action ; et par conséquent, dans bien des cas, il ne serait pas tout à fait absurde qu'un homme remerciât Dieu pour sa vanité parmi les autres conforts de la vie.

[4] À ce propos, Woodrow Wilson déclare : « Et pourtant, la chose surprenante et délicieuse à propos de ce livre (l'Autobiographie) est que, tout bien considéré, il n'a pas le ton bas de la fatuité, mais est l'évaluation sobre et sans affectation d'un homme solide sur lui-même et sur les circonstances de sa carrière. »

Gibbon et Hume, les grands historiens britanniques, qui furent contemporains de Franklin, expriment dans leurs autobiographies le même sentiment sur la justesse de l'auto-louange.

Et maintenant que je parle de remercier Dieu, je désire en toute humilité reconnaître que je dois le bonheur susmentionné de ma vie passée à Sa bienveillante providence, qui m'a conduit aux moyens que j'ai utilisés et leur a donné le succès. Ma croyance en cela m'incite à espérer, bien que je ne doive pas présumer, que la même bonté continuera de s'exercer envers moi, en maintenant ce bonheur, ou en me permettant de supporter un revers fatal, que je pourrais subir comme d'autres l'ont fait ; le complexion de ma fortune future n'étant connue que de Lui, en la puissance de qui il est de bénir pour nous même nos afflictions.

Les notes que l'un de mes oncles (qui avait le même genre de curiosité pour collectionner les anecdotes familiales) mit autrefois entre mes mains, m'ont fourni plusieurs détails relatifs à nos ancêtres. De ces notes, j'ai appris que la famille avait vécu dans le même village, Ecton, dans le Northamptonshire,[5] pendant trois cents ans, et combien de temps de plus, il l'ignorait (peut-être depuis l'époque où le nom de Franklin, qui était auparavant le nom d'un ordre de personnes,[6] fut adopté par eux comme nom de famille lorsque d'autres prirent des noms de famille dans tout le royaume), sur une terre franche d'environ trente acres, aidée par le métier de forgeron, qui s'était perpétué dans la famille jusqu'à son époque, le fils aîné étant toujours élevé dans ce métier ; une coutume que lui et mon père suivirent pour leurs fils aînés. Lorsque je consultai les registres à Ecton, je trouvai un compte rendu de leurs naissances, mariages et sépultures à partir de l'année 1555 seulement, aucun registre n'ayant été tenu dans cette paroisse avant cette date. Par ce registre, je m'aperçus que j'étais le plus jeune fils du plus jeune fils depuis cinq générations. Mon grand-père Thomas, né en 1598, vécut à Ecton jusqu'à ce qu'il fût trop âgé pour continuer ses affaires, moment où il alla vivre avec son fils John, teinturier à Banbury, dans l'Oxfordshire, chez qui mon père fit son apprentissage. Là, mon grand-père mourut et y fut enterré. Nous avons vu sa pierre tombale en 1758. Son fils aîné Thomas vécut dans la maison d'Ecton, et la laissa avec la terre à son unique enfant, une fille qui, avec son mari, un certain Fisher, de Wellingborough, la vendit à M. Isted, aujourd'hui seigneur du manoir. Mon grand-père eut quatre fils qui parvinrent à l'âge adulte, à savoir : Thomas, John, Benjamin et Josiah. Je te donnerai le compte rendu que je peux de chacun d'eux à cette distance de mes papiers, et si ceux-ci ne sont pas perdus en mon absence, tu y trouveras bien d'autres détails.

[5] Voir l'Introduction.

[6] Un petit propriétaire foncier.

Thomas fut élevé comme forgeron sous la direction de son père ; mais, étant ingénieux et encouragé dans l'étude (comme tous mes frères l'étaient) par un Esquire Palmer, alors le principal gentleman de cette paroisse, il se qualifia pour le métier de notaire ; devint un homme considérable dans le comté ; fut un moteur principal de toutes les entreprises d'intérêt public pour le comté ou la ville de Northampton, et son propre village, dont de nombreux exemples furent racontés à son sujet ; et fut très remarqué et patronné par le Lord Halifax de l'époque. Il mourut le 6 janvier 1702, vieux style,[7] exactement quatre ans jour pour jour avant ma naissance. Le récit que nous reçûmes de sa vie et de son caractère de quelques vieilles gens à Ecton, je m'en souviens, t'a frappé comme quelque chose d'extraordinaire, par sa similarité avec ce que tu savais de la mienne. « S'il était mort le même jour », disais-tu, « on aurait pu supposer une transmigration. »

[7] 17 janvier, nouveau style. Ce changement de calendrier fut effectué en 1582 par le pape Grégoire XIII, et adopté en Angleterre en 1752. Chaque année dont le nombre dans le comput courant depuis le Christ n'est pas divisible par 4, ainsi que chaque année dont le nombre est divisible par 100 mais non par 400, comptera 365 jours, et toutes les autres années compteront 366 jours. Au XVIIIe siècle, il y avait une différence de onze jours entre le vieux et le nouveau style de calcul, que le Parlement anglais annula en faisant du 3 septembre 1752 le 14. Le calendrier julien, ou « vieux style », est toujours conservé en Russie et en Grèce, dont les dates sont par conséquent maintenant en retard de 13 jours sur celles des autres pays chrétiens.

John fut élevé comme teinturier, je crois de lainages ; Benjamin fut élevé comme teinturier sur soie, faisant son apprentissage à Londres. C'était un homme ingénieux. Je me souviens bien de lui, car lorsque j'étais garçon, il vint voir mon père à Boston et vécut dans la maison avec nous pendant quelques années. Il vécut jusqu'à un âge très avancé. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant à Boston. Il laissa derrière lui deux volumes in-quarto, manuscrits, de sa propre poésie, consistant en petites pièces de circonstance adressées à ses amis et parents, dont la suivante, envoyée à moi, est un spécimen.[8] Il avait formé une sténographie de son cru, qu'il m'enseigna, mais, ne l'ayant jamais pratiquée, je l'ai maintenant oubliée. On m'a nommé d'après cet oncle, car il existait une affection particulière entre lui et mon père. Il était très pieux, assidu aux sermons des meilleurs prédicateurs, qu'il notait dans sa sténographie, et possédait de nombreux volumes de ceux-ci. Il était aussi très porté sur la politique ; trop, peut-être, pour sa condition. Il est tombé récemment entre mes mains, à Londres, une collection qu'il avait faite de tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, de 1641 à 1717 ; il manque beaucoup de volumes, comme il apparaît par la numérotation, mais il reste encore huit volumes in-folio, et vingt-quatre in-quarto et in-octavo. Un marchand de vieux livres les a trouvés, et me connaissant pour mes achats occasionnels chez lui, il me les a apportés. Il semble que mon oncle ait dû les laisser ici lorsqu'il partit pour l'Amérique, il y a environ cinquante ans. Il y a beaucoup de ses notes dans les marges.

[8] Le spécimen ne figure pas dans le manuscrit de l'Autobiographie.

Cette obscure famille qui est la nôtre fut tôt dans la Réforme, et demeura protestante durant le règne de la reine Marie, alors qu'ils étaient parfois en danger d'ennuis à cause de leur zèle contre le papisme. Ils avaient obtenu une Bible anglaise, et pour la dissimuler et la mettre en sécurité, elle était fixée ouverte avec des rubans sous et à l'intérieur du couvercle d'un tabouret. Lorsque mon arrière-arrière-grand-père la lisait à sa famille, il retournait le tabouret sur ses genoux, tournant les pages alors sous les rubans. L'un des enfants se tenait à la porte pour donner l'alerte s'il voyait venir l'appariteur, qui était un officier de la cour spirituelle. Dans ce cas, le tabouret était retourné sur ses pieds, la Bible restant dissimulée dessous comme auparavant. Cette anecdote, je la tiens de mon oncle Benjamin. La famille resta tout entière dans l'Église d'Angleterre jusqu'à la fin du règne de Charles II, moment où certains ministres qui avaient été exclus pour non-conformisme, tenant des conventicules[9] dans le Northamptonshire, Benjamin et Josiah y adhérèrent, et y restèrent toute leur vie : le reste de la famille demeura dans l'Église épiscopale.

[9] Rassemblements secrets de dissidents de l'Église établie.

Josiah, mon père, se maria jeune et emmena sa femme avec trois enfants en Nouvelle-Angleterre, vers 1682. Les conventicules ayant été interdits par la loi, et fréquemment troublés, cela incita quelques hommes considérables de sa connaissance à émigrer vers ce pays, et il fut persuadé de les accompagner là-bas, où ils espéraient jouir de leur mode de religion en toute liberté. De la même femme, il eut quatre enfants de plus nés là-bas, et d'une seconde femme dix de plus, en tout dix-sept ; dont je me souviens d'en avoir vu treize assis à la fois à sa table, qui devinrent tous des hommes et des femmes, et se marièrent ; j'étais le plus jeune fils, et le plus jeune enfant à deux près, et je suis né à Boston, en Nouvelle-Angleterre.[10] Ma mère, la seconde femme, était Abiah Folger, fille de Peter Folger, l'un des premiers colons de Nouvelle-Angleterre, dont il est fait mention honorable par Cotton Mather,[11] dans son histoire ecclésiastique de ce pays, intitulée Magnalia Christi Americana, comme « un pieux et savant Anglais », si je me souviens bien des mots. J'ai ouï dire qu'il écrivit diverses petites pièces de circonstance, mais une seule d'entre elles fut imprimée, que je vis il y a bien des années. Elle fut écrite en 1675, dans le vers fruste de ce temps et de ce peuple, et adressée à ceux alors concernés par le gouvernement en ce lieu. Elle était en faveur de la liberté de conscience, et au nom des baptistes, quakers, et autres sectaires qui avaient été sous la persécution, attribuant les guerres indiennes et autres détresse qui s'étaient abattues sur le pays à cette persécution, comme autant de jugements de Dieu pour punir une offense si odieuse, et exhortant à l'abrogation de ces lois peu charitables. L'ensemble m'apparut écrit avec beaucoup de décence, de simplicité et de liberté virile. Je me souviens des six vers finaux, bien que j'aie oublié les deux premiers de la strophe ; mais la teneur en était que ses censures procédaient de bonne volonté, et que, par conséquent, il voulait être connu comme l'auteur.

« Parce qu'être un libelliste (dit-il) Je le hais de tout mon cœur ; De la ville de Sherburne,[12] où je demeure Je mets ici mon nom ; Sans offense votre véritable ami, C'est Peter Folgier. »

[10] Franklin est né le dimanche 6 janvier, vieux style, 1706, dans une maison de Milk Street, en face de l'Old South Meeting House, où il fut baptisé le jour de sa naissance, pendant une tempête de neige. La maison où il est né a brûlé en 1810.--Griffin.

[11] Cotton Mather (1663-1728), ecclésiastique, auteur et érudit. Pasteur de la North Church, Boston. Il prit une part active à la persécution de la sorcellerie.

[12] Nantucket.

Mes frères aînés furent tous mis en apprentissage dans différents métiers. Je fus envoyé à l'école de grammaire à l'âge de huit ans, mon père ayant l'intention de me consacrer, en tant que dîme[13] de ses fils, au service de l'Église. Ma promptitude précoce à apprendre à lire (qui devait être très précoce, car je ne me souviens pas de l'époque où je ne savais pas lire), et l'opinion de tous ses amis, que je ferais certainement un bon érudit, l'encouragèrent dans ce dessein. Mon oncle Benjamin, aussi, l'approuva, et proposa de me donner tous ses volumes de sermons en sténographie, je suppose comme capital pour débuter, si je voulais apprendre son caractère.[14] Je restai cependant à l'école de grammaire pas tout à fait une année, bien qu'en ce temps j'eusse progressé graduellement du milieu de la classe de cette année pour en être le chef, et fus en outre transféré dans la classe immédiatement supérieure, afin d'aller avec celle-ci dans la troisième à la fin de l'année. Mais mon père, entre-temps, en considérant la dépense d'une éducation universitaire, qu'ayant une si grande famille il ne pouvait guère se permettre, et la vie médiocre que beaucoup d'éduqués étaient par la suite capables d'obtenir — raisons qu'il donna à ses amis en ma présence — changea sa première intention, me retira de l'école de grammaire, et m'envoya à une école pour l'écriture et l'arithmétique, tenue par un homme alors célèbre, M. George Brownell, très prospère dans sa profession en général, et ce par des méthodes douces et encourageantes. Sous lui, j'acquis assez tôt une belle écriture, mais j'échouai dans l'arithmétique et ne fis aucun progrès en celle-ci. À dix ans, je fus ramené à la maison pour assister mon père dans son métier, qui était celui de chandelier et savonnier ; un métier auquel il n'avait pas été formé, mais qu'il avait adopté à son arrivée en Nouvelle-Angleterre, en trouvant que son métier de teinturier ne pouvait nourrir sa famille, étant peu demandé. En conséquence, je fus employé à couper la mèche des chandelles, à remplir le moule à tremper et les moules pour les chandelles coulées, à tenir la boutique, à faire des courses, etc.

[13] Dixième.

[14] Système de sténographie.

Je n'aimais pas ce métier et j'avais une forte inclination pour la mer, mais mon père s'y déclara opposé ; cependant, vivant près de l'eau, j'étais souvent dans et autour d'elle, appris tôt à bien nager, et à manœuvrer des bateaux ; et lorsque j'étais dans un bateau ou un canoë avec d'autres garçons, on me laissait généralement diriger, surtout en cas de difficulté ; et en d'autres occasions, j'étais généralement un meneur parmi les garçons, et les entraînais parfois dans des pétrins, dont je mentionnerai un exemple, car il montre un esprit public précoce, bien que pas alors justement dirigé.

Il y avait un marais salant qui bordait une partie de l'étang du moulin, sur le bord duquel, à marée haute, nous avions l'habitude de nous tenir pour pêcher les vairons. À force de piétinement, nous en avions fait un simple bourbier. Ma proposition fut de construire là un quai propre à nous tenir dessus, et je montrai à mes camarades un grand tas de pierres, qui étaient destinées à une nouvelle maison près du marais, et qui conviendraient très bien à notre dessein. En conséquence, le soir, quand les ouvriers étaient partis, j'assemblai un nombre de mes camarades de jeu, et travaillant avec eux diligemment comme autant de fourmis, parfois deux ou trois par pierre, nous les enlevâmes toutes et construisîmes notre petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent surpris de la disparition des pierres, qui furent trouvées dans notre quai. On enquêta sur les auteurs de cet enlèvement ; nous fûmes découverts et dénoncés ; plusieurs d'entre nous furent corrigés par nos pères ; et, bien que j'aie plaidé l'utilité de l'ouvrage, le mien me convainquit que rien n'était utile qui n'était honnête.

Je pense que tu pourrais aimer en savoir un peu plus sur sa personne et son caractère. Il avait une excellente constitution corporelle, était de taille moyenne, mais bien bâti, et très fort ; il était ingénieux, savait bien dessiner, était un peu versé dans la musique, et avait une voix claire et agréable, de sorte que lorsqu'il jouait des airs de psaumes sur son violon et chantait en même temps, comme il le faisait parfois le soir après que le travail de la journée fût terminé, il était extrêmement agréable à entendre. Il avait aussi un génie mécanique, et, à l'occasion, était très adile dans l'usage des outils d'autres artisans ; mais sa grande excellence résidait dans une intelligence saine et un jugement solide dans les questions de prudence, tant dans les affaires privées que publiques. Dans ces dernières, en vérité, il ne fut jamais employé, la nombreuse famille qu'il avait à éduquer et l'étroitesse de ses moyens le tenant attaché à son métier ; mais je me souviens bien qu'il était fréquemment visité par des gens influents, qui le consultaient pour son opinion sur les affaires de la ville ou de l'église à laquelle il appartenait, et montraient beaucoup de respect pour son jugement et ses conseils : il était aussi beaucoup consulté par des personnes privées au sujet de leurs affaires lorsque quelque difficulté survenait, et fréquemment choisi comme arbitre entre des parties opposées. À sa table, il aimait avoir, aussi souvent qu'il le pouvait, quelque ami ou voisin sensé pour converser, et prenait toujours soin d'aborder quelque sujet ingénieux ou utile pour la discussion, qui pourrait tendre à améliorer l'esprit de ses enfants. Par ce moyen, il tournait notre attention vers ce qui était bon, juste et prudent dans la conduite de la vie ; et peu ou pas d'attention n'était jamais portée à ce qui concernait les victuailles sur la table, si elles étaient bien ou mal apprêtées, de saison ou hors saison, de bon ou mauvais goût, préférables ou inférieures à telle ou telle autre chose du genre, de sorte que je fus élevé dans une telle indifférence parfaite pour ces questions que je suis tout à fait insensible à la sorte de nourriture qu'on met devant moi, et si inobservateur de celle-ci, que jusqu'à ce jour, si on me le demande, je peux à peine dire quelques heures après le dîner ce que j'ai dîné. Cela a été une commodité pour moi en voyage, où mes compagnons ont été parfois très malheureux par manque d'une gratification appropriée de leurs goûts et appétits plus délicats, parce que mieux instruits.

Ma mère avait également une excellente constitution : elle allaita tous ses dix enfants. Je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère avoir d'autre maladie que celle dont ils moururent, lui à 89 ans, et elle à 85 ans. Ils reposent ensemble à Boston, où j'ai, il y a quelques années, placé un marbre sur leur tombe,[15] avec cette inscription :

Josiah Franklin, et Abiah sa femme, reposent ici enterrés. Ils vécurent aimamment ensemble en mariage cinquante-cinq ans. Sans fortune, ni aucun emploi lucratif, Par un travail et une industrie constants, avec la bénédiction de Dieu, Ils maintinrent une grande famille confortablement, et élevèrent treize enfants et sept petits-enfants honorablement. De cet exemple, lecteur, Sois encouragé à la diligence dans ton appel, Et ne te méfie pas de la Providence. Il était un homme pieux et prudent ; Elle, une femme discrète et vertueuse. Leur plus jeune fils, En égard filial à leur mémoire, Place cette pierre. J. F. né 1655, mort 1744, Ætat 89. A. F. née 1667, morte 1752,----85.

[15] Ce marbre s'étant dégradé, les citoyens de Boston érigèrent à sa place, en 1827, un obélisque de granit de vingt et un pieds de haut, portant l'inscription originale citée dans le texte et une autre expliquant l'érection du monument.

Par mes digressions errantes, je m'aperçois que j'ai vieilli. J'avais l'habitude d'écrire plus méthodiquement. Mais on ne s'habille pas pour une compagnie privée comme pour un bal public. Ce n'est peut-être que de la négligence.

Pour en revenir à mon récit : je continuai ainsi à travailler dans l'affaire de mon père pendant deux ans, c'est-à-dire jusqu'à mes douze ans ; et mon frère John, qui avait été formé à ce métier, ayant quitté mon père, s'étant marié et s'étant établi à son compte à Rhode Island, tout donnait à penser que j'étais destiné à le remplacer et à devenir cirier. Mais mon aversion pour ce métier persistant, mon père craignait que, s'il n'en trouvait pas un plus agréable pour moi, je ne m'enfuie pour prendre la mer, comme l'avait fait son fils Josiah, à son grand désespoir. Il m'emmenait donc parfois en promenade avec lui pour voir des menuisiers, des maçons, des tourneurs, des chaudronniers, etc., à l'ouvrage, afin qu'il pût observer mon penchant et s'efforcer de le fixer sur un métier ou un autre sur terre. Depuis lors, j'ai toujours eu plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils ; et cela m'a été utile, ayant tant appris par là que je suis capable d'effectuer moi-même de menus travaux dans ma maison lorsqu'on ne peut aisément trouver d'ouvrier, et de construire de petites machines pour mes expériences, alors que l'intention de les réaliser était encore fraîche et vive dans mon esprit. Mon père finit par arrêter son choix sur le métier de coutelier, et le fils de mon oncle Benjamin, Samuel, qui avait été formé à ce métier à Londres et qui était établi à Boston à cette époque, me prit quelque temps à l'essai. Mais ses attentes concernant une prime pour m'accueillir déplurent à mon père, et je fus ramené à la maison.

II

DÉBUTS DANS LA VIE EN TANT QU'IMPRIMEUR

Depuis l'enfance, j'aimais lire, et tout le peu d'argent qui tombait entre mes mains était toujours dépensé en livres. Ravi par le *Voyage du Pèlerin*, ma première collection fut celle des œuvres de John Bunyan en petits volumes séparés. Je les vendis plus tard pour pouvoir acheter les *Collections Historiques* de R. Burton ; c'étaient de petits livres de colporteurs[16] et bon marché, 40 ou 50 en tout. La petite bibliothèque de mon père consistait principalement en ouvrages de théologie polémique, dont j'ai lu la plupart, et j'ai souvent regretté depuis que, à une époque où j'avais une telle soif de savoir, des livres plus appropriés ne fussent pas tombés entre mes mains, puisqu'il était désormais résolu que je ne serais pas ecclésiastique. Il y avait les *Vies* de Plutarque que j'ai lues abondamment, et je pense toujours que ce temps a été très avantageusement employé. Il y avait aussi un livre de DeFoe, intitulé *Essai sur des projets*, et un autre du Dr Mather, intitulé *Essais pour faire le bien*, qui m'ont peut-être donné une tournure d'esprit ayant influé sur certains des événements futurs principaux de ma vie.

[16] Petits livres, vendus par des colporteurs ou des marchands ambulants.

Ce penchant pour les livres finit par décider mon père à faire de moi un imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils (James) exerçant cette profession. En 1717, mon frère James revint d'Angleterre avec une presse et des caractères pour s'établir à son compte à Boston. Cela me plaisait beaucoup mieux que le métier de mon père, mais j'avais toujours une attirance pour la mer. Pour prévenir l'effet redouté d'un tel penchant, mon père était impatient de me mettre en apprentissage auprès de mon frère. Je résistai quelque temps, mais finis par me laisser persuader et signai l'engagement alors que je n'avais que douze ans. Je devais servir comme apprenti jusqu'à mes vingt et un ans, avec la seule clause d'être autorisé à recevoir un salaire d'ouvrier durant la dernière année. En peu de temps, je fis de grands progrès dans le métier et devins un auxiliaire utile pour mon frère. J'avais désormais accès à de meilleurs livres. Une connaissance parmi les apprentis des libraires me permettait parfois d'en emprunter un petit, que je prenais soin de rendre rapidement et en bon état. Souvent, je restais assis dans ma chambre à lire une bonne partie de la nuit, lorsque le livre était emprunté le soir et devait être rendu tôt le matin, de peur qu'il ne fût manqué ou réclamé.

Au bout d'un certain temps, un artisan ingénieux, M. Matthew Adams, qui possédait une jolie collection de livres et qui fréquentait notre imprimerie, me remarqua, m'invita dans sa bibliothèque et me prêta très aimablement les ouvrages que je choisissais de lire. Je me pris alors de passion pour la poésie et fis quelques petits morceaux ; mon frère, pensant que cela pourrait être rentable, m'encouragea et me poussa à composer des ballades de circonstance. L'une s'intitulait *La Tragédie du phare* et contenait le récit de la noyade du capitaine Worthilake et de ses deux filles ; l'autre était une chanson de marin sur la capture de Teach (ou Barbe Noire) le pirate. C'étaient de piètres écrits, dans le style des ballades de Grub Street[17] ; et lorsqu'elles furent imprimées, il m'envoya à travers la ville pour les vendre. La première se vendit merveilleusement, l'événement étant récent et ayant fait grand bruit. Cela flatta ma vanité ; mais mon père me découragea en tournant mes performances en dérision et en me disant que les faiseurs de vers étaient généralement des mendiants. J'échappai donc à la condition de poète, probablement un très mauvais ; mais comme l'écriture en prose m'a été d'une grande utilité au cours de ma vie et a été un moyen principal de mon avancement, je vous dirai comment, dans une telle situation, j'ai acquis le peu de talent que j'ai dans ce domaine.

[17] Grub Street : célèbre dans la littérature anglaise comme le lieu de résidence des écrivains pauvres.

Il y avait dans la ville un autre garçon porté sur les livres, nommé John Collins, avec qui j'étais intimement lié. Nous discutions parfois, et nous étions très friands d'arguments et très désireux de nous réfuter l'un l'autre, cette propension à la dispute, soit dit en passant, ayant tendance à devenir une très mauvaise habitude, rendant les gens souvent extrêmement désagréables en société par la contradiction qui est nécessaire pour la mettre en pratique ; et de là, en plus d'aigrir et de gâcher la conversation, elle engendre des dégoûts et, peut-être, des inimitiés là où vous pourriez avoir besoin d'amitié. Je l'avais attrapée en lisant les livres de dispute religieuse de mon père. Les personnes de bon sens, ai-je observé depuis, tombent rarement dans ce travers, à l'exception des avocats, des universitaires et des gens de toutes sortes ayant été élevés à Édimbourg.

Une question fut un jour, d'une manière ou d'une autre, soulevée entre Collins et moi, sur la pertinence d'éduquer le sexe féminin et sur ses capacités d'étude. Il était d'avis que c'était inapproprié et qu'elles y étaient naturellement inégales. Je pris le parti contraire, peut-être un peu pour le plaisir de la dispute. Il était naturellement plus éloquent, avait une abondance de mots toute prête et, parfois, je trouvais qu'il me dominait plus par sa fluidité que par la force de ses raisons. Comme nous nous quittâmes sans régler le point et ne devions pas nous revoir avant quelque temps, je m'assis pour mettre mes arguments par écrit, que je copiai proprement et lui envoyai. Il répondit, et je répliquai. Trois ou quatre lettres de chaque côté avaient été échangées lorsque mon père trouva par hasard mes papiers et les lut. Sans entrer dans la discussion, il saisit l'occasion pour me parler de ma manière d'écrire ; observa que, bien que j'eusse l'avantage sur mon antagoniste dans l'orthographe correcte et la ponctuation (ce que je devais à l'imprimerie), je manquais de loin d'élégance d'expression, de méthode et de clarté, ce dont il me convainquit par plusieurs exemples. Je vis la justesse de ses remarques et devins dès lors plus attentif à ma façon d'écrire, déterminé à chercher à m'améliorer.

À cette époque, je tombai sur un volume égaré du *Spectator*[18]. C'était le troisième. Je n'en avais jamais vu auparavant. Je l'achetai, le lus et le relus, et en fus très enchanté. Je trouvais l'écriture excellente et souhaitai, si possible, l'imiter. Dans cette vue, je pris quelques-uns des articles et, en faisant de courtes notes sur le sentiment de chaque phrase, je les mis de côté quelques jours, puis, sans regarder le livre, essayai de compléter les articles à nouveau, en exprimant chaque sentiment noté en détail, et aussi pleinement qu'il avait été exprimé auparavant, en utilisant tous les mots appropriés qui me viendraient à l'esprit. Ensuite, je comparais mon *Spectator* avec l'original, découvrais certaines de mes fautes et les corrigeais. Mais je trouvai qu'il me manquait un stock de mots, ou une promptitude à les retrouver et à les utiliser, que j'aurais acquise, pensais-je, avant ce moment si j'avais continué à faire des vers ; car l'occasion continuelle d'utiliser des mots de même sens, mais de longueur différente pour convenir à la mesure, ou de son différent pour la rime, m'aurait mis dans une nécessité constante de chercher de la variété, et aurait également tendu à fixer cette variété dans mon esprit et à m'en rendre maître. C'est pourquoi je pris certains des contes et les transformai en vers ; et, après un temps, quand j'avais assez bien oublié la prose, les transformai à nouveau en prose. Je mélangeais aussi parfois mes collections de notes dans la confusion, et après quelques semaines m'efforçais de les réduire dans le meilleur ordre, avant de commencer à former les phrases complètes et à terminer l'article. C'était pour m'enseigner la méthode dans l'agencement des pensées. En comparant ensuite mon travail avec l'original, je découvrais beaucoup de fautes et les corrigeais ; mais j'avais parfois le plaisir de m'imaginer que, dans certains détails de peu d'importance, j'avais eu la chance d'améliorer la méthode de la langue, et cela m'encouragea à penser que je pourrais peut-être, avec le temps, devenir un écrivain anglais tolérable, ambition que je nourrissais extrêmement. Mon temps pour ces exercices et pour la lecture était la nuit, après le travail ou avant qu'il ne commençât le matin, ou les dimanches, quand je m'arrangeais pour être seul à l'imprimerie, évitant autant que je pouvais la fréquentation habituelle du culte public que mon père avait coutume d'exiger de moi quand j'étais sous sa garde, et que, en vérité, je considérais toujours comme un devoir, bien que je ne pusse, me semblait-il, trouver le temps de le pratiquer.

[18] Un journal quotidien londonien, comprenant des essais satiriques sur des sujets sociaux, publié par Addison et Steele en 1711-1712. Le *Spectator* et son prédécesseur, le *Tatler* (1709), marquèrent le début de la littérature périodique.

À l'âge d'environ seize ans, je tombai par hasard sur un livre écrit par un certain Tryon, recommandant un régime végétarien. Je décidai de l'adopter. Mon frère, n'étant pas encore marié, ne tenait pas maison, mais logeait lui-même et ses apprentis dans une autre famille. Mon refus de manger de la chair occasionna un désagrément, et j'étais fréquemment réprimandé pour ma singularité. Je me familiarisai avec la manière de préparer certains de ses plats, comme faire bouillir des pommes de terre ou du riz, préparer de la bouillie d'avoine, et quelques autres, puis proposai à mon frère que, s'il me donnait chaque semaine la moitié de l'argent qu'il payait pour ma pension, je me nourrirais moi-même. Il accepta instantanément, et je trouvai aussitôt que je pouvais économiser la moitié de ce qu'il me versait. C'était un fonds supplémentaire pour acheter des livres. Mais j'en tirai un autre avantage. Mon frère et les autres partant de l'imprimerie pour leurs repas, je restais seul, et, expédiant rapidement mon léger repas, qui n'était souvent qu'un biscuit ou une tranche de pain, une poignée de raisins secs ou une tarte du pâtissier, et un verre d'eau, je disposais du reste du temps jusqu'à leur retour pour étudier, ce dans quoi je fis de plus grands progrès, grâce à cette plus grande clarté d'esprit et à cette plus vive appréhension qui accompagnent habituellement la tempérance dans le manger et le boire.

C'est alors que, ayant été à quelque occasion pris de honte pour mon ignorance des chiffres, ce que j'avais échoué deux fois à apprendre à l'école, je pris l'arithmétique de Cocker et parcourus le tout par moi-même avec une grande facilité. Je lus aussi les livres de navigation de Seller et de Shermy, et me familiarisai avec la petite géométrie qu'ils contiennent ; mais je n'allai jamais loin dans cette science. Et je lus à cette époque Locke *Sur l'entendement humain*[19], et l'*Art de penser* des Messieurs de Port-Royal[20].

[19] John Locke (1632-1704), célèbre philosophe anglais, fondateur de ce qu'on appelle l'école des philosophes du « sens commun ». Il rédigea une constitution pour les colons de Caroline.

[20] Une société notoire d'hommes érudits et pieux occupant l'abbaye de Port-Royal près de Paris, qui publia des ouvrages savants, parmi lesquels celui auquel il est fait référence ici, mieux connu sous le nom de *Logique de Port-Royal*.

Alors que j'étais appliqué à améliorer ma langue, je trouvai une grammaire anglaise (je crois que c'était celle de Greenwood), à la fin de laquelle il y avait deux petites esquisses sur les arts de la rhétorique et de la logique, cette dernière se terminant par un spécimen de dispute selon la méthode socratique[21] ; et peu après, je me procurai les *Choses mémorables de Socrate* de Xénophon, où il y a de nombreux exemples de la même méthode. J'en fus charmé, l'adoptai, abandonnai ma contradiction abrupte et mon argumentation positive, et pris le masque de l'humble chercheur et du douteur. Et étant alors, par la lecture de Shaftesbury et Collins, devenu un véritable douteur sur bien des points de notre doctrine religieuse, je trouvai cette méthode plus sûre pour moi-même et très embarrassante pour ceux contre qui je l'utilisais ; je pris donc plaisir à l'exercer, la pratiquai continuellement et devins très habile et expert à amener les gens, même d'une connaissance supérieure, à des concessions dont ils ne prévoyaient pas les conséquences, les empêtrant dans des difficultés dont ils ne pouvaient s'extirper, obtenant ainsi des victoires que ni moi-même ni ma cause ne méritaient toujours. Je continuai cette méthode quelques années, mais l'abandonnai graduellement, ne gardant que l'habitude de m'exprimer en termes de modeste diffidence ; n'utilisant jamais, quand j'avançais quelque chose qui pouvait éventuellement être contesté, les mots « certainement », « indubitablement », ou tout autre donnant un air de positivité à une opinion ; mais disant plutôt « je conçois » ou « j'appréhende » une chose comme étant ainsi ; « il me semble », ou « je penserais » qu'il en est ainsi pour telle ou telle raison ; ou « je l'imagine ainsi ; ou c'est ainsi, si je ne me trompe ». Cette habitude, je le crois, m'a été d'un grand avantage quand j'ai eu l'occasion d'inculquer mes opinions et de persuader les hommes de mesures que j'ai été amené de temps à autre à promouvoir ; et, comme les fins principales de la conversation sont d'informer ou d'être informé, de plaire ou de persuader, je souhaiterais que les hommes sensés et bien intentionnés ne diminuent pas leur pouvoir de faire le bien par une manière positive et arrogante, qui manque rarement de dégoûter, tend à créer de l'opposition et à faire échouer chacun de ces objectifs pour lesquels la parole nous a été donnée, à savoir, donner ou recevoir des informations ou du plaisir. Car, si vous voulez informer, une manière positive et dogmatique d'avancer vos sentiments peut provoquer la contradiction et empêcher une attention candide. Si vous souhaitez des informations et une amélioration par la connaissance des autres, et qu'en même temps vous vous exprimiez comme fermement fixé dans vos opinions actuelles, les hommes modestes et sensés, qui n'aiment pas la dispute, vous laisseront probablement tranquille dans la possession de votre erreur. Et par une telle manière, vous pouvez rarement espérer vous recommander en plaisant à vos auditeurs, ou persuader ceux dont vous désirez le concours. Pope[22] dit, judicieusement :

« Les hommes devraient être instruits comme si vous ne les instruisiez pas, Et les choses inconnues proposées comme des choses oubliées ; »

recommandant plus loin :

« De parler, bien que sûr, avec une apparente diffidence. »

Et il aurait pu accoupler à ce vers celui qu'il a accouplé à un autre, je pense, moins correctement,

« Car le manque de modestie est un manque de sens. »

Si vous demandez : pourquoi moins correctement ? je dois répéter les vers :

« Les mots immodestes n'admettent aucune défense, Car le manque de modestie est un manque de sens. »

Or, le manque de sens (lorsqu'un homme est assez malheureux pour en manquer) n'est-il pas une excuse pour son manque de modestie ? Et les vers ne seraient-ils pas plus justement ainsi tournés ?

« Les mots immodestes n'admettent que cette défense, Que le manque de modestie est un manque de sens. »

Ceci, cependant, je le soumettrais à de meilleurs jugements.

[21] Socrate réfutait ses adversaires en argumentant en posant des questions si habilement conçues que les réponses confirmaient la position du questionneur ou montraient l'erreur de l'adversaire.

[22] Alexander Pope (1688-1744), le plus grand poète anglais de la première moitié du XVIIIe siècle.

Mon frère avait, en 1720 ou 1721, commencé à imprimer un journal. C'était le second qui apparut en Amérique[23] et il s'appelait le *New England Courant*. Le seul qui l'avait précédé était le *Boston News-Letter*. Je me souviens qu'il fut dissuadé par certains de ses amis de cette entreprise, comme n'ayant aucune chance de réussir, un journal étant, à leur jugement, suffisant pour l'Amérique. À cette époque (1771), il n'y en a pas moins de vingt-cinq. Il poursuivit cependant l'entreprise, et après avoir travaillé à la composition des types et à l'impression des feuilles, je fus employé à porter les journaux à travers les rues aux clients.

[23] La mémoire de Franklin ne lui sert pas correctement ici. Le *Courant* était en réalité le cinquième journal établi en Amérique, bien que généralement appelé le quatrième, parce que le premier, *Public Occurrences*, publié à Boston en 1690, fut supprimé après le premier numéro. Voici l'ordre dans lequel les quatre autres journaux furent publiés : *Boston News Letter*, 1704 ; *Boston Gazette*, 21 décembre 1719 ; *The American Weekly Mercury*, Philadelphie, 22 décembre 1719 ; *The New England Courant*, 1721.

Il avait quelques hommes ingénieux parmi ses amis, qui s'amusaient à écrire de petits morceaux pour ce journal, ce qui lui valut du crédit et le rendit plus demandé, et ces messieurs nous rendaient souvent visite. En entendant leurs conversations et leurs récits de l'approbation avec laquelle leurs papiers étaient reçus, je fus excité d'essayer ma main parmi eux ; mais, étant encore un garçon et soupçonnant que mon frère s'opposerait à imprimer quoi que ce fût de moi dans son journal s'il savait que c'était de moi, je m'arrangeai pour déguiser mon écriture et, écrivant un papier anonyme, je le glissai la nuit sous la porte de l'imprimerie. Il fut trouvé au matin et communiqué à ses amis écrivains quand ils passèrent comme d'habitude. Ils le lurent, le commentèrent en ma présence, et j'eus l'exquis plaisir de constater qu'il rencontrait leur approbation, et que, dans leurs différentes suppositions sur l'auteur, aucun ne fut nommé sinon des hommes ayant quelque réputation parmi nous pour l'érudition et l'ingéniosité. Je suppose maintenant que j'ai été plutôt chanceux dans mes juges, et qu'ils n'étaient peut-être pas vraiment aussi bons que je les estimais alors.

Encouragé cependant par cela, j'écrivis et fis parvenir de la même manière à la presse plusieurs autres papiers qui furent également approuvés ; et je gardai mon secret jusqu'à ce que mon petit fonds de sens pour de telles performances fût assez bien épuisé, et alors je le découvris[24], quand je commençai à être un peu plus considéré par les connaissances de mon frère, et d'une manière qui ne lui plut pas tout à fait, car il pensait, probablement avec raison, que cela tendait à me rendre trop vaniteux. Et, peut-être, cela pourrait être une occasion des différends que nous commençâmes à avoir à cette époque. Bien qu'il fût un frère, il se considérait comme mon maître et moi comme son apprenti, et attendait en conséquence les mêmes services de moi que d'un autre, tandis que je pensais qu'il m'abaissait trop dans certains de ceux qu'il exigeait de moi, qui d'un frère attendais plus d'indulgence. Nos disputes étaient souvent portées devant notre père, et j'imagine que j'avais soit généralement raison, soit que j'étais un meilleur plaideur, car le jugement était généralement en ma faveur. Mais mon frère était colérique et m'avait souvent battu, ce que je pris extrêmement mal ; et, trouvant mon apprentissage très fastidieux, je souhaitais continuellement une occasion de le raccourcir, qui se présenta finalement d'une manière inattendue.

[24] Divulguai.

L'un des articles de notre journal sur une question politique, que j'ai maintenant oubliée, déplut à l'Assemblée. Il fut arrêté, blâmé et emprisonné pendant un mois, sur mandat de l'orateur, je suppose, parce qu'il ne voulait pas révéler le nom de son auteur. Je fus moi aussi arrêté et interrogé devant le conseil ; mais, bien que je ne leur aie donné aucune satisfaction, ils se contentèrent de me réprimander et me renvoyèrent, me considérant peut-être comme un apprenti tenu de garder les secrets de son maître.

Pendant l'incarcération de mon frère, que je ressentis assez vivement malgré nos différends privés, j'eus la gestion du journal ; et je pris la liberté de décocher quelques flèches à nos dirigeants, ce que mon frère prit très bien, tandis que d'autres commençaient à me considérer sous un jour défavorable, comme un jeune génie ayant un penchant pour le libelle et la satire. L'élargissement de mon frère fut accompagné d'un ordre de la Chambre (très étrange), stipulant que « James Franklin ne devait plus imprimer le journal intitulé le New England Courant ».

Une consultation eut lieu dans notre imprimerie parmi ses amis, sur ce qu'il devait faire dans ce cas. Certains proposèrent de contourner l'ordre en changeant le nom du journal ; mais mon frère y voyant des inconvénients, il fut finalement conclu que la meilleure façon de procéder était de le faire imprimer à l'avenir sous le nom de Benjamin Franklin ; et pour éviter la censure de l'Assemblée, qui pourrait s'abattre sur lui s'il continuait à le faire imprimer par son apprenti, la combine consista à me rendre mon ancien contrat d'apprentissage, avec une décharge complète au verso, à montrer à l'occasion, mais pour lui garantir le bénéfice de mes services, je devais signer de nouveaux contrats pour le reste de la durée, qui devaient rester privés. C'était un stratagème bien fragile ; cependant, il fut immédiatement exécuté, et le journal continua en conséquence, sous mon nom pendant plusieurs mois.

Finalement, un nouveau différend surgissant entre mon frère et moi, je pris sur moi d'affirmer ma liberté, présumant qu'il ne s'aventurerait pas à produire les nouveaux contrats. Il n'était pas juste de ma part de profiter de cet avantage, et je considère donc cela comme l'un des premiers errata de ma vie ; mais l'injustice de la chose pesait peu sur moi, sous l'impression du ressentiment pour les coups que sa passion l'incitait trop souvent à me porter, bien qu'il ne fût pas un homme méchant par nature : peut-être étais-je trop insolent et provocateur.

Quand il découvrit que je voulais le quitter, il prit soin de m'empêcher de trouver un emploi dans toute autre imprimerie de la ville, en faisant le tour et en parlant à chaque maître, qui, en conséquence, refusa de me donner du travail. Je pensai alors à aller à New York, comme étant l'endroit le plus proche où il y avait un imprimeur ; et j'étais d'autant plus enclin à quitter Boston que je réfléchissais au fait que je m'étais déjà rendu un peu odieux au parti au pouvoir, et que, d'après les procédures arbitraires de l'Assemblée dans le cas de mon frère, il était probable que je puisse, si je restais, me mettre bientôt dans le pétrin ; et en outre, que mes discussions indiscrètes sur la religion commençaient à me faire pointer du doigt avec horreur par les bonnes gens comme un infidèle ou un athée. Je pris ma décision, mais mon père prenant maintenant le parti de mon frère, je fus conscient que, si j'essayais de partir ouvertement, des moyens seraient utilisés pour m'en empêcher. Mon ami Collins entreprit donc de s'occuper un peu de moi. Il s'entendit avec le capitaine d'un sloop de New York pour mon passage, sous prétexte que j'étais une jeune connaissance. Je vendis donc quelques-uns de mes livres pour réunir un peu d'argent, fus embarqué secrètement, et comme nous avions un vent favorable, en trois jours je me retrouvai à New York, à près de 300 miles de chez moi, un garçon de seulement 17 ans, sans la moindre recommandation ni connaissance d'aucune personne sur place, et avec très peu d'argent en poche.

III

ARRIVÉE À PHILADELPHIE

Mes inclinations pour la mer étaient à cette époque disparues, ou j'aurais pu les satisfaire. Mais, ayant un métier, et me supposant un assez bon ouvrier, j'offris mes services à l'imprimeur de l'endroit, le vieux M. William Bradford, qui avait été le premier imprimeur de Pennsylvanie, mais qui avait quitté cet endroit lors de la querelle de George Keith. Il ne pouvait me donner aucun emploi, ayant peu à faire, et déjà assez d'aide ; mais il dit : « Mon fils à Philadelphie a récemment perdu son principal ouvrier, Aquilla Rose, par la mort ; si vous vous y rendez, je crois qu'il pourra vous employer. » Philadelphie était à cent miles de plus ; je partis cependant dans un bateau pour Amboy, laissant mon coffre et mes affaires me suivre par la mer.

En traversant la baie, nous rencontrâmes un grain qui déchira nos voiles pourries en morceaux, nous empêcha d'entrer dans le Kill, et nous poussa sur Long Island. En chemin, un Hollandais ivre, qui était aussi passager, tomba par-dessus bord ; alors qu'il coulait, je tendis la main à travers l'eau jusqu'à sa tignasse, et le tirai vers le haut, si bien que nous le récupérâmes à bord. Sa plongée le dégrisa un peu, et il alla dormir, sortant d'abord de sa poche un livre, qu'il me pria de sécher pour lui. Cela s'avéra être mon ancien auteur favori, Le Voyage du Pèlerin de Bunyan, en hollandais, finement imprimé sur du bon papier, avec des gravures sur cuivre, une présentation meilleure que celle que j'avais jamais vue dans sa propre langue. J'ai découvert depuis qu'il a été traduit dans la plupart des langues d'Europe, et je suppose qu'il a été plus généralement lu que tout autre livre, excepté peut-être la Bible. L'honnête John fut le premier que je connaisse à avoir mélangé narration et dialogue ; une méthode d'écriture très engageante pour le lecteur, qui, dans les passages les plus intéressants, se trouve pour ainsi dire amené dans la compagnie et présent à la conversation. De Foe, dans son Crusoe, sa Moll Flanders, Religious Courtship, Family Instructor et d'autres pièces, l'a imité avec succès ; et Richardson a fait de même dans sa Pamela, etc.

Quand nous approchâmes de l'île, nous découvrîmes que c'était à un endroit où il ne pouvait y avoir de débarquement, il y avait un grand ressac sur la plage pierreuse. Nous jetâmes donc l'ancre et virâmes vers le rivage. Quelques personnes descendirent au bord de l'eau et nous hélèrent, comme nous le fîmes vers eux ; mais le vent était si fort, et le ressac si bruyant, que nous ne pouvions nous entendre pour nous comprendre. Il y avait des canoës sur le rivage, et nous fîmes des signes, et hélâmes pour qu'ils viennent nous chercher ; mais ils ne nous comprirent pas, ou trouvèrent cela impraticable, si bien qu'ils s'en allèrent, et la nuit tombant, nous n'eûmes d'autre remède que d'attendre que le vent s'apaise ; et, en attendant, le batelier et moi conclûmes de dormir, si nous le pouvions ; et nous nous entassâmes dans l'écoutille, avec le Hollandais, qui était toujours mouillé, et les embruns battant au-dessus de la tête de notre bateau, nous inondèrent, si bien que nous fûmes bientôt presque aussi mouillés que lui. De cette manière, nous restâmes couchés toute la nuit, avec très peu de repos ; mais, le vent s'apaisant le lendemain, nous parvînmes à atteindre Amboy avant la nuit, après avoir passé trente heures sur l'eau, sans victuailles, ni aucune boisson autre qu'une bouteille de rhum infect, et l'eau sur laquelle nous naviguions étant salée.

Dans la soirée, je me sentis très fiévreux et allai me coucher ; mais, ayant lu quelque part que l'eau froide bue abondamment était bonne contre la fièvre, je suivis la prescription, transpirai abondamment la majeure partie de la nuit, ma fièvre me quitta, et au matin, traversant le bac, je poursuivis mon voyage à pied, ayant cinquante miles jusqu'à Burlington, où l'on m'avait dit que je trouverais des bateaux qui m'emmèneraient le reste du chemin jusqu'à Philadelphie.

Il plut très fort toute la journée ; j'étais trempé jusqu'aux os, et vers midi assez fatigué ; je m'arrêtai donc dans une pauvre auberge, où je restai toute la nuit, commençant maintenant à souhaiter n'avoir jamais quitté la maison. Je faisais une si piètre figure, aussi, que je découvris, par les questions qu'on me posait, que l'on me soupçonnait d'être quelque serviteur en fuite, et que je risquais d'être arrêté sur ce soupçon. Cependant, je poursuivis le lendemain, et arrivai le soir à une auberge, à huit ou dix miles de Burlington, tenue par un certain Dr Brown. Il entama la conversation avec moi pendant que je prenais quelques rafraîchissements, et, trouvant que j'avais un peu lu, devint très sociable et amical. Notre connaissance dura aussi longtemps qu'il vécut. Il avait été, j'imagine, un médecin itinérant, car il n'y avait aucune ville en Angleterre, ou pays en Europe, dont il ne pût faire un récit très détaillé. Il avait quelques lettres, et était ingénieux, mais très incrédule, et entreprit méchamment, quelques années plus tard, de parodier la Bible en vers burlesques, comme Cotton l'avait fait pour Virgile. Par ce moyen, il mit plusieurs des faits sous un jour très ridicule, et aurait pu blesser des esprits faibles si son œuvre avait été publiée ; mais elle ne le fut jamais.

Dans sa maison, je couchai cette nuit-là, et le lendemain matin, j'atteignis Burlington, mais eus la mortification de découvrir que les bateaux réguliers étaient partis peu avant mon arrivée, et qu'aucun autre n'était attendu avant mardi, nous étions samedi ; c'est pourquoi je retournai vers une vieille femme de la ville, à qui j'avais acheté du pain d'épice pour manger sur l'eau, et lui demandai conseil. Elle m'invita à loger chez elle jusqu'à ce qu'un passage par eau se présente ; et étant fatigué de mes voyages à pied, j'acceptai l'invitation. Comprenant que j'étais imprimeur, elle aurait voulu que je reste dans cette ville et que j'y exerce mon métier, ignorant le capital nécessaire pour commencer. Elle fut très hospitalière, me donna un dîner de joue de bœuf de grand cœur, n'acceptant qu'un pot de bière en retour ; et je crus être fixé jusqu'à ce que mardi vienne. Cependant, en me promenant le soir au bord de la rivière, un bateau passa, qui, je le découvris, allait vers Philadelphie, avec plusieurs personnes à bord. Ils me prirent, et, comme il n'y avait pas de vent, nous râmâmes tout le long ; et vers minuit, n'ayant pas encore vu la ville, certains membres de la compagnie étaient convaincus que nous devions l'avoir dépassée, et ne voulaient plus ramer ; les autres ne savaient pas où nous étions ; nous nous dirigeâmes donc vers le rivage, entrâmes dans une crique, débarquâmes près d'une vieille clôture, avec les rails de laquelle nous fîmes un feu, la nuit étant froide, en octobre, et nous y restâmes jusqu'au jour. Alors, l'un des membres de la compagnie reconnut l'endroit comme étant Cooper's Creek, un peu au-dessus de Philadelphie, que nous vîmes dès que nous sortîmes de la crique, et nous y arrivâmes vers huit ou neuf heures du matin le dimanche, et débarquâmes au quai de Market-street.

J'ai été plus détaillé dans cette description de mon voyage, et le serai autant pour ma première entrée dans cette ville, afin que vous puissiez dans votre esprit comparer des débuts aussi improbables avec la figure que j'y ai faite depuis. J'étais dans ma tenue de travail, mes meilleurs vêtements devant arriver par la mer. J'étais sale de mon voyage ; mes poches étaient rembourrées de chemises et de bas, et je ne connaissais âme qui vive, ni où chercher un logement. J'étais fatigué par le voyage, l'aviron et le manque de repos, j'avais très faim ; et tout mon capital en espèces consistait en un dollar hollandais, et environ un shilling en cuivre. Ces derniers, je les donnai aux gens du bateau pour mon passage, qui d'abord refusèrent, à cause de mon aviron ; mais j'insistai pour qu'ils les prennent. Un homme étant parfois plus généreux quand il a peu d'argent que quand il en a beaucoup, peut-être par peur d'être considéré comme n'en ayant que peu.

Puis je remontai la rue, regardant autour de moi jusqu'à ce que, près de la halle, je rencontre un garçon avec du pain. J'avais fait plus d'un repas de pain, et, demandant où il l'avait eu, j'allai immédiatement chez le boulanger qu'il m'indiqua, dans Second-street, et demandai des biscuits, pensant à ceux que nous avions à Boston ; mais ils n'étaient pas fabriqués à Philadelphie, semble-t-il. Puis je demandai un pain de trois pence, et on me dit qu'ils n'en avaient pas. Alors, ne considérant pas ou ne connaissant pas la différence de monnaie, ni le meilleur marché, ni les noms de son pain, je lui dis de me donner pour trois pence de n'importe quelle sorte. Il me donna, en conséquence, trois gros pains gonflés. Je fus surpris par la quantité, mais les pris, et, n'ayant pas de place dans mes poches, je m'éloignai avec un pain sous chaque bras, et mangeant le troisième. Ainsi je remontai Market-street jusqu'à Fourth-street, passant devant la porte de M. Read, le père de ma future femme ; quand elle, se tenant à la porte, me vit, et pensa que j'avais, comme c'était certainement le cas, une apparence des plus gauches et ridicules. Puis je tournai et descendis Chestnut-street et une partie de Walnut-street, mangeant mon pain tout le long, et, faisant le tour, je me retrouvai au quai de Market-street, près du bateau dans lequel j'étais venu, vers lequel je me dirigeai pour une gorgée de l'eau de la rivière ; et, étant rassasié avec l'un de mes pains, je donnai les deux autres à une femme et son enfant qui étaient venus par la rivière dans le bateau avec nous, et attendaient pour aller plus loin.

Ainsi rafraîchi, je remontai la rue, qui à cette époque avait beaucoup de gens habillés proprement, qui marchaient tous dans la même direction. Je me joignis à eux, et fus ainsi conduit dans la grande maison de réunion des Quakers près du marché. Je m'assis parmi eux, et, après avoir regardé autour de moi pendant un moment et n'avoir rien entendu dire, étant très somnolent à cause du travail et du manque de repos de la nuit précédente, je m'endormis profondément, et continuai ainsi jusqu'à ce que la réunion se termine, quand quelqu'un fut assez aimable pour me réveiller. Ce fut, par conséquent, la première maison où je fus, ou où je dormis, à Philadelphie.

Redescendant vers la rivière, et regardant les visages des gens, je rencontrai un jeune Quaker, dont la physionomie me plut, et, l'abordant, je lui demandai s'il pouvait me dire où un étranger pouvait trouver un logement. Nous étions alors près de l'enseigne des Trois Marins. « Ici », dit-il, « est un endroit qui accueille les étrangers, mais ce n'est pas une maison respectable ; si tu veux marcher avec moi, je t'en montrerai une meilleure. » Il m'emmena au Crooked Billet dans Water-street. Ici, j'obtins un dîner ; et, pendant que je le mangeais, plusieurs questions insidieuses me furent posées, car il semblait suspect, de par mon jeune âge et mon apparence, que je puisse être quelque fugitif.

