Camille (La Dame aux camélias)
Par Alexandre Dumas, fils
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Chapitre XIV Chapitre XV Chapitre XVI Chapitre XVII Chapitre XVIII Chapitre XIX Chapitre XX Chapitre XXI Chapitre XXII Chapitre XXIII Chapitre XXIV Chapitre XXV Chapitre XXVI Chapitre XXVII
Chapitre I
Je suis d'avis qu'on ne peut créer des personnages que lorsqu'on a beaucoup étudié les hommes, de même qu'on ne peut parler une langue qu'après l'avoir sérieusement apprise. N'ayant pas l'âge d'inventer, je me contente de raconter. Je prie le lecteur de croire à la vérité d'une histoire dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, sont encore vivants. Il existe d'ailleurs à Paris des témoins de la plupart des faits que je vais consigner, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne suffisait pas. Grâce à une circonstance particulière, je suis seul capable de les écrire, car je suis seul à en connaître les derniers détails, sans lesquels il eût été impossible de donner à cette histoire tout l'intérêt et toute la vérité qu'elle comporte.
Voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance. Le 12 mars 1847, je vis dans la rue Laffitte une grande affiche jaune annonçant une vente de meubles et d'objets curieux. La vente devait avoir lieu après décès. L'affiche ne nommait pas le propriétaire, mais la vente devait se faire rue d'Antin, n° 9, le 16, de midi à cinq heures. L'affiche ajoutait qu'on pouvait voir les appartements et les meubles le 13 et le 14.
J'ai toujours aimé les curiosités ; je résolus de ne pas manquer cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir. Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, n° 9.
Bien que l'heure fût matinale, il y avait déjà des visiteurs, hommes et femmes, et ces dernières, bien que vêtues de cachemires et arrivées en voiture, regardaient avec étonnement et admiration le luxe qui s'étalait devant elles.
Je ne tardai pas à découvrir la raison de cet étonnement et de cette admiration, car, ayant commencé à examiner les objets avec quelque attention, je m'aperçus sans peine que j'étais chez une fille publique. Or, s'il est une chose que les femmes du monde tiennent à voir (et il y avait là des femmes du monde), c'est l'intérieur de ces femmes dont les voitures éclaboussent tous les jours les leurs, qui, comme elles, à côté d'elles, ont leurs loges à l'Opéra et aux Italiens, et qui promènent dans Paris l'opulente insolence de leur beauté, de leurs diamants et de leur scandale.
Celle-ci était morte, donc les femmes les plus vertueuses pouvaient entrer jusque dans sa chambre. La mort avait purifié l'air de cet appartement de splendeur impure, et, si une excuse leur était nécessaire, elles avaient celle de n'être venues qu'à une vente, sans savoir à qui appartenaient les objets. Elles avaient lu l'affiche, elles voulaient voir ce que l'affiche annonçait, et faire leur choix par avance. Quoi de plus naturel ? Pourtant, au milieu de toutes ces belles choses, elles ne pouvaient s'empêcher de chercher quelques traces de cette vie de courtisane dont elles avaient sans doute entendu raconter d'étranges histoires.
Malheureusement, le mystère s'en était allé avec la déesse, et, malgré leurs efforts, elles ne découvraient que ce qui était à vendre depuis le décès, et rien de ce qui avait été à vendre durant la vie. Pour le reste, il y avait bien des choses à acheter. Les meubles étaient superbes ; il y avait des cabinets et des tables en bois de rose et en style Boulle, des vases de Sèvres et de Chine, des statuettes de Saxe, du satin, du velours, de la dentelle ; rien ne manquait.
Je flânais à travers les salons, suivant les dames curieuses de distinction. Elles entrèrent dans une pièce tendue de tentures persanes, et j'allais y entrer à mon tour, quand elles en sortirent presque aussitôt, souriantes et comme honteuses de leur propre curiosité. J'eus d'autant plus envie de voir la pièce. C'était le cabinet de toilette, aménagé avec tous les articles de toilette, où l'extravagance de la morte semblait portée à son comble.
Sur une large table adossée au mur, une table de trois pieds de large sur six de long, étincelaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était une magnifique collection, et il n'y avait pas une de ces mille petites choses si nécessaires à la toilette d'une femme de ce genre qui ne fût en or ou en argent. Une telle collection n'avait pu être réunie que petit à petit, et ce n'était certainement pas le même amant qui l'avait commencée et terminée.
N'étant pas choqué à la vue du cabinet de toilette d'une fille, je m'amusai à examiner chaque détail, et je découvris que ces objets magnifiquement ciselés portaient des initiales différentes et des couronnes diverses. Je les regardais les uns après les autres, chacun rappelant une honte séparée, et je me dis que Dieu avait été miséricordieux envers la pauvre enfant, en ne lui laissant pas subir le châtiment ordinaire, mais en la faisant mourir au milieu de sa beauté et de son luxe, avant la venue de la vieillesse, cette première mort de la courtisane.
Y a-t-il rien de plus triste au monde que la vieillesse du vice, surtout chez la femme ? Elle ne conserve aucune dignité, elle n'inspire aucun intérêt. L'éternel repentir, non pas des mauvaises voies suivies, mais des projets qui ont échoué, de l'argent qui a été dépensé en vain, est une chose aussi attristante qu'on puisse rencontrer. J'ai connu une vieille femme qui avait été « galante », dont le seul lien avec le passé était une fille presque aussi belle qu'elle l'avait été. Cette pauvre créature, à qui sa mère n'avait jamais dit : « Tu es mon enfant », sinon pour lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri sa jeunesse, s'appelait Louise, et, obéissant à sa mère, elle s'abandonnait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme elle aurait exercé un autre métier qu'on lui aurait appris.
Le spectacle constant de la débauche, une débauche précoce, ajouté à son état de santé toujours chancelant, avait éteint dans son esprit toute notion du bien et du mal que Dieu lui avait peut-être donnée, mais que personne n'avait songé à développer. Je me souviendrai toujours d'elle, passant sur les boulevards presque chaque jour à la même heure, accompagnée par sa mère avec autant d'assiduité qu'une vraie mère aurait pu accompagner sa fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter pour moi-même la morale facile de l'époque. Je me souviens, cependant, du mépris et du dégoût qui s'éveillèrent en moi à la vue de cet odieux chaperonnage. Son visage, du reste, était d'une virginité inexprimable dans son expression d'innocence et de souffrance mélancolique. Elle était comme une figure de la Résignation.
Un jour, le visage de la jeune fille fut transfiguré. Au milieu de toutes les débauches tracées par sa mère, il lui sembla que Dieu lui avait réservé un bonheur. Et pourquoi en effet Dieu, qui l'avait faite sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids douloureux de sa vie ? Un jour, donc, elle comprit qu'elle allait avoir un enfant, et tout ce qui lui restait de chasteté tressaillit de joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut porter la bonne nouvelle à sa mère. C'est une chose honteuse à dire, mais nous ne racontons pas des histoires de péchés plaisants ; nous racontons des faits vrais qu'il serait préférable, sans doute, de passer sous silence, si nous ne pensions qu'il est nécessaire de temps à autre de révéler le martyre de celles qui sont condamnées sans être entendues, méprisées sans être jugées ; c'est honteux, mais cette mère répondit à sa fille qu'elles avaient déjà à peine assez pour deux, et qu'elles n'auraient certainement pas assez pour trois ; que de tels enfants sont inutiles, et qu'une couche est autant de temps perdu.
Le lendemain, une sage-femme, dont nous dirons seulement qu'elle était l'amie de la mère, rendit visite à Louise, qui resta quelques jours au lit, puis se leva plus pâle et plus faible qu'auparavant.
Trois mois plus tard, un homme eut pitié d'elle et essaya de la guérir, moralement et physiquement ; mais le dernier choc avait été trop violent, et Louise en mourut. La mère vit toujours ; comment ? Dieu le sait.
Cette histoire me revint à l'esprit tandis que je regardais les objets de toilette en argent, et un certain laps de temps avait dû s'écouler pendant ces réflexions, car il ne restait plus dans la pièce que moi et un gardien qui, debout près de la porte, me surveillait attentivement pour voir si je ne glissais rien dans mes poches.
J'allai vers l'homme à qui je causais tant d'inquiétude. « Monsieur, lui dis-je, pouvez-vous me dire le nom de la personne qui habitait autrefois ici ? »
— Mademoiselle Marguerite Gautier.
Je la connaissais de nom et de vue.
« Quoi ! dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte ? »
— Oui, monsieur.
« Quand est-elle morte ? »
— Il y a trois semaines, je crois.
« Et pourquoi les appartements sont-ils ouverts à la visite ? »
— Les créanciers pensent que cela fera monter les prix. Les gens peuvent voir par avance l'effet des choses ; vous voyez, cela les incite à acheter.
« Elle avait des dettes, alors ? »
— Jusqu'au cou, monsieur.
« Mais la vente les couvrira ? »
— Et au-delà.
« Qui touchera le surplus ? »
— Sa famille.
« Elle avait une famille ? »
— Il paraît.
« Merci. »
Le gardien, rassuré sur mes intentions, toucha son chapeau, et je sortis.
« Pauvre fille ! me dis-je en rentrant chez moi, elle a dû avoir une triste fin, car, dans son monde, on n'a d'amis que lorsqu'on est en parfaite santé. » Et, malgré moi, je commençai à me sentir mélancolique sur le sort de Marguerite Gautier.
Cela paraîtra absurde à beaucoup de gens, mais j'ai une sympathie illimitée pour les femmes de ce genre, et je ne crois pas nécessaire de m'excuser de cette sympathie.
Un jour, comme je me rendais à la Préfecture pour un passeport, je vis dans une des rues voisines une pauvre fille que deux policiers emmenaient. Je ne sais ce qu'elle avait fait. Tout ce que je sais, c'est qu'elle pleurait amèrement en embrassant un enfant de quelques mois à peine, dont son arrestation allait la séparer. Depuis ce jour, je n'ai jamais osé mépriser une femme au premier abord.
Chapitre II
La vente devait avoir lieu le 16. Un jour d'intervalle avait été laissé entre les journées de visite et la vente, afin de donner le temps de décrocher les tentures, les rideaux, etc. Je venais de revenir de voyage. Il était naturel que je n'eusse pas entendu parler de la mort de Marguerite parmi les nouvelles que les amis racontent toujours au retour après une absence. Marguerite était une jolie femme ; mais, bien que la vie de telles femmes fasse assez de bruit, leur mort en fait très peu. Ce sont des soleils qui se couchent comme ils se sont levés, inaperçus. Leur mort, quand elles meurent jeunes, est connue de tous leurs amants au même moment, car à Paris presque tous les amants d'une femme connue sont amis. Quelques souvenirs sont échangés, et la vie de chacun continue comme si l'incident n'avait jamais eu lieu, sans qu'une seule larme soit versée.
De nos jours, à vingt-cinq ans, les larmes sont devenues une chose si rare qu'elles ne doivent pas être prodiguées sans discernement. C'est tout au plus si les parents qui paient pour être pleurés sont pleurés en retour au prix qu'ils paient.
Quant à moi, bien que mes initiales ne figurassent sur aucun des biens de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié naturelle que j'ai déjà confessée, me firent réfléchir sur sa mort plus peut-être qu'elle ne le méritait. Je me rappelai avoir souvent rencontré Marguerite au bois, où elle allait régulièrement chaque jour dans un petit coupé bleu tiré par deux magnifiques bais, et j'avais remarqué en elle une distinction tout à fait à part des autres femmes de son genre, une distinction qui était rehaussée par une beauté vraiment exceptionnelle.
Ces créatures malheureuses, chaque fois qu'elles sortent, sont toujours accompagnées par quelqu'un. Comme aucun homme ne tient à se faire remarquer en étant vu en leur compagnie, et comme elles ont peur de la solitude, elles emmènent avec elles soit celles qui ne sont pas assez riches pour avoir une voiture, soit l'une ou l'autre de ces élégantes dames âgées, dont l'élégance est un peu inexplicable, et à qui l'on peut toujours demander des informations concernant les femmes qu'elles accompagnent.
Dans le cas de Marguerite, c'était tout différent. Elle était toujours seule quand elle se promenait aux Champs-Élysées, s'étendant dans sa voiture autant que possible, vêtue de fourrures en hiver, et portant en été des robes très simples ; et bien qu'elle passât souvent devant des gens qu'elle connaissait, son sourire, quand elle choisissait de sourire, n'était vu que d'eux, et une duchesse aurait pu sourire exactement de la même manière. Elle ne faisait pas des allées et venues comme les autres, du Rond-Point au bout des Champs-Élysées. Elle allait tout droit au bois. Là, elle quittait sa voiture, marchait pendant une heure, retournait à sa voiture et rentrait rapidement chez elle.
Toutes ces circonstances dont j'avais si souvent été témoin me revinrent en mémoire, et je regrettai sa mort comme on pourrait regretter la destruction d'une belle œuvre d'art.
Il était impossible de voir plus de charme dans la beauté que dans celle de Marguerite. Excessivement grande et mince, elle avait au plus haut point l'art de réparer cet oubli de la Nature par la simple disposition des choses qu'elle portait. Son cachemire descendait jusqu'à terre, et montrait de chaque côté les larges volants d'une robe de soie, et le lourd manchon qu'elle tenait pressé contre son sein était entouré de plis si habilement disposés que l'œil, si exigeant fût-il, ne pouvait trouver aucun défaut au contour des lignes. Sa tête, une merveille, était l'objet des soins les plus coquets. Elle était petite, et sa mère, comme dirait Musset, semblait l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
Dans un ovale d'une grâce indicible, placez deux yeux noirs, surmontés de sourcils d'une courbe si pure qu'elle semblait peinte ; voilez ces yeux de beaux cils qui, en s'abaissant, projetaient leur ombre sur la teinte rose des joues ; tracez un nez délicat, droit, aux narines un peu ouvertes dans une ardente aspiration vers la vie des sens ; dessinez une bouche régulière, aux lèvres entrouvertes avec grâce sur des dents aussi blanches que du lait ; colorez la peau du duvet d'une pêche qu'aucune main n'a touchée, et vous aurez l'aspect général de cette charmante figure. Les cheveux, noirs comme le jais, ondulés naturellement ou non, étaient séparés sur le front en deux larges bandes et drapés en arrière sur la tête, laissant voir juste le bout des oreilles, où brillaient deux diamants, valant quatre à cinq mille francs chacun. Comment il se faisait que sa vie ardente eût laissé sur le visage de Marguerite cette expression virginale, presque enfantine, qui le caractérisait, est un problème que nous pouvons seulement poser, sans tenter de le résoudre.
Marguerite avait un merveilleux portrait d'elle-même, par Vidal, le seul homme dont le crayon pût lui rendre justice. J'eus ce portrait chez moi pendant quelques jours après sa mort, et la ressemblance était si étonnante qu'elle m'a aidé à rafraîchir ma mémoire sur certains points dont je ne me serais peut-être pas souvenu autrement.
Certains détails de ce chapitre ne me parvinrent que plus tard, mais je les écris ici pour ne pas être obligé d'y revenir quand l'histoire elle-même aura commencé.
Marguerite était toujours présente à toutes les premières, et passait chaque soirée soit au théâtre, soit au bal. Chaque fois qu'il y avait une nouvelle pièce, elle était certaine d'y être vue, et elle avait invariablement trois choses avec elle sur le rebord de sa loge au rez-de-chaussée : sa lorgnette, un sachet de bonbons et un bouquet de camélias.
Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et pendant cinq, ils étaient rouges ; personne ne sut jamais la raison de ce changement de couleur, que je mentionne bien que je ne puisse l'expliquer ; il fut remarqué tant par ses amis que par les habitués des théâtres où elle allait le plus souvent. On ne la vit jamais avec d'autres fleurs que des camélias. Chez la fleuriste, Madame Barjon, elle en était venue à être appelée « la Dame aux camélias », et le nom lui resta.
Comme tous ceux qui fréquentent un certain milieu à Paris, je savais que Marguerite avait vécu avec quelques-uns des jeunes gens les plus à la mode de la société, qu'elle en parlait ouvertement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient ; si bien que tous semblaient également contents les uns des autres. Néanmoins, depuis environ trois ans, après un voyage à Bagnères, on disait qu'elle vivait avec un vieux duc, étranger, énormément riche, qui avait essayé de l'éloigner autant que possible de sa vie passée, et, semble-t-il, à sa grande satisfaction.
Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet. Au printemps de 1847, Marguerite était si malade que les médecins lui ordonnèrent de prendre les eaux, et elle alla à Bagnères. Parmi les malades se trouvait la fille de ce duc ; elle souffrait non seulement de la même affection, mais elle ressemblait tant à Marguerite qu'on aurait pu les prendre pour des sœurs ; la jeune duchesse était au dernier stade de la phtisie, et quelques jours après l'arrivée de Marguerite, elle mourut. Un matin, le duc, qui était resté à Bagnères pour être près de la terre qui avait enseveli une partie de son cœur, aperçut Marguerite à un détour du chemin. Il crut voir l'ombre de son enfant, et, s'approchant d'elle, il prit ses mains, l'embrassa et pleura sur elle, et sans même lui demander qui elle était, la supplia de le laisser aimer en elle l'image vivante de son enfant perdue. Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et n'ayant aucune crainte de se compromettre, accéda à la demande du duc. Quelques personnes qui la connaissaient, se trouvant par hasard à Bagnères, prirent sur elles d'expliquer au duc la véritable position de Mademoiselle Gautier. Ce fut un coup pour le vieil homme, car la ressemblance avec sa fille prenait fin dans une direction, mais il était trop tard. Elle était devenue une nécessité pour son cœur, son seul prétexte, sa seule excuse pour vivre. Il ne lui fit aucun reproche, il n'en avait certes pas le droit, mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer son mode de vie, lui offrant en retour du sacrifice toutes les compensations qu'elle pourrait désirer. Elle consentit.
Il faut dire que Marguerite était justement alors très malade. Le passé semblait à sa nature sensible comme l'une des causes principales de sa maladie, et une sorte de superstition la conduisit à espérer que Dieu lui rendrait à la fois la santé et la beauté en échange de son repentir et de sa conversion. À la fin de l'été, les eaux, le sommeil, la fatigue naturelle des longues promenades avaient en effet plus ou moins rétabli sa santé. Le duc l'accompagna à Paris, où il continua de la voir comme il l'avait fait à Bagnères.
Cette liaison, dont le motif et l'origine étaient tout à fait inconnus, causa une grande sensation, car le duc, déjà connu pour son immense fortune, devint dès lors connu pour sa prodigalité. Tout cela fut mis sur le compte de la débauche d'un riche vieillard, et tout fut cru sauf la vérité. Le sentiment du père pour Marguerite avait, en vérité, une cause si pure que toute autre chose qu'une communion de cœurs lui aurait semblé une sorte d'inceste, et il ne lui avait jamais adressé une parole que sa fille n'aurait pu entendre.
Loin de moi la pensée de faire passer notre héroïne pour autre chose que ce qu’elle était. Tant qu’elle resta à Bagnères, la promesse qu’elle avait faite au duc n’avait pas été difficile à tenir, et elle l’avait tenue ; mais, une fois de retour à Paris, accoutumée qu’elle était à une vie de dissipation, de bals, d’orgies, il lui sembla que la solitude, seulement interrompue par les visites réglées du duc, allait la tuer d’ennui, et le souffle brûlant de sa vie passée revint sur sa tête et sur son cœur.
Il faut ajouter que Marguerite était revenue plus belle qu’elle ne l’avait jamais été ; elle n’avait que vingt ans, et sa maladie, endormie mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont presque toujours le résultat des affections de poitrine.
Ce fut un grand chagrin pour le duc lorsque ses amis, toujours à l’affût de quelque scandale de la part de la femme avec laquelle, leur semblait-il, il se compromettait, vinrent lui dire, et même lui prouver, qu’aux heures où elle était sûre de ne pas le voir elle recevait d’autres visites, et que ces visites se prolongeaient souvent jusqu’au lendemain. Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, et lui conseilla, sans arrière-pensée, de ne plus s’occuper d’elle, car elle se sentait incapable de tenir ce qu’elle avait entrepris, et elle ne voulait pas continuer à accepter les bienfaits d’un homme qu’elle trompait. Le duc ne revint pas pendant une semaine ; ce fut tout ce qu’il put faire, et au huitième jour il vint supplier Marguerite de le laisser encore la voir, promettant qu’il la prendrait telle qu’elle était, pourvu qu’il pût la voir, et jurant qu’il ne lui adresserait jamais un reproche, dût-il en mourir.
Tel était donc l’état des choses trois mois après le retour de Marguerite ; c’est-à-dire en novembre ou décembre 1842.
Chapitre III
À une heure, le 16, je me rendis rue d’Antin. On entendait la voix du commissaire-priseur dès la porte d’entrée. Les salons étaient bondés de monde. Il y avait là toutes les célébrités de l’impropriété élégante, furtivement examinées par certaines grandes dames qui avaient saisi l’occasion de la vente pour pouvoir voir, de près, des femmes qu’elles n’auraient peut-être jamais l’occasion de rencontrer, et qu’elles enviaient peut-être en secret pour leurs faciles plaisirs. La duchesse de F. coudoyait Mlle A., l’un des plus mélancoliques exemples de notre courtisane moderne ; le marquis de T. hésitait devant un meuble dont le prix était monté par Mme D., l’adultère la plus élégante et la plus célèbre de notre temps ; le duc de Y., dont on prétend à Madrid qu’il se ruine à Paris, et à Paris qu’il se ruine à Madrid, et qui, en fait, n’atteint jamais même la limite de ses revenus, causait avec Mme M., l’une de nos conteuses les plus spirituelles, qui de temps en temps écrit ce qu’elle dit et signe ce qu’elle écrit, tout en échangeant des regards confidentiels avec Mme de N., une blonde parure des Champs-Élysées, presque toujours vêtue de rose ou de bleu, et menant deux grands chevaux noirs que Tony lui avait vendus dix mille francs, et qu’elle avait payés, à sa manière ; enfin, Mlle R., qui gagne par son seul talent le double de ce que les femmes du monde gagnent par leur dot et le triple de ce que les autres gagnent par leurs amours, était venue, malgré le froid, faire quelques achats, et n’était pas la moins regardée dans la foule.
Nous pourrions citer les initiales de beaucoup d’autres personnes qui se trouvaient, non sans quelque surprise mutuelle, côte à côte dans une même pièce. Mais nous craignons de lasser le lecteur. Ajoutons seulement que tout le monde était de la plus belle humeur, et que beaucoup de personnes présentes avaient connu la morte, et semblaient fort oublier ce fait. Il y avait des éclats de rire ; les commissaires-priseurs criaient à tue-tête ; les marchands qui avaient rempli les bancs devant la table de vente essayaient en vain d’obtenir le silence pour traiter leurs affaires en paix. Jamais rassemblement ne fut plus bruyant ni plus varié.
Je me glissai doucement au milieu de ce tumulte, triste à penser quand on se rappelait que la pauvre créature dont les biens étaient vendus pour payer ses dettes était morte dans la pièce voisine. Étant venu plutôt pour regarder que pour acheter, j’observais les visages des commissaires-priseurs, remarquant comme ils rayonnaient de plaisir chaque fois qu’un objet atteignait un prix dépassant leurs espérances. Honnêtes gens, qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme, qui avaient gagné leurs cent pour cent sur elle, qui avaient tourmenté de leurs exploits les derniers instants de sa vie, et qui venaient maintenant, après sa mort, recueillir à la fois les fruits de leurs calculs déshonorants et les intérêts de leur honteux crédit ! Comme les anciens étaient sages d’avoir un seul Dieu pour les marchands et les voleurs !
Robes, cachemires, bijoux, étaient vendus avec une rapidité incroyable. Il n’y avait rien qui m’intéressât, et j’attendais encore. Tout à coup, j’entendis : « Un volume, magnifiquement relié, tranches dorées, intitulé Manon Lescaut. Il y a quelque chose d’écrit sur la première page. Dix francs. »
« Douze », dit une voix après un assez long silence.
« Quinze », dis-je.
Pourquoi ? Je ne le savais pas. Sans doute pour ce quelque chose d’écrit.
« Quinze », répéta le commissaire-priseur.
« Trente », dit le premier enchérisseur sur un ton qui semblait défier toute autre concurrence.
C’était devenu une lutte. « Trente-cinq », criai-je sur le même ton.
« Quarante. »
« Cinquante. »
« Soixante. »
« Cent. »
Si j’avais voulu faire sensation, j’y aurais certainement réussi, car un silence profond s’était fait, et les gens me regardaient comme pour voir quel genre de personne c’était, qui semblait si déterminé à posséder le volume.
L’accent que j’avais mis sur mon dernier mot parut convaincre mon adversaire ; il préféra abandonner un conflit qui n’aurait pu avoir pour résultat que de me faire payer le volume dix fois son prix, et, s’inclinant, il dit fort gracieusement, quoique, à la vérité, un peu tard :
« Je m’incline, monsieur. »
Rien de plus n’étant offert, le livre me fut adjugé.
Comme je craignais quelque nouvelle crise d’obstination que mon amour-propre aurait pu supporter un peu mieux que ma bourse, j’écrivis mon nom, fis mettre le livre de côté, et sortis. J’avais dû donner une notable matière à réflexion aux témoins de cette scène, qui se demandaient sans doute quel pouvait être mon but en payant cent francs un livre que j’aurais pu avoir partout pour dix ou, au plus, quinze.
Une heure après, j’envoyai chercher mon acquisition. Sur la première page était écrite à l’encre, d’une main élégante, une dédicace de la part du donateur. Elle consistait en ces mots :
Manon à Marguerite.
Humilité.
C’était signé Armand Duval.
Que signifiait le mot Humilité ? Manon devait-elle reconnaître en Marguerite, selon l’avis de M. Armand Duval, sa supérieure en vice ou en affection ? La seconde interprétation semblait la plus probable, car la première eût été une impertinente crudité que Marguerite, quel que fût son avis sur elle-même, n’aurait jamais acceptée.
Je ressortis, et ne pensai plus au livre jusqu’au soir, au moment de me mettre au lit.
Manon Lescaut est une touchante histoire. J’en connais chaque détail, et pourtant, chaque fois que je tombe sur le volume, la même sympathie m’y attire toujours ; je l’ouvre, et pour la centième fois je revis avec l’héroïne de l’abbé Prévost. Or, cette héroïne est si vraie que j’ai l’impression de l’avoir connue ; ainsi, cette sorte de comparaison entre elle et Marguerite me donna une envie inhabituelle de le relire, et mon indulgence se mua en pitié, presque en une sorte d’amour pour la pauvre fille à qui je devais le volume. Manon est morte dans le désert, il est vrai, mais dans les bras de l’homme qui l’aimait avec toute l’énergie de son âme ; qui, quand elle fut morte, lui creusa une tombe, l’arrosa de ses larmes et y ensevelit son cœur ; tandis que Marguerite, pécheresse comme Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte dans un lit somptueux (c’était, après ce que j’avais vu, le lit de son passé), mais dans ce désert du cœur, désert plus aride, plus vaste, plus impitoyable que celui où Manon avait trouvé son dernier repos.
Marguerite, en fait, comme je l’avais appris par quelques amis qui connaissaient les dernières circonstances de sa vie, n’avait pas un seul véritable ami à son chevet pendant les deux mois de sa longue et douloureuse agonie.
Puis, de Manon et Marguerite, mon esprit erra vers ceux que je connaissais, et que je voyais chanter sur le chemin qui menait à une mort toute semblable. Pauvres âmes ! s’il n’est pas juste de les aimer, n’est-il pas bon de les plaindre ? Vous plaignez l’aveugle qui n’a jamais vu la lumière du jour, le sourd qui n’a jamais entendu les harmonies de la nature, le muet qui n’a jamais trouvé de voix pour son âme, et, sous un faux manteau de honte, vous ne plaindrez pas cette cécité du cœur, cette surdité de l’âme, ce mutisme de la conscience, qui met la pauvre créature affligée hors d’elle-même et la rend, malgré elle, incapable de voir ce qui est bien, d’entendre le Seigneur, et de parler la langue pure de l’amour et de la foi.
Hugo a écrit Marion Delorme, Musset a écrit Bernerette, Alexandre Dumas a écrit Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté à la courtisane l’offrande de leur pitié, et parfois un grand homme les a réhabilitées par son amour et même par son nom. Si j’insiste sur ce point, c’est que beaucoup parmi ceux qui ont commencé à me lire seront prêts à jeter un livre dans lequel ils craindront de trouver une apologie du vice et de la prostitution ; et l’âge de l’auteur contribuera, sans doute, à accroître cette crainte. Détrompons ceux qui pensent ainsi, et qu’ils continuent à lire, si rien d’autre qu’une telle crainte ne les en empêche.
Je suis tout simplement convaincu d’un certain principe, qui est : pour la femme dont l’éducation n’a pas appris ce qui est bien, Dieu ouvre presque toujours deux voies qui y mènent, les voies de la douleur et de l’amour. Elles sont rudes ; ceux qui les parcourent marchent avec des pieds ensanglantés et des mains déchirées, mais ils laissent aussi les atours du vice sur les épines du chemin, et atteignent le bout du voyage dans une nudité qui n’est pas honteuse aux yeux du Seigneur.
Ceux qui rencontrent ces audacieux voyageurs doivent les secourir, et dire à tous qu’ils les ont rencontrés, car en faisant cela, ils indiquent la voie. Il ne s’agit pas de placer au début de la vie deux poteaux indicateurs, l’un portant l’inscription « La Bonne Voie », l’autre l’inscription « La Mauvaise Voie », et de dire à ceux qui viennent là : « Choisissez. » Il faut, comme le Christ, montrer les chemins qui mènent de la seconde route à la première, à ceux qui se sont facilement égarés ; et il est nécessaire que le commencement de ces chemins ne soit pas trop douloureux ni ne paraisse trop impénétrable.
Voici le christianisme avec sa merveilleuse parabole de l’Enfant prodigue pour nous enseigner l’indulgence et le pardon. Jésus était plein d’amour pour les âmes blessées par les passions des hommes ; il aimait panser leurs plaies et trouver dans ces blessures mêmes le baume qui devait les guérir. C’est ainsi qu’il dit à la Madeleine : « Il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé », une sublimité de pardon qui ne peut avoir suscité qu’une foi sublime.
Pourquoi nous rendons-nous plus stricts que le Christ ? Pourquoi, nous attachant obstinément aux opinions du monde, qui s’endurcit pour passer pour fort, rejetons-nous, comme il rejette, des âmes saignant de blessures par lesquelles, comme le mauvais sang d’un malade, le mal de leur passé peut être guéri, si seulement une main amie est tendue pour les laver et les mettre dans la convalescence du cœur ?
C’est à ma propre génération que je parle, à ceux pour qui les théories de M. de Voltaire n’existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, se rendent compte que l’humanité, depuis quinze ans, est dans l’un de ses plus audacieux moments d’expansion. La science du bien et du mal est acquise pour toujours ; la foi se refait, le respect des choses sacrées nous est revenu, et si le monde n’est pas devenu tout à coup bon, il est du moins devenu meilleur. Les efforts de tout homme intelligent tendent dans la même direction, et toute volonté forte est attelée au même principe : Soyez bons, soyez jeunes, soyez vrais ! Le mal n’est que vanité, ayons la fierté du bien, et surtout ne désespérons jamais. Ne méprisons pas la femme qui n’est ni mère, ni sœur, ni maîtresse, ni épouse. Ne limitons pas l’estime à la famille ni l’indulgence à l’égoïsme. Puisqu’« il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance », donnons de la joie au ciel. Le ciel nous la rendra avec usure. Laissons sur notre chemin l’aumône du pardon pour celles que les désirs terrestres ont égarées, qu’une espérance divine sauvera peut-être, et, comme disent les vieilles femmes quand elles vous offrent quelque remède domestique de leur cru, si cela ne fait pas de bien, cela ne fera pas de mal.
Sans doute doit-il paraître audacieux de tenter de déduire ces grands résultats du maigre sujet que je traite ; mais je suis de ceux qui croient que tout est dans le peu. L’enfant est petit, et il contient l’homme ; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée ; l’œil n’est qu’un point, et il couvre des lieues.
Chapitre IV
Deux jours après, la vente était terminée. Elle avait produit 150 000 francs. Les créanciers se partagèrent les deux tiers, et la famille, une sœur et un petit-neveu, reçut le reste.
La sœur ouvrit de grands yeux quand le notaire lui écrivit qu’elle avait hérité de 50 000 francs. La fille n’avait pas vu sa sœur depuis six ou sept ans, et ne savait pas ce qu’elle était devenue à partir du moment où elle avait disparu de la maison. Elle monta à Paris en hâte, et grande fut l’étonnement de ceux qui avaient connu Marguerite quand ils virent comme unique héritière une belle et grasse fille de la campagne, qui jusqu’alors n’avait jamais quitté son village. Elle avait fait fortune d’un seul coup, sans même connaître la source de cette fortune. Elle retourna, j’ai appris cela plus tard, dans son pays, fort attristée par la mort de sa sœur, mais d’une tristesse qui était quelque peu allégée par le placement à quatre et demi pour cent qu’elle avait pu faire.
Toutes ces circonstances, souvent répétées à Paris, ville mère du scandale, avaient commencé à être oubliées, et j’oubliais même peu à peu la part que j’y avais prise, quand un nouvel incident porta à ma connaissance toute la vie de Marguerite, et me fit connaître des détails si pathétiques que je fus pris de l’idée d’écrire l’histoire que j’écris maintenant.
Les pièces, maintenant vidées de tous leurs meubles, étaient à louer depuis trois ou quatre jours, quand un matin on sonna à ma porte.
Mon domestique, ou, plutôt, mon portier, qui faisait office de domestique, alla ouvrir et m’apporta une carte, en disant que la personne qui la lui avait remise désirait me voir.
Je jetai un coup d’œil sur la carte et y lus ces deux mots : Armand Duval.
Je cherchai à penser où j’avais vu ce nom, et me souvins de la première page de l’exemplaire de Manon Lescaut. Que pouvait vouloir de moi la personne qui avait donné le livre à Marguerite ? Je donnai l’ordre de le faire entrer aussitôt.
Je vis un jeune homme, blond, grand, pâle, vêtu d’un costume de voyage qui semblait n’avoir pas été changé depuis quelques jours, et n’avoir même pas pris la peine d’être brossé en arrivant à Paris, car il était couvert de poussière.
M. Duval était profondément agité ; il ne faisait aucune tentative pour cacher son émotion, et c’est avec des larmes dans les yeux et une voix tremblante qu’il me dit :
« Monsieur, je vous prie d’excuser ma visite et ma tenue ; mais les jeunes gens ne sont pas très cérémonieux entre eux, et j’étais si anxieux de vous voir aujourd’hui que je ne suis même pas allé à l’hôtel où j’ai envoyé mes bagages, et je suis accouru ici, craignant qu’après tout, je ne vous manque, tout matinal que je sois. »
Je priai M. Duval de s’asseoir près du feu ; il le fit, et, tirant son mouchoir de sa poche, cacha son visage dedans pendant un moment.
« Vous devez être bien embarrassé de comprendre, poursuivit-il en soupirant tristement, dans quel but un visiteur inconnu, à une telle heure, dans une telle tenue, et en larmes, est venu vous voir. Je suis simplement venu vous demander un grand service. »
« Parlez, monsieur, je suis entièrement à votre disposition. »
« Vous étiez présent à la vente de Marguerite Gautier ? »
À ce mot, l’émotion, qu’il avait dominée un instant, fut trop forte pour lui, et il fut obligé de se couvrir les yeux de la main.
« Je dois vous paraître bien absurde, ajouta-t-il, mais pardonnez-moi, et croyez que je n’oublierai jamais la patience avec laquelle vous m’avez écouté. »
« Monsieur, répondis-je, si le service que je peux vous rendre est capable d’alléger un peu votre peine, dites-moi tout de suite ce que je peux faire pour vous, et vous me trouverez trop heureux de vous obliger. »
Le chagrin de M. Duval était sympathique, et malgré moi je sentis le désir de lui rendre service. Sur quoi il me dit :
« Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite ? »
« Oui, un livre. »
« Manon Lescaut ? »
« Précisément. »
« Avez-vous encore le livre ? »
« Il est dans ma chambre. »
En entendant cela, Armand Duval sembla être soulagé d’un grand poids, et me remercia comme si je lui avais déjà rendu service rien qu’en gardant le livre.
Je me levai et allai dans ma chambre chercher le livre, que je lui remis.
« C’est bien celui-là, dit-il en regardant la dédicace sur la première page et en feuilletant les pages ; c’est bien celui-là », et deux grosses larmes tombèrent sur les pages. « Eh bien, monsieur, dit-il, en levant la tête, et ne cherchant plus à me cacher qu’il avait pleuré et qu’il était même alors sur le point de pleurer, attachez-vous beaucoup de prix à ce livre ? »
« Pourquoi ? »
« Parce que je suis venu vous demander de me le céder. »
« Pardonnez ma curiosité, mais est-ce vous, alors, qui l’avez donné à Marguerite Gautier ? »
« C’était moi ! »
« Le livre est à vous, monsieur ; reprenez-le. Je suis heureux de pouvoir vous le remettre. »
« Mais, dit M. Duval avec quelque embarras, le moins que je puisse faire est de vous donner en retour le prix que vous l’avez payé. »
« Permettez-moi de vous l’offrir. Le prix d’un seul volume dans une vente de ce genre n’est rien du tout, et je ne me souviens pas combien je l’ai payé. »
« Vous avez donné cent francs. »
« C’est vrai, dis-je, embarrassé à mon tour, comment le savez-vous ? »
« C’est fort simple. J’espérais arriver à Paris à temps pour la vente, et je n’ai pu y réussir que ce matin. J’avais la résolution absolue de posséder quelque chose qui lui eût appartenu, et je me suis empressé d’aller trouver le commissaire-priseur pour lui demander de me laisser voir la liste des objets vendus et le nom des acquéreurs. J’ai vu que ce volume avait été acheté par vous, et j’ai décidé de vous prier de me le céder, bien que le prix que vous y aviez mis me fît craindre que vous n’eussiez vous-même quelque souvenir attaché à la possession de ce livre. »
À mesure qu’il parlait, il était évident qu’il craignait que j’eusse connu Marguerite comme il l’avait connue. Je m’empressai de le rassurer.
« Je ne connaissais Mlle Gautier que de vue, dis-je ; sa mort m’a fait l’impression que la mort d’une jolie femme doit toujours faire à un jeune homme qui aimait à la voir. J’ai voulu acheter quelque chose à sa vente, et j’ai enchéri sur ce livre par pur entêtement et pour contrarier quelqu’un qui voulait tout autant que moi l’obtenir, et qui semblait me défier à la lutte. Je le répète donc, ce livre est à vous, et je vous prie une fois encore de l’accepter ; ne me traitez pas comme si j’étais un commissaire-priseur, et que ce soit le gage entre nous d’une connaissance plus longue et plus intime. »
« C’est bien, dit Armand en me tendant la main et en serrant la mienne ; j’accepte, et je vous en serai reconnaissant toute ma vie. »
J’étais très désireux d’interroger Armand sur le compte de Marguerite, car l’inscription du livre, le voyage précipité du jeune homme, son désir de posséder ce volume, piquaient ma curiosité ; mais je craignais, si j’interrogeais mon visiteur, de paraître n’avoir refusé son argent que pour avoir le droit de fouiller dans ses affaires.
C’est comme s’il eût deviné mon désir, car il me dit :
« Avez-vous lu le volume ? »
« En entier. »
« Qu’avez-vous pensé des deux lignes que j’y ai écrites ? »
« J’ai compris tout de suite que la femme à qui vous aviez donné ce volume devait être tout à fait en dehors de la catégorie ordinaire, car je n’ai pu prendre ces deux lignes pour un pur compliment banal. »
« Vous aviez raison. Cette femme était un ange. Tenez, lisez cette lettre. » Et il me remit un papier qui semblait avoir été bien souvent relu.
Je l’ouvris, et voici ce qu’elle contenait :
« MON CHER ARMAND : J’ai reçu votre lettre. Vous êtes toujours bon, et je rends grâce à Dieu de cela. Oui, mon ami, je suis malade, et de ces maladies qui ne pardonnent jamais ; mais l’intérêt que vous portez encore à moi rend mes souffrances moins vives. Je ne vivrai pas assez longtemps, je crois, pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit la lettre si aimable que je viens de recevoir ; les paroles en suffiraient pour me guérir, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, car je suis bien près de mourir, et vous êtes à des centaines de lieues. Mon pauvre ami ! votre Marguerite d’autrefois est bien changée. Il vaut mieux peut-être pour vous ne plus la revoir que de la voir telle qu’elle est. Vous demandez si je vous pardonne ; oh ! de tout mon cœur, mon ami, car le mal que vous m’avez fait n’était qu’une manière de prouver l’amour que vous aviez pour moi. Je suis au lit depuis un mois, et je tiens tellement à votre estime que j’écris chaque jour le journal de ma vie, depuis l’instant où nous nous sommes quittés jusqu’à l’instant où je ne pourrai plus écrire. Si l’intérêt que vous portez à moi est réel, Armand, à votre retour, allez voir Julie Duprat. Elle vous remettra mon journal. Vous y trouverez la raison et l’excuse de ce qui s’est passé entre nous. Julie est bien bonne pour moi ; nous parlons souvent de vous ensemble. Elle était là quand votre lettre est arrivée, et nous avons pleuré toutes deux dessus.
« Si vous ne m’aviez pas donné de vos nouvelles, je lui avais dit de vous remettre ces papiers quand vous reviendriez en France. Ne m’en remerciez pas. Ce retour quotidien sur les seuls moments heureux de ma vie me fait un bien immense, et si vous trouvez en le lisant quelque excuse pour le passé, moi, de mon côté, j’y trouve un soulagement continuel. Je voudrais vous laisser quelque chose qui vous rappelât toujours de moi, mais tout ici a été saisi, et je n’ai rien à moi.
« Comprenez-vous, mon ami ? Je meurs, et de mon lit j’entends un homme qui fait les cent pas dans le salon ; mes créanciers l’ont mis là pour veiller à ce que rien ne soit emporté, et à ce qu’il ne me reste rien au cas où je ne mourrais pas. J’espère qu’ils attendront la fin avant de commencer à vendre.
« Oh ! les hommes n’ont pas de pitié ! ou plutôt, je me trompe, c’est Dieu qui est juste et inflexible !
« Et maintenant, mon cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque chose, car si je mettais la moindre chose de côté pour vous, on pourrait vous accuser de recel de saisie.
« C’est une triste vie que je quitte !
« Il serait bon de la part de Dieu de me laisser vous revoir avant que je meure. Selon toute probabilité, adieu, mon ami. Pardonnez-moi si je ne fais pas une lettre plus longue, mais ceux qui disent qu’ils vont me guérir m’épuisent avec des saignées, et ma main refuse d’en écrire davantage.
« MARGUERITE GAUTIER. »
Les deux derniers mots étaient à peine lisibles. Je rendis la lettre à Armand, qui l’avait, sans aucun doute, relue dans sa pensée pendant que je la lisais sur le papier, car il me dit en la reprenant :
« Qui croirait qu’une fille entretenue ait pu écrire cela ? » Et, vaincu par les souvenirs, il contempla quelque temps l’écriture de la lettre, qu’il finit par porter à ses lèvres.
