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Blow The Man Down: A Romance Of The Coast

by Holman Day · in French

BLOW THE MAN DOWN

UNE ROMANCE DE LA CÔTE

Par Holman Day

Copyright, 1916, by Harper & Brothers

À MON BON AMI

Capitaine John W. Christie

MARIN BRITANNIQUE QUI A CHANTÉ TOUTES LES CHANTIES ET A NAVIGUÉ SUR TOUTES LES MERS

« Ô, blow the man down, bullies, blow the man down ! Way-ay, blow the man down. O, blow the man down in Liverpool town ! Give me some time to blow the man down. » --Vieille chantie des navires de ligne de l'Atlantique.

SOMMAIRE :

I ~ LE CAPITAINE BOYD MAYO PERD SES REPÈRES

II ~ ALORS LE CAPITAINE MAYO VOIT DES HAUTS-FONDS

III ~ LA TAVERNE DES MERS

IV ~ PAR-DESSUS LE BORDAGE DU « POLLY »

V ~ SUR LA PASSERELLE DU YACHT « OLENIA »

VI ~ ET NOUS NÂVIGUÂMES

VII ~ DANS LE PÉTRIN VENANT DE L'EST

VIII ~ COMME DES INSECTES SOUS UN DÉ

IX ~ UN TRAVAIL D'HOMME

X ~ L'HOSPITALITÉ, SELON JULIUS MARSTON

XI ~ UNE VOIX DANS LE HUE ET CRIA

XII ~ NUL ENDROIT OÙ POSER LA PLANTE DE LEURS PIEDS

XIII ~ UN CAPITAINE DE FLOTSAM HUMAIN

XIV ~ CAP POUR UNE NOUVELLE ROUTE

XV ~ LES RÈGLES DE NAVIGATION

XVI ~ DES MILLIONS ET UNE BRUTE

XVII ~ « EXACTEMENT ! » DIT M. FOGG

XVIII ~ COMMENT UNE RÉUNION ANNUELLE FUT TENUE—UNE FOIS !

XIX ~ LE PAQUET CADEAU DE M. FOGG

XX ~ METTRE UN HOMME À L'ÉPREUVE

XXI ~ AMÈRE PREUVE À LA LUMIÈRE DU MATIN

XXII ~ AFFAIRES SPÉCIALES D'UN PASSAGER

XXIII ~ LE MONSTRE QUI A ÉCHAPPÉ À SA LAISSE

XXIV ~ SUR UNE MER AU GALOP

XXV ~ UNE FILLE ET SA DETTE D'HONNEUR

XXVI ~ LES CROCS DU VIEUX RAZEE

XXVII ~ LA TEMPÊTE ABAT SA CARTE

XXVIII ~ L'AIDE D'UNE FILLE ET LE TRAVAIL D'UN HOMME

XXIX ~ LES TRAVAILLEURS DU VIEUX RAZEE

XXX ~ L'AFFAIRE D'UN MONOGRAMME EN CIRE

XXXI ~ LE GRAND GAILLARD LUI-MÊME

XXXII ~ LE CHER « PARCE QUE ! » D'UNE FILLE

BLOW THE MAN DOWN

I ~ LE CAPITAINE BOYD MAYO PERD SES REPÈRES

Par sécurité ou par doute, Gardez toujours une bonne route ; Efforcez-vous de garder la tête froide, Surveillez vos feux et votre sonde. --Chansonnette de la passerelle.

Pendant des jours, il avait craint cette incroyable folie comme un homme craint un monstre sans nom. Mais il était sûr de sa force tout en admettant sa faiblesse. Il était confiant d'avoir la chose solidement tenue en laisse.

Puis, tout à coup, c'est arrivé !

Sans préambule de mot ou de regard, il pivota et lui fit face, l'emporta dans ses bras et l'embrassa. Il ne tenta pas de s'absoudre ou d'atténuer son offense en lui disant qu'il l'aimait. Il était sans voix—il ne pouvait contrôler son langage. Il n'osait pas faire preuve d'une telle présomption, ce que parler d'amour devait lui sembler être. Il savait qu'il ne devait pas parler d'amour ; une telle offre pour elle serait de la démence. Mais cette plus grande présomption, cette capture aveugle d'elle dans ses bras—c'était quelque chose qu'il n'avait pas envisagé, pas plus qu'un homme sensé ne considère un vol vers la lune.

Il ne comprenait pas ; il avait été lui-même—puis, instantanément, en un temps mesuré par un claquement de doigts, il était devenu ce misérable qui semblait être quelqu'un d'autre.

Il avait cessé, pendant un moment insensé, d'être maître de tous ses sens. Mais il la relâcha aussi soudainement qu'il l'avait saisie, et chancela vers la porte de la salle des cartes, lui tournant le dos et gémissant dans une misère suprême.

Dans ce moment de délire, il avait insulté son propre sens de la décence et de l'honneur de la Nouvelle-Angleterre.

Il avait peur de se retourner pour la regarder. Avec une agonie d'appréhension, il redoutait le son de sa voix. Il savait assez bien qu'elle s'efforçait de reprendre le contrôle d'elle-même, de se remettre de son étonnement total. Il attendit. L'outrage devait l'avoir irritée au-delà de toute mesure ; le silence se prolongeait.

Dans le salon du yacht en contrebas, un violon chantait son âme même dans la nuit d'été, tissant sa plainte dans le doux ondoiement adagio des accords d'un piano.

Il fouilla son âme. La musique, ce phrasé lointain et moelleux de l'appel de l'amour, la musique l'avait désaccordé. Tandis qu'il arpentait la passerelle avant son arrivée, cette musique avait fondu la glace de sa réserve naturelle. Mais il ne se pardonnait pas d'avoir agi comme un imbécile.

Il fixa la nuit encadrée dans la porte de la salle des cartes. De petites vagues couraient vers lui, droit de la lune, sur la ligne de mer, comme un flot d'argent neuf se déversant de la porte ouverte de l'abondance !

Mais la beauté attrayante de cette nuit ne pouvait excuser l'insulte inconcevable qu'il venait de lui faire. Il le savait, et frissonna.

Elle était venue et s'était penchée près de lui au-dessus de la carte déployée, son souffle sur sa joue—si près de lui qu'une mèche rebelle de ses cheveux l'effleura. Mais parce qu'un feu soudain avait jailli du contact à son cerveau, ce n'était pas une raison pour l'acte par lequel il venait de se damner comme une brute présomptueuse.

Car lui, Boyd Mayo, capitaine du yacht de son père, un mercenaire, venait de payer à Alma Marston la même cour insultante qu'un marin offrirait à une fille qui fait de l'œil dans la rue.

« Je vais sauter par-dessus bord », balbutia-t-il enfin. « Je vais m'éloigner de ta vue pour toujours. »

Le silence sinistre persistait.

« Je ne te demande pas de me pardonner. Ce n'est pas une chose qui peut être pardonnée. Dis-leur que j'étais fou—et que j'ai sauté par-dessus bord. Ce sera la vérité. Je suis un fou. »

Il chancela à travers la porte. Dans ce moment désespéré, dans le tourbillon de ses émotions, il semblait n'y avoir aucune autre issue à son horrible dilemme. Il avait appris à aimer la jeune fille avec toute la passion dévorante de son âme, réalisant pleinement sa folie aveugle en même temps. Il n'avait nourri aucun faux espoir. Quant à parler de cet amour—même le trahir par un regard—il s'était cuirassé dans l'armure d'une retenue réservée ; il était sûr qu'il aurait plutôt mis genou à terre et hurlé à cette lune d'argent depuis le pont du yacht Olenia que de faire ce qu'il venait de faire.

« Capitaine Mayo ! Attendez ! »

Il attendit sans se tourner pour la regarder. Sa voix n'était pas stable, mais il ne pouvait déterminer à partir du ton quelles étaient ses émotions.

« Revenez ici ! »

Elle fut obligée de répéter l'ordre avec une autorité plus tranchante avant qu'il n'obéisse. Il baissa les yeux et se tint devant elle, un suppliant sans voix.

« Pourquoi avez-vous fait cela ? » demanda-t-elle. Ce n'était pas l'exigence méprisante qu'il redoutait. Sa voix était si basse qu'elle était presque un murmure.

« Je ne sais pas », avoua-t-il.

Le violon chantait encore ; la lune brillait à la porte ; deux coups, comme des globules dorés de son, de la cloche du navire signalèrent neuf heures. Seuls le rythme des moteurs, aussi apaisant que le ronronnement d'un chat, et le lent roulis du yacht et le murmure des vagues séparées révélaient que l'Olenia était en route à travers la nuit.

« Je ne sais pas », répéta-t-il. « Cela ne m'excuse pas de dire que je n'ai pas pu m'en empêcher. »

Et il comprenait si peu les femmes qu'il ne réalisait pas qu'il faisait la supplique vieille comme le monde qui a adouci la rancœur féminine depuis que les femmes sabines furent emportées dans les bras de leurs ravisseurs et pardonnèrent à leurs ravisseurs.

Elle le fixa, faisant une fois de plus une évaluation rapide de jeune fille de ce jeune homme qui s'était offert si humblement en sacrifice. Ses mains brunes étaient croisées devant lui et agrippaient convulsivement sa casquette blanche. La casquette et le lin au-dessus du col de son uniforme mettaient en valeur la teinte de son bronzage viril. La rougeur de sa contrition choquée touchait ses joues, et, somme toute, quoi que la fille de Julius Marston, prêtre de la haute finance de Wall Street, ait pu penser de son effronterie, le regard fondant qu'elle lui donna de sous ses paupières abaissées indiquait son appréciation de ses excellences extérieures.

« Je suppose que vous avez honte, complètement et comme il faut, de ce que vous avez fait ! »

« J'ai honte—si honte que je n'oserai jamais lever les yeux sur vous à nouveau. Je ferai ce que j'ai promis. Je sauterai par-dessus bord. »

« Capitaine Mayo, regardez-moi ! »

Quand il obéit, avec l'allure d'un chien battu, sa perturbation ne lui permettait pas de montrer autant d'appréciation pour elle qu'elle en avait affiché dans l'étude secrète qu'elle faisait de lui, qu'elle dissimula maintenant promptement. Il l'observa pensivement, avec crainte. Et une jeune fille, après avoir compris qu'elle a obtenu la maîtrise sur la force et l'âme, ne se soucie pas d'être regardée comme si elle était Méduse.

Elle jeta un coup d'œil latéral à son visage dans l'un des miroirs, puis ramena en place une mèche de cheveux vagabonde avec un doigt bien fait, suggérant ainsi, s'il y avait eu un observateur cynique présent, que Mlle Alma Marston ne permettait jamais à aucune situation, aussi cruciale soit-elle, de détourner son attention d'elle-même.

Il n'y avait pas à s'y tromper—si cet observateur cynique avait été là, il aurait noté qu'elle faisait une petite moue quand Mayo déclara son indicible honte.

« Vous ne vous remettrez jamais de cette honte, n'est-ce pas ? »

Et le capitaine Mayo, fiévreusement anxieux de montrer qu'il comprenait l'énormité de son offense, et désirant offrir un gage pour l'avenir, déclara que sa honte ne diminuerait jamais.

Ses yeux noirs pétillèrent ; s'il y avait de la malice mêlée au ressentiment, ou si le ressentiment supplantait tout à fait toutes les autres émotions, cela aurait pu être un problème difficile pour le cynique. Mais quand elle inclina le menton et fixa l'offenseur droit dans les yeux, appuyant ses petites mains potelées dans les poches latérales de son caban blanc, le capitaine Mayo, comme un homme frappé par un gourdin, fut frappé par la connaissance soudaine et déconcertante qu'il ne connaissait pas grand-chose aux femmes, car elle demanda, avec un traînage narquois : « Qu'y a-t-il donc en moi, cher capitaine, pour inspirer ce regret éternel qui semble vous troubler tant ? »

Même alors, il ne saisit pas toute la portée de sa question provocatrice. « Ce n'est pas vous. C'est moi qui suis entièrement à blâmer », balbutia-t-il. « J'ai osé—Mais peu importe. Je connais ma place. Je vous montrerai que je la connais. »

« Vous avez osé—Qu'avez-vous osé faire—à part ce que vous venez de faire ? »

« Je ne peux pas vous le dire, Mlle Marston. Je ne compte pas vous insulter à nouveau. »

« Je vous ordonne de me le dire, Capitaine Mayo. »

Il ne pouvait pas comprendre son humeur le moins du monde et son comportement le montrait. Son ordre avait un drôle de petit frisson dedans—comme un rire étouffé. Il y avait d'étranges tics aux coins de ses lèvres rouges et charnues.

« Maintenant, redressez-vous comme votre vrai moi ! Je n'aime pas vous voir debout de cette façon. Vous savez que j'aime que tous les gens sur les yachts regardent notre capitaine quand nous entrons dans un port ! Vous ne le saviez pas ? Eh bien, je le sais. Maintenant, qu'avez-vous osé faire ? »

Il se redressa alors. « J'ai osé tomber amoureux de vous, Mlle Marston. Comme beaucoup d'autres imbéciles, je suppose. Mais je suis le pire de tous. Je ne suis qu'un marin. Comment j'ai perdu le contrôle de moi-même, je ne sais pas ! »

« Pas même maintenant ? » Encore cette douceur inexplicable dans sa voix, cette étrange expression sur son visage. Étant marin, il considéra ce calme comme un présage sinistre de tempête.

« Je suis prêt à ce que vous me signaliez à votre père, Mlle Marston. J'accepterai ma punition. Je ne vous offenserai plus jamais. »

« Vous pouvez vous contrôler après cela, n'est-ce pas ? »

« Oui, Mlle Marston, absolument. »

Elle hésita ; elle sourit. Elle baissa à nouveau ses paupières et l'examina avec la tolérance satisfaite qu'une jolie femme peut si facilement accorder quand une ardeur invincible a poussé à la témérité.

« Oh, vous drôle de Yankee coincé ! » murmura-t-elle. « Vous ne comprenez même pas maintenant pourquoi vous l'avez fait ! »

Son visage révéla qu'il ne comprenait pas le moins du monde.

« Venez ici », invita-t-elle.

Il fit trois pas à travers la cabine étroite et se tint dans une attitude de respectueuse obéissance devant elle.

« Quoi maintenant, monsieur ? » C'était une question encore plus provocatrice—un sourire l'accompagnait.

« Je m'excuse. J'ai appris ma leçon. »

« Vous avez besoin d'en apprendre beaucoup—vous êtes très ignorant », répondit-elle, avec une acidité considérable.

« Oui », convint-il, humblement.

Ce qui arriva alors fut si totalement en dehors de ses prévisions que les événements précédents de la soirée se retirèrent docilement à l'arrière-plan. Il avait été concevable qu'un élan de passion puisse le pousser à briser toutes les règles de conduite que sa conscience de la Nouvelle-Angleterre avait établies pour lui ; mais ce que fit Alma Marston l'accabla d'une telle stupeur qu'il resta là, aussi rigide et immobile qu'une cheville de manœuvre dans un râtelier. Elle leva ses bras, pressa ses deux mains sur ses épaules, se mit sur la pointe des pieds, et l'embrassa sur les lèvres.

« Voilà, vieux Yankee idiot », dit-elle doucement, sa bouche près de la sienne ; « puisque vous avez si honte, je vous rends votre baiser—et tout est arrangé entre nous, parce que nous sommes exactement là où nous étions partis il y a peu de temps. »

Son étonnement l'avait tellement engourdi que même après cette reddition, il resta là, près d'elle, son visage vide, ses bras ballants à ses côtés.

« Qu'est-ce qui vous prend, bon sang ? » demanda-t-elle, avec humeur.

« Je ne sais pas ! Je—je—je ne semble pas comprendre. »

« Je vais être honnête avec vous. Vous êtes si honnête que vous me comprendrez alors », lui dit-elle. Il lui sembla qu'il devait se tromper, mais il sentit certainement que ses bras glissaient sur ses épaules et s'étaient rejoints derrière son cou. « Je l'ai vu dans vos yeux il y a longtemps. Une femme sait toujours. Je voulais que vous fassiez ce que vous avez fait ce soir. Je savais que je serais obligée de vous tenter. Je suis venue ici alors que la lune et la musique m'aideraient. J'ai tout fait exprès—je me suis tenue près de vous—car je savais que vous étiez juste mon vieux Yankee lent qui ne sortirait jamais de sa coquille avant que je ne le pousse. Voilà ! J'ai avoué ! »

Sa joie folle ne lui permit de voir rien de la coquette dans cet aveu. Tout semblait être consacré par l'amour qu'il éprouvait pour elle—un amour qui était si honnête qu'il ne perçut aucune audace dans l'attitude de cette jeune fille qui était venue si loin à sa rencontre. Il la prit à nouveau dans ses bras, et elle rendit ses baisers.

« Dis-moi encore, Boyd, que tu m'aimes », cajola-t-elle.

« Et pourtant, je n'ai aucun droit de t'aimer. Tu es— »

« Chut ! Chut ! Voilà ta prudence de Yankee qui parle ! Je veux de l'amour, car je suis une fille. L'amour n'a rien à voir avec ce que tu es ou ce que je suis. Pas maintenant ! Nous nous aimerons—et nous attendrons ! Tu es mon grand garçon ! N'est-ce pas ? »

Il fut heureux de se conformer à sa demande d'écarter les discours sensés pour le moment. Il n'y avait rien de sensé qu'il pût dire. Il tenait la fille de Julius Marston dans ses bras, et elle lui disait qu'elle l'aimait. Le monde était soudainement sens dessus dessous et il se rendait au présent fou.

Dans le salon du yacht en contrebas, une femme commença à chanter :

« L'amour vient comme un soupir d'été, Se glissant doucement sur nous. L'amour vient et nous nous demandons pourquoi Nous nous agenouillons devant son sanctuaire. L'amour vient au fil des jours— »

« C'est ça », murmura la jeune fille, avec empressement. « Nous ne savons rien du tout sur la raison pour laquelle nous aimons. Les gens qui se marient pour l'argent font semblant d'aimer—je les ai observés—je sais. Je t'aime. Tu es mon grand garçon. C'est tout. C'est assez. »

Il accepta cette doctrine réconfortante sans poser de questions. Son acceptation sereine de la situation, sans une ride sur son front placide pour indiquer que des problèmes futurs la préoccupaient, ne provoqua pas son étonnement ni ne le poussa à questionner la profondeur de ses émotions ; cela ajouta seulement un élément de plus à l'irréalité de toute l'affaire.

Lune et musique, mer d'argent et nuit glorieuse, et une jeune fille qui avait été, dans ses pensées secrètes, son rêve de l'inaccessible !

« M'attendras-tu—m'attendras-tu jusqu'à ce que je puisse faire quelque chose de moi-même ? » demanda-t-il.

« Tu es toi-même—en ce moment—c'est assez ! »

« Mais l'avenir. Je dois— »

« Aime-moi—aime-moi maintenant—c'est tout ce que nous avons besoin de demander. L'avenir prendra soin de lui-même quand le moment viendra ! N'as-tu pas lu sur les grands amours ? Comment ils oubliaient simplement le monde mesquin ? Qu'est-ce que l'amour a à voir avec les affaires, l'argent et les marchés ? L'amour à sa place—les affaires à leur place ! Et notre amour sera notre secret jusqu'à ce que— »

Il pardonna son indéfinition, car quand elle s'arrêta et hésita, elle pressa ses lèvres contre les siennes, et cette assurance lui suffit.

« Oui—oh oui—Mlle Alma ! » appela une voix d'homme sur le ton chantant d'une sommation empressée.

« C'est Arthur », dit-elle, avec un claquement d'impatience dans la voix. « Pourquoi les gens ne me laissent-ils pas tranquille ? »

Il la relâcha, et elle se tint à bout de bras, ses mains contre sa poitrine. « J'ai pensé—Il m'a semblé », balbutia-t-il, « qu'il—Pardonne-moi, mais je t'ai tellement aimée ! Je ne pouvais pas supporter de penser—penser qu'il— »

« Tu pensais que je tenais à lui ! » réprimanda-t-elle. « C'est seulement l'homme que mon père a choisi pour moi ! Pourquoi, je ne permettrais même pas à mon père de choisir une casquette de yachting pour moi, encore moins un mari. Je lui dirai quand le moment viendra ! »

Les sourcils de Mayo se froncèrent malgré lui. Le lendemain semblait jouer un petit rôle dans les calculs de cette jeune fille.

« L'argent—c'est tout ce qu'il y a avec Arthur Beveridge. Mon père a assez d'argent pour nous tous. Et s'il est avare avec nous—oh, c'est assez facile de gagner de l'argent, n'est-ce pas ? Tous les hommes peuvent gagner de l'argent. »

Le capitaine Mayo, marin, n'était pas sûr de sa route dans les eaux financières et ne répondit pas.

« Mlle Alma ! Je dis ! Oh, où êtes-vous ? »

« Même ce petit homme sec et rabougri », railla-t-elle, avec un mouvement de tête dans la direction de la voix traînante, « descend à Wall Street et fait des milliers et des milliers de dollars quand il en a envie. Et vous pourriez le mettre dans la poche de votre caban. Ils auront tous peur de vous quand vous descendrez à Wall Street pour faire beaucoup d'argent pour nous deux. Vous verrez ! Embrassez-moi ! Embrassez-moi une fois ! Embrassez-moi vite ! Le voilà qui arrive ! »

Il obéit, la relâcha, et quand Beveridge poussa son visage ratatiné à la porte, ils étaient penchés sur la carte.

« Oh, je dis, vous nous avez manqué. On vous demande. »

Elle ne se tourna pas pour le regarder. « J'ai autre chose en tête, Arthur, que de traîner en bas à écouter Wally Dalton jouer des airs d'amour au violon. Et ce passage, ici, Capitaine Mayo ! Qu'est-ce que c'est ? » Son doigt erra paresseusement à travers quelques centaines de miles de l'océan Atlantique cartographié.

« C'est le Chenal de la Lune de Miel », répondit le navigateur, avec réserve. Son nouvel extase le rendait assez audacieux pour plaisanter.

« Oh, alors nous apprenons à être capitaine, Mlle Alma ? » s'enquit Beveridge avec un sourire ironique.

« Il serait préférable que plus de propriétaires de yachts sachent comment gérer leur propre embarcation », l'informa-t-elle, avec esprit.

« Oui, cela pourrait garder les sous-fifres en ligne », convint l'homme à la porte. « Je postule pour le poste de premier lieutenant après que vous vous soyez qualifiée, Capitaine Alma. »

« Et ceci, dites-vous, est, Capitaine Mayo ? » demanda-t-elle, sans se donner la peine de répondre. Son ton était vivement terre-à-terre.

Beveridge cligna des yeux vers elle et montra le malaise déconcerté d'un homme qui s'est immiscé pendant les heures de travail.

Le capitaine Mayo, observant le doigt blanc avec ravissement, nota qu'il balayait du cercle arctique à la zone tropicale. « C'est le Havre de l'Amour, atteint par la voie de l'Espoir », répondit-il respectueusement.

« Oh, je dis ! » s'exclama Beveridge ; « les marins qui ont tracé cette route devaient être romantiques. »

« Les marins ont des âmes qui correspondent à leur horizon, Arthur. Préféreriez-vous des noms comme Anse de l'Argent et Chenal des Gratte-sous ? »

M. Beveridge haussa un sourcil et fixa son dos éloquent ; aussi, il jeta un regard sans grande faveur sur le robuste jeune capitaine de l'Olenia. Il ne vint certainement pas à l'esprit de M. Beveridge que deux jeunes amoureux se moquaient de lui. Que la fille de Julius Marston s'abaisserait jusqu'à un capitaine de yacht aurait semblé une énormité aussi incroyable qu'une aventure avec le majordome. Mais il y avait quelque chose dans cette camaraderie intime de la salle des cartes que M. Beveridge n'appréciait pas. L'instinct plutôt qu'une raison sensée lui disait qu'il n'était pas le bienvenu.

« Je suis navré d'interrompre vos études, Miss Marston », dit-il, avec une certaine raideur. « Mais votre père m'a envoyé pour vous demander de venir à la cabine. » L'air de M. Beveridge, son ton de protestation, exprimait une intention assez appuyée : ses responsabilités d'hôtesse étaient tout aussi importantes que ses études de navigatrice.

« Je dois y aller », murmura-t-elle.

Un soulagement se mêlait au regret du capitaine Mayo. Il avait craint que cette jeune femme impétueuse ne se rebellât contre la sommation, même venant de son père. Et sa présence persistante dans sa salle des cartes, fût-ce sous le prétexte d'un intérêt fervent pour les mystères de la navigation, risquait de provoquer des complications. Cette merveilleuse joie nouvelle dans sa vie était trop précieuse pour être gâchée par des complications.

Elle fit traîner ses doigts sur la main de celui-ci lorsqu'elle se détourna de la table à cartes, puis lui adressa un petit pincement en guise de salut d'adieu.

« Bonne nuit, Capitaine Mayo. Je reprendrai une leçon demain. »

« Je suis à votre service », lui répondit-il.

Leurs voix ne trahissaient rien, mais les yeux perçants de Beveridge — ces yeux qui avaient étudié des visages lors de la plus grande des parties, alors que des fortunes étaient en jeu — notèrent le regard qu'ils échangèrent. Il était long, aussi expressif qu'un baiser prolongé.

M. Beveridge, dont la cour était sanctionnée par Julius Marston, ne s'inquiétait pas outre mesure des déductions que l'on pouvait tirer de ce doux regard. Il ne pouvait même pas en vouloir à un débardeur qui fixerait tendrement Miss Alma Marston, car elle était particulièrement agréable à regarder, et il prenait plaisir à l'observer lui-même. Il était assez philosophe pour accepter que d'autres gens prennent du bon temps et, par là même, donnent leur approbation à son choix. Il excusa le capitaine Mayo. Quant à Miss Marston, il considérait sa frivolité comme celle des autres filles qu'il connaissait ; elles avaient toutes trop de temps libre.

« Laissez une chance aux pauvres diables, Alma. Ne les mettez pas sens dessus dessous », conseilla-t-il, d'un ton irritable, lorsqu'elle le suivit le long de l'échelle. Il se posta au pied et lui offrit sa main, mais elle sauta les deux dernières marches et n'accepta pas son aide. « Voilà, vous avez tellement retourné notre capitaine qu'il ne sait plus distinguer le nord du sud. »

« Je n'apprécie guère l'insistance que vous mettez sur ce "voilà" », déclara-t-elle, indignée. « Vous semblez sous-entendre que je parcours le monde en essayant de séduire chaque homme que je croise. »

« Cela semble être le sport favori des jeunes filles, en salle comme en plein air, de nos jours », répliqua-t-il avec bonne humeur. « Il y a un instant encore, vous étiez en train de jouer les diablesses avec ce type là-haut, avec vos yeux. Bien sûr, c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Mais vous êtes une bonne et gentille fille au fond. Ne les rendez pas malheureux. »

La commisération de M. Beveridge aurait été perdue sur le capitaine Boyd Mayo ce soir-là. Le capitaine éteignit la lumière dans la salle des cartes dès qu'ils furent partis, et là, dans la pénombre, il prit son bonheur à cœur, tout comme il avait pris sa délicieuse personne contre sa poitrine. Il leva les mains et pressa son visage dans ses paumes. Il respira le parfum délicat et subtil — une simple suggestion de parfum — ce doux fantôme de sa personnalité qu'elle avait laissé derrière elle. Son contact le faisait encore vibrer, et la chaleur de son dernier baiser était sur ses lèvres.

Puis il sortit et gravit l'échelle menant à la passerelle. Un coup d'œil par-dessus l'épaule de l'homme à la barre vers la lueur douce sous le capot de l'habitacle lui montra que l'Olenia était sur sa route.

« C'est une belle nuit, M. McGaw », dit-il au second, un petit homme trapu aux jambes arquées, qui faisait les cent pas, mesurant ses enjambées avec la régularité d'un pendule.

« C'est vrai, monsieur ! »

M. McGaw, avant de répondre, eut manifestement du mal avec quelque chose qui faisait une bosse dans sa joue. Il semblait, en outre, considérablement surpris par l'air de gaieté vive du capitaine. Son supérieur traînait sur le navire depuis de nombreux jours avec la mélancolie inscrite dans chaque trait de son visage.

« Oui, c'est la nuit la plus belle et la plus parfaite que j'aie jamais vue, M. McGaw. » Il y avait du triomphe dans les tons enjoués du capitaine.

« On doit bien admettre que c'est ce qu'on appelle une nuit étoilée pour une promenade », admit le second, cherchant des mots adaptés à l'occasion.

« Je prendrai le reste de cette garde et la garde du milieu, M. McGaw », proposa le capitaine. « Je veux rester debout ce soir. Je ne peux pas dormir. »

L'offre signifiait que le capitaine Mayo proposait de rester de service jusqu'à quatre heures du matin.

Le second McGaw tritura un doigt noueux sous son nez et essaya de trouver quelques mots de protestation. Mais le capitaine Mayo ajouta un ordre sec.

« Allez vous coucher, M. McGaw, et reposez-vous. Vous pourrez me rendre la pareille une autre fois, quand il n'y aura pas de lune ! » Il rit.

Lorsque toutes les lumières de la cabine furent éteintes et qu'il réalisa qu'elle devait dormir, il arpenta la passerelle, exultant parce que sa sécurité était entre ses mains, mais surtout exultant parce qu'elle l'aimait et le lui avait dit.

L'obéissance avait été dans la lignée de sa formation.

Elle lui avait ordonné de vivre et d'aimer au présent, en laissant l'avenir se débrouiller tout seul, et cela lui procurait un sentiment de douce camaraderie d'obéir à son moindre désir quand il était loin d'elle. Par conséquent, il écarta toutes pensées concernant Julius Marston et ses millions — Julius Marston, son maître, propriétaire du yacht qui filait sous la lune — cet homme froid et silencieux avec cette étroite bande de barbe givrée pointant son menton.

Mayo arpenta la passerelle et vécut et aima.

II ~ ALORS LE CAPITAINE MAYO VOIT DES HAUT-FONDS

Rien à l'arrière, rien sous le vent, Souffle haut, souffle bas, et ainsi naviguions-nous. Mais il y a un fier navire au vent, Et il vogue vite et librement, Naviguant le long de la côte du haut Barbarie. -- Vieux chant de marin.

Le capitaine de l'Olenia se surprit à divaguer en suppositions et en interrogations plus qu'il n'est bon pour un homme à qui l'on demande d'obéir sans en demander la raison.

Cette croisière semblait être une série d'alternances spasmodiques entre une flânerie tranquille et une hâte précipitée.

Il y avait des jours où on lui ordonnait de naviguer à mi-vitesse au large. Puis, pendant des heures entières, Julius Marston et ses deux compagnons proches et privilégiés, des hommes d'affaires, manifestement, des hommes de sa trempe, se regroupaient dans leurs chaises hamacs sous l'auvent de la dunette et parlaient interminablement. Alma Marston et ses jeunes amis, chaperonnés par une tante aimable — ainsi le capitaine Mayo comprit-il son statut dans le groupe — restaient discrètement à l'écart du sérieux trio. Arthur Beveridge se joignait aux jeunes gens.

Depuis la passerelle, le capitaine apercevait toute cette routine de bord. Les flâneries du yacht au large semblaient faire partie des vacances d'été.

Mais les incursions occasionnelles dans les ports, les conférences en bas avec des hommes qui allaient et venaient avec plus ou moins de tentatives de secret, ne collaient pas avec l'aspect vacances de la croisière.

Ces conférences étaient souvent suivies d'ordres donnés au capitaine de longer les passes intérieures de la côte et de visiter des ports peu fréquentés.

Le capitaine Mayo avait été préparé à ces voyages, bien qu'il n'en ait pas été informé de la raison. C'était sa première saison sur le yacht Olenia. Le courtier maritime qui l'avait embauché avait été minutieux dans ses questions quant à la connaissance que Mayo avait des chemins détournés de la côte. Le jeune homme qui avait commandé des bateaux de pêche et des caboteurs depuis l'âge de dix-sept ans avait trouvé facile de convaincre le courtier, et celui-ci l'avait envoyé à bord du yacht sans la formalité d'un entretien avec le propriétaire.

Mayo fut informé sèchement qu'il n'y avait nul besoin d'entretien. On lui dit que Julius Marston ne s'embarrassait jamais de détails.

Lorsque Julius Marston était monté à bord avec son groupe, il avait simplement hoché la tête en guise de reconnaissance glaciale au salut du maître du yacht, qui se tenait à la coupée, casquette à la main.

Le propriétaire n'avait jamais montré aucun intérêt pour la gestion du yacht ; il était resté à l'arrière de la coupée principale ; il n'avait jamais appelé le capitaine en conférence concernant les mouvements de l'Olenia.

Le capitaine Mayo, arpentant la passerelle durant la garde du matin, essayant de saisir la pleine mesure de sa fortune après des rêves troublés de la fille de son maître, se souvint qu'il n'avait jamais entendu le son de la voix de Julius Marston. En ce qui concernait le contact personnel, le skipper du yacht était manifestement une affaire aussi indifférente au propriétaire que la cheminée du yacht.

Les ordres étaient toujours apportés à l'avant par un jeune homme pâle qui était taciturne jusqu'à la rudesse, et qui, par ce trait, semblait se recommander à Marston comme un secrétaire sûr.

Au début, Alma Marston avait amené ses amis sur la passerelle. Mais une fois la nouveauté passée, ils semblaient préférer le confort des chaises à l'arrière ou les canapés du salon.

Pendant un temps, l'attentionné Beveridge l'avait suivie lorsqu'elle montait à l'avant ; puis Beveridge découvrit qu'elle ne tenait aucun compte de lui dans sa quête d'informations auprès du grand jeune homme en uniforme. Elle venait seule.

Et après cela, ce qui arriva, arriva.

Elle vint seule ce matin-là. Il la vit arriver. Il avait volé un coup d'œil vers l'arrière à chaque fois qu'il tournait dans sa marche au bout de la passerelle. Il se pencha bas et tendit la main pour l'aider à monter l'échelle.

« J'ai été presque folle toute la matinée. Mais j'ai dû attendre un temps décent et écouter leurs potins après le petit-déjeuner », lui dit-elle, son visage près du sien alors qu'elle montait l'échelle. « Et, en plus, mon père est irritable aujourd'hui. Il m'a grondé hier soir pour avoir négligé mes invités. Comme si j'étais appelée à m'asseoir toute la journée pour écouter Nan Burgess évaluer ses amants ou pour chanter une chanson chaque fois que Wally Dalton a une rechute de chagrin d'amour. Il est venu ici pour l'oublier, vous savez. » Elle gloussa, émettant son petit gloussement drôle qui suscitait en lui, toujours, un désir de l'étouffer sous des baisers.

Ils allèrent au bout de la passerelle, à l'écart de l'homme à la barre.

« Je me suis dépêchée de m'endormir hier soir pour pouvoir rêver de toi, mon propre grand garçon. »

« J'ai arpenté la passerelle jusqu'au lever du jour. Je voulais rester éveillé. Je ne pouvais supporter de laisser le sommeil emporter mes pensées. »

« Qu'y a-t-il comme l'amour pour remplir ce monde de bonheur ? Comme le soleil est brillant ! Comme les vagues scintillent ! Ces gens assis là-bas regardent les mêmes choses que nous — ou ils peuvent regarder, bien qu'ils ne semblent pas avoir assez de sens pour cela. Et tout ce qu'ils remarquent, c'est que c'est le jour au lieu de la nuit. Mon père et ces hommes parlent d'argent — juste d'argent — c'est tout. Et Wally a mal à la tête à cause d'avoir trop bu de Scotch. Et Nan Burgess n'aime personne qui l'aime. Mais pour nous — oh, ce monde glorieux ! »

Elle tendit les bras vers le soleil et fixa audacieusement cet astre flamboyant, comme si elle n'était pas satisfaite de ce que ses yeux pouvaient voir, mais désirait saisir et ressentir une partie de la gloire du grand air. Si le capitaine Mayo avait été aussi versé en psychologie qu'il l'était en navigation, il aurait pu tirer quelques conclusions inquiétantes de cette expression franche et inconsciente de l'humeur de la matérialiste. Elle souligna cette humeur par des mots.

« Je te montrerai mon petit carnet un jour, grand garçon. C'est là que j'écris mes vers. Je ne les montre à personne. Tu vois, je te dis mes secrets ! Nous devons nous dire nos secrets, toi et moi ! J'ai mis ma philosophie de vie en quatre lignes. Écoute !

L'avenir ? Pourquoi tourmenter l'âme ? Le passé ? Oublie ses peines et ses luttes ! Enfilons chaque jour, un tout parfait, Sur notre rosaire de Vie. »

« C'est beau », lui dit-il.

« N'est-ce pas une bonne philosophie ? »

« Oui », admit-il, n'osant douter de la grande prêtresse du nouveau culte auquel il avait été enrôlé.

« Cela évite tous ces soucis stupides. La plupart des gens que je connais parlent toujours des mauvaises choses qui leur sont arrivées ou scrutent l'avenir en espérant que de bonnes choses arriveront, et ils ne regardent jamais en bas pour admirer un moment doré que le Destin a déposé entre leurs mains. Tu vois, je suis poétique ce matin. Pourquoi ne le serais-je pas ? Nous nous aimons. »

« Je ne sais pas comment parler », balbutia-t-il. « Je ne suis qu'un marin. Je n'ai jamais dit un mot d'amour à aucune fille de ma vie. »

« Es-tu sûr de n'avoir jamais aimé personne ? Souviens-toi, nous devons nous dire nos secrets. »

« Jamais », déclara-t-il avec une fermeté convaincante.

Elle l'examina, affichant la satisfaction qu'un chercheur d'or manifesterait en évaluant une pépite de minerai vierge. « Mais tu es si grand et si beau ! Et tu as dû rencontrer tant de jolies filles ! »

Il ne fut pas nerveux sous cet interrogatoire. « Je vous ai dit la vérité, Miss Marston. »

« Honte à toi, grand garçon ! "Miss Marston", vraiment ! Je suis Alma — Alma pour toi. Dis-le ! Dis-le gentiment ! »

Il rougit. Il jeta un coup d'œil honteux vers le timonier et fit une enquête rapide et appréhensive des régions sacrées à l'arrière.

« As-tu peur, après tout ce que je t'ai dit ? »

« Non, mais cela semble… je peux à peine croire… »

« Dis-le. »

« Alma », dit-il, la gorge nouée. « Alma, je t'aime. »

« Tu as besoin de quelques leçons, grand garçon. Tu es si maladroit que je pense que tu me dis la vérité sur les autres filles. »

Il n'osa pas lui demander si elle avait aimé quelqu'un d'autre. Avec toute la jalousie passionnée de son âme, il voulait le lui demander. Elle, qui était si sûre de pouvoir l'instruire, avait dû aimer quelqu'un. Il essaya de se consoler en pensant que son savoir provenait des efforts que d'autres hommes avaient faits pour la conquérir.

« Nous avons notre Aujourd'hui », murmura-t-elle. « Des heures dorées jusqu'à ce que la lune se lève — et alors peut-être quelques heures argentées ! Je me moque de ce qu'Arthur devine. Mon père est trop occupé à parler argent avec ces hommes pour deviner. Je vais être avec toi autant que je peux. Je peux m'arranger. J'étudie la navigation. »

Elle se blottit contre le bastingage, se prélassant au soleil.

« Qui es-tu ? » demanda-t-elle brutalement.

Cette question, venant après la promesse de leur affection, l'étonna comme l'apparition d'un récif au milieu d'un chenal.

« Ça me suffit que tu sois exactement comme tu es, garçon ! Mais tu n'es pas un prince déguisé, n'est-ce pas ? »

« Je ne suis qu'un marin yankee », lui dit-il. « Mais si vous ne pensez pas que j'essaie de tirer profit de ce que mes ancêtres ont été avant moi, je dirai que mon grand-père était Gamaliel Mayo de Mayoport. »

« Ça sonne bien, mais je n'ai jamais entendu parler de lui. Avec toute ma philosophie, je suis une piètre étudiante en histoire, chéri. » Son ton et le nom qu'elle lui donna effacèrent l'amertume de son aveu.

« Je ne crois pas qu'il ait joué un grand rôle dans l'histoire. Mais il a construit seize navires de son temps, et notre pavillon a fait le tour du monde bien des fois. Seize grands navires, et le dernier était le Harvest Home, le clipper de Chine qui s'était remboursé trois fois avant qu'une mousson de l'océan Indien ne l'engloutisse. »

« Eh bien, s'il a fait tout cet argent, vas-tu en mer pour le plaisir ? »

« Il n'y a plus de navires en bois yankees sur la mer. Mon pauvre père a cru être sage quand les navires en bois ont été supplantés. Il a placé son argent dans les chemins de fer — et tu sais ce qui est arrivé à la plupart des gens qui ont mis leur argent dans les nouveaux chemins de fer. »

« Je crains de ne pas connaître grand-chose aux affaires. »

« Les faucons ont attrapé les colombes. C'était un jeu qui se jouait dans toute la Nouvelle-Angleterre. Les gens dont l'argent avait construit les routes ont été évincés. Bien avant que ma mère ne meure, notre argent avait disparu, mais mon père et moi ne lui avons pas permis de le savoir. Nous avons hypothéqué et lui avons donné ce à quoi elle avait toujours été habituée. Et quand mon père est mort, il ne restait rien ! »

Ses yeux brillèrent. « C'est de la chevalerie », s'écria-t-elle. « C'est l'esprit des chevaliers d'autrefois quand les femmes étaient concernées. Je t'adore pour ce que tu as fait ! »

« C'est ainsi que mon père et moi le voyions », dit-il doucement. « Mon père n'était pas un homme très pratique, mais j'ai toujours été d'accord avec lui. Et je suis heureux maintenant, gagnant ma propre vie. Pourquoi devrais-je penser que mon grand-père aurait dû travailler toute sa vie pour que je n'aie pas besoin de travailler ? »

« Je suppose que c'est différent avec un homme grand et fort et une femme. Elle a besoin de tant de choses qu'un homme doit lui donner. »

Le capitaine Mayo devint aussitôt silencieux, penaud et embarrassé. Il regarda vers l'arrière, il observa le splendide yacht dont il gérait les finances et dont il connaissait l'extravagance. Il vit la jeune fille à ses côtés, et cligna des yeux devant les gemmes qui brillaient au soleil tandis que ses doigts relevaient les mèches de cheveux là où la brise avait joué.

« Je pense que mon père travaille parce qu'il aime ça », dit-elle. « J'aimerais qu'il se repose et profite davantage d'autres choses. Si ma mère avait vécu pour l'influencer, peut-être aurait-il vu autre chose dans la vie que simplement amasser de l'argent. Mais il ne m'écoute pas. Il me donne de l'argent et me dit d'aller jouer. Ma mère me manque, garçon ! Je n'ai personne à qui parler — qui comprenne ! »

Il y avait des larmes dans ses yeux, et il en fut reconnaissant. Il sentit qu'elle avait des profondeurs dans sa nature. Mais la réalisation aiguë de sa position, comparée à la sienne, le troublait. Elle se tenait là, le luxe incarné, maîtresse de tout ce que l'argent pouvait lui donner.

« N'importe qui peut faire de l'argent », déclara-t-elle. « Mon père et ces hommes sont assis là et élaborent des plans pour rapporter des milliers et des milliers de dollars. Tout ce qu'ils ont à faire, c'est de mettre leurs têtes ensemble et de planifier. De temps en temps, j'entends quelques mots. Ils vont posséder tous les bateaux à vapeur — ou quelque chose de ce genre. N'importe qui peut faire de l'argent, dis-je, mais il y a si peu de gens qui savent comment en profiter. »

« J'ai beaucoup réfléchi depuis hier soir — Alma. » Il hésita en arrivant à son nom, puis le lâcha.

« Penses-tu que ce soit vraiment digne d'un amoureux de traiter mon nom comme s'il s'agissait d'une haie que tu dois sauter ? » demanda-t-elle, avec son petit gloussement exaspérant. « Oh, tu as tant à apprendre ! »

« Je le crains. J'ai beaucoup de choses à apprendre et à faire devant moi. J'ai réfléchi. J'ai eu peur des hommes qui s'assoient et complotent et mettent toute leur intelligence à faire de l'argent. Ils ont fait des choses amères contre nous, et nous n'avons pas compris avant que tout soit fini. Mais je dois aller parmi eux et les observer et apprendre comment faire de l'argent. »

« Ne sois pas comme les autres, maintenant, et ne parle pas d'argent — d'argent », dit-elle, boudeuse. « L'argent et leurs histoires d'amour — c'est le genre de discussions que j'entends de la bouche des hommes depuis que j'ai été autorisée à entrer au salon depuis la pouponnière ! »

« Mais je dois parler un peu d'argent, chère amie. J'ai ma voie à faire dans le monde. »

« Économe, pratique et Yankee ! » plaisanta-t-elle. « Je suppose que tu ne peux pas t'en empêcher ! »

« Ce n'est pas pour moi — c'est pour toi ! » répliqua-t-il, avec nostalgie, et avec une voix et une attitude, il s'offrit comme le sacrifice de l'Amour devant elle — la vieille histoire du dévouement total — l'ancien sacrifice.

« J'ai tout ce que je veux », insista-t-elle.

« Mais je dois être capable de te donner ce que tu veux ! »

« Je t'avertis que je déteste les avares ! Ils n'ont pas une étincelle de romantisme en eux. Boyd, tu serais comme tous les autres dans peu de temps. Tu ne dois pas faire ça. »

« Mais je dois avoir une position — des moyens avant d'oser aller voir ton père — si jamais je suis capable d'aller le voir ! »

« Aller le voir pour quoi ? »

« Pour lui demander — pour dire — pour… eh bien, quand nous sentirons que je suis dans une position où nous pourrons nous marier… »

« Bien sûr que nous nous marierons un jour, garçon, mais tout cela se réglera tout seul quand le moment viendra. Mais pour l'instant tu es… Quel âge as-tu, Boyd ? »

« Vingt-six ans. »

« Et j'en ai dix-neuf. Et qu'est-ce que le mariage a à voir avec l'amour que nous vivons en ce moment ? »

« Quand les gens sont amoureux, ils veulent se marier. »

« Accordé ! Mais quand les amoureux sont sages, ils traitent la romance au début comme l'épicurien traite son verre de bon vin. Ils le versent lentement, le tiennent contre la lumière et admirent sa couleur ! » Dans sa gaieté, elle joignit le pouce et l'index et leva un verre imaginaire vers le soleil. « Ensuite, ils en humeront le bouquet. Ah, comme c'est parfumé ! Et après un moment, ils en prendront une petite gorgée — juste une toute petite gorgée — et la garderont sur la langue pendant un bon moment. Car, une fois avalé, à quoi bon ? Oh, mon garçon, te voilà qui parles d'abord de mariage ! Tu parles du bon vin de la vie et de l'amour comme s'il s'agissait d'un liquide destiné simplement à étancher la soif. Nous allons aimer, avant toute chose ! Viens, je vais t'apprendre. »

Il ne savait que lui répondre. Il y avait une sorte d'abandon dans sa gaieté. Son langage exotique embarrassait celui qui était habitué à la laconique franchise des marins. Elle le regarda, le taquinant du regard. Il fut un peu soulagé quand le secrétaire au visage pâle vint se traîner le long de l'échelle et interrompit le tête-à-tête.

« Les ordres de M. Marston sont, capitaine Mayo, que vous viriez ici et fassiez route à l'ouest. Connaissez-vous la route habituelle des vapeurs de la ligne Bee ? »

« Oui, monsieur. »

« Il vous demande de virer vers la terre et de suivre ce cap. »

« Très bien, monsieur. » Le capitaine Mayo se dirigea vers la barre. « Nord-nord-ouest, Billy, jusqu'à ce que je puisse vous donner le cap exact. »

« Nord-nord-ouest ! » répéta le timonier, en donnant un coup de barre sec, et l'Olenia vira avec un roulis qui fit plonger le bastingage, reprenant sa route le long de son propre sillage d'écume blanche.

Mlle Marston devança le capitaine sur l'échelle et entra dans la salle des cartes. « Un baiser — vite ! » chuchota-t-elle.

Il la tint serrée contre lui un long moment.

« Vous êtes un capitaine très obéissant », dit-elle.

Lorsqu'il la relâcha pour se remettre à sa tâche, elle s'appuya sur son épaule et le regarda tracer ses parallèles sur la carte.

« Nous allons courir jusqu'au récif de Razee », lui dit-il, désireux de l'associer à tous ses petits soucis. « Les bateaux de la Bee atteignent la bouée sifflante là-bas pour préparer leur prochain bord. Je ne savais pas que M. Marston s'intéressait à la ligne Bee. »

« Je l'ai entendu parler de cette ligne », dit-elle avec indifférence. « Parfois j'écoute quand je n'ai rien d'autre à faire. Il a utilisé un mot grossier à propos de quelqu'un lié à cette compagnie — et c'est si rare qu'il s'autorise à jurer que j'ai écouté pour voir de quoi il retournait. Je ne sais même pas maintenant. Je ne comprends pas ces choses-là. Mais il a dit que s'il ne pouvait pas les acheter, il les ferait sauter. C'étaient ses mots. Pas un langage très élégant. Mais c'est tout ce dont je me souviens. »

Avant de quitter la salle des cartes, Mayo jeta un coup d'œil au baromètre. « Je regrette qu'il m'ait ordonné de virer vers la côte », dit-il. « Le verre est bien trop bas sous les trente pour me plaire. Je pense que cela signifie du brouillard. »

« Mais il fait si clair et si beau », protesta-t-elle.

« C'est toujours particulièrement beau en mer avant qu'une mauvaise chose n'arrive », expliqua-t-il en souriant. « Et il y a un gros banc de brouillard au sud depuis deux jours. C'est un peu comme la vie, ma chère. Tout est charmant, et puis le brouillard se referme ! »

« Mais je serais heureuse avec vous dans le brouillard », lui assura-t-elle.

Il rayonna à ses paroles et lui répondit par le regard.

Elle l'aurait suivi sur la passerelle, mais le steward l'intercepta. Il avait attendu devant la salle des cartes.

« Les compliments de M. Marston, Mlle Marston ! Il vous demande de le rejoindre pour une partie de cartes. »

Elle fit la moue en répondant au regard contrarié de Mayo, puis obéit à l'injonction.

M. Marston caressait sa fine bande de barbe au menton avec le pouce et l'index lorsqu'elle arriva sur le pont arrière. Les hommes d'affaires étaient en bas, et il lui fit signe de s'asseoir dans une chaise longue à côté de lui.

« Alma, pour le reste de cette croisière, je veux que tu restes ici avec nos invités, là où est ta place », ordonna-t-il avec la franchise d'attaque employée par Julius Marston dans ses rapports avec ceux de son ménage.

« Que veux-tu dire, père ? »

« Cela — exactement. J'étais explicite, n'est-ce pas ? »

« Mais tu ne veux pas insinuer que... que j'ai... »

« Eh bien ? » M. Marston croyait qu'il fallait laisser les autres exposer leurs sentiments avant de révéler les siens.

« Tu ne suggères pas qu'il y a quelque chose de mal à ce que je sois sur la passerelle où je m'amuse tant. J'essaie d'apprendre quelque chose sur la navigation. »

« Je paie ce type là-haut pour s'occuper de tout cela. »

« Et cela devient lassant ici à l'arrière. »

« Tu as choisi ta propre compagnie pour la croisière — et il y a M. Beveridge, prêt à t'amuser à tout moment. »

« M. Beveridge m'amuse — distinctement, il m'amuse », répliqua-t-elle. « Mais il y a une limite à la lassitude, même avec une plaisanterie telle que M. Beveridge. »

« Tu emploieras, je te prie, un ton plus respectueux lorsque tu feras référence à ce gentleman », dit son père avec sévérité. Mais il retomba promptement dans son humeur habituelle lorsqu'elle se mêlait de ses affaires. Il était d'une tolérance condescendante. « Ton amie, Mlle Burgess, a plaisanté sur ta dévotion soudaine pour la navigation, Alma. »

« Nan Burgess ne peut pas tenir sa langue, même au sujet d'elle-même. »

« Je sais, mais je n'ai pas l'intention de te laisser donner lieu même à des plaisanteries. Bien sûr, je comprends. Je connais tes caprices. Tu t'intéresses personnellement à ce type à galons dorés autant que tu t'intéresserais à cet objet en cuivre où se trouve la boussole — peu importe comment ils appellent ça. »

« Mais c'est un gentleman ! » s'écria-t-elle, son intérêt la rendant imprudente. « Son grand-père était... »

« Alma ! » trancha Julius Marston. Ses yeux s'écarquillèrent. Il la dévisagea de haut en bas. « J'ai déjà entendu dire qu'un voyage en mer rend les femmes idiotes. Je suis enclin à le croire. Je me fiche comme d'une guigne de savoir qui était le grand-père de ce type. Tu es ma fille — et tu restes loin de cette passerelle ! »

Les hommes d'affaires remontaient l'escalier, et elle se leva et se précipita vers sa cabine.

« Je n'ose pas rencontrer Nan Burgess en ce moment », se dit-elle. « Les amitiés peuvent être brisées en disant certaines choses — et je me sens tout à fait capable de lui dire exactement ces choses-là en ce moment. »

En fin d'après-midi, l'Olenia, la ligne de côte se profilant à tribord, ajusta son cap pour croiser un gros vapeur qui descendait la mer avec une bannière de fumée noire flottant derrière lui.

Le brouillard que le capitaine Mayo avait prédit arrivait. Des lambeaux flottaient sur les vagues — des tirailleurs envoyés en avant du corps principal qui marchait en masse plus lentement derrière.

Une bouée sifflante, avec son grondement sinistre, disait à tous les marins de se méfier du récif de Razee, qui levait sa masse déchiquetée et noire contre la ligne d'horizon. Avec ce brouillard qui arrivait, le capitaine Mayo devait prendre des relèvements exacts de Razee, car il avait décidé de gagner le port cette nuit-là. Cette côte, vers le passage intérieur de laquelle les ordres de Marston avaient envoyé le yacht, était trop dangereuse pour être négociée par une nuit enveloppée de brouillard. Par conséquent, le capitaine prit la bouée sifflante presque de face, laissant au plus gros vapeur toute la place dans le large.

Avec un étonnement considérable, Mayo remarqua que l'autre navire se dirigeait vers la bouée sous un angle plus prononcé que nécessaire. Ce cap, s'il était maintenu, coincerait le yacht dans des eaux dangereuses. Mayo donna au vapeur qui arrivait un coup de sifflet, indiquant son intention de passer à tribord. Après un délai, il reçut deux huées rauques en réponse — une violation flagrante des règles de route.

« Ce doit être une erreur », informa le capitaine Mayo le second McGaw.

« C'est un nom poli pour ça, monsieur », affirma M. McGaw, après avoir déplacé la chique dans sa joue.

« Bien sûr, il ne le fait pas exprès, M. McGaw. »

« Alors pourquoi ne nous laisse-t-il pas de la place à l'extérieur de cette bouée, monsieur ? »

« Je ne peux pas virer et couper sa route maintenant. S'il nous heurtait, ce serait nous qui serions tenus responsables de l'accident. »

De nouveau, Mayo donna au vapeur obstiné un coup de sifflet.

« S'il me fait un signal contraire encore une fois, je le rapporterai », informa-t-il le second. « Faites attention, M. McGaw, et vous aussi, Billy. Nous pourrions avoir à passer devant les inspecteurs. »

Mais le gros navire devant eux ne daigna pas répondre. Il continua droit sur la bouée sifflante.

« Les compliments de M. Marston ! » cria le secrétaire depuis l'échelle de la passerelle. « Quel est ce vapeur ? »

« Le Conorno de la ligne Bee, monsieur », déclara le capitaine Mayo par-dessus son épaule. Puis il lâcha un juron bien senti, vigoureux et de grand marin. Selon toute apparence, aussi incroyable que la situation semblât, le Conorno proposait de pousser le yacht à l'intérieur de la bouée sifflante.

Mayo courut à la barre et tira furieusement sur la tirette de la cloche. Il y eut quatre coups rapides dans la salle des machines, et en un instant l'Olenia commença à trembler dans toute sa structure. Allant à pleine vitesse en avant, Mayo avait demandé pleine vitesse en arrière. Puis il fit retentir trois coups de sifflet, signalant comme les règles de route le prévoient. Les hélices jumelles du yacht brassèrent une émeute écumeuse sous sa poupe, et tandis qu'elle peinait ainsi dans son propre remous, tremblant comme une créature vivante dans l'extrémité de la terreur, le gros vapeur passa à toute vitesse. L'écume des vagues crémeuses à sa proue projeta des embruns avec mépris sur Julius Marston et ses invités sur le pont arrière de l'Olenia. Des hommes souriaient d'en haut depuis les hautes fenêtres de la timonerie du vapeur.

Une voix railleuse tonna dans un mégaphone : « Écartez-vous du chemin de la ligne Bee ! Prenez l'indice ! »

Un officier pointa son doigt vers le pavillon de Marston, claquant au sommet du grand mât du yacht. La queue de poisson bleue avec sa lettre « M » avait révélé l'identité du yacht aux jumelles qui l'observaient.

« Mieux vaut le faire noir ! Tête de mort et tibias croisés ! » se proposa l'opérateur du mégaphone.

Il continua sa route sur la mer et l'Olenia fut secouée dans le sillage turbulent des hélices.

Alors, pour la première fois, le capitaine Mayo entendit le son de la voix de Julius Marston. Le magnat se leva, secoua le poing vers son capitaine stupéfait, et hurla : « Qu'est-ce que vous croyez faire, nom de Dieu ? »

C'était incroyable, insultant, et, dans les circonstances telles que Mayo les connaissait, une question injuste. Le maître de l'Olenia ne répondit pas. Il n'était pas préparé à livrer une explication à longue distance. De plus, le yacht exigeait toute son attention à cet instant. Il donna ses ordres et elle s'avança pour contourner la bouée sifflante.

« Nord-ouest quart ouest, demi-ouest, Billy. Et visez juste ! »

Le brouillard leur avait sauté dessus depuis la mer. La brise de terre avait retenu le mur de vapeur, le barrant en un banc sombre vers le sud. La brise avait lâché prise. Le brouillard avait saisi sa chance.

« Saturday Cove pour nous ce soir, M. McGaw », dit le maître. « Gardez l'œil par-dessus l'épaule de Billy. »

Puis le secrétaire apparut à nouveau sur l'échelle. Cette fois, il n'apportait aucun « compliment ».

« M. Marston veut que vous vous rapportiez à l'arrière immédiatement », annonça-t-il brusquement.

Mayo hésita un moment. Ils avançaient dans le vide qui s'était abattu avec cette densité étouffante que les marins appellent « un brouillard de cachot ». L'entrée de Saturday Cove était une cible lointaine et petite. Malgré le timonier et le second, la responsabilité était la sienne seule.

« Voulez-vous expliquer à M. Marston que je ne peux pas quitter la passerelle ? »

« Vous avez des ordres directs de lui, capitaine ! Vous feriez mieux d'arrêter le bateau et de vous rapporter. »

Le skipper de l'Olenia goûtait pour la première fois au caprice irrationnel de l'autocrate qui était en droit de faire irruption dans la discipline de bord, même à un moment critique. Mayo sentit l'exaspération monter en lui, mais il était disposé à s'expliquer.

La bouée sifflante et le récif de Razee avaient été effacés par le brouillard.

« Si ce navire est arrêté cinq minutes dans cette dérive de marée, nous perdrons nos repères, monsieur. Je ne peux pas quitter cette passerelle pour le moment. »

« Je pense que vous la quitterez pour de bon ! » lâcha le secrétaire. « Vous êtes le premier homme engagé qui ait jamais dit à Julius Marston d'aller se faire voir. »

« Je suis peut-être un homme engagé », répliqua Mayo. « Mais je suis aussi un capitaine de navire breveté. Je dois vous demander de descendre de la passerelle. »

« Cela vaut-il pour tous les autres... passagers ? » demanda le secrétaire, en colère à son tour. Il insista sur son dernier mot. « Cela vaut — dans un moment pareil ! »

« Très bien, je leur transmettrai ce mot à l'arrière. »

Le capitaine Mayo surprit un regard de côté du second McGaw après un moment.

« Je me suis souvent demandé », remarqua le second à personne en particulier, « comment il se fait que tant de sacrés imbéciles deviennent riches à terre. »

Le capitaine Mayo n'exprima aucune opinion sur le sujet. Il agrippa la rambarde de la passerelle et fixa le brouillard, et sembla avoir beaucoup de mal à étouffer une sorte d'émotion.

III ~ LA TAVERNE DES MERS

Maintenant, Monsieur Macliver, vous le connaissez bien, Il monte sur le pont et il fait le grand malin ; C'est « merde à tes yeux » par-ci, « merde à tes yeux » par-là, Et droit à la coupée, il se dirige sans embarras. — La Pique « Come-all-ye ».

Dans Saturday Cove, tout au long de cette fin d'après-midi, ils arrivèrent en force — espars et gréement se profilant contre le linceul de brouillard gris qui avançait — ces voyageurs de la haute mer.

Les premiers à rouler au-delà des portails rocheux du havre furent les vénérables chariots des mers — les caboteurs connus sous le nom de « Pommiers ». Leurs skippers, vieux loups de mer qui pouvaient sentir le temps comme des chiens de chasse reniflent les pistes, avaient le nez au vent en temps utile ce jour-là, et savaient qu'ils devaient dépendre d'un vent faiblissant pour les pousser au port. L'un après l'autre, des ancres encroûtées d'algues furent jetées des bossoirs, traînant des chaînes rouillées des écubiers, et les vieilles voiles rapiécées s'abattirent en traînant, avec le gloussement des poulies et le chuchotement du gréement courant.

Un chant de marin explique le surnom, « Pommiers » :

Oh, à quoi bon le compas, le quadrant ou le loch ? Qu'elle batte la campagne sur son ancre, dans un noroît ou le brouillard. Mais dès que la chance est meilleure, on la fera repartir, En restant assez près pour prendre des repères sur les pommiers à terre.

Par conséquent, les goélettes à hunier, les deux-mâts, les étraves émoussées de la Bluenose, entrèrent tôt avant que le brouillard n'efface la silhouette des arbres et avant qu'il ne devienne nécessaire de deviner ce que les vieilles boussoles à carte avaient à révéler sur le sujet des caps.

Et ainsi, avec le reste de la racaille côtière qui cherchait un port et un mouillage, arriva l'ancienne goélette Polly. Masquée par ces brumes illusoires, elle était un navire fantôme comme les autres ; mais, plus que les autres, elle semblait être un vaisseau spectral, car ses lignes et son gréement informaient tout marin bien informé qu'elle devait être centenaire ; avec sa bizarrerie accentuée par le linceul de brouillard, elle semblait irréelle — une image du passé.

Elle avait une étrave camuse et une poupe carrée relevée, et une taille affaissée — tout cela révélant avec précision une antiquité mûre, tout comme un chapeau haut-de-forme à calotte ronde et un habit à basques avec des boutons de laiton identifieraient un vieil homme parmi la cohue des modes plus récentes. Elle avait des coutures comme les rides sur la peau parcheminée d'un grand âge. Elle portait une figure de proue en bois sous son beaupré, le visage et le buste d'une femme à qui un ancien sculpteur sur bois avait donné sa notion d'un sourire béat ; le résultat était un sourire niais. La dorure glorieuse avait été usée, le bois était gris et craquelé. La cuisine de la Polly était entièrement cachée sous un chargement de bardeaux et de lattes en bottes ; le rouf arrière était large et se profilait haut au-dessus du bastingage, en contraste avec les simples cabines fournies aux autres navires dans la flottille qui rentrait vers Saturday Cove.

La Polly, étant assez vieille pour être célèbre, avait fait l'objet d'un poème lyrique de dix-sept couplets, dont n'importe lequel était capable de provoquer les blasphèmes les plus horribles de la part du capitaine Epps Candage, son maître, chaque fois qu'il entendait la ritournelle résonner sur les vagues, chantée par un satiriste à bord d'un autre bâtiment.

Dans ce vent à la dérive, il y avait du loisir ; un homme à bord d'une goélette à chaux à une distance assez sûre de la Polly trouva l'inclination et éleva la voix :

« Oh, voici venir la Polly avec une voile en berne, Et Epps-bottes-en-caoutchouc est assis sur son bastingage. Combien de temps lui faudra-t-il pour atteindre la ville de Boston ? On ne saurait dire, car elle fait du zigzag. »

« Tu trouves ce genre de ky-yi drôle, hein, espèce de fils d'américain-ne-zeus au nez de noix, aux ouïes bleues et aux yeux exorbités ? » beugla le capitaine Candage, depuis son poste à la barre de la Polly.

« Père ! » réprimanda une fille qui se tenait dans la descente, les coudes appuyés sur les hiloires. « Un tel langage ! Arrête ça ! »

« Ce n'est pas la moitié de ce que je peux faire quand je suis vraiment lancé », rétorqua le capitaine.

« Tu ne dis jamais de telles choses à terre. »

« Eh bien, je ne suis pas à terre maintenant, n'est-ce pas ? Je suis en haute mer, et je parle selon les circonstances. Qui dirige cette goélette, toi ou moi ? »

Elle répondit à son irritabilité avec son propre tempérament : « Je suis à bord ici, où je ne veux pas être, à cause de tes idées saugrenues, père. J'ai le droit de te demander d'utiliser un langage décent, et de ne pas nous faire honte à tous les deux. »

Sur le fond archaïquement familier, la beauté de la jeune fille apparaissait en un contraste saisissant. Ses boucles pointaient sous le bonnet hollandais blanc qu'elle portait. Ses yeux pétillaient d'une protestation indignée, son visage était piquant et était justement empourpré, et son nez avait le moindre petit retroussé naturel, lui donnant l'air d'une jeune femme qui avait une volonté propre pour épicer son amabilité.

Le capitaine Candage cligna des yeux vers elle par-dessus les rais de la barre, et dans son cœur de père reconnut son charme, réalisant plus vivement que sa fille sans mère était devenue un problème trop complexe pour ses connaissances limitées dans la gestion des femmes.

Il ne l'avait pas vue grandir progressivement, comme d'autres pères avaient vu leurs filles, étant capable de faire face aux problèmes quotidiens de modelage et de maîtrise.

Elle semblait atteindre son développement, mental et physique, par phases déconcertantes pendant qu'il était absent lors de ses voyages. Chaque fois qu'il la rencontrait, il était obligé de faire connaissance à nouveau, lui semblait-il.

Le capitaine Candage avait avoué franchement à lui-même qu'il n'était pas capable d'exercer une quelconque autorité sur sa fille lorsqu'elle était à terre.

Elle n'était pas capricieuse ; elle n'était pas obstinée ; elle lui donnait de l'affection. Mais elle était devenue une jeune femme alors que ses pensées lentes la classaient encore comme une enfant. Elle était toujours en avance sur tous ses calculs. Lors de ses absences, elle sautait d'étape en étape de caractère — presque d'identité ! Il n'avait jamais oublié comment il lui avait rapporté de New York, après un voyage, un demi-sac de jouets en fer-blanc, et avait découvert qu'en son absence, sur l'avis et avec la sanction de sa tante, qui était devenue sa mère adoptive, elle avait baissé ses robes jusqu'aux chevilles et était devenue une jeune dame qu'il avait appelée « Mlle Candage » deux fois avant d'avoir réussi à redresser ses émotions. Tandis qu'il s'interrogeait sur l'énormité des jouets en fer-blanc dans le sac à ses pieds, alors qu'il était assis dans le salon de la tante, sa fille lui demanda de venir comme invité d'honneur au pique-nique de la classe de l'école du dimanche qu'elle organisait en tant que monitrice. Cela lui donna l'occasion de mentir sur les jouets et d'alléguer qu'il les avait apportés pour ses élèves.

Le capitaine Candage, sur le pont de son navire, découvrit qu'il était capable de rassembler un peu de courage et de fanfaronnade pendant quelques minutes, mais il n'osait pas la regarder longtemps pendant qu'il s'affirmait.

Il la regarda alors qu'elle se tenait dans la descente sombre, une image rayonnante et rose de saine jeunesse. Mais l'expression sur son visage n'était pas réconfortante sur le plan filial.

« Père, je dois le dire encore. Je ne peux pas m'en empêcher. Je suis si malheureuse. Tu me juges si cruellement. »

« Je l'ai fait parce que je pensais que c'était la chose juste à faire. Je n'ai pas veillé et surveillé comme un père devrait veiller et surveiller. Je n'ai jamais semblé être capable de te rattraper. Peut-être que je n'ai pas raison. Peut-être que si ! Quoi qu'il en soit, je vais maintenir ce cap, dans ton cas, encore un moment. »

« Tu m'as emmenée loin de ma vraie maison pour ça ? Ce n'est pas un endroit pour une fille ! Tu n'es pas le même que lorsque tu es à terre. Je ne savais pas que tu pouvais être si dur — et — méchant ! »

« Tu ne sais pas ce qu’il faut endurer, petite. La mer est un monde rude pour ceux qui ne la connaissent pas. Et pour ce qui est de la dureté, c’est la vie qui m’a forgé ainsi, pas mon bon plaisir. »

Elle le fixa, les yeux brillants d’une colère contenue, mais il se détourna pour scruter l’horizon, refusant de croiser son regard. Le silence retomba sur le pont, seulement troublé par le clapotis de l’eau contre la coque de la Polly.

« Si tu penses que je vais rester ici, enfermée dans cette cabine comme une prisonnière, tu te trompes lourdement, père. Je ne suis pas une marchandise que tu transportes d’un port à l’autre au gré de tes craintes. »

Il poussa un soupir qui ressemblait à un grondement de tempête lointaine. « Je fais ce que je peux, Polly. Je fais ce que je peux avec ce que j’ai dans la tête et dans le cœur. Ne me demande pas d’être un autre homme que celui que tu connais. »

Elle fit volte-face et regagna l’obscurité de la descente, laissant le capitaine Candage seul avec ses pensées et le cri d’un goéland qui semblait se moquer de son autorité vacillante. Il resserra ses mains calleuses sur la barre, les articulations saillantes, le regard fixé sur le sillage bouillonnant qui s’étirait derrière eux, comme une cicatrice sur la surface sombre de l’océan.

« Je t'apprendrai la discipline de bord, Polly Candage, grogna-t-il, même si je dois te mettre sur mes genoux. »

« Un instant, je vous prie, capitaine », héla le porte-parole des plaisanciers.

Le capitaine Candage bousculait sa fille vers la descente. Mais il y avait de l'autorité dans ce ton ; il s'arrêta et, par-dessus son épaule, tendit un menton provocateur.

« Qu'est-ce que vous avez à dire, vous autres bestioles, sur mes affaires privées ? »

La formalité de l'homme dans l'embarcation parut un peu exagérée dans sa réponse. « Seulement ceci, monsieur. Nous nous en allons sur-le-champ avant d'attirer plus d'ennuis à cette jeune dame, à qui nous présentons nos compliments les plus respectueux. Nous ne connaissons pas d'autre moyen de lui venir en aide. Nos protestations, étant celles de gentlemen, pourraient ne pas réussir à pénétrer ; il faut une perceuse pour traverser la peau d'un rhinocéros ! »

Le skipper du Polly ne s'embarrassa pas des nuances plus fines de ce petit discours, mais sur un point, il se sentit sûr : il avait été traité de rhinocéros. Il lâcha sa fille, arracha le tourne-à-gauche des mains d'Otie, qui s'était tenu en retrait comme force de réserve, et martela le pont jusqu'au bastingage. Il pointa son arme, la balançant de droite à gauche pour viser avec certitude. Mais le mécanicien avait embrayé et le hors-bord s'éloigna en écumant avant que le capitaine n'ait pu ajuster le tir, et il était trop économe pour lancer un tourne-à-gauche en parfait état après une cible qu'il ne pouvait atteindre, aussi furieux fût-il.

La jeune fille fit face à son père. Il n'y avait aucun doute sur son humeur. Elle était en révolte. L'indignation dressa ses étendards flamboyants sur ses joues, et les flammes signalétiques du combat étincelèrent dans ses yeux.

« Comment as-tu osé me faire une chose pareille... avec ces gentlemen qui regardaient ? Père, as-tu perdu la tête ? »

Otie exprima à voix basse l'opinion que le capitaine, au contraire, avait « perdu la raison ».

Le supérieur hiérarchique d'Otie arpentait le gaillard d'arrière en frappant les objets qui traînaient, évitant le regard plein de ressentiment de sa fille. Il y avait une note d'insincérité dans sa fanfaronnade, comme s'il voulait cacher son embarras dans un nuage de ses propres vapeurs, à la manière dont une seiche colore l'eau quand elle craint d'être capturée.

« Dorénavant, tu m'appelleras Capitaine Candage, commanda-t-il. Dorénavant, je suis le Capitaine Candage en haute mer, et je prétends diriger mon propre gaillard d'arrière. Et quand je laisserai une bande de dandys traîner à bord pour reluquer, espionner, ricaner et flirter avec toi, tu auras des coquillages à la place des ongles. Maintenant, ma demoiselle, je ne veux pas de répliques ! »

« Mais je vais te répondre, père ! »

« Souviens-toi que je suis un Candage, et les répliques... »

« Je suis une Candage aussi, et je viens d'en avoir honte ! »

« Je vais faire régner la discipline sur mon propre gaillard d'arrière. »

« Répliques, discipline de gaillard d'arrière, t'appeler capitaine ! Des sornettes et des balivernes ! Je suis ta propre fille et tu es mon père. Et tu nous as couverts de honte, tous les deux ! Voilà ! Je ne veux pas rester sur cette vieille carcasse, et je ne resterai pas. Je rentre chez tante Zilpah. »

« J'avais pris la décision de te laisser partir. Mon humeur était douce et tranquille jusqu'à ce que ces fils de... dorés et pomponnés... »

« Père ! »

« J'avais pris la décision de te laisser partir. Mais je ne vais pas céder à une mutinerie juste sous les yeux de mon propre équipage. »

Dolph le noiraud était arrivé avec les plats du souper en équilibre dans ses bras tandis qu'il rampait sur le chargement du pont. Il écoutait avec le plus grand intérêt.

« Ta tante Zilpah t'a aidée et encouragée dans tes flirts, tempêta le capitaine. Ma propre sœur, profitant du fait que je suis en mer à essayer de gagner de l'argent... »

« Veux-tu insulter tout le monde sur cette terre, père ? Je rentrerai, je te dis. Je suis malheureuse ici. »

« Je veillerai à ce que tu ne sois pas en train de batifoler et de courir le guilledou avec des dandys ! »

Malgré son esprit, la jeune fille ne fut plus capable de ferrailler avec ce marin à la carapace dure, dont l'arme, parmi les siens, avait été pendant des années une langue grossière. Un chagrin bouleversant mit fin à sa pauvre petite rébellion. Les larmes vinrent.

« Tu donnes à ces deux hommes de quoi rentrer au village et raconter partout ! Oh, père, tu es méchant... méchant ! » Elle porta ses mains à son visage, sanglota, puis s'enfuit dans la cabine lugubre.

Il y eut un long silence sur le gaillard d'arrière. Otie récupéra son tourne-à-gauche et commença à marteler le boulon à œil.

« Sans vouloir présumer, prêcher ou fourrer mon nez dans ce qui ne me regarde pas, je tiens à dire que je ne vous blâme en rien, capitaine, proposa-t-il. Quoi qu'elle dise, on ne pouvait pas la laisser seule avec ces dandys sur le rivage, et je parle par observation et, étant un vieux garçon, je peux parler de manière impartiale. Les dandys sur l'eau sont tout aussi mauvais. Ces types flirtaient avec elle tout le temps qu'ils étaient à couple. Des vrais hommes, je veux dire des gens convenables, ne sont pas obligés de retirer et remettre leur casquette sans arrêt dès qu'une femme est en vue... et j'en ai vu un lui faire de l'œil. »

Le capitaine Candage était d'humeur à accepter ce réconfort d'Oakum Otie, et à chasser de sa conscience contrite le souvenir de ce que le capitaine Ranse Lougee avait dit.

« Ne vous en faites pas ! Je l'ai maintenant là où je peux garder un œil sur elle, et je suis le capitaine de mon propre navire... que personne n'oublie jamais ça ! » Il secoua le poing vers le cuisinier bouche bée. « Qu'est-ce que vous faites là, planté comme un poulailler avec la porte ouverte à laisser refroidir mes vivres ? Remuez-vous ! Descendez-moi ça et servez ce souper sur la table ! »

Le skipper s'attarda sur le pont, la main à l'oreille.

Le brouillard s'installait sur le port intérieur. Dans l'immensité sombre vers le large, un vapeur donnait du cornet. Chaque coup prolongé, à des intervalles d'une demi-minute, semblait plus proche. Le son était profond, riche, un puissant diapason.

« Quel gros morceau peut bien entrer ici ? » grogna le capitaine.

« Probablement juste une autre écumoire de yacht en fer-blanc », suggéra le second, jetant l'épissure et le tourne-à-gauche dans la trappe ouverte de la soute. « Vous savez ce qu'ils aiment faire, ces bestioles de plaisance ! Ils collent un sifflet assez gros pour la corne de brume de Seguin. » Il plissa les yeux sous le rebord de sa paume et attendit. « La voilà qui émerge. Qu'est-ce que je vous disais ? Rien qu'un yacht. »

« Mais c'est une sacrée bête », remarqua le skipper. « Comment le nommes-tu ? »

« O... L », épela Otie, « O... L... Olenia. Il doit y avoir un pilote local à bord. Aucun de ces capitaines à la noix de New York ne pourrait trouver Saturday Cove à travers la marée de plumes qu'il y a dehors en ce moment. »

« Eh bien, qu'ils puissent ou qu'ils ne puissent pas, ça ne m'intéresse pas », déclara le skipper avec une belle indifférence. « Je détesterais être dans une position délicate et devoir dépendre de l'un de ces dandys dorés ! Je sens le souper. Venez ! »

Il était un peu incertain de l'attitude qu'il devait adopter en bas, mais il descendit la coupée avec une certaine marque de confiance, et Otie suivit.

Le capitaine jeta un regard acéré à sa fille. Il avait eu peur de la trouver en train de pleurer, et il ne savait pas comment gérer de tels cas avec certitude.

Mais elle avait séché ses yeux et ne lui adressa pas un regard très aimable... plutôt, elle laissa percer un défi. Il se sentit plus à l'aise. À son avis, toute personne qui avait assez d'esprit pour se battre était d'humeur à continuer de profiter de la vie.

« Peut-être suis-je allé un peu trop loin, Polly », admit-il. Il était doux, mais il conserva une petite touche de mauvaise humeur afin qu'elle ne conclue pas que sa victoire était acquise. « Mais vu que je t'ai emmenée en mer pour t'éloigner des flirts... »

« N'ose pas dire ça de moi ! » Elle frappa la table de son petit poing rond. « N'ose pas ! »

« Je ne veux pas dire que tu l'as déjà fait ! Les dandys l'ont fait ! Je veux bien faire pour toi, Polly. Je suis allé en mer si longtemps que je ne connais pas grand-chose aux manières et aux coutumes, je suppose. Je n'arrive pas à avoir une vision juste des choses comme je devrais. Je suis un vieux fou, je suppose. » Sa voix trembla. « Mais ça m'a rendu fou de te voir trépigner là sur le pont et m'insulter devant eux. »

Elle ne répondit pas.

« J'ai toujours travaillé dur pour toi... à sillonner les mers et à me priver moi-même, pour que tu puisses en profiter... faisant de mon mieux toujours après que ta pauvre mère est partie. »

« Je t'en suis reconnaissante, père. Mais tu ne comprends pas une fille... oh, tu ne comprends pas ! Mais ne parlons plus de ça... pas maintenant. »

« Je ne dis pas ce soir... je ne fais pas de promesses ! Mais peut-être... nous verrons comment les choses se présentent... peut-être que je te renverrai à la maison. Peut-être demain. Nous verrons comment le service fonctionne pour le train, et ainsi de suite ! »

« Je m'en remets entièrement à toi, père. Je suis sûre que tu as l'intention de bien faire. » Elle servit la nourriture en maîtresse de maison à table.

« Ça semble chaleureux avec toi ici », dit le capitaine Candage, humblement et avec nostalgie.

« Je resterai avec toi, père, si cela peut te rendre plus heureux. »

« Je n'écouterai rien de tel. Ce n'est pas un endroit ici, à bord, pour une fille. »

À travers le sabord ouvert, ils entendirent le cliquetis fréquent de la cloche de la salle des machines du yacht à vapeur et le tumulte de ses hélices qui fouettaient l'eau alors qu'il se mettait au mouillage. Il était tout près d'eux... si près qu'ils pouvaient entendre le bavardage des voix des gens gais.

« Quel bateau est-ce, père ? »

« Encore un gâteau givré ! Je ne me souviens pas du nom. »

« C'est le Oilyena ou quelque chose comme ça. J'oublie les noms fantaisistes assez vite », informa Otie.

« Eh bien, ça ne sert pas à grand-chose de charger ton esprit avec ce genre de rebuts », déclara le capitaine Candage, équilibrant une pomme de terre sur les dents de sa fourchette et l'épluchant, les coudes sur la table. « Ce yacht et le genre de personnes qui sont à bord de ce yacht ne sont d'aucune importance pour des gens comme nous. »

Le souvenir de certaines remarques proférées avec une ferveur particulière reste avec celui qui les a prononcées. Quelque temps plus tard... longtemps après... le capitaine Candage se souvint de cette remarque et s'informa lui-même que, en dehors des prévisions météorologiques, il était un bien piètre prophète.

V ~ SUR LA PASSERELLE DU YACHT « OLENIA »

Oh, les temps sont durs et les salaires bas, Laissez-la, les gars, laissez-la ! Je suppose qu'il est temps pour nous de partir, Il est temps de la laisser. — À travers l'océan occidental.

Le capitaine Mayo ne trouvait pas que la responsabilité fût son principal souci pendant que l'Olenia rejoignait le port.

C'était un vrai travail de marin que de la mener à travers le brouillard, de percer l'entrée du port et de lui trouver un espace suffisant dans un mouillage encombré. Mais tout cela faisait partie du travail quotidien. Tandis qu'il surveillait la boussole, estimait la dérive de la marée, compensait la vitesse réduite et écoutait les échos qui lui indiqueraient sa distance par rapport au rivage rocheux, il était engagé dans l'occupation plus absorbante d'examiner ses affaires personnelles.

En tant que capitaine salarié d'un yacht privé, il aurait pu ignorer cet affront du propriétaire, même s'il avait été infligé à un capitaine sur la passerelle.

Mais l'amour a son propre orgueil. Il avait été traité comme un laquais devant Alma Marston. Il était évident que le propriétaire n'avait pas terminé son travail. Mayo savait qu'il avait seulement reporté son mauvais moment en envoyant une réponse qui ressemblerait sans aucun doute à de l'insubordination aux yeux d'un homme qui ne comprenait pas la discipline du navire et l'étiquette de la mer.

Il était évident que Marston avait l'intention de le « passer sur le gril » sur le gaillard d'arrière dès que le yacht serait au mouillage, et se proposait de poursuivre cette réprimande insultante.

Dans son orgueil nouveau, dans l'amour qui rendait désormais toutes les autres affaires de la vie si insignifiantes, Mayo avait peur de lui-même ; il connaissait ses limites en matière de soumission ; même alors, il ressentait l'envie d'aller à l'arrière et de secouer Julius Marston dans son hamac. Il ne croyait pas pouvoir se tenir calmement en présence d'Alma Marston et écouter une réprimande injuste, même venant de son père.

Il essaya de chasser son ressentiment ardent de ses pensées, mais il ne le put. Finalement, il se dit que c'était peut-être aussi bien ainsi ! Alma Marston devait avoir son propre orgueil. Elle ne pouvait continuer à aimer un homme qui restait dans la position du larbin de son père ; elle aurait sûrement honte d'un amant qui était prêt à courber l'échine et à recevoir une correction en public. Son désir d'être avec elle, même au prix de sa fierté, le rendait moins homme et il le savait. Il décida d'affronter Marston, en homme, et puis de partir. Il sentait qu'elle comprendrait, malgré son chagrin.

Puis, se détournant d'un regard sur la boussole, il vit que le propriétaire du yacht était sur la passerelle. La moitié d'un cigare éteint, détrempé par l'humidité du brouillard, bouchait la bouche de Marston.

Il fronça les sourcils quand le capitaine salua.

« Vous n'avez pas besoin de vous donner la peine de parler maintenant », intervint le millionnaire lorsque Mayo commença une explication sur son retard à obéir à l'appel sur le gaillard d'arrière. « Quand j'ai quelque chose à dire à un homme, je veux son attention totale. Ce brouillard va-t-il durer ? »

« Oui, monsieur, jusqu'à ce que le vent vire davantage au nord. »

« Alors, mouillez. »

« Je fais route vers Saturday Cove maintenant, monsieur. »

« Mouillez ici. »

« Je m'attends à beaucoup plus qu'une brise quand il viendra, monsieur. Il n'est pas prudent de mouiller au large. »

Marston grogna et se détourna. Il resta à l'extrémité de la passerelle, mâchonnant son cigare, jusqu'à ce que l'Olenia soit dans le port avec l'ancre mouillée. Mayo tira sur la cloche, signalant au mécanicien qu'il pouvait relâcher la pression.

« Je suis à votre disposition, monsieur », rapporta-t-il, en marchant vers le propriétaire.

Marston roula le cigare détrempé dans un coin de sa bouche et demanda : « Maintenant, jeune homme, dites-moi ce que vous entendez par saluer un vapeur de la Bee Line avec mon sifflet ? »

« Je n'ai pas salué le Conomo, monsieur. »

« Vous lui avez donné trois coups de sifflet. »

« Oui, mais... »

« Vous êtes sur le yacht d'un gentleman maintenant, jeune homme, et non sur un vapeur de pêche. L'étiquette du yachting n'autorise pas l'usage d'un sifflet à vapeur en guise de salut. M. Beveridge vient de le chercher pour moi, et je sais, et vous n'avez pas besoin de prendre vos airs de connaisseur important. » Marston semblait montrer beaucoup plus d'irritation que ce qu'une petite affaire justifiait. Mais ce qu'il ajouta apporta plus de lumière sur le sujet. « Le directeur de la Bee Line était à bord de ce vapeur. Vous l'avez entendu me klaxonner avec cette sirène ! »

« Je l'ai entendu me donner des signaux contradictoires au mépris des règles de circulation, monsieur. »

« Ne saviez-vous pas qu'il m'a sifflé comme une insulte... comme un ricanement ? »

« Je n'ai entendu que des signaux ordinaires, monsieur. »

« Tout est ordinaire pour l'observation d'un marin ! Vous lui avez permis de vous couper la route. Vous avez fait de mon yacht un spectacle, en l'éclaboussant comme un canard effrayé. »

« J'évitais une collision, monsieur. »

« Vous auriez dû faire jouer la taille de mon yacht ! Vous vous êtes faufilé et esquivé comme un skipper de bateau de pêche. Est-ce sur un bateau de pêche que vous avez appris ces tours ? »

« J'ai commandé un vapeur de pêche, monsieur. »

« Par-dessus le marché, vous lui avez donné trois coups de sifflet... manières habituelles de bateau de pêche, hein ? »

Le capitaine Mayo se redressa et son visage ainsi que ses yeux exprimèrent l'esprit d'un skipper yankee qui savait qu'il avait raison.

« Je dis, insista Marston, que vous l'avez salué. »

« Et je dis, monsieur, qu'il a fait des signaux contradictoires, une infraction qui a coûté leur licence à des capitaines. Quand j'ai été coincé, je lui ai donné trois coups de sifflet pour dire que mes machines étaient en arrière toute. Si M. Beveridge avait cherché plus loin dans ce livre, il aurait peut-être trouvé cette règle aussi ! »

« Quand j'ai regardé vers la passerelle, ici, vous agitiez la main vers lui... trois coups de sifflet et un signe de la main ! Vous ne pouvez pas nier que vous saluiez ! »

« Je lui secouais le poing, monsieur. »

En lui-même, le capitaine Mayo se demandait franchement pourquoi le propriétaire de l'Olenia montrait toute cette colère. Il se souvenait de la raillerie venant de la timonerie du Conomo et comprenait vaguement qu'il y avait des profondeurs dans cette affaire qu'il n'avait pas sondées. Mais il n'était pas d'humeur à expier par procuration pour les contrevenants à bord du Conomo.

« Si j'avais pu trouver un capitaine de New York qui connaisse les raccourcis le long de cette côte, j'aurais pu avoir un peu de décence et de dignité à bord de mon yacht. J'en perds même mon propre sens de ce qui est convenable... ici à gaspiller des mots et du temps de cette façon. Vous êtes tous de la même race, vous, les gens de l'Est ! »

« Je suis tout à fait sûr que vous pouvez trouver un capitaine de New York... » commença Mayo.

« Je ne veux pas de votre avis concernant mes affaires, jeune homme. Quand j'aurai besoin de suggestions de votre part, je vous les demanderai. » Il jeta son cigare détrempé par-dessus le bastingage et descendit l'échelle, et le brouillard se referma immédiatement derrière lui.

Le capitaine Mayo arpentait la passerelle. Il était seul là-haut. Un matelot avait couvert le laiton de la boussole et du projecteur, écoutant pendant que le propriétaire demandait des comptes au maître. Mayo savait que le rapport complet de cette affaire serait porté à l'équipage. Sa position à bord du yacht était devenue intolérable. Il se demandait combien Marston en dirait à l'arrière. Ses joues étaient brûlantes et la rancœur grinçait dans ses pensées. Aux oreilles de la jeune fille qu'il adorait, ses lacunes seraient le sujet de quelques instants de discours méprisants, tout comme les échecs des cuisiniers forment un sujet pour les bavardages oisifs à la table du dîner.

Du silence blanc du brouillard enveloppant venaient de nombreux sons. Les bruits portaient loin et la voix d'un chanteur invisible, qui se réglait sur le cliquetis d'une pompe, apporta à Mayo les mots d'un vieux chant de marin :

« Venez, vous tous, jeunes gens qui suivez la mer, Maintenant, priez, faites attention et écoutez-moi. Oh, abattez l'homme, les gars, abattez l'homme ! Allons, abattez l'homme. Oh, abattez l'homme dans la ville de Liverpool ! Donnez-moi un peu de temps pour abattre l'homme. C'était à bord d'un Black-Bailer que j'ai fait mon temps, Et dans ce Black-Bailer j'ai gaspillé mon prime. C'est à bâbord et à tribord sur le pont que vous vous étalerez, Car les cogneurs et les grévistes commandent le Black Ball. Alors, c'est abattez l'homme, les gars... »

La voix d'Alma Marston interrompit son appréciation sombre de la signification de cette chansonnette. « Es-tu là-haut, Boyd ? » demanda-t-elle, sur un ton prudent.

Il se précipita vers le haut de l'échelle et la vit à son pied, à moitié cachée dans les brumes même à cette courte distance. Il tendit la main et elle monta, en la saisissant.

Elle étudiait son expression avec à la fois empressement et appréhension. « Je ne pouvais plus rester loin de toi », déclara-t-elle. « Le brouillard est bon avec nous ! Père ne pouvait pas me voir alors que j'allais vers l'avant. Je dois te dire, Boyd. Il m'a ordonné de rester à l'arrière. »

Il ne parla pas.

« A-t-il osé te dire ce qu'il racontait en bas à ton sujet ? »

« Je ne pense pas que cela demandait une audace particulière de la part de ton père ; je ne suis que son serviteur », dit-il, avec amertume.

« Et il... il t'a insulté comme ça ? »

« Je suppose que ton père ne considérait pas ce qu'il disait comme une insulte. Je le répète, je suis un serviteur payé. »

« Mais ce que tu as fait était juste ! Je sais que ça devait être juste, car tu sais tout ce qu'il faut faire en mer. »

« Je comprends mes devoirs. »

« Et il t'a blâmé pour quelque chose ? »

« C'était un peu pire que ça, de mon point de vue. » Il lui sourit, car ses yeux scrutaient son visage comme s'ils appelaient un peu de consolation.

« Boyd, ne fais pas attention à lui », supplia-t-elle. « Quelqu'un qui s'est battu avec lui en affaires a été très méchant. Je ne sais pas exactement de quoi il s'agit. Mais il a tant de soucis à gérer. Et il me saute dessus de la même façon, de temps en temps. »

« Oui, certains hommes sont assez lâches pour maltraiter ceux qui doivent compter sur eux pour les conforts de ce monde », déclara-t-il.

« Nous devons faire des concessions. »

« Je ne resterai pas dans une position où un homme qui m'emploie pense qu'il peut me parler comme si j'étais un matelot de pont. Alma, tu me mépriserais si je me laissais traiter comme un chien. »

« Je t'aimerais d'autant plus si tu étais prêt à sacrifier quelque chose pour moi. Je te veux ici... ici avec tout ton amour... ici avec moi tant que dureront ces jours d'été. » Elle lui tapota la joue. « Pourquoi ne me dis-tu pas que tu veux rester avec moi, Boyd ? Que tu mourras si nous ne pouvons être ensemble ? Nous pouvons nous voir ici. Je peux amener Nan Burgess sur la passerelle avec moi. Père n'y verra pas d'inconvénient à ce moment-là. Laissons chaque jour prendre soin de lui-même ! »

« Je veux être ce que tu veux que je sois... faire ce que tu veux que je fasse. Mais j'aimerais que tu me dises de partir dans le monde et de faire quelque chose de moi-même. Alma, dis-moi de partir ! Et attends-moi ! »

Elle posa son visage contre son épaule et chercha ses doigts, essayant d'attirer l'un de ses bras autour d'elle. Mais ses deux mains serraient la rambarde de la passerelle. Il résista.

« Vas-tu être comme tous les autres ? Juste de l'argent, des ennuis et du souci ? » Elle se dressa sur la pointe des pieds et effleura d'un baiser sa joue humide de brouillard. « Dors-tu, mon grand garçon ? Hier, tu étais éveillé. »

« Je crois que je suis vraiment éveillé aujourd'hui, et que je rêvais hier. Alma, je ne peux pas me faufiler derrière le dos de ton père pour te faire la cour. Je ne peux pas le faire. Je vais quitter ce poste. Je ne peux pas le supporter. »

« Je dis "Non !" J'ai besoin de toi. »

« Mais... »

« Je ne renoncerai pas à toi. »

Il y avait quelque chose de dramatique dans sa déclaration ; son attitude exprimait le calme placide d'une totale mainmise. Elle dégagea ses doigts réticents de la rambarde.

« Je t'aime parce que tu peux t'oublier toi-même. Maintenant, ne sois pas comme tous les autres. »

Il réalisa qu'une étrange petite pointe d'impatience le piquait. La jeune fille ne semblait pas comprendre ce que sa virilité lui dictait.

« Tu ne dois pas être égoïste, Boyd ! »

Elle mit en mots la pensée vague qui le troublait au sujet de son attitude ; et maintenant qu'il comprenait ce qu'avait été sa pensée, il était indigné par ce qui lui semblait être sa propre déloyauté. Et pourtant, la jeune fille lui demandait de refaire sa nature !

« J'ai bien peur que tout cela soit mal. Ces choses ne semblent jamais bien tourner », se lamenta-t-il.

« Tu essaies de bouleverser le monde tout d'un coup... et tout seul. Ne réfléchis pas tant, sombre Yankee. Contente-toi d'aimer ! »

Il passa ses bras autour d'elle. « Je navigue dans des eaux nouvelles. Je ne semble pas connaître le vrai cap ni les bons relèvements ! »

« Restons au mouillage jusqu'à ce que le brouillard se lève ! N'est-ce pas ce que font habituellement les marins ? »

Il l'avoua, en l'embrassant lorsqu'elle souleva son visage tentateur de son épaule.

« Maintenant, tu laisseras l'avenir tranquille, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle.

« Oui. » Mais même en le promettant, il fut obligé de faire face à cet avenir.

Julius Marston, au pied de l'échelle, appela sa fille. « Es-tu là-haut ? » demanda-t-il sèchement.

« Oui, père. »

« Descends ici. »

Elle gratifia son amant d'une caresse hâtive et obéit.

Le capitaine Mayo fut obligé d'écouter. Marston, dans sa colère, ne montra aucune considération pour d'éventuels auditeurs indiscrets.

« Je t'ai dit de rester à l'arrière là où est ta place. »

« Vraiment, père, je ne comprends pas pourquoi... »

« Ce sont mes ordres ! Je comprends. Tu n'as pas besoin de comprendre. Ce monde est plein de types bon marché qui interprètent mal les actions. »

Le capitaine Mayo saisit les rambardes de l'échelle de la passerelle et descendit sur le pont sans que ses pieds ne touchent les marches. Il apparut devant le père et la fille avec une soudaineté surprenante.

« Monsieur Marston, je quitte mon poste à bord dès que vous pourrez trouver un autre homme pour me remplacer. »

« Ah, vraiment ? »

« Oui, monsieur. »

« Vous avez signé des papiers pour la saison. Il ne m'est pas commode de faire un changement. » Marston parla avec la netteté d'un homme qui avait réglé la question.

Le capitaine Mayo était conscient que la jeune fille essayait d'attirer son regard, mais il détourna résolument ses yeux du visage de celle-ci.

« J'insiste pour être relevé. »

« Je n'ai aucune patience pour l'infantilisme chez un homme ! J'ai trouvé nécessaire de vous réprimander. Vous connaîtrez probablement votre place après cela. » Il se détourna.

« J'ai décidé que je n'appartiens pas à ce yacht », déclara Mayo, avec une insistance qu'il savait que la jeune fille comprendrait. « Vous devez trouver un autre commandant ! »

« Je ne peux pas choisir des capitaines dans ce brouillard, et je ne permets à aucun homme de me dicter mes propres affaires. Je vous tiendrai à votre accord écrit. Tenez-vous prêt à porter des télégrammes à terre pour moi. Je suppose qu'il y a un bureau ici ? »

« Il y en a un, monsieur », répondit Mayo, raide.

La jeune fille, en partant, lui gratifia une jolie grimace de triomphe, se réjouissant manifestement de ce que sa démission impétueuse eût été rejetée avec tant d'autocratie. Mais Mayo répondit par une tristesse sombre à la raillerie de ses yeux. Il avait parlé à Marston comme un homme, et avait été traité avec le mépris indifférent que l'on accorderait à un serviteur sous contrat. Il était blessé par la légèreté avec laquelle elle considérait cet affront, même si c'était son propre père qui l'infligeait.

Il resta là seul pendant un moment, méditant divers actes irréfléchis. Mais sous tout le tumulte de ses sentiments, il y avait la réalisation que la responsabilité de la discipline et de la sécurité de ce yacht reposait sur ses épaules, et il vaqua à ses occupations. Il appela deux membres de l'équipage et ordonna de descendre l'escalier de coupée et de préparer et mettre à l'eau le canot de bâbord. Puis il se rendit à la salle des cartes, s'assit sur un coffre et essaya de déterminer s'il était merveilleusement heureux ou suprêmement misérable.

Marston s'enferma promptement avec ses trois hommes d'affaires avisés après être allé à l'arrière. « Nous allons rédiger ces télégrammes maintenant et les expédier », leur dit-il. « J'ai pensé qu'il valait mieux attendre d'avoir évacué la bile de mon système. N'essayez jamais de faire des affaires saines et sûres quand vous êtes en colère, messieurs ! J'ai bien peur que ces télégrammes n'auraient pas été exactement cohérents si je les avais écrits juste après que ce paquebot Bee nous a dépassés en nous fracassant. »

« J'étais prêt à croire que Tucker se joindrait à nous sur la bonne voie », dit l'un des associés.

« Moi aussi », convint Marston. « J'ai pensé que tout son discours bruyant n'était que du bluff pour obtenir un meilleur prix. Mais, après ce qu'il a fait aujourd'hui ! Oh non ! Il est là pour se battre et il a saisi sa chance de nous montrer ! Je ne crois pas beaucoup à tout ce discours de combat habituel. Mais quand un homme s'approche et me frappe entre les deux yeux, je commence à suspecter ses intentions. »

« Il n'y a plus besoin de marchander avec lui, monsieur Marston. Il a rendu son travail aussi sale qu'il le pouvait aujourd'hui... il n'a rien laissé au doute. »

« Je suis désolé », dit un autre membre du groupe. « Tucker s'est laissé devenir odieux. »

« Moi aussi », répondit Marston, sèchement. « Et je vieillis, moi aussi, j'en ai peur. Je suis allé à l'avant et j'ai gaspillé autant d'anathèmes sur ce capitaine que j'en utiliserais pour conclure une affaire d'un demi-million avec une compagnie de transport concurrente. La prochaine chose que je sais, c'est que je discuterai avec la cheminée. Mais je dois confesser, messieurs, que Tucker m'a plutôt coupé le souffle aujourd'hui. Soit il est devenu absolument fou, soit il ne comprend pas la force de la combinaison. »

« Il n'est pas encore réveillé. Il ne sait pas ce qui est contre lui. »

« Cela peut être notre faute, dans une certaine mesure », a déclaré l'un des hommes. « Nous n'avons pas été en mesure de laisser des hommes comme Tucker dans tous les détails. »

« Dans les affaires, c'est celui qui devine le mieux qui gagne », a déclaré Marston. « Notre fusion n'est pas une chose à annoncer. Et si nous donnons plus d'explications à Tucker, tout le plan sera annoncé, vous pouvez en dépendre. L'idiot infernal nous retient depuis trois mois, exigeant plus de connaissances... et on ne peut pas lui faire confiance. Il n'y a qu'une chose à faire, messieurs ! Ça ! » Il enfonça son poing dans sa paume avec un bruit sourd significatif.

« La ligne Bee est-elle absolument essentielle dans nos plans ? »

« Chaque ligne le long de cette côte est essentielle pour faire de cette action de fusion une proposition hermétique. »

« C'est une nouvelle ligne et elle ne verse pas de dividendes. »

« Eh bien, à ce propos, elle n'a rien à envier à cet égard à certaines des autres lignes que nous salons dans la fusion », a suggéré un membre du parti, parlant pour la première fois.

« J'ai bien peur que vous l'ayez dit, Thompson ! Les fonds américains semblent être transformés en jardins à bernacles », a déclaré l'homme qui avait remis en question la valeur de Tucker.

« Messieurs, un instant ! » Julius Marston se pencha en avant sur sa chaise. Sa voix était basse. Ses yeux se plissèrent. Il les domina par son sérieux. « Vous m'avez suivi dans un certain nombre d'entreprises, et nous avons eu de la chance. Mais laissez-moi vous dire que nous avons devant nous la plus grosse affaire jusqu'à présent, et nous ne pouvons pas nous permettre de laisser un seul fil traîner ! Pas un, messieurs ! C'est pourquoi un idiot comme Tucker ne mérite aucune considération quand il se met en travers de notre chemin. Écoutez-moi ! La plus grande chose qui soit jamais arrivée dans ce monde va arriver. Comment est-ce que je sais ? Je ne suis pas sûr de savoir. Mais comme je viens de vous le dire, l'homme qui devine juste est le gagnant. » Son nez fin était ridé, et la bande de barbe sur son menton se hérissa. Parfois, les hommes appelaient Marston « le renard de Wall Street ». Il suggéra la raison de son surnom alors qu'il était assis là et louchait sur ses associés. « Et il y a un instinct qui aide certains hommes à deviner juste. Quelque chose va se passer dans ce monde avant longtemps qui fera des millionnaires maintes et maintes fois à partir d'hommes qui ont investi quelques milliers dans des fonds américains. »

« Qu'est-ce qui va se passer ? » a demandé brutalement l'un des hommes, après un silence.

« Je ne suis ni clairvoyant ni devin », a déclaré Marston, sombrement. « Mais je vous ai menés vers de bonnes choses quand mon instinct a chuchoté. Je dis que ça va arriver... et je n'en dis pas plus. »

« Pour que les fonds américains valent la peine, toute l'Europe devra être occupée à faire autre chose avec ses navires. »

« Très bien ! Alors ils le feront », a répondu Marston.

« Il faudrait que ce soit une guerre... une grande guerre. »

« Très bien ! Peut-être que c'est la réponse. »

« Mais il ne pourra jamais y avoir une autre grande guerre. En tant que financier, vous le savez. »

« J'ai fait un peu d'argent en adhérant aux règles rigides de la finance. Mais j'ai fait la plupart de mon argent en tournant le dos à ces règles et en écoutant mon instinct », a répliqué Marston. « Je ne veux pas vous influencer outre mesure, messieurs. Je ne tiens pas à discuter davantage de ce que vous pouvez considérer comme des rêves. Je ne prédis pas une grande guerre en Europe. Le bon sens plaide dans l'autre sens. Mais je me lance dans cette proposition de fusion maritime avec chaque once de cerveau, d'énergie et de capital que je possède. L'homme qui se met en travers de mon chemin essaie de garder ces deux mains à moi loin des millions ! » Il secoua ses poings serrés au-dessus de sa tête. « Et je marcherai sur lui, par les dieux ! que ce soit Tucker ou n'importe qui d'autre. Nous avons eu quelques bonnes discussions sur le sujet, au début et à la fin. Je commence maintenant à combattre et à briser l'opposition. Que proposez-vous de faire à ce sujet, messieurs ? »

Ils restèrent silencieux pendant un moment, se regardant les uns les autres, s'interrogeant sans mots. Puis, de leur connaissance des capacités étranges de Julius Marston, se rappelant leurs succès passés, vint la résolution.

« Nous sommes avec vous jusqu'au dernier dollar », l'assurèrent-ils, l'un après l'autre.

« Très bien ! Vous êtes sages ! »

Il déverrouilla un tiroir de son bureau et obtint un livre de codes. Il appuya sur un bouton et le secrétaire arriva en courant de sa cabine.

« Nous allons ouvrir les hostilités, messieurs, avec une petite escarmouche longue distance sur le fil. »

Il commença à dicter ses télégrammes.

VI ~ ET NOUS NAVIGUÂMES

Ô Johnny est parti pour Baltimore Pour danser sur ce plancher sablé. Ô Johnny est parti pour toujours ; Je ne reverrai plus jamais mon John ! Ô Johnny est parti ! Que vais-je faire ? Au large ! H-e-e l-o-o-o ! Ô Johnny est parti ! Que vais-je faire ? Johnny est parti pour Hilo. --Vieille chanson de halage.

Le secrétaire taciturne tâtonna vers l'avant et remit au capitaine Mayo un petit paquet solidement lié avec du ruban.

« Ordres de M. Marston que vous preniez cela à terre, vous-même. Ce sont des télégrammes importants et il veut qu'ils soient expédiés rapidement. »

Le maître appela ses hommes au canot, et ils le ramèrent à travers le brouillard. C'était un travail délicat que de se frayer un chemin à travers cette obscurité. Il se tenait debout, se penchant en avant, tenant ses cordes de gouvernail tendues, et dirigeait son cap plus par les oreilles que par les yeux. Quelques-uns des navires au mouillage, sachant qu'ils étaient dans la route du port, faisaient tinter paresseusement leurs cloches de temps en temps. Les annexes des yachts faisaient leurs rondes, transportant des groupes qui payaient et rendaient des visites, et ces bateaux s'évitaient par de bruyants appels. De petits objets paraissaient énormes et les petits sons étaient accentués.

La voix lointaine d'un plaisantin invisible annonça qu'il pouvait trouver son chemin à travers le brouillard sans problème, mais qu'il craignait de ne pas avoir assez de force pour pousser son bateau à travers.

Mais Mayo connaissait ses eaux dans ce port, et trouva son chemin jusqu'au quai. Ses vraies difficultés l'attendaient au bureau télégraphique du village. Les plaisanciers visiteurs avaient inondé l'endroit avec des messages, et la jeune femme troublée était dans un état ressemblant presque à l'hystérie. Elle déclarait avec défi qu'elle n'accepterait plus de télégrammes. Au lieu de se mettre au travail sur ceux déjà déposés, elle passait son temps à expliquer ses limites aux arrivants tardifs.

Le capitaine Mayo se tint sur le côté et observa pendant quelques instants. Un doux coup de coude sur son coude attira son attention sur un homme âgé aux moustaches filandreuses, qui sollicitait ainsi son attention. L'homme tenait un papier plié délicatement par un coin, témoignant d'un respect profond pour son fardeau minuscule.

« Vous n'êtes pas un de ces ducs du yachting... vous êtes un capitaine, n'est-ce pas ? » demanda l'homme.

« Oui, monsieur. »

« Eh bien, alors, je peux vous parler, d'officier à officier... et heureux d'en rencontrer un de ma propre race. Je suis second sur la goélette Polly. M. Speed est mon nom. »

Le capitaine Mayo hocha la tête.