Après le dîner, ma somnolence revint, et ayant été conduit à un lit, je m'allongeai sans me déshabiller, et dormis jusqu'à six heures du soir, fus appelé pour le souper, retournai au lit très tôt, et dormis profondément jusqu'au lendemain matin. Ensuite, je me fis aussi propre que possible, et allai chez Andrew Bradford l'imprimeur. Je trouvai dans la boutique le vieil homme son père, que j'avais vu à New York, et qui, voyageant à cheval, était arrivé à Philadelphie avant moi. Il me présenta à son fils, qui me reçut civilement, me donna un petit-déjeuner, mais me dit qu'il n'avait pas besoin d'ouvrier pour le moment, en étant récemment pourvu d'un ; mais qu'il y avait un autre imprimeur en ville, récemment installé, un certain Keimer, qui, peut-être, pourrait m'employer ; sinon, je serais le bienvenu pour loger chez lui, et il me donnerait un peu de travail à faire de temps en temps jusqu'à ce qu'une affaire plus complète se présente.

Le vieux monsieur dit qu'il viendrait avec moi chez le nouvel imprimeur ; et quand nous le trouvâmes, « Voisin », dit Bradford, « je vous ai amené un jeune homme de votre métier ; peut-être pourriez-vous avoir besoin de quelqu'un comme lui. » Il me posa quelques questions, mit un composteur dans ma main pour voir comment je travaillais, puis dit qu'il m'emploierait bientôt, bien qu'il n'ait rien pour moi à faire en cet instant ; et, prenant le vieux Bradford, qu'il n'avait jamais vu auparavant, pour l'un des citadins qui avait de la sympathie pour lui, entama une conversation sur ses projets et perspectives actuels ; tandis que Bradford, ne révélant pas qu'il était le père de l'autre imprimeur, alors que Keimer disait qu'il espérait bientôt obtenir la plus grande partie du travail entre ses mains, l'entraîna par des questions habiles, et en soulevant de petits doutes, à expliquer toutes ses vues, sur quel intérêt il comptait, et de quelle manière il avait l'intention de procéder. Moi, qui me tenais là et entendais tout, je vis immédiatement que l'un d'eux était un vieux sophiste rusé, et l'autre un pur novice. Bradford me laissa avec Keimer, qui fut très surpris quand je lui dis qui était le vieux monsieur.

L'imprimerie de Keimer, je le découvris, consistait en une vieille presse délabrée, et une petite casse usée de caractères anglais, qu'il utilisait alors lui-même, composant une Élégie sur Aquilla Rose, mentionnée précédemment, un jeune homme ingénieux, d'excellent caractère, très respecté en ville, clerc de l'Assemblée, et un assez bon poète. Keimer faisait aussi des vers, mais très médiocrement. On ne pouvait pas dire qu'il les écrivait, car sa manière était de les composer dans les types directement de tête. Ainsi, n'y ayant pas de copie, mais une seule paire de casses, et l'Élégie étant susceptible de nécessiter toutes les lettres, personne ne pouvait l'aider. J'essayai de mettre sa presse (qu'il n'avait pas encore utilisée, et dont il ne comprenait rien) en état d'être travaillée ; et, promettant de venir imprimer son Élégie dès qu'il l'aurait préparée, je retournai chez Bradford, qui me donna un petit travail à faire pour le présent, et là je logeai et mangeai. Quelques jours plus tard, Keimer envoya me chercher pour imprimer l'Élégie. Et maintenant il avait obtenu une autre paire de casses, et un pamphlet à réimprimer, sur lequel il me mit au travail.

Ces deux imprimeurs, je les trouvai mal qualifiés pour leur métier. Bradford n'y avait pas été formé, et était très illettré ; et Keimer, bien qu'un peu érudit, était un pur compositeur, ne connaissant rien au travail de presse. Il avait été l'un des prophètes français, et pouvait simuler leurs agitations enthousiastes. À cette époque, il ne professait aucune religion particulière, mais un peu de toutes à l'occasion ; était très ignorant du monde, et avait, comme je le découvris plus tard, une bonne part de fripon dans sa composition. Il n'aimait pas que je loge chez Bradford pendant que je travaillais avec lui. Il avait une maison, certes, mais sans meubles, donc il ne pouvait pas me loger ; mais il m'obtint un logement chez M. Read mentionné précédemment, qui était le propriétaire de sa maison ; et, mon coffre et mes vêtements étant arrivés à cette époque, je fis une apparence un peu plus respectable aux yeux de Mlle Read que je ne l'avais fait quand elle m'avait vu pour la première fois manger mon pain dans la rue.

Je commençai alors à fréquenter quelques jeunes gens de la ville, amateurs de lecture, avec qui je passais mes soirées très agréablement ; et, gagnant de l'argent par mon industrie et ma frugalité, je vivais fort bien, oubliant Boston autant que je le pouvais, et ne désirant pas que quiconque là-bas sût où je résidais, excepté mon ami Collins, qui était dans le secret et le garda lorsque je lui écrivis. Enfin, un incident survint qui me fit revenir bien plus tôt que je ne l'avais prévu. J'avais un beau-frère, Robert Holmes, capitaine d'un sloop qui faisait le commerce entre Boston et le Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles en aval de Philadelphie, il entendit parler de moi et m'écrivit une lettre mentionnant l'inquiétude de mes amis de Boston face à mon départ précipité, m'assurant de leur bienveillance à mon égard, et que tout s'arrangerait à ma convenance si je voulais revenir, ce à quoi il m'exhortait très instamment. Je fis une réponse à sa lettre, le remerciant de ses conseils, mais exposai mes raisons de quitter Boston complètement et sous un jour tel qu'il fut convaincu que je n'avais pas eu autant tort qu'il l'avait appréhendé.

IV

PREMIÈRE VISITE À BOSTON

Sir William Keith, gouverneur de la province, était alors à Newcastle, et le capitaine Holmes, se trouvant en sa compagnie lorsque ma lettre lui parvint, me mentionna à lui et lui montra la lettre. Le gouverneur la lut et parut surpris lorsqu'on lui apprit mon âge. Il dit que je semblais être un jeune homme prometteur et que, par conséquent, je devais être encouragé ; les imprimeurs de Philadelphie étaient médiocres ; et, si je voulais m'établir là-bas, il ne doutait pas que je réussisse ; pour sa part, il me procurerait les affaires publiques et me rendrait tout autre service en son pouvoir. Mon beau-frère me rapporta cela plus tard à Boston, mais je n'en savais encore rien ; lorsque, un jour, Keimer et moi étant au travail ensemble près de la fenêtre, nous vîmes le gouverneur et un autre monsieur (qui s'avéra être le colonel French, de Newcastle), vêtus élégamment, traverser directement la rue vers notre maison, et nous les entendîmes à la porte.

Keimer descendit immédiatement, pensant qu'il s'agissait d'une visite pour lui ; mais le gouverneur demanda après moi, monta, et avec une condescendance et une politesse auxquelles je n'étais nullement habitué, me fit maints compliments, désira faire ma connaissance, me blâma gentiment de ne pas m'être fait connaître à lui lorsque j'étais arrivé pour la première fois en ces lieux, et voulut m'emmener avec lui à la taverne, où il se rendait avec le colonel French pour goûter, disait-il, un excellent Madère. Je ne fus pas peu surpris, et Keimer resta bouche bée comme un pourceau empoisonné. J'allai néanmoins avec le gouverneur et le colonel French à une taverne, à l'angle de la Third-street, et autour du Madère, il me proposa d'établir mon affaire, exposa devant moi les chances de succès, et tant lui que le colonel French m'assurèrent que j'aurais leur intérêt et leur influence pour obtenir les affaires publiques des deux gouvernements. Comme je doutais que mon père voulût m'aider, Sir William dit qu'il me donnerait une lettre pour lui, dans laquelle il exposerait les avantages, et il ne doutait pas de le convaincre. Ainsi fut-il conclu que je retournerais à Boston par le premier navire, avec la lettre du gouverneur me recommandant à mon père. Entre-temps, l'intention devait rester secrète, et je continuai à travailler avec Keimer comme d'habitude, le gouverneur m'envoyant chercher de temps à autre pour dîner avec lui, ce que je considérais comme un très grand honneur, et conversant avec moi de la manière la plus affable, familière et amicale qui soit.

Vers la fin avril 1724, un petit navire se présenta pour Boston. Je pris congé de Keimer sous prétexte d'aller voir mes amis. Le gouverneur me donna une ample lettre, disant beaucoup de choses flatteuses à mon sujet à mon père, et recommandant vivement le projet de mon installation à Philadelphie comme une chose qui devait faire ma fortune. Nous heurtâmes un haut-fond en descendant la baie et fîmes une voie d'eau ; nous eûmes un temps orageux en mer et fûmes contraints de pomper presque continuellement, tâche à laquelle je pris mon tour. Nous arrivâmes cependant sains et saufs à Boston en une quinzaine de jours. J'avais été absent sept mois et mes amis n'avaient eu aucune nouvelle de moi ; car mon beau-frère Holmes n'était pas encore revenu et n'avait rien écrit à mon sujet. Mon apparition inattendue surprit la famille ; tous furent cependant très heureux de me voir et me firent bon accueil, excepté mon frère. J'allai le voir à son imprimerie. J'étais mieux habillé que jamais lorsque j'étais à son service, ayant un élégant costume neuf de pied en cap, une montre, et mes poches garnies de près de cinq livres sterling en argent. Il me reçut sans beaucoup de franchise, m'examina de haut en bas et retourna à son travail.

Les ouvriers étaient curieux de savoir où j'avais été, quel genre de pays c'était, et comment je l'avais trouvé. Je fis grand cas de ce pays et de la vie heureuse que j'y menais, exprimant fortement mon intention d'y retourner ; et, l'un d'eux demandant quel genre d'argent nous avions là-bas, je produisis une poignée de pièces d'argent et l'étalai devant eux, ce qui était une sorte de curiosité à laquelle ils n'étaient pas habitués, le papier étant la monnaie de Boston. Ensuite, je pris l'occasion de leur montrer ma montre ; et, enfin (mon frère étant toujours maussade et renfrogné), je leur donnai une pièce de huit pour boire et pris congé. Cette visite de ma part l'offensa extrêmement ; car, lorsque ma mère lui parla quelque temps après d'une réconciliation, de ses souhaits de nous voir en bons termes, et que nous pourrions vivre à l'avenir comme des frères, il dit que je l'avais insulté d'une telle manière devant son personnel qu'il ne pourrait jamais l'oublier ni le pardonner. En cela, cependant, il se trompait.

Mon père reçut la lettre du gouverneur avec une certaine surprise apparente, mais n'en dit que peu de choses pendant quelques jours, jusqu'au retour du capitaine Holmes, à qui il la montra, lui demandant s'il connaissait Keith et quel genre d'homme c'était ; ajoutant son opinion qu'il devait manquer singulièrement de discernement pour songer à établir un garçon en affaires qui n'avait pas encore trois ans de sa majorité. Holmes dit ce qu'il put en faveur du projet, mais mon père était convaincu de son inconvenance et, finalement, y opposa un refus catégorique. Il écrivit alors une lettre polie à Sir William, le remerciant du patronage qu'il m'avait si gentiment offert, mais déclinant de m'aider pour le moment à m'établir, étant, à son avis, trop jeune pour se voir confier la gestion d'une affaire si importante, et dont la préparation devait être si coûteuse.

Mon ami et compagnon Collins, qui était commis au bureau de poste, charmé du récit que je lui fis de mon nouveau pays, décida d'y aller aussi ; et, pendant que j'attendais la décision de mon père, il partit avant moi par voie de terre pour le Rhode Island, laissant ses livres, qui formaient une assez jolie collection de mathématiques et de philosophie naturelle, pour venir avec les miens et moi-même à New York, où il proposait de m'attendre.

Mon père, bien qu'il n'approuvât pas la proposition de Sir William, fut néanmoins heureux que j'aie pu obtenir un si avantageux témoignage d'une personne de telle notoriété là où j'avais résidé, et que j'aie été assez industrieux et soigneux pour m'équiper si convenablement en si peu de temps ; par conséquent, ne voyant aucune perspective d'accommodement entre mon frère et moi, il donna son consentement à ce que je retourne à Philadelphie, me conseilla de me comporter respectueusement envers les gens là-bas, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale et d'éviter les pamphlets et les libelles, auxquels il pensait que j'avais trop d'inclination ; me disant qu'avec une industrie constante et une prudente parcimonie, je pourrais économiser assez d'ici mes vingt et un ans pour m'établir ; et que, si j'étais proche du compte, il m'aiderait pour le reste. C'était tout ce que je pouvais obtenir, hormis quelques petits cadeaux en guise de témoignage de l'amour de mes parents, lorsque je m'embarquai à nouveau pour New York, cette fois avec leur approbation et leur bénédiction.

Le sloop faisant escale à Newport, dans le Rhode Island, je rendis visite à mon frère John, qui s'y était marié et installé depuis quelques années. Il me reçut très affectueusement, car il m'avait toujours aimé. Un de ses amis, un certain Vernon, ayant une somme d'argent qui lui était due en Pennsylvanie, environ trente-cinq livres de la monnaie locale, désira que je la perçoive pour lui et la garde jusqu'à ce que j'aie ses instructions sur la manière de la lui remettre. En conséquence, il me donna un ordre. Cela m'occasionna plus tard un bon nombre de soucis.

À Newport, nous prîmes un certain nombre de passagers pour New York, parmi lesquels deux jeunes femmes, compagnes, et une Quakeresse grave, sensée, à l'allure de matrone, avec ses serviteurs. J'avais fait preuve d'un empressement obligeant à lui rendre quelques menus services, ce qui l'impressionna, je suppose, d'un degré de bienveillance envers moi ; par conséquent, quand elle vit une familiarité croissante chaque jour entre moi et les deux jeunes femmes, ce qu'elles semblaient encourager, elle me prit à part et dit : « Jeune homme, je m'inquiète pour toi, car tu n'as pas d'ami avec toi et ne sembles pas connaître grand-chose du monde, ni des pièges auxquels la jeunesse est exposée ; compte là-dessus, ce sont de très mauvaises femmes ; je peux le voir dans toutes leurs actions ; et si tu n'es pas sur tes gardes, elles t'entraîneront dans quelque danger ; elles te sont étrangères, et je te conseille, par souci amical pour ton bien-être, de n'avoir aucune connaissance avec elles. » Comme il semblait au début que je n'en pensais pas autant de mal qu'elle, elle mentionna certaines choses qu'elle avait observées et entendues qui avaient échappé à mon attention, mais qui me convainquirent maintenant qu'elle avait raison. Je la remerciai pour son aimable conseil et promis de le suivre. Quand nous arrivâmes à New York, elles me dirent où elles vivaient et m'invitèrent à venir les voir ; mais je l'évitai, et c'était heureux ; car le lendemain, le capitaine manqua une cuillère en argent et quelques autres objets qui avaient été pris dans sa cabine, et, sachant qu'il s'agissait de deux catins, il obtint un mandat pour fouiller leur logement, trouva les objets volés et fit punir les voleuses. Ainsi, bien que nous ayons échappé à un écueil sous-marin, sur lequel nous avions éraflé pendant la traversée, je pensais que cette échappée était d'une importance bien plus grande pour moi.

À New York, je trouvai mon ami Collins, qui y était arrivé quelque temps avant moi. Nous avions été intimes depuis l'enfance et avions lu les mêmes livres ensemble ; mais il avait l'avantage d'avoir plus de temps pour lire et étudier, et un génie merveilleux pour les mathématiques, domaine dans lequel il me surpassait de loin. Pendant que je vivais à Boston, la plupart de mes heures de loisir pour la conversation étaient passées avec lui, et il restait un garçon sobre autant qu'industrieux ; il était fort respecté pour son savoir par plusieurs membres du clergé et d'autres gentilshommes, et semblait promettre de faire une belle figure dans la vie. Mais, durant mon absence, il avait acquis l'habitude de s'enivrer à l'eau-de-vie ; et je découvris, par son propre compte et par ce que j'entendis d'autres personnes, qu'il avait été ivre chaque jour depuis son arrivée à New York, et s'était comporté très étrangement. Il avait aussi joué, et perdu son argent, si bien que je fus obligé de régler ses frais de logement et de défrayer ses dépenses vers et à Philadelphie, ce qui s'avéra extrêmement incommode pour moi.

Le gouverneur de New York de l'époque, Burnet (fils de l'évêque Burnet), apprenant du capitaine qu'un jeune homme, l'un de ses passagers, possédait un grand nombre de livres, désira qu'il m'amenât le voir. Je me rendis auprès de lui en conséquence, et j'aurais dû emmener Collins avec moi, mais il n'était pas sobre. Le gouverneur me traita avec une grande civilité, me montra sa bibliothèque, qui était très vaste, et nous eûmes une longue conversation sur les livres et les auteurs. Ce fut le second gouverneur qui m'avait fait l'honneur de me remarquer ; ce qui, pour un pauvre garçon comme moi, était très plaisant.

Nous continuâmes vers Philadelphie. Je reçus en chemin l'argent de Vernon, sans lequel nous aurions à peine pu terminer notre voyage. Collins souhaitait être employé dans quelque comptoir ; mais, qu'ils eussent découvert ses habitudes de boisson par son haleine ou par son comportement, bien qu'il eût quelques recommandations, il ne rencontra aucun succès dans aucune demande, et continua à loger et à prendre ses repas dans la même maison que moi, et à mes frais. Sachant que j'avais cet argent de Vernon, il m'empruntait continuellement, promettant toujours un remboursement dès qu'il serait en affaires. À la fin, il en avait obtenu une telle somme que j'étais angoissé à l'idée de ce que je devrais faire si l'on m'appelait à le remettre.

Sa boisson continua, ce au sujet de quoi nous nous disputions parfois ; car, lorsqu'il était un peu intoxiqué, il était très querelleur. Une fois, dans une barque sur le Delaware avec d'autres jeunes gens, il refusa de ramer à son tour. « Je veux être ramé jusqu'à la maison », dit-il. « Nous ne vous ramerons pas », dis-je. « Vous devez le faire, ou rester toute la nuit sur l'eau », dit-il, « comme il vous plaira. » Les autres dirent : « Laissons-nous ramer ; qu'est-ce que ça peut faire ? » Mais, mon esprit étant aigri par son autre conduite, je continuai à refuser. Alors il jura qu'il me forcerait à ramer ou qu'il me jetterait par-dessus bord ; et, venant vers moi en marchant sur les bancs de nage, lorsqu'il fut à ma hauteur et frappa vers moi, je glissai ma main sous son entrejambe et, en me levant, je le précipitai tête la première dans la rivière. Je savais qu'il était un bon nageur et ne m'inquiéta donc guère à son sujet ; mais avant qu'il ne puisse revenir pour saisir la barque, nous l'avions, avec quelques coups de rames, éloignée de sa portée ; et chaque fois qu'il s'approchait de la barque, nous demandions s'il voulait ramer, en donnant quelques coups pour la faire glisser loin de lui. Il était prêt à mourir de vexation et refusait obstinément de promettre de ramer. Cependant, le voyant finalement commencer à s'épuiser, nous le hissâmes à bord et le ramenâmes chez nous tout ruisselant dans la soirée. Nous échangeâmes à peine un mot civil par la suite, et un capitaine des Antilles, qui avait la mission de recruter un précepteur pour les fils d'un gentilhomme à la Barbade, rencontrant Collins par hasard, convint de l'y emmener. Il me quitta alors, promettant de me remettre le premier argent qu'il recevrait afin de régler sa dette ; mais je n'entendis plus jamais parler de lui.

Le fait de puiser dans cet argent de Vernon fut l'un des premiers grands errata de ma vie ; et cette affaire montra que mon père n'avait pas tout à fait tort dans son jugement lorsqu'il me supposait trop jeune pour gérer des affaires importantes. Mais Sir William, en lisant sa lettre, dit qu'il était trop prudent. Il y avait une grande différence entre les personnes ; et la discrétion n'accompagnait pas toujours l'âge, et la jeunesse n'en était pas toujours dépourvue. « Et puisqu'il ne veut pas vous établir », dit-il, « je le ferai moi-même. Donnez-moi un inventaire des choses nécessaires à obtenir d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me rembourserez quand vous en serez capable ; je suis résolu à avoir un bon imprimeur ici, et je suis sûr que vous devez réussir. » Cela fut dit avec une telle apparence de cordialité que je n'eus pas le moindre doute sur le fait qu'il pensait ce qu'il disait. J'avais jusqu'ici gardé la proposition de mon installation secrète à Philadelphie, et je la gardai encore. Si l'on avait su que je dépendais du gouverneur, probablement quelque ami, le connaissant mieux, m'aurait conseillé de ne pas compter sur lui, car j'entendis dire plus tard qu'il avait pour réputation connue d'être libéral de promesses qu'il n'avait jamais l'intention de tenir. Pourtant, non sollicité par moi, comment pouvais-je penser que ses généreuses offres étaient insincères ? Je le crus l'un des meilleurs hommes du monde.

Je lui présentai un inventaire d'une petite imprimerie, s'élevant selon mon calcul à environ cent livres sterling. Il l'apprécia, mais me demanda si le fait d'être sur place en Angleterre pour choisir les caractères et veiller à ce que tout soit de bonne qualité ne pourrait pas être d'un certain avantage. « Ensuite », dit-il, « une fois là-bas, vous pourrez faire des connaissances et établir des correspondances dans le domaine de la librairie et de la papeterie. » Je convins que cela pourrait être avantageux. « Alors », dit-il, « préparez-vous à partir avec l'Annis » ; qui était le navire annuel, et le seul à cette époque passant habituellement entre Londres et Philadelphie. Mais il se passerait quelques mois avant que l'Annis ne prenne la mer, alors je continuai à travailler avec Keimer, m'inquiétant au sujet de l'argent que Collins m'avait pris, et dans la crainte quotidienne d'être réclamé par Vernon, ce qui, cependant, n'arriva que quelques années plus tard.

Je crois avoir omis de mentionner que, lors de mon premier voyage depuis Boston, étant par calme plat au large de Block Island, nos gens se mirent à pêcher la morue et en remontèrent une grande quantité. Jusqu'ici, je m'en étais tenu à ma résolution de ne pas manger de nourriture animale, et en cette occasion, je considérais, avec mon maître Tryon, que le fait de prendre chaque poisson était une sorte de meurtre non provoqué, puisqu'aucun d'entre eux ne nous avait fait ou ne pourrait jamais nous faire de tort qui pût justifier le carnage. Tout cela semblait très raisonnable. Mais j'avais été autrefois un grand amateur de poisson, et, quand celui-ci sortit chaud de la poêle, il dégageait une odeur admirable. J'hésitai quelque temps entre le principe et l'inclination, jusqu'à ce que je me rappelle que, lorsque les poissons furent ouverts, je vis de plus petits poissons extraits de leur estomac ; alors pensai-je : « Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas vous manger. » Je dînai donc de morue de très bon appétit et continuai à manger avec les autres personnes, ne revenant que de temps à autre occasionnellement à un régime végétarien. C'est une chose bien commode que d'être une créature raisonnable, puisqu'elle permet de trouver ou de se fabriquer une raison pour tout ce qu'on a envie de faire.

V

PREMIERS AMIS À PHILADELPHIE

Keimer et moi vivions sur un pied de familiarité assez bon, et nous entendions passablement bien, car il ne se doutait de rien concernant mon installation. Il conservait une grande partie de ses anciens enthousiasmes et aimait l'argumentation. Nous avions donc beaucoup de disputes. J'avais l'habitude de le travailler ainsi avec ma méthode socratique, et je l'avais si souvent pris au piège par des questions apparemment si éloignées de tout sujet que nous avions en main, et pourtant menant peu à peu au point voulu, et l'amenant dans des difficultés et des contradictions, qu'à la fin il devint ridiculement prudent, et ne voulait guère me répondre à la plus commune des questions, sans demander d'abord : « Que comptez-vous en déduire ? » Cependant, cela lui donna une si haute opinion de mes capacités dans l'art de réfuter qu'il me proposa sérieusement d'être son collègue dans un projet qu'il avait de fonder une nouvelle secte. Il devait prêcher les doctrines, et je devais confondre tous les opposants. Lorsqu'il en vint à m'expliquer les doctrines, je trouvai plusieurs énigmes auxquelles je m'opposai, à moins que je ne puisse aussi avoir un peu mon mot à dire et introduire certaines des miennes.

Keimer portait sa barbe à sa pleine longueur, car quelque part dans la loi mosaïque, il est dit : « Tu ne gâteras pas les coins de ta barbe. » Il observait également le septième jour, le Sabbat ; et ces deux points étaient pour lui essentiels. Je n'aimais ni l'un ni l'autre ; mais j'acceptai de les admettre à condition qu'il adoptât la doctrine de ne consommer aucun aliment d'origine animale. « Je crains, dit-il, que ma constitution ne supporte pas cela. » Je lui assurai qu'elle le supporterait et qu'il s'en trouverait mieux. Il était habituellement un grand glouton, et je me promettais quelque divertissement à le réduire à demi-famine. Il accepta de tenter l'expérience si je voulais lui tenir compagnie. Je le fis, et nous nous y tînmes pendant trois mois. Nous faisions préparer nos victuailles, qui nous étaient apportées régulièrement par une femme du voisinage à qui j'avais remis une liste de quarante plats devant nous être préparés à différents moments ; dans tout cela, il n'y avait ni poisson, ni chair, ni volaille, et ce caprice me convenait d'autant mieux à cette époque qu'il était bon marché, ne nous coûtant pas plus de dix-huit pence sterling chacun par semaine. Depuis, j'ai fait plusieurs Carêmes très strictement, abandonnant le régime ordinaire pour celui-là, et celui-là pour l'ordinaire, brusquement, sans le moindre inconvénient, si bien que je pense qu'il n'y a pas grand-chose dans le conseil de faire ces changements par gradations faciles. Je continuais agréablement, mais le pauvre Keimer souffrait cruellement, lassé du projet, languissait après les marmites de viande d'Égypte et commanda un cochon rôti. Il m'invita, ainsi que deux amies, à dîner avec lui ; mais, celui-ci ayant été apporté trop tôt sur la table, il ne put résister à la tentation et mangea le tout avant que nous fussions arrivés.

J'avais fait quelque cour pendant ce temps à Miss Read. J'avais un grand respect et de l'affection pour elle, et j'avais quelque raison de croire qu'elle en avait autant pour moi ; mais, comme j'étais sur le point d'entreprendre un long voyage et que nous étions tous deux très jeunes, à peine un peu plus de dix-huit ans, il fut jugé plus prudent par sa mère d'empêcher que nous n'allassions trop loin pour le moment, car un mariage, s'il devait avoir lieu, serait plus convenable après mon retour, lorsque je serais, comme je m'y attendais, établi dans mes affaires. Peut-être pensait-elle aussi que mes espérances n'étaient pas aussi bien fondées que j'imaginais qu'elles le fussent.

Mes principales connaissances à cette époque étaient Charles Osborne, Joseph Watson et James Ralph, tous amoureux de la lecture. Les deux premiers étaient commis chez un éminent notaire ou rédacteur d'actes de la ville, Charles Brockden ; l'autre était commis chez un marchand. Watson était un jeune homme pieux, sensé, d'une grande intégrité ; les autres étaient un peu plus laxistes dans leurs principes religieux, particulièrement Ralph, qui, tout comme Collins, avait été déstabilisé par moi, ce pour quoi ils me firent tous deux souffrir. Osborne était sensé, candide, franc ; sincère et affectueux envers ses amis ; mais, en matière littéraire, trop enclin à critiquer. Ralph était ingénieux, distingué dans ses manières et extrêmement éloquent ; je crois que je n'ai jamais connu de plus joli parleur. Tous deux étaient de grands admirateurs de poésie et commençaient à s'essayer à de petites pièces. Nous faisions souvent, nous quatre, d'agréables promenades le dimanche dans les bois, près de la Schuylkill, où nous lisions les uns aux autres et délibérions sur ce que nous lisions.

Ralph était enclin à poursuivre l'étude de la poésie, ne doutant pas qu'il pût y devenir éminent et y faire fortune, alléguant que les meilleurs poètes devaient, lorsqu'ils commençaient à écrire, faire autant de fautes que lui. Osborne l'en dissuada, lui assura qu'il n'avait aucun génie pour la poésie et lui conseilla de ne penser à rien d'autre qu'au métier auquel il avait été formé ; que, dans la voie mercantile, bien qu'il n'eût aucun capital, il pourrait, par sa diligence et sa ponctualité, se recommander pour un emploi de facteur et, avec le temps, acquérir de quoi commercer pour son propre compte. J'approuvais le fait de s'amuser avec la poésie de temps à autre, dans la mesure où cela permettait d'améliorer son langage, mais pas au-delà.

Là-dessus, il fut proposé que chacun de nous produisît, lors de notre prochaine réunion, une pièce de notre propre composition, afin de nous améliorer par nos observations, critiques et corrections mutuelles. Comme le langage et l'expression étaient ce que nous avions en vue, nous exclûmes toute considération d'invention en convenant que la tâche serait une version du dix-huitième Psaume, qui décrit la descente d'une divinité. Lorsque le moment de notre réunion approcha, Ralph vint me voir en premier et me fit savoir que sa pièce était prête. Je lui dis que j'avais été occupé et, ayant peu d'inclination, je n'avais rien fait. Il me montra alors sa pièce pour avoir mon avis, et je l'approuvai beaucoup, car elle me sembla avoir un grand mérite. « Maintenant, dit-il, Osborne ne voudra jamais admettre le moindre mérite dans quoi que ce soit qui vienne de moi, mais fera mille critiques par pure envie. Il n'est pas si jaloux de vous ; je souhaite donc que vous preniez cette pièce et la produisiez comme étant la vôtre ; je prétendrai ne pas avoir eu le temps et ne produirai donc rien. Nous verrons alors ce qu'il en dira. » Il fut convenu ainsi, et je la transcrivis immédiatement, afin qu'elle apparût de ma propre main.

Nous nous réunîmes ; le travail de Watson fut lu ; il y avait quelques beautés, mais beaucoup de défauts. Celui d'Osborne fut lu ; il était bien meilleur ; Ralph lui rendit justice ; remarqua quelques fautes, mais applaudit les beautés. Lui-même n'avait rien à produire. J'étais réticent ; semblais désireux d'être excusé ; n'avais pas eu suffisamment de temps pour corriger, etc. ; mais aucune excuse ne put être admise ; il fallait produire. Elle fut lue et répétée ; Watson et Osborne abandonnèrent la partie et se joignirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques critiques et proposa quelques amendements ; mais je défendis mon texte. Osborne fut contre Ralph et lui dit qu'il n'était pas un meilleur critique que poète, si bien qu'il abandonna l'argument. Comme ils rentraient chez eux ensemble, Osborne s'exprima encore plus fortement en faveur de ce qu'il pensait être ma production, s'étant retenu auparavant, disait-il, de peur que je ne prisse cela pour de la flatterie. « Mais qui aurait imaginé, dit-il, que Franklin eût été capable d'une telle performance ; une telle peinture, une telle force, un tel feu ! Il a même amélioré l'original. Dans sa conversation ordinaire, il semble n'avoir aucun choix de mots ; il hésite et bafouille ; et pourtant, bon Dieu ! comme il écrit ! » Lors de notre rencontre suivante, Ralph révéla la ruse que nous lui avions jouée, et Osborne fut un peu tourné en dérision.

Cette transaction fixa Ralph dans sa résolution de devenir poète. Je fis tout ce que je pus pour l'en dissuader, mais il continua à griffonner des vers jusqu'à ce que Pope le guérît. Il devint cependant un assez bon prosateur. Plus de détails sur lui plus tard. Mais, comme je pourrais ne pas avoir l'occasion de mentionner à nouveau les deux autres, je remarquerai simplement ici que Watson mourut dans mes bras quelques années plus tard, très regretté, étant le meilleur de notre groupe. Osborne partit pour les Antilles, où il devint un éminent avocat et gagna de l'argent, mais mourut jeune. Lui et moi avions conclu un accord sérieux : celui qui mourrait le premier ferait, si possible, une visite amicale à l'autre pour lui faire savoir comment il avait trouvé les choses dans cet état séparé. Mais il ne tint jamais sa promesse.

VI

PREMIÈRE VISITE À LONDRES

Le gouverneur, semblant apprécier ma compagnie, me fit venir fréquemment chez lui, et mon établissement fut toujours mentionné comme une chose arrêtée. Je devais emporter avec moi des lettres de recommandation pour un certain nombre de ses amis, outre la lettre de crédit pour me fournir l'argent nécessaire à l'achat de la presse et des caractères, du papier, etc. Pour ces lettres, je fus invité à passer à différents moments, où elles devaient être prêtes ; mais on me nommait toujours un moment futur. C'est ainsi qu'il continua jusqu'à ce que le navire, dont le départ avait lui aussi été reporté à plusieurs reprises, fût sur le point de mettre à la voile. Alors, quand je passai pour prendre congé et recevoir les lettres, son secrétaire, le Dr Bard, vint vers moi et me dit que le gouverneur était extrêmement occupé à écrire, mais qu'il serait à Newcastle avant le navire, et que là, les lettres me seraient remises.

Ralph, bien que marié et père d'un enfant, avait décidé de m'accompagner dans ce voyage. On pensa qu'il avait l'intention d'établir une correspondance et d'obtenir des marchandises à vendre en commission ; mais je découvris par la suite qu'en raison de quelque mécontentement envers la famille de sa femme, il se proposait de la leur laisser et de ne jamais revenir. Ayant pris congé de mes amis et échangé quelques promesses avec Miss Read, je quittai Philadelphie sur le navire, qui jeta l'ancre à Newcastle. Le gouverneur était là ; mais quand je me rendis à son logement, le secrétaire vint vers moi de sa part avec le message le plus civil du monde, disant qu'il ne pouvait me voir pour le moment, étant engagé dans des affaires de la plus haute importance, mais qu'il m'enverrait les lettres à bord, me souhaita cordialement un bon voyage et un prompt retour, etc. Je retournai à bord un peu perplexe, mais ne doutant toujours pas.

M. Andrew Hamilton, un avocat célèbre de Philadelphie, avait pris passage sur le même navire pour lui-même et son fils, et avec M. Denham, un marchand quaker, et MM. Onion et Russel, maîtres d'une forge dans le Maryland, avait loué la grande cabine ; si bien que Ralph et moi fûmes forcés de nous contenter d'une couchette dans l'entrepont, et personne à bord ne nous connaissant, nous fûmes considérés comme des gens ordinaires. Mais M. Hamilton et son fils (c'était James, futur gouverneur) revinrent de Newcastle à Philadelphie, le père ayant été rappelé par de gros honoraires pour plaider en faveur d'un navire saisi ; et, juste avant que nous ne levions l'ancre, le colonel French montant à bord et me témoignant un grand respect, je fus davantage remarqué et, avec mon ami Ralph, invité par les autres messieurs à venir dans la cabine, il y avait maintenant de la place. En conséquence, nous y déménageâmes.

Comprenant que le colonel French avait apporté à bord les dépêches du gouverneur, je demandai au capitaine les lettres qui devaient être sous ma garde. Il dit que toutes avaient été mises ensemble dans le sac et qu'il ne pouvait alors y accéder ; mais qu'avant que nous n'atterrissions en Angleterre, j'aurais l'occasion de les trier ; j'en fus donc satisfait pour le moment, et nous poursuivîmes notre voyage. Nous avions une compagnie sociable dans la cabine et vivions extraordinairement bien, ayant l'ajout de toutes les provisions de M. Hamilton, qui avait fait des réserves abondantes. Au cours de cette traversée, M. Denham contracta pour moi une amitié qui dura toute sa vie. Le voyage ne fut par ailleurs pas agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.

Lorsque nous entrâmes dans la Manche, le capitaine tint parole et me donna l'occasion d'examiner le sac pour les lettres du gouverneur. Je n'en trouvai aucune sur laquelle mon nom fût apposé comme étant sous ma garde. J'en triai six ou sept qui, par l'écriture, me semblaient pouvoir être les lettres promises, surtout parce que l'une d'elles était adressée à Basket, l'imprimeur du roi, et une autre à quelque papetier. Nous arrivâmes à Londres le 24 décembre 1724. Je me rendis chez le papetier, qui se trouva être le premier sur mon chemin, lui remettant la lettre comme venant du gouverneur Keith. « Je ne connais pas une telle personne », dit-il ; mais, ouvrant la lettre : « Oh ! celle-ci vient de Riddlesden. J'ai découvert récemment qu'il était un parfait fripon, et je n'aurai rien à faire avec lui, ni ne recevrai aucune lettre de lui. » Alors, remettant la lettre dans ma main, il tourna les talons et me laissa pour servir un client. Je fus surpris de découvrir que ce n'étaient pas les lettres du gouverneur ; et, après avoir réfléchi et comparé les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. Je retrouvai mon ami Denham et lui exposai toute l'affaire. Il me révéla le caractère de Keith ; me dit qu'il n'y avait pas la moindre probabilité qu'il eût écrit des lettres pour moi ; que personne, parmi ceux qui le connaissaient, n'avait la moindre confiance en lui ; et il rit de l'idée que le gouverneur me donnât une lettre de crédit, n'ayant, disait-il, aucun crédit à donner. Exprimant quelque inquiétude quant à ce que je devais faire, il me conseilla de m'efforcer d'obtenir quelque emploi dans mon métier. « Parmi les imprimeurs ici, dit-il, vous vous perfectionnerez, et quand vous retournerez en Amérique, vous vous établirez avec un plus grand avantage. »

Nous savions tous deux, aussi bien que le papetier, que Riddlesden, l'avocat, était un parfait coquin. Il avait à moitié ruiné le père de Miss Read en le persuadant de se porter garant pour lui. Par cette lettre, il apparaissait qu'il y avait un plan secret en cours au préjudice d'Hamilton (supposé arriver alors avec nous) ; et que Keith était impliqué là-dedans avec Riddlesden. Denham, qui était un ami d'Hamilton, pensa qu'il devait en être informé ; ainsi, quand il arriva en Angleterre, ce qui fut peu après, en partie par ressentiment et malveillance envers Keith et Riddlesden, et en partie par bienveillance pour lui, je me rendis chez lui et lui donnai la lettre. Il me remercia cordialement, l'information étant importante pour lui ; et à partir de ce moment, il devint mon ami, très à mon avantage par la suite en de nombreuses occasions.

Mais que penser d'un gouverneur jouant de tels tours mesquins et imposant si grossièrement à un pauvre garçon ignorant ! C'était une habitude qu'il avait acquise. Il souhaitait plaire à tout le monde ; et, ayant peu à donner, il donnait des espérances. Il était par ailleurs un homme ingénieux, sensé, un assez bon écrivain et un bon gouverneur pour le peuple, bien que non pour ses commettants, les propriétaires, dont il ignorait parfois les instructions. Plusieurs de nos meilleures lois étaient de sa conception et furent adoptées durant son administration.

Ralph et moi étions des compagnons inséparables. Nous prîmes un logement ensemble à Little Britain pour trois shillings et six pence par semaine, ce que nous pouvions alors nous permettre. Il trouva quelques parents, mais ils étaient pauvres et incapables de l'aider. Il me fit maintenant part de ses intentions de rester à Londres et qu'il n'avait jamais eu l'intention de retourner à Philadelphie. Il n'avait apporté aucun argent avec lui, le tout ayant été dépensé pour payer son passage. J'avais quinze pistoles ; il m'en empruntait donc occasionnellement pour subsister, pendant qu'il cherchait du travail. Il essaya d'abord d'entrer au théâtre, se croyant qualifié pour être acteur ; mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui conseilla candidement de ne pas penser à cet emploi, car il était impossible qu'il y réussît. Ensuite, il proposa à Roberts, un éditeur de Paternoster Row, d'écrire pour lui un journal hebdomadaire comme le Spectateur, à certaines conditions que Roberts n'approuva pas. Puis il essaya d'obtenir un emploi de rédacteur mercenaire, pour copier pour les papetiers et les avocats autour du Temple, mais ne put trouver aucune vacance.

Je trouvai immédiatement du travail chez Palmer, alors une célèbre imprimerie dans Bartholomew Close, et j'y restai près d'un an. J'étais assez diligent, mais dépensais avec Ralph une bonne partie de mes gains dans les théâtres et autres lieux de divertissement. Nous avions consumé ensemble toutes mes pistoles et vivions maintenant au jour le jour. Il semblait oublier complètement sa femme et son enfant, et moi, peu à peu, mes engagements avec Miss Read, à qui je n'écrivis jamais plus d'une lettre, et ce fut pour lui faire savoir qu'il était peu probable que je revienne de sitôt. Ce fut une autre des grandes erreurs de ma vie, que je souhaiterais corriger si je devais la vivre à nouveau. En fait, par nos dépenses, j'étais constamment incapable de payer mon passage.

Chez Palmer, j'étais employé à composer la seconde édition de la « Religion de la Nature » de Wollaston. Certains de ses raisonnements ne me semblant pas bien fondés, j'écrivis une petite pièce métaphysique dans laquelle je faisais des remarques à leur sujet. Elle était intitulée « Une dissertation sur la liberté et la nécessité, le plaisir et la peine ». Je l'dédiai à mon ami Ralph ; j'en imprimai un petit nombre. Cela m'amena à être davantage considéré par M. Palmer comme un jeune homme d'une certaine ingéniosité, bien qu'il m'ait sérieusement remontré sur les principes de mon pamphlet, qui lui semblaient abominables. L'impression de ce pamphlet fut une autre erreur.

Pendant que je logeais à Little Britain, je fis la connaissance d'un certain Wilcox, libraire, dont la boutique était à la porte voisine. Il avait une immense collection de livres d'occasion. Les bibliothèques circulantes n'étaient pas alors en usage ; mais nous convinmes que, selon certaines conditions raisonnables, que j'ai maintenant oubliées, je pouvais prendre, lire et retourner n'importe lequel de ses livres. J'estimai cela comme un grand avantage et j'en tirai tout le parti possible.

Mon pamphlet étant tombé par quelque moyen entre les mains d'un certain Lyons, chirurgien, auteur d'un livre intitulé « L'infaillibilité du jugement humain », cela provoqua une connaissance entre nous. Il me prit en grande estime, m'appelait souvent pour converser sur ces sujets, m'emmenait aux Horns, une taverne de bière blonde dans Lane, Cheapside, et m'introduisit auprès du Dr Mandeville, auteur de la « Fable des abeilles », qui y tenait un club, dont il était l'âme, étant un compagnon des plus facétieux et divertissants. Lyons m'introduisit aussi auprès du Dr Pemberton, au Batson's Coffee-house, qui promit de me donner l'occasion, tôt ou tard, de voir Sir Isaac Newton, ce que je désirais extrêmement ; mais cela n'arriva jamais.

J'avais apporté quelques curiosités, dont la principale était une bourse faite d'amiante, qui se purifie par le feu. Sir Hans Sloane en entendit parler, vint me voir et m'invita chez lui à Bloomsbury Square, où il me montra toutes ses curiosités et me persuada de le laisser ajouter celle-là au nombre, pour laquelle il me paya généreusement.

Dans notre maison, il logeait une jeune femme, une modiste, qui, je crois, avait une boutique dans les Cloîtres. Elle avait été élevée avec distinction, était sensée, vive et d'une conversation des plus agréables. Ralph lui lisait des pièces de théâtre le soir, ils devinrent intimes, elle prit un autre logement, et il la suivit. Ils vécurent ensemble quelque temps ; mais, lui étant toujours sans travail et les revenus de celle-ci ne suffisant pas à les entretenir avec son enfant, il prit la résolution de quitter Londres pour essayer de trouver une école de campagne, ce qu'il pensait être bien qualifié pour entreprendre, car il écrivait d'une excellente main et était maître en arithmétique et en comptabilité. Ceci, cependant, il le jugeait être un métier au-dessous de lui, et confiant dans une meilleure fortune future, où il ne voudrait pas qu'on sût qu'il avait été employé si bassement, il changea son nom et me fit l'honneur d'assumer le mien ; car je reçus peu après une lettre de lui, m'informant qu'il était installé dans un petit village (dans le Berkshire, je crois, où il enseignait la lecture et l'écriture à dix ou une douzaine de garçons, à six pence chacun par semaine), recommandant Mme T à mes soins et me désirant de lui écrire, en adressant à M. Franklin, maître d'école, à tel endroit.

Il continua à m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs extraits d'un poème épique qu'il composait alors, et sollicitant mes remarques et mes corrections. Je les lui fournis de temps à autre, mais je m'efforçai plutôt de le décourager de poursuivre. L'une des Satires[41] de Young venait alors de paraître. J'en copiai et lui en envoyai une grande partie, qui mettait en pleine lumière la folie qu'il y a à poursuivre les Muses avec l'espoir d'en retirer quelque avancement. Tout fut en vain ; les feuillets du poème continuèrent d'arriver à chaque courrier. Entre-temps, Mme T----, ayant à cause de lui perdu ses amis et ses affaires, se trouvait souvent dans le besoin, et avait coutume de m'envoyer chercher pour m'emprunter ce que je pouvais épargner afin de l'en tirer. Je m'attachai à sa compagnie et, n'étant à cette époque sous aucune contrainte religieuse, et présumant de mon importance à ses yeux, je tentai des familiarités (un autre erratum) qu'elle repoussa avec un ressentiment approprié, et elle l'informa de mon comportement. Cela créa une rupture entre nous ; et, lorsqu'il revint à Londres, il me fit savoir qu'il considérait que j'avais annulé toutes les obligations qu'il avait envers moi. Je compris ainsi que je ne devais jamais espérer qu'il me rembourse ce que je lui avais prêté ou avancé pour lui. Cela, toutefois, n'eut pas alors grande conséquence, car il était totalement incapable de le faire ; et dans la perte de son amitié, je me sentis soulagé d'un fardeau. Je commençai alors à songer à mettre un peu d'argent de côté et, attendant un meilleur travail, je quittai l'imprimerie de Palmer pour travailler chez Watts, près de Lincoln's Inn Fields, une maison d'imprimerie encore plus grande.[42] J'y restai tout le reste de mon séjour à Londres.

À mon admission dans cette imprimerie, je me mis à travailler à la presse, m'imaginant ressentir un besoin de l'exercice physique auquel j'avais été habitué en Amérique, où le travail de presse est mêlé à la composition. Je ne buvais que de l'eau ; les autres ouvriers, au nombre de près de cinquante, étaient de grands buveurs de bière. À l'occasion, je montais et descendais les escaliers avec une grande forme de caractères dans chaque main, quand les autres n'en portaient qu'une seule à deux mains. Ils s'étonnaient de voir, par cet exemple et plusieurs autres, que l'Américain à l'eau, comme ils m'appelaient, était plus fort qu'eux, qui buvaient de la bière forte ! Nous avions un garçon de taverne qui était toujours présent dans la maison pour servir les ouvriers. Mon compagnon à la presse en buvait chaque jour une pinte avant le déjeuner, une pinte au déjeuner avec son pain et son fromage, une pinte entre le déjeuner et le dîner, une pinte au dîner, une pinte l'après-midi vers six heures, et une autre quand il avait fini sa journée de travail. Je trouvais cette coutume détestable ; mais il supposait nécessaire de boire de la bière forte pour avoir la force de travailler. Je m'efforçai de le convaincre que la force physique apportée par la bière ne pouvait être proportionnelle qu'au grain ou à la farine d'orge dissous dans l'eau dont elle était faite ; qu'il y avait plus de farine dans une valeur d'un penny de pain ; et que, par conséquent, s'il mangeait cela avec une pinte d'eau, cela lui donnerait plus de force qu'un quart de bière. Il continua cependant à boire, et avait quatre ou cinq shillings à payer sur son salaire chaque samedi soir pour cette liqueur abrutissante ; une dépense dont j'étais exempt. Et c'est ainsi que ces pauvres diables se maintiennent toujours dans la misère.

Watts, après quelques semaines, souhaitant m'avoir dans la salle de composition,[43] je quittai les presseurs ; une nouvelle bien-venu, ou somme pour boire, de cinq shillings, fut exigée de moi par les compositeurs. Je trouvai cela abusif, puisque j'avais déjà payé en bas ; le maître le pensa également et m'interdit de payer. Je tins bon deux ou trois semaines, fus en conséquence considéré comme excommunié, et subis tant de petits méfaits privés, en mélangeant mes casses, en transposant mes pages, en cassant ma matière, etc., si j'avais le malheur d'être un instant hors de la salle, et tout cela attribué au fantôme de la chapelle, qui, disaient-ils, hantait toujours ceux qui n'étaient pas régulièrement admis, que, malgré la protection du maître, je me vis obligé de me soumettre et de payer l'argent, convaincu de la folie d'être en mauvais termes avec ceux avec qui l'on doit vivre continuellement.

J'étais maintenant sur un bon pied avec eux et acquis bientôt une influence considérable. Je proposai quelques changements raisonnables dans leurs lois de chapelle[44] et les fis adopter malgré toute opposition. Suivant mon exemple, une grande partie d'entre eux abandonna leur déjeuner abrutissant de bière, de pain et de fromage, trouvant qu'ils pouvaient, avec moi, se faire fournir par une maison voisine un grand bol de soupe à l'eau chaude, saupoudré de poivre, avec de la mie de pain et un morceau de beurre dedans, pour le prix d'une pinte de bière, soit trois demi-pennies. C'était un déjeuner plus confortable et moins coûteux, et cela leur gardait l'esprit plus clair. Ceux qui continuaient à s'abrutir de bière toute la journée étaient souvent, faute de payer, sans crédit à la taverne, et avaient coutume de m'intéresser pour obtenir de la bière ; leur lumière, comme ils le disaient, étant éteinte. Je surveillais la table de paie le samedi soir et collectais ce pour quoi je m'étais engagé pour eux, devant parfois payer près de trente shillings par semaine pour leur compte. Ceci, et le fait d'être estimé un assez bon riggite, c'est-à-dire un satiriste verbal facétieux, soutenait ma considération dans la société. Ma présence constante (je ne faisais jamais de Saint-Lundi)[45] me recommandait au maître ; et ma vivacité peu commune à composer fit que l'on me confiait tout le travail urgent, qui était généralement mieux payé. Ainsi, je poursuivais maintenant très agréablement.

Mon logement à Little Britain étant trop éloigné, j'en trouvai un autre dans Duke-street, en face de la chapelle papiste. C'était au deuxième étage sur l'arrière, dans un entrepôt italien. Une veuve tenait la maison ; elle avait une fille, une servante, et un compagnon qui s'occupait de l'entrepôt, mais logeait à l'extérieur. Après avoir envoyé prendre des renseignements sur mon caractère à la maison où j'avais logé en dernier, elle accepta de me prendre au même tarif, 3s. 6d. par semaine ; moins cher, disait-elle, pour la protection qu'elle attendait d'avoir un homme logeant dans la maison. C'était une veuve, une femme d'un certain âge ; elle avait été élevée protestante, étant fille d'un pasteur, mais avait été convertie à la religion catholique par son mari, dont elle vénérait beaucoup la mémoire ; elle avait beaucoup vécu parmi des gens de distinction, et en connaissait mille anecdotes remontant jusqu'au temps de Charles II. Elle était impotente des genoux à cause de la goutte, et, par conséquent, sortait rarement de sa chambre, si bien qu'elle manquait parfois de compagnie ; et la sienne m'était si hautement divertissante que je ne manquais pas de passer une soirée avec elle chaque fois qu'elle le désirait. Notre souper n'était qu'une demi-anchois chacun, sur une très petite tranche de pain beurré, et une demi-pinte de bière à nous deux ; mais le divertissement résidait dans sa conversation. Le fait que je rentre toujours à des heures raisonnables et que je ne sois guère encombrant pour la famille fit qu'elle ne fut pas désireuse de se séparer de moi, si bien que, lorsque je parlai d'un logement dont j'avais entendu parler, plus près de mon travail, pour deux shillings par semaine, ce qui, aussi résolu que j'étais maintenant à économiser de l'argent, faisait une différence, elle me dit de ne pas y penser, car elle me ferait une remise de deux shillings par semaine pour l'avenir ; je restai donc avec elle pour un shilling et six pence aussi longtemps que je fus à Londres.

Dans un grenier de sa maison vivait une demoiselle de soixante-dix ans, de la manière la plus retirée, dont ma logeuse me fit ce récit : qu'elle était catholique romaine, avait été envoyée à l'étranger dans sa jeunesse, et avait logé dans un couvent avec l'intention de devenir nonne ; mais le pays ne lui convenant pas, elle était retournée en Angleterre, où, n'y ayant pas de couvent, elle avait fait vœu de mener une vie de nonne, aussi près qu'il était possible de le faire dans ces circonstances. En conséquence, elle avait donné tous ses biens à des œuvres de charité, ne se réservant que douze livres par an pour vivre, et sur cette somme, elle donnait encore beaucoup en aumônes, vivant elle-même uniquement de soupe à l'eau, et n'utilisant de feu que pour la faire bouillir. Elle avait vécu de nombreuses années dans ce grenier, étant autorisée à y rester gratuitement par les locataires catholiques successifs de la maison en dessous, car ils considéraient comme une bénédiction de l'avoir là. Un prêtre lui rendait visite pour la confesser chaque jour. « Je lui ai demandé », dit ma logeuse, « comment elle, telle qu'elle vivait, pouvait trouver autant d'occupation pour un confesseur ? » « Oh », dit-elle, « il est impossible d'éviter les pensées vaines ». Je fus autorisé une fois à lui rendre visite. Elle était joyeuse et polie, et conversait agréablement. La chambre était propre, mais n'avait d'autre meuble qu'un matelas, une table avec un crucifix et un livre, un tabouret qu'elle me donna pour m'asseoir, et une image au-dessus de la cheminée de Sainte Véronique montrant son mouchoir, avec la figure miraculeuse du visage ensanglanté du Christ dessus,[46] qu'elle m'expliqua avec beaucoup de sérieux. Elle semblait pâle, mais n'était jamais malade ; et je donne cela comme un autre exemple du peu de revenu avec lequel la vie et la santé peuvent être entretenues.

