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Catriona

by Robert Louis Stevenson · in French

CATRIONA

PREMIÈRE PARTIE LE LORD AVOCAT

CHAPITRE I UN MENDIANT À CHEVAL

Le 25 août 1751, vers deux heures de l’après-midi, moi, David Balfour, je sortis de la British Linen Company, un porteur m’accompagnant avec un sac d’argent, et quelques-uns des principaux marchands me saluant sur le pas de leurs portes. Deux jours auparavant, et même encore hier au matin, j’étais comme un mendiant sur le bord du chemin, vêtu de haillons, réduit à mes derniers shillings, mon compagnon étant un traître condamné, et ma propre tête mise à prix pour un crime dont les nouvelles faisaient trembler le pays. Aujourd’hui, j’étais reconnu héritier de ma condition, un propriétaire terrien, un porteur de banque transportant mon or, des recommandations dans ma poche, et (selon le dicton) le ballon directement à mes pieds.

Deux circonstances servaient de lest à tant de voiles. La première était l’affaire très délicate et mortelle que je devais encore traiter ; la seconde, le lieu où je me trouvais. La haute cité noire, le nombre, le mouvement et le bruit d’autant de gens formaient un monde nouveau pour moi, après les pentes des landes, les sables de la mer et les campagnes paisibles que j’avais fréquentées jusqu’alors. La foule des citoyens, en particulier, m’intimidait. Le fils de Rankeillor était court et petit de taille ; ses vêtements tenaient à peine sur moi ; et il était clair que j’étais mal qualifié pour parader devant un porteur de banque. Il était évident que si je le faisais, je ne ferais que faire rire les gens et (ce qui était pire dans mon cas) les pousser à poser des questions. Il me fallait donc trouver des vêtements qui m’appartinssent, et en attendant, marcher aux côtés du porteur, en posant la main sur son bras comme si nous étions une paire d’amis.

Chez un marchand des Luckenbooths, je me fis équiper : rien de trop raffiné, car je n’avais aucune intention de paraître comme un mendiant à cheval ; mais convenable et sérieux, afin que les domestiques me respectent. De là, chez un armurier, où je pris une épée simple, assortie à mon rang. Je me sentais plus en sécurité avec cette arme, bien que (pour quelqu’un d’aussi ignorant de la défense) on pût dire que c’était un danger supplémentaire. Le porteur, qui était naturellement un homme d’une certaine expérience, jugea mon équipement bien choisi.

« Naething kenspeckle, » dit-il ; « des vêtements simples et décents. Quant à la rapière, nul doute qu’elle sied à votre rang ; mais si j’avais été vous, j’aurais dépensé mon argent d’une meilleure façon. » Et il me proposa d’acheter des chausses d’hiver à une femme dans le bas du Cowgate, qui était sa cousine, et les fabriquait « extraordinairement durables ».