« Et j'ai besoin d'aide et de conseils. C'est le premier télé-graphe que j'ai jamais eu entre les mains. Je préférerais tenir une drisse glacée dans un nord-est ! J'ai été envoyé à terre pour le télé-grapher, et maintenant elle dit qu'elle ne veut pas le mettre sur le fil, peu importe comment ils font ce tour maudit. »

Le capitaine Mayo avait déjà remarqué que les messagers des yachts tuaient le temps en taquinant la jeune femme troublée ; c'était de la plaisanterie de bonne humeur, mais cela bloquait efficacement les progrès à cette extrémité de la ligne.

Il ressentit une impulsion instinctive de « natif » d'aller au secours de la jeune femme qui était appâtée par les fêtards ; la responsabilité de sa propre commission l'incita à l'aider à dégager le pont. Mais il attendit, espérant que les plaisanciers s'occuperaient de leurs affaires.

« Du Polly, M. Speed ? » demanda-t-il, aimablement. « Le Polly est-il dans le port ? Je ne l'ai pas remarqué dans le brouillard. »

« Je suppose que vous le connaissez, à la façon dont vous en parlez », répondit le satisfait M. Speed.

« Je devrais, monsieur. Il a été construit à Mayoport par mon arrière-grand-père avant que les chantiers Mayo ne commencent à produire des navires. »

« Eh bien, je vous jure ! Êtes-vous un Mayo ? »

Le capitaine s'inclina et sourit à l'enthousiasme manifesté par M. Speed.

« Parbleu ! cela vous met en quelque sorte directement dans notre famille, pour ainsi dire ! » Le second l'examina avec intérêt et avec une confiance croissante. « Je suis dans le pétrin, capitaine Mayo, et j'ai besoin de conseils et de réconfort, je suppose. J'étais dirigé sur un bord droit vers mon devoir habituel, et tout d'un coup je me suis trouvé virement et en panne, et j'y suis maintenant et je dérive. Vu que vos gens ont construit le Polly, je considère que vous êtes dans la famille, et que la Providence vous a mis ici ce soir dans ce bureau de télé-graphe. Connaissez-vous le capitaine Epps Candage ? »

Mayo secoua la tête.

« Ou sa fille, Polly, nommée pour le Polly ? »

« Non, je dois l'avouer. »

« Eh bien, il vaut peut-être mieux pour vous que vous ne le connaissiez pas », a déclaré Oakum Otie, tordant sa barbe éparse en une mèche et clignant des yeux nerveusement. « Là, j'étais, dirigé tout droit et gardant le cap vrai, et puis elle m'a regardé et il y avait un tremblement dans sa voix et des larmes dans ses yeux... et la chose suivante que j'ai sue, j'étais ici dans ce bureau de télé-graphe avec ça ! » Il brandit le papier plié et sa main trembla.

Le capitaine Mayo ne comprit pas, et par conséquent il ne fit aucune remarque.

« Il y avait une chanson que le vieux Ephrum Wack chantait », poursuivit M. Speed, devenant plus confiant et s'assurant que les autres hommes dans la pièce étaient trop occupés pour écouter. « Le refrain disait :

« Je n'ai pas peur de la mer enragée, Ni des créatures qui y sont, quelles qu'elles soient. Mais une sorcière de femme est ce qui m'effraie !

« J'ai été là, debout près du capitaine Epps dans tout le bazar, et elle m'a pris d'un côté et m'a regardé et a dit quelques choses avec un frémissement dans sa voix et ses yeux tout humides et brillants et »... il fit une pause et regarda le papier avec un désarroi qui était assez pitoyable... « et j'ai marché directement sur tout bon sens et règles de bord et discipline et tout, et je suis venu ici, apportant ceci pour être collé sur le fil, ou peu importe ce qu'ils font avec les télé-graphes. Mais », ajouta-t-il, une hésitation dans sa voix, « elle est si lord-terriblement jolie, je n'ai pas pu m'en empêcher ! »

Le capitaine Mayo s'abstint toujours de tout commentaire ou question.

« La question maintenant est, devais-je le faire », demanda M. Speed. « Je vous intègre dans la famille de ma propre responsabilité. Vous êtes un capitaine, vous êtes un natif, et j'ai besoin de bons conseils. Devais-je le faire ? »

« J'ai bien peur que vous deviez m'excuser, monsieur. L'affaire semble être privée, et, de plus, je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« Elle dit que c'est pour la modiste afin que la modiste garde le travail ouvert. Mais je soupçonne que c'est détourné vers le prétendant qui est amoureux d'elle. C'est le style des femmes. Le capitaine Epps l'a enlevée pour l'éloigner de ce type. Maintenant, elle a fait en sorte qu'elle va revenir. Mais il y a un prétendant dedans au lieu d'une modiste. Elle ne serait pas si impatiente de faire passer le mot à une modiste. C'est mon idée, et je suppose que c'est la vôtre, aussi. »

« Je n'ai vraiment aucune idée sur le sujet », répondit le capitaine Mayo. « Mais si vous avez promis à une jeune dame d'envoyer un télégramme pour elle, je tiendrais certainement cette promesse si j'étais à votre place. »

L'instant d'après, il regretta son conseil plutôt impétueux, car M. Speed frappa le papier contre une paume dure et lâcha : « C'est tout ce que je voulais ! Cap et relèvements d'un conseiller de première classe. Maintenant, comment vais-je travailler pour envoyer cette chose ? »

« J'ai réfléchi à cette question pendant les dernières minutes, moi-même », reconnut le capitaine. « Il est temps d'avoir un peu d'action dans cet endroit. »

Il fut obligé de jouer des coudes à travers le groupe d'hommes qui entouraient l'opératrice télégraphe. Oakum Otie suivit sur ses talons, résolu à étudier de près le mystère du télégraphe, réalisant ce dont il avait besoin pour sa propre instruction.

« Ces télégrammes sont importants et ils doivent partir tout de suite, madame », informa Mayo la jeune femme troublée.

« Je ne peux pas les envoyer. Je suis tellement dérangée que je ne peux rien faire », bégaya-t-elle.

« Oh, oubliez votre travail, capitaine », conseilla l'un des membres du groupe.

« Ce n'est pas mon travail, monsieur. » Il posa le paquet de messages devant l'opératrice sur son petit comptoir et tapa son doigt dessus. « Ils doivent partir », répéta-t-il.

« À leur tour », avertit le plaisancier, montrant qu'il était agacé par cette intrusion. « Et après que la fête soit finie ! »

« J'avais l'intention de limiter ma conversation à cette jeune dame », dit Mayo. Il se retourna et leur fit face. « Mais je suis ici depuis assez longtemps pour voir que vous, messieurs, interferez avec les affaires de ce bureau. Peut-être que vos messages ne sont pas importants. Les miens le sont. »

Le plaisancier n'était pas sobre et il n'était pas judicieux. « Retournez à votre travail, jeune homme », conseilla-t-il. « Vous vous immisciez parmi des gentlemen. »

« Moi aussi », cria M. Speed, avec un œil attentif aux nuages de toute sorte.

Le capitaine Mayo jeta à son partisan un regard mêlé d'étonnement et de plaisir. « Nous ferions mieux de ne pas avoir de mots à ce sujet, messieurs », suggéra-t-il, doucement.

« Certainement pas », déclara le porte-parole. « Si vous passez votre chemin, il n'y aura pas de mots — ni rien d'autre. »

« Alors nous nous passerons de mots ! » La colère vive de la jeunesse s'enflamma chez Mayo. C'était l'air de l'homme plutôt que ses paroles qui l'avait profondément offensé. « Vous aimeriez avoir cette pièce pour vous tout seul afin de pouvoir vaquer à vos affaires, je présume ? » demanda-t-il à l'opératrice.

« Oui, c'est le cas. »

Oakum Otie posa son journal plié sur le paquet du capitaine Mayo.

« Vous allez quitter la pièce, messieurs », conseilla le capitaine.

M. Speed projeta ses coudes osseux et fit craquer ses poings durs l'un contre l'autre. « Je n'ai jamais aimé les dandys », déclara-t-il. « J'ai été élevé comme ça. Toute ma formation avec le capitaine Epps s'est faite ainsi. »

« Quel est votre rôle dans cette histoire ? » demanda l'un des plaisanciers.

« À peu près celui-ci », affirma M. Speed. Il saisit le jeune homme par les deux épaules et le propulsa dans la nuit avant que quiconque ne puisse intervenir. Puis M. Speed réapparut promptement et demanda : « Qui est le suivant ? »

« Je pense qu'ils vont tous y aller », dit le capitaine.

« Venez », insista l'un des membres du groupe. « Nous ne pouvons pas nous permettre de nous lancer dans une bagarre avec les autochtones. »

« Vous pouvez parier que non », rétorqua Oakum Otie. « Je n'ai pas trimballé des paquets de bardeaux toute ma vie pour rien ! »

Mayo ne dit rien de plus. Mais après que les plaisanciers l'eurent dévisagé, ils sortirent, faisant de l'affaire un sujet de raillerie.

« J'espère avoir bien agi et vous avoir montré que j'étais reconnaissant pour vos bons conseils », suggéra M. Speed, en quête de félicitations.

« Un peu précipité, monsieur. »

« Peut-être, mais rien ne vaut de donner aux gens un échantillon pour montrer la qualité de toute la pièce. »

« Je vous remercie — tous les deux », dit l'opératrice reconnaissante.

« Vous feriez mieux de verrouiller votre porte », conseilla Mayo. « Les hommes sont irréfléchis quand ils n'ont rien d'autre à faire que de jouer. »

« Je suis si reconnaissante ! Et je vais enfreindre une règle du bureau », se proposa la jeune fille. « Je vais envoyer vos télégrammes en priorité. »

« Et j'espère que vous pourrez glisser ce petit mot en deuxième — il ne prendra pas beaucoup de place ! » supplia Oakum Otie. « C'est pour aider une fille drôlement jolie — son visage ressemble pas mal au vôtre ! »

« Je m'en occuperai », promit la jeune femme en rougissant.

Dehors, dans la rue du village, M. Speed essuya sa paume rugueuse contre la jambe de son pantalon et tendit la main au capitaine. « Je vais devoir vous dire au revoir ici, monsieur. J'ai une petite course à faire — un bout de tabac et une boîte de fraises. J'avoue avoir un penchant terrible pour les fraises. Quand l'envie me prend et que je ne peux pas avoir de fraises, ma marque de fraise apparaît derrière mon oreille. J'espère avoir bien fait d'envoyer ce télé-graphe pour elle — mais c'est dommage qu'un soupirant terrien s'apprête à obtenir une si jolie fille. » Puis Oakum Otie soupira et se fondit dans l'obscurité brumeuse.

Lorsque le capitaine Mayo fut à mi-chemin du port, en route vers le yacht, il fut confronté à un spectacle qui le fit tressaillir. Le brouillard fut soudain peint d'une lueur rougeâtre qui s'étendit haut et flamba régulièrement. Ses premières craintes lui suggérèrent qu'un navire était en feu. L'Olenia se trouvait dans cette direction. Il ordonna à ses hommes de ramer vigoureusement.

Lorsqu'il jaillit des brumes dans la zone d'illumination, ses appréhensions furent apaisées, mais sa curiosité fut éveillée.

Une douzaine d'annexes de yachts s'agglutinaient en flottille près de la poupe d'une vieille goélette rouillée. Toutes les annexes brûlaient des feux de Coston, et depuis plusieurs embarcations, des plaisanciers lançaient des fusées qui rayaient le linceul de brouillard de couleurs bizarres.

La poupe de la goélette était bien éclairée par les torches, et Mayo vit son nom, bien qu'il n'ait pas eu besoin de ce nom pour s'assurer de son identité ; c'était la vénérable Polly.

La lumière qui flambait autour d'elle, révélant son gréement et ses lignes, était étrangement irréelle et elle semblait plus que jamais un vaisseau fantôme. Le rideau épais de la brume captait l'éclat des torches et le reflétait sur elle depuis le ciel, et elle était dessinée de manière fantastique, du mât jusqu'à la ligne de flottaison. Les ombres des hommes dans les annexes se projetaient contre l'écran de brouillard en contours grotesques, et un équipage spirituel semblait s'affairer dans le gréement de la vieille goélette.

Le capitaine Mayo ordonna à ses hommes de cesser de ramer et l'annexe dériva près de la flottille. Il aperçut un skipper de yacht qu'il avait connu lorsque tous deux étaient dans le commerce côtier.

« Quelle est l'idée, Duncan ? »

Sa connaissance eut un sourire en coin. « Sérénade pour la fille du vieux Epps Candage — servie au-dessus de sa tête. » Il pointa le doigt vers le haut.

Dépassant le bastingage de la goélette, on voyait le visage convulsé du capitaine Candage. La colère semblait le consumer. La lumière fantasque peignait tout avec des motifs en arabesque ; le visage du capitaine ressemblait à celui d'une gargouille.

Mayo, observant avec le préjugé naturel d'un « autochtone », détecta de la moquerie dans l'affaire. Il venait d'assister à une démonstration de l'humour convivial de plaisanciers farceurs.

« Quelle est l'excuse particulière pour ça ? » demanda-t-il, aigrement.

« Selon l'histoire, Epps l'a amenée avec lui dans ce voyage pour rompre une idylle. »

« Eh bien, cela a-t-il quelque chose à voir avec cette performance ? »

« Oh, c'est juste une petite fête », avoua l'autre. « C'était prévu sur notre yacht. Le vieux Epps s'est comporté comme un rustre aujourd'hui en tenant tête à certains des messieurs de la flotte, et les gars lui rendent la pareille. C'est tout ! Ce n'est que de l'amusement ! »

« Selon mon idée, c'est le genre d'amusement qui fait mal quand une fille est concernée, Duncan. »

« Toujours aussi sérieux, hein ? Eh bien, mon idée est qu'un peu d'amusement de bonne nature ne fait jamais de mal à une jolie fille — et ils disent que celle-ci en est une belle ! Oh, attendez une minute, Boyd ! » Le maître de l'Olenia s'était détourné et s'apprêtait à donner un ordre à ses rameurs. « Vous devriez vous arrêter assez longtemps pour entendre cette nouvelle chanson que l'un des messieurs du Sunbeam a composée pour l'occasion. C'est une tuerie. Je les ai entendus la répéter sur notre yacht. »

Malgré son ressentiment impatient au nom de la fille d'Epps Candage, le capitaine Mayo resta. Juste à ce moment-là, le ménestrel accrédité des plaisanciers se leva, s'équilibrant dans une annexe. Il était clairement révélé par les lumières, et amplifié par l'auréole de brouillard teinté qui l'entourait. Il chanta, sur un rythme de valse, d'une belle voix de ténor :

« Notre Polly O, Sur la mer tu t'en vas ; Plus belle qu'un rayon de soleil, douce comme un clair de lune, Nous t'aimons tous tant ! Pendant que les brises soufflent Pour t'emporter, Polly O, Nous te serons fidèles, Traversant le bleu pour toi, Polly — Polly ! Chère petite Polly, Polly — O-O-O ! »

Il termina le couplet puis leva les deux bras avec le geste d'un chef de chœur.

« Tous ensemble, maintenant, les gars ! »

Ils chantèrent avec âme, vigueur et un excellent effet.

Une férocité presque inarticulée, une fureur presque apoplectique, étaient exprimées par le visage au-dessus du bastingage usé par les intempéries.

« On dit que la musique adoucit les mœurs, mais ça n'en a pas l'air dans ce cas », observa le capitaine Duncan avec un rire étouffé.

« Dégagez d'ici, vous dandys ivres ! Je vais faire appel à la loi contre vous ! Je vais vous faire arrêter pour... pour trouble à l'ordre public. »

Cette menace, compte tenu des circonstances, provoqua une grande hilarité.

« Cède le passage à tous ! Voilà un flic ! » prévint une voix railleuse.

« Il marche sur l'eau », expliqua un autre.

« L'homme doit être fou », déclara le capitaine Mayo. « S'il descendait en bas et se taisait, ils se lasseraient et partiraient dans quelques minutes. »

Cependant, le capitaine Candage semblait croire qu'une retraite serait grandement à son détriment. Il continua de se pencher au-dessus du bastingage, déchargeant une série de jurons de haute mer aussi complets que ceux qui aient jamais passé les lèvres tremblantes d'un marin. Par conséquent, les plaisanciers joueurs étaient hautement divertis et restèrent pour l'asticoter encore plus. À tout moment, ils chantaient la chanson de Polly avec un entrain renouvelé, tandis que le skipper enragé dansait littéralement dessus dans sa rage folle et jetait ses bras autour de lui comme un chef d'orchestre fou.

M. Speed arriva en ramant dans son doris, déployant toute sa force, éclaboussant avec ses rames. « Mon Dieu ! Capitaine Mayo », haleta-t-il, « je les ai entendus crier "Oh, Polly !" et j'ai eu peur qu'elle ne soit en feu. Quel est le problème ? »

« Vous feriez mieux de monter à bord, monsieur, et d'inciter le capitaine Candage à descendre et à rester tranquille. Il est en train de passer pour un parfait idiot. »

« Je n'ai aucune influence sur lui. Je vous demande et vous implore de monter à bord et de le calmer, monsieur. Vous pouvez le faire. Il écoutera un Mayo. »

« Je ferais mieux de ne pas essayer. Ce n'est pas un travail pour un étranger, M. Speed. »

« Il va finir par leur lancer tout ce chargement de bardeaux à la figure ! »

« Faites en sorte que sa fille le persuade. »

« Il ne l'écoutera pas quand il est dans cet état ! »

« Je suis désolé ! Cédez le passage, les gars ! »

Ses rameurs plongèrent leurs rames dans l'eau et s'éloignèrent avec une réticence évidente.

« Mieux vaut rester et voir comment ça finit », conseilla le capitaine Duncan.

« Je ne me soucie pas beaucoup de votre spectacle », déclara Mayo, brusquement.

Les rideaux de la cabine étaient tirés sur l'Olenia, et il se sentait particulièrement coupé de toute compagnie humaine. Il alla vers l'avant et fit les cent pas sur le pont, retournant ses affaires troublées dans son esprit, mais faisant piètre figure dans ses tentatives de tout remettre à sa place.

Rien n'indiquait que les plaisanciers sérénadeurs se lassaient de leur méthode pour tuer le temps pendant une soirée coincée par le brouillard. Ils avaient sorti des banjos et des mandolines, et chantaient la chanson de Polly avec un meilleur effet et un plus grand plaisir. Et continuellement, la voix rauque du maître du Polly rugissait des malédictions, tordues en de nouvelles formes de blasphème.

Mais le capitaine Mayo, faisant les cent pas sous la lueur humide du fanal, prêtait peu d'attention au brouhaha. Il était trop complètement absorbé par ses propres soucis pour ressentir un intérêt particulier pour ce que faisaient ses voisins. Il ne nota même pas qu'une brise chargée de brouillard avait commencé à souffler par intermittence depuis l'est et que les brumes se déchiraient au-dessus.

Cependant, tout à coup, un son s'imposa à son attention ; il entendit le gloussement des réas et sut qu'une voile était en train d'être hissée. La strate de brouillard basse était encore épaisse, et il ne pouvait pas percevoir l'identité de l'embarcation qui se proposait de profiter de la brise paresseuse. Le « ruckle-ruckle » des poulies retentissait à intervalles rapides et indiquait la hâte ; il y avait une suggestion de détermination vicieuse de la part des hommes qui tiraient sur les drisses. Puis le capitaine Mayo entendit le cliquetis régulier des cliquets du cabestan. Il connaissait les méthodes des Apple-treers, leur prudence et leurs habitudes sans hâte, et il pouvait difficilement croire qu'un skipper côtier ait l'intention de quitter le port cette nuit-là. Mais les cliquets du cabestan commencèrent à cliquer en staccato, montrant que l'ancre avait été décollée.

Des cris de protestation venus de partout dans l'obscurité accueillirent ce signal.

Il n'y avait pas à se méprendre sur la voix rauque du capitaine Candage quand elle fut élevée en réponse ; ses tons étaient devenus familiers après cette soirée de malédictions.

« Maudits soyez-vous, je connais un moyen de me débarrasser de votre bande ! »

« N'essaie pas de changer de mouillage ! »

« Au diable le mouillage ! Je prends la mer ! » beugla le maître du Polly.

« Bas cette ancre ! Tu vas racler toute cette flotte de yachts avec ton vieux tombereau ! »

« Vous m'y avez poussé ! Maintenant vous pouvez prendre vos risques ! »

L'instant suivant, Mayo entendit le déchirement du gréement et un fracas.

« Voilà deux annexes et notre boute-hors de côté ! Fichu homme, lâche ton ancre ! »

Mais à partir de ce moment, le capitaine Candage, en ce qui concernait sa bouche, conserva un silence inquiétant. Le discours éclaté du chaos était plus éloquent.

Mayo ne pouvait pas voir, mais il comprenait en détail quels dommages étaient causés aux tissus délicats des yachts par cette vieille carcasse de goélette. Ici, un autre boute-hors emporté, alors qu'elle poussait lourdement sa masse à travers la flotte ; là, une coque émaillée raclée par ses boulons de cadènes rouillés. Maintenant une annexe écrasée sur les bossoirs saillants, ensuite un débris de gréement complexe, un beaupré éclaté et un mât de flèche renversé. Si le capitaine Mayo avait eu le moindre doute quant aux détails des désastres, il aurait reçu une information complète grâce au blasphème illuminant des victimes.

Il savait bien assez que le capitaine Candage n'agissait pas avec l'intention délibérée de causer tous ces dommages. Avec le peu de vent qu'il y avait, la goélette n'était pas sous contrôle. Elle dérivait jusqu'à ce qu'elle ait assez d'erre pour être dirigée. En attendant, elle faisait ce qui se présentait à elle de faire. Le Polly avait été ancré près de l'Olenia. Dès que son ancre quitta le fond, la goélette dériva dans le port. Mayo sut, en quelques minutes, que Candage la faisait virer. Une éruption spéciale de fracas signala cette manœuvre.

Mayo renifla la brise, jugea la distance et la direction, puis il se précipita vers l'avant et martela son poing sur l'écoutille du gaillard d'avant.

« Faites sortir tout le monde ! » cria-t-il. « Sortez les pare-battages et la bâche ! »

Avec le vent tel qu'il était, il réalisa que la goélette pointerait dans la direction de l'Olenia lorsque Candage mettrait le cap vers le large.

Enfin, Mayo en eut un aperçu à travers le brouillard. Son calcul avait été correct. Elle se dirigeait vers lui. Elle avançait si lentement qu'elle était pratiquement incontrôlable ; ses étraves en pomme soulevaient à peine une ride, mais avec la brise aidant le courant de marée, elle venait irrésistiblement, se déportant progressivement et promettant de percuter le grand yacht sur le flanc.

Mayo avait la fierté d'un marin pour son embarcation et le dévouement d'un capitaine à son devoir. Il ne se contenta pas de simplement donner des ordres aux hommes qui dégringolaient sur le pont.

Il saisit un énorme pare-battage des mains d'un des marins qui semblait incertain de ce qu'il fallait faire ; il courut vers l'avant et le poussa par-dessus le bastingage, se penchant loin pour s'assurer qu'il était placé correctement pour amortir l'impact. Il accordait plus d'attention à la sécurité de l'Olenia qu'à ce que le Polly, venant vers lui, pourrait lui faire.

Sous tous les beauprés des goélettes, pour haubaner les étais, s'enfonce vers le bas un espar court, à angle droit avec le beaupré ; il est appelé martingale ou delphinière. Les gréeurs amateurs qui avaient bricolé le gréement du Polly de manière improvisée ne s'étaient pas donné la peine de limer les pointes avec lesquelles ils avaient réparé l'extrémité inférieure de la martingale. Le capitaine Mayo se baissa pour éviter un hauban, et les pointes s'accrochèrent proprement dans le dos de son caban. M. Marston avait acheté un tissu excellent et solide pour l'uniforme de son capitaine. Le tissu tint, les pointes étaient bien fixées, le Polly ne s'arrêta pas, et, par conséquent, le maître de l'Olenia fut arraché de son propre pont et emporté.

Toute la soirée, le col de Mayo avait été boutonné étroitement autour de son cou pour empêcher l'humidité du brouillard d'entrer, et quand il fut accroché par les pointes, le col se serra étroitement autour de sa gorge et contre son larynx. Son appel à l'aide ne fut qu'un croassement étranglé. Ses hommes étaient dispersés le long du côté du yacht, essayant de le protéger, la nuit était partout, et personne ne remarqua le mode de départ du skipper.

La vieille goélette se fraya un chemin en crissant le long de l'Olenia, râpant la peinture brillante du yacht et le maculant de goudron et de vase. C'était comme si l'esprit rancunier de l'impur avait trouvé une occasion soudaine de souiller le propre.

Puis le Polly passa dans la nuit avec un chemin dégagé vers la haute mer.

VII ~ DANS LE PÉTRIN VENANT DE L'EST

Adieu aux amis, adieu aux ennemis, Adieu aux chers parents. Nous partons à travers l'océan bleu — En route pour les nations étrangères. Alors obéissez à l'appel du bosco, Marchez avec ce palan ! Et nous penserons à ces filles quand nous ne pourrons plus rester. Et nous penserons à ces filles quand nous serons loin, très loin. — Largage des amarres.

Pendant les premiers instants, après avoir été enlevé de cette façon, Mayo resta suspendu à la martingale sans mouvement, comme un homme paralysé. Il était stupéfait par la soudaineté de cet enlèvement. Il avait peur de lutter. Momentanément, il s'attendit à ce que le tissu cède et qu'il soit roulé sous l'étrave de la goélette. Puis il commença à s'évanouir par manque de souffle ; il était presque garrotté par son col. Avec précaution, il leva les mains, les posa sur un étai au-dessus de sa tête et se souleva afin de pouvoir dégager sa gorge de l'emprise étranglante du col. Il resta suspendu là au-dessus de l'eau pendant un certain temps, sentant qu'il n'avait pas assez de force, après son étouffement, pour se hisser dans les chaînes ou se balancer jusqu'au marche-pied.

Il jeta un coup d'œil en haut et vit la figure de proue ; elle semblait minauder devant lui avec un sourire irritant. Il y avait quelque chose de triomphalement doux dans ce rictus. Dans le bouleversement de ses sentiments, il y avait une aggravation personnelle et provocatrice dans l'expression de la figure de proue. Il jura contre elle comme si c'était quelque chose d'humain. Sa colère l'aida, lui donna de la force. Il commença à se balancer, et parvint finalement à jeter un pied par-dessus un étai.

Il se reposa pendant un moment, puis se donna une autre impulsion et parvint à se mettre à califourchon sur le beaupré. Il jugea qu'ils devaient être en dehors du cap de Saturday Cove, car la brise était plus forte et la mer gargouillait et montrait des fils blancs d'écume contre les étraves émoussées. Ses luttes avaient consommé plus de temps qu'il ne l'avait réalisé dans l'état hébété produit par son col étrangleur.

Il entendit le pétaradement du moteur d'un canot à moteur loin derrière, et fut encouragé par la conviction immédiate que la poursuite était lancée. Par conséquent, il se hâta d'entrer en contact avec le maître du Polly. Il rampa à bord le long du beaupré et tâtonna vers l'arrière sur les piles de bois, obligé de se déplacer lentement par peur des pièges. Une ou deux fois, il cria, mais ne reçut aucune réponse. Il perçut trois silhouettes indistinctes sur le gaillard d'arrière quand il y arriva — trois hommes. Le capitaine Candage faisait les cent pas.

« Qui, au nom du diable, êtes-vous ? » beugla le vieux skipper. « Descendez d'ici ! Ce n'est pas un bateau à passagers. »

« Je descendrai très soudainement et j'en serai bien content », rétorqua Mayo.

« Eh bien, je serai pendu ! » explosa M. Speed en poussant son visage au-dessus de la roue. « C'est... »

« Tais-toi ! » rugit le maître. « Comment se fait-il que tu sois à bord ici comme un passager clandestin ? »

« Ne dis pas de bêtises », répliqua le capitaine Mayo. « Tes vieilles pointes de martingale m'ont accroché. Cape et laisse-moi descendre ! »

« Capé, c'est ça ! » répéta Oakum Otie, commençant à faire tourner la barre franche.

Le capitaine Candage se tourna vers son second avec la violence d'un coup de tonnerre. « Que le diable t'emporte, qui donne les ordres à bord ici ? Garde ton cap ! »

« Mais c'est... »

« Tais-toi ! » Ce fut une explosion d'effort vocal. « Garde ton cap ! »

« Et moi je dis, cape et laisse ce canot à moteur me prendre », insista Mayo.

Le capitaine Candage se pencha assez près pour remarquer l'uniforme du skipper de yacht. « Pour qui te prends-tu à donner des ordres, espèce de dandy aux rayures dorées ? »

« Ce canot à moteur arrive pour moi. »

« Tu te prends pour quelqu'un d'aussi important, hein ? Non, monsieur ! C'est une bande d'entre eux qui me pourchasse pour m'obliger à retourner au port et être poursuivi, et saisi, et attaché par des avocats à deux sous. »

« Tu devrais être saisi et poursuivi ! Tu n'avais pas à te faufiler hors de ce port dans l'obscurité. »

« J'aurais dû faire voter les dandys, hein, pour savoir si j'avais le droit de lever mon ancre ou non ? »

« Je ne suis pas ici pour discuter. Tu pourras le faire au tribunal. Je te dis de venir dans le vent et d'attendre ce bateau. »

« Vous feriez mieux de le faire, capitaine Candage », bêla Oakum Otie. « C'est... »

« Tais-toi ! Je dirige ma propre goélette, M. Speed. »

« Mais c'est l'un des... »

« Je m'en fiche s'il est l'un des Apôtres. Je connais mes propres affaires. Tais-toi ! Garde-la sur sa route ! »

Il fit deux tours sur le gaillard d'arrière, louchant dans la nuit.

« Écoutez ici, Candage, vous et moi allons avoir beaucoup d'ennuis l'un avec l'autre si vous ne faites pas preuve d'un peu de bon sens. Je dois retourner à mon yacht. »

« Sautez par-dessus bord et nagez jusqu'à chez vous. Je ne vous en empêche pas. Je ne vous ai pas invité à bord. Vous pouvez partir quand bon vous semblera. Mais cette goélette est à destination de New York, ils sont pressés de recevoir ce bois, et je ne m'arrête pas aux stations intermédiaires ! » Il jeta un autre coup d'œil au temps, lécha son pouce et le tint contre la brise. « Sud-ouest quart sud, et laissez-la filer ! Et taisez-vous ! » ordonna-t-il à son second.

Mayo saisit l'un des daviers de la chaloupe et bondit sur le bastingage.

« Nous sommes un peu plus gros qu'une aiguille, mais tant que la meule de foin reste assez épaisse, je suppose que nous n'avons pas à nous inquiéter ! » fit remarquer le capitaine Candage, tendant l'oreille pour écouter l'échappement du bateau à moteur.

« Hoi-oi ! » cria Mayo dans la nuit, vers l'arrière. Il savait que les hommes entendent mal au-dessus du bruit d'un moteur à essence, mais il avait résolu de continuer à crier.

« Par ici, les gars ! Par ici avec ce bateau ! »

« 'Vast à hurler comme ça ! » commanda Candage.

Mais Mayo persista de toutes ses forces. Son attention était entièrement concentrée sur ses efforts, et il n'était pas préparé à l'attaque soudaine venue de derrière. Le maître du Polly saisit les jambes de Mayo et le tira violemment vers le pont. Le jeune homme tomba lourdement, et sa tête heurta les planches avec une violence qui le fit perdre connaissance.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, il leva le regard et vit une lampe suspendue qui grinçait sur ses cardans en se balançant au roulis de la goélette. Il était dans la cabine du Polly. Ensuite, il prit conscience qu'il était incapable de bouger. Il était assis sur le plancher, le dos contre un montant, les mains ligotées derrière lui par des liens qui le maintenaient contre le support vertical. Mais l'élément le plus inconfortable de sa situation était une épissoir qu'on lui avait enfoncée dans la bouche comme un mors pour un cheval rétif, et qui était fixée par des liens derrière sa tête. Il était bâillonné efficacement. De plus, l'arrière de sa tête lui faisait atrocement mal. Il fit rouler ses yeux et découvrit qu'il avait un compagnon d'infortune. Une très jolie jeune femme était assise sur une chaise pliante, de l'autre côté de la cabine. Son visage exprimait beaucoup de sympathie.

Il gargouilla un appel à l'aide sans mots, puis s'aperçut qu'elle était ligotée à sa chaise.

« J'aimerais pouvoir vous enlever cette chose horrible de la bouche, monsieur. »

Il lui lança un regard qui lui assura qu'il partageait son désir.

« Mon père m'a attachée à cette chaise. J'ai essayé de lui faire arrêter ses discours épouvantables quand les bateaux sont arrivés et ont allumé les projecteurs. Il m'a mise ici et a fait de moi une prisonnière. C'est terrible, tout ce qui arrive. Je ne peux pas comprendre ! J'espère que vous ne penserez pas trop de mal de mon père, monsieur. Honnêtement, il semble avoir perdu la raison. »

Il voulait répondre quelque chose de réconfortant à cet appel mélancolique, mais il ne put que balancer la tête contre le montant et émettre des sons inarticulés.

« Il semblait très amer lorsqu'il vous a fait descendre. Je n'ai pas pu lui faire entendre raison. J'ai réfléchi... et peut-être êtes-vous le monsieur qui a mené le chant qui l'a mis si en colère ? »

Mayo secoua violemment la tête pour protester contre ce soupçon.

« Cela ne m'a pas dérangée, » l'assura-t-elle. « Je savais que ce n'était que pour rire. » Elle réfléchit quelques minutes. « Peut-être n'auraient-ils pas taquiné ainsi l'une de leurs amies de la ville... mais je suppose que les hommes doivent bien s'amuser quand ils sont loin de chez eux. Seulement... cela m'a rendu les choses difficiles ! » Il y avait des larmes dans ses yeux.

Le visage de Mayo devint pourpre alors qu'il essayait de parler à travers l'épissoir contraignante pour lui faire comprendre ses sentiments au sujet de cette sérénade.

« N'essayez pas de parler, monsieur. Je suis tellement désolée. C'est honteux ! »

Après cela, il y eut un long silence dans la cabine. Il leva les yeux vers la lampe oscillante, son regard erra dans la cabine accueillante. Mais ses yeux revenaient sans cesse sur le visage de la jeune fille. Il ne pouvait pas utiliser sa langue, et il essaya de lui dire par ses regards, de petits yeux doux et apologétiques, qu'il était désolé pour elle dans sa peine. Elle accueillit ces regards avec une gêne manifeste.

Après une absence qui fut prolongée pour satisfaire sa propre volonté aigre en la matière, le capitaine Candage descendit lourdement et bruyamment l'escalier de la descente. Il se tint entre ses captifs et fixa le regard, d'abord sur l'un, puis sur l'autre.

« Vous me blâmez tous les deux, je suppose, pour ce qui ne pouvait être évité. »

« Père, écoute-moi maintenant, s'il te reste un peu de bon sens, » cria la jeune fille, avec passion. « Enlève cette chose horrible de la bouche de ce monsieur. »

« On en est arrivé à un beau point dans ce monde quand un honnête homme ne peut pas mener ses propres affaires privées sans devoir attacher des fouineurs pour avoir un peu de paix. » Il s'approcha de Mayo et secoua un doigt avertisseur sous le nez du jeune homme. « Maintenant, pourquoi êtes-vous monté à bord ici, en vous mêlant de mes affaires ? »

L'indigné capitaine fit de son mieux pour répliquer comme il convenait, mais ne put émettre qu'une série de « glouglous ».

« Et maintenant, par-dessus le marché, mon second, qui ne s'occupe jamais de rien avant qu'il ne soit deux jours trop tard, me dit que vous êtes l'un des Mayo ! Pourquoi n'ai-je pas été informé ? J'aurais pu prendre des dispositions pour vous accorder quelques faveurs. J'aurais pu mettre en panne et tenter ma chance, étant donné qui vous étiez. Et maintenant, il est trop tard. Tout le monde semble être prêt à abuser de moi ! »

De nouveau, Mayo essaya de parler.

« Pourquoi ne vous taisez-vous pas avec vos glouglous pour dire des choses sensées ? » hurla le skipper irascible, avec un mépris exaspérant de la situation du captif.

« Père, es-tu devenu complètement fou ? Tu n'as pas enlevé cette épissoir de sa bouche. »

« Attends-tu d'un homme qu'il se souvienne de tout alors qu'il est tout entier pris par ses propres affaires et que tout le monde essaie de s'en mêler ? » grogna Candage. Il tâtonna dans sa poche et sortit un couteau. Il trancha la garcette qui attachait l'épissoir. « Si vous pouvez parler sensément, je vous aiderai à le faire ! Je suppose que vous pouvez crier autant que vous voulez maintenant. Ces dandys ne peuvent pas trouver leur propre bouche dans le brouillard, alors cette goélette... Maintenant, parlez ! »

Mayo remua ses mâchoires douloureuses et retrouva sa voix. « Vous savez comment je me suis retrouvé à bord, capitaine Candage. Je suis le skipper de l'Olenia. Faites demi-tour avec moi si vous voulez éviter les ennuis. »

« Sûrement pas, monsieur ! Je ne vais pas virer de bord pour m'attaquer à ces récifs dans ce brouillard. J'ai la mer libre devant moi, et je vais continuer ! »

Mayo était un marin qui connaissait cette côte, et il admit pour lui-même que l'entêtement de Candage était justifié.

« Je ne suis pas responsable de votre présence à bord. Je vous débarquerai dès que je le pourrai... et cela suffit pour la loi, monsieur. »

Pendant un silence prolongé, les deux hommes se fixèrent.

« Quoi qu'il en soit, capitaine Candage, j'espère que vous ne considérerez pas que vous avez le droit de me garder attaché ici plus longtemps. »

« Maintenant qu'il y a une meilleure compréhension de qui est le patron à bord ici, je ne sais pas si j'ai peur de vous laisser libre, » admit le skipper. « Je vous préviens seulement de vous souvenir de vos manières et de ne pas oublier que je suis le capitaine. »

Il fit tournoyer son couteau à cran d'arrêt, se pencha et coupa les liens. Puis il traversa la cabine et rendit le même service à sa fille.

« Je suppose que je peux me permettre de vous laisser libre aussi, maintenant que vous ne pouvez plus me dire comment faire mon travail devant un tas de joyeux lurons qui envoient des baisers à tort et à travers ! »

« Père ! Oh, oh ! » Elle mit ses mains sur son visage.

Le capitaine Candage semblait avoir quelques difficultés à maintenir son rôle de capitaine de navire autoritaire ; il détourna les yeux du regard noir de Mayo et observa sa fille avec incertitude tout en se grattant l'oreille.

« Quand un homme n'est pas le patron sur sa propre goélette, il ferait aussi bien d'arrêter d'aller en mer, » grommela-t-il. « Certains savent que c'est la vérité, étant en position de le savoir, et d'autres doivent en être convaincus ! » Il remonta bruyamment l'escalier de la descente dans la nuit.

Le capitaine Mayo attendit quelques minutes. La jeune fille ne leva pas la tête.

« À propos de ça... Ce qu'il a dit à propos de... Vous comprenez ! Je sais que c'est faux ! » balbutia-t-il.

« Merci, monsieur, » dit-elle, avec gratitude, cachant toujours son visage.

« Les hommes font parfois des choses très stupides. »

« Je ne savais pas que mon père pouvait être comme ça. »

« Je pensais aux hommes qui sont venus l'ennuyer. Je peux comprendre ce qu'il a ressenti, parce que je suis moi-même un 'indigène'. »

« Je pensais que vous veniez de l'extérieur. »

« Mon nom est Boyd Mayo. Je viens de Mayoport. »

Elle leva les yeux vers lui avec une franchise pleine d'intérêt.

« Ma famille a construit cette goélette, » déclara-t-il, avec une fierté modeste.

« Je suis Polly Candage... On m'a nommée d'après elle. »

« C'est dommage ! » lâcha-t-il. « Je ne veux pas dire que le nom ne soit pas très bien, » expliqua-t-il maladroitement, « mais je ne pense pas que l'un ou l'autre d'entre nous soit particulièrement fier de ce vieux rafiot en ce moment précis. » Il traversa la cabine, s'assit sur un banc et tâta la bosse à l'arrière de sa tête d'une paume prudente.

Elle ne répondit pas, et il posa ses coudes sur ses genoux et se mit à nourrir son dépit personnel en silence, excluant complètement sa compagne de ses pensées. Maintenant qu'il avait été arraché si sommairement à sa position détestable à bord de l'Olenia, son désir de la quitter n'était plus aussi vif. Après la déclaration de Mayo au propriétaire, Marston pourrait facilement conclure que son skipper avait déserté. Sa réputation et son brevet de capitaine étaient en péril, et il avait déjà eu un goût amer de l'intolérance de Marston envers les manquements. Si Marston prenait la peine de briser un citoyen aussi humble, la méchanceté avait une arme toute trouvée. Mais Mayo était surtout préoccupé par le point de vue qu'Alma Marston adopterait sur la situation. Elle croirait soit qu'il était tombé par-dessus bord lors de l'escarmouche avec le Polly agresseur, soit qu'il avait déserté sans avertissement — et dans le cas d'un amant, les deux suppositions étaient agonisantes. Sa détresse était si apparente que la jeune fille, depuis son siège sur le banc opposé, lui témoigna de la sympathie par les regards qu'elle osait lui lancer.

« Comment avez-vous déchiré votre veste si gravement dans le dos ? » finit-elle par demander.

« Des pointes que votre excellent père a laissées dépasser de son martingale, » dit-il, avec une sorte de ressentiment puéril dans le ton.

« Alors il est juste que je propose de vous la réparer. »

Elle se précipita vers un coffre, comme heureuse d'avoir une excuse pour s'occuper. Elle sortit son petit panier à couture, puis vint vers lui et lui tendit la main.

« Enlevez-la, s'il vous plaît. »

« Vous ne devriez pas vous donner cette peine, » protesta-t-il, toujours bourru.

« J'insiste. S'il vous plaît, laissez-moi faire quelque chose pour compenser la méchanceté du Polly. »

« Elle fera l'affaire jusqu'à ce que je puisse débarquer... et peut-être n'aurai-je plus jamais besoin de porter cette veste de toute façon. »

« Ne me permettrez-vous pas de faire quelque chose qui détournera mon esprit de mes ennuis, monsieur ? » Puis elle claqua son doigt dans sa paume et il y eut un esprit de commandement maternel dans sa voix, malgré sa jeunesse. « J'insiste, je vous dis ! Enlevez votre veste. »

Il obéit, un petit sourire plissant les coins de sa bouche — une lueur de lumière dans sa morosité générale. Après avoir placé la veste entre ses mains, il s'assit sur le banc et observa ses doigts agiles. Elle travaillait avec adresse. Elle referma les déchirures puis reprisa les endroits effilochés avec des morceaux de fil tirés de la veste elle-même.

« Vous la faites paraître presque comme neuve. »

« Une fille de la campagne doit savoir repriser et raccommoder. Les gens de la campagne n'ont pas autant de choses à jeter que les gens de la ville. »

« Mais ça... ce que vous faites... c'est du vrai art. »

« Ma tante est couturière et je l'ai aidée. Et dernièrement, j'ai travaillé dans une chapellerie. Toute fille devrait savoir utiliser son aiguille. »

Il se souvint de ce que M. Speed avait dit sur la raison de sa présence sur le Polly. Il jeta un regard dédaigneux autour de la cabine nue et décida dans son esprit que M. Speed avait rapporté la vérité en toute connaissance de cause. Sûrement, aucune fille ne choisirait ce genre de chose pour des vacances d'été.

Elle pencha la tête plus bas sur son travail et il fut conscient d'une sympathie plus chaleureuse pour elle ; leurs affaires de cœur troublées étaient dans une situation similaire. Il ressentit une impulsion de dire quelque chose pour la consoler et sut qu'il accueillerait avec plaisir la compréhension et la consolation de sa part ; aussitôt, il eut peur de sa propre langue et mit un frein à toute parole.

« Un homme ne sait jamais jusqu'où il peut aller en disant des bêtises quand il commence, » réfléchit-il. « Avec ce que je ressens ce soir, je ferais mieux de garder la langue bien attachée. »

Maintenant que ses mains étaient occupées, elle ne trouva pas le silence embarrassant. Mayo retourna à ses sombres méditations.

Après un moment, il fut obligé de se déplacer sur le banc. La goélette gîtait d'une manière qui montrait la poussée du vent. Il leva les yeux et vit que la pluie maculait de larges éclaboussures les vitres ternes. Le panneau de descente était ouvert, et lorsqu'il tendit l'oreille, avec l'intérêt du marin pour le temps, il entendit le vent haleter dans l'espace ouvert avec un étrange bruit sourd.

Instinctivement, il commença à chercher un baromètre dans la cabine.

Déjà ce jour-là, le verre de l'Olenia l'avait averti par sa tendance à la baisse. Il se demanda si une nouvelle lecture indiquerait quelque chose de plus inquiétant que le brouillard.

De l'autre côté de la cabine, il nota une sorte d'instrument se balançant à un crochet sur un barrot. Il examina. C'était un baromètre de fortune, le cadeau publicitaire d'une compagnie de levure. Le contenu de son tube était trouble jusqu'à la hauteur de la marque intitulée « Tornado ».

« Vous ne pouvez rien dire avec ça ! » Le capitaine Candage était descendu dans la cabine et se tenait derrière son invité involontaire. « Il a enregistré 'Tornado' depuis que le verre s'est fêlé. Et même là, c'est à peu près aussi fiable que n'importe lequel de ces autres bidules. »

« N'avez-vous pas un baromètre ordinaire — un anéroïde ? » demanda le capitaine Mayo.

« Je peux sentir tout le temps qu'il me faut sans m'embêter avec l'un de ces engins, » déclara le maître de la goélette, d'un ton majestueux. Il commença à tirer des cirés sales d'un coffre.

Mayo se précipita vers la descente et sortit la tête. Il y avait à la fois du poids et de la menace dans le vent qui hurlait à ses oreilles. Le brouillard avait disparu, mais la nuit était noire, sans lueur d'étoiles. Les crêtes blanches des vagues qui galopaient le long du bord flanquaient l'obscurité de signaux inquiétants.

« Si vous pouvez sentir le temps, capitaine Candage, votre nez devrait vous dire que cela promet d'être quelque chose d'assez méchant. »

« Oh, cela pourrait être qualifié de méchant par des terriens sur un yacht en pain d'épice, mais j'ai navigué sur les mers en mon temps et en ma saison, et je ne cours pas vers une flaque côtière à chaque fois que le vent siffle un peu. » Il tâtonnait avec un bouton sous sa barbe drue et lança à l'autre homme un regard de supériorité.

« Vous ne me classez pas avec les terriens de yacht, n'est-ce pas ? »

« Eh bien, vous étiez juste sur un yacht, n'est-ce pas ? »

« Écoutez ici, capitaine Candage, vous pouvez tout aussi bien comprendre, ici et maintenant, que je suis l'un de vos types de marins. Excusez-moi pour cette conversation personnelle, mais je veux vous informer que de quinze à vingt ans, j'étais un pêcheur des Grands Bancs. La saison dernière, j'étais capitaine du chalutier Laura and Marion. Et j'ai navigué à la vapeur dans le Sound et j'ai été second dans le commerce du bois dans les eaux du Sud. J'ai eu l'occasion d'en savoir plus ou moins long sur le temps. »

« Un-huh ! » fit remarquer le skipper, feignant l'indifférence. « Qu'en est-il ? »

« Je vous dis que vous n'avez rien à faire à courir dans ce bazar qui se prépare venant de l'est. »

« Si vous avez été si grand et si puissant en votre temps, alors vous comprenez qu'un capitaine ne reçoit d'ordres de personne quand il est à bord de son propre navire. »

« Je comprends parfaitement, monsieur. Je ne donne pas d'ordres. Mais ma propre vie a de la valeur pour moi et j'ai le droit de vous dire que vous prenez des risques téméraires. Et vous le savez aussi ! »

Le regard du capitaine Candage se détourna. Il était un caboteur et il était naturellement prudent, comme les gens des campagnes sont obligés de l'être. Il savait parfaitement qu'il était en présence d'un homme qui savait ! Il n'avait pas l'assurance de contredire cet homme, bien que sa rancune générale contre le monde entier en ce moment l'y poussât.

« Je suis sorti parce qu'ils m'ont chassé, » grogna-t-il.

« Un homme ne peut pas se permettre d'être puéril quand il est aux commandes d'un navire, monsieur. Vous êtes un trop vieux skipper pour nier cela. »

« J'étais tellement en colère que je ne me suis pas arrêté pour sentir le temps, » admit le maître, se préparant à rencontrer une nouvelle gîte du Polly qui penchait. Il sentait évidemment qu'il devait défendre sa propre sagacité et s'absoudre de toute culpabilité de marin.

« Très bien ! Laissons cela ! Mais que comptez-vous faire ? »

« Je ne peux pas remonter vers Saturday Cove contre ce vent — pas maintenant ! Elle y laisserait ses vieilles membrures. »

« Alors dirigez-la vers Lumbo Reach. Vous pouvez prendre une mer arrière par le travers. Elle devrait naviguer assez facilement. »

« C'est un passage étroit dans une nuit aussi noire que celle-ci. »

« Je ferai un relèvement pour vous. Où est votre carte ? » Mayo montra l'anxiété alerte d'un marin désireux d'être utile.

« Je n'ai jamais eu besoin de carte — pas pour cette côte. »

« Alors je devrai deviner, monsieur. » Il ferma les yeux pour se concentrer. « Vous avez donné un cap au sud-ouest quart sud. Voyons... il était neuf heures quinze quand j'ai regardé et nous avons dû parcourir... »

« Ça ne sert à rien de viser un tel trou dans le mur que Lumbo Reach, » déclara Candage d'un ton découragé.

« Mais vous avez votre compas et je peux... »

« On ne peut pas se fier à mon compas à deux points et demi près. »

« Diable, je peux faire une correction, monsieur, si vous me dites votre déviation ! »

« Mais c'est un compas à rose qui tourne tellement mal par gros temps qu'il n'y a aucun moyen de savoir, de toute façon. Dans mon cabotage, je n'ai pas eu besoin d'être pointilleux. »

« Pas tant que vous aviez un pommier en vue, » railla Mayo, commençant à perdre patience.

« Je n'ose pas naviguer en direction de quoi que ce soit de solide — nous allons le frapper, c'est sûr, et l'enfer grillera notre pain de maïs. Nous devons rester en mer ! »

Le capitaine Mayo serra les dents et les poings et fit quelques pas de long en large dans la cabine. Il regarda dans la nuit à travers l'écoutille ouverte de la descente. La pâle lueur de la lampe oscillante jetait une douce clarté contre l'obscurité et éclairait deux visages qui se détachaient sur cette pâleur. Oakum Otie et Smut-nosed Dolph étaient à la barre. Leur force unie était nécessaire car la goélette embardait follement de temps à autre, lorsque les vagues plus puissantes de la mer écumante soulevaient sa poupe, la poursuivant comme des chevaux sauvages. Ces visages, quand Mayo les regarda, étaient très solennels. Les deux hommes étaient accroupis comme des gens anxieux de se cacher d'une bête sauvage. Ils grognaient en luttant avec la roue, essayant de la maintenir quand le Polly faisait de la luge avec des élans qui coupaient presque le souffle.

Mayo se hâta vers la jeune fille. « Je dois avoir ma veste, Mlle Candage. Je vous remercie. Elle fera l'affaire maintenant. »

Elle la tint ouverte pour ses bras, comme une demoiselle pourrait aider son chevalier avec son armure. « Sommes-nous en danger ? » demanda-t-elle, tremblante.

« J'espère que non — c'est seulement inconfortable — et inutile, » dit-il, avec une certaine irritation.

« Dois-je rester ici — seule ? »

« Je le ferais ! C'est seulement une bourrasque d'été, Mlle Candage. Je suis sûr que tout ira bien. »

Le capitaine Candage était remonté sur le pont, faisant du bruit dans ses cirés rigides.

Mayo suivit, mais le maître descendit quelques marches dans la descente et intercepta le volontaire, montrant une dernière lueur de sa mauvaise humeur.

« Je veux vous notifier que je peux mener mon propre bateau, monsieur ! »

« Oui, menez-le avec un baromètre à levure, un fond de paille, un compas de carnaval et votre mauvaise disposition générale ! » cria Mayo dans le tourbillon du vent, son anxiété aiguisant son humeur mise à rude épreuve.

« Si vous êtes dans cet état d'esprit, je ne veux pas de vous ici en haut. »

« Je suis dans un état bien pire que vous ne pourrez jamais le comprendre, espèce de vieux fou têtu ! »

« J'ai laissé un homme me traiter de fou aujourd'hui et je n'ai pas répliqué, mais je sais où tracer la limite », prévint Candage.

« Écoutez, je propose de commencer avec vous dès maintenant, monsieur, sur une base que vous comprendrez ! Je dis que vous êtes un fou et qu'il vous faut un tuteur, et dorénavant, c'est moi qui vais faire autorité à bord ! Ôtez-vous de mon chemin ! »

Le capitaine Mayo souligna alors son opinion du capitaine Candage en écartant le maître d'un coup de coude et en bondissant sur le pont.

« Cela pourrait passer pour de la mutinerie », déclara M. Speed entre ses dents serrées, en réprimant l'exclamation surprise de son aide à la barre. « Mais, par Judas I-scarrot, c'est un Mayo qui le fait ! Souviens-t'en, Dolph ! »

VIII ~ COMME DES PUNAISES SOUS UN DÉ

Le capitaine monte de l'entrepont, Il regarde en haut, il regarde en bas. Il regarde en bas, il regarde en haut, Et il dit : « Bordez vos cordages, là, à l'avant et à l'arrière. » Avec un grand Ouah-ouah ! Tire-tire-tire ! Fal de rai de, ri do day ! --Boston Shanty.

Le capitaine Mayo se dirigea droit vers les hommes à la barre. « Donnez-moi ces rayons ! » commanda-t-il. « Je la prends ! Rentrez votre lessive, les gars ! »

« À vos ordres, monsieur ! » acquiesça M. Speed, en donnant une violente poussée au récalcitrant Dolph.

Quand le capitaine Candage commença à jurer, le capitaine Mayo montra qu'il avait une voix et un vocabulaire bien à lui. Il rugit littéralement contre le maître du *Polly*.

« Maintenant, taisez-vous ! » ordonna-t-il au capitaine stupéfait, qui lui faisait face, la bouche bée. « Ce n'est pas le moment de faire d'autres folies. Il s'agit de travailler ensemble pour sauver nos vies. Abaissez-les, les gars ! »

« C'est juste », déclara le second. « Elle n'a besoin de rien d'autre qu'une moufle à double ris avec le pouce ferlé. »

Le vent n'avait pas atteint la vitesse d'une tempête, mais il émettait un grondement sinistre qui suggérait une violence accrue. Mayo se prépara, prêt à faire virer la goélette afin de donner à l'équipage l'opportunité de réduire la voilure.

Le capitaine Candage, déposé de son autorité pour le moment, semblait incertain de ses devoirs.

Mayo, comprenant la nature des marins, ressentit un certain remords et fut poussé par une réflexion plus sensée.

« Vous feriez mieux de prendre la barre, capitaine Candage. Vous connaissez ses manies mieux que moi dans une mer formée. Je vais aider les gars à rentrer les voiles. »

Le maître obéit avec empressement. Il semblait être maté. La colère ne l'aveuglait plus sur leur situation critique.

« Dites simplement ce que vous voulez qu'on fasse, et j'essaierai de le faire », dit-il à Mayo, d'une voix soudainement douce et presque suppliante. Puis il appela sa fille, qui était venue au pied de la descente : « Mieux vaut éteindre cette lumière de cabine, Polly ma fille ! Elle risque de danser méchamment, et nous ne voulons pas courir le risque d'un incendie. »

Mayo eut un aperçu de son visage alors qu'il se précipitait sur le rouf en route vers les drisses de grand-voile. Son visage était pâle, mais il y avait la détermination farouche de ses ancêtres yankees de la mer dans son maintien et dans son silence même, en pleine crise. Elle obéit sans plainte ni question et la cabine fut plongée dans le noir ; même la lueur de la lampe avait apporté un peu de réconfort. Maintenant, l'obscurité était sombre et déprimante.

La goélette vira avec une sorte de précipitation apeurée lorsque le maître poussa la barre à fond et appuya sur les rayons de tout son poids. Dès que la grand-voile gonflée commença à battre, les trois hommes la laissèrent filer. Ils gardèrent la voile d'étai, comme on appelle le grand foc ; ils prirent des ris dans la misaine jusqu'à sa plus petite surface.

Mayo, jeune, agile et enthousiaste, noua seul plus de ris que ses deux aides réunis, et ses ordres brefs furent obéis sans la moindre contestation.

« C'est certainement de la foudre en pantalon », confia Dolph à Otie.

« Il connaît son affaire », dit Otie à Dolph.

Le capitaine Mayo mena la marche vers l'arrière, rampant sur les bardeaux et les lattes.

« J'espère que c'est votre jugement, monsieur, que nous devrions la garder face au vent comme elle est et essayer de traverser cette épreuve », suggéra-t-il au maître.

« C'est mon jugement, monsieur », répondit le capitaine Candage, avec une gravité officielle.

À la cape, le vieux *Polly* montait la mer assez confortablement. Elle était chargée profondément de bois de construction, mais le bois la rendait flottable et elle se soulevait aisément. Sa largeur de maître-bau aidait à la stabiliser dans les lames déferlantes, mais le capitaine Mayo s'agrippa à un étai, faisant face au vent et à la pluie battante, sachant que l'Atlantique en furie n'était pas une place pour le *Polly* par une nuit pareille.

L'écume des crêtes déferlantes sur son étrave lourde salait la pluie sur son visage ruisselant. C'était une tempête hors saison, à peine imaginable à cette époque de l'année. Mais il avait eu de fréquentes expériences des caprices des vents d'est, et il savait qu'un vent d'est estival, lorsqu'il survient, recèle des possibilités menaçantes.

« Ils savaient comment construire des goélettes quand vos ancêtres ont bâti celle-ci à Mayoport », déclara le capitaine Candage, essayant de mettre un ton conciliant dans sa voix alors qu'il hurlait contre la bourrasque. « Elle survivra là où l'un de ces yachts sophistiqués deux fois plus grands serait submergé. »

Mayo ne répondit pas. Il sauta sur le rouf et aida Dolph et Otie à ferler la grand-voile qui traînait dans les lazy-jacks. Ils prirent leur temps ; le danger le plus imminent semblait écarté.

« Je n'ai jamais vu une bourrasque d'été causer tant de dégâts », observa M. Speed, essayant de se rassurer, bien qu'il fût accroché des deux mains pour éviter d'être emporté par le vent loin du rouf glissant.

« Cela dépend s'il y a une bourrasque extra spéciale nouée quelque part au vent », dit Mayo, lors d'une accalmie. « Alors, cela peut causer un sacré diable de dégâts, M. Speed ! »

La goélette plongea son nez dans une lame courbée qui monta à bord et balaya le pont vers l'arrière. Avec sa faible surface de voile exposée et sous les coups du vent, elle s'était arrêtée et était partie au lof, manquant d'erre. Elle encaissa plusieurs chocs similaires avant d'avoir repris assez de vitesse pour se remettre face au vent.

À nouveau, elle abattit, comme si elle essayait d'éviter une rafale, et une autre vague crêta au-dessus de l'étrave émoussée avant de sembler exploser, déversant des tonnes d'eau sur le pont. Lattes, bois et paquets de bardeaux furent arrachés et partirent à la mer. Le *Polly* semblait faire preuve d'une sagesse propre en cette crise ; elle jetait sa cargaison par-dessus bord pour son propre salut.

« Bon Dieu ! Nous allons perdre notre chargement de pont », se lamenta le maître. « Mieux vaut la laisser filer ! » « Ne faites pas ça, monsieur ! Vous ne la ferez jamais virer ! » Mayo avait cessé son travail sur la voile et écoutait. Au-dessus du sifflement des rafales qui l'assaillaient, il entendait un grondement sourd et solennel au vent. Il soupçonnait ce que ce bruit indiquait. Il l'avait déjà entendu dans son expérience. Il essaya de scruter la tempête, essuyant la pluie de ses yeux avec ses doigts. Puis la nature brandit une torche pour lui. Un vif trait de foudre se tortilla au-dessus de sa tête et répandit une large lueur sur la mer. Ses soupçons, éveillés par ce grondement sombre, furent confirmés. Il vit un bas mur d'eau blanche, roulant et écumant. C'était un « cracheur » estival qui piétinait les vagues.

Un cracheur est une anomalie dans une tempête régulière, une folie de milieu d'été dans le bouleversement du temps. C'est un coup de foudre de vent, une concentration de tempête, un derviche tourneur de désastre, du vent compacté en une seule détonation toute-puissante, assez de vent pour durer une tempête régulière pendant toute une journée si le stock était dépensé avec parcimonie.

« Ne la relâchez pas d'un pouce ! » hurla Mayo.

Mais à ce moment-là, une autre mer déferlante monta à bord et emporta davantage de lattes et de bardeaux, s'enfuyant dans la nuit avec son butin. Le sens de l'économie du capitaine Candage reçut un coup plus vital que son sens de la peur. Ses yeux étaient rivés sur sa barre, et il n'avait pas vu le mur d'écume blanche.

« Ce chargement de pont doit être amarré », grommela-t-il. Il décida de courir avec le vent jusqu'à ce que ce travail puisse être effectué. Il poussa sa barre à fond. Mayo chevauchait la bôme de grand-voile, se déplaçant vers le capitaine pour se faire entendre. Quand le volontaire vit le maître du *Polly* essayer de tourner le dos à l'ennemi de cette façon, il bondit vers la barre, mais il était trop tard. La goélette avait trop abattu. Le cracheur hurlant les saisit alors qu'ils étaient en équilibre par le travers au sommet d'une vague, avant que le navire lent n'ait terminé son virage.

Ce qui se passa ensuite aurait pu confirmer la superstition des marins selon laquelle un démon règne au cœur de la tempête. L'attaque contre le vieux *Polly* fit preuve d'une intelligence diabolique. Une déferlante fracassante profita du chargement de pont desserré et écrasa la goélette d'un coup de côté qui envoya tout le bois glisser contre le bastingage sous le vent et le gréement. La grand-voile n'avait été que partiellement fixée ; le cracheur souffla dans la toile battante avec toute sa force et la voile se détacha et se gonfla.

L'instant suivant, le *Polly* était déséquilibré !

Elle chavira avec toute la violence inerte et impuissante d'un homme qui a accroché son pied dans une corde à linge basse dans l'obscurité.

Les quatre hommes sur le pont étaient des marins et n'eurent pas besoin d'ordres lorsqu'ils ressentirent ce basculement à donner la nausée. Instinctivement, d'un seul mouvement, ils plongèrent vers la descente de la cabine.

Sans aucun doute, en tant que marins, la première pensée de chacun fut que la goélette allait se coucher sur le flanc. Par conséquent, rester sur le pont signifiait soit glisser dans l'eau, soit être emporté par une vague fracassante.

Ils dégringolèrent ensemble dans l'obscurité, et tous les quatre, avec un instinct de survie aussi instantané et vrai que celui de l'araignée-maçonne, mirent la main à la fermeture du panneau et des vantaux de la porte.

Le capitaine Mayo, toujours agrippé à un bouton, se retrouva sous l'eau sans comprendre tout d'abord ce qui venait d'arriver. Il lâcha prise et remonta à la surface en crachant. Il entendit la jeune fille crier dans une terreur extrême, si près de lui que son souffle effleura son visage. Il tendit le bras et l'attrapa alors qu'il cherchait pied à tâtons. Lorsqu'il trouva quelque chose sur quoi se tenir et qu'il se fut stabilisé, il ne put comprendre ce qui s'était passé ; le plancher sur lequel il se tenait présentait d'étranges irrégularités.

« Nous avons chaviré ! » hurla M. Speed dans l'obscurité totale. « Nous avons complètement chaviré. Nous sommes à l'envers. Nous marchons sur le plafond ! »

Alors Mayo fit quelques pas et se convainquit que les irrégularités sous ses pieds étaient les barrots et les baux.

Le *Polly* avait bel et bien été retourné ! M. Speed avait raison, elle était carrément à l'envers !

Même dans ce moment de stress, Mayo put comprendre comment c'était arrivé. Le cracheur avait dû arracher toute sa toile pourrie de ses mâts pendant qu'elle roulait, et il n'y avait eu aucune force pour la maintenir sur le flanc quand elle avait basculé.

Le capitaine Candage crachait et éclaboussait tout près, hurlant ses peurs. Puis il se mit à appeler sa fille de façon pitoyable.

« Es-tu noyée, ma Polly chérie ? » cria-t-il.

« Je la tiens en sécurité, monsieur », l'assura Mayo d'une voix rauque, essayant de chasser l'eau de sa gorge. « Tenez-vous sur un barrot. Vous pouvez garder la moitié de votre corps hors de l'eau. »

« C'est fini pour nous », haleta le maître. « Nous sommes fichus. »

Une obscurité aussi totale et impénétrable, Mayo n'en avait jamais connu. Leurs voix résonnaient sourdement, comme s'ils étaient dans un immense tonneau dont on aurait fermé le couvercle.

« Maintenant que je vais me coucher, je prie le Seigneur de garder mon âme », bredouilla le cuisinier. « Si quelqu'un connaît une meilleure prière, j'aimerais qu'il la dise. »

« Complètement à l'envers ! Pire que des mouches dans une flaque de mélasse de Porto Rico », se lamenta M. Speed.

Le maître se joignit au second dans la lamentation. « J'ai conduit mon bébé à ça ! J'ai amené ma Polly ici ! Que Dieu me pardonne. Ne peux-tu pas me parler, Polly ? »

Mayo trouva la jeune fille très calme dans le creux de son bras, et il posa sa main libre contre sa joue. Elle ne bougea pas sous son contact.

« Elle s'est évanouie, monsieur. »

« Non, elle est morte ! Elle est morte ! » Candage se mit à pleurer et commença à éclabousser l'eau à travers la cabine, guidé par la voix de Mayo.

« Elle va bien, elle respire », assura le jeune homme au père. « Ici ! Par ici, capitaine ! Prenez-la. Tenez-la. Je veux voir si quelque chose peut être fait pour nous. »

« Rien ne peut être fait ! » geignit Candage. « Nous sommes perdus. »

« Nous sommes perdus », affirma Oakum Otie.

« Nous sommes perdus », fit écho Dolph.

Mayo confia la jeune fille aux bras tâtonnants de son père et resta quelques instants à réfléchir à leur sort désespéré. Il n'était pas optimiste. Dans son cœur, il était d'accord avec les convictions que ses compagnons exprimaient en falsetto enfantin. Mais étant un jeune marin qui gardait la tête hors de l'eau, il résolut de continuer à se battre dans cette urgence ; l'adage du marin côtier est : « Ne meurs pas avant que Davy Jones n'ait mis sa dernière poigne sur ton gosier ! »

Tout d'abord, il examina attentivement ce qui s'était passé. Le *Polly* avait été retourné si rapidement qu'elle avait été transformée en une sorte de cloche de plongée.{*} C'est-à-dire qu'une quantité considérable d'air avait été capturée et était maintenant retenue à l'intérieur. Il était comprimé par l'eau qui était forcée de monter par en dessous à travers les fenêtres et le vitrage brisé du rouf. La pression sur les tempes de Mayo lui donnait des informations à ce sujet. Le *Polly* flottait, et il ressentait une confiance réconfortante dans le fait qu'elle continuerait à flotter pendant un certain temps. Mais cette perspective n'assurait pas la sécurité ni ne promettait la vie aux infortunés qui avaient été piégés dans ses entrailles. L'air devait soit s'échapper progressivement, soit se varier à mesure qu'ils le respiraient.

* L'aventure étrange du *Polly* n'est pas une invraisemblance de fiction. Une goélette de Bath, dans le Maine, chargée de bois, fut retournée exactement de cette façon au large d'Hatteras. L'exploit du capitaine Boyd Mayo a été égalé dans la vie réelle dans tous ses détails. Mon bon ami le capitaine Elliott C. Gardner, ancien skipper du seul sept-mâts au monde, le *Thomas W. Lawson*, m'a fourni ces détails, et après avoir écrit cette partie du récit, je lui ai soumis le manuscrit pour confirmation. Il a reçu son approbation. --H. D.

Il n'y avait qu'une chose à faire, décida-t-il : profiter de toute période de trêve que leur vieil ennemi, la mer, leur aurait accordée dans ce combat désespéré.

Un marin est la proie des dangers et la victime de l'imprévu dans les humeurs changeantes de l'océan ; il doit être maître des expédients et prompt à saisir les situations d'urgence.

« Où sont vos outils, une scie, un ciseau ? » demanda Mayo. Il fut obligé de répéter cette demande plusieurs fois. Ses compagnons semblaient être totalement absorbés par leurs malheurs personnels.

Finalement, M. Speed réprima ses gémissements assez longtemps pour déclarer que les outils étaient dans « la lazarette ».

La lazarette d'un caboteur est une resserre sous le pont arrière, dépôt d'un bric-à-brac général et d'équipement de rechange.

« Y a-t-il un moyen d'y accéder autrement que par le panneau de pont ? »

« Il y a une porte, derrière l'échelle de descente », dit M. Speed, avec une indifférence apathique.

Mayo se fraya un chemin devant l'échelle après avoir pataugé et trébuché ici et là pour la localiser. Il posa ses épaules contre l'inclinaison des marches et poussa la porte avec ses pieds. Après l'avoir forcée, il entra dans la resserre. C'était une entreprise à l'aveugle, que de chercher quoi que ce soit dans cet endroit. Il connaissait les habitudes générales des équipages de cabotage et était sûr que les outils avaient été jetés pêle-mêle parmi le reste du fouillis par la personne qui les avait utilisés en dernier. S'ils avaient été lâches sur le sol, ils étaient maintenant lâches sur le plafond. Il remua les pieds, espérant marcher sur quelque chose qui ressemblait à une scie ou un ciseau.

« Ohé, vous autres dehors ! » appela-t-il. « Vous n'avez aucune idée dans quelle partie de cette lazarette étaient les outils ? »

« Oh, ils ont probablement été jetés comme ça », dit M. Speed. « J'aimerais que vous ne me dérangiez pas tant ! J'essaie de composer mon esprit pour prier. »

Il y avait tant de détritus et de choses sous ses pieds que Mayo finit par abandonner ses recherches. Il avait retenu son souffle et plongé la tête sous l'eau pour enquêter avec ses mains nues, mais il ne trouva rien qui pût l'aider, et son cerveau était étourdi par ses efforts et sa bouche obstruée par l'eau sale.

Mais quand il tâtonna pour revenir dans la cabine principale, ses mains entrèrent en contact avec l'intérieur de la porte de la lazarette. Dans des boucles en cuir sur la porte, il trouva une scie, une hache, un ciseau et un marteau. Il ne put retenir quelques jurons vigoureux et satisfaisants.

« Pourquoi ne m'avez-vous pas dit où étaient les outils ? Ils sont ici sur la porte. »

« J'avais oublié que je les avais accrochés. Et mon esprit n'est pas aux outils, de toute façon. »

« Votre esprit y sera dès que je pourrai aller de l'avant », grogna le capitaine furieux.

Mayo n'était pas sûr de ce dont il avait besoin ou de ce qu'il serait obligé de faire, c'est pourquoi il prit tous les outils, les tenant au-dessus de l'eau. Lorsqu'il passa devant le capitaine Candage, il entendit le vieux skipper essayer de consoler la jeune fille, sa voix basse et brisée par les sanglots. Elle avait repris connaissance et Mayo en fut un peu désolé ; dans son évanouissement, elle n'avait pas réalisé leur situation ; il craignait l'hystérie et d'autres démonstrations féminines, et il savait qu'il avait besoin de tout son sang-froid.

« Nous allons mourir, nous allons mourir ! » ne cessait de gémir la jeune fille.

« Oui, mon pauvre bébé, et je t'ai amenée à ça », sanglotait son père.

« S'il vous plaît, gardez courage pour un petit moment, Mlle Candage », supplia Mayo, avec mélancolie.

« Mais il n'y a aucun espoir ! »

« Il y a de l'espoir tant que nous avons un peu d'air et un peu de cran », insista-t-il. « Maintenant, s'il vous plaît ! »

« J'ai peur ! » murmura-t-elle.

« Moi aussi », confessa-t-il. « Mais nous allons tous travailler du mieux que nous pouvons. Ne pouvez-vous pas nous encourager comme une brave et bonne fille ? » Il continua de trébucher. « Maintenant dites-moi, second », commanda-t-il vivement, « quelle est l'épaisseur de la cloison entre la cabine, ici, et la cale ? »

« Je ne peux pas me donner la peine de réfléchir », répondit M. Speed.

« Ce n'est que du bordage entre les barrots, monsieur », déclara le capitaine Candage.

« Second, vous et le cuisinier, donnez-moi un coup de main. »

Oakum Otie interrompit la prière à laquelle il était revenu promptement. « À quoi bon ? » demanda-t-il, avec une colère que sa peur rendait puérile. « Je vous dis que j'essaie de composer mon âme, et je veux qu'on arrête ce vacarme. »

« Je dis aussi à quoi bon ! » pleurnicha Dolph. « Vous ne pouvez pas ramer un biscuit à travers une flaque de mélasse avec une paire de cure-dents », ajouta-t-il, avec la métaphore du cuisinier pour l'absolument désespéré.

Mayo leur cria avec une violence qui fit un vacarme hideux dans cet espace étroit. « Vous deux, pataugez jusqu'à moi ou je viendrai vous chercher avec une hache dans une main et un marteau dans l'autre ! Bon sang, je ne plaisante pas ! »

Ils furent silencieux, puis on entendit le clapotis de l'eau et ils vinrent, en grommelant. Ils avaient reconnu la résonance d'une résolution désespérée dans son ordre.

Mayo, quand il entendit leur respiration stertoreuse à portée de main, les tâtonna et leur fourra des outils entre les mains. Il retint le marteau et le ciseau pour lui-même.

« C'est à peu près tout ce dont j'ai besoin pour l'instant, de supports à outils », grogna-t-il. « Assurez-vous de ne pas les lâcher. »

La goélette retournée roulait paresseusement, et de temps en temps l'eau balayait sa cabine avec une impulsion supplémentaire, rendant l'appui précaire.

« Si je tombe, je serai obligé de les lâcher », pleurnicha Dolph.

« Alors ne remontez pas. La noyade sera une mort plus facile pour vous », déclara le capitaine, de façon menaçante. Il sondait la cloison avec son marteau.

Le martèlement lui indiqua rapidement où se trouvaient les poutres verticales de l'autre côté du bordage. Dans son esprit, il n'était pas aussi confiant que son activité aurait pu le laisser croire. C'était une expérience à l'aveugle ; il ne pouvait pas évaluer les obstacles qui l'attendaient. Mais il comprenait assez bien que, s'ils devaient s'échapper, ils devaient le faire par le fond du navire, au milieu de la coque ; là, malgré le roulis, il y aurait peut-être un peu de franc-bord. Il avait déjà vu des navires flotter la quille en l'air. Habituellement, une section de la quille et une partie des virures de gabord étaient visibles au-dessus de la mer. Mais il ne pouvait y avoir aucune issue par le fond de l'embarcation au-dessus d'eux, là où ils se tenaient dans la cabine. Il savait que l'arrière et la voûte devaient être bien immergés.

« Avez-vous une cargaison complète dans les cales ? » demanda-t-il.

« Non », répondit le capitaine Candage, laissant entendre par son ton qu'il se demandait quelle différence cela ferait pour eux dans la situation où ils se trouvaient.

Mayo ressentit un regain de courage. Il avait craint que la cale du Polly ne soit remplie à ras bord de bois de construction. Son moral en hausse le poussa à une pointe de sarcasme.

« Comment se fait-il que vous n'ayez pas bouché le piège que vous nous avez tendu ? »

« J'ai pas pu mettre plus des deux tiers en cale parce que le bois était scié trop long. J'ai compensé avec un chargement supplémentaire sur le pont. »

« Oui, tout entassé sur le pont pour la rendre instable, pour être sûr de nous attraper », suggéra Mayo, en commençant à travailler avec son marteau et son ciseau sur le bordage.

« C'est pas ça du tout ! » protesta le capitaine Candage, ignorant l'ironie. « Ces bardeaux et ces lattes sont du fret de messagerie, et je pouvais pas les mettre en bas parce que je dois les livrer avant New York. Et vous attendez pas à ce que je décharge tout un pont pour... »

« Pas maintenant », l'interrompit Mayo. « L'océan Atlantique s'est chargé du cas de ce chargement de pont. »

« Mon Dieu, oui ! » gémit le capitaine. « J'oubliais qu'on est à l'envers, et ça montre bien dans quel état d'esprit je suis ! »

Mayo avait choisi son point d'intervention. Il enfonça son ciseau à travers le bordage aussi près du plancher de la cabine qu'il le put. Se rappelant que la goélette était à l'envers et que le plancher était au-dessus de sa tête, l'ouverture sur laquelle il commençait à travailler le placerait au plus près de la cale. Lorsqu'il eut taillé un trou assez grand pour commencer, il récupéra la scie auprès du second et découpa une ouverture carrée. Il se hissa et se fraya un chemin à travers le trou, se retrouvant sur du bois de construction, hors de l'eau. C'était ce qu'il avait espéré trouver après les assurances du capitaine : la cargaison partielle de bois dans la cale s'était déposée sur le pont lorsque la goélette s'était renversée. En tâtant avec ses mains, il se convainquit qu'il y avait bien trois pieds d'espace entre la cargaison et le fond du navire.

« Venez ici avec votre fille, capitaine Candage ! » cria-t-il joyeusement. « C'est sec ici. »

Il s'agenouilla et tendit les mains à travers l'ouverture, les guidant par la voix, cherchant dans l'obscurité totale jusqu'à ce que les mains de la jeune femme trouvent les siennes, puis il l'aida à monter jusqu'à lui, sur le bois.

« C'est un peu mieux, même si ce n'est pas de quoi pavoiser », lui dit-il. « Asseyez-vous là sur le côté pour que les hommes puissent se glisser devant vous. J'aurai besoin d'eux pour m'aider. »

« Et que pensez-vous maintenant, allons-nous mourir ? » demanda-t-elle d'un murmure tremblant.

« Non, je ne le crois pas », répondit-il fermement.

Ils restèrent seuls dans la cale pendant quelques instants, le temps que les autres s'entraident pour passer par l'ouverture.

« Mais dans ce piège, dans le noir, entassés ici ! » Son ton n'exprimait pas le doute ; c'était une tentative pathétique de comprendre leur sort. « Mon père et ses hommes sont effrayés, ils ont abandonné. Et vous m'avez dit que vous aviez peur ! »

« Oui, c'est vrai ! »

« Mais ils ne font rien pour vous aider. »

« Peut-être est-ce parce qu'ils n'ont pas aussi peur que moi. Il arrive souvent que plus un homme a peur dans une situation critique, plus il s'agite et plus il essaie de s'en sortir. »

« Peu importe ce que vous dites, je sais qui vous êtes ! » répliqua-t-elle. « Vous êtes un homme courageux, capitaine Mayo. Je vous remercie ! »

« Pas encore ! Pas avant que... »

« Si, maintenant ! Vous m'avez donné un bon exemple. Quand les gens ont peur, ils ne devraient pas rester assis à pleurnicher ! »

Il tendit la main et trouva un petit poing potelé qu'elle avait serré en une véritable marque de décision.

« Beau travail, petite ! Votre genre de cran m'aide. » Il lâcha sa main et rampa vers l'avant.

« Ça nous aide pas ça », se plaignit le capitaine Candage. « Je sais ce qui va nous arriver. Dès qu'il fera jour, un maudit garde-côte arrivera en faisant du boucan et nous fera sauter sans même prendre la peine de savoir ce qu'il y a sous cette carapace de tortue. »

« Dites donc, Candage », cria le capitaine Mayo avec colère, « ça suffit avec ce discours ! Il nous arrive déjà bien assez de choses comme ça sans que vous veniez radoter sur ce qui pourrait arriver. »

« N'est-il pas temps pour un vrai homme d'aider le capitaine Mayo au lieu de l'entraver ? » demanda la jeune femme. Apparemment, son nouveau calme surprit son père.

« T'as plus peur, Polly ? Tu ne perds pas la tête, hein ? »

« Non, je l'ai retrouvée, je l'espère. »

« Votre fille vous donne un bon exemple, capitaine Candage. Maintenant, passons aux choses sérieuses, monsieur ! Quel est le matériau de votre bordage sur les membrures ? »

« Du sapin d'un pouce et demi, si je me souviens bien. »

« J'en déduis qu'elle est nervurée environ tous les douze pouces. »

« Autant que je m'en souvienne. »

« Très bien ! Amenez-vous tous les trois ici et gardez ces outils à portée de main, j'en aurai besoin. »

Il avait apporté le marteau et le ciseau dans les poches de son manteau et se mit au travail sur le bordage au-dessus de sa tête, ayant choisi au toucher et par sens de l'orientation une section qu'il estimait être proche du milieu. C'était un effort à l'aveugle, mais il réussit après un moment à faire tomber quelques pieds carrés de planches de sapin.

« Passez-moi cette scie, celui qui l'a. »

Une main vint tâtonner la sienne dans l'obscurité et lui donna l'outil. Il commença sur l'une des membrures en chêne, découverte lorsque le bordage fut retiré. C'était un travail difficile et fastidieux, car il ne pouvait utiliser que la pointe de la scie, les membrures étant trop rapprochées. Mais il travaillait avec constance, et finalement, le son de son labeur sembla animer les autres. Lorsqu'il se reposa un instant, le capitaine Candage proposa de l'aider à scier.

« Je pense que je serai obligé de le faire seul, monsieur. Vous ne pouvez pas savoir dans le noir où je me suis arrêté. Cependant, je suis heureux de voir que vous retrouvez vos esprits », ajouta-t-il, un peu caustique.

Le maître du Polly accueillit ce reproche avec une humilité qui indiquait un changement de cœur décisif. « Je crois que moi, Otie et Dolph, nous avons agi de façon assez pusillanime, comme j'ai entendu dire une institutrice une fois », confessa le capitaine, luttant avec le mot compliqué. « Mais nous trois ne sommes plus aussi jeunes qu'avant, et je vous laisse juge, monsieur, si ce n'était pas quelque chose à quoi personne n'aurait jamais songé. »

« Il y a une certaine nouveauté là-dedans », dit Mayo, d'un ton sec, en passant ses doigts sur la membrure pour trouver la trace de la scie. La douleur avait quitté ses bras, et il était prêt à recommencer.

« Je suis désolé qu'on vous ait entraîné dans tout ce pétrin », continua Candage. « Et d'un autre côté, je ne le suis pas tant que ça ! Parce que si vous n'aviez pas été avec nous, on ne s'en serait jamais sortis. »

« Nous ne nous en sommes pas encore sortis, capitaine Candage. »

« Eh bien, nous avons fait un sacré bon début, et je veux dire ici, devant tous les amis intéressés, que vous êtes le gars le plus intelligent que j'aie jamais vu sur l'eau. »

« J'espère que vous pardonnerez mon père », plaida Polly du Polly. Il sentit son souffle sur sa joue. Elle était si proche que sa voix le fit presque sursauter. « Je ne veux pas vous gêner, capitaine Mayo, mais d'une certaine manière, je me sens plus en sécurité si je suis près de vous. »

« Et je suppose que nous tous aussi », admit le capitaine Candage.

Mayo arrêta de scier un instant. « Qu'en dites-vous, les gars ? Soyons des marins yankees à partir de maintenant ! Soyons du bon bois, hein ? Mettons cette petite fille courageuse là où elle doit être, sur le sol ferme de Dieu ! »

« Amen ! » tonna M. Speed. « Je me suis réveillé. J'ai dû perdre la raison. Je vous ai montré ma nature quand je vous ai rencontrés, capitaine Mayo, et je crois que vous avez trouvé qu'elle était utile et entreprenante. Je serai le même à partir de maintenant, même si vous m'ordonnez de jouer les boucs et d'essayer de défoncer le fond de la coque avec ma tête. » « Moi aussi ! » dit Dolph le Nez-sale.

IX ~ LE TRAVAIL D'UN HOMME

O Nancy Dawson, hi-o ! Cheer'ly man ! Elle a une idée, hi-o ! Cheer'ly man ! Pour notre vieux maître d'équipage, hi-o ! Cheer'ly man ! O hauley hi-o ! Cheer'ly man ! -- Chant de halage.

Boyd Mayo découvrit bientôt que ses ancêtres n'avaient pas mis de bois de rebut dans le Polly. La vieille membrure de chêne était aussi solide que volumineuse. La tâche de scier en n'utilisant que la pointe de la lame exigeait à la fois des muscles et de la patience, et la position qu'il était obligé d'adopter ajoutait à ses difficultés. Il se reposa après avoir scié la membrure en quatre endroits et décida de donner quelque chose à faire à Oakum Otie ; le second suppliait qu'on lui donne l'occasion de participer. Il reçut l'ordre de dégager autant qu'il le pouvait la section sciée avec le marteau et le ciseau. Mayo calcula qu'une fois cette section de membrure retirée, cela laisserait assez d'espace pour un trou à travers les planches du fond d'au moins deux pieds carrés, et il n'y avait pas de fortes corpulences parmi eux.

Le second avait de la force et il était impatient de montrer cet esprit d'entraide dont il s'était vanté. Il s'attaqua à la poutre de toutes ses forces.

L'attention de Mayo avait été centrée sur sa tâche ; maintenant, avec un moment de répit pour noter d'autres choses, il fut conscient de quelque chose qui provoqua son appréhension : l'air sous la coque de la goélette devenait vicié. Ses tempes battaient et ses oreilles bourdonnaient.

« Ça ne devient pas un peu étouffant ici ? » demanda le capitaine, mettant des mots sur les pensées de Mayo.

« Je me sens comme un insecte sous un dé à coudre depuis quelque temps », déclara Otie, frappant son ciseau vigoureusement.

« Son fond ne peut pas être à fleur d'eau avec tout ce bois dedans. Si on peut juste faire un tout petit trou dans le bordage extérieur maintenant, on ferait mieux de le faire », suggéra Candage.

« C'est exactement ce que j'étais en train de faire », déclara M. Speed. « Je m'occupe de la tâche, messieurs, quand je commence quelque chose. Utile et entreprenant, c'est ma devise ! »

L'instant suivant, avant que Mayo, ses pensées occupées par son nouveau danger d'asphyxie, ne puisse exprimer un avertissement ou saisir toute l'importance du dialogue, la pointe du ciseau traversa le bordage. Instantanément, il y eut un sifflement semblable à celui de la vapeur qui s'échappe. Mayo hurla un juron et appuya ses mains contre le second, le repoussant violemment. L'industriel M. Speed avait consacré son attention au bordage au lieu de la poutre sciée.

Une lumière blafarde filtrait à travers la crevasse faite par le ciseau et Mayo plaqua sa paume contre la fissure. La pression maintint sa main comme si elle était serrée contre les planches, et le sifflement cessa.

La goélette, telle qu'elle reposait, à l'envers dans la mer, était pratiquement une cloche de plongeur ; avec ce trou dans sa coque, leur sécurité était compromise. La jeune fille sembla comprendre la situation avant que les esprits plus lents de son père et de ses compagnons n'aient commencé à fonctionner. Elle chercha frénétiquement la main libre de Mayo et y enfonça un morceau de tissu.

« C'est mon jupon », haleta-t-elle. « Pouvez-vous calfeutrer avec ? »

« Donnez-moi le ciseau », supplia-t-il.

Dès qu'elle lui eut passé l'outil, il libéra sa main de la fissure et enfonça instantanément le tissu dans la crevasse, le tassant pli par pli avec le tranchant du ciseau.

« J'espère ne pas avoir fait de bêtise en essayant d'être utile », s'excusa M. Speed.

« Je ferai le reste de ce travail sans une telle aide », grogna le capitaine.

« Mais pourquoi bloquez-vous l'air alors qu'il s'engouffre pour nous vivifier ? » demanda Dolph, plaintivement.

« Il s'échappait, imbécile ! Il s'échappait si vite que ce bois nous aurait aplatis contre le fond de cette coque dans peu de temps. »

« J'aurais imaginé exactement le contraire », déclara M. Speed, humblement. « L'air extérieur, étant frais, devrait naturellement s'engouffrer pour remplir les trous par lesquels nous avons expiré cet air. »

Mayo n'était pas d'humeur à donner un cours sur les phénomènes naturels. Il examina la coupe faite par le second imprudent et estima, d'après ce que ses doigts lui disaient, que les planches du fond de la goélette avaient trois pouces d'épaisseur. Il se rassit sur ses talons, réfléchit un peu à la question et comprit qu'il avait une tâche délicate devant lui. Ces planches devaient être creusées autour du carré complet de l'ouverture prévue, afin que la section puisse être expulsée en un seul morceau par un coup venant d'en dessous. Cette section devait céder totalement et instantanément. Ils étaient perdus s'ils faisaient un travail à moitié. Dans cette obscurité totale, il n'avait que ses doigts pour le guider. Ce mince filet de lumière venant du monde extérieur était une promesse alléchante. De l'autre côté de ces planches se trouvait l'air illimité de Dieu. Les pauvres créatures enfermées sous cette coque haletaient et s'étouffaient par manque de cet air. Mayo se mit courageusement au travail, martelant la tête du ciseau au-dessus de lui.

Tous étaient silencieux. Ils ressentaient la langueur initiale de l'asphyxie et connaissaient le péril qui les menaçait.

« S'il y a quelque chose que je peux faire... » s'aventura Otie.

« Non ! »

Le capitaine Mayo ressentait le manque d'oxygène de la manière la plus cruelle, car il travaillait de toutes ses forces. La transpiration lui coulait dans les yeux, il haletait comme un chien courant, ses coups perdaient de leur force.

Il découvrit qu'Otie avait partiellement dégagé la membrure avant que cet aide trop zélé ne se mette en tête de percer un trou à travers le bordage. La membrure devait être entièrement retirée ! Le chêne coriace résistait ; le ciseau glissait ; c'était un travail exaspérant de lenteur. Mais il termina la tâche à la fin et commença à creuser une rainure dans le bordage près des autres membrures. La torpeur enroulait ses tentacules autour de lui. Il entendait ses compagnons haleter. Puis, tout à coup, il sentit une petite tape sur son épaule. Il reconnut ce geste, bien qu'elle ne lui parlât pas ; c'était le contact rassurant de la jeune fille. Cela le réconforta de savoir ainsi qu'elle gardait courage dans cette situation horrible. Il biseauta les planches aussi profondément qu'il l'osa et fit sa coupe sur trois côtés de son carré. Il fut contraint de s'arrêter un instant et de rester prostré, le visage sur le bois.

« Prenez cette scie, l'un d'entre vous, et découpez quelques courtes longueurs de planches », chuchota-t-il d'une voix rauque. Le crissement de la scie à main l'informa qu'il avait été obéi.

Il garda les yeux grands ouverts par effort alors qu'il était allongé là dans les ténèbres. Puis il se redressa avec difficulté et se remit à sa tâche une fois de plus. Des flammes étrangement colorées jaillissaient devant ses yeux fatigués. Il travaillait en plein délire, et il lui semblait revoir la fantasmagorie des feux Coston dans le brouillard, quand les plaisanciers donnaient une sérénade à la fille du Polly. Il se surprit à marmonner, en rythme avec les coups de son ciseau :

« Notre Polly O, Sur la mer tu t'en vas... »

Parmi toutes les émotions humaines, il n'y a pas de terreur plus exaspérante et plus dévorante que la peur d'être enfermé, que les hommes sages appellent claustrophobie. Mayo avait été un homme de plein air, de vastes horizons, buvant à la source de tout l'air sous les cieux. Cet enfermement hideux démoralisait sa raison. Il voulait jeter son marteau et son ciseau, crier, donner des coups de pied et se jeter contre les planches de sa prison. De l'autre côté, il y avait l'air, le grand air ! Il restait encore un côté du carré à faire.

De nouveau, cette petite main réconfortante toucha son épaule, et il fut stimulé par la pensée que la jeune fille était toujours courageuse et avait foi en lui. Il gémit et continua.

La notion du temps cessa d'avoir une signification. De temps en temps, le marteau glissait et lui meurtrissait cruellement la main. Mais il ne sentait pas la douleur. Les deux outils vacillaient dans sa prise. Il porta un coup désespéré, un coup de désespoir, et le marteau et le ciseau tombèrent. Il savait qu'il avait terminé le quatrième côté. Il s'effondra sur les genoux de Polly Candage et elle l'aida à se remettre debout.

« J'ai fini, les gars », haleta-t-il. « Tous ensemble avec ces solives ! Frappez ensemble ! Juste au-dessus de ma tête. »

Il entendit le capitaine compter un, deux, trois. Il entendit le coup concerté. Les planches ne cédèrent pas.

« On dirait qu'il ne nous reste plus de force », expliqua le second, d'une voix rauque.

Ils frappèrent encore, mais irrégulièrement.

« Ce sont nos vies, nos vies, les gars ! » cria Mayo. « Enfoncez-les ! »

« En voici un pour vous, capitaine Mayo », dit Candage, et il poussa une longueur de planche dans les mains qui tâtonnaient.

« Faites-le ensemble, cette fois, ensemble ! » commanda Mayo. « Fort, un, deux, trois ! »

Ils poussèrent leurs béliers contre le toit de la prison. La fureur et le désespoir étaient derrière leur coup.

La gloire de la lumière inonda leurs yeux clignotants.

La section avait cédé !

Mayo passa le premier et jaillit avec presque la violence d'un bouchon sautant d'une bouteille. Il sentit le souffle de l'air emprisonné passer devant lui alors qu'il émergeait. Immédiatement, il se retourna, tendit les mains pour tirer la jeune fille vers le grand air, et les autres suivirent, le bois poussant sous leurs pieds.

Il sembla au capitaine Mayo, après ces quelques moments frénétiques d'évasion, qu'il s'était réveillé d'un cauchemar ; il se retrouva agrippé à la quille couverte de bernacles de la goélette, son bras empêchant Polly Candage de glisser sur le fond visqueux vers la mer.

« Bon sang ! On a été là-dedans toute la nuit », hurla le capitaine Candage. Il était étalé sur le fond du Polly, ses mains calleuses agrippées à la quille, son visage levé avec émerveillement vers le ciel inondé par la gloire du matin. Otie et Dolph étaient à côté de lui, la bouche ouverte, avalant des bouffées d'air comme s'ils étaient des poissons tout juste sortis des profondeurs de l'océan.

Il y eut un long silence après l'exclamation du capitaine.

Les pensées, plutôt que les mots, convenaient à ce moment sacré de leur salut.

Les cinq personnes qui gisaient là, sur le fond de la goélette, fixaient le soleil dans son ciel sans nuages et regardaient au loin, à travers la mer dont le bleu était voilé par la brume dorée d'une journée d'été parfaite. Seule une houle paresseuse restait de la soudaine turbulence de la nuit précédente. Une brise nonchalante, avec un goût frais de sel, léchait la surface des longues houles lentes, et les facettes des ondulations reflétaient joyeusement la lumière du soleil.

Le capitaine Candage se hissa jusqu'à la quille, s'y assit et trouva le langage pour s'exprimer de manière hésitante.

« Je ne suis membre d'aucune église, n'en ayant jamais ressenti le besoin, et n'étant pas dans un endroit où je pouvais m'y rendre. Mais je n'ai pas honte de dire ici, devant témoins, que je viens de dire à Dieu, du mieux que je sais, en espérant qu'Il m'excusera si je n'ai pas utilisé la voie sanctimonieuse, que je vais être un homme différent après ça, différent et meilleur, selon mes meilleures lumières. »

« Je crois que vous avez parlé pour nous tous, capitaine Candage », dit Mayo, sincèrement. « Je vous remercie ! »

Ils perçurent tous que le Polly avait gagné le large à un rythme soutenu pendant sa folle course sous l'impulsion du vent d'est.

Mayo trouva l'équilibre sur la quille et scruta longuement l'horizon. Ici ou là, un filet bleu, presque aussi délicat que le réseau d'une veine sur le bras d'une jeune fille, suggérait la ligne du rivage. Mais sans lunettes, il n'en était pas certain. Il ne vit aucun signe d'autre embarcation ; la tempête avait contraint tous les caboteurs à se mettre à l'abri, et le vent n'était pas encore assez fort pour les aider à reprendre le large. Il ne s'en inquiéta pas ; il était certain que quelque chose, un yacht ou un navire de charge, finirait par apparaître bientôt au-dessus du rebord de l'océan. La légère brise qui leur caressait le visage venait du sud-ouest, et ce fait promettait assez de vent pour inciter la marine marchande à déployer ses voiles.

Seule l'ovale du bouchain de la goélette émergeait de l'eau, et le vieux Polly était si plat et si ventru que leur îlot flottant n'offrait qu'un franc-bord dérisoire.

Mayo enfonça son bras dans le trou par lequel ils s'étaient échappés. Une fois l'air évacué, le bois de construction était à portée de main depuis le fond de la goélette. Il tâtonna et trouva la hache. Certains des courts morceaux de bois qu'ils avaient utilisés comme béliers se trouvaient dans les mâchoires de la brèche. Il s'occupa à tailler ces extrémités de planches en gros coins, qu'il enfonça dans les fissures entre les planches près de la quille.

« Ça risque de devenir un peu instable quand ce sud-ouest prendra de l'allure », suggéra-t-il au capitaine. « Il nous faudra quelque chose à quoi nous cramponner. »

La première gratitude du capitaine Candage avait eu un éclat radieux. Mais c'était un marin, il était prudent, naturellement inquiet en ce qui concernait toutes les choses de la mer, et cet éclat était désormais un peu terni par une seconde réflexion.

« Il nous faudra peut-être nous cramponner plus longtemps qu'on ne le pense. Nous sommes trop loin pour les caboteurs et trop près pour les gros navires. Et à moins que quelque chose ne passe tout près de nous, nous ne serons pas plus visibles que des moules sur un récif à marée basse. Nous devrions avoir quelque chose à dresser. »

« Si seulement nous pouvions déloger une de ces longues solives, cela ferait un petit signal. » Le capitaine Mayo enfonça à nouveau son bras dans le trou. « Mais elles sont calées trop solidement. »

« Je crois qu'il y a un morceau de bois qui flotte là-bas », s'écria la jeune fille. Elle se cramponnait à l'un des coins, et le calme qu'elle ressentait, ou qu'elle feignait, suscita l'admiration de Mayo. La main charnue qu'elle appliquait contre son front pour protéger ses yeux ne tremblait pas. Depuis son petit bonnet hollandais, sous le bord duquel des mèches rebelles s'échappaient, jusqu'à ses pieds, elle semblait toujours nette et apprêtée, malgré ses épreuves dans l'obscurité et l'humidité des entrailles du navire. Avec une sorte de tendre intérêt, il songea que son soupirail de la campagne serait très justement fier d'elle s'il pouvait la voir là, sur la quille de cette goélette.

« Quelle image vous feriez, Miss Candage, telle que vous êtes ! » lâcha-t-il. Elle baissa la main, et le regard qu'elle lui lança n'encourageait pas les compliments. « Telle que vous êtes, et on pourrait appeler ça "Le Naufrage" », ajouta-t-il.

« Ai-je l'air si terrible que cela, capitaine Mayo ? »

« Vous avez l'air... » commença-t-il, puis il hésita, car son regard n'était manifestement pas rassurant.

« Ne me dites pas, je vous prie, quel est mon état. Je suis reconnaissante de ne pas avoir de miroir. N'est-ce pas un morceau de bois ? » demanda-t-elle vivement, mettant un terme aux remarques personnelles. « Attendez ! Il est dans un creux en ce moment. »

La mer le souleva à nouveau aussitôt. Mayo vit qu'il s'agissait d'une longue bande de bois, sans aucun doute issue de la cargaison de pont que le Polly avait larguée lorsqu'il avait chaviré. Il se trouvait au vent, ce qui promettait sa récupération ; mais qu'en était-il de la marée ? Mayo loucha vers le soleil, fit un calcul rapide en se basant sur l'heure de la marée de la veille, et sourit.

« Nous l'aurons, Miss Candage. Il vient dans notre direction. »

L'observer, le voir monter et descendre, l'attendre, tout cela aidait à faire passer le temps. Enfin, il arriva à portée, et il rampa prudemment le long de la courbe du bouchain pour s'en saisir. Après l'avoir calé dans le trou au fond de la goélette avec l'aide de M. Speed, la jeune fille lui tendit une boule de tissu chiffonnée lorsqu'il se détourna de sa tâche.

« C'est le reste de mon jupon. Autant que vous l'ayez », expliqua-t-elle, une jolie teinte de confusion rose aux joues.

M. Speed aida Mayo à se hisser, et le jeune homme attacha le tissu à la pièce de bois avant de lancer leur bannière à la brise. Ensuite, il n'y eut plus grand-chose à faire sinon attendre, en plissant éternellement les yeux vers l'horizon de la mer étincelante.

X ~ HOSPITALITÉ, SELON JULIUS MARSTON

Hoo--oo--rah ; et elle remonte ! Hoo--oo--rah ! et elle remonte ! Tôt le matin. Que ferons-nous d'un marin effronté ? Mettez-le dans la chaloupe et faites-le écoper ! Tôt le ma--tin ! --Vieux chant de manœuvre.

Mayo vit la voile en premier. Elle venait du large, très petite et lointaine. Il la désigna d'un cri.

« Qu'en dites-vous, monsieur ? » demanda le capitaine Candage. « Vos yeux sont plus jeunes que les miens. »

« Je suppose que c'est un pêcheur qui rentre des bancs de Cashes. Il semble gîter fortement, ce qui prouve qu'il y a une bonne brise au large. Il devrait s'approcher assez près pour nous voir, à en juger par son cap. »

Cette petite voile, découpée sur le ciel, était une chose de plus à observer, à commenter et à attendre, et ils en oublièrent presque qu'ils avaient faim, soif et la peau brûlée par le soleil.

Cependant, le capitaine Mayo gardait son regard fixé avec le plus de constance sur l'horizon côté terre. Il ne révéla aucune de ses pensées, car il ne voulait pas susciter de faux espoirs. Néanmoins, il était fermement convaincu que, quels que soient les sentiments de Julius Marston à l'égard de son récent capitaine, le second et le mécanicien à bord de l'Olenia étaient des amis loyaux qui useraient de toute leur influence auprès du propriétaire pour le pousser à venir chercher l'homme qui avait disparu.

Le fait qu'un bateau à moteur soit sorti en trombe de Saturday Cove à la poursuite de la goélette suggérait que le second McGaw s'était douté de ce qui était arrivé, et ne draguait pas le fond de la crique à la recherche d'un noyé.

Mayo avait tout le loisir de réfléchir à la question, et il laissa l'espoir épicer ses suppositions. Il connaissait les traits de caractère du second McGaw et décida que le yacht lèverait l'ancre tôt, irait renifler dans quelques ports voisins où une goélette malmenée par la tempête aurait pu se réfugier, puis poursuivrait sa route en mer, suivant la trajectoire probable d'un navire pris dans ce noroît. Le second McGaw était un homme de mer qui comprenait comment assembler les faits entre eux. Il possédait une juste dose d'imagination maritime et n'était pas du genre à abandonner un camarade, même s'il devait employer un langage ferme pour convaincre un propriétaire. Par conséquent, Mayo scrutait la côte bleue, nourrissant son espoir. Il se demandait si le second McGaw aurait le courage de glisser un mot d'encouragement à Alma Marston si celle-ci posait des questions.

Mayo fut plus exalté qu'étonné lorsqu'il aperçut une traînée de fumée terne et put déterminer que l'embarcation qui crachait cette fumée se dirigeait vers le large, et ne longeait pas la côte.

« C'est un pêcheur, aucun doute, et il est obligé de passer assez près pour nous distinguer », déclara le capitaine Candage, le regard fixé vers le sud.

« Mais voici un autre lascar qui va nous atteindre avant lui », annonça gaiement le capitaine Mayo.

« Et qu'est-ce que vous en dites ? » demanda le capitaine, clignant des yeux vers la fumée lointaine.

« Un yacht, probablement. »

« Hein ? Un yacht ! Si c'est le cas, ils vont très probablement nous passer sous le nez. Ils vont croire qu'on fait un pique-nique de pêche, tout au plus. C'est à peu près tout ce que connaissent ces gens-là. »

La jeune fille lança à son père un regard de protestation, mais Mayo lui sourit.

« Je pense que celui-ci est différent, monsieur. Si je ne me trompe pas, c'est le yacht Olenia et il est à ma recherche. Le second McGaw est l'un des meilleurs pour deviner. »

Un quart d'heure plus tard, il fut en mesure de leur assurer que le navire qui approchait était bien l'Olenia.

« Bon vieux second McGaw ! » s'écria-t-il, transporté de joie. Dans son ravissement, il aurait voulu pouvoir faire d'eux ses confidents, leur dire qui l'attendait à bord de ce yacht, leur faire comprendre quelle merveilleuse chance était la sienne.

Au bout d'un moment — ce long moment que même un yacht rapide semble mettre à couvrir la distance pour secourir ceux qui sont dans l'angoisse — le sifflet de l'Olenia retentit, rauque, pour leur assurer qu'ils avaient été vus.

« Tout le plaisir est pour moi, second McGaw ! » étrangla le capitaine Mayo, en faisant tournoyer sa casquette.

« Puisque les choses se sont terminées ainsi, je suis vraiment heureux pour vous, capitaine Mayo », déclara Candage. « Je ne suis pas du genre à couvrir un homme de remerciements... »

« Je ne veux pas de remerciements, monsieur. Nous avons travaillé ensemble pour sauver nos vies. »

« Alors, j'espère qu'il n'y aura pas de rancune de part et d'autre. J'ai perdu ma goélette par ma maudite folie. Alors je vais vous dire adieu et... »

« Adieu ? » demanda Mayo, montrant son étonnement. « Pourquoi me dites-vous adieu maintenant ? »

« Parce que vous allez monter à bord de votre yacht. »

« Vous allez tous y monter aussi. »

« Ce n'est pas pour de pauvres créatures comme nous d'aller importuner... »

« Écoutez, capitaine Candage, je suis le capitaine de ce yacht, et je dis que vous allez monter à bord et rester jusqu'à ce que je puisse vous débarquer dans le port le plus proche. »

« J'aimerais tout autant attendre ce pêcheur, monsieur. Je me sentirai plus chez moi à son bord. »

« Vous devriez penser à l'état de votre fille d'abord, capitaine Candage. Elle a besoin de quelques réconforts immédiatement, et vous ne les trouverez pas à bord d'un pêcheur. »

Il se tourna vers la jeune fille qui était assise sur la quille, silencieuse, le regard perdu au large. Elle semblait montrer un étrange manque d'intérêt pour le yacht. Son joli visage n'exprimait aucune émotion, mais elle formait une silhouette tristement pathétique, assise là. Le visage de Mayo montrait bien plus d'inquiétude qu'elle n'en exprimait lorsqu'elle se retourna au son de sa voix pour le regarder. Une couleur monta aux joues du capitaine ; il y avait de l'embarras dans ses yeux, une étrange hésitation dans sa voix.

« Il y a une jeune dame... il y a plusieurs jeunes dames... mais il y a la fille de M. Marston ! » balbutia-t-il. « Elle est sur le yacht. Je... je sais qu'elle fera tout ce qu'elle peut pour vous. Elle sera bonne avec vous ! » Ses yeux tombèrent sous son regard franc et assez narquois.

« Elle pourrait ne pas avoir envie d'être dérangée par une telle épave. »

« Je peux répondre pour elle ! » cria-t-il avec empressement. Il était maintenant encore plus troublé par le coup d'œil qu'elle lui lança. Il avait lu que les femmes avaient l'intuition des affaires de cœur.

« Je suis tout à fait certaine que vous le pouvez, capitaine Mayo », l'assura-t-elle, pudiquement. « Et je vous suis reconnaissante. Mais peut-être serions-nous mieux à bord de cet autre navire... mon père et nous autres. »

« J'insiste », dit-il, mais il n'osa pas croiser ses yeux inquisiteurs. « J'insiste ! » répéta-t-il, reprenant le ton décisif qu'il avait montré auparavant à bord du Polly.