À l'imprimerie de Watts, je nouai connaissance avec un jeune homme ingénieux, un certain Wygate, qui, ayant des parents fortunés, avait reçu une meilleure éducation que la plupart des imprimeurs ; était un latiniste passable, parlait français et aimait la lecture. Je lui appris, ainsi qu'à un de ses amis, à nager en deux séances dans la rivière, et ils devinrent bientôt de bons nageurs. Ils m'introduisirent auprès de quelques gentilshommes de la campagne, qui se rendaient à Chelsea par l'eau pour voir le Collège et les curiosités de Don Saltero.[47] À notre retour, à la demande de la compagnie, dont Wygate avait excité la curiosité, je me déshabillai et sautai dans la rivière, et nageai des environs de Chelsea jusqu'à Blackfriars,[48] accomplissant en chemin de nombreux exploits d'agilité, tant au-dessus qu'au-dessous de l'eau, qui surprirent et plurent à ceux pour qui c'étaient des nouveautés.

J'avais, depuis l'enfance, toujours été ravi par cet exercice, avais étudié et pratiqué tous les mouvements et positions de Thévenot, en avais ajouté quelques-uns de mon cru, visant à la grâce et à l'aisance aussi bien qu'à l'utilité. Je profitai de cette occasion pour montrer tout cela à la compagnie, et fus très flatté par leur admiration ; et Wygate, qui désirait devenir maître, s'attacha de plus en plus à moi pour cette raison, ainsi que par la similitude de nos études. Il finit par me proposer de voyager ensemble à travers toute l'Europe, en subvenant à nos besoins partout en travaillant à notre métier. Je fus un temps tenté par cela ; mais, en en parlant à mon bon ami M. Denham, avec qui je passais souvent une heure quand j'avais des loisirs, il m'en dissuada, me conseillant de ne songer qu'à retourner en Pennsylvanie, ce qu'il était lui-même sur le point de faire.

Je dois rapporter un trait du caractère de ce brave homme. Il avait autrefois été en affaires à Bristol, mais avait fait faillite avec des dettes envers un certain nombre de personnes, avait fait un concordat et était parti en Amérique. Là, par une application étroite au commerce en tant que marchand, il acquit une fortune abondante en quelques années. Retournant en Angleterre sur le navire avec moi, il invita ses anciens créanciers à une réception, au cours de laquelle il les remercia de la composition facile qu'ils lui avaient accordée, et, alors qu'ils n'attendaient rien d'autre que le festin, chaque homme, au premier service, trouva sous son assiette un ordre sur un banquier pour le montant total du solde impayé avec les intérêts.

Il me dit alors qu'il était sur le point de retourner à Philadelphie, et qu'il y transporterait une grande quantité de marchandises afin d'y ouvrir un magasin. Il proposa de m'emmener comme commis, pour tenir ses livres, ce qu'il m'enseignerait, copier ses lettres et m'occuper du magasin. Il ajouta que, dès que je serais familiarisé avec les affaires commerciales, il me promouvrait en m'envoyant avec une cargaison de farine et de pain, etc., aux Antilles, et me procurerait des commissions d'autres personnes qui seraient profitables ; et que, si je me débrouillais bien, il m'établirait confortablement. La chose me plut ; car j'étais devenu las de Londres, je me rappelais avec plaisir les heureux mois que j'avais passés en Pennsylvanie, et je souhaitais la revoir ; je convins donc immédiatement des conditions de cinquante livres par an,[49] monnaie de Pennsylvanie ; moins, certes, que mes gains actuels en tant que compositeur, mais offrant une meilleure perspective.

Je pris alors congé de l'imprimerie, pour toujours, pensais-je, et j'étais quotidiennement employé à mes nouvelles affaires, allant avec M. Denham chez les commerçants pour acheter divers articles, et voyant qu'ils étaient emballés, faisant des courses, appelant les ouvriers pour hâter le mouvement, etc. ; et, quand tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir. L'un de ces jours, je fus, à ma surprise, mandé par un grand homme que je ne connaissais que de nom, un certain Sir William Wyndham, et je me rendis auprès de lui. Il avait appris par quelque moyen que ce soit ma nage de Chelsea à Blackfriars, et que j'avais appris à Wygate et à un autre jeune homme à nager en quelques heures. Il avait deux fils, sur le point de partir en voyage ; il souhaitait qu'ils apprennent d'abord à nager, et proposa de me récompenser grassement si je voulais les instruire. Ils n'étaient pas encore arrivés en ville, et mon séjour était incertain, si bien que je ne pus l'entreprendre ; mais, de cet incident, je pensai qu'il était probable que, si je restais en Angleterre et ouvrais une école de natation, je pourrais gagner beaucoup d'argent ; et cela me frappa si fort que, si l'ouverture m'avait été faite plus tôt, probablement je ne serais pas retourné si tôt en Amérique. Après bien des années, vous et moi avons eu quelque chose de plus important à faire avec l'un de ces fils de Sir William Wyndham, devenu comte d'Egremont, ce que je mentionnerai en son lieu.

C'est ainsi que je passai environ dix-huit mois à Londres ; la majeure partie du temps, je travaillais dur à mon métier, et je ne dépensais que peu pour moi-même, sauf pour voir des pièces de théâtre et acheter des livres. Mon ami Ralph m'avait maintenu dans la pauvreté ; il me devait environ vingt-sept livres, que je ne reverrais sans doute jamais ; une grosse somme sur mes maigres gains ! Je l'aimais, néanmoins, car il avait beaucoup de qualités aimables. Je n'avais nullement amélioré ma fortune ; mais j'avais fait quelques connaissances très ingénieuses, dont la conversation m'avait été d'un grand profit ; et j'avais considérablement lu.

VII

DÉBUT DES AFFAIRES À PHILADELPHIE

Nous mîmes à la voile depuis Gravesend le 23 juillet 1726. Pour les incidents du voyage, je vous renvoie à mon Journal, où vous les trouverez tous minutieusement relatés. Peut-être la partie la plus importante de ce journal est-elle le plan[50] qui s'y trouve, que je formai en mer, pour régler ma conduite future dans la vie. Il est d'autant plus remarquable qu'il ait été formé quand j'étais si jeune, et pourtant assez fidèlement suivi jusqu'à la vieillesse.

Nous débarquâmes à Philadelphie le 11 octobre, où je trouvai divers changements. Keith n'était plus gouverneur, ayant été remplacé par le major Gordon. Je le rencontrai marchant dans les rues comme un simple citoyen. Il sembla un peu honteux de me voir, mais passa sans rien dire. J'aurais été tout aussi honteux de voir Mlle Read, si ses amis, désespérant avec raison de mon retour après la réception de ma lettre, ne l'avaient persuadée d'en épouser un autre, un certain Rogers, potier, ce qui fut fait en mon absence. Avec lui, cependant, elle ne fut jamais heureuse, et se sépara bientôt de lui, refusant de cohabiter avec lui ou de porter son nom, car on disait alors qu'il avait une autre femme. C'était un vaurien, bien qu'un excellent ouvrier, ce qui fut la tentation pour ses amis. Il s'endetta, s'enfuit en 1727 ou 1728, partit aux Antilles et y mourut. Keimer avait obtenu une meilleure maison, une boutique bien fournie en papeterie, beaucoup de nouveaux caractères, un certain nombre d'ouvriers, bien qu'aucun ne fût bon, et semblait avoir beaucoup d'affaires.

M. Denham prit un magasin dans Water-street, où nous déballâmes nos marchandises ; je m'occupai diligemment des affaires, étudiai la comptabilité et devins, en peu de temps, expert à la vente. Nous logions et mangions ensemble ; il me conseillait comme un père, ayant une considération sincère pour moi. Je le respectais et l'aimais, et nous aurions pu continuer ensemble très heureux ; mais, au début de février 1726/7, alors que je venais de dépasser ma vingt et unième année, nous tombâmes tous deux malades. Mon mal était une pleurésie, qui m'emporta presque. Je souffris beaucoup, j'abandonnai l'idée de guérir dans mon propre esprit, et fus plutôt déçu quand je me trouvai en convalescence, regrettant, dans une certaine mesure, que je doive maintenant, tôt ou tard, refaire tout ce travail désagréable. J'oublie quel était son mal ; il le retint longtemps et finit par l'emporter. Il me laissa un petit legs dans un testament nuncupatif, comme gage de sa bienveillance pour moi, et il me laissa une fois de plus livré à moi-même dans le vaste monde ; car le magasin fut pris en charge par ses exécuteurs testamentaires, et mon emploi auprès de lui prit fin.

Mon beau-frère, Holmes, étant maintenant à Philadelphie, me conseilla de retourner à mon métier ; et Keimer me tenta, avec une offre de gros gages à l'année, pour venir prendre la direction de son imprimerie, afin qu'il puisse mieux s'occuper de sa papeterie. J'avais entendu dire du mal de lui à Londres par sa femme et ses amis, et je n'étais pas friand d'avoir encore affaire à lui. Je tentai de trouver un autre emploi comme commis de marchand ; mais, ne rencontrant pas facilement, je conclus à nouveau avec Keimer. Je trouvai dans sa maison ces ouvriers : Hugh Meredith, un Gallois de Pennsylvanie, âgé de trente ans, élevé aux travaux des champs ; honnête, sensé, avait beaucoup d'observation solide, lisait un peu, mais était adonné à la boisson. Stephen Potts, un jeune campagnard majeur, élevé de la même façon, doté de facultés naturelles peu communes, et d'une grande vivacité d'esprit et d'humour, mais un peu paresseux. Il était convenu avec eux de gages extrêmement bas par semaine, devant être augmentés d'un shilling tous les trois mois, selon leur mérite à mesure qu'ils s'amélioreraient dans leur métier ; et l'attente de ces hauts salaires, à venir dans le futur, était ce par quoi il les avait appâtés. Meredith devait travailler à la presse, Potts à la reliure, ce qu'il était censé, selon l'accord, leur enseigner, bien qu'il ne connût ni l'un ni l'autre. John----, un Irlandais sauvage, élevé sans aucun métier, dont les services, pour quatre ans, Keimer avait achetés au capitaine d'un navire ; lui aussi devait être fait presseur. George Webb, un étudiant d'Oxford, dont il avait également acheté le temps pour quatre ans, le destinant à être compositeur, de qui il sera question plus tard ; et David Harry, un garçon de la campagne, qu'il avait pris comme apprenti.

Je m'aperçus bientôt que son intention, en m'engageant à un salaire bien supérieur à ce qu'il avait coutume de verser, était de faire former par mon entremise ces mains inexpérimentées et bon marché ; et, aussitôt que je les aurais instruites, étant toutes sous contrat avec lui, il serait en mesure de se passer de moi. Je poursuivis cependant ma tâche avec beaucoup d'entrain, mis de l'ordre dans son imprimerie, qui était dans une grande confusion, et amenai peu à peu ses ouvriers à s'occuper de leurs affaires et à mieux les faire.

C'était une chose étrange que de trouver un érudit d'Oxford dans la situation d'un domestique acheté. Il n'avait pas plus de dix-huit ans et me donna de lui-même le compte rendu suivant : il était né à Gloucester, y avait été éduqué dans une école de grammaire, s'était distingué parmi les écoliers par une supériorité apparente dans l'exécution de son rôle lorsqu'ils présentaient des pièces de théâtre ; il appartenait au Witty Club de cette ville et avait écrit quelques morceaux en prose et en vers qui furent imprimés dans les journaux de Gloucester ; de là, il fut envoyé à Oxford, où il resta environ un an, mais sans en être satisfait, désirant par-dessus tout voir Londres et devenir acteur. Enfin, recevant sa pension trimestrielle de quinze guinées, au lieu de régler ses dettes, il quitta la ville à pied, cacha sa robe dans un buisson d'ajoncs et gagna Londres à pied, où, n'ayant aucun ami pour le conseiller, il tomba dans de mauvaises fréquentations, dépensa bientôt ses guinées, ne trouva aucun moyen d'être introduit parmi les acteurs, devint nécessiteux, mit ses vêtements au clou et manqua de pain. Alors qu'il parcourait la rue très affamé, ne sachant que faire, une affiche de racoleur lui fut mise entre les mains, offrant un gîte et des encouragements immédiats à ceux qui voudraient s'engager à servir en Amérique. Il s'y rendit directement, signa les contrats, fut mis à bord du navire et vint outre-mer, sans jamais écrire une ligne pour informer ses amis de ce qu'il était devenu. Il était vif, spirituel, aimable et un compagnon agréable, mais paresseux, irréfléchi et imprudent au dernier degré.

John, l'Irlandais, s'enfuit bientôt ; avec les autres, je commençai à vivre très agréablement, car ils me respectaient tous d'autant plus qu'ils trouvaient Keimer incapable de les instruire, et qu'ils apprenaient chaque jour quelque chose de moi. Nous ne travaillions jamais le samedi, car c'était le sabbat de Keimer, j'avais donc deux jours pour lire. Mes connaissances avec des gens ingénieux de la ville augmentèrent. Keimer lui-même me traitait avec une grande civilité et une considération apparente, et rien ne me rendait désormais inquiet, si ce n'est ma dette envers Vernon, que j'étais encore incapable de payer, ayant été jusqu'ici un piètre économe. Il ne fit cependant, avec bonté, aucune demande de remboursement.

Notre imprimerie manquait souvent de caractères, et il n'y avait pas de fondeur de caractères en Amérique ; j'avais vu des types fondus chez James à Londres, mais sans prêter beaucoup d'attention à la manière ; cependant, je conçus alors un moule, j'utilisai les lettres que nous avions comme poinçons, je frappai les matrices dans du plomb, et je suppléai ainsi de manière assez tolérable à toutes les carences. Je gravai aussi plusieurs choses à l'occasion ; je fabriquais l'encre ; j'étais magasinier, et tout le reste, en un mot, un véritable factotum.

Mais, quelque serviable que je pusse être, je trouvai que mes services devenaient chaque jour de moins d'importance, à mesure que les autres ouvriers se perfectionnaient dans le métier ; et, lorsque Keimer me paya le salaire de mon second trimestre, il me fit savoir qu'il le trouvait trop lourd et pensait que je devrais faire une réduction. Il devint peu à peu moins civil, prit davantage des airs de maître, trouva fréquemment à redire, devint pointilleux et sembla prêt à un éclat. Je continuai néanmoins avec beaucoup de patience, pensant que sa situation encombrée en était en partie la cause. Enfin, une bagatelle rompit nos liens ; car, un grand bruit se produisant près du palais de justice, je passai la tête par la fenêtre pour voir ce qu'il en était. Keimer, étant dans la rue, leva les yeux et me vit, m'appela d'une voix forte et sur un ton colérique pour me dire de m'occuper de mes affaires, ajoutant quelques paroles de reproche qui me blessèrent d'autant plus qu'elles étaient publiques, tous les voisins qui regardaient à la même occasion étant témoins de la manière dont j'étais traité. Il monta immédiatement dans l'imprimerie, poursuivit la querelle, des mots vifs furent échangés de part et d'autre, il me donna le préavis d'un trimestre que nous avions stipulé, exprimant le souhait de ne pas avoir été obligé à un si long préavis. Je lui dis que son souhait était inutile, car je le quitterais à l'instant même ; et ainsi, prenant mon chapeau, je sortis, demandant à Meredith, que je voyais en bas, de prendre soin de quelques affaires que je laissais et de les apporter à mon logement.

Meredith vint en conséquence dans la soirée, et nous discutâmes de mon affaire. Il avait conçu une grande considération pour moi et ne voulait pas du tout que je quittasse la maison pendant qu'il y restait. Il me dissuada de retourner dans mon pays natal, à quoi je commençais à songer ; il me rappela que Keimer était endetté pour tout ce qu'il possédait ; que ses créanciers commençaient à être inquiets ; qu'il tenait sa boutique misérablement, vendait souvent sans profit pour de l'argent comptant, et faisait souvent crédit sans tenir de comptes ; qu'il devait donc faire faillite, ce qui créerait une vacance dont je pourrais profiter. J'objectai mon manque d'argent. Il me fit alors savoir que son père avait une haute opinion de moi et, d'après quelques conversations qui avaient eu lieu entre eux, il était sûr qu'il avancerait l'argent pour nous installer, si je voulais entrer en partenariat avec lui. « Mon temps, dit-il, sera fini avec Keimer au printemps ; d'ici là, nous pourrons avoir notre presse et nos types en provenance de Londres. Je suis conscient de ne pas être un ouvrier ; si cela vous convient, votre compétence dans le métier sera mise en balance avec le capital que je fournis, et nous partagerons les profits également. »

La proposition était agréable, et j'y consentis ; son père était en ville et l'approuva ; d'autant plus qu'il voyait que j'avais une grande influence sur son fils, que je l'avais persuadé de s'abstenir longtemps de boire de l'eau-de-vie, et il espérait que je pourrais lui faire perdre complètement cette habitude misérable, une fois que nous serions aussi étroitement liés. Je donnai un inventaire au père, qui le porta à un marchand ; les choses furent commandées, le secret devait être gardé jusqu'à leur arrivée, et en attendant, je devais trouver du travail, si je le pouvais, à l'autre imprimerie. Mais je n'y trouvai aucune vacance, et restai donc oisif quelques jours, lorsque Keimer, ayant la perspective d'être employé à imprimer de la monnaie de papier dans le New Jersey, ce qui nécessiterait des gravures et des types variés que je pouvais seul fournir, et craignant que Bradford ne m'engage et ne lui prenne le travail, m'envoya un message très civil, disant que de vieux amis ne devaient pas se séparer pour quelques mots, effet d'une passion soudaine, et souhaitant que je revienne. Meredith me persuada d'accepter, car cela donnerait plus d'opportunités pour son amélioration sous mes instructions quotidiennes ; je revins donc, et nous continuâmes plus harmonieusement qu'auparavant. Le travail du New Jersey fut obtenu, je conçus une presse à taille-douce pour cela, la première qui eût été vue dans le pays ; je coupai plusieurs ornements et marques pour les billets. Nous allâmes ensemble à Burlington, où j'exécutai le tout à satisfaction ; et il reçut une somme si importante pour ce travail qu'il fut ainsi en mesure de garder la tête hors de l'eau beaucoup plus longtemps.

À Burlington, je fis la connaissance de nombreuses personnes importantes de la province. Plusieurs d'entre elles avaient été nommées par l'Assemblée au sein d'un comité chargé de surveiller l'imprimerie et de veiller à ce qu'il ne fût pas imprimé plus de billets que la loi ne l'ordonnait. Ils étaient donc, à tour de rôle, constamment avec nous, et généralement celui qui était de service amenait avec lui un ami ou deux pour tenir compagnie. Mon esprit ayant été beaucoup plus cultivé par la lecture que celui de Keimer, je suppose que c'est pour cette raison que ma conversation semblait être davantage appréciée. Ils m'invitaient chez eux, m'introduisaient auprès de leurs amis et me témoignaient beaucoup de civilité ; tandis que lui, bien que maître, était un peu négligé. En vérité, c'était un drôle de poisson ; ignorant de la vie commune, amateur d'opposer grossièrement des opinions reçues, négligé jusqu'à la saleté extrême, enthousiaste sur certains points de religion, et un peu fripon par-dessus le marché.

Nous continuâmes là près de trois mois ; et à ce moment-là, je pouvais compter parmi mes amis acquis le juge Allen, Samuel Bustill, le secrétaire de la Province, Isaac Pearson, Joseph Cooper, et plusieurs des Smith, membres de l'Assemblée, et Isaac Decow, l'arpenteur général. Ce dernier était un vieil homme rusé et sagace, qui me dit qu'il avait commencé pour son propre compte, dans sa jeunesse, en charriant de l'argile pour les briquetiers, avait appris à écrire après sa majorité, avait porté la chaîne pour les arpenteurs, qui lui apprirent l'arpentage, et qu'il avait maintenant, par son industrie, acquis un bon domaine ; et, dit-il, « je prévois que vous évincerez bientôt cet homme de son affaire, et que vous y ferez fortune à Philadelphie ». Il n'avait alors pas la moindre intuition de mon intention de m'établir là ou ailleurs. Ces amis me furent par la suite d'une grande utilité, comme je le fus occasionnellement pour certains d'entre eux. Ils continuèrent tous à me témoigner de l'estime tant qu'ils vécurent.

Avant d'aborder mon apparition publique dans les affaires, il peut être bon de vous faire connaître l'état de mon esprit d'alors en ce qui concerne mes principes et ma morale, afin que vous puissiez voir jusqu'où ceux-ci ont influencé les événements futurs de ma vie. Mes parents m'avaient donné très tôt des impressions religieuses, et m'avaient élevé durant mon enfance pieusement dans la voie des dissidents. Mais j'avais à peine quinze ans quand, après avoir douté tour à tour de plusieurs points, tels que je les trouvais débattus dans les différents livres que je lisais, je commençai à douter de la Révélation elle-même. Quelques livres contre le déisme tombèrent entre mes mains ; ils étaient censés être la substance de sermons prêchés aux conférences de Boyle. Il advint qu'ils eurent sur moi un effet tout contraire à ce qui était prévu par eux ; car les arguments des déistes, qui étaient cités pour être réfutés, me parurent beaucoup plus forts que les réfutations ; en un mot, je devins bientôt un déiste complet. Mes arguments pervertirent quelques autres, notamment Collins et Ralph ; mais, chacun d'eux m'ayant par la suite fait grand tort sans le moindre remords, et me souvenant de la conduite de Keith envers moi (qui était un autre libre-penseur), et de la mienne envers Vernon et Mlle Read, ce qui me causait parfois de grands tourments, je commençai à suspecter que cette doctrine, bien qu'elle pût être vraie, n'était pas très utile. Mon pamphlet de Londres, qui avait pour devise ces vers de Dryden :

« Tout ce qui est, est juste. Bien que l'homme aveugle Ne voie qu'une partie de la chaîne, le maillon le plus proche : Ses yeux ne portant pas jusqu'au faisceau égal, Qui équilibre tout au-dessus ; »

et qui, à partir des attributs de Dieu, son infinie sagesse, sa bonté et sa puissance, concluait que rien ne pouvait être mauvais dans le monde, et que le vice et la vertu étaient des distinctions vides, ces choses n'existant pas, ne m'apparut plus comme une performance aussi ingénieuse que je l'avais cru autrefois ; et je doutai si quelque erreur ne s'était pas insinuée inaperçue dans mon argument, de manière à infecter tout ce qui suivait, comme il est courant dans les raisonnements métaphysiques.

Je fus convaincu que la vérité, la sincérité et l'intégrité dans les rapports entre les hommes étaient de la plus haute importance pour le bonheur de la vie ; et je formai des résolutions écrites, qui subsistent encore dans mon livre de journal, de les pratiquer toujours tant que je vivrais. La Révélation n'avait certes aucun poids pour moi, en tant que telle ; mais je nourrissais l'opinion que, bien que certaines actions ne pussent pas être mauvaises parce qu'elles étaient interdites par elle, ou bonnes parce qu'elle les commandait, pourtant probablement ces actions pouvaient être interdites parce qu'elles étaient mauvaises pour nous, ou commandées parce qu'elles étaient bénéfiques pour nous, par leur nature même, toutes circonstances considérées. Et cette persuasion, avec la main bienveillante de la Providence, ou quelque ange gardien, ou des circonstances et situations favorables accidentelles, ou tout cela ensemble, me préserva, à travers ce temps dangereux de la jeunesse, et les situations hasardeuses dans lesquelles je me trouvais parfois parmi des étrangers, loin de l'œil et des conseils de mon père, sans aucune immoralité grossière volontaire ou injustice, ce qui aurait pu être attendu de mon manque de religion. Je dis volontaire, parce que les exemples que j'ai mentionnés avaient quelque chose de nécessaire en eux, du fait de ma jeunesse, de mon inexpérience et de la friponnerie des autres. J'avais donc un caractère tolérable pour commencer dans le monde ; je l'estimais à sa juste valeur, et j'étais déterminé à le préserver.

Nous n'étions pas revenus à Philadelphie depuis longtemps lorsque les nouveaux types arrivèrent de Londres. Nous réglâmes nos comptes avec Keimer et le quittâmes avec son consentement avant qu'il n'en eût entendu parler. Nous trouvâmes une maison à louer près du marché, et nous la prîmes. Pour réduire le loyer, qui n'était alors que de vingt-quatre livres par an, bien que j'aie su depuis qu'il se louait soixante-dix livres, nous prîmes Thomas Godfrey, un vitrier, et sa famille, qui devaient nous en payer une partie considérable, et nous devions loger chez eux. Nous avions à peine ouvert nos lettres et mis notre presse en ordre, qu'George House, une de mes connaissances, nous amena un campagnard, qu'il avait rencontré dans la rue cherchant un imprimeur. Tout notre argent était maintenant dépensé dans la variété des détails que nous avions été obligés de nous procurer, et les cinq shillings de ce campagnard, étant nos prémices, et venant si à propos, me procurèrent plus de plaisir que n'importe quelle couronne que j'ai gagnée depuis ; et la gratitude que j'ai ressentie envers House m'a rendu souvent plus disposé que je ne l'aurais été autrement à aider les jeunes débutants.

Il y a des oiseaux de mauvais augure dans chaque pays, prédisant toujours sa ruine. Un tel homme vivait alors à Philadelphie ; une personne de marque, un homme âgé, avec un regard sage et une manière de parler très grave ; son nom était Samuel Mickle. Ce monsieur, étranger pour moi, s'arrêta un jour à ma porte et me demanda si j'étais le jeune homme qui avait récemment ouvert une nouvelle imprimerie. Ayant reçu une réponse affirmative, il dit qu'il était désolé pour moi, parce que c'était une entreprise coûteuse, et que la dépense serait perdue ; car Philadelphie était un lieu qui sombre, les gens étant déjà à moitié en faillite, ou près de l'être ; toutes les apparences contraires, telles que les nouvelles constructions et la hausse des loyers, étant à sa connaissance certaine fallacieuses ; car elles étaient, en fait, parmi les choses qui allaient bientôt nous ruiner. Et il me donna un tel détail de malheurs existants, ou qui allaient bientôt exister, qu'il me laissa à moitié mélancolique. Si je l'avais connu avant de m'engager dans cette affaire, je ne l'aurais probablement jamais fait. Cet homme continua à vivre dans ce lieu en déclin, et à déclamer sur le même ton, refusant pendant de nombreuses années d'acheter une maison là-bas, parce que tout allait à la destruction ; et finalement, j'ai eu le plaisir de le voir donner cinq fois plus pour une maison qu'il n'aurait pu l'acheter lorsqu'il a commencé ses lamentations.

J'aurais dû mentionner auparavant que, durant l'automne de l'année précédente, j'avais formé la plupart de mes connaissances ingénieuses en un club d'amélioration mutuelle, qui fut appelé le Junto ; nous nous réunissions les vendredis soir. Les règles que je rédigeai exigeaient que chaque membre, à son tour, produisît une ou plusieurs questions sur tout point de morale, de politique ou de philosophie naturelle, pour être discutées par la compagnie ; et tous les trois mois, produisît et lût un essai de sa propre écriture, sur tout sujet qui lui plaisait. Nos débats devaient être sous la direction d'un président, et être conduits dans l'esprit sincère de la recherche de la vérité, sans penchant pour la dispute ou désir de victoire ; et, pour prévenir l'ardeur, toute expression de certitude dans les opinions, ou contradiction directe, fut après quelque temps rendue contrebande, et interdite sous peine de petites amendes pécuniaires.

Les premiers membres furent Joseph Breintnal, un copiste d'actes pour les notaires, un homme d'âge moyen aimable et amical, un grand amateur de poésie, lisant tout ce qu'il pouvait trouver, et en écrivant un peu de tolérable ; très ingénieux dans beaucoup de petites bagatelles, et de conversation sensée.

Thomas Godfrey, un mathématicien autodidacte, grand dans son genre, et plus tard inventeur de ce qu'on appelle maintenant le quadrant de Hadley. Mais il savait peu de choses en dehors de son domaine, et n'était pas un compagnon agréable ; car, comme la plupart des grands mathématiciens que j'ai rencontrés, il attendait une précision universelle dans tout ce qui était dit, ou était éternellement en train de nier ou de distinguer sur des bagatelles, au grand trouble de toute conversation. Il nous quitta bientôt.

Nicholas Scull, un arpenteur, plus tard arpenteur général, qui aimait les livres, et faisait parfois quelques vers.

William Parsons, formé comme cordonnier, mais aimant la lecture, avait acquis une part considérable de mathématiques, qu'il étudia d'abord dans une optique d'astrologie, dont il se moqua par la suite. Il devint aussi arpenteur général.

William Maugridge, un menuisier, un mécanicien des plus exquis, et un homme solide et sensé.

Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, je les ai caractérisés plus haut.

Robert Grace, un jeune gentilhomme d'une certaine fortune, généreux, vif et spirituel ; amateur de calembours et de ses amis.

Et William Coleman, alors commis de marchand, de mon âge, qui avait la tête la plus froide et la plus claire, le meilleur cœur, et la morale la plus exacte de presque tous les hommes que j'aie jamais rencontrés. Il devint par la suite un marchand de grande renommée, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié continua sans interruption jusqu'à sa mort, pendant plus de quarante ans ; et le club continua presque aussi longtemps, et fut la meilleure école de philosophie, de morale et de politique qui existât alors dans la province ; car nos questions, qui étaient lues la semaine précédant leur discussion, nous poussaient à lire avec attention sur les divers sujets, afin que nous puissions parler plus à propos ; et ici aussi, nous avons acquis de meilleures habitudes de conversation, tout étant étudié dans nos règles pour éviter de nous dégoûter les uns les autres. De là la longue durée du club, dont j'aurai l'occasion de parler plus en détail par la suite.

Mais si je donne ce compte rendu ici, c'est pour montrer un peu de l'intérêt que j'avais, chacun d'entre eux s'efforçant de nous recommander des affaires. Breintnal nous procura particulièrement de la part des Quakers l'impression de quarante feuilles de leur histoire, le reste devant être fait par Keimer ; et là-dessus nous travaillâmes extrêmement dur, car le prix était bas. C'était un folio, de format pro patria, en pica, avec des notes en petit romain. J'en composais une feuille par jour, et Meredith la tirait à la presse ; il était souvent onze heures du soir, et parfois plus tard, avant que j'aie fini ma distribution pour le travail du jour suivant, car les petits travaux envoyés par nos autres amis nous retardaient de temps en temps. Mais j'étais tellement déterminé à continuer de faire une feuille par jour du folio, qu'une nuit, alors qu'ayant imposé mes formes, je pensais ma journée de travail terminée, l'une d'elles fut accidentellement brisée, et deux pages réduites à de la pi, je les distribuai immédiatement et les recomposai avant d'aller au lit ; et cette industrie, visible pour nos voisins, commença à nous donner caractère et crédit ; particulièrement, on me dit que mention étant faite de la nouvelle imprimerie au club des marchands qui se réunissait chaque soir, l'opinion générale était qu'elle devait échouer, car il y avait déjà deux imprimeurs sur place, Keimer et Bradford ; mais le Dr Baird (que vous et moi vîmes bien des années plus tard dans son lieu natal, St. Andrews en Écosse) donna une opinion contraire : « Car l'industrie de ce Franklin, dit-il, est supérieure à tout ce que j'ai jamais vu de ce genre ; je le vois encore au travail quand je rentre du club, et il est au travail avant que ses voisins ne soient sortis du lit. » Cela frappa les autres, et nous eûmes bientôt après des offres de l'un d'eux pour nous fournir en papeterie ; mais pour l'instant nous ne choisissions pas de nous engager dans le commerce de boutique.

[55] Une feuille de 8-1/2 sur 13-1/2 pouces, portant les mots pro patria en lettres translucides dans la masse du papier. Pica : une taille de caractère, comme : A B C D : Long Primer : une taille de caractère plus petite, comme : A B C D.

[56] Disposer et bloquer des pages ou des colonnes de caractères dans un cadre rectangulaire en fer, prêt pour l'impression.

[57] Réduit au désordre complet.

Je mentionne cette industrie d'autant plus particulièrement et d'autant plus librement, bien qu'il semble que ce soit parler à ma propre louange, afin que ceux de ma postérité qui liront ceci puissent connaître l'utilité de cette vertu, lorsqu'ils en verront les effets en ma faveur tout au long de ce récit.

George Webb, qui avait trouvé une amie qui lui avait prêté de quoi racheter son temps à Keimer, vint alors s'offrir comme compagnon auprès de nous. Nous ne pouvions pas l'employer à ce moment-là ; mais, sottement, je lui fis savoir, comme un secret, que j'avais bientôt l'intention de lancer un journal, et que j'aurais alors du travail pour lui. Mes espoirs de succès, comme je le lui dis, se fondaient sur ceci : le seul journal de l'époque, imprimé par Bradford, était une chose médiocre, misérablement gérée, nullement divertissante, et pourtant rentable pour lui ; je pensais donc qu'un bon journal ne manquerait guère d'être bien accueilli. Je priai Webb de ne pas en parler ; mais il le rapporta à Keimer, qui, immédiatement, pour me devancer, publia des propositions pour en imprimer un lui-même, où Webb devait être employé. J'en pris ombrage ; et, pour les contrer, comme je ne pouvais pas encore commencer notre journal, j'écrivis plusieurs morceaux de divertissement pour le journal de Bradford, sous le titre de Busy Body, que Breintnal continua quelques mois. Par ce moyen, l'attention du public fut fixée sur ce journal, et les propositions de Keimer, que nous tournâmes en dérision et en ridicule, furent ignorées. Il commença cependant son journal et, après l'avoir mené pendant trois trimestres, avec au plus quatre-vingt-dix abonnés, il me l'offrit pour une bagatelle ; et moi, étant prêt depuis quelque temps à poursuivre l'entreprise, je le pris en main directement ; et il se révéla en quelques années extrêmement profitable pour moi.

Je m'aperçois que je suis enclin à parler à la première personne du singulier, bien que notre association continuât toujours ; la raison en est peut-être qu'en fait, toute la gestion de l'affaire reposait sur moi. Meredith n'était pas compositeur, un piètre pressier, et rarement sobre. Mes amis déploraient ma liaison avec lui, mais je devais en tirer le meilleur parti.

Nos premiers journaux offraient une apparence tout à fait différente de tous ceux qui existaient auparavant dans la province ; un meilleur caractère, et une meilleure impression ; mais quelques remarques pleines d'esprit, de ma main, sur le différend qui opposait alors le gouverneur Burnet à l'Assemblée du Massachusetts, frappèrent les gens importants, firent beaucoup parler du journal et de son directeur, et en quelques semaines, les amenèrent tous à devenir nos abonnés.

Leur exemple fut suivi par beaucoup, et notre nombre ne cessa de croître. Ce fut l'un des premiers bons effets de mon apprentissage du gribouillage ; un autre fut que les hommes influents, voyant maintenant un journal entre les mains de quelqu'un qui savait aussi manier la plume, jugèrent commode de m'obliger et de m'encourager. Bradford imprimait toujours les votes, les lois et autres affaires publiques. Il avait imprimé une adresse de la Chambre au gouverneur, d'une manière grossière et maladroite ; nous la réimprimâmes élégamment et correctement, et en envoyâmes un exemplaire à chaque membre. Ils furent sensibles à la différence : cela renforça la main de nos amis à la Chambre, et ils nous élurent leurs imprimeurs pour l'année suivante.

Parmi mes amis à la Chambre, je ne dois pas oublier M. Hamilton, mentionné précédemment, qui était alors revenu d'Angleterre et y siégeait. Il s'intéressa fortement à moi en cette occasion, comme il le fit dans beaucoup d'autres par la suite, continuant son patronage jusqu'à sa mort.[58]

[58] J'obtins une fois pour son fils 500 £. — Note marginale.

M. Vernon, vers cette époque, me rappela la dette que j'avais envers lui, mais ne me pressa pas. Je lui écrivis une lettre d'aveu sincère, demandant son indulgence encore un peu de temps, ce qu'il m'accorda, et dès que je pus, je remboursai le principal avec les intérêts, et bien des remerciements ; ainsi, cet erratum fut dans une certaine mesure corrigé.

Mais une autre difficulté survint alors, à laquelle je n'avais jamais eu la moindre raison de m'attendre. Le père de M. Meredith, qui devait payer notre imprimerie, selon les espoirs qui m'avaient été donnés, ne fut en mesure d'avancer que cent livres sterling, ce qui avait été payé ; et cent autres étaient dues au marchand, qui s'impatienta et nous poursuivit tous. Nous donnâmes caution, mais nous comprîmes que, si l'argent ne pouvait être réuni à temps, le procès aboutirait bientôt à un jugement et à une exécution, et que nos espoirs seraient ruinés avec nous, car la presse et les caractères devraient être vendus pour le paiement, peut-être à moitié prix.

Dans cette détresse, deux vrais amis, dont je n'ai jamais oublié la gentillesse, et que je n'oublierai jamais tant que je pourrai me souvenir de quelque chose, vinrent me voir séparément, sans se connaître, et, sans aucune demande de ma part, chacun m'offrit d'avancer tout l'argent nécessaire pour me permettre de reprendre l'affaire entière à mon compte, si cela était réalisable ; mais ils n'aimaient pas que je poursuive l'association avec Meredith qui, disaient-ils, était souvent vu ivre dans les rues et jouant à des jeux vils dans les tavernes, à notre grand déshonneur. Ces deux amis étaient William Coleman et Robert Grace. Je leur dis que je ne pouvais proposer une séparation tant qu'il restait quelque espoir que les Meredith remplissent leur part de notre accord, car je pensais avoir de grandes obligations envers eux pour ce qu'ils avaient fait, et ce qu'ils feraient s'ils le pouvaient ; mais que, s'ils manquaient finalement à leurs engagements et que notre association dût être dissoute, je m'estimerais alors libre d'accepter l'assistance de mes amis.

L'affaire en resta là pendant quelque temps, jusqu'au jour où je dis à mon associé : « Peut-être que votre père est mécontent de la part que vous avez prise dans cette affaire, et n'est pas disposé à avancer pour vous et moi ce qu'il ferait pour vous seul. Si tel est le cas, dites-le-moi, et je vous céderai le tout, et je m'occuperai de mes affaires. » « Non », dit-il, « mon père a été réellement déçu, et il est vraiment incapable ; et je ne veux pas le contrarier davantage. Je vois que c'est un métier qui n'est pas fait pour moi. J'ai été élevé comme fermier, et c'était une folie de ma part de venir en ville et de me mettre, à trente ans, en apprentissage pour apprendre un nouveau métier. Beaucoup de nos Gallois vont s'installer en Caroline du Nord, où les terres sont bon marché. Je suis enclin à les accompagner et à reprendre mon ancien emploi. Vous pouvez trouver des amis pour vous aider. Si vous voulez prendre les dettes de la compagnie à votre charge ; rendre à mon père les cent livres qu'il a avancées ; payer mes petites dettes personnelles, et me donner trente livres et une selle neuve, je renoncerai à l'association et laisserai le tout entre vos mains. » J'acceptai cette proposition : elle fut rédigée par écrit, signée et scellée immédiatement. Je lui donnai ce qu'il demandait, et il partit peu après pour la Caroline, d'où il m'envoya l'année suivante deux longues lettres contenant le meilleur compte rendu qui eût été fait de ce pays, du climat, du sol, de l'agriculture, etc., car en ces matières, il était très judicieux. Je les imprimai dans les journaux, et elles donnèrent une grande satisfaction au public.

Dès qu'il fut parti, je revins vers mes deux amis ; et, pour ne pas donner une préférence déplaisante à l'un ou à l'autre, je pris la moitié de ce que chacun avait offert et dont j'avais besoin de l'un, et la moitié de l'autre ; je remboursai les dettes de la compagnie et poursuivis l'affaire sous mon propre nom, en publiant que l'association était dissoute. Je crois que c'était en 1729 ou aux alentours.

VIII

SUCCÈS PROFESSIONNEL ET PREMIERS SERVICES PUBLICS

Vers cette époque, il y avait un cri parmi le peuple pour obtenir plus de papier-monnaie, seulement quinze mille livres étant en circulation dans la province, et devant bientôt être retirées.[59] Les riches habitants s'opposaient à tout ajout, étant contre toute monnaie fiduciaire, par crainte qu'elle ne se déprécie, comme cela avait été le cas en Nouvelle-Angleterre, au préjudice de tous les créanciers. Nous avions débattu de ce point dans notre Junto, où j'étais en faveur d'un ajout, étant convaincu que la première petite somme émise en 1723 avait fait beaucoup de bien en augmentant le commerce, l'emploi et le nombre d'habitants dans la province, car je voyais maintenant toutes les vieilles maisons habitées et beaucoup de nouvelles en construction : alors que je me souvenais bien que, lorsque je marchais pour la première fois dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon petit pain, je voyais la plupart des maisons de Walnut Street, entre Second et Front Street,[60] avec des affiches sur leurs portes : « À louer » ; et beaucoup également dans Chestnut Street et d'autres rues, ce qui me faisait alors penser que les habitants de la ville la désertaient les uns après les autres.

[59] Rappelées pour être remboursées.

[60] Cette partie de Philadelphie est maintenant le centre du quartier du commerce de gros.

Nos débats m'avaient si bien imprégné du sujet que j'écrivis et imprimai une brochure anonyme sur ce point, intitulée "_De la nature et de la nécessité d'une monnaie fiduciaire_". Elle fut bien reçue par les gens du peuple en général ; mais les riches ne l'aimèrent pas, car elle augmentait et renforçait la clameur pour plus d'argent, et comme ils n'avaient parmi eux aucun écrivain capable d'y répondre, leur opposition s'affaiblit, et le point fut emporté à la majorité à la Chambre. Mes amis là-bas, qui estimaient que j'avais rendu quelque service, jugèrent bon de me récompenser en m'employant pour l'impression de la monnaie ; un travail très profitable et une grande aide pour moi. Ce fut un autre avantage gagné par ma capacité à écrire.

L'utilité de cette monnaie devint avec le temps et l'expérience si évidente qu'elle ne fut jamais plus beaucoup contestée ; de sorte qu'elle s'éleva bientôt à cinquante-cinq mille livres, et en 1739 à quatre-vingt mille livres, depuis lesquelles elle augmenta pendant la guerre jusqu'à plus de trois cent cinquante mille livres, le commerce, les constructions et les habitants augmentant tout au long, bien que je pense maintenant qu'il existe des limites au-delà desquelles la quantité peut être nuisible.[61]

[61] Le papier-monnaie est une promesse de payer sa valeur faciale en or ou en argent. Lorsqu'un État ou une nation émet plus de telles promesses qu'il n'est probable qu'il puisse les rembourser, le papier représentant ces promesses se déprécie en valeur. Avant que le succès des colonies dans la Révolution ne soit assuré, il fallait des centaines de dollars de leur papier-monnaie pour acheter une paire de bottes.

J'obtins peu après, grâce à mon ami Hamilton, l'impression de la monnaie de Newcastle, un autre travail profitable comme je le pensais alors ; les petites choses paraissant grandes à ceux qui sont dans de petites circonstances ; et celles-ci furent pour moi de réels avantages, car elles furent de grands encouragements. Il me procura également l'impression des lois et des votes de ce gouvernement, qui resta entre mes mains tant que j'exerçai ce métier.

J'ouvris alors une petite boutique de papeterie. J'y avais des formulaires de toutes sortes, les plus corrects qui aient jamais paru parmi nous, étant aidé en cela par mon ami Breintnal. J'avais aussi du papier, du parchemin, des livres de colporteurs, etc. Un certain Whitemash, un compositeur que j'avais connu à Londres, un excellent ouvrier, vint me voir alors et travailla avec moi constamment et diligemment ; et je pris un apprenti, le fils d'Aquilla Rose.

Je commençai alors progressivement à rembourser la dette que j'avais contractée pour l'imprimerie. Afin de garantir mon crédit et mon caractère de commerçant, je pris soin non seulement d'être réellement travailleur et économe, mais d'éviter toutes les apparences du contraire. Je m'habillais simplement ; on ne me voyait dans aucun lieu de divertissement oisif. Je n'allais jamais à la pêche ni à la chasse ; un livre, en vérité, me débauchait parfois de mon travail, mais c'était rare, discret, et cela ne donnait pas de scandale ; et, pour montrer que je n'étais pas au-dessus de mon métier, j'apportais parfois à la maison le papier que j'achetais dans les magasins à travers les rues sur une brouette. Ainsi, étant estimé comme un jeune homme travailleur et prospère, et payant dûment ce que j'achetais, les marchands qui importaient de la papeterie sollicitèrent ma clientèle ; d'autres proposèrent de me fournir des livres, et je m'en sortis à merveille. Entre-temps, le crédit et les affaires de Keimer déclinant quotidiennement, il fut enfin contraint de vendre son imprimerie pour satisfaire ses créanciers. Il partit pour la Barbade, et y vécut quelques années dans des circonstances très pauvres.

Son apprenti, David Harry, que j'avais instruit pendant que je travaillais avec lui, s'établit à sa place à Philadelphie, ayant acheté ses matériaux. Je craignais d'abord un rival puissant en Harry, car ses amis étaient très capables et avaient beaucoup d'intérêt. Je lui proposai donc une association, qu'il rejeta, heureusement pour moi, avec mépris. Il était très fier, s'habillait comme un gentleman, vivait luxueusement, prenait beaucoup de divertissements et de plaisirs au dehors, s'endettait et négligeait ses affaires ; sur quoi, toutes les affaires le quittèrent ; et, ne trouvant rien à faire, il suivit Keimer à la Barbade, emportant l'imprimerie avec lui. Là, cet apprenti employa son ancien maître comme compagnon ; ils se querellaient souvent ; Harry fut continuellement en retard, et fut finalement contraint de vendre ses caractères et de retourner à son travail rural en Pennsylvanie. La personne qui les acheta employa Keimer pour s'en servir, mais en quelques années, il mourut.

Il ne restait maintenant aucun concurrent avec moi à Philadelphie, si ce n'est l'ancien, Bradford ; qui était riche et tranquille, faisait un peu d'impression de temps à autre par des mains éparses, mais n'était pas très anxieux concernant les affaires. Cependant, comme il tenait le bureau de poste, on imaginait qu'il avait de meilleures opportunités d'obtenir des nouvelles ; son journal était considéré comme un meilleur distributeur de publicités que le mien, et en avait donc beaucoup plus, ce qui était une chose profitable pour lui, et un désavantage pour moi ; car, bien que je reçusse et envoyasse effectivement des journaux par la poste, l'opinion publique était autre, car ce que j'envoyais l'était en soudoyant les coursiers, qui les prenaient secrètement, Bradford étant assez inamical pour l'interdire, ce qui occasionna quelque ressentiment de ma part ; et j'avais une si piètre opinion de lui pour cela que, lorsque je pris plus tard sa situation, je pris soin de ne jamais l'imiter.

J'avais jusqu'ici continué à loger chez Godfrey, qui vivait dans une partie de ma maison avec sa femme et ses enfants, et avait un côté de la boutique pour son commerce de vitrier, bien qu'il travaillât peu, étant toujours absorbé par ses mathématiques. Mme Godfrey projeta un mariage pour moi avec la fille d'une parente, saisit les occasions de nous réunir souvent, jusqu'à ce qu'une cour sérieuse de ma part s'ensuivît, la jeune fille étant en elle-même très méritante. Les vieux m'encourageaient par des invitations continuelles à souper, et en nous laissant seuls, jusqu'à ce qu'enfin il fût temps de s'expliquer. Mme Godfrey mena notre petit traité. Je lui fis savoir que j'attendais de la dot de leur fille de quoi rembourser ma dette restante pour l'imprimerie, qui, je crois, n'était pas alors supérieure à cent livres. Elle m'apporta la nouvelle qu'ils n'avaient pas une telle somme à dépenser ; je dis qu'ils pourraient hypothéquer leur maison auprès du bureau des prêts. La réponse à cela, après quelques jours, fut qu'ils n'approuvaient pas le mariage ; qu'après enquête auprès de Bradford, ils avaient été informés que le métier d'imprimeur n'était pas rentable ; que les caractères seraient bientôt usés, et qu'il en faudrait d'autres ; que S. Keimer et D. Harry avaient échoué l'un après l'autre, et que je suivrais probablement bientôt ; et, par conséquent, l'accès à la maison me fut interdit, et la fille enfermée.

S'il s'agissait d'un réel changement de sentiment ou seulement d'un artifice, en supposant que nous étions trop engagés dans l'affection pour nous rétracter, et que par conséquent nous nous marierions en secret, ce qui les laisserait libres de donner ou de refuser ce qu'ils voulaient, je ne sais ; mais je suspectai ce dernier point, en fus indigné, et n'y retournai plus. Mme Godfrey m'apporta par la suite des nouvelles plus favorables de leur disposition, et aurait voulu m'attirer à nouveau ; mais je déclarai absolument ma résolution de ne plus rien avoir à faire avec cette famille. Cela fut mal pris par les Godfrey ; nous nous brouillâmes, et ils déménagèrent, me laissant toute la maison, et je résolus de ne plus prendre de pensionnaires.

Mais cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai autour de moi et fis des ouvertures de connaissance en d'autres lieux ; mais je découvris bientôt que, le métier d'imprimeur étant généralement considéré comme pauvre, je ne devais pas m'attendre à de l'argent avec une femme, à moins qu'elle ne soit telle que je ne trouverais pas agréable par ailleurs. Une correspondance amicale de voisins et de vieilles connaissances avait continué entre moi et la famille de Mme Read, qui avaient tous de l'estime pour moi depuis l'époque où j'avais logé chez eux pour la première fois. J'y étais souvent invité et consulté sur leurs affaires, où je fus parfois utile. Je plaignais la situation malheureuse de la pauvre Mlle Read, qui était généralement abattue, rarement joyeuse, et évitait la compagnie. Je considérais mon étourderie et mon inconstance à Londres comme étant dans une large mesure la cause de son malheur, bien que la mère fût assez bonne pour penser que la faute était plus la sienne que la mienne, car elle avait empêché notre mariage avant que je ne m'y rende, et avait persuadé l'autre union en mon absence. Notre affection mutuelle fut ravivée, mais il y avait maintenant de grandes objections à notre union. Le mariage était en effet considéré comme invalide, une précédente femme étant dite vivante en Angleterre ; mais cela ne pouvait être facilement prouvé, à cause de la distance ; et, bien qu'il y eût une rumeur de sa mort, ce n'était pas certain. Ensuite, même si c'était vrai, il avait laissé beaucoup de dettes, que son successeur pourrait être appelé à payer. Nous nous aventurâmes, cependant, au-delà de toutes ces difficultés, et je la pris pour femme, le 1er septembre 1730. Aucun des inconvénients que nous avions appréhendés n'arriva ; elle s'avéra une bonne et fidèle compagne,[62] m'assista beaucoup en s'occupant de la boutique ; nous prospérâmes ensemble, et nous nous sommes toujours mutuellement efforcés de nous rendre heureux. Ainsi, je corrigeai ce grand erratum aussi bien que je le pus.

[62] Mme Franklin survécut à son mariage plus de quarante ans. La correspondance de Franklin abonde en preuves que leur union fut heureuse. « Nous avons vieilli ensemble, et si elle a quelques défauts, je suis si habitué à eux que je ne les perçois pas. » Voici une strophe de l'une des chansons de Franklin écrite pour le Junto :

« De leurs Chloés et Phyllises les poètes peuvent bavarder, Je chante ma simple Jeanne de la campagne, Ces douze années ma femme, toujours la joie de ma vie, Béni soit le jour où je fis d'elle la mienne. »

Vers cette époque, notre club se réunissant, non pas dans une taverne, mais dans une petite pièce de M. Grace, réservée à cet effet, une proposition fut faite par moi, que, puisque nos livres étaient souvent cités dans nos discussions sur les questions, il pourrait être commode pour nous de les avoir tous ensemble là où nous nous réunissions, afin qu'ils puissent être consultés à l'occasion ; et qu'en mettant ainsi nos livres en commun dans une bibliothèque, nous aurions, tant que nous aimerions les garder ensemble, chacun l'avantage d'utiliser les livres de tous les autres membres, ce qui serait presque aussi bénéfique que si chacun possédait le tout. Cela plut et fut accepté, et nous remplîmes un côté de la pièce avec les livres dont nous pouvions le mieux nous passer. Le nombre n'était pas aussi grand que nous l'espérions ; et bien qu'ils eussent été d'une grande utilité, quelques inconvénients survenant faute d'un soin approprié, la collection, après environ un an, fut séparée, et chacun reprit ses livres chez soi.

Et maintenant, je mets en branle mon premier projet d'intérêt public : celui d'une bibliothèque par souscription. J'en rédigeai les propositions, les fis mettre en forme par notre grand clerc, Brockden, et, grâce à l'aide de mes amis de la Junto, obtins cinquante souscripteurs versant chacun quarante shillings pour commencer, puis dix shillings par an pendant cinquante ans, durée prévue pour notre compagnie. Nous obtînmes par la suite une charte, la compagnie s'étant élargie à cent membres : ce fut la mère de toutes les bibliothèques par souscription d'Amérique du Nord, aujourd'hui si nombreuses. Elle est devenue une institution considérable par elle-même, et ne cesse de croître. Ces bibliothèques ont amélioré la conversation générale des Américains, ont rendu les artisans et fermiers ordinaires aussi instruits que la plupart des gentilshommes d'autres pays, et ont peut-être contribué dans une certaine mesure à la résistance si générale qui s'est manifestée à travers les colonies pour la défense de leurs privilèges.[63]

Mémo. Jusqu'ici, le texte fut écrit avec l'intention exprimée au début et contient donc plusieurs petites anecdotes familiales sans importance pour autrui. Ce qui suit fut écrit bien des années plus tard, en conformité avec le conseil contenu dans ces lettres, et par conséquent destiné au public. Les affaires de la Révolution causèrent l'interruption.[64]

[63] Ici s'achève la première partie de l'Autobiographie, écrite à Twyford en 1771. La seconde partie, qui suit, fut écrite à Passy en 1784.