« Et quand je pense, poursuivit-il, qu’elle est morte avant que j’aie pu la voir, et que je ne la verrai jamais plus, quand je pense qu’elle a fait pour moi ce qu’aucune sœur n’aurait fait, je ne puis me pardonner de l’avoir laissée mourir ainsi. Morte ! morte en pensant à moi, écrivant et répétant mon nom, ma pauvre et chère Marguerite ! »
Et Armand, donnant libre cours à sa pensée et à ses larmes, me tendit la main et continua :
« On trouverait cela bien enfantin si l’on me voyait me lamenter ainsi sur une morte telle qu’elle ; personne ne saura jamais ce que j’ai fait souffrir cette femme, combien j’ai été cruel pour elle ! combien elle était bonne, combien elle était résignée ! Je croyais que c’était à moi de lui pardonner, et aujourd’hui je me sens indigne du pardon qu’elle m’accorde. Oh ! je donnerais dix ans de ma vie pour pleurer à ses pieds pendant une heure ! »
Il est toujours difficile de consoler une douleur qui vous est inconnue, et pourtant je ressentais une si vive sympathie pour ce jeune homme, il me faisait si franchement le confident de son chagrin, que je crus qu’une parole de moi ne lui serait pas indifférente, et je lui dis :
« N’avez-vous ni parents, ni amis ? Espérez. Allez les voir ; ils vous consoleront. Quant à moi, je ne puis que vous plaindre. »
« C’est vrai, dit-il en se levant et en faisant les cent pas dans la chambre, je vous ennuie. Pardonnez-moi, je n’ai pas réfléchi à quel point mon chagrin devait vous être étranger, et que je vous impose quelque chose qui ne peut et ne doit pas vous intéresser du tout. »
« Vous vous méprenez. Je suis tout à votre service ; seulement, je regrette mon incapacité à calmer votre détresse. Si ma société et celle de mes amis peuvent vous procurer quelque distraction, si, enfin, vous avez besoin de moi, n’importe comment, j’espère que vous saurez quel plaisir je prendrai à faire quelque chose pour vous. »
« Pardon, pardon, dit-il ; le chagrin aiguise les sensations. Laissez-moi rester ici quelques minutes encore, le temps d’essuyer mes yeux, pour que les badauds dans la rue ne trouvent pas curieux de voir un grand garçon comme moi pleurer. Vous m’avez rendu bien heureux en me donnant ce livre. Je ne sais comment je pourrai jamais vous exprimer ma reconnaissance. »
« En me donnant un peu de votre amitié, dis-je, et en me disant la cause de votre souffrance. On se sent mieux quand on dit ce dont on souffre. »
« Vous avez raison. Mais aujourd’hui j’ai trop besoin de pleurer ; je ne pourrais pas bien parler. Un jour je vous raconterai toute l’histoire, et vous verrez si j’ai raison de regretter la pauvre fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant les yeux une dernière fois et en se regardant dans la glace, dites que vous ne me trouvez pas trop absolument idiot, et permettez-moi de revenir vous voir une autre fois. »
Il me jeta un regard doux et aimable. J’étais près de l’embrasser. Quant à lui, ses yeux recommencèrent à se remplir de larmes ; il vit que je m’en apercevais et détourna la tête.
« Allons, dis-je, courage. »
« Adieu », dit-il.
Et, faisant un effort désespéré pour contenir ses larmes, il se précipita plutôt qu’il ne sortit de la chambre.
Je levai le rideau de ma fenêtre, et je le vis monter dans le cabriolet qui l’attendait à la porte ; mais à peine fut-il assis qu’il éclata en sanglots et cacha son visage dans son mouchoir.
Chapitre V
Un temps assez long s’écoula sans que j’eusse de nouvelles d’Armand, mais, en revanche, j’entendais parler constamment de Marguerite.
Je ne sais si vous avez remarqué, si une fois le nom de quelqu’un qui aurait pu, dans l’ordre naturel des choses, être toujours resté inconnu ou du moins indifférent pour vous, vient à être prononcé devant vous, aussitôt des détails se groupent autour de ce nom, et vous trouvez tous vos amis qui vous parlent d’une chose dont ils ne vous avaient jamais parlé auparavant. Vous découvrez que cette personne vous touchait presque et a passé près de vous bien des fois dans votre vie sans que vous vous en aperçussiez ; vous trouvez des coïncidences dans les événements qu’on vous raconte, une véritable affinité avec certains événements de votre propre existence. Je n’en étais pas absolument là à l’égard de Marguerite, car je l’avais vue et rencontrée, je la connaissais de vue et de réputation ; néanmoins, depuis le moment de la vente, son nom revenait si fréquemment à mes oreilles, et, par suite de la circonstance que j’ai mentionnée au dernier chapitre, ce nom était associé à une si profonde douleur, que ma curiosité augmentait en proportion de mon étonnement. La conséquence fut que, chaque fois que je rencontrais des amis à qui je n’avais jamais soufflé le nom de Marguerite, je commençais toujours par dire :
« Avez-vous connu une certaine Marguerite Gautier ? »
« La Dame aux camélias ? »
« Exactement. »
« Oh ! très bien ! »
Le mot était parfois accompagné d’un sourire qui ne pouvait laisser aucun doute sur sa signification.
« Eh bien, quel genre de fille était-ce ? »
« Une brave fille. »
« C’est tout ? »
« Oh ! oui ; plus d’esprit et peut-être un peu plus de cœur que les autres. »
« Savez-vous quelque chose de particulier à son sujet ? »
« Elle a ruiné le baron de G. »
« Pas plus que cela ? »
« Elle était la maîtresse du vieux duc de... »
« Était-ce vraiment sa maîtresse ? »
« C’est ce qu’on dit ; en tout cas, il lui a donné beaucoup d’argent. »
Les traits généraux étaient toujours les mêmes. Néanmoins, j’étais anxieux de découvrir quelque chose sur les relations entre Marguerite et Armand. Rencontrant un jour un homme qui fréquentait constamment les femmes connues, je lui demandai : « Avez-vous connu Marguerite Gautier ? »
La réponse fut l’habituelle : « Très bien. »
« Quel genre de fille était-ce ? »
« Une belle et bonne fille. J’ai été très peiné d’apprendre sa mort. »
« N’avait-elle pas un amant nommé Armand Duval ? »
« Grand et blond ? »
« Oui. »
« C’est très vrai. »
« Qui était cet Armand ? »
« Un garçon qui a dépensé pour elle le peu d’argent qu’il avait, et qui a dû ensuite la quitter. On dit qu’il en était fou. »
« Et elle ? »
« On dit toujours qu’elle était très amoureuse de lui, mais comme le sont les filles de ce genre. Ce n’est pas la peine de leur demander ce qu’elles ne peuvent donner. »
« Qu’est devenu Armand ? »
« Je ne sais pas. Nous le connaissions très peu. Il est resté avec Marguerite cinq ou six mois à la campagne. Quand elle est revenue, il était parti. »
« Et vous ne l’avez jamais revu depuis ? »
« Jamais. »
Moi non plus, je n’avais pas revu Armand. Je commençais à me demander si, lorsqu’il était venu me voir, la nouvelle récente de la mort de Marguerite n’avait pas exagéré son ancien amour, et par conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà oublié la morte, et avec elle sa promesse de revenir me voir. Cette supposition aurait semblé assez probable dans la plupart des cas, mais dans le désespoir d’Armand, il y avait eu un accent de sincérité réelle, et, passant d’un extrême à l’autre, j’imaginai que le chagrin avait causé une maladie, et que le fait de ne pas le voir s’expliquait par ce qu’il était malade, peut-être mort.
Je m’intéressais au jeune homme malgré moi. Peut-être y avait-il quelque égoïsme dans cet intérêt ; peut-être devinais-je quelque pathétique histoire d’amour sous tout ce chagrin ; peut-être mon désir de tout savoir là-dessus avait-il beaucoup à voir avec l’inquiétude que le silence d’Armand me causait. Puisque M. Duval ne revenait pas me voir, je résolus d’aller le voir. Un prétexte n’était pas difficile à trouver ; malheureusement, je ne connaissais pas son adresse, et personne parmi ceux que j’interrogeai ne put me la donner.
J’allai rue d’Antin ; peut-être le portier de Marguerite saurait-il où logeait Armand. Il y avait un nouveau portier ; il n’en savait pas plus que moi. Je demandai alors dans quel cimetière Mlle Gautier avait été enterrée. C’était au cimetière Montmartre. Nous étions au mois d’avril ; le temps était beau, les tombes ne devaient pas avoir l’air aussi tristes et désolées qu’en hiver ; bref, il faisait assez doux pour que les vivants pensent un peu aux morts, et leur rendent visite. J’allai au cimetière, en me disant : « Un coup d’œil sur la tombe de Marguerite, et je saurai si la douleur d’Armand existe encore, et peut-être découvrirai-je ce qu’il est devenu. »
J’entrai dans la loge du gardien et lui demandai si, le 22 février, une femme nommée Marguerite Gautier n’avait pas été enterrée au cimetière Montmartre. Il feuilleta un grand livre où sont inscrits et numérotés ceux qui entrent dans cette dernière demeure, et répondit que, le 22 février, à midi, une femme de ce nom avait été enterrée.
Je lui demandai de me montrer la tombe, car il n’y a pas moyen de se diriger sans guide dans cette ville des morts, qui a ses rues comme une ville des vivants. Le gardien appela un jardinier, à qui il donna les instructions nécessaires ; le jardinier l’interrompit en disant : « Je sais, je sais. — Ce n’est pas difficile de trouver cette tombe », ajouta-t-il en se tournant vers moi.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle a des fleurs bien différentes des autres. »
« Est-ce vous qui l’entretenez ? »
« Oui, monsieur ; et je voudrais que tous les parents prissent autant de soin des morts que le jeune homme qui m’a donné mes ordres. »
Après plusieurs détours, le jardinier s’arrêta et me dit : « Nous y sommes. »
Je vis devant moi un carré de fleurs qu’on n’aurait jamais pris pour une tombe, si ce n’eût été une dalle de marbre blanc portant un nom.
La dalle de marbre était dressée, une grille de fer marquait les limites du terrain acheté, et la terre était couverte de camélias blancs. « Qu’est-ce que vous dites de ça ? » dit le jardinier.
« C’est beau. »
« Et chaque fois qu’un camélia se fane, j’ai l’ordre de le remplacer. »
« Qui vous a donné cet ordre ? »
« Un jeune monsieur, qui a pleuré la première fois qu’il est venu ici ; un ancien ami à elle, je suppose, car on dit qu’elle était une fille joyeuse. Très jolie, aussi, je crois. L’avez-vous connue, monsieur ? »
« Oui. »
« Comme l’autre ? » dit le jardinier avec un sourire entendu.
« Non, je ne lui ai jamais parlé. »
« Et vous venez ici, aussi ! C’est très bien de votre part, car ceux qui viennent voir la pauvre fille n’encombrent pas précisément le cimetière. »
« Personne ne vient ? »
« Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois. »
« Une seule fois ? »
« Oui, monsieur. »
« Il n’est jamais revenu ? »
« Non, mais il reviendra quand il rentrera. »
« Il est parti quelque part ? »
« Oui. »
« Savez-vous où il est ? »
« Je crois qu’il est allé voir la sœur de Mlle Gautier. »
« Qu’est-ce qu’il veut là-bas ? »
« Il est allé chercher son autorisation pour faire déterrer le corps et le mettre ailleurs. »
« Pourquoi ne veut-il pas le laisser ici ? »
« Vous savez, monsieur, les gens ont des idées bizarres sur les morts. Nous voyons cela tous les jours. Le terrain ici n’avait été acheté que pour cinq ans, et ce jeune monsieur veut une concession perpétuelle et un plus grand terrain ; ce sera mieux dans la partie neuve. »
« Qu’appelez-vous la partie neuve ? »
« Les nouveaux terrains qui sont à vendre, là sur la gauche. Si le cimetière avait toujours été tenu comme il l’est maintenant, il n’y en aurait pas de pareil au monde ; mais il y a encore beaucoup à faire avant qu’il soit tout à fait ce qu’il devrait être. Et puis, les gens sont si bizarres ! »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire qu’il y a des gens qui portent leur orgueil jusque-là. Tenez, cette demoiselle Gautier, il paraît qu’elle vivait un peu librement, si vous me permettez de vous le dire. Pauvre dame, elle est morte maintenant ; il n’en reste pas plus que de celles de qui personne n’a rien à dire. Nous les arrosons tous les jours. Eh bien, quand les parents des gens qui sont enterrés à côté d’elle ont su le genre de personne qu’elle était, qu’est-ce que vous croyez qu’ils ont dit ? Qu’ils essaieraient de l’empêcher d’être ici, et qu’il devrait y avoir un morceau de terre quelque part à part pour ce genre de femmes, comme il y en a pour les pauvres. Avez-vous jamais entendu une chose pareille ? Je leur ai dit leur fait, moi : des gens aisés qui viennent voir leurs morts quatre fois par an, et qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et quelles fleurs ! et qui regardent à deux fois l’entretien de ceux qu’ils feignent de pleurer, et écrivent sur leurs tombes tout ce qu’ils peuvent sur les larmes qu’ils n’ont pas versées, et viennent faire des difficultés sur leurs voisins. Vous pouvez me croire ou non, monsieur, je n’ai jamais connu la jeune dame ; je ne sais pas ce qu’elle a fait. Eh bien, je suis tout à fait amoureux de la pauvre créature ; je m’occupe bien d’elle, et je lui laisse ses camélias à un prix honnête. C’est le mort que j’aime le mieux. Vous voyez, monsieur, nous sommes obligés d’aimer les morts, car nous sommes si occupés que nous avons à peine le temps d’aimer autre chose. »
Je regardai l’homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, sans que j’aie besoin de le leur expliquer, l’émotion que je ressentis en l’entendant. Il l’observa, sans doute, car il continua :
« On me dit qu’il y a eu des gens qui se sont ruinés pour cette fille, et des amants qui l’ont adorée ; eh bien, quand je pense qu’il n’y en a pas un seul qui lui achète ne serait-ce qu’une fleur aujourd’hui, c’est étrange, monsieur, et triste. Et, après tout, elle n’est pas si mal lotie, car elle a sa tombe pour elle toute seule, et s’il n’y en a qu’un qui se souvienne d’elle, il compense pour les autres. Mais nous avons d’autres pauvres filles ici, tout comme elle et du même âge, et elles sont simplement jetées dans une fosse commune, et cela me fend le cœur quand je les entends tomber dans la terre. Et pas une âme ne pense à elles une fois qu’elles sont mortes ! Ce n’est pas un métier gai, le nôtre, surtout quand il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous ? Je n’y peux rien. J’ai moi-même une grande et belle fille ; elle a tout juste vingt ans, et quand une fille de cet âge arrive ici, je pense à elle, et peu m’importe que ce soit une grande dame ou une vagabonde, je ne peux m’empêcher d’être un peu ému. Mais je vous prends votre temps, monsieur, avec mes histoires, et ce n’est pas pour les entendre que vous êtes venu ici. On m’a dit de vous montrer la tombe de Mlle Gautier ; la voici. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? »
« Connaissez-vous l’adresse de M. Armand Duval ? » demandai-je.
« Oui ; il habite rue de —— ; du moins, c’est là que je vais toujours chercher mon argent pour les fleurs que vous voyez là. »
« Merci, mon brave homme. »
Je jetai un dernier regard sur la tombe couverte de fleurs, désirant à demi pénétrer les profondeurs de la terre pour voir ce qu’elle avait fait de la belle créature qui y avait été jetée ; puis je m’éloignai tristement.
« Voulez-vous voir M. Duval, monsieur ? » dit le jardinier, qui marchait à mes côtés.
« Oui. »
« Eh bien, je suis presque sûr qu’il n’est pas encore revenu, sinon il serait déjà passé par ici. »
« Vous ne pensez pas qu’il a oublié Marguerite ? »
« Non seulement je suis sûr que non, mais je parierais qu’il veut changer sa tombe simplement pour avoir le plaisir de la revoir une fois de plus. »
« Pourquoi pensez-vous cela ? »
« Le premier mot qu’il m’a dit quand il est venu au cimetière a été : "Comment puis-je la revoir ?" Cela ne peut se faire que s’il y a un changement de sépulture, et je lui ai tout expliqué au sujet des formalités à accomplir pour y parvenir ; car, voyez-vous, si vous voulez déplacer un corps d’une tombe à une autre, il faut qu’il soit identifié, et seule la famille peut en donner l’autorisation sous la direction d’un inspecteur de police. C’est pourquoi M. Duval est allé voir la sœur de Mlle Gautier, et vous pouvez être sûr que sa première visite sera pour moi. »
Nous étions arrivés à la porte du cimetière. Je remerciai encore le jardinier, lui glissai quelques pièces dans la main, et me dirigeai vers l’adresse qu’il m’avait donnée.
Armand n’était pas encore rentré. Je laissai un mot pour lui, le priant de venir me voir dès son arrivée, ou de me faire savoir où je pourrais le trouver.
Le lendemain matin, je reçus une lettre de Duval, m’annonçant son retour et me demandant de passer le voir, car il était si épuisé par la fatigue qu’il lui était impossible de sortir.
Chapitre VI
Je trouvai Armand au lit. En me voyant, il me tendit une main brûlante. « Vous avez de la fièvre », lui dis-je. « Ce n’est rien, la fatigue d’un voyage rapide ; c’est tout. » « Vous êtes allé voir la sœur de Marguerite ? » « Oui ; qui vous l’a dit ? » « Je le savais. Avez-vous obtenu ce que vous vouliez ? »
« Oui ; mais qui vous a parlé de mon voyage, et de la raison pour laquelle je l’ai fait ? »
« Le jardinier du cimetière. »
« Vous avez vu la tombe ? »
J’osais à peine répondre, car le ton sur lequel ces mots furent prononcés me prouvait que mon interlocuteur était toujours en proie à l’émotion dont j’avais été témoin auparavant, et que chaque fois que ses pensées ou ses paroles retournaient à ce sujet funèbre, l’émotion se montrerait encore, pour longtemps, plus forte que sa volonté. Je me contentai d’un signe de tête.
« Il l’a bien entretenue ? » continua Armand. Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade, et il détourna la tête pour me les cacher. Je fis semblant de ne pas les voir et tentai de changer la conversation. « Vous êtes parti trois semaines », dis-je.
Armand passa sa main sur ses yeux et répondit : « Exactement trois semaines. »
« Vous avez fait un long voyage. »
« Oh, je n’ai pas voyagé tout le temps. J’ai été malade pendant quinze jours, sinon je serais revenu depuis longtemps ; mais j’étais à peine arrivé que j’ai pris cette fièvre, et j’ai été obligé de garder la chambre. »
« Et vous êtes reparti avant d’être vraiment rétabli ? »
« Si j’étais resté une semaine de plus là-bas, j’y serais mort. »
« Eh bien, maintenant que vous êtes de retour, vous devez prendre soin de vous ; vos amis viendront s’occuper de vous ; moi le premier, si vous me le permettez. »
« Je vais me lever dans deux heures. »
« Ce serait très imprudent. »
« Il le faut. »
« Qu’avez-vous à faire avec une telle urgence ? »
« Je dois aller chez l’inspecteur de police. »
« Pourquoi ne pas demander à l’un de vos amis de s’en occuper ? Cela risque d’aggraver votre état. »
« C’est ma seule chance de guérir. Il faut que je la voie. Depuis que j’ai appris sa mort, surtout depuis que j’ai vu sa tombe, je n’ai pas pu dormir. Je n’arrive pas à réaliser que cette femme, si jeune et si belle quand je l’ai quittée, est vraiment morte. Il faut que je m’en persuade. Il faut que je voie ce que Dieu a fait d’un être que j’ai tant aimé, et peut-être l’horreur du spectacle me guérira-t-elle de mon désespoir. M’accompagnerez-vous, si ce n’est pas trop vous déranger ? »
« Qu’a dit sa sœur à ce sujet ? »
« Rien. Elle a paru très surprise qu’un étranger veuille acheter une concession et offrir à Marguerite une nouvelle sépulture, et elle a immédiatement signé l’autorisation que je lui demandais. »
« Croyez-moi, il vaudrait mieux attendre d’être tout à fait rétabli. »
« N’ayez aucune crainte ; je serai tout à fait calme. D’ailleurs, je deviendrais fou si je ne mettais pas à exécution une résolution que j’ai prise. Je vous jure que je ne serai plus moi-même tant que je n’aurai pas vu Marguerite. C’est peut-être la soif de la fièvre, le rêve d’une nuit sans sommeil, un moment de délire ; mais dussé-je devenir trappiste, comme M. de Rancé, après avoir vu, je verrai. »
« Je comprends, dis-je à Armand, et je suis à votre service. Avez-vous vu Julie Duprat ? »
« Oui, je l’ai vue le jour de mon retour, pour la première fois. »
« Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite avait laissés pour vous ? »
Armand tira un rouleau de papiers de dessous son oreiller, puis les remit immédiatement à leur place.
« Je connais tout ce qu’il y a dans ces papiers par cœur, dit-il. Depuis trois semaines, je les ai lus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, mais plus tard, quand je serai plus calme et que je pourrai vous faire comprendre tout l’amour et la tendresse cachés dans cette confession. Pour le moment, je veux que vous me rendiez un service. »
« Lequel ? »
« Votre voiture est en bas ? »
« Oui. »
« Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et demander s’il y a des lettres pour moi à la poste restante ? Mon père et ma sœur ont dû m’écrire à Paris, et je suis parti si précipitamment que je ne suis pas allé voir avant de quitter la ville. À votre retour, nous irons ensemble chez l’inspecteur de police et nous organiserons la cérémonie de demain. »
Armand me tendit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques-Rousseau. Il y avait deux lettres adressées à Duval. Je les pris et revins. Quand je rentrai dans la chambre, Armand était habillé et prêt à sortir.
« Merci, dit-il en prenant les lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir jeté un coup d’œil sur les adresses, elles sont de mon père et de ma sœur. Ils ont dû être bien embarrassés pour expliquer mon silence. »
Il ouvrit les lettres, les devina plus qu’il ne les lut, car chacune était de quatre pages ; et un instant après, il les plia. « Venez, dit-il, je répondrai demain. »
Nous allâmes au commissariat, et Armand remit l’autorisation signée par la sœur de Marguerite. Il reçut en échange une lettre pour le gardien du cimetière, et il fut convenu que l’exhumation aurait lieu le lendemain, à dix heures, que je passerais le prendre une heure avant, et que nous irions ensemble au cimetière.
J’avoue que j’étais curieux d’y assister, et je ne dormis pas de la nuit. À en juger par les pensées qui remplissaient mon cerveau, ce dut être une longue nuit pour Armand. Quand j’entrai dans sa chambre à neuf heures, le lendemain matin, il était effroyablement pâle, mais semblait calme. Il sourit et me tendit la main. Ses bougies étaient consumées ; et avant de partir, il prit une lettre très lourde adressée à son père, contenant sans doute le récit des impressions de cette nuit.
Une demi-heure plus tard, nous étions à Montmartre. L’inspecteur de police était déjà là. Nous marchâmes lentement en direction de la tombe de Marguerite. L’inspecteur marchait devant ; Armand et moi le suivions à quelques pas.
De temps en temps, je sentais le bras de mon compagnon trembler convulsivement, comme s’il frissonnait de la tête aux pieds. Je le regardai. Il comprit le regard et me sourit ; nous n’avions pas échangé un mot depuis notre départ.
Juste avant d’atteindre la tombe, Armand s’arrêta pour s’essuyer le visage, qui était couvert de grosses gouttes de sueur. Je profitai de cette pause pour prendre une longue inspiration, car, moi aussi, je sentais comme un poids sur ma poitrine.
Quelle est l’origine de ce plaisir funèbre que nous trouvons dans des spectacles de ce genre ? Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots de fleurs, la grille en fer avait été enlevée, et deux hommes remuaient la terre.
Armand s’appuya contre un arbre et regarda. Toute sa vie sembla défiler devant ses yeux. Soudain, l’une des deux pioches heurta une pierre. Au bruit, Armand recula comme sous le choc d’une décharge électrique et saisit ma main avec une force telle qu’il me fit mal.
L’un des fossoyeurs prit une pelle et commença à vider la terre ; puis, quand il ne resta plus que les pierres recouvrant le cercueil, il les jeta une à une.
J’observais Armand, car à chaque instant je craignais que les émotions qu’il réprimait visiblement ne fussent trop fortes pour lui ; mais il regardait toujours, les yeux fixes et grands ouverts, comme les yeux d’un fou, et un léger tremblement des joues et des lèvres étaient les seuls signes de la violente crise nerveuse dont il souffrait.
Quant à moi, tout ce que je peux dire, c’est que je regrettais d’être venu.
Quand le cercueil fut découvert, l’inspecteur dit au fossoyeur : « Ouvrez-le. » Ils obéirent, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Le cercueil était en chêne, et ils commencèrent à dévisser le couvercle. L’humidité de la terre avait rouillé les vis, et ce ne fut pas sans quelque difficulté que le cercueil fut ouvert. Une odeur pénible s’en dégagea, malgré les plantes aromatiques dont il était recouvert.
« Ô mon Dieu, mon Dieu ! » murmura Armand, qui devint plus pâle qu’auparavant.
Même le fossoyeur recula.
Un grand linceul blanc recouvrait le cadavre, dessinant étroitement certains de ses contours. Ce linceul était presque entièrement rongé à une extrémité, laissant apparaître l’un des pieds.
J’étais près de m’évanouir, et au moment d’écrire ces lignes, je revois toute la scène dans toute son imposante réalité.
« Vite », dit l’inspecteur. Là-dessus, l’un des hommes étendit la main, commença à découdre le linceul, et le saisissant par une extrémité, mit soudain à nu le visage de Marguerite.
C’était terrible à voir, c’est horrible à raconter. Les yeux n’étaient que deux trous, les lèvres avaient disparu, s’étaient évanouies, et les dents blanches étaient serrées. Les cheveux noirs, longs et secs, étaient pressés étroitement sur le front et voilaient à moitié le creux vert des joues ; et pourtant, je reconnus dans ce visage le visage blanc et rose joyeux que j’avais vu si souvent.
Armand, incapable de détourner les yeux, avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.
Pour ma part, c’était comme si un cercle de fer se resserrait autour de ma tête, un voile couvrait mes yeux, un grondement remplissait mes oreilles, et tout ce que je pus faire fut de déboucher un flacon de sels que j’avais par hasard avec moi, et d’en respirer de longues bouffées.
À travers ce trouble, j’entendis l’inspecteur dire à Duval : « Identifiez-vous ? »
« Oui », répondit le jeune homme d’une voix sourde.
« Alors refermez et emportez », dit l’inspecteur.
Les fossoyeurs remirent le linceul sur le visage du cadavre, refermèrent le cercueil, saisirent chaque extrémité et commencèrent à le porter vers l’endroit où ils avaient reçu l’ordre de le conduire.
Armand ne bougea pas. Ses yeux étaient fixés sur la tombe vide ; il était aussi blanc que le cadavre que nous venions de voir. Il semblait changé en statue.
Je vis ce qui allait arriver dès que la douleur causée par le spectacle se serait apaisée et cesserait ainsi de le soutenir. Je m’approchai de l’inspecteur. « La présence de ce monsieur est-elle encore nécessaire ? » dis-je en désignant Armand.
« Non, répondit-il, et je vous conseillerais de l’emmener. Il a l’air malade. »
« Venez », dis-je à Armand en le prenant par le bras.
« Quoi ? » dit-il en me regardant comme s’il ne me reconnaissait pas.
« C’est fini, ajoutai-je. Il faut venir, mon ami ; vous êtes tout blanc ; vous avez froid. Ces émotions vont être trop fortes pour vous. »
« Vous avez raison. Allons-nous-en », répondit-il mécaniquement, mais sans faire un pas.
Je le pris par le bras et l’entraînai. Il se laissa guider comme un enfant, murmurant seulement de temps à autre : « Avez-vous vu ses yeux ? » et il se tournait comme si la vision l’avait rappelé.
Néanmoins, ses pas devenaient plus irréguliers ; il semblait marcher par saccades ; ses dents claquaient ; ses mains étaient froides ; une violente agitation traversait son corps. Je lui parlai ; il ne répondit pas. Il était tout juste capable de se laisser conduire. Une voiture attendait à la porte. Il était temps. À peine fut-il assis que les frissons devinrent plus violents, et il eut une véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle sa peur de m’effrayer lui fit serrer ma main et murmurer : « Ce n’est rien, rien. Je veux pleurer. »
Sa poitrine se soulevait, ses yeux étaient injectés de sang, mais aucune larme ne coulait. Je lui fis respirer les sels que j’avais avec moi, et quand nous arrivâmes chez lui, seuls les frissons subsistaient.
Avec l’aide de son domestique, je le mis au lit, allumai un grand feu dans sa chambre et courus chercher mon médecin, à qui je racontai tout ce qui s’était passé. Il se hâta de venir avec moi.
Armand était rouge et délirant ; il balbutiait des mots décousus, dans lesquels seul le nom de Marguerite pouvait être distinctement entendu.
« Eh bien ? » demandai-je au médecin quand il eut examiné le patient.
« Eh bien, il n’a ni plus ni moins qu’une fièvre cérébrale, et c’est une grande chance pour lui, car je crois fermement (que Dieu me pardonne !) qu’il aurait perdu la raison. Heureusement, le mal physique tuera le mal mental, et dans un mois il sera libéré de l’un et peut-être de l’autre. »
Chapitre VII
Les maladies comme celle d’Armand ont une chose heureuse : elles tuent net ou sont très vite surmontées. Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était en convalescence, et nous étions déjà devenus de grands amis. Durant toute la durée de sa maladie, je n’avais guère quitté son chevet.
Le printemps était prodigue en fleurs, en feuilles, en oiseaux, en chants ; et la fenêtre de mon ami s’ouvrait gaiement sur son jardin, d’où semblait lui venir un souffle vivifiant de santé. Le médecin lui avait permis de se lever, et nous restions souvent à parler à la fenêtre ouverte, à l’heure où le soleil est à son zénith, de midi à deux heures. Je prenais soin de ne pas faire allusion à Marguerite, craignant que ce nom ne réveillât de tristes souvenirs cachés sous le calme apparent du malade ; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler d’elle, non plus, comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais avec un doux sourire qui me rassurait sur l’état de son esprit.
J’avais remarqué que depuis sa dernière visite au cimetière, et le spectacle qui avait provoqué une crise si violente, le chagrin semblait avoir été surmonté par la maladie, et la mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous son aspect précédent. Une sorte de consolation était née de la certitude dont il était maintenant pleinement persuadé, et afin de bannir l’image sombre qui se présentait souvent à lui, il revenait sur les heureux souvenirs de sa liaison avec Marguerite, et semblait résolu à ne penser à rien d’autre.
Le corps était trop affaibli par l’accès de fièvre, et même par le processus de sa guérison, pour lui permettre des émotions violentes, et la joie universelle du printemps qui l’enveloppait portait ses pensées instinctivement vers des images de bonheur. Il avait toujours obstinément refusé de dire à sa famille le danger qu’il avait couru, et quand il fut rétabli, son père ne sut même pas qu’il avait été malade.
Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que d’habitude ; le temps avait été superbe, et le soleil s’enfonçait dans un crépuscule éblouissant d’or et d’azur. Bien que nous fussions à Paris, la verdure qui nous entourait semblait nous couper du monde, et notre conversation n’était que rarement troublée par le bruit d’un véhicule passant au loin.
« C’était vers cette époque de l’année, au soir d’une journée comme celle-ci, que j’ai rencontré Marguerite pour la première fois », me dit Armand, comme s’il écoutait ses propres pensées plutôt que ce que je disais. Je ne répondis pas. Puis, se tournant vers moi, il dit :
« Il faut que je vous raconte toute l’histoire ; vous en ferez un livre ; personne ne le croira, mais ce sera peut-être intéressant à faire. »
« Vous me raconterez tout cela plus tard, mon ami, lui dis-je ; vous n’êtes pas encore assez fort. »
« C’est une soirée chaude, j’ai mangé ma ration de poulet, me dit-il en souriant ; je n’ai pas de fièvre, nous n’avons rien à faire, je vais vous le raconter maintenant. »
« Puisque vous le voulez vraiment, je vous écouterai. »
Voici ce qu’il me raconta, et je n’ai guère changé un mot de cette touchante histoire.
Oui (Armand continua, laissant sa tête retomber sur le dossier de la chaise), oui, c’était exactement une soirée comme celle-ci. J’avais passé la journée à la campagne avec l’un de mes amis, Gaston R—. Nous étions revenus à Paris le soir, et ne sachant que faire, nous étions allés aux Variétés. Nous sortîmes pendant l’un des entr’actes, et une grande femme passa devant nous dans le corridor, à qui mon ami fit une révérence.
« À qui faites-vous la révérence ? » demandai-je.
« Marguerite Gautier », dit-il.
« Elle semble bien changée, car je ne l’ai pas reconnue », dis-je, avec une émotion que vous comprendrez bientôt.
« Elle a été malade ; la pauvre fille n’en a plus pour longtemps. »
Je me souviens de ces mots comme s’ils m’avaient été dits hier.
Je dois vous dire, mon ami, que depuis deux ans, la vue de cette fille m’avait fait une étrange impression chaque fois que je la rencontrais. Sans savoir pourquoi, je pâlissais et mon cœur battait violemment. J’ai un ami qui étudie les sciences occultes, et il appellerait ce que j’ai ressenti « l’affinité des fluides » ; quant à moi, je sais seulement que j’étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et que je le prévoyais.
C’est certainement un fait qu’elle m’a fait une impression très nette, que beaucoup de mes amis l’avaient remarqué et qu’ils s’étaient beaucoup amusés en voyant qui était celle qui me faisait cette impression.
La première fois que je l’ai vue, c’était sur la place de la Bourse, devant chez Susse ; une voiture découverte y était stationnée, et une femme habillée de blanc en descendit. Un murmure d’admiration l’accueillit lorsqu’elle entra dans le magasin. Pour moi, je fus cloué sur place depuis le moment où elle entra jusqu’à celui où elle en ressortit. Je pouvais la voir à travers les vitrines du magasin en train de choisir ce qu’elle était venue acheter. J’aurais pu entrer, mais je n’osai pas. Je ne savais pas qui elle était, et je craignais qu’elle ne devinât pourquoi j’étais entré et qu’elle en fût offensée. Néanmoins, je ne pensais pas devoir jamais la revoir.
Elle était élégamment vêtue ; elle portait une robe de mousseline à nombreux volants, un châle des Indes brodé aux coins de fleurs d’or et de soie, un chapeau de paille, un bracelet unique et une lourde chaîne d’or, telle qu’elle commençait tout juste à être à la mode à cette époque.
Elle retourna à sa voiture et s’en alla. L’un des commis se tenait à la porte, suivant des yeux la voiture de son élégante cliente. J’allai vers lui et lui demandai quel était le nom de la dame.
« Mademoiselle Marguerite Gautier », répondit-il. Je n’osai pas lui demander son adresse et je poursuivis mon chemin.
Le souvenir de cette vision, car c’était réellement une vision, ne voulut pas quitter mon esprit comme tant d’autres visions que j’avais vues, et je cherchai partout cette femme en blanc, d’une beauté royale.
Quelques jours plus tard, il y avait une grande représentation à l’Opéra-Comique. La première personne que je vis dans l’une des loges fut Marguerite Gautier.
Le jeune homme avec qui j’étais la reconnut immédiatement, car il me dit, en mentionnant son nom : « Regarde cette jolie fille. »
À ce moment, Marguerite tourna sa lorgnette dans notre direction et, voyant mon ami, sourit et lui fit signe de venir la rejoindre.
« Je vais aller lui dire bonjour », dit-il, « et je reviens dans un instant. »
Je ne pus m’empêcher de dire : « Heureux homme ! »
« Pourquoi ? »
« D’aller voir cette femme. »
« Es-tu amoureux d’elle ? »
« Non », dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment que dire ; « mais j’aimerais beaucoup la connaître. »
« Viens avec moi. Je te présenterai. »
« Demande-lui si tu le peux. »
« Vraiment, il n’y a pas besoin de tant de façons avec elle ; viens. »
Ce qu’il disait me troublait. Je craignais de découvrir que Marguerite n’était pas digne du sentiment que j’éprouvais pour elle.
Dans un livre d’Alphonse Karr intitulé *Am Rauchen*, il y a un homme qui, un soir, suit une femme très élégante dont il est tombé amoureux au premier regard à cause de sa beauté. Rien que pour baiser sa main, il sent qu’il a la force d’entreprendre tout, la volonté de tout conquérir, le courage de tout accomplir. Il ose à peine jeter un coup d’œil à la cheville fine qu’elle montre en soulevant sa robe pour éviter la boue. Alors qu’il rêve de tout ce qu’il ferait pour posséder cette femme, elle s’arrête au coin de la rue et lui demande s’il veut venir chez elle. Il détourne la tête, traverse la rue et retourne tristement chez lui.
Je me rappelai cette histoire, et, ayant désiré souffrir pour cette femme, je craignais qu’elle ne m’acceptât trop promptement et ne me donnât tout de suite ce que j’aurais voulu acheter par une longue attente ou quelque grand sacrifice. Nous, les hommes, sommes faits ainsi, et il est très heureux que l’imagination prête tant de poésie aux sens, et que les désirs du corps fassent ainsi une telle concession aux rêves de l’âme. Si quelqu’un m’avait dit : « Tu auras cette femme ce soir et tu seras tué demain », j’aurais accepté. Si quelqu’un m’avait dit : « Tu peux être son amant pour dix livres », j’aurais refusé. J’aurais pleuré comme un enfant qui voit le château dont il a rêvé s’évanouir alors qu’il s’éveille de son sommeil.
Tout de même, je voulais la connaître ; c’était mon seul moyen de me faire une idée sur elle. Je dis donc à mon ami que j’insistais pour avoir sa permission d’être présenté à elle, et je déambulais dans les corridors, me disant que dans un instant elle allait me voir et que je ne saurais où poser les yeux. J’essayais (sublime puérilité de l’amour !) d’assembler les mots que je devais lui dire.
Un instant après, mon ami revint. « Elle nous attend », dit-il.
« Est-elle seule ? » demandai-je.
« Avec une autre femme. »
« Il n’y a pas d’hommes ? »
« Non. »
« Viens, alors. »
Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.
« Ce n’est pas le chemin », dis-je.
« Il faut aller chercher des bonbons. Elle m’en a demandé. »
Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l’Opéra. J’aurais acheté tout le magasin, et je regardais autour de moi pour voir quels bonbons choisir, quand mon ami demanda une livre de raisins glacés.
« Sais-tu si elle les aime ? »
« Elle ne mange pas d’autre sorte de bonbons ; tout le monde le sait. »
« Ah », continua-t-il lorsque nous eûmes quitté la boutique, « sais-tu quel genre de femme est celle à qui je vais te présenter ? N’imagine pas que c’est une duchesse. C’est simplement une femme entretenue, très entretenue, mon cher ; ne sois pas timide, dis n’importe quoi qui te vienne à l’esprit. »
« Oui, oui », balbutiai-je, et je le suivis, me disant que j’allais bientôt guérir de ma passion.
Quand j’entrai dans la loge, Marguerite était prise d’un fou rire. J’aurais préféré qu’elle fût triste. Mon ami me présenta ; Marguerite me fit un petit signe de tête et dit : « Et mes bonbons ? »
« Les voici. »
Elle me regarda en les prenant. Je baissai les yeux et rougissais.
Elle se pencha vers sa voisine et lui dit quelque chose à l’oreille, ce qui les fit rire toutes deux. Évidemment, j’étais la cause de leur gaieté, et mon embarras augmenta. À cette époque, j’avais pour maîtresse une petite personne très affectueuse et sentimentale, dont le sentiment et les lettres mélancoliques m’amusaient beaucoup. Je réalisai la peine que j’avais dû lui causer par ce que j’éprouvais maintenant, et pendant cinq minutes, je l’aimai comme aucune femme ne fut jamais aimée.
Marguerite mangea ses raisins glacés sans faire plus attention à moi. L’ami qui m’avait présenté ne voulait pas me laisser dans une position si ridicule.
« Marguerite », dit-il, « il ne faut pas t’étonner si M. Duval ne dit rien : tu l’intimides à un tel point qu’il ne trouve pas un mot à dire. »
« Je dirais, au contraire, qu’il n’est venu avec toi que parce que cela t’aurait ennuyé de venir ici tout seul. »
« Si cela était vrai », dis-je, « je n’aurais pas supplié Ernest de demander votre permission pour me présenter. »
« Peut-être était-ce seulement pour retarder le moment fatal. »
Si peu qu’on ait connu des femmes comme Marguerite, on ne peut ignorer le plaisir qu’elles prennent à feindre d’être spirituelles et à taquiner les gens qu’elles rencontrent pour la première fois. C’est sans doute une compensation pour les humiliations qu’elles doivent souvent subir de la part de ceux qu’elles voient tous les jours.
Pour leur répondre convenablement, il faut un certain tour de main, et je n’avais pas eu l’occasion de l’acquérir ; d’ailleurs, l’idée que je m’étais faite de Marguerite accentuait les effets de sa moquerie. Rien de ce qui venait d’elle ne m’était indifférent. Je me levai en disant d’une voix altérée, que je ne pouvais entièrement maîtriser :
« Si c’est ce que vous pensez de moi, madame, je n’ai qu’à vous demander pardon pour mon indiscrétion et à prendre congé de vous avec l’assurance que cela ne se reproduira plus. »
Sur ce, je m’inclinai et quittai la loge. J’avais à peine fermé la porte que j’entendis un troisième éclat de rire. Il n’aurait pas fait bon pour quiconque m’eût bousculé à ce moment-là.
Je retournai à mon siège. Le signal pour le lever du rideau fut donné. Ernest revint à sa place à côté de moi.
« Quelle façon de te comporter ! » dit-il en s’asseyant. « Ils vont penser que tu es fou. »
« Qu’a dit Marguerite après mon départ ? »
« Elle a ri et a dit qu’elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi drôle. Mais ne regarde pas cela comme une chance perdue ; seulement, ne fais pas à ces femmes l’honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent pas ce que sont la politesse et le cérémonial. C’est comme si tu offrais des parfums à des chiens — ils penseraient que ça sent mauvais et iraient se rouler dans le ruisseau. »
« Après tout, qu’est-ce que cela me fait ? » dis-je, feignant de parler d’un ton nonchalant. « Je ne reverrai jamais cette femme, et si je l’aimais avant de la rencontrer, c’est bien différent maintenant que je la connais. »
« Bah ! Je ne désespère pas de te voir un jour au fond de sa loge, et d’entendre dire que tu te ruines pour elle. Cependant, tu as raison, elle n’a pas été bien élevée ; mais ce serait une charmante maîtresse à avoir. »
Heureusement, le rideau se leva et mon ami se tut. Je ne pourrais absolument pas vous dire ce qu’ils jouaient. Tout ce dont je me souviens, c’est que, de temps à autre, je levais les yeux vers la loge que j’avais quittée si brusquement, et que les visages de nouveaux visiteurs se succédaient tout le temps.
J’étais loin d’avoir cessé de penser à Marguerite. Un autre sentiment s’était emparé de moi. Il me semblait que j’avais son insulte et mon absurdité à effacer ; je me disais que si je dépensais le moindre sou que j’avais, je la gagnerais et gagnerais mon droit à la place que j’avais abandonnée si vite.
Avant que la représentation ne fût terminée, Marguerite et son amie quittèrent la loge. Je me levai de mon siège.
« Tu t’en vas ? » dit Ernest.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
À ce moment, il vit que la loge était vide.
« Va, va », dit-il, « et bonne chance, ou plutôt meilleure chance. »
Je sortis.
J’entendais le froufrou des robes, le son des voix dans l’escalier. Je me tins à l’écart et, sans être vu, je vis les deux femmes passer devant moi, accompagnées de deux jeunes hommes. À l’entrée du théâtre, elles furent rejointes par un valet de pied.
« Dites au cocher d’attendre à la porte du Café Anglais », dit Marguerite. « Nous y irons à pied. »
Quelques minutes plus tard, je vis Marguerite depuis la rue, à une fenêtre de l’une des grandes salles du restaurant, effeuillant un à un les camélias de son bouquet. L’un des deux hommes était penché au-dessus de son épaule et lui chuchotait à l’oreille. Je pris position à la Maison-d’or, dans l’une des salles du premier étage, et ne quittai pas la fenêtre des yeux un instant. À une heure du matin, Marguerite monta dans sa voiture avec ses trois amis. Je pris un fiacre et les suivis. La voiture s’arrêta au numéro 9, rue d’Antin. Marguerite descendit et entra seule. C’était sans doute un pur hasard, mais ce hasard me remplit de joie.
À partir de ce moment, je rencontrai souvent Marguerite au théâtre ou aux Champs-Élysées. Il y avait toujours la même gaieté en elle, la même émotion en moi.
Finalement, une quinzaine passa sans que je la rencontre. Je rencontrai Gaston et pris de ses nouvelles.
« Pauvre fille, elle est très malade », répondit-il.
« Qu’a-t-elle ? »
« Elle est poitrinaire, et le genre de vie qu’elle mène n’est pas exactement ce qu’il faut pour la guérir. Elle a dû garder le lit ; elle se meurt. »
Le cœur est une chose étrange ; j’étais presque heureux en l’apprenant.
Chaque jour, j’allais prendre de ses nouvelles, sans laisser mon nom ni ma carte. J’appris qu’elle était convalescente et qu’elle était partie à Bagnères.