L'Olenia, ralentissant, était arrivée tout près, et ses hélices en remous la stoppèrent net. Son équipage fit descendre une embarcation depuis les bossoirs de bâbord. Tandis qu'elle roulait sur la houle, ses bastingages en laiton captèrent la lumière du soleil en longs éclats qui aveuglèrent littéralement les yeux creux des naufragés. La toile blanche de la passerelle et des auvents brillait d'une pureté neigeuse. Elle était si proche que Dolph huma les parfums savoureux provenant de sa cuisine et commença à sentir l'humidité aux coins de sa bouche.

Ceux qui attendaient sur la carcasse couverte de bernacles du Polly, faibles de faim, souillés par l'eau salée, débraillés et totalement misérables après une nuit de labeur et de veille, se sentirent comme des mendiants aux portes d'un palais en examinant son immaculée apparence.

Une sorte d'opulence insolente semblait s'en dégager. Mayo, bien qu'il en fût le capitaine, ressentit cette suggestion d'insolence plus vivement que ses compagnons, car il avait eu une expérience amère et récente des humeurs de Julius Marston.

Il ne trouva pas Marston digne d'être contemplé ; le magnat des transports arpentait le passavant avec une foulée manifestement impatiente. Tout près de la coupée se tenait Alma Marston, impeccable dans son pantalon de toile blanche. Chaque fois que son père lui tournait le dos, elle tendait ses mains jointes vers son amant avec un geste furtif.

Polly Candage observait cette démonstration avec un intérêt franc, et jetait occasionnellement des coups d'œil dérobés vers le visage de l'homme qui se tenait à côté d'elle sur la coque de la goélette ; il était totalement absorbé par son examen de l'autre jeune fille.

Le second McGaw lui-même était à la barre de l'embarcation. Son visage honnête était marqué par l'émotion, et il commença à parler avant même que les rameurs n'aient accosté la carcasse retournée.

« Je n'ai pas fermé l'œil, capitaine Mayo. Je suis resté debout toute la nuit, à essayer de comprendre. J'ai failli abandonner toute idée que vous étiez à bord de la goélette. Vous n'avez pas hélé le bateau que nous avons envoyé. »

« J'ai essayé de le faire ; peut-être ne pouviez-vous pas m'entendre. »

Le visage du capitaine Candage exprimait la gratitude et le soulagement.

« Ce matin, j'ai essayé Lumbo et deux autres abris, puis j'ai suivi la piste de la tempête. »

Mayo descendit prudemment le long du bouchain et serra la main du second. « Je vous cherchais, M. McGaw. Je sais quel genre d'homme vous êtes. »

McGaw, tenant toujours la main du capitaine, parla à voix plus basse. « J'ai eu un mal de chien avec le proprio, monsieur. Il était convaincu que vous aviez déserté. »

« Je craignais qu'il ne pense quelque chose du genre. »

Le second montra un étonnement franc. « Vous craigniez quoi ? Mais, monsieur, je voulais lui dire qu'il était fou d'avoir de telles idées à votre sujet ! Oui, monsieur, j'ai failli le lui dire ! Je l'aurais fait si je n'avais pas voulu rester calme et humble pendant que je discutais avec lui pour essayer de le convaincre de me donner la permission de chercher ! »

« Nous avons passé un moment terrible, M. McGaw », déclara Mayo, évitant la curiosité du second. « Je vais faire monter ces gens à bord et les mettre à terre. »

« Oui, monsieur, bien sûr. »

Tous deux restèrent main dans la main et maintinrent l'embarcation près de l'épave jusqu'à ce que les passagers embarquent. Lorsqu'ils atteignirent le pied des marches de l'Olenia, le capitaine Mayo fit passer ses invités devant lui.

Marston fit une pause dans sa marche et fronça les sourcils, et les gens sur le pont arrière se pressèrent au bastingage, montrant un vif intérêt.

Le capitaine Mayo échangea un long regard avec Alma Marston lorsqu'il monta les marches. L'amour, la pitié et la bienvenue étaient dans ses yeux. Son visage révélait ses émotions vives ; elle était à bout de nerfs, défaite, à moitié folle après une nuit passée avec ses peurs. Lorsqu'il fut à sa portée, la prudence fut déchirée comme un voile par un coup de vent. L'impulsion l'avait toujours gouvernée ; elle y céda alors.

« Je m'en fiche », sanglota-t-elle. « Je vous aime. Ils feraient aussi bien de le savoir ! »

Avant qu'il ne comprenne ses intentions ou ne puisse empêcher sa témérité, elle passa ses bras autour de son cou et l'embrassa à plusieurs reprises.

Marston resta planté sur place comme un homme frappé de paralysie ; son cigare tomba de sa bouche ouverte. Cette démonstration sous son propre nez, avec ses invités et tout l'équipage de son yacht en spectateurs, le stupéfia littéralement.

« Si vous étiez mort, je serais morte ! » gémit-elle.

Puis son père se rua vers elle, bousculant l'étonné Beveridge sur son passage.

Le capitaine Mayo décrocha doucement les bras de la jeune fille frénétique de son cou et s'avança, se plaçant entre le père et la fille. Il ne réfléchissait pas sensément à l'affaire ; il était poussé par une impulsion instinctive de la protéger.

Mayo n'avait aucun mot prêt à la pointe de sa langue, et les anathèmes de Marston étaient étouffés et incohérents. L'acte téméraire de la jeune fille avait fait basculer la possession de soi, saine et masculine, de l'un comme de l'autre. Le capitaine était trop bouleversé pour comprendre toute l'énormité de son geste en montant la garde auprès de la fille de Julius Marston, comme si elle avait besoin de protection sur le pont arrière de son père. Il ne bougea pas d'un côté du passavant lorsque Marston fit un geste impatient.

« Je veux dire que je suis entièrement responsable, monsieur », balbutia-t-il. « J'espère que vous fermerez les yeux sur... »

« Vous permettez-vous de discuter de la folie de ma fille avec moi ? » Il remarqua que les marins se préparaient à hisser l'embarcation vers les bossoirs. « Remettez ce bateau à l'eau ! » hurla-t-il. Il y avait un râle désagréable dans sa voix, et pendant un instant, il sembla qu'il allait perdre le contrôle de lui-même. Puis il mit un frein à son tempérament et à sa langue, bien que son visage fût d'une pâleur mortelle et ses yeux durs comme du marbre. La résolution de mettre fin à toute autre exhibition dans cette affaire incroyable domina sa honte courroucée.

« Si vous vouliez bien nous déposer à terre... » plaida Mayo.

« Retournez dans ce bateau, vous et votre clique, quelle qu'elle soit ! »

« M. Marston, cette jeune femme a besoin de... »

« Montez dans ce bateau, ou je vous fais tous jeter par-dessus bord ! » Le propriétaire parla à voix basse, mais sa détermination furieuse était manifeste.

« Nous partirons sans être jetés, monsieur. Voulez-vous nous faire déposer à bord de ce pêcheur ? » Il désigna la petite goélette qui était presque à portée de voix.

« Foutez-moi le camp ! Peu m'importe où vous allez ! » Il bouscula Mayo, saisit le bras de sa fille et l'entraîna vers l'arrière.

Elle semblait avoir épuisé toute sa détermination dans son éclat sensationnel.

Le capitaine croisa son regard suppliant lorsqu'elle se tourna pour partir. « C'est pour le mieux », déclara-t-il vaillamment. « Je vais réparer tout ça ! »

Les naufragés pathétiques du Polly formèrent un petit groupe à la coupée, se tenant près du bastingage comme s'ils craignaient de poser le pied sur le pont blanc. Le second McGaw intercepta Mayo alors qu'il s'apprêtait à les rejoindre.

« Est-ce que je ne ferais pas mieux d'étirer un peu la section deux de la loi sur les collisions et de l'effrayer avec la perspective d'une amende de mille dollars ? » demanda le second, avec empressement. « Dieu, capitaine Mayo, je suis si faible que je peux à peine tenir debout ! Qui l'aurait cru ? »

« Nous allons monter à bord de la goélette, M. McGaw. C'est notre place. »

« Peut-être, mais je parlerai si vous me donnez le mot, et je l'obligerai à vous mettre à terre... même si je pars avec vous ? »

« Gardez votre poste, monsieur. Voulez-vous récupérer mes quelques petites affaires dans ma cabine et me les apporter, M. McGaw ? Je ferais mieux de rester ici sur le pont avec mes amis. » Il insista sur le dernier mot, et le capitaine Candage lui lança un regard reconnaissant. « Je suis désolé, les gars ! Je ne peux rien dire de plus ! » Le capitaine Mayo ne se permit aucun autre commentaire sur la situation mélancolique. Les autres restèrent silencieux ; l'affaire dépassait leur entendement ; ils n'avaient aucun mot pour convenir à la situation. Polly Candage resta à regarder la mer. Il avait espéré qu'elle lui donnerait au moins un regard de sympathie compréhensive. Mais elle ne le fit pas, même lorsqu'il l'aida à descendre les marches vers l'embarcation.

Le second McGaw vint avec le sac et les effets du capitaine, et reçut aussitôt des ordres du propriétaire depuis le pont arrière.

« Allez à la passerelle et hélez cette goélette. Dites-lui que nous faisons route pour New York et que nous ne pouvons pas être importunés par ces personnes ! »

M. McGaw serra la main de Mayo en guise d'adieu, puis il se hâta de remplir sa mission. Son message, amplifié par le porte-voix, résonna au-dessus de leurs têtes alors que l'embarcation était en route.

« À vos ordres, monsieur ! » répondit le patron-pêcheur, d'une voix tonitruante. « Ravi d'aider des marins en difficulté. »

« Et ça vous montre... » lâcha le capitaine Candage, avant de couper court au milieu de son éclat lorsque sa fille enfonça un poing significatif dans ses côtes.

Le capitaine Mayo tourna la tête une fois alors que l'embarcation se hâtait vers la goélette. Mais il n'y avait aucune femme en vue sur le pont du yacht. Il y eut un battement de blanc instantané à un hublot de cabine, mais il ne sut dire s'il s'agissait d'un mouchoir ou du pan d'un rideau agité par le vent. Il se détourna résolument et ne regarda plus en arrière. Honte, misère, désespoir... il ne savait quelle émotion le poignardait le plus vivement. Les rameurs de l'embarcation levaient les yeux vers le haut avec innocence tout en ramuant, mais il percevait qu'ils cachaient des sourires. Son humiliation, sous cette forme stupéfiante, deviendrait la risée du gaillard d'avant. Par sa faute, ses nouveaux amis avaient été soumis à l'insulte. Il sentit qu'il comprenait ce que signifiait le silence de Polly Candage.

L'instant suivant, il sentit la pression d'une petite main sur le poing qu'il serrait sur son genou.

« Pauvre garçon ! » murmura-t-elle. « Je comprends ! Tout finira par s'arranger si vous ne perdez pas courage. »

Mais elle ne le regardait pas lorsqu'il lui jeta un rapide coup d'œil latéral.

Le pêcheur était venu face au vent, se balançant sur la longue houle, les voiles sales battant, les flancs tachés de sel plongeant et brillant de reflets humides à chaque roulis. Ses hommes installaient une échelle le long du bord.

« Je veux dire, pendant que nous sommes ici ensemble et qu'il est encore temps de le dire », annonça le capitaine Candage, « que nous sommes tous, sans exception, grandement obligés pour cette invitation que vous nous avez faite de monter à bord du yacht, monsieur, et nous savons tous que si... eh bien, si les choses avaient été différentes de ce qu'elles étaient, vous nous auriez reçus convenablement. Et ce que je pourrais dire sur les yachts et le genre de bestioles qui les possèdent, je ne le dirai pas. »

« Tu t'améliores de jour en jour, père », observa Polly Candage, sèchement.

« N'empêche, j'ai mes propres idées sur le sujet. Mais là n'est pas la question. Vous êtes un enfant du pays et je suis un enfant du pays, et je veux que vous regardiez simplement ce visage penché au-dessus du bastingage sous le vent, là-bas, et que vous disiez ensuite que maintenant, nous savons que nous sommes parmi de vrais amis. »

C'était un visage rubicond et accueillant sous le bord d'un chapeau de suroit en toile cirée noire et rouillée, et l'homme était manifestement le patron. De temps à autre, il agitait son bras de manière encourageante.

« Bienvenue à bord du Reuben and Esther », cria-t-il lorsque l'embarcation se balança au pied de l'échelle. « Quelle est cette goélette, là-bas ? »

« La pauvre vieille Polly », déclara le patron, le premier à monter à l'échelle. Dans sa hâte de saluer le patron-pêcheur, il laissa sa fille aux soins du capitaine Mayo.

« C'est dommage... vraiment dommage ! » gloussa le pêcheur, une pleine mesure de sympathie dans son attitude. « Elle était vieille, mais elle était vaillante, monsieur ! »

« Et voici une autre pauvre Polly », déclara le capitaine Candage. « J'ai été assez fou pour l'arracher à un foyer douillet pour une virée en mer. »

Le patron fit un salut de la tête. « Faites comme chez vous, mademoiselle. Descendez. La maison est à vous ! »

Puis la goélette s'éloigna en louvoyant vers la côte, et l'insolent yacht s'en alla au loin sur les vagues miroitantes.

Mayo serra la main du pêcheur plein de sollicitude d'une manière assez rêveuse et indifférente. Il se rendit compte qu'il était faible de faim, mais il refusa de manger. La fatigue et le chagrin exigeaient leur dû de manière plus impérieuse que la faim. Il s'allongea au soleil dans le couloir sous le vent, posa sa tête sur ses bras croisés, et un sommeil béni effaça ses pensées amères.

XI ~ UNE VOIX VENUE DE HUE AND CRY

Mais quand l'argent est tout parti et dépensé, Et qu'il n'y a rien à emprunter ni rien à prêter, Arrive le vieux grincheux avec un froncement de sourcils, Disant : « Lève-toi, Jack, laisse John s'asseoir. » Car c'est maintenant que nous cinglons au large, Hourra, nous cinglons au large ! -- Chanson du Chien et de la Cloche.

Le capitaine Mayo, lorsqu'il se réveilla, comprit rapidement que l'hospitalité à bord du Reuben and Esther avait des yeux vigilants. Alors qu'il massait ses membres engourdis pour en réveiller la sensation, assis là dans le couloir, le cuisinier arriva en traînant une cafetière chaude et une assiette chargée de nourriture.

« J'ai pensé que vous préféreriez manger ici plutôt que dans la cabine. La demoiselle dort dans la maison », chuchota le cuisinier.

Le capitaine Candage vint trouver Mayo pendant que ce dernier mangeait et s'assit sur le pont. La morosité s'était emparée du maître de la goélette. « Je ne veux pas vous ennuyer avec mes problèmes, étant donné que vous avez déjà largement les vôtres, monsieur. Mais j'ai besoin d'un petit conseil. J'ai perdu une goélette qui était ma maison depuis que j'étais assez grand pour jeter un sac de marin par-dessus le bastingage, et pas un centime d'assurance. L'assurance aurait englouti tous mes profits. Que pensez-vous de mes chances de gagner un dollar en plus en louant un remorqueur pour tenter de la récupérer ? »

« D'après ce que je sais, vos chances seraient maigres, monsieur. Les réclamations, dans de tels cas, engloutissent généralement toute la valeur de l'embarcation. De plus, vous pourriez trouver ces plaisanciers sur votre dos pour des dommages et intérêts, à condition que vous l'ameniez là où elle pourra être saisie. »

« Ça ne m'étonnerait pas d'un pouce », admit le capitaine Candage. « Plus certains ont, plus ils essaient d'en obtenir. »

« Je regardais sa coque pendant que nous étions assis là, et il faut bien avouer que ses années ont laissé des traces. »

« Je déteste la laisser partir. »

« C'est naturel, monsieur. Mais j'ai l'idée qu'elle sera signalée comme un danger pour la navigation, et qu'un cotre des garde-côtes la fera sauter avant que vous n'ayez pu vous organiser pour votre sauvetage. »

« Quand un homme est à terre, tout le monde lui saute dessus. »

« Je peux être d'accord avec vous là-dessus », affirma le capitaine Mayo, tristement.

« Elle a montré du cran, cette fille », risqua Candage, examinant l'autre homme sous ses sourcils gris.

« Je dois vous demander de baisser pavillon sur ce sujet, monsieur », trancha Mayo, avec la franchise du marin.

« Je disais ça en compliment. Bien souvent, les filles ont plus de cran qu'on ne le croit. On pense que ce ne sont que des filles, et puis on découvre que ce sont des héroïnes ! Je pensais avoir du cran, mais ma propre Polly m'a fait honte. Je viens de la regarder, elle dort dans la couchette du capitaine Sinnett. Ça m'a mis les larmes aux yeux, monsieur, de songer à ce qu'elle a enduré à cause de ma maudite stupidité. Bien sûr, vous n'êtes pas au courant. Mais la confession est bonne pour un homme, et je vais avouer. Je l'ai emmenée avec moi pour l'éloigner d'un type qui lui fait la cour. »

Mayo n'offrit aucun commentaire. Il voulait conseiller au patron de garder le silence sur ce sujet, lui aussi.

« Je ne dis pas qu'il n'est pas assez bien pour elle. Peut-être qu'il l'est. Mais je n'avais pas réalisé qu'elle avait grandi. Quand j'ai découvert qu'on lui faisait la cour, c'était comme percuter un rocher dans un chenal. Vous êtes jeune, vous voyez pas mal de choses et vous connaissez les agissements des jeunes gens. Quel est votre conseil ? »

« Je ne connais rien aux circonstances, monsieur. »

« Mais en général », insista le capitaine Candage. « Je veux faire ce qui est juste. Il n'y en a pas beaucoup à qui je peux me résoudre à demander. Je suis un pauvre vieux fou, j'en ai peur. Ne voudriez-vous pas m'aider un peu, capitaine Mayo ? J'ai vraiment besoin d'un conseil. » Ses mains rugueuses tremblaient sur ses genoux.

« Si le jeune homme est digne, s'il est du bon genre », répondit Mayo, d'un ton plus doux, « je pense que vous faites une grave erreur en intervenant. »

« Je vais aller examiner ce jeune homme, le ré-expertiser, comme vous diriez », déclara le patron après un moment de réflexion.

« Je ne connais pas très bien votre fille, monsieur, mais j'ai une grande foi en son jugement. Si j'étais vous, je la laisserais choisir son propre mari. »

« Merci pour ce conseil. Je sais qu'il vient d'un homme qui a montré qu'il sait exactement quoi faire dans les situations d'urgence. J'ai changé d'avis sur le fait qu'elle soit courtisée, monsieur. »

« L'amour honnête n'est pas une question d'argent, capitaine Candage. Beaucoup de bonnes filles sont ruinées par... » Il parlait avec amertume et se reprit. « Où le capitaine Sinnett compte-t-il nous débarquer ? »

« Maquoit. Il va porter son poisson au grand marché. Mais il a dit qu'il nous débarquerait n'importe où, alors j'ai dit Maquoit. Autant être là qu'ailleurs en attendant de savoir ce que je vais faire. »

« Il en va de même pour moi, je suppose. Je ne me sens pas d'aller en ville tout de suite. »

Le capitaine Sinnett arriva en se dandinant dans le couloir, et lorsque Mayo commença à le remercier pour la peine qu'il se donnait, il leva en signe de protestation amicale une main qui ressemblait, par son envergure, à une morue séchée.

« Peine ! Ce n'est pas de la peine. J'allais faire escale à Maquoit pour prendre de la glace, de toute façon. Je connais mes manières, même si ces types en yacht ne les connaissaient pas. »

Le capitaine Candage garda une attitude innocente sous le regard de Mayo.

« Vous m'avez manqué sur les bancs de pêche, je ne savais pas que vous étiez passé sur un yacht, monsieur », poursuivit le capitaine Sinnett. « J'espère vous revoir bientôt dans le métier de pêcheur ; enfin, si vous ne rejoignez pas l'un de ces chalutiers qui accrochent le fond de l'Atlantique et gâchent tout pour nous autres. »

« Je suis d'accord avec vous au sujet du chalutier ; c'est pour ça que j'ai quitté. Et quant au yachting, je crois que je vais chercher un travail de vrai marin, monsieur ! »

« Faites donc ! Vous serez plus content », répondit l'autre, avec une pointe de sous-entendu.

Mayo savait que son secret avait été exposé, mais il n'avait aucun goût pour une discussion avec le capitaine Candage au sujet de sa loquacité. Il finit son café et alla à l'avant où les pêcheurs rangeaient les lignes de fond dans les bacs.

Le pêcheur fit escale à Maquoit tard dans l'après-midi, et fut amarré à son poste au quai de la glacière.

Les naufragés débarquèrent.

Maquoit était un hameau éparpillé au fond d'une crique qui entaillait la côte.

Le capitaine Candage, un habitué des lieux, qui connaissait chaque trou le long du rivage où l'on pouvait trouver refuge contre les intempéries, mena son groupe à travers le village avec confiance.

« Il y a une veuve ici qui nous logera pour le temps qu'on voudra rester, et elle sera heureuse de l'argent. J'ai connu son mari dans le commerce du cabotage. J'aime bien arriver dans un endroit comme celui-ci qui n'a pas été gâché par ces maudits vacanciers et les prix qu'ils sont prêts à payer », confia-t-il à Mayo. Il exhiba sournoisement un portefeuille rempli de billets. « Je ne suis pas fauché, mais ça n'a pas de sens de payer plus de cinq dollars par semaine pour la nourriture et le lit. Elle gagnera bien sa vie avec nous à ce prix-là. Laissez-moi juste faire la négociation. »

La veuve se révéla être une âme charitable qui, dans le premier élan de sa nature compatissante, refusa résolument d'envisager le moindre paiement.

« Vous avez fait naufrage, et le corps de mon pauvre mari ne reposerait pas en paix, où qu'il soit dans l'océan Atlantique, si je prenais de l'argent à des gens qui ont fait naufrage. »

Cependant, à la fin, le capitaine Candage réussit à la faire monter de trois à cinq dollars par semaine, et elle prit Polly Candage dans son cœur et dans la meilleure chambre.

Le capitaine Mayo revint pour le souper après une promenade mélancolique dans le village. Le patron Candage patrouillait devant la maison de la veuve et affichait une plus grande gaieté.

« C'est la providence de Dieu et votre cran qui nous ont sauvés, monsieur. Je suis sorti de mon état d'engourdissement et je réalise tout maintenant. Quels sont vos projets ? »

« Je ne semble pas être capable d'en faire pour l'instant. »

« Je vais rester ici quelque temps, et je garderai Dolph et Otie avec moi. Nous serons là sur la côte où nous pourrons entendre parler de quelque chose à saisir. Dès que Polly sera remise, je la laisserai rentrer chez sa tante. Mais bien sûr, traîner ici ne vous offre aucun attrait, monsieur. Vous cherchez un gibier plus gros que nous. »

« J'ai presque pris la décision de partir demain par la diligence. J'irai quelque part. »

La veuve tapota ses articulations contre la vitre d'une fenêtre proche. « À table ! » annonça-t-elle. « Dépêchez-vous pendant que c'est chaud ! »

« Je fais toujours mes meilleures réflexions le ventre plein », dit le capitaine Candage. « Et je sens l'odeur des biscuits à la crème de tartre et je l'ai vue équeuter des fraises des champs. Mieux vaut voir le bon côté des choses avec moi, capitaine Mayo. »

Le capitaine Mayo ne parvint à trouver aucun côté positif en remuant ses affaires dans son esprit. Il n'avait qu'une maigre réserve d'argent. Il avait utilisé ses modestes gains pour régler les dettes de la famille. Les perspectives d'emploi étaient vagues ; il ne pouvait pas estimer à quel point l'hostilité de Julius Marston pourrait bloquer ses efforts, si tant est que le magnat prenne la peine de s'abaisser à se mêler des affaires d'une personne aussi insignifiante. Sa pauvre petite romance avec Alma Marston avait été laissée dans un état déplorable. Il ne parla pas à table, et la nourriture saine de la veuve était comme de la cendre dans sa bouche. Il sortit, s'assit sur le porche du cottage de la veuve, regarda le coucher du soleil et ne vit dans ses teintes roses rien qui puisse lui donner du courage pour son propre avenir.

Polly Candage vint timidement s'asseoir à côté de lui. « Père dit que vous pensez partir demain ! »

« Il n'y a rien pour moi ici. »

« Probablement pas. »

Un long silence suivit.

« Je suppose que vous ne vous souciez pas que je vous parle, capitaine Mayo ? »

« Je vous écouterai avec reconnaissance, n'importe quand. »

« Je ne suis qu'une fille de la campagne. Je ne sais pas comment le dire, comment vous dire que je suis tellement désolée pour vous ! »

« Cette petite pression sur ma main, aujourd'hui, c'était mieux que des mots. »

« C'est tout ce à quoi je peux penser, votre malheur. »

« Ça me touche parce que je sais que vous avez assez de chagrin vous-même. »

« Du chagrin ! » Elle ouvrit de grands yeux.

« Peut-être n'est-ce pas mon affaire d'en parler », répondit-il, avec un certain embarras.

« Et pourtant, j'ai été assez audacieuse pour vous parler ! »

Il y avait une pointe de reproche dans sa voix, et il risqua donc : « Votre père m'a dit... J'ai essayé de l'en empêcher, mais il a continué et a dit... Eh bien, je comprends ! Mais j'ai une consolation pour vous et je vais parler franchement. Il dit qu'il va vous permettre d'épouser votre jeune homme. »

« A-t-il osé discuter de ces questions avec vous ? »

« Il a insisté pour le faire, pour demander mon conseil. Alors j'ai conseillé de manière à vous aider. Je suis heureux, pour vous, qu'il revienne à la raison. »

« Je vous remercie de votre aide », dit-elle, froidement.

« Bien sûr, ce n'est pas mes affaires. Je suis désolé qu'il me l'ait dit. Mais je vous souhaite tout le bonheur possible. »

Elle se leva comme pour partir. Puis elle tapa du pied et se rassit. « Mon père devrait être muselé ! »

Elle réalisa qu'il pourrait mal interpréter son indignation, car il dit : « J'ai honte parce que je me suis mêlé de vos affaires. Mais d'après ce que vous avez vu aujourd'hui dans mon cas, j'ai senti que je devais aider les autres qui sont dans le même pétrin. »

« Mais mon père a mal compris mon... » Elle s'interrompit dans une grande confusion, ne comprenant pas le regard étrange qu'il lui lançait. « Je... je suis heureuse que mon père revienne à la raison et me permette de... de... épouser le jeune homme », balbutia-t-elle. « Et maintenant, je pense que je peux me permettre de dire que j'espère que vous aurez la fille que vous aimez, un jour. Voudriez-vous que je vous parle d'elle, à quel point je la trouve chère et jolie ? »

« Non, ça fait mal ! Mais je veux que vous sachiez, Mlle Candage, que je ne suis pas là pour chasser la fortune. Je l'aime pour elle-même, juste elle-même, rien de plus ! »

« Je sais qu'il doit en être ainsi. »

« Et je sais qu'un jeune homme que vous choisiriez est digne de vous. J'ai dit à votre père... »

« Peu importe. Ça fait mal, aussi ! Nous comprenons tous les deux. Restons-en là ! »

Après la déclaration de cette trêve, ils furent franchement à l'aise et commencèrent à bavarder avec une amicale liberté. Le crépuscule vint s'assombrir vers l'ouest, l'étoile du soir laissa couler une lumière d'argent.

« C'est un endroit paisible ici », suggéra-t-elle. « Tout le monde semble être content. »

« Le contentement, dans une routine, c'est peut-être la meilleure façon de passer cette vie, après tout. »

« Mais si vous étiez dans la routine, capitaine Mayo, vous pourriez découvrir que le contentement n'accepterait pas de venir vivre avec vous. »

« Probablement pas ! Il faudrait que je sois né pour la vie d'ici, comme ce gars qui monte la colline. Vous voyez bien qu'il ne s'inquiète pas pour lui-même ni pour le monde extérieur. »

L'homme marchait lourdement dans ses bottes en caoutchouc ; une vieille casquette était de travers sur sa tête, la visière rabattue sur une oreille. Il dressa l'autre oreille au son des voix sur le porche et flâna jusqu'à s'asseoir sur le bord du perron. Le capitaine Mayo et la jeune fille, habitués à la douce indifférence aux formalités dans les quartiers ruraux, acceptèrent cette interruption sans surprise ni protestation.

« C'est pas une mauvaise nuit, pour une nuit », déclara l'arrivant.

« C'est une belle nuit », dit Polly Candage.

« Je suppose que ça vous semble ainsi, après ce que vous avez traversé. J'ai écouté votre père raconter l'histoire au magasin. »

Ils ne répondirent pas, ayant leurs propres idées sur la loquacité du capitaine Candage.

L'arrivant sortit une prise de tabac de sa poche, en mordit un morceau et commença à mâcher lentement. « Ce monde est plein de problèmes », observa-t-il.

« Il semble l'être », convint le capitaine Mayo.

« Ceux qui sont à terre se font encore plus rabaisser. »

« Vrai aussi, dans bien des cas. »

« Prenez votre cas ! C'est mauvais. Mais le nôtre est pire ! » L'arrivant montra la masse sombre d'une petite île que la crique tenait entre les mâchoires hardies de son promontoire. « Le vieux monsieur qui a nommé cette île Hue and Cry devait avoir reniflé l'avenir pour savoir ce qui allait s'y passer un jour, et ce jour est arrivé ! » Il mâchonna, et son silence devint irritant.

« Eh bien, que s'est-il passé ? » demanda le capitaine.

« Ce n'est pas encore tout à fait arrivé, ça va arriver. »

Nouveau silence.

« Dites-nous ce qui va arriver, vous pouvez, non ? »

« Bien sûr que je peux, maintenant que vous me l'avez demandé. Je ne suis pas du genre à m'immiscer. Je ne suis pas du genre à faire des choses si on ne me le demande pas. Nous sommes dix-sept familles sur Hue and Cry et ils nous ont dit de partir. »

« Qui vous a dit ça ? »

« L'État ! De gros bonnets sont arrivés et ont dit que le gouverneur les envoyait, et ils ont montré des papiers et on doit partir. »

« Mais je connais Hue and Cry ! » protesta Mayo. « Vous vivez là depuis des années ! »

« Bien sûr ! Mon grand-père était l'un des premiers colons. La plupart d'entre nous qui vivons là avions des grands-pères qui ont installé l'endroit. Mais d'après ce qu'on nous dit, des héritiers ont trouvé des papiers qui disent qu'ils possèdent l'île. L'État a racheté les héritiers. Maintenant l'État dit de partir. Nous ne sommes que des squatteurs, dit l'État. »

« Mais, bon sang, l'homme, vous avez des droits de squatteurs après toutes ces années. Engagez un avocat. Combattez le cas ! »

« Nous ne sommes pas des combattants. On n'a pas d'argent, pas d'amis. On aurait pu combattre de simples héritiers, mais on ne peut pas combattre l'État, du moins, des pauvres types comme nous ne peuvent pas. »

« Où allez-vous ? »

« Eh bien, voilà le problème ! C'est ce qui m'a fait dire que ce monde est plein de problèmes. Vous voyez, nous avons accepté l'aide de la ville par le passé, on devait le faire ou mourir de faim l'hiver. Et nous avons eu de l'aide de l'État, aussi. Ils disent que ça fait de nous des indigents. Chaque ville des environs a signifié que nous ne pouvons pas nous installer là et acquérir le statut d'indigent. Hue and Cry n'a jamais été admis dans aucune ville. Les villes disent, puisque l'État nous a ordonné de partir, maintenant que l'État s'occupe de nous. »

« Et des hommes sont venus ici, représentant l'État ? »

« Vous pouvez parier qu'ils sont venus. »

« Que disent-ils ? »

« Ils disent de partir ! Mais ils ne nous laisseront pas nous installer sur la terre ferme. On dirait qu'ils voulaient qu'on parte en montgolfière. Mais on n'a pas de montgolfières. Il faut bouger, pourtant. »

« Je n'ai jamais entendu une chose pareille ! »

« Ni moi non plus », admit cet homme, avec une sorte d’engourdissement calme dû au découragement. « Mais ça n’a rien de surprenant. On n’entend jamais parler de rien sur Hue and Cry jusqu’à ce qu’ils viennent nous le dire. Pour ma part, je ne suis pas tellement inquiet. J’ai une péniche pour emmener ma femme et mes petits, et on continuera à creuser pour trouver des palourdes pour les chalutiers — soixante sous le seau, décoquillées, et on peut en creuser et en décoquiller un par jour, en s’y mettant tous. On ne mourra pas de faim. Mais je plains les pauvres bougres qui n’ont pas de péniche. On dirait qu’ils auraient besoin d’ailes. Moi, je ne m’en fais pas une miette, je vous le dis. J’avais la meilleure maison de l’île, et l’État m’a accordé cent cinquante dollars pour. J’estime être bien loti. »

Le ploutocrate de la malheureuse tribu de Hue and Cry se leva et s’étira avec un grognement satisfait.

« Si ce n’est pas une chose, c’est une autre », dit-il en s’éloignant. « On doit bien avoir notre compte d’ennuis, de toute façon, et ça pourrait tout aussi bien être ça que n’importe quoi d’autre. »

« Oh, c’est une chose affreuse qui arrive à ces gens ! » déclara la jeune fille. « Je dois dire qu’il prend cela avec calme. »

« Il est un assez bon échantillon de certaines de ces méduses humaines que j’ai trouvées cachées dans des coins perdus de cette côte », déclara le capitaine Mayo. « Il ne leur reste plus assez d’esprit ou de vigueur pour se battre pour leur propre protection. Mais cette affaire est presque incroyable. Il n’est pas possible que l’État soit derrière une telle chose ! Je vais trouver quelqu’un qui en sait plus long que cette machine à creuser des palourdes ! »

Un peu plus tard, un homme passa, les mains derrière le dos. Il fumait placidement un cigare et, bien que le crépuscule se fût accentué, Mayo put remarquer qu’il était vêtu avec certaines prétentions à l’élégance urbaine.

« Pardonnez-moi, monsieur », appela le jeune homme. « Mais savez-vous quelque chose sur le fond de cette affaire sur l’île de Hue and Cry ? »

« Je peux tout vous dire à ce sujet », déclara la personne interpellée. Il s’approcha et s’assit sur le rebord du porche. Il avait l’air d’un homme qui tuait le temps. « J’en suis responsable. »

« Pas d’expulser ces gens de l’île ? »

« Bien sûr ! C’est pour ça que je suis là. Je suis l’agent de l’État pour les affaires de paupérisme, agissant pour le gouverneur et le Conseil. »

« Vous dites que l’État est derrière tout ça ? » demanda Mayo, incrédule.

« Certainement ! C’est une question dont l’État a été obligé de s’occuper. L’État a racheté cette île aux vrais héritiers, a ordonné l’expulsion de ces squatters, et nous allons brûler leurs baraques et nettoyer le terrain. Bien entendu, nous accordons aux chefs de famille un peu d’argent pour leurs maisons, si on peut appeler ça des maisons. C’est en vertu de la loi réglementant les améliorations apportées par les squatters. Mais “améliorations” est un mot poli pour désigner les bâtiments sur cette île. Cela va nous coûter cher de nettoyer pour ce groupe new-yorkais qui a fait une offre à l’État — il va utiliser l’île pour une résidence d’été. »

Il secoua les cendres de son cigare et interrompit la réplique indignée de Mayo.

« Il fallait le faire, monsieur. Ils se sont mariés entre eux au point qu’une bonne partie des enfants sont des imbéciles. Les hommes cambriolent les maisons de vacances après le départ des propriétaires à l’automne. Ils volent tout ce qui n’est pas cloué sur le continent. Ils ont allumé de faux signaux en hiver et ont fait naufrager des caboteurs. Régulièrement, un journal de la ville écrit sur eux comme s’ils étaient des sauvages, et cela a donné une mauvaise réputation à l’État. Nous allons détruire ce nid. »

« Mais où iront-ils ? »

« Les fous à l’école d’État pour les handicapés mentaux, les infirmes à l’hospice. Ceux qui sont valides devront partir et travailler à quelque chose d’honnête. »

« Mais regardez ici, mon cher monsieur ! Ces pauvres diables partent avec un handicap trop lourd. Après trois générations sur cette île, ils ne savent pas comment gagner leur vie sur le continent. »

« C’est leur problème, pas celui de l’État ! L’État ne garantit pas de donner aux gens paresseux de quoi vivre. »

« Et pourquoi ne pas faire preuve d’un peu de bon sens dans le cas de telles personnes ? »

« Vous ne faites pas de cette affaire votre occupation, n’est-ce pas ? » demanda le commissaire avec aigreur.

« Non. »

« Mieux vaut ne pas le faire ; et vous feriez mieux de ne pas m’en dire trop ! » Il se leva et épousseta son pantalon. « J’ai enquêté pour le gouverneur et le Conseil, et ils agissent selon mes recommandations. Vous pourriez tout aussi bien conseiller de soigner et de chouchouter un nid de chenilles à queue brune — et nous dépensons de l’argent pour exterminer ces chenilles. Nous ne comptons pas encourager l’élevage de voleurs. Nous ne conservons pas des sites de ce genre le long de la côte pour que les gens de la ville en parlent et dénigrent l’État après leur retour chez eux. Cela nuit aux affaires de l’État ! » Il s’éloigna à grands pas.

Le capitaine Mayo fit les cent pas sur le porche et marmonna quelques opinions emphatiques concernant l’intelligence et les agissements des gouvernants.

« Vous voyez, je connais le genre de personnes qui vivent sur cette île, Miss Candage. J’ai vu d’autres cas le long de la côte. On les blâme pour ce qu’ils ignorent — et pour ce à quoi ils sont poussés. Des missionnaires amateurs les accablent dans un élan de générosité estivale avec tout un tas de bric-à-brac et leur font croire que le monde leur doit une vie. Les pauvres diables n’ont pas assez d’esprit pour voir plus loin. Quand l’hiver arrive, ils meurent de faim — et quand les enfants ont faim et froid, un homme est capable de s’attaquer à une entreprise plus dangereuse qu’une maison de vacances fermée pour l’hiver. Ensuite, arrive un type comme cet agent de l’État, qui s’enorgueillit d’être un homme d’affaires droit et sans favoritisme ! Il leur serre la vis ! Personne pour aider ces gens de manière réelle et juste. Je les plains ! »

« Je vis à la campagne et je sais à quel point les conseils municipaux sont insensibles dans de nombreux cas de paupérisme. Quand il s’agit d’économiser de l’argent pour les électeurs et d’avoir un bon bilan municipal, ils se soucient peu de la manière dont les pauvres s’en sortent. »

Mayo continua de patrouiller sur le porche. « Je suis dans un état d’esprit plutôt rebelle en ce moment, je suppose », admit-il. « Il me semble qu’un grand nombre de personnes, moi y compris, sont malmenées. Je suis à vif ! J’ai de la compassion pour les opprimés. » Il rit, mais il n’y avait aucune gaieté dans son ton. « Ce sont les petits enfants qui souffriront le plus dans cette affaire, Miss Candage », poursuivit-il. « Ils n’y sont pour rien — ils ne comprennent pas. »

« Et bien sûr, rien ne peut être fait. »

« Rien de sensé, j’en ai bien peur. » Il fit les cent pas pendant de longues minutes. « Vous voyez, ce n’est pas mon affaire », commenta-t-il lorsqu’il revint s’asseoir à côté d’elle.

« Je suppose qu’il n’y a pas un homme au monde pour s’avancer et dire un mot en leur faveur », dit doucement la jeune fille, exprimant ses pensées.

« Les mots ne signifieraient rien — avec la machinerie de l’État qui tourne si joyeusement en ce moment. Mais cette affaire éveille un peu ma curiosité, Miss Candage. C’est parce que je suis moi-même l’un des opprimés, je suppose. » Encore son rire sans joie. « J’avais l’intention de prendre la diligence demain matin, mais j’ai l’idée que je vais rester pour voir ce qui se passera quand ce monsieur qui représente notre grand et vieil État s’emploiera à disperser ces gens aux quatre vents. »

« J’espérais que vous resteriez, Capitaine Mayo. » Elle déclara cela avec un plaisir manifeste.

« Mais vous ne vous attendez pas à ce que je fasse quelque chose, bien sûr ! »

« Ce n’est pas ça. Voyez-vous, j’aimerais aller sur l’île et... et mon père est si étrange qu’il pourrait ne pas vouloir m’accompagner », expliqua-t-elle, essayant d’être terre-à-terre, son air montrant qu’elle regrettait son emportement.

« Je me porte volontaire, ici et maintenant. »

Elle se leva et lui tendit la main. « Je ne vous ai pas remercié de m’avoir sauvé la vie — de nous avoir tous sauvés, Capitaine Mayo. C’est une chose trop sacrée pour être profanée par des mots. Mais voici ma main — comme un ami — comme une sœur — non » — elle se tint droite et le regarda en plein visage à travers l’obscurité et resserra sa prise sur ses doigts — « comme un homme ! »

Il répondit à son étreinte sincère et relâcha sa main quand sa pression se relâcha. Cette soudaine ardeur, cette suggestion qu’elle désirait adopter une attitude d’homme à homme avec lui, sembla s’évanouir en elle avec le relâchement de ses doigts.

Elle lâcha un « Bonne nuit ! » tremblant. Il y avait même une pointe de sanglot. Puis elle courut dans la maison.

Mayo la regarda s’éloigner, fronçant les sourcils un instant, comme s’il venait de découvrir quelque nouvelle fantaisie féminine pour le rendre perplexe. Puis il reprit sa patrouille avec la lenteur du capitaine au long cours. Hue and Cry dressait sa masse sombre dans les mâchoires du port, sans montrer la moindre lueur. C’était une terre stérile, sans arbres, une masse que les villes avaient rejetée et que les frontières du comté n’avaient pas englobée. Il admit que l’État avait de bonnes raisons de vouloir changer les conditions sur Hue and Cry, mais ce déracinement cruel et brutal de gens sans défense qui étaient attachés à ce sol depuis trois générations était si insensément radical que son ressentiment en fut éveillé. On oscillait de l’extrême d’une indulgence irréfléchie à celui d’une cruauté totale, et les pauvres diables ne pouvaient absolument pas comprendre !

« Il semble y avoir d’autres choses qu’une martingale à pointes qui peuvent se saisir d’un homme et le tenir éloigné de ses propres affaires », songea-t-il. « Quelle idée saugrenue me possède d’aller là-bas demain, je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, je peux aller voir sans me mêler de choses qui ne me regardent pas. »

Deux hommes passaient en traînant les pieds sur la route. Dans le silence absolu de cette nuit d’été, leur conversation portait loin.

« Oui, monsieur, comme je le disais, le voilà mort ! Quand j’étais avec lui sur le Luther Briggs, il est tombé des barres de flèche, s’est cassé les deux jambes et un bras, a fait un creux dans le pont, et il s’est remis. Et il y a une semaine, demain, il a eu une écharde sous le pouce, et le voilà mort. »

« C’est souvent comme ça dans la vie. Pendant qu’un homme regarde vers le ciel pour voir les grandes choses et les éviter, il s’en va trébucher sur une aiguille à tricoter. »

« C’est vrai », se dit le capitaine Mayo ; « mais je n’arrive pas à m’en empêcher, d’une certaine manière ! »

XII ~ PAS DE PLACE POUR LA PLANTE DE LEURS PIEDS

Ne l’entends-tu pas rugir, le vieux, Johnny, Encore un jour ? Ne l’entends-tu pas brailler, le pilote, Encore un jour ? Plus qu’un seul jour, mon Johnny, Encore un jour ! Ô viens me bercer, Encore un jour. — Chant du guindeau.

Lorsque le sujet de l’expédition prévue à Hue and Cry fut abordé à la table du petit-déjeuner, le capitaine Epps Candage manifesta un intérêt immédiat.

« Ça va être une bonne chose pour le secteur par ici — les expulser ! Je les ai entendus en discuter à l’épicerie de Rowley hier soir. J’irai avec vous et je verrai ça se faire. »

Mayo et Polly Candage échangèrent des regards et s’abstinrent de tout commentaire. Il était évident que le capitaine Candage reflétait la vision utilitaire de Maquoit.

Mayo avait quitté cet uniforme détestable du yacht de Marston, et la jeune fille lui jeta un regard approbateur quand il apparut ce matin-là dans son costume de ville gris discret. Avec l’aide empressée de la veuve, Polly Candage avait rendu sa propre tenue présentable une fois de plus. Quand ils descendirent vers le rivage, elle sourit avec espièglerie à Mayo sous le bord d’un chapeau de paille très séduisant.

« Je suis descendue tôt à l’épicerie générale et j’ai acheté un chapeau de garçon », expliqua-t-elle. « Je l’ai garni moi-même. Vous savez, je suis apprentie modiste. Est-ce que ça fait honneur à ma formation ? »

Il fut assez chaleureux dans ses assurances que c’était le cas.

« Je devrais être ravie de vos louanges », dit-elle avec retenue, « parce que les femmes portent des chapeaux pour l’approbation des hommes, et si mes clientes rentrent chez elles et entendent de si gentils mots de la part de leurs maris, ma carrière professionnelle est assurée d’être un succès. »

« Votre carrière professionnelle ? »

« Certainement, monsieur ! » Elle fit une petite révérence. « J’ai de l’argent, monsieur ! De l’argent à moi. Cinq mille dollars à la banque, s’il vous plaît ! Oh, vous n’avez pas besoin de me dévisager. Je ne l’ai pas gagné. La sœur de ma chère mère me l’a laissé dans son testament. Et un jour, quand vous marcherez dans la rue en ville, vous verrez une petite enseigne en laiton — très brillante, très soignée — et il y aura “Polly” dessus. Alors vous pourrez venir rendre visite à la grande modiste — qui sera cette personne, maintenant si humble. »

« Mais ce jeune homme ! » protesta-t-il, souriant à sa gaieté.

« Oh, ce jeune homme ? » Elle fronça le nez. Puis elle rougit, consciente qu’il était un peu surpris par son ton dédaigneux. « Eh bien, il portera une jaquette et une fleur à la boutonnière et accueillera mes clientes. Vous n’avez pas cru que mon jeune homme était un garçon de ferme, n’est-ce pas ? »

Elle se hâta devant lui vers la plage, où son père attendait avec ses hommes. Le capitaine Candage avait emprunté une dory pour le voyage. Il s’installa à la poupe avec la godille, et le jeune homme et la jeune fille s’assirent ensemble sur le banc du milieu. Le capitaine écouta leur bavardage avec un contentement affable.

« Voilà un gars qui est de notre espèce, et il n’essaie pas de faire la cour à ma fille », avait-il confié à M. Speed. « Il est déjà pris et elle le sait. Et dans ces conditions, je crois qu’il faut encourager les jeunes à être sociables. »

Il était encore tôt le matin quand ils arrivèrent sur l’île, mais l’agent de l’État était arrivé avant eux. Ils le virent marcher d’un pas vif parmi les maisons éparpillées, tirant sur son cigare.

Il rendait des visites domiciliaires et traitait ses affaires d’une voix forte. Cette affaire consistait à verser l’argent que l’État avait alloué pour les « améliorations apportées par les squatters ». Dans le cas des colons de Hue and Cry, les sommes étaient de simples aumônes ; leurs améliorations consistaient en des baraques branlantes, érigées à partir d’épaves rejetées par l’océan et rapiécées maintes et maintes fois avec du papier goudronné.

Il n’y avait qu’un seul bâtiment sur l’île qui méritait le nom d’habitation ; c’est de là que leur interlocuteur communicatif de la veille sortait ses maigres effets. Sa femme et ses enfants l’aidaient. Il posa une table cabossée lorsqu’il rencontra Mayo et son groupe.

« Je suis le seul citoyen qui puisse partir tôt et... comme vous pourriez dire... de façon respectable, messieurs. J’ai pris mes cent cinquante dollars et j’ai acheté cette péniche là-bas. » C’était une ancienne barge, couverte, et qui avait manifestement vieilli en servant de poissonnerie flottante. « Ils ne peuvent pas me chasser de l’océan Atlantique ! Les autres n’ont pas pris conscience du fait qu’ils doivent partir et que tout cela est sérieux ! Je pars tôt, sinon ils essaieraient tous de monter à bord de mon bateau comme les gens voulaient le faire avec l’arche de Noé quand ils ont vu que le déluge n’était pas juste une averse. » Il souleva sa table sur sa tête et s’éloigna, menant son troupeau.

Toute la population de l’île était dehors. Les femmes et les enfants flânaient par groupes ; les hommes suivaient mollement le commissaire dans ses tournées. Aucun esprit de rébellion n’était manifeste. Les hommes agissaient davantage comme des moutons curieux. Ils étaient de cette variété abjecte de pauvres blancs qui acceptent les pluies du ciel et s’inclinent devant le règne de l’autorité avec la même résignation sans questionnement.

Mais Mayo découvrit rapidement une raison particulière au calme affiché par ces hommes. Leurs esprits lents ne s’étaient pas éveillés à une pleine compréhension.

« Que comptez-vous faire ? » demanda le capitaine Mayo à un groupe qui avait abandonné le commissaire et s’était approché pour inspecter les nouveaux venus.

« Il n’y a rien qu’on puisse faire », déclara un porte-parole.

« Mais ne comprenez-vous pas que cet homme est ici avec tous les pouvoirs de l’État pour vous expulser de cette île ? »

« Oh, ils nous ont menacés avant. Mais quelque chose est toujours arrivé. On n’a pas été chassés. »

« Mais cette fois, ça va arriver ! Pourquoi ne vous réveillez-vous pas ? Où allez-vous aller ? »

« Ça, c’est à quelqu’un d’autre de s’en inquiéter. Ce n’est pas de notre ressort. »

« À quoi bon essayer de faire entrer quoi que ce soit de sensé dans la tête de ces palourdes ? » grogna le capitaine Candage, avec le mépris de la côte pour l’inefficacité.

« Pas grand-chose, j’en ai peur », reconnut le jeune homme. « Mais regardez les enfants ! »

Ces pauvres enfants de Hue and Cry étaient blottis à l’écart, muets de terreur que leurs aînés ne tentaient pas d’apaiser. C’étaient des gamins en haillons, pitoyables, languissants ; des garçons aux visages émaciés, de pauvres petites filles chétives. Leur imagination enfantine faisait de cette affaire une tragédie qu’ils ne pouvaient comprendre. Sous leurs bras, ils tenaient des chats effrayés, des chatons sans défense ou des poupées de chiffon. Le calme insensible des hommes les mystifiait ; les pleurs de leurs mères rendaient leur peur misérable plus aiguë. Ils regardaient de visage en visage, essayant de comprendre.

« Que puis-je leur dire ? » demanda Polly Candage, dans un murmure. « C’est méchant. Ils sont si effrayés. »

« Peut-être que quelque chose peut être fait avec cet agent. J’essaie de trouver quelque chose à lui dire », lui dit Mayo.

Un vieil homme, un très vieil homme, était assis sur une coquille de palourde renversée et jouait un miserere discordant sur un violon. Ses yeux étaient grands ouverts et aveugles. Une femme dont la jupe en lambeaux ne dissimulait qu’en partie les pantalons d’homme et les bottes en caoutchouc qu’elle portait, l’appelait occasionnellement « père ». Elle empilait autour de lui quelques articles de mobilier qu’elle traînait hors de leur foyer ; cette maison était la partie supérieure de la cabine d’une goélette — quelque chose que la mer avait rejeté sur Hue and Cry. Elle était obligée de se courber presque en deux pour pouvoir se déplacer dans cet abri. Des chiens se glissaient entre les pieds de leurs maîtres, l’instinct canin les informant que quelque chose de mauvais rôdait ce jour-là. Les enfants regardant avec des yeux écarquillés et des visages blancs, les femmes en pleurs, les hommes intimidés qui traînaient les pieds et marmonnaient ! Parmi eux marchait le dieu de la machine, brusque, méprisant, tirant sur son cigare ! Il passa devant le capitaine Mayo et ses amis.

« Pardonnez-moi, monsieur », appela le capitaine ; « mais êtes-vous sûr de faire cette chose correctement ? »

« Voyons — si je me souviens bien, j’ai eu une petite discussion avec vous hier soir ! » suggéra l’agent, froidement. « Qui représentez-vous ? » « Moi-même. »

« Comment vous situez-vous dans cette affaire ? » « Je ne pense pas m’y situer — il semble y avoir trop de coins pointus », déclara Mayo, n’appréciant pas l’attitude insolente de l’autre. « Eh bien, moi je m’y situe ! J’ai l’autorité de l’État. » « C’est ce que vous m’avez dit. Puis-je vous poser une question ? » « Allez-y, mais faites vite. C’est ma journée chargée. » « Ces gens sont déracinés ; ils ne semblent pas savoir ce qu’il adviendra d’eux. Que sera fait ? »

« Je vous l’ai dit hier soir ! Les fous dans une institution ; ceux qui sont valides doivent aller travailler. L’État propose... » « Quand vous dites “l’État”, que voulez-vous dire exactement, monsieur ? » « Je veux dire que j’ai enquêté sur cette affaire et que je la dirige. »

« C’est ce que je pensais ! L’État ne sait généralement pas grand-chose de ce que font ses agents. »

« Vous ne doutez pas de mon autorité, n’est-ce pas ? »

« Non, mais je doute de votre bon jugement. »

« Écoutez, mon gars ! »

« Mieux vaut ne pas perdre notre sang-froid », conseilla Mayo, calmement. « Vous êtes un serviteur de l’État, dites-vous. Alors un citoyen a le droit de vous parler. Laissons l’État en dehors de ça, si vous contestez mon droit. D’homme à homme, maintenant ! Vous avez tort. »

La population de l’île avait formé un cercle étroit autour d’eux.

« Ça suffit comme ça », déclara l’agent, furieux.

« Vous essayez de refaire tout à la fois ce qu’il a fallu trois générations pour accomplir », insista Mayo. « Vous ne pouvez pas le faire ! »

« Regardez-moi et voyez si je ne peux pas ! Quand je traite une affaire, je suis payé pour la traiter et elle est traitée. J’aurais pu donner à ces gens quelques jours de plus si vous n’étiez pas venu mettre votre grain de sel ici. Mais maintenant, je compte bien vous montrer ! Je les aurai fait partir d’ici à la tombée de la nuit, et chaque baraque sera brûlée jusqu’au sol. »

« Voulez-vous dire que vous allez vous acharner sur ces pauvres gens juste parce que j’ai essayé de dire quelque chose pour les aider ? »

« Je vais vous montrer, à vous et à eux, qu’il n’est pas prudent de jouer avec l’État quand l’État s’y met. »

« Oh, que l’État soit maudit ! » explosa Mayo, sentant son propre calme lui échapper. « Ce n’est pas l’État, c’est le cas d’un homme à qui la tête a enflé ! »

« Foutez le camp de cette île, vous et vos curieux », commanda l’agent.

« Oui, quand nous serons prêts à partir, monsieur. »

Mayo s’étonnait de sa propre obstination. Il savait qu’un tempérament assez puéril, ce ressentiment éveillé par l’arrogance de l’autre homme, avait beaucoup à voir avec sa position sur cette affaire, mais, au fond, il y avait une protestation contre l’injustice du monde. Il sentait qu’il venait de faire l’expérience personnelle de cette injustice. Il savait qu’il n’était pas venu à Hue and Cry pour se porter volontaire en tant que défenseur de ces infortunés, mais maintenant qu’il était là et qu’il s’était exprimé, il était évident qu’il devait se laisser entraîner dans l’affaire jusqu’à un certain point ; l’agent avait déclaré à la vue de tous que cette ingérence avait scellé le destin des insulaires. Polly Candage se tenait près du champion, et elle le regardait avec des yeux qui brillaient de fierté pour lui et de sa propre fougue. Elle tendit la main et saisit celle de l’un des enfants effrayés.

« Si j’ai été un peu hâtif dans mes remarques, je vous présente mes excuses », plaida le capitaine, soucieux de réparer sa faute. « Je n’ai pas l’intention d’interférer avec votre devoir. Je n’en ai pas le droit ! »

« Vous entendez ce que dit votre ami, après vous avoir fourrés dans ce pétrin ? » cria l’agent, afin que tous puissent entendre. « Maintenant, il s’apprête à déguerpir et à vous laisser dans l’embarras. »

« Vous avez tort sur ce point, mon ami. Si vous êtes en colère contre moi, allez-y, réglez vos comptes avec moi. Ne frappez pas par-dessus les épaules de ces pauvres gens. Ce n’est pas honnête. »

« Ils partent aujourd’hui, et ils partent parce que vous avez mis votre nez dans cette affaire. Vous devez tous apprendre que l’État ne tolère pas les curieux une fois que les ordres ont été donnés. » Puis il ajouta, avec méchanceté : « Vous feriez mieux de faire chevaucher ce type sur un rail jusqu’à la plage. Quoi qu’il vous arrive, c’est de sa faute ! »

Cette tentative de rejeter la responsabilité comme une mesquine méthode de représailles attisa la colère de Mayo pour de bon.

L’agent avait affaire à des hommes qui n’étaient guère plus que des enfants dans leur appréciation des choses ; ils marmonnaient entre eux et lançaient des regards noirs à cet étranger qui avait porté leurs problèmes à leur paroxysme.

« Je ne vais pas vous laisser vous en tirer avec ce genre de discours, monsieur l’agent. Vous savez parfaitement que les gens sur le continent n’embaucheront pas ces hommes, même s’ils sont valides. Tout le monde les rejette. Vous me l’avez dit hier soir. Ils seront ballottés de pilier en pilote, de ville en ville ! Ils seront plus misérables que des mendiants. Et ils devront traîner ces femmes et ces petits enfants avec eux. Je vais exposer cette affaire au grand jour ! »

« Cette exposition sonnera bien ! » ricana le commissaire. « Dénoncer un officier de l’État pour avoir fait ce que le gouverneur et le Conseil ont ordonné ! »

« Oui, ordonné sur vos conseils ! »

« Eh bien, cela a été ordonné ! Et je serai soutenu ! Dès que je pourrai trouver un juge, je signerai un mandat contre vous pour entrave à un officier de l’État. » Il jeta le mégot de son cigare. « Écoutez, vous autres ! Foutez le camp de cette île. Quiconque se trouvera ici au coucher du soleil, homme, femme ou enfant, sera arrêté et mis en prison pour intrusion sur une terre de l’État. Maintenant, vous feriez mieux de donner trois vivats à votre ami curieux, ici présent ! »

« Ils nous ont toujours laissé rester, même quand ils nous avaient menacés auparavant », gémit un homme. « Il a versé de l’huile sur le feu pour nous, voilà ce qu’il a fait ! » Il pointa son doigt vers Mayo.

« C’est méchant ! » haleta la jeune fille. « Ces pauvres gens ne savent pas mieux, ils ne sont pas responsables ! »

« Dites, écoutez, vous autres ! » cria M. Speed, qui se contenait avec une grande difficulté. « Il est grand temps que vous vous réveilliez ! »

Le ploutocrate de la péniche était arrivé depuis la plage et écoutait. L’homme qui gémissait commença à parler de nouveau, et le magnat de l’île lui donna une bonne gifle ; il était clair que cet homme, qui avait vécu dans la meilleure maison, avait été un personnage d’autorité au sein de la tribu.

« J’ai honte de toute votre bande », vociféra-t-il. « Voilà un monsieur qui nous a défendus. C’est le seul homme que j’aie jamais entendu dire un mot gentil pour nous ou essayer de nous aider ! Personne d’autre au monde ne l’a jamais fait ! Ôtez vos chapeaux et remerciez-le ! »

« Je suis dans de beaux draps ! » murmura Mayo à la jeune fille. « Pour l’amour du ciel, qu’est-ce que je vais faire ? »

« Faites tout ce que vous pouvez, s’il vous plaît, capitaine Mayo ! »

Il fit un pas en avant. L’agent commença à hurler.

« Un instant, monsieur ! » intervint le capitaine avec un air de commandant de navire qui imposait l’obéissance et l’attention. « Vous avez eu votre mot à dire ! Maintenant, c’est à mon tour. Écoutez-moi, les amis ! Je ne suis pas du genre à mettre mes amis dans le pétrin pour ensuite me sauver et les abandonner. Tous ceux d’entre vous qui sont expulsés par l’État, tous les hommes, femmes et enfants qui sont prêts à se mettre au travail, rejoignez-moi sur le continent, à Maquoit, avec ce que vous pourrez emporter dans vos doris. Je vous y attendrai. Je m’appelle Boyd Mayo. »

« Je me souviendrai de ce nom, moi-même », déclara l’agent en colère. « Vous verrez que vous ne pouvez pas interférer dans une affaire d’État. »

« Vous avez lâché ces gens dans le monde, et je vais leur donner un coup de main quand ils arriveront là où je suis. Si vous choisissez d’appeler cela de l’ingérence, venez donc ! Cela fera une belle histoire au tribunal ! »

Il ne s’arrêta pas pour serrer les mains sales qui lui étaient tendues. Il se fraya un chemin hors de la foule, et ses compagnons le suivirent.

« Retrouvez-moi là-bas sur le continent, les garçons », cria-t-il avec une cordialité de marin qu’ils comprirent. « Nous verrons ce qu’on peut faire ! »

« Eh bien, qu’est-ce qu’on peut bien faire, nom d’un chien ? » grogna le capitaine Candage, en emboîtant le pas au champion.

« Je ne sais pas, monsieur. »

« On ne peut rien faire de plus sensé avec ces créatures qu’avec des cas combinés de variole et de gale de sept ans. »

« Père ! » s’écria la jeune fille, avec reproche.

« Je sais de quoi je parle ! C’est une stupidité sans nom ! »

« Le capitaine Mayo est un homme noble ! Vous devriez avoir honte de rester en retrait quand votre aide est nécessaire. »

« Je ne vous blâme pas d’avoir tenu tête à ce vieux bougre de malheur, monsieur », admit le vieux capitaine. « J’avais envie de le faire moi-même. Mais… »

« Je crains de ne pas mériter beaucoup d’éloges », dit Mayo. « Je me suis vengé de cet agent. Il m’a mis en colère. J’ai tendance à agir de manière irréfléchie comme ça. »

« Moi aussi, monsieur, et je le regrette toujours. Nous ferions mieux de filer avant que cette tribu de zigotos ne nous tombe sur le dos. »

« Oh, pas du tout ! J’ai donné ma parole, monsieur. Je dois aller jusqu’au bout. »

« Mais qu’allez-vous faire d’eux ? »

« Dieu sait que je ne sais pas, là tout de suite ! Quand je suis vraiment en colère, je ne m’arrête pas pour réfléchir. »

« Et si je les rencontre pour vous et que je leur dis que vous avez eu un décès soudain dans votre famille et que vous avez été appelé ailleurs ? Ils ne verront pas la différence », proposa le capitaine Candage. « Et un vrai décès serait une chance pour vous par rapport à ce qui vous attend si vous traînez dans le coin. »

« Je resterai dans le coin, monsieur. Je ne peux pas me permettre d’avoir honte de moi-même. »

« Je pense que vous en avez dit assez, père », déclara Polly Candage, avec vigueur.

« J’ai déjà entendu parler d’adopter des familles », dit l’irréconciliable, « mais je n’ai jamais entendu parler d’une opération aussi massive que celle-ci. Je pense que je vais aller grimper à un arbre. »

Ils embarquèrent dans le dori. M. Speed et Dolph plongèrent leurs avirons et ramèrent, échangeant des regards sans oser faire le moindre commentaire.

« Vous pourriez les mettre aux enchères auprès des fermiers comme épouvantails », poursuivit le capitaine Candage, mâchonnant toujours le sujet comme un chien un os. « Ils ne sont bons à rien d’autre que ça, des boulots plus actifs, ils ne sont pas faits pour ça. »

« Je vous en prie, pardonnez à mon père de parler ainsi », plaida Polly Candage. Elle leva ses yeux remplis de larmes vers le regard compatissant du jeune homme à ses côtés. « Il ne comprend pas les choses comme moi. »

« Peut-être que je ne les comprends pas moi-même exactement », protesta-t-il.

« Mais ce que vous faites pour eux ? »

« Je n’ai encore rien fait, à part leur causer des problèmes. Maintenant, je dois faire quelque chose pour me racheter. »

« Il y a une récompense pour les bonnes actions, capitaine Mayo, quand vous aidez ceux qui ne peuvent s’aider eux-mêmes. Je crois ce que dit la Bible sur le fait de jeter son pain sur les eaux. Il vous reviendra un jour ! »

Il sourit à son enthousiasme avec tolérance, mais il était loin de réaliser à ce moment-là que cette jolie fille, dont les yeux étaient si brillants derrière ses larmes et dont les joues étaient rouges de l’ardeur de son admiration, lui parlait avec la langue d’une sibylle.

XIII ~ UN CAPITAINE D’ÉPAVES HUMAINES

Oh qu’est-ce qui sent si fort le goudron ? Je n’ai rien dans la maison qui sente le goudron. C’est un marin goudronné, là en bas, Foutez-le dehors dans la neige ! Doo me axna, dinghy a-a-a ma ! Doo me ama-day ! — Doo Me Ama.

Le capitaine Candage grogna et se plaignit si constamment pendant le trajet vers le continent que Mayo s’attendait à être abandonné par le skipper querelleur dès que la proue du dori toucherait la plage. Mais le skipper le suivit comme son ombre lorsque Mayo se mit en route dans l’unique rue de Maquoit.

« Puis-je venir avec vous ? » demanda la jeune fille à ses côtés. « Je vois que vous êtes en train d’élaborer un plan. J’espère vraiment pouvoir venir ! » Il lui offrit son bras en guise de réponse.

« Je ne suis pas venu dans ce port depuis quelque temps, capitaine Candage, mais lors de mon dernier voyage ici, si je me souviens bien, un homme nommé Rowley, qui tient le magasin général, était le premier conseiller municipal. »

« Il l’est toujours », grogna le skipper. « Ils ont pris l’habitude de l’élire et n’arrivent pas à s’en défaire. »

Quand ils arrivèrent devant le magasin, le capitaine Candage prit les devants.

« Je ferais aussi bien d’entrer et de vous présenter, quel que soit ce que vous attendez de lui. Je connais Rufe Rowley aussi bien que quiconque peut le connaître. »

M. Rowley se pencha au-dessus de son comptoir et reconnut l’introduction avec un éclat d’amabilité éclairant sa réserve. Mais son sourire pâle s’effaça dans le vide et il se gratta nerveusement la barbe du menton lorsque Mayo l’informa qu’il avait invité les gens expulsés de Hue and Cry à débarquer sur le continent ce jour-là.

« En tant que responsable des pauvres dans cette ville, je ne peux pas le permettre, capitaine Mayo ! »

« Ces gens doivent bien débarquer quelque part. »

« Oui, oui, bien sûr ! » admit le conseiller Rowley. « Mais pas ici ! J’ai des comptes à rendre aux contribuables. »

« Et je suppose que les officiers de toutes les autres villes des environs diront la même chose ? »

« Oui, oui ! Bien sûr. »

« Possédez-vous toujours cet ancien bâtiment de pêche ? » demanda le capitaine, après avoir hésité quelques instants ; « l’usine de mise en conserve de sardines ? »

« Oui, monsieur. »

« Vous ne l’utilisez pas en ce moment ? »

« Non, monsieur. »

« Il ne vous rapporte aucun revenu, hein ? »

« Non, monsieur. »

« Alors vous devriez être prêt à le louer assez bon marché, un bail mois par mois ! »

« Ça dépend de ce pour quoi je le loue. »

« Je veux loger ces pauvres gens là-dedans jusqu’à ce que je puisse m’organiser davantage pour eux, soit dénoncer l’affaire à l’État, soit leur trouver du travail, ou quelque chose du genre ! Voulez-vous me le laisser ? »

« Non, monsieur ! » déclara le conseiller avec vigueur.

« C’est seulement un bail mensuel, je le répète. Vous pouvez les empêcher d’obtenir une résidence de pauvre ici, au cas où aucun de mes plans ne fonctionnerait. »

« Je n’en veux pas ici, je ne les aurai pas ! Je pense d’abord aux contribuables ! »

« Ne considérez-vous jamais la décence humaine commune et ordinaire ? » rugit le capitaine Epps Candage.

Ce fut une interruption stupéfiante. Sa violence la rendit saisissante. Mayo se tourna et fixa avec stupéfaction cette nouvelle recrue.

Le capitaine Candage tira son portefeuille gras de sa poche et le claqua sur le comptoir avec un bruit qui fit battre les yeux du conseiller.

« Vous me connaissez, Rowley ! Nous avons l’argent pour payer ce que nous commandons et pour lequel nous signons un contrat. Ces gens ne sont pas des indigents tant que nous les soutenons. Nous les amenons à terre ici parce qu’il est juste de les aider à se remettre sur pied. Attendez, capitaine Mayo ; laissez-moi parler à Rowley ! Lui et moi savons comment devenir sociables dans une discussion d’affaires ! »

Cependant, le capitaine Candage semblait chercher la sociabilité en hurlant férocement, martelant son poing dur sur le comptoir. Mayo n’était pas facilement surpris par les caprices tempéramentaux de vieux crabes de côte comme le capitaine Candage, mais cette conversion soudaine lui coupa le souffle.

« Quand un ami proche et particulier, comme celui que je viens de vous présenter, vient vers vous tout poli et demande une faveur, je veux une politesse générale de tous les côtés ou je saurai pourquoi », cria l’intermédiaire. « Regardez ici, Rowley, vous prétendez être un homme chrétien terrible. Quand j’ai été pris dans le brouillard ici, j’ai assisté à des réunions de prière, et je vous ai entendu hurler comme un beau diable à propos de la grâce divine et du salut gratuit. Je ne vous ai jamais entendu dire grand-chose sur la charité vivante qui coûte quelque chose ! »

« Je prétends être un homme chrétien », balbutia Rowley, reculant devant le poing qui frappait.

« Alors agissez comme tel. Si vous ne le faites pas, nom d’une pipe, je vous afficherai comme un païen de West Quoddy à Kittery ! »

« Que Dieu vous bénisse, papa ! » murmura la jeune fille, se blottissant contre l’épaule du skipper.

« De plus, Rowley, en plus de vous payer un loyer équitable pour ce vieux bâtiment de pêche, nous achèterons à manger à ces pauvres diables dans votre magasin. »

M. Rowley caressa sa barbe et cligna des yeux.

« Ils sont comme des boîtes vides, et ils mangeront beaucoup de victuailles et nous avons l’argent pour payer ! »

« J’ai mon propre portefeuille », déclara le capitaine Mayo. Il ne s’était pas remis de son étonnement face au revirement soudain du capitaine Candage. Après tous les grognements maussades, il avait été tenté de demander au vieux skipper d’arrêter de le suivre dans sa mission de miséricorde.

« Vous entendez ça, Rowley ? C’est le meilleur ami que j’aie au monde ! Je l’ai amené ici ! Je vous l’ai présenté ! Voici ma fille ! Intéressée, elle aussi ! Maintenant, quoi que vous disiez, assurez-vous de choisir les bons mots. »

« Eh bien, je suis toujours prêt à aider mes amis », déclara M. Rowley.

« Oui, et à faire des affaires en période creuse », ajouta le capitaine Candage.

« Je suis prêt à faire preuve de charité chrétienne envers ceux qui sont pauvres et opprimés. Mais quel est le sens de faire cela dans ce cas ? »

« Beaucoup de gens dans cette vie ont besoin d’un choc brutal avant de se tourner vers eux-mêmes et de faire quelque chose de leur vie », dit le capitaine Mayo. « Les gens de Hue and Cry ont eu leur choc. Je crois vraiment qu’avec les bons conseils et la bonne gestion, ils peuvent devenir autonomes. Ils ont été laissés à l’abandon jusqu’à présent, monsieur. J’ai été entraîné dans cette affaire tout à coup, et maintenant que j’y suis, je suis prêt à donner un peu de temps et d’efforts pour les lancer. Je n’ai pas grand-chose d’autre à faire en ce moment », ajouta-t-il amèrement.

« Entrez dans mon bureau au fond », invita M. Rowley.

« Bien obligé, nous allons le faire », dit le capitaine Candage. « Vous êtes un homme brillant, Rowley, et je savais que vous verriez le point quand il vous serait présenté de façon correcte et polie. »

L’affaire dans le bureau du fond fut bientôt réglée de manière satisfaisante, et une journée bien remplie suivit cette matinée mémorable. À la tombée de la nuit, les hommes, femmes et enfants que l’État bienveillant — par l’entremise de son agent « droit et honnête » — avait lâchés dans le monde pour qu’ils se débrouillent seuls, étaient installés dans une colonie unique dans le spacieux bâtiment de pêche.

Quelques poêles d’occasion, loués à Rowley, servaient à cuisiner la nourriture achetée chez Rowley, et les familles se groupèrent dans des pièces et derrière des cloisons, rangeant les pauvres effets qu’ils avaient sauvés de leurs maisons. Même le citoyen qui avait d’abord résolu de flotter sur le sein des profondeurs rejoignit la colonie.

« C’est plus sociable », expliqua-t-il, « et ma femme n’aime pas abandonner ses voisins. De plus, je connais toute la bande, de la racine à la branche, caprices, notions et tout le reste, et ils ne peuvent pas m’avoir. Je vais aider à les diriger ! » Il devint un lieutenant de valeur.

Cette vie communautaire sous un meilleur toit que celui qui les avait jamais abrités dans leur vie sembla ravir les réfugiés. Vieux et jeunes, ils profitaient du nouveau cadre avec le zeste des enfants. Ils n’avaient jamais pensé au lendemain dans leur existence sur Hue and Cry. Une fois nourris et logés dans cette nouvelle demeure, ils ne s’inquiétaient pas des problèmes du futur. Ils erraient dans leur domaine avec la satisfaction de princes dans un palais. Ils ne montraient aucune curiosité quant à ce qui allait être fait d’eux. Ils ne posaient aucune question au capitaine Mayo et à ses associés. Ils l’observaient avec une reconnaissance muette et presque canine lorsqu’il se déplaçait parmi eux. Lui-même tenta de poser des questions à quelques-uns des hommes les plus intelligents, espérant qu’ils feraient preuve d’un peu d’initiative. Ils lui dirent avec une sérénité douce qu’ils s’en remettaient entièrement à lui.

« Mais qu’allez-vous faire pour vous-mêmes ? »

« Juste ce que vous dites. Vous êtes le patron. Montrez-nous le boulot ! »

Il comprit alors qu’il avait pris un contrat plus important qu’il ne l’avait prévu. Rowley et les contribuables du continent se tournaient vers lui d’un côté, et ses dépendants de l’autre.

« Il semble que ce soit à moi de jouer — à nous, je veux dire », dit-il à la jeune fille, avec regret, alors qu’ils étaient en chemin vers le cottage de la veuve ce soir-là. « C’est surtout à moi, cependant, car je suis la partie coupable — je vous ai entraînés, vous et votre père. Je suis coincé ici jusqu’à ce que je puisse trouver un genre de plan. »

Elle avait travaillé toute la journée fidèlement à ses côtés, une aide tactique et infatigable. Il aurait été totalement perdu en ce qui concerne les femmes et les enfants sans son aide, et il le lui dit avec gratitude.

« Mes mains et mon cœur sont avec vous dans cette affaire, capitaine Mayo. Et je sais que vous trouverez un moyen de les sortir de là, tout comme vous nous avez aidés à sortir de la goélette après que nous ayons perdu tout espoir. »

« Sortir de la goélette n’était qu’un tour de main de marin, mademoiselle Candage. Je ne crois pas que je serai très doué pour transformer la nature humaine. J’en ai déjà trop moi-même, et le matériel dans ce bâtiment de pêche laisserait perplexe même un docteur en théologie. »

« Oh, vous trouverez un plan », l’assura-t-elle avec une belle loyauté. « Si vous me permettez de vous aider à ma petite mesure, j’en serai fière. »

« Je ne vous dirai pas ce que je pense de votre aide ; cela pourrait ressembler à des mots mielleux. Mais laissez-moi vous dire que vous avez un sacré bon vieux père ! » déclara-t-il sincèrement ; mais bien qu’il essayât de garder un visage impassible et un ton assuré, il baissa les yeux vers elle et perdit immédiatement le contrôle de lui-même. La joie se mêlait aux larmes dans ses yeux.

« N’est-il pas drôle ? » haleta-t-elle, et ils s’arrêtèrent dans leur marche et rirent en chœur avec la ferveur entière de la jeunesse ; ce rire soulagea la tension de cette journée angoissante.

« Je ne ris pas de votre père — vous comprenez ça ! » l’assura-t-il.

« Bien sûr que non ! Je sais. Mais vous commencez à le comprendre, tout comme je le comprends. Il n’est qu’un grand enfant sous toute son agitation. Mais il me met tellement en colère parfois ! »

« On ne peut pas en savoir beaucoup sur un Yankee avant qu’il ne sorte de sa coquille, et je suis d’accord avec vous sur les qualités exaspérantes du capitaine Candage. Je ne suis pas très patient moi-même, quand je suis provoqué ! Mais après cela, lui et moi nous entendrons très bien. »

Ils continuèrent vers le cottage.

« Bonne nuit », dit-il à la porte.

« Et vous n’avez aucun plan pour l’instant ? »

« Peut-être que quelque chose me viendra dans un rêve. »

Le rêve ne lui vint pas, car son sommeil était le profond assoupissement de l’épuisement. Il descendit au petit matin et plongea dans la mer, et tandis qu’il remontait vers le cottage, une idée et une conviction se présentèrent à lui, main dans la main. La conviction l’habitait déjà auparavant : il ne pouvait pas faire marche arrière à cet instant précis et laisser ces pauvres gens se débrouiller seuls, aussi pressé qu’il fût de vaquer à ses propres affaires ; son entreprise était chevaleresque, certes, mais s’il l’abandonnait à cette étape, une étrange réputation le poursuivrait le long de la côte, et il savait l’estime que les marins portaient à ceux qui baissent les bras.

Cependant, au fond de son cœur, il avouait que ce n’était pas seulement la fierté du marin qui le poussait. L’impuissance pathétique de la tribu de Hue and Cry faisait appel à lui avec une insistance qu’il ne pouvait nier. Il les comprenait comme il comprenait des colonies similaires le long de la côte : des enfants qu’un monde indifférent classait comme des hommes et traitait avec une injustice irréfléchie ! On leur prescrivait du travail, comme aux autres ! Mais ils ne savaient ni travailler, ni rendre leur travail lucratif.

L’idée qui lui vint avec la conviction qu’il devait aider ces gens concernait leur travail.

Après le petit-déjeuner, il mit le capitaine Candage dans la confidence, au grand plaisir, tout en douceur, du skipper d’être ainsi considéré.

« J’espère que c’est quelque chose où nous pourrons impliquer Rowley », confessa le skipper. « Je ne me soucie pas de ces créatures », ajouta-t-il en feignant la brusquerie. « Je ne veux pas qu’on laisse entendre que je deviens gâteux avec l’âge. Mais ils me donnent une excuse pour torturer Rowley. »

« Pour mener à bien ce plan que j’ai esquissé, nous avons besoin d’une sorte de petit navire », dit Mayo.

« Bien sûr ! Nous irons droit chez Rowley. Il saura. S’il y a quelque chose dans ce secteur sur lequel il n’a pas mis la main d’une façon ou d’une autre — acte de vente, hypothèque, dette qu’il réclame ou s’attend à réclamer — alors cela ne vaut pas la peine d’être remarqué. »

M. Rowley écouta dans son arrière-boutique. Il caressa sa barbe avec contentement et fit rayonner son plaisir lorsqu’il vit la perspective de conclure un autre marché profitable avec des hommes qui semblaient fiables et énergiques.

« J’avais une hypothèque sur l’Ethel and May quand le capitaine Tebbets est passé à la vie supérieure », leur apprit-il. « La veuve a abandonné la goélette quand j’ai saisi, ne désirant pas... euh... s’embêter avec des propriétés maritimes. Je l’ai donc libre et nette sans que cela ne m’ait coûté une somme terrible ! Je serai heureux de vous la louer, messieurs, à un prix raisonnable. De plus, voyant que l’industrie mène à la droiture, comme on nous le dit, votre plan de faire travailler ces créatures pourrait être bon, à condition que vous utilisiez un bâton sur eux assez souvent. »

« D’après ce que j’ai entendu de vos discours lors des réunions de prière, j’aurais pensé que vous conseilleriez la persuasion morale », suggéra le capitaine Candage, savourant visiblement cette occasion de « torturer ».

« J’utilise le bon sens, que ce soit en religion, en politique ou en affaires », trancha Rowley, faisant preuve d’un peu de chaleur peu chrétienne.

« Il est conseillé de huiler le bon sens avec un peu de charité, et alors la machine ne grincera pas tant. »

« Je ne m’aviserais pas de faire trotter un aiguillat sur mon genou ou de l’endormir avec un cantique à deux sous, capitaine Candage. »

« Je pense que nous pouvons montrer des résultats sans le bâton », intervint Mayo, avec une intention modérée d’adoucir le ton de cette repartie.

Le commis appela M. Rowley dans le magasin pour une affaire d’une importance particulière, et le conseiller municipal partit, en frappant assez fort des talons.

« Le vieil Adam pointe le bout de son nez à travers sa carapace de temps en temps », commenta Candage.

« Nous ferions mieux de régler le prix de la location, monsieur, avant que vous ne l’abordiez trop », conseilla le jeune homme.

« Je ne peux tout simplement pas m’empêcher de le harponner », confessa le skipper. « C’est un maudit vieil hypocrite, qui escroque les veuves et les orphelins par choix parce qu’ils n’ont pas le cran de se défendre, et j’ai toujours aimé combattre des gens comme lui. Lui et moi, une dispute est inévitable. Mais je vais me retenir autant que je peux jusqu’à ce que nous l’ayons fait plier. »

Le plan de Mayo impliquait l’aventure modeste de louer un navire adapté à la pêche. Il n’y avait pas de matière pour de vrais pêcheurs de bancs dans la colonie de Hue and Cry, mais la plupart des hommes pourraient servir à aller chaluter le poisson de fond et le poisson commun à quelques milles de la côte. C’était le seul projet qui permettrait d’employer tout le groupe de dépendants ; les hommes plus âgés et plus décrépits, ainsi que les femmes et les enfants, pourraient creuser et écailler les palourdes pour servir d’appât aux chaluts. Afin d’encourager l’ambition et l’indépendance parmi les hommes les plus valides de la colonie, Mayo suggéra que les pêcheurs soient rémunérés à la part, ce sur quoi le capitaine Candage tomba d’accord.

Quand M. Rowley revint dans le bureau, il trouva son maître en la personne du capitaine Candage, fin prêt à mener une négociation serrée. Au bout d’une heure, les papiers représentant l’affrètement de l’Ethel and May furent signés.

« Je pense que c’est du bon travail », affirma le skipper, quand lui et Mayo furent sortis du magasin de Rowley. « J’ai pris la décision de laisser la pauvre vieille Polly aller au casier de Davy Jones. J’ai écrit aux expéditeurs et aux destinataires du bois hier soir. S’ils le veulent, ils peuvent aller le chercher. Autant pêcher pour le reste de cette saison ! » Il regarda le capitaine Mayo avec des yeux où la question était presque mélancolique. « Bien sûr, vous pouvez compter sur moi pour veiller à ce que vous obteniez votre part, monsieur, exactement comme si vous étiez à bord. »

« Je serai à bord, capitaine Candage. »

Le vieil homme s’immobilisa complètement et le fixa.

« Je n’ai rien en vue pour l’instant. Vous avez besoin d’aide pour bien lancer la chose. Je ne vais pas partir et laisser cette bande entre vos mains avant de voir comment le plan fonctionne. Je serai votre second. »

« Certainement pas que vous ne serez pas mon second », objecta Candage. « Vous serez le capitaine et je serai fier de recevoir des ordres de vous, monsieur. »

Ils se disputaient amicalement sur ce point lorsqu’ils retournèrent au cottage de la veuve. Polly Candage trancha le nœud gordien.

« Pourquoi ne pas avoir deux capitaines ? Ce sera quelque chose de tout nouveau le long de la côte ! »

« Le reste est déjà assez nouveau sans ça », lâcha son père. « Mais compte tenu du genre d’équipage que nous avons, je suppose que deux capitaines, ce n’est pas de trop ! Je serai le capitaine numéro deux et j’en sais assez pour rester à ma place. »

« Je ne pense pas que vous et moi nous disputerons encore beaucoup ! » sourit le capitaine Mayo, en tendant la main et en recevant la poigne vigoureuse de Candage. « Je vais écrire quelques lettres, et je vais le faire maintenant. Jusqu’à ce que ces lettres m’apportent un emploi, je suis avec vous, monsieur. »

Le capitaine Candage descendit vers la pêcherie avec sa fille. « Polly », déclara-t-il après un silence embarrassé, « j’ai eu tort sur toute la ligne dans ton cas, ma fille. Ici et maintenant, je te donne tes papiers de sortie. Navigue vers la maison dès que tu le souhaites. Je ne pose pas de questions ! Ce ne sont pas mes affaires ! »

« Mes petites affaires doivent toujours être les vôtres, père », répondit-elle. « Je vous aime. Je vous obéirai. »

« Mais je ne donne plus d’ordres. Je ne suis pas apte à commander dans les eaux où tu navigues, Polly chérie. Alors file à la maison et sois ma bonne fille ! Je sais que tu le seras ! »

« J’ai changé d’avis sur le fait de rentrer à la maison... pour l’instant ! » Ses yeux croisèrent les siens avec franchise. « J’ai écrit à tante Zilpah pour qu’elle m’envoie quelques-unes de mes affaires. Père », il y avait une surprise féminine, presque indignée, dans son ton, « savez-vous qu’il n’y a pas une seule femme à Hue and Cry qui sache se servir d’une aiguille ? »

« J’aurais pu le deviner, à voir l’allure de leurs petits et de leurs hommes ! »

« Réalisez-vous que ces enfants ne connaissent même pas leur A-B-C ? »

« Jamais entendu dire qu’on élevait des professeurs d’université sur cette île. »

« Je vais prendre des vacances de la chapellerie, maintenant que je suis ici. Je vais montrer à ces femmes comment coudre et cuisiner, et j’apprendrai à ces enfants à lire. C’est juste... c’est mon devoir ! Je ne pourrais pas rentrer à la maison et être heureuse sans le faire ! »

« Appeler ça des vacances, c’est mettre un nom poli sur la chose, Polly. »

« Si vous aviez pu voir leurs yeux, père, quand j’ai promis de les aider, vous ne vous demanderiez pas pourquoi je reste. »

« Je ne me le demande pas, Polly, ma fille ! Si tu étais partie et... et que tu nous avais laissés, Mayo et moi, j’aurais été terriblement déçu par toi ! Mais je n’ai jamais vraiment pensé que tu partirais... parce que je savais que tu ne le ferais pas avant d’avoir aidé autant que tu pouvais. » Il passa son bras autour d’elle. « Je me suis inquiété de t’avoir emmenée. Mais je suppose que Dieu avait tout prévu pour nous. Je ne connaissais pas ma propre fille comme j’aurais dû la connaître. J’avais été trop souvent absent. Mais maintenant, nous grandissons en quelque sorte... ensemble... n’est-ce pas, Polly chérie ? »

Elle passa ses bras autour de son cou et lui répondit par un baiser.

XIV ~ CAP POUR UN NOUVEAU PARCOURS

Et maintenant, mes braves garçons, voici le meilleur du plaisir, C’est virer de bord et prendre des ris dans les huniers en même temps ; Alors montez là-haut, gabier, tandis que la barre descend, Et amenez vos huniers alors que la grand-vergue tourne. — La Pique.

À la fin de cette semaine, l’Ethel and May avait livré au marché sa première cargaison de poisson et ses capitaines avaient partagé ses premières parts. Mayo décida que les résultats étaient tout à fait à la hauteur des revenus modestes. Il assistait à la régénération de la tribu de Hue and Cry. Dans leur cas, c’était la bonne approche au bon moment. Pendant des années, leurs espoirs avaient eu soif d’une chance de réussir. Maintenant, la gratitude les inspirait et un désir presque insensé de montrer qu’ils n’étaient pas sans valeur les poussait à un effort suprême. Le levain de la psychologie de l’indépendance faisait son œuvre.

Les gens de Hue and Cry avaient été amenés, depuis trois générations, à se sentir comme des parias. Lorsqu’ils apportaient leur poisson ou leurs palourdes sur le continent, les acheteurs étaient à la fois injustes et méprisants, comme s’ils traitaient avec des enfants mendiants qui ne devaient attendre qu’un don charitable pour leur produit, au lieu d’un prix d’homme. Les prix correspondaient à l’humeur du jour des acheteurs de poisson. Les insulaires n’avaient jamais été admis sur le plan des affaires honnêtes comme les autres pêcheurs. Ils avaient toujours accepté humblement ce qu’on leur offrait, qu’il s’agisse de pièces de monnaie ou d’insultes. Par conséquent, leur travail ne leur avait jamais rapporté leur pleine valeur.

Ceux qui achetaient faisaient sentir aux pauvres malheureux que c’était une faveur spéciale que de prendre leur poisson à n’importe quel prix.

Ils semblèrent trouver leur place ce premier jour au marché, quand l’Ethel and May fit sa grande entrée dans le dock de la poissonnerie de la ville. Des hommes autoritaires les représentaient dans les transactions avec les acheteurs. L’équipage cachait ses sourires ravis derrière des mains calleuses quand le capitaine Epps Candage engueulait les acheteurs qui étaient en dessous des prix du marché ; ils regardaient avec admiration le capitaine Mayo quand il lisait sur des feuilles imprimées — l’imprimé étant un mystère qu’ils n’avaient jamais maîtrisé — et calculait avec un crayon alerte, corrigeant même l’acheteur, qui reconnaissait son erreur et s’excusait humblement. Fini le marchandage servile aux portes des poissonneries !

De retour à la maison, les femmes, les enfants et les personnes âgées avaient un bon toit au-dessus de leur tête ; les pêcheurs avaient le pont d’une goélette propre sous leurs pieds. La négligence les avait quittés. Après des années d’oppression, ils avaient trouvé leur opportunité. Des hommes plus expérimentés n’auraient trouvé cette nouvelle fortune que modeste ; ces hommes la saisirent avec un enthousiasme juvénile.

Ils étaient par-dessus le bord de la goélette et dans leurs doris quand des chalutiers plus prudents restaient serrés dans le gaillard d’avant. Lors de leur troisième voyage, grâce à cette audace, ils trouvèrent le marché de la ville vide un jeudi et firent une rafle.

« On m’a dit que Saint Pierre avait commencé cette notion de vendredi parce qu’il était dans le commerce du poisson », déclara le capitaine Candage, en triant l’argent pour les parts. « Tout ce que j’ai à dire, c’est qu’il a fait du bon travail. »

M. Speed, naviguant comme second, trouvait toujours une obéissance immédiate.

Dolph au nez sale n’avait jamais entendu auparavant de tels éloges que ceux prodigués par les hommes affamés sur les gamelles qu’il remplissait.

Le capitaine Mayo, en faisant les comptes un jour, fut honnêtement étonné de constater que près d’un mois s’était écoulé depuis son arrivée à Maquoit.

« Cela montre à quel point un homme peut s’intéresser quand il est ramassé et jeté dans quelque chose », dit-il à Polly Candage.

« Vous faites de vrais hommes d’eux, capitaine Mayo ! » ajouta-t-elle avec un rire. « Et vous m’aviez dit que vous n’étiez pas doué pour refaire la nature humaine ! »

« Ils le font eux-mêmes. »

« Je ne dirai rien pour blesser votre modestie, monsieur. »

« Maintenant, je dois me réveiller. Je dois ! Il n’y a rien qui vaille la peine dans le profit pour votre père et moi-même. Je veux qu’il ait l’entreprise seul. Il y aura une part équitable pour lui. Je n’avais pas l’intention de rester ici si longtemps. Je suppose que je me suis un peu oublié. » Il continua ses calculs.

« Mais je savais que vous ne pouviez pas oublier », hasarda-t-elle après une pause.

Il leva les yeux et trouva une expression étrange sur son visage. Il y avait une sympathie et une amitié franches dans ses yeux. Il avait ruminé des pensées amères seul, aux prises avec un problème qu’il ne pouvait maîtriser. Dans une émotion soudaine — dans un lâcher-prise imprévu — il chercha quelqu’un à qui se confier. Il avait besoin de conseil dans une affaire où nul homme ne pouvait l’aider. Cette jeune fille était la seule à pouvoir comprendre.

« Il y a peut-être des lettres qui m’attendent en ville... dans la grande ville où l’on m’attend peut-être », lâcha-t-il. « Je n’ai pas osé en envoyer aucune. » Il hésita, puis céda à son impulsion. « Mlle Polly, je n’ai pas le droit de vous ennuyer avec mes affaires. Je peux sembler impertinent. Mais vous êtes une fille ! Est-ce qu’une fille s’assoit généralement pour réfléchir à toutes les difficultés... quand elle ne reçoit pas de lettres... et qu’elle fait ensuite des concessions ? »

« Je suis sûre qu’elle le fait... quand elle aime quelqu’un. »

« Et pourtant, cela peut sembler très étrange. Je suis tourmenté au point de perdre la raison. Je ne sais pas quoi faire. »

Elle resta silencieuse pendant un long moment, regardant au loin et tordant ses mains sur ses genoux ; elle cherchait manifestement dans son âme l’inspiration... et le courage !

« Vous pensez qu’elle comprendra la situation ? » insista-t-il.

« Elle devrait. »

« Mais aucun mot de moi ! Le silence pendant des semaines ! »

Sa voix était basse, mais elle avait manifestement trouvé du courage. « Je n’ai pas entendu un seul mot... pas une lettre ne m’est parvenue... depuis que j’ai quitté la maison de ma tante. »

« Vous sentez-vous sûre qu’il vous aime toujours autant ? Vous n’avez pas besoin de lettres ? »

« Oh non ! Je n’ai pas besoin de lettres. »

« Mais dans mon cas ? »

« Je pouvais voir qu’elle vous aime beaucoup. Elle s’est dressée devant eux tous, capitaine Mayo. Ce genre de fille n’a pas besoin de lettres. »

« Vous m’avez donné un nouveau courage. Je crois que vous comprenez exactement ce qu’une fille ressentirait. Vous connaissez un Yankee ! Il s’attend à trouver un ami là où il l’a laissé, en matière d’affection. »

« Une fille n’a pas besoin d’être une Yankee pour être ainsi dans son amour. »

« Je ne peux pas me faufiler jusqu’à elle par la petite porte, je ne peux pas faire ça ! » s’écria-t-il. « Je ne veux pas avoir honte de moi-même. Je ne veux pas lui causer plus de problèmes. Ne pensez-vous pas qu’elle m’attendra jusqu’à ce que je puisse venir... et venir comme il faut ! »

« Elle vous attendra, monsieur. C’est la nature des femmes d’attendre... quand elles aiment. »

« Mais je ne peux pas lui demander d’attendre éternellement. C’est pourquoi je dois partir et essayer de réussir. » Il serra les dents, et les muscles de sa mâchoire se raidirent. « Je crois qu’un homme peut obtenir ce qu’il recherche s’il y met le bon esprit, Mlle Polly. » Il quitta le porche et la laissa.

Le brouillard était épais sur le rivage et la mer ce jour-là, retenant l’Ethel and May au port. Il disparut dans la brume étouffante, et la jeune fille resta à contempler ce vide pendant un long moment.

Mayo rama jusqu’à la goélette, qui était ancrée dans la rade du port. Il portait ses comptes au capitaine Candage.

Debout et tourné vers l’avant alors qu’il ramait, il tomba soudain sur un grand yacht à vapeur qui s’était glissé dans l’anse à travers le brouillard et était ancré sur sa route. C’était le Sprite, et il avait fait une connaissance côtière avec son skipper cet été-là, le rencontrant dans des ports où le Sprite et l’Olenia avaient été voisins au mouillage. Il arrêta de ramer et laissa le dori dériver. Il remarqua que le pavillon bleu flottait à la vergue tribord du grand mât, annonçant l’absence du propriétaire, et il comprit qu’il pouvait appeler le skipper sans embarrasser ce gentleman. L’un des membres de l’équipage posait des housses sur les cuivres à l’avant.

« Compliments au capitaine Trott, et dites-lui que le capitaine Mayo est à l’échelle de coupée. »

Le skipper apparut rapidement, répondant à l’appel avant même que le marin n’ait bougé. « Montez à bord, monsieur. »

« Je ne vous dérangerai pas tant que ça, capitaine. Je peux poser ma question tout aussi bien d’ici. Connaissez-vous une bonne ouverture pour un homme de ma taille ? »

Le capitaine du Sprite vint au bastingage et ne répondit pas immédiatement.

« J’ai quitté l’Olenia et je cherche quelque chose. »

Le capitaine Trott se dirigea vers l’échelle de coupée. « Oh, vous n’avez pas besoin de vous donner la peine de monter, monsieur. »

« Je préférerais, capitaine Mayo. » Après être descendu, il s’accroupit sur la plateforme au pied de l’échelle et maintint le dori près, en saisissant le plat-bord. « Que faites-vous pour vous-même ces jours-ci ? »

Mayo n’avait aucune envie d’une longue histoire. « J’attends de saisir une occasion », répondit-il.

Le capitaine Trott ne montra aucun empressement à aborder le sujet que Mayo avait soulevé. « C’est devenu assez épais, n’est-ce pas ? On m’a ordonné de venir ici pour attendre mes patrons ; ils visitent quelque grand domaine en amont de la rivière. »

« Mais à propos de la possibilité d’un emploi, capitaine ! »

« Écoutez ! Quel genre de démêlé avez-vous eu avec le propriétaire de l’Olenia ? »

Mayo ouvrit la bouche, puis la referma promptement. Il ne pouvait pas révéler la nature du problème entre lui et son ancien employeur.

« Nous avons eu des mots », dit-il, raide.

« Oui, je suppose ! Mais le reste ! »

« C’est tout. »

« Vous n’avez pas besoin de m’en dire plus que ce que vous voulez, bien sûr », dit le capitaine Trott. « Mais je dois vous dire que M. Marston a tenu des propos assez féroces pour un propriétaire. Il a fait une sacrée affaire de faire circuler ces propos. Je ne savais pas que vous étiez d’une telle importance dans le monde, Mayo », ajouta-t-il sèchement.

« Je ne sais pas ce qu’il dit. »

« Ne l’avez-vous pas quitté dans la nuit... sans préavis, ou quelque chose du genre ? »

« C’était un accident. »

« J’espère que vous avez une bonne histoire pour vous justifier, capitaine Mayo, car je vous ai bien apprécié depuis notre première rencontre. Qu’y a-t-il derrière tout ça ? »

« Je ne peux pas vous le dire. »

« Mais vous pouvez le dire à quelqu’un... à quelqu’un qui peut arranger les choses pour vous, n’est-ce pas ? »

« Non, capitaine Trott. »

« Eh bien, vous savez ce qui est arrivé dans votre cas, n’est-ce pas ? » Le skipper du Sprite fit preuve d’un peu d’irritation d’être exclu de la confiance de Mayo.

Le jeune homme secoua la tête.

« Marston prétend que vous vous êtes mutiné et que vous l’avez déserté... que vous vous êtes éclipsé dans la nuit... que vous avez abandonné votre travail en haute mer... que vous l’avez laissé rentrer à New York avec un équipage réduit... le second comme capitaine. »

« C’est un mensonge infernal ! »

« Alors avancez et démontrez-le. »

« Je ne peux pas parler de cette affaire. J’ai mes raisons... de bonnes raisons ! »

« Je suis désolé pour vous, Mayo. Vous avez fini dans le monde du yachting, j’en ai bien peur. Il vous mettra sur liste noire dans tous les clubs nautiques de Bar Harbor à Miami. J’ai entendu mes patrons en parler. Il semble avoir une terrible rancune... plus qu’un grand personnage ne s’en préoccupe habituellement dans le cas d’un skipper. »

Mayo posa sa rame contre le bord de la plateforme et poussa. Le skipper l’appela derrière lui, mais il fut instantanément englouti par le brouillard et ne répondit pas.

À bord de l’Ethel and May, son équipage déguenillé mais joyeux était en train d’appâter, piquant des palourdes sur les hameçons des lignes dérivantes et enroulant les cordages dans des baquets. Les hommes affichèrent un sourire en guise de bienvenue lorsqu’il passa par-dessus le bastingage. Il les accueillit avec une moue sombre ; il jeta même un regard noir au capitaine Candage lorsqu’il croisa ce dernier sur le gaillard d’arrière.

« Oui, monsieur ! Je vois ce qu’il en est ! Vous en avez ras le bol de ce jeu à deux sous ici, dit Candage d’un air affligé. Je ne vous blâme pas. Nous ne sommes pas de votre trempe, ici, capitaine Mayo. » Il prit les papiers que le jeune homme lui tendait. « Je suppose que c’est la dernière fois que nous partagerons, vous et moi. Vous allez me manquer cruellement. Je préférerais travailler pour rien et vous laisser tout le profit plutôt que de vous perdre. Mais, bien entendu, il ne sert à rien de discuter ou d’insister. »

Mayo s’en alla s’asseoir sur le bastingage, les bras croisés, et ne répondit pas. Le vieux capitaine s’en retourna vers l’avant, la tête basse, les mains jointes derrière le dos. Lorsqu’il revint, Mayo se leva et posa sa main sur l’épaule du vieil homme.

« Capitaine Candage, s’il vous plaît, ne vous méprenez pas sur mes intentions. Pour l’instant, j’ai le sentiment que les seuls amis que j’ai au monde sont ici. Ne faites pas attention à la façon dont je me suis comporté tout à l’heure quand je suis monté à bord. J’ai eu beaucoup de soucis... et j’en ai encore. Je ne vais pas vous quitter tout de suite. Je veux rester à bord jusqu’à ce que je puisse réfléchir à tout cela... reprendre mes esprits. C’est-à-dire, si cela vous convient ! »

« Si ça me convient ! Par tous les saints ! » explosa le capitaine Candage. Il prit le doris et gagna la rive à la rame. Il trouva sa fille qui scrutait le brouillard depuis le porche du cottage de la veuve. « Il va rester encore un peu, l’informa-t-il, transporté de joie. Il s’est passé quelque chose. Crois-tu que cette fille l’ait plaqué ? »

« Père, osez-vous ricaner parce qu’un ami est dans la peine ? »

« Je rirai et je me frapperai la cuisse s’il se débarrasse enfin de cette fille écervelée », répondit-il avec vigueur.

« Je suis stupéfaite... j’ai honte de vous, père ! »

« Polly chérie, sois honnête avec ton papa ! » plaida-t-il. « Veux-tu le voir marié avec elle ? »

« Certainement. Je souhaite seulement pouvoir l’aider. » Ses lèvres étaient blanches, sa voix tremblait. Elle se leva et se précipita dans la maison.

« Je serais damné si je comprenais les femmes », déclara le capitaine Candage en agitant son doigt sous son nez. « Ce gars qu’elle s’est choisi doit être l’empereur du Pérou. »

Le capitaine Mayo ne revint pas à terre avant le départ de l’Ethel and May.

Le brouillard se dissipa cette nuit-là et ils filèrent vers les zones de pêche portés par une brise vive, et leurs lignes de traîne furent immergées dès l’aube. Au coucher du soleil, suivis par une nuée vacillante de mouettes criardes qui gobaient les « restes » jetés par-dessus bord par l’équipage affairé à nettoyer la prise, ils accostaient à la poissonnerie de la ville.

« Encore de la chance », commenta le capitaine Candage, de retour d’une âpre négociation avec l’acheteur. « Les citadins ont tous une faim de loup pour l’aiglefin, et c’est exactement ce que nous avons attrapé aujourd’hui. » Il examina son partenaire morose avec une sollicitude compatissante. « Pourquoi ne ferais-tu pas un saut en ville ? » suggéra-t-il. « Tu restes trop enfermé dans ce rafiot pour un jeune homme. En outre, si tu vois un magasin ouvert, achète-moi une boîte de cols en papier. Rowley n’a pas ma taille ! »

Mayo, inconciliable et inquiet, haïssant ce jour-là le bruit des poissons qui battaient et glissaient alors qu’ils étaient jetés à la fourche dans les baquets pour être hissés, agacé par le grincement des poulies et conscient que ses nerfs n’étaient pas du tout solides, obéit à la suggestion. Il avait sa propre course secrète, cédant à un demi-espoir ; il se rendit au guichet de la poste restante et demanda son courrier. Il savait que l’amour favorise les intuitions aiguës. L’Olenia avait fréquemment visité ce port pour le courrier. Mais il n’y avait rien pour lui. Il déambula dans les rues, nourrissant sa mélancolie, oubliant la commission du capitaine Candage, enviant le contentement affiché par les autres.

Dans cet état d’esprit, il aurait évité le capitaine Zoradus Wass s’il avait aperçu ce marin bruyamment joyeux à temps. Mais le capitaine l’avait déjà attrapé par le bras et le faisait tournoyer sur le trottoir, faisant preuve de plus d’affabilité qu’à l’accoutumée.

« Par les génisses d’Hérode ! gamin », cria le vieux maître barbu, « es-tu venu me chercher ? »

« Non », balbutia Mayo. « Vouliez-vous me voir ? »

« J’ai usé les talons de mes bottes aujourd’hui à courir du bureau du commissaire maritime à chaque recoin du front de mer. J’ai appris que tu avais quitté un yacht, et j’ai pensé que tu étais redevenu sensé et que tu cherchais du vrai travail. »

« Si vous aviez demandé dans les poissonneries, vous auriez pu me trouver, monsieur. » Le ton de Mayo était sombre.

« Du poisson ! Tu pêches ? » demanda le capitaine Wass, incrédule.

« Oui, et sur un smack affrété, en plus... de la pêche à la part ! » Mayo était aigrement résolu à peindre sa basse condition en couleurs sombres. « Et j’en ai conclu que c’est à peu près tout ce dont je suis capable. »

« Voilà un beau langage de marin venant d’un jeune type que j’ai formé jusqu’au brevet de capitaine, en lui donnant deux ans dans ma timonerie. J’avais peur que tu ne coules, espèce de jeune vaurien, quand j’ai appris que tu étais devenu skipper de yacht, mais je n’aurais jamais cru que ce fût aussi grave. »

« Mes affaires de yachting sont terminées, monsieur. »

« Dieu merci ! Il y a de l’espoir pour toi. Quelqu’un t’a-t-il dit que je te cherchais ? »

« Non, monsieur ! »

« Ravi de l’apprendre. Maintenant je peux te le dire moi-même. Sais-tu où je suis en ce moment ? »

« J’ai entendu dire que vous étiez sur un cargo de la ligne Vose, monsieur. »

« Je ne sais pas qui t’a dit ça... mais ce n’était pas Ananias. Tu as raison. C’est le vieux Nequasset, qui m’est revenu parce que je suis le seul à comprendre ses satanées lubies. Le second s’est soûlé hier et a cassé la jambe du lieutenant dans la bagarre ; l’un est en prison et l’autre à l’hôpital, et aucun des deux ne mettra plus jamais les pieds sur un navire avec moi. Je pars à l’aube pour la Chesapeake pour charger des rails d’acier. As-tu tes papiers ? »

« Oui, monsieur ! »

« Viens avec moi. Tu es mon second. »

« Voulez-vous vraiment de moi, monsieur ? »

« Vouloir de toi ? Maudit soit tout, je t’ai déjà ! Dans une demi-journée, je t’aurai secoué toutes tes idées de yachting et j’aurai gratté toutes tes écailles de poisson, et tu seras de nouveau ce que tu étais quand je t’ai laissé partir : le gamin le plus brillant que j’aie jamais formé. »

Mayo obéit à la poussée du bras du maître jubilant et le suivit. « Je vais aller expliquer tout cela au capitaine Candage, mon partenaire. »

« Très bien. Je viens avec toi, ça nous aidera à faire court. »

En marchant, le capitaine Wass inspecta son compagnon d’un œil critique.

« La grande vie à bord du yacht de Marston t’a rendu dyspeptique, fiston ? Tu as l’air de ne pas avoir digéré tes vivres. »

« Ma santé est excellente, monsieur. »

« J’ai entendu dire que tu avais eu des ennuis avec Marston », poursuivit le vieux skipper avec une franchise brutale. « Quiconque a des ennuis avec ce maudit pirate est hautement recommandé à mes yeux. Il essaie de voler toutes les lignes de bateaux à vapeur de cette côte. Dieu merci, il ne pourra jamais mettre ses griffes sur la vieille ligne Vose. De grandes choses se préparent dans le milieu des bateaux à vapeur, Mayo. Je pense que c’est un bon secteur si tu aimes te battre et que tu veux faire fortune. »

Mayo continua de marcher en silence. Il était troublé par cette information supplémentaire : la nouvelle de son affaire avec Marston s’était répandue si largement. Cependant, il était heureux que cette nouvelle opportunité lui offre une chance de se cacher dans l’isolement de la timonerie d’un cargo.

