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Biographia Literaria

by Samuel Taylor Coleridge · in French

BIOGRAPHIA LITERARIA

Par Samuel Taylor Coleridge

TABLE DES MATIÈRES

CHAP.

I Motifs du présent ouvrage — Accueil fait à la première publication de l’auteur — Discipline de son goût à l’école — Effet des écrivains contemporains sur les esprits juvéniles — Sonnets de Bowles — Comparaison entre les poètes d’avant et d’après Pope

II L’irritabilité supposée du génie mise à l’épreuve des faits — Causes et occasions de cette accusation — Son injustice

III Obligations de l’auteur envers les critiques, et cause probable — Principes de la critique moderne — Œuvres et caractère de M. Southey

IV Les Lyrical Ballads avec la préface — Premiers poèmes de M. Wordsworth — Sur la Fantaisie et l’Imagination — L’importance de la distinction pour les Beaux-Arts

V Sur la loi de l’Association — Son histoire retracée d’Aristote à Hartley

VI Que le système de Hartley, pour autant qu’il diffère de celui d’Aristote, n’est ni soutenable en théorie, ni fondé sur des faits

VII Des conséquences nécessaires de la théorie hartléienne — De l’erreur originelle ou de l’équivocation qui en permit l’admission — Memoria technica

VIII Le système du dualisme introduit par Des Cartes — Raffiné d’abord par Spinoza, puis par Leibniz dans la doctrine de l’Harmonia praestabilita — Hylozoïsme — Matérialisme — Aucun de ces systèmes, ni aucune théorie possible de l’Association, ne fournit ou ne supplante une théorie de la Perception, ni n’explique la formation de l’Associable

IX La philosophie est-elle possible en tant que science, et quelles en sont les conditions ? — Giordano Bruno — Aristocratie littéraire, ou l’existence d’un pacte tacite parmi les savants en tant qu’ordre privilégié — Obligations de l’auteur envers les Mystiques — Envers Emmanuel Kant — La différence entre la lettre et l’esprit des écrits de Kant, et une apologie de la prudence dans l’enseignement de la philosophie — Tentative de Fichte pour achever le système critique — Son succès partiel et son échec ultime — Obligations envers Schelling ; et parmi les écrivains anglais, envers Saumarez

X Un chapitre de digressions et d’anecdotes, en guise d’interlude précédant celui sur la nature et la genèse de l’Imagination ou Pouvoir Plastique — Sur la pédanterie et les expressions pédantes — Conseils aux jeunes auteurs concernant la publication — Anecdotes variées sur la vie littéraire de l’auteur, et le progrès de ses opinions en matière de religion et de politique

XI Une exhortation affectueuse à ceux qui, au début de leur vie, se sentent disposés à devenir auteurs

XII Un chapitre de requêtes et de prémunitions concernant la lecture ou l’omission du chapitre suivant

XIII Sur l’Imagination, ou pouvoir Esemplastique

XIV Circonstances des Lyrical Ballads, et objets initialement proposés — Préface à la seconde édition — La controverse qui s’ensuivit, ses causes et son acrimonie — Définitions philosophiques d’un Poème et de la Poésie avec scholies

XV Les symptômes spécifiques du pouvoir poétique élucidés par une analyse critique de Venus and Adonis et de Rape of Lucrece de Shakespeare

XVI Points saillants de différence entre les poètes de l’époque actuelle et ceux des quinzième et seizième siècles — Vœu exprimé pour l’union des mérites caractéristiques des deux époques

XVII Examen des principes propres à M. Wordsworth — La vie rustique (surtout la vie humble et rustique) particulièrement défavorable à la formation d’une diction humaine — Les meilleures parties du langage, produit des philosophes et non des rustres ou des bergers — La poésie essentiellement idéale et générique — Le langage de Milton, langage de la vie réelle autant, voire incomparablement plus que celui du paysan

XVIII Le langage de la composition métrique, pourquoi et en quoi il diffère essentiellement de celui de la prose — Origine et éléments du mètre — Ses conséquences nécessaires, et les conditions imposées par là à l’écrivain métrique dans le choix de sa diction

XIX Continuation — Concernant l’objet réel que M. Wordsworth avait probablement en vue dans sa préface critique — Élucidation et application de ceci

XX Le sujet précédent continué — Le style neutre, ou celui commun à la Prose et à la Poésie, illustré par des spécimens de Chaucer, Herbert et autres

XXI Remarques sur la manière actuelle de diriger les journaux critiques

XXII Les défauts caractéristiques de la poésie de Wordsworth, avec les principes dont on déduit le jugement qu’ils sont des défauts — Leur proportion par rapport aux beautés — Pour la plus grande part, caractéristiques de sa théorie seule

LETTRES DE SATYRANE

XXIII Critique sur Bertram

XXIV Conclusion

Si peu déterminé qu’il puisse être à instruire les autres, il souhaite néanmoins se communiquer à ceux dont il sait (ou espère) qu’ils partagent ses idées, mais dont le nombre est dispersé dans l’immensité du monde ; il souhaite renouer ainsi ses liens avec ses plus anciens amis, les poursuivre avec de nouveaux, et conquérir dans la génération montante d’autres amis pour le reste de sa vie. Il souhaite épargner à la jeunesse les chemins détournés sur lesquels il s’est lui-même égaré. (Goethe. Introduction aux Propylées.)

TRADUCTION. Bien qu’il ait peu de raisons d’instruire les autres, il souhaite néanmoins ouvrir son cœur à ceux qu’il sait, ou espère, être de même esprit que lui, mais qui sont largement dispersés dans le monde : il souhaite renouer ses liens avec ses plus anciens amis, continuer ceux récemment formés, et gagner d’autres amis parmi la génération montante pour le cours restant de sa vie. Il souhaite épargner aux jeunes gens les chemins détournés sur lesquels il s’est lui-même perdu.

BIOGRAPHIA LITERARIA

CHAPITRE I

Motifs du présent ouvrage — Accueil fait à la première publication de l’auteur — Discipline de son goût à l’école — Effet des écrivains contemporains sur les esprits juvéniles — Sonnets de Bowles — Comparaison entre les poètes d’avant et d’après Pope.

Il a été mon lot de voir mon nom introduit, tant dans la conversation que par écrit, plus fréquemment qu’il ne m’est facile de l’expliquer, que je considère le petit nombre, l’insignifiance et la diffusion limitée de mes écrits, ou la retraite et la distance dans lesquelles j’ai vécu, tant vis-à-vis du monde littéraire que politique. Le plus souvent, il a été associé à quelque accusation que je ne pouvais reconnaître, ou quelque principe que je n’avais jamais entretenu. Néanmoins, si je n’avais eu d’autre motif ou incitation, le lecteur n’aurait pas été importuné par cette exculpation. Quels étaient mes autres desseins, on le verra dans les pages suivantes. On trouvera que le moins de ce que j’ai écrit me concerne personnellement. J’ai utilisé la narration principalement dans le but de donner une continuité à l’ouvrage, en partie pour les réflexions diverses que m’ont suggérées des événements particuliers, mais plus encore en guise d’introduction à un exposé de mes principes en politique, religion et philosophie, et à une application des règles, déduites de principes philosophiques, à la poésie et à la critique. Mais parmi les objets que je me proposais, ce n’était pas le moindre que de parvenir, autant que possible, à régler la controverse qui dure depuis longtemps concernant la vraie nature de la diction poétique ; et, en même temps, de définir avec la plus grande impartialité le caractère poétique réel du poète dont les écrits ont allumé cette controverse, et l’ont depuis alimentée et attisée.

Au printemps de 1796, alors que j’avais à peine dépassé le seuil de l’âge adulte, je publiai un petit volume de poèmes de jeunesse. Ils furent accueillis avec un degré de faveur qui, tout jeune que j’étais, je le sais bien, ne leur fut pas tant accordé pour un mérite positif quelconque, que parce qu’ils étaient considérés comme des bourgeons d’espoir et des promesses d’œuvres meilleures à venir. Les critiques de ce temps, les plus flatteurs aussi bien que les plus sévères, s’accordèrent à leur reprocher de l’obscurité, une enflure générale de la diction et une profusion d’épithètes doubles nouvellement inventées [1]. La première est le défaut qu’un écrivain est le moins capable de détecter dans ses propres compositions : et mon esprit n’était pas alors suffisamment discipliné pour recevoir l’autorité d’autrui en remplacement de ma propre conviction. Satisfait que les pensées, telles qu’elles étaient, n’auraient pu être exprimées autrement, ou du moins plus clairement, j’oubliai de me demander si les pensées elles-mêmes n’exigeaient pas un degré d’attention inadapté à la nature et aux objets de la poésie. Cette remarque s’applique cependant principalement, bien que non exclusivement, aux Religious Musings. J’admis le reste de l’accusation dans toute son étendue, et non sans de sincères remerciements tant à mes censeurs privés que publics pour leurs amicales admonestations. Dans les éditions ultérieures, je taillai les épithètes doubles sans main tremblante, et fis de mon mieux pour dompter le gonflement et le clinquant, tant de la pensée que de la diction ; bien qu’en vérité, ces plantes parasites de la poésie juvénile s’étaient insinuées dans mes poèmes plus longs avec une telle intrication d’union que j’étais souvent obligé de renoncer à démêler l’ivraie, de peur de briser la fleur. Depuis cette période jusqu’à la date du présent ouvrage, je n’ai rien publié, sous mon nom, qui aurait pu, par quelque possibilité, passer devant le tribunal de la critique anonyme. Même les trois ou quatre poèmes, imprimés avec les œuvres d’un ami [2], pour autant qu’ils furent censurés du tout, furent accusés des mêmes défauts ou de défauts similaires (bien que je sois convaincu, non avec une égale justice), d’un excès d’ornement, s’ajoutant à une diction forcée et élaborée. Je dois ajouter que, même à l’époque précoce de mes poèmes juvéniles, je voyais et j’admettais la supériorité d’un style plus austère et plus naturel, avec une clairvoyance non moindre que celle que je possède à présent. Mon jugement était plus fort que n’étaient mes pouvoirs de réaliser ses diktats ; et les défauts de mon langage, bien qu’en partie dus à un mauvais choix de sujets, et au désir de donner une coloration poétique à des vérités abstraites et métaphysiques, dans lesquelles un nouveau monde semblait alors s’ouvrir à moi, provenaient cependant, en partie également, d’une défiance non feinte envers mon propre talent comparatif. Durant plusieurs années de ma jeunesse et de mon premier âge adulte, je révérais ceux qui avaient réintroduit la simplicité virile du grec et de nos propres poètes plus anciens, avec un enthousiasme tel qu’il rendait présomptueux l’espoir d’écrire avec succès dans le même style. Peut-être un processus similaire est-il arrivé à d’autres ; mais mes premiers poèmes étaient marqués par une aisance et une simplicité que j’ai étudiées, peut-être avec un succès moindre, pour imprimer à mes compositions ultérieures.

À l’école (Christ’s Hospital), je jouis de l’avantage inestimable d’un maître très sensé, bien qu’en même temps très sévère, le révérend James Bowyer. Il moula tôt mon goût à la préférence de Démosthène sur Cicéron, d’Homère et de Théocrite sur Virgile, et, à nouveau, de Virgile sur Ovide. Il m’habitua à comparer Lucrèce (dans les extraits que je lisais alors), Térence, et surtout les poèmes les plus chastes de Catulle, non seulement avec les poètes romains des âges dits d’argent et d’airain, mais même avec ceux de l’ère augustéenne : et, sur la base du bon sens et de la logique universelle, à voir et à affirmer la supériorité des premiers dans la vérité et le naturel, tant de leurs pensées que de leur diction. En même temps que nous étudions les poètes tragiques grecs, il nous faisait lire Shakespeare et Milton comme leçons : et c’étaient aussi les leçons qui exigeaient le plus de temps et de peine pour être apprises, afin d’échapper à sa censure. J’appris de lui que la poésie, même celle des odes les plus élevées et, semble-t-il, les plus folles, avait une logique qui lui était propre, aussi sévère que celle de la science ; et plus difficile, parce que plus subtile, plus complexe, et dépendante de causes plus nombreuses et plus fugitives. Chez les poètes vraiment grands, disait-il, il existe une raison assignable non seulement pour chaque mot, mais pour la position de chaque mot ; et je me souviens bien qu’usant des synonymes du Didyme d’Homère, il nous faisait tenter de montrer, à propos de chacun, pourquoi il n’aurait pas répondu au même dessein ; et en quoi consistait l’adéquation particulière du mot dans le texte original.

Dans nos propres compositions anglaises (du moins pour les trois dernières années de notre scolarité), il ne montrait aucune pitié pour les phrases, métaphores ou images non soutenues par un sens sain, ou lorsque le même sens aurait pu être exprimé avec une force et une dignité égales en des mots plus simples [3]. Luth, harpe et lyre, Muse, Muses et inspirations, Pégase, Parnasse et Hippocrène étaient tous pour lui une abomination. En imagination, je peux presque l’entendre maintenant s’écrier : « Harpe ? Harpe ? Lyre ? Plume et encre, garçon, c’est ce que tu veux dire ! Muse, garçon, Muse ? La fille de ta nourrice, c’est ce que tu veux dire ! Source piérienne ? Oh oui ! la pompe du cloître, je suppose ! » Bien plus, certaines introductions, comparaisons et exemples étaient placés par leur nom sur une liste d’interdiction. Parmi les comparaisons, il y avait, je m’en souviens, celle du fruit du mancenillier, comme convenant également à trop de sujets ; en quoi, cependant, il céda immédiatement la palme à l’exemple d’Alexandre et Clytus, qui était tout aussi bon et approprié, quel que pût être le thème. Était-ce de l’ambition ? Alexandre et Clytus ! — De la flatterie ? Alexandre et Clytus ! — de la colère — de l’ivrognerie — de l’orgueil — de l’amitié — de l’ingratitude — d’un repentir tardif ? Toujours, toujours Alexandre et Clytus ! Enfin, les louanges de l’agriculture ayant été illustrées par l’observation sagace que, si Alexandre avait tenu la charrue, il n’aurait pas transpercé son ami Clytus avec une lance, ce vieux compagnon éprouvé et serviable fut banni par édit public in saecula saeculorum. J’ai parfois osé penser qu’une liste de ce genre, ou un index expurgatorius de certaines phrases bien connues et toujours récurrentes, tant introductives que transitionnelles, incluant un large assortiment d’égoïsmes modestes, d’illeïsmes flatteurs et autres, pourrait être affichée dans nos tribunaux et dans les deux Chambres du Parlement, au grand avantage du public, comme une importante économie de temps national, un soulagement incalculable pour les ministres de Sa Majesté, mais surtout comme assurant les remerciements des procureurs de campagne et de leurs clients, qui ont des projets de loi privés à faire passer par la Chambre.

Quoi qu’il en soit, il y avait une coutume de notre maître que je ne peux passer sous silence, parce que je la crois imitable et digne d’être imitée. Il permettait souvent à nos exercices, sous quelque prétexte de manque de temps, de s’accumuler jusqu’à ce que chaque garçon en eût quatre ou cinq à faire réviser. Puis, plaçant le tout côte à côte sur son bureau, il demandait à l’auteur pourquoi telle ou telle phrase n’aurait pu trouver une place aussi appropriée sous telle ou telle autre thèse : et si aucune réponse satisfaisante ne pouvait être donnée, et que deux fautes du même genre se trouvaient dans un exercice, le verdict irrévocable suivait, l’exercice était déchiré, et un autre sur le même sujet devait être produit, en plus des tâches du jour. Le lecteur voudra bien, je l’espère, excuser ce tribut de souvenir à un homme dont les sévérités, même maintenant, fournissent souvent les rêves par lesquels l’imagination aveugle voudrait interpréter à l’esprit les sensations douloureuses du sommeil fiévreux ; mais sans pour autant diminuer ou ternir le profond sens de mes obligations morales et intellectuelles. Il nous envoya à l’Université d’excellents latinistes et hellénistes, et de tolérants hébraïsants. Pourtant, nos connaissances classiques étaient le moindre des bons dons que nous tirions de son tutorat zélé et consciencieux. Il est maintenant parti pour sa récompense finale, plein d’années et plein d’honneurs, même de ces honneurs qui lui étaient les plus chers, comme reconnaissamment conférés par cette école, et le liant encore aux intérêts de cette école, dans laquelle il avait été lui-même éduqué, et à laquelle il fut, durant toute sa vie, une chose dévouée.

Pour des causes qu’il n’est pas ici lieu d’étudier, aucun modèle des temps passés, si parfait soit-il, ne peut avoir le même effet vif sur l’esprit juvénile que les productions du génie contemporain. La discipline que mon esprit avait subie, Ne falleretur rotundo sono et versuum cursu, cincinnis, et floribus ; sed ut inspiceret quidnam subesset, quae, sedes, quod firmamentum, quis fundus verbis ; an figures essent mera ornatura et orationis fucus ; vel sanguinis e materiae ipsius corde effluentis rubor quidam nativus et incalescentia genuina ; — élimina tous les obstacles à l’appréciation de l’excellence dans le style sans diminuer mon plaisir. Que j’aie été ainsi préparé à la lecture des sonnets et des premiers poèmes de M. Bowles accrut à la fois leur influence et mon enthousiasme. Les grandes œuvres des âges passés semblent à un jeune homme des choses d’une autre race, par rapport auxquelles ses facultés doivent rester passives et soumises, tout comme vis-à-vis des étoiles et des montagnes. Mais les écrits d’un contemporain, peut-être pas de beaucoup d’années plus âgé que lui, entouré par les mêmes circonstances et discipliné par les mêmes mœurs, possèdent pour lui une réalité et inspirent une amitié réelle, celle d’un homme pour un homme. Son admiration même est le vent qui attise et nourrit son espoir. Les poèmes eux-mêmes assument les propriétés de la chair et du sang. Réciter, exalter, défendre ces œuvres n’est que le paiement d’une dette due à celui qui existe pour la recevoir.

Il existe certes des modes d’enseignement qui ont produit, et qui produisent, des jeunes gens d’une trempe très différente ; des modes d’enseignement en comparaison desquels on nous a appelés à mépriser nos grandes écoles publiques et nos universités,

dans les salles desquelles sont accrochées Les armures des invincibles chevaliers d’autrefois —

des modes par lesquels les enfants doivent être métamorphosés en prodiges. Et j’ai connu ainsi produits des prodiges avec une vengeance ; des prodiges de suffisance, de superficialité, d’arrogance et d’infidélité ! Au lieu d’emmagasiner la mémoire, durant la période où elle est la faculté prédominante, avec des faits pour l’exercice ultérieur du jugement ; et au lieu d’éveiller par les plus nobles modèles l’amour et l’admiration tendres et sans mélange, qui sont le tempérament naturel et gracieux du début de la jeunesse ; ces nourrissons d’une pédagogie améliorée sont enseignés à contester et à décider ; à soupçonner tout sauf leur propre sagesse et celle de leur conférencier ; et à ne rien tenir pour sacré face à leur mépris, sinon leur propre arrogance méprisable ; des garçons diplômés dans toutes les technicités, et dans toutes les passions sales et l’impudence de la critique anonyme. À de telles dispositions seulement l’admonestation de Pline peut être nécessaire, Neque enim debet operibus ejus obesse, quod vivit. An si inter eos, quos nunquam vidimus, floruisset, non solum libros ejus, verum etiam imagines conquireremus, ejusdem nunc honor praesentis, et gratia quasi satietate languescet ? At hoc pravum, malignumque est, non admirari hominem admiratione dignissimum, quia videre, complecti, nec laudare tantum, verum etiam amare contingit.

J’étais juste entré dans ma dix-septième année, quand les sonnets de M. Bowles, au nombre de vingt, et tout juste publiés dans une brochure in-quarto, furent pour la première fois portés à ma connaissance et présentés par un camarade d’école qui nous avait quittés pour l’Université, et qui, durant tout le temps où il fut dans notre première classe (ou, dans le langage de notre école, un Grec), avait été mon protecteur et mon mentor. Je fais référence au Dr Middleton, le savant véritable et en tout point excellent évêque de Calcutta :

qui laudibus amplis Ingenium celebrare meum, calamumque solebat, Calcar agens animo validum. Non omnia terra Obruta ; vivit amor, vivit dolor ; ora negatur Dulcia conspicere ; at flere et meminisse relictum est.

Ce fut pour moi un double plaisir, et cela demeure un tendre souvenir, que j’aie reçu d’un ami si révéré la première connaissance d’un poète par les œuvres duquel, année après année, je fus si enthousiasmément ravi et inspiré. Mes premières connaissances n’auront pas oublié l’empressement indiscipliné et le zèle impétueux avec lesquels je m’efforçais de faire des prosélytes, non seulement de mes compagnons, mais de tous ceux avec qui je conversais, quel que fût leur rang, et en quelque lieu que ce fût. Comme mes finances d’écolier ne me permettaient pas d’acheter des exemplaires, je fis, en moins d’un an et demi, plus de quarante transcriptions, en guise des meilleurs présents que je pouvais offrir à ceux qui avaient, de quelque manière que ce soit, gagné mon estime. Et je reçus avec un plaisir presque égal les trois ou quatre publications suivantes du même auteur.

Bien que j’aie assez vu et connu le genre humain pour être parfaitement conscient que je resterai peut-être seul dans ma croyance, et qu’il sera heureux si je ne m’expose à aucun reproche pire que celui de singularité, je ne suis pas pour autant dissuadé d’avouer que je considère, et ai toujours considéré, les obligations de l’intellect comme étant parmi les plus sacrées des exigences de la gratitude. Une pensée précieuse, ou un enchaînement particulier de pensées, me procure un plaisir supplémentaire lorsque je peux, en toute certitude, le rapporter et l’attribuer à la conversation ou à la correspondance d’autrui. Mes obligations envers M. Bowles étaient en vérité importantes, et d’un bien radical. À un âge très précoce, avant même ma quinzième année, je m’étais égaré dans la métaphysique et dans la controverse théologique. Rien d’autre ne me plaisait. L’histoire et les faits particuliers perdaient tout intérêt à mes yeux. La poésie — (bien que pour un écolier de cet âge, j’eusse un niveau supérieur à la moyenne en versification anglaise, et eusse déjà produit deux ou trois compositions dont je peux me risquer à dire, sans égard pour mon âge, qu’elles étaient quelque peu au-dessus de la médiocrité, et qui m’avaient valu plus de crédit que le bon sens solide de mon vieux maître ne l’appréciait) — la poésie elle-même, voire les romans et les récits, me devinrent insipides. Dans mes errances solitaires lors de nos jours de congé [4], (car j’étais orphelin et n’avais guère de relations à Londres), j’étais ravi si quelque passant, surtout s’il était vêtu de noir, entamait la conversation avec moi. Car je trouvais bientôt le moyen de l’orienter vers mes sujets favoris :

De la providence, de la prescience, de la volonté et du destin, Du destin fixé, du libre arbitre, de la prescience absolue, Et je ne trouvais aucune fin, perdu dans des labyrinthes errants.

Cette poursuite absurde était, sans aucun doute, préjudiciable à la fois à mes facultés naturelles et au progrès de mon éducation. Elle aurait peut-être été destructrice si elle avait continué ; mais j’en fus heureusement détourné, en partie par une présentation accidentelle à une aimable famille, mais surtout par l’influence géniale d’un style de poésie si tendre et pourtant si viril, si naturel et réel, et pourtant si digne et harmonieux, que les sonnets et autres premiers poèmes de M. Bowles. Il eût peut-être mieux valu pour moi de ne jamais retomber dans la même maladie mentale ; si j’avais continué à cueillir la fleur et à récolter les fruits de la surface cultivée, au lieu de creuser dans les mines malsaines de vif-argent du savoir métaphysique. Et si, par la suite, j’ai cherché refuge contre la douleur physique et une sensibilité mal gérée dans des recherches abstruses, qui exerçaient la force et la subtilité de l’entendement sans éveiller les sentiments du cœur, il y eut tout de même un long et bienheureux intervalle, durant lequel mes facultés naturelles furent autorisées à s’épanouir, et mes tendances originelles à se développer ; — mon imagination, l’amour de la nature, et le sens de la beauté dans les formes et les sons.

Le second avantage que je dois à ma lecture précoce et à mon admiration pour ces poèmes, (auxquels je dois ajouter), bien que connus de moi à une période un peu plus tardive, le Lewesdon Hill de M. Crowe, se rapporte plus directement à mon sujet actuel. Parmi ceux avec qui je conversais, il y en avait naturellement beaucoup qui avaient formé leur goût et leurs notions de poésie à partir des écrits de Pope et de ses disciples ; ou, pour parler plus généralement, dans cette école de poésie française, condensée et revigorée par l’entendement anglais, qui prédominait depuis le siècle dernier. Je n’étais pas aveugle aux mérites de cette école, pourtant, par inexpérience du monde et par le manque de sympathie qui en découlait pour les sujets généraux de ces poèmes, ils ne me procuraient que peu de plaisir ; je sous-estimais sans doute le genre, et, avec la présomption de la jeunesse, je refusais à ses maîtres le titre légitime de poètes. Je voyais que l’excellence de ce genre consistait en des observations justes et aiguës sur les hommes et les mœurs dans un état de société artificiel, comme matière et substance ; et dans la logique de l’esprit, transmise dans des distiques épigrammatiques fluides et vigoureux, comme forme : que même lorsque le sujet s’adressait à l’imagination ou à l’intellect, comme dans La Boucle de cheveux ou l’Essai sur l’homme ; voire lorsqu’il s’agissait d’une narration suivie, comme dans cet étonnant produit de talent et d’ingéniosité inégalés, la traduction de l’Iliade par Pope ; on attendait toujours une pointe à la fin de chaque second vers, et l’ensemble était, pour ainsi dire, un sorite, ou, si je peux échanger une métaphore logique contre une métaphore grammaticale, une conjonction disjonctive d’épigrammes. Entre-temps, la matière et la diction me semblaient caractérisées non tant par des pensées poétiques que par des pensées traduites dans le langage de la poésie. Sur ce dernier point, j’eus l’occasion de rendre mes propres pensées progressivement de plus en plus claires à moi-même, par de fréquentes disputes amicales concernant le Jardin botanique de Darwin, qui, pendant quelques années, fut grandement exalté, non seulement par le public lecteur en général, mais même par ceux dont le génie et la robustesse naturelle de l’entendement leur permirent par la suite de jouer un rôle de premier plan pour dissiper ces « brumes peintes » qui s’élèvent parfois des marécages au pied du Parnasse. Durant mes premières vacances à Cambridge, j’aidai un ami à contribuer à une société littéraire dans le Devonshire : et je me souviens d’avoir, à cette occasion, comparé l’œuvre de Darwin au palais de glace russe, étincelant, froid et transitoire. Dans ce même essai, j’avançais aussi diverses raisons, tirées principalement d’une comparaison entre des passages des poètes latins et le grec original d’où ils étaient empruntés, pour préférer les odes de Collins à celles de Gray ; et pour préférer la comparaison de Shakespeare :

Comme un jeune homme ou un prodigue, La barque pavoisée quitte sa baie natale, Serrée et embrassée par le vent prostitué ! Comme le prodigue, elle revient, Avec des côtes vieillies et des voiles en lambeaux, Maigre, déchirée et mendiante par le vent prostitué ! (Marchand de Venise, Acte II, sc. 6.)

à l’imitation dans Le Barde ;

Le matin rit, et le zéphyr souffle doucement, Tandis que, naviguant fièrement sur le royaume d’azur, Dans une allure élégante, le vaisseau doré s’en va, La jeunesse à la proue et le plaisir à la barre ; Indifférent à l’emprise du tourbillon balayant, Qui, silencieux dans un morne repos, attend sa proie du soir.

(dans laquelle, soit dit en passant, les mots « royaume » et « emprise » sont des rimes chèrement acquises) — je préférais l’original au motif que, dans l’imitation, cela dépendait entièrement du fait que le compositeur mette ou non une majuscule, tant dans ce passage que dans beaucoup d’autres du même poète, pour savoir si les mots devaient être des personnifications ou de simples abstractions. Je mentionne cela parce qu’en rapportant diverses lignes de Gray à leur original chez Shakespeare et Milton, et en percevant clairement combien toute la justesse était perdue dans le transfert, je fus, à cette époque précoce, conduit à une conjecture qui, bien des années plus tard, me fut rappelée car la même pensée avait été émise en conversation, mais bien plus habilement, et développée plus pleinement, par M. Wordsworth ; — à savoir que ce style de poésie, que j’ai caractérisé ci-dessus comme des traductions de pensées en prose en langage poétique, avait été entretenu par, si ce n’est entièrement suscité par, l’habitude d’écrire des vers latins, et la grande importance accordée à ces exercices dans nos écoles publiques. Quoi qu’il en ait pu être au XVe siècle, lorsque l’usage de la langue latine était si général parmi les hommes instruits qu’on dit qu’Érasme en avait oublié sa langue maternelle ; pourtant, de nos jours, il ne faut pas supposer qu’un jeune homme puisse penser en latin, ou qu’il puisse avoir une autre confiance dans la force ou la justesse de ses phrases que l’autorité de l’écrivain dont il les a adoptées. Par conséquent, il doit d’abord préparer ses pensées, puis choisir, dans Virgile, Horace, Ovide, ou peut-être plus sommairement dans son Gradus, des moitiés et des quarts de vers dans lesquels les incorporer.

Je ne m’oppose jamais à un certain degré de disputation chez un jeune homme de dix-sept à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, pourvu que je le trouve toujours argumenter sur un seul côté de la question. Les controverses, occasionnées par mon zèle non feint pour l’honneur d’un contemporain favori, alors connu de moi seulement par ses œuvres, furent d’un grand avantage dans la formation et l’établissement de mon goût et de mes opinions critiques. Dans ma défense des vers qui s’enchaînent les uns aux autres au lieu de se fermer à chaque distique ; et du langage naturel, ni livresque, ni vulgaire, ni imprégné de la lampe, ni du ruisseau, tel que je me souviendrai de toi ; au lieu de la même pensée attifée dans la parure de friperie de :

------ton image sur son aile Devant l’œil de mon imagination, la mémoire l’apportera, --

j’avais continuellement à citer la métrique et la diction des poètes grecs, d’Homère à Théocrite inclusivement ; et plus encore de nos plus anciens poètes anglais, de Chaucer à Milton. Et ce n’était pas tout. Mais comme ma réponse constante aux autorités opposées par des poètes plus récents de grand nom était qu’aucune autorité ne pouvait prévaloir contre la Vérité, la Nature, la Logique et les Lois de la Grammaire Universelle ; mû aussi par mon ancienne passion pour les investigations métaphysiques ; je travaillais à une base solide, sur laquelle fonder en permanence mes opinions, dans les facultés composantes de l’esprit humain lui-même, et leur dignité et importance comparatives. Selon la faculté ou la source dont dérivait le plaisir procuré par un poème ou un passage, j’estimais le mérite de ce poème ou passage. Comme résultat de toutes mes lectures et méditations, je résumai deux aphorismes critiques, les jugeant comprendre les conditions et critères du style poétique ; — premièrement, que ce n’est pas le poème que nous avons lu, mais celui vers lequel nous retournons avec le plus grand plaisir, qui possède le véritable pouvoir et revendique le nom de poésie essentielle ; — deuxièmement, que toutes les lignes qui peuvent être traduites en d’autres mots de la même langue, sans diminution de leur signification, que ce soit dans le sens ou l’association, ou dans tout sentiment digne, sont, dans cette mesure, vicieuses dans leur diction. Qu’il soit toutefois observé que j’excluais de la liste des sentiments dignes le plaisir dérivé de la pure nouveauté chez le lecteur, et le désir d’exciter l’émerveillement devant ses propres pouvoirs chez l’auteur. Souvent, depuis lors, en poursuivant les tragédies françaises, j’ai imaginé deux points d’exclamation à la fin de chaque vers, comme des hiéroglyphes de l’admiration de l’auteur pour sa propre habileté. Notre admiration véritable pour un grand poète est un sous-courant continu de sentiment ! il est partout présent, mais rarement nulle part comme une excitation séparée. J’avais coutume d’affirmer hardiment qu’il ne serait guère plus difficile de pousser une pierre hors des Pyramides à mains nues, que d’altérer un mot, ou la position d’un mot, chez Milton ou Shakespeare, (dans leurs œuvres les plus importantes du moins), sans faire dire au poète autre chose, ou quelque chose de pire, que ce qu’il dit. Une grande distinction, me semblait-il, apparaissait clairement entre même les défauts caractéristiques de nos plus anciens poètes, et la fausse beauté des modernes. Dans les premiers, de Donne à Cowley, nous trouvons les pensées les plus fantastiques et les plus insolites, mais dans l’anglais maternel le plus pur et le plus authentique ; dans les seconds, les pensées les plus évidentes, dans un langage des plus fantastiques et arbitraires. Nos poètes anciens fautifs sacrifiaient la passion et le flux passionné de la poésie aux subtilités de l’intellect et aux astres de l’esprit ; les modernes, au clinquant et à la paillette d’une imagerie perpétuelle, mais brisée et hétérogène, ou plutôt à quelque chose d’amphibie, fait pour moitié d’image et pour moitié de signification abstraite [5]. Les uns sacrifiaient le cœur à la tête ; les autres, à la fois le cœur et la tête, à la pointe et à la draperie.

Le lecteur doit se familiariser avec le style général de composition qui était alors considéré comme de la poésie, afin de comprendre et d’expliquer l’effet produit sur moi par les Sonnets, la Monodie à Matlock, et l’Espérance, de M. Bowles ; car il est particulier au génie original de devenir de moins en moins frappant, proportionnellement à son succès à améliorer le goût et le jugement de ses contemporains. Les poèmes de West, en vérité, avaient le mérite d’une diction chaste et virile ; mais ils étaient froids et, si je puis m’exprimer ainsi, seulement teints à plat ; tandis que dans les meilleurs de Warton, il y a une raideur qui leur donne trop souvent l’apparence d’imitations du grec. Quelque relation, par conséquent, de cause ou d’impulsion que le recueil de ballades de Percy puisse avoir avec les poèmes les plus populaires du jour actuel ; pourtant, dans un style plus soutenu et élevé, parmi les poètes alors vivants, Cowper et Bowles [6] furent, à ma connaissance, les premiers à combiner des pensées naturelles avec une diction naturelle ; les premiers à réconcilier le cœur avec la tête.

Il est vrai, comme je l’ai mentionné précédemment, que par méfiance envers mes propres pouvoirs, j’ai adopté pendant une courte période une diction laborieuse et fleurie, que je jugeais moi-même, sinon absolument vicieuse, du moins d’une valeur très inférieure. Progressivement, cependant, ma pratique s’est conformée à mon meilleur jugement ; et les compositions de mes vingt-quatrième et vingt-cinquième années — (par exemple, les poèmes en vers blancs plus courts, les lignes qui forment maintenant le milieu et la conclusion du poème intitulé le Destin des Nations, et la tragédie de Remords) — ne sont pas plus en dessous de mon idéal actuel en ce qui concerne le tissu général du style que celles de date la plus récente. Leurs défauts étaient au moins un reste du levain précédent, et parmi les nombreux qui m’ont fait l’honneur de placer mes poèmes dans la même classe que ceux de mes supérieurs, l’un ou les deux qui ont prétendu apporter des exemples de simplicité affectée de mon volume n’ont pu citer qu’un seul cas, et cela tiré d’une copie de vers à moitié ludiques, à moitié colériques, que j’avais moi-même destinés et caractérisés comme sermoni propiora.

Toute réforme, si nécessaire soit-elle, sera par les esprits faibles poussée à un excès, qui lui-même aura besoin d’être réformé. Le lecteur m’excusera de noter que je fus moi-même le premier à exposer risu honesto les trois péchés de la poésie, dont l’un ou l’autre est le plus susceptible d’assaillir un jeune écrivain. Il y a fort longtemps, lors de la publication du second numéro du Monthly Magazine, sous le nom de Nehemiah Higginbottom, je contribuai trois sonnets, dont le premier avait pour objet d’exciter un rire bienveillant face à l’esprit d’égotisme dolent, et face à la récurrence de phrases favorites, avec le double défaut d’être à la fois banales et licencieuses ; — le second traitait d’un langage et de pensées rampants et bas, sous prétexte de simplicité ; le troisième, dont les phrases étaient empruntées entièrement à mes propres poèmes, traitait de l’usage indiscriminé d’un langage et d’une imagerie élaborés et enflés. Le lecteur les trouvera dans la note [7] ci-dessous, et je l’espère, les considérera comme réimprimés à des fins biographiques uniquement, et non pour leurs mérites poétiques. Si générale à cette époque, et si décidée était l’opinion concernant les vices caractéristiques de mon style, qu’un célèbre médecin (maintenant, hélas ! disparu), parlant de moi à d’autres égards avec sa gentillesse habituelle, à un gentleman qui était sur le point de me rencontrer lors d’un dîner, ne put toutefois s’empêcher de lui donner un conseil de ne pas mentionner « La maison que Jacques a bâtie » en ma présence, car « j’étais aussi sensible qu’un furoncle à propos de ce sonnet » ; il ne savait pas que j’étais moi-même l’auteur de cette pièce.

CHAPITRE II

Irritabilité supposée des hommes de génie mise à l’épreuve des faits — Causes et occasions de l’accusation — Son injustice.

J’ai souvent pensé qu’il ne serait ni instructif ni amusant d’analyser et de porter à une conscience distincte ce sentiment complexe avec lequel les lecteurs en général prennent parti contre l’auteur en faveur du critique ; et la facilité avec laquelle ils appliquent à tous les poètes le vieux sarcasme d’Horace sur les scribouillards de son temps :

------genus irritabile vatum.

Une débilité et une obscurité de la puissance imaginative, et une nécessité conséquente de se reposer sur les impressions immédiates des sens, rendent, nous le savons bien, l’esprit sujet à la superstition et au fanatisme. Ayant une portion déficiente de chaleur interne et propre, les esprits de cette classe cherchent dans la foule circum fana une chaleur en commun, qu’ils ne possèdent pas individuellement. Froids et flegmatiques par nature, comme du foin humide, ils chauffent et s’enflamment par co-acervation ; ou comme les abeilles, ils deviennent agités et irritables par la température accrue des multitudes rassemblées. De là, le mot allemand pour fanatisme, (tel était du moins son sens original), est dérivé de l’essaimage des abeilles, à savoir, schwaermen, schwaermerey. La passion étant en proportion inverse de la perspicacité, — la plus vive étant celle-ci la moins distincte — la colère est la conséquence inévitable. L’absence de toute base au sein de leurs propres esprits pour ce qu’ils croient pourtant à la fois vrai et indispensable à leur sécurité et à leur bonheur, ne peut produire qu’un état de sentiment inquiet, un sentiment involontaire de peur dont la nature n’a d’autre moyen de se sauver que par la colère. L’expérience nous informe que la première défense des esprits faibles est de recriminer.

Il n’est pas de philosophe qui ne voie, Que la rage et la peur sont une même maladie ; Bien que l’une puisse brûler, et l’autre geler, Elles sont toutes deux pareilles à la fièvre.

Mais là où les idées sont vives, et où il existe un pouvoir infini de les combiner et de les modifier, les sentiments et les affections se mêlent plus facilement et intimement à ces créations idéales qu’aux objets des sens ; l’esprit est affecté par des pensées plutôt que par des choses ; et ne ressent l’intérêt requis, même pour les événements et accidents les plus importants, que lorsqu’ils sont passés, par le moyen de la méditation, à l’état de pensées. La santé de l’esprit se situe entre la superstition avec le fanatisme d’une part, et l’enthousiasme avec l’indifférence et une lenteur maladive à agir de l’autre. Car les conceptions de l’esprit peuvent être si vives et adéquates qu’elles excluent cette impulsion à leur réalisation, qui est la plus forte et la plus agitée chez ceux qui possèdent plus que le simple talent, (ou la faculté d’approprier et d’appliquer la connaissance d’autrui), — mais qui manquent encore quelque chose du pouvoir créatif et suffisant par lui-même du génie absolu. Pour cette raison, donc, ce sont des hommes d’un génie dominant. Tandis que les premiers restent contents entre la pensée et la réalité, comme dans un intermundium dont leur propre esprit vivant fournit la substance, et leur imagination la forme toujours changeante ; les seconds doivent imprimer leurs préconceptions sur le monde extérieur, afin de les présenter à nouveau à leur propre vue avec le degré satisfaisant de clarté, de distinction et d’individualité. Ceux-ci, en des temps tranquilles, sont formés pour exposer un poème parfait dans un palais, ou un temple, ou un jardin paysager ; ou un conte de romance dans des canaux qui unissent mer à mer, ou dans des murs de roche qui, repoussant les vagues, imitent la puissance et suppléent à la bienveillance de la nature pour les marines abritées ; ou dans des aqueducs qui, archant la vaste vallée de montagne en montagne, donnent une Palmyre au désert. Mais hélas ! en des temps de tumulte, ce sont les hommes destinés à apparaître comme l’esprit façonneur de la ruine, à détruire la sagesse des âges afin de substituer les fantaisies d’un jour, et à changer les rois et les royaumes, comme le vent déplace et façonne les nuages [8]. Les annales de la biographie semblent confirmer cette théorie. Les hommes de plus grand génie, autant que nous puissions en juger par leurs propres œuvres ou par les récits de leurs contemporains, semblent avoir été d’un tempérament calme et tranquille dans tout ce qui les concernait personnellement. Dans l’assurance intérieure d’une renommée permanente, ils semblent avoir été soit indifférents, soit résignés quant à la réputation immédiate. À travers toutes les œuvres de Chaucer règne une gaieté, une hilarité virile qui rend presque impossible de douter d’une habitude de sentiment correspondante chez l’auteur lui-même. L’égalité et la douceur de caractère de Shakespeare étaient presque proverbiales à son époque. Que cela ne provînt pas de l’ignorance de sa propre grandeur comparative, nous en avons une preuve abondante dans ses Sonnets, qui pouvaient difficilement être connus de Pope [9], lorsqu’il affirma que notre grand barde —

------devint immortel malgré lui. (Épître à Auguste.)

Parlant de quelqu’un qu’il avait célébré, et contrastant la durée de ses œuvres avec celle de son existence personnelle, Shakespeare ajoute :

De toi, dès lors, mon vers gardera la mémoire, Quand moi, jadis parti, je devrai tout céder ; La terre ne m’offre qu’une tombe illusoire, Quand toi, dans les regards, tu devras reposer. Ton monument sera ma tendre poésie, Que des yeux non créés sauront encore lire ; Et des langues viendront dire ta vie choisie, Quand tous ceux qui respirent auront cessé de dire : Tu vivras, car mon vers a cette vertu pure, De vivre au souffle même, au sein de la nature. SONNET LXXXI.

J’ai pris le premier qui s’est offert ; mais la promptitude de Shakespeare à louer ses rivaux, ore pleno, et l’assurance de sa propre égalité avec ceux qu’il jugeait les plus dignes de ses éloges, se manifestent également dans un autre Sonnet.

Était-ce la fière voile de son grand vers, En route pour chanter ton éclat précieux, Qui fit de mon cerveau le cercueil des divers Pensers mûrs, en leur tombe, en leur sein, ces lieux ? Était-ce son esprit, par des esprits instruit À chanter plus haut qu’homme, qui me glaça le sang ? Non, ni lui, ni ses pairs, qui dans la sombre nuit L’aidaient, ne m’ont causé cet étonnement navrant. Lui, ni ce familier, ce spectre complaisant, Qui chaque nuit le berce d’une intelligence, Ne peuvent se vanter, vainqueurs, de mon silence ; Je n’en fus point malade, en craignant l’impuissant ! Mais quand ton visage vint remplir sa ligne, Alors manqua le fond, qui rendit la mienne indigne. S. LXXXVI.

Chez Spenser, en vérité, nous décelons un esprit constitutionnellement tendre, délicat, et, comparé à ses trois grands pairs, j’aurais presque dit efféminé ; et cela, attristé davantage par la persécution injuste de Burleigh et les graves calamités qui accablèrent ses derniers jours. Ces causes ont répandu sur toutes ses compositions une « grâce mélancolique » et ont fait jaillir des accents occasionnels, d’autant plus pathétiques par leur douceur. Mais nulle part nous ne trouvons la moindre trace d’irritabilité, et encore moins de mépris querelleur ou affecté envers ses censeurs.

Le même calme, et une maîtrise de soi encore plus grande, peuvent être affirmés de Milton, pour autant que ses poèmes et son caractère poétique sont concernés. Il réservait sa colère aux ennemis de la religion, de la liberté et de sa patrie. Mon esprit n’est pas capable de former une conception plus auguste que celle qui naît de la contemplation de ce grand homme dans ses derniers jours ; — pauvre, malade, vieux, aveugle, calomnié, persécuté, —

Les ténèbres devant, et la voix du danger derrière, —

dans une époque où il était aussi peu compris par le parti pour lequel, que par celui contre lequel, il avait combattu ; et parmi des hommes devant qui il marchait si loin qu’il se rendait nain par la distance ; pourtant, écoutant toujours la musique de ses propres pensées, ou s’il était réconforté davantage, réconforté seulement par la foi prophétique de deux ou trois individus solitaires, il ne laissa pourtant point

------disputer Contre la main ou la volonté du Ciel, ni rien rabattre Du cœur ou de l’espoir ; mais se tint droit et mit le cap Toujours en avant.

Ce n’est que d’autrui que nous tenons que Milton, dans ses derniers jours, eut ses contempteurs et ses détracteurs ; et même au jour de sa jeunesse et de son espoir, qu’il ait eu des ennemis nous serait inconnu, s’ils n’avaient été également les ennemis de sa patrie.

Je suis bien conscient que dans les stades avancés de la littérature, lorsqu’il existe de nombreux et excellents modèles, un haut degré de talent, combiné au goût et au jugement, et employé dans des œuvres d’imagination, vaudra à un homme le nom de grand génie ; bien que cet analogon du génie, qui, dans certains états de la société, pourrait même rendre ses écrits plus populaires que la réalité absolue ne l’aurait fait, serait cherché en vain dans l’esprit et le tempérament de l’auteur lui-même. Pourtant, même dans des cas de ce genre, un examen attentif détectera souvent que l’irritabilité, qui a été attribuée au génie de l’auteur comme sa cause, provenait réellement d’une mauvaise conformation du corps, d’une douleur obtuse ou d’un défaut constitutionnel de sensation plaisante. Ce qui est reproché à l’auteur appartient à l’homme, qui aurait probablement été encore plus impatient, n’eût été l’influence humanisante de la poursuite même qui porte pourtant le blâme de son irritabilité.

Comment expliquer alors la croyance facile généralement accordée à cette accusation, si l’accusation elle-même n’est pas, comme je me suis efforcé de le montrer, soutenue par l’expérience ? Cela me semble ne pas être d’une solution très difficile. Dans quelque pays que la littérature soit largement diffusée, il y aura beaucoup de gens qui confondent un désir intense de posséder la réputation du génie poétique avec les pouvoirs réels et les tendances originales qui le constituent. Mais les hommes dont les désirs les plus chers sont fixés sur des objets totalement hors de leur propre pouvoir deviennent en tout état de cause plus ou moins impatients et enclins à la colère. De plus, bien qu’il puisse être paradoxal d’affirmer qu’un homme peut savoir une chose et croire le contraire, il est assuré qu’une personne vaine peut avoir si habituellement nourri le souhait, et persévéré dans la tentative, d’apparaître ce qu’elle n’est pas, au point de devenir elle-même l’un de ses propres prosélytes. Pourtant, comme cette persuasion contrefaite et artificielle doit différer, même dans les sentiments de la personne, d’un sens réel de puissance intérieure, quoi de plus naturel que cette différence se trahisse dans une irritabilité soupçonneuse et jalouse ? Tout comme la motte fleurie qui couvre un creux peut être souvent détectée par son tremblement et son agitation.

Mais, hélas ! la multitude des livres et la diffusion générale de la littérature ont produit d’autres effets, plus lamentables, dans le monde des lettres, et tels qu’ils suffisent à expliquer, bien que nullement à justifier, le mépris avec lequel les plaintes les mieux fondées du génie blessé sont rejetées comme frivoles ou accueillies comme matière à divertissement. Aux jours de Chaucer et de Gower, notre langue aurait pu (avec la marge nécessaire pour les imperfections d’une comparaison) être comparée à un désert de roseaux sonores, à partir duquel les seuls favoris de Pan ou d’Apollon pouvaient construire ne serait-ce que la syrinx grossière ; et à partir de là, les constructeurs seuls pouvaient en tirer des accents de musique. Mais maintenant, en partie par les travaux de poètes successifs, et en partie par l’état plus artificiel de la société et des rapports sociaux, le langage, mécanisé en quelque sorte comme un orgue de Barbarie, fournit à la fois l’instrument et l’air. Ainsi, même les sourds peuvent jouer, de manière à ravir le plus grand nombre. Parfois (car il en est des comparaisons comme des plaisanteries à une table de vin, l’une est sûre d’en suggérer une autre) j’ai tenté d’illustrer l’état actuel de notre langue, dans sa relation avec la littérature, par une salle de presse remplie de pièces stéréotypées, grandes et petites, lesquelles, dans la mode anglo-gallicane actuelle de périodes épigrammatiques et sans lien, ne demandent qu’une portion ordinaire d’ingéniosité pour varier indéfiniment, tout en produisant quelque chose qui, si ce n’est du sens, lui sera si semblable qu’il fera aussi bien l’affaire. Peut-être mieux : car cela épargne au lecteur la peine de penser ; empêche le vide, tout en flattant l’indolence ; et assure la mémoire contre tout danger de pléthore intellectuelle. De là, de tous les métiers, la littérature demande à présent le moins de talent ou d’information ; et, de tous les modes de littérature, la fabrication des poèmes. La différence en vérité entre ceux-ci et les œuvres de génie n’est pas moindre qu’entre un œuf et une coquille d’œuf ; pourtant, à distance, ils se ressemblent tous deux.

Or, il n’est pas moins remarquable que vrai, avec quelle peu d’attention les œuvres de littérature polie sont communément lues, non seulement par la masse des lecteurs, mais par des hommes de premier ordre, jusqu’à ce qu’un accident ou une discussion fortuite aient éveillé leur attention et les aient mis sur leurs gardes. Et de là, des individus au-dessous de la médiocrité, non moins en puissance naturelle qu’en connaissances acquises ; voire des gâcheurs qui ont échoué dans les métiers manuels les plus bas, et dont la présomption est proportionnelle à leur manque de sens et de sensibilité ; des hommes qui, étant d’abord des barbouilleurs par oisiveté et ignorance, deviennent ensuite des libellistes par envie et malveillance, ont été capables de mener un commerce fructueux au service des libraires, voire se sont élevés à un nom et une réputation temporaires auprès du grand public, par cette plus puissante de toutes les adulations, l’appel aux passions mauvaises et malignes de l’humanité. Mais comme c’est la nature du mépris, de l’envie et de tous les penchants malins d’exiger un changement rapide d’objets, de tels écrivains sont sûrs, tôt ou tard, de s’éveiller de leur rêve de vanité pour la déception et la négligence, avec des sentiments aigris et envenimés. Même pendant leur succès éphémère, sensibles malgré eux sur le fond mouvant sur lequel il repose, ils ressentent le simple refus d’éloges comme un vol, et aux critiques les plus justes s’enflamment aussitôt en abus violents et indisciplinés ; jusqu’à ce que la maladie aiguë devenant chronique, d’autant plus mortelle qu’elle est moins violente, ils deviennent les instruments propices de la détraction littéraire et de la calomnie morale. Ils ne sont alors plus à questionner sans exposer le plaignant au ridicule, car, pour le coup, ils sont des critiques anonymes, et autorisés, selon l’expression d’Andrew Marvell, en tant qu’« individus synodiques », à parler d’eux-mêmes au pluriel de majesté ! Comme si la littérature formait une caste, comme celle des Parias dans l’Indoustan, qui, aussi maltraités soient-ils, ne doivent pas oser se croire lésés ! Comme si ce qui, dans tous les autres cas, ajoute une teinte plus sombre à la calomnie, le fait d’être anonyme, agissait ici seulement pour rendre le calomniateur inviolable ! Ainsi, en partie, à partir des tempéraments accidentels des individus — (hommes de talent incontestable, mais non hommes de génie) — tempéraments rendus encore plus irritables par leur désir d’apparaître comme des hommes de génie ; mais plus efficacement encore par les excès des simples contrefaçons tant du talent que du génie ; le nombre étant aussi incomparablement plus grand de ceux qui sont crus être, que de ceux qui sont réellement, des hommes de génie ; et en partie de la distinction naturelle, mais non pour autant moins partiale et injuste, faite par le public lui-même entre la propriété littéraire et toute autre propriété ; je crois que le préjugé a surgi, qui considère une irascibilité inhabituelle concernant la réception de ses produits comme caractéristique du génie.

Cela pourrait corriger les sentiments moraux d’une classe nombreuse de lecteurs, que de supposer une Revue mise en place, dont l’objet serait de critiquer toutes les principales œuvres présentées au public par nos tisserands de rubans, imprimeurs de calicot, ébénistes et fabricants de porcelaine ; qui serait conduite dans le même esprit, et prendrait la même liberté avec le caractère personnel, que nos journaux littéraires. Ils nieraient à peine, je pense, leur croyance, non seulement que le genus irritabile se trouverait inclure bien d’autres espèces que celle des bardes ; mais que l’irritabilité du commerce réduirait bientôt les ressentiments des poètes à de simples combats d’ombres en comparaison. Ou la richesse est-elle le seul objet rationnel de l’intérêt humain ? Ou même si cela était admis, le poète n’a-t-il aucune propriété dans ses œuvres ? Ou est-ce un cas rare, ou coupable, que celui qui sert à l’autel des Muses, soit contraint de tirer sa subsistance de cet autel, quand il a peut-être aussi délibérément abandonné les plus belles perspectives de rang et d’opulence afin de se consacrer, homme entier et sans distraction, à l’instruction ou au raffinement de ses concitoyens ? Ou, devrions-nous laisser de côté tous les objets et motifs plus élevés, toute bienveillance désintéressée, et même cette ambition d’une louange durable qui est à la fois la béquille et l’ornement, qui soutient et trahit à la fois l’infirmité de la vertu humaine, — le caractère et la propriété de l’homme qui travaille pour nos plaisirs intellectuels sont-ils moins dignes d’une part de notre sympathie que ceux du marchand de vin ou de la modiste ? La sensibilité, en vérité, vive et profonde, n’est pas seulement un trait caractéristique, mais peut être considérée comme une partie composante du génie. Mais ce n’est pas moins une marque essentielle du vrai génie que sa sensibilité soit excitée par toute autre cause plus puissamment que par ses propres intérêts personnels ; pour cette raison simple, que l’homme de génie vit le plus dans le monde idéal, dans lequel le présent est toujours constitué par le futur ou le passé ; et parce que ses sentiments ont été habituellement associés à des pensées et des images, au nombre, à la clarté et à la vivacité desquelles la sensation de soi est toujours en proportion inverse. Et pourtant, s’il lui arrivait de devoir repousser quelque fausse accusation, ou de rectifier quelque censure erronée, rien n’est plus commun que de voir le plus grand nombre confondre la vivacité générale de sa manière et de son langage, quel que soit le sujet, avec les effets d’une irritation particulière due à sa relation accidentelle avec lui-même.

Pour ma part, si d’après mes propres sentiments, ou d’après le test moins suspect des observations d’autrui, j’avais été rendu conscient de quelque susceptibilité ou jalousie littéraire ; je veux croire que je n’aurais été, cependant, ni assez sot ni assez arrogant pour avoir chargé le génie de cette imperfection. Mais une expérience — (et je n’aurais pas besoin de documents en abondance pour prouver mes mots, si j’ajoutais) — une expérience éprouvée de vingt ans m’a appris que le péché originel de mon caractère consiste en une indifférence négligente envers l’opinion publique et les attaques de ceux qui l’influencent ; que la louange et l’admiration sont devenues d’année en année de moins en moins désirables, sauf comme marques de sympathie ; voire qu’il m’est difficile et pénible de penser avec le moindre intérêt, même à la vente et au profit de mes œuvres, aussi importantes que, dans mes circonstances actuelles, de telles considérations doivent nécessairement l’être. Pourtant, il ne m’est jamais venu à l’esprit de croire ou d’imaginer que le quantum de puissance intellectuelle accordé par la nature ou l’éducation fût d’une quelconque manière lié à cette habitude de mes sentiments ; ou qu’il nécessitât d’autres parents ou nourriciers que l’indolence constitutionnelle, aggravée en langueur par la mauvaise santé ; les embarras accumulés de la procrastination ; la lâcheté mentale, compagne inséparable de la procrastination, qui nous rend anxieux de penser et de converser sur toute autre chose que sur ce qui nous concerne nous-mêmes ; enfin, toutes ces vexations intimes, imputables à mes fautes ou à ma fortune, qui me laissent peu de chagrin à épargner pour des maux comparativement lointains et étrangers.

L’indignation face aux torts littéraires, je la laisse aux hommes nés sous de plus heureuses étoiles. Je ne peux me le permettre. Mais loin de condamner ceux qui le peuvent, j’estime que c’est le devoir d’un écrivain, et je pense qu’il est honorable pour son cœur, de ressentir et d’exprimer un ressentiment proportionné à la grossièreté de la provocation et à l’importance de l’objet. Il n’est aucune profession sur terre qui exige une attention si précoce, si longue ou si ininterrompue que celle de la poésie ; et en vérité, celle de la composition littéraire en général, si elle est telle qu’elle satisfasse du tout aux exigences à la fois du goût et d’une saine logique. Combien la tâche est difficile et délicate, même pour le simple mécanisme du vers, peut être conjecturé par l’échec de ceux qui ont tenté la poésie tard dans leur vie. Où donc un homme a, dès sa plus tendre jeunesse, consacré tout son être à un objet qui, de l’aveu de toutes les nations civilisées à toutes les époques, est honorable comme poursuite et glorieux comme réalisation ; quoi, de tout ce qui se rapporte à lui-même et à sa famille, si nous exceptons seulement son caractère moral, peut avoir de plus justes titres à sa protection, ou plus autoriser des actes de légitime défense, que les produits élaborés de son intellect et de son industrie intellectuelle ? La prudence elle-même nous commanderait de montrer, même si un défaut ou un détournement de la sensibilité naturelle nous avait empêchés de ressentir, un intérêt dû et une anxiété qualifiée pour la progéniture et les représentants de notre être le plus noble. Je le sais, hélas ! par une expérience douloureuse. J’ai déposé trop d’œufs dans les sables brûlants de ce désert, le monde, avec une insouciance d’autruche et un oubli d’autruche. La plus grande partie en effet a été foulée aux pieds et est oubliée ; mais pourtant, un nombre non négligeable s’est glissé dans la vie, certains pour fournir des plumes aux bonnets d’autrui, et plus encore pour emplumer les flèches dans les carquois de mes ennemis, de ceux qui, sans provocation, ont guetté mon âme.

Sic vos, non vobis, mellificatis, apes!

CHAPITRE III

Obligations de l’auteur envers les critiques, et occasion probable — Principes de la critique moderne — Œuvres et caractère de M. Southey.

Aux critiques anonymes des revues, magazines et journaux d’actualité de divers noms et rangs, et aux satiristes avec ou sans nom en vers ou en prose, ou en texte de vers aidé de commentaires en prose, je crois sérieusement et je professe que je dois bien les deux tiers de toute la réputation et la publicité que je possède par hasard. Car quand le nom d’un individu est apparu si fréquemment, dans tant d’œuvres, pendant une si longue durée, les lecteurs de ces œuvres — (qui, avec une étagère ou deux de beautés, d’Extraits élégants et d’Anas, forment les neuf dixièmes de la lecture du Public lecteur) — ne peuvent qu’être familiers avec le nom, sans se souvenir distinctement s’il a été introduit pour l’éloge ou pour la censure. Et cela devient d’autant plus probable si (comme je le crois) l’habitude de lire des ouvrages périodiques peut être correctement ajoutée au catalogue d’Averroès des Anti-Mnemonics, ou affaiblisseurs de la mémoire. Mais là où cela n’a pas été le cas, pourtant le lecteur sera enclin à suspecter qu’il doit y avoir quelque chose de plus fort et d’étendu qu’à l’ordinaire dans une réputation qui pourrait soit exiger, soit supporter une canonnade si impitoyable et de si longue durée. Sans aucun sentiment de colère donc — (pour lequel, en vérité, pour mon propre compte, je n’ai aucun prétexte) — je peux pourtant être autorisé à exprimer un certain degré de surprise, qu’après avoir couru le gant critique pour une certaine classe de fautes que j’avais, rien n’étant venu devant le siège du jugement dans l’intervalle, j’aie été, année après année, trimestre après trimestre, mois après mois — (sans mentionner divers petits périodiques de révolution encore plus rapide, « ou hebdomadaires ou diurnes ») — pendant au moins dix-sept ans consécutifs, traîné par eux dans les premiers rangs des proscrits, et forcé de subir le choc de l’abus, pour des fautes directement opposées, et que je n’avais certainement pas. Comment expliquer cela ?

Quel qu’ait pu être le cas pour d’autres, je ne peux certainement pas attribuer cette persécution à une aversion personnelle, ou à l’envie, ou à des sentiments d’animosité vindicative. Non à la première, car à l’exception d’un très petit nombre qui sont mes amis intimes, et l’étaient avant d’être connus comme auteurs, je n’ai eu guère d’autre connaissance des personnages littéraires que ce qui peut être impliqué dans une introduction accidentelle ou une rencontre fortuite dans une compagnie mixte. Et pour autant que les mots et les regards puissent être crus, je dois croire que, même dans ces cas, je n’avais suscité aucune disposition hostile. Ni par lettre, ni en conversation, je n’ai jamais eu de dispute ou de controverse au-delà du commun échange social d’opinions. Bien plus, là où j’avais raison de supposer mes convictions fondamentalement différentes, il a été de mon habitude, et je peux ajouter, de l’impulsion de ma nature, d’assigner les bases de ma croyance, plutôt que la croyance elle-même ; et de ne pas exprimer de dissidence avant de pouvoir établir quelques points de sympathie complète, quelques bases communes aux deux parties, d’où commencer son explication.

Encore moins puis-je placer ces attaques sur le compte de l’envie. Les quelques pages que j’ai publiées sont d’une date trop ancienne, et l’ampleur de leur vente une preuve trop concluante contre leur popularité à quelque époque que ce soit, pour rendre probable, j’aurais presque dit possible, l’excitation de l’envie à leur compte ; et l’homme qui m’envierait pour toute autre, en vérité, il doit être fou d’envie !

Enfin, avec aussi peu d’apparence de raison, pourrais-je soupçonner une quelconque animosité à mon égard née de sentiments vindicatifs. J’ai déjà dit que mes relations avec les hommes de lettres ont été limitées et distantes, et que je n’ai eu ni dispute ni controverse. Depuis mes premiers pas dans la vie, j’ai vécu, à quelques courts intervalles près, soit à l’étranger, soit dans la retraite. Mes divers essais sur des sujets d’intérêt national, publiés à différentes époques, d’abord dans le Morning Post, puis dans le Courier, ainsi que mes cours de conférences sur les principes de la critique appliqués à Shakespeare et à Milton, constituent toute ma publicité ; les seules occasions où j’aurais pu offenser quelque membre de la république des lettres. À une seule exception près, où mes paroles furent d’abord déformées puis malicieusement appliquées à un individu, je n’ai jamais pu apprendre que j’avais excité le déplaisir de l’un quelconque de mes contemporains littéraires. Ayant annoncé mon intention de donner un cours de conférences sur les mérites et les défauts caractéristiques de la poésie anglaise à travers ses différentes époques ; d’abord, de Chaucer à Milton ; deuxièmement, de Dryden inclusivement à Thomson ; et troisièmement, de Cowper à nos jours ; j’ai modifié mon plan et limité mes recherches aux deux premières périodes, afin de ne fournir aucun prétexte possible aux esprits irréfléchis pour interpréter de travers, ou aux malveillants pour détourner mes paroles et, après leur avoir imposé leur propre sens, pour les faire circuler comme monnaie courante sur les marchés du bavardage ou de la médisance.

Les louanges accordées aux indignes sont ressenties par les esprits ardents comme des vols faits à ceux qui le méritent ; et il est trop vrai, et trop fréquent, que Bacon, Harrington, Machiavel et Spinoza ne sont pas lus, parce que Hume, Condillac et Voltaire le sont. Mais dans une compagnie bigarrée, nul homme prudent ne contestera les mérites d’un contemporain dans son propre domaine supposé, se contentant de louer à son tour ceux qu’il juge excellents. Si je devais un jour considérer comme mon devoir de m’opposer aux prétentions des individus, je m’y opposerais dans des livres qui pourraient être pesés et réfutés, dans lesquels je pourrais développer l’ensemble de mes raisons et de mes sentiments, avec leurs limites et leurs modifications nécessaires ; et non dans une conversation irrécupérable où, aussi fortes que soient les raisons, les sentiments qui les ont inspirées seraient assurément attribués par l’un ou par l’autre à l’envie et au mécontentement. En outre, je sais bien, et je crois avoir agi en fonction de ce savoir, que ce sont les ignorants et les esprits dépourvus de discernement qui exaltent les indignes ; et les éloges de critiques sans goût ni jugement sont la récompense naturelle d’auteurs sans sentiment ni génie. Sint unicuique sua praemia.

Comment donc, en écartant, comme je le fais, ces trois causes, puis-je expliquer des attaques dont la longue persistance et l’invétération demanderaient à elles trois d’être expliquées ? La solution semble être celle-ci : j’étais dans des rapports d’intimité avec M. Wordsworth et M. Southey ! Cela, cependant, déplace la difficulté plutôt qu’elle ne la supprime. Soit, par une extension déraisonnable du vieil adage, noscitur a socio, mes amis littéraires ne sont jamais sous la cascade de la critique sans que je ne sois trempé par les embruns ; mais comment le torrent en est-il venu à se déverser sur eux ?

Premièrement donc, en ce qui concerne M. Southey. Je me souviens bien de l’accueil général réservé à ses premières publications ; à savoir, les poèmes publiés avec M. Lovell sous les noms de Moschus et Bion ; les deux volumes de poèmes sous son propre nom, et Jeanne d’Arc. Les censures des critiques de profession sont existantes et peuvent être facilement consultées : des vers négligés, une inégalité dans le mérite des différents poèmes, et (dans les œuvres plus légères) un penchant pour l’étrange et le fantaisiste ; bref, des défauts tels qu’on pouvait les anticiper chez un écrivain jeune et rapide, furent en effet suffisamment soulignés. Il ne manquait pas non plus à cette époque un esprit de parti pour aggraver les défauts d’un poète qui, avec tout le courage d’une jeunesse non corrompue, avait avoué son zèle pour une cause qu’il estimait être celle de la liberté, et son horreur de l’oppression, sous quelque nom qu’elle fût consacrée. Mais personne ne lui objecta, et le poète lui-même n’aurait pu imaginer, qu’il préférât des vers négligés et prosaïques par règle et par préméditation, ou qu’il prétendît à quelque autre art ou théorie de la diction poétique, hormis celle que nous pouvons tous apprendre d’Horace, de Quintilien, de l’admirable dialogue De Oratoribus, généralement attribué à Tacite, ou des Prolusions de Strada ; si toutefois le bon sens naturel et l’étude précoce des meilleurs modèles de sa propre langue n’avaient pas infusé ces mêmes maximes de manière plus sûre, et, si je puis oser l’expression, plus vitale. Tout ce qui pouvait être équitablement déduit, c’était que, dans son goût et son estimation des écrivains, M. Southey était bien plus en accord avec Thomas Warton qu’avec le Dr. Johnson. Et je ne nie pas qu’en tout temps M. Southey ait été du même avis que Sir Philip Sidney, préférant une excellente ballade dans le style poétique le plus humble à vingt poèmes médiocres parés des atours les plus élevés. Et par quoi ses œuvres, publiées depuis lors, ont-elles été caractérisées, chacune plus frappante que la précédente, sinon par une plus grande splendeur, un pathos plus profond, des réflexions plus pénétrantes, et une dignité plus soutenue du langage et de la métrique ? Lointaine soit cette période, mais quand viendra le moment où toutes ses œuvres seront rassemblées par un éditeur digne d’être son biographe, j’espère qu’elles seront accompagnées d’un appendice d’extraits de tous les passages où ses écrits, son nom et son caractère ont été attaqués dans les pamphlets et les ouvrages périodiques des vingt dernières années. Pourtant, je n’ose espérer que cela s’avérera médicinal à l’avenir ; car aussi longtemps qu’il y aura des lecteurs pour se délecter de la calomnie, on trouvera des critiques pour calomnier. Et de tels lecteurs deviendront selon toute probabilité plus nombreux, à mesure qu’une diffusion encore plus grande de la littérature produira une augmentation des demi-savants, et que le demi-savoir apportera avec lui la pétulance et la présomption. Dans les temps anciens, les livres étaient comme des oracles religieux ; à mesure que la littérature avançait, ils devinrent ensuite des précepteurs vénérables ; ils descendirent alors au rang d’amis instructifs ; et, à mesure que leur nombre augmentait, ils sombrèrent encore plus bas, au rang de compagnons divertissants ; et à présent, ils semblent dégradés au rang de coupables devant lever la main à la barre de tout juge auto-proclamé, mais non moins péremptoire, qui choisit d’écrire par humeur ou par intérêt, par inimitié ou par arrogance, et de se soumettre à la décision « de celui qui lit avec malveillance, ou de celui qui lit après le dîner. »

Le même mouvement rétrograde peut être retracé dans la relation que les auteurs eux-mêmes ont assumée vis-à-vis de leurs lecteurs. De la haute adresse de Bacon : « ceci sont les méditations de Francis de Verulam, dont il jugea que la postérité devait tirer profit : » ou de la dédicace au Monarque ou au Pontife, dans laquelle l’honneur rendu était affirmé en équilibre avec le patronage reconnu : du Pindare

------’ep’ alloi-- si d’alloi megaloi: to d’eschaton koryphoutai basilensi. Maeketi paptaine porsion. Eiae se te touton upsou chronon patein, eme te tossade nikaphorois omilein, prophanton sophian kath’ Ellanas eonta panta.--OLYMP. OD. I.

il y eut un affaissement graduel dans l’étiquette ou le style de prétention autorisé.

Les poètes et les philosophes, rendus méfiants par leur nombre même, s’adressèrent aux « lecteurs savants » ; puis cherchèrent à concilier les grâces du « lecteur candide » ; jusqu’à ce que, le critique s’élevant à mesure que l’auteur s’abaissait, les amateurs de littérature furent collectivement érigés en municipalité de juges et interpellés comme la Ville ! Et maintenant, finalement, tous les hommes étant supposés capables de lire, et tous les lecteurs capables de juger, le Public multitudinaire, façonné en une unité personnelle par la magie de l’abstraction, siège en despote nominal sur le trône de la critique. Mais, hélas ! comme dans les autres despotismes, il ne fait qu’écho aux décisions de ses ministres invisibles, dont les prétentions intellectuelles à la garde des Muses semblent, pour la plus grande part, analogues aux qualifications physiques qui adaptent leurs frères orientaux à la surintendance du Harem. Ainsi, dit-on, saint Jean Népomucène fut installé comme gardien des ponts, parce qu’il était tombé de l’un d’eux et avait disparu sous l’eau ; ainsi aussi, dit-on, sainte Cécile fut d’abord propitiée par les musiciens, parce qu’ayant échoué dans ses propres tentatives, elle avait pris en aversion l’art et tous ses professeurs couronnés de succès. Mais j’aurai probablement l’occasion plus tard d’exprimer plus largement mes convictions concernant cet état de choses, et ses influences sur le goût, le génie et la moralité.

Dans Thalaba, Madoc, et plus évidemment encore dans l’unique Cid, dans Kehama, et, comme dernier, le meilleur, Roderick ; Southey a donné une preuve abondante, se cogitare quam sit magnum dare aliquid in manus hominum: nec persuadere sibi posse, non saepe tractandum quod placere et semper et omnibus cupiat. Mais d’un autre côté, je conçois que M. Southey était tout à fait incapable de comprendre en quoi pouvait consister le crime ou le méfait d’imprimer une demi-douzaine ou plus de poèmes badins ; ou pour parler plus généralement, des compositions qui seraient appréciées ou ignorées, selon que le goût et l’humeur du lecteur pourraient être ; pourvu qu’elles ne contiennent rien d’immoral. À notre époque, periturae parcere chartae est emphatiquement une demande déraisonnable. La moindre bagatelle qu’il ait jamais envoyée au monde avait dix fois plus de droits à son encre et à son papier que toutes les critiques idiotes à son sujet, qui ne prouvaient rien de plus que le fait que le critique n’était pas de ceux pour qui la bagatelle avait été écrite ; et que toutes les graves exhortations à une plus grande révérence pour le public — comme si la page passive d’un livre, en y voyant imprimer une épigramme ou un conte de mirliton, assumait instantanément à la fois un pouvoir locomoteur et une sorte d’ubiquité, de manière à voleter et à bourdonner à l’oreille du public, au grand agacement de ladite mystérieuse personne. Mais ce qui donne une absurdité supplémentaire et plus ridicule à ces lamentations est le fait curieux que, si dans un volume de poésie le critique devait trouver un poème ou un passage qu’il juge plus particulièrement sans valeur, il est certain de le sélectionner et de le réimprimer dans la revue ; par quoi, selon ses propres critères, il gaspille beaucoup plus de papier que l’auteur, dans la mesure où les copies d’une revue à la mode sont plus nombreuses que celles du livre original ; dans certains cas, et les plus saillants, comme dix mille contre cinq cents. Je ne connais rien qui surpasse la bassesse de décider des mérites d’un poète ou d’un peintre — (non pas par des défauts caractéristiques ; car là où il y a du génie, ceux-ci pointent toujours vers ses beautés caractéristiques ; mais) — par des échecs accidentels ou des passages fautifs ; si ce n’est l’impudence de défendre cela, comme le devoir propre, et la partie la plus instructive, de la critique. Omettez ou passez légèrement sur l’expression, la grâce et le groupement des figures de Raphaël ; mais ridiculisez en détail les aiguilles à tricoter et les brindilles de balai qui doivent représenter des arbres dans ses arrière-plans ; et ne le laissez jamais entendre la fin de ses pots de pharmacie ! Admettez que l’Allegro et le Penseroso de Milton ne sont pas sans mérite ; mais payez-vous de cette concession en réimprimant en entier les deux poèmes sur le messager de l’Université ! Comme échantillon équitable de ses Sonnets, citez :

« A Book was writ of late called Tetrachordon ; »

et, comme caractéristique de son rythme et de sa métrique, citez sa traduction littérale des premier et second Psaumes ! Afin de vous justifier, vous n’avez qu’à affirmer que si vous vous étiez attardé principalement sur les beautés et les excellences du poète, l’admiration de celles-ci pourrait séduire l’attention des futurs écrivains, les détournant des objets de leur amour et de leur émerveillement, pour les porter vers l’imitation des rares poèmes et passages dans lesquels le poète était le moins lui-même.

Mais jusqu’à ce que les revues soient conduites sur des principes bien différents, et avec des motifs bien différents ; jusqu’à ce qu’à la place de la dictée arbitraire et des railleries pétulantes, les critiques soutiennent leurs décisions en se référant à des canons de critique fixes, préalablement établis et déduits de la nature humaine ; les esprits réfléchis qualifieront d’arrogance le fait pour eux de s’annoncer ainsi aux hommes de lettres comme les guides de leur goût et de leur jugement. Pour l’acheteur et le simple lecteur, c’est, en tout état de cause, une injustice. Celui qui me dit qu’il y a des défauts dans une œuvre nouvelle ne me dit rien que je n’aurais pris pour acquis sans son information. Mais celui qui souligne et élucide les beautés d’une œuvre originale me donne bel et bien une information intéressante, telle que l’expérience ne m’aurait pas autorisé à l’anticiper. Et quant aux compositions que les auteurs eux-mêmes annoncent par

Haec ipsi novimus esse nihil,

pourquoi devrions-nous juger par une règle différente deux œuvres imprimées, seulement parce que l’un des auteurs est vivant, et l’autre dans sa tombe ? Quel homme de lettres n’a pas regretté la pruderie de Spratt refusant de laisser son ami Cowley paraître en pantoufles et en robe de chambre ? Je ne suis peut-être pas le seul à avoir tiré un amusement innocent des énigmes, calembours, vers trisyllabiques et autres bagatelles de Swift et de ses correspondants, aux heures de langueur, où avoir lu ses œuvres les plus achevées eût été inutile pour moi-même, et, en quelque sorte, un acte d’injustice envers l’auteur. Mais je suis incapable de concevoir par quelle perversité de jugement ces relaxations de son génie pourraient être employées pour diminuer sa renommée en tant qu’auteur de Gulliver, ou du Conte d’un tonneau. Si M. Southey avait écrit deux fois plus de poèmes d’un mérite inférieur, ou d’un intérêt partiel, qu’il n’en a égayé les journaux du jour, ils auraient ajouté à son honneur auprès des hommes bons et sages, non seulement ou principalement comme prouvant la versatilité de ses talents, mais comme preuves de la pureté de cet esprit qui, même dans ses légèretés, n’a jamais dicté une ligne qu’il ait à regretter sur un plan moral.

J’ai, par l’imagination, transféré au futur biographe le devoir de contraster la renommée fixe et bien méritée de Southey avec l’abus et l’hostilité infatigable de ses critiques anonymes depuis sa jeunesse jusqu’à sa plus mûre maturité. Mais je ne peux penser si bas de la nature humaine que de ne pas croire que ces critiques ont déjà éprouvé de la honte, qu’ils considèrent l’objet de leur abus dans son caractère moral ou littéraire. Car réfléchissez seulement à la variété et à l’étendue de ses connaissances ! Il n’est second de personne, que ce soit en tant qu’historien ou bibliographe ; et quand je le considère comme essayiste populaire — (car les articles de ses compositions dans les revues sont, pour la plus grande part, des essais sur des sujets d’intérêt profond ou curieux plutôt que des critiques sur des œuvres particulières) — je cherche en vain un écrivain qui ait transmis autant d’informations, à partir de sources si nombreuses et si recondites, avec autant de réflexions justes et originales, dans un style si vivant et si poignant, mais si uniformément classique et perspicace ; nul, en somme, qui ait combiné autant de sagesse avec autant d’esprit ; autant de vérité et de savoir avec autant de vie et de fantaisie. Sa prose est toujours intelligible et toujours divertissante. En poésie, il a tenté presque chaque espèce de composition connue auparavant, et il en a ajouté de nouvelles ; et si l’on excepte le lyrique le plus élevé — (dans lequel combien peu, combien très peu même des plus grands esprits ont été fortunés) — il a tenté chaque espèce avec succès ; de la chanson politique du jour, jetée dans le débordement badin d’une honnête joie et d’une exaltation patriotique, à la ballade sauvage ; de l’aisance épistolaire et de la narration gracieuse à la déclamation morale austère et impétueuse ; des charmes pastoraux et des lumières sauvages et ruisselantes du Thalaba, dans lequel le sentiment et l’imagerie ont donné de la permanence même à l’excitation de la curiosité ; et du plein éclat du Kehama — (une galerie de tableaux achevés en une pièce de fantaisie splendide, dans laquelle, néanmoins, la grandeur morale s’élève graduellement au-dessus de la brillance du coloris et de l’audace et de la nouveauté de la machinerie) — aux beautés plus sobres du Madoc ; et enfin, du Madoc à son Roderick, dans lequel, conservant toutes ses anciennes excellences de poète éminemment inventif et pittoresque, il s’est surpassé lui-même dans le langage et la métrique, dans la construction de l’ensemble, et dans la splendeur de passages particuliers.

Dois-je donc conclure ici ? Non ! Les caractères des défunts, tout comme les éloges gravés sur les pierres tombales, sont lus, s'ils sont décrits avec une tendresse religieuse, avec une sympathie indulgente certes, mais non sans une déduction rationnelle. Il est des hommes qui méritent une mémoire plus haute ; des hommes dont il est de l'intérêt de leurs contemporains, tout autant que de celui de la postérité, de connaître le caractère ; tant qu'il est encore possible à une censure impartiale, et même à une envie clairvoyante, d'examiner le récit sans offenser les courtoisies de l'humanité ; et tant que l'élogiste, pris en flagrant délit d'exagération ou de mensonge, doit payer la pleine peine de sa bassesse dans le mépris qui marque le flatteur convaincu. Publiquement, M. Southey a été vilipendé par des hommes qui, comme je veux bien l'espérer pour l'honneur de la nature humaine, lançaient des tisons contre une figure de leur propre imagination ; publiquement, ses talents ont été dépréciés, ses principes dénoncés ; tout aussi publiquement, moi qui l'ai connu intimement, je considère comme mon devoir de laisser consigner qu'il est de la félicité presque inégalée de Southey de posséder les meilleurs dons du talent et du génie, exempts de tous leurs défauts caractéristiques. Pour ceux qui se souviennent de l'état de nos écoles publiques et de nos universités il y a quelque vingt ans, il paraîtra louable au plus haut point, pour quiconque, d'être passé de l'innocence à la vertu, non seulement exempt de toute habitude vicieuse, mais immaculé de tout acte d'intempérance, ou des dégradations qui y sont apparentées. Ce schéma d'esprit, de cœur et de conduite habituelle, que Milton, dans sa jeunesse et ses premiers écrits polémiques, revendiquant le privilège de la légitime défense, affirme être le sien et défie ses calomniateurs de réfuter, voilà ce dont ses condisciples, ses compagnons d'université et ses amis parvenus à maturité témoigneront, avec une confiance proportionnée à l'intimité de leur connaissance, comme étant à nouveau réalisé dans la vie de Robert Southey. Mais plus frappante encore, pour ceux qui, par la biographie ou leur propre expérience, sont familiers avec les habitudes générales du génie, apparaîtra l'industrie inégalée du poète et sa persévérance dans ses travaux ; la noblesse et la dignité de ces travaux ; sa généreuse soumission à des tâches d'intérêt transitoire, ou telles que seul son génie pouvait rendre autrement ; et le fait qu'ayant ainsi plus que satisfait aux exigences de l'affection ou de la prudence, il ait pu encore se ménager le temps et la faculté d'accomplir davantage, et dans des domaines plus variés, que presque tout autre écrivain, bien qu'employé entièrement à des sujets de son propre choix et de sa propre ambition. Mais tout comme Southey possède son génie et n'est pas possédé par lui, de même est-il maître jusque dans ses vertus. La teneur régulière et méthodique de ses travaux quotidiens, qui serait jugée rare dans les activités les plus mécaniques et pourrait être enviée par le simple homme d'affaires, perd toute apparence de formalisme dans la dignité simple de ses manières, dans l'élan et la joyeuse santé de son esprit. Toujours occupé, ses amis le trouvent toujours disponible. Non moins ponctuel dans les bagatelles que ferme dans l'accomplissement des devoirs les plus élevés, il n'inflige aucune de ces petites peines et de ces inconforts que les hommes irréguliers sèment autour d'eux, et qui, cumulés, deviennent si souvent de formidables obstacles tant au bonheur qu'à l'utilité ; tandis qu'au contraire, il prodigue tous les plaisirs et inspire toute cette tranquillité d'esprit à ceux qui l'entourent ou qui lui sont liés, que la cohérence parfaite et (si un tel mot pouvait être forgé) la fiabilité absolue, aussi bien dans les petites que dans les grandes choses, ne peuvent qu'inspirer et conférer ; lorsque cela est, de surcroît, adouci sans être affaibli par la bonté et la douceur. Je connais peu d'hommes qui méritent aussi bien le caractère qu'un ancien attribue à Marcus Cato, à savoir qu'il ressemblait le plus à la vertu, en ce qu'il semblait agir avec droiture, non en obéissance à quelque loi ou motif extérieur, mais par la nécessité d'une nature heureuse, qui ne pouvait agir autrement. Comme fils, frère, époux, père, maître, ami, il se déplace d'un pas ferme et pourtant léger, également sans ostentation et également exemplaire. En tant qu'écrivain, il a uniformément mis ses talents au service des meilleurs intérêts de l'humanité, de la vertu publique et de la piété domestique ; sa cause a toujours été celle de la religion pure et de la liberté, de l'indépendance nationale et de l'illumination nationale. Lorsque les critiques futurs pèseront sa récompense d'éloges et de blâmes, ce sera Southey le poète seul qui leur fournira les maigres matériaux pour ces derniers. Ils ne manqueront pas non plus de noter que, nul homme n'ayant jamais été un ami plus constant, jamais poète n'eut plus d'amis et d'admirateurs parmi les gens de bien de tous les partis ; et que les charlatans de l'éducation, les charlatans de la politique et les charlatans de la critique furent ses seuls ennemis.

CHAPITRE IV

Les Lyrical Ballads avec la Préface -- Les premiers poèmes de M. Wordsworth -- Sur la fantaisie et l'imagination -- L'importance de l'investigation de cette distinction pour les Beaux-Arts.

Je me suis éloigné de l'objectif visé, mais comme j'imaginais des lecteurs qui respecteraient les sentiments qui m'avaient détourné de la route principale, j'ose compter sur un bon nombre d'entre eux qui sympathiseront chaleureusement avec ces derniers. À présent, il suffira à mon propos que j'aie prouvé que les écrits de M. Southey, pas plus que les miens, n'ont fourni l'occasion originelle de cette fiction d'une nouvelle école de poésie, et des clameurs contre ses supposés fondateurs et prosélytes.

Je ne crois pas davantage que les Lyrical Ballads de M. Wordsworth en aient été, en elles-mêmes, la cause. Je parle exclusivement des deux volumes ainsi intitulés. Un examen attentif et répété de ceux-ci me confirme dans la croyance que l'omission de moins d'une centaine de vers aurait évité les neuf dixièmes de la critique sur cet ouvrage. Je hasarde cette déclaration, cependant, en supposant que le lecteur l'ait abordé comme il l'aurait fait pour tout autre recueil de poèmes prétendant tirer ses sujets ou ses intérêts des incidents de la vie domestique ou ordinaire, entremêlés de traits de méditation plus élevés que le poète exprime en sa propre personne et sous son propre caractère ; avec la condition que ces poèmes aient été lus sans connaissance de, ou référence à, l'opinion particulière de l'auteur, et que le lecteur n'ait pas eu son attention préalablement dirigée sur ces particularités. Dans ce cas, comme cela arriva effectivement avec les premières œuvres de M. Southey, les vers et passages qui auraient pu offenser le goût général auraient été considérés comme de simples inégalités, et attribués à l'inattention, et non à une perversité de jugement. Les hommes d'affaires qui avaient passé leur vie principalement dans les villes, et dont on pourrait donc attendre qu'ils tirassent le plus grand plaisir d'observations aiguës sur les hommes et les mœurs transmises dans une langue aisée, mais correcte et pointue ; et tous ceux qui, lisant peu de poésie, sont davantage stimulés par cette espèce de poésie qui semble la plus éloignée de la prose, auraient probablement ignoré les volumes tout à fait. D'autres, plus catholiques dans leur goût, et pourtant habitués à être plus satisfaits lorsqu'ils sont le plus excités, se seraient contentés de décider que l'auteur avait réussi proportionnellement à l'élévation de son style et de son sujet. Pas un petit nombre, peut-être, aurait pu, par leur admiration pour les Lignes écrites près de Tintern Abbey, en revisitant la Wye, celles Laissées sur un banc sous l'if, Le vieux mendiant de Cumberland, et Ruth, être progressivement conduit à lire avec un sentiment apparenté Les Frères, La chasse au cerf, et tout autre poème de ce recueil pouvant être décrit comme occupant une place intermédiaire entre ceux écrits dans le style le plus élevé et ceux dans le style le plus humble ; comme, par exemple, entre Tintern Abbey, et L'Épine, ou Simon Lee. Si leur goût ne devait subir aucun changement ultérieur, et rester irréconcilié avec les expressions familières, ou leurs imitations, qui sont, plus ou moins, dispersées dans la classe mentionnée en dernier ; pourtant, même du petit nombre de ces dernières, ils les auraient jugées comme une soustraction insignifiante au mérite de l'œuvre entière ; ou, ce qui n'est parfois pas déplaisant dans la publication d'un nouvel écrivain, comme servant à constater la tendance naturelle, et par conséquent la direction appropriée, du génie de l'auteur.

Dans les remarques critiques, par conséquent, préfixées et annexées aux Lyrical Ballads, je crois que nous pouvons nous en tenir avec certitude à ce qui constitue la véritable origine de l'opposition sans précédent que les écrits de M. Wordsworth ont été depuis condamnés à rencontrer. Les passages les plus humbles dans les poèmes eux-mêmes furent soulignés et cités pour justifier le rejet de la théorie. Ce qui, en soi et pour soi, aurait été soit oublié, soit pardonné comme des imperfections, ou à tout le moins des échecs relatifs, provoqua une hostilité directe lorsqu'il fut annoncé comme intentionnel, comme le résultat d'un choix après mûre délibération. Ainsi, les poèmes, admis par tous comme excellents, joints à ceux qui avaient plu au plus grand nombre, bien qu'ils formassent les deux tiers de l'œuvre totale, au lieu d'être considérés (comme ils auraient dû l'être en toute justice, même en tenant pour acquis que le lecteur jugeait correctement) comme une compensation pour les quelques exceptions, donnèrent du vent et du combustible à l'animosité contre les poèmes et le poète. Dans toute perplexité, il y a une part de crainte qui prédispose l'esprit à la colère. Incapables de nier que l'auteur possédait à la fois du génie et un intellect puissant, ils se sentaient très affirmatifs -- mais n'étaient pourtant pas tout à fait certains qu'il ne pût être dans le vrai, et eux-mêmes dans l'erreur ; un état d'esprit inquiet, qui cherche l'apaisement en se querellant avec la cause de celui-ci, et en s'étonnant de la perversité de l'homme qui avait écrit un long essai argumenté pour les persuader que :

Le beau est laid, et le laid est beau ;

en d'autres termes, qu'ils avaient passé leur vie à admirer sans jugement, et étaient maintenant sur le point de censurer sans raison.

Que cette conjecture ne soit pas loin de la marque, je suis porté à le croire par le fait notable, que je peux affirmer de ma propre connaissance, que la même censure générale a été fondée par presque chaque personne différente sur un poème différent. Parmi ceux dont j'estime hautement la candeur et le jugement, je me souviens distinctement de six qui exprimèrent leurs objections aux Lyrical Ballads presque dans les mêmes termes, et tout à fait dans le même sens, tout en admettant, au même moment, que plusieurs des poèmes leur avaient procuré un grand plaisir ; et, aussi étrange que cela pût paraître, la composition que l'un citait comme exécrable, un autre la citait comme sa favorite. Je suis en effet convaincu, dans mon propre esprit, que si la même expérience avait pu être tentée avec ces volumes que celle qui fut faite dans l'histoire bien connue du tableau, le résultat aurait été le même ; les parties qui avaient été couvertes par des taches noires un jour, se trouveraient tout aussi albo lapide notatae le lendemain.

Quoi qu'il en soit, il était assurément dur et injuste de fixer l'attention sur quelques poèmes isolés et séparés avec autant d'aversion, comme s'ils avaient été autant de taches de peste sur l'œuvre entière, au lieu de les passer sous silence, comme autant de papier blanc, ou de feuilles d'un catalogue de libraire ; d'autant plus que personne ne prétendait y avoir trouvé la moindre immoralité ou indécence ; et les poèmes, par conséquent, au pire, ne pouvaient être considérés que comme autant de pièces légères ou inférieures dans un rouleau d'or, et non comme autant d'alliage dans une masse de lingots. Un ami dont j'estime les talents au plus haut point, mais dont j'ai eu l'occasion presque continue de révérer le jugement et le sens sain et fort, me faisant les plaintes habituelles concernant à la fois le style et les sujets des poèmes mineurs de M. Wordsworth ; j'admis qu'il y avait quelques-uns des contes et incidents dans lesquels je ne pouvais moi-même trouver une cause suffisante pour qu'ils eussent été consignés en vers. Je mentionnai Alice Fell comme exemple ; « Non », répondit mon ami avec une vivacité de manière plus qu'habituelle, « je ne peux pas être d'accord avec vous là-dessus ! -- celui-là, je l'avoue, me semble être un poème remarquablement plaisant. » Dans les Lyrical Ballads, (car mon expérience ne me permet pas d'étendre la remarque de manière aussi inconditionnelle aux deux volumes ultérieurs,) j'ai entendu à différentes époques, et de différents individus, chaque poème loué et réprouvé, à l'exception de ceux de genre plus élevé, qui, comme on l'a observé précédemment, semblent avoir remporté des éloges universels. Ce fait, en lui-même, m'aurait rendu hésitant dans mes censures, si une base encore plus solide n'avait été fournie par l'étrange contraste entre la chaleur et la longue durée de l'opposition, et la nature des fautes déclarées comme la justifiant. Les fautes séduisantes, les dulcia vitia de Cowley, Marini ou Darwin, pourraient raisonnablement être pensées capables de corrompre le jugement public pendant un demi-siècle, et nécessiter une guerre de vingt ans, campagne après campagne, afin de détrôner l'usurpateur et de rétablir le goût légitime. Mais qu'une simplicité pure et simple, sous l'affectation de la simplicité, des mots prosaïques dans une métrique faible, des pensées idiotes dans des phrases enfantines, et une préférence pour des associations et des caractères mesquins, dégradants, ou au mieux triviaux, puissent réussir à former une école d'imitateurs, une compagnie d'admirateurs presque religieux, et cela parmi de jeunes hommes aux esprits ardents, à l'éducation libérale, et non

------sans lauriers académiques non décernés ;

et que ce contrefait nu et chauve de la poésie, qui est caractérisé comme étant au-dessous de toute critique, ait pu, pendant près de vingt ans, presque accaparer la critique, en tant que cible principale, sinon unique, de revues, magazines, pamphlets, poèmes et paragraphes ; c'est là, en vérité, matière à s'étonner. Plus grand encore est le fait que la lutte doive rester aussi indécise que celle entre Bacchus et les grenouilles chez Aristophane ; lorsque le premier descendit aux royaumes des défunts pour rapporter l'esprit de la poésie ancienne et authentique ;--

CH. Brékékékex, koax, koax. D. Puissiez-vous périr avec votre koax. Car il n'y a rien d'autre que koax. Allez au diable, je ne m'en soucie guère. CH. Mais nous allons coasser, Autant que notre gosier peut en contenir, Tout au long du jour, Brékékékex, koax, koax ! D. À ce jeu, vous ne l'emporterez pas. CH. Et vous ne l'emporterez pas sur nous. D. Et vous, vous ne l'emporterez Jamais sur moi. Car je coasserai, Même si je dois en mourir, tout au long du jour, Jusqu'à ce que je l'emporte sur votre koax ! CH. Brékékékex, KO’AX, KOAX !

Au cours de la dernière année de ma résidence à Cambridge, en 1794, je fis la connaissance de la première publication de M. Wordsworth intitulée Esquisses descriptives ; et rarement, si jamais cela arriva, l'émergence d'un génie poétique original au-dessus de l'horizon littéraire fut-elle annoncée plus évidemment. Dans la forme, le style et la manière du poème entier, et dans la structure des vers et des périodes particulières, il y a une rudesse et une âpreté connectées et combinées avec des mots et des images tout en feu, qui pourraient rappeler ces produits du monde végétal, où des fleurs magnifiques s'élèvent d'une écorce et d'une coque dures et épineuses, à l'intérieur desquelles le fruit riche s'élabore. Le langage n'est pas seulement particulier et fort, mais parfois noueux et contorsionné, comme par sa propre force impatiente ; tandis que la nouveauté et la foule d'images en lutte, agissant conjointement avec les difficultés du style, exigent toujours une attention plus étroite que la poésie -- en tout cas que la poésie descriptive -- n'a le droit d'en réclamer. Elle justifia donc souvent la plainte d'obscurité. Dans l'extrait suivant, j'ai parfois imaginé voir un emblème du poème lui-même, et du génie de l'auteur tel qu'il était alors déployé. --

C'est la tempête ; et cachées dans la brume, d'heure en heure, Tout le jour, les inondations déversent un murmure grandissant ; Le ciel est voilé, et toute vision joyeuse Sombre est la région comme à l'approche de la nuit ; Pourtant, quel soudain éclat d'une lumière irrésistible ! Triomphant sur le sein de la tempête, Glisse la forme tournoyante de l'aigle vêtu de feu ; Vers l'est, dans une longue perspective scintillante, brillent Les falaises couronnées de bois qui s'inclinent au-dessus du lac ; Ces falaises orientales dévoilent cent ruisseaux, Soudain changés en piliers qui flamboyent d'or ; Derrière sa voile, le paysan s'efforce d'éviter L'occident, qui brûle comme un soleil dilaté, Où, dans un immense creuset, expirent Les montagnes, rougeoyantes comme des charbons ardents.

La Psyché poétique, dans son processus vers le plein développement, subit autant de changements que son homonyme grec, le papillon. Et il est remarquable de voir à quelle vitesse le génie se nettoie et se purifie des fautes et des erreurs de ses premiers produits ; des fautes qui, dans ses compositions les plus précoces, sont d'autant plus intrusives et confluentes que, en tant qu'éléments hétérogènes qui n'avaient qu'un usage temporaire, elles constituent le ferment même par lequel elles sont évacuées. Ou nous pouvons les comparer à certaines maladies, qui doivent travailler sur les humeurs et être rejetées à la surface, afin de protéger le patient de leur récurrence future. J'étais dans ma vingt-quatrième année, quand j'eus le bonheur de connaître personnellement M. Wordsworth, et tant que la mémoire durera, je n'oublierai guère l'effet soudain produit sur mon esprit par sa récitation d'un poème manuscrit, qui reste encore inédit, mais dont la strophe et le ton du style étaient les mêmes que ceux de La Vagabonde, telle qu'imprimée à l'origine dans le premier volume des Lyrical Ballads. Il n'y avait ici aucune marque de pensée tendue ou de diction forcée, aucune foule ou turbulence d'imagerie ; et, comme le poète l'a lui-même bien décrit dans ses Lignes en revisitant la Wye, la réflexion virile et les associations humaines avaient donné à la fois de la variété et un intérêt supplémentaire aux objets naturels, qui, dans la passion et l'appétit du premier amour, lui avaient semblé n'en avoir ni besoin, ni en permettre. Les obscurités occasionnelles, nées d'un contrôle imparfait sur les ressources de sa langue maternelle, avaient presque entièrement disparu, ainsi que ce pire défaut de phrases arbitraires et illogiques, à la fois banales et fantastiques, qui tiennent une place si distinguée dans la technique de la poésie ordinaire, et qui entacheront, plus ou moins, les premiers poèmes du génie le plus vrai, à moins que l'attention n'ait été spécialement dirigée vers leur inutilité et leur incongruité. Je ne perçus rien de particulier dans le style même du poème auquel il est fait allusion pendant sa récitation, sinon une telle différence qui n'était pas séparable de la pensée et de la manière ; et la strophe spensérienne, qui rappelle toujours, plus ou moins, au lecteur le style propre de Spenser, aurait sans aucun doute autorisé, selon mon opinion d'alors, une descente plus fréquente vers les phrases de la vie ordinaire, que ce qui aurait pu, sans mauvais effet, être hasardé dans le distique héroïque. Ce ne fut cependant pas l'exemption de faux goût, que ce soit quant aux défauts communs ou à ceux plus proprement siens, qui fit une impression si inhabituelle sur mes sentiments immédiatement, et ultérieurement sur mon jugement. Ce fut l'union d'un sentiment profond avec une pensée profonde ; le fin équilibre de la vérité dans l'observation, avec la faculté imaginative dans la modification des objets observés ; et par-dessus tout, le don original de répandre le ton, l'atmosphère, et avec elle la profondeur et la hauteur du monde idéal autour de formes, d'incidents et de situations dont, pour le regard commun, l'accoutumance avait terni tout l'éclat, avait tari le pétillement et les gouttes de rosée.

Cette excellence, qui dans tous les écrits de M. Wordsworth est plus ou moins prédominante, et qui constitue le caractère de son esprit, je ne l'eus pas plus tôt ressentie que je cherchai à la comprendre. Des méditations répétées me conduisirent d'abord à soupçonner — (et une analyse plus intime des facultés humaines, de leurs marques, fonctions et effets appropriés, mûrit ma conjecture en une pleine conviction) — que la Fantaisie et l'Imagination étaient deux facultés distinctes et largement différentes, au lieu d'être, selon la croyance générale, soit deux noms ayant une seule signification, soit, tout au plus, le degré inférieur et le degré supérieur d'une seule et même puissance. Il n'est pas, je l'admets, facile de concevoir une traduction plus appropriée du grec phantasia que le latin imaginatio ; mais il est également vrai que dans toutes les sociétés existe un instinct de croissance, un certain bon sens collectif et inconscient travaillant progressivement à désynonymiser ces mots, à l'origine de même signification, que le confluent des dialectes a fournis aux langues plus homogènes, comme le grec et l'allemand, et que la même cause, jointe aux accidents de la traduction d'ouvrages originaux de différents pays, occasionne dans les langues mixtes comme la nôtre. Le premier point, et le plus important à prouver, est que deux conceptions parfaitement distinctes sont confondues sous un seul et même mot, et — cela fait — d'approprier ce mot exclusivement à l'une des significations, et le synonyme, s'il en existe un, à l'autre. Mais si — (comme ce sera souvent le cas dans les arts et les sciences) — aucun synonyme n'existe, nous devons inventer ou emprunter un mot. Dans le cas présent, l'appropriation a déjà commencé, et a été légitimée dans l'adjectif dérivé : Milton avait un esprit hautement imaginatif, Cowley un esprit très fantaisiste. Si donc je parvenais à établir l'existence réelle de deux facultés généralement différentes, la nomenclature serait aussitôt déterminée. À la faculté par laquelle j'avais caractérisé Milton, nous devrions restreindre le terme « imagination » ; tandis que l'autre serait distinguée sous le nom de « fantaisie ». Or, fût-il une fois pleinement établi que cette division n'est pas moins fondée dans la nature que celle du délire et de la manie, ou celle des vers d'Otway :

Luths, lauriers, mers de lait et vaisseaux d'ambre,

de ceux de Shakespeare :

Quoi ! ses filles l'ont-elles réduit à cet état ?

ou de l'apostrophe précédente aux éléments ; la théorie des beaux-arts, et de la poésie en particulier, ne pourrait manquer d'en tirer une lumière supplémentaire et importante. Dans ses effets immédiats, elle fournirait un flambeau de guidage au critique philosophe ; et, en fin de compte, au poète lui-même. Dans les esprits énergiques, la vérité se transforme bientôt, par domestication, en puissance ; et, de directrice dans la discrimination et l'appréciation du produit, elle devient influente dans la production. Admirer par principe est le seul moyen d'imiter sans perte d'originalité.

Il a déjà été fait allusion au fait que la métaphysique et la psychologie sont depuis longtemps mon dada. Mais avoir un dada et en être vaniteux se trouvent si couramment associés qu'ils passent presque pour la même chose. J'espère donc qu'il y aura plus de bonne humeur que de mépris dans le sourire avec lequel le lecteur châtiera ma complaisance, si j'avoue mon incertitude quant à savoir si la satisfaction tirée de la perception d'une vérité nouvelle pour moi-même n'a pas été rendue plus poignante par la vanité qu'elle le serait également pour le public. Il fut un temps, certainement, où je me suis un peu félicité de la croyance que j'avais été le premier de mes compatriotes à souligner le sens divers dont les deux termes étaient capables, et à analyser les facultés auxquelles ils devaient être appropriés. Le récent volume de synonymes de M. W. Taylor, je ne l'ai pas encore vu ; mais sa spécification des termes en question a été clairement démontrée comme étant à la fois insuffisante et erronée par M. Wordsworth dans la Préface ajoutée à la récente collection de ses Poèmes. L'explication que M. Wordsworth a lui-même donnée différera de la mienne, principalement, peut-être, parce que nos objets sont différents. Il pouvait difficilement en aller autrement, étant donné l'avantage que j'ai eu de converser fréquemment avec lui sur un sujet auquel l'un de ses propres poèmes a d'abord attiré mon attention, et sur lequel ses conclusions m'ont été rendues plus lucides par de nombreux exemples heureux tirés de l'opération des objets naturels sur l'esprit. Mais le but de M. Wordsworth était de considérer les influences de la fantaisie et de l'imagination telles qu'elles se manifestent dans la poésie, et de conclure à leur diversité de nature à partir de leurs effets différents ; tandis que mon objet est d'enquêter sur le principe séminal, puis, à partir de la nature, d'en déduire le degré. Mon ami a tracé une esquisse magistrale des branches avec leurs fruits poétiques. Je souhaite ajouter le tronc, et même les racines, dans la mesure où elles s'élèvent au-dessus du sol et sont visibles à l'œil nu de notre conscience commune.

Pourtant, même dans cette tentative, je suis conscient que je serai obligé de solliciter davantage l'attention du lecteur qu'un recueil aussi imméthodique que celui-ci ne peut l'autoriser ; alors que dans un tel ouvrage (l'Ecclesiastical Polity) d'un esprit tel que celui de Hooker, l'auteur judicieux, bien qu'admirable autant pour la perspicuité que pour la tenue et la dignité de son langage — et bien qu'il écrivît pour des hommes instruits dans un âge érudit — vit néanmoins l'occasion d'anticiper et de se prémunir contre les « plaintes d'obscurité », chaque fois qu'il lui fallait remonter son sujet « jusqu'à la source et la fontaine les plus élevées ». Ce que, poursuit-il, « parce que les hommes n'y sont pas accoutumés, les peines que nous prenons sont bien plus nécessaires qu'acceptables ; et les matières que nous traitons semblent, en raison de leur nouveauté (jusqu'à ce que l'esprit se soit mieux familiarisé avec elles), sombres et complexes ». Je voudrais donc volontiers épargner, à moi-même comme aux autres, ce labeur, si je savais comment, sans lui, présenter un exposé intelligible de mon credo poétique — non pas comme mes opinions, qui ne pèsent rien, mais comme des déductions tirées de prémisses établies, transmises sous une forme calculée soit pour effectuer une conviction fondamentale, soit pour recevoir une réfutation fondamentale. Si j'ose une fois de plus adopter les mots de Hooker : « ceux pour qui nous semblerons fastidieux ne sont nullement lésés par nous, car il est en leur pouvoir d'épargner ce labeur qu'ils ne sont pas disposés à endurer. » Ceux-là du moins, permettez-moi de l'ajouter, qui ont pris tant de peine pour me rendre ridicule par une perversion du goût, et ont soutenu l'accusation en m'attribuant d'étranges notions sans autre autorité que leurs propres conjectures, se doivent à eux-mêmes, tout autant qu'à moi, de ne pas refuser leur attention à mon propre exposé de la théorie que je reconnais ; ou de reculer devant la peine d'examiner les fondements sur lesquels je l'appuie, ou les arguments que j'offre pour sa justification.

CHAPITRE V

Sur la loi de l'Association — Son histoire retracée d'Aristote à Hartley.