Le temps passa, l’impression, sinon le souvenir, s’effaça graduellement de mon esprit. Je voyageai ; les aventures amoureuses, les habitudes, le travail prirent la place d’autres pensées, et quand je me rappelais cette aventure, je la considérais comme l’une de ces passions que l’on a quand on est très jeune, et dont on rit peu après.
Du reste, ce n’était pas à mon crédit d’avoir triomphé de ce souvenir, car j’avais complètement perdu de vue Marguerite, et, comme je vous l’ai dit, quand elle passa près de moi dans le corridor des Variétés, je ne la reconnus pas. Elle était voilée, il est vrai ; mais, voilée comme elle aurait pu l’être deux ans plus tôt, je n’aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître : je l’aurais connue intuitivement. Tout de même, mon cœur se mit à battre quand je sus que c’était elle ; et les deux années qui s’étaient écoulées depuis que je l’avais vue, et ce qui semblait être les résultats de cette séparation, s’envolèrent en fumée au simple frôlement de sa robe.
Chapitre VIII
Cependant (continua Armand après une pause), tout en me sachant encore amoureux d’elle, je me sentais plus sûr de moi, et une partie de mon désir de reparler à Marguerite était le souhait de lui faire voir que j’étais plus fort qu’elle.
Que de chemins prend le cœur, que de raisons s’invente-t-il pour arriver à ce qu’il veut !
Je ne pouvais rester dans le corridor, et je retournai à ma place dans l’orchestre, cherchant vivement autour de moi dans quelle loge elle se trouvait. Elle était dans une loge de rez-de-chaussée, tout à fait seule. Elle avait changé, comme je vous l’ai dit, et ne portait plus un sourire indifférent sur ses lèvres. Elle avait souffert ; elle souffrait encore. Bien que nous fussions en avril, elle portait encore une tenue d’hiver, toute enveloppée de fourrures.
Je la regardais si fixement que mes yeux attirèrent les siens. Elle me regarda pendant quelques secondes, leva sa lorgnette pour mieux me voir, et sembla croire qu’elle me reconnaissait, sans être tout à fait sûre de qui j’étais, car lorsqu’elle baissa ses verres, un sourire, cette charmante salutation féminine, effleura ses lèvres, comme pour répondre au salut qu’elle semblait attendre ; mais je ne répondis pas, afin d’avoir l’avantage sur elle, comme si j’avais oublié, tandis qu’elle se souvenait. Se supposant trompée, elle détourna les yeux.
Le rideau se leva. J’ai souvent vu Marguerite au théâtre. Je ne l’ai jamais vue prêter la moindre attention à ce qui était joué. Quant à moi, le spectacle m’intéressait tout aussi peu, et je ne prêtais attention à rien d’autre qu’à elle, bien que faisant tout mon possible pour qu’elle ne le remarquât pas.
Bientôt, je la vis jeter un coup d’œil vers la personne qui était dans la loge opposée ; en regardant, j’aperçus une femme que je connaissais très bien. Elle avait été autrefois une femme entretenue, avait tenté de monter sur scène, avait échoué, et, comptant sur ses connaissances parmi les gens à la mode de Paris, s’était lancée dans les affaires et avait ouvert une boutique de modiste. Je vis en elle un moyen de rencontrer Marguerite, et profitai d’un moment où elle regarda de mon côté pour lui faire signe de la main. Comme je l’espérais, elle me fit signe de venir dans sa loge.
Prudence Duvernoy (c’était le nom de bon augure de la modiste) était l’une de ces femmes grasses de quarante ans avec qui il faut très peu de diplomatie pour leur faire comprendre ce que l’on veut savoir, surtout quand ce que l’on veut savoir est aussi simple que ce que j’avais à lui demander.
Je profitai d’un moment où elle souriait à Marguerite pour lui demander : « Qui regardez-vous ? »
« Marguerite Gautier. »
« Vous la connaissez ? »
« Oui, je suis sa modiste, et elle est ma voisine. »
« Habitez-vous la rue d’Antin ? »
« Numéro 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du mien. »
« On dit que c’est une fille charmante. »
« Vous ne la connaissez pas ? »
« Non, mais j’aimerais beaucoup. »
« Voulez-vous que je lui demande de venir dans notre loge ? »
« Non, je préférerais que vous me présentiez à elle. »
« Chez elle ? »
« Oui. »
« C’est plus difficile. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle est sous la protection d’un vieux duc jaloux. »
« "Protection" est charmant. »
« Oui, protection », répondit Prudence. « Pauvre vieux, il serait bien embarrassé pour lui offrir autre chose. »
Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait la connaissance du duc à Bagnères.
« C’est donc pour cela », continuai-je, « qu’elle est seule ici ? »
« Précisément. »
« Mais qui va la ramener chez elle ? »
« Lui. »
« Il va venir la chercher ? »
« Dans un instant. »
« Et vous, qui vous ramène chez vous ? »
« Personne. »
« Puis-je m’offrir ? »
« Mais vous êtes avec un ami, n’est-ce pas ? »
« Puis-je nous offrir, alors ? »
« Qui est votre ami ? »
« Un type charmant, très amusant. Il sera ravi de faire votre connaissance. »
« Eh bien, d’accord ; nous partirons après la fin de cette pièce, car je connais la dernière. »
« Avec plaisir ; je vais prévenir mon ami. »
« Allez, donc. Ah », ajouta Prudence alors que je partais, « voilà le duc qui arrive justement dans la loge de Marguerite. »
Je le regardai. Un homme d’environ soixante-dix ans s’était assis derrière elle, et lui donnait un sac de bonbons, dans lequel elle puisa aussitôt, en souriant. Puis elle le tendit vers Prudence, avec un geste qui semblait dire : « En voulez-vous ? »
« Non », fit signe Prudence.
Marguerite retira le sac et, se tournant, commença à parler avec le duc.
Cela peut paraître puéril de vous raconter tous ces détails, mais tout ce qui concerne Marguerite est si frais dans ma mémoire que je ne peux m’empêcher de les évoquer maintenant.
Je retournai vers Gaston et lui fis part de l’arrangement que j’avais pris pour lui et pour moi. Il accepta, et nous quittâmes nos places d’orchestre pour nous diriger vers la loge de Mme Duvernoy. Nous avions à peine ouvert la porte menant à l’orchestre que nous dûmes nous écarter pour laisser passer Marguerite et le duc. J’aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place du vieil homme.
Quand ils furent dans la rue, il l’aida à monter dans un phaéton qu’il conduisait lui-même, et ils furent emportés par deux superbes chevaux.
Nous retournâmes à la loge de Prudence, et quand la pièce fut finie, nous prîmes un fiacre et nous rendîmes au 7, rue d’Antin. À la porte, Prudence nous invita à monter voir ses salons d’exposition, que nous n’avions jamais vus, et dont elle semblait très fière. Vous pouvez imaginer avec quel empressement j’acceptai. Il me semblait que je me rapprochais de plus en plus de Marguerite. Je tournai bientôt la conversation dans sa direction.
« Le vieux duc est chez votre voisine », dis-je à Prudence.
« Oh, non ; elle est probablement seule. »
« Mais elle doit s’ennuyer terriblement », dit Gaston.
« Nous passons la plupart de nos soirées ensemble, ou elle m’appelle quand elle rentre. Elle ne se couche jamais avant deux heures du matin. Elle ne peut pas dormir avant. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle souffre de la poitrine, et qu’elle est presque toujours fiévreuse. »
« N’a-t-elle pas d’amants ? » demandai-je.
« Je ne vois jamais personne rester après mon départ ; je ne dis pas que personne ne vient jamais quand je suis partie. Souvent, dans la soirée, j’y rencontre un certain comte de N., qui croit faire quelque progrès en venant la voir à onze heures du soir, et en lui envoyant des bijoux à n’en plus finir ; mais elle ne peut pas le supporter. Elle a tort ; il est très riche. C’est en vain que je lui dis de temps à autre : « Ma chère enfant, voilà l’homme qu’il te faut. » Elle, qui m’écoute généralement, me tourne le dos et répond qu’il est trop bête. Bête, certes, il l’est ; mais ce serait une position pour elle, tandis que ce vieux duc peut mourir d’un jour à l’autre. Les vieillards sont égoïstes ; sa famille lui reproche sans cesse son affection pour Marguerite ; il y a deux raisons pour lesquelles il est probable qu’il ne lui laissera rien. Je lui donne de bons conseils, et elle se contente de dire qu’il sera bien temps de prendre le comte quand le duc sera mort. Ce n’est pas toujours drôle », continua Prudence, « de vivre comme ça. Je sais très bien que cela ne me conviendrait pas, et je renverrais bientôt le vieux monsieur à ses affaires. Il est si ennuyeux ; il l’appelle sa fille ; veille sur elle comme sur une enfant ; et il est toujours dans les jambes. Je suis sûre qu’en ce moment même un de ses domestiques rôde dans la rue pour voir qui sort, et surtout qui entre. »
« Ah, pauvre Marguerite ! » dit Gaston en s’asseyant au piano et en jouant une valse. « Je ne m’en doutais pas, mais j’ai bien remarqué qu’elle n’avait pas l’air très gai ces derniers temps. »
« Chut », dit Prudence en écoutant. Gaston s’arrêta.
« Elle m’appelle, je crois. »
Nous écoutâmes. Une voix appelait : « Prudence ! »
« Allons, maintenant, il faut que vous partiez », dit Mme Duvernoy.
« Ah, c’est là votre conception de l’hospitalité », dit Gaston en riant ; « nous ne partirons que quand il nous plaira. »
« Pourquoi devrions-nous partir ? »
« Je vais chez Marguerite. »
« Nous attendrons ici. »
« Vous ne pouvez pas. »
« Alors nous irons avec vous. »
« Encore moins. »
« Je connais Marguerite », dit Gaston ; « je peux très bien aller lui faire une visite. »
« Mais Armand ne la connaît pas. »
« Je le présenterai. »
« Impossible. »
Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appeler Prudence, qui se précipita vers la fenêtre de son cabinet de toilette. Je suivis avec Gaston au moment où elle ouvrait la fenêtre. Nous nous cachâmes pour ne pas être vus du dehors.
« Il y a dix minutes que je t’appelle », dit Marguerite de sa fenêtre, d’un ton presque impérieux.
« Que veux-tu ? »
« Je veux que tu viennes tout de suite. »
« Pourquoi ? »
« Parce que le comte de N. est toujours là, et qu’il m’ennuie à mourir. »
« Je ne peux pas maintenant. »
« Qu’est-ce qui t’en empêche ? »
« Il y a deux jeunes gens ici qui ne veulent pas partir. »
« Dis-leur qu’il faut que tu sortes. »
« Je le leur ai dit. »
« Eh bien, laisse-les dans la maison. Ils partiront bientôt quand ils verront que tu es partie. »
« Ils vont mettre tout sens dessus dessous. »
« Mais que veulent-ils ? »
« Ils veulent te voir. »
« Comment s’appellent-ils ? »
« Tu en connais un, M. Gaston R. »
« Ah, oui, je le connais. Et l’autre ? »
« M. Armand Duval ; et tu ne le connais pas. »
« Non, mais amène-les. Tout vaut mieux que le comte. Je t’attends. Viens tout de suite. »
Marguerite ferma sa fenêtre et Prudence la sienne. Marguerite, qui s’était souvenue de mon visage pendant un instant, ne se souvenait pas de mon nom. J’aurais préféré qu’on se souvienne de moi à mon désavantage plutôt que d’être ainsi oublié.
« Je savais », dit Gaston, « qu’elle serait ravie de nous voir. »
« Ravie n’est pas le mot », répondit Prudence, en mettant son chapeau et son châle. « Elle vous verra pour se débarrasser du comte. Essayez d’être plus agréable que lui, ou (je connais Marguerite) elle mettra tout sur mon compte. »
Nous suivîmes Prudence dans l’escalier. Je tremblais ; il me semblait que cette visite devait avoir une grande influence sur ma vie. J’étais encore plus agité que le soir où j’avais été présenté dans la loge à l’Opéra-Comique. Arrivés devant la porte que vous connaissez, mon cœur battait si violemment que j’étais à peine capable de penser.
Nous entendîmes le son d’un piano. Prudence sonna. Le piano se tut. Une femme qui ressemblait plus à une dame de compagnie qu’à une servante ouvrit la porte. Nous entrâmes dans le salon, et de là dans le boudoir, qui était alors tel que vous l’avez vu depuis. Un jeune homme était appuyé contre la cheminée. Marguerite, assise au piano, laissait ses doigts errer sur les touches, commençant des bribes de musique sans les finir. Toute la scène respirait l’ennui, l’homme embarrassé par la conscience de sa nullité, la femme fatiguée de son triste visiteur. À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et venant vers nous avec un regard de gratitude pour Mme Duvernoy, dit :
« Entrez, et soyez les bienvenus. »
Chapitre IX
« Bonsoir, mon cher Gaston », dit Marguerite à mon compagnon. « Je suis très heureuse de vous voir. Pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir dans ma loge aux Variétés ? »
« J’avais peur d’être indiscret. »
« Les amis », et Marguerite s’attarda sur le mot, comme pour faire comprendre à ceux qui étaient présents qu’en dépit de la familiarité avec laquelle elle l’accueillait, Gaston n’était pas et n’avait jamais été rien de plus qu’un ami, « les amis sont toujours les bienvenus. »
« Alors, me permettrez-vous de vous présenter M. Armand Duval ? »
« J’avais déjà autorisé Prudence à le faire. »
« Pour ce qui est de cela, madame », dis-je en m’inclinant, et en réussissant à tirer des sons plus ou moins intelligibles de ma gorge, « j’ai déjà eu l’honneur de vous être présenté. »
Les beaux yeux de Marguerite semblaient chercher dans leur mémoire, mais elle ne pouvait pas, ou semblait ne pas pouvoir, se souvenir.
« Madame », continuai-je, « je vous suis reconnaissant d’avoir oublié l’occasion de ma première présentation, car j’ai été très absurde et j’ai dû vous paraître très ennuyeux. C’était à l’Opéra-Comique, il y a deux ans ; j’étais avec Ernest de ——. »
« Ah, je me souviens », dit Marguerite avec un sourire. « Ce n’était pas vous qui étiez absurde ; c’était moi qui étais méchante, comme je le suis encore, mais un peu moins. Vous m’avez pardonné ? »
Et elle me tendit la main, que je baisai.
« C’est vrai », reprit-elle ; « vous savez que j’ai la mauvaise habitude d’essayer d’embarrasser les gens la première fois que je les rencontre. C’est très bête. Mon médecin dit que c’est parce que je suis nerveuse et toujours malade ; croyez mon médecin. »
« Mais vous avez l’air en bonne santé. »
« Oh ! J’ai été très malade. »
« Je sais. »
« Qui vous l’a dit ? »
« Tout le monde le savait ; je venais souvent prendre de vos nouvelles, et j’étais heureux d’apprendre votre convalescence. »
« Ils ne m’ont jamais donné votre carte. »
« Je ne l’ai pas laissée. »
« C’était donc vous qui veniez tous les jours pendant ma maladie, et qui ne vouliez jamais laisser votre nom ? »
« Oui, c’était moi. »
« Alors vous êtes plus qu’indulgent, vous êtes généreux. Vous, comte, vous n’auriez pas fait cela », dit-elle en se tournant vers M. de N., après m’avoir lancé l’un de ces regards dont les femmes résument leur opinion sur un homme.
« Je ne vous connais que depuis deux mois », répondit le comte.
« Et ce monsieur seulement depuis cinq minutes. Vous dites toujours quelque chose de ridicule. »
Les femmes sont impitoyables envers ceux qu’elles n’aiment pas. Le comte rougit et se mordit les lèvres.
J’eus pitié de lui, car il semblait, comme moi, être amoureux, et la franche amertume de Marguerite a dû le rendre très malheureux, surtout en présence de deux étrangers.
« Vous jouiez du piano quand nous sommes entrés », dis-je, afin de changer la conversation. « Ne voudriez-vous pas être assez bonne pour me traiter comme une vieille connaissance et continuer ? »
« Oh », dit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de nous asseoir, « Gaston sait ce que vaut ma musique. Ça va très bien quand je suis seule avec le comte, mais je ne veux pas vous infliger une telle punition. »
« Vous me témoignez cette préférence ? » dit M. de N. avec un sourire qu’il essaya de rendre délicatement ironique.
« Ne m’en faites pas le reproche. C’est la seule. » Il était écrit que le pauvre homme ne dirait pas un seul mot. Il jeta un regard vraiment suppliant à Marguerite.
« Eh bien, Prudence », continua-t-elle, « as-tu fait ce que je t’ai demandé ? »
« Oui. »
« Très bien. Tu me raconteras ça plus tard. Il faut que nous en parlions ; ne pars pas avant que je puisse te parler. »
« Nous sommes sans doute des intrus », dis-je, « et maintenant que nous, ou plutôt moi, avons eu une seconde présentation, pour effacer la première, il est temps pour Gaston et moi de partir. »
« Pas le moins du monde. Je ne disais pas cela pour vous. Je veux que vous restiez. »
Le comte sortit une montre très élégante de sa poche et regarda l’heure. « Il faut que je retourne à mon club », dit-il. Marguerite ne répondit pas. Le comte quitta alors sa place près de la cheminée et s’approchant d’elle, dit : « Adieu, madame. »
Marguerite se leva. « Adieu, mon cher comte. Vous partez déjà ? »
« Oui, je crains de vous ennuyer. »
« Vous ne m’ennuyez pas plus aujourd’hui qu’un autre jour. Quand vous reverrai-je ? »
« Quand vous me le permettrez. »
« Au revoir, donc. »
C’était cruel, vous en conviendrez. Heureusement, le comte avait d’excellentes manières et était très bon enfant. Il se contenta de baiser la main de Marguerite, qu’elle lui tendit assez négligemment, et, nous saluant, il sortit.
En franchissant le seuil, il jeta un coup d’œil à Prudence. Elle haussa les épaules, comme pour dire :
« Qu’attendez-vous ? J’ai fait tout ce que j’ai pu. »
« Nanine ! » cria Marguerite. « Éclairez M. le Comte jusqu’à la porte. »
Nous entendîmes la porte s’ouvrir et se fermer.
« Enfin », cria Marguerite en revenant, « il est parti ! Cet homme me tape horriblement sur les nerfs ! »
« Ma chère enfant », dit Prudence, « tu le traites vraiment trop mal, et il est si bon et si gentil avec toi. Regarde cette montre sur la cheminée, qu’il t’a donnée : elle a dû lui coûter au moins trois mille francs, j’en suis sûre. »
Et Mme Duvernoy commença à la retourner, alors qu’elle reposait sur la cheminée, en la regardant avec des yeux convoiteux.
« Ma chère », dit Marguerite en s’asseyant au piano, « quand je mets d’un côté ce qu’il me donne et de l’autre ce qu’il me dit, il me semble qu’il achète ses visites bien bon marché. »
« Le pauvre garçon est amoureux de toi. »
« Si je devais écouter tous ceux qui sont amoureux de moi, je n’aurais pas le temps de dîner. »
Et elle commença à promener ses doigts sur le piano, puis, se tournant vers nous, elle dit :
« Que prendrez-vous ? Je crois que je prendrais bien un peu de punch. »
« Et moi, je mangerais bien un peu de poulet », dit Prudence. « Si nous soupions ? »
« C’est ça, allons souper », dit Gaston.
« Non, nous souperons ici. »
Elle sonna, et Nanine apparut.
« Faites servir le souper. »
« Que dois-je prendre ? »
« Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite. »
Nanine sortit.
« C’est ça », dit Marguerite en sautant comme une enfant, « nous allons souper. Comme il est assommant, cet idiot de comte ! »
Plus je la voyais, plus elle m’enchantait. Elle était d’une beauté exquise. Sa minceur était un charme. J’étais perdu dans la contemplation.
Ce qui se passait en moi, j’aurais quelque peine à l’expliquer. J’étais plein d’indulgence pour sa vie, plein d’admiration pour sa beauté. La preuve de désintéressement qu’elle donnait en n’acceptant pas un jeune homme riche et à la mode, prêt à gaspiller tout son argent pour elle, l’excusait à mes yeux de toutes ses fautes passées.
Il y avait une sorte de candeur chez cette femme. On voyait qu’elle était encore dans la virginité du vice. Sa démarche ferme, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands yeux, légèrement teintés de bleu, indiquaient l’une de ces natures ardentes qui répandent autour d’elles une sorte de parfum voluptueux, comme ces fioles orientales qui, pour les fermer aussi hermétiquement que vous le voudrez, laissent quand même échapper quelque peu de leur parfum. Enfin, que ce soit simple nature ou un souffle de fièvre, il passait de temps à autre dans les yeux de cette femme une lueur de désir, promettant un véritable paradis à celui qu’elle aimerait. Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, ni ceux qu’elle avait aimés.
Dans cette fille, il y avait à la fois la vierge qu’un rien avait transformée en courtisane, et la courtisane qu’un rien aurait transformée en la plus aimante et la plus pure des vierges. Marguerite avait encore de la fierté et de l’indépendance, deux sentiments qui, s’ils sont blessés, peuvent être l’équivalent d’un sentiment de pudeur. Je ne prononçai pas un mot ; mon âme semblait avoir passé dans mon cœur et mon cœur dans mes yeux.
« Alors », dit-elle tout à coup, « c’est vous qui êtes venu prendre de mes nouvelles quand j’étais malade ? »
« Oui. »
« Savez-vous, c’était tout à fait splendide de votre part ! Comment puis-je vous en remercier ? »
« En me permettant de venir vous voir de temps en temps. »
« Aussi souvent que vous le voudrez, de cinq à six heures, et de onze heures à minuit. Maintenant, Gaston, jouez l’Invitation à la valse. »
« Pourquoi ? »
« Pour me faire plaisir, tout d’abord, et puis parce que je n’arrive jamais à la jouer moi-même. »
« Quelle partie trouvez-vous difficile ? »
« La troisième partie, la partie en dièses. »
Gaston se leva et alla au piano, et commença à jouer la merveilleuse mélodie de Weber, dont la partition était ouverte devant lui.
Marguerite, posant une main sur le piano, suivait chaque note sur la musique, l’accompagnant à voix basse, et quand Gaston fut arrivé au passage qu’elle lui avait mentionné, elle chanta, en faisant courir ses doigts le long du haut du piano :
« Do, ré, mi, do, ré, fa, mi, ré ; c’est ce que je ne peux pas faire. Encore. »
Gaston recommença, après quoi Marguerite dit :
« Maintenant, laissez-moi essayer. »
Elle prit sa place et commença à jouer ; mais ses doigts rebelles échouaient toujours sur l’une des notes.
« N’est-ce pas incroyable », dit-elle, exactement comme une enfant, « que je ne puisse pas réussir à jouer ce passage ? Croiriez-vous que j’y passe parfois deux heures le matin ? Et quand je pense que cet idiot de comte le joue sans sa musique, et à merveille, je crois vraiment que c’est cela qui me rend si furieuse contre lui. » Et elle recommença, toujours avec le même résultat.
« Au diable Weber, la musique et les pianos ! » cria-t-elle en jetant la musique à l’autre bout de la pièce. « Comment puis-je jouer huit dièses l’un après l’autre ? » Elle croisa les bras et nous regarda, en frappant du pied. Le sang monta à ses joues, et ses lèvres s’entrouvrirent dans une légère quinte de toux.
« Allons, allons », dit Prudence, qui avait retiré son chapeau et se lissait les cheveux devant la glace, « tu vas te mettre en rage et te faire du mal. Mieux vaut venir souper ; pour ma part, je meurs de faim. »
Marguerite sonna, se rassit au piano, et commença à fredonner une chanson très osée, qu’elle accompagna sans difficulté. Gaston connaissait la chanson, et ils firent une sorte de duo.
« Ne chantez pas ces choses ignobles », dis-je à Marguerite, en la suppliant.
« Oh, comme vous êtes prude ! » dit-elle en souriant et en me tendant la main. « Ce n’est pas pour moi, mais pour vous. »
Marguerite fit un geste comme pour dire : « Oh, il y a longtemps que j’en ai fini avec la pudeur ! » À ce moment, Nanine apparut.
« Le souper est-il prêt ? » demanda Marguerite. « Oui, madame, dans un instant. »
« À propos », dit Prudence, « vous n’avez pas regardé autour de vous ; venez, et je vais vous montrer. » Comme vous le savez, le salon était une merveille.
Marguerite vint avec nous un instant ; puis elle appela Gaston et alla dans la salle à manger avec lui pour voir si le souper était prêt.
« Ah », dit Prudence en apercevant une petite statuette de Saxe sur une table, « je ne savais pas que vous aviez ce petit monsieur. »
« Lequel ? »
« Un petit berger tenant une cage à oiseaux. »
« Prenez-le, si cela vous plaît. »
« Je ne vais pas vous en priver. »
« J’allais le donner à ma femme de chambre. Je le trouve hideux ; mais si cela vous plaît, prenez-le. »
Prudence ne voyait que le cadeau, non la manière dont il était donné. Elle mit la petite figurine de côté, et m’emmena dans le cabinet de toilette, où elle me montra deux miniatures suspendues côte à côte, et dit :
« C’est le comte de G., qui était très amoureux de Marguerite ; c’est lui qui l’a lancée. Le connaissez-vous ? »
« Non. Et celle-ci ? » demandai-je en désignant l’autre miniature.
« C’est le petit vicomte de L. Il a été obligé de disparaître. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il était presque ruiné. En voilà un, si vous voulez, qui aimait Marguerite. »
« Et elle l’aimait aussi, sans doute ? »
« C’est une fille si étrange, on ne sait jamais. La nuit où il est parti, elle est allée au théâtre comme d’habitude, et pourtant elle avait pleuré quand il lui avait dit adieu. »
Juste à ce moment, Nanine apparut pour nous dire que le souper était servi.
Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait à voix basse.
« Vous êtes fou », répondit Marguerite. « Vous savez très bien que je ne veux pas de vous. Il n’est pas bon, au bout de deux ans, de faire la cour à une femme comme moi. Avec nous, c’est tout de suite, ou jamais. Allons, messieurs, à table ! »
Et, se dégageant de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa droite, moi à sa gauche, puis appela Nanine :
« Avant de t’asseoir, dis-leur à la cuisine de n’ouvrir à personne s’il y a un coup de sonnette. »
Cet ordre fut donné à une heure du matin.
Nous rîmes, bûmes et mangeâmes largement à ce souper. En peu de temps, la gaieté avait atteint son dernier degré, et les mots qui semblent amusants à une certaine classe de personnes, des mots qui dégradent la bouche qui les profère, se firent entendre de temps en temps, au milieu des applaudissements de Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s’amusait beaucoup ; c’était un très bon garçon, mais un peu gâté par les habitudes de sa jeunesse. Pendant un moment, j’essayai de m’oublier, de forcer mon cœur et mes pensées à devenir indifférents au spectacle devant moi, et de prendre ma part de cette gaieté qui semblait l’un des plats du repas. Mais peu à peu, je me retirai du bruit ; mon verre restait plein, et je me sentais presque triste de voir cette belle créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d’autant plus fort que la plaisanterie était plus scandaleuse.
Néanmoins, cette hilarité, cette manière de parler et de boire, qui me semblaient chez les autres le simple résultat de mauvaises fréquentations ou de mauvaises habitudes, semblaient chez Marguerite une nécessité d’oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de champagne, ses joues se coloraient d’une teinte fiévreuse, et une toux, à peine perceptible au début du souper, devint à la fin si violente qu’elle fut obligée de poser sa tête sur le dossier de sa chaise et de tenir sa poitrine dans ses mains chaque fois qu’elle toussait. Je souffrais à la pensée du tort qu’une constitution si fragile devait subir de tels excès quotidiens. Enfin, quelque chose que j’avais craint et prévu arriva. Vers la fin du souper, Marguerite fut saisie d’une quinte de toux plus violente que toutes celles qu’elle avait eues pendant que j’étais là. Il semblait que sa poitrine fût déchirée en deux. La pauvre fille devint cramoisie, ferma les yeux sous la douleur, et porta sa serviette à ses lèvres. Elle était tachée d’une goutte de sang. Elle se leva et courut dans son cabinet de toilette.
« Qu’est-ce qui arrive à Marguerite ? » demanda Gaston.
« Elle a trop ri, et elle crache le sang. Oh, ce n’est rien ; cela lui arrive tous les jours. Elle reviendra dans une minute. Laissez-la tranquille. Elle préfère cela. »
Je ne pus rester immobile ; et, à la consternation de Prudence et de Nanine, qui m’appelaient pour revenir, je suivis Marguerite.
La chambre où elle s’était réfugiée n’était éclairée que par une seule bougie. Elle était étendue sur un grand canapé, sa robe défaite, tenant une main sur son cœur et laissant l’autre pendre le long du corps. Sur la table se trouvait une cuvette à moitié pleine d’eau, et l’eau était souillée de stries de sang.
Très pâle, la bouche entrouverte, Marguerite essayait de reprendre son souffle. De temps à autre, sa poitrine se soulevait sous l’effet d’un long soupir qui semblait la soulager un peu, et, pendant quelques secondes, elle paraissait être tout à fait à son aise.
Je m’approchai d’elle ; elle ne fit aucun mouvement, et je m’assis en prenant la main qui reposait sur le canapé.
« Ah ! c’est vous », dit-elle avec un sourire.
Je devais paraître fort agité, car elle ajouta :
« Êtes-vous souffrant, vous aussi ? »
« Non, mais vous : souffrez-vous encore ? »
« Très peu » ; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la quinte de toux avait fait monter à ses yeux ; « j’en ai l’habitude maintenant. »
« Vous vous tuez, madame », lui dis-je d’une voix émue. « Je voudrais être un ami, un parent à vous, pour vous empêcher de vous faire ainsi du mal. »
« Ah ! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez », répondit-elle d’un ton quelque peu amer ; « voyez le cas que les autres font de moi ! Ils savent trop bien qu’il n’y a rien à faire. »
Là-dessus, elle se leva et, prenant la bougie, la posa sur la cheminée et se regarda dans la glace.
« Comme je suis pâle ! » dit-elle en attachant sa robe et en passant ses doigts dans ses cheveux défaits. « Allons, retournons souper. Venez-vous ? »
Je restai assis et ne bougeai point.
Elle vit à quel point j’avais été affecté par toute cette scène et, s’approchant de moi, elle me tendit la main en disant :
« Allons, venez. »
Je pris sa main, la portai à mes lèvres, et, malgré moi, deux larmes tombèrent dessus.
« Eh quoi, quel enfant vous faites ! » dit-elle en se rasseyant à mes côtés. « Vous pleurez ! Qu’avez-vous ? »
« Je dois vous paraître bien ridicule, mais je suis horriblement troublé par ce que je viens de voir. »
« Vous êtes bien bon ! Que voulez-vous de moi ? Je ne peux pas dormir. Il faut bien que je m’amuse un peu. Et puis, les filles comme moi, qu’importe, une de plus ou de moins ? Les médecins me disent que le sang que je crache vient de ma gorge ; je fais semblant de les croire ; c’est tout ce que je peux faire pour eux. »
« Écoutez, Marguerite », dis-je, ne pouvant plus me contenir ; « je ne sais quelle influence vous allez avoir sur ma vie, mais en cet instant, il n’y a personne, pas même ma sœur, pour qui je ressente l’intérêt que je vous porte. Il en est ainsi depuis le moment où je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, prenez soin de vous et ne vivez pas comme vous vivez à présent. »
« Si je prenais soin de moi, je mourrais. Tout ce qui me soutient, c’est la vie fiévreuse que je mène. Ensuite, quant à prendre soin de soi, c’est très bien pour les femmes qui ont une famille et des amis ; pour nous, dès l’instant où nous ne pouvons plus servir la vanité ou le plaisir de nos amants, ils nous quittent, et de longues nuits succèdent à de longs jours. Je le sais. Je suis restée deux mois au lit, et au bout de trois semaines, personne n’est venu me voir. »
« Il est vrai que je ne suis rien pour vous », repris-je, « mais si vous le voulez, je veillerai sur vous comme un frère, je ne quitterai jamais votre côté, et je vous guérirai. Puis, quand vous serez de nouveau forte, vous pourrez retourner à la vie que vous menez, si vous le souhaitez ; mais je suis certain que vous finirez par préférer une vie tranquille, qui vous rendra plus heureuse et préservera votre beauté. »
« Vous pensez ainsi ce soir parce que le vin vous a rendu triste, mais vous n’auriez jamais la patience que vous feignez d’avoir. »
« Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade pendant deux mois, et que pendant deux mois je suis venu prendre de vos nouvelles chaque jour. »
« C’est vrai, mais pourquoi n’êtes-vous pas monté ? »
« Parce que je ne vous connaissais pas alors. »
« Fallait-il être si cérémonieux avec une fille comme moi ? »
« On doit toujours être cérémonieux avec une femme ; c’est ce que je ressens, du moins. »
« Ainsi, vous voudriez veiller sur moi ? »
« Oui. »
« Vous resteriez auprès de moi toute la journée ? »
« Oui. »
« Et même toute la nuit ? »
« Tant que je ne vous lasserais pas. »
« Et comment appelez-vous cela ? »
« Du dévouement. »
« Et d’où vient ce dévouement ? »
« De l’irrésistible sympathie que j’ai pour vous. »
« Alors, vous êtes amoureux de moi ? Dites-le tout net, c’est beaucoup plus simple. »
« C’est possible ; mais si je dois vous le dire un jour, ce n’est pas aujourd’hui. »
« Vous feriez mieux de ne jamais le dire. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il ne peut en résulter que l’une de ces deux choses. »
« Lesquelles ? »
« Ou bien je n’accepterai pas : alors vous m’en voudrez ; ou bien j’accepterai : alors vous aurez une triste maîtresse ; une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d’une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui crache le sang et dépense cent mille francs par an. C’est très bien pour un vieux riche comme le duc, mais c’est très mauvais pour un jeune homme comme vous, et la preuve en est que tous les jeunes amants que j’ai eus m’ont bien vite quittée. » Je ne répondis pas ; j’écoutais. Cette franchise, qui ressemblait presque à une confession, cette vie triste dont j’entrevoyais quelques éclats à travers le voile doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille cherchait à s’échapper par la dissipation, l’ivresse et les veilles, m’impressionnait si profondément que je ne pus prononcer un seul mot.
« Allons », reprit Marguerite, « nous ne disons que des enfantillages. Donnez-moi le bras et retournons à la salle à manger. Ils ne comprendront pas ce que signifie notre absence. »
« Entrez, si vous le voulez, mais permettez-moi de rester ici. »
« Pourquoi ? »
« Parce que votre gaieté me fait mal. »
« Eh bien, je serai triste. »
« Marguerite, laissez-moi vous dire quelque chose que vous avez sans doute souvent entendu, si souvent que l’habitude de l’entendre vous a fait cesser d’y croire, mais qui n’en est pas moins réel, et que je ne répéterai jamais. »
« Et c’est… ? » dit-elle avec le sourire d’une jeune mère écoutant une idée folle de son enfant.
« C’est ceci, que depuis que je vous ai vue, je ne sais pourquoi, vous avez pris une place dans ma vie ; que, si je chasse votre pensée de mon esprit, elle revient toujours ; que lorsque je vous ai rencontrée aujourd’hui, après ne pas vous avoir vue depuis deux ans, vous avez fait une impression plus profonde sur mon cœur et mon esprit que jamais ; que, maintenant que vous m’avez laissé venir vous voir, maintenant que je vous connais, maintenant que je sais tout ce qu’il y a d’étrange en vous, vous êtes devenue une nécessité de ma vie, et vous me rendrez fou, non seulement si vous ne voulez pas m’aimer, mais si vous ne voulez pas me laisser vous aimer. »
« Mais, espèce de fol, je vous dirai, comme Mme D., “Vous devez être bien riche alors !” Voyez-vous, vous ne savez pas que je dépense six ou sept mille francs par mois, et que je ne pourrais vivre sans cela ; vous ne savez pas, mon pauvre ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille vous rejetterait si vous viviez avec une femme comme moi. Soyons amis, de bons amis, mais rien de plus. Venez me voir, nous rirons et nous parlerons, mais n’exagérez pas ce que je vaux, car je vaux bien peu de chose. Vous avez un bon cœur, vous voulez que quelqu’un vous aime, vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans un monde comme le mien. Prenez une femme mariée. Vous voyez, je vous parle franchement, comme une amie. »
« Mais que diable faites-vous donc ici ? » cria Prudence, qui était entrée sans que nous l’entendions, et qui se tenait maintenant juste à l’intérieur de la porte, les cheveux à demi défaits et la robe dénouée. Je reconnus la main de Gaston.
« Nous parlons sérieusement », dit Marguerite ; « laissez-nous tranquilles ; nous reviendrons bientôt. »
« Bien, bien ! Parlez, mes enfants », dit Prudence en sortant et en fermant la porte derrière elle, comme pour souligner davantage le ton sur lequel elle avait prononcé ces mots.
« Eh bien, c’est entendu », reprit Marguerite, lorsque nous fûmes seuls, « vous ne tomberez pas amoureux de moi ? »
« Je m’en irai. »
« À ce point-là ? »
J’étais allé trop loin pour reculer ; et j’étais vraiment emporté. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de prostitution, sa maladie même, qui sans doute développait en elle une sensibilité aux impressions, ainsi qu’une irritabilité des nerfs, tout cela me faisait comprendre que si, dès le début, je ne dominais pas complètement sa nature légère et oublieuse, elle était perdue pour moi.
« Allons, dites-vous sérieusement ce que vous dites ? » dit-elle.
« Sérieusement. »
« Mais pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? »
« Quand aurais-je pu vous le dire ? »
« Le lendemain du jour où vous m’avez été présenté à l’Opéra-Comique. »
« Je pensais que vous m’auriez très mal reçu si j’étais venu vous voir. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je m’étais conduit si stupidement. »
« C’est vrai. Et pourtant, vous étiez déjà amoureux de moi. »
« Oui. »
« Et cela ne vous a pas empêché de vous coucher et de dormir tout à fait paisiblement. On sait ce que signifie ce genre d’amour. »
« Là, vous vous trompez. Savez-vous ce que j’ai fait ce soir-là, après l’Opéra-Comique ? »
« Non. »
« Je vous ai attendue à la porte du Café Anglais. J’ai suivi la voiture dans laquelle vous et vos trois amies étiez, et quand j’ai vu que vous étiez la seule à descendre, et que vous êtes entrée seule, j’ai été très heureux. »
Marguerite se mit à rire.
« De quoi riez-vous ? »
« De rien. »
« Dites-le-moi, je vous en prie, ou je croirai que vous vous moquez encore de moi. »
« Vous ne serez pas fâché ? »
« Quel droit ai-je d’être fâché ? »
« Eh bien, il y avait une raison suffisante pour que je rentre seule. »
« Laquelle ? »
« Quelqu’un m’attendait ici. »
Si elle m’avait enfoncé un poignard dans le corps, elle ne m’aurait pas fait plus mal. Je me levai et, lui tendant la main : « Adieu », dis-je.
« Je savais que vous seriez fâché », dit-elle ; « les hommes sont fous de vouloir savoir ce qui est certain de leur causer de la peine. »
« Mais je vous assure », ajoutai-je froidement, comme pour prouver à quel point j’étais guéri de ma passion, « je vous assure que je ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu’un vous attende, tout comme il est tout naturel que je m’en aille d’ici à trois heures du matin. »
« Avez-vous, vous aussi, quelqu’un qui vous attend ? »
« Non, mais je dois y aller. »
« Adieu, donc. »
« Vous me renvoyez ? »
« Pas le moins du monde. »
« Pourquoi êtes-vous si méchante avec moi ? »
« En quoi ai-je été méchante avec vous ? »
« En me disant que quelqu’un vous attendait. »
« Je n’ai pas pu m’empêcher de rire à l’idée que vous aviez été si heureux de me voir rentrer seule alors qu’il y avait une si bonne raison à cela. »
« On trouve du plaisir à des choses bien enfantines, et il est dommage de détruire un tel plaisir quand, en le laissant simplement tranquille, on peut rendre quelqu’un si heureux. »
« Mais pour qui me prenez-vous ? Je ne suis ni soubrette ni duchesse. Je ne vous connaissais pas jusqu’à aujourd’hui, et je ne vous dois aucun compte de mes actions. Supposons qu’un jour je devienne votre maîtresse, vous êtes tenu de savoir que j’ai eu d’autres amants que vous. Si vous faites des scènes de jalousie pareilles avant, qu’en sera-t-il après, si cet après devait jamais exister ? Je n’ai jamais rencontré personne comme vous. »
« C’est parce que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime. »
« Franchement, alors, vous m’aimez vraiment ? »
« Autant qu’il est possible d’aimer, je crois. »
« Et cela dure depuis… ? »
« Depuis le jour où je vous ai vue entrer chez Susse, il y a trois ans. »
« Savez-vous que c’est terriblement beau ? Eh bien, que dois-je faire en retour ? »
« Aimez-moi un peu », dis-je, mon cœur battant si fort que je pouvais à peine parler ; car, malgré les sourires à demi moqueurs dont elle avait accompagné toute la conversation, il me semblait que Marguerite commençait à partager mon agitation, et que l’heure si longtemps attendue approchait.
« Oui, mais le duc ? »
« Quel duc ? »
« Mon vieux duc jaloux. »
« Il ne saura rien. »
« Et s’il savait ? »
« Il vous pardonnerait. »
« Ah ! non, il me quitterait, et que deviendrais-je ? »
« Vous risquez cela pour quelqu’un d’autre. »
« Comment le savez-vous ? »
« Par l’ordre que vous avez donné de ne laisser entrer personne ce soir. »
« C’est vrai ; mais c’est un ami sérieux. »
« Pour qui vous ne vous souciez pas, puisque vous avez fermé votre porte devant lui à une telle heure. »
« Ce n’est pas à vous de me faire des reproches, puisque c’était pour vous recevoir, vous et votre ami. »
Petit à petit, je m’étais rapproché de Marguerite. J’avais passé mes bras autour de sa taille, et je sentais son corps souple peser légèrement sur mes mains jointes.
« Si vous saviez combien je vous aime ! » dis-je à voix basse.
« Vraiment vrai ? »
« Je le jure. »
« Eh bien, si vous promettez de faire tout ce que je vous dis, sans un mot, sans une opinion, sans une question, peut-être dirai-je oui. »
« Je ferai tout ce que vous souhaiterez ! »
« Mais je vous préviens que je dois être libre de faire ce qu’il me plaît, sans vous donner le moindre détail sur ce que je fais. J’ai longtemps souhaité un jeune amant, qui soit jeune et non entêté, aimant sans méfiance, aimé sans en réclamer le droit. Je n’en ai jamais trouvé. Les hommes, au lieu d’être satisfaits d’obtenir longtemps ce qu’ils espéraient à peine obtenir une fois, exigent de leurs maîtresses un compte rendu complet du présent, du passé et même de l’avenir. À mesure qu’ils s’accoutument à elle, ils veulent la diriger, et plus on leur donne, plus ils deviennent exigeants. Si je décide maintenant de prendre un nouvel amant, il doit avoir trois qualités très rares : il doit être confiant, soumis et discret. »
« Eh bien, je serai tout ce que vous souhaiterez. »
« Nous verrons. »
« Quand verrons-nous ? »
« Plus tard. »
« Pourquoi ? »
« Parce que », dit Marguerite, se dégageant de mes bras, et, prenant une seule fleur dans un grand bouquet de camélias rouges, elle la plaça à ma boutonnière, « parce qu’on ne peut pas toujours exécuter les accords le jour où ils sont signés. »
« Et quand vous reverrai-je ? » dis-je en la serrant dans mes bras.
« Quand ce camélia changera de couleur. »
« Quand changera-t-il de couleur ? »
« Demain soir entre onze heures et minuit. Êtes-vous satisfait ? »
« Aviez-vous besoin de me le demander ? »
« Pas un mot de cela non plus à votre ami, ni à Prudence, ni à quiconque. »
« Je le promets. »
« Maintenant, embrassez-moi, et nous retournerons à la salle à manger. »
Elle me tendit ses lèvres, lissa ses cheveux, et nous sortîmes de la pièce, elle chantant, et moi presque hors de moi.