Mais j’avais d’autres affaires plus urgentes en main. J’étais là, dans cette vieille cité noire, qui ressemblait en tout point à un terrier de lapin, non seulement par le nombre de ses habitants, mais par la complication de ses passages et de ses trous. C’était, en vérité, un endroit où aucun étranger n’avait la chance de trouver un ami, et encore moins un autre étranger. Supposons même qu’il tombe sur la bonne ruelle, les gens vivaient si entassés dans ces hautes maisons qu’il aurait très bien pu chercher une journée entière avant de tomber sur la bonne porte. L’usage ordinaire était d’engager un garçon qu’ils appelaient un caddie, qui servait de guide ou de pilote, vous conduisait là où vous aviez affaire, et (vos courses terminées) vous ramenait là où vous logiez. Mais ces caddies, étant toujours employés au même genre de services et ayant l’obligation d’être bien informés sur chaque maison et chaque personne de la cité, avaient fini par former une confrérie d’espions ; et je savais, d’après les récits de M. Campbell, comment ils communiquaient les uns avec les autres, quelle rage de curiosité ils concevaient pour les affaires de leur employeur, et comment ils servaient d’yeux et de doigts à la police. Ce serait manquer de sagesse, dans la situation où je me trouvais, que de prendre un tel furet à mes trousses. J’avais trois visites à faire, toutes immédiatement nécessaires : à mon parent M. Balfour de Pilrig, à Stewart le notaire, qui était l’agent d’Appin, et à William Grant, écuyer de Prestongrange, Lord Avocat d’Écosse. La visite à M. Balfour n’était qu’une formalité ; et d’ailleurs (Pilrig étant à la campagne), je pris sur moi d’en trouver le chemin tout seul, avec l’aide de mes deux jambes et d’une langue écossaise. Mais les autres étaient dans un cas différent. Non seulement la visite à l’agent d’Appin, au milieu du tumulte concernant le meurtre d’Appin, était dangereuse en soi, mais elle était hautement incompatible avec l’autre. J’allais avoir assez de mal avec mon Lord Avocat Grant, de toute façon ; mais aller le voir au sortir de chez l’agent d’Appin ne risquait guère d’arranger mes propres affaires et pourrait s’avérer la perte pure et simple de l’ami Alan. L’ensemble de la chose, en outre, me donnait l’air de courir avec le lièvre et de chasser avec les chiens, ce qui me plaisait peu. Je résolus donc d’en finir immédiatement avec M. Stewart et tout le côté jacobite de mes affaires, et de profiter à cet effet de la guidance du porteur à mes côtés. Mais il se trouva qu’à peine lui avais-je donné l’adresse qu’il se mit à pleuvoir — rien de bien méchant, seulement pour mes nouveaux vêtements — et nous prîmes abri sous un porche à l’entrée d’une ruelle ou allée.

Étant étranger à ce que je voyais, je fis quelques pas de plus à l’intérieur. L’étroit chemin pavé descendait rapidement. Des maisons prodigieusement hautes surgissaient de chaque côté et se bombant, étage après étage, à mesure qu’elles s’élevaient. Tout en haut, seul un ruban de ciel était visible. D’après ce que je pouvais apercevoir aux fenêtres et par les personnes respectables qui entraient et sortaient, je vis que les maisons étaient fort bien occupées ; et l’aspect général du lieu m’intéressait comme un récit.

J’étais encore en train de regarder quand il y eut un pas rapide et cadencé, ainsi qu’un choc d’acier derrière moi. Me retournant vivement, je vis un groupe de soldats armés et, au milieu d’eux, un grand homme en manteau. Il marchait avec une inclinaison qui ressemblait à une courtoisie, distinguée et insinuante : il agitait les mains de façon plausible tandis qu’il allait, et son visage était rusé et beau. Je crus que son regard m’avait englobé, mais je ne pus le soutenir. Ce cortège passa devant une porte de la ruelle, qu’un domestique en livrée fine ouvrit ; et deux des jeunes soldats portèrent le prisonnier à l’intérieur, les autres s’attardant avec leurs fusils près de la porte.

Rien ne peut se passer dans les rues d’une cité sans attirer une suite de gens oisifs et d’enfants. C’était le cas ici ; mais la plupart s’évanouirent incontinent jusqu’à ce qu’il n’en restât que trois. L’une était une jeune fille ; elle était vêtue comme une dame et portait un écran aux couleurs des Drummond sur la tête ; mais ses camarades ou (devrais-je dire) suiveurs étaient des gillies en haillons, tels que j’en avais vu des douzaines lors de mon voyage dans les Highlands. Ils parlaient tous ensemble avec ferveur en gaélique, dont le son était agréable à mes oreilles pour l’amour d’Alan ; et, bien que la pluie eût cessé et que mon porteur me tirât pour partir, je me rapprochai même d’eux pour écouter. La dame grondait sèchement, les autres faisant des excuses et s’inclinant devant elle, si bien que je fus certain qu’elle était issue de la maison d’un chef. Pendant tout ce temps, les trois cherchaient dans leurs poches, et d’après ce que je pus comprendre, ils avaient à peine un demi-farthing pour tout le groupe ; ce qui me fit sourire un peu de voir tous les gens des Highlands pareils pour les belles révérences et les sporrans vides.