Il y a eu des hommes à toutes les époques qui ont été poussés comme par un instinct à proposer leur propre nature comme un problème, et qui consacrent leurs efforts à sa résolution. La première étape fut de construire un tableau des distinctions, qu'ils semblent avoir formé sur le principe de l'absence ou de la présence de la Volonté. Nos diverses sensations, perceptions et mouvements furent classés comme actifs ou passifs, ou comme des médias participant des deux. Une distinction encore plus fine fut bientôt établie entre le volontaire et le spontané. Dans nos perceptions, nous nous semblons purement passifs devant une puissance extérieure, que ce soit comme un miroir réfléchissant le paysage, ou comme une toile vierge sur laquelle une main inconnue le peint. Car il est digne de noter que ce dernier système, ou le système de l'Idéalisme, peut être retracé à des sources aussi reculées que le précédent, ou le Matérialisme ; et Berkeley peut se targuer d'une ascendance au moins aussi vénérable que Gassendi ou Hobbes. Ces conjectures, cependant, concernant le mode dont nos perceptions trouvaient leur origine, ne pouvaient altérer la différence naturelle des Choses et des Pensées. Dans les premières, la cause paraissait entièrement externe, tandis que dans les secondes, parfois notre volonté intervenait comme cause productrice ou déterminante, et parfois notre nature semblait agir par un mécanisme qui lui était propre, sans aucun effort conscient de la volonté, ou même contre elle. Nos expériences intérieures furent ainsi arrangées en trois classes séparées : le sens passif, ou ce que les Scolastiques appellent la qualité purement réceptive de l'esprit ; le volontaire ; et le spontané, qui occupe la place médiane entre les deux. Mais il n'est pas dans la nature humaine de méditer sur un mode d'action sans s'enquérir de la loi qui le régit ; et dans l'explication des mouvements spontanés de notre être, le métaphysicien prit le pas sur l'anatomiste et le philosophe de la nature. En Égypte, en Palestine, en Grèce et en Inde, l'analyse de l'esprit avait atteint son midi et son âge adulte, tandis que la recherche expérimentale en était encore à son aurore et à son enfance. Depuis de très, très nombreux siècles, il a été difficile d'avancer une vérité nouvelle, ou même une erreur nouvelle, dans la philosophie de l'intellect ou de la morale. Concernant toutefois les lois qui dirigent les mouvements spontanés de la pensée et le principe de leur mécanisme intellectuel, il existe, a-t-on affirmé, une exception importante très honorable aux modernes, et dans le mérite de laquelle notre propre pays revendique la plus grande part. Sir James Mackintosh — (qui, parmi la variété de ses talents et de ses connaissances, n'est pas moins réputé pour la profondeur et la précision de ses recherches philosophiques que pour l'éloquence avec laquelle il est dit rendre leurs résultats les plus difficiles perspicaces, et les plus arides attrayants) — a affirmé dans les conférences qu'il a données à Lincoln’s Inn Hall que la loi de l'association, telle qu'elle est établie dans la contemporanéité des impressions originales, formait la base de toute véritable psychologie ; et que toute science ontologique ou métaphysique, non contenue dans une telle psychologie (c'est-à-dire empirique), n'était qu'une toile d'abstractions et de généralisations. De cette vérité prolifique, de cette grande loi fondamentale, il a déclaré Hobbes comme le découvreur originel, tandis que son application complète à tout le système intellectuel était due à Hartley ; lequel se tenait dans le même rapport à Hobbes que Newton à Kepler ; la loi de l'association étant à l'esprit ce que la gravitation est à la matière.

De la première clause de cette assertion, en ce qu'elle respecte les mérites comparés des anciens métaphysiciens, y compris leurs commentateurs, les Scolastiques, et des philosophes modernes, britanniques et français, de Hobbes à Hume, Hartley et Condillac, ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Si large est en vérité le gouffre entre le credo philosophique de Sir James Mackintosh et le mien, que, loin de pouvoir nous donner la main, nous pourrions à peine rendre nos voix intelligibles l'un à l'autre : et le combler exigerait plus de temps, d'habileté et de puissance que je ne crois en posséder. Mais la seconde clause implique pour la plus grande part une simple question de fait et d'histoire, et l'exactitude de cet énoncé doit être jugée par les documents plutôt que par le raisonnement.

D'abord, donc, je nie in toto la prétention de Hobbes : car il avait été devancé par Descartes, dont l'ouvrage De Methodo précéda le De Natura Humana de Hobbes de plus d'un an. Mais ce qui est de bien plus grande importance, Hobbes ne bâtit rien sur le principe qu'il avait annoncé. Il ne l'annonce même pas comme différant en aucun point des lois générales du mouvement matériel et de l'impact : et il ne lui était d'ailleurs pas possible de le faire, de manière compatible avec son système, qui était exclusivement matériel et mécanique. Il en va tout autrement avec Descartes ; bien que lui aussi, dans ses écrits ultérieurs (et ses disciples De la Forge et d'autres plus outrageusement encore), ait obscurci la vérité par leurs tentatives de l'expliquer selon la théorie des fluides nerveux et des configurations matérielles. Mais, dans son ouvrage intéressant, De Methodo, Descartes relate la circonstance qui le conduisit d'abord à méditer sur ce sujet, et qui, depuis lors, a été souvent remarquée et employée comme un exemple et une illustration de la loi. Un enfant qui, les yeux bandés, avait perdu plusieurs de ses doigts par amputation, continua de se plaindre pendant plusieurs jours consécutifs de douleurs, ici dans cette articulation et là dans cette autre, aux doigts mêmes qui avaient été coupés. Descartes fut conduit par cet incident à réfléchir sur l'incertitude avec laquelle nous attribuons un lieu particulier à toute douleur ou malaise intérieur, et procéda, après une longue considération, à l'établir comme une loi générale : que les impressions contemporaines, qu'il s'agisse d'images ou de sensations, se rappellent mécaniquement les unes les autres. Sur ce principe, comme base, il bâtit tout le système du langage humain, comme un processus continu d'association. Il montra dans quel sens non seulement les termes généraux, mais aussi les images génériques — sous le nom d'idées abstraites — existaient réellement, et en quoi consistaient leur nature et leur pouvoir. Comme un mot peut devenir l'exposant général de plusieurs, ainsi, par association, une image simple peut représenter toute une classe. Mais, en vérité, Hobbes lui-même ne prétend à aucune découverte, et introduit cette loi d'association, ou (dans son propre langage) discursion de l'esprit, comme un fait admis, dont il n'attribue l'originalité qu'à la résolution, et cela par des causes purement physiologiques. Son système est brièvement celui-ci : chaque fois que les sens sont frappés par des objets externes, que ce soit par les rayons de lumière réfléchis par eux ou par des effluves de leurs particules les plus fines, il en résulte un mouvement correspondant des organes les plus intérieurs et les plus subtils. Ce mouvement constitue une représentation, et il en reste une impression de la même chose, ou une certaine disposition à répéter le même mouvement. Chaque fois que nous ressentons plusieurs objets en même temps, les impressions qui sont laissées (ou, dans le langage de M. Hume, les idées) sont liées ensemble. Par conséquent, chaque fois que l'un des mouvements qui constituent une impression complexe est renouvelé par les sens, les autres suivent mécaniquement. Il s'ensuit nécessairement, donc, que Hobbes, ainsi que Hartley et tous ceux qui dérivent l'association de la connexion et de l'interdépendance de la matière supposée, dont les mouvements constituent nos pensées, doivent avoir réduit toutes ses formes à l'unique loi du Temps. Mais même le mérite d'annoncer cette loi avec une précision philosophique ne peut lui être honnêtement concédé. Car les objets de deux idées quelconques n'ont pas besoin d'avoir coexisté dans la même sensation pour devenir mutuellement associables. Le même résultat suivra lorsqu'une seule des deux idées a été représentée par les sens, et l'autre par la mémoire.

Longtemps cependant avant Hobbes ou Descartes, la loi de l'association avait été définie, et ses fonctions importantes exposées par Ludovicus Vives. Phantasia, il faut le remarquer, est employé par Vives pour exprimer le pouvoir mental de compréhension, ou la fonction active de l'esprit ; et imaginatio pour la réceptivité (via receptiva) des impressions, ou pour la perception passive. Il attribue le pouvoir de combinaison à la première : « quae singula et simpliciter acceperat imaginatio, ea conjungit et disjungit phantasia. » Et la loi par laquelle les pensées sont spontanément présentées suit ainsi : « quae simul sunt a phantasia comprehensa, si alterutrum occurrat, solet secum alterum representare. » Il subordonne donc au temps toutes les autres causes excitantes de l'association. L'âme procède « a causa ad effectum, ab hoc ad instrumentum, a parte ad totum ; » de là au lieu, du lieu à la personne, et de celle-ci à tout ce qui a précédé ou suivi, le tout comme étant des parties d'une impression totale, dont chacune peut rappeler l'autre. Les bonds apparents « saltus vel transitus etiam longissimos, » il les explique par le fait que la même pensée a été une partie composante de deux ou plusieurs impressions totales. Ainsi « ex Scipione venio in cogitationem potentiae Turcicae, propter victorias ejus de Asia, in qua regnabat Antiochus. »

Mais de Vives, je passe aussitôt à la source de ses doctrines, et (autant que nous pouvons en juger par les restes subsistants de la philosophie grecque), comme pour le premier, ainsi pour l'énonciation la plus complète et la plus parfaite du principe associatif, à savoir, aux écrits d'Aristote ; et de ceux-ci en particulier aux traités De Anima, et « De Memoria », qui appartient à la série des essais intitulés dans les anciennes traductions Parva Naturalia. Dans la mesure où les auteurs ultérieurs ont dévié de ses doctrines, ou y ont ajouté, ils me semblent avoir introduit soit l'erreur, soit une supposition sans fondement.

En premier lieu, il faut observer que les positions d'Aristote sur ce sujet ne sont nullement mélangées de fiction. Le sage Stagirite ne parle d'aucune particule successive propageant le mouvement comme des boules de billard, à la manière de Hobbes ; ni d'esprits nerveux ou animaux, où des solides inanimés et irrationnels sont dégelés, distillés ou filtrés par ascension, en fluides vivants et intelligents qui gravent et regravent des gravures sur le cerveau, comme les disciples de Descartes et les pathologistes humoraux en général ; ni d'un éther oscillant qui devait effectuer le même service pour les nerfs du cerveau considérés comme des fibres solides, que les esprits animaux accomplissent pour eux sous la notion de tubes creux, comme l'enseigne Hartley — ni enfin (avec des rêveurs plus récents) de compositions chimiques par affinité élective, ou d'une lumière électrique étant à la fois l'objet immédiat et l'organe ultime de la vision intérieure, qui s'élève vers le cerveau comme une Aurore Boréale, et là, s'ébattant sous diverses formes — alors que l'équilibre du plus et du moins, ou du négatif et du positif, est détruit ou rétabli — image à la fois le passé et le présent. Aristote livre une juste théorie sans prétendre à une hypothèse ; ou, en d'autres termes, un examen complet des différents faits, et de leurs relations les uns avec les autres sans supposition, c'est-à-dire un fait placé sous un nombre de faits comme leur support et explication commune ; bien que dans la majorité des cas, ces hypothèses ou suppositions méritent mieux le nom de upopoiaeseis, ou suffictions. Il utilise en effet le mot kinaeseis, pour exprimer ce que nous appelons représentations ou idées, mais il les distingue soigneusement du mouvement matériel, désignant ce dernier toujours en ajoutant les mots en topo, ou kata topon. Au contraire, dans son traité De Anima, il exclut le lieu et le mouvement de toutes les opérations de la pensée, qu'il s'agisse de représentations ou de volitions, comme des attributs totalement et absurdement hétérogènes.

La loi générale de l'association, ou, plus précisément, la condition commune sous laquelle toutes les causes excitantes agissent, et dans laquelle elles peuvent être généralisées, selon Aristote, est celle-ci. Les idées, pour avoir été ensemble, acquièrent un pouvoir de se rappeler mutuellement ; ou toute représentation partielle éveille la représentation totale dont elle avait été une partie. Dans la détermination pratique de ce principe commun aux recollections particulières, il admet cinq agents ou causes occasionnelles : premièrement, la connexion dans le temps, qu'elle soit simultanée, précédente ou successive ; deuxièmement, la proximité ou la connexion dans l'espace ; troisièmement, l'interdépendance ou la connexion nécessaire, comme la cause et l'effet ; quatrièmement, la ressemblance ; et cinquièmement, le contraste. Comme solution supplémentaire aux lacunes apparentes occasionnelles dans la continuité de la reproduction, il prouve que des mouvements ou des idées possédant l'un ou l'autre de ces cinq caractères avaient traversé l'esprit comme des maillons intermédiaires, suffisamment clairs pour rappeler d'autres parties des mêmes impressions totales avec lesquelles ils avaient coexisté, bien que pas assez vifs pour exciter ce degré d'attention qui est requis pour une recollection distincte, ou, comme nous pouvons l'exprimer de manière appropriée, après la conscience. Dans l'association consiste donc tout le mécanisme de la reproduction des impressions, dans la Psychologie aristotélicienne. C'est la loi universelle de la fantaisie passive et de la mémoire mécanique ; celle qui fournit à toutes les autres facultés leurs objets, à toute pensée les éléments de ses matériaux.

En consultant l'excellent commentaire de Saint Thomas d'Aquin sur les Parva Naturalia d'Aristote, j'ai été frappé d'emblée par sa ressemblance étroite avec l'Essai sur l'association de Hume. Les pensées principales étaient les mêmes dans les deux, l'ordre des pensées était le même, et même les illustrations ne différaient que par la substitution occasionnelle, par Hume, d'exemples plus modernes. J'ai mentionné la circonstance à plusieurs de mes connaissances littéraires, qui ont admis l'étroitesse de la ressemblance, et qu'elle semblait trop grande pour être expliquée par une simple coïncidence ; mais ils ont pensé improbable que Hume ait jugé les pages du Docteur Angélique dignes d'être tournées. Mais quelque temps après, M. Payne montra à Sir James Mackintosh quelques volumes étranges de Saint Thomas d'Aquin, en partie peut-être pour avoir entendu dire qu'il avait dans ses conférences fait un grand éloge de ce philosophe canonisé ; mais surtout du fait que les volumes avaient appartenu à M. Hume, et portaient çà et là des marques marginales et des notes de référence de sa propre main. Parmi ces volumes se trouvait celui qui contient les Parva Naturalia, dans l'ancienne version latine, emmailloté et enveloppé dans le commentaire susmentionné.

Il me reste donc, premièrement, à exposer en quoi Hartley diffère d'Aristote ; ensuite, à présenter les fondements de ma conviction qu'il ne différa que pour s'égarer ; et enfin, pour résultat, à montrer par quelles influences du choix et du jugement la puissance associative devient soit mémoire, soit fantaisie ; et, en conclusion, à attribuer les fonctions restantes de l'esprit à la raison et à l'imagination. M'efforçant de mon mieux d'être aussi perspicace que la nature du langage le permet sur un tel sujet, je sollicite sincèrement les bons vœux et la patience amicale de mes lecteurs, tandis que je poursuis ainsi « ma voie obscure et périlleuse ».

CHAPITRE VI

Que le système de Hartley, pour autant qu'il diffère de celui d'Aristote, n'est ni soutenable en théorie, ni fondé sur des faits.

Des vibrations hypothétiques de Hartley dans son éther oscillant hypothétique des nerfs, qui constitue la première et la plus évidente distinction entre son système et celui d'Aristote, je dirai peu de chose. Ceci, avec toutes les autres tentatives similaires de rendre objet de la vue ce qui n'a aucun rapport avec la vue, a déjà été suffisamment exposé par le jeune Reimarus, Maasz et d'autres, comme outrageant les axiomes mêmes de la mécanique dans un schéma dont le mérite consiste à être mécanique. Si une autre philosophie est possible que la mécanique ; et encore, si le système mécanique peut avoir une quelconque prétention à être appelé philosophie ; ce sont des questions pour un autre lieu. Il est cependant certain qu'aussi longtemps que nous nions la première et affirmons la seconde, nous devons nous égarer chaque fois que nous voulons percer dans les adyta de la causalité ; et tout ce que la conjecture laborieuse peut faire, c'est de combler les lacunes de la fantaisie. Sous ce despotisme de l'œil (l'émancipation duquel Pythagore par ses symboles numériques, et Platon par ses symboles musicaux, et tous deux par la discipline géométrique, cherchèrent à s'affranchir, comme le premier propaideuma de l'esprit) — sous cette forte influence sensorielle, nous sommes agités parce que les choses invisibles ne sont pas les objets de la vision ; et les systèmes métaphysiques, pour la plupart, deviennent populaires, non pour leur vérité, mais dans la mesure où ils attribuent aux causes une susceptibilité d'être vues, si seulement nos organes visuels étaient suffisamment puissants.

Parmi cent réfutations possibles, qu'une seule suffise. Selon ce système, l'idée ou vibration a provenant de l'objet externe A devient associable à l'idée ou vibration m provenant de l'objet externe M, parce que l'oscillation a s'est propagée de manière à reproduire l'oscillation m. Mais l'impression originale venant de M était essentiellement différente de l'impression A : à moins donc que des causes différentes ne puissent produire le même effet, la vibration a ne pourrait jamais produire la vibration m : et ceci ne pourrait donc jamais être le moyen par lequel a et m sont associés. Pour comprendre cela, il suffit de rappeler au lecteur attentif que les idées elles-mêmes, dans le système de Hartley, ne sont rien de plus que leurs vibrations configuratives appropriées. C'est une pure illusion de la fantaisie que de concevoir la préexistence des idées, dans toute chaîne d'association, comme autant de boules de billard de couleurs différentes en contact, de sorte que lorsqu'un objet, la queue de billard, frappe la première ou blanche boule, le même mouvement se propage à travers les rouges, vertes, bleues et noires, et met le tout en mouvement. Non ! Nous devons supposer la force même qui constitue la boule blanche comme constituant la rouge ou la noire ; ou l'idée d'un cercle comme constituant l'idée d'un triangle ; ce qui est impossible.

Mais on peut dire que par les sensations provenant des objets A et M, les nerfs ont acquis une disposition aux vibrations a et m, et que par conséquent a n'a besoin que d'être répétée afin de reproduire m. Nous accorderons, pour un instant, la possibilité d'une telle disposition dans un nerf matériel, ce qui semble pourtant à peine moins absurde que de dire qu'une girouette avait acquis l'habitude de se tourner vers l'est parce que le vent était resté si longtemps dans cette direction : car s'il est répondu que nous devons prendre en compte la circonstance de la vie, que devient alors la philosophie mécanique ? Et qu'est-ce que le nerf, sinon le caillou que le plaisantin plaçait dans la marmite comme premier ingrédient de sa soupe aux cailloux, ne nécessitant plus que du sel, des navets et du mouton pour le reste ! Mais si nous écartons cela, et présupposons l'existence réelle d'une telle disposition ; deux cas sont possibles. Soit chaque idée possède son propre nerf et son oscillation correspondante, soit ce n'est pas le cas. Si la seconde est la vérité, nous ne gagnerions rien par ces dispositions ; car alors, chaque nerf ayant plusieurs dispositions, lorsque le mouvement d'un autre nerf est propagé en lui, il n'y aura aucune raison ou cause présente pour laquelle l'oscillation m surgirait exactement, plutôt que toute autre à laquelle il était également prédisposé. Mais si nous prenons la première, et laissons chaque idée avoir son propre nerf, alors chaque nerf doit être capable de propager son mouvement vers beaucoup d'autres nerfs ; et encore, aucune raison ne peut être assignée pour laquelle la vibration m surgirait, plutôt que toute autre ad libitum.

Il est à la mode de sourire des vibrations et vibratiuncles de Hartley ; et son ouvrage a été réédité par Priestley, avec l'omission de l'hypothèse matérielle. Mais Hartley était un homme trop grand, un penseur trop cohérent, pour que cela ait été fait, soit de manière cohérente, soit à une fin sage. Car toutes les autres parties de son système, pour autant qu'elles soient propres à ce système, une fois retirées de leur base mécanique, perdent non seulement leur soutien principal, mais le motif même qui a conduit à leur adoption. Ainsi, le principe de contemporanéité, qu'Aristote avait fait condition commune de toutes les lois de l'association, Hartley fut contraint de le représenter comme étant lui-même la loi unique. Car à quelle loi l'action des atomes matériels peut-elle être soumise, sinon celle de la proximité dans l'espace ? Et à quelle loi leurs mouvements peuvent-ils être soumis sinon celle du temps ? Encore une fois, de cela résulte inévitablement que la volonté, la raison, le jugement et l'entendement, au lieu d'être les causes déterminantes de l'association, doivent nécessairement être représentés comme ses créatures, et parmi ses effets mécaniques. Concevez, par exemple, un large cours d'eau serpentant à travers un pays montagneux avec un nombre indéfini de courants, variant et se fondant les uns dans les autres selon la direction des rafales soufflant depuis les ouvertures des montagnes. L'union temporaire de plusieurs courants en un seul, de manière à former le courant principal du moment, présenterait une image précise de la théorie de la volonté chez Hartley.

Si tel avait été réellement le cas, la conséquence aurait été que toute notre vie serait divisée entre le despotisme des impressions extérieures et celui d'une mémoire insensée et passive. Prenez sa loi dans sa plus haute abstraction et sa forme la plus philosophique, à savoir que chaque représentation partielle rappelle la représentation totale dont elle était une partie ; et la loi devient nulle, ne serait-ce que par son universalité. En pratique, ce serait en vérité pure absence de loi. Considérez combien immense doit être la sphère d'une impression totale depuis le sommet de l'église Saint-Paul ; et combien rapide et continue la série de telles impressions totales. Si donc nous supposons l'absence de toute interférence de la volonté, de la raison et du jugement, l'une ou l'autre de deux conséquences doit en résulter. Soit les idées, ou reliques d'une telle impression, imiteront exactement l'ordre de l'impression elle-même, ce qui serait un délire absolu : soit n'importe quelle partie de cette impression pourrait rappeler n'importe quelle autre partie, et — (comme par la loi de continuité, il doit exister dans chaque impression totale une ou plusieurs parties qui sont des composantes de quelque autre impression totale suivante, et ainsi de suite ad infinitum) — n'importe quelle partie de n'importe quelle impression pourrait rappeler n'importe quelle partie de toute autre, sans cause présente pour déterminer ce qu'elle devrait être. Car faire intervenir la volonté, ou la raison, comme causes de leur propre cause, c'est-à-dire comme étant à la fois causes et effets, ne peut satisfaire que ceux qui, dans leurs prétendues preuves d'un Dieu, ayant d'abord exigé l'organisation comme cause et fondement unique de l'intellect, exigeront ensuite froidement la préexistence de l'intellect comme cause et fondement de l'organisation. Il n'y a en vérité qu'un état auquel cette théorie s'applique du tout, à savoir celui d'un complet égarement d'esprit ; et même à celui-ci, elle ne s'applique que partiellement, car la volonté et la raison ne sont peut-être jamais totalement suspendues.

Un cas de ce genre se produisit dans une ville catholique romaine en Allemagne un an ou deux avant mon arrivée à Goettingen, et n'avait pas alors cessé d'être un sujet fréquent de conversation. Une jeune femme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui ne savait ni lire ni écrire, fut saisie d'une fièvre nerveuse ; durant laquelle, selon les affirmations de tous les prêtres et moines du voisinage, elle fut possédée, et, comme il apparut, par un diable très érudit. Elle continua sans cesse à parler latin, grec et hébreu, sur des tons très pompeux et avec une élocution très distincte. Cette possession fut rendue plus probable par le fait connu qu'elle était ou avait été une hérétique. Voltaire conseille avec humour au diable de décliner toute connaissance avec les médecins ; et il aurait été plus à sa réputation s'il avait suivi ce conseil dans le cas présent. L'affaire avait attiré l'attention particulière d'un jeune médecin, et, selon son rapport, de nombreux physiologistes et psychologues éminents visitèrent la ville et interrogèrent le cas sur place. Des feuilles entières de ses divagations furent notées de sa propre bouche, et s'avérèrent consister en des phrases cohérentes et intelligibles chacune pour soi, mais avec peu ou point de connexion entre elles. De l'hébreu, une petite portion seulement put être retracée jusqu'à la Bible ; le reste semblait être dans le dialecte rabbinique. Toute tromperie ou conspiration était hors de question. Non seulement la jeune femme avait toujours été une créature inoffensive et simple ; mais elle souffrait évidemment d'une fièvre nerveuse. Dans la ville, où elle avait résidé pendant de nombreuses années comme domestique dans différentes familles, aucune solution ne se présentait. Le jeune médecin, cependant, décida de retracer sa vie passée pas à pas ; car la patiente elle-même était incapable de donner une réponse rationnelle. Il réussit enfin à découvrir le lieu où ses parents avaient vécu : s'y rendit, les trouva morts, mais un oncle survivant ; et apprit de lui que la patiente avait été charitablement recueillie par un vieux pasteur protestant à l'âge de neuf ans, et était restée avec lui quelques années, jusqu'à la mort du vieil homme. De ce pasteur, l'oncle ne savait rien, sinon qu'il était un très bon homme. Avec grande difficulté, et après beaucoup de recherches, notre jeune philosophe médical découvrit une nièce du pasteur, qui avait vécu avec lui comme gouvernante, et avait hérité de ses biens. Elle se souvenait de la fille ; raconta que son vénérable oncle avait été trop indulgent, et ne pouvait supporter d'entendre la fille réprimandée ; qu'elle était disposée à l'avoir gardée, mais que, après la mort de son protecteur, la jeune fille elle-même avait refusé de rester. Des enquêtes anxieuses furent alors, bien sûr, faites concernant les habitudes du pasteur ; et la solution du phénomène fut bientôt obtenue. Car il apparut que c'était la coutume du vieil homme, depuis des années, de marcher de long en large dans un passage de sa maison dans lequel donnait la porte de la cuisine, et de lire pour lui-même à haute voix, dans ses livres favoris. Un nombre considérable de ceux-ci étaient encore en possession de la nièce. Elle ajouta qu'il était un homme très érudit et un grand hébraïsant. Parmi les livres fut trouvée une collection d'écrits rabbiniques, ainsi que plusieurs des Pères grecs et latins ; et le médecin réussit à identifier tant de passages avec ceux notés au chevet de la jeune femme, qu'aucun doute ne pouvait subsister dans un esprit rationnel concernant la véritable origine des impressions faites sur son système nerveux.

Ce cas authentifié fournit à la fois preuve et exemple que des reliques de sensation peuvent exister pour une durée indéfinie dans un état latent, dans le même ordre où elles furent originalement imprimées ; et comme nous ne pouvons rationnellement supposer l'état fiévreux du cerveau agir autrement que comme un stimulus, ce fait (et il ne serait pas difficile d'en citer plusieurs du même genre) contribue à rendre même probable que toutes les pensées sont en elles-mêmes impérissables ; et que, si la faculté intelligente devait être rendue plus compréhensive, il ne faudrait qu'une organisation différente et proportionnée — le corps céleste au lieu du corps terrestre — pour présenter devant toute âme humaine l'expérience collective de toute son existence passée. Et ceci, ceci, peut-être, est le livre redoutable du jugement, dans les hiéroglyphes mystérieux duquel chaque parole oiseuse est enregistrée ! Oui, dans la nature même d'un esprit vivant, il peut être plus possible que le ciel et la terre passent, qu'une seule action, une seule pensée, ne soit déliée ou perdue de cette chaîne vivante de causes, avec tous les maillons de laquelle, conscients ou inconscients, le libre arbitre, notre seul Moi absolu, est coextensif et co-présent. Mais je n'ose plus discourir de cela maintenant, attendant une humeur plus élevée et un sujet plus noble, averti de l'intérieur et de l'extérieur qu'il est une profanation de parler de ces « mystères tois maede phantasteisin, os kalon to taes dikaiosynaes kai sophrosynaes prosopon, kai oute hesperos oute eoos outo kala. To gar horon pros to horomenon syngenes kai homoion poiaesamenon dei epiballein tae thea, ou gar an popote eiden ophthalmos haelion, haelioeidaes mae gegenaemenos oude to kalon an idae psychae, mae kagae genomenae — à ceux à l'imagination de qui il n'a jamais été présenté combien est beau le visage de la justice et de la sagesse ; et que ni l'étoile du matin ni celle du soir ne sont si belles. Car afin de diriger correctement le regard, il convient que celui qui contemple se soit rendu congénère et semblable à l'objet contemplé. Jamais l'œil n'aurait pu contempler le soleil, si son essence propre n'avait été soliforme », (c'est-à-dire préconfiguré à la lumière par une similarité d'essence avec celle de la lumière) « ni une âme qui n'est pas belle ne peut atteindre à une intuition de la beauté. »

CHAPITRE VII

Des conséquences nécessaires de la théorie hartléienne — De l'erreur originelle ou équivoque qui a procuré son admission — Memoria technica.

Nous passerons outre l'incompatibilité absolue d'une telle loi — si loi il peut être appelé, qui serait elle-même esclave des hasards — avec même cette apparence de rationalité forcée sur nous par les phénomènes extérieurs de la conduite humaine, abstraite de notre propre conscience. Nous accepterons d'oublier cela pour le moment, afin de fixer notre attention sur cette subordination des causes finales aux causes efficientes dans l'être humain, qui découle nécessairement de l'hypothèse que la volonté et, avec la volonté, tous les actes de pensée et d'attention sont des parties et des produits de ce mécanisme aveugle, au lieu d'être des pouvoirs distincts dont la fonction est de contrôler, déterminer et modifier le chaos fantasmatique de l'association. L'âme devient un simple ens logicum ; car, en tant qu'être réel séparable, elle serait plus inutile et ridicule que les chats dans le clavecin à chats, décrit dans le Spectator. Car ceux-ci faisaient bien partie du processus ; mais, dans le schéma de Hartley, l'âme n'est présente que pour être pincée ou caressée, tandis que les couinements ou le ronronnement eux-mêmes sont produits par une agence totalement indépendante et étrangère. Cela implique toutes les difficultés, toute l'incompréhensibilité (si ce n'est en fait, os emoige dokei, l'absurdité), d'une intercommunication entre des substances qui n'ont aucune propriété en commun, sans aucune des conséquences commodes qui ont soudoyé le jugement pour l'admission de l'hypothèse dualiste. En conséquence, ce caput mortuum du processus hartléien a été rejeté par ses disciples, et la conscience considérée comme un résultat, comme un air, le produit commun de la brise et de la harpe ; bien que ceci soit encore la simple suppression d'une absurdité pour en faire place à une autre, tout aussi prépostère. Car qu'est-ce que l'harmonie sinon un mode de relation, dont l'esse même est percipi ? — un ens rationale, qui présuppose le pouvoir qui, en percevant, le crée ? Le tranchant du rasoir devient une scie pour la vision armée ; et les mélodies délicieuses de Purcell ou de Cimarosa pourraient être des balbutiements disjoints pour un auditeur dont la partition du temps serait mille fois plus subtile que la nôtre. Mais imaginons-nous avoir surmonté cet obstacle aussi, et « d'un bond par-dessus toute limite bondir ». Pourtant, selon cette hypothèse, la dissertation à laquelle je sollicite actuellement l'attention du lecteur peut être tout aussi justement dite écrite par l'église Saint-Paul que par moi : car c'est le simple mouvement de mes muscles et de mes nerfs ; et ceux-ci sont à leur tour mis en mouvement par des causes externes également passives, lesquelles causes externes se trouvent elles-mêmes dans une connexion interdépendante avec tout ce qui existe ou a existé. Ainsi l'univers entier coopère à produire le moindre trait de chaque lettre, sauf que moi-même, et moi seul, n'y ai rien à faire, sinon le pur regard sans cause et sans effet lorsqu'il est accompli. Pourtant, cela peut à peine être appelé un regard ; car ce n'est ni un acte ni un effet ; mais une création impossible d'un quelque chose-rien à partir de son contraire même ! C'est le simple étamage au mercure derrière un miroir ; et en cela seul consiste le pauvre et inutile Moi ! La somme totale de mon commerce moral et intellectuel, dissoute en ses éléments, est réduite à l'extension, au mouvement, aux degrés de vitesse, et à ces copies diminuées du mouvement configuratif qui forment ce que nous appelons notions, et notions de notions. D'une telle philosophie, Butler pourrait bien dire —

La métaphysique n'est qu'un mouvement de marionnette Qui va avec des vis, la notion d'une notion ; La copie d'une copie et un dessin boiteux Non naturellement tiré d'une pensée Qui contrefait toutes les ruses pantomimiques, Et tourne les yeux, comme un vieux crucifix ; Qui échange tout ce qu'elle appelle Par un autre nom, et le rend vrai ou faux ; Tourne la vérité en mensonge, le mensonge en vérité, Par la vertu de la dent du Babylonien.

L'inventeur de la montre, si cette doctrine est vraie, ne l'a pas en réalité inventée ; il a seulement regardé, tandis que les causes aveugles, les seuls vrais artistes, se déployaient. Ainsi doit-il en avoir été aussi pour mon ami Allston, quand il esquissa son tableau de l'homme mort ressuscité par les os du prophète Élie. Ainsi doit-il en avoir été pour M. Southey et Lord Byron, quand l'un s'imaginait composer son Roderick, et l'autre son Childe Harold. La même chose doit valoir pour tous les systèmes de philosophie ; pour tous les arts, gouvernements, guerres sur mer et sur terre ; bref, pour toutes choses qui ont été ou seront jamais produites. Car, selon ce système, ce ne sont pas les affections et les passions qui sont à l'œuvre, pour autant qu'elles sont des sensations ou des pensées. Nous imaginons seulement que nous agissons à partir de résolutions rationnelles, ou de motifs prudents, ou d'impulsions de colère, d'amour ou de générosité. Dans tous ces cas, l'agent réel est un quelque chose-rien-tout, qui fait tout ce dont nous avons connaissance, et ne sait rien de tout ce qu'il fait lui-même.

L'existence d'un esprit infini, d'une volonté intelligente et sainte, doit, selon ce système, n'être que des mouvements articulés de l'air. Car, comme la fonction de l'entendement humain n'est rien d'autre que simplement de se paraître à lui-même combiner et appliquer les phénomènes de l'association ; et comme ceux-ci tirent toute leur réalité des sensations primaires ; et les sensations à leur tour toute leur réalité des impressions ab extra ; un Dieu non visible, audible ou tangible, ne peut exister que dans les sons et les lettres qui forment son nom et ses attributs. S'il n'existe en nous aucune faculté telle que celles de la volonté et de la raison scientifique, nous devons soit avoir une idée innée d'elles, ce qui renverserait tout le système ; soit nous ne pouvons avoir aucune idée du tout. Le processus par lequel Hume a dégradé la notion de cause et d'effet en un produit aveugle de l'illusion et de l'habitude, en la simple sensation de la vie qui s'écoule (nisus vitalis) associée aux images de la mémoire ; ce même processus doit être répété pour la dégradation égale de chaque idée fondamentale en éthique ou en théologie.

Loin, très loin suis-je de vouloir accabler du poids de ces conséquences le caractère moral de ceux qui ont les premiers formé, ou ont depuis adopté ce système ! Il est fort remarquable que l'excellent et pieux Hartley, dans les preuves de l'existence et des attributs de Dieu par lesquelles s'ouvre son second volume, ne fasse aucune référence au principe ou aux résultats du premier. Bien plus, il pose comme fondements des idées qui, si nous embrassons les doctrines de son premier volume, ne peuvent exister nulle part ailleurs que dans les vibrations du milieu éthéré commun aux nerfs et à l'atmosphère. En vérité, tout le second volume est, à quelques exceptions près, indépendant de son système particulier. Il est si vrai que la foi, qui sauve et sanctifie, est une énergie collective, un acte total de tout l'être moral ; que son sensorium vivant est dans le cœur ; et qu'aucune erreur de l'entendement ne peut être moralement condamnée à moins qu'elle ne soit issue du cœur. Mais, dans le cas d'autrui, nul ne peut être certain qu'il en soit ainsi, et à peine peut-il l'être dans le sien propre. D'où il découle par une conséquence inévitable que l'homme peut par hasard déterminer ce qui est une hérésie ; mais que Dieu seul peut savoir qui est hérétique. Il ne s'ensuit cependant nullement que des opinions fondamentalement fausses soient inoffensives. Cent causes peuvent coexister pour former un antidote complexe. Pourtant, le dard de la vipère demeure venimeux, bien qu'il y en ait beaucoup qui aient saisi la chose mauvaise sans qu'elle ne leur fasse de mal. Il semble bien en effet qu'il y en ait eu, dans une nation voisine infortunée du moins, qui ont embrassé ce système avec une pleine vue de toutes ses conséquences morales et religieuses ; certains--

------qui se croient très libres, Quand, dans cette sphère grossière et visible, Ils enchaînent la pensée ailée, raillant l'ascension, Fiers dans leur bassesse ; et ils se trompent eux-mêmes Par le vide bruyant de phrases savantes, Leurs fluides subtils, impacts, essences, Outils agissant d'eux-mêmes, effets sans cause, et tous Ces aveugles omniscients, ces esclaves tout-puissants, Expulsant de la création son Dieu !

De tels hommes ont besoin de discipline, non d'arguments ; il faut qu'ils soient rendus meilleurs avant de pouvoir devenir plus sages.

L'attention sera plus profitablement employée à tenter de découvrir et d'exposer les paralogismes par la magie desquels une telle foi a pu trouver accès dans des esprits formés pour un credo plus noble. Ceux-ci, me semble-t-il, peuvent tous être réduits à un seul sophisme comme genre commun : prendre les conditions d'une chose pour ses causes et son essence ; et le processus par lequel nous parvenons à la connaissance d'une faculté, pour la faculté elle-même. L'air que je respire est la condition de ma vie, non sa cause. Nous n'aurions jamais pu apprendre que nous avions des yeux sans le processus de la vue ; pourtant, ayant vu, nous savons que les yeux ont dû préexister afin de rendre possible le processus de la vision. Soumettons le système de Hartley à un contre-interrogatoire sous la conduite de cette distinction ; et nous découvrirons que la contemporanéité, (la Lex Continui de Leibniz,) est la limite et la condition des lois de l'esprit, étant elle-même plutôt une loi de la matière, du moins des phénomènes considérés comme matériels. Tout au plus est-elle à la pensée ce que la loi de la gravitation est à la locomotion. Dans chaque mouvement volontaire, nous contrecarrons d'abord la gravitation afin de tirer parti d'elle. Il faut qu'elle existe pour qu'il y ait quelque chose à contrecarrer, et qui, par sa réaction, puisse aider la force exercée pour lui résister. Considérons ce que nous faisons quand nous sautons. Nous résistons d'abord à la force de gravitation par un acte purement volontaire, puis, par un autre acte, volontaire en partie, nous lui cédons afin d'atterrir à l'endroit que nous nous étions précédemment proposé. Or, qu'un homme observe son esprit pendant qu'il compose ; ou, pour prendre un cas encore plus courant, pendant qu'il essaie de se rappeler un nom ; et il trouvera le processus parfaitement analogue. La plupart de mes lecteurs auront observé un petit insecte aquatique à la surface des ruisseaux, qui projette une ombre à cinq points bordée de couleurs prismatiques sur le fond ensoleillé du ruisseau ; et auront remarqué comment le petit animal gagne du terrain contre le courant par des impulsions alternées de mouvement actif et passif, résistant tantôt au courant, et tantôt lui cédant pour recueillir des forces et un point d'appui momentané pour une propulsion ultérieure. Ce n'est pas un emblème inapproprié de l'expérience que l'esprit fait de lui-même dans l'acte de penser. Il y a évidemment deux puissances à l'œuvre qui, relativement l'une à l'autre, sont actives et passives ; et cela n'est pas possible sans une faculté intermédiaire qui est à la fois active et passive. Dans le langage philosophique, nous devons dénommer cette faculté intermédiaire, dans tous ses degrés et déterminations, l'IMAGINATION. Mais, dans le langage courant, et spécialement au sujet de la poésie, nous attribuons ce nom à un degré supérieur de la faculté, joint à un contrôle volontaire supérieur sur elle.

La contemporanéité, étant donc la condition commune de toutes les lois de l'association, et un élément composant de la materia subjecta, dont les parties doivent être associées, doit nécessairement être co-présente à toutes. Rien, par conséquent, ne peut être plus facile que de faire passer aux yeux d'un esprit imprudent ce compagnon constant de chacune pour la substance essentielle de toutes. Mais si nous en appelons à notre propre conscience, nous trouverons que le temps lui-même, en tant que cause d'un acte particulier d'association, est distinct de la contemporanéité en tant que condition de toute association. Voyant un maquereau, il peut arriver que je pense immédiatement aux groseilles, parce qu'en même temps j'ai mangé du maquereau avec des groseilles en guise de sauce. La première syllabe de ce dernier mot, étant celle qui avait coexisté avec l'image de l'oiseau ainsi nommé, je peux alors penser à une oie (goose). À l'instant suivant, l'image d'un cygne peut surgir devant moi, bien que je n'aie jamais vu les deux oiseaux ensemble. Dans les deux premiers cas, je suis conscient que leur coexistence dans le temps fut la circonstance qui m'a permis de les rappeler ; et je suis également conscient que le dernier m'a été rappelé par l'opération conjointe de la ressemblance et du contraste. Il en est de même pour la cause et l'effet : ainsi aussi pour l'ordre. Ainsi suis-je capable de distinguer si c'est la proximité dans le temps, ou la continuité dans l'espace, qui m'a amené à rappeler B à la mention de A. Ils ne peuvent être en vérité séparés de la contemporanéité ; car ce serait les séparer de l'esprit lui-même. L'acte de conscience est en effet identique au temps considéré dans son essence. J'entends le temps per se, tel qu'il se distingue de notre notion du temps ; car celle-ci est toujours mêlée à l'idée d'espace, qui, en tant qu'opposé du temps, est donc sa mesure. Néanmoins, l'accident de voir deux objets au même moment, et l'accident de les voir au même endroit, sont deux causes distinctes ou distinguables : et la véritable loi générale pratique de l'association est celle-ci : que tout ce qui rend certaines parties d'une impression totale plus vives ou distinctes que le reste, déterminera l'esprit à les rappeler de préférence à d'autres également liées ensemble par la condition commune de contemporanéité, ou (ce que j'estime un terme plus approprié et philosophique) de continuité. Mais la volonté elle-même, en confinant et en intensifiant l'attention, peut arbitrairement donner de la vivacité ou de la distinction à n'importe quel objet ; et de là nous pouvons déduire l'inutilité, sinon l'absurdité, de certains systèmes récents qui promettent une mémoire artificielle, mais qui en réalité ne peuvent produire qu'une confusion et un avilissement de l'imagination. Une logique saine, en tant que subordination habituelle de l'individuel à l'espèce, et de l'espèce au genre ; une connaissance philosophique des faits sous la relation de cause et d'effet ; un tempérament joyeux et communicatif nous disposant à remarquer les similitudes et les contrastes des choses, afin que nous puissions être capables d'illustrer les unes par les autres ; une conscience tranquille ; une condition exempte d'anxiétés ; une santé robuste, et par-dessus tout (en ce qui concerne le souvenir passif) une digestion saine ; ce sont là les meilleurs, ce sont là les seuls Arts de la Mémoire.

CHAPITRE VIII

Le système du Dualisme introduit par Des Cartes--Raffiné d'abord par Spinoza et ensuite par Leibniz dans la doctrine de l'Harmonia praestabilita--Hylozoïsme--Matérialisme--Aucun de ces systèmes, ni aucune théorie possible de l'association, ne fournit ou ne supplante une théorie de la perception, ou n'explique la formation de ce qui est associable.

Au mieux de ma connaissance, Des Cartes fut le premier philosophe à introduire l'hétérogénéité absolue et essentielle de l'âme en tant qu'intelligence, et du corps en tant que matière. L'hypothèse et la forme de langage sont demeurées, bien que le déni de toute autre propriété à la matière que celle de l'étendue, déni sur lequel est fondé tout le système du Dualisme, soit depuis longtemps discrédité. Car puisque l'impénétrabilité n'est intelligible que comme un mode de résistance, son admission place l'essence de la matière dans un acte ou une puissance qu'elle possède en commun avec l'esprit ; et le corps et l'esprit ne sont donc plus absolument hétérogènes, mais on peut, sans aucune absurdité, supposer qu'ils soient des modes différents, ou des degrés de perfection différents, d'un substrat commun. À cette possibilité, cependant, il n'était pas de mode de faire attention. L'âme était une substance pensante, et le corps une substance remplissant l'espace. Pourtant, l'action apparente de l'un sur l'autre pesait lourdement sur le philosophe d'une part ; et non moins lourdement pesait d'autre part l'évidente vérité que la loi de causalité ne tient qu'entre des choses homogènes, c'est-à-dire des choses ayant quelque propriété commune ; et ne peut s'étendre d'un monde à un autre, son contraire. Une analyse serrée a démontré qu'il n'était pas moins absurde que la question de savoir si l'affection d'un homme pour sa femme se situait au nord-est ou au sud-ouest de l'amour qu'il portait à son enfant. La doctrine de Leibniz d'une harmonie préétablie, qu'il a certainement empruntée à Spinoza, qui avait lui-même pris l'idée des machines-animaux de Des Cartes, était dans son interprétation courante trop étrange pour survivre à son inventeur--trop répugnante à notre sens commun ; lequel n'est pas, certes, habilité à une voix judiciaire dans les cours de la philosophie scientifique ; mais dont les murmures exercent encore une forte influence secrète. Même Wolf, l'admirateur et l'illustre systématiseur de la doctrine leibnizienne, se contente de défendre la possibilité de l'idée, mais ne l'adopte pas comme une partie de l'édifice.

L'hypothèse de l'hylozoïsme, d'un autre côté, est la mort de toute physiologie rationnelle, et en vérité de toute science physique ; car celle-ci exige une limitation des termes, et ne peut s'accorder avec le pouvoir arbitraire de multiplier les attributs par des qualités occultes. De plus, elle ne répond à aucun but ; à moins, en effet, qu'une difficulté puisse être résolue en la multipliant, ou que nous puissions acquérir une notion plus claire de notre âme en nous faisant dire que nous avons un million d'âmes, et que chaque atome de nos corps possède une âme propre. Il est bien plus prudent d'admettre la difficulté une fois pour toutes, et de la laisser ensuite reposer. Il y a certes un sédiment au fond du récipient, mais toute l'eau au-dessus est claire et transparente. L'hylozoïste ne fait que le secouer, et rend le tout trouble.

Mais ce n'est ni la nature de l'homme, ni le devoir du philosophe, de désespérer concernant quelque problème important tant que, comme dans la quadrature du cercle, l'impossibilité d'une solution n'a pas été démontrée. Comment l'esse, assumé comme originairement distinct du scire, peut jamais s'unir à lui ; comment l'être peut se transformer en un savoir, devient concevable à une seule condition ; à savoir, s'il peut être montré que la vis representativa, ou le Sentient, est lui-même une espèce d'être ; c'est-à-dire, soit en tant que propriété ou attribut, soit en tant qu'hypostase ou subsistance propre. La première--que la pensée est une propriété de la matière sous des conditions particulières--est, en effet, l'hypothèse du matérialisme ; un système qui ne pouvait manquer d'être patronné par le philosophe, ne fût-ce que s'il accomplissait réellement ce qu'il promet. Mais comment une affection venant de l'extérieur peut se métamorphoser en perception ou en volonté, le matérialiste l'a jusqu'ici laissé, non seulement aussi incompréhensible qu'il l'a trouvé, mais l'a aggravé en une absurdité compréhensible. Car, accordons qu'un objet venant de l'extérieur puisse agir sur le soi conscient, comme sur un objet consubstantiel ; pourtant, une telle affection ne pourrait engendrer que quelque chose d'homogène à elle-même. Le mouvement ne pourrait que propager le mouvement. La matière n'a pas d'Intérieur. Nous enlevons une surface, mais pour en rencontrer une autre. Nous ne pouvons que diviser une particule en particules ; et chaque atome comprend en lui-même les propriétés de l'univers matériel. Que tout esprit réfléchi fasse l'expérience de s'expliquer à lui-même l'évidence de nos intuitions sensorielles, à partir de l'hypothèse que dans toute perception donnée, il y a quelque chose qui lui a été communiqué par un impact, ou une impression ab extra. En premier lieu, par l'impact sur le percipient, ou ens representans, non l'objet lui-même, mais seulement son action ou son effet, passera dans celui-ci. Non pas la langue de fer, mais ses vibrations, passent dans le métal de la cloche. Or, dans notre perception immédiate, ce n'est pas la simple puissance ou l'acte de l'objet, mais l'objet lui-même, qui est immédiatement présent. Nous pourrions en effet tenter d'expliquer ce résultat par une chaîne de déductions et de conclusions ; mais, premièrement, la faculté même de déduire et de conclure exigerait également une explication ; et deuxièmement, il n'existe en fait aucune telle intermédiation par des notions logiques, telles que celles de cause et d'effet. C'est l'objet lui-même, non le produit d'un syllogisme, qui est présent à notre conscience. Ou voudrions-nous expliquer cette survenance de l'objet à la sensation, par une faculté productive mise en mouvement par une impulsion ; encore la transition, dans le percipient, de l'objet lui-même, dont l'impulsion a procédé, suppose une puissance qui peut pénétrer et posséder entièrement l'âme,

Et comme un Dieu par un art spirituel, Être tout en tout, et tout dans chaque partie.

Et comment le percipient est-il arrivé ici ? Et qu'est devenue la Matière prometteuse de merveilles, qui devait accomplir tous ces prodiges par la seule force de la figure, du poids et du mouvement ? La procédure la plus cohérente du matérialiste dogmatique est de retomber dans le rang commun des corps-et-âmes ; d'affecter le mystérieux, et de déclarer le processus entier une révélation donnée, et non à comprendre, qu'il serait profane d'examiner de trop près. Datur non intelligitur. Mais une révélation non confirmée par des miracles, et une foi non commandée par la conscience, un philosophe peut se permettre de la laisser de côté, sans se soupçonner d'aucune tendance irréligieuse.

Ainsi, tel que le matérialisme a été généralement enseigné, il est totalement inintelligible, et doit tous ses prosélytes à la propension si commune parmi les hommes à prendre des images distinctes pour des conceptions claires ; et vice versa, à rejeter comme inconcevable tout ce qui, par sa propre nature, est inimaginable. Mais dès qu'il devient intelligible, il cesse d'être du matérialisme. Afin d'expliquer la pensée comme un phénomène matériel, il est nécessaire de raffiner la matière en une simple modification de l'intelligence, avec la double fonction d'apparaître et de percevoir. C'est ainsi que fit Priestley dans sa controverse avec Price. Il dépouilla la matière de toutes ses propriétés matérielles ; substitua des puissances spirituelles ; et quand nous nous attendions à trouver un corps, voici ! nous n'avions rien que son fantôme--l'apparition d'une substance défunte !

Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet ; car il sera, (si Dieu accorde santé et permission), traité amplement et systématiquement dans un ouvrage que je prépare depuis de nombreuses années, sur le Logos producteur humain et divin ; avec, et comme introduction à, un commentaire complet sur l'Évangile de Saint Jean. Pour me rendre intelligible autant que mon sujet actuel l'exige, il suffira d'observer brièvement. 1. Que toute association demande et présuppose l'existence des pensées et des images à associer. 2. Que l'hypothèse d'un monde extérieur correspondant exactement à ces images ou modifications de notre propre être, que seuls, selon ce système, nous contemplons réellement, est un idéalisme aussi complet que celui de Berkeley, en tant qu'il supprime également, peut-être à un degré plus parfait, toute réalité et immédiateté de perception, et nous place dans un monde de rêve fait de fantômes et de spectres, l'essaim inexplicable et la génération équivoque de mouvements dans nos propres cerveaux. 3. Que cette hypothèse n'implique ni l'explication, ni n'exclut la nécessité, d'un mécanisme et de forces co-adéquates dans le percipient, qui, au toucher plus que magique de l'impulsion venant de l'extérieur, doit créer à nouveau pour lui-même l'objet correspondant. La formation d'une copie n'est pas résolue par la simple préexistence d'un original ; le copiste de la Transfiguration de Raphaël doit répéter plus ou moins parfaitement le processus de Raphaël. Il serait facile d'expliquer une pensée à partir de l'image sur la rétine, et celle-ci à partir de la géométrie de la lumière, si cette lumière elle-même ne présentait pas exactement la même difficulté. Nous pourrions tout aussi rationnellement chanter le credo brahminique de la tortue qui soutenait l'ours, qui soutenait l'éléphant, qui soutenait le monde, sur l'air de « Voici la maison que Jacques a bâtie ». Le sic Deo placitum est, nous l'admettons tous comme cause suffisante, et la bonté divine comme raison suffisante ; mais une réponse au D'où et au Pourquoi n'est pas une réponse au Comment, qui seul est la préoccupation du physiologiste. C'est un sophisma pigrum, et (comme l'a dit Bacon) l'arrogance de la pusillanimité, qui érige l'idole de la fantaisie d'un mortel et nous ordonne de nous prosterner et de l'adorer, comme une œuvre de sagesse divine, un ancile ou palladium tombé du ciel. Par le même argument, les partisans du système ptolémaïque auraient pu repousser celui de Newton, et en montrant le ciel avec un sourire suffisant, en appeler au sens commun, pour savoir si le soleil ne bougeait pas et si la terre ne restait pas immobile.

CHAPITRE IX

La philosophie est-elle possible en tant que science, et quelles sont ses conditions ?--Giordano Bruno--Aristocratie littéraire, ou l'existence d'un pacte tacite parmi les savants en tant qu'ordre privilégié--Les obligations de l'Auteur envers les Mystiques--envers Emmanuel Kant--La différence entre la lettre et l'esprit des écrits de Kant, et une justification de la prudence dans l'enseignement de la Philosophie--La tentative de Fichte de compléter le système Critique--Son succès partiel et son échec ultime--Obligations envers Schelling ; et parmi les écrivains anglais envers Saumarez.

Après avoir successivement étudié dans les écoles de Locke, Berkeley, Leibniz et Hartley, et n'avoir pu trouver dans aucune d'elles un lieu de repos pour ma raison, je commençai à me demander : un système de philosophie, différent de la simple histoire et de la classification historique, est-il possible ? Si possible, quelles en sont les conditions nécessaires ? Je fus pendant un temps disposé à répondre à la première question par la négative, et à admettre que le seul emploi praticable pour l'esprit humain était d'observer, de recueillir et de classifier. Mais je sentis bientôt que la nature humaine elle-même se révoltait contre cette résignation volontaire de l'intellect ; et je découvris tout aussi tôt que le système, pris avec toutes ses conséquences et débarrassé de toutes ses incohérences, n'était pas moins impraticable qu'il n'était contre-nature. Admettez dans toute son étendue la position, nihil in intellectu quod non prius in sensu, admettez-la sans le praeter ipsum intellectum qui la qualifie chez Leibniz, et dans le même sens que celui dans lequel la position était entendue par Hartley et Condillac : et alors ce que Hume avait déduit démonstrativement de cette concession concernant la cause et l'effet, s'appliquera avec une force égale et écrasante à toutes les onze autres formes catégorielles, et aux fonctions logiques qui leur correspondent. Comment pouvons-nous faire des briques sans paille ;--ou construire sans ciment ? Nous apprenons toutes choses en effet à l'occasion de l'expérience ; mais les faits mêmes ainsi appris nous forcent à revenir intérieurement sur les antécédents, qui doivent être présupposés afin de rendre l'expérience elle-même possible. Le premier livre de l'Essai de Locke, (si l'erreur supposée, qu'il s'efforce de renverser, n'est pas une simple chose de paille, une absurdité que personne n'a jamais cru, ou en fait ne pourrait jamais croire), est formé sur un sophisma heterozaetaeseos, et implique l'ancienne erreur du Cum hoc : ergo, propter hoc.

Le terme, Philosophie, se définit lui-même comme une recherche affectueuse de la vérité ; mais la Vérité est le corrélat de l’Être. Cela, à son tour, n’est concevable qu’en posant comme postulat que les deux sont ab initio identiques et coinhérents ; que l’intelligence et l’être sont réciproquement le substrat l’un de l’autre. Je présumai que c’était là une conception possible (c’est-à-dire qu’elle n’impliquait aucune inconsonance logique), en raison de la durée pendant laquelle la définition scolastique de l’Être Suprême, en tant qu’actus purissimus sine ulla potentialitate, fut reçue dans les écoles de Théologie, tant par les théologiens pontificaux que par ceux de la Réforme. L’étude précoce de Platon et de Plotin, avec les commentaires et la THEOLOGIA PLATONICA de l’illustre Florentin ; de Proclus et de Gemistius Pléthon ; et, à une période plus tardive, du De Immenso et Innumerabili et du « De la causa, principio et uno » du philosophe de Nole, qui pouvait se vanter d’avoir un Sir Philip Sidney et un Fulke Greville parmi ses protecteurs, et que les idolâtres de Rome brûlèrent comme athée en l’an 1600 ; tout cela avait contribué à préparer mon esprit à la réception et à l’accueil du Cogito quia Sum, et Sum quia Cogito ; une philosophie d’une apparente audace, mais certainement la plus ancienne, et par conséquent, présumptivement, la plus naturelle.

Pourquoi aurais-je à craindre ? Dites plutôt comment oserais-je avoir honte du théosophe teutonique, Jacob Böhme ? Nombreuses, en vérité, et grossières furent ses illusions ; et telles qu’elles fournissent une occasion fréquente et ample au triomphe des savants sur le pauvre cordonnier ignorant, qui avait osé penser par lui-même. Mais tout en nous rappelant que ces illusions étaient de celles que l’on pouvait anticiper de son absence totale de toute discipline intellectuelle, et de son ignorance de la psychologie rationnelle, qu’il ne soit pas oublié que ce dernier défaut, il l’avait en commun avec les théologiens les plus érudits de son âge. Il n’était familier ni avec les livres, ni avec les hommes lettrés. Quiétiste doux et timide, ses facultés intellectuelles ne furent jamais stimulées en une énergie fiévreuse par des foules de prosélytes, ou par l’ambition de faire du prosélytisme. Jacob Böhme était un enthousiaste, au sens le plus strict, non pas seulement distingué de, mais contre-distingué d’un fanatique. Tandis que je traduis en partie les observations suivantes d’un auteur contemporain du Continent, qu’il me soit permis de prémunir que j’aurais pu transcrire la substance à partir de mes propres notes, lesquelles furent écrites bien des années avant que son pamphlet ne fût donné au monde ; et que je préfère les mots d’autrui aux miens, en partie comme un hommage dû à la priorité de publication ; mais plus encore par le plaisir de la sympathie dans un cas où seule la coïncidence était possible.

Quiconque est familier avec l’histoire de la philosophie, durant les deux ou trois derniers siècles, ne peut qu’admettre qu’il semble avoir existé une sorte de pacte secret et tacite parmi les savants, pour ne pas dépasser une certaine limite dans la science spéculative. Le privilège de la libre pensée, tant vanté, n’a à aucun moment été tenu pour valide dans la pratique réelle, sinon à l’intérieur de cette limite ; et pas un seul pas au-delà n’a jamais été osé sans attirer l’opprobre sur le transgresseur. Les quelques hommes de génie parmi la classe des savants, qui franchirent effectivement cette frontière, évitèrent anxieusement l’apparence de l’avoir fait. Par conséquent, la véritable profondeur de la science, et la pénétration jusqu’au centre intime, d’où toutes les lignes de la connaissance divergent vers leur circonférence toujours lointaine, fut abandonnée aux illettrés et aux simples, que le désir inassouvi et une bouillonnante originalité d’esprit avaient poussés à l’investigation du fondement vivant et intérieur de toutes choses. Ceux-ci, donc, parce que leurs noms n’avaient jamais été inscrits dans les guildes des savants, furent persécutés par les gens de livrée patentés comme des intrus sur leurs droits et privilèges. Tous, sans distinction, furent marqués comme fanatiques et phantastes ; non seulement ceux dont les imaginations sauvages et exorbitantes n’avaient engendré que des fantasmes extravagants et grotesques, et dont les productions étaient, pour la plupart, de pauvres copies et de grossières caricatures de l’inspiration authentique ; mais les véritables inspirés également, les originaux eux-mêmes. Et cela pour aucune autre raison, sinon parce qu’ils étaient les illettrés, des hommes aux occupations humbles et obscures. Quand, et de qui parmi les littérateurs de profession, avons-nous jamais entendu la divine doxologie répétée : « Je te rends grâce, ô Père ! Seigneur du Ciel et de la Terre ! parce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et que tu les as révélées aux enfants [28] » ? Non ; les prêtres hautains du savoir non seulement bannirent des écoles et des marchés de la science tous ceux qui avaient osé puiser des eaux vives à la fontaine, mais les chassèrent du Temple même, que, dans le même temps, les acheteurs, les vendeurs et les changeurs étaient autorisés à faire une caverne de voleurs.

Et pourtant, il ne serait pas aisé de découvrir un fondement substantiel à cet orgueil méprisant chez ces littérateurs qui se sont le plus distingués par leur dédain pour Böhme, Tauler, George Fox et d’autres ; à moins que ce ne soit parce qu’ils savaient écrire orthographiquement, faire des périodes coulantes, et avaient les modes de l’écriture littéralement au bout des doigts, tandis que ces derniers, dans la simplicité de l’âme, faisaient de leurs mots les échos immédiats de leurs sentiments. D’où la fréquence parmi eux de ces phrases qui ont été confondues avec des prétentions à l’inspiration immédiate ; comme, par exemple : « Cela me fut transmis » ; — « Je m’efforçai de ne pas parler » ; — « Je dis : je resterai silencieux » ; — « Mais la parole était dans mon cœur comme un feu brûlant » ; — « et je ne pus me retenir ». D’où aussi la répugnance à offenser ; d’où la prévoyance, et la crainte des clameurs qui seraient soulevées contre eux, si fréquemment avouées dans les écrits de ces hommes, et exprimées, comme il était naturel, dans les mots du seul livre avec lequel ils étaient familiers [29] : « Malheur à moi que je sois devenu un homme de dispute et un homme de contestation — J’aime la paix : les âmes des hommes me sont chères : pourtant, parce que je cherche la lumière, chacun d’eux me maudit ! » Ô ! il faut un sentiment plus profond, et une imagination plus forte, que ceux qui appartiennent à la plupart de ceux pour qui le raisonnement et l’expression fluide ont été un métier appris dès l’enfance, pour concevoir avec quelle force, avec quels tiraillements et quel émoi intérieurs, la perception d’une vérité nouvelle et vitale prend possession d’un homme de génie sans éducation. Ses méditations sont presque inévitablement employées sur l’éternel ou l’impérissable ; car « le monde n’est pas son ami, ni la loi du monde ». Devons-nous donc être surpris que, sous une excitation à la fois si forte et si inhabituelle, le corps de l’homme sympathise avec les luttes de son esprit ; ou qu’il soit parfois si loin d’être trompé, au point de méprendre les sensations tumultueuses de ses nerfs, et les spectres coexistants de sa fantaisie, pour des parties ou des symboles des vérités qui s’ouvraient à lui ? Il a en effet été plausiblement observé que, pour tirer quelque avantage, ou pour recueillir quelque signification intelligible des écrits de ces Mystiques ignorants, le lecteur doit apporter avec lui un esprit et un jugement supérieurs à ceux des écrivains eux-mêmes :

Et ce qu’il apporte, que lui faut-il chercher ailleurs ?

— un sophisme, dont je conviens pleinement avec Warburton, indigne de Milton ; combien plus de l’effroyable Personne, dans la bouche de qui il l’a placé ? Une assertion que je me risquerai à faire, telle que suggérée par ma propre expérience, est qu’il existe des in-folio sur l’entendement humain et la nature de l’homme, qui auraient un titre bien plus juste à leur haut rang et à leur célébrité si, dans tout cet énorme volume, on pouvait trouver autant de plénitude de cœur et d’intellect que celle qui jaillit dans mainte page simple de George Fox, de Jacob Böhme, et même du commentateur de Böhme, le pieux et fervent William Law.

Le sentiment de gratitude que je chéris envers ces hommes m’a conduit à faire une digression plus longue que je ne l’avais prévu ou proposé ; mais les avoir omis dans une esquisse historique de ma vie littéraire et de mes opinions m’aurait semblé comme le reniement d’une dette, la dissimulation d’un don. Car les écrits de ces Mystiques agirent à un degré non négligeable pour empêcher mon esprit d’être emprisonné dans les contours d’un système dogmatique unique. Ils contribuèrent à maintenir vivant le cœur dans la tête ; ils me donnèrent un pressentiment indistinct, mais agitant et agissant, que tous les produits de la simple faculté réflexive participaient de la mort, et étaient comme les brindilles et les rameaux qui cliquettent en hiver, dans lesquels une sève devait encore être propulsée à partir d’une racine que je n’avais pas pénétrée, s’ils devaient offrir à mon âme soit nourriture, soit abri. S’ils furent trop souvent pour moi un nuage de fumée mouvant le jour, ils furent toujours une colonne de feu à travers la nuit, durant mes errances à travers le désert du doute, et me permirent de longer, sans les traverser, les déserts sablonneux de l’incroyance absolue. Que le système soit susceptible d’être converti en un Panthéisme irréligieux, je le sais bien. L’Éthique de Spinoza peut, ou peut ne pas, en être un exemple. Mais je n’ai jamais pu croire qu’en soi et essentiellement, il soit incompatible avec la religion, naturelle ou révélée : et maintenant, je suis très profondément persuadé du contraire. Les écrits de l’illustre sage de Königsberg, fondateur de la Philosophie Critique, plus que tout autre travail, ont à la fois revigoré et discipliné mon entendement. L’originalité, la profondeur et la compression des pensées ; la nouveauté et la subtilité, et pourtant la solidité et l’importance des distinctions ; la chaîne adamantine de la logique ; et je me risquerai à ajouter — (paradoxe tel qu’il paraîtra à ceux qui ont tiré leur notion d’Immanuel Kant des critiques et des Français) — la clarté et l’évidence de la Critique de la Raison Pure ; et de la Critique du Jugement ; des Éléments Métaphysiques de la Philosophie Naturelle ; et de sa Religion dans les limites de la Raison Pure, prirent possession de moi comme par la main d’un géant. Après quinze ans de familiarité avec eux, je lis encore ces productions et toutes ses autres avec un plaisir sans diminution et une admiration croissante. Les quelques passages qui restaient obscurs pour moi, après les efforts de réflexion dus, (comme le chapitre sur l’apperception originale), et les contradictions apparentes qui surviennent, je découvris bientôt qu’ils étaient des indices et des insinuations se référant à des idées que KANT ne jugea soit pas prudent d’avouer, soit qu’il considéra comme étant logiquement laissées derrière dans une pure analyse, non de la nature humaine in toto, mais de l’intellect spéculatif seul. Ici, donc, il fut contraint de commencer au point de la réflexion, ou conscience naturelle : tandis que dans son système moral, il lui fut permis de prendre un terrain plus élevé (l’autonomie de la volonté) comme un postulat déductible de la commande inconditionnelle, ou (dans le langage technique de son école) l’impératif catégorique de la conscience. Il avait été en danger imminent de persécution durant le règne du dernier roi de Prusse, cet étrange composé de débauche sans loi et de superstition dominée par les prêtres : et il est probable qu’il eût peu d’inclination, dans son vieil âge, à rejouer les fortunes et les échappées belles de Wolf. L’expulsion du premier parmi les disciples de Kant, qui tenta de compléter son système, de l’Université d’Iéna, avec la confiscation et l’interdiction de l’œuvre odieuse par les efforts conjoints des cours de Saxe et de Hanovre, fournit la preuve expérimentale que la prudence du vénérable vieil homme n’était pas sans fondement. Malgré donc ses propres déclarations, je n’ai jamais pu croire qu’il lui fût possible de n’avoir voulu dire rien de plus par son Noumène, ou Chose en soi, que ce que ses simples mots expriment ; ou qu’il ait, dans sa propre conception, limité tout le pouvoir plastique aux formes de l’intellect, laissant pour la cause externe, pour le materiale de nos sensations, une matière sans forme, ce qui est sans aucun doute inconcevable. J’entretenais également des doutes sur le fait que, dans son propre esprit, il ait même mis toute l’insistance qu’il semble mettre sur les postulats moraux.

Une idée, au sens le plus élevé de ce mot, ne peut être transmise que par un symbole ; et, excepté en géométrie, tous les symboles impliquent par nécessité une contradiction apparente. Phonaese synetoisin : et pour ceux qui ne pouvaient percer cette enveloppe symbolique, ses écrits n’étaient pas destinés. Les questions qui ne peuvent être entièrement répondues sans exposer le répondant à un danger personnel n’ont pas droit à une réponse franche ; et pourtant, dire cela ouvertement fournirait dans bien des cas l’avantage même que l’adversaire cherche insidieusement. La véracité ne consiste pas à dire, mais dans l’intention de communiquer, la vérité ; et le philosophe qui ne peut énoncer la vérité entière sans transmettre le mensonge, et en même temps, peut-être, exciter les passions les plus malignes, est contraint de s’exprimer soit mythiquement, soit équivoquement. Quand Kant fut donc importuné de régler lui-même les disputes de ses commentateurs, en déclarant ce qu’il voulait dire, comment pouvait-il décliner les honneurs du martyre avec moins d’offense qu’en répondant simplement : « Je voulais dire ce que j’ai dit, et à l’âge de près de quatre-vingts ans, j’ai autre chose, et de plus important, à faire que d’écrire un commentaire sur mes propres œuvres. »

La Wissenschaftslehre de Fichte, ou Doctrine de la Science Ultime, devait ajouter la clé de voûte de l’arche : et en commençant par un acte, au lieu d’une chose ou d’une substance, Fichte porta assurément le premier coup mortel au Spinozisme, tel qu’enseigné par Spinoza lui-même ; et fournit l’idée d’un système véritablement métaphysique, et d’une métaphysique véritablement systématique : (c’est-à-dire ayant son ressort et son principe en elle-même). Mais cette idée fondamentale, il la surchargea d’une lourde masse de simples notions et d’actes psychologiques de réflexion arbitraire. Ainsi, sa théorie dégénéra en un egoïsme [30] brut, une hostilité vantarde et hyperstoïque à la Nature, comme sans vie, sans Dieu et tout à fait impie : tandis que sa religion consistait dans l’assomption d’un simple Ordo ordinans, que nous étions autorisés exoterice à appeler DIEU ; et son éthique dans une mortification ascétique, et presque monacale, des passions et désirs naturels. Dans la Natur-Philosophie de Schelling, et le System des transcendentalen Idealismus, je trouvai d’abord une coïncidence géniale avec beaucoup de ce que j’avais péniblement élaboré pour moi-même, et une assistance puissante dans ce qu’il me restait à faire.

J’ai introduit cette déclaration comme appropriée à la nature narrative de cette esquisse ; pourtant plutôt en référence à l’œuvre que j’ai annoncée dans une page précédente qu’à mon sujet présent. Ce ne serait qu’un pur acte de justice envers moi-même que de prévenir mes futurs lecteurs qu’une identité de pensée, ou même une similarité de phrase, ne sera en aucun cas une preuve certaine que le passage a été emprunté à Schelling, ou que les conceptions ont été originalement apprises de lui. Dans ce cas, comme dans les conférences dramatiques de Schlegel auxquelles j’ai fait allusion auparavant, par le même motif d’autodéfense contre l’accusation de plagiat, nombre des ressemblances les plus frappantes, en vérité toutes les idées principales et fondamentales, sont nées et ont mûri dans mon esprit avant que j’aie jamais vu une seule page du philosophe allemand ; et je pourrais en effet affirmer avec vérité, avant que les œuvres les plus importantes de Schelling n’aient été écrites, ou du moins rendues publiques. Et cette coïncidence n’est pas du tout étonnante. Nous avions étudié dans la même école ; été disciplinés par la même philosophie préparatoire, à savoir les écrits de Kant ; nous avions tous deux des obligations égales à la logique polaire et à la philosophie dynamique de Giordano Bruno ; et Schelling a récemment, et comme une acquisition récente, avoué cette même révérence affectueuse pour les travaux de Böhme et d’autres mystiques, que j’avais formée à une période beaucoup plus ancienne. La coïncidence du système de Schelling avec certaines idées générales de Böhme, il déclare avoir été une simple coïncidence ; tandis que mes obligations ont été plus directes. Il n’a besoin d’accorder à Böhme que des sentiments de sympathie ; tandis que je lui dois une dette de gratitude. Dieu m’en garde ! que je sois soupçonné d’un souhait d’entrer en rivalité avec Schelling pour les honneurs qui lui reviennent si sans équivoque, non seulement comme un grand génie original, mais comme le fondateur de la Philosophie de la Nature, et comme l’améliorateur le plus réussi du Système Dynamique [31] qui, commencé par Bruno, fut réintroduit (sous une forme plus philosophique, et libéré de toutes ses impuretés et accompagnements visionnaires) par Kant ; en qui ce fut la croissance native et nécessaire de son propre système. Les disciples de Kant, cependant, sur qui (pour la plus grande part) le manteau de leur maître était tombé sans, ou avec une très maigre portion de, son esprit, avaient adopté ses idées dynamiques seulement comme une espèce plus raffinée de mécanique. À l’exception d’une ou deux idées fondamentales, qui ne peuvent être refusées à Fichte, nous devons à Schelling l’achèvement, et les victoires les plus importantes, de cette révolution en philosophie. Pour moi, ce sera assez de bonheur et d’honneur, si je réussis à rendre le système lui-même intelligible à mes compatriotes, et à l’appliquer au plus redoutable des sujets pour les plus importants des buts. Si une œuvre est la progéniture de l’esprit propre d’un homme, et le produit d’une pensée originale, cela sera découvert par ceux qui en sont les seuls juges légitimes, par de meilleurs tests que la simple référence aux dates. Pour les lecteurs en général, que tout ce qui sera trouvé dans cet ouvrage ou tout futur ouvrage de ma plume, qui ressemble ou coïncide avec les doctrines de mon prédécesseur allemand, bien que contemporain, soit entièrement attribué à lui : à condition que l’absence de références distinctes à ses livres, que je ne pouvais à tout moment faire avec vérité comme désignant des citations ou des pensées effectivement dérivées de lui ; et qui, je l’espère, serait, après cette reconnaissance générale, superflue ; ne me soit pas reprochée comme une dissimulation ingrate ou un plagiat intentionnel. Je n’ai pas en effet (eheu! res angusta domi!) été jusqu’ici en mesure de me procurer plus de deux de ses livres, à savoir le premier volume de ses Traités rassemblés, et son Système de l’Idéalisme Transcendantal ; auxquels, cependant, je dois ajouter un petit pamphlet contre Fichte, dont l’esprit était pour mes sentiments douloureusement incongru avec les principes, et qui (avec l’indulgence habituelle accordée à une antithèse) affichait l’amour de la sagesse plutôt que la sagesse de l’amour. Je considère la vérité comme un ventriloque divin : peu m’importe de la bouche de qui les sons sont supposés procéder, si seulement les mots sont audibles et intelligibles. « Bien que je doive confesser être à moitié dans le doute, si je dois le faire paraître ou non, étant si contraire à l’œil du monde, et le monde si puissant dans le cœur de la plupart des hommes, que je risque soit de ne pas être regardé, soit de ne pas être compris. »

Et pour conclure le sujet de la citation, par un groupe de citations, qui, tirées de livres non d’usage commun, peuvent contribuer à l’amusement du lecteur, comme un volontaire avant un sermon : « Dolet mihi quidem deliciis literarum inescatos subito jam homines adeo esse, praesertim qui Christianos se profitentur, et legere nisi quod ad delectationem facit, sustineant nihil: unde et discipline severiores et philosophia ipsa jam fere prorsus etiam a doctis negliguntur. Quod quidem propositum studiorum, nisi mature corrigitur, tam magnum rebus incommodum dabit, quam dedit barbaries olim. Pertinax res barbaries est, fateor: sed minus potent tamen, quam illa mollities et persuasa prudentia literarum, si ratione caret, sapientiae virtutisque specie mortales misere circumducens. Succedet igitur, ut arbitror, haud ita multo post, pro rusticana seculi nostri ruditate captatrix illa communi-loquentia robur animi virilis omne, omnem virtutem masculam, profligatura nisi cavetur. »

Une remarque trop prophétique, qui a été en accomplissement depuis l’an 1680 jusqu’à l’actuel 1815. Par persuasa prudentia, Grynaeus entend le sens commun suffisant opposé à la science et à la raison philosophique.

Est medius ordo, et velut equestris, ingeniorum quidem sagacium, et commodorum rebus humanis, non tamen in primam magnitudinem patentium. Eorum hominum, ut sic dicam, major annona est. Sedulum esse, nihil temere loqui, assuescere labori, et imagine prudentiae et modestiae tegere angustiores partes captus, dum exercitationem ac usum, quo isti in civilibus rebus pollent, pro natura et magnitudine ingenii plerique accipiunt.

« Comme donc les médecins sont bien souvent forcés de laisser de côté les méthodes de guérison qu’ils savent eux-mêmes être les plus appropriées, et, outrepassés par l’impatience du patient, sont contraints d’essayer le mieux qu’ils peuvent : de même, considérant comment la situation se présente avec cet âge présent, plein de langue et faible de cerveau, voyez que nous voudrions (si notre sujet le permettait) céder à son courant. Par cette voie, nous serions satisfaits de prouver notre thèse, qui, étant la pire en soi, est néanmoins maintenant, en raison de l’imbécillité commune, la plus appropriée et la plus susceptible d’être tolérée. »

Si cette crainte pouvait être rationnellement entretenue à l’époque controversée de Hooker, sous la discipline alors robuste de la logique scolastique, un écrivain de notre temps peut bien, sans qu’on le lui reproche, anticiper un public restreint pour des thèmes des plus abstrus, et pour des vérités qui ne peuvent être ni communiquées ni reçues sans un effort de pensée, ainsi que de la patience dans l’attention.

« Che s’io non erro al calcolar de’ punti, Par ch’ Asinina Stella a noi predomini, E’l Somaro e’l Castron si sian congiunti. Il tempo d’Apuleio piu non si nomini: Che se allora un sol huom sembrava un Asino, Mille Asini a’ miei di rassembran huomini! »

CHAPITRE X

Un chapitre de digressions et d’anecdotes, en guise d’interlude précédant celui sur la nature et la genèse de l’Imagination ou Puissance Plastique — Sur la pédanterie et les expressions pédantesques — Conseils aux jeunes auteurs concernant la publication — Anecdotes diverses de la vie littéraire de l’Auteur, et progrès de ses opinions en Religion et en Politique.

« Esemplastic. Ce mot ne figure pas chez Johnson, et je ne l’ai rencontré nulle part ailleurs. » Moi non plus. Je l’ai construit moi-même à partir des mots grecs, eis en plattein, façonner en un tout ; car, devant transmettre un sens nouveau, j’ai pensé qu’un terme nouveau aiderait à la fois à retenir ma signification et empêcherait qu’on le confonde avec l’acception usuelle du mot imagination. « Mais c’est là de la pédanterie ! » Pas nécessairement, je l’espère. Si je suis bien informé, la pédanterie consiste dans l’usage de mots inadaptés au temps, au lieu et à la compagnie. Le langage du marché serait dans les écoles tout aussi pédant, bien qu’il ne fût peut-être pas réprouvé sous ce nom, que le langage des écoles au marché. L’homme du monde pur et simple, qui insiste pour que seuls soient employés dans une dissertation scientifique des termes tels qu’on en rencontre dans la conversation courante, et sans plus de précision, est tout aussi véritablement un pédant que l’homme de lettres qui, soit qu’il surestime les connaissances de ses auditeurs, soit qu’il soit égaré par sa propre familiarité avec les termes techniques ou scolastiques, converse à table, l’esprit fixé sur son musée ou son laboratoire ; quand bien même ce dernier pédant, au lieu de demander à sa femme de préparer le thé, lui ordonnerait d’ajouter au quant. suff. de thea Sinensis l’oxyde d’hydrogène saturé de calorique. Pour utiliser la métaphore familière (et à vrai dire quelque peu vulgaire), si le pédant du cloître et le pédant du salon sentent tous deux également la boutique, l’odeur de la reliure en cuir de Russie de bons vieux in-folio et in-quarto à l’aspect authentique est moins incommodante que les effluves de la taverne ou de l’étuve. Bien plus, quand bien même la pédanterie du savant trahirait un peu d’ostentation, un esprit bien tempéré tolérerait, ce me semble, plus aisément la queue de renard de la vanité savante que la sans-culotterie d’une ignorance méprisante, qui tire un mérite de sa mutilation dans le ricanement consolateur qu’elle jette sur le pompeux encombrement des queues.

La première leçon de la discipline philosophique consiste à sevrer l’attention de l’étudiant des degrés des choses, qui forment seuls le vocabulaire de la vie commune, et à la diriger vers l’essence abstraite du degré. Ainsi, l’étudiant en chimie apprend à ne pas être surpris par des dissertations sur la chaleur dans la glace, ou sur la lumière latente et fixable. Dans un tel discours, l’instructeur n’a pas d’autre alternative que d’utiliser de vieux mots avec des significations nouvelles (le plan adopté par Darwin dans sa Zoonomia) ; ou d’introduire des termes nouveaux, à l’exemple de Linné et des créateurs de la nomenclature chimique actuelle. Ce dernier mode est évidemment préférable, ne serait-ce que parce que le premier exige un double effort de pensée dans un seul et même acte. Car il est demandé au lecteur, ou à l’auditeur, non seulement d’apprendre et de garder à l’esprit la nouvelle définition, mais de désapprendre et d’écarter de sa vue l’ancienne signification habituelle ; tâche bien plus difficile et déconcertante, et pour laquelle le simple semblant d’éviter la pédanterie me semble une compensation inadéquate. Là, en vérité, où il est en notre pouvoir de rappeler un terme inapproprié qui était devenu obsolète sans raison suffisante, il est sans doute moins grave de le restaurer que d’en inventer un nouveau. Ainsi, pour exprimer en un mot tout ce qui a trait à la perception, considérée comme passive et purement réceptrice, j’ai adopté chez nos classiques plus anciens le mot sensuous ; parce que sensual n’est pas utilisé à l’heure actuelle, sauf dans un mauvais sens, ou du moins comme une distinction morale ; tandis que sensitive et sensible transmettraient chacun une signification différente. De même, j’ai suivi Hooker, Sanderson, Milton et d’autres, en désignant l’immédiateté de tout acte ou objet de connaissance par le mot intuition, utilisé parfois subjectivement, parfois objectivement, tout comme nous utilisons le mot pensée ; tantôt comme la pensée, ou acte de penser, et tantôt comme une pensée, ou l’objet de notre réflexion ; et nous faisons cela sans confusion ni obscurité. Les mots mêmes d’objectif et de subjectif, d’un usage si constant dans les écoles d’autrefois, j’ai osé les réintroduire, parce que je ne pouvais pas, avec des termes plus familiers, distinguer aussi brièvement ou commodément le percipere du percipi. Enfin, j’ai prudemment distingué les termes, la raison et l’entendement, encouragé et confirmé par l’autorité de nos authentiques théologiens et philosophes, avant la Révolution.

------both life, and sense, Fancy and understanding; whence the soul Reason receives, and reason is her being, Discursive or intuitive: discourse [32] Is oftest yours, the latter most is ours, Differing but in degree, in kind the same.

Je dis que j’étais confirmé par une autorité si vénérable : car j’avais des motifs préalables et supérieurs dans ma propre conviction de l’importance, que dis-je, de la nécessité de cette distinction, en tant que condition indispensable et partie vitale de toute spéculation saine en métaphysique, éthique ou théologique. Établir cette distinction était l’un des objets principaux de The Friend ; si tant est que, dans une biographie de ma propre vie littéraire, je puisse avec convenance faire référence à un ouvrage qui fut imprimé plutôt que publié, ou publié de telle sorte qu’il eût mieux valu pour le malheureux auteur qu’il fût resté à l’état de manuscrit. J’ai encore à ce jour d’amères raisons de me souvenir de ce qu’un certain nombre de mes souscripteurs n’ont qu’un bien futile motif d’oublier. Cette effusion aurait pu m’être épargnée ; mais je voudrais me flatter de penser que le lecteur sera moins austère qu’un professeur oriental de bastonnade qui, lors d’une tentative pour extorquer par argumentum baculinum une pleine confession à un coupable, interrompit ses cris de douleur en lui rappelant que ce n’était « qu’une digression ! » « Tout ce bruit, Monsieur ! ne touche pas au point, et n’est en rien une réponse à mes questions ! » « Ah ! mais, » (répliqua le patient,) « c’est la réponse la plus pertinente qui soit à vos coups. »

Un homme imprudent, doué d’une bonté de cœur ordinaire, ne peut que souhaiter tourner même ses imprudences au profit des autres, dans la mesure du possible. Si donc l’un des lecteurs de ce semi-récit prépare ou projette un ouvrage périodique, je l’avertis, en premier lieu, de ne pas se fier au nombre de noms sur sa liste de souscription. Car il ne peut être certain que les noms aient été apposés par une autorité suffisante ; ou, si cela est établi, il reste encore à savoir s’ils n’ont pas été extorqués par l’importunité de quelque ami trop zélé ; si le souscripteur n’a pas cédé son nom par simple manque de courage pour dire non, et avec l’intention d’abandonner l’ouvrage dès que possible. Un gentleman me procura près d’une centaine de noms pour THE FRIEND, et non seulement saisit fréquemment l’occasion de me rappeler son succès dans sa prospection, mais s’efforça d’imprimer dans mon esprit le sens de l’obligation que j’avais envers les souscripteurs ; car, (comme il m’en fit la remarque très pertinente,) « cinquante-deux shillings par an étaient une somme importante à accorder à un seul individu, là où il y avait tant d’objets de charité ayant de sérieux droits à l’assistance des gens bienveillants. » De ces cent mécènes, quatre-vingt-dix renoncèrent à la publication avant le quatrième numéro, sans aucun avis ; bien qu’ils sussent fort bien qu’en raison de l’éloignement, et de la lenteur et de l’irrégularité du transport, j’étais contraint de constituer un stock de papier timbré pour au moins huit semaines à l’avance ; chaque feuille me coûtant cinq pence avant même d’arriver chez mon imprimeur ; bien que l’argent de la souscription ne dût être perçu que vingt et une semaines après le début de l’ouvrage ; et enfin, bien qu’il fût, dans neuf cas sur dix, impraticable pour moi de recevoir l’argent de deux ou trois numéros sans payer une somme équivalente pour l’affranchissement.

En confirmation de ma première mise en garde, je choisirai un fait parmi beaucoup d’autres. Sur ma liste de souscripteurs, parmi un nombre considérable de noms tout aussi flatteurs, se trouvait celui d’un comte de Cork, avec son adresse. Il aurait tout aussi bien pu être un comte de Bouteille, pour ce que j’en savais, lui qui s’était contenté de révérer la pairie in abstracto, plutôt que in concretis. Bien entendu, THE FRIEND était régulièrement envoyé jusqu’au dix-huitième numéro, si je me souviens bien ; c’est-à-dire jusqu’à quinze jours avant que la souscription ne dût être payée. Et voilà ! juste à ce moment, je reçus une lettre de sa Seigneurie, me réprimandant dans un langage bien plus seigneurial que courtois pour mon impudence à lui adresser mes brochures, à lui qui ne savait rien de moi ni de mon travail ! Dix-sept ou dix-huit numéros dont, cependant, sa Seigneurie daigna se conserver, probablement pour les commodités culinaires ou post-culinaires de ses domestiques.

Deuxièmement, je mets tous les autres en garde contre la tentative de s’écarter du mode ordinaire de publication d’un ouvrage par le commerce. Je pensais en effet qu’il était indifférent à l’acheteur que trente pour cent du prix d’achat aillent aux libraires ou au gouvernement ; et que la commodité de recevoir l’ouvrage par la poste à sa propre porte donnerait la préférence à ce dernier mode. Il est dur, je l’avoue, d’avoir travaillé pendant des années à recueillir et à organiser les matériaux ; d’avoir dépensé chaque shilling qui pouvait être épargné après que les nécessités de la vie eurent été pourvues, en achat de livres, ou en voyages dans le but de les consulter ou d’acquérir des faits à la source même ; puis d’acheter le papier, de payer l’impression, et ainsi de suite, tout cela au moins quinze pour cent au-dessus de ce que le commerce aurait payé ; et puis, après tout cela, de donner trente pour cent, non pas des bénéfices nets, mais des résultats bruts de la vente, à un homme qui a simplement à fournir aux livres une place sur ses étagères ou dans son entrepôt, et à permettre à son apprenti de les remettre par-dessus le comptoir à ceux qui pourraient les demander ; et cela, copie par copie, bien que, si l’ouvrage traite d’un sujet philosophique ou scientifique, il puisse s’écouler des années avant que l’édition ne soit épuisée. Tout cela, je l’avoue, doit sembler une épreuve, et à laquelle les produits de l’industrie ne sont soumis dans aucun autre mode d’exercice. Pourtant, même cela est préférable, bien préférable, à la tentative d’unir d’une quelconque manière les fonctions d’auteur et d’éditeur. Mais le mode le plus prudent est de vendre le droit d’auteur, au moins pour une ou plusieurs éditions, au meilleur prix que le commerce voudra offrir. Peu peuvent espérer une large rémunération ; mais cinquante livres et la tranquillité d’esprit sont d’un avantage plus réel pour un homme de lettres que la chance d’en gagner cinq cents avec la certitude d’insultes et d’anxiétés dégradantes. J’aurai été gravement mal compris si cette déclaration était interprétée comme ayant été écrite dans le désir de dénigrer le caractère des libraires ou des éditeurs. Ces individus n’ont pas fait les lois et les usages de leur métier, mais, comme dans tout autre métier, ils les prennent tels qu’ils les trouvent. Tant que l’on ne pourra prouver que ce mal est remédiable, et sans la substitution d’un inconvénient égal ou supérieur, il ne serait ni sage ni noble de s’en plaindre. Mais l’utiliser comme prétexte pour parler, ou même pour penser, ou ressentir, de manière malveillante ou outrageante à l’égard des commerçants, en tant qu’individus, serait quelque chose de pire que peu sage ou même peu noble ; ce serait immoral et calomnieux. Mes motifs pointent dans une direction bien différente et vers d’autres objets, comme on le verra à la conclusion de ce chapitre.

Un vieux pasteur savant et exemplaire, qui, il y a bien des années, est allé recevoir sa récompense suivi des regrets et des bénédictions de son troupeau, publia à ses propres frais deux volumes in-octavo, intitulés, A NEW THEORY OF REDEMPTION. L’ouvrage fut traité très sévèrement dans THE MONTHLY ou CRITICAL REVIEW, j’oublie lequel ; et cette hostilité non provoquée devint le sujet de conversation favori du brave vieil homme parmi ses amis. « Eh bien ! » (avait-il coutume de s’exclamer,) « dans la seconde édition, j’aurai l’occasion d’exposer à la fois l’ignorance et la malignité du critique anonyme. » Deux ou trois années passèrent cependant sans aucune nouvelle du libraire, qui avait entrepris l’impression et la publication de l’ouvrage, et qui était parfaitement à son aise, l’auteur étant connu pour être un homme de grande fortune. Enfin, les comptes furent réclamés par écrit ; et au bout de quelques semaines, ils furent présentés par le cavalier de la maison, en personne. Mon vieil ami mit ses lunettes, et tenant le parchemin d’une main peu ferme, commença : « Papier, tant : O, assez modéré, pas du tout au-delà de mes attentes ! Impression, tant : eh bien ! assez modéré ! Couture, couvertures, publicités, transport, et ainsi de suite, tant. » Rien d’anormal jusqu’ici. Selleridge (car l’orthographe n’est pas une part nécessaire des connaissances littéraires d’un libraire) 3 livres 3 shillings. « Béni soit Dieu ! seulement trois guinées pour ce que vous appelez... le selleridge ? » « Pas plus, Monsieur ! » répondit le cavalier. « Non, mais c’est trop modéré ! » répliqua mon vieil ami. « Seulement trois guinées pour vendre un millier d’exemplaires d’un ouvrage en deux volumes ? » « O Monsieur ! » (s’écrie le jeune voyageur) « vous avez confondu le mot. Il n’y en a pas eu un seul de vendu ; ils ont été renvoyés de Londres depuis longtemps ; et ces 3 livres 3 shillings sont pour le cellaridge, ou le stockage dans notre cave à livres. » L’ouvrage fut en conséquence promu de l’inquiétante cave de l’éditeur au grenier de l’auteur ; et, en offrant un exemplaire à une connaissance, le vieux monsieur racontait l’anecdote avec beaucoup d’humour et une bienveillance encore plus grande.

Avec un manque égal de connaissance du monde, j’en fus une victime bien plus qu’égale, au tout début de ma carrière d’auteur. Vers la fin de la première année à compter du moment où, à une heure néfaste, je quittai les cloîtres amicaux et le joyeux bosquet de la tranquille et toujours honorée Jesus College, Cambridge, je fus persuadé par divers philanthropes et anti-polémistes de mettre sur pied un ouvrage périodique, intitulé THE WATCHMAN, afin que, selon la devise générale de l’ouvrage, tous puissent connaître la vérité, et que la vérité puisse nous rendre libres ! Afin de l’exempter de la taxe sur les timbres, et également de contribuer le moins possible à la culpabilité supposée d’une guerre contre la liberté, il devait être publié tous les huit jours, trente-deux pages, grand in-octavo, imprimé serré, et au prix de seulement quatre pence. En conséquence, avec un prospectus enflammé, — « La connaissance est pouvoir », « Pour proclamer l’état de l’atmosphère politique », — et ainsi de suite, je partis pour une tournée dans le Nord, de Bristol à Sheffield, dans le but de trouver des clients, prêchant en chemin dans la plupart des grandes villes, en tant que volontaire sans gages, en habit bleu et gilet blanc, afin qu’aucun lambeau de la femme de Babylone ne pût être vu sur moi. Car j’étais à cette époque et longtemps après, bien que trinitaire (c’est-à-dire ad normam Platonis) en philosophie, pourtant un unitarien zélé en religion ; plus précisément, j’étais un psilanthropiste, l’un de ceux qui croient que notre Seigneur fut le fils réel de Joseph, et qui mettent l’essentiel sur la résurrection plutôt que sur la crucifixion. O ! je ne pourrai jamais me souvenir de ces jours sans honte ni regret. Car j’étais très sincère, très désintéressé. Mes opinions étaient certes sur de nombreux et très importants points erronées ; mais mon cœur était simple. La richesse, le rang, la vie elle-même me semblaient alors peu de chose, comparés aux intérêts de ce que je croyais être la vérité, et à la volonté de mon Créateur. Je ne peux même pas m’accuser d’avoir été mû par la vanité ; car dans l’expansion de mon enthousiasme, je ne pensais pas du tout à moi-même.

Ma campagne commença à Birmingham ; et ma première attaque fut contre un calviniste rigide, un fabricant de chandelles de suif. C’était un homme grand et terne, chez qui la longueur l’emportait tellement sur la largeur qu’il aurait presque pu être emprunté pour servir de tisonnier de fonderie. O ce visage ! un visage kat’ emphasin ! Je l’ai devant moi en ce moment. Les cheveux raides, noirs, pareils à de la ficelle, pingui-nitescents, coupés en ligne droite le long du chaume noir de ses sourcils fins couleur poudre à canon, qui ressemblaient à un chaume brûlé après une tonte de la semaine précédente. Le col de son habit derrière, en parfaite harmonie, tant par la couleur que par le lustre, avec le cordage grossier mais gluant, que je suppose être ce qu’il appelait ses cheveux, et qui, avec une courbe vers l’intérieur à la nuque — la seule approche de flexion dans toute sa silhouette — se glissait derrière son gilet ; tandis que le visage, raide, sombre, très dur, et avec de forts sillons perpendiculaires, me donnait une vague idée de quelqu’un me regardant à travers une grille rouillée, tout suie, graisse et fer ! Mais il était l’un des pur-sang, un véritable amoureux de la liberté, et, comme je l’ai appris, avait prouvé à la satisfaction de beaucoup que M. Pitt était l’une des cornes de la seconde bête dans L’APOCALYPSE, qui parlait comme un dragon. Une personne à qui l’une de mes lettres de recommandation avait été adressée fut mon introducteur. Ce fut un nouvel événement dans ma vie, mon premier coup dans la nouvelle affaire que j’avais entreprise d’auteur, oui, et d’auteur commerçant pour son propre compte. Mon compagnon, après quelques phrases imparfaites et une multitude de « euh » et de « ah », abandonna la cause à son client ; et je commençai une harangue d’une demi-heure à Philéléutheros, le fabricant de chandelles, variant mes notes sur toute la gamme de l’éloquence, du rationnel au déclamatoire, et dans ce dernier, du pathétique à l’indigné. J’argumentai, je décrivis, je promis, je prophétisai ; et commençant par la captivité des nations, je finis par l’approche proche du millénaire, terminant le tout avec certains de mes propres vers décrivant cet état glorieux tirés des Religious Musings :

------Such delights As float to earth, permitted visitants! When in some hour of solemn jubilee The massive gates of Paradise are thrown Wide open, and forth come in fragments wild Sweet echoes of unearthly melodies, And odours snatched from beds of amaranth, And they, that from the crystal river of life Spring up on freshened wing, ambrosial gales!

Mon homme aux chandelles écouta avec une patience persévérante et digne d’éloge, bien que, comme on me l’a dit plus tard, en se plaignant de certaines brises qui n’étaient pas tout à fait ambrosiales, ce fût pour lui une journée de fonte. « Et quel pourrait être le coût, Monsieur ? » dit-il après une courte pause. « Seulement quatre pence, » — (O ! combien je ressentis l’anti-climax, le bathos abyssal de ces quatre pence !) — « seulement quatre pence, Monsieur, chaque numéro, à publier tous les huit jours. » — « Cela fait une grosse somme d’argent à la fin de l’année. Et combien, avez-vous dit, il devait y en avoir pour ce prix ? » — « Trente-deux pages, Monsieur, grand in-octavo, imprimé serré. » — « Trente et deux pages ? Béni soit Dieu ! Pourquoi, mis à part ce que je fais en famille le jour du sabbat, c’est plus que je ne lis jamais, Monsieur ! toute l’année durant. Je suis autant pour la liberté et la vérité et toutes ces sortes de choses que n’importe quel homme à Brummagem, Monsieur ! mais quant à ceci — sans vouloir vous offenser, Monsieur, je dois vous prier de m’excuser. »

Ainsi prit fin ma première campagne : pour des raisons que je mentionnerai sous peu, je ne fis qu’une seule autre démarche en personne. Cela se passa à Manchester auprès d’un imposant et opulent négociant en cotonnades. Il prit ma lettre de recommandation et, l’ayant parcourue, me toisa de la tête aux pieds puis des pieds à la tête, avant de me demander si j’avais quelque facture ou mémoire de la chose. Je lui présentai mon prospectus. Il en parcourut rapidement la première page en fredonnant, et plus rapidement encore la seconde et dernière page ; il la froissa entre ses doigts et la paume de sa main ; puis, avec la plus grande délibération et une intention marquée, en frotta une partie contre l’autre ; et enfin, la glissant dans sa poche, il me tourna le dos avec un « Je suis inondé de ces articles ! » et se retira ainsi dans son comptoir sans dire un mot de plus. Et, je puis le dire en toute vérité, pour mon amusement indicible.

Ceci, je l’ai dit, fut ma deuxième et dernière tentative. Revenant bredouille de la première, lors de laquelle j’avais vainement tenté de réitérer le miracle d’Orphée avec le patriote de Brummagem, je dînai avec le commerçant qui m’avait présenté à lui. Après le dîner, il m’importuna pour fumer une pipe avec lui et deux ou trois autres illuminés du même rang. Je m’y opposai, tant parce que j’étais engagé à passer la soirée avec un pasteur et ses amis, que parce que je n’avais jamais fumé, hormis une ou deux fois dans ma vie, et c’était alors du tabac d’herbes mélangé à de l’Oronooko. Cependant, sur l’assurance que le tabac était tout aussi doux, et voyant aussi qu’il était d’une couleur jaune ; sans oublier la déplorable difficulté que j’ai toujours éprouvée à dire « Non » et à m’abstenir de ce que faisaient les gens autour de moi, je pris une demi-pipe, remplissant la moitié inférieure du fourneau avec du sel. Je fus bientôt contraint de la poser, en raison d’un vertige et d’un sentiment pénible dans les yeux, ce qui, n’ayant bu qu’un seul verre de bière, était, je le savais, l’effet du tabac. Peu après, me croyant rétabli, je sortis pour honorer mon engagement ; mais la marche et l’air frais firent revenir tous les symptômes, et j’étais à peine entré dans le salon du pasteur et avais ouvert un petit paquet de lettres qu’il avait reçues de Bristol pour moi, que je m’affaissai sur le canapé dans une sorte d’évanouissement plutôt que de sommeil. Heureusement, j’avais trouvé juste assez de temps pour l’informer de l’état confus de mes sentiments et de la cause de mon malaise. Car c’est ainsi que je gisais, le visage comme un mur que l’on blanchit à la chaux, d’une pâleur mortelle et les gouttes froides de transpiration ruisselant sur mon front, tandis qu’arrivaient l’un après l’autre les différents messieurs qui avaient été invités à me rencontrer et à passer la soirée avec moi, au nombre de quinze à vingt. Comme le poison du tabac n’agit que pendant un court laps de temps, je m’éveillai enfin de mon insensibilité et regardai autour de moi, les yeux éblouis par les bougies qui avaient été allumées entre-temps. Pour soulager mon embarras, l’un des messieurs entama la conversation par : « Avez-vous vu un journal aujourd’hui, Monsieur Coleridge ? » « Monsieur ! » répondis-je en me frottant les yeux, « je suis loin d’être convaincu qu’il soit permis à un chrétien de lire des journaux ou tout autre ouvrage d’intérêt purement politique et temporaire. » Cette remarque, si ridiculement inapposée ou, pour mieux dire, incongrue avec le but pour lequel on savait que j’avais visité Birmingham, et pour lequel ils étaient tous réunis, provoqua un éclat de rire général et involontaire ; et il est rare que j’aie passé autant d’heures délicieuses que celles dont je jouis dans cette pièce, depuis le moment de ce rire jusqu’aux premières heures du lendemain matin. Jamais, peut-être, dans un groupe aussi nombreux et mêlé, n’ai-je entendu depuis une conversation soutenue avec une telle animation, enrichie d’une telle variété d’informations et égayée par un tel flot d’anecdotes. Tant sur le moment qu’après, ils se joignirent tous pour me dissuader de poursuivre mon projet ; m’assurant, dans les termes les plus amicaux et pourtant les plus flatteurs, que cet emploi n’était pas fait pour moi, pas plus que je n’étais fait pour cet emploi. Pourtant, si je persistais dans ma détermination, ils promirent de faire leur possible pour me trouver des abonnés et insistèrent pour que je ne fisse plus de démarches en personne, mais que je poursuive la campagne par procuration. Je rencontrai le même accueil hospitalier, la même dissuasion et, cela échouant, les mêmes aimables efforts en ma faveur à Manchester, Derby, Nottingham, Sheffield — en vérité, partout où je fis escale. Je me rappelle souvent avec un plaisir affectueux les nombreux hommes respectables qui s’intéressèrent à moi, un parfait étranger pour eux, dont bon nombre figurent encore parmi mes amis. Ils témoigneront pour moi de combien mes principes, même alors, étaient opposés à ceux du jacobinisme ou même de la démocratie, et peuvent attester de la stricte exactitude de la déclaration que j’ai consignée dans les dixième et onzième numéros de THE FRIEND.

De cette tournée mémorable, je revins avec près de mille noms sur la liste des abonnés de THE WATCHMAN ; pourtant, plus qu’à moitié convaincu que la prudence dictait l’abandon du projet. Mais c’est pour cette raison même que je persistai ; car j’étais à cette période de ma vie si complètement harcelé par la crainte d’être influencé par des motifs égoïstes, que savoir qu’un mode de conduite était dicté par la prudence était pour moi une sorte de preuve présomptive que le contraire était dicté par le devoir. En conséquence, je commençai le travail, qui fut annoncé à Londres par de longues affiches aux lettres plus grandes que tout ce qui avait été vu auparavant, et qui, m’a-t-on dit, car je ne les ai pas vues moi-même, éclipsèrent même les gloires des réclames pour la loterie. Mais hélas ! la publication du tout premier numéro fut retardée au-delà du jour annoncé pour sa parution. Dans le deuxième numéro, un essai contre les jours de jeûne, avec une application très blâmable d’un texte d’Isaïe pour devise, me fit perdre près de cinq cents de mes abonnés d’un seul coup. Dans les deux numéros suivants, je me fis des ennemis de tous mes mécènes jacobins et démocrates ; car, dégoûté par leur incrédulité et leur adoption de la morale française accompagnée de la philosophie française ; et pensant peut-être que la charité doit commencer au plus près de chez soi ; au lieu de vilipender le gouvernement et les aristocrates principalement ou entièrement, comme on l’attendait de moi, je dirigeai mes attaques contre le « patriotisme moderne », et j’osai même déclarer ma conviction que, quels qu’aient été les motifs des ministres pour les lois sur la sédition, ou comme il était alors de bon ton de les appeler, les lois bâillons, ces lois elles-mêmes produiraient un effet souhaitable pour tous les vrais amis de la liberté, dans la mesure où elles contribueraient à dissuader les hommes de déclamer ouvertement sur des sujets dont ils n’avaient jamais sondé les principes et de « plaider auprès des pauvres et des ignorants, au lieu de plaider pour eux ». En même temps, j’avouai ma conviction que l’éducation nationale et une diffusion concomitante de l’Évangile étaient la condition indispensable de toute véritable amélioration politique. Ainsi, au moment où le septième numéro fut publié, j’eus la mortification — (mais pourquoi devrais-je dire cela, alors qu’en vérité je me souciais trop peu de tout ce qui concernait mes intérêts mondains pour en être le moins du monde mortifié ?) — de voir les numéros précédents exposés dans divers magasins de vieux fer pour un sou pièce. Au neuvième numéro, j’abandonnai l’ouvrage. Mais de l’éditeur londonien, je ne pus obtenir un shilling ; c’était un ------ et il me défia. D’autres endroits, je ne tirai que peu de chose, et après des délais tels que ce peu ne valait rien ; et j’aurais été inévitablement jeté en prison par mon imprimeur de Bristol, qui refusa d’attendre même un mois pour une somme comprise entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix livres, si l’argent n’avait été payé pour moi par un homme nullement aisé, un cher ami qui s’était attaché à moi dès mon arrivée à Bristol, qui est resté mon ami avec une fidélité invaincue par le temps ou même par ma propre négligence apparente ; un ami de qui je n’ai jamais reçu de conseil qui ne fût sage, ni de remontrance qui ne fût douce et affectueuse.