Le capitaine Candage reçut la nouvelle avec une résignation humble. « Je savais que cela arriverait », dit-il. « Je ne pouvais guère m’attendre à autre chose. Cependant, cela ne me réconforte pas. »

« On ne peut pas laisser un bon gars comme lui patauger dans les déchets de poisson », déclara le capitaine Wass.

« Je le sais, et je lui souhaite le meilleur ! »

Leur adieu, présidé par le maître péremptoire du Nequasset, fut bref.

« J’aurai probablement l’occasion de vous voir quand nous reviendrons ici », lança Mayo depuis le quai, en regardant le visage mélancolique du skipper. « Peut-être aurai-je le temps de descendre jusqu’à Maquoit pendant que nous déchargerons. En tout cas, expliquez-leur tout pour moi, surtout à votre fille. »

« Je dirai tout ce qu’il faut aux personnes concernées », l’assura le capitaine Candage. « Je le lui dirai pour vous. »

Elle était sur la plage quand le skipper revint seul à la rame de l’Ethel and May.

« Il est parti », lui cria-t-il. « Évidemment, nous ne pouvions pas le garder. Il est trop brillant pour rester à un travail comme celui-ci. »

Alors qu’ils se dirigeaient vers le cottage de la veuve, il lui jetait des coups d’œil furtifs, et son silence le bouleversait.

« Voyons ! Il me dit... si je m’en souviens bien... il dit, dit-il, “Transmettez mes meilleurs respects et”... voyons... oui, “transmettez mes meilleurs respects et mon amour à votre Polly...” »

« Père ! S’il vous plaît, ne mentez pas. »

« C’est exactement comme je m’en souviens, ma chère. “Spécialement”, a-t-il dit. Je m’en souviens ! “Spécialement”, a-t-il dit. Et il avait l’air si triste, ma chère, si triste. » Il passa son bras autour d’elle. « Il y a beaucoup de choses tristes dans ce monde pour tout le monde, Polly. Parfois, les choses sont tellement embrouillées que j’ai envie de partir et de grimper à un arbre ! »

XV ~ LES RÈGLES DE NAVIGATION

Le Dreadnought vogue à présent sur l’Atlantique immense, Où les mers rugissantes roulent le long de ses flancs noirs. Ses marins marchent sur le pont tels des lions, C’est le paquebot de Liverpool... Seigneur, laisse-le partir ! — Chant des paquebots rapides.

Un jour, au début du mois d’août, le Nequasset remontait laborieusement la côte à travers un brouillard épais comme un cachot, les rails d’acier constituant son fardeau, la prudence son maître-mot.

L’aiguille de son indicateur marquait « Demi-vitesse », et cela signifiait vraiment demi-vitesse. Le capitaine Zoradus Wass suivait à la lettre les règles établies par le ministère du Commerce et du Travail. Sous son commandement, aucune tricherie, aucune entente secrète entre la timonerie et la plateforme de l’ingénieur en chef. Non, le capitaine Wass n’était pas ce genre d’homme, bien que le brouillard fût resté devant lui pendant deux jours, une vapeur épaisse comme des plumes dans un édredon, et qu’il n’eût guère dépassé une moyenne de six nœuds marins à l’heure, tout en étant amèrement conscient que le tarif du fret sur les rails d’acier était de soixante-cinq cents la tonne.

« Et comme je vous le disais, à soixante-cinq cents, il y a à peu près autant de profit que dans le fait d’échanger des dollars sonnants et trébuchants d’une main à l’autre en comptant sur la monnaie d’argent que vous pouvez gratter », disait le capitaine Wass au second Mayo.

Le capitaine gardait la poignée du sifflet fermement serrée. Régulièrement, chaque minute, le sifflement prolongé du Nequasset retentissait, en stricte conformité avec les règles de navigation.

Sa voix commençait par un couinement plaintif, prenait de l’ampleur pendant quelques instants, puis s’éteignait dans une plainte plus acariâtre ; le timbre de ce son semblait correspondre à l’humeur du capitaine Wass.

« Ce sont des temps difficiles quand un cargo doit calculer si finement qu’il peut perdre de l’argent à cause de ce que mangent les hommes », continua-t-il. « Si vous avez deux jours de retard à cause du brouillard, les propriétaires demandent ce qui se passe ! Ce genre d’affaires n’a plus besoin de gens de mer ; il faut des tenanciers de pension de famille capables de couper un bifteck jusqu’à l’os et qui sont habiles à faire des économies sur les restes. Je vais acheter un livre de recettes de cuisine et essayer de générer des dividendes. »

Le capitaine avait la proue large, tout comme le Nequasset ; il se tassait sur ses jambes courtes comme s’il portait une cargaison tout aussi lourde que des rails d’acier, ses favoris blancs flottaient derrière son nez en éperon comme l’écume soulevée par l’étrave du vieux cargo. Il mâchonnait lentement, consciencieusement et continuellement du tabac qui gonflait sa joue ; ses mâchoires, se déplaçant aussi régulièrement qu’un balancier, semblaient régler la cadence du sifflet isochrone. Soixante mouvements de mâchoire, puis il crachait dans le brouillard, puis le sifflet... réglé comme une horloge !

Les fenêtres de la timonerie étaient abaissées dans leurs logements afin que tous les sons puissent être entendus ; la brise humide perlait sur les favoris du skipper et humectait les cheveux courts du second. Tandis que ce dernier se penchait par la fenêtre, l’oreille aux aguets pour capter les signaux, le capitaine le soumettait à l’examen critique auquel il s’était livré chaque fois que l’occasion se présentait.

En outre, le capitaine Wass continuait de tourner autour d’un sujet qu’il avait abordé à maintes reprises avec une maladroite tentative d’inquisition astucieuse.

« Aussi dur que ce soit sur un cargo, je suppose que tu n’es pas désolé de ne plus être sur ce yacht, fiston ? »

« Je ne suis pas désolé, monsieur. »

« D’après ce que tu m’as dit, le propriétaire était toujours là à fourrer son nez partout. »

« Je ne me souviens pas avoir dit cela, monsieur. »

« Oh, je croyais que c’était le cas », grogna le capitaine Wass, qui masqua son moment d’hésitation en actionnant le sifflet.

« Maintenant que tu es de retour dans le milieu des bateaux à vapeur, tu es naturellement un homme de bateau à vapeur. Aie les intérêts de tes propriétaires à cœur », reprit-il.

« Certainement, monsieur. »

« Cela aiderait beaucoup les vrais gens de mer — les bons vieux piliers — s’ils pouvaient savoir ce que ces types de Wall Street mijotent avec Marston à leur tête... ou du moins, il est censé être à leur tête. Il se cache au milieu de la toile et laisse les autres araignées courir et rapporter. Mais c’est le plan de Marston, tu peux en être sûr ! Qu’en penses-tu ? »

« Je n’en pense rien du tout, capitaine Wass. » « Mais comment pourrais-tu ne pas y penser, en attrapant un mot ici et un mot là, à bord de ce yacht ? »

« Je n’ai jamais écouté, je n’ai jamais rien entendu. »

« Mais il avait ces autres araignées à bord... je les ai vues moi-même à travers mes jumelles quand vous nous avez dépassés un jour en juin. »

« Je suppose qu’ils parlaient ensemble à l’arrière, mais mon devoir était à l’avant, monsieur. »

« C’est dommage que personne ne t’ait mis la puce à l’oreille pour obtenir des informations sur le plan de Marston, quel qu’il soit. Tu aurais pu aider les vrais gars dans ce jeu ! »

Mayo ne répondit pas.

Le capitaine Wass montra sa résolution de ne plus picorer sur les bords et de s’attaquer au centre du sujet. Il tira sur le sifflet, relâcha la poignée et se retourna vers la fenêtre, posant ses coudes sur le rebord.

« Fistons, tu n’es pas amoureux de ce pirate de Marston, n’est-ce pas ? »

« Non, monsieur ! » répondit le jeune homme avec une amertume qui ne laissait aucun doute.

« Eh bien, qu’en est-il de ton amour pour sa fille ? » L’humour caustique dans le ton du vieux skipper ôta à la question une partie de sa franchise brutale, et Mayo était habitué au genre d’humour du capitaine Wass. Le jeune homme ne tourna pas la tête pendant quelques instants ; il continua de regarder dans le brouillard comme s’il était absorbé par son devoir ; il essayait de reprendre le contrôle de lui-même, pleinement conscient que le ressentiment ne fonctionnerait pas avec Zoradus Wass. Lorsque Mayo fit face au skipper, ce dernier fut à son tour décontenancé, car Mayo dévoila ses dents régulières dans un sourire cordial.

« Pensez-vous que j’ai essayé de jouer au chauffeur afin d’attraper une héritière, monsieur ? »

« Eh bien, il y a pas mal de radio-potins qui circulent le long de la côte et les marins ne gardent pas toujours leur langue dans leur poche après avoir pris l’argent de quelqu’un pour se taire », déclara le capitaine Wass, avec insistance. « Je ne te blâmerais pas d’essayer. Tu es assez beau garçon pour faire ce que d’autres ont fait dans des cas similaires. »

« Merci, monsieur. Quelle est la suite de la plaisanterie ? »

« Je ne plaisante jamais », répliqua le skipper en se tournant pour tirer le cordon du sifflet. Le hurlement du Nequasset s’éleva puis s’éteignit dans sa gorge de cuivre. « Elle s’appelle Alma ? » insista-t-il. « Une sacrée belle pièce. Si Marston fait jamais de toi son directeur général, donne-moi un meilleur emploi que celui-ci, veux-tu ? »

« Je le ferai, monsieur ! »

Le skipper jeta un regard dégoûté à son second. « Tu es un sacré numéro pour tenir une conversation ! » Il cracha contre le mur de brouillard et lâcha à nouveau la plainte rauque du cargo.

Quelque part, devant, une corne beugla, divisant son appel en deux sons.

« Amure bâbord et cap en travers de notre route », grogna le maître, après avoir reniflé l’air et louché sur les rides paresseuses de l’eau.

« Pourquoi cet idiot d’enfer n’est-il pas à l’ancre, au lieu de dériver dans nos pattes ? Quel est son relèvement, monsieur Mayo ? » Il était revenu à la formalité de timonerie avec son second.

« Deux points et demi, sur l’avant du tribord, monsieur. Et il y a un autre type qui donne un coup de corne à peu près dans la même direction. »

« Encore un dérivant... pas assez de vent pour qu’ils sachent sur quelle amure ils sont vraiment. Eh bien, il y a toujours l’article vingt-sept pour se rabattre dessus », grommela le skipper. Il cita avec sarcasme, sur le ton avec lequel cette règle est si souvent marmonnée dans les timoneries le long de la côte : « “Il sera dûment tenu compte de tous les dangers de navigation et d’abordage, ainsi que de toute circonstance particulière pouvant rendre nécessaire un écart aux règles ci-dessus, et ainsi de suite.” Cela signifie, Dieu merci, qu’un vapeur peut toujours s’éloigner d’une goélette, même à demi-vitesse. J’espère que si les choses tournent mal, le secrétaire du bureau du commerce sera d’accord avec moi. Mets la barre à tribord, monsieur Mayo, jusqu’à ce qu’ils soient par le travers. »

Le second jeta un coup d’œil rapide à la boussole. « Est-nord-est, Jack », commanda-t-il.

« Est-nord-est, monsieur », répéta le timonier d’un ton mécanique, en faisant tourner la grande roue vers la gauche.

Il était évident que le Nequasset avait beaucoup de compagnie en mer ce jour-là. Un peu en arrière de son travers, un remorqueur faisait entendre un son long et deux courts, indiquant son convoi. Ils étaient « copains » depuis un moment, et Mayo avait occasionnellement pris ses relèvements au son et à la boussole, sachant que le cargo avançait lentement. Il calcula, en écoutant à nouveau les cornes, que le Nequasset était en mesure de passer au large de tous.

« Prenez un skipper qui étudie son livre et qui est toujours prêt à regarder le ministère dans les yeux, sans sourciller, il doit s’occuper de ses affaires et de celles des autres aussi », dit le capitaine Wass, poursuivant son monologue de mauvaise humeur. « Esquiver ici et là, rester à l’écart, deux jours de retard sur le programme, de la viande trois fois par jour sinon on ne peut pas garder un équipage, et tout le monde a bon appétit à l’heure des repas ! Mes propriétaires ne m’ont jamais dit d’envoyer la loi au diable et de foncer ! Mais quand je leur apporte mes comptes, ils semblent essayer de trouver un langage qui ordonne à un homme de faire quelque chose, tout en ne le lui disant pas. Qu’est-ce que c’est ? » Il passa la tête loin par la fenêtre.

Sortant du brouillard, un son sourd et grognant flotta vers eux, un diapason lointain et feutré, un sifflet marin qui annonçait un gros navire.

« Je dirais que c’est un paquebot de l’Union, monsieur... soit le Triton, soit le Neptune. »

Ils écoutèrent. Ils attendirent deux longues minutes avant un autre signal.

« Il semble prendre tout son temps légal », grogna le capitaine Wass. « Depuis que Marston a gobé cette ligne, il a peut-être mis en place un registre spécial pour surveiller les coups de sifflet... il pense que c’est un gaspillage de vapeur qui réduira les dividendes. Il s’attend à ce que nous, les petits, fassions tout le boucan ! »

Le gros sifflet retentit à nouveau, droit devant, et si près qu’il provoqua le skipper à lâcher un juron sonore.

« Il file à dix-huit nœuds, ou alors vous pourrez utiliser ma tête pour un écrou de rivet ! » Il tira sur le cordon et le cargo hurla avec colère. L’autre répondit par un rugissement beuglant... autocratique, dominateur. Avec ironie, avec vindicte, le capitaine Wass monta sa voix sur un ton nasal sarcastique et récita une autre règle, essayant ainsi d’exprimer son opinion irascible sur l’anarchie des autres hommes.

« Article seize, monsieur Mayo ! Il le porte probablement dans son porte-montre au lieu de la photo de sa petite amie ! Bonne lecture pour un jour de pluie ! “Tout navire qui entend, apparemment à l’avant de son travers, le signal de brume d’un navire dont la position n’est pas déterminée, doit, pour autant que les circonstances le permettent, arrêter ses machines et naviguer avec précaution jusqu’à ce que tout danger d’abordage soit écarté.” Hourra pour les règles ! »

Le capitaine Wass accrocha un doigt noueux à la boucle de la commande de la cloche et tira violemment vers le haut. Un tintement sourd résonna loin en bas. Il tira à nouveau et la vibration du moteur cessa.

« Par tous les diables ! Je vais aller jusqu’au bout comme le demande le ministère ! S’il me percute, nous verrons qui s’en sortira le mieux à l’enquête. »

Il donna deux saccades rapides à la boucle de la cloche ; puis il déplaça sa main sur une autre commande et le grelot retentit dans la salle des machines : le Nequasset recevait l’ordre de battre en arrière toute.

Le cargo trembla et frissonna lorsque l'hélice commença à tourner en sens inverse, tirant sur la mer écumante, griffant frénétiquement pour stopper sa course. Le capitaine émit alors trois coups de sifflet pleins de ressentiment et de protestation.

Mais la réponse qu'il reçut de l'avant fut un hurlement rauque et prolongé. Il n'y avait là aucune indication que le grand navire avait l'intention de tenir compte de la protestation des trois coups de sifflet. C'était une exigence de priorité, l'insolence du paquebot express fanfaron gagnant du temps face à ses rivaux ; cela laissait entendre avec assurance que les petits gars feraient mieux de s'écarter.

Celui qui arrivait avait reçu un signal qui justifiait cette opinion. Le capitaine Wass avait docilement annoncé qu'il battait en arrière toute ; ses coups de sifflet avaient déclaré qu'il s'était écarté du trottoir de la voie maritime, comme d'habitude ! Les grands savaient que les petits le feraient !

Le second Mayo se pencha à la fenêtre, les muscles de sa mâchoire tendus, l'anxiété dans les yeux.

Le sifflet du grand navire ébranlait maintenant les rideaux de brume et ne lui donnait aucune assurance réconfortante quant au fait que le paquebot virait pour les éviter.

Le quartier-maître prenait la situation plus philosophiquement que ses supérieurs. Il fredonnait :

Disent tous les petits poissons qui nagent çà et là, C’est le paquebot de Liverpool, ô Seigneur, laissez-le passer !

« Est-ce que ce sacré idiot là-devant croit que j'ai donné trois coups de sifflet pour saluer l'anniversaire de Marston ou leur dernier dividende, Monsieur Mayo ? » cria le capitaine Wass.

Les brouillards sont capricieux ; les brumes océaniques sont souvent étranges dans leurs mouvements. Il y a des strates, des courants d'air tourbillonnants qui déchirent le rideau ou effilochent les vapeurs en masse. Les hommes dans la passerelle du Nequasset virent soudain leur champ de vision s'élargir. Le brouillard ne se dissipa pas ; il devint plus ténu et révéla une zone de la mer. C'était comme un voile fin qui dévoilait confusément ce qu'il déformait et magnifiait.

Dans le brouillard, les marins expérimentés examinent toujours avec un regard attentif la ligne où le brouillard et l'océan fusionnent. Ils ne fixent pas le brouillard, essayant de distinguer la silhouette d'un navire arrivant ; ils sont capables de discerner avant tout la ligne blanche d'écume marquant l'étrave du navire ou son sillage.

« Le voilà, monsieur ! » annonça le second. Il pointa son doigt vers un jaillissement écumeux d'eau agitée.

« Oui, monsieur ! Dix-huit nœuds et les deux yeux fermés ! » Mais un soulagement se mêlait au ressentiment. Son coup d'œil rapide l'informa que le paquebot passerait le Nequasset largement sur tribord ; son étrave montrait une divergence d'au moins deux quarts par rapport à la route du cargo. Mais l'instant d'après, le capitaine Wass poussa un cri d'alarme indigné. « Oui, les deux yeux fermés ! » répéta-t-il.

Juste dans l'axe de l'étrave battante du paquebot se trouvait un bateau de pêche, un Hampton, révélé à mesure que le brouillard dérivait.

Le paquebot à passagers émit une demi-douzaine de « woufs » de son sifflet, répondant à l'avertissement saccadé du cargo, mais ne montra aucun signe de ralentissement. Cependant, qu'ils tentaient d'esquiver le grain de sable sur leur chemin fut rendu manifeste par un cri de leur vigie et son appel aigu : « À bâbord ! Barre toute ! »

Le pêcheur avait toute la vivacité de sa trempe, entraîné par les dangers et la perspective toujours présente de mésaventure à saisir des mesures désespérées. Il bondit en avant, arracha son mât et jeta mât et voile par-dessus bord.

Il savait qu'il devait affronter l'énorme ressac et le sillage de la coque lancée à toute vitesse. Sa coquille de noix, alourdie par la voile, n'aurait guère de chance.

« Il est fichu ! » haleta le capitaine Wass. « Elle va l'écraser net sous son poids, à moins qu'elle ne prenne un peu plus de vitesse et ne lui saute par-dessus ! » ajouta-t-il, poussé à un sarcasme amer.

Ils virent le petit bateau s'éclipser derrière la proue noire, le premier soulèvement des eaux bouillonnantes retournant la coquille comme une pièce de monnaie lancée par le pouce. Le pêcheur n'était pas en vue ; il s'était jeté à plat dans le fond de son bateau.

« Il est coulé pour de bon », déclara le skipper avec conviction. « Si sa quille de roulis ne l'écrase pas, son hélice bâbord s'en chargera ! »

Le paquebot se déplaçait si rapidement, son virage à droite était si brusque, qu'il pencha fortement et leur montra le rouge de son immense carène. Sa grande vitesse lui permettait de faire un virage particulièrement rapide. Alors qu'ils restaient bouche bée, ses deux cheminées s'alignèrent presque. Sa proue tranchante menaçait le Nequasset.

« Ce maudit vieux monstre va nous avoir, cette fois ! » hurla le capitaine Wass. Dans sa panique et sa fureur, il bondissait, tirant sur la corde du sifflet.

Il était presque sur eux ; seuls quelques centaines de mètres d'eau grise séparaient les deux navires.

C'était le Triton !

Son nom était révélé sur sa proue. Ses écubiers rouges semblaient des yeux menaçants et sauvages. Il y avait une menace indiciblement brutale dans ce brusque écart vers eux. C'était comme si un monstre marin avait avalé un insecte sous la forme d'un bateau Hampton et cherchait maintenant une vraie bouchée. Mais son grand gouvernail tourna sous la poussée rapide de sa machine à gouverner à vapeur et il fit à nouveau un écart, traçant une lettre S. Le mouvement le fit passer devant la poupe du Nequasset, à un jet de pierre. La puissante houle de son passage rugissant souleva la masse du cargo par l'arrière, et l'énorme vague qui s'était accumulée entre les deux coques se couronna d'écume blanche et projeta une bonne tonne d'eau verte sur la superstructure du plus petit navire.

Le capitaine Wass saisit son porte-voix ; il voulait soumettre quelques remarques qui semblaient convenir à l'incident.

Mais le capitaine du Triton fut plus rapide avec une célérité qui égalait la vitesse moderne de son navire. Il hurlait à travers l'énorme entonnoir qu'un quartier-maître tenait pour lui. Son langage était terrifiant. Il maudissait les cargos avec un talent consommé. Il demandait pourquoi le Nequasset traînait là, dans la voie maritime, sans gouverne ! Cette question stupéfiante coupa le souffle au capitaine Wass et lui ôta tout pouvoir de réplique. Demander cela à un homme qui avait obéi à la loi à la lettre ! Un type qui fonçait à travers le brouillard à dix-huit nœuds reprochant à un skipper consciencieux de s'être arrêté pour laisser le passage !

Et, par-dessus tout, allant si vite en posant la question qu'il était hors de portée de voix avant qu'une réponse appropriée ne puisse être retournée !

Le capitaine Wass faisait tourner ces pensées tourbillonnantes dans un cerveau qui flambait et montrait ses feux à travers les yeux largement écarquillés du skipper.

Puis il cogna son porte-voix contre la passerelle. Il rebondit contre lui, et il le projeta dans un coin d'un coup de pied. Il commença à frapper de son poing un large placard qui était épinglé sous sa licence de capitaine. Le carton était d'un blanc neuf et ses punaises étaient brillantes, montrant qu'il avait été récemment ajouté comme élément de la passerelle. De grandes lettres à l'encre rouge en haut conseillaient : « La sécurité d'abord ». D'autres grandes lettres en bas avertissaient : « Ne prenez aucun risque ». L'inscription centrale conseillait aux capitaines de navires qu'en cas d'accident, les parties coupables ressentiraient tout le poids de la main lourde de l'oncle Sam ; c'était la dernière publication du département du Commerce et du Travail, et elle portait la signature de l'honorable secrétaire du bureau.

Mayo nota que son chef était totalement absorbé par cette activité silencieuse ; il tira donc sur les sonneries qui stoppèrent le remous arrière et remirent le cargo en route. Ils croisèrent le pêcheur dans son bateau Hampton ; il était en train d'écoper son embarcation.

« C'était une alerte assez proche, monsieur ! Je suis heureux d'avoir été formé par vous à être un homme prudent. Vous n'avez pris aucun risque ! »

« Et où suis-je arrivé en obéissant aux règles des États-Unis et en ne prenant jamais de risques, Monsieur Mayo ? À soixante-cinq ans, je suis capitaine d'un chaland de fret, insulté par les propriétaires à terre et insulté en haute mer par des types comme celui qui vient de nous frôler ! Si ce paquebot m'avait percuté, les avocats auraient mis le mauvais bout du bâton entre mes mains ! Tout est arrangé pour le bien des forcenés dans ce monde à l'heure actuelle. J'aurai de la chance s'il ne dépose pas plainte contre moi quand il arrivera à New York, disant que je me suis mis sur son chemin ! » Il coupa une nouvelle tranche de tabac noir et reprit sa place au levier du sifflet. « Vous feriez mieux d'aller chercher une héritière », conseilla-t-il à son second, d'un ton aigre. « Être un capitaine à l'ancienne en ces jours de navigation à vapeur, c'est ce que je suis trop poli pour nommer. Et quant à être de l'autre sorte... eh bien, vous venez de le voir passer en trombe ! »

Cependant, tandis qu'ils longeaient la côte, leur vieille carcasse s'affaissant sous le poids des rails dans ses cales, le second Mayo ressentait une part considérable de l'envie ambitieuse d'un jeune homme pour ce fanfaron pimpant qui avait hurlé des anathèmes depuis la passerelle du Triton. C'était ça, la vraie navigation, réfléchissait-il, même si les exigences des propriétaires et des chasseurs de dividendes forçaient un capitaine à prendre sa chance entre les dents et à galoper sur les mers.

XVI ~ DES MILLIONS ET UN GRAIN DE SABLE

Chez Tiffany, je l'ai emmenée, La dépense ne m'a pas gêné ; Je lui ai acheté deux boucles d'oreilles en or, Elles m'ont coûté cinquante sous. Et en avant, vous autres ! Ma chère Annie ! Oh, vous les filles de New York ! Savez-vous danser la polka ! --Chant de manœuvre, « Le Lime Juicer ».

M. Ralph Bradish, utilisant l'un des téléphones de cabine dans les bureaux de Wall Street de Marston & Waller, demanda avec insistance au caissier d'un restaurant du centre, comme une faveur spéciale, de conserver pendant vingt-quatre heures le chèque personnel, d'un montant de vingt-cinq dollars, remis par M. Bradish la veille au soir.

Dix minutes plus tard, avec la plus grande nonchalance et tout à fait certain que le document valait de l'or, M. Bradish signa un chèque d'un million deux cent cinquante mille dollars.

Ce montant ne l'étonna en rien. Il était tout à fait habitué à signer des chèques faramineux lorsqu'il était appelé en présence de Julius Marston. Une fois, le montant indiqué était de deux millions. Et il y avait eu un nombre incalculable de ce que M. Bradish appelait mentalement des « chèques de bas étage » : cent mille, deux et trois cent mille dollars. Et il n'avait jamais été obligé de demander une quelconque mise en attente sur ces chèques par manque de fonds. Car, dans chaque instance, il y avait une ligne imprimée magique le long de laquelle M. Bradish avait apposé sa signature.

Avant d'éponger l'encre sur ce chèque, Bradish jeta un coup d'œil, par simple curiosité, pour noter en quelle qualité il servait cette fois-ci. La ligne imprimée lui annonçait qu'il était « Trésorier, la Paramount Coast Transportation Company, Inc. ». Il se souvint que dans le passé, il avait signé en tant que trésorier de la « Union Securities Company », de la « Amalgamated Holding Company », et pour d'autres sociétés parrainant des chemins de fer et de grandes industries dont les destinées semblaient être étroitement liées à Julius Marston, financier. Il était évident que le financier Marston préférait avoir un employé payé quarante dollars par semaine pour faire le travail servile de signature de chèque, ou du moins d'avoir le nom de cet employé en évidence au lieu de celui de Marston.

Cette modestie quant au fait de voir son nom apparaître en public sur un chèque semblait s'attacher aux habitudes commerciales de M. Marston.

Très peu de personnes étaient admises dans ce sanctuaire intérieur où Bradish était assis face à son employeur derrière le bureau plat. Et les hommes qui voyaient cet employeur en dehors de son bureau ne tournaient pas la tête pour le dévisager, ne pointaient pas un doigt respectueux vers lui et ne remarquaient pas à quelqu'un d'autre : « Voilà le grand Julius Marston ». En premier lieu, M. Marston n'était pas grand au sens physique, et il n'y avait rien en lui qui puisse attirer l'attention ou faire qu'on le remarque dans une foule. Et de toute façon, peu de personnes le connaissaient vraiment.

Il était assis dans son fauteuil massif ; une main posée sur l'accoudoir, le coude en équerre, et de l'autre main, il tirait lentement sur la fine bande de barbe qui s'étendait de sa lèvre inférieure jusqu'à la pointe de son menton.

« Très bien, M. Bradish », fit-il remarquer après que ce dernier eut soulevé le buvard du chèque.

Bradish se leva, s'inclina et commença à partir. C'était un jeune homme grand et bien fait, avec de la prestance. Sa tenue était à la dernière mode, sobre. Il était une étude en brun, tant par le tissu de son costume que par ses accessoires. L'un de ces types au visage pâle qui ont toujours l'air un peu ennuyés, avec une touche de cynisme moderne ! L'un de ces hommes qui écoutent beaucoup et qui disent peu !

« Juste un instant, Bradish », invita Marston, et le jeune homme s'arrêta. « J'aime votre façon de faire dans ces affaires. Vous ne posez pas de questions. Vous ne montrez aucun intérêt stupide pour les chèques que vous signez. »

Bradish réfléchit un instant au chèque dans le tiroir du caissier du restaurant et pinça ses lèvres fines un peu plus étroitement.

« Je suis tout à fait sûr que vous ne faites aucune publicité sur la nature de ces tâches spéciales. » Le financier montra le chèque. « Je dirai très franchement que je ne vous ai pas choisi pour ce service avant de m'être assuré que vous ne parliez pas de vos propres affaires au bureau avec mes autres employés. »

Bradish inclina la tête respectueusement.

« Dans les affaires financières, il est nécessaire de choisir les hommes avec soin. Je compte sur vous pour comprendre mon attitude. Ces transactions sont tout à fait légitimes. Mais les méthodes modernes de haute finance rendent nécessaire de manipuler un peu les détails. Votre attitude en acceptant ces fonctions, comme une évidence, est très gratifiante d'un point de vue professionnel. Comme une petite marque de notre confiance en vous, vous recevrez dorénavant soixante-quinze dollars par semaine. »

« Merci. »

M. Marston s'autorisa un sourire rapide et sec. « Ce n'est pas un pot-de-vin, vous comprenez. Il n'y a rien d'attaché à ce service nominal qui nécessite des dessous-de-table. Nous voulons simplement faire en sorte qu'il soit avantageux pour un jeune homme prudent et discret de rester avec nous. »

Un buzzer, aussi discret que l'étaient toutes les caractéristiques du financier Marston, émit son ronronnement humble.

« Oui », murmura-t-il dans le récepteur du téléphone qui communiquait avec le poste de surveillance des bureaux de Marston & Waller. « Qui ? Oh, elle peut entrer immédiatement. »

« Attendez ici un instant, s'il vous plaît, M. Bradish. C'est ma fille qui est passée pour un mot rapide avec moi. J'ai encore quelque chose à vous confier. »

Bradish se dirigea vers l'une des fenêtres. Il observa attentivement la jeune fille qui se précipita. Son chapeau et son visage étaient enveloppés dans un voile d'automobiliste, et la lumière feutrée de la grande pièce aidait à dissimuler ses traits. Mais Bradish sembla reconnaître quelque chose en elle malgré le flou de la silhouette. Lorsqu'elle parla à son père, les yeux du jeune homme s'écarquillèrent de pur étonnement.

« Je ne pouvais pas très bien expliquer au téléphone, papa, alors je suis descendue tout de suite. Pardonne-moi si je t'ennuie juste une minute. » Elle jeta un coup d'œil rapide au jeune homme près de la fenêtre, mais ne vit en lui qu'une silhouette à contre-jour.

« Seulement l'un de nos employés », dit son père. « Qu'y a-t-il, ma fille ? »

« C'est pour la réception de Nan Burgess à Kingston ! Il va y avoir un défilé d'automobiles décorées à la fête, et je veux y aller dans notre grande voiture, et l'avoir pour deux jours. J'avais peur que tu dises non si je te le demandais au téléphone, mais maintenant que je suis là, te regardant dans les yeux avec tout le pouvoir de persuasion de mon âme, tu ne peux tout simplement pas refuser, n'est-ce pas, papa ? »

« Je pense que j'aurais peut-être consenti au téléphone, Alma. »

« Alors je peux prendre la voiture ? » Ses tons enjoués montèrent dans un crescendo extatique. L'impulsivité de sa nature se manifesta par sa manière d'accepter cette faveur. Elle dansa vers son père et passa ses bras autour de lui. Elle manifesta autant de joie que s'il lui avait fait cadeau de perles inestimables. L'exubérance de sa joie sembla l'agacer un peu.

« Doucement, doucement, Alma ! Si tu gaspilles tes remerciements de cette manière pour une petite faveur, que feras-tu un jour pour trouver des superlatifs quand tu voudras vraiment remercier quelqu'un pour un grand cadeau ? »

« Oh, j'aurai toujours assez de remerciements pour tout le monde, c'est mon caractère. Les gens qui m'aiment, je peux les aimer deux fois plus. Tu es un cher vieux papa, et je sais que tu veux que je file pour que tu puisses continuer à gagner beaucoup plus d'argent. Alors je vais m'éclipser. »

Lorsqu'elle se retourna, elle jeta un nouveau regard vers la personne près de la fenêtre, et cette fois, elle vit bien son visage. Même le voile ne put cacher à Bradish la couleur qui se répandit sur ses joues. Elle était si consciente de son embarras et de son apparence qu'elle ne tourna pas son visage vers son père quand il lui parla.

« Un instant, Alma ! Étant donné que ma grande voiture va avoir deux jours de vacances à la campagne, je ferais aussi bien de lui faire faire une dernière course pour moi. »

Il appela Bradish au bureau d'un coup de tête sur le côté.

« Je veux que ce chèque soit mis entre les mains de la maison de courtage Mower Brothers aussi vite que possible. Ma voiture est à la porte, et elle peut tout aussi bien vous emmener. Alma, permettez à ce jeune homme de notre bureau de faire route avec vous jusqu'à l'endroit où je l'envoie. »

Il ne présenta pas Bradish à Mlle Marston. Bradish ne s'attendait pas à ce que le financier le fasse. Mais ce renvoi comme simple coursier, avec la jeune dame le dévisageant d'un air à moitié effrayé, blessait un peu l'orgueil, même pour un simple employé. Et cet employé méditait sur le souvenir que, la nuit précédente, il avait serré cette jeune dame, alors une inconnue qui était visiblement en quête d'une escapade incognito, avait entouré cette même jeune fille de ses bras durant de nombreuses danses délicieuses dans l'une des magnifiques salles de bal publiques de Broadway. Et il avait régalé elle et une amie avec des mets pour lesquels son chèque de vingt-cinq dollars avait à peine suffi à payer.

Bradish était assez familier avec les phases et les bizarreries de la folie de la danse, mais ce contretemps le stupéfia quelque peu.

Ils ne s'étaient posé aucune question lors de ces danses. Ils avaient été parfaitement satisfaits par la joie du moment. Elle l'avait regardé d'une certaine façon et avec une douceur dans les yeux qui lui disait qu'elle le trouvait plaisant à voir. Elle avait été enthousiaste, avec cette même exubérance dont il venait d'être témoin, quant à sa grâce dans la danse. Ils avaient promis de se revoir à la salle de bal où les conventions sociales n'empêchaient pas les jeunes gens sains de s'amuser.

« Grand Dieu ! » murmura-t-elle, alors qu'elle le précédait à travers la porte. « Vous travaillez dans le bureau de mon père ? »

« Vous êtes surprise, un peu choquée, et je ne vous en blâme pas », répondit-il humblement. « Quant à moi, je suis tout simplement stupéfait. Mais je ne suis pas un bavard. »

Elle jeta un regard sur son visage pâle et impassible, et une partie de l'instinct de son père pour juger les hommes sembla la rassurer.

« Il faut bien jouer un peu », soupira-t-elle. « Et c'est tellement stupide la plupart du temps, parmi des gens que l'on connaît très bien. Il n'y a plus de surprises. »

Alors qu'il fermait doucement la porte derrière eux, Bradish entendit Marston, une fois de plus plongé dans ses affaires, ordonnant au téléphone qu'on localise un certain Fletcher Fogg pour qu'on le lui envoie.

« Je vous présente mes excuses », dit Bradish dans le couloir. Ils attendaient l'ascenseur.

« Pour quoi ? » Elle haussa les sourcils, et il n'y avait aucune trace d'agacement dans ses yeux sombres.

« Pour... eh bien... voyant l'état des choses, il semble presque que j'ai outrepassé mes droits, que je me suis fait passer pour quelqu'un d'autre. Je ne suis qu'un employé, et... »

« Mais vous êtes un employé dans les bureaux de Julius Marston », dit-elle avec fierté, « et cela signifie que vous êtes digne de confiance. Je n'exige aucune excuse de votre part, M... euh... »

« Je m'appelle Ralph Bradish. »

« J'ai fui l'ennui hier soir ; j'espérais avoir un peu de divertissement. Et j'ai trouvé un jeune gentleman qui ne posait aucune question impertinente, qui était très courtois et qui était un délice dans la danse. C'était tout à fait innocent, plutôt imprudent, mais tout à fait charmant. Voilà ! »

« Je vous remercie. »

« Et... eh bien, après la réception de Nan Burgess, je... »

Elle leva les yeux vers lui, une provocation dans le regard.

« Mais je n'ose pas espérer, n'est-ce pas, que vous daignerez revenir et danser avec moi ? »

« Julius Marston a appris à sa fille à tenir ses promesses, monsieur. Si je me souviens bien, j'ai promis. »

Il ne répondit pas, car la porte grillagée de l'ascenseur s'ouvrit avec fracas pour qu'ils puissent entrer.

Et dans l'ascenseur, puis plus tard dans la voiture, il resta silencieux, comme il seyait à l'employé des bureaux de Marston en compagnie de la fille de Marston lorsque des oreilles indiscrètes étaient à proximité.

Ses yeux lui témoignèrent une approbation manifeste et ses lèvres lui offrirent un sourire charmant lorsqu'il descendit à destination.

Bradish resta un instant immobile et suivit du regard la voiture qui se frayait un chemin dans la circulation de Broadway.

« C'est une jeune femme écervelée, avec une idée nouvelle chaque minute », se dit-il. « Ça se voit assez clairement. De son côté, c'est probablement juste pour s'amuser. Néanmoins, par les temps qui courent, si un type garde la tête froide et les pieds agiles, on ne sait jamais où le tango peut mener. C'est peut-être exactement pour cela que je paie mes factures de tailleur. »

Ce qui indique que, dans ces temps calculateurs, l'esprit de jeunesse dans l'ardeur du coup de foudre n'est pas tel que le poète de la romance l'a dépeint.

XVII ~ « EXACTEMENT ! » DIT M. FOGG

« Ô, je ne suis ni un navire de guerre ni un corsaire », disait-il, Souffle haut, souffle bas, et c'est ainsi que nous voguions ! « Mais je suis un honnête pirate à la recherche de sa prime, Croisant le long de la côte de la Haute Barbarie. » -- Chant de marin du « Prince Luther ».

M. Fletcher Fogg se donnait intérieurement, mentalement et métaphoriquement une tape dans le dos chaque fois qu'il songeait à ses nombreuses activités.

Il était parfaitement certain d'être le meilleur petit opérateur général à double détente, capable de tout faire, qu'un gentleman puisse s'offrir quand ce gentleman voulait qu'un travail soit fait sans prendre la peine de donner des instructions explicites sur les détails de la procédure.

Le regard de tristesse et de regret que le visage gras de M. Fogg pouvait arborer quand ledit gentleman — une fois le travail accompli — blâmait des méthodes non autorisées, bien que le résultat ait été atteint — cette expression était une étude sur l'humilité ; l'humilité avec la langue dans la joue.

Si M. Fogg avait pu faire la publicité de son entreprise à sa guise — n'ayant pas la moindre honte de ses tactiques — il aurait publié une carte ainsi libellée :

« M. FLETCHER FOGG : Promotion et rétrogradation. Construction et démolition. Tout l'intérieur de n'importe quel fromage financier ou industriel vidé sans déranger la croûte extérieure. Travail discret effectué silencieusement. Beaucoup de fanfares pour le travail bruyant. Épaules larges fournies pour assumer toute la responsabilité. »

M. Fogg, en présence de Julius Marston, était convenablement obséquieux, mais nullement rampant. Il essuya l'humidité près de son nez avec un mouchoir violet et le remit dans sa poche de poitrine extérieure, les coins dépassant comme des oreilles attentives. Il croisa les jambes et posa sur son genou une cheville vêtue d'un bas en soie violette. En raison de sa rotondité, il fut contraint de maintenir sa cheville en place dans la prise ferme de sa main. Il ajusta sa cravate violette de l'autre main.

« Je suis heureux d'avoir été à portée quand vous avez eu besoin de moi », assura-t-il à M. Marston. « Je viens tout juste d'arriver sur le Triton. Et je veux vous dire que vous gérez cette ligne de bateaux à vapeur comme un homme d'affaires américain souhaite qu'elle soit gérée. Si j'avais été sur une autre ligne, monsieur, je ne serais pas ici aujourd'hui alors que vous me cherchiez. Tout le reste sur la côte rôdait à mi-vitesse, mais le vieux Triton a foncé, les dispersant sous ses pieds comme une auto traversant une troupe de poulets, mais sans secousse, sans éraflure ni soubresaut, et est entré au quai, après deux jours d'épais brouillard, exactement à l'heure dite. C'est ainsi qu'un Américain veut être transporté, monsieur. »

« Je le crois, M. Fogg », convint Julius Marston. « Et c'est pourquoi nous pensons qu'il sera avantageux pour toutes les lignes côtières d'être sous une seule direction... notre direction. »

« Exactement ! »

« C'est le vrai progrès, le vrai bénéfice pour les voyageurs, les actionnaires et toutes les parties concernées. La consolidation plutôt que la rivalité. J'y crois. »

« Exactement ! »

« En tant qu'homme d'affaires de large envergure, assez grand pour saisir les grandes questions, vous avez vu comment la consolidation effectue des réformes. »

« Il n'y a pas à dire », affirma M. Fogg.

« C'était du très bon travail de missionnaire que vous avez fait dans l'affaire de la ligne Sound & Cape, très bon vraiment. »

« Il est étonnant de voir quelles idées hautes et nobles certains actionnaires ont sur les propriétés qui les intéressent. En matière financière, la conclusion la plus médiocre qu'un homme puisse tirer est qu'une action continuera toujours à payer des dividendes simplement parce qu'elle l'a toujours fait. J'ai dû faire exploser un sacré pétard pour réveiller ces types de Sound & Cape. J'ai dû leur montrer les dégâts que les nouvelles affaires, la concurrence et notre combinaison leur causeraient s'ils continuaient à dormir sur leurs certificats d'actions. C'est drôle de voir à quel point il est difficile de détacher certains gens de leurs notions de valeur nominale. » M. Fogg livra cette petite dissertation sur l'intransigeance des actionnaires avec une vigueur pleine de reproches, fixant d'un air béat le regard impassible de M. Marston. « Je ne veux pas trop vanter mes humbles efforts », poursuivit-il, « mais je crois sincèrement que dans trente jours, les gens de Sound auraient été prêts à encaisser à cinquante, malgré cette bande minoritaire qui réclamait le pair. Ce n'était qu'un grand braillement de quelques personnes. »

« Cinquante était un prix juste au vu de ce qui nous attend en termes de concurrence, mais nous en avons fait une proposition à cinq huitièmes afin de conclure l'affaire rapidement. Je viens d'envoyer l'un de nos gars avec le chèque. »

M. Fogg rayonna. Il utilisa son mouchoir violet sur ses joues une fois de plus. Il s'accorda quelques mots de louange : « Ils comprendront un jour que je les ai sauvés d'une bosse plus grosse. Mais c'est difficile à montrer à certains gens. »

« Maintenant, M. Fogg, nous en venons à l'affaire de la ligne Vose. Quelles sont les perspectives ? »

M. Fogg parut triste. « Après des semaines à les poursuivre, je peux seulement dire qu'ils sont laids et têtus, tout simplement aveugles à leurs meilleurs intérêts. »

« Ils insistent sur le pair, n'est-ce pas ? »

« Pire que ça. Le vieux Vose et ses fils et ces vieux directeurs à tête de bois, des capitaines de marine à la retraite, vous savez, aussi durs que de vieilles tortues, ils ont pris position contre la consolidation. Ils appartiennent à l'âge sombre des affaires. Le vieux Vose a eu l'audace de me dire que former ce conglomérat de bateaux à vapeur était un crime et qu'il ne serait pas partie prenante d'une trahison du public. Il ne viendra pas ; il ne vendra pas ; il va faire concurrence. »

M. Marston caressa sa bande de barbe. « Pour que nos actions soient ce que nous voulons qu'elles soient, la Paramount Coast Transportation doit opérer comme un monopole complet, comme vous le comprenez, M. Fogg. Un monopole bienfaisant, une consolidation bénéficiant à tous, mais néanmoins un monopole. Avec une ligne qui nous résiste, nous n'avons qu'une proposition bancale. »

« Exactement ! »

« Que devons-nous faire au sujet de la ligne Vose ? »

« Laissez-la faire concurrence, monsieur. Nous pouvons la tuer à la fin. »

« Possible, probablement. Mais ce plan ne servira pas, M. Fogg. »

« C'est le commerce. »

« Mais ce n'est pas la finance. Je considère cette proposition uniquement en tant que financier, M. Fogg. Je connais à peine l'avant d'un bateau à vapeur de son arrière. Je ne m'intéresse pas aux problèmes de réduction des tarifs. Je ne sais pas combien de temps il faudrait pour abattre la ligne Vose. Mais je sais ceci, en tant que financier gérant une grosse affaire, que les actions de Paramount ne séduiront pas les investisseurs, ni les obligations les banques, si nous ne pouvons pas lancer notre projet comme une combinaison propre et parfaite, avec chaque charte de transport verrouillée. Je manie l'argent, et je connais toute la timidité de l'argent et tout le courage de l'argent. Vous pensez que les directeurs de Vose sont capables de maintenir leurs actionnaires dans le rang, n'est-ce pas ? »

M. Fogg décroisa ses jambes, posa les deux pieds sur le sol, accrocha ses mains sur son ventre et fixa le plafond, réfléchissant visiblement profondément.

« Je le répète, je ne considère pas cette chose comme une proposition de navigation à vapeur, je ne calcule pas quel genre de tarifs tuera la concurrence », déclara M. Marston. « Je ne calcule pas quel genre de tarifs fera un profit pour la Paramount. Autant vendre du sucre au comptoir. Mes associés attendent de moi que je gagne de l'argent pour eux d'une autre manière, que je le gagne par gros blocs et avec un retour rapide. La ligne Vose, en faisant concurrence, nous tue du point de vue financier. »

« Exactement. »

Il y eut un silence dans la pièce pendant un certain temps.

« On ne sait jamais ce que les actionnaires vont faire », remarqua M. Fogg, ses yeux étudiant toujours les panneaux du plafond.

M. Marston ne contesta pas ce dictum.

Son maréchal inclina lentement la tête et lança à son supérieur un autre de ces regards béats.

« Alors je vais aller de l'avant et voir ce qu'ils vont faire, monsieur. »

Il se leva et donna un coup de pied dans le bas de son pantalon pour le remettre en place.

« Vous comprenez que dans cette affaire, comme dans toutes les questions où vous avez été employé, le travail doit être absolument propre. Il ne doit y avoir aucun retour de manivelle. Bien sûr, je vous ai donné des instructions à cet effet régulièrement, mais je souhaite que vous vous rappeliez que j'ai répété les instructions, monsieur. »

« Exactement ! » Les yeux de M. Fogg ne clignèrent pas.

« Vous serez prêt à témoigner à cet effet au cas où le besoin s'en ferait sentir. »

« Exactement ! »

M. Fogg prononça ce mot comme un mot de passe. Il y mit, dans ses entretiens avec Julius Marston, de la compréhension, de l'humilité, une promesse.

« Pouvons-nous attendre une action rapide ? » demanda le financier. « La chose ne doit pas traîner. Nous avons déjà beaucoup de notre argent agile immobilisé. »

« Exactement ! » répondit M. Fogg, en chemin vers la porte. « Action rapide, c'est ce qu'il en sera ! »

« C'est probablement l'idée la plus folle qui ait jamais traversé l'esprit d'un homme quand cet homme était assis dans le bureau de Julius Marston », réfléchit M. Fogg, marchant à travers l'antichambre de ce temple de la finance. « Il y a une chose réconfortante à ce sujet : c'est tellement fou qu'on ne blâmera jamais Julius Marston d'avoir mis cela sur pied. Et c'est son souci principal quand une affaire est en cours. Il semble que ce soit à moi de livrer la marchandise. »

Il s'assit sur un banc dans la salle d'attente et frotta ses articulations sur son front.

« Laissez-moi juste mettre cette chose dans le bon sens », se dit-il. « Comment l'idée a-t-elle bien pu me frapper, d'ailleurs ? Oh, oui ! Le vieux Vose qui se vantait auprès de moi que chaque actionnaire de la ligne Vose était derrière lui, et que l'assemblée annuelle était sur le point d'avoir lieu, et qu'ensuite je verrais quel pauvre spectacle j'avais pour glisser même la pointe de ma botte dans la fente de la porte de la société. C'est une société du Maine. J'ai connu des cas où ce fait a beaucoup aidé. Il y a beaucoup de si et de mais dans cette affaire, mais allons-y ! »

Il s'adressa à l'un des téléphones du bureau, demanda plusieurs numéros, l'un après l'autre, et posa des questions avec empressement et rapidité.

Les informations qu'il reçut semblèrent le perturber considérablement. Il sortit de la cabine et récura ses joues avec son mouchoir violet.

« Leur assemblée annuelle à dix heures demain matin, à quatre cents milles d'ici ! Eh bien, je suppose que je devrais être reconnaissant qu'elle n'ait pas lieu en ce moment même », s'informa M. Fogg, déterminé à attiser cette lueur d'espoir avec les deux ailes de son optimisme. « Mais je dois admettre que vingt-quatre heures est un délai diablement court pour un travail de ce genre, même quand l'opérateur est le petit Fogg lui-même. Nom d'un chien, je n'ai pas encore pris conscience de tout ce que j'ai à faire et de la façon dont je vais le faire. »

Il se dépêcha de sortir, plongea dans un ascenseur et fut projeté vers la rue.

Il eut la chance de trouver un taxi au bord du trottoir.

« Grand Central », dit-il au chauffeur. « J'ai cinq dollars qui disent que vous pouvez battre l'express du métro et me déposer à temps pour le limité de dix heures pour Boston. »

Dès qu'il devint évident pour M. Fogg que son chauffeur avait vu son devoir et allait l'accomplir, escouade de circulation ou non, le promoteur se cala dans son siège, et ses pensées commencèrent à tourner plus vite que les roues du taxi.

« Cela va être comme la "lulu hand" des camps miniers », fut sa préface mentale à ses plans. « Ça ne peut se jouer qu'une fois dans une partie ; ça doit être soutenu par un bon bluff, mais c'est une perle quand ça marche. Et pourquoi suis-je un promoteur ? Pourquoi ai-je étudié les lois étrangères sur les sociétés ? »

M. Fogg enleva son chapeau et essuya son crâne chauve, fronçant ses paupières dans une profonde réflexion.

« L'idée est », songea-t-il, « que je suis candidat à la présidence de la ligne Vose lors de la réunion de demain. Mais je n'ai pas encore été élu ! »

Cependant, le reniflement préliminaire de M. Fogg sur les affaires de la ligne Vose l'avait informé d'où il pouvait ramasser au moins dix actions dispersées de leur capital. Il calcula qu'avant minuit, il les aurait en sa possession. Quant au lendemain et aux prochaines étapes, eh bien, le cran d'un vrai joueur américain s'accroche à la vie jusqu'au coucher du soleil de tous les espoirs, tout comme la queue du serpent, bien que la tête du serpent soit meurtrie au-delà de toute réparation, est censée se tortiller jusqu'au crépuscule.

Il envoya un télégramme à New Haven. Il reçut une réponse à Providence, la lut et se sentit comme un joueur qui a tiré une carte pour compléter sa main. Lorsqu'un projet est effronté et que le jeu est largement un bluff, il faut en appeler à la chance pure.

Le télégramme avait été adressé à l'avocat Sawyer Franklin, dans une ville du Maine. Il demandait un rendez-vous avec M. Franklin le lendemain matin.

La réponse indiquait que M. Franklin était gravement malade à l'hôpital, mais que toutes les affaires seraient traitées par le personnel de son bureau, dans la mesure du possible.

L'avocat Sawyer Franklin, comme M. Fogg, bien sûr, en était pleinement conscient, était le secrétaire de la société de la ligne Vose, organisée selon la loi du Maine en tant que « société étrangère », sous les règlements plus libéraux qui ont attiré tant de promoteurs métropolitains dans les États du Maine et du New Jersey.

XVIII ~ COMMENT UNE ASSEMBLÉE ANNUELLE A ÉTÉ TENUE... UNE FOIS !

Ô, un navire était gréé et prêt pour la mer, Et tous ses marins étaient des poissons à venir ! Temps venteux, Temps orageux ! Quand le vent souffle, nous sommes tous ensemble ! -- Les Poissons.

Fletcher Fogg, suave, digne, rayonnant d'importance professionnelle, rafraîchi par les soins d'un barbier, entra dans les bureaux d'avocats Franklin le lendemain matin à neuf heures trente.

Il s'annonça à une dactylographe, et elle l'orienta vers un jeune homme qui sortit d'une pièce privée.

« J'ai une procuration de M. Franklin pour traiter ses affaires courantes », expliqua le jeune homme. « Bien sûr, s'il s'agit d'une nouvelle affaire ou d'une question de droit... »

« Ni l'un, ni l'autre, mon cher monsieur ! Simplement une question de routine. Mais », il se pencha près de l'oreille du jeune homme, « strictement privé. »

M. Fogg ferma lui-même la porte du bureau intérieur lorsque les deux s'y furent retirés.

« L'une de vos affaires aujourd'hui, je crois, est l'assemblée annuelle de la ligne Vose. Je suis actionnaire. »

Fogg produisit un paquet de certificats et les posa sur le bureau.

« Y aura-t-il des dirigeants ou d'autres actionnaires présents ? » demanda-t-il, montrant juste un peu de sollicitude, malgré lui.

« Je ne pense pas », répondit le jeune homme. « Rien n'a été dit à ce sujet. Les procurations et les instructions ont été envoyées, comme d'habitude, par courrier recommandé. » Il montra des documents empilés sur le bureau. « J'allais justement commencer sur cette question. »

« Je suppose que nos procurations vont au secrétaire de la société, comme d'habitude, avec plein pouvoir de substitution, le secrétaire devant suivre les instructions », dit M. Fogg, un peu pompeusement, utilisant sa connaissance complète de la routine des sociétés.

« Oui, monsieur. Nous traitons la plupart des réunions de société de cette façon quand tout est cousu de fil blanc. Dans ce cas, c'est simplement une réélection des anciens dirigeants. »

« Exactement ! »

M. Fogg rapprocha sa chaise, tamponna son mouchoir violet de chaque côté de son nez et demanda, gentiment et confidentiellement : « Mon fils, quel est votre nom ? »

« David Boyne. »

« Étudiant en droit ici, secrétaire, hein ? »

« Oui, monsieur. »

« Exactement, et un long et dur chemin devant vous. C'est dommage que vous ne soyez pas à New York, où un jeune homme n'a pas à faire tout le tour, mais peut couper un virage ou deux. Je pourrais vous donner beaucoup d'exemples de jeunes gars brillants qui ont saisi leur chance quand la saisie était bonne.

« Mais je n'ai pas le temps. Croyez-moi sur parole. Je suis un homme d'affaires simple et franc, et je suis avec les plus grands intérêts financiers de New York. Et je vais vous offrir la plus grande opportunité de votre vie dès maintenant, David. »

Il ramassa ses certificats et les arrangea dans une main, comme un joueur arrange ses cartes.

« J'ai ici dix actions, disons, et chaque action est détenue par un individu différent, tous de braves hommes. Vous ne les connaissez pas, mais moi si. Ils sont liés à nos grands intérêts. Et je suis ici en tant qu'actionnaire. Réalisez-vous, David, qu'en vous donnant l'instruction de tenir cette réunion sans un seul actionnaire présent, on vous demande vraiment de faire quelque chose qui n'est pas strictement légal ? »

« Nous le faisons habituellement de cette façon », hésita Boyne.

« Exactement ! Les hommes comme ceux qui dirigent la ligne Vose demandent toujours à un homme innocent de faire quelque chose d'illégal. Je vais en venir directement au fait avec vous, David. Ces vieux réactionnaires qui ont envoyé ces instructions essaient de détruire la ligne Vose. Je veux que vous ignoriez ces instructions. Je suis impatient d'être président et directeur général de la ligne. Je veux que vous élisiez comme directeurs ces actionnaires. » Il tapota du doigt sur les certificats.

Le jeune homme était à la fois effrayé et déconcerté. Il pâlit. « Je ne peux pas faire ça », haleta-t-il.

« Si, vous pouvez. Il y a les procurations. C'est à vous de les voter comme vous le souhaitez. Elles permettent un plein pouvoir de substitution, de la manière habituelle ! »

« Mais je ne peux pas désobéir à mes instructions. »

« Je dis que vous pouvez, si vous avez assez de cran pour faire une bonne affaire pour vous-même. »

« Une telle chose n'a jamais été faite ici. »

« Probablement pas. C'est une idée nouvelle. Mais de nouvelles choses sont faites tout le temps dans la haute finance. Vous devriez être là où les grandes choses arrivent chaque jour. Soyez avec moi, et je vous y mettrai. Vous voyez, je vais droit au but avec vous sur cette question, David. Votez ces procurations comme je vous le demande et je vous remettrai cinq mille dollars dans les deux heures, et je vous installerai dans un travail en or avec mes gens dès que cette chose se sera calmée. J'aurais pu parlementer longtemps avant d'en venir aux affaires de cette façon, mais je vois que vous êtes un jeune homme brillant et que vous n'avez pas besoin d'un tas de blabla. Je ne vous demande de blesser personne en particulier. Vous pouvez élire l'ancien trésorier, nous ne voulons pas manipuler l'argent, ce n'est pas un jeu bon marché. Mais je veux un conseil d'administration qui m'installera comme directeur général jusqu'à ce que certaines réformes puissent être instituées afin de mettre la ligne à jour. Cinq mille dollars, notez bien, et ensuite vous serez pris en charge. »

« Mais je serai mis en prison d'État. »

« Absurde, mon garçon ! Pourquoi voteriez-vous ces procurations conformément à vos instructions ? Eh bien, parce qu'il serait de votre intérêt de le faire si je n'étais pas venu ici avec une meilleure proposition. Maintenant, il est de votre intérêt de les voter comme je vous le dis. Le plus qu'ils puissent en tirer est un abus de confiance, et cela ne représente rien. Avec cinq mille dollars en poche, vous n'auriez pas besoin de traîner ici pour subir des affronts. Je vous glisserai mille dollars de plus pour vos dépenses lors d'un petit voyage jusqu'à ce que l'air soit tout à fait clair. »

Boyne fixait ce tentateur direct et énergique ; sa main qui agrippait les bras de la chaise tremblait ; « Je vais être encore plus franc avec vous, mon garçon. Et, soit dit en passant, vous devez savoir que je ne suis pas un simple vantard. Vous avez entendu parler de Fletcher Fogg, hein ? Vous saviez qui j'étais quand vous avez reçu ce télégramme de moi hier ? »

« Eh bien, oui, je connais votre réputation par notre travail de société, monsieur. »

« Exactement ! » M. Fogg prit, avec encore plus d'onctuosité, les manières d'un vieil ami. « Maintenant, comme je le disais, je vais être franc avec vous — je vous fais entrer dans la confidence dès le début. Bien sûr, ils peuvent en convoquer une autre — une assemblée spéciale de la ligne Vose après un préavis de trente jours aux actionnaires. Ils vont probablement convoquer cette réunion, et je me moque bien qu'ils le fassent. Mais j'ai l'ambition d'être directeur général de la ligne pendant ces trente jours pour faire… eh bien, je veux mener une petite enquête sur les conditions générales », déclara M. Fogg, en recourant à son mouchoir violet. « C'est tout ce que je souhaite dire. Au bout de trente jours, nous pourrions — je parle des grands intérêts que je représente — nous pourrions décider d'acheter la ligne et de la rendre vraiment profitable pour les actionnaires. Vous comprenez, j'espère. C'est strictement professionnel — tout est en règle — c'est de la bonne gestion financière. Une fois que tout sera terminé et que ces vieux directeurs obtus se réveilleront, je me permets de dire qu'ils seront tous ravis de ce petit revirement. En attendant, ayant été pris en charge, vous n'avez pas à vous soucier de savoir s'ils sont satisfaits ou non. »

Boyne regarda la liasse de certificats dans la main de Fogg ; il posa un regard effrayé sur les documents empilés sur le bureau. Ils reposaient là, représentant sa responsabilité, mais ils représentaient aussi une opportunité. Leur vue était un reproche aux pensées agitées de trahison qui l'assaillaient. Mais ces simples papiers n'avaient aucune voix pour rendre ce reproche cinglant.

M. Fogg, lui, avait une voix. « Cinq mille dollars en liquide, mon garçon, dès que je pourrai faire jouer mes relations à New York — et l'homme capable de faire venir cinq mille dollars ici sur simple demande n'est pas un petit joueur. Vous voyez quel genre d'hommes me soutiennent. Que vous importe le vieux Vose et sa clique ? »

« Il y a M. Franklin ! Je ferais un coup vraiment ignoble, M. Fogg. Non, je ne le ferai pas. »

M. Fogg ne s'emporta pas. Il resta silencieux pendant un moment. Il pinça les lèvres et fixa Boyne, puis il détourna son regard vers le plafond.

« C'est dommage — vraiment dommage pour un jeune homme de refuser une telle opportunité », soupira-t-il. « Cela peut se faire sans vous, Boyne, d'une autre manière. Le résultat sera le même. Mais vous feriez aussi bien d'en être. Laissez-moi vous raconter quelques exemples de la façon dont certains des grands hommes de ce pays ont fait leurs débuts. »

M. Fogg était un excellent conteur doté d'une imagination débordante, et cela ne troublait pas sa conscience que les récits qu'il confiait à ce jeune homme aux yeux écarquillés fussent largement apocryphes.

« Vous voyez », ajouta-t-il à la fin de la première histoire, « ce qu'un départ en flèche peut faire pour un homme. Imaginez que ce type dont je viens de vous parler soit resté les bras croisés et ait refusé de se lancer alors que la voie lui était toute ouverte ! Vous n'entendez personne critiquer cet homme aujourd'hui, n'est-ce pas ? Et pourtant, c'est bien le coup qu'il a monté pour faire ses débuts. »

C'est par une pirouette similaire que M. Fogg agrémentait chacune de ses histoires de succès.

« Je… je n'avais aucune idée… je pensais qu'ils s'y prenaient d'une autre façon », murmura David Boyne.

« Votre horizon a été limité ; vous n'avez pas assez voyagé dans le monde pour savoir, mon fils. »

« J'ai entendu parler de tous ces hommes, bien sûr. Ce sont de grands hommes aujourd'hui. »

« Vous ne pensiez pas qu'ils sont devenus millionnaires en mettant de côté le montant de leurs salaires de commis, si ? Bien sûr, Boyne, j'admets que dans cette affaire, vous allez user de quelques pratiques limites. Mais vous ne volez rien. Personne ne peut emporter des navires à vapeur dans la poche de son gilet. C'est juste une affaire — et des affaires, il s'en conclut tous les jours. »

Fogg était un juge perspicace de ses semblables. Il reconnaissait la faiblesse dès qu'il la voyait. Il pouvait déterminer, à la lèvre inférieure et au port de nez d'un homme, si cette personne était cupide. Et il savait maintenant ce que signifiaient la rougeur sur les joues de Boyne et l'éclat dans ses yeux. Cependant, il y avait autre chose à prendre en compte.

« Je ne trahirai pas la confiance que M. Franklin m'accorde. Absolument pas », dit le jeune homme. « Il est malade, et cela ne ferait qu'empirer les choses. »

« À quel point est-il malade ? »

« Il est très, très souffrant. C'était une opération, et il a fait une rechute. Mais nous espérons qu'il s'en sortira. »

« Dans quel hôpital est-il ? »

Boyne donna le nom.

« Je crois que je vais appeler pour demander quand il sera en état de recevoir des visites », annonça Fogg, avec une vivacité affairée. « J'aurais aimé que Franklin ait été ici sur le pont — Franklin lui-même. »

« Je ne crois pas que M. Franklin monterait un coup de ce genre », affirma le commis. « Je détesterais avoir à l'affronter après l'avoir fait moi-même. »

« Franklin serait capable de voir plus loin dans une affaire financière qu'un jeune homme », dit M. Fogg, sévèrement, puis il trouva son numéro et passa son appel. « Bon Dieu ! » lâcha-t-il après une question. « Je suis dans son bureau. Oui, je le dirai à Boyne. »

Avec une belle affectation de chagrin et de surprise, il raccrocha le combiné et se tourna brusquement vers Boyne. Il avait tourné le dos au jeune homme — il avait parlé en plaçant sa main sur le récepteur.

« Il vient de mourir… il est mort ! Franklin est décédé. »

« J'aurais été prévenu », haleta Boyne.

« Ils allaient justement vous appeler. Vous m'avez entendu dire que je vous informerais. »

« Mais je dois appeler l'hôpital… offrir mes services. Je dois y aller. »

M. Fogg tendit la main et repoussa le jeune homme dans son fauteuil. « Il faut jouer un coup de maître rapidement et ramasser la mise sans attendre », songea-t-il.

« Juste un moment, mon fils. Maintenant, vous comptez sur vos propres forces. Vous n'aurez pas à vous expliquer devant M. Franklin. »

Il montra l'horloge. Ses histoires avaient fait avancer le temps. Il était dix heures trente-cinq.

« Cette assemblée annuelle de la ligne Vose était convoquée pour dix heures aujourd'hui. M. Franklin était vivant à cette heure-là. Il était le secrétaire de cette société. Ce qui arrive maintenant ne vous embarrassera pas en ce qui le concerne. Soyez raisonnable. Faites un coup pour vous-même. Vous êtes sans emploi, de toute façon. Allez-y, maintenant. »

Fogg parla sèchement, impérieusement. Il exerça sur le jeune homme toute la force de sa personnalité.

« Cinq mille dollars — protégés par mes intérêts — mis de côté pour quelques mois — c'est facile. Asseyez-vous là et préparez vos registres ; votez ces procurations. Votez-les, je vous dis. Cette réunion a eu lieu à dix heures. Préparez vos registres. »

Il resta au-dessus de Boyne, argumentant, promettant, pressant, et le jeune homme, enfin, en sueur, rouge, tremblant, se pencha sur ses documents, les tria et prépara ses registres.

« Nous en enverrons une copie au bureau de la ligne Vose par courrier recommandé », commanda Fogg. « Faites-la authentifier comme copie du véritable registre par un notaire. Quand elle leur tombera dessus, je serai là, avec mes directeurs et ma petite histoire — et la tête de l'oncle Vose vaudra le coup d'œil, même si son langage risque de ne pas être très élevé. Venez avec moi, Boyne. Je vais au bureau de télégraphe. »

« Mais je dois contacter immédiatement la famille de M. Franklin… offrir mes services », plaida le commis.

« Il n'y a rien que vous puissiez faire là tout de suite », trancha le maître homme de New York. « Je vous suggère de fermer le bureau. Renvoyez la jeune fille chez elle. Vous devriez faire au moins cela par respect pour la mémoire de votre employeur. »

Dix minutes plus tard, le registre avait été posté et le fébrile Boyne trottait en ville avec M. Fogg. Ce dernier semblait avoir une quantité énorme d'affaires à traiter. Il loua un fiacre et fut conduit ici et là, laissant le jeune homme dans le véhicule, avec pour instruction d'y rester, chaque fois qu'un arrêt était fait. Mais finalement, M. Fogg revint d'une course avec des résultats très tangibles. Il déposa un paquet de billets de banque dans les mains tremblantes de Boyne.

« Avez-vous déjà vu autant d'argent réel auparavant, mon fils ? » demanda Fogg, avec aménité. « Voilà vos cinq mille. Et voici cinq cents pour ces frais que nous avions promis. Je vous suggère de quitter la ville ce soir. Glissez cet argent sur vous et disparaissez. »

Ayant obtenu l'argent et placé ce puissant argument entre les mains du jeune homme, la hâte et l'anxiété de M. Fogg semblèrent s'évaporer. Lorsqu'il eut vu le paquet boutonné à l'intérieur de la veste de Boyne, il sourit.

« Le marché est conclu et le travail est fait, fiston, et je suis sûr qu'en tant que jeune citoyen américain en bonne santé avec plein d'argent pour payer vos dépenses, vous n'allez pas lâcher cet argent ni faire le moindre bavardage stupide. »

« Je suis allé trop loin pour reculer », admit Boyne, en tapotant l'extérieur de sa veste. « Mais cela ressemble à un rêve. »

« J'ai appris une petite nouvelle pendant que je courais un peu partout — j'avais oublié de vous le dire », dit Fogg, d'un ton naturel. « Cet imbécile d'infirmier à l'hôpital a dû mal me comprendre, ou c'est moi qui l'ai mal compris. Franklin n'est pas mort. »

« Il… n'est pas… mort ? »

« Non. Le dernier rapport indique qu'il va mieux ce matin. Mais c'est ainsi que certains de ces infirmiers fous mélangent tout quand quelqu'un se renseigne à l'hôpital. Maintenant, bien sûr, vu que la copie recommandée est en route et que Franklin va mieux, c'est une raison de plus pour laquelle vous ne tenez pas à traîner dans ces parages et à être ennuyé. J'ai un projet. Il vous fera quitter la ville en toute discrétion. J'ai téléphoné aux quais, et il y a un cargo Vose ici en train de décharger des rails. Vivez-vous chez vous ou dans une pension ? »

« En pension », dit Boyne, luttant encore avec l'information écœurante qu'il avait trahi un employeur qui était vivant ; d'une certaine manière, le sentiment qu'il était tout aussi ignoble de trahir un employeur décédé ne s'était pas imprimé dans sa conscience engourdie. Il était maintenant vivement conscient qu'il craignait de rencontrer un avocat Franklin bien vivant et indigné. Fogg l'interrogea, et Boyne donna l'adresse de sa pension.

« Nous irons là-bas, et j'attendrai dehors dans le fiacre jusqu'à ce que vous puissiez rassembler une valise avec vos affaires. Ne vous chargez pas trop. Souvenez-vous, vous avez plein d'argent dans vos poches. »

Un peu plus tard, Fogg escortait le jeune homme sur la passerelle du Nequasset, dont la cale était en train d'être vidée de sa dernière cargaison de rails retentissants par des treuils à vapeur haletants. Vers le capitaine Zoradus Wass, qui flânait contre le bastingage juste à l'extérieur de la timonerie, M. Fogg s'avança avec une promptitude d'homme d'affaires et parla avec assurance.

« Capitaine, mon nom est Fletcher Fogg. Dans quarante-huit heures, les directeurs de la ligne Vose m'éliront président et directeur général. Cette nouvelle peut sembler assez étonnante, mais elle est vraie. »

Le vieux skipper ne répondit pas. Il déplaça une certaine bosse d'une joue à l'autre.

« Eh bien ? » demanda Fogg, un peu sèchement.

« Je ne dis rien. »

« Vous croyez ce que je vous dis, n'est-ce pas ? »

« Je ne vous connais pas. »

« Ce jeune homme est David Boyne, commis par intérim de la société de la ligne Vose. L'assemblée annuelle vient juste d'avoir lieu dans cette ville. Il a établi les registres officiels. Il vous dira qu'un nouveau conseil d'administration a été choisi — l'ancienne équipe est dehors. »

« C'est exact », déclara Boyne, obéissant à l'impulsion du regard rapide de Fogg.

« Je ne vous connais pas non plus. »

M. Fogg ne fut pas décontenancé. « Il n'est pas spécialement nécessaire que vous nous connaissiez. Quand partez-vous ? »

« Nous repartons sur lest dès que ces rails seront sur le quai. »

« J'envoie M. Boyne avec vous pour une tournée d'inspection, capitaine. S'il vous plaît, donnez-lui des quartiers et traitez-le bien. »

« Rien à faire tant que je n'ai pas reçu d'ordres des propriétaires », déclara le capitaine Wass.

« Ne vous ai-je pas dit que je serai directeur général de cette ligne demain, ou après-demain, au plus tard ? »

« Quand vous serez directeur général, venez donner vos ordres, monsieur. »

« Je le ferai. Je monterai à bord à New York… »

« J'ai ordre d'aller à Philadelphie », précisa le capitaine Wass. « C'est là que vous me trouverez. »

« Philadelphie, alors ! Je monterai à bord et je vous mettrai à la porte. »

« Faites exactement comme vous l'entendez. »

« Vous refusez d'emmener ce jeune homme ? »

« Ce n'est pas un bateau à passagers. Je ne vous connais pas. Montrez-moi les ordres des propriétaires… sinon, rien à faire. »

Le second Mayo était sorti de sa cabine, tout près. Avec la perception plus vive qu'ont les jeunes gens des possibilités et des imprévus, il comprit que son skipper risquait de laisser l'obstination d'un vieil homme bloquer le bon sens.

Le premier lieutenant avait l'œil pour les hommes et leurs manières. Il avait écouté M. Fogg. Ce gentleman semblait certainement savoir de quoi il parlait. Et le jeune second Mayo, ayant le flair pour les nouvelles autant que l'œil pour les hommes, comprit que le transport côtier était dans un état sensible en général. Il examina à nouveau M. Fogg et décida qu'un petit compromis habile était souhaitable.

« Capitaine Wass, voulez-vous vous écarter un instant avec moi ? » demanda le second.

« Pourquoi faire ? »

« Je veux vous dire un mot. »

« Dites-le ici même », dit le capitaine, d'un ton acide. « Je n'ai jamais d'affaires qui doivent être chuchotées dans les coins. » Il fronça les sourcils quand son second lui fit un clin d'œil, à la fois suggestif et implorant. « Crachez le morceau ! »

« La loi ne nous permet pas de prendre des passagers, comme vous le suggérez. Et naturellement, vous n'aimez pas agir sans ordres des propriétaires. » Il regarda M. Fogg pendant qu'il parlait, offrant manifestement des excuses à ce gentleman. « Mais nous avons besoin d'un second steward et… »

« Nous n'en avons pas besoin ! » Le capitaine Wass était brusque et sans tact.

« Je vous demande pardon… nous en avons vraiment besoin. Et nous pouvons engager ce jeune homme de manière… de manière purement nominale, et puis, quand nous arriverons à Philadelphie, nous trouverons probablement que l'affaire est toute réglée. »

« Quel est votre nom ? » demanda M. Fogg.

« Boyd Mayo, monsieur. Second capitaine. »

« M. Mayo, vous êtes un jeune homme avec beaucoup de bon sens », déclara Fogg.

À lui-même, en fixant le jeune homme, il se dit : « Je vais mener ce jeu avec des deux, et en voici un prêt pour la pioche ! »

« Je vous verrai à Philadelphie, M. Mayo », continua-t-il à haute voix. « Je suis exactement ce que je prétends être. Capitaine Wass, vous avez quelque chose à gagner. M. Mayo, vous avez quelque chose à gagner aussi… et c'est du bon ! » Son assurance était irrésistible, et même le capitaine montra des signes d'être impressionné. « Il n'est pas du tout nécessaire que mon agent fasse ce voyage avec vous, capitaine Wass. Peut-être n'avais-je pas le droit distinct de l'amener ici. Mais je suis un homme d'affaires dynamique et je veux aller à l'essentiel rapidement. Cependant, je ne demande aucune faveur. Venez, Boyne ! »

« Nous l'engagerons comme steward pour couvrir la loi », concéda le capitaine, aussi bref dans son consentement qu'il l'avait été dans son refus.

« Très bien », convint Fogg. « Vous avez un second compétent, monsieur. » Il sortit sa montre. « J'ai un train à prendre, messieurs. Bonne journée ! »

Il prit Boyne par le bras et le conduisit à l'échelle de la passerelle. « Fiston », dit-il, « creusez ce type Mayo jusqu'à ce que vous le connaissiez de fond en comble. Je vais l'utiliser. Et gardez votre bouche fermée sur votre compte. » Il descendit l'échelle à reculons, tâtant le terrain avec prudence avec ses jambes grasses, trotta vers le fiacre qui l'attendait, et fut emporté au loin.

À midi sonnant le lendemain, Fletcher Fogg entra dans les bureaux généraux de la ligne Vose en compagnie de dix citoyens à l'allure solide. Imperturbable et souriant, il laissa le président Vose hurler des anathèmes et agiter la copie certifiée du registre de l'assemblée annuelle sous le nez camus de Fogg.

« Ce que vous dites ne change rien à la situation », affirma M. Fogg. « Vous trouverez les registres réels de la réunion déposés à l'endroit habituel dans l'État de votre constitution. Si vous pensez que ces nouveaux directeurs ne sont pas légalement et dûment élus, vous pouvez vous adresser aux tribunaux. »

« Espèce de voleur, cela risque de prendre un an pour obtenir une décision. C'est abominable. C'est de la piraterie. Vous savez ce que sont les tribunaux ! »

« Poussez vos tribunaux, alors. Ce n'est pas ma faute s'ils sont lents. »

Les nouveaux directeurs entrèrent dans la salle du conseil et, avec une grande célérité, procédèrent à l'élection de Fletcher Fogg en tant que président et directeur général de la ligne Vose.

« Que comptez-vous faire ? » plaida le chef exécutif déposé. « Mon argent est là-dedans… toute ma vie est là-dedans… ma fierté… mon intention de veiller à ce que le public bénéficie d'un traitement équitable. Espèce de scélérat infernal, que comptez-vous faire de ma propriété ? »

« C'est mon affaire », dit Fletcher Fogg.

« Vous ne pouvez pas vous en sortir comme ça… vous ne pouvez pas faire ça ! » ragea Vose. « Je vais découvrir l'envers du décor de la façon dont cette réunion a été menée. Vous feriez mieux de faire marche arrière dès maintenant, Fogg, et de vous sauver vous-même. Je n'ai pas peur de vous dire ce que je vais faire. Je ferai émettre une injonction temporaire. Je prouverai qu'une fraude a été utilisée lors de cette réunion… corruption, oui, monsieur ! »

M. Fogg sourit et s'assit au bureau du président. « D'abord, il devra trouver un jeune homme du nom de David Boyne », se dit-il.

« Vose », dit le nouveau président, « tout ce que vous pouvez montrer à un tribunal, c'est le registre d'une assemblée annuelle, dûment et légalement tenue. Et si le juge veut jeter un coup d'œil sur moi, il me trouvera en train de gérer cette ligne beaucoup mieux que vous ne l'avez jamais fait. »

« C'est un coup bas et mesquin », bêla le vieux directeur de compagnie maritime. « Votre clique va vendre à la Paramount… c'est votre complot. »

« Oh non ! Nous n'invitons pas les injonctions, la loi, les bavardages de journaux, les calomnies et les diffamations, M. Vose. S'il doit y avoir une vente, vous serez le premier à la suggérer ; moi, jamais. Vous voyez, je suis tout aussi franc avec vous que vous l'êtes avec moi. Vendre cette ligne à la Paramount maintenant, juste parce que le nouveau conseil est en place, serait un travail bâclé… un travail très grossier. Dieu merci, j'ai un respect approprié pour la loi… et ce qu'elle peut faire pour ennuyer un imbécile. Je ne suis pas un imbécile, M. Vose. »

XIX ~ LE PAQUET CADEAU DE M. FOGG

Notre capitaine se tenait sur son gaillard d'arrière, Et c'était un beau petit homme ! « Hissez, hissez, sur le palan de vos bossoirs, Et mettez vos bateaux à la mer, Braves garçons ! Et mettez vos bateaux à la mer. » --La Baleine.

Un remorqueur lent, émettant des coups de sifflet agités et saccadés que le capitaine Wass traduisit par des ordres de s'arrêter, intercepta le Nequasset dans la rade d'Hampton.

M. Fletcher Fogg était passager sur le remorqueur. Dans un costume gris chic, il se profilait de manière visible dans le passage à l'extérieur de la timonerie du remorqueur. Il jura copieusement lorsqu'il grimpa péniblement à l'échelle vers le pont du cargo, car le revêtement rouillé macula les genoux de son pantalon.

« Je fais un peu mieux que ce que je vous avais promis, capitaine », déclara-t-il lorsqu'il fut finalement arrivé en présence du maître. « J'avais dit Philadelphie. Mais me voici. Me reconnaissez-vous maintenant ? »

« Votre nom est Fogg », répondit le capitaine Wass, sans montrer de joie particulière.

« Et je suis le gestionnaire de cette ligne. Comme il semble assez difficile pour vous de faire entrer quoi que ce soit dans votre grosse tête, je vous demanderai de jeter un coup d'œil sur un papier qui évitera toute discussion. »

Le papier était une notification authentifiée, signée par les directeurs, énonçant en termes juridiques laconiques ce que M. Fogg venait de déclarer.

« Vous reconnaissez mon autorité, n'est-ce pas ? »

« Votre connaissement est en règle », acquiesça le skipper.

« Très bien ! Exactement ! Alors vous prenez vos ordres. Procédez à un mouillage au large de Lambert Point, en dessous de Norfolk, choisissez un poste bien à l'écart du chenal, et jetez les deux ancres. Le bateau est mis hors service. Je constate que vous ne gagnez pas d'argent pour les propriétaires. »

« Ce n'est pas ma faute. Avec les affrètements à… » commença le maître, indigné.

« Je n'ai pas de temps pour un débat conjoint. Vous êtes licencié. Apportez vos comptes au siège social dès que vous aurez remis le vapeur au gardien… il viendra de Norfolk. » Le gestionnaire Fogg fit volte-face pour rencontrer le second Mayo. « Vous ferez rapport au siège social, aussi, M. Mayo. Avez-vous vos brevets de capitaine ? »

« Je les ai, monsieur… eaux atlantiques, de Jacksonville à East-port. »

« Très bien… vous allez être promu. Je vous mettrai à bord du navire à passagers Montana en tant que capitaine. » Il regarda autour de lui brusquement. « Où est mon agent ? »

« Là, dans la cabine du quartier-maître. Nous lui avons donné celle-là », répondit le capitaine Wass, brusquement. « Je suis content d'en avoir fini avec la navigation à vapeur. J'ai appris à tenir une pension et à gagner de l'argent avec. »

M. Fogg ne comprit pas ce sarcasme, et il ne prêta aucune attention à la manière du capitaine. Il se dirigea vers la cabine indiquée.

« Eh bien, vous pouvez maintenant parader avec vos galons dorés et attraper votre héritière », observa le capitaine Wass à son second.

« Je suis désolé, capitaine », dit le jeune homme avec une émotion sincère. « C'est vous qui devriez être promu, pas moi. Ce n'est pas juste... cela ne semble pas réel. »

« Il n'y a plus de vraie navigation à vapeur sur cette côte depuis longtemps. C'est... je ne sais pas ce que c'est, au diable », grogna le vétéran. « J'ai reniflé et exploré. J'aimerais être une souris dans les murs de ces bureaux de New York pour entendre ce qu'ils essaient de nous faire, à nous autres pauvres diables. Un jour, on m'ordonne de respecter la loi ; le lendemain, de l'enfreindre ; harcelé par les propriétaires et menacé par le gouvernement ! Je suis heureux d'en être sorti et heureux que vous ayez un bon poste. Je suis particulièrement heureux de ce dernier point. Mais gardez l'œil ouvert. Il se trame des choses étranges autour de vous ! »

Fogg entra dans la cabine et ferma la porte derrière lui. Il trouva Boyne assis sur un tabouret, l'air quelque peu inquiet. « Vous vous cachez ? » demanda Fogg.

« J'ai pensé que je ne devrais pas me montrer tant que je ne serais pas sûr de qui se trouvait sur ce remorqueur », dit le jeune homme.

« C'est bien, David », le félicita Fogg avec une cordialité réelle. « Vous n'êtes pas idiot. Rien ne vaut la prudence. Faites votre sac et allez à bord du remorqueur. » Il sortit d'un pas décidé.

« La charte de Philadelphie a été annulée, hein ? » demanda le capitaine Wass. Le ton de sa voix n'invitait pas à la camaraderie.

« C'est le cas, monsieur. »

« Ça semble étrange de refuser une cargaison qui est là, prête à être embarquée... et le vieux bateau peut la transporter moins cher que n'importe qui d'autre, vu la façon dont j'ai réduit les dépenses. »

« Essayez-vous de m'apprendre mon métier ? »

« Je fais de la navigation à vapeur depuis quarante ans, et j'en connais un rayon. »

M. Fogg regarda le vieux marin, les yeux plissés. Il avait envie d'informer le capitaine Wass que ce dernier en savait beaucoup trop sur la navigation à vapeur pour le genre de travail prévu le long de la côte en ces temps délicats.

« Alors, je ne dois plus rien attendre de spécial à partir de maintenant ? » demanda le skipper. Malgré sa détermination à rester bourru et à garder la tête haute, il ne put réprimer une pointe de mélancolie, et ses yeux parcoururent le vieux cargo avec affection.

« Rien du tout, monsieur ! » M. Fogg fut direct et froid. Il se dirigea vers l'échelle. Il tapa sur l'épaule de Mayo alors qu'il passait devant le jeune homme. « Voici le genre de gars que nous recherchons de nos jours. Plus tôt vous vous présenterez, mon garçon, mieux ce sera pour vous. »

Suivi par Boyne, il descendit l'échelle oscillante et fut hissé des échelons inférieurs par-dessus le bastingage du remorqueur jusqu'à un point sûr.

Après que les amarres eurent été larguées et que le remorqueur se fut éloigné en se débattant selon un angle aigu, le capitaine Wass regagna sa timonerie et actionna les cloches.

« Elle semble le sentir, honnêtement, elle le sent ! » dit-il au second Mayo. « Elle démarre lourdement. Elle ne décolle pas comme elle devrait. Et je ne pouvais pas non plus le faire quand je suis entré ici. Nous allons être mis à la ferraille, tous les deux ! Maudits soient leurs pillages, leurs vols, leurs combats et leurs financements. Ils ne font plus de navigation à vapeur. Ils utilisent de bons bateaux pour jouer aux dames à Wall Street. Eh bien, mon garçon », se lamenta-t-il, s'accoudant avec découragement au rebord de la fenêtre et fixant la Chesapeake balayée par le vent, « je ne vais pas geindre, mais le vieux navire et le grondement et le vacarme de la vieille machine là-bas dans ses entrailles vont me manquer. J'accepterais même le poste de gardien à bord si seulement il voulait m'embaucher. »

« Il semble m'apprécier un peu. Je lui demanderai de vous engager », proposa le second avec empressement.

« Je suppose que vous n'avez pas vu son regard quand il m'a viré », dit le capitaine Wass. « Je ne vous autoriserai pas à lui dire un mot sur moi. Allez-y, mon garçon, et prenez le poste qu'il vous a offert. Mais souvenez-vous toujours que c'est un manipulateur. Voyez ce qu'il a fait à l'oncle Vose ; et nous n'avons même pas réussi à tirer les vers du nez de ce passager pour savoir comment cela avait été fait. Le financement, de nos jours, revient presque à naviguer sans lumières et à tirage forcé. Cela mène un homme à Prosperity Landing en un rien de temps, à condition qu'il ne heurte rien de plus gros que lui. Ils vont faire remonter ce cargo et me mettre ça sur le dos parce que je ne rapporte pas d'argent aux propriétaires. Ils auront plein de chiffres pour le prouver. Prenez garde qu'ils ne vous fassent pas porter quelque chose de pire et de plus gros. Ils vont jouer avec la ligne Vose, je vous le dis ! Dans le jeu de la haute finance, le "jeu du loup", faire du "petit" celui qui ne peut pas courir très vite semble être terriblement populaire. »

Il ralentit le cargo à une vitesse d'escargot lorsqu'il approcha du chenal dragué, et finalement le sondeur trouva un fond convenable. Les deux ancres furent mouillées.

Le vieux capitaine fit tinter la cloche, signifiant au chef mécanicien que l'équipe de conduite était libérée. Dans un porte-voix, le capitaine ordonna de purger les deux chaudières.

« Et voilà la fin de ma carrière de maître à bord de mon navire », dit-il.

Les yeux du second Mayo étaient humides, mais les mots de sympathie appropriés ne venaient pas à sa langue de marin, et il garda le silence.

Lorsque le remorqueur fut près de Newport News, le directeur Fogg isola David Boyne de toutes les oreilles susceptibles d'écouter. Il remit au jeune homme une autre liasse d'argent.

« Le reste de vos frais pour un bon voyage », dit-il. « Vous semblez être un gars qui sait s'occuper de ses affaires, et capable de comprendre celles des autres assez correctement. Vous n'avez pas dit grand-chose sur le jeune Mayo, mais il est satisfaisant d'apprendre qu'il a vécu une vie si simple et banale qu'il n'y a pas grand-chose à raconter. »

« Je n'ai jamais vu un homme aussi candide », affirma Boyne. « Non pas que j'aie une grande expérience, mais dans un cabinet d'avocats, on est obligé de voir une bonne part de la nature humaine. »

« C'est sans aucun doute un jeune homme très méritant, et je suis heureux de pouvoir l'utiliser », dit Fogg, incapable de dissimuler toute la dureté de son ton. « Maintenant, mon garçon », poursuivit-il après un moment de réflexion, « restez à bord de ce remorqueur jusqu'à ce que je sois parti depuis cinq minutes. Il y a beaucoup d'yeux indiscrets par les temps qui courent, et certains des amis de Vose seraient ravis d'aller lui raconter des histoires à mon sujet. Après cinq minutes, prenez votre sac, marchez jusqu'au quai numéro sept et montez à bord du cargo Ariel ; allez-y comme si vous en faisiez partie. Dites au capitaine que vous êtes Daniel Boyle, retenez bien le nom, Daniel Boyle. Et ne dites à personne, jusqu'à ce que vous ayez de mes nouvelles, que votre nom est David Boyne. Ce cargo part ce soir pour la Barbade avec des machines à sucre. Vous ferez un beau voyage. »

« Peu m'importe à quelle distance je vais », déclara Boyne, assez amèrement. « J'ai fait un coup dur. Je suis un sacré renégat. Non, peu m'importe où je vais. »

« Ni à moi non plus », convint Fogg, mais un sourire atténua la brutalité de la phrase. « Vous voyez, mon garçon, nous avons tous deux des raisons particulières pour lesquelles il est préférable pour vous d'être loin de ces parages pour un temps. Si certains vous attrapent, ils vous ennuieront avec tout un tas de questions stupides. Quand vous serez fatigué de la Barbade, allez-y, choisissez un autre beau voyage, et continuez, et plus tard nous vous trouverons un bon poste par ici. Tenez-moi au courant. Au revoir. »

Le remorqueur avait accosté et il s'empressa de partir.

« C'est tout un jeu », réfléchit M. Fogg. « J'ai bluffé avec une paire de deux. Le travail était un peu grossier parce qu'il devait être fait dans l'urgence. Le travail que je vais faire avec ma deuxième paire de deux sera plus fluide, et il n'y aura pas tant de plaintes une fois le pot ramassé. Trop de bruit, et votre coup se fait débusquer ! Je vois ce qui m'arriverait, si Julius Marston s'en mêlait, si je donnais une ouverture à l'escouade des gros bras. Mais s'ils voient le petit Fogg glisser une carte dans la prochaine donne qu'il va faire... eh bien, je mangerai le Montana, si c'est le seul moyen de m'en débarrasser. »

Boyd Mayo ne perdit pas de temps à obéir à ses ordres de se présenter à New York. Il donna son nom à un employé aux bureaux de la ligne Vose et demanda à voir M. Fogg. Il se présenta un peu timidement. Il n'était pas du tout sûr de sa bonne fortune. Il est assez déconcertant pour un jeune homme de se voir confier le commandement d'un paquebot rapide à deux hélices aussi négligemment que l'on jette une cacahuète à un enfant. Il écrasa sa casquette entre ses paumes tremblantes en suivant l'employé dans le bureau intérieur.

M. Fogg se leva et accueillit Mayo avec une grande cordialité. « Bonjour, capitaine », dit le directeur. « Permettez-moi d'espérer que vous serez aussi vif à respecter les horaires que vous l'avez été pour arriver ici depuis Norfolk. »

« Je n'avais pas envie de perdre trop de temps, compte tenu de ce qui m'était promis », balbutia Mayo, pas encore sûr de lui.

« Peur que je ne change d'avis ? »

« Cela semblait trop beau pour être vrai. Je voulais arriver ici le plus tôt possible et m'assurer que j'avais bien entendu, monsieur. Voici mes papiers. »

Il les déposa dans la main du directeur. Fogg ne les déplia pas. Il les éventa, indiquant une chaise.

« Asseyez-vous, capitaine Mayo. Vous comprenez que la nouvelle direction a pris les rênes de la ligne Vose afin d'insuffler un peu de vie et de dynamisme à l'entreprise. Nous avons une forte concurrence. Un grand syndicat reprend les autres propriétés maritimes, et nous devons nous dépêcher pour suivre le mouvement. Je mets au rebut les cargos qui ne dégagent pas un profit approprié, je fais le tri parmi les capitaines couverts de mousse qui ne sont pas au goût du jour. C'est pourquoi je vous place sur le Montana à la place de Jacobs. »

« C'est un homme bon, l'un des meilleurs », hasarda Mayo, la loyauté envers les siens le poussant à parler. « Je serai désolé de le voir s'effacer, aussi heureux que je sois d'être promu, et c'est honnête. »

« C'est la façon de parler, mais nous avons besoin d'entrain et de fougue, et les jeunes hommes peuvent nous donner ce que nous recherchons. Cela ne signifie pas que vous devez prendre des risques inconsidérés. »

« J'espère bien que non, monsieur Fogg. Ma formation avec le capitaine Wass a été tout le contraire. Et si vous pouviez seulement lui donner... »

« Capitaine, vous avez votre propre barque à mener. Gardez l'œil dessus », conseilla froidement le directeur général. « Je choisis les capitaines pour les bateaux de Vose, et je pense comprendre mon métier. Maintenant, ce que je veux savoir, c'est : avez-vous confiance en moi ? Allez-vous m'être loyal ? »

« Oui, monsieur ! » affirma Mayo, impressionné par le comportement professionnel vif et brusque de son supérieur.

« Exactement ! Et le seul discours que je veux que vous teniez est que vous croyez que je fais de mon mieux pour rendre cette ligne rentable pour les actionnaires. Où logez-vous ? »

Mayo nomma un petit hôtel au coin de la rue.

« Je vous placerai à bord du Montana dès que je pourrai organiser les détails du transfert. Je laisserai peut-être Jacobs faire encore un voyage ou deux. Présentez-vous ici chaque matin à neuf heures. Pour le reste du temps, restez à portée du téléphone de l'hôtel. »

Mayo salua et sortit.

Fogg appela l'observateur du bureau météorologique au téléphone et posa quelques questions. Il fut informé que le vent avait tourné au nord-ouest et que le brouillard persistant avait été chassé de la côte.

M. Fogg sembla un peu contrarié par ce départ soudain du phénomène météorologique qui portait son nom de famille. Il raccrocha brutalement le récepteur et lâcha un gros mot. Une personne qui aurait entendu aurait pu s'étonner, car il s'agissait ici d'un directeur de ligne à vapeur maudissant l'absence de brouillard au lieu de réserver ses grossièretés pour la présence des brumes démoralisantes. Mais le règne du vent du nord à la fin de l'été n'est jamais long ; trois jours plus tard, la brise tourna, et les bancs gris de brouillard arrivèrent du grand large.

Mayo fut réveillé tôt par la clameur des sifflets des embarcations fluviales, car le petit hôtel était proche du front de mer. Il vit le brouillard dériver en masses déchiquetées contre les hauts bâtiments, enveloppant les tours. Il avait attendu son appel au devoir avec beaucoup d'impatience, trouvant l'enfermement de l'hôtel fastidieux durant ces journées fraîches et ensoleillées, impatient d'être dehors et de s'occuper de ce nouveau devoir splendide qui promettait tant.

C'était le jour du départ du Montana depuis New York.

Il s'était endormi en frémissant de l'espoir sincère qu'on l'appellerait pour le sortir. Mais quand il regarda dehors ce matin-là, vit les rideaux drapés des brumes traqueuses, entendit les hurlements frénétiques des embarcations dans le port, les cris de panique, les huées rauques de protestation et d'avertissement, il fut soudainement et vivement anxieux de voir son ascension vers la timonerie du Montana reportée. Mieux valait le bureau enfumé et exigu du petit hôtel où il avait rongé son frein dans une attente morne. Il était parfaitement disposé à s'asseoir là et à étudier à nouveau les chromos publicitaires sur les murs et à contempler l'interminable procession des chariots grondants. Mais à huit heures, le téléphone le convoqua.

« Ici le directeur général Fogg », l'informa la voix, bien qu'il n'eût pas besoin de l'information ; il connaissait ces tons secs. « Je vous appelle depuis mes appartements. Veuillez vous rendre immédiatement au Montana. Je viendrai à bord dans l'heure. »

« Attendez-vous à ce que je prenne le commandement, à ce que je le sorte aujourd'hui ? » balbutia Mayo.

« Certainement. Le capitaine Jacobs transférera le commandement dès que j'arriverai. »

Mayo venait de se réjouir dans son cœur parce que Jacobs serait obligé d'assumer la responsabilité du départ de ce jour ; il avait été parfaitement sûr qu'un homme nouveau ne serait pas convoqué dans les conditions qui prévalaient. Il voulait suggérer au directeur Fogg que faire le changement à ce moment-là ne serait pas opportun. Il s'éclaircit la gorge et chercha dans son âme les mots justes. Mais un clic sec et décisif lui apprit que M. Fogg considérait l'affaire comme réglée. Il s'éloigna du téléphone, étourdi et troublé, et il ne fut pas réconforté lorsqu'il se souvint de la façon dont le directeur Fogg avait accueilli les suggestions soumises par le passé. Il paya sa modeste note, prit son sac de voyage et partit pour le quai de la ligne Vose.

Quand il vit le navire se profiler dans le brouillard, son navire enfin, il eut envie de s'enfuir incontinent, au lieu de courir vers lui.

Mayo avait tout le zèle, l'ambition et le courage d'un jeune homme, mais il possédait à un haut degré la prudence d'un marin et la connaissance des conditions ; il avait été formé par ce maître de la prudence, le capitaine Zoradus Wass. Il était réellement effrayé alors qu'il fixait la proue imposante, les flancs puissants, la courbe gracieuse de la superstructure, et réalisait qu'il devait guider ce géant et sa cargaison d'êtres humains dans le vide blanc du brouillard. Dans son honnêteté, il admit pour lui-même qu'il était effrayé.

Toute la grande structure lui criait sa responsabilité.

Il était confiant en ses capacités. En tant que second, il avait maîtrisé les problèmes de routes et de manœuvres dans le brouillard le long de cette même route qu'il devait maintenant emprunter. Mais jusque-là, la responsabilité suprême incombait à un autre.

Des hommes précipitaient le fret à bord sur des chariots grinçants, des lignes parallèles de dockers travaillaient. Il y avait beaucoup de malles, avant-coureurs des passagers.

Il monta à bord par l'entrée du fret et trouva son chemin jusqu'à la rangée des cabines des officiers. Il reconnut le vétéran à la barbe grise qui arpentait l'allée devant la timonerie, bien que l'homme ne fût pas en uniforme ; c'était le maître déposé.

« Bonjour, capitaine Mayo », dit-il, sans aucune rancune dans le ton. « Je vous félicite pour votre promotion. »

« J'espère que vous comprenez que je n'ai pas couru après ce poste », lâcha Mayo.

« Je crois qu'il s'agit simplement d'une question de nouvelle politique, c'est ce que me dit le directeur Fogg. Comprenez-moi bien aussi, capitaine Mayo ! Je ne nourris aucune rancune, surtout pas contre vous. »

Il tendit la main d'une manière noble et masculine, et il était si clairement le meilleur type du capitaine de marine digne et maître de lui-même de la vieille école, que Mayo tressaillit presque à l'idée de remplacer cet homme.

Le capitaine Jacobs ouvrit la porte étiquetée « Capitaine ». « Toutes mes affaires sont sorties et par-dessus le bastingage. Je m'assiérai avec vous, si cela ne vous dérange pas, jusqu'à ce que M. Fogg arrive. Vous allez avoir un passage épais, capitaine Mayo. »

« Cela ne me semble pas juste, placer un homme nouveau ici dans ce brouillard », protesta Mayo avec chaleur. « Je devrais l'avoir par temps clair jusqu'à ce que je connaisse ses tours. Dans une situation critique, quand vous devez savoir comment un bateau se comporte, et le savoir très soudainement afin d'éviter un choc, un faux mouvement vous envoie dans le décor. »

« Ils semblent diriger les lignes de navires à vapeur depuis Wall Street de nos jours, plutôt que depuis le front de mer », dit le capitaine Jacobs, d'un ton sec. « Cela fait partie du jeu tel qu'ils le jouent en ces temps-ci. Il n'y a rien à dire par les hommes dans la timonerie. »

« Je suis un marin, et un simple. Je pense connaître mon métier, capitaine Jacobs, ou sinon je n'accepterais pas cette promotion. Mais je n'ai pas la grosse tête. C'est la chose appropriée et sensée que vous preniez le Montana ce soir et que vous me laissiez traîner dans la timonerie à vous observer. Si je peux convaincre M. Fogg de le permettre, ferez-vous un autre voyage ? »

« Je le ferais pour vous aider, mais je serai damné si j'aide Fogg, même s'il venait maintenant me supplier », déclara le capitaine Jacobs, montrant de l'humeur pour la première fois. « Et si vous aviez été éjecté comme je l'ai été après toutes mes années de service honnête, vous ressentiriez exactement ce que je ressens, capitaine Mayo. Vous ne me blâmez pas, n'est-ce pas ? »

« Je ne peux pas vous blâmer. »

« Vous connaissez les routes, et vous aurez le même personnel que moi. Vous trouverez chaque notation dans le journal de bord exacte à la verge ou à la seconde près. C'est une vieille fille stable et, connaissant les courants de marée et les routes, comme vous le faites, vous pouvez compter sur elle au tour de vis près. Vous avez mes meilleurs vœux, mais j'ai terminé. »

Il mit toute la ferveur d'une résolution finale dans cette déclaration. Mais, avec l'esprit de fraternité et d'entraide des marins, il s'assit et entra dans les détails de toutes les rares lubies du Montana. Il fit venir les seconds et les présenta au nouveau maître. Ils semblaient être des hommes calmes et robustes qui ne portaient aucune malveillance parce qu'une nouvelle politique avait placé un nouvel homme au-dessus d'eux.

Puis arriva le directeur général Fogg, et en cette présence strictement professionnelle, Mayo n'osa pas exprimer ses doutes ou son opinion sur son inefficacité.

La cérémonie plutôt raide et franchement douloureuse de dire au revoir à l'ancien commandant fut bientôt terminée, et le capitaine Jacobs partit.

« Pourquoi n'avez-vous pas mis votre uniforme ? » demanda Fogg. « Vous vous êtes équipé d'un nouveau, bien sûr ? »

« Oui, monsieur. » Les joues de Mayo s'empourprèrent légèrement lorsqu'il se souvint de la façon dont il s'était pavané devant le miroir dans sa chambre à l'hôtel. Mais il avait eu honte de se précipiter dans sa veste incrustée d'or en présence du capitaine Jacobs.

« Mettez-le dès que vous pouvez », ordonna le directeur général. « Je veux que vous fassiez une inspection générale du bateau avec moi. »

Ils firent le tour, et malgré ses appréhensions, lorsqu'il vit les brumes passer devant l'extrémité du quai, le capitaine Mayo, recevant les saluts des subalternes respectueux, ressentit la fière joie de celui qui est enfin arrivé au but de son ambition.

Maître du Montana, joyau, reine de la flotte Vose, à l'âge de vingt-six ans !

Il jeta un coup d'œil dans chacun des miroirs splendides du grand salon pour s'assurer des lettres dorées sur sa casquette.

Le tapis épais semblait gratifiant sous ses pas. L'orchestre du navire répétait dans sa galerie.

Si seulement ce brouillard diabolique pouvait se lever ! Mais il continuait d'affluer depuis la mer, et le baromètre, tombé à 29.40, ne promettait aucun temps clair.

« La sécurité jusque dans les moindres détails, c'est ma devise », déclara le directeur Fogg. « Ordonnez un exercice d'incendie. »

C'était chose faite, et M. Fogg critiqua le manque de vivacité. Il se montra plutôt sévère une fois l'exercice de mise à la mer des canots terminé. Il ordonna une seconde répétition. Il exigea de l'équipage une troisième exécution. La chaleur avec laquelle il insistait sur cet aspect de la discipline à bord était très remarquable.

« Et quand vous remettrez ces canots en place, assurez-vous que chaque bout soit libre et lové, et chaque housse bien ajustée. Cela coûte cher, ces temps-ci, de tuer des passagers. » Puis il s'éloigna précipitamment. « Je vous reverrai avant l'heure du départ », informa-t-il le capitaine Mayo.

Le nouveau commandant était heureux de se retrouver seul et d'avoir le loisir d'étudier les journaux de bord du paquebot. Il était habitué aux vitesses plus lentes des cargos sur ces routes. Il fit quelques calculs. Il découvrit qu'à soixante-quinze tours par minute, le Montana enregistrerait à peu près la même vitesse que le cargo lorsqu'il donnait son maximum. Il résolut de prendre le brouillard pour excuse et de ralentir à la vitesse de croisière habituelle du Nequasset. Il songea qu'il se sentirait bien plus à son aise dans ces conditions. Il se sentit ragaillardi et circula sur le navire avec l'air moins accablé d'un malfaiteur condamné au gibet.

Lorsque le directeur général Fogg s'empressa de monter à bord quelques minutes avant l'heure de départ prévue, à cinq heures, il fit une remarque sur l'air plus dispos du capitaine Mayo.

« Décrocher l'un des meilleurs postes de cette côte semblait faire de vous un bien grand mélancolique. Peut-être qu'un miroir vous a montré combien vous avez belle allure dans ce nouvel uniforme. Quoi qu'il en soit, je suis heureux de vous voir ragaillardi. Et maintenant, je vais vous annoncer une nouvelle qui devrait vous rendre encore plus joyeux : je fais ce voyage avec vous. Si vous me montrez que vous pouvez faire du bon travail par ce temps, vous n'aurez pas à vous inquiéter pour votre poste. »

L'expression sur le visage du capitaine Mayo n'indiquait pas une joie sans mélange lorsqu'il entendit cette « bonne nouvelle ». Peu habitué au navire, il ne pouvait espérer faire une démonstration sans accroc.

« Et vous refusez toujours de vous réjouir ! » réprimanda le directeur.

« Je suis heureux que vous soyez du voyage, monsieur. Ne vous méprenez pas. Mais un marin est un homme assez grave quand il ressent le poids de ses responsabilités. Je m'attaque à une sacrée tâche. »

« C'est le meilleur moyen de découvrir si vous êtes l'homme qu'il faut pour ce poste... si vous êtes l'homme que je crois. C'est un test qui vaut mieux que de naviguer sur une flaque d'eau. »

« Je suis heureux que vous soyez à bord », répéta le capitaine. « Cela va alléger un peu ma responsabilité. »

« Ah, c'est le cas ? » s'écria le directeur Fogg d'un ton sec. « Pas le moins du monde ! Vous êtes le capitaine de ce bâtiment. Je suis un passager. N'essayez pas de vous défiler. Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas ? »

Ils se tenaient près du bastingage ruisselant à l'extérieur de la timonerie. Bien en dessous d'eux, dans les profondeurs spacieuses du paquebot, un clairon sonna des notes prolongées et les appels monotones des stewards avertirent : « Tout le monde à terre ! »

Les passerelles furent retirées avec le « clac » sourd des chaînes mouillées sur les poulies, et le capitaine Mayo, après un coup d'œil rapide à sa montre pour vérifier l'heure, ordonna à un quartier-maître de sonner le signal pour « Larguez les amarres ! » Le sifflet jappa d'une note bourrue et, voyant que tout était dégagé, le capitaine tira sur les cordes des cloches auxiliaires au bastingage. Deux pour la machine bâbord, deux pour la tribord, et le Montana commença à reculer dans le linceul gris qui enveloppait la rivière.