Dans la pièce voisine, elle s’arrêta un instant et me dit à voix basse :
« Il doit vous sembler étrange que je sois prête à vous prendre à l’improviste. Voulez-vous que je vous dise pourquoi ? C’est », continua-t-elle en prenant ma main et en la plaçant contre son cœur pour que je puisse sentir combien il palpitait rapidement et violemment ; « c’est parce que je ne vivrai pas aussi longtemps que les autres, et que je me suis promis de vivre plus vite. »
« Ne me parlez pas ainsi, je vous en supplie. »
« Oh, tranquillisez-vous », continua-t-elle en riant ; « si peu de temps que j’aie à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m’aimerez ! »
Et elle alla en chantant dans la salle à manger.
« Où est Nanine ? » dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.
« Elle dort dans ta chambre, en attendant que tu sois prête à te coucher », répondit Prudence.
« La pauvre, je la tue ! Et maintenant, messieurs, il est temps de partir. »
Dix minutes après, Gaston et moi quittions la maison. Marguerite me serra la main et me dit adieu. Prudence resta sur place.
« Eh bien », dit Gaston, quand nous fûmes dans la rue, « que penses-tu de Marguerite ? »
« C’est un ange, et je suis éperdument amoureux d’elle. »
« Je m’en doutais ; le lui as-tu dit ? »
« Oui. »
« Et a-t-elle promis de te croire ? »
« Non. »
« Elle n’est pas comme Prudence. »
« A-t-elle promis de le faire ? »
« Mieux encore, mon cher. Tu ne le croirais pas ; mais elle n’est toujours pas si mal, la pauvre vieille Duvernoy ! »
Chapitre XI
À ce point, Armand s’arrêta.
« Voudriez-vous fermer la fenêtre pour moi ? » dit-il. « Je commence à avoir froid. En attendant, je vais me mettre au lit. »
Je fermai la fenêtre. Armand, qui était encore très faible, ôta sa robe de chambre et se coucha, posant la tête pendant quelques instants sur l’oreiller, comme un homme fatigué par de longs discours ou troublé par des souvenirs douloureux.
« Peut-être avez-vous trop parlé », lui dis-je. « Préférez-vous que je m’en aille et vous laisse dormir ? Vous pourrez me raconter la suite de l’histoire un autre jour. »
« Êtes-vous fatigué de l’écouter ? »
« Tout au contraire. »
« Alors je continuerai. Si vous me laissiez seul, je ne dormirais pas. »
Quand je revins chez moi (continua-t-il, sans avoir besoin de faire de pause pour se recueillir, tant tous les détails étaient frais dans son esprit), je ne me couchai pas, mais commençai à réfléchir à l’aventure de la journée. La rencontre, la présentation, la promesse de Marguerite, s’étaient succédé si rapidement et si inopinément qu’il y avait des moments où il me semblait que j’avais rêvé. Néanmoins, ce n’était pas la première fois qu’une fille comme Marguerite se promettait à un homme dès le lendemain du jour où il avait sollicité cette promesse.
Bien que, certes, je fisse cette réflexion, la première impression produite sur moi par ma future maîtresse était si forte qu’elle persistait encore. Je refusais obstinément de voir en elle une femme comme les autres femmes, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j’étais prêt à croire qu’elle ne pouvait que partager l’attirance qui m’entraînait vers elle.
Pourtant, j’avais sous les yeux quantité d’exemples du contraire, et j’avais souvent entendu dire que l’affection de Marguerite était une chose qui s’obtenait plus ou moins cher, selon la saison.
Mais, d’un autre côté, comment réconcilier cette réputation avec son refus constant envers le jeune comte que nous avions trouvé chez elle ? On pourrait dire qu’il lui déplaisait, et que, comme elle était magnifiquement entretenue par le duc, elle serait plus encline à choisir un homme qui lui plaisait, si elle devait prendre un autre amant. Si c’était le cas, pourquoi n’avait-elle pas choisi Gaston, qui était riche, spirituel et charmant, et pourquoi s’intéressait-elle à moi, que pourtant elle avait trouvé si ridicule la première fois qu’elle m’avait vu ?
Il est vrai qu’il y a des événements d’un instant qui en disent plus long que les courbages d’une année. De ceux qui étaient au souper, j’étais le seul qui se fût soucié de son départ de la table. Je l’avais suivie, j’avais été si affecté que je n’avais pu le lui cacher, j’avais pleuré en baisant sa main. Cette circonstance, ajoutée à mes visites quotidiennes durant les deux mois de sa maladie, avait pu lui montrer que j’étais quelque peu différent des autres hommes qu’elle connaissait, et peut-être s’était-elle dit que pour un amour qui pouvait ainsi se manifester, elle pouvait bien faire ce qu’elle avait fait si souvent que cela n’avait plus de conséquence pour elle.
Toutes ces suppositions, comme vous pouvez le voir, étaient assez invraisemblables ; mais quelle que fût la raison de son consentement, une chose était certaine : elle avait consenti.
Pendant ces deux mois de maladie, j’avais pu lui montrer que j’étais quelque peu différent des autres hommes qu’elle connaissait, et peut-être s’était-elle dit que pour un amour qui pouvait ainsi se manifester, elle pouvait bien faire ce qu’elle avait fait si souvent que cela n’avait plus de conséquence pour elle. Toutes ces suppositions, comme vous pouvez le voir, étaient assez invraisemblables ; mais quelle que fût la raison de son consentement, une chose était certaine : elle avait consenti.
Je ne fis pas ces réflexions au matin du jour où je rentrai chez moi. Elles n’auraient pu être que le pressentiment de ce qui devait m’arriver, et, malgré mon amour pour Marguerite, je ne prévoyais pas de telles conséquences. Je fais ces réflexions aujourd’hui. Maintenant que tout est irrémédiablement fini, elles naissent naturellement de ce qui a eu lieu.
Mais revenons au premier jour de ma liaison. Quand je fus rentré chez moi, j’étais dans un état de gaieté folle. En pensant à la façon dont les barrières que mon imagination avait placées entre Marguerite et moi avaient disparu, à la façon dont elle était désormais à moi ; à la place que j’occupais maintenant dans ses pensées, à la clé de sa chambre que j’avais dans ma poche, et à mon droit d’user de cette clé, j’étais satisfait de la vie, fier de moi-même, et j’aimais Dieu parce qu’il avait permis que de telles choses fussent.
Un jour, un jeune homme passe dans la rue, il frôle une femme, la regarde, se retourne, continue son chemin. Il ne connaît pas la femme, et elle a des plaisirs, des chagrins, des amours auxquels il n’a aucune part. Il n’existe pas pour elle, et peut-être, s’il lui parlait, ne ferait-elle que rire de lui, comme Marguerite avait ri de moi. Des semaines, des mois, des années passent, et tout à coup, quand ils ont chacun suivi leur destin sur un chemin différent, la logique du hasard les met face à face. La femme devient la maîtresse de l’homme et l’aime. Comment ? Pourquoi ? Leurs deux existences sont désormais confondues ; ils ont à peine commencé à se connaître qu’il semble qu’ils se soient connus de toujours, et tout ce qui a précédé est effacé de la mémoire des deux amants. C’est curieux, il faut l’admettre.
Quant à moi, je ne me souvenais plus de la façon dont j’avais vécu avant cette nuit-là. Tout mon être était exalté par la joie au souvenir des mots que nous avions échangés durant cette première nuit. Ou Marguerite était très habile à tromper, ou elle avait conçu pour moi l’une de ces passions soudaines qui se révèlent au premier baiser, et qui meurent, assez souvent, aussi soudainement qu’elles sont nées.
Plus je réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n’avait aucune raison de feindre un amour qu’elle ne ressentait pas, et je me disais aussi que les femmes ont deux manières d’aimer, dont l’une peut naître de l’autre : elles aiment par le cœur ou par les sens. Souvent une femme prend un amant en obéissant à la simple volonté des sens, et apprend sans s’y attendre le mystère de l’amour immatériel, et ne vit désormais plus que par son cœur ; souvent une jeune fille qui n’a cherché dans le mariage que l’union de deux pures affections reçoit la soudaine révélation de l’amour physique, cette conclusion énergique des plus pures impressions de l’âme.
Au milieu de ces pensées, je m’endormis ; je fus réveillé par une lettre de Marguerite contenant ces mots :
« Voici mes ordres : Ce soir au Vaudeville.
« Venez pendant le troisième entr’acte. »
Je mis la lettre dans un tiroir, afin de toujours l’avoir sous la main au cas où je douterais de sa réalité, comme je le faisais de temps à autre.
Elle ne me dit pas de venir la voir durant la journée, et je n’osai pas y aller ; mais j’avais un si grand désir de la voir avant le soir que je me rendis aux Champs-Élysées, où je la vis encore passer et repasser, comme je l’avais fait la veille.
À sept heures, j’étais au Vaudeville. Jamais je n’étais allé au théâtre si tôt. Les loges se remplissaient les unes après les autres. Une seule restait vide, la loge de face. Au début du troisième acte, j’entendis la porte de la loge, sur laquelle mes yeux étaient presque constamment fixés, s’ouvrir, et Marguerite apparut. Elle vint aussitôt au premier plan, parcourut l’orchestre des yeux, m’aperçut, et me remercia d’un regard.
Ce soir-là, elle était merveilleusement belle. Étais-je la cause de cette coquetterie ? M’aimait-elle assez pour croire que plus elle paraîtrait belle, plus je serais heureux ? Je ne le savais pas, mais si telle avait été son intention, elle réussit certainement, car lorsqu’elle parut, toutes les têtes se tournèrent, et l’acteur qui était alors sur scène chercha à voir qui avait produit un tel effet sur le public par sa seule présence.
Et j’avais la clé de la chambre de cette femme, et dans trois ou quatre heures, elle serait de nouveau à moi !
Les gens blâment ceux qui se laissent ruiner par des actrices et des femmes entretenues ; ce qui m’étonne, c’est que des folies vingt fois plus grandes ne soient pas commises pour elles. Il faut avoir vécu cette vie, comme je l’ai fait, pour savoir combien les petites vanités qu’elles offrent à leurs amants chaque jour aident à ancrer plus profondément dans le cœur, puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour cela, l’amour qu’on leur porte.
Prudence prit ensuite sa place dans la loge, et un homme, que je reconnus comme étant le comte de G., s’assit au fond. En le voyant, un frisson glacial parcourut mon cœur.
Sans doute Marguerite perçut-elle l’impression que fit sur moi la présence de cet homme, car elle me sourit encore, et, tournant le dos au comte, parut très attentive à la pièce. Au troisième entr’acte, elle se tourna et dit deux mots : le comte quitta la loge, et Marguerite me fit signe de venir à elle.
« Bonsoir, » dit-elle alors que j’entrais, en me tendant la main.
« Bonsoir, » répondis-je à Marguerite comme à Prudence.
« Asseyez-vous. »
« Mais je prends la place de quelqu’un. Le comte de G. ne revient-il pas ? »
« Si ; je l’ai envoyé chercher des friandises, afin que nous puissions parler seuls un instant. Mme Duvernoy est dans le secret. »
« Oui, mes enfants, » dit-elle ; « n’ayez crainte. Je ne dirai rien. »
« Qu’avez-vous ce soir ? » dit Marguerite en se levant, en venant au fond de la loge et en m’embrassant sur le front.
« Je ne me sens pas très bien. »
« Vous devriez aller vous coucher, » répondit-elle, avec cet air ironique qui allait si bien à son visage délicat et spirituel.
« Où ? »
« Chez vous. »
« Vous savez bien que je ne pourrais y dormir. »
« Eh bien, alors, il ne faudra pas venir bouder ici parce que vous avez vu un homme dans ma loge. »
« Ce n’est pas pour cette raison. »
« Si, c’est pour cela. Je le sais ; et vous avez tort, alors n’en parlons plus. Vous repartirez avec Prudence après le théâtre, et vous resterez là jusqu’à ce que je vous appelle. Comprenez-vous ? »
« Oui. »
Comment aurais-je pu désobéir ?
« Vous m’aimez toujours ? »
« Pouvez-vous le demander ? »
« Vous avez pensé à moi ? »
« Toute la journée. »
« Savez-vous que j’ai vraiment peur de m’attacher beaucoup à vous ? Demandez à Prudence. »
« Ah, » dit-elle, « c’est incroyable ! »
« Maintenant, vous devez retourner à votre place. Le comte va revenir, et il n’y a rien à gagner à ce qu’il vous trouve ici. »
« Parce que vous n’aimez pas le voir. »
« Non ; seulement, si vous m’aviez dit que vous vouliez venir au Vaudeville ce soir, j’aurais pu obtenir cette loge pour vous aussi bien que lui. »
« Malheureusement, il l’a obtenue pour moi sans que je le lui demande, et il m’a invitée à l’accompagner ; vous savez bien que je ne pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c’était de vous écrire pour vous dire où j’allais, afin que vous puissiez me voir, et parce que je voulais vous voir moi-même ; mais puisque c’est ainsi que vous me remerciez, je profiterai de la leçon. »
« J’ai eu tort ; pardonnez-moi. »
« C’est bien ; et maintenant retournez gentiment à votre place, et, surtout, plus de jalousie. »
Elle m’embrassa encore, et je quittai la loge. Dans le couloir, je croisai le comte qui revenait. Je retournai à ma place.
Après tout, la présence de M. de G. dans la loge de Marguerite était la chose la plus naturelle du monde. Il avait été son amant, il lui envoyait une loge, il l’accompagnait au théâtre ; tout cela était très naturel, et si je devais avoir une maîtresse comme Marguerite, il faudrait que je m’habitue à ses manières.
Néanmoins, je fus très malheureux tout le reste de la soirée, et je m’en allai très tristement après avoir vu Prudence, le comte et Marguerite monter dans la voiture qui les attendait à la porte.
Cependant, un quart d’heure plus tard, j’étais chez Prudence. Elle venait juste d’arriver.
Chapitre XIII
« Vous êtes arrivé presque aussi vite que nous, » dit Prudence.
« Oui, » répondis-je machinalement. « Où est Marguerite ? »
« Chez elle. »
« Seule ? »
« Avec M. de G. »
Je fis les cent pas dans la pièce.
« Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? »
« Pensez-vous que cela m’amuse d’attendre ici jusqu’à ce que M. de G. quitte Marguerite ? »
« Comme vous êtes déraisonnable ! Ne voyez-vous pas que Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte ? M. de G. est avec elle depuis longtemps ; il lui a toujours donné beaucoup d’argent ; il le fait encore. Marguerite dépense plus de cent mille francs par an ; elle a des tas de dettes. Le duc lui donne tout ce qu’elle demande, mais elle n’ose pas toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faudrait surtout pas qu’elle se brouille avec le comte, qui lui vaut au moins dix mille francs par an. Marguerite vous aime beaucoup, mon cher, mais votre liaison avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne devrait pas être sérieuse. Vous, avec vos sept ou huit mille francs de rente, que pourriez-vous faire pour subvenir à tous les luxes dont une fille comme celle-là a besoin ? Cela ne suffirait pas à payer son équipage. Prenez Marguerite pour ce qu’elle est, pour une bonne, vive et jolie fille ; soyez son amant pendant un mois, deux mois ; offrez-lui des fleurs, des bonbons, des loges au théâtre ; mais ne vous mettez pas d’autres idées en tête, et ne faites pas d’absurdes scènes de jalousie. Vous savez à qui vous avez affaire ; Marguerite n’est pas une sainte. Elle vous aime, vous êtes très épris d’elle ; laissez le reste. Vous m’étonnez quand je vous vois si susceptible ; vous avez la plus charmante maîtresse de Paris. Elle vous reçoit dans le plus grand style, elle est couverte de diamants, elle n’a pas besoin de vous coûter un sou, à moins que vous ne le vouliez, et vous n’êtes pas satisfait. Mon cher ami, vous en demandez trop ! »
« Vous avez raison, mais je n’y peux rien ; l’idée que cet homme est son amant me fait horriblement souffrir. »
« En premier lieu, » répondit Prudence ; « est-il toujours son amant ? C’est un homme qui lui est utile, rien de plus. Elle lui a fermé ses portes pendant deux jours ; il est venu ce matin — elle ne pouvait que lui accepter la loge et le laisser l’accompagner. Il l’a raccompagnée chez elle ; il est entré un instant, il ne reste pas, parce que vous attendez ici. Tout cela, me semble-t-il, est tout à fait naturel. D’ailleurs, le duc ne vous dérange pas. »
« Si ; mais c’est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite n’est pas sa maîtresse. Puis, c’est très bien d’accepter une liaison, mais pas deux. Une telle facilité en la matière ressemble fort à du calcul, et place l’homme qui y consent, même par amour, très près de la catégorie de ceux qui, dans un rang social inférieur, font un métier de leur complaisance, et un profit de leur métier. »
« Ah, mon cher ami, comme vous êtes démodé ! Combien d’hommes des plus riches et des plus à la mode, des meilleures familles, ai-je vus tout prêts à faire ce que je vous conseille de faire, et sans un effort, sans honte, sans remords ! Voyons, on voit cela tous les jours. Comment supposez-vous que les femmes entretenues à Paris pourraient vivre comme elles le font, si elles n’avaient pas trois ou quatre amants à la fois ? Aucune fortune, si grande soit-elle, ne suffirait aux dépenses d’une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille francs par an est, en France, une fortune énorme ; eh bien, mon cher ami, cinq cent mille francs par an, ce serait encore trop peu, et pour cette raison : un homme avec un tel revenu a un grand hôtel, des chevaux, des domestiques, des voitures ; il chasse, a des amis, souvent il est marié, il a des enfants, il fait des courses, joue, voyage, et que sais-je encore. Toutes ces habitudes sont si bien liées à sa position qu’il ne peut y renoncer sans paraître avoir perdu tout son argent, et sans faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs par an, et c’est déjà beaucoup. Eh bien, d’autres amants compensent le reste de ses dépenses. Avec Marguerite, c’est encore plus commode ; elle est tombée par miracle sur un vieillard qui vaut dix millions, dont la femme et la fille sont mortes ; qui n’a que quelques neveux, eux-mêmes riches, et qui lui donne tout ce qu’elle veut sans rien demander en retour. Mais elle ne peut lui demander plus de soixante-dix mille francs par an ; et je suis sûre que si elle en demandait plus, malgré sa santé et l’affection qu’il a pour elle, il ne les lui donnerait pas.
« Tous les jeunes gens de vingt ou trente mille francs de rente à Paris, c’est-à-dire les hommes qui ont juste assez pour vivre dans la société qu’ils fréquentent, savent parfaitement, lorsqu’ils sont les amants d’une femme comme Marguerite, qu’elle ne pourrait même pas payer les appartements où elle vit et les domestiques qui la servent avec ce qu’ils lui donnent. Ils ne lui disent pas qu’ils le savent ; ils font semblant de ne rien voir, et quand ils en ont assez, ils s’en vont. S’ils ont la vanité de vouloir tout payer, ils se ruinent, comme les imbéciles qu’ils sont, et vont se faire tuer en Afrique, après avoir laissé cent mille francs de dettes à Paris. Pensez-vous qu’une femme leur en soit reconnaissante ? Loin de là. Elle déclare qu’elle a sacrifié sa position pour eux, et que pendant qu’elle était avec eux, elle perdait de l’argent. Ces détails vous semblent choquants ? Eh bien, ils sont vrais. Vous êtes un très gentil garçon ; je vous aime beaucoup. J’ai vécu avec ces femmes pendant vingt ans ; je sais ce qu’elles valent, et je ne veux pas vous voir prendre trop au sérieux le caprice qu’une jolie fille a pour vous.
« Puis, en plus de cela, » continua Prudence ; « admettez que Marguerite vous aime assez pour abandonner le comte ou le duc, au cas où l’un d’eux viendrait à découvrir votre liaison et à lui dire de choisir entre lui et vous, le sacrifice qu’elle ferait pour vous serait énorme, vous ne pouvez le nier. Quel sacrifice égal pourriez-vous faire pour elle, de votre côté, et quand vous seriez fatigué d’elle, que pourriez-vous faire pour compenser ce que vous lui auriez pris ? Rien. Vous l’auriez coupée du monde dans lequel sa fortune et son avenir se trouvaient ; elle vous aurait donné ses meilleures années, et elle serait oubliée. Ou bien vous seriez un homme ordinaire, et, lui jetant son passé au visage, vous la quitteriez en lui disant que vous ne faisiez que comme ses autres amants, et vous l’abandonneriez à une misère certaine ; ou bien vous seriez un honnête homme, et, vous sentant obligé de la garder auprès de vous, vous vous attireriez des ennuis inévitables, car une liaison qui est excusable chez un jeune homme, ne l’est plus chez un homme d’âge mûr. Elle devient un obstacle à tout ; elle ne permet ni famille ni ambition, ces seconds et derniers amours de l’homme. Croyez-moi donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu’elles valent, et ne donnez pas à une femme entretenue le droit de se dire votre créancière, en quoi que ce soit. »
C’était bien argumenté, avec une logique dont j’aurais cru Prudence incapable. Je n’avais rien à répondre, sinon qu’elle avait raison ; je lui pris la main et la remerciai pour ses conseils.
« Allons, allons, » dit-elle, « chassez ces folles théories, et riez-en. La vie est agréable, mon cher ; tout dépend de la couleur du verre à travers lequel on la regarde. Demandez à votre ami Gaston ; voilà un homme qui me semble comprendre l’amour comme je le comprends. Tout ce à quoi vous devez penser, à moins d’être vraiment un idiot, c’est que tout près d’ici il y a une belle fille qui attend impatiemment que l’homme qui est avec elle s’en aille, qui pense à vous, qui garde toute la nuit pour vous, et qui vous aime, j’en suis certaine. Maintenant, venez à la fenêtre avec moi, et attendons le départ du comte ; il ne tardera pas à dégager le terrain. »
Prudence ouvrit la fenêtre, et nous nous penchâmes côte à côte sur le balcon. Elle observait les quelques passants, je réfléchissais. Tout ce qu’elle avait dit bourdonnait dans ma tête, et je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’elle avait raison ; mais l’amour sincère que j’avais pour Marguerite avait quelque difficulté à s’accommoder d’une telle croyance. Je soupirais de temps à autre, ce qui faisait que Prudence se retournait et haussait les épaules comme un médecin qui a abandonné son malade.
« Comme on réalise la brièveté de la vie, » me disais-je, « par la rapidité des sensations ! Je ne connais Marguerite que depuis deux jours, elle n’est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà si complètement absorbé mes pensées, mon cœur et ma vie que la visite du comte de G. est un malheur pour moi. »
Enfin le comte sortit, monta dans sa voiture et disparut. Prudence ferma la fenêtre. Au même instant, Marguerite nous appela :
« Venez tout de suite, » dit-elle ; « on met la table, et nous allons souper. »
Quand j’entrai, Marguerite courut à moi, passa ses bras autour de mon cou et m’embrassa de toutes ses forces.
« Sommes-nous encore boudeurs ? » me dit-elle.
« Non, tout est fini, » répondit Prudence. « Je lui ai fait un sermon, et il a promis d’être raisonnable. »
« C’est bien. »
Malgré moi, je jetai un coup d’œil sur le lit ; il n’était pas défait. Quant à Marguerite, elle était déjà dans son déshabillé blanc. Nous nous assîmes à table.
Du charme, de la douceur, de la spontanéité, Marguerite avait tout cela, et je fus forcé de temps à autre d’admettre que je n’avais pas le droit de lui demander autre chose ; que beaucoup de gens seraient très heureux d’être à ma place ; et que, comme le berger de Virgile, je n’avais qu’à jouir des plaisirs qu’un dieu, ou plutôt qu’une déesse, mettait devant moi.
J’essayai de mettre en pratique les théories de Prudence, et d’être aussi gai que mes deux compagnes ; mais ce qui était naturel chez elles était de ma part un effort, et le rire nerveux, dont elles ne décelaient pas la source, était plus près des larmes que de la joie.
Enfin le souper fut terminé et je fus seul avec Marguerite. Elle s’assit comme d’habitude sur le tapis devant le foyer et contempla tristement les flammes. À quoi pensait-elle ? Je l’ignore. Quant à moi, je la regardais avec un mélange d’amour et d’effroi, en pensant à tout ce que j’étais prêt à souffrir pour elle.
« Savez-vous à quoi je pense ? »
« Non. »
« À un plan qui m’est venu en tête. »
« Et quel est ce plan ? »
« Je ne peux pas encore vous le dire, mais je peux vous dire quel en serait le résultat. Le résultat serait qu’en un mois je serais libre, je n’aurais plus de dettes, et nous pourrions aller passer l’été à la campagne. »
« Et vous ne pouvez pas me dire par quels moyens ? »
« Non, aimez-moi seulement comme je vous aime, et tout réussira. »
« Et avez-vous fait ce plan tout seul ? »
« Oui. »
« Et vous l’exécuterez tout seul ? »
« J’aurai seul l’ennui de la chose, dit Marguerite avec un sourire que je n’oublierai jamais, mais nous en partagerons tous deux les bénéfices. »
Je ne pus m’empêcher de rougir au mot de bénéfices ; je pensai à Manon Lescaut dissipant avec Desgrieux l’argent de M. de B.
Je répondis d’une voix dure, en me levant de ma place :
« Il faut me permettre, ma chère Marguerite, de ne partager que les bénéfices des entreprises que j’aurai conçues et exécutées moi-même. »
« Qu’est-ce que cela veut dire ? »
« Cela veut dire que j’ai un fort soupçon que M. de G. doit être votre associé dans ce joli projet, dont je ne puis accepter ni les frais ni les bénéfices. »
« Quel enfant vous êtes ! Je croyais que vous m’aimiez. Je me trompais ; soit. »
Elle se leva, ouvrit le piano et se mit à jouer l’Invitation à la Valse, jusqu’au fameux passage en majeur qui l’arrêtait toujours. Était-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions rencontrés pour la première fois ? Tout ce que je sais, c’est que la mélodie fit revenir ce souvenir, et, m’approchant d’elle, je pris sa tête entre mes mains et je l’embrassai. « Vous me pardonnez ? » lui dis-je.
« Vous voyez bien que oui, répondit-elle ; mais remarquez que nous n’en sommes qu’à notre deuxième jour, et que déjà j’ai eu à vous pardonner quelque chose. Est-ce ainsi que vous tenez votre promesse d’obéissance aveugle ? »
« Que voulez-vous que je fasse, Marguerite ? Je vous aime trop et je suis jaloux de la moindre de vos pensées. Ce que vous m’avez proposé tout à l’heure m’a rendu fou de joie, mais le mystère de son exécution me fait une peine affreuse. »
« Allons, raisonnons, dit-elle en me prenant les deux mains et en me regardant avec un sourire charmant auquel il était impossible de résister. Vous m’aimez, n’est-ce pas ? et vous seriez heureux de passer deux ou trois mois seul avec moi à la campagne ? Moi aussi, je serais heureuse de cette solitude à deux, et non seulement heureuse, mais ma santé l’exige. Je ne peux quitter Paris pendant si longtemps sans mettre mes affaires en ordre, et les affaires d’une femme comme moi sont toujours dans une grande confusion ; eh bien, j’ai trouvé le moyen de tout concilier, mes affaires d’argent et mon amour pour vous ; oui, pour vous, ne riez pas ; je suis assez sotte pour vous aimer ! Et vous voilà qui prenez des airs de grand seigneur et qui dites de grands mots. Enfant, trois fois enfant, souvenez-vous seulement que je vous aime, et ne laissez rien vous troubler. Alors, est-ce convenu ? »
« Je conviens de tout ce que vous voudrez, vous le savez. »
« Alors, dans moins d’un mois, nous serons dans quelque village, à nous promener au bord de la rivière et à boire du lait. Cela vous semble étrange que Marguerite Gautier vous parle comme ça ? C’est que, mon ami, quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me brûle pas, elle m’ennuie, et alors j’ai des aspirations soudaines vers une existence plus calme qui pourrait rappeler mon enfance. On a toujours eu une enfance, quoi que l’on devienne. Ne vous alarmez pas ; je ne vais pas vous dire que je suis la fille d’un colonel en demi-solde et que j’ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne, et il y a six ans, je ne savais pas écrire mon propre nom. Vous êtes soulagé, n’est-ce pas ? Pourquoi êtes-vous le premier à qui j’aie demandé de partager la joie de ce désir ? Je suppose parce que je sens que vous m’aimez pour moi-même et non pour vous-même, tandis que tous les autres ne m’ont aimée que pour eux-mêmes. »
« J’ai souvent été à la campagne, mais jamais comme j’aimerais y aller. Je compte sur vous pour ce bonheur facile ; ne soyez pas méchant, laissez-le-moi. Dites-vous bien ceci : "Elle ne vivra jamais jusqu’à un âge avancé, et je regretterais un jour de n’avoir pas fait pour elle la première chose qu’elle m’a demandée, une chose si facile à faire !" »
Que pouvais-je répondre à de telles paroles, surtout avec le souvenir d’une première nuit d’amour, et dans l’attente d’une seconde ?
Une heure plus tard, je tenais Marguerite dans mes bras, et, si elle m’avait demandé de commettre un crime, je lui aurais obéi.
À six heures du matin, je la quittai, et avant de la quitter, je lui dis : « À ce soir ! » Elle m’embrassa plus chaudement que jamais, mais ne dit rien.
Pendant la journée, je reçus un mot contenant ces mots :
« CHER ENFANT : Je ne suis pas très bien, et le médecin m’a ordonné le repos. Je me coucherai tôt ce soir et je ne vous verrai pas. Mais, pour me faire pardonner, je vous attends demain à midi. Je vous aime. »
Ma première pensée fut : Elle me trompe !
Une sueur froide couvrit mon front, car j’aimais déjà trop cette femme pour ne pas être accablé par le soupçon. Et pourtant, je devais m’attendre à une chose pareille presque tous les jours avec Marguerite, et cela m’était arrivé assez souvent avec mes autres maîtresses sans que j’y prisse garde. Quel était le sens de l’emprise que cette femme avait prise sur ma vie ?
Alors, il me vint à l’idée, puisque j’avais la clé, d’aller la voir comme à l’ordinaire. De cette façon, je saurais bientôt la vérité, et si je trouvais un homme là, je le frapperais au visage.
En attendant, j’allai aux Champs-Élysées. J’y attendis quatre heures. Elle ne parut pas. Le soir, j’allai dans tous les théâtres où elle avait l’habitude d’aller. Elle n’était dans aucun.
À onze heures, j’allai rue d’Antin. Il n’y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Tout de même, je sonnai. Le portier me demanda où j’allais.
« Chez Mlle Gautier, » dis-je.
« Elle n’est pas rentrée. »
« Je vais monter l’attendre. »
« Il n’y a personne. »
Évidemment, je pouvais entrer, puisque j’avais la clé, mais, craignant un scandale stupide, je m’en allai. Seulement, je ne rentrai pas chez moi ; je ne pouvais quitter la rue, et je ne quittai pas la maison de Marguerite des yeux. Il me semblait qu’il y avait encore quelque chose à découvrir, ou du moins que mes soupçons allaient être confirmés.
Vers minuit, une voiture que je connaissais bien s’arrêta devant le numéro 9. Le comte de G. descendit et entra dans la maison, après avoir renvoyé la voiture. Un instant, j’espérai que la même réponse lui serait faite qu’à moi, et que je le verrais ressortir ; mais à quatre heures du matin, je l’attendais toujours.
J’ai souffert profondément pendant ces trois dernières semaines, mais ce n’est rien, je crois, en comparaison de ce que j’ai souffert cette nuit-là.
Chapitre XIV
Quand je fus rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n’est pas d’homme à qui une femme n’ait été infidèle, au moins une fois, et qui ne sache ce que j’ai souffert.
Je me disais, sous le poids de ces résolutions fiévreuses qu’on a toujours l’impression d’avoir la force d’exécuter, qu’il fallait rompre avec mon amour sur-le-champ, et j’attendais impatiemment le jour pour partir aussitôt rejoindre mon père et ma sœur, de l’amour desquels au moins j’étais sûr, et sûr que cet amour ne serait jamais trahi.
Cependant, je ne voulais pas partir sans faire savoir à Marguerite pourquoi je partais. Seul un homme qui ne tient vraiment plus à sa maîtresse la quitte sans lui écrire. Je fis et refis vingt lettres dans ma tête. J’avais eu affaire à une femme comme toutes les autres femmes du même genre. J’avais trop poétisé. Elle m’avait traité comme un écolier, elle avait utilisé pour me tromper un truc insultant de simplicité. Mon amour-propre reprit le dessus. Il fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir qu’elle m’avait fait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de ma plus belle écriture et avec des larmes de rage et de douleur aux yeux :
« MA CHÈRE MARGUERITE : J’espère que votre indisposition d’hier n’était pas grave. Je suis venu, à onze heures du soir, prendre de vos nouvelles, et on m’a dit que vous n’étiez pas rentrée. M. de G. a été plus heureux, car il s’est présenté peu après, et à quatre heures du matin, il n’était pas parti.
« Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai données, et soyez assurée que je n’oublierai jamais les moments heureux que je vous dois.
« Je serais passé aujourd’hui pour prendre de vos nouvelles, mais j’ai l’intention de retourner chez mon père.
« Adieu, ma chère Marguerite. Je ne suis pas assez riche pour vous aimer comme je voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous voudriez. Oublions donc, vous un nom qui doit vous être bien indifférent, moi un bonheur qui est devenu impossible.
« Je vous renvoie votre clé, dont je ne me suis jamais servi, et qui pourrait vous être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l’étiez hier. »
Comme vous le verrez, je ne pus terminer ma lettre sans une pointe d’ironie impertinente, qui prouvait combien j’étais encore amoureux.
Je lus et relus cette lettre dix fois ; puis, la pensée de la peine qu’elle causerait à Marguerite me calma un peu. J’essayai de me persuader des sentiments qu’elle exprimait ; et quand mon domestique vint dans ma chambre à huit heures, je la lui donnai et lui dis de l’apporter tout de suite.
« Dois-je attendre une réponse ? » demanda Joseph (mon domestique, comme tous les domestiques, s’appelait Joseph).
« S’ils demandent s’il y a une réponse, vous direz que vous ne savez pas, et vous attendrez. »
Je me berçais de l’espoir qu’elle répondrait. Pauvres créatures faibles que nous sommes ! Tout le temps que mon domestique fut absent, je fus dans un état d’agitation extrême. À un moment, je me rappelais comment Marguerite s’était donnée à moi, et je me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente, alors qu’elle pouvait répondre que ce n’était pas M. de G. qui m’avait supplanté, mais moi qui avais supplanté M. de G. : un mode de raisonnement qui permet à beaucoup de femmes d’avoir beaucoup d’amants. À un autre moment, je me rappelais ses promesses, et je m’efforçais de me convaincre que ma lettre était seulement trop douce, et qu’il n’y avait pas d’expressions assez fortes pour punir une femme qui riait d’un amour comme le mien. Puis je me disais que j’aurais mieux fait de ne pas lui écrire, mais d’aller la voir, et qu’alors j’aurais eu le plaisir de voir les larmes qu’elle verserait. Enfin, je me demandais ce qu’elle me répondrait ; déjà prêt à croire toute excuse qu’elle inventerait.
Joseph revint.
« Eh bien ? » lui dis-je.
« Monsieur, dit-il, madame n’était pas levée, et dormait encore, mais dès qu’elle sonnera, la lettre lui sera remise, et s’il y a une réponse, elle sera envoyée. »
Elle dormait !
Vingt fois, je fus sur le point d’envoyer chercher la lettre, mais chaque fois je me disais : « Peut-être l’aura-t-elle déjà reçue, et cela semblerait que je me repens de l’avoir envoyée. »
À mesure que l’heure à laquelle il semblait probable qu’elle répondrait approchait, je regrettais de plus en plus d’avoir écrit. L’horloge sonna dix heures, onze heures, midi. À midi, j’étais sur le point de tenir mon rendez-vous comme si rien ne s’était passé. Finalement, je ne voyais aucune issue au cercle de feu qui se refermait sur moi.
Alors, je commençai à croire, avec cette superstition qu’ont les gens quand ils attendent, que si je sortais pour un petit moment, je trouverais une réponse à mon retour. Je sortis sous prétexte d’aller déjeuner.
Au lieu de déjeuner au Café Foy, au coin du boulevard, comme je le faisais habituellement, je préférai aller au Palais-Royal et passer ainsi par la rue d’Antin. Chaque fois que je voyais une femme au loin, je m’imaginais que c’était Nanine qui m’apportait une réponse. Je passai rue d’Antin sans même croiser un commissionnaire. J’allai chez Véry, au Palais-Royal. Le garçon me donna quelque chose à manger, ou plutôt me servit ce qu’il voulut, car je ne mangeai rien. Malgré moi, mes yeux étaient constamment fixés sur l’horloge. Je rentrai chez moi, certain que je trouverais une lettre de Marguerite.
Le portier n’avait rien reçu, mais j’espérais encore en mon domestique. Il n’avait vu personne depuis que j’étais sorti.
Si Marguerite avait eu l’intention de me répondre, elle aurait répondu bien plus tôt.
Alors, je commençai à regretter les termes de ma lettre ; je n’aurais dû absolument rien dire, et cela aurait sans doute éveillé ses soupçons, car, trouvant que je ne tenais pas mon rendez-vous, elle se serait enquis de la raison de mon absence, et ce n’est qu’alors que je la lui aurais donnée. Ainsi, elle aurait dû s’exculper, et ce que je voulais, c’était qu’elle s’exculpât. Je réalisais déjà que j’aurais cru toutes les raisons qu’elle m’aurait données, et que tout était préférable à ne plus la revoir.
Finalement, je commençai à croire qu’elle viendrait me voir elle-même ; mais les heures passaient, et elle ne vint pas.
Décidément, Marguerite n’était pas comme les autres femmes, car il en est peu qui auraient reçu une lettre comme celle que je venais d’écrire sans y répondre du tout.
À cinq heures, je me précipitai aux Champs-Élysées. « Si je la rencontre, pensai-je, je prendrai un air indifférent, et elle sera convaincue que je ne pense plus à elle. »
Comme je tournais au coin de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture. La rencontre fut si soudaine que je devins pâle. Je ne sais si elle vit mon émotion ; quant à moi, j’étais si agité que je ne vis rien d’autre que la voiture.
Je n’allai pas plus loin en direction des Champs-Élysées. Je regardai les affiches des théâtres, car j’avais encore une chance de la voir. Il y avait une première au Palais-Royal. Marguerite devait y être. J’étais au théâtre à sept heures. Les loges se remplirent les unes après les autres, mais Marguerite n’y était pas. Je quittai le Palais-Royal et j’allai dans tous les théâtres où on la voyait le plus souvent : au Vaudeville, aux Variétés, à l’Opéra-Comique. Elle n’était nulle part.
Soit ma lettre l’avait trop troublée pour qu’elle eût envie d’aller au théâtre, soit elle craignait de me rencontrer, et voulait ainsi éviter une explication. C’est ce que mon vanité me murmurait sur les boulevards, quand je rencontrai Gaston, qui me demanda où j’avais été.
« Au Palais-Royal. »
« Et moi à l’Opéra, dit-il ; je m’attendais à vous y voir. »
« Pourquoi ? »
« Parce que Marguerite y était. »
« Ah, elle y était ? »
« Oui. »
« Seule ? »
« Non, avec une autre femme. »
« Rien que ça ? »
« Le comte de G. est venu un instant à sa loge ; mais elle est partie avec le duc. Je m’attendais à vous voir à chaque instant, car il y avait un fauteuil à mes côtés qui est resté vide toute la soirée, et j’étais sûr que vous l’aviez pris. »
« Mais pourquoi irais-je là où va Marguerite ? »
« Parce que vous êtes son amant, sûrement ! »
« Qui vous a dit ça ? »
« Prudence, que j’ai rencontrée hier. Je vous fais mes compliments, mon cher, c’est une charmante maîtresse, et tout le monde n’a pas cette chance. Tenez-vous-y ; elle vous fera honneur. »
Ces simples réflexions de Gaston me montrèrent combien mes susceptibilités avaient été absurdes. Si je l’avais rencontré seulement la veille et qu’il m’eût parlé comme ça, je n’aurais certainement pas écrit la lettre insensée que j’avais écrite.
J’étais sur le point d’aller voir Prudence, et de l’envoyer dire à Marguerite que je voulais lui parler ; mais je craignais qu’elle ne se vengeât en me disant qu’elle ne pouvait me voir, et je rentrai chez moi, après être passé rue d’Antin. De nouveau, je demandai à mon portier s’il y avait une lettre pour moi. Rien ! Elle attend de voir si je prendrai une nouvelle démarche, et si je rétracterai ma lettre d’aujourd’hui, me dis-je en allant me coucher ; mais, voyant que je n’écris pas, elle m’écrira demain.
Cette nuit-là, plus que jamais, je me reprochai ce que j’avais fait. J’étais seul, incapable de dormir, dévoré par l’agitation et la jalousie, alors qu’en laissant simplement les choses suivre leur cours naturel, j’aurais été avec Marguerite, entendant les paroles délicieuses que je n’avais entendues que deux fois, et qui faisaient brûler mes oreilles dans ma solitude.
Le plus effrayant dans cette situation était que mon jugement était contre moi ; en fait, tout prouvait que Marguerite m’aimait. D’abord, sa proposition de passer l’été avec moi à la campagne, puis la certitude qu’il n’y avait aucune raison pour qu’elle fût ma maîtresse, puisque mes revenus étaient insuffisants pour ses besoins et même pour ses caprices. Il n’avait donc pu y avoir de sa part que l’espoir de trouver en moi une affection sincère, capable de lui donner du repos après les amours mercenaires au milieu desquelles elle vivait ; et, dès le second jour, j’avais détruit cet espoir, et payé par une ironie impertinente l’amour que j’avais accepté pendant deux nuits. Ce que j’avais fait n’était donc pas seulement ridicule, c’était indélicat. Je n’avais même pas payé la femme, pour avoir quelque droit de lui faire des reproches ; en me retirant après deux jours, n’étais-je pas comme un parasite de l’amour, craignant d’avoir à payer la note du banquet ? Quoi ! Je ne connaissais Marguerite que depuis trente-six heures ; je n’étais son amant que depuis vingt-quatre ; et au lieu d’être trop heureux qu’elle m’accordât tout ce qu’elle faisait, je voulais l’avoir toute à moi, et lui faire rompre d’un seul coup toutes ses relations passées qui étaient le revenu de son avenir. Qu’avais-je à lui reprocher ? Rien. Elle m’avait écrit pour dire qu’elle était souffrante, alors qu’elle aurait pu me dire crûment, avec la franchise hideuse de certaines femmes, qu’elle avait à voir un amant ; et, au lieu de croire sa lettre, au lieu d’aller dans n’importe quelle rue de Paris sauf la rue d’Antin, au lieu de passer la soirée avec mes amis, et de me présenter le lendemain à l’heure fixée, je jouais à Othello, l’espionnant, et pensant la punir en ne la voyant plus. Mais, au contraire, elle devait être enchantée de cette séparation. Elle devait me trouver suprêmement stupide, et son silence n’était même pas celui de la rancœur ; c’était du mépris.
J’aurais pu faire à Marguerite un cadeau qui ne laisserait aucun doute sur ma générosité et me permettrait de me sentir quitte d’elle, comme d’une femme entretenue, mais j’aurais senti que j’offensais, par la moindre apparence de trafic, sinon l’amour qu’elle avait pour moi, du moins l’amour que j’avais pour elle, et puisque cet amour était si pur qu’il ne pouvait admettre aucune division, il ne pouvait payer par un présent, si généreux fût-il, le bonheur qu’il avait reçu, si court que ce bonheur eût été.
C’est ce que je me disais toute la nuit, et ce que j’étais à chaque instant prêt à aller dire à Marguerite. Quand le jour se leva, je ne dormais toujours pas. J’étais en fièvre. Je ne pouvais penser qu’à Marguerite.
Comme vous pouvez l’imaginer, il était temps de prendre une décision et d’en finir, soit avec la femme, soit avec ses scrupules, si, toutefois, elle voulait encore me voir. Mais vous savez bien que l’on est toujours lent à prendre une décision ; ainsi, incapable de rester chez moi et n’osant pas aller chez Marguerite, je fis une tentative de son côté, une tentative que je pourrais toujours considérer comme un simple hasard si elle réussissait.
Il était neuf heures, et j’allai aussitôt chez Prudence, qui me demanda à quoi elle devait cette visite matinale. Je n’osai pas lui dire franchement ce qui m’amenait. Je répondis que j’étais sorti de bonne heure afin de retenir une place dans la diligence pour C., où vivait mon père.
« Vous avez de la chance, dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce beau temps. »
Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi, mais son visage était tout à fait sérieux.
« Allez-vous dire adieu à Marguerite ? » continua-t-elle, aussi sérieusement qu’auparavant.