Opposant consciencieux à la première guerre révolutionnaire, mais les yeux parfaitement ouverts sur le véritable caractère et l’impuissance des partisans des principes révolutionnaires en Angleterre, principes que j’avais en horreur — (car c’était une partie de mon credo politique que quiconque cessait d’agir en tant qu’individu en se faisant membre d’une société non sanctionnée par son Gouvernement perdait les droits d’un citoyen) — anti-ministériel véhément, mais après l’invasion de la Suisse, anti-gallican plus véhément encore, et plus intensément encore un anti-jacobin, je me retirai dans un cottage à Stowey et assurai ma maigre subsistance en écrivant des vers pour un journal du matin de Londres. Je voyais clairement que la littérature n’était pas une profession dont je pouvais espérer vivre ; car je ne pouvais me dissimuler que, quels que fussent mes talents à d’autres égards, ils n’étaient pas du genre à me permettre de devenir un écrivain populaire ; et que, quelles que fussent mes opinions en elles-mêmes, elles étaient presque à égale distance des trois partis prédominants : les partisans de Pitt, ceux de Fox et les démocrates. Sur la nature invendable de mes écrits, j’eus un memento amusant un matin de notre propre servante. Car, m’étant levé plus tôt que d’habitude, je l’observai mettant une quantité extravagante de papier dans la grille pour allumer le feu, et je la réprimandai doucement pour son gaspillage ; « Oh, Monsieur ! » (répondit la pauvre Nanny) « mais ce ne sont que des Watchmen. »

Je me consacrai désormais à la poésie et à l’étude de l’éthique et de la psychologie ; et si profonde était mon admiration à cette époque pour l’ESSAI SUR L’HOMME de Hartley, que je donnai son nom à mon premier-né. En plus du gentleman, mon voisin, dont le jardin était contigu à mon petit verger, et dont la culture de l’amitié avait été mon seul motif pour choisir Stowey comme résidence, j’eus la chance d’acquérir, peu après mon installation, une bénédiction inestimable dans la société et le voisinage de quelqu’un que je pouvais admirer avec une égale révérence, que je le considère comme poète, philosophe ou homme. Sa conversation s’étendait à presque tous les sujets, hormis la physique et la politique ; il ne se préoccupait jamais de cette dernière. Pourtant, ni ma retraite ni mon abstraction totale de toutes les disputes du jour ne purent me protéger, en ces temps jaloux, de la suspicion et de l’opprobre, qui ne s’arrêtèrent pas à moi, mais s’étendirent à mon excellent ami, dont l’innocence parfaite fut même invoquée comme preuve de sa culpabilité. L’un des nombreux sycophantes affairés de cette époque — (j’utilise ici le mot sycophante dans son sens original, en tant que misérable qui flatte le parti dominant en dénonçant ses voisins, sous prétexte qu’ils sont exportateurs de figues prohibées ou d’idées extravagantes — pour l’application morale du terme, peu importe laquelle) — l’un de ces chiens de garde sycophantes, discourant sur la politique du voisinage, émit la remarque profonde suivante : « Quant à Coleridge, il n’y a pas tant de mal en lui, car c’est un écervelé qui dit tout ce qui lui passe par la tête ; mais cet autre ------ ! c’est le traître ténébreux. On ne l’entend JAMAIS dire un mot sur le sujet. »

Maintenant que la main de la Providence a discipliné toute l’Europe vers la sobriété, comme on dompte les éléphants sauvages par des coups et des caresses alternés ; maintenant que les Anglais de toutes classes sont revenus à leurs vieilles notions et sentiments anglais ; on croira difficilement quelle influence fut à cette époque possédée et exercée par l’esprit de diffamation secrète — (compagne trop constante du zèle partisan) — durant l’intermède agité de 1793 au début de l’administration Addington, ou l’année précédant la trêve d’Amiens. Car à cette dernière période, les esprits des partisans, épuisés par l’excès de stimulation et humiliés par la déception mutuelle, étaient devenus languissants. Les mêmes causes qui inclinèrent la nation à la paix disposèrent les individus à la réconciliation. Les deux partis s’étaient trouvés dans l’erreur. L’un avait, de son propre aveu, mépris le caractère moral de la révolution, et l’autre avait mal calculé ses ressources tant morales que physiques. L’expérience fut faite au prix de grands, on peut presque dire d’humiliants sacrifices ; et les sages prévirent qu’elle échouerait, du moins dans son objet direct et ostensible. Pourtant, elle fut achetée à bas prix et réalisa un objet d’égale valeur, et, si possible, d’une importance encore plus vitale. Car elle provoqua une unanimité nationale sans précédent dans notre histoire depuis le règne d’Élisabeth ; et la Providence, jamais absente d’une bonne œuvre quand les hommes ont fait leur part, fournit bientôt un foyer commun dans la cause de l’Espagne, qui fit de nous tous une fois de plus des Anglais, en satisfaisant et en corrigeant à la fois les prédilections des deux partis. Les sincères révérencieux du trône sentirent la cause de la loyauté ennoblie par son alliance avec celle de la liberté ; tandis que les honnêtes zélotes du peuple ne pouvaient manquer d’admettre que la liberté elle-même prenait une forme plus séduisante, humanisée par la loyauté et consacrée par le principe religieux. Les jeunes enthousiastes qui, flattés par l’arc-en-ciel matinal de la révolution française, s’étaient vantés d’expatrier leurs espoirs et leurs craintes, désormais disciplinés par les tempêtes qui suivirent et assagis par le poids des années, avaient appris à priser et à honorer l’esprit de nationalité comme la meilleure sauvegarde de l’indépendance nationale, et celle-ci, à son tour, comme la condition absolue et la base nécessaire des droits populaires.

Si en Espagne aussi la déception a tari nos attentes trop précoces, tout n’est pas détruit qui est contrarié. La récolte poussait peut-être trop dru dans la tige pour bien grainer ; et il y avait, sans aucun doute, des symptômes de la rouille gallicane sur elle. Si l’on a permis à la superstition et au despotisme de laisser entrer leurs loups déguisés en brebis pour la piétiner et la manger jusqu’à la surface, les racines restent vivantes, et la repousse pourrait s’avérer plus forte et plus saine pour l’interruption temporaire. Quoi qu’il en soit, le ciel a été juste et gracieux envers nous. Le peuple d’Angleterre a fait de son mieux et a reçu ses récompenses. Puisse-t-il continuer longtemps à la mériter ! Des causes, qu’il était trop généralement de l’habitude des anciens hommes d’État de considérer comme appartenant à un autre monde, sont maintenant admises par tous les rangs comme ayant été les principaux agents de notre succès. « Nous avons combattu depuis le ciel ; les étoiles dans leurs cours ont combattu contre Sisera. » Si donc l’unanimité fondée sur des sentiments moraux a été l’une des sources les moins équivoques de notre gloire nationale, cet homme mérite l’estime de ses compatriotes, même en tant que patriotes, qui consacre sa vie et les plus grands efforts de son intellect à la préservation et à la continuation de cette unanimité par la divulgation et l’établissement de principes. Car c’est à ceux-ci que toutes les opinions doivent être ultimement soumises ; et, (comme les sentiments des hommes ne méritent d’être pris en compte que dans la mesure où ils sont les représentants de leurs opinions arrêtées), c’est sur la connaissance de ceux-ci que toute unanimité, non accidentelle et passagère, doit être fondée. Que l’érudit qui doute de cette affirmation se réfère seulement aux discours et aux écrits d’Edmund Burke au commencement de la guerre d’Amérique et les compare avec ses discours et écrits au commencement de la révolution française. Il trouvera les principes exactement les mêmes et les déductions les mêmes ; mais les inférences pratiques presque opposées dans un cas à celles tirées dans l’autre ; pourtant, dans les deux cas, également légitimes et confirmées par les résultats. D’où tenait-il cette supériorité de prévoyance ? D’où naissait la différence frappante, et dans la plupart des cas, la divergence entre les fondements avancés par lui et par ceux qui votaient avec lui sur les mêmes questions ? Comment expliquer le fait notoire que les discours et écrits d’Edmund Burke sont plus intéressants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au moment de leur première publication ; tandis que ceux de ses illustres confédérés sont soit oubliés, soit n’existent que pour fournir la preuve que la même conclusion, qu’un homme avait déduite scientifiquement, peut être tirée par un autre à la suite d’erreurs qui ont heureusement eu la chance de se neutraliser mutuellement. Il serait désobligeant de conjecturer, même si cela n’était pas, comme c’est le cas, faux en point de fait, d’attribuer cette différence à une insuffisance de talent de la part des amis de Burke, ou d’expérience, ou de connaissances historiques. La solution satisfaisante est qu’Edmund Burke possédait et avait assidûment aiguisé cet œil qui voit toutes choses, actions et événements, en relation avec les lois qui déterminent leur existence et circonscrivent leur possibilité. Il se référait habituellement à des principes. C’était un homme d’État scientifique ; et donc un voyant. Car chaque principe contient en lui-même les germes d’une prophétie ; et, comme le pouvoir prophétique est le privilège essentiel de la science, ainsi l’accomplissement de ses oracles fournit le test extérieur et, (pour les hommes en général), le seul test de sa prétention au titre. Bien que les raffinements de Burke aient paru fastidieux à ses auditeurs parlementaires, les classes cultivées à travers l’Europe ont des raisons d’être reconnaissantes qu’il

------ait continué à raffiner, Et pensé à convaincre, tandis qu’ils pensaient à dîner.

Nos enseignes elles-mêmes, (me disait un illustre ami), témoignent qu’il y a eu un Titien dans le monde. De la même manière, non seulement les débats au parlement, non seulement nos proclamations et documents d’État, mais les essais et les principaux articles de nos journaux sont autant de rappels d’Edmund Burke. Le lecteur pourra facilement s’en convaincre si, par souvenir ou par référence, il compare les journaux d’opposition au commencement et durant les cinq ou six années suivantes de la révolution française avec les sentiments et les fondements d’argumentation adoptés dans la même classe de journaux à l’heure actuelle, et depuis quelques années.

Que l’esprit de jacobinisme, que les écrits de Burke ont exorcisé des classes supérieures et littéraires, puisse, comme le spectre dans Hamlet, être entendu se déplacer et miner dans les chambres souterraines avec une activité d’autant plus dangereuse qu’elle est moins bruyante, c’est une question qui peut se poser. J’ai donné mes opinions sur ce point, et les fondements de celles-ci, dans mes lettres au juge Fletcher suscitées par son allocution au grand jury de Wexford, et publiées dans le Courier. Quoi qu’il en soit, l’esprit malin de la jalousie, et avec lui les chiots cerbériens de la discorde et de la calomnie, ne font plus leur ronde dans la société cultivée.

Bien différents étaient les jours vers lesquels ces anecdotes m’ont ramené. Les sombres conjectures de quelque Quidnunc zélé trouvèrent un terreau si favorable dans la grave alarme d’un Dogberry titré de notre voisinage qu’un espion fut effectivement envoyé par le gouvernement pour la surveillance de mon ami et de moi-même. Il devait y avoir non seulement une abondance, mais une variété de ces « hommes honorables » à la disposition des ministres : car celui-ci s’avéra être un fort honnête homme. Après trois semaines d’une persévérance vraiment indienne à nous suivre (car nous étions généralement ensemble), durant tout ce temps où nous sortions rarement sans qu’il parvienne à rester à portée d’oreille — (et tout cela sans être jamais suspecté ; comment une telle suspicion aurait-elle pu entrer dans nos fantaisies ?) — il rejeta non seulement la requête de Sir Dogberry de tenter le coup encore un peu plus longtemps, mais lui déclara sa conviction que mon ami et moi-même étions, pour tout ce qu’il avait pu découvrir par ailleurs, d’aussi bons sujets que n’importe quels autres dans les domaines de Sa Majesté. Il s’était, disait-il, caché à maintes reprises pendant des heures entières derrière un talus au bord de la mer (notre siège favori) pour surprendre nos conversations. Au début, il s’imagina que nous étions conscients du danger ; car il m’entendait souvent parler d’un certain Spy Nozy, ce qu’il était enclin à interpréter comme étant lui-même, en raison d’un trait remarquable de son visage ; mais il fut rapidement convaincu qu’il s’agissait du nom d’un homme qui avait écrit un livre et vécu il y avait bien longtemps. Notre entretien portait principalement sur les livres, et nous nous exhortions perpétuellement à examiner ceci ou à écouter cela ; mais il ne put saisir un seul mot sur la politique. Une fois, il m’avait rejoint sur la route (cela se produisit alors que je rentrais seul chez moi depuis la maison de mon ami, située à environ trois milles de mon propre cottage) et, se faisant passer pour un voyageur, il avait entamé la conversation avec moi, parlant à dessein sur un ton démocrate afin de me faire sortir de mes gonds. Le résultat, semble-t-il, le convainquit non seulement que je n’étais pas un ami du jacobinisme, mais (ajouta-t-il) que j’en avais « clairement démontré le caractère aussi stupide que maléfique, au point qu’il se sentit honteux, bien qu’il ne l’eût endossé que par jeu ». Je me souvins distinctement de l’événement et en avais parlé immédiatement à mon retour, répétant ce que le voyageur au nez de Bardolph avait dit, ainsi que ma propre réponse ; et je suspectais si peu le véritable objet de mon « tentateur devenu accusateur » que j’exprimai, non sans plaisir, mon espoir et ma conviction que la conversation avait été de quelque utilité au pauvre mécontent égaré. Cet incident empêcha donc tout doute sur la véracité du rapport qui, par un canal amical, me parvint de la part du maître de l’auberge du village, à qui l’on avait ordonné de recevoir le monsieur du gouvernement de la meilleure manière possible, mais surtout de garder le silence sur la présence d’une telle personne dans sa maison. Finalement, il reçut les ordres de Sir Dogberry d’accompagner son invité lors de l’entrevue finale ; et, après le suffrage absoluteur du gentilhomme honoré de la confiance des ministres, il répondit comme suit aux questions suivantes :

D. « Eh bien, l’aubergiste ! et que savez-vous de la personne en question ? L. Je le vois souvent passer avec maister ----, mon propriétaire (c’est-à-dire le propriétaire de la maison), et parfois avec les nouveaux venus à Holford ; mais je ne lui ai jamais adressé la parole, pas plus qu’il ne m’a parlé. D. Mais ne savez-vous pas qu’il a distribué des papiers et des tracts de nature séditieuse parmi le bas peuple ? L. Non, votre Honneur ! Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose. D. N’avez-vous pas vu ce M. Coleridge, ou entendu parler de ses harangues et de ses discours devant des groupes et des attroupements d’habitants ? — De quoi riez-vous, monsieur ? L. Je demande pardon à votre Honneur ! mais je pensais seulement à la tête qu’ils auraient faite en le regardant. Si ce que j’ai entendu est vrai, votre Honneur ! ils n’auraient pas compris un mot de ce qu’il disait. Quand notre vicaire était ici, le Dr L., le maître de la grande école et chanoine de Windsor, il y eut un grand dîner chez maister ; et l’un des fermiers qui était là nous a dit que lui et le Docteur parlaient du vrai grec hébraïque l’un à l’autre pendant une heure entière après le dîner. D. Répondez à la question, monsieur ! Harangue-t-il jamais le peuple ? L. J’espère que votre Honneur n’est pas fâché contre moi. Je ne peux rien dire de plus que ce que je sais. Je ne l’ai jamais vu parler à personne, sinon à mon propriétaire, à notre curé et à l’étrange monsieur. D. Ne l’a-t-on pas vu errer sur les collines en direction du détroit, et le long du rivage, avec des livres et des papiers à la main, prenant des cartes et des relevés du pays ? L. Eh bien, pour ce qui est de cela, votre Honneur ! j’avoue que j’ai entendu dire ; certes, je ne voudrais souhaiter du mal à personne ; mais il est certain que j’ai entendu… D. Parlez, mon homme ! N’ayez pas peur, vous faites votre devoir envers votre Roi et votre Gouvernement. Qu’avez-vous entendu ? L. Eh bien, les gens disent, votre Honneur ! qu’il est poète, et qu’il va mettre Quantock et tout ce qui est ici en impression ; et comme ils sont si souvent ensemble, je suppose que l’étrange monsieur a quelque intérêt dans l’affaire. » — Ainsi finit cette formidable inquisition, dont la dernière partie seule nécessite une explication, tout en conférant à cette anecdote une place dans ma vie littéraire. J’avais considéré comme un défaut, dans l’admirable poème de THE TASK, que le sujet qui donne son titre à l’œuvre ne fût pas, et ne pût en fait être, poursuivi au-delà des trois ou quatre premières pages, et que, tout au long du poème, les connexions fussent fréquemment maladroites, et les transitions brusques et arbitraires. Je cherchai un sujet qui offrît une égale place et une égale liberté à la description, aux incidents et aux réflexions passionnées sur les hommes, la nature et la société, tout en fournissant en lui-même une connexion naturelle aux parties et une unité à l’ensemble. Un tel sujet, crus-je l’avoir trouvé dans un ruisseau, suivi depuis sa source dans les collines, parmi la mousse jaune-rouge et les touffes coniques de laîche en forme de verre, jusqu’à la première cassure ou chute, là où ses gouttes deviennent audibles et où il commence à former un lit ; de là jusqu’à la grange à tourbe et à gazon, construite elle-même des mêmes blocs sombres que ceux qu’elle abritait ; jusqu’à la bergerie ; jusqu’à la première parcelle de terre cultivée ; jusqu’au cottage isolé et son morne jardin gagné sur la lande ; jusqu’au hameau, aux villages, au bourg, aux manufactures et au port de mer. Mes promenades se faisaient donc presque quotidiennement sur le sommet de Quantock et parmi ses combes en pente. Avec mon crayon et mon carnet de notes à la main, je faisais des études, comme les artistes les appellent, et je moulai souvent mes pensées en vers, avec les objets et l’imagerie immédiatement devant mes sens. De nombreuses circonstances, bonnes et mauvaises, intervinrent pour empêcher l’achèvement du poème, qui devait être intitulé THE BROOK. Si j’avais terminé l’ouvrage, c’était mon intention, dans la chaleur du moment, de le dédier à notre comité de salut public d’alors, comme contenant les cartes et les relevés avec lesquels j’aurais fourni le gouvernement français en aide à leurs plans d’invasion. Et cela pour une étendue de côte qui, de Clevedon à Minehead, permet à peine l’approche d’un bateau de pêche !

Toute mon expérience, depuis mon entrée dans la vie jusqu’à cette heure, abonde dans le sens de cette maxime d’avertissement : l’homme qui s’oppose in toto aux fanatiques politiques ou religieux de son époque est plus à l’abri de leur opprobre que celui qui ne diffère d’eux que sur un ou deux points, ou peut-être seulement en degré. Par ce transfert des sentiments de la vie privée dans la discussion des questions publiques, qui est la reine des abeilles dans la ruche du fanatisme partisan, le partisan a plus de sympathie pour un opposant intempérant que pour un ami modéré. Nous jouissons maintenant d’une accalmie, et puisse-t-elle durer longtemps ! En plus de mérites bien plus élevés et plus importants, nos sociétés bibliques actuelles et autres nombreuses associations à vocation nationale ou caritative peuvent servir, peut-être, à évacuer l’activité et la ferveur superflues des esprits agités dans d’innocentes hyperboles et dans l’effervescence de la gestion. Mais l’arbre à poison n’est pas mort, bien que la sève puisse, pour une saison, être redescendue vers ses racines. Ne nous laissons pas du moins bercer par une telle notion de notre sécurité totale au point de ne pas monter la garde, même sur nos meilleurs sentiments. J’ai vu une intolérance grossière manifestée au nom de la tolérance ; une antipathie sectaire exposée de la manière la plus intrusive dans la promotion d’une compréhension indifférenciée des sectes ; et des actes de cruauté, (j’ai presque dit) de trahison, commis dans la poursuite d’un objectif vitalement important pour la cause de l’humanité ; et tout cela par des hommes pourtant naturellement bienveillants et à la conduite exemplaire.

La baguette magique du fanatisme est préservée dans les adyta mêmes de la nature humaine ; et n’a besoin que de la chaleur réactivante d’une main de maître pour bourgeonner à nouveau et produire les anciens fruits. L’horreur de la guerre des paysans en Allemagne, et les effets funestes des doctrines des anabaptistes (qui ne différaient de celles du jacobinisme que par la substitution d’un jargon théologique à un jargon philosophique), frappèrent toute l’Europe d’effroi pendant un temps. Pourtant, un siècle à peine suffit à effacer toute mémoire effective de ces événements. Les mêmes principes, avec des conséquences similaires bien que moins redoutables, furent à nouveau à l’œuvre, de l’emprisonnement du premier Charles à la restauration de son fils. La maxime fanatique consistant à extirper le fanatisme par la persécution produisit une guerre civile. La guerre se termina par la victoire des insurgés ; mais le tempérament survécut, et Milton avait d’abondantes raisons d’affirmer que « Presbytre n’était que le VIEUX PRÊTRE écrit en grosses lettres ! » Un bon résultat, Dieu merci ! de ce zèle fut le rétablissement de l’église. Et l’on aurait pu espérer alors que l’esprit malfaisant fût enchaîné pour une saison, « et qu’un sceau fût apposé sur lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations ». Mais non ! La balle de la persécution fut reprise avec une vigueur non diminuée par les persécutés. Le même principe fanatique qui, sous le serment solennel et l’alliance, avait transformé les cathédrales en écuries, détruit les plus rares trophées de l’art et de la piété ancestrale, et pourchassé les plus brillants ornements du savoir et de la religion jusque dans les trous et les coins, marchait maintenant sous des bannières épiscopales et, après avoir d’abord rempli les prisons d’Angleterre, vida toute sa fiole de courroux sur les misérables Covenanters d’Écosse. Une providence miséricordieuse contraignit enfin les deux parties à s’unir contre un ennemi commun. Un gouvernement sage suivit ; et l’église établie devint, et est maintenant, non seulement le plus brillant exemple, mais notre meilleur et seul rempart sûr, de tolérance ! — le véritable et indispensable barrage contre une nouvelle inondation de zèle persécuteur — Esto perpetua !

Un long intervalle de calme succéda ; ou plutôt, l’épuisement avait produit un accès de fièvre froide qui se manifesta par l’indifférence parmi la multitude, et une tendance à l’incrédulité ou au scepticisme dans les classes éduquées. Finalement, ces sentiments de dégoût et de haine, que la multitude avait attachés pendant un bref instant aux crimes et aux absurdités du fanatisme sectaire et démocratique, furent transférés aux privilèges oppressifs de la noblesse, ainsi qu’au luxe, aux intrigues et au favoritisme des cours continentales. Les mêmes principes, revêtus des atours ostentatoires d’une philosophie à la mode, s’élevèrent une fois de plus triomphants et effectuèrent la Révolution française. Et n’avons-nous pas, au cours des trois ou quatre dernières années, eu raison d’appréhender que les détestables maximes et les mesures correspondantes du despotisme français finissant n’eussent déjà obscurci les souvenirs publics de la frénésie démocratique ; n’eussent détourné vers d’autres objets la force électrique des sentiments qui avaient massé et soutenu ces souvenirs ; et qu’un concours favorable de circonstances ne fût seul nécessaire pour réveiller le tonnerre et précipiter la foudre depuis le quartier opposé du ciel politique ?

En partie par une indolence constitutionnelle qui, au plus fort de l’espoir, avait maintenu mon enthousiasme en échec, mais plus encore par les habitudes et les influences d’une éducation classique et d’occupations académiques, à peine une année s’était-elle écoulée depuis le début de mes aventures littéraires et politiques que mon esprit sombra dans un état de dégoût et de découragement complets, tant à l’égard des disputes que des parties disputantes. Avec un sentiment plus que poétique, je m’exclamai :

Les sensuels et les sombres se révoltent en vain, Esclaves par leur propre contrainte ! Dans un jeu insensé Ils brisent leurs menottes, pour porter le nom De liberté, gravé sur une chaîne plus lourde. Ô Liberté ! avec un effort sans profit Je t’ai poursuivie durant mainte heure lasse ; Mais tu ne gonfles ni la pompe du vainqueur, ni jamais Ne soufflas ton âme dans les formes de la puissance humaine ! Pareillement de tous, bien qu’ils te vantent, (Ni prière ni nom vantard ne te retardent) Des sbires harpies de la Superstition Et des esclaves plus obscènes du Blasphème factieux, Tu t’élances sur tes ailes de chérubin, Guide des vents sans abri et camarade des vagues !

Je me retirai dans un cottage du Somersetshire au pied de Quantock, et consacrai mes pensées et mes études aux fondements de la religion et de la morale. Ici, je me trouvai tout à fait à la dérive. Les doutes affluèrent ; ils firent irruption sur moi « depuis les fontaines du grand abîme » et tombèrent « depuis les écluses du ciel ». Les vérités originelles de la religion naturelle et les livres de la Révélation contribuèrent également à l’inondation ; et il fallut longtemps avant que mon arche ne touchât un Ararat et ne se reposât. L’idée de l’Être Suprême m’apparut comme étant aussi nécessairement impliquée dans tous les modes particuliers d’être que l’idée de l’espace infini dans toutes les figures géométriques par lesquelles l’espace est limité. J’étais séduit par l’opinion cartésienne selon laquelle l’idée de Dieu se distingue de toutes les autres idées en ce qu’elle implique sa réalité ; mais je n’étais pas entièrement satisfait. Je commençai alors à me demander quelle preuve j’avais de l’existence extérieure de quoi que ce soit. De cette feuille de papier, par exemple, en tant que chose en soi, séparée du phénomène ou de l’image dans ma perception. Je vis que, dans la nature des choses, une telle preuve est impossible ; et que, pour tous les modes d’être qui ne sont pas des objets des sens, l’existence est supposée par une nécessité logique découlant de la constitution de l’esprit lui-même — par l’absence de tout motif d’en douter, et non par une contradiction absolue dans la supposition du contraire. Pourtant, l’existence d’un Être, fondement de toute existence, n’était pas encore l’existence d’un créateur et d’un gouverneur moral. « Dans la position selon laquelle toute réalité est soit contenue dans l’être nécessaire comme un attribut, soit existe par lui, en tant que son fondement, il reste indécidé si les propriétés d’intelligence et de volonté doivent être rapportées à l’Être Suprême dans le premier ou seulement dans le second sens ; comme des attributs inhérents, ou seulement comme des conséquences qui ont une existence dans d’autres choses par lui. Si cette dernière était la vérité, alors, malgré toute la prééminence qui doit être assignée à l’Éternel Premier en raison de la suffisance, de l’unité et de l’indépendance de son être, en tant que redoutable fondement de l’univers, sa nature tomberait encore bien court de ce que nous sommes tenus de comprendre dans l’idée de DIEU. Car, sans aucune connaissance ni résolution déterminante qui lui soit propre, il ne serait qu’un fondement nécessaire et aveugle d’autres choses et d’autres esprits ; et serait ainsi distingué du DESTIN de certains philosophes anciens en rien d’autre que le fait d’être décrit de manière plus définie et plus intelligible. »

Pendant très longtemps, en vérité, je ne pus réconcilier la personnalité avec l’infinité ; et ma tête était avec Spinoza, bien que tout mon cœur demeurât avec Paul et Jean. Pourtant, une certaine lumière directrice s’était levée en moi, avant même que je n’eusse rencontré la CRITIQUE DE LA RAISON PURE. Si le pur intellect ne pouvait faire aucune découverte certaine d’une cause première sainte et intelligente, il pouvait encore fournir une démonstration qu’aucun argument légitime ne pouvait être tiré de l’intellect contre sa vérité. Et qu’est-ce là sinon l’affirmation de saint Paul, selon laquelle par la sagesse — (plus correctement traduite par les facultés de raisonnement) — aucun homme n’est jamais parvenu à la connaissance de Dieu ? Quoi de plus que ce que le plus sublime, et probablement le plus ancien, livre sur terre nous a enseigné :

L’homme cherche l’argent et l’or : Il tire le minerai de la terre, et l’obscurité à la lumière.

Mais où trouve-t-il la sagesse ? Où est le lieu de l’entendement ?

L’abîme crie : elle n’est pas en moi ! L’océan fait écho : pas en moi !

D’où vient donc la sagesse ? Où demeure l’entendement ?

Cachée aux yeux des vivants, Gardée secrète des oiseaux du ciel !

L’enfer et la mort répondent : Nous en avons entendu la rumeur de loin !

DIEU trace la route vers elle ; DIEU connaît son lieu de séjour !

Il contemple les extrémités de la terre ; Il inspecte ce qui est sous les cieux !

Et comme il pesait les vents, et mesurait la mer, Et nommait des lois à la pluie, Et un chemin au tonnerre, Un chemin aux éclairs de la foudre !

Alors il la vit, Et il la compta ; Il sonda sa profondeur, Et avec une ligne il l’embrassa !

Mais à l’homme il dit : La crainte du Seigneur, c’est la sagesse pour toi ! Et éviter le mal, C’est cela, ton entendement.

Je devins convaincu que la religion, en tant que pierre angulaire et clef de voûte de la morale, doit avoir une origine morale ; du moins en ce sens que l’évidence de ses doctrines ne saurait, à l’instar des vérités de la science abstraite, être totalement indépendante de la volonté. Il fallait donc s’attendre à ce que sa vérité fondamentale fût telle qu’elle pût être niée ; quoique seulement par l’insensé, et même par l’insensé de la seule folie du cœur !

La question concernant notre foi en l’existence d’un Dieu, non seulement comme fondement de l’univers par son essence, mais comme son créateur et juge par sa sagesse et sa sainte volonté, semblait donc se poser ainsi. La raison scientifique, dont les objets sont purement théoriques, demeure neutre tant que son nom et sa semblance ne sont pas usurpés par les opposants à la doctrine. Mais elle devient alors une alliée efficace en exposant la fausse apparence de démonstration, ou en démontrant l’égale démontrabilité du contraire à partir de prémisses tout aussi logiques. L’entendement, entre-temps, suggère, l’analogie de l’expérience facilite, la croyance. La nature l’excite et la rappelle, comme par une révélation perpétuelle. Nos sentiments la nécessitent presque ; et la loi de la conscience la commande péremptoirement. Les arguments qui s’y appliquent sont en sa faveur ; et rien n’est contre elle, si ce n’est sa propre sublimité. Elle ne pourrait être intellectuellement plus évidente sans devenir moralement moins efficace ; sans contrer sa propre fin en sacrifiant la vie de la foi au froid mécanisme d’un assentiment sans valeur, parce que compulsif. La croyance en un Dieu et en un état futur, (si une acquiescence passive peut être flattée du nom de croyance,) n’engendre pas toujours, en vérité, un bon cœur ; mais un bon cœur engendre si naturellement la croyance que les très rares exceptions doivent être considérées comme d’étranges anomalies dues à des circonstances étranges et malheureuses.

À partir de ces prémisses, je procédai à tirer les conclusions suivantes. Premièrement, qu’ayant une fois pleinement admis l’existence d’un Créateur infini mais conscient de lui-même, il ne nous est pas permis de fonder l’irrationalité de tout autre article de foi sur des arguments qui prouveraient également l’irrationalité de ce que nous avons admis comme réel. Deuxièmement, que tout ce qui est déductible de l’admission d’un esprit se comprenant lui-même et créateur peut être légitimement utilisé pour prouver la possibilité de tout mystère ultérieur concernant la nature divine. Possibilitatem mysteriorum, (Trinitatis, etc.) contra insultus Infidelium et Haereticorum a contradictionibus vindico; haud quidem veritatem, quae revelatione sola stabiliri possit ; dit Leibnitz dans une lettre à son Duc. Il ajoute ensuite la remarque juste et importante suivante : « En vain invoquera-t-on la tradition ou les textes des Écritures pour soutenir une doctrine, donec clava impossibilitatis et contradictionis e manibus horum Herculum extorta fuerit. Car l’hérétique répliquera toujours que les textes, dont le sens littéral n’est pas tant au-dessus qu’en opposition directe avec toute raison, doivent être compris de manière figurative, comme Hérode est un renard, et ainsi de suite. »

Je soutenais ces principes, philosophiquement, tout en restant, à l'égard de la religion révélée, un unitarien zélé. Je considérais l'idée de la Trinité comme une inférence scolastique raisonnable tirée de l'existence de Dieu en tant qu'intelligence créatrice ; et qu'elle avait, par conséquent, droit au rang de doctrine ésotérique de la religion naturelle. Mais n'y voyant aucune portée pratique ou morale, je la limitais aux écoles de philosophie. L'admission du Logos, en tant qu'hypostasié (c'est-à-dire, ni un simple attribut, ni une personnification), ne levait en rien mes doutes concernant l'Incarnation et la Rédemption par la croix ; que je ne pouvais réconcilier, ni par la raison avec l'impassibilité de l'Être divin, ni par mes sentiments moraux avec la distinction sacrée entre les choses et les personnes, le paiement par procuration d'une dette et l'expiation par procuration d'une faute. Une révolution plus profonde dans mes principes philosophiques, et une perception plus intime de mon propre cœur, étaient encore nécessaires. Néanmoins, je ne puis douter que la différence entre mes notions métaphysiques et celles des unitariens en général ait contribué à ma reconversion finale à la vérité entière dans le Christ ; tout comme, selon ses propres aveux, les livres de certains philosophes platoniciens (libri quorundam Platonicorum) commencèrent à sauver la foi de saint Augustin de la même erreur, aggravée par l'accompagnement bien plus sombre de l'hérésie manichéenne.

Alors que mon esprit était ainsi perplexe, par une grâce providentielle pour laquelle je ne pourrai jamais être assez reconnaissant, le patronage généreux et munificent de M. Josiah et de M. Thomas Wedgwood me permit de terminer mes études en Allemagne. Au lieu d'importuner les autres avec mes propres notions confuses et mes compositions juvéniles, j'étais dès lors mieux employé à tenter de remplir ma propre tête de la sagesse d'autrui. Je fis le meilleur usage de mon temps et de mes moyens ; et il n'est donc aucune période de ma vie sur laquelle je puisse me retourner avec une satisfaction aussi pure. Après avoir acquis une suffisance tolérable dans la langue allemande à Ratzeburg, ce que j'ai décrit avec mon voyage vers cette destination dans The Friend, je poursuivis par Hanovre jusqu'à Goettingen.

Ici, je suivais régulièrement les cours de physiologie le matin, et d'histoire naturelle le soir, sous Blumenbach, un nom aussi cher à tout Anglais ayant étudié dans cette université qu'il est vénérable pour les hommes de science à travers l'Europe ! Les cours d'Eichhorn sur le Nouveau Testament m'étaient répétés d'après les notes d'un étudiant de Ratzeburg, un jeune homme d'un savoir solide et d'une industrie infatigable, qui est maintenant, je crois, professeur de langues orientales à Heidelberg. Mais mes efforts principaux étaient dirigés vers une connaissance approfondie de la langue et de la littérature allemandes. Du professeur Tychsen, je reçus autant de leçons sur le gothique d'Ulphilas qu'il en fallut pour me familiariser avec sa grammaire et les mots radicaux d'usage le plus fréquent ; et, avec l'assistance occasionnelle de ce même linguiste philosophe, je lus en entier la paraphrase métrique de l'Évangile par Ottfried, ainsi que les restes les plus importants du théotisque, ou l'état de transition de la langue teutonne du gothique vers le vieil allemand de la période souabe. De cette période — dont le dialecte poli est analogue à celui de notre Chaucer, et qui laisse l'étudiant philosophe dans le doute de savoir si la langue n'a pas perdu depuis lors plus en douceur et en flexibilité qu'elle n'a gagné en condensation et en copiosité — je lus avec une précision assidue les Minnesinger (ou chanteurs d'amour, les poètes provençaux de la cour souabe) et les romans métriques ; puis je travaillai à travers des spécimens suffisants des maîtres chanteurs, leurs successeurs dégénérés ; non sans un plaisir occasionnel, toutefois, devant les accents rudes, mais intéressants, de Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg. Du génie de cet homme, cinq volumes in-folio à deux colonnes existent sous presse, et presque un nombre égal en manuscrit ; pourtant, le barde infatigable prend soin d'informer ses lecteurs qu'il n'a jamais fait une chaussure de moins, mais qu'il a vertueusement élevé une famille nombreuse par le travail de ses mains.

Chez Pindare, Chaucer, Dante, Milton, et bien d'autres, nous avons des exemples de l'étroite connexion entre le génie poétique et l'amour de la liberté et de la réforme authentique. Le sens moral, du moins, ne sera pas outragé si j'ajoute à cette liste le nom de cet honnête cordonnier (un métier, soit dit en passant, remarquable pour la production de philosophes et de poètes).

Son poème intitulé L'ÉTOILE DU MATIN fut la toute première publication qui apparut en louange et en soutien à Luther ; et un excellent hymne de Hans Sachs, qui a été méritoirement traduit dans presque toutes les langues européennes, était couramment chanté dans les églises protestantes chaque fois que l'héroïque réformateur les visitait.

C'est dans les écrits allemands de Luther eux-mêmes, et éminemment dans sa traduction de la Bible, que la langue allemande a commencé. J'entends la langue telle qu'elle est écrite à présent ; ce qu'on appelle le haut-allemand, par opposition au Platt-Teutsch, le dialecte des pays plats ou septentrionaux, et à l'Ober-Teutsch, la langue de l'Allemagne centrale et méridionale. Le haut-allemand est en effet une lingua communis, non pas réellement la langue maternelle d'une province, mais le choix et le parfum de tous les dialectes. Pour cette raison, c'est à la fois la plus copieuse et la plus grammaticale de toutes les langues européennes.

Moins d'un siècle après la mort de Luther, l'allemand fut inondé de barbarismes pédants. Quelques volumes de cette période furent lus par moi par curiosité ; car il n'est pas aisé d'imaginer rien de plus fantastique que l'aspect même de leurs pages. Presque un mot sur trois est un mot latin avec une terminaison germanisée, la portion latine étant toujours imprimée en caractères romains, tandis que dans la dernière syllabe le caractère allemand est conservé.

Enfin, vers l'année 1620, s'éleva Opitz, dont le génie ressemblait plus étroitement à celui de Dryden qu'à tout autre poète qui me vienne à l'esprit pour le moment. De l'avis de Lessing, le plus aigu des critiques, et d'Adelung, le premier des lexicographes, Opitz et les poètes silésiens, ses disciples, non seulement restaurèrent la langue, mais demeurent toujours les modèles d'une diction pure. Un étranger n'a pas voix au chapitre sur une telle question ; mais après une lecture répétée des œuvres d'Opitz, mes sentiments justifièrent le verdict, et il me sembla avoir acquis d'elles une sorte de tact pour ce qui est authentique dans le style des écrivains ultérieurs.

Sur l'ère splendide qui commença avec Gellert, Klopstock, Ramler, Lessing et leurs pairs, je n'ai pas besoin de m'étendre. Avec les opportunités dont j'ai joui, il aurait été honteux de ne pas être familier avec leurs écrits ; et j'ai déjà dit tout ce que la présente esquisse biographique exige concernant les philosophes allemands, dont j'ai connu les œuvres, pour la plupart, à une période bien plus tardive.

Peu après mon retour d'Allemagne, je fus sollicité d'entreprendre le département littéraire et politique du Morning Post ; et j'accédai à la proposition à la condition que le journal fût dès lors conduit selon certains principes fixes et annoncés, et que je ne serais ni obligé ni prié de m'en écarter en faveur d'un parti ou d'un événement quelconque. En conséquence, ce journal devint et demeura pendant de nombreuses années anti-ministériel en effet, mais avec une approbation très nuancée de l'opposition, et avec bien plus de sérieux et de zèle à la fois anti-jacobin et anti-gallican. Jusqu'à cette heure, je ne puis trouver de raison d'approuver la première guerre, ni dans son commencement ni dans sa conduite. Je ne puis non plus comprendre avec quelle raison M. Perceval (que j'ai la singularité de considérer comme le meilleur et le plus sage ministre de ce règne), ni l'Administration actuelle, peuvent être dits avoir poursuivi les plans de M. Pitt. L'amour de leur pays et une hostilité persévérante aux principes français et à l'ambition française sont certes des qualités honorables communes à eux et à leur prédécesseur. Mais il m'apparaît aussi clair que l'évidence des faits peut rendre n'importe quelle question d'histoire, que les succès de Perceval et du ministère existant sont dus au fait qu'ils ont poursuivi des mesures directement contraires à celles de M. Pitt. Telles sont, par exemple, la concentration de la force nationale sur un seul objectif ; l'abandon de la politique de subvention, dans la mesure du moins où il s'agit de ne ni aiguillonner ni soudoyer les cours continentales pour les pousser à la guerre, jusqu'à ce que les convictions de leurs sujets en aient fait une guerre de leur propre choix ; et surtout, leur confiance virile et généreuse dans le bon sens du peuple anglais, et dans cette loyauté qui est liée au cœur même de la nation par le système de crédit et l'interdépendance de la propriété.

Quoi qu'il en soit, je suis persuadé que le Morning Post s'est avéré un allié bien plus utile au Gouvernement dans ses objectifs les plus importants, en raison du fait qu'il était généralement considéré comme modérément anti-ministériel, que s'il avait été l'élogieux avoué de M. Pitt. Les rares personnes dont la curiosité ou la fantaisie conduiraient à feuilleter les journaux de cette date pourraient en trouver une petite preuve dans les accusations fréquentes portées par le Morning Chronicle, selon lesquelles tels ou tels essais ou éditoriaux avaient été envoyés par le Trésor. L'augmentation rapide et inhabituelle des ventes du Morning Post est un gage suffisant qu'une impartialité authentique, accompagnée d'une part respectable de talent littéraire, assurera le succès d'un journal sans l'aide d'un parti ou d'un patronage ministériel. Mais par impartialité, j'entends une adhésion honnête et éclairée à un code de principes intelligibles précédemment annoncés, et fidèlement invoqués à l'appui de chaque jugement sur les hommes et les événements ; non pas l'abus indiscriminé, non pas l'indulgence envers les passions malignes d'un éditeur, et encore moins, si cela est possible, une détermination à gagner de l'argent en flattant l'envie et la cupidité, l'agitation vindicative et la suffisance du vulgaire à demi-instruit ; une détermination presque diabolique, mais dont, m'a-t-on informé, un homme s'est vanté, le plus notoire de ces sycophantes de la populace ! Depuis le commencement de l'administration Addington jusqu'à ce jour, tout ce que j'ai écrit dans THE MORNING POST, ou (après que ce journal fut transféré à d'autres propriétaires) dans THE COURIER, a été pour la défense ou l'avancement des mesures du Gouvernement.

Pourtant, dans ces travaux, j'ai employé, et, selon la croyance d'amis partiaux, gaspillé, la fleur et la maturité de mon intellect. Très certainement, ils n'ont rien ajouté à ma fortune ou à ma réputation. L'industrie de la semaine fournissait aux nécessités de la semaine. Du gouvernement ou des amis du gouvernement, non seulement je n'ai jamais reçu de rémunération, et n'en ai jamais attendu, mais je n'ai jamais été honoré d'une seule reconnaissance, ou expression de satisfaction. Pourtant, la rétrospective est loin d'être douloureuse ou un sujet de regret. Je ne suis pas assez stupide pour prendre pour autre chose qu'une violente hyperbole de débat de parti l'affirmation de M. Fox selon laquelle la guerre récente (je compte que l'épithète n'est pas prématurément appliquée) fut une guerre produite par le Morning Post ; sinon, je serais fier de voir ces mots inscrits sur ma tombe. Je ne prête pas plus d'attention au fait que je fus un objet spécifié du ressentiment de Buonaparte durant ma résidence en Italie, en conséquence de ces essais dans le Morning Post pendant la paix d'Amiens. De cela, je fus averti, directement, par le baron Von Humboldt, le plénipotentiaire prussien, qui était à cette époque le ministre de la cour prussienne à Rome ; et indirectement, par l'intermédiaire de son secrétaire, par le cardinal Fesch lui-même. Je n'accorde pas non plus de poids majeur au fait confirmant qu'un ordre pour mon arrestation fut envoyé depuis Paris, danger duquel je fus sauvé par la bonté d'un noble bénédictin et la connivence gracieuse de ce bon vieil homme, le pape actuel. Car l'appétit vindicatif du dernier tyran était omnivore, et se repaissait également d'un duc d'Enghien et de l'auteur d'un paragraphe de journal. Tel un vrai vautour, Napoléon, avec un œil non moins télescopique et un goût également grossier dans sa curée, pouvait descendre des hauteurs les plus éblouissantes pour fondre sur le levraut dans le fourré, ou même sur le mulot au milieu de l'herbe. Mais je retire une gratification de savoir que mes essais ont contribué à introduire la pratique de placer les questions et les événements du jour dans une perspective morale ; en donnant une dignité à des mesures particulières en retraçant leur politique ou leur impolitique jusqu'à des principes permanents, et un intérêt aux principes par l'application de ceux-ci à des mesures individuelles. Dans les écrits de M. Burke, certes, les germes de presque toutes les vérités politiques peuvent être trouvés. Mais j'ose m'attribuer le mérite d'avoir le premier explicitement défini et analysé la nature du jacobinisme ; et qu'en distinguant le jacobin du républicain, du démocrate et du simple démagogue, j'ai à la fois sauvé le mot de rester un simple terme d'abus, et mis en garde de nombreux esprits honnêtes qui, même dans leur chaleur de zèle contre le jacobinisme, admettaient ou soutenaient des principes desquels les pires parties de ce système peuvent être légitimement déduites. Que ceux-ci ne soient pas les résultats pratiques nécessaires de tels principes, nous le devons à cette heureuse inconséquence de notre nature, qui permet au cœur de rectifier les erreurs de l'entendement. L'examen détaillé du gouvernement consulaire et de sa prétendue constitution, et la preuve donnée par moi qu'il s'agissait d'un despotisme consommé sous un masque, extorquèrent une rétractation même du Morning Chronicle, qui avait précédemment vanté cette constitution comme la perfection d'une liberté sage et réglée. À chaque événement majeur, je m'efforçais de découvrir dans l'histoire passée l'événement qui lui ressemblait le plus. Je me procurais, partout où cela était possible, les historiens contemporains, les mémorialistes et les pamphlétaires. Puis, soustrayant équitablement les points de différence de ceux de ressemblance, selon que la balance favorisait les premiers ou les seconds, je conjecturais que le résultat serait le même ou différent. Dans la série d'essais intitulée « Une comparaison de la France sous Napoléon avec Rome sous les premiers Césars », et dans ceux qui suivirent « Sur la probable restauration finale des Bourbons », je me sens autorisé à affirmer, par l'effet produit sur de nombreux hommes intelligents, que, si les dates manquaient, on aurait pu suspecter que les essais avaient été écrits au cours des douze derniers mois. Le même plan, je le poursuivis au commencement de la révolution espagnole, et avec le même succès, en prenant la guerre des Provinces-Unies contre Philippe II comme fondement de la comparaison. J'ai mentionné cela sans aucune vanité, ni même par souci de légitime défense, ce qui justifierait un certain degré d'égotisme, surtout si l'on considère combien de fois et grossièrement j'ai été attaqué pour des sentiments que j'ai déployé mes meilleurs pouvoirs à réfuter et à exposer, et combien douloureusement ces charges ont agi à mon désavantage pendant que j'étais à Malte. Ou plutôt, elles l'auraient fait, si mes propres sentiments n'avaient exclu le souhait d'un établissement durable sur cette île. Mais je l'ai mentionné par la pleine persuasion qu'armé de la double connaissance de l'histoire et de l'esprit humain, un homme se trompera à peine dans son jugement concernant la somme totale de tout événement national futur, s'il a été capable de se procurer les documents originaux du passé, ainsi que des comptes rendus authentiques du présent, et s'il a un tact philosophique pour ce qui est vraiment important dans les faits, et par conséquent dans la plupart des cas pour de tels faits que la dignité de l'histoire a exclus des volumes de nos compilateurs modernes, par la courtoisie de l'âge intitulés historiens.

Avoir vécu en vain doit être une pensée douloureuse pour tout homme, et surtout pour celui qui a fait de la littérature sa profession. Je devrais donc plutôt compatir qu'être en colère contre l'esprit qui ne pourrait attribuer à des sentiments plus nobles que ceux de la vanité ou de l'amour-propre la satisfaction que j'ai reconnu avoir éprouvée de la republication de mes essais politiques (soit en entier, soit sous forme d'extraits) non seulement dans plusieurs de nos journaux provinciaux, mais dans les journaux fédéraux à travers toute l'Amérique. Je l'ai considéré comme une preuve que je n'avais pas travaillé tout à fait en vain, que, d'après les articles écrits par moi peu avant et au commencement de la malheureuse guerre récente avec l'Amérique, non seulement les sentiments furent adoptés, mais dans certains cas le langage même, dans plusieurs des papiers d'État du Massachusetts.

Mais aucun de ces motifs, ni tous conjointement, ne m'auraient poussé à une déclaration si inconfortable pour mes propres sentiments, si mon caractère n'avait été attaqué à maintes reprises, par une intrusion injustifiable dans la vie privée, comme celui d'un homme incorrigiblement paresseux, et qui, confié non seulement avec de larges talents, mais favorisé avec des opportunités inhabituelles de les améliorer, les avait néanmoins laissés rouiller sans aucun effort efficace, ni pour son propre bien ni pour celui de ses semblables. Même si les compositions que j'ai rendues publiques, et cela sous une forme la plus certaine d'une large circulation, bien que la moins flatteuse pour l'amour-propre d'un auteur, avaient été publiées en livres, elles auraient rempli un nombre respectable de volumes, même si chaque passage d'intérêt purement temporaire était omis. Mes écrits en prose ont été accusés d'une demande disproportionnée sur l'attention ; d'un excès de raffinement dans la manière de parvenir aux vérités ; de battre la campagne pour ce qui aurait pu être abattu par le regard ; de la longueur et de la construction laborieuse de mes périodes ; en bref, d'obscurité et d'amour du paradoxe. Mais mes critiques les plus sévères n'ont pas prétendu avoir trouvé dans mes compositions de la trivialité, ou des traces d'un esprit qui reculait devant le labeur de la pensée. Personne ne m'a accusé de parer avec les mots des autres les pensées d'autrui, ou de réchauffer le crambe jam decies coctam de la littérature ou de la philosophie anglaise. Rarement ai-je écrit en un jour ce dont l'acquisition ou l'investigation n'avait pas coûté le labeur préalable d'un mois.

Mais les livres sont-ils le seul canal par lequel le courant de l’utilité intellectuelle puisse s’écouler ? La diffusion de la vérité doit-elle être estimée par les publications ; ou les publications par la vérité qu’elles diffusent ou du moins qu’elles contiennent ? Je parle ici dans la chaleur excusable d’un esprit piqué par une accusation qui a été non seulement avancée dans des revues à la plus large diffusion, non seulement enregistrée dans les plus volumineux ouvrages de la littérature périodique, mais qui, par la fréquence de sa répétition, est devenue un fait admis dans les cercles littéraires privés, et répétée sans réflexion par trop de personnes qui se disent mes amis, et dont les propres souvenirs auraient dû suggérer un témoignage contraire. Plaise au ciel que le critère de l’utilité d’un érudit soit le nombre et la valeur morale des vérités qu’il a contribué à jeter dans la circulation générale ; ou le nombre et la valeur des esprits qu’il a, par sa conversation ou ses lettres, excités à l’activité et pourvus des germes de leur croissance future !

Un rang distingué ne serait peut-être pas, même alors, accordé à mes efforts ; mais j’oserais attendre avec confiance un acquittement honorable. J’oserais en appeler aux auditoires nombreux et respectables qui, à différentes époques et en différents lieux, ont honoré mes salles de conférence de leur présence, pour savoir si les points de vue sous lesquels les sujets traités étaient examinés, si les fondements de mon raisonnement étaient tels qu’ils en auraient entendu ou lu ailleurs, ou qu’ils les auraient trouvés depuis dans des publications antérieures. Je puis déclarer en toute conscience que le succès complet de REMORSE, le soir de sa première représentation, ne m’a pas procuré un plaisir aussi grand ni aussi sincère que l’observation que le parterre et les loges étaient remplis de visages qui m’étaient familiers, bien qu’il s’agît d’individus dont j’ignorais les noms et dont je ne savais rien, si ce n’est qu’ils avaient assisté à l’un ou l’autre de mes cycles de conférences. C’est un excellent proverbe, bien que peut-être un peu vulgaire, qu’il est des cas où l’on peut tout aussi bien « être engagé pour une livre que pour un sou ». À ceux qui, par ignorance du tort sérieux que m’a causé cette rumeur d’avoir rêvé ma vie sans but — torts dont je me souviens à contrecœur, et que je suis encore moins disposé à consigner dans une esquisse de ma vie littéraire — ou à ceux qui, par leurs propres sentiments ou la gratification qu’ils tirent de penser avec mépris des autres, voudraient, tels les consolateurs de Job, attribuer ces plaintes, arrachées par le sentiment de l’injustice, à la suffisance ou à une vanité présomptueuse, j’ai déjà fourni des matériaux si amples que je ne gagnerai rien à retenir le reste. Je n’hésiterai donc pas à en appeler à la conscience de ceux qui, par leur longue fréquentation de ma personne et des circonstances, sont les mieux qualifiés pour décider ou pour être mes juges, afin de savoir si la restitution du suum cuique augmenterait ou diminuerait ma réputation littéraire. Dans cette disculpation, j’espère être compris comme parlant de moi-même comparativement, et en proportion des droits que d’autres sont fondés à exercer sur mon temps ou sur mes talents. C’est par ce que j’ai accompli que je dois être jugé par mes semblables ; ce que j’aurais pu faire est une question qui regarde ma propre conscience. Pour ma part, j’ai peut-être eu suffisamment de raisons de déplorer mon manque de maîtrise de soi et la négligence à concentrer mes pouvoirs sur la réalisation d’une œuvre permanente. Mais c’est à la poésie plutôt qu’à la prose, si c’est à l’une ou à l’autre, qu’appartient la voix du deuil pour

Les vives douleurs de l’Amour, s’éveillant tel un nouveau-né Turbulent, avec un cri dans le cœur ; Et les craintes obstinées qui fuyaient l’œil de l’espoir ; Et l’espoir qui se distinguerait à peine de la crainte ; Le sentiment d’une jeunesse passée et d’une virilité venue en vain, Et le génie donné et le savoir acquis en vain ; Et tout ce que j’avais glané dans les sentiers sauvages des bois, Et tout ce qu’un patient labeur avait élevé, et tout ce que La communion avec toi avait ouvert — rien que des fleurs Éparpillées sur mon cadavre, et portées sur ma bière, Dans le même cercueil, pour la même tombe !

Ceci n’existera, pour l’avenir, je l’espère, que dans les accents poétiques que les sentiments d’alors ont fait naître. Dans ceux-là seuls, doux lecteur,

Affectus animi varios, bellumque sequacis Perlegis invidiae, curasque revolvis inanes, Quas humilis tenero stylus olim effudit in aevo. Perlegis et lacrymas, et quod pharetratus acuta Ille puer puero fecit mihi cuspide vulnus. Omnia paulatim consumit longior aetas, Vivendoque simul morimur, rapimurque manendo. Ipse mihi collatus enim non ille videbor; Frons alia est, moresque alii, nova mentis imago, Vox aliudque sonat--Jamque observatio vitae Multa dedit--lugere nihil, ferre omnia; jamque Paulatim lacrymas rerum experientia tersit.

CHAPITRE XI

Une exhortation affectueuse à ceux qui, au début de leur vie, se sentent disposés à devenir auteurs.

C’était une remarque favorite du regretté M. Whitbread qu’aucun homme ne fait quoi que ce soit mû par un motif unique. Les motifs distincts, ou plutôt les états d’esprit, qui ont produit les réflexions et anecdotes précédentes, ont été exposés au lecteur dans chaque instance séparée. Mais un intérêt pour le bien-être de ceux qui, à l’heure actuelle, pourraient se trouver dans des circonstances qui ne sont pas sans rappeler les miennes lors de mes premiers pas dans la vie, a été l’accompagnement constant et, pour ainsi dire, la basse continue de tous mes sentiments. Whitehead, exerçant la prérogative de sa charge de poète lauréat, adressa aux jeunes poètes une « Charge » poétique qui est peut-être le meilleur, et certainement le plus intéressant, de ses ouvrages. Sans autre privilège que celui de la sympathie et des vœux sincères, j’adresserais aux jeunes gens de lettres une exhortation affectueuse, fondée sur ma propre expérience. Elle sera brève, car le commencement, le milieu et la fin convergent vers une seule recommandation : ne poursuivez jamais la littérature comme un métier. À l’exception d’un homme extraordinaire, je n’ai jamais connu un individu, et moins encore un individu de génie, qui fût sain ou heureux sans une profession ; c’est-à-dire un emploi régulier qui ne dépende pas de la volonté du moment, et qui puisse être exercé de manière si mécanique qu’un quantum moyen de santé, d’entrain et d’effort intellectuel suffise à son fidèle accomplissement. Trois heures de loisir, non troublées par une quelconque anxiété étrangère, et attendues avec joie comme un changement et une récréation, suffiront à réaliser en littérature un produit plus important de ce qui est véritablement génial que des semaines de contrainte. L’argent et la réputation immédiate ne forment qu’une fin arbitraire et accidentelle du travail littéraire. L’espoir de les accroître par un effort donné se révélera souvent être un stimulant pour l’industrie ; mais la nécessité de les acquérir transformera, dans toutes les œuvres de génie, le stimulant en narcotique. Les motifs, par excès, renversent leur nature même et, au lieu d’exciter, étourdissent et stupéfient l’esprit. Car c’est une distinction du génie par rapport au talent que sa fin prédominante est toujours comprise dans les moyens ; et c’est l’un des nombreux points qui établissent une analogie entre le génie et la vertu. Or, bien que des talents puissent exister sans génie, comme le génie ne peut exister — et certainement pas se manifester — sans talents, je conseillerais à tout érudit qui sent le pouvoir génial œuvrer en lui de faire une telle division entre les deux qu’il devrait consacrer ses talents à l’acquisition d’une compétence dans quelque métier ou profession connue, et son génie aux objets de son choix tranquille et impartial ; tandis que la conscience d’être animé dans les deux cas par le désir sincère d’accomplir son devoir ennoblira les deux également. « Mon cher jeune ami », dirais-je, « supposez-vous établi dans une occupation honorable. De la manufacture ou du comptoir, du tribunal, ou après avoir rendu visite à votre dernier patient, vous revenez le soir,

Doux temps tranquille, où le doux sentiment du Foyer Est le plus doux…

à votre famille, prêt pour ses joies sociales, le visage même de votre femme et de vos enfants illuminé, et leur voix de bienvenue rendue doublement bienvenue par la connaissance que, pour ce qui les concerne, vous avez satisfait aux exigences du jour par le labeur du jour. Alors, lorsque vous vous retirez dans votre cabinet, vous revisitez sur les rayons de vos livres tant d’amis vénérables avec qui vous pouvez converser. Votre propre esprit est à peine moins libre d’anxiétés personnelles que les grands esprits qui, dans ces livres, vivent encore pour vous ! Même votre bureau, avec son papier blanc et tous ses autres ustensiles, apparaîtra comme une chaîne de fleurs, capable de lier vos sentiments aussi bien que vos pensées aux événements et aux personnages passés ou à venir ; et non comme une chaîne de fer qui vous lie à penser à l’avenir et au lointain en rappelant les exigences et les sentiments du présent impérieux. Mais pourquoi dirais-je « retirer » ? Les habitudes de la vie active et la fréquentation quotidienne de l’agitation du monde tendront à vous donner une telle maîtrise de soi que la présence de votre famille ne sera aucune interruption. Bien plus, le silence social, ou les voix discrètes d’une épouse ou d’une sœur, seront comme une atmosphère réparatrice, ou une musique douce qui modèle un rêve sans en devenir l’objet. Si des faits sont requis pour prouver la possibilité de combiner des performances littéraires de poids avec un emploi complet et indépendant, les œuvres de Cicéron et de Xénophon chez les anciens ; de Sir Thomas More, de Bacon, de Baxter, ou, pour citer immédiatement des exemples plus récents et contemporains, de Darwin et de Roscoe, sont décisives sur la question. »

Mais tous les hommes ne peuvent oser se promettre une maîtrise de soi suffisante pour l’imitation de ces exemples : bien qu’un examen rigoureux devrait toujours être fait, pour savoir si l’indolence, l’agitation ou une vanité impatiente d’une gratification immédiate n’ont pas altéré le jugement et pris le masque de l’humilité aux fins d’illusion personnelle. Pourtant, l’Église présente à tout homme de savoir et de génie une profession dans laquelle il peut chérir l’espoir rationnel d’être capable d’unir les projets les plus vastes d’utilité littéraire à l’accomplissement le plus strict des devoirs professionnels. Parmi les nombreux bienfaits du christianisme, l’introduction d’une Église établie fait une revendication spéciale sur la gratitude des érudits et des philosophes ; en Angleterre, du moins, où les principes du protestantisme ont conspiré avec la liberté du gouvernement pour doubler tous ses pouvoirs salutaires par la suppression de ses abus.

Que non seulement les maximes, mais les fondements d’une morale pure, dont les simples fragments

------les nobles tragiques gravement enseignaient En chœur ou en iambe, les meilleurs enseignants De prudence morale, reçus avec délice En brefs préceptes sentencieux ;

et que les vérités sublimes de l’unité et des attributs divins, qu’un Platon trouva très difficile à apprendre et jugea encore plus difficile à révéler ; que celles-ci soient devenues la propriété presque héréditaire de l’enfance et de la pauvreté, du taudis et de l’atelier ; que même pour les illettrés elles sonnent comme des lieux communs, est un phénomène qui doit empêcher tous les esprits, sauf ceux de la classe la plus vulgaire, de sous-évaluer les services, même de la chaire et du pupitre. Pourtant, ceux qui limitent l’efficacité d’une Église établie à ses offices publics peuvent difficilement être placés dans un rang d’intelligence beaucoup plus élevé. Qu’à chaque paroisse à travers le royaume soit transplanté un germe de civilisation ; que dans les villages les plus reculés il y ait un noyau autour duquel les capacités du lieu puissent se cristalliser et s’éclairer ; un modèle suffisamment supérieur pour exciter, mais suffisamment proche pour encourager et faciliter, l’imitation ; ceci, l’action discrète et continue d’un établissement ecclésiastique protestant, c’est ce que le patriote et le philanthrope, qui voudraient volontiers unir l’amour de la paix à la foi dans l’amélioration progressive de l’humanité, ne sauraient estimer à un prix trop élevé. Elle ne peut être évaluée avec l’or d’Ophir, avec l’onyx précieux ou le saphir. Il ne sera fait mention ni du corail, ni des perles : car le prix de la sagesse est au-dessus des rubis. Le pasteur est avec ses paroissiens et parmi eux ; il n’est ni dans la cellule cloîtrée, ni dans le désert, mais un voisin et un père de famille, dont l’éducation et le rang l’admettent au manoir du riche propriétaire terrien, tandis que ses devoirs font de lui le visiteur fréquent de la ferme et du cottage. Il est, ou peut devenir, lié aux familles de sa paroisse ou de ses environs par le mariage. Et parmi les exemples de cécité, ou au mieux de myopie, qu’il est dans la nature de la cupidité d’infliger, j’en connais peu de plus frappants que les clameurs des fermiers contre les biens de l’Église. Tout ce qui n’était pas payé au pasteur serait inévitablement, lors du bail suivant, payé au propriétaire terrien ; tandis que, dans l’état actuel des choses, les revenus de l’Église sont, en quelque sorte, la propriété en réversion de chaque famille qui peut avoir un membre éduqué pour l’Église, ou une fille qui peut épouser un pasteur. Au lieu d’être forclose et immobile, c’est en fait la seule espèce de propriété foncière qui soit essentiellement mouvante et circulante. Qu’il n’existe aucun inconvénient, qui prétendra l’affirmer ? Mais j’attends encore la preuve que les inconvénients soient plus grands dans cette espèce que dans toute autre ; ou que les fermiers ou le clergé tireraient profit de forcer ces derniers à devenir soit des Trullibers, soit des fonctionnaires salariés. Bien plus, je n’hésite pas à déclarer ma ferme conviction que, quelle que soit la raison de mécontentement que les fermiers puissent avancer, la cause véritable est celle-ci : ils peuvent tromper le pasteur, mais ne peuvent tromper l’intendant ; et ils sont déçus s’ils n’ont pu retenir que deux livres de moins que la réclamation légale, ayant espéré en retenir cinq. Quoi qu’il en soit, considéré relativement à l’encouragement de l’érudition et du génie, l’établissement présente un patronage à la fois si efficace et si peu onéreux qu’il serait impossible d’en offrir un semblable ou égal dans un pays autre que chrétien et protestant. Il n’est guère de domaine de la connaissance humaine sans quelque rapport avec les diverses vérités critiques, historiques, philosophiques et morales auxquelles l’érudit doit s’intéresser en tant que pasteur ; aucune poursuite digne d’un homme de génie qui ne puisse être suivie sans incongruité. Donner l’histoire de la Bible en tant que livre serait peu moins que relater l’origine ou le premier éveil de toute la littérature et de la science que nous possédons aujourd’hui. La décence même que la profession impose est favorable aux meilleurs desseins du génie, et tend à contrecarrer ses défauts les plus fréquents. Enfin, cet homme doit manquer de sensibilité qui ne trouverait pas un stimulant à l’émulation dans les grandes et brûlantes lumières qui, dans une longue série, ont illustré l’Église d’Angleterre ; qui n’entendrait pas en soi un écho à la voix provenant de leurs sanctuaires sacrés,

Et Pater Aeneas et avunculus excitat Hector.

Mais, quelle que soit la profession ou le métier choisi, les avantages sont nombreux et importants, comparés à l’état d’un pur homme de lettres qui, à quelque degré que ce soit, dépend de la vente de ses ouvrages pour les nécessités et les conforts de la vie. Dans le premier cas, un homme vit en sympathie avec le monde dans lequel il vit. Au moins acquiert-il un tact meilleur et plus rapide pour la connaissance de ce avec quoi les hommes en général peuvent sympathiser. Il apprend à gérer son génie plus prudemment et plus efficacement. Ses pouvoirs et ses acquis lui valent également une admiration plus réelle ; car ils dépassent les attentes légitimes des autres. Il est quelque chose d’autre qu’un auteur, et n’est donc pas considéré simplement comme un auteur. Le cœur des hommes lui est ouvert, comme à l’un des leurs ; et qu’il s’exerce ou non dans les cercles de conversation de ses connaissances, son silence n’est pas attribué à l’orgueil, ni sa communicabilité à la vanité. À ces avantages, j’oserai ajouter une chance supérieure de bonheur dans la vie domestique, ne serait-ce que parce qu’il est aussi naturel pour l’homme d’être hors du cercle de son foyer pendant la journée qu’il est méritoire pour la femme d’y rester pour la plus grande part. Mais ce sujet implique des points de considération si nombreux et si délicats, et ne permettrait pas seulement, mais exigerait des documents si amples tirés de la biographie des hommes de lettres, que je n’y fais ici qu’une allusion in transitu. Lorsque la même circonstance s’est produite à des époques très différentes pour des personnes très différentes, qui ont toutes quelque chose en commun, il y a lieu de supposer que cette circonstance n’est pas seulement attribuable aux personnes concernées, mais est dans une certaine mesure occasionnée par le point commun à elles toutes. Au lieu de la déhortation véhémente et presque calomnieuse du mariage que le Misogyne, Boccace, adresse aux hommes de lettres, je substituerais le simple conseil : ne soyez pas simplement un homme de lettres ! Laissez la littérature être un honorable ajout à vos armoiries, mais ne constituez pas l’écu, et ne remplissez pas l’écusson !

Aux objections de conscience, je ne peux naturellement répondre autrement qu’en demandant au jeune opposant (comme je l’ai déjà fait en une occasion précédente) de vérifier par un strict examen de soi si d’autres influences ne seraient pas à l’œuvre ; si des esprits, « non sains », et avec des murmures « non venus du ciel », ne marcheraient pas dans le crépuscule de sa conscience. Qu’il catalogue ses scrupules et les réduise à une forme distincte et intelligible ; qu’il soit certain d’avoir lu avec un esprit docile et des dispositions favorables les meilleurs et les plus fondamentaux ouvrages sur le sujet ; qu’il ait eu l’esprit et le cœur ouverts aux qualités grandes et illustres des nombreux personnages renommés qui avaient douté comme lui, et dont les recherches avaient abouti à la claire conviction que leurs doutes avaient été sans fondement, ou du moins sans proportion avec le contrepoids. Heureux sera un tel homme si, parmi ses contemporains plus âgés que lui, il rencontre quelqu’un qui, avec des pouvoirs semblables et des sentiments aussi aigus que les siens, avait entretenu les mêmes scrupules ; avait agi en fonction d’eux ; et qui, par une recherche ultérieure (alors que le pas était, hélas ! irréparable, mais pour cette raison même sa recherche indéniablement désintéressée), avait découvert s’être querellé avec des opinions reçues seulement pour embrasser des erreurs, avoir quitté la direction tracée pour lui sur la grande route de l’effort honorable, seulement pour dévier dans un labyrinthe où, après avoir erré jusqu’à en avoir le vertige, sa meilleure fortune fut finalement d’avoir retrouvé son chemin, trop tard pour la prudence bien que non trop tard pour la conscience ou pour la vérité ! Le temps passé dans un tel délai est du temps gagné : car la virilité, entre-temps, avance, et avec elle l’accroissement du savoir, la force du jugement, et par-dessus tout, la tempérance des sentiments. Et même si cela ne devait opérer aucun changement, le délai empêchera au moins l’approbation finale de la décision d’être altérée par la censure intérieure de la témérité et de la vanité par lesquelles elle avait été précipitée. Ce serait une sorte d’irréligion, et guère moins qu’un libelle sur la nature humaine, que de croire qu’il existe une profession ou un emploi établi et honorable dans lequel un homme ne puisse continuer à agir avec honnêteté et honneur ; et sans aucun doute il n’en est aucun non plus qui ne puisse parfois présenter des tentations contraires. Mais cet homme se trouvera douloureusement trompé qui imagine que la profession de littérature, ou (pour parler plus clairement) le métier d’auteur, assaille ses membres avec moins de tentations, ou des tentations moins insidieuses, que l’Église, le droit ou les différentes branches du commerce. Mais j’ai suffisamment traité de ce sujet désagréable dans un chapitre précédent de ce volume. Je conclurai donc le présent par un court extrait de Herder, dont j’aurais pu ajouter le nom à la liste illustre de ceux qui ont combiné la poursuite réussie des Muses non seulement avec l’accomplissement fidèle, mais avec les plus hauts honneurs et les émoluments honorables d’une profession établie. Le lecteur trouvera la traduction dans une note ci-dessous. « Am sorgfaeltigsten, meiden sie die Autorschaft. Zu frueh oder unmaessig gebraucht, macht sie den Kopf wueste and das Herz leer; wenn sie auch sonst keine ueble Folgen gaebe. Ein Mensch, der nur lieset um zu druecken, lieset wahrscheinlich uebel; und wer jeden Gedanken, der ihm aufstosst, durch Feder and Presse versendet, hat sie in kurzer Zeit alle versandt, und wird bald ein blosser Diener der Druckerey, ein Buchstabensetzer werden. »

CHAPITRE XII

Un chapitre de requêtes et de prémonitions concernant la lecture ou l’omission du chapitre qui suit.

Dans l’examen des ouvrages philosophiques, j’ai tiré un grand profit d’une résolution que, sous une forme antithétique et avec la préciosité permise à un adage ou à une maxime, j’ai coutume de formuler ainsi : tant que vous ne comprenez pas l’ignorance d’un auteur, présumez-vous ignorant de son entendement. Cette règle d’or, je l’avoue, ressemble à celles de Pythagore par son obscurité plutôt que par sa profondeur. Si toutefois le lecteur me permet d’être mon propre Hiéroclès, j’ai confiance qu’il trouvera son sens pleinement expliqué par les exemples suivants. J’ai sous les yeux le traité d’un fanatique religieux, rempli de songes et d’expériences surnaturelles. Je vois clairement les fondements de l’auteur, et leur vacuité. J’ai une compréhension complète des causes qui, par l’intermédiaire de son corps, ont agi sur son esprit ; et, par l’application de lois reçues et vérifiées, je peux expliquer de manière satisfaisante à ma propre raison tous les incidents étranges que l’auteur rapporte sur lui-même. Et je peux le faire sans le soupçonner d’aucune fausseté intentionnelle. De même qu’en plein jour un homme suit les traces d’un voyageur qui avait perdu son chemin dans le brouillard ou sous une lumière de lune trompeuse, de même, et avec le même sentiment tranquille de certitude, puis-je suivre les traces de ce visionnaire égaré. Je comprends son ignorance.

D’un autre côté, j’ai relu avec les meilleures énergies de mon esprit le TIMÉE de Platon. Tout ce que je comprends m’inspire un sentiment révérencieux pour le génie de l’auteur ; mais il existe une portion considérable de l’ouvrage à laquelle je ne peux attacher aucun sens cohérent. Dans d’autres traités du même philosophe, destinés à la compréhension moyenne des hommes, j’ai été ravi par le bon sens magistral, la perspicacité du langage et la justesse des inductions. Je me souviens également que de nombreux passages de cet auteur, que je comprends parfaitement aujourd’hui, m’étaient autrefois tout aussi inintelligibles que ceux dont il est question maintenant. Il serait, j’en ai conscience, fort à la mode de les rejeter d’emblée comme jargon platonicien. Mais je ne peux le faire avec satisfaction pour mon propre esprit, car j’ai cherché en vain des causes adéquates à la résolution de cette incohérence supposée. Je n’ai aucune intuition de la possibilité qu’un homme si éminemment sage utilise des mots porteurs de demi-sens pour lui-même, qui doivent nécessairement ne passer pour aucun sens auprès de ses lecteurs. Lorsque, en plus des motifs ainsi suggérés par ma propre raison, je rappelle distinctement le nombre et la série de grands hommes qui, après une étude longue et zélée de ces œuvres, se sont joints pour honorer le nom de Platon avec des épithètes qui transcendent presque l’humanité, je sens qu’un verdict méprisant de ma part pourrait dénoter un manque de modestie, mais ne serait guère reçu par les esprits judicieux comme la preuve d’une pénétration supérieure. Par conséquent, totalement déconcerté dans toutes mes tentatives pour comprendre l’ignorance de Platon, je conclus que je suis ignorant de son entendement.

Au lieu des diverses requêtes que l’anxiété de l’auteur adresse au lecteur inconnu, je n’en avance qu’une seule : qu’il saute entièrement le chapitre suivant, ou qu’il le lise dans sa continuité. La partie la plus juste du plus beau corps paraîtra déformée et monstrueuse si elle est séparée de sa place dans le tout organique. Bien plus, sur des sujets délicats, où une différence apparemment insignifiante de plus ou de moins peut constituer une différence de nature, même un exposé fidèle des idées principales et de soutien, s’il est séparé des formes par lesquelles elles sont à la fois revêtues et modifiées, peut présenter un squelette en vérité ; mais un squelette pour alarmer et dissuader. Bien que je puisse trouver de nombreux précédents, je ne demanderai pas au lecteur de dépouiller son esprit de tous ses préjugés, ni de tenir tous les systèmes antérieurs hors de vue durant son examen du présent. Car, en vérité, de telles requêtes me semblent assez semblables aux conseils donnés aux patients hypocondriaques dans la médecine domestique du Dr Buchan ; videlicet, de se maintenir uniformément tranquilles et de bonne humeur. Jusqu’à ce que j’aie découvert l’art de détruire la mémoire a parte post, sans préjudice pour ses opérations futures, et sans détriment pour le jugement, je supprimerais cette requête comme prématurée ; et par conséquent, quel que soit mon désir d’être lu avec un esprit sans préjugés, je ne présume pas l’énoncer comme une condition nécessaire.

L’étendue de mon audace est de suggérer un critère par lequel on peut rationnellement conjecturer à l’avance si un lecteur perdrait son temps, et peut-être son calme, dans la lecture de ce traité, ou de tout autre construit sur des principes similaires. Mais cela serait cruellement mal interprété comme impliquant le moindre manque de respect pour les qualités morales ou intellectuelles des individus ainsi exclus. Le critère est le suivant : si un homme reçoit comme faits fondamentaux, et donc naturellement indémontrables et incapables d’une analyse ultérieure, les notions générales de matière, d’esprit, d’âme, de corps, d’action, de passivité, de temps, d’espace, de cause et d’effet, de conscience, de perception, de mémoire et d’habitude ; s’il sent son esprit complètement en repos concernant toutes ces choses, et s’il est satisfait, pourvu seulement qu’il puisse analyser toutes les autres notions en un ou plusieurs de ces éléments supposés avec une subordination plausible et un arrangement approprié : à un tel esprit, j’aimerais faire comprendre, aussi courtoisement que possible, que le chapitre n’a pas été écrit pour lui.

Vir bonus es, doctus, prudens; ast haud tibi spiro.

Car ces termes incluent en vérité toutes les difficultés que l’esprit humain peut proposer à la solution. En les prenant donc en masse, et sans examen, il ne fallait qu’un apprentissage décent en logique pour en extraire le contenu sous toutes les formes et toutes les couleurs, comme les professeurs de prestidigitation dans nos foires de village tirent ruban après ruban de leur bouche. Et il n’est pas plus difficile de les réduire à nouveau à leurs différents genres. Mais bien que cette analyse soit hautement utile pour rendre notre connaissance plus distincte, elle ne l’augmente pas réellement. Elle n’accroît pas, bien qu’elle nous donne une plus grande maîtrise sur, la richesse que nous possédions auparavant. Pour les besoins légaux, pour toutes les professions établies de la société, cela est suffisant. Mais pour la philosophie dans son sens le plus élevé en tant que science des vérités ultimes, et donc scientia scientiarum, cette simple analyse des termes est préparatoire seulement, bien qu’en tant que discipline préparatoire, elle soit indispensable.

Moins encore une lecture favorable peut-elle être anticipée de la part des prosélytes de cette philosophie sommaire qui, parlant d’esprit mais pensant à des briques et du mortier, ou d’autres images également abstraites du corps, invente une théorie de l’esprit en affublant la matière d’un surnom, et peut en quelques heures qualifier ses disciples les plus ternes à expliquer l’omne scibile en réduisant toutes choses à des impressions, des idées et des sensations.

Mais il est temps de dire la vérité ; bien qu’il faille un certain courage pour l’avouer dans une époque et un pays où les dissertations sur tous les sujets, non privilégiés par l’adoption de termes techniques ou de symboles scientifiques, doivent être adressées au Public. Je dis donc qu’il n’est ni possible ni nécessaire pour tous les hommes, ni pour beaucoup, d’être philosophes. Il existe une conscience philosophique (et dans la mesure où elle est actualisée par un effort de liberté, artificielle) qui gît sous, ou (pour ainsi dire) derrière la conscience spontanée naturelle à tous les êtres réfléchissants. De même que les anciens Romains distinguaient leurs provinces du nord en Cisalpines et Transalpines, nous pouvons diviser tous les objets de la connaissance humaine en ceux qui sont de ce côté, et ceux qui sont de l’autre côté de la conscience spontanée ; citra et trans conscientiam communem. Ce dernier est exclusivement le domaine de la philosophie pure, qui est donc proprement intitulée transcendantale, afin de la distinguer d’emblée, tant de la simple réflexion et représentation d’une part, que d’autre part de ces envolées de spéculation sans loi qui, abandonnées par toute conscience distincte, parce qu’elles transgressent les limites et les buts de nos facultés intellectuelles, sont justement condamnées comme transcendantes [46]. La première chaîne de collines, qui encercle la maigre vallée de la vie humaine, est l’horizon pour la majorité de ses habitants. Sur ses crêtes le soleil commun naît et part. D’elles les étoiles se lèvent, et en les touchant elles s’évanouissent. Par le grand nombre, même cette chaîne, la limite naturelle et le rempart de la vallée, n’est qu’imparfaitement connue. Ses ascensions plus élevées sont trop souvent cachées par des brumes et des nuages provenant de marécages incultes, que peu ont le courage ou la curiosité de pénétrer. Pour la multitude en contrebas, ces vapeurs apparaissent, tantôt comme les repaires obscurs d’agents terrifiants, sur lesquels nul ne peut empiéter impunément ; et tantôt toutes éclatantes, de couleurs qui ne sont pas les leurs, elles sont contemplées comme les splendides palais du bonheur et du pouvoir. Mais à toutes les époques il y a eu quelques-uns qui, mesurant et sondant les rivières de la vallée aux pieds de leurs chutes les plus inaccessibles, ont appris que les sources doivent être bien plus hautes et bien plus intérieures ; quelques-uns, qui même dans les courants de niveau ont détecté des éléments que ni la vallée elle-même ni les montagnes environnantes ne contenaient ou ne pouvaient fournir [47]. Comment et d’où ces pensées, ces fortes probabilités, la vision qui confirme, la connaissance intuitive peuvent finalement survenir, ne peut être appris que par le fait. Je pourrais opposer à la question les mots avec lesquels [48] Plotin suppose que la Nature répond à une difficulté similaire. « Si quelqu’un l’interroge, comment elle travaille, si par grâce elle daigne écouter et parler, elle répondra, il ne te sied pas de m’inquiéter par des interrogatoires, mais de comprendre en silence, tout comme je suis silencieuse, et travaille sans mots. »

De même dans le cinquième livre de la cinquième Ennéade, parlant de la connaissance la plus haute et intuitive par opposition à la discursive, ou dans le langage de Wordsworth,

« La vision et la faculté divine ; »

il dit : « il n’est pas permis de s’enquérir d’où elle jaillit, comme si c’était une chose sujette au lieu et au mouvement, car elle n’est pas venue ici, et ne part pas non plus d’ici vers quelque autre lieu ; mais soit elle nous apparaît, soit elle ne nous apparaît pas. De sorte que nous ne devrions pas la poursuivre dans le but de détecter sa source secrète, mais veiller en silence jusqu’à ce qu’elle brille soudain sur nous ; nous préparant pour le spectacle béni comme l’œil attend patiemment le soleil levant. » Eux et eux seuls peuvent acquérir l’imagination philosophique, le pouvoir sacré de l’auto-intuition, ceux qui en eux-mêmes peuvent interpréter et comprendre le symbole que les ailes du sylphe aérien se forment à l’intérieur de la peau de la chenille ; ceux-là seuls qui sentent dans leur propre esprit le même instinct qui pousse la chrysalide de la mouche à cornes à laisser de la place dans son involucrum pour des antennes à venir. Ils savent et sentent que le potentiel travaille en eux, tout comme l’actuel travaille sur eux ! En bref, tous les organes des sens sont formés pour un monde des sens correspondant ; et nous l’avons. Tous les organes de l’esprit sont formés pour un monde de l’esprit correspondant : bien que ces derniers organes ne soient pas développés de la même manière chez tous. Mais ils existent en tous, et leur première apparition se révèle dans l’être moral. Comment pourrait-il en être autrement, que même les gens du monde, non totalement avilis, contemplent l’homme d’une bonté simple et désintéressée avec des sentiments contradictoires de pitié et de respect ? « Pauvre homme ! il n’est pas fait pour ce monde. » Oh ! ici ils prononcent une prophétie à accomplissement universel ; car l’homme doit soit s’élever, soit sombrer.

C’est la marque essentielle du vrai philosophe de ne se satisfaire d’aucune lumière imparfaite, tant que l’impossibilité d’atteindre une connaissance plus complète n’a pas été démontrée. Que la conscience commune elle-même fournisse des preuves par sa propre direction, qu’elle est reliée à des courants maîtres sous la surface, je l’assumerai simplement comme un postulat pro tempore. Cela ayant été accordé, bien que ce ne soit qu’en attente de l’argument, je peux en déduire en toute sécurité la vérité égale de mon assertion précédente, que la philosophie ne peut être intelligible à tous, même parmi les classes les plus instruites et cultivées. Un système, dont le premier principe est de rendre l’esprit intuitif du spirituel dans l’homme (c’est-à-dire de ce qui se trouve de l’autre côté de notre conscience naturelle) doit nécessairement avoir une grande obscurité pour ceux qui n’ont jamais discipliné et renforcé cette conscience ultérieure. Ce doit être en vérité une terre de ténèbres, un parfait Anti-Goshen, pour des hommes à qui les plus nobles trésors de leur propre être ne sont rapportés que par la traduction imparfaite de mouvements sans vie et sans vue. Peut-être, en grande partie, par des mots qui ne sont que les ombres des notions ; tout comme l’entendement notionnel lui-même n’est que l’abstraction ombrageuse de la vérité vivante et actuelle. Sur l’IMMÉDIAT, qui habite en chaque homme, et sur l’intuition originale, ou l’affirmation absolue de celui-ci, (qui est également en chaque homme, mais qui ne s’élève pas en conscience chez chaque homme) toute la certitude de notre connaissance dépend ; et cela ne devient intelligible pour aucun homme par le ministère de simples mots venant de l’extérieur. Le médium, par lequel les esprits se comprennent les uns les autres, n’est pas l’air environnant ; mais la liberté qu’ils possèdent en commun, comme l’élément éthéré commun de leur être, dont les réciprocations tremblantes se propagent jusqu’au plus intime de l’âme. Là où l’esprit d’un homme n’est pas rempli de la conscience de la liberté (fût-ce seulement par son agitation, comme celle d’un être encore luttant dans les chaînes) toute intercourse spirituelle est interrompue, non seulement avec les autres, mais même avec lui-même. Pas étonnant alors qu’il reste incompréhensible à lui-même aussi bien qu’aux autres. Pas étonnant que, dans le désert effrayant de sa conscience, il s’épuise avec des mots vides, auxquels aucun écho amical ne répond, ni de son propre cœur, ni du cœur d’un semblable ; ou s’égare dans la poursuite de fantômes notionnels, simples réfractions de vérités invisibles et lointaines à travers le milieu déformant de son propre entendement non vivifié et stagnant ! Rester inintelligible à un tel esprit, s’exclame Schelling en une occasion similaire, est honneur et bonne réputation devant Dieu et devant les hommes.

L’histoire de la philosophie (le même auteur observe) contient des exemples de systèmes qui, durant des générations successives, sont restés énigmatiques. Tel il juge le système de Leibniz, qu’un autre auteur (imprudemment je pense, et de manière envieuse) vante comme le seul philosophe qui fût lui-même profondément convaincu de ses propres doctrines. Tels qu’interprétés jusqu’ici, cependant, ils n’ont pas produit l’effet que Leibniz lui-même, dans un passage très instructif, décrit comme le critère d’une vraie philosophie ; à savoir, qu’elle expliquerait et recueillerait à la fois les fragments de vérité éparpillés à travers les systèmes apparemment les plus incongrus. La vérité, dit-il, est diffusée plus largement qu’on ne le croit communément ; mais elle est souvent peinte, plus souvent encore masquée, et elle est parfois mutilée, et parfois, hélas ! en alliance étroite avec des erreurs malfaisantes. Plus nous pénétrons cependant dans le fond des choses, plus nous découvrons de vérité dans les doctrines du plus grand nombre des sectes philosophiques. Le manque de réalité substantielle dans les objets des sens, selon les sceptiques ; les harmonies ou nombres, les prototypes et idées, auxquels les pythagoriciens et les platoniciens réduisaient toutes choses : l’UN et le TOUT de Parménide et de Plotin, sans [49] spinozisme ; la connexion nécessaire des choses selon les stoïciens, conciliable avec la spontanéité des autres écoles ; la philosophie vitale des cabalistes et des hermétistes, qui supposaient l’universalité de la sensation ; les formes substantielles et entéléchies d’Aristote et des scolastiques, ainsi que la solution mécanique de tous les phénomènes particuliers selon Démocrite et les philosophes récents--tout cela nous le trouverons uni dans un point central de perspective, qui montre une régularité et une coïncidence de toutes les parties dans l’objet même, qui de tout autre point de vue doit paraître confus et déformé. L’esprit de sectarisme a été jusqu’ici notre faute, et la cause de nos échecs. Nous avons emprisonné nos propres conceptions par les lignes que nous avons tracées afin d’exclure les conceptions des autres. J’ai trouvé que la plupart des Sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient.

Un système qui vise à déduire la mémoire avec toutes les autres fonctions de l’intelligence doit naturellement placer sa première position au-delà de la mémoire, et antérieure à elle, sinon le principe de solution serait lui-même une partie du problème à résoudre. Une telle position doit donc, en première instance, être exigée, et la première question sera : de quel droit est-elle exigée ? C’est pourquoi je pense opportun de faire quelques remarques préliminaires sur l’introduction des postulats en philosophie. Le mot postulat est emprunté à la science des mathématiques [50]. En géométrie, la construction primaire n’est pas démontrée, mais postulée. Cette première et plus simple construction dans l’espace est le point en mouvement, ou la ligne. Si le point est déplacé dans une seule et même direction, ou si sa direction est continuellement changée, cela reste encore indéterminé. Mais si la direction du point a été déterminée, c’est soit par un point extérieur à lui, et alors naît la ligne droite qui n’enferme aucun espace ; soit la direction du point n’est pas déterminée par un point extérieur, et alors il doit revenir sur lui-même, c’est-à-dire qu’il naît une ligne cyclique, qui enferme un espace. Si la ligne droite est assumée comme le positif, la cyclique est alors la négation de la droite. C’est une ligne qui, en aucun point, ne se lance dans la droite, mais change sa direction continuellement. Mais si la ligne primaire est conçue comme indéterminée, et la ligne droite comme déterminée partout, alors la cyclique est la troisième, composée des deux. Elle est à la fois indéterminée et déterminée ; indéterminée par tout point extérieur, et déterminée par elle-même. La géométrie fournit donc à la philosophie l’exemple d’une intuition primaire, à partir de laquelle toute science qui prétend à l’évidence doit prendre son commencement. Le mathématicien ne commence pas par une proposition démontrable, mais par une intuition, une idée pratique.

Mais ici une distinction importante se présente. La philosophie est employée sur des objets du SENS intérieur, et ne peut, comme la géométrie, approprier à chaque construction une intuition extérieure correspondante. Néanmoins, la philosophie, si elle doit parvenir à l’évidence, doit procéder de la construction la plus originale, et la question est alors de savoir quelle est la construction la plus originale ou le premier acte productif pour le sens intérieur. La réponse à cette question dépend de la direction qui est donnée au sens intérieur. Mais en philosophie, le sens intérieur ne peut avoir sa direction déterminée par un objet extérieur. Pour la construction originale de la ligne, je peux être contraint par une ligne tracée devant moi sur l’ardoise ou sur le sable. Le trait ainsi tracé n’est certes pas la ligne elle-même, mais seulement l’image ou l’image de la ligne. Ce n’est pas à partir de lui que nous apprenons d’abord à connaître la ligne ; mais, au contraire, nous apportons ce trait à la ligne originale générée par l’acte de l’imagination ; sinon nous ne pourrions pas la définir comme étant sans largeur ni épaisseur. Pourtant, ce trait est l’image sensible de la ligne originale ou idéale, et un moyen efficace pour exciter toute imagination à l’intuition de celle-ci.

On demande donc s’il existe quelque moyen en philosophie de déterminer la direction du sens interne, comme en mathématiques elle est déterminable par son image spécifique ou sa figure extérieure. Or, le sens interne voit sa direction déterminée pour la majeure partie seulement par un acte de liberté. La conscience de l’un ne s’étend qu’aux sensations agréables ou désagréables causées en lui par des impressions externes ; un autre élargit son sens interne jusqu’à la conscience des formes et de la quantité ; un troisième, en plus de l’image, est conscient de la conception ou de la notion de la chose ; un quatrième parvient à une notion de ses notions — il réfléchit sur ses propres réflexions ; et ainsi nous pouvons dire, sans impropriété, que l’un possède plus ou moins de sens interne que l’autre. Ce plus ou moins trahit déjà que la philosophie, dans ses premiers principes, doit avoir un côté pratique ou moral, tout autant qu’un côté théorique ou spéculatif. Cette différence de degré n’existe pas dans les mathématiques. Socrate, chez Platon, montre qu’un esclave ignorant peut être amené à comprendre et à résoudre par lui-même le problème géométrique le plus difficile. Socrate traça les figures pour l’esclave dans le sable. Les disciples de la philosophie critique pourraient également (comme ce fut d’ailleurs réellement fait par La Forge et quelques autres adeptes de Descartes) représenter l’origine de nos représentations sur des planches de cuivre ; mais personne ne l’a encore tenté, et ce serait tout à fait inutile. Pour un Esquimau ou un Néo-Zélandais, notre philosophie la plus populaire serait totalement inintelligible. Le sens, l’organe intérieur, n’est pas encore né en lui. Il en est de même pour beaucoup parmi nous, oui, et certains qui se croient philosophes eux-mêmes, à qui l’organe philosophique fait entièrement défaut. Pour un tel homme, la philosophie n’est qu’un jeu de mots et de notions, comme une théorie de la musique pour un sourd, ou comme la géométrie de la lumière pour un aveugle. La connexion des parties et leurs dépendances logiques peuvent être vues et mémorisées ; mais le tout est sans fondement et creux, non soutenu par un contact vivant, non accompagné d’une intuition réalisante qui existe par et dans l’acte qui affirme son existence, qui est connue parce qu’elle est, et qui est parce qu’elle est connue. Les paroles de Plotin, sous la personne supposée de la Nature, s’appliquent à l’énergie philosophique. To theoroun mou, theoraema poiei, osper oi geometrai theorountes graphousin; all’ emon mae graphousaes, theorousaes de, uphistantai ai ton somaton grammai. Avec moi, l’acte de contemplation fait la chose contemplée, comme les géomètres, en contemplant, décrivent des lignes correspondantes ; mais moi, ne décrivant pas de lignes, mais contemplant simplement, les formes représentatives des choses s’élèvent à l’existence.

Le postulat de la philosophie, et en même temps l’épreuve de la capacité philosophique, n’est autre que le CONNAIS-TOI TOI-MÊME descendu du ciel ! (E coelo descendit, Gnothi seauton). Et cela à la fois pratiquement et spéculativement. Car puisque la philosophie n’est ni une science de la raison ou de l’entendement seulement, ni simplement une science des mœurs, mais la science de l’ÊTRE tout entier, son fondement premier ne peut être ni purement spéculatif ni purement pratique, mais les deux à la fois. Toute connaissance repose sur la coïncidence d’un objet avec un sujet. (Mes lecteurs ont été avertis dans un chapitre précédent que, pour leur commodité autant que pour celle de l’auteur, le terme, sujet, est utilisé par moi dans son sens scolastique comme équivalent à esprit ou être sentant, et comme le corrélatif nécessaire de l’objet ou quicquid objicitur menti.) Car nous ne pouvons connaître que ce qui est vrai : et la vérité est universellement placée dans la coïncidence de la pensée avec la chose, de la représentation avec l’objet représenté.

Or, la somme de tout ce qui est purement OBJECTIF, nous l’appellerons désormais NATURE, en limitant le terme à son sens passif et matériel, comme comprenant tous les phénomènes par lesquels son existence nous est connue. D’autre part, la somme de tout ce qui est SUBJECTIF, nous pouvons la comprendre sous le nom du MOI ou de l’INTELLIGENCE. Ces deux conceptions sont dans une antithèse nécessaire. L’intelligence est conçue comme exclusivement représentative, la nature comme exclusivement représentée ; l’une comme consciente, l’autre comme sans conscience. Or, dans tous les actes de connaissance positive, il est requis un concours réciproque des deux, à savoir de l’être conscient et de ce qui est en soi inconscient. Notre problème est d’expliquer ce concours, sa possibilité et sa nécessité.

Durant l’acte de connaissance lui-même, l’objectif et le subjectif sont si instantanément unis que nous ne pouvons déterminer à quel des deux appartient la priorité. Il n’y a ici ni premier ni second ; les deux sont coinstantanés et ne font qu’un. Tandis que je tente d’expliquer cette coalition intime, je dois supposer qu’elle est dissoute. Je dois nécessairement partir de l’un, auquel je donne donc une antécédence hypothétique, afin d’arriver à l’autre. Mais comme il n’y a que deux facteurs ou éléments dans le problème, le sujet et l’objet, et comme il est laissé indéterminé par lequel je dois commencer, il y a deux cas également possibles.

1. SOIT L’OBJECTIF EST PRIS COMME LE PREMIER, ET ALORS NOUS AVONS À RENDRE COMPTE DE LA SURVENANCE DU SUBJECTIF, QUI SE COALISE AVEC LUI.

La notion du subjectif n’est pas contenue dans la notion de l’objectif. Au contraire, ils s’excluent mutuellement. Le subjectif doit donc survenir à l’objectif. La conception de la nature n’implique apparemment pas la co-présence d’une intelligence en faisant un duplicata idéal, c’est-à-dire en la représentant. Ce bureau, par exemple, serait (selon nos notions naturelles), même s’il n’existait aucun être sentant pour le regarder. Ceci est donc le problème de la philosophie naturelle. Elle suppose l’objectif ou la nature inconsciente comme le premier, et doit donc expliquer comment l’intelligence peut lui survenir, ou comment elle-même peut croître jusqu’à l’intelligence. S’il apparaissait que tous les naturalistes éclairés, sans s’être distinctement posé le problème, ont pourtant constamment évolué dans la ligne de sa solution, cela doit offrir une forte présomption que le problème lui-même est fondé dans la nature. Car si toute connaissance a, pour ainsi dire, deux pôles réciproquement requis et présupposés, toutes les sciences doivent procéder de l’un ou de l’autre, et doivent tendre vers l’opposé jusqu’au point équatorial où les deux sont réconciliés et deviennent identiques. La tendance nécessaire de toute philosophie naturelle est donc de la nature vers l’intelligence ; et ceci, et nul autre, est le vrai fondement et l’occasion de l’effort instinctif pour introduire la théorie dans nos vues sur les phénomènes naturels. La perfection suprême de la philosophie naturelle consisterait dans la parfaite spiritualisation de toutes les lois de la nature en lois de l’intuition et de l’intellect. Les phénomènes (le matériel) disparaissent le plus complètement, et seules les lois (le formel) doivent demeurer. De là vient que, dans la nature elle-même, plus le principe de la loi jaillit, plus l’enveloppe tombe, plus les phénomènes eux-mêmes deviennent spirituels et finissent par cesser tout à fait dans notre conscience. Les phénomènes optiques ne sont qu’une géométrie, dont les lignes sont tracées par la lumière, et la matérialité de cette lumière elle-même est déjà devenue un sujet de doute. Dans les apparences du magnétisme, toute trace de matière est perdue, et des phénomènes de gravitation, que plus d’un parmi les plus illustres Newtoniens ont déclaré n’être concevables autrement que comme une influence spirituelle immédiate, il ne reste rien que sa loi, dont l’exécution sur une vaste échelle est le mécanisme des mouvements célestes. La théorie de la philosophie naturelle serait alors complétée, quand toute la nature serait démontrée comme identique en essence à ce qui, dans sa plus haute puissance connue, existe dans l’homme comme intelligence et conscience de soi ; quand les cieux et la terre proclameront non seulement la puissance de leur créateur, mais la gloire et la présence de leur Dieu, tel qu’il apparut au grand prophète durant la vision du mont dans les franges de sa divinité.

Ceci peut suffire à montrer que même la science naturelle, qui commence par le phénomène matériel comme la réalité et la substance des choses existantes, aboutit pourtant par la nécessité de théoriser inconsciemment, et pour ainsi dire instinctivement, à la nature comme une intelligence ; et par cette tendance, la science de la nature devient finalement la philosophie naturelle, l’un des deux pôles de la science fondamentale.

2. OU LE SUBJECTIF EST PRIS COMME LE PREMIER, ET LE PROBLÈME EST ALORS COMMENT LUI SURVIENT UN OBJECTIF COÏNCIDENT.

Dans la poursuite de ces sciences, notre succès dans chacune dépend d’une adhésion austère et fidèle à ses propres principes, avec une séparation et une exclusion soigneuses de ceux qui appartiennent à la science opposée. De même que le philosophe naturel, qui dirige ses vues vers l’objectif, évite par-dessus tout l’intermélange du subjectif dans sa connaissance, comme par exemple, les suppositions arbitraires ou plutôt les suflictions, les qualités occultes, les agents spirituels, et la substitution de causes finales aux causes efficientes ; ainsi, d’autre part, le philosophe transcendantal ou intellectuel est tout aussi anxieux d’exclure toute interpellation de l’objectif dans les principes subjectifs de sa science, comme par exemple l’hypothèse d’empreintes ou de configurations dans le cerveau, correspondant à des images miniatures sur la rétine peintes par des rayons de lumière provenant d’originaux supposés, qui ne sont pas les objets immédiats et réels de la vision, mais des déductions à partir de celle-ci pour des besoins d’explication. Cette purification de l’esprit est effectuée par un scepticisme absolu et scientifique, auquel l’esprit se détermine volontairement dans le but spécifique d’une certitude future. Descartes, qui (dans ses méditations) donna lui-même le premier, du moins parmi les modernes, un bel exemple de ce doute volontaire, de cette indétermination autodéterminée, exprime heureusement son extrême différence avec le scepticisme de la vanité ou de l’irréligion : Nec tamen in Scepticos imitabar, qui dubitant tantum ut dubitent, et praeter incertitudinem ipsam nihil quaerunt. Nam contra totus in eo eram ut aliquid certi reperirem [51]. Elle n’est pas moins distincte dans ses motifs et sa fin dernière que dans ses objets propres, qui ne sont pas, comme dans le scepticisme ordinaire, les préjugés de l’éducation et des circonstances, mais ces préjugés originels et innés que la nature elle-même a plantés dans tous les hommes, et qui, pour tous sauf pour le philosophe, sont les premiers principes de la connaissance et l’épreuve ultime de la vérité.

Or, ces préjugés essentiels sont tous réductibles à la seule présomption fondamentale, QU’IL EXISTE DES CHOSES EN DEHORS DE NOUS. Comme cela, d’une part, ne provient ni de fondements ni d’arguments, et pourtant, d’autre part, demeure à l’épreuve de toutes les tentatives pour l’éliminer par des fondements ou des arguments (naturam furca expellas tamen usque redibit ;) d’une part revendique une certitude IMMÉDIATE comme une position à la fois indémontrable et irrésistible, et pourtant, d’autre part, dans la mesure où elle se réfère à quelque chose d’essentiellement différent de nous-mêmes, voire en opposition à nous-mêmes, laisse inconcevable comment elle pourrait éventuellement devenir une partie de notre conscience immédiate ; (en d’autres termes comment ce qui, ex hypothesi, est et continue d’être extrinsèque et étranger à notre être, devrait devenir une modification de notre être) le philosophe se contraint donc à traiter cette foi comme rien de plus qu’un préjugé, inné certes et connaturel, mais tout de même un préjugé.

L’autre position, qui non seulement réclame mais nécessite l’admission de sa certitude immédiate, aussi bien pour la raison scientifique du philosophe que pour le sens commun de l’humanité en général, à savoir, JE SUIS, ne peut pas si correctement être qualifiée de préjugé. Elle est sans fondement, certes ; mais alors, dans l’idée même, elle exclut tout fondement, et séparée de la conscience immédiate, elle perd tout son sens et toute sa portée. Elle est sans fondement ; mais seulement parce qu’elle est elle-même le fondement de toute autre certitude. Or, la contradiction apparente, à savoir que la première position, l’existence des choses en dehors de nous, qui de par sa nature ne peut être immédiatement certaine, devrait être reçue aussi aveuglément et aussi indépendamment de tout fondement que l’existence de notre propre être, le philosophe transcendantal ne peut la résoudre que par la supposition que la première est inconsciemment impliquée dans la seconde ; qu’elle est non seulement cohérente mais identique, et une seule et même chose avec notre propre conscience de soi immédiate. Démontrer cette identité est la fonction et l’objet de sa philosophie.

Si l’on dit que c’est de l’idéalisme, qu’on se souvienne que ce n’est de l’idéalisme que dans la mesure où c’est en même temps, et pour cette raison même, le réalisme le plus vrai et le plus contraignant. Car en quoi consiste proprement le réalisme de l’humanité ? Dans l’assertion qu’il existe quelque chose en dehors d’eux, quoi, ou comment, ou où, ils l’ignorent, qui occasionne les objets de leur perception ? Oh non ! Ce n’est ni connaturel ni universel. C’est ce que quelques-uns ont enseigné et appris dans les écoles, et que le grand nombre répète sans se questionner sur leur propre sens. Le réalisme commun à toute l’humanité est bien plus ancien et repose infiniment plus profondément que cette explication hypothétique de l’origine de nos perceptions, une explication écrémée de la simple surface de la philosophie mécanique. C’est la table elle-même que l’homme de sens commun croit voir, non le fantôme d’une table, à partir duquel il pourrait déduire par voie d’argument la réalité d’une table qu’il ne voit pas. Si détruire la réalité de tout ce que nous contemplons réellement est de l’idéalisme, qu’est-ce qui peut l’être plus outrageusement que le système de la métaphysique moderne, qui nous bannit dans un pays d’ombres, nous entoure d’apparitions et distingue la vérité de l’illusion seulement par la majorité de ceux qui font le même rêve ? « J’ai affirmé que le monde était fou », s’est exclamé le pauvre Lee, « et le monde a dit que j’étais fou, et maudits soient-ils, ils m’ont mis en minorité. »

C’est vers le réalisme vrai et originel que je voudrais diriger l’attention. Celui-ci croit et ne demande ni plus ni moins que l’objet qu’il contemple ou se présente à lui-même est l’objet réel et véritable. En ce sens, autant nous pouvons lutter contre cela, nous naissons tous collectivement idéalistes, et c’est donc, et seulement pour cela, que nous sommes en même temps réalistes. Mais les philosophes des écoles ne savent rien de cela, ou méprisent cette foi comme le préjugé du vulgaire ignorant, parce qu’ils vivent et se meuvent dans une foule de phrases et de notions dont la nature humaine a disparu depuis longtemps. Oh, vous qui vous révérez vous-mêmes, et marchez humblement avec la divinité dans vos propres cœurs, vous êtes dignes d’une meilleure philosophie ! Laissez les morts enterrer les morts, mais préservez votre nature humaine, dont la profondeur n’a jamais été sondée par une philosophie composée de notions et de simples entités logiques.

Dans le troisième traité de ma Logosophia, annoncé à la fin de ce volume, je donnerai (Deo volente) les démonstrations et les constructions de la Philosophie Dynamique scientifiquement arrangées. C’est, selon ma conviction, rien d’autre que le système de Pythagore et de Platon ravivé et purifié d’impurs mélanges. Doctrina per tot manus tradita tandem in vappam desiit ! La science de l’arithmétique fournit des exemples montrant qu’une règle peut être utile dans l’application pratique, et pour l’objet particulier peut être suffisamment authentifiée par le résultat, avant d’avoir elle-même été pleinement démontrée. Il suffit qu’elle soit rendue intelligible. Ceci, je l’espère, aura été accompli dans les Thèses suivantes pour ceux de mes lecteurs qui sont disposés à m’accompagner à travers le chapitre suivant, dans lequel les résultats seront appliqués à la déduction de l’Imagination, et avec elle aux principes de la production et de la critique géniale dans les beaux-arts.

THÈSE I

La vérité est corrélative à l’être. Une connaissance sans réalité correspondante n’est pas une connaissance ; si nous savons, il doit y avoir quelque chose de connu par nous. Savoir est, dans son essence même, un verbe actif.

THÈSE II

Toute vérité est soit médiate, c’est-à-dire dérivée de quelque autre vérité ou vérités ; soit immédiate et originale. Cette dernière est absolue, et sa formule est A. A. ; la première est d’une certitude dépendante ou conditionnelle, et représentée dans la formule B. A. La certitude qui adhère à A est attribuable à B.

SCOLIE. Une chaîne sans maillon principal, duquel tous les anneaux dériveraient leur stabilité, ou une série sans premier, a été assez justement comparée à une file d’aveugles, chacun tenant le pan du vêtement de celui qui le précède, s’étendant hors de vue, mais tous avançant sans la moindre déviation en une ligne droite. On prendrait naturellement pour acquis qu’il y avait un guide à la tête de la file : que dirait-on si l’on répondait, Non ! Monsieur, les hommes sont sans nombre, et une cécité infinie remplace la vue ?

Également inconcevable est un cycle de vérités égales sans un principe commun et central, qui prescrit à chacune sa sphère propre dans le système de la science. Que l’absurdité ne nous frappe pas si immédiatement, qu’elle ne semble pas également inimaginable, est dû à un acte subreptice de l’imagination, qui, instinctivement et sans que nous le remarquions, non seulement comble les espaces intermédiaires, et contemple le cycle (de B. C. D. E. F. etc.) comme un cercle continu (A.) donnant à tous collectivement l’unité de leur orbite commune ; mais fournit également, par une sorte de subintelligitur, la puissance centrale unique, qui rend le mouvement harmonieux et cyclique.