[64] Après ce mémorandum, Franklin inséra des lettres d'Abel James et Benjamin Vaughan, l'exhortant à poursuivre son Autobiographie.

[Suite du récit de ma vie, commencée à Passy, près de Paris, 1784.]

Il y a quelque temps que j'ai reçu les lettres ci-dessus, mais j'ai été trop occupé jusqu'à présent pour songer à accéder à la demande qu'elles contiennent. Cela pourrait, en outre, être bien mieux fait si j'étais chez moi parmi mes papiers, ce qui aiderait ma mémoire et contribuerait à établir les dates ; mais mon retour étant incertain, et ayant en ce moment un peu de loisir, je m'efforcerai de me souvenir et d'écrire ce que je peux ; si je vis assez longtemps pour rentrer chez moi, cela pourra y être corrigé et amélioré.

N'ayant ici aucune copie de ce qui est déjà écrit, je ne sais si un compte rendu a été donné des moyens que j'ai employés pour établir la bibliothèque publique de Philadelphie, qui, partie de peu, est devenue si considérable, bien que je me souvienne d'être arrivé à peu près à l'époque de cette transaction (1730). Je commencerai donc ici par un récit de celle-ci, qui pourra être rayé s'il s'avère avoir déjà été fourni.

À l'époque où je m'établis en Pennsylvanie, il n'existait aucune bonne librairie dans aucune des colonies au sud de Boston. À New York et à Philadelphie, les imprimeurs étaient, à vrai dire, des papetiers ; ils ne vendaient que du papier, etc., des almanachs, des ballades et quelques livres scolaires courants. Ceux qui aimaient la lecture étaient obligés de faire venir leurs livres d'Angleterre ; les membres de la Junto en possédaient chacun quelques-uns. Nous avions quitté le cabaret où nous nous étions réunis la première fois et avions loué une pièce pour y tenir notre club. Je proposai que nous apportions tous nos livres dans cette salle, où ils seraient non seulement prêts à être consultés lors de nos conférences, mais deviendraient un bien commun, chacun de nous étant libre d'emprunter ceux qu'il souhaitait lire chez lui. Ce fut ainsi fait, et cela nous satisfit pendant quelque temps.

Découvrant l'avantage de cette petite collection, je proposai de rendre le bénéfice des livres plus commun, en lançant une bibliothèque publique par souscription. Je traçai une esquisse du plan et des règles nécessaires, et demandai à un notaire habile, M. Charles Brockden, de mettre le tout sous forme d'articles de convention à souscrire, par lesquels chaque souscripteur s'engageait à payer une certaine somme comptant pour le premier achat de livres, et une contribution annuelle pour les accroître. Si peu nombreux étaient les lecteurs à cette époque à Philadelphie, et la majorité d'entre nous si pauvres, que je ne fus pas en mesure, malgré une grande industrie, de trouver plus de cinquante personnes, pour la plupart de jeunes artisans, disposées à payer sur-le-champ à cette fin quarante shillings chacune, et dix shillings par an. C'est avec ce maigre fonds que nous commençâmes. Les livres furent importés ; la bibliothèque fut ouverte un jour par semaine pour le prêt aux souscripteurs, sur présentation de leurs billets à ordre de payer le double de la valeur s'ils n'étaient pas dûment rendus. L'institution manifesta bientôt son utilité, fut imitée par d'autres villes et dans d'autres provinces. Les bibliothèques furent augmentées par des dons ; la lecture devint à la mode ; et notre peuple, n'ayant aucun divertissement public pour détourner son attention de l'étude, se familiarisa davantage avec les livres, et fut, en quelques années, observé par les étrangers comme étant mieux instruit et plus intelligent que les gens de même condition ne le sont généralement dans d'autres pays.

Au moment où nous étions sur le point de signer les articles susmentionnés, qui devaient nous lier, nous et nos héritiers, etc., pour cinquante ans, M. Brockden, le clerc, nous dit : « Vous êtes des hommes jeunes, mais il est peu probable que l'un d'entre vous vive assez longtemps pour voir l'expiration du terme fixé dans l'instrument. » Un certain nombre d'entre nous, cependant, sont encore en vie ; mais l'instrument fut, après quelques années, rendu nul par une charte qui incorpora et donna la pérennité à la compagnie.

Les objections et les réticences que je rencontrai en sollicitant les souscriptions me firent bientôt sentir l'impropriété de se présenter soi-même comme le proposant d'un projet utile, qui pourrait être supposé élever la réputation d'un homme, ne serait-ce qu'un tant soit peu, au-dessus de celle de ses voisins, alors qu'on a besoin de leur aide pour accomplir ce projet. Je me tins donc autant que possible hors de vue, et présentai cela comme un plan d'un certain nombre d'amis, qui m'avaient prié d'aller faire la proposition à ceux qu'ils jugeaient amateurs de lecture. De cette manière, mon affaire avança plus doucement, et je l'ai pratiqué par la suite en maintes occasions ; et, en raison de mes fréquents succès, je puis le recommander chaleureusement. Ce présent petit sacrifice de votre vanité sera ensuite amplement récompensé. Si l'on ignore encore un moment à qui appartient le mérite, quelqu'un de plus vain que vous sera encouragé à le revendiquer, et alors l'envie elle-même sera disposée à vous rendre justice en arrachant ces plumes empruntées pour les rendre à leur légitime propriétaire.

Cette bibliothèque m'offrit les moyens de m'améliorer par une étude constante, à laquelle je réservais une heure ou deux chaque jour, et je réparai ainsi, dans une certaine mesure, la perte de l'éducation savante que mon père avait autrefois destinée pour moi. La lecture était le seul amusement que je m'autorisais. Je ne passais aucun temps dans les tavernes, les jeux ou les fredaines de quelque nature que ce soit ; et mon application au travail demeurait aussi infatigable qu'elle était nécessaire. J'étais endetté pour mon imprimerie ; j'avais une jeune famille à élever, et je devais lutter pour les affaires contre deux imprimeurs qui étaient établis dans la place avant moi. Ma situation, cependant, devenait chaque jour plus aisée. Mes habitudes originelles de frugalité persistant, et mon père ayant, parmi les instructions qu'il me donnait quand j'étais garçon, fréquemment répété un proverbe de Salomon : « Vois-tu un homme diligent dans son métier, il se tiendra devant les rois, il ne se tiendra pas devant les hommes obscurs », je considérai dès lors l'industrie comme un moyen d'obtenir richesse et distinction, ce qui m'encouragea, bien que je ne pensasse pas que je me tiendrais jamais littéralement devant des rois, ce qui, toutefois, est arrivé depuis ; car je me suis tenu devant cinq d'entre eux, et ai même eu l'honneur de m'asseoir à table pour dîner avec l'un d'eux, le roi du Danemark.

Nous avons un proverbe anglais qui dit : « Celui qui veut prospérer doit demander à sa femme. » J'eus la chance d'en avoir une aussi disposée à l'industrie et à la frugalité que moi-même. Elle m'aidait joyeusement dans mes affaires, pliant et cousant les brochures, tenant la boutique, achetant les vieux chiffons de lin pour les fabricants de papier, etc., etc. Nous n'avions pas de domestiques oisifs, notre table était sobre et simple, nos meubles des plus économiques. Par exemple, mon petit-déjeuner fut pendant longtemps du pain et du lait (sans thé), et je le mangeais dans une écuelle de terre à deux sous, avec une cuillère en étain. Mais remarquez comment le luxe peut s'introduire dans les familles, et faire des progrès, au mépris des principes : étant appelé un matin pour le petit-déjeuner, je le trouvai dans un bol en porcelaine, avec une cuillère en argent ! Ils avaient été achetés pour moi à mon insu par ma femme, et lui avaient coûté l'énorme somme de vingt-trois shillings, pour laquelle elle n'avait d'autre excuse ou apologie à offrir que le fait qu'elle estimait que son mari méritait une cuillère en argent et un bol en porcelaine tout autant que n'importe lequel de ses voisins. Ce fut la première apparition d'argenterie et de porcelaine dans notre maison, qui, par la suite, au cours des années, à mesure que notre richesse augmentait, atteignit graduellement une valeur de plusieurs centaines de livres.

J'avais été religieusement élevé en tant que presbytérien ; et bien que certains des dogmes de cette croyance, tels que les décrets éternels de Dieu, l'élection, la réprobation, etc., m'apparussent inintelligibles, et d'autres douteux, et que je me sois tôt absenté des assemblées publiques de la secte, le dimanche étant mon jour d'étude, je ne fus jamais sans quelques principes religieux. Je n'ai jamais douté, par exemple, de l'existence de la Divinité ; qu'Il a créé le monde et le gouverne par sa Providence ; que le service le plus acceptable rendu à Dieu est de faire le bien aux hommes ; que nos âmes sont immortelles ; et que tout crime sera puni, et toute vertu récompensée, ici ou dans l'au-delà. Je considérais cela comme l'essentiel de toute religion ; et, étant présent dans toutes les religions que nous avions dans notre pays, je les respectais toutes, quoique avec des degrés de respect différents, selon que je les trouvais plus ou moins mélangées à d'autres articles qui, sans aucune tendance à inspirer, promouvoir ou confirmer la moralité, servaient principalement à nous diviser et à nous rendre hostiles les uns envers les autres. Ce respect pour toutes, joint à l'opinion que la pire avait quelques bons effets, m'induisit à éviter tout discours qui pourrait tendre à diminuer la bonne opinion qu'un autre pouvait avoir de sa propre religion ; et à mesure que notre province voyait sa population s'accroître, et que de nouveaux lieux de culte étaient continuellement nécessaires, et généralement érigés par contribution volontaire, mon obole pour une telle fin, quelle que pût être la secte, ne fut jamais refusée.

Bien que j'assistasse rarement à un culte public, je gardais une opinion sur sa convenance, et son utilité lorsqu'il est correctement mené, et je payais régulièrement ma souscription annuelle pour le soutien du seul ministre ou assemblée presbytérienne que nous avions à Philadelphie. Il avait l'habitude de me rendre visite parfois en ami, et m'exhortait à assister à ses offices, et je fus çà et là convaincu de le faire, une fois pendant cinq dimanches consécutivement. S'il avait été, à mon avis, un bon prédicateur, peut-être aurais-je continué,[65] malgré le besoin que j'avais du loisir du dimanche pour mon cours d'étude ; mais ses discours étaient principalement soit des arguments polémiques, soit des explications des doctrines particulières de notre secte, et étaient tous pour moi très arides, inintéressants et peu édifiants, puisqu'aucun principe moral n'y était inculqué ou imposé, leur but semblant être davantage de faire de nous des presbytériens que de bons citoyens.

[65] Franklin exprima plus tard un point de vue différent sur le devoir d'assister à l'église.

À la fin, il prit pour texte ce verset du quatrième chapitre aux Philippiens : « Au reste, frères, tout ce qui est vrai, tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, s'il y a quelque vertu et quelque louange, soyez-y attentifs. » Et j'imaginai, dans un sermon sur un tel texte, que nous ne pouvions manquer d'avoir un peu de moralité. Mais il se confina à cinq points seulement, selon l'interprétation de l'apôtre, à savoir : 1. Garder saint le jour du sabbat. 2. Être diligent dans la lecture des saintes Écritures. 3. Assister dûment au culte public. 4. Participer au sacrement. 5. Payer le respect dû aux ministres de Dieu. Ce pouvaient être toutes de bonnes choses ; mais, comme ce n'étaient pas le genre de bonnes choses que j'attendais de ce texte, je désespérai d'en trouver jamais avec aucun autre, fus dégoûté, et n'assistai plus à ses prêches. J'avais composé quelques années auparavant une petite liturgie, ou forme de prière, pour mon usage privé (c'est-à-dire en 1728), intitulée, *Articles de foi et actes de religion*. Je retournai à l'usage de celle-ci, et n'allai plus aux assemblées publiques. Ma conduite pouvait être blâmable, mais je la laisse là, sans tenter de l'excuser davantage ; mon dessein présent étant de relater des faits, et non de faire des apologies à leur sujet.

IX

PLAN POUR ATTEINDRE LA PERFECTION MORALE

C'est vers cette époque que je conçus le projet audacieux et ardu d'atteindre la perfection morale. Je souhaitais vivre sans commettre aucune faute, à aucun moment ; je voulais conquérir tout ce à quoi l'inclination naturelle, la coutume ou la compagnie pouvaient me mener. Comme je savais, ou pensais savoir, ce qui est bien et mal, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas toujours faire l'un et éviter l'autre. Mais je découvris bientôt que j'avais entrepris une tâche de plus grande difficulté que je ne l'avais imaginé.[66] Tandis que mon attention était employée à me prémunir contre une faute, j'étais souvent surpris par une autre ; l'habitude profitait de l'inattention ; l'inclination était parfois trop forte pour la raison. Je conclus, enfin, que la simple conviction spéculative qu'il était de notre intérêt d'être complètement vertueux ne suffisait pas à nous empêcher de trébucher ; et que les habitudes contraires devaient être brisées, et les bonnes acquises et établies, avant que nous puissions avoir une quelconque dépendance sur une rectitude de conduite stable et uniforme. À cette fin, je conçus donc la méthode suivante.

[66] Comparez avec Philippiens iv, 8.

Dans les diverses énumérations des vertus morales que j'avais rencontrées dans mes lectures, je trouvais le catalogue plus ou moins nombreux, car les différents écrivains incluaient plus ou moins d'idées sous le même nom. La tempérance, par exemple, était par certains limitée au manger et au boire, tandis que par d'autres elle était étendue pour signifier la modération de tout autre plaisir, appétit, inclination ou passion, corporelle ou mentale, allant même jusqu'à notre avarice et notre ambition. Je me proposai, pour la clarté, d'utiliser plutôt plus de noms, avec moins d'idées annexées à chacun, que peu de noms avec plus d'idées ; et j'inclus sous treize noms de vertus tout ce qui, à cette époque, m'apparut comme nécessaire ou souhaitable, et j'annexai à chacun un court précepte, qui exprimait pleinement l'étendue que je donnais à sa signification.

Ces noms de vertus, avec leurs préceptes, étaient :

1. Tempérance. Ne pas manger jusqu'à la lourdeur ; ne pas boire jusqu'à l'ivresse.

2. Silence. Ne parler que de ce qui peut profiter aux autres ou à soi-même ; éviter la conversation futile.

3. Ordre. Que toutes vos choses aient leur place ; que chaque partie de votre travail ait son temps.

4. Résolution. Résoudre d'accomplir ce que vous devez ; accomplir sans faute ce que vous résolvez.

5. Frugalité. Ne faire aucune dépense qui ne soit pour faire du bien aux autres ou à soi-même ; c'est-à-dire, ne rien gaspiller.

6. Industrie. Ne perdre aucun temps ; être toujours employé à quelque chose d'utile ; supprimer toutes les actions inutiles.

7. Sincérité. N'user d'aucune tromperie nuisible ; penser innocemment et justement ; et, si vous parlez, parlez en conséquence.

8. Justice. Ne léser personne en commettant des torts, ou en omettant les bénéfices qui sont votre devoir.

9. Modération. Éviter les extrêmes ; s'abstenir de ressentir les offenses autant que vous pensez qu'elles le méritent.

10. Propreté. Ne tolérer aucune malpropreté dans le corps, les vêtements ou l'habitation.

11. Tranquillité. Ne pas être troublé par des bagatelles, ou par des accidents communs ou inévitables.

12. Chasteté. N'user rarement de la luxure que pour la santé ou la progéniture ; jamais jusqu'à la lourdeur, la faiblesse, ou au préjudice de votre propre paix ou réputation, ou de celles d'autrui.

13. Humilité. Imiter Jésus et Socrate.

Mon intention étant d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus, je jugeai qu'il serait bon de ne pas distraire mon attention en tentant le tout à la fois, mais de la fixer sur l'une d'entre elles à la fois ; et, quand je serais maître de celle-là, de passer alors à une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que j'eusse parcouru les treize ; et, comme l'acquisition préalable de certaines pourrait faciliter l'acquisition de certaines autres, je les arrangeai dans cette vue, telles qu'elles apparaissent ci-dessus. La tempérance d'abord, car elle tend à procurer cette fraîcheur et cette clarté d'esprit qui sont si nécessaires là où une vigilance constante devait être maintenue, et une garde assurée contre l'attraction incessante des habitudes anciennes et la force des tentations perpétuelles. Ceci acquis et établi, le Silence serait plus facile ; et mon désir étant de gagner en connaissances en même temps que je m'améliorais en vertu, et considérant que dans la conversation cela s'obtenait davantage par l'usage des oreilles que de la langue, et souhaitant donc briser une habitude que j'étais en train de prendre, celle de bavarder, de faire des calembours et des plaisanteries, qui ne me rendaient acceptable qu'auprès d'une compagnie futile, je donnai au Silence la deuxième place. Ceci et le suivant, l'Ordre, je m'attendais à ce qu'ils me permissent plus de temps pour m'occuper de mon projet et de mes études. La Résolution, une fois devenue habituelle, me garderait ferme dans mes efforts pour obtenir toutes les vertus subséquentes ; la Frugalité et l'Industrie, en me libérant de ma dette restante et en produisant l'aisance et l'indépendance, rendraient plus facile la pratique de la Sincérité et de la Justice, etc., etc. Concevant alors que, conformément au conseil de Pythagore[67] dans ses Vers dorés, un examen quotidien serait nécessaire, je conçus la méthode suivante pour mener cet examen.

Je fis un petit livre, dans lequel j'allouai une page pour chacune des vertus.[68] Je traçai chaque page à l'encre rouge, de manière à avoir sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, marquant chaque colonne avec une lettre pour le jour. Je croisai ces colonnes avec treize lignes rouges, marquant le début de chaque ligne avec la première lettre de l'une des vertus, ligne sur laquelle, et dans la colonne appropriée, je pouvais marquer, par un petit point noir, chaque faute que je trouvais, après examen, avoir été commise à l'égard de cette vertu ce jour-là.

[67] Un célèbre philosophe grec, qui vécut vers 582-500 av. J.-C. Les Vers dorés ici attribués à lui sont probablement d'une origine plus tardive. « Le temps qu'il recommande pour ce travail est vers le soir ou au moment du coucher, afin que nous puissions conclure l'action de la journée avec le jugement de la conscience, faisant de l'examen de notre conversation un chant du soir à Dieu. »

[68] Ce « petit livre » est daté du 1er juillet 1733. -- W. T. F.

Je résolus de consacrer une semaine d'attention rigoureuse à chacune des vertus, successivement. Ainsi, durant la première semaine, ma grande garde devait être d'éviter la moindre offense à la Tempérance, laissant aux autres vertus leur cours habituel, et me contentant de noter chaque soir les fautes du jour. Ainsi, si au cours de la première semaine je parvenais à garder ma première ligne, marquée d'un T, exempte de taches, je supposais l'habitude de cette vertu si bien fortifiée, et son opposée si affaiblie, que je pourrais m'aventurer à étendre mon attention pour inclure la suivante, et pour la semaine suivante, garder les deux lignes nettes de taches. En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais mener à bien un cycle complet en treize semaines, et quatre cycles par an. Et comme celui qui, ayant un jardin à sarcler, n'essaie pas d'extirper toutes les mauvaises herbes d'un seul coup, ce qui dépasserait sa portée et ses forces, mais travaille sur une planche à la fois, et, ayant achevé la première, passe à une seconde, j'aurais, je l'espérais, le plaisir encourageant de voir sur mes pages les progrès que je faisais dans la vertu, en effaçant successivement les taches de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, par un certain nombre de cycles, je sois heureux de contempler un livre propre, après treize semaines d'examen quotidien.

Ce petit livre avait pour devise ces vers du Caton d'Addison :

« Ici je m'en tiendrai. S'il est une puissance au-dessus de nous (Et qu'il y en ait une, toute la nature le proclame à haute voix À travers toutes ses œuvres), elle doit se plaire dans la vertu ; Et ce en quoi elle se plaît doit être heureux. »

Un autre de Cicéron,

« O vitæ Philosophia dux ! O virtutum indagatrix expultrixque vitiorum ! Unus dies, bene et ex præceptis tuis actus, peccanti immortalitati est anteponendus. » [69]

[69] « Ô philosophie, guide de la vie ! Ô chercheuse de vertu et exterminatrice du vice ! Un jour passé bien et conformément à tes préceptes est préférable à une immortalité de péché. » — Tusculanes, Livre V.

Un autre des Proverbes de Salomon, parlant de la sagesse ou de la vertu :

« La longueur des jours est dans sa main droite, et dans sa main gauche la richesse et l'honneur. Ses voies sont des voies de plaisance, et tous ses sentiers sont paix. » iii. 16, 17.

Et concevant Dieu comme la source de la sagesse, je pensais qu'il était juste et nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir ; à cette fin, je formai la petite prière suivante, qui était placée en tête de mes tableaux d'examen, pour un usage quotidien.

« Ô puissante Bonté ! Père généreux ! Guide miséricordieux ! Augmente en moi cette sagesse qui découvre mon plus véritable intérêt. Renforce mes résolutions d'accomplir ce que cette sagesse dicte. Accepte mes bons offices envers tes autres enfants comme le seul retour en mon pouvoir pour tes continuelles faveurs envers moi. »

J'utilisais aussi parfois une petite prière que j'avais tirée des Poèmes de Thomson, à savoir :

« Père de la lumière et de la vie, toi Bien Suprême ! Enseigne-moi ce qui est bon ; enseigne-moi Toi-même ! Sauve-moi de la folie, de la vanité et du vice, De toute poursuite basse ; et remplis mon âme De connaissance, de paix consciente et de vertu pure ; De béatitude sacrée, substantielle et jamais fanée ! »

Le précepte de l'Ordre exigeant que chaque partie de mes affaires eût son temps alloué, une page de mon petit livre contenait le plan d'emploi suivant pour les vingt-quatre heures d'un jour naturel.

{ 5} Lever, laver, et s'adresser { 6} à la Puissante Bonté ! Le Matin. { } Concevoir les affaires Question. Quel bien { } du jour, et prendre la ferai-je en ce jour ? { } résolution du jour ; { 7} poursuivre l'étude { } présente, et déjeuner.

8} 9} Travail. 10} 11}

Midi. {12} Lire, ou passer en revue mes { 1} comptes, et dîner.

2} 3} Travail. 4} 5} Soir. { 6} Remettre les choses à leur Question. Quel bien { 7} place. Souper. Musique ai-je fait aujourd'hui ? { 8} ou divertissement, ou conversation. { 9} Examen du { } jour.

Nuit. {10} Sommeil. {11} {12} { 1} { 2} { 3} { 4}

Je me mis à l'exécution de ce plan d'auto-examen, et le poursuivis avec des interruptions occasionnelles pendant quelque temps. Je fus surpris de me trouver bien plus rempli de défauts que je ne l'avais imaginé ; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer. Pour éviter la peine de renouveler de temps à autre mon petit livre, qui, à force de gratter les marques sur le papier pour faire place à de nouvelles fautes lors d'un nouveau cycle, devint plein de trous, je transférai mes tableaux et préceptes sur les feuilles d'ivoire d'un carnet, sur lequel les lignes étaient tracées à l'encre rouge, ce qui faisait une tache durable, et sur ces lignes, je marquais mes fautes avec un crayon de mine de plomb, marques que je pouvais facilement effacer avec une éponge humide. Après un certain temps, je ne fis plus qu'un seul cycle par an, et plus tard seulement un tous les plusieurs années, jusqu'à ce qu'enfin je les omette entièrement, étant occupé par des voyages et des affaires à l'étranger, avec une multiplicité de soucis qui interféraient ; mais je portais toujours mon petit livre avec moi.

Mon plan d'Ordre me donna le plus de mal [70] ; et je trouvai que, bien qu'il pût être praticable là où les affaires d'un homme sont telles qu'elles lui laissent la disposition de son temps, celle d'un imprimeur compagnon, par exemple, il n'était pas possible qu'il soit exactement observé par un maître, qui doit se mêler au monde et recevoir souvent des gens d'affaires à leurs propres heures. L'ordre, aussi, en ce qui concerne les places pour les objets, les papiers, etc., me parut extrêmement difficile à acquérir. Je n'y avais pas été habitué tôt, et, ayant une mémoire extrêmement bonne, je n'étais pas si conscient de l'inconvénient accompagnant le manque de méthode. Cet article, donc, me coûta tant d'attention pénible, et mes fautes en ce domaine m'exaspéraient tant, et je faisais si peu de progrès dans l'amendement, et avais de si fréquentes rechutes, que j'étais presque prêt à abandonner la tentative, et à me contenter d'un caractère défectueux à cet égard, comme l'homme qui, en achetant une hache chez un forgeron, mon voisin, désirait en avoir toute la surface aussi brillante que le tranchant. Le forgeron consentit à la meuler pour la rendre brillante s'il voulait tourner la meule ; il tourna, tandis que le forgeron pressait le plat de la hache fermement et lourdement sur la pierre, ce qui rendait le tournage très fatigant. L'homme venait de temps à autre de la meule pour voir comment le travail avançait, et finit par vouloir prendre sa hache telle qu'elle était, sans plus de meulage. « Non, dit le forgeron, tournez encore, tournez encore ; nous l'aurons brillante tout à l'heure ; pour l'instant, elle est seulement tachetée. » « Oui, dit l'homme, mais je crois que je préfère une hache tachetée. » Et je crois que cela a pu être le cas de beaucoup, qui, faute de moyens tels que ceux que j'ai employés, ayant trouvé la difficulté d'acquérir de bonnes habitudes et de briser les mauvaises sur d'autres points de vice et de vertu, ont abandonné la lutte, et conclu qu'« une hache tachetée était préférable » ; car quelque chose, qui prétendait être la raison, me suggérait de temps à autre qu'une telle finesse extrême, comme celle que j'exigeais de moi-même, pouvait être une sorte de préciosité morale qui, si elle était connue, me rendrait ridicule ; qu'un caractère parfait pourrait s'accompagner de l'inconvénient d'être envié et détesté ; et qu'un homme bienveillant devrait se permettre quelques fautes, pour maintenir ses amis à l'aise.

[70] Le professeur McMaster nous dit que, lorsque Franklin était agent américain en France, son manque d'ordre dans les affaires était une source d'agacement pour ses collègues et amis. « Les étrangers qui venaient le voir étaient stupéfaits de contempler des papiers de la plus grande importance éparpillés de la manière la plus insouciante sur la table et le sol. »

En vérité, je me trouvai incorrigible en ce qui concerne l'Ordre ; et maintenant que je suis vieux, et que ma mémoire est mauvaise, je ressens très sensiblement son manque. Mais, dans l'ensemble, bien que je ne sois jamais parvenu à la perfection que j'avais été si ambitieux d'obtenir, et que j'en sois resté bien loin, j'étais cependant, par cet effort, un homme meilleur et plus heureux que je ne l'aurais été autrement si je ne l'avais pas tenté ; tout comme ceux qui visent à une écriture parfaite en imitant les modèles gravés, bien qu'ils n'atteignent jamais l'excellence souhaitée de ces modèles, leur main est améliorée par l'effort, et demeure tolérable tant qu'elle reste claire et lisible.

Il peut être bon que ma postérité soit informée que c'est à ce petit artifice, avec la bénédiction de Dieu, que leur ancêtre a dû la félicité constante de sa vie, jusqu'à sa 79e année, où ceci est écrit. Quels revers peuvent attendre le reste est dans la main de la Providence ; mais, s'ils arrivent, la réflexion sur le bonheur passé dont il a joui devrait l'aider à les supporter avec plus de résignation. À la Tempérance, il attribue sa santé longtemps conservée, et ce qui lui reste d'une bonne constitution ; à l'Industrie et à la Frugalité, l'aisance précoce de sa situation et l'acquisition de sa fortune, avec toute cette connaissance qui lui a permis d'être un citoyen utile, et lui a valu un certain degré de réputation parmi les savants ; à la Sincérité et à la Justice, la confiance de son pays, et les emplois honorables qu'il lui a conférés ; et à l'influence conjointe de la masse entière des vertus [71], même dans l'état imparfait où il a pu les acquérir, toute cette égalité d'humeur, et cette gaieté dans la conversation, qui font que sa compagnie est toujours recherchée, et agréable même à ses plus jeunes connaissances. J'espère, par conséquent, que certains de mes descendants pourront suivre l'exemple et en récolter les bénéfices.

[71] Bien qu'il ne puisse faire aucun doute que l'amélioration morale et le bonheur de Franklin fussent dus à la pratique de ces vertus, la plupart des gens conviendront que nous devrons remonter au-delà de son plan pour trouver le motif moteur d'une vie vertueuse. La suggestion de Franklin lui-même, selon laquelle le système sent la « préciosité en morale », semble justifiée. Woodrow Wilson l'exprime bien : « Les hommes ne s'enflamment pas pour de telles pensées, à moins que quelque chose de plus profond, qui manque ici, ne brille à travers elles. Ce qui peut avoir semblé au XVIIIe siècle un système de morale ne nous semble rien de plus vital qu'une collection de préceptes de bon sens et de conduite saine. Ce qui le sauve de la petitesse dans ce livre est l'envergure de puissance et d'utilité que l'on voit en Franklin lui-même, qui a établi ces normes en toute sérieux et candeur pour sa propre vie. » Voir Galates, chapitre V, pour le plan chrétien de perfection morale.

On remarquera que, bien que mon système ne fût pas totalement sans religion, il n'y avait en lui aucune marque de l'un des dogmes distinctifs d'une secte particulière. Je les avais évités à dessein ; car, étant pleinement convaincu de l'utilité et de l'excellence de ma méthode, et qu'elle pouvait être utile aux gens de toutes religions, et ayant l'intention de la publier un jour ou l'autre, je ne voulais rien y mettre qui pût prévenir quiconque, de quelque secte que ce fût, contre elle. Je me proposais d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu, dans lequel j'aurais montré les avantages de la posséder, et les méfaits accompagnant son vice opposé ; et j'aurais appelé mon livre L'Art de la Vertu [72], parce qu'il aurait montré les moyens et la manière d'obtenir la vertu, ce qui l'aurait distingué de la simple exhortation à être bon, qui n'instruit pas et n'indique pas les moyens, mais qui est comme l'homme de charité verbale de l'apôtre, qui, sans montrer aux nus et aux affamés comment ou où ils pourraient obtenir des vêtements ou des vivres, les exhortait seulement à être nourris et vêtus. — Jacques ii. 15, 16.

[72] Rien de plus susceptible de faire la fortune d'un homme que la vertu. — Note marginale.

Mais il advint que mon intention d'écrire et de publier ce commentaire ne fut jamais réalisée. Je mis, en effet, de temps à autre, par écrit de brèves notes sur les sentiments, les raisonnements, etc., à utiliser, dont certains sont encore en ma possession ; mais l'attention nécessaire et étroite portée aux affaires privées dans la première partie de ma vie, et aux affaires publiques depuis, ont causé mon report ; car, étant lié dans mon esprit à un projet grand et étendu, qui exigeait l'homme tout entier pour l'exécuter, et auquel une suite imprévue d'emplois m'a empêché de prêter attention, il est jusqu'ici resté inachevé.

Dans cet ouvrage, mon dessein était d'expliquer et d'imposer cette doctrine : que les actions vicieuses ne sont pas nuisibles parce qu'elles sont interdites, mais interdites parce qu'elles sont nuisibles, la nature de l'homme seule considérée ; qu'il était, par conséquent, de l'intérêt de chacun d'être vertueux pour qui souhaitait être heureux même dans ce monde ; et j'aurais, de ce fait (il y ayant toujours dans le monde un nombre de riches marchands, de noblesse, d'États et de princes, qui ont besoin d'instruments honnêtes pour la gestion de leurs affaires, et de tels étant si rares), tenté de convaincre les jeunes gens qu'aucune qualité n'était aussi susceptible de faire la fortune d'un pauvre homme que celles de probité et d'intégrité.

Ma liste de vertus ne contenait au début que douze ; mais un ami quaker m'ayant gentiment informé que l'on me pensait généralement orgueilleux ; que mon orgueil se manifestait fréquemment dans la conversation ; que je n'étais pas content d'avoir raison en discutant un point, mais que j'étais dominateur, et plutôt insolent, de quoi il me convainquit en mentionnant plusieurs exemples ; je résolus d'essayer de me guérir, si je le pouvais, de ce vice ou de cette folie parmi les autres, et j'ajoutai l'Humilité à ma liste, en donnant un sens étendu au mot.

Je ne peux me vanter d'un grand succès dans l'acquisition de la réalité de cette vertu, mais j'en eus un bon nombre en ce qui concerne son apparence. Je me fis une règle d'éviter toute contradiction directe aux sentiments des autres, et toute affirmation positive des miens. Je m'interdis même, conformément aux anciennes lois de notre Junto, l'usage de tout mot ou expression dans la langue qui impliquait une opinion arrêtée, tel que certainement, indubitablement, etc., et j'adoptai, à leur place, je conçois, je m'imagine, ou je pense qu'une chose est ainsi ou ainsi ; ou bien il m'apparaît ainsi à présent. Lorsqu'un autre affirmait quelque chose que je pensais être une erreur, je me refusais le plaisir de le contredire brusquement, et de montrer immédiatement quelque absurdité dans sa proposition ; et en répondant, je commençais par observer que dans certains cas ou circonstances, son opinion serait juste, mais que dans le cas présent, il apparaissait ou me semblait y avoir quelque différence, etc. Je trouvai bientôt l'avantage de ce changement dans mes manières ; les conversations dans lesquelles je m'engageais se déroulaient plus agréablement. La manière modeste avec laquelle je proposais mes opinions leur procurait un accueil plus prompt et moins de contradiction ; j'avais moins de mortification quand on découvrait que j'avais tort, et j'obtenais plus facilement des autres qu'ils abandonnent leurs erreurs et se joignent à moi quand il m'arrivait d'avoir raison.

Et ce mode, que j'ai d'abord adopté avec une certaine violence contre mon inclination naturelle, devint à la longue si facile, et si habituel pour moi, que peut-être, depuis ces cinquante dernières années, personne n'a jamais entendu une expression dogmatique m'échapper. Et c'est à cette habitude (après mon caractère d'intégrité) que je pense principalement devoir le fait d'avoir eu tôt tant de poids auprès de mes concitoyens lorsque je proposais de nouvelles institutions, ou des changements dans les anciennes, et tant d'influence dans les conseils publics lorsque j'en devins membre ; car je n'étais qu'un piètre orateur, jamais éloquent, sujet à beaucoup d'hésitation dans le choix de mes mots, à peine correct dans la langue, et pourtant j'obtenais généralement gain de cause.

En réalité, il n'y a peut-être aucune de nos passions naturelles aussi difficile à soumettre que l'orgueil. Déguisez-le, luttez avec lui, abattez-le, étouffez-le, mortifiez-le autant qu'il vous plaira, il est toujours vivant, et il pointera de temps à autre le bout de son nez pour se montrer ; vous le verrez, peut-être, souvent dans cette histoire ; car, même si je pouvais concevoir que je l'avais complètement surmonté, je serais probablement fier de mon humilité.

[Écrit jusqu'ici à Passy, 1784.]

[« Je suis maintenant sur le point d'écrire chez moi, août 1788, mais je ne peux avoir l'aide attendue de mes papiers, beaucoup d'entre eux ayant été perdus pendant la guerre. J'ai, cependant, trouvé ce qui suit. »] [73]

[73] Ceci est une note marginale. — B.

Ayant mentionné un projet grand et étendu que j'avais conçu, il semble approprié qu'un compte rendu en soit donné ici, ainsi que de son objet. Sa première apparition dans mon esprit apparaît dans le petit papier suivant, accidentellement préservé, à savoir :

Observations sur ma lecture de l'histoire, à la Bibliothèque, 19 mai 1731.

« Que les grandes affaires du monde, les guerres, les révolutions, etc., sont menées et effectuées par des partis.

« Que la vue de ces partis est leur intérêt général présent, ou ce qu'ils considèrent comme tel.

« Que les vues différentes de ces différents partis occasionnent toute confusion.

« Que pendant qu'un parti poursuit un dessein général, chaque homme a son intérêt privé particulier en vue.

« Que dès qu'un parti a atteint son but général, chaque membre devient attentif à son intérêt particulier ; ce qui, contrariant les autres, brise ce parti en divisions, et occasionne plus de confusion.

« Que peu dans les affaires publiques agissent par une simple vue du bien de leur pays, quoi qu'ils puissent prétendre ; et, bien que leurs actes apportent un bien réel à leur pays, les hommes considéraient principalement que leur propre intérêt et celui de leur pays étaient unis, et n'agissaient pas par un principe de bienveillance.

« Que moins encore, dans les affaires publiques, agissent avec une vue pour le bien de l'humanité.

« Il me semble y avoir à présent une grande nécessité d'élever un Parti Uni pour la Vertu, en formant les hommes vertueux et bons de toutes les nations en un corps régulier, devant être gouverné par des règles bonnes et sages appropriées, auxquelles les hommes bons et sages peuvent probablement être plus unanimes dans leur obéissance, que les gens du commun ne le sont aux lois communes.

« Je pense à présent que quiconque tente cela correctement, et est bien qualifié, ne peut manquer de plaire à Dieu, et de rencontrer le succès.

B. F. »

Mûrissant ce projet dans mon esprit, comme devant être entrepris plus tard, lorsque mes circonstances m'en accorderaient le loisir nécessaire, je notais de temps à autre, sur des morceaux de papier, les pensées qui me venaient à ce sujet. La plupart de celles-ci sont perdues ; mais j'en trouve une qui se veut être la substance d'un credo projeté, contenant, comme je le pensais, l'essentiel de chaque religion connue, et étant exempt de tout ce qui pourrait choquer les professants de toute religion. Il est exprimé en ces mots, à savoir :

« Qu'il y a un Dieu, qui a fait toutes choses.

« Qu'il gouverne le monde par sa providence.

« Qu'il doit être adoré par l'adoration, la prière et l'action de grâce.

« Mais que le service de Dieu le plus acceptable est de faire du bien à l'homme.

« Que l'âme est immortelle.

« Et que Dieu récompensera certainement la vertu et punira le vice, soit ici-bas, soit dans l'au-delà. »

Mes idées à cette époque étaient que la secte devrait être commencée et propagée au début parmi les jeunes hommes célibataires seulement ; que chaque personne devant être initiée ne devrait pas seulement déclarer son assentiment à un tel credo, mais devrait s'être exercée avec l'examen de treize semaines et la pratique des vertus, comme dans le modèle susmentionné ; que l'existence d'une telle société devrait être gardée secrète, jusqu'à ce qu'elle soit devenue considérable, pour éviter les sollicitations pour l'admission de personnes inappropriées, mais que les membres devraient chacun chercher parmi ses connaissances des jeunes gens ingénieux et bien disposés, auxquels, avec une prudence avisée, le projet serait graduellement communiqué ; que les membres devraient s'engager à offrir leurs conseils, leur assistance et leur soutien les uns aux autres pour promouvoir les intérêts, les affaires et l'avancement dans la vie de chacun ; que, pour distinction, nous devrions être appelés la Société des Libres et Aisés : libres, comme étant, par la pratique générale et l'habitude des vertus, libres de la domination du vice ; et particulièrement par la pratique de l'industrie et de la frugalité, libres de dettes, qui exposent un homme à l'enfermement, et à une sorte d'esclavage envers ses créanciers.

C'est tout ce dont je puis me souvenir à présent de ce projet, si ce n'est que j'en fis part en partie à deux jeunes gens qui l'adoptèrent avec un certain enthousiasme ; mais la médiocrité de ma situation d'alors, et la nécessité où j'étais de me consacrer étroitement à mes affaires, m'amenèrent à en remettre la poursuite à plus tard ; et mes occupations multiples, publiques et privées, m'incitèrent à continuer de remettre, si bien qu'il a été omis jusqu'à ce que je n'aie plus la force ni l'activité suffisantes pour une telle entreprise ; bien que je sois toujours d'avis que c'était un plan réalisable, et qu'il aurait pu être fort utile en formant un grand nombre de bons citoyens ; et je ne fus pas découragé par l'apparente grandeur de l'entreprise, car j'ai toujours pensé qu'un homme de capacités tolérables peut opérer de grands changements et accomplir de grandes choses parmi les hommes, s'il forme d'abord un bon plan et, coupant court à tous les amusements ou autres emplois qui détourneraient son attention, fait de l'exécution de ce même plan son unique étude et son unique affaire.

X

L'ALMANACH DU PAUVRE RICHARD ET AUTRES ACTIVITÉS

En 1732, je publiai pour la première fois mon Almanach, sous le nom de _Richard Saunders_ ; il fut poursuivi par mes soins pendant environ vingt-cinq ans, et communément appelé l'Almanach du Pauvre Richard.[74] Je m'efforçai de le rendre à la fois divertissant et utile, et il fut en conséquence si demandé que j'en retirai un profit considérable, en vendant chaque année près de dix mille exemplaires. Et observant qu'il était généralement lu, presque aucun voisinage dans la province n'en étant dépourvu, je le considérai comme un véhicule approprié pour transmettre l'instruction parmi les gens du peuple, qui n'achetaient presque aucun autre livre ; je remplis donc tous les petits espaces qui se trouvaient entre les jours remarquables du calendrier avec des sentences proverbiales, principalement celles qui inculquaient l'industrie et la frugalité comme moyens de se procurer la richesse, et par là d'assurer la vertu ; étant plus difficile pour un homme dans le besoin d'agir toujours honnêtement, car, pour utiliser ici l'un de ces proverbes, _il est difficile pour un sac vide de se tenir droit_.

[74] L'almanach était à cette époque une sorte de périodique aussi bien qu'un guide des phénomènes naturels et du temps. Franklin tira son titre du Pauvre Robin, un célèbre almanach anglais, et de Richard Saunders, un éditeur d'almanachs bien connu. Pour les maximes du Pauvre Richard, voir les pages 331-335.

Ces proverbes, qui contenaient la sagesse de nombreux âges et nations, je les assemblai et les formai en un discours suivi, préfixé à l'Almanach de 1757, telle la harangue d'un vieux sage aux gens assistant à une vente aux enchères. Le fait de rassembler ainsi tous ces conseils épars en un foyer leur permit de faire une plus grande impression. La pièce, universellement approuvée, fut copiée dans tous les journaux du Continent ; réimprimée en Grande-Bretagne sur une affiche, pour être placardée dans les maisons ; deux traductions en furent faites en français, et un grand nombre furent achetées par le clergé et la noblesse, pour être distribuées gratuitement parmi leurs pauvres paroissiens et fermiers. En Pennsylvanie, comme elle décourageait les dépenses inutiles en superfluités étrangères, certains pensèrent qu'elle eut sa part d'influence dans la production de cette richesse croissante qui fut observable pendant plusieurs années après sa publication.

Deux pages de l'Almanach du Pauvre Richard pour 1736. Taille de l'original. Reproduit d'après un exemplaire à la bibliothèque publique de New York.

IV Mon. Juin a xxx jours.

Les choses amères, plus amères que le fiel, disent les médecins, sont toujours médicinales : or, si les langues des femmes étaient réduites en poudre, elles pourraient être mangées dans une potion ou une pilule, et comme il n'est rien de plus amer, je m'étonne qu'ils n'utilisent jamais les langues des femmes en médecine. Moi-même et d'autres qui menons des vies agitées, épargnerions ce membre amer de nos épouses.

1 3 beau temps, 4 Le 4 36 8 Lune se couche 10 12 soir 2 4 Jour de l'Ascension 5 19 4 35 8 Celui qui peut avoir 3 5 Mars Sat. Vén. Averses 6 Vi 4 35 8 de la Patience, 4 6 soudaines 6h 19 4 35 8 peut avoir ce qu'il 5 7 de pluie. 7 Li 4 35 8 Premier quartier. 6 C Eraudi 8 19 4 35 8 veut. 7 2 Trine Mars Merc. tonnerre, 9 Sc 4 35 8 Le. Vi. Li. 8 3 peut-être grêle. 10 17 4 35 8 Soleil ent. Cn. aujourd'hui 9 4 levé 7* 2 15 10 Sa 4 34 8 faisant le jour 10 5 très chaud, 11 13 4 34 8 le plus long 11 6 St Barnabé. 12 26 4 34 8 14 h. 51 m. Pleine Lune 12 jour, 12 7 puis pluie. 1 Cp 4 34 8 à 1 heure du matin. 13 C Pentecôte. 2 20 4 35 8 Lune se lève 8 20 soir. 14 2 2h Aq 4 35 8 Maintenant j'ai un 15 3 Procl. du Roi Geo. II 3 15 4 35 8 mouton et une vache, 16 4 ff. Soleil Sat. vent, pluie, 4 27 4 35 8 tout le monde me dit 17 5 Sextile Sat. Merc. grêle et 5 Pi 4 35 8 bonjour. 18 6 tonnerre 6 21 4 35 8 Lune se lève 11 10 soir. 19 7 Jour plus court de 2 m. 6h Ar 4 35 8 20 C Dimanche de la Trinité. 7 15 4 36 8 Dernier quartier 21 2 S'il pleut vers 8 27 4 36 8 Dieu aide ceux 22 3 le Changement, 9 Ta 4 36 8 qui s'aident eux-mêmes. 23 4 Que mon lecteur 10 22 4 36 8 24 5 St Jean-Baptiste. 10 Gm 4 36 8 Lune se lève 2 matin. 25 6 levé 7* 1 8 11 18 4 37 8 Pourquoi la femme 26 7 vc Soleil Jup. trouve cela 12 Cn 4 37 8 de l'aveugle 27 C étrange. 1 16 4 38 8 Nouvelle lune 27 jour, 28 2 Sextile Sat. Mars grêle et 2 Le 4 38 8 vers midi. 29 3 St Pierre et Paul 2h 15 4 39 8 se maquille-t-elle ? 30 4 Carré Mars Vén. pluie. 3 Vi 4 40 8 Lune se couche 9 30

V Mon. Juillet a xxxi jours.

Qui peut accuser Ebrio de soif de richesse ? Voyez, il consomme son argent, son temps et sa santé, dans des parties de boisson qui ruineront tout, néglige sa ferme, oublie de labourer son sol, son cheptel diminue, qui pourrait être entretenu avec aisance ; en rien d'autre qu'en ventres et en dettes il trouve accroissement. En ville il chancelle comme s'il voulait renverser chaque mur, pourtant les murs doivent tenir, pauvre âme, ou il doit tomber.

1 5 Jour court de 11 min. 4 15 4 40 8 Personne ne prêche 2 6 levé 7* 12 32 5 Li 4 41 8 mieux que la fourmi, 3 7 temps venteux. 6 15 4 41 8 et elle ne dit 4 C 2 Dim. ap. Trin. 6h Sc 4 42 8 rien. Premier quartier. 5 2 Vc Jup. Vén. maintenant 7 14 4 43 8 Lune se couche 12 30 m 6 3 temps agréable 8 27 4 44 8 Les absents ont 7 4 quelques jours 9 Sa 4 45 8 toujours tort, et 8 5 de suite, 10 23 4 48 8 les présents 9 6 mais incline à 10 Cp 4 47 8 n'en sont pas 10 7 la pluie 11 18 4 48 8 sans excuse. Pleine Lune 11 jour, 11 C 3 Dim. ap. Trin. 12 Aq 4 49 8 2 après-midi. 12 2 Sextile Sat. Merc. temps. 1 13 4 50 8 Soleil en Lion 13 3 Début de la canicule 2 25 4 50 8 Lune se lève 8 35 soir. 14 4 Jours 14h. 20 m 2h Pi 4 51 8 15 5 St Swithin. 3 19 4 52 8 Les cadeaux font 16 6 Le 1 Li 4 Ar 4 53 8 éclater les rochers 17 7 conj. Soleil Merc. pluie 5 13 4 54 8 Dernier quartier. 18 C levé 7* 11 40 6 25 4 55 8 Lune se lève 11 52 soir 19 2 grêle ou pluie, 6h Ta 4 56 8 Si le vent souffle 20 3 Sextile Soleil Sat. tonnerre. 7 19 4 57 8 sur vous par un trou, 21 4 levé 7* 11 18 8 Gm 4 57 8 Faites votre testament 22 5 puis grand 9 14 4 58 8 et prenez soin 23 6 vent. 10 27 4 59 8 de votre âme. 24 7 opp. Soleil Jupiter 10 Cn 4 59 8 Nouvelle lune 26 jour, 25 C St Jacques. 11 25 5 0 7 vers 8 soir. 26 2 grêle 12 Le 5 1 7 Lune se couche 8 soir 27 3 Lune près du cœur du Lion 1 24 5 2 7 La pomme pourrie 28 4 opp. Jup. Vén. un air 2 Vi 5 3 7 gâte sa 29 5 clair ; et beau 2h 24 5 4 7 compagne. 30 6 temps 3 Li 5 5 7 31 7 levé 7* 10 40 4 23 5 6 7

Je considérais aussi mon journal comme un autre moyen de communiquer l'instruction, et dans cette optique, j'y réimprimais fréquemment des extraits du Spectateur et d'autres écrivains moraux ; et je publiais parfois de petits morceaux de ma composition, qui avaient d'abord été conçus pour être lus dans notre Junto. Parmi ceux-ci figurent un dialogue socratique, tendant à prouver que, quels que puissent être ses dons et ses capacités, un homme vicieux ne saurait être correctement appelé un homme sensé ; et un discours sur le renoncement, montrant que la vertu n'était pas sûre tant que sa pratique ne devenait pas une habitude, et n'était pas exempte de l'opposition d'inclinations contraires. Ces textes peuvent être trouvés dans les journaux vers le début de 1735.[75]

[75] 23 juin et 7 juillet 1730.--Smyth.

Dans la conduite de mon journal, j'exclus soigneusement toute diffamation et tout abus personnel, ce qui est devenu ces dernières années si honteux pour notre pays. Chaque fois que j'étais sollicité d'insérer quelque chose de ce genre, et que les auteurs plaidaient, comme ils le faisaient généralement, la liberté de la presse, et qu'un journal était comme une diligence, dans laquelle quiconque veut payer a droit à une place, ma réponse était que j'imprimerais la pièce séparément si on le désirait, et que l'auteur pourrait en avoir autant d'exemplaires qu'il lui plairait pour les distribuer lui-même, mais que je ne prendrais pas sur moi de répandre sa médisance ; et qu'ayant contracté avec mes abonnés de leur fournir ce qui pourrait être soit utile, soit divertissant, je ne pouvais remplir leurs journaux de querelles privées, dans lesquelles ils n'avaient aucun intérêt, sans leur faire une injustice manifeste. Aujourd'hui, beaucoup de nos imprimeurs ne font aucun scrupule de satisfaire la malice des individus par de fausses accusations contre les plus honnêtes gens parmi nous, augmentant l'animosité jusqu'à provoquer des duels ; et ils sont, de plus, assez indiscrets pour imprimer des réflexions grossières sur le gouvernement des États voisins, et même sur la conduite de nos meilleurs alliés nationaux, ce qui peut entraîner les conséquences les plus pernicieuses. Je mentionne ces choses comme une mise en garde pour les jeunes imprimeurs, afin qu'ils soient encouragés à ne pas polluer leurs presses et déshonorer leur profession par de telles pratiques infâmes, mais à refuser fermement, car ils peuvent voir par mon exemple qu'un tel cours de conduite ne sera pas, dans l'ensemble, préjudiciable à leurs intérêts.

En 1733, j'envoyai l'un de mes compagnons à Charleston, en Caroline du Sud, où un imprimeur était demandé. Je le fournis d'une presse et de caractères, selon un accord de partenariat par lequel je devais recevoir un tiers des profits de l'affaire, en payant un tiers des dépenses. C'était un homme instruit, honnête, mais ignorant en matière de comptabilité ; et, bien qu'il m'envoyât parfois des remises, je ne pus obtenir aucun compte de lui, ni aucun état satisfaisant de notre partenariat tant qu'il vécut. À son décès, l'affaire fut poursuivie par sa veuve qui, née et élevée en Hollande où, comme on me l'a dit, la connaissance de la comptabilité fait partie de l'éducation féminine, non seulement m'envoya un état aussi clair qu'elle put trouver des transactions passées, mais continua de rendre compte avec la plus grande régularité et exactitude chaque trimestre par la suite, et géra l'affaire avec un tel succès qu'elle non seulement éleva honorablement une famille d'enfants, mais, à l'expiration du terme, fut capable de m'acheter l'imprimerie et d'y établir son fils.

Je mentionne cette affaire principalement dans le but de recommander cette branche d'éducation à nos jeunes femmes, comme étant susceptible de leur être plus utile, ainsi qu'à leurs enfants, en cas de veuvage, que la musique ou la danse, en les préservant des pertes dues à l'imposition d'hommes rusés, et en leur permettant de continuer, peut-être, une maison de commerce rentable, avec une correspondance établie, jusqu'à ce qu'un fils soit assez grand pour l'entreprendre et la poursuivre, à l'avantage durable et à l'enrichissement de la famille.

Vers l'année 1734, arriva parmi nous d'Irlande un jeune prédicateur presbytérien, nommé Hemphill, qui délivrait d'une bonne voix, et apparemment à l'improviste, d'excellents discours, lesquels attirèrent un nombre considérable de personnes de différentes persuasions, qui se joignirent à moi pour les admirer. Parmi les autres, je devins l'un de ses auditeurs constants, ses sermons me plaisant car ils avaient peu de caractère dogmatique, mais inculquaient fortement la pratique de la vertu, ou ce que l'on appelle dans le style religieux les bonnes œuvres. Cependant, ceux de notre congrégation qui se considéraient comme des presbytériens orthodoxes désapprouvèrent sa doctrine, et furent rejoints par la plupart des anciens membres du clergé, qui l'accusèrent d'hétérodoxie devant le synode afin de le faire réduire au silence. Je devins son partisan zélé et contribuai autant que je pus à lever un parti en sa faveur, et nous combattîmes pour lui quelque temps avec quelque espoir de succès. Il y eut beaucoup de griffonnages pour et contre à cette occasion ; et trouvant que, bien qu'élégant prédicateur, il était un piètre écrivain, je lui prêtai ma plume et écrivis pour lui deux ou trois brochures, ainsi qu'une pièce dans la Gazette d'avril 1735. Ces brochures, comme c'est généralement le cas avec les écrits polémiques, bien qu'avidement lues à l'époque, furent bientôt démodées, et je doute qu'il en existe encore un seul exemplaire.[76]

[76] Voir "A List of Books written by, or relating to Benjamin Franklin," par Paul Leicester Ford. 1889. p. 15.--Smyth.