Le capitaine Mayo vit les rangées de visages sur le quai, maris et femmes, mères et fiancées, faisant leurs adieux à ceux qui saluaient depuis les ponts du paquebot. Il se ressaisit avec une détermination suprême. C'était à lui de jouer ! Il faillit le dire tout haut.

Les frissons du doute ne l'agitaient plus. C'était une foi aveugle, certes, mais une confiance implicite que tous ces gens plaçaient en lui. Ils se confiaient à son navire avec l'assurance aveugle des voyageurs qui suivent une route régulière, peu soucieux de la manière dont la destination est atteinte tant qu'ils arrivent au terme de leur périple.

Le coup de sifflet rauque et prolongé qui annonçait à tous sur la rivière que le paquebot quittait son quai étouffa les cris d'adieu et les airs joyeux que jouait l'orchestre.

« À plus tard », dit le directeur général Fogg. « Je crois que je vais dîner tôt. »

Le capitaine Mayo gravit la courte échelle et entra dans sa timonerie.

C'était à lui de jouer !

XX ~ LA MISE À L'ÉPREUVE

La première terre que nous avons faite est appelée The Deadman, La pointe du Bélier au large de Plymouth, Start, Portland et Wight. Nous avons navigué devant Beachy, Devant Fairlee et Dungeness, Jusqu'à ce que nous arrivions à hauteur du phare de South Foreland. --Adieu et au revoir.

Avec la machine tribord le faisant reculer et la machine bâbord le propulsant en avant, le Montana fit pivoter sa masse énorme une fois libéré des piliers du quai. Les hélices en mouvement, se compensant, le firent tourner sur place. Puis il commença à se frayer un chemin hors du dédale de la circulation.

Les hommes sombres et silencieux des timoneries ne parlent pas beaucoup, même lorsqu'ils sont en liberté à terre. Ils sont taciturnes en service. Ils ne racontent pas leurs sensations lorsqu'ils se fraient un passage dans l'East River par temps de brouillard ; ils n'ont pas les mots pour le faire.

Un psychologue pourrait tirer grand parti du sujet en discutant de concentration sublimée, de sens humains coordonnant la vue et l'ouïe à l'instant même, une sorte de sixième sens qui doit être relégué dans les limbes des conjectures sous le nom d'instinct.

L'homme dans la timonerie ne comprendrait absolument pas un mot de ce que dirait le psychologue.

L'officier du bateau à vapeur comprend simplement qu'il doit être à sa tâche !

Le Montana ajouta sa voix au vacarme des clameurs de la rivière.

Le brouillard était si dense que même le guetteur posté à ses treuils avant n'était qu'une silhouette floue vue de la timonerie. Un ferry trapu, qui se dirigeait en travers de la rivière droit vers la cale où son gong de rive l'appelait, passa en éclaboussant sous l'étrave du paquebot, deux remorqueurs flânaient nonchalamment dans l'autre direction — moineaux impertinents du trafic fluvial, toujours dans les jambes et esquivant le danger avec une marge à couper le souffle.

Les coups de sifflet sifflaient ou rugissaient par un ou par deux, un duo de voix de vapeur, ou se mêlant parfois en un chœur déconcertant.

Le sifflet d'un paquebot dans le brouillard ne donne que peu d'informations, si ce n'est d'annoncer qu'un navire à propulsion mécanique se trouve quelque part là-bas dans le blanc, invisible, en marche. Aucun navire n'est autorisé à sonner des signaux de dépassement à moins que le vaisseau qu'il signale ne soit bien en vue.

Le capitaine Mayo ne pouvait rien voir — même la surface de l'eau était presque indiscernable.

Devant, derrière, à droite et à gauche, tout ce qui pouvait sonner était affairé et vociférant. Ici et là, un duo de trois coups saccadés indiquait que des voisins menaçaient d'entrer en collision et battaient en retraite du mieux qu'ils pouvaient.

À deux reprises, le grand paquebot arrêta ses machines et dériva jusqu'à ce que la querelle devant lui semblât réglée.

Un arrêt brouille les notations du journal de bord, mais les seconds du paquebot firent les signaux de Battery, et après un moment, les contours arachnéens du premier grand pont donnèrent l'assurance que leurs calculs étaient corrects.

Par chance, il y eut une déchirure dans le brouillard à Hell Gate, une brise de terre chassant les brumes de la surface de l'eau.

Alors fut révélée la situation qui se cachait derrière les coups de sifflet « un long et deux courts » particulièrement emphatiques et retentissants. Un remorqueur de la Lehigh Valley descendait le courant de cinq nœuds avec trois barges légères que la dérive avait mises en travers, si bien qu'elles occupaient tout le chenal. Avec leurs câbles, le remorqueur et le convoi s'étiraient sur au moins quatre mille pieds, près d'un mille de traîne dangereuse.

« Quelle chance nous avons, monsieur », lâcha le premier second. « Il hurlait si fort, je vous jure que je ne pouvais pas dire s'il arrivait ou s'il partait. Il n'a rien à faire à descendre le Sound. »

Le capitaine Mayo, les dents serrées, son visage rigide ruisselant d'humidité alors qu'il se tenait à la fenêtre ouverte, arrêta les machines de son géant et fit tinter la commande de marche arrière toute pour l'arrêter. Il n'avait aucun désir de se battre pour la possession du chenal avec ce qu'il voyait devant lui.

À ce moment, le directeur Fogg entra dans la timonerie, ignorant le panneau « Entrée interdite » en vertu de sa fonction. Il alluma un cigare et afficha l'air content d'un homme qui a bien mangé.

« Vous avez traîné en longueur, n'est-ce pas, Capitaine Mayo ? J'ai eu le temps de dîner — et je suis un bon mangeur ! Et nous n'avons pas encore franchi le Gate ! »

« Nous ne pouvions pas faire mieux en restant en sécurité », dit le capitaine par-dessus son épaule, les yeux fixés sur le convoi.

« Quel est le problème maintenant ? »

« Un remorqueur et trois barges sur notre chemin. »

« Voulez-vous dire que vous retenez un paquebot de la ligne Vose avec huit cents passagers, en attendant un remorqueur ? Écoutez, Mayo, nous devons transporter les gens là où ils veulent aller, et les y conduire à temps. »

« Ce convoi descend avec le courant et a la priorité, monsieur. Et il n'y a aucune chance de passer, car il balaie tout le chenal. »

« Je ne crois pas qu'il y ait une loi qui oblige un bateau à passagers à s'arrêter pour des chalands », grogna Fogg. « S'il y en a une, un homme compétent sait comment la contourner pour tenir son horaire. » Il fit les cent pas dans la timonerie à l'extrême arrière, en tirant sur son cigare.

Il grogna quand Mayo donna les signaux de marche avant et que le battement des machines commença.

« Maintenant, poussez-la, mon gars. Les gens de nos jours ne veulent pas perdre leur temps en route. Ils font même accélérer les corbillards automobiles. »

Le capitaine Mayo ne répondit pas. Il était reconnaissant que les dangers de Hell Gate aient été révélés. Les brumes pendaient en lambeaux contre North Brother Island lorsqu'il s'engagea dans le chenal du Gate, et il pouvait voir, au loin, la tour du phare. C'était un passage où des calculs précis étaient nécessaires, et ce caprice des brumes lui avait offert une belle occasion. Il fit tinter la cloche pour la vitesse maximale et jeta un coup d'œil pour noter le relèvement de la balise de Sunken Meadow.

« Nord-est, cinq huitièmes est ! » ordonna-t-il au quartier-maître à la barre.

L'homme répéta l'ordre machinalement et l'aligna sur son cap pour le passage de Middle Ground.

Après avoir contourné North Brother, la tour de Whitestone Point fut révélée. Il semblait vraiment que le brouillard se levait, et même dans le chenal entre Execution Rocks et Sands Point, ses espoirs grandissaient. Mais dans les eaux plus larges au large de Race Rock, le Montana enfonça de nouveau son museau noir dans le linceul blanc, et son sifflet recommença à braire.

Le jeune capitaine soupira. « Est, un demi-nord ! »

« Est, un demi-nord, c'est fait, monsieur ! »

Au moins, il avait vaincu l'East River, le Gate et les détroits au-delà, et avait de nombreux milles tout droit devant lui jusqu'à la bouée sonore au large de Point Judith. Il résolut d'être reconnaissant pour les petites faveurs.

Il espérait qu'avec la venue de la nuit et en raison de la prévalence du brouillard, il constaterait que la navigation ordinaire avait cessé de bouger. Cependant, en quelques minutes, il entendit des sifflets révélateurs devant lui, et il signala la demi-vitesse. Un vieux chaland lourd avec une grue oscillante passa tout près. Un bateau de pêche auxiliaire, dont l'échappement pétaradait comme une mitrailleuse et semblait compter sur ce bruit pour avertir, fut dépassé.

« Pouvez-vous quitter cette fenêtre une minute, Capitaine Mayo ? » demanda le directeur général.

Le capitaine rejoignit promptement M. Fogg à l'arrière de la spacieuse timonerie.

« Écoutez, Capitaine », réprimanda son supérieur, « je suis passé par ces eaux sur le Triton de la ligne Union l'autre jour, et il a tenu ses horaires. Qu'est-ce qui ne va pas avec nous ? »

« J'obéis à la loi, monsieur. Et il y a de nouveaux avertissements qui viennent d'être émis. » Il pointa la pancarte intitulée « La sécurité d'abord » en grosses lettres rouges. « Le mot a été passé que le premier capitaine qui se fera prendre la main dans le sac servira d'exemple. »

« Est-ce vrai ? » commenta Fogg en étudiant le bout de son cigare. Son ton était un peu particulier. « Mais le Triton est bien passé. »

« Et il a failli éperonner le Nequasset dans le brouillard lors du dernier voyage que j'ai fait le long de la côte. C'était du quitte ou double, M. Fogg, et c'était entièrement de sa faute. Nous suivions les règles à la lettre. »

« Et c'est une façon de ruiner les affaires d'une ligne de bateaux à vapeur », trancha Fogg. Il ajouta pour lui-même : « Mais ce n'est pas la mienne ! »

« Je suis désolé, mais j'ai été formé à croire qu'un dossier de sécurité vaut mieux que tous les records de vitesse, monsieur. »

« J'ai laissé Jacobs partir parce qu'il était démodé, Mayo. C'est l'époque de la prise de risque — prendre des risques et arriver à destination ! Les affaires, la politique, le chemin de fer et la navigation à vapeur. Les gens s'attendent à cela. Les bonnes personnes le font. »

« Vous êtes le directeur général de cette ligne, M. Fogg. M'ordonnez-vous de tenir l'horaire, quelles que soient les conditions ? »

« Vous êtes le capitaine de ce bateau. Je veux simplement que vous livriez des marchandises au goût du jour. Quant à la manière dont vous le faites, cela ne me regarde pas. Je ne suis pas capitaine de marine, et je ne prétends pas conseiller sur les détails. »

Le capitaine Mayo était jeune. Il connaissait le jeu du cabotage. Il était ambitieux. L'opportunité s'était présentée. Il comprenait le tempérament déraisonnable de ceux qui cherchaient des dividendes sans trop se soucier des détails. Il savait comment les autres capitaines de navires à passagers réussissaient auprès des pouvoirs qui contrôlaient les intérêts de transport. Il s'avoua à lui-même qu'il avait envié le maître du rapide Triton qui paradait comme s'il possédait la mer.

Jusque-là, Mayo avait été le passant humble et s'excusant le long de la voie océanique, s'attendant à être poussé sur le côté, esquivant quand le gros poisson réclamait le passage.

Il se souvenait avec quelle hâte il manœuvrait toujours le vieux Nequasset hors du danger lorsqu'il entendait les sommations impérieuses des paquebots. N'était-ce pas la méthode générale des capitaines de cargos ? Pourquoi ne devrait-il pas s'attendre à ce qu'ils s'écartent de son chemin, maintenant qu'il était l'un des fanfarons de la mer ? Laissons-les s'inquiéter maintenant, comme lui avait dû s'inquiéter et esquiver par le passé ! Il revint à sa fenêtre, ces réflexions tournoyant dans son cerveau.

« Ce n'est pas un cargo », se dit-il. « Fogg a raison. Si je ne livre pas la marchandise, quelqu'un d'autre sera appelé pour le faire, alors à quoi bon ? Je vais jouer le jeu. Souviens-toi juste — Mayo, tu m'entends ? — que tu as obtenu ce que tu souhaitais le plus, et que tu es le capitaine du Montana. Si je perds ce poste à cause d'une pancarte avec des lettres rouges, je me donnerai des coups de pied moi-même à bord d'un remorqueur, et j'y resterai le reste de ma vie. »

Il tira un journal de bord du casier et nota la vitesse moyenne du paquebot d'après les entrées. Il fit signe à la salle des machines par le tube acoustique.

« Donnez-lui deux cents tours par minute, chef ! » ordonna-t-il.

Et quinze secondes plus tard, ses machines battant en rythme, le grand bâtiment fendait le brouillard et l'eau à vitesse express, hurlant aux petits de s'ôter de son chemin.

Dans ses profondeurs étincelantes, l'orchestre jouait une valse joyeuse, l'argent tinta sur le linge blanc de la salle à manger, les hommes et les femmes riaient, bavardaient et flirtaient ; des hommes écrivaient des télégrammes, prenant rendez-vous pour le lendemain aux petites heures, et la radio les transmettait. Ils étaient envoyés avec la certitude, de la part de ceux qui les expédiaient, que personne en ces jours-ci n'attend la marée ou le brouillard. Les eaux écumantes défilaient dans la nuit à l'extérieur, et ceux qui s'aventuraient sur les ponts ruisselants jetaient un regard sur l'éventail d'écume blanche se propageant dans le brouillard, et étaient heureux de retourner à leurs fauteuils confortables et à l'éclat du salon.

Tout en haut à l'avant, dans la timonerie, se trouvaient les yeux et les cerveaux de ce monstre lancé à toute vitesse. Il y faisait sombre, excepté pour la douce lueur jaune des lumières du compas. C'était silencieux, à l'exception de la voix basse d'un second qui annonçait ses notations.

De temps en temps, les seconds se jetaient des regards dans l'obscurité lorsqu'un sifflet de paquebot résonnait devant eux. Ce jeune capitaine semblait être un type qui gardait ses nerfs ! Ils étaient habitués au système plus prudent du capitaine Jacobs.

Le maître ne réduisit pas la vitesse. Il se pencha au loin, la main à l'oreille. La troisième fois qu'un inconnu fit retentir son sifflet, il jeta un coup d'œil rapide au compas.

« Deux points de changement — c'est ce qu'il indique », dit-il tout haut. « Nous passerons sans problème. »

Le changement dans la direction du son l'avait assuré. Quelques minutes plus tard, le sifflet fit entendre une position en toute sécurité par le travers. Mais le sifflet suivant qu'ils entendirent sonnait droit devant, et n'augmentait en intensité sonore que graduellement. Ils rattrapaient un navire se dirigeant dans la même direction.

Le capitaine Mayo tira sur la corde plus souvent et fit retentir des sons plus prolongés, plus impérieux. Il n'ordonna aucun changement de cap. Il se dirigeait vers la bouée de Point Judith, et ne comptait pas prendre le risque de tâtonner par des détours. Le bâtiment devant lui sembla finalement reconnaître la voix de son maître. Le son du sifflet montra qu'il avait viré de bord.

Le second grommela des notations.

« Toutes oreilles dehors ! » ordonna le capitaine. « Nous devrions atteindre cette bouée ! » Et dans le même souffle, il dit : « La voilà ! » Il pointa une main mouillée vers l'avant et légèrement sur bâbord. Un grognement étrange et sourd leur parvint. « Tu es en pleine forme, ma vieille », déclara-t-il. « Jacobs ne t'avait pas surévaluée. » Il tendit la main par-dessus le rebord et tapota la boiserie de son animal géant. Il se tourna vers le quartier-maître. « Est, cinq huitièmes sud », fut son ordre.

« Est, cinq huitièmes sud, monsieur ! »

« Quel est le prochain point que nous atteignons, capitaine ? » demanda le directeur général depuis l'obscurité à l'arrière de la timonerie.

« Le bateau-feu de Sow and Pigs, à l'entrée de Vineyard Sound, monsieur. »

« Bon travail ! Je vais aller faire un tour en bas. On se revoit ! Que puis-je dire à un gentleman inquiet qui craint de manquer un rendez-vous d'affaires demain matin ? »

« Dites-lui que nous serons à l'heure à la seconde près », déclara le capitaine, calmement.

M. Fogg ferma la porte de la timonerie derrière lui et gloussa alors qu'il se frayait un chemin dans l'échelle glissante.

M. Fogg déambula dans le salon brillamment éclairé, les mains dans les poches, donnant l'impression d'un homme tout à fait à l'aise. Personne ne sembla reconnaître le nouveau directeur général de la ligne Vose, et il n'attira aucune attention particulière. Mais si quelqu'un avait été assez intéressé par M. Fogg pour l'observer de près, il aurait remarqué que sa bouche travaillait nerveusement lorsqu'il se tenait en haut du grand escalier et regardait autour de lui. Ses bajoues s'affaissaient. Lorsqu'il sortit son mouchoir, sa main tremblait.

Il descendit les escaliers jusqu'au pont principal et scruta les environs dans le fumoir, parcourant du regard les visages des hommes rassemblés là. Soudain, il leva le menton d'un petit coup sec et remonta les escaliers. Un homme imposant jeta son cigare et le suivit à une distance respectueuse. Il poursuivit M. Fogg à travers le salon, descendit un couloir et entra dans une cabine sur les talons du directeur général.

« Par Dieu, Burkett, j'ai des frissons ! » explosa M. Fogg, dès que la porte fut fermée.

« Je ne comprends pas pourquoi. »

« Ces gens là-bas... je viens de les observer. C'est jouer avec quelque chose de trop important, Burkett. On ne peut pas prévoir ce qui va arriver avec une telle affaire. »

« Bien sûr que si. J'ai tout calculé correctement. »

« Oh, je sais que tu comprends de quoi tu parles, mais... »

« Eh bien, je devrais le savoir. J'ai été pilote pour l'équipe de réarpentage sur les hauts-fonds pendant les deux derniers mois. Je connais chaque pouce du fond. »

« Mais la panique. Il va forcément y en avoir une. Les autres ne comprendront pas, Burkett. Ce sera terrible à bord ici. Je serai là moi-même. Je ne peux pas supporter ça. »

« Écoute, gouverneur ; il n'y aura pas de panique. Elle glissera dans le sable comme un bébé se nichant dans un berceau. Il n'y a pas un caillou dans ce sable sur des milles à la ronde. La moitié de cette bande de passagers sera au lit et endormie. Ils ne se réveilleront pas. Les autres ne sauront jamais rien de spécial, si ce n'est que les moteurs se sont arrêtés. Et ce n'est rien d'inhabituel dans le brouillard. C'est une nuit calme — pas une ride. Rien pour nous faire du mal. La radio fera venir le patrouilleur des douanes de Wood's Hole, et il restera sur place jusqu'au matin pour les évacuer. »

« La théorie est bonne. C'est principalement ma propre idée, j'en suis fier, et j'étais très heureux de trouver un homme de votre expérience pour m'appuyer sur les détails pratiques », dit Fogg, essayant de renforcer sa foi par des mots, mais sans succès. « Mais maintenant que nous passons aux choses sérieuses, j'en ai peur. »

« Eh bien, c'est à vous de décider, bien sûr, patron. J'insiste sur le fait que cela peut se faire, et se faire en douceur, et vous mettrez ce paquebot au repos, gentiment, proprement et facilement ! Cela donnera un coup de frein à la ligne Vose et fera réfléchir leurs actionnaires la prochaine fois qu'une offre honnête sera faite. »

« C'est ce qu'il faut faire, je le sais. Les conditions sont parfaites, et nous avons un capitaine novice à qui faire porter le chapeau. Tout est prêt ! Mais c'est une chose effroyable à manipuler — huit cents personnes, et impossible de savoir comment ils vont réagir ! Ça m'a frappé quand je suis resté là à les regarder ! »

« Du sable, c'est du sable, et toute la terre ronde est calée sous ce sable. Elle ne peut pas couler. Elle va simplement se frayer un chemin comme une charrue dans un sillon, et là elle restera, bien droite, solide comme une île — et il faudra un sacré bout de temps avant qu'ils ne puissent la dégager. C'est un coup dur pour la ligne Vose, je vous le dis, patron ! » La malveillance brillait dans les petits yeux de Burkett.

« Bien sûr, l'argent que je touche pour ce boulot me semble bon, patron, mais l'occasion de donner une raclée à tout ce qui intéresse ce vieux Vose et ses fils me semble tout aussi bonne. Je ne ferais pas ça juste pour l'argent. Je ne suis pas un pirate, mais quand ils m'ont viré de la passerelle et m'ont fait bannir de toute cette côte, ils se sont mis en position de recevoir ce qui leur est dû de ma part. »

« Mais avez-vous envisagé tous les aspects de la chose ? » plaida Fogg. « Vous êtes l'homme pratique dans cette affaire. Qu'est-ce qui peut arriver ? »

« Si vous faites exactement ce que je vous dis de faire, rien ne peut arriver en dehors de ce qui est à notre programme. Laissez-moi simplement vous rassurer en repassant le plan une fois de plus. »

Il tira une carte pliée et souillée de graisse de la poche de sa poitrine et l'étala sur ses genoux. Avec un index boudiné, il indiqua les points auxquels il faisait référence dans son explication.

« Quand il aura Nobska horn par son bâbord, relevant au nord-ouest quart ouest, il changera de cap. Après environ cinq milles, il devra changer à nouveau, en pivotant de six quarts vers le nord. Vous entendrez le second annoncer le relèvement du sifflet à vapeur de West Chop. Alors vous marcherez droit jusqu'à la gauche du compas et vous vous tiendrez là. Vous entendrez peut-être un peu de brouhaha pendant quelques secondes. Il y aura peut-être quelques jurons, mais vous ne serez pas visé, bien sûr. Vous restez là, calme et serein, sans jamais battre des paupières. Et puis ça arrivera, et quand ça arrivera, ce sera une sacrée surprise pour tout le monde. »

« C'est envoyer par le fond un paquebot de sept mille tonnes en pleine nuit ! » se lamenta le directeur général.

« Pas du tout ! C'est le mettre dans un berceau sûr. »

« Mais à cette vitesse ! »

« Ce type sur la passerelle n'est pas un imbécile. Il recevra son indication à temps pour lui éviter de vrais dégâts. Vous n'avez pas à vous inquiéter ! »

Fogg ouvrit sa sacoche de voyage et en sortit une bande de métal. Il la manipula avec autant de précaution que s'il s'agissait d'un reptile, et il la regarda avec l'air de craindre qu'elle ne le morde.

« C'est là le petit farceur », dit Burkett. « Environ deux quarts de déviation par attraction locale feront l'affaire ! »

« Je suis tenté de jeter ça par-dessus bord et d'annuler tout ça, Burkett. J'ai conclu pas mal d'affaires dans ma vie dans les hautes sphères, mais celle-ci semble presque trop grossière. Je n'y peux rien ! J'ai l'intuition que quelque chose va mal tourner. »

« Je n'ai plus rien à dire, patron. »

« Mon équipe ne me pose pas de questions, mais elle attend des résultats. Si je ne le fais pas, je suppose que je m'en voudrai demain matin. » Il tendit l'oreille et écouta le beuglement du grand sifflet du paquebot. « Mais cela semble différent dans la nuit. »

« Vous ne laissez aucune trace », encouragea Burkett. « Et le fait que ce soit sa première traversée rend la chose plus plausible. Vous êtes ici tout naturellement, par vous-même. Cela pourrait sembler plutôt étrange si vous faisiez un autre voyage. C'est sa première traversée sur ce navire, je vous le rappelle. S'il fait une erreur, cela ne surprendra pas les experts le moins du monde. »

« Tout semble prêt, je dois l'admettre. Par Dieu, Burkett, j'ai toujours mené à bien une chose une fois que je l'ai commencée ! C'est pour ça qu'ils appellent le petit Fogg. Je préfère présenter mes excuses à ma conscience qu'à... Eh bien, peu importe qui c'est. » Il glissa la bande de métal dans la poche intérieure de sa veste et boutonna celle-ci. « Diable ! Rien de très grave ne peut arriver dans cette mer calme — et ce dernier exercice de sauvetage s'est bien passé. En avant ! » déclara Fogg avec une détermination désespérée.

« C'est ça, le chef ! » déclara Burkett, encouragé à la familiarité par leur association dans ce méfait.

Le directeur général trouva la nuit noire lorsqu'il se fraya un chemin le long du pont humide jusqu'à la passerelle. Les lumières du paquebot formaient des taches floues dans le brouillard. Il semblait maintenant avoir la mer pour lui seul ; aucun sifflet ne répondait.

« Je suis de retour, Capitaine Mayo », dit-il en fermant la porte pour se protéger de la nuit. « J'espère que je ne vous dérange pas ici. Je vais rester à l'écart. » Il s'assit sur une banquette tout au fond de la passerelle et fuma son cigare avec une véhémence nerveuse.

Un autre quartier-maître succéda à l'homme à la barre, le second fit ses notations de navigation estimée et pointa la carte, la routine habituelle suivit son cours. Mayo resta à la fenêtre, la tête en avant, sauf lorsqu'il jetait un coup d'œil à la carte ou au compas, ou notait les cadrans qui marquaient les révolutions des hélices.

De temps en temps, il collait son oreille au récepteur de signal sous-marin. Finalement, il entendit le battement faible et lointain de la cloche sous-marine de Sow and Pigs — sept coups, avec l'intervalle de quatre secondes, puis les sept coups répétés.

Un peu plus tard, il perçut, doux et bas comme un cor de féerie, le sifflet du bateau-phare. Il était droit devant, ce qui n'était pas exactement dans ses calculs. La marée s'était révélée plus forte qu'il ne l'avait estimé. Il ordonna au timonier de l'écarter d'un demi-quart, afin de prendre une marge de sécurité pour le virage vers Vineyard Sound.

Bien avant dans le détroit, la cloche de Tarpaulin Cove le rassura, et après un certain temps, il entendit l'éclat incomparable de la grande corne à anche de Nobska émettant son triple hululement comme un hibou géant perché quelque part dans les brumes.

« Nobska », dit le second. « Nous avançons certainement, monsieur. »

« Noble », convint le capitaine Mayo, s'accordant un moment de jubilation, même si les redoutables hauts-fonds étaient devant.

« Allez-vous maintenir cette vitesse à travers les hauts-fonds, Capitaine Mayo ? » demanda le directeur général, faisant preuve d'une réelle déférence.

« Non, monsieur ! » déclara le capitaine avec décision, se préparant à dire un mot ou deux bien sentis à M. Fogg si ce gentleman avançait encore l'une de ses « raisons d'homme d'affaires » pour justifier la vitesse. « Ce ne serait pas faire preuve de la prudence requise. »

« Je suis heureux de vous entendre dire cela », affirma M. Fogg, chaleureusement. « C'est peut-être un peu déplacé en ce moment, mais je veux que vous sachiez que j'estime avoir choisi exactement l'homme qu'il faut pour commander ce navire. Je suis heureux d'avoir l'occasion de dire cela là où vos seconds peuvent m'entendre. »

« Merci, M. Fogg », répondit le jeune homme avec gratitude. « C'est un travail qui met l'âme à l'épreuve, et je suis heureux que vous soyez ici pour voir ce à quoi nous sommes confrontés. Je ne pense pas que nous perdrons beaucoup de temps à traverser les hauts-fonds si nous y allons prudemment. Nous pourrons la laisser filer après avoir viré à l'est de Monomoy. C'est une magnifique vieille carcasse. »

Dans l'obscurité, Fogg passa ses doigts avec précaution sur l'extérieur de sa veste pour s'assurer que la bande de métal était bien à sa place.

Il y eut un silence sur la passerelle après cela. Devant, la navigation était délicate. Il y avait les passes étroites, les hauts-fonds encombrés, les virages aveugles de Nantucket Sound, redoutés par tous les temps, mais l'horreur d'un marin par temps de brouillard.

L'appel claironnant de Nobska s'éloigna lentement par le travers à bâbord, et après le laps de temps requis, le sifflet à vapeur de West Chop éleva sa voix directrice dans les brumes devant eux.

« Mieux vaut utiliser le pélorus et faire attention au relèvement de West Chop après l'avoir dépassée, M. Bangs », avertit le capitaine Mayo son premier lieutenant.

Comme tout marin le sait, le relèvement de West Chop donne la direction au compas pour le passage entre les hauts-fonds connus sous le nom de Hedge Fence et Squash Meadow — une course de dix milles jusqu'au bateau-phare de Cross Rip. Par temps de brouillard, il est vital d'avoir West Chop précis au huitième de quart près.

Fogg était heureux d'être seul là où il était assis. Il tremblait si violemment qu'il mit un cigare éteint entre ses dents pour les empêcher de s'entrechoquer.

Le second était silhouetté contre la fenêtre, les yeux sur l'instrument, l'oreille aux aguets. Toutes les demi-minutes, le sifflet de West Chop hululait.

« Juste, monsieur ! » rapporta finalement le second, d'un ton vif. « Je relève ouest quart nord, cinq huitièmes nord. »

Fogg se leva et avança en chancelant, prenant position juste à la gauche de la roue et du compas.

« Est quart sud, cinq huitièmes sud », ordonna le capitaine au timonier. « Attention, monsieur. La marée est montante, quatre nœuds. Maintenez le cap ! »

Le quartier-maître répéta et fit tourner sa roue du nombre de tours habituel pour permettre un changement de trois quarts.

Le capitaine Mayo fit un pas en arrière et jeta un coup d'œil au compas pour s'assurer que son timonier trouvait correctement son cap. « Qu'est-ce qui se passe, au nom du diable, avec vous, l'homme ? » cria-t-il. « Ramenez ce navire ! Ramenez-le ! » Il saisit la roue et la fit tourner vivement. « Vous êtes plus lent que le diable qui tire de la mélasse », ragea Mayo, oubliant sa dignité.

« Elle a dû embarder », protesta l'homme. « Je l'avais sur son cap, monsieur. Je pensais l'avoir redressée. »

« Vous n'êtes pas là pour penser. Vous êtes là pour garder les yeux sur cette rose de compas et bouger plus vite quand je donne un ordre. »

Les yeux du timonier se révulsèrent alors qu'il fixait le compas. Alors qu'il avait cligné des yeux, lui sembla-t-il, le cap vrai s'était complètement écarté de la ligne de foi.

Dans sa précipitation frénétique, le capitaine Mayo la fit pivoter trop loin. Il aida l'homme à la remettre sur le bon cap. Puis il signala la demi-vitesse. Les chemins détournés et étroits étaient devant eux.

« C'est un sacré saut étrange que la vieille dame a fait là », songea le quartier-maître. Mais il était trop bien entraîné pour discuter avec un capitaine. Il accepta la faute comme étant la sienne, et maintenant qu'elle était sur son cap, il la maintint là obstinément.

Même à demi-vitesse, le Montana filait une allure respectable, et l'équipage silencieux sur la passerelle pouvait entendre la mer clapoter le long de ses flancs.

« Qu'en dites-vous, M. Bangs ? » demanda le capitaine après un long moment d'écoute.

« Une cloche, monsieur ! »

« Mais la seule cloche dans cette direction serait celle du bateau-phare de Hedge Fence au cas où son sifflet serait hors d'usage. »

« Ça ressemble pour moi à un navire à l'ancre. »

« Mais c'est en plein milieu du chenal. » Le capitaine Mayo se convainquit par un coup d'œil au compas. « Aucun bâtiment ne jetterait l'ancre dans le chenal. Ce n'est pas une cloche sur Hedge Fence », réfléchit le capitaine. « C'est la cloche d'une goélette. Mais le son devient souvent étrange dans le brouillard. Nous sommes sur notre cap au millimètre près, et nous devons continuer ! »

Et après un moment, la cloche cessa son tintement. C'était un son lointain, et sa localisation était indéfinie, même pour une oreille exercée.

« Il me semble que les sons, en général, sont un peu déviés tout à coup », dit le capitaine à son second. « Je jurerais que je peux entendre les explosions de cinq secondes de Hedge Fence maintenant. Mais voilà qu'elle hurle par l'avant de tribord. Les nuages doivent nous renvoyer un écho. Nous devons nous en remettre au compas. »

Un marin habile prend garde à ne pas délaisser l'aiguille stable d'un compas éprouvé pour courir après des sons au détour d'un coin par temps de brouillard. Il comprend que les couches d'air jouent des tours aux explosions de sifflet. Il existe des zones de silence — il existe une divergence du son.

Fogg maintenait sa position, les jambes écartées, et personne ne lui prêtait une attention particulière. Ceux sur la passerelle étaient trop occupés par d'autres affaires.

Il y a un son qui, par temps bouché, en dit long à un navigateur. C'est l'écho de son propre sifflet.

Le grand paquebot se frayait un chemin en hululant rauquement.

Soudain, il y eut un son qui vint littéralement heurter le visage du capitaine Mayo. C'était un écho. C'était le son de l'explosion du sifflet du Montana renvoyé par un objet si proche qu'il y avait à peine le tic-tac d'une horloge entre le sifflet et l'écho.

Le capitaine lâcha un grand juron et tira furieusement sur les cordes de ses sonnettes. « Cet écho venait des voiles d'une goélette », cria-t-il.

Puis, droit devant, sa cloche tinta. L'instant suivant, filant à au moins huit nœuds, malgré les moteurs forçant à toute vitesse en arrière, l'étrave imposante percuta l'obstacle sur son passage.

Ce fut un choc puissant qui envoya un frisson de la proue à la poupe de la grande structure. Ils virent qu'ils l'avaient frappée — une goélette à trois mâts à l'ancre, voiles déployées, la toile sale trempée et immobile dans la nuit brumeuse et sans souffle. Mais leur impact contre elle fut presque comme s'ils avaient heurté une jetée. La collision les fit vaciller dans la passerelle. Alors qu'ils passaient devant, ils la virent couler, sa poupe une masse d'épave éclatée, dans laquelle des hommes luttaient désespérément.

« C'est un transporteur de granit ! Regardez-la couler, comme une pierre ! » haleta le second Bangs. « Mon Dieu ! Qu'est-ce que vous croyez qu'elle nous a fait à l'avant ? »

« Allez-y. Allez-y ! » rugit le capitaine Mayo. « Allez-y et faites votre rapport, monsieur ! »

Mais avant que le premier lieutenant ne soit arrivé à mi-chemin de l'échelle, la voix gémissante de la vigie signala le désastre. « Trou sous la ligne de flottaison à l'avant », cria-t-il.

« Il y a des hommes dans l'eau là-bas, monsieur », dit un quartier-maître.

« Nous prenons l'eau rapidement dans le compartiment avant », vint une voix par le porte-voix.

Déjà, sur la passerelle, ils pouvaient entendre les ululements des femmes dans les profondeurs du navire, puis le tumulte rauque des nombreuses voix d'hommes étouffa les cris les plus aigus.

Le capitaine Mayo avait vu les survivants de la goélette lutter dans l'eau. Mais il fit sonner « toute vitesse en avant » et ordonna au quartier-maître de mettre le cap au nord, sachant que la terre se trouvait dans cette direction.

« Huit cents vies sur mes épaules et une brèche dans la coque », se dit-il, tandis que tout son monde d'espoir et d'ambition semblait basculer vers la ruine. « Je ne peux pas attendre pour récupérer ces pauvres diables. »

En quelques minutes — en si peu de minutes que tous ses calculs quant à sa position furent bouleversés — le Montana s'immobilisa dans un frisson sur un haut-fond, sa proue se soulevant légèrement. Et quand les moteurs furent arrêtés, il reposa là, solidement droit, stable comme une île. Mais dans son salon, les hommes et les femmes qui se battaient, criaient et maudissaient, allant et venant en bancs d'humanité comme des vagues dans une caverne, étaient convaincus que le choc frissonnant avait signalé le destin funeste du navire. Des hommes à moitié vêtus, encore étourdis par le sommeil, confus par des rêves qui se mêlaient à la terrible réalité, piétinaient les plus faibles, cherchant à sortir du salon.

Le tumulte hideux qui annonçait la panique fut un appel bruyant au maître du navire. Il comprit quel carnage pouvait être causé par l'inconscience brutale de la lutte. Il courut depuis la passerelle, marchant sur les pieds du directeur général, qui trébuchait de façon déconcertée.

« Appelez tout l'équipage à son poste et gardez les sorties », ordonna le capitaine Mayo au second lieutenant.

Sur son chemin précipité vers le salon, le capitaine passa devant la salle de l'opérateur radio, et le crépitement tendu de l'étincelle lui apprit que le signal SOS envoyait son vol suppliant à travers la nuit.

Trois hommes, à moitié vêtus, avec des gilets de sauvetage bouclés de façon hétéroclite, le rencontrèrent sur le pont, esquivèrent sa prise en colère et sautèrent par-dessus le bastingage dans la mer, hurlant de toute la puissance de leurs poumons.

Un quartier-maître était sur les talons du capitaine.

« Mettez à l'eau un canot de sauvetage de chaque côté et occupez-vous de ces idiots ! » rugit Mayo.

Il se fraya un chemin dans un couloir bondé, repoussant des hommes frénétiques à coups de poing, adjurant, assurant, faisant appel, menaçant. Il monta sur une chaise dans le salon. Il couvrit littéralement la voix des autres. Les hommes de la mer sont entraînés à crier contre la tempête.

« Vous êtes en sécurité ! Restez calmes ! Asseyez-vous ! Ce paquebot est échoué sur un banc de sable. Il est solide comme Bunker Hill. » Il cria ces assurances encore et encore.

Ils commencèrent à le regarder, à lui prêter attention. Son uniforme marquait son identité.

« Menteur ! » hurla un homme excité. « Nous sommes au milieu de l'océan ! Nous coulons ! Où sont vos canots de sauvetage ? »

Le pandémonium recommença. Comme le fou qui crie « Au feu ! » dans une foule, cet individu sans cervelle réveilla toutes les peurs des passagers frénétiques.

Mayo réalisa qu'une action héroïque était nécessaire. Il sauta de la chaise, saisit l'homme qui avait crié, et lui frappa le visage avec le plat de sa main dure.

Cette scène de conflit fut assez surprenante pour servir de véritable choc à leur attention. Ils firent taire leurs cris ; ils regardèrent, impressionnés, intimidés.

« S'il y a un autre homme dans cette foule qui veut me traiter de menteur, qu'il se manifeste et qu'il le dise », cria le capitaine Mayo. « Vous vous ridiculisez. Il n'y a aucun danger. »

Il relâcha l'homme pâle et tremblant dont il avait fait un exemple et monta sur une chaise. Il leva la main, les dominant jusqu'à ce qu'il obtienne un silence absolu.

« Vous, vous, vous ! » dit-il, d'un ton vif, pointant du doigt ici et là, désignant des individus. « Vous semblez avoir plus de sang-froid que les autres, vous, les hommes ! Allez à l'avant là où l'homme sonde. Sondez vous-mêmes. Revenez ici et faites votre rapport à ces passagers, en tant que leur comité. Je vous dis la vérité. Il n'y a pas d'eau sous nous, pour ainsi dire. » Il resta dans le salon jusqu'au retour de son comité.

L'homme qui fit le rapport eut l'air un peu penaud. « Le capitaine a raison, mesdames et messieurs. Nous avons même pu voir le sable là où il a labouré — ils ont des lanternes par-dessus le bastingage. Il n'y a aucun danger. »

Un steward trotta vers le capitaine Mayo et lui tendit un bout de papier. Le capitaine lut le message et agita le papier devant la foule.

« Le patrouilleur des douanes Acushnet a reçu notre appel sans fil et est en route, et l'Itasca suivra. Je vous conseille d'aller vous coucher et de dormir. Vous êtes parfaitement, absolument en sécurité. Vous serez transférés à la lumière du jour. Maintenant, soyez des hommes et des femmes ! »

Il se précipita sur le pont. Ses hommes hissaient à bord les trois passagers dégoulinants et bredouillants qui s'étaient échappés.

« Et ces mêmes hommes s'occuperaient d'un cheval emballé et ricaneraient qu'il n'avait pas de cervelle », fit remarquer le capitaine Mayo, dégoûté.

Pendant la demi-heure qui suivit, il fut un homme occupé. Il enquêta d'abord sur la blessure du Montana. Il la trouva inondée à l'avant — son nez ancré dans le sable avec une solidité de roc éternel.

Son cœur se serra lorsqu'il réalisa ce que signifiait sa situation du point de vue de l'épave et du sauvetage. Dans ces sables mouvants, constamment vannés par les courants impétueux du détroit, le dégager pourrait être une tâche titanesque, le remettre à flot une entreprise sans espoir.

Sa tournée d'inspection lui montra qu'à part son étrave fracassée, le paquebot était intact. Sa situation de détresse là, dans le sable, n'en était que plus pitoyable.

Il n'avait pas commencé à faire le bilan de sa propre responsabilité dans ce désastre. Le tourbillon des événements avait été trop vertigineux. En tant que maître du navire, il serait tenu pour responsable de son accident. Mais dans quelle mesure avait-il été négligent ? Il ne pouvait pas le calculer. Il réalisait que l'excitation joue d'étranges tours à la conscience d'un homme concernant les événements liés ou le passage du temps. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi le paquebot s'était échoué si rapidement après la collision. Selon sa connaissance approfondie des hauts-fonds, il était sur son cap vrai et bien à l'écart des bas-fonds dangereux.

Son second le rejoignit au milieu du navire. « J'ai envoyé une de nos embarcations de sauvetage, monsieur. Je leur ai dit de retourner chercher les hommes que nous avons vus dans l'eau. Ils en ont trouvé deux. Les autres semblent avoir disparu. »

« Je suis heureux que vous y ayez pensé, Monsieur Bangs. J'aurais dû m'en occuper moi-même. »

« Vous aviez déjà assez à faire, monsieur. C'était le Lucretia M. Warren, transportant du granit depuis Vinal-haven. C'est ce qui nous a donné un choc aussi terrible. »

« Qui sont ces hommes ? »

« Le second et un matelot. Ils ont pris des boissons chaudes et ils vont bien. »

« Nous allons leur dire un mot, Monsieur Bangs. »

Les survivants du Warren se trouvaient à l'avant, dans les quartiers de l'équipage, et ils étaient encore sous le choc. Ils n'étaient pas revenus de leur frayeur ; ils étaient moroses.

« Je suis désolé, les hommes ! De marin à marin, vous me comprenez si je n'en dis pas davantage. C'est une bien mauvaise affaire des deux côtés. Mais que faisiez-vous dans le chenal ? »

« Nous n'étions pas dans le chenal », protesta un homme grisonnant, visiblement le second. Il était mal à l'aise dans ses vêtements d'emprunt — il avait cédé les siens à un commis d'office qui s'était porté volontaire pour les faire sécher.

« Vous deviez y être », insista le capitaine Mayo.

« Je sais que nous étions à plus de deux milles au nord de la route habituelle. Je ne navigue pas sur ces bancs de sable depuis trente ans sans reconnaître les sondages quand je les fais moi-même. De plus, elle parlera pour elle-même, là où elle a coulé. »

Le capitaine ne put contredire cette affirmation.

Le second lança un regard noir au jeune homme.

« J'ai ma propre question. Que faites-vous, vous-même, à plus de deux milles de votre cap, à foncer en faisant hurler votre vieux sifflet comme si vous possédiez la mer et que vous aviez des rouleaux sous la quille pour traverser la terre ferme, aussi ? »

« Je n'étais pas à deux milles de mon cap », protesta le capitaine, et pourtant le sentiment écœurant lui vint qu'il y avait eu une erreur effroyable, quelque part, d'une manière ou d'une autre.

« Quand ils mettront ces paquebots entre les mains de vrais hommes au lieu de laisser des dandys et des gamins les mener, alors la navigation aura une chance équitable sur cette côte », déclara le second, jetant un regard méprisant sur le nouvel uniforme de Mayo. « C'était mon quart sur le pont, et je sais de quoi je parle. Vous êtes arrivé en fonçant droit sur nous, à deux quarts de votre cap, et j'ai cru que le brouillard me jouait des tours, et je ne croyais pas mes propres oreilles. Vous avez noyé mon capitaine et quatre braves hommes. Quand je me tiendrai devant le tribunal, ils obtiendront les faits bruts de ma bouche, je peux vous le dire. Et on me dit que c'est votre premier voyage. J'aurais dû savoir que c'était un bleu, quand je vous ai entendu arriver à deux quarts de votre cap. Vous feriez mieux d'enlever ces vêtements. Je suppose que vous avez fait votre dernier voyage, vous aussi ! »

C'était la plainte querelleuse d'un homme qui avait frôlé la mort ; c'était l'éternel grief du marin de voile contre le hautain marin de vapeur. Mayo n'avait pas le cœur à la réprimande ou à la réplique. Que lui était-il arrivé, après tout ? Ce vieux marin de goélette semblait savoir exactement de quoi il parlait.

« Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, allez sur le pont et voyez si vous n'entendez pas le sifflet de Hedge Fence », conseilla le second, aigrement. « Si elle ne porte pas au sud-est, je mangerai ce costume qu'ils font sécher pour moi. Et cela vous prouvera que vous êtes à deux milles au nord de là où vous devriez être. »

En route vers la timonerie, le capitaine Mayo entendit effectivement la voix creuse du sifflet lointain, avec sa double explosion et son long intervalle de silence. Le son venait de l'arrière de son travers et son inquiétude augmenta.

Puis la réalisation aiguë lui fut imposée qu'il devait faire face au directeur général de la ligne. Le capitaine n'avait pas aperçu son supérieur pendant l'agitation ; il se demandait maintenant pourquoi M. Fogg s'était effacé si soigneusement.

La braise rouge d'un cigare luisait dans un coin de la timonerie. De ce coin vint une interrogation sèche : « Eh bien, Capitaine Mayo, qu'avez-vous à dire à ce sujet ? »

« Je pense que je ferai mes déclarations après avoir vu la proposition à la lumière du jour, monsieur. »

« N'avez-vous aucune idée de la façon dont vous avez pu être aussi loin de votre cap ? » demanda Fogg, son anxiété perceptible dans le ton.

« Comment savez-vous que j'étais hors de mon cap ? »

« Eh bien... euh... eh bien, vous ne seriez pas échoué, n'est-ce pas, si vous n'aviez pas perdu votre chemin ? »

« Je n'ai pas perdu mon chemin, M. Fogg. »

« Que s'est-il passé, alors ? »

« C'est à moi de le découvrir. »

« Je ne vais rien vous dire pour l'instant, Capitaine Mayo. C'est trop soudain, c'est un trop grand coup. Cela va paralyser la ligne Vose. » M. Fogg dit cela vivement, comme s'il parlait de la pluie et du beau temps.

« Je suis reconnaissant que vous preniez la chose si calmement, monsieur. Je redoutais de vous rencontrer. »

« Oh, un homme d'affaires de nos jours ne peut pas se permettre de s'effondrer devant les revers. L'optimisme est la moitié de la bataille. »

Mais Mayo, assis là dans cette sombre timonerie pour le reste de la nuit, fixant le mur blanc du brouillard et contemplant l'épave de ses espoirs, n'était décidément pas optimiste.

XXI ~ PREUVE AMÈRE À LA LUMIÈRE DU MATIN

Mauvaises nouvelles, mauvaises nouvelles pour notre capitaine sont venues Qui l'ont beaucoup peiné ; Mais quand il sut que tout cela était vrai, Cela le peina dix fois plus, Braves garçons ! Cela le peina dix fois plus ! --Cold Greenland.

Le matin ne lui apporta ni réconfort ni conseil. Les vents balayèrent le brouillard des mers, et l'éclat du soleil ne fit que se moquer de la tristesse des pensées du capitaine Mayo.

Il était indéniablement loin de son cap. Il prit ses relèvements avec soin, et il fouilla dans sa mémoire et son expérience pour des raisons qui expliqueraient comment il s'était retrouvé là-haut sur Hedge Fence. Deux des mâts de la goélette de pierre coulée dépassaient au-dessus de la mer, deux monuments déprimants du désastre. Il prit d'autres relèvements et vérifia sa boussole avec un soin minutieux. Pour autant qu'il puisse en juger, elle était correcte au point près.

Ce fut une matinée chargée pour tous à bord du paquebot. Les cotres des douanes emmenèrent les passagers. Des représentants des assureurs arrivèrent de Wood's Hole sur un remorqueur. L'immense Montana, solidement enfoncé dans son lit de sable, se profilait contre le ciel, témoin muet de l'incompétence ou de l'erreur de quelqu'un.

À la fin de la journée, le capitaine Mayo et le directeur général Fogg s'enfermèrent dans la cabine du capitaine pour s'expliquer.

Lorsque le maître eut terminé sa déclaration, M. Fogg secoua la cendre de son cigare, étudia le bout incandescent pendant un moment, et plissa les yeux.

« Donc, pour résumer, c'est arrivé, et vous ne savez pas exactement comment c'est arrivé. Vous étiez hors de votre cap et vous ne savez pas comment vous avez pu l'être. Vous ne vous attendez pas à ce que nous vous défendions devant les inspecteurs de bateaux à vapeur avec cela pour explication, Mayo ? »

« Tout ce que je peux faire, c'est dire la vérité lors de l'audience, monsieur. »

« Ils vous briseront, aussi sûrement qu'un mulet agite ses oreilles. Il y a cinq morts à l'intérieur de cette épave là-bas. Ne croyez-vous pas que vous serez inculpé pour homicide involontaire ? »

« Je soutiendrai que la collision était inévitable. »

« Mais vous étiez hors de votre cap, vous étiez dans un endroit où vous n'aviez rien à faire. Cela réduit votre défense à néant. Vous êtes dans un sacré pétrin, Mayo. Vous devez vous en rendre compte. »

Le jeune homme était pâle, rigide et silencieux.

« La ligne Vose est déjà assez mal en point comme ça sans essayer de vous défendre. Je suppose que l'on me blâmera pour avoir engagé un jeune capitaine. Mayo, je suis plus âgé que vous et plus sage en ce qui concerne la loi et ces questions-là. Pourquoi ne vous éclipsez-vous pas, hein ? »

« Vous voulez dire fuir ? »

« Je ne le dirais pas aussi brutalement. Je veux dire, partez et restez hors de vue jusqu'à ce que les choses se calment. Si vous restez, ils vous mettront sur le gril et vous emmêleront en vous bombardant de questions. Et qu'y gagnerez-vous à subir tout ce grabuge ? Vous devez être d'accord avec moi pour dire que les inspecteurs vous suspendront, révoqueront votre licence. Voilà ce paquebot ici, qui parle pour lui-même. Si vous restez dans les parages, et que toutes les preuves sont apportées à l'audience, alors le grand jury fédéral s'emparera probablement de l'affaire. Ils auront un cas d'homicide involontaire contre vous. »

Le capitaine Mayo ne parla toujours pas.

« Si vous disparaissez simplement, je ne crois pas qu'ils vous poursuivront. Personnellement, vous ayant observé la nuit dernière, je ne crois pas que vous soyez coupable d'une faute très grave. C'est simplement mal arrivé. Nous ne voulons pas de toute la notoriété qu'un procès apporterait à la ligne. Et voici ce que je ferai, Mayo. Je vous glisserai quelques centaines de dollars pour vos dépenses afin que vous puissiez partir et tenter votre chance ailleurs dans le monde de la navigation. Un gars comme vous peut retomber sur ses pieds. »

« M. Fogg, un marin de vapeur renégat a bien peu de chances. Je pourrais être suspendu, et pire pourrait m'arriver, mais je ne vais pas ruiner ma vie et mon bon nom en fuyant. C'est un aveu ! Cela ruinerait toutes mes perspectives pour toujours, et j'ai travaillé trop dur pour ce que j'ai. Je vais rester ici et affronter la musique, raconter mon histoire comme un homme. »

« Cela fera une belle histoire, et vous m'avez dit vous-même qu'ils n'attendent que de faire un exemple fracassant de quelqu'un », ricana Fogg. « Vous, un capitaine débutant, avez enfreint les règles de navigation la nuit dernière en courant à au moins quinze nœuds dans le brouillard. Votre journal de bord et le témoignage de vos seconds le montreront. Je ne vous blâme pas, mon garçon. Je vous montre à quoi cela ressemble ! Vous êtes sorti de votre cap et avez percuté une goélette au mouillage, et vous n'avez même pas arrêté pour ramasser ses hommes. J'ai vu cela. Mayo, la seule chose sensée à faire est de vous éclipser. Cela épargnera à la ligne beaucoup de scandale et de mauvaise publicité. Par Dieu ! si vous ne faites pas au moins cela pour nous, après l'offre que je viens de vous faire, je monterai à la barre et témoignerai contre vous. »

« Vous semblez être bien prêt et anxieux de faire de moi le bouc émissaire dans cette affaire », s'emporta le jeune homme, perdant son calme. Il n'avait pas dormi depuis de nombreuses heures, son âme avait été crucifiée par les expériences amères qu'il avait traversées.

« Cherchez-vous une bagarre ? »

« Non, M. Fogg, je cherche une affaire honnête. Je n'ai rien fait intentionnellement pour devenir un fugitif de la justice. Je ne fuirai pas. »

« Vous ne serez pas le premier témoin à avoir aidé de gros intérêts en restant hors de vue et hors de portée des avocats. C'est des affaires, Mayo. »

« Peut-être, M. Fogg. Je ne connais pas les dessous des grosses affaires. Je ne suis qu'un marin. Je fréquente des marins. Et j'ai un peu de fierté pour mon bon nom. »

M. Fogg regarda ce récalcitrant avec mépris. Il voulait dire à cet individu têtu qu'il n'était qu'un pion dans le grand jeu qui se jouait. Mais l'expression sur le visage de Mayo n'encourageait ni légèreté ni sarcasmes.

« Je vous donnerai mille dollars pour vos frais de voyage et je parlerai de travail avec vous l'année prochaine après que vous aurez récupéré votre licence », proposa le directeur général.

Le capitaine Mayo fixa des yeux flamboyants sur le tentateur. « Quelle raison spéciale et privée avez-vous de vouloir me soudoyer ? » demanda le jeune homme, avec une telle ardeur que Fogg recula. « Vous faites quelque chose de très mystérieux de ce qui devrait être ouvert et honnête. C'est peut-être la tactique de Wall Street, M. Fogg, mais cela ne passe pas avec un marin qui a obtenu ses brevets de capitaine et en est fier. »

« Eh bien, passez votre chemin alors », ordonna Fogg. « Il y a un remorqueur à couple pour ramener les assureurs à Wood's Hole. Allez-y, en prison, ou où que vous finissiez. »

« Je resterai à bord de ce navire en tant que capitaine jusqu'à ce que je sois relevé selon les formalités du droit maritime », déclara le capitaine Mayo, avec dignité. « Je n'ai pas l'intention de fuir mon devoir ou ma punition, M. Fogg. »

Le directeur général pinça une bouche méprisante et quitta la cabine. Il s'en alla sur le remorqueur sans un mot de plus pour Mayo.

Pendant les deux jours suivants, de petites embarcations bourdonnèrent autour du géant frappé comme des mouches autour d'une carcasse. Il y avait des assureurs, des récupérateurs d'épaves avec des plans et des projets, des curieux, des actionnaires, et un visiteur fut le capitaine Zoradus Wass.

« Rien d'autre à faire pour le moment, mon garçon, si ce n'est venir compatir avec vous. » Il fit claquer sa langue contre ses dents en examinant le paquebot. C'était une condoléance sans mots. « Maintenant, racontez-moi l'histoire, avec tous les détails », demanda-t-il, après qu'ils se furent enfermés dans la cabine du capitaine. Il s'assit, les coudes sur les genoux, et fixa le sol pendant le récit, et il continua à fixer le sol pendant un certain temps après que Mayo eut cessé de parler.

« J'admets que le timonier l'a laissé dévier juste une minute, moins d'une minute », répéta le jeune homme. « Je venais juste de regarder ailleurs un instant. Je l'ai aidé à la remettre. Nous n'avons pas pu faire plus que tracer une lettre S sur quelques longueurs. Mais plus j'y pense, plus cela semble étrange. Deux quarts de déviation, presque en un claquement de doigts ! »

« Racontez cette partie encore et encore, pendant que je ferme les yeux et que je la fixe dans mon esprit comme si je l'avais vue », demanda le capitaine Wass. « Qui était là, où se tenaient-ils, et ainsi de suite. Quand une chose arrive et que vous ne pouvez pas la comprendre, c'est généralement parce que vous n'avez pas assez soigneusement retourné les détails. Allez-y ! Je suis un bon auditeur. »

Mais après avoir écouté, il n'eut aucun commentaire à faire. Il sortit de la cabine après quelques minutes d'attente consacrées à une profonde méditation, et se promena sur le navire, les mains derrière le dos, traînant les pieds. Une demi-heure plus tard, rencontrant le capitaine Mayo lors de ses rondes, le vétéran demanda :

« Comment se fait-il que vous ayez Oliver Burkett à bord ici ? » « Je ne le connais pas. »

« Vous devriez le connaître. C'est le capitaine que la ligne Vose a viré du Nirvana il y a trois ans. Il a donné le signal en avant et un tintement alors qu'il accostait, et a broyé quatre bateaux de pêche et une partie de la jetée. Il a dû choisir entre admettre qu'il était ivre, fou ou soudoyé par l'opposition. Et je suppose qu'ils ont conclu qu'il était les trois. Était-il à bord ici la nuit où c'est arrivé ? »

« Je ne sais pas, monsieur. »

« Selon moi, ça vaut la peine de le découvrir », grogna le capitaine Wass. « Je ne vois pas encore très clair dans cette affaire, mon fils, et je l'admets. Mais si un sale boulot a été fait contre vous, Burkett aurait été un outil plus pratique pour Fogg qu'une clé Stillson dans un travail de plomberie. Non, ne me posez pas de questions maintenant. Je n'ai aucune consolation pour vous ni confiance en moi-même. Je réfléchis, c'est tout. »

Le lendemain, le Montana blessé fut officiellement rendu aux assureurs.

Le capitaine Boyd Mayo fut sommé de comparaître devant les inspecteurs des États-Unis, et il y alla et raconta son histoire du mieux qu'il put. Mais son mieux était un récit peu convaincant, après tout. Il quitta l'audience après son témoignage et descendit vers le petit hôtel au bord de l'eau pour attendre des nouvelles.

Le capitaine Wass arriva en trombe au petit hôtel, avançant à une vitesse accrue, posant ses talons fermement, un monument mouvant de tristesse.

Son protégé, détournant un regard désolé des chromos poussiéreux sur les murs du bureau, n'eut pas besoin de rapport verbal ; le comportement du capitaine Wass disait tout.

« Et vous ne pouviez pas attendre grand-chose d'autre », déclara le vieil homme. « J'ai fait le meilleur discours possible pour vous après que vous ayez fini votre témoignage et soyez parti. Mais c'était inutile, mon fils ! Le département cherchait une victime. Nous le savions tous les deux depuis le début. Ils vous ont eu comme il faut. »

« Pour combien de temps suis-je suspendu ? » balbutia Mayo.

« C'est le point ! Indéfiniment. Vous étiez de la viande. Tout le monde surveillait le cas. Ils vous ont massacré. »

Mayo posa ses mains dans ses cheveux épais, cala sa tête et fixa le sol.

« Indéfiniment ne signifie pas pour toujours, mais il n'y a pas beaucoup de confort là-dedans. Je vais vous dire ce que cela signifie, mon garçon. Cela signifie que s'il y a eu des manœuvres malhonnêtes, nous devons les mettre en lumière afin de vous rétablir. Et maintenant, préparez-vous bien. J'ai jeté un coup d'œil au tribunal des États-Unis. »

Le jeune homme, sans lever la tête, jeta au vétéran un regard latéral pitoyable.

« Fletcher Fogg bourdonne autour de l'extérieur de cette ruche. Il a Burkett avec lui comme sous-fifre. Ils rassemblent des témoins devant le grand jury, ces hommes du Warren, et vous savez ce qu'ils diront, bien sûr ! Vos seconds et timoniers aussi ! Mayo, ils vont vous expédier au pénitencier d'Atlanta. Ils vous ont eu parce que vous êtes jeune et ils ont pensé que vous seriez un peu naïf. Cela m'a semblé étrange quand Fogg a été si soudainement gentil avec vous. Mais ils ne renvoient pas un homme comme Jacobs pour mettre un nouvel homme juste pour être gentil. Soit ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas manipuler Jacobs, soit ils pensaient qu'un homme novice leur donnerait une bonne excuse pour ce qui est arrivé. »

« Mais ils ne pouvaient pas organiser le naufrage d'une goélette... »

« C'était probablement plus que ce qu'ils avaient prévu. Mais tant que c'est arrivé, ils vont l'utiliser à leur meilleur avantage. Vous allez avoir les deux casseroles attachées à vous, mon fils. Toute la foutue influence va être utilisée contre vous. Les pauvres diables à l'extérieur, comme vous et moi, ne comprennent pas à quel point les rouages peuvent être graissés. Mayo, je vais vous donner un bon conseil. Éclipsez-vous ! »

« Fuir comme un criminel avoué ? C'est le conseil que Fogg m'a donné. Je ne pense pas que votre conseil soit bon, Capitaine Wass. Je ne fuirai pas. »

« Ce n'est peut-être pas un bon conseil. Je ne suis pas assez sage pour savoir tout ce qui est le mieux. Mais si on vous met derrière les barreaux à Atlanta, mon fils, vous y resterez jusqu'à la fin de votre peine. Peu importe ce qui sera découvert dans votre cas, il faudra de l'argent et beaucoup de temps pour obtenir la vérité devant les bonnes personnes. Mais si vous n'êtes pas en prison, et que nous pouvons suivre la piste de cette affaire et déterrer ne serait-ce qu'une partie de la vérité, alors vous avez une chance de vous battre en plein air. Si nous pouvons obtenir juste assez pour leur faire peur de vous mettre à la barre des témoins, cela pourrait peut-être les faire arrêter d'aboyer. Vous êtes un marin, mon garçon ! Vous savez qu'un marin ne peut pas faire grand-chose quand ses mains sont liées. Restez à l'extérieur du pénitencier et aidez-moi à combattre cela. »

« Je ne sais pas quoi faire », se lamenta le jeune homme. « Je suis dans un tourbillon. Je ne suis pas un lâche, Capitaine Wass. Je suis prêt à affronter la musique. Mais je suis si impuissant. »

« Restez en dehors de la prison jusqu'à ce que le brouillard se lève un peu dans cette affaire », enjoignit son mentor. « Allez-vous vous coucher et lever vos pattes pour les laisser lier, comme un veau destiné au marché ? Voici quelques choses que vous pouvez faire si vous vous éclipsez un petit moment. Je vais aller de l'avant et... »

Soudain, il se reprit. Il faisait face à la fenêtre, qui donnait sur une section considérable de la rue. Il ne perdit plus de souffle en bons conseils.

« Je connais ces hommes qui descendent là-bas », cria-t-il. « Ce sont des huissiers. Je les ai vus autour du tribunal. Ils sont après vous, Mayo ! Courez ! Fuyez ! Il doit y avoir une porte dérobée ici. Fichez le camp ! » Il tira le bouc émissaire résistant de sa chaise et le poussa vers l'arrière du bureau.

Un jeune homme peut avoir les meilleures intentions. Il peut décider d'être un martyr, de s'incliner devant la majesté de la loi. Mais à ce moment-là, Mayo recevait un commandement impérieux du maître de navire dont il avait obéi aux ordres pendant si longtemps que l'obéissance était une seconde nature. Et la panique le saisit ! Des hommes étaient là pour l'arrêter. Il n'y avait pas de temps pour raisonner. La fuite est la première impulsion de l'innocence persécutée. La résolution virile fondit. Il courut.

« Je vais rester en arrière et les endormir par un coup de bluff ! Je dirai que vous êtes juste sorti pour une minute, que je vous attends ici », cria le capitaine Wass. « Cela vous donnera une longueur d'avance. Essayez les quais. Vous pourriez trouver l'un des gars qui vous aidera. »

Mayo s'échappa dans une cour, fila dans une ruelle, planifiant ses mouvements tout en se hâtant, possédant la vivacité d'esprit d'un marin en cas d'urgence.

Il se dirigea directement vers la jetée où les navires à vapeur s'approvisionnaient en eau. Un immense remorqueur océanique s'apprêtait justement à quitter son poste sous le tuyau d'arrosage. Son coup de sifflet bourru avait ordonné de larguer les amarres. Les connaissances de Mayo le long de la côte étaient assez étendues. C'était un remorqueur de barges à charbon, et il fit un signe de salutation rapide au visage familier dans la timonerie avant de sauter à bord. Il grimpa lestement à l'échelle avant.

« Je suppose qu'il faudra que le bonjour et l'adieu se fassent en une seule respiration, mon vieux », conseilla le skipper. « Je pars prendre un remorquage léger pour descendre la côte. Norfolk est le prochain arrêt. »

« Laissez-le partir — le plus tôt sera le mieux », haleta le fugitif. « Je vous expliquerai pourquoi dès que vous serez hors du quai. »

« Vous ne voulez tout de même pas faire le voyage ? »

« Je suis obligé de le faire. »

Le skipper haussa un sourcil et tira sur sa cloche. « Installez-vous, mon vieux », conseilla-t-il. « J'espère que vous n'êtes pas aussi pressé d'arriver que vous en avez l'air, car j'ai trois barges à remorquer. »

Mayo s'assit sur le tableau arrière et fut caché à tous les regards sur le quai.

Il n'y eut aucune possibilité d'explication avant que les barges n'aient été récupérées, car il y eut beaucoup de manœuvres et de coups de sifflet. Mais il trouva une sympathie immédiate après s'être expliqué.

« Les requins de la loi ont toujours envie d'attraper un pauvre bougre qui essaie de naviguer dans ces eaux tout en satisfaisant les inspecteurs et les propriétaires en même temps », admit le maître du remorqueur. « J'ai lu tout ce que les journaux avaient à dire sur votre affaire, et j'ai trouvé qu'ils ne vous ont pas laissé une chance équitable. Les journaux, les avocats et les propriétaires ne comprennent pas ce à quoi un type est confronté. Je suis content que vous soyez à bord, mon vieux, parce que je veux entendre votre version, avec tous les détails. »

L'examen approfondi de l'affaire occupa de nombreuses heures durant le long trajet cahoteux le long de la côte du Jersey, et le capitaine du remorqueur pesa tous les aspects de l'affaire avec le soin d'un homme qui a beaucoup de temps devant lui et avec le zèle qu'un marin manifeste lorsqu'il examine les affaires de ses semblables.

« Si je ne vous connaissais pas assez bien, Mayo, et si je ne savais pas avec quel genre d'homme vous avez fait votre apprentissage, je pourrais penser — exactement comme ces requins de la loi le diront probablement — que vous étiez criminellement négligent ou que vous ne connaissiez pas votre métier. Mais cet écart qu'elle a fait avec vous ! Deux quarts hors de son cap ! Vous devez poser le doigt dessus et maintenir ! Laissez-moi vous dire quelque chose. C'était une chose étrange dans mon propre cas. C'était une chose étrange dans votre cas. Placez deux choses étranges de notre métier l'une à côté de l'autre, louchons dessus et vous pourriez apprendre quelque chose. »

« Elle était sur son cap — je l'y ai mise de mes propres mains », persista Mayo.

« Bien sûr ! Vous connaissez votre métier. Si cette affaire devait être laissée au groupe qui vous connaît, vous seriez blanchi. Mais voici ce qui est arrivé dans mon cas : j'avais un nouvel homme dans la timonerie, ici, et il a failli me jeter sur Cuttyhunk, m'a fait frôler le bateau-feu de Pollock Rip, et m'a dirigé vers Nauset quand le brouillard s'est levé. Et il suivait mes caps à un cheveu près, en plus ! Dites, j'ai eu une illumination soudaine, j'ai fouillé ce type et j'ai sorti un surin de sa poche — un de ces couteaux habituels d'un pied de long. Il avait fait embarder ce compas tout du long, d'un quart à un quart et demi. Quand avez-vous changé de quart à la barre ? »

« Avant d'atteindre Vineyard Sound. »

« Et aucun problème en remontant le détroit ? »

« J'ai passé Nobska et West Chop au millimètre près. »

« Alors peut-être que votre directeur général, qui était dans cette timonerie, avait un gésier de fer. La plupart de ces types de Wall Street en ont un ! » dit le skipper avec sarcasme.

« Il se passe quelque chose dans le milieu des bateaux à vapeur que je ne peux pas comprendre », déclara Mayo. « C'est en haut lieu ; cela n'a rien à voir avec nous, les gars, qui devons encaisser les coups. Fogg a amené un homme à bord du vieux Nequasset, et il n'a pas apporté d'explication valable pour cet homme. Je me demande depuis lors comment il se fait que Fogg soit devenu directeur général de la ligne Vose si soudainement. »

« Ces grands financiers jouent un jeu risqué, mon vieux. Et si vous vous trouviez être une carte marquée dans ce jeu, ils vous déchireraient et vous jetteraient sous la table sans y réfléchir à deux fois. Si vous voulez un conseil de ma part, faites profil bas et réfléchissez beaucoup pendant que l'oncle Zoradus fait ses recherches. Qu'allez-vous faire quand vous arriverez à Norfolk ? »

« Je n'y ai pas pensé. »

« Eh bien, nous devrions tous les deux réfléchir, et réfléchir sérieusement, mon vieux. Si les États-Unis sont vraiment à vos trousses, il y aura un œil attentif à chaque trou de serrure. Je ne peux pas me permettre de les laisser me coincer pour ce que j'ai fait. »

« Je sauterai par-dessus bord avant d'atteindre les caps plutôt que de vous mettre dans le pétrin », affirma Mayo, avec une profonde émotion.

Cette nuit-là, le capitaine du remorqueur prit lui-même un quart à la barre.

Son invité était allongé sur le tableau arrière, fumant la pipe de rechange du skipper et se creusant la cervelle pour trouver des moyens. Au bout d'un moment, il s'aperçut que le capitaine grommelait un petit air pour soulager l'ennui de sa tâche. Il chantait les mêmes mots encore et encore — une chanson de marin de Chesapeake éprouvée et fidèle :

« Oh, j'ai navigué à bord d'un lougre, et j'ai embarqué sur un chaland, Et j'ai navigué sur une coquille d'arachide qui avait une étrave tranchante. Une aiguille dans une botte de foin, une brique dans un mur ! Un homme noir à Norfolk, il ne vaut rien du tout ! »

Mayo roula hors du tableau arrière et se rendit aux côtés du capitaine. « Il y a plus de vérité que de poésie dans votre chanson, monsieur », dit-il. « Vous m'avez donné une idée. Un noir à Norfolk n'attire pas beaucoup l'attention. Et je ne suis pas obligé d'être un noir pur non plus. Ne pensez-vous pas qu'il y ait quelque chose à bord ici que je puisse utiliser pour teindre mon visage ? »

« Mon cuisinier est un grand spécialiste du tatouage. »

« Je ne pense pas vouloir rendre le déguisement permanent, monsieur », déclara le jeune homme avec un sourire.

« Ce que je veux dire, c'est qu'il pourrait avoir quelque chose dans son kit qu'il peut utiliser pour vous peindre. Quelle est votre idée — rester là ? J'ai peur qu'ils ne vous coffrent. »

« Je resterai là juste assez longtemps pour embarquer comme matelot sur une goélette. Il n'y a pas le temps de trouver un meilleur plan pour le moment. N'importe quoi pour rester hors de vue jusqu'à ce que je puisse me décider sur ce qui est vraiment le mieux à faire. »

« Nous ferons venir ce cuisinier ici », proposa le capitaine. « Il est sûr. »

Le cuisinier prit un intérêt immédiat et professionnel à la chose. « Bien sûr ! » dit-il. « J'ai une teinture qui pénètre et qui reste longtemps, si on n'utilise pas de graisse. Seulement, il ne faut pas vous laver le visage. »

« Il n'y a aucun risque qu'un type ait envie de faire ça quand il est matelot sur une goélette de nos jours », déclara le capitaine du remorqueur, sèchement.

Une heure plus tard, le capitaine Boyd Mayo, ancien du paquebot de luxe Montana, était un mulâtre très présentable, ses cheveux crépus ajoutant au déguisement. Il échangea son costume marron soigné avec un matelot et reçut des vêtements particulièrement débraillés.

La nuit suivante, lorsque le remorqueur fut amarré à la station d'eau, il se glissa dans l'obscurité, aussi sans abri et aussi inconsolable qu'un chien abandonné.

XXII ~ AFFAIRES SPÉCIALES D'UN PASSAGER

O Ranzo n'était pas marin, Il embarqua sur un baleinier. O pitié pour Reuben Ranzo, Ranzo, les gars ! O pauvre vieux Reuben Ranzo, Ranzo, les gars ! --Reuben Ranzo.

Le capitaine Mayo resta à l'écart des zones trop éclairées pendant un certain temps. Il avait des relations assez étendues dans le port de Virginie et connaissait les chemins battus des habitués des bateaux à vapeur, à terre pour un peu de distraction.

Il rôdait dans les ruelles, se sentant particulièrement mal famé. Il n'était pas du tout sûr que son maquillage fût efficace. Sa propre gêne le convainquait qu'il était une fraude éclatante, dont l'identité serait révélée immédiatement à toute personne le connaissant. Mais alors qu'il se faufilait dans les faubourgs de la ville, plusieurs de ses amis dockers passèrent devant lui sans un second regard. L'un d'eux, un second mécanicien sur un cargo de la ligne Union, se retourna après être passé et revint vers lui.

« Tu as un boulot, gamin ? »

« Non, monsieur. »

« Nous avons besoin de chauffeurs sur le Drummond. Il est dans le courant. Viens à bord demain matin. »

Mais ce n'était pas selon les calculs de Mayo, de fricoter avec des hommes de bateaux à vapeur. « Ah doan' conclude ah wants no sech job », dit-il en traînant les mots.

« Non, bien sûr que tu ne veux pas travailler, espèce de cabot jaune ! » lança le mécanicien. Il s'éloigna en jurant, et Mayo fut encouragé, car l'homme l'avait examiné de fond en comble.

Il gagna les rues plus larges. Il cherchait un capitaine de goélette errant, estimant qu'il reconnaîtrait l'un de ces gens à sa dégaine.

Un homme imposant descendit le trottoir en martelant le sol, balançant les épaules.

« C'en est un », décida Mayo. Le chapeau mou à calotte ronde, non bosselé, les jambes de pantalon flottantes, la démarche reconnue facilement par quiconque a déjà vu un maître marin patrouiller sur son gaillard d'arrière — tout cela le marquait comme un homme sûr à aborder. Il s'arrêta, frotta une allumette contre le côté en brique d'un bâtiment et ralluma son cigare. Mais avant que Mayo ne puisse l'atteindre, un homme de couleur s'approcha en hâte et accosta le grand monsieur, enlevant son chapeau et s'inclinant avec une humilité satisfaite. Mayo resta en retrait à une certaine distance. Il reconnut l'homme de couleur ; c'était l'un des nombreux rabatteurs de Norfolk qui fournissent des équipages aux navires. Il portait un pantalon gris perle, une redingote et avait un œillet à la boutonnière.

« Ah done have to say that ah doan' get that number seven man up to now, Cap'n Downs, though I have squitulate for him all up and down. But ah done expect-- »

Le capitaine Downs fronça les sourcils au-dessus de ses mains en coupe, tirant fort sur son cigare. Il jeta l'allumette.

« Écoutez ! Vous me poursuivez depuis deux jours avec de nouvelles histoires sur ce septième homme. Ne me connaissez-vous pas depuis assez longtemps pour savoir que vous ne pouvez pas me soutirer une autre commission ? »

« Cap'n Downs, you done know yo'self the present lucidateness of the sailorman supply. »

« Je sais que si vous n'amenez pas cet homme à bord de ma goélette ce soir ou dès demain matin, vous n'en mettrez plus jamais un à bord pour moi. Allez, bougez ! Et écoutez ! Je vous vois commencer à préparer vos excuses ! Pas un sou de plus ! »

L'homme de couleur recula et s'en alla.

Mayo accosta le capitaine quand cet homme furibond arriva en trombe le long du trottoir. « Ah done lak to have that job, cap'n », plaida-t-il.

« Tu es marin ? »

« Yas, sir. »

« Comment se fait-il que tu ne passes pas par les rabatteurs habituels ? »

« Ah doan' lak to give all my money to a dude nigger to go spotein' on. »

« Eh bien, il y a du vrai là-dedans », reconnut le capitaine Downs, s'adoucissant un peu. « Je n'ai pas moi-même beaucoup d'estime pour ce genre de type. Viens avec moi. Mais si tu n'es pas au top, prêt à travailler et marin, et que tu viens à bord de mon navire pour fainéanter, tu regretteras d'être en enfer avec les torches allumées. Tu as des bagages qui traînent quelque part ? »

« No, sir. »

« Eh bien, alors, je suppose que tu es un vrai marin, tout compte fait, comme la race en produit de nos jours. Ça semble parfaitement naturel. » Le capitaine montra la voie vers un débarcadère public, où une baleinière à moteur, avec un mécanicien et un second, attendait. « Est-ce qu'elle ira dans le courant ce soir, Monsieur Dodge ? » demanda le capitaine Downs, brusquement.

« Non, monsieur ! Environ quatre cents tonnes à charger encore. »

Les capitaines de goélette s'éloignent religieusement de leurs navires tant que les embarcations sont aux quais à charbon.

« Venez me chercher demain matin dès qu'elle sera dans le courant. Voici un homme pour compléter l'équipage. Si ce noir se pointe avec un autre type, foutez-les tous les deux à coups de pied le long du quai. »

« Le passager viendra-t-il à bord avec vous, monsieur ? »

« Il m'a appelé à l'hôtel à l'heure du dîner et a dit quelque chose à propos de vouloir venir à bord au quai. J'ai essayé de lui dire que c'était stupide, mais il est raisonnable de penser qu'un homme qui veut voyager comme passager d'ici à Boston sur une goélette à charbon est un imbécile de toute façon. S'il se montre, laissez-le monter à bord. » Le capitaine s'éloigna et la nuit se referma derrière lui.

Mayo prit sa place dans la baleinière et conserva un silence humble et approprié pendant le trajet jusqu'au port.

Lorsqu'ils passèrent sous la poupe de la goélette qui était leur destination, le jeune homme nota qu'il s'agissait du Drusilla M. Alden, un cinq-mâts, sans un passé très enviable le long de la côte, pour ce qui était des méthodes et des manières de son maître ; Mayo avait entendu parler de son maître, dont le surnom était « Old Mull ». Il ne l'avait pas reconnu sous le nom de capitaine Downs lorsque le rabatteur l'avait interpellé.

Le nouveau membre de l'équipage suivit le second sur l'échelle — seulement quelques marches, car l'immense goélette, avec la majeure partie de son chargement à bord, ne présentait pas moins de dix pieds de franc-bord au milieu du navire.

« Somnolent, George ? » demanda le second, une fois sur le pont.

« No, sir. »

« Alors tu peux aussi bien prendre ce quart. »

« Yass'r ! »

« On va dire qu'il est huit cloches, minuit. Tu finiras ton quart à huit cloches, le matin. »

Mayo savait que l'heure n'était guère plus tard que onze heures, mais il ne protesta pas ; il connaissait un peu la procédure à bord des goélettes à charbon côtières.

Les projecteurs projetaient un éclat fixe sur les goulottes dans lesquelles se déversaient les flots de charbon, la poussière noire tourbillonnant dans la radiance blanche. Les grandes poches de Lambert Point ne sont jamais inactives. Bien au-dessus, sur le chemin de fer, des trains de wagons à charbon faisaient un vacarme d'enfer. Sous ses pieds, la structure du navire tremblait alors que les goulottes l'alimentaient à travers les trois écluses. Des hommes en sueur, noircis par le charbon, travaillaient dans ses profondeurs, révélés sous les écluses par les lumières électriques, picorant l'avalanche avec leurs pelles, équilibrant la cargaison.

Le jeune homme échangea quelques mots apathiques avec les deux noirs qui étaient sur le pont, ses compagnons de quart.

Ils n'étaient manifestement pas intéressés par lui, et il les évita.

Les heures s'étiraient. Il aida à fermer et à bâcher l'écoutille avant, et effectua plus tard un service similaire sur l'écoutille arrière. L'écoutille principale continuait à engloutir la nourriture noire que la goulotte lui envoyait.

Soudain, un grand jeune homme apparut à Mayo. L'inconnu était habillé avec élégance, et sa tenue impeccable contrastait étrangement avec le chaos général de saleté à bord de la goélette. Il marchait prudemment sur les planches recouvertes de poussière et portait deux valises.

« Ici, George », commanda-t-il. « Amène ça dans ma cabine. »

Mayo hésita.

« Je voyage comme passager », dit le jeune homme avec impatience, et Mayo se souvint de ce que le capitaine avait dit au second.

Les passagers sur les goélettes à charbon, voyageant comme amis du maître, n'étaient pas inconnus sur la côte, mais Mayo jugeait, d'après ce qu'il avait entendu, que cette personne n'était pas un ami, et cela l'avait un peu étonné.

« Je ne suis pas autorisé à aller à l'arrière, monsieur, sans les ordres du second. »

« Où est le second ? »

« Je pense qu'il est en bas, monsieur. »

« Endormi ? »

« Je ne m'en étonnerais pas. »

Mayo ne prit pas la peine d'utiliser son dialecte avec cet inconnu, un simple passager, qui parlait comme s'il s'adressait à un bagagiste. Le ton provoqua une irritation, un ressentiment immédiats chez l'homme qui avait été si récemment maître de son navire.

Le passager posa ses bagages et réfléchit un instant. Il examina Mayo d'une manière calculatrice ; il regarda le long du quai. Puis il ramassa ses sacs, se hâta le long de la coursive bâbord et disparut dans la descente.

Il revint quelques instants plus tard, entra dans la taille du navire et examina attentivement tout ce qui l'entourait. Il y avait deux marins loin à l'avant, de simples ombres floues. Pour une raison quelconque, les conditions générales sur la goélette semblaient satisfaire l'inconnu.

« La chose se présente à peu près comme prévu — à peu près comme je le pensais », dit-il à voix haute. « Écoute, George, combien parles-tu de ce que tu vois ? »

« Parler à qui, monsieur ? »

« Eh bien, à ton patron — le capitaine — le second. »

« Un matelot avant le mât est très prudent de ne rien dire à un capitaine ou aux seconds à moins qu'ils ne lui parlent en premier, monsieur. »

« George, je ne vais rien faire d'autre que ce qui est parfaitement correct, tu comprends. Tu n'auras aucun ennui pour ça. Mais ce que tu ne vois pas, tu ne peux pas le raconter, peu importe si des questions sont posées plus tard. Tiens, prends ça ! » Il glissa deux dollars en argent dans les mains de Mayo et lui donna une poussée. « File à l'avant et reste là environ cinq minutes, c'est bien, mon garçon ! Tout va bien. C'est juste un peu de mes affaires privées. Vas-y ! »

Mayo y alla. Il pensa que ce n'était pas son affaire ce qu'un passager faisait à bord du navire. Il ne portait que très peu d'intérêt à l'embarcation, de toute façon, sauf comme refuge temporaire. Il se détourna et mit l'argent dans sa poche, l'obscurité cachant son sourire.

Il ne regarda pas vers le quai. Il se promena devant le rouf avant, où le mécanicien chauffait sa chaudière, montant en pression pour le treuil de la goélette. Lorsqu'il patrouilla à nouveau vers l'arrière, après une attente consciencieuse, il trouva le passager appuyé contre la porte du rouf arrière, fumant une cigarette. La lumière électrique montrait son visage, et il arborait un air de satisfaction particulière.

Juste à ce moment, quelqu'un tâtonna à l'intérieur de la porte du rouf au dos de l'inconnu, et lorsque ce dernier s'écarta, le premier second apparut, en bâillant.

« Je suis le passager — Monsieur Bradish », expliqua promptement le jeune homme. « Je me suis juste installé, j'ai mis mes affaires dans une cabine, j'ai verrouillé la porte et j'ai pris la clé. C'est bien comme ça ? »

« Il peut être tout aussi bien de verrouiller pendant que nous sommes au quai et que les dockers sont à bord », convint le second.

« Dans combien de temps repartons-nous d'ici ? »

Le second bâilla de nouveau et scruta le ciel, où les premières lueurs de l'aube estivale apparaissaient au-dessus des grues des poches à charbon. « Dans environ une demi-heure, je dirais. Juste dès que le remorqueur pourra profiter de la lumière du jour pour nous mettre dans le courant. »

Le grondement du charbon dans la goulotte de l'écoutille principale avait cessé. La goélette était chargée.

« Va sonner les huit cloches, Jeff, et va te coucher ! » ordonna le second, en s'adressant à Mayo.

« Eh bien, je vais rester dehors, ici, et regarder le soleil se lever », dit Bradish. « Ce sera une nouvelle expérience. »

« C'est un endroit sacrément sale pour flâner jusqu'à ce qu'on soit dans le courant et qu'on nettoie le navire, monsieur. Je penserais que faire une excursion sur un lougre à charbon serait une autre nouvelle expérience ! » Il y avait juste un soupçon de sarcasme sinistre dans son ton.

« Le médecin m'a ordonné de sortir et d'aller là où je n'entendrais pas parler d'affaires ou ne verrais pas d'affaires, et un de mes amis m'a dit qu'il y avait beaucoup d'espace et de confort à bord d'une de ces grandes goélettes. Cette cabine et les chambres, elles sont belles ! »

« Oh, ils sont obligés de donner un bon foyer à un maître de nos jours. C'est un tapis Winton dans le salon », déclara le second, avec fierté. « Et nous avons un cuisinier borgne qui peut certainement préparer de la bouffe. Oui, pour des vacances bon marché, je ne sais pas si une goélette n'est pas ce qu'il y a de mieux ! »

Les deux s'entendaient très amicalement quand Mayo se dirigea vers l'avant. Il était épuisé et s'allongea sur les planches nues de sa couchette de gaillard d'avant.

Aucune literie n'est fournie aux hommes avant le mât sur les transporteurs de charbon.

Si un homme veut quelque chose entre lui et les planches, il doit l'apporter avec lui, et peu le font. À la fin de chaque voyage, un équipage est renvoyé et de nouveaux hommes sont embauchés, afin d'économiser sur les salaires pendant qu'un navire est au port pour charger ou décharger. Par conséquent, une goélette côtière n'abrite que des transitoires, pour qui le gaillard d'avant n'est qu'un abri entre les quarts.

Mais Mayo était un marin, et les planches nues lui servaient mieux qu'une literie dans laquelle un fils de Cham sombre et sale se serait niché. Il s'allongea et dormit profondément.

Le second capitaine fit sortir l'équipage de quart à huit cloches – six heures du matin. La goélette était dans le chenal et tous les bras étaient nécessaires pour manipuler les tuyaux, les balais et débarrasser le pont de la poussière de charbon. Mayo s'éreinta dans le clapotis d'eau noire jusqu'à ce que ses muscles lui fassent souffrir.

Il y eut un heureux répit : ils s'arrêtèrent assez longtemps pour déjeuner. Le repas leur fut apporté de la cambuse dans une énorme bassine en métal, sans assiettes, ni couteaux, ni fourchettes.

Un cuisinier blanc lavant la vaisselle pour des nègres ?

Mayo connaissait la coutume en vigueur à bord des goélettes entre les ports charbonniers et les villes de Nouvelle-Angleterre, et il pêcha sa nourriture avec ses doigts, coupant la viande avec son couteau de poche, avec la docilité qui convenait.

Lorsqu'il fut retourné à son récurage, le cuisinier passa vers l'arrière, portant le panier doublé de zinc qui contenait le petit-déjeuner pour la table du carré. Que ce cuisinier possédât le vocabulaire complet de ses semblables fut révélé quand l'homme au tuyau manqua de peu d'arroser le panier.

« C’est bien ça, cuistot ! » rugit le capitaine Downs, grimpant lourdement à bord depuis son canot. « Parle comme il faut à ces fils de charbonnier tire-au-flanc, louches et couleur de pot, quand je ne suis pas là pour le faire. Dégage ce tuyau, espèce de Fidjien aux oreilles de mule ! » Il se tourna vers Mayo, qui se tenait sur le côté et préparait son balai de pont pour laisser passer le maître. « Au travail, là, sale jaune ! Au travail ! »

D’ordinaire, le capitaine ne s’adresse à l’un de ses marins que par l’intermédiaire du second. Mais il n’y avait pas de second sous la main à cet instant.

« Une main pour les armateurs et une main pour soi-même quand on est dans la mâture, mais sur le pont, ce sont les deux mains pour les armateurs », déclara-t-il tout en se traînant vers l'arrière, déclamant l'aphorisme pour le bénéfice de tous ceux qui pouvaient l'entendre.

Le passager était toujours sur le pont, et Mayo entendit le capitaine Downs l'accueillir assez brusquement.

Puis la cloche du cuisinier annonça le déjeuner, et avant que le capitaine et son invité ne réapparaissent sur le pont, un remorqueur avait pris l'aussière de l'Alden et la remorquait le long du chenal dragué, en route vers Hampton Roads et la pleine mer.

Mayo s'acquitta de ses nouvelles tâches avec tant d'habileté qu'il passa le test de matelot qualifié. Si un marin à bord d’une grande goélette de nos jours est rapide, volontaire et fort, il n’a pas besoin des qualités et des connaissances qui faisaient d’un homme un « A. B. » autrefois.

Pendant que la goélette suivait le remorqueur, ils hissèrent les voiles, un long câble appelé « le messager » permettant au treuil à vapeur de l'avant d'effectuer tout le travail. Mayo fut affecté au mât de tapecul et monta en haut pour larguer le hunier. C'était une hauteur vertigineuse, et la tâche mit son courage à l'épreuve, car la voile était lourde et il lui fut difficile de garder l'équilibre tout en tirant sur les plis de la toile. Il fut obligé de travailler seul — il n'y avait qu'un homme par mât, et ses camarades paraissaient bien minuscules à Mayo lorsqu'il jetait un coup d'œil vers l'avant, le long de l'alignement des mâts.

Le remorqueur les lâcha au large de la queue du Horseshoe ; un violent sud-ouest les poussait.

Toutes voiles dehors, la goélette fendit les flots au-delà des caps, et Mayo reçut son quart de repos bienvenu ; il avait tellement sommeil que sa tête tournait.

Lorsqu'il se leva, on lui ordonna de prendre son tour à la barre. La goélette avait pris le large et faisait route vers le nord le long de la côte, qui apparaissait comme un mince fil blanc le long du bleu étincelant de la mer.

Mayo prit le cap du Jamaïcain décharné et noir de suie qui s'éloignait de la barre ; il fixa son regard sur le compas et eut largement de quoi occuper ses mains et son esprit, car une grande goélette qui file six ou huit nœuds dans une mer arrière est une sacrée affaire pour un timonier. Par moments, il était obligé de grimper physiquement sur la roue pour maintenir le navire sur sa trajectoire.

Le capitaine Downs faisait les cent pas, d'un bord à l'autre, entre la roue et le rouf. À chaque tour, il levait les yeux pour jeter un coup d'œil aux voiles. C'était la patrouille habituelle d'un capitaine de goélette.

Malgré son absorption dans sa tâche, Mayo ne put s'empêcher de jeter occasionnellement un coup d'œil furtif au passager. L'attitude du jeune homme était devenue si étrange qu'elle attirait l'attention. Il semblait inquiet, mal à l'aise, fumait ses cigarettes nerveusement, en jeta une à peine allumée par-dessus bord, et se dirigea vers le capitaine, la bouche ouverte. Puis il se détourna, protégea une allumette sous la capote de la descente et en alluma une autre. Il était manifestement aux prises avec un problème qui le tourmentait beaucoup.

Finalement, il se précipita en bas. Il remonta presque aussitôt. Il avait l'air d'un homme ayant pris la décision d'en finir avec une affaire désagréable.

« Capitaine Downs », lança-t-il en se plantant devant Old Mull et en stoppant ce capitaine stupéfait, « voudriez-vous descendre dans la cabine avec moi pour quelques instants ? J'ai quelque chose à vous dire. »

« Eh bien, dites-le, dites-le ici ! » aboya le capitaine.

« C'est très privé, monsieur ! »

« Je ne connais pas d'endroit plus privé que ce gaillard d'arrière, à quinze milles au large. »

« Mais... l'homme à la barre ! »

« Bon Dieu ! Ce n'est pas un homme ! C'est un marin nègre qui barre ma goélette. Racontez votre histoire, monsieur Bradish. Racontez-la ici même. Ce type ne compte pas plus que la tête du safran. »

« Si vous pouviez descendre dans la cabine, je... »

« Ma place est sur ce gaillard d'arrière, monsieur. Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le ! » Il recommença à faire les cent pas.

Bradish emboîta le pas, après avoir hésité un instant.

« J'espère que vous allez prendre la chose du bon côté, capitaine Downs. Cela peut vous paraître étrange au début », balbutia-t-il.

« Eh bien, eh bien, eh bien, dites-le-moi, dites-le ! Ensuite, je vous ferai savoir si cela me semble étrange ou non. »

« J'ai emmené une autre passagère à bord avec moi. Elle est enfermée dans une cabine. »

Old Mull arrêta sa patrouille d'un coup sec. « Elle ? » demanda-t-il. « Vous voulez me dire que vous avez une femme à bord ? »

« Nous sommes fiancés, nous voulons nous marier. Alors elle est venue avec moi... »

« Alors pourquoi diable n'êtes-vous pas allés vous marier ? Vous ne croyez pas que ceci est un presbytère, n'est-ce pas ? »

« Il y avait des raisons pour lesquelles nous ne pouvions pas nous marier à terre. Il faut des permis, des questions sont posées, et nous avions peur que cela soit découvert avant que nous puissions organiser les choses. »

« Donc c'est une fugue, hein ? »

« Eh bien, le père de la jeune fille a des idées absurdes sur le mari qu'il veut pour sa fille, et elle n'est pas d'accord avec lui. »

« Qui est son père ? »

« Je n'ai pas l'intention de vous le dire, monsieur. Cela n'a rien à voir avec l'affaire. »

Le capitaine Downs toisa son passager avec une grande désapprobation. « Et quelle est votre idée générale en vous imposant à moi de cette façon ? »

« Vous avez le droit, en tant que capitaine d'un navire au-delà de la limite des trois milles, de marier des gens en cas d'urgence. »

« Je ne suis pas sûr d'avoir un tel droit, et je ne suis pas du tout certain de l'urgence, monsieur Bradish. Je ne vais pas fourrer mon nez dans un pétrin. »

« Mais il ne peut y avoir aucun pétrin pour vous. Vous exercez simplement votre droit, vous nous mariez, vous l'inscrivez dans votre journal de bord et vous nous donnez un papier. Ce sera un mariage suffisant pour qu'on ne puisse pas nous séparer. »

« Vous voulez avoir un atout pour bluffer son père, hein ? Je n'approuve pas de telles tactiques en matière de mariage. »

« Je ne ferais pas cela s'il y avait un autre moyen sûr pour nous », protesta Bradish, avec ferveur. « Je ne suis pas un type sans envergure. J'occupe un bon poste, monsieur. Mais le problème, c'est que je travaille pour son père — et vous savez comment c'est toujours dans un cas comme celui-là. Il ne peut pas me blairer ! »

« Riche, hein ? »

« Oui, monsieur ! » Bradish fit cet aveu d'un air assez maussade.

« C'est généralement le cas quand il s'agit de fugues ! »

« Mais cela ne ressemblera pas à une fugue quand ce sera annoncé dans les journaux. Un mariage en mer... cela semblera une manière romantique d'éviter le tralala d'un mariage à l'église. Nous ferons une déclaration dans ce sens. Cela donnera à son père l'occasion de faire taire tous les commérages. Il sera content que vous célébriez la cérémonie. »

« Dites, jeune homme, vous n'êtes pas en train de me répéter le numéro que vous avez fait à la fille, n'est-ce pas ? Eh bien, ça ne prend pas ! »

« Capitaine Downs, vous devez comprendre à quel point certains hommes riches sont têtus dans ce genre de situation. Je suis actif et entreprenant. Je serai un homme utile pour lui. Il m'apprécie sur le plan professionnel, il l'a dit lui-même. Tout ira bien une fois qu'il se sera calmé. »

« Encore de la répétition ! Mais je ne suis pas amoureux de vous comme cette fille l'est. »

« Nous sommes dans une situation terrible, capitaine ! Peut-être que ce n'était pas une chose sage à faire. Mais tout s'arrangera si vous nous mariez. »

« Quel est son nom ? »

« Je ne peux pas vous le dire. »

« Comment diable puis-je vous marier, elle et vous, si je ne connais pas son nom ? »

« Mais vous n'avez pas promis de faire votre part ! Je ne veux pas exposer toute cette affaire pour ensuite me faire refuser. »

« Je ne fais aucune promesse téméraire », déclara le capitaine Downs, en marchant vers le bastingage pour jeter un coup d'œil au gréement. « De plus », ajouta-t-il, en passant devant lui vers l'autre bord, « il pourrait être un des armateurs de cette goélette, pour tout ce que j'en sais. Des seizièmes de parts sont éparpillés d'un bout à l'autre du pays ! »

« Vous n'avez pas à vous soucier de ses parts dans la goélette ! Il est justement en train de faire un sacré travail pour mettre des types comme vous au chômage ! »

La curiosité et autre chose brillèrent dans les yeux du capitaine Downs. « Une chance pour moi de l'égratigner, hein, en vous intégrant à sa famille ? »

Cette nouvelle idée de la situation apparut instantanément à Bradish comme une possibilité à exploiter. « Promettez d'homme à homme que vous célébrerez le mariage, et je vous dirai son nom ; alors vous serez heureux d'avoir promis », dit-il, avec empressement.

« Je ne pense pas que j'essaierais de me venger de Judas Iscariote lui-même en lui volant sa fille, monsieur. Il y a la jeune fille à considérer dans tous ces cas-là ! »

« Mais ce n'est pas voler ! Nous sommes amoureux. »

« Peut-être, mais vous ne me bernez pas beaucoup, jeune homme. Je ne dis pas que vous ne l'aimez pas, mais vous cherchez autre chose aussi. »

« Un homme doit faire son chemin dans le monde du mieux qu'il peut. »

« Ce plan semble être assez à la mode parmi vous, les financiers, de nos jours. Mais je suis un assez bon juge des hommes et vous ne pouvez pas me tromper, je vous le dis. Maintenant, comment avez-vous berné la jeune fille ? »

C'était une question brutale et insultante, mais Bradish n'eut pas le courage de s'en offenser ; il avait trop besoin de flatter ce despote. L'amoureux hésita et jeta un regard inquiet vers l'homme à la barre.

« Ne vous occupez pas de ce nègre ! » glapit le capitaine Downs. « Comment avez-vous fait pour approcher cette fille de si près et l'embobiner dans cette folie ? »

« Nous nous sommes rencontrés à des bals. Nous étions attirés l'un par l'autre », expliqua Bradish, humblement.

« Huh ! Oui, on me dit que les filles sont folles de danse de nos jours, et je suppose qu'il est facile de glisser de là vers un état général de pure démence », commenta Old Mull, avec dégoût. « Vous montrez que vous n'êtes pas vraiment amoureux d'elle, jeune homme. Vous ne lui permettriez jamais de faire cette pitrerie si vous l'étiez ! »

Il se mit un cigare éteint dans la bouche et continua à patrouiller son gaillard d'arrière, en marmonnant.

Bradish alluma une cigarette, la jeta après deux bouffées et s'appuya contre le rouf, étudiant le bout de ses doigts, l'air renfrogné et maussade.

Mayo avait entendu toute la conversation, mais son intérêt pour l'identité de ces personnes était limité ; New York était rempli d'hommes riches, et il y avait beaucoup de filles écervelées.

« Écoutez », suggéra le capitaine, d'un ton peu aimable, « quoi qu'il soit fait plus tard, il y a quelque chose à faire maintenant. C'est de la cruauté envers les animaux que de garder cette fille enfermée dans cette cabine plus longtemps. »

« Elle ne voulait pas sortir et se montrer avant que j'aie eu une discussion avec vous, monsieur. Je lui ai parlé à travers la porte quelques fois. » Il se redressa et prit une attitude digne. « Capitaine Downs, j'attire votre attention — je veux que vous vous rappeliez que j'ai observé toutes les convenances depuis que je suis à bord. »

Le capitaine Downs ricana. « Convenances... pouah ! Vous l'avez mise dans un beau pétrin ! Et elle est là-dessous, enfermée comme une chatte, et probablement en train de mourir de faim ! »

« Elle ne veut pas manger. Je crois qu'elle ne se sent pas très bien. »

« Je ne serais pas étonné ! Allez la faire monter ici, où elle pourra prendre un peu d'air frais. Je lui parlerai. »

Après un moment d'hésitation, Bradish descendit. Il revint peu après.

Malgré ses efforts pour feindre l'indifférence, Mayo fixa intensément la descente, impatient de voir le visage de la jeune fille. Mais elle ne suivit pas son amoureux.

« Elle ne se sent pas assez bien pour venir sur le pont », rapporta Bradish. « Mais elle est dans le salon. Capitaine Downs, ne voulez-vous pas aller lui parler et dire quelque chose pour la rassurer ? Elle est très nerveuse. Elle est effrayée. »

« Je ne suis pas très doué avec les dames », déclara Old Mull. Mais il retira sa casquette et lissa ses cheveux grisonnants.

« Et si vous pouviez seulement dire que vous allez nous aider ! » implora l'amoureux. « Nous nous en remettons à votre miséricorde, monsieur. »

« Je ne suis pas d'un grand secours comme canot de sauvetage dans cette affaire de cœur. » Il se dirigea vers la descente.

« Mais ne lui dites pas que vous ne nous marierez pas... pas tout de suite. Attendez qu'elle soit plus calme. »

« Oh, je ne lui dirai rien ! Ne vous inquiétez pas ! » dit le capitaine Downs, avec une moue sinistre. « Tout ce qu'elle, ou vous, obtiendrez de moi tiendrait dans l'œil d'une puce. »

Il disparut dans l'escalier, et Bradish le suivit. Un second était venu à l'arrière, obéissant au geste du maître, et il prit le quart. Peu après, Mayo fut relevé. Il alla à l'avant, conscient d'être un peu irrité et déçu de ne pas avoir vu l'héroïne de cette aventure amoureuse, et s'interrogeant un peu sur l'intérêt qu'il portait à cette jeune dame.

Une heure plus tard, Mayo, lovant des cordages dans l'allée à côté de la salle des machines, surprit un bulletin délivré par le cuisinier borgne à l'ingénieur.

Le cuisinier avait trottiné vers l'avant, son œil valide exorbité, exprimant ainsi silencieusement beaucoup d'étonnement. « Il y a une dame à l'arrière. Je lui prépare du thé et des toasts. »

« Eh bien, tu agis comme si c'était la première femme que tu voyais de ta vie. Quel est cet enthousiasme particulier pour une jupe qui voyage en tant que passagère ? »

« Elle n'était pas attendue à bord. J'ai entendu le vieux parler avec elle. Le gandin qui est passager l'a fait monter à bord d'une façon ou d'une autre. Je n'ai pas tout saisi parce que le vieux ronronnait plus qu'il ne parlait pendant que j'étais à portée d'oreille. Mais j'en ai assez entendu pour savoir que ce n'était pas prévu. »

« Une belle fille ? » L'ingénieur montrait un peu d'intérêt.

« Elle l'est, assurément ! » déclara le cuisinier, démontrant qu'un œil est parfois aussi pratique que deux. « Pêches et crème, cheveux couleur de sucre d'orge, des mains aussi blanches que de la farine à pâtisserie. Elle a l'air bonne à manger. »

« Personne ne devinerait que tu es cuisinier en t'entendant décrire une fille », ricana l'ingénieur.

« Il y a un mystère autour d'elle. Je l'ai entendue gémir un peu avant que le type ne la fasse taire. Elle disait quelque chose sur le fait qu'elle regrettait d'être venue, qu'elle souhaitait être rentrée, qu'elle avait toujours agi sous l'impulsion du moment sans réfléchir, et ainsi de suite, et si le navire ne pouvait pas faire demi-tour. »

Mayo s'oublia. Il arrêta de lover les cordages et resta là à écouter avidement jusqu'à ce que l'œil indigné du cuisinier se tourne par hasard dans sa direction.

« Tu vois qui est là, à s'immiscer dans la conversation privée de deux messieurs ? » demanda-t-il à l'ingénieur. « Passe-moi ce tisonnier — celui qui est brûlant. Je vais montrer à ce nègre où est sa place. »

Mais Mayo battit en retraite en toute hâte, sachant qu'il n'était pas autorisé à protester, ni par la parole ni par le regard. Cependant, le cuisinier lui avait donné autre chose qu'une insulte — il avait colporté des potins qui occupèrent les pensées du jeune homme.

Malgré son opinion assez méprisante sur l'intelligence d'une fille qui oserait une aventure aussi sotte, il se surprit à plaindre son sort, devinant qu'elle était réellement navrée. Mais quant à ce qui se passait dans la cabine du maître, il n'avait aucun moyen de le savoir. Il se demandait si le capitaine Downs marierait le couple d'une manière aussi équivoque.

Quoi qu'il en soit, songea Mayo, comment cela pouvait-il être son affaire ? Il avait assez de problèmes personnels pour occuper toute son attention.

Leur vent fringant de sud-ouest faiblit juste au moment où le crépuscule tombait. Une écume jaunâtre estompa les étoiles. Mayo entendit l'un des seconds dire que le baromètre avait chuté. Il sentit lui-même le mauvais temps arriver, ayant l'instinct aiguisé du marin. Les huniers furent rentrés, et il monta dans la mâture pour une longue lutte solitaire avant de réussir à plier et amarrer la toile lourde.

Lorsqu'il atteignit le pont, un second lui ordonna de fixer les housses de toile sur les lucarnes du rouf. Le travail l'amena à portée de la conversation que le capitaine Downs et Bradish menaient en faisant les cent pas sur le pont.

« Bien sûr, je ne veux pas laisser tomber qui que ce soit, capitaine », disait Bradish. Il y avait une note obséquieuse dans sa voix ; c'était le ton d'un homme qui affectait une cordialité confidentielle pour avancer — pour obtenir une faveur. « Mais j'ai beaucoup de sympathie pour vous et pour le reste des gens de la goélette. J'ai été là-bas, au bureau, et j'ai mis la main à la pâte, et j'ai vu ce qui a été fait dans bien des cas. Bien sûr, vous comprenez, tout ceci reste entre nous ! Je ne révèle aucun des secrets du bureau pour les utiliser contre les gros bonnets. Mais je suis prêt à montrer que je suis un ami. Et je sais que vous serez mon ami et que vous garderez le silence. Tout ce que je dis, c'est que vous pouvez être avisé par ce que je vous dis et garder l'œil ouvert à partir de maintenant. »

Mayo entendit une explication fragmentaire sur la façon dont la combinaison des intérêts des bateaux à vapeur et des barges avait fonctionné pour ne laisser que des miettes aux goélettes. Les deux hommes arpentaient le pont ensemble, et à chaque tour, ils étaient trop loin pour être entendus distinctement.

« Mais ils sont en train de préparer le plus gros coup de tous en ce moment », poursuivit Bradish. « Bon sang, capitaine Downs, on ne peut pas me blâmer de m'enfuir avec la fille d'un homme après l'avoir vu opérer aussi longtemps que je l'ai fait. Sa devise est : "Prends ce que tu veux quand tu vois quelque chose qui te plaît dans ce monde." J'ai été formé à ce système. J'ai tout autant le droit de prendre quelque chose que lui. Je suis trésorier de la Paramount — c'est le trust avec lequel ils ont l'intention d'écraser la concurrence. Mon travail est de ne poser aucune question et de signer les chèques quand ils me le disent, et Dieu seul sait quelle sorte de bouc émissaire cela fera de moi s'ils ont un jour une confrontation devant les tribunaux ! Ils ont fait des manigances pour s'emparer de la ligne Vose ; j'ai envoyé par télégramme une grosse somme d'argent à Fletcher Fogg, qui faisait le sale travail, et elle a été payée à un employé pour manipuler les procurations lors de l'assemblée annuelle. Et puis Fogg a monté un coup contre un capitaine débutant — il a piégé le type et l'a forcé à échouer le Montana sur les bancs de sable. Je suppose qu'ils auront la ligne Vose au prix qu'ils veulent avant que je ne revienne. »

Mayo resta assis dans l'ombre, accroupi sur ses jambes qui tremblaient.