THÈSE III

Nous devons donc chercher quelque vérité absolue capable de communiquer à d’autres positions une certitude qu’elle n’a pas elle-même empruntée ; une vérité fondée en soi, inconditionnée et connue par sa propre lumière. En bref, nous devons trouver un quelque chose qui est, simplement parce qu’il est. Pour être tel, il doit être un qui est son propre prédicat, du moins dans la mesure où tous les autres prédicats nominaux doivent être des modes et des répétitions de lui-même. Son existence aussi doit être telle qu’elle exclue la possibilité de nécessiter une cause ou un antécédent sans absurdité.

THÈSE IV

Qu’il ne puisse y avoir qu’un seul tel principe, peut être prouvé a priori ; car s’il y en avait deux ou plus, chacun devrait se référer à quelque autre, par lequel son égalité est affirmée ; par conséquent, aucun ne serait auto-établi, comme l’hypothèse l’exige. Et a posteriori, cela sera prouvé par le principe lui-même lorsqu’il sera découvert, comme impliquant une antécédence universelle dans sa conception même.

SCOLIE. Si nous affirmons d’une planche qu’elle est bleue, le prédicat (bleu) est accidentel, et non impliqué dans le sujet, planche. Si nous affirmons d’un cercle qu’il est équirayonné, le prédicat est certes impliqué dans la définition du sujet ; mais l’existence du sujet lui-même est contingente, et suppose à la fois une cause et un percipient. Le même raisonnement s’appliquera au nombre indéfini de vérités supposées indémontrables exemptées de l’approche profane de l’investigation philosophique par l’aimable Beattie, et d’autres inaugurateurs moins éloquents et pas plus profonds du sens commun sur le trône de la philosophie ; une tentative infructueuse, ne serait-ce que parce que c’est la double fonction de la philosophie que de réconcilier la raison avec le sens commun, et d’élever le sens commun en raison.

THÈSE V

Un tel principe ne peut être aucune CHOSE ni aucun OBJET. Chaque chose est ce qu’elle est en conséquence de quelque autre chose. Une chose infinie et indépendante [52] n’est pas moins une contradiction qu’un cercle infini ou un triangle sans côté. De plus, une chose est ce qui est capable d’être un objet qui lui-même n’est pas le seul percipient. Mais un objet est inconcevable sans un sujet comme son antithèse. Omne perceptum percipientem supponit.

Mais le principe ne peut pas non plus être trouvé dans un sujet en tant que sujet, distingué par opposition d’un objet : car unicuique percipienti aliquid objicitur perceptum. Il ne doit donc être trouvé ni dans l’objet ni dans le sujet pris séparément, et par conséquent, comme aucun autre tiers n’est concevable, il doit être trouvé dans ce qui n’est exclusivement ni sujet ni objet, mais qui est l’identité des deux.

THÈSE VI

Ce principe, ainsi caractérisé, se manifeste dans la SOMME ou JE SUIS ; que j’exprimerai désormais indistinctement par les mots esprit, moi, et conscience de soi. En cela, et en cela seul, l’objet et le sujet, l’être et le connaître, sont identiques, chacun impliquant et supposant l’autre. En d’autres termes, c’est un sujet qui devient un sujet par l’acte de se construire objectivement à lui-même ; mais qui n’est jamais un objet qu’en soi, et seulement dans la mesure où, par ce même acte, il devient un sujet. Il peut donc être décrit comme une auto-duplication perpétuelle d’une seule et même puissance en objet et sujet, qui se présupposent mutuellement, et ne peuvent exister que comme antithèses.

SCHOLIE. Si l’on demande à un homme comment il sait qu’il est, il ne peut répondre que : sum quia sum. Mais si (l’absoluité de cette certitude ayant été admise) on lui demande encore comment lui, la personne individuelle, a été amené à être, alors, en relation avec le fondement de son existence, et non avec le fondement de sa connaissance de cette existence, il pourrait répondre : sum quia Deus est, ou, plus philosophiquement encore : sum quia in Deo sum.

Mais si nous élevons notre conception jusqu’au soi absolu, le grand JE SUIS éternel, alors le principe de l’être et de la connaissance, de l’idée et de la réalité ; le fondement de l’existence et le fondement de la connaissance de l’existence sont absolument identiques, Sum quia sum [53] ; je suis, parce que je m’affirme être ; je m’affirme être, parce que je suis.

THÈSE VII

Si donc je ne me connais que par moi-même, il est contradictoire d’exiger tout autre prédicat du soi que celui de la conscience de soi. Ce n’est que dans la conscience de soi d’un esprit que se trouve l’identité requise de l’objet et de la représentation ; car c’est en cela que consiste l’essence d’un esprit, qu’il est auto-représentatif. Si donc ceci est la seule vérité immédiate, dans la certitude de laquelle la réalité de notre connaissance collective est fondée, il doit s’ensuivre que l’esprit, dans tous les objets qu’il contemple, ne contemple que lui-même. Si cela pouvait être prouvé, la réalité immédiate de toute connaissance intuitive serait assurée. Il a été démontré qu’un esprit est ce qui est son propre objet, non pas pourtant originellement un objet, mais un sujet absolu pour lequel tout, lui-même inclus, peut devenir un objet. Il doit donc être un ACTE ; car tout objet est, en tant qu’objet, mort, fixe, incapable en soi de toute action, et nécessairement fini. De plus, l’esprit (originellement l’identité de l’objet et du sujet) doit en un certain sens dissoudre cette identité, afin d’en être conscient ; fit alter et idem. Mais cela implique un acte, et il s’ensuit donc que l’intelligence ou la conscience de soi est impossible, excepté par et dans une volonté. L’esprit conscient de soi est donc une volonté ; et la liberté doit être supposée comme un fondement de la philosophie, et ne peut jamais en être déduite.

THÈSE VIII

Tout ce qui est objectif dans son origine est, en tant que tel, nécessairement fini. Par conséquent, puisque l’esprit n’est pas originellement un objet, et puisque le sujet existe en antithèse à un objet, l’esprit ne peut originellement être fini. Mais il ne peut pas non plus être un sujet sans devenir un objet, et, comme il est originellement l’identité des deux, il ne peut être conçu ni comme infini ni comme fini exclusivement, mais comme l’union la plus originelle des deux. Dans l’existence, dans la réconciliation et dans la récurrence de cette contradiction consiste le processus et le mystère de la production et de la vie.

THÈSE IX

Ce principium commune essendi et cognoscendi, tel qu’il subsiste dans une VOLONTÉ, ou ACTE primaire d’auto-duplication, est le principe médiat ou indirect de toute science ; mais il est le principe immédiat et direct de la science ultime seule, c’est-à-dire de la philosophie transcendantale seule. Car il faut se souvenir que toutes ces thèses se réfèrent uniquement à l’une des deux sciences polaires, à savoir celle qui commence par le subjectif et s’y confine rigoureusement, laissant l’objectif (pour autant qu’il est exclusivement objectif) à la philosophie naturelle, qui est son pôle opposé. Dans son idée même, donc, en tant que connaissance systématique de notre CONNAÎTRE collectif (scientia scientiae), elle implique la nécessité d’un principe suprême du connaître, qui soit à la fois la source et la forme accompagnant tous les actes particuliers de l’intellect et de la perception. Cela, comme il a été démontré, ne peut être trouvé que dans l’acte et l’évolution de la conscience de soi. Nous n’étudions pas un principium essendi absolu ; car alors, je l’admets, de nombreuses objections valables pourraient être soulevées contre notre théorie ; mais un principium cognoscendi absolu. Le résultat des deux sciences, ou leur point équatorial, serait le principe d’une philosophie totale et indivise, comme, pour des raisons de prudence, j’ai choisi de l’anticiper dans le Scholie à la Thèse VI et dans la note jointe. En d’autres termes, la philosophie passerait dans la religion, et la religion deviendrait inclusive de la philosophie. Nous commençons par le JE ME CONNAIS, afin de finir par le JE SUIS absolu. Nous procédons du SOI, afin de perdre et de trouver tout soi en DIEU.

THÈSE X

Le philosophe transcendantal ne demande pas quel fondement ultime de notre connaissance pourrait se trouver en dehors de notre connaître, mais quel est le dernier terme dans notre connaître lui-même, au-delà duquel nous ne pouvons passer. Le principe de notre connaître est cherché au sein de la sphère de notre connaître. Ce doit être, par conséquent, quelque chose qui peut être connu lui-même. Il est seulement affirmé que l’acte de la conscience de soi est pour nous la source et le principe de toute notre connaissance possible. Si, abstraite de nous, il existe quelque chose de plus élevé et au-delà de cet auto-connaître primaire, qui est pour nous la forme de tout notre connaître, cela doit être décidé par le résultat.

Que la conscience de soi soit le point fixe, auquel tout pour nous est chevillé et annexé, n’a besoin d’aucune preuve supplémentaire. Mais que la conscience de soi puisse être la modification d’une forme supérieure d’être, peut-être d’une conscience supérieure, et celle-ci encore d’une plus élevée, et ainsi de suite dans un processus à l’infini ; en bref, que la conscience de soi puisse être elle-même quelque chose d’explicable par quelque chose, qui doit se trouver au-delà de la possibilité de notre connaissance, parce que la synthèse entière de notre intelligence est d’abord formée dans et par la conscience de soi, ne nous concerne en rien en tant que philosophes transcendantaux. Car pour nous, la conscience de soi n’est pas une sorte d’être, mais une sorte de connaître, et qui plus est la plus élevée et la plus lointaine qui existe pour nous. Il peut cependant être montré, et cela a été en partie déjà montré plus tôt, que même lorsque l’Objectif est supposé comme le premier, nous ne pouvons jamais passer au-delà du principe de la conscience de soi. Si nous tentions de le faire, nous serions repoussés de fondement en fondement, dont chacun cesserait d’être un fondement au moment où nous prendrions appui dessus. Nous serions entraînés dans le gouffre d’une série infinie. Mais cela ferait que notre raison contredirait la fin et le but de toute raison, à savoir l’unité et le système. Ou bien nous devons rompre la série arbitrairement, et affirmer un quelque chose absolu qui est en soi et par soi à la fois cause et effet (causa sui), sujet et objet, ou plutôt l’identité absolue des deux. Mais comme cela est inconcevable, excepté dans une conscience de soi, il s’ensuit que même en tant que philosophes naturels, nous devons arriver au même principe dont, en tant que philosophes transcendantaux, nous sommes partis ; c’est-à-dire, dans une conscience de soi où le principium essendi n’est pas dans la relation de cause à effet avec le principium cognoscendi, mais où l’un et l’autre sont co-inhérents et identiques. Ainsi, le véritable système de la philosophie naturelle place la seule réalité des choses dans un ABSOLU, qui est à la fois causa sui et effectus, pater autopator, uios heautou — dans l’identité absolue du sujet et de l’objet, qu’elle appelle nature, et qui, dans sa puissance la plus haute, n’est rien d’autre que la volonté ou l’intelligence consciente de soi. En ce sens, la position de Malebranche, selon laquelle nous voyons toutes choses en Dieu, est une vérité strictement philosophique ; et tout aussi vraie est l’affirmation de Hobbes, de Hartley, et de leurs maîtres dans la Grèce antique, que toute connaissance réelle suppose une sensation préalable. Car la sensation elle-même n’est que la vision naissante, non pas la cause de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même révélée comme une puissance antérieure dans le processus d’auto-construction.

Makar, ilathi moi ; Pater, ilathi moi Ei para kosmon, Ei para moiran Ton son ethigon !

Gardant donc à l’esprit que l’intelligence est un auto-développement, et non une qualité surajoutée à une substance, nous pouvons faire abstraction de tout degré, et, aux fins de la construction philosophique, le réduire à une nature, sous l’idée d’une puissance indestructible avec deux forces opposées et antagonistes, que, par une métaphore empruntée à l’astronomie, nous pouvons appeler les forces centrifuge et centripète. L’intelligence tend, dans l’une, à s’objectiver, et dans l’autre, à se connaître dans l’objet. Il sera désormais de mon devoir de construire, par une série d’intuitions, les schèmes progressifs qui doivent découler d’une telle puissance avec de telles forces, jusqu’à ce que j’arrive à la plénitude de l’intelligence humaine. Pour mon dessein présent, je suppose une telle puissance comme mon principe, afin d’en déduire une faculté dont la génération, l’agence et l’application forment le contenu du chapitre suivant.

Dans une page précédente, j’ai justifié l’usage des termes techniques en philosophie, chaque fois qu’ils tendent à exclure la confusion de la pensée, et qu’ils aident la mémoire par la singularité exclusive de leur signification plus qu’ils ne peuvent, pour un court instant, égarer l’attention par leur étrangeté. Je crois ne pas avoir étendu ce privilège au-delà des fondements sur lesquels je l’ai réclamé ; à savoir, la commodité de la locution scolastique pour distinguer la nature de tous les degrés, ou plutôt pour exprimer la nature par abstraction du degré, comme par exemple mutéité au lieu de multitude ; ou deuxièmement, par souci de correspondance sonore dans les termes interdépendants ou antithétiques, comme sujet et objet ; ou enfin, pour éviter la récurrence lassante des périphrases et des définitions. Ainsi, je m’aventurerai à utiliser potence, afin d’exprimer un degré spécifique d’une puissance, à l’imitation des algébristes. J’ai même risqué le nouveau verbe potencier, avec ses dérivés, afin d’exprimer la combinaison ou le transfert des puissances. Il en va des termes nouveaux ou inhabituels comme des privilèges dans les cours de justice ou la législature ; il ne peut y avoir de privilège légitime là où il existe déjà une loi positive adéquate à l’objet ; et lorsqu’il n’existe aucune loi, le privilège doit être justifié par sa conformité avec la fin, ou cause finale, de toute loi. Les mots inhabituels et nouvellement forgés sont sans doute un mal ; mais le flou, la confusion et l’expression imparfaite de nos pensées sont un mal bien plus grand. Tout système qui se trouve dans la nécessité d’utiliser des termes non familiarisés par la métaphysique en vogue sera décrit comme écrit dans un style inintelligible, et l’auteur doit s’attendre à l’accusation d’avoir substitué un jargon savant à une conception claire ; tandis que, selon le credo de nos philosophes modernes, rien n’est jugé être une conception claire, sinon ce qui est représentable par une image distincte. Ainsi le concevable est réduit dans les limites du picturable. Hinc patet, qui fiat, ut cum irrepraesentabile et impossibile vulgo ejusdem significatus habeantur, conceptus tam continui, quam infiniti, a plurimis rejiciantur, quippe quorum, secundum leges cognitionis intuitivae, repraesentatio est impossibilis. Quanquam autem harum e non paucis scholis explosarum notionum, praesertim prioris, causam hic non gero, maximi tamen momenti erit monuisse gravissimo illos errore labi, qui tam perverse argumentandi ratione utuntur. Quicquid enim repugnat legibus intellectus et rationis, utique est impossibile ; quod autem, cum rationis purae sit objectum, legibus cognitionis intuitivae tantummodo non subest, non item. Nam hic dissensus inter facultatem sensitivam et intellectualem, (quarum indolem mox exponam,) nihil indigitat, nisi, quas mens ab intellectu acceptas fert ideas abstractas, illas in concreto exsequi et in intuitus commutare saepenumero non posse. Haec autem reluctantia subjectiva mentitur, ut plurimum, repugnantiam aliquam objectivam, et incautos facile fallit, limitibus, quibus mens humana circumscribitur, pro iis habitis, quibus ipsa rerum essentia continetur. [54]

Les critiques qui sont les plus prompts à porter cette accusation de pédanterie et d’inintelligibilité sont les plus enclins à négliger le fait important que, outre le langage des mots, il existe un langage des esprits (sermo interior), et que le premier n’est que le véhicule du second. Par conséquent, leur assurance qu’ils ne comprennent pas l’écrivain philosophe, au lieu de prouver quoi que ce soit contre la philosophie, peut fournir une présomption égale, et (caeteris paribus) même plus forte, contre leur propre talent philosophique.

Grands sont en effet les obstacles qu’un métaphysicien anglais doit rencontrer. Parmi ses juges les plus respectables et les plus intelligents, il y en aura beaucoup qui ont consacré leur attention exclusivement aux soucis et aux intérêts de la vie humaine, et qui apportent à la lecture d’un système philosophique une aversion habituelle pour toutes les spéculations dont l’utilité et l’application ne sont pas évidentes et immédiates. À ceux-ci, je voudrais en premier lieu simplement opposer une autorité qu’eux-mêmes tiennent pour vénérable, celle de Lord Bacon : non inutiles Scientiae existimandae sunt, quarum in se nullus est usus, si ingenia acuant et ordinent.

Il en est d’autres dont les préjugés sont encore plus redoutables, dans la mesure où ils sont fondés sur leurs sentiments moraux et leurs principes religieux, qui avaient été alarmés et choqués par les dogmes impies et pernicieux défendus par Hume, Priestley et les fatalistes ou nécessitariens français ; dont certains avaient perverti les raisonnements métaphysiques pour nier les mystères et, en vérité, toutes les doctrines particulières du christianisme ; et d’autres même pour subvertir toute distinction entre le bien et le mal. Je demanderais à de tels hommes de considérer ce qu’un éminent et heureux défenseur de la foi chrétienne a observé, à savoir que la vraie métaphysique n’est rien d’autre que la vraie théologie, et qu’en fait, les écrivains qui leur ont causé une si juste offense étaient des sophistes qui avaient tiré profit de la négligence générale dans laquelle la science de la logique est malheureusement tombée, plutôt que des métaphysiciens, un nom d’ailleurs que ces écrivains furent les premiers à rejeter comme dénué de sens. Deuxièmement, je leur rappellerais qu’aussi longtemps qu’il y aura dans le monde des hommes pour qui le Gnothi seauton est un instinct et un commandement de leur propre nature, aussi longtemps il y aura des métaphysiciens et des spéculations métaphysiques ; que la fausse métaphysique ne peut être contrecarrée efficacement que par la vraie métaphysique seule ; et que si le raisonnement est clair, solide et pertinent, la vérité déduite ne peut jamais être moins précieuse en raison de la profondeur d’où elle a pu être tirée.

Une troisième classe se déclare amicale envers la métaphysique, et croit qu’ils sont eux-mêmes des métaphysiciens. Ils n’ont aucune objection au système ou à la terminologie, pourvu que ce soit la méthode et la nomenclature auxquelles ils ont été familiarisés dans les écrits de Locke, Hume, Hartley, Condillac, ou peut-être du Dr. Reid et du professeur Stewart. Aux objections venant de cette cause, il est une réponse suffisante : c’est qu’un objet principal de ma tentative était de démontrer le flou ou l’insuffisance des termes utilisés dans les écoles métaphysiques de France et de Grande-Bretagne depuis la révolution, et que les erreurs que je me propose d’attaquer ne peuvent subsister qu’autant qu’elles sont dissimulées derrière le masque d’une nomenclature plausible et indéfinie.

Mais le pire et le plus large empêchement demeure. C’est la prédominance d’une philosophie populaire, à la fois contrefaçon et ennemie mortelle de toute recherche métaphysique véritable et virile. C’est cette corruption, introduite par certains éclectiques aphoristiques sans méthode qui, rejetant non seulement tout système, mais toute connexion logique, piochent et choisissent ce qu’il y a de plus plausible et de plus voyant ; qui sélectionnent tous les mots auxquels on peut donner une apparence de sens sans la moindre dépense de pensée ; en bref, tout ce qui peut permettre aux hommes de parler de ce qu’ils ne comprennent pas, avec un soin méticuleux d’éviter tout ce qui pourrait les éveiller à un moment de soupçon sur leur ignorance. C’est là, hélas, une maladie irrémédiable, car elle apporte avec elle, non pas tant une indisposition à l’égard d’un système particulier, mais une perte totale du goût et de la faculté pour tout système et pour toute philosophie. Semblables à des échos qui s’engendrent les uns les autres parmi les montagnes, les louanges ou les blâmes de tels hommes roulent par salves bien après que le coup est parti de l’escopette originale. Sequacitas est potius et coitio quam consensus : et tamen (quod pessimum est) pusillanimitas ista non sine arrogantia et fastidio se offert. [55]

Je vais maintenant procéder à la nature et à la genèse de l’Imagination ; mais je dois d’abord prendre la liberté de noter qu’après une lecture plus attentive des remarques de M. Wordsworth sur l’Imagination, dans sa préface à la nouvelle édition de ses poèmes, je trouve que mes conclusions ne sont pas aussi consensuelles avec les siennes que, je l’avoue, je l’avais tenu pour acquis. Dans un article que j’ai contribué à l’Omniana de M. Southey, « Sur l’âme et ses organes des sens », se trouvent les phrases suivantes : « Ceux-ci (les facultés humaines) je les arrangerais sous les différents sens et puissances : comme l’œil, l’oreille, le toucher, etc. ; la puissance imitative, volontaire et automatique ; l’imagination, ou puissance de mise en forme et de modification ; la fantaisie, ou puissance agrégative et associative ; l’entendement, ou puissance régulatrice, substantielle et réalisatrice ; la raison spéculative, vis theoretica et scientifica, ou la puissance par laquelle nous produisons ou visons à produire l’unité, la nécessité et l’universalité dans toute notre connaissance au moyen de principes a priori [56] ; la volonté, ou raison pratique ; la faculté de choix (en allemand, Willkuehr) et (distincte à la fois de la volonté morale et du choix), la sensation de volition, que j’ai trouvé raisonnable d’inclure sous la rubrique du toucher simple et double. » À cela, pour autant que cela se rapporte au sujet en question, à savoir les mots (la puissance agrégative et associative), l’objection de M. Wordsworth « est seulement que la définition est trop générale. Agréger et associer, évoquer et combiner appartiennent aussi bien à l’Imagination qu’à la Fantaisie. » Je réponds que si, par la puissance d’évoquer et de combiner, M. Wordsworth entend la même chose que ce que j’entendais par agrégative et associative, et rien de plus, je continue à nier que cela appartienne du tout à l’Imagination ; et je suis disposé à conjecturer qu’il a pris la coprésence de la Fantaisie avec l’Imagination pour l’opération de cette dernière isolément. Un homme peut travailler avec deux outils très différents au même moment ; chacun a sa part dans le travail, mais le travail effectué par chacun est distinct et différent. Mais il apparaîtra probablement dans le chapitre suivant que, jugeant nécessaire de remonter beaucoup plus loin que le sujet de M. Wordsworth ne le requerrait ou ne le permettait, j’ai attaché aux deux, Fantaisie et Imagination, une signification qu’il n’avait pas en vue, du moins pendant qu’il écrivait cette préface. Il jugera. Plût au Ciel que je puisse rencontrer beaucoup de tels lecteurs ! Je conclurai avec les mots de l’évêque Jeremy Taylor : « Celui pour qui toutes choses sont une, qui tire toutes choses vers l’un, et voit toutes choses dans l’un, peut jouir de la vraie paix et du repos de l’esprit. » [57]

CHAPITRE XIII

De l’imagination, ou puissance esemplastique

Ô Adam, un Tout-Puissant est, de qui Toutes choses procèdent, et vers qui elles retournent, Si non dépravées du bien, créées toutes Telles à la perfection, une première matière toutes, Douées de formes diverses, de degrés divers De substance, et, dans les choses qui vivent, de vie ; Mais plus raffinées, plus spiritueuses et pures, À mesure qu’elles sont placées plus près de Lui, ou qu’elles tendent vers Lui, Chacune dans ses plusieurs sphères actives assignées, Jusqu’à ce que le corps s’élève jusqu’à l’esprit, dans des limites Proportionnées à chaque espèce. Ainsi de la racine Jaillit plus légère la tige verte, de là les feuilles Plus aériennes : enfin la fleur brillante et consommée Souffle des esprits odorants : les fleurs et leurs fruits, Nourriture de l’homme, par échelle graduelle sublimés, Aspirent aux esprits vitaux : aux animaux : Aux intellectuels ! — donnent et vie et sens, Fantaisie et entendement ; d’où l’âme REÇOIT la RAISON, et la raison est son être, Discursif ou intuitif. [58]

« Sane dicerentur si res corporales nil nisi materiale continerent, verissime in fluxu consistere, neque habere substantiale quicquam, quemadmodum et Platonici olim recte agnovere. »

« Hinc igitur, praeter pure mathematica et phantasiae subjecta, collegi quaedam metaphysica solaque mente perceptibilia, esse admittenda et massae materiali principium quoddam superius et, ut sic dicam, formale addendum : quandoquidem omnes veritates rerum corporearum ex solis axiomatibus logisticis et geometricis, nempe de magno et parvo, toto et parte, figura et situ, colligi non possint ; sed alia de causa et effectu, actioneque et passione, accedere debeant, quibus ordinis rerum rationes salventur. Id principium rerum, an entelecheian an vim appellemus, non refert, modo meminerimus, per solam Virium notionem intelligibiliter explicari. » [59]

Sebomai noeron Kruphian taxin Chorei TI MESON Ou katachuthen. [60]

Des Cartes, parlant en naturaliste et à l'imitation d'Archimède, a dit : donnez-moi de la matière et du mouvement, et je vous construirai l'univers. Nous devons naturellement comprendre qu'il entendait par là : je rendrai la construction de l'univers intelligible. C'est dans le même sens que le philosophe transcendantal dit : accordez-moi une nature possédant deux forces contraires, dont l'une tend à s'étendre à l'infini, tandis que l'autre s'efforce d'appréhender ou de se trouver elle-même dans cet infini, et je ferai surgir devant vous le monde des intelligences avec tout le système de leurs représentations. Toute autre science présuppose l'intelligence comme déjà existante et complète : le philosophe la contemple dans sa croissance, et pour ainsi dire, représente son histoire à l'esprit depuis sa naissance jusqu'à sa maturité.

Le vénérable sage de Koenigsberg a précédé la marche de cette pensée maîtresse en tant que pionnier efficace dans son essai sur l'introduction des quantités négatives en philosophie, publié en 1763. Il y a montré qu'au lieu d'assaillir la science des mathématiques par la métaphysique, comme Berkeley le fit dans son ANALYST, ou de la sophistiquer, comme le fit Wolf, par la vaine tentative de déduire les premiers principes de la géométrie de fondements ontologiques supposés plus profonds, il incombait plutôt au métaphysicien d'examiner si la seule province de la connaissance que l'homme a réussi à ériger en science pure ne pourrait pas fournir des matériaux, ou du moins des indices, pour établir et pacifier le domaine instable, belliqueux et embrouillé de la philosophie. Une imitation de la méthode mathématique avait certes été tentée, sans plus de succès que n'en connut David à vouloir porter l'armure de Saül. Un autre usage est cependant possible et promet bien davantage, à savoir l'application réelle des positions qui avaient si merveilleusement élargi les découvertes de la géométrie, mutatis mutandis, à des sujets philosophiques. Kant, après avoir brièvement illustré l'utilité d'une telle tentative dans les questions d'espace, de mouvement et de quantités infiniment petites telles qu'employées par le mathématicien, passe à l'idée des quantités négatives et à leur transfert dans l'investigation métaphysique. Les opposés, observe-t-il avec justesse, sont de deux sortes, soit logiques, c'est-à-dire absolument incompatibles, soit réels, sans être contradictoires. Les premiers, il les dénomme Nihil negativum irrepraesentabile, dont la connexion produit le non-sens. Un corps en mouvement est quelque chose — Aliquid cogitabile ; mais un corps, en même temps en mouvement et non en mouvement, n'est rien, ou, tout au plus, du vent articulé en non-sens. Mais une force motrice d'un corps dans une direction, et une force égale du même corps dans une direction opposée, ne sont pas incompatibles, et le résultat, à savoir le repos, est réel et représentable. Pour les besoins du calcul mathématique, il est indifférent de savoir quelle force nous qualifions de négative et laquelle de positive, et par conséquent, nous attribuons cette dernière à ce qui se trouve être l'objet principal de nos pensées. Ainsi, si le capital d'un homme est de dix et ses dettes de huit, la soustraction sera la même, que nous appelions le capital une dette négative ou la dette un capital négatif. Mais dans la mesure où cette dernière se rapporte pratiquement au premier, nous représentons naturellement la somme comme 10-8. Il est tout aussi clair que deux forces égales agissant dans des directions opposées, toutes deux étant finies et chacune distinguée de l'autre par sa seule direction, doivent se neutraliser ou se réduire l'une l'autre à l'inaction. Or, la philosophie transcendantale exige : premièrement, que deux forces soient conçues comme se contrecarrant par leur nature essentielle ; non pas seulement par suite de la direction accidentelle de chacune, mais comme étant antérieures à toute direction, voire comme les forces primaires dont les conditions de toutes les directions possibles sont dérivées et déductibles : deuxièmement, que ces forces soient supposées être toutes deux également infinies, toutes deux également indestructibles. Le problème sera alors de découvrir le résultat ou produit de deux telles forces, tel qu'il se distingue du résultat de ces forces qui sont finies et ne tirent leur différence que de la circonstance de leur direction. Lorsque nous aurons formé un schéma ou un contour de ces deux types différents de force, et de leurs résultats différents, par le processus du raisonnement discursif, il nous restera alors à élever la thèse de notionnelle à réelle, en contemplant intuitivement cette puissance unique avec ses deux forces inhérentes, indestructibles mais antagonistes, et les résultats ou générations auxquels leur interpénétration donne existence, dans le principe vivant et dans le processus de notre propre conscience de nous-mêmes. Par quel instrument cela est-il possible, la solution elle-même le découvrira, tout en révélant à qui et pour qui cela est possible. Non omnia possumus omnes. Il existe un génie philosophique, tout comme un génie poétique, qui se distingue de la plus haute perfection du talent non par le degré, mais par la nature.

La contre-action des deux forces supposées ne dépend donc pas de leur rencontre venant de directions opposées ; la puissance qui agit en elles est indestructible ; elle est donc inépuisablement ré-ébulliente ; et comme quelque chose doit être le résultat de ces deux forces, toutes deux également infinies et toutes deux également indestructibles ; et comme le repos ou la neutralisation ne peuvent être ce résultat ; aucune autre conception n'est possible, sinon que le produit doit être un tertium aliquid, ou une génération finie. Par conséquent, cette conception est nécessaire. Or, ce tertium aliquid ne peut être rien d'autre qu'une interpénétration des puissances antagonistes, participant des deux.

* * * * * *

L'ouvrage était transcrit pour l'impression jusqu'à ce point, lorsque je reçus la lettre suivante d'un ami, dont j'ai eu amplement lieu d'estimer et de révérer le jugement pratique, et dont le goût et la sensibilité excluent toutes les excuses que mon amour-propre aurait pu m'inciter à formuler pour plaider contre la décision de conseillers doués d'autant de bon sens, mais de moins de tact et de feeling.

« Cher C.

« Vous me demandez mon opinion concernant votre Chapitre sur l'Imagination, tant sur les impressions qu'il a produites sur moi-même que sur celles que je pense qu'il fera sur le Public, c'est-à-dire cette partie du public qui, par le titre de l'ouvrage et par le fait qu'il forme une sorte d'introduction à un volume de poèmes, constituera probablement la grande majorité de vos lecteurs.

« Quant à moi, et en énonçant en premier lieu l'effet sur mon entendement, vos opinions et votre méthode d'argumentation étaient non seulement si nouvelles pour moi, mais si directement à l'opposé de tout ce que j'avais été accoutumé à considérer comme vérité, que même si j'avais compris vos prémisses suffisamment pour les admettre, et si j'avais vu la nécessité de vos conclusions, j'aurais encore été dans cet état d'esprit que vous avez si ingénieusement développé dans votre note du Chapitre IV, comme l'antithèse de celui dans lequel se trouve un homme lorsqu'il commet un contresens. Pour reprendre vos propres mots, je me serais senti comme si j'avais marché sur la tête.

« L'effet sur mes sentiments, en revanche, je ne peux mieux le représenter qu'en supposant que je n'avais connu que nos légères et aériennes chapelles de secours modernes, et qu'alors, pour la première fois, j'avais été placé, et laissé seul, dans l'une de nos plus grandes cathédrales gothiques par une nuit d'automne venteuse et au clair de lune. "Tantôt dans la lueur, tantôt dans la pénombre" ; souvent dans une obscurité palpable, non sans une sensation glaciale de terreur ; puis, émergeant soudain dans des lumières larges mais visionnaires avec des ombres colorées aux formes fantastiques, tout étant orné d'insignes sacrés et de symboles mystiques ; et, de temps à autre, tombant en plein sur des peintures et des images en pierre de grands hommes dont je connaissais les noms, mais qui me regardaient avec des visages et une expression des plus dissemblables de tout ce que j'avais eu l'habitude d'associer à ces noms. Ceux que l'on m'avait appris à vénérer comme presque surhumains par l'ampleur de leur intellect, je les trouvais perchés dans de petites niches à entrelacs, tels des nains grotesques ; tandis que les grotesques, selon ma croyance jusqu'alors, se tenaient à garder le maître-autel avec tous les caractères de l'apothéose. En bref, ce que j'avais supposé être des substances s'amincissaient en ombres, tandis que partout les ombres étaient approfondies en substances :

Si substance peut être appelée ce qui semblait ombre, Car chacune semblait l'autre !

« Pourtant, après tout, je ne pouvais m'empêcher de répéter les vers que vous aviez cités d'un poème manuscrit de vous-même dans le FRIEND, et appliqués à une œuvre de M. Wordsworth, bien qu'avec quelques mots modifiés :

------Un conte orphique en vérité, Un conte obscur de hautes et passionnées pensées Chanté sur une étrange musique !

« Soyez assuré, cependant, que j'attends avec impatience votre grand livre sur la PHILOSOPHIE CONSTRUCTIVE, que vous avez promis et annoncé : et que je ferai de mon mieux pour le comprendre. Seulement, je ne vous promettrai pas de descendre avec vous dans la sombre grotte de Trophonius, pour m'y frotter les yeux afin de faire jaillir les étincelles et les éclats figurés que vous exigez que je voie.

« Voilà pour moi-même. Mais quant au Public, je n'hésite pas un instant à vous conseiller et à vous presser de retirer le Chapitre du présent ouvrage, et de le réserver pour vos traités annoncés sur le Logos ou l'intellect communicatif chez l'Homme et la Divinité. Premièrement, parce qu'imparfaitement que je comprenne le présent Chapitre, je vois clairement que vous en avez trop fait, et pourtant pas assez. Vous avez été obligé d'omettre tant de liens, par nécessité de compression, que ce qui reste ressemble (si je puis revenir à mon illustration précédente) aux fragments des marches en colimaçon d'une vieille tour en ruine. Deuxièmement, un argument encore plus fort (du moins un argument dont je suis sûr qu'il sera plus convaincant pour vous) est que vos lecteurs auront à la fois le droit et la raison de se plaindre de vous. Ce Chapitre, qui ne pourra, une fois imprimé, représenter moins d'une centaine de pages, augmentera nécessairement beaucoup le coût de l'ouvrage ; et chaque lecteur qui, comme moi, n'est ni préparé ni peut-être fait pour l'étude d'un sujet si abstrus traité de manière si abstruse, sera, comme je l'ai laissé entendre auparavant, presque en droit de vous accuser d'une sorte d'imposture à son égard. Car qui, pourrait-il observer à juste titre, aurait pu, à partir de votre page de titre, à savoir "Ma Vie et mes Opinions Littéraires", publiée de surcroît en introduction à un volume de poèmes divers, anticiper, ou même conjecturer, un long traité sur le Réalisme Idéal qui entretient avec Plotin le même rapport d'abstrusité que Plotin avec Platon. Il sera bon, si vous n'avez déjà pas trop de dissertation métaphysique dans votre ouvrage, bien que, comme la plus grande partie de la dissertation soit historique, elle sera sans doute à la fois intéressante et instructive pour beaucoup d'esprits non préparés pour qui vos spéculations sur la puissance esemplastique seraient totalement inintelligibles. Soyez assuré que, si vous publiez ce Chapitre dans le présent ouvrage, on vous rappellera le Siris de l'évêque Berkeley, annoncé comme un Essai sur l'eau de goudron, qui, commençant par le Goudron, finit par la Trinité, l'omne scibile formant l'espace intermédiaire. Je dis dans le présent ouvrage. Dans ce plus grand ouvrage auquel vous avez consacré tant d'années, et une étude si intense et variée, il sera à sa juste place. Votre prospectus aura décrit et annoncé à la fois son contenu et sa nature ; et si des personnes l'achètent, qui ne ressentent aucun intérêt pour les sujets qu'il traite, elles n'auront qu'à s'en prendre à elles-mêmes.

« Je pourrais ajouter à ces arguments un autre dérivé de motifs pécuniaires, et particulièrement des effets probables sur la vente de votre présente publication ; mais ils pèseraient peu pour vous par rapport aux précédents. D'ailleurs, j'ai longtemps observé que les arguments tirés de vos intérêts personnels agissent plus souvent sur vous comme des narcotiques que comme des stimulants, et que dans les affaires d'argent vous avez une petite part de nature porcine dans votre idiosyncrasie morale, et que, comme ces aimables créatures, vous devez occasionnellement être tiré à reculons du bateau pour vous décider à y entrer. Que tout succès vous accompagne, car si la pensée ardue et la lecture ardue sont des mérites, vous les avez mérités.

« Votre affectueux, etc. »

À la suite de cette lettre très judicieuse, qui a produit une conviction complète sur mon esprit, je me contenterai pour le présent d'exposer le résultat principal du chapitre, que j'ai réservé pour cette future publication, dont le lecteur trouvera un prospectus détaillé à la fin du second volume.

L'Imagination, je la considère alors comme primaire ou secondaire. L'Imagination primaire, je la tiens pour la puissance vivante et l'agent premier de toute perception humaine, et comme une répétition dans l'esprit fini de l'acte éternel de création dans le JE SUIS infini. L'Imagination secondaire, je la considère comme un écho de la précédente, coexistant avec la volonté consciente, tout en étant identique à la primaire dans le genre de son agence, et ne différant que par le degré et le mode de son opération. Elle dissout, diffuse, dissipe, afin de recréer : ou, là où ce processus est rendu impossible, elle lutte tout de même pour idéaliser et unifier. Elle est essentiellement vitale, tout comme tous les objets (en tant qu'objets) sont essentiellement fixes et morts.

La FANTAISIE, au contraire, n'a pas d'autres jetons avec lesquels jouer que des fixités et des définis. La fantaisie n'est en vérité rien d'autre qu'un mode de mémoire émancipé de l'ordre du temps et de l'espace ; tout en étant mêlée à, et modifiée par, ce phénomène empirique de la volonté que nous exprimons par le mot Choix. Mais tout autant que la mémoire ordinaire, la Fantaisie doit recevoir tous ses matériaux tout faits de la loi de l'association.

CHAPITRE XIV

Occasion des Lyrical Ballads, et objets proposés à l'origine — Préface à la seconde édition — La controverse qui s'ensuivit, ses causes et son acrimonie — Définitions philosophiques d'un Poème et de la Poésie avec scolies.

Durant la première année où M. Wordsworth et moi étions voisins, nos conversations tournaient fréquemment sur les deux points cardinaux de la poésie, le pouvoir d'exciter la sympathie du lecteur par une adhésion fidèle à la vérité de la nature, et le pouvoir de donner l'intérêt de la nouveauté par les couleurs modifiantes de l'imagination. Le charme soudain que les accidents de lumière et d'ombre, que le clair de lune ou le coucher du soleil diffusaient sur un paysage connu et familier, semblait représenter la possibilité de combiner les deux. Telles sont la poésie de la nature. La pensée se présenta — (à qui de nous, je ne m'en souviens pas) — qu'une série de poèmes pourrait être composée de deux sortes. Dans l'une, les incidents et les agents devaient être, en partie du moins, surnaturels ; et l'excellence recherchée devait consister à intéresser les affections par la vérité dramatique d'émotions telles qu'elles accompagneraient naturellement de telles situations, en les supposant réelles. Et réelles en ce sens, elles l'ont été pour tout être humain qui, de quelque source de délusion que ce soit, s'est à un moment quelconque cru sous une influence surnaturelle. Pour la seconde classe, les sujets devaient être choisis dans la vie ordinaire ; les personnages et les incidents devaient être tels qu'on en trouve dans tout village et ses environs, là où il y a un esprit méditatif et sensible pour les rechercher, ou pour les remarquer lorsqu'ils se présentent.

C'est dans cette idée qu'est né le projet des LYRICAL BALLADS ; dans lesquelles il fut convenu que mes efforts seraient dirigés vers des personnes et des caractères surnaturels, ou du moins romantiques ; mais de manière à transférer de notre nature intérieure un intérêt humain et une semblance de vérité suffisants pour procurer à ces ombres de l'imagination cette suspension volontaire de l'incrédulité pour le moment, qui constitue la foi poétique. M. Wordsworth, d'un autre côté, devait se proposer pour objet de donner le charme de la nouveauté aux choses de tous les jours, et d'exciter un sentiment analogue au surnaturel, en éveillant l'attention de l'esprit à la léthargie de l'habitude, et en la dirigeant vers la beauté et les merveilles du monde qui nous entoure ; un trésor inépuisable, mais pour lequel, à cause du voile de la familiarité et de la sollicitude égoïste, nous avons des yeux, mais ne voyons pas, des oreilles qui n'entendent pas, et des cœurs qui ne ressentent ni ne comprennent.

Dans cette optique, j'écrivis THE ANCIENT MARINER, et je préparais entre autres poèmes, THE DARK LADIE et CHRISTABEL, dans lesquels j'aurais réalisé mon idéal plus étroitement que je ne l'avais fait dans ma première tentative. Mais l'industrie de M. Wordsworth s'était révélée bien plus fructueuse, et le nombre de ses poèmes bien plus grand, si bien que mes compositions, au lieu de former un équilibre, semblaient plutôt une interpolation de matière hétérogène. M. Wordsworth ajouta deux ou trois poèmes écrits dans son propre caractère, dans la diction passionnée, élevée et soutenue, qui est caractéristique de son génie. Sous cette forme, les LYRICAL BALLADS furent publiées ; et présentées par lui comme une expérience, pour voir si des sujets, qui par leur nature rejetaient les ornements habituels et le style extra-colloquial des poèmes en général, ne pourraient pas être traités dans le langage de la vie ordinaire de manière à produire l'intérêt plaisant qu'il est du ressort particulier de la poésie d'apporter. À la seconde édition, il ajouta une préface d'une longueur considérable ; dans laquelle, malgré quelques passages d'une portée apparemment contraire, il fut compris comme plaidant pour l'extension de ce style à la poésie de toutes sortes, et rejetant comme vicieuses et indéfendables toutes les phrases et formes de langage qui n'étaient pas incluses dans ce qu'il (malheureusement, je pense, en adoptant une expression équivoque) appelait le langage de la vie réelle. De cette préface, mise en tête de poèmes dans lesquels il était impossible de nier la présence d'un génie original, quelle que soit la direction erronée qu'on pût lui prêter, naquit toute la longue controverse. Car c'est de la conjonction d'une puissance perçue avec une hérésie supposée que j'explique l'invétérance et, dans certains cas, je regrette de le dire, les passions acrimonieuses avec lesquelles la controverse a été menée par les assaillants.

Si les poèmes de M. Wordsworth avaient été les choses idiotes et enfantines qu'ils ont été décrits pendant longtemps comme étant ; s'ils avaient été réellement distingués des compositions d'autres poètes simplement par la bassesse du langage et l'inanité de la pensée ; s'ils n'avaient en effet rien contenu de plus que ce que l'on trouve dans les parodies et les prétentions à l'imitation de ceux-ci ; ils auraient dû sombrer aussitôt, comme un poids mort, dans le bourbier de l'oubli, et entraîner la préface avec eux. Mais année après année, le nombre des admirateurs de M. Wordsworth augmentait. On ne les trouvait pas non plus dans les classes inférieures du public lecteur, mais principalement parmi des jeunes gens dotés d'une forte sensibilité et d'un esprit méditatif ; et leur admiration (enflammée peut-être dans une certaine mesure par l'opposition) se distinguait par son intensité, je pourrais presque dire, par sa ferveur religieuse. Ces faits, et l'énergie intellectuelle de l'auteur, qui était plus ou moins consciemment ressentie là où elle était extérieurement et même bruyamment niée, rencontrant des sentiments d'aversion pour ses opinions et d'alarme pour leurs conséquences, produisirent un remous de critique qui aurait de lui-même maintenu les poèmes par la violence avec laquelle il les faisait tourbillonner. Avec de nombreuses parties de cette préface, dans le sens qui leur était attribué et que les mots semblent sans aucun doute autoriser, je n'ai jamais été d'accord ; mais je m'y suis au contraire opposé comme étant erronées en principe, et contradictoires (en apparence du moins) à la fois avec d'autres parties de la même préface et avec la pratique même de l'auteur dans la majeure partie des poèmes eux-mêmes. M. Wordsworth, dans son récent recueil, a, je le découvre, dégradé cette dissertation préfaciale à la fin de son second volume, pour être lue ou non au choix du lecteur. Mais il n'a pas, pour autant que je puisse le découvrir, annoncé de changement dans son credo poétique. En tout état de cause, la considérant comme la source d'une controverse dans laquelle j'ai été honoré plus que je ne le mérite par la fréquente conjonction de mon nom avec le sien, je juge opportun de déclarer une fois pour toutes sur quels points je coïncide avec les opinions soutenues dans cette préface, et sur quels points je diffère totalement. Mais afin de me rendre intelligible, je dois au préalable, en aussi peu de mots que possible, expliquer mes vues, premièrement, sur un Poème ; et deuxièmement, sur la Poésie elle-même, dans sa nature et dans son essence.

La fonction de la recherche philosophique consiste en une distinction juste ; tandis que le privilège du philosophe est de demeurer constamment conscient que distinction n’est pas division. Afin d’obtenir des notions adéquates de toute vérité, nous devons séparer intellectuellement ses parties distinguables ; et c’est là le processus technique de la philosophie. Mais une fois cela fait, nous devons alors les restaurer dans nos conceptions à l’unité dans laquelle elles coexistent réellement ; et c’est là le résultat de la philosophie. Un poème contient les mêmes éléments qu’une composition en prose ; la différence doit donc consister en une combinaison différente de ceux-ci, en conséquence d’un objet différent proposé. Selon la différence de l’objet sera la différence de la combinaison. Il est possible que l’objet puisse être simplement de faciliter la remémoration de faits ou d’observations donnés par un arrangement artificiel ; et la composition sera un poème, simplement parce qu’elle se distingue de la prose par la métrique, ou par la rime, ou par les deux conjointement. En ce sens, le plus bas, un homme pourrait attribuer le nom de poème à l’énumération bien connue des jours dans les différents mois ;

« Trente jours ont septembre, Avril, juin et novembre », etc.

et à d’autres de la même classe et du même dessein. Et comme un plaisir particulier est trouvé à anticiper la récurrence des sons et des quantités, toutes les compositions auxquelles ce charme est surajouté, quels que soient leurs contenus, peuvent être intitulées poèmes.

Voilà pour la forme superficielle. Une différence d’objet et de contenu fournit un fondement supplémentaire de distinction. Le but immédiat peut être la communication de vérités ; soit de la vérité absolue et démontrable, comme dans les ouvrages de science ; soit de faits expérimentés et consignés, comme dans l’histoire. Le plaisir, et cela du genre le plus élevé et le plus permanent, peut résulter de l’atteinte de la fin ; mais il n’est pas en soi la fin immédiate. Dans d’autres ouvrages, la communication du plaisir peut être le but immédiat ; et bien que la vérité, morale ou intellectuelle, doive être la fin ultime, cela distinguera le caractère de l’auteur, non la classe à laquelle l’ouvrage appartient. Béni soit en vérité cet état de société, dans lequel le dessein immédiat serait déjoué par la perversion de la fin ultime appropriée ; dans lequel aucun charme de diction ou d’imagerie ne pourrait exempter le BATHYLLE, même d’un Anacréon, ou l’ALEXIS de Virgile, du dégoût et de l’aversion !

Mais la communication du plaisir peut être l’objet immédiat d’un ouvrage non composé métriquement ; et cet objet peut avoir été dans une large mesure atteint, comme dans les romans et les récits. La simple surajoution de la métrique, avec ou sans rime, leur donnerait-elle alors droit au nom de poèmes ? La réponse est que rien ne peut plaire de façon permanente qui ne contient pas en soi la raison pour laquelle il en est ainsi, et non autrement. Si la métrique est surajoutée, toutes les autres parties doivent être rendues consonantes avec elle. Elles doivent être telles qu’elles justifient l’attention perpétuelle et distincte portée à chaque partie, que l’exacte récurrence correspondante de l’accent et du son est calculée pour exciter. La définition finale, ainsi déduite, peut être formulée comme suit. Un poème est cette espèce de composition qui s’oppose aux ouvrages de science en proposant pour objet immédiat le plaisir, non la vérité ; et qui se distingue de toutes les autres espèces — ayant cet objet en commun avec lui — en se proposant un tel ravissement de l’ensemble, qui soit compatible avec une gratification distincte de chaque partie composante.

La controverse n’est pas rarement excitée en conséquence du fait que les disputants attachent chacun une signification différente au même mot ; et dans peu de cas cela a-t-il été plus frappant que dans les disputes concernant le présent sujet. Si un homme choisit d’appeler poème toute composition qui est rime, ou mesure, ou les deux, je dois laisser son opinion sans controverse. La distinction est au moins compétente pour caractériser l’intention de l’écrivain. S’il était ajouté que l’ensemble est également divertissant ou touchant, comme un conte, ou comme une série de réflexions intéressantes ; j’admets bien sûr cela comme un autre ingrédient approprié d’un poème, et un mérite supplémentaire. Mais si la définition recherchée est celle d’un poème légitime, je réponds que ce doit en être un dont les parties se soutiennent et s’expliquent mutuellement ; toutes, dans leur proportion, s’harmonisant avec, et soutenant le dessein et les influences connues de l’arrangement métrique. Les critiques philosophiques de tous les âges coïncident avec le jugement ultime de tous les pays, en refusant également les louanges d’un juste poème, d’une part, à une série de vers ou de distiques frappants, dont chacun, absorbant toute l’attention du lecteur, se trouve séparé de son contexte et forme un tout distinct au lieu d’une partie harmonisante ; et d’autre part, à une composition non soutenue, dont le lecteur recueille rapidement le résultat général sans être attiré par les parties composantes. Le lecteur devrait être porté de l’avant, non simplement ou principalement par l’impulsion mécanique de la curiosité, ou par un désir inquiet d’arriver à la solution finale ; mais par l’activité plaisante de l’esprit excitée par les attraits du voyage lui-même. Comme le mouvement d’un serpent, dont les Égyptiens firent l’emblème du pouvoir intellectuel ; ou comme le chemin du son à travers l’air ; — à chaque pas il s’arrête et recule à demi ; et du mouvement rétrograde recueille la force qui le porte à nouveau vers l’avant. Praecipitandus est liber spiritus, dit fort heureusement Pétrone. L’épithète, liber, ici équilibre le verbe précédent ; et il n’est pas aisé de concevoir plus de sens condensé en moins de mots.

Mais si cela devait être admis comme un caractère satisfaisant d’un poème, nous devons encore chercher une définition de la poésie. Les écrits de Platon, et de Jeremy Taylor, et la Théorie de la Terre de Burnet, fournissent des preuves indéniables que la poésie du genre le plus élevé peut exister sans métrique, et même sans les objets qui distinguent un poème. Le premier chapitre d’Isaïe — (en fait une très large portion de tout le livre) — est de la poésie au sens le plus emphatique ; pourtant il ne serait pas moins irrationnel qu’étrange d’affirmer que le plaisir, et non la vérité, était l’objet immédiat du prophète. En somme, quelle que soit l’importance spécifique que nous attachons au mot Poésie, il s’y trouvera impliqué, comme une conséquence nécessaire, qu’un poème d’une certaine longueur ne peut être, ni ne doit être, tout entier de la poésie. Pourtant, si un tout harmonieux doit être produit, les parties restantes doivent être préservées en accord avec la poésie ; et cela ne peut être effectué autrement que par une telle sélection étudiée et un arrangement artificiel, qui participera à une, bien que non à une propriété particulière, de la poésie. Et cela ne peut être rien d’autre que la propriété d’exciter une attention plus continue et égale que ne le vise le langage de la prose, qu’il soit familier ou écrit.

Mes propres conclusions sur la nature de la poésie, dans l’usage le plus strict du mot, ont été en partie anticipées dans certaines remarques sur le Caprice (Fancy) et l’Imagination au début de cet ouvrage. Qu’est-ce que la poésie ? — est une question si proche de celle-ci, qu’est-ce qu’un poète ? — que la réponse à l’une est impliquée dans la solution de l’autre. Car c’est une distinction résultant du génie poétique lui-même, qui soutient et modifie les images, les pensées et les émotions de l’esprit même du poète.

Le poète, décrit dans sa perfection idéale, met toute l’âme de l’homme en activité, avec la subordination de ses facultés les unes aux autres selon leur valeur et leur dignité relatives. Il diffuse un ton et un esprit d’unité, qui mêle, et (pour ainsi dire) fusionne, chaque chose en chaque chose, par ce pouvoir synthétique et magique, auquel je voudrais exclusivement approprier le nom d’Imagination. Ce pouvoir, mis en action pour la première fois par la volonté et l’entendement, et retenu sous leur contrôle irrémissible, bien que doux et inaperçu, laxis effertur habenis, se révèle « dans l’équilibre ou la réconciliation de qualités opposées ou discordantes » : de la similitude avec la différence ; du général avec le concret ; de l’idée avec l’image ; de l’individuel avec le représentatif ; du sens de la nouveauté et de la fraîcheur avec des objets anciens et familiers ; d’un état d’émotion plus qu’habituel avec un ordre plus qu’habituel ; du jugement toujours éveillé et d’une possession de soi stable avec l’enthousiasme et le sentiment profond ou véhément ; et tandis qu’il mêle et harmonise le naturel et l’artificiel, il subordonne toujours l’art à la nature ; la manière à la matière ; et notre admiration pour le poète à notre sympathie pour la poésie. Sans doute, comme Sir John Davies l’observe à propos de l’âme — (et ses mots peuvent, avec une légère altération, être appliqués, et même plus appropriés, à l’Imagination poétique) —

Sans doute cela ne pourrait être, si ce n’est qu’elle tourne Les corps en esprit par une sublimation étrange, Comme le feu convertit en feu les choses qu’il brûle, Comme nous changeons notre nourriture en notre nature.

De leur matière grossière elle abstrait leurs formes, Et tire une sorte de quintessence des choses ; Qu’en sa propre nature elle transforme Pour les porter légères sur ses ailes célestes.

Ainsi fait-elle, quand des états individuels Elle abstrait les genres universels ; Qui, alors revêtus de divers noms et destins, Volent un accès à travers les sens jusqu’à nos esprits.

Finalement, le Bon Sens est le Corps du génie poétique, le Caprice sa Draperie, le Mouvement sa Vie, et l’Imagination l’Âme qui est partout, et en chacun ; et forme tout cela en un tout gracieux et intelligent.

CHAPITRE XV

Les symptômes spécifiques du pouvoir poétique élucidés dans une analyse critique du VÉNUS ET ADONIS, et du VIOL DE LUCRÈCE de Shakespeare.

Dans l’application de ces principes aux fins de la critique pratique, telle qu’elle est employée dans l’appréciation d’œuvres plus ou moins imparfaites, je me suis efforcé de découvrir quelles sont les qualités dans un poème qui peuvent être considérées comme des promesses et des symptômes spécifiques du pouvoir poétique, par opposition à un talent général déterminé à la composition poétique par des mobiles accidentels, par un acte de la volonté, plutôt que par l’inspiration d’une nature géniale et productive. Dans cette investigation, je ne pouvais, pensais-je, faire mieux que de garder devant moi la première œuvre du plus grand génie que la nature humaine ait peut-être encore produit, notre Shakespeare aux mille esprits. Je veux dire le VÉNUS ET ADONIS, et le LUCRÈCE ; œuvres qui donnent à la fois de fortes promesses de la force, et pourtant des preuves évidentes de l’immaturité, de son génie. De celles-ci, j’ai extrait les marques suivantes, comme caractéristiques du génie poétique original en général.

1. Dans le VÉNUS ET ADONIS, la première et la plus évidente excellence est la douceur parfaite de la versification ; son adaptation au sujet ; et le pouvoir déployé à varier la marche des mots sans passer dans un rythme plus élevé et plus majestueux que ce qui était exigé par les pensées, ou permis par la convenance de préserver un sens de mélodie prédominant. Le plaisir dans la richesse et la douceur du son, même jusqu’à un excès fautif, s’il est évidemment original, et non le résultat d’un mécanisme facilement imitable, je le considère comme une promesse hautement favorable dans les compositions d’un jeune homme. L’homme qui n’a pas de musique en son âme ne peut en vérité jamais être un véritable poète. L’imagerie, — (même tirée de la nature, et plus encore quand elle est transplantée de livres, comme les voyages, les expéditions, et les ouvrages d’histoire naturelle), — les incidents touchants, les pensées justes, les sentiments personnels ou domestiques intéressants, et avec cela l’art de leur combinaison ou entrelacement sous la forme d’un poème, — peuvent tous, par un effort incessant, être acquis comme un métier, par un homme de talent et de grande lecture, qui, comme je l’ai déjà observé une fois, a pris un désir intense de réputation poétique pour un génie poétique naturel ; l’amour de la fin arbitraire pour la possession des moyens particuliers. Mais le sens du ravissement musical, avec le pouvoir de le produire, est un don de l’imagination ; et cela, avec le pouvoir de réduire la multitude en unité d’effet, et de modifier une série de pensées par quelque pensée ou sentiment prédominant, peut être cultivé et amélioré, mais ne peut jamais être appris. C’est en cela que « poeta nascitur non fit ».

2. Une seconde promesse de génie est le choix de sujets très éloignés des intérêts privés et des circonstances de l’écrivain lui-même. Au moins ai-je trouvé que, lorsque le sujet est pris immédiatement des sensations et expériences personnelles de l’auteur, l’excellence d’un poème particulier n’est qu’une marque équivoque, et souvent un gage fallacieux, d’un pouvoir poétique véritable. Nous nous rappelons peut-être le conte du statuaire qui avait acquis une réputation considérable pour les jambes de ses déesses, bien que le reste de la statue s’accordât assez indifféremment avec la beauté idéale ; jusqu’à ce que sa femme, exaltée par les louanges de son mari, reconnût modestement qu’elle avait été son modèle constant. Dans le VÉNUS ET ADONIS, cette preuve de pouvoir poétique existe même jusqu’à l’excès. C’est partout comme si un esprit supérieur, plus intuitif, plus intimement conscient, même que les personnages eux-mêmes, non seulement de chaque regard et acte extérieur, mais du flux et du reflux de l’esprit dans toutes ses pensées et sentiments les plus subtils, plaçait le tout sous notre vue ; lui-même pendant ce temps ne participant pas aux passions, et mû seulement par cette excitation plaisante qui était résultée de la ferveur énergique de son propre esprit à exposer si vivement ce qu’il avait si précisément et si profondément contemplé. Je pense que j’aurais conjecturé à partir de ces poèmes que, même alors, le grand instinct qui poussait le poète vers le drame travaillait secrètement en lui, le poussant — par une série et une chaîne jamais rompue d’imagerie, toujours vive et, parce qu’inrompue, souvent minutieuse ; par le plus haut effort du pittoresque dans les mots, dont les mots sont capables, plus élevé peut-être que ce qui fut jamais réalisé par aucun autre poète, Dante non excepté ; à fournir un substitut à ce langage visuel, cette intervention constante et ce commentaire courant par le ton, le regard et le geste, qu’il était en droit d’attendre des acteurs dans ses œuvres dramatiques. Ses Vénus et Adonis semblent à la fois les personnages eux-mêmes, et la représentation entière de ces personnages par les acteurs les plus consommés. Vous semblez ne rien vous faire dire, mais tout voir et tout entendre. D’où il vient, de l’activité perpétuelle de l’attention requise de la part du lecteur ; du flot rapide, du changement vif, et de la nature enjouée des pensées et des images ; et surtout de l’aliénation, et, si j’ose une telle expression, du détachement total des sentiments du poète lui-même de ceux dont il est à la fois le peintre et l’analyste ; que bien que le sujet même ne puisse manquer de nuire au plaisir d’un esprit délicat, jamais pourtant poème ne fut moins dangereux sur un plan moral. Au lieu de faire comme l’Arioste, et comme, plus offensivement encore, Wieland l’a fait, au lieu de dégrader et de déformer la passion en appétit, les épreuves de l’amour en les luttes de la concupiscence ; Shakespeare a ici représenté l’impulsion animale elle-même, de manière à exclure toute sympathie avec elle, en dissipant l’attention du lecteur parmi les mille images extérieures, et les circonstances tantôt belles, tantôt fantaisistes, qui forment ses habits et son décor ; ou en détournant notre attention du sujet principal par ces fréquentes réflexions spirituelles ou profondes que l’esprit toujours actif du poète a déduites de, ou connectées avec, l’imagerie et les incidents. Le lecteur est forcé à trop d’action pour sympathiser avec ce qui est purement passif dans notre nature. Une pensée ainsi excitée et éveillée peut tout aussi peu être couvée par une émotion mesquine et indistincte que la brume basse et paresseuse peut ramper sur la surface d’un lac, tandis qu’un vent fort le pousse en avant en vagues et en lames.

3. Il a été observé précédemment que les images, aussi belles soient-elles, bien que fidèlement copiées de la nature, et aussi précisément représentées en mots, ne caractérisent pas d’elles-mêmes le poète. Elles ne deviennent des preuves de génie original que dans la mesure où elles sont modifiées par une passion prédominante ; ou par des pensées ou images associées éveillées par cette passion ; ou quand elles ont pour effet de réduire la multitude en unité, ou la succession en un instant ; ou enfin, quand une vie humaine et intellectuelle leur est transférée depuis l’esprit même du poète,

Qui projette son être à travers la terre, la mer et l’air.

Dans les deux vers suivants par exemple, il n’y a rien d’inacceptable, rien qui leur interdirait de former, à leur place appropriée, une partie d’un poème descriptif :

Regarde cette rangée de pins, qui, tondus et courbés, Se penchent sous la brise marine, vus au crépuscule du soir.

Mais avec une légère altération du rythme, les mêmes mots seraient également à leur place dans un livre de topographie, ou dans un tour descriptif. La même image s’élèvera jusqu’à la semblance de la poésie si elle est transmise ainsi :

Cette rangée de pins sombres et visionnaires, Discernés à la lueur du crépuscule, remarque ! comment ils fuient Devant la brise marine farouche, toutes leurs tresses sauvages Filant devant eux.

J’ai donné ceci comme une illustration, nullement comme un exemple, de cette excellence particulière que j’avais en vue, et en laquelle Shakespeare, même dans ses plus précoces, comme dans ses plus tardives œuvres, surpasse tous les autres poètes. C’est par cela qu’il donne encore une dignité et une passion aux objets qu’il présente. Sans l’aide d’aucune excitation préalable, ils éclatent sur nous d’emblée dans la vie et dans le pouvoir, —

« Bien des matins glorieux ai-je vus Flatter les sommets des montagnes de leur œil souverain. »

« Ni mes propres peurs, ni l’âme prophétique Du vaste monde rêvant aux choses à venir —

* * * * * * * * * * * *

La lune mortelle a enduré son éclipse, Et les tristes augures se moquent de leur propre présage ; Les incertitudes couronnent désormais d’elles-mêmes l’assuré, Et la Paix proclame des oliviers d’un âge sans fin. Maintenant, avec les gouttes de ce temps très balsamique, Mon amour paraît frais, et la Mort me souscrit, Puisque malgré elle, je vivrai dans cette pauvre rime, Tandis qu’elle insulte les tribus ternes et sans voix. Et toi, en ceci, tu trouveras ton monument, Quand les cimiers des tyrans, et les tombeaux d’airain seront dépensés. »

Comme étant d’une valeur plus élevée, et sans doute plus caractéristique encore du génie poétique, l’imagerie devient-elle, quand elle se moule et se colore selon les circonstances, la passion, ou le caractère, présents et au premier plan dans l’esprit. Pour des exemples inégalés de cette excellence, la propre mémoire du lecteur le renverra au LEAR, à l’OTHELLO, bref à quel ouvrage dramatique de l’« homme mort, toujours vivant » ? Inopem me copia fecit. Combien cela est vrai par rapport à la nature, il l’a lui-même finement exprimé dans l’exemple de l’amour dans son 98e Sonnet.

De toi j’ai été absent au printemps, Quand avril, fier et bariolé, vêtu de toute sa parure, A mis un esprit de jeunesse en toute chose ; Que le lourd Saturne riait et bondissait avec lui. Pourtant, ni les chants des oiseaux, ni la douce odeur Des fleurs différentes en parfum et en teinte, Ne pouvaient me faire raconter quelque histoire d’été, Ou les cueillir de leur fier giron, là où elles croissaient. Et je ne m’émerveillais point devant les lys blancs, Ni ne louais le profond vermillon dans la rose ; Elles n’étaient, quoique douces, que des figures de délice, Dessinées d’après toi, toi, modèle de toutes celles-là. Pourtant il semblait toujours hiver, et, toi absent, Comme avec ton ombre, je jouais avec elles ! »

À peine moins sûre, ou si elle est une marque moins précieuse, elle n’est pas moins indispensable :

Gonimon men poiaetou ------ ------ hostis rhaema gennaion lakoi,

l’imagerie la fournira quand, avec plus que le pouvoir du peintre, le poète nous donne l’image la plus vive de la succession avec le sentiment de la simultanéité : —

Sur ce, il se libère de la douce étreinte De ces beaux bras, qui le liaient à son sein, Et court à vive allure vers la maison à travers la sombre clairière ; —

* * * * * *

Regarde ! comme une étoile brillante jaillit du ciel, Ainsi glisse-t-il dans la nuit loin de l’œil de Vénus.

Le dernier trait que j’aurai à mentionner, et qui ne prouverait pas grand-chose si on ne le considérait conjointement aux précédents — mais sans lequel ces derniers pourraient à peine exister à un haut degré, et (quand bien même cela serait possible) ne promettraient que des éclats passagers et une puissance météorique — est la profondeur et l’énergie de la pensée. Nul homme ne fut jamais un grand poète sans être en même temps un philosophe profond. Car la poésie est la fleur et le parfum de toute connaissance humaine, de toute pensée humaine, de toute passion, émotion et langage humains. Dans les poèmes de Shakespeare, la puissance créatrice et l’énergie intellectuelle luttent comme dans une étreinte guerrière. Chacune, dans son excès de force, semble menacer l’autre d’extinction. Finalement, dans le théâtre, elles se réconcilièrent et combattirent, chacune avec son bouclier devant la poitrine de l’autre. Ou comme deux fleuves rapides qui, lors de leur première rencontre entre des rives étroites et rocheuses, s’efforcent mutuellement de se repousser et ne se mélangent qu’avec réticence et tumulte ; mais trouvant bientôt un chenal plus large et des rives plus souples, ils se fondent, se dilatent et coulent en un seul courant et d’une seule voix. VENUS AND ADONIS ne permettait peut-être pas le déploiement des passions les plus profondes. Mais l’histoire de Lucrèce semble favoriser et même exiger leurs ressorts les plus intenses. Et pourtant, dans la manière dont Shakespeare traite ce conte, nous ne trouvons ni pathos, ni aucune autre qualité dramatique. On y retrouve la même imagerie minutieuse et fidèle que dans le poème précédent, dans les mêmes couleurs vives, animée par la même vigueur impétueuse de la pensée, divergeant et se contractant avec la même activité des facultés assimilatrices et modificatrices ; et avec un déploiement encore plus vaste, une gamme encore plus étendue de connaissances et de réflexions ; et enfin, avec la même domination parfaite, souvent souveraine, sur le monde entier du langage. Que dire alors ? Ceci : que Shakespeare, non simple enfant de la nature, non automate du génie, non véhicule passif de l’inspiration, possédé par l’esprit plutôt que le possédant, a d’abord étudié patiemment, médité profondément, compris minutieusement, jusqu’à ce que la connaissance, devenue habituelle et intuitive, se mariât à ses sentiments habituels, et donnât enfin naissance à cette puissance stupéfiante par laquelle il demeure seul, sans égal ni second dans sa propre catégorie ; à cette puissance qui l’a assis sur l’un des deux sommets du mont poétique, frappés par la gloire, avec Milton pour pair et non pour rival. Tandis que le premier se projette au-dehors et se glisse dans toutes les formes du caractère et de la passion humains, Protée unique du feu et du flot ; le second attire toutes les formes et toutes choses à lui, dans l’unité de son propre idéal. Toutes choses et tous modes d’action se façonnent à nouveau dans l’être de Milton ; tandis que Shakespeare devient toutes choses, tout en demeurant éternellement lui-même. Ô quels grands hommes n’as-tu pas produits, Angleterre, mon pays ! — En vérité, vraiment —

Nous devons être libres ou mourir, nous qui parlons la langue Que parlait Shakespeare ; qui tenons la foi et la morale Que tenait Milton. En tout, nous sommes issus Du premier sang de la terre, nous avons des titres multiples.

CHAPITRE XVI

Points de divergence frappants entre les poètes de l’époque actuelle et ceux des quinzième et seizième siècles — Vœu exprimé pour l’union des mérites caractéristiques des uns et des autres.

La chrétienté, depuis son établissement sur des droits féodaux, a été, dans une certaine mesure, un seul grand corps, bien qu’imparfaitement organisé, si bien qu’on trouvera un esprit similaire agissant dans tous ses membres à chaque période. L’étude des poèmes de Shakespeare — je n’inclus pas ses œuvres dramatiques, bien qu’elles méritent éminemment ce titre aussi — m’a conduit à un examen plus attentif des poètes contemporains, tant en Angleterre que dans les autres pays. Mais mon attention s’est particulièrement fixée sur ceux d’Italie, de la naissance à la mort de Shakespeare ; c’est là le pays où les beaux-arts ont été cultivés avec le plus d’assiduité et, jusqu’ici, avec le plus de succès. Abstraction faite des degrés et des particularités du génie individuel, les propriétés communes aux bons écrivains de chaque époque semblent établir un point de divergence frappant entre la poésie des quinzième et seizième siècles et celle de l’époque actuelle. La remarque peut peut-être s’étendre à l’art sœur qu’est la peinture. Du moins, ce dernier servira-t-il à illustrer le premier. À l’époque actuelle, le poète — je souhaite que l’on comprenne que je parle de manière générale, sans allusion à des noms individuels — semble se proposer comme objectif principal, et comme ce qui est le plus caractéristique de son art, des images nouvelles et frappantes ; avec des incidents qui intéressent les affections ou excitent la curiosité. Ses personnages comme ses descriptions, il les rend autant que possible spécifiques et individuels, jusqu’au portrait. Dans sa diction et sa métrique, en revanche, il est comparativement négligent. La mesure est soit construite sans système préalable, ne reconnaissant aucun principe justificatif sinon celui de la convenance de l’écrivain ; soit un mouvement mécanique est adopté, dont un couplet ou une strophe est un échantillon suffisamment adéquat pour que les différences occasionnelles semblent manifestement provenir du hasard, ou des qualités de la langue elle-même, et non de la méditation et d’un dessein intelligent. Et le langage, depuis la traduction d’Homère par Pope jusqu’au Temple de la Nature de Darwin, peut, malgré quelques exceptions illustres, être caractérisé trop fidèlement comme ne prétendant être poétique pour aucune autre raison que celle d’être intolérable dans la conversation ou en prose. Bien que, hélas ! même nos écrits en prose, voire le style de nos discours plus apprêtés, s’efforcent d’être à la mode et se parent des atours souillés et usés de la muse mercantile. Il est vrai que l’on observe depuis peu une grande amélioration à cet égard chez nos écrivains les plus populaires. Mais il est tout aussi vrai que ce retour au bon sens simple et à la véritable langue maternelle est loin d’être général ; et que la composition de nos romans, magazines, harangues publiques et autres est communément aussi triviale dans la pensée, et pourtant énigmatique dans l’expression, que si l’Écho et le Sphinx avaient uni leurs têtes pour la concevoir. Bien plus, même parmi ceux qui se sont le plus sauvés de cette contagion, je me sentirais intérieurement coupable d’accusation de duplicité ou de lâcheté si je retenais ma conviction : peu ont gardé la pureté de leur langue maternelle avec ce soin jaloux que le sublime Dante, dans son traité De la volgare Eloquenza, déclare être le premier devoir d’un poète. Car le langage est l’arsenal de l’esprit humain ; il contient à la fois les trophées de son passé et les armes de ses conquêtes futures. Animadverte, dit Hobbes, quam sit ab improprietate verborum pronum hominibus prolabi in errores circa ipsas res ! Sat [vero], dit Sennertus, in hac vitae brevitate et naturae obscuritate, rerum est, quibus cognoscendis tempus impendatur, ut [confusis et multivotis] sermonibus intelligendis illud consumere opus non sit. [Eheu ! quantas strages paravere verba nubila, quae tot dicunt ut nihil dicunt ; — nubes potius, e quibus et in rebus politicis et in ecclesia turbines et tonitrua erumpunt !] Et proinde recte dictum putamus a Platone in Gorgia : os an ta onomata eidei, eisetai kai ta pragmata : et ab Epicteto, archae paideuseos hae ton onomaton episkepsis : et prudentissime Galenus scribit, hae ton onomaton chraesis tarachtheisa kai taen ton pragmaton epitarattei gnosin.

Egregie vero J. C. Scaliger, in Lib. I. de Plantis : Est primum, inquit, sapientis officium, bene sentire, ut sibi vivat : proximum, bene loqui, ut patriae vivat.

Quelque chose d’analogue aux matériaux et à la structure de la poésie moderne semble m’avoir frappé — mais ici, je demande que l’on comprenne que je parle avec la plus extrême retenue — chez nos peintres paysagistes communs. Leurs premiers plans et leurs distances intermédiaires sont comparativement peu attrayants : tandis que l’intérêt principal du paysage est rejeté à l’arrière-plan, où des montagnes, des torrents et des châteaux interdisent à l’œil de poursuivre sa route, et que rien ne le tente de revenir sur ses pas. Mais dans les œuvres des grands maîtres italiens et flamands, les objets du premier plan et du plan moyen sont les plus évidents et les plus déterminés, l’intérêt s’évanouit graduellement à l’arrière-plan, et le charme et la valeur particulière du tableau consistent moins dans les objets spécifiques qu’il transmet à l’entendement dans un langage visuel formé par la substitution de figures aux mots, que dans la beauté et l’harmonie des couleurs, des lignes et de l’expression avec lesquelles les objets sont représentés. Par conséquent, la nouveauté du sujet était plutôt évitée que recherchée. L’excellence supérieure dans la manière de traiter les mêmes sujets était l’épreuve et le test du mérite de l’artiste.

Il n’en va pas autrement chez les poètes les plus polis des quinzième et seizième siècles, en particulier ceux d’Italie. L’imagerie est presque toujours générale : soleil, lune, fleurs, brises, ruisseaux murmurants, chanteurs gazouillants, ombrages délicieux, charmantes demoiselles cruelles autant que belles, nymphes, naïades et déesses sont les matériaux communs à tous, que chacun façonnait et arrangeait selon son jugement ou sa fantaisie, peu soucieux d’ajouter ou de particulariser. Si nous faisons une exception honorable en faveur de certains poètes anglais, les pensées sont tout aussi peu nouvelles que les images ; et la fable de leurs poèmes narratifs, pour la plupart tirée de la mythologie ou de sources d’une notoriété égale, tire ses principaux attraits de la manière dont ils sont traités ; de leur flux passionné ou de leur arrangement pittoresque. En opposition à l’époque actuelle, et peut-être dans un extrême tout aussi fautif, ils plaçaient l’essence de la poésie dans l’art. L’excellence qu’ils visaient consistait dans le poli exquis de la diction, combiné à une simplicité parfaite. Cet objectif premier, ils l’atteignaient en évitant chaque mot qu’un gentilhomme n’utiliserait pas dans une conversation digne, et chaque mot ou phrase que seul un homme savant emploierait ; par la position étudiée des mots et des phrases, de sorte que non seulement chaque partie fût mélodieuse en soi, mais contribuât à l’harmonie de l’ensemble, chaque note se rapportant et conduisant à la mélodie de tous les mots précédents et suivants de la même période ou strophe ; et enfin, avec un travail égal, d’autant plus grand qu’il était dissimulé, par la variation et les harmonies variées de leur mouvement métrique. Leurs mesures, cependant, ne devaient pas leur variété à l’introduction de nouveaux mètres, tels ceux qui ont été tentés récemment dans l’Alonzo and Imogen, et d’autres empruntés à l’allemand, ayant dans leur mécanisme même un air spécifique et écrasant, sur lequel le lecteur généreux accorde sa voix et son emphase, avec plus d’indulgence pour l’auteur qu’attention à la signification ou à la quantité des mots ; mais qui, pour une oreille familière aux sons nombreux des poètes grecs et romains, a un effet pas très différent de celui d’un galop sur une route pavée dans une diligence allemande sans ressorts. Au contraire, les bardes plus anciens, tant d’Italie que d’Angleterre, produisaient une variété bien plus grande et plus charmante par d’innombrables modifications et de subtils équilibres sonores dans les mètres communs de leur pays. Une réputation durable et enviable attend cet homme de génie qui tenterait et réaliserait une union ; qui rappellerait la haute finition, la pertinence, la facilité, la proportion délicate, et par-dessus tout, la grâce diffuse et omniprésente qui ont préservé, comme dans un sanctuaire d’ambre précieux, le Moineau de Catulle, l’Hirondelle, la Cigale, et toutes les autres petites amours d’Anacréon ; et qui, avec des gloires vives bien que diminuées, a revisité la jeunesse et le début de l’âge adulte de l’Europe chrétienne, dans les vallées de l’Arno et les bosquets d’Isis et de Cam ; et qui, à cela, combinerait l’intérêt plus vif, le pathos plus profond, la réflexion plus virile, et l’imagerie plus fraîche et plus variée qui donnent une valeur et un nom qui ne passeront point aux poètes qui ont honoré notre propre temps et celui de nos prédécesseurs immédiats.

CHAPITRE XVII

Examen des principes propres à M. Wordsworth — La vie rustique (surtout la vie basse et rustique) particulièrement défavorable à la formation d’une diction humaine — Les meilleures parties du langage sont le produit des philosophes, non des clowns ou des bergers — La poésie est essentiellement idéale et générique — Le langage de Milton est tout autant le langage de la vie réelle, voire incomparablement plus, que celui du campagnard.

Dans la mesure où M. Wordsworth, dans sa préface, a plaidé, et plaidé avec beaucoup de talent, pour une réforme de notre diction poétique ; dans la mesure où il a démontré la vérité de la passion et la convenance dramatique de ces figures et métaphores chez les poètes originaux, qui, dépouillées de leurs raisons justificatives et converties en simples artifices de liaison ou d’ornement, constituent la fausseté caractéristique du style poétique des modernes ; et dans la mesure où il a, avec autant de finesse et de clarté, souligné le processus par lequel ce changement a été effectué, ainsi que les ressemblances entre l’état dans lequel l’esprit du lecteur est jeté par la confusion plaisante de la pensée issue d’une suite inhabituelle de mots et d’images, et cet état qui est induit par le langage naturel du sentiment passionné ; il a entrepris une tâche utile et mérite toutes les louanges, tant pour la tentative que pour l’exécution. Les provocations à cette remontrance en faveur de la vérité et de la nature étaient encore d’une récurrence perpétuelle avant et après la publication de cette préface. Je ne peux, de même, m’empêcher d’ajouter que la comparaison de tels poèmes de mérite, qui ont été offerts au public au cours des dix ou douze dernières années, avec la majorité de ceux produits avant l’apparition de cette préface, ne laisse aucun doute dans mon esprit : M. Wordsworth est pleinement justifié de croire que ses efforts n’ont nullement été vains. Non seulement dans les vers de ceux qui ont professé leur admiration pour son génie, mais même de ceux qui se sont distingués par leur hostilité à sa théorie et par la dépréciation de ses écrits, les impressions de ses principes sont clairement visibles. Il est possible que d’autres principes se soient mêlés à ceux-ci, qui ne sont pas aussi évidents ; et certains qui sont instables et subversibles en raison de l’étroitesse ou de l’imperfection de leur base. Mais il est plus que possible que ces erreurs de défaut ou d’exagération, en attisant et en alimentant la controverse, aient contribué non seulement à une plus large propagation des vérités qui les accompagnent, mais qu’en les présentant fréquemment à l’esprit dans un état d’excitation, elles leur aient peut-être gagné un résultat plus permanent et pratique. Un homme empruntera d’autant plus facilement une partie des idées de son adversaire s’il se sent justifié de continuer à en rejeter une autre. Tant qu’il reste des points importants sur lesquels il peut encore se sentir dans son droit, où il trouve encore un pied ferme pour une résistance continue, il adoptera graduellement ces opinions qui étaient les moins éloignées de ses propres convictions, comme n’étant pas moins congruentes avec sa propre théorie qu’avec celle qu’il réprouve. De même, avec une sorte de prudence instinctive, il abandonnera petit à petit ses positions les plus faibles, jusqu’à ce qu’il semble oublier qu’elles lui avaient jamais appartenu, ou affecte de les considérer tout au plus comme des « accessoires mesquins » et accidentels, dont le retrait laisse la citadelle indemne et hors de danger.

Mes propres divergences avec certaines parties supposées de la théorie de M. Wordsworth se fondent sur l’hypothèse que ses mots avaient été correctement interprétés, comme signifiant que la diction appropriée pour la poésie en général consiste entièrement en un langage tiré, avec les exceptions requises, de la bouche des hommes dans la vie réelle, un langage qui constitue réellement la conversation naturelle des hommes sous l’influence de sentiments naturels. Mon objection est, premièrement, que dans tout sens, cette règle n’est applicable qu’à certaines classes de poésie ; deuxièmement, que même à ces classes, elle n’est pas applicable, sauf dans un sens qui n’a jamais été nié ou douté par personne (pour autant que je sache ou aie lu) ; et enfin, que dans la mesure et au degré où elle est praticable, elle est néanmoins inutile, si ce n’est nuisible, en tant que règle, et que par conséquent il n’est pas nécessaire ou il ne devrait pas être nécessaire de la pratiquer. Le poète informe son lecteur qu’il a généralement choisi la vie basse et rustique ; mais non en tant que basse et rustique, ou dans le but de répéter ce plaisir d’effet moral douteux que les personnes de rang élevé et de raffinement supérieur tirent souvent d’une heureuse imitation des manières et du discours rudes et non polis de leurs inférieurs. Car le plaisir ainsi dérivé peut être tracé à trois causes excitantes. La première est la naturalité, en fait, des choses représentées. La seconde est la naturalité apparente de la représentation, telle qu’elle est élevée et qualifiée par une infusion imperceptible de la connaissance et du talent de l’auteur, infusion qui constitue en effet une imitation, par opposition à une simple copie. La troisième cause peut être trouvée dans le sentiment conscient du lecteur de sa supériorité, éveillé par le contraste qui lui est présenté ; tout comme, à la même fin, les rois et les grands barons d’autrefois conservaient, parfois des clowns et des fous réels, mais plus fréquemment des individus astucieux et pleins d’esprit dans ce rôle. Ce n’étaient cependant pas là les objectifs de M. Wordsworth. Il a choisi la vie basse et rustique, « parce que, dans cette condition, les passions essentielles du cœur trouvent un meilleur terreau où elles peuvent atteindre leur maturité, sont moins sous contrainte, et parlent un langage plus simple et plus empathique ; parce que, dans cette condition de vie, nos sentiments élémentaires coexistent dans un état de plus grande simplicité, et peuvent par conséquent être contemplés plus précisément et communiqués plus vigoureusement ; parce que les manières de la vie rurale germent à partir de ces sentiments élémentaires ; et, du fait du caractère nécessaire des occupations rurales, sont plus facilement comprises et sont plus durables ; et enfin, parce que, dans cette condition, les passions des hommes sont incorporées aux formes belles et permanentes de la nature ».

Or, il est clair pour moi que dans les plus intéressants des poèmes, où l’auteur est plus ou moins dramatique, comme THE BROTHERS, MICHAEL, RUTH, THE MAD MOTHER et d’autres, les personnes introduites ne sont nullement tirées de la vie basse ou rustique dans l’acception commune de ces mots ! Et il n’est pas moins clair que les sentiments et le langage, pour autant qu’ils puissent être conçus comme ayant été réellement transférés de l’esprit et de la conversation de telles personnes, sont attribuables à des causes et des circonstances non nécessairement liées à « leurs occupations et à leur demeure ». Les pensées, sentiments, langage et manières des bergers-fermiers dans les vallées de Cumberland et du Westmoreland, pour autant qu’ils soient réellement adoptés dans ces poèmes, peuvent s’expliquer par des causes qui produisent et produiront les mêmes résultats dans tout état de vie, que ce soit à la ville ou à la campagne. Comme les deux principales, je classe cette indépendance qui élève un homme au-dessus de la servitude ou du labeur quotidien pour le profit d’autrui, mais non au-dessus de la nécessité de l’industrie et d’une frugalité domestique simple ; et l’éducation concomitante, sans ambition mais solide et religieuse, qui a rendu peu de livres familiers, si ce n’est la Bible, la Liturgie ou le livre de cantiques. À cette dernière cause, en effet, qui est fortuite dans la mesure où elle est la bénédiction de pays particuliers et d’une époque particulière, et non le produit de lieux ou d’emplois particuliers, le poète doit l’apparence de probabilité que ses personnages pourraient réellement ressentir, penser et parler avec une ressemblance tolérable à sa représentation. C’est une excellente remarque du Dr Henry More, qu’« un homme d’éducation limitée, mais de bonnes facultés, par la lecture constante de la Bible, formera naturellement une rhétorique plus séduisante et plus imposante que ceux qui sont savants : le mélange des langues et des phrases artificielles avilissant leur style ».

Il faut, de surcroît, considérer que pour la formation de sentiments sains et d’un esprit réfléchi, les privations opposent des obstacles non moins redoutables que le raffinement et les mélanges vicieux. Je suis convaincu que pour que l’âme humaine prospère dans la vie rustique, un certain point d’observation est indispensable. Tout homme n’est pas susceptible de s’améliorer par une vie à la campagne ou par les travaux champêtres. L’éducation, ou une sensibilité originelle, ou les deux à la fois, doivent préexister si les changements, les formes et les incidents de la nature doivent constituer un stimulant suffisant. Et là où ils ne suffisent pas, l’esprit se contracte et s’endurcit par manque de stimulants : l’homme devient alors égoïste, sensuel, grossier et insensible. Que l’on compare la gestion des Poor Laws à Liverpool, Manchester ou Bristol avec la distribution ordinaire des taxes pour les pauvres dans les villages agricoles, où les fermiers sont les surveillants et les gardiens des indigents. Si ma propre expérience n’a pas été particulièrement malheureuse, ainsi que celle des nombreux ecclésiastiques de campagne respectables avec qui j’ai conversé sur le sujet, le résultat engendrerait plus que du scepticisme concernant les influences souhaitables de la vie basse et rustique en soi et pour soi. Quoi que l’on puisse conclure, par ailleurs, des liens locaux plus étroits et de l’esprit entreprenant des Suisses et autres montagnards, cela s’applique à un mode particulier de vie pastorale, sous des formes de propriété qui permettent et engendrent des mœurs véritablement républicaines, et non à la vie rustique en général, ni à l’absence de culture artificielle. Au contraire, les montagnards, dont les mœurs ont été si souvent vantées, sont en général mieux instruits et lisent davantage que les hommes de rang équivalent ailleurs. Mais là où ce n’est pas le cas, comme parmi les paysans du nord du pays de Galles, les montagnes antiques, avec toutes leurs terreurs et toutes leurs gloires, sont des images pour l’aveugle et de la musique pour le sourd.

Je n’aurais pas dû entrer dans de tels détails sur ce passage, mais il me semble que c’est là le point vers lequel convergent toutes les lignes de divergence, comme vers leur source et leur centre ; je veux dire, dans la mesure où, et à quelque égard que ce soit, mon credo poétique diffère des doctrines promulguées dans cette préface. J’adopte avec une foi entière le principe d’Aristote, selon lequel la poésie, en tant que poésie, est essentiellement idéale, qu’elle évite et exclut tout accident ; que ses individualités apparentes de rang, de caractère ou d’occupation doivent être représentatives d’une classe ; et que les personnages de la poésie doivent être revêtus d’attributs génériques, des attributs communs à la classe : non de tels attributs qu’un individu doué pourrait éventuellement posséder, mais tels que, par sa situation, il est le plus probable, a priori, qu’il possède. Si mes prémisses sont justes et mes déductions légitimes, il s’ensuit qu’il ne peut y avoir de médium poétique entre les bergers de Théocrite et ceux d’un âge d’or imaginaire.

Les personnages du vicaire et du berger-marin dans le poème THE BROTHERS, ainsi que celui du berger de Green-head Ghyll dans MICHAEL, possèdent toute la vraisemblance et la qualité représentative que les besoins de la poésie peuvent exiger. Ce sont des personnes d’une classe connue et permanente, et leurs manières et sentiments sont le produit naturel de circonstances communes à cette classe. Prenons Michael, par exemple :

Un vieil homme au cœur robuste et aux membres puissants. Sa charpente physique avait été de la jeunesse à l’âge mûr D’une force inusitée : son esprit était vif, Intense et économe, apte à toutes les affaires, Et dans son métier de berger, il était prompt Et plus vigilant que les hommes ordinaires. De là, il avait appris le sens de tous les vents, Des rafales de toute tonalité ; et bien souvent, Quand d’autres ne prenaient garde, Il entendait le Sud Faire une musique souterraine, semblable au bruit Des cornemuses sur les lointaines collines des Highlands. Le Berger, à tel avertissement, pensait À son troupeau, et il se disait à lui-même : « Les vents préparent maintenant du travail pour moi ! » Et vraiment, en tout temps, la tempête qui pousse Le voyageur à chercher un abri, le convoquait Jusqu’aux montagnes : il avait été seul Au cœur de maintes milliers de brumes, Qui venaient à lui et le quittaient sur les hauteurs. Ainsi vécut-il, jusqu’à ce que sa quatre-vingtième année fût passée. Et se trompe grossièrement celui qui supposerait Que les vertes vallées, les ruisseaux et les rochers Étaient des choses indifférentes aux pensées du Berger. Les champs, où d’un esprit joyeux il avait respiré L’air commun ; les collines, qu’il avait si souvent Gravies d’un pas vigoureux ; qui avaient imprimé Tant d’incidents sur son esprit De labeur, d’habileté ou de courage, de joie ou de crainte ; Qui, comme un livre, préservaient la mémoire Des animaux muets, qu’il avait sauvés, Qu’il avait nourris ou abrités, liant à de tels actes, Si gratifiants en eux-mêmes, la certitude D’un gain honorable ; ces champs, ces collines Qui étaient son Être vivant, bien plus Que son propre sang — comment pourrait-il en être autrement ? — avaient jeté Une forte emprise sur ses affections, étaient pour lui Un plaisir d’aveugle amour, Le plaisir qui réside dans la vie elle-même.

D’un autre côté, dans les poèmes qui sont sur un ton plus bas, comme HARRY GILL et THE IDIOT BOY, les sentiments sont ceux de la nature humaine en général ; bien que le poète ait judicieusement placé la scène à la campagne, afin de se mettre au voisinage d’images intéressantes, sans avoir besoin d’attribuer une perception sentimentale de leur beauté aux personnages de son drame. Dans THE IDIOT BOY, en effet, le caractère de la mère n’est pas tant le produit réel et natif d’une « situation où les passions essentielles du cœur trouvent un meilleur sol, dans lequel elles peuvent atteindre leur maturité et parler un langage plus clair et plus emphatique », qu’une personnification d’un instinct abandonné par le jugement. Par conséquent, les deux accusations suivantes ne me semblent pas totalement infondées : du moins sont-elles les seules objections plausibles que j’aie entendues à propos de ce beau poème. L’une est que l’auteur n’a pas, dans le poème lui-même, pris suffisamment soin d’exclure de l’imagination du lecteur les images dégoûtantes de l’idiotie morbide ordinaire, qu’il n’était pourtant nullement dans son intention de représenter. Il a même été aidé par le « burr, burr, burr », sans être contrecarré par aucune description préalable de la beauté du garçon, à les rappeler. L’autre est que l’idiotie du garçon est si équilibrée par la folie de la mère qu’elle présente au lecteur général une parodie plutôt risible de l’aveuglement de la sénilité, plutôt qu’une démonstration analytique de l’affection maternelle dans ses rouages ordinaires.

Dans THE THORN, le poète lui-même reconnaît dans une note la nécessité d’un poème introductif, dans lequel il aurait dû dépeindre le caractère de la personne de qui les mots du poème sont censés procéder : un homme superstitieux, modérément imaginatif, aux facultés lentes et aux sentiments profonds, « un capitaine d’un petit navire marchand, par exemple, qui, ayant passé l’âge mûr, s’était retiré avec une rente, ou un petit revenu indépendant, dans quelque village ou bourg de campagne dont il n’était pas originaire, ou dans lequel il n’avait pas l’habitude de vivre. De tels hommes, n’ayant rien à faire, deviennent crédules et bavards par indolence. » Mais dans un poème, et plus encore dans un poème lyrique — et la Nourrice dans ROMÉO ET JULIETTE m’empêche seule d’étendre la remarque même à la poésie dramatique, si tant est que la Nourrice puisse être considérée tout à fait comme un cas d’espèce — il n’est pas possible d’imiter fidèlement un causeur terne et bavard, sans répéter les effets de la terne et du bavardage. Quoi qu’il en soit, j’ose affirmer que les parties — (et celles-ci forment la part bien plus grande du tout) — qui auraient tout aussi bien ou mieux pu provenir de l’imagination propre du poète, et avoir été prononcées dans son propre caractère, sont celles qui ont donné, et qui continueront de donner, un plaisir universel ; et que les passages exclusivement appropriés au narrateur supposé, comme le dernier couplet de la troisième strophe [64] ; les sept dernières lignes de la dixième [65] ; et les cinq strophes suivantes, à l’exception des quatre lignes admirables au début de la quatorzième, sont ressentis par de nombreux cœurs sans préjugés et non sophistiqués comme des chutes soudaines et désagréables depuis la hauteur vers laquelle le poète les avait précédemment élevés, et vers laquelle il se réélève lui-même ainsi que son lecteur.

Si donc je suis contraint de douter de la théorie par laquelle le choix des personnages devait être dirigé, non seulement a priori, sur des bases de raison, mais tant par le petit nombre d’exemples dans lesquels le poète lui-même peut être supposé avoir été guidé par celle-ci, que par l’infériorité comparative de ces exemples ; je dois hésiter encore plus dans mon assentiment à la phrase qui suit immédiatement la citation précédente ; et que je ne peux admettre ni comme fait particulier, ni comme règle générale. « Le langage, aussi, de ces hommes a été adopté (purifié, il est vrai, de ce qui semble être ses défauts réels, de toutes causes durables et rationnelles de déplaisir ou de dégoût) parce que de tels hommes communiquent à toute heure avec les meilleurs objets dont la meilleure partie du langage est à l’origine dérivée ; et parce que, de par leur rang dans la société et l’uniformité ainsi que l’étroitesse du cercle de leurs échanges, étant moins sous l’action de la vanité sociale, ils transmettent leurs sentiments et leurs notions dans des expressions simples et non élaborées. » À cela, je réponds que le langage d’un rustre, purifié de tout provincialisme et de toute grossièreté, et reconstruit de manière à être rendu conforme aux règles de la grammaire — (qui ne sont en essence rien d’autre que les lois de la logique universelle appliquées à des matériaux psychologiques) — ne différera pas du langage de tout autre homme de bon sens, aussi savant ou raffiné soit-il, si ce n’est dans la mesure où les notions que le rustre a à transmettre sont moins nombreuses et plus indistinctes. Cela deviendra encore plus clair si l’on ajoute la considération — (tout aussi importante bien que moins évidente) — que le rustre, par le développement plus imparfait de ses facultés et par l’état inférieur de leur culture, vise presque uniquement à transmettre des faits isolés, soit ceux de son expérience limitée, soit ceux de sa croyance traditionnelle ; tandis que l’homme éduqué cherche principalement à découvrir et à exprimer ces connexions des choses, ou ces rapports relatifs de fait à fait, desquels une loi plus ou moins générale est déductible. Car les faits sont précieux pour un homme sage, principalement en ce qu’ils conduisent à la découverte de la loi immanente, qui est l’être véritable des choses, la seule solution de leurs modes d’existence, et dans la connaissance de laquelle consiste notre dignité et notre pouvoir.

Je ne peux pas plus être d’accord avec l’affirmation selon laquelle la meilleure partie du langage est formée à partir des objets avec lesquels le rustre communique à toute heure. Car premièrement, si communiquer avec un objet implique une telle connaissance de celui-ci qu’il devient possible d’y réfléchir de manière discriminante, la connaissance distincte d’un rustre non instruit fournirait un vocabulaire très limité. Les quelques choses et modes d’action nécessaires à ses commodités corporelles seraient seuls individualisés ; tandis que tout le reste de la nature serait exprimé par un petit nombre de termes généraux confus. Deuxièmement, je nie que les mots et les combinaisons de mots dérivés des objets avec lesquels le rustre est familier, que ce soit avec une connaissance distincte ou confuse, puissent être justement qualifiés de former la meilleure partie du langage. Il est plus que probable que de nombreuses classes du monde animal possèdent des sons discriminants par lesquels ils peuvent transmettre les uns aux autres des avis sur des objets concernant leur nourriture, leur abri ou leur sécurité. Pourtant, nous hésitons à appeler l’ensemble de ces sons un langage, sinon métaphoriquement. La meilleure partie du langage humain, proprement dit, est dérivée de la réflexion sur les actes de l’esprit lui-même. Elle est formée par une appropriation volontaire de symboles fixes à des actes internes, à des processus et des résultats de l’imagination, dont la majeure partie n’a aucune place dans la conscience de l’homme non instruit ; bien que dans la société civilisée, par imitation et souvenir passif de ce qu’ils entendent de leurs instructeurs religieux et autres supérieurs, les plus non instruits partagent la récolte qu’ils n’ont ni semée, ni moissonnée. Si l’histoire des expressions en usage courant parmi nos paysans était retracée, une personne n’étant pas préalablement au courant du fait serait surprise d’en trouver un si grand nombre qui, il y a trois ou quatre siècles, étaient la propriété exclusive des universités et des écoles ; et qui, au début de la Réforme, avaient été transférées de l’école à la chaire, et étaient ainsi graduellement passées dans la vie commune. L’extrême difficulté, et souvent l’impossibilité, de trouver des mots pour les processus moraux et intellectuels les plus simples dans les langues des tribus non civilisées a prouvé être peut-être l’obstacle le plus pesant au progrès de nos missionnaires les plus zélés et les plus adroits. Pourtant, ces tribus sont entourées de la même nature que nos paysans ; mais sous des formes encore plus impressionnantes ; et elles sont, de plus, obligées d’en particulariser bien davantage. Lorsque, donc, M. Wordsworth ajoute : « en conséquence, un tel langage » — (signifiant, comme précédemment, le langage de la vie rustique purifié du provincialisme) — « surgissant de l’expérience répétée et des sentiments réguliers, est un langage plus permanent, et bien plus philosophique, que celui qui lui est fréquemment substitué par des Poètes qui pensent qu’ils font honneur à eux-mêmes et à leur art dans la mesure où ils s’adonnent à des habitudes d’expression arbitraires et capricieuses ; » il peut être répondu que le langage qu’il a en vue ne peut être attribué aux rustres avec plus de droit que le style de Hooker ou Bacon à Tom Brown ou Sir Roger L’Estrange. Sans doute, si ce qui est particulier à chacun était omis chez chacun, le résultat devrait nécessairement être le même. De plus, que le poète qui utilise une diction illogique, ou un style adapté à susciter seulement le plaisir bas et changeant de l’émerveillement par le moyen d’une nouveauté sans fondement, substitue un langage de folie et de vanité, non à celui du rustre, mais à celui du bon sens et du sentiment naturel.

Qu’il me soit ici permis de rappeler au lecteur que les positions que je conteste sont contenues dans les phrases : « une sélection du langage réel des hommes ; » ; « le langage de ces hommes » (c’est-à-dire les hommes dans la vie basse et rustique) « a été adopté ; je me suis proposé d’imiter, et, autant qu’il est possible, d’adopter le langage même des hommes. »

« Entre le langage de la prose et celui de la composition métrique, il n’y a, ni ne peut y avoir, aucune différence essentielle : » c’est contre ces points exclusivement que mon opposition est dirigée.

J’objecte, en tout premier lieu, à une équivocité dans l’usage du mot « réel ». Le langage de chaque homme varie, selon l’étendue de ses connaissances, l’activité de ses facultés, et la profondeur ou la vivacité de ses sentiments. Le langage de chaque homme a, premièrement, ses individualités ; deuxièmement, les propriétés communes de la classe à laquelle il appartient ; et troisièmement, des mots et des expressions d’usage universel. Le langage de Hooker, Bacon, l’évêque Taylor et Burke ne diffère du langage commun de la classe instruite que par le nombre et la nouveauté supérieurs des pensées et des relations qu’ils avaient à transmettre. Le langage d’Algernon Sidney ne diffère en rien de celui que tout gentleman bien éduqué souhaiterait écrire, et (avec les concessions dues au manque de délibération et au train de pensée moins connecté, naturels et propres à la conversation) tel qu’il souhaiterait parler. Ni l’un ni l’autre ne diffèrent de moitié autant du langage général de la société cultivée que le langage de la composition la plus simple de M. Wordsworth diffère de celui d’un paysan ordinaire. Pour « réel », donc, nous devons substituer ordinaire, ou lingua communis. Et cela, nous l’avons prouvé, ne se trouve pas plus dans la phraséologie de la vie basse et rustique que dans celle de toute autre classe. Omettez les particularités de chacun et le résultat doit, bien sûr, être commun à tous. Et assurément, les omissions et les changements à effectuer dans le langage des rustres, avant qu’il puisse être transféré à quelque espèce de poème que ce soit, excepté le drame ou toute autre imitation avouée, sont au moins aussi nombreux et importants que ceux qui seraient requis pour adapter à la même fin le langage ordinaire des commerçants et des fabricants. Sans mentionner que le langage si hautement vanté par M. Wordsworth varie dans chaque comté, voire dans chaque village, selon le caractère accidentel de l’ecclésiastique, l’existence ou la non-existence d’écoles ; ou même, peut-être, selon que l’agent du fisc, l’aubergiste et le barbier se trouvent, ou non, être des politiciens zélés et des lecteurs du journal hebdomadaire pro bono publico. Antérieurement à la culture, la lingua communis de chaque pays, comme Dante l’a bien observé, existe partout en parties, et nulle part en tant que tout.

Le cas n’est pas rendu plus soutenable par l’ajout des mots « dans un état d’excitation ». Car la nature des mots d’un homme, lorsqu’il est fortement affecté par la joie, le chagrin ou la colère, doit nécessairement dépendre du nombre et de la qualité des vérités générales, des conceptions et des images, et des mots les exprimant, dont son esprit avait été préalablement nourri. Car la propriété de la passion n’est pas de créer, mais de mettre en activité accrue. Du moins, quelles que soient les nouvelles connexions de pensées ou d’images, ou — (ce qui est également, sinon plus, l’effet approprié d’une forte excitation) — quelles que soient les généralisations de vérité ou d’expérience que la chaleur de la passion peut produire, les termes de leur transmission doivent avoir préexisté dans ses conversations antérieures, et ne sont que collectés et entassés par la stimulation inhabituelle. Il est en effet fort possible d’adopter dans un poème les répétitions dénuées de sens, les expressions habituelles et autres jetons vides qu’une intelligence non préparée ou confuse interpose à intervalles courts, afin de garder prise sur son sujet, qui lui échappe sans cesse, et pour se donner le temps de la réflexion ; ou, en simple aide à la vacuité, comme dans les troupes clairsemées d’une scène de campagne le même acteur va et vient, afin d’éviter l’apparence d’espaces vides, dans la procession de Macbeth ou de Henry VIII. Mais quelle assistance au poète, ou quel ornement au poème, ceux-ci peuvent fournir, je suis bien en peine de le conjecturer. Rien assurément ne peut différer autant en origine ou en mode que les tautologies apparentes d’un sentiment intense et turbulent, dans lequel la passion est plus grande et de plus longue durée que pour être épuisée ou satisfaite par une seule représentation de l’image ou de l’incident qui l’excite. De telles répétitions, j’admets qu’elles sont une beauté du plus haut degré ; comme illustré par M. Wordsworth lui-même à partir du chant de Deborah. À ses pieds il s’inclina, il tomba, il s’étendit : à ses pieds il s’inclina, il tomba : là où il s’inclina, là il tomba mort. Juges v. 27.

CHAPITRE XVIII

Langage de la composition métrique, pourquoi et en quoi essentiellement différent de celui de la prose — Origine et éléments du mètre — Ses conséquences nécessaires, et les conditions imposées par là à l’écrivain métrique dans le choix de sa diction.

Je conclus, donc, que la tentative est impraticable ; et que, si elle n’était pas impraticable, elle serait encore inutile. Car le pouvoir même de faire la sélection implique la possession préalable du langage sélectionné. Ou où le poète peut-il avoir vécu ? Et par quelles règles pourrait-il diriger son choix, qui ne l’auraient pas rendu capable de sélectionner et d’arranger ses mots à la lumière de son propre jugement ? Nous n’adoptons pas le langage d’une classe par la simple adoption exclusive des mots que cette classe utiliserait, ou du moins comprendrait ; mais également en suivant l’ordre dans lequel les mots de tels hommes ont coutume de se succéder les uns aux autres. Or, cet ordre, dans les échanges des hommes non instruits, se distingue de la diction de leurs supérieurs en connaissance et en pouvoir par une plus grande disjonction et séparation dans les parties constitutives de ce que, quoi que ce soit, ils souhaitent communiquer. Il y a un manque de cette perspective de l’esprit, de ce survol, qui permet à un homme de prévoir l’ensemble de ce qu’il a à transmettre, se rapportant à un point quelconque ; et par ce moyen, de subordonner et d’arranger les différentes parties selon leur importance relative, afin de le transmettre d’un seul coup, et comme un tout organisé.

Je prendrai maintenant la première strophe, sur laquelle j’ai ouvert par hasard, dans les Lyrical Ballads. C’est l’une des plus simples et des moins particulières dans son langage.