Pendant la contestation, un événement malheureux porta un tort considérable à sa cause. L'un de nos adversaires, l'ayant entendu prêcher un sermon qui fut très admiré, pensa l'avoir lu quelque part auparavant, ou du moins une partie. Après recherche, il trouva cette partie citée en long, dans l'une des Revues britanniques, tirée d'un discours du Dr Foster.[77] Cette découverte dégoûta bon nombre de membres de notre parti, qui abandonnèrent en conséquence sa cause, et provoqua notre déconfiture plus rapide au synode. Je restai toutefois auprès de lui, car j'approuvais plutôt le fait qu'il nous donnât de bons sermons composés par d'autres, que de mauvais de sa propre fabrication, bien que ces derniers fussent la pratique de nos enseignants habituels. Il m'avoua plus tard qu'aucun de ceux qu'il prêchait n'était de lui ; ajoutant que sa mémoire était telle qu'elle lui permettait de retenir et de répéter n'importe quel sermon après une seule lecture. À notre défaite, il nous quitta à la recherche d'une meilleure fortune ailleurs, et je quittai la congrégation, ne m'y joignant plus jamais, bien que je continuasse pendant de nombreuses années à payer ma cotisation pour le soutien de ses ministres.

[77] Dr James Foster (1697-1753) :--

"Que le modeste Foster, s'il veut exceller Dix métropolitains dans l'art de bien prêcher."

--Pope (Épilogue aux Satires, I, 132).

"Ceux qui n'avaient pas entendu chanter Farinelli et prêcher Foster n'étaient pas qualifiés pour paraître dans une compagnie distinguée," Hawkins. "Histoire de la Musique."--Smyth.

J'avais commencé en 1733 à étudier les langues ; je devins bientôt si maître du français que je pus lire les livres avec aisance. J'entrepris ensuite l'italien. Une connaissance, qui l'apprenait également, avait coutume de me tenter souvent de jouer aux échecs avec lui. Constatant que cela prenait trop du temps que j'avais à consacrer à l'étude, je refusai finalement de jouer davantage, sauf à cette condition, que le vainqueur de chaque partie aurait le droit d'imposer une tâche, soit des parties de grammaire à apprendre par cœur, soit des traductions, etc., tâches que le vaincu devait accomplir sur l'honneur avant notre prochaine rencontre. Comme nous jouions assez également, nous nous battîmes ainsi l'un l'autre jusqu'à apprendre cette langue. J'acquis ensuite, avec un peu d'effort, assez d'espagnol pour lire aussi leurs livres.

J'ai déjà mentionné que je n'avais eu qu'une année d'instruction dans une école latine, et ce alors que j'étais très jeune, après quoi je négligeai cette langue entièrement. Mais, quand j'eus acquis une connaissance du français, de l'italien et de l'espagnol, je fus surpris de trouver, en parcourant un Testament latin, que je comprenais beaucoup plus de cette langue que je ne l'avais imaginé, ce qui m'encouragea à m'appliquer de nouveau à son étude, et je rencontrai plus de succès, car ces langues précédentes avaient grandement aplani ma voie.

De ces circonstances, j'ai pensé qu'il y avait une certaine inconséquence dans notre mode commun d'enseignement des langues. On nous dit qu'il est approprié de commencer d'abord par le latin, et qu'ayant acquis celui-ci, il sera plus facile d'atteindre ces langues modernes qui en dérivent ; et pourtant nous ne commençons pas par le grec, afin d'acquérir plus facilement le latin. Il est vrai que, si vous pouvez grimper et arriver au sommet d'un escalier sans utiliser les marches, vous les gagnerez plus facilement en descendant ; mais certainement, si vous commencez par la plus basse, vous monterez avec plus d'aisance jusqu'au sommet ; et je proposerais donc à la considération de ceux qui supervisent l'éducation de notre jeunesse, si, puisque beaucoup de ceux qui commencent par le latin l'abandonnent après avoir passé quelques années sans avoir fait de grands progrès, et que ce qu'ils ont appris devient presque inutile, si bien que leur temps a été perdu, il n'aurait pas été préférable de commencer par le français, en procédant à l'italien, etc. ; car, bien que, après avoir passé le même temps, ils devraient quitter l'étude des langues et n'arriver jamais au latin, ils auraient cependant acquis une autre langue ou deux, qui, étant d'usage moderne, pourraient leur être utiles dans la vie commune.[78]

[78] "L'autorité de Franklin, l'homme le plus éminemment pratique de son siècle, en faveur de réserver l'étude des langues mortes jusqu'à ce que l'esprit ait atteint une certaine maturité, est confirmée par l'aveu de l'un des savants les plus éminents de tous les temps.

"'Nos séminaires d'apprentissage,' dit Gibbon, 'ne correspondent pas exactement au précepte d'un roi spartiate, selon lequel l'enfant devrait être instruit dans les arts qui seront utiles à l'homme ; puisqu'un érudit accompli peut émerger de la tête de Westminster ou d'Eton, dans une ignorance totale des affaires et de la conversation des gentilshommes anglais à la fin du dix-huitième siècle. Mais ces écoles peuvent s'arroger le mérite d'enseigner tout ce qu'elles prétendent enseigner, les langues latine et grecque.'"--Bigelow.

Après dix ans d'absence de Boston, et étant devenu à l'aise dans mes circonstances, j'y fis un voyage pour visiter mes parents, ce que je n'avais pu me permettre plus tôt. En revenant, je m'arrêtai à Newport pour voir mon frère, alors établi là-bas avec son imprimerie. Nos différends passés étaient oubliés, et notre rencontre fut très cordiale et affectueuse. Il déclinait rapidement en santé, et me demanda que, dans le cas de sa mort, qu'il appréhendait peu éloignée, je prisse chez moi son fils, alors âgé de dix ans seulement, et l'élevasse au métier d'imprimeur. C'est ce que je fis en conséquence, l'envoyant quelques années à l'école avant de le prendre au bureau. Sa mère mena l'affaire jusqu'à ce qu'il fût grand, moment où je l'assistai avec un assortiment de nouveaux caractères, ceux de son père étant en quelque sorte usés. C'est ainsi que je fis à mon frère une ample réparation pour le service dont je l'avais privé en le quittant si tôt.

En 1736, je perdis l'un de mes fils, un bel enfant de quatre ans, emporté par la petite vérole, contractée de manière ordinaire. Je regrettai longtemps amèrement, et je regrette encore de ne pas la lui avoir fait inoculer. Je mentionne ceci pour le bien des parents qui omettent cette opération, dans la supposition qu'ils ne se pardonneraient jamais si un enfant venait à mourir lors de celle-ci ; mon exemple démontre que le regret peut être le même dans les deux cas, et que, par conséquent, il convient de choisir la voie la plus sûre.

Notre club, le Junto, se trouva si utile et procura une telle satisfaction à ses membres que plusieurs furent désireux d'y introduire leurs amis, ce qui ne pouvait guère se faire sans dépasser ce que nous avions fixé comme un nombre convenable, à savoir douze. Nous avions dès le début fait une règle de garder notre institution secrète, ce qui fut assez bien observé ; l'intention était d'éviter les demandes d'admission de personnes inappropriées, dont certaines, peut-être, nous auraient paru difficiles à refuser. J'étais l'un de ceux qui s'opposaient à toute augmentation de notre nombre ; au lieu de cela, je fis une proposition par écrit, suggérant que chaque membre s'efforce séparément de former un club subordonné, avec les mêmes règles concernant les questions, etc., et sans les informer de la connexion avec le Junto. Les avantages escomptés étaient l'amélioration d'un plus grand nombre de jeunes citoyens par l'usage de nos institutions ; une meilleure connaissance des sentiments généraux des habitants en toute occasion, car le membre du Junto pouvait proposer les questions que nous souhaitions et devait rapporter au Junto ce qui s'était dit dans son club séparé ; la promotion de nos intérêts particuliers en affaires grâce à des recommandations plus étendues, et l'accroissement de notre influence dans les affaires publiques, ainsi que notre capacité à faire le bien en diffusant, par le biais des divers clubs, les sentiments du Junto.

Le projet fut approuvé et chaque membre entreprit de former son club, mais ils ne réussirent pas tous. Cinq ou six seulement furent menés à bien, lesquels reçurent différents noms, comme la Vigne, l'Union, le Groupe, etc. Ils furent utiles à leurs membres et nous procurèrent une bonne part d'amusement, d'information et d'instruction, en plus de répondre, dans une mesure considérable, à nos vues d'influencer l'opinion publique en certaines occasions, dont je donnerai quelques exemples au fil du temps, selon leur déroulement.

Ma première promotion fut d'être élu, en 1736, secrétaire de l'Assemblée générale. Le choix fut fait cette année-là sans opposition ; mais l'année suivante, alors que j'étais de nouveau proposé (le choix, comme celui des membres, étant annuel), un nouveau membre prononça un long discours contre moi, afin de favoriser un autre candidat. Je fus néanmoins élu, ce qui me fut d'autant plus agréable que, outre le salaire pour le service immédiat en tant que secrétaire, la place me donnait une meilleure occasion de maintenir un intérêt parmi les membres, ce qui m'assura le travail d'impression des votes, des lois, de la monnaie de papier et d'autres travaux occasionnels pour le public, qui, dans l'ensemble, étaient très profitables.

Je n'appréciais donc pas l'opposition de ce nouveau membre, qui était un homme de fortune et d'éducation, doté de talents susceptibles de lui donner, avec le temps, une grande influence à la Chambre, ce qui, en effet, arriva par la suite. Je ne cherchai cependant pas à gagner sa faveur en lui témoignant un respect servile, mais, après quelque temps, j'adoptai cette autre méthode. Ayant appris qu'il possédait dans sa bibliothèque un livre fort rare et curieux, je lui écrivis un mot exprimant mon désir de parcourir cet ouvrage et le priant de me faire la faveur de me le prêter pour quelques jours. Il me l'envoya immédiatement et je le lui retournai environ une semaine après avec un autre mot, exprimant vivement mon sentiment pour cette faveur. Lorsque nous nous rencontrâmes ensuite à la Chambre, il m'adressa la parole (ce qu'il n'avait jamais fait auparavant), et avec une grande civilité ; il manifesta dès lors une disposition à me servir en toute occasion, si bien que nous devînmes grands amis, et notre amitié dura jusqu'à sa mort. Ceci est un autre exemple de la vérité d'une vieille maxime que j'avais apprise, laquelle dit : « Celui qui vous a rendu un service sera plus disposé à vous en rendre un autre que celui à qui vous avez vous-même rendu service. » Et cela montre combien il est plus profitable de supprimer prudemment les procédés hostiles que de les ressentir, d'y répondre et de les perpétuer.

En 1737, le colonel Spotswood, ancien gouverneur de Virginie et alors directeur général des postes, étant mécontent de la conduite de son adjoint à Philadelphie concernant une certaine négligence dans la reddition et l'inexactitude de ses comptes, lui retira sa commission et me l'offrit. Je l'acceptai volontiers et j'en trouvai un grand avantage ; car, bien que le salaire fût faible, cela facilita la correspondance qui améliora mon journal, augmenta le nombre de demandes, ainsi que les publicités à insérer, si bien que cela finit par me procurer un revenu considérable. Le journal de mon ancien concurrent déclina proportionnellement, et je fus satisfait sans user de représailles pour son refus, lorsqu'il était maître de poste, de permettre que mes journaux fussent transportés par les courriers. Ainsi, il souffrit grandement de sa négligence à rendre compte en temps voulu ; et je mentionne cela comme une leçon pour ces jeunes gens qui peuvent être employés à gérer les affaires d'autrui, afin qu'ils rendent toujours des comptes et effectuent les remises avec une grande clarté et ponctualité. La réputation d'observer une telle conduite est la plus puissante de toutes les recommandations pour de nouveaux emplois et un accroissement d'affaires.

XI

INTÉRÊT POUR LES AFFAIRES PUBLIQUES

Je commençai alors à tourner un peu mes pensées vers les affaires publiques, commençant toutefois par de petites choses. Le guet de la ville fut l'une des premières choses que je conçus comme ayant besoin d'être réglementée. Il était géré par les connétables des quartiers respectifs à tour de rôle ; le connétable avertissait un certain nombre de chefs de famille de l'assister durant la nuit. Ceux qui choisissaient de ne jamais se présenter lui payaient six shillings par an pour être excusés, ce qui était censé servir à embaucher des remplaçants, mais représentait, en réalité, bien plus que ce qui était nécessaire à cette fin, et faisait de la charge de connétable une place lucrative ; et le connétable, pour un peu de boisson, réunissait souvent autour de lui des vauriens en guise de guet, que les honnêtes chefs de famille ne souhaitaient pas fréquenter. Les rondes, elles aussi, étaient souvent négligées, et la plupart des nuits étaient passées à boire. J'écrivis alors un papier à lire au Junto, représentant ces irrégularités, mais insistant plus particulièrement sur l'inégalité de cette taxe de six shillings des connétables, au regard de la situation de ceux qui la payaient, puisqu'une pauvre veuve, dont tous les biens à protéger par le guet ne dépassaient peut-être pas la valeur de cinquante livres, payait autant que le plus riche marchand, qui avait pour des milliers de livres de marchandises dans ses magasins.

Dans l'ensemble, je proposai, pour un guet plus efficace, l'embauche d'hommes appropriés pour servir constamment à cette tâche ; et comme moyen plus équitable de supporter les frais, la levée d'une taxe proportionnelle à la propriété. Cette idée, étant approuvée par le Junto, fut communiquée aux autres clubs, mais comme si elle émanait de chacun d'eux ; et bien que le plan ne fût pas immédiatement mis à exécution, il prépara les esprits au changement et ouvrit la voie à la loi obtenue quelques années plus tard, lorsque les membres de nos clubs eurent acquis plus d'influence.

Vers cette époque, j'écrivis un papier (d'abord destiné à être lu au Junto, mais qui fut publié par la suite) sur les différents accidents et négligences par lesquels les maisons prenaient feu, avec des avertissements contre ceux-ci et des moyens proposés pour les éviter. Ceci fut beaucoup commenté comme un écrit utile et donna naissance à un projet, qui suivit bientôt, de former une compagnie pour une extinction plus rapide des incendies et une assistance mutuelle pour déplacer et mettre en sécurité les biens lorsqu'ils étaient en danger. Les associés à ce plan furent rapidement trouvés, au nombre de trente. Nos articles d'accord obligeaient chaque membre à garder toujours en bon état, et prêts à l'emploi, un certain nombre de seaux en cuir, avec des sacs solides et des paniers (pour emballer et transporter les marchandises), qui devaient être apportés à chaque incendie ; et nous convînmes de nous réunir une fois par mois et de passer une soirée conviviale ensemble, à discuter et communiquer les idées qui nous venaient sur le sujet des incendies, afin qu'elles puissent être utiles à notre conduite en de telles occasions.

L'utilité de cette institution apparut bientôt, et comme beaucoup plus de personnes désiraient être admises que nous ne le jugions convenable pour une seule compagnie, on leur conseilla d'en former une autre, ce qui fut fait en conséquence ; et cela continua, une nouvelle compagnie étant formée après l'autre, jusqu'à ce qu'elles deviennent si nombreuses qu'elles inclurent la plupart des habitants possédant des biens ; et aujourd'hui, au moment où j'écris ceci, bien que plus de cinquante ans se soient écoulés depuis sa création, celle que je formai en premier, appelée la Union Fire Company, subsiste et prospère toujours, bien que les premiers membres soient tous décédés, à l'exception de moi-même et d'un autre, qui est plus âgé que moi d'une année. Les petites amendes payées par les membres pour absence aux réunions mensuelles ont été affectées à l'achat de pompes à incendie, d'échelles, de crochets et d'autres instruments utiles pour chaque compagnie, si bien que je doute qu'il existe une ville au monde mieux pourvue de moyens pour stopper les incendies naissants ; et, en fait, depuis ces institutions, la ville n'a jamais perdu par le feu plus d'une ou deux maisons à la fois, et les flammes ont souvent été éteintes avant que la maison dans laquelle elles avaient commencé ne soit à moitié consumée.

En 1739 arriva parmi nous, en provenance d'Irlande, le révérend M. Whitefield, qui s'était fait remarquer là-bas en tant que prédicateur itinérant. Il fut d'abord autorisé à prêcher dans certaines de nos églises ; mais le clergé, prenant de l'aversion pour lui, lui refusa bientôt ses chaires, et il fut obligé de prêcher dans les champs. Les multitudes de toutes sectes et confessions qui assistaient à ses sermons étaient énormes, et ce fut pour moi, qui étais l'un d'entre eux, un sujet de réflexion d'observer l'extraordinaire influence de son éloquence sur ses auditeurs, et combien ils l'admiraient et le respectaient, malgré les injures qu'il leur prodiguait habituellement, en leur assurant qu'ils étaient naturellement « moitié bêtes et moitié démons ». Il était merveilleux de voir le changement qui s'opéra bientôt dans les mœurs de nos habitants. D'insouciants ou indifférents à la religion, il semblait que le monde entier devenait religieux, si bien qu'on ne pouvait traverser la ville en soirée sans entendre des psaumes chantés dans différentes familles de chaque rue.

Et comme il s'avérait incommode de s'assembler en plein air, sujet aux intempéries, la construction d'une maison pour s'y réunir fut à peine proposée, et des personnes nommées pour recevoir les contributions, que des sommes suffisantes furent rapidement recueillies pour acquérir le terrain et ériger le bâtiment, qui mesurait cent pieds de long sur soixante-dix de large, environ la taille de Westminster Hall ; et les travaux furent menés avec tant d'entrain qu'ils furent achevés dans un délai bien plus court que ce qu'on aurait pu espérer. La maison et le terrain furent confiés à des administrateurs, expressément pour l'usage de tout prédicateur de toute persuasion religieuse qui pourrait souhaiter dire quelque chose au peuple de Philadelphie ; le dessein de cette construction n'étant pas d'accommoder une secte en particulier, mais les habitants en général ; si bien que même si le Mufti de Constantinople envoyait un missionnaire pour nous prêcher le mahométisme, il trouverait une chaire à sa disposition.

M. Whitefield, en nous quittant, alla prêcher à travers toutes les colonies jusqu'en Géorgie. La colonisation de cette province avait été récemment commencée, mais, au lieu d'être faite avec des cultivateurs robustes et industrieux, habitués au travail, les seules personnes aptes à une telle entreprise, elle l'avait été avec des familles de commerçants ruinés et autres débiteurs insolvables, beaucoup ayant des habitudes indolentes et paresseuses, sorties des prisons, qui, étant déposées dans les bois, inaptes à défricher la terre et incapables de supporter les épreuves d'un nouvel établissement, périrent en grand nombre, laissant beaucoup d'enfants sans secours. La vue de leur misérable situation inspira au cœur bienveillant de M. Whitefield l'idée de bâtir là-bas un orphelinat, dans lequel ils pourraient être soutenus et éduqués. Revenant vers le nord, il prêcha en faveur de cette œuvre de charité et fit de grandes collectes, car son éloquence avait un pouvoir merveilleux sur les cœurs et les bourses de ses auditeurs, dont je fus moi-même un exemple.

Je ne désapprouvais pas le projet, mais, comme la Géorgie manquait alors de matériaux et d'ouvriers, et qu'il était proposé de les envoyer de Philadelphie à grands frais, je pensai qu'il aurait été préférable de bâtir la maison ici et d'y amener les enfants. C'est ce que je conseillai ; mais il fut résolu dans son premier projet, rejeta mon conseil, et je refusai donc de contribuer. Il m'arriva peu après d'assister à l'un de ses sermons, au cours duquel je perçus qu'il avait l'intention de terminer par une collecte, et je résolus en silence qu'il n'obtiendrait rien de moi. J'avais dans ma poche une poignée de monnaie de cuivre, trois ou quatre dollars d'argent et cinq pistoles d'or. À mesure qu'il avançait, je commençai à m'adoucir et conclus de donner les pièces de cuivre. Un autre trait de son éloquence me fit honte de cela et me détermina à donner l'argent ; et il termina si admirablement que je vidai entièrement ma poche dans le plat du collecteur, or et tout le reste. À ce sermon se trouvait aussi l'un de nos membres du club qui, partageant mes sentiments sur la construction en Géorgie et soupçonnant qu'une collecte pourrait être prévue, avait, par précaution, vidé ses poches avant de quitter sa maison. Vers la fin du discours, cependant, il ressentit un vif désir de donner et s'adressa à un voisin qui se tenait près de lui pour emprunter quelque argent à cet effet. La demande fut malheureusement faite à peut-être le seul homme de l'assemblée qui eût la fermeté de ne pas être affecté par le prédicateur. Sa réponse fut : « En tout autre temps, Ami Hopkinson, je te prêterais volontiers ; mais pas maintenant, car tu sembles avoir perdu la raison. »

Certains ennemis de M. Whitefield affectèrent de supposer qu'il appliquerait ces collectes à son propre profit privé ; mais moi, qui étais intimement lié à lui (étant employé à imprimer ses Sermons et Journaux, etc.), je n'eus jamais le moindre soupçon sur son intégrité, et je suis encore aujourd'hui décidément d'avis qu'il fut dans toute sa conduite un homme parfaitement honnête ; et je pense que mon témoignage en sa faveur devrait avoir d'autant plus de poids que nous n'avions aucune relation religieuse. Il lui arrivait, en effet, de prier pour ma conversion, mais n'eut jamais la satisfaction de croire que ses prières étaient exaucées. La nôtre était une pure amitié civile, sincère des deux côtés, et dura jusqu'à sa mort.

L'exemple suivant montrera quelque chose des termes sur lesquels nous étions. Lors de l'une de ses arrivées d'Angleterre à Boston, il m'écrivit qu'il viendrait bientôt à Philadelphie, mais qu'il ne savait où il pourrait loger une fois sur place, car il comprenait que son vieil ami et hôte, M. Benezet, était parti à Germantown. Ma réponse fut : « Vous connaissez ma maison ; si vous pouvez vous accommoder de ses maigres dispositions, vous serez le plus cordialement bienvenu. » Il répliqua que si j'avais fait cette offre aimable pour l'amour du Christ, je ne manquerais pas d'une récompense. Et je répondis : « Ne vous méprenez pas ; ce n'était pas pour l'amour du Christ, mais pour votre amour. » L'une de nos connaissances communes remarqua plaisamment que, sachant que c'était la coutume des saints, lorsqu'ils recevaient une faveur, de déplacer le fardeau de l'obligation de leurs propres épaules pour le placer au ciel, j'avais imaginé de le fixer sur terre.

La dernière fois que je vis M. Whitefield, ce fut à Londres, alors qu'il me consultait au sujet de son affaire d'orphelinat et de son dessein de l'affecter à la création d'un collège.

Il avait une voix forte et claire, et articulait ses mots et ses phrases si parfaitement qu'il pouvait être entendu et compris à une grande distance, d'autant plus que ses auditoires, aussi nombreux fussent-ils, observaient le silence le plus exact. Il prêcha un soir du haut des marches du tribunal, qui se trouvent au milieu de Market-street et sur le côté ouest de Second-street, qui la traverse à angle droit. Les deux rues étaient remplies de ses auditeurs sur une distance considérable. Étant parmi les derniers dans Market-street, j'eus la curiosité d'apprendre jusqu'où il pouvait être entendu en reculant le long de la rue vers la rivière ; et je trouvai sa voix distincte jusqu'à ce que j'approche de Front-street, où un certain bruit dans cette rue l'obscurcit. Imaginant alors un demi-cercle dont ma distance serait le rayon, et qu'il serait rempli d'auditeurs, à chacun desquels j'accordais deux pieds carrés, je calculai qu'il pouvait bien être entendu par plus de trente mille personnes. Cela me réconcilia avec les rapports des journaux disant qu'il avait prêché à vingt-cinq mille personnes dans les champs, et avec les histoires anciennes de généraux haranguant des armées entières, dont j'avais parfois douté.

En l'écoutant souvent, j'en vins à distinguer aisément entre les sermons nouvellement composés et ceux qu'il avait souvent prêchés au cours de ses voyages. Son débit des seconds était si amélioré par de fréquentes répétitions que chaque accent, chaque emphase, chaque modulation de voix étaient si parfaitement bien tournés et bien placés que, sans être intéressé par le sujet, on ne pouvait s'empêcher d'être charmé par le discours ; un plaisir du même genre que celui reçu d'un excellent morceau de musique. C'est un avantage que les prédicateurs itinérants ont sur ceux qui sont stationnaires, car ces derniers ne peuvent guère améliorer leur débit d'un sermon par autant de répétitions.

Son écriture et son impression de temps à autre donnèrent un grand avantage à ses ennemis ; des expressions imprudentes, et même des opinions erronées, prononcées en prêchant, auraient pu être expliquées ou nuancées par la suite en supposant d'autres choses qui auraient pu les accompagner, ou elles auraient pu être niées ; mais litera scripta manet. Les critiques attaquèrent ses écrits violemment, et avec une telle apparence de raison qu'ils diminuèrent le nombre de ses dévots et empêchèrent leur accroissement ; si bien que je suis d'avis que s'il n'avait jamais rien écrit, il aurait laissé derrière lui une secte bien plus nombreuse et importante, et sa réputation aurait pu, dans ce cas, continuer de croître, même après sa mort, car n'ayant rien écrit sur quoi fonder une censure et lui donner un caractère inférieur, ses prosélytes auraient été libres de lui imaginer une aussi grande variété d'excellences que leur admiration enthousiaste aurait pu souhaiter qu'il possédât.

Mes affaires augmentaient maintenant continuellement, et ma situation devenait chaque jour plus aisée, mon journal étant devenu très profitable, car étant, pour un temps, presque le seul dans cette province et celles avoisinantes. J'expérimentai, aussi, la vérité de l'observation selon laquelle « après avoir obtenu la première centaine de livres, il est plus facile d'obtenir la seconde », l'argent lui-même étant d'une nature prolifique.

Le partenariat en Caroline ayant réussi, je fus encouragé à m'engager dans d'autres, et à promouvoir plusieurs de mes ouvriers, qui s'étaient bien conduits, en les établissant avec des imprimeries dans différentes colonies, aux mêmes conditions que celle en Caroline. La plupart d'entre eux réussirent bien, étant en mesure, à la fin de notre terme de six ans, de m'acheter les caractères et de continuer à travailler pour leur propre compte, grâce à quoi plusieurs familles furent élevées. Les partenariats finissent souvent par des querelles ; mais j'eus le bonheur que les miens fussent tous menés et terminés à l'amiable, ce que je dois, je pense, en grande partie à la précaution d'avoir très explicitement établi, dans nos articles, tout ce qui devait être fait par ou attendu de chaque partenaire, si bien qu'il n'y avait rien à contester, précaution que je recommanderais donc à tous ceux qui entrent dans des partenariats ; car, quelle que soit l'estime que les partenaires puissent avoir l'un pour l'autre et la confiance qu'ils puissent s'accorder au moment du contrat, de petites jalousies et des dégoûts peuvent surgir, avec des idées d'inégalité dans le soin et le fardeau des affaires, etc., qui sont souvent suivis de ruptures d'amitié et de la connexion, peut-être de procès et d'autres conséquences désagréables.

XII

DÉFENSE DE LA PROVINCE

J’avais, dans l’ensemble, de bonnes raisons d’être satisfait de mon établissement en Pennsylvanie. Il y avait cependant deux choses que je regrettais : l’absence de dispositions pour la défense, et celle d’une éducation complète pour la jeunesse ; ni milice, ni collège. En 1743, je rédigeai donc une proposition pour établir une académie ; et à cette époque, pensant que le révérend Mr. Peters, qui était sans emploi, était une personne qualifiée pour diriger une telle institution, je lui communiquai le projet ; mais lui, ayant des perspectives plus profitables au service des propriétaires, qui réussirent, déclina l’entreprise ; et ne connaissant personne d'autre à ce moment-là qui convînt pour une telle charge, je laissai le projet en sommeil pendant un certain temps. Je réussis mieux l'année suivante, en 1744, en proposant et en établissant une Société philosophique. Le document que j'écrivis à cet effet se trouvera parmi mes écrits, une fois rassemblés.

En ce qui concerne la défense, l'Espagne étant en guerre contre la Grande-Bretagne depuis plusieurs années, et ayant été rejointe par la France, ce qui nous mit en grand danger ; et les efforts laborieux et prolongés de notre gouverneur, Thomas, pour convaincre notre Assemblée quaker de voter une loi sur la milice et de prendre d'autres dispositions pour la sécurité de la province, s'étant révélés vains, je résolus d'essayer ce qui pourrait être fait par une association volontaire du peuple. Pour promouvoir cela, j'écrivis et publiai d'abord un pamphlet, intitulé Plain Truth, dans lequel j'exposais notre situation sans défense sous un jour frappant, avec la nécessité de l'union et de la discipline pour notre défense, et promis de proposer dans quelques jours une association, devant être généralement signée à cet effet. Le pamphlet eut un effet soudain et surprenant. On me réclama l'instrument d'association, et ayant mis au point le projet avec quelques amis, je convoquai une réunion des citoyens dans le grand bâtiment mentionné précédemment. La salle était assez pleine ; j'avais préparé un certain nombre d'exemplaires imprimés, et fourni des plumes et de l'encre dispersées dans toute la pièce. Je leur fis un petit discours sur le sujet, lus le papier, et l'expliquai, puis distribuai les copies, qui furent avidement signées, sans que la moindre objection ne fût formulée.

Lorsque la compagnie se sépara et que les papiers furent rassemblés, nous trouvâmes plus de douze cents signatures ; et, d'autres copies ayant été dispersées dans le pays, les souscripteurs s'élevèrent finalement à plus de dix mille. Tous se pourvurent dès qu'ils le purent d'armes, se formèrent en compagnies et en régiments, choisirent leurs propres officiers et se réunirent chaque semaine pour être instruits de l'exercice manuel et d'autres parties de la discipline militaire. Les femmes, par des souscriptions entre elles, fournirent des drapeaux de soie qu'elles présentèrent aux compagnies, peints avec différents emblèmes et devises que je fournis.

Les officiers des compagnies composant le régiment de Philadelphie, étant réunis, me choisirent pour leur colonel ; mais, me jugeant inapte, je déclinai ce poste et recommandai Mr. Lawrence, une personne distinguée et un homme d'influence, qui fut nommé en conséquence. Je proposai ensuite une loterie pour couvrir les frais de construction d'une batterie en aval de la ville, et de l'équiper de canons. Elle fut remplie rapidement, et la batterie fut bientôt érigée, les merlons étant formés de troncs d'arbres et remplis de terre. Nous achetâmes quelques vieux canons à Boston, mais ceux-ci n'étant pas suffisants, nous écrivîmes en Angleterre pour en obtenir davantage, sollicitant en même temps nos propriétaires pour une certaine assistance, bien que sans grand espoir de l'obtenir.

Entre-temps, le colonel Lawrence, William Allen, Abram Taylor, Esqr., et moi-même fûmes envoyés à New York par les associés, chargés d'emprunter quelques canons au gouverneur Clinton. Il nous refusa d'abord péremptoirement ; mais lors d'un dîner avec son conseil, où l'on buvait beaucoup de vin de Madère, comme c'était la coutume de ce lieu à l'époque, il s'adoucit peu à peu et dit qu'il nous en prêterait six. Après quelques rasades de plus, il passa à dix ; et finalement, il concéda très aimablement dix-huit pièces. C'étaient de beaux canons, des dix-huit livres, avec leurs affûts, que nous transportâmes bientôt et montâmes sur notre batterie, où les associés montèrent une garde nocturne tant que dura la guerre, et parmi les autres, je fis régulièrement mon tour de garde en tant que simple soldat.

Mon activité dans ces opérations fut agréable au gouverneur et au conseil ; ils me prirent en confiance et je fus consulté par eux dans chaque mesure où leur concours était jugé utile à l'association. Appelant à l'aide la religion, je leur proposai de proclamer un jeûne, pour promouvoir la réforme et implorer la bénédiction du Ciel sur notre entreprise. Ils acceptèrent la proposition ; mais comme c'était le premier jeûne jamais envisagé dans la province, le secrétaire n'avait aucun précédent pour rédiger la proclamation. Mon éducation en Nouvelle-Angleterre, où un jeûne est proclamé chaque année, me fut ici de quelque avantage : je le rédigeai dans le style accoutumé, il fut traduit en allemand, imprimé dans les deux langues et diffusé dans toute la province. Cela donna au clergé des différentes sectes l'occasion d'influencer leurs congrégations pour qu'elles se joignent à l'association, et cela aurait probablement été général parmi tous, sauf les Quakers, si la paix n'était bientôt intervenue.

Certains de mes amis pensaient que, par mon activité dans ces affaires, je m'aliénerais cette secte et perdrais ainsi mon influence au sein de l'Assemblée de la province, où ils formaient une grande majorité. Un jeune gentilhomme qui avait également quelques amis à la Chambre, et souhaitait me succéder en tant que greffier, m'informa qu'il était décidé de me déplacer lors de la prochaine élection ; et il me conseilla donc, par bonne volonté, de démissionner, ce qui serait plus conforme à mon honneur que d'être renvoyé. Ma réponse fut que j'avais lu ou entendu parler d'un homme public qui s'était fait une règle de ne jamais demander de poste, et de ne jamais en refuser un lorsqu'il lui était offert. « J'approuve, dis-je, sa règle, et je la pratiquerai avec un petit ajout ; je ne demanderai jamais, ne refuserai jamais, et ne démissionnerai jamais d'un poste. S'ils veulent mon poste de greffier pour le donner à un autre, ils devront me l'ôter. Je ne perdrai pas, en l'abandonnant, mon droit de faire, un jour ou l'autre, des représailles sur mes adversaires. » Je n'entendis cependant plus parler de cela ; je fus réélu à l'unanimité comme d'habitude lors de l'élection suivante. Peut-être, comme ils n'aimaient pas mon intimité récente avec les membres du conseil, qui s'étaient joints aux gouverneurs dans toutes les disputes concernant les préparatifs militaires, dont la Chambre avait longtemps été harcelée, auraient-ils été heureux si je les avais quittés volontairement ; mais ils ne tenaient pas à me déplacer uniquement en raison de mon zèle pour l'association, et ils ne pouvaient pas bien donner d'autre raison.

En vérité, j'avais quelque raison de croire que la défense du pays n'était pas désagréable à aucun d'entre eux, à condition qu'on ne leur demande pas d'y contribuer. Et je découvris qu'un nombre bien plus grand d'entre eux que je ne l'aurais imaginé, bien qu'opposés à la guerre offensive, étaient clairement pour la défensive. De nombreux pamphlets pour et contre furent publiés sur le sujet, et certains par de bons Quakers, en faveur de la défense, ce qui, je crois, convainquit la plupart de leurs plus jeunes membres.

Une transaction dans notre compagnie de pompiers me donna un aperçu de leurs sentiments dominants. Il avait été proposé que nous encouragions le projet de construction d'une batterie en investissant les fonds actuels, alors d'environ soixante livres, dans des billets de loterie. Selon nos règles, aucun argent ne pouvait être dépensé jusqu'à la réunion suivant la proposition. La compagnie se composait de trente membres, dont vingt-deux étaient des Quakers, et huit seulement d'autres persuasions. Nous, les huit, assistâmes ponctuellement à la réunion ; mais, bien que nous pensions que certains Quakers se joindraient à nous, nous n'étions nullement sûrs d'une majorité. Un seul Quaker, Mr. James Morris, apparut pour s'opposer à la mesure. Il exprima beaucoup de peine qu'elle ait jamais été proposée, disant que les Amis étaient tous contre, et que cela créerait une discorde telle qu'elle pourrait dissoudre la compagnie. Nous lui dîmes que nous ne voyions aucune raison à cela ; nous étions la minorité, et si les Amis étaient contre la mesure et nous battaient au vote, nous devions, et nous devrions, conformément à l'usage de toutes les sociétés, nous soumettre. Lorsque l'heure des affaires arriva, il fut proposé de passer au vote ; il admit que nous pouvions alors le faire selon les règles, mais, comme il pouvait nous assurer qu'un certain nombre de membres avaient l'intention d'être présents pour s'y opposer, il serait honnête de laisser un peu de temps pour qu'ils apparaissent.

Pendant que nous discutions de cela, un serveur vint me dire que deux messieurs en bas désiraient me parler. Je descendis et découvris qu'il s'agissait de deux de nos membres quakers. Ils me dirent qu'ils étaient huit assemblés dans une taverne tout près ; qu'ils étaient déterminés à venir voter avec nous si l'occasion se présentait, ce qu'ils espéraient ne pas être le cas, et ils désiraient que nous ne fassions pas appel à leur assistance si nous pouvions nous en passer, car leur vote en faveur d'une telle mesure pourrait les brouiller avec leurs aînés et leurs amis. Étant ainsi assuré d'une majorité, je montai, et après une apparente hésitation, acceptai un délai d'une heure supplémentaire. Ce que Mr. Morris admit comme étant extrêmement juste. Aucun de ses amis opposants n'apparut, ce qu'il exprima avec grande surprise ; et, à l'expiration de l'heure, nous fîmes passer la résolution par huit voix contre une ; et comme, sur les vingt-deux Quakers, huit étaient prêts à voter avec nous, et treize, par leur absence, manifestèrent qu'ils n'étaient pas enclins à s'opposer à la mesure, j'estimai par la suite la proportion de Quakers sincèrement opposés à la défense comme étant seulement de un sur vingt et un ; car ils étaient tous des membres réguliers de cette société, en bonne réputation parmi eux, et avaient dûment reçu avis de ce qui était proposé à cette réunion.

L'honorable et savant Mr. Logan, qui avait toujours appartenu à cette secte, fut l'un de ceux qui écrivirent une adresse à leur intention, déclarant son approbation de la guerre défensive et soutenant son opinion par de nombreux arguments solides. Il me remit soixante livres à investir dans des billets de loterie pour la batterie, avec pour instruction d'appliquer tous les gains qui pourraient être tirés entièrement à ce service. Il me raconta l'anecdote suivante sur son ancien maître, William Penn, concernant la défense. Il était venu d'Angleterre, alors qu'il était jeune homme, avec ce propriétaire, et en tant que son secrétaire. C'était le temps de la guerre, et leur navire fut pris en chasse par un bâtiment armé, supposé être un ennemi. Leur capitaine se prépara à la défense ; mais dit à William Penn et à sa compagnie de Quakers qu'il n'attendait pas leur assistance, et qu'ils pouvaient se retirer dans la cabine, ce qu'ils firent, sauf James Logan, qui choisit de rester sur le pont et fut affecté à un canon. L'ennemi supposé se révéla être un ami, il n'y eut donc pas de combat ; mais lorsque le secrétaire descendit pour communiquer la nouvelle, William Penn le réprimanda sévèrement pour être resté sur le pont et avoir entrepris d'aider à défendre le navire, contrairement aux principes des Amis, surtout que cela n'avait pas été requis par le capitaine. Ce reproche, étant fait devant toute la compagnie, piqua le secrétaire, qui répondit : « Étant ton serviteur, pourquoi ne m'as-tu pas ordonné de descendre ? Mais tu étais bien content que je reste et aide à combattre le navire quand tu pensais qu'il y avait du danger. »

Le fait que j'aie été de nombreuses années à l'Assemblée, dont la majorité était constamment composée de Quakers, me donna de fréquentes occasions de voir l'embarras que leur causait leur principe contre la guerre, chaque fois qu'une demande leur était faite, par ordre de la Couronne, d'accorder des aides à des fins militaires. Ils ne voulaient pas offenser le gouvernement, d'une part, par un refus direct ; et leurs amis, le corps des Quakers, de l'autre, par une conformité contraire à leurs principes ; d'où une variété d'évasions pour éviter de se conformer, et des modes de déguiser la conformité quand elle devenait inévitable. Le mode courant était finalement d'accorder de l'argent sous la formule qu'il était « pour l'usage du roi », et de ne jamais s'enquérir de la manière dont il était utilisé.

Mais, si la demande ne venait pas directement de la Couronne, cette formule n'était pas jugée si appropriée, et il fallait en inventer une autre. Comme, lorsque de la poudre était nécessaire (je crois que c'était pour la garnison de Louisbourg), et que le gouvernement de la Nouvelle-Angleterre sollicitait une subvention de la part de la Pennsylvanie, ce qui fut vivement pressé auprès de la Chambre par le gouverneur Thomas, ils ne pouvaient accorder d'argent pour acheter de la poudre, car c'était un ingrédient de guerre ; mais ils votèrent une aide à la Nouvelle-Angleterre de trois mille livres, à mettre entre les mains du gouverneur, et l'affectèrent à l'achat de pain, de farine, de blé ou « d'autres grains ». Certains membres du conseil, désireux de causer encore plus d'embarras à la Chambre, conseillèrent au gouverneur de ne pas accepter cette disposition, car ce n'était pas ce qu'il avait demandé ; mais il répondit : « Je prendrai l'argent, car je comprends très bien ce qu'ils veulent dire ; "d'autres grains", c'est de la poudre à canon », qu'il acheta en conséquence, et ils ne s'y opposèrent jamais.

C'est en allusion à ce fait que, lorsque dans notre compagnie de pompiers nous craignions le succès de notre proposition en faveur de la loterie, et que j'avais dit à mon ami Mr. Syng, l'un de nos membres : « Si nous échouons, proposons l'achat d'une pompe à incendie avec l'argent ; les Quakers ne peuvent avoir aucune objection à cela ; et alors, si vous me nommez et que je vous nomme comme comité à cet effet, nous achèterons un gros canon, qui est certainement une pompe à incendie. » « Je vois, dit-il, que vous avez fait des progrès après avoir été si longtemps à l'Assemblée ; votre projet équivoque serait exactement à la mesure de leur blé ou autres grains. »

Ces embarras que les Quakers subissaient pour avoir établi et publié comme l'un de leurs principes qu'aucune forme de guerre n'était licite, et qui, une fois publié, ne pouvait être facilement abandonné, quoi qu'ils puissent changer d'avis, me rappelle ce que je considère comme une conduite plus prudente d'une autre secte parmi nous, celle des Dunkers. J'étais lié à l'un de ses fondateurs, Michael Welfare, peu après son apparition. Il se plaignit à moi qu'ils étaient gravement calomniés par les zélotes d'autres persuasions, et accusés de principes et de pratiques abominables qui leur étaient totalement étrangers. Je lui dis que cela avait toujours été le cas avec les nouvelles sectes, et que, pour mettre fin à un tel abus, j'imaginais qu'il pourrait être bon de publier les articles de leur croyance et les règles de leur discipline. Il dit que cela avait été proposé parmi eux, mais non accepté, pour cette raison : « Lorsque nous avons été rassemblés pour la première fois en tant que société, dit-il, il avait plu à Dieu d'éclairer nos esprits au point de voir que certaines doctrines, que nous avions autrefois estimées vraies, étaient des erreurs ; et que d'autres, que nous avions estimées comme des erreurs, étaient de véritables vérités. De temps en temps, il lui a plu de nous accorder davantage de lumière, et nos principes se sont améliorés, et nos erreurs ont diminué. Maintenant, nous ne sommes pas sûrs d'être arrivés au bout de cette progression, et à la perfection de la connaissance spirituelle ou théologique ; et nous craignons que, si nous devions imprimer notre confession de foi, nous nous sentirions comme liés et confinés par elle, et peut-être peu disposés à recevoir de nouvelles améliorations, et nos successeurs encore moins, concevant ce que nous, leurs aînés et fondateurs, avions fait, comme quelque chose de sacré, dont il ne faudrait jamais se départir. »

Cette modestie dans une secte est peut-être un cas singulier dans l'histoire de l'humanité, toute autre secte se supposant en possession de toute vérité, et que ceux qui diffèrent ont tort dans cette mesure ; comme un homme voyageant par temps brumeux, ceux qui sont à une certaine distance devant lui sur la route, il les voit enveloppés dans le brouillard, ainsi que ceux derrière lui, et aussi les gens dans les champs de chaque côté, mais près de lui tout semble clair, bien qu'en vérité il soit autant dans le brouillard que n'importe lequel d'entre eux. Pour éviter ce genre d'embarras, les Quakers ont, ces dernières années, progressivement délaissé le service public à l'Assemblée et dans la magistrature, choisissant plutôt de quitter leur pouvoir que leur principe.

Dans l'ordre du temps, j'aurais dû mentionner avant, qu'ayant, en 1742, inventé un poêle ouvert pour mieux chauffer les pièces, et en même temps économiser le combustible, car l'air frais admis était réchauffé en entrant, j'en fis cadeau du modèle à Mr. Robert Grace, l'un de mes premiers amis, qui, possédant une fonderie de fer, trouva que la coulée des plaques pour ces poêles était une chose rentable, car ils commençaient à être demandés. Pour promouvoir cette demande, j'écrivis et publiai un pamphlet, intitulé « Un compte rendu des foyers de Pennsylvanie nouvellement inventés ; où leur construction et leur mode de fonctionnement sont expliqués en détail ; leurs avantages par rapport à toute autre méthode de chauffage des pièces démontrés ; et toutes les objections qui ont été soulevées contre leur utilisation répondues et écartées », etc. Ce pamphlet eut un bon effet. Le gouverneur Thomas fut si satisfait de la construction de ce poêle, telle que décrite, qu'il m'offrit de me donner un brevet pour la vente exclusive de ceux-ci pour une durée de plusieurs années ; mais je le déclinai par un principe qui a toujours pesé sur moi en de telles occasions, à savoir : que, comme nous jouissons de grands avantages des inventions des autres, nous devrions être heureux d'avoir l'occasion de servir les autres par n'importe quelle invention de notre part ; et cela, nous devrions le faire librement et généreusement.

Un marchand de fer à Londres cependant, s'appropriant une bonne partie de mon pamphlet, et l'intégrant au sien, et apportant quelques petits changements à la machine, ce qui nuisit plutôt à son fonctionnement, obtint un brevet pour cela là-bas, et en fit, m'a-t-on dit, une petite fortune. Et ce n'est pas le seul exemple de brevets pris pour mes inventions par d'autres, bien que pas toujours avec le même succès, que je n'ai jamais contestés, n'ayant aucun désir de profiter moi-même des brevets, et détestant les disputes. L'utilisation de ces foyers dans un très grand nombre de maisons, tant de cette colonie que des voisines, a été, et est, une grande économie de bois pour les habitants.

XIII

SERVICES ET DEVOIRS PUBLICS

(1749-1753)

La paix étant conclue, et l'affaire de l'association étant donc terminée, je tournai à nouveau mes pensées vers l'affaire de l'établissement d'une académie. La première mesure que je pris fut d'associer à ce projet un nombre d'amis actifs, dont le Junto fournit une bonne partie ; la suivante fut d'écrire et de publier un pamphlet, intitulé « Propositions relatives à l'éducation de la jeunesse en Pennsylvanie ». Je le distribuai gratuitement parmi les principaux habitants ; et dès que je pus supposer leurs esprits un peu préparés par la lecture de celui-ci, je lançai une souscription pour ouvrir et soutenir une académie ; elle devait être payée par quotas annuels pendant cinq ans ; en divisant ainsi, j'estimai que la souscription pourrait être plus importante, et je crois que ce fut le cas, s'élevant à pas moins, si je me souviens bien, de cinq mille livres.

Dans l'introduction à ces propositions, je présentai leur publication, non comme un acte de ma part, mais de quelques gentilshommes dévoués au bien public, évitant autant que je le pouvais, selon ma règle habituelle, de me présenter au public comme l'auteur de tout plan pour leur bénéfice.

Les souscripteurs, pour mettre le projet à exécution immédiate, choisirent parmi eux vingt-quatre administrateurs, et nommèrent Mr. Francis, alors procureur général, et moi-même pour rédiger des constitutions pour le gouvernement de l'académie ; ce qui étant fait et signé, une maison fut louée, des maîtres engagés, et les écoles ouvertes, je crois, la même année, 1749.

[86] Tench Francis, oncle de Sir Philip Francis, émigra d'Angleterre vers le Maryland et devint procureur de Lord Baltimore. Il s'installa à Philadelphie et fut procureur général de Pennsylvanie de 1741 à 1755. Il mourut à Philadelphie le 16 août 1758. -- Smyth.

Le nombre d'élèves augmentant rapidement, la maison fut bientôt jugée trop petite, et nous étions à la recherche d'un terrain convenablement situé, avec l'intention de bâtir, lorsque la Providence mit sur notre chemin une grande maison déjà construite qui, moyennant quelques modifications, pouvait fort bien servir notre dessein. Il s'agissait de l'édifice mentionné précédemment, érigé par les auditeurs de Mr. Whitefield, et qui fut obtenu pour nous de la manière suivante.

Il est à noter que les contributions pour ce bâtiment provenant de personnes de différentes sectes, on prit soin, lors de la nomination des administrateurs à qui le bâtiment et le terrain devaient être confiés, qu'aucune prédominance ne fût accordée à une quelconque secte, de peur qu'avec le temps cette prédominance ne devienne un moyen d'approprier l'ensemble à l'usage exclusif de ladite secte, contrairement à l'intention originelle. C'est pourquoi un représentant de chaque secte fut désigné, à savoir : un membre de l'Église d'Angleterre, un presbytérien, un baptiste, un morave, etc., lesquels, en cas de vacance par décès, devaient pourvoir à son remplacement par élection parmi les contributeurs. Il advint que le morave ne plut pas à ses collègues, et à sa mort, ils résolurent de n'en point accepter d'autre de cette secte. La difficulté était alors d'éviter d'avoir deux membres d'une autre secte par le biais du nouveau choix.

Plusieurs personnes furent nommées, et pour cette raison, récusées. Finalement, quelqu'un me mentionna, en faisant remarquer que j'étais simplement un honnête homme, sans aucune secte, ce qui les convainquit de me choisir. L'enthousiasme qui régnait lors de la construction de la maison était depuis longtemps retombé, et ses administrateurs n'avaient pu obtenir de nouvelles contributions pour payer la rente foncière et acquitter certaines autres dettes que la construction avait occasionnées, ce qui les embarrassait grandement. Étant désormais membre des deux conseils d'administration, celui du bâtiment et celui de l'académie, j'eus une bonne occasion de négocier avec les deux, et je les amenai finalement à un accord par lequel les administrateurs du bâtiment devaient le céder à ceux de l'académie, ces derniers s'engageant à régler la dette, à maintenir à jamais ouverte dans le bâtiment une grande salle pour des prédicateurs occasionnels, conformément à l'intention originelle, et à entretenir une école gratuite pour l'instruction des enfants pauvres. Des actes furent en conséquence rédigés, et après paiement des dettes, les administrateurs de l'académie furent mis en possession des lieux ; et en divisant la grande et haute salle en étages, et en différentes pièces au-dessus et au-dessous pour les diverses écoles, et en achetant un peu de terrain supplémentaire, l'ensemble fut bientôt rendu propre à nos besoins, et les élèves furent transférés dans le bâtiment. Le souci et la peine de traiter avec les ouvriers, d'acheter les matériaux et de surveiller les travaux me revinrent ; et je m'en acquittai d'autant plus joyeusement que cela n'interférait pas alors avec mes affaires privées, ayant pris l'année précédente un associé très capable, industrieux et honnête, Mr. David Hall, dont je connaissais bien le caractère, car il avait travaillé pour moi pendant quatre ans. Il me déchargea de tout souci concernant l'imprimerie, en me versant ponctuellement ma part des bénéfices. L'association dura dix-huit ans, avec succès pour nous deux.

Les administrateurs de l'académie, après un certain temps, furent constitués en société par une charte du gouverneur ; leurs fonds furent augmentés par des contributions en Grande-Bretagne et des concessions de terres de la part des propriétaires, auxquelles l'Assemblée a depuis ajouté une part considérable ; et c'est ainsi que fut établie l'actuelle Université de Philadelphie.[87] Je suis resté l'un de ses administrateurs depuis le début, voilà maintenant près de quarante ans, et j'ai eu le très grand plaisir de voir un certain nombre de jeunes gens qui y ont reçu leur éducation se distinguer par leurs capacités développées, être utiles dans des fonctions publiques et faire honneur à leur pays.

[87] Plus tard appelée Université de Pennsylvanie.

Lorsque je me fus dégagé, comme mentionné plus haut, de mes affaires privées, je me flattai que, grâce à la fortune suffisante, quoique modérée, que j'avais acquise, je m'étais assuré du loisir pour le reste de ma vie pour des études philosophiques et des divertissements. J'achetai tout l'appareil du Dr. Spence, qui était venu d'Angleterre pour faire des conférences ici, et je poursuivis mes expériences électriques avec beaucoup d'ardeur ; mais le public, me considérant désormais comme un homme de loisir, se saisit de moi pour ses propres fins, chaque partie de notre gouvernement civil, et presque au même moment, m'imposant quelque devoir. Le gouverneur me nomma juge de paix ; la corporation de la ville me choisit au conseil municipal, et peu après comme échevin ; et les citoyens dans leur ensemble me choisirent comme député pour les représenter à l'Assemblée. Cette dernière fonction m'était d'autant plus agréable que j'étais finalement lassé de rester assis là à écouter des débats auxquels, en tant que greffier, je ne pouvais prendre aucune part, et qui étaient souvent si peu divertissants que j'étais incité à m'amuser en faisant des carrés ou des cercles magiques, ou n'importe quoi pour éviter l'ennui ; et je concevais que devenir membre élargirait mon pouvoir de faire le bien. Je ne voudrais cependant pas insinuer que mon ambition n'était pas flattée par toutes ces promotions ; elle l'était certainement ; car, considérant mes humbles débuts, c'étaient de grandes choses pour moi ; et elles étaient encore plus agréables en tant que témoignages spontanés de la bonne opinion du public, et par moi nullement sollicités.