« Non. »
« Vous avez tout à fait raison. »
« Vous croyez ? »
« Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, pourquoi devriez-vous la revoir ? »
« Vous savez que c’est rompu ? »
« Elle m’a montré votre lettre. »
« Qu’en a-t-elle dit ? »
« Elle a dit : “Ma chère Prudence, ton protégé n’est pas poli ; on pense de telles lettres, on ne les écrit pas.” »
« Sur quel ton l’a-t-elle dit ? »
« En riant », et elle ajouta : « Il a soupé avec moi deux fois et n’est même pas venu me voir. »
C’était donc là l’effet produit par ma lettre et ma jalousie. J’étais cruellement humilié dans la vanité de mon affection.
« Qu’a-t-elle fait hier soir ? »
« Elle est allée à l’opéra. »
« Je sais. Et après ? »
« Elle a soupé chez elle. »
« Seule ? »
« Avec le comte de G., je crois. »
Ainsi, ma rupture avec elle n’avait changé aucune de ses habitudes. C’est pour des raisons comme celle-ci que certains vous disent : Ne vous occupez plus de cette femme ; elle ne se soucie pas de vous.
« Eh bien, je suis très heureux de constater que Marguerite ne se gêne pas pour moi », dis-je avec un sourire forcé.
« Elle a de très bonnes raisons de ne pas le faire. Vous avez fait ce que vous deviez faire. Vous avez été plus raisonnable qu’elle, car elle était réellement amoureuse de vous ; elle ne parlait que de vous. Je ne sais pas ce qu’elle n’aurait pas été capable de faire. »
« Pourquoi ne m’a-t-elle pas répondu, si elle était amoureuse de moi ? »
« Parce qu’elle se rend compte qu’elle a eu tort de se laisser vous aimer. Les femmes vous permettent parfois d’être infidèle à leur amour ; elles ne vous permettent jamais de blesser leur amour-propre ; et l’on blesse toujours l’amour-propre d’une femme quand, deux jours après être devenu son amant, on la quitte, peu importe la raison. Je connais Marguerite ; elle mourrait plutôt que de répondre. »
« Que puis-je faire, alors ? »
« Rien. Elle vous oubliera, vous l’oublierez, et aucun des deux n’aura de reproche à faire à l’autre. »
« Mais si je lui écris pour lui demander pardon ? »
« Ne faites pas cela, car elle vous pardonnerait. »
J’aurais pu jeter mes bras au cou de Prudence.
Un quart d’heure plus tard, j’étais de retour chez moi, et j’écrivis à Marguerite :
« Quelqu’un, qui se repent d’une lettre qu’il a écrite hier et qui quittera Paris demain si vous ne lui pardonnez pas, souhaite savoir à quelle heure il pourrait déposer son repentir à vos pieds.
« Quand peut-il vous trouver seule ? car, vous le savez, les confessions doivent se faire sans témoins. »
Je pliai ce genre de madrigal en prose, et l’envoyai par Joseph, qui le remit à Marguerite elle-même ; elle répondit qu’elle enverrait la réponse plus tard.
Je ne sortis que pour dîner rapidement, et à onze heures du soir, aucune réponse n’était arrivée. Je pris la résolution de ne plus supporter cela et de partir le lendemain. Par suite de cette résolution, et convaincu que je ne dormirais pas si je me couchais, je commençai à faire mes malles.
Chapitre XV
Il n’y avait guère qu’une heure que Joseph et moi avions commencé les préparatifs de mon départ, quand on sonna violemment à la porte.
« Dois-je aller ouvrir ? » dit Joseph.
« Va », dis-je, me demandant qui cela pouvait être à une telle heure, et n’osant pas croire que c’était Marguerite.
« Monsieur, dit Joseph en revenant vers moi, ce sont deux dames. »
« C’est nous, Armand », cria une voix que je reconnus comme celle de Prudence.
Je sortis de ma chambre. Prudence était là, debout, regardant autour d’elle ; Marguerite, assise sur le canapé, méditait. J’allai vers elle, m’agenouillai, lui pris les deux mains et, profondément ému, lui dis : « Pardon. »
Elle m’embrassa sur le front et dit :
« C’est la troisième fois que je te pardonne. »
« Je serais parti demain. »
« Comment ma visite peut-elle changer tes projets ? Je ne suis pas venue pour t’empêcher de quitter Paris. Je suis venue parce que je n’ai pas eu le temps de te répondre pendant la journée, et je ne voulais pas te laisser croire que j’étais en colère contre toi. Prudence ne voulait pas que je vienne ; elle disait que je pourrais être de trop. »
« Toi, de trop, Marguerite ! Mais comment ? »
« Eh bien, tu aurais pu avoir une femme ici, dit Prudence, et il n’aurait guère été amusant pour elle d’en voir arriver deux de plus. »
Pendant cette remarque, Marguerite me regarda attentivement.
« Ma chère Prudence, répondis-je, tu ne sais pas ce que tu dis. »
« Quel bel endroit tu as ! continua Prudence. Peut-on voir la chambre ? »
« Oui. »
Prudence entra dans la chambre, non pas tant pour la voir que pour rattraper la sottise qu’elle venait de dire, et pour nous laisser, Marguerite et moi, seuls.
« Pourquoi as-tu amené Prudence ? » lui demandai-je.
« Parce qu’elle était au théâtre avec moi, et parce que, quand je pars d’ici, je veux avoir quelqu’un pour me raccompagner. »
« N’aurais-je pas pu le faire ? »
« Si, mais, en plus de ne pas vouloir te déranger, j’étais sûre que si tu venais jusqu’à ma porte, tu voudrais monter, et comme je ne pouvais pas te laisser faire, je ne voulais pas te laisser partir en m’en voulant de dire “Non”. »
« Et pourquoi ne pouvais-tu pas me laisser monter ? »
« Parce que je suis surveillée, et la moindre suspicion pourrait me faire le plus grand tort. »
« Est-ce vraiment la seule raison ? »
« S’il y en avait une autre, je te le dirais ; car nous ne devons plus avoir de secrets l’un pour l’autre. »
« Allons, Marguerite, je ne vais pas prendre de détours pour dire ce que je veux vraiment dire. Honnêtement, tiens-tu un peu à moi ? »
« Beaucoup. »
« Alors pourquoi m’as-tu trompé ? »
« Mon ami, si j’étais la duchesse untelle, si j’avais deux cent mille francs de rente, et si j’étais ta maîtresse tout en ayant un autre amant, tu aurais le droit de me le demander ; mais je suis Mlle Marguerite Gautier, j’ai quarante mille francs de dettes, je n’ai pas un sou à moi, et je dépense cent mille francs par an. Ta question devient inutile et ma réponse superflue. »
« Tu as raison », dis-je, en laissant tomber ma tête sur ses genoux ; « mais je t’aime follement. »
« Eh bien, mon ami, il faut soit m’aimer un peu moins, soit mieux me comprendre. Ta lettre m’a fait beaucoup de peine. Si j’avais été libre, tout d’abord, je n’aurais pas vu le comte avant-hier, ou, si je l’avais vu, je serais venue te demander pardon comme tu me le demandes maintenant, et à l’avenir, je n’aurais pas eu d’autre amant que toi. J’ai imaginé un instant que je pourrais m’offrir ce bonheur pour six mois ; tu n’as pas voulu ; tu as insisté pour connaître les moyens. Eh bien, grand Dieu, les moyens étaient assez faciles à deviner ! En les employant, je faisais pour toi un plus grand sacrifice que tu ne l’imagines. J’aurais pu te dire : “Je veux vingt mille francs” ; tu étais amoureux de moi et tu les aurais trouvés, au risque de m’en faire le reproche plus tard. J’ai préféré ne rien te devoir ; tu n’as pas compris le scrupule, car c’en était un. Celles d’entre nous qui sont comme moi, quand nous avons un peu de cœur, nous donnons un sens et un développement à des mots et à des choses inconnus aux autres femmes ; je répète donc que, de la part de Marguerite Gautier, le moyen qu’elle a employé pour payer ses dettes sans te demander l’argent nécessaire, était un scrupule dont tu aurais dû profiter, sans rien dire. Si tu ne m’avais rencontrée qu’aujourd’hui, tu serais trop enchanté de ce que je t’ai promis, et tu ne m’interrogerais pas sur ce que j’ai fait avant-hier. Nous sommes parfois obligées d’acheter la satisfaction de nos âmes aux dépens de nos corps, et nous souffrons encore plus quand, par la suite, cette satisfaction nous est refusée. »
J’écoutais, et je contemplais Marguerite avec admiration. Quand je pensais que cette créature merveilleuse, dont j’avais autrefois désiré baiser les pieds, voulait bien me laisser prendre ma place dans ses pensées, mon rôle dans sa vie, et que je n’étais pas encore content de ce qu’elle me donnait, je me demandais si le désir de l’homme a vraiment des limites quand, satisfait aussi promptement que le mien l’avait été, il en réclame davantage.
« Vraiment, continua-t-elle, nous, pauvres créatures de hasard, avons des désirs fantastiques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des hommes qui se ruinent sans obtenir la moindre chose de nous ; il y en a d’autres qui nous obtiennent pour un bouquet de fleurs. Nos cœurs ont leurs caprices ; c’est leur seule distraction et leur seule excuse. Je me suis donnée à toi plus tôt qu’à aucun autre homme, je te le jure ; et sais-tu pourquoi ? Parce que quand tu m’as vue cracher le sang, tu as pris ma main ; parce que tu as pleuré ; parce que tu es le seul être humain qui m’ait jamais plainte. Je vais te dire une folie : j’ai eu autrefois un petit chien qui me regardait d’un air triste quand je toussais ; c’est la seule créature que j’aie jamais aimée. Quand il est mort, j’ai plus pleuré que lorsque ma mère est morte. Il est vrai que pendant douze ans de sa vie, elle me battait. Eh bien, je t’ai aimé tout de suite, autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu’ils peuvent obtenir pour une larme, ils seraient mieux aimés et nous serions moins ruineuses pour eux.
« Ta lettre m’a détrompée ; elle m’a montré que tu manquais de l’intelligence du cœur ; elle t’a fait plus de tort auprès de moi que tout ce que tu aurais pu faire. C’était de la jalousie, certainement, mais une jalousie ironique et impertinente. J’étais déjà triste quand j’ai reçu ta lettre. Je me faisais une joie de te voir à midi, de déjeuner avec toi, et d’effacer, en te voyant, une pensée qui m’accompagnait sans cesse, et que, avant de te connaître, je n’avais aucune difficulté à tolérer.
« Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant qui il m’a semblé, dès le début, que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui fréquentent des femmes comme moi ont intérêt à calculer leurs moindres paroles, à penser aux conséquences de leurs actions les plus insignifiantes. Naturellement, nous n’avons pas d’amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leurs fortunes, non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur propre vanité. Pour ces gens-là, nous devons être joyeuses quand ils sont joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme eux. Il ne nous est pas permis d’avoir un cœur, sous peine d’être huées et de ruiner notre crédit.
« Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des femmes qui se disent nos amies, mais ce sont des amies comme Prudence, des femmes qui furent entretenues et qui ont gardé des goûts coûteux que leur âge ne leur permet plus de satisfaire. Alors, elles deviennent nos amies, ou plutôt nos convives à table. Leur amitié va jusqu’à la servilité, jamais jusqu’au désintéressement. Jamais elles ne vous donnent un conseil qui ne soit lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu’elles en obtiennent des robes ou un bracelet, et qu’elles puissent monter dans notre voiture de temps en temps ou venir à notre loge au théâtre. Elles ont nos bouquets de la veille, et elles empruntent nos châles. Elles ne nous rendent jamais un service, si léger soit-il, sans s’assurer qu’elles sont payées deux fois sa valeur. Tu as vu toi-même, quand Prudence m’a apporté les six mille francs que je lui avais demandé d’obtenir du duc, comment elle a emprunté cinq cents francs qu’elle ne me rendra jamais, ou qu’elle me rendra en chapeaux qui ne sortiront jamais de leurs boîtes.
« Nous ne pouvons donc pas, ou plutôt je ne peux pas avoir plus d’un genre de bonheur possible, et c’est, si triste que je sois parfois, si souffrante que je sois toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas poser de questions sur ma vie, et pour être l’amant de mes impressions plutôt que de mon corps. Un tel homme, je l’ai trouvé en le duc ; mais le duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J’ai cru pouvoir accepter la vie qu’il m’offrait ; mais que veux-tu ? Je mourais d’ennui, et si l’on doit se consumer, autant se jeter dans les flammes que de s’asphyxier avec du charbon.
« Puis, je t’ai rencontré, jeune, ardent, heureux, et j’ai essayé de faire de toi l’homme que j’avais espéré dans ma bruyante solitude. Ce que j’aimais en toi, ce n’était pas l’homme qui était, mais l’homme qui allait être. Tu n’acceptes pas la position, tu la rejettes comme indigne de toi ; tu es un amant ordinaire. Fais comme les autres ; paie-moi, et n’en parlons plus. »
Marguerite, épuisée par cette longue confession, se rejeta sur le canapé, et pour étouffer une légère quinte de toux, porta son mouchoir à ses lèvres, et de là à ses yeux.
« Pardon, pardon », murmurai-je. « J’ai tout compris, mais je voulais l’entendre de ta propre bouche, ma bien-aimée Marguerite. Oublie le reste et souviens-toi d’une seule chose : que nous nous appartenons, que nous sommes jeunes et que nous aimons. Marguerite, fais de moi ce que tu voudras ; je suis ton esclave, ton chien, mais au nom du ciel, déchire la lettre que je t’ai écrite et ne me fais pas te quitter demain ; cela me tuerait. »
Marguerite tira la lettre de son sein, et me la tendant avec un sourire d’une infinie douceur, dit :
« La voici. Je l’ai rapportée. »
Je déchirai la lettre en morceaux et embrassai avec des larmes la main qui me la donnait.
À ce moment, Prudence reparut.
« Tiens, Prudence ; sais-tu ce qu’il veut ? » dit Marguerite.
« Il veut que tu lui pardonnes. »
« Précisément. »
« Et tu le fais ? »
« Il le faut bien ; mais il veut plus que cela. »
« Quoi donc ? »
« Il veut souper avec nous. »
« Et tu consens ? »
« Qu’en penses-tu ? »
« Je pense que vous êtes deux enfants qui n’avez pas une once de bon sens ; mais je pense aussi que j’ai très faim, et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons. »
« Viens, dit Marguerite, il y a de la place pour nous trois dans ma voiture. »
« Au fait, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée. Il faudra que tu ouvres la porte ; prends ma clé, et essaie de ne pas la reperdre. »
J’embrassai Marguerite jusqu’à ce qu’elle soit presque étouffée.
Là-dessus, Joseph entra.
« Monsieur, dit-il, avec l’air d’un homme très satisfait de lui-même, les bagages sont faits. »
« Tous ? »
« Oui, monsieur. »
« Eh bien, défais-les ; je ne pars plus. »
Chapitre XVI
J’aurais pu vous raconter le début de cette liaison en quelques lignes, mais je voulais que vous voyiez chaque pas par lequel nous en sommes venus, moi à accepter tout ce que Marguerite souhaitait, Marguerite à ne plus pouvoir vivre loin de moi.
Ce fut le lendemain du soir où elle vint me voir que je lui envoyai Manon Lescaut.
À partir de ce moment, voyant que je ne pouvais changer la vie de ma maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais surtout ne pas me laisser le temps de réfléchir à la position que j’avais acceptée, car, malgré moi, c’était une grande détresse pour moi. Ainsi, ma vie, d’ordinaire si calme, prit tout à coup une apparence de bruit et de désordre. Ne croyez jamais, cependant, si désintéressé que soit l’amour d’une fille entretenue, qu’il ne vous en coûtera rien. Rien n’est si coûteux que leurs caprices, les fleurs, les loges au théâtre, les soupers, les journées à la campagne, qu’on ne peut jamais refuser à sa maîtresse.
Comme je vous l’ai dit, j’avais peu d’argent. Mon père était, et est encore, receveur général à C. Il y a une grande réputation de loyauté, grâce à laquelle il a pu trouver la caution dont il avait besoin pour obtenir ce poste.
Il rapporte quarante mille francs par an, et pendant les dix ans qu’il l’a occupé, il a remboursé la caution et mis de côté une dot pour ma sœur. Mon père est l’homme le plus honorable du monde. Quand ma mère est morte, elle a laissé six mille francs de rente, qu’il a partagés entre ma sœur et moi le jour même où il a reçu sa nomination ; puis, quand j’ai eu vingt et un ans, il a ajouté à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs, m’assurant qu’avec huit mille francs par an, je pourrais vivre très heureusement à Paris, si, en plus de cela, je me faisais une situation, soit en droit, soit en médecine. Je suis venu à Paris, j’ai fait mon droit, j’ai été reçu avocat, et, comme beaucoup d’autres jeunes gens, j’ai mis mon diplôme dans ma poche et je me suis laissé aller, comme on le fait si facilement à Paris.
Mes dépenses étaient très modérées ; seulement, je consommais mon revenu annuel en huit mois, et je passais les quatre mois d’été chez mon père, ce qui me donnait pratiquement douze mille francs par an, et, en outre, la réputation d’un bon fils. Pour le reste, pas un sou de dette.
Telle était donc ma situation quand je fis la connaissance de Marguerite. Vous comprenez bien que, malgré moi, mes dépenses augmentèrent bientôt. La nature de Marguerite était très capricieuse, et, comme tant de femmes, elle ne considérait jamais comme une dépense sérieuse ces mille et une distractions qui composaient sa vie. Ainsi, souhaitant passer le plus de temps possible avec moi, elle m’écrivait le matin qu’elle dînerait avec moi, non pas chez elle, mais dans quelque restaurant de Paris ou à la campagne. J’allais la chercher, et nous dînions et allions au théâtre, soupant souvent aussi ; et à la fin de la soirée, j’avais dépensé quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux ou trois mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, et m’obligeait soit à faire des dettes, soit à quitter Marguerite. J’aurais consenti à tout, sauf à cette dernière éventualité.
Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu’ils furent la cause de ce qui devait suivre. Ce que je vous raconte est une histoire vraie et simple, et je lui laisse toute la naïveté de ses détails et toute la simplicité de ses développements.
Je compris alors que, comme rien au monde ne pourrait me faire oublier ma maîtresse, il fallait absolument que je trouvasse un moyen de subvenir aux dépenses où elle m’entraînait. De plus, mon amour pour elle avait sur moi une influence si troublante que chaque moment passé loin de Marguerite me semblait une année, et que je sentais le besoin de consumer ces moments dans le feu de quelque passion, et de les vivre si rapidement que je n’eusse pas conscience de les vivre.
Je commençai par emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, et, avec cela, je me mis à jouer. Depuis la suppression des maisons de jeu, le jeu se pratique partout. Autrefois, quand on allait chez Frascati, on avait la chance de faire fortune ; on jouait contre de l’argent, et si l’on perdait, on avait toujours la consolation de se dire qu’on aurait pu gagner ; tandis qu’aujourd’hui, sauf dans les clubs où il existe encore une certaine rigueur pour le paiement, on est presque certain, dès que l’on gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. Vous comprendrez aisément pourquoi. Le jeu n’est guère pratiqué que par de jeunes gens qui ont grand besoin d’argent et qui ne possèdent pas la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu’ils mènent ; ils jouent donc, et avec ce résultat ; ou bien ils gagnent, et alors ceux qui perdent servent à payer leurs chevaux et leurs maîtresses, ce qui est fort désagréable. On contracte des dettes, des connaissances nouées autour d’un tapis vert finissent par des querelles où la vie ou l’honneur viennent à sombrer ; et bien que l’on puisse être un honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes gens, dont le seul défaut est de ne pas avoir deux cent mille francs de rente.
Je n’ai pas besoin de vous parler de ceux qui trichent au jeu, et de la façon dont on apprend un beau jour leur disparition précipitée et leur condamnation tardive.
Je me jetai dans cette vie rapide, bruyante et volcanique qui m’avait terrifié autrefois quand j’y pensais, et qui était devenue pour moi le complément nécessaire de mon amour pour Marguerite. Qu’aurais-je pu faire d’autre ?
Les nuits que je ne passais pas rue d’Antin, si je les avais passées seul dans ma chambre, je n’aurais pas dormi. La jalousie m’aurait tenu éveillé et aurait enflammé mon sang et mes pensées ; tandis que le jeu donnait une nouvelle tournure à la fièvre qui, sans cela, aurait dévoré mon cœur, et la fixait sur une passion qui s’emparait de moi malgré moi, jusqu’à l’heure où je pouvais aller chez ma maîtresse. Alors, et c’est à cela que je reconnus la violence de mon amour, je quittais la table sans une seconde d’hésitation, que je gagnasse ou que je perdisse, plaignant ceux que je laissais derrière moi parce qu’ils ne trouveraient pas, comme moi, leur vrai bonheur en la quittant. Pour la plupart d’entre eux, le jeu était une nécessité ; pour moi, c’était un remède. Libéré de Marguerite, j’aurais été libéré du jeu.
Ainsi, au milieu de tout cela, je conservai une assez grande présence d’esprit ; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et ne gagnais que ce que j’aurais été capable de perdre.
Du reste, la chance était de mon côté. Je ne fis pas de dettes et je dépensais trois fois plus d’argent que lorsque je ne jouais pas. Il était impossible de résister à une existence qui me donnait un moyen facile de satisfaire les mille caprices de Marguerite. Quant à elle, elle continuait à m’aimer autant, ou même plus que jamais.
Comme je vous l’ai dit, je commençai par n’être admis que de minuit à six heures, puis on me demanda parfois dans une loge au théâtre, puis elle vint parfois dîner avec moi. Un matin, je ne partis qu’à huit heures, et il vint un jour où je ne partis qu’à midi.
Mais, plus tôt que la métamorphose morale, une métamorphose physique s’opéra chez Marguerite. J’avais pris sa cure en main, et la pauvre fille, voyant mon but, m’obéit pour me prouver sa gratitude. J’avais réussi sans effort ni peine à l’isoler presque complètement de ses anciennes habitudes. Mon médecin, que je lui avais fait rencontrer, m’avait dit que seuls le repos et le calme pouvaient préserver sa santé, si bien qu’au lieu de soupers et de nuits blanches, je réussis à substituer un régime hygiénique et un sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite s’habitua à cette nouvelle existence, dont elle réalisait déjà les effets salutaires. Elle commença à passer quelques-unes de ses soirées chez elle, ou, s’il faisait beau, elle s’enveloppait dans un châle, mettait un voile, et nous allions à pied, comme deux enfants, dans les allées sombres des Champs-Élysées. Elle rentrait fatiguée, prenait un souper léger et se couchait après un peu de musique ou de lecture, ce qu’elle n’avait jamais eu l’habitude de faire. La toux, qui chaque fois que je l’entendais semblait me traverser la poitrine, avait presque complètement disparu.
Au bout de six semaines, le comte fut entièrement abandonné, et seul le duc m’obligeait à dissimuler ma liaison avec Marguerite, et même il était renvoyé quand j’étais là, sous prétexte qu’elle dormait et qu’elle avait donné l’ordre de ne pas la réveiller.
L’habitude ou le besoin de me voir que Marguerite avait maintenant contracté eut ce bon résultat : qu’il me força à quitter le tapis vert juste au moment où un joueur adroit l’aurait quitté. En mettant les choses en balance, je me trouvai en possession de quelque dix mille francs, ce qui me semblait un capital inépuisable.
L’époque de l’année où j’avais coutume de rejoindre mon père et ma sœur était maintenant arrivée, et je n’y allai pas ; tous deux m’écrivaient fréquemment, me suppliant de venir. À ces lettres, je répondais de mon mieux, répétant toujours que j’allais très bien et que je n’avais pas besoin d’argent, deux choses qui, je le pensais, consoleraient mon père de mon retard à lui rendre ma visite annuelle.
Juste à ce moment-là, un beau jour d’été, Marguerite fut réveillée par le soleil qui inondait sa chambre, et, sautant du lit, me demanda si je voulais l’emmener à la campagne pour toute la journée.
Nous fîmes chercher Prudence, et tous trois nous partîmes, après que Marguerite eut donné l’ordre à Nanine de dire au duc qu’elle avait profité de la belle journée pour aller à la campagne avec Mme Duvernoy.
Outre que la présence de Mme Duvernoy était nécessaire à cause du vieux duc, Prudence était l’une de ces femmes qui semblent faites exprès pour les journées à la campagne. Avec sa bonne humeur immuable et son appétit éternel, elle ne laissait jamais un moment d’ennui à ceux avec qui elle était, et elle était parfaitement heureuse en commandant des œufs, des cerises, du lait, du lapin en civet, et tout le reste du traditionnel déjeuner à la campagne.
Nous n’avions plus qu’à décider où nous irions. Ce fut encore Prudence qui trancha la difficulté.
— Voulez-vous aller à la vraie campagne ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Eh bien, allons à Bougival, au Point du Jour, chez la veuve Arnould. Armand, commandez une voiture découverte.
Une heure et demie plus tard, nous étions chez la veuve Arnould.
Vous connaissez peut-être l’auberge, qui est un hôtel en semaine et un jardin de thé le dimanche. Il y a une vue magnifique depuis le jardin, qui est à la hauteur d’un premier étage ordinaire. À gauche, l’aqueduc de Marly ferme l’horizon, à droite on regarde par-dessus colline après colline ; la rivière, presque sans courant à cet endroit, se déroule comme un grand ruban d’eau blanche entre la plaine des Gabillons et l’île de Croissy, bercée éternellement par le tremblement de ses hauts peupliers et le murmure de ses saules. Au-delà, distinctes sous le soleil, s’élèvent de petites maisons blanches, aux toits rouges, et des manufactures qui, à cette distance, donnent une admirable finition au paysage. Au-delà encore, Paris dans la brume ! Comme Prudence nous l’avait dit, c’était la vraie campagne, et, je dois ajouter, c’était un vrai déjeuner.
Ce n’est pas seulement par gratitude pour le bonheur que je lui dois, mais Bougival, malgré son nom horrible, est l’un des plus jolis endroits qu’il soit possible d’imaginer. J’ai beaucoup voyagé et j’ai vu des choses bien plus grandioses, mais rien de plus charmant que ce petit village gaiement assis au pied de la colline qui le protège.
Mme Arnould nous demanda si nous voulions prendre une barque, et Marguerite et Prudence acceptèrent joyeusement.
Les gens ont toujours associé la campagne à l’amour, et ils ont bien fait ; rien n’offre un plus beau cadre pour la femme que l’on aime que le ciel bleu, les odeurs, les fleurs, la brise, la solitude brillante des champs ou des bois. Quel que soit l’amour que l’on porte à une femme, quelle que soit la confiance que l’on puisse avoir en elle, quelle que soit la certitude que son passé puisse nous offrir quant à son avenir, on est toujours plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, vous avez dû ressentir le besoin d’isoler du monde l’être en qui vous voudriez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu’elle puisse être à ce qui l’entoure, la femme que l’on aime perde quelque chose de son parfum et de son unité au contact des hommes et des choses. Quant à moi, j’ai ressenti cela plus que la plupart des gens. Le mien n’était pas un amour ordinaire ; j’étais aussi amoureux qu’une créature ordinaire pouvait l’être, mais avec Marguerite Gautier ; c’est-à-dire qu’à Paris, à chaque pas, je pouvais coudoyer l’homme qui avait déjà été son amant ou qui était sur le point de l’être, tandis qu’à la campagne, entouré de gens que nous n’avions jamais vus et qui n’avaient aucun rapport avec nous, seul avec la nature au printemps de l’année, ce pardon annuel, et retranché du bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour, et aimer sans honte ni crainte.
La courtisane disparaissait peu à peu. J’avais près de moi une femme jeune et belle, que j’aimais, qui m’aimait, et qui s’appelait Marguerite ; le passé n’avait plus de réalité et l’avenir plus de nuages. Le soleil brillait sur ma maîtresse comme il aurait pu briller sur la plus pure des épouses. Nous marchions ensemble dans ces endroits charmants qui semblaient avoir été faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou pour chanter les mélodies de Scudo. Marguerite était habillée de blanc, elle s’appuyait sur mon bras, me répétant sous le ciel étoilé les mots qu’elle m’avait dits la veille, et au loin le monde suivait son cours, sans assombrir de son ombre le tableau radieux de notre jeunesse et de notre amour.
C’était le rêve que le soleil brûlant m’apportait ce jour-là à travers les feuilles des arbres, alors que, couché sur l’herbe de l’île sur laquelle nous avions débarqué, je laissais ma pensée vagabonder, libre des liens humains qui l’avaient enchaînée, recueillant chaque espoir qui se présentait sur son chemin.
Ajoutez à cela que, de l’endroit où j’étais, je pouvais voir sur la rive une charmante petite maison de deux étages, avec une grille en demi-cercle ; à travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, lisse comme du velours, et derrière la maison un petit bois plein de retraites mystérieuses, où la mousse devait effacer chaque matin le sentier qui avait été tracé la veille. Des fleurs grimpantes s’accrochaient autour de la porte de cette maison inhabitée, montant jusqu’au premier étage.
Je regardai la maison si longtemps que je commençai par penser qu’elle était à moi, tant elle incarnait parfaitement le rêve que je faisais ; j’y voyais Marguerite et moi-même, le jour dans le petit bois qui couvrait le coteau, le soir assis sur l’herbe, et je me demandais si des créatures terrestres avaient jamais été aussi heureuses que nous le serions.
— Quelle jolie maison ! me dit Marguerite en suivant la direction de mon regard et peut-être de ma pensée.
— Où ça ? demanda Prudence.
— Là-bas, et Marguerite montra la maison en question.
— Ah, délicieux ! répondit Prudence. Elle vous plaît ?
— Beaucoup.
— Eh bien, dites au duc de vous la prendre ; il le ferait, j’en suis sûre. Je m’en occuperai si vous voulez.
Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que j’en pensais. Mon rêve s’évanouit aux derniers mots de Prudence, et me ramena à la réalité si brutalement que j’en étais encore étourdi par la chute.
— Oui, oui, une excellente idée, balbutiai-je, ne sachant pas ce que je disais.
— Eh bien, je vais arranger cela, dit Marguerite en lâchant ma main, et en interprétant mes paroles selon son propre désir. Allons voir si elle est à louer.
La maison était vide et à louer pour deux mille francs.
— Seriez-vous heureuse ici ? me dit-elle.
— Suis-je sûr d’y venir ?
— Et pour qui d’autre m’enterrerais-je ici, si ce n’est pour vous ?
— Eh bien, alors, Marguerite, laissez-moi la prendre moi-même.
— Vous êtes fou ; non seulement ce n’est pas nécessaire, mais ce serait dangereux. Vous savez très bien que je n’ai pas le droit de l’accepter sauf d’un seul homme. Laissez-moi tranquille, gros bébé, et ne dites rien.
— Cela signifie, dit Prudence, que quand j’aurai deux jours de libre, je viendrai les passer avec vous.
Nous quittâmes la maison et prîmes le chemin du retour vers Paris, en parlant du nouveau projet. Je tenais Marguerite dans mes bras, et, en descendant de voiture, j’avais déjà commencé à considérer son arrangement avec des yeux moins critiques.
Chapitre XVII
Le lendemain, Marguerite me renvoya très tôt, disant que le duc venait à une heure matinale, et promettant de m’écrire dès qu’il serait parti, et de me donner rendez-vous pour le soir. Dans le courant de la journée, je reçus ce mot :
« Je vais à Bougival avec le duc ; soyez chez Prudence ce soir à huit heures. »
À l’heure dite, Marguerite vint me rejoindre chez Mme Duvernoy. « Eh bien, tout est réglé, dit-elle en entrant. La maison est louée ? demanda Prudence. Oui ; il a accepté tout de suite. »
Je ne connaissais pas le duc, mais j’avais honte de le tromper.
« Mais ce n’est pas tout, continua Marguerite.
— Qu’y a-t-il encore ?
— Je me suis occupée de trouver un endroit où loger Armand.
— Dans la même maison ? demanda Prudence en riant.
— Non, au Point du Jour, là où nous avons dîné, le duc et moi. Pendant qu’il admirait la vue, j’ai demandé à Mme Arnould (elle s’appelle bien Mme Arnould ?) s’il y avait des chambres convenables, et elle m’a montré justement ce qu’il fallait : salon, antichambre et chambre à coucher, pour soixante francs par mois ; le tout meublé d’une façon à divertir un hypocondriaque. J’ai pris. Ai-je bien fait ? » Je passai mes bras autour de son cou et l’embrassai.
« Ce sera charmant, continua-t-elle. Vous avez la clé de la petite porte, et j’ai promis au duc la clé de la porte d’entrée, qu’il ne prendra pas, parce qu’il viendra dans la journée quand il viendra. Je pense, entre nous, qu’il est enchanté d’un caprice qui me tiendra éloignée de Paris pour un temps, et fera ainsi taire les objections de sa famille. Cependant, il m’a demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me résoudre à m’enterrer à la campagne. Je lui ai dit que j’étais malade et que j’avais besoin de repos. Il a semblé avoir quelque difficulté à me croire. Le pauvre vieux est toujours sur le qui-vive. Il faut prendre toutes les précautions, mon cher Armand, car il me fera surveiller pendant que j’y serai ; et il ne s’agit pas seulement du fait qu’il me loue une maison, mais il a mes dettes à payer, et malheureusement j’en ai beaucoup. Tout cela vous convient-il ?
— Oui, répondis-je, en essayant de calmer les scrupules que ce genre de vie éveillait en moi de temps à autre.
— Nous avons fait le tour de la maison, et nous aurons tout ce qu’il faut. Le duc va s’occuper de chaque chose. Ah, mon cher, ajouta-t-elle en m’embrassant, vous avez de la chance ; c’est un millionnaire qui vous fait votre lit.
— Et quand emménagerez-vous dans la maison ? s’enquit Prudence.
— Dès que possible.
— Prendrez-vous vos chevaux et votre voiture ?
— Je prendrai toute la maison, et vous pourrez vous occuper de ma place pendant mon absence. »
Une semaine plus tard, Marguerite était installée dans sa maison de campagne, et j’étais installé au Point du Jour.
Alors commença une existence que j’aurai quelque difficulté à vous décrire. Au début, Marguerite ne put rompre entièrement avec ses anciennes habitudes, et, comme la maison était toujours en fête, toutes les femmes qu’elle connaissait vinrent la voir. Pendant un mois entier, il n’y eut pas un jour où Marguerite n’eut pas huit ou dix personnes à manger. Prudence, de son côté, fit venir tous les gens qu’elle connaissait, et fit les honneurs de la maison comme si elle lui appartenait.
L’argent du duc payait tout cela, comme vous pouvez l’imaginer ; mais, de temps en temps, Prudence venait me trouver, me demandant un billet de mille francs, soi-disant de la part de Marguerite. Vous savez que j’avais gagné de l’argent au jeu ; je remis donc immédiatement à Prudence ce qu’elle demandait pour Marguerite, et craignant qu’elle n’en eût besoin de plus que je n’en possédais, j’empruntai à Paris une somme égale à celle que j’avais déjà empruntée et remboursée. J’étais alors de nouveau en possession de quelque dix mille francs, sans compter ma pension. Cependant, le plaisir qu’avait Marguerite à voir ses amis fut un peu modéré quand elle vit la dépense qu’entraînait ce plaisir, et surtout la nécessité où elle était parfois de me demander de l’argent. Le duc, qui avait pris la maison pour que Marguerite pût s’y reposer, ne la visita plus, craignant de se trouver au milieu d’une grande et joyeuse compagnie, par laquelle il ne voulait pas être vu. Cela arriva parce qu’il était venu une fois dîner tête-à-tête avec Marguerite, et était tombé sur une partie de quinze personnes, qui étaient encore au déjeuner à une heure où il était prêt à se mettre à table. Il avait ouvert la porte de la salle à manger sans se douter de rien, avait été accueilli par un éclat de rire, et avait dû se retirer précipitamment devant la gaieté impertinente des femmes qui étaient réunies là.
Marguerite se leva de table et rejoignit le duc dans la pièce voisine, où elle essaya, autant que possible, de l’induire à oublier l’incident, mais le vieil homme, blessé dans sa dignité, lui en garda rancune et ne put lui pardonner. Il lui dit, assez cruellement, qu’il était fatigué de payer pour les folies d’une femme qui ne pouvait même pas lui faire témoigner du respect sous son propre toit, et il s’en alla avec une grande indignation.
Depuis ce jour, on n’entendit plus parler de lui.
En vain Marguerite congédia ses invités, changea sa manière de vivre ; le duc resta introuvable. J’y gagnais en ce sens que ma maîtresse m’appartenait désormais plus complètement, et que mon rêve était enfin réalisé. Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Ne se souciant pas des conséquences, elle proclama publiquement notre liaison, et j’en vins à vivre entièrement chez elle. Les domestiques m’adressaient officiellement la parole comme à leur maître.
Prudence avait strictement sermonné Marguerite sur sa nouvelle manière de vivre ; mais elle avait répondu qu’elle m’aimait, qu’elle ne pouvait vivre sans moi, et que, quoi qu’il pût arriver, elle ne sacrifierait pas le plaisir de m’avoir constamment avec elle, ajoutant que ceux qui n’étaient pas satisfaits de cet arrangement étaient libres de ne pas venir. C’est ce que j’avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite qu’elle avait quelque chose de très important à lui dire, et j’avais écouté à la porte de la pièce dans laquelle elles s’étaient enfermées.
Peu après, Prudence revint. J’étais à l’autre bout du jardin quand elle arriva, et elle ne me vit pas. Je n’eus aucun doute, à la manière dont Marguerite vint à sa rencontre, qu’une autre conversation semblable allait avoir lieu, et j’étais impatient de savoir de quoi il retournait. Les deux femmes s’enfermèrent dans un boudoir, et je me mis à portée d’entendre.
« Eh bien ? » dit Marguerite.
« Eh bien, j’ai vu le duc. »
« Qu’a-t-il dit ? »
« Qu’il te pardonnerait volontiers la scène qui a eu lieu, mais qu’il a appris que tu vis publiquement avec M. Armand Duval, et qu’il ne pardonnera jamais cela. « Que Marguerite quitte le jeune homme, m’a-t-il dit, et, comme par le passé, je lui donnerai tout ce dont elle a besoin ; sinon, qu’elle ne me demande plus rien. » »
« Et tu as répondu ? »
« Que je te rapporterais sa décision, et je lui ai promis que je te ramènerais à de meilleurs sentiments. Songe donc, ma chère enfant, à la position que tu perds, et qu’Armand ne pourra jamais t’offrir. Il t’aime de toute son âme, mais il n’a pas de fortune capable de subvenir à tes besoins, et il sera contraint de te quitter un jour, quand il sera trop tard et que le duc refusera de faire quoi que ce soit pour toi. Veux-tu que je parle à Armand ? »
Marguerite semblait réfléchir, car elle ne répondit rien. Mon cœur battait violemment tandis que j’attendais sa réplique.
« Non, répondit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne cacherai pas que je vis avec lui. C’est une folie, sans doute, mais je l’aime. Que veux-tu que je fasse ? Et puis, maintenant qu’il a pris l’habitude d’être toujours avec moi, il souffrirait trop cruellement s’il devait me quitter ne serait-ce qu’une heure par jour. D’ailleurs, je n’ai pas tant de temps à vivre que je doive me rendre malheureuse pour plaire à un vieillard dont la vue seule me fait me sentir vieille. Qu’il garde son argent ; je m’en passerai. »
« Mais que feras-tu ? »
« Je n’en sais absolument rien. »
Prudence allait sans doute faire une réponse, mais j’entrai soudain et me jetai aux pieds de Marguerite, couvrant ses mains de larmes dans ma joie d’être ainsi aimé.
« Ma vie est à toi, Marguerite ; tu n’as plus besoin de cet homme. Ne suis-je pas là ? Te quitterai-je jamais, et pourrai-je jamais te rendre le bonheur que tu me donnes ? Plus de barrières, ma Marguerite ; nous nous aimons ; que nous importe tout le reste ? »
« Oh oui, je t’aime, mon Armand, murmura-t-elle en passant ses deux bras autour de mon cou. Je t’aime comme je n’aurais jamais cru pouvoir aimer. Nous serons heureux ; nous vivrons tranquillement, et je dirai adieu pour toujours à la vie dont je rougis aujourd’hui. Tu ne me reprocheras jamais le passé ? Dis-le-moi ! »
Les larmes étouffaient ma voix. Je ne pus que répondre en serrant Marguerite contre mon cœur.
« Eh bien, dit-elle en se tournant vers Prudence, et parlant d’une voix brisée, tu peux rapporter cette scène au duc, et tu peux ajouter que nous n’avons plus besoin de lui. »
À partir de ce jour, le duc ne fut plus jamais mentionné. Marguerite n’était plus la même femme que celle que j’avais connue. Elle évitait tout ce qui pourrait me rappeler la vie qu’elle menait lorsque je l’avais rencontrée. Jamais épouse ou sœur n’entoura mari ou frère de soins aussi aimants que ceux qu’elle avait pour moi. Sa nature était maladivement ouverte à toutes les impressions et accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu tout autant avec ses amis qu’avec ses habitudes, avec ses paroles qu’avec ses extravagances. Quiconque nous aurait vus quitter la maison pour aller sur la rivière dans le charmant petit bateau que j’avais acheté, n’aurait jamais cru que la femme vêtue de blanc, portant un chapeau de paille et une petite pelisse de soie au bras pour se protéger de l’humidité, était cette Marguerite Gautier qui, il y a à peine quatre mois, faisait parler d’elle par le luxe et le scandale de son existence.
Hélas, nous nous hâtions d’être heureux, comme si nous savions que nous ne devions pas l’être longtemps.
Pendant deux mois, nous n’étions même pas allés à Paris. Personne ne venait nous voir, excepté Prudence et Julie Duprat, dont je vous ai parlé, et à qui Marguerite devait confier plus tard le récit touchant que j’ai là.
Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous ouvrions les fenêtres sur le jardin et, tandis que nous regardions l’été mûrir dans ses fleurs et sous l’ombre des arbres, nous respirions ensemble cette vraie vie que ni Marguerite ni moi n’avions connue auparavant.
Son ravissement pour les moindres choses était celui d’une enfant. Il y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une enfant de dix ans, après un papillon ou une libellule. Cette courtisane qui avait coûté plus d’argent en bouquets qu’il n’en aurait fallu pour assurer le confort de toute une famille, restait parfois assise sur l’herbe pendant une heure, examinant la fleur simple dont elle portait le nom.
C’est à cette époque qu’elle lut Manon Lescaut, encore et encore. Je la surpris plusieurs fois en train de noter des choses dans le livre, et elle déclarait toujours que lorsqu’une femme aime, elle ne peut agir comme Manon.
Le duc lui écrivit deux ou trois fois. Elle reconnaissait l’écriture et me donnait les lettres sans les lire. Parfois, les termes de ces lettres me mettaient les larmes aux yeux. Il avait imaginé qu’en fermant sa bourse à Marguerite, il la ramènerait à lui ; mais quand il eut perçu l’inutilité de ces moyens, il ne put tenir davantage ; il écrivit et demanda à la revoir, comme avant, peu importaient les conditions.
Je lus ces lettres pressantes et répétées, et je les déchirai, sans dire à Marguerite ce qu’elles contenaient et sans lui conseiller de revoir le vieil homme, bien que j’en fusse à moitié tenté, tant je le plaignais, mais je craignais que, si je le lui conseillais, elle ne pensât que je souhaitais que le duc ne vînt pas seulement la revoir, mais qu’il prît en charge les dépenses de la maison ; je craignais, par-dessus tout, qu’elle ne me crût capable de fuir les responsabilités de toutes les conséquences auxquelles son amour pour moi pouvait la mener.
Il advint donc que le duc, ne recevant aucune réponse, cessa d’écrire, et que Marguerite et moi continuâmes de vivre ensemble sans penser au lendemain.