« Dans des pays lointains j’ai voyagé, Et pourtant, je n’ai guère vu Un homme sain, un homme dans la force de l’âge, Pleurer seul, sur la voie publique. Mais un tel homme, sur le sol anglais, Et sur la grande route, je l’ai croisé ; Le long de la grande route il s’avançait, Ses joues étaient trempées de larmes. Robuste il semblait, bien qu’il fût triste ; Et dans ses bras, il portait un agneau. »

Les mots ici sont sans nul doute ceux qui ont cours dans toutes les classes de la société ; et bien entendu, pas moins dans le hameau et la chaumière que dans la boutique, la manufacture, le collège ou le palais. Mais est-ce là l’ordre dans lequel le rustre aurait placé ces mots ? Je serais gravement abusé si la manière moins compacte qui suit, pour commencer le même récit, n’était pas une copie bien plus fidèle. « J’ai été dans bien des endroits, de loin comme de près, et je ne sache pas avoir jamais vu auparavant un homme pleurer tout seul sur la voie publique ; un homme fait, j’entends, qui n’était ni malade ni blessé », etc., etc. Mais lorsque je me tourne vers la strophe suivante dans L’Épine :

« À toute heure du jour et de la nuit Cette femme misérable s’y rend ; Et elle est connue de chaque étoile, Et de chaque vent qui souffle, Et là, auprès de l’Épine, elle s’assoit, Quand la lumière bleue du jour est dans les cieux, Et quand le tourbillon est sur la colline, Ou que l’air glacial est vif et immobile, Et pour elle-même elle pleure, Oh misère ! Oh misère ! Oh malheur sur moi ! Oh misère ! »

et que je compare cela avec le langage des hommes ordinaires ; ou avec ce que je peux concevoir comme étant susceptible de sortir, dans la vie réelle, d’un tel narrateur, tel qu’il est supposé dans la note accompagnant le poème ; comparez-le, soit dans la succession des images, soit dans celle des phrases ; je me souviens de la sublime prière et de l’hymne de louange que Milton, en opposition à une liturgie établie, présente comme un juste échantillon de dévotion extemporanée ordinaire, et tel que nous pourrions nous attendre à l’entendre de la bouche de tout ministre auto-inspiré d’un conventicule ! Et je réfléchis avec ravissement à quel point une simple théorie, bien que de son propre cru, interfère peu avec les processus de l’imagination véritable chez un homme de vrai génie poétique, qui possède, comme M. Wordsworth, si jamais homme l’a possédé, le possède très assurément,

« La Vision et la Faculté divine. »

Un point demeure donc seul, mais c’est le plus important ; son examen ayant été, en vérité, mon motif principal pour l’inquisition précédente. « Il n’existe ni ne peut exister de différence essentielle entre le langage de la prose et celui de la composition métrique. » Telle est l’affirmation de M. Wordsworth. Or, la prose elle-même, du moins dans tous les ouvrages argumentatifs et suivis, diffère, et doit différer, du langage de la conversation ; tout comme la lecture doit différer du parler. À moins donc que la différence niée ne soit celle des simples mots, en tant que matériaux communs à tous les styles d’écriture, et non du style lui-même dans le sens universellement admis du terme, il pourrait être naturellement présumé qu’il doit en exister une encore plus grande entre l’ordonnance de la composition poétique et celle de la prose, que celle que l’on s’attend à voir distinguer la prose de la conversation ordinaire.

Il ne manque certes pas, dans l’histoire de la littérature, d’exemples de paradoxes apparents qui ont suscité l’émerveillement du public comme des vérités nouvelles et saisissantes, mais qui, à l’examen, se sont réduits à des truismes fades et inoffensifs ; tout comme les yeux d’un chat, vus dans l’obscurité, ont été pris pour des flammes de feu. Mais M. Wordsworth est parmi les derniers hommes auxquels une illusion de ce genre serait attribuée par quiconque a eu la moindre occasion de comprendre son esprit et son caractère. Lorsqu’une objection a été anticipée par un tel auteur comme naturelle, sa réponse doit nécessairement être interprétée dans un sens qui est, a été, ou est susceptible d’être controversé. Mon objet doit donc être de découvrir quelque autre signification au terme « différence essentielle » en cet endroit, à l’exclusion de l’indistinction et de la communauté des mots eux-mêmes. Car, qu’il doive ou non exister une classe de mots dans la langue anglaise ressemblant à quelque degré que ce soit au dialecte poétique du grec et de l’italien, c’est une question d’importance très subordonnée. Le nombre de ces mots serait bien petit, en vérité, dans notre langue ; et même en italien et en grec, ils consistent moins en des mots différents qu’en de légères différences dans les formes de déclinaison et de conjugaison des mêmes mots ; formes, sans doute, qui, ayant été, à une période plus ou moins reculée, les flexions grammaticales communes d’une tribu ou d’une province, avaient été accidentellement appropriées à la poésie par l’admiration générale pour certains intellects supérieurs, les premières lumières établies de l’inspiration, à qui ce dialecte se trouvait être natif.

L’essence, dans sa signification primaire, désigne le principe d’individuation, le principe le plus intime de la possibilité de toute chose, en tant que cette chose particulière. Elle est équivalente à l’idée d’une chose, chaque fois que nous utilisons le mot « idée » avec précision philosophique. L’existence, en revanche, se distingue de l’essence par la surinduction de la réalité. Ainsi parlons-nous de l’essence et des propriétés essentielles d’un cercle ; mais nous ne prétendons pas pour autant que toute chose qui existe réellement soit mathématiquement circulaire. Ainsi aussi, sans aucune tautologie, nous soutenons l’existence de l’Être Suprême ; c’est-à-dire une réalité correspondant à l’idée. Il existe, ensuite, un usage secondaire du mot essence, dans lequel il signifie le point ou le fondement de la distinction entre deux modifications d’une même substance ou d’un même sujet. Ainsi, nous devrions être autorisés à dire que le style d’architecture de l’abbaye de Westminster est essentiellement différent de celui de Saint-Paul, même si les deux avaient été construits avec des blocs taillés dans la même forme et issus de la même carrière. C’est seulement dans cette dernière acception du terme que M. Wordsworth a pu nier (car c’est dans ce sens seul qu’elle est affirmée par l’opinion générale) que le langage de la poésie (c’est-à-dire la construction formelle, ou l’architecture, des mots et des phrases) soit essentiellement différent de celui de la prose. Or, le fardeau de la preuve incombe à l’opposant, non aux partisans de la croyance commune. M. Wordsworth, par conséquent, assigne comme preuve de sa position « que non seulement le langage d’une large portion de chaque bon poème, même du caractère le plus élevé, doit nécessairement, exception faite du mètre, ne différer en rien de celui de la bonne prose, mais également que certaines des parties les plus intéressantes des meilleurs poèmes se trouveront être strictement le langage de la prose, quand la prose est bien écrite. La vérité de cette assertion pourrait être démontrée par d’innombrables passages tirés de presque tous les écrits poétiques, même de Milton lui-même. » Il cite ensuite le sonnet de Gray :

« En vain pour moi les matins souriants brillent, Et Phébus rougissant lève son feu doré ; Les oiseaux en vain leurs chants amoureux unissent, Ou les champs joyeux reprennent leur parure verte. Ces oreilles, hélas ! d’autres notes soupirent ; _Un objet différent ces yeux requièrent ; Mon angoisse solitaire ne fond aucun cœur que le mien ; Et dans ma poitrine les joies imparfaites expirent._ Pourtant le matin sourit pour égayer la race affairée, Et le plaisir nouveau-né apporte aux hommes plus heureux ; Les champs portent à tous leur tribut coutumier ; Pour réchauffer leurs petits amours les oiseaux se plaignent : _Je pleure inutilement vers celui qui ne peut entendre, Et pleure d’autant plus, parce que je pleure en vain. »_

et ajoute la remarque suivante : « On percevra aisément que la seule partie de ce sonnet qui ait quelque valeur est constituée des vers imprimés en italiques ; il est tout aussi évident que, hormis dans la rime, et dans l’usage du mot unique "fruitless" pour "fruitlessly", ce qui est en soi un défaut, le langage de ces lignes ne diffère en rien de celui de la prose. »

À un idéaliste défendant son système par le fait que, lorsqu’on dort, on se croit souvent éveillé, son voisin, un homme simple, répondit fort bien : « Ah, mais quand nous sommes éveillés, nous croyons-nous jamais endormis ? » Les choses identiques doivent être convertibles. Le passage précédent semble reposer sur un sophisme similaire. Car la question n’est pas de savoir s’il ne peut pas se trouver dans la prose un ordre de mots qui serait également approprié dans un poème ; ni s’il n’existe pas de beaux vers et de belles phrases d’usage fréquent dans les bons poèmes, qui seraient tout aussi convenables et beaux dans une bonne prose ; car ni l’un ni l’autre n’a jamais été nié ou mis en doute par quiconque. La vraie question doit être de savoir s’il n’existe pas des modes d’expression, une construction et un ordre de phrases qui sont à leur place juste et naturelle dans une composition en prose sérieuse, mais qui seraient disproportionnés et hétérogènes dans une poésie métrique ; et, vice versa, s’il ne peut y avoir dans le langage d’un poème sérieux un agencement à la fois des mots et des phrases, ainsi qu’un usage et une sélection de ce qu’on appelle des figures de style, tant pour leur nature, leur fréquence que pour leurs occasions, qui, sur un sujet d’un poids égal, seraient vicieux et étrangers dans une prose correcte et virile. Je soutiens que, dans les deux cas, cette inaptitude de l’un à la place de l’autre existera fréquemment et doit exister.

Et d’abord, quant à l’origine du mètre. Je la rattacherais à l’équilibre dans l’esprit, effectué par cet effort spontané qui s’efforce de maintenir en échec les mouvements de la passion. Il pourrait être facilement expliqué de même de quelle manière cet antagonisme salutaire est aidé par l’état même qu’il contrebalance ; et comment cet équilibre d’antagonistes est devenu organisé en mètre (dans l’acception habituelle de ce terme), par un acte survenant de la volonté et du jugement, consciemment et dans le but préconçu du plaisir. En supposant ces principes comme les données de notre argument, nous en déduisons deux conditions légitimes que le critique est en droit d’attendre dans toute œuvre métrique. Premièrement, que, tout comme les éléments du mètre doivent leur existence à un état d’excitation accrue, le mètre lui-même devrait être accompagné du langage naturel de l’excitation. Deuxièmement, que, tout comme ces éléments sont formés en mètre artificiellement, par un acte volontaire, avec le dessein et dans le but de mêler le délice à l’émotion, les traces de la volition présente devraient être proportionnellement discernables tout au long du langage métrique. Or, ces deux conditions doivent être réconciliées et co-présentes. Il doit y avoir non seulement un partenariat, mais une union ; une interpénétration de la passion et de la volonté, de l’impulsion spontanée et du dessein volontaire. Encore une fois, cette union ne peut se manifester que par une fréquence de formes et de figures de style (originellement le fruit de la passion, mais maintenant les enfants adoptifs du pouvoir), plus grande que ce qui serait désiré ou toléré là où l’émotion n’est pas encouragée volontairement et entretenue pour le plaisir qu’une telle émotion, ainsi tempérée et maîtrisée par la volonté, se révèle capable de communiquer. Cela ne dicte pas seulement, mais tend de soi-même à produire un emploi plus fréquent d’un langage pittoresque et vivifiant, qui ne serait naturel dans aucun autre cas où il n’existerait pas, comme c’est le cas ici, un pacte préalable et bien compris, quoique tacite, entre le poète et son lecteur, à savoir que ce dernier est en droit d’attendre, et le premier tenu de fournir, cette espèce et ce degré d’excitation plaisante. Nous pouvons, dans une certaine mesure, appliquer à cette union la réponse de Polixenes, dans Le Conte d’hiver, à Perdita qui néglige les giroflées striées parce qu’elle a entendu dire :

« Il est un art, qui, dans leur panachure, partage Avec la grande nature créatrice. POL. Soit, disons qu’il le soit ; Pourtant la nature n’est rendue meilleure par aucun moyen, Sinon que la nature fait ce moyen ; ainsi, par-dessus cet art, Qui, dis-tu, s’ajoute à la nature, il est un art, Que la nature fait. Tu vois, douce enfant, nous marions Un scion plus doux au plus sauvage des pieds ; Et faisons concevoir une écorce d’un genre plus vil Par un bourgeon de race plus noble. C’est là un art, Qui amende la nature – la change, plutôt ; mais L’art lui-même est nature. »

Deuxièmement, je raisonne à partir des effets du mètre. Dans la mesure où le mètre agit en lui-même et pour lui-même, il tend à accroître la vivacité et la susceptibilité tant des sentiments généraux que de l’attention. Cet effet, il le produit par l’excitation continue de la surprise, et par les rapides réciprocations de la curiosité toujours satisfaite et toujours ré-excitée, qui sont certes trop légères à tout moment pour être l’objet d’une conscience distincte, mais qui deviennent considérables dans leur influence globale. Comme une atmosphère médicinale, ou comme le vin durant une conversation animée, ils agissent puissamment, tout en passant inaperçus. Là où, par conséquent, une nourriture correspondante et une matière appropriée ne sont pas fournies à l’attention et aux sentiments ainsi éveillés, il doit nécessairement se faire sentir une déception ; comme celle de sauter dans l’obscurité depuis la dernière marche d’un escalier, alors que nous avions préparé nos muscles pour un saut de trois ou quatre.

La discussion sur les pouvoirs du mètre dans la préface est hautement ingénieuse et touche à tous les points de la vérité. Mais je ne trouve aucun exposé de ses pouvoirs considérés de manière abstraite et séparée. Au contraire, M. Wordsworth semble toujours estimer le mètre par les pouvoirs qu’il exerce durant (et, comme je le pense, en conséquence de) sa combinaison avec d’autres éléments de la poésie. Ainsi, la difficulté précédente demeure sans réponse : quels sont les éléments avec lesquels il doit être combiné afin de produire ses propres effets à quelque fin plaisante. Les rimes doubles et trisyllabiques, en vérité, forment une espèce inférieure d’esprit, et, suivies exclusivement pour elles-mêmes, peuvent devenir une source d’amusement momentané ; comme dans le distique du pauvre Smart au gentilhomme gallois qui lui avait promis un lièvre :

« Dis-moi, fils du grand Cadwallader ! As-tu envoyé le lièvre ? ou l’as-tu avalé ? »

Mais pour toute fin poétique, le mètre ressemble (si la justesse de la comparaison peut excuser sa bassesse) à la levure, sans valeur ou désagréable par elle-même, mais donnant vivacité et esprit à la liqueur avec laquelle elle est proportionnellement combinée.

La référence aux ENFANTS DANS LES BOIS ne satisfait en rien mon jugement. Nous nous replongeons tous volontiers pour un temps dans les sentiments de notre enfance. Cette ballade, par conséquent, nous la lisons sous le coup de tels souvenirs de nos propres sentiments enfantins, qu’ils nous rendraient également chers des poèmes que M. Wordsworth lui-même considérerait comme fautifs dans l’extrême opposé de l’ornement clinquant et technique. Avant l’invention de l’imprimerie, et à un degré encore plus grand, avant l’introduction de l’écriture, le mètre, particulièrement le mètre allitératif (qu’il soit allitératif au début des mots, comme dans PIERCE PLOUMAN, ou à la fin, comme dans les rimes), possédait une valeur indépendante en aidant la mémorisation, et par conséquent la préservation, de toute série de vérités ou d’incidents. Mais je ne suis pas convaincu par la collation des faits que LES ENFANTS DANS LES BOIS doive sa préservation ou sa popularité à sa forme métrique. Le répertoire de M. Marshal offre un nombre de contes en prose inférieurs en pathos et en mérite général, certains d’une date aussi ancienne, et beaucoup tout aussi largement populaires. TOM HICKATHRIFT, JACK LE TUEUR DE GÉANTS, GOODY TWO-SHOES et LE PETIT CHAPERON ROUGE sont des rivaux redoutables. Et le fait qu’ils soient restés en prose ne peut être équitablement expliqué par l’hypothèse que la bassesse comparative de leurs pensées et de leurs images excluait même les formes les plus humbles du mètre. La scène de GOODY TWO-SHOES dans l’église est parfaitement susceptible d’une narration métrique ; et, parmi les thaumata thaumastotata, même de l’époque actuelle, je ne me rappelle pas une image plus étonnante que celle de « toute la colonie de corbeaux qui s’envola de la barbe du géant », effrayée par la voix formidable avec laquelle ce monstre répondit au défi de l’héroïque TOM HICKATHRIFT !

Si de ceux-ci nous passons à des compositions universellement aimées et admirées, indépendamment de toute association ancienne, MARIA, LE MOINE ou L’ÂNE DU PAUVRE HOMME de Sterne seraient-ils lus avec plus de ravissement, ou auraient-ils une meilleure chance d’immortalité, s’ils avaient été, sans aucun changement dans la diction, composés en rimes, plutôt que dans leur état présent ? Si je ne me trompe grossièrement, la réponse générale serait négative. Bien plus, je confesserai que, dans les volumes mêmes de M. Wordsworth, l’ANECDOTE POUR PÈRES, SIMON LEE, ALICE FELL, LES MENDIANTS et LA MÈRE DU MARIN, malgré les beautés qui se trouvent dans chacun d’eux là où le poète interpose la musique de ses propres pensées, m’auraient été plus délicieux en prose, racontés et gérés, comme M. Wordsworth l’aurait fait, dans un essai moral ou un récit de voyage pédestre.

Le mètre en soi est simplement un stimulant de l’attention, et suscite donc la question : pourquoi l’attention doit-elle être ainsi stimulée ? Or, la question ne peut être résolue par le plaisir du mètre lui-même ; car nous avons montré que celui-ci est conditionnel et dépend de l’appropriation des pensées et des expressions auxquelles la forme métrique est surajoutée. Je ne peux concevoir aucune autre réponse qui puisse être rationnellement donnée, en dehors de celle-ci : j’écris en mètre parce que je suis sur le point d’utiliser un langage différent de celui de la prose. En outre, là où le langage n’est pas tel, aussi intéressantes que soient les réflexions qu’un esprit philosophique est capable de tirer des pensées ou des incidents du poème, le mètre lui-même doit souvent devenir faible. Prenez les trois dernières strophes de LA MÈRE DU MARIN, par exemple. Si je pouvais un instant faire abstraction de l’effet produit sur les sentiments de l’auteur, en tant qu’homme, par l’incident au moment où il s’est réellement produit, j’oserais en appeler à son propre jugement : a-t-il trouvé, dans le mètre lui-même, une raison suffisante pour qu’elles soient écrites métriquement ?

Et, continuant ainsi, elle dit, « J’avais un fils, qui maint jour Naviguait sur les mers ; mais il est mort ; Au Danemark il fut jeté ; Et j’ai voyagé jusqu’à Hull pour voir Quels vêtements il pourrait avoir laissés, ou autre propriété.

L’oiseau et la cage, ils étaient tous deux à lui ; C’était l’oiseau de mon Fils ; et propre et soigné Il le gardait : bien des voyages Cet oiseau chanteur a faits avec lui ; Quand il a navigué pour la dernière fois, il a laissé l’oiseau derrière ; Comme si ce pouvait être, peut-être, à cause de pressentiments de son esprit.

Il l’avait laissé aux soins d’un compagnon de chambre, Pour être surveillé et nourri, Jusqu’à ce qu’il revînt ; et là Je l’ai trouvé quand mon Fils fut mort ; Et maintenant, que Dieu m’aide pour mon peu de sens ! Je le traîne avec moi, Monsieur ! Il prenait tant de plaisir en lui. »

Si, en disproportionnant l’emphase, nous lisons ces strophes de manière à rendre les rimes perceptibles, même des rimes trisyllabiques pourraient à peine produire un sentiment d’étrangeté et de singularité égal à celui que nous ressentons ici en trouvant des rimes dans des phrases si exclusivement familières. Je demanderais en outre si, sans cet état visionnaire dans lequel la silhouette de la femme et la susceptibilité de son propre génie avaient placé l’imagination du poète — (un état qui étend son influence et sa coloration sur tout ce qui coexiste avec la cause excitante, et dans lequel

« Les choses les plus simples et les plus familières Gagnent un étrange pouvoir d’épandre la crainte autour d’elles »)

je demanderais au poète s’il n’aurait pas ressenti une chute abrupte dans ces vers par rapport à la strophe précédente ?

« L’esprit ancien n’est pas mort ; Les temps anciens, pensai-je, respirent là ; J’étais fier que mon pays ait engendré Une telle force, une dignité si belle : Elle mendia l’aumône, comme quelqu’un dans le besoin ; Je la regardai de nouveau, et ma fierté ne faiblit point. »

Il ne doit pas être omis, et il est en outre digne de remarque, que ces strophes fournissent le seul exemple équitable que j’aie pu découvrir dans tous les écrits de M. Wordsworth d’une adoption réelle, ou d’une imitation fidèle, du langage véritable et même bas et rustique de la vie, exempt de provincialismes.

Troisièmement, je déduis cette position de toutes les causes assignées par ailleurs, qui font du mètre la forme propre de la poésie, et de la poésie une chose imparfaite et défectueuse sans le mètre. Le mètre ayant été, par conséquent, associé à la poésie le plus souvent et par une convenance particulière, tout ce qui est combiné au mètre doit, bien qu'il ne soit pas essentiellement poétique en soi, posséder néanmoins quelque propriété commune avec la poésie, en tant qu'intermédiaire d'affinité, une sorte (si j'ose emprunter une expression bien connue de la chimie technique) de mordant entre lui et le mètre surajouté. Or la poésie, comme M. Wordsworth l'affirme à juste titre, implique toujours la passion : mot qui doit être entendu ici dans son sens le plus général, comme un état d'excitation des sentiments et des facultés. Et comme chaque passion a son pouls propre, elle aura de même ses modes d'expression caractéristiques. Mais là où existe ce degré de génie et de talent qui autorise un auteur à viser les honneurs du poète, l'acte même de la composition poétique est, et est admis comme impliquant et produisant, un état d'excitation inhabituel, qui justifie et exige naturellement une différence correspondante de langage, aussi véritablement, quoique peut-être pas à un degré aussi marqué, que l'excitation de l'amour, de la peur, de la rage ou de la jalousie. La vivacité des descriptions ou des déclamations chez Donne ou Dryden découle tout autant et aussi souvent de la force et de la ferveur du descripteur que des réflexions, des formes ou des incidents qui constituent leur sujet et leurs matériaux. Les roues prennent feu par la simple rapidité de leur mouvement. Dans quelle mesure, et sous quelles modifications, on peut admettre que cela agisse, je tenterai de le définir dans une remarque ultérieure sur la réponse de M. Wordsworth à cette objection, ou plutôt sur son objection à cette réponse, telle qu'anticipée dans sa préface.

Quatrièmement, et comme intimement lié à ceci, si ce n'est le même argument sous une forme plus générale, j'invoque le haut instinct spirituel de l'être humain nous poussant à rechercher l'unité par un ajustement harmonieux, et établissant ainsi le principe que toutes les parties d'un tout organisé doivent être assimilées aux parties les plus importantes et les plus essentielles. Cet argument et le précédent peuvent être renforcés par la réflexion que la composition d'un poème fait partie des arts imitatifs, et que l'imitation, par opposition à la copie, consiste soit dans l'interfusion du semblable à travers le radicalement différent, soit du différent à travers une base radicalement semblable.

Enfin, j'en appelle à la pratique des meilleurs poètes, de tous les pays et de tous les âges, comme autorisant l'opinion (déduite de tout ce qui précède) que, dans toute acception du mot essentiel qui n'impliquerait pas ici un simple truisme, il peut y avoir, il y a et il doit y avoir une différence essentielle entre le langage de la prose et celui de la composition métrique.

Dans la critique que fait M. Wordsworth du sonnet de Gray, la sympathie du lecteur envers son éloge ou son blâme des différentes parties est tenue pour acquise, peut-être un peu trop facilement. Il n'a pas, du moins, tenté de la gagner ou de la contraindre par une analyse argumentative. Dans ma conception du moins, les vers rejetés comme étant sans valeur diffèrent, à l'exception des deux premiers, autant et aussi peu du langage de la vie courante que ceux qu'il a imprimés en italique comme possédant une excellence authentique. Sur les cinq vers ainsi honorablement distingués, deux d'entre eux diffèrent de la prose plus largement encore, par la position des mots, que les vers qui précèdent ou qui suivent.

« Un objet différent ces yeux réclament ; Ma solitaire angoisse ne fond aucun cœur que le mien ; Et dans ma poitrine les joies imparfaites expirent. »

Mais en fût-il autrement, qu'est-ce que cela prouverait, sinon une vérité dont personne n'a jamais douté ? À savoir qu'il existe des phrases qui seraient également à leur place en vers et en prose. Assurément, cela ne prouve pas le point qui, seul, nécessite une preuve ; à savoir qu'il n'existe pas de passages qui conviendraient à l'un et ne conviendraient pas à l'autre. Le premier vers de ce sonnet se distingue du langage ordinaire des hommes par l'épithète donnée au matin. Car nous laisserons de côté, pour le moment, la considération que le mot particulier « souriant » est rebattu et, comme il implique une sorte de personnification, n'est pas tout à fait congru avec l'attribut commun et matériel de « brillant ». Et, sans aucun doute, cette adjonction d'épithètes dans le but d'une description supplémentaire, là où aucune attention particulière n'est demandée pour la qualité de la chose, serait remarquée comme donnant un tour poétique à la conversation d'un homme. Si le sportif s'exclame : « Venez les gars ! le matin rosé vous appelle : » on supposera qu'il a quelque chanson en tête. Mais personne ne soupçonne cela lorsqu'il dit : « Un matin humide ne nous confinera pas dans nos lits. » Ceci est donc soit un défaut en poésie, soit ça ne l'est pas. À quiconque déciderait par l'affirmative, je demanderais de relire n'importe quel poème de n'importe quel grand poète avéré, d'Homère à Milton, ou d'Eschyle à Shakespeare, et de rayer (en pensée, je veux dire) chaque instance de ce genre. Si le nombre de ces ratures imaginaires ne l'effrayait pas, ou s'il continuait à juger l'œuvre améliorée par leur omission totale, il devrait avancer des raisons d'une force et d'une évidence peu communes, des raisons fondées sur l'essence de la nature humaine. Sinon, je n'hésiterais pas à le considérer comme un homme non pas tant à l'épreuve de toute autorité que mort à celle-ci.

Le second vers,

« Et Phébus rougissant lève son feu doré ;-- »

a en vérité presque autant de fautes que de mots. Mais c'est un mauvais vers, non pas parce que le langage est distinct de celui de la prose, mais parce qu'il véhicule des images incongrues ; parce qu'il confond la cause et l'effet ; la chose réelle avec le représentant personnifié de la chose ; en bref, parce qu'il diffère du langage du bon sens ! Que le « Phébus » soit rebattu et une image d'écolier est une faute accidentelle, dépendant de l'époque à laquelle l'auteur a écrit, et non déduite de la nature de la chose. Qu'il fasse partie d'une mythologie périmée est une objection plus profondément fondée. Pourtant, lorsque le flambeau de l'érudition antique fut rallumé, ses rayons furent si réconfortants que nos plus anciens poètes, coupés par le christianisme de tout mécanisme accrédité, et privés de tous les gardiens et symboles reconnus des grands objets de la nature, furent naturellement incités à adopter, comme langage poétique, ces personnages fabuleux, ces formes du surnaturel dans la nature, qui leur avaient procuré un si cher plaisir dans les poèmes de leurs grands maîtres. Bien plus, même aujourd'hui, quel érudit au goût génial ne sympathisera pas assez avec eux pour lire avec plaisir chez Pétrarque, Chaucer ou Spenser ce qu'il condamnerait peut-être comme puéril chez un poète moderne ?

Je ne me souviens d'aucun poète dont les écrits supporteraient plus sûrement l'épreuve de la théorie de M. Wordsworth que Spenser. Cependant, M. Wordsworth dira-t-il que le style de la strophe suivante ne se distingue pas de la prose et du langage de la vie ordinaire ? Ou qu'il est vicieux, et que ces strophes sont des taches dans LA REINE DES FÉES ?

« Près de là, le charretier du Nord avait placé Son attelage aux sept étoiles derrière l'étoile fixe, Qui dans les vagues de l'océan ne fut jamais mouillée, Mais fermement est fixée et envoie la lumière de loin À tous ceux qui errent dans la mer sauvage Et le gai chantecler avec sa note aiguë Avait averti une fois que le char ardent de Phébus À la hâte grimpait la colline orientale, Fort envieux que la nuit remplît si longtemps sa place. »

« Enfin la porte orientale dorée Du plus grand ciel commença à s'ouvrir gracieusement, Et Phébus frais, comme un marié pour sa compagne, Sortit en dansant, secouant ses cheveux couverts de rosée, Et lança ses rayons étincelants à travers l'air sombre : Ce que percevant, l'elfe vigilant, aussitôt Sauta debout, et se prépara Dans des armes brillantes comme le soleil et un équipage de combat ; Car avec ce païen fier, il veut combattre ce jour-là. »

À l'inverse, à combien de passages, tant dans les livres d'hymnes que dans les poèmes en vers blancs, pourrais-je (si ce n'était odieux) diriger l'attention du lecteur, dont le style est des plus antipoétiques, parce que, et seulement parce que, c'est le style de la prose ? Il ne supposera pas que je sois capable d'avoir à l'esprit des vers tels que :

« Je mis mon chapeau sur ma tête Et marchai dans le Strand ; Et là je rencontrai un autre homme, Dont le chapeau était dans sa main. »

À de tels spécimens, il serait en effet une réponse juste et complète que ces vers ne sont pas mauvais parce qu'ils sont antipoétiques, mais parce qu'ils sont vides de tout sens et de tout sentiment ; et que ce serait une vaine tentative de prouver qu'« un singe n'est pas un Newton, quand il est évident qu'il n'est pas un homme ». Mais le sens sera bon et pesant, le langage correct et digne, le sujet intéressant et traité avec sentiment ; et pourtant, le style sera, malgré tous ces mérites, justement blâmable comme prosaïque, et uniquement parce que les mots et l'ordre des mots trouveraient leur place appropriée dans la prose, mais ne sont pas adaptés à la composition métrique. Les GUERRES CIVILES de Daniel est une œuvre instructive, et même intéressante ; mais prenez les strophes suivantes (et parmi les cent exemples qui abondent, j'aurais probablement pu en sélectionner d'autres bien plus frappants) :

« Et afin que nous puissions avec plus d'aisance Discerner le vrai discours, daignez montrer Quels furent les temps précédant ceux-ci, Afin que nous puissions mieux en tirer profit. Dites comment le monde tomba dans cette maladie ; Et comment une si grande distempérance grandit ; Ainsi nous verrons avec quels degrés elle vint ; Comment les choses à leur comble se dérèglent bientôt. »

« Dix rois avaient régné depuis le Conquérant normand Avec un destin entremêlé et variable, Quand l'Angleterre atteignit sa plus grande hauteur De pouvoir, de domination, de gloire, de richesse et d'État ; Après avoir soutenu avec beaucoup de peine La violence des princes, avec débat Pour les titres et les fréquentes mutineries Des nobles pour leurs anciennes libertés. »

« Car d'abord, le Normand, conquérant tout par la force, Par la force fut contraint de garder ce qu'il avait obtenu ; Mêlant nos coutumes et la forme du droit Avec des constitutions étrangères, qu'il avait apportées ; Domptant les puissants, humiliant les plus pauvres, Par tous les moyens les plus sévères qui pussent être élaborés ; Et, rendant la succession douteuse, déchira Son État nouvellement acquis, et le laissa turbulent. »

Soutiendra-t-on d'un côté que ces vers sont vils et insensés ? Ou de l'autre qu'ils ne sont pas prosaïques, et pour cette raison antipoétiques ? L'épithète bien méritée de ce poète est celle du « bien-langagé Daniel » ; mais également, et de l'aveu de ses contemporains non moins que de tous les critiques ultérieurs, du « prosaïque Daniel ». Pourtant, ceux qui désignent ainsi cet écrivain sage et aimable en raison de la fréquente incorrespondance de sa diction à son mètre dans la majorité de ses compositions, ne les jugent pas seulement précieux et intéressants à d'autres égards ; ils admettent volontiers que l'on peut trouver à travers ses poèmes, et surtout dans ses ÉPÎTRES et dans son HYMEN’S TRIUMPH, de nombreux et exquis spécimens de ce style qui, comme terrain neutre de la prose et du vers, est commun aux deux. Un extrait fin et presque sans défaut, éminent autant pour d'autres beautés que pour sa perfection dans ce genre de diction, peut être vu dans les DRAMATIC SPECIMENS de Lamb, un ouvrage d'un intérêt varié par la nature des sélections elles-mêmes (toutes tirées des pièces des contemporains de Shakespeare), et tirant une haute valeur supplémentaire des notes, qui sont pleines d'une critique juste et originale, exprimée avec toute la fraîcheur de l'originalité.

Parmi les effets possibles d'une adhésion pratique à une théorie qui vise à identifier le style de la prose et celui du vers (si elle ne revendique pas pour ce dernier une ressemblance encore plus étroite avec le style moyen des hommes dans les échanges de vive voix de la vie réelle), nous pourrions anticiper ce qui suit comme n'étant pas le moins susceptible de se produire. Il arrivera, comme je l'ai déjà observé, que le mètre lui-même, la seule différence reconnue, deviendra occasionnellement mètre pour l'œil seulement. L'existence de prosaïsmes, et le fait qu'ils détractent du mérite d'un poème, doivent finalement être concédés lorsqu'un nombre de vers successifs peut être rendu, même à l'oreille la plus délicate, non reconnaissable comme vers, ou comme ayant même été destiné à l'être, en les transcrivant simplement comme de la prose ; lorsque, si le poème est en vers blancs, cela peut être effectué sans aucune altération, ou tout au plus en remettant simplement un ou deux mots à leur place propre, dont ils ont été transplantés sans cause ni raison assignable autre que la commodité de l'auteur ; mais s'il est en rimes, par le simple échange du mot final de chaque vers pour quelque autre de même sens, également approprié, digne et euphonique.

La réponse ou l'objection dans la préface à la remarque anticipée « que le mètre ouvre la voie à d'autres distinctions » est contenue dans les mots suivants. « La distinction de la rime et du mètre est régulière et uniforme, et non pas, comme celle produite par (ce qu'on appelle habituellement) la diction poétique, arbitraire et sujette à d'infinis caprices, sur lesquels aucun calcul ne peut être fait. Dans le premier cas, le lecteur est totalement à la merci du poète quant à l'imagerie ou à la diction qu'il peut choisir de lier à la passion. » Mais est-ce là un poète, dont parle un poète ? Non, sûrement ! Plutôt d'un fou ou d'un dément : ou au mieux d'un fantaisiste vain ou ignorant ! Et des cerveaux aussi sauvages et aussi déficients ne pourraient-ils pas faire exactement le même ravage avec les rimes et les mètres qu'ils sont supposés effectuer avec les modes et les figures de style ? Comment le lecteur est-il à la merci de tels hommes ? S'il continue à lire leurs inepties, n'est-ce pas sa propre faute ? La fin ultime de la critique est bien plus d'établir les principes de l'écriture que de fournir des règles sur la façon de juger ce qui a été écrit par d'autres ; si tant est qu'il fût possible de séparer les deux. Mais si l'on demande par quels principes le poète doit réguler son propre style, s'il n'adhère pas étroitement à la sorte et à l'ordre des mots qu'il entend au marché, à la fête, sur la grand-route ou dans le champ labouré ? Je réponds : par des principes dont l'ignorance ou la négligence le condamneraient à n'être pas un poète, mais un usurpateur idiot ou présomptueux de ce nom. Par les principes de la grammaire, de la logique, de la psychologie. En un mot, par une telle connaissance des faits, matériels et spirituels, qui appartiennent le plus à son art, qui, s'ils ont été gouvernés et appliqués par le bon sens, et rendus instinctifs par l'habitude, deviennent le représentant et la récompense de nos raisonnements, intuitions et conclusions conscients passés, et acquièrent le nom de Goût. Par quelle règle qui ne laisse pas le lecteur à la merci du poète, et le poète à la sienne, ce dernier doit-il distinguer entre le langage approprié à la colère réprimée et le langage qui est caractéristique de la colère indulgée ? Ou entre celui de la rage et celui de la jalousie ? Est-ce obtenu en errant à la recherche de gens en colère ou jaloux dans une société non cultivée, afin de copier leurs mots ? Ou n'est-ce pas bien plutôt par le pouvoir de l'imagination procédant sur le tout dans chaque élément de la nature humaine ? Par la méditation, plutôt que par l'observation ? Et par cette dernière en conséquence seulement de la première ? Comme des yeux pour lesquels la première a prédéterminé leur champ de vision, et auxquels, comme à son organe, elle communique un pouvoir microscopique ? Il n'y a pas, je le crois fermement, un homme vivant aujourd'hui qui ait, de sa propre expérience intérieure, une intuition plus claire que M. Wordsworth lui-même que les dernières citées sont les vraies sources de la discrimination géniale. Par le même processus et par la même agence créatrice, le poète distinguera le degré et le genre de l'excitation produite par l'acte même de la composition poétique. Aussi intuitivement, il saura quelles différences de style elle inspire et justifie à la fois ; quel entremêlement de volonté consciente est naturel à cet état ; et dans quels cas de telles figures et couleurs de langage dégénèrent en simples créatures d'un but arbitraire, froids artifices techniques d'ornement ou de connexion. Car, de même que la vérité est sa propre lumière et sa propre évidence, se découvrant à la fois elle-même et le mensonge, il est de la prérogative du génie poétique de distinguer par instinct parental sa propre progéniture des enfants changés que les gnomes de la vanité ou les fées de la mode peuvent avoir déposés dans son berceau ou appelés de ses noms. Si une règle pouvait être donnée de l'extérieur, la poésie cesserait d'être de la poésie et sombrerait dans un art mécanique. Ce serait morphose, non poïèse. Les règles de l'Imagination sont elles-mêmes les puissances mêmes de la croissance et de la production. Les mots auxquels elles sont réductibles ne présentent que les contours et l'apparence extérieure du fruit. Un faux trompeur de la forme et des couleurs superficielles peut être élaboré ; mais la pêche de marbre semble froide et lourde, et seuls les enfants la portent à leur bouche. Nous ne trouvons aucune difficulté à admettre comme excellente, et comme le langage légitime de la ferveur poétique s'auto-passionnant, l'apostrophe de Donne au Soleil dans la seconde strophe de son PROGRÈS DE L'ÂME.

« Toi, œil du ciel ! cette grande Âme n'envie pas ; Par ta force mâle tout ce que nous avons est engendré. Dans le premier Orient tu commences maintenant à briller, Hame de bon matin le baume et les épices insulaires là, Et bientôt dans ta course aux rênes lâches Au Tage, au Pô, à la Seine, à la Tamise et au Danube dîneras, Et verras la nuit ce monde occidental qui est le mien : Pourtant tu n'as pas vu plus de nations qu'elle, Qui, avant toi, un jour commença d'être, Et, ta frêle lumière étant éteinte, te survivra longtemps, longtemps. »

Ou la strophe suivante :

« Grand Destin, le commissaire de Dieu, Qui as marqué un chemin et une période Pour chaque chose ! Qui, là où nous avons pris naissance, Vois nos voies et nos fins en un instant : toi Nœud de toutes les causes ! Toi, dont le front immuable Ne sourit ni ne fronce jamais ! Ô ! daigne regarder, Et montre mon histoire dans ton livre éternel, » etc.

Nous ne trouvons pas moins de difficulté à exclure des honneurs de la chaleur et de l'élévation non affectées la folie préméditée de la pseudo-poésie, ou l'hystérie surprenante de la faiblesse se surexcitant elle-même, qui éclate sur le lecteur non préparé dans diverses odes et apostrophes à des termes abstraits. Telles sont les Odes à la jalousie, à l'Espoir, à l'Oubli, et autres semblables, dans la collection de Dodsley et les magazines de ce temps, qui ne manquent jamais de me rappeler une copie de vers d'Oxford sur les deux SUTTON, commençant par :

« Inoculation, vierge céleste ! descends ! »

Il n'est pas à nier que des hommes de talents incontestables, et même des poètes d'un génie véritable, bien que non de premier ordre, ont, par une théorie erronée, abusé à la fois d'eux-mêmes et des autres dans l'extrême opposé. Je lus un jour à une compagnie de femmes sensées et bien éduquées la période introductive de la préface de Cowley à ses « Odes pindariques », écrites à l'imitation du style et de la manière des odes de Pindare. « Si, (dit Cowley), un homme entreprenait de traduire Pindare, mot pour mot, on penserait qu'un fou en a traduit un autre, comme il peut paraître, lorsque celui qui ne comprend pas l'original lit la traduction verbale de celui-ci en prose latine, après quoi rien ne semble plus délirant. » Je procédai alors avec sa propre version libre de la seconde Olympique, composée dans le but charitable de rationaliser l'Aigle thébain.

« Reine de toutes les choses harmonieuses, Mots dansants et cordes parlantes, Quel dieu, quel héros, chanteras-tu ? Quel homme heureux amèneras-tu à des gloires égales ? Commence, commence ton noble choix, Et laisse les collines alentour refléter l'image de ta voix. Pise appartient à Jupiter, Jupiter et Pise réclament ton chant. Les beaux premiers fruits de la guerre, les jeux olympiques, Alcide, offerts à Jupiter ; Alcide, aussi, tes cordes peuvent émouvoir, Mais, oh ! quel homme pour se joindre à eux peut se prouver digne ? Joins Theron hardiment à leurs noms sacrés ; Theron réclame l'honneur suivant ; Theron ne cède la place à personne, Est premier dans la course de Pise et de la Vertu ; Theron là, et lui seul, Même ses propres ancêtres rapides a surpassés. »

L'un des membres de la compagnie s'exclama, avec l'assentiment complet des autres, que si l'original était plus fou que celui-ci, il devait être incurable. Je traduisis alors l'ode du grec, et le plus fidèlement possible, mot pour mot ; et l'impression fut que, dans le mouvement général des périodes, dans la forme des liens et des transitions, et dans la majesté sobre d'un sens élevé, elle leur semblait se rapprocher plus que toute autre poésie qu'ils eussent entendue du style de notre Bible, dans les livres prophétiques. La première strophe suffira comme spécimen :

« Ô hymnes maîtres des harpes ! (ou) ô hymnes souverains des harpes ! Quel Dieu ? quel Héros ? Quel Homme célébrerons-nous ? Certes, Pise appartient bien à Jupiter, Mais l'Olympiade (ou les jeux olympiques) fut établie par Hercule, Les prémices des dépouilles de guerre. Mais Theron pour le char à quatre chevaux, Qui lui apporta la victoire, Il nous convient maintenant de le proclamer à haute voix : Le Juste, l'Hospitalier, Le Rempart d'Agrigente, Des pères renommés La Fleur, celui-là même Qui préserve sa cité natale debout et en sécurité. »

Mais de tels caprices rhétoriques sont-ils condamnables uniquement pour leur déviation par rapport au langage de la vie réelle ? et ne peuvent-ils être empêchés par aucun autre moyen que par le rejet de toute distinction entre la prose et le vers, hormis celle du mètre ? Assurément, le bon sens et une compréhension modérée de la constitution de l'esprit humain suffiraient amplement à prouver qu'un tel langage et de telles combinaisons ne sont le produit naturel ni de la fantaisie ni de l'imagination ; que leur opération consiste à exciter la surprise par la juxtaposition et la réconciliation apparente de choses très différentes ou incompatibles. Comme lorsque, par exemple, on fait refléter aux collines l'image d'une voix. Assurément, aucun goût inhabituel n'est requis pour voir clairement que cette juxtaposition forcée n'est pas produite par la présentation de formes impressionnantes ou délicieuses à la vision intérieure, ni par aucune sympathie avec les pouvoirs modificateurs grâce auxquels le génie du poète avait uni et inspiré tous les objets de sa pensée ; qu'il s'agit donc d'une espèce d'esprit, une œuvre pure de la volonté, qui implique un loisir et une possession de soi, tant dans la pensée que dans le sentiment, incompatibles avec la ferveur constante d'un esprit possédé et rempli par la grandeur de son sujet. Pour résumer le tout en une phrase : lorsqu'un poème, ou une partie de poème, sera avancé, qui est manifestement vicieux dans les figures et la texture de son style, mais pour la condamnation duquel aucune raison ne peut être assignée, sinon qu'il diffère du style dans lequel les hommes conversent réellement, alors, et seulement alors, pourrai-je tenir cette théorie pour plausible, ou praticable, ou capable de fournir une règle, une guidance ou une précaution qui n'auraient pu, plus facilement et plus sûrement, ainsi que plus naturellement, être déduites dans l'esprit de l'auteur à partir de considérations de grammaire, de logique, et de la vérité et de la nature des choses, confirmées par l'autorité d'œuvres dont la renommée n'appartient ni à un seul pays ni à une seule époque.

CHAPITRE XIX

Suite — Concernant l'objet réel que, selon toute probabilité, M. Wordsworth avait devant lui dans sa préface critique — Élucidation et application de ceci.

Il pourrait sembler, d'après certains passages de la première partie de la préface de M. Wordsworth, qu'il entendait restreindre sa théorie du style, et la nécessité d'une étroite conformité avec le langage réel des hommes, à ces sujets particuliers tirés de la vie basse et rustique, qu'à titre d'expérience il avait entrepris de naturaliser comme une nouvelle espèce dans notre poésie anglaise. Mais d'après la suite de l'argumentation qui suit ; d'après la référence à Milton ; et d'après l'esprit de sa critique sur le sonnet de Gray ; ces phrases semblent avoir été davantage des marques de politesse, des marques de modestie, que de réelles limitations de son système. Pourtant, ce système semble si dénué de fondement après un examen approfondi ; et si étrange et accablant dans ses conséquences, que je ne peux, et je ne veux, croire que le poète l'ait jamais adopté lui-même dans le sens absolu dans lequel ses expressions ont été comprises par d'autres, et qui, en vérité, selon toutes les lois communes de l'interprétation, semblent être le sien. Que voulait-il donc dire ? J'appréhende que, dans la perception claire, non dénuée de dégoût ou de mépris, des affectations voyantes d'un style qui passait aux yeux de trop de gens pour la diction poétique (bien qu'en vérité il eût aussi peu de prétentions à la poésie qu'à la logique ou au bon sens), il n'ait restreint sa vue pour un temps ; et, ressentant une préférence justifiable pour le langage de la nature et du bon sens, même sous ses formes les plus humbles et les moins ornées, il se soit laissé aller à exprimer, en des termes à la fois trop larges et trop exclusifs, sa prédilection pour un style le plus éloigné possible de la splendeur fausse et clinquante qu'il souhaitait faire exploser. Il est possible que cette prédilection, d'abord purement comparative, ait dévié un temps vers une partialité directe. Mais l'objet réel qu'il avait en vue était, je n'en doute pas, une espèce d'excellence qui avait été, bien longtemps auparavant, très heureusement caractérisée par le judicieux et aimable Garve, dont les œuvres sont si justement aimées et estimées par les Allemands, dans ses remarques sur Gellert, dont voici une traduction littérale. « Le talent qui est requis pour faire d'excellents vers est peut-être plus grand que le philosophe n'est prêt à l'admettre, ou ne trouverait en son pouvoir de l'acquérir : le talent de ne chercher que l'expression juste de la pensée, et pourtant de trouver en même temps avec elle la rime et le mètre. Gellert possédait ce don heureux, si jamais l'un de nos poètes l'a possédé ; et rien peut-être n'a plus contribué à l'impression grande et universelle que ses fables ont faite lors de leur première publication, ou ne contribue davantage à leur popularité persistante. C'était un phénomène étrange et curieux, et tel qu'en Allemagne on n'en avait jamais entendu parler auparavant, que de lire des vers dans lesquels tout était exprimé exactement comme on souhaiterait parler, et pourtant tout était digne, attrayant et intéressant ; et le tout en même temps parfaitement correct quant à la mesure des syllabes et à la rime. Il est certain que la poésie, lorsqu'elle a atteint cette excellence, produit une impression bien plus grande que la prose. À tel point, en effet, que même la gratification que les rimes elles-mêmes procurent devient alors une gratification qui n'est plus méprisable ou triviale. »

Si novateur que ce phénomène ait pu être en Allemagne à l'époque de Gellert, il n'est en aucune façon nouveau, ni d'existence récente dans notre langue. Malgré la licence avec laquelle Spenser contraint parfois l'orthographe de ses mots pour les soumettre à ses rimes, toute la REINE DES FÉES est un exemple presque continu de cette beauté. La chanson de Waller, GO, LOVELY ROSE, est sans doute familière à la plupart de mes lecteurs ; mais si j'avais eu par hasard sous la main les poèmes de Cotton, plus mais bien moins justement célèbre en tant qu'auteur du VIRGILE TRAVESTI, je me serais fait plaisir, et je pense que j'aurais gratifié beaucoup de ceux qui ne connaissent pas ses œuvres sérieuses, en sélectionnant quelques spécimens admirables de ce style. Il n'y a pas peu de poèmes dans ce volume, empreints de toute l'excellence de pensée, d'image et de passion que nous attendons ou désirons dans la poésie de la muse plus douce ; et pourtant si bien formulés, que le lecteur ne voit aucune raison, ni dans le choix ni dans l'ordre des mots, pour laquelle il n'aurait pu dire exactement la même chose dans une conversation appropriée, et ne peut concevoir comment il aurait pu exprimer de telles pensées autrement sans perte ou préjudice pour son sens.

Mais en vérité, notre langue est, et a toujours été depuis l'aube de la poésie, particulièrement riche en compositions distinguées par cette excellence. Le e final, qui est maintenant muet, était à l'époque de Chaucer prononcé ou omis indifféremment. Nous utilisons nous-mêmes encore « beloved » ou « belov'd » selon que la rime, ou la mesure, ou le besoin de plus ou moins de solennité peut l'exiger. Que le lecteur adopte donc simplement la prononciation du poète et de la cour dans laquelle il vivait, tant en ce qui concerne le e final que l'accentuation de la dernière syllabe ; je me hasarderais alors à demander, que pourrions-nous entendre de plus naturel, ou semblant plus spontané, même dans le langage familier de femmes élégantes et naturelles (qui sont les maîtresses particulières de « l'anglais pur et immaculé »), que les strophes suivantes du TROÏLE ET CRESSIDE de Chaucer.

« Et après cela, il s'en alla vers la porte, Là où Cresside sortit au pas, Et là, de haut en bas, il fit maints allers et retours, Et se dit souvent à lui-même : Hélas ! De là s'en est allée ma félicité et ma consolation ; Comme je voudrais que le Dieu bienheureux, pour sa joie, Permît que je la voie revenir à Troie ! Et vers cette colline, je l'ai suivie, Hélas ! et là j'ai pris congé d'elle, Et là je l'ai vue chevaucher vers son père ; De chagrin, mon cœur va s'en déchirer ; Et vers ma demeure je suis rentré quand vint le soir, Et ici je demeure, banni de toute joie, Et pleure, jusqu'à ce que je puisse la revoir à Troie. Et de lui-même il imagina souvent Qu'il était défait, pâle et aminci Plus qu'il n'avait coutume, et que les gens disaient à voix basse, Que peut-ce être ? qui peut deviner la vérité, Pourquoi Troïle porte-t-il toute cette tristesse ? Et tout cela n'était que sa mélancolie, Qu'il avait de lui-même une telle fantaisie. Une autre fois il imaginait Que chaque être, qui passait près de lui sur le chemin, Avait de la compassion pour lui, et qu'ils devaient dire, Je suis bien désolé, Troïle va mourir ! Et ainsi il mena sa vie un jour ou deux encore, Comme vous l'avez entendu : telle vie il commença à mener Comme celui qui se tenait entre l'espoir et la crainte : Pour quoi il lui plut de montrer dans ses chants La cause de son mal comme il le pouvait le mieux, Et fit un chant de quelques mots seulement, Quelque peu pour alléger son cœur douloureux, Et quand il fut hors de la vue de tout homme, D'une voix douce, il se mit à chanter pour sa dame chérie, Qui était absente, comme vous pouvez l'entendre :

* * * * * *

Cette chanson, quand il l'eut ainsi chantée, bien vite Il retomba dans ses vieux soupirs Et chaque nuit, comme il avait coutume de faire ; Il se tenait là à contempler la lune brillante Et lui racontait tout son chagrin, Et disait : Je sais, quand tu seras cornée à nouveau, Je serai heureux, si tout le monde est vrai ! »

Un autre maître exquis de cette espèce de style, où l'érudit et le poète fournissent la matière, mais où le parfait gentilhomme fournit les expressions et l'agencement, est George Herbert. Comme, de par la nature du sujet et la préciosité trop fréquente des pensées, son TEMPLE ; ou POÈMES SACRÉS ET ÉJACULATIONS PRIVÉES sont comparativement peu connus, je vais en extraire deux poèmes. Le premier est un sonnet, également admirable pour le poids, le nombre et l'expression des pensées, et pour la dignité simple du langage. À moins, certes, qu'un goût fastidieux ne s'oppose à la seconde moitié de la sixième ligne. Le second est un poème d'une plus grande longueur, que j'ai choisi non seulement pour le présent propos, mais également comme un exemple frappant et une illustration d'une assertion hasardée dans une page précédente de ces esquisses, à savoir que le défaut caractéristique de nos poètes plus anciens est l'inverse de celui qui distingue trop de nos versificateurs plus récents ; les premiers exprimant les pensées les plus fantastiques dans le langage le plus correct et le plus naturel ; les seconds exprimant les pensées les plus triviales dans le langage le plus fantastique. Ces derniers sont une énigme de mots ; les premiers une énigme de pensées. L'un me rappelle un passage étrange des IDEAS de Drayton :

Comme les autres hommes, moi-même je médite, Pourquoi de cette sorte je tords l'invention ; Et pourquoi ces métaphores vertigineuses j'utilise, Quittant le chemin que la plupart empruntent ; Je vous résoudrai : je suis lunatique !

L'autre rappelle un passage encore plus étrange dans LA SYNAGOGUE : ou L'OMBRE DU TEMPLE, une série connectée de poèmes à l'imitation du TEMPLE d'Herbert, et, dans certaines éditions, annexée à celui-ci.

Oh, comment mon esprit Est ensablé ! Pas une pensée, Que je puisse trouver, Qui ne soit embrouillée Jusqu'au néant ! Des bouts de fils, Et des lambeaux étroits De lisières, Des nœuds, des fraises emmêlées, Des touffes lâches et brisées De torsades, Sont le vêtement en guenilles de mes méditations déchirées, Qui, enroulées et tissées, forment un costume pour rien : Un moment je pense, et puis je suis en peine De penser à comment désapprendre cette pensée.

Immédiatement après ces passages burlesques, je ne peux procéder aux extraits promis sans changer le ton ludique du sentiment par l'interposition des trois strophes suivantes d'Herbert.

VERTU.

Doux jour, si frais, si calme, si brillant, Noces de la terre et du ciel, La rosée pleurera ta chute ce soir ; Car tu dois mourir.

Douce rose, dont la teinte en colère et brave Invite le spectateur imprudent à s'essuyer l'œil, Ta racine est toujours dans sa tombe, Et tu dois mourir.

Doux printemps, plein de doux jours et de roses, Une boîte, où les douceurs sont compactées, Ma musique montre que vous avez vos fins, Et tout doit mourir.

LE PÉCHÉ DU CŒUR : UN SONNET DE GEORGE HERBERT.

Seigneur, avec quel soin tu nous as entourés, Les parents nous assaisonnent d'abord ; puis les maîtres d'école Nous livrent aux lois ; ils nous envoient liés Aux règles de la raison, saints messagers, Chaires et dimanches, le chagrin traquant le péché, Afflictions assorties, angoisse de toutes tailles, Filets fins et stratagèmes pour nous y attraper, Bibles ouvertes, millions de surprises ; Bénédictions à l'avance, liens de gratitude, Le son de la Gloire résonnant à nos oreilles, Dehors, notre honte ; au-dedans, nos consciences ; Anges et grâce, espoirs et craintes éternels. Pourtant, toutes ces clôtures et tout leur appareil, Un péché de cœur rusé les dissipe complètement.

AMOUR INCONNU.

Cher ami, asseyez-vous, le récit est long et triste, Et dans mes défaillances, je présume, votre amour Sera plus complaisant qu'utile. Un Seigneur j'avais, Et j'ai, de qui quelques terres, qui peuvent s'améliorer, Je détiens pour deux vies, et deux vies en moi. Vers lui j'apportai un plat de fruits un jour, Et au milieu plaçai mon cœur. Mais lui, (Je soupire de le dire) Regarda un serviteur, qui connaissait son œil, Mieux que vous ne me connaissez, ou (ce qui est tout un) Que moi-même. Le serviteur instantanément, Délaissant le fruit, se saisit de mon cœur seul, Et le jeta dans une source, dans laquelle tombait Un flot de sang, qui jaillissait du côté D'un grand rocher : je me souviens bien de tout, Et j'ai bonne cause : là il fut trempé et teint, Et lavé, et tordu : le tordage même encore Arrache des larmes. « Votre cœur était impur, je crains. » En vérité, c'est vrai. Je commets et j'ai commis Maintes fautes, plus que mon bail ne peut supporter ; Pourtant, je demandais toujours pardon, et n'étais pas refusé. Mais vous allez entendre. Après que mon cœur fut bien, Et propre et beau, comme un soir (Je soupire de le dire) Je marchais seul dehors, je vis une grande Et spacieuse fournaise flamboyante, et là-dessus Un chaudron bouillant, autour duquel, sur le bord, Était écrit en grandes lettres AFFLICTION. La grandeur montrait le propriétaire. Alors j'allai Chercher un sacrifice hors de mon troupeau, Pensant avec cela, que je présentais ainsi, Réchauffer son amour, qui, je le craignais, devenait froid. Mais tandis que mon cœur l'offrait, l'homme Qui devait me le prendre, glissa sa main, Et jeta mon cœur dans la poêle brûlante ; Mon cœur qui l'apportait (comprenez-vous ?) Le cœur de l'offrant. « Votre cœur était dur, je crains. » En vérité, c'est vrai. Je trouvai qu'une matière calleuse Commençait à s'étendre et à s'y exaspérer : Mais avec une drogue plus riche que l'eau bouillante Je l'ai baigné souvent, même avec le sang sacré, Qui, à une table, tandis que beaucoup buvaient du vin pur, Un ami glissa dans ma coupe pour le bien, Même pris intérieurement, et très divin Pour assouplir les duretés. Mais à la fin, Sortant du chaudron, je m'enfuis bientôt Vers ma maison, où pour réparer la force Que j'avais perdue, je me hâtai vers mon lit : Mais quand je pensai dormir pour oublier toutes ces fautes, (Je soupire de le dire) Je trouvai que certains avaient farci le lit de pensées, Je voudrais dire d'épines. Cher, mon cœur ne pouvait-il pas se briser, Quand avec mes plaisirs même mon repos était parti ? Fort bien je compris qui avait été là : Car je n'avais donné la clé à personne d'autre qu'à un seul : Ce devait être lui. « Votre cœur était terne, je crains. » En effet, un état d'esprit lâche et endormi M'a souvent possédé ; de sorte que quand je priais, Bien que mes lèvres bougeaient, mon cœur restait derrière. Mais toutes mes dettes furent payées par un autre, Qui prit ma culpabilité sur lui. « Vraiment, Ami, Pour autant que j'entende, votre Maître vous montre Plus de faveur que vous ne le pensez. Remarquez la fin. La source n'a fait que renouveler ce qui était vieux ; Le chaudron a assoupli ce qui était devenu trop dur : Les épines ont vivifié ce qui était devenu trop terne : Tout n'a fait que s'efforcer de réparer ce que vous aviez gâché. Pourquoi donc soyez réjoui, et louez-le pleinement, Chaque jour, chaque heure, chaque moment de la semaine, Lui qui voudrait tant que vous soyez nouveau, tendre, vif. »

CHAPITRE XX

Le sujet précédent continué — Le style neutre, ou celui commun à la Prose et à la Poésie, exemplifié par des spécimens tirés de Chaucer, Herbert, et d'autres.

Je n'ai aucune crainte à déclarer ma conviction que l'excellence définie et exemplifiée dans le chapitre précédent n'est pas l'excellence caractéristique du style de M. Wordsworth ; car je peux ajouter avec une égale sincérité qu'elle est empêchée par des pouvoirs supérieurs. L'éloge d'une adhésion uniforme à l'anglais authentique et logique est sans aucun doute le sien ; mieux encore, en mettant l'accent principal sur le mot uniforme, j'oserai ajouter que, de tous les poètes contemporains, il est le seul. Car, dans un sens moins absolu du mot, j'inclurais certainement M. Bowles, Lord Byron, et, pour tous ses écrits plus récents, M. Southey, les exceptions dans leurs œuvres étant si rares et sans importance. Mais de l'excellence spécifique décrite dans la citation de Garve, il me semble trouver plus, et des spécimens plus incontestables, dans les œuvres d'autres auteurs ; par exemple, parmi les poèmes mineurs de M. Thomas Moore, et de notre illustre Lauréat. Pour moi, cela restera toujours un fait singulier et remarquable : qu'une théorie, qui établirait cette lingua communis, non seulement comme le meilleur, mais comme le seul style recommandable, ait émané d'un poète dont la diction, après celle de Shakespeare et de Milton, m'apparaît comme la plus individualisée et la plus caractéristique de toutes. Et qu'on se souvienne aussi que je suis en train d'interpréter les passages controversés de la préface critique de M. Wordsworth par le dessein et l'objet qu'il peut être supposé avoir eus, plutôt que par le sens que les mots eux-mêmes doivent transmettre s'ils sont pris sans cette concession.

Une personne douée d'un quelconque goût, qui n'aurait étudié que trois ou quatre des principales pièces de Shakespeare, ne manquerait guère, sans le nom apposé, de reconnaître comme étant de Shakespeare une citation extraite de n'importe quelle autre pièce, ne serait-ce que de quelques lignes. Une particularité similaire, bien qu'à un moindre degré, accompagne le style de M. Wordsworth, chaque fois qu'il parle en son nom propre ; ou chaque fois que, bien que sous un nom feint, il est clair que c'est lui-même qui continue de parler, comme dans les différentes dramatis personae du RECLUS. Même dans les autres poèmes, dans lesquels il se propose d'être le plus dramatique, il y en a peu dans lesquels cela n'éclate pas occasionnellement. Le lecteur pourrait souvent s'adresser au poète dans ses propres mots en référence aux personnages introduits :

« Il semble, alors que je retrace la ballade ligne après ligne, Que seule la moitié soit la leur, et la meilleure moitié est la tienne. »

Qui, ayant été précédemment familiarisé avec une partie considérable des publications de M. Wordsworth, et les ayant étudiées avec un sentiment complet du génie de l'auteur, ne revendiquerait pas immédiatement comme étant de Wordsworth le petit poème sur l'arc-en-ciel ?

« L'Enfant est le père de l'Homme, etc. »

Ou dans LUCY GRAY ?

« Nul compagnon, nulle camarade, Lucy ne connaissait ; Elle habitait sur une vaste lande ; La chose la plus douce qui ait jamais poussé À côté d'une porte humaine. »

Ou dans les JEUNES BERGERS DÉŒUVRÉS ?

« Le long de la marge pierreuse de la rivière L’alouette des sables chante un chant joyeux ; La grive est affairée dans le bois, Et chante haut et fort. Mille agneaux sont sur les rochers, Tous nouveau-nés ! la terre et le ciel Célèbrent un jubilé, et plus que tout, Ces garçons avec leur couronne verte ; Ils n’entendent jamais le cri, Ce cri plaintif ! qui, en haut de la colline, Vient du fond de Dungeon-Ghyll. »

Ai-je besoin de mentionner l’exquise description du bras de mer dans LE JEUNE MONTAGNARD AVEUGLE ? Qui, si ce n’est un poète, raconte une telle histoire avec un tel langage aux tout-petits au coin du feu, comme ceci :

« Pourtant, il faisait maints rêves agités ; Tantôt quand il entendait le cri de l’aigle, Tantôt quand il entendait le rugissement des torrents, Et qu’il entendait l’eau battre le rivage Près de l’endroit où se dressait leur chaumière.

À côté d’un lac se dressait leur chaumière, Non pas petit comme le nôtre, un flot paisible ; Mais un lac d’une taille immense, et étrange ; Qui, agité ou calme, est plein de changements, Et remuant dans son lit.

Car vers ce lac, nuit et jour, La grande eau de la Mer trouve son chemin À travers de longs, très longs détours de collines, Et boit tous les jolis ruisseaux Et les rivières larges et puissantes :

Puis se hâte de reprendre la route qu’elle a suivie, Revient pour la même besogne ; Elle le faisait quand la terre était nouvelle ; Et le fera à jamais, Aussi longtemps que la terre durera.

Et, avec la venue de la marée, Viennent les bateaux et les navires qui naviguent doucement, Entre les bois et les rochers élevés ; Et aux bergers avec leurs troupeaux Apportent des récits de terres lointaines. »

Je pourrais citer presque l’intégralité de sa RUTH, mais prenez les strophes suivantes :

« Mais, comme vous l’avez déjà appris, Ce Jouvenceau, enjoué, gai et hardi, Et, avec sa crête dansante, Si beau, à travers des terres sauvages Avait erré avec des bandes nomades D’Indiens dans l’Ouest.

Le vent, la tempête rugissant haut, Le tumulte d’un ciel tropical, Pourraient bien être une nourriture dangereuse Pour lui, un Jeune homme à qui fut donné Tant de la terre – tant du ciel, Et un sang si impétueux.

Tout ce qu’en ces climats il trouva D’irrégulier dans la vue ou le son Inspirait à son esprit Une impulsion parente, semblait allié À ses propres forces, et justifiait Les agissements de son cœur.

Ni moins, pour nourrir une pensée voluptueuse, Les formes belles de la nature travaillaient, Beaux arbres et fleurs ravissantes ; Les brises prêtaient leur propre langueur ; Les étoiles avaient des sentiments, qu’elles envoyaient Dans ces berceaux magiques.

Pourtant dans ses pires entreprises, je crois, Qu’il arrivait parfois qu’interviennent De pures espérances de hautes intentions ; Car des passions liées à des formes si belles Et majestueuses doivent nécessairement avoir leur part De noble sentiment. »

Mais parmi les compositions les plus élevées de M. Wordsworth, qui forment déjà les trois quarts de ses œuvres ; et qui, je le crois, constitueront à l’avenir une proportion encore plus grande ; parmi celles-ci, que ce soit en rimes ou en vers blancs, il serait difficile et presque superflu de sélectionner des exemples d’une diction qui lui est particulièrement propre, d’un style qui ne peut être imité sans être aussitôt reconnu comme trouvant son origine chez M. Wordsworth. Il ne serait pas aisé de s’ouvrir sur l’un de ses élans les plus sublimes qui ne contienne pas des exemples de cela ; et d’autant plus que les vers sont plus excellents, et plus semblables à l’auteur. Pour ceux qui pourraient être moins familiers avec ses écrits, je donnerai trois spécimens pris avec peu de choix. Le premier tiré des vers sur l’ENFANT DE WINANDER-MERE, qui

« Soufflait des imitations de hululements aux chouettes silencieuses, Afin qu’elles puissent lui répondre. — Et elles criaient À travers la vallée aquatique, et criaient encore, Avec de longs hallos, et des cris, et des échos bruyants Redoublés et redoublés ; cohue sauvage De joie et de vacarme joyeux ! Et lorsqu’il advint, Que des pauses d’un silence profond se moquèrent de son habileté, Alors parfois dans ce silence, tandis qu’il restait suspendu À écouter, un doux choc de légère surprise A porté loin dans son cœur la voix Des torrents de montagne ; ou la scène visible [73] Entrait à l’improviste dans son esprit Avec toute son imagerie solennelle, ses rochers, Ses bois, et ce ciel incertain, reçu Dans le sein du lac immobile. »

Le second sera cette noble imitation de Drayton [74] (si ce n’était plutôt une coïncidence) dans les vers À JOANNA.

— « Quand j’eus contemplé peut-être l’espace de deux minutes, Joanna, regardant dans mes yeux, contempla Ce ravissement qui était le mien, et rit aux éclats. Le Rocher, comme quelque chose sortant d’un sommeil, Reprit la voix de la Dame, et rit à nouveau ! Cette vieille femme assise sur Helm-crag Était prête avec sa caverne ; Hammar-scar Et le haut Versant de Silver-How renvoyèrent Un bruit de rire ; le Lougbrigg méridional entendit, Et Fairfield répondit avec un ton de montagne. Helvellyn loin dans le ciel bleu clair Porta la voix de la dame ! — le vieux Skiddaw souffla Dans sa trompette parlante ! — revenue des nuages Depuis Glaramara vers le sud vint la voix : Et Kirkstone la projeta depuis son sommet brumeux ! »

Le troisième, qui est en rimes, je le tire du CHANT AU FESTIN DU CHÂTEAU DE BROUGHAM, sur la restauration de Lord Clifford, le Berger, aux domaines et honneurs de ses ancêtres.

— « Maintenant un autre jour est venu, Espérance plus digne, et destin plus noble ; Il a jeté loin sa houlette, Et a enterré profondément son livre ; Une armure rouillant dans ses salles Appelle le sang de Clifford, — “Dompte l’Écossais,” s’exclame la Lance ! Porte-moi au cœur de la France, Est le désir du Bouclier — Dis ton nom, ô Champ tremblant ! — Champ de mort, où que tu sois, Gémis de notre victoire ! Heureux jour, et puissante heure, Quand notre Berger, dans sa puissance, En armure et à cheval, avec lance et épée, À ses ancêtres restauré, Tel une Étoile réapparaissante, Tel une gloire venue de loin, Dirigera d’abord le troupeau de la guerre ! »

« Hélas ! le fervent harpiste ne savait pas, Que pour une Âme tranquille le Lai fut composé, Qui, longtemps contraint d’aller sur des chemins humbles, Était adouci en sentiment, apaisé et apprivoisé.

L’amour, il l’avait trouvé dans les huttes où les pauvres gens reposent ; Ses maîtres quotidiens avaient été les bois et les ruisseaux, Le silence qui est dans le ciel étoilé, Le sommeil qui est parmi les collines solitaires. »

Les mots eux-mêmes dans les extraits qui précèdent sont, sans aucun doute, suffisamment courants pour la majeure partie. — Mais dans quel poème ne le sont-ils pas, si l’on excepte quelques tentatives malheureuses de traduire les arts et les sciences en vers ? Dans L’EXCURSION, le nombre de mots polysyllabiques (ou ce que les gens du peuple appellent des mots de dictionnaire) est plus grand qu’à l’accoutumée. Et il doit nécessairement en être ainsi, en proportion du nombre et de la variété des conceptions d’un auteur, et de son souci de les exprimer avec précision. — Mais ces mots, en ces lieux, sont-ils couramment employés dans la vie réelle pour exprimer la même pensée ou la même chose extérieure ? Sont-ils le style utilisé dans l’échange ordinaire des mots parlés ? Non ! ni non plus les modes de liaison ; et encore moins les ruptures et les transitions. Quelqu’un d’autre qu’un poète — du moins quelqu’un pourrait-il, sans avoir conscience de s’être exprimé avec une vivacité remarquable, avoir décrit un oiseau chantant fort par : « La grive est affairée dans le bois » ? — ou avoir parlé de garçons avec une ficelle de lycopode autour de leurs chapeaux rouillés, comme des garçons « avec leur couronne verte » ? — ou avoir traduit un beau jour de mai en « La terre et le ciel célèbrent un jubilé » ? — ou avoir amené tous les différents signes et circonstances d’un bras de mer devant l’esprit, comme les actions d’un pouvoir vivant et agissant ? Ou avoir représenté le reflet du ciel dans l’eau comme « Ce ciel incertain reçu dans le sein du lac immobile » ? Même la construction grammaticale n’est pas rarement singulière ; comme « Le vent, la tempête rugissant haut, le tumulte d’un ciel tropical, pourraient bien être une nourriture dangereuse pour lui, un jeune homme à qui fut donné, etc. » Il y a une particularité dans l’usage fréquent de l’asyndète (c’est-à-dire l’omission de la particule connective avant le dernier de plusieurs mots, ou de plusieurs phrases utilisées grammaticalement comme des mots uniques, tous étant au même cas et régissant ou étant régis par le même verbe) et non moins dans la construction des mots par apposition (« pour lui, un jeune homme »). En bref, si l’on excluait des compositions poétiques de M. Wordsworth tout ce qu’une adhésion littérale à la théorie de sa préface exclurait, les deux tiers au moins des beautés marquées de sa poésie devraient être effacés. Car un nombre bien plus grand de vers serait sacrifié que chez tout autre poète récent ; parce que le plaisir reçu des poèmes de Wordsworth étant moins dérivé soit de l’excitation de la curiosité, soit du flux rapide de la narration, les passages frappants forment une plus grande proportion de leur valeur. Je ne présente pas cela comme un critère équitable de l’excellence comparative, et je ne le pense même pas ainsi ; mais simplement comme un fait. J’affirme qu’aucun écrivain contemporain ne pourrait se voir citer autant de vers, sans référence au poème dans lequel ils se trouvent, pour leur propre poids ou leur propre beauté indépendants. De la sphère de ma propre expérience, je peux rappeler trois personnes dotées de facultés et d’acquis peu ordinaires, qui avaient lu les poèmes des autres avec un plaisir de plus en plus pur, et avaient pensé très haut de leurs auteurs, en tant que poètes ; qui pourtant m’ont avoué qu’aucun ouvrage moderne n’avait fait jaillir autant de passages à neuf dans leurs esprits à différents moments, et selon que différentes occasions avaient éveillé une humeur méditative.

CHAPITRE XXI

Remarques sur le mode actuel de conduite des revues critiques.

Depuis longtemps, je souhaite voir une enquête juste et philosophique sur le caractère de Wordsworth en tant que poète, sur la base des preuves de ses œuvres publiées ; et une appréciation positive, et non comparative, de leurs excellences, carences et défauts caractéristiques. Je ne connais aucune prétention que la simple opinion d’un individu puisse avoir à faire pencher la balance contre l’opinion de l’auteur lui-même ; à l’encontre de la probabilité de sa partialité parentale, nous devrions opposer celle qu’il a pensée plus longtemps et plus profondément sur le sujet. Mais j’appellerais juste et philosophique cette enquête dans laquelle le critique annonce et s’efforce d’établir les principes qu’il tient pour le fondement de la poésie en général, avec la spécification de ceux-ci dans leur application aux différentes classes de poésie. Ayant ainsi préparé ses canons de critique pour les louanges et les condamnations, il procéderait à particulariser les passages les plus frappants auxquels il estime qu’ils sont applicables, notant fidèlement la récurrence fréquente ou peu fréquente de mérites ou de défauts similaires, et distinguant aussi fidèlement ce qui est caractéristique de ce qui est accidentel, ou d’un simple affaissement de l’aile. Alors, si ses prémisses sont rationnelles, ses déductions légitimes, et ses conclusions justement appliquées, le lecteur, et possiblement le poète lui-même, pourra adopter son jugement à la lumière du jugement et dans l’indépendance du libre arbitre. S’il a erré, il présente ses erreurs dans un lieu défini et sous une forme tangible, et tient le flambeau et guide le chemin vers leur détection.

J’admets très volontiers, et j’estime à une haute valeur, les services que la EDINBURGH REVIEW, et d’autres formées par la suite sur le même plan, ont rendus à la société dans la diffusion du savoir. Je pense que le commencement de la EDINBURGH REVIEW est une époque importante dans la critique périodique ; et qu’elle a une créance sur la gratitude de la république littéraire, et en vérité du public lecteur dans son ensemble, pour avoir initié le plan de ne passer en revue que les livres qui sont susceptibles et dignes d’une critique argumentative. Non moins méritoire, et exécuté avec bien plus de fidélité et en général avec bien plus de talent, est leur plan de remplacer la place vacante des déchets ou de la médiocrité, sagement laissés à sombrer dans l’oubli par leur propre poids, par des essais originaux sur les sujets les plus intéressants du moment, religieux ou politiques ; dans lesquels les titres des livres ou des brochures en tête ne fournissent que le nom et l’occasion de la dissertation. Je n’inculpe pas la vivacité ou l’âpreté de son style condamnatoire, en soi et pour soi, tant que l’auteur est traité ou abordé comme la simple personnification de l’œuvre alors sous examen. Je n’ai aucune querelle avec eux à ce sujet, tant qu’aucune allusion personnelle n’est admise, et aucun renvoi (pour un nouveau procès) de performances juvéniles, qui furent publiées, peut-être oubliées, de nombreuses années avant le commencement de la revue : puisque, pour ramener de telles œuvres à l’attention du public, aucun motif n’est facilement assignable, si ce n’est ceux fournis au critique par sa propre malignité personnelle ; ou ce qui est pire encore, par une habitude de malignité sous la forme d’une simple méchanceté gratuite.

« Ils n’ont besoin d’aucune rancune privée, d’aucune animosité personnelle, La viva sectio est son propre plaisir ! Toute inimitié, toute envie, ils déclinent, Voleurs désintéressés de notre bonne réputation : Froids, sobres meurtriers de la renommée de leur prochain ! » S. T. C.

Chaque censure, chaque sarcasme concernant une publication que le critique, avec l’œuvre critiquée devant lui, peut justifier, est le droit du critique. L’écrivain est autorisé à répondre, mais non à se plaindre. Personne non plus ne peut prescrire au critique combien douces ou combien dures ; combien amicales ou combien amères, seront les phrases qu’il doit sélectionner pour l’expression d’une telle répréhension ou d’un tel ridicule. Le critique doit savoir quel effet il a pour objectif de produire ; et en vue de cet effet, il doit peser ses mots. Mais dès que le critique trahit qu’il en sait plus sur son auteur que les publications de l’auteur n’auraient pu le lui dire ; dès que, à partir de cette connaissance plus intime obtenue ailleurs, il se prévaut du moindre trait contre l’auteur ; sa censure devient instantanément une blessure personnelle, ses sarcasmes des insultes personnelles. Il cesse d’être un critique, et endosse le personnage le plus méprisable auquel une créature rationnelle puisse être dégradée, celui d’un commère, d’un médisant et d’un pasquinant : mais avec cette lourde aggravation, qu’il vole les passions inquiètes et déformantes du monde pour les introduire dans le musée ; dans l’endroit même qui, après la chapelle et l’oratoire, devrait être notre sanctuaire, et notre lieu de refuge sûr ; offre des abominations sur l’autel des Muses ; et fait de sa clôture sacrée le cercle même dans lequel il conjure l’esprit menteur et profane.

Cette détermination de la personnalité sans licence, et de la censure permise et légitime, (que je dois en partie à l’illustre Lessing, lui-même un modèle de critique aiguë, spirituelle, parfois cinglante, mais toujours argumentative et honorable) est hors de toute controverse la vraie : et bien que je ne voudrais pas moi-même exercer tous les droits de cette dernière, pourtant, pourvu que la première soit exclue, je me soumets à son exercice entre les mains des autres, sans plainte et sans ressentiment.

Qu’une communication soit formée entre n’importe quel nombre d’hommes savants dans les diverses branches de la science et de la littérature ; et que le président et le comité central soient à Londres ou à Édimbourg, pourvu seulement qu’ils mettent préalablement de côté leur individualité, et s’engagent intérieurement, aussi bien qu’ostensiblement, à administrer le jugement selon une constitution et un code de lois ; et si, en fondant ce code sur la double base de la morale universelle et de la raison philosophique, indépendamment de toute application prévue à des œuvres et des auteurs particuliers, ils obtiennent le droit de parler chacun comme le représentant de leur corps constitué ; ils auront honneur et vœux de ma part, et je leur accorderai leurs dignités légitimes, bien qu’auto-assumées, non moins joyeusement que si je pouvais me renseigner à leur sujet au bureau des hérauts, ou me tourner vers eux dans le livre de la pairie. Aussi bruyants que puissent être les clameurs pour une réputation empêchée ou renversée, aussi nombreuses et impatientes les plaintes de sévérité impitoyable et de despotisme insupportable, je ne ressentirai ni n’exprimerai rien d’autre que la défense et la justification de la machine critique. Si quelque Don Quichotte littéraire se trouve provoqué par ses sons et ses mouvements réguliers, je l’admonesterais avec Sancho Panza, que ce n’est pas un géant mais un moulin à vent ; là il se tient à sa place, sur son propre tertre, ne sort jamais de son chemin pour attaquer quiconque, et à personne et de personne ne donne ni ne demande assistance. Quand la presse publique a déversé une partie de ses produits entre ses meules, elle les moud, le sac de l’un tout comme celui de l’autre, et avec n’importe quel vent qui pourrait souffler à ce moment-là. Tous les trente-deux vents sont également ses amis. De toute la vaste atmosphère, elle ne désire pas un pouce de plus que ce qui est nécessaire pour que ses voiles tournent. Mais cet espace doit être laissé libre et sans entrave. Moucherons, scarabées, guêpes, papillons, et toute la tribu des éphémères et des insignifiants, peuvent voltiger dans et hors et entre ; peuvent fredonner, et bourdonner, et grincer ; peuvent faire retentir leurs minuscules tuyaux, et faire sonner leurs cornes chétives, sans châtiment et inaperçus. Mais les oisifs et les fanfarons de plus grande taille et plus fiers doivent prendre garde à la façon dont ils se placent dans son sillage. Encore moins peuvent-ils présumer de mettre la main sur les voiles, dont la force n’est ni plus grande ni moins grande que le vent qui les fait tourner. Quiconque le bras impitoyable projette en l’air, ou fait tourbillonner avec lui, n’a qu’à s’en prendre à lui-même ; bien que, quand le même bras le rejette, il doublera plus souvent qu’il ne brisera la force de sa chute.

Mettant de côté l’interférence trop manifeste et trop fréquente du parti national, et même la prédilection ou l’aversion personnelle ; et réservant pour des sentiments plus profonds ces pires et plus criminelles intrusions dans le caractère sacré de la vie privée, qui méritent plus souvent un châtiment légal que littéraire, les deux principaux objets et occasions que je trouve pour le blâme et le regret dans la conduite de la revue en question sont, premièrement, son infidélité à son propre plan annoncé et excellent, en soumettant à la critique des œuvres ni indécentes ni immorales, pourtant d’une si mince importance même en point de taille et, selon le propre verdict du critique, si dépourvues de tout mérite, qu’elles doivent exciter dans l’esprit le plus candide le soupçon soit que l’aversion ou des sentiments vindicatifs étaient à l’œuvre ; soit qu’il y avait une froide prédétermination prudentielle d’augmenter la vente de la revue en flattant les passions malignes de la nature humaine. Afin que je ne devienne pas moi-même sujet à la charge que j’apporte contre les autres, par une accusation sans preuve, je renvoie à l’article sur le sermon du Dr. Rennell dans le tout premier numéro de la EDINBURGH REVIEW comme illustration de ma pensée. Si, en parcourant tous les volumes suivants, le lecteur devait trouver ceci une instance solitaire, je dois me soumettre à cette pénible confiscation de l’estime qui attend une accusation sans fondement ou exagérée.

Le second point d’objection n’appartient à cette revue qu’en commun avec tous les autres travaux de critique périodique : du moins, il s’applique en commun au système général de tous, quelle que soit l’exception qui puisse être faite en faveur d’articles particuliers. Ou s’il s’attache à la EDINBURGH REVIEW, et à son seul rival (le QUARTERLY), avec une force particulière, cela résulte de la supériorité de talent, d’acquis et d’information que tous deux ont si indéniablement affichée ; et qui sans aucun doute approfondit le regret bien que non le blâme. Je fais référence à la substitution de l’assertion à l’argument ; à la fréquence de verdicts arbitraires et parfois pétulants, non rarement non soutenus même par une seule citation de l’œuvre condamnée, ce qui aurait pu au moins expliquer la pensée du critique, si cela n’avait pas prouvé la justice de sa sentence. Même là où ce n’est pas le cas, les extraits sont trop souvent faits sans référence à aucun motif ou règle généraux à partir desquels la défectuosité ou l’inadmissibilité des qualités attribuées puisse être déduite ; et sans aucune tentative de montrer que les qualités sont attribuables au passage extrait. J’ai rencontré de tels extraits des poèmes de M. Wordsworth, annexés à de telles assertions, qui m’ont amené à imaginer que le critique, ayant écrit sa critique avant d’avoir lu l’œuvre, avait ensuite piqué avec une épingle pour trouver des passages avec lesquels illustrer les diverses branches de ses opinions préconçues. Par quel principe de choix rationnel pouvons-nous supposer qu’un critique ait été dirigé (du moins dans un pays chrétien, et étant lui-même, nous l’espérons, un chrétien) qui donne les vers suivants, dépeignant la ferveur de la dévotion solitaire excitée par le déploiement magnifique des œuvres du Tout-Puissant, comme une preuve et un exemple de la tendance d’un auteur aux délires purs et simples, et à l’inintelligibilité absolue ?

« Ô quelle était alors son âme, lorsqu’au sommet Des hautes montagnes il contemplait le soleil Se lever, et baigner le monde de lumière ! Il regarda-- L’océan et la terre, l’ossature solide de la terre, Et la masse liquide de l’océan, gisaient sous lui Dans l’allégresse et une joie profonde. Les nuages étaient touchés, Et dans leurs visages silencieux il lut Un amour indicible. Il n’eut besoin d’aucun son, Ni d’aucune voix de joie : son esprit buvait Le spectacle ! sensation, âme et forme, Tout se fondait en lui ; ils engloutissaient Son être animal ; en eux il vivait, Et par eux il vivait : ils étaient sa vie. »

Peut-on s'attendre à ce que l'auteur ou ses admirateurs soient incités à prêter une attention sérieuse à des décisions qui ne prouvent rien d'autre que l'état pitoyable du goût et de la sensibilité du critique lui-même ? En ouvrant la revue, ils voient un passage favori, dont la force et la vérité avaient reçu une confirmation intuitive dans leur propre expérience intérieure, si confirmation il fallait, par la sympathie de leurs amis les plus éclairés ; dont certains, peut-être, aux yeux mêmes du monde, occupent un rang intellectuel plus élevé que celui que le critique lui-même oserait revendiquer. Et ce passage même, ils le trouvent sélectionné comme l'effusion caractéristique d'un esprit déserté par la raison ! comme fournissant la preuve que l'écrivain divaguait, sans quoi il n'aurait pu ainsi enchaîner des mots sans sens ni but ! Aucune diversité de goût ne semble capable d'expliquer un tel contraste de jugement.

Que j'aie surestimé le mérite d'un passage ou d'un poème, que je me sois trompé sur le degré de son excellence, je pourrais être facilement amené à le croire ou à l'appréhender. Mais que des vers, dont j'avais analysé le sens et trouvé qu'il était en accord avec toutes les meilleures convictions de mon entendement ; et dont l'imagerie et la diction avaient rassemblé autour de ces convictions mes sentiments les plus nobles comme les plus délicieux ; que je puisse admettre que de tels vers ne sont que non-sens ou folie, c'est trop pour que les arguments les plus ingénieux puissent y parvenir. Mais qu'une telle révolution du goût puisse être provoquée par quelques affirmations péremptoires semble être presque impossible. Au contraire, il faudrait un effort de charité pour ne pas rejeter la critique avec l'aphorisme du sage, in animam malevolam sapientia haud intrare potest.

Qu'en est-il donc si ce critique lui-même avait cité un grand nombre de vers isolés et même de longs paragraphes, dont il reconnaît lui-même qu'ils possèdent une beauté éminente et originale ? Et s'il a avoué lui-même que des beautés aussi grandes sont dispersées en abondance dans tout le livre ? Et pourtant, tout en étant sous cette impression, il aurait commencé sa critique dans une exaltation vulgaire par une prophétie destinée à assurer sa propre réalisation ? Avec un « Cela ne vaut rien ! » Quoi ? Si, après de tels aveux arrachés à son propre jugement, il passait d'accusation en accusation de platitude et de divagation ; d'envolées et de langueurs ; et enfin, envoyant l'auteur à la maison des incurables, concluait par un ton du plus grossier mépris, manifestement fondé sur l'état vicié de ses propres associations morales ? Supposons aussi que tout cela soit fait sans qu'aucun principe directeur ne soit établi ou même annoncé, et sans aucune tentative de déduction argumentative, bien que le poète ait fourni une occasion plus que propice pour cela, en ayant préalablement rendu publics ses propres principes de jugement en poésie, et en les ayant soutenus par un enchaînement logique de raisonnements !

La fonction et le devoir du poète est de choisir les choses les plus dignes ainsi que

« L’attitude la plus gaie, la plus heureuse des choses. »

L'inverse, car dans tous les cas un inverse est possible, est l'affaire appropriée du burlesque et du travesti, dont un goût prédominant a toujours été considéré comme la marque d'un esprit bas et dégradé. Lorsque j'étais à Rome, parmi tant d'autres visites au tombeau de Jules II, je m'y suis rendu une fois avec un artiste prussien, un homme de génie et d'une grande vivacité de sentiment. Alors que nous contemplions le MOÏSE de Michel-Ange, notre conversation tourna sur les cornes et la barbe de cette stupéfiante statue ; sur la nécessité pour chacune de soutenir l'autre ; sur l'effet surhumain des premières, et la nécessité de l'existence des deux pour donner harmonie et intégrité tant à l'image qu'au sentiment qu'elle suscite. Concevez-les supprimées, et la statue deviendrait contre-nature, sans être surnaturelle. Nous nous rappelâmes les cornes du soleil levant, et je répétai le noble passage du HOLY DYING de Taylor. Que les cornes fussent l'emblème du pouvoir et de la souveraineté parmi les nations orientales, et qu'elles soient encore conservées comme tel en Abyssinie ; l'Achéloos des anciens Grecs ; et les idées et sentiments probables qui suggérèrent à l'origine le mélange de la forme humaine et de la forme animale dans la figure, par laquelle ils réalisèrent l'idée de leur mystérieux Pan, représentant l'intelligence mêlée à une puissance plus sombre, plus profonde, plus puissante et plus universelle que l'intellect conscient de l'homme ; que l'intelligence ;--toutes ces pensées et ces réminiscences passèrent en procession devant nos esprits. Mon compagnon, qui possédait plus que sa part de la haine que ses compatriotes portaient aux Français, venait de m'observer : « Un Français, Monsieur ! est le seul animal sous forme humaine qui, par aucune possibilité, ne puisse s'élever jusqu'à la religion ou à la poésie » : quand, voilà ! deux officiers français de distinction et de rang entrèrent dans l'église ! « Remarquez », murmura le Prussien, « la première chose que ces gredins remarqueront -- (car ils commenceront par remarquer instantanément la statue en détails, sans un moment de pause d'admiration impressionné par l'ensemble) -- sera les cornes et la barbe. Et les associations qu'ils y rattacheront immédiatement seront celles d'un bouc et d'un cocu. » Jamais homme n'a deviné avec plus de bonheur. S'il avait hérité d'une partie des pouvoirs prophétiques du grand législateur dont nous contemplions la statue, il aurait pu à peine prononcer des mots plus coïncidents avec le résultat : car, tout comme il l'avait dit, ainsi il advint.

Dans THE EXCURSION, le poète a introduit un vieil homme, né dans des circonstances humbles mais non abjectes, qui avait joui d'avantages d'éducation plus grands que la normale, tant par les livres que par la discipline plus redoutable de la nature. Il représente cette personne comme ayant été poussée par l'agitation de sentiments fervents et par un intellect avide vers une vie itinérante ; et comme ayant, par conséquent, passé la plus grande partie de son temps, depuis sa première jeunesse, dans les villages et les hameaux de porte en porte,

« Un marchand vagabond courbé sous son fardeau. »

Maintenant, savoir si c'est un personnage approprié pour un poème didactique élevé est peut-être discutable. Cela présente un sujet juste pour la controverse ; et la question doit être déterminée par la congruence ou l'incongruence d'un tel personnage avec ce qui sera prouvé être les constituants essentiels de la poésie. Mais sûrement le critique qui, négligeant toutes les opportunités qu'un tel mode de vie présenterait à un tel homme ; tous les avantages de la liberté de la nature, de la solitude, et de la pensée solitaire ; toutes les variétés de lieux et de saisons à travers lesquels son chemin a passé, avec toute l'imagerie changeante qu'ils apportent avec eux ; et enfin, toutes les observations sur les hommes,

« Leurs manières, leurs plaisirs, et leurs poursuites, Leurs passions et leurs sentiments »

que la mémoire de ces voyages annuels doit avoir donnés et rappelés à un tel esprit--le critique, dis-je, qui, parmi la multitude d'associations possibles, négligerait tout cela pour fixer son attention exclusivement sur les épingles et les rubans de corset qui auraient pu se trouver parmi les marchandises de son ballot ; ce critique, à mon avis, ne peut être considéré comme possédant un état de sentiment moral beaucoup plus élevé ou beaucoup plus sain que les Français mentionnés plus haut.

CHAPITRE XXII

Les défauts caractéristiques de la poésie de Wordsworth, avec les principes desquels est déduit le jugement qu'il s'agit de défauts--Leur proportion par rapport aux beautés--Pour la plus grande part caractéristiques de sa théorie seulement.

Si M. Wordsworth a énoncé des principes de poésie que ses arguments ne suffisent pas à soutenir, qu'il soit, lui et ceux qui ont adopté ses sentiments, remis dans le droit chemin par la réfutation de ces arguments et par la substitution de principes plus philosophiques. Et qu'on accorde tout de même le crédit dû à la portion et à l'importance des vérités qui sont mêlées à sa théorie ; vérités dont l'attention trop exclusive avait causé ses erreurs, en le tentant de pousser ces vérités au-delà de leurs justes limites. Si sa théorie erronée a influencé ses compositions poétiques, que les effets en soient montrés, et les exemples donnés. Mais qu'il soit également montré jusqu'où l'influence a agi ; si elle l'a fait de manière diffuse, ou seulement par à-coups ; si le nombre et l'importance des poèmes et passages ainsi infectés sont grands ou insignifiants comparés à la portion saine ; et enfin, s'ils sont tissés dans la texture de ses œuvres, ou s'ils sont lâches et séparables. Le résultat d'un tel essai prouverait sans l'ombre d'un doute ce qu'il est grand temps d'annoncer de manière décisive et à haute voix, à savoir que les caractéristiques supposées de la poésie de M. Wordsworth, qu'elles soient admirées ou réprouvées ; qu'il s'agisse de simplicité ou de simplisme ; d'adhésion fidèle à la nature essentielle, ou de choix délibéré, au sein de la nature humaine, de ses formes les plus basses et sous les associations les moins attrayantes ; sont aussi peu les caractéristiques réelles de sa poésie dans son ensemble que de son génie et de la constitution de son esprit.

Dans un nombre comparativement petit de poèmes, il a choisi de tenter une expérience ; et nous supposerons que cette expérience a échoué. Pourtant, même dans ces poèmes, il est impossible de ne pas percevoir que la tendance naturelle de l'esprit du poète va vers les grands objets et les conceptions élevées. Le poème intitulé FIDELITY est en grande partie écrit dans un langage aussi peu élevé et aussi nu qu'aucun autre peut-être dans les deux volumes. Pourtant, prenez la strophe suivante et comparez-la avec les strophes précédentes du même poème.

« Parfois un poisson bondissant Envoie à travers l’étang une joie solitaire ; Les rochers répètent le croassement du corbeau, En une symphonie austère ; Là vient l’arc-en-ciel--le nuage-- Et les brumes qui déploient le linceul volant ; Et les rayons du soleil ; et la rafale sonore, Qui, si elle le pouvait, se précipiterait au loin ; Mais cette énorme barrière la retient fermement. »

Ou comparez les quatre derniers vers de la strophe finale avec la première moitié.

« Oui, la preuve était claire que, depuis le jour Où le Voyageur était ainsi mort, Le Chien avait veillé autour de l'endroit, Ou près du côté de son Maître : Comment il fut nourri ici pendant si longtemps Il le sait, celui qui donna cet amour sublime,-- Et donna cette force de sentiment, grande Au-dessus de toute estimation humaine ! »

Un esprit candide et intelligent peut-il hésiter à déterminer lequel de ces deux exemples représente le mieux la tendance et le caractère natif du génie du poète ? Ne décidera-t-il pas que l'un a été écrit parce que le poète voulait écrire ainsi, et l'autre parce qu'il ne pouvait pas réprimer si complètement la force et la grandeur de son esprit, sans devoir, dans une partie ou une autre de chaque composition, écrire autrement ? En somme, que sa seule maladie est d'être hors de son élément ; comme le cygne qui, s'étant amusé un temps à écraser les mauvaises herbes sur la rive de la rivière, revient bientôt à ses propres mouvements majestueux sur sa surface réfléchissante et nourricière. Qu'il soit observé qu'ici je suppose que le juge imaginaire, auquel j'en appelle, a déjà décidé contre la théorie du poète, dans la mesure où elle diffère des principes de l'art généralement reconnus.

Je ne peux ici entrer dans un examen détaillé des œuvres de M. Wordsworth ; mais je tenterai de donner les résultats principaux de mon propre jugement, après une connaissance de plusieurs années, et des lectures répétées. Et bien que, pour apprécier les défauts d'un grand esprit, il soit nécessaire de comprendre au préalable ses excellences caractéristiques, j'ai déjà exprimé mon opinion avec suffisamment de plénitude pour prévenir la plupart des mauvais effets qui pourraient découler de mon adoption d'un ordre contraire. Je commencerai donc par ce que je considère comme les défauts saillants de ses poèmes publiés jusqu'ici.

Le premier défaut caractéristique, bien qu'occasionnel seulement, que je crois trouver dans ces poèmes est l'inconstance du style. Sous ce nom, je me réfère aux transitions soudaines et non préparées depuis des vers ou des phrases d'une félicité particulière--(en tout cas frappants et originaux)--vers un style non seulement sans passion mais sans distinction. Il sombre trop souvent et trop abruptement dans ce style que je placerais dans la seconde division du langage, en le divisant en trois espèces ; premièrement, celle qui est propre à la poésie ; deuxièmement, celle qui n'est appropriée qu'à la prose ; et troisièmement, celle qui est neutre ou commune aux deux. Il y a eu des œuvres, comme l'Essai sur Cromwell de Cowley, dans lesquelles la prose et le vers sont entremêlés (non pas comme dans la Consolations de Boèce, ou l'ARGENIS de Barclay, par l'insertion de poèmes supposés avoir été prononcés ou composés lors d'occasions préalablement relatées en prose, mais) le poète passant de l'un à l'autre, selon que la nature des pensées ou ses propres sentiments le dictaient. Pourtant, ce mode de composition ne satisfait pas un goût cultivé. Il y a quelque chose de désagréable à être ainsi obligé d'alterner des états de sentiment si dissemblables, et ce, dans un genre d'écriture dont le plaisir est en partie dérivé de la préparation et de l'attente préalable du lecteur. On ressent une part de cette gêne qui pèse sur l'introduction des chansons dans nos opéras comiques modernes ; et pour éviter cela, le judicieux Métastase (quant au goût exquis duquel il ne peut y avoir aucune hésitation, quels que soient les doutes que l'on puisse avoir sur son génie poétique) plaçait uniformément l'aria à la fin de la scène, tout en élevant et en passionnant presque toujours le style du récitatif immédiatement précédent. Même dans la vie réelle, la différence est grande et évidente entre les mots utilisés comme marques arbitraires de la pensée, notre monnaie d'échange lisse de la conversation, avec l'image et l'inscription usées par l'usage ; et ceux qui transmettent des images soit empruntées à un objet extérieur pour en animer et en particulariser un autre ; soit utilisés allégoriquement pour incarner l'état intérieur de la personne qui parle ; ou ceux qui sont au moins les exposants de son tour particulier et de son étendue inhabituelle de faculté. À tel point, en effet, que dans les cercles sociaux de la vie privée, nous trouvons souvent qu'une utilisation frappante de ces derniers met un frein au flux général de la conversation, et, par l'excitation découlant d'une attention concentrée, produit une sorte de gêne et d'interruption pendant quelques minutes après. Mais dans la lecture d'œuvres d'art littéraire, nous nous préparons à un tel langage ; et le travail de l'écrivain, comme celui d'un peintre dont le sujet exige une splendeur et une proéminence inhabituelles, est de hausser les teintes inférieures et neutres, de sorte que ce qui, dans un style différent, serait les couleurs dominantes, est ici utilisé comme le moyen de cette douce dégradation requise pour produire l'effet d'un tout. Lorsque cela n'est pas réalisé dans un poème, le mètre rappelle simplement au lecteur ses prétentions pour mieux les décevoir ; et lorsque ce défaut se produit fréquemment, ses sentiments sont alternativement secoués par l'anticlimax et l'hyperclimax.

Je renvoie le lecteur aux strophes exquises citées à une autre fin extraites de THE BLIND HIGHLAND BOY ; et j'y annexe, comme étant à mon avis des exemples de cette disharmonie de style, les deux suivantes :

« Et l'une, la plus rare, était un coquillage, Que lui, pauvre enfant, avait bien étudié : Le coquillage d'une tortue verte, mince Et creux ;--on pourrait s'asseoir dedans, Il était si large et si profond. »

« Notre Jeune Montagnard visitait souvent La maison qui contenait ce prix ; et, guidé Par le choix ou le hasard, y vint Un jour, alors que personne n'était à la maison, Et trouva la porte non barrée. »

Ou page 172, vol. I.

« C’est parti, oublié, laisse-moi faire De mon mieux. Il y avait un sourire ou deux-- Je peux m’en souvenir, je vois Les sourires qui valent tout l’or du monde pour moi. Cher Bébé ! je dois te déposer : Tu me troubles avec d’étranges alarmes ; Tu as des sourires, de doux sourires bien à toi ; Je ne peux te garder dans mes bras ; Car ils me confondent : tel que c’est, J’ai oublié ces sourires à lui ! »

Ou page 269, vol. I.

« Tu as un nid, pour ton amour et ton repos Et bien que peu troublée par la paresse Alouette ivre ! tu serais réticente À être un voyageur tel que moi. Heureuse, heureuse vivante ! _Avec une âme aussi forte qu’une rivière de montagne Déversant des louanges au donneur Tout-Puissant,_ Joie et allégresse soient avec nous deux ! T’entendant ou bien quelque autre, Aussi joyeux frère Je m’en irai sur terre cheminant Par moi-même joyeusement jusqu’à ce que le jour soit fini. »

L'incongruité que je semble trouver dans ce passage est celle des deux nobles vers en italique avec ceux qui précèdent et qui suivent. Ainsi vol. II. page 30.

« Près d’un Étang, sur le côté opposé, Il se tenait seul ; un espace d’une minute je suppose, Je l’ai observé, lui continuant immobile Puis vers la marge opposée de l’Étang je me suis dirigé ; Lui étant tout ce temps devant moi en pleine vue. »

Comparez ceci avec la répétition de la même image, deux strophes plus loin.

« Et, toujours à mesure que je m’approchais à pas doux, À côté du petit étang ou du flot marécageux Immobile comme un Nuage le Vieil Homme se tenait, Qui n’entend pas les vents bruyants quand ils appellent ; Et se meut tout entier, s'il se meut du tout. »

Ou enfin, la deuxième des trois strophes suivantes, comparée à la fois avec la première et la troisième.

« Mes pensées antérieures revinrent ; la peur qui tue ; Et l’espoir qui ne veut pas être nourri ; Froid, douleur, et travail, et tous les maux de la chair ; Et les puissants Poètes morts dans leur misère. Mais maintenant, perplexe devant ce que le Vieil Homme avait dit, Ma question je renouvelai avidement, « Comment se fait-il que vous viviez, et que faites-vous ? »

« Il répéta alors ses mots avec un sourire ; Et dit qu’en récoltant des Sangsues au loin Il voyageait ; remuant ainsi autour de ses pieds Les eaux des Étangs où elles demeurent. « Autrefois je pouvais les rencontrer de tous côtés ; « Mais elles ont diminué depuis longtemps par lente décadence ; « Pourtant je persévère, et les trouve où je peux. »

Alors qu’il parlait ainsi, l’endroit solitaire, La forme du Vieil Homme, et son discours, tout me troubla Dans l’œil de mon esprit je semblais le voir arpenter Les landes fatiguées continuellement, Errant seul et silencieusement. »

En vérité, ce beau poème est particulièrement caractéristique de l'auteur. Il n'y a guère de défaut ou d'excellence dans ses écrits dont il ne présenterait un spécimen. Mais il serait injuste de ne pas répéter que ce défaut n'est qu'occasionnel. D'après une relecture attentive des deux volumes de poèmes, je doute que les passages répréhensibles totalisent cent vers ; pas la huitième partie du nombre de pages. Dans THE EXCURSION, le sentiment d'incongruité est rarement excité par la diction d'un passage considéré en soi, mais par la supériorité soudaine de quelque autre passage formant le contexte.

Je peux généraliser le second défaut avec une précision tolérable, si le lecteur veut bien me pardonner un terme rustre et néologique. Il existe, devrais-je dire, une prosaïsme non rare dans certains poèmes. On peut le diviser en deux : premièrement, une minutie laborieuse et une fidélité dans la représentation des objets, et de leurs positions, tels qu'ils sont apparus au poète lui-même ; deuxièmement, l'insertion de circonstances accidentelles, afin d'expliquer pleinement ses personnages vivants, leurs dispositions et leurs actions ; circonstances qui pourraient être nécessaires pour établir la probabilité d'un récit dans la vie réelle, où rien n'est tenu pour acquis par l'auditeur, mais qui paraissent superflues en poésie, où le lecteur est disposé à croire pour son propre plaisir. À cette accidentalité, je m'oppose, car elle contrevient à l'essence de la poésie, qu'Aristote proclame être spoudaiotaton kai philosophotaton genos, le produit le plus intense, le plus pesant et le plus philosophique de l'art humain ; ajoutant, pour raison, qu'il est le plus catholique et le plus abstrait. Le passage suivant, tiré de la lettre liminaire de Davenant à Hobbes, exprime bien cette vérité. « Lorsque je considérais les actions que je voulais décrire (celles-ci impliquant les personnes), je fus de nouveau persuadé de choisir celles d'un âge antérieur plutôt que le présent ; et dans un siècle si éloigné qu'il pût me préserver de leurs examens inappropriés, eux qui ne connaissent pas les prérequis d'un poème, ni combien de plaisir ils perdent (et même les plaisirs de la poésie héroïque ne sont pas inutiles), qui retirent la liberté au poète, et entravent ses pieds dans les chaînes d'un historien. Car pourquoi un poète douterait-il, dans l'histoire, d'améliorer les intrigues de la fortune par des voies plus délicieuses de fictions probables, parce que des historiens austères se sont liés à la vérité ? Une obligation qui serait chez les poètes aussi sotte et inutile que l'est l'esclavage des faux martyrs, qui gisent dans les chaînes pour une opinion erronée. Mais par là, je voudrais signifier que la vérité, narrative et passée, est l'idole des historiens (qui adorent une chose morte), et que la vérité opérante, et par ses effets continuellement vivante, est la maîtresse des poètes, qui n'a pas son existence dans la matière, mais dans la raison. »

Pour cette précision minutieuse dans la peinture de l'imagerie locale, les vers de THE EXCURSION, pp. 96, 97 et 98, peuvent être pris, sinon comme un exemple frappant, du moins comme une illustration de ma pensée. Ce doit être un motif puissant – comme, par exemple, le fait que la description fût nécessaire à l'intelligibilité du conte – qui pourrait m'induire à décrire en un nombre de vers ce qu'un dessinateur pourrait présenter à l'œil avec une satisfaction incomparablement plus grande par une demi-douzaine de traits de son crayon, ou le peintre avec autant de touches de son pinceau. De telles descriptions occasionnent trop souvent dans l'esprit d'un lecteur, déterminé à comprendre son auteur, un sentiment de labeur, peu dissemblable de celui avec lequel il construirait un diagramme, ligne par ligne, pour une longue proposition géométrique. Cela semble être comme sortir les pièces d'une carte disséquée de sa boîte. Nous regardons d'abord une partie, puis une autre, puis nous les joignons et les assemblons ; et lorsque les actes successifs d'attention ont été complétés, il y a un effort rétrogressif de l'esprit pour le contempler comme un tout. Le poète doit peindre pour l'imagination, non pour la fantaisie ; et je ne connais aucun cas plus heureux pour exemplifier la distinction entre ces deux facultés. Les chefs-d'œuvre de ce mode de peinture poétique abondent dans les écrits de Milton, par exemple :

« Le figuier ; non point celui renommé pour son fruit, « Mais tel qu'il est, de nos jours, connu des Indiens, « Au Malabar ou au Deccan, étend ses bras « Se ramifiant si largement et si longuement que, dans le sol, « Les rameaux courbés prennent racine, et des filles croissent « Autour de l'arbre mère, une ombre en piliers « Hautement voûtée et avec des PROMENADES ÉCHOYANTES ENTRE DEUX ; « Là, souvent, le bouvier indien, fuyant la chaleur, « S'abrite au frais, et soigne ses troupeaux au pâturage « Par des ouvertures découpées à travers l'ombre la plus épaisse. »

Ceci est création plutôt que peinture, ou s'il s'agit de peinture, c'est une telle peinture, et avec une telle co-présence de l'image entière flashée à la fois sur l'œil, que le soleil en peint dans une camera obscura. Mais le poète doit également comprendre et commander ce que Bacon appelle les vestigia communia des sens, la latence de tout en chacun, et plus spécialement, comme par une monnaie magique duplex, l'excitation de la vision par le son et les exposants du son. Ainsi, « Les promenades échoyantes entre deux » peut presque être dit renverser la fable en tradition de la tête de Memnon, dans la statue égyptienne. De tels mots peuvent être dignement intitulés les mots créateurs dans le monde de l'imagination.