J'essayai un peu la charge de juge de paix, en assistant à quelques tribunaux et en siégeant sur le banc pour entendre des causes ; mais trouvant qu'une connaissance du droit commun plus étendue que celle que je possédais était nécessaire pour agir dans cette station avec crédit, je m'en retirai progressivement, en m'excusant par le fait que j'étais obligé de remplir les fonctions supérieures de législateur à l'Assemblée. Mon élection à cette charge fut renouvelée chaque année pendant dix ans, sans que je demande jamais à aucun électeur son vote, ni ne manifeste, directement ou indirectement, aucun désir d'être choisi. En prenant mon siège à la Chambre, mon fils fut nommé leur greffier.

L'année suivante, un traité devant être conclu avec les Indiens à Carlisle, le gouverneur envoya un message à la Chambre, proposant qu'ils nomment certains de leurs membres pour être joints à des membres du conseil, en tant que commissaires à cet effet.[88] La Chambre nomma l'orateur (Mr. Norris) et moi-même ; et, étant commissionnés, nous nous rendîmes à Carlisle et rencontrâmes les Indiens en conséquence.

[88] Voir les votes pour avoir ceci plus correctement. -- Note marginale.

Comme ces gens sont extrêmement enclins à s'enivrer, et, lorsqu'ils le sont, sont très querelleurs et désordonnés, nous leur interdisîmes strictement de vendre de l'alcool ; et lorsqu'ils se plaignirent de cette restriction, nous leur dîmes que s'ils restaient sobres pendant le traité, nous leur donnerions beaucoup de rhum une fois les affaires terminées. Ils promirent de le faire, et ils tinrent leur promesse, parce qu'ils ne pouvaient obtenir d'alcool, et le traité fut conduit très régulièrement, et conclu à la satisfaction mutuelle. Ils réclamèrent alors et reçurent le rhum ; c'était dans l'après-midi : ils étaient près de cent hommes, femmes et enfants, et étaient logés dans des cabanes temporaires, construites en forme de carré, juste à l'extérieur de la ville. Dans la soirée, entendant un grand bruit parmi eux, les commissaires sortirent pour voir ce qu'il en était. Nous trouvâmes qu'ils avaient fait un grand feu de joie au milieu du carré ; ils étaient tous ivres, hommes et femmes, se querellant et se battant. Leurs corps sombres, à moitié nus, vus seulement par la lueur lugubre du feu de joie, courant après et se battant les uns les autres avec des tisons, accompagnés par leurs hurlements horribles, formaient une scène ressemblant le plus à nos idées de l'enfer qu'on puisse bien imaginer ; il n'y avait aucun moyen d'apaiser le tumulte, et nous nous retirâmes à notre logement. À minuit, un certain nombre d'entre eux vinrent frapper bruyamment à notre porte, exigeant plus de rhum, ce à quoi nous ne prêtâmes aucune attention.

Le lendemain, conscients d'avoir mal agi en nous causant ce trouble, ils envoyèrent trois de leurs vieux conseillers pour faire leurs excuses. L'orateur reconnut la faute, mais en rejeta la cause sur le rhum ; et s'efforça ensuite d'excuser le rhum en disant : « Le Grand Esprit, qui a fait toutes choses, a fait chaque chose pour un certain usage, et pour quelque usage qu'il ait destiné quoi que ce soit, c'est à cet usage qu'il doit toujours être mis. Or, quand il a fait le rhum, il a dit : "Que ceci serve aux Indiens pour s'enivrer", et il doit en être ainsi. » Et, en vérité, si c'est le dessein de la Providence d'extirper ces sauvages afin de faire place aux cultivateurs de la terre, il semble assez probable que le rhum puisse être le moyen désigné. Il a déjà annihilé toutes les tribus qui habitaient autrefois le bord de mer.

En 1751, le Dr. Thomas Bond, un de mes amis particuliers, conçut l'idée d'établir un hôpital à Philadelphie (un dessein très bienfaisant, qui m'a été attribué, mais qui était à l'origine le sien), pour la réception et la guérison des pauvres malades, qu'ils soient habitants de la province ou étrangers. Il était zélé et actif dans ses efforts pour obtenir des souscriptions pour cela, mais la proposition étant une nouveauté en Amérique, et au début mal comprise, il ne rencontra que peu de succès.

Finalement, il vint me trouver avec le compliment qu'il constatait qu'il était impossible de mener à bien un projet d'intérêt public sans que je sois impliqué. « Car, dit-il, on me demande souvent par ceux à qui je propose de souscrire : Avez-vous consulté Franklin sur cette affaire ? Et qu'en pense-t-il ? Et quand je leur dis que non (supposant que cela sortait plutôt de votre domaine), ils ne souscrivent pas, mais disent qu'ils y réfléchiront. » Je m'informai de la nature et de l'utilité probable de son projet, et recevant de lui une explication très satisfaisante, je non seulement souscrivis moi-même, mais m'engageai de tout cœur dans le dessein d'obtenir des souscriptions des autres. Préalablement, cependant, à la sollicitation, je m'efforçai de préparer les esprits des gens en écrivant sur le sujet dans les journaux, ce qui était mon habitude en pareils cas, mais ce qu'il avait omis.

Les souscriptions furent ensuite plus libres et généreuses ; mais, commençant à faiblir, je vis qu'elles seraient insuffisantes sans quelque aide de l'Assemblée, et je proposai donc de faire une pétition pour cela, ce qui fut fait. Les membres de la campagne ne goûtèrent pas au début le projet ; ils objectèrent qu'il ne pourrait être utile qu'à la ville, et que par conséquent les citoyens seuls devraient en supporter les frais ; et ils doutaient que les citoyens eux-mêmes approuvassent généralement la chose. Mon allégation contraire, à savoir qu'il rencontrait une telle approbation qu'il ne faisait aucun doute que nous pourrions lever deux mille livres par des dons volontaires, fut considérée par eux comme une supposition des plus extravagantes, et absolument impossible.

Sur ce, je formai mon plan ; et, demandant la permission de présenter un projet de loi pour incorporer les contributeurs conformément à la prière de leur pétition, et leur accordant une somme d'argent en blanc, permission obtenue principalement en considérant que la Chambre pourrait rejeter le projet de loi si elle ne l'aimait pas, je le rédigeai de manière à rendre la clause importante conditionnelle, à savoir : « Et qu'il soit statué, par l'autorité susdite, que lorsque lesdits contributeurs se seront réunis et auront choisi leurs gestionnaires et leur trésorier, et auront levé par leurs contributions un capital d'une valeur de [somme] (dont l'intérêt annuel doit être appliqué à l'hébergement des pauvres malades dans ledit hôpital, sans frais pour la nourriture, les soins, les conseils et les médicaments), et qu'ils en feront la preuve à la satisfaction de l'orateur de l'Assemblée pour le moment, qu'alors il sera loisible audit orateur, et il est par la présente requis, de signer un ordre sur le trésorier provincial pour le paiement de deux mille livres, en deux versements annuels, au trésorier dudit hôpital, pour être appliqué à la fondation, à la construction et à l'achèvement de celui-ci. »

Cette condition fit passer le projet de loi ; car les membres, qui s'étaient opposés à la subvention, et concevaient maintenant qu'ils pouvaient avoir le mérite d'être charitables sans en payer le prix, acceptèrent son adoption ; et ensuite, en sollicitant des souscriptions parmi les gens, nous insistâmes sur la promesse conditionnelle de la loi comme un motif supplémentaire pour donner, puisque le don de chaque homme serait doublé ; ainsi la clause fonctionna dans les deux sens. Les souscriptions dépassèrent bientôt la somme requise, et nous réclamâmes et reçûmes le don public, ce qui nous permit de mettre le dessein à exécution. Un bâtiment pratique et élégant fut bientôt érigé ; l'institution, par une expérience constante, s'est révélée utile et prospère à ce jour ; et je ne me souviens d'aucune de mes manœuvres politiques dont le succès m'ait à l'époque donné plus de plaisir, ou dans laquelle, après y avoir réfléchi, je me sois plus facilement excusé d'avoir fait un certain usage de la ruse.

C'est à peu près à cette époque qu'un autre promoteur, le révérend Gilbert Tennent[89], vint me voir avec la requête que je l'aide à obtenir une souscription pour ériger une nouvelle maison de réunion. C'était pour l'usage d'une congrégation qu'il avait rassemblée parmi les presbytériens, qui étaient à l'origine des disciples de Mr. Whitefield. Peu désireux de me rendre désagréable auprès de mes concitoyens en sollicitant trop fréquemment leurs contributions, je refusai absolument. Il désira alors que je lui fournisse une liste des noms de personnes que je savais par expérience être généreuses et dévouées au bien public. Je pensai qu'il serait inconvenant de ma part, après leur aimable conformité à mes sollicitations, de les désigner pour être harcelées par d'autres mendiants, et je refusai donc aussi de donner une telle liste. Il désira alors que je lui donne au moins mon avis. « Cela, je le ferai volontiers, dis-je ; et, en premier lieu, je vous conseille de vous adresser à tous ceux dont vous savez qu'ils donneront quelque chose ; ensuite, à ceux dont vous n'êtes pas certain s'ils donneront quelque chose ou non, et montrez-leur la liste de ceux qui ont donné ; et, enfin, ne négligez pas ceux dont vous êtes sûr qu'ils ne donneront rien, car pour certains d'entre eux, vous pourriez vous tromper. » Il rit et me remercia, et dit qu'il suivrait mon conseil. Il le fit, car il demanda à tout le monde, et il obtint une somme beaucoup plus importante qu'il ne l'avait prévu, avec laquelle il érigea la maison de réunion spacieuse et très élégante qui se trouve dans Arch-street.

[89] Gilbert Tennent (1703-1764) vint en Amérique avec son père, le révérend William Tennent, et enseigna quelque temps au « Log College », d'où est né le College of New Jersey. -- Smyth.

Notre ville, bien que tracée avec une belle régularité, les rues larges, droites et se croisant à angles droits, avait la honte de laisser ces rues longtemps non pavées, et par temps humide, les roues des lourdes voitures les labouraient en un bourbier, de sorte qu'il était difficile de les traverser ; et par temps sec, la poussière était offensante. J'avais vécu près de ce qu'on appelait le Jersey Market, et je voyais avec peine les habitants patauger dans la boue tout en achetant leurs provisions. Une bande de terre au milieu de ce marché fut finalement pavée avec des briques, de sorte qu'une fois au marché, ils avaient un pied ferme, mais étaient souvent dans la boue par-dessus leurs chaussures pour y arriver. En parlant et en écrivant sur le sujet, je fus finalement déterminant pour faire paver la rue avec de la pierre entre le marché et le trottoir en briques qui se trouvait de chaque côté près des maisons. Cela, pendant quelque temps, donna un accès facile au marché les pieds au sec ; mais, le reste de la rue n'étant pas pavé, chaque fois qu'une voiture sortait de la boue sur ce pavé, elle secouait et laissait sa saleté dessus, et il fut bientôt couvert de boue, qui n'était pas enlevée, la ville n'ayant pas encore de voirie.

Après quelques recherches, je trouvai un homme pauvre et industrieux qui était prêt à entreprendre de garder le pavé propre, en le balayant deux fois par semaine, en enlevant la saleté devant toutes les portes des voisins, pour la somme de six pence par mois, à payer par chaque maison. J'écrivis et imprimai alors un papier exposant les avantages pour le voisinage qui pourraient être obtenus par cette petite dépense ; la plus grande facilité à garder nos maisons propres, tant de saleté n'étant pas apportée par les pieds des gens ; le bénéfice pour les boutiques par plus de clientèle, etc., etc., car les acheteurs pouvaient plus facilement y accéder ; et en ne recevant pas, par temps venteux, la poussière soufflée sur leurs marchandises, etc., etc. J'envoyai un de ces papiers à chaque maison, et en un jour ou deux, je fis le tour pour voir qui signerait un accord pour payer ces six pence ; ce fut signé à l'unanimité, et pendant un temps bien exécuté. Tous les habitants de la ville étaient ravis de la propreté du pavé qui entourait le marché, étant une commodité pour tous, et cela suscita un désir général de faire paver toutes les rues, et rendit les gens plus disposés à se soumettre à une taxe à cet effet.

Après quelque temps, je rédigeai un projet de loi pour paver la ville et je le présentai à l'Assemblée. C'était juste avant que je ne parte pour l'Angleterre, en 1757, et il ne passa qu'une fois parti,[90] et alors avec une modification dans le mode d'évaluation, que je ne jugeai pas pour le mieux, mais avec une disposition supplémentaire pour éclairer ainsi que paver les rues, ce qui fut une grande amélioration. Ce fut par une personne privée, le regretté Mr. John Clifton, en donnant un échantillon de l'utilité des lampes, en en plaçant une à sa porte, que les gens furent d'abord impressionnés par l'idée d'éclairer toute la ville. L'honneur de ce bénéfice public m'a également été attribué, mais il appartient vraiment à ce monsieur. Je ne fis que suivre son exemple, et n'ai qu'un certain mérite à revendiquer concernant la forme de nos lampes, différant des lampes globe dont nous avions été fournis au début depuis Londres. Celles-ci, nous les trouvâmes peu pratiques à ces égards : elles n'admettaient pas d'air en bas ; la fumée, par conséquent, ne sortait pas facilement en haut, mais circulait dans le globe, se déposait à l'intérieur et obstruait bientôt la lumière qu'elles étaient censées fournir ; donnant, en outre, le souci quotidien de les essuyer pour les nettoyer ; et un coup accidentel sur l'une d'elles la démolirait et la rendrait totalement inutile. Je suggérai donc de les composer de quatre vitres plates, avec un long entonnoir au-dessus pour aspirer la fumée, et des crevasses admettant l'air en bas, pour faciliter l'ascension de la fumée ; par ce moyen, elles restaient propres, et ne devenaient pas sombres en quelques heures, comme les lampes de Londres, mais restaient brillantes jusqu'au matin, et un coup accidentel ne briserait généralement qu'une seule vitre, facilement réparée.

Je me suis parfois demandé pourquoi les Londoniens n'ont pas, à partir de l'effet que les trous dans le fond des lampes globe utilisées à Vauxhall[91] ont pour les garder propres, appris à avoir de tels trous dans leurs lampes de rue. Mais, ces trous étant faits dans un autre but, à savoir, pour communiquer la flamme plus soudainement à la mèche par un peu de lin pendant à travers eux, l'autre usage, de laisser entrer l'air, semble ne pas avoir été pensé ; et par conséquent, après que les lampes ont été allumées quelques heures, les rues de Londres sont très pauvrement illuminées.

[90] Voir les votes.

[91] Vauxhall Gardens, autrefois une station balnéaire londonienne populaire et à la mode, située sur la Tamise au-dessus de Lambeth. Les jardins furent fermés en 1859, mais ils resteront toujours dans les mémoires grâce à la visite de Sir Roger de Coverley dans le Spectator et à partir des descriptions dans le Humphry Clinker de Smollett et le Vanity Fair de Thackeray.

L’évocation de ces améliorations me rappelle celle que je proposai, alors que j’étais à Londres, au Dr Fothergill, qui comptait parmi les meilleurs hommes que j’aie connus et qui fut un grand promoteur de projets utiles. J’avais observé que les rues, par temps sec, n’étaient jamais balayées et que la poussière légère ne disparaissait pas ; elle était laissée là à s’accumuler jusqu’à ce que le temps humide la réduise en boue, et alors, après être restée quelques jours si épaisse sur le pavé qu’il n’y avait aucun moyen de traverser sinon par des sentiers maintenus propres par des gens pauvres munis de balais, elle était ramassée avec grand labeur et jetée dans des charrettes ouvertes sur le dessus, dont les côtés laissaient s’échapper et tomber un peu de boue à chaque cahot sur le pavé, au grand désagrément, parfois, des piétons. La raison donnée pour ne pas balayer les rues poussiéreuses était que la poussière s’envolerait dans les fenêtres des boutiques et des maisons.

Un événement fortuit m’avait appris combien de balayage pouvait être accompli en peu de temps. Je trouvai à ma porte, dans Craven-street,[92] un matin, une pauvre femme balayant mon pavé avec un balai de bouleau ; elle paraissait très pâle et faible, comme si elle sortait d’une maladie. Je lui demandai qui l’employait à balayer là ; elle répondit : « Personne, mais je suis très pauvre et dans la détresse, et je balaie devant les portes des gens de qualité, en espérant qu’ils me donneront quelque chose. » Je lui dis de balayer toute la rue et que je lui donnerais un shilling ; c’était à neuf heures ; à midi, elle vint réclamer le shilling. Au vu de la lenteur avec laquelle elle travaillait au début, je pouvais à peine croire que le travail fût accompli si tôt, et j’envoyai mon serviteur examiner le résultat, qui rapporta que toute la rue avait été parfaitement balayée et que toute la poussière avait été placée dans le caniveau, qui se trouvait au milieu ; la pluie suivante lava le tout, de sorte que le pavé et même le ruisseau étaient parfaitement propres.

[92] Une petite rue près de Charing Cross, à Londres.

Je jugeai alors que, si cette femme faible pouvait balayer une telle rue en trois heures, un homme fort et actif aurait pu le faire en moitié moins de temps. Et permettez-moi ici de remarquer la commodité de n’avoir qu’un seul caniveau dans une rue aussi étroite, coulant au milieu, au lieu de deux, un de chaque côté, près du trottoir ; car, là où toute la pluie qui tombe sur une rue s’écoule des côtés pour se rejoindre au milieu, il se forme un courant assez fort pour emporter toute la boue qu’il rencontre ; mais lorsqu’elle est divisée en deux canaux, elle est souvent trop faible pour nettoyer l’un ou l’autre, et ne fait que rendre la boue qu’elle trouve plus fluide, si bien que les roues des voitures et les pieds des chevaux la projettent sur le trottoir, qui s’en trouve sali et glissant, et parfois éclaboussent ceux qui marchent. Ma proposition, communiquée au bon docteur, était la suivante :

« Pour un nettoyage plus efficace et pour maintenir la propreté des rues de Londres et de Westminster, il est proposé que les différents guetteurs soient chargés par contrat de faire balayer la poussière lors des saisons sèches, et de faire racler la boue aux autres moments, chacun dans les différentes rues et ruelles de sa ronde ; qu’ils soient pourvus de balais et d’autres instruments appropriés à ces fins, à conserver à leurs postes respectifs, prêts à être fournis aux pauvres gens qu’ils pourraient employer à ce service.

« Que durant les mois secs d’été, la poussière soit toute balayée en tas à des distances appropriées, avant que les boutiques et les fenêtres des maisons ne soient habituellement ouvertes, moment où les boueux, avec des charrettes hermétiquement fermées, devront également tout emporter.

« Que la boue, lorsqu’elle est raclée, ne soit pas laissée en tas pour être dispersée de nouveau par les roues des voitures et le piétinement des chevaux, mais que les boueux soient pourvus de corps de charrettes, non placés haut sur des roues, mais bas sur des glissières, avec des fonds en treillis qui, étant couverts de paille, retiendront la boue jetée à l’intérieur et permettront à l’eau de s’en écouler, ce qui la rendra beaucoup plus légère, l’eau constituant la plus grande partie de son poids ; ces corps de charrettes devant être placés à des distances convenables, et la boue leur étant apportée dans des brouettes ; ils resteront là où ils auront été placés jusqu’à ce que la boue soit égouttée, et alors des chevaux seront amenés pour les emmener. »

J’ai depuis eu des doutes sur la faisabilité de cette dernière partie de la proposition, en raison de l’étroitesse de certaines rues et de la difficulté de placer les traîneaux d’égouttage sans trop encombrer le passage ; mais je reste d’avis que la première partie, exigeant que la poussière soit balayée et emportée avant l’ouverture des boutiques, est très praticable en été, lorsque les jours sont longs ; car, en marchant dans le Strand et Fleet-street un matin à sept heures, j’observai qu’il n’y avait pas une seule boutique ouverte, bien qu’il fît jour et que le soleil fût levé depuis plus de trois heures ; les habitants de Londres choisissant volontairement de vivre beaucoup à la lumière des chandelles et de dormir au soleil, tout en se plaignant souvent, assez absurdement, de la taxe sur les chandelles et du prix élevé du suif.

Certains pourraient penser que ce sont là des questions insignifiantes, ne méritant ni attention ni récit ; mais lorsqu’ils considéreront que, bien que la poussière soufflée dans les yeux d’une seule personne, ou dans une seule boutique par un jour de vent, ne soit que de peu d’importance, le grand nombre d’exemples dans une ville populeuse et ses fréquentes répétitions lui donnent du poids et de la conséquence, peut-être ne condamneront-ils pas trop sévèrement ceux qui accordent quelque attention à des affaires de cette nature en apparence basse. La félicité humaine est produite non pas tant par les grands coups de chance qui surviennent rarement, que par les petits avantages qui se présentent chaque jour. Ainsi, si vous apprenez à un jeune homme pauvre à se raser lui-même et à entretenir son rasoir, vous contribuerez peut-être davantage au bonheur de sa vie qu’en lui donnant mille guinées. L’argent peut être vite dépensé, ne laissant que le regret de l’avoir follement consommé ; mais dans l’autre cas, il évite la vexation fréquente d’attendre les barbiers, et leurs doigts parfois sales, leurs haleines offensives et leurs rasoirs émoussés ; il se rase quand cela lui est le plus commode, et jouit quotidiennement du plaisir de voir la chose faite avec un bon instrument. Avec ces sentiments, j’ai risqué les quelques pages précédentes, espérant qu’elles puissent offrir des indications qui, tôt ou tard, seront utiles à une ville que j’aime, y ayant vécu de nombreuses années fort heureusement, et peut-être à certaines de nos villes d’Amérique.

Ayant été pendant quelque temps employé par le directeur général des postes d’Amérique en tant que contrôleur pour réglementer plusieurs bureaux et faire rendre compte aux agents, je fus, à sa mort en 1753, nommé, conjointement avec M. William Hunter, pour lui succéder, par une commission du directeur général des postes en Angleterre. Le bureau américain n’avait jamais payé quoi que ce soit à celui de Grande-Bretagne jusqu’alors. Nous devions toucher six cents livres par an à nous deux, si nous pouvions dégager cette somme des profits du bureau. Pour y parvenir, une variété d’améliorations était nécessaire ; certaines furent inévitablement coûteuses au début, de sorte que durant les quatre premières années, le bureau nous devait plus de neuf cents livres. Mais il commença bientôt après à nous rembourser ; et avant que je sois déplacé par un caprice des ministres, dont je parlerai plus tard, nous l’avions amené à rapporter trois fois plus de revenu net à la Couronne que le bureau de poste d’Irlande. Depuis cette transaction imprudente, ils n’en ont reçu — pas un liard !

Les affaires du bureau de poste occasionnèrent cette année-là un voyage en Nouvelle-Angleterre, où le collège de Cambridge, de sa propre initiative, me conféra le grade de maître ès arts. Le collège de Yale, dans le Connecticut, m’avait déjà fait un compliment similaire. Ainsi, sans avoir étudié dans aucun collège, je vins à partager leurs honneurs. Ils furent décernés en considération de mes améliorations et découvertes dans la branche électrique de la philosophie naturelle.

XIV

PLAN D’UNION D’ALBANY

En 1754, la guerre avec la France étant de nouveau appréhendée, un congrès de commissaires des différentes colonies devait, par un ordre des Lords du Commerce, être assemblé à Albany, pour y conférer avec les chefs des Six Nations concernant les moyens de défendre leur pays et le nôtre. Le gouverneur Hamilton, ayant reçu cet ordre, en informa la Chambre, demandant qu’ils fournissent des présents appropriés pour les Indiens, à offrir en cette occasion ; et nommant l’orateur (M. Norris) et moi-même pour rejoindre M. Thomas Penn et M. le secrétaire Peters en tant que commissaires agissant pour la Pennsylvanie. La Chambre approuva la nomination et fournit les marchandises pour le présent, bien qu’ils n’aimassent pas beaucoup traiter en dehors des provinces ; et nous rencontrâmes les autres commissaires à Albany vers le milieu de juin.

Sur notre chemin, je projetai et dessinai un plan pour l’union de toutes les colonies sous un seul gouvernement, pour autant qu’il fût nécessaire à la défense et à d’autres fins générales importantes. Alors que nous passions par New York, j’y montrai mon projet à M. James Alexander et M. Kennedy, deux messieurs d’une grande connaissance dans les affaires publiques, et, fortifié par leur approbation, je m’aventurai à le soumettre au Congrès. Il apparut alors que plusieurs des commissaires avaient formé des plans du même genre. Une question préalable fut d’abord posée, à savoir si une union devait être établie, ce qui fut voté à l’unanimité. Un comité fut alors nommé, un membre de chaque colonie, pour examiner les différents plans et faire rapport. Le mien se trouva être préféré et, avec quelques amendements, fut en conséquence rapporté.

Selon ce plan, le gouvernement général devait être administré par un président général, nommé et soutenu par la Couronne, et un grand conseil devait être choisi par les représentants du peuple des différentes colonies, réunis dans leurs assemblées respectives. Les débats à ce sujet au Congrès se poursuivirent quotidiennement, parallèlement aux affaires indiennes. De nombreuses objections et difficultés furent soulevées, mais elles furent finalement toutes surmontées, et le plan fut unanimement adopté, et des copies ordonnées d’être transmises au Bureau du Commerce et aux assemblées des différentes provinces. Son destin fut singulier ; les assemblées ne l’adoptèrent pas, car elles pensaient toutes qu’il y avait trop de prérogatives royales, et en Angleterre, il fut jugé comme ayant trop de caractère démocratique. Le Bureau du Commerce ne l’approuva donc pas, et ne le recommanda pas pour l’approbation de Sa Majesté ; mais un autre plan fut formé, supposé répondre mieux au même but, par lequel les gouverneurs des provinces, avec quelques membres de leurs conseils respectifs, devaient se réunir et ordonner la levée de troupes, la construction de forts, etc., et tirer sur le trésor de Grande-Bretagne pour la dépense, qui devait être remboursée par la suite par un acte du Parlement imposant une taxe sur l’Amérique. Mon plan, avec mes raisons à l’appui, se trouve parmi mes papiers politiques qui sont imprimés.

Étant à Boston l’hiver suivant, j’eus beaucoup de conversations avec le gouverneur Shirley sur les deux plans. Une partie de ce qui s’est passé entre nous à cette occasion peut également être vue parmi ces papiers. Les raisons différentes et contraires de rejet de mon plan me font soupçonner qu’il était réellement le juste milieu ; et je suis toujours d’avis qu’il aurait été heureux pour les deux côtés de l’eau qu’il eût été adopté. Les colonies, ainsi unies, auraient été suffisamment fortes pour se défendre elles-mêmes ; il n’y aurait alors eu aucun besoin de troupes venant d’Angleterre ; naturellement, le prétexte ultérieur pour taxer l’Amérique, et le combat sanglant qu’il occasionna, auraient été évités. Mais de telles erreurs ne sont pas nouvelles ; l’histoire est pleine des erreurs des États et des princes.

« Regardez autour du monde habitable, combien peu Connaissent leur propre bien, ou, le connaissant, le poursuivent ! »

Ceux qui gouvernent, ayant beaucoup d’affaires sur les bras, n’aiment généralement pas prendre la peine d’examiner et de mettre à exécution de nouveaux projets. Les meilleures mesures publiques sont donc rarement adoptées par sagesse préalable, mais forcées par l’occasion.

Le gouverneur de Pennsylvanie, en le transmettant à l’Assemblée, exprima son approbation du plan, « comme lui paraissant être rédigé avec une grande clarté et une grande force de jugement, et le recommandant donc comme digne de leur attention la plus étroite et la plus sérieuse ». La Chambre, cependant, par la manœuvre d’un certain membre, s’en saisit lorsque je me trouvai absent, ce que je trouvai peu honnête, et le rejeta sans y prêter aucune attention, à ma grande mortification.

XV

QUERELLES AVEC LES GOUVERNEURS PROPRIÉTAIRES

Lors de mon voyage à Boston cette année, je rencontrai à New York notre nouveau gouverneur, M. Morris, tout juste arrivé d’Angleterre, avec qui j’avais été auparavant intimement lié. Il apportait une commission pour remplacer M. Hamilton, qui, lassé des disputes auxquelles ses instructions propriétaires le soumettaient, avait démissionné. M. Morris me demanda si je pensais qu’il devait s’attendre à une administration aussi inconfortable. Je répondis : « Non ; vous pourriez, au contraire, en avoir une très confortable, si vous preniez seulement soin de ne pas entrer dans une dispute avec l’Assemblée. » « Mon cher ami, dit-il, plaisamment, comment pouvez-vous me conseiller d’éviter les disputes ? Vous savez que j’aime disputer ; c’est l’un de mes plus grands plaisirs ; cependant, pour montrer l’estime que j’ai pour vos conseils, je vous promets que je les éviterai, si possible. » Il avait quelque raison d’aimer disputer, étant éloquent, un sophiste aiguisé, et, par conséquent, généralement victorieux dans les conversations argumentées. Il y avait été élevé dès l’enfance, son père, comme je l’ai entendu dire, habituant ses enfants à disputer les uns avec les autres pour sa distraction, alors qu’ils étaient à table après le dîner ; mais je pense que cette pratique n’était pas sage ; car, au cours de mon observation, ces gens qui disputent, contredisent et réfutent sont généralement malheureux dans leurs affaires. Ils remportent parfois la victoire, mais ils n’obtiennent jamais la bonne volonté, qui leur serait plus utile. Nous nous séparâmes, lui allant à Philadelphie, et moi à Boston.

À mon retour, je trouvai à New York les votes de l’Assemblée, par lesquels il apparut que, malgré sa promesse faite, lui et la Chambre étaient déjà en vive contention ; et ce fut une bataille continuelle entre eux tant qu’il retint le gouvernement. J’eus ma part de cela ; car, dès que je fus revenu à mon siège à l’Assemblée, je fus mis dans chaque comité chargé de répondre à ses discours et messages, et par les comités toujours invité à en faire les ébauches. Nos réponses, tout comme ses messages, étaient souvent acerbes, et parfois indécemment abusives ; et, comme il savait que j’écrivais pour l’Assemblée, on aurait pu imaginer que, lorsque nous nous rencontrions, nous pouvions à peine éviter de nous égorger ; mais il était un homme si bon enfant qu’aucune différence personnelle entre lui et moi ne fut occasionnée par la lutte, et nous dînions souvent ensemble.

Un après-midi, au plus fort de cette querelle publique, nous nous rencontrâmes dans la rue. « Franklin, dit-il, vous devez venir chez moi et passer la soirée ; je dois avoir de la compagnie qui vous plaira » ; et, me prenant par le bras, il me conduisit chez lui. Dans une conversation gaie autour de notre vin, après le souper, il nous raconta, en plaisantant, qu’il admirait beaucoup l’idée de Sancho Panza,[93] qui, lorsqu’il fut proposé de lui donner un gouvernement, demanda que ce fût un gouvernement de noirs, car alors, s’il ne pouvait s’entendre avec son peuple, il pourrait les vendre. L’un de ses amis, qui était assis près de moi, dit : « Franklin, pourquoi continuez-vous à prendre le parti de ces maudits Quakers ? Ne feriez-vous pas mieux de les vendre ? Le propriétaire vous en donnerait un bon prix. » « Le gouverneur, dis-je, ne les a pas encore assez noircis. » Il avait, en effet, travaillé dur pour noircir l’Assemblée dans tous ses messages, mais ils essuyaient sa coloration aussi vite qu’il l’appliquait, et la plaçaient, en retour, épaisse sur son propre visage ; de sorte que, constatant qu’il risquait d’être lui-même négrifié, il se lassa, tout comme M. Hamilton, de la lutte, et quitta le gouvernement.

Ces querelles publiques[94] étaient toutes au fond dues aux propriétaires, nos gouverneurs héréditaires, qui, lorsqu’une dépense devait être engagée pour la défense de leur province, avec une mesquinerie incroyable, donnaient l’instruction à leurs adjoints de ne passer aucune loi pour lever les taxes nécessaires, à moins que leurs vastes domaines ne fussent expressément exemptés dans la même loi ; et ils avaient même pris des cautions de ces adjoints pour observer de telles instructions. Les Assemblées résistèrent pendant trois ans à cette injustice, bien que contraintes de plier à la fin. Finalement, le capitaine Denny, qui était le successeur du gouverneur Morris, osa désobéir à ces instructions ; comment cela fut accompli, je le montrerai plus tard.

[93] L’écuyer « rond, égoïste et imbu de lui-même » de Don Quichotte dans le roman de Cervantes de ce nom.

[94] Mes actes au temps de Morris, militaires, etc. — Note marginale.

Mais je suis allé trop vite avec mon histoire : il reste encore quelques transactions à mentionner qui se sont produites pendant l’administration du gouverneur Morris.

La guerre étant en quelque sorte commencée avec la France, le gouvernement de la baie du Massachusetts projeta une attaque sur Crown Point,[95] et envoya M. Quincy en Pennsylvanie, et M. Pownall, plus tard gouverneur Pownall, à New York, pour solliciter de l’aide. Comme j’étais à l’Assemblée, que j’en connaissais l’humeur et que j’étais le compatriote de M. Quincy, il s’adressa à moi pour mon influence et mon aide. Je dictai son adresse pour eux, qui fut bien reçue. Ils votèrent une aide de dix mille livres, à dépenser en provisions. Mais le gouverneur refusant son assentiment à leur projet de loi (qui incluait cela avec d’autres sommes accordées pour l’usage de la Couronne), à moins qu’une clause ne fût insérée exemptant le domaine propriétaire de supporter toute partie de la taxe nécessaire, l’Assemblée, bien que très désireuse de rendre son octroi à la Nouvelle-Angleterre efficace, ne savait comment l’accomplir. M. Quincy travailla dur auprès du gouverneur pour obtenir son assentiment, mais il fut obstiné.

[95] Sur le lac Champlain, à quatre-vingt-dix miles au nord d’Albany. Il fut capturé par les Français en 1731, attaqué par les Anglais en 1755 et 1756, et abandonné par les Français en 1759. Il fut finalement capturé aux Anglais par les Américains en 1775.

Je suggérai alors une méthode pour accomplir l’affaire sans le gouverneur, par des ordres sur les fiduciaires du bureau de prêt, ce que, par la loi, l’Assemblée avait le droit de faire. Il y avait, en effet, peu ou pas d’argent à ce moment-là dans le bureau, et je proposai donc que les ordres fussent payables dans un an, et portassent un intérêt de cinq pour cent. Avec ces ordres, je supposai que les provisions pourraient facilement être achetées. L’Assemblée, avec très peu d’hésitation, adopta la proposition. Les ordres furent immédiatement imprimés, et je fus l’un des membres du comité chargé de les signer et de les distribuer. Le fonds pour les payer était l’intérêt de toute la monnaie de papier alors existante dans la province sur prêt, ainsi que le revenu provenant de l’accise, qui étant connu pour être plus que suffisant, ils obtinrent un crédit immédiat, et furent non seulement reçus en paiement pour les provisions, mais beaucoup de gens fortunés, qui avaient de l’argent de côté, le placèrent dans ces ordres, ce qu’ils trouvèrent avantageux, car ils portaient intérêt tout en étant en main, et pouvaient être utilisés en toute occasion comme de l’argent ; si bien qu’ils furent tous avidement achetés, et en quelques semaines, on n’en vit plus aucun. Ainsi, cette affaire importante fut par mes moyens accomplie. M. Quincy remercia l’Assemblée dans un beau mémorial, rentra chez lui très satisfait de ce succès de son ambassade, et me porta dès lors la plus cordiale et affectueuse amitié.

XVI

EXPÉDITION DE BRADDOCK

Le gouvernement britannique, ne souhaitant pas autoriser l’union des colonies telle qu’elle avait été proposée à Albany, ni confier à cette union leur propre défense, de peur qu’elles ne devinssent trop militaires et ne prissent conscience de leur force — des soupçons et des jalousies étant à cette époque entretenus à leur égard — envoya le général Braddock avec deux régiments de troupes régulières anglaises à cette fin. Il débarqua à Alexandria, en Virginie, et marcha de là vers Frederictown, dans le Maryland, où il fit halte pour obtenir des chariots. Notre Assemblée, appréhendant d’après certaines informations qu’il n’eût conçu de violents préjugés à son encontre, en la jugeant rétive au service, souhaita que je me rendisse auprès de lui, non pas en leur nom, mais en qualité de directeur général des postes, sous prétexte de proposer de convenir avec lui du mode de transmission le plus rapide et le plus sûr pour les dépêches entre lui et les gouverneurs des diverses provinces, avec lesquels il devait nécessairement entretenir une correspondance suivie, et dont ils proposaient de payer les frais. Mon fils m’accompagna dans ce voyage.

Nous trouvâmes le général à Frederictown, attendant impatiemment le retour de ceux qu’il avait envoyés à travers l’arrière-pays du Maryland et de la Virginie pour rassembler des chariots. Je restai avec lui plusieurs jours, dînai avec lui quotidiennement, et eus toute latitude pour dissiper ses préjugés, en l’informant de ce que l’Assemblée avait réellement fait avant son arrivée, et de ce qu’elle était encore disposée à faire pour faciliter ses opérations. Lorsque je fus sur le point de partir, les rapports sur les chariots pouvant être obtenus furent apportés ; il en ressortit qu’ils ne s’élevaient qu’à vingt-cinq, et que tous n’étaient pas en état de servir. Le général et tous les officiers furent surpris, déclarèrent que l’expédition était dès lors terminée, étant impossible, et s’emportèrent contre les ministres pour les avoir ignoramment fait débarquer dans un pays dépourvu des moyens de transporter leurs provisions, bagages, etc., alors qu’il n’en fallait pas moins de cent cinquante.

Il se trouva que je dis qu’il était dommage qu’ils n’eussent pas été débarqués plutôt en Pennsylvanie, car dans cette contrée, presque chaque fermier possédait son chariot. Le général se saisit avidement de mes paroles et dit : « Alors vous, monsieur, qui êtes un homme influent là-bas, pouvez probablement nous les procurer ; et je vous prie de vous en charger. » Je demandai quelles conditions devaient être offertes aux propriétaires des chariots, et l’on me pria de coucher sur le papier les conditions qui me paraissaient nécessaires. Ce que je fis ; elles furent acceptées, et une commission ainsi que des instructions furent immédiatement préparées en conséquence. Quelles étaient ces conditions, cela apparaîtra dans l’avis que je publiai aussitôt mon arrivée à Lancaster, lequel, en raison de l’effet important et soudain qu’il produisit, étant une pièce assez curieuse, je l’insérerai en entier, comme suit :

« Avis.

« Lancaster, 26 avril 1755.

« Attendu qu’il est requis cent cinquante chariots, avec quatre chevaux par chariot, et quinze cents chevaux de selle ou de bât, pour le service des forces de sa majesté sur le point de se rassembler à Will’s Creek, et son excellence le général Braddock ayant daigné m’autoriser à contracter pour leur location, je fais savoir par la présente que je me tiendrai à cette fin à Lancaster, à partir de ce jour jusqu’au prochain mercredi soir, et à York, du prochain jeudi matin jusqu’au vendredi soir, où je serai prêt à convenir des chariots et attelages, ou chevaux isolés, selon les conditions suivantes, viz. : 1. Il sera payé pour chaque chariot, avec quatre bons chevaux et un conducteur, quinze shillings par jour ; pour chaque cheval vigoureux muni d’une selle de bât, ou autre selle et harnachement, deux shillings par jour ; et pour chaque cheval vigoureux sans selle, dix-huit pence par jour. 2. La solde commencera à partir du moment où ils rejoindront les forces à Will’s Creek, ce qui devra se faire le 20 mai prochain ou avant, et une indemnité raisonnable sera payée en sus pour le temps nécessaire au voyage vers Will’s Creek et au retour après leur libération. 3. Chaque chariot et attelage, et chaque cheval de selle ou de bât, doit être estimé par des personnes impartiales choisies entre moi et le propriétaire ; et en cas de perte de tout chariot, attelage ou autre cheval au service, le prix selon cette estimation devra être accordé et payé. 4. Sept jours de solde seront avancés et payés comptant par moi au propriétaire de chaque chariot et attelage, ou cheval, au moment de la signature du contrat, si cela est requis, et le solde sera payé par le général Braddock, ou par le payeur de l’armée, au moment de leur libération, ou de temps à autre, selon la demande. 5. Aucun conducteur de chariot, ni aucune personne prenant soin des chevaux loués, ne pourra être requis, sous aucun prétexte, d’effectuer le service de soldat, ou d’être employé autrement qu’à conduire ou prendre soin de leurs chariots ou chevaux. 6. Toute avoine, maïs indien ou autre fourrage que les chariots ou chevaux apporteraient au camp, au-delà de ce qui est nécessaire à la subsistance des chevaux, sera pris pour l’usage de l’armée, et un prix raisonnable sera payé à cet effet.

« Note. — Mon fils, William Franklin, est habilité à conclure des contrats similaires avec toute personne dans le comté de Cumberland.

« B. Franklin. »

« Aux habitants des comtés de Lancaster, York et Cumberland.

« Amis et compatriotes,

« Me trouvant par hasard au camp de Frederic il y a quelques jours, j’ai trouvé le général et les officiers extrêmement exaspérés de ne pas avoir été fournis en chevaux et chariots, ce qui était attendu de cette province, comme étant la plus à même de les fournir ; mais, en raison des dissensions entre notre gouverneur et l’Assemblée, aucun argent n’avait été prévu, ni aucune mesure prise à cette fin.

« Il fut proposé d’envoyer immédiatement une force armée dans ces comtés, pour saisir autant des meilleurs chariots et chevaux que nécessaire, et contraindre autant de personnes au service qu’il le faudrait pour les conduire et en prendre soin.

« J’ai appréhendé que la progression des soldats britanniques à travers ces comtés en une telle occasion, surtout compte tenu de l’humeur où ils sont, et de leur ressentiment contre nous, ne s’accompagnât de nombreux et grands désagréments pour les habitants, et j’ai donc plus volontiers pris la peine d’essayer d’abord ce qui pouvait être fait par des moyens justes et équitables. Les gens de ces comtés reculés se sont plaints récemment auprès de l’Assemblée qu’une monnaie suffisante manquait ; vous avez l’occasion de recevoir et de partager entre vous une somme très considérable ; car, si le service de cette expédition devait se poursuivre, comme il est plus que probable qu’il le sera, pendant cent vingt jours, la location de ces chariots et chevaux s’élèvera à plus de trente mille livres, qui vous seront payées en argent et en or de la monnaie du roi.

« Le service sera léger et facile, car l’armée ne marchera guère plus de douze milles par jour, et les chariots et chevaux de bagages, puisqu’ils transportent ces choses qui sont absolument nécessaires au bien-être de l’armée, doivent marcher avec l’armée, et pas plus vite ; et sont, pour le bien de l’armée, toujours placés là où ils peuvent être le plus en sécurité, que ce soit en marche ou au camp.

« Si vous êtes réellement, comme je le crois, de bons et loyaux sujets de sa majesté, vous pouvez maintenant rendre un service très appréciable, et vous le rendre facile à vous-mêmes ; car trois ou quatre de ceux qui ne peuvent séparément se passer de leurs plantations pour un chariot, quatre chevaux et un conducteur, peuvent le faire ensemble, l’un fournissant le chariot, un autre un ou deux chevaux, et un troisième le conducteur, et partager la solde proportionnellement entre vous ; mais si vous ne rendez pas ce service à votre roi et à votre pays volontairement, alors qu’une si bonne solde et des conditions si raisonnables vous sont offertes, votre loyauté sera fortement suspectée. Les affaires du roi doivent être faites ; tant de braves troupes, venues de si loin pour votre défense, ne doivent pas rester oisives à cause de votre réticence à faire ce que l’on peut raisonnablement attendre de vous ; des chariots et des chevaux doivent être trouvés ; des mesures violentes seront probablement utilisées, et vous serez laissés à chercher une compensation là où vous pourrez la trouver, et votre sort, peut-être, sera peu plaint ou considéré.

« Je n’ai aucun intérêt particulier dans cette affaire, car, hormis la satisfaction d’essayer de faire le bien, je n’aurai que ma peine pour mes efforts. Si cette méthode d’obtenir les chariots et les chevaux ne devait pas réussir, je suis obligé d’en informer le général dans quatorze jours ; et je suppose que Sir John St. Clair, le hussard, avec un corps de soldats, entrera immédiatement dans la province à cette fin, ce que je serai désolé d’apprendre, car je suis très sincèrement et véritablement votre ami et bienveillant,

« B. Franklin. »

Je reçus du général environ huit cents livres, à distribuer en avance aux propriétaires de chariots, etc. ; mais cette somme étant insuffisante, j’avançai plus de deux cents livres de plus, et en deux semaines, les cent cinquante chariots, avec deux cent cinquante-neuf chevaux de bât, étaient en marche pour le camp. L’avis promettait le paiement selon l’estimation, au cas où un chariot ou un cheval serait perdu. Les propriétaires, cependant, alléguant qu’ils ne connaissaient pas le général Braddock, ou quelle confiance on pouvait accorder à sa promesse, exigèrent ma caution pour l’exécution, ce que je leur donnai en conséquence.

Pendant que j’étais au camp, soupant un soir avec les officiers du régiment du colonel Dunbar, il me fit part de son inquiétude pour les subalternes, qui, dit-il, n’étaient généralement pas dans l’aisance, et pouvaient difficilement se permettre, dans ce pays cher, de faire les provisions qui pourraient être nécessaires lors d’une si longue marche, à travers une contrée sauvage où rien ne pouvait être acheté. Je compatis à leur sort, et résolus d’essayer de leur procurer quelque soulagement. Je ne lui dis rien, cependant, de mon intention, mais j’écrivis le lendemain matin au comité de l’Assemblée, qui disposait de quelques fonds publics, recommandant chaleureusement le cas de ces officiers à leur considération, et proposant qu’un présent leur fût envoyé, composé de vivres et de rafraîchissements. Mon fils, qui avait quelque expérience de la vie de camp et de ses besoins, dressa une liste pour moi, que j’insérai dans ma lettre. Le comité approuva, et usa d’une telle diligence que, conduit par mon fils, les approvisionnements arrivèrent au camp aussi vite que les chariots. Ils consistaient en vingt paquets, chacun contenant :

6 livres de sucre en pain. 6 livres de bon sucre Muscovado. 1 livre de bon thé vert. 1 livre de bon thé bohea. 6 livres de bon café moulu. 6 livres de chocolat. 1/2 quintal de meilleur biscuit blanc. 1/2 livre de poivre. 1 quart de meilleur vinaigre de vin blanc. 1 fromage de Gloucester. 1 baril contenant 20 livres de bon beurre. 2 douzaines de vieux vin de Madère. 2 gallons d’eau-de-vie de la Jamaïque. 1 bouteille de farine de moutarde. 2 jambons bien conservés. 1/2 douzaine de langues séchées. 6 livres de riz. 6 livres de raisins secs.

Ces vingt paquets, bien emballés, furent placés sur autant de chevaux, chaque paquet, avec le cheval, étant destiné comme présent pour un officier. Ils furent reçus avec beaucoup de gratitude, et la gentillesse fut reconnue par des lettres qui me furent adressées par les colonels des deux régiments, dans les termes les plus reconnaissants. Le général, lui aussi, fut hautement satisfait de ma conduite en lui procurant les chariots, etc., et paya volontiers mon compte de débours, me remerciant à plusieurs reprises, et sollicitant mon assistance ultérieure pour lui faire parvenir des provisions. J’entrepris cela également, et j’y fus occupé jusqu’à ce que nous apprenions sa défaite, avançant pour le service mon propre argent, plus de mille livres sterling, dont je lui envoyai le compte. Il parvint entre ses mains, heureusement pour moi, quelques jours avant la bataille, et il me retourna immédiatement un ordre sur le payeur pour la somme ronde de mille livres, laissant le reste au compte suivant. Je considère ce paiement comme un coup de chance, n’ayant jamais pu obtenir ce reste, dont je reparlerai plus loin.

Ce général était, je crois, un homme courageux, et aurait probablement pu faire figure de bon officier dans quelque guerre européenne. Mais il avait trop confiance en lui-même, une opinion trop haute de la valeur des troupes régulières, et une opinion trop basse tant des Américains que des Indiens. George Croghan, notre interprète indien, le rejoignit lors de sa marche avec cent de ces gens, qui auraient pu être d’une grande utilité à son armée en tant que guides, éclaireurs, etc., s’il les avait traités avec bonté ; mais il les méprisa et les négligea, et ils le quittèrent progressivement.

En conversation avec lui un jour, il me donnait quelque compte rendu de sa progression prévue. « Après avoir pris le fort Duquesne », dit-il, « je dois me diriger vers Niagara ; et, l’ayant pris, vers Frontenac, si la saison le permet ; et je suppose qu’elle le permettra, car Duquesne peut difficilement me retenir plus de trois ou quatre jours ; et ensuite, je ne vois rien qui puisse obstruer ma marche vers Niagara. » Ayant auparavant médité la longue ligne que son armée devait former lors de sa marche par une route très étroite, à couper pour eux à travers les bois et les broussailles, et aussi ce que j’avais lu sur une défaite antérieure de quinze cents Français qui avaient envahi le pays iroquois, j’avais conçu quelques doutes et quelques craintes pour l’issue de la campagne. Mais je me risquai seulement à dire : « Assurément, monsieur, si vous arrivez en bon état devant Duquesne, avec ces belles troupes, si bien pourvues d’artillerie, cet endroit n’étant pas encore complètement fortifié, et comme nous l’entendons, avec une garnison peu nombreuse, ne pourra probablement opposer qu’une courte résistance. Le seul danger d’obstruction à votre marche que j’appréhende vient des embuscades des Indiens, qui, par une pratique constante, sont dextres à les préparer et à les exécuter ; et la mince ligne, longue de près de quatre milles, que votre armée devra former, peut l’exposer à être attaquée par surprise sur ses flancs, et à être coupée comme un fil en plusieurs morceaux, qui, par leur distance, ne pourront arriver à temps pour se soutenir mutuellement. »

Il sourit de mon ignorance et répliqua : « Ces sauvages peuvent, en effet, être un ennemi redoutable pour votre milice américaine inexpérimentée, mais contre les troupes régulières et disciplinées du roi, monsieur, il est impossible qu’ils fassent la moindre impression. » J’étais conscient de l’incorrection qu’il y avait à disputer avec un militaire sur des questions de sa profession, et je n’en dis pas plus. L’ennemi, cependant, ne prit pas l’avantage sur son armée que j’appréhendais que sa longue ligne de marche ne l’expose à subir, mais la laissa avancer sans interruption jusqu’à neuf milles de l’endroit ; et alors, alors qu’elle était plus regroupée (car elle venait de traverser une rivière, où l’avant-garde avait fait halte jusqu’à ce que tous soient passés), et dans une partie plus ouverte des bois que toutes celles qu’elle avait traversées, il attaqua son avant-garde par un feu nourri depuis derrière les arbres et les buissons, ce qui fut la première nouvelle que le général eut de la présence d’un ennemi près de lui. Cette garde étant désordonnée, le général pressa les troupes de leur porter assistance, ce qui fut fait dans une grande confusion, à travers les chariots, les bagages et le bétail ; et soudain, le feu vint sur leur flanc : les officiers, étant à cheval, étaient plus facilement distingués, choisis comme cibles, et tombèrent très rapidement ; et les soldats étaient entassés pêle-mêle, n’ayant ou n’entendant aucun ordre, et restant debout à se faire tirer dessus jusqu’à ce que les deux tiers d’entre eux fussent tués ; et alors, saisis d’une panique, tous s’enfuirent avec précipitation.

Les conducteurs de chariots prirent chacun un cheval de leur attelage et s’enfuirent ; leur exemple fut immédiatement suivi par d’autres ; de sorte que tous les chariots, provisions, artillerie et approvisionnements furent laissés à l’ennemi. Le général, étant blessé, fut ramené avec difficulté ; son secrétaire, M. Shirley, fut tué à ses côtés ; et sur quatre-vingt-six officiers, soixante-trois furent tués ou blessés, et sept cent quatorze hommes tués sur onze cents. Ces onze cents avaient été des hommes triés sur le volet parmi toute l’armée ; le reste avait été laissé derrière avec le colonel Dunbar, qui devait suivre avec la partie la plus lourde des approvisionnements, provisions et bagages. Les fuyards, n’étant pas poursuivis, arrivèrent au camp de Dunbar, et la panique qu’ils apportèrent avec eux le saisit instantanément, lui et tous ses hommes ; et, bien qu’il eût maintenant plus de mille hommes, et que l’ennemi qui avait battu Braddock ne dépassât tout au plus quatre cents Indiens et Français réunis, au lieu de poursuivre et d’essayer de recouvrer une partie de l’honneur perdu, il ordonna que tous les approvisionnements, munitions, etc., fussent détruits, afin de pouvoir disposer de plus de chevaux pour faciliter sa fuite vers les établissements, et d’avoir moins de bagages encombrants à transporter. Il y fut rencontré par des requêtes des gouverneurs de Virginie, du Maryland et de Pennsylvanie, lui demandant de poster ses troupes sur la frontière, de manière à offrir quelque protection aux habitants ; mais il poursuivit sa marche précipitée à travers tout le pays, ne se croyant pas en sécurité avant d’être arrivé à Philadelphie, où les habitants pouvaient le protéger. Toute cette affaire nous donna, à nous Américains, le premier soupçon que nos idées exaltées sur la prouesse des troupes régulières britanniques n’avaient pas été bien fondées.