Chapitre XVIII
Il serait difficile de vous donner tous les détails de notre nouvelle vie. Elle était faite d’une série de petits événements puérils, charmants pour nous mais insignifiants pour tout autre. Vous savez ce que c’est que d’être amoureux d’une femme, vous savez comment cela raccourcit les journées, et avec quelle aimante langueur on dérive vers le lendemain. Vous savez cet oubli de tout ce qui naît d’un amour violent, confiant et réciproque. Chaque être qui n’est pas l’être aimé semble un être inutile dans la création. On regrette d’avoir jeté des miettes de son cœur à d’autres femmes, et on ne peut croire à la possibilité de serrer jamais une autre main que celle que l’on tient entre les siennes. L’esprit n’admet ni travail ni souvenir ; rien, en somme, qui puisse le distraire de la seule pensée dans laquelle il est sans cesse absorbé. Chaque jour, on découvre chez sa maîtresse un charme nouveau et des délices inconnus. L’existence elle-même n’est que l’accomplissement incessant d’un désir immuable ; l’âme n’est que la vestale chargée d’entretenir le feu sacré de l’amour.
Nous allions souvent la nuit nous asseoir dans le petit bois au-dessus de la maison ; là, nous écoutions les harmonies joyeuses du soir, songeant tous deux aux heures à venir qui nous laisseraient l’un à l’autre jusqu’à l’aube du jour. D’autres fois, nous ne nous levions pas de toute la journée ; nous ne laissions même pas le soleil entrer dans notre chambre.
Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et pour un moment le monde extérieur n’existait pas pour nous. Nanine seule avait le droit d’ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas et, même ceux-là, nous les prenions sans nous lever, les interrompant de rires et de gaieté. À cela succédait un sommeil bref, car, disparaissant dans les profondeurs de notre amour, nous étions comme deux plongeurs qui ne remontent à la surface que pour reprendre haleine.
Néanmoins, je surpris des moments de tristesse, voire des larmes, chez Marguerite ; je lui demandai la cause de son trouble, et elle répondit :
« Notre amour n’est pas comme les autres amours, mon Armand. Tu m’aimes comme si je n’avais jamais appartenu à un autre, et je tremble qu’ensuite, te repentant de ton amour et m’accusant de mon passé, tu ne me laisses retomber dans cette vie d’où tu m’as tirée. Je pense que, maintenant que j’ai goûté à une autre vie, je mourrais si je retournais à l’ancienne. Dis-moi que tu ne me quitteras jamais ! »
« Je le jure ! »
À ces mots, elle me regarda comme pour lire dans mes yeux si mon serment était sincère ; puis elle se jeta dans mes bras et, cachant sa tête dans mon sein, me dit : « Tu ne sais pas combien je t’aime ! »
Un soir, assis sur le balcon à l’extérieur de la fenêtre, nous regardions la lune qui semblait monter avec difficulté de son lit de nuages, et nous écoutions le vent bruire violemment dans les arbres ; nous nous tenions les mains, et pendant un bon quart d’heure nous n’avions pas parlé, quand Marguerite me dit :
« L’hiver approche. Veux-tu que nous partions à l’étranger ? »
« Où ? »
« En Italie. »
« Tu es lasse d’ici ? »
« J’ai peur de l’hiver ; j’ai particulièrement peur de ton retour à Paris. »
« Pourquoi ? »
« Pour beaucoup de raisons. »
Et elle poursuivit abruptement, sans me donner les raisons de ses craintes :
« Veux-tu partir à l’étranger ? Je vendrai tout ce que j’ai ; nous irons vivre là-bas, et il ne restera rien de ce que j’étais ; personne ne saura qui je suis. Veux-tu ? »
« Absolument, si tu le souhaites, Marguerite, voyageons, dis-je. Mais quelle nécessité y a-t-il de vendre des choses dont tu seras heureuse à notre retour ? Je n’ai pas une fortune assez grande pour accepter un tel sacrifice ; mais j’en ai assez pour que nous puissions voyager magnifiquement pendant cinq ou six mois, si cela t’amuse le moins du monde. »
« Après tout, non, dit-elle en quittant la fenêtre pour aller s’asseoir sur le canapé à l’autre bout de la pièce. Pourquoi dépenserions-nous de l’argent à l’étranger ? Je te coûte déjà assez cher, ici. »
« Tu me fais des reproches, Marguerite ; ce n’est pas généreux. »
« Pardonne-moi, mon ami, dit-elle en me tendant la main. Ce temps d’orage me tape sur les nerfs ; je ne dis pas ce que j’ai l’intention de dire. »
Et après m’avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
Des scènes de ce genre avaient souvent lieu, et bien que je ne pusse en découvrir la cause, je ne pouvais manquer de voir chez Marguerite des signes d’inquiétude quant à l’avenir. Elle ne pouvait douter de mon amour, qui augmentait de jour en jour, et pourtant je la trouvais souvent triste, sans pouvoir obtenir aucune explication à ce sujet, si ce n’est une cause physique. Craignant qu’une vie si monotone ne commençât à la lasser, je proposai de retourner à Paris ; mais elle refusait toujours, m’assurant qu’elle ne pourrait être aussi heureuse nulle part ailleurs qu’à la campagne.
Prudence ne venait plus que rarement ; mais elle écrivait souvent des lettres que je ne demandais jamais à voir, bien que, chaque fois qu’elles arrivaient, elles semblassent préoccuper profondément Marguerite. Je ne savais qu’en penser.
Un jour, Marguerite était dans sa chambre. J’entrai. Elle écrivait. « À qui écris-tu ? » demandai-je. « À Prudence. Veux-tu voir ce que j’écris ? »
J’avais horreur de tout ce qui pouvait ressembler à de la suspicion, et je répondis que je n’avais aucun désir de savoir ce qu’elle écrivait ; et pourtant, j’étais certain que cette lettre m’aurait expliqué la cause de sa tristesse.
Le lendemain, le temps était splendide. Marguerite me proposa de prendre le bateau et d’aller jusqu’à l’île de Croissy. Elle semblait très joyeuse ; quand nous rentrâmes, il était cinq heures.
« Mme Duvernoy est passée, dit Nanine en nous voyant entrer. » « Elle est repartie ? » demanda Marguerite.
« Oui, madame, en voiture ; elle a dit que c’était convenu. »
« Très bien, dit Marguerite vivement. Sers le dîner. »
Deux jours après, une lettre de Prudence arriva, et pendant une quinzaine de jours, Marguerite sembla s’être débarrassée de sa sombre mélancolie mystérieuse, pour laquelle elle me demandait constamment pardon, maintenant qu’elle n’existait plus. Pourtant, la voiture ne revenait pas.
« Comment se fait-il que Prudence ne te renvoie pas ta voiture ? » demandai-je un jour.
« L’un des chevaux est malade, et il y a quelques réparations à faire. Il vaut mieux que cela soit fait pendant que nous sommes ici, et que nous n’avons pas besoin de voiture, plutôt que d’attendre notre retour à Paris. »
Prudence vint deux jours après, et confirma ce que Marguerite avait dit. Les deux femmes allèrent se promener dans le jardin, et quand je les rejoignis, elles changèrent de conversation. Ce soir-là, en partant, Prudence se plaignit du froid et demanda à Marguerite de lui prêter un châle.
Ainsi passa un mois, et tout ce temps Marguerite fut plus joyeuse et plus affectueuse qu’elle ne l’avait jamais été. Néanmoins, la voiture ne revenait pas, le châle n’avait pas été rendu, et je commençais à m’inquiéter malgré moi, et comme je savais dans quel tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d’un moment où elle était à l’autre bout du jardin, allai au tiroir, et essayai de l’ouvrir ; en vain, car il était fermé à clé. Quand j’ouvris le tiroir où les colifichets et les diamants étaient habituellement gardés, ceux-ci s’ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient disparu, avec leur contenu sans doute.
Une peur vive pénétra mon cœur. Je pouvais certes demander la vérité à Marguerite concernant ces disparitions, mais il était certain qu’elle ne me l’avouerait pas.
« Ma bonne Marguerite, lui dis-je, je vais te demander la permission d’aller à Paris. Ils ne connaissent pas mon adresse, et je m’attends à ce qu’il y ait des lettres de mon père qui m’attendent. Je ne doute pas qu’il soit inquiet ; je dois lui répondre. »
« Va, mon ami, dit-elle ; mais reviens tôt. » Je me rendis directement chez Prudence.
« Allons, dis-je, sans tourner autour du pot, dis-moi franchement, où sont les chevaux de Marguerite ? »
« Vendus. »
« Le châle ? »
« Vendu. »
« Les diamants ? »
« Au mont-de-piété. »
« Et qui les a vendus et mis au clou ? »
« Moi. »
« Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? »
« Parce que Marguerite m’avait fait promettre de ne pas le faire. »
« Et pourquoi ne m’as-tu pas demandé d’argent ? »
« Parce qu’elle ne l’aurait pas voulu. »
« Et où cet argent est-il passé ? »
« Dans des règlements. »
« Est-elle très endettée ? »
« Trente mille francs, ou à peu près. Ah, mon cher, ne te l’avais-je pas dit ? Tu ne voulais pas me croire ; maintenant tu es convaincu. L’ébéniste que le duc avait accepté de payer a été mis à la porte quand il s’est présenté, et le duc a écrit le lendemain pour dire qu’il ne répondrait de rien concernant Mlle Gautier. Cet homme voulait son argent ; on lui a versé une partie du paiement grâce aux quelques milliers de francs que j’ai obtenus de toi ; ensuite, de bonnes âmes l’ont averti que sa débitrice avait été abandonnée par le duc et vivait avec un jeune homme sans le sou ; les autres créanciers ont été informés de même ; ils ont demandé leur dû, et ont saisi certains des biens. Marguerite voulait tout vendre, mais il était trop tard, et d’ailleurs je m’y serais opposée. Mais il fallait payer, et pour ne pas te demander d’argent, elle a vendu ses chevaux et ses châles, et a mis ses bijoux au mont-de-piété. Veux-tu voir les reçus et les tickets de gage ? »
Et Prudence ouvrit le tiroir et me montra les papiers.
« Ah, tu penses, continua-t-elle avec l’insistance d’une femme qui peut dire : J’avais raison après tout, ah, tu penses qu’il suffit d’être amoureux, et d’aller à la campagne mener une vie pastorale et rêveuse. Non, mon ami, non. À côté de cette vie idéale, il y a une vie matérielle, et les résolutions les plus pures sont tenues à la terre par des fils qui semblent bien légers, mais qui sont de fer, et ne se rompent pas facilement. Si Marguerite ne t’a pas été infidèle vingt fois, c’est parce qu’elle a une nature exceptionnelle. Ce n’est pas ma faute si je ne le lui ai pas conseillé, car je ne pouvais supporter de voir la pauvre fille se dépouiller de tout. Elle ne voulait pas ; elle répondait qu’elle t’aimait, et qu’elle ne te serait infidèle pour rien au monde. Tout cela est très joli, très poétique, mais on ne peut pas payer ses créanciers avec cette monnaie, et maintenant elle ne peut se libérer de ses dettes, à moins de trouver trente mille francs. »
« Très bien, je fournirai cette somme. »
« Tu vas l’emprunter ? »
« Grand Dieu ! Eh bien, oui ! »
« Ce sera une belle chose à faire ; tu te brouilleras avec ton père, tu gréveras tes ressources, et on ne trouve pas trente mille francs du jour au lendemain. Crois-moi, mon cher Armand, je connais les femmes mieux que toi ; ne commets pas cette folie ; tu le regretteras un jour. Sois raisonnable. Je ne te conseille pas de quitter Marguerite, mais vis avec elle comme tu le faisais au début. Laisse-la trouver les moyens de se sortir de cette difficulté. Le duc reviendra dans quelque temps. Le comte de N., si elle voulait l’accepter, m’a dit hier encore qu’il paierait toutes ses dettes et lui donnerait quatre ou cinq mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce serait une position pour elle, tandis que tu seras certainement obligé de la quitter. N’attends pas d’être ruiné, d’autant plus que le comte de N. est un idiot, et que rien n’empêcherait que tu restes l’amant de Marguerite. Elle pleurerait un peu au début, mais elle s’y habituerait, et tu me remercierais un jour pour ce que tu aurais fait. Imagine que Marguerite est mariée, et trompe le mari ; voilà tout. Je t’ai déjà dit tout cela une fois, seulement à cette époque ce n’était qu’un conseil, et maintenant c’est presque une nécessité. »
Ce que disait Prudence était cruellement vrai.
« Voilà comment les choses se passent, continua-t-elle en rangeant les papiers qu’elle venait de me montrer ; les femmes comme Marguerite prévoient toujours que quelqu’un les aimera, jamais qu’elles aimeront ; sinon elles mettraient de l’argent de côté, et à trente ans elles pourraient s’offrir le luxe d’avoir un amant pour rien. Si j’avais su autrefois ce que je sais maintenant ! En somme, ne dis rien à Marguerite, et ramène-la à Paris. Tu as vécu seul avec elle pendant quatre ou cinq mois ; c’est bien suffisant. Ferme les yeux maintenant ; c’est tout ce que l’on demande de toi. Au bout d’une quinzaine de jours, elle prendra le comte de N., et elle fera des économies pendant l’hiver, et l’été prochain vous recommencerez. C’est comme cela que les choses se font, mon cher ! »
Et Prudence semblait enchantée de ses conseils, que je refusai avec indignation.
Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d’agir ainsi, mais j’étais certain que, se sentant comme elle le faisait maintenant, Marguerite mourrait plutôt que d’accepter un autre amant.
« Assez de plaisanteries, dis-je à Prudence ; dis-moi exactement de quelle somme Marguerite a besoin. »
« Je te l’ai dit : trente mille francs. »
« Et quand a-t-elle besoin de cette somme ? »
« Avant la fin de deux mois. »
« Elle les aura. »
Prudence haussa les épaules.
« Je te les donnerai, continuai-je, mais tu dois me jurer que tu ne diras pas à Marguerite que c’est moi qui te les ai donnés. »
« Ne crains rien. »
« Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à mettre au clou, prévenez-moi. »
« Il n’y a pas de danger. Elle n’a plus rien. »
Je rentrai directement chez moi pour voir s’il y avait des lettres de mon père. Il y en avait quatre.
Chapitre XIX
Dans ses trois premières lettres, mon père s’enquérait de la cause de mon silence ; dans la dernière, il me laissait entendre qu’il avait appris mon changement de vie et m’informait qu’il était sur le point de venir me voir.
J’ai toujours eu un grand respect et une affection sincère pour mon père. Je lui répondis que j’avais été en voyage pendant quelque temps et le priai de me faire savoir à l’avance quel jour il arriverait, afin que je puisse être là pour l’accueillir.
Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui disant de m’apporter la première lettre qui arriverait avec le cachet de la poste de C., puis je retournai à Bougival.
Marguerite m’attendait à la grille du jardin. Elle me regarda avec anxiété. Passant ses bras autour de mon cou, elle me dit : « As-tu vu Prudence ? »
« Non. »
« Tu as été longtemps à Paris. »
« J’ai trouvé des lettres de mon père auxquelles je devais répondre. »
Quelques minutes plus tard, Nanine entra, toute essoufflée. Marguerite se leva et lui parla à voix basse. Quand Nanine fut sortie, Marguerite se rassit près de moi et dit, en prenant ma main :
« Pourquoi m’as-tu trompée ? Tu es allé voir Prudence. »
« Qui te l’a dit ? »
« Nanine. »
« Et comment l’a-t-elle su ? »
« Elle t’a suivi. »
« Tu lui as dit de me suivre ? »
« Oui. Je me suis dit que tu devais avoir un motif très sérieux pour aller à Paris, après ne pas m’avoir quittée depuis quatre mois. J’avais peur qu’il t’arrive quelque chose, ou que tu ailles peut-être voir une autre femme. »
« Enfant ! »
« Maintenant je suis soulagée. Je sais ce que tu as fait, mais je ne sais pas encore ce qu’on t’a dit. »
Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.
« Ce n’est pas ce que je te demande. Ce que je veux savoir, c’est pourquoi tu es allé voir Prudence. »
« Pour la voir. »
« C’est un mensonge, mon ami. »
« Eh bien, j’y suis allé pour lui demander si le cheval allait mieux, et si elle avait encore besoin de ton châle et de tes bijoux. »
Marguerite rougit, mais ne répondit pas.
« Et, continuai-je, j’ai appris ce que tu avais fait de tes chevaux, de tes châles et de tes bijoux. »
« Et tu es fâché ? »
« Je suis fâché qu’il ne te soit jamais venu à l’esprit de me demander ce dont tu avais besoin. »
« Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a le moindre sens de la dignité, elle doit faire tous les sacrifices possibles plutôt que de demander de l’argent à son amant et donner ainsi un caractère vénal à son amour. Tu m’aimes, j’en suis sûre, mais tu ne sais pas à quel fil ténu est suspendu l’amour que l’on a pour une femme comme moi. Qui sait ? Peut-être qu’un jour, quand tu serais ennuyé ou tourmenté, tu imaginerais voir un plan soigneusement concerté dans notre liaison. Prudence est une bavarde. Quel besoin avais-je des chevaux ? C’était une économie de les vendre. Je ne les utilise pas et je ne dépense rien pour leur entretien ; si tu m’aimes, je ne demande rien de plus, et tu m’aimeras tout autant sans chevaux, sans châles, sans diamants. »
Tout cela était dit si naturellement que les larmes me sont venues aux yeux en l’écoutant.
« Mais, ma bonne Marguerite, lui répondis-je en lui serrant les mains avec tendresse, tu savais qu’un jour je découvrirais le sacrifice que tu avais fait, et que, dès l’instant où je le découvrirais, je ne le permettrais plus. »
« Mais pourquoi ? »
« Parce que, ma chère enfant, je ne peux pas permettre que ton affection pour moi te prive même d’une babiole. Je ne voudrais pas non plus que tu puisses, dans un moment où tu serais ennuyée ou tourmentée, penser que si tu vivais avec quelqu’un d’autre, ces moments n’existeraient pas ; et regretter, ne serait-ce qu’une minute, de vivre avec moi. Dans quelques jours, tes chevaux, tes diamants et tes châles te seront rendus. Ils te sont aussi nécessaires que l’air l’est à la vie, et c’est peut-être absurde, mais je t’aime mieux parée que simple. »
« Alors tu ne m’aimes plus. »
« Folle créature ! »
« Si tu m’aimais, tu me laisserais t’aimer à ma façon ; au contraire, tu t’obstines à ne voir en moi qu’une femme à qui le luxe est indispensable, et que tu crois toujours obligé de payer. Tu as honte d’accepter la preuve de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu veux mettre ton désintéressement à l’abri de tout soupçon. Tu as raison, mon ami, mais j’avais de meilleurs espoirs. »
Et Marguerite fit un mouvement pour se lever ; je la retins et lui dis :
« Je veux que tu sois heureuse et que tu n’aies rien à me reprocher, c’est tout. »
« Et nous allons être séparés ! »
« Pourquoi, Marguerite, qui peut nous séparer ? » m’écriai-je.
« Toi, qui ne veux pas me laisser t’atteindre à ton niveau, mais qui insistes pour me prendre au mien ; toi, qui veux que je garde le luxe au milieu duquel j’ai vécu, et qui maintiens ainsi la distance morale qui nous sépare ; toi, qui ne crois pas que mon affection soit suffisamment désintéressée pour partager avec moi ce que tu as, alors que nous pourrions vivre assez heureux avec cela, et qui préférerais te ruiner, parce que tu es encore lié par un préjugé stupide. Penses-tu vraiment que je pourrais comparer une voiture et des diamants avec ton amour ? Penses-tu que mon vrai bonheur réside dans les bagatelles qui signifient tant quand on n’a rien à aimer, mais qui deviennent bien dérisoires quand on a quelqu’un ? Tu paieras mes dettes, tu réaliseras ton patrimoine, et ensuite tu m’entretiendras ? Combien de temps cela durera-t-il ? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard pour vivre la vie que je propose, car il faudra que tu prennes tout de moi, et c’est ce qu’un homme d’honneur ne peut faire ; tandis que maintenant, tu as huit ou dix mille francs de rente, avec lesquels nous devrions pouvoir vivre. Je vendrai le reste de ce dont je n’ai pas besoin, et avec cela seul, je ferai deux mille francs par an. Nous prendrons un bel appartement où nous pourrons vivre tous les deux. En été, nous irons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais dans une maison juste assez grande pour deux personnes. Tu es indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes ; au nom du ciel, Armand, ne me ramène pas à la vie que j’ai dû mener autrefois ! »
Je ne pouvais répondre. Des larmes de gratitude et d’amour remplissaient mes yeux, et je me jetai dans les bras de Marguerite.
« Je voulais, continua-t-elle, tout arranger sans te le dire, payer toutes mes dettes et prendre un nouvel appartement. En octobre, nous serions revenus à Paris, et tout aurait été révélé ; mais puisque Prudence t’a tout dit, il faudra que tu sois d’accord avant, au lieu d’être d’accord après. M’aimes-tu assez pour cela ? »
Il était impossible de résister à un tel dévouement. Je baisai ses mains avec ardeur et dis :
« Je ferai tout ce que tu voudras. »
Il fut convenu que nous ferions comme elle l’avait prévu. Là-dessus, elle devint folle de joie ; elle dansa, chanta, s’amusa à évoquer des images de son nouvel appartement dans toute sa simplicité, et commença à me consulter sur son emplacement et son agencement. Je vis combien elle était heureuse et fière de cette résolution, qui semblait devoir nous rapprocher de plus en plus, et je résolus de faire ma part. En un instant, je décidai de tout le cours de ma vie. Je mis mes affaires en ordre et je cédai à Marguerite le revenu qui me venait de ma mère, et qui semblait bien peu de chose en retour du sacrifice que j’acceptais. Il restait les cinq mille francs de rente de mon père ; et, quoi qu’il arrivât, j’avais toujours de quoi vivre. Je ne dis pas à Marguerite ce que j’avais fait, certain qu’elle refuserait ce don. Ce revenu provenait d’une hypothèque de soixante mille francs sur une maison que je n’avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c’est que tous les trois mois, le notaire de mon père, un vieil ami de la famille, me remettait sept cent cinquante francs en échange de mon reçu.
Le jour où Marguerite et moi sommes venus à Paris pour chercher un appartement, je suis allé chez ce notaire et lui ai demandé ce qu’il fallait faire pour céder ce revenu à une autre personne. Le brave homme imagina que j’étais ruiné et m’interrogea sur la cause de ma décision. Comme je savais que je serais obligé, tôt ou tard, de dire en faveur de qui je faisais ce transfert, je pensai qu’il valait mieux lui dire la vérité tout de suite. Il ne fit aucune des objections que sa position d’ami et de notaire l’autorisait à faire, et m’assura qu’il arrangerait toute l’affaire de la meilleure façon possible. Naturellement, je le priai d’user de la plus grande discrétion à l’égard de mon père, et en le quittant, je rejoignis Marguerite, qui m’attendait chez Julie Duprat, où elle était allée de préférence à aller écouter les moralités de Prudence.
Nous commençâmes à chercher des appartements. Tous ceux que nous vîmes semblaient trop chers à Marguerite, et trop simples à moi. Cependant, nous finîmes par trouver, dans l’un des quartiers les plus calmes de Paris, une petite maison, isolée du corps principal du bâtiment. Derrière cette petite maison se trouvait un charmant jardin, entouré de murs assez hauts pour nous cacher des voisins, et assez bas pour ne pas nous boucher la vue. C’était mieux que nos espérances.
Pendant que j’allais donner congé de mon propre appartement, Marguerite alla voir un agent d’affaires, qui, me dit-elle, avait déjà fait pour une de ses amies exactement ce qu’elle voulait qu’il fît pour elle. Elle vint rue de Provence dans un état de grande joie. L’homme avait promis de payer toutes ses dettes, de lui donner quittance du montant et de lui remettre vingt mille francs, en échange de la totalité de ses meubles. Vous avez vu par le montant retiré à la vente que cet honnête homme aurait gagné trente mille francs sur sa cliente.
Nous retournâmes joyeusement à Bougival, discutant de nos projets pour l’avenir que, grâce à notre insouciance, et surtout à notre amour, nous voyions sous les plus belles couleurs.
Une semaine plus tard, alors que nous déjeunions, Nanine vint nous dire que mon domestique me demandait. « Qu’il entre », dis-je.
« Monsieur, dit-il, votre père est arrivé à Paris et vous prie de rentrer immédiatement chez vous, où il vous attend. »
Cette nouvelle était la chose la plus naturelle du monde, et pourtant, en l’entendant, Marguerite et moi nous regardâmes. Nous prévoyions des ennuis. Avant qu’elle n’eût prononcé un mot, je répondis à sa pensée et, lui prenant la main, je dis : « Ne crains rien. »
« Reviens le plus vite possible », murmura Marguerite en m’embrassant ; « je t’attendrai à la fenêtre. »
J’envoyai Joseph dire à mon père que j’étais en route. Deux heures plus tard, j’étais rue de Provence.
Chapitre XX
Mon père était assis dans ma chambre en robe de chambre ; il écrivait, et je vis tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand j’entrai, qu’il allait y avoir une discussion sérieuse. Je m’approchai de lui, malgré tout, comme si je n’avais rien vu sur son visage, l’embrassai et dis :
« Quand êtes-vous arrivé, père ? »
« La nuit dernière. »
« Êtes-vous venu directement ici, comme d’habitude ? »
« Oui. »
« Je suis très désolé de ne pas avoir été là pour vous recevoir. »
Je m’attendais à ce que le sermon dont le visage froid de mon père menaçait commençât sur-le-champ ; mais il ne dit rien, cacheta la lettre qu’il venait d’écrire et la remit à Joseph pour qu’il la poste.
Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et, s’appuyant contre la cheminée, me dit :
« Mon cher Armand, nous avons des choses sérieuses à discuter. »
« Je vous écoute, père. »
« Tu me promets d’être franc ? »
« Ne suis-je pas habitué à l’être ? »
« N’est-il pas vrai que tu vis avec une femme appelée Marguerite Gautier ? »
« Oui. »
« Sais-tu ce qu’était cette femme ? »
« Une femme entretenue. »
« Et c’est pour elle que tu as oublié de venir voir ta sœur et moi cette année ? »
« Oui, père, je l’admets. »
« Tu es très amoureux de cette femme ? »
« Vous le voyez, père, puisqu’elle m’a fait manquer à mon devoir envers vous, pour lequel je vous demande humblement pardon aujourd’hui. »
Mon père, sans doute, ne s’attendait pas à des réponses si catégoriques, car il sembla réfléchir un moment, puis il me dit :
« Tu as, bien sûr, réalisé que tu ne pourras pas toujours vivre comme cela ? »
« Je le crains, père, mais je ne l’ai pas réalisé. »
« Mais tu dois réaliser, continua mon père, sur un ton plus sec, que moi, en tout cas, je ne le permettrai pas. »
« Je me suis dit qu’aussi longtemps que je ne ferais rien de contraire au respect que je dois à la probité traditionnelle de la famille, je pourrais vivre comme je vis, et cela m’a quelque peu rassuré sur les craintes que j’ai eues. »
Les passions sont des ennemis redoutables pour le sentiment. J’étais prêt à tous les combats, même avec mon père, pour pouvoir garder Marguerite.
« Alors, le moment est venu où tu dois vivre autrement. »
« Pourquoi, père ? »
« Parce que tu fais des choses qui outragent le respect que tu imagines avoir pour ta famille. »
« Je ne vois pas ce que vous voulez dire. »
« Je vais te l’expliquer. Aie une maîtresse si tu veux ; paie-la comme un homme d’honneur est tenu de payer la femme qu’il entretient, soit ; mais que tu en viennes à oublier les choses les plus sacrées pour elle, que tu laisses le bruit de ta vie scandaleuse atteindre ma tranquille campagne, et jeter une tache sur le nom honorable que je t’ai donné, cela ne se peut pas, cela ne sera pas. »
« Permettez-moi de vous dire, père, que ceux qui vous ont donné des informations sur moi ont été mal informés. Je suis l’amant de Mlle Gautier ; je vis avec elle ; c’est la chose la plus naturelle du monde. Je ne donne pas à Mlle Gautier le nom que vous m’avez donné ; je dépense pour son compte ce que mes moyens me permettent de dépenser ; je n’ai pas de dettes ; et, en somme, je ne suis pas dans une situation qui autorise un père à dire à son fils ce que vous venez de me dire. »
« Un père est toujours autorisé à tirer son fils des mauvais chemins. Tu n’as pas encore fait de mal, mais tu en feras. »
« Père ! »
« Monsieur, j’en sais plus long sur la vie que vous. Il n’y a de sentiments entièrement purs que chez des femmes parfaitement chastes. Chaque Manon peut avoir son Des Grieux, et les temps ont changé. Il serait inutile que le monde vieillît s’il ne corrigeait pas ses manières. Tu quitteras ta maîtresse. »
« Je suis très désolé de vous désobéir, père, mais c’est impossible. »
« Je t’y contraindrai. »
« Malheureusement, père, il n’existe plus de Sainte Marguerite où l’on puisse envoyer les courtisanes, et, même s’il y en avait, je suivrais Mlle Gautier si vous réussissiez à l’y faire envoyer. Que voulez-vous ? Peut-être ai-je tort, mais je ne peux être heureux qu’aussi longtemps que je suis l’amant de cette femme. »
« Allons, Armand, ouvre les yeux. Reconnais que c’est ton père qui te parle, ton père qui t’a toujours aimé, et qui ne désire que ton bonheur. Est-il honorable pour toi de vivre comme mari et femme avec une femme que tout le monde a eue ? »
« Qu’importe, père, si personne ne l’aura plus ? Qu’importe, si cette femme m’aime, si toute sa vie est changée par l’amour qu’elle a pour moi et l’amour que j’ai pour elle ? Qu’importe, si elle est devenue une autre femme ? »
« Penses-tu donc, monsieur, que la mission d’un homme d’honneur soit de convertir des femmes perdues ? Penses-tu que Dieu ait donné un but si grotesque à la vie, et que le cœur doive avoir quelque place pour un enthousiasme de ce genre ? Quelle sera la fin de cette merveilleuse guérison, et que penseras-tu de ce que tu dis aujourd’hui quand tu auras quarante ans ? Tu riras de cet amour, si tu peux encore rire, et s’il n’a pas laissé trop de traces sérieuses dans ton passé. Que serais-tu maintenant si ton père avait eu tes idées et avait livré sa vie à tous les élans de ce genre, au lieu de s’enraciner fermement dans des convictions d’honneur et de constance ? Réfléchis-y, Armand, et ne dis plus de telles absurdités. Allons, quitte cette femme ; ton père t’en supplie. »
Je ne répondis rien.
« Armand, continua mon père, au nom de ta sainte mère, abandonne cette vie, que tu oublieras plus facilement que tu ne le penses. Tu y es lié par une théorie impossible. Tu as vingt-quatre ans ; pense à l’avenir. Tu ne pourras pas toujours aimer cette femme, qui, elle aussi, ne pourra pas toujours t’aimer. Vous exagérez tous deux votre amour. Tu mets fin à toute ta carrière. Un pas de plus, et tu ne pourras plus quitter la voie que tu as choisie, et tu souffriras toute ta vie pour ce que tu as fait dans ta jeunesse. Quitte Paris. Viens passer un mois ou deux avec ta sœur et moi. Le repos dans notre tranquille affection familiale te guérira bientôt de cette fièvre, car ce n’est rien d’autre. Pendant ce temps, ta maîtresse se consolera ; elle prendra un autre amant ; et quand tu verras ce pour quoi tu as failli rompre avec ton père, et failli perdre son amour, tu me diras que j’ai bien fait de venir te chercher, et tu m’en remercieras. Allons, tu viendras avec moi, Armand, n’est-ce pas ? » Je sentais que mon père aurait raison s’il s’était agi de toute autre femme, mais j’étais convaincu qu’il avait tort en ce qui concernait Marguerite. Néanmoins, le ton sur lequel il prononça ces derniers mots était si gentil, si suppliant, que je n’osai répondre.
« Eh bien ? » dit-il d’une voix tremblante.
« Eh bien, père, je ne peux rien promettre, dis-je enfin ; ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, continuai-je, en le voyant faire un mouvement d’impatience, vous exagérez les effets de cette liaison. Marguerite est une femme d’un autre genre que ce que vous pensez. Cet amour, loin de m’égarer, est capable, au contraire, de me mettre dans la bonne direction. L’amour rend toujours un homme meilleur, peu importe la femme qui l’inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez que je ne suis en aucun danger. Elle est aussi noble que la plus noble des femmes. Il y a autant de désintéressement en elle qu’il y a de cupidité chez d’autres. »
« Tout cela ne l’empêche pas d’accepter la totalité de ta fortune, car les soixante mille francs qui te viennent de ta mère, et que tu lui donnes, sont, comprends-le bien, toute ta fortune. »
Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour le dernier coup. J’étais plus ferme devant ces menaces que devant ses supplications.
« Qui vous a dit que je lui remettais cette somme ? » demandai-je.
« Mon notaire. Un honnête homme pouvait-il mener une telle procédure sans m’avertir ? Eh bien, c’est pour t’empêcher de te ruiner pour une prostituée que je suis maintenant à Paris. Ta mère, en mourant, t’a laissé de quoi vivre honorablement, et non de quoi dilapider avec tes maîtresses. »
« Je vous jure, père, que Marguerite ne savait rien de ce transfert. »
« Pourquoi, alors, le fais-tu ? »
« Parce que Marguerite, la femme que vous calomniez, et que vous voulez que j’abandonne, sacrifie tout ce qu’elle possède pour vivre avec moi. »
« Et vous acceptez ce sacrifice ? Quel genre d’homme êtes-vous, monsieur, pour permettre à Mlle Gautier de sacrifier quoi que ce soit pour vous ? Allons, assez de cela. Vous quitterez cette femme. Tout à l’heure, je vous en ai prié ; maintenant, je vous l’ordonne. Je ne veux pas de tels scandales dans ma famille. Faites vos malles et préparez-vous à venir avec moi. »
« Pardonnez-moi, mon père, dis-je, mais je ne viendrai pas. »
« Et pourquoi ? »
« Parce que j’ai atteint un âge où l’on n’obéit plus à un ordre. »
Mon père pâlit à ma réponse.
« Très bien, monsieur, dit-il, je sais ce qu’il me reste à faire. »
Il sonna et Joseph apparut.
« Faites porter mes effets à l’hôtel de Paris », dit-il à mon domestique. Puis, il alla dans sa chambre et finit de s’habiller. Lorsqu’il revint, je m’approchai de lui.
« Promettez-moi, mon père, dis-je, que vous ne ferez rien pour causer de la peine à Marguerite ? »
Mon père s’arrêta, me regarda avec dédain et se contenta de dire : « Je crois que vous êtes fou. » Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.
Je descendis, pris un fiacre et retournai à Bougival.
Marguerite m’attendait à la fenêtre.
Chapitre XXI
« Tu es enfin venu, dit-elle en passant ses bras autour de mon cou. Mais comme tu es pâle ! »
Je lui racontai la scène avec mon père.
« Mon Dieu ! Je le craignais, dit-elle. Quand Joseph est venu t’annoncer l’arrivée de ton père, j’ai tremblé comme s’il avait apporté la nouvelle d’un malheur. Mon pauvre ami, je suis la cause de tout ton tourment. Il vaudrait peut-être mieux que tu me quittes et que tu ne te brouilles pas avec ton père à cause de moi. Il sait bien que tu auras forcément une maîtresse, et il devrait être reconnaissant que ce soit moi, puisque je t’aime et ne demande rien de plus que ce que ta position permet. Lui as-tu dit comment nous avions arrangé notre avenir ? »
« Oui ; c’est ce qui l’a le plus irrité, car il a vu à quel point nous nous aimons réellement. »
« Que devons-nous faire, alors ? »
« Rester unis, ma chère Marguerite, et laisser passer l’orage. »
« Passera-t-il ? »
« Il le faudra bien. »
« Mais ton père ne s’en tiendra pas là. »
« Que supposes-tu qu’il puisse faire ? »
« Qu’en sais-je ? Tout ce qu’un père peut faire pour contraindre son fils à lui obéir. Il te rappellera mon passé et me fera peut-être l’honneur d’inventer quelque nouvelle histoire pour que tu m’abandonnes. »
« Tu sais que je t’aime. »
« Oui, mais ce que je sais aussi, c’est que, tôt ou tard, tu devras obéir à ton père et que peut-être finiras-tu par le croire. »
« Non, Marguerite. C’est moi qui le ferai me croire. Certains de ses amis lui ont rapporté des choses qui l’ont mis en colère ; mais il est bon et juste, il changera sa première impression ; et puis, après tout, qu’importe ? »
« Ne dis pas cela, Armand. Je préférerais que n’importe quoi arrive plutôt que tu te brouilles avec ta famille ; attends après aujourd’hui, et demain retourne à Paris. Ton père, de son côté, aura réfléchi aussi, et peut-être arriverez-vous à une meilleure compréhension. Ne va pas à l’encontre de ses principes, feins de faire quelques concessions à ce qu’il veut ; parais ne pas tenir tant que ça à moi, et il laissera les choses telles qu’elles sont. Espère, mon ami, et sois sûr d’une chose : quoi qu’il arrive, Marguerite sera toujours à toi. »
« Tu le jures ? »
« Ai-je besoin de le jurer ? »
Qu’il est doux de se laisser persuader par la voix que l’on aime ! Marguerite et moi passâmes la journée entière à discuter de nos projets d’avenir, comme si nous sentions le besoin de les réaliser aussi vite que possible. À chaque instant, nous attendions quelque événement, mais la journée passa sans nous apporter de nouvelles.
Le lendemain, je partis à dix heures et arrivai à l’hôtel vers midi. Mon père était sorti.
Je montai dans mes appartements, espérant qu’il y était peut-être allé. Personne n’était passé. J’allai chez le notaire. Personne. Je retournai à l’hôtel et attendis jusqu’à six heures. M. Duval ne revint pas, et je retournai à Bougival.
Je trouvai Marguerite non pas m’attendant comme la veille, mais assise près de la cheminée, que le temps rendait encore nécessaire. Elle était si absorbée par ses pensées que je m’approchai de son fauteuil sans qu’elle m’entendît. Quand je posai mes lèvres sur son front, elle tressaillit comme si le baiser l’avait soudainement éveillée.
« Tu m’as fait peur, dit-elle. Et ton père ? »
« Je ne l’ai pas vu. Je ne sais pas ce que cela signifie. Il n’était ni à son hôtel, ni nulle part où j’avais une chance de le trouver. »
« Eh bien, tu dois réessayer demain. »
« Je suis fort tenté d’attendre qu’il m’envoie chercher. Je crois avoir fait tout ce qu’on pouvait attendre de moi. »
« Non, mon ami, ce n’est pas assez ; tu dois retourner voir ton père, et tu dois y aller demain. »
« Pourquoi demain plutôt qu’un autre jour ? »
« Parce que, dit Marguerite, et il me sembla qu’elle rougissait légèrement à cette question, parce que cela montrera que tu y tiens davantage, et il nous pardonnera d’autant plus vite. »
Pour le reste de la journée, Marguerite fut triste et préoccupée. Je dus répéter deux fois tout ce que je lui disais pour obtenir une réponse. Elle attribua cette préoccupation à son inquiétude concernant les événements des deux derniers jours. Je passai la nuit à la rassurer, et elle me renvoya le matin avec une inquiétude insistante que je ne pouvais m’expliquer.
Mon père était encore absent, mais il m’avait laissé ce mot :
« Si vous repassez aujourd’hui, attendez-moi jusqu’à quatre heures. Si je ne suis pas rentré à quatre heures, venez dîner avec moi demain. Il faut que je vous voie. »
J’attendis jusqu’à l’heure qu’il avait indiquée, mais il ne parut pas. Je retournai à Bougival.
La veille, j’avais trouvé Marguerite triste ; ce soir-là, je la trouvai fiévreuse et agitée. En me voyant, elle jeta ses bras autour de mon cou, mais pleura longuement dans mes bras. Je l’interrogeai sur cette détresse soudaine qui m’alarmait par sa violence. Elle ne me donna aucune raison précise, mais me repoussa avec ces faux-fuyants auxquels une femme a recours quand elle ne veut pas dire la vérité.
Lorsqu’elle fut un peu calmée, je lui racontai le résultat de ma visite et lui montrai la lettre de mon père, dont, dis-je, nous pouvions augurer du bon. À la vue de la lettre et en entendant mon commentaire, ses larmes se mirent à couler si abondamment que je craignis une crise de nerfs et, appelant Nanine, je la mis au lit, où elle pleura sans dire un mot, mais tint mes mains et les baisa à chaque instant.
Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu quelque lettre ou visite qui pût expliquer l’état dans lequel je la trouvais, mais Nanine répondit que personne n’était venu et que rien n’avait été envoyé.
Quelque chose, cependant, s’était produit depuis la veille, quelque chose qui me troublait d’autant plus que Marguerite me le cachait.
Le soir, elle parut un peu plus calme et, me faisant asseoir au pied du lit, elle me répéta maintes fois combien elle m’aimait. Elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux étaient voilés de larmes.
J’usai de tous les moyens pour lui faire avouer la cause réelle de sa détresse, mais elle persista à ne me donner que des raisons vagues, comme je vous l’ai dit. Enfin, elle s’endormit dans mes bras, mais ce fut un sommeil qui fatigue plutôt qu’il ne repose le corps. De temps à autre, elle poussait un cri, sursautait et, après s’être assurée que j’étais à ses côtés, me faisait jurer que je l’aimerais toujours.
Je ne pouvais rien tirer de ces accès de détresse intermittents, qui durèrent jusqu’au matin. Puis Marguerite tomba dans une sorte de stupeur. Elle n’avait pas dormi depuis deux nuits.
Son repos fut de courte durée, car vers onze heures elle s’éveilla et, voyant que j’étais levé, elle regarda autour d’elle en s’écriant :
« Tu t’en vas déjà ? »
« Non, dis-je en lui tenant les mains ; mais je voulais te laisser dormir encore. Il est encore tôt. »
« À quelle heure vas-tu à Paris ? »
« À quatre heures. »
« Si tôt ? Mais tu resteras avec moi jusqu’à ce moment-là ? »
« Bien sûr. N’est-ce pas ce que je fais toujours ? »
« Je suis si contente ! Déjeunerons-nous ? » continua-t-elle distraitement.
« Si tu veux. »
« Et puis tu seras gentil avec moi jusqu’au moment précis où tu partiras ? »
« Oui ; et je reviendrai aussitôt que je pourrai. »
« Tu reviendras ? » dit-elle en me regardant avec des yeux hagards.
« Naturellement. »
« Oh, oui, tu reviendras ce soir. Je t’attendrai, comme je le fais toujours, et tu m’aimeras, et nous serons heureux, comme nous l’avons été depuis que nous nous connaissons. »
Toutes ces paroles étaient dites d’une voix si tendue, elles semblaient cacher une pensée si persistante et si douloureuse, que je tremblais à chaque instant que Marguerite ne devînt délirante.
« Écoute, dis-je. Tu es malade. Je ne peux te laisser comme ça. Je vais écrire à mon père pour lui dire de ne pas m’attendre. »
« Non, non, cria-t-elle vivement, ne fais pas cela. Ton père m’accusera de t’empêcher encore d’aller le voir alors qu’il veut te voir ; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut ! D’ailleurs, je ne suis pas malade. Je vais très bien. J’ai fait un mauvais rêve et je ne suis pas encore tout à fait réveillée. »
À partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Il n’y eut plus de larmes.
Quand l’heure de mon départ arriva, je l’embrassai et lui demandai si elle voulait m’accompagner jusqu’au train ; j’espérais que la marche la distrairait et que l’air lui ferait du bien. Je voulais surtout être avec elle aussi longtemps que possible.
Elle accepta, mit son manteau et emmena Nanine avec elle, pour ne pas revenir seule. Vingt fois, je fus sur le point de ne pas partir. Mais l’espoir d’un retour rapide et la peur d’offenser mon père encore davantage me soutinrent, et je pris place dans le train.
« À ce soir ! » dis-je à Marguerite en la quittant. Elle ne répondit pas.
Une fois déjà, elle n’avait pas répondu aux mêmes mots, et le comte de G., vous vous en souviendrez, avait passé la nuit avec elle ; mais ce temps était si lointain qu’il semblait avoir été effacé de ma mémoire, et si j’avais quelque crainte, ce n’était certainement pas que Marguerite me fût infidèle. Arrivé à Paris, je me hâtai d’aller voir Prudence, avec l’intention de lui demander d’aller tenir compagnie à Marguerite, dans l’espoir que sa gaieté et son entrain la distrairaient. J’entrai sans être annoncé et trouvai Prudence à sa toilette.