La seconde division respecte une apparente adhésion minutieuse au fait divers dans le caractère et les incidents ; une attention biographique à la probabilité, et une anxiété d'explication et de rétrospective. Sous ce chef, je livrerai, sans feinte timidité, les résultats de ma meilleure réflexion sur le grand point de controverse entre M. Wordsworth et ses objecteurs ; à savoir, sur le choix de ses personnages. J'ai déjà déclaré, et je crois justifié, mon dissentiment total vis-à-vis du mode d'argumentation que ses critiques ont jusqu'ici employé. À leur question, « Pourquoi avez-vous choisi un tel personnage, ou un personnage d'un tel rang social ? » – le poète pourrait, à mon avis, répliquer équitablement : pourquoi, avec la conception de mon personnage, avez-vous fait le choix délibéré d'associations viles ou ridicules non fournies par moi, mais alimentées par vos propres sentiments maladifs et dédaigneux ? Comment était-il, en effet, probable que de tels arguments puissent avoir quelque poids auprès d'un auteur dont le plan, le principe directeur et l'objet principal étaient d'attaquer et de soumettre cet état d'association qui nous conduit à accorder la valeur principale aux choses par lesquelles l'homme diffère de l'homme, et à oublier ou négliger les hautes dignités qui appartiennent à la Nature Humaine, le sens et le sentiment qui peuvent être, et devraient être, trouvés dans tous les rangs ? Les sentiments avec lesquels, en tant que chrétiens, nous contemplons une congrégation mixte se levant ou s'agenouillant devant son Créateur commun, M. Wordsworth voudrait que nous les entretenions en tout temps, en tant qu'hommes et en tant que lecteurs ; et par l'excitation de cette impartialité élevée, pourtant sans orgueil, en poésie, il pourrait espérer en avoir encouragé la persistance dans la vie réelle. Que la louange des hommes bons soit la sienne ! Dans la vie réelle, et, je l'espère, même dans mon imagination, j'honore un homme vertueux et sage, sans référence à la présence ou à l'absence d'avantages artificiels. Que ce soit dans la personne d'un baron armé, d'un barde couronné, ou d'un vieux Colporteur, ou d'un encore plus vieux Cueilleur de sangsues, les mêmes qualités de tête et de cœur doivent réclamer la même révérence. Et même en poésie, je ne suis pas conscient d'avoir jamais laissé mes sentiments être troublés ou offensés par des pensées ou des images que le poète lui-même n'a pas présentées.

Mais pourtant, je m'oppose, néanmoins, et pour les raisons suivantes. Premièrement, parce que l'objet en vue, en tant qu'objet immédiat, appartient au moraliste, et serait poursuivi, non seulement plus approprié, mais à mon avis avec une bien plus grande probabilité de succès, dans des sermons ou des essais moraux que dans un poème élevé. Il semble, en effet, détruire la distinction fondamentale principale, non seulement entre un poème et la prose, mais même entre la philosophie et les œuvres de fiction, dans la mesure où il propose la vérité pour objet immédiat, au lieu du plaisir. Or, jusqu'à ce que le temps béni vienne où la vérité elle-même sera plaisir, et que les deux seront si unis qu'ils ne seront distinguables que par les mots, et non par le sentiment, il restera l'office du poète de procéder sur cet état d'association qui existe réellement en tant que général ; au lieu de tenter d'abord de le rendre ce qu'il devrait être, puis de laisser le plaisir suivre. Mais voici malheureusement un petit hysteron-proteron. Car la communication du plaisir est le moyen introductif par lequel seul le poète doit espérer moraliser ses lecteurs. Deuxièmement : même si je devais admettre, un instant, que cet argument est sans fondement, comment l'effet moral doit-il être produit, en attachant simplement le nom d'une profession basse à des facultés qui sont les moins susceptibles, et à des qualités qui ne sont assurément pas plus susceptibles, d'y être trouvées ? Le Poète, parlant en son nom propre, peut à la fois nous ravir et nous améliorer par des sentiments qui nous enseignent l'indépendance de la bonté, de la sagesse, et même du génie, vis-à-vis des faveurs de la fortune. Et après avoir rendu une révérence due devant le trône d'Antonin, il peut s'incliner avec une égale crainte devant Épictète parmi ses compagnons esclaves

------« et se réjouir Dans la présence simple de sa dignité. »

Qui n'est pas à la fois ravi et amélioré, quand le Poète Wordsworth lui-même s'exclame :

« Oh ! nombreux sont les Poètes qui sont semés Par la Nature ; hommes dotés des plus hauts dons La vision et la faculté divine, Pourtant manquant de l'accomplissement du vers, N'ayant jamais, à mesure que la vie avançait, été conduits Par les circonstances à prendre jusqu'à la hauteur La mesure d'eux-mêmes, ces Êtres favorisés, Tous sauf quelques rares épars, vivent leur temps, Économisant ce qu'ils possèdent au-dedans, Et vont à la tombe, sans qu'on y pense. Les plus forts esprits Sont souvent ceux dont le monde bruyant Entend le moins. »

Pour utiliser une expression familière, de tels sentiments, dans un tel langage, font du bien au cœur ; bien que moi, pour ma part, je n'aie pas la foi la plus pleine dans la vérité de l'observation. Au contraire, je crois que les cas sont extrêmement rares ; et je ressentirais une objection presque aussi forte à introduire un tel personnage dans une fiction poétique, qu'une paire de cygnes noirs sur un lac, dans un paysage de fantaisie. Quand je pense à combien, et combien de meilleurs livres que ceux qu'Homère, ou même qu'Hérodote, Pindare ou Eschyle, auraient pu lire, sont au pouvoir de presque tout homme, dans un pays où presque tout homme est instruit à lire et à écrire ; et à quel point sont inquiètes, combien difficilement cachées, les puissances du génie ; et pourtant ne trouver même dans les situations les plus favorables, selon M. Wordsworth, pour la formation d'un langage pur et poétique ; dans des situations qui assurent la familiarité avec les objets les plus grandioses de l'imagination ; qu'un seul Burns, parmi les bergers d'Écosse, et pas un seul poète de vie humble parmi ceux des lacs et des montagnes anglais ; je conclus que le Génie Poétique n'est pas seulement une plante très délicate mais très rare.

Mais qu'il en soit ainsi ou non, les sentiments avec lesquels,

« Je pense à Chatterton, le merveilleux Garçon, L'Âme sans sommeil, qui périt dans son orgueil ; À Burns, qui marchait dans la gloire et dans la joie Derrière sa charrue, sur le flanc de la montagne »--

sont largement différents de ceux avec lesquels je devrais lire un poème, où l'auteur, ayant besoin du personnage d'un poète et d'un philosophe dans la fable de sa narration, avait choisi d'en faire un ramoneur ; et puis, afin d'écarter tous les doutes sur le sujet, avait inventé un compte rendu de sa naissance, de sa parenté et de son éducation, avec tous les étranges et heureux accidents qui avaient concouru à faire de lui à la fois poète, philosophe et ramoneur ! Rien, si ce n'est la biographie, ne peut justifier cela. Si c'est admissible même dans un roman, ce doit être un roman à la manière de De Foe, qui était censé passer pour des histoires, et non à la manière de Fielding : Dans LA VIE DE MOLL FLANDERS, ou COLONEL JACK, non dans un TOM JONES, ou même un JOSEPH ANDREWS. Moins encore peut-il être légitimement introduit dans un poème, dont les personnages, au milieu de la plus forte individualisation, doivent encore rester représentatifs. Les préceptes d'Horace, sur ce point, sont fondés sur la nature à la fois de la poésie et de l'esprit humain. Ils ne sont pas plus péremptoires, que sages et prudents. Car en premier lieu, une déviation de ceux-ci perplexe les sentiments du lecteur, et toutes les circonstances qui sont feintes afin de rendre de tels accidents moins improbables, divisent et inquiètent sa foi, plutôt qu'elles ne l'aident et la soutiennent. Malgré toutes les tentatives, la fiction apparaîtra, et malheureusement non comme fictive mais comme fausse. Le lecteur sait non seulement que les sentiments et le langage sont ceux du poète, et les siens aussi dans son caractère artificiel, en tant que poète ; mais par les vains efforts pour lui faire penser le contraire, il n'est même pas permis de l'oublier. L'effet est similaire à celui produit par un Poète Épique, quand la fable et les personnages sont dérivés de l'histoire de l'Écriture, comme dans LE MESSIE de Klopstock, ou dans CALVARY de CUMBERLAND ; et non simplement suggérés par elle comme dans LE PARADIS PERDU de Milton. Cette illusion, distinguée de la délusion, cette foi négative, qui permet simplement aux images présentées d'agir par leur propre force, sans déni ni affirmation de leur existence réelle par le jugement, est rendue impossible par leur voisinage immédiat avec des mots et des faits de vérité connue et absolue. Une foi, qui transcende même la croyance historique, doit absolument éteindre cet analogue purement poétique de la foi, comme le soleil d'été est dit éteindre nos feux domestiques, quand il brille pleinement sur eux. Ce qui aurait été autrement cédé comme une fiction plaisante, est repoussé comme un faux révoltant. L'effet produit dans ce dernier cas par la croyance solennelle du lecteur est, à un degré moindre, provoqué dans les instances auxquelles je me suis opposé, par les tentatives avortées de l'auteur pour le faire croire.

Ajoutez à tout ce qui précède l'inutilité apparente à la fois du projet et des anecdotes dont il doit tirer son soutien. Y a-t-il un seul mot, par exemple, attribué au colporteur dans THE EXCURSION, caractéristique d'un Colporteur ? Un sentiment, qui n'aurait pas pu, de manière plus plausible, même sans l'aide d'aucune explication préalable, provenir de tout vieil homme sage et bienfaisant, d'un rang ou d'une profession dans laquelle le langage de l'apprentissage et du raffinement sont naturels et attendus ? Le rang a-t-il besoin d'être du tout particularisé, là où rien ne suit que la connaissance de ce rang ne doive expliquer ou illustrer ? Alors qu'au contraire cette information rend le langage, les sentiments, les pensées et les informations de l'homme une énigme, qui doit elle-même être résolue par des épisodes d'anecdotes ? Finalement, quand ceci, et ceci seul, aurait pu inciter un authentique Poète à entremêler dans un poème du style le plus élevé, et sur des sujets les plus élevés et d'intérêt le plus universel, des faits aussi minutieux, (non différents de ceux fournis pour la nécrologie d'un magazine par les amis de quelque obscur « ornement de la société récemment décédé » dans quelque ville obscure), comme

« Parmi les collines d'Athol il est né Là, sur une petite Ferme héréditaire, Une bande improductive de sol accidenté, Son Père habitait ; et mourut dans la pauvreté ; Tandis que Lui, dont la basse fortune je retrace, Le plus jeune de trois fils, était encore un bébé, Un petit Être -- inconscient de leur perte. Mais avant qu'il n'eût dépassé ses jours d'enfance Sa Mère veuve, pour un second Compagnon, Épousa le maître de l'École du Village ; Qui sur sa progéniture prodigua avec zèle L'instruction nécessaire. »

« Dès sa sixième année, le Garçon dont je parle, En été gardait le bétail sur les Collines ; Mais, durant les jours incléments et périlleux De l'hiver qui se prolongeait, il se rendait À l'École de son Beau-père, »-etc.

Car tous les passages admirables interposés dans cette narration auraient pu, avec de légères altérations, être racontés de manière bien plus appropriée, et avec une bien plus grande vraisemblance, d'un poète dans le caractère d'un poète ; et sans encourir un autre défaut que je vais maintenant mentionner, et dont une illustration suffisante aura été ici anticipée.

Troisièmement ; une prédilection indue pour la forme dramatique dans certains poèmes, d'où résulte l'un ou l'autre de deux maux. Soit les pensées et la diction sont différentes de celles du poète, et alors surgit une incongruité de style ; soit elles sont les mêmes et indiscernables, et alors cela présente une espèce de ventriloquie, où deux sont représentés comme parlant, tandis qu'en vérité un seul homme parle.

La quatrième classe de défauts est étroitement liée à la précédente ; mais ce sont néanmoins ceux qui surgissent également d'une intensité de sentiment disproportionnée à une telle connaissance et valeur des objets décrits, qu'on peut raisonnablement attendre des hommes en général, même des classes les plus cultivées ; et avec lesquels par conséquent peu seulement, et ces peu particulièrement circonstanciés, peuvent être supposés sympathiser : Dans cette classe, je comprends la prolixité occasionnelle, la répétition, et un remous, au lieu d'une progression, de la pensée. Comme exemples, voyez les pages 27, 28 et 62 des Poèmes, vol. I. et les quatre-vingts premiers vers du VIe Livre de THE EXCURSION.

Cinquièmement et dernier ; des pensées et des images trop grandes pour le sujet. C'est une approximation de ce qui pourrait être appelé enflure mentale, comme distinguée de l'enflure verbale : car, comme dans cette dernière il y a une disproportion des expressions aux pensées, ainsi dans celle-ci il y a une disproportion de la pensée à la circonstance et à l'occasion. Ceci, soit dit en passant, est une faute dont personne, sauf un homme de génie, n'est capable. C'est la maladresse et la force d'Hercule avec la quenouille d'Omphale.

C'est un fait bien connu que les couleurs vives en mouvement font et laissent les impressions les plus fortes sur l'œil. Rien n'est plus probable aussi, qu'une image vive ou un spectre visuel, ainsi engendré, puisse devenir le lien d'association pour rappeler les sentiments et les images qui avaient accompagné l'impression originale. Mais si nous décrivons ceci dans des vers tels que,

« Ils flashent sur cet œil intérieur, Qui est la félicité de la solitude ! »

en quels mots décrirons-nous la joie de la rétrospection, quand les images et les actions vertueuses de toute une vie bien vécue passent devant cette conscience qui est en effet l'œil intérieur : qui est en effet « la félicité de la solitude ? » Assurément nous semblons sombrer très abruptement, pour ne pas dire burlesquement, et presque comme dans un pot-pourri, de ce couplet à--

« Et alors mon cœur se remplit de plaisir, Et danse avec les jonquilles. » Vol. I. p. 328.

La seconde instance est du vol. II. page 12, où le poète étant sorti pour une journée de tour d'agrément, rencontre tôt le matin un groupe de Gitans, qui avaient dressé leurs tentes de couverture et leurs lits de paille, avec leurs enfants et leurs ânes, dans quelque champ au bord de la route. À la fin de la journée, à son retour, notre touriste les trouva au même endroit. « Douze heures », dit-il,

« Douze heures, douze heures généreuses sont parties, tandis que je Ai été un voyageur sous le ciel ouvert, Témoin de beaucoup de changement et d'entrain, Pourtant tel que je les ai laissés je les trouve ici ! »

Sur quoi le poète, sans sembler réfléchir que les pauvres vagabonds basanés pourraient probablement avoir trimé pendant des semaines entières à travers route et sentier, par-dessus landes et montagnes, et devaient par conséquent être bien contents de se reposer, eux, leurs enfants et leur bétail, pendant une journée entière ; et négligeant la vérité évidente que ce repos pouvait être tout aussi nécessaire pour eux qu'une marche de la même durée était plaisante ou saine pour le poète plus fortuné ; exprime son indignation dans une série de vers dont la diction et l'imagerie auraient été plutôt au-dessus, qu'au-dessous de la marque, si elles avaient été appliquées à l'immense empire de Chine, non progressif depuis trente siècles :

« Le Soleil las s'en est allé au repos :-- --Alors Vesper a jailli de l'occident fulgent, Surpassant, comme un Dieu visible, Le sentier glorieux dans lequel il marchait. Et maintenant, s'élevant, après une heure sombre, Et une diminution d'une nuit de sa puissance, Voici la puissante Lune ! de cette façon Elle regarde, comme si c'était vers eux -- mais eux Ne la regardent pas :--oh, mieux valent le tort et la lutte, Mieux valent les actes vains ou le mal que cette vie ! Les Cieux silencieux ont des allées et venues Les étoiles ont des tâches !--mais ceux-ci n'en ont aucune ! »

La dernière instance de ce défaut, (car je n'en connais pas d'autre que celles déjà citées) est de l'Ode, page 351, vol. II., où, parlant d'un enfant, « un Chéri de six ans d'une taille de pygmée », il s'adresse ainsi à lui :

« Toi meilleur Philosophe, qui pourtant gardes Ton héritage, toi Œil parmi les aveugles, Qui, sourd et silencieux, lis l'abîme éternel, Hanté pour toujours par l'Esprit Éternel,-- Puissant Prophète ! Voyant béni ! Sur qui ces vérités reposent, Que nous peinons toute notre vie à trouver ! Toi, sur qui ton Immortalité Couve comme le Jour, un Maître sur un Esclave, Un Présent qui n'est pas à mettre de côté ! »

Ici, sans nous arrêter à l’esprit audacieux de la métaphore qui lie les épithètes « sourd et silencieux » à l’œil apostrophé, ou (si nous devons le rapporter au mot précédent, « Philosophe ») à la syntaxe fautive et équivoque du passage ; et sans examiner la convenance de faire d’un « Maître couver un Esclave », ou que « le Jour » couve quoi que ce soit ; nous demanderons simplement : que signifie tout cela ? En quel sens un enfant de cet âge est-il un Philosophe ? En quel sens lit-il « l’abîme éternel » ? En quel sens est-il déclaré être « pour toujours hanté » par l’Être Suprême ? ou si inspiré qu’il mérite les titres splendides de Puissant Prophète, de Voyant béni ? Par réflexion ? par connaissance ? par intuition consciente ? ou par quelque forme ou modification de la conscience ? Ce seraient là des nouvelles, en vérité ; mais telles qu’elles présupposeraient une révélation immédiate à l’inspiré communiquant, et exigeraient des miracles pour authentifier son inspiration. Les enfants de cet âge ne nous donnent aucune information de ce genre sur eux-mêmes ; et à quel moment avons-nous été plongés dans le Léthé, qui a produit un tel oubli total d’un état si divin ? Il en est beaucoup parmi nous qui possèdent encore quelques souvenirs, plus ou moins distincts, les concernant à l’âge de six ans ; dommage que seuls les fétus de paille sans valeur flottent, tandis que les trésors, en comparaison desquels toutes les mines de Golconde et du Mexique ne seraient que paille, devraient être absorbés par quelque golfe inconnu dans quelque abîme inconnu.

Mais si cela est trop sauvage et exorbitant pour être soupçonné d’avoir été la pensée du poète ; si ces dons, facultés et opérations mystérieux ne sont pas accompagnés de conscience ; qui d’autre en est conscient ? ou comment peut-on appeler cela l’enfant, si ce n’est aucune partie de l’être conscient de l’enfant ? Pour autant que je sache, l’Esprit pensant en moi peut être substantiellement un avec le principe de vie et d’opération vitale. Pour autant que je sache, il pourrait être employé comme agent secondaire dans l’organisation merveilleuse et les mouvements organiques de mon corps. Mais, assurément, ce serait un langage étrange que de dire que je construis mon cœur ! ou que je propulse les influences plus fines à travers mes nerfs ! ou que je comprime mon cerveau, et tire les rideaux du sommeil autour de mes propres yeux ! Spinoza et Behmen étaient, selon des systèmes différents, tous deux panthéistes ; et parmi les anciens il y avait des philosophes, des enseignants de l’EN KAI PAN, qui non seulement enseignaient que Dieu était Tout, mais que ce Tout constituait Dieu. Pourtant, même ceux-ci ne confondraient pas la partie, en tant que partie, avec le tout, en tant que tout. Bien plus, dans aucun système la distinction entre l’individu et Dieu, entre la Modification et la seule et unique Substance, n’est tracée plus nettement que dans celui de Spinoza. Jacobi raconte en effet à propos de Lessing que, après une conversation avec lui chez le poète Gleim (le Tyrtée et l’Anacréon du Parnasse allemand), conversation dans laquelle Lessing avait avoué en privé à Jacobi sa réticence à admettre une quelconque existence personnelle de l’Être Suprême, ou la possibilité de la personnalité hormis dans un Intellect fini, et tandis qu’ils étaient assis à table, une averse de pluie survint à l’improviste. Gleim exprima son regret de la circonstance, car ils avaient l’intention de boire leur vin dans le jardin : sur quoi Lessing, dans l’une de ses humeurs mi-sérieuses, mi-plaisantes, fit un signe de tête à Jacobi et dit : « C’est moi, peut-être, qui fais cela », c’est-à-dire qui fais pleuvoir ! — et Jacobi répondit : « ou peut-être moi » ; Gleim se contenta de les fixer tous les deux, sans demander aucune explication.

Il en va de même pour ce passage. En quel sens les magnifiques attributs, cités plus haut, peuvent-ils être appropriés à un enfant, qui ne les rendrait pas également appropriés à une abeille, ou à un chien, ou à un champ de blé : ou même à un navire, ou au vent et aux vagues qui le propulsent ? L’Esprit omniprésent œuvre également en eux, comme dans l’enfant ; et l’enfant est tout aussi inconscient de cela qu’eux. Il ne peut sûrement pas être que les quatre lignes, qui suivent immédiatement, doivent contenir l’explication ?

« Pour qui la tombe N’est qu’un lit solitaire sans le sens ou la vue Du jour ou de la lumière chaude, Un lieu de pensée où nous couchons en attendant ; »--

Assurément, il ne peut pas être que cette apostrophe, qui éveille l’émerveillement, ne soit qu’un commentaire sur le petit poème, « Nous sommes sept ? »--que le sens entier du passage soit réductible à l’assertion qu’un enfant, qui soit dit en passant à six ans aurait été mieux instruit dans la plupart des familles chrétiennes, n’a pas d’autre notion de la mort que celle de coucher dans un lieu sombre et froid ? Et encore, j’espère, non pas comme dans un lieu de pensée ! pas la notion effrayante de coucher éveillé dans sa tombe ! L’analogie entre la mort et le sommeil est trop simple, trop naturelle, pour rendre une croyance si horrible possible pour des enfants ; même s’ils n’avaient pas eu l’habitude, comme tous les enfants chrétiens, d’entendre le dernier terme utilisé pour exprimer le premier. Mais si la croyance de l’enfant est seulement qu’« il n’est pas mort, mais qu’il dort » : en quoi diffère-t-elle de celle de son père et de sa mère, ou de toute autre personne adulte et instruite ? Se former une idée d’une chose devenant rien ; ou de rien devenant une chose ; est impossible à tous les êtres finis également, quel que soit leur âge, et qu’ils soient instruits ou non. Ainsi en est-il des paradoxes splendides en général. Si les mots sont pris dans le sens commun, ils véhiculent une absurdité ; et si, au mépris des dictionnaires et de l’usage, ils sont interprétés de manière à éviter l’absurdité, le sens se réduit à quelque truisme plat. Ainsi, vous devez à la fois comprendre les mots contrairement à leur sens commun, afin d’arriver à un quelconque sens ; et selon leur sens commun, si vous devez recevoir d’eux un sentiment de sublimité ou d’admiration.

Bien que les exemples de ce défaut dans les poèmes de M. Wordsworth soient si rares qu’il aurait été à peine juste d’attirer l’attention du lecteur sur eux pour eux-mêmes ; je m’y suis pourtant attardé, et peut-être d’autant plus pour cette raison même. Car étant si peu nombreux, ils ne peuvent diminuer sensiblement la réputation d’un auteur qui est même caractérisé par le nombre de vérités profondes dans ses écrits, qui supporteront l’analyse la plus sévère ; et pourtant, si peu nombreux qu’ils soient, ce sont exactement ces passages que ses admirateurs aveugles seraient le plus enclins, et les plus capables, d’imiter. Mais Wordsworth, là où il est vraiment Wordsworth, peut être singé par des copistes, il peut être pillé par des plagiaires ; mais il ne peut être imité, sauf par ceux qui ne sont pas nés pour être des imitateurs. Car sans sa profondeur de sentiment et sa puissance imaginative, son sens manquerait de sa chaleur vitale et de sa particularité ; et sans son bon sens, son mysticisme deviendrait maladif--simple brouillard, et obscurité !

À ces défauts qui, comme le montrent les extraits, ne sont qu’occasionnels, je peux opposer, avec beaucoup moins de crainte de rencontrer la dissension de tout lecteur candide et intelligent, les excellences suivantes (pour la plupart correspondantes). Premièrement, une pureté austère du langage tant grammaticalement que logiquement ; en somme une pertinence parfaite des mots au sens. Quelle haute valeur j’accorde à cela, et combien particulièrement estimable je tiens cet exemple à l’heure actuelle, a déjà été exposé : et en partie aussi les raisons sur lesquelles je fonde l’importance tant morale qu’intellectuelle de nous accoutumer à une stricte précision d’expression. Il est notable de voir à quel point une connaissance limitée des chefs-d’œuvre de l’art suffira pour former un goût correct et même sensible, là où seuls des chefs-d’œuvre ont été vus et admirés : tandis qu’à l’inverse, les notions les plus correctes, et la plus large connaissance des œuvres d’excellence de tous les âges et de tous les pays, ne nous mettront pas parfaitement à l’abri de la familiarité contagieuse avec la progéniture bien plus nombreuse du manque de goût ou d’un goût perverti. Si tel est le cas, comme c’est notoirement le cas, avec les arts de la musique et de la peinture, il sera bien plus difficile d’éviter l’infection d’exemples multipliés et quotidiens dans la pratique d’un art, qui utilise les mots, et les mots seulement, comme instruments. En poésie, où chaque ligne, chaque phrase, peut passer l’épreuve de la délibération et du choix délibéré, il est possible, et à peine possible, d’atteindre cet ultimatum que j’ai osé proposer comme test infaillible d’un style irréprochable ; à savoir : son intraduisibilité dans des mots de la même langue sans préjudice au sens. Qu’il soit observé, cependant, que j’inclus dans le sens d’un mot non seulement son objet correspondant, mais également toutes les associations qu’il rappelle. Car le langage est conçu pour transmettre non seulement l’objet, mais également le caractère, l’humeur et les intentions de la personne qui le représente. En poésie, il est possible de préserver la diction non corrompue par les affectations et les détournements, que la paternité promiscue, et une lecture non seulement promiscue parce qu’elle est disproportionnellement la plus familière avec les compositions du jour, ont rendus généraux. Pourtant, même pour le poète, composant dans son propre domaine, c’est une tâche ardue : et comme résultat et gage d’un bon sens vigilant, d’une distinction fine et lumineuse, et d’une complète possession de soi, peut à juste titre revendiquer tout l’honneur qui appartient à une réalisation aussi difficile que précieuse, et d’autant plus précieuse qu’elle est rare. C’est en tout temps la nourriture appropriée de l’entendement ; mais dans un âge d’éloquence corrompue, c’est à la fois nourriture et antidote.

En prose, je doute qu’il soit même possible de préserver notre style totalement inaltéré par la phraséologie vicieuse qui nous rencontre partout, du sermon au journal, de la harangue du législateur au discours de la chaise conviviale, annonçant un toast ou un sentiment. Nos chaînes cliquètent, même pendant que nous nous en plaignons. Les poèmes de Boèce s’élèvent haut dans notre estime quand nous les comparons avec ceux de ses contemporains, comme Sidoine Apollinaire, et d’autres. Ils pourraient même être rapportés à un âge plus pur, si la prose, dans laquelle ils sont sertis, comme des bijoux dans une couronne de plomb ou de fer, ne trahissait le véritable âge de l’écrivain. Beaucoup cependant peut être accompli par l’éducation. Je crois, non seulement sur des fondements de raison, mais pour m’être assuré en grande mesure du fait par une expérience réelle quoique limitée, que, pour un jeune homme conduit dès sa première enfance à étudier le sens de chaque mot et la raison de son choix et de sa position, la logique se présente comme une vieille connaissance sous de nouveaux noms.

En quelque occasion future, exigeant plus particulièrement une telle dissertation, je tenterai de prouver le lien étroit entre la véracité et les habitudes de précision mentale ; les effets bénéfiques ultérieurs de la précision verbale dans l’exclusion du fanatisme, qui maîtrise les sentiments plus particulièrement par des mots d’ordre indistincts ; et de montrer les avantages que le langage seul, du moins que le langage avec une facilité et une certitude incomparablement plus grandes que tout autre moyen, présente à l’instructeur pour imprimer des modes d’énergie intellectuelle si constamment, si imperceptiblement, et pour ainsi dire par de tels éléments et atomes, qu’il assure en temps voulu la formation d’une seconde nature. Lorsque nous réfléchissons que la culture du jugement est un commandement positif de la loi morale, puisque la raison peut donner le principe seul, et la conscience porte témoignage seulement au mobile, tandis que l’application et les effets doivent dépendre du jugement ; lorsque nous considérons que la majeure partie de notre succès et de notre confort dans la vie dépend de distinguer le similaire du même, ce qui est particulier dans chaque chose de ce qu’elle a en commun avec les autres, de manière à choisir encore le plus probable, au lieu du simplement possible ou positivement impropre, nous apprendrons à valoriser sincèrement et avec un sérieux pratique un moyen, déjà préparé pour nous par la nature et la société, d’enseigner au jeune esprit à penser bien et sagement par le même processus non mémorisé et avec les mêmes résultats jamais oubliés, que ceux par lesquels il est enseigné à parler et à converser. Or combien plus chaleureux est l’intérêt, combien plus géniaux les sentiments de réalité et de praticabilité, et de là combien plus forts sont les impulsions à l’imitation, qu’un auteur contemporain, et surtout un poète contemporain, excite chez la jeunesse et le jeune homme commençant, a été traité dans les pages antérieures de ces esquisses. Je n’ai qu’à ajouter que toute la louange qui est due à l’exercice d’une telle influence pour un but si important, jointe à celle qui doit être réclamée pour la rareté de la même excellence dans la même perfection, appartient de plein droit à M. Wordsworth. Je suis loin cependant de nier que nous ayons des poètes dont le style général possède la même excellence, comme M. Moore, Lord Byron, M. Bowles, et, dans toutes ses œuvres ultérieures et plus importantes, notre Lauréat honorant le laurier. Mais il n’y en a aucun, dans les œuvres desquels il ne me semble pas trouver plus d’exceptions que dans celles de Wordsworth. Des citations ou des spécimens seraient ici tout à fait hors de propos, et doivent être laissés au critique qui doute et voudrait invalider la justice de cet éloge ainsi appliqué.

La seconde excellence caractéristique de l’œuvre de M. Wordsworth est : un poids et une santé correspondants des Pensées et des Sentiments--gagnés, non dans les livres ; mais--de l’observation méditative du poète lui-même. Ils sont frais et ont la rosée sur eux. Sa muse, du moins lorsqu’elle est dans sa force d’aile, et lorsqu’elle plane en haut dans son élément propre,

Fait audible un lai lié de vérité, De vérité profonde un doux lai continu, Non appris, mais natif, ses propres notes naturelles !

Même à travers ses poèmes plus courts, il n’y en a guère un qui ne soit rendu précieux par quelque réflexion juste et originale.

Voir page 25, vol. II. : ou les deux passages suivants dans l’une de ses compositions les plus humbles.

« Ô Lecteur ! aviez-vous dans votre esprit De tels stocks que la pensée silencieuse peut apporter, Ô doux Lecteur ! vous trouveriez Un conte en toute chose ; »

et

« J’ai entendu parler de cœurs méchants, de bonnes actions Avec froideur toujours retournant ; Hélas ! la gratitude des hommes M’a plus souvent laissé en deuil ; »

ou dans un ton encore plus élevé les six beaux quatrains, page 134.

« Ainsi va-t-il toujours dans notre déclin : Et pourtant l’esprit plus sage Pleure moins ce que l’âge emporte Que ce qu’il laisse derrière.

Le Merle dans les arbres d’été, L’Alouette sur la colline, Lâchent leurs chants quand ils plaisent, Sont tranquilles quand ils veulent.

Avec la Nature jamais ils ne mènent Une folle querelle ; ils voient Une jeunesse heureuse, et leur vieillesse Est belle et libre !

Mais nous sommes pressés par de lourdes lois ; Et souvent joyeux non plus, Nous portons un visage de joie, parce que Nous avons été joyeux jadis.

S’il est un, qui doive gémir Ses proches couchés en terre, Les cœurs du foyer qui furent les siens, C’est l’homme de gaieté.

Mes jours, mon Ami, sont presque partis, Ma vie a été approuvée, Et beaucoup m’aiment ; mais par aucun Suis-je assez aimé ; »

ou le sonnet sur Buonaparte, page 202, vol. II. ou enfin (car un volume suffirait à peine à épuiser les exemples), la dernière strophe du poème sur la Chélidoine flétrie, vol. II. p. 312.

« Être le Favori d’un Prodigue--puis, pire vérité, Le Pensionnaire d’un Avare--voilà notre lot ! Ô Homme ! Que de ta jeunesse juste et brillante L’âge puisse prendre les choses dont la Jeunesse n’avait pas besoin. »

Tant à l’égard de cette excellence que de la précédente, M. Wordsworth ressemble frappantement à Samuel Daniel, l’un des écrivains dorés de notre âge élisabéthain doré, maintenant très injustement négligé : Samuel Daniel, dont la diction ne porte aucune marque du temps, aucune distinction d’âge qui a été, et aussi longtemps que notre langue durera, sera si loin la langue d’aujourd’hui et pour toujours, qu’elle est plus intelligible pour nous que les modes transitoires de notre propre âge particulier. Une louange similaire est due à ses sentiments. Aucune fréquence de lecture ne peut les priver de leur fraîcheur. Car bien qu’ils soient amenés à la pleine lumière du jour de la compréhension de chaque lecteur ; ils sont pourtant tirés de profondeurs que peu, à quelque âge que ce soit, ont le privilège de visiter, dans lesquelles peu, à quelque âge que ce soit, ont le courage ou l’inclination de descendre. Si M. Wordsworth n’est pas aussi intelligible que Daniel à tous les lecteurs d’entendement moyen dans tous les passages de ses œuvres, la difficulté comparative ne provient pas de la plus grande impureté du minerai, mais de la nature et des usages du métal. Un poème n’est pas nécessairement obscur, parce qu’il ne vise pas à être populaire. Il suffit qu’une œuvre soit perspicue pour ceux pour qui elle est écrite, et

« Trouve une audience digne, quoique peu nombreuse. »

À l’« Ode sur les Intuitions d’Immortalité à partir des Souvenirs de la première Enfance », le poète aurait pu préfixer les lignes que Dante adresse à l’une de ses propres Canzoni--

« Canzone, i’ credo, che saranno radi Color, che tua ragione intendan bene, Tanto lor sei faticoso ed alto. »

« Ô chant lyrique, il y aura peu, je crois, Qui pourront comprendre ton import à juste titre : Tu es pour eux si ardu et si haut ! »

Mais l’ode était destinée à des lecteurs seulement qui avaient été habitués à observer le flux et le reflux de leur nature la plus intime, à s’aventurer parfois dans les royaumes crépusculaires de la conscience, et à ressentir un intérêt profond pour des modes d’être les plus intimes, auxquels ils savent que les attributs du temps et de l’espace sont inapplicables et étrangers, mais qui pourtant ne peuvent être transmis, sauf dans des symboles de temps et d’espace. Pour de tels lecteurs le sens est suffisamment clair, et ils seront aussi peu disposés à accuser M. Wordsworth de croire à la préexistence platonicienne dans l’interprétation ordinaire des mots, que je le suis à croire, que Platon lui-même ait jamais voulu dire ou enseigné cela.

Polla oi ut’ ankonos okea belae endon enti pharetras phonanta synetoisin; es de to pan hermaeneon chatizei; sophos o polla eidos phua; mathontes de labroi panglossia, korakes os, akranta garueton Dios pros ornicha theion.

Troisièmement (et en quoi il s’envole bien au-dessus de Daniel) la force nerveuse et l’originalité des lignes et paragraphes isolés : la fréquente curiosa felicitas de sa diction, dont je n’ai pas besoin ici de donner des spécimens, les ayant anticipés dans une page précédente. Cette beauté, et comme éminemment caractéristique de la poésie de Wordsworth, ses agresseurs les plus grossiers se sont sentis contraints de reconnaître et d’admirer.

Quatrièmement ; la vérité parfaite de la nature dans ses images et descriptions telles que prises immédiatement de la nature, et prouvant une longue et géniale intimité avec l’esprit même qui donne l’expression physionomique à toutes les œuvres de la nature. Comme un champ vert reflété dans un lac calme et parfaitement transparent, l’image est distinguée de la réalité seulement par sa plus grande douceur et son lustre. Comme l’humidité ou le poli sur un galet, le génie ne déforme ni ne colore faussement ses objets ; mais au contraire fait ressortir mainte veine et mainte teinte, qui échappent à l’œil de l’observation commune, élevant ainsi au rang de gemmes ce qui avait été souvent repoussé par le pied pressé du voyageur sur la route poussiéreuse de l’habitude.

Permettez-moi de me référer à la description entière du patinage, vol. I. page 42 à 47, surtout aux lignes

« Ainsi à travers l’obscurité et le froid nous volions, Et aucune voix n’était oisive. avec le vacarme Pendant ce temps les précipices résonnaient haut ; Les arbres sans feuilles et chaque rocher glacé Tintaient comme du fer ; tandis que les collines distantes Dans le tumulte envoyaient un son étranger De mélancolie, non inaperçu, tandis que les étoiles, Vers l’est, étincelaient clair, et à l’ouest Le ciel orange du soir s’éteignait. »

Ou au poème sur LE LINOTTE VERT, vol. I. page 244. Quoi de plus précis et pourtant de plus beau que les deux strophes conclusives ?

« Sur ce touffe d’arbres de coudrier, Qui scintille à la brise rafaleuse, Contemplez-le perché en extases, Et pourtant semblant encore planer ; Là ! où le battement de ses ailes Sur son dos et son corps projette Des ombres et des lueurs ensoleillées, Qui le couvrent tout entier.

Tandis qu’ainsi devant mes yeux il brille, Un Frère des Feuilles il semble ; Quand en un moment il déverse Sa petite chanson en jaillissements Comme s’il lui plaisait de dédaigner Et de moquer la Forme qu’il feignait Tandis qu’il dansait avec le train Des Feuilles parmi les buissons. »

Ou la description de la mésange bleue, et du silence de midi, page 284 ; ou le poème au coucou, page 299 ; ou, enfin, bien que je puisse multiplier les références par dix, au poème, si complètement celui de Wordsworth, commençant

« Trois ans elle grandit dans le soleil et l’averse »--

Cinquièmement : un pathos méditatif, une union de pensée profonde et subtile avec la sensibilité ; une sympathie pour l’homme en tant qu’homme ; la sympathie, en vérité, d’un contemplateur, plutôt que celle d’un compagnon d’infortune ou d’un pair (spectator, haud particeps), mais d’un contemplateur à la vue de qui nulle différence de rang ne dissimule l’identité de nature ; nulle blessure du vent ou des intempéries, ou du labeur, ou même de l’ignorance, ne déguise totalement le divin visage humain. La suscription et l’image du Créateur lui demeurent lisibles sous les traits sombres avec lesquels la culpabilité ou la calamité l’avaient effacée ou barrée. Ici, l’Homme et le Poète se perdent et se retrouvent l’un en l’autre, le premier comme glorifié, le second comme substantivé. En ce pathos doux et philosophique, Wordsworth m’apparaît sans égal. Tel qu’il est, ainsi écrit-il. Voir le volume I, page 134 à 136, ou cette composition si touchante, THE AFFLICTION OF MARGARET ---- OF ----, page 165 à 168, qu’aucune mère, et, si je puis en juger par ma propre expérience, aucun parent ne peut lire sans verser une larme. Ou tournez-vous vers ce lyrisme authentique, dans l’édition précédente, intitulé THE MAD MOTHER, page 174 à 178, dont je ne peux m’empêcher de citer deux des strophes, toutes deux pour leur pathos, et la première pour la fine transition dans les deux vers conclusifs de la strophe, si expressive de cet état de dérangement où, par l’accroissement de la sensibilité, l’attention du souffrant est brusquement détournée par la moindre bagatelle, et, à l’instant même, ramenée par l’unique pensée despotique, rapportant avec elle, par le pouvoir de mélange et de fusion de l’Imagination et de la Passion, l’objet étranger vers lequel elle avait été si soudainement détournée, désormais non plus un étranger, mais un allié et un hôte.

« Tète, petit enfant, oh, tète encore ! Il rafraîchit mon sang ; il rafraîchit mon cerveau ; Tes lèvres, je les sens, bébé ! Elles Retirent de mon cœur la douleur. Oh ! presse-moi avec ta petite main ; Cela desserre quelque chose à ma poitrine, Autour de ce lien serré et mortel Je sens tes petits doigts pressés. La brise, je la vois dans l’arbre ! Elle vient pour rafraîchir mon bébé et moi. »

« Ton père ne se soucie pas de mon sein, C’est à toi, doux bébé, de t’y reposer ; Il est tout à toi ! — et si sa teinte Est changée, lui qui était si beau à voir, Il est assez beau pour toi, ma colombe ! Ma beauté, petit enfant, s’est envolée, Mais tu vivras avec moi dans l’amour ; Et qu’importe si ma pauvre joue est brune ? Il est bon pour moi que tu ne puisses voir À quel point elle serait sinon pâle et livide. »

Enfin, et de manière prééminente, je réclame pour ce poète le don de l’Imagination au sens le plus élevé et le plus strict du terme. Dans le jeu de la fantaisie, Wordsworth, à mon sens, n’est pas toujours gracieux, et est parfois abstrus. La ressemblance est parfois trop étrange, ou exige un point de vue trop particulier, ou semble être la créature d’une recherche prédéterminée plutôt qu’une présentation spontanée. En vérité, sa fantaisie se déploie rarement en tant que fantaisie pure et non modifiée. Mais dans le pouvoir imaginatif, il se tient, de tous les écrivains modernes, le plus proche de Shakespeare et de Milton ; et pourtant, d’une manière parfaitement non empruntée et qui lui est propre. Pour employer ses propres mots, qui sont à la fois un exemple et une illustration, il ajoute en vérité à toutes les pensées et à tous les objets —

« ……l’éclat, La lumière qui jamais ne fut, sur mer ou sur terre, La consécration, et le rêve du Poète. »

Je sélectionnerai quelques exemples manifestant le plus évidemment cette faculté ; mais si jamais j’avais la chance de rendre mon analyse de l’Imagination, son origine et ses caractères, parfaitement intelligible pour le lecteur, celui-ci ouvrira à peine une page des œuvres de ce poète sans reconnaître, plus ou moins, la présence et les influences de cette faculté. Extrait du poème sur les YEW TREES (IF), volume I, page 303, 304.

« Mais plus dignes encore de remarque Sont ces quatre fraternels de Borrowdale, Unis en un bois solennel et spacieux ; D’énormes troncs ! — et chaque tronc particulier une croissance De fibres entrelacées, serpentines, S’enroulant vers le haut, et invétérément convolées ; Non dépourvues de fantaisie, et de regards Qui menacent le profane ; — une ombre en piliers, Sur dont le sol sans herbe, de teinte rouge-brun, Par les débris du feuillage des pins teint Éternellement — sous dont le toit de sable De branches, comme pour un festin paré De baies sans joie — des formes fantomatiques Peuvent se rencontrer à midi ; la CRAINTE et l’ESPOIR tremblant, Le SILENCE et la PRÉVOYANCE ; la MORT, le Squelette, Et le TEMPS, l’Ombre ; là pour célébrer, Comme dans un temple naturel, parsemé D’autels non troublés de pierre moussue, Un culte uni ; ou dans un repos muet Pour s’allonger, et écouter le torrent de montagne Murmurant depuis les cavernes intimes de Glazamara. »

L’effet de la silhouette du vieil homme dans le poème RESOLUTION AND INDEPENDENCE, volume II, page 33.

« Tandis qu’il parlait ainsi, le lieu solitaire, La forme et le discours du Vieil Homme m’ont tout troublé ; Dans l’œil de mon esprit, il me semblait le voir marcher Sur les landes lassées, continuellement, Errant seul et silencieusement. »

Ou les 8e, 9e, 19e, 26e, 31e et 33e, dans le recueil des sonnets divers — le sonnet sur la subjugation de la Suisse, page 210, ou la dernière ode, dont je choisis spécialement les deux strophes ou paragraphes suivants, page 349 à 350.

« Notre naissance n’est qu’un sommeil et un oubli : L’Âme qui s’élève avec nous, l’Étoile de notre vie, A eu son coucher ailleurs, Et vient de loin. Non dans un oubli entier, Et non dans une nudité totale, Mais traînant des nuages de gloire nous venons De Dieu, qui est notre demeure : Le Ciel nous entoure dans notre enfance ! Les ombres de la maison-prison commencent à se refermer Sur l’Enfant qui grandit ; Mais Il contemple la lumière, et d’où elle découle, Il la voit dans sa joie ! Le Jeune homme qui quotidiennement plus loin de l’Orient Doit voyager, demeure le Prêtre de la Nature, Et par la vision splendide Est accompagné sur son chemin ; Enfin l’Homme la perçoit mourir, Et s’effacer dans la lumière du jour ordinaire. »

Et page 352 à 354 de la même ode.

« Ô joie ! que dans nos braises Il soit quelque chose qui vive, Que la nature se souvienne encore De ce qui fut si fugitif ! La pensée de nos années passées engendre en moi Des bénédictions perpétuelles : non pas en vérité Pour ce qui est le plus digne d’être béni ; Le plaisir et la liberté, le simple credo De l’Enfance, qu’elle soit affairée ou au repos, Avec un espoir à peine éclos battant encore dans sa poitrine : — Ce n’est pas pour ceux-ci que j’élève Le chant de gratitude et de louange ; Mais pour ces questionnements obstinés Du sens et des choses extérieures, Chutes loin de nous, évanouissements ; Doutes mornes d’une Créature Se déplaçant dans des mondes non réalisés, Instincts élevés, devant lesquels notre Nature mortelle Tremblait comme une Chose coupable surprise ! Mais pour ces premières affections, Ces souvenirs ombreux, Qui, quels qu’ils puissent être, Sont pourtant la source lumineuse de tout notre jour, Sont pourtant une lumière maîtresse de toute notre vision ; Nous soutiennent — nous chérissent — et ont le pouvoir de faire Sembler nos années bruyantes des moments dans l’être Du Silence éternel ; vérités qui s’éveillent Pour ne jamais périr ; Que ni l’apathie, ni l’effort fou, Ni l’Homme ni l’Enfant, Ni tout ce qui est en inimitié avec la joie, Ne peuvent totalement abolir ou détruire ! Ainsi, dans une saison de temps calme, Bien que nous soyons loin dans les terres, Nos Âmes ont la vue de cette mer immortelle Qui nous a amenés ici ; Peuvent en un instant voyager jusque-là, — Et voir les enfants jouer sur le rivage, Et entendre les eaux puissantes rouler à jamais. »

Et puisqu’il serait injuste de conclure avec un extrait qui, bien que hautement caractéristique, doit pourtant, par la nature des pensées et du sujet, n’être intéressant ou peut-être intelligible qu’à un nombre limité de lecteurs ; j’ajouterai, de la dernière œuvre publiée du poète, un passage tout aussi Wordsworthien ; sur la beauté duquel, et sur le pouvoir imaginatif qui y est déployé, il ne peut y avoir qu’une opinion et qu’un sentiment. Voir White Doe, page 5.

« Le cimetière se remplit vite ; — soudain Regardez encore et ils sont tous partis ; Le groupe autour du porche, et les gens Qui étaient assis à l’ombre du Chêne du Prieur ! Et à peine ont-ils disparu Qu’on entend l’hymne préludique ; — D’un commun accord les gens se réjouissent, Remplissant l’église d’une voix élevée ! Ils chantent un service qu’ils ressentent : Car c’est maintenant le lever du soleil du zèle ; Et la foi et l’espoir sont dans leur fleur Au temps doré de la grande Éliza. »

« Un moment met fin au fervent tumulte, Et tout est apaisé, au-dehors et au-dedans ; Car bien que le prêtre, plus tranquillement, Récite la sainte liturgie, La seule voix que vous puissiez entendre Est celle de la rivière murmurant tout près. — Quand doucement ! — entre les arbres sombres, Et le long du sentier à travers la verte clairière, Où aucune chose vivante n’est à voir ; Et à travers ce portail, où l’on trouve, Sous l’arche bordée de lierre, Libre entrée vers le sol du cimetière — Et droit à travers le gazon verdoyant, Vers la maison même de Dieu ; Vient en glissant avec un bel éclat, Vient en glissant sereine et lente, Douce et silencieuse comme un rêve. Une Biche solitaire ! Blanche elle est comme lys de juin, Et belle comme la lune d’argent Quand hors de vue les nuages sont chassés Et qu’elle est laissée seule au ciel ! Ou comme un navire un jour gracieux Naviguant au soleil au loin Un navire étincelant qui a la plaine De l’océan pour son propre domaine. »

* * * * * *

« Quels changements harmonieux et pensifs L’attendent alors qu’elle erre Autour et à travers cet Édifice d’État Renversé et désolé ! Maintenant un pas ou deux son chemin Est à travers l’espace du jour ouvert, Où l’amour de la lumière ensoleillée L’illumine, elle qui était si brillante ; Maintenant une ombre délicate tombe, Tombe sur elle comme un souffle, Depuis quelque arche ou mur élevé, Alors qu’elle passe dessous. »

L’analogie suivante paraîtra, je le crains, obscure et fantastique, mais en lisant les Voyages de Bartram, je n’ai pu m’empêcher de transcrire les lignes suivantes comme une sorte d’allégorie, ou de comparaison et métaphore reliée de l’intellect et du génie de Wordsworth. — « Le sol est une terre profonde, riche, sombre, sur une strate profonde d’argile tenace ; et cela sur une fondation de rochers, qui percent souvent les deux strates, levant leurs dos au-dessus de la surface. Les arbres qui poussent principalement ici sont le chêne noir gigantesque ; le magnolia grandiflora ; le fraxinus excelsior ; le platane ; et quelques majestueux tulipiers. » Ce que produira M. Wordsworth, ce n’est pas à moi de le prophétiser, mais je pourrais prononcer avec les plus vives convictions ce qu’il est capable de produire. C’est le PREMIER POÈME PHILOSOPHIQUE AUTHENTIQUE.

La critique précédente ne suffira pas, j’en suis conscient, à vaincre les préjugés de ceux qui ont fait une affaire d’attaquer et de ridiculiser les compositions de M. Wordsworth.

La vérité et la prudence pourraient être imaginées comme des cercles concentriques. Le poète a peut-être dépassé ce dernier, mais il s’est confiné bien en deçà des limites du premier, en désignant ces critiques comme « trop pétulants pour être passifs devant un poète authentique, et trop faibles pour lutter avec lui ; — des hommes aux imaginations paralysées, dans l’esprit desquels toute action saine est languissante ; — qui, par conséquent, se nourrissent comme le grand nombre leur dicte, ou avec le grand nombre sont avides de provocations vicieuses. »

Autant pour les détracteurs des mérites de Wordsworth. D’un autre côté, bien que je puisse souhaiter leur pleine sympathie, je n’ose me flatter que la liberté avec laquelle j’ai déclaré mes opinions concernant à la fois sa théorie et ses défauts, dont la plupart sont plus ou moins liés à sa théorie, soit comme cause, soit comme effet, soit satisfaisante ou plaisante pour tous les admirateurs et défenseurs du poète. Plus indiscriminée que la mienne leur admiration peut être : plus profonde et plus sincère, elle ne le peut. Mais je n’ai avancé aucune opinion, soit pour louer, soit pour censurer, autrement qu’en tant que textes introductifs aux raisons qui me contraignent à la former. Surtout, j’étais pleinement convaincu qu’une telle critique était non seulement nécessaire ; mais que, si elle était exécutée avec une capacité adéquate, elle devait contribuer, à un degré non négligeable, à la réputation de M. Wordsworth. Sa renommée appartient à une autre époque, et ne peut être ni accélérée ni retardée. Combien petite est la proportion des défauts par rapport aux beautés, je l’ai déclaré à maintes reprises ; et qu’aucun d’entre eux ne provient d’une déficience du génie poétique. S’ils avaient été plus nombreux et plus grands, je considérerais toujours, en tant qu’ami de son caractère littéraire à l’époque actuelle, un exposé analytique de ceux-ci comme un pur gain ; ne serait-ce que pour dissiper, comme assurément pour tous les esprits réfléchis l’analyse précédente doit l’avoir fait, l’étrange erreur, si faiblement fondée, mais si largement et industrieusement propagée, du penchant de M. Wordsworth pour la simplicité ! Je ne suis pas à moitié aussi irrité d’entendre ses ennemis l’insulter pour la vulgarité de son style, de son sujet et de sa conception, que je suis dégoûté par le côté doré de la même signification, tel qu’il est affiché par certains admirateurs affectés, pour qui il est, ma foi, un « poète doux et simple ! » et si naturel, que le petit maître Charles et sa sœur cadette sont si charmés par eux, qu’ils jouent à « Goody Blake » ou à « Johnny and Betty Foy ! »

Si le recueil de poèmes, publié avec ces esquisses biographiques, était assez important (ce que je ne suis pas assez vain pour croire) pour mériter une telle distinction ; tout comme j’ai fait, ainsi voudrais-je qu’il me soit fait.

Depuis plus de dix-huit mois, le volume de Poèmes, intitulé SIBYLLINE LEAVES, et le présent volume, jusqu’à cette page, ont été imprimés et prêts pour la publication. Mais, avant de parler de moi sur les tons qui sont seuls naturels pour moi dans les circonstances de ces dernières années, je voudrais me présenter au Lecteur tel que j’étais à la première aube de ma vie littéraire :

Quand l’Espoir grandissait autour de moi, comme la vigne grimpante, Et que les fruits et le feuillage, non miens, semblaient miens !

À cette fin, j’ai sélectionné parmi les lettres que j’ai écrites de chez moi depuis l’Allemagne, celles qui semblaient devoir être les plus intéressantes, et en même temps les plus pertinentes au titre de cet ouvrage.

LETTRES DE SATYRANE

LETTRE I

Le dimanche matin, 16 septembre 1798, le paquebot de Hambourg leva l’ancre de Yarmouth ; et je vis, pour la première fois de ma vie, ma terre natale s’éloigner de moi. Au moment de sa disparition — dans tous les temples, églises, chapelles et maisons de réunion, où le plus grand nombre, je l’espère, de mes compatriotes étaient à ce moment assemblés, j’oserai demander s’il y eut une prière plus ardente offerte au ciel que celle que j’adressai alors pour mon pays. « Maintenant donc, » (dis-je à un monsieur qui se tenait près de moi,) « nous sommes hors de notre pays. » « Pas encore, pas encore ! » répondit-il, en désignant la mer ; « Ceci est aussi le pays d’un Breton. » Ce bon mot donna un élan à mon moral, je me levai et regardai autour de moi mes compagnons de voyage, qui étaient tous sur le pont. Nous étions dix-huit en nombre, videlicet, cinq Anglais, une dame anglaise, un monsieur français et son serviteur, un Hanovrien et son serviteur, un Prussien, un Suédois, deux Danois, un garçon mulâtre, un tailleur allemand et sa femme (le plus petit couple que j’aie jamais vu), et un Juif. Nous étions tous sur le pont ; mais en peu de temps, j’observai des signes de consternation. La dame se retira dans la cabine dans une certaine confusion, et nombre des visages autour de moi prirent une apparence très lugubre et couleur de grenouille ; et en moins d’une heure, le nombre de ceux sur le pont fut diminué de moitié. J’avais le vertige, mais je n’étais pas malade, et le vertige passa bientôt, mais laissa une fièvre et un manque d’appétit, que j’attribuai, dans une grande mesure, à la saeva Mephitis de l’eau de cale ; et ce ne fut certainement pas diminué par les exportations de la cabine. Cependant, j’étais assez bien pour rejoindre les passagers valides, dont l’un fit remarquer non sans à-propos, que Momus aurait pu découvrir un moyen plus facile de voir l’intérieur d’un homme qu’en plaçant une fenêtre dans sa poitrine. Il lui aurait suffi de faire une traversée en mer sur un paquebot.

Je suis enclin à croire qu’un paquebot est bien supérieur à une diligence comme moyen de faire en sorte que les hommes s’ouvrent les uns aux autres. Dans cette dernière, l’uniformité de la posture dispose à l’assoupissement, et la définition de la période à laquelle la compagnie se séparera fait que chaque individu pense plus à ceux vers qui il va qu’à ceux avec qui il va. Mais en mer, plus de curiosité est excitée, ne serait-ce que pour cette raison que les qualités agréables ou désagréables de vos compagnons ont une plus grande importance pour vous, du fait de l’incertitude quant à la durée pendant laquelle vous pourriez être obligé de vivre avec eux. De plus, si vous êtes compatriotes, cela commence maintenant à former une distinction et un lien de fraternité ; et si vous êtes de pays différents, il y a de nouveaux stimulants à la conversation, plus à demander et plus à communiquer. Je trouvai que j’avais intéressé les Danois à un degré peu commun. Je m’étais glissé dans le bateau sur le pont et m’étais endormi ; mais fus réveillé par l’un d’eux, vers trois heures de l’après-midi, qui me dit qu’ils m’avaient cherché dans chaque trou et recoin, et insista pour que je me joigne à leur groupe et boive avec eux. Il parlait anglais avec une telle fluidité que cela me laissa totalement incapable d’expliquer l’incorrection singulière et même ridicule avec laquelle il le parlait. J’y allai et trouvai d’excellents vins et un dessert de raisins avec un ananas. Les Danois m’avaient baptisé Docteur Théologie, et habillé comme je l’étais tout en noir, avec de grandes chaussures et des bas noirs en laine, j’aurais certainement pu passer très bien pour un missionnaire méthodiste. Cependant, je déclinai mon titre. Que pouvez-vous donc être ? Un homme riche ? Non ! — Un marchand ? Non ! — Un voyageur de commerce ? Non ! — Un employé ? Non ! — Un Philosophe, peut-être ? C’était à cette époque de ma vie où, de tous les noms et personnages possibles, j’avais le plus grand dégoût pour celui d’« un Philosophe ». Mais j’étais las d’être interrogé, et plutôt que d’être rien, ou au mieux seulement l’idée abstraite d’un homme, je me soumis par une révérence, même à l’aspersion impliquée dans le mot « un Philosophe ». — Le Danois m’informa ensuite que tous dans le groupe actuel étaient également des Philosophes. Certes, nous n’étions pas de l’école stoïcienne. Car nous bûmes, parlâmes et chantâmes, jusqu’à ce que nous parlions et chantions tous ensemble ; puis nous nous levâmes et dansâmes sur le pont une série de danses qui, dans un sens du mot du moins, étaient très intelligiblement et convenablement intitulées des reels. Les passagers, qui gisaient dans la cabine en bas dans toutes les agonies du mal de mer, ont dû trouver notre gaieté bacchanale

……un air Dissonant et d’humeur rude par rapport à leur plainte.

Je le pensai à ce moment ; et, (pour soutenir, je suppose, mon caractère philosophique nouvellement assumé,) je pensai aussi à quel point la plupart de nos vertus sont étroitement liées à la peur de la mort, et combien peu de sympathie nous accordons à la douleur, là où il n’y a aucun danger.

Les deux Danois étaient frères. L’un était un homme au teint blanc clair, aux cheveux blancs et aux sourcils blancs ; il avait l’air idiot, et rien de ce qu’il proférait ne démentait son apparence. L’autre, que par souci d’éminence j’ai appelé le Danois, avait également les cheveux blancs, mais était beaucoup plus petit que son frère, avec des membres graciles et un visage très mince légèrement marqué par la petite vérole. Cet homme me convainquit de la justesse d’une vieille remarque, qu’un portrait fidèle dans nos romans et nos farces a souvent été imprudemment censuré pour une caricature outrancière, ou peut-être une non-entité. Je m’étais retiré à ma place dans le bateau — il vint et s’assit à mes côtés, et semblait pas mal éméché. Il commença la conversation dans le style le plus magnifique, et, comme une sorte de pionnier à sa propre vanité, il me flatta avec une telle grossièreté ! Les parasites de la vieille comédie étaient modestes en comparaison. Son langage et son accentuation étaient si singulièrement singuliers que je décidai, pour une fois dans ma vie, de prendre des notes d’une conversation. Voici ce qui suit, quelque peu abrégé, certes, mais à tous autres égards aussi précisément que ma mémoire l’a permis.

LE DANOIS. Quelle imagination ! quel langage ! quelle vaste science ! et quels yeux ! quel front blanc comme du lait ! Ô mon ciel ! pourquoi, vous êtes un Dieu !

RÉPONSE. Vous me faites trop d’honneur, Monsieur.

LE DANOIS. Ô moi ! si vous deviez penser que je vous flatte !--Non, non, non ! j’ai dix mille par an--oui, dix mille par an--oui, dix mille livres par an ! Bien--et qu’est-ce que cela ? une simple bagatelle ! Je ne donnerais pas mon cœur sincère pour dix fois cet argent. Oui, vous êtes un Dieu ! Moi un simple homme ! Mais, mon cher ami ! pensez à moi, en tant qu’homme ! Est, est--je veux vous demander maintenant, mon cher ami--est-ce que je ne suis pas très éloquent ? Est-ce que je ne parle pas l’anglais très bien ?

RÉPONSE. Très admirablement ! Croyez-moi, Monsieur ! J’ai rarement entendu même un natif parler aussi couramment.

LE DANOIS. (Serrant ma main avec une grande véhémence.) Mon cher ami ! quelle affection et quelle fidélité nous avons l’un pour l’autre ! Mais dites-moi, dites-moi bien,--est-ce que je ne fais pas, de temps en temps, quelques fautes ? Est-ce que je ne suis pas parfois dans l’erreur ?

RÉPONSE. Eh bien, Monsieur ! peut-être pourrait-il être observé par des critiques pointilleux de la langue anglaise, que vous utilisez occasionnellement le mot « est » au lieu de « suis ». Dans nos meilleures compagnies, nous disons généralement je suis, et non je est ou je’suis. Excusez-moi, Monsieur ! c’est une simple bagatelle.

LE DANOIS. Ô !--est, est, suis, suis, suis. Oui, oui--je sais, je sais.

RÉPONSE. Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont.

LE DANOIS. Oui, oui,--je sais, je sais--Suis, suis, suis est le praesens, et est est le perfectum--oui, oui--et sont est le plusquam perfectum.

RÉPONSE. Et es, Monsieur ! est--?

LE DANOIS. Mon cher ami ! c’est le plusquam perfectum, non, non--c’est un gros mensonge ; sont est le plusquam perfectum--et es est le plasquam plue-perfectum--(puis balançant ma main de long en large, et braquant sur moi ses petits yeux noisette brillants, qui dansaient de vanité et de vin)--Vous voyez, mon cher ami, que moi aussi j’ai quelque savoir ?

RÉPONSE. Du savoir, Monsieur ? Qui oserait le soupçonner ? Qui peut vous écouter pendant une minute, qui peut même vous regarder, sans en percevoir l’étendue ?

LE DANOIS. Mon cher ami !--(puis avec un regard qui se voulait humble, et sur un ton de voix comme s’il raisonnait) je ne pourrais pas parler ainsi de crevettes et d’imperfectum, et de futurum et de plusquamplue perfectum, et de tout cela, mon cher ami ! sans quelque savoir ?

RÉPONSE. Monsieur ! un homme comme vous ne peut parler d’aucun sujet sans révéler la profondeur de ses connaissances.

LE DANOIS. La grammatic grecque, mon ami ; ha ! ha ! Ha ! (riant, et balançant ma main de long en large--puis avec une transition soudaine vers une grande solennité) Maintenant je vais vous dire, mon cher ami ! Il est arrivé à mon sujet ce dont toute l’historia du Danemark n’enregistre aucun exemple concernant personne d’autre. L’évêque m’a posé toutes les questions sur toute la religion dans la grammaire latine.

RÉPONSE. La grammaire, Monsieur ? La langue, je présume--

LE DANOIS. (Un peu offensé.) La grammaire est la langue, et la langue est la grammaire--

RÉPONSE. Dix mille pardons !

LE DANOIS. Bien, et je n’avais que quatorze ans--

RÉPONSE. Seulement quatorze ans ?

LE DANOIS. Pas plus. J’avais quatorze ans--et il m’a posé toutes les questions, religion et philosophie, et tout en langue latine--et je lui ai répondu à toutes, une à une, mon cher ami ! tout en langue latine.

RÉPONSE. Un prodige ! un prodige absolu !

LE DANOIS. Non, non, non ! c’était un évêque, un grand surintendant.

RÉPONSE. Oui ! un évêque.

LE DANOIS. Un évêque--pas un simple prédicant, pas un prediger.

RÉPONSE. Mon cher Monsieur ! nous nous sommes mal compris. Je disais que le fait que vous répondiez en latin à un âge si précoce était un prodige, c’est-à-dire, une chose merveilleuse ; qui n’arrive pas souvent.

LE DANOIS. Souvent ! Il n’y a pas un exemple enregistré dans toute l’historia du Danemark.

RÉPONSE. Et depuis lors, Monsieur--?

LE DANOIS. J’ai été envoyé aux Indes occidentales--dans notre île, et là, je n’ai plus eu affaire aux livres. Non ! non ! j’ai orienté mon génie autrement--et j’ai fait dix mille livres par an. N’est-ce pas là du génie, mon cher ami ?--Mais qu’est-ce que l’argent ?--Je considère l’homme le plus pauvre vivant comme mon égal. Oui, mon cher ami ; ma petite fortune est agréable à mon cœur généreux, parce que je peux faire le bien--aucun homme avec une si petite fortune n’a jamais fait preuve d’autant de générosité--personne--aucune personne homme, aucune personne femme ne le nie jamais. Mais nous sommes tous les enfants de Dieu.

Ici, le Hanovrien l’interrompit, et l’autre Danois, le Suédois et le Prussien se joignirent à nous, ainsi qu’un jeune Anglais qui parlait couramment l’allemand et qui m’interpréta nombre des plaisanteries du Prussien. Le Prussien était un marchand voyageur, âgé de plus de soixante ans, un homme robuste, grand, fort et corpulent, plein d’histoires, de gesticulations et de bouffonneries, avec l’âme autant que l’allure d’un bateleur, qui, tout en vous faisant rire, vous fait les poches. Parmi toutes ses mines et ses gestes bouffons, il restait un regard épargné par le rire ; et ce regard-là était son vrai visage, les autres n’étaient que son masque. Le Hanovrien était un jeune homme pâle, gras et bouffi, dont le père avait fait une grande fortune à Londres comme fournisseur aux armées. Il semblait vouloir imiter les manières des jeunes Anglais fortunés. C’était un garçon de bonne nature, non dépourvu d’instruction ou de culture ; mais un fat des plus éminents. Il avait l’habitude de fréquenter la Chambre des communes et avait une fois pris la parole, comme il m’en informa, avec beaucoup d’applaudissements dans une société de débat. Pour cela, il semblait s’être qualifié avec une louable application : car il connaissait parfaitement le Dictionnaire de prononciation de Walker, et avec un accent qui me rappelait avec force l’Écossais dans Roderic Random, qui prétendait enseigner la prononciation anglaise, il se référait constamment à mon jugement supérieur pour savoir si j’avais prononcé tel ou tel mot avec correction, ou « la vraie délicatesse ». Quand il parlait, même s’il ne s’agissait que d’une demi-douzaine de phrases, il se levait toujours : ce à quoi je ne pouvais déceler d’autre motif que sa prédilection pour cette élégante expression si libéralement introduite dans les discours de nos législateurs britanniques : « Pendant que je suis sur mes jambes ». Le Suédois, que pour des raisons qui apparaîtront bientôt, je distinguerai par le nom de Noblesse, était un homme aux traits marqués et au visage marqué par le scorbut, son teint ressemblant à la couleur d’un tison ardent commençant à refroidir. Il semblait misérablement dépendant du Danois ; mais il était, cependant, incomparablement le plus instruit et le plus rationnel du groupe. En vérité, ses manières et sa conversation révélaient en lui à la fois un homme du monde et un gentleman. Le Juif était dans la cale : le gentleman français était étendu sur le pont, si malade que je ne pouvais rien observer à son sujet, si ce n’est les attentions affectueuses de son domestique. Le pauvre garçon était lui-même très malade, et courait de temps à autre sur le côté du navire, tout en gardant un œil sur son maître, mais revenait en un instant s’asseoir de nouveau près de lui, soutenant tantôt sa tête, tantôt essuyant son front, lui parlant tout le temps sur les tons les plus apaisants. Il y avait eu une querelle conjugale d’un genre très ridicule dans la cabine, entre le petit tailleur allemand et sa petite femme. Il avait retenu deux couchettes, une pour lui et une pour elle. Cela avait frappé la petite femme comme une action très cruelle ; elle insistait pour n’en avoir qu’une, et assura le second avec les tons les plus pitoyables qu’elle était son épouse légitime. Le second et le mousse décidèrent en sa faveur, réprimandèrent le petit homme pour son manque de tendresse avec beaucoup d’humour, et le hissèrent dans le même compartiment que sa femme sujette au mal de mer. Cette querelle me fut intéressante, car elle me procura une couchette, que je n’aurais pas eue autrement.

Le soir, à sept heures, la mer devint plus agitée, et le Danois, par le biais de cette plus grande agitation, élimina suffisamment de ce qu’il avait ingurgité pour faire place à beaucoup plus. Sa boisson favorite était le sucre et l’eau-de-vie, c’est-à-dire, un tout petit peu d’eau chaude avec une grande quantité d’eau-de-vie, de sucre et de muscade. Son jeune domestique, un mulâtre aux yeux noirs, avait un visage rond et bienveillant, exactement de la couleur de la peau d’un cerneau de noix. Le Danois et moi étions de nouveau assis, tête-à-tête, dans la chaloupe du navire. La conversation, qui était maintenant en vérité plus une harangue qu’un dialogue, devint extravagante au-delà de tout ce que j’avais jamais entendu. Il me raconta qu’il avait fait une grande fortune dans l’île de Santa Cruz, et qu’il retournait maintenant au Danemark pour en profiter. Il s’étendit sur le style de vie qu’il entendait mener, et sur les grandes entreprises qu’il se proposait d’entamer, jusqu’à ce que, l’eau-de-vie aidant sa vanité, et sa vanité et son bavardage aidant l’eau-de-vie, il parlât comme un fou--me suppliant de l’accompagner au Danemark--là, je verrais son influence auprès du gouvernement, et il me présenterait au roi, etc., etc. Ainsi poursuivait-il ses rêves à haute voix, puis passant avec une transition très lyrique au sujet de la politique générale, il déclama, comme un membre de la Corresponding Society, au sujet (et non concernant) des Droits de l’Homme, et m’assura que, malgré sa fortune, il considérait l’homme le plus pauvre vivant comme son égal. « Tous sont égaux, mon cher ami ! tous sont égaux ! Nous sommes tous les enfants de Dieu. L’homme le plus pauvre a les mêmes droits que moi. Jack ! Jack ! encore un peu de sucre et d’eau-de-vie. Voilà ce gaillard maintenant ! C’est un mulâtre--mais il est mon égal.--C’est bien, Jack ! (prenant le sucre et l’eau-de-vie). Ici, Monsieur ! serrez la main de ce gentleman ! Serrez-moi la main, espèce de chien ! Voilà, voilà !--Nous sommes tous égaux, mon cher ami ! Est-ce que je ne parle pas comme Socrate, et Platon, et Caton--c’étaient tous des philosophes, mon cher philosophe ! tous de très grands hommes !--et ainsi étaient Homère et Virgile--mais c’étaient des poètes. Oui, oui ! je sais tout à ce sujet !--Mais que peut dire quelqu’un de plus que ceci ? Nous sommes tous égaux, tous enfants de Dieu. J’ai dix mille par an, mais je ne suis rien de plus que le plus humble homme vivant. Je n’ai pas d’orgueil ; et pourtant, mon cher ami ! je peux dire, fais ! et c’est fait. Ha ! ha ! ha ! mon cher ami ! Maintenant, voilà ce gentleman (montrant Noblesse) c’est un baron suédois--vous verrez. Ho ! (appelant le Suédois) allez-moi chercher, voulez-vous, une bouteille de vin dans la cabine. SUÉDOIS.--Ici, Jack ! va chercher une bouteille de vin à ton maître dans la cabine. DANOIS. Non, non, non ! allez-y vous maintenant--vous allez vous-même, vous allez maintenant ! SUÉDOIS. Pah !--DANOIS. Maintenant allez ! Allez, je vous en prie. » Et le Suédois y alla !!

Après cela, le Danois entama une harangue sur la religion, et me prenant pour un philosophe au sens continental du terme, il parla de la Divinité dans un style déclamatoire, ressemblant fort aux divagations dévotionnelles de ce grossier maladroit, M. Thomas Paine, dans son Âge de la Raison, et me murmura à l’oreille quelle sacrée hypocrisie était toute cette affaire de Jésus-Christ. J’ose affirmer que peu d’hommes ont moins de raisons de s’accuser de s’adonner au persiflage que moi. Je le détesterais, ne serait-ce que parce que c’est un vice français, et j’éprouve une fierté à l’éviter, parce que notre propre langue est trop honnête pour avoir un mot pour l’exprimer. Mais dans ce cas, la tentation avait été trop forte, et je l’ai placé sur la liste de mes offenses. Périclès répondit à l’un de ses plus chers amis, qui l’avait sollicité dans une affaire de vie ou de mort de prêter un serment équivoque pour sa préservation : Debeo amicis opitulari, sed usque ad Deos. L’amitié elle-même doit poser son dernier et plus audacieux pas en deçà de l’autel. Ce que Périclès ne ferait pas pour sauver la vie d’un ami, vous pouvez être assuré que je ne le risquerais pas simplement pour remuer le pot de chocolat de la vanité d’un fou ivre jusqu’à ce qu’il écume. Adoptant un regard sérieux, je me professai croyant, et je sombrai d’un coup de cent brasses dans ses bonnes grâces. Il se retira dans sa cabine, et je m’enveloppai dans mon grand manteau, et regardai l’eau. Un beau nuage de mousse blanche courait à intervalles momentanés le long du navire avec un grondement, et de petites étoiles de flamme dansaient, scintillaient et s’éteignaient dedans : et de temps à autre, de légers détachements de cette mousse blanche semblable à un nuage s’élançaient du flanc du navire, chacune avec sa propre petite constellation, sur la mer, et filaient hors de vue comme une troupe tartare sur une terre sauvage.

Il faisait froid, la cabine était en guerre ouverte avec mes facultés olfactives, et je trouvai matière à me réjouir de mon grand manteau, une couverture pesante à haut col, respectable, dont le col se relevait et jouait fort passablement le rôle de bonnet de nuit. En regardant deux ou trois étoiles brillantes, qui oscillaient avec le mouvement des voiles, je m’endormis, mais fus réveillé à une heure du matin, le lundi, par une averse. Je me trouvai contraint de descendre dans la cabine, où je dormis très profondément, et me réveillai avec un fort bon appétit à l’heure du petit-déjeuner, mes narines, les plus accommodants de tous les sens, réconciliées avec, ou en vérité insensibles à la méphite.

Lundi 17 septembre, j’eus une longue conversation avec le Suédois, qui parla avec le plus poignant mépris du Danois, qu’il décrivit comme un fou, ivre d’argent ; mais il confirma les vantardises du Danois concernant l’ampleur de sa fortune, qu’il avait acquise en premier lieu comme avocat, et ensuite comme planteur. Du Danois et de lui-même, je recueillis qu’il était en effet un noble suédois, qui avait dilapidé une fortune qui n’avait jamais été très grande, et avait cédé ses biens au Danois, dont il était désormais totalement dépendant. Il semblait souffrir très peu de l’insolence du Danois. Il était au plus haut point humain et attentif à l’égard de la dame anglaise, qui souffrait de façon effroyable, et pour laquelle il accomplissait maints petits services avec une tendresse et une délicatesse qui semblaient prouver une réelle bonté de cœur. En vérité, ses manières générales et sa conversation n’étaient pas seulement plaisantes, mais même intéressantes ; et je me forçai à croire que son insensibilité à l’égard du Danois était une force philosophique. Car bien que le Danois fût maintenant tout à fait sobre, son caractère suintait de lui par chaque pore. Et après le dîner, lorsqu’il fut de nouveau échauffé par le vin, tous les quarts d’heure ou peut-être plus souvent, il criait au Suédois : « Ho ! Noblesse, allez--faites telle chose ! Monsieur Noblesse !--racontez aux gentlemen telle histoire, et ainsi de suite ; » avec une insolence qui aurait dû susciter dégoût et détestation, si ses divagations vulgaires sur les droits sacrés de l’égalité, jointes à son sauvage ravage de la grammaire générale, non moins que de la langue anglaise, ne l’avaient rendu si irrésistiblement risible.

À quatre heures, j’observai un canard sauvage nageant sur les vagues, un seul canard sauvage solitaire. Il n’est pas facile de concevoir à quel point il semblait être une chose intéressante dans ce désert d’eaux rond et sans objet. J’avais associé un tel sentiment d’immensité à l’océan, que je me sentis extrêmement déçu, lorsque je fus hors de vue de toute terre, par l’étroitesse et la proximité, pour ainsi dire, du cercle de l’horizon. Si peu les images sont capables de satisfaire les sentiments obscurs liés aux mots. Le soir, les voiles furent abaissées, de peur que nous ne heurtions la terre, qui ne peut être vue qu’à une petite distance. Et à quatre heures, le mardi matin, je fus réveillé par le cri de « terre ! terre ! ». C’était un vilain rocher insulaire à distance sur notre gauche, appelé Heiligeland, bien connu de nombreux passagers de Yarmouth à Hambourg, qui ont été contraints par le temps orageux de passer des semaines et des semaines dans une lassante captivité sur celui-ci, dépouillés de tout leur argent par les exigences exorbitantes des misérables qui l’habitent. C’est du moins ce que les marins m’en ont dit.--Vers neuf heures, nous vîmes la terre ferme, qui semblait à peine capable de maintenir sa tête hors de l’eau, basse, plate et morne, avec des phares et des amers qui semblaient donner un caractère et un langage à cette morosité. Nous entrâmes dans l’embouchure de l’Elbe, passant Neu-werk ; bien que pour l’instant, seule la rive droite du fleuve fût visible pour nous. Sur celle-ci, je vis une église, et remerciai Dieu pour mon voyage en sécurité, non sans pensées affectueuses pour ceux que j’avais laissés en Angleterre. À onze heures, le même matin, nous arrivâmes à Cuxhaven, le navire jeta l’ancre, et la chaloupe fut hissée, pour porter le Hanovrien et quelques autres à terre. Le capitaine accepta de nous emmener, nous qui restions, jusqu’à Hambourg pour dix guinées, auxquelles le Danois contribua si largement que les autres passagers ne payèrent qu’une demi-guinée chacun. En conséquence, nous levâmes l’ancre, et remontâmes doucement le fleuve. À Cuxhaven, les deux côtés du fleuve peuvent être vus par temps clair ; nous ne pouvions maintenant voir que la rive droite. Nous croisâmes une multitude de navires marchands anglais qui attendaient depuis de nombreuses semaines un vent favorable. En peu de temps, les deux rives devinrent visibles, toutes deux plates et témoignant du travail des mains humaines par leur extrême netteté. Sur la rive gauche, je vis une église ou deux au loin ; sur la rive droite, nous passâmes devant clocher et moulin à vent et cottage, et moulin à vent et maison isolée, moulin à vent et moulin à vent, et maison isolée soignée, et clocher. Tels étaient les objets et dans cette succession. Les rivages étaient très verts et plantés d’arbres non sans élégance. À trente-cinq miles de Cuxhaven, la nuit tomba sur nous, et, comme la navigation de l’Elbe est périlleuse, nous jetâmes l’ancre.

Au-dessus de quel lieu, pensai-je, la lune est-elle suspendue pour tes yeux, mon ami le plus cher ? Pour moi, elle était suspendue au-dessus de la rive gauche de l’Elbe. Tout près au-dessus de la lune se trouvait un énorme volume de nuage noir profond, tandis qu’un très mince filet traversait le milieu de l’astre, aussi étroit et mince et noir qu’un ruban de crêpe. La longue route tremblante du clair de lune, qui gisait sur l’eau et atteignait la poupe de notre navire, scintillait faiblement et obscurément. Nous vîmes deux ou trois lumières provenant de la rive droite, probablement de chambres à coucher. Je ressentis le contraste frappant entre le silence de ce fleuve majestueux, dont les rives sont peuplées d’hommes, de femmes et d’enfants, et de troupeaux et de bétail--entre le silence nocturne de ce fleuve peuplé, et le bruit incessant, et le tumulte, et les bruyantes agitations de la solitude désolée de l’océan. Les passagers en bas s’étaient tous retirés dans leurs couchettes ; et je ressentis l’intérêt de cette scène tranquille d’autant plus profondément que je venais tout juste de les quitter. Car le Prussien avait, pendant toute la soirée, déployé tous ses talents pour captiver le Danois, qui l’avait admis dans le train de ses dépendants. Le jeune Anglais continua à m’interpréter les plaisanteries du Prussien. Elles étaient toutes, sans exception, profanes et abominables, mais certaines suffisamment spirituelles, et quelques incidents, qu’il raconta en son nom propre, étaient précieux pour illustrer les mœurs des pays dans lesquels ils avaient eu lieu.

Le mercredi, à cinq heures du matin, nous levâmes l'ancre, mais fûmes bientôt contraints de la jeter à nouveau en raison d’un épais brouillard que notre capitaine craignait de voir persister toute la journée ; cependant, vers neuf heures, il se dissipa, et nous naviguâmes lentement, longeant de très près le rivage d’une île magnifique, à quarante milles de Cuxhaven, tandis que le vent restait faible. Cet îlot ou île mesure environ un mille et demi de longueur, est en forme de coin, bien boisé, avec des clairières d'un vert des plus vifs, et rendu plus intéressant encore par la ferme remarquablement soignée qui s’y trouve. Il semblait fait pour une retraite sans solitude – un lieu qui attirerait les amis, tout en écartant les visites importunes des simples curieux. Les rives de l’Elbe devenaient alors plus belles, avec de riches prairies et des arbres courant comme un bas rempart le long du fleuve ; et, par-dessus, apparaissaient des maisons nettes et, surtout sur la rive droite, une profusion de clochers, blancs, noirs ou rouges. Un goût instinctif enseigne aux hommes à bâtir leurs églises dans les pays plats avec des flèches qui, comme elles ne peuvent être rapportées à aucun autre objet, pointent, tel un doigt silencieux, vers le ciel et les étoiles, et semblent parfois, lorsqu’elles reflètent la lumière d’airain d’un coucher de soleil riche bien que pluvieux, pareilles à une pyramide de flamme brûlant vers le ciel. Je me souviens d’avoir vu une fois, et une seule, un clocher dans l’étroite vallée d’un pays montagneux. L’effet n’était pas seulement médiocre, mais ridicule, et me rappela malgré moi un éteignoir ; le voisinage immédiat de la haute montagne, au pied de laquelle il se dressait, l’avait si complètement rapetissé et privé de tout lien avec le ciel ou les nuages. À quarante-six milles anglais de Cuxhaven et seize de Hambourg, le village danois de Veder orne la rive gauche avec son clocher noir, et tout près se trouve le hameau sauvage et pastoral de Schulau. Jusqu’ici, les deux rives, vertes jusqu’au bord même et au niveau du fleuve, ressemblaient aux rives d’un canal de parc. Les arbres et les maisons étaient tout aussi bas, parfois les arbres bas dépassant les maisons plus basses encore, parfois les maisons basses s'élevant au-dessus des arbres plus bas encore. Mais à Schulau, la rive gauche s’élève soudain de quarante ou cinquante pieds et contemple le fleuve avec sa façade perpendiculaire de sable, parsemée çà et là de touffes de vert. L’Elbe continuait d’offrir un spectacle de plus en plus animé par la multitude de bateaux de pêche et les vols de mouettes tournoyant autour d’eux, rivales et compagnes bruyantes des pêcheurs ; jusqu’à ce que nous arrivions à Blankaness, un village des plus intéressants, dispersé parmi des arbres disséminés, sur trois collines en trois divisions. Chacune des trois collines regarde le fleuve avec des faces de sable nu, avec lesquelles les bateaux, leurs mâts nus dressés en files le long des rives, formaient une sorte d’harmonie fantastique. Entre chaque façade se trouve un vallon vert et boisé, chacun plus profond que l’autre. En somme, c’est un grand village composé de chaumières individuelles, chaque chaumière au centre de son petit bois ou verger, et chacune avec son propre sentier séparé : un village avec un labyrinthe de chemins, ou plutôt un voisinage de maisons ! Il est habité par des pêcheurs et des constructeurs de bateaux, les bateaux de Blankanese étant très demandés dans toute la navigation de l’Elbe. Ici, nous vîmes pour la première fois les clochers de Hambourg, et de là jusqu’à Altona, la rive gauche de l’Elbe est extraordinairement plaisante, si l’on considère qu’il s’agit du voisinage d’une cité industrieuse et républicaine – dans ce style de beauté, ou plutôt de gentillesse, qui pourrait tenter le citoyen de gagner la campagne tout en satisfaisant le goût qu’il a acquis en ville. Des maisons d’été et des chinoiseries sont partout disséminées le long des hautes rives verdoyantes ; les planches des fermes sont laissées sans crépi et peintes gaiment en vert et jaune ; et il n’est guère d’arbre qui ne soit taillé en formes pour rappeler à l’être humain sa propre puissance et son intelligence plutôt que la sagesse de la nature. Cependant, ce sont là des liens de connexion entre la ville et la campagne, et bien préférables à l’affectation de goûts et de plaisirs pour lesquels les habitudes des hommes les ont disqualifiés. Passez devant eux les samedis et dimanches avec les bourgeois de Hambourg fumant leurs pipes, les femmes et les enfants banquetant dans les alcôves de buis et d’if, et cela devient une nature en soi. Le mercredi, à quatre heures, nous quittâmes le navire, et passant avec difficulté à travers les énormes masses de navires qui semblaient étouffer le large Elbe depuis Altona, nous débarquâmes enfin à la Boom House, à Hambourg.

LETTRE II

À une dame.

RATZEBURG.

Meine liebe Freundinn,

Voyez comme l’allemand me vient naturellement, bien que je ne sois pas encore depuis six semaines dans le pays ! – presque aussi couramment que l’anglais de mon voisin l’Amtsschreiber (ou secrétaire public) qui, chaque fois que nous nous rencontrons, quand bien même ce serait une demi-douzaine de fois dans la même journée, ne manque jamais de me saluer par : « ---ddam your ploot unt eyes, my dearest Englander! vhee goes it ! » – ce qui est certainement une preuve de grande générosité de sa part, ces mots constituant tout son bagage en anglais. J’avais cependant une meilleure raison que le désir d’afficher ma compétence : car je souhaitais vous mettre en bonne humeur avec une langue dont je me suis promis beaucoup d’édification, ainsi que les moyens de vous communiquer un nouveau plaisir, à vous et à votre sœur, durant nos lectures d’hiver. Et comment puis-je mieux le faire qu’en soulignant son attention galante envers les dames ? Notre suffixe anglais, « ess », est, je crois, limité soit aux mots dérivés du latin, comme « actress », « directress », etc., soit du français, comme « mistress », « duchess », et ainsi de suite. Mais le « inn » allemand nous permet de désigner le sexe dans toute relation possible de la vie. Ainsi, la dame de l’Amtmann est la Frau Amtmanninn – l’épouse du secrétaire (soit dit en passant, la plus belle femme que j’aie encore vue en Allemagne) est die allerliebste Frau Amtsschreiberinn – la dame du colonel, die Frau Obristinn ou Colonellinn – et même l’épouse du pasteur, die Frau Pastorinn. Mais je suis particulièrement séduit par leur « Freundinn » qui, à la différence de l’« amica » des Romains, est rarement utilisé autrement que dans son sens le meilleur et le plus pur. Or, je sais qu’on dira qu’une amie est déjà quelque chose de plus qu’un ami, lorsqu’un homme ressent l’anxiété d’exprimer pour lui-même que cet ami est une femme ; mais je le nie – du moins dans le sens où l’objection sera faite. Je risquerais l’accusation d’hérésie plutôt que d’abandonner ma croyance qu’il y a un sexe dans nos âmes aussi bien que dans leurs vêtements périssables ; et celui qui ne le ressent pas n’a jamais vraiment aimé une sœur – non, n’est même pas capable d’aimer une épouse comme elle mérite d’être aimée, si elle est digne de ce saint nom.

Or, je sais, ma douce amie, ce que vous murmurez pour vous-même : « Cela lui ressemble bien ! Courir après la première bulle que le hasard a soufflée à la surface de son imagination ; alors qu’on est impatient d’apprendre où il est et ce qu’il a vu. » Eh bien, donc ! que je sois installé à Ratzeburg, avec mes motifs et les détails de mon voyage jusqu’ici, vous informera. Ma première lettre pour lui, avec laquelle sans aucun doute il a édifié tout votre foyer, me laissait débarqué sain et sauf à Hambourg, aux Elbe Stairs, à la Boom House. Tandis que je me tenais sur les marches, je fus amusé par le contenu du bateau de passage qui traverse le fleuve une ou deux fois par jour de Hambourg à Haarburg. Il était bondé de gens de toutes nations, dans toutes sortes de costumes ; les hommes tous avec des pipes à la bouche, et ces pipes de toutes formes et fantaisies – droites et torsadées, simples et complexes, longues et courtes, en canne, en terre, en porcelaine, en bois, en fer-blanc, en argent et en ivoire ; la plupart avec des chaînes en argent et des couvercles de fourneau en argent. Les pipes et les bottes sont la première caractéristique universelle des Hambourgeois mâles qui frapperait l’œil d’un voyageur novice. Mais j’oublie ma promesse de tenir un journal autant que possible. – Donc, 19 septembre, après-midi. Mon compagnon, qui, vous vous en souvenez, parle la langue française avec une propriété inhabituelle, avait lié une sorte de connaissance confidentielle avec l’émigré, qui semblait être un homme de bon sens et dont les manières étaient celles d’un parfait gentleman. Il paraissait avoir environ cinquante ans, ou un peu plus. Tout ce qui est désagréable dans les manières françaises par excès de degré avait été adouci par l’âge ou l’affliction ; et tout ce qui est délicieux dans le genre, l’empressement et la délicatesse dans les petites attentions, etc., demeurait, et sans agitation, gesticulation ou empressement disproportionné. Sa prestance exhibait la philanthropie minutieuse d’un Français poli, tempérée par la sobriété du caractère anglais libéré de sa réserve. Il y a quelque chose d’étrangement attirant dans le caractère d’un gentleman lorsque vous appliquez le mot avec emphase, et pourtant dans ce sens du terme qu’il est plus facile de ressentir que de définir. Il n’inclut ni la possession d’une haute excellence morale, ni nécessairement même les grâces ornementales des manières. J’ai maintenant devant les yeux une personne dont la vie supporterait à peine l’examen devant le tribunal de l’honneur, et encore moins devant celui de la conscience ; et ses manières, si on les observait avec attention, exciteraient, des deux, une idée de maladresse plutôt que d’élégance : et pourtant, quiconque conversait avec lui ressentait et reconnaissait le gentleman. Le secret de l’affaire, je crois, est celui-ci : nous sentons le caractère distingué présent devant nous, chaque fois que, dans toutes les circonstances des rapports sociaux, les triviales non moins que les importantes, à travers tout le détail de ses manières et de son maintien, et avec l’aisance d’une habitude, une personne montre du respect aux autres d’une manière telle qu’elle implique en même temps, dans ses propres sentiments, une anticipation habituelle et assurée d’un respect réciproque de leur part envers elle-même. En somme, le caractère du gentleman naît du sentiment de l’Égalité agissant comme une Habitude, tout en étant flexible aux variétés de Rang, et modifiée sans être troublée ou supplantée par elles. Cette description vous expliquera peut-être le fondement de l’une de vos propres remarques, alors que je vous traduisais l’intéressant dialogue concernant les causes de la corruption de l’éloquence. « Quels parfaits gentlemen ces anciens Romains devaient être ! J’étais impressionnée, je m’en souviens, par le même sentiment à l’époque où je lisais une traduction des dialogues philosophiques et de la correspondance épistolaire de Cicéron : tandis que dans les Lettres de Pline, je semblais avoir un sentiment différent – il me donnait la notion d’un très grand monsieur. » Vous prononciez ces mots comme si vous aviez senti que l’adjonction avait altéré la substance et que le degré accru avait changé le genre. Pline était le courtisan d’un monarque absolu – Cicéron un républicain aristocratique. Pour cette raison, le caractère de gentleman, dans le sens auquel je l’ai limité, est fréquent en Angleterre, rare en France, et trouvé, là où on le trouve, dans l’âge ou la dernière période de la maturité ; tandis qu’en Allemagne, ce caractère est presque inconnu. Mais le véritable antipode du gentleman doit être recherché parmi les démocrates anglo-américains.

Je dois cette digression, comme un acte de justice envers cet aimable Français, et d’humiliation pour moi-même. Car, dans une petite controverse entre nous au sujet de la poésie française, il m’a fait sentir ma propre mauvaise conduite par le reproche silencieux du contraste, et lorsque, plus tard, je lui ai présenté mes excuses pour la chaleur de mon langage, il m’a répondu avec une expression joyeuse de surprise et un compliment immédiat, qu’un gentleman pourrait tout aussi bien faire avec dignité que recevoir avec plaisir. J’étais donc heureux de constater qu’il était convenu que nous devrions, si possible, nous installer dans la même maison. Mon ami est parti avec lui à la recherche d’un hôtel, et moi pour remettre mes lettres de recommandation.

Je marchai d’un pas vif, animé non tant par ce que je voyais réellement que par le sentiment confus que j’étais pour la première fois de ma vie sur le continent de notre planète. Je me sentais comme un oiseau libéré qui aurait éclos dans une volière, et qui, après son premier essor de liberté, se balance dans l’air supérieur. Très naturellement, je commençai à m’émerveiller de toutes choses, certaines pour être si semblables et d’autres pour être si dissemblables à celles d’Angleterre – des femmes hollandaises avec de grands chapeaux en forme de parapluie avançant d’une demi-verge devant elles, avec une prodigale rondeur de jupon par-derrière – les femmes de Hambourg avec des bonnets plissés sur la calotte avec de l’argent, ou de l’or, ou les deux, bordés d’une dentelle raide qui se dressait devant leurs yeux, mais pas plus bas, de sorte que les yeux étincelaient à travers – l’Hanovrienne avec le devant de la tête nu, puis une dentelle raide se dressant comme un mur perpendiculaire sur le bonnet, et le bonnet se terminant derrière par une quantité énorme de rubans qui reposent ou se balancent sur le dos :

« Leurs visages semblent un superbe étendard Déployé au mépris de tous les ennemis. »

Les dames toutes dans des vêtements anglais, toutes fardées, et toutes avec de mauvaises dents : ce que vous remarquez instantanément par contraste avec la blancheur de nacre presque animale, trop luisante, et la régularité des dents des paysannes et des servantes riantes et parlant haut, qui, avec leurs bas blancs propres et leurs pantoufles sans talons, trottaient le long des rues sales comme si elles étaient protégées par un charme contre la boue : avec une légèreté aussi qui me surprit, moi qui avais toujours considéré comme l’un des désagréments de dormir dans une auberge le fait de devoir cliqueter dans les escaliers avec une paire de ces pantoufles. Les rues étroites ; pour mon nez anglais, suffisamment offensantes, et expliquant au premier coup d’œil l’usage universel des bottes ; sans chemin approprié pour les piétons ; les pignons des maisons tous tournés vers la rue, certains sous la forme triangulaire ordinaire et entiers comme disent les botanistes ; mais le plus grand nombre entaillés et festonnés avec une étrangeté plus que chinoise. Par-dessus tout, je fus frappé par la profusion de fenêtres, si grandes et si nombreuses que les maisons semblent n’être que verre. La taxe sur les fenêtres de M. Pitt, avec ses jolis petits suppléments germant ici et là comme de jeunes crapauds sur le dos d’un crapaud du Suriname, améliorerait certainement l’apparence des maisons de Hambourg, qui ont un léger aspect estival, non en accord avec leur taille, incongru avec le climat, et excluant ce sentiment de retraite et de contentement que l’on souhaite associer à une maison dans une ville bruyante. Mais un incendie serait, je le crains, le préalable nécessaire à la production de toute beauté architecturale à Hambourg : car, en vérité, c’est une ville infecte. Je continuai mon chemin et traversai une multitude de ponts laids, avec d’énormes difformités noires de roues hydrauliques tout près d’eux. L’eau intersecte la ville partout et aurait fourni au génie de l’Italie les capacités de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus magnifique en architecture. Elle aurait pu être la rivale de Venise, et ce n’est que confusion et laideur, puanteur et stagnation. Le Jungfer Stieg (c’est-à-dire la Promenade des Demoiselles), vers lequel mes lettres me dirigeaient, faisait exception. C’était une allée ou promenade plantée de triples rangées d’ormes qui, étant taillés et émondés chaque année, restent minces et semblables à des nains. Cette promenade occupe un côté d’une pièce d’eau carrée, sur laquelle nagent de nombreux cygnes parfaitement apprivoisés, et, se déplaçant parmi les cygnes, des bateaux de plaisance voyants avec des dames à bord, ramés par leurs époux ou leurs amants.------

(Quelques paragraphes ont été omis ici.)------ainsi embarrassé par une politesse triste et solennelle plus encore que par un anglais brisé, cela résonna comme la voix d’un vieil ami quand j’entendis le domestique de l’émigré s’enquérir de moi. Il était venu dans le but de me guider jusqu’à notre hôtel. À travers rues et rues, je me pressai, aussi heureux qu’un enfant, et, je n’en doute pas, avec une expression enfantine d’étonnement dans mes yeux affairés, amusé par les chariots en osier avec des bancs mobiles, l’un derrière l’autre (c’étaient les voitures de louage) ; amusé par les enseignes des boutiques, sur lesquelles tous les articles vendus à l’intérieur sont peints, et cela très exactement, bien que dans une confusion grotesque (un substitut utile au langage dans ce grand marché des nations) ; amusé par le tintement incessant des sonnettes des portes de boutiques et de maisons, la cloche étant suspendue au-dessus de chaque porte et frappée avec une petite tige de fer à chaque entrée et sortie ; – et finalement, amusé par le fait de regarder par les fenêtres, alors que je passais ; les dames et messieurs buvant du café ou jouant aux cartes, et les messieurs tous fumant. Je souhaitais être peintre, afin de pouvoir vous envoyer un croquis de l’une de ces parties de cartes. La longue pipe de l’un des messieurs reposait sur la table, son fourneau à une demi-verge de sa bouche, fumant comme un encensoir près de l’étang aux poissons – l’autre monsieur, qui distribuait les cartes, et avait par conséquent les deux mains occupées, tenait sa pipe entre ses dents, laquelle, pendant entre ses genoux, fumait près de ses chevilles. Hogarth lui-même n’a jamais dessiné une distorsion plus ridicule de l’attitude et de la physionomie que celle que cet effort occasionnait ; et il ne manquait pas à côté d’elle l’un de ces beaux visages féminins que ce même Hogarth, chez qui le satiriste n’a jamais éteint cet amour de la beauté qui lui appartenait en tant que poète, introduit si souvent et si volontiers comme figure centrale dans une foule de difformités humoristiques ; figures qui (telle est la puissance du vrai génie !) n’agissent ni ne sont destinées à agir comme un contraste ; mais diffusent à travers tout, et sur chacun du groupe, un esprit de réconciliation et de bonté humaine ; et, même lorsque l’attention n’est plus consciemment dirigée vers la cause de ce sentiment, mêlent encore sa tendresse à notre rire : et empêchent ainsi l’hilarité instructive devant les caprices de la nature ou les faiblesses ou humeurs de nos semblables de dégénérer en poison pour le cœur, le mépris ou la haine.

Notre hôtel, DIE WILDE MAN (dont l’enseigne ne ressemblait guère moins à l’aubergiste, qui avait greffé sur un visage très austère un sourire inquiet, tenu à la disposition du premier venu et qu’il arborait, tel un acteur répétant en privé, dans l’attente d’une occasion de s’en servir) — ni notre hôtel, dis-je, ni son aubergiste n’étaient du genre distingué. Mais il présente un avantage majeur pour un étranger : celui d’être situé sur la place du marché et d’être le plus proche voisin de l’immense église Saint-Nicolas ; une église contre laquelle sont venues se greffer des boutiques et des maisons, de ces excroissances et verrues dont s’élance son haut clocher massif, orné vers le sommet d’un collier de grosses boules dorées. On ne saurait rêver meilleure étoile polaire. Je garderai longtemps imprimée en mon esprit l’impression produite par l’écho redoutable, si fort, si long et si tremblant, de l’horloge au timbre grave de cette église, qui m’éveilla à deux heures du matin d’un rêve pénible, causé, je le crois, par le lit de plumes dont on se sert ici en guise de couvertures. J’aimerais mieux porter ma couverture avec moi comme un Indien sauvage que de me soumettre à cette coutume abominable. Notre connaissance émigrée, nous l’avons appris, était un ami intime du célèbre abbé Delille : et, sur la large fortune qu’il possédait sous la monarchie, il en avait sauvé assez non seulement pour vivre dans l’indépendance, mais avec respectabilité. Il avait offensé certains de ses compagnons d’exil à Londres, à qui il avait rendu service en leur prêtant des sommes considérables, en refusant de faire de nouvelles avances, et avait, par suite de leurs intrigues, reçu l’ordre de quitter le royaume. J’y vis une preuve de son innocence, le fait qu’il n’attachait aucun blâme ni à l’Alien Act, ni au ministre qui l’avait fait appliquer contre lui ; et une preuve plus grande encore, qu’il parlait de Londres avec ravissement, et de sa nièce préférée, qui s’y était mariée et établie, avec toute la ferveur et toute la fierté d’un parent aimant. Un homme expulsé par la force d’un pays, contraint de vendre ses titres à perte, et exilé de ces plaisirs et de ce style de société que l’habitude avait rendus essentiels à son bonheur, dont les sentiments prédominants demeuraient pourtant d’ordre privé, le ressentiment pour une amitié trahie et l’angoisse pour des affections domestiques interrompues — un tel homme, je pense, je pourrais oser le garantir exempt d’espionnage au service de qui que ce soit, et surtout de celui de l’actuel Directoire français. Il parlait avec extase de Paris sous la monarchie : et pourtant, les faits particuliers qui constituaient sa description laissèrent en mon esprit une conviction tout aussi profonde de la vilenie française que son propre récit l’avait fait de l’ingratitude des émigrés. Depuis mon arrivée en Allemagne, je n’ai pas rencontré une seule personne, même parmi celles qui ont horreur de la Révolution, qui ait parlé avec faveur, ou même avec charité, des émigrés français. Bien que la conviction de leur influence dans l’organisation de cette guerre désastreuse (dont l’Allemagne du Nord ne se considère que comme ayant obtenu un sursis, et non comme étant à l’abri) puisse avoir quelque part dans l’aversion générale avec laquelle ils sont regardés, je suis profondément persuadé qu’une bien plus grande partie tient à leur propre débauche, à leur traîtrise et à leur dureté de cœur les uns envers les autres, ainsi qu’à la misère domestique ou aux principes corrompus que tant d’entre eux ont introduits dans les familles de leurs protecteurs. Mon cœur se dilata d’une fière honnêteté en rappelant à mon esprit les caractères austères, mais aimables, des patriotes anglais qui cherchèrent refuge sur le continent à la Restauration ! Ô, ne comparons pas notre guerre civile sous le premier Charles à la Révolution française ! Dans la première, le caractère débordait par excès de principe ; dans la seconde, par la fermentation de la lie ! La première fut une guerre civile entre les vertus et les préjugés vertueux des deux partis ; la seconde, entre les vices. Le verre de Venise de la monarchie française frissonna et vola en éclats sous l’effet d’un double poison.

20 septembre. J’ai été présenté à M. Klopstock, le frère du poète, qui m’a ensuite présenté au professeur Ebeling, un homme intelligent et plein de vivacité, quoique sourd : si sourd, en vérité, qu’il était un effort pénible de converser avec lui, car nous étions obligés de laisser tomber nos perles dans une énorme trompette acoustique. De cet homme de lettres courtois et bienveillant (j’espère que les gens de lettres allemands ressemblent en général à ce premier spécimen), j’ai entendu un jeu de mots italien passable et une anecdote intéressante. Lorsque Buonaparte était en Italie, ayant été irrité par quelque instance de perfidie, il dit d’un ton fort et véhément, en compagnie : « ’tis a true proverb, gli Italiani tutti ladroni » (c’est-à-dire, les Italiens sont tous des voleurs). Une dame eut le courage de répondre : « Non tutti; ma BUONA PARTE » (pas tous, mais une bonne partie, ou Buonaparte). Cela, je l’avoue, sonna à mes oreilles comme l’une des nombreuses bonnes choses qui auraient pu être dites. L’anecdote est plus précieuse, car elle illustre les voies et moyens de l’insinuation française. Hoche avait reçu de nombreuses informations concernant la topographie du pays grâce à une carte d’une précision et d’une richesse inhabituelles, dont l’auteur, apprit-il, résidait à Düsseldorf. Lors de la prise de Düsseldorf par l’armée française, Hoche ordonna au préalable que la maison et les biens de cet homme fussent préservés, et confia l’exécution de cet ordre à un officier dont il pouvait se fier aux troupes. Découvrant par la suite que l’homme s’était échappé avant que l’assaut ne commençât, Hoche s’écria : « Il n’avait aucune raison de fuir ! C’est pour de tels hommes, et non contre eux, que la nation française fait la guerre et consent à verser le sang de ses enfants. » Vous vous souvenez du sonnet de Milton :

« Le grand conquérant émathien ordonna d’épargner La maison de Pindare quand temple et tour Furent rasés »------

Or, bien que le cartographe de Düsseldorf puisse entretenir le même rapport avec le barde thébain que l’escargot, qui marque son chemin par des lignes de mucus sur le mur qu’il parcourt, avec l’aigle qui s’élance vers le soleil et bat la tempête de ses ailes ; il ne s’ensuit pas pour autant que le Jacobin de France ne puisse être un général aussi vaillant et un homme politique aussi habile que le fou de Macédoine.