Lors de leur première marche, aussi, depuis leur débarquement jusqu’à ce qu’ils eussent dépassé les établissements, ils avaient pillé et dépouillé les habitants, ruinant totalement certaines familles pauvres, en plus d’insulter, d’abuser et d’emprisonner les gens s’ils protestaient. C’en était assez pour nous dégoûter de tels défenseurs, si nous en avions vraiment eu besoin. Combien différente fut la conduite de nos amis français en 1781, qui, lors d’une marche à travers la partie la plus habitée de notre pays, depuis Rhode Island jusqu’en Virginie, près de sept cents milles, ne donnèrent lieu à la moindre plainte pour la perte d’un cochon, d’un poulet, ou même d’une pomme.

Le capitaine Orme, qui était l’un des aides de camp du général, et, ayant été grièvement blessé, fut ramené avec lui, et resta avec lui jusqu’à sa mort, qui survint quelques jours plus tard, me raconta qu’il était resté totalement silencieux tout le premier jour, et n’avait dit le soir que : « Qui l’aurait cru ? » Qu’il fut silencieux à nouveau le jour suivant, ne disant seulement à la fin : « Nous saurons mieux comment traiter avec eux une autre fois » ; et mourut quelques minutes après.

Les papiers du secrétaire, avec tous les ordres, instructions et correspondance du général, tombant entre les mains de l’ennemi, ils sélectionnèrent et traduisirent en français un certain nombre d’articles, qu’ils imprimèrent pour prouver les intentions hostiles de la cour britannique avant la déclaration de guerre. Parmi ceux-ci, je vis quelques lettres du général au ministère, parlant hautement du grand service que j’avais rendu à l’armée, et me recommandant à leur attention. David Hume, aussi, qui fut quelques années plus tard secrétaire de Lord Hertford, alors ministre en France, et ensuite du général Conway, alors secrétaire d’État, me dit qu’il avait vu parmi les papiers de ce bureau des lettres de Braddock me recommandant hautement. Mais, l’expédition ayant été malheureuse, mon service, semble-t-il, ne fut pas jugé de grande valeur, car ces recommandations ne me furent jamais d’aucune utilité.

Quant aux récompenses de sa part, je n’en demandai qu’une, qui était qu’il donnât l’ordre à ses officiers de ne plus enrôler aucun de nos serviteurs achetés, et qu’il libérât ceux qui avaient déjà été enrôlés. Il l’accorda volontiers, et plusieurs furent en conséquence rendus à leurs maîtres, sur ma demande. Dunbar, lorsque le commandement lui échut, ne fut pas si généreux. Étant à Philadelphie, lors de sa retraite, ou plutôt de sa fuite, je m’adressai à lui pour la libération des serviteurs de trois pauvres fermiers du comté de Lancaster qu’il avait enrôlés, lui rappelant les ordres du défunt général à cet égard. Il me promit que, si les maîtres voulaient venir le voir à Trenton, où il devait être dans quelques jours lors de sa marche vers New York, il leur rendrait leurs hommes. Ils furent en conséquence aux frais et à la peine d’aller à Trenton, et là, il refusa d’exécuter sa promesse, au grand préjudice et à la grande déception de ceux-ci.

Aussitôt que la perte des chariots et des chevaux fut généralement connue, tous les propriétaires se retournèrent contre moi pour la valeur dont j’avais donné caution de répondre. Leurs réclamations me causèrent beaucoup d’embarras ; j’eus beau leur faire savoir que l’argent était prêt entre les mains du payeur, mais que les ordres pour le verser devaient d’abord être obtenus du général Shirley, et leur assurer que j’avais adressé une lettre à ce général ; mais celui-ci étant éloigné, une réponse ne pouvait être reçue rapidement, et ils devaient prendre patience ; tout cela ne suffit pas à les satisfaire, et certains commencèrent à me poursuivre en justice. Le général Shirley finit par me tirer de cette situation terrible en nommant des commissaires chargés d’examiner les réclamations et en ordonnant le paiement. Elles s’élevaient à près de vingt mille livres, ce qui m’eût ruiné si j’avais dû les acquitter.

Avant que nous n’ayons eu la nouvelle de cette défaite, les deux docteurs Bond vinrent me trouver avec une feuille de souscription destinée à recueillir des fonds pour couvrir les frais d’un grand feu d’artifice, qu’il était prévu de tirer lors d’une réjouissance à la réception de la nouvelle de notre prise du fort Duquesne. Je pris un air grave et dis qu’il serait, à mon sens, bien assez tôt de préparer les réjouissances quand nous saurions que nous aurions occasion de nous réjouir. Ils parurent surpris que je ne me conformasse pas immédiatement à leur proposition. « Pourquoi au diable ! » dit l’un d’eux, « vous ne supposez tout de même pas que le fort ne sera pas pris ? » « Je ne sais pas s’il ne sera pas pris, mais je sais que les événements de la guerre sont sujets à une grande incertitude. » Je leur donnai les raisons de mon doute ; la souscription fut abandonnée, et les organisateurs évitèrent ainsi l’humiliation qu’ils auraient subie si le feu d’artifice avait été préparé. Le docteur Bond, à une autre occasion par la suite, dit qu’il n’aimait pas les pressentiments de Franklin.

Le gouverneur Morris, qui avait continuellement tourmenté l’Assemblée avec message sur message avant la défaite de Braddock, pour les contraindre à voter des lois levant des fonds pour la défense de la province sans taxer, entre autres, les domaines du propriétaire, et qui avait rejeté tous leurs projets de loi parce qu’ils ne contenaient pas une telle clause d’exemption, redoubla alors ses attaques avec plus d’espoir de succès, le danger et la nécessité étant plus grands. L’Assemblée, cependant, demeura ferme, croyant avoir la justice de son côté, et qu’il s’agirait d’abandonner un droit essentiel si elle permettait au gouverneur d’amender ses projets de loi de finances. Dans l’un des derniers, en effet, qui consistait à accorder cinquante mille livres, l’amendement qu’il proposait ne portait que sur un seul mot. Le projet de loi exprimait « que tous les domaines, réels et personnels, devaient être taxés, ceux des propriétaires non exceptés. » Son amendement consistait à remplacer « non » par « seulement » : une modification petite, mais très substantielle. Cependant, lorsque la nouvelle de ce désastre parvint en Angleterre, nos amis là-bas, à qui nous avions pris soin de fournir toutes les réponses de l’Assemblée aux messages du gouverneur, soulevèrent un tollé contre les propriétaires pour leur mesquinerie et leur injustice à donner de telles instructions à leur gouverneur ; certains allant jusqu’à dire qu’en faisant obstruction à la défense de leur province, ils perdaient leur droit sur celle-ci. Ils furent intimidés par cela et envoyèrent l’ordre à leur receveur général d’ajouter cinq mille livres de leur argent à toute somme qui pourrait être donnée par l’Assemblée à cette fin.

Ceci, ayant été notifié à la Chambre, fut accepté en lieu et place de leur part d’une taxe générale, et un nouveau projet de loi fut formé, avec une clause d’exemption, qui fut adopté en conséquence. Par cet acte, je fus nommé l’un des commissaires chargés de disposer de cet argent, soixante mille livres. J’avais été actif à modeler le projet de loi et à obtenir son adoption, et j’avais, dans le même temps, rédigé un projet de loi pour établir et discipliner une milice volontaire, que je fis passer à la Chambre sans grande difficulté, car on prit soin d’y laisser les quakers libres de leur choix. Pour encourager l’association nécessaire à la formation de la milice, j’écrivis un dialogue, exposant et répondant à toutes les objections qui me venaient à l’esprit contre une telle milice, lequel fut imprimé et eut, à mon sens, un grand effet.

XVII

LA DÉFENSE DE LA FRONTIÈRE PAR FRANKLIN

Pendant que les différentes compagnies dans la ville et à la campagne se formaient et apprenaient leur exercice, le gouverneur me persuada de prendre en charge notre frontière nord-ouest, qui était infestée par l’ennemi, et de pourvoir à la défense des habitants en levant des troupes et en construisant une ligne de forts. J’entrepris cette tâche militaire, bien que je ne me sentisse pas très qualifié pour cela. Il me donna une commission avec pleins pouvoirs, et un paquet de commissions en blanc pour les officiers, à confier à qui je jugerais bon. Je n’eus que peu de difficulté à lever des hommes, ayant bientôt cinq cent soixante soldats sous mes ordres. Mon fils, qui avait été officier dans l’armée levée contre le Canada lors de la guerre précédente, était mon aide de camp et me fut d’une grande utilité. Les Indiens avaient brûlé Gnadenhut, un village établi par les Moraves, et massacré les habitants ; mais l’endroit était considéré comme une bonne situation pour l’un des forts.

Afin de m’y rendre, je rassemblai les compagnies à Bethlehem, le principal établissement de ces gens. Je fus surpris de le trouver dans un si bon état de défense ; la destruction de Gnadenhut leur avait fait appréhender le danger. Les principaux bâtiments étaient défendus par une palissade ; ils avaient acheté une quantité d’armes et de munitions à New York, et avaient même placé des tas de petits pavés entre les fenêtres de leurs hautes maisons de pierre, pour que leurs femmes les jettent sur la tête de tout Indien qui tenterait d’y pénétrer de force. Les frères armés, aussi, montaient la garde et se relevaient aussi méthodiquement que dans n’importe quelle ville de garnison. En conversation avec l’évêque, Spangenberg, je mentionnai cette surprise ; car, sachant qu’ils avaient obtenu un acte du Parlement les exemptant des devoirs militaires dans les colonies, j’avais supposé qu’ils étaient scrupuleusement opposés à porter les armes par conscience. Il me répondit que ce n’était pas l’un de leurs principes établis, mais qu’au moment où ils obtinrent cet acte, cela était considéré comme un principe par beaucoup des leurs. À cette occasion, cependant, ils découvrirent, à leur surprise, que ce principe n’était adopté que par quelques-uns. Il semble qu’ils furent soit trompés sur eux-mêmes, soit qu’ils trompèrent le Parlement ; mais le sens commun, aidé par le danger présent, l’emporte parfois sur les opinions fantaisistes.

C’était le début de janvier quand nous nous mîmes en route pour cette affaire de construction de forts. J’envoyai un détachement vers le Minisink, avec des instructions pour en ériger un pour la sécurité de cette partie supérieure du pays, et un autre vers la partie inférieure, avec des instructions similaires ; et je conclus d’aller moi-même avec le reste de mes forces à Gnadenhut, où un fort était jugé plus immédiatement nécessaire. Les Moraves me procurèrent cinq chariots pour nos outils, nos provisions, nos bagages, etc.

Juste avant que nous quittions Bethlehem, onze fermiers, qui avaient été chassés de leurs plantations par les Indiens, vinrent me demander une provision d’armes à feu, afin qu’ils puissent retourner chercher leur bétail. Je leur donnai à chacun un fusil avec les munitions appropriées. Nous n’avions pas fait beaucoup de milles qu’il commença à pleuvoir, et il continua de pleuvoir toute la journée ; il n’y avait aucune habitation sur la route pour nous abriter, jusqu’à ce que nous arrivions près de la nuit à la maison d’un Allemand, où, et dans sa grange, nous nous retrouvâmes tous entassés, aussi trempés que l’eau pouvait nous rendre. Il fut heureux que nous ne fussions pas attaqués pendant notre marche, car nos armes étaient de la plus ordinaire espèce, et nos hommes ne pouvaient garder leurs platines au sec. Les Indiens sont habiles dans des dispositifs à cet effet, que nous n’avions pas. Ils rencontrèrent ce jour-là les onze pauvres fermiers mentionnés plus haut, et en tuèrent dix. Celui qui échappa informa que le fusil du sien et celui de ses compagnons ne voulurent pas faire feu, l’amorce étant mouillée par la pluie.

Le lendemain étant beau, nous continuâmes notre marche et arrivâmes au Gnadenhut désolé. Il y avait une scierie à proximité, autour de laquelle restaient plusieurs piles de planches, avec lesquelles nous nous abritâmes rapidement ; une opération d’autant plus nécessaire en cette saison inclémente que nous n’avions pas de tentes. Notre premier travail fut d’enterrer plus convenablement les morts que nous trouvâmes là, qui avaient été à moitié ensevelis par les gens du pays.

Le lendemain matin, notre fort fut planifié et tracé, la circonférence mesurant quatre cent cinquante-cinq pieds, ce qui nécessiterait autant de palissades faites d’arbres, d’un pied de diamètre chacun en moyenne. Nos haches, dont nous avions soixante-dix, furent immédiatement mises à l’œuvre pour abattre les arbres, et nos hommes, étant habiles à leur maniement, on fit preuve d’une grande célérité. Voyant les arbres tomber si vite, j’eus la curiosité de regarder ma montre quand deux hommes commencèrent à couper un pin ; en six minutes, il était au sol, et je trouvai qu’il avait quatorze pouces de diamètre. Chaque pin faisait trois palissades de dix-huit pieds de long, pointues à une extrémité. Pendant qu’on les préparait, nos autres hommes creusèrent une tranchée tout autour, de trois pieds de profondeur, dans laquelle les palissades devaient être plantées ; et, nos chariots, les caisses ayant été enlevées, et les roues avant et arrière séparées en retirant la goupille qui unissait les deux parties de la flèche, nous eûmes dix chariots, avec deux chevaux chacun, pour transporter les palissades des bois jusqu’à l’endroit. Lorsqu’elles furent installées, nos charpentiers construisirent une estrade

de planches tout autour à l’intérieur, d’environ six pieds de haut, pour que les hommes puissent se tenir debout pour tirer par les meurtrières. Nous avions un pierrier, que nous montâmes sur l’un des angles, et que nous tirâmes dès qu’il fut fixé, pour faire savoir aux Indiens, s’il y en avait à portée d’oreille, que nous avions de telles pièces ; et ainsi notre fort, si un nom aussi magnifique peut être donné à une si misérable palissade, fut terminé en une semaine, bien qu’il plût si fort un jour sur deux que les hommes ne pouvaient travailler.

Cela me donna l’occasion d’observer que, lorsque les hommes sont occupés, ils sont plus contents ; car les jours où ils travaillaient, ils étaient de bonne humeur et joyeux, et, conscients d’avoir fait une bonne journée de travail, ils passaient la soirée gaiement ; mais nos jours d’oisiveté, ils étaient mutins et querelleurs, trouvant à redire sur leur porc, le pain, etc., et constamment de mauvaise humeur, ce qui me rappela un capitaine de navire, dont la règle était de garder ses hommes constamment au travail ; et, quand son second lui dit une fois qu’ils avaient tout fait et qu’il n’y avait plus rien pour les occuper, « Oh », dit-il, « faites-les récurer l’ancre. »

Ce genre de fort, bien que méprisable, est une défense suffisante contre les Indiens, qui n’ont pas de canon. Nous trouvant maintenant postés en sécurité, et ayant un lieu où nous retirer à l’occasion, nous nous aventurâmes en groupes pour fouiller le pays adjacent. Nous ne rencontrâmes pas d’Indiens, mais nous trouvâmes les endroits sur les collines voisines où ils s’étaient couchés pour surveiller nos agissements. Il y avait un art dans leur conception de ces endroits qui semble mériter mention. Étant en hiver, un feu leur était nécessaire ; mais un feu ordinaire à la surface du sol aurait, par sa lumière, révélé leur position à distance. Ils avaient donc creusé des trous dans le sol d’environ trois pieds de diamètre, et un peu plus profonds ; nous vîmes où ils avaient, avec leurs hachettes, coupé le charbon de bois sur les côtés de bûches brûlées gisant dans les bois. Avec ces charbons, ils avaient fait de petits feux au fond des trous, et nous observâmes parmi les mauvaises herbes et l’herbe les empreintes de leurs corps, faites par leur position couchée tout autour, avec leurs jambes pendant dans les trous pour garder leurs pieds au chaud, ce qui, chez eux, est un point essentiel. Ce genre de feu, ainsi géré, ne pouvait les découvrir, ni par sa lumière, sa flamme, ses étincelles, ni même sa fumée : il apparut que leur nombre n’était pas grand, et il semble qu’ils virent que nous étions trop nombreux pour être attaqués par eux avec perspective d’avantage.

Nous avions pour aumônier un ministre presbytérien zélé, M. Beatty, qui se plaignait auprès de moi que les hommes n’assistaient généralement pas à ses prières et exhortations. Quand ils s’enrôlaient, on leur promettait, outre la solde et les vivres, une mesure de rhum par jour, qui leur était ponctuellement distribuée, moitié le matin, et l’autre moitié le soir ; et j’observai qu’ils étaient aussi ponctuels pour venir la recevoir ; sur quoi je dis à M. Beatty : « Il est, peut-être, au-dessous de la dignité de votre profession d’agir comme intendant du rhum, mais si vous deviez le distribuer juste après les prières, vous les auriez tous autour de vous. » Il aima l’idée, entreprit l’office, et, avec l’aide de quelques mains pour mesurer la liqueur, l’exécuta à satisfaction, et jamais les prières ne furent plus généralement et plus ponctuellement suivies ; de sorte que je pensai que cette méthode était préférable à la punition infligée par certaines lois militaires pour l’absence au service divin.

J’avais à peine terminé cette affaire, et fait bien approvisionner mon fort, que je reçus une lettre du gouverneur, m’informant qu’il avait convoqué l’Assemblée, et souhaitait ma présence là-bas, si la situation sur les frontières était telle que mon maintien sur place n’était plus nécessaire. Mes amis, aussi, de l’Assemblée, me pressant par leurs lettres d’être, si possible, à la réunion, et mes trois forts prévus étant maintenant complétés, et les habitants contents de rester dans leurs fermes sous cette protection, je résolus de retourner ; d’autant plus volontiers qu’un officier de Nouvelle-Angleterre, le colonel Clapham, expérimenté dans la guerre indienne, étant en visite à notre établissement, consentit à accepter le commandement. Je lui donnai une commission, et, faisant parader la garnison, je la fis lire devant eux, et le leur présentai comme un officier qui, par son habileté dans les affaires militaires, était bien plus apte à les commander que moi-même ; et, leur donnant une petite exhortation, je pris congé. Je fus escorté jusqu’à Bethlehem, où je me reposai quelques jours pour me remettre de la fatigue que j’avais subie. La première nuit, étant dans un bon lit, je pouvais à peine dormir, c’était si différent de mon dur couchage sur le sol de notre cabane à Gnaden enveloppé seulement dans une couverture ou deux.

Pendant mon séjour à Bethlehem, je m’enquis un peu de la pratique des Moraves : certains d’entre eux m’avaient accompagné, et tous furent très aimables avec moi. Je trouvai qu’ils travaillaient pour un fonds commun, mangeaient à des tables communes, et dormaient dans des dortoirs communs, en grand nombre ensemble. Dans les dortoirs, j’observai des meurtrières, à certaines distances tout le long juste sous le plafond, ce que je trouvai judicieusement placé pour le renouvellement de l’air. J’étais à leur église, où je fus diverti par de la bonne musique, l’orgue étant accompagné de violons, hautbois, flûtes, clarinettes, etc. Je compris que leurs sermons n’étaient pas habituellement prêchés à des congrégations mixtes d’hommes, de femmes et d’enfants, comme c’est notre pratique courante, mais qu’ils assemblaient parfois les hommes mariés, d’autres fois leurs épouses, puis les jeunes hommes, les jeunes femmes, et les petits enfants, chaque division séparément. Le sermon que j’entendis était pour ces derniers, qui entrèrent et furent placés en rangs sur des bancs ; les garçons sous la conduite d’un jeune homme, leur précepteur, et les filles conduites par une jeune femme. Le discours semblait bien adapté à leurs capacités, et fut délivré d’une manière plaisante et familière, les cajolant, pour ainsi dire, à être bons. Ils se comportèrent très sagement, mais semblaient pâles et en mauvaise santé, ce qui me fit soupçonner qu’ils étaient gardés trop enfermés, ou qu’on ne leur accordait pas suffisamment d’exercice.

Je m’enquis concernant les mariages moraves, si le rapport était vrai qu’ils se faisaient par le sort. On me dit que le sort n’était utilisé que dans des cas particuliers ; qu’en général, quand un jeune homme se sentait disposé à se marier, il en informait les anciens de sa classe, qui consultaient les femmes aînées qui gouvernaient les jeunes femmes. Comme ces anciens des différents sexes connaissaient bien les tempéraments et les dispositions de leurs élèves respectifs, ils pouvaient mieux juger quels mariages étaient appropriés, et leurs jugements étaient généralement acceptés ; mais si, par exemple, il arrivait que deux ou trois jeunes femmes soient trouvées également convenables pour le jeune homme, le sort était alors utilisé. J’objectai que, si les mariages ne sont pas faits par le choix mutuel des parties, certains d’entre eux peuvent risquer d’être très malheureux. « Et ils peuvent l’être aussi, » répondit mon informateur, « si vous laissez les parties choisir pour elles-mêmes » ; ce que, en vérité, je ne pouvais nier.

De retour à Philadelphie, je trouvai que l’association allait bon train, les habitants qui n’étaient pas quakers y étant assez généralement venus, s’étant formés en compagnies, et ayant choisi leurs capitaines, lieutenants et enseignes, conformément à la nouvelle loi. Le Dr B. me rendit visite et me rendit compte de la peine qu’il avait prise pour répandre un bon accueil général à la loi, et attribua beaucoup à ces efforts. J’avais eu la vanité d’attribuer tout à mon Dialogue ; cependant, ne sachant pas s’il pouvait avoir raison, je le laissai jouir de son opinion, ce que je prends être généralement la meilleure manière dans de tels cas. Les officiers, se réunissant, me choisirent pour être colonel du régiment, ce que cette fois j’acceptai. J’oublie combien de compagnies nous avions, mais nous faisâmes défiler environ douze cents hommes d’allure martiale, avec une compagnie d’artillerie, qui avait été fournie avec six pièces de campagne en cuivre, dont ils étaient devenus si experts dans l’usage qu’ils tiraient douze fois par minute. La première fois que je passai mon régiment en revue, ils m’accompagnèrent jusqu’à ma maison, et voulurent me saluer avec quelques salves tirées devant ma porte, ce qui fit tomber et cassa plusieurs verres de mon appareil électrique. Et mon nouvel honneur se révéla ne pas être beaucoup moins fragile ; car toutes nos commissions furent peu après brisées par une abrogation de la loi en Angleterre.

Pendant ce court laps de temps de mon colonelat, étant sur le point de partir pour un voyage en Virginie, les officiers de mon régiment se mirent en tête qu’il serait convenable pour eux de m’escorter hors de la ville, jusqu’au bac inférieur. Juste au moment où je montais à cheval, ils arrivèrent à ma porte, entre trente et quarante, montés, et tous dans leurs uniformes. Je n’avais pas été préalablement mis au courant du projet, ou je l’aurais empêché, étant naturellement opposé à l’étalage de faste en quelque occasion que ce soit ; et j’étais assez chagriné de leur apparition, car je ne pouvais éviter qu’ils m’accompagnent. Ce qui rendit la chose pire, c’est que, dès que nous commençâmes à nous mettre en mouvement, ils tirèrent leurs épées et chevauchèrent avec elles nues tout le long du chemin. Quelqu’un écrivit un compte rendu de cela au propriétaire, et cela lui causa une grande offense. Aucun tel honneur ne lui avait été rendu lorsqu’il était dans la province, ni à aucun de ses gouverneurs ; et il dit que c’était seulement convenable pour les princes du sang royal, ce qui peut être vrai pour autant que j’en sache, moi qui étais, et suis toujours, ignorant de l’étiquette dans de tels cas.

Cette affaire stupide, cependant, accrut grandement sa rancœur contre moi, qui était déjà assez forte, à cause de ma conduite à l’Assemblée concernant l’exemption de son domaine de la taxation, ce à quoi je m’étais toujours opposé très chaleureusement, et non sans de sévères réflexions sur sa mesquinerie et son injustice à le revendiquer. Il m’accusa auprès du ministère d’être le grand obstacle au service du Roi, empêchant, par mon influence à la Chambre, la forme appropriée des projets de loi pour lever de l’argent, et il donna en exemple cette parade avec mes officiers comme une preuve de mon intention de prendre le gouvernement de la province hors de ses mains par la force. Il s’adressa aussi à Sir Everard Fawkener, le maître général des postes, pour me priver de ma charge ; mais cela n’eut d’autre effet que d’obtenir de Sir Everard une douce remontrance.

Nonobstant la querelle continuelle entre le gouverneur et la Chambre, dans laquelle, en tant que membre, je pris une si large part, il subsistait toujours une relation civile entre ce gentilhomme et moi, et nous n’eûmes jamais de différend personnel. J’ai parfois pensé depuis que son absence de ressentiment, ou presque, à mon égard pour les réponses dont il était su que j’étais l’auteur en réplique à ses messages, pourrait être l’effet d’une habitude professionnelle, et qu’ayant été formé au droit, il pouvait nous considérer tous deux simplement comme les avocats de clients opposés dans un procès, lui pour les propriétaires et moi pour l’Assemblée. Il lui arrivait donc de passer de manière amicale pour prendre conseil auprès de moi sur des points difficiles, et parfois, quoique rarement, de suivre mon avis.

Nous agîmes de concert pour fournir des vivres à l’armée de Braddock ; et, lorsque la nouvelle choquante de sa défaite arriva, le gouverneur envoya me chercher en toute hâte pour me consulter sur les mesures à prendre afin d’empêcher la désertion des comtés de l’arrière-pays. J’ai oublié à présent le conseil que je lui donnai ; mais je crois que c’était d’écrire à Dunbar pour le décider, si possible, à poster ses troupes sur les frontières pour leur protection, jusqu’à ce qu’avec des renforts venus des colonies, il pût être en mesure de poursuivre l’expédition. Et, après mon retour de la frontière, il aurait voulu que j’entreprenne la conduite d’une telle expédition avec des troupes provinciales, pour la réduction du fort Duquesne, Dunbar et ses hommes étant employés ailleurs ; et il proposa de me nommer général. Je n’avais pas une aussi haute opinion de mes capacités militaires qu’il feignait de l’avoir, et je crois que ses professions devaient dépasser ses sentiments réels ; mais il pensait probablement que ma popularité faciliterait la levée des hommes, et mon influence à l’Assemblée, l’octroi de l’argent pour les payer, et cela, peut-être, sans taxer les biens des propriétaires. Me trouvant moins enclin à m’engager qu’il ne l’espérait, le projet fut abandonné, et il quitta bientôt le gouvernement, étant remplacé par le capitaine Denny.

XVIII

EXPÉRIENCES SCIENTIFIQUES

Avant de procéder à la narration de la part que je pris aux affaires publiques sous l’administration de ce nouveau gouverneur, il ne sera peut-être pas inutile de rendre compte ici de l’origine et du progrès de ma réputation philosophique.

En 1746, me trouvant à Boston, j’y rencontrai un certain Dr Spence, fraîchement arrivé d’Écosse, qui me montra quelques expériences électriques. Elles furent imparfaitement exécutées, car il n’était pas très expert ; mais, portant sur un sujet tout à fait nouveau pour moi, elles me surprirent et me plurent également. Peu après mon retour à Philadelphie, notre compagnie de bibliothèque reçut de M. P. Collinson, membre de la Société Royale de Londres, le cadeau d’un tube de verre, accompagné d’un compte rendu sur son usage pour réaliser de telles expériences. Je saisis avidement l’occasion de répéter ce que j’avais vu à Boston ; et, par une longue pratique, j’acquis une grande aisance à exécuter celles dont nous avions reçu le récit d’Angleterre, tout en en ajoutant un nombre de nouvelles. Je dis une longue pratique, car ma maison fut continuellement pleine, pendant quelque temps, de gens qui venaient voir ces nouvelles merveilles.

Pour partager un peu cet embarras parmi mes amis, je fis souffler un nombre de tubes semblables à notre verrerie, dont ils se fournirent, si bien que nous eûmes finalement plusieurs expérimentateurs. Parmi eux, le principal était M. Kinnersley, un voisin ingénieux que, se trouvant sans emploi, j’encourageai à entreprendre de montrer les expériences contre argent, et je rédigeai pour lui deux conférences, dans lesquelles les expériences étaient rangées dans un tel ordre, et accompagnées d’explications dans une telle méthode, que les précédentes devaient aider à comprendre les suivantes. Il se procura un appareil élégant à cet effet, dans lequel toutes les petites machines que j’avais grossièrement faites pour moi-même furent finement formées par des fabricants d’instruments. Ses conférences furent bien suivies et donnèrent une grande satisfaction ; et après quelque temps, il parcourut les colonies, les exposant dans chaque ville capitale, et ramassa quelque argent. Dans les îles des Antilles, en effet, les expériences ne pouvaient être faites qu’avec difficulté, en raison de l’humidité générale de l’air.

Obligés comme nous l’étions envers M. Collinson pour son cadeau du tube, etc., je pensai qu’il était juste qu’il fût informé de notre succès dans son utilisation, et je lui écrivis plusieurs lettres contenant le récit de nos expériences. Il les fit lire à la Société Royale, où elles ne furent d’abord pas jugées dignes de suffisamment d’attention pour être imprimées dans leurs Transactions. Un papier, que j’écrivis pour M. Kinnersley sur l’identité de la foudre et de l’électricité, je l’envoyai au Dr Mitchel, une de mes connaissances et également l’un des membres de cette société, qui m’écrivit qu’il avait été lu, mais qu’il avait été tourné en dérision par les connaisseurs. Les papiers, cependant, ayant été montrés au Dr Fothergill, il les jugea d’une trop grande valeur pour être étouffés, et conseilla de les imprimer. M. Collinson les donna alors à Cave pour publication dans son Gentleman’s Magazine ; mais il choisit de les imprimer séparément dans une brochure, et le Dr Fothergill en écrivit la préface. Cave, semble-t-il, jugea correctement pour son profit, car par les ajouts qui arrivèrent par la suite, ils se gonflèrent en un volume in-quarto, qui a connu cinq éditions, et ne lui a rien coûté en droits d’auteur.

Ce fut toutefois quelque temps avant que ces papiers ne soient beaucoup remarqués en Angleterre. Une copie d’entre eux étant tombée entre les mains du comte de Buffon, un philosophe justement d’une grande réputation en France, et, en vérité, dans toute l’Europe, il persuada M. Dalibard de les traduire en français, et ils furent imprimés à Paris. La publication offensa l’abbé Nollet, précepteur en philosophie naturelle de la famille royale et habile expérimentateur, qui avait formé et publié une théorie de l’électricité, laquelle avait alors la vogue générale. Il ne put d’abord croire qu’une telle œuvre vînt d’Amérique, et dit qu’elle devait avoir été fabriquée par ses ennemis à Paris pour décrier son système. Par la suite, ayant été assuré qu’il existait réellement une telle personne que Franklin à Philadelphie, ce dont il avait douté, il écrivit et publia un volume de Lettres, principalement adressées à moi, défendant sa théorie et niant la véracité de mes expériences et des positions qui en étaient déduites.

J’eus un jour l’intention de répondre à l’abbé, et commençai même la réponse ; mais, considérant que mes écrits contenaient une description d’expériences que quiconque pouvait répéter et vérifier, et qui, si elles ne pouvaient être vérifiées, ne pouvaient être défendues ; ou des observations offertes comme des conjectures, et non délivrées de manière dogmatique, ne me mettant donc dans aucune obligation de les défendre ; et réfléchissant qu’un différend entre deux personnes écrivant dans des langues différentes pourrait être grandement allongé par des traductions erronées, et par là par des erreurs sur le sens de l’autre, une grande partie de l’une des lettres de l’abbé étant fondée sur une erreur de traduction, je conclus de laisser mes papiers se débrouiller seuls, croyant qu’il valait mieux dépenser le temps que je pouvais épargner sur les affaires publiques à faire de nouvelles expériences plutôt qu’à disputer de celles déjà faites. Je ne répondis donc jamais à M. Nollet, et l’événement ne me donna aucune raison de me repentir de mon silence ; car mon ami M. le Roy, de l’Académie Royale des Sciences, prit ma cause en main et le réfuta ; mon livre fut traduit en italien, en allemand et en latin ; et la doctrine qu’il contenait fut peu à peu universellement adoptée par les philosophes d’Europe, de préférence à celle de l’abbé ; si bien qu’il vécut pour se voir le dernier de sa secte, à l’exception de Monsieur B----, de Paris, son élève et disciple immédiat.

Ce qui donna à mon livre une célébrité plus soudaine et plus générale fut le succès de l’une de ses expériences proposées, réalisée par MM. Dalibard et De Lor à Marly, pour tirer la foudre des nuages. Cela engagea l’attention du public partout. M. de Lor, qui possédait un appareil de philosophie expérimentale et donnait des conférences dans cette branche de la science, entreprit de répéter ce qu’il appelait les Expériences de Philadelphie ; et, après qu’elles furent exécutées devant le roi et la cour, tous les curieux de Paris accoururent pour les voir. Je n’enflerai pas ce récit avec le compte rendu de cette expérience capitale, ni de l’infinie satisfaction que je reçus du succès d’une expérience similaire que je fis peu après avec un cerf-volant à Philadelphie, car les deux se trouvent dans les histoires de l’électricité.

Le Dr Wright, médecin anglais, lorsqu’il était à Paris, écrivit à un ami, membre de la Société Royale, un récit de la haute estime dans laquelle mes expériences étaient tenues parmi les savants à l’étranger, et de leur étonnement que mes écrits eussent été si peu remarqués en Angleterre. La société, là-dessus, reprit l’examen des lettres qui leur avaient été lues ; et le célèbre Dr Watson en rédigea un compte rendu sommaire, ainsi que de tout ce que j’avais envoyé par la suite en Angleterre sur le sujet, qu’il accompagna de quelques louanges pour l’auteur. Ce sommaire fut alors imprimé dans leurs Transactions ; et quelques membres de la société à Londres, en particulier le très ingénieux M. Canton, ayant vérifié l’expérience consistant à obtenir la foudre des nuages par une tige pointue, et les ayant informés du succès, ils me dédommagèrent bientôt bien plus que largement de la légèreté avec laquelle ils m’avaient traité auparavant. Sans que j’aie fait aucune demande pour cet honneur, ils m’élurent membre et votèrent que je serais dispensé des paiements d’usage, qui auraient atteint vingt-cinq guinées ; et, depuis lors, ils m’ont toujours donné leurs Transactions gratuitement. Ils me présentèrent aussi la médaille d’or de Sir Godfrey Copley pour l’année 1753, dont la remise fut accompagnée d’un très beau discours du président, Lord Macclesfield, par lequel je fus hautement honoré.

XIX

AGENT DE LA PENNSYLVANIE À LONDRES

Notre nouveau gouverneur, le capitaine Denny, m’apporta la médaille susmentionnée de la Société Royale, qu’il me présenta lors d’une réception donnée en son honneur par la ville. Il l’accompagna d’expressions très polies de son estime pour moi, ayant, comme il le dit, été longtemps au courant de mon caractère. Après le dîner, alors que la compagnie, comme il était de coutume à cette époque, était occupée à boire, il me prit à part dans une autre pièce et m’apprit qu’il avait été conseillé par ses amis en Angleterre de cultiver une amitié avec moi, en tant qu’homme capable de lui donner les meilleurs conseils et de contribuer le plus efficacement à rendre son administration facile ; qu’il désirait donc par-dessus tout avoir une bonne intelligence avec moi, et il me supplia d’être assuré de sa promptitude en toutes occasions à me rendre tout service qui pourrait être en son pouvoir. Il me parla beaucoup, aussi, de la bonne disposition du propriétaire envers la province, et de l’avantage que ce pourrait être pour nous tous, et pour moi en particulier, si l’opposition qui avait été si longtemps maintenue contre ses mesures était abandonnée, et l’harmonie rétablie entre lui et le peuple ; pour effectuer quoi, il était pensé que personne ne pourrait être plus serviable que moi-même ; et que je pouvais compter sur des reconnaissances et des récompenses adéquates, etc., etc. Les buveurs, constatant que nous ne revenions pas immédiatement à la table, nous envoyèrent une carafe de Madère, dont le gouverneur fit un usage libéral, et devint en proportion plus prodigue de ses sollicitations et de ses promesses.

Mes réponses furent dans ce sens : que mes circonstances, grâce à Dieu, étaient telles que les faveurs du propriétaire m’étaient inutiles ; et que, étant membre de l’Assemblée, je ne pouvais absolument pas en accepter aucune ; que, cependant, je n’avais aucune inimitié personnelle envers le propriétaire, et que, chaque fois que les mesures publiques qu’il proposerait sembleraient être pour le bien du peuple, personne ne devrait les épouser et les favoriser plus zélément que moi-même ; mon opposition passée ayant été fondée sur ceci, que les mesures qui avaient été poussées étaient évidemment destinées à servir l’intérêt du propriétaire, au grand préjudice de celui du peuple ; que je lui étais très obligé (au gouverneur) pour ses professions de considération à mon égard, et qu’il pouvait compter sur tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre son administration aussi facile que possible, espérant en même temps qu’il n’avait pas apporté avec lui la même malheureuse instruction dont son prédécesseur avait été entravé.

Sur ce, il ne s’expliqua pas alors ; mais lorsqu’il vint plus tard à traiter les affaires avec l’Assemblée, elles apparurent à nouveau, les disputes furent renouvelées, et je fus aussi actif que jamais dans l’opposition, étant le rédacteur, d’abord, de la demande d’avoir une communication des instructions, et ensuite des remarques sur celles-ci, qui peuvent être trouvées dans les votes de l’époque, et dans la Revue Historique que je publiai plus tard. Mais entre nous personnellement, aucune inimitié ne surgit ; nous étions souvent ensemble ; c’était un homme de lettres, il avait beaucoup vu le monde, et il était très divertissant et plaisant dans la conversation. Il me donna la première information que mon vieil ami Jas. Ralph était toujours en vie ; qu’il était estimé l’un des meilleurs écrivains politiques d’Angleterre ; qu’il avait été employé dans la dispute entre le prince Frédéric et le roi, et avait obtenu une pension de trois cents par an ; que sa réputation était en effet petite en tant que poète, Pope ayant damné sa poésie dans la Dunciad, mais que sa prose était jugée aussi bonne que celle de n’importe qui.

L’Assemblée, trouvant finalement que le propriétaire persistait obstinément à entraver ses députés avec des instructions incompatibles non seulement avec les privilèges du peuple, mais avec le service de la couronne, résolut de pétitionner le roi contre eux, et me nomma leur agent pour aller en Angleterre, afin de présenter et de soutenir la pétition. La Chambre avait envoyé au gouverneur un projet de loi, accordant une somme de soixante mille livres pour l’usage du roi (dix mille livres desquelles étaient assujetties aux ordres du général d’alors, Lord Loudoun), que le gouverneur refusa absolument de faire passer, en conformité avec ses instructions.

J’étais convenu avec le capitaine Morris, du paquebot à New York, pour mon passage, et mes provisions avaient été mises à bord, quand Lord Loudoun arriva à Philadelphie, expressément, comme il me le dit, pour tenter un accommodement entre le gouverneur et l’Assemblée, afin que le service de sa majesté ne fût pas obstrué par leurs dissensions. En conséquence, il désira que le gouverneur et moi-même le rencontrions, afin qu’il pût entendre ce qui devait être dit des deux côtés. Nous nous rencontrâmes et discutâmes l’affaire. Au nom de l’Assemblée, je fis valoir tous les divers arguments qui peuvent être trouvés dans les papiers publics de cette époque, qui étaient de ma plume, et sont imprimés avec les procès-verbaux de l’Assemblée ; et le gouverneur plaida ses instructions, la caution qu’il avait donnée de les observer, et sa ruine s’il désobéissait, semblant pourtant ne pas être réticent à se risquer si Lord Loudoun voulait le conseiller. C’est ce que Sa Seigneurie ne choisit pas de faire, bien que j’aie pensé une fois que j’avais presque réussi à l’y amener ; mais finalement, il choisit plutôt de presser la conformité de l’Assemblée ; et il m’implora d’utiliser mes efforts auprès d’eux à cet effet, déclarant qu’il ne laisserait aucune des troupes du roi pour la défense de nos frontières, et que, si nous ne continuions pas à pourvoir nous-mêmes à cette défense, elles devaient rester exposées à l’ennemi.

J’informai la Chambre de ce qui s’était passé, et, en leur présentant un ensemble de résolutions que j’avais rédigées, déclarant nos droits, et que nous n’abandonnions pas notre revendication à ces droits, mais en suspendions seulement l’exercice en cette occasion par la force, contre laquelle nous protestions, ils convinrent finalement d’abandonner ce projet de loi et d’en formuler un autre conforme aux instructions du propriétaire. Ceci, naturellement, le gouverneur le fit passer, et je fus alors libre de poursuivre mon voyage. Mais, entre-temps, le paquebot avait mis les voiles avec mes provisions de mer, ce qui fut une certaine perte pour moi, et ma seule récompense fut les remerciements de Sa Seigneurie pour mon service, tout le crédit d’avoir obtenu l’accommodement tombant dans sa part.

Il partit pour New York avant moi ; et, comme le temps pour expédier les paquebots était à sa disposition, et qu’il en restait deux alors là-bas, dont l’un, dit-il, devait mettre les voiles très bientôt, je demandai à connaître le temps précis, afin de ne pas le manquer par un retard de ma part. Sa réponse fut : « J’ai fait annoncer qu’elle doit mettre les voiles samedi prochain ; mais je peux vous laisser savoir, entre nous, que si vous y êtes pour lundi matin, vous serez à temps, mais ne retardez pas plus longtemps. » Par quelque empêchement accidentel à un ferry, il était lundi midi avant que j’arrivasse, et je craignais beaucoup qu’elle n’eût mis les voiles, car le vent était favorable ; mais je fus bientôt tranquillisé par l’information qu’elle était toujours dans le port et ne bougerait pas avant le lendemain. On imaginerait que j’étais maintenant sur le point même de partir pour l’Europe. Je le pensais ; mais je n’étais pas alors aussi bien au fait du caractère de Sa Seigneurie, dont l’indécision était l’un des traits les plus marqués. J’en donnerai quelques exemples. C’était vers le début d’avril que je vins à New York, et je crois que c’était vers la fin de juin avant que nous ne levions l’ancre. Il y avait alors deux paquebots, qui étaient depuis longtemps au port, mais étaient retenus pour les lettres du général, qui devaient toujours être prêtes pour demain. Un autre paquebot arriva ; il fut retenu lui aussi ; et, avant que nous ne partions, un quatrième était attendu. Le nôtre était le premier à devoir être expédié, comme y étant depuis le plus longtemps. Des passagers étaient engagés dans tous, et certains extrêmement impatients de partir, et les marchands inquiets au sujet de leurs lettres, et des ordres qu’ils avaient donnés pour l’assurance (c’était le temps de la guerre) pour les marchandises d’automne ; mais leur anxiété ne servait à rien ; les lettres de Sa Seigneurie n’étaient pas prêtes ; et pourtant quiconque se présentait à lui le trouvait toujours à son bureau, plume en main, et concluait qu’il devait nécessairement écrire abondamment.

M’y rendant moi-même un matin pour présenter mes respects, je trouvai dans son antichambre un certain Innis, messager de Philadelphie, qui en était venu en express avec un paquet du gouverneur Denny pour le général. Il me remit quelques lettres de mes amis là-bas, ce qui occasionna ma demande quant à savoir quand il devait retourner, et où il logeait, afin que je pusse envoyer quelques lettres par lui. Il me dit qu’il avait l’ordre de passer demain à neuf heures pour la réponse du général au gouverneur, et qu’il devrait partir immédiatement. Je mis mes lettres entre ses mains le jour même. Une quinzaine de jours après, je le rencontrai à nouveau au même endroit. « Alors, vous êtes bientôt de retour, Innis ? » « De retour ! non, je ne suis pas encore parti. » « Comment cela ? » « J’ai passé ici sur ordre chaque matin depuis deux semaines pour la lettre de Sa Seigneurie, et elle n’est pas encore prête. » « Est-ce possible, quand il est un si grand écrivain ? car je le vois constamment à son écritoire. » « Oui, dit Innis, mais il est comme Saint Georges sur les enseignes, toujours à cheval, et il ne chevauche jamais. » Cette observation du messager était, semble-t-il, bien fondée ; car, une fois en Angleterre, je compris que M. Pitt donnait comme une raison pour démettre ce général, et envoyer les généraux Amherst et Wolfe, que le ministre n’avait jamais de nouvelles de lui, et ne pouvait savoir ce qu’il faisait.

Cette attente quotidienne du départ, et les trois paquebots descendant tous vers Sandy Hook pour y rejoindre la flotte, firent penser aux passagers qu'il valait mieux être à bord, de peur qu'un ordre soudain ne mît les navires en mer et qu'ils ne fussent laissés derrière. Si je me souviens bien, nous y restâmes environ six semaines, consommant nos provisions de mer et contraints d'en acquérir davantage. Finalement, la flotte leva l'ancre, le général et toute son armée à bord, en route pour Louisbourg, avec l'intention d'assiéger et de prendre cette forteresse ; tous les paquebots furent priés d'accompagner le navire du général, prêts à recevoir ses dépêches dès qu'elles seraient prêtes. Nous étions en mer depuis cinq jours avant de recevoir une lettre nous autorisant à partir, et notre navire quitta alors la flotte pour mettre le cap sur l'Angleterre. Les deux autres paquebots furent retenus, emmenés avec lui à Halifax, où il séjourna quelque temps pour exercer ses hommes à de simulacres d'attaques sur de simulacres de forts ; il changea ensuite d'avis quant au siège de Louisbourg et retourna à New York avec toutes ses troupes, ainsi que les deux paquebots susmentionnés et tous leurs passagers ! Durant son absence, les Français et les sauvages avaient pris le Fort George, sur la frontière de cette province, et les sauvages avaient massacré une grande partie de la garnison après la capitulation.

Je vis par la suite à Londres le capitaine Bonnell, qui commandait l'un de ces paquebots. Il me raconta qu'après avoir été retenu un mois, il fit savoir à sa seigneurie que son navire s'était encrassé au point de nuire nécessairement à sa vitesse, ce qui est une question de conséquence pour un paquebot, et il demanda un délai pour le mettre à la bande et nettoyer sa carène. On lui demanda combien de temps cela nécessiterait. Il répondit : trois jours. Le général répliqua : « Si vous pouvez le faire en un jour, je vous donne la permission ; sinon non, car vous devez absolument mettre à la voile après-demain. » Il n'obtint donc jamais la permission, bien qu'il fût retenu par la suite de jour en jour pendant trois mois complets.

Je vis également à Londres l'un des passagers de Bonnell, qui était si furieux contre sa seigneurie de l'avoir trompé et retenu si longtemps à New York, puis de l'avoir emmené à Halifax et ramené, qu'il jura de le poursuivre en dommages-intérêts. S'il l'a fait ou non, je ne l'ai jamais su ; mais, tel qu'il décrivait le préjudice causé à ses affaires, il était très considérable.

Dans l'ensemble, je me demandais beaucoup comment un tel homme avait pu se voir confier une affaire aussi importante que la conduite d'une grande armée ; mais, ayant depuis lors davantage vu le grand monde, et les moyens d'obtenir, ainsi que les motifs d'accorder des charges, mon étonnement a diminué. Le général Shirley, sur qui le commandement de l'armée avait dévolu à la mort de Braddock, aurait, à mon avis, s'il avait été maintenu en fonction, mené une campagne bien meilleure que celle de Loudoun en 1757, qui fut frivole, coûteuse et honteuse pour notre nation au-delà de toute conception ; car, bien que Shirley ne fût pas un soldat de métier, il était sensé et perspicace par lui-même, attentif aux bons conseils d'autrui, capable de former des plans judicieux, et prompt et actif à les mettre à exécution. Loudoun, au lieu de défendre les colonies avec sa grande armée, les laissa totalement exposées tandis qu'il paradait inutilement à Halifax, ce qui causa la perte du Fort George ; de plus, il dérangea toutes nos opérations mercantiles et entrava notre commerce par un long embargo sur l'exportation des vivres, sous prétexte d'empêcher l'ennemi de s'approvisionner, mais en réalité pour en faire baisser le prix en faveur des entrepreneurs, dans les profits desquels, disait-on — peut-être n'était-ce qu'une suspicion — il avait une part. Et, quand l'embargo fut finalement levé, en négligeant d'en envoyer l'avis à Charlestown, la flotte de Caroline fut retenue près de trois mois de plus, si bien que leurs coques furent si endommagées par le ver qu'une grande partie d'entre elles fit naufrage durant la traversée vers la patrie.

Shirley fut, je le crois, sincèrement heureux d'être soulagé d'une charge aussi pesante que doit l'être la conduite d'une armée pour un homme étranger aux affaires militaires. J'assistais à la réception donnée par la ville de New York à Lord Loudoun, lorsqu'il prit le commandement. Shirley, bien que supplanté par cet acte, était également présent. Il y avait une grande compagnie d'officiers, de citoyens et d'étrangers, et, quelques chaises ayant été empruntées dans le voisinage, il s'en trouvait une très basse qui échut en partage à M. Shirley. M'en apercevant alors que j'étais assis à côté de lui, je dis : « On vous a donné, monsieur, un siège trop bas. » « Peu importe, répondit-il, monsieur Franklin, je trouve qu'un siège bas est le plus commode. »

Tandis que j'étais, comme mentionné précédemment, retenu à New York, je reçus tous les comptes des provisions, etc., que j'avais fournies à Braddock, dont certains ne pouvaient être obtenus plus tôt auprès des différentes personnes que j'avais employées pour m'assister dans cette affaire. Je les présentai à Lord Loudoun, souhaitant être payé du solde. Il les fit examiner régulièrement par l'officier compétent qui, après avoir comparé chaque article avec sa pièce justificative, les certifia exacts ; et le solde dû, pour lequel sa seigneurie me promit de me remettre un ordre de paiement sur le trésorier. Cela fut cependant remis de temps à autre ; et bien que je l'aie souvent réclamé sur rendez-vous, je ne l'obtins pas. Finalement, juste avant mon départ, il me dit qu'après mûre réflexion, il avait conclu de ne pas mélanger ses comptes avec ceux de ses prédécesseurs. « Et vous, dit-il, une fois en Angleterre, vous n'aurez qu'à présenter vos comptes au Trésor, et vous serez payé immédiatement. »

Je mentionnai, mais sans effet, les dépenses importantes et imprévues que m'avait occasionnées une si longue détention à New York, comme raison pour laquelle je désirais être payé sur-le-champ ; et, faisant remarquer qu'il n'était pas juste que je sois soumis à d'autres ennuis ou délais pour obtenir l'argent que j'avais avancé, puisque je ne demandais aucune commission pour mon service : « Oh, monsieur, dit-il, vous ne devez pas penser nous persuader que vous n'y gagnez rien ; nous comprenons mieux ces affaires, et nous savons que quiconque participe à l'approvisionnement de l'armée trouve moyen, en le faisant, de remplir ses propres poches. » Je lui assurai que ce n'était pas mon cas, et que je n'avais pas mis un farthing dans ma poche ; mais il apparut clairement qu'il ne me croyait pas ; et, en vérité, j'ai appris depuis que des fortunes immenses sont souvent faites dans de tels emplois. Quant à mon solde, je ne suis pas payé à ce jour, ce dont je parlerai plus loin.

Notre capitaine de paquebot avait beaucoup vanté, avant que nous ne levions l'ancre, la rapidité de son navire ; malheureusement, lorsque nous fûmes en mer, il se révéla être le plus lent des quatre-vingt-seize voiliers, à sa grande mortification. Après maintes conjectures quant à la cause, alors que nous étions près d'un autre navire presque aussi lent que le nôtre, qui toutefois nous gagnait du terrain, le capitaine ordonna à tout l'équipage de venir à l'arrière, et de se tenir aussi près que possible du bâton de pavillon. Nous étions, passagers compris, une quarantaine de personnes. Tandis que nous nous tenions là, le navire accéléra son allure et laissa bientôt son voisin loin derrière, ce qui prouva clairement ce que notre capitaine soupçonnait, à savoir qu'il était trop chargé sur l'avant. Les tonneaux d'eau, semblait-il, avaient été tous placés à l'avant ; il ordonna donc de les déplacer vers l'arrière, sur quoi le navire recouvra sa réputation et se révéla être le meilleur voilier de la flotte.

Le capitaine dit qu'il avait atteint une fois la vitesse de treize nœuds, ce qui compte pour treize milles à l'heure. Nous avions à bord, en tant que passager, le capitaine Kennedy, de la Marine royale, qui soutenait que c'était impossible, qu'aucun navire n'avait jamais navigué si vite, et qu'il devait y avoir eu quelque erreur dans la division de la ligne de loch, ou quelque méprise en jetant le loch. Un pari s'ensuivit entre les deux capitaines, qui devait être décidé lorsqu'il y aurait suffisamment de vent. Kennedy examina alors rigoureusement la ligne de loch, et, en étant satisfait, il décida de jeter le loch lui-même. En conséquence, quelques jours plus tard, quand le vent souffla très beau et frais, et que le capitaine du paquebot, Lutwidge, dit qu'il croyait qu'il allait alors à la vitesse de treize nœuds, Kennedy fit l'expérience et reconnut son pari perdu.

Je donne le fait ci-dessus en vue de l'observation suivante. Il a été remarqué, comme une imperfection dans l'art de la construction navale, qu'on ne peut jamais savoir, avant de l'avoir essayé, si un nouveau navire sera ou non un bon voilier ; car le modèle d'un navire bon voilier a été exactement suivi pour un nouveau, qui s'est avéré, au contraire, remarquablement lent. J'appréhende que cela puisse être en partie occasionné par les opinions divergentes des marins concernant les modes de chargement, de gréement et de manœuvre d'un navire ; chacun a son système ; et le même vaisseau, chargé selon le jugement et les ordres d'un capitaine, naviguera mieux ou moins bien que selon ceux d'un autre. De plus, il arrive à peine qu'un navire soit formé, équipé pour la mer et manœuvré par la même personne. Un homme construit la coque, un autre le grée, un troisième le charge et le manœuvre. Aucun de ceux-ci n'a l'avantage de connaître toutes les idées et l'expérience des autres, et ne peut, par conséquent, tirer de justes conclusions d'une combinaison de l'ensemble.