« Ah ! dit-elle avec inquiétude ; Marguerite est-elle avec vous ? »
« Non. »
« Comment va-t-elle ? »
« Elle n’est pas bien. »
« Ne vient-elle pas ? »
« L’attendiez-vous ? »
Madame Duvernoy rougit et répondit avec une certaine contrainte :
« Je voulais dire seulement que, puisque vous êtes à Paris, ne vient-elle pas vous rejoindre ? »
« Non. »
Je regardai Prudence ; elle baissa les yeux et je lus sur son visage la crainte de voir ma visite se prolonger.
« Je suis même venu vous demander, ma chère Prudence, si vous n’avez rien à faire ce soir, d’aller voir Marguerite ; vous lui tiendrez compagnie et vous pourrez rester pour la nuit. Je ne l’ai jamais vue comme elle était aujourd’hui, et j’ai peur qu’elle ne tombe malade. »
« Je dîne en ville, répondit Prudence, et je ne peux pas aller voir Marguerite ce soir. J’irai la voir demain. »
Je pris congé de Mme Duvernoy, qui semblait presque aussi préoccupée que Marguerite, et me rendis chez mon père ; son premier regard sembla m’étudier attentivement. Il me tendit la main.
« Tes deux visites m’ont fait plaisir, Armand, dit-il ; elles me donnent l’espoir que tu as réfléchi aux choses de ton côté comme je l’ai fait du mien. »
« Puis-je vous demander, mon père, quel a été le résultat de votre réflexion ? »
« Le résultat, mon cher garçon, est que j’ai exagéré l’importance des rapports qui m’avaient été faits, et que j’ai pris la décision d’être moins sévère avec toi. »
« Que dites-vous, père ? » m’écriai-je joyeusement.
« Je dis, mon cher enfant, que tout jeune homme doit avoir sa maîtresse, et que, d’après les renseignements récents que j’ai eus, j’aimerais mieux te voir l’amant de Mlle Gautier que de n’importe quelle autre. »
« Mon cher père, comme vous me rendez heureux ! »
Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon père fut charmant tout au long du dîner.
J’étais pressé de retourner à Bougival pour annoncer à Marguerite ce changement heureux, et je regardais l’horloge à chaque instant.
« Tu surveilles l’heure, dit mon père, et tu es impatient de me quitter. Ô jeunes gens, comme vous sacrifiez toujours les affections sincères aux affections douteuses ! »
« Ne dites pas cela, père ; Marguerite m’aime, j’en suis sûr. »
Mon père ne répondit pas ; il semblait ne dire ni oui ni non.
Il insista beaucoup pour que je passe toute la soirée avec lui et ne parte que le lendemain matin ; mais Marguerite n’avait pas été bien quand je l’avais quittée. Je lui en parlai et sollicitai sa permission de retourner auprès d’elle rapidement, promettant de revenir dès le lendemain.
Il faisait beau ; il m’accompagna jusqu’à la gare. Jamais je n’avais été aussi heureux. L’avenir apparaissait tel que j’avais longtemps désiré le voir. Je n’avais jamais aimé mon père comme je l’aimais en ce moment.
Au moment de le quitter, il me pria encore de rester. Je refusai.
« Vous êtes vraiment très amoureux d’elle ? » demanda-t-il.
« À la folie. »
« Va, donc », et il passa la main sur son front comme pour chasser une pensée, puis ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose ; mais il se contenta de me serrer la main et me quitta précipitamment en disant :
« À demain, donc ! »
Chapitre XXII
Il me sembla que le train n’avançait pas. J’atteignis Bougival à onze heures.
Pas une fenêtre de la maison n’était éclairée, et quand je sonnai, personne ne répondit à la cloche. C’était la première fois qu’une telle chose m’arrivait. Enfin, le jardinier vint. J’entrai. Nanine m’accueillit avec une lumière. J’allai à la chambre de Marguerite.
« Où est madame ? »
« Partie à Paris », répondit Nanine.
« À Paris ! »
« Oui, monsieur. »
« Quand ? »
« Une heure après vous. »
« Elle n’a laissé aucun mot pour moi ? »
« Rien. »
Nanine me quitta.
Peut-être avait-elle quelque soupçon, pensai-je, et est-elle allée à Paris pour s’assurer que ma visite à mon père n’était pas une excuse pour une journée de liberté. Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit quelque chose d’important. Me disais-je quand je fus seul ; mais j’avais vu Prudence ; elle n’avait rien dit qui pût me laisser supposer qu’elle avait écrit à Marguerite.
Soudain, je me rappelai la question de Mme Duvernoy, « Ne vient-elle pas aujourd’hui ? » quand j’avais dit que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps combien Prudence avait paru embarrassée quand je l’avais regardée après cette remarque, qui semblait indiquer un rendez-vous. Je me rappelai aussi les larmes de Marguerite toute la journée, que l’accueil aimable de mon père avait un peu chassées de mon esprit. À partir de ce moment, tous les incidents se regroupèrent autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon esprit que tout servit à le confirmer, même la bonté de mon père.
Marguerite avait presque insisté pour que j’aille à Paris ; elle avait feint d’être plus calme quand j’avais proposé de rester avec elle. Étais-je tombé dans quelque piège ? Marguerite me trompait-elle ? Avait-elle compté être rentrée à temps pour que je ne m’aperçoive pas de son absence, et avait-elle été retenue par hasard ? Pourquoi n’avait-elle rien dit à Nanine, ou pourquoi n’avait-elle pas écrit ? Que signifiaient ces larmes, cette absence, ce mystère ?
C’est ce que je me demandais avec effroi, debout dans la pièce vide, fixant l’horloge qui marquait minuit et semblait me dire qu’il était trop tard pour espérer le retour de ma maîtresse. Pourtant, après tous les arrangements que nous venions de prendre, après les sacrifices qui avaient été offerts et acceptés, était-il vraisemblable qu’elle me trompât ? Non. J’essayai de me débarrasser de mon premier soupçon.
Probablement avait-elle trouvé un acheteur pour ses meubles et était-elle allée à Paris pour conclure le marché. Elle n’avait pas voulu me le dire à l’avance, car elle savait que, bien que j’y eusse consenti, la vente, si nécessaire à notre bonheur futur, m’était douloureuse, et elle craignait de blesser mon amour-propre en m’en parlant. Elle préférait ne pas me voir avant que tout fût fait, et c’était évidemment pourquoi Prudence l’attendait quand elle avait laissé échapper le secret. Marguerite n’avait pas pu finir toute l’affaire aujourd’hui et passait la nuit chez Prudence, ou peut-être viendrait-elle encore, car elle devait savoir combien je serais inquiet et ne voudrait pas me laisser dans cet état. Mais, si c’était le cas, pourquoi ces larmes ? Sans doute, malgré son amour pour moi, la pauvre fille ne pouvait-elle se résoudre à abandonner tout le luxe dans lequel elle avait vécu jusqu’ici, et pour lequel elle avait été si enviée, sans pleurer dessus. J’étais tout prêt à lui pardonner de tels regrets. Je l’attendais avec impatience, pour pouvoir lui dire, en la couvrant de baisers, que j’avais deviné la raison de sa mystérieuse absence.
Néanmoins, la nuit avançait, et Marguerite ne revenait pas.
Mon anxiété resserrait son cercle petit à petit et commençait à oppresser ma tête et mon cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose. Peut-être était-elle blessée, malade, morte. Peut-être un messager arriverait-il avec la nouvelle de quelque terrible accident. Peut-être le jour me trouverait-il avec la même incertitude et les mêmes craintes.
L’idée que Marguerite m’était peut-être infidèle au moment même où je l’attendais en proie à la terreur de son absence ne me revint pas à l’esprit. Il devait y avoir une cause, indépendante de sa volonté, pour la tenir éloignée de moi, et plus je pensais, plus j’étais convaincu que cette cause ne pouvait être qu’un accident quelconque. Ô vanité de l’homme, qui nous revient sous toutes les formes !
Une heure sonna. Je me dis que j’attendrais encore une heure, mais qu’à deux heures, si Marguerite n’était pas rentrée, je partirais pour Paris. En attendant, je cherchai un livre, car je n’osais pas penser. Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que çà et là les pages étaient humides comme par des larmes. Je tournai les feuilles puis fermai le livre, car les lettres me semblaient vides de sens à travers le voile de mes doutes.
Le temps passait lentement. Le ciel était couvert de nuages. Une pluie d’automne fouettait les fenêtres. Le lit vide semblait par moments prendre l’aspect d’un tombeau. J’avais peur.
J’ouvris la porte. J’écoutai et n’entendis que la voix du vent dans les arbres. Pas une voiture n’était visible sur la route. La demi-heure sonna tristement au clocher de l’église.
Je commençai à craindre que quelqu’un n’entrât. Il me semblait que seul un désastre pouvait arriver à cette heure et sous ce ciel sombre.
Deux heures sonnèrent. J’attendis encore un peu. Seul le son de la cloche troublait le silence de son coup monotone et rythmé.
Enfin, je quittai la chambre, où chaque objet avait pris cet aspect mélancolique que la solitude inquiète du cœur donne à tout ce qui l'entoure.
Dans la pièce voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au bruit de la porte, elle s'éveilla et demanda si sa maîtresse était rentrée.
— Non ; mais si elle rentre, dis-lui que j'étais si inquiet que j'ai dû partir pour Paris.
— À cette heure-ci ?
— Oui.
— Mais comment ? Vous ne trouverez pas de voiture.
— J'irai à pied.
— Mais il pleut.
— Peu importe.
— Mais madame va revenir, ou si elle ne revient pas, il sera bien temps demain matin d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous serez assassiné en chemin.
— Il n'y a aucun danger, ma chère Nanine ; je te reverrai demain.
La bonne fille alla me chercher un manteau, le posa sur mes épaules et me proposa d'aller réveiller Mme Arnould pour voir si l'on pouvait obtenir un véhicule ; mais je ne voulus rien entendre, convaincu que je perdrais, dans une recherche peut-être infructueuse, plus de temps que je n'en mettrais à parcourir la moitié de la route. D'ailleurs, j'éprouvais le besoin d'air et de fatigue physique pour calmer la surexcitation qui me possédait.
Je pris la clé de l'appartement de la rue d'Antin et, après avoir dit adieu à Nanine qui m'accompagna jusqu'au portail, je me mis en route.
Au début, je me mis à courir, mais la terre était boueuse à cause de la pluie et je me fatiguai doublement. Au bout d'une demi-heure, je fus obligé de m'arrêter et j'étais trempé de sueur. Je repris mon souffle et continuai. La nuit était si noire qu'à chaque pas je craignais de me heurter contre l'un des arbres du bord de la route, qui se dressaient brusquement devant moi comme de grands fantômes se ruant sur moi.
Je dépassai une ou deux charrettes que je laissai bientôt derrière moi. Une voiture allait au grand galop vers Bougival. En me croisant, l'espoir me vint que Marguerite était dedans. Je m'arrêtai et criai : « Marguerite ! Marguerite ! » Mais personne ne répondit et la voiture continua sa course. Je la regardai s'évanouir dans le lointain, puis je repris mon chemin. Il me fallut deux heures pour atteindre la barrière de l'Étoile. La vue de Paris me rendit des forces et je courus tout le long de l'allée que j'avais si souvent parcourue.
Cette nuit-là, personne ne passait ; c'était comme de traverser le milieu d'une ville morte. L'aube commençait à poindre. Lorsque j'atteignis la rue d'Antin, la grande ville s'agitait un peu avant de s'éveiller tout à fait. Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrai chez Marguerite. Je criai mon nom au portier, qui avait reçu de moi assez de pièces de vingt francs pour savoir que j'avais le droit de rendre visite à Mlle Gautier à cinq heures du matin. Je passai sans difficulté. J'aurais pu demander si Marguerite était à la maison, mais il aurait pu répondre « Non », et je préférai rester dans le doute deux minutes de plus, car, tant que je doutais, il restait de l'espoir.
J'écoutai à la porte, essayant de découvrir un bruit, un mouvement. Rien. Le silence de la campagne semblait se prolonger ici. J'ouvris la porte et entrai. Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés. Je tirai ceux de la salle à manger, me dirigeai vers la chambre à coucher et poussai la porte. Je sautai sur le cordon du rideau et le tirai violemment. Le rideau s'ouvrit, une faible lumière se fit jour. Je me précipitai vers le lit. Il était vide.
J'ouvris les portes les unes après les autres. Je visitai chaque pièce. Personne. C'était de quoi devenir fou.
J'allai dans le cabinet de toilette, ouvris la fenêtre et appelai Prudence plusieurs fois. La fenêtre de Mme Duvernoy resta fermée.
Je descendis chez le portier et lui demandai si Mlle Gautier était rentrée dans la journée.
— Oui, répondit l'homme ; avec Mme Duvernoy.
— Elle n'a pas laissé de mot pour moi ?
— Non.
— Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite ?
— Elles sont reparties en voiture.
— Quel genre de voiture ?
— Une voiture particulière.
Que pouvait signifier tout cela ?
Je sonnai à la porte voisine.
— Où allez-vous, monsieur ? demanda le portier, après m'avoir ouvert.
— Chez Mme Duvernoy.
— Elle n'est pas rentrée.
— Vous êtes sûr ?
— Oui, monsieur ; voici même une lettre qui lui a été apportée hier soir et que je ne lui ai pas encore donnée.
Et le portier me montra une lettre que je regardai machinalement. Je reconnus l'écriture de Marguerite. Je pris la lettre. Elle était adressée : « À Mme Duvernoy, à faire suivre à M. Duval. »
— Cette lettre est pour moi, dis-je au portier en lui montrant l'adresse.
— Vous êtes M. Duval ? répliqua-t-il.
— Oui.
— Ah ! je me souviens. Vous veniez souvent voir Mme Duvernoy.
Une fois dans la rue, je brisai le cachet de la lettre. Si un coup de foudre était tombé à mes pieds, je n'aurais pas été plus stupéfait que je ne le fus par ce que je lus.
« Au moment où vous lirez cette lettre, Armand, je serai la maîtresse d'un autre homme. Tout est fini entre nous.
« Retournez auprès de votre père, mon ami, et auprès de votre sœur, et là, aux côtés d'une jeune fille pure, ignorante de toutes nos misères, vous oublierez bientôt ce que vous auriez souffert par cette créature perdue qui s'appelle Marguerite Gautier, que vous avez aimée un instant et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie dont, elle l'espère, la fin n'est plus très éloignée. »
Lorsque j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou. Un instant, j'eus réellement peur de tomber dans la rue. Un nuage passa devant mes yeux et mon sang battit à mes tempes. Enfin, je revins un peu à moi. Je regardai autour de moi et fus étonné de voir la vie des autres continuer sans s'arrêter à ma détresse.
Je n'avais pas assez de force pour endurer seul ce coup. Alors, je me souvins que mon père était dans la même ville, que je pouvais être avec lui en dix minutes et que, quelle que fût la cause de mon chagrin, il la partagerait.
Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris ; je trouvai la clé sur la porte de la chambre de mon père ; j'entrai. Il lisait. Il montra si peu d'étonnement en me voyant que c'était comme s'il m'attendait. Je me jetai dans ses bras sans dire un mot. Je lui donnai la lettre de Marguerite et, tombant à genoux près de son lit, je pleurai des larmes brûlantes.
Chapitre XXIII
Lorsque le courant de la vie eut repris son cours, je ne pouvais croire que le jour que je voyais poindre ne ressemblerait pas à ceux qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je m'imaginais qu'une circonstance, dont je ne pouvais me souvenir, m'avait obligé de passer la nuit loin de Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, je la retrouverais aussi inquiète que je l'avais été, et qu'elle me demanderait ce qui m'avait retenu si longtemps loin d'elle.
Quand l'existence a contracté une habitude, comme celle de cet amour, il semble impossible que cette habitude soit rompue sans briser en même temps tous les autres ressorts de la vie. J'étais forcé de temps à autre de relire la lettre de Marguerite pour me convaincre que je n'avais pas rêvé.
Mon corps, succombant au choc moral, était incapable de mouvement. L'anxiété, la marche nocturne et les nouvelles du matin m'avaient terrassé. Mon père profita de cet anéantissement total de toutes mes facultés pour m'arracher la promesse formelle de l'accompagner. Je promis tout ce qu'il demanda, car j'étais incapable de soutenir une discussion et j'avais besoin d'un peu d'affection pour m'aider à vivre, après ce qui était arrivé. J'étais trop reconnaissant que mon père voulût bien me consoler d'une telle calamité.
Tout ce dont je me souviens, c'est que, ce jour-là, vers cinq heures, il m'emmena avec lui dans une chaise de poste. Sans m'en parler, il avait fait emballer mes bagages et les avait fait attacher derrière la chaise avec les siens, et c'est ainsi qu'il m'enleva. Je ne réalisai ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu et que la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur. Alors, mes larmes recommencèrent à couler.
Mon père avait compris que les mots, même de sa part, ne feraient rien pour me consoler, et il me laissa pleurer sans dire un mot, me serrant seulement parfois la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami à mes côtés.
La nuit, je dormis un peu. Je rêvais de Marguerite.
Je me réveillais en sursaut, ne me rappelant pas pourquoi j'étais dans la voiture. Puis la vérité me revenait et je laissais retomber ma tête sur ma poitrine. Je n'osais rien dire à mon père. J'avais peur qu'il ne dise : « Tu vois bien que j'avais raison quand je déclarais que cette femme ne t'aimait pas. » Mais il n'usa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C. sans qu'il m'eût rien dit, si ce n'est pour parler de sujets tout à fait étrangers à l'événement qui avait occasionné mon départ de Paris.
Lorsque j'embrassai ma sœur, je me souvins de ce que Marguerite avait dit d'elle dans sa lettre, et je vis aussitôt combien ma sœur, pour bonne qu'elle fût, serait incapable de me faire oublier ma maîtresse.
La chasse avait commencé et mon père pensa que ce serait pour moi un divertissement. Il organisa des parties de chasse avec des amis et des voisins. J'y allais sans réticence ni enthousiasme, avec cette sorte d'apathie dans laquelle j'étais tombé depuis mon départ.
Nous battions la campagne pour le gibier et l'on me donna mon poste. Je posais mon fusil déchargé à mes côtés et je méditais. Je regardais passer les nuages. Je laissais ma pensée errer sur les plaines solitaires, et, de temps à autre, j'entendais quelqu'un m'appeler et me montrer un lièvre à dix pas de là. Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il n'était pas dupe de mon calme extérieur. Il savait bien que, brisé comme je l'étais maintenant, je connaîtrais un jour une réaction terrible, qui pourrait être dangereuse, et, sans avoir l'air de faire aucun effort pour me consoler, il faisait tout son possible pour détourner mes pensées.
Ma sœur, naturellement, ne savait rien de ce qui était arrivé, et elle ne pouvait comprendre comment moi, qui avais été autrefois si léger, j'étais devenu soudain si triste et rêveur.
Parfois, surprenant au milieu de ma tristesse le regard anxieux de mon père, je pressais sa main comme pour lui demander tacitement pardon de la peine que, malgré moi, je lui causais.
Ainsi se passa un mois, mais au bout de ce temps, je ne pus en supporter davantage. Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais aimé, j'aimais encore cette femme si fort que je ne pouvais devenir soudain indifférent à son égard. Il fallait que je l'aime ou que je la haïsse. Surtout, quel que fût ce que j'éprouvais pour elle, il fallait que je la voie à nouveau, et tout de suite. Ce désir possédait mon esprit, et avec toute la violence d'une volonté qui avait commencé à se réaffirmer dans un corps si longtemps inerte.
Il ne me suffisait pas de voir Marguerite dans un mois, dans une semaine. Il fallait que je la voie dès le lendemain du jour où cette pensée m'était venue ; et j'allai dire à mon père que j'avais été appelé à Paris pour des affaires, mais que je reviendrais rapidement. Sans doute devina-t-il la raison de mon départ, car il insista pour que je reste, mais, voyant que si je n'exécutais pas mon intention les conséquences, dans l'état où j'étais, pourraient être fatales, il m'embrassa et me pria, presque avec des larmes, de revenir sans délai.
Je ne dormis pas sur le chemin de Paris. Une fois là, qu'allais-je faire ? Je ne savais pas ; je savais seulement que cela devait être quelque chose en rapport avec Marguerite. J'allai chez moi pour changer de vêtements et, comme il faisait beau et qu'il était encore tôt, je me dirigeai vers les Champs-Élysées. Au bout d'une demi-heure, je vis la voiture de Marguerite, à quelque distance, venant du Rond-Point vers la place de la Concorde. Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était exactement telle que j'étais habitué à la voir, mais elle n'était pas dedans. À peine avais-je remarqué ce fait que, regardant autour de moi, je vis Marguerite à pied, accompagnée d'une femme que je n'avais jamais vue.
En me dépassant, elle pâlit et un sourire nerveux se crispa sur ses lèvres. Pour ma part, mon cœur battait violemment dans ma poitrine ; mais je réussis à donner une expression froide à mon visage, tout en saluant froidement mon ancienne maîtresse, qui atteignait justement sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.
Je connaissais Marguerite : cette rencontre imprévue devait certainement l'avoir bouleversée. Sans doute avait-elle appris que j'étais parti, et avait-elle été ainsi rassurée quant aux conséquences de notre rupture ; mais, me revoyant à Paris, se retrouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait dû comprendre que je n'étais pas revenu sans but, et elle avait dû se demander quel était ce but.
Si j'avais vu Marguerite malheureuse, si, en me vengeant d'elle, j'avais pu lui venir en aide, peut-être l'aurais-je pardonnée, et certainement je n'aurais jamais songé à lui faire du mal. Mais je la trouvais apparemment heureuse, quelqu'un d'autre lui avait rendu le luxe que je ne pouvais lui donner ; sa rupture avec moi semblait prendre un caractère de l'intérêt le plus bas ; j'étais abaissé dans ma propre estime comme dans mon amour. Je résolus qu'elle paierait pour ce que j'avais souffert.
Je ne pouvais être indifférent à ce qu'elle faisait, par conséquent ce qui la blesserait le plus serait mon indifférence ; c'était donc ce sentiment que je devais affecter, non seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.
J'essayai de prendre un air souriant et j'allai rendre visite à Prudence. La servante m'annonça et je dus attendre quelques minutes dans le salon. Enfin, Mme Duvernoy apparut et me fit entrer dans son boudoir ; au moment où je m'asseyais, j'entendis la porte du salon s'ouvrir, un pas léger fit grincer le parquet et la porte d'entrée fut violemment refermée.
— Je vous dérange, dis-je à Prudence.
— Pas le moins du monde. Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer, elle s'est sauvée ; c'est elle qui vient de sortir.
— A-t-elle peur de moi maintenant ?
— Non, mais elle a peur que vous ne vouliez pas la voir.
— Mais pourquoi ? dis-je en respirant avec difficulté, car j'étais étouffé par l'émotion. La pauvre fille m'a quitté pour sa voiture, ses meubles et ses diamants ; elle a très bien fait et je ne lui en veux pas. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je nonchalamment.
— Où ? demanda Prudence, en me regardant et semblant se demander si c'était le même homme qu'elle avait connu si follement amoureux.
— Aux Champs-Élysées. Elle était avec une autre femme, très jolie. Qui est-ce ?
— À quoi ressemblait-elle ?
— Blonde, élancée, avec des anglaises ; des yeux bleus ; très élégante.
— Ah ! C'était Olympe ; elle est très jolie en effet.
— Avec qui vit-elle ?
— Avec personne ; avec tout le monde.
— Où habite-t-elle ?
— Rue Tronchet, numéro —. Voulez-vous lui faire la cour ?
— On ne sait jamais.
— Et Marguerite ?
— Je vous dirais peu la vérité si je disais que je ne pense plus à elle ; mais je suis de ceux avec qui tout dépend de la manière dont on rompt avec eux. Or, Marguerite a fini avec moi si légèrement que je me rends compte que j'ai été un grand sot d'avoir été aussi amoureux d'elle que je l'étais, car j'étais réellement très amoureux de cette fille-là.
Vous pouvez imaginer la façon dont je dis cela ; la sueur perla sur mon front.
— Elle vous aimait beaucoup, vous savez, et elle vous aime encore ; la preuve, c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout droit m'en parler. Quand elle est arrivée ici, elle tremblait de tout son corps ; j'ai cru qu'elle allait s'évanouir.
— Eh bien, qu'a-t-elle dit ?
— Elle a dit : « Il va sûrement venir ici », et elle m'a suppliée de vous demander de lui pardonner.
— Je lui ai pardonné, vous pouvez lui dire. C'était une bonne fille ; mais, après tout, comme les autres, et je m'attendais à ce qui est arrivé. Je lui suis même reconnaissant, car je vois maintenant ce qui serait advenu si j'avais vécu avec elle tout à fait. C'était ridicule.
— Elle sera très heureuse de savoir que vous prenez cela si bien. Il était grand temps qu'elle vous quitte, mon cher ami. Le gredin d'agent à qui elle avait proposé de vendre ses meubles a fait le tour de ses créanciers pour savoir combien elle devait ; ils ont pris peur, et en deux jours elle aurait été saisie.
— Et maintenant, tout est payé ?
— Plus ou moins.
— Et qui a fourni l'argent ?
— Le comte de N. Ah, mon cher ami, il y a des hommes faits exprès pour de pareilles occasions. Pour faire court, il lui a donné vingt mille francs, mais il a enfin eu ce qu'il voulait. Il sait fort bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui ; mais il est très gentil avec elle tout de même. Comme vous avez pu le voir, il a racheté ses chevaux, il a retiré ses bijoux du Mont-de-piété et il lui donne autant d'argent que le duc lui en donnait ; si elle veut vivre tranquillement, il restera longtemps avec elle.
— Et que fait-elle ? Est-elle à Paris tout à fait ?
— Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival après votre départ. J'ai dû y aller moi-même pour m'occuper de toutes ses affaires, et des vôtres aussi. J'en ai fait un paquet et vous pouvez envoyer chercher cela ici. Vous trouverez tout, sauf une petite boîte avec vos initiales. Marguerite a voulu la garder. Si vous la voulez vraiment, je lui demanderai.
— Qu'elle la garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de mon cœur à mes yeux au souvenir du village où j'avais été si heureux, et à la pensée que Marguerite tenait à conserver quelque chose qui m'avait appartenu et qui me rappellerait à elle. Si elle était entrée à cet instant, mes pensées de vengeance auraient disparu et je serais tombé à ses pieds.
— Du reste, continua Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est maintenant ; elle dort à peine, elle va à tous les bals, elle va aux soupers, elle boit même. L'autre jour, après un souper, elle a dû garder le lit pendant une semaine ; et quand le médecin l'a laissée se lever, elle a recommencé au péril de sa vie. Irez-vous la voir ?
— À quoi bon ? Je suis venu vous voir, parce que vous avez toujours été charmante avec moi et que je vous ai connue avant même de connaître Marguerite. Je vous dois d'avoir été son amant, et aussi, n'est-ce pas, de ne plus l'être ?
— Eh bien, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quitte, et je crois que vous m'en saurez gré plus tard.
— Je vous dois une double gratitude, ajoutai-je en me levant, car j'étais dégoûté de cette femme, la voyant prendre chaque mot que je lui disais comme s'il était sérieux.
— Vous partez ?
— Oui.
J'en savais assez.
— Quand vous reverrai-je ?
— Bientôt. Adieu.
— Adieu.
Prudence m'accompagna jusqu'à la porte et je retournai chez moi avec des larmes de rage dans les yeux et un désir de vengeance dans le cœur.
Marguerite n’était donc pas différente des autres ; ainsi, l’amour constant qu’elle m’avait voué n’avait pu résister au désir de retourner à sa vie passée, et au besoin d’avoir une voiture et de se plonger dans la dissipation. C’est ce que je me disais, couché, les yeux ouverts, au milieu de la nuit, bien que, si j’avais réfléchi aussi calmement que je le prétendais, j’aurais vu dans cette vie nouvelle et turbulente de Marguerite la tentative de faire taire une pensée constante, un souvenir incessant. Malheureusement, les mauvaises passions l’emportèrent, et je ne cherchai plus qu’un moyen de me venger de la pauvre créature. Oh ! combien l’homme est mesquin et vil lorsqu’il est blessé dans l’une de ses étroites passions !
Cette Olympe que j’avais vue était, sinon une amie de Marguerite, du moins la femme avec qui on la voyait le plus souvent depuis son retour à Paris. Elle allait donner un bal et, comme je tenais pour acquis que Marguerite y serait, je tentai d’obtenir une invitation, ce que je réussis.
Lorsque, plein de mes émotions douloureuses, j’arrivai au bal, la fête était déjà très animée. On dansait, on criait même, et dans l’un des quadrilles, j’aperçus Marguerite dansant avec le comte de N., qui semblait fier de l’exhiber, comme s’il disait à tout le monde : « Cette femme est à moi. »
Je m’appuyai contre la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la regardai danser. Son visage changea dès qu’elle m’aperçut. Je la saluai négligemment d’un coup d’œil et d’un geste de la main.
Quand je réfléchis qu’après le bal elle rentrerait, non pas avec moi, mais avec ce riche imbécile, quand je pensai à ce qui suivrait leur retour, le sang me monta au visage et je ressentis le besoin de faire quelque chose pour troubler leurs relations.
Après la contredanse, je m’approchai de la maîtresse de maison, qui exhibait au profit de ses invités une poitrine éblouissante et de magnifiques épaules. Elle était belle et, pour ce qui est de la taille, plus belle que Marguerite. Je me rendis compte de ce fait plus clairement encore à certains regards que Marguerite lui adressait pendant que je lui parlais. L’homme qui était l’amant d’une telle femme pouvait bien être aussi fier que M. de N., et elle était assez belle pour inspirer une passion non moins grande que celle que Marguerite m’avait inspirée. À ce moment-là, elle n’avait pas d’amant. Il ne serait pas difficile de le devenir ; cela dépendait seulement de montrer assez d’argent pour attirer son attention.
Je pris ma décision. Cette femme serait ma maîtresse. Je commençai par danser avec elle. Une demi-heure plus tard, Marguerite, pâle comme la mort, mit sa pelisse et quitta le bal.
Chapitre XXIV
C’était déjà quelque chose, mais ce n’était pas assez. Je vis l’emprise que j’avais sur cette femme et j’en tirai un lâche avantage.
Quand je pense qu’elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me pardonnera jamais le mal que je lui ai fait.
Après le souper, qui fut aussi bruyant que possible, on joua. Je m’assis aux côtés d’Olympe et je mis mon argent sur la table avec tant d’imprudence qu’elle ne put s’empêcher de me remarquer. En un instant, j’avais gagné cent cinquante ou deux cents louis, que j’étalai devant moi sur le tapis, et sur lesquels elle attacha ses yeux avec avidité.
J’étais le seul à ne pas être complètement absorbé par le jeu et à pouvoir lui accorder quelque attention. Tout le reste de la nuit, je gagnai, et c’est moi qui lui donnai de l’argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu’elle avait devant elle et probablement tout ce qu’elle avait à la maison.
À cinq heures du matin, les invités partirent. J’avais gagné trois cents louis.
Tous les joueurs étaient déjà dans l’escalier ; j’étais le seul à être resté en arrière, et comme je ne connaissais personne, personne n’y prit garde. Olympe elle-même éclairait le passage, et j’allais suivre les autres quand, me retournant, je lui dis :
— Il faut que je vous parle.
— Demain, dit-elle.
— Non, maintenant.
— Qu’avez-vous à me dire ?
— Vous verrez.
Et je rentrai dans le salon.
— Vous avez perdu, dis-je.
— Oui.
— Tout ce que vous aviez à la maison ?
Elle hésita.
— Soyez franche.
— Eh bien, c’est vrai.
— J’ai gagné trois cents louis. Les voici, si vous voulez me laisser passer la nuit ici.
Et je jetai l’or sur la table.
— Et pourquoi cette proposition ?
— Parce que je suis amoureux de vous, naturellement.
— Non, mais parce que vous aimez Marguerite et que vous voulez vous venger d’elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une femme comme moi, mon cher ami ; malheureusement, je suis encore trop jeune et trop jolie pour accepter le rôle que vous m’offrez.
— Vous refusez donc ?
— Oui.
— Préféreriez-vous me prendre pour rien ? C’est moi qui n’accepterais pas, alors. Réfléchissez-y, ma chère Olympe ; si j’avais envoyé quelqu’un vous offrir ces trois cents louis de ma part, aux conditions que j’y attache, vous auriez accepté. J’ai préféré vous parler moi-même. Acceptez sans chercher à connaître mes raisons ; dites-vous que vous êtes belle et qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que je sois amoureux de vous.
Marguerite était une femme dans la même situation qu’Olympe, et pourtant je n’aurais jamais osé lui dire, la première fois que je l’ai rencontrée, ce que j’avais dit à l’autre femme. J’aimais Marguerite. Je voyais en elle des instincts qui manquaient à l’autre, et au moment même où je concluais mon marché, j’éprouvais du dégoût pour la femme avec qui je le faisais.
Elle accepta, bien sûr, à la fin, et à midi je quittai sa maison comme son amant ; mais je la quittai sans garder le souvenir des caresses et des mots d’amour qu’elle s’était sentie obligée de m’accorder en échange des six mille francs que je lui avais laissés. Et pourtant, il y avait des hommes qui s’étaient ruinés pour cette femme.
À partir de ce jour, j’infligeai à Marguerite une persécution continuelle. Olympe et elle cessèrent de se voir, comme vous pouvez l’imaginer. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture et des bijoux. Je jouai, je commis toutes les extravagances que l’on pouvait attendre d’un homme amoureux d’une femme comme Olympe. La nouvelle de mon engouement se répandit immédiatement.
Prudence elle-même fut trompée et finit par croire que j’avais complètement oublié Marguerite. Marguerite elle-même, qu’elle eût deviné mon motif ou qu’elle fût dupe comme tout le monde, conserva une dignité parfaite en réponse aux insultes dont je l’accablais quotidiennement. Seulement, elle semblait souffrir, car chaque fois que je la rencontrais, elle était de plus en plus pâle, de plus en plus triste. Mon amour pour elle, poussé au point où il se transformait en haine, se réjouissait à la vue de son chagrin quotidien. Souvent, lorsque ma cruauté envers elle devenait infâme, Marguerite levait sur moi des yeux si suppliants que je rougissais du rôle que je jouais et que j’étais prêt à implorer son pardon.
Mais mon repentir n’était que de courte durée, et Olympe, qui avait fini par mettre de côté tout amour-propre et qui avait découvert qu’en ennuyant Marguerite elle pouvait obtenir de moi tout ce qu’elle voulait, attisait constamment mon ressentiment contre elle et l’insultait chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, avec la lâche persistance d’une femme autorisée par l’autorité d’un homme.
À la fin, Marguerite renonça à aller aux bals ou aux théâtres, de peur de rencontrer Olympe et moi. Puis les impertinences directes laissèrent la place à des lettres anonymes, et il n’y eut pas une chose honteuse que je n’encourageasse ma maîtresse à raconter, et que je ne racontasse moi-même au sujet de Marguerite.
Pour en arriver là, il fallait que je sois littéralement fou. J’étais comme un homme ivre de mauvais vin, tombant dans l’une de ces exaltations nerveuses où la main est capable de commettre un crime sans que la tête en sache rien. Au milieu de tout cela, je subissais un martyre. Le calme non dédaigneux, la dignité non méprisante avec lesquels Marguerite répondait à toutes mes attaques, et qui l’élevaient au-dessus de moi à mes propres yeux, m’exaspéraient encore plus contre elle.
Un soir, Olympe était allée je ne sais où et avait rencontré Marguerite, qui, pour une fois, n’avait pas épargné la sotte créature, de sorte qu’elle avait dû se retirer toute confuse. Olympe revint furieuse ; Marguerite s’était évanouie et avait dû être emportée. Olympe me raconta ce qui s’était passé, déclara que Marguerite, la voyant seule, s’était vengée sur elle parce qu’elle était ma maîtresse, et que je devais lui écrire pour lui dire de respecter la femme que j’aimais, que je sois présent ou absent.
Je n’ai pas besoin de vous dire que je consentis, et que je mis dans la lettre que j’envoyai à son adresse le jour même tout ce qu’il y avait d’amer, de honteux et de cruel dans mon esprit.
Cette fois, le coup fut plus que la malheureuse créature ne pouvait supporter sans répondre. Je me sentis certain qu’une réponse viendrait et je résolus de ne pas sortir de la journée. Vers deux heures, on sonna et Prudence entra.
Je tentai de prendre un air indifférent en lui demandant ce qui l’amenait ; mais ce jour-là, Mme Duvernoy n’était pas d’humeur à rire, et d’une voix réellement émue, elle me dit que depuis mon retour, c’est-à-dire depuis environ trois semaines, je n’avais laissé passer aucune occasion de faire du mal à Marguerite, qu’elle en était complètement bouleversée, et que la scène de la veille et ma lettre colérique du matin l’avaient forcée à garder le lit. En somme, sans me faire aucun reproche, Marguerite m’envoyait demander un peu de pitié, puisqu’elle n’avait plus la force morale ou physique d’endurer ce que je lui faisais subir.
— Que Mlle Gautier, dis-je à Prudence, me mette à la porte de chez elle, c’est tout naturel, mais qu’elle insulte la femme que j’aime, sous prétexte que cette femme est ma maîtresse, c’est une chose que je ne permettrai jamais.
— Mon ami, dit Prudence, vous êtes sous l’influence d’une femme qui n’a ni cœur ni sens ; vous êtes amoureux d’elle, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison pour torturer une femme qui ne peut pas se défendre.
— Que Mlle Gautier m’envoie son comte de N. et les forces seront égales.
— Vous savez bien qu’elle ne fera pas cela. Alors, mon cher Armand, laissez-la tranquille. Si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon dont vous la traitez. Elle est blanche, elle tousse ; elle n’en a plus pour longtemps.
Et Prudence me tendit la main en ajoutant :
— Venez la voir ; cela lui fera très plaisir.
— Je n’ai aucun désir de rencontrer M. de N.
— M. de N. n’est jamais là. Elle ne peut pas le supporter.
— Si Marguerite désire me voir, elle sait où j’habite ; qu’elle vienne me voir, mais, pour ma part, je ne mettrai jamais les pieds rue d’Antin.
— La recevrez-vous bien ?
— Certainement.
— Eh bien, je suis sûre qu’elle viendra.
— Qu’elle vienne.
— Serez-vous sorti aujourd’hui ?
— Je serai chez moi toute la soirée.
— Je lui dirai.
Et Prudence me quitta.
Je n’écrivis même pas à Olympe pour lui dire de ne pas m’attendre. Je ne me préoccupais jamais beaucoup d’elle, n’allant guère la voir qu’une nuit par semaine. Elle se consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre.
Je sortis dîner et revins presque aussitôt. Je fis allumer un feu dans ma chambre et je dis à Joseph qu’il pouvait sortir.
Je ne peux vous donner aucune idée des différentes impressions qui m’agitèrent pendant l’heure où j’attendis ; mais quand, vers neuf heures, j’entendis une sonnerie, elles se rassemblèrent en une telle émotion que, en ouvrant la porte, je fus obligé de m’appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
Heureusement, l’antichambre était dans la demi-obscurité, et le changement sur mon visage était moins visible. Marguerite entra.
Elle était vêtue de noir et voilée. Je reconnus à peine son visage à travers le voile. Elle entra dans le salon et leva son voile. Elle était pâle comme du marbre.
— Je suis ici, Armand, dit-elle ; vous avez voulu me voir et je suis venue.
Et laissant tomber sa tête dans ses mains, elle éclata en sanglots.
Je m’approchai d’elle.
— Qu’avez-vous ? lui dis-je à voix basse.
Elle pressa ma main sans un mot, car les larmes voilaient encore sa voix. Mais après quelques minutes, se reprenant un peu, elle me dit :
— Vous avez été très méchant avec moi, Armand, et je ne vous ai rien fait.
— Rien ? répondis-je avec un sourire amer.
— Rien d’autre que ce que les circonstances m’ont forcée à faire.
Je ne sais pas si vous avez déjà éprouvé dans votre vie, ou si vous éprouverez jamais, ce que je ressentis à la vue de Marguerite.
La dernière fois qu’elle était venue me voir, elle s’était assise à la même place où elle était assise maintenant ; seulement, depuis lors, elle avait été la maîtresse d’un autre homme, d’autres baisers que les miens avaient touché ses lèvres, vers lesquelles, malgré moi, les miennes tendaient, et pourtant je sentais que j’aimais cette femme autant, peut-être plus, que je ne l’avais jamais aimée.
Il m’était difficile de commencer la conversation sur le sujet qui l’amenait. Marguerite s’en rendit compte sans doute, car elle poursuivit :
— Je suis venue vous troubler, Armand, car j’ai deux choses à vous demander : pardon pour ce que j’ai dit hier à Mlle Olympe, et pitié pour ce que vous êtes peut-être encore prêt à me faire. Intentionnellement ou non, depuis votre retour, vous m’avez fait tant de mal que je serais incapable maintenant d’en supporter le quart de ce que j’ai enduré jusqu’ici. Vous aurez pitié de moi, n’est-ce pas ? Et vous comprendrez qu’un homme qui n’est pas sans cœur a d’autres choses, plus nobles, à faire que de se venger d’une femme malade et triste comme moi. Tenez, prenez ma main. J’ai de la fièvre. J’ai quitté mon lit pour venir à vous, et demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.
Je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la pauvre femme frissonnait sous son manteau de fourrure.
Je roulai le fauteuil où elle était assise devant le feu.
— Pensez-vous donc que je n’ai pas souffert, dis-je, cette nuit-là où, après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à Paris, et n’ai trouvé que la lettre qui m’a presque rendu fou ? Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, alors que je vous aimais tant ?
— Ne parlez pas de cela, Armand ; je ne suis pas venue pour parler de cela. Je voulais seulement vous voir non pas en ennemi, et je voulais prendre votre main une fois encore. Vous avez une maîtresse ; elle est jeune, jolie, vous l’aimez, dit-on. Soyez heureux avec elle et oubliez-moi.
— Et vous ? Vous êtes heureuse, sans doute ?
— Ai-je le visage d’une femme heureuse, Armand ? Ne vous moquez pas de mon chagrin, vous qui savez mieux que personne quelle en est la cause et la profondeur.
— Il ne tenait qu’à vous de ne pas être malheureuse du tout, si vous êtes telle que vous le dites.
— Non, mon ami ; les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. J’ai obéi, non pas aux instincts d’une femme légère, comme vous semblez le dire, mais à une nécessité sérieuse, et à des raisons que vous connaîtrez un jour, et qui vous feront me pardonner.
— Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd’hui ?
— Parce qu’elles n’amèneraient pas une réunion impossible entre nous, et qu’elles vous sépareraient peut-être de ceux dont vous ne devez pas être séparé.
— De qui voulez-vous parler ?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Alors vous me mentez.
Marguerite se leva et se dirigea vers la porte. Je ne pouvais contempler ce chagrin silencieux et expressif sans être touché, lorsque je comparais dans mon esprit cette femme pâle et en pleurs à la folle qui s’était moquée de moi à l’Opéra-Comique.
— Vous ne sortirez pas, dis-je en me mettant devant la porte.
— Pourquoi ?
— Parce que, malgré ce que vous m’avez fait, je vous aime toujours, et je veux que vous restiez ici.
— Pour me mettre à la porte demain ? Non ; c’est impossible. Nos destins sont séparés ; ne tentez pas de les réunir. Vous me mépriserez peut-être, alors que maintenant vous ne pouvez que me haïr.
— Non, Marguerite, criai-je, sentant tout mon amour et tout mon désir se réveiller au contact de cette femme. Non, j’oublierai tout, et nous serons heureux comme nous nous étions promis de l’être.
Marguerite secoua la tête avec doute et dit :
— Ne suis-je pas votre esclave, votre chienne ? Faites de moi ce que vous voudrez. Prenez-moi ; je suis à vous.
Et jetant son manteau et son chapeau, elle les envoya sur le canapé et commença à défaire précipitamment le devant de sa robe, car, par l’une de ces réactions si fréquentes dans sa maladie, le sang lui monta à la tête et l’étouffa. Une toux sèche et dure suivit.
— Dites à mon cocher, dit-elle, de repartir avec la voiture.
J’y allai moi-même et je le renvoyai. Quand je revins, Marguerite était couchée devant le feu, et ses dents claquaient de froid.
Je la pris dans mes bras. Je la déshabillai, sans qu’elle fît un mouvement, et je la portai, glacée, dans le lit. Puis je m’assis auprès d’elle et tentai de la réchauffer avec mes caresses. Elle ne dit pas un mot, mais me sourit.