Depuis chez le professeur Ebeling, M. Klopstock a accompagné mon ami et moi jusqu’à sa propre maison, où j’ai vu un beau buste de son frère. Il y avait dans son visage une grandeur solennelle et lourde qui correspondait à mes idées préconçues sur son style et son génie. J’y ai vu également un très beau portrait de Lessing, dont les œuvres sont actuellement l’objet principal de mon admiration. Ses yeux étaient singulièrement semblables aux miens, peut-être un peu plus grands et plus proéminents. Mais la partie inférieure de son visage et son nez… oh ! quelle expression exquise d’élégance et de sensibilité ! Il ne semblait y avoir aucune profondeur, aucun poids, aucune capacité de synthèse dans le front. Tout le visage semblait dire que Lessing était un homme de sentiments vifs et voluptueux ; d’une imagination active mais légère ; perspicace ; mais perspicace non dans l’observation de la vie réelle, mais dans les arrangements et la gestion du monde idéal, c’est-à-dire dans le goût et la métaphysique. Je vous assure que j’ai écrit ces mots mêmes dans mon carnet avec le portrait sous les yeux, alors que je ne connaissais de Lessing que son nom et le fait qu’il était un écrivain allemand éminent.

Nous avons passé plus de deux heures à un mauvais dîner, à la table d’hôte. « La patience à une table d’hôte allemande, souriant au temps. » Les Allemands sont les plus mauvais cuisiniers d’Europe. On place pour deux personnes une bouteille de vin ordinaire — rhénan et clairet alternativement ; mais dans les maisons des opulents, durant les nombreux et longs intervalles du dîner, les domestiques font circuler des verres de vins plus riches. Chez le seigneur de Culpin, ils arrivaient dans cet ordre : Bourgogne, Madère, Porto, Frontignan, Pacchiaretti, vieux Hock, vin de montagne, Champagne, Hock de nouveau, Bishop, et enfin, Punch. Un quantum tolérable, ma foi ! Le dernier plat à la table d’hôte, à savoir des tranches de rôti de porc (car tous les plats les plus importants sont apportés, découpés, puis font d’abord le tour et sont ensuite posés sur la table), avec des pruneaux cuits et d’autres fruits sucrés, suivi de fromage et de beurre, avec des assiettes de pommes, m’a rappelé Shakespeare, et Shakespeare m’a mis en tête d’aller à la comédie française.

Grand Dieu ! Pourquoi est-ce pire que nos pièces anglaises modernes ? Le premier acte m’a appris qu’un conseil de guerre devait être tenu contre un comte Vatron, qui avait tiré son épée sur le colonel, son beau-frère. Les officiers plaident en sa faveur, en vain ! Sa femme, la sœur du colonel, plaide avec des agonies des plus tempétueuses, en vain ! Elle tombe en hystérie et s’évanouit, au moment où le rideau intérieur tombe ! Au deuxième acte, la sentence de mort est prononcée contre le comte ; sa femme, aussi frénétique et hystérique qu’auparavant ; plus (la bonne créature laborieuse !) elle ne pouvait l’être. Le troisième et dernier acte, la femme toujours frénétique, très frénétique en vérité ! Les soldats sur le point de faire feu, le mouchoir réellement tombé ; quand soudain : grâce ! grâce ! s’entend derrière le rideau : et entre le prince Quelqu’un, pardonne au comte, et la femme est toujours frénétique, mais seulement de joie ; ce n’était que cela !

Ô chère dame ! c’est l’un de ces cas où le rire est suivi de mélancolie : car tel est le genre de drame qui est désormais substitué partout à Shakespeare et Racine. Vous savez bien que je fais violence à mes propres sentiments en associant ces noms. Mais quel que soit le peu de cas que je fasse du drame sérieux français, même dans ses spécimens les plus parfaits ; et quel que soit le droit que j’ai de me plaindre de sa falsification perpétuelle de la langue, et des connexions et transitions de pensée que la Nature a appropriées aux états de passion ; il n’en reste pas moins que les tragédies françaises sont des œuvres d’art cohérentes, issues d’une grande puissance intellectuelle. Préservant une justesse dans les parties et une harmonie dans l’ensemble, elles forment une nature propre, bien qu’une fausse nature. Elles excitent encore l’esprit des spectateurs à une pensée active, à une aspiration vers une excellence idéale. L’âme n’est pas abrutie en simples sensations par une sympathie sans valeur pour nos propres souffrances ordinaires, ou par une curiosité vide pour le surprenant, non ennobli par la langue ou les situations qui imposent crainte et ravissement à l’imagination. Que cherchez-vous (demanderais-je à la foule qui se presse vers les tragédies pantomimiques et les comédies larmoyantes de Kotzebue et de ses imitateurs), que cherchez-vous ? Est-ce la comédie ? Mais dans la comédie de Shakespeare et de Molière, plus mes connaissances sont précises et plus je pense profondément, plus la satisfaction qui se mêle à mon rire est grande. Car bien que les qualités que ces écrivains dépeignent soient risibles en effet, soit par le genre, soit par l’excès, et délicieusement risibles, elles sont pourtant le fruit naturel de l’esprit humain et, avec plus ou moins de changement dans le costume, je puis les appliquer à mon propre cœur, ou du moins à des classes entières de mes semblables. Combien de fois le moraliste et le métaphysicien ne doivent-ils pas les plus heureuses illustrations de vérités générales et des lois subordonnées de la pensée et de l’action humaines à des citations, non seulement des personnages tragiques, mais tout autant de Jacques, de Falstaff, et même des fous et des bouffons de Shakespeare, ou de l’Avare, de l’Hypocondriaque et du Tartuffe de Molière ! Ne dites pas que je recommande des abstractions : car ces caractéristiques de classe, qui constituent l’aspect instructif d’un personnage, sont si modifiées et particularisées chez chaque individu du drame shakespearien que la vie elle-même n’excite pas plus distinctement ce sens de l’individualité qui appartient à l’existence réelle. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’une des propriétés essentielles de la géométrie n’est pas moins essentielle à l’excellence dramatique, et (si je puis mentionner son nom sans pédanterie devant une dame) Aristote a par conséquent exigé du poète une involution de l’universel dans l’individuel. La différence principale est qu’en géométrie, c’est la vérité universelle elle-même qui domine dans la conscience, tandis qu’en poésie, c’est la forme individuelle dans laquelle la vérité est vêtue. Chez les anciens, et non moins chez les dramaturges plus anciens d’Angleterre et de France, tant la comédie que la tragédie étaient considérées comme des genres de poésie. Ils ne cherchaient pas, dans la comédie, à nous faire rire simplement, et encore moins à nous faire rire par des grimaces, des accidents de jargon, des expressions d’argot à la mode, ou en habillant des morales banales de métaphores tirées des boutiques ou des métiers manuels de leurs personnages ; et ils ne daignaient pas, dans la tragédie, mendier les applaudissements des spectateurs en représentant devant eux des fac-similés de leurs propres personnes mesquines dans toute leur médiocrité actuelle, ou en agissant sur leurs sympathies engourdies par un pathos pas plus respectable que les larmes sentimentales de l’ivresse. Leurs scènes tragiques étaient destinées à nous affecter, certes, mais dans les limites du plaisir, et en union avec l’activité de notre entendement comme de notre imagination. Ils souhaitaient transporter l’esprit vers une conscience de sa grandeur possible, et implanter les germes de cette grandeur durant l’oubli temporaire de la « chose que nous sommes » et de l’état particulier dans lequel chaque homme se trouve par hasard ; suspendant nos souvenirs individuels et les berçant pour les endormir au milieu de la musique de pensées plus nobles.

Halte ! (il me semble entendre le porte-parole de la foule répondre, et nous l’écouterons. Je suis le plaignant, et lui le défendeur.)

DÉFENDEUR. Halte ! nos pièces sentimentales modernes ne sont-elles pas remplies de la meilleure morale chrétienne ?

PLAIGNANT. Oui ! exactement autant, et précisément cette partie qui peut être exercée sans une seule vertu chrétienne — sans un seul sacrifice qui soit réellement pénible pour vous ! — juste autant qu’il en faut pour vous flatter, vous renvoyer satisfaits de vos propres cœurs, et parfaitement réconciliés avec vos vices, dont on ne peut jamais penser beaucoup de mal lorsqu’ils sont en si bonne compagnie, et marchent main dans la main avec tant de compassion et de générosité ; une flatterie si répugnante, que vous cracheriez au visage de l’homme qui oserait vous l’offrir en privé, à moins que vous ne l’interprétiez comme une ironie insultante, vous l’appropriez avec une satisfaction infinie, lorsque vous partagez l’ordure avec toute la porcherie et que vous la gobez dans une auge commune. Aucun César ne doit fouler vos planches, aucun Antoine, aucun roi danois, aucun Oreste, aucune Andromaque !

D. Non : ou le moins possible. Qu’est-ce qu’un simple citoyen de Londres, ou de Hambourg, a à voir avec vos rois et vos reines, et vos vieux héros païens d’écoliers ? D’ailleurs, tout le monde connaît les histoires ; et quelle curiosité pouvons-nous ressentir…

P. Quoi, Monsieur, pas pour la manière ? Pas pour le langage délicieux du poète ? Pas pour les situations, l’action et la réaction des passions ?

D. Vous êtes pressé, Monsieur ! la seule curiosité que nous ressentions est dans l’histoire : et comment pouvons-nous être anxieux concernant la fin d’une pièce, ou en être surpris, quand nous savons comment elle va tourner ?

P. Pardon de vous avoir interrompu ! nous nous comprenons désormais. Vous cherchez donc, dans une tragédie, que les sages d’autrefois considéraient comme le plus haut effort du génie humain, la même gratification que celle que vous recevez d’un nouveau roman, de la dernière romance allemande, et autres friandises du jour, qui ne peuvent être appréciées qu’une fois. Si vous portez ces sentiments vers l’art sœur de la Peinture, la chapelle Sixtine de Michel-Ange et la Galerie des Écritures de Raphaël ne peuvent attendre aucune faveur de votre part. Vous savez tout sur elles à l’avance ; et vous êtes, sans aucun doute, plus familiers avec les sujets de ces peintures qu’avec les contes tragiques des âges historiques ou héroïques. Il y a une cohérence, par conséquent, dans votre préférence pour les écrivains contemporains : car les grands hommes des temps passés, ceux du moins qui étaient considérés comme grands par nos ancêtres, cherchaient si peu à satisfaire ce genre de curiosité qu’ils semblaient avoir considéré l’histoire sous un jour guère plus élevé que celui sous lequel le peintre considère sa toile : comme ce sur quoi, et non par quoi, ils devaient déployer leur excellence propre. Aucune œuvre, ressemblant à un conte ou à une romance, ne peut bien montrer moins de variété d’invention dans les incidents, ou moins d’anxiété à les tisser ensemble, que le DON QUICHOTTE de Cervantes. Ses admirateurs ressentent la disposition à revenir en arrière et à relire un chapitre précédent au moins dix fois pour une fois qu’ils ressentent le désir de se précipiter en avant : ou à ouvrir le livre sur les passages qu’ils préfèrent, tout comme nous rendons visite le plus souvent aux amis que nous aimons le plus, et dont nous connaissons le caractère et les actions le plus intimement. Chez le divin Arioste (comme ses compatriotes appellent ce poète qu’ils chérissent), je me demande s’il existe un seul conte de son invention, ou dont les éléments ne fussent familiers aux lecteurs des « vieilles romances ». Je passerai sous silence les anciens Grecs, qui estimaient même nécessaire à la fable d’une tragédie que sa substance fût connue préalablement. Qu’il y ait eu au moins cinquante tragédies avec le même titre, ce fut l’un des motifs qui déterminèrent Sophocle et Euripide dans le choix d’Électre comme sujet. Mais Milton…

D. Ah, Milton, en effet ! Mais le docteur Johnson et d’autres grands hommes ne nous disent-ils pas que personne ne lit plus Milton que par devoir ?

P. Tant pis pour eux, de qui l’on peut dire cela avec vérité ! Mais pourquoi prétendez-vous alors admirer Shakespeare ? La majeure partie, sinon la totalité, de ses drames étaient, pour ce qui est des noms et des principaux incidents, des pièces déjà consacrées. Toutes les histoires, du moins, sur lesquelles elles sont bâties, préexistaient dans les chroniques, les ballades ou les traductions d’écrivains anglais contemporains ou antérieurs. Pourquoi, je le répète, prétendez-vous admirer Shakespeare ? Est-ce peut-être que vous prétendez seulement l’admirer ? Cependant, comme une fois pour toutes, vous avez rejeté les événements et personnages bien connus de l’histoire, ou la muse épique, qu’avez-vous pris à la place ? Qui votre muse tragique a-t-elle armé de sa coupe et de son poignard ? La muse sentimentale, aurais-je dû dire, que vous avez assise sur le trône de la tragédie ? Quels héros a-t-elle élevés sur ses cothurnes ?

D. Oh ! nos bons amis et voisins de palier… honnêtes commerçants, vaillants marins, officiers à demi-solde pleins d’entrain, Juifs philanthropes, courtisanes vertueuses, chaudronniers au cœur tendre et attrapeurs de rats sentimentaux ! (un peu bourrus, peut-être, mais tous nos personnages généreux et au cœur tendre sont un peu grossiers ou misanthropes, et tous nos misanthropes ont le cœur très tendre.)

P. Mais je vous en prie, mon ami, dans quelles actions grandes ou intéressantes de tels hommes peuvent-ils être engagés ?

D. Ils donnent beaucoup d’argent ; trouvent de riches dots pour de jeunes hommes et des jeunes filles qui ont toutes les autres qualités requises ; ils intimident les lords, les baronets et les juges de paix (car ils sont aussi hardis qu’Hector !) ; ils sauvent des diligences au moment même où elles tombent dans des précipices ; emportent des nourrissons sous les yeux d’armées opposées ; et certains de nos interprètes jouent un homme musclé et robuste avec une telle perfection que nos poètes dramatiques, qui ont toujours les acteurs en vue, ne manquent rarement de rendre leur personnage masculin favori aussi fort que Samson. Et puis, ils font de si prodigieux bonds !! Et ce qui est fait sur scène est encore plus frappant que ce qui est joué. Je me souviens d’une explosion si assourdissante que je n’ai pas pu entendre un mot de la pièce pendant un demi-acte après ; et un peu de poudre à canon réelle ayant pris feu au même moment, et sentie par tous les spectateurs, le naturel de la scène était tout à fait étonnant !

P. Mais comment pouvez-vous relier à de tels hommes et de telles actions cette dépendance de milliers d’individus sur le destin d’un seul, qui donne un intérêt si élevé aux personnages de Shakespeare et des tragédiens grecs ? Comment pouvez-vous y relier ce sentiment le plus sublime de tous, le pouvoir du destin et la puissance de contrôle du ciel, qui semble élever les personnages qui sombrent sous son coup irrésistible ?

D. Oh, simples fantaisies ! Nous cherchons et trouvons sur la scène actuelle nos propres besoins et passions, nos propres contrariétés, pertes et embarras.

P. C’est votre propre petite nature mesquine, alors, que vous désirez voir représentée devant vous ? Non la nature humaine dans sa hauteur et sa vigueur ? Mais assurément, vous pourriez trouver la première, avec toutes ses joies et ses peines, plus commodément dans vos propres maisons et paroisses.

D. Vrai ! mais ici survient une différence. La Fortune est aveugle, mais le poète a les yeux ouverts, et est en outre aussi complaisant que la Fortune est capricieuse. Il fait en sorte que tout tourne exactement comme nous le souhaiterions. Il nous gratifie en représentant comme odieux ou méprisables ceux que nous haïssons et souhaitons mépriser.

P. (à part.) C’est-à-dire qu’il gratifie votre envie en calomniant vos supérieurs.

D. Il fait en sorte que tous ces moralistes précis, qui affectent d’être meilleurs que leurs voisins, finissent par se révéler d’abjects hypocrites, des traîtres et des scélérats au cœur endurci ; et vos hommes d’esprit, qui prennent leur fille et leur verre avec une égale liberté, s’avèrent être les véritables hommes d’honneur et, (pour qu’aucune partie du public ne demeure insatisfaite,) s’amendent à la dernière scène, et ne laissent aucun doute dans l’esprit des dames sur le fait qu’ils feront les maris les plus fidèles et les plus excellents : bien qu’il semble dommage qu’ils soient obligés de se défaire des qualités qui les avaient rendus si intéressants ! En outre, les pauvres deviennent riches tout à coup ; et dans le choix matrimonial final, les opulents et les gens de haute naissance eux-mêmes sont amenés à confesser que LA VERTU EST LA SEULE VRAIE NOBLESSE, ET QU’UNE BELLE FEMME EST UNE DOT EN SOI !!

P. Excellent ! Mais vous avez oublié ces éclairs brillants de loyauté, ces louanges patriotiques du Roi et de la Vieille Angleterre, qui, surtout s’ils sont transmis par une métaphore tirée du navire ou de la boutique, sollicitent si souvent et reçoivent si infailliblement l’applaudissement du public ! Je porte à votre crédit, pour cette omission, votre prudence. Car tout le système de votre théâtre est un jacobinisme moral et intellectuel du genre le plus dangereux, et ces tirades banales de loyauté ne sont rien de plus que de l’hypocrisie chez vos dramaturges, et votre propre sympathie pour elles une grossière illusion. Car tout le secret de la popularité dramatique consiste, chez vous, dans la confusion et la subversion de l’ordre naturel des choses, de leurs causes et de leurs effets ; dans l’excitation de la surprise, en représentant les qualités de libéralité, de sentiment raffiné et d’un sens délicat de l’honneur, (ces choses du moins qui passent pour telles parmi vous), chez des personnes et dans des classes de la société où l’expérience nous apprend le moins à les attendre ; et en récompensant avec toutes les sympathies qui sont le dû de la vertu, ces criminels que la loi, la raison et la religion ont excommuniés de notre estime !

Et maintenant — bonne nuit ! Vraiment ! J’aurais pu écrire cette dernière feuille sans être allé en Allemagne ; mais je m’imaginais conversant avec vous près de votre propre foyer, et pouvez-vous penser que ce soit pour moi un mince plaisir que d’oublier de temps à autre que je n’y suis pas ? D’ailleurs, vous et mes autres bons amis avez pris votre parti de moi tel que je suis, et quel que soit l’endroit d’où j’écrive, vous vous attendrez à ce qu’une partie de mes « Voyages » consiste en des excursions dans mon propre esprit.

LETTRE III

RATZEBURG. Aucun petit poisson rejeté à l’eau, aucune mouche libérée de la main d’un enfant, n’aurait pu jouir de son élément avec plus de légèreté que moi de cette maison propre et paisible, avec cette ravissante vue sur la ville, les bosquets et le lac de Ratzeburg, depuis la fenêtre à laquelle j’écris. Mon moral certainement, et ma santé je l’imaginais, commençaient à décliner sous le bruit, la saleté et l’air malsain de notre hôtel de Hambourg. Je l’ai quitté le dimanche 23 septembre, avec une lettre d’introduction du poète Klopstock pour l’Amtmann de Ratzeburg. L’Amtmann m’a reçu avec bonté et m’a présenté au digne pasteur, qui a accepté de me loger et de me nourrir pour une durée quelconque, pourvu qu’elle ne fût pas inférieure à un mois. Le véhicule dans lequel j’ai pris place était considérablement plus grand qu’une diligence anglaise, à laquelle il ne portait guère qu’une ressemblance aussi grossière que celle de l’oreille d’un éléphant à celle d’un humain. Son toit était composé de planches nues de couleurs différentes, semblant avoir appartenu à divers lambris. Au lieu de fenêtres, il y avait des rideaux de cuir avec un petit œil de verre dans chacun : ils remplissaient parfaitement leur office de cacher la vue et de laisser entrer le froid. Je ne pouvais donc guère observer que les auberges et les fermes où nous nous arrêtions. Elles étaient toutes semblables, hormis la taille : une grande pièce, semblable à une grange, avec un grenier à foin au-dessus, la paille et le foin pendant en touffes à travers les planches qui formaient le plafond de la pièce et le plancher du grenier. De cette salle, pavée comme une rue, une ou parfois deux pièces plus petites sont séparées à une extrémité. Celles-ci sont généralement pourvues d’un plancher. Dans la grande salle, le bétail, les porcs, la volaille, les hommes, les femmes et les enfants vivent en communauté amicale ; il y avait pourtant une apparence de propreté et de confort rustique. J’ai mesuré l’une de ces maisons. Elle faisait cent pieds de long. Les appartements étaient découpés dans un coin. Entre ceux-ci et les stalles, il y avait un petit espace intermédiaire, et ici la largeur était de quarante-huit pieds, mais de trente-deux là où se trouvaient les stalles ; les stalles avaient donc de chaque côté huit pieds de profondeur. Les visages des vaches, etc., étaient tournés vers la pièce ; en fait, elles étaient dedans, si bien qu’elles avaient au moins le réconfort de voir les visages les unes des autres. L’étabulage est universel dans cette partie de l’Allemagne, une pratique au sujet de laquelle l’agriculteur et le poète sont susceptibles d’entretenir des opinions opposées — ou du moins, d’avoir des sentiments fort différents. Le bois de charpente de ces bâtiments, à l’extérieur, est laissé sans crépi, comme dans nos vieilles maisons, et, étant peint en rouge et vert, il découpe et tesselle les bâtiments fort gaiement. À trois milles de Hambourg et presque jusqu’à Molln, qui en est à trente milles, le pays, pour autant que j’ai pu le voir, était une plaine morte, seulement variée par des bois. À Molln, il est devenu plus beau. J’ai observé un petit lac presque entouré de bosquets, et un palais en vue appartenant au roi de Grande-Bretagne, habité par l’inspecteur des forêts. Nous avons mis presque le même temps à parcourir les trente-cinq milles de Hambourg à Ratzeburg que nous en avions mis pour aller de Londres à Yarmouth, cent vingt-six milles.

Le lac de Ratzeburg s’étend du sud au nord, sur environ neuf milles de long, variant en largeur de trois milles à un demi-mille. À environ un mille du point le plus au sud, il est divisé en deux parties, fort inégales bien sûr, par une île qui, étant reliée à une rive par un pont et une étroite langue de terre, et à l’autre rive par un autre pont d’une longueur immense, forme un isthme complet. C’est sur cette île qu’est bâtie la ville de Ratzeburg. La maison du pasteur ou presbytère, avec celle de l’Amtmann, celle de l’Amtsschreiber et l’église, se dressent près du sommet d’une colline qui descend vers la langue de terre et le petit pont, d’où l’on pénètre, à travers une superbe porte militaire, dans la ville insulaire de Ratzeburg. Celle-ci est à son tour une petite colline, en montant et descendant laquelle on arrive au long pont, et ainsi à l’autre rive. L’eau au sud de la ville est appelée le Petit Lac, qui accapare cependant presque les beautés de l’ensemble, les rivages étant juste assez souvent verts et nus pour donner l’effet approprié aux magnifiques bosquets qui occupent la majeure partie de leur circonférence. Avec les tournants, les sinuosités et les échancrures du rivage, les vues changent presque tous les dix pas, et l’ensemble a une sorte de beauté majestueuse, une grandeur féminine. Au nord du Grand Lac, et jetant un coup d’œil par-dessus, je vois les sept tours d’église de Lübeck, à douze ou treize milles de distance, pourtant aussi distinctement que si elles n’étaient pas à trois. Le seul défaut de la vue est que Ratzeburg est construite entièrement de briques rouges, et toutes les maisons couvertes de tuiles rouges. À l’œil, elle présente donc un amas de couleur brique pilée. Pourtant, ce soir, le 10 octobre, à cinq heures vingt, j’ai trouvé la ville parfaitement belle, et le tout adouci en une harmonie complète, si je puis emprunter un terme aux peintres. Le ciel au-dessus de Ratzeburg et tout l’est était d’un bleu de soir pur, tandis qu’au-dessus de l’ouest il était couvert de légers nuages sablés. De là, une lumière rouge profonde se répandait sur toute la perspective, en harmonie parfaite avec la ville rouge, les bois rouge-brun et les roseaux rouge-jaune sur les bords du lac. Deux ou trois bateaux, avec des personnes uniques les manœuvrant à la pagaie, flottaient de long en large dans cette riche lumière, qui non seulement était elle-même en harmonie avec tout, mais mettait tout en harmonie.

J’aurais dû vous dire que je suis retourné à Hambourg le jeudi (27 septembre) pour prendre congé de mon ami, qui voyage vers le sud, et suis revenu ici le lundi suivant. D’Empfelde, un village à mi-chemin de Ratzeburg, j’ai marché jusqu’à Hambourg par des routes sablonneuses profondes et une plaine morne : le sol partout blanc, affamé et excessivement pulvérisé ; mais l’approche de la ville est plaisante. De légères et fraîches maisons de campagne, à travers lesquelles on peut voir et apercevoir les jardins derrière elles, avec des tonnelles, des treillages, d’épais murs végétaux, et des arbres en cloîtres et en galeries, chaque maison avec des barrières soignées devant elle et des sièges verts à l’intérieur des barrières. Chaque objet, qu’il fût le fruit de la nature ou l’œuvre de l’homme, était soigné et artificiel. Cela me plaisait bien mieux que si les maisons, les jardins et les champs de plaisance avaient été d’un goût plus noble : car ce goût plus noble n’eût été que singerie. Le marchand de Hambourg, affairé, anxieux, amoureux de l’argent, n’aurait pu qu’adopter, il n’aurait pu jouir de la simplicité de la nature. L’esprit commence à aimer la nature en imitant les commodités humaines dans la nature ; mais c’est un pas dans l’intellect, bien qu’un pas bas — et s’il n’en était pas ainsi, tout autour de moi parlait de jouissance innocente et de conforts sensibles, et j’entrais avec une sympathie sans scrupules dans les jouissances et les conforts même des marchands affairés, anxieux et amoureux de l’argent de Hambourg. Dans cette humeur charitable et catholique, j’ai atteint les vastes remparts de la ville. Ce sont d’énormes coussins verts, s’élevant les uns au-dessus des autres, avec des arbres poussant dans les interstices, gages et symboles d’une longue paix. De mon retour, je n’ai rien qui vaille la peine d’être communiqué, si ce n’est que j’ai pris la poste aux chevaux, ce qui correspond à la poste en Angleterre. Ces chaises de poste de l’Allemagne du Nord sont des charrettes en osier découvertes. Une charrette à poussière anglaise est une pièce de luxe, un chef-d’œuvre de mécanisme comparé à elles, et les chevaux ! — un sauvage pourrait utiliser leurs côtes au lieu de ses doigts comme table de numération. Partout où nous nous arrêtions, le postillon nourrissait ses bêtes avec le pain de seigle brun dont il mangeait lui-même, déjeunant tous ensemble ; seulement les chevaux n’avaient pas de genièvre avec leur eau, et le postillon pas d’eau avec son genièvre. Maintenant et dorénavant, place à des sujets plus intéressants pour vous, et aux objets à la recherche desquels je vous ai quittés : à savoir, les lettrés et la littérature d’Allemagne.

Croyez-moi, j’ai marché avec une impression de crainte dans l’esprit, alors que W---- et moi-même accompagnions M. Klopstock à la maison de son frère, le poète, qui se trouve à environ un quart de mille de la porte de la ville. C’est l’une d’une rangée de petites maisons d’été banales, (car c’est ainsi qu’elles paraissaient,) avec quatre ou cinq rangées de jeunes ormes maigres devant les fenêtres, au-delà desquels se trouve une pelouse, puis une plaine morte entrecoupée de plusieurs routes. Quelle que soit la beauté, (pensais-je,) qui puisse être sous les yeux du poète à présent, elle doit certainement être purement de sa propre création. Nous avons attendu quelques minutes dans un petit salon soigné, orné des figures de deux des Muses et d’estampes dont les sujets étaient tirés des odes de Klopstock. Le poète est entré. J’ai été très déçu par son visage, et n’y ai reconnu aucune ressemblance avec le buste. Il n’y avait aucune compréhension dans le front, aucune pesanteur au-dessus des sourcils, aucune expression de particularité, morale ou intellectuelle, dans les yeux, aucune massivité dans le visage en général. Il est, si quoi que ce soit, plutôt au-dessous de la taille moyenne. Il portait de très grandes demi-bottes, que ses jambes remplissaient, tant elles étaient terriblement enflées. Cependant, bien que ni W---- ni moi-même ne pussions découvrir aucune indication de sublimité ou d’enthousiasme dans sa physionomie, nous étions tous deux également impressionnés par sa vivacité et par sa courtoisie aimable et empressée. Il a parlé en français avec mon ami, et a dit avec difficulté quelques phrases en anglais. Son élocution n’était en rien affectée par l’absence totale de ses dents supérieures. La conversation a commencé de sa part par l’expression de son ravissement devant la reddition du détachement de troupes françaises sous le général Humbert. Leurs agissements en Irlande à l’égard du comité qu’ils avaient nommé, avec le reste de leur système d’organisation, semblaient avoir procuré au poète un grand divertissement. Il a ensuite déclaré sa croyance sanguine en la victoire de Nelson, et en a anticipé la confirmation avec un plaisir vif et triomphant. Ses mots, ses tons, ses regards impliquaient l’anti-gallicanisme le plus véhément. Le sujet a changé pour la littérature, et j’ai interrogé en latin sur l’histoire de la poésie allemande et sur les poètes allemands anciens. À mon grand étonnement, il a avoué qu’il savait fort peu de chose sur le sujet. Il avait certes lu occasionnellement un ou deux de leurs anciens écrivains, mais pas de manière à lui permettre de parler de leurs mérites. Le professeur Ebeling, a-t-il dit, me donnerait probablement toutes les informations de ce genre : le sujet n’avait pas particulièrement excité sa curiosité. Il a ensuite parlé de Milton et de Glover, et a estimé le vers blanc de Glover supérieur à celui de Milton. W---- et moi-même avons exprimé notre surprise : et mon ami a donné sa définition et sa notion du vers harmonieux, à savoir qu’il consistait, (le vers blanc ïambique anglais par-dessus tout,) dans l’agencement approprié des pauses et des cadences, et dans le déploiement de paragraphes entiers,

« avec maint détour sinueux De douceur liée longuement étirée »,

et non dans le flux égal, encore moins dans la proéminence de la vigueur antithétique, de vers isolés, qui étaient en fait préjudiciables à l’effet total, sauf lorsqu’ils étaient introduits dans un but spécifique. Klopstock a acquiescé, et a dit qu’il entendait limiter la supériorité de Glover aux vers isolés. Il nous a dit qu’il avait lu Milton, dans une traduction en prose, quand il avait quatorze ans [77]. Je l’avais ainsi compris moi-même, et W---- a interprété le français de Klopstock comme je l’avais déjà traduit. Il semblait savoir fort peu de choses de Milton ou, en fait, de nos poètes en général. Il a parlé avec une grande indignation de la traduction anglaise en prose de son MESSIE. Toutes les traductions avaient été mauvaises, très mauvaises — mais l’anglaise n’était pas une traduction — il y avait des pages et des pages qui ne figuraient pas dans l’original — et la moitié de l’original était introuvable dans la traduction. W---- lui a dit que j’avais l’intention de traduire quelques-unes de ses odes comme spécimens de la poésie lyrique allemande — il m’a alors dit en anglais : « Je souhaiterais que vous traduisiez en anglais quelques passages choisis du MESSIE, et que vous me vengiez de votre compatriote ! ». C’était la chose la plus vive qu’il ait produite dans toute la conversation. Il nous a dit que son première ode avait cinquante ans de plus que sa dernière. Je l’ai regardé avec beaucoup d’émotion — je le considérais comme le vénérable père de la poésie allemande ; comme un homme bon ; comme un chrétien ; âgé de soixante-quatorze ans ; avec des jambes énormément enflées ; pourtant actif, vif, joyeux, aimable et communicatif. Mes yeux ont senti comme si une larme y montait. Dans le portrait de Lessing, il y avait une perruque à toupet qui nuisait énormément à l’effet de sa physionomie — Klopstock portait la même, poudrée et frisée. Au fait, les vieillards ne devraient jamais porter de poudre — le contraste entre une grosse perruque blanc neige et la couleur de la peau d’un vieil homme est dégoûtant, et les rides dans un tel voisinage n’apparaissent que comme des canaux pour la saleté. C’est un honneur pour les poètes et les grands hommes que vous pensiez à eux comme faisant partie de la nature ; et tout ce qui est artifice et mode vous blesse en eux, autant que lorsque vous voyez des ifs vénérables taillés en misérables paons. — L’auteur du MESSIE aurait dû porter ses propres cheveux gris. — Sa poudre et sa perruque étaient à l’œil ce que Monsieur Virgile serait à l’oreille.

Klopstock a beaucoup insisté sur le pouvoir supérieur que la langue allemande possédait de concentrer le sens. Il a dit qu’il avait souvent traduit des parties d’Homère et de Virgile, vers par vers, et qu’un vers allemand s’avérait toujours suffisant pour un vers grec ou latin. En anglais, vous ne pouvez pas faire cela. J’ai répondu qu’en anglais, nous pouvions généralement rendre un vers héroïque grec en un vers et demi de notre mètre héroïque courant, et j’ai conjecturé que ce vers et demi ne contiendrait pas plus de syllabes qu’un hexamètre allemand ou grec. Il ne m’a pas compris [78] : et moi, qui souhaitais entendre ses opinions, non les corriger, j’étais heureux qu’il ne le fît pas.

Nous avons alors pris congé. Au début de la Révolution française, Klopstock a écrit des odes de félicitations. Il a reçu quelques présents honorifiques de la République française, (une couronne en or, je crois), et, comme notre Priestley, a été invité à siéger à la législature, ce qu’il a décliné. Mais quand la liberté française s’est métamorphosée en une furie, il a renvoyé ces présents avec une palinodie, déclarant son horreur de leurs agissements : et depuis lors, il a été peut-être plus qu’assez anti-gallican. Je veux dire que, dans son juste mépris et sa détestation des crimes et des folies des révolutionnaires, il se laisse oublier que la révolution elle-même est un processus de la Divine Providence ; et que, tout comme la folie des hommes est la sagesse de Dieu, ainsi leurs iniquités sont les instruments de sa bonté. De la maison de Klopstock, nous avons marché jusqu’aux remparts, devisant ensemble sur le poète et sa conversation, jusqu’à ce que notre attention fût détournée par la beauté et la singularité du coucher de soleil et de ses effets sur les objets qui nous entouraient. Il y avait des bois au loin. Une riche lumière sablée, (non, d’une couleur beaucoup plus profonde que le sable,) reposait sur ces bois qui noircissaient dans l’embrasement. Au-dessus de cette partie des bois qui se trouvait immédiatement sous la lumière la plus intense, flottait une brume cuivrée. Les arbres sur les remparts, et les gens allant et venant entre eux, étaient coupés ou divisés en segments égaux d’ombre profonde et de lumière cuivrée. Si les arbres, et les corps des hommes et des femmes, avaient été divisés en segments égaux par une règle ou un compas, les portions n’auraient pu être plus régulières. Tout le reste était obscur. C’était une scène de féerie ! — et pour accroître son caractère romantique, parmi les objets en mouvement, ainsi divisés en ombre et clarté alternées, se trouvait un bel enfant, vêtu avec l’élégante simplicité d’un enfant anglais, montant une chèvre majestueuse, dont la selle, la bride et les autres accessoires étaient à un haut degré coûteux et splendides. Avant de quitter le sujet de Hambourg, permettez-moi de dire que je suis resté un jour ou deux de plus que je ne l’aurais fait autrement, afin d’assister à la fête de Saint-Michel, le saint patron de Hambourg, m’attendant à voir la pompe civique de cette République commerciale. J’ai cependant été déçu. Il n’y a pas eu de processions, deux ou trois sermons ont été prêchés à deux ou trois vieilles femmes dans deux ou trois églises, et Saint-Michel et son patronage souhaités ailleurs par les classes supérieures, tous les lieux de divertissement, théâtre, etc., étant fermés ce jour-là. À Hambourg, il semble n’y avoir aucune religion du tout ; à Lübeck, elle est confinée aux femmes. Les hommes semblaient déterminés à être divorcés de leurs femmes dans l’autre monde, s’ils ne le peuvent dans celui-ci. Vous n’imaginerez pas facilement une vue plus singulière que celle qu’offre la vaste nef de l’église principale de Lübeck, vue depuis la tribune de l’orgue : car étant remplie de servantes et de personnes de la même classe sociale, et tous leurs bonnets ayant des fonds d’or et d’argent, cela apparaît comme un riche pavage d’or et d’argent.

Je conclurai cette lettre par la simple transcription de notes que mon ami W---- a prises lors de ses conversations avec Klopstock, durant les entretiens qui eurent lieu après mon départ. À ce sujet, je ne ferai pour l'instant qu'une seule remarque, qui paraîtra sans doute présomptueuse : c'est que les observations de Klopstock sur le vénérable sage de Koenigsberg sont, à ma connaissance, blessantes et erronées ; et il est si peu vrai que son système soit aujourd'hui abandonné que, dans toutes les universités d'Allemagne, il n'est pas un seul professeur qui ne soit soit kantien, soit disciple de Fichte, dont le système est bâti sur celui de Kant et en présuppose la vérité ; ou enfin, qui, bien qu'antagoniste de Kant quant à son œuvre théorique, n'ait adopté en tout ou partie son système moral et une partie de sa nomenclature. « Klopstock ayant souhaité voir le CALVAIRE de Cumberland, et ayant demandé ce qu'on en pensait en Angleterre, je suis allé chez Remnant (le libraire anglais) où je me suis procuré l'Analytical Review, qui contient la critique du CALVAIRE de Cumberland. Je me rappelais y avoir lu quelques spécimens d'une traduction en vers blancs du MESSIE. J'en avais parlé à Klopstock, et il avait un grand désir de les voir. Je suis allé à pied jusqu'à chez lui et j'ai mis le livre entre ses mains. En abordant le sujet de son propre poème, il m'a dit qu'il avait commencé LE MESSIE alors qu'il avait dix-sept ans ; il consacra trois années entières au plan sans composer une seule ligne. Il était fort embarrassé sur la manière d'exécuter son travail. Il n'existait aucun spécimen réussi de versification dans la langue allemande avant cette époque. Il écrivit les trois premiers chants dans une espèce de prose mesurée ou nombreuse. Cela, bien que fait avec beaucoup de labeur et quelque succès, était loin de le satisfaire. Il avait composé des hexamètres, tant latins que grecs, comme exercice scolaire, et il y avait eu aussi dans la langue allemande des tentatives dans ce style de versification. Elles n'étaient que d'un mérite très modeste. Un jour, il fut frappé par l'idée de ce qui pouvait être fait dans ce genre ; il resta dans sa chambre une journée entière, sauta même le dîner, et trouva le soir qu'il avait écrit vingt-trois hexamètres, versifiant une partie de ce qu'il avait écrit auparavant en prose. À partir de ce moment, satisfait de ses efforts, il ne composa plus en prose. Aujourd'hui, il m'a informé qu'il avait terminé son plan avant de lire Milton. Il fut enchanté de voir un auteur qui, avant lui, avait foulé le même chemin. Ceci contredit ce qu'il a dit auparavant. Il ne voulait parler de son poème à personne avant qu'il ne fût terminé : mais certains de ses amis, qui avaient vu ce qu'il avait achevé, le tourmentèrent jusqu'à ce qu'il consentît à publier quelques livres dans une revue. Il était alors, je crois, très jeune, environ vingt-cinq ans. Le reste fut imprimé à différentes périodes, quatre livres à la fois. L'accueil réservé aux premiers spécimens fut hautement flatteur. Il mit près de trente ans à terminer le poème entier, mais sur ces trente années, pas plus de deux ne furent employées à la composition. Il ne composait que dans des moments favorables ; d'ailleurs, il avait d'autres occupations. Il se targue du plan de ses odes et accuse les écrivains lyriques modernes d'une déficience grossière à cet égard. J'ai porté la même accusation contre Horace : il n'a pas voulu l'entendre, mais a éludé la discussion. Il a qualifié l'ODE À LA FORTUNE de Rousseau de dissertation morale en stances. J'ai parlé de la SAINTE CÉCILE de Dryden ; mais il ne semblait pas familier avec nos écrivains. Il a voulu connaître les distinctions entre notre vers blanc dramatique et épique. Il m'a recommandé de lire son HERMANN avant de lire LE MESSIE ou les odes. Il se flattait que, tôt ou tard, ses poèmes dramatiques seraient connus en Angleterre. Il n'avait pas entendu parler de Cowper. Il pensait que Voss, dans sa traduction de L'ILIADE, avait fait violence à l'idiome des Allemands et l'avait sacrifié aux Grecs, ne se souvenant pas assez que chaque langue a son esprit et son génie particuliers. Il a dit que Lessing était le premier de leurs auteurs dramatiques. Je me suis plaint du NATHAN comme étant fastidieux. Il a dit qu'il n'y avait pas assez d'action dedans ; mais que Lessing était le plus chaste de leurs écrivains. Il a parlé favorablement de Goethe ; mais a dit que ses SOUFFRANCES DU JEUNE WERTHER était son meilleur ouvrage, meilleur qu'aucun de ses drames : il préférait le premier écrit aux autres drames de Goethe. Il trouva LES BRIGANDS de Schiller si extravagant qu'il ne put le lire. J'ai parlé de la scène du soleil couchant. Il ne la connaissait pas. Il a dit que Schiller ne pouvait durer. Il pensait que DON CARLOS était le meilleur de ses drames ; mais a dit que l'intrigue en était inextricable. Il était évident qu'il connaissait peu les œuvres de Schiller : en fait, il a dit qu'il ne pouvait pas les lire. Buerger, a-t-il dit, était un vrai poète et vivrait ; que Schiller, au contraire, devait bientôt être oublié ; qu'il s'adonnait à l'imitation de Shakespeare, qui était souvent extravagant, mais que Schiller l'était dix mille fois plus. Il a parlé avec beaucoup de dédain de Kotzebue, comme d'un auteur immoral en premier lieu, et ensuite, comme manquant de puissance. À Vienne, a-t-il dit, ils sont transportés par lui ; mais nous ne comptons pas les habitants de Vienne comme étant les plus sages ou les plus spirituels des Allemands. Il a dit que Wieland était un auteur charmant, et un maître souverain de sa propre langue : qu'à cet égard Goethe ne pouvait être comparé à lui, ni d'ailleurs personne d'autre. Il a dit que son défaut était d'être fertile jusqu'à l'exubérance. Je lui ai dit qu'OBERON venait d'être traduit en anglais. Il m'a demandé si je n'étais pas enchanté par le poème. J'ai répondu que je trouvais que l'histoire commençait à faiblir vers le septième ou huitième livre ; et j'ai fait observer qu'il était indigne d'un homme de génie de faire reposer tout l'intérêt d'un long poème sur la gratification animale. Il a semblé d'abord disposé à excuser cela en disant qu'il existe différents sujets pour la poésie, et que les poètes ne veulent pas être restreints dans leur choix. J'ai répondu que je pensais que la passion de l'amour était tout aussi adaptée aux fins de la poésie que n'importe quelle autre passion ; mais que c'était une façon bon marché de plaire que de fixer l'attention du lecteur tout au long d'un poème sur le simple appétit. Eh bien ! mais, a-t-il dit, vous voyez que de tels poèmes plaisent à tout le monde. J'ai répondu que c'était le rôle d'un grand poète d'élever les gens jusqu'à son propre niveau, non de descendre au leur. Il a été d'accord, et a confessé que, pour rien au monde, il n'aurait écrit une œuvre comme OBERON. Il a parlé avec ravissement du style de Wieland, et a signalé le passage où Retzia accouche de son enfant comme exquisément beau. J'ai dit que je ne percevais pas de passages très frappants ; mais que je faisais la part des imperfections d'une traduction. Au sujet des vols de Wieland, il a dit qu'ils étaient si excellemment gérés que les plus grands écrivains pourraient être fiers de voler comme il le faisait. Il considérait les livres et les fables des anciens auteurs de romans sous le jour de la mythologie antique, comme une sorte de propriété commune, dans laquelle un homme était libre de puiser tout ce dont il pouvait faire un bon usage. Un Anglais lui avait offert les odes de Collins, qu'il avait lues avec plaisir. Il connaissait peu ou prou Gray, excepté son ÉLÉGIE écrite dans un cimetière de campagne. Il s'est plaint du fou dans LE ROI LEAR. J'ai fait remarquer qu'il semblait donner une sauvagerie terrible à la détresse ; mais il s'est quand même plaint. Il a demandé s'il n'était pas admis que Pope avait écrit de la poésie rimée avec plus d'habileté que n'importe lequel de nos écrivains. J'ai dit que je préférais Dryden, parce que ses distiques avaient une plus grande variété dans leur mouvement. Il a pensé que ma raison était bonne ; mais a demandé si la rime de Pope n'était pas plus exacte. J'ai compris que cette question s'appliquait aux terminaisons finales, et lui ai fait remarquer que je croyais que c'était le cas ; mais que je pensais qu'il était facile d'excuser quelque inexactitude dans les sons finaux, si l'élan général du vers était supérieur. Je lui ai dit que nous n'étions pas aussi exacts en ce qui concerne les terminaisons finales des vers que les Français. Il n'a pas semblé savoir que nous ne faisions aucune distinction entre les rimes masculines et féminines (c'est-à-dire simples ou doubles) ; du moins, il m'a posé des questions à ce sujet. Il semblait penser qu'aucune langue ne pouvait être tellement formée qu'elle ne pût être enrichie par des idiomes empruntés à une autre langue. J'ai dit que c'était une pratique très dangereuse ; et j'ai ajouté que je pensais que Milton avait souvent nui à sa prose et à ses vers en prenant trop fréquemment cette liberté. Je lui ai recommandé les œuvres en prose de Dryden comme modèles d'anglais pur et natal. Je marchais sur un terrain glissant, car j'ai des raisons de supposer qu'il s'est lui-même largement adonné à cette pratique. »

Le même jour, j'ai dîné chez M. Klopstock, où j'ai eu le plaisir d'un troisième entretien avec le poète. Nous avons parlé principalement de choses indifférentes. Je lui ai demandé ce qu'il pensait de Kant. Il a dit que sa réputation était fort sur le déclin en Allemagne. Que, pour sa part, il n'était pas surpris qu'il en fût ainsi, car les œuvres de Kant lui étaient totalement incompréhensibles ; qu'il avait souvent été importuné par les kantiens ; mais qu'il n'avait que rarement l'habitude de discuter avec eux. Sa coutume était de produire le livre, de l'ouvrir et de pointer un passage, et de les supplier de l'expliquer. Ils tentaient généralement de le faire en substituant leurs propres idées. Je ne veux pas, dis-je, une explication de vos propres idées, mais de celle du passage qui est devant nous. De cette façon, je conclus généralement le différend sur-le-champ. Il a parlé de Wolfe comme du premier métaphysicien qu'ils aient eu en Allemagne. Wolfe avait des partisans ; mais on pouvait difficilement les appeler une secte, et heureusement, jusqu'à l'apparition de Kant, il y a environ quinze ans, l'Allemagne n'avait été importunée par aucune secte de philosophes que ce soit ; mais chaque homme avait poursuivi séparément ses recherches sans être contrôlé par les dogmes d'un maître. Kant était apparu ambitieux d'être le fondateur d'une secte ; il avait réussi : mais les Allemands revenaient maintenant à la raison. Que Nicolai et Engel avaient, de différentes manières, contribué à désenchanter la nation ; mais par-dessus tout l'incompréhensibilité du philosophe et de sa philosophie. Il a semblé heureux d'apprendre que, jusqu'à présent, les doctrines de Kant n'avaient pas rencontré beaucoup d'admirateurs en Angleterre ; il ne doutait pas que nous eussions trop de sagesse pour être dupés par un écrivain qui défiait le sens commun et l'entendement ordinaire des hommes. Nous avons parlé de tragédie. Il a semblé accorder une grande valeur au pouvoir de provoquer des larmes ; j'ai dit que rien n'était plus facile que de submerger un auditoire, que cela se faisait tous les jours par les plus médiocres des écrivains.

Je dois vous rappeler, mon ami, premièrement, que ces notes ne sont pas destinées à servir de spécimens de la puissance intellectuelle de Klopstock, ni même de sa « prouesse conversationnelle », juger de laquelle par une conversation accidentelle, et cela avec des étrangers, et de surcroît des étrangers de nation, ne serait pas seulement déraisonnable, mais calomnieux. Deuxièmement, j'attribue peu d'autre intérêt aux remarques que celui dérivé de la célébrité de la personne qui les a faites. Enfin, si vous me demandez si j'ai lu LE MESSIE, et ce que j'en pense ? Je réponds : pour l'instant, seulement les quatre premiers livres ; et quant à mon opinion (dont les raisons viendront plus tard), vous pouvez la deviner d'après ce que je n'ai pu m'empêcher de murmurer à moi-même, quand le bon pasteur m'a dit ce matin que Klopstock était le Milton allemand : « un Milton très allemand en vérité !!! »

Que le ciel vous préserve, et S. T. COLERIDGE.

CHAPITRE XXIII

Quid quod praefatione praemunierim libellum, qua conor omnem offendiculi ansam praecidere? [79] Neque quicquam addubito, quin ea candidis omnibus faciat satis. Quid autem facias istis, qui vel ob ingenii pertinaciam sibi satisfieri nolint, vel stupidiores sint, quam ut satisfactionem intelligant? Nam quemadmodum Simonides dixit, Thessalos hebetiores esse, quam ut possint a se decipi, ita quosdam videas stupidiores, quam ut placari queant. Adhaec, non mirum est invenire quod calumnietur, qui nihil aliud quaerit, nisi quod calumnietur. ERASMUS ad Dorpium, Theologum.

Dans le remaniement du FRIEND, j'ai inséré des extraits des CONCIONES AD POPULUM, imprimés, quoique à peine publiés, en l'an 1795, au fort et à l'apogée de mon enthousiasme antiministériel : ceux-ci prouvent que mes principes politiques n'ont subi aucun changement. Dans le présent chapitre, j'ai joint à mes Lettres d'Allemagne, en me référant particulièrement à celle qui contient une dissertation sur le drame moderne, une critique sur la tragédie de BERTRAM, écrite au cours des douze derniers mois : pour prouver que j'ai été tout aussi faussement accusé d'une quelconque inconstance dans mes principes de goût. La lettre a été écrite à un ami : et l'apparente brusquerie avec laquelle elle commence est due à l'omission des phrases introductives.

Vous vous souvenez, mon cher Monsieur, que M. Whitbread, peu avant sa mort, proposa aux souscripteurs réunis du théâtre de Drury Lane, que l'entreprise fût louée à quelque individu responsable sous certaines conditions et limitations : et que sa proposition fut rejetée, non sans indignation, comme subversive de l'objectif principal, pour l'obtention duquel l'assemblée éclairée et patriotique des philodramaturges avait été incitée à risquer ses souscriptions. Or, cet objectif était avoué comme n'étant rien de moins que la rédemption de la scène britannique, non seulement des chevaux, chiens, éléphants et autres raretés zoologiques, mais aussi des barbarismes et Kotzebuismes plus pernicieux en matière de morale et de goût. Drury Lane devait être restauré à son ancienne renommée classique ; Shakespeare, Jonson et Otway, avec les muses expurgées de Vanbrugh, Congreve et Wycherley, devaient être réinaugurés dans leur juste domaine sur les auditoires britanniques ; et le processus herculéen devait commencer par l'extermination des monstres parlants importés des rives du Danube, comparés auxquels leurs parents muets, les émigrants des charrettes de spectacle d'Exeter ’Change et de Polito (anciennement Pidcock’s), étaient apprivoisés et inoffensifs. Un projet héroïque, à la fois si raffiné et si ardu, pouvait-il être confié de manière cohérente à, son succès pouvait-il être rationnellement attendu de, un directeur mercenaire, à la quarantaine critique duquel le lucri bonus odor concilierait un certificat de santé à la peste en personne ? Non ! Comme le travail proposé, tels devaient être les maîtres d'œuvre. Rang, fortune, éducation libérale, et (leurs accompagnements naturels, ou conséquences) discernement critique, tact délicat, désintéressement, moralité insoupçonnée, patriotisme notoire et mécénat éprouvé, telles furent les recommandations qui influencèrent les votes des souscripteurs propriétaires du théâtre de Drury Lane, tels les motifs qui occasionnèrent l'élection de son Comité suprême de gestion. Cette circonstance seule aurait suscité un vif intérêt dans l'esprit du public, concernant la première production de la Muse tragique qui avait été annoncée sous de tels auspices, et avait passé l'épreuve de tels jugements : et la tragédie, sur laquelle vous avez demandé mon jugement, était l'œuvre sur laquelle les grandes attentes, justifiées par tant de causes, étaient destinées à se fixer finalement.

Mais avant d'entrer dans l'examen de BERTRAM, ou LE CHÂTEAU DE SAINT-ALDOBRAND, j'interposerai quelques mots sur l'expression « drame allemand », que je tiens pour une appellation tout à fait impropre. À l'époque de Lessing, la scène allemande, telle qu'elle était, semble avoir été une copie plate et servile de la française. Ce fut Lessing qui introduisit le premier le nom et les œuvres de Shakespeare à l'admiration des Allemands ; et je n'irais peut-être pas trop loin si j'ajoutais que ce fut Lessing qui prouva le premier à tous les hommes réfléchis, même aux compatriotes de Shakespeare lui-même, la véritable nature de ses irrégularités apparentes. Celles-ci, démontra-t-il, n'étaient que des déviations par rapport aux accidents de la tragédie grecque ; et de tels accidents qui pesaient d'un poids lourd sur les ailes des poètes grecs, et rétrécissaient leur vol dans les limites de ce que nous pouvons appeler l'opéra héroïque. Il prouva que, dans tous les éléments essentiels de l'art, non moins que dans la vérité de la nature, les pièces de Shakespeare étaient incomparablement plus conformes aux principes d'Aristote que les productions de Corneille et de Racine, malgré la régularité vantée de ces derniers. C'est avec ces convictions que furent composées les œuvres dramatiques de Lessing. Leur insuffisance est dans la profondeur et l'imagination : leur excellence est dans la construction de l'intrigue ; le bon sens des sentiments ; la sobriété de la morale ; et le grand poli de la diction et du dialogue. En somme, ses drames sont les antipodes de tous ceux qu'il a été de mode ces dernières années de vouloir à la fois abuser et apprécier, sous le nom de drame allemand. De ce dernier, LES BRIGANDS de Schiller fut le premier spécimen ; les premiers fruits de sa jeunesse, (j'aurais presque dit de son enfance), et comme tel, le gage et la promesse d'un génie hors du commun. Ce n'est qu'en tant que tel que le jugement plus mûr de l'auteur toléra la pièce. Durant toute sa vie, il s'exprima au sujet de cette production avec plus d'âpreté que nécessaire, comme d'un monstre non moins offensant pour le bon goût que pour la morale saine ; et, dans ses dernières années, son indignation face à la popularité inhabituelle des BRIGANDS le séduisit dans les extrêmes contraires, à savoir : une faiblesse étudiée de l'intérêt (pour autant que l'intérêt devait être dérivé des incidents et de l'excitation de la curiosité) ; une diction laborieusement métrique ; l'affectation des rimes ; et la pédanterie du chœur.

Mais pour comprendre le véritable caractère des BRIGANDS, et des innombrables imitations qui en furent le frai, je dois vous informer, ou du moins appeler à votre souvenir, qu'à cette époque, et quelques années auparavant, trois des livres les plus populaires de la langue allemande étaient les traductions des NUITES de Young, des MÉDITATIONS de Hervey et de CLARISSA HARLOWE de Richardson. Or, nous n'avons qu'à combiner le style boursouflé et le rythme particulier de Hervey, qui n'est poétique qu'en raison de son inaptitude totale à la prose, et pourrait tout aussi bien être qualifié de prosaïque, en raison de son inaptitude totale à la poésie ; nous n'avons qu'à combiner, je le répète, ces herveyismes avec les pensées tendues, la métaphysique figurative et les solennelles épigrammes de Young d'une part ; et avec la sensibilité chargée, le détail minutieux, la conscience morbide de chaque pensée et sentiment dans tout le flux et reflux de l'esprit, en somme l'auto-involution et la continuité onirique de Richardson d'autre part ; et puis d'ajouter les incidents horrifiants, et les méchants mystérieux, (génies d'une intelligence surnaturelle, si vous voulez croire les auteurs sur parole, mais au niveau des plus vils malfrats des cellules des condamnés, si nous devons en juger par leurs actions et machinations) – d'ajouter les châteaux en ruines, les cachots, les trappes, les squelettes, les spectres de chair et de sang, et le clair de lune perpétuel d'un auteur moderne, (eux-mêmes la couvée littéraire du CHÂTEAU D'OTRANTE, dont les traductions, avec les imitations et améliorations susmentionnées, commençaient à cette époque à faire autant de bruit en Allemagne que leurs originaux faisaient en Angleterre) – et comme composé de ces ingrédients dûment mélangés, vous reconnaîtrez le soi-disant drame allemand. L'olla podrida ainsi concoctée fut dénoncée par les meilleurs critiques d'Allemagne comme les simples crampes de la faiblesse, et les orgasmes d'une imagination maladive de la part de l'auteur, et la plus basse provocation d'un sentiment torpide de celle des lecteurs. La vieille bévue, cependant, concernant l'irrégularité et la sauvagerie de Shakespeare, dans laquelle l'Allemand ne faisait qu'écho au Français, qui, eux-mêmes, n'étaient que les échos de nos propres critiques, était toujours en vogue, et Shakespeare était cité comme autorité pour le drame le plus anti-shakespearien qui soit. Nous avons en effet deux poètes qui écrivaient comme un seul, près de l'époque de Shakespeare, auxquels (comme pire caractéristique de leurs écrits), le coryphée du drame actuel peut disputer l'honneur d'être un parent pauvre, ou un descendant appauvri. Car si nous voulions charitablement consentir à oublier l'humour comique, l'esprit, les félicités de style, en d'autres termes, toute la poésie, et les neuf dixièmes de tout le génie de Beaumont et Fletcher, ce qui resterait deviendrait un Kotzebue.

Le prétendu drame allemand est donc anglais par son origine, anglais par ses matériaux, et anglais par réadoption ; et tant que nous ne pourrons prouver que Kotzebue, ou l'un quelconque de toute la lignée des Kotzebue, qu'il s'agisse de dramaturges, d'écrivains romantiques ou d'auteurs de drames romantiques, n'a jamais été admis sur aucune autre étagère des bibliothèques des Allemands cultivés que celles occupées par leurs originaux, et par les singes des singes dans leur pays natal, nous devrions nous résigner à porter notre propre rejeton sur nos propres épaules ; ou plutôt le considérer comme un vaurien revenu de déportation avec pour seuls progrès, en taille et en manières, ceux avec lesquels les jeunes forçats déportés rentrent habituellement au foyer.

Je ne connais rien qui contribue davantage à une vision plus claire de la nature véritable de tout phénomène littéraire que sa comparaison avec quelque production plus ancienne dont la ressemblance est frappante, mais seulement apparente, tandis que la différence est réelle. Dans le cas présent, cette opportunité nous est fournie par la vieille pièce espagnole intitulée Atheista Fulminato, autrefois, et peut-être encore, jouée dans les églises et les monastères d'Espagne, et qui, sous divers noms (Don Juan, le Libertin, etc.), a connu son heure de faveur dans chaque pays d'Europe. Une popularité si étendue, et pour une œuvre si grotesque et extravagante, réclame et mérite une attention et une investigation philosophiques. Le premier point à noter est que la pièce est de bout en bout imaginative. Rien en elle n'appartient au monde réel, si ce n'est les noms des lieux et des personnes. Les parties comiques, tout autant que les tragiques ; les personnages vivants, tout autant que les défunts, sont des créatures de l'esprit ; aussi peu soumis aux règles de la probabilité ordinaire que le Satan du PARADIS PERDU, ou le Caliban de LA TEMPÊTE, et doivent donc être compris et jugés comme des abstractions personnifiées. Rang, fortune, esprit, talent, connaissances acquises et accomplissements libéraux, avec la beauté physique, une santé vigoureuse et une endurance constitutionnelle — tous ces avantages, élevés par les habitudes et les sympathies de la noble naissance et du caractère national, sont supposés s'être combinés chez Don Juan, de manière à lui donner les moyens de porter dans toutes ses conséquences pratiques la doctrine d'une nature impie, en tant que fondement unique et cause efficiente non seulement de toutes choses, événements et apparences, mais également de toutes nos pensées, sensations, impulsions et actions. L'obéissance à la nature est la seule vertu : la gratification des passions et des appétits est son seul diktat : le libre arbitre de chaque individu est l'unique organe par lequel la nature profère ses commandements, et

« La contradiction avec soi-même est le seul tort ! Car, selon les lois de l'esprit, chaque caractère individuel Qui agit en stricte cohérence avec lui-même Est dans le vrai. »

Que les opinions spéculatives, aussi impies et audacieuses soient-elles, ne soient pas toujours suivies d'une conduite correspondante, est on ne peut plus vrai, tout comme il est vrai qu'elles peuvent à peine, dans quelque cas que ce soit, être systématiquement réalisées, en raison de leur incompatibilité avec la nature humaine et les institutions de la société. Il ne peut y avoir d'enfer que là où tout est enfer : et un monde séparé de démons est nécessaire à l'existence d'un seul diable complet. Mais d'un autre côté, il n'est pas moins clair, et, avec la biographie de Carrier et de ses compagnons athées devant nous, cela ne peut être nié sans un aveuglement volontaire, que le (prétendu) système de la nature (c'est-à-dire le matérialisme, avec le rejet total de la responsabilité morale, d'une Providence présente, et de la rétribution tant présente que future) peut influencer les caractères et les actions des individus, et même des communautés, à un point tel qu'il efface presque la distinction entre les hommes et les démons, et fera ressembler la page de l'historien futur à la narration des rêves d'un fou. Ce n'est donc pas la méchanceté de Don Juan qui constitue le caractère comme une abstraction et l'éloigne des règles de la probabilité ; mais la succession rapide des actes et incidents correspondants, sa supériorité intellectuelle, et la splendide accumulation de ses dons et qualités désirables, coexistants avec une méchanceté totale en une seule et même personne. Mais c'est là aussi la circonstance même qui donne à cette étrange pièce son charme et son intérêt universel. Don Juan est, du début à la fin, un personnage intelligible : tout autant que le Satan de Milton. Le poète ne demande au lecteur que ce qu'en tant que poète, il a le privilège de demander : à savoir, cette sorte de foi négative en l'existence d'un tel être, que nous accordons volontiers aux productions professant être idéales, et une disposition au même état de sentiment que celui avec lequel nous contemplons les figures idéalisées de l'Apollon du Belvédère et de l'Hercule Farnèse. Ce que l'Hercule est à l'œil en force corporelle, Don Juan l'est à l'esprit en force de caractère. L'idéal consiste dans l'heureux équilibre du générique et de l'individuel. Le premier rend le caractère représentatif et symbolique, donc instructif ; car, mutatis mutandis, il est applicable à des classes entières d'hommes. Le second lui donne un intérêt vivant ; car rien ne vit ou n'est réel, si ce n'est en tant que défini et individuel. Pour comprendre cela complètement, le lecteur n'a qu'à se remémorer l'état spécifique de ses sentiments lorsqu'en regardant une peinture de la classe historique (plus proprement de la classe poétique ou héroïque), il objecte à une figure particulière d'être trop un portrait ; et cette interruption de sa satisfaction, il la ressent sans la moindre référence, ou la moindre connaissance, d'une personne réelle qu'il pourrait reconnaître dans cette figure. Il suffit qu'une telle figure ne soit pas idéale : et donc pas idéale, parce que l'un des deux facteurs ou éléments de l'idéal est en excès. Une objection similaire et plus puissante, il la ressentirait envers une série de figures qui ne seraient que de simples abstractions, comme celles de Cipriani, et ce que l'on a appelé les formes et visages grecs, c'est-à-dire des contours dessinés selon une recette. Ceux-ci, encore une fois, ne sont pas idéaux ; car en eux, c'est l'autre élément qui est en excès. « Forma formans per formam formatam translucens » est la définition et la perfection de l'art idéal.

Cette excellence est si heureusement atteinte dans le Don Juan qu'elle est capable d'intéresser sans poésie, voire même sans mots, comme dans notre pantomime de ce nom. Nous voyons clairement comment le caractère est formé ; et l'extravagance même des incidents, et l'entièreté surhumaine de l'action de Don Juan, empêche la méchanceté de choquer nos esprits à un degré douloureux. Nous n'y croyons pas assez pour cet effet ; non, pas même avec ce genre de croyance ou d'acquiescement temporaire et négatif que j'ai décrit ci-dessus. Entre-temps, les qualités de son caractère sont trop désirables, trop flatteuses pour notre orgueil et nos souhaits, pour ne pas compenser de ce côté autant de foi supplémentaire que ce qui a été perdu de l'autre. Il n'y a aucun danger (pense le spectateur ou le lecteur) que je devienne un tel monstre d'iniquité que Don Juan ! Je ne serai jamais athée ! Je ne nierai jamais toute distinction entre le bien et le mal ! Je n'ai pas la moindre inclination à être un bravache aussi scandaleux dans mes affaires de cœur ! Mais posséder un tel pouvoir de captiver et d'enchanter les affections de l'autre sexe ! — être capable d'inspirer à une femme charmante et même vertueuse, un amour si profond, et si entièrement personnel à moi ! — que même mes pires vices (si j'étais vicieux), même ma cruauté et ma perfidie (si j'étais cruel et perfide), ne pourraient éradiquer la passion ! — être ainsi aimé pour moi-même, au point que même avec une connaissance distincte de mon caractère, elle meure encore pour me sauver ! — ceci, monsieur, saisit deux facettes de notre nature, la meilleure et la pire. Car le désintéressement héroïque, auquel l'amour peut transporter une femme, ne peut être contemplé sans une émotion honorable de révérence envers la féminité : et, d'un autre côté, c'est parmi les misères, et demeure dans le fond sombre de notre nature, que de réclamer une confirmation extérieure de ce quelque chose en nous, qui est notre moi même, ce quelque chose, non composé de nos qualités et de nos relations, mais étant lui-même le soutien et la base substantielle de toutes celles-ci. Aimez-moi, et non mes qualités, peut être un souhait vicieux et insensé, mais ce n'est pas un souhait totalement dénué de sens.

Sans pouvoir, la vertu serait insuffisante et incapable de révéler son être. Elle ressemblerait à la transformation magique de l'héroïne du Tasse en un arbre, dans lequel elle ne pourrait que gémir et saigner. D'où le pouvoir est nécessairement un objet de notre désir et de notre admiration. Mais de tout pouvoir, celui de l'esprit est, à tout égard, le grand desideratum de l'ambition humaine. Nous serons comme des Dieux dans la connaissance, fut et a dû être la première tentation : et la coexistence d'une grande seigneurie intellectuelle avec la culpabilité n'a jamais été adéquatement représentée sans susciter le plus fort intérêt, et pour cette raison, que dans cette mauvaise et hétérogène coordination, nous pouvons contempler l'intellect de l'homme plus exclusivement comme une subsistance propre et séparée, que dans son état approprié de subordination à sa propre conscience, ou à la volonté d'un être infiniment supérieur.

C'est là le charme sacré des personnages masculins de Shakespeare en général. Ils sont tous coulés dans le moule de l'intellect gigantesque de Shakespeare ; et c'est là l'attraction manifeste de son Richard, Iago, Edmund, et d'autres en particulier. Mais encore une fois ; de tout pouvoir intellectuel, celui de la supériorité à la crainte du monde invisible est le plus éblouissant. Son influence est abondamment prouvée par cette seule circonstance, qu'il peut nous soudoyer dans une soumission volontaire de notre meilleure connaissance, dans une suspension de tout notre jugement dérivé de l'expérience constante, et nous permettre de parcourir avec le plus vif intérêt les contes les plus fous de fantômes, de magiciens, de génies et de talismans secrets. Sur cette propension, si profondément enracinée dans notre nature, une probabilité dramatique spécifique peut être élevée par un vrai poète, si l'ensemble de son œuvre est en harmonie : une probabilité dramatique, suffisante pour le plaisir dramatique, même lorsque les personnages et les incidents qui la composent frisent l'impossibilité. Le poète ne nous demande pas d'être éveillés et de croire ; il nous sollicite seulement de nous abandonner à un rêve ; et cela aussi avec les yeux ouverts, et avec notre jugement en embuscade derrière le rideau, prêt à nous réveiller au premier mouvement de notre volonté : et en attendant, seulement, de ne pas mécroire. Et dans un tel état d'esprit, qui ne serait pas impressionné par l'intrépidité froide de Don Juan lors de l'apparition du fantôme de son père :

« LE FANTÔME. — Monstre ! contemple ces blessures !

« D. JUAN. — Je les vois ! Elles furent bien intentionnées et bien exécutées, je le vois.

« LE FANTÔME. — Repens-toi, repens-toi de toutes tes vilenies. Mon sang clame vengeance vers le ciel, Le ciel déversera ses jugements sur vous tous. L'enfer béant t'attend, chaque démon t'appelle, Et guette à chaque heure ta chute sans repentir. Ils te tourmenteront avec des horreurs éternelles, À moins que tu ne te repentes soudainement de tous tes crimes. (Le fantôme s'enfonce.)

« D. JUAN. — Adieu, tu es un fantôme insensé. Repens-toi, dit-il ! Que pouvait vouloir dire ceci ? Nos sens sont tous dans le brouillard, assurément.

« D. ANTONIO. — (l'un des compagnons réprouvés de D. Juan.) Ils ne le sont pas ! C'était un fantôme.

« D. LOPEZ. — (un autre réprouvé.) Je n'ai jamais cru à ces contes insensés auparavant.

« D. JUAN. — Viens ! Peu importe. Quoi que ce soit, cela doit être naturel.

« D. ANT. — Et la nature est inaltérable en nous aussi.

« D. JUAN. — C'est vrai ! La nature d'un fantôme ne peut changer la nôtre. »

Qui peut aussi nier une part de sublimité à la formidable consistance avec laquelle il soutient l'ultime et effrayante épreuve, tel un second Prométhée ?

« Chœur des démons.

« LA STATUE-FANTÔME. — Ne veux-tu pas faiblir et ressentir du remords ?

« D. JUAN. — Si tu pouvais me donner un autre cœur, je le pourrais peut-être. Mais avec ce cœur que j'ai, je ne le peux pas.

« D. LOPEZ. — Ces choses sont prodigieuses.

« D. ANTON. — J'ai une sorte de répugnance à faiblir, mais quelque chose me retient.

« D. LOP. — Si nous le pouvions, il est maintenant trop tard. Je ne le ferai pas.

« D. ANT. — Nous te défions !

« LE FANTÔME. — Périssez, misérables impies, allez trouver les châtiments réservés pour vous !

(Tonnerre et éclairs. D. Lop. et D. Ant. sont engloutis.)

« LE FANTÔME à D. JUAN. — Contemple leurs destins effroyables, et sache que ton dernier moment est arrivé !

« D. JUAN. — Ne pense pas m'effrayer, fantôme insensé ; je briserai ton corps de marbre en pièces et je démolirai ton cheval. (Tonnerre et éclairs — chœur des démons, etc.)

« D. JUAN. — Je vois ces choses avec émerveillement, mais sans peur. Si tous les éléments devaient être confondus, Et rejetés tous dans leur chaos originel ; Si des mers de soufre flambaient tout autour de moi, Et que toute l'humanité rugît au sein de ces feux, Je ne pourrais craindre, ou ressentir le moindre remords. Jusqu'au dernier instant je défierais ton pouvoir. Ici je me tiens ferme, et méprise toutes tes menaces. Ton meurtrier (au fantôme de celui qu'il avait assassiné) Se tient ici ! Maintenant fais ton pire ! » (Il est englouti dans un nuage de feu.)

En somme, le caractère de Don Juan consiste dans l'union de tout ce qui est désirable pour la nature humaine, en tant que moyen, et qui, par conséquent, par la loi bien connue de l'association, devient finalement désirable pour soi-même. Pour soi-même, et dans leur propre dignité, ils sont ici exposés, comme étant employés à des fins si inhumaines que, dans l'effet, ils apparaissent presque comme des moyens sans fin. Les ingrédients aussi sont mélangés dans la proportion la plus heureuse, de manière à se soutenir et se rehausser les uns les autres — plus particulièrement dans ce contrepoint constant d'esprit, de gaieté et de générosité sociale, qui empêche le criminel, même dans ses moments les plus atroces, de sombrer dans le simple voyou, du moins autant que notre imagination siège en juge. Surtout, la fine suffusion à travers le tout, avec les manières et sentiments caractéristiques d'un gentilhomme de haute lignée, donne vie au drame. Ainsi, ayant invité la statue-fantôme du gouverneur, qu'il avait assassiné, à souper, invitation que le fantôme de marbre accepta par un signe de tête, Don Juan a préparé un banquet.

« D. JUAN. — Du vin, maraud ! À la santé du fantôme de Don Pedro — il aurait dû être le bienvenu.

« D. LOP. — La canaille a peur de toi après la mort. (On frappe fort à la porte.)

« D. JUAN. — (au serviteur) — Lève-toi et fais ton devoir.

« SERV. — Oh le diable, le diable ! (Le fantôme de marbre entre.)

« D. JUAN. — Ha ! c'est le fantôme ! Levons-nous et recevons-le ! Viens, Gouverneur, tu es le bienvenu, assieds-toi là ; si nous avions su que tu viendrais, nous t'aurions attendu.

* * * * * *

Tiens, Gouverneur, à ta santé ! Amis, faites circuler ! Voici de l'excellente viande, goûtez à ce ragoût. Allez, je vais t'aider, mange, et laissons les vieilles querelles être oubliées. (Le fantôme le menace de vengeance.)

« D. JUAN. — Nous sommes trop confirmés — maudit soit ce discours aride. Allez, voici à ta maîtresse, tu en avais une quand tu étais vivant : sans oublier ta douce sœur. (Des démons entrent.)

« D. JUAN. — Sont-ce là quelques-uns de tes suivants ? Des démons, dis-tu ? Je regrette de ne pas avoir d'eau-de-vie brûlée pour les traiter, c'est une boisson digne de démons, » etc.

La scène dont nous citons ces lignes n'est pas intéressante par la probabilité dramatique seule ; elle est également susceptible d'une morale saine ; d'une morale qui a plus que des prétentions communes à l'attention d'une classe trop nombreuse, prête à accepter les qualités de courage cavalier et d'honneur scrupuleux (dans toutes les lois reconnues de l'honneur) comme des substituts de la vertu, plutôt que comme ses ornements. C'est là, en effet, la valeur morale de la pièce dans son ensemble, et ce qui la place à une distance infinie de l'esprit du jacobinisme moderne. Ce dernier nous présente des copies maladroites de ces qualités instrumentales voyantes, afin de nous réconcilier avec le vice et le manque de principes ; tandis que l'Atheista Fulminato présente un portrait exquis des mêmes qualités, dans tout leur lustre et leur éclat, mais les présente dans le seul but d'afficher leur vacuité, et afin de nous mettre sur nos gardes en démontrant leur totale indifférence au vice et à la vertu, chaque fois que ceux-ci et les accomplissements similaires sont contemplés pour eux-mêmes seuls.

Il y a dix-huit ans, j'observais que tout le secret du drame jacobin moderne (qui, et non le drame allemand, est sa désignation appropriée), et de toute sa popularité, consiste dans la confusion et la subversion de l'ordre naturel des choses dans leurs causes et effets : à savoir, dans l'excitation de la surprise en représentant les qualités de libéralité, de sentiment raffiné et d'un sens aigu de l'honneur (ces choses plutôt qui passent parmi nous pour telles) chez des personnes et dans des classes où l'expérience nous enseigne le moins à les attendre ; et en récompensant avec toutes les sympathies qui sont dues à la vertu, ces criminels que la loi, la raison et la religion ont excommuniés de notre estime.

Cela me ramènerait de lui-même à BERTRAM, ou le CHÂTEAU DE ST. ALDOBRAND ; mais, dans mon propre esprit, cette tragédie fut mise en relation avec LE LIBERTIN (l'adaptation de Shadwell de l'Atheista Fulminato pour la scène anglaise sous le règne de Charles II), par le fait que notre drame moderne est tiré, dans sa substance, de la première scène du troisième acte du LIBERTIN. Mais avec quelle supériorité de jugement palpable dans l'original ! La terre et l'enfer, les hommes et les esprits sont en armes contre Don Juan ; les deux actes précédents de la pièce nous ont non seulement préparés au surnaturel, mais habitués au prodigieux. Ce n'est donc ni plus ni moins que ce que nous anticipons lorsque le Capitaine s'exclame : « Dans tous les dangers où j'ai été, de telles horreurs je n'en ai jamais connu. Je suis tout à fait hors de moi » : et lorsque l'Ermite dit qu'il avait « contemplé l'océan dans sa plus folle rage, mais n'avait jamais vu auparavant une tempête si effroyable, de tels éclairs horribles et de tels coups de tonnerre, jamais dans mon souvenir ». Et l'explosion d'impiété stupéfiante de Don Juan est tout aussi intelligible dans son motif, qu'elle est dramatique dans son effet.

Mais qu'y a-t-il pour expliquer le prodige de la tempête lors du naufrage de Bertram ? C'est un pur effet surnaturel, sans même un soupçon d'agence surnaturelle ; un prodige, sans aucune circonstance mentionnée qui soit prodigieuse ; et un miracle introduit sans fondement, et finissant sans résultat. Chaque événement et chaque scène de la pièce auraient pu avoir lieu tout aussi bien si Bertram et son vaisseau avaient été poussés par une bourrasque ordinaire, ou par manque de provisions. Le premier acte aurait certes perdu son tableau le plus grand et le plus sonore ; une scène pour l'amour d'une scène, sans qu'un mot ne soit prononcé ; comme telle, donc (une rareté sans précédent), nous devons la prendre, et en être reconnaissants ! De l'avis de quelques-uns, c'était, dans tous les sens du mot, la meilleure scène de la pièce. Je suis tout à fait certain que c'était la plus innocente : et la rectitude ferme et tranquille de la flamme des bougies de cire, que les moines tenaient au-dessus des vagues rugissantes au milieu de la tempête de vent et de pluie, était vraiment miraculeuse.

La côte sicilienne : un couvent de moines : la nuit : une tempête des plus prodigieuses et surnaturelles : un vaisseau fait naufrage contrairement à toute attente humaine, un homme se sauve par ses pouvoirs prodigieux de nageur, aidé par la particularité de sa destination —

« LE PRIEUR. — Tous, tous ont péri.

PREMIER MOINE. — Changez, changez ces vêtements trempés —

LE PRIEUR. — Je ne les connaissais pas — toute âme a péri — Entre un troisième moine précipitamment.

« TROISIÈME MOINE. — Non, il y en avait un qui luttait avec la tempête Avec une force désespérée et insouciante ; maintes fois Sa vie fut gagnée et perdue, comme s'il n'en avait cure — Aucune main ne l'a aidé, et il n'a aidé personne — Seul il a bravé la large vague, seul Cet homme fut sauvé. »

Eh bien ! Cet homme est introduit par les moines, supposé dégoulinant d'eau, et aux questions très naturelles, il reste soit silencieux, soit donne des réponses très brèves et bourrues, et après trois ou quatre de ces politesses d'une demi-ligne, « repoussant les moines » qui l'avaient sauvé, il s'exclame dans la vraie sublimité de notre héroïsme misanthropique moderne —

« Loin ! vous êtes des hommes — il y a du poison dans votre contact. Mais je dois céder, car ceci » (quoi ?) « m'a laissé sans force. »

Ainsi se terminent les trois premières scènes. Dans la suivante (le Château de St. Aldobrand), nous trouvons les serviteurs également effrayés par cette tempête surnaturelle, bien que nous ne sachions en quoi elle différait d'autres tempêtes violentes, sauf que Hugo nous informe, page 9 —

« PIET. — Hugo, bien rencontré. Ton âge garde-t-il La mémoire d'une si terrible tempête ?

HUGO. — Elles ont été fréquentes dernièrement.

PIET. — Elles le sont toujours en Sicile.

HUGO. — C'est ce qu'on dit. Mais les tempêtes quand j'étais jeune Passaient toujours comme les fièvres capricieuses de la Nature, Et rendaient tout plus sain. Maintenant leur rage, Envoyée ainsi intempestive et inutile, Parle comme les menaces du ciel. »

Voilà une théorie bien déconcertante sur les tempêtes siciliennes que celle de ce vieux Hugo ! et ce qui est fort remarquable, c'est qu'elle ne semble nullement fondée sur une grande familiarité de sa part avec cet article fort ennuyeux. Car lorsque Pietro affirme la « fréquence toujours accrue » des tempêtes en Sicile, le vieillard prétend ne rien savoir de plus sur le fait que par ouï-dire. « C'est ce qu'on dit. » Mais pourquoi a-t-il supposé cette tempête inopportune, et sur quoi a-t-il fondé sa prophétie (car la tempête fait encore rage), qu'elle serait inutile et dépourvue des pouvoirs physiques communs à tous les autres vents marins violents pour purifier l'atmosphère, nous sommes laissés dans l'obscurité ; tout comme concernant les points particuliers sur lesquels il savait, pendant sa durée, qu'elle différait de celles qu'il avait connues dans sa jeunesse. On nous présente enfin Lady Imogine, dont nous apprenons qu'elle n'avait pas reposé « durant » la nuit ; non pas à cause de la tempête, car

« Bien avant que l'orage ne se levât, ses gestes inquiets Interdisaient tout espoir de la voir bénie du sommeil. »

Assise à une table, et regardant un portrait, elle nous informe — Premièrement, que les portraitistes peuvent faire un portrait de mémoire,

« L'art du peintre peut tracer le trait absent. »

Car assurément, ces mots ne pourraient jamais signifier qu'un peintre puisse avoir une personne qui pose pour lui et qui, ensuite, quitte la pièce ou peut-être le pays ? Deuxièmement, qu'un portraitiste peut permettre à une dame en deuil de posséder une bonne ressemblance de son amant absent, mais que le portraitiste ne peut pas, et qui le pourra —

« Restaurer les scènes où ils se rencontrèrent et se séparèrent ? »

La réponse naturelle aurait été — Eh bien, le décorateur, assurément ! Mais cette dame déraisonnable exige en plus que soient peintes diverses choses qui n'ont ni lignes ni couleurs —

« Les pensées, les souvenirs, doux et amers, Ou les rêves élyséens des amants quand ils s'aimaient. »

Ce qui, dans cette dernière phrase, doit être supposé signifier : quand ils étaient présents et se faisaient la cour. — Ensuite, si ce portrait pouvait parler, il « disculperait la foi du genre féminin ». Comment ? Était-elle restée constante ? Non, elle a été mariée à un autre homme, dont elle est maintenant l'épouse. Comment alors ? Eh bien, qu'en dépit de son vœu de mariage, elle avait continué à soupirer et à désirer son ancien amant —

« Celui-ci a son corps, celui-là son esprit : Lequel a fait la meilleure affaire ? »

L'amant, cependant, n'était pas content de ce précieux arrangement, comme nous allons bientôt le découvrir. La dame continue en nous informant que durant les nombreuses années de leur séparation, il s'est produit dans les différentes parties du monde un nombre de « telles choses » ; même de telles choses qui, au cours des années, ont toujours, et jusqu'au Millénium, sans aucun doute toujours arriveront quelque part ou ailleurs. Pourtant, ce passage, tant dans la langue que dans le mètre, est peut-être parmi les meilleures parties de la pièce. La compagne d'amour et servante la plus estimée de la dame, Clotilda, entre alors et explique cet amour et cette estime en se montrant une auditrice des plus passives et impassibles, ainsi qu'une interrogatrice brève et chanceuse, qui pose par hasard des questions que nous aurions cru faites pour le seul bien des réponses. En bref, elle nous rappelle beaucoup ces héroïnes de marionnettes, pour lesquelles le montreur de marionnettes parvient à dialoguer sans aucune compétence en ventriloquie. Ceci, néanmoins, est la meilleure scène de la pièce, et bien que surchargée de solécismes, de diction corrompue et d'offenses contre le mètre, posséderait des mérites suffisants pour les surpasser, si nous pouvions suspendre le sens moral pendant la lecture. Elle raconte bien et passionnément les circonstances préliminaires, et surmonte ainsi la difficulté principale de la plupart des premiers actes, à savoir, celle de la narration rétrospective. Elle nous dit qu'elle avait été honorée des hommages d'un noble jeune homme, d'un rang et d'une fortune largement supérieurs aux siens : de leur amour mutuel, accru de sa part par la gratitude ; de sa perte de la faveur de son souverain ; sa disgrâce ; sa mise au ban ; et sa fuite ; qu'il (ainsi dégradé) sombra en un vil ruffian, le chef d'une bande de meurtriers ; et que, par l'indulgence habituelle envers les habitudes les plus réprouvées et les passions féroces, il était devenu si changé, même en apparence et en traits,

« Que celle qui l'avait porté avait reculé devant lui, Sans reconnaître le visage étranger de son enfant, Pourtant elle (Imogine) l'aimait toujours. »

Elle est contrainte par les prières silencieuses d'un père, périssant de « besoin amer et honteux sur le sol froid », de donner sa main, avec un cœur ainsi irrévocablement pré-engagé, à Lord Aldobrand, l'ennemi de son amant, jusqu'à l'homme même qui avait déjoué ses plans ambitieux, et était, à cette époque, chargé de l'exécution de la sentence de mort qui avait été prononcée contre Bertram. Or, la preuve de « l'amour de la femme », si industrieusement mise en avant pour la sympathie, sinon pour l'estime du public, consiste en ceci, que, bien que Bertram soit devenu un voleur et un meurtrier de profession, un ruffian dans les manières, oui, avec une forme et des traits devant lesquels sa propre mère ne pouvait que « reculer », pourtant elle (Lady Imogine) « l'épouse d'un très noble et honoré Seigneur », estimable comme homme, exemplaire et affectueux comme mari, et le tendre père de son seul enfant — qu'elle, malgré tout cela, se frappant le cœur, ose lui dire —

« Mais tu es encore à Bertram, et à Bertram pour toujours. »

Un moine entre alors et supplie au nom de son Prieur pour l'hospitalité habituelle, et « l'usage noble et libre » du château de St. Aldobrand pour quelques âmes naufragées misérables, et de là nous apprenons, pour la première fois, à notre infinie surprise, que malgré le caractère surnaturel de la tempête susmentionnée, non seulement Bertram, mais toute sa bande, avaient été sauvés, par quels moyens nous sommes laissés à conjecturer, et ne pouvons que conclure qu'ils avaient tous les mêmes pouvoirs de nage désespérés, et le même destin salvateur que le héros, Bertram lui-même. Ainsi finit le premier acte, et avec lui le récit des événements, tant ceux avec lesquels la tragédie commence, que ceux qui s'étaient produits avant la date de son commencement. Le second montre Bertram dans un sommeil agité, que le Prieur, qui se penche sur lui, préfère appeler une « transe convulsive », et d'une voix tendue, qui aurait réveillé l'un des sept dormeurs, observe au public —

« Comme la lèvre travaille ! Comme les dents nues grincent ! Et des gouttes perlées parcourent son front tordu ! »

L'effet dramatique de ce passage, nous ne le concédons pas seulement aux admirateurs de cette tragédie, mais reconnaissons les avantages supplémentaires de préparer le public à la série la plus surprenante de grimaces, de bouches déformées et de gestes lunatiques qui aient jamais été « lancés » sur un public pour « brûler le sens ».

« PRIEUR. — Je vais l'éveiller de cette horrible transe. Ce n'est pas un sommeil naturel ! Holà, éveille-toi, étranger ! »

C'est une application plutôt fantaisiste du verbe réfléchi, devons-nous avouer, bien que nous nous souvenions d'un transfert similaire de l'agent au patient dans une tragédie manuscrite, dans laquelle le Bertram de la pièce, prostrant un homme d'un seul coup de poing, s'exclame : « Abats-moi, puis demande-toi si tu vis. » Eh bien ; l'étranger obéit, et quel que soit son sommeil, son réveil fut parfaitement naturel ; car la léthargie elle-même ne pourrait résister à la stentorophonie réprimandante de M. Holland, le Prieur. Nous apprenons ensuite de la meilleure autorité, sa propre confession, que le héros misanthrope, dont le destin était incompatible avec la noyade, est le Comte Bertram, qui non seulement révèle ses fortunes passées, mais avoue avec une atrocité ouverte, sa haine satanique du seigneur d'Imogine, et sa soif frénétique de vengeance ; et ainsi le personnage délirant délire, et le personnage réprimandant réprimande — et quoi d'autre ? Le Prieur n'agit-il pas ? N'envoie-t-il pas chercher une escouade de constables ou de détectives pour menotter le scélérat, ou l'emmener soit à Bedlam soit à Newgate ? Rien de tel ; l'auteur préserve l'unité de caractère, et le Prieur réprimandant du début à la fin ne fait rien d'autre que réprimander, à l'exception en effet de la dernière scène du dernier acte, dans laquelle, avec une révolution des plus surprenantes, il pleurniche, pleure et s'agenouille devant l'assassin blasphémateur condamné par pure affection pour l'homme au grand cœur, dont la sublimité du péché angélique rivalise avec l'apostat brillant comme une étoile, (c'est-à-dire, qui était aussi fier que Lucifer, et aussi méchant que le Diable), et, « l'avait frissonné », (le Prieur Holland susmentionné), avec une admiration sauvage.

En conséquence, dans la scène suivante, nous avons ce Macheath tragique, avec toute sa bande, au château de St. Aldobrand, sans aucune tentative de la part du Prieur soit de l'en empêcher, soit de mettre la maîtresse et les domestiques du château en garde contre leurs nouveaux pensionnaires ; bien qu'il (le Prieur) sût, et avoue qu'il savait, que les « compagnons effrayants » de Bertram étaient des assassins si habitués et naturalisés à la culpabilité que —

« Quand leur cale trempée abandonna or et équipement, Ils saisirent leurs poignards avec l'instinct d'un meurtrier ; »

et bien qu'il sût aussi que Bertram était le chef d'une bande dont le métier était le sang. Au château cependant il va, ainsi avec le consentement du saint Prieur, sinon avec son aide ; et suivons-le donc.

À peine notre héros est-il logé en sécurité dans le château de St. Aldobrand, qu'il attire l'attention de la dame et de sa confidente, par ses « yeux sombres, sauvages et terribles », sa « forme étouffée », sa « forme effrayante », « sombrement sauvage », « fièrement sévère », et autres indéfinis communs, assaisonnés par de simples antithèses verbales, et au mieux, copiés avec un très léger changement, du Conrade de la JEANNE D'ARC de Southey. La dame Imogine, qui a été, (comme c'est le cas, nous dit-elle, avec tous les esprits doux et solennels), à adorer la lune sur une terrasse ou un rempart en vue du château, insiste pour avoir une entrevue avec notre héros, et cela en tête-à-tête. Le lecteur apprendrait-il pourquoi et comment la confidente est exclue, qui proteste très correctement contre une telle « conférence, seule, la nuit, avec quelqu'un qui porte une forme si effrayante » ; la raison suit — « pourquoi, envoyez-le donc ! » Je dis suit, parce que la ligne suivante, « toutes les choses de la peur ont perdu leur pouvoir sur moi », est séparée de la précédente par une rupture ou une pause, et en plus du fait que c'est une très pauvre réponse au danger, ce n'est aucune réponse à la grossière indécence de cette exposition volontaire. Nous devons donc la considérer comme une simple réflexion après coup, qui adoucit un peu la rudesse, mais n'ajoute rien au poids, de cette raison de femme exquise susmentionnée. Et ainsi sort Clotilda et entre Bertram, qui « se tient debout sans la regarder », c'est-à-dire, avec ses membres inférieurs écartés, ses bras sur les hanches, son côté face au devant de la dame, la figure entière ressemblant à un Y inversé. Il est bientôt cependant arraché à l'état hargneux vers l'état frénétique, et alors suivent le délire, les hurlements, les jurons, elle s'évanouissant, lui se radoucissant, l'enfant d'Imogine accourt, crie « mère ! » Il le saisit, et avec un « Dieu te bénisse, enfant ! Bertram a embrassé ton enfant », — le rideau tombe. Le troisième acte est court, et court soit notre compte rendu de celui-ci. Il introduit Lord St. Aldobrand sur le chemin du retour, et ensuite Imogine au couvent, confessant la souillure de son cœur au Prieur, qui s'adonne d'abord à sa vieille humeur avec un accès de réprimandes insensées, puis la laisse seule avec son paramour ruffian, avec qui elle prend immédiatement un rendez-vous infâme, et le rideau tombe, pour qu'il puisse être porté à l'acte et à la consommation.

Il me manque des mots pour décrire l'horreur et le dégoût mêlés avec lesquels j'ai assisté à l'ouverture du quatrième acte, le considérant comme une preuve mélancolique de la dépravation de l'esprit public. L'esprit choquant du jacobinisme ne semblait plus confiné à la politique. La familiarité avec des événements et des personnages atroces semblait avoir empoisonné le goût, même là où elle n'avait pas directement désorganisé les principes moraux, et laissé les sentiments calleux à tous les doux appels, et ne réclamant que les stimulants les plus grossiers et les plus outrageux. Le fait même présent à nos sens, qu'un public britannique puisse rester passif sous une telle insulte à la décence commune, voire recevoir avec un tonnerre d'applaudissements, un être humain supposé être sorti fumant de la consommation de cette complexité de souillure et de bassesse, ces réflexions et d'autres semblables pesaient comme du plomb sur mon cœur, que l'acteur, l'auteur et la tragédie auraient été oubliés, si ce n'avait été pour un homme simple et âgé assis à côté de moi, qui, avec un visage très sérieux, exprimant à la fois surprise et aversion, toucha mon coude, et, pointant vers l'acteur, me dit à mi-voix : « Voyez-vous ce petit gars là-bas ? il vient juste de commettre un adultère ! » Quelque peu soulagé par le rire que cette adresse drolatique provoqua, je forçai mon attention vers la scène suffisamment pour apprendre que Bertram est remis d'un accès passager de remords par l'information que St. Aldobrand était chargé (de faire ce que tout homme honnête aurait dû faire sans commission, s'il faisait son devoir) de le saisir et de le livrer à la juste vengeance de la loi ; une information qui, (comme il savait depuis longtemps qu'il était un traître condamné et un hors-la-loi proclamé, et non seulement un marchand de sang lui-même, mais notoirement le Capitaine d'une bande de voleurs, de pirates et d'assassins), ne pouvait assurément pas être nouvelle pour lui. C'est ceci, cependant, qui seul et instantanément le rétablit dans son état habituel de délire, de blasphème et d'absurdités. Ensuite suit l'entrevue contrainte d'Imogine avec son mari blessé, et son départ soudain à nouveau, tout en amour et en gentillesse, afin d'assister à la fête de St. Anselme au couvent. C'était, il faut l'avouer, un engagement très étrange pour un mari si tendre à prendre quelques minutes seulement après une si longue absence. Mais d'abord sa dame lui a dit qu'elle avait « un vœu sur elle », et souhaite « que la perdition noire engloutisse son âme parjure », — (Note : elle ment au moment même) — si elle monte dans son lit, jusqu'à ce que sa pénitence soit accomplie. Comment, par conséquent, le pauvre mari doit-il s'amuser dans cet intervalle de sa pénitence ? Mais ne soyez pas affligé, lecteur, à cause de l'absence de St. Aldobrand ! Comme l'auteur a trouvé le moyen de l'envoyer hors de la maison, quand un mari serait sur son chemin, et sur le chemin de l'amant, il ne sera sans doute pas embarrassé de le ramener dès qu'il sera nécessaire. Eh bien ! le mari parti d'un côté, l'amant surgit de l'autre, et dans le but diabolique de herisser l'âme de sa misérable complice dans la culpabilité, en lui annonçant, avec des exécrations les plus brutales et blasphématoires, sa résolution fixée et délibérée d'assassiner son mari ; tout cela aussi n'a aucun but découvrable de la part de l'auteur, sinon celui d'introduire une série de sursauts super-tragiques, de pauses, de cris, de luttes, de lancers de poignard, de chutes au sol, de sursauts sauvages, de jurons, d'appels à l'aide, de retombées au sol, de remontées, de titubations faibles vers la porte, et, pour terminer la scène, un évanouissement très commode de notre dame, juste à temps pour donner à Bertram une occasion de chercher l'objet de sa haine, avant qu'elle n'alarme la maison, ce qu'elle aurait eu tout le temps de faire avant, n'eût été que l'auteur préférait qu'elle s'amusât et amusât le public par les délires et les sursauts décrits ci-dessus. Elle se rétablit lentement, et entre Clotilda, la confidente et mère confesseure ; alors commence, ce qui dans le langage théâtral est appelé la folie, mais que l'auteur intitule plus précisément, délire, apparaissant en effet comme une sorte de fièvre intermittente avec des accès d'étourdissement de temps à autre, chaque fois que l'occasion et l'effet de scène appellent à cela. Un retour commode de la tempête, (nous avons dit au lecteur à l'avance comment cela se passerait), avait changé —

« Le ruisselet, qui baignait les murs du couvent, En une inondation écumante : sur son bord Le Seigneur et sa petite suite se tiennent épouvantés. Avec torche et cloche depuis leurs hauts créneaux Les moines appellent en vain au passage ; Il doit revenir ce soir. »

Parlez du Diable, et ses cornes apparaissent, dit le proverbe, et à coup sûr, à moins de dix lignes de la sortie du messager envoyé pour l'arrêter, l'arrivée de Lord St. Aldobrand est annoncée. La bande de ruffians de Bertram entre maintenant, et se range à travers la scène, donnant une nouvelle cause aux cris et à la folie d'Imogine. St. Aldobrand, ayant reçu sa blessure mortelle dans les coulisses, entre en titubant pour se vautrer dans son sang, et mourir aux pieds de cette adultère doublement damnée.

D'elle, pour autant qu'elle soit concernée dans ce quatrième acte, nous avons deux points supplémentaires à noter : premièrement, la ruse basse et l'astuce jésuitique avec laquelle elle leurre son mari avec des mots de pardon, qu'il ne comprend pas lui-même ; et deuxièmement, que partout elle est faite l'objet d'intérêt et de sympathie, et ce n'est pas la faute de l'auteur si, à tout moment, elle excite des sentiments moins doux que ceux que nous sommes habitués à associer avec les auto-accusations d'un pénitent religieux sincère. Et un public britannique a-t-il enduré tout cela ? — Ils l'ont reçu avec des applaudissements, qui, sans la rivalité des charrettes et des fiacres, auraient pu déranger les prières du soir de la rare congrégation de semaine à la cathédrale St. Paul.

Tempora mutantur, nos et mutamur in illis.

Du cinquième acte, la seule chose remarquable, (car les tirades et les absurdités, bien qu'abondantes comme toujours, sont devenues bien avant le dernier acte des choses courantes), est la représentation profane du grand autel dans une chapelle, avec tous les vaisseaux et autres préparations pour le saint sacrement. Un hymne est réellement chanté sur la scène par les jeunes choristes ! Pour le reste, Imogine, qui parle de temps en temps avec délire, mais qui est toujours étourdie pour autant que sa robe et ses cheveux puissent la rendre ainsi, erre dans des bois sombres avec des rochers caverneux et des précipices en fond de scène ; et un certain nombre de dramatis personae muets entrent et sortent continuellement, pour la présence desquels il y a toujours au moins cette raison, qu'ils offrent quelque chose à voir, par cette très large partie d'un public de Drury Lane qui a peu de chances d'entendre un mot. Elle avait, semble-t-il, emmené son enfant avec elle, mais ce qu'il advient de l'enfant, si elle l'a assassiné ou non, personne ne peut le dire, personne ne peut l'apprendre ; c'était une énigme lors de la représentation, et après une lecture très attentive de la pièce, une énigme cela reste.

« Je n'en sais pas plus, je voudrais le savoir, Et je vous raconterais tout ; Car ce qu'il est advenu de ce pauvre enfant, Personne ne l'a jamais su. »

Toute notre information est dérivée des mots suivants —

« PRIEUR. — Où est ton enfant ?

CLOTIL. — (Pointant vers la caverne dans laquelle elle a regardé) Oh, il gît froid dans sa tombe de caverne ! Pourquoi la presser avec ce thème horrible ?

PRIEUR. — (qui ne veut pas, le lecteur peut le remarquer, être déçu de sa dose de réprimandes) C'était pour faire (demande réveiller) une corde vivante du cœur, Et je l'essaierai, bien que le mien se brise à cela. Où est ton enfant ?

IMOG. — (avec un rire frénétique) Le démon de la forêt l'a saisi — Il (qui ? le démon ou l'enfant ?) chevauche le cauchemar à travers les bois des sorciers. »

Or ces deux vers consistent en un plagiat insensé de la folie contrefaite d'Edgar dans Lear, qui, imitant les incantations des bohémiens, joue sur le vieux mot mair, une haridelle ; et en l'adoption non moins insensée du démon de la forêt de Dryden, et du fleuve magicien par lequel Milton, dans son Lycidas, caractérise si finement la Deva qui s'étend, fabulosus amnis. Remarquez aussi que ces images sont uniques dans les discours d'Imogine, sans la moindre ressemblance avec tout ce qu'elle dit avant ou après. Mais nous sommes las. Les personnages de cet acte s'agitent, ici, là et partout, aussi agaçants que les feux follets que des garçons espiègles, de l'autre côté d'une rue étroite, projettent avec un miroir sur les visages de leurs voisins d'en face. Bertram désarmé, surpassant Charles de Moor dans les Brigands, affronte les chevaliers réunis de Saint-Anselme (tous en armure complète) et ainsi, par la pure force de ses regards noirs, il les intimide jusqu'à en faire des poltrons passifs. La soudaine révolution dans les manières du Prieur, nous l'avons déjà remarquée, et elle est en vérité si outrée qu'un certain nombre de spectateurs imaginèrent qu'un grand secret allait être révélé, à savoir : que le Prieur était l'une des nombreuses illustrations d'un pécheur juvénile métamorphosé en vieux grondeur, et que ce Bertram apparaîtrait à la fin comme étant son fils. Imogine réapparaît au couvent et meurt de son propre chef. Bertram se poignarde et meurt à ses côtés, et afin que la pièce puisse conclure comme elle a commencé, c'est-à-dire dans une superfétation de blasphème sur le non-sens, parce qu'il avait arraché une épée à un lâche méprisable, qui recule de terreur quand elle est pointée vers lui pour rire ; ce felo de se, et capitaine de voleurs — ce confluent répugnant et lépreux de vol, d'adultère, de meurtre et d'assassinat lâche — ce monstre, dont la meilleure action est d'avoir épargné à ses supérieurs la dégradation de le pendre, en se faisant lui-même Jack Ketch ; recommande d'abord aux charitables moines et au saint Prieur de prier pour son âme, puis a la folie et l'impudence de s'exclamer :

« Je ne meurs pas de la mort d'un félon, L'arme d'un guerrier a libéré l'âme d'un guerrier ! »

CHAPITRE XXIV

CONCLUSION

Il arrive parfois que nous soyons punis pour nos fautes par des incidents dans la causalité desquels ces fautes n'avaient aucune part : et c'est ce que j'ai toujours ressenti comme la punition la plus sévère. La blessure est certes de mêmes dimensions ; mais les bords en sont déchiquetés, et il subsiste une sourde douleur latente qui survit à l'élancement qu'elle avait aggravé. Car il y a toujours un sentiment consolateur qui accompagne la sensation d'une proportion entre les antécédents et les conséquents. Le sens de l'Avant et de l'Après devient à la fois intelligible et intellectuel quand, et seulement quand, nous contemplons la succession dans les relations de Cause à Effet, qui, tels les deux pôles de l'aimant, manifestent l'être et l'unité de l'unique puissance par des opposés relatifs, et donnent, pour ainsi dire, un substrat de permanence, d'identité, et par conséquent de réalité, au flux ombrageux du Temps. C'est l'Éternité se révélant elle-même dans les phénomènes du Temps : et la perception et la reconnaissance de la proportionnalité et de l'adéquation du Présent au Passé prouvent à l'Âme affligée qu'elle n'a pas encore été privée de la vue de Dieu, qu'elle peut encore reconnaître la présence effective d'un Père, bien qu'à travers un miroir obscur et une atmosphère trouble, bien qu'à travers un Père qui la châtie. Et pour cette cause, sans doute, sommes-nous ainsi formés d'esprit, et même ainsi organisés de cerveau et de nerfs, que toute confusion est douloureuse. Il est de l'expérience de nombreux praticiens de la médecine qu'un patient, présentant des symptômes de maladie étranges et inhabituels, a été plus troublé dans son esprit, plus misérable, du fait d'être inintelligible pour lui-même et pour les autres, que par la douleur ou le danger de la maladie : bien plus, que le patient a reçu le réconfort le plus solide, et a retrouvé une gaieté géniale et durable, grâce à quelque nouveau symptôme ou produit qui avait déterminé du même coup le nom et la nature de son mal, et l'avait rendu l'effet intelligible d'une cause intelligible : même si la découverte excluait au même moment tout espoir de rétablissement. De là, les théologiens mystiques, dont nous pouvons espérer avec plus de confiance séparer les délires de leurs intuitions réelles, lorsque nous daignons lire leurs œuvres sans la présomption que tout ce que notre fantaisie (toujours le singe, et trop souvent le falsificateur et le contrefacteur de notre mémoire) n'a pas fait ou ne peut pas faire en image, doit être absurde — de là, dis-je, les Mystiques se sont joints pour représenter l'état des esprits réprouvés comme un rêve effroyable dans lequel il n'y a nul sens de la réalité, pas même des tourments qu'ils endurent — une éternité sans temps, et pour ainsi dire au-dessous de lui — Dieu présent sans manifestation de sa présence. Mais ce sont là des profondeurs sur lesquelles nous n'osons pas nous attarder. Tournons-nous vers une instance plus au niveau des sympathies ordinaires de l'humanité. Ici donc, et dans cette même influence guérisseuse de la Lumière et de l'Observation distincte, nous pouvons détecter la cause finale de cet instinct qui, dans la grande majorité des cas, conduit, et presque contraint les Affligés à communiquer leurs chagrins. De là découle aussi l'allégement qui résulte de « l'ouverture de nos douleurs » : qui sont ainsi présentées sous des formes distinguables au lieu du brouillard, à travers lequel tout ce qui est informe devient magnifié et (littéralement) énorme. Casimir, dans la cinquième Ode de son troisième Livre, a heureusement exprimé cette pensée.

Me longus silendi Edit amor, facilesque luctus Hausit medullas. Fugerit ocyus, Simul negantem visere jusseris Aures amicorum, et loquacem Questibus evacuaris iram.

Olim querendo desinimus queri, Ipsoque fletu lacryma perditur Nec fortis aeque, si per omnes Cura volat residetque ramos.

Vires amicis perdit in auribus, Minorque semper dividitur dolor, Per multa permissus vagari Pectora.--

Je ne ferai pas de cela une excuse, cependant, pour importuner mes lecteurs avec des plaintes ou des explications, avec lesquelles, en tant que lecteurs, ils n'ont que peu ou pas d'intérêt. Il peut suffire (pour le présent du moins) de déclarer que les causes qui ont retardé la publication de ces volumes si longtemps après qu'ils eurent été imprimés, n'étaient liées à aucune négligence de ma part ; et qu'elles formeraient un commentaire instructif sur le chapitre concernant le métier d'auteur, adressé aux jeunes hommes de génie dans le premier volume de cet ouvrage. Je me souviens de l'effet ridicule produit sur mon esprit par la première phrase d'une autobiographie qui, heureusement pour l'écrivain, était aussi maigre en incidents qu'il est possible pour la vie d'un individu de l'être — « La vie mouvementée que je suis sur le point de rapporter, depuis l'heure où je suis apparu à l'existence sur cette planète, etc. » Pourtant, quand, malgré cet exemple d'importance personnelle sous mes yeux, je passe en revue ma propre vie, je ne peux m'empêcher de lui appliquer la même épithète, et avec plus qu'une emphase ordinaire — et aucun sentiment privé, qui ne concernait que moi-même, ne devrait m'empêcher de publier celle-ci (car je l'écrirai assurément, si la vie et le loisir me sont accordés), si une réflexion continue devait renforcer ma conviction actuelle que mon histoire ajouterait son contingent à l'application d'une vérité importante, à savoir : que nous devons non seulement aimer nos voisins comme nous-mêmes, mais nous-mêmes également comme nos voisins ; et que nous ne pouvons faire ni l'un ni l'autre à moins d'aimer Dieu au-dessus de tous deux.