Ce bavard — la langue déliée par sa liberté retrouvée, par l'antagonisme que sa nature mesquine développait, et anticipant l'hostilité de son employeur — avait laissé échapper un mot de ce que Mayo savait être la vérité. C'était un coup monté, et Fletcher Fogg l'avait orchestré ! Mayo ne savait pas qui pouvait être l'employeur de Fletcher Fogg. Il ignorait de quel bureau venait ce rapporteur ; mais il était évident que Bradish était au courant de la manœuvre. En conséquence de ce coup, un honnête homme avait été ruiné et mis sur liste noire, privé de la possibilité de travailler dans sa profession, réduit à l'état de fugitif, de marin méprisé, jeté tout au bas de l'échelle qu'il avait gravie si patiemment et si honorablement.

Une passion furieuse balaya la prudence de Mayo. Il sauta du haut du rouf et se présenta devant les deux hommes.

« Je l'ai entendu, je n'ai pas pu m'en empêcher ! » bégaya-t-il.

« Voilà un nègre qui a perdu la tête ! » glapit le capitaine Downs. « Hé, là-bas, à l'avant ! Amenez-moi un cordage par ici ! »

« Je ne suis pas un nègre, et je ne suis pas fou ! » hurla Mayo.

La lanterne oscillante dans la descente l'éclairait faiblement. Mais dans la pénombre, sa teinte sombre n'en était que plus accentuée. Son excitation semblait être celle d'un homme dont l'esprit avait été touché.

« Je savais que c'était un coup monté. Mais quel était ce coup ? » demanda-t-il en s'avançant vers Bradish, les mains griffues et écartées.

Le capitaine Downs donna un coup de pied à ce marin tapageur, tout en essayant de lui décocher une gifle au visage.

Mayo évita le pied et la main. « Que dit la loi à propos de frapper un marin, capitaine ? Attendez un peu ! Je vaux bien autant que vous. Ne dites pas à ces hommes de porter la main sur moi. » Il recula devant les marins qui accouraient vers l'arrière, menés par le second. Il retroussa sa manche et tendit son bras dans la clarté du compas. « C'est une peau d'homme blanc, n'est-ce pas ? » exigea-t-il.

« Quel genre de comédie est-ce là ? » demanda le vieux Mull avec une indignation stupéfaite.

Dans cette crise, Mayo maîtrisa sa langue après un effort colossal pour se reprendre. Il était tenté d'obéir à son impulsion et d'annoncer son identité avec toute la fureur qui l'habitait. Mais voici l'homme qui avait servi d'outil à ses ennemis, quels qu'ils soient. Pour arme contre cet homme, Mayo n'avait que quelques ragots lâchés dans un moment d'inattention ; il comprit sa position ; il regretta sa hâte passionnée. Il n'était pas prêt à se livrer au pouvoir de ses ennemis en révélant qui il était ; il se souvint qu'il fuyait la justice.

Bradish regardait cet intrus bouche bée, sans sembler comprendre ce que tout cela signifiait.

« Les passagers feraient mieux de descendre pour éviter le grabuge », conseilla le capitaine Downs. « Voilà un nègre fou, second. Saisissez-le et attachez-le. »

Mayo recula jusqu'au râtelier contre le bastingage et en tira deux cabillots, de puissantes armes, une dans chaque main.

Bradish s'empressa de disparaître dans les profondeurs du rouf, visiblement heureux de se mettre à l'abri.

« Ne permettez pas à ces nègres de porter la main sur moi », répéta l'homme aux abois. « Capitaine Downs, laissez-moi vous dire un mot en privé. » Il avait désespérément décidé de se confier à l'un de ses pairs. Il avait amèrement besoin de l'aide qu'un capitaine au long cours pouvait lui apporter.

« Attrapez-le ! » rugit le skipper. « Allez-y, vous autres ! »

« Par les dieux ! Vous manquerez d'hommes, monsieur. Je les tuerai ! »

Cette menace fut plus efficace qu'une simple fanfaronnade. Le capitaine Downs loucha instinctivement vers les nuages qui obscurcissaient les étoiles ; il huma le vent qui montait en rafales.

« Un mot à vous, et vous comprendrez, monsieur ! » supplia Mayo. Il remit les cabillots dans le râtelier et marcha droit vers le capitaine.

Il n'y avait aucune menace dans son geste, et le second n'intervint pas.

« Juste un mot ou deux pour vous, monsieur, pour vous montrer que j'ai fait plus que jeter mon chapeau dans la porte de l'Association des Capitaines et Seconds. » Il se pencha et chuchota. « Maintenant, laissez-moi vous dire autre chose, en privé ? » pressa-t-il à voix basse.

Le capitaine Downs jeta un nouveau regard sur le bras dénudé et examina ce marin avec une attention plus soutenue. « Faites le tour et entrez dans la cabine avant par la porte du rouf », ordonna-t-il après une brève hésitation.

Mayo s'inclina et se dépêcha de longer le bord sous le vent.

Cette cabine, désignée comme lieu de conférence, était la salle à manger de la goélette. Il y attendit jusqu'à ce que le capitaine Downs, déplaçant sa masse avec plus de lenteur, gravît la descente principale et entrât dans l'appartement par la porte arrière, que nul marin n'était autorisé à profaner.

« Quelqu'un peut-il nous entendre ? » demanda Mayo avec prudence en montrant le salon principal.

« Elle est dans sa cabine et il parle à travers la porte », grogna le skipper. « Maintenant, qu'avez-vous sur le cœur ? »

Mayo plongea la main dans la poche intérieure de sa chemise et en tira un document. Il le posa dans la main du capitaine Downs. Le skipper s'assit à la table, sortit ses lunettes, les ajusta sur son nez busqué avec flegme, étala le papier sur la nappe en damas rouge et l'étudia. Il baissa la tête et fixa Mayo par-dessus ses lunettes avec un véritable étonnement.

« C'est bien votre nom sur ces papiers de capitaine ? » demanda-t-il.

« Oui, monsieur. »

« Vous... vous prétendez être le capitaine Mayo qui a fracassé le Montana ? »

« Je suis cet homme, monsieur. J'ai gardé mes papiers, bien qu'ils aient été annulés. »

« Comment puis-je être sûr de ces papiers ? Comment savoir que votre nom est Mayo ? Vous pourriez les avoir volés... quoique, à vrai dire, vous pourriez tout aussi bien porter une bombe à dynamite dans votre poche, vu à quoi ils vous serviront. »

« C'est là le point, monsieur. Ils prouvent simplement mon identité. Personne d'autre n'en voudrait. Capitaine Downs, je fuis la loi. Je vous l'avoue. Laissez-moi vous raconter comment cela est arrivé. »

« Soyez bref », trancha le capitaine, ne montrant aucune amabilité particulière envers ce capitaine plumé et discrédité. « Le vent forcit. »

Il raconta son histoire avec concision et droiture, debout, tandis que le capitaine Downs restait assis à regarder par-dessus ses lunettes, tambourinant de ses doigts boudinés sur le damas rouge.

« Voilà, monsieur, pourquoi je suis ici et comment je suis arrivé là », conclut Mayo.

« Je ne suis pas prêt à dire que ce n'est pas vrai », finit par admettre le vieux Mull, « peu importe à quel point cela semble insensé. Et je me demande si, ensuite, je ne trouverai pas le roi de Péruvie ou la reine de Saba à bord de cette goélette. De nouvelles têtes arrivent en masse ! Je connais assez bien le capitaine Wass, bien que je ne vous aie jamais vu. Où est cette verrue sur son visage ? »

« Sur le côté droit de son nez, monsieur. »

« Que fait-il, il gratte son chique ou il croque la carotte ? »

« Ni l'un ni l'autre. Il mâche du tabac fin. »

« Quelle est sa rengaine préférée ? »

« Réciter les règles de barre et râler parce que les gros navires foncent sans les respecter. »

« La dernière remarque montre bien que vous avez été dans la timonerie avec le capitaine Wass ! L'examen est terminé, vous obtenez la note maximale et la séance est levée ! » Il se leva et serra la main de Mayo. « Maintenant, que puis-je faire pour vous ? »

« Je ne suppose pas que vous puissiez faire grand-chose, capitaine Downs. Mais je vais vous demander ceci, de capitaine à capitaine : ne laissez personne à bord savoir qui je suis, surtout ces deux-là ! » Il pointa la porte du salon principal.

« On dirait une fête costumée à bord ! » grogna le skipper.

« Cet homme que vous appelez Bradish, qui qu'il soit, sait quel genre de jeu ils ont joué avec moi. Je veux le lui faire avouer. S'il sait qui je suis, il ne se déliera pas ! J'ai été un idiot d'intervenir comme je l'ai fait. Il allait vous voir. »

« Il semblait assez bavard », admit le capitaine. « Il essaie d'être mon meilleur ami pour arriver à ses fins ! »

« Ne pensez-vous pas pouvoir lui en soutirer davantage ? »

« C'est possible. »

« Je sens que ce sont les marins contre les pirates de terre ferme cette fois, monsieur. Ne voudriez-vous pas faire venir cet homme ici, lui poser quelques questions et me permettre d'écouter ? »

« Dans les circonstances actuelles, je le ferai. Les marins d'abord, c'est ma devise. Vous, allez dans la cabine du second, là-bas, et collez votre oreille à la fente de la porte. »

Mais lorsque Bradish apparut, répondant à l'appel du capitaine, tout son bavardage s'était envolé. Il déclara ne rien savoir au sujet des ennuis du Montana.

« Mais vous avez mentionné un projet pour tromper un capitaine novice ? »

« Ce n'était que des ragots... j'ai probablement mal compris. J'y ai réfléchi et je ne peux vraiment pas me souvenir d'où je tiens cela, ni rien en savoir de plus. C'était peut-être juste une invention de journal. »

Il scrutait la pièce faiblement éclairée.

« Ne vous inquiétez pas, jeune homme. Ce nègre n'est pas ici. »

« Mais il a dit qu'il était un homme blanc. Et comment se fait-il qu'il s'intéresse à ça ? »

« C'est un nègre devenu fou à cause de cette affaire... il a probablement lu des histoires bidon dans les journaux, lui aussi », déclara le capitaine Downs, sévèrement. « Je dois vous rappeler, Bradish, que vous me parliez sur un ton assez animé. »

« Oh, on raconte beaucoup de bêtises quand on est nerveux à propos de ses propres affaires. »

« Eh bien, je pourrais faire en sorte que vous soyez un peu moins nerveux, à condition que vous montriez plus de bonne volonté quand je vous poserai quelques questions », sonda le skipper. Mais cette insistance alarma Bradish, et ses yeux clignotants révélèrent ses peurs et ses soupçons.

« Je ne connais rien à l'affaire du Montana. Je n'ai pas l'intention d'en parler. »

Le capitaine Downs tambourina plus fort sur la table, fronça les sourcils et se tut.

« Autre chose, monsieur ? » demanda Bradish, après une pause.

« Je ne crois pas, si c'est comme ça que vous le sentez ! » trancha le capitaine Downs.

Bradish retourna dans le salon principal, et l'espion sortit de sa cachette.

« Je ne sais pas trop quoi faire de vous, maintenant que je sais qui vous êtes », confessa le capitaine en examinant Mayo de haut en bas.

« Il n'y a rien à faire, à part me laisser retourner à mon travail, monsieur. »

« Je suis dans une position diabolique. Vous êtes un capitaine. »

« J'ai embarqué ici avant le mât, capitaine Downs, et je savais exactement ce que je faisais. J'assumerai les conséquences. »

« Je n'aime pas vous voir retourner là-bas parmi ce bétail, Mayo. »

« Capitaine Downs, j'ai eu tort de faire cet esclandre sur votre pont. J'aurais dû me taire ; mais la chose m'est revenue si soudainement que j'ai perdu le contrôle. Je voudrais réintégrer l'équipage et que vous oubliiez que je suis Boyd Mayo. Je me faufilerai à terre à Boston et je disparaîtrai. »

Le capitaine releva sa casquette et se gratta la tempe. « Il me semble me souvenir que vous étiez à la barre, Mayo, quand ce type déballait des informations assez importantes. »

« Je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre, monsieur. »

« Alors vous savez qu'il s'enfuit avec une fille ? » Le vieux skipper baissa la voix.

« Oui, monsieur. »

« Avez-vous déjà entendu parler d'une telle performance maudite et infernale ? Et j'ai parlé à la fille, elle ne semble vraiment pas être ce genre de personne du tout. Elle est volage, ça se voit. On l'a laissée trop libre, comme beaucoup de filles de la haute société de nos jours. Elles pensent à quelque chose de différent et, vlan ! elles le font. Elle regrette d'avoir fait cela. Cela montre un peu de bon sens. » Il étudia le jeune homme. « Savez-vous quelque chose sur ce droit qu'a un capitaine de célébrer des mariages ? »

« Rien de spécial. »

« Ce serait probablement une bonne chose pour cette fille d'être mariée et installée. Elle semble avoir choisi Bradish. Mayo, vous êtes de ma trempe, et je veux vous aider. Je vais prendre le risque concernant mon droit de célébrer la cérémonie. Que diriez-vous si nous faisions revenir Bradish ici pour échanger un mariage contre ce qu'il peut nous dire sur l'affaire du Montana ? »

« Capitaine Downs, un gars qui monterait un tel coup contre une fille, même si elle l'a encouragé, est un minable », déclara Mayo, promptement et fermement. « Je ne veux pas racheter mes papiers de cette façon. »

« Alors vous n'approuvez pas que je les marie ? »

« Je n'ai pas le droit de vous dire ce que vous devez faire, monsieur. Je parle seulement pour moi. »

Le capitaine Downs réfléchit. « Si c'est le bras droit de son père, il vaut probablement tout autant que la plupart des pirates terrestres qui lui ont fait la cour. Si elle rentre mariée, même si ce n'est qu'un mariage en haute mer, un contrat entre personnes consentantes avec témoins et le capitaine du navire officiant, comme je crois que c'est autorisé, son nom sera protégé, et cela signifie beaucoup. Je ne sais pas si j'ai le droit de m'opposer et de leur barrer la route, vu jusqu'où c'est allé. Qu'en pensez-vous, Mayo ? »

« Je ne crois pas vouloir faire de suggestions, monsieur. »

À ce moment-là, la porte arrière s'ouvrit. Mayo était près de la porte de la cabine du second, dans l'ombre, et il se faufila dans sa retraite. Il entendit la voix de Bradish.

« Capitaine Downs, cette jeune dame a quelque chose à vous dire et j'espère que vous écouterez ! »

Puis la voix de la fille ! C'était un éclat impétueux. Elle précipita ses mots comme si elle craignait d'attendre une réflexion seconde et plus sensée.

« Capitaine Downs, je ne peux plus attendre. Vous devez agir. Je vous en supplie. J'ai pris ma décision. Je suis prête ! »

« Prête à vous marier, vous voulez dire ? »

« Oui ! Maintenant que ma décision est prise, dépêchez-vous, je vous en prie ! »

Son ton était aigu, les larmes étaient proches derrière son désespoir, ses mots se bousculaient presque de manière incohérente. Mais Mayo, fixant sans voir l'obscurité noire de la petite cabine, l'ouïe fine, reconnut cette voix. Il ne put se retenir. Il tira la porte grande ouverte.

La fille était Alma Marston.

Ses yeux brillaient, ses joues étaient rouges, et il était clair que sa nature impulsive brûlait de détermination. Les ombres étaient profondes dans les coins du salon, et l'homme dans la porte de la cabine ne fut pas remarqué par les trois personnes qui se tenaient là, dans la tache de lumière projetée par la lampe oscillante.

« Je vous le demande... je vous supplie... j'ai pris ma décision ! Je dois en finir. »

« Ne faites pas d'hystérie ! Ce n'est pas une chose à précipiter. »

« Vous devez. »

« Vous parlez à un capitaine à bord de son propre navire, madame ! »

De la gorge étranglée de Mayo sortit un son quelconque et la jeune fille jeta un coup d'œil dans sa direction, mais ce fut un regard hâtif et indifférent. Ses propres affaires l'accaparaient. Il vacilla vers l'arrière dans la petite pièce, et le roulis de la goélette referma la porte.

« Vous êtes le capitaine ! Vous avez le pouvoir ! C'est pour cela que je vous parle, monsieur ! »

« Mais quand vous m'avez parlé il y a quelque temps, vous faisiez marche arrière ! » fut l'objection directe du capitaine Downs.

« Je regrette d'avoir été si imprudente. Je ne devrais pas être ici. Je l'ai déjà dit. Je fais trop de choses par impulsion. Maintenant, je veux être mariée ! »

« Encore une impulsion, hein ? »

« Il faut que je puisse faire face à mon père. »

Il y eut un silence dans le salon.

Mayo enfonça ses doigts tremblants dans sa bouche et les mordit pour retenir ce que sa raison horrifiée l'avertissait d'un cri de protestation. Malgré ce que ses yeux et ses oreilles lui disaient, tout cela semblait être une sorte d'irréalité hideuse.

« C'est une grande responsabilité », poursuivit le capitaine Downs, marmonnant ses mots et parlant à moitié pour lui-même dans son incertitude. « J'ai essayé d'y voir plus clair grâce à un autre... grâce à un homme qui devrait mieux comprendre cela que moi. C'est un problème trop complexe pour qu'un homme s'y débatte tout seul. »

Il leur tourna le dos, fixa la porte de la cabine, inclina sa casquette de travers et se gratta la tête plus vigoureusement qu'il ne l'avait fait lors de ses réflexions précédentes.

« Dites, vous là-dedans ! Second ! » appela-t-il, préservant maladroitement l'incognito de Mayo. « Je suis coincé. Dites ce que vous pensez vraiment ! »

Il n'y eut pas un mot de la cabine.

« Vous êtes une partie non prévenue », insista le skipper. « Vous avez du jugement. Alors quoi ? »

« Qui est là-dedans ? » demanda Bradish.

« Pourquoi cette personne, qui qu'elle soit, aurait-elle quoi que ce soit à dire sur mes affaires ? » demanda la fille.

« Parce que je lui demande de le dire ! » glapit le skipper, montrant de la colère. « C'est moi qui commande ! N'essayez pas de me dire mon métier ! » Il se dirigea vers la porte. « Parlez, second ! »

« C'est une insulte pour moi... demander à des étrangers à propos de mes affaires privées ! » La protestation de la jeune fille fut un éclat furieux.

« Je le prends mal, capitaine ! Très mal, » déclara Bradish.

Le vieux skipper revint vers eux. « Prenez-le aussi mal que vous voudrez, monsieur ! Vous êtes ici à me demander des faveurs. Je veux faire ce qui est juste pour toutes les parties concernées. Vous devriez être mariés, je l'admets. Mais dans quelle position cela me met-il ? Allez-vous me dire le nom de cette jeune fille ? »

« Je suis Alma Marston ! » lança-t-elle le nom avec une violence hystérique, mais il ne sembla pas impressionné. « Je suis la fille de Julius Marston ! »

Le skipper la regarda de haut en bas.

« Maintenant, vous serez assez aimable pour vous occuper de votre devoir ! » commanda-t-elle avec hauteur.

« Eh bien, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que je montre une gentillesse particulière au rapace de Wall Street qui m'a gardé bloqué sans affrètement pendant deux mois le printemps dernier avec ses combinaisons de bateaux à vapeur et ses marchés douteux ! »

« Comment devons-nous prendre cela, monsieur ? » demanda Bradish.

La jeune fille regardait avec une stupeur franche ce marin à la carapace dure qu'elle n'avait pas réussi à impressionner par son nom ou son attitude.

« Exactement comme vous voulez. »

« J'exige une explication. »

« Eh bien, je vais vous la donner, puisque je suis parfaitement disposé à le faire. Prenez-le d'une façon, et je suis prêt à donner une correction à Julius Marston en lui refilant le genre de gendre que vous feriez ; prenez-le de l'autre façon, et je ne suis pas pressé de faire quoi que ce soit pour accommoder quiconque dans la famille Marston. » Il les dévisagea sardoniquement.

« Alors, vous voyez, je suis entre les deux dans cette affaire ! C'est comme régler une question en lançant une pièce. Et je vais vous dire ce que je vais faire ! » Il frappa sa paume sur la table. Il se dirigea vers la porte de la cabine. « Second, hé, là-bas ! De marin à marin, maintenant, et souvenez-vous que vous m'avez demandé quelque chose ! Si vous étiez capitaine de cette goélette, marieriez-vous ces deux-là ? »

Ils attendirent en silence, dans lequel ils entendirent le sifflement et le grincement du vent à l'extérieur et le bruit colérique du revêtement des murs de la cabine de la goélette qui plongeait.

La voix qui répondit à la question du capitaine Downs ne semblait pas humaine. C'était une sorte de plainte étouffée, mais il n'y avait pas d'erreur sur sa détermination.

« Non ! » dit l'homme derrière la porte.

Le capitaine Downs se dirigea vers la table. Il abattit son poing. « Cela règle l'affaire pour moi ! » Puis il posa sa grosse main sur le bord de la nappe. « J'étais prêt à pencher d'un côté ou de l'autre et il ne fallait qu'un petit coup de pouce. J'ai tranché. » La paume s'abattit à plat sur la nappe avec une fermeté finale et décisive. « Jeune homme », informa-t-il Bradish, « il y a une cabine supplémentaire, là-bas, près de cette salle à manger. Prenez-la ! »

« Que puis-je dire à mon père ? » pleura la jeune fille, le feu de sa détermination soudainement éteint par une impuissance sanglotante.

« Vous pouvez lui dire que je vous ai temporairement adoptée comme ma fille à trois cloches ce soir précis, et j'irai le voir pour vous soutenir si cela devient nécessaire. » Il ouvrit la porte menant à l'arrière et s'inclina. « Maintenant, allez trotter dans votre cabine, ma petite ! »

Après avoir hésité quelques instants, elle s'éloigna précipitamment. Le skipper verrouilla la porte et glissa la clé dans sa poche.

« Pensez-vous que je vais... » commença Bradish, avec colère.

« Je ne perds aucune pensée pour vous, monsieur. Je les garde toutes pour le Drusilla M. Alden en ce moment. »

Le roulis plongeant de l'embarcation donnait la preuve que la mer se formait. À cet instant, le premier lieutenant descendit quelques marches de la descente avant, entrant par la porte du rouf.

« Ça souffle frais de l'est, monsieur ! » rapporta-t-il.

« C'est bien ce que je pensais à la façon dont ce revêtement parle. Je serai sur le pont tout de suite, monsieur Dodge. »

Le capitaine Downs se tourna vers Mayo. « Vous, allez voir si ce passager est en état de rester debout, puis aidez les hommes sur le pont ! »

Mayo n'attendit pas qu'on le lui répétât. Il se précipita dans le salon, mais il trouva Bradish étendu sur le divan, le visage livide, en proie au mal de mer le plus affreux qui soit. Il ne prêta aucune attention à Mayo, se contentant de gémir et de se cramponner au rebord du meuble. Mayo, le regardant avec une indifférence méprisante, remonta sur le pont.

La nuit était devenue une muraille noire, percée seulement par l'écume blanche qui jaillissait sous la proue et la lumière vacillante du fanal de mât qui se balançait dans un arc de cercle effrayant. Le vent hurlait dans les haubans, une plainte aiguë et stridente, tandis que le Drusilla M. Alden, chargé à bloc, ne fendait plus la mer, mais la heurtait avec la lourdeur d'un bloc de pierre.

Mayo rejoignit les matelots qui luttaient avec les écoutes. Il travailla avec une vigueur sauvage, trouvant dans l'effort physique un exutoire à la tourmente intérieure qui le déchirait. Il ne voyait pas Alma, il ne cherchait pas à savoir si elle était en sécurité ; il était une machine, une pièce de l'équipage, et rien de plus.

Pourtant, malgré l'agitation du navire, son esprit revenait sans cesse à cette scène dans le salon. Le mépris dans les yeux de la jeune femme, la douleur de ne pas avoir été reconnu, tout cela s'ajoutait au poids de sa propre déchéance. Il se sentait traqué par son passé, par ses erreurs, et par cette identité qu'il devait cacher sous sa peau teintée.

Soudain, une secousse plus violente que les autres fit gîter le schooner. Le mât de misaine craqua sous la pression du vent. Un cri s'éleva de la passerelle : « Le hauban lâche ! »

Le capitaine Downs, trempé, l'air hagard, surgit de l'obscurité. « Maintenez ce mât, nom d'un chien ! Si nous le perdons, nous sommes perdus ! »

Mayo se rua vers l'endroit où le cordage s'effilochait. Il savait que si le mât cédait, toute la structure supérieure risquait de s'effondrer, emportant le pont avec elle. Sous la pluie battante, il saisit un cordage et commença à le rouler autour du hauban, ses mains en sang sous l'effet du frottement et du froid glacial.

« Plus fort, Mayo ! » hurla le second, lui-même cramponné à un taquet pour ne pas être emporté par le déferlement des vagues qui balayaient le pont.

Mayo ne répondit pas. Il sentait la puissance brute de l'océan, une force qui ne connaissait ni la pitié ni la justice. Il n'était plus qu'un homme luttant pour sa vie, un homme qui, pour une heure, avait oublié sa tristesse pour se consacrer au seul impératif de la survie.

Le Drusilla M. Alden tangua encore, une plongée abyssale dans un creux de vague, avant de remonter péniblement, couverte d'eau jusqu'au bastingage. Dans ce chaos, Mayo vit une silhouette hésiter près de la porte de la descente arrière. C'était elle. Elle tenait un montant, le visage tourné vers la tempête, les cheveux collés à ses joues par les embruns.

Un éclair déchira le ciel, illuminant brièvement le pont. Leurs regards se croisèrent une seconde fois. Elle semblait pétrifiée, non pas par le mal de mer, mais par une terreur pure. Et, dans ce bref instant, Mayo vit dans ses yeux quelque chose qui n'était pas de l'indifférence, mais une question, un doute, comme si, à travers le masque de sa noirceur, elle percevait enfin une lueur de l'homme qu'il avait été.

Mais le navire donna une secousse brutale, le mât gémit, et elle disparut à l'intérieur, poussée par une rafale plus forte que les autres. Mayo se détourna, serrant les dents. Il n'y avait plus de place pour les souvenirs. La tempête exigeait tout de lui. Il se remit à la tâche, les muscles contractés, alors que le Drusilla M. Alden continuait sa lutte inégale contre les éléments déchaînés.

Le roulis par le travers était plus lourd et Mayo eut un instant pour chercher un moyen de s'échapper.

Il vit la voile du mât de « numéro quatre » qui s'étalait, lâche, dans ses balancines, déployée et offrant une étendue de toile en désordre. Lorsqu'il fut à l'intérieur du bastingage, et tandis que la bôme prenait de l'élan, il joua sa vie et serra les dents pour s'élancer vers la voile. Il fit le saut juste au moment où la bôme pouvait lui apporter le plus d'aide.

Il entendit le juron étonné du capitaine Downs lorsqu'il plongea par-dessus la tête de ce digne marin, véritable comète humaine dans une parabole de six mètres.

Il atterrit dans la voile à quatre pattes, criant, même au moment où il se réceptionnait : « Attrapez-la, les gars ! »

Ils s'exécutèrent quand l'espar cogna contre les haubans. Ils tirèrent sur le cordage, resserrèrent le nœud coulant, et avant que le navire ne tangue à nouveau, ils avaient fait une demi-douzaine de tours avec l'extrémité libre du câble autour des taquets les plus proches.

Mayo descendit de la voile en se dépêchant et les aida à terminer le travail de fixation de l'espar. Il passa près du capitaine Downs une fois la tâche terminée.

« Eh bien, grommela le maître de l'Alden, qu'est-ce que vous attendez de moi là-dessus ? »

« Je vous demande simplement d'éviter de dire quelque chose. »

« Quoi ? »

« Qu'un gars de bateau à vapeur ne peut pas gagner sa paie à bord d'un voilier, monsieur. Je n'aime pas avoir l'impression d'être redevable de quelque manière que ce soit. »

Le maître grogna.

« Et si la petite chose que j'ai faite aide à effacer l'ardoise que j'ai ouverte en corrigeant votre passager, j'en serai heureux », ajouta Mayo.

« Vous n'avez pas besoin d'en rajouter », dit le capitaine Downs, en notant soigneusement que personne n'était à portée de voix. « Quand un homme a été dans un cauchemar pendant vingt-quatre heures, comme moi, vous devez faire preuve d'indulgence, capitaine Mayo. C'est un sacré pétrin. » Il plissa les yeux vers le gréement d'artimon où les lanternes révélaient les dégâts. « Et à voir la façon dont ces galhaubans sont arrachés, et comment ce mât vacille, cette goélette risque d'être dans un état aussi lamentable que les gens qui sont à son bord. »

Mayo se détourna et retourna à son travail. Ils étaient en train de gréer des haubans supplémentaires pour le mât d'artimon. Et il nota que la jeune fille, près de la porte du roof, le regardait avec beaucoup d'intérêt. Mais dans cette pénombre, il n'était qu'une silhouette en mouvement parmi des hommes affairés.

Une heure plus tard, le second ordonna d'attacher les sacs d'huile aux bossoirs. Les sacs étaient d'énormes sacs de jute remplis de déchets de coton saturés d'huile.

Bien que sa brigantine, prise d'un double ris, fût mise en place pour la maintenir face au vent, à la manière d'une girouette, la goélette semblait déterminée à garder son flanc face aux mers déchaînées. La nappe d'huile n'aidait que peu ; à chaque instant, une vague, avec ses embruns, s'écrasait sur le pont, déversant des tonnes d'eau entre les bastingages, dans un grondement de tonnerre. À ces moments-là, le torrent tourbillonnant dans le creux du navire arrivait aux genoux des hommes.

Mayo ne prit pas son quart en bas. L'excitation de sa récente expérience avait chassé toute envie de dormir, et le vaigrage dans le gaillard d'avant grinçait avec un vacarme infernal tel qu'un homme sourd seulement aurait pu y rester confortablement.

Cependant, il ne s'inquiétait pas quant à la sécurité de la goélette. Dans une tempête hivernale, avec la glace s'accumulant sur elle, il aurait vu leur situation sous un jour différent. Mais il avait fréquemment vu les mers déferler sur les charbonniers vautrés dans l'eau lorsqu'il les croisait au mouillage sur la côte.

Il fit son propre tour le long du pont principal, grimpant sur les espars pour éviter le déluge occasionnel qui balayait le milieu du navire. Les panneaux de cale, calfatés, semblaient résister aux assauts des vagues. Il pouvait sentir moins de poids dans le vent. Il était évident que le paroxysme de la tempête était passé. Les vagues n'étaient plus aussi sauvages ; leurs crêtes ne déferlaient plus. Mais à ce moment précis, le second officier passa en courant, et Mayo entendit le rapport qu'il fit au capitaine, qui faisait les cent pas dans le passage sous le vent :

« Le mât d'artimon prend de plus en plus de jeu, monsieur. J'ai peur que cela ne fasse des dégâts au pied du mât et au carlingage. »

« Gréer des haubans supplémentaires et essayez à nouveau de sonder l'eau », ordonna le maître.

Mayo, retournant à l'artimon, trouva tout l'équipage regroupé là. Le mât se tordait et gémissait dans son collet de pont, faisant travailler son étambrai — ce recouvrement de toile à sa base là où il entrait dans le pont.

Les visages sombres manifestaient beaucoup d'inquiétude. Ils s'étaient rassemblés là où le navire se blessait lui-même ; le sixième sens du marin pour le danger imminent les y avait attirés.

« Quatre d'entre vous, montez en haut et tenez-vous prêts à fixer ces haubans ! » commanda le premier officier.

« Les autres, préparez le palan ! » cria le second, suivant de près Mayo.

Les noirs ne bougèrent pas. Ils marmonnaient entre eux.

« Activez-vous ! » insista l'officier.

« Excusez-nous, mais ce mât va tomber », hasarda un homme.

« En haut, je vous dis ! »

À cet instant, la goélette se cabra violemment sur une grande lame, et les haubans de tribord rompirent, l'un après l'autre, comme des cordes de violon géantes. Le mât vacilla et un bruit sinistre retentit sous le pont.

« Elle s'est fait un trou ! » couina un marin.

Dans l'obscurité, leurs yeux brillaient comme ceux des chats effrayés.

« La voilà qui arrive ! » cria l'un d'eux. Il pointa un doigt tremblant.

Par-dessus les surbaux du panneau avant, de l'eau noire bouillonnait.

Hurlant comme des bêtes, les marins se ruèrent vers l'arrière en masse, renversant Mayo et les officiers dans leur course.

« Arrêtez-les, capitaine ! » beugla le premier officier, devinant leurs intentions. Il se releva et courut après eux. Mais la peur leur donnait des ailes. Ils grimpèrent sur le toit du roof arrière et furent sur le gaillard d'arrière avant que le capitaine ne fût sorti du passage. Ils sautèrent dans la yole suspendue aux bossoirs de poupe.

« Vous, renégats ! » rugit le maître. « Sortez de ce bateau ! »

Avec ses deux officiers sur les talons, il se précipita sur eux. Ils attrapèrent trois hommes qui se débattaient par les jambes et les traînèrent en arrière. Mais les noirs se débattirent, poussés à des efforts frénétiques par leur panique. Ils se jetèrent à nouveau dans l'embarcation.

« Soyez des hommes ! » clama Mayo, rejoignant les rangs de la discipline. « Il y a une femme à bord ici ! »

Mais l'appel qui aurait pu affecter un Anglo-Saxon ne prévalut pas. Leurs couteaux étaient sortis — non pour attaquer leurs supérieurs, mais pour trancher le palan des bossoirs.

« Allez, les gars ! Jetez-les dehors ! » cria le maître, ouvrant la voie dans la yole par-dessus le bastingage.

Ses deux officiers et Mayo suivirent, et le mécanicien, fraîchement arrivé de l'avant, sauta après eux. Mais à mesure qu'ils jetaient un homme sur le gaillard, celui-ci se relevait et sautait à nouveau dans le bateau en luttant pour une place.

« Jetez-les par-dessus bord ! » rugit le maître, lâchant un juron terrible. Il envoya l'un des misérables rendus fous à la mer. L'instant suivant, le capitaine était étalé sur le dos et les marins le piétinaient.

La plupart des lames arrivaient à hauteur du bastingage ; parfois, une vague particulièrement violente lavait le pont vers l'arrière.

À sa suite, un gouffre s'ouvrait régulièrement sous la voûte du navire, une fosse tourbillonnante dans l'océan de six mètres de profondeur.

Il y eut autant de chance que de malheur dans l'affaire de la yole. Lorsqu'elle finit par tomber, elle évita le moment du gouffre.

Malgré les efforts du capitaine et de ses aides, les marins réussirent à trancher le palan. Une lame gonflée vint à la rencontre du bateau alors que le dernier brin cédait et l'emporta, avec sa cargaison, dans la nuit. Mais alors qu'il partait, Mayo saisit une poulie de bossoir et se balança dans le vide.

Les profondeurs vertigineuses de la mer s'ouvrirent sous lui alors qu'il pendait là et regardait en bas.

Un instant plus tard, toute son attention fut concentrée sur Alma Marston, qui se tenait dans la descente, agrippée aux côtés et hurlant sa peur. La lanterne la lui montrait clairement. Son éclat l'éclairait lui aussi. Il l'appela plusieurs fois, avec colère à la fin.

« Où est cet homme, Bradish ? » demanda-t-il, farouchement.

Il semblait que ses bras allaient être arrachés. Il ne pouvait atteindre le fer du bossoir d'où il pendait ; le bastingage de la goélette était trop loin, bien qu'il donnât des coups de pied dans cette direction.

« Ne soyez pas idiote ! Arrêtez de crier », lui dit-il. « Appelez Bradish ! »

« Il est malade... il... il... est effrayé », balbutia-t-elle.

« Sortez ici ! Tirez sur cette corde ! Balancez-moi, je ne peux plus tenir ici beaucoup plus longtemps. Voulez-vous me voir me noyer ? »

Elle vint le long du bastingage, s'y agrippant.

« Non, pas cette corde ! L'autre ! Tirez fort ! »

Elle obéit, refoulant sa peur. Le bossoir pivota lentement vers l'intérieur, et il parvint à glisser ses jambes par-dessus le bastingage et à atteindre le pont.

« Merci ! » haleta-t-il. « Vous êtes une vraie navigatrice ! »

Il s'était demandé quels seraient ses premiers mots pour elle. Même alors qu'il se balançait au-dessus des profondeurs béantes de la mer, le problème de son amour était tellement plus accaparant que sa peur de la mort que ses pensées étaient occupées par elle. Il essaya de lui parler d'un ton insouciant ; il avait eu l'idée de parler, de s'incliner et de s'en aller. Mais il ne put bouger quand elle ouvrit les yeux sur lui. Elle était aussi immobile que lui — une statue pâle, silencieuse et fixe d'une peur stupéfaite. La corde glissa lentement de ses doigts qui se relâchaient.

« Oui ! C'est exactement l'homme que vous croyez que c'est », l'informa-t-il, brusquement. « Mais il n'y a rien à dire ! »

« Je dois dire quelque chose... »

Mais il la coupa sauvagement. « Ce n'est pas l'endroit pour parler de folie ! Ce n'est pas l'endroit pour parler de quoi que ce soit ! Il y a autre chose à faire que parler ! »

« Nous allons mourir, n'est-ce pas ? » Elle se pencha près de lui, et la question n'était guère plus qu'un murmure formé par ses lèvres tremblantes.

« Je le crois », répondit-il, brutalement.

« Alors laissez-moi vous dire... »

« Vous ne pouvez rien me dire ! Taisez-vous ! » cria-t-il, et s'éloigna d'elle.

« Pourquoi le capitaine Downs ne revient-il pas nous chercher ? »

« Ne soyez pas idiote ! La mer les a emportés. »

Ils échangèrent des regards et restèrent silencieux pendant un petit moment, et la fierté chez l'un comme chez l'autre érigea des barrières mutuelles. C'était une attitude qui conspirait au soulagement des deux côtés. Parce qu'il y avait tant à dire, il n'y avait rien à dire dans ce tumulte de la mer et de leurs émotions.

« Je ne serai pas une idiote — plus jamais », lui dit-elle. Il y avait une note si distinctement nouvelle dans sa voix qu'il la dévisagea. « Je ne suis pas une lâche », dit-elle. Elle semblait s'être maîtrisée soudainement et singulièrement.

Les yeux de Mayo exprimaient un étonnement franc ; il se disait à nouveau qu'il ne comprenait pas les femmes.

« Je ne vous en veux pas de penser que je suis une idiote, mais je ne suis pas une lâche », répéta-t-elle.

« Je suis désolé », balbutia le jeune homme. « Je me suis oublié. »

« Il y a du danger, n'est-ce pas ? »

« Je crains que le mât n'ait enfoncé un mauvais trou dans sa coque. Je dois courir à l'avant. Je dois voir si quelque chose ne peut pas être fait. »

« Je viens avec vous. » Elle le suivit quand il s'éloigna.

« Vous devez rester à l'arrière. Vous ne pouvez pas aller à l'avant le long de ce pont. Regardez les vagues qui déferlent sur elle ! »

« Je viens avec vous », insista-t-elle. « Peut-être y a-t-il quelque chose à faire. Peut-être puis-je aider. »

La jeune fille était obstinée, et il savait qu'il n'y avait pas de temps pour discuter.

Trois fois, sur leur chemin vers l'avant, il fut obligé de la maintenir dans le creux de son bras pendant qu'il luttait contre le torrent qu'une vague lançait sur le pont.

Il n'y avait aucun doute quant à la situation désespérée de la goélette. Elle était visiblement enfoncée par l'avant, et l'eau noire clapotait à l'avant de la coupure du pont principal. La porte de la cuisine était ouverte, et le cuisinier borgne était révélé assis à l'intérieur sous une lanterne oscillante. Il tenait un chat sous son bras.

« Donnez un coup de main ici, cuistot ! » appela Mayo.

Mais l'homme ne quitta pas son tabouret.

« Donnez un coup de main, je vous dis ! Nous devons gréer le palan et mettre cette chaloupe à l'eau. »

Le bateau de secours de la goélette était dans ses tins entre le mât de misaine et le grand mât. Mayo nota qu'il était rempli à ras bord de câbles de rechange et contenait les habituels objets hétéroclites d'un fourre-tout. Il monta précipitamment et tendit la main à la jeune fille pour l'aider à franchir le bastingage.

« Cela vous gardera à l'abri des paquets de mer », lui conseilla-t-il. « Asseyez-vous là à la poupe pendant que je jette ce bric-à-brac. »

Mais elle ne s'assit pas. Elle commença à jeter les articles que sa force lui permettait de déplacer.

À nouveau Mayo héla le cuisinier, le maudissant copieusement.

« Oh, ça ne sert à rien », déclara l'homme, avec résignation. « Nous sommes foutus. »

« Nous ne sommes pas foutus tant que nous ne le sommes pas, espèce de tortue infernale ! Venez ici et aidez-moi. »

« Je n'ai plus le cœur à rien. Je n'aurais jamais cru ça. Le Vieux qui s'en va et sauve un tas de marins nègres au lieu de moi — après toutes les victuailles que je lui ai préparées. Si c'est ça, la gratitude dans ce monde, je suis content d'en sortir. Moi et le chat, on partira ensemble. Le chat est un ami, de toute façon. »

Mayo perdit patience pour de bon. Toute sa nature était à vif dans cette crise, et cette capitulation passive d'un homme valide dont les deux mains étaient si désespérément nécessaires était particulièrement exaspérante. Il sauta hors du bateau, courut dans la cuisine et donna au cuisinier une correction revigorante avec le plat de ses mains. Le cuisinier serra son chat plus fermement, se cala sur son tabouret et encaissa sa punition.

« Tuez-moi si vous voulez », invita-t-il. « Je dois mourir, et ça ne fait pas une once de différence comment. Assassinez-moi si vous en avez envie. »

« Homme... homme... homme, qu'est-ce qui ne va pas chez vous ? » haleta Mayo. « Nous avons une chance ! Il y a une fille à sauver ! »

« Elle n'a rien à faire ici. Elle s'est introduite en douce. Ça ne sert à rien de me cogner. Je ne lèverai pas le petit doigt. Ma décision est prise. J'ai été abandonné par le Vieux. »

« Vous, vieux dément, le capitaine Downs a été emporté par ces lâches. Réveillez-vous ! Aidez-moi ! Pour l'amour du Seigneur, aidez-moi ! »

« S'agiter ne fera que m'éloigner de mes pensées sur l'au-delà, et j'ai besoin de réfléchir sainement avant ma fin. Ça ne sert à rien de menacer et de jacasser ; rien ne fait de différence pour moi maintenant. »

Mayo vit l'inutilité de poursuivre l'appel, et le type pendouillait aussi mollement qu'un mannequin de paille quand le jeune homme le secoua. Par conséquent, Mayo abandonna ses efforts et se dépêcha de retourner à la chaloupe. Le spectacle de la jeune fille luttant avec les objets qu'elle jetait par-dessus bord lui insuffla une nouvelle détermination. Sa bravoure étonnante au moment où il s'était attendu à de l'hystérie et à un effondrement lui donna un nouvel éclairage sur l'énigme de la féminité.

« M'avez-vous dit que Bradish est malade ? » demanda-t-il, précipitamment.

« Il est dans la cabine. Il ne voulait pas me parler. Je n'ai pas pu l'inciter à venir sur le pont. »

« Je dois avoir de l'aide avec le palan », lui dit-il, et il partit vers l'arrière en courant.

Il trouva Bradish affalé dans un fauteuil Morris qui était attaché à un radiateur. Il s'attendait à des mots durs et à plus d'insultes, mais Bradish tourna vers lui un visage gris de terreur évidente. Sa mâchoire pendait ; ses yeux suppliaient.

« C'est horrible ! » gémit-il. « Qu'est-ce qui s'est passé sur le pont ? J'ai entendu la bagarre. Où est Mlle Marston ? »

« Elle est à l'avant. Il y a eu un accident — un grave. Nous avons perdu le capitaine et l'équipage. Venez. J'ai besoin d'aide. »

« Je ne peux pas aider. Je suis épuisé ! » grogna Bradish.

« Je dis que vous devez. C'est le seul moyen de sauver nos vies. »

Bradish roula la tête sur le dossier du fauteuil, refusant. Son attitude, son changement soudain par rapport à son humeur belliqueuse, étonna Mayo. La pensée lui vint que cet homme avait été piqué au vif pour un conflit par rancœur amère plutôt que par courage.

« Écoutez, Bradish, vous n'allez pas m'aider à sauver cette fille ? »

« Je ne suis pas marin. Il n'y a rien que je puisse faire. »

« Mais vous avez deux mains, homme. Je veux mettre un bateau à la mer. Dépêchez-vous ! »

« Non, non ! Je ne monterais pas dans une petite embarcation avec ces vagues si hautes. Ce ne serait pas sûr. »

« Cette goélette est en train de couler ! » cria Mayo. Il agrippa fermement les épaules de Bradish. « Il n'y a pas de temps pour discuter de cette chose. Venez avec moi ! »

Il tira Bradish sur ses pieds et le propulsa vers la descente, et l'homme y alla sans résistance. Il était évident que le danger réel et la peur de la mort l'avaient presque paralysé.

« Il n'y a rien que je puisse faire ! » continuait-il à bêler.

Mais Mayo le précipita vers l'avant.

« Ralph ! » cria la jeune fille, le flagellant presque avec le ton sur lequel elle prononça le mot. « Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? »

« Il n'y a rien que je puisse faire. Ce n'est pas sûr ici. »

« Tu dois faire ce que cet homme te dit de faire. Il sait. »

Mais Bradish s'agrippa au plat-bord de la chaloupe et fixa les vagues écumeuses, clignant des yeux.

« Si seulement j'avais deux hommes au lieu de ces deux vers de terre infernaux », tempêta Mayo, « je pourrais gréer le palan et mettre ce bateau à l'eau. Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! » clama-t-il, frappant de son poing le dos de Bradish.

« Ralph ! Sois un homme ! » Il y avait de la colère, de la protestation, de l'étonnement choqué dans sa voix.

Soudain, Mayo vit un spectacle sinistre et entendit un bruit de mauvais augure. Le panneau avant éclata avec une détonation puissante, forcé par l'air comprimé par l'eau qui s'engouffrait. Il ne perdit plus de souffle en arguments et en appels. Il réalisa que même un équipage capable n'aurait pas le temps de mettre le bateau à l'eau. La goélette était proche de sa fin.

En toute hâte, il sortit son couteau de poche et coupa les saisines qui retenaient le bateau dans ses tins. Qu'il pût espérer que l'embarcation soit libérée des débris et flotte quand la goélette coulerait, il pouvait à peine l'espérer. Mais il n'y avait que cette chance désespérée sur laquelle compter dans l'urgence.

Dans son agonie de désespoir et sa fureur de ressentiment, il fut tenté de grimper dans le bateau et de laisser les deux lâches à leur sort. Mais il se pencha, attrapa Bradish par les jambes et le propulsa par-dessus le plat-bord dans la yole. L'impulsion d'un marin est de sauver la vie même au risque de la sienne. Mayo courut à la cuisine, donna un coup de pied au cuisinier pour le faire descendre de son tabouret, puis le poussa tête baissée vers la chaloupe. L'homme y alla, serrant son chat.

« Que va-t-il nous arriver ? » demanda la jeune fille quand Mayo monta.

« Je ne sais pas », haleta-t-il. « Je crois que le diable joue à pile ou face pour nous en ce moment — et la pièce est justement en train de sauter du bout de son pouce ! »

Son ton était téméraire. L'excitation des dernières heures avait enfin son effet sur lui. Il n'était plus normal. Quelque chose qui ressemblait au délire l'affectait.

« N'avez-vous pas peur ? » demanda-t-elle.

« Si », admit-il. « Mais je vais continuer à m'activer tout de même. »

Bradish et le cuisinier étaient accroupis au milieu de la yole.

« Vous, allongez-vous sous ces bancs de nage, tous les deux, et tenez-vous bien », cria Mayo. Puis, il passa rapidement une corde autour de la taille de la jeune fille et fixa les extrémités de la ligne aux taquets. « Je ne sais pas ce qui arrivera quand la vieille boîte plongera », lui dit-il. « Ces cinq mille tonnes de charbon l'entraîneront d'un coup quand elle commencera. Tout ce que je peux dire, c'est : tenez-vous bien et priez fort ! »

« Merci », dit-elle, calmement.

« Par Dieu, elle a du cran ! » murmura le jeune homme, grimpant vers l'avant par-dessus les formes prostrées des autres passagers. « Je me demande si toutes les femmes du monde sont comme ça ? » Il se souvenait de la bravoure de Polly Candage.

Il y avait un énorme rouleau de cordage à la proue, un câble de rechange y était entreposé. Mayo fixa l'extrémité libre, travaillant aussi rapidement qu'il le pouvait, et rassembla environ la moitié du rouleau en une masse compacte — un nœud au bout d'une ligne d'une dizaine de brasses. Et à ce nœud, il amarrait des avirons et le mât qu'il avait trouvé rangé dans l'embarcation. Il savait que s'ils réussissaient à se libérer de la goélette, seule une ancre flottante efficace ou une traîne permettrait de maintenir la yole à flot. Une fois cette tâche terminée, il s'accroupit bas à la proue et regarda la jeune fille.

« Nous sommes presque prêts à entamer notre voyage », lui cria-t-il. « Si je ne vous revois pas, adieu ! »

« Je ne vous dirai pas adieu, capitaine Mayo — pas encore ! »

XXIV ~ DANS UNE MER AU GALOP

Je me suis sellé un destrier arabe et lui en ai sellé un autre, Et nous sommes partis ensemble, tout comme frère et sœur, Chantant : « Soufflez, vents, au petit matin ! Soufflez, vents, hé ho ! Chassez la rosée du matin, Soufflez, vents, hé ho ! » — Soufflez, vents.

Avec une anxiété qui confinait au désespoir, Mayo leva les yeux vers les haubans, les étais et les drisses, qui étaient disposés comme des filets à droite, à gauche et au-dessus de sa tête.

Une grosse lame déferla à bord et remplit l'espace en avant du pont principal. L'eau tourbillonnante lécha les flancs de la chaloupe puis se retira lorsque la goélette en détresse se redressa du fracas. Un tonneau à eau fut arraché de ses saisines et passa par-dessus bord, suivi par d'autres débris.

Mayo trouva ce spectacle encourageant. Mais la chaloupe reposait haut sur ses tins ; quand elle flotterait enfin, il pourrait être trop tard.

Une autre vague rugit, et la chaloupe trembla. Alors Mayo prit un risque sans calculer les conséquences. Il fit deux tours de câble autour de son avant-bras, sauta hors du bateau et se tint sur le pont, l'épaule contre l'étrave. La vague suivante le submergea jusqu'à la taille, le tira, le projeta contre la quille de la chaloupe, mais il s'accrocha fermement et souleva et poussa de toutes ses forces.

Cette poussée fut la bonne !

Le bateau avait juste besoin de cette impulsion pour se libérer de ses tins. Il se souleva et fonça poupe en avant vers le sous-le-vent, et le jeune homme fut traîné derrière lui.

Lorsque le bateau plongea et s'immobilisa dans le creux d'une vague, il saisit la proue et grimpa à bord. En tirant de toutes ses forces, il parvint à balancer l'ancre flottante par-dessus bord.

La vague suivante la prit par le travers et déversa un baril d'eau à l'intérieur. Mais elle resta à l'endroit, et en quelques instants, le câble se tendit et elle fit face au tumulte de l'océan ; l'ancre flottante traînait et remplissait son office.

Mayo fut contraint de donner des coups de pied aux deux hommes avec une certaine vigueur avant de pouvoir les inciter à écoper avec les seaux. Le chat trempé s'enfuit vers l'abri des bras de la jeune fille. Mayo lutta pour se rendre à l'arrière, afin de soulager le poids sur la proue du bateau, et lorsqu'il s'assit à côté de la jeune fille, celle-ci « maternait » l'animal.

« L'eau entre plus vite que je ne peux l'évacuer ! » gémit Bradish.

« Écopez plus vite, alors ! Écopez ou noyez-vous ! »

« Elle prend l'eau », annonça le cuisinier. « Elle est restée si longtemps sur le pont qu'elle s'est desséchée. »

« Écopez ou noyez-vous ! » répéta Mayo. À la jeune fille, il dit : « C'est apparemment le seul moyen d'obtenir du travail de la part de lâches. Ils devront le faire. Je suis à bout de forces. »

Les vagues les soulevaient et les faisaient retomber de façon étourdissante. Il y eut soudain un remous plus violent de l'eau.

« Voilà le vieux rafiot ! Il a sombré à cet instant ! » expliqua Mayo. « Dieu soit loué, nous sommes hors de ses griffes ! J'avais peur que nous restions coincés là. »

« Y a-t-il un espoir pour nous maintenant ? » demanda-t-elle.

« Je ne sais pas. Si le bateau reste à flot et que le vent ne vire pas pour prendre cette mer en travers, si quelqu'un nous voit au matin, si nous ne sommes pas roulés sur la côte dans les brisants et... » Il ne finit pas sa phrase.

« Il semble que beaucoup de choses puissent arriver en mer », suggéra-t-elle.

« Ce fait m'a été prouvé ces dernières semaines. »

« Vous voulez dire ces dernières heures, n'est-ce pas ? »

« Mademoiselle Marston, ce qui est arrivé sur cette goélette fait partie du métier, et un marin doit l'accepter comme cela vient. Je souhaiterais que rien de pire ne me soit arrivé que ce qui se passe maintenant. »

Elle ne répondit pas.

« Mais peu importe », dit-il sèchement.

Les deux hommes, agenouillés au milieu du navire, s'agrippant à un banc et écopant de leurs mains libres, travaillaient sans relâche ; même Bradish s'était éveillé au fait qu'il travaillait pour son propre salut.

Dans l'obscurité, les vagues qui se dressaient devant eux ressemblaient à des montagnes couronnées de neige. Des creux et des collines d'eau balayaient à leur droite et à leur gauche. Mais les crêtes des vagues ne déferlaient pas, et ce fait signifiait un répit face au danger immédiat.

« Je suis désolée que tout ait été laissé à votre charge », hasarda la jeune fille, brisant un long silence. « Je pensais que Ralph avait plus d'étoffe », ajouta-t-elle amèrement. « Je sens qu'il devrait vous présenter des excuses pour... pour plusieurs choses. »

Lui, de son côté, ne répondit pas à cela. Il craignait qu'elle n'ait l'intention de l'entraîner dans une discussion ou une explication. Ce qu'il serait capable de lui dire à ce sujet n'était pas clair pour lui.

« Il semble que des années se soient écoulées au lieu d'heures. Il semble que j'aie vécu une demi-vie depuis mon départ de chez moi. Il semble que j'aie changé de nature et que j'aie grandi pour voir les choses sous un jour différent. Tout cela est très étrange pour moi. »

Il ne savait pas si elle se parlait à elle-même ou à lui. Il n'offrit aucun commentaire.

Il y eut une longue période de silence. Le bruit des eaux tumultueuses remplissait ce silence et rendait leur conversation audible seulement pour eux-mêmes lorsqu'ils parlaient.

« Je ne comprends pas comment vous avez pu vous retrouver sur cette goélette — dans l'état où... où vous étiez », dit-elle en hésitant.

« Je ne me suis pas accoutré ainsi pour faire des farces, Mademoiselle Marston », répondit-il amèrement.

« J'aimerais savoir comment tout cela est arrivé — votre point de vue. »

« J'en ai déjà trop dit. »

Il n'y eut plus de conversation pendant un long moment. Il se demandait comment elle avait trouvé le courage de parler. Ils étaient dans une situation propre à éprouver le courage même d'un marin chevronné. Dans la nuit, ballotée par cette mer sauvage, dérivant vers une destination inconnue, elle avait apparemment ignoré le danger. Il se demanda si elle n'avait pas simplement fait preuve d'une ignorance féminine de ce que signifiait leur situation. Il avait souvent vu des cas où une bravade apparente reposait sur une telle ignorance.

« Je dois dire que vous m'avez dit au moins une vérité tout à l'heure — vous n'êtes pas une lâche », dit-il enfin.

Elle réconfortait le pauvre chat. « Mais j'ai une peur bleue », admit-elle. « Je n'ose pas penser à la chose. Je n'ose pas regarder les vagues. Je vous parlais pour chasser mes soucis de l'esprit. Je ne voulais pas être indiscrète. »

« Je vais vous dire ce qu'on m'a fait », lâcha-t-il. « Entendre les ennuis de quelqu'un peut vous faire oublier les vôtres. »

Tandis que les deux hommes au milieu du bateau écopaient avec acharnement et lassitude, il raconta son histoire aussi brièvement qu'il le put. L'aube grise révéla son visage au bout d'un moment, et il fut singulièrement réconforté par la sympathie qu'il y lut. Il ne lui communiqua aucun des soupçons qu'il avait pu entretenir. Avec la franchise du marin, il raconta comment il avait eu de l'espoir, et comment tout lui avait été arraché. Mais sur un sujet, les bouches des deux semblaient scellées !

Au bout d'un moment, Bradish et le cuisinier purent se reposer de leur travail d'écopage. Les planches du bateau avaient gonflé et la voie d'eau fut colmatée.

« Vous feriez mieux de ramper vers l'arrière et de vous asseoir près de Mademoiselle Marston », conseilla Mayo. « Faites attention en bougeant. »

Il dépassa Bradish et prit la place de ce dernier avec le cuisinier, et ressentit un soulagement ; il avait craint que le seul sujet redouté ne s'impose à lui.

« Je ne vois pas l'intérêt de prolonger toute cette agonie », affirma son compagnon désespéré. « On ne sortira jamais vivant de celle-ci. On dérive vers la côte, et vous savez ce que cela signifie. »

« Vous pouvez sauter par-dessus bord quand bon vous semble », dit le skipper de l'embarcation. « Je n'ai plus besoin de vous pour écoper ! »

« Si c'est ce que vous pensez, vous ne vous débarrasserez pas de moi aussi facilement », déclara le cuisinier, avec une malveillance dans son œil unique.

Mayo remarqua, avec une certaine surprise, qu'après que les deux eurent échangé quelques mots, le silence s'installa entre Bradish et la jeune fille. Le New-Yorkais était pâle et tremblant, sa mâchoire pendait toujours, et il jetait des regards à droite et à gauche alors que les lames galopaient sous eux. Il était manifestement et entièrement occupé par ses peurs.

Quand le jour vint enfin sans pluie, mais avec un ciel lourd où traînaient des masses de vapeur, Mayo commença une recherche avide de la mer. Il n'avait aucun moyen de déterminer où ils se trouvaient ; il espérait qu'ils étaient assez loin des côtes pour être sur la route du trafic. Cependant, il ne voyait aucune voile, aucune traînée de fumée encourageante. Mais au bout d'un moment, il vit quelque chose qui n'était pas encourageant. Il se leva, trouva son équilibre et regarda vers l'ouest, dans la direction où ils dérivaient ; de temps à autre, une vague montante lui permettait de scruter une large étendue de la mer.

Il vit un ruban blanc d'écume qui s'étirait vers le nord et le sud dans l'obscurité des brumes. Il ne rapporta pas cette découverte immédiatement. Il regarda ses compagnons et réfléchit.

« Je pense que vous avez quelque chose à me dire », suggéra la jeune fille.

« Je suppose que je devrais le dire. Je me demandais juste comment cela devait être dit. Ce ne sont pas des nouvelles plaisantes. »

« Je suis prête à entendre n'importe quoi, Capitaine Mayo. Rien n'a vraiment d'importance en ce moment. »

« Nous sommes poussés vers la côte. Je ne sais pas si c'est la côte du Delaware ou du New Jersey. Cela ne fait pas grande différence. Les brisants sont tout aussi mauvais d'un côté que de l'autre. »

« Pourquoi n'ancrez-vous pas ce bateau ? Allez-vous le laisser s'échouer et se briser ? » demanda Bradish, avec une colère puérile.

« L'ancre semble avoir été oubliée quand nous avons entamé cette petite excursion. Autant que je m'en souvienne, il y avait de la précipitation et de l'agitation », répondit Mayo sèchement.

« Pourquoi ne vous en êtes-vous pas souvenu ? C'est vous qui nous avez mis dans ce pétrin. Vous avez bousculé et commandé tout le monde. Vous n'avez laissé personne d'autre réfléchir. Vous vous appelez marin ! Vous êtes un sacré marin pour partir sans ancre. »

« Je suppose », admit Mayo.

« Et il n'y avait aucun sens à partir dans ce petit bateau. Nous aurions dû rester sur la goélette. »

« Ralph ! » protesta la jeune fille. « As-tu complètement perdu la tête ? Ne sais-tu pas que la goélette a coulé presque à la minute où nous l'avons quittée ? »

« L'esprit de Monsieur Bradish était très occupé à ce moment-là », dit le capitaine Mayo.

« Je ne crois pas que la goélette ait coulé. Qu'est-ce qu'une fille peut savoir de ces choses-là ? Ce type a pris peur, voilà le problème. Il n'y a aucun sens à quitter un grand bateau dans une tempête. Nous aurions été secourus avant cela. Nous aurions été en sécurité. Voilà ce qui arrive quand on laisse un fou vous commander alors qu'il est effrayé », tempêta-t-il.

« C'est toi le fou ! » cria-t-elle avec passion. « Le capitaine Mayo nous a sauvés. »

« Sauvés de quoi ? Nous voilà en train d'aller dans les brisants — et c'est lui qui le dit — et il n'y a pas d'ancre ici. Il a tout pris en main. Maintenant, pourquoi ne fait-il rien ? »

« Ne fais pas attention à lui », supplia-t-elle.

« Nous allons nous noyer ! Tu ne peux pas le nier, n'est-ce pas ? Nous allons mourir ! » Il retira une main tremblante d'entre ses genoux, où il avait maintenu ses deux mains serrées pour les stabiliser. Il secoua le poing vers Mayo. « Avoue, maintenant. Nous allons mourir, n'est-ce pas ? »

« Je pense qu'il est juste de dire la vérité à ce stade », dit Mayo, d'un ton stable. « Nous ne sommes pas des enfants. Là-bas se trouve une plage avec des bancs de sable et des brisants, et quand nous frapperons le sable, ce bateau fera des tonneaux et nous serons éjectés. Les vagues nous lanceront et nous ramèneront comme un chat jouant avec des souris. Et nous avons à peu près autant de chances que des souris. »

« Et c'est le mieux que vous puissiez faire pour nous — et vous vous appelez marin ! » pleurnicha Bradish.

« Je ne suis qu'un pauvre type qui a fait de son mieux comme il a pu », dit le jeune homme en cherchant les yeux de la jeune fille avec les siens.

Elle le fixa un moment puis porta ses deux mains à son visage et se mit à sangloter.

« C'est une chose difficile à affronter, mais il vaut mieux comprendre la vérité et être aussi courageux que possible », dit Mayo doucement.

« Pour moi, je ne suis pas le moins du monde surpris », affirma le cuisinier. « J'avais mon pressentiment ! J'étais résigné. Mais mes plans ont été contrariés. Je voulais couler dans une eau bonne, profonde, verte et propre comme un marin devrait le faire. Et maintenant, je vais être massacré dans le sable et connaître une mort douloureuse. »

« Taisez-vous ! » aboya Mayo.

La jeune fille tremblait, et il craignait un effondrement.

Bradish commença à sangloter. « Je ne suis pas préparé à mourir », protesta-t-il.

Mayo étudia son passager pendant un certain temps, en fronçant les sourcils. « Bradish, écoutez-moi un instant ! »

Le New-Yorkais lui accorda autant d'attention que la terreur et le chagrin le permettaient.

« Il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire pour arranger nos affaires terrestres générales en ce moment. Mais nous pourrions aussi bien nettoyer l'ardoise entre nous deux. Cela soulagera un peu notre conscience. Je n'ai plus de querelle avec vous. Nous ne serons pas sentimentaux à ce sujet. Mais effaçons cela. »

« Tout est fini », se lamenta Bradish. « Alors à quoi bon garder des rancunes ? »

« Je suppose qu'il est vrai que le tribunal m'a inculpé pour homicide involontaire. Bradish, dites-moi, d'homme à homme, si je dois aller dans ces brisants avec cela sur la conscience ! »

« Je ne sais pas ce que vous voulez dire. »

« Si, vous le savez ! Vous savez si ces hommes de la goélette Warren ont été noyés par une erreur criminelle de ma part ou non ! »

Bradish ne parla pas.

« Vous n'en auriez pas dit autant au capitaine Downs si vous n'aviez pas su quelque chose », insista la victime du complot.

« Ce n'était que ce que Burkett a laissé échapper quand il est venu chercher de l'argent. Je suppose qu'il pensait qu'il était sans danger de me parler. Mais à quoi bon vous donner des suppositions ? Je ne sais rien de définitif. Je ne comprends pas les affaires de marins. »

« Bradish, ce que Burkett a dit — était-ce quelque chose à propos de la boussole — à propos de me monter un coup en trafiquant la boussole ? »

« C'était quelque chose comme ça. » Son ton montrait de l'indifférence ; il était évident qu'il était plus occupé par sa terreur que par sa confession.

« Burkett n'a-t-il pas dit quelque chose à propos d'un aimant ? »

« Il a sorti une sorte de plaisanterie sur Fogg dans la timonerie et le brouillard à l'extérieur — mais que c'était le Fogg à l'intérieur qui faisait le travail. Et il a dit quelque chose à propos de l'os à souhait en fer de Fogg. »

« Alors c'est comme ça que ça a été fait — et fait par le directeur général de la compagnie ! » s'écria Mayo. « Le directeur général lui-même ! Pas étonnant que j'aie fracassé ce soupçon entre les yeux à chaque fois qu'il surgissait ! J'en doutais — mais je n'osais pas soupçonner ! Est-ce là un peu de votre haute finance, Bradish ? »

« Non, ça ne l'est pas », déclara le New-Yorkais avec véhémence. « C'est un sous-fifre comme Fogg qui va de l'avant et produit des résultats, comme il appelle ça. Les grands hommes ne se soucient jamais des détails. »

« Les détails ! M'enlever tout ce pour quoi j'ai travaillé — ma réputation de capitaine, mes papiers, ma position — ma liberté. Par les dieux, je vais vivre ! Je vais traverser ces brisants ! J'affronterai cette bande comme un homme qui s'est frayé un chemin depuis l'enfer », rugit la victime.

« Ceci... ceci ne concernait nullement mon père ! Cela n'aurait pas pu être le cas », protesta Mademoiselle Marston.

« Votre père ne sait jamais rien des détails des opérations de Fogg », déclara Bradish.

« Il devrait savoir », insista le bouc émissaire rendu fou. « Il donne ses ordres, n'est-ce pas ? Il est assis au milieu de la toile. Et s'il savait comment Fogg opérait ? »

« Probablement ne le supporterait-il pas ! Mais il ne sait pas. Et l'archange Gabriel lui-même n'aurait aucune chance de le lui dire ! » déclara le clerc.

« Un coup monté, alors, et tout cela appelé haute finance ! » ricana Mayo.

« La haute finance n'est pas à blâmer pour les tours que les agents de terrain font pour pouvoir gagner leur argent rapidement et facilement. À quoi bon m'importuner avec des questions en ce moment terrible ? Je vais mourir ! Je vais mourir ! » gémit-il.

Mademoiselle Marston glissa de son siège à genoux pour pouvoir tendre la main à Mayo. « Voulez-vous laisser cette poignée de main vous dire tout ce que je ressens à ce sujet — tous vos ennuis, tout votre travail courageux en ce moment terrible ? J'ai si peur, Capitaine Mayo ! Mais je vais garder les yeux fixés sur vous — et j'aurai honte de vous montrer à quel point j'ai peur. »

Il répondit à la fervente étreinte de ses doigts par une douce pression et un sourire rassurant. « Honnêtement, je me sens trop hargneux pour mourir en ce moment. Continuons à espérer. »

Mais lorsqu'il se leva et contempla les montagnes d'eau blanches entre leur petit bateau et le rivage, et réalisa ce qui arriverait lorsqu'ils seraient dans ce tumulte sauvage, avec le ressac qui les entraînait et les lames qui fouettaient, il ne sentit aucun espoir en lui-même.

D'après l'aspect de la côte, il ne pouvait déterminer leur localisation probable. La terre était aride et sablonneuse. Il ne semblait y avoir aucune entrée. Aussi loin qu'il pouvait voir, la ligne d'écume blanche était ininterrompue. La mer moussait à travers de larges hauts-fonds, où aucun bateau ne pouvait rester droit et aucun être humain ne pouvait espérer vivre.

Néanmoins, il resta debout et scruta sous sa main, résolu à rester alerte jusqu'au bout, déterminé à saisir toute opportunité.

Tout à coup, il aperçut certaines lignes noires en silhouette perpendiculaire contre l'écume. Au début, il n'était pas certain de ce que cela pouvait être, et il les observa attentivement alors que le bateau était balloté sur sa route.

Finalement, leur identité fut révélée. C'étaient des piquets de fascine. La fascine elle-même était visiblement démantelée. Les piquets qui restaient étaient disposés à une certaine distance les uns des autres, comme des poteaux de clôture situés irrégulièrement.

Il prit rapidement des repères alors que le bateau dérivait, et fut certain que la mer les entraînerait au-delà des piquets. La distance à laquelle ils passeraient dépendait du caprice des vagues et de la marée. Il comprit que trois hommes, même s'ils étaient des marins expérimentés, ne pourraient faire grand-chose pour ramer ou diriger la chaloupe dans le tumulte de cette mer, désormais déferlant follement sur les hauts-fonds. Il savait qu'il n'y avait pas beaucoup d'eau sous la quille, car l'océan était trouble à cause du sable tourbillonnant, et les vagues étaient plus montagneuses, entassées par la friction de l'eau sur le fond. De temps à autre, la crête d'une lame arborait une bannière d'embruns éclatants, montrant des brisants tout près.

Mayo se précipita à la proue du bateau et tira une longue longueur de câble. Il fit un nœud de chaise, ouvrit une boucle aussi large qu'il pouvait la manipuler, enroula le reste du câble avec précaution et se tint en équilibre sur un banc.

« Quoi maintenant ? » demanda le cuisinier.

« Peu importe », répondit Mayo. Son projet était un tel pari qu'il ne tenait pas à en discuter à l'avance.

Plus ils se dirigeaient vers les piquets, plus ces objets semblaient inaccessibles. Ils se projetaient haut au-dessus de l'eau.

Le cuisinier les aperçut, se mit sur ses genoux et plissa les yeux. « Huh ! » renifla-t-il. « Vous n'y arriverez jamais. C'est impossible ! »

Dans son anxiété féroce, Mayo lança son nœud trop tôt, et il tomba court. Il ramena le câble avec toute sa rapidité et sa force et lança le nœud à nouveau. La corde frappa le piquet aux trois quarts de sa hauteur et tomba dans la mer.

« Il faudrait un cow-boy pour ce travail », marmonna le cuisinier.

Mayo récupéra son nœud et se tint à nouveau en équilibre.

Dans les bas-fonds où ils se trouvaient, l'embarcation qui le portait devint un véritable bronco en plein rodéo. Elle était projetée haut dans les airs, puis plongeait dans les creux. Il tenta désespérément d'atteindre le piquet suivant sur la ligne. Le nœud coulant se prit, et il donna un coup sec pour bloquer. Le sommet du piquet céda dans un craquement sourd de bois pourri lorsque la vague suivante souleva le bateau.

Mayo ramena sa corde à la main, avec une hâte frénétique. Il fut obligé de dégager le piquet brisé du nœud et de repositionner son lasso improvisé. Il fit une boucle plus large. Son échec lui avait appris une chose ou deux. Il attendit que le bateau soit au sommet d'une vague. Il réfréna son impatience désespérée, serra les dents et fit tournoyer le nœud au-dessus de sa tête dans un cercle qui s'élargissait. Puis il le lança juste au moment où le bateau commençait à descendre. La corde encercla le piquet, tomba dans l'eau, et il laissa filer tout le câble libre afin qu'une bonne longueur de la lourde corde puisse reposer dans l'eau et former une bride de fortune. Lorsqu'il tira prudemment, le nœud se resserra autour du piquet, et ce dernier tint bon. Les vagues qui passaient sous eux étaient terrifiantes, et le cœur de Mayo bondissait à chaque fois qu'un tiraillement et un choc indiquaient que la corde s'était tendue.

Cependant, après cinq minutes d'attente anxieuse, agenouillé à la proue, les yeux fixés sur le câble, il sentit son courage revenir et ses espoirs renaître.

« Est-ce que cela signifie... » haleta la jeune fille, lorsqu'il se tourna vers elle.

« Je ne sais pas exactement ce que cela signifiera à la fin, Mademoiselle Marston », dit-il avec émotion. « Mais c'est un sursis tant que cette corde tiendra. »

Bradish restait assis, agrippé au plat-bord des deux mains, fixant par-dessus son épaule les eaux qui écumaient et rugissaient sur le rivage. La jeune fille lui jetait des coups d'œil occasionnels avec un certain étonnement dans l'expression. Il sembla à Mayo qu'elle essayait de se convaincre que Bradish était quelqu'un qu'elle connaissait. Mais elle ne semblait pas réussir à le rendre réel. Elle lui parla une ou deux fois à voix basse, mais il ne répondit pas. Puis elle lui tourna le dos.

Soudain, Mayo bondit et cria.

Un homme courait le long de la crête sablonneuse d'une petite colline près de la plage. Il disparut dans une petite structure qui n'était pas plus grande qu'une guérite.

« C'est une patrouille des garde-côtes de la station de sauvetage. Il doit y en avoir une quelque part par ici ! »

L'homme se précipita dehors et agita les bras.

« Il a téléphoné », expliqua Mayo. « Ce sont eux ! Il y a de l'espoir pour nous ! »

Il y eut plus que de l'espoir ; il y eut le sauvetage après quelques heures d'attente morne et anxieuse.

Le canot de sauvetage arriva en écumant depuis l'anse lointaine, et ils furent hissés à bord par des bras vigoureux.

Et alors, Alma Marston lança à Mayo le regard le plus étrange qu'il eût jamais reçu des yeux d'une femme. Mais ses lèvres devinrent blanches, ses yeux se fermèrent, et elle sombra dans l'inconscience tandis qu'il repliait une couverture autour d'elle.

« Vous avez dû avoir pas mal de boulot pour gérer une femme dans une telle situation », suggéra le capitaine de l'équipage.

« C'est tout le contraire », déclara Mayo. « Je lui dois le mérite de nous avoir sauvés tous les trois. »

« Comment ça ? »

« Il me serait peut-être un peu difficile de vous le faire comprendre, capitaine. Laissons les choses telles que je les ai dites. »

XXV ~ UNE JEUNE FILLE ET SA DETTE D'HONNEUR

Elle dit : « Toi, marin au jus de citron, Maintenant, tu peux me ramener chez moi. » Mais quand nous atteignîmes le seuil de son cottage, Elle me dit : Et en avant, mon santee, Ma chère Annie ! Oh, vous les filles de New York, Ne savez-vous pas danser la polka ! --Walking Down the Broadway.

Mayo fut rapidement informé que le capitaine Downs et l'équipage de l'Alden étaient sains et saufs.

« Il a vu notre fusée, a réussi à faire marcher son moteur et a atteint l'anse par un coup de chance », expliqua le chef de la station côtière. « Mais il ne pensait pas vous revoir un jour. Comment se fait-il qu'il ne m'ait pas dit qu'il y avait une femme à bord ? »

« Vous devrez le lui demander. »

« Qui est-elle ? »

« Vous devrez lui demander cela aussi. Je ne suis qu'un marin. »

Le capitaine l'observa avec une méfiance considérable : sa chemise était déchirée et sa peau blanche était visible. Les averses de pluie et les embruns avaient fait des ravages sur son déguisement ; la majeure partie de la coloration avait été lavée.

« Avez-vous quelque chose de particulier à dire sur vous-même ? »

« Non, monsieur. »

Le capitaine tourna le dos à ses hommes et se pencha près de Mayo. « Ils ont publié votre photo dans le journal cette semaine », dit-il. « Vous êtes le capitaine qu'ils recherchent dans cette affaire du Montana. Ils sont à vos trousses. Je dois faire un rapport sur cette affaire, vous comprenez ! »

« Très bien, capitaine. »

« Mais je suppose que nous parlerons de tout cela après notre arrivée à la station », dit le chef avec bienveillance. « Il pourrait y avoir des choses là-dedans que je ne comprends pas. »

« Il y a pas mal de choses que je ne comprends pas moi-même, pour le moment, mais je vais découvrir la vérité », déclara le capitaine Mayo.

Ils confièrent Alma Marston aux soins de la femme du chef de station dès qu'ils furent en sécurité sur le rivage de l'anse. Un heureux hasard avait envoyé la femme à la station ce jour-là pour une visite à son mari.

Le capitaine Downs, nourri et réchauffé, regarda les nouveaux arrivants manger près du poêle de la cuisine et écouta l'histoire que Mayo avait à lui raconter.

Le chat déguenillé lécha du lait, protégé de la jalousie rancunière de l'attaché félin régulier de la station par le cuisinier borgne.

Et ensuite, en privé avec le capitaine Downs et le chef de station, Mayo passa son cas en revue.

« Je dois dire que vous semblez être bien empêtré dans des eaux très troubles », commenta le capitaine des garde-côtes. « Ce n'est pas mon affaire, mais qu'avez-vous l'intention de faire ? »

« Aller à New York et accepter ce qu'ils vont m'infliger, je suppose. J'aurais dû rester là-bas et faire face. Je me suis mis dans de beaux draps en m'enfuyant. Mais j'étais paniqué. »

« Les meilleurs d'entre nous paniquent », dit l'hôte en guise de consolation. « Je ne suis ni policier, ni shérif, ni détective, camarade. Je rapporterai cette affaire comme étant le sauvetage du capitaine Downs et de tant d'âmes depuis la goélette Alden. Vous feriez mieux de vous rendre en ville et de leur faire face comme un homme devrait le faire. Je vais vous équiper avec certains de mes vêtements. Votre vieil ami, Wass, avait de bonnes intentions en vous faisant fuir, mais j'ai toujours trouvé que dans le combat d'un homme, on ne peut pas faire grand-chose à moins d'être assez près de l'autre pour le frapper quand il cherche à vous atteindre. »

Une demi-heure plus tard, rendu présentable dans le costume de sortie du capitaine des garde-côtes, Mayo traversa la cuisine. Bradish et le cuisinier étaient toujours devant le poêle.

La femme du capitaine, debout dans une porte menant à une pièce intérieure, leva un doigt pour signaler au jeune homme, puis inclina la tête en signe d'invitation. « La jeune dame veut vous voir, monsieur », lui murmura-t-elle lorsqu'il arriva à ses côtés. « Entrez ! » Elle ferma la porte derrière lui et resta dans la cuisine.

Il resta au milieu de la pièce et regarda la jeune fille pendant un long moment, sans qu'aucun des deux ne parle. Elle était enveloppée dans des couvertures et recroquevillée dans un grand fauteuil ; son visage était pâle et ses yeux trahissaient sa fatigue. Mais sa voix fut ferme et sérieuse lorsqu'elle s'adressa à lui.

« Capitaine Mayo, ce que je vais vous dire va sembler très étrange. Dites-moi que vous m'écouterez comme vous écouteriez un homme. »

« Je crains... » bégaya-t-il.

« C'est dommage que l'homme et la femme puissent rarement se rencontrer sur le plan où l'homme rencontre l'homme. Mais je ne veux pas être considérée comme une jeune fille en ce moment. Je suis un être humain, et vous en êtes un autre, et je vous dois quelque chose qui doit être payé, sinon je serai déshonorée par une dette qui me tourmentera toute ma vie. » Elle tendit les mains et noua ses doigts ensemble en signe de supplication. « Comprenez-moi, aidez-moi ! »

Il était mal à l'aise. Il craignait de tout son âme d'aborder le grand sujet.

« Quand nous pensions que nous allions mourir, je vous ai dit qu'il me semblait avoir vécu une vie entière en quelques heures, que je ne semblais plus être la même personne en examinant mes pensées. Capitaine Mayo, c'est vrai. C'est plus apparent pour moi maintenant que j'ai eu le temps de sonder mon âme. Oh, je ne suis plus l'Alma Marston qui a été gâtée et choyée, une idiote sautant ici et là au gré de chaque impulsion, regardant une fille de mon entourage faire une chose stupide puis en faire une pire pour l'étonner. C'était notre vie en ville. Je n'ai jamais su ce que signifiait être un simple être humain, proche de la mort. Vous savez que vous m'avez sauvée de cette mort ! »

« Je n'ai fait que ce qu'un homme doit faire, Mademoiselle Marston. »

« Peut-être. Mais vous l'avez fait, c'est là le point. Il y a d'autres hommes... » Elle hésita. « J'ai eu une conversation avec M. Bradish », lui dit-elle. « C'était une erreur. Vous m'avez sauvée de cette erreur. Vous l'avez fait dans la cabine de la goélette. Il me l'a dit. C'était mieux pour moi que de me sauver la vie. »

« Mais parce qu'un homme n'est pas un marin, n'est pas habitué au danger... » objecta-t-il.

« Ce n'est pas ça. Je dis que je viens d'avoir une conversation avec M. Bradish ! J'ai découvert exactement ce qu'il est. Je ne l'avais pas découvert quand je dansais avec lui. Mais maintenant que j'ai frôlé la mort avec lui, je l'ai démasqué. » Les bannières rouges sur ses joues signalaient à la fois la honte et l'indignation. « Un lâche montrera toute sa nature avant de se ressaisir, et M. Bradish m'a montré qu'il est prêt à me ruiner et à me déshonorer pour faire son profit. Et il n'y a rien de plus à dire à son sujet ! » Elle s'arrêta.

« Capitaine Mayo, je sais ce que vous devez penser de moi, d'une fille qui ferait ce que j'ai fait ! Mais vous n'avez pas la moitié du mépris pour moi que j'ai pour moi-même, pour la fille que j'étais. Mais j'ai mon respect de soi maintenant ! Je respecte la femme que je suis à cet instant après cette expérience ! Peut-être ne comprenez-vous pas. Moi, oui ! Je suis heureuse d'avoir ce respect de soi. Je ferai face à ce qui m'attend. Je ferai ce qui est juste à partir de maintenant. » Elle parlait rapidement et passionnément, et il voulut dire quelque chose, mais sa langue de marin s'arrêta. « Je ne vais pas aborder une certaine affaire, pas maintenant ! C'est trop sacré. J'ai trop honte ! Encore une fois, Capitaine Mayo, je dis que je veux être avec vous d'homme à homme ! Je veux rendre service pour ce que vous avez fait pour moi. Vous avez perdu tout ce que vous valorisez dans votre vie. Je veux que vous le retrouviez. Voulez-vous m'écouter maintenant ? »

« Oui, Mademoiselle Marston. »

« Vous allez voir mon père avec une lettre de moi. Je ne crois pas qu'il sache quelles méthodes ont été pratiquées par ses subalternes, mais il peut le découvrir. Vous lui dites qu'il doit découvrir la vérité, qu'il doit les faire avouer. Vous lui dites que c'est le combat d'un homme, et que vous vous défendez avec toute la force que vous pouvez commander. Vous lui dites que vous me tenez cachée, et que je ne peux pas m'échapper, comme ma propre lettre le lui dira. Vous lui dites qu'il doit faire un échange équitable avec vous, vous rendre ce qui est à vous avant qu'il ne puisse avoir ce qui est à lui. »

Mayo recula mollement, cherchant le mur avec ses mains derrière lui, et s'y appuya.

« Vous êtes seul, c'est un grand jeu auquel ils jouent en ville quand ils cherchent l'argent, et vous devez jouer les cartes qu'on vous offre », insista-t-elle, faisant preuve de la finesse de la nature des Marston.

« Vous voulez dire que je vais voir votre père comme si je vous retenais en otage ? » haleta-t-il.

« Quelque chose comme ça », répondit-elle, impatiente. « La seule façon d'obtenir ce que vous voulez, et de l'obtenir rapidement, est de faire un bon bluff. J'ai eu quelques bons exemples de votre courage, Capitaine Mayo. Vous pouvez le faire à merveille. »

« Mais je ne vais pas le faire ! »

« Je dis que vous le ferez ! »

« Pas par un... » Ses sentiments l'emportaient. Il oubliait que ces négociations se faisaient avec une jeune fille impulsive. Sa colère montait. Elle le plaçait au rang d'un vaurien.

« Allez-y et parlez aussi fort que vous le voulez, Capitaine Mayo. Cela donnera l'impression d'une affaire d'hommes entre nous. »

« Ces tours peuvent être acceptables à Wall Street, mais ça ne prend pas avec moi. Et vous avez une piètre opinion de moi si vous pensez que je le ferai. »

« Ne soyez pas don quichotte », protesta-t-elle, impatiente. « Nous vivons à une époque moderne, Capitaine Mayo. Certains de ces subalternes vous ont joué un sale tour. Ils doivent être exposés. »

« C'est une idée folle de jeune fille ! »

« Capitaine Mayo, est-ce ainsi que vous m'aidez à payer ma dette ? »

« Vous ne me devez rien. »

« Et maintenant, vous m'insultez ! Mon honneur de jeune fille et ma vie ne valent rien ? Vous avez sauvé les deux. »

« Je ne sais pas comment vous parler. Je n'ai aucune expérience pour parler avec les femmes. Je dis simplement que je ne vais pas voir votre père de cette façon. Certainement pas ! »

« Ne réalisez-vous pas ce que je vous ai offert ? » supplia-t-elle. « Vous jetez mon sacrifice à la figure. Telle que la situation actuelle, je peux me précipiter chez une amie et inventer une petite histoire sur une escapade folle, et mon père ne saura jamais ce qui s'est passé. Il s'attend à ce que je fasse beaucoup de choses stupides. »

« C'est votre affaire, et la sienne », répondit-il sèchement.

« Capitaine Mayo, j'ai essayé de vous montrer que je suis digne d'être considérée comme autre chose qu'une fille stupide. Je voulais que vous sachiez que j'ai le sens de l'obligation. Le plan peut sembler être une notion romantique de jeune fille. Mais ce n'est pas le cas. Il est audacieux, et votre cas nécessite de l'audace. J'essayais de vous montrer que je ne suis pas une lâche. J'allais confesser à mon père ce que j'ai fait et repartir sur de bonnes bases avec lui. Vous jetez tout à ma figure, vous insultez mon plan en le traitant de fou. »

« Il l'est », insista-t-il avec opiniâtreté. « Et je suis déjà assez mal en point comme ça ! »

« Oh, vous avez peur, alors ? »

Il fronça les sourcils. Son sarcasme semblait une injure gratuite.

Il ne comprenait pas cette variété de ruse féminine qui cherche à pousser à l'action celui qui refuse d'être mené.

« J'admire l'audace chez un homme quand sa situation est désespérée et qu'il essaie de se sauver lui-même. J'ai vécu parmi des hommes qui sont audacieux dans la poursuite de ce qu'ils veulent. »

« J'ai eu une petite expérience avec ce genre de pirates terrestres, et je n'aime pas le système. »

« Je ne ferai aucun sacrifice inutile », déclara-t-elle avec aigreur, mais elle avait les larmes aux yeux. « J'ai fait ce que j'ai pu pour vous aider quand vous essayiez de me sauver. Pourquoi êtes-vous si peu généreux pour refuser de m'aider maintenant ? »

« C'est profiter de vous, de votre position. »

« Mais je l'offre, je vous supplie de le faire. »

« Je ne le ferai pas. »

« Vous refusez absolument ? »

« Oui, Mademoiselle Marston. »

« Alors je vous laisse à votre propre sort, Capitaine Mayo. Vous ne vous attendez pas à ce que je sois allée voir mon père avec cette histoire, n'est-ce pas ? »

« Certainement pas. »

« Je vais aller de l'avant maintenant et me protéger du mieux que je peux. Je suis sûre que le capitaine Downs gardera mon secret. J'oublierai que j'ai jamais navigué sur cette goélette. Je suppose que vous allez vous grimer à nouveau et vous enfuir encore ! »

« Je vais à New York. »

« Pour être mis en prison ? »

« Probablement. »

« Vous me mettez très en colère. Après avoir montré que vous pouvez vous battre, juste au moment où vous devriez vous battre le plus dur, vous vous éclipsez pour être battu. »

« Oui, Mademoiselle Marston, si vous voulez le dire ainsi. »

« Alors, adieu ! »

« Adieu ! »

Peut-être chacun espérait-il que l'autre briserait le mur de réserve à ce moment de séparation. Il hésita un moment, un instant maladroit, puis il s'inclina et quitta la pièce.

Le capitaine Downs accompagna Mayo sur une distance à travers les dunes de sable lorsque ce dernier commença à se diriger vers la gare la plus proche. Le capitaine avait l'intention de rester à l'anse jusqu'à ce qu'un représentant des propriétaires de l'Alden arrive.

Ils laissèrent Bradish toujours recroquevillé derrière le poêle dans la cuisine.

« À moins que mes yeux ne me trompent, Capitaine Mayo, mon idée est que ce dandy perd son temps à traîner encore autour de cette fille », suggéra le capitaine Downs. « Elle l'a passé sur le carénage de l'amour, a fait une expertise appropriée, et a décidé qu'elle détesterait naviguer sur la mer du mariage avec lui. Ne pensez-vous pas que c'est vrai ? »

« Je pense que vous êtes un bon juge de ce que vous voyez, Capitaine Downs. »

« Je suppose que vous et moi, en tant que gentlemen et capitaines au long cours, nous allons garder le silence sur le fait qu'elle était à bord de l'Alden ? »

« Certainement, monsieur. »

« L'équipage des garde-côtes ne sait pas qui elle est, et ils ne peuvent pas le découvrir. Elle peut donc rentrer chez elle et s'occuper de ses affaires à partir de maintenant. Presque chaque femme fait une chose infernalement stupide dans sa vie, et puis tout va bien pour toujours après. Mais maintenant, un mot sur un sujet sensé ! Que comptez-vous faire ? »

« Mettre ma tête dans le nœud coulant. C'est à peu près la seule chose que je peux faire. »

« Mais vous leur parlerez, bien sûr ? »

« Je jouerai les quelques cartes que j'ai en main du mieux que je peux, monsieur. Le plus que je puisse espérer est de leur faire laisser tomber cette affaire d'homicide involontaire. Peut-être pourrai-je en dire assez pour qu'ils aient peur de me traduire en justice. Quant à récupérer mes papiers, je crains que ce soit hors de question. Je devrai recommencer ma vie dans autre chose. »

« Mayo, pourquoi n'allez-vous pas au bureau du capitaine ? » Il répondit promptement au regard interrogateur du jeune homme. « Julius Marston lui-même est le patron suprême de cette affaire de fusion de compagnies maritimes. Bradish a tout révélé, en racontant l'histoire de ces chèques ; bien que, bien sûr, nous connaissions tous Marston avant. Il est probablement probable que Marston donne les bonnes directions à ses subalternes. S'ils prennent des raccourcis de pêcheur entre les bouées pour arriver vite, je parie qu'il n'est pas au courant. Allez le voir et dites-lui, d'homme à homme, ce qui vous est arrivé. »

« Il y a deux raisons pour lesquelles je ne verrai probablement jamais M. Marston », répondit Mayo avec gravité. « Premièrement, je serai arrêté avant de pouvoir traverser New York jusqu'à son bureau ; deuxièmement, je n'irai jamais plus loin que le bureau extérieur. Il est gardé comme le tsar de Russie, à ce qu'on me dit. »

« Sa fille est-elle au courant de votre affaire ? »

« Je lui ai tout déballé, comme un idiot, quand nous étions dans le bateau. Pourquoi est-ce que, lorsqu'un homme est ivre, excité ou en difficulté, il raconte toute l'histoire de sa vie à une femme ? » grommela Mayo.

« J'y ai un peu réfléchi, moi-même », admit le capitaine Downs. « Surtout dans les moments où je suis revenu à moi et où j'ai réalisé ce que j'avais laissé échapper. Je suppose que c'est ceci, plus ou moins : un homme ne raconte pas ses ennuis à un autre homme, car il sait que l'autre homme est généralement intérieurement content de cela parce qu'un ami est dans le pétrin. Mais la sympathie d'une femme est comme un cataplasme de graines de lin : elle apaise la douleur et attire en même temps. »

Mayo continua de marcher en silence, donnant des coups de pied dans le sable.

« Il me semble que la moindre des choses que cette fille aurait pu faire, c'était d'offrir de vous obtenir une audience avec son vieux père. C'était une sacrée corvée que vous avez faite pour elle, camarade ! »

« Je devais me sauver moi-même. Quelques personnes de plus dans le groupe n'avaient pas d'importance. »

« Ces filles de la haute société pensent à elles-mêmes d'abord, bien sûr ! Je ne suppose pas que vous vous souciez de mes conseils, Capitaine Mayo, mais je vous parle dans le meilleur esprit du monde. »

« Je sais que vous le faites, Capitaine Downs », déclara le jeune homme, sa mauvaise humeur s'évaporant. « Je n'avais pas l'intention de me hérisser contre vous ! Je vais essayer de voir Marston. Ce sera une tâche difficile. Mais je suis dans l'état d'esprit d'essayer n'importe quoi. Par Dieu ! s'ils me traînent en prison, j'irai en me débattant ! »

« Voilà qui est bien, mon garçon. Et si vous pouvez décocher quelques coups de pied là où Julius Marston pourra les voir, ils compteront peut-être. C’est lui le patron ! Je ne crois pas que j’irai plus loin avec vous. Le terrain est trop dur pour un vieux dandinant comme moi. Bonne chance ! »

Ils échangèrent une poignée de main et se tournèrent le dos, avec cette retenue toute marine en matière d’émotions.

Le jeune homme reprit sa route, se demandant avec un désespoir engourdi comment il avait pu quitter Alma Marston avec un simple mot d'adieu brusque.

Mayo rôda ce soir-là dans les environs de Jersey City et entra dans la métropole après minuit par un transbordeur qui comptait peu de passagers et lui offrit un coin sombre où il fut seul. Il trouva à se loger dans un quartier modeste du East Side.

Au matin, il se prépara à l’épreuve de paraître dans les rues. Sa conviction en sa propre innocence rendait sa souffrance plus vive alors qu’il attendait de sentir le poids d’une main sur son épaule et d’entendre la sommation d’un officier. Il savait que les yeux de l’Oncle Sam sont perçants et son bras long. Il avait une foi absolue dans la vigilance presque surnaturelle des agents du gouvernement. Il fut assez surpris de se retrouver finalement dans le bureau extérieur de Marston & Waller.

Il s’assit sur un banc et attendit un moment afin de retrouver son calme. Il voulait maîtriser ses traits et sa voix avant d’aborder l’un des gardiens du magnat. Mais l’espionnage des employés ne permettait pas aux flâneurs de rester longtemps en ce lieu sans explication. Un homme s’approcha de lui sur la pointe des pieds et lui demanda son nom et l’objet de sa visite.

« Mon nom n’a pas d’importance », dit Mayo. « Mais j’ai une affaire importante à traiter avec M. Marston. Si vous voulez bien lui dire que cette affaire est de la plus haute importance — qu’il s’agit de quelque chose qu’il doit savoir, et que… »

« Vous n’avez donc pas rendez-vous ? »

« Non. »

« Pensez-vous un seul instant que vous puissiez voir M. Marston sans donner votre nom et expliquer au préalable la nature de votre affaire ? »

« Je l’espérais, car c’est important. »

« De quoi s’agit-il ? »

« C’est privé — c’est quelque chose pour M. Marston. »

« Impossible ! » fut la réponse abrupte de l’homme. Il retourna à son poste. Quelques instants plus tard, il revint vers Mayo. « Vous ne devez pas rester ici. Vous ne pouvez pas voir M. Marston. »

« Ne voulez-vous pas lui transmettre un message de ma part ? Je vais vous expliquer… »

« Expliquez-moi. C’est pour cela que je suis là. »

Dire à cet individu au sang-froid que ce visiteur était le maître déchu du Montana était hors de question. Mentionner le cas du Montana à ce chien de garde était dangereux. Mais Mayo redoutait de retourner dans la rue.

« Je vais rester ici un petit moment et peut-être pourrai-je… » commença-t-il.

« Si vous restez ici sans expliquer l’objet de votre visite, je vous ferai escorter jusqu’à la rue par un agent, mon ami. »

Mayo se leva et se hâta de sortir.

« Un agent ! » Même dans sa quête désespérée et innocente d’être entendu, il était menacé d’arrestation ! Il se faufila jusqu’à son logement, se cacha dans cet appartement sordide et nourrit la misère de son âme.

Cette nuit-là, Mayo resta assis jusqu’à une heure avancée, travaillant sur une lettre adressée à Julius Marston.

Il l’expédia par coursier au petit matin, rassembla son courage au milieu de la matinée et suivit en personne. Il prit une audace qu’il ne ressentait pas dans son cœur tremblant lorsqu’il s’approcha du gardien du bureau extérieur.

« Voulez-vous demander à M. Marston s’il acceptera de recevoir l’homme qui lui a envoyé une lettre par coursier ce matin ? » « Quelle lettre ? Signée de quel nom ? » « Il comprendra de quelle lettre je veux parler. » « C’est ce qu’il fera, hein ? » L’employé examina le demandeur avec insistance. Les vêtements de marin du capitaine des garde-côtes n’étaient pas impressionnants, et ils ne lui allaient pas très bien non plus. Mayo afficha l’embarras de celui qui se sait traqué. « Pensez-vous que M. Marston ne reçoive qu’une seule lettre par coursier dans une matinée ? Écoutez-moi bien, mon brave, vous étiez ici hier, et je vous considère comme un personnage suspect. Vous ne pouvez pas voir M. Marston sous un tel prétexte. Sortez par cette porte en moins d’une minute ou j’appelle la police ! »

Et une fois de plus, Mayo s’enfuit devant le danger qui le menaçait. Il acheta une provision de journaux à un kiosque sur le trottoir ; ses heures de solitude dans sa petite chambre la veille l’avaient mentalement torturé. Il s’assit et les lut. La nouvelle que la ligne Vose avait rejoint le consortium de navigation était intéressante et significative. Manifestement, l’immobilisation du Montana avait découragé la masse des actionnaires. Il avait du temps à tuer et des pensées à étouffer ; il continua sa lecture scrupuleusement, s’attardant sur des sujets qui ne l’intéressaient pas, s’efforçant d’occuper son esprit et de chasser les souvenirs amers et ses craintes. Jamais de sa vie auparavant il n’avait lu les ragots mondains dans les journaux. Cependant, en parcourant les colonnes, il trouva un paragraphe sur lequel il s’attarda longuement. Il y était écrit que Mlle Marston, de la Cinquième Avenue, était revenue en automobile d’une réception dans les Catskills, accompagnée de Mlle Lana Vanadistine, qui serait l’invitée de Mlle Marston pour quelques jours.

Cette nouvelle était significative. Elle avait établi son alibi ; elle s’était réhabilitée et avait montré un visage serein au monde.

Mayo était certain, au fond de lui, de connaître son genre. Ses illusions s’envolaient. Maintenant que son expérience tragique était derrière elle, maintenant qu’elle était revenue parmi les siens, maintenant que la ferveur de la romance s’était refroidie, elle remerciait Dieu, se disait-il, de ne s’être sacrifiée pour personne. Il était sincèrement heureux qu’elle fût rentrée chez elle, heureux de l’indice que donnait le paragraphe — que son secret lui appartenait toujours, pour ce qui concernait la famille et le monde mondain.

Cette nuit-là, Mayo tint conseil avec lui-même. Au matin, sa décision finale fut prise. Il tenterait une fois de plus de voir Julius Marston. Il résolut qu’il entrerait dans le bureau extérieur, annoncerait audacieusement son nom, affirmerait qu’il était là pour dénoncer un crime, et leur dirait que si M. Marston refusait de l’entendre, il divulguerait ce qu’il savait au public par le biais des journaux ; puis il leur demanderait d’appeler la police, si la porte du bureau de Marston restait close pour lui. Il attirerait l’attention sur lui-même et sur son cas par tout le tumulte qu’il pourrait faire. Quand il irait en prison, il y irait sous le regard d’une foule de gens. Voyons si Marston et ses collègues financiers apprécieraient cela !

C’était un plan désespéré et grossier, mais Mayo n’était pas un diplomate — c’était un marin.

Il marcha vers sa destination, le menton haut et la résolution brûlant en lui.

D’autres hommes, d’apparence prospère et replets, montèrent dans l’ascenseur avec lui et entrèrent dans le bureau de Marston & Waller avant lui, car il s’était modestement écarté pour les laisser passer.

Il entendit parler d’une « réunion du conseil ». Il était clair que M. Marston serait occupé pendant quelque temps. Ce n’était pas un moment favorable pour s’imposer à l’attention du financier ; il avait besoin d’un terrain dégagé. Il fit donc les cent pas dans le couloir de l’immeuble de bureaux, surveillant la porte de l’ascenseur, attendant de voir les messieurs replets s’éloigner. Et, l’attention ainsi concentrée, il vit arriver Mlle Alma Marston.

Elle attendit que l’ascenseur soit parti, puis elle vint directement à lui. Son expression ne révélait pas son humeur, si ce n’est pour laisser entendre qu’elle était maîtresse d’elle-même.

« Je ne suis pas particulièrement surprise de vous trouver ici », lui dit-elle. « Je crois que vous avez dit au capitaine Downs — c’est ce qu’il m’a informé — que vous alliez essayer de voir mon père. Et les hommes qui essaient de voir mon père, sans introduction appropriée, se morfondent généralement devant son bureau pendant quelques jours. »

Il y avait un peu de hauteur dans sa voix. Elle conservait une grande partie de l’acidité qui avait marqué son comportement lorsqu’ils s’étaient dit adieu. Il ne voulait pas s’avouer qu’il espérait qu’elle le rencontrerait sur un autre pied ; il accepta docilement son attitude comme étant la bonne. Il était marin, et elle était la fille de Julius Marston.

« Me reprochez-vous d’être méfiante quant à ce que vous avez l’intention de dire à mon père ? » demanda-t-elle. « Je vous dis franchement que je suis venue ici pour vous chercher. Nous devons régler nos comptes. »

« J’essaie de lui parler au sujet de ma propre affaire — simplement ma propre affaire, Mlle Marston. »

« Mais pour ce qui me concerne ! Que comptez-vous lui dire à mon sujet ? Vous vous souvenez que je vous ai dit que j’avais l’intention de me protéger », déclara-t-elle avec une certaine insolence.

« Je pensais que vous aviez une meilleure opinion de moi », protesta-t-il. « Mlle Marston, pour ce qui me concerne, vous n’avez jamais été sur cette goélette. Je ne sais rien de vous. Je ne vous connais même pas. Comprenez-vous ? »

Il s’éloigna précipitamment. « Ne restez pas ici. Ne me parlez pas. Quelqu’un pourrait vous voir. »

« Revenez ici ! »

Il s’arrêta.

« J’exige de vous la promesse explicite que, si vous parvenez à parler avec mon père, vous ne mentionnerez jamais mon nom devant lui et ne tenterez pas de tirer profit de la terrible erreur que j’ai commise. »

« Je vous le promets, sur mon honneur », dit-il en se redressant.

« Merci, monsieur. »

« Et maintenant que j’ai promis », ajouta-t-il, les joues bronzées rougies, « je veux vous dire, Mlle Marston, que vous m’avez insulté gratuitement. Je suppose que je ne suis pas vraiment un gentleman tel que vous les rencontrez dans la société. Je ne suis qu’un marin. Mais je ne suis ni un rapporteur ni un maître chanteur. Je sais ce qu’il convient de faire lorsqu’une femme est concernée, et je l’aurais fait sans avoir à y être engagé par une promesse. » Il s’inclina et s’éloigna.

Elle le regarda partir, une étrange étincelle dans les yeux. « Nous verrons bien, grand enfant ! » murmura-t-elle.

Elle entra dans la salle d’attente de la suite de Marston & Waller et fut informée que son père était occupé par une réunion du conseil.

« Mais ce n’est qu’une affaire de routine. Ce sera bientôt fini, Mlle Marston — si vous voulez bien patienter. »

Au bout d’un moment, les messieurs sortirent à la file, mais elle attendit encore.

« Dites à mon père que je suis ici et que je vais entrer dans un instant », ordonna-t-elle au gardien.

Avant que le messager ne revienne, Mayo entra, assez anxieusement. Il essaya de l’éviter, mais elle vint droit vers lui et l’aborda avec vivacité.

« Maintenant que je vous ai engagé sur votre honneur, je ne crains pas que vous discutiez de vos affaires avec mon père. Venez avec moi. Je vous emmènerai auprès de lui. Ensuite, nous serons quittes. »

« Très bien », consentit-il. « Après tout ce que j’ai enduré ici, j’estime qu’un service en vaut un autre. » Mayo la suivit et pénétra en la Présence.

Julius Marston était seul, retranché derrière son bureau, sur son trône professionnel ; le dossier sombre du fauteuil, dominant sa tête, faisait ressortir par contraste sa tenue grise et son visage froid ; pour Mayo, qui s’arrêta respectueusement juste après la porte, il apparaissait comme une sorte de bas-relief sur ce fond — quelque chose d’insensible, sans oreilles pour écouter ni cœur pour accorder la compassion.

La jeune fille, se précipitant vers lui, capta son attention jusqu’à ce qu’elle se soit assise sur l’accoudoir de son fauteuil. Alors il vit Mayo, le reconnut et tenta de se lever, mais elle le repoussa en insistant avec une supplique pressante.

« Il faut que vous m’écoutiez, père ! C’est sérieux ! C’est important ! »

Il tâtonna pour trouver la rangée de boutons du bureau, mais elle l’empêcha de les atteindre.

Le capitaine Mayo s’avança, déterminé à parler pour lui-même, rendu audacieux par le courageux sacrifice que la jeune fille faisait.

« Pas un mot ! Pas un mot ! L’impudence suprême ! » Marston répéta la dernière phrase plusieurs fois avec une violence croissante. Il poussa sa fille hors de l’accoudoir du fauteuil et lutta pour se lever. Seules des mesures héroïques pouvaient sauver la situation — et la jeune fille connaissait son père ! Elle s’interposa entre lui et son bureau.

« Vous feriez mieux d’écouter ! » le prévint-elle, hystérique. « Il y a quelques jours, je me suis enfuie pour me marier ! »

Il resta là, frappé de stupeur, et elle posa ses mains sur sa poitrine et le repoussa dans son fauteuil.

« Mais ce n’est pas cet homme-là, père ! »

Marston avait rassemblé sa voix pour des invectives sauvages, mais cette dernière déclaration lui ôta tout pouvoir de parole.

« Je vous avais prévenu que vous feriez mieux d’écouter ! »

À ce moment-là, elle domina la situation aussi complètement que si elle s’était tenue entre les deux hommes avec une bombe allumée à la main.

Mayo fut encore plus submergé que le financier. Il comprit que son extorsion d’une promesse avait été un subterfuge ; les yeux triomphants de la jeune fille faisaient éclater la vérité à ce sujet. La colère et la confusion le rendaient incapable de toute tentative sensée de faire valoir ses droits auprès de Marston à cet instant. Il se tourna et se dirigea vers la porte.

« Arrêtez cet homme, père. Vous le regretterez si vous ne le faites pas ! Il doit rester ! »

« Revenez ici ! » cria Marston.

Mayo regarda derrière lui.

Le magnat se tenait le doigt sur le bouton d’appel. « Revenez, je vous dis ! »

« Je proteste. Cela ne me regarde pas. Je suis ici pour autre chose que pour écouter les affaires privées de votre fille. »

« Revenez ! » commanda le père d’un ton bas et menaçant, « ou je vous fais arrêter par les marshals des États-Unis à la seconde où vous mettrez le pied hors de cette porte. »

Rageant intérieurement contre les tactiques de cette jeune fille incompréhensible, le capitaine Mayo marcha lentement vers le bureau ; il lui vint à l’esprit qu’il était aussi difficile de sortir du bureau de Julius Marston que d’y entrer.