Ce fut une étrange nuit. Toute la vie de Marguerite sembla être passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l’aimais tant que, dans mes transports d’amour fiévreux, je me demandai si je ne devais pas la tuer, afin qu’elle n’appartînt jamais à un autre.
Un mois d’un amour comme celui-là, et il ne serait resté que le cadavre du cœur ou du corps.
L’aube nous trouva tous deux éveillés. Marguerite était livide. Elle ne dit pas un mot. De temps en temps, de grosses larmes roulaient de ses yeux et restaient sur ses joues, brillant comme des diamants. Ses bras maigres s’ouvraient, de temps en temps, pour me serrer, et retombaient sans force sur le lit.
Un instant, il me sembla que je pourrais oublier tout ce qui s’était passé depuis que j’avais quitté Bougival, et je dis à Marguerite :
— Si nous partions et quittions Paris ?
— Non, non ! dit-elle, presque avec effroi ; nous serions trop malheureux. Je ne peux plus rien faire pour vous rendre heureux, mais tant qu’il restera un souffle de vie en moi, je serai l’esclave de vos fantaisies. À quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, venez, et je serai à vous ; mais ne liez plus votre avenir au mien, vous seriez trop malheureux et vous me rendriez trop malheureuse. Je serai encore jolie pour un temps ; profitez-en, mais ne demandez rien de plus.
Quand elle fut partie, je fus effrayé de la solitude dans laquelle elle me laissait. Deux heures après, j’étais encore assis sur le bord du lit, regardant l’oreiller qui gardait l’empreinte de sa forme, et me demandant ce que j’allais devenir, entre mon amour et ma jalousie.
À cinq heures, sans savoir ce que j’allais faire, j’allai rue d’Antin.
Nanine m’ouvrit.
— Madame ne peut vous recevoir, dit-elle d’un air embarrassé.
— Pourquoi ?
— Parce que M. le comte de N. est là, et qu’il a donné l’ordre de ne laisser entrer personne.
— C’est juste, balbutiai-je ; j’avais oublié.
Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis dans ce moment de délire jaloux, qui dura assez longtemps pour que je commisse l’acte honteux que j’allais accomplir ? Je me dis que cette femme se moquait de moi ; je la vis seule avec le comte, lui répétant les mêmes mots qu’elle m’avait dits la nuit, et, prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces lignes :
« Vous êtes partie si précipitamment que j’ai oublié de vous payer. Voici le prix de votre nuit. »
Puis, la lettre expédiée, je sortis comme pour me débarrasser du remords instantané de cette action infâme.
J’allai voir Olympe, que je trouvai en train d’essayer des robes, et quand nous fûmes seuls, elle chanta des chansons obscènes pour m’amuser. C’était le type même de la courtisane sans honte, sans cœur et sans esprit, pour moi du moins, car peut-être certains hommes auraient-ils pu rêver d’elle comme je rêvais de Marguerite. Elle me demanda de l’argent. Je lui en donnai, et, libre alors de partir, je rentrai chez moi.
Marguerite n’avait pas répondu.
Je n’ai pas besoin de vous dire dans quel état d’agitation je passai la journée suivante. À neuf heures et demie, un messager m’apporta une enveloppe contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de plus.
« Qui vous a donné ceci ? » demandai-je à l’homme.
« Une dame qui partait avec sa femme de chambre par le courrier suivant pour Boulogne, et qui m’a dit de ne pas le prendre avant que la voiture ne fût hors de la cour. »
Je me précipitai rue d’Antin.
« Madame est partie pour l’Angleterre à six heures », dit le concierge.
Il n’y avait plus rien pour me retenir à Paris, ni la haine ni l’amour. J’étais épuisé par cette série de chocs. L’un de mes amis partait pour un voyage en Orient. Je dis à mon père que je désirais l’accompagner ; mon père me donna des traites et des lettres de recommandation, et huit ou dix jours après, j’embarquai à Marseille.
C’est à Alexandrie que j’appris par un attaché d’ambassade, que j’avais parfois vu chez Marguerite, que la pauvre fille était gravement malade.
Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle répondit de la manière que vous savez ; je la reçus à Toulon.
Je partis aussitôt, et vous savez le reste.
Maintenant, vous n’avez plus qu’à lire quelques feuilles que Julie Duprat m’a remises ; elles sont le meilleur commentaire de ce que je viens de vous raconter.
Chapitre XXV
Armand, fatigué par ce long récit, souvent interrompu par ses sanglots, posa ses deux mains sur son front et ferma les yeux pour réfléchir, ou pour essayer de dormir, après m’avoir donné les pages écrites de la main de Marguerite. Quelques minutes après, une respiration plus rapide m’apprit qu’Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit bannit.
Voici ce que j’ai lu ; je le copie sans ajouter ni omettre une syllabe :
Aujourd’hui est le 15 décembre. Je suis malade depuis trois ou quatre jours. Ce matin, je suis restée au lit. Le temps est sombre, je suis triste ; il n’y a personne auprès de moi. Je pense à toi, Armand. Et toi, où es-tu, pendant que j’écris ces lignes ? Loin de Paris, loin, loin, me dit-on, et peut-être as-tu déjà oublié Marguerite. Eh bien, sois heureux ; je te dois les seuls moments heureux de ma vie.
Je ne peux m’empêcher de vouloir t’expliquer toute ma conduite, et je t’ai écrit une lettre ; mais, écrite par une fille comme moi, une telle lettre pourrait paraître être un mensonge, à moins que la mort ne l’eût sanctifiée par son autorité, et qu’au lieu d’une lettre, ce ne fût une confession.
Aujourd’hui, je suis malade ; je peux mourir de cette maladie, car j’ai toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de phtisie, et la façon dont j’ai toujours vécu ne pouvait qu’accroître le seul héritage qu’elle m’ait jamais laissé. Mais je ne veux pas mourir sans t’éclaircir tout ce qui me concerne ; c’est-à-dire si, quand tu reviendras, tu te soucieras encore de la pauvre fille que tu aimais avant de partir.
Voici ce que contenait la lettre ; je prendrai plaisir à la réécrire, afin de me donner une preuve de plus de ma propre justification.
Tu te souviens, Armand, comment l’arrivée de ton père nous a surpris à Bougival ; tu te souviens de l’effroi involontaire que son arrivée m’a causé, et de la scène qui a eu lieu entre toi et lui, dont tu m’as parlé le soir.
Le lendemain, quand tu étais à Paris, attendant ton père, et qu’il ne revenait pas, un homme est venu à la porte et a remis une lettre de M. Duval.
Sa lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les plus graves, de te tenir éloigné le jour suivant, sous un prétexte ou sous un autre, et de voir ton père, qui désirait me parler, et me demandait particulièrement de ne rien te dire à ce sujet.
Tu sais combien j’ai insisté pour que tu retournes à Paris le lendemain.
Tu n’étais parti que depuis une heure quand ton père s’est présenté. Je ne dirai pas quelle impression son visage sévère a faite sur moi. Ton père avait la vieille théorie qu’une courtisane est un être sans cœur ni raison, une sorte de machine à battre monnaie, toujours prête, comme la machine, à meurtrir la main qui lui donne tout, et à déchirer, sans pitié ni discernement, ceux qui la mettent en mouvement.
Ton père m’avait écrit une lettre très polie, afin que je consente à le voir ; il ne se présenta pas tout à fait comme il l’avait écrit. Ses manières furent d’abord si raides, insolentes et même menaçantes, que je dus lui faire comprendre que j’étais chez moi, et que je n’avais pas besoin de lui rendre compte de ma vie, si ce n’est à cause de l’affection sincère que j’avais pour son fils.
M. Duval s’apaisa un peu, mais continua néanmoins à dire qu’il ne pouvait plus permettre à son fils de se ruiner pour moi ; que j’étais belle, c’était vrai, mais, si belle que je pusse être, je ne devais pas faire usage de ma beauté pour gâcher l’avenir d’un jeune homme par de telles dépenses que celles que je causais.
À cela, il n’y avait qu’une chose à faire, lui montrer la preuve que, depuis que j’étais ta maîtresse, je n’avais épargné aucun sacrifice pour t’être fidèle sans demander plus d’argent que tu ne pouvais m’en donner. Je lui montrai les reçus du Mont-de-Piété, les quittances des gens à qui j’avais vendu ce que je ne pouvais mettre en gage ; je lui parlai de ma résolution de me défaire de mes meubles pour payer mes dettes, et de vivre avec toi sans être une dépense trop lourde. Je lui parlai de notre bonheur, de la façon dont tu m’avais montré la possibilité d’une vie plus tranquille et plus heureuse, et il finit par céder à l’évidence, m’offrant sa main et demandant pardon pour la manière dont il m’avait abordée au début.
Puis il me dit :
« Ainsi, madame, ce n’est pas par des remontrances ou par des menaces, mais par des supplications, que je dois m’efforcer d’obtenir de vous un plus grand sacrifice que celui que vous avez déjà fait pour mon fils. »
Je tremblai à ce début.
Ton père s’approcha de moi, prit mes deux mains, et continua d’une voix affectueuse :
« Mon enfant, ne prenez pas mal ce que j’ai à vous dire ; souvenez-vous seulement qu’il y a parfois dans la vie des nécessités cruelles pour le cœur, mais qu’il faut s’y soumettre. Vous êtes bonne, votre âme a une générosité inconnue de bien des femmes qui vous méprisent peut-être, et qui sont moins dignes que vous. Mais souvenez-vous qu’il n’y a pas seulement la maîtresse, mais la famille ; qu’à côté de l’amour il y a des devoirs ; qu’à l’âge des passions succède l’âge où l’homme, s’il veut être respecté, doit s’asseoir solidement dans une position sérieuse. Mon fils n’a pas de fortune, et pourtant il est prêt à vous abandonner l’héritage de sa mère. S’il acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, son honneur et sa dignité lui imposeraient de vous donner, en échange, cette rente qui vous mettrait toujours à l’abri de l’adversité. Mais il ne peut accepter ce sacrifice, parce que le monde, qui ne vous connaît pas, donnerait une mauvaise interprétation à cette acceptation, et une telle interprétation ne doit pas ternir le nom que nous portons. Personne ne chercherait à savoir si Armand vous aime, si vous l’aimez, si cet amour mutuel signifie le bonheur pour lui et la rédemption pour vous ; ils ne verraient qu’une chose : qu’Armand Duval a permis à une femme entretenue (pardonnez-moi, mon enfant, ce que je suis forcé de vous dire) de vendre tout ce qu’elle avait pour lui. Alors le jour des reproches et des regrets arriverait, soyez-en sûre, pour vous ou pour les autres, et vous porteriez tous deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors ? Votre jeunesse serait perdue, l’avenir de mon fils détruit ; et moi, son père, je recevrais de l’un de mes enfants seulement la récompense que j’attends des deux.
« Vous êtes jeune, belle, la vie vous consolera ; vous êtes noble, et le souvenir d’une bonne action vous rachètera de bien des fautes passées. Durant les six mois qu’il vous connaît, Armand m’a oublié. Je lui ai écrit quatre fois, et il n’a pas répondu une seule fois. J’aurais pu mourir sans qu’il le sache !
« Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n’avez vécu, Armand, qui vous aime, ne consentira jamais à la réclusion à laquelle sa modeste fortune le condamnerait, et à laquelle votre beauté ne vous donne pas droit. Qui sait ce qu’il ferait alors ! Il a joué, je le sais ; sans vous en parler, je le sais aussi, mais, dans un moment de folie, il aurait pu perdre une partie de ce que j’ai économisé, durant de nombreuses années, pour la dot de ma fille, pour lui, et pour le repos de mes vieux jours. Ce qui aurait pu arriver peut encore arriver.
« Êtes-vous sûre, d’ailleurs, que la vie à laquelle vous renoncez pour lui ne reviendra jamais vous attirer ? Êtes-vous sûre, vous qui l’avez aimé, que vous n’en aimerez jamais un autre ? Ne souffririez-vous pas de voir les entraves mises par votre amour à la vie de votre amant, entraves pour lesquelles vous seriez impuissante à le consoler si, avec l’âge, des pensées d’ambition devaient succéder aux rêves d’amour ? Réfléchissez à tout cela, madame. Vous aimez Armand ; prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste encore de le lui prouver, en sacrifiant votre amour à son avenir. Aucun malheur n’est encore arrivé, mais il en arrivera un, et peut-être un plus grand que ceux que je prévois. Armand pourrait devenir jaloux d’un homme qui vous a aimée ; il pourrait le provoquer, se battre, être tué. Pensez alors à ce que vous souffririez en présence d’un père qui vous demanderait de rendre compte de la vie de son fils !
« Enfin, ma chère enfant, laissez-moi tout vous dire, car je ne vous ai pas encore tout dit, laissez-moi vous dire ce qui m’a conduit à Paris. J’ai une fille, comme je vous l’ai dit, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle, aussi, a fait de cet amour le rêve de sa vie. J’ai écrit tout cela à Armand, mais, absorbé par vous, il n’a pas répondu. Eh bien, ma fille est sur le point de se marier. Elle doit épouser l’homme qu’elle aime ; elle entre dans une famille honorable, qui exige que la mienne ne le soit pas moins. La famille de l’homme qui doit devenir mon gendre a appris quelle vie Armand mène à Paris, et m’a déclaré que le mariage devait être rompu si Armand continuait cette vie. L’avenir d’une enfant qui n’a rien fait contre vous, et qui a le droit d’attendre un avenir heureux, est entre vos mains. Avez-vous le droit, avez-vous la force de le briser ? Au nom de votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de mon enfant. »
Je pleurais silencieusement, mon ami, à toutes ces réflexions que j’avais si souvent faites, et qui, dans la bouche de ton père, prenaient une réalité encore plus grave. Je me disais tout ce que ton père n’osait pas me dire, bien que cela lui fût venu aux lèvres vingt fois : que je n’étais, après tout, qu’une femme entretenue, et que quelle que fût l’excuse que je donnais à notre liaison, cela ressemblerait toujours à un calcul de ma part ; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver d’un tel avenir, et que j’acceptais des responsabilités pour lesquelles mes habitudes et ma réputation étaient loin de donner quelque garantie. En somme, je t’aimais, Armand.
La manière paternelle dont M. Duval m’avait parlé ; les purs souvenirs qu’il avait éveillés en moi ; le respect de ce vieillard, que je gagnerais ; le tien, que j’étais sûre de gagner plus tard : tout cela appelait dans mon cœur des pensées qui m’élevaient à mes propres yeux avec une sorte de fierté sainte, inconnue jusque-là. Quand je pensais qu’un jour ce vieillard, qui m’implorait maintenant pour l’avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses prières, comme le nom d’une amie mystérieuse, je me sentais transformée, et j’éprouvais une fierté en moi-même.
L’exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces impressions, mais c’est ce que je sentais, ami, et ces sentiments nouveaux firent taire le souvenir des jours heureux que j’avais passés avec toi.
« Dites-moi, monsieur, » dis-je à ton père en essuyant mes larmes, « croyez-vous que j’aime votre fils ? »
« Oui, » dit M. Duval.
« D’un amour désintéressé ? »
« Oui. »
« Croyez-vous que j’avais fait de cet amour l’espoir, le rêve, le pardon de ma vie ? »
« Absolument. »
« Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois, comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul baiser chaste que j’aie jamais reçu, me rendra forte contre mon amour, et que d’ici une semaine votre fils sera de nouveau à vos côtés, peut-être malheureux pour un temps, mais guéri pour toujours. »
« Vous êtes une noble enfant, » répondit ton père en m’embrassant sur le front, « et vous tentez une entreprise pour laquelle Dieu vous récompensera ; mais je crains fort que vous n’ayez aucune influence sur mon fils. »
« Oh, soyez tranquille, monsieur ; il me haïra. »
Il fallait que j’établisse entre nous, autant pour moi que pour toi, une barrière infranchissable.
J’écrivis à Prudence pour lui dire que j’acceptais la proposition du comte de N., et qu’elle devait lui dire que je souperais avec elle et lui. Je scellai la lettre, et, sans lui dire ce qu’elle contenait, je demandai à ton père de la faire porter à son adresse en arrivant à Paris.
Il me demanda ce qu’elle contenait.
« Le bonheur de votre fils », répondis-je.
Ton père m’embrassa encore une fois. Je sentis deux larmes reconnaissantes sur mon front, comme le baptême de mes fautes passées, et au moment où je consentais à me donner à un autre homme, je rayonnais de fierté à la pensée de ce que je rachetais par cette nouvelle faute.
C’était tout naturel, Armand. Tu m’as dit que ton père était l’homme le plus honnête du monde.
M. Duval remonta dans sa voiture, et partit pour Paris.
Je n’étais qu’une femme, et quand je te revis, je ne pus m’empêcher de pleurer, mais je ne cédai pas.
Ai-je bien fait ? C’est ce que je me demande aujourd’hui, alors que je suis alitée, dans ce lit que je ne quitterai peut-être plus qu’une fois morte.
Tu es témoin de ce que j’ai ressenti à l’approche de l’heure de notre séparation ; ton père n’était plus là pour me soutenir, et il y eut un moment où j’étais sur le point de tout te confouer, tant j’étais terrifiée à l’idée que tu allais me haïr et me mépriser.
Une chose que tu ne croiras peut-être pas, Armand, c’est que j’ai prié Dieu de me donner de la force ; et ce qui prouve qu’il a accepté mon sacrifice, c’est qu’il m’a donné la force que je lui demandais.
Au souper, j’avais encore besoin d’aide, car je ne pouvais penser à ce que j’allais faire, tant je craignais que mon courage ne me fasse défaut. Qui aurait jamais dit que moi, Marguerite Gautier, j’aurais tant souffert à la simple pensée d’un nouvel amant ? Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j’étais auprès du comte.
C’est là toute la vérité, ami. Juge-moi et pardonne-moi, comme je t’ai pardonné tout le mal que tu m’as fait depuis ce jour.
Chapitre XXVI
Ce qui suivit cette nuit fatale, tu le sais aussi bien que moi ; mais ce que tu ne peux savoir, ce que tu ne peux soupçonner, c’est ce que j’ai souffert depuis notre séparation.
J’ai appris que ton père t’avait emmené avec lui, mais j’étais sûre que tu ne pourrais vivre longtemps sans moi, et quand je t’ai rencontré aux Champs-Élysées, j’ai été un peu bouleversée, mais nullement surprise.
Alors commença cette série de jours ; chacun d’eux m’apportait une nouvelle insulte de ta part. Je les reçus toutes avec une sorte de joie, car, en plus de me prouver que tu m’aimais encore, il me semblait que plus tu me persécuterais, plus je serais élevée à tes yeux quand tu viendrais à connaître la vérité.
Ne t’étonne pas de ma joie dans le martyre, Armand ; ton amour pour moi avait ouvert mon cœur à un enthousiasme noble.
Cependant, je n’ai pas été aussi forte dès le début.
Entre le moment du sacrifice fait pour toi et le moment de ton retour, un long délai s’est écoulé, pendant lequel j’ai été obligée d’avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle, et pour être aveuglée et étourdie dans le tourbillon de la vie dans lequel je me suis jetée. Prudence t’a raconté (n’est-ce pas ?) comment j’allais à toutes les fêtes, à tous les bals et à toutes les orgies. J’avais une sorte d’espoir que je me tuerais par tous ces excès, et je pense qu’il ne se passera pas longtemps avant que cet espoir ne soit réalisé. Ma santé a naturellement empiré, et quand j’ai envoyé Mme Duvernoy te demander pitié, j’étais complètement épuisée, corps et âme.
Je ne te rappellerai pas, Armand, la récompense que tu as donnée à la dernière preuve d’amour que je t’ai offerte, et l’outrage par lequel tu as chassé une femme mourante, qui ne pouvait résister à ta voix quand tu lui demandais une nuit d’amour, et qui, comme une folle, a cru un instant qu’elle pourrait unir à nouveau le passé au présent. Tu avais le droit de faire ce que tu as fait, Armand ; les gens n’ont pas toujours mis un prix aussi élevé sur une de mes nuits !
J’ai tout quitté après cela. Olympe a pris ma place auprès du comte de N., et lui a dit, je crois, les raisons de mon départ. Le comte de G. était à Londres. Il est de ces hommes qui accordent juste assez d’importance à faire la cour à des femmes comme moi pour que ce soit un passe-temps agréable, et qui sont ainsi capables de rester amis avec les femmes, ne les haïssant pas parce qu’ils n’ont jamais été jaloux d’elles, et il est, aussi, l’un de ces grands seigneurs qui n’ouvrent qu’une partie de leur cœur, mais la totalité de leur bourse. C’est à lui que j’ai immédiatement pensé. Je l’ai rejoint à Londres. Il m’a reçue aussi aimablement que possible, mais il était là l’amant d’une femme du monde, et il craignait de se compromettre s’il était vu avec moi. Il m’a présentée à ses amis, qui ont donné un souper en mon honneur, après quoi l’un d’eux m’a emmenée chez lui.
Que me restait-il à faire, mon ami ? Si je m’étais tuée, j’aurais chargé votre vie, qui doit être heureuse, d’un remords inutile ; et puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de mourir déjà ?
Je suis devenue un corps sans âme, une chose sans pensée ; j’ai vécu quelque temps de cette façon machinale ; puis je suis revenue à Paris et j’ai demandé de vos nouvelles ; j’ai alors appris que vous étiez parti pour un long voyage. Il ne restait plus rien pour me retenir à la vie. Mon existence est redevenue ce qu’elle était deux ans avant que je vous connaisse. J’ai essayé de reconquérir le duc, mais je l’avais offensé trop profondément. Les vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas éternels. Je m’affaiblissais chaque jour. J’étais pâle, triste et plus maigre que jamais. Les hommes qui achètent l’amour examinent la marchandise avant de la prendre. À Paris, il y avait des femmes en meilleure santé et moins maigres que moi ; j’ai été plutôt oubliée. Voilà tout le passé jusqu’à hier.
Maintenant, je suis gravement malade. J’ai écrit au duc pour lui demander de l’argent, car je n’en ai plus, et les créanciers sont revenus, me harcelant de leurs factures avec une persévérance impitoyable. Le duc répondra-t-il ? Pourquoi n’êtes-vous pas à Paris, Armand ? Vous viendriez me voir, et vos visites me feraient du bien.
20 décembre.
Le temps est horrible ; il neige et je suis seule. J’ai eu une telle fièvre ces trois derniers jours que je n’ai pas pu vous écrire un mot. Aucune nouvelle, mon ami ; chaque jour, j’espère vaguement une lettre de vous, mais elle ne vient pas, et sans doute ne viendra-t-elle jamais. Seuls les hommes sont assez forts pour ne pas pardonner. Le duc n’a pas répondu.
Prudence met de nouveau mes affaires au mont-de-piété.
Je crache du sang continuellement. Oh, vous auriez pitié de moi si vous pouviez me voir. Vous êtes bien heureux d’être sous un ciel chaud, et non, comme moi, avec tout un hiver de glace sur la poitrine. Aujourd’hui, je me suis levée un moment, j’ai regardé à travers les rideaux de ma fenêtre et j’ai observé la vie de Paris qui passait en bas, cette vie avec laquelle je n’ai désormais plus rien à voir. J’ai vu passer rapidement des visages que je connaissais, joyeux et insouciants. Aucun n’a levé les yeux vers ma fenêtre. Cependant, quelques jeunes gens sont venus prendre de mes nouvelles. Une fois déjà, j’étais malade, et vous, bien que vous ne me connaissiez pas, bien que vous n’eussiez reçu de moi qu’une impertinence le jour où je vous ai rencontrée la première fois, vous veniez prendre de mes nouvelles chaque jour. Nous avons passé six mois ensemble. J’avais pour vous tout l’amour qu’un cœur de femme peut contenir et donner, et vous êtes loin, vous me maudissez, et pas un mot de consolation ne vient de vous. Mais ce n’est que le hasard qui vous a fait me quitter, j’en suis sûre, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez pas mon chevet.
25 décembre.
Mon médecin me dit de ne pas écrire tous les jours. Et, en vérité, mes souvenirs ne font qu’accroître ma fièvre, mais hier j’ai reçu une lettre qui m’a fait du bien, plus par ce qu’elle disait que par l’aide matérielle qu’elle contenait. Je peux donc vous écrire aujourd’hui. Cette lettre est de votre père, et voici ce qu’elle dit :
« MADAME : Je viens d’apprendre que vous êtes malade. Si j’étais à Paris, je viendrais moi-même prendre de vos nouvelles ; si mon fils était ici, je l’enverrais ; mais je ne peux quitter C., et Armand est à six ou sept cents lieues d’ici ; permettez-moi donc simplement de vous écrire, madame, pour vous dire combien je suis peiné d’apprendre votre maladie, et croyez à mes souhaits sincères pour votre prompt rétablissement.
« L’un de mes bons amis, M. H., passera vous voir ; voudrez-vous bien le recevoir ? Je l’ai chargé d’une commission dont j’attends le résultat avec impatience.
« Croyez, madame, à mes sentiments les plus dévoués. »
C’est la lettre qu’il m’a envoyée. Votre père a un cœur noble ; aimez-le bien, mon ami, car il y a peu d’hommes si dignes d’être aimés. Ce papier signé de son nom m’a fait plus de bien que toutes les ordonnances de notre grand médecin.
Ce matin, M. H. est passé. Il semblait fort embarrassé par la délicate mission dont M. Duval l’avait chargé. En fait, il venait m’apporter trois mille francs de la part de votre père. J’ai voulu refuser d’abord, mais M. H. m’a dit que mon refus contrarierait M. Duval, qui l’avait autorisé à me donner cette somme maintenant, et plus tard tout ce dont je pourrais avoir besoin. J’ai accepté, car, venant de votre père, ce ne pouvait être tout à fait l’aumône. Si je suis morte à votre retour, montrez à votre père ce que j’ai écrit pour lui, et dites-lui qu’en écrivant ces lignes, la pauvre femme à qui il a eu la bonté d’écrire une lettre si consolante a versé des larmes de gratitude et a prié Dieu pour lui.
4 janvier.
J’ai passé des jours terribles. Je ne savais pas que le corps pouvait souffrir ainsi. Oh, ma vie passée ! Je la paie doublement maintenant.
Il y a quelqu’un pour veiller sur moi chaque nuit ; je ne peux respirer. Ce qui reste de ma pauvre existence se partage entre le délire et la toux.
La salle à manger est pleine de sucreries et de toutes sortes de cadeaux que mes amis ont apportés. Certains d’entre eux, j’ose dire, espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S’ils pouvaient voir ce que la maladie a fait de moi, ils s’enfuiraient de terreur.
Prudence distribue ses étrennes avec celles que j’ai reçues.
C’est le dégel, et le médecin dit que je pourrai sortir dans quelques jours si le beau temps continue.
8 janvier.
Je suis sortie hier en voiture. Le temps était superbe. Les Champs-Élysées étaient pleins de monde. C’était comme le premier sourire du printemps. Tout autour de moi avait un air de fête. Je ne savais pas auparavant qu’un rayon de soleil pût contenir tant de joie, de douceur et de consolation.
J’ai rencontré presque tous ceux que je connaissais, tous heureux, tous absorbés par leurs plaisirs. Combien de gens heureux ne savent même pas qu’ils le sont ! Olympe m’a croisée dans une élégante voiture que M. de N. lui a donnée. Elle a essayé de m’insulter par son regard. Elle ignore bien à quel point je suis loin de ces choses maintenant. Un charmant garçon, que je connais depuis longtemps, m’a demandé si je voulais souper avec lui et l’un de ses amis, qui, disait-il, était très désireux de faire ma connaissance. J’ai souri tristement et lui ai tendu la main, brûlante de fièvre. Je n’ai jamais vu un visage aussi étonné.
Je suis rentrée à quatre heures et j’avais bon appétit pour dîner. Sortir m’a fait du bien. Si seulement je pouvais guérir ! Comme la vue de la vie et du bonheur des autres donne le désir de vivre à ceux qui, la veille encore, dans la solitude de leur âme et dans l’ombre de leur chambre de malade, ne voulaient plus que mourir au plus vite !
10 janvier.
L’espoir de guérir n’était qu’un rêve. Je suis de nouveau au lit, couverte de cataplasmes qui me brûlent. Si j’offrais le corps qu’on payait si cher autrefois, combien donnerait-on, je me le demande, aujourd’hui ?
Nous devons avoir fait quelque chose de bien méchant avant de naître, ou bien nous devons être destinés à être très heureux en mourant, pour que Dieu laisse cette vie subir toutes les tortures de l’expiation et toutes les douleurs d’une épreuve.
12 janvier.
Je suis toujours malade.
Le comte de N. m’a envoyé de l’argent hier. Je ne l’ai pas gardé. Je ne veux rien accepter de cet homme. C’est par lui que vous n’êtes pas ici.
Oh, ce bon temps de Bougival ! Où est-il maintenant ?
Si je sors vivante de cette chambre, je ferai un pèlerinage à la maison où nous avons vécu ensemble, mais je ne la quitterai jamais jusqu’à ma mort.
Qui sait si je vous écrirai demain ?
25 janvier.
Je n’ai pas dormi depuis onze nuits. J’étouffe. J’imagine à chaque instant que je vais mourir. Le médecin m’a interdit de toucher à une plume. Julie Duprat, qui s’occupe de moi, me laisse vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous pas avant que je meure ? Est-ce fini entre nous pour toujours ? Il me semble que je guérirais si vous veniez. À quoi bon guérir ?
28 janvier.
Ce matin, j’ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans ma chambre, est accourue dans la salle à manger. J’ai entendu des voix d’hommes, et la sienne protestant en vain contre eux. Elle est revenue en pleurant.
Ils étaient venus saisir mes meubles. Je lui ai dit de laisser faire ce qu’on appelle la justice. L’huissier est entré dans ma chambre avec son chapeau sur la tête. Il a ouvert les tiroirs, a noté ce qu’il voyait, et ne semblait même pas s’apercevoir qu’il y avait une femme mourante dans le lit que, par bonheur, la charité de la loi me laisse.
Il a dit, en partant, que je pouvais faire appel sous neuf jours, mais il a laissé un homme pour monter la garde. Mon Dieu ! que va-t-il m’arriver ? Cette scène m’a rendue plus malade qu’auparavant. Prudence voulait aller demander de l’argent à l’ami de votre père, mais je ne l’ai pas laissée faire.
J’ai reçu votre lettre ce matin. J’en avais besoin. Ma réponse vous parviendra-t-elle à temps ? Me reverrez-vous jamais ? C’est un jour heureux, et il m’a fait oublier tous les jours que j’ai passés ces six dernières semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de tristesse sous l’impression duquel je vous ai répondu.
Après tout, personne n’est malheureux toujours.
Quand je pense qu’il pourrait m’arriver de ne pas mourir, que vous pourriez revenir, que je pourrais revoir le printemps, que vous pourriez m’aimer encore, et que nous pourrions recommencer notre vie de l’an dernier !
Folle que je suis ! Je peux à peine tenir la plume avec laquelle je vous écris ce rêve sauvage de mon cœur.
Quoi qu’il arrive, je vous ai bien aimé, Armand, et je serais morte depuis longtemps si je n’avais eu le souvenir de votre amour pour m’aider et une sorte de vague espoir de vous revoir à mes côtés.
4 février.
Le comte de G. est revenu. Sa maîtresse lui a été infidèle. Il est très triste ; il l’aimait beaucoup. Il est venu tout me raconter. Le pauvre garçon est un peu mal en point pour ce qui est de l’argent ; malgré tout, il a payé mon huissier et a renvoyé l’homme.
Je lui ai parlé de vous, et il a promis de vous parler de moi. J’oubliais que j’avais été sa maîtresse, et il a essayé de me le faire oublier aussi. C’est un bon ami.
Le duc a envoyé hier prendre de mes nouvelles, et ce matin il est venu me voir. Je ne sais comment le vieil homme tient encore debout. Il est resté trois heures avec moi sans dire vingt mots. Deux grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il a vu à quel point j’étais pâle. Le souvenir de la mort de sa fille l’a fait pleurer, sans doute. Il l’aura vue mourir deux fois. Son dos était voûté, sa tête penchée vers le sol, ses lèvres tremblantes, ses yeux vagues. L’âge et le chagrin pèsent d’un double poids sur son corps épuisé. Il ne m’a pas fait de reproches. On aurait dit qu’il se réjouissait secrètement de voir les ravages que la maladie avait faits en moi. Il semblait fier d’être encore debout, alors que moi, qui suis encore jeune, j’étais brisée par la souffrance.
Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille sur moi autant qu’elle le peut. Prudence, à qui je ne peux plus donner autant qu’autrefois, commence à trouver des excuses pour ne pas venir.
Maintenant que je suis si près de la mort, malgré ce que disent les médecins, car j’en ai plusieurs, ce qui prouve que je vais de plus en plus mal, je regrette presque d’avoir écouté votre père ; si j’avais su que je ne prendrais qu’une année de votre avenir, je n’aurais pas pu résister au désir de passer cette année avec vous, et, au moins, je serais morte avec un ami pour me tenir la main. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne serais pas morte si tôt.
Que la volonté de Dieu soit faite !
5 février.
Oh, venez, venez, Armand ! Je souffre horriblement ; je vais mourir, ô Dieu ! J’étais si misérable hier que je voulais passer la soirée, qui semblait devoir être aussi longue que la précédente, n’importe où sauf chez moi. Le duc est venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard, que la mort a oublié, me fait mourir plus vite.
Malgré la fièvre brûlante qui me dévorait, je me suis fait habiller et conduire au Vaudeville. Julie a mis du rouge pour moi, sans quoi j’aurais ressemblé à un cadavre. J’avais la loge où je vous ai donné notre premier rendez-vous. Tout le temps, j’ai eu les yeux fixés sur le fauteuil d’orchestre où vous étiez assis ce jour-là, bien qu’une sorte de campagnard y fût assis, riant bruyamment à toutes les sottises que disaient les acteurs. J’étais à moitié morte quand ils m’ont ramenée chez moi. J’ai toussé et craché du sang toute la nuit. Aujourd’hui, je ne peux parler, je peux à peine remuer le bras. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais mourir ! Je m’y attendais, mais je ne peux m’habituer à l’idée de souffrir plus que je ne souffre maintenant, et si...
Après cela, les quelques caractères tracés par Marguerite étaient indéchiffrables, et ce qui suit a été écrit par Julie Duprat.
18 février.
MONSIEUR ARMAND :
Depuis le jour où Marguerite a insisté pour aller au théâtre, elle n’a cessé de dépérir. Elle a complètement perdu la voix, et maintenant l’usage de ses membres.
Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je ne suis pas habituée à des émotions de ce genre, et je suis dans un état d’effroi constant.
Comme je voudrais que vous soyez ici ! Elle est presque toujours en proie au délire ; mais, délirante ou lucide, c’est toujours votre nom qu’elle prononce, quand elle peut dire un mot.
Le médecin me dit qu’elle n’en a plus pour longtemps. Depuis qu’elle est si malade, le vieux duc n’est pas revenu. Il a dit au médecin que ce spectacle était trop dur pour lui.
Mme Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui pensait pouvoir tirer plus d’argent de Marguerite, à l’expense de laquelle elle vivait presque entièrement, a contracté des dettes qu’elle ne peut honorer, et voyant que sa voisine ne lui est plus d’aucune utilité, elle ne vient même plus la voir. Tout le monde l’abandonne. M. de G., poursuivi pour ses dettes, a dû retourner à Londres. En partant, il nous a envoyé encore de l’argent ; il a fait tout ce qu’il a pu, mais ils sont revenus saisir les meubles, et les créanciers n’attendent que sa mort pour tout vendre.
J’ai voulu utiliser mes dernières ressources pour y mettre un terme, mais l’huissier m’a dit que cela ne servait à rien, et qu’il y avait d’autres saisies à suivre. Puisqu’elle doit mourir, il vaut mieux tout laisser partir que de conserver ces biens pour sa famille, qu’elle n’a jamais tenu à voir et qui n’a jamais tenu à elle. Vous ne pouvez concevoir au milieu de quelle misère dorée la pauvre enfant est en train de mourir. Hier, nous n’avions absolument pas d’argent. Argenterie, bijoux, châles, tout est au mont-de-piété ; le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore conscience de ce qui se passe autour d’elle, et elle souffre dans son corps, son esprit et son cœur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si minces et si pâles que vous ne reconnaîtriez jamais le visage de celle que vous avez tant aimée, si vous pouviez la voir. Elle m’a fait promettre de vous écrire quand elle ne pourrait plus le faire, et j’écris devant elle. Elle tourne ses yeux vers moi, mais elle ne me voit plus ; ses yeux sont déjà voilés par l’approche de la mort ; pourtant elle sourit, et toutes ses pensées, toute son âme sont à vous, j’en suis sûre.
Chaque fois que la porte s’ouvre, ses yeux s’éclairent, et elle pense que vous allez entrer ; puis, quand elle voit que ce n’est pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, une sueur froide l’envahit, et ses pommettes s’empourprent.
19 février, minuit.
Quelle triste journée nous avons eue aujourd’hui, pauvre M. Armand ! Ce matin, Marguerite étouffait ; le médecin l’a saignée, et sa voix lui est revenue un instant. Le médecin l’a suppliée de voir un prêtre. Elle a dit « Oui », et il est allé lui-même chercher un abbé de Saint-Roch.
Pendant ce temps, Marguerite m’a appelée près de son lit, m’a demandé d’ouvrir une armoire, m’a montré un bonnet et une longue chemise couverte de dentelles, et a dit d’une voix faible :
« Je mourrai dès que je me serai confessée. Alors vous me vêtirez de ces choses ; c’est le caprice d’une mourante. »
Puis elle m’a embrassée avec des larmes et a ajouté :
« Je peux parler, mais j’étouffe quand je parle ; j’étouffe. De l’air ! »
J’ai éclaté en sanglots, ouvert la fenêtre, et quelques minutes plus tard le prêtre est entré. Je suis allée vers lui ; quand il a su où il était, il a semblé craindre d’être mal reçu.
« Entrez hardiment, mon père », lui ai-je dit.
Il est resté très peu de temps dans la chambre, et quand il est sorti, il m’a dit :
« Elle a vécu pécheresse, et elle mourra chrétienne. »
Quelques minutes plus tard, il est revenu avec un enfant de chœur portant un crucifix, et un sacristain qui marchait devant eux en faisant sonner la cloche pour annoncer que Dieu venait vers la mourante.
Ils sont entrés tous trois dans la chambre à coucher où tant de mots étranges ont été dits, mais qui était maintenant une sorte de tabernacle sacré.
Je suis tombée à genoux. Je ne sais combien de temps l’impression de ce que j’ai vu durera, mais je ne pense pas que, jusqu’à ce que mon tour vienne, aucune chose humaine puisse faire sur moi une impression aussi profonde.
Le prêtre a oint des saintes huiles les pieds, les mains et le front de la mourante, a répété une courte prière, et Marguerite était prête à partir pour le ciel où je ne doute pas qu’elle ira, si Dieu a vu l’épreuve de sa vie et la sainteté de sa mort.
Depuis lors, elle n’a pas dit un mot ni fait un mouvement. Vingt fois, je l’aurais crue morte si je n’avais entendu sa respiration pénible.
20 février, 17 heures.
Tout est fini.
Marguerite est entrée dans sa dernière agonie vers deux heures. Jamais martyre ne souffrit pareille torture, à en juger par les cris qu’elle poussait. Deux ou trois fois, elle s’est assise sur le lit, comme pour retenir sa vie qui s’échappait vers Dieu.
Deux ou trois fois aussi, elle a prononcé votre nom ; puis tout fut silencieux, et elle retomba sur le lit, épuisée. Des larmes silencieuses coulaient de ses yeux, et elle était morte.
Alors je me suis approchée d’elle ; je l’ai appelée, et comme elle ne répondait pas, j’ai fermé ses yeux et je l’ai embrassée sur le front.
Pauvre, chère Marguerite, je voudrais être une sainte pour que mon baiser puisse vous recommander à Dieu.
Puis je l’ai habillée comme elle m’avait demandé de le faire. Je suis allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j’ai brûlé deux cierges pour elle, et j’ai prié dans l’église pendant une heure.
J’ai donné l’argent qui restait aux pauvres.
Je ne sais pas grand-chose de la religion, mais je pense que Dieu saura que mes larmes étaient sincères, mes prières ferventes, mes aumônes véritables, et qu’il aura pitié de celle qui, mourant jeune et belle, n’a eu que moi pour fermer ses yeux et la mettre dans son linceul.
22 février.
L’enterrement a eu lieu aujourd’hui. Beaucoup d’amies de Marguerite sont venues à l’église. Quelques-unes d’entre elles ont pleuré avec sincérité. Lorsque le convoi funèbre s’est mis en route pour Montmartre, deux hommes seulement l’ont suivi : le comte de G., qui était venu exprès de Londres, et le duc, qui était soutenu par deux domestiques.
Je vous écris ces détails de chez elle, au milieu de mes larmes et sous la lampe qui brûle tristement à côté d’un dîner que je ne peux toucher, comme vous pouvez l’imaginer, mais que Nanine a préparé pour moi, car je n’ai rien mangé depuis vingt-quatre heures.
Ma vie ne peut retenir longtemps ces tristes impressions, car ma vie n’est pas plus à moi que celle de Marguerite n’était à elle ; c’est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils se sont produits, dans la crainte, si un long temps s’écoulait entre eux et votre retour, de ne pouvoir vous les transmettre avec toute leur mélancolique exactitude.
Chapitre XXVII
— Vous l’avez lu ? dit Armand, quand j’eus fini le manuscrit.
— Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que j’ai lu est vrai.
— Mon père me l’a confirmé dans une lettre.
Nous parlâmes quelque temps du triste destin qui s’était accompli, et je rentrai chez moi pour me reposer un peu.
Armand, toujours triste, mais un peu soulagé par le récit de son histoire, se rétablit bientôt, et nous allâmes ensemble rendre visite à Prudence et à Julie Duprat.
Prudence avait fait faillite. Elle nous raconta que Marguerite en était la cause ; que durant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup d’argent sous forme de billets à ordre, qu’elle ne pouvait payer, Marguerite étant morte sans lui avoir rendu l’argent, et sans lui avoir donné un reçu avec lequel elle pût se présenter comme créancière.
À l’aide de cette fable, que Mme Duvernoy répétait partout pour justifier ses difficultés financières, elle extorqua un billet de mille francs à Armand, qui n’en croyait rien, mais qui fit semblant d’y croire, par respect pour tous ceux en compagnie de qui Marguerite avait vécu.
Ensuite, nous rendîmes visite à Julie Duprat, qui nous raconta le triste incident dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au souvenir de son amie.
Enfin, nous nous rendîmes sur la tombe de Marguerite, sur laquelle les premiers rayons du soleil d’avril faisaient bourgeonner les premières feuilles.
Un devoir restait à Armand : retourner auprès de son père. Il voulut que je l’accompagne.
Nous arrivâmes à C., où je vis M. Duval, tel que je l’avais imaginé d’après le portrait que son fils avait fait de lui, grand, digne, bienveillant.
Il accueillit Armand avec des larmes de joie, et me serra la main affectueusement. Je ne fus pas long à voir que le sentiment paternel était celui qui dominait tous les autres dans son esprit.
Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence du regard, cette sérénité de la bouche, qui indique une âme ne concevant que des pensées saintes et des lèvres ne répétant que des paroles pieuses. Elle accueillit le retour de son frère avec des sourires, ne sachant pas, dans la pureté de sa jeunesse, que là-bas une courtisane avait sacrifié son propre bonheur à la simple invocation de son nom.
Je restai quelque temps dans leur heureuse famille, pleine de soins indulgents pour celui qui leur apportait la convalescence de son cœur.
Je suis retourné à Paris, où j’ai écrit cette histoire telle qu’elle m’avait été racontée. Elle n’a qu’un mérite, qui lui sera peut-être contesté : c’est qu’elle est vraie.
Je ne tire pas de cette histoire la conclusion que toutes les femmes comme Marguerite sont capables de faire tout ce qu’elle a fait — loin de là ; mais j’ai découvert que l’une d’entre elles a éprouvé un amour sérieux au cours de sa vie, qu’elle en a souffert, et qu’elle en est morte. J’ai dit au lecteur tout ce que j’ai appris. C’était mon devoir.
Je ne suis pas l’apôtre du vice, mais je serais volontiers l’écho d’une noble douleur partout où je porte sa voix dans la prière.
L’histoire de Marguerite est une exception, je le répète ; si elle n’avait pas été une exception, elle n’aurait pas valu la peine d’être écrite.