Qui vit, qui ne soit Dépravé ou ne déprave ? Qui meurt, qui n'emporte Pas un affront au tombeau, présent de ses amis ?

Aussi étrange que puisse paraître le délire, il est pourtant très vrai qu'il y a trois ans, je ne savais ni ne croyais avoir un ennemi au monde : et maintenant, même mes plus fortes sensations de gratitude sont mêlées de crainte, et je me reproche d'être trop souvent disposé à demander : — Ai-je un ami ? — Durant les nombreuses années qui s'écoulèrent entre la composition et la publication de CHRISTABEL, elle devint presque aussi connue parmi les hommes de lettres que si elle avait été en vente courante ; les mêmes références y furent faites, et les mêmes libertés prises avec elle, jusqu'aux noms mêmes des personnes imaginaires du poème. De presque tous nos poètes les plus célèbres, et de certains avec qui je n'avais aucune connaissance personnelle, j'ai reçu ou entendu des expressions d'admiration qui (je peux le dire en vérité) m'apparaissaient totalement disproportionnées à une œuvre qui ne prétendait être rien de plus qu'un conte de fées ordinaire. Beaucoup, qui n'avaient accordé aucun mérite à mes autres poèmes, imprimés ou manuscrits, et qui me l'ont franchement dit, ont uniformément fait une exception en faveur de CHRISTABEL et du poème intitulé AMOUR. Année après année, et dans des sociétés des genres les plus différents, j'avais été supplié de le réciter et le résultat était toujours le même partout, et tout à fait différent à cet égard de l'effet produit par la récitation occasionnelle de tout autre poème que j'avais composé. — Cela avant la publication. Et depuis, à très peu d'exceptions près, je n'ai entendu que des injures, et cela dans un esprit d'amertume au moins aussi disproportionné aux prétentions du poème, s'il avait été le plus pitoyablement au-dessous de la médiocrité, que les éloges précédents, et bien plus inexplicable. — Cela peut servir d'avertissement aux auteurs, que dans leurs calculs sur la réception probable d'un poème, ils doivent soustraire une grande part du panégyrique qui peut les avoir encouragés à le publier, aussi peu suspects et aussi variés que puissent avoir été les sources de ce panégyrique. Et, d'abord, des concessions doivent être faites à l'inimitié privée, dont ils n'avaient peut-être soupçonné l'existence même — pour l'inimitié personnelle derrière le masque de la critique anonyme : deuxièmement, pour la nécessité d'une certaine proportion d'abus et de ridicule dans une Revue, afin de la rendre vendable, en conséquence de quoi, s'ils n'ont pas d'amis dans les coulisses, la chance doit nécessairement être contre eux ; mais enfin et surtout, pour l'excitation et la sympathie de sentiment temporaire, que la récitation du poème par un admirateur, surtout s'il est à la fois un admirateur chaleureux et un homme d'une célébrité reconnue, provoque chez l'auditeur. Car c'est réellement une espèce de magnétisme animal, dans lequel le récitant enthousiaste, par un commentaire perpétuel de regards et de tons, prête sa propre volonté et sa faculté perceptive à ses auditeurs. Ils vivent pour le temps dans la sphère dilatée de son être intellectuel. Il est également possible, bien que non également courant, qu'un lecteur laissé à lui-même sombre au-dessous du poème, tout comme le poème laissé à lui-même pourrait faiblir sous les sentiments du lecteur. — Mais, dans mon propre cas, j'eus le malheur supplémentaire d'avoir été l'objet de commérages, comme étant dévoué à la métaphysique, et pire que tout, à un système incomparablement plus proche des envolées visionnaires de Platon, et même du jargon des Mystiques, que des dogmes établis de Locke. Tout ce qui apparaissait donc sous mon nom était condamné à l'avance, comme métaphysique prédestinée. Dans un poème dramatique, qui avait été soumis par mes soins à un gentleman de grande influence dans le monde théâtral, se trouvait le passage suivant :

« Ô nous sommes des créatures querelleuses ! Peu s'en faut Que toutes choses ne suffisent à nous rendre heureux : Et il faut peu plus que rien pour nous Rendre misérables. »

Ah, ici maintenant ! (s'exclama le critique) voici la métaphysique de Coleridge ! Et la même motivation (c'est-à-dire, non pas que les vers fussent inadaptés à l'état actuel de nos immenses théâtres ; mais qu'ils étaient de la métaphysique) fut assignée ailleurs pour le rejet des deux passages suivants. Le premier est prononcé en réponse à un usurpateur, qui avait fondé son plaidoyer sur la circonstance qu'il avait été choisi par les acclamations du peuple. —

« Quel peuple ? Comment convoqué ? ou, s'il est convoqué, Le pouvoir magique qui charme ensemble Des millions d'hommes en conseil, ne doit-il pas avoir le pouvoir De les gagner ou de les manier ? Plutôt, ô bien plutôt Crie tes titres à ces montagnes environnantes, Et avec une réverbération mille fois répétée Fais que les rochers te flattent, et que l'air qui vole, Sans être soudoyé, te renvoie en criant, Roi Emerick ! Par des lois saines pour endiguer le pouvoir souverain, Pour approfondir par la contrainte, et par la prévention De la volonté sans loi pour amasser et guider le flot Dans son canal majestueux, est la tâche de l'homme Et la gloire du vrai patriote ! En tout le reste Les hommes se fient plus sûrement au Ciel qu'à eux-mêmes Quand ils sont le moins eux-mêmes : même dans ces foules tourbillonnantes Où la folie est contagieuse, et trop souvent Même les sages laissent leur meilleur sens à la maison, Pour les gronder et s'émerveiller d'eux, à leur retour. »

Le second passage est dans la bouche d'un courtisan âgé et expérimenté, trahi par l'homme en qui il avait le plus confiance.

« Et pourtant Sarolta, simple, inexpérimentée, Pouvait le voir tel qu'il était, et m'a souvent prévenu. D'où a-t-elle appris cela ? — Ô elle était innocente ! Et être innocent est la sagesse de la Nature ! La jeune colombe connaît les rôdeurs de l'air, Craint sitôt vue, et bat des ailes vers l'abri. Et le jeune coursier recule sur ses jarrets, À peine entendu le sifflement de l'aspic jamais vu. Ô plus sûr que les cent yeux de la suspicion Est ce sens fin, qui pour les cœurs purs, Par simple opposition de leur propre bonté, Révèle l'approche du mal. »

Comme donc mon caractère d'écrivain ne pouvait guère être plus endommagé par un acte manifeste qu'il ne l'était déjà en conséquence de la rumeur, je publiai un ouvrage, dont une grande partie était professément métaphysique. Un long délai s'écoula entre sa première annonce et son apparition ; il fut donc critiqué par anticipation avec une malignité, si ouvertement et exclusivement personnelle, qu'elle est, je crois, sans précédent même dans le mépris actuel de toute humanité commune qui déshonore et met en danger la liberté de la presse. Après son apparition, l'auteur de ce pamphlet entreprit de le critiquer dans l'Edinburgh Review ; et à la seule condition qu'il eût écrit ce qu'il pensait réellement, et qu'il eût critiqué l'ouvrage comme il l'aurait fait si son auteur lui avait été indifférent, j'aurais choisi cet homme moi-même, tant par la vigueur et l'originalité de son esprit, que par sa finesse particulière dans le raisonnement spéculatif, avant tous les autres. — Je me souvenais des vers de Catulle.

Desine de quoquam quicquam bene velle mereri, Aut aliquem fieri posse putare pium. Omnia sunt ingrata: nihil fecisse benigne est: Immo, etiam taedet, taedet obestque magis; Ut mihi, quem nemo gravius nec acerbius urget, Quam modo qui me unum atque unicum amicum habuit.

Mais je peux dire en vérité que le chagrin avec lequel j'ai lu cette rapsodie d'insulte prédéterminée, avait le rapsode lui-même pour objet entier et unique.

* * * * * *

Je fais référence à cette critique en ce moment, en conséquence d'informations m'ayant été données que l'insinuation de mon « infidélité potentielle », fondée sur un passage de mon premier Sermon Laïc, a été reçue et propagée avec un degré de crédulité dont je peux sans crainte acquitter l'auteur de la calomnie. Je donne les phrases, telles qu'elles figurent dans le sermon, en prémisse seulement que je parlais exclusivement des miracles accomplis pour les sens extérieurs des hommes. « Ce n'était que pour renverser l'usurpation exercée dans et par les sens que les sens ont été miraculeusement appelés à témoigner. LA RAISON ET LA RELIGION SONT LEUR PROPRE PREUVE. Le soleil naturel est à cet égard un symbole du spirituel. Avant qu'il ne soit pleinement levé, et tandis que ses gloires sont encore sous le voile, il appelle la brise à chasser les vapeurs usurpatrices de la nuit, et convertit ainsi l'air lui-même en ministre de sa propre purification : non pas assurément pour preuve ou élucidation de la lumière du ciel, mais pour en empêcher l'interception. »

« Partout, donc, où des circonstances similaires coexistent avec les mêmes causes morales, les principes révélés, et les exemples rapportés dans les écrits inspirés, rendent les miracles superflus : et si nous négligeons d'appliquer les vérités dans l'attente de prodiges, ou sous prétexte de la cessation de ces derniers, nous tentons Dieu, et méritons la même réponse que notre Seigneur donna aux Pharisiens en une occasion semblable. »

Dans le sermon et les notes, tant la vérité historique que la nécessité des miracles sont fortement et fréquemment affirmées. « Le témoignage des livres d'histoire (c'est-à-dire, relativement aux signes et prodiges, avec lesquels le Christ est venu) est l'un des piliers forts et majestueux de l'église : mais ce n'est pas le fondement ! » Au lieu, donc, de me défendre, ce que je pourrais facilement effectuer par une série de passages exprimant la même opinion, tirés des Pères et des plus éminents théologiens protestants, de la Réforme à la Révolution, je déclarerai simplement quelle est ma croyance concernant les vraies preuves du Christianisme. 1. Sa cohérence avec la Raison droite, je la considère comme la cour extérieure du temple — l'espace commun, à l'intérieur duquel il se tient. 2. Les miracles, avec et par lesquels la Religion fut d'abord révélée et attestée, je les regarde comme les marches, le vestibule et le portail du temple. 3. Le sens, le sentiment intérieur, dans l'âme de chaque croyant de son désirabilité extrême — l'expérience, qu'il a besoin de quelque chose, jointe au fort pressentiment, que la rédemption et les grâces proposées à nous dans le Christ sont ce dont il a besoin — ceci, je le tiens pour le vrai fondement de l'édifice spirituel. Avec la forte probabilité a priori qui découle de 1 et 3 sur la preuve historique correspondante de 2, nul homme ne peut refuser ou négliger de faire l'expérience sans culpabilité. Mais, 4, c'est l'expérience dérivée d'une conformité pratique aux conditions de l'Évangile — c'est l'œil qui s'ouvre ; la lumière naissante : les terreurs et les promesses de la croissance spirituelle ; la béatitude d'aimer Dieu en tant que Dieu, le sens naissant du péché haï en tant que péché, et de l'incapacité d'atteindre à l'un ou à l'autre sans le Christ ; c'est le chagrin qui s'élève encore d'en dessous et la consolation qui le rencontre d'en haut ; les trahisons intimes du principe dans la guerre et la fidélité extrême et la patience de l'allié inintéressant ; — en un mot, c'est l'épreuve réelle de la foi dans le Christ, avec ses accompagnements et ses résultats, qui doit former le toit en voûte, et la foi elle-même est la clé de voûte achevant l'édifice. Afin d'avoir une croyance efficace dans le Christianisme, un homme doit avoir été un chrétien, et c'est là l'argumentum in circulo apparent, incident à toutes les Vérités spirituelles, à tout sujet non présentable sous les formes du Temps et de l'Espace, tant que nous tentons de maîtriser par les actes réflexes de l'Entendement ce que nous ne pouvons connaître que par l'acte de devenir. Faites la volonté de mon Père, et vous saurez si je suis de Dieu. Ces quatre preuves, je crois qu'elles ont été et qu'elles sont encore, pour le monde, pour toute l'Église, toutes nécessaires, toutes également nécessaires : mais à présent, et pour la majorité des chrétiens nés dans les pays chrétiens, je crois que la troisième et la quatrième preuves sont les plus opérantes, non comme remplaçant mais comme impliquant une foi joyeuse et sans doute dans les deux premières. Credidi, ideoque intellexi, m'apparaît comme le dictat égal de la Philosophie et de la Religion, tout comme je crois que la Rédemption est l'antécédent de la Sanctification, et non son conséquent. Tous les prédicats spirituels peuvent être interprétés indifféremment comme des modes d'Action ou comme des états d'Être. Ainsi la Sainteté et la Béatitude sont la même idée, vue maintenant en relation à l'acte et maintenant à l'existence. La croyance empressée qui a été accordée à la calomnie de mon « infidélité potentielle », je l'attribue en partie à la franchise avec laquelle j'ai avoué mes doutes, à savoir si l'interdit pesant, sous lequel le nom de Benedict Spinoza se trouve, est mérité dans l'ensemble ou dans toute son étendue. Quoi qu'il en soit, je souhaite, cependant, que je pourrais trouver dans les livres de philosophie, théorique ou morale, qui sont seuls recommandés aux étudiants actuels en théologie dans nos écoles établies, quelques passages aussi profondément Pauliniens, aussi complètement en accord avec les doctrines de l'Église Établie, que les phrases suivantes dans la page conclusive de l'Éthique de Spinoza. Deinde quo mens hoc amore divino, seu beatitudine magis gaudet, eo plus intelligit, hoc est, eo majorem in affectus habet potentiam, et eo minus ab affectibus, qui mali sunt, patitur; atque adeo ex eo, quod mens hoc amore divino, seu beatitudine gaudet, potestatem habet libidines coercendi; et quia humana potentia ad coercendos affectus in solo intellectu consistit; ergo nemo beatitudine gaudet, quia affectus coercuit, sed contra potestas libidines coercendi ex ipsa beatitudine oritur.

En ce qui concerne les unitariens, il a été honteusement prétendu que je leur avais dénié la qualité de chrétiens. Dieu m'en garde ! Car comment pourrais-je connaître ce qu'il peut y avoir dans la piété du cœur, ou quel quantum d'erreur dans l'entendement peut être compatible avec une foi salvatrice dans les intentions et les dispositions réelles de tout l'être moral chez un individu quelconque ? Jamais Dieu ne rejettera une âme qui l'aime sincèrement, quelles que puissent être ses opinions spéculatives ; et quant à savoir si, dans tel ou tel cas, certaines opinions, qu'il s'agisse d'incrédulité ou de croyance erronée, sont compatibles avec un amour sincère de Dieu, Dieu seul peut le savoir. Mais ceci, je l'ai dit et continuerai de le dire : si les doctrines dont je crois que la somme constitue la vérité dans le Christ sont le christianisme, alors l'unitarisme ne l'est pas, et vice versa ; et, en parlant théologiquement et impersonnellement, c'est-à-dire du psilanthropisme et du théanthropisme en tant que systèmes de croyance, sans référence aux individus qui professent l'un ou l'autre, il serait absurde d'employer un langage différent tant qu'il est dicté par le sens commun que deux contraires ne peuvent être nommés à juste titre par le même nom. Je ne me sentirais nullement offensé si un unitarien m'appliquait le même raisonnement, pas plus que s'il disait que, deux et deux faisant quatre, quatre et quatre doivent faire huit.

alla broton ton men keneophrones auchai ex agathon ebalon; ton d’ au katamemphthent’ agan ischun oikeion paresphalen kalon, cheiros elkon opisso, thumos atolmos eon.

Tel a été mon but, et telle seule peut être ma défense — et plût à Dieu que ma vie personnelle ainsi que ma VIE LITTÉRAIRE pussent s'achever ainsi ! — je veux dire le désir inextinguible, non sans la conscience d'avoir sincèrement essayé d'enflammer les jeunes esprits et de les prémunir contre les tentations des moqueurs, en montrant que le système du christianisme, tel qu'il est enseigné dans la liturgie et les homélies de notre Église, bien qu'il ne puisse être découvert par la raison humaine, est néanmoins en accord avec elle ; que chaque maillon suit l'autre par une conséquence nécessaire ; que la Religion ne dépasse le champ de la Raison que là où l'œil de la Raison a atteint son propre horizon ; et que la Foi n'est alors que son prolongement : tout comme le jour s'adoucit dans le doux crépuscule, et que le crépuscule, silencieux et suspendu, se glisse dans l'obscurité. C'est la nuit, la nuit sacrée ! L'œil levé ne contemple que le ciel étoilé qui se manifeste seul : et le regard extérieur se fixe sur les étincelles qui scintillent dans l'abîme redoutable, bien que ce soient des soleils d'autres mondes, uniquement pour maintenir l'âme stable et recueillie dans son pur acte d'adoration intérieure au grand JE SUIS, et au VERBE filial qui le réaffirme d'éternité en éternité, dont l'écho choral est l'univers.

THEO, MONO, DOXA.

NOTES DE BAS DE PAGE

[Note 1 : L'autorité de Milton et de Shakespeare peut être utilement signalée aux jeunes auteurs. Dans le Comus et d'autres poèmes de jeunesse de Milton, il y a une profusion d'épithètes doubles ; tandis que dans le Paradis perdu nous en trouvons très peu, et dans le Paradis reconquis presque aucune. La même remarque s'applique presque tout autant à Peines d'amour perdues, Roméo et Juliette, Vénus et Adonis et Lucrèce, comparés au Roi Lear, à Macbeth, à Othello et à Hamlet de notre grand dramaturge. La règle pour l'admission des épithètes doubles semble être celle-ci : soit qu'elles soient déjà des citoyens de notre langue, comme « taché de sang », « frappé de terreur », « s'applaudissant soi-même » : ou, lorsqu'une épithète nouvelle, ou trouvée seulement dans les livres, est hasardée, qu'elle soit au moins un mot, et non deux mots réunis par la simple vertu du trait d'union de l'imprimeur. Une langue qui, comme l'anglais, est presque dépourvue de cas, est en vérité, par son génie même, impropre aux composés. Si un écrivain, chaque fois qu'un mot composé lui vient à l'esprit, cherchait un autre mode d'exprimer le même sens, les chances seraient toujours largement en faveur de sa découverte d'un meilleur mot. Ut tanquam scopulum sic fugias insolens verbum, est le sage conseil de César aux orateurs romains, et le précepte s'applique avec une force double aux écrivains dans notre propre langue. Mais il ne faut pas oublier que ce même César a écrit un traité dans le but de réformer la langue ordinaire en la mettant en plus grand accord avec les principes de la logique ou de la grammaire universelle.]

[Note 2 : Voir les critiques sur le Vieux Marin, dans les Monthly et Critical Reviews du premier volume des Ballades lyriques.]

[Note 3 : Ceci mérite d'être classé comme une maxime (regula maxima) de la critique. Tout ce qui est traduisible en d'autres mots plus simples de la même langue, sans perte de sens ou de dignité, est mauvais. N.B. — Par dignité, j'entends l'absence d'associations ridicules et avilissantes.]

[Note 4 : L'expression du Christ’s Hospital, non pas pour les vacances en général, mais pour celles durant lesquelles les garçons sont autorisés à dépasser les limites de l'école.]

[Note 5 : Je me souviens d'un exemple ridicule dans le poème d'un jeune commerçant :

« Je ne supporterai plus la douleur plaisante de l'amour, Ni n'attacherai autour de la jambe de mon cœur sa chaîne blessante. »]

[Note 6 : La Tâche de Cowper fut publiée quelque temps avant les Sonnets de M. Bowles ; mais je ne la connaissais pas bien avant de nombreuses années plus tard. La veine satirique qui traverse cet excellent poème, ainsi que la teinte sombre de ses opinions religieuses, auraient probablement, à cette époque, empêché qu'il n'ait une forte emprise sur mes affections. L'amour de la nature semble avoir conduit Thomson à une religion joyeuse ; et une religion sombre semble avoir conduit Cowper à l'amour de la nature. Cependant, dans la chasteté de la diction et l'harmonie du vers blanc, Cowper laisse Thomson immensément derrière lui ; pourtant, je sens toujours que ce dernier était le poète né.]

[Note 7 : SONNET I

Pensif au soir, je méditais sur le monde dur, Et mon pauvre cœur était triste ; alors vers la Lune Je levais les yeux et soupirais, et soupirais ; car ah, comme bientôt Le soir s'attriste en nuit ! Mes yeux lisaient Avec une vacuité pleine de larmes l'herbe humide Qui pleurait et scintillait sous le rayon pâle, Et je fis une pause sur mon chemin solitaire Et je méditais sur les malheureux qui passent Sur la lande désolée du chagrin. Mais hélas ! C'est à moi-même surtout que je pensais ! quand il advint, Que l'esprit apaisant du bois venteux Souffla à mon oreille : « Tout cela est très bien, Mais trop d'une chose, n'est pour rien une bonne chose. » Oh, l'inexplicable gonflement de mon pauvre cœur !

SONNET II

Oh, je t'aime, humble Simplicité ! Car la douceur berçante de tes chants Va jusqu'à mon cœur, et apaise chaque petit tourment, Tourment petit, pourtant peut-être grand pour moi. Il est vrai que sur la selle la plus douce de Dame Fortune Je trotte ; et pourtant je ne sais pourquoi Je suis si triste ! mais si un ami et moi Faisions la moue, boudions et nous séparions, alors je suis très triste. Et puis avec des sonnets et de la sympathie Je calme les maux mystiques de mon sein rêveur : Maintenant me plaignant plaintivement de mon faux ami, Maintenant délirant contre l'humanité en général ; Mais qu'il soit triste ou féroce, tout est simple, Tout très simple, humble Simplicité !

SONNET III

Et cette maison en ruine est celle que bâtit, L'infortuné Jack ! et ici il empila son malt, Prudent en vain ! ces rats, qui grincent si sauvagement, Ne grincent pas sans être conscients de la culpabilité de leur père. Ne l'a-t-il pas vue luire à travers la clairière ! C'était sans doute elle, la jeune fille toute abandonnée. Qu'importe si elle ne trait aucune vache aux cornes noueuses, Pourtant, toujours elle hante le vallon où jadis elle erra : Et toujours, à côté d'elle rôde son chevalier amoureux Sur ses cuisses sont toujours portées leurs chausses habituelles, Et à travers ces chausses, toujours en lambeaux et déchirées, Ses charmes postérieurs luisent d'une blancheur surnaturelle. Ah ! ainsi à travers les nuages rompus au zénith de la nuit Jette un coup d'œil en beaux fragments la lune des moissons pleine !

L'anecdote suivante ne sera pas tout à fait hors de propos ici, et pourra peut-être amuser le lecteur. Un amateur de vers exprima à un ami commun un vif désir d'être présenté à moi, mais hésita à accepter l'offre immédiate de mon ami, au motif qu'« il était, il devait le reconnaître, l'auteur d'une épigramme rudement sévère sur mon Vieux Marin, qui m'avait causé une grande peine ». J'assurai mon ami que, si l'épigramme était bonne, elle ne ferait qu'accroître mon désir de faire la connaissance de l'auteur, et je le priai de la réciter : quand, à ma surprise non moins grande que mon amusement, il s'avéra que c'était celle que j'avais moi-même écrite quelque temps auparavant et insérée dans le « Morning Post », à savoir :

À l'auteur du Vieux Marin.

Votre poème doit être éternel, Cher monsieur ! il ne peut échouer, Car il est incompréhensible, Et sans tête ni queue.]

[Note 8 : --

Des choses anciennes toutes sont trop anciennes, Des choses bonnes aucune n'est assez bonne ;-- Nous montrerons que nous pouvons aider à bâtir Un monde d'une autre étoffe.

Moi aussi j'aurai mes rois, qui prennent De moi le signe de la vie et de la mort : Les royaumes changeront, comme des nuages, Obéissants à mon souffle. Wordsworth, Rob Roy.—Poet. Works, vol. III. p. 127.]

[Note 9 : Pope était sous l'erreur commune de son âge, une erreur loin d'être suffisamment dissipée même à l'heure actuelle. Elle consiste (comme je l'ai expliqué longuement, et prouvé en détail dans mes conférences publiques) à prendre pour les éléments essentiels de la scène grecque certaines règles, que les sages poètes s'imposaient à eux-mêmes, afin de rendre toutes les parties restantes du drame cohérentes avec celles qui leur avaient été imposées par des circonstances indépendantes de leur volonté ; circonstances dont le drame lui-même est né. Les circonstances à l'époque de Shakespeare, qu'il était également hors de son pouvoir de modifier, étaient différentes, et telles qui, à mon avis, permettaient une sphère bien plus large, et un intérêt plus profond et plus humain. Les critiques ont trop tendance à oublier que les règles ne sont que des moyens pour une fin ; par conséquent, là où les fins sont différentes, les règles doivent l'être également. Nous devons avoir déterminé quelle est la fin, avant de pouvoir décider ce que les règles doivent être. Jugeant sous cette impression, je n'ai pas hésité à déclarer ma pleine conviction que le jugement consommé de Shakespeare, non seulement dans la construction générale, mais dans tous les détails de ses drames, m'impressionnait avec plus d'émerveillement que même la puissance de son génie, ou la profondeur de sa philosophie. La substance de ces conférences, j'espère la publier bientôt ; et ce n'est qu'une dette de justice envers moi-même et mes amis de noter que le premier cycle de conférences, qui ne différait des cycles suivants que par la variation occasionnelle des illustrations des mêmes pensées, fut adressé à des auditoires très nombreux, et je n'ai pas besoin d'ajouter respectables, à la Royal Institution, avant que M. Schlegel ne donne ses conférences sur les mêmes sujets à Vienne.]

[Note 10 : Au cours d'une de mes conférences, j'ai eu l'occasion de signaler la position et le choix presque irréprochables des mots dans les compositions originales de Pope, particulièrement dans ses Satires et ses Essais moraux, dans le but de les comparer avec sa traduction d'Homère, que je ne suis pas le seul à considérer comme la source principale de notre diction pseudo-poétique. Et ceci, soit dit en passant, est une confirmation supplémentaire d'une remarque faite, je crois, par Sir Joshua Reynolds, qu'après l'homme qui forme et élève le goût du public, celui qui le corrompt est généralement le plus grand génie. Parmi d'autres passages, j'ai analysé phrase par phrase, et presque mot par mot, les vers populaires,

Comme quand la lune, lampe resplendissante de la nuit, etc. (Iliade. B. viii.)

à peu près de la même manière que cela a été fait depuis dans un excellent article sur les Poètes britanniques de Chalmers dans la Quarterly Review. L'impression sur l'auditoire en général fut soudaine et évidente : et un certain nombre de personnes éclairées et hautement instruites, qui, à différentes reprises par la suite, m'ont abordé sur le sujet, ont exprimé leur étonnement qu'une vérité si évidente ne les eût pas frappés auparavant ; mais ont admis en même temps — tant ils avaient été habitués, en lisant de la poésie, à recevoir du plaisir des images et des phrases séparées successivement, sans se demander si la signification collective était du sens ou du non-sens — qu'ils auraient très probablement relu le même passage vingt fois avec une admiration non diminuée, et sans une seule fois réfléchir que

astra phaeinaen amphi selaenaen phainet aritretea--

(c'est-à-dire que les étoiles autour, ou près de la pleine lune, brillent de manière éminente) transmet une image juste et heureuse d'un ciel au clair de lune : alors qu'il est difficile de déterminer si, dans les vers,

Autour de son trône les planètes vives roulent, Et les étoiles innombrables dorent le pôle ardent,

le sens ou la diction est le plus absurde. Ma réponse fut : que, bien que j'eusse tiré des avantages particuliers de ma discipline scolaire, et bien que ma théorie générale de la poésie fût la même alors qu'aujourd'hui, j'avais pourtant éprouvé les mêmes sensations moi-même, et je me sentais presque comme si j'avais été nouvellement opéré de la cataracte, lorsque, par la conversation de M. Wordsworth, j'avais été induit à réexaminer avec une rigueur impartiale la célèbre Élégie de Gray. J'avais détecté bien avant les défauts dans Le Barde ; mais l'Élégie, je l'avais considérée comme à l'épreuve de toute attaque juste ; et à ce jour, je ne peux lire ni l'une ni l'autre sans plaisir, et une part d'enthousiasme. Quoi qu'il en soit, tout plaisir que j'ai pu perdre par la perception plus claire des défauts dans certains passages a été plus que compensé par le plaisir supplémentaire avec lequel je lis le reste.

Un autre exemple en confirmation de ces remarques me vient à l'esprit dans la Bergère fidèle. Seward retrace d'abord les vers de Fletcher ;

Plus de maladies infectes que jamais n'en a engendrées le chaud Soleil par ses brûlures, tandis que le chien Poursuit le lion furieux, jetant le brouillard Et la vapeur mortelle de son souffle en colère, Remplissant le monde inférieur de peste et de mort,

jusqu'au Calendrier du berger de Spenser,

Le lion rampant chasse rapidement Avec des chiens au souffle infect ; Dont l'aboiement funeste apporte, à la hâte, Douleur, pestes et mort lugubre !

Il saisit alors l'occasion d'introduire la comparaison d'Homère sur l'apparence de l'armure d'Achille à Priam comparée à l'Étoile du Chien ; littéralement ainsi--

« Car ceci en vérité est très splendide, mais ce fut fait un signe maléfique, et apporte beaucoup de maladies consumantes aux mortels misérables. » Rien ne peut être plus simple comme description, ou plus précis comme comparaison ; qui (dit Seward) est ainsi finement traduit par M. Pope

Gloire terrifiante ! car son souffle brûlant Souille l'air rouge de fièvres, de pestes et de mort !

Or ici — (sans mentionner l'enflure formidable) — l'Étoile du Chien, ainsi nommée, est transformée en un vrai chien, un chien très étrange, un chien cracheur de feu, de fièvre, de peste et de mort, souillant l'air rouge : et toute ressemblance visuelle est perdue, tandis que la ressemblance dans les effets est rendue absurde par l'exagération. Chez Spenser et Fletcher la pensée est justifiable ; car les images sont au moins cohérentes, et c'était l'intention des écrivains de marquer les saisons par cette allégorie de jeux de mots visualisés.]

[Note 11 : Surtout à cet âge de personnalité, cet âge de commérages littéraires et politiques, où les insectes les plus vils sont vénérés avec une sorte de superstition égyptienne, si seulement la tête sans cerveau est expiée par le dard de la malignité personnelle dans la queue ; — où les satires les plus fades sont devenues les objets d'un vif intérêt public, purement à cause du nombre de personnages contemporains nommés dans les notes disparates, (qui possèdent, cependant, le mérite comparatif d'être plus poétiques que le texte,) et parce que, pour augmenter le stimulus, l'auteur a sagacement laissé son propre nom aux murmures et aux conjectures.]

[Note 12 : S'il en valait la peine de mélanger, comme ingrédients, la moitié des anecdotes que je sais moi-même être vraies, ou que j'ai reçues d'hommes incapables de mensonge intentionnel, concernant les caractères, les qualifications et les motifs de nos critiques anonymes, dont les décisions sont des oracles pour notre public lecteur ; je pourrais sans risque emprunter les mots du Daniel apocryphe ; « Permettez-moi, ô SOUVERAIN PUBLIC, et je tuerai ce dragon sans épée ni bâton. » Car le composé serait comme le « poix, et la graisse, et les cheveux, que Daniel prit, et les fit bouillir ensemble, et en fit des boules ; il les mit dans la bouche du dragon, et ainsi le dragon éclata en morceaux ; et Daniel dit, VOICI, CE SONT LES DIEUX QUE VOUS VÉNÉREZ. »]

[Note 13 : Ceci est un exemple parmi tant d'autres de tromperie, par le fait de dire la moitié d'un fait, et d'omettre l'autre moitié, alors que c'est de leur contre-action et neutralisation mutuelles que naît la vérité entière, comme un tertium aliquid différent de l'une ou de l'autre. Ainsi dans le célèbre vers de Dryden

Un grand esprit (signifiant génie) est sûrement proche de la folie.

Or, si la sensibilité profonde, qui est sans aucun doute l'un des composants du génie, était considérée seule, isolée et non équilibrée, elle pourrait être décrite équitablement comme exposant l'individu à un plus grand risque de dérangement mental ; mais alors une rapidité d'association plus grande que la normale, un pouvoir plus grand que la normale de passer d'une pensée à une autre, et d'une image à une autre, est un composant tout aussi essentiel ; et c'est dans la modification appropriée de l'un par l'autre que le génie lui-même consiste ; de sorte qu'il serait tout aussi juste de décrire la terre comme en danger imminent d'exorbitation, ou de tomber dans le soleil, selon que l'affirmateur de l'absurdité limitait son attention soit à la force projectile, soit à la force attractive exclusivement.]

[Note 14 : Car pour ce qui est des dévots des bibliothèques circulantes, je n'ose pas complimenter leur passe-temps, ou plutôt tue-temps, du nom de lecture. Appelez cela plutôt une sorte de rêverie de mendiant, durant laquelle l'esprit du rêveur ne fournit pour lui-même rien d'autre que de la paresse, et une petite sensibilité fade ; tandis que tout le matériel et l'imagerie de l'assoupissement sont fournis ab extra par une sorte de camera obscura mentale fabriquée à l'imprimerie, qui pro tempore fixe, reflète et transmet les fantasmes mouvants du délire d'un homme, de manière à peupler la stérilité de cent autres cerveaux affligés de la même transe ou suspension de tout sens commun et de tout but défini. Nous devrions donc transférer cette espèce d'amusement — (si tant est que l'on puisse dire de ceux qui n'ont jamais été en leur compagnie qu'ils se retirent a musis, ou que la relaxation soit attribuable à ceux dont les arcs ne sont jamais tendus) — du genre lecture, à cette classe compréhensive caractérisée par le pouvoir de réconcilier les deux propensions contraires mais coexistantes de la nature humaine, à savoir, l'indulgence de la paresse et la haine du vide. En plus des romans et des contes de chevalerie en prose ou en rime, (par lesquels j'entends ni rythme ni mètre) ce genre comprend comme ses espèces, le jeu, se balancer ou osciller sur une chaise ou une barrière ; cracher sur un pont ; fumer ; prendre du tabac à priser ; les querelles tête-à-tête après le dîner entre mari et femme ; étudier mot à mot toutes les publicités d'un journal quotidien dans un débit de boisson un jour de pluie, etc. etc. etc.]

[Note 15 : Ex. gr. Pediculos e capillis excerptos in arenam jacere incontusos ; manger des fruits verts ; contempler les nuages, et (in genere) les choses mobiles suspendues dans l'air ; monter parmi une multitude de chameaux ; rire fréquemment ; écouter une série de plaisanteries et d'anecdotes humoristiques, — comme quand (pour moderniser ainsi le sens du savant Sarrasin) l'histoire drôle d'un Irlandais par un homme occasionne inévitablement l'histoire drôle d'un Écossais par un autre, qui à son tour, par le même genre de conjonction disjonctive, conduit à quelque étourderie d'un Gallois, et celle-ci à son tour à quelque pique malicieuse d'un habitant du Yorkshire ; — l'habitude de lire les pierres tombales dans les cimetières, etc. Soit dit en passant, ce catalogue, aussi étrange qu'il puisse paraître, n'est pas insusceptible d'un commentaire psychologique sain.]

[Note 16 : J'ai osé l'appeler unique ; non seulement parce que je ne connais aucun ouvrage du genre dans notre langue, (si nous exceptons quelques chapitres de l'ancienne traduction de Froissart) — aucun, qui unissant les charmes du roman et de l'histoire, maintient l'imagination si constamment sur l'aile, et pourtant laisse tant à la réflexion ultérieure ; mais aussi, et principalement, parce que c'est une compilation qui, dans les diverses excellences de traduction, de sélection et d'arrangement, exigeait et prouve un génie plus grand chez le compilateur, vivant dans l'état actuel de la société, que chez les compositeurs originaux.]

[Note 17 : Il n'est pas aisé d'estimer les effets que l'exemple d'un jeune homme, aussi distingué par la pureté stricte de son caractère et de sa conduite que par sa puissance intellectuelle et ses connaissances littéraires, peut produire sur ceux du même âge que lui, surtout sur ceux qui ont des occupations semblables et des esprits congénères. Pendant de nombreuses années, mes occasions d'interagir avec M. Southey ont été rares et espacées par de longs intervalles ; mais je m'attarde avec un plaisir qui ne faiblit pas sur l'influence forte et soudaine, bien que je l'espère non fugitive, que mon être moral a subie lors de ma rencontre avec lui à Oxford, où je m'étais rendu au début de nos vacances de Cambridge pour rendre visite à un ancien camarade d'école. Non pas, en vérité, sur mes principes moraux ou religieux, car ils n'avaient jamais été contaminés ; mais en éveillant en moi le sens du devoir et de la dignité qu'il y a à faire accorder mes actions avec ces principes, tant en paroles qu'en actes. Les irrégularités, qui n'étaient pas universelles parmi les jeunes gens de mon rang, et que j'avais toujours su être mauvaises, j'appris alors à les ressentir comme avilissantes ; j'appris à savoir qu'une conduite opposée, que nous considérions à cette époque comme la vertu facile d'une prudence froide et égoïste, pouvait provenir des émotions les plus nobles, des vues les plus désintéressées et les plus imaginatives. Ce n'est cependant pas seulement par des souvenirs reconnaissants que j'ai été poussé à consigner ainsi mes sentiments délibérés ; mais en un sens comme une dette de justice envers l'homme dont le nom a été si souvent associé au mien pour un mal dont il est étranger. À titre d'échantillon, je joins une partie d'une note tirée de The Beauties of the Anti-jacobin, dans laquelle, après avoir préalablement informé le public que j'avais été déshonoré à Cambridge pour avoir prêché le déisme, à une époque où, pour mon ardeur juvénile à défendre le christianisme, j'étais décrié comme un bigot par les prosélytes de la phi-(ou pour parler plus justement psi-)-losophie française, l'auteur conclut avec ces mots : « depuis ce temps, il a quitté son pays natal, a commencé à être un citoyen du monde, a laissé ses pauvres enfants orphelins de père et sa femme dans le dénuement. Ex his disce his friends, LAMB et SOUTHEY. » Avec la plus grande vérité, on peut affirmer qu'il ne serait pas facile de choisir deux hommes plus exemplaires dans leurs affections domestiques que ceux dont les noms étaient ainsi imprimés en toutes lettres comme étant du même rang moral qu'un infidèle et fugitif dénoncé, qui avait laissé ses enfants orphelins de père et sa femme dans le dénuement ! Est-il surprenant que beaucoup d'hommes de bien soient restés plus longtemps qu'ils ne l'auraient peut-être fait autrement hostiles à un parti qui encourageait et récompensait ouvertement les auteurs de telles calomnies atroces ? Qualis es, nescio; sed per quales agis, scio et doleo.]

[Note 18 : Dans les opinions de longue date, et sur lesquelles nous n'avons jamais été inquiétés auparavant par le moindre doute, être soudainement convaincu d'une erreur, c'est presque comme être convaincu d'une faute. Il existe un état d'esprit qui est l'antithèse directe de celui qui se produit lorsque nous faisons un « bull ». Le « bull » consiste en effet à rapprocher deux pensées incompatibles, avec la sensation, mais sans le sens, de leur connexion. La condition psychologique, ou ce qui constitue la possibilité de cet état, étant une vivacité si disproportionnée de deux pensées distantes qu'elle éteint ou obscurcit la conscience des images ou conceptions intermédiaires, ou en détourne totalement l'attention. Ainsi dans le « bull » bien connu : « J'étais un bel enfant, mais ils m'ont changé » : la première conception exprimée par le mot « Je » est celle de l'identité personnelle — Ego contemplans : la seconde, exprimée par le mot « me », est l'image visuelle ou l'objet par lequel l'esprit se représente sa condition passée, ou plutôt, son identité personnelle sous la forme dans laquelle il s'imaginait avoir existé précédemment — Ego contemplatus. Or, le changement d'une image visuelle pour une autre n'implique en soi aucune absurdité, et ne devient absurde que par sa juxtaposition immédiate avec la première pensée, ce qui est rendu possible par le fait que toute l'attention est successivement absorbée par chacune isolément, de sorte à ne pas remarquer la notion interjacente, « changé », qui, par son incongruité avec la première pensée, « Je », constitue le « bull ». Ajoutons seulement que ce processus est facilité par le fait que les mots « je » et « me » sont parfois équivalents, et ont parfois une signification distincte ; signifiant parfois l'acte de conscience de soi, parfois l'image extérieure dans et par laquelle l'esprit se représente cet acte à lui-même, le résultat et le symbole de son individualité. Supposons maintenant l'état exactement contraire, et vous aurez un sens distinct de la connexion entre deux conceptions, sans cette sensation d'une telle connexion qui est fournie par l'habitude. L'homme se sent comme s'il se tenait sur sa tête alors qu'il ne peut s'empêcher de voir qu'il se tient véritablement sur ses pieds. Ceci, en tant que sensation douloureuse, aura naturellement tendance à s'associer à celui qui la provoque ; tout comme les personnes qui ont été, par des moyens douloureux, guéries de leur dérangement, sont connues pour ressentir une aversion involontaire envers leur médecin.]

[Note 19 : Sans toutefois les appréhensions attribuées au réformateur païen de la république poétique. Si l'on en juge par la préface du récent recueil de ses poèmes, M. W. aurait répondu avec Xanthias —

su d’ ouk edeisas ton huophon ton rhaematon, kai tas apeilas; XAN, ou ma Di’, oud’ ephrontisa.--Ranae, 492-3.

Et ici, permettez-moi de suggérer aux auteurs des nombreuses parodies et prétentions à l'imitation du style de M. Wordsworth, que dissimuler et transmettre à la fois l'esprit et la sagesse sous l'apparence de la folie et de la stupidité, comme cela est fait dans les Clowns et les Fous, voire même dans le Dogberry de notre Shakespeare, est sans aucun doute une preuve de génie, ou en tout cas de talent satirique ; mais que la tentative de ridiculiser un poème idiot et enfantin en en écrivant un autre encore plus idiot et encore plus enfantin, ne peut prouver (si elle prouve quoi que ce soit) que le parodiste est un imbécile encore plus grand que l'écrivain original, et, ce qui est bien pire, un fat malveillant par-dessus le marché. Le talent pour le mimétisme semble le plus fort là où la race humaine est la plus dégradée. On a trouvé que les pauvres sauvages nus et à moitié humains de la Nouvelle-Hollande étaient d'excellents imitateurs : et, dans la société civilisée, seuls les esprits de la plus basse trempe pratiquent la satire en copiant. Du moins, la différence qui doit se mêler à la ressemblance et l'équilibrer, afin de constituer une juste imitation, n'existant ici qu'en caricature, nuit au cœur du libelliste sans ajouter un iota au crédit de son entendement.]

[Note 20 : —

Le Papillon, les anciens Grecs en firent Le bel emblème de l'âme, et son unique nom — Mais de l'âme, ayant échappé au commerce servile De la vie mortelle ! Car pour cette forme terrestre La nôtre est le sort du reptile, bien du labeur, bien des blâmes, Des mouvements multiples ne faisant guère de chemin, Et de déformer et de tuer les choses dont nous nous nourrissons.]

[Note 21 : M. Wordsworth, même dans ses deux premiers poèmes, The Evening Walk et Descriptive Sketches, est plus exempt de ce dernier défaut que la plupart des jeunes poètes ses contemporains. Il peut cependant être illustré, avec la construction rude et obscure, dans laquelle il a plus souvent péché, par les vers suivants : —

« Au milieu de vapeurs orageuses passant sans cesse, Où crient les balbuzards, les cormorans et les hérons ; Où, à peine donné pour égayer le désert sans espoir, Privé du pain de vie, l'épi nourricier, Le poirier dépérit sur la dernière branche de l'automne, Et la pomme pâlit, malade, au rayon de l'été ; Là même, le contentement a fixé son règne souriant Avec l'indépendance, enfant d'un haut dédain. »

J'espère ne pas avoir besoin de dire que je n'ai cité ces vers que dans le seul but de faire comprendre pleinement ma pensée. Il est regrettable que M. Wordsworth n'ait pas republié ces deux poèmes intégralement.]

[Note 22 : Ceci est effectué soit en donnant à un mot un usage général et à l'autre un usage exclusif ; comme « mettre sur le dos » et « endosser » ; soit par une distinction réelle de significations, comme « naturaliste » et « médecin » ; ou par une différence de relation, comme « je » et « moi » (chacun desquels les rustres de nos différentes provinces utilisent encore dans tous les cas singuliers du premier pronom personnel). Même la simple différence, ou corruption, dans la prononciation d'un même mot, si elle est devenue générale, produira un nouveau mot avec une signification distincte ; ainsi « propriété » et « propriétié » ; ce dernier, même jusqu'à l'époque de Charles II, était le mot écrit pour tous les sens des deux. Il existe une sorte d'immortel minuscule parmi les animalcules infusoires, qui n'a naturellement ni naissance, ni mort, ni commencement absolu, ni fin absolue : car à une certaine période, un petit point apparaît sur son dos, qui s'approfondit et s'allonge jusqu'à ce que la créature se divise en deux, et le même processus recommence dans chacune des moitiés devenues maintenant intégrales. Cela peut être un emblème fantaisiste, mais ce n'est nullement un mauvais emblème de la formation des mots, et peut faciliter la conception de la manière dont une nomenclature immense peut être organisée à partir de quelques sons simples par des êtres rationnels dans un état social. Car chaque nouvelle application, ou excitation du même son, provoquera une sensation différente, qui ne pourra manquer d'affecter la prononciation. Les souvenirs ultérieurs du son, sans la même sensation vive, le modifieront encore davantage jusqu'à ce qu'enfin toute trace de la ressemblance originale soit effacée.]

[Note 23 : J'aurais dû ajouter, à l'exception d'une seule feuille que j'ai rencontrée par hasard chez l'imprimeur. Même à partir de ce maigre échantillon, j'ai trouvé impossible de douter du talent, ou de ne pas admirer l'ingéniosité de l'auteur. Que ses distinctions fussent pour la majeure partie insatisfaisantes pour mon esprit ne prouve rien contre leur exactitude ; mais il pourrait éventuellement lui être utile, en cas de seconde édition, si je saisis cette occasion pour suggérer la question : pourrait-il ne pas avoir été occasionnellement induit en erreur, pour avoir supposé, comme il me semble l'avoir fait, l'inexistence de synonymes absolus dans notre langue ? Or, je ne peux m'empêcher de penser qu'il en reste beaucoup que notre postérité devra distinguer et s'approprier, et que je considère comme autant de richesse en expectative dans notre langue maternelle. Lorsque deux significations distinctes sont confondues sous un ou plusieurs mots — (et tel doit être le cas, aussi sûrement que notre connaissance est progressive et par conséquent imparfaite) — des conséquences erronées seront tirées, et ce qui est vrai dans un sens du mot sera affirmé comme vrai in toto. Les hommes de recherche, effrayés par les conséquences, cherchent dans les choses elles-mêmes — (que ce soit dans ou hors de l'esprit) — une connaissance du fait, et ayant découvert la différence, suppriment l'équivoque soit par la substitution d'un nouveau mot, soit par l'appropriation de l'un des deux ou plusieurs mots qui avaient auparavant été utilisés sans discernement. Lorsque cette distinction a été ainsi naturalisée et a cours si général que la langue pense pour nous, pour ainsi dire — (comme la règle à calcul qui est le substitut sûr du mécanicien à la connaissance arithmétique) — nous disons alors qu'elle est évidente au sens commun. Le sens commun diffère donc selon les époques. Ce qui est né et a été baptisé dans les Écoles passe graduellement dans le monde en général, et devient la propriété du marché et de la table à thé. Du moins, je ne peux découvrir aucune autre signification au terme « sens commun », s'il doit exprimer une différence spécifique par rapport au sens et au jugement in genere, et là où il n'est pas utilisé de manière scolastique pour la raison universelle. Ainsi, sous le règne de Charles II, le monde philosophique fut appelé aux armes par les sophismes moraux de Hobbes, et les écrivains les plus capables s'efforcèrent de détecter une erreur qu'un écolier serait aujourd'hui capable de réfuter par le simple rappel que contrainte et obligation véhiculaient deux idées parfaitement disparates, et que ce qui appartenait à l'une avait été faussement transféré à l'autre par une simple confusion de termes.]

[Note 24 : J'utilise ici le mot idée au sens de M. Hume en raison de sa diffusion générale parmi les métaphysiciens anglais ; bien que contre mon propre jugement, car je crois que l'usage vague de ce mot a été la cause de beaucoup d'erreurs et de plus de confusion. Le mot, idée, dans son sens original tel qu'utilisé par Pindare, Aristophane et dans l'Évangile de saint Matthieu, représentait l'abstraction visuelle d'un objet distant, lorsque nous voyons le tout sans distinguer ses parties. Platon l'a adopté comme terme technique, et comme antithèse à eidolon, ou image sensible ; l'emblème transitoire et périssable, ou mot mental, de l'idée. Les idées elles-mêmes, il les considérait comme des puissances mystérieuses, vivantes, séminales, formatrices et exemptes du temps. En ce sens, le mot Idée est devenu la propriété de l'école platonicienne ; et il apparaît rarement chez Aristote sans une telle expression y étant annexée, comme « selon Platon », ou « comme le dit Platon ». Nos écrivains anglais jusqu'à la fin du règne de Charles II ou un peu plus tard, l'employaient soit dans le sens original, soit platonicien, soit dans un sens correspondant presque à notre usage actuel du substantif, Idéal ; toujours cependant en l'opposant, plus ou moins, à l'image, qu'il s'agisse d'objets présents ou absents. Le lecteur ne sera pas mécontent de l'intéressante illustration suivante tirée de l'évêque Jeremy Taylor. « Saint Louis le Roi envoya Ivo, évêque de Chartres, en ambassade, et il raconta qu'il rencontra une matrone grave et majestueuse sur le chemin avec un encensoir de feu dans une main, et un vaisseau d'eau dans l'autre ; et observant qu'elle avait un comportement et un regard mélancoliques, religieux et fantastiques, il lui demanda ce que ces symboles signifiaient, et ce qu'elle comptait faire de son feu et de son eau ; elle répondit : Mon dessein est avec le feu de brûler le paradis, et avec mon eau d'éteindre les flammes de l'enfer, afin que les hommes puissent servir Dieu purement par amour pour Dieu. Mais nous rencontrons rarement de tels esprits qui aiment la vertu si métaphysiquement qu'ils l'abstrayent de toutes les compositions sensibles, et aiment la pureté de l'idée. » Descartes ayant introduit dans sa philosophie l'hypothèse fantaisiste des idées matérielles, ou certaines configurations du cerveau, qui étaient autant de moules pour les influx du monde extérieur — Locke adopta le terme, mais étendit sa signification à tout ce qui est l'objet immédiat de l'attention ou de la conscience de l'esprit. Hume, distinguant ces représentations qui sont accompagnées d'un sens d'un objet présent de celles reproduites par l'esprit lui-même, désigna les premières par impressions, et limita le mot idée aux secondes.]

[Note 25 : Je suis conscient que ce mot ne figure ni dans le dictionnaire de Johnson ni chez aucun écrivain classique. Mais le mot, « to intend » (avoir l'intention), que Newton et d'autres avant lui emploient dans ce sens, est maintenant si complètement approprié à une autre signification que je ne pouvais l'utiliser sans ambiguïté : tandis que paraphraser le sens, comme par « rendre intense », briserait souvent la phrase et détruirait cette harmonie de la position des mots avec la position logique des pensées, qui est une beauté dans toute composition, et plus particulièrement souhaitable dans une investigation philosophique étroite. J'ai donc risqué le mot, intensifier (intensify) : bien que, je l'avoue, cela sonne étrange à ma propre oreille.]

[Note 26 : Et les fats triomphent de Berkeley par un rictus.]

[Note 27 : Videlicet ; Quantité, Qualité, Relation et Mode, chacun consistant en trois subdivisions. Voir Kritik der reinen Vernunft. Voir aussi les remarques judicieuses sur Locke et Hume.]

[Note 28 : Saint Luc x. 21.]

[Note 29 : Un Indien d'Amérique avec peu de variété d'images, et un stock de langage encore plus maigre, est obligé de tourner ses quelques mots à de nombreux usages, par des similitudes si claires et des analogies si éloignées qu'elles donnent à sa langue l'apparence et le caractère de la poésie lyrique parsemée de grotesques. Quelque chose qui n'est pas sans rappeler cela était le cas d'hommes comme Behmen et Fox en ce qui concerne la Bible. C'était leur seul arsenal d'expressions, leur seul organe de pensée.]

[Note 30 : Le burlesque suivant sur l'égoïsme fichtéen pourrait peut-être amuser les quelques personnes qui ont étudié le système, et pour ceux qui ne le connaissent pas, il peut donner une ressemblance aussi tolérable de l'idéalisme de Fichte qu'on peut l'attendre d'une caricature avouée.

L'Impératif Catégorique, ou l'annonce du nouveau Dieu teutonique, EGOENKAIPAN : une ode dithyrambique, par QUERKOPF VON KLUBSTICK, grammairien et sous-recteur au gymnase.

Eu! Dei vices gerens, ipse Divus, (Parle anglais, ami !) le Dieu Imperativus, Ici sur cette croix de marché tout haut je crie : Moi, moi, moi ! Moi-même moi ! La forme et la substance, le quoi et le pourquoi, Le quand et le où, et le bas et le haut, Le dedans et le dehors, la terre et le ciel, Moi, toi et lui, et lui, toi et moi, Toutes les âmes et tous les corps sont Moi-même Moi ! Tout Moi-même Moi ! (Fous ! trêve à ces sursauts !) Tout mon Moi ! tout mon Moi ! C'est un chien hérétique celui qui ajoute seulement Betty Martin ! Ainsi cria le Dieu avec un ton impérial hautain ; Dans une robe de l'état le plus rigide, qui se moquait de la beauté, Un pronom-verbe impératif il brillait — Puis substantif et pluriel-singulier devenu Il parla ainsi ! Regardez en Moi seul (Car l'éthique se vante d'une syntaxe qui lui est propre) Ou si en vous, pourtant comme Moi vous députe, Dans Ô ! Moi, vous, le vocatif du devoir ! Moi, du Lexique entier du monde la racine ! De tout l'univers du toucher, du son, de la vue Le génitif et l'ablatif par-dessus le marché : L'accusatif du tort, le nominatif du droit, Et dans tous les cas le cas absolu ! Auto-construit, je décline tous les autres modes : Impératif, du néant nous dérivons ; Pourtant comme un super-postulat de moi, Un antécédent non construit j'assigne À X, Y, Z, le Dieu Infinitivus !]

[Note 31 : Ce serait un acte d'injustice grave et presque criminelle que de passer sous silence le nom de M. Richard Saumarez, un gentilhomme également bien connu comme médecin et comme philanthrope, mais qui demande à être remarqué à cette occasion en tant qu'auteur de « A new System of Physiology » en deux volumes in-octavo, publié en 1797 ; et en 1812 de « An Examination of the natural and artificial Systems of Philosophy which now prevail » en un volume in-octavo, intitulé « The Principles of physiological and physical Science ». Ce dernier ouvrage n'est pas tout à fait égal au premier pour le style ou l'agencement ; et il est plus nécessaire de distinguer les principes de la philosophie de l'auteur de ses conjectures concernant la couleur, la matière atmosphérique, les comètes, etc., qui, justes ou erronées, ne sont nullement les conséquences nécessaires de cette philosophie. Pourtant, même dans ce département de ce volume, que je considère comme l'œuvre comparativement inférieure, les raisonnements par lesquels M. Saumarez invalide l'immanence d'une puissance infinie dans toute substance finie sont le fruit d'un esprit peu commun ; et l'expérience sur l'expansibilité de l'air est au moins plausible et hautement ingénieuse. Mais le mérite, qui assurera tant au livre qu'à l'écrivain un nom haut et honorable auprès de la postérité, consiste dans la force magistrale du raisonnement, et la copiosité de l'induction, avec laquelle il a assailli, et (à mon avis) renversé la tyrannie du système mécanique en physiologie ; établi non seulement l'existence de causes finales, mais leur nécessité et leur efficacité pour tout système qui mérite le nom de philosophique ; et, substituant la vie et la puissance progressive à la force inerte contradictoire, il a le droit d'être connu et rappelé comme le premier instaurateur de la philosophie dynamique en Angleterre. Les vues de l'auteur, en ce qui le concerne, sont non empruntées et complètement les siennes, car il ne possédait pas, et ses écrits ne révèlent pas, la moindre connaissance des œuvres de Kant, dans lesquelles existent les germes de cette philosophie : et ses volumes furent publiés de nombreuses années avant le développement complet de ces germes par Schelling. La détection par M. Saumarez du système braunonien ne fut pas un service léger ou ordinaire à l'époque ; et je me souviens à peine, dans aucune œuvre sur aucun sujet, d'une réfutation si parfaitement satisfaisante. Il suffit pour le moment d'avoir énoncé le fait ; comme dans la préface à l'ouvrage, que j'ai déjà annoncé sur le Logos, j'ai exposé en détail les mérites de cet écrivain, et véritable philosophe, qui n'avait qu'à prendre sa fondation un peu plus profondément et plus largement pour avoir rendu superflue une partie considérable de mes travaux.]

[Note 32 : Sans certaines notes sur Shakespeare, et d'autres fragments qui me sont tombés sous la main, j'aurais jugé inutile de faire remarquer que « discours », ici ou ailleurs, ne signifie pas ce que nous appelons aujourd'hui discourir, mais la discursion de l'esprit, les processus de généralisation et de subsomption, de déduction et de conclusion. Ainsi, la philosophie a été jusqu'ici discursive, tandis que la géométrie est toujours et essentiellement intuitive.]

[Note 33 : Révélation xx. 3.]

[Note 34 : Voir l'Histoire d'Écosse de Laing ; les bardes, ballades, etc., de Walter Scott.]

[Note 35 : Ainsi l'organisation et le mouvement sont considérés comme venant de Dieu, et non en Dieu.]

[Note 36 : Job, chapitre xxviii.]

[Note 37 : Partout où A=B et A n'est pas =B sont également démontrables, la prémisse indéniable dans chaque cas, l'induction évidente et la conclusion légitime, le résultat doit être soit que les contraires peuvent être tous deux vrais (ce qui est absurde), soit que la faculté et les formes de raisonnement employées sont inapplicables au sujet, c'est-à-dire qu'il y a metabasis eis allo genos. Ainsi, les attributs de l'espace et du temps appliqués à l'Esprit sont hétérogènes, et la preuve en est qu'en les admettant, des contraires explicites ou implicites peuvent être démontrés comme vrais, c'est-à-dire que la même chose, prise dans le même sens, est vraie et n'est pas vraie. Que le monde ait eu un commencement dans le temps et une limite dans l'espace, et que le monde n'ait pas eu de commencement et n'ait pas de limite ; qu'un acte auto-originaire soit et ne soit pas possible, en sont des exemples.]

[Note 38 : À ceux qui projettent d'acquérir la langue d'un pays dans le pays lui-même, il pourra être utile que je mentionne l'avantage incalculable que j'ai tiré de l'apprentissage de tous les mots qui pouvaient éventuellement être appris ainsi, avec les objets sous les yeux, et sans l'intermédiation des termes anglais. C'était une partie régulière de mes études matinales pendant les six premières semaines de mon séjour à Ratzeburg, que d'accompagner le bon et gentil vieux pasteur, chez qui je logeais, de la cave au grenier, à travers les jardins, la cour de ferme, etc., et de nommer chaque chose, même la plus infime, par son nom allemand. Les annonces, les farces, les recueils de plaisanteries et la conversation des enfants pendant que je jouais avec eux, ont contribué pour leur part à une connaissance plus familière de la langue que ce que j'aurais pu acquérir par les seules œuvres de littérature polie, ou même par la société polie. Il y a un passage empreint d'un sens fort sain dans la Lettre allemande de Luther sur l'interprétation, à la traduction duquel je ferai précéder, pour le bien de ceux qui lisent l'allemand, mais qui n'ont probablement pas souvent plongé dans les folios massifs de cet héroïque réformateur, les mots simples, nerveux et idiomatiques de l'original. « Denn man muss nicht die Buchstaben in der Lateinischen Sprache fragen wie man soll Deutsch reden: sondern man muss die Mutter in Hause, die Kinder auf den Gassen, den gemeinen Mann auf dem Markte, darum fragen: und denselbigen auf das Maul sehen wie sie reden, und darnach dolmetschen. So verstehen sie es denn, und merken dass man Deutsch mit ihnen redet. »

TRADUCTION :

Car on ne doit pas demander aux lettres dans la langue latine comment on doit parler allemand ; mais on doit demander à la mère dans la maison, aux enfants dans les ruelles, à l'homme du commun sur le marché, à ce sujet ; oui, et regarder les mouvements de leur bouche pendant qu'ils parlent, et interpréter en conséquence. Ils vous comprennent alors, et remarquent que l'on parle allemand avec eux.]

[Note 39 : Cette paraphrase, écrite vers l'époque de Charlemagne, ne manque nullement de passages occasionnels d'un mérite poétique considérable. Il y a une fluidité et un enthousiasme tendre dans les lignes suivantes (à la fin du chapitre XI) qui, même dans la traduction, ne manqueront pas, je me flatte de le croire, d'intéresser le lecteur. Ottfried décrit les circonstances suivant immédiatement la naissance de notre Seigneur.

Elle offrit avec joie son sein virginal ; Elle ne le cacha point, elle découvrit le sein Qui nourrit ce divin nourrisson ! Bénis, bénis furent les seins Que l'enfant Sauveur embrassa ; Et bénie, bénie fut la mère Qui enveloppa ses membres de langes, Chantant, le posa sur ses genoux, Se pencha sur lui de ses regards d'amour, Et l'apaisa par un bercement. Bénie ; car elle l'abrita De l'air humide et glacial ; Bénie, bénie ! car elle reposa Avec un tel enfant dans un même lit béni, Aussi près que le sont les enfants et les mères ! Bénie, bénie pour toujours, De ses lèvres virginales elle l'embrassa, De ses bras, et sur son sein Elle embrassa l'enfant divin, Son enfant divin, la mère vierge ! Il ne vit pas sur cet anneau de terre Un mortel qui puisse chanter sa louange. Mère puissante, vierge pure, Dans les ténèbres et la nuit Pour nous elle enfanta le divin Seigneur !

Il est du plus haut intérêt de considérer l'effet produit lorsque les sentiments sont élevés au-dessus du ton naturel par la croyance en quelque chose de mystérieux, alors que toutes les images sont purement naturelles. C'est alors que la religion et la poésie frappent le plus profondément.]

[Note 40 : Lord Grenville a récemment réaffirmé (à la Chambre des lords) le danger imminent d'une révolution au début de la guerre contre la France. Je ne doute pas que Sa Seigneurie soit sincère ; et cela doit flatter ses sentiments que de le croire. Mais où sont les preuves du danger auxquelles un futur historien pourrait en appeler ? Ou doit-il se reposer sur une affirmation ? Qu'il me soit permis d'extraire un passage à ce sujet de The Friend. « J'ai dit que pour contrer les arguments des hors-la-loi, les anti-jacobins proposaient de suspendre la loi, et, par l'interposition d'un statut particulier, d'éclipser la lumière bénie du soleil universel, afin que les espions et les délateurs puissent tyranniser et s'échapper dans l'obscurité de mauvais augure. Oh ! si ces hommes égarés, enivrés par l'alarme et déconcertés par cette panique de la propriété, dont ils furent eux-mêmes les principaux agents, avaient jamais vécu dans un pays où il existait réellement une disposition générale au changement et à la rébellion ! S'ils avaient jamais voyagé à travers la Sicile, ou à travers la France aux premiers temps de la révolution, ou même, hélas ! à travers trop de provinces d'une île sœur ; ils n'auraient pu que reculer devant leurs propres déclarations concernant l'état de sentiment et d'opinion qui prédominait à cette époque à travers toute la Grande-Bretagne. Il fut un temps — Dieu veuille que ce temps soit passé ! — où en traversant un étroit détroit, ils auraient pu apprendre les véritables symptômes d'un danger approchant, et se garder de confondre les réunions et la déclamation oisive d'une telle sédition, qui reculait épouvantée à la vue d'un constable, avec le sombre murmure et l'étrange consternation qui précèdent la tempête ou le tremblement de terre de la discorde nationale. Non seulement dans les cafés et les théâtres publics, mais même aux tables des riches, ils auraient entendu les partisans du gouvernement existant défendre leur cause dans le langage et avec le ton d'hommes conscients d'être en minorité. Mais en Angleterre, alors que l'alarme était à son comble, il n'y avait pas une ville, non, pas un bourg ou un village, où un homme suspecté de professer des principes démocratiques pût circuler sans recevoir quelque preuve déplaisante de la haine que ses opinions supposées inspiraient à la grande majorité du peuple ; et les seuls exemples d'excès et d'indignation populaires étaient du côté du gouvernement et de l'Église établie. Mais pourquoi ai-je besoin d'en appeler à ces faits odieux ? Feuilletez les pages de l'histoire et cherchez un seul exemple de révolution ayant été effectuée sans le concours des nobles, ou des ecclésiastiques, ou des classes fortunées, dans tout pays où les influences de la propriété avaient toujours été prédominantes, et où les intérêts des propriétaires étaient liés ! Examinez la révolution des provinces belgiques sous Philippe II ; les guerres civiles de France à la génération précédente ; l'histoire de la révolution américaine, ou les événements encore plus récents en Suède et en Espagne ; et il sera presque impossible de ne pas percevoir qu'en Angleterre, de 1791 à la paix d'Amiens, il n'y avait ni tendances à la confédération, ni confédérations réelles, contre lesquelles les lois existantes n'eussent prévu à la fois des garanties suffisantes et une peine amplement suffisante. Mais hélas ! la panique de la propriété avait été frappée en premier lieu pour des objectifs partisans ; et lorsqu'elle devint générale, ses propagateurs la saisirent eux-mêmes et finirent par croire à leur propre mensonge ; tout comme nos taureaux de Borrowdale deviennent parfois fous à l'écho de leur propre beuglement. Les conséquences furent des plus préjudiciables. Notre attention était concentrée sur un monstre qui ne pouvait survivre aux convulsions dans lesquelles il avait été enfanté, l'éclairé Burke lui-même parlant et raisonnant trop souvent comme si une anarchie perpétuelle et organisée eût été une chose possible ! Ainsi, tandis que nous luttions contre les doctrines françaises, nous prêtions peu attention à la question de savoir si les moyens par lesquels nous tentions de les renverser n'étaient pas susceptibles d'aider et d'augmenter le mal bien plus redoutable de l'ambition française. Tels des enfants, nous avons fui les jappements d'un roquet et nous sommes allés nous abriter sous les sabots d'un cheval de guerre vicieux. » (Vol. II. Essai i. p. 21, 4e éd.)]

[Note 41 : Je pense rarement au meurtre de cet illustre Prince sans me remémorer les vers de Valerius Flaccus :

------super ipsius ingens Instat fama viri, virtusque haud laeta tyranno; Ergo anteire metus, juvenemque exstinguere pergit. Argonaut, I. 29.]

[Note 42 : --

Theara de kai ton chaena kai taen dorkada, Kai ton lagoon, kai to ton tauron genos. Manuel Phile, De Animal. Proprietat. sect. I. i. 12.]

[Note 43 : Le Paradis reconquis. Livre IV. l. 261.]

[Note 44 : Vita e Costumi di Dante.]

[Note 45 : TRADUCTION : « Avec la plus grande sollicitude possible, évitez d'écrire. Trop tôt ou immodérément employée, cette activité épuise la tête et vide le cœur ; quand bien même il n'y aurait pas d'autres conséquences pires. Une personne qui ne lit que pour imprimer, selon toute probabilité, lit mal ; et celui qui envoie par la plume et la presse chaque pensée, au moment même où elle lui vient, aura en peu de temps tout envoyé, et deviendra un simple manœuvre d'imprimerie, un compositeur. »

À quoi je peux ajouter de mon propre chef que ce que les physiologistes médicaux affirment de certaines sécrétions s'applique également à nos pensées ; elles doivent aussi être reprises dans la circulation, et être encore et encore resécrétées afin d'assurer une vigueur saine, tant à l'esprit qu'à sa progéniture intellectuelle.]

[Note 46 : Cette distinction entre transcendantal et transcendant est observée par nos anciens théologiens et philosophes, chaque fois qu'ils s'expriment de manière scolastique. Le Dr Johnson a, certes, confondu les deux mots ; mais ses propres autorités ne le soutiennent pas. De ce célèbre dictionnaire, je me risquerai à remarquer, une fois pour toutes, que je suspecterais d'un tempérament morose l'homme qui en parlerait sans respect et sans gratitude comme d'un livre très instructif et divertissant, et jusqu'ici, malheureusement, un livre indispensable ; mais j'avoue que je serais surpris d'entendre de la part d'un érudit philosophique et complet autre chose que des éloges très nuancés à son égard, en tant que dictionnaire. Je ne fais pas allusion ici au nombre de mots authentiques omis ; car cela est vrai (et peut-être dans une mesure plus grande), comme M. Wakefield l'a noté, de nos meilleurs lexiques grecs, et ce, après les travaux successifs de tant de géants de l'érudition. Je me réfère actuellement à la fois aux omissions et aux commissions d'une nature plus importante. Ce que celles-ci sont, me saltem judice, sera exposé en détail dans The Friend, republié et complété.

Je n'avais jamais entendu parler de la correspondance entre Wakefield et Fox jusqu'à ce que j'en voie le compte rendu ce matin (16 septembre 1815) dans la Monthly Review. J'ai été assez gratifié de découvrir que M. Wakefield s'était proposé à peu près le même plan pour un dictionnaire grec et anglais que celui que j'avais formé, et commencé à exécuter, il y a maintenant dix ans. Mais je suis bien, bien plus affligé qu'il n'ait pas vécu pour le terminer. Je ne peux m'empêcher de penser que c'est un sujet de regret des plus sérieux que la même dépense considérable qui est maintenant employée à la republication de STEPHANUS augmenté, n'ait pas été appliquée à un nouveau lexique sur un plan plus philosophique, avec les synonymes anglais, allemands et français ainsi que les latins. Dans presque tous les cas, la signification individuelle précise pourrait être donnée par un mot anglais ou allemand ; tandis qu'en latin, nous devons trop souvent nous contenter d'un terme purement général et inclusif. Comment pourrait-il en être autrement, en effet, lorsque nous tentons de traduire la langue la plus riche du monde, la plus admirable pour la finesse de ses distinctions, en l'une des langues les plus pauvres et les plus vagues ? Surtout si l'on réfléchit au nombre comparatif des œuvres encore existantes, écrites alors que le grec et le latin étaient des langues vivantes. Si l'on me demandait ce que je considère comme le bénéfice le plus grand et le plus pur qu'un individu fortuné, ou une association d'individus fortunés, pourrait accorder à son pays et à l'humanité, je n'hésiterais pas à répondre : « un dictionnaire philosophique anglais ; avec les synonymes grec, latin, allemand, français, espagnol et italien, et avec des index correspondants. » Que les langues savantes pourraient être acquises, de ce fait, mieux et en deux fois moins de temps, n'est qu'une partie, et non la plus importante, des avantages qui découleraient d'un tel ouvrage. Ô ! s'il était permis par la Providence que, sans porter atteinte à la liberté et à l'indépendance, notre gouvernement fût en mesure de devenir davantage qu'un comité de guerre et de revenu ! Il fut un temps où tout devait être fait par le gouvernement. Ne nous sommes-nous pas envolés vers l'extrême opposé ?]

[Note 47 : Avril 1825. Si je ne le voyais pas de mes propres yeux, je ne croirais pas avoir été coupable d'autant de « taureaux » hydrostatiques que ceux qui beuglent dans cette malheureuse allégorie ou cette suite de métaphores ! Comment une rivière pourrait remonter la pente depuis une vallée lointaine, par-dessus les montagnes intermédiaires, Morphée, le tisseur de rêves, peut seul le deviner. J'ai honte et je suis humilié. S. T. Coleridge.]

[Note 48 : Ennéades, III. 8. 3. La force du grec sunienai est imparfaitement exprimée par « comprendre » ; notre propre expression idiomatique « marcher avec moi » s'en rapproche le plus. Le passage qui suit, plein d'un sens profond, m'apparaît évidemment corrompu ; et, en fait, aucun écrivain n'a plus besoin, ne mérite mieux, ou est moins susceptible d'obtenir, une édition nouvelle et plus correcte - ti oun sunienai; oti to genomenon esti theama emon, siopaesis (mallem, theama, emon sioposaes,) kai physei genomenon theoraema, kai moi genomenae ek theorias taes odi, taen physin echein philotheamona uparkei. (mallem, kai moi hae genomenae ek theorias autaes odis). « Que faut-il donc comprendre ? Que tout ce qui est produit est une intuition, moi silencieux ; et que ce qui est ainsi engendré est par nature un théorème, ou forme de contemplation ; et la naissance, qui résulte pour moi de cette contemplation, parvient à avoir une nature contemplative. » Ainsi Synésius :

‘Odis hiera ‘Arraeta gona

La comparaison ultérieure du processus de la natura naturans avec celui du géomètre est tirée du cœur même de la philosophie.]

[Note 49 : Ceci est heureusement effectué en trois lignes par Synésius, dans son TROISIÈME HYMNE :

‘En kai Pan’ta -- (pris en soi) est le Spinozisme. ‘En d’ ’Apan’ton -- une simple Anima Mundi. ‘En te pro panton -- est le théisme mécanique.

Mais unissez les trois, et le résultat est le théisme de saint Paul et du christianisme. Synésius fut censuré pour sa doctrine de la préexistence de l'âme ; mais jamais, que je sache, inculpé ou jugé hérétique pour son panthéisme, bien que ni Giordano Bruno ni Jacob Böhme ne l'aient jamais avoué plus ouvertement.

Mystas de Noos, Ta te kai ta legei, Buthon arraeton Amphichoreuon. Su to tikton ephus, Su to tiktomenon; Su to photizon, Su to lampomenon; Su to phainomenon, Su to kryptomenon Idiais augais. ‘En kai panta, ‘En kath’ heauto, Kai dia panton.

Le panthéisme n'est donc pas nécessairement irréligieux ou hérétique ; bien qu'il puisse être enseigné de manière athée. Ainsi Spinoza serait d'accord avec Synésius pour appeler Dieu Physis en Noerois, la Nature dans les Intelligences ; mais il ne pourrait souscrire au précédent Nous kai noeros, c'est-à-dire Lui-même Intelligence et intelligent.

Dans cette esquisse biographique de ma vie littéraire, on m'excusera si je mentionne ici que j'avais traduit les huit hymnes de Synésius du grec en anacréontiques anglais avant ma quinzième année.]

[Note 50 : Voir Schell. Abhandl. zur Erlaeuter. des Id. der Wissenschafslehre.]

[Note 51 : Des Cartes, Diss. de Methodo.]

[Note 52 : L'impossibilité d'une chose absolue (substantia unica) en tant que ni genre, ni espèce, ni individu, ainsi que son inaptitude totale à servir de position fondamentale à un système philosophique, sera démontrée dans la critique sur le spinozisme dans le cinquième traité de ma Logosophia.]

[Note 53 : Il est très digne de remarque que, dans la première révélation de lui-même, non limitée aux individus, en vérité dans la toute première révélation de son être absolu, Jéhovah révéla en même temps la vérité fondamentale de toute philosophie, qui doit soit commencer par l'absolu, soit n'avoir aucun commencement fixe ; c'est-à-dire cesser d'être de la philosophie. Je ne peux m'empêcher d'exprimer mon regret que, dans l'usage équivoque du mot « que » (that), pour « en ce que » (in that) ou « parce que », notre admirable version ait rendu le passage susceptible d'une interprétation dégradée dans l'esprit des lecteurs ou auditeurs ordinaires, comme s'il s'agissait d'une simple réprimande à une question impertinente, « Je suis ce que je suis », ce qui pourrait être affirmé également de lui-même par tout être existant.

Le Cogito ergo sum cartésien est critiquable, car soit le Cogito est utilisé extra gradum, et alors il est impliqué dans le sum et est tautologique ; soit il est pris comme un mode ou une dignité particulière, et alors il est subordonné au sum comme l'espèce au genre, ou plutôt comme une modification particulière au sujet modifié ; et non préordonné comme les arguments semblent l'exiger. Car Cogito est Sum Cogitans. Ceci est clair par la non-évidence de la réciproque. Cogitat, ergo est est vrai, car c'est une simple application de la règle logique : Quicquid in genere est, est et in specie. Est (cogitans), ergo est. C'est un cerisier ; donc c'est un arbre. Mais, est ergo cogitat, est illogique : car quod est in specie, non NECESSARIO in genere est. Cela peut être vrai. Je tiens pour vrai que quicquid vere est, est per veram sui affirmationem ; mais c'est une vérité dérivée, non immédiate. Ici donc, nous avons, par anticipation, la distinction entre le JE fini conditionnel ! (qui, connu dans la conscience distincte par occasion de l'expérience, est appelé par les disciples de Kant « l'empirique » !) et le JE SUIS absolu, et de même la dépendance, ou plutôt l'inhérence du premier dans le second ; en qui « nous vivons, nous bougeons et avons notre être », comme saint Paul l'affirme divinement, différant largement des théistes de l'école mécanique (comme Sir J. Newton, Locke et autres) qui doivent dire de qui nous tenons notre être, et avec lui la vie et les pouvoirs de la vie.]

[Note 54 : TRADUCTION. « De là, il est clair, pour quelle cause beaucoup rejettent la notion du continu et de l'infini. Ils prennent, à savoir, les mots irreprésentable et impossible dans un seul et même sens ; et, selon les formes de l'évidence sensible, la notion du continu et de l'infini est sans doute impossible. Je ne plaide pas ici la cause de ces lois, que pas mal d'écoles ont jugé bon d'exploser, surtout la première (la loi de continuité). Mais il est de la plus haute importance d'avertir le lecteur que ceux qui adoptent un mode de raisonnement aussi perverti sont dans une grave erreur. Tout ce qui s'oppose aux principes formels de l'entendement et de la raison est, de l'aveu général, impossible ; mais non pas, par conséquent, ce qui n'est pas soumis aux formes de l'évidence sensible, parce qu'il est exclusivement un objet de pur intellect. Car cette non-coïncidence du sensible et de l'intellectuel (dont je dévoilerai bientôt la nature) ne prouve rien d'autre que le fait que l'esprit ne peut pas toujours représenter adéquatement au concret, et transformer en images distinctes, des notions abstraites dérivées du pur intellect. Mais cette contradiction, qui est en elle-même purement subjective (c'est-à-dire une incapacité dans la nature humaine), passe trop souvent pour une incongruité ou une impossibilité dans l'objet (c'est-à-dire les notions elles-mêmes), et séduit les imprudents au point de leur faire prendre les limites des facultés humaines pour les limites des choses telles qu'elles existent réellement. »]

Je saisis cette occasion pour faire observer que, ici comme ailleurs, Kant utilise le terme d'intuition, ainsi que le verbe actif (allemand : intueri, anschauen), pour lequel nous n'avons malheureusement aucun mot correspondant, exclusivement pour ce qui peut être représenté dans l'espace et dans le temps. Il nie donc, avec logique et raison, la possibilité d'intuitions intellectuelles. Mais, ne voyant aucune raison adéquate à ce sens exclusif du terme, je suis revenu à sa signification plus large, autorisée par nos anciens théologiens et métaphysiciens, selon lesquels le terme comprend toutes les vérités connues de nous sans intermédiaire.

Tiré du traité de Kant De mundi sensibilis et intelligibilis forma et principiis. 1770.]

[Note 55 : Franc. Baconis de Verulam, NOVUM ORGANUM.]

[Note 56 : Cette expression, a priori, est communément et très grossièrement mal comprise, et on lui impose une absurdité qu'elle ne mérite pas. Par connaissance a priori, nous ne voulons pas dire que nous pouvons connaître quoi que ce soit antérieurement à l'expérience, ce qui serait une contradiction dans les termes ; mais qu'ayant une fois connu une chose à l'occasion de l'expérience (c'est-à-dire quelque chose agissant sur nous de l'extérieur), nous savons alors qu'elle a dû exister, sinon l'expérience elle-même aurait été impossible. Ce n'est que par l'expérience que je sais maintenant que j'ai des yeux ; mais ma raison me convainc alors que j'ai dû avoir des yeux pour permettre cette expérience.]

[Note 57 : Jer. Taylor’s Via Pacis.]

[Note 58 : Par. Lost. Livre V. I. 469.]

[Note 59 : Leibnitz. Op. T. II. P. II. p. 53.--T. III. p. 321.]

[Note 60 : Synesii Episcop. Hymn. III. I. 231]

[Note 61 : « Anaer morionous », une expression que j'ai empruntée à un moine grec, qui l'applique à un patriarche de Constantinople. J'aurais pu dire que je l'ai réclamée plutôt qu'empruntée : car elle semble appartenir à Shakespeare, de jure singulari, et ex privilegio naturae.]

[Note 62 : Publié pour la première fois en 1803.]

[Note 63 : Ces pensées m'ont été suggérées lors de la lecture des Madrigaux de Giovambatista Strozzi, publiés à Florence en mai 1593 par ses fils Lorenzo et Filippo Strozzi, avec une dédicace à leur oncle paternel, le Signor Leone Strozzi, Generale delle battaglie di Santa Chiesa. Comme je ne me souviens pas avoir vu mentionnés ces poèmes ou leur auteur dans un quelconque ouvrage anglais, ni les avoir trouvés dans les recueils courants de poésie italienne, et comme ce petit ouvrage est rare, j'en transcrirai quelques spécimens. J'ai rarement rencontré des compositions qui possédassent, à mon sens, plus de cette plénitude satisfaisante, de cette adéquation complète de la forme au fond qui nous charme tant chez Anacréon, jointe à la tendresse, et plus que la délicatesse, de Catulle. Bien qu'il s'agisse de bagatelles, elles furent probablement élaborées avec grand soin ; pourtant, à la lecture, nous les attribuons à une énergie spontanée plutôt qu'à un effort volontaire. Pour un goût cultivé, il existe dans la perfection, pour elle-même, un plaisir indépendant de la matière dans laquelle elle se manifeste, que nul autre qu'un goût cultivé ne peut comprendre ou apprécier.

Après ce que j'ai avancé, il semblerait présomptueux d'offrir une traduction ; même si la tentative n'était pas découragée par le génie différent de l'esprit et de la langue anglais, qui exige une densité de pensée plus grande comme condition d'un haut degré de poli que l'italien. Je ne peux m'empêcher de considérer également comme un avantage de la langue italienne, à bien d'autres égards inférieure à la nôtre, que la langue de la poésie y soit plus distincte de celle de la prose que chez nous. Par l'apparition précoce et la primauté établie des poètes toscans, coïncidant avec le nombre d'États indépendants et la diversité des dialectes écrits, les Italiens ont acquis un idiome poétique, comme les Grecs l'avaient obtenu avant eux pour les mêmes raisons, avec des distinctions plus grandes et plus variées : par exemple, l'ionien pour leurs vers héroïques ; l'attique pour leur iambique ; et les deux modes du dorique pour le lyrique ou sacerdotal, et le pastoral, dont les distinctions étaient sans doute plus évidentes pour les Grecs eux-mêmes qu'elles ne le sont pour nous.

J'oserai ajouter une autre observation avant de procéder à la transcription. Je suis conscient que les sentiments que j'ai avoués concernant les points de divergence entre la poésie de l'époque actuelle et celle de la période entre 1500 et 1650 sont l'opposé de l'opinion communément admise. Je conversais à ce sujet avec un ami quand la servante, une femme digne et sensée, entra ; je plaçai devant elle deux gravures : l'une, une estampe aux tons rosés de l'époque ; l'autre, une eau-forte magistrale de Salvator Rosa, tirée de l'un de ses propres tableaux. En la pressant de nous dire laquelle elle préférait, après un léger rougissement et un trouble, elle répondit : « Eh bien, celle-là, Monsieur, c'est certain ! » (en montrant la marchandise des boutiques d'estampes de Fleet-street) ; « c'est si net et élégant. L'autre est une chose si brouillonne et bâclée. » Un artiste, dont les écrits sont à peine moins précieux que ses tableaux, et à l'autorité duquel on accordera plus volontiers de la déférence que je ne voudrais qu'on en montre à la mienne, nous a dit, par sa propre expérience, que le bon goût doit être acquis et, comme toutes les bonnes choses, est le résultat de la réflexion et de l'étude soumise des meilleurs modèles. Si l'on demande : « Mais que dois-je considérer comme tel ? » — la réponse est : présumez que ce sont les meilleurs ceux dont la réputation a mûri jusqu'à la gloire par le consentement des âges. Car la sagesse a toujours une majorité finale, sinon par conviction, du moins par acquiescement. En plus de Sir J. Reynolds, je peux mentionner Harris de Salisbury, qui, dans l'une de ses dissertations philosophiques, a écrit sur les moyens d'acquérir un goût juste avec la précision d'Aristote et l'élégance de Quintilien.

MADRIGALI.

Gelido suo ruscel chiaro, e tranquillo M’insegno Amor di state a mezzo’l giorno; Ardean le solve, ardean le piagge, e i colli. Ond’ io, ch’ al piu gran gielo ardo e sfavillo, Subito corsi; ma si puro adorno Girsene il vidi, che turbar no’l volli: Sol mi specchiava, e’n dolce ombrosa sponda Mi stava intento al mormorar dell’ onda.

Aure dell’ angoscioso viver mio Refrigerio soave, E dolce si, che piu non mi par grave Ne’l ardor, ne’l morir, anz’ il desio; Deh voil ghiaccio, e le nubi, e’l tempo rio Discacciatene omai, che londa chiara, E l’ombra non men cara A scherzare, a cantar per suoi boschetti, E prati festa et allegrezza alletti.

Pacifiche, ma spesso in amorosa Guerra co’fiori, e l’erba Alla stagione acerba Verdi insegne del giglio e della rosa, Movete, Aure, pian pian; che tregua o posa, Se non pace, io ritrove; E so ben dove:--Oh vago, a mansueto Sguardo, oh labbra d’ambrosia, oh rider, lieto!

Hor come un scoglio stassi, Hor come un rio se’n fugge, Ed hor crud’ orsa rugge, Hor canta angelo pio: ma che non fassi! E che non fammi, O sassi, O rivi, o belue, o Dii, questa mia vaga Non so, se ninfa, o magna, Non so, se donna, o Dea, Non so, se dolce o rea?

Piangendo mi baciaste, E ridendo il negaste: In doglia hebbivi pin, In festa hebbivi ria: Nacque gioia di pianti, Dolor di riso: O amanti Miseri, habbiate insieme Ognor paura e speme.

Bel Fior, tu mi rimembri La rugiadosa guancia del bet viso; E si vera l’assembri, Che’n te sovente, come in lei m’affiso: Et hor del vago riso, Hor del serene sguardo Io pur cieco riguardo. Ma qual fugge, O Rosa, il mattin lieve! E chi te, come neve, E’l mio cor teco, e la mia vita strugge!

Anna mia, Anna dolce, oh sempre nuovo E piu chiaro concento, Quanta dolcezza sento In sol Anna dicendo? Io mi pur pruovo, Ne qui tra noi ritruovo, Ne tra cieli armonia, Che del bel nome suo piu dolce sia: Altro il Cielo, altro Amore, Altro non suona l’Ecco del mio core.

Hor che’l prato, e la selva si scoiora, Al tuo serena ombroso Movine, alto Riposo, Deh ch’io riposi una sol notte, un hora: Han le fere, e git augelli, ognun talora Ha qualche pace; io quando, Lasso! non vonne errando, E non piango, e non grido? e qual pur forte? Ma poiche, non sent’ egli, odine, Morte.

Risi e piansi d’Amor; ne pero mai Se non in fiamma, o’n onda, o’n vento scrissi Spesso msrce trovai Crudel; sempre in me morto, in altri vissi: Hor da’ piu scuri Abissi al ciel m’aizai, Hor ne pur caddi giuso; Stance al fin qui son chiuso.]

[Note 64 : --

« Je l'ai mesuré d'un côté à l'autre ; Il fait trois pieds de long et deux pieds de large. »]

[Note 65 : --

« Non, creuse-toi la cervelle, tout est vain, Je te dirai tout ce que je sais ; Mais jusqu'à l'Épine, et jusqu'à l'Étang Qui est à un petit pas plus loin, Je souhaiterais que tu ailles : Peut-être, quand tu seras sur place, Pourras-tu trouver quelque trace de son histoire.

Je t'aiderai du mieux que je peux Avant que tu ne montes la montagne, Jusqu'au sommet désolé de la montagne, Je te dirai tout ce que je sais. Cela fait maintenant quelque vingt-deux ans Depuis qu'elle (son nom est Martha Ray) Donna, de la vraie bonne volonté d'une jeune fille, Sa compagnie à Stephen Hill ; Et elle était joyeuse et gaie, Et elle était heureuse, heureuse encore Chaque fois qu'elle pensait à Stephen Hill.

Et ils avaient fixé le jour du mariage, Le matin qui devait les unir tous deux, Mais Stephen à une autre jeune fille Avait prêté un autre serment ; Et, avec cette autre jeune fille, à l'église Le sans-souci Stephen s'en alla... Pauvre Martha ! en ce jour douloureux Une angoisse de consternation impitoyable Fut envoyée dans son âme ; Un feu fut allumé dans sa poitrine, Qui ne pouvait se consumer jusqu'au repos.

On dit, six mois entiers après cela, Alors que les feuilles d'été étaient encore vertes, Qu'elle allait jusqu'au sommet de la montagne, Et qu'on l'y voyait souvent ; On dit qu'un enfant était dans son ventre, Comme c'était alors visible pour tout œil ; Elle était enceinte, et elle était folle ; Pourtant elle était souvent sobrement triste À cause de son extrême douleur. Oh moi ! dix mille fois je préférerais Qu'il fût mort, ce père cruel !

* * * * * * * * * * * * * * * *

À Noël dernier, quand ils parlaient de cela, Le vieux fermier Simpson soutenait, Que dans son ventre l'enfant travaillait Autour du cœur de sa mère, et ramenait Ses sens à nouveau : Et, quand enfin son heure approcha, Ses traits étaient calmes, ses sens clairs.

Je n'en sais pas plus, j'aimerais en savoir davantage, Et je te raconterais tout Car ce qu'est devenu ce pauvre enfant, Personne n'a jamais su ; Et si un enfant est né ou non, Personne n'a jamais pu le dire ; Et s'il est né vivant ou mort, Personne ne le sait, comme je l'ai dit : Mais certains se souviennent bien, Que Martha Ray, vers cette époque, Grimpait souvent la montagne. »]

[Note 66 : C'est une erreur chez les enseignants, tout autant qu'un tourment pour les pauvres enfants, que d'imposer la nécessité de lire comme ils parleraient. Afin de les guérir de « chanter », comme on dit, c'est-à-dire d'une trop grande différence, on fait répéter à l'enfant les mots en détournant les yeux du livre ; et alors, en effet, ses tons ressemblent à la conversation, autant que ses peurs, ses larmes et ses tremblements le lui permettent. Mais dès que l'œil est à nouveau dirigé vers la page imprimée, le sortilège recommence ; car un sens instinctif dit aux sentiments de l'enfant qu'exprimer ses propres pensées momentanées et réciter les pensées écrites d'un autre, en tant qu'autre, et bien plus sage que lui-même, sont deux choses largement différentes ; et comme les deux actes sont accompagnés de sentiments largement différents, ils doivent justifier des modes d'énonciation différents. Joseph Lancaster, parmi ses autres sophistiquations de l'inestimable système de l'excellent Dr. Bell, guérit ce défaut de chant en suspendant des fers et des chaînes à l'enfant, sur la musique desquels l'un de ses camarades d'école, qui marche devant, chante plaintivement le dernier discours, la confession, la naissance, la parenté et l'éducation de l'enfant. Et cette ignominie abrutissante, ce burlesque impie et endurcisseur de cœur sur la dernière redoutable infliction de la loi outragée, en prononçant la sentence devant laquelle le juge sévère et accoutumé ne s'empêche pas souvent de verser des larmes, a été exaltée comme une méthode heureuse et ingénieuse pour remédier à... quoi ? et comment ?... eh bien, un extrême afin d'en introduire un autre, à peine moins éloigné du bon sens, et certainement susceptible d'avoir de pires effets moraux, en imposant une semblance d'aisance pétulante et d'autosuffisance, dans la répression et la possible perversion ultérieure des sentiments naturels. Je dois demander pardon au Dr. Bell pour ce rapprochement des deux noms, mais il sait que le contraste n'est pas une cause d'association moins puissante que la ressemblance.]

[Note 67 : Modifié d'après la description de la Cauchemar dans REMORSE.

« Oh Ciel ! c'était effrayant ! Maintenant, je courais et j'étais dévisagé Par des formes hideuses dont on ne peut se souvenir ; Maintenant, ne voyant rien et n'imaginant rien ; Mais seulement en ayant peur... étouffé par la peur ! Tandis que chaque forme agréable ou familière Avait un étrange pouvoir de répandre la terreur autour de moi ! »

N.B. — Bien que Shakespeare ait, pour ses propres fins qui justifient tout, introduit la « Night-Mare » avec ses propres poulains, « Mair » signifie une Sœur, ou peut-être une Sorcière.]

[Note 68 : Mais plus encore par le système mécanique de philosophie qui a inutilement infecté nos opinions théologiques, et qui, nous enseignant à considérer le monde dans sa relation à Dieu comme celle d'un bâtiment à son maçon, laisse l'idée d'omniprésence comme une simple notion abstraite dans la salle d'apparat de notre raison.]

[Note 69 : Comme l'homme ingénieux sous l'influence de la Muse tragique imagina de disloquer « I wish you a good morning, Sir! Thank you, Sir, and I wish you the same » en deux vers héroïques blancs :

To you a morning good, good Sir! I wish. You, Sir! I thank: to you the same wish I.

Dans les parties des œuvres de M. Wordsworth que j'ai étudiées à fond, je trouve moins d'exemples où cela serait praticable que je n'en ai rencontré dans de nombreux poèmes, où une approximation de la prose a été soigneusement et systématiquement évitée. En effet, excepté les strophes déjà citées de THE SAILOR’S MOTHER, je ne peux me souvenir que d'un seul exemple : c'est-à-dire un court passage de quatre ou cinq lignes dans THE BROTHERS, ce modèle de pastorale anglaise, que je n'ai jamais lu avec un œil non troublé. — « James, pointing to its summit, over which they had all purposed to return together, informed them that he would wait for them there. They parted, and his comrades passed that way some two hours after, but they did not find him at the appointed place, a circumstance of which they took no heed: but one of them, going by chance into the house, which at this time was James’s house, learnt there, that nobody had seen him all that day. » Le seul changement qui a été fait concerne la position du petit mot « there » en deux occasions, la position dans l'original étant clairement telle qu'elle n'est pas adoptée dans la conversation ordinaire. Les autres mots imprimés en italique ont été ainsi marqués parce que, bien qu'étant un anglais bon et authentique, ils ne sont pas la phraséologie de la conversation courante, que ce soit dans le mot mis en apposition ou dans la connexion par le pronom génitif. Les hommes en général auraient dit : « but that was a circumstance they paid no attention to, or took no notice of ; » et le langage est, selon la théorie de la préface, justifié seulement par le fait que le narrateur est le Vicaire. Pourtant, si une oreille pouvait soupçonner que ces phrases ont été imprimées en tant que mètre, c'est sur ces seuls mots que le soupçon aurait pu être fondé.]

[Note 70 : J'avais à l'esprit l'épithète frappante mais intraduisible que le célèbre Mendelssohn appliquait au grand fondateur de la Philosophie Critique : « Der alleszermalmende KANT », c'est-à-dire, le tout-écrasant, ou plutôt le tout-en-poussière-écrasant Kant. Par la facilité et la force des épithètes composées, l'allemand, par le nombre de ses cas et de ses inflexions, se rapproche du grec, cette langue si

« Bénie dans l'heureux mariage des doux mots. »

C'est dans la dureté affligeante de ses sons seule que l'allemand doit craindre la comparaison.]

[Note 71 : Sammlung einiger Abhandlungen von Christian Garve.]

[Note 72 : Sonnet IX.]

[Note 73 : Le fait que M. Wordsworth ait judicieusement adopté « concourse wild » dans ce passage pour « a wild scene » tel qu'il figurait dans l'édition précédente, m'encourage à hasarder une remarque que je n'aurais certainement pas faite dans les œuvres d'un poète moins austèrement précis dans l'utilisation des mots qu'il ne l'est, à son grand honneur. Elle concerne la propriété du mot « scene », même dans la phrase où il est conservé. Dryden, et lui seul dans ses vers les plus négligents, fut le premier, autant que mes recherches l'ont découvert, à utiliser, pour la commodité de la rime, ce mot dans le sens vague qui est depuis trop courant même chez nos meilleurs auteurs, et qui (ce que je trouve regrettable) est donné comme sa première explication dans le Dictionnaire du Dr. Johnson, et serait donc pris par un lecteur imprudent comme son sens propre. Chez Shakespeare et Milton, le mot n'est jamais utilisé sans une référence claire, propre ou métaphorique, au théâtre. Ainsi Milton :

« Cèdre, et pin, et sapin, et palmier branchu, Une scène sylvestre ; et, tandis que les rangs s'élèvent Ombre sur ombre, un théâtre boisé De la plus majestueuse vue. »

Je m'oppose à toute extension de son sens, car le mot est déjà plus équivoque qu'on ne pourrait le souhaiter ; dans la mesure où, pour l'usage limité que je recommande, il peut encore signifier deux choses différentes ; à savoir, le décor, et les personnages et actions présentés sur scène pendant la présence de scènes particulières. Il ne peut donc être préservé de l'obscurité qu'en gardant la signification originale pleinement à l'esprit. Ainsi Milton encore :

« ...Prépare-toi pour une autre scène. »]

[Note 74 : --

Que Copland eut à peine parlé, que bientôt chaque colline, Qui se tient sur sa bordure, remplit les vallées voisines ; Helvillon de sa hauteur, le lança à travers les montagnes, De qui, aussi tôt après, le son fut attiré par Dunbalrase, De dont la tête trophée de pierre, il alla sur le Windross, Qui vers la mer à nouveau, le fit résonner jusqu'à Dent. Que Brodwater, ainsi stupéfait à l'intérieur de ses rives, En naviguant vers la mer, le raconta à Egremound, Dont les bâtiments, les promenades et les rues, avec des échos hauts et longs, Louèrent puissamment la vieille Copland pour sa chanson. POLYOLBION de Drayton : Chant XXX.]

[Note 75 : Traduction. Il m'incombe de prendre le parti de mes amis, mais seulement jusqu'aux dieux.]

[Note 76 : « Slender. Je me suis meurtri le tibia en jouant de l'épée et de la dague pour un plat de pruneaux ragoûtés, et par ma foi je ne peux supporter l'odeur de la viande chaude depuis. » — Ainsi encore, Evans. « Je vais finir mon dîner : il y a des pommes et du fromage à venir. »]

[Note 77 : Cela m'a été confirmé accidentellement par un vieux gentleman allemand à Helmstadt, qui avait été le compagnon d'école et de lit de Klopstock. Parmi d'autres anecdotes de jeunesse, il racontait que le jeune poète accordait une valeur particulière à une traduction du PARADIS PERDU, et dormait toujours avec sous son oreiller.]

[Note 78 : L'observation de Klopstock était en partie vraie et en partie erronée. Au sens littéral de ses paroles, et si nous limitons la comparaison à la moyenne d'espace requise pour l'expression de la même pensée dans les deux langues, elle est erronée. J'ai traduit quelques hexamètres allemands en hexamètres anglais ; et je constate qu'en moyenne trois vers anglais expriment quatre vers allemands. La raison en est évidente : notre langue abonde en monosyllabes et en dissyllabes. L'allemand, non moins que le grec, est une langue polysyllabique. Mais sous un autre angle, la remarque n'était pas dénuée de fondement. Car l'allemand, possédant le même privilège illimité que le grec de former des composés, tant avec des prépositions qu'avec des épithètes, peut exprimer le mot grec simple le plus riche en un seul mot allemand, et se trouve ainsi libéré de la nécessité de paraphrases faibles ou disgracieuses. Je me contenterai d'un exemple pour le moment, à savoir l'usage des participes préfixés ver, zer, ent et weg : ainsi reissen, déchirer ; verreissen, déchirer au loin ; zerreissen, mettre en pièces ; entreissen, arracher de quelque chose, au sens actif : ou schmelzen, fondre — ver, zer, ent, schmelzen — et de même à travers tous les verbes neutres et actifs. Si vous considérez seulement combien nous sentirions la perte du préfixe be, comme dans bedropt, besprinkle, besot, surtout dans notre langage poétique, et si vous songez ensuite que ce même mode de composition est gravé à travers toutes leurs prépositions simples et composées, et nombre de leurs adverbes ; et qu'avec la plupart d'entre eux, les Allemands ont le même privilège que nous de les séparer du verbe et de les placer à la fin de la phrase ; vous n'aurez aucune difficulté à comprendre la réalité et la cause de cette puissance supérieure de l'allemand à condenser le sens, dont son grand poète se glorifiait. Il est impossible de lire une demi-douzaine de pages de Wieland sans s'apercevoir qu'à cet égard, l'allemand n'a d'autre rival que le grec. Et pourtant, je sens que concentration ou condensation n'est pas le mode le plus heureux d'exprimer cette excellence, qui semble consister non pas tant dans le moindre temps requis pour transmettre une impression, que dans l'unité et la simultanéité avec lesquelles l'impression est transmise. Cela tend à rendre leur langue plus pittoresque : elle dépeint mieux les images. Nous avons obtenu ce pouvoir en partie par nos verbes composés dérivés du latin : et le sentiment de son grand effet a sans aucun doute conduit notre Milton tant à l'usage qu'à l'abus des dérivés latins. Mais ces particules préfixées, ne transmettant aucune signification séparée ou séparable au simple lecteur anglais, ne peuvent possiblement agir sur l'esprit avec la force ou la vivacité d'une langue originale et homogène telle que l'est l'allemand, et sont en outre confinées à certains mots.]

[Note 79 : Praecludere calumniam, dans l'original.]

[Note 80 : Mieux ainsi : Forma specifica per formam individualem translucens : ou mieux encore — Species individualisata, sive Individuum cuilibet Speciei determinatae in omni parte correspondens et quasi versione quadam eam interpretans et repetens.]

[Note 81 : —

« Les grosses larmes rondes Coulaient les unes sur les autres le long de son museau innocent Dans une course pitoyable, »

dit Shakespeare d'un cerf blessé inclinant la tête au-dessus d'un ruisseau : naturellement, de par la position de la tête, et très magnifiquement, de par l'association de l'image précédente, celle de la chasse, dans laquelle « le pauvre cerf séquestré avait été blessé par le trait du chasseur ». Dans la position supposée de Bertram, la métaphore, si elle n'est pas fausse, perd toute la convenance de l'original.]

[Note 82 : Parmi nombre d'autres exemples de mots choisis sans raison, Imogine déclare au premier acte que les orages ne pouvaient interrompre ses prières pour « l'homme désespéré, qui agissait par des voies désespérées » —

« Oui, quand le trait lancé brûlait ses sens, Les profondes oraisons de son âme étaient soufflées pour lui ; »

c'est-à-dire que, lorsqu'un trait rougeoyant, lancé vers elle par un nuage d'orage, avait cautérisé ses sens, pour parler un anglais clair, lui avait brûlé les yeux dans sa tête, elle continuait pourtant à prier.

« N'était-ce pas là de l'amour ? Oui, c'est ainsi qu'aime la femme ! »]

[Note 83 : Ce genre de répétition est l'une des particularités de cet auteur, et il n'est guère de page qui n'en fournisse un ou plusieurs exemples — Par ex. dans la première ou la deuxième page. Acte I, 7e ligne, « et je crus que je pourrais dormir ». — Ligne 10, « Balançaient et tremblaient dans l'éclat vacillant ». — Lignes 14, 15, 16, « Mais aux lueurs momentanées d'un bleu en nappe, les marbres pâles osaient-ils si sévèrement sur moi, que je crus presque qu'ils vivaient ». — Ligne 37, « L'éclat de l'Enfer ». — Ligne 35, « Ô saint Prieur, ce n'est pas là un orage terrestre ». — Ligne 38, « Ce n'est pas là un orage terrestre ». — Ligne 42, « Traitant avec nous ». — Ligne 43, « Traiter ainsi sévèrement : » — Ligne 44, « Parle ! as-tu vu quelque chose ? » — « Une vue effrayante ! » — Ligne 45, « Qu'as-tu vu ! Une vue pitoyable et effrayante ». — Ligne 48, « lueurs tremblantes ». — Ligne 50, « Dans les pauses creuses de l'orage ». — Ligne 61, « Les pauses de l'orage, etc. »]

[Note 84 : L'enfant est un personnage important, car je ne vois par quels moyens possibles l'auteur aurait pu terminer les deuxième et troisième actes sans son apparition opportune. Quelle ingratitude alors de ne pas remarquer davantage son sort !]

[Note 85 : Classiquement aussi, autant que cela consiste avec la fantaisie allégorisante du moderne, qui, s'efforçant toujours de projeter l'intime, se distingue de l'aisance apparente avec laquelle la poésie des anciens reflète le monde extérieur. Casimir offre, peut-être, l'exemple le plus frappant de cette différence caractéristique. — Car son style et sa diction sont réellement classiques : tandis que Cowley, qui ressemble à Casimir par bien des aspects, barbarise complètement sa latinité, et même son mètre, par la nature hétérogène de ses pensées. Que le Dr Johnson ait porté un jugement contraire, et ait même préféré les poèmes latins de Cowley à ceux de Milton, est un caprice qui a, si je ne m'abuse, suscité la surprise de tous les érudits. Je me suis beaucoup amusé l'été dernier de l'effroi risible avec lequel un poète italien a parcouru une page de la Davideis de Cowley, contrastant avec l'enthousiasme avec lequel il a d'abord parcouru, puis lu à haute voix, les Mansus et Ad Patrem de Milton.]

[Note 86 : Flectit, ou si le mètre l'avait permis, premit aurait mieux soutenu la métaphore.]

[Note 87 : Pauvre Métaphysique malchanceuse ! Et qu'est-ce que c'est ? Une seule phrase exprime l'objet et donc le contenu de cette science. Gnothi seauton :

Nosce te ipsum, Tuque Deum, quantum licet, inque Deo omnia noscas.

Connais-toi toi-même : et ainsi tu connaîtras Dieu, autant qu'il est permis à une créature, et en Dieu toutes choses. — Certes, il existe une étrange — ou plutôt une trop naturelle — aversion chez beaucoup à se connaître eux-mêmes.]

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