« Je ne serais jamais venu ici si j’avais imaginé que votre fille vous dirait ce qu’elle a dit. Je suis dans une fausse position. J’insiste pour que vous me permettiez de partir. »

« Vous partirez quand j’aurai été au fond de cette histoire ! Maintenant, Alma, quelle est cette nouvelle folie ? »

« Je ne m’offusque pas du mot que vous utilisez pour la qualifier », répondit-elle en le regardant résolument. « Je l’ai fait — et je ne sais pas pourquoi je l’ai fait ! »

« Fait quoi ? »

« Je me suis enfuie. Je l’ai fait parce que les filles m’ont mise au défi de le faire. J’ai promis à un homme que je l’épouserais. »

« Cet homme, hein ? »

« Non. Je vous ai dit que ce n’est pas cet homme. »

« Eh bien, qui alors ? » L’incrédulité se mêlait à la colère de son père.

« L’un de vos jeunes gens de confiance. M. Ralph Bradish. »

« Où l’avez-vous rencontré ? »

« Aux bals. »

« Pas chez nous ? »

« Je ne sais pas comment vous pouvez en être si sûr, père », répondit-elle, avec une pointe de reproche mélancolique dans la voix. « Vous m’avez laissée seule dans cette maison depuis que mère est partie. Mais ce n’était pas chez nous — c’était dans les salles de bal publiques. »

« L’enfer mis en musique ! » grimaça-t-il. « J’aurais dû réaliser que vous êtes encore une enfant ! »

« Non ; je suis une femme aujourd’hui. J’ai vécu toute une existence en une seule nuit sur l’océan. Je sais que vous avez des raisons d’avoir honte de moi. Mais je ne vous donnerai plus jamais matière à avoir honte. Maintenant, que comptez-vous dire à cet homme qui a sauvé ma vie — qui a fait plus que cela ? Il m’a sauvée de moi-même ! »

Marston plissa les yeux et scruta Mayo. « Je ne comprends toujours pas cette histoire ! Elle ne sonne pas juste. » Il se tourna vers sa fille. « Comment cet homme a-t-il sauvé votre vie ? Soyez brève et rapide ! »

Il l’interrompit au milieu de son récit passionné. Il fronçait les sourcils tandis qu’elle parlait, fixant le vide dans une profonde méditation.

« Un conte de livre d’images ! » déclara-t-il avec impatience, bien qu’il y eût une pointe d’insincérité dans cette impatience. « J’aurais amèrement honte de toi, Alma, si tu t’étais enfuie comme tu essaies de me le faire croire. Mais… »

« Ne me croyez-vous pas ? »

« Silence ! Mais cette histoire montée de toutes pièces est trop transparente. Tu joues encore les idiotes au sujet de cette personne, ici. Maintenant écoute, mon gaillard, tu es ici aujourd’hui pour l’affaire du Montana. N’est-ce pas ? »

« C’est exact, monsieur. »

« J’en étais sûr. Comment as-tu osé te faufiler dans cet emploi après que je t’eus renvoyé de l’Olenia ? »

« Il n’y a eu aucune manigance ! J’ai été embauché par M. Fogg et je… »

« Tu peux être sûr que je ne savais pas que tu étais à bord du Montana. Mais je ne peux pas m’occuper de tous les détails de mes affaires. Tu réalises, n’est-ce pas, que tu es un fugitif de la justice ? »

« Je suis le bouc émissaire des chiens galeux qui travaillent pour vous ! »

« Ça suffit ! J’enquête sur cette affaire maintenant. Assieds-toi sur cette chaise ! »

Mayo obéit, apaisé par cette assurance.

« Alma, rentre à la maison ! »

« Je reste ici, père, jusqu’à ce que le capitaine Mayo… »

« J’ai écouté tous les mensonges que je comptais entendre ! » Cette réplique stupéfia ses deux auditeurs. « Je vois clair dans cette affaire, jusqu’au fond. Je suis stupéfait que vous puissiez penser qu’un tel conte à dormir debout puisse me tromper un seul instant. » Il avait appuyé sur l’un des boutons. À l’homme qui ouvrit la porte, il dit : « Dites à M. Bradish que je veux le voir ici immédiatement. Il est au bureau, n’est-ce pas ? »

« Oui, monsieur ! Je vais l’informer. »

Mayo et la jeune fille échangèrent des regards éloquents ; ils avaient écarté M. Bradish de leurs calculs ; ils l’avaient exclu de leurs pensées ; le fait qu’il ait eu l’audace de réapparaître dans les bureaux de Marston & Waller était une nouvelle de taille.

Marston prit la jeune fille par le bras et la dirigea vers une porte. « Je te dis de rentrer à la maison ! » cria-t-il avec colère, stoppant ses protestations. « Non, tu sors par cette porte latérale. Je ne crois pas un mot de ce que tu m’as dit. Tout cela n’est qu’une tentative transparente de poursuivre ta folie. Je saurai comment m’occuper de toi à partir de maintenant ! » Il ferma la porte derrière elle et la verrouilla.

« Je jure que tout cela est vrai, monsieur », plaida Mayo. « Je n’essaie pas de vous tromper par l’intermédiaire de votre fille. Je ne comprenais pas ce qu’elle avait l’intention de dire. Je veux obtenir justice en tant qu’homme qui a été dupé, abusé… »

M. Bradish apparut, s’inclinant respectueusement. Il faisait à nouveau partie du mécanisme bien huilé des bureaux de Marston & Waller. Il était pâle, calme, froid, maître de ses émotions comme les employés de Julius Marston étaient formés à l’être.

« Avez-vous déjà vu cet homme auparavant ? Bien sûr que non ! » suggéra le financier.

« Je ne l’ai jamais vu auparavant, monsieur. »

« Certainement pas ! Qu’avez-vous à répondre à cette histoire ridicule et absurde selon laquelle vous auriez tenté de vous enfuir avec ma fille ? »

Pas un battement de paupières ne trahit la confusion chez l’imperturbable faiseur de chèques à sept chiffres.

« Si un tel mensonge nécessite un démenti de ma part, je le nie très fermement, monsieur. »

« Espèce de renégat bon marché ! » rugit le capitaine.

« Cela suffira, M. Bradish ! »

L’employé obéit au geste de la main de son maître et se retira rapidement.

« M. Marston », tempêta Mayo, « je me bats pour tout ce qui a de la valeur à mes yeux. Ma réputation de capitaine au long cours, ma chance de gagner ma vie dans mon métier. J’ai été un imbécile à bord de votre yacht ! De toute mon âme, je suis repentant. Je vais… »

« Assez ! N’osez pas discuter de ma propre fille avec moi ! »

« Je n’en ai pas l’intention, monsieur. Je vais croire que vous ne savez pas ce que vos subalternes m’ont fait. Vous ne voyez que les résultats. Mais découvrez ce qui se fait en votre nom, M. Marston. Un jour, ce sera mauvais pour vous si vous ne les arrêtez pas. »

« Est-ce une menace ? »

« Ce n’est que mon appel à la justice. Mon Dieu, monsieur… »

« Il y a de la justice qui vous attend. »

« Alors envoyez chercher vos marshals. Laissez-les me traîner au tribunal ! La bouche de votre homme Bradish est fermée maintenant, mais elle a été ouverte. Je sais ce qui m’a été fait. Laissez-les me mettre à la barre. Vous n’osez pas me faire comparaître au tribunal pour dire ce que je sais. »

« Pensez-vous que je dirige les tribunaux fédéraux ? »

« Vous feriez mieux de découvrir si vous avez du pouvoir ou non. Il y a des hommes dans ce monde qui croiront le récit véridique d’un honnête homme ! »

« Bonjour ! » dit M. Marston, de manière significative.

Mayo hésita, plongea son regard dans le visage impassible du magnat, puis la conviction de l’inutilité de toute discussion l’envahit. Il se dirigea vers la porte.

« Il y a des choses sensées que l'on peut faire », lança Marston derrière lui. « Vous feriez mieux de quitter New York. Si vous connaissez un endroit où vous cacher, vous feriez mieux de vous y rendre. »

Mayo ne répondit pas. Il sortit à grands pas des bureaux, descendit dans la rue et poursuivit son chemin.

Il ne remarqua pas qu’une automobile le suivait à travers le vacarme de la circulation, s'arrêtant devant lui lorsqu'il eut bifurqué dans l’une des artères les plus calmes.

La voiture était tout près du trottoir, et Alma Marston passa la main par la portière pour lui faire signe. « Il ne vous a donné aucun espoir ? Rien ? »

« Rien ! »

« J’ai attendu. J’ai pensé vous demander de venir discuter avec moi. »

Il secoua la tête.

« Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi ! Il n’y a pas grand-chose à dire, pas maintenant ! » Elle se pencha par-dessus le flanc de la voiture, et le fracas de la circulation lui permit de parler sans que le chauffeur, aux aguets, ne pût surprendre leurs confidences. « Je ne suis pas digne de vos pensées ni de votre confiance après tout cela, Boyd. Ce que j’étais hier, je ne le suis plus aujourd’hui ; je vous l’ai dit. Non, ne dites rien ! Je sais, à présent, que je ne faisais que jouer avec l’amour. Je ne saurais nommer ce que j’éprouve pour vous aujourd’hui ; j’ai trop insulté le mot "amour" par le passé. Je ne vais rien en dire. Est-ce une excuse pour moi que vous ayez coulé un navire, que vous alliez en prison pour avoir tué des hommes, comme le suggéraient les journaux ? Non, ce n'en était pas une ! Mais je me suis permis d'en faire un prétexte à ma folie. »

« Vous ne savez pas ce qu’est l’amour », déclara-t-il. Dans l’agonie de sa déchéance, il n’avait aucun goût pour les sentiments trop tendres. Mais il n’osa pas lever les yeux vers elle.

« Je ne le savais pas ! Mais peut-être qu’un jour je pourrai vous prouver que je le sais désormais », répondit-elle humblement. « Ce jour-là sera celui où je pourrai vous remettre les preuves contre les hommes qui ont tenté de vous ruiner. Je suis dans le camp de vos ennemis, Boyd, et je vous donnerai ces preuves, même contre mon propre père, s'il est coupable. C’est tout ! Attendons. Mais pendant que vous travaillez, j’espère qu’il vous donnera un peu de courage de savoir que je travaille pour vous ! » Elle lui tapota la joue. « Allez ! » cria-t-elle à son conducteur. La voiture fit un bond en avant et disparut parmi les chars rugissants sillonnant cette Babylone moderne.

Sans capacité d’auto-analyse, incapable de pénétrer les recoins intérieurs de son âme en pleine crise, il poursuivit sa route.

Un peu plus tard, sans même avoir conscience d’avoir pris une décision, il se retrouva dans une agence de bateaux à vapeur en train d’acheter un billet. Il retournait à l’obscurité de Maquoit. Mais il était pleinement conscient qu’il n’obéissait pas à l’injonction de Julius Marston d’aller se cacher. Un sentiment plus profond l'attirait. Il savait où résidaient une foi simple et une affection sincère à son égard, et il avait soif de ce réconfort. Il y avait à Maquoit des gens humbles qui lui feraient bon accueil.

« Je m'en retourne... je rentre chez moi », dit-il. Autrefois, il aurait souri à l’idée de qualifier la colonie de Hue and Cry de « chez-soi ».

XXVI ~ LES CROCS DU VIEUX RAZEE

Un dollar par jour, c'est la paye du Hoosier, Lowlands, lowlands, a-way, my John! Oui, un dollar par jour, c’est la paye du Hoosier, Mon dollar et demi par jour. -- Vieille chanson de pompage.

Avant de quitter New York, Mayo prit des renseignements auprès de courtiers maritimes et traqua le capitaine Zoradus Wass jusqu’à son repaire, dans la salle des habitués d’un bureau de remorqueurs. Leur entretien fut morose ; aucun n’avait de réconfort à offrir à l’autre. Mayo fut laconique dans son récit des événements : il dit qu’il s’était enfui, puis qu’il était revenu. De Marston et de sa fille, il ne fit aucune mention.

« Je suis allé voir ce gros roquet de Fogg », déclara le vieux capitaine. « Je n’ai pas peur de lui. J’avais une bonne excuse ; j’ai dit que je cherchais du travail. Je ne lui ai pas laissé entendre que je vous avais conseillé de lever l’ancre, mais j’aurais pu m’attirer ses faveurs en le disant. Il semblait assez satisfait que vous ayez décampé. »

« Capitaine Wass, c’est essentiellement pour cela que je suis venu vous parler. Voici mon billet pour rentrer chez moi. Mais je sens que je devrais me présenter au bureau du marshal des États-Unis et me rendre. Et je voulais vous demander quelles sont mes chances d’obtenir une libération sous caution. Pouvez-vous m’aider ? »

« Je suppose que si je vous voyais derrière les barreaux, je ferais de mon mieux pour vous en sortir, mon garçon. Mais éloignez-vous d’ici en ligne droite et occupez-vous de vos affaires ! Quand les États-Unis voudront de vous, ils viendront vous chercher ; vous n’avez pas à vous en faire ! »

« Mais je m’en fais, monsieur ! Je rôde dans les rues. Je m’attends à sentir une main sur mon épaule à chaque instant. Je ne peux supporter cette tension ! Je ne veux pas que quiconque pense que je suis un lâche. »

« D’aussi près que j’ai pu fouiner, cet acte d’accusation est secret, même s’il a été réellement rendu. Et je suis presque tenté de croire qu’il n’y a eu aucun acte d’accusation ! Peut-être ces officiers n’ont-ils été envoyés que pour vous attraper et vous retenir comme témoin. C’est Fogg qui a le plus parlé de cette histoire d’acte d’accusation. Quoi qu’il en soit, s’ils ne vous veulent pas encore tout de suite, n’allez pas devant la porte d’une cellule, mon garçon, pour hurler, taper et demander à entrer. La justice a une fâcheuse tendance à donner à un homme ce qu’il réclame à cor et à cri. Partez et laissez-moi faire le guet et écouter pour vous dans ces parages. Je collectionne quelques petits renseignements sur ce front de mer. Je n’ai pas grand-chose d’autre à faire, ces temps-ci ! »

« Je crois que ma première intuition était la bonne, monsieur ! Je vais rentrer chez moi. Si vous entendez quelqu'un avec un insigne demander après moi, dites-lui que je pêche sur l’Ethel and May. »

« C’est une bien triste besogne pour vous, mon garçon. Mais je suppose qu’il vaut mieux que je ne dise rien à ce sujet, vu ce dans quoi je vous ai entraîné. »

« Ce n’est ni votre faute ni la mienne, ce qui est arrivé, monsieur. Je ne gémis pas ! »

« Par Dieu ! Je sais bien que non ! Mais préparez-vous à grogner quand le moment sera venu, et gardez vos dents bien aiguisées ! Quand ce sera notre tour de mordre, nous le ferons avec la ténacité d’un bouledogue ! » Il souligna la vigueur de cette prise par une poignée de main d'adieu.

Mais Mayo ne réfléchit pas avec beaucoup d’enthousiasme à l’appel métaphorique au combat du capitaine Wass.

De retour à Maquoit, le jeune homme décida qu’il ressemblait davantage à un chien battu qui se faufile en arrière avec une anxiété canine pour soigner ses blessures en secret.

Ses expériences avaient été trop terribles et trop nombreuses ces derniers jours pour être séparées et assimilées. Il avait été comme un homme étourdi par une chute, paralysé par un coup. Maintenant, le picotement atroce du souvenir et du désespoir faisait de ses pensées une torture exquise. Il tenta de chasser Alma Marston de ses pensées. Il n’osait pas essayer de lui trouver une place dans l’économie de ses affaires. Pourtant, elle et lui avaient été ensemble aux portes de la mort, et il réalisait que cette expérience avait eu son effet sur sa nature ; il croyait qu’elle avait aussi forgé son caractère. Le souvenir de ses dernières paroles l’accompagnait avec insistance, et il savait, malgré ses efforts brutaux et furieux pour la condamner, que l’amour n’était pas mort et que l’espoir vivait encore.

Il monta à bord de l’Ethel and May un après-midi, après avoir attendu patiemment son arrivée avec sa cargaison.

« Je suis revenu pêcher avec vous, capitaine Candage, jusqu’à ce que mes ennuis soient réglés, si jamais ils le sont. »

Le capitaine Candage garda le silence, maîtrisant une émotion visible.

« Je suis revenu pour être parmi des gens qui ne parleront pas trop de ces ennuis », ajouta-t-il, sombrement.

« Exactement », convint le skipper. « On ne gagne jamais rien à remuer les problèmes une fois qu’ils ont été bien cuits. Remettez la marmite sur le feu, dis-je, et laissez-la mijoter jusqu’à ce qu’elle refroidisse d’elle-même. Je me doutais que vous reviendriez. »

« Pourquoi ? »

« Eh bien, je savais qu’ils vous avaient pris vos papiers. De plus, Polly disait que vous reviendriez. »

« Et pourquoi pensait-elle cela ? » demanda Mayo, d’un ton plus doux.

« Elle n’a pas dit pourquoi », admit le capitaine Candage. « Peut-être que les femmes voient les choses plus profondément que les hommes. »

« Ça ressemble à un retour à la maison, revenir chez soi quand on est malade et fatigué de tout dans ce monde, monsieur. »

« Je suppose que ma Polly avait quelque chose comme ça en tête. Elle a laissé entendre qu’elle espérait que vous viendriez vous reposer de vos soucis. »

« Et elle est retournée à son travail, je suppose ? »

« Non, elle est toujours à son poste à Maquoit, monsieur ; elle appelle cela son vrai travail. Elle n’est pas du genre à abandonner, Polly. Elle dit qu’ils ont besoin d’elle. »

« Comme dit la chanson, "Les fleurs ont besoin de soleil et les roses ont besoin de rosée", c’est ainsi qu’ils ont besoin d’elle », affirma Oakum Otie. « Bien qu’on ne puisse pas dire que ces femmes et ces enfants de Hue and Cry ressemblent beaucoup à des roses et à des géraniums ! Mais ils y ressemblent plus qu’avant, depuis que Miss Polly s’occupe d’eux. C’est merveilleux ce qu’une brave fille peut faire quand elle essaie, capitaine Mayo ! »

Reprendre sa vie sur le schooner de pêche fut comme enfiler une vieille paire de chaussures, et Mayo fut reconnaissant envers ce stoïcisme de la Nouvelle-Angleterre qui l’avait accueilli d’une manière si terre-à-terre.

« Ce que vous voulez me dire est très bien, et ce que vous ne voulez pas me dire est encore mieux », déclara le capitaine Candage. « Parce que quand vous n’en parlez pas, vous ne remuez rien ! »

Ainsi, de cette manière, il revint à la vie humble de Maquoit. Il n’y eut aucune gêne dans ses retrouvailles avec le capitaine Candage ; c’était d’homme à homme, et ils savaient se passer de mots. Mais Mayo appréhendait sa rencontre avec Polly Candage sans ressentir cette équanimité que le père avait inspirée.

Il éprouvait un désir presque irrésistible de lui confier ses tourments de cœur. Mais il savait qu’il ne pourrait pas le faire. Son petit temple avait été si cruellement profané. Son humiliation était trop grande.

Il était conscient qu’une autre raison l’empêchait de s’expliquer auprès d’elle ; et parce qu’il ne comprenait pas exactement ce que c’était, il était mal à l’aise lorsqu’il se retrouva enfin face à elle. Il fut reconnaissant d’une circonstance : leur première rencontre eut lieu dans l’ancien hangar à poissons de Maquoit, sous les cent regards curieux de la colonie. Il avait ramé jusqu’au rivage dans son dory et était allé la chercher au milieu de ses activités. Elle lui tendit les deux mains, l’accueillit avec une joie franche et sembla comprendre sa réserve, anticiper ses propres pensées, respecter son silence.

« Je suis heureuse que vous soyez revenu attendre que tous vos ennuis soient réglés. Les amis les plus réconfortants sont ceux qui savent, qui sympathisent et qui se taisent ! Maintenant, venez avec moi écouter les enfants et voir ce que font les femmes. Vous serez fier et heureux d’avoir pris leur défense ce jour-là où nous sommes allés à Hue and Cry. »

Après cela, il n’y eut plus de gêne entre eux ; ils gardèrent leurs propres affaires secrètes l’un pour l’autre. L’automne passa et les longues soirées fraîches arrivèrent, et quand le schooner de pêche était au port de Maquoit, entre deux voyages, Mayo et la jeune fille passaient des heures agréables ensemble, à jouer aux cartes sous la lampe à abat-jour rouge de la veuve et sous les yeux approbateurs de celle-ci.

« Non, ils ne font pas la cour, non plus », informait-elle les voisins importuns. « Vous croyez que j’ai été mariée deux fois et veuve deux fois pour ne pas savoir reconnaître quand on fait la cour ? C’est "Boyd par-ci" et "Polly par-là", certes, tout le long du temps ; mais elle est fiancée à quelqu’un d’autre, car elle porte une bague de fiançailles qu’elle a reçue depuis qu’elle est ici. Elle me l’a montrée, et elle la lui a montrée ! Et quant à lui, tout le monde sur la côte sait à quel point cette fille millionnaire est folle de lui ! Maintenant, que chacun s'occupe de ses affaires ! »

Au fil des jours, les conseils de la veuve semblèrent s’appliquer à toutes les affaires de Maquoit ; les gens s’occupaient de leurs besognes avec ardeur.

Le vent d’hiver mordait, les pilotis du quai étaient gainés de glace, et seuls les hommes robustes s’aventuraient sur le front de mer de la ville côtière, mais l’équipage de l’Ethel and May était inhabituellement joyeux ce jour-là.

Le schooner était resté sur les bancs de Cashes et avait bravé une tempête qui avait poussé d’autres pêcheurs à se mettre à l’abri. Puis, à la première accalmie, il avait mis ses dories à l’eau et avait déployé ses lignes, et quelle pêche ce fut ! On aurait dit que la morue, le merlu et l’aiglefin attendaient que la tempête s’arrête pour chercher des hameçons appâtés et faire un festin. Presque chaque ligne avait sa prise. La poulie de proue de chaque dory semblait rire de plaisir tandis que la ligne était remontée. Tous les trois pieds se trouvait un avançon. Chaque dory déployait un mille de ligne. Et quand les dories retournèrent au schooner et déchargèrent la prise dans la cale, la petite embarcation croulait littéralement sous sa charge.

Ils prirent le marché au dépourvu ; la tempête avait soufflé pendant près d’une semaine. Les hangars à poissons enchérissaient les uns contre les autres, et quand enfin une vente fut conclue et que l’équipage du schooner commença à lancer les poissons à la fourche dans les bennes du treuil, lesquelles remontaient en grinçant par-dessus le bastingage, les deux capitaines se rendirent au bureau du hangar pour calculer des profits fort satisfaisants.

« Rien ne vaut la chance dans le métier de la pêche, messieurs », observa le directeur.

« Eh bien, le courage compte pour quelque chose », déclara le capitaine Candage. « Nous avons un équipage qui n’a pas peur d’un peu de mauvais temps. »

« Si tel est le cas, il pourrait y avoir quelque chose pour vous au large en ce moment, qui vaut mieux que la pêche. »

« De quoi s’agit-il ? » demanda le vieux capitaine.

« Le sauvetage. Vous avez vu les journaux du matin ? »

« Nous avions autre chose à faire que de perdre notre temps avec les journaux. »

« Ce nouveau paquebot de la Bee line, le Conomo, s’est échoué sur le récif de Razee. »

« Une fois... cette dernière fois... il a serré la côte de trop près ! » trancha le jeune homme. Les autres posèrent un regard interrogateur sur lui. Mais il ne s’expliqua pas. Ses pensées étaient occupées par les événements de ce jour où le paquebot de la Bee line avait déclenché ses ennuis avec Marston.

« Le journal dit qu’il est considéré comme une perte totale », poursuivit le directeur. « Si c’est le cas, et que les assureurs l’abandonnent, il devrait y avoir de belles prises pour des hommes courageux. Le conseil d’enquête est parti vers lui sur un remorqueur ce matin. » Il leur donna leur chèque, et ils retournèrent à bord de leur schooner.

L’affaire du Conomo ne fut pas mentionnée entre eux jusqu’à ce qu’ils soient en mer, en route vers l’est à nouveau. La nouvelle ne l’intéressait pas au début, si ce n’est comme un désastre maritime sans lien avec ses propres affaires.

Le capitaine Candage arpentait le pont arrière, en tirant sur sa courte pipe noire. « Je ne sais pas si vous ressentez les choses comme moi, capitaine Mayo, mais ce ne sera pas une grande perte pour nous si nous mettons le cap sur Razee pour voir ce qui s’y passe », suggéra-t-il.

« Je n’ai aucune objection », répondit Mayo. « Mais vu la manière dont les choses sont gérées de nos jours en cas de naufrage, je ne vois guère de chance que nous puissions intervenir de quelque manière que ce soit. »

« Peut-être pas ; mais s’ils comptent l’abandonner, il y aura des opportunités, et nous pourrions aussi bien nous servir avec les autres. »

« S’ils ne peuvent pas le renflouer, quelque entreprise de démolition pariera dessus. Mais nous ferons une excursion pour voir le spectacle, monsieur. Nous pouvons nous permettre un petit voyage après ce que nous avons gagné aujourd’hui. »

Il n’y avait aucun espoir d’atteindre l’épave avant la tombée de la nuit, aussi avancèrent-ils confortablement dans la légère brise d’ouest qui avait succédé à la tempête.

Le capitaine Candage prit le premier quart après le second « dog-watch », et à deux cloches, soit neuf heures du soir, Mayo se réveilla et l’entendit donner l’ordre de « pincer ». Il entendit les voiles battre et comprit que les hommes réduisaient la toile pour se mettre à la cape. Il enfila ses vêtements d’extérieur et monta sur le pont.

« Nous y sommes », déclara le vieux skipper, « et on dirait que d’autres moustiques sont arrivés avant nous, prêts à planter leur petit dard dès qu’ils en auront l’occasion. »

C’était une nuit claire, brillante d’étoiles. En contraste avec les lumières scintillantes et pures du ciel, il y avait de faibles lueurs rouges, vertes et blanc jaunâtre à la surface de l’océan. Ces lumières se berçaient, oscillaient et tanguaient à mesure que les vagues géantes déferlaient.

« Je distingue une demi-douzaine de voiles, des petits modèles, et deux remorqueurs », dit le capitaine Candage. « Mais posez vos yeux sur la pièce maîtresse ! »

Mayo regarda dans la direction de la main gantée tendue.

« Un sacré iceberg, hein ? » commenta le skipper.

À un demi-mille à peine, tel un véritable vaisseau fantôme, se dressait l’épave du Conomo. Les embruns s’étaient abattus sur lui et avaient gelé jusqu’à ce qu’il ressemble à une masse de glace moulée en forme de navire. Il brillait, silhouette spectrale, sous le ciel étoilé.

Un seul feu rouge, une tache de couleur funeste, apparaissait dans son gréement principal.

Ils l’observèrent pendant un certain temps.

« Je dirais qu’il est réservé », fut l’opinion du capitaine Candage. « C’est la marée haute maintenant, et une grande marée en plus, et ces remorqueurs ne font que traîner là-bas, ils ne bougent pas pour le décoincer. Nous en saurons plus sur les perspectives demain matin. »

Puis les deux capitaines allèrent se coucher, car l’Ethel and May restait docilement à la cape avec un seul homme à la barre.

La lumière vive du matin ne révéla rien de particulièrement nouveau ou important. Il y avait une demi-douzaine de petits schooners, des pêcheurs, qui flânaient sous voilure réduite aux abords de l’épave. L’un des remorqueurs partit vers le rivage après un moment.

Mayo s’était assuré, grâce à la longue-vue du schooner, que le remorqueur restant se nommait Seba J. Ransom.

« Le capitaine de ce gars était second avec moi sur un vapeur de pêche, autrefois », informa-t-il le capitaine Candage. « Mettez-moi à portée de voix et j’irai à bord dans un dory. Il pourrait avoir des nouvelles. »

Le capitaine Dodge fut immensément heureux de voir son ancien camarade, l’invita dans la timonerie et lui offrit un cigare.

« C’est juste un travail de fainéant », dit-il. « Je dois rester dans les parages et récupérer le capitaine et l’équipage en cas de gros temps ou si quelque chose d’autre casse plus que ce qui est déjà brisé. Ils sont toujours suspendus à lui pour le livrer à l’acheteur. »

« L’acheteur ? »

« Yep ! À n’importe quel démolisseur assez fou pour enchérir. Il est coincé. Les assureurs ont laissé tomber ce remorqueur, et vont le vendre aux enchères. Je suis là pour aider à tenir les pirates à distance et ramener ses hommes à terre une fois qu’il aura été cédé. Vous êtes un pirate, Mayo ? » demanda-t-il avec un sourire en coin.

« Je suis presque n’importe quoi de nos jours, s’il y a un dollar à gagner », répondit le jeune homme.

Le capitaine du Ransom lui fit un clin d’œil. « Je suis au courant de ce qui s’est passé à bord de l’Olenia », confia-t-il. « Un gars qui était dans l’équipage me l’a dit. Vous êtes assez bien pour la fille du vieux Marston. Pourquoi n’êtes-vous pas allé à New York pour prendre... »

« Arrêtez cette conversation, Dodge », aboya Mayo, le visage dur et la mâchoire se projetant de manière menaçante. « Bonne journée ! » ajouta le jeune homme, en claquant la porte de la timonerie derrière lui.

Son schooner, qui naviguait bord sur bord, le récupéra.

« Ça ne sert à rien de traîner ici », informa-t-il le vieux skipper. « Ils vont le démolir, s’ils trouvent quelqu’un d’assez fou pour enchérir. Il sera gardé jusqu’après la vente aux enchères. »

En conséquence, l’Ethel and May déploya toute sa toile et mit le cap au plus près pour Maquoit afin de s’approvisionner en appâts frais.

« C’est une honte », déplora le capitaine Candage, en regardant par-dessus le tableau arrière le paquebot recouvert de glace. « Presque neuf, et il a coûté deux cent cinquante mille dollars à construire, si je me souviens bien de ce que disait le journal au moment de son lancement. »

« Si elle rapportait de l'argent, ils en mettront un autre à sa place », dit Mayo.

« Je ne sais pas, monsieur. La Bee Line n'était pas très solide financièrement, m'a-t-on dit ; beaucoup de petits gars qui ont mis ce qu'ils ont pu gratter et ont emprunté le reste. Ce qu'ils feront après ça dépend de l'assurance et de leur courage. » Il ajouta une autre remarque après avoir tassé une charge dans sa pipe noire. « Les hommes feront presque n'importe quoi pour de l'argent... assez d'argent. »

« Il me semble avoir déjà entendu cette déclaration », fut la réplique sèche de Mayo.

« Oh, je sais que ce n'est en rien nouveau. Mais plus je réfléchis à ce qui est arrivé au Conomo, plus cette remarque me semble pertinente. Et pendant que je faisais des allées et venues en vous attendant, je me suis approché assez près de ce paquebot pour distinguer quelques visages à bord. »

Mayo lui jeta un coup d'œil sans commentaire.

« Par exemple, j'ai vu Art Simpson. Vous le connaissez, n'est-ce pas ? »

« Il a été capitaine du yacht de M. Marston autrefois. »

« Pourquoi l'a-t-il quitté ? »

« J'ai entendu dire qu'il avait été renvoyé. C'est ce que le courtier a dit quand il m'a engagé. »

« Oui, c'est ce que Simpson a dit. Il s'est fait une spécialité de faire le tour et de jurer là-dessus. Il semblait vouloir que tout le monde le long de la côte l'entende jurer à ce sujet. Quand je vois un homme faire trop de bruit à jurer contre un autre homme, je deviens méfiant. Après qu'Art Simpson a joué ses cartes pour obtenir le poste de second officier à bord du nouveau Conomo, je suis devenu encore plus méfiant. Maintenant que j'ai vu comment ce paquebot a été planté net sur Razee, je suis sacrément méfiant. Je suis assez méfiant pour croire qu'elle s'est échouée pendant le quart d'Art Simpson. »

« Où voulez-vous en venir, capitaine Candage ? Sous-entendez-vous que quelqu'un embaucherait un homme pour un travail de ce genre ? »

« C'est exactement ce que je suggère », répondit le capitaine en traînant les mots.

« Mais mettre un paquebot sur les rochers à cette époque de l'année ! »

« Pas de passagers, et assez de canots de sauvetage pour l'équipage, monsieur. J'ai entendu beaucoup parler des conditions des bateaux à vapeur depuis que je transporte du poisson. »

« J'ai découvert quelques petites choses dans ce domaine moi-même », admit Mayo.

« Il y a une chose à dire sur Barbe Noire, le capitaine Teach et le vieux capitaine Kidd : ils partaient en mer et s'occupaient de leur propre piraterie ; ils ne restaient pas derrière un bureau à envoyer des subalternes. »

Mayo, malgré ses souvenirs amers de l'attitude de Julius Marston, se sentit poussé à atténuer dans une certaine mesure les énormités apparentes des magnats des bateaux à vapeur.

« Je ne crois pas que les grands patrons sachent tout ce qui se fait, capitaine Candage. En tant que parties responsables, ils n'oseraient pas faire faire ces choses-là. Les subalternes, comme vous dites, sont anxieux de réussir et de gagner leur argent, et quand le mot leur est passé, ils s'attaquent à la tâche sans ménagement. Je pense qu'il sera très difficile de prouver quoi que ce soit contre les vrais commanditaires. C'est pourquoi je suis dans le froid avec les mains liées, en ce moment. »

« J'aimerais que nous puissions nous impliquer un peu dans l'affaire du Conomo, afin de pouvoir faire du repérage de première main. Cela me semble être le coup le plus ignoble à ce jour, et cela pourrait être l'ouverture pour une révision générale. Quand la diablerie commence à courir trop vite, elle finit généralement par trébucher, monsieur. » Le capitaine Candage trouva une lueur approbatrice dans les yeux de Mayo et il continua. « Bien sûr, je n'ai pas entendu les conversations, ni vu l'argent passer, et je n'étais pas dans la timonerie quand Art Simpson a fermé les yeux et l'a laissée s'écraser. Mais ayant été marin toute ma vie, je sens le mauvais temps arriver de loin. Ce paquebot a été naufragé à dessein, et il a été naufragé à une époque de l'année où il ne peut être récupéré. Pas besoin de conseiller au diable comment faire un feu de joie. »

Mayo n'offrit aucun commentaire. Il semblait très préoccupé par ses pensées.

Deux jours plus tard, un journal arriva entre les mains de Mayo à Maquoit, et il lut que le paquebot naufragé avait été mis aux enchères par les assureurs. Il était clair que les enchérisseurs avaient partagé le sentiment général de pessimisme des gens de l'assurance : il avait été adjugé pour deux mille cinq cents dollars. Les journaux expliquaient que seule cette somme ridicule avait été réalisée parce que les experts avaient décidé qu'au premier coup de vent, le paquebot glisserait des récifs sur lesquels il était empalé et coulerait comme une pierre dans les eaux profondes d'où émergeait le vieux Razee. On ne pouvait s'attendre à ce que même le plus imprudent des ferrailleurs parieur ose un investissement dans un tel jeu de cache-cache.

« Mais je me demande ce qui n'allait pas avec l'expert qui a prédit cela », songea Mayo. « Il ne connaît pas les vieilles dents du récif de Razee aussi bien que moi. »

Lorsque l'Ethel and May partit de Maquoit pour son voyage suivant vers les bancs de Cashes, Mayo suggéra — et il fut un peu honteux en le faisant — qu'ils pourraient aussi bien faire un petit détour et voir ce que les ferrailleurs faisaient à Razee.

Le capitaine Candage regarda son associé avec une expression plutôt interrogatrice. « Les grands esprits se rencontrent, et cætera ! » gloussa-t-il. « J'allais justement vous dire la même chose. Ça vous trotte dans la tête, n'est-ce pas ? »

« Oui, et seulement un peu. Bien sûr, il ne peut rien y avoir pour nous. Ces ferrailleurs resteront avec elle jusqu'à ce qu'elle plonge dans les eaux profondes. Mais je me suis demandé pourquoi ils pensent qu'elle va plonger. J'ai pêché au filet autour de Razee pendant un moment, et le vieux bougre a des dents comme une hyène, de vrais crocs. »

« Peut-être qu'ils ont pris la parole d'Art Simpson pour argent comptant », fit remarquer le vieil homme en fronçant le nez. « Art serait très encourageant quant aux perspectives de la sauver ; c'est-à-dire, si la perte de ce paquebot lui a tourné la tête. »

« J'imagine qu'il n'y avait pas beaucoup d'intérêt de la part des assureurs », suggéra Mayo. « Ils n'ont pas été coincés si fort que ça, j'ai découvert. Elle appartenait principalement à des soixante-quatrièmes, et avec les risques maritimes au niveau où ils sont, les petits propriétaires n'assurent pas. C'est une chose ignoble, de bout en bout, Candage ! Ce grand paquebot flambant neuf empalé là par la méchanceté de quelqu'un ! Je crois comme vous à propos de cette affaire ! Je suis allé en mer si longtemps qu'un bateau signifie quelque chose pour moi au-delà du fer et du bois. Il y a quelque chose en eux, quelque chose... »

« Presque humain », ajouta le vieil homme. « J'ai pleuré le Polly, mais je ne me suis pas senti aussi mal que s'il avait été neuf. C'était un peu comme quand les vieux meurent de causes naturelles : vous savez qu'ils ont vécu aussi longtemps qu'ils le pouvaient. C'est triste de les voir partir, mais on doit se résigner. Mais je sais exactement ce qu'il en est pour vous dans le cas de ce paquebot, car je suis un marin comme vous. C'est exactement comme voir un beau garçon réussir ses études, le voir partir plein de vie, de courage, d'espoirs et de perspectives, puis le voir tomber mort à vos pieds. »

Il y avait un tremblement dans la voix du vieil homme. Mais Mayo, qui connaissait l'âme des marins, comprit. Sous leur carapace dure se cache une imagination nourrie par de longues, très longues pensées. Dans les calmes sous des cieux étoilés, dans l'obscurité noire quand les houles agitées se balancent sous la quille, dans les perspectives scintillantes des mers baignées de soleil, les marins méditent tandis que leurs frères plus placides sur terre laissent leur âme sommeiller.

« Vous avez raison, capitaine Candage. C'est pourquoi je déteste presque aller vers le Conomo. Ces goules infernales de ferrailleurs vont la mettre en pièces au lieu d'essayer de lui insuffler le souffle de la vie. »

Le paquebot sans défense semblait plus seul qu'au moment où ils lui avaient rendu visite auparavant. La flotte de moustiques qui l'avait entouré, espérant quelques prises éparses, s'était dispersée. Un remorqueur et une paire de chalands étaient coincés contre ses flancs glacés et, comme des sangsues, lui suçaient ce qu'ils pouvaient. Ils menaient leur travail avec diligence, car la mer était calme dans l'une de ces accalmies entre les tempêtes, une trêve hivernale que les travailleurs côtiers de l'Atlantique comprennent et dont ils dépendent.

Mayo, poussé par sa curiosité, décida de monter à bord de l'un des chalands et de découvrir jusqu'à quelles extrémités les chacals de la ferraille procédaient.

Deux de ses hommes de doris l'y transportèrent après que la goélette eut été mise à la cape près de l'épave.

« Quelles sont vos affaires ? » demanda un homme enveloppé dans un manteau de fourrure qui semblait diriger les opérations.

« Pas grand-chose », avoua le jeune homme depuis son dori, qui se balançait le long du chaland. « Je suis seulement un pêcheur. »

Les grues oscillantes des chalands, les treuils ronronnants, les petits moteurs de levage soufflant en staccato essoufflé, hissaient et descendaient la cargaison : des pommes de terre en sacs et d'énormes rouleaux de papier journal. Mayo fut un peu étonné de noter qu'ils ne dépouillaient pas le paquebot ; même ses ancres et ses chaînes n'avaient pas été dérangées.

« Écartez-vous ! » ordonna le patron.

Le capitaine Dodge abaissa l'une des fenêtres de sa timonerie et s'appuya sur ses coudes, passant la tête dehors. Le remorqueur Seba J. Ransom était toujours sur le coup. Il était amarré le long de l'épave, frottant ses défenses contre la coque gainée de glace.

« Bonjour, capitaine Mayo ! » cria-t-il, un sourire accueillant fendant ses traits. « Montez à bord et prenez un cigare, et cette fois, je garderai la conversation sur les écailles de poisson et les tripes. »

L'homme au manteau de fourrure regarda de l'un à l'autre et fut rapidement apaisé. « Oh, c'est un ami à vous, est-ce, capitaine Dodge ? »

« Vous pouvez parier que oui. Il a été mon patron avant aujourd'hui. »

« Si c'est le cas, faites comme chez vous n'importe où. Mais vous savez ce que certains de ces types le long de la côte qui se disent pêcheurs peuvent faire autour d'une épave quand on a le dos tourné ! »

Mayo hocha la tête amicalement.

« Montez à bord », invita le patron.

« Je suis bien ici dans le dori, et je ne gêne personne, monsieur. Nous partons vers les lieux de pêche en un clin d'œil. Je ne fais que satisfaire la curiosité d'un marin. Je me demandais ce que vous aviez l'intention de faire de cette affaire. »

« Nous ne prenons que ce qui est à portée de main pour le moment. Une partie de la cargaison à l'avant est au-dessus de l'eau. Je suis dans cette affaire d'une manière assez étrange moi-même. » Ce jeune homme aux yeux vifs qui avait été si chaleureusement recommandé par le capitaine du remorqueur offrit à l'homme au manteau de fourrure l'occasion d'une petite conversation sur lui-même. « Je suis l'homme de terrain pour Todd & Simonton, de Boston, et j'ai acheté sur le pouce après avoir échangé un télégramme ou deux avec la maison. Je suis tombé par hasard sur cette vente aux enchères et j'ai acheté à l'aveugle. Je crois moi-même au pari. Ensuite, quelqu'un a envoyé un télégramme à la société pour dire qu'ils s'étaient fait avoir en beauté, et ils m'ont passé un savon mémorable dans un message de nuit. Un homme peut s'asseoir à un bureau à Boston et imaginer tout un tas de choses qui ne sont pas vraies. Eh bien, je me suis envolé ici avec l'équipement que j'ai pu rassembler à la hâte, et vous pouvez voir ce que je fais ! Il y a assez de cargaison en vrac en vue pour me remettre à flot avec la société. Mais, que le diable m'emporte ! Si Jake Simonton avait un peu de cran et me soutenait, je crois qu'on ferait un coup fumant. »

« Bien sûr, tout dépend de la façon dont elle repose et de ce qui arrivera quand le prochain coup de vent viendra », dit Mayo. « Êtes-vous descendu en bas ? »

« Je suis un battant quand il s'agit de négocier, et un démon pour la ferraille », trancha le patron. « Je ne suis ni marin, ni prophète, ni architecte naval. Je sais simplement qu'elle est pleine d'eau à l'arrière et qu'elle a quelque chose de grave qui ne va pas dans ses entrailles. Je retire assez pour faire regretter à Simonton de m'avoir agressé dans un message de nuit. Sauf qu'il ne reconnaîtra jamais qu'il regrette. Il ne lâche jamais de boomerangs qui peuvent tourner et revenir le frapper. Il veut être en position de me râper la prochaine fois que je ferai une erreur dans un pari. »

« Tout l'équipage est parti à terre, les hommes de la Bee Line ? »

« Bien sûr, bagages compris. Nous la possédons telle qu'elle est. Ce second officier les faisait trembler à chaque fois qu'une vague la frappait. J'étais content quand il est parti. Il a failli faire paniquer mes hommes. Disait qu'elle était susceptible de glisser à tout moment. »

La voix traînante du capitaine Dodge intervint au-dessus d'eux. « Voici le remorqueur Resolute qui arrive », déclara-t-il. « Peut-être est-ce un autre de ces messages de nuit de votre société, Titus. Ils voudront peut-être que vous mettiez ce que vous pouvez transporter dans un sac en papier et que vous l'apportiez à Boston. »

« On ne peut jamais savoir ce qu'ils vont faire à Boston », grogna l'homme de terrain. « Je me décourage, parfois, à essayer d'être entreprenant. »

Il commença à faire les cent pas, l'air inquiet, et ne répondit pas aux quelques questions que Mayo lui posa. Le jeune homme accepta donc l'invitation du capitaine Dodge et monta dans la timonerie du remorqueur. Il avait une envie très humaine de savoir ce que signifiait l'arrivée de ce remorqueur depuis la terre ferme, et décida de traîner encore un peu, même au risque d'impatienter le capitaine Candage.

Le Resolute apporta un télégramme, et l'homme au manteau de fourrure l'ouvrit d'un coup, en saisit l'essentiel d'un seul regard et commença à jurer avec beaucoup de vigueur.

Il monta dans la timonerie du Ransom, avec l'air d'un homme cherchant du réconfort auprès d'amis, et agita la feuille de papier avec colère.

« Ordres de revendre. Se débarrasser. Prendre ce que je peux obtenir. Ils ne veulent pas du pari. Et voilà que j'ai déjà dégagé un bon profit. »

« Pourquoi ne leur envoyez-vous pas un message pour leur conseiller de tenir bon ? » demanda le capitaine Dodge.

« Et qu'une tempête se lève dans quelques heures et la fasse tomber de ce rocher ? C'est ce qui arriverait. Ce serait tout à fait ma chance. Je ne suis qu'un employé, messieurs. Si ma boîte ne veut pas parier, ce n'est pas à moi de décider. Si je désobéis aux ordres et que je tiens bon, je serai mort de peur la première fois que le vent commencera à souffler. Ça ne sert à rien de ruiner une belle paire de nerfs pour une boîte qui n'appréciera pas le sacrifice, et j'ai besoin de nerfs pour continuer à travailler pour eux. Je dis que ce n'est pas à moi de décider. Pour moi, retour à terre dès que j'aurai chargé ces chalands. Chaque dollar que j'obtiens en revendant est du bénéfice net, alors allons-y ! »

« Qu'est-ce qu'ils vous disent de faire concernant le prix ? » hasarda Mayo.

« Prendre la première offre, et se dépêcher. Ils semblent avoir l'idée que ce paquebot est debout sur la tête sur la pointe d'une aiguille, et que seul un aveugle l'achètera. »

Il retourna vers son équipage, très dégoûté, ordonna au remorqueur fraîchement arrivé d'attendre pour un remorquage, et pressa les travailleurs lents avec des jurons acérés.

« Quelqu'un a dû faire peur à sa société », suggéra Mayo, laissé seul avec le capitaine Dodge.

« Peut-être bien, mais ce peut être une bonne affaire d'avoir peur, à condition qu'ils puissent refiler ça à quelqu'un d'autre contre un peu d'argent liquide. Cette période de temps ne peut pas durer beaucoup plus longtemps. Regardez ce banc au sud. Je ne sais pas trop ce qu'il y a en dessous en fait de récifs ; je n'ai jamais rien su du vieux Razee. Mais ma prédiction est qu'elle se brisera en deux dès que les vagues lui donneront le moindre mouvement. »

Mayo avait sur le bout de la langue l'envie de discuter de la question avec le remorqueur, mais il réfléchit à deux fois et ferma la bouche.

« Vous avez probablement raison », admit-il. « Je ferais mieux d'y aller. Je ne vois aucun poisson sauter à bord de notre goélette. Il faut qu'on aille en attraper. Au revoir, Dodge. »

Quand son associé revint franchir le bastingage de l'Ethel and May, le capitaine Candage, par habitude, ayant récupéré ses hommes, donna l'ordre de la laisser partir vent arrière.

« Mettez-la à contre ! » ordonna Mayo. « Excusez-moi, capitaine Candage, pour ce contre-ordre, mais j'ai une petite nouvelle que je veux que vous entendiez avant que nous partions. La bande de ferrailleurs a eu la frousse et va vendre telle quelle, dès qu'ils auront chargé ces chalands. »

« Eh bien, elle est effectivement mal en point, et le temps se gâte », dit le capitaine, agitant son index sous son nez d'un air dubitatif.

« Ils n'ont même pas écrémé la crème, ils obtiendront probablement toute sa cargaison qui vaut la peine d'être sauvée et quelques trucs en vrac dans le gréement. Parbleu ! Quelle chance pour un pari ! »

« Ça pourrait en être une pour un gars qui a tellement d'argent qu'il pourrait en embrasser une tranche pour lui dire adieu au cas où l'océan Atlantique montrerait des as », dit le vieil homme, révélant la familiarité d'un marin avec un jeu populaire.

« Il y a une chose telle que d'être assez désespéré pour miser tout son paquet », déclara Mayo. « Capitaine, je suis jeune, et je suppose que j'ai la folie d'un jeune homme. Je ne peux pas attendre de vous que vous ressentiez la même chose que moi à propos d'un pari. »

« Je peux avoir l'air vieux, mais je n'ai pas encore misé mes graines », grogna le capitaine. « Qu'est-ce que vous essayez de faire passer ? »

« Ce gros homme sur ce chaland a un télégramme dans sa poche de ses patrons à Boston, lui ordonnant de prendre la première offre faite pour le Conomo tel quel. Je suis assez fou pour être prêt à mettre chaque dollar que j'ai, et tenter le coup. »

Le capitaine Candage fixa son associé pendant un moment, puis marcha jusqu'au bastingage et jeta un long regard sur le paquebot. « Je n'ai jamais entendu parler d'un gars qui soit devenu particulièrement riche dans le métier de la pêche », fit-il remarquer.

Mayo, des pensées folles le poussant à des entreprises désespérées, lança une corroboration de ce dicton.

« Et j'ai connu un tas de gars qui ont fait faillite dans le métier du sauvetage », poursuivit le capitaine Candage. « Combien avez-vous ? » Cette question arriva de façon inattendue.

« J'ai un peu plus de six cents dollars. » Il portait son petit pécule dans sa poche, car un homme opérant depuis le hameau de Maquoit doit nécessairement être son propre banquier.

« J'ai un peu plus de six cents dans ma propre poche », dit le capitaine. « Ce gros homme a peut-être des ordres de prendre la première offre qui est faite, mais nous devons lui en faire une qui soit assez grosse pour qu'il ne nous jette pas par-dessus bord et ne parte pas chercher un acheteur sur la terre ferme. »

Les deux pêcheurs de Hue and Cry qui avaient transporté le jeune homme rangeaient leur dori sur les autres doris, juste à l'avant de la cabine, et étaient à portée de voix. Aucun des deux capitaines ne remarqua avec quel intérêt ces hommes écoutaient, échangeant des regards avec l'homme à la barre.

« Et après avoir fait frétiller notre paquet sous son nez — et moins de mille sera une insulte, je le calcule — qu'est-ce qu'il nous reste pour opérer ? Ça ne nous fera aucun bien de naviguer autour de ce paquebot pour le reste de l'hiver et de l'admirer. À quoi pensiez-vous, Mayo, en essayant de le convaincre pour une affaire rapide, maintenant qu'il est ici sur place et anxieux de vendre, pour ensuite récolter un petit profit rapide en le refilant à quelqu'un d'autre ? »

« Non, monsieur ! » cria le jeune homme, avec décision. « J'ai mes propres bonnes raisons de vouloir faire de ce travail tout ou rien ! Je ne m'y lancerai pas sur un autre plan. »

« Eh bien, nous serons embarqués dans quelque chose, c'est sûr, après avoir investi notre argent, tout le paquet. Nous serons probablement dans le pétrin, sans un dollar restant pour embaucher des hommes ou acheter du matériel de sauvetage. »

Les deux hommes finirent d'amarrer les doris et allèrent à l'avant.

« C'est un projet fou, et je suis un idiot d'y penser, capitaine Candage. Mais les projets fous me plaisent en ce moment. Je peux gagner un peu plus d'argent en travaillant dur et en économisant, quelques dollars à la fois, mais je ne m'attends jamais à revoir une chance comme celle-ci. Oh oui, je vois ce banc dans le sud ! » Ses yeux suivirent le regard sombre du capitaine. « À cette heure demain, elle pourrait être à quarante brasses sous l'eau. Mais voici ce que je ressens. » Il sortit son portefeuille et le frappa sur le toit de la cabine. « Tout sur le retournement d'une seule carte ! Et voici le coup de vent qui va le faire ! » Il pointa le sud vers les nuages couleur ardoise.

Le capitaine Candage fit une pause dans sa patrouille du pont arrière et regarda le portefeuille. Puis il commença à tirer sur le sien. « Je ne suis pas un mort-vivant, même si mes cheveux sont gris », grogna-t-il.

Les deux capitaines regardèrent les deux portefeuilles, puis se regardèrent l’un l’autre. L’instant d’après, leur attention fut entièrement accaparée par une autre affaire. Leur équipage de quinze hommes vint défiler vers l’arrière et s’aligna en avant du rouffle. Un porte-parole s’avança.

« Excusez-nous, capitaines, de nous mêler de quelque chose qui n'est p't-être pas d'nos oignons. On n'a pas l'intention de fouiner ni d'espionner, mais certains d'entre nous n'ont pas pu s'empêcher d'entendre. On a vidé nos poches. Voilà — trois cent soixante-huit dollars et trente-sept cents. Vous me laisserez monter sur le gaillard d'arrière pour poser ça à côté de ces portefeuilles ? » Il prit leur silence stupéfait pour un consentement et fit son dépôt solennellement.

« Mais tout ceci n'est qu'un pari, et un pari sacrément incertain », protesta Mayo.

« On n'a jamais eu la chance de jouer dans notre vie, nous autres », plaida l'homme. « On n'aurait jamais eu cet argent si vous deux, les héros, vous nous aviez pas donné la chance que vous nous avez donnée. On n'était même pas des hommes à moitié avant. Maintenant, on peut tenir la tête haute. Vous nous rendrez drôlement malheureux, comme si on n'était pas dignes d'être avec vous, si vous nous laissez pas participer. »

« Vous pouvez compter là-dessus, les gars ! » cria le capitaine Candage. « Je sais ce que vous ressentez. »

« Et une autre chose », poursuivit le porte-parole. « On n'a pas eu beaucoup de temps pour en discuter ; on s'est précipités ici dès qu'on a entendu et qu'on a vidé nos poches. Mais on s'est assez parlé pour vous dire que nous tous, on se mettra à la tâche sur cette épave avec vous et on travaillera pour rien jusqu'à... jusqu'à... enfin, quoi qu'il arrive. On veut pas de salaire ! On a pas besoin de promesses ! Et si elle coule, on chantera une chanson et on retournera à la pêche. »

L'homme à la barre lâcha les rais et s'avança pour déposer une poignée de monnaie à côté du reste. « Voilà la mienne. J'aimerais que ce soit un million ; ça partirait tout aussi librement. »

« Les gars, je vous ferais bien un discours, mais j'ai la gorge trop nouée », dit Mayo, étouffé par l'émotion. « Je comprends mieux, maintenant, pourquoi quelque chose m'a appelé à Hue and Cry l'été dernier. Barre toute ! Cap sur l'épave ! »

Lorsqu'ils furent à portée de voix du chaland, Mayo leva son porte-voix. « Voulez-vous prendre quinze cents dollars — en liquide — maintenant — pour cette épave, telle que vous la laisserez une fois ces chalands chargés ? » cria-t-il.

Il y eut un long moment de silence. Puis l'homme au manteau de fourrure répondit, à travers ses mains en coupe : « Oui — et au diable les imbéciles de Boston qui me forcent à vendre ! »

XXVII ~ LA TEMPÊTE RETOURNE SA CARTE

Et une chose que nous devons réclamer, C'est qu'il ait une tombe dans la mer. Alors nous le jetterons dans quelque trou sombre, Où les requins auront son corps et le diable son âme. Avec un grand ouah ouah ! Tire larigot ! Pal de, rai de, ri do day ! --Boston.

Après que l'homme au manteau de fourrure eut mis entre les mains de Mayo un acte de vente rédigé à la hâte, il déclara franchement que son intérêt pour le sort du vapeur naufragé avait pris fin.

« Le Resolute signale que des avis de tempête sont affichés. Je vais simplement m'assurer de ce que j'ai. Je jouerai le jeu comme ces lâches de Boston semblent vouloir que je le joue. »

Les remorqueurs, partant avec leurs convois, hurlèrent des saluts à la petite goélette en panne sous le travers du Conomo.

« On dirait qu'ils se moquent de nous », grogna Candage. Il fronça les sourcils vers le ciel gris et la mer solitaire.

Mayo, lui aussi, perçut une note railleuse dans les coups de sifflet. La dépression avait suivi de près l'excitation qui l'avait poussé dans cette aventure. Le crissement du papier officiel dans la poche de son manteau ne faisait qu'accentuer sa morosité. Ce papier semblait représenter si peu de chose maintenant. Ce n'était pas seulement son propre pari — il avait entraîné dans une entreprise désespérée des hommes qui ne pouvaient pas se permettre de perdre. Ils avaient mis toute leur petite prospérité en péril. Il y avait des femmes et des enfants à terre à prendre en considération. Lui et ses compagnons possédaient maintenant ce grand vapeur qui se profilait là sous les cieux menaçants. Mais c'était une possession précaire. Le perdre maintenant signifierait non seulement la perte de toutes leurs petites économies — cela signifierait la perte de l'espoir, le sacrifice des attentes et le regret d'hommes qui ont échoué dans une grande tâche. Il réalisait à quel point la défaite serait cuisante, car il bâtissait les perspectives de son avenir sur la réussite de cette affaire.

L'espoir ne réussit presque pas à le rassurer alors qu'il regardait tour à tour les chalands qui s'éloignaient et la carcasse couverte de glace sur Razee.

Assurément, aucun pauvre n'a jamais eu un éléphant plus encombrant entre les mains, sans un brin de foin en vue pour le nourrir. Il avait vu des opérations de sauvetage : l'argent, les hommes et l'équipement gigantesque échouaient souvent. Une compétence technique et des connaissances spécialisées étaient requises. Il ne savait pas ce qu'un examen de la coque révélerait. Il avait acheté comme les garçons troquent des canifs — à l'aveugle ! Il s'avoua que même la misère qu'ils avaient risquée dans cette aventure avait été dépensée avec l'insouciance de la folie, étant donné qu'ils avaient dépensé tout ce qu'ils avaient. Ils n'avaient plus rien pour opérer. C'était comme un homme qui se lie les mains derrière le dos avant de sauter par-dessus bord.

Oh, comme cette mer était solitaire ! Elle était grise, maussade et sinistre.

La fumée noire des remorqueurs au loin faisait un triste adieu. Un vent glacial avait commencé à jouer dans les cordages de la petite goélette ; la plainte — lointaine, mystique, une voix venue de nulle part — qui présage la tempête, fredonnait à ses oreilles.

« Je peux sentir quelque chose dans ce temps qui est pire qu'une bouillie brûlée », déclara le capitaine Candage. « Je ne sais pas exactement ce que vous ressentez, monsieur, mais si un type arrivait ici dans un corbillard en ce moment et voulait mon option dessus pour ce que j'ai payé, je crois que je négocierais avec lui avant d'en venir aux mains. »

« Je ne peux pas vous blâmer », confessa le jeune homme. « Cela semble être un autre cas de "Maintenant qu'on l'a, que diable va-t-on en faire ?" »

« Débarquons à terre sur les traces de ces chalands et négocions ça, soyons sensés », conseilla son associé. « J'ai l'impression que je possède une part de ce vieux Poppocatterpettul — ou quel que soit le nom de cette montagne — et qu'on m'a ordonné de le transporter dans une sangle de châle. »

Mayo examina leur propriété nouvellement acquise à travers le crépuscule qui avançait.

« Je crois que je connais un type à qui on peut refiler ça », persista Candage. « Il a fait du sauvetage, et c'est un sacré fêlé. »

« Écoutez », trancha son associé, « nous allons régler un point tout de suite, monsieur. Je ne suis pas en train d'hurler de joie à l'idée de cette perspective — pas du tout. Mais j'y suis, et je vais m'en tenir à mon plan initial. Je ne veux personne avec moi qui va passer son temps à regarder en arrière et à se plaindre. Si tout finit par passer par-dessus bord, vous n'entendrez pas un gémissement de ma part. Si vous voulez abandonner maintenant, capitaine Candage, faites-le, et j'hypothéquerai mon avenir pour rembourser ce que vous avez risqué. Alors, qu'est-ce que vous dites ? »

« Eh bien, je dis que vous parlez exactement comme j'aime entendre un homme parler », déclara le capitaine, fermement. « Je serais maudit si j'aimais me lancer dans une affaire avec un type sans enthousiasme. Vous êtes de mon genre, et après ça, vous verrez que je suis du vôtre. » Il se tourna et cria des ordres. « Rentrez la grand-voile, prenez deux ris dans la misaine, et laissez-la naviguer avec ça et le foc ! »

« C'est ça l'idée ! » approuva Mayo. « L'océan Atlantique se prépare à distribuer les cartes dans ce jeu. Il faut qu'on reste serrés si on veut voir quelles cartes on tire. »

Une goélette de pêche, si elle est bien manœuvrée, est un véritable pétrel des tempêtes pour affronter le coup de vent. Même les signes annonciateurs de la tempête ne découragèrent pas les deux capitaines. Ils étaient là pour protéger leur bien et pour voir leurs espoirs ou leurs craintes se réaliser.

« Si le Conomo a gardé son cran et survit à ça », dit le capitaine Candage, « on sera là pour lui donner trois hourras quand ce sera fini. Et si elle coule, on sera sur le pont pour lui faire un signe d'adieu. »

Dans cet esprit, ils rangèrent tout à bord de la goélette et se préparèrent à défier la tempête. Elle arriva dans la nuit, avec un hurlement de bourrasque et une fusillade de grésil comme de la grenaille. Elle piétina la mer palpitante et fit un tumulte dans l'eau et dans l'air. À minuit, ils se vautraient avec seulement une voile d'étai qui était glacée jusqu'à la dureté d'une plaque de chaudière. Mais bien que les vastes houles aient lancé leurs bras puissants pour tenter de saisir la goélette, elle esquiva et dansa sur son chemin agile, frustrant leur malignité. Ses hommes ne dormaient pas ; ils se dégelaient par roulements et grouillaient de nouveau sur le pont. Chacun semblait animé par un intérêt personnel et vital.

« On ne peut pas acheter des équipages comme celui-ci avec des salaires », observa le capitaine Candage, sa barbe couverte de glaçons près de l'oreille de Mayo. « Je suppose que c'était à peu près ce que ma Polly disait — tu jettes ton pain sur les eaux quand tu prends leur parti à Hue and Cry. »

Le jeune homme, s'agrippant à un taquet et regardant les luttes de leur embarcation, agita une main gantée pour signifier qu'il était d'accord. Dans ce tumulte de tempête et cette fureur de mer, il écarquillait les yeux, essayant d'apercevoir la carcasse sur Razee. Mais la goélette avait fait route trop loin vers l'ouest, poussée sous le vent par la paume implacable de la tempête.

Puis vint enfin le matin, une aube opaque qui était enveloppée de neige tourbillonnante, et tout était caché à leurs yeux, à l'exception des montagnes d'eau qui s'écroulaient, balayaient vers eux, menaçaient de les engloutir, puis fondaient sous leur quille. Les capitaines ne pouvaient que deviner l'ampleur de leur dérive, mais quand le vent se calma après midi, et qu'ils purent mettre de la voile sur la goélette, ils n'eurent aucun doute sur la direction dans laquelle le vapeur devait se trouver. Ils commencèrent leur pénible remontée vers l'est.

Mayo brava le vent mordant et le gréement glacé et prit les jumelles dans les barres de flèche du grand mât. Il y resta bien qu'il soit transi de froid.

Enfin, près du bord de l'horizon, il aperçut un tumulte écumeux de la mer, marquant quelque obstruction contre laquelle les vagues se battaient. Au milieu de ce bouillonnement blanc, il y avait une forme qui était presque spectrale sous les cieux gris. La petite goélette tanguait si férocement que ce n'est qu'occasionnellement qu'il pouvait amener cet objet dans le champ des jumelles. Mais il en fut sûr à la fin. Il agrippa les jumelles et fit de la luge jusqu'au pont en descendant les haubans glissants.

« Elle est là, capitaine Candage ! » cria-t-il. « Les dents de la vieille Razee mordent toujours. »

Ils furent de retour auprès d'elle avant que la nuit précoce ne descende. Elle était glacée jusqu'au mât de grand perroquet, et les embruns avaient déposé des monticules de glace sur son pont, l'alourdissant sur les récifs qui l'avaient immobilisée. Mais malgré les coups qu'elle avait reçus, sa position n'avait pas changé. Ils tournèrent autour d'elle — le nain de goélette semblant pitoyablement inadéquat pour faire face à ce navire monstre.

« Eh bien », soupira le capitaine Candage, « Dieu merci, elle est toujours là. Notre travail est tout tracé pour nous maintenant — quoi que nous puissions faire avec elle. On dit qu'une souris a libéré un lion une fois en rongeant ses cordes. Il me semble qu'on va avoir du sacrément lent grignotage ici. »

Ils restèrent près d'elle cette nuit-là dans une mer qui se calmait, et passèrent des heures d'insomnie dans la cabine, luttant assez impuissants avec des plans.

« Bien sûr, c'est réconfortant de la trouver ici et de savoir que l'océan Atlantique devra trouver plus de muscles pour la déplacer », dit Candage. « Et puis encore, ce n'est pas si diablement réconfortant. On dirait qu'elle est coincée là si solidement que vous ne pourriez pas la faire bouger si vous lui lanciez la lune dessus. Je suppose que mon espoir a été ce qu'a été le vôtre, Mayo — la sauver entière au lieu de la mettre à la ferraille. »

« Je suis marin, pas ferrailleur. J'aimerais presque mieux laisser filer mon argent, capitaine Candage, que d'être partie prenante dans la destruction de ce nouveau vapeur en vieille ferraille. Elle a trompé les devineurs en restant là où elle est. C'est mon espoir depuis le début qu'elle puisse être renflouée. Ce n'est pas un vieux tas de ferraille rouillé. Bien sûr, elle a un trou, et on peut voir maintenant qu'elle est plantée drôlement solide. Mais elle est saine et étanche, je le parie, dans toutes ses parties, sauf là où se trouve cette blessure. Je suppose que la plupart des hommes qui passeraient ici maintenant devineraient qu'on ne peut pas l'extraire entière. Je me lance dans cette affaire et je vais essayer de tromper ces devineurs aussi. »

« C'est le seul vrai pari », convint le capitaine. « On ne ferait que des salaires de journaliers en la découpant en tas de ferraille. Un tas de ferraille ne vaut pas grand-chose, sauf comme vieille ferraille à un demi-cent la livre ; mais un nouveau vapeur comme ça vaut deux cent mille dollars, parbleu ! s'il flotte. »

« Eh bien, nous devons faire autre chose que rester là à regarder ses lignes. En premier lieu, je veux savoir ce qui ne va pas avec elle — à peu près quelle taille de trou elle a. Nos yeux devraient nous dire un petit quelque chose. »

Et c'est pour cette mission que Mayo partit le lendemain matin après le petit-déjeuner.

Seul un marin, jeune, alerte et audacieux, aurait pu escalader le flanc du vapeur par ce temps. Son échelle était en place, mais n'était guère plus qu'un glaçon exagéré. Mais c'était sur le côté sous le vent, et son doris était assez bien protégé de la ruée des vagues. Avec sa hachette, il tailla des prises de pied sur l'échelle, laissa ses hommes dans le doris et se fraya un chemin périlleux jusqu'au pont. Le panneau avant était ouvert, tout comme les sauveteurs partis à la hâte l'avaient laissé. Il descendit, par l'échelle de fer givrée. Il fut confronté à un aspect lugubre. La cargaison et l'eau cachaient les dégâts qu'elle avait subis. L'homme gros avait sécurisé la majeure partie de la cargaison que l'eau n'avait pas ruinée.

Il remonta sur le pont et explora le milieu et l'arrière. Sa salle des machines était partiellement inondée, car son avant était calé sur la partie la plus haute du récif, et l'eau s'était installée à l'arrière. Les quartiers de l'équipage étaient au-dessus du pont principal, comme c'est le cas pour la plupart des transporteurs de marchandises du nouveau type. Il trouva beaucoup de nourriture en conserve dans les domaines du steward, du charbon dans la soute de la cuisine, et il y avait de la literie dans les cabines des officiers.

Mayo redescendit dans son doris et monta à bord de la goélette. Il rapporta ses découvertes.

« Et voici le seul plan sensé pour le moment, capitaine Candage : je prendrai deux hommes et un doris, je monterai à bord et je garderai notre propriété. Quelqu'un doit rester ici — et je ne veux pas que vous preniez les risques sur cette épave. Vous avez une fille. Vous connaissez probablement mieux les gens du chantier naval à Limeport que moi. C'est la ville la plus proche, et je crois que lorsque vous signalerez que le Conomo tient bon après cette tempête, vous pourrez louer de l'équipement à crédit et emprunter de l'argent. »

« Je jure que je ferai de mon mieux. Je connais beaucoup de gens du front de mer, et j'ai toujours payé mes factures. »

« Nous avons besoin de matériel pour tout le jeu du sauvetage — moteur, pompes, et tout le reste. Vous allez explorer à terre, capturer quelques hommes et les amener ici pour examiner notre perspective. »

« Leur offrir une part ? »

« Non, monsieur. Nous ferons de ceci une société fermée. Je ne propose pas de laisser entrer ici une foule de requins terrestres pour nous manipuler et nous prendre ce qui est à nous. C'est notre pari, et nous voulons ce qui en sortira. Allez à terre et voyez ce que vous pouvez faire sur les prix et les conditions. Ne concluez rien avant que vous et moi n'ayons conféré. J'aurai une liste des besoins préparée d'ici votre retour. »

Une demi-heure plus tard, il était installé sur l'épave avec les deux hommes qu'il avait choisis comme compagnons. Ils transportaient avec eux du matériel de levage, avec lequel ils hissèrent leur doris — leur principale sécurité en cas d'urgence.

Et la mer que Mayo observait était plus solitaire que jamais, car l'Ethel and May s'éloignait sur la surface agitée vers la terre ferme et la carcasse était laissée seule dans l'étendue de l'océan. Il se sentait très pygmé et très impuissant alors qu'il se débattait sur les ponts glacés. Il se souvint que la foi peut déplacer des montagnes, mais il était encore incapable de déterminer quelle puissance serait capable de déplacer ce vapeur, dans les entrailles duquel le récif de Razee avait enfoncé ses dents.

À huit cloches, minuit, Mayo sortit de sa couchette, car il entendit quelque chose qui l'intéressa. C'était un doux crépitement, un léger bruissement. En tant que marin, il savait combien peuvent être soudains les changements météorologiques sur la côte en hiver. Quand les vents du nord ont fait rage et hurlé et se sont épuisés, crachant le grésil et la neige, les vents plus doux du sud ont leur tour et apportent une humidité plus clémente du Gulf Stream. Il passa la tête dehors et sentit un air doux et une pluie chaude. Il avait espéré et s'attendait presque à ce qu'un changement de temps apporte cette condition — connue sous le nom de dégel de janvier. Il retourna dans sa couchette, très réconforté.

Un soleil brillant le réveilla. Des cieux clairs avaient succédé à la pluie. Tout ruisselait et fondait. Des morceaux de glace tombaient des mâts trapus du vapeur, et ses dalots commençaient à évacuer l'eau de la masse ramollie sur son pont.

Lui et son petit équipage prirent leur petit-déjeuner avec une grande joie, puis récupérèrent des haches dans l'abri à outils du vapeur et commencèrent à couper des rigoles dans la glace. Un soleil bienveillant dans un ciel sans nuages s'était engagé comme membre de l'équipage de sauvetage sur le récif de Razee. Ce temps dégagerait bientôt le Conomo de son revêtement.

C'était une perspective joyeuse, car le gréement et l'équipement de pont de toutes sortes seraient libérés. Le vapeur commençait à ressembler à une proposition moins décourageante. Ce n'était plus le glaçon qui avait donné un frisson aux assureurs et aux enchérisseurs. Mayo perdit la morosité qui l'avait pesé. La mer ne semblait pas si solitaire et si menaçante. Il sentit qu'il pourrait montrer quelque chose de tangible et d'espoir aux parties que le capitaine Candage pourrait solliciter.

Quand il vit un remorqueur s'approcher dans l'après-midi, son optimisme suggéra qu'il amenait le capitaine et son équipe ; ses propres espoirs étaient si hauts maintenant qu'il sentait que des hommes avec de l'équipement et de l'argent seraient impatients de le prêter à des parties qui possédaient de telles excellentes perspectives. De cette façon, il traduisit cette apparente hâte à atteindre le récif.

Mais ce n'était pas le capitaine Candage qui l'appela quand le remorqueur se glissa contre l'échelle, son hélice brassant la mer en marche arrière. Un étranger sortit de la timonerie du Resolute, portant une grande valise en cuir. Il était clairement le passager qui l'avait affrété. Un matelot lança une amarre sur le pont du vapeur, et Mayo la rejeta promptement.

« Vous ne pouvez pas monter à bord. »

« Qui dit ça ? »

« C'est moi qui le dis. J'ai un acte de vente dans ma poche. »

« Je ne le reconnais pas. La loi aura son mot à dire à ce sujet plus tard. »

« Je me moque de ce que la loi pourrait dire plus tard. Je parle en ce moment. Nous possédons ce vapeur. Pourquoi êtes-vous ici ? »

« J'ai laissé pas mal de petites affaires personnelles dessus. Je suis parti en vitesse. Je veux monter à bord avec cette valise et les récupérer. »

« Ce doivent être des affaires sacrément précieuses, vu que vous avez affrété un remorqueur pour venir ici. »

« Les biens d'un type signifient plus pour lui que pour n'importe qui d'autre. Maintenant que j'ai fait toutes ces dépenses, vous n'êtes pas assez méchant pour m'empêcher de monter, n'est-ce pas ? C'est entre marins. »

« Qui êtes-vous ? »

L'homme hésita. « Eh bien, si je dois être présenté, je dirai que mon nom est Simpson — j'étais second officier à bord. »

« Vous n'êtes pas ici avec des papiers légaux — vous ne tentez pas un tour pour obtenir la possession, n'est-ce pas ? »

« Que tous ceux qui entendent soient témoins que non ! Je prendrai mes affaires et je partirai dans dix minutes. »

« Montez à bord, alors. »

L'homme posa sa valise et attacha une ligne de jet à la poignée. Il enroula la ligne et la donna à un matelot. « Lancez-moi ça quand je serai sur le pont », ordonna-t-il. Puis il monta l'échelle.

« Halez, et je hisserai le sac », suggéra Mayo au bastingage.

« Attendez que j'y sois », aboya le visiteur, tout en continuant son ascension. Une fois arrivé au bastingage, il attrapa la ligne et hissa la valise avec un certain effort et beaucoup de précaution.

« Dites donc, ce sac n'est pas vide », fit remarquer Mayo.

« Qui a dit qu'il l'était ? Je transporte là-dedans tout ce que je possède au monde. Je pars pour New York dès que ce remorqueur m'aura mis à terre. »

Il ramassa la valise et se dirigea vers les quartiers des officiers. Mayo le suivit.

« Vous craignez que je ne vole le moteur de son bateau ? Les quelques petites affaires que je suis venu chercher étaient cachées, et c'est pour ça que je les ai oubliées. Maintenant, ne m'insultez pas en me suivant partout comme si j'étais un voleur. »

« Je ne sais pas trop ce que vous êtes », grommela le jeune homme. « Il y a quelque chose de sacrément louche là-dedans, mais je n'ai pas encore cerné votre cas. »

« Je m'en vais — je m'en vais tout de suite. J'imaginais demander une faveur à un gentleman et à un officier confrère. » Il fit demi-tour pour retourner à l'échelle.

« Allez chercher vos affaires », commanda Mayo. « Si vos affaires ici ne regardent que vous, je ne tiens pas à vous espionner. »

Il retourna questionner le capitaine du remorqueur pour obtenir des informations concernant l'Ethel and May.

« Elle est à Limeport », rapporta le capitaine, les coudes sur le rebord de sa fenêtre. « Je suis passé devant elle dans le port intérieur ce matin. Vous avez mordu dans un sacré morceau, n'est-ce pas ? Nous pensions tous que la tempête l'avait mise en pièces. Ça a fait grand bruit sur tout le front de mer quand le vieux Candage est passé par là pour annoncer qu'elle avait tenu le coup. »

« Je suppose que certains de ceux qui paniquaient changent de ton concernant nos chances, par ici, en ce moment, non ? »

« Pas si sûr que ça, monsieur », déclara le remorqueur, se calant dans une position plus confortable.

« N'y a-t-il pas un sentiment, à terre, que nous avons de bonnes chances de réussir cette opération ? » Il y avait de la sollicitude dans la voix de Mayo. Il était intensément anxieux. Du sentiment à terre dépendait le succès du capitaine Candage.

« Je ne peux pas dire que j'entende quoi que ce soit de ce genre ! »

« Mais les gens doivent bien parler... »

« Il n'y a pas grand-chose qui se dit, pas maintenant. On considère généralement que ce bâtiment est une affaire perdue et les gens parlent d'autre chose. »

« Mais elle est là — elle est droite et solide ! Elle est... »

Le remorqueur n'était pas assez intéressé pour écouter des déclarations concernant l'état du Conomo. « Écoutez-moi, mon garçon », l'interrompit-il, « croyez-vous une seule seconde que cette chose n'aurait pas été raflée par les vrais professionnels s'il y avait eu la moindre perspective de gain ? Je sais qu'il n'y en a aucune ! »

« Comment le savez-vous ? » exigea Mayo, indigné.

« N'ai-je pas discuté avec le représentant de l'une des plus grandes compagnies de sauvetage de la côte Atlantique ? Il est à Limeport en ce moment — il était à bord de mon remorqueur ce matin. »

« Comment le sait-il, lui ? »

« Eh bien, il le sait. C'est son métier. Et tout le monde à Limeport sait ce qu'il a dit. Il n'a pas été timide pour exprimer son opinion. »

Mayo se pencha sur le bastingage, une lueur malveillante dans les yeux, indiquant ce qu'il pensait de cet inconnu détracteur à cet instant précis.

« J'aimerais savoir qui est ce Monsieur Je-Sais-Tout qui aboie dans le dos des honnêtes gens ! »

« M. Fogg ! C'est lui ! Il a l'air de connaître son affaire ! »

« Fogg ? »

« "Exactement !" C'est son mot fétiche », expliqua l'autre en souriant. « Un sacré numéro, en plus, avec ses cigares et son langage ! »

« Par les dieux, maintenant je sais qui a affrété ce remorqueur ! » cria-t-il. « Quel genre d'imbécile suis-je en train de devenir ? »

Il se tourna et courut vers les quartiers des officiers. Il bondit dans le passage principal et explora les cabines à la hâte. Il n'y avait aucune trace de son visiteur.

À cet instant, dans le tumulte de ses pensées, il n'avait qu'une vague idée du motif de la visite de cet homme. Mais il était certain, maintenant, qu'un misérable ayant délibérément fait naufrager un navire rival — si les soupçons de Candage étaient fondés — serait prêt à tout pour de l'argent.

Une étroite descente aux mains courantes en laiton menait aux quartiers de l'équipage. Mayo, arrivant en haut, vit l'homme se précipiter vers le bas. Le capitaine saisit les rampes et glissa d'un bond.

« Au nom du diable, qu'est-ce que vous faites ? » haleta-t-il.

L'intrus le saisit, le projeta sur le côté et commença à remonter la descente. Il avait lâché la valise pour s'emparer de Mayo, et elle rebondit d'une manière qui montra qu'elle était vide.

Mayo bondit et agrippa les jambes de l'autre alors qu'il remontait. L'homme lui donna un coup de pied féroce dans la poitrine avant que l'attaquant ne parvienne à lui immobiliser les jambes entre ses bras. Ils tombèrent ensemble, roulant l'un sur l'autre.

L'inconnu était trapu et fort, ses muscles endurcis par les activités de marin. De plus, il semblait animé par quelque chose de plus qu'une simple rancune ou le désir de se défendre ; il se battait avec frénésie, frappant de ses poings le visage et les flancs de Mayo tandis qu'ils roulaient. Puis il commença à crier. Il hurla littéralement, luttant pour se libérer.

Mais son agresseur était tout aussi solide et tout aussi désespéré, et il possédait l'agilité supérieure d'un homme plus jeune. L'autre avait engagé le combat. Mayo était résolu à ne pas le lâcher tant qu'il n'aurait pas découvert la raison de cette férocité singulière.

Il bascula au-dessus de son prisonnier, le saisit par les deux oreilles et cogna la tête de l'homme contre les planches du pont si brutalement que sa victime se relâcha, à moitié inconsciente.

Puis il ouvrit des yeux écarquillés. « Laissez-moi partir ! Laissez-moi partir ! J'abandonne. Fuyez. Laissez-moi fuir. Nous sommes des hommes morts ! » brailla-t-il.

« Fuir ? Pourquoi ? » exigea le vainqueur.

« De la dynamite ! Je l'ai placée. La mèche brûle. »

« Où est-elle ? »

« En bas... quelque part. J'ai oublié. Je ne m'en souviens plus. Mon esprit m'a lâché. Je suis trop terrifié pour réfléchir. Fuyez ! »

Mayo bondit et tira l'homme sur ses pieds. « Conduisez-moi à elle ! » cria-t-il.

« Il n'y a pas assez de temps. J'ai estimé la mèche au hasard — elle pourrait brûler plus vite que je ne le pensais. »

Le jeune homme enfonça son poing dans le visage de l'autre et le fit tomber. Puis il le releva brusquement.

« Conduisez-moi là où vous avez placé cette dynamite ou nous resterons ici pour exploser ensemble. Et maintenant vous savez que je ne plaisante pas. »

Le dernier coup l'avait dompté ; il leva à nouveau son poing.

Le visiteur bondit loin de lui et courut le long du pont inférieur, Mayo sur ses talons. Il montra le chemin vers l'arrière. Dans l'obscurité de l'entrepont, une étincelle rouge luisait. Mayo se précipita, arracha sa casquette et étouffa la lueur malfaisante. Lorsqu'il fut sûr que la mèche était éteinte, il entendit son homme déguerpir par l'échelle. Il le poursuivit et rattrapa sa proie alors qu'elle atteignait le pont supérieur, lui asséna quelques coups sur les oreilles et le poussa dans une cabine.

« Cela signifie la prison d'État pour vous ! Vous étiez déjà coupable de baraterie, et vous le savez ! Comment avez-vous osé tenter ce dernier coup ? »

« J'avais mes ordres. »

« Des ordres de qui ? »

« Peu importe. Vous n'avez pas besoin de demander. Je ne dirai rien. » L'inconnu était morose, et avait retrouvé une partie de son assurance, maintenant que sa peur de la dynamite s'était dissipée.

« Vous êtes un fou. Vous auriez dû savoir que vous ne pourriez pas réussir un coup pareil. »

« Je ne sais pas pour ça ! Ça marchait plutôt bien. Si elle s'était brisée et avait quitté ces récifs, vous n'auriez rien pu prouver de spécial. J'ai de bons soutiens. Vous feriez mieux de me laisser partir. »

Mayo le fixa, privé de parole par cette effronterie.

« Vous feriez mieux de vous rallier aux gros bonnets », conseilla l'homme. « Je peux vous dire tout de suite que tous les accès à Limeport vous ont été bloqués. Vous ne pouvez pas louer d'équipement là-bas, ni obtenir un centime de crédit. Tout cela a été bien orchestré. Vous êtes ici à jouer avec un canard mort. Vous seriez mieux loti si cette dynamite avait été laissée tranquille pour la faire voler en éclats. »

L'inutilité totale des mots dans une situation comme celle-ci, l'incapacité de la parole à répondre à une telle audace éhontée, stoppèrent l'anathème ponctué de jurons de Mayo. Il retira la clé de la porte de la cabine et menaça le prisonnier de son poing lorsque celui-ci commença à le suivre.

« Vous n'osez pas me garder à bord ! Prenez garde à ce qu'ils vous ont déjà fait, Mayo ! Je suis sûr de mon soutien. »

« Vous aurez l'occasion de vous en servir ! » rétorqua le jeune homme. Il se faufila dehors et verrouilla la porte de la cabine.

« Votre passager ne repartira pas avec vous, monsieur », cria-t-il depuis le bastingage vers le capitaine du remorqueur.

« Je prends mes ordres de lui. »

« Vous les prenez de moi maintenant. Larguez ! »

« Écoutez... »

« Je sais ce que je dis, monsieur. Cet homme que vous avez amené ici va rester jusqu'à ce que je puisse le remettre entre les mains de la police. »

« Qu'est-ce qu'il a fait ? »

« Moins vous en saurez, mieux ce sera pour vous et votre bateau ! Vous direz à l'homme qui a affrété votre remorqueur... »

« Vous l'avez à bord, là ! »

Mayo regarda droit dans les yeux le remorqueur.

« Vous direz à M. Fogg, qui a affrété votre remorqueur, que j'ai son homme sous clé et que plus il fera de tapage à ce sujet, plus je serai satisfait. Et n'amenez plus d'autres passagers ici à moins qu'il ne s'agisse d'officiers de police. » Puis il rugit de sa voix de capitaine de navire : « Larguez vos amarres, monsieur. Vous savez ce qu'est le droit maritime ! »

Le capitaine hocha la tête, ferma la fenêtre de sa passerelle et fit tinter sa cloche. Mayo comprit, à son air mystifié, qu'il n'était pas entièrement dans la confidence de son passager ni de son employeur.

Cette tentative maladroite et éhontée de détruire le vapeur toucha l'orgueil de Mayo aussi profondément qu'elle attisa sa colère. Fogg considérait visiblement les prétentions des nouveaux propriétaires avec mépris. Il devait croire en son propre pouvoir de ruiner et d'échapper aux conséquences, songea le jeune homme. Il avait placé Mayo et ses humbles associés au niveau des épavistes pirates ordinaires de la côte — des hommes qui s'emparaient sans droit ni loi, qui devaient être prêts à combattre d'autres pirates de la même engeance, et dont les affaires ne pouvaient avoir aucune existence devant un tribunal.

Plus inquiétantes encore étaient les affirmations selon lesquelles les avenues de crédit à terre avaient été fermées. Des assertions malveillantes pouvaient ruiner le projet plus efficacement que la dynamite. Mais maintenant que le Conomo avait résisté aux assauts d'une tempête et se dressait fièrement sur le récif, gage visible de sa valeur, il semblait bien que le capitaine Candage devait être capable de trouver quelqu'un pour les soutenir.

Pendant deux jours, Mayo attendit avec beaucoup d'impatience, lui et ses hommes effectuant les travaux préliminaires qui se présentaient.

Il s'attendait à ce que Fogg envoie une expédition de secours, mais ses appréhensions ne portèrent aucun fruit. Son prisonnier était d'une réticence amère et, par les quelques mots qu'il lâcha, semblait se consoler avec la certitude qu'une rétribution attendait Mayo.

Le troisième jour, la goélette arriva. Elle approcha sans entrain, portée par un vent léger, et ses voiles molles semblaient exprimer découragement et déception. Mayo, l'observant alors qu'elle s'approchait, reçut cette impression, malgré ses espoirs. Il eut un aperçu du visage du capitaine Candage alors qu'il rejoignait le côté du vapeur dans sa doris, et ses craintes furent confirmées.

« Y'a rien à faire », fut le rapport laconique du capitaine tandis qu'il montait à l'échelle.

« Vous voulez dire que vous n'avez réussi à convaincre personne ? »

« Rien du tout, nulle part. Il y a un gros homme nommé Fogg à Limeport, et il répand le bruit que nous n'avons ni droit ni perspectives. Quelques hommes m'ont écouté, mais ils m'ont chassé quand ils ont découvert qu'on ne les prendrait pas dans l'affaire pour leur donner tous les bénéfices. Je suis allé à Maquoit pour essayer d'y intéresser le diacre Rowley — et quand je vais mendier des faveurs auprès du diacre Rowley, vous pouvez imaginer à quel point je suis désespéré. C'est un homme qui ne jure que par le cash — vous l'avez découvert vous-même. »

« Mais n'avez-vous pas pu lui montrer que c'est le meilleur pari sur toute la côte ? »

« Ce n'est pas un joueur ; c'est un homme qui ne parie que sur les certitudes. Et quand il a su qu'on avait mis tout notre argent, il a menacé de nous prendre la goélette si on ne retournait pas à la pêche pour "être raisonnables" — c'est comme ça qu'il a dit. Alors, lui et moi, on a eu cette dispute qu'on avait repoussée. »

« Mais regardez-la », plaida Mayo en agitant la main, « la glace est partie, elle est saine dans tous ses rivets après la raclée qu'elle a prise. Si on pouvait faire venir les bons hommes ici maintenant... »

« Je ne suis plus confiant moi-même », déclara le capitaine Candage, promenant un regard peu favorable sur leur propriété. « Si vous restez ici, loin des hommes d'affaires sensés, à rêver de ce qui pourrait arriver, vous pouvez vous leurrer vous-même. Je vois bien ce qu'il en est pour vous. Mais j'ai été à terre, et on me l'a bien fait sentir. J'ai pensé à un moyen d'obtenir de l'argent, mais je suis revenu à la raison et j'ai abandonné. »

« Obtenir de l'argent — comment ? »

« Peu importe. Je me couperais les deux mains avant de laisser ces mains accepter cet argent pour un projet aussi désespéré. Vendons-la pour la ferraille au premier venu — et occupons-nous de nos affaires en allant à la pêche. »

« Voulez-vous prendre votre tour ici et me laisser aller à terre ? »

« Ça n'a pas de sens de perdre plus de temps. »

« J'ai fait mon tour ici, capitaine Candage, et c'en a été un bon. Je vous demande seulement de prendre votre tour, comme doit le faire un compagnon de bord. Gardez une douzaine d'hommes avec vous. Il y a assez de vivres. Tenez tous les arrivants en respect jusqu'à ce que je revienne. »

« Qu'allez-vous faire ? »

« Tenter le tout pour le tout, monsieur, avant de les laisser nous mettre à la porte. On pourra toujours aller à la pêche. Mais il n'y a qu'un seul Conomo. »

« Je resterai. Il n'est que juste que vous ayez votre chance à terre. Et j'ai un sacré bon fusil à bord de cette goélette », déclara le capitaine. « Envoyez-le-moi par l'un des hommes. »

« Vous pourriez en avoir besoin », déclara le capitaine Mayo, la mâchoire serrée. « Venez avec moi. Je veux vous montrer un oiseau qui est venu se poser ici l'autre jour. »

Devant la porte de la cabine, il arrêta le capitaine Candage qui le suivait de près, prenant les dires de Mayo au pied de la lettre et ne montrant qu'un intérêt modéré.

« Capitaine Candage, votre homme, Art Simpson, est dans cette cabine. Il est venu ici sur un remorqueur avec un sac de dynamite, avec l'intention de faire sauter cette épave. »

« Dieu tout-puissant, ils ne reculeront devant rien ? » croassa le vieux capitaine.

« Il est temps pour nous de découvrir quelle part de tout cela relève de la méchanceté gratuite d'hommes de main et quelle part les grands pontes savent réellement de ce qui se trame sur cette côte, monsieur. Et c'est pourquoi je retiens cet homme, Simpson. »

« Laissez-moi m'occuper de lui ! » plaida Candage. « Je vais lui briser sa carapace ! Je vais atteindre sa viande ! »

Mayo déverrouilla la porte et entra.

« Simpson, vous... » hurla le vieux capitaine, puis il s'arrêta, confus, la bouche grande ouverte.

« Ce n'est pas Art Simpson ! » déclara-t-il, après un examen étonné de l'inconnu qui le fusillait du regard. « Qui êtes-vous ? »

« Ça ne vous regarde absolument pas ! Quand vous saurez qui je suis, vous découvrirez que vous avez une sacrée affaire sur les bras. »

« Nous nous en rendons déjà compte, sans connaître votre nom », rétorqua Mayo.

« Je ne m'inquiète pas ; c'est à vous de vous inquiéter ! Je vous ai prévenus ! Maintenant, encaissez ce qui vous attend de la part des hommes qui sont derrière moi. »

« Quel est votre nom — c'est ce que je vous ai demandé ? » exigea Candage.

« Ça ne vous regarde pas — c'est ce que je vous ai dit. »

« Nous y verrons plus clair à ce sujet quand je vous aurai mis à terre », dit Mayo. « Venez ! Vous partez ! »

« Le plus tôt sera le mieux ! » convint l'étranger. « Je prendrai plaisir à vous voir recevoir votre dû ! »

Mayo ne perdit pas de temps. Il fit descendre son prisonnier à l'échelle vers la doris devant lui, et tendit la main au vieux capitaine.

« Si je ne peux pas faire mieux, je prendrai ce diable, quel qu'il soit, par les talons, et je m'en servirai pour fracasser le crâne des autres pirates. »

« Je suppose qu'ils reculeront quand ils verront que vous l'avez pris en flagrant délit », déclara le capitaine, consolant. « J'ai beaucoup confiance en votre cran, monsieur. Mais je dois dire que c'est une bande sacrément rusée à laquelle nous avons affaire, semble-t-il. »

« C'est peut-être justement la corde qu'il nous faut tirer », répondit Mayo ; « il n'y a rien à négocier avec eux, mais nous pourrons peut-être leur faire peur. »

« Je crains d'être trop enclin à voir le côté sombre », confessa le capitaine Candage. « Vous allez les trouver tous contre vous à terre, monsieur. Mais les derniers mots que ma Polly m'a dit de vous transmettre étaient de garder votre courage et de ne pas faire attention à mes grognements. Elle pense que nous tenons là une certitude — et ça montre à quel point une fille connaît peu le travail des hommes ! »

Et pourtant, ce petit message de bonne humeur venu de la terre ferma réconforta tant Mayo qu'il poursuivit sa route avec la pensée fantaisiste que les filles qui savaient exactement quand donner une tape et offrir un sourire comprenaient très bien le travail des hommes.

« Oui, maintenant ! » lâcha le capitaine Mayo. « Pas plus tard, Monsieur Fogg ! Nous réglerons cela plus tard, quand je vous ferai payer pour ce que vous m'avez fait. Cet homme ici, vous le connaissez, bien sûr ! Il a essayé de faire sauter le Conomo à la dynamite. Je l'ai pris sur le fait. C'est votre homme. Il s'est vanté d'être protégé. »

Monsieur Fogg posa un regard froid sur le sourire approbateur de l'homme.

« Je n'ai jamais vu cette personne auparavant, monsieur. »

« Je sais mieux que ça ! » Mayo sauta sur une conclusion et bluffa. « Je peux prouver par des hommes ici, dans cette ville, que vous avez parlé avec lui. »

« Il a pu être l'une des personnes qui sont venues me voir pour demander du travail sur l'épave, au cas où mon entreprise déciderait de procéder au renflouage. Mais nous avons conclu de ne pas entreprendre ces travaux, et je n'ai fait aucun cas de lui. Pour autant que ma mémoire me permette d'en juger, je n'ai jamais vu cet homme auparavant, je vous le dis. »

« Vous ne représentez aucune société de sauvetage », insista Mayo. « Vous êtes venu ici pour gêner quiconque tenterait de renflouer ce vapeur. »

« Quelle affaire avez-vous avec moi, monsieur ? Allez vous-en ! »

« Je suis venu vous montrer cet homme. Si vous restez à l'écart de mes affaires, fermez votre gueule et cessez de dire aux gens d'ici que le plan de renflouage est sans espoir, je vous remettrai cet homme. Vous savez ce que je devrais vous faire ici et maintenant, Fogg », cria-t-il avec sauvagerie. « Mais je ne vais pas m'en donner la peine — pas maintenant. Je suis ici pour négocier avec vous sur ce point précis. »

« Ça ne m'intéresse pas. »

« Alors j'emmènerai cet homme au poste de police pour déposer plainte. Quand les poursuites pénales commenceront, vous verrez ce qu'il vous arrivera. »

« Allez aussi loin que vous voudrez », consentit Monsieur Fogg, avec apathie. « Vous ne pouvez pas me rendre responsable des actes d'une personne que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam. »

« C'est votre dernier mot ? »

« Bien sûr que ça l'est ! » trancha le promoteur. « Vous devez être fou pour penser autre chose. »

« Très bien. Puis-je utiliser votre téléphone pour appeler la police ? »

« Certainement. » Monsieur Fogg alluma un cigare et prit un journal.

« Juste un moment avant que vous n'utilisiez ce téléphone », objecta le troisième membre du groupe. « Je veux une mise au point. Vous, sortez de la pièce, Mayo. »

« Restez où vous êtes », commanda Fogg. « Je ne donnerai aucune chance à un travail en sous-main. » Il fronça les sourcils lorsque le prisonnier lui fit un clin d'œil. « Cela me ressemble à une mise en scène entre vous deux. »

« Il n'y a aucune mise en scène entre nous », déclara l'homme. « Il vaudrait mieux qu'il y ait un arrangement entre vous deux. La chose peut aller jusqu'à un certain point, en ce qui me concerne, et pas plus loin. Je veux une mise au point, je vous dis ! »

Fogg fit claquer les pages de son journal.

« J'ai dit ce que j'avais à dire », déclara Mayo.

« Par Dieu, je ne vais pas aller en prison — pas pour qui que ce soit ! »

Fogg retira ses lunettes et fixa l'homme d'un regard plein et sans ciller.

« Avez-vous essayé de faire sauter cette épave à la dynamite ? »

« Ce sont des ordres — des ordres de parler franchement ? »

« Des ordres ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur. Je vous ai posé une question simple. »

« Et vous voulez une réponse ? »

« Naturellement. »

« Ce que j'ai essayé de faire n'a pas marché — il a été trop rapide pour moi. Voilà, maintenant, entendez-vous ! Il vous a fait une offre honnête, Monsieur Fogg. Il n'est pas nécessaire que j'aille en prison. Je n'irai pas ! »

« Vous devriez y aller, pour ce que vous avez fait ! » commenta Fogg, sèchement.

« Non, pour ce qu'il n'a pas fait — de votre point de vue », suggéra le capitaine Mayo.

« Et vous vous êtes vanté, hein ? » Fogg maintenait son regard déconcertant, avec des yeux vitreux.

« Je ne vais pas laisser des hommes me marcher dessus et s'essuyer les pieds sur moi alors que j'obéis aux ordres. »

« Des ordres de qui, monsieur ? »

« Maudit soit tout ça, des ordres d'hommes qui peuvent me protéger en disant un seul mot ! Je ne vais pas supporter toute cette histoire de devinettes ! Trêve de bavardages, maintenant, Monsieur Fogg, qu'en dites-vous ? »

« Pas un mot ! Si ce que ce type dit est vrai, vous devriez être en prison. »

« Le conseil est bon. Il y sera très bientôt », déclara Mayo, en se dirigeant vers le téléphone. Fogg remit ses lunettes et commença à lire.

« Je suis prêt à tout faire sauter ! » avertit l'homme. Il se précipita à travers la pièce et garda le téléphone avec les bras déployés.

« Vous le regretterez tous les deux si la police est appelée », cria-t-il. À Mayo, qui était près de lui, il murmura : « Maudit soit-il, s'il me laisse tomber comme ça, c'est toi qui vas en sortir gagnant ! »

Il y avait tellement de réalité dans la rancœur de l'homme que Mayo fut impressionné et saisit l'idée qui lui vint.

« Nous allons tester ton ami », murmura-t-il, en agrippant l'homme et en faisant semblant de lutter. « Je vais simuler un appel. Continue à lutter. »

Fogg ne prêta qu'une attention indifférente à la scène dans le coin de la pièce.

D'une main tenant le combiné, Mayo appela ; il était secoué violemment, mais réussit à dire : « Le bureau ? Appelez la police à l'hôtel — dans le hall — immédiatement ! »

« Monsieur Fogg », supplia l'homme, en donnant à Mayo un coup de coude entendu, « ne me donnez-vous pas une chance pour une discussion privée ? »

« Si jamais vous me parlez ou essayez de me revoir, je vous ferai arrêter. »

« Mais vous me laissez tomber. »

« Sortez de cette chambre, tous les deux ! Je ne veux pas de la police ici. »

Mayo posa la main sur l'épaule de son prisonnier et le poussa dehors.

« Descends doucement », protesta l'homme. « Il est obligé de sortir et de me rappeler ! Il le faut ! Il n'ose pas me laisser tomber ! »

« Il ose tout », déclara Mayo, amèrement, « y compris ce qu'il a fait à moi et au Montana. J'imagine que vous avez lu ça — tout le monde l'a fait. »

Ils marchèrent tranquillement, mais la porte de Monsieur Fogg resta fermée. Ils attendirent dans le hall de l'hôtel. Il n'apparut pas.

« Par Judas ! » grinça l'homme, « encore une carte perdante déchirée et jetée au rebut, tout comme toi ! Et je les ai aidés à te le faire ! Je passe dans ton camp, Mayo ! Ce coup de téléphone était une sacrée astuce amicale pour m'aider à le forcer. J'apprécie ! J'étais à bord du Montana cette nuit-là, quand vous et lui avez eu votre compte ! Mon nom est Burkett — Oliver. J'étais là, même si tu ne m'as pas vu. »

« J'ai entendu dire après coup que vous étiez là », déclara le capitaine Mayo, sombrement. « Le capitaine Wass a mentionné votre nom ! »

« Et probablement qu'il ne m'a pas fait une sacrée réputation. Je ne peux rien y faire ! Tu n'as pas besoin d'avoir la moindre confiance en moi, capitaine Mayo, plus que tu ne le souhaites. Je ne te demande pas d'avoir du respect pour moi. Mais je veux te dire que lorsqu'un homme promet de me soutenir, puis se retourne et me laisse tomber pour couvrir ses propres traces, il aura son compte si je suis capable de le lui régler ! Je suis généralement une sale crapule. Je suis particulièrement une sale crapule dans un cas comme celui-là ! »

« Si vous me faites des faveurs, Monsieur Burkett, je suppose que je devrai compter sur votre rancune contre Fogg plutôt que sur votre affection pour moi. Vous voyez, je suis parfaitement franc. Mais j'ai été trop souvent dupe pour accorder ma confiance à qui que ce soit. »

« Je ne te demande pas de me faire confiance. Je sais comment le travail sur le Montana a été fait. Je ne vais pas te le dire tout de suite. Je vais m'assurer que j'ai bien été trahi par Fogg. Et si c'est le cas — s'il le pense vraiment — je vais me servir de toi pour me venger de lui, peu importe à quel point cela t'aide. Je peux être très franc moi-même, tu comprends ! »

Ils restèrent silencieux et se regardèrent.

« Eh bien ? » demanda Burkett, aigrement.

« Eh bien quoi ? » demanda Mayo, avec aussi peu de sympathie.

« Qu'en est-il de cette histoire de police — de ta plainte contre moi ? »

« Je ne vais rien dire sur cette affaire ! Tu es libre, en ce qui me concerne. Je suis à terre ici pour trouver de l'argent ou du crédit. Je ne peux pas perdre de temps au tribunal à m'occuper de toi. »

« Je suppose que tu as trouvé satisfaction dans la raclée que tu m'as donnée. J'ai commencé à t'apprécier après ça », dit Burkett, en tordant un coin de sa bouche en un sourire qui ressemblait à une grimace. « Je vais rester à cet hôtel. »

« Fogg verra que notre petite affaire de tout à l'heure n'était qu'un coup de bluff. Il te remettra sous sa coupe une fois de plus. »

« Tu devras prendre tes risques là-dessus, Mayo. Qu'en dis-tu ? »

« Je prendrai mes risques. »

« Par Dieu ! Monsieur, vous êtes un gars droit, et je n'en rencontre pas beaucoup de cette sorte ces temps-ci ! Laisse traîner cette chose. Avant de quitter la ville, fais-moi passer le mot ici. Je te donnerai des nouvelles ! »

Sur cette entente, ils se séparèrent.

Trois jours plus tard, admettant pour lui-même qu'il était un jeune homme complètement battu, Mayo entra à l'hôtel Nicholas. Il n'avait pu obtenir ni encouragement, ni argent, ni crédit. Il y avait des parties qui le soutiendraient dans n'importe quelle tentative pour dépecer le Conomo ; mais sa proposition de le renflouer avec l'aide de la tribu du « Hue and Cry » faisait passer son projet pour une énorme farce et suscitait une franche hilarité tout le long du front de mer. Partout, il trouvait la preuve du travail efficace de Fogg pour décourager les bonnes volontés. Si une véritable société de sauvetage avait rejeté le projet comme impraticable, comment des amateurs sans le sou pouvaient-ils espérer réussir ? Il était admis dans les cercles commerciaux et financiers qu'ils espéraient parce qu'ils étaient des amateurs.

La perspective de Mayo sur ses propres affaires strictement personnelles était aussi lugubre que sa vision du projet Razee, qui concernait ses associés. Il se rendit à l'hôtel simplement parce qu'il avait promis à Burkett qu'il informerait ce flibustier moderne de tout projet de départ. Il réfléchissait avec désespoir que si Fogg et Burkett s'étaient réconciliés, la coalition contre lui existait toujours. S'ils étaient obstinément fâchés, Burkett n'était qu'un agent discrédité dont la parole, sans preuve, pouvait être aussi facilement balayée que sa connexion avec Fogg dans l'affaire du Conomo. En fait, songeait Mayo, il pourrait trouver l'association avec Burkett dangereuse, car les demandes de considération peuvent être tordues pour ressembler à du chantage par des avocats habiles. Il nourrissait si peu d'espoir concernant une quelconque aide de Burkett qu'il fut presque soulagé de découvrir que l'homme n'était plus client à l'hôtel.

« Est-il parti de la ville ? »

« Je suppose qu'il n'y a pas de secret à ce sujet », expliqua le réceptionniste. « Monsieur Fogg a fait arrêter l'homme hier, pour menaces et troubles. Quelque chose comme ça. Quoi qu'il en soit, il est en prison et doit fournir une caution pour maintenir la paix. »

L'intérêt faiblissant de Mayo pour les possibilités d'aide de Burkett fut un peu ravivé par cette nouvelle, et il se précipita à la prison. Si jamais un oiseau de passage capturé et récalcitrant avait battu des ailes contre les barreaux de sa cage avec fureur et désespoir, Monsieur Burkett le faisait avec vigueur. Mayo, admis en tant qu'ami pouvant aider à calmer le tumulte qui faisait regretter la présence de Monsieur Burkett aux geôliers assourdis et aux prisonniers rendus fous par le bruit, trouva l'homme accroché aux barreaux de fer et donnant des coups de pied contre eux.

« C'est la dernière chose qu'il a faite avant de quitter la ville, ce qu'il m'a fait. Je ne peux pas fournir de caution. Je ne connais personne dans cette ville », vociférait le prisonnier.

« J'ai peur de ne pas très bien connaître les gens ici, à en juger par mes expériences pour essayer de lever des fonds », déclara le capitaine Mayo, après avoir calmé Burkett. « Mais je vais sortir et voir ce que je peux faire. »

Après quelques supplications, il convainquit un grossiste en poisson de l'accompagner à la prison et d'inspecter Burkett comme un risque en matière de caution. Monsieur Burkett, étant un homme rusé, maîtrisa sa colère et offrit une apparence présentable de douceur.

« Mais comment vais-je savoir qu'il ne sera pas à la chasse de cet ennemi dès que j'aurai versé la caution ? » demanda le poissonnier.

« Le capitaine Mayo s'occupe d'un travail d'épave, au large », dit Burkett, « et je suis sans emploi en ce moment et je vais l'accompagner. Je serai un risque sûr, là-bas. »

« Est-ce que cela vous convient, capitaine Mayo ? »

« Oui, monsieur. »

Une fois la question de la caution réglée devant le commissaire, et alors que Burkett marchait dans la rue avec Mayo, ce dernier s'arrêta à un coin de rue.

« Je vais devoir te laisser ici, Burkett. Je monte à bord de la goélette. Nous mettons les voiles. »

« Mais qu'en est-il de ton engagement à m'emmener ? »

« J'étais prêt à t'aider à mentir jusque-là, Burkett. Je savais que tu n'avais pas l'intention de venir avec moi. »

« Je ne veux pas te mettre dans une situation délicate avec qui que ce soit après ça, capitaine Mayo. J'ai besoin de rester à l'écart pendant un certain temps là où je ne serai pas en danger de voir Fletcher Fogg. Si je le rencontre alors que je bouillonne comme ça, je le tuerai, même si cela signifie la chaise électrique. Donne-moi une place à bord de ce vapeur, peu importent tes mauvaises perspectives, et je serai réglo avec toi. C'est ma parole d'homme pour toi. Je réalise que ce n'est pas grand-chose à tes yeux — mais il y a des promesses que je peux tenir. Je propose de t'aider à te venger de Fogg et de sa bande. C'est une raison suffisante pour ce que je fais », plaida-t-il avec ferveur. « Tu devrais le voir toi-même. Je suis tout aussi bon avec les machines que je le suis dans la timonerie. Je ne te retarderai pas ! »

« Très bien, Monsieur Burkett, venez », convint Mayo, brusquement, sans enthousiasme.