Même dans l'opération simple de naviguer en mer, j'ai souvent observé des jugements différents chez les officiers qui commandaient les quarts successifs, le vent étant le même. L'un faisait régler les voiles plus serrées ou plus plates qu'un autre, de sorte qu'ils semblaient n'avoir aucune règle certaine pour se gouverner. Pourtant, je pense qu'une série d'expériences pourrait être instituée ; d'abord, pour déterminer la forme la plus appropriée de la coque pour une navigation rapide ; ensuite, les meilleures dimensions et l'emplacement le plus propre pour les mâts ; puis la forme et la quantité des voiles, et leur position, selon le vent ; et, enfin, la disposition du chargement. C'est un siècle d'expériences, et je pense qu'une série faite avec précision et combinée serait d'une grande utilité. Je suis persuadé, par conséquent, qu'avant longtemps quelque philosophe ingénieux l'entreprendra, à qui je souhaite du succès.

Nous fûmes poursuivis plusieurs fois durant notre traversée, mais nous surpassâmes tout en vitesse, et en trente jours, nous eûmes des sondages. Nous eûmes une bonne observation, et le capitaine se jugea si près de notre port, Falmouth, que si nous faisions une bonne route dans la nuit, nous pourrions être au large de l'embouchure de ce port au matin, et en naviguant de nuit nous pourrions échapper à la vigilance des corsaires ennemis, qui croisaient souvent près de l'entrée de la Manche. En conséquence, toute la voile fut déployée que nous pouvions possiblement faire, et le vent étant très frais et favorable, nous allâmes droit devant, et fîmes grand chemin. Le capitaine, après son observation, traça sa route, comme il le pensait, pour passer au large des îles Scilly ; mais il semble qu'il y ait parfois un fort courant aspirant qui remonte le canal Saint-Georges, ce qui trompe les marins et causa la perte de l'escadre de Sir Cloudesley Shovel. Ce courant fut probablement la cause de ce qui nous arriva.

Nous avions un guetteur placé à la proue, à qui l'on criait souvent : « Veillez bien devant ! », et il répondait tout aussi souvent : « Oui, oui » ; mais peut-être avait-il les yeux fermés et était-il à moitié endormi à ce moment-là, répondant parfois, comme on dit, machinalement ; car il ne vit pas une lumière juste devant nous, qui avait été cachée par les voiles de côté à l'homme à la barre et au reste de la veille, mais qui fut découverte par un embardée accidentelle du navire, et causa une grande alarme, car nous en étions très proches, la lumière m'apparaissant aussi grande qu'une roue de charrette. C'était minuit, et notre capitaine dormait profondément ; mais le capitaine Kennedy, sautant sur le pont et voyant le danger, ordonna au navire de virer de bord, toutes voiles dehors ; une opération dangereuse pour les mâts, mais qui nous dégagea, et nous échappâmes au naufrage, car nous courions droit sur les rochers où le phare était érigé. Cette délivrance m'impressionna fortement sur l'utilité des phares, et me fit résoudre à encourager la construction d'un plus grand nombre d'entre eux en Amérique si je vivais assez vieux pour y retourner.

Au matin, il fut trouvé par les sondages, etc., que nous étions proches de notre port, mais un brouillard épais cachait la terre à notre vue. Vers neuf heures, le brouillard commença à se lever, et sembla être soulevé de l'eau comme le rideau d'un théâtre, découvrant dessous la ville de Falmouth, les navires dans son port et les champs qui l'entouraient. C'était un spectacle des plus plaisants pour ceux qui étaient restés si longtemps sans d'autres perspectives que la vue uniforme d'un océan vide, et cela nous donna d'autant plus de plaisir que nous étions désormais libérés des anxiétés que l'état de guerre occasionnait.

Je partis immédiatement, avec mon fils, pour Londres, et nous ne nous arrêtâmes qu'un peu en chemin pour voir Stonehenge sur la plaine de Salisbury, et la maison et les jardins de Lord Pembroke, avec ses antiquités très curieuses à Wilton. Nous arrivâmes à Londres le 27 juillet 1757.

Dès que je fus installé dans un logement que M. Charles avait pourvu pour moi, j'allai rendre visite au Dr Fothergill, à qui j'étais vivement recommandé, et dont on m'avait conseillé de solliciter les conseils concernant mes démarches. Il était opposé à une plainte immédiate auprès du gouvernement, et pensait que les propriétaires devraient d'abord être sollicités personnellement, car ils pourraient éventuellement être induits, par l'interposition et la persuasion de quelques amis privés, à arranger les choses à l'amiable. J'attendis ensuite mon vieil ami et correspondant, M. Peter Collinson, qui me dit que John Hanbury, le grand marchand de Virginie, avait demandé à être informé de mon arrivée, afin qu'il puisse m'emmener chez Lord Granville, qui était alors président du Conseil et souhaitait me voir le plus tôt possible. Je convins de l'accompagner le lendemain matin. En conséquence, M. Hanbury passa me prendre et m'emmena dans sa voiture chez ce noble seigneur, qui me reçut avec une grande civilité ; et après quelques questions sur l'état actuel des affaires en Amérique et une discussion à ce sujet, il me dit : « Vous, Américains, avez de fausses idées sur la nature de votre constitution ; vous soutenez que les instructions du roi à ses gouverneurs ne sont pas des lois, et vous vous croyez libres de les respecter ou de les ignorer à votre discrétion. Mais ces instructions ne sont pas comme les instructions de poche données à un ministre partant à l'étranger, pour régler sa conduite dans quelque point de cérémonie insignifiant. Elles sont d'abord rédigées par des juges instruits des lois ; elles sont ensuite examinées, débattues et peut-être amendées au Conseil, après quoi elles sont signées par le roi. Elles sont alors, en ce qui vous concerne, la loi du pays, car le roi est le législateur des Colonies. » Je dis à sa seigneurie que c'était pour moi une doctrine nouvelle. J'avais toujours compris, d'après nos chartes, que nos lois devaient être faites par nos Assemblées, pour être présentées en effet au roi pour son assentiment royal, mais qu'une fois celui-ci donné, le roi ne pouvait les abroger ni les modifier. Et comme les Assemblées ne pouvaient faire de lois permanentes sans son assentiment, de même il ne pouvait faire de loi pour elles sans le leur. Il m'assura que j'étais totalement dans l'erreur. Je ne le pensais pas, cependant, et la conversation de sa seigneurie m'ayant un peu alarmé quant à ce que pourraient être les sentiments de la Cour à notre égard, je l'écrivis dès que je fus rentré à mon logement. Je me rappelai qu'environ vingt ans auparavant, une clause dans un projet de loi présenté au Parlement par le ministère avait proposé de faire des instructions du roi des lois dans les colonies, mais la clause fut rejetée par les Communes, pour quoi nous les adorâmes comme nos amis et amis de la liberté, jusqu'à ce que, par leur conduite envers nous en 1765, il semblât qu'ils eussent refusé ce point de souveraineté au roi seulement pour pouvoir le réserver pour eux-mêmes.

Après quelques jours, le Dr Fothergill ayant parlé aux propriétaires, ils convinrent d'une entrevue avec moi à la maison de M. T. Penn à Spring Garden. La conversation consista d'abord en déclarations mutuelles de disposition à des accommodements raisonnables, mais je suppose que chaque partie avait ses propres idées sur ce qui devait être entendu par raisonnable. Nous passâmes ensuite à l'examen de nos divers points de plainte, que j'énumérai. Les propriétaires justifièrent leur conduite autant qu'ils le purent, et moi celle de l'Assemblée. Nous apparûmes alors très éloignés, et si loin l'un de l'autre dans nos opinions que cela décourageait tout espoir d'accord. Cependant, il fut conclu que je devrais leur donner les chefs de nos plaintes par écrit, et ils promirent alors de les examiner. Je le fis peu après, mais ils remirent le papier entre les mains de leur solliciteur, Ferdinand John Paris, qui gérait pour eux toutes leurs affaires juridiques dans leur grand procès avec le propriétaire voisin du Maryland, Lord Baltimore, qui durait depuis 70 ans, et écrivait pour eux tous leurs papiers et messages dans leur dispute avec l'Assemblée. C'était un homme fier et colérique, et comme j'avais à l'occasion traité ses écrits avec une certaine sévérité dans les réponses de l'Assemblée, car ils étaient réellement faibles sur le plan de l'argumentation et hautains dans l'expression, il avait conçu une inimitié mortelle à mon égard, qui se manifestant chaque fois que nous nous rencontrions, je déclinai la proposition du propriétaire voulant que lui et moi discutions des chefs de plainte entre nous deux, et refusai de traiter avec quiconque autre qu'eux. Ils remirent alors, sur son conseil, le papier entre les mains du procureur général et du solliciteur général pour leur opinion et conseil à ce sujet, où il resta sans réponse pendant un an moins huit jours, durant lequel je fis de fréquentes demandes d'une réponse auprès des propriétaires, mais sans en obtenir d'autre que celle qu'ils n'avaient pas encore reçu l'opinion du procureur général et du solliciteur général. Ce qu'elle était quand ils la reçurent, je ne l'appris jamais, car ils ne me la communiquèrent pas, mais envoyèrent à l'Assemblée un long message rédigé et signé par Paris, récitant mon papier, se plaignant de son manque de formalité comme d'une grossièreté de ma part, et donnant une justification fragile de leur conduite, ajoutant qu'ils seraient disposés à arranger les choses si l'Assemblée envoyait quelque personne de candeur pour traiter avec eux à cet effet, insinuant par là que je n'étais pas une telle personne.

Le manque de formalité ou la grossièreté tenait, probablement, à ce que je n'avais pas adressé le papier avec leurs titres supposés de Vrais et Absolus Propriétaires de la province de Pennsylvanie, ce que j'avais omis, ne jugeant pas cela nécessaire dans un écrit dont l'intention était seulement de réduire à une certitude, par la plume, ce que j'avais exprimé de vive voix au cours de la conversation.

Mais durant ce délai, l'Assemblée ayant obtenu du gouverneur Denny qu'il promulguât une loi imposant les domaines des propriétaires au même titre que ceux du peuple, ce qui était le point majeur du litige, ils négligèrent de répondre au message.

Cependant, lorsque cette loi arriva, les propriétaires, conseillés par Paris, décidèrent de s'opposer à ce qu'elle reçût la sanction royale. En conséquence, ils pétitionnèrent auprès du roi en son Conseil, et une audience fut fixée pour laquelle deux avocats furent employés par eux contre la loi, et deux par moi en sa faveur. Ils alléguèrent que la loi était destinée à charger le domaine des propriétaires afin d'épargner ceux du peuple, et que si l'on permettait qu'elle restât en vigueur, et que les propriétaires, qui étaient en odium auprès du peuple, fussent laissés à sa merci pour la répartition des taxes, ils seraient inévitablement ruinés. Nous répondîmes que la loi n'avait aucune intention de ce genre, et qu'elle n'aurait aucun effet tel. Que les assesseurs étaient des hommes honnêtes et discrets, sous serment d'évaluer de manière juste et équitable, et que tout avantage que chacun d'eux pourrait espérer tirer d'une diminution de sa propre taxe par l'augmentation de celle des propriétaires était trop insignifiant pour les inciter à se parjurer. C'est là la teneur de ce dont je me souviens comme ayant été avancé par les deux parties, si ce n'est que nous insistâmes fortement sur les conséquences fâcheuses qui devaient découler d'une abrogation, car l'argent, cent mille livres, ayant été imprimé et donné pour l'usage du roi, dépensé à son service, et maintenant répandu parmi le peuple, l'abrogation le rendrait caduc entre leurs mains au grand dam de beaucoup, et découragerait totalement les futures subventions, et l'égoïsme des propriétaires à solliciter une telle catastrophe générale, simplement par une crainte sans fondement de voir leurs biens trop lourdement taxés, fut souligné dans les termes les plus vifs. Sur ce, lord Mansfield, l'un des conseils, se leva et, me faisant signe, m'entraîna dans le cabinet du greffier, tandis que les avocats plaidaient, et me demanda si j'étais vraiment d'avis qu'aucun préjudice ne serait causé au domaine des propriétaires dans l'exécution de la loi. Je dis certainement. « Alors », dit-il, « vous ne pouvez avoir guère d'objection à prendre un engagement pour garantir ce point. » Je répondis : « Aucune du tout. » Il appela alors Paris, et après quelque discussion, la proposition de sa seigneurie fut acceptée des deux côtés ; un papier à cet effet fut rédigé par le greffier du Conseil, que je signai avec M. Charles, qui était également agent de la province pour ses affaires ordinaires, lorsque lord Mansfield retourna à la salle du Conseil, où finalement la loi fut autorisée à passer. Quelques changements furent toutefois recommandés et nous nous engageâmes également à ce qu'ils fussent effectués par une loi ultérieure, mais l'Assemblée ne les jugea pas nécessaires ; car une année de taxe ayant été prélevée par la loi avant que l'ordre du Conseil n'arrivât, ils nommèrent un comité pour examiner les procédures des assesseurs, et dans ce comité ils placèrent plusieurs amis particuliers des propriétaires. Après une enquête approfondie, ils signèrent à l'unanimité un rapport selon lequel ils avaient trouvé que la taxe avait été répartie avec une parfaite équité.

L'Assemblée considéra mon engagement dans la première partie de cet accord comme un service essentiel à la province, puisqu'il garantissait le crédit du papier-monnaie alors répandu dans tout le pays. Ils me votèrent leurs remerciements en bonne et due forme à mon retour. Mais les propriétaires furent furieux contre le gouverneur Denny pour avoir promulgué la loi, et le renvoyèrent avec des menaces de le poursuivre pour violation des instructions qu'il s'était engagé par obligation à respecter. Lui, cependant, l'ayant fait à la demande du général et pour le service de Sa Majesté, et ayant quelque puissant intérêt à la cour, méprisa ces menaces et elles ne furent jamais mises à exécution.... [inachevé]

APPENDICE

CERF-VOLANT ÉLECTRIQUE

À Peter Collinson

[Philadelphie], 19 oct. 1752.

Monsieur,

Comme il est fait une mention fréquente dans les papiers publics d'Europe du succès de l'expérience de Philadelphie pour tirer le feu électrique des nuages au moyen de tiges de fer pointues érigées sur des bâtiments élevés, etc., il pourrait être agréable aux curieux d'être informés que la même expérience a réussi à Philadelphie, bien que réalisée d'une manière différente et plus aisée, qui est la suivante :

Faites une petite croix avec deux bandes légères de cèdre, les bras assez longs pour atteindre les quatre coins d'un grand mouchoir de soie mince lorsqu'il est étendu ; attachez les coins du mouchoir aux extrémités de la croix, ainsi vous avez le corps d'un cerf-volant ; lequel, étant convenablement muni d'une queue, d'une boucle et d'une ficelle, s'élèvera dans les airs comme ceux faits de papier ; mais celui-ci étant de soie, est plus apte à supporter l'humidité et le vent d'un coup de tonnerre sans se déchirer. Au sommet du bâton vertical de la croix doit être fixé un fil de fer très pointu, s'élevant d'un pied ou plus au-dessus du bois. À l'extrémité de la ficelle, près de la main, doit être attaché un ruban de soie, et là où la soie et la ficelle se rejoignent, une clé peut être fixée. Ce cerf-volant doit être élevé lorsqu'un coup de tonnerre semble approcher, et la personne qui tient la ficelle doit se tenir à l'intérieur d'une porte ou d'une fenêtre, ou sous un abri quelconque, afin que le ruban de soie ne soit pas mouillé ; et il faut prendre soin que la ficelle ne touche pas le cadre de la porte ou de la fenêtre. Dès que l'un des nuages d'orage passe au-dessus du cerf-volant, le fil pointu en tirera le feu électrique, et le cerf-volant, avec toute la ficelle, sera électrisé, et les filaments lâches de la ficelle se dresseront de tous côtés et seront attirés par un doigt qui s'approche. Et quand la pluie aura mouillé le cerf-volant et la ficelle, de sorte qu'elle puisse conduire librement le feu électrique, vous verrez celui-ci jaillir abondamment de la clé à l'approche de votre articulation. À cette clé, la fiole peut être chargée ; et à partir du feu électrique ainsi obtenu, des spiritueux peuvent être allumés, et toutes les expériences électriques peuvent être effectuées, qui se font habituellement à l'aide d'un globe ou d'un tube de verre frotté, et par là l'identité de la matière électrique avec celle de la foudre est complètement démontrée.

B. Franklin.

Du « Discours du père Abraham », 1760. Reproduit d'après une copie de la Bibliothèque publique de New York.

LE CHEMIN DE LA RICHESSE

(Extrait du « Discours du père Abraham », formant la préface de l'Almanach du Bonhomme Richard pour 1758.)

On trouverait dur un gouvernement qui taxerait son peuple d'un dixième de son temps pour être employé à son service. Mais l'oisiveté nous taxe beaucoup plus, si nous comptons tout ce qui est dépensé dans une paresse absolue, ou à ne rien faire, avec ce qui est dépensé dans des occupations oisives ou des amusements qui ne mènent à rien. La paresse, en provoquant des maladies, abrège absolument la vie. *La paresse, comme la rouille, consume plus vite que le travail n'use ; tandis que la clé qui sert est toujours brillante, comme dit le Bonhomme Richard. Mais aimes-tu la vie ? Alors ne gaspille pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite, comme dit le Bonhomme Richard.* Combien dépensons-nous plus que nécessaire dans le sommeil, oubliant que *le renard qui dort n'attrape point de volaille, et qu'il y aura assez de sommeil au tombeau, comme dit le Bonhomme Richard*.

*Si le temps est de toutes choses la plus précieuse, gaspiller le temps doit être, comme dit le Bonhomme Richard, la plus grande prodigalité* ; puisque, comme il nous le dit ailleurs, *le temps perdu ne se retrouve jamais ; et ce que nous appelons assez de temps s'avère toujours être trop peu* : levons-nous donc et travaillons, et travaillons utilement ; ainsi, par la diligence, nous en ferons plus avec moins de perplexité. *La paresse rend toutes choses difficiles, mais l'industrie rend tout facile, comme dit le Bonhomme Richard ; et celui qui se lève tard doit trotter toute la journée, et pourra à peine rattraper son affaire à la nuit tombée ; tandis que la paresse voyage si lentement que la pauvreté le rattrape bientôt*, comme nous lisons dans le Bonhomme Richard, qui ajoute : *Conduis tes affaires, ne les laisse pas te conduire ; et se coucher tôt et se lever matin, rend un homme sain, riche et sage.*

*L'industrie n'a pas besoin de souhaiter, et celui qui vit d'espoir mourra en jeûnant.*

Il n'y a pas de gain sans peine.

*Celui qui a un métier a un domaine ; et celui qui a une vocation a une charge de profit et d'honneur ; mais alors le métier doit être pratiqué, et la vocation bien suivie, sinon ni le domaine ni la charge ne nous permettront de payer nos taxes.*

Qu'importe que vous n'ayez trouvé aucun trésor, ni qu'aucun riche parent ne vous ait laissé un héritage, la diligence est la mère de la chance, comme *dit le Bonhomme Richard, et Dieu donne toutes choses à l'industrie*.

Un « aujourd'hui » vaut deux « demain », et plus encore : *As-tu quelque chose à faire demain, fais-le aujourd'hui.*

Si vous étiez un serviteur, n'auriez-vous pas honte qu'un bon maître vous surprenne oisif ? Êtes-vous donc votre propre maître, *ayez honte de vous surprendre oisif*.

Tenez-y fermement ; et vous verrez de grands effets, car *une goutte constante use les pierres, et par la diligence et la patience la souris a rongé le câble ; et de petits coups abattent de grands chênes*.

Il me semble entendre certains d'entre vous dire : *Un homme ne doit-il s'accorder aucun loisir ? Je te dirai, mon ami, ce que dit le Bonhomme Richard : Emploie bien ton temps, si tu veux gagner des loisirs ; et, puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne jette pas une heure.* Le loisir est le temps de faire quelque chose d'utile ; ce loisir, l'homme diligent l'obtiendra, mais l'homme paresseux jamais ; de sorte que, comme dit le Bonhomme Richard, *une vie de loisir et une vie de paresse sont deux choses*.

Garde ta boutique, et ta boutique te gardera ; et encore, *si tu veux que tes affaires soient faites, va ; sinon, envoie.*

Si vous voulez un serviteur fidèle, et que vous aimiez, servez-vous vous-même.

Une petite négligence peut engendrer un grand méfait : ajoutant, *faute d'un clou le fer fut perdu ; faute de fer le cheval fut perdu ; et faute de cheval le cavalier fut perdu, étant rattrapé et tué par l'ennemi ; tout cela faute de soin pour un clou de fer à cheval*.

Voilà pour l'industrie, mes amis, et l'attention portée à ses propres affaires ; mais à cela nous devons ajouter la frugalité.

Ce qui entretient un vice suffirait à élever deux enfants. Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, ou un peu de punch de temps en temps, une alimentation un peu plus coûteuse, des vêtements un peu plus raffinés, et un peu de divertissement de temps en temps, ne peuvent être une grande affaire ; mais souvenez-vous de ce que dit le Bonhomme Richard : beaucoup de petites choses font beaucoup.

Méfiez-vous des petites dépenses ; une petite fuite coulera un grand navire ; et encore, qui aime les friandises finira mendiant ; et de plus, *les fous font les festins, et les sages les mangent*.

Achète ce dont tu n'as pas besoin, et bientôt tu vendras tes nécessités.

Si tu veux connaître la valeur de l'argent, va essayer d'en emprunter ; car, qui va à l'emprunt va à la peine.

Le second vice est le mensonge, le premier est de s'endetter.

Le mensonge chevauche sur le dos de la dette.

La pauvreté prive souvent un homme de toute vigueur et de toute vertu : *Il est difficile pour un sac vide de se tenir droit.*

Et maintenant pour conclure, *l'expérience tient une école coûteuse, mais les fous n'apprendront dans aucune autre, et à peine dans celle-là ; car il est vrai que nous pouvons donner des conseils, mais nous ne pouvons donner la conduite, comme dit le Bonhomme Richard* : cependant, souvenez-vous de ceci : ceux qui ne veulent pas être conseillés ne peuvent être aidés, comme dit le Bonhomme Richard : et plus loin, que *si tu ne veux pas entendre raison, elle te tapera sûrement sur les doigts*.

LE SIFFLET

À Madame Brillon

Passy, 10 novembre 1779.

Je suis charmé par votre description du Paradis, et par votre plan de vie là-bas ; et j'approuve beaucoup votre conclusion, selon laquelle, en attendant, nous devrions tirer tout le bien possible de ce monde. À mon avis, nous pourrions tous en tirer plus de bien que nous ne le faisons, et souffrir moins de mal, si nous prenions garde de ne pas payer trop cher nos sifflets. Car il me semble que la plupart des gens malheureux que nous rencontrons sont devenus tels par négligence de cette mise en garde.

Vous demandez ce que je veux dire ? Vous aimez les histoires, et vous m'excuserez d'en raconter une sur moi-même.

Quand j'étais un enfant de sept ans, mes amis, lors d'un jour de fête, ont rempli ma poche de sous. Je suis allé directement à une boutique où l'on vendait des jouets pour enfants ; et étant charmé par le son d'un sifflet, que j'avais rencontré en chemin entre les mains d'un autre garçon, j'ai volontairement offert et donné tout mon argent pour en avoir un. Je suis ensuite rentré à la maison, et je suis allé sifflant par toute la maison, très content de mon sifflet, mais dérangeant toute la famille. Mes frères, mes sœurs et mes cousins, comprenant le marché que j'avais conclu, m'ont dit que j'avais donné quatre fois plus que ce qu'il valait ; m'ont rappelé quelles bonnes choses j'aurais pu acheter avec le reste de l'argent ; et ont tellement ri de ma folie que j'en ai pleuré de dépit ; et la réflexion m'a causé plus de chagrin que le sifflet ne m'a donné de plaisir.

Ceci, cependant, m'a été utile par la suite, l'impression persistant dans mon esprit ; de sorte que souvent, quand j'étais tenté d'acheter quelque chose d'inutile, je me disais : « Ne paye pas trop cher le sifflet » ; et j'ai économisé mon argent.

En grandissant, en entrant dans le monde, et en observant les actions des hommes, j'ai pensé en rencontrer beaucoup, vraiment beaucoup, qui *payaient trop cher le sifflet*.

Quand j'en voyais un trop ambitieux de la faveur de la cour, sacrifiant son temps à assister aux réceptions, son repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être ses amis, pour l'atteindre, je me suis dit : *Cet homme paye trop cher son sifflet.*

Quand j'en voyais un autre féru de popularité, s'employant constamment dans des agitations politiques, négligeant ses propres affaires, et les ruinant par cette négligence, « Il paye, en vérité », disais-je, « trop cher son sifflet ».

Si je connaissais un avare qui renonçait à toute vie confortable, à tout le plaisir de faire du bien aux autres, à toute l'estime de ses concitoyens, et aux joies d'une amitié bienveillante, pour le plaisir d'accumuler des richesses, « Pauvre homme », disais-je, « tu payes trop cher ton sifflet ».

Quand je rencontrais un homme de plaisir, sacrifiant tout perfectionnement louable de l'esprit, ou de sa fortune, à de simples sensations corporelles, et ruinant sa santé à leur poursuite, « Homme égaré », disais-je, « tu te prépares de la peine au lieu du plaisir ; tu payes trop cher ton sifflet ».

Si j'en vois un qui aime les apparences, ou les beaux vêtements, les belles maisons, les beaux meubles, les beaux équipages, tout au-dessus de sa fortune, pour quoi il contracte des dettes, et finit sa carrière dans une prison, « Hélas ! », dis-je, « il a payé cher, très cher, son sifflet ».

Quand je vois une belle fille au tempérament doux mariée à une brute de mari au mauvais caractère, « Quel dommage », dis-je, « qu'elle paye si cher un sifflet » !

Bref, je conçois qu'une grande partie des misères de l'humanité leur est causée par les fausses estimations qu'elles ont faites de la valeur des choses, et par le fait qu'elles payent trop cher leurs sifflets.

Pourtant, je devrais avoir de la charité pour ces gens malheureux, quand je considère qu'avec toute cette sagesse dont je me vante, il y a certaines choses dans le monde si tentantes, par exemple, les pommes du roi Jean, qui heureusement ne sont pas à vendre ; car si elles étaient mises aux enchères, je pourrais très facilement être conduit à me ruiner dans l'achat, et découvrir que j'avais une fois de plus payé trop cher le sifflet.

Adieu, mon cher ami, et croyez-moi toujours le vôtre très sincèrement et avec une affection inaltérable,

B. Franklin.

UNE LETTRE À SAMUEL MATHER

Passy, 12 mai 1784.

Révérend Monsieur,

Il y a maintenant plus de 60 ans que j'ai quitté Boston, mais je me souviens bien de votre père et de votre grand-père, les ayant entendus tous deux en chaire et vus dans leurs maisons. La dernière fois que j'ai vu votre père, c'était au début de 1724, quand je lui ai rendu visite après mon premier voyage en Pennsylvanie. Il m'a reçu dans sa bibliothèque, et au moment où je prenais congé, il m'a montré un chemin plus court pour sortir de la maison par un passage étroit, qui était traversé par une poutre au-dessus. Nous parlions encore alors que je me retirais, il m'accompagnait derrière, et je me tournais en partie vers lui, quand il a dit précipitamment : « Baissez-vous, baissez-vous ! » Je ne l'ai pas compris, jusqu'à ce que je sente ma tête heurter la poutre. C'était un homme qui ne manquait jamais aucune occasion de donner des instructions, et là-dessus il m'a dit : « *Vous êtes jeune, et vous avez le monde devant vous ; baissez-vous en le traversant, et vous éviterez bien des chocs brutaux.* » Ce conseil, ainsi battu dans ma tête, m'a souvent été utile ; et j'y pense souvent, quand je vois l'orgueil mortifié, et les malheurs apportés aux gens par le fait qu'ils portent la tête trop haute.

B. Franklin.

FIN

BIBLIOGRAPHIE

La dernière et la plus complète édition des œuvres de Franklin est celle du regretté professeur Albert H. Smyth, publiée en dix volumes par la Macmillan Company, New York, sous le titre : *The Writings of Benjamin Franklin*. L'autre édition de référence est *The Works of Benjamin Franklin* par John Bigelow (New York, 1887). La première édition de l'Autobiographie en un volume par M. Bigelow a été publiée par la J. B. Lippincott Company de Philadelphie en 1868. La vie de Franklin en tant qu'écrivain est bien traitée par J. B. McMaster dans un volume de la série *American Men of Letters* ; sa vie en tant qu'homme d'État et diplomate, par J. T. Morse, série *American Statesmen*, un volume ; la Houghton, Mifflin Company publie les deux livres. Un compte rendu plus exhaustif de la vie et de l'époque de Franklin peut être trouvé dans *Life and Times of Benjamin Franklin* de James Parton (2 vol., New York, 1864). *The Many-Sided Franklin* de Paul Leicester Ford est un livre des plus familiers et lisibles, plein d'anecdotes et excellemment et pleinement illustré. Une excellente critique de Woodrow Wilson introduit une édition de l'Autobiographie dans les *Century Classics* (Century Co., New York, 1901). Les articles de magazine intéressants sont ceux de E. E. Hale, *Christian Examiner*, lxxi, 447 ; W. P. Trent, *McClure's Magazine*, viii, 273 ; John Hay, *The Century Magazine*, lxxi, 447.

Voir aussi les histoires de la littérature américaine par C. F. Richardson, Moses Coit Tyler, Brander Matthews, John Nichol et Barrett Wendell, ainsi que les diverses encyclopédies. Une excellente bibliographie de Franklin est celle de Paul Leicester Ford, intitulée *A List of Books Written by, or Relating to Benjamin Franklin* (New York, 1889).

La liste suivante des œuvres de Franklin contient les publications les plus intéressantes, accompagnées des dates de première parution.

1722. *Dogood Papers*.

Lettres dans le style du *Spectator* d'Addison, contribuées au journal de James Franklin et signées « Silence Dogood ».

1729. *The Busybody*.

Une série d'essais publiés dans le *Weekly Mercury* de Philadelphie de Bradford, dont six seulement sont attribués à Franklin. Ce sont des essais sur la moralité, la philosophie et la politique, semblables aux *Dogood Papers*.

1729. *A Modest Enquiry into the Nature and Necessity of a Paper Currency*.

1732 à 1757. Préfaces à l'*Almanach du Bonhomme Richard*.

Parmi celles-ci, *Hints for those that would be Rich*, 1737 ; et *Plan for saving one hundred thousand pounds to New Jersey*, 1756.

1743. *A Proposal for Promoting Useful Knowledge Among the British Plantations in America*.

« Ce papier semble contenir la première suggestion, sous quelque forme publique que ce soit, pour une Société philosophique américaine. » Sparks.

1744. *An Account of the New Invented Pennsylvania Fire-Places*.

1749. *Proposals Relating to the Education of Youth in Pennsylvania*.

Contient le plan pour l'école qui devint plus tard l'Université de Pennsylvanie.

1752. *Electrical Kite*.

Description de la célèbre expérience du cerf-volant, écrite pour la première fois dans une lettre à Peter Collinson, datée du 19 oct. 1752, qui fut publiée plus tard la même année dans le *Gentleman's Magazine*.

1754. *Plan of Union*.

Un plan pour l'union des colonies présenté à la convention coloniale d'Albany.

1755. *A Dialogue Between X, Y and Z*.

Un appel à s'enrôler dans l'armée provinciale pour la défense de la Pennsylvanie.

1758. *Father Abraham's Speech*.

Publié en tant que préface de l'Almanach du pauvre Richard et rassemblant en un seul écrit les maximes du pauvre Richard, déjà parues dans les numéros précédents de l'Almanach. Le Discours fut publié par la suite sous forme de brochure sous le titre de La Voie de la richesse.

1760. Des moyens de disposer l'ennemi à la paix.

Un plaidoyer satirique pour la poursuite de la guerre contre la France.

1760. L'intérêt de la Grande-Bretagne considéré, eu égard à ses colonies et aux acquisitions du Canada et de la Guadeloupe.

1764. Pensées froides sur la situation actuelle de nos affaires publiques.

Une brochure favorisant un gouvernement royal pour la Pennsylvanie en échange de celui des propriétaires.

1766. L'interrogatoire du docteur Benjamin Franklin, etc., à la Chambre des communes britannique, relatif à l'abrogation de la loi sur le timbre américain.

1773. Règles par lesquelles un grand empire peut être réduit à un petit.

Une vingtaine de règles satiriques incarnant la ligne de conduite que l'Angleterre poursuivait avec l'Amérique.

1773. Un édit du roi de Prusse.

Une satire dans laquelle le roi de Prusse était amené à traiter l'Angleterre comme l'Angleterre traitait l'Amérique, car l'Angleterre fut à l'origine colonisée par des Allemands.

1777. Comparaison de la Grande-Bretagne et des États-Unis quant à la base du crédit dans les deux pays.

L'une des nombreuses brochures similaires écrites pour effectuer des emprunts pour la cause américaine.

1782. Sur la théorie de la Terre.

Le meilleur des écrits de Franklin sur la géologie.

1782. Lettre prétendant émaner d'un petit prince allemand et être adressée à son officier commandant en Amérique.

1785. Sur les causes et le remède des cheminées fumantes.

1786. Réplique courtoise.

Envoyer des condamnés en Amérique.

Réponses à la clameur britannique pour le paiement des dettes américaines.

1789. Adresse au public de la Société de Pennsylvanie pour promouvoir l'abolition de l'esclavage.

1789. Un compte rendu de la cour suprême de justice de Pennsylvanie, à savoir : la Cour de la presse.

1790. Compte rendu de Martin sur son consulat.

Une parodie d'un discours pro-esclavagiste au Congrès.

1791. Autobiographie.

La première édition.

1818. Bagatelles.

Les Bagatelles furent publiées pour la première fois en 1818 dans l'édition de William Temple Franklin des œuvres de son grand-père. Voici les plus célèbres de ces essais et les dates auxquelles ils furent écrits :

1774 ? Une parabole contre la persécution.

Franklin appelait ceci le LIe chapitre de la Genèse.

1774 ? Une parabole sur l'amour fraternel.

1778. L'Éphémère, emblème de la vie humaine.

Une nouvelle interprétation d'un essai antérieur sur la vanité humaine.

1779. L'histoire du sifflet.

1779 ? La levée.

1779 ? Proposition d'une nouvelle version de la Bible.

Une partie du premier chapitre de Job modernisée.

(1779. Publié) La morale des échecs.

1780 ? La jambe belle et la jambe difforme.

1780. Dialogue entre Franklin et la goutte.

(Publié en 1802.)

1802. Une pétition de la main gauche.

1806. L'art de se procurer des rêves agréables.

[Transcriptions de pages de journaux]

[Page 1 de la Pennsylvania Gazette,]

Numb. XL.

LA

Gazette de Pennsylvanie. Contenant les nouvelles les plus fraîches, étrangères et domestiques.

Du jeudi 25 septembre au jeudi 2 octobre 1729.

La Gazette de Pennsylvanie étant désormais destinée à être tenue par d'autres mains, le lecteur peut s'attendre à quelques explications sur la méthode que nous comptons suivre.

À la vue des grands dictionnaires de Chambers, dont furent tirés les matériaux de l'Instructeur universel en tous arts et sciences, qui constituait habituellement la première partie de ce journal, nous trouvons qu'outre le fait qu'ils contiennent beaucoup de choses obscures ou insignifiantes pour nous, il faudra probablement cinquante ans avant que l'ensemble puisse être parcouru de cette manière dans la publication. Il existe également dans ces livres des références continuelles des sujets classés sous une lettre de l'alphabet à ceux classés sous une autre, qui se rapportent au même sujet et sont nécessaires pour l'expliquer et le compléter ; celles-ci, prises à leur tour, pourraient peut-être être distantes de dix ans ; et comme il est probable que ceux qui désirent s'initier à un art ou une science particulière aimeraient avoir l'ensemble devant eux en beaucoup moins de temps, nous croyons que nos lecteurs ne penseront pas qu'une telle méthode de communication du savoir soit appropriée.

Cependant, bien que nous n'ayons pas l'intention de poursuivre la publication de ces dictionnaires selon une méthode alphabétique régulière, comme cela a été fait jusqu'ici ; comme plusieurs choses exposées à partir de ceux-ci au cours de ces journaux ont été divertissantes pour les curieux, qui n'ont jamais eu et ne peuvent avoir l'avantage de bonnes bibliothèques ; et comme il reste encore beaucoup de choses qui, étant rendues généralement connues de cette manière, pourraient peut-être devenir d'une utilité considérable, en donnant de tels indices aux excellents génies naturels de notre pays, qui pourraient contribuer soit à l'amélioration de nos manufactures actuelles, soit à l'invention de nouvelles ; nous proposons de temps à autre de communiquer les parties particulières qui semblent être de la plus grande importance générale.

Quant au Courtisage religieux, dont une partie a été débitée au public dans ces journaux, le lecteur peut être informé que le livre entier sera probablement imprimé et relié sous peu ; et ceux qui l'apprécient seront sans aucun doute plus satisfaits de l'avoir en entier que de cette manière fragmentée et interrompue.

Beaucoup ont longtemps désiré voir un bon journal en Pennsylvanie ; et nous espérons que les gentilshommes qui en sont capables contribueront à en faire un tel. Nous demandons de l'aide, car nous sommes pleinement conscients que publier un bon journal n'est pas une entreprise aussi facile que beaucoup de gens l'imaginent. L'auteur d'une Gazette (selon l'avis des savants) devrait être qualifié par une connaissance étendue des langues, une grande aisance et une maîtrise de l'écriture, ainsi que de la narration des faits avec clarté, intelligibilité et en peu de mots ; il devrait être capable de parler de la guerre tant sur terre que sur mer ; être bien versé en géographie, dans l'histoire du temps, dans les intérêts divers des princes et des États, les secrets des cours, et les mœurs et coutumes de toutes les nations. Des hommes ainsi accomplis sont très rares dans cette partie reculée du monde ; et il serait bon que l'auteur de ces journaux puisse compenser parmi ses amis ce qui lui manque.

Dans l'ensemble, nous pouvons assurer le public que, dans la mesure où l'encouragement que nous recevons nous le permettra, aucun soin ni aucune peine ne seront omis pour faire de la Gazette de Pennsylvanie un divertissement aussi agréable et utile que la nature de la chose le permettra.

Ce qui suit est le dernier message envoyé par son Excellence le gouverneur Burnet à la Chambre des représentants à Boston.

Messieurs de la Chambre des représentants,

Ce n'est pas avec un espoir aussi vain que de vous convaincre que je prends la peine de répondre à vos messages, mais, si possible, d'ouvrir les yeux des gens abusés que vous représentez, et que vous prenez tant de peine à maintenir dans l'ignorance du véritable état de leurs affaires. Je n'ai pas besoin d'aller plus loin pour une preuve indéniable de cet effort pour les aveugler, que votre ordre de publier la lettre de Messieurs Wilks et Belcher du 7 juin dernier à votre président. Cette lettre est dite (à la page 1 de vos votes) renfermer une copie du rapport des Lords du comité du Conseil privé de sa Majesté, avec l'approbation et les ordres de sa Majesté à ce sujet au Conseil ; pourtant, ces messieurs avaient en même temps la présomption sans pareille d'écrire au président de cette manière : Vous observerez par la conclusion ce qui est proposé comme conséquence de votre non-conformité avec l'instruction de sa Majesté (l'affaire entière devant être posée

[Page 4 de la Pennsylvania Gazette.]

contrefaits, sauf ceux de 13 deniers. Et il est remarquable que toutes les tentatives de ce genre sur le papier-monnaie de cette province et des provinces voisines aient été détectées et aient rencontré un mauvais succès.

Douane, Philadelphie, entrées.

Sloop Hope, Elias Naudain, en provenance de Boston. Sloop Dove, John Howel, en provenance d'Antigua. Brigt, Pennswood, Thomas Braly, en provenance de Madère.

Sorties.

Schooner John, Thomas Wright, à destination de Boston. Brigt. Richard and William, W. Mayle, à destination de Lisbonne. Navire Diligence, James Bayley, à destination du Maryland.

Dégagé pour le départ.

Navire London Hope, Thomas Annis, à destination de Londres. Navire John and Anna, James Sherley, à destination de Plymouth.

Annonces.

À vendre par Edward Shippen, savon dur de choix, très raisonnable.

Fui le 25 septembre dernier, de chez Rice Prichard de Whiteland dans le comté de Chester, un homme de service nommé John Cresswel, de taille moyenne et au teint rubicond, les cheveux tirant sur le roux : il portait, lorsqu'il est parti, une petite perruque courte blanche, un vieux chapeau, un gilet de droguet, le corps doublé de toile ; des culottes de toile grossière, des bas de laine grise et des chaussures à bouts ronds.

Quiconque assurera ledit serviteur afin que son maître puisse le ravoir, recevra trois livres de récompense, et les frais raisonnables payés, par

Rice Prichard.

Fui le 10 septembre dernier, de chez William Dewees du canton de Germantown, dans le comté de Philadelphie, un homme de service nommé Mekbizedarh Arnold, de taille moyenne et aux cheveux bouclés rougeâtres : il portait, lorsqu'il est parti, un bon chapeau de feutre, un manteau de couleur cannelle foncé, une veste de droguet noir, des culottes de droguet couleur souris, des bas gris et des chaussures neuves.

Quiconque assurera ledit fugitif, afin que son maître puisse le ravoir, recevra vingt shillings de récompense, et les frais raisonnables payés, par moi

William Dewees.

Dernièrement réimprimé et vendu au New Printing-Office près du marché.

Les PSAUMES de David, imités dans la langue du Nouveau Testament, et appliqués à l'État et au culte chrétiens Par I. Watts, V D M La septième édition.

N. B. Cet ouvrage a rencontré un accueil et une estime si généralement favorables parmi les dissidents protestants de Grande-Bretagne, etc., qu'ils soient presbytériens, indépendants ou baptistes, que six grandes impressions avant celle-ci ont été épuisées en très peu de temps.

La conception principale de cette excellente performance (comme l'auteur nous en informe dans son avis au lecteur) est « d'améliorer la psalmodie ou le chant religieux », et ainsi d'encourager et d'aider à sa pratique fréquente dans les assemblées publiques et les familles privées avec plus d'honneur et de délice ; pourtant, sa lecture peut aussi divertir le salon et le cabinet avec un plaisir dévot et des méditations saintes. Par conséquent, il demanderait à ses lecteurs, aux moments appropriés, de le lire en entier, et parmi 340 hymnes sacrés, ils pourraient en trouver plusieurs qui conviennent à leur propre cas et tempérament, ou aux circonstances de leur famille ou de leurs amis, ils pourraient apprendre à leurs enfants ceux qui conviennent à leur âge et, en les thésaurisant dans leur mémoire, ils pourraient être pourvus pour une retraite pieuse, ou pourraient divertir leurs amis avec une mélodie sainte.

Dernièrement importé de Londres, par John Le, et à vendre par lui aux prix les plus bas, soit en gros, soit au détail, à sa boutique dans Market Street, en face de la maison de réunion presbytérienne, ces marchandises suivantes, savoir :

Indiennes, sortes diverses. Hollands, et plusieurs sortes de toile à draps. Plusieurs sortes de tissus damassés et de nappes. Plusieurs sortes de cambrais. Soies de mantoue, et Grassets. Beryllan, et Callimanco uni. Tamie d'une verge de large. Gants de chamois teints pour hommes. Idem pour femmes, agneau. Soie à coudre, fil et soie. Fil retors pour femmes. Soie et rubans. Bas de fil double. Gants de chamois blancs pour hommes. Mouchoirs de soie, et autres sortes de mouchoirs. Gants glacés pour hommes, à dessus. Boucles de chaussures pour hommes, métal de bain. Masques pour femmes. Plusieurs sortes de canifs. Boutons en métal uni pour manteaux et vestes d'hommes. Couteaux de poche en ivoire, et plusieurs sortes de couteaux de poche. Dowlasses plusieurs sortes. Huckabags, et toile de Russie. Oznaburghs. Plusieurs sortes de miroirs. Garlicks et Holland brun. Bag-Holland idem. Plusieurs sortes de droguets. Kerseys fins. Drab double-millé superfine. Draps larges. Shalloons de Londres. Chapeaux fins et grossiers. Chaussures anglaises pour hommes et femmes. Bas, plusieurs sortes, pour hommes, femmes et enfants. Plusieurs sortes de bonnets. Coiffes pour femmes. Plusieurs sortes de peignes en corne et en ivoire. Poudre à canon, plomb et silex. Bibles de plusieurs sortes. Testaments, psautiers et amorces. Grands livres de papier, et petits, avec des livres de poche, et autres articles de papeterie. Plusieurs sortes de toile à damier. Flanelles et Duroys. Tabac à priser d'Écosse.

À LOUER par la même personne. Une moitié de la maison qu'il occupe actuellement. Renseignez-vous auprès de lui pour en savoir plus.

Bibles, testaments, psautiers, livres de psaumes, livres de comptes, connaissements reliés et non reliés, obligations vierges communes pour l'argent, obligations avec jugement, contre-obligations, obligations d'arbitrage, obligations d'arbitrage avec arbitrage, obligations de caution, contre-obligations pour épargner la caution, actes de vente, procurations, brefs, sommations, contrats d'apprentissage, contrats de serviteurs, billets pénaux, billets à ordre, etc., tous les formulaires dans les formes les plus authentiques, et correctement imprimés ; peuvent être obtenus chez les éditeurs de ce papier, qui effectuent tous les types d'impression ci-dessus à des tarifs raisonnables.

Très bonnes plumes d'oie vivante à vendre chez Evan Powel à Chesnut-street, à une porte de celle d'Andrew Hamilton, Esq ;

Vient de paraître :

Almanach de Titan Leeds, pour l'année 1730 dans sa méthode simple habituelle ; étant bien préférable à tout ce qui a été publié jusqu'ici en Amérique. À vendre par David Harry à l'ancienne imprimerie de Samuel Keimer, à trois shillings et neuf pence la douzaine.

N. B. Comme cet almanach, pour sa valeur, a rencontré un accueil universel, il a fait monter le prix de la copie à 25l. par an, raison pour laquelle l'imprimeur ne peut se permettre de les vendre au prix susmentionné : mais donne cet avertissement amical au public, que lorsqu'ils achètent des almanachs pour 3s. la douzaine, ils ne doivent pas s'attendre à ceux de Titan Leeds, ou à aucun aussi précieux.

Sera bientôt publié :

Almanach de Godfrey, pour l'année 1730. Contenant les lunaisons, éclipses, jugement du temps, les marées de printemps, le lever et le coucher de la lune, le lever et le coucher du soleil, la longueur des jours, le lever, le passage au méridien et le coucher des sept étoiles, l'heure de la marée haute, les foires, les tribunaux et les jours observables. Adapté à la latitude de 40 degrés, et à un méridien de cinq heures à l'ouest de Londres. Magnifiquement imprimé en rouge et noir, sur un côté d'une grande feuille de papier demi-feuille, selon le marinier de Londres. À vendre par les imprimeurs de ceci, au New Printing-Office près du marché, pour 3 s. la douzaine.

Philadelphie : Imprimé par B. Franklin et H. Meredith, au New Printing-Office près du marché, où les publicités sont acceptées, et où toutes les personnes peuvent être approvisionnées avec ce papier, à dix shillings par an.

[Première page du New England Courant.]

[N^{o} 19

LE

Courant de la Nouvelle-Angleterre.

Du LUNDI 4 décembre au LUNDI 11 décembre 1721.

Sur SYLVIA la Belle. Une ritournelle.

Un essaim de jeunes étincelles, gais et audacieux, Aimait Sylvia depuis longtemps, mais elle était froide ; L'intérêt et l'orgueil contrôlaient la nymphe, Alors ils ont vainement raconté leur passion. Enfin est venu Dalman, il était vieux ; Non, il était laid, mais avait de l'or. Il vint, et vit, et prit la prise, Pendant que les autres beaux consolaient leur perte. Certains disent, elle est mariée ; je dis, elle est vendue.

La lettre contre l'inoculation de la petite vérole, (signée Absinthium) donnant un compte rendu du nombre de personnes décédées sous cette opération, sera insérée dans notre prochain numéro.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Ispahan, 6 mars. La conspiration formée par le Grand Vizir en janvier dernier, il y a treize mois, dans le dessein de se faire roi de Perse, a été découverte à temps, et lui-même et ses complices arrêtés ; depuis quoi l'État a joui de sa tranquillité passée, et un nouveau vizir a été nommé à sa place. Les yeux de l'ancien étant tous deux crevés, il est maintenu en vie (mais en prison) pour l'obliger à découvrir toutes ses richesses ; qui doivent être immensément grandes, puisqu'ils ont trouvé dans l'un de ses coffres quatre cent mille ducats persans, outre des pièces étrangères, et dans un autre endroit une abondance de bijoux, d'or et d'argent ; et ainsi en proportion parmi plusieurs de ses complices ; à l'aide de ce trésor, ils espéraient arriver à leurs fins.

Tripoli, 12 juillet. Dès que notre escadron équipé contre le célèbre Baffaw Gianur, Cogia, est apparu au large de Dasna et Bengan, avec deux mille cinq cents cavaliers maures et mille fantassins, et a escarmouché un peu avec son escadron, il a abandonné ces deux lieux et s'est enfui sur l'île de Serby dans les territoires de Tunis ; mais le Bey de ce lieu lui ayant refusé l'abri, il a navigué plus loin, dans une barque française, nous ne savons où ; et ses propres galères et barques sont parties à sa poursuite, de sorte que nous sommes maintenant entièrement débarrassés de cet hôte encombrant. Nos corsaires restent tous au port, par crainte des Maltais.

Cadix, 12 août. La Flota est attendue au retour des Indes occidentales avant la fin de ce mois. Treize pièces de canon et deux mortiers ont été récemment envoyés d'ici à Ceuta. Les trois navires de guerre espagnols de 50 à 60 canons chacun, qui ont transporté les cardinaux espagnols en Italie, sont maintenant à Alicante : on dit qu'ils doivent rejoindre le vice-amiral hollandais, qui est maintenant dans cette baie avec quatre navires de son escadron de 50 canons chacun, et croiser contre les Algérois. Le blé et l'orge étant très bon marché dans ces régions, de grandes quantités ont été envoyées récemment aux Canaries, où, depuis quelque temps, les habitants sont en grande pénurie de maïs. Le 9 courant est mort M. Charles, consul de sa Majesté britannique à Saint-Lucar.

Berne, 20 août. Les députés de ce canton qui se sont rendus à la Diète de Frauenfeld sont maintenant réunis à Baden avec ceux de Zurich et de Glaris, pour régler certaines affaires concernant la ville et le comté de Baden, qui appartenaient autrefois aux huit plus anciens cantons, mais qui, lors de la dernière guerre suisse, ont été cédés à Zurich et Berne en propriété, avec une réserve au canton de Glaris (qui est en grande partie protestant) de la part qu'il avait auparavant dans la souveraineté de ce district. Les trois députés de Zurich, Lucerne et Ury, qui ont été commissionnés par la dernière Diète générale pour se rendre à Wilchingen, afin de tenter de composer les différends qui subsistent depuis longtemps entre les habitants de ce lieu et le canton de Schaffhouse dont ils sont les sujets, ont offert à ces habitants un pardon complet pour toute mauvaise conduite passée, et le maintien de leurs privilèges à l'avenir, à condition qu'ils retournent immédiatement à leur devoir ; mais il est rapporté que ceux de Wilchingen persistent jusqu'ici dans cette désobéissance.

Schaffhouse, 1er septembre. On écrit d'Italie que la peste n'est plus observée à Marseille, Aix et plusieurs autres endroits ; et qu'à Toulon elle est très diminuée : mais hélas ! comment pourrait-il en être autrement, quand le fléau n'a presque plus d'objets sur lesquels travailler ? À Arles, elle est également atténuée, nous craignons pour la même raison. Pendant ce temps, elle se propage dans le Gévaudan ; et deux grands villages dans le voisinage de Fréjus ont été attaqués au début de ce mois. La cour de France a interdit toute communication avec le Gévaudan sous peine sévère. La peste est certainement entrée dans la petite ville de Marvejols dans ce district, laquelle ville est cernée par huit cents hommes. Des lettres de Genève disent que les deux bataillons employés à entourer La Canourgue sont infectés ; et que Marvejols est très suspect. Le marquis de Quelus s'était retiré dans un château près d'Avignon ; mais la maladie étant entrée parmi ses domestiques, il s'était enfui plus loin.

Paris, 5 septembre. Le district sur lequel le duc de Berwick doit avoir le commandement s'étend jusqu'aux frontières du Bourbonnais ; et la cour met une grande confiance dans le soin de ce général pour empêcher l'infection de se propager. Le marquis de Verceil trace actuellement des lignes pour enfermer le Gévaudan ; et douze régiments d'infanterie, et autant de dragons, marchent pour renforcer les troupes déjà postées de ce côté. La peste semble s'être presque épuisée en Provence. Bien qu'elle soit encore très loin de nous, on parle néanmoins d'amasser des magasins de toute sorte de provisions ici, et de faire vingt mille lits, pour être installés dans les hôpitaux et les jeux de paume.

La Haye, 9 septembre. Les députés de nos amirautés ont eu, samedi dernier, une conférence extraordinaire avec ceux des États généraux, sur la propagation d'un rapport selon lequel dix ou douze personnes mouraient chaque jour dans un certain lieu de Normandie, qui était par conséquent suspecté d'avoir reçu la contagion ; mais sur la chose, il ne semble pas y avoir la moindre fondation pour un tel rapport ; bien qu'il soit trop clair que le fléau gagne du terrain dans les parties méridionales de la France.

Nous ne pouvons en aucun cas pénétrer les desseins du Czar ; qui, bien qu'il soit écrit avec confiance que la paix entre lui et la Suède est comme conclue, a une flotte de trente navires de guerre et deux cents galères en mer près d'Aland. Cependant, un exprès parti de Stockholm ne le confirme pas.

[Fin des transcriptions.]

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