Il se trouva que la jeune fille se retourna soudainement, de sorte que je vis son visage pour la première fois. Il n’y a pas de plus grand mystère que la façon dont le visage d’une jeune femme s’inscrit dans l’esprit d’un homme, y reste, sans qu’il puisse jamais dire pourquoi ; il semble simplement que c’était ce qu’il cherchait. Elle avait des yeux merveilleusement brillants, comme des étoiles, et j’ose dire que les yeux y étaient pour quelque chose ; mais ce dont je me souviens le plus clairement, c’était la façon dont ses lèvres étaient légèrement entrouvertes tandis qu’elle se tournait. Et, quelle qu’en fût la cause, je restai là à regarder comme un fou. De son côté, comme elle n’avait pas su qu’il y avait quelqu’un si près, elle me regarda un peu plus longtemps, et peut-être avec plus de surprise, qu’il n’était tout à fait poli.

Il traversa mon esprit campagnard qu’elle s’étonnait peut-être de mes nouveaux vêtements ; à cette pensée, je rougis jusqu’aux cheveux, et à la vue de mon trouble, on doit supposer qu’elle tira ses propres conclusions, car elle éloigna ses gillies plus bas dans la ruelle, et ils retombèrent dans cette dispute, où je ne pus plus rien entendre.

J’avais souvent admiré une jeune fille auparavant, si rarement avec une telle soudaineté et une telle force ; et j’étais plutôt porté à me retirer qu’à aller de l’avant, car je craignais fort les moqueries des femmes. On aurait pu penser que j’avais maintenant d’autant plus de raisons de poursuivre ma pratique habituelle, puisque j’avais rencontré cette jeune dame dans la rue de la cité, suivant apparemment un prisonnier, et accompagnée de deux hommes des Highlands très déguenillés et peu présentables. Mais il y avait ici un ingrédient différent ; il était clair que la jeune fille pensait que j’avais fouillé dans ses secrets ; et avec mes nouveaux vêtements, mon épée, et au sommet de ma nouvelle fortune, c’était plus que je ne pouvais avaler. Le mendiant à cheval ne pouvait supporter d’être rabaissé si bas, ou du moins, pas par cette jeune dame.

Je la suivis donc et lui ôtai mon nouveau chapeau de mon mieux.

« Madame, » dis-je, « je crois qu’il est juste envers moi-même de vous faire comprendre que je n’ai pas de gaélique. Il est vrai que j’écoutais, car j’ai des amis à moi par-delà la ligne des Highlands, et le son de cette langue m’est amical ; mais pour vos affaires privées, si vous aviez parlé grec, j’en aurais peut-être eu une meilleure intuition. »

Elle me fit une petite révérence distante. « Il n’y a aucun mal de fait, » dit-elle, avec un joli accent, ressemblant fort à l’anglais (mais plus agréable). « Un chat peut bien regarder un roi. »

« Je ne veux pas vous offenser, » dis-je. « Je n’ai aucune habitude des manières de la ville ; je n’ai jamais, avant ce jour, mis le pied à l’intérieur des portes d’Édimbourg. Prenez-moi pour un garçon de la campagne — c’est ce que je suis ; et je préférais vous le dire que vous le découvriez vous-même. »

« En vérité, il serait très inhabituel que des étrangers se parlent sur la chaussée, » répondit-elle. « Mais si vous êtes élevé à la campagne, il en sera autrement. Je suis aussi campagnarde que vous ; je suis des Highlands, comme vous voyez, et je me considère d’autant plus loin de chez moi. »

« Il n’y a pas encore une semaine que j’ai franchi la ligne, » dis-je. « Il y a moins d’une semaine, j’étais sur les pentes de Balwhidder. »

« Balwhither ? » s’écrie-t-elle. « Vous venez de Balwhither ! Le simple nom me réjouit tout entière. Vous n’y aurez pas été longtemps sans connaître certains de nos amis ou de notre famille ? »

« J’ai vécu avec un homme très honnête et aimable appelé Duncan Dhu Maclaren, » répondis-je.