Il y avait un vent favorable pour leur départ et Mayo dirigea la goélette vers Maquoit. Les quelques mots que le capitaine Candage avait laissés tomber au sujet de l'état d'esprit de Rowley inquiétaient Mayo. Son petit édifice d'espoir chancelait vers une chute, mais la perte de l'Ethel and May signifiait le coup final et la ruine totale. Il décida qu'il était tenu par l'honneur de préserver la goélette pour l'usage des hommes du « Hue and Cry », même si cela signifiait l'abandon du Conomo et le retour à la pêche. Sans ce navire, ils seraient de nouveau des miséreux.

L'Ethel and May se faufila dans le port de Maquoit — si l'on peut dire d'une goélette qu'elle se faufile. Une brise à la tombée de la nuit la poussa doucement, et quand son ancre tomba, la chaîne rouillée gémit plaintivement dans son écubier.

Mayo rame et gagna le rivage, puis se traîna le long de la petite rue jusqu'au cottage de la veuve. Il avait honte de rencontrer Polly Candage — honte avec les sentiments d'un homme fort qui a fait tous les efforts possibles et a échoué. Mais, d'une certaine manière, il voulait sentir cette poigne fraternelle de sa main et regarder dans ces yeux gris encourageants. Il se souvenait que par le passé, elle l'avait apaisé et stimulé. Cette fois, il ne venait pas vers elle en espérant trouver un nouveau courage pour un effort supplémentaire ; il avait épuisé toutes les ressources, se disait-il. Mais dans son humiliation amère, il avait besoin de la compagnie d'une vraie amie — oui, il sentait presque qu'elle était maintenant la seule amie qui lui restait. Ses expériences avec ceux qu'il considérait auparavant comme des amis lui avaient fait sentir qu'il était seul.

Elle vint en courant vers lui dans le petit salon, les mains tendues et le visage rayonnant.

Il sentit, dès le premier regard posé sur elle, et son visage s'empourpra à la pensée de sa faiblesse, qu'il voulait poser sa tête sur son épaule et pleurer.

« Mon pauvre garçon, les choses ne vont pas bien ! »

Il s'étouffa, car la caresse dans sa voix toucha son cœur. Il lui tapota les mains et elle s'assit près de lui sur le vieux canapé en crin.

« J'ai eu une semaine terrible, Polly. »

Son doux sourire ne faiblit pas. Les yeux gris fixaient droit dans les siens.

« Je leur ai parlé jusqu'à ce que ma bouche soit sèche et ma langue douloureuse, et Dieu sait que mon cœur est douloureux. Tout ce qu'ils font, c'est me regarder et secouer la tête. Je pensais avoir des amis le long de la côte — des hommes qui croyaient en moi — des hommes qui prendraient ma parole et m'aideraient. Je ne serai plus jamais dupe des gars qui vous tapent dans le dos par temps ensoleillé et qui ne vous prêtent pas de parapluie quand il pleut à moins que vous ne leur laissiez votre montre en gage. Et en parlant de la montre », poursuivit-il, en souriant mélancoliquement, car sa simple présence et sa sympathie tacite avaient commencé à l'égayer, « cela me rappelle pourquoi je suis ici à Maquoit. Oh oui », ajouta-t-il, précipitamment, en surprenant un étrange regard de déception sur son visage, « je voulais vraiment te voir. J'attendais avec impatience de te voir après que tous les autres m'aient tourné le dos. Il y a quelque chose de merveilleusement réconfortant dans ton visage, Polly, quand tu me regardes simplement. Tu n'as pas besoin de dire un mot. »

« Je t'en remercie, Boyd. »

« J'entends dire que Rowley s'impatiente au sujet de sa goélette — il veut nous la retirer. Alors j'ai vendu ma montre et tous mes autres petits objets personnels que je pouvais transformer en argent, et je suis ici pour lui donner l'argent et lui dire que nous retournons à la pêche. »

« Tu vas abandonner le vapeur ? »

« Oui — et les espoirs et les perspectives et tout. Je le dois. »

« Mais si tu pouvais gagner ! »

« Je resterai là où est ma place. Je ne rêverai plus. »

« N'abandonne pas. »

« Il n'y a rien d'autre à faire. Nous, pauvres diables, avons besoin d'autre chose que de nos mains nues. »

La jeune fille luttait puissamment avec sa question suivante, mais il ne nota pas ses émotions, car ses coudes étaient sur ses genoux et il fixait le tapis de chiffon.

« Est-ce que cela coûtera beaucoup d'argent pour ce que tu veux faire sur le vapeur ? »

« Nous pourrons avoir besoin d'une grosse somme avant de pouvoir tout faire. Mais j'ai passé des nuits à planifier la chose, Polly. J'y ai réfléchi encore et encore. Quand j'étais à bord du vapeur en attendant ton père, je l'ai examiné aussi bien que possible. Si j'avais un peu d'argent, je pourrais commencer, et après avoir commencé, et pouvoir montrer aux sceptiques ce qui peut être fait, je pourrais alors lever plus d'argent. J'en suis sûr. Bien sûr, le premier investissement est le pari le plus dangereux, et c'est pourquoi tout le monde est frileux. Mais je crois que mon projet fonctionnerait, bien que je ne puisse pas convaincre quelqu'un d'autre d'y croire. »

« Comprendrais-je si tu me l'expliquais ? »

« Je me procurerais une tenue de plongeur et du matériel, et je construirais des cloisons à l'intérieur, des deux côtés du trou dans sa coque. Ensuite, j'aurais une machine et des pompes, et je montrerais que je peux évacuer l'eau, ou assez pour qu'il flotte. »

« Mais le gros trou, tu ne le réparerais pas ? »

« Je pense que nous pourrions renforcer les cloisons de manière à pouvoir empêcher l'eau d'entrer aux deux extrémités et laisser le trou principal tranquille. »

« Et il ne coulerait pas ? »

Il fut patient avec l'ignorance de la jeune fille sur les choses de la mer.

« Depuis que tu es ici à Maquoit, Polly, tu as vu les bateaux de homards avec ce qu'ils appellent des 'viviers'. Tout le milieu est plein d'eau, tu sais — elle entre par des trous percés dans la coque — de l'eau de mer fraîche qui va et vient et garde les homards en vie jusqu'à ce qu'ils atteignent le marché. Mais le navire est étanche aux deux extrémités, et il flotte. Eh bien, c'est ce que je prévois de faire avec le Conomo. Avec quelques milliers de dollars, je suis sûr que je peux faire assez de chemin pour leur montrer que le reste peut être fait. » Il perdit rapidement le peu d'enthousiasme qu'il avait montré pendant ses explications. Il recommença son examen sombre du tapis. « Mais ça ne sert à rien. Personne ne veut écouter un homme qui veut emprunter de l'argent sur un espoir fou. »

Elle resta silencieuse pendant un long moment et le regarda, et il ne se rendit pas compte qu'il était l'objet d'une telle attention. Plusieurs fois, elle ouvrit la bouche et sembla sur le point de s'adresser à lui avec empressement, car ses yeux étaient brillants et ses joues étaient colorées.

« J'aimerais avoir l'argent pour te le prêter », hasarda-t-elle, finalement.

« Oh, je ne le prendrais pas — pas d'une fille, Polly. Non, en effet ! C'est un pari pour les hommes — pas un investissement pour les veuves et les orphelins », déclara-t-il en lui souriant. « J'y crois ; c'est parce que je suis désespéré et que j'ai besoin de gagner. C'est pour une grande raison, Polly ! »

Elle détourna le visage et devint pâle. Elle rougit à ses mots suivants :

« La chose la plus importante au monde pour moi, c'est de sortir ce vapeur de Razee et de montrer à cet infernal Marston et à toute sa bande de la côte que je ne suis pas un imposteur. Je les ai dans le collimateur ! »

Il lui tapota les mains qu’elle tenait jointes sur ses genoux, et il ne remarqua pas qu’elle serrait ses doigts avec une telle force qu’ils en étaient presque exsangues. Il se leva et se dirigea vers la porte.

« Je vais aller calmer Rowley ce soir, et je serai prêt à partir de bonne heure. »

« Boyd, » implora-t-elle, « m’accorderiez-vous une petite faveur ? »

« Très certainement, Polly. »

« Attendez demain matin pour vos affaires avec M. Rowley. »

« Pourquoi ? » Il la regarda avec une surprise considérable.

« Parce que… eh bien, parce que vous êtes un peu à cran, que vous êtes fatigué, que vous pourriez avoir des mots avec lui, et que vous pourriez manquer de sang-froid s’il se montre brusque. Vous savez que vous êtes un peu en guerre avec le monde entier en ce moment ! » Elle parla nerveusement et eut un sourire mélancolique. « Je serais désolée de vous voir vous disputer avec M. Rowley parce que… eh bien, mon père est associé, et il a déjà eu des mots avec lui. S’il vous plaît, attendez demain. Vous ne devez pas perdre la goélette ! »

« Je suis trop bas dans l'échelle pour oser me quereller avec Rowley, mais je ferai comme vous dites, Polly. Bonne nuit. »

« Vous êtes un bon garçon d’obéir au caprice d’une fille. Bonne nuit. »

À l’instant où son pied quitta la dernière marche du perron, elle se précipita dans sa chambre au cottage et récupéra un petit paquet dans son porte-documents.

Elle entendit le bruit sourd des avirons de son doris alors qu’elle descendait la rue. Elle était heureuse de savoir qu’il était sain et sauf et hors de vue.

Les fenêtres sales de Rowley projetaient un flou terne sur la nuit givrée. L’heure approchait pour lui de fermer sa boutique, et lorsqu’elle entra, il était en train de mettre à la porte les flâneurs qui s’étaient blottis près de son poêle à tambour.

Après quelques instants d’attente, la jeune fille fut seule avec lui.

« Non, je ne veux rien acheter, M. Rowley. J’ai besoin de votre aide. Je vous demande de m’aider à accomplir une bonne action. »

Il fit glisser ses lunettes au bout de son nez et la fixa avec doute et curiosité.

« S’il s’agit de la goélette, je préférerais traiter avec des hommes », dit-il.

« C’est une affaire que seuls vous et moi pouvons régler, et elle doit rester un secret entre nous. Voulez-vous jeter un œil à ce livret de banque, s’il vous plaît ? »

Il humecta un doigt maigre et tourna les pages.

« Dépôt de cinq mille dollars et intérêts courus », observa-t-il, reprenant son inspection inquisitive du visage animé de la jeune fille.

« La sœur de ma mère m’a laissé cet héritage. C’est toute ma petite fortune, monsieur. Je veux prêter cet argent à mon père et au capitaine Mayo. »

« Eh bien, allez-y, si vous êtes assez folle pour ça. Je ne suis pas votre tuteur », acquiesça le diacre Rowley, en lui tendant le livret. « Mais je vous conseille de garder votre argent. Je sais tout de leurs bêtises. »

« Mon père ne l’accepterait pas de moi, et le capitaine Mayo non plus. »

« Cela montre qu’ils ne sont pas des fripons en plus d’être des imbéciles. »

« Mais j’ai foi dans le fait qu’ils peuvent réussir et gagner beaucoup d’argent s’ils obtiennent un coup de pouce », insista-t-elle. « Je vois que vous ne comprenez pas, monsieur, ce dont j’ai besoin de vous. Je veux que vous leur prêtiez cet argent, comme s’il venait de vous. Je vous donnerai le livret et un écrit, et vous pourrez faire le retrait. »

« Non, madame. »

« Ne voulez-vous pas aider une fille qui a tant besoin d’aide ? Vous êtes un homme chrétien, dites-vous. »

« C’est justement pour cela que je ne peux pas mentir au sujet de cet argent. Je serai obligé de leur dire que c’est moi qui le prête. »

« Vous le leur prêterez. »

« Comment ça, mademoiselle ? »

« Pour vos tracas dans cette affaire, je vous laisserai percevoir les intérêts à votre profit à hauteur de six pour cent. Oh, diacre Rowley, tout ce que vous avez à faire, c’est de remettre l’argent et de dire que vous préférez ne pas en parler. Vous êtes un homme d’affaires avisé ; vous saurez quoi dire sans proférer de mensonge. Vous me briserez le cœur si vous refusez. Réfléchissez ! Vous m’aidez seulement à aider mon propre père. Il a des idées folles à ce sujet. Vous pouvez dire que vous les leur laissez pour un an, et vous obtiendrez trois cents dollars d’intérêts pour votre peine. »

« Je ne crois pas qu’ils gagneront jamais assez pour payer les intérêts, et encore moins le principal. »

« Donnez-leur cinq mille dollars et prélevez un an d’intérêts pour vous sur mes intérêts qui ont été accumulés. »

« Dites-moi, quel âge avez-vous ? »

« J’aurai vingt-deux ans en juin. »

Le diacre Rowley la regarda d’un air calculateur, en se tripotant le nez.

« Étant majeure, vous devriez savoir mieux faire, mais étant majeure, vous pouvez faire ce que vous voulez du vôtre. Promettez-vous de ne jamais laisser échapper un mot à quiconque à ce sujet ? »

« Je le promets, solennellement. »

« Alors, vous signerez quelques papiers quand je les aurai rédigés, et je leur remettrai l’argent ; mais écoutez-moi bien, si je vais les voir avec cinq mille dollars, ils vont soupçonner que je suis fou, ou quelque chose de pire. Ce n’est pas le genre de Rufus Rowley de faire une chose pareille avec son argent. »

« Je le sais », confessa-t-elle, adoucissant son accord franc d’un sourire ingénu. « Mais le capitaine Mayo vient vous voir demain matin pour des affaires concernant la goélette, et vous pourrez lui présenter la chose d’une manière ou d’une autre. Oh, je sais que vous êtes si perspicace et intelligent que vous pouvez le faire sans qu’il ne soupçonne rien. »

« Je ne sais pas si vous me faites un compliment ou si vous vous moquez de moi, mademoiselle. Mais je mènerai cela à bien, d’une façon ou d’une autre. »

Elle signa les papiers lui donnant procuration, lui laissa son livret de banque et s’en alla dans la nuit, le visage rayonnant.

Elle envoya un baiser joyeux à la lumière terne de l’ancre qui marquait l’emplacement de l’Ethel and May dans le port.

« Je vous aide à obtenir la fille que vous aimez », dit-elle tout haut.

Elle continua vers le cottage de la veuve. Elle gardait la tête haute, mais des larmes coulaient sur ses joues.

XXIX ~ LES TRAVAILLEURS DU VIEUX RAZEE

Hourra ! Hourra ! pour l’esprit yankee. Hourra ! Hourra ! pour le cran de Cape Ann. C’est l’audace et la fougue qui assurent la victoire — « Le Horton est rentré ! Le Horton est rentré ! » — Localté ancienne.

Polly Candage, couvrant ses émotions avec ce masque de réserve que la nature prête au sexe faible pour sa protection, reçut un Mayo tumultueux le lendemain matin dans le salon du cottage.

« Je ne sais pas comment c’est arrivé. Je ne comprends pas », explosa-t-il. « Je ne pensais pas que quiconque puisse extraire de l’argent de sa poche avec de la dynamite — votre père disait que c’était impossible. Mais le diacre Rowley nous a prêté cinq mille dollars. Voici son chèque sur la First National de Limeport. Il ne demande que six pour cent. Je suis si faible que j’ai eu du mal à monter jusqu’ici. »

« Qu’a-t-il dit pour expliquer cela ? » demanda Polly, avec la curiosité d’une jeune fille cherchant à savoir jusqu’à quel degré de prévarication un diacre irait pour gagner trois cents dollars.

« Il n’a pas dit grand-chose. Il a tendu ce chèque, a dit que mon endossement suffirait pour servir de reçu, et que votre père et moi pourrions signer un billet conjoint plus tard — un jour ou l’autre — quand il aurait le temps. Avez-vous entendu dire que le vieux perdait la tête ? Mais ce chèque semble bon ! »

« Eh bien, je pense qu’il réfléchit à la question depuis que mon père est passé le voir. En fait, le diacre Rowley m’a dit quelques mots », dit la jeune fille, rencontrant le regard de Mayo avec franchise. « Pas grand-chose, bien sûr, mais quelque chose qui laissait entendre qu’il avait beaucoup de confiance en vous deux, étant donné que vous l’avez bien traité dans les autres affaires qu’il a faites avec vous. Parfois, vous savez, ces vieux Yankees coriaces prennent de l’affection pour quelqu’un et font des choses soudainement. »

« C’est soudain, tout à fait », déclara Mayo, grattant le bord dentelé du chèque sur sa paume comme pour s’assurer qu’il était réel et non une ombre. « Oui, il m’a dit de ne pas lui parler du billet avant qu’il ne nous en touche un mot lui-même, et de garder le silence sur le prêt. Il ne voulait pas que d’autres courent vers lui avec leurs projets. »

« Et si j’étais à votre place », conseilla la jeune fille, « je ne dirais pas à mon père d’où vous tenez l’argent — pas pour le moment. Vous savez, il ne s’entend pas si bien que ça avec le diacre Rowley — les vieux se disputent parfois tant — et il pourrait s’inquiéter, pensant que le diacre a quelque combine derrière tout ça. Mais vous ne pensez pas cela, n’est-ce pas ? »

« J’ai l’argent, et il ne m’a pas demandé de signer de papiers. Il n’y a pas de retour en arrière possible, pour autant que je puisse en juger », déclara le jeune homme.

« Et maintenant, que ferez-vous ? »

« Foncez à Limeport, louer de l’équipement — car j’ai du liquide pour payer d’avance toutes les locations — et arriver sur cette épave pour commencer mon travail. »

« Dites simplement à mon père que vous avez trouvé l’argent — auprès d’un ami ! S’il s’inquiète pour quoi que ce soit, il ne travaille pas la moitié aussi bien. Je demanderai à Dieu de vous aider et de vous bénir à chaque heure du jour. »

« Polly Candage », s’écria Mayo, saisissant ses mains chaudes et potelées, « il y a quelque chose en vous qui m’a insufflé du courage, du cran et de la détermination depuis que vous m’avez tapoté l’épaule là, dans le vieux Polly. J’y ai beaucoup réfléchi — j’ai eu le temps de penser quand j’étais sur ce vapeur, à attendre. »

« Il n’y a qu’une seule fille à laquelle vous devriez penser », taquina-t-elle.

Son visage s’assombrit. « Et c’est le genre de réflexion qui n’est pas sain pour un homme avec un esprit normal. Dieu merci, j’ai du vrai travail auquel penser maintenant — et l’argent pour accomplir ce travail. » Il caressa sa poche.

Elle l’accompagna jusqu’au quai, et lorsque la goélette glissa vers la mer derrière Hue and Cry, son mouchoir blanc lui adressa un dernier salut et un silencieux « Dieu vous garde ».

Le capitaine Boyd Mayo, de retour à Limeport, n’était plus le suppliant soumis, confus et implorant qui avait sollicité les mécaniciens du front de mer et les propriétaires de chantiers navals quelques jours auparavant. Il ne leur présenta aucun chèque sur lequel loucher. Il sortit un portefeuille pléthorique de billets tout neufs. Il montra son argent souvent, et dans un but précis. Il conclut des marchés serrés tout en le gardant en vue. Il reçut des offres de crédit là où auparavant il avait été éconduit. Telle est la magie qu’exerce la richesse visible dans les transactions entre les hommes !

Il ne croisa pas Fletcher Fogg à Limeport, et il en fut heureux. Quelqu’un l’informa que le magnat était retourné à New York. Il était manifeste pour Mayo que, dans son mépris, Fogg avait décidé que le sauvetage du Conomo intact était relégué au magasin des rêves. Son objectif serait atteint si le navire était envoyé à la casse, se rendit compte le jeune homme. Seul le Conomo à flot, pionnier couronné de succès dans les nouvelles expériences de transport le long de la côte, menacerait ses intérêts acquis.

Il y avait eu des vents hivernaux et des accalmies dans les jours qui avaient suivi le moment où Mayo poursuivait ses projets à terre. Mais par le bouche-à-oreille des pêcheurs errants et des capitaines de paquebots, il avait été assuré que le vapeur restait coincé sur Razee.

Et quand enfin il fut équipé, il partit de Limeport ; il partit d’un pas léger, bien qu’il sût qu’une tâche de titan l’attendait. Il garda pour lui ce qu’il comptait faire du vapeur. Il permit même aux commères du front de mer de deviner, sans les contredire, qu’il allait envoyer l’épave à la casse. Il n’invitait pas davantage à cette hostilité effrontée qui caractérisait les opérations de Fogg et de ses hommes de main.

Il était à la barre d’une barge robuste qu’il avait affrétée ; le reste de l’équipage était composé de ses propres hommes. La barge était propulsée par sa propre force, et transportait une bonne pompe et une grue solide ; ses ponts étaient chargés de charbon. La goélette n’était plus qu’un convoi. Le voyage vers Razee dura toute la journée, car la barge était un engin lent et encombrant, mais quand Mayo s’amarra enfin au flanc du Conomo et fit entendre un salut strident avec le sifflet, la joie qu’il lut sur le visage rubicond du capitaine Candage compensa l’anxiété et les retards.

« Je savais que vous y arriveriez, d’une façon ou d’une autre », confia le vieux skipper. « Mais qui avez-vous dû assommer dans un coin sombre pour lui voler son argent ? »

« C’est une affaire privée jusqu’à ce que nous soyons prêts à le rembourser, avec six pour cent d’intérêts », déclara le jeune homme, brusquement.

« Oh, très bien. Tant que nous l’avons, je me moque de savoir où vous l’avez volé », répondit Candage, avec une grande sérénité. « Je sais simplement que vous ne l’avez pas eu de cet avare de Rowley, et c’est un soulagement suffisant pour moi. Laissez-moi vous dire que nous n’avons pas chômé à bord ici. Nous avons gréé ce taakul que vous voyez en haut, et avons jeté par-dessus bord toute la cargaison que nous pouvions atteindre. Tout était gâché par l’eau. Il y a assez d’espace pour les opérations au milieu du navire. J’ai sorti tout son câble de rechange, et il est prêt. »

« Et vous avez fait du bon travail, monsieur. Nous devons amarrer cette barge le long du bord de telle sorte qu’un coup de vent ne la fracasse pas contre nous. Des câbles de ressort — beaucoup d’entre eux — et nous sommes assez marins pour savoir comment amarrer. Mais quand je pense aux amateurs que nous sommes pour le reste de ce travail, j’en ai des frissons dans le dos. »

« Cette foule du front de mer de Limeport vous a eu, vous aussi, hein ? »

« Capitaine Candage, j’ai observé les hommes plus ou moins au cours de cette vie. C’est parfois un très gros handicap pour un homme d’être trop sage. Pendant que l’homme terriblement sage s’assoit, secoue la tête, calcule les perspectives et dit que cela ne peut pas être fait, l’imbécile se précipite, parce qu’il ne sait pas mieux faire, et bâcle le travail jusqu’au bout et gagne. Continuons à être des imbéciles, bien et comme il faut, mais restons occupés tout de même. »

Et sur cette base, les amateurs de Razee procédèrent avec tout le cran qui était en eux.

Les hommes de Hue and Cry avaient beaucoup de muscles et peu d’esprit. Ils ne posèrent aucune question, ils n’envisagèrent pas avec pessimisme des perspectives douteuses. La même philosophie, ou l’absence de celle-ci, qui avait toujours rendu la vie pleine de joyeux espoir quand leurs estomacs étaient remplis, sans penser au lendemain, les animait maintenant. Le destin avait donné à Mayo et à son associé un équipage idéal pour ce travail périlleux. Ce n’était pas une question d’heures syndicales et de salaires fixes ; ils travaillaient toute la nuit aussi joyeusement qu’ils travaillaient toute la journée.

Une épopée de la mer fut vécue là, sur le récif de Razee, pendant les semaines qui suivirent.

La tâche qui fut accomplie ferait une histoire en soi, bien au-delà des limites d’un tel récit.

Le labeur amer de nombreux jours se révéla souvent être une triste erreur, car les hommes qui travaillaient là avaient plus de courage dans l’effort que de bonne compréhension des méthodes.

Puis, après la déception, l’espoir renaquit, car de nouveaux efforts permirent d’éviter les erreurs qui avaient été si coûteuses.

Le plus gros du travail, le devoir de pionnier, échut à Mayo.

Il enfila un scaphandre et descendit dans les entrailles déchirées de l’épave et déblaya le chemin pour les autres.

Sur le pont, ils construisirent des sections de cloison, et il descendit tâtonner dans l’eau trouble, cloua les renforts, installa ces sections et calfeutra les espaces entre la cloison et la coque.

Il y eut des tempêtes qui menacèrent leur barge et chassèrent la petite goélette vers le large dans un tourbillon de tempête.

Il y eut des accalmies qui les réjouirent avec la promesse du printemps.

La goélette était le coursier qui apportait les provisions et le charbon depuis la terre ferme. Mais les hommes qui allaient à terre refusaient de bavarder sur le front de mer, et les navires occasionnels qui arrivaient à proximité de Razee n’étaient pas autorisés à débarquer des personnes curieuses sur l’épave.

Après de nombreuses semaines, les cloisons furent posées et les pompes furent mises en marche. Il y avait trois équipes pour ces pompes, et leur cliquetis ne cessa jamais, jour et nuit. Il y avait moins d’eau dans la partie avant ; sa proue était solidement calée sur les rochers. Les progrès ici étaient encourageants.

À l’arrière, il y eut des désastres. Trois fois, la cloison s’effondra sous la pression formidable de la mer, dès que les pompes eurent soulagé la pression opposée à l’intérieur de la coque. Mayo, hagard, négligé, non rasé, amaigri par ses veilles, restait sous l’eau dans son scaphandre jusqu’à devenir l’épave d’un homme. Mais finalement, ils construisirent une section transversale qui promit de tenir. Les pompes commencèrent à gagner du terrain sur l’eau. À mesure que l’inondation à l’intérieur diminuait et qu’ils pouvaient atteindre la cloison plus efficacement de l’intérieur, ils continuaient à l’ajouter et à la renforcer.

Et puis vint le besoin de plus de matériel et plus d’équipement, car la tâche gigantesque de faire flotter le vapeur était encore devant eux.

Mayo sentit qu’il avait prouvé sa théorie et qu’il était maintenant en mesure d’enrôler le capital qui les mènerait au bout. Il pouvait montrer une coque qui était saine, à l’exception de la déchirure au milieu — une coque dont les deux extrémités étaient purgées de la mer envahissante. Avec l’argent qui fournirait des barges de levage, des remorqueurs et l’équipement massif pour le faire flotter, il sentit qu’il serait capable de transformer cette masse inutile de ferraille en un vapeur une fois de plus — de changer de la ferraille en une valeur active d’au moins cent cinquante mille dollars.

Et quand lui et le capitaine Candage furent arrivés à cette conviction pleine d’espoir et sérieuse, après des jours de surveillance tremblante du travail que faisaient les pompes, le jeune homme retourna vers la terre ferme pour sa mission capitale.

Alors qu’ils naviguaient vers Limeport, Mayo fut un peu étonné de voir du vert sur les collines en pente. Il avait vécu dans un rêve éveillé de labeur puissant sur Razee ; il avait presque oublié que tant de semaines s’étaient écoulées.

Quand il débarqua dans son doris depuis la goélette, le souffle balsamique du printemps s’exhala vers lui depuis les jardins en bourgeon et la brise chaude caressa ses joues rugueuses.

Tout comme il avait oublié que le printemps était arrivé, il avait oublié son apparence personnelle. Il s’était précipité à terre depuis un travail d’homme qui l’attendait maintenant pour y retourner en toute hâte. Il ne se rendait pas compte qu’il ressemblait à un homme des cavernes — ressemblait à un humain hirsute et préhistorique ; son esprit était trop rempli de ses affaires sur Razee.

Lorsque le capitaine Mayo arpenta la rue principale de Limeport, cela ne le troubla pas le moins du monde que les gens le dévisagent et se retournent pour le regarder après son passage. Il s’était arraché à sa tâche gigantesque pour un seul but, et cette idée remplissait son esprit.

Il était en guenilles, ses mains étaient enflées, violettes, coupées et à vif à cause de ses travaux de plongeur, ses cheveux pendaient sur son col, et une barbe masquait son visage. Ceux qui encombraient les rues profitaient des premiers jours chauds pour montrer leurs parures printanières. Le contraste de cette silhouette rude venue de la pleine mer n’en était que plus frappant à mesure qu’il se frayait un chemin à travers les foules.

Ici et là, il s’engouffra dans des bureaux où se trouvaient des hommes qu’il connaissait et qu’il espérait intéresser. Il n’avait pas de portefeuille gras à leur montrer cette fois. Il n’avait que ses mains vides et enflées et une histoire folle, avide et balbutiante de ce qu’il espérait faire. Ils le fixaient, beaucoup d’entre eux stupidement, certains d’entre eux franchement incrédules, la plupart d’entre eux sans intérêt particulier. Il ressemblait à un homme qui avait lamentablement échoué ; il n’y avait rien en lui qui suggérât le succès.

Un homme résuma la chose succinctement : « Regardez ici, Mayo, si vous étiez venu ici, avec votre aspect actuel, et m’aviez demandé vingt-cinq sous pour vous acheter un repas, j’aurais trouvé cela parfaitement naturel, et je vous aurais glissé les vingt-cinq sous. Mais pas dix mille — vous n’avez pas le physique de l’emploi. »

« Qu’est-ce que mes vêtements ont à voir avec ça ? Je n’ai pas le temps de penser aux vêtements. Je ne peux pas porter un chapeau melon dans un scaphandre. J’ai travaillé. Et je suis toujours sur le coup. L’aspect que j’ai devrait vous montrer que je suis sérieux. »

Mais ils le rejetèrent. Dans une demi-douzaine de bureaux, ils écoutèrent et secouèrent la tête ou refusèrent brusquement d’examiner la chose. Il n’était pas venu à terre pour mendier une assistance comme si c’était une faveur. Il était venu en étant certain que cette fois, il avait une chose précieuse à offrir. Ses travaux avaient brisé son corps, ses nerfs étaient à vif, son tempérament était impatient. Quand ils refusèrent de l’aider, il les maudit et s’en alla en trombe. Le fait qu’ils laissent son apparence personnelle influencer leur jugement attisa sa fureur — c’était si injuste envers son dévouement sacrificiel à sa tâche.

Il épuisa bientôt son cercle de connaissances, mais ces rebuffades le rendirent furieux au lieu de le décourager. Bousculant brutalement les piétons qui se montraient polis et affables, il marchait le long de la rue, le visage sombre.

Et alors, son regard tomba sur un visage qui raviva toute l’amertume qu’il portait en lui.

Il vit Fletcher Fogg debout devant le Nicholas Hotel. La journée était douce, le soleil printanier réchauffait l’atmosphère, mais il était évident que M. Fogg ne se prélassait pas avec contentement ; sa mine était tout aussi lugubre que celle du capitaine Mayo, et il mâchonnait un cigare éteint, crachant des bouts de tabac sur le trottoir tout en réfléchissant.

Mayo n’était pas d’humeur à écouter la raison. Il venait de heurter son orgueil et sa persévérance contre des hommes dont la manière de refuser montrait qu’ils se souvenaient de ce que Fletcher Fogg avait dit concernant les perspectives de renflouage du Conomo. Là, se tenait le pesant pirate, barrant le chemin de Mayo sur le trottoir, tout comme il avait barré les perspectives d’avenir du jeune homme dans l’affaire du Montana — tout comme il avait fermé les voies du crédit. Mayo se cogna contre lui et le repoussa de l’autre côté du trottoir, contre le mur de granit de l’hôtel. Il posa ses deux mains écorchées et enflées sur le gilet impeccable de Fogg et poussa son visage barbu, taché de sel et usé par le travail, tout près du sien.

Même alors, le promoteur ne sembla pas reconnaître Mayo. Il cligna des yeux avec appréhension. Il regarda autour de lui comme s’il avait l’intention d’appeler à l’aide.

« Tu n’as pas l’air d’avoir ton os à souhaits en fer dans ta poche cette fois », grogna l’agresseur. Il enfonça cruellement ses pouces dans les côtes de Fogg.

« Gad ! Vous êtes... vous êtes le capitaine Mayo ! Je veux être maudit si je vous ai reconnu avant que vous ne parliez ! »

« J’ai réussi à me contenir la dernière fois que tu m’as vu, Fogg. J’attendais. Maintenant, sang-dieu, je te tiens ! »

Il faisait simplement référence à la prise physique dans laquelle il tenait l’homme. Mais Fogg sembla trouver une signification plus profonde dans ces mots.

« Je le sais, Mayo », gémit-il. « C’est pour ça que je suis ici. Je me demandais quel était le meilleur moyen d’arriver jusqu’à vous... de vous rencontrer comme il faut ! »

« Tu es arrivé jusqu’à moi, espèce de renégat infernal ! »

« Mais, écoutez, Mayo, nous ne pouvons pas parler de cette affaire ici, dans la rue. »

« Il n’y aura pas de discussion ! » La rencontre avait été si inattendue et la colère de Mayo si vive que le jeune homme n’avait pas songé à ce qu’il comptait faire. Son impulsion était de réduire ce visage gras en bouillie. Il avait depuis longtemps renoncé à tout espoir qu’un appel à l’humanité de Fogg puisse servir à quelque chose. Il n’attendait aucune considération, aucune restitution.

« Mais il doit y avoir une discussion. Je suis ici pour cela. Vous me tenez par la gorge ! Je l’admets. Mais écoutez la raison », supplia-t-il. « Ça ne vous fera aucun bien de tempêter. »

« Je vais t’écraser la figure ! J’en assumerai les conséquences. »

« Mais après avoir fait ça, vous devrez quand même discuter sérieusement avec moi de ces documents. »

Malgré sa fureur, Mayo comprit, à l’attitude et aux paroles de Fogg, que la simple peur d’une correction ne provoquait pas cette humilité ; il y avait un policier au coin de la rue.

« Ne parlez pas si fort », insista Fogg. « Venez dans ma chambre où nous pourrons être tranquilles. »

Mayo hésita, intrigué par l’attitude de son ennemi.

« C’est un mot du Vieux lui-même. Il m’a ordonné de venir ici. C’est de la part de Marston ! » murmura le promoteur. « Je suis dans un sacré pétrin de tous les côtés, Mayo. »

« Très bien ! Je viendrai. Je pourrai vous corriger dans votre chambre plus confortablement ! »

« Je n’ai pas peur de la raclée ! Je voudrais que ce ne soit que ça », grommela Fogg. Il ouvrit la marche vers l’hôtel et Mayo le suivit, reprenant ses esprits, conscient qu’il y avait une nouvelle crise dans ses affaires, flairant une sorte de capitulation dans l’étonnante humilité de Fogg.

« Voulez-vous fumer ? » demanda Fogg avec obséquiosité, une fois qu’ils furent dans la chambre d’hôtel.

« Non ! » Il refusa avec venin. Il s’aperçut dans l’un des grands miroirs et n’avait pas réalisé jusqu’alors à quel point il était négligé et fruste. Il fut mal à l’aise lorsqu’il s’assit dans un fauteuil rembourré. Depuis des semaines, il était habitué aux rudesses de la vie à bord. Dans son tempérament et son allure, il se sentait comme un homme des cavernes.

« J’ai l’espoir que nous puissions trouver un terrain d’entente amical », supplia humblement Fogg. « Continuer à se battre ne nous mènera nulle part. J’ai dû faire certaines choses et je les ai faites. Vous avez parlé de mon os à souhaits en fer ! Maintenant, à propos de cette affaire du Montana... »

« Je ne veux aucune répétition, M. Fogg. Quelle est votre affaire avec moi ? »

« C’est difficile de commencer si je ne peux pas sentir que vous écouterez quelques explications et ferez quelques concessions. Quand un homme travaille pour Julius Marston, il doit s’oublier lui-même et faire... »

« J’ai travaillé pour Julius Marston ! »

« Mais pas dans le jeu de la finance, Mayo ! » Il y avait un tremblement dans la voix du promoteur. « Les hommes ne sont que des ombres pour lui quand il s’agit de haute finance. Il donne ses ordres pour obtenir des résultats. Il ne s’arrête pas pour penser aux hommes concernés. Ce sont les chiffres sur ses livres qu’il regarde ! Il utilise un homme comme il utiliserait une serviette à table ! »

« Comme vous m’avez utilisé ! Vous avez eu une bonne formation ! »

« Eh bien, si le tour a été transmis vers le bas, il est maintenant transmis vers le haut », déclara Fogg, avec découragement. « C’est moi le bouc émissaire, en ce moment. Ne pouvez-vous pas me considérer personnellement dans cette affaire ? »

« Je ne veux pas. Je voudrais me lever et utiliser ces poings sur vous, aussi endoloris soient-ils ! »

« Je crains que ce ne soit une affaire difficile à régler pour nous », soupira le promoteur. « Je pensais avoir tout ficelé de la manière habituelle. Sang-dieu, s’il n’y avait pas une femme mêlée à ça, tout se serait arrangé ! » Il laissa éclater sa colère. « On ne peut jamais compter sur les affaires quand une femme y met les doigts ! Je me moque bien que vous soyez amoureux de la fille de Marston, Mayo ! Elle est comme beaucoup d’autres filles écervelées qui ont toujours eu plus de temps et d’argent qu’il n’est bon pour elles. C’est le Trouble en jupons ! Et vous devez avoir une sacrée hypothèque sur elle, puisqu’elle a trahi son propre père pour retirer vos marrons du feu ! »

N’ayant pas la moindre idée de ce dont M. Fogg parlait, Mayo garda le silence.

« Vous êtes froid ! Je dois vous le reconnaître ! » lança le promoteur.

« Vous feriez mieux de laisser le nom de Mlle Marston en dehors de cette affaire avec moi, monsieur. »

« Comment diable puis-je le laisser de côté, vu ce qu’elle a fait ? »

Et Mayo, ignorant quel nouvel éclat avait marqué les activités de l’incompréhensible jeune femme, reprit son sombre silence, ses propres intérêts suggérant qu’une attente vigilante serait sa meilleure politique.

« Eh bien, qu’allez-vous dire à propos des documents ? » demanda Fogg. « Autant aller droit au but ! »

« Je ne vais rien dire. »

« Vous devez dire quelque chose, Mayo. C’est une affaire trop importante pour jouer avec. Si vous êtes raisonnable, vous pouvez m’aider à arranger ça — et cela aidera la jeune fille. C’est bien la fille de Marston, et son père comprend à quel point elle est erratique et excuse ses caprices. Mais il ne peut pas tout supporter. »

À cet instant, la curiosité était plus ardente chez Mayo que le ressentiment, bien que le ton de Fogg à propos d’Alma Marston provoquât ce dernier sentiment. Il était évident qu’elle avait entrepris quelque chose en sa faveur — avait, d’une manière ou d’une autre, sacrifié les intérêts de son père et sa propre tranquillité d’esprit pour aider le paria. Il se demanda pourquoi il ne ressentait pas plus de joie en apprenant cette nouvelle. Il se souvint de sa promesse lorsqu’ils s’étaient séparés, mais il n’avait fondé aucun espoir sur cette promesse. Cela ne l’avait pas consolé alors qu’il luttait avec ses problèmes. Il était conscient que ses sentiments concernant toute cette affaire étaient plutôt complexes, et il ne prit pas la peine de les analyser ; il resta immobile et fixa M. Fogg avec une expression de neutralité impénétrable.

« Avez-vous les documents avec vous ? »

« Non ! » Il ajouta : « Bien sûr que non ! »

« C’est très bien. Il vaut peut-être mieux qu’ils soient dans un endroit sûr. Maintenant, écoutez, Mayo ! Je ne vais pas vous mener en bateau. Je ne peux pas, dans les circonstances actuelles. Je ne sais pas où Burkett est allé et... »

« Burkett est avec moi sur le Conomo. Je ne vais pas vous mener en bateau, moi non plus, Fogg ! »

« Je me moque de savoir où il est ni ce qu’il vous a dit. Toutes les allégations de menteurs patentés et d’hommes qui ont été renvoyés peuvent être traitées devant un tribunal, sous la loi sur le chantage. Mais dans le cas de ces documents, c’est différent. Je suis ouvert et franc avec vous, Mayo. Nous avons été trahis de l’intérieur du fort. Grâce à une fuite au bureau, cette fille a mis la main sur ces documents. Je ne sais pas quel est votre sens de l’honneur dans de telles affaires. Je ne suis pas ici pour en appeler à lui. On vous a fait trop de mal pour que cet argument ait un effet particulier. Je suis ouvert et franc, je vous dis ! » Il écarta les mains. « Probablement ne réalisait-elle pas à moitié ce qu’elle faisait ! Mais maintenant que vous avez les documents, vous réalisez ! »

Pas par un battement de paupière Mayo ne trahit son ignorance totale de ce à quoi Fogg faisait référence.

« Je veux vous demander, d’homme à homme », poursuivit l’émissaire, « si vous avez l’intention d’utiliser ces documents simplement pour vous-même — pour revenir en arrière — eh bien... vous savez ! » Il agita la main. « Ou allez-vous frapper à droite et à gauche avec, pour une vengeance générale ? »

« Je n’ai pas décidé. »

« C’est une question juste que j’ai posée. Pour ce qui vous concerne dans tout ce qui peut se trouver dans ces documents — et ce sont principalement mes propres rapports — vous serez dédommagé et plus encore, capitaine. Vous pouvez avoir le Triton avec un contrat de dix ans comme capitaine, contrat protégé par une caution, votre salaire de deux cent cinquante dollars par mois. Bien sûr, cet accord inclut votre réintégration comme capitaine breveté et l’abandon de toutes les poursuites dans l’affaire du Montana. Il n’y a pas d’inculpation, et les témoins seront pris en charge, de sorte que l’affaire ne sera pas évoquée, à condition que vous ayez des ennemis. C’est un langage d’homme, Mayo ! Vous devrez l’admettre ! »

« Il y a une autre chose qui doit être admise, Fogg ! J’ai été disgracié, traqué et persécuté. Les hommes le long de cette côte, la plupart d’entre eux, croiront toujours que j’ai fait une erreur. Vous savez ce que cela signifie pour un capitaine de navire ! »

M. Fogg essuya l’humidité de ses joues avec un mouchoir violet.

« Vous avez été mis dans une situation diablement injuste. Je l’admets. Je suis allé trop loin. C’est pourquoi Marston fait de moi le bouc émissaire maintenant. Je serai jeté si cette affaire n’est pas réglée entre nous ! »

« J’étais dans cette même pièce un jour, M. Fogg, et j’ai vu comment vous avez jeté un certain Burkett. Vous sembliez prendre plaisir à le faire. Pourquoi ne devrais-je pas avoir un peu de plaisir moi-même ? »

« J’ai dû le jeter. C’était un idiot. Il avait fanfaronné. Je devais protéger les intérêts ainsi que moi-même. Mais vous n’avez rien à considérer, en ce moment, que votre propre profit. »

« Est-ce vrai ? » demanda Mayo avec sarcasme. « Vous semblez m’avoir étiqueté comme l’un de ces anges doux et pardonnants. »

« Maintenant, regardez, Mayo, ne laissez pas des idées folles vous empêcher de réussir. Ce n’est pas sensé ; ce n’est pas du business ! Vous avez quelque chose que nous voulons et nous sommes prêts à payer pour l’avoir. »

« Quelles autres ficelles sont attachées ? » demanda le jeune homme, feignant l’intransigeance comme sa meilleure ressource dans cette affaire déconcertante.

« Eh bien, bien sûr, vous abandonnez ce travail insensé sur lequel vous travaillez. Arrêtez d’être un ferrailleur ! »

« Je ne suis pas un ferrailleur. Nous allons renflouer le Conomo. »

« Mayo, parlez sensé ! Ce travail ne peut pas être fait ! »

« C’est ce que vous avez dit à chaque équipementier et banquier de cette ville, Fogg ! Mais maintenant vous parlez à un homme qui sait mieux que quiconque. Et laissez-moi vous dire autre chose. Je ne ferai aucune affaire avec le genre d’homme que vous vous êtes révélé être. »

« Ne soyez pas un gamin, Mayo. Je suis ici avec les pleins pouvoirs. Nous vous débarrasserons de cette épave. »

« Vous voulez la tuer là où elle est, n’est-ce pas ? »

« C’est notre affaire ce que nous en faisons après avoir payé notre argent », déclara Fogg, se cabrant.

« Il y a quelque chose de plus que les affaires — vos affaires — dans cette histoire. »

« Oui, je vois qu’il y a ! C’est votre vengeance puérile que vous recherchez. Je vous donnerai dix mille dollars à partager parmi cette bande de pauvres hères. Envoyez-les à leurs pêches, et soyez sensé. »

« Il ne sert à rien de discuter, Fogg. Je vois que vous ne me comprenez pas du tout. Vous devriez savoir qu’il ne faut pas me demander de me vendre, moi et mes partenaires. » Il se leva et se dirigea vers la porte.

« Partenaires... ces pauvres hères ? »

« Ils ont gelé et sué, travaillé et souffert de la faim, avec moi sur le récif de Razee, Fogg. Ce sont des partenaires. »

« Quel est votre plan ? Quels sont les documents ? » insista le promoteur en suivant Mayo.

« Pas la moindre trace d’écriture. Seulement la décence et l’honneur d’un homme. Vous et votre patron n’avez pas assez d’argent pour acheter... Il n’y a rien à vendre ! »

« Mais il y a des choses que nous pouvons acheter, si c’est devenu une affaire de chantage », s’emporta Fogg. « Êtes-vous assez bas pour tirer profit de l’immixtion maudite d’une fille insensée dans des affaires qu’elle ne comprenait pas ? Vous avez fouillé ces documents. Vous savez ce qu’ils signifient ! »

Mayo se tourna et regarda l’homme excité.

« Ils n’ont rien à voir avec vous ou vos affaires, la plupart de ces documents », cracha Fogg. « Mayo, soyez raisonnable. Nous ne pouvons pas nous permettre de voir nos holdings exposées. Le syndicat peut se sortir de cette infernale loi fédérale si nous travaillons prudemment. »

« Sinon, Marston, vous et quelques autres pourriez aller à Atlanta, hein ? »

« Il n’est pas trop tard pour vous y envoyer. »

« Vous vous inquiétez pour ces documents, n’est-ce pas ? »

« Bien sûr que je m’inquiète pour eux ! Pour quoi pensez-vous que je sois ici ? »

« Continuez à vous inquiéter, M. Fogg ! Venez dans le petit coin d’enfer où je suis depuis quelques mois ; le feu est excellent ! »

Il tira la porte et la claqua derrière lui, mettant fin aux appels frénétiques du promoteur.

XXX ~ L’AFFAIRE D’UN MONOGRAMME EN CIRE

Oh, venez, écoutez un instant et vous entendrez bientôt. Près de la mer agitée vivait une belle jeune fille. Son père suivait le métier de la contre-bande Comme un héros guerrier, Comme un héros guerrier qui n’avait jamais pe-eur ! — La Contrebandière.

Le capitaine Mayo ne rapporta que des doutes et du découragement vers l’épave sur Razee. Ses doutes concernaient principalement la question des documents que M. Fogg cherchait si instamment. Mayo lui-même avait fait quelques recherches. Il s’était renseigné au bureau de poste, mais il n’y avait pas de courrier pour lui. Si aucun document n’avait été soustrait des archives de Marston, si cette affaire était une nouvelle tentative de ruse de la part de Fogg, le promoteur avait certainement fait preuve d’une maîtrise théâtrale, se dit Mayo. Il décida de garder ses secrets et d’attendre les développements.

Deux jours plus tard, les développements arrivèrent à Razee en la personne du capitaine Zoradus Wass, qui vint en visite à bord d’un bateau à moteur affrété. Il grimpa à l’échelle, salua son protégé avec une cordialité de marin et partit pour une tournée d’inspection tranquille.

« Quelque chose comme un travail de chaudronnier sur une bouilloire en fer, mon garçon », commenta-t-il. « Vous devez être né avec quelques instincts de plombier. Continuez comme vous faites et vous la sortirez de là. »

« Je ne la sortirai jamais de là en opérant comme je le fais maintenant, capitaine Wass. Nous faisons du surplace. Pas d’argent, pas de crédit, pas de nourriture. J’ai réuni cinq mille et je les ai dépensés. Je n’ose pas retourner voir ce vieux grippe-sou. »

« Eh bien, pourquoi ne pas essayer l’héritière ? » demanda le vieux capitaine. « Vous savez que je vous ai toujours conseillé vivement à propos de l’héritière. »

« Écoutez, capitaine Wass, je ne veux plus entendre de plaisanteries à ce sujet », objecta le jeune homme, brusquement.

« Pas de plaisanterie ici », déclara le capitaine avec sérénité. « Entrons dans cette cabine. » Il ouvrit la marche et verrouilla la porte.

« Il n’y a pas de plaisanterie, mon fils », répéta-t-il, « et je n’aime pas que vous fassiez preuve d’aigreur en la matière. Vu les amis que nous avons été, je ne prends pas très bien le fait que vous ayez été si muet. Je suis un homme de confiance. Vous avez fait une erreur en ne me le disant pas. La chose a failli échouer entre elle et moi ! »

Il fronça les sourcils avec reproche devant le Mayo étonné.

« Elle est venue en s’attendant, bien sûr, à ce que je sois votre ami le plus proche, et quand j’ai dû avouer que vous ne m’aviez jamais parlé d’elle, elle a pensé qu’elle s’était trompée sur mon compte, et elle n’allait pas me donner la chose ! »

« Quelle chose, et de quoi parlez-vous ? »

Le capitaine Wass tapota la poche de son manteau.

« Je l’ai convaincue, et c’était une chance que j’en sois capable, car c’est une affaire où seul un ami proche et prudent devrait être admis. Mais après cela, vous ne devez me cacher aucun secret si vous attendez de moi que je vous aide. Cependant, vous avez montré que vous pouvez suivre les bons conseils quand je vous les donne. Je vous ai conseillé de mettre la main sur la fille de Julius Marston et, par le tonnerre ! vous l’avez fait. Maintenant... »

Mayo interrompit impatiemment. Le capitaine Wass traînait, savourant manifestement le rôle qu’il jouait dans cette romance.

« Vous avez apporté quelque chose pour moi, n’est-ce pas ? »

« C’est une fine mouche, mon garçon », poursuivit le capitaine, ne faisant aucun geste pour montrer l’objet qu’il tapotait. « Elle m’a cherché, se souvenant que je vous avais avec moi sur le vieux Nequasset, et elle m’a posé des questions intelligentes, je peux vous le dire ! Vous auriez dû être plus confiant avec moi. »

« Capitaine Wass, je ne peux plus supporter ces absurdités. Si vous avez quelque chose pour moi, donnez-le-moi ! »

« Je me suis donné du mal pour vous, j’ai voyagé jusqu’ici, quatre ou cinq cents milles, prenant... »

« Oui, prenant votre temps pour le voyage et pour cette conversation », déclara Mayo, avec colère. « J’ai été mis dans une position très délicate en ignorant que vous aviez ces documents. »

« Sûr et certain a toujours été ma devise ! Et j’avais une petite affaire à régler en chemin. J’ai découvert comment ce gros Fogg s’est imposé comme directeur général de la ligne Vose. Bien sûr, on savait assez bien comment il avait fait, mais j’ai localisé le type qui l’a fait pour lui — cette créature que nous avions prise comme steward, vous vous souvenez. »

Malgré son anxiété de mettre la main sur le paquet dans la poche du vieux capitaine, Mayo écouta avec intérêt cette information ; elle concernait ses propres affaires avec Fogg.

« Je vais aider la foule honnête dans la gestion de la ligne Vose à renverser cette vente, et quand le moment sera venu, j’aurai ce commis à la peau blanche à la barre des témoins si je dois l’y traîner par les oreilles. Maintenant, Mayo, cette fille n’a pas dit ce qu’il y avait dans ce paquet. » Il sortit un petit paquet qui avait été soigneusement ficelé. « Elle est amoureuse de vous, parce qu’elle doit être amoureuse pour se donner tant de mal pour vous faire parvenir un message. Si c’est une lettre d’amour, c’est une grosse. On dirait que ce n’est que du papier ! Je l’ai pesé et tâté pas mal. »

Il le tint hors de portée de Mayo, avide, et enquêta encore plus avec des doigts curieux.

« J’espère qu’elle ne vous renvoie pas vos lettres d’amour, mon fils. Mais à l’expression qu’elle avait sur le visage quand elle parlait de vous, je n’ai pas cru qu’elle faisait cela. Eh bien, voici du réconfort pour vous ! » Il plaça le paquet dans les mains de Mayo.

Le paquet était scellé avec trois petits morceaux de cire soignés, et sur chaque tache étaient imprimées les lettres « A M » dans un monogramme. Mayo retourna le paquet maintes et maintes fois.

« Si vous voulez que je sorte, ne vous sentant pas aussi confiant envers moi que vous l’étiez, je le ferai », proposa le capitaine Wass, après une attente polie.

« Je ne vais pas ouvrir cette chose — pas encore », déclara le jeune homme. « C’est pour des raisons qui me sont propres — tout à fait privées, monsieur. »

« Mais je veux bien sortir. »

« Non, monsieur. Votre présence ici n’a absolument rien à voir avec cette affaire. » Il boutonna le paquet dans la poche de sa veste. Il avait peu de respect pour la délicatesse de Fletcher Fogg dans toute question de procédure ; l’animosité du promoteur au sujet de ces papiers était évidente. Néanmoins, l’agent avait cristallisé en mots amers une idée qui dissuadait Mayo : tirerait-il profit de la trahison inconsidérée d’une jeune fille envers son père ? D’une certaine manière, ces sceaux portant son monogramme faisaient de l’intérieur du paquet une enceinte sacrée ; il les effleura et retira sa main comme s’il s’introduisait par une porte fermée sur l’intimité familiale.

« Je suppose que vous préférez garder l’esprit entièrement tourné vers les affaires sérieuses, vu la mauvaise posture dans laquelle vous êtes », suggéra le capitaine Wass. « Très bien, nous allons mettre de côté les lettres d’amour et parler de quelque chose de sensé. C’est dommage qu’il n’existe pas un outil pour forcer la vente de la ligne Vose. Les actionnaires ont eu les jetons et se sont esquivés de sous Vose après que le Montana a été désarmé. »

« Qu’a-t-on fait d’elle ? »

« Rien, jusqu’à présent. Ils ont touché l’argent des assureurs et utilisent probablement la somme pour jouer aux dames à Wall Street. Peut-être l’utilisent-ils comme un exemple horrible jusqu’à ce qu’ils effraient le reste des indépendants pour les pousser à la fusion. »

« Les assureurs ont-ils vendu ? »

« Oui. Elle a été adjugée — probablement à quelque sbire des grands pirates. C’est un miracle qu’ils vous aient laissé mettre la main sur celle-ci. »

« Ils pensaient qu’elle était promise. Quand ils ont découvert qu’elle ne l’était pas, ils ont envoyé Burkett ici pour la faire sauter. »

Le capitaine Wass ne fut pas étonné par cette information.

« Probablement ! Tout ce qui se dit dans les milieux autorisés prétend que vous étiez en train de la ferrailler. Je n’avais aucune idée que vous essayiez de la sauver. »

« Nous avons été bloqués par quelques bavards », admit le jeune homme.

« C’est dommage que les autres ne puissent pas faire un peu de parlote en s’appuyant sur des faits, fiston. Savez-vous ce qui pourrait être fait si ce syndicat pouvait être brisé ? L’ancienne équipe Vose s’associerait probablement avec les gens de la ligne Bee. Ceux de la ligne Bee sont découragés, mais ils n’ont pas lâché leur charte. Vous n’auriez alors plus à vous soucier d’obtenir l’argent pour terminer ce travail, et vous auriez un marché sacrément rapide pour ce vapeur dès qu’il serait sorti de ce récif. »

Le paquet bombé semblait presser contre les côtes de Mayo, suggérant avec insistance son pouvoir d’aider.

« Je vais retourner parler au vieux Vose au sujet de ce vapeur », dit le capitaine Wass. « Maintenant, fiston, un dernier mot. Je ne veux pas fouiner dans des affaires délicates. Mais je sens comme une anguille sous roche dans ces papiers que vous avez dans votre poche. Quand elle les a sortis de son manchon, tout ce que j’ai pu sentir, c’était la violette. Pensez-vous avoir sur vous quelque chose qui pourrait m’aider — nous aider — vous aider ? »

« Non, monsieur ; seulement ce que vous voyez vous-même dans les possibilités de ce vapeur. »

« Très bien ; alors je ferai de mon mieux. Mais au diable ces histoires de filles quand elles sont mêlées aux affaires des hommes ! » C’était un écho sincère des sentiments de M. Fogg.

Le capitaine Wass repartit sur son bateau à moteur affrété, après avoir mangé un peu de poisson bouilli et de pommes de terre qui composaient l’ordinaire humble des ouvriers sur Razee.

Mayo ne fondait aucun espoir sur l’intervention promise du vieux capitaine. Il avait été si profondément découragé par tous les intérêts insensibles sur la côte qu’il était sûr que son projet était généralement considéré comme un échec. Lorsqu’il était lui-même à terre, tout cela semblait être plus ou moins un rêve. {*}

* Lorsqu’il y a quelques années, le vapeur Carolyn fit naufrage sur le rocher Metinic, un jeune homme aventureux, sans argent ni expérience en matière de sauvetage, réussit à réunir quelques milliers de dollars, acheta le vapeur pour 1 000 dollars à une entreprise de ferraillage effrayée et, après des mois de labeur, au cours desquels il fut tourné en dérision par des hommes expérimentés, parvint à le renflouer. Il a été vendu récemment pour 180 000 dollars et transporte désormais des cargaisons vers l’Europe.

Ils étaient réduits à des extrémités à bord du Conomo. Il n’y avait plus de charbon pour la machine du chaland, l’équipement était hors d’usage, des pièces étaient nécessaires pour les machines usées, Dolph le Nez-Sale tambourinait la marche de Hungryman sur le fond du baril de farine, essayant d’en tirer assez de poussière pour une autre fournée de biscuits.

Mayo avait tenu sa promesse et n’avait pas confié au capitaine Candage la source du prêt qui leur avait permis de faire ce qu’ils avaient fait. Après quelques jours de réflexion désespérée, Mayo navigua sur l’Ethel and May à destination de Maquoit.

Il évita le regard des villageois autant qu’il le put ; il débarqua loin sur la plage, à distance de la maison qui servait de refuge aux gens de Hue and Cry. Au fond de lui, il connaissait la raison de cette approche furtive : il ne voulait pas que Polly Candage le voie dans cet état. Sa confiance avait été si absolue ! Sa foi en lui si suprême ! Dans sa détresse mentale, il ne pensait pas à ses haillons ni à son apparence physique peu ragoûtante. Il alla droit au magasin du diacre Rowley et son aspect surprit ce monsieur au point de lui arracher quelques exclamations peu conformes aux Écritures.

Cependant, le diacre Rowley recouvra rapidement son sang-froid lorsque Mayo sollicita un prêt supplémentaire. Le refus fut net et définitif.

« Mais vous pourriez tout aussi bien aller jusqu’au bout de la chose », insista Mayo. « C’est pour cela que je suis venu vous voir. J’ai détesté venir, monsieur. J’ai essayé tous les autres moyens. Vous pouvez voir à quel point j’ai travaillé ! » Il étendit ses mains torturées. « Venez voir par vous-même ! »

« Je n’aime pas l’eau. »

« Mais vous pouvez voir que nous allons réussir si nous obtenons plus d’argent. Vous avez cinq mille dans le projet ; vous ne pouvez pas vous permettre de lâcher là où vous en êtes. »

« Je sais ce que je peux me permettre de faire. J’ai toujours dit, dès le début, que vous n’y arriveriez jamais. »

À cette déclaration, Mayo afficha une véritable stupeur.

« Mais, au diable tout ça, vous nous avez prêté de l’argent ! Qu’entendez-vous par faire marche arrière de la sorte ? »

Le diacre Rowley était visiblement embarrassé ; il avait laissé échapper devant cette partie vitale et intéressée un aveu dommageable de ses sentiments réels.

« Je veux dire que je ne vais pas balancer plus d’argent, maintenant que vous n’y arrivez pas ! J’aurais pu vous croire la première fois que vous êtes venu. Je suppose que j’ai dû le faire. Mais vous ne pourrez plus me berner. Inutile d’insister ! Pas un sou de plus. »

« N’êtes-vous pas inquiet de savoir comment vous allez récupérer ce que vous avez déjà prêté ? » demanda Mayo, avec exaspération.

« Le Seigneur pourvoira », déclara le diacre Rowley, avec dévotion.

Le jeune homme fixa cet incroyable créancier, fit jouer ses mâchoires quelques instants sans mot dire, ne trouva aucun discours adéquat, et sortit du magasin en frappant du pied. Il ne craignait plus de rencontrer Polly Candage. Il sentait qu’il avait besoin de la voir. Il cherchait le réconfort de la santé mentale dans ce monde côtier à la folie incompréhensible ; il avait fait l’expérience du calme apaisant de Polly Candage.

Elle sortit de sa petite école et contrôla ses émotions avec difficulté lorsqu’elle vit son état pitoyable.

« Marchons là où je peux sentir le réconfort de l’herbe verte sous mes pieds », plaida-t-il ; « cela peut sembler réel ! Rien d’autre ne l’est ! »

Par son acceptation terre-à-terre de lui, de son apparence et de son humeur, elle l’apaisa tandis qu’ils marchaient.

« Et même Rowley », ajouta-t-il, après son aveu brutal d’échec, « il vient de me rejeter. Il ne fera pas suivre ses cinq mille d’un autre sou. Le vieux coquin mérite d’être escroqué si nous échouons. Il me dit qu’il a toujours cru que nous ne réussirions jamais dans ce travail. Est-il fou, ou est-ce moi ? »

« Soyez indulgent envers le diacre Rowley », plaida-t-elle. « Tenez-vous-en à l’écart. Ce n’est pas un homme qui console. Mais il doit y avoir un moyen pour vous, Boyd. Pensons-y ! Vous êtes resté trop près de la chose — de votre travail — et il y a d’autres endroits que Limeport. »

« Il y a New York — et il y a un moyen », grogna-t-il.

« Vous devez tenter toutes les chances ; cela signifie tellement pour vous ! »

« Est-ce là votre conseil ? »

« Certainement, Boyd ! »

Il s’arrêta et sortit le paquet scellé de sa veste. Dans la tension de son désespoir et de son ressentiment, il fut brutal plutôt que prévenant.

« Il y a là-dedans des papiers avec lesquels je peux matraquer Julius Marston jusqu’à ce qu’il hurle. Je ne les ai pas vus, mais je sais bien ce que c’est. Je peux l’effrayer pour qu’il rende tout ce qu’il m’a pris. Je peux l’obliger à rendre beaucoup de choses à d’autres personnes. Et de ces autres personnes, je peux obtenir l’argent pour finir notre travail sur le Conomo. Regardez le monogramme sur ce sceau, Polly ! » Il pointa un doigt sale et tint le paquet tout près.

« De… Mademoiselle Marston ? » demanda-t-elle, tremblante.

« Oui, Polly. »

« Et elle vous aide ? »

« Je suppose qu’elle essaie. »

« Eh bien, c’est ce qu’une fille devrait faire quand elle aime un homme », répondit-elle. Mais elle ne le regarda pas et ses lèvres étaient blanches.

« Et vous pensez que je devrais accepter son aide ? »

« Oui. » Elle réalisa manifestement que son ton n’était qu’un frémissement d’assentiment, car elle répéta le mot plus fermement.

« Mais ces papiers ne sont pas à elle, Polly. Elle les a volés — ou quelqu’un les a volés pour elle — à son propre père », poursuivit-il, implacable.

« Elle doit beaucoup vous aimer, Boyd. »

Ils se détournèrent l’un de l’autre et regardèrent dans des directions opposées. Il se demandait, comme il l’avait fait pendant tant d’heures angoissées, quel motif influençait Alma Marston en ces derniers jours. De toute son âme, il voulait interroger Polly Candage — obtenir la lumière de son instinct féminin sur ses affaires troublées ; mais la nature du secret qu’il cachait imposait un frein efficace à sa langue.

« Dans ces circonstances, peu importe le genre de sacrifice qu’elle a fait pour vous, vous devriez l’accepter, Boyd. »

« Je veux l’accepter ; chaque impulsion en moi me dit d’y aller et de saisir. Polly, le feu de l’enfer brûle en moi. Je veux les abattre — tous, jusqu’au dernier. Je le veux ! Vous n’avez pas besoin de sursauter ! Mais si j’utilise ces papiers que cette fille a volés à son père, je serai une sale bête. Vous le savez, et je le sais ! Supposons que vous me disiez un secret sur votre propre père afin que je puisse l’utiliser pour l’escroquer de sa part dans notre partenariat ? Vous auriez peut-être de bonnes intentions, mais après que je l’aurais utilisé, vous me haïriez ! N’est-ce pas vrai ? »

« Peut-être… probablement que je ne vous haïrais pas », balbutia-t-elle. « Mais j’aurais une meilleure opinion de vous si vous… oui, je suis sûre que j’aurais une meilleure opinion de vous si vous ne tiriez pas avantage de ma folie. »

« C’est exactement ça ! N’importe quel homme, si je lui parlais de cette situation, dirait que je suis un idiot de ne pas utiliser tous les outils que je peux obtenir. Mais vous comprenez mieux ! Je suis content d’être venu parler avec vous. J’ai été terriblement tenté. Votre conseil me garde dans le droit chemin ! »

« Je ne vous ai pas conseillé, Boyd ! »

« Vous n’avez pas besoin d’utiliser des mots ! C’est votre instinct qui me dit ce qui est juste à faire. Vous ne penseriez pas que ce serait un accord honnête pour moi d’utiliser ces papiers, n’est-ce pas ? »

« Si vous l’aimez tellement que vous êtes prêt à vous sacrifier vous-même, ainsi que votre travail et… »

« Dites-le, Polly ! Je sacrifie aussi votre père ! C’est pour une idée — pas grand-chose d’autre ! »

« Non, ce doit être parce que vous l’aimez tellement. Vous avez peur qu’elle ait une moins bonne opinion de vous si vous tirez avantage d’elle. Je pense que votre position est noble, Boyd ! »

« Je ne le pense pas ! Je pense que c’est une idiotie infernale, et je souhaiterais que la race des Mayo n’ait pas tant de cette maudite conscience raide ! Notre famille ne serait pas là où elle est aujourd’hui. » Il parla avec tant de chaleur qu’elle tourna vers lui des yeux étonnés.

« Mais c’est pour elle, Boyd ! C’est… »

« Rien de tout cela ! C’est-à-dire que ce n’est pas comme vous le pensez. »

« Je pense seulement que vous l’aimez. »

« Je ne veux pas que vous disiez cela — ou que vous le croyiez ! » s’emporta-t-il. « Si seulement vous saviez — si je pouvais vous le dire — vous verriez que c’est insulter mon bon sens de dire que je suis amoureux d’Alma Marston. Je ne l’aime pas ! Je… je ne sais pas vraiment où j’en suis. Je ne sais pas ce qui ne va pas chez moi. Je suis dans la position la plus abominable où un homme puisse être. Et je parle comme un fou. N’est-ce pas ? »

« Je ne vous comprends pas », dit-elle d’une voix hésitante.

« Bien sûr que non. Je suppose que je suis un dément. Je vais finir par rouler ici et mordre l’herbe ! »

Sa passion la troublait. Ses yeux flamboyants, sa barbe hirsute, sa rage et toute sa personnalité fruste la choquaient.

« Boyd, quel… quel est le problème ? J’ai peur. »

« Je ne vous en veux pas. J’ai peur de moi-même ces jours-ci ! » Il secoua ses poings gonflés au-dessus de sa tête.

« Cela devrait vous encourager parce qu’elle essaie de vous aider ! »

« Taisez-vous ! » rugit-il. « Vous ne savez pas de quoi vous parlez. M’aider ! Il y a des femmes qui peuvent aider un homme — qui aident un homme, à chaque tournant qu’il prend. Il y a d’autres femmes qui continuent de le jeter dans la damnation même quand elles pensent qu’elles l’aident. Je ne vais pas rester ici plus longtemps. Je ne dois pas rester, Polly. Je vais dire des choses pires que ce que j’ai dit. Ce que j’ai dit sur les femmes ne vous concerne pas ! Vous êtes vraie et bonne, et j’envie cet homme, quel qu’il soit. »

Il commença à descendre la pente vers la plage.

« Retournez-vous vers l’épave ? » demanda-t-elle, plaintivement.

« Vers l’épave ! »

« Mais attendez ! » Elle ne put contrôler ni ses sentiments ni sa voix.

« Je ne peux pas attendre. Je n’ose pas rester une minute de plus ! »

Elle appela à nouveau et il s’arrêta à une petite distance et lui fit face. Il était absolument sauvage dans son attitude et son ton.

« Souvenez-vous de ce que j’ai dit à son sujet ! N’insultez pas mon bon sens ! Elle est… Oh, peu importe ! » Il secoua à nouveau ses poings et poursuivit son chemin.

Elle resta sur le flanc de la colline et le regarda ramer jusqu’à la petite goélette. Et à travers ses larmes, elle ne sut pas s’il lui faisait un salut avec ses pauvres mains usées par le travail, ou s’il secouait encore ses poings. Il fit une sorte de geste au-dessus du bastingage du gaillard d’arrière. La jeune fille, affligée et mystifiée, était sombrement certaine que ses ennuis avaient touché l’esprit de Mayo.

XXXI ~ LE GRAND BONHOMME LUI-MÊME

Will avait promis à sa Sue que ce voyage, s’il était bien terminé, Devrait enrouler ses cordages et qu’il jetterait l’ancre à terre. Quand ses poches seraient garnies, eh bien sa vie serait réparée, Les lois qu’il avait brisées, il ne les briserait plus jamais. -- Will Watch.

Ils avaient besoin de nourriture, le loyer pour leur équipement loué était dû, et les personnes à charge à Maquoit devaient être prises en charge.

La fierté et l’espoir avaient inspiré l’équipage sur Razee à sauver le Conomo intact. Le matériel retiré de celui-ci deviendrait immédiatement de la ferraille à évaluer au prix de la ferraille, au lieu d’être un atout précieux et actif à bord. Mais il n’y avait aucune autre ressource en vue. Aucune nouvelle ne vint du capitaine Wass ; et Mayo n’avait accordé que peu de confiance à cette possibilité, de toute façon.

Il n’y avait rien d’autre à faire — ils devaient vendre quelque chose sur quoi ils pouvaient réaliser rapidement.

Dans l’estimation de beaucoup d’hommes pratiques, cette procédure aurait été un expédient justifiable, son seul inconvénient étant un sacrifice de valeurs. Mais pour les capitaines sur Razee, cela semblait être le début d’une reddition complète ; c’était le premier pas vers le démantèlement du navire à vapeur. C’était en faire un tas de ferraille, et ils s’avouèrent qu’ils seraient probablement obligés de continuer dans le travail de destruction. Par le passé, leur labeur le plus amer avait été pimenté par l’espoir d’une grande réussite ; le travail qu’ils s’imposaient maintenant était une corvée mélancolique.

Ils amenèrent l’Ethel and May à couple et chargèrent à bord les ancres, les chaînes, les câbles de rechange et plusieurs des canots de sauvetage. Mayo prit la direction de l’expédition vers le continent.

La petite goélette, s’affaissant sous son fardeau, se traîna dans le port de Limeport juste avant le coucher du soleil, un après-midi. Le début de juin était sur les mers et les premiers yachts de croisière avaient été attirés vers l’est ; Mayo vit plusieurs beaux navires ancrés à l’intérieur de la jetée et ne leur accorda que peu d’attention. Il arpentait les limites étroites de son gaillard d’arrière et ressentait le même genre de honte qu’un homme ruiné ressent lorsqu’il est en route pour le prêteur sur gages pour la première fois. Il avait la tête basse ; il détestait regarder vers l’avant la cargaison révélatrice de la goélette.

« Parbleu ! voilà une vieille connaissance, ce yacht ! » appela M. Speed, qui était à la barre.

Ils faisaient une bordée à travers le port vers un mouillage bien en amont vers les quais, et passaient sous la poupe d’un grand yacht. Mayo leva les yeux. C’était l’Olenia.

« Mais excusez-moi de l’appeler une connaissance, Capitaine Mayo », beugla le second, avec un mépris pour les eaux libres des possibilités de révélation dans sa voix qui portait loin.

Un homme se leva d’une chaise sur le gaillard d’arrière du yacht et vint à la rambarde. Bien que la goélette passât à peine à une portée de biscuit, l’homme nivela ses jumelles marines, visiblement pour s’assurer que ce qu’il avait deviné, après la remarque de M. Speed, était vrai.

Mayo ressentit une impulsion de lui tourner le dos, de se glisser en dessous. Mais il ne recula pas ; il marcha jusqu’à sa propre humble rambarde et toisa le visage de Julius Marston. La goélette était lente et la brise était légère, et les deux hommes eurent le temps pour un échange prolongé de rancœur visuelle.

« Je ne voulais pas crier si fort, Capitaine Mayo », aboya Oakum Otie, d’une manière encore plus résonnante, pour présenter des excuses. « Mais en la voyant, et en me rappelant la dernière fois que j’ai posé les yeux sur elle… »

« Taisez-vous ! » commanda le maître. « Je prends la barre. Allez à l’avant et préparez le câble, et tenez-vous prêt pour le mot d’ordre ! »

Il regarda derrière lui, malgré lui, et vit qu’une annexe à moteur s’était détachée de l’Olenia. Elle écuma le long du sillage de la goélette. Elle tourna autour d’elle après l’avoir dépassée, et poursuivit ces manœuvres jusqu’à ce que l’ancre de la goélette soit lâchée. Ensuite, l’annexe vint sur le côté et s’arrêta. Le second et le mécanicien qui s’y trouvaient étaient des hommes nouveaux ; Mayo ne les connaissait pas. Le second fit un salut respectueux et déclara que M. Marston les avait envoyés pour amener le Capitaine Mayo à bord du yacht immédiatement.

« Mes compliments à M. Marston. Mais je ne suis pas en mesure de venir. »

Ils s’en allèrent, mais revinrent peu après, et le second remit une note par-dessus la rambarde. C’était une déclaration abrupte, dictée et dactylographiée, que M. Marston souhaitait voir le Capitaine Mayo pour des affaires liées au Conomo, et que si le Capitaine Mayo n’était pas en mesure de traiter ces affaires, M. Marston serait obligé de chercher une autre partie qui pourrait traiter les affaires concernant le Conomo. Se rappelant qu’il avait les intérêts des autres à prendre en considération, Mayo descendit dans l’annexe, maussade, plein de ressentiment, se demandant quelle nouvelle épreuve de son endurance allait être faite, et se sentant particulièrement mal équipé, dans son état actuel de courage et d’humeur, pour rencontrer Julius Marston.

Ce dernier se maîtrisait totalement lorsqu’ils se rencontrèrent sur le gaillard d’arrière du yacht, et Mayo était plus pleinement conscient de sa propre insuffisance.

« En bas, s’il vous plaît, capitaine. » Il montra la voie, tout en prononçant l’invitation.

Personne n’était visible dans le salon. Dans le luxe de cet intérieur, le visiteur débraillé semblait particulièrement étrange, particulièrement déplacé.

« Vous excuserez ce qui a semblé être ma précipitation à vous faire venir ici, monsieur, mais je suppose que votre arrivée dans ce port coïncide avec celle de l’équipe Vose dans cette ville aujourd’hui. »

M. Fletcher Fogg d’abord, et maintenant l’employeur de M. Fogg, avaient donné des informations anticipées qui devançaient la connaissance de Mayo. Le jeune homme avait reçu une formation spéciale en dissimulation, et il ne trahit aucune surprise. Il s’inclina.

« Il vaut mieux pour vous de parler avec moi avant de leur permettre de faire de vous un imbécile. Je suis prêt à vous débarrasser de ce vapeur, tel qu’il est, à une estimation équitable, et je fournirai des cautions pour assumer toutes les dépenses du procès intenté par les assureurs. »

« Il n’y a eu aucun procès intenté par les assureurs. »

M. Marston haussa les sourcils. « Oh ! Je dois me rappeler que vous êtes considérablement hors du monde. Les assureurs prétendent que le navire ne leur a pas été légalement remis. Avez-vous des documents prouvant la mainlevée ? Si c’est le cas, je serais disposé à vous payer environ le double de ce que je me sentirais autrement enclin à vous offrir. Prenez un titre contesté dans une affaire d’amirauté et vous avez affaire à une situation délicate. »

Mayo se souvint de la manière improvisée dont le vapeur avait été transféré, et il ne répondit pas.

L’attitude de Marston était celle d’un homme d’affaires calme, posé et froid ; son allure en imposait. Plus que jamais, Mayo ressentait sa propre faiblesse pitoyable dans ces grandes affaires où, lors de l’ajustement final, d’autres choses qu’un travail honnête et acharné entraient en ligne de compte.

« Combien avez-vous payé vos grands avocats pour fomenter cette poursuite de la part des assureurs ? » lâcha-t-il, et les paupières de Marston tressaillirent, malgré son impassibilité. C’était l’instinct de l’animal aux abois, plutôt qu’une connaissance réelle, qui guidait la question de Mayo.

« Pourquoi devriez-vous suggérer que j’ai quoi que ce soit à voir avec une telle poursuite ? »

« Vous semblez terriblement prêt à assumer toute la responsabilité. »

« Je ne suis pas ici pour avoir des disputes enfantines avec vous, monsieur. Il s’agit d’une affaire sérieuse. »

« Très bien. Que voulez-vous ? »

« Avez-vous des documents, comme je vous l’ai suggéré ? »

« J’ai mon acte de vente. Je tiens pour acquis que ceux qui m’ont vendu le navire sont couverts par des papiers venant des assureurs. »

« C’est là que vous êtes dans l’erreur, malheureusement. Vous êtes tous rendus partie à un procès. Clause de temps, abandon effectif, droit de rachat... toutes ces questions sont concernées. Bien sûr, cela signifie injonction et long contentieux. J’ai suggéré d’assumer les responsabilités et d’intervenir parce que je suis soutenu par les meilleurs avocats en droit maritime de New York. Je réitère l’offre que M. Fogg vous a faite. »

« Vous admettez que M. Fogg a fait cette offre pour vous ou vos intérêts, n’est-ce pas ? »

« Eh bien, oui ! » admit Marston. « Nous laissons M. Fogg agir pour nous dans quelques affaires. »

« Je suis heureux de l’apprendre. Il y a eu tant de manœuvres détournées que j’en avais quelques doutes ! »

« Veuillez éviter le sarcasme et l’emportement, je vous prie ! Souhaitez-vous accepter l’offre ? »

Mayo fixa le financier, le dévisageant de haut en bas. Une haine furieuse lui ôta toute capacité de réflexion sensée. Il n’était pas d’humeur à peser les chances, ni pour lui-même ni pour ses associés. Il doutait de l’honnêteté des intentions de Marston. Il savait ce que cet homme devait ressentir envers le fou présomptueux qui avait osé lever les yeux sur Alma Marston ; il était conscient que le magnat devait dissimuler quelque motif particulier sous son extérieur froid.

Que Marston anticipât un chantage de la part de Mayo grâce à la possession des documents ou qu’il eût fomenté un litige apparent afin d’écarter ces amateurs gênants de l’affaire Conomo, le jeune homme ne pouvait le déterminer ; l’une ou l’autre de ces perspectives était tout aussi insultante pour ceux qu’il considérait comme ses antagonistes.

« Eh bien ! » trancha le magnat, trouvant manifestement difficile de contenir plus longtemps sa propre haine violente au cours de cet entretien. « Décidez si vous voulez un peu d’argent liquide et une bonne situation ou si vous préférez être expulsé complètement ! »

« Je ne veux pas de votre argent ! Vous essayez de me tromper avec de fausses affaires juridiques alors même que vous m’offrez de l’argent ! Je ne veux pas de votre emploi ! J’ai travaillé pour vous une fois. Je ne serai plus jamais votre subordonné. »

« Si je ne savais pas que vous avez une meilleure raison de tenir bon de cette façon, je dirais que vous avez laissé votre rancœur vous rendre fou, jeune homme. »

« Quelle est cette meilleure raison ? »

« Le chantage ! Vous vous proposez de spéculer sur un vol. »

Mayo lutta un instant contre une impulsion presque frénétique ; il voulait jeter le paquet au visage de Marston et lui dire qu’il mentait. Une fois de plus, le jeune homme ressentit ce sentiment étrange d’impuissance ; il savait qu’il ne pourrait pas faire comprendre quoi que ce soit à Marston.

« Mayo, j’ai essayé de traiter avec vous comme si vous étiez plus ou moins un homme. J’étais prêt à admettre que mes agents vous avaient nui par leurs erreurs. J’ai proposé un compromis décent. J’ai fait ce que je fais rarement : m’embarrasser de détails mesquins comme celui-ci ! »

Cette impulsion de remettre les papiers à Marston n’était alors plus aussi insistante ; même la colère montante de Mayo ne le poussa pas à le faire. La ruine de la vie et des espoirs d’un homme rejetée avec désinvolture comme un détail mesquin !

« Puisque je ne suis pas en mesure de traiter avec vous sur la base d’un homme d’affaires, je vous traiterai comme je traiterais n’importe quel autre voleur. »

Mayo se tourna pour partir, craignant son propre désir désespéré de réduire cette bouche ricaneuse en bouillie.

À la tête de la descente se trouvaient une demi-douzaine de marins, armés de barreaux de grille en fer.

« Si ces papiers sont sur vous, je vais les avoir », déclara le financier. « S’ils ne sont pas sur vous, vous serez heureux de me dire où ils sont avant que j’en aie fini avec vous. »

Le captif s’arrêta entre le maître et les vassaux.

« Je vais crucifier mes sentiments un peu plus, Mayo », déclara Marston. « Avancez ici là où ces hommes ne peuvent pas entendre. C’est important. »

Marston frappa doucement à la porte d’une cabine et sa fille en sortit. Elle eut un hoquet en voyant ce visiteur en guenilles, et dans son regard, il y avait une véritable horreur.

« Je n’ai pas été capable de tirer cette affaire au clair. En vous confrontant tous les deux, comme je le fais, je pourrai peut-être obtenir la vérité sur cette affaire », dit Marston, avec l’air d’un magistrat traitant avec des malfaiteurs. « Maintenant, Alma, je vous laisse une minute ou deux pour utiliser votre langue sur ce beau spécimen avant que mes hommes n’utilisent leurs barres. »

« J’ai entendu ce que mon père vous a offert. Vous devez l’accepter. »

« J’ai d’autres hommes à considérer ; des hommes honnêtes, qui ont travaillé dur avec moi. »

Il tremblait en leur présence. Son apparition chassait les pensées sensées de son esprit et étouffait les mots dans sa gorge. Il se vit dans un miroir et se demanda si ce n’était pas un rêve, si ce n’avait jamais été un rêve qu’elle l’eût aimé.

Il voulait lui tendre ses mains mutilées qu’il cachait derrière lui. Il aspirait à lui expliquer le point de vue de l’homme dans cette affaire. Il voulait qu’elle comprenne ce qu’il devait aux hommes qui avaient risqué leur vie pour le servir, lui faire réaliser le lien qui existe entre des hommes qui ont peiné et souffert de la faim ensemble.

« Vous avez vous-même à considérer, avant tout. Beaucoup de choses dépendent de cela. Dans vos idées stupides au sujet d’une bande de nécessiteux, vous jetez la bonté de mon père à sa figure ! »

Il balbutia, incapable de formuler une réponse cohérente.

« Soyez sensé. Vous n’avez pas le droit de faire passer un tas de ferraille et une bande de créatures viles avant vos intérêts personnels. »

Il y avait de la malice dans les yeux de Marston. Il voyait une occasion de rendre la position de Mayo encore plus fausse aux yeux de la jeune fille.

« Je serai entièrement franc, Mayo. Malgré nos différends personnels, je veux vos services ; j’en ai besoin. J’ai découvert que vous êtes un jeune homme déterminé et doté de beaucoup de talent. Je vous ferai avancer rapidement si vous vous joignez à moi. Mais vous devez être net. Aucune attache avec cet autre groupe. »

« Je ne peux pas les trahir. Je ne le ferai pas », protesta Mayo. Il ne comprenait pas exactement toutes les raisons de son obstination. Mais son instinct lui disait que Julius Marston ne descendait pas jusqu’à ce niveau, sauf pour des raisons puissantes, et qu’il tentait d’acheter un traître pour ses besoins.

« Comment osez-vous vous retourner contre mon père ? »

« Je... je ne sais pas ! Quelque chose semble ne pas aller chez moi. » Il se tira la gorge avec sa main.

« Et après ce que j’ai fait... ma folie coupable... ces papiers... »

« Continuez ! Je me propose d’aller au fond de cette affaire », déclara Marston.

Le jeune homme enfonça sa main dans sa poche, sortit le paquet scellé et le força dans les mains de la jeune fille. Marston le saisit aussitôt.

« Vous ne l’avez pas ouvert ? »

« Non, monsieur. »

« Je ne l’ai pas ouvert non plus », s’écria la jeune fille. « Je l’ai scellé, exactement tel qu’il était ficelé. »

Marston déchira les ficelles et la cire.

Dehors, une voix forte hélait le yacht. « Compliments du capitaine Wass au capitaine Mayo, et pourrait-il dire quand il reviendra à bord de sa goélette ? »

Le financier ne fit aucune attention ; il était occupé avec les papiers. Son visage était blanc de rage. Il les jeta autour de lui sur le sol.

« Chaque feuille est blanche ; c’est du papier de rebut ! » cria-t-il. « Quelle farce grotesque est-ce là ? »

« Vous feriez mieux de demander à l’homme qui a donné ce paquet à votre fille », suggéra Mayo. Il semblait être moins étonné que Marston et la jeune fille. « J’aurais dû savoir que votre homme, Bradish, serait ce genre de sournois. »

« Que savez-vous du fait que Bradish soit impliqué là-dedans ? »

« Je le devine. Probablement que votre fille peut le dire. »

« Je ne veux plus de vos évasions, Alma. Je vais aller au fond de cette affaire maintenant. Bradish vous a-t-il donné ce paquet ? »

« Oui, père. »

« Comment est-il arrivé à cet homme ici ? »

« Je l’ai donné à un homme nommé capitaine Wass. »

À nouveau, ils entendirent la voix au-dehors. « Je me moque bien qu’il soit occupé ! Je vous dis de porter le message au capitaine Mayo qu’il est demandé immédiatement sur sa goélette. Dites-lui que c’est le capitaine Wass. »

« Le diable a envoyé cet homme au bon moment », déclara Marston. Il se dirigea vers la descente. « Informez le capitaine Wass qu’il est demandé à bord ici ! Cachez ces barres jusqu’à ce qu’il soit en bas ! »

Il revint, furieux, et se tint entre Mayo et la jeune fille, qui avait semblé trouver les mots inadéquats pendant le peu de temps qu’ils avaient été laissés ensemble.

« Je ne crois rien de ce que vous me dites ! Il y a une ruse infernale ici. Les papiers ont disparu. Quelqu’un les a. »

Sa fureur aveuglait sa prudence.

Il se dirigea vers le capitaine Wass lorsque le vieux marin arriva en frappant du pied sur la descente.

« Votre nom est Wass ? »

« Capitaine Wass, monsieur. »

« Vous avez pris des papiers de ma fille et les avez apportés à cet homme ! »

« Exact. »

Marston recula et donna un coup de pied dans les feuilles blanches sur le sol.

« Peut-être pouvez-vous me dire si ce sont ceux que vous avez apportés ? »

Le capitaine Wass fixa longuement Mayo, la jeune fille et le magnat courroucé. Puis il baissa les yeux sur les papiers éparpillés et se gratta la tête avec beaucoup de délibération.

« Pourquoi ne dites-vous rien ? » demanda Marston.

« Je suis naturellement lent et prudent », déclara le capitaine Wass. Il mit ses lunettes, s’agenouilla sur le tapis moelleux et examina les papiers vierges et les sceaux brisés. Il les remit sur le tapis et médita pendant un certain temps, toujours à genoux. Lorsqu’il leva les yeux, observant par-dessus le bord de ses lunettes, il ne prêta aucune attention à Marston, à l’étonnement indigné de ce dernier.

« Vose et d’autres nous attendent à l’hôtel », informa-t-il le capitaine Mayo, « et c’est une affaire importante, et nous ferions mieux de nous en occuper au lieu de folâtrer ici. »

« Peu importe toute autre affaire que celle-ci, monsieur », cria Marston.

« Il ne peut pas y avoir beaucoup d’affaires mêlées à un tas de feuilles de papier vierges », lança le capitaine Wass. « Quel est le problème ? »

« J’ai perdu des papiers précieux. »

Le vieux skipper lança un regard plissé et malicieux à l’homme en colère qui se tenait au-dessus de lui. « Papiers de la combinaison du vapeur, hein ? »

« Vous semblez assez bien informé. »

« Je devrais le savoir. »

« Pourquoi ? »

Le capitaine Wass se leva lentement, avec des grognements, et se frotta les genoux raides. « Parce que je les ai. »

« Vous les avez volés dans le paquet, n’est-ce pas ? »

« Ce n’était pas du vol, c’était des affaires. »

« Rendez-les. »

« J’insiste là-dessus aussi, capitaine Wass », dit Mayo, avec indignation. « Rendez ces papiers. »

« Ça ne peut pas se faire, car je ne les ai pas avec moi. Et je ne les rendrai pas tant que je ne les aurai pas utilisés pour mes affaires. »

« Je vais vous faire arrêter », annonça Marston.

« Faites donc. Plus tôt toute cette affaire sera devant le tribunal, mieux ce sera. » Son calme parfait eut son effet sur le financier.

« Pourquoi vous proposez-vous d’utiliser ces papiers ? »

« Pour vous forcer, vous les pirates, à rendre la propriété de la ligne Vose et à payer des dommages-intérêts. Quant au reste de votre combinaison, les bestioles qui en font partie peuvent épouiller leurs propres putois. Je suppose que tout cela se règlera tout seul une fois que nous aurons récupéré la ligne Vose. »

« Vous demandez l’impossible. La chose ne peut pas être arrangée. »

« Alors nous verrons jusqu’où l’Oncle Sam peut aller pour débrouiller ce nid de guêpes en particulier. Je donnerai les papiers au gouvernement. »

« N’avez-vous aucune influence sur cet homme ? » demanda Marston à Mayo, stupéfait.

« Non, il n’en a pas ; pas un brin dans cette affaire », répondit le capitaine Wass. « Il a besoin d’un tuteur pour certaines choses, et j’en sers un pour le moment. »

« Vous devez les obtenir de lui, vous devez le faire, capitaine Mayo », cria la jeune fille. « Je ne comprenais pas ce que je faisais. »

« Je les obtiendrai. »

« J’aimerais vous voir faire, mon gars ! »

Il se tourna vers l’homme de Wall Street. « Je demande seulement ce qui est légitimement dû aux miens. Je suis un homme de peu de mots et, en ce moment, je m’en tiens strictement au programme. Jusqu’à onze heures ce soir, vous trouverez Vose, moi-même et nos avocats à l’hôtel Nicholas. Après onze heures, nous serons au lit parce que nous devons partir tôt pour l’épave sur Razee. Nous allons financer ce travail. Et au cas où nous n’arriverions pas à un accord avec vous ce soir, nous utiliserons notre club pour vous tenir à l’écart de nos affaires après cela. Vous savez ce qu’est le club. »

Marston était trop occupé par le capitaine Wass pour prêter attention à sa fille. Elle s’approcha de Mayo et murmura.

« Tu dois les quitter, Boyd. C’est pour moi. Tu dois aider mon père. Ce sont des misérables. Pense à ce que cela signifiera pour toi si tu peux nous aider ! Tu le feras. Promets-le moi ! »

Il ne répondit pas.

« Oses-tu hésiter un seul instant, quand je te le demande, pour moi ? »

« C’est mon dernier mot », brailla le capitaine Wass. « Il n’y a aucun chantage là-dedans ; nous ne faisons que reprendre ce qui nous appartient. »

« Êtes-vous l’une de ces... créatures ? » demanda-t-elle avec indignation.

Si elle avait montré une seule étincelle de sympathie ou de compréhension réelle dans cette crise de leurs affaires, si elle n’avait pas été tant, à ce moment-là, la fille de Julius Marston, conseillant l’égoïsme, il aurait pu continuer avec fatuité à cajoler sa romance, en dépit de tout ce qui avait précédé. Mais ses yeux étaient durs. Sa voix avait le tintement de l’argent. Il sursauta, comme un homme réveillé. Sa vieille casquette était tombée sur le tapis. Il la ramassa.

« Adieu ! » dit-il. « J’ai découvert où est ma place dans ce monde. »

Et de cette façon peu héroïque se termina quelque chose qui, comme il le réalisa alors, n’aurait jamais dû commencer. Il suivit le capitaine Wass à travers le salon.

« Mieux vaut conseiller à vos sbires de faire attention à la façon dont ils manient ces barres de grille », cria le capitaine Wass. « Je suis chargé, et si je suis secoué, je risque d’exploser. »

Ils ne furent pas molestés lorsqu’ils quittèrent le yacht. Le dorier qui avait amené le capitaine Wass les ramena au quai.

« Ces papiers... » Mayo s’était aventuré, peu après avoir quitté le côté du yacht.

« Pas un mot à ce sujet ! » glapit le vieux skipper. « C’est mon affaire, entièrement ! Quand le moment sera venu, je vous montrerai que c’est mon affaire privée. Je ne permets jamais à personne d’interférer là-dedans. »

Cette nuit-là, après la conférence à l’hôtel, et après que Julius Marston, grommelant des jurons, eut apposé son nom sur certains documents, rédigés par des avocats prudents, le capitaine Wass expliqua pourquoi l’affaire du paquet scellé était son affaire privée. Il prit Marston à part des autres dans le but d’expliquer.

« Je n’ai pas dit un seul mot à Vose ou à ses associés au sujet de cette affaire de documents. Ils pensent que vous êtes venu parce que vous vouliez régler une manœuvre malhonnête ourdie par un subalterne. Donc, cela vous a placé très bien auprès de la foule de Vose, monsieur. »

Marston grogna.

« Cela devrait être assez plaisant de savoir que quelques hommes pensent que vous êtes honnête », poursuivit le capitaine Wass.

« Cela suffit avec cette conversation de fou. Rendez ces papiers ! »

« Juste un moment ! » Il fit signe au capitaine Mayo, qui vint vers eux. « Je vais dire à M. Marston pourquoi ces documents étaient mon affaire particulière aujourd’hui, et pourquoi vous ne pouviez pas me contrôler en la matière. Je ferais aussi bien d’expliquer à vous deux en même temps. C’était mon affaire pour cette raison : je ne sais rien de ces papiers. Je n’en ai jamais vu aucun. Je n’ai jamais ouvert ce paquet. Je l’ai transmis exactement tel qu’il m’a été donné. C’est vrai, sur ma parole sacrée, M. Marston ; et je n’ai aucune raison de vous mentir, pas après que vous ayez signé ces accords. »

« Venez dehors », pressa le financier. « Je veux vous dire ce que je pense de vous. »

« Non », dit le vieux skipper, doucement. « Et je baisserais le ton, monsieur, si j’étais vous. Ces hommes ici ont une assez bonne idée de vous en ce moment, et je ne veux pas que vous la gâchiez. »

« Vous êtes un renégat menteur ! »

« Oh non ! Je vous ai seulement montré que tous les bons bluffeurs ne sont pas confinés à Wall Street. Il en reste un en liberté là-bas. Votre homme Bradish avait probablement des raisons de vouloir bluffer votre fille, et de sauver sa propre peau. Il vous remettra probablement vos papiers ! »

Marston jura et partit.

« J’ai tracé cette route pendant que j’étais à genoux dans sa cabine, en train de prier pour un bon mensonge dans un moment de besoin désespéré », confia le capitaine Wass à Mayo. « Ce n’était pas mal, compte tenu de la façon dont cela a tourné. »

XXXII ~ LE CHER « PARCE QUE » D’UNE FILLE !

Remonte le moral, Jack, de brillants sourires t’attendent De la plus belle des belles, Et ses yeux amoureux t’accueilleront Avec de gentils messages de bienvenue partout. Roulant à la maison, roulant à la maison, Roulant à la maison à travers la mer. Roulant à la maison vers la chère vieille Angleterre, Roulant à la maison, terre chérie, vers toi ! — Rolling Home.

Il n’y eut aucune mesquinerie dans le marché que les gens de Vose firent avec le capitaine Mayo. Ils passèrent contrat pour coopérer avec lui et ses hommes afin de renflouer le vapeur, de le réparer en cale sèche et de le rééquiper pour sa ligne. Il serait évalué tel quel après rééquipement, comme une entreprise en activité, et Mayo devait recevoir des actions à hauteur de sa valeur, des actions dans la ligne Vose nouvellement organisée.

« De plus », déclara le vieux Vose, « nous aurons besoin d’un type à peu près de votre calibre comme gestionnaire. Vous avez montré que vous êtes capable de faire les choses. »

Il était sur le pont du Conomo après une longue inspection du travail qui avait été accompli dans des conditions difficiles.

« Vous auriez eu ce vapeur avec vos propres efforts si votre argent avait duré. Votre prochain travail est le Montana ; mais vous allez simplement gérer cela, capitaine Mayo ; utilisez votre tête et économisez votre muscle. »

« Je vais la sortir, vu que c’est moi qui l’ai mise là. »

« Nous savons tous exactement comment elle a été mise là, et Marston paiera pour cela de sa monnaie sonnante et trébuchante. »

Dans ces circonstances, Razee Reef n’était plus un banc de lamentations ! Les jours mornes de système D étaient terminés.

Les allèges de l’une des plus grandes entreprises de sauvetage de la côte se précipitèrent à Razee et affluèrent autour du vapeur mutilé, Samaritains de la mer. Un équipement gigantesque l’enveloppa ; de grandes pompes engloutirent l’eau ; étayé et soutenu, comme un homme frappé boîte avec ses bras sur les épaules de ses amis, le vapeur sortit de Razee Reef avec la première grande marée de juillet, et peina à travers la mer dans le sillage de remorqueurs soufflants, pour être finalement mis à quai et en sécurité dans une cale sèche, l’hôpital des géants estropiés de l’océan.

Aucune musique n’avait jamais semblé aussi douce au capitaine Mayo que ce chœur métallique que les marteaux des ouvriers jouaient sur les flancs du Conomo. Mais il s’arracha à cette musique et descendit à Maquoit en compagnie d’un capitaine Candage grandement satisfait, qui se souvenait maintenant qu’il avait une fille qui l’attendait.

Elle avait été informée par lettre de leur succès et de leur arrivée prochaine.

Maquoit célébra cette arrivée de l’Ethel and May, et Dolph et Otie, cuisinier et second de la goélette, menèrent le défilé lorsque les hommes furent à terre.

Ils revinrent aux leurs avec les bourses bien garnies que la générosité de leurs employeurs avait fournies, et il n’y avait plus aucun doute quant à l’avenir des hommes qui avaient autrefois souffert de la faim sur Hue and Cry.

Le capitaine Mayo avait déclaré qu’il savait où trouver des travailleurs fidèles quand viendrait le temps de distribuer les emplois.

Polly Candage était venue à lui au moment où il posait le pied sur le rivage, les mains tendues vers lui, les yeux brillants. Et lorsqu'elle glissa ses mains dans les siennes, il sut, au plus profond de son âme, que c'était là le salut qu'il attendait ; ses mots de félicitations étaient les plus chers de tous, son sourire était la plus belle des récompenses, et c'était de sa chère personne dont il avait eu faim.

Mais il refusait de s'avouer qu'il était venu pour courtiser.

Quand le crépuscule eut adouci les contours sévères du petit hameau, et que les autres, occupés à leurs propres affaires, eurent laissé Mayo et Polly à eux-mêmes, il s'assit avec elle sur le porche de la maison de la veuve, où ils passaient cette première soirée après avoir été sauvés de la mer.

Un long silence s'était installé entre eux. « Nous n'avons pas eu l'occasion... Je n'ai pas encore osé vous confier mes plus chers espoirs pour ce qui m'est le plus cher de tout », hasarda-t-elle.

« Celui qui est dans les terres. Je sais. Je suis heureux pour vous. »

« Quelqu'un dans les terres ? »

« Ce jeune homme... le seul jeune homme au monde. »

« Oh, oui ! J'avais oublié. »

Il la fixa. « Oublié ? »

« Eh bien... eh bien... je ne veux pas dire exactement oublié. Mais je ne pensais pas à lui quand j'ai parlé. Je veux dire que maintenant... avec vos nouvelles perspectives... vous pouvez aller... aller... Il pourrait venir un temps où vous pourriez parler à M. Marston. »

« J'ai parlé à M. Marston, tout récemment. Il m'a parlé », dit-il, le visage dur. « Nous ne nous parlerons plus jamais, si je peux en décider autrement. »

Il croisa son regard étonné. « Polly, je déteste vous ennuyer avec mes pauvres affaires de ce genre. Je peux parler d'affaires à M. Vose, et de la mer à votre père. Mais il y a une autre question que je ne peux mentionner à personne... à moins que vous ne vouliez bien m'écouter. Je vais vous dire où j'ai vu M. Marston... et sa fille. »

Elle écouta, les lèvres entrouvertes.

« Alors, vous voyez », dit-il à la fin, « c'était pire qu'un rêve ; c'était une erreur. Ce ne pouvait pas être un amour véritable, car il n'était pas bâti sur les bonnes fondations. Je n'ai jamais eu beaucoup d'expérience avec les filles. J'ai trimé en mer presque toute ma vie. Peut-être ne sais-je pas ce qu'est le véritable amour. Mais il me semble qu'il ne peut pas valoir grand-chose s'il n'est pas fondé sur une compréhension mutuelle, sur la volonté de se sacrifier l'un pour l'autre. »

« Je le pense aussi », répondit doucement Polly.

« Je veux voir ce jeune homme à vous, là-haut dans les terres. Je veux lui dire qu'il est sacrément chanceux de vous avoir rencontrée le premier. »

« Pourquoi ? »

« Je ne peux pas vous dire exactement pourquoi. Il ne serait pas juste que je le fasse. »

« Mais une fille aime entendre de telles choses. S'il vous plaît ! »

« Me pardonnerez-vous de dire ce que je ne devrais pas dire ? »

« Je vous pardonnerai. »

« Il est chanceux, car si je ne savais pas que vous étiez promise et amoureuse, je me jetterais à vos pieds pour vous supplier de m'épouser. Vous êtes la femme qu'il faut à un marin yankee, Polly Candage. Si seulement il y en avait deux comme vous en ce monde, nous ferions un double mariage. »

Il bondit et s'éloigna.

« Où allez-vous ? » demanda-t-elle, et il y avait presque un gémissement dans sa voix. « Non, il ne comprend pas bien les filles », se dit-elle amèrement.

« Je vais au magasin de Rowley pour voir s'il veut reprendre son argent et nous épargner les intérêts. Il m'avait dit que je devrais garder l'argent pendant un an. »

Elle l'appela d'une voix hésitante, mais avec une telle supplication dans le ton qu'il s'arrêta et la dévisagea.

« Ne pourriez-vous pas... N'est-il pas tout aussi bien de laisser la chose en suspens jusqu'à... jusqu'à... »

« Oh, il n'y a pas de meilleur moment que le présent pour les questions d'argent », déclara-t-il avec un rire, totalement inconscient, ne comprenant absolument pas son embarras, son effort pitoyable pour verrouiller son petit temple du sacrifice amoureux afin qu'il ne puisse y faire irruption à cet instant.

Son rire était forcé. Il réalisait que s'il ne s'éloignait pas rapidement de cette fille, il tendrait les bras vers elle, déclarant l'amour qui déferlait en lui, maintenant qu'il s'était éveillé à la pleine conscience de cet amour ; sa réserve de Yankee, son instinct d'honneur entre hommes, luttaient durement contre sa passion ; il se disait qu'il ne trahirait pas un homme qu'il ne connaissait pas, ni n'offrirait son amour à une fille qui, le croyait-il, en aimait un autre.

« Puis-je vous accompagner ? » plaida-t-elle, réprimant son impulsion folle de courir devant lui pour prévenir le diacre.

« Bien sûr ! » consentit-il, et ils descendirent la rue, aucun n'osant parler.

Ils trouvèrent Rowley seul dans son magasin. Il s'affairait, se préparant à fermer pour la nuit.

Alors qu'ils entraient, la jeune fille passa derrière Mayo et, attirant le regard du diacre, fit des gestes frénétiques. Dans la pénombre, ces gestes étaient parfaitement incompréhensibles ; le diacre baissa ses lunettes et la fixa, essayant de comprendre ce signalement.

« Je voudrais rembourser ce prêt et économiser le reste des intérêts de l'année, diacre Rowley », déclara Mayo avec la franchise du marin.

La jeune fille essayait de faire comprendre au diacre qu'il ne devait pas révéler son secret. Elle secouait la tête. Cela sembla à l'intermédiaire comme des ordres directs et concluants de la principale.

« Non, monsieur, capitaine Mayo ! Ce n'est pas possible. »

« Je n'appelle pas cela un marché honnête entre hommes, peu importe ce que peuvent être les affaires régulières. »

Polly fit alors un signe d'assentiment enthousiaste, voulant faire comprendre au diacre qu'il devait prendre l'argent. Mais le diacre ne comprit pas ; il pensa que la fille affirmait son désir de clarté dans les affaires.

« Vous l'avez pris pour un an. Pas de retour en arrière, capitaine. »

Elle secoua la tête violemment.

« Non, monsieur ! Gardez-le, comme vous en avez convenu, et payez vos intérêts. »

« Diacre Rowley, vous êtes un vieux crétin ! » éclata la fille.

Lorsque le diacre arracha ses lunettes et que le capitaine Mayo tourna vers elle des yeux stupéfaits, elle porta les mains à son visage et s'enfuit du magasin en sanglotant. Ce n'était qu'une fille ! Elle n'avait plus de ressources pour faire face à cette situation dans les affaires des hommes.

L'impulsion de Mayo fut de la suivre, mais le diacre le retint.

« Je ne me laisserai plus prendre pour un idiot dans cette histoire, même pour gagner trois cents dollars », grinça-t-il.

« Un idiot ! Que voulez-vous dire ? »

« Allez régler ça avec elle. »

« Qu'est-ce que Polly Candage a à voir avec cette affaire ? »

« C'est son argent. »

« Vous voulez dire... »

« Elle a retiré son argent de la banque et m'a roulé pour que je mente pour elle. Que ne ferait pas une fille quand elle est amoureuse d'un gars ? Si vous ne le saviez pas avant, il est grand temps que vous le sachiez ! »

Cette dernière remarque du diacre ne concernait dégoûtamment que l'affaire de l'argent. Mais elle transmettait autre chose au capitaine Boyd Mayo.

Il s'élança hors du magasin !

Loin sur la route, il la rattrapa. Elle se hâtait vers la maison. Quand elle lui fit face, il vit des larmes sur ses joues, bien que la généreuse pénombre du soir les enveloppât là où ils se tenaient. Il prit ses deux mains.

« Polly Candage, pourquoi avez-vous risqué votre argent sur moi ? » demanda-t-il.

« Je savais que vous réussiriez ! » murmura-t-elle en détournant le visage. « C'était un... un bon investissement. »

« Quand vous l'avez donné, est-ce que... pensiez-vous... était-ce seulement pour un investissement, Polly ? »

Elle ne répondit pas.

« Écoutez ! Cette dernière chose devrait me lier la langue, car je vous dois tout. Mais ma langue ne veut pas rester liée... pas maintenant, Polly. Je me moque qu'il y ait quelqu'un d'autre dans les terres. Je devrais m'en soucier. Je devrais respecter votre... »

Elle libéra une main et posa ses doigts charnus sur ses lèvres. « Il n'y a personne dans les terres ; il n'y a jamais eu personne, Boyd », chuchota-t-elle.

Il la prit dans ses bras, l'embrassa et la serra contre lui.

« Voulez-vous me dire une chose, maintenant ? Je connais la réponse, mon amour, mais je veux vous entendre le dire. Pourquoi m'avez-vous donné tout votre argent ? »

Elle posa ses paumes contre ses joues et prononça les mots dont son âme avait faim :

« Parce que je t'aime ! »

FIN

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