« Eh bien, je connais Duncan, et vous lui donnez son vrai nom ! » dit-elle ; « et s’il est un homme honnête, sa femme est honnête en vérité. »

« Oui, » dis-je, « ce sont de braves gens, et l’endroit est un bel endroit. »

« Où dans le vaste monde y en a-t-il un autre pareil ! » s’écrie-t-elle ; « j’aime l’odeur de ce lieu et les racines qui y poussent. »

J’étais infiniment charmé par l’esprit de la jeune fille. « Je regrette de ne pas vous avoir apporté un brin de cette bruyère, » dis-je. « Et, bien que j’aie mal fait de vous aborder au début, maintenant qu’il semble que nous ayons des connaissances communes, je vous demande de ne pas m’oublier. David Balfour est le nom sous lequel je suis connu. C’est mon jour de chance, alors que je viens d’entrer en possession d’un domaine et que je ne suis pas sorti depuis longtemps d’un péril mortel. Je souhaite que vous gardiez mon nom en mémoire pour l’amour de Balwhidder, » dis-je, « et je garderai le vôtre pour l’amour de mon jour de chance. »

« Mon nom n’est pas prononcé, » répondit-elle, avec une grande hauteur. « Depuis plus de cent ans, il n’est pas passé sur la langue des hommes, sauf pour un clin d’œil. Je suis sans nom, comme le Peuple de la Paix. Catriona Drummond est celui que j’utilise. »

Maintenant, en effet, je savais où je me trouvais. Dans toute la vaste Écosse, il n’y avait qu’un seul nom proscrit, et c’était celui des Macgregors. Pourtant, loin de fuir cette connaissance indésirable, je m’y enfonçai plus profondément.

« J’ai été assis avec quelqu’un qui était dans le même cas que vous, » dis-je, « et je pense qu’il sera l’un de vos amis. Ils l’appelaient Robin Oig. »

« Vraiment ? » s’écrie-t-elle. « Vous avez rencontré Rob ? »

« J’ai passé la nuit avec lui, » dis-je.

« C’est un oiseau de nuit, » dit-elle.

« Il y avait une cornemuse là-bas, » continuai-je, « vous pouvez donc juger si le temps a passé. »

« Vous ne devriez pas être un ennemi, en tout cas, » dit-elle. « C’était son frère, il y a un instant, avec les soldats rouges autour de lui. C’est lui que j’appelle mon père. »

« Est-ce vrai ? » m’écriai-je. « Êtes-vous la fille de James More ? »

« La seule fille qu’il ait, » dit-elle : « la fille d’un prisonnier ; que je devrais l’oublier ainsi, ne serait-ce qu’une heure, pour parler à des étrangers ! »

Ici, l’un des gillies s’adressa à elle dans le peu d’anglais qu’il savait, pour savoir ce que « elle » (désignant par là lui-même) devait faire au sujet de « ta sneeshin ». Je pris note de lui : un homme petit, aux jambes arquées, roux, à grosse tête, que je devais apprendre à connaître à mes dépens.

« Il ne peut y en avoir aujourd’hui, Neil, » répondit-elle. « Comment auras-tu du tabac sans argent ! Cela t’apprendra une autre fois à être plus prudent ; et je pense que James More ne sera pas très content de Neil du Tom. »

« Mademoiselle Drummond, » dis-je, « je vous ai dit que j’étais dans mon jour de chance. Me voici, avec un porteur de banque à ma suite. Et souvenez-vous que j’ai bénéficié de l’hospitalité de votre propre pays de Balwhidder. »

« Ce n’est pas l’un des miens qui vous l’a donnée, » dit-elle.

« Ah, eh bien, » dis-je, « mais je dois au moins à votre oncle quelques airs de cornemuse. En outre, je me suis offert pour être votre ami, et vous avez été si oublieuse que vous ne m’avez pas refusé au bon moment. »

« Si c’avait été une grosse somme, cela aurait pu vous faire honneur, » dit-elle ; « mais je vais vous dire ce qu’il en est. James More est enchaîné en prison ; mais depuis quelque temps, ils l’amènent ici quotidiennement chez l’Avocat… »

« Chez l’Avocat ! » m’écriai-je. « Est-ce que c’est… ? »

« C’est la maison du Lord Avocat Grant de Prestongrange, » dit-elle. « Là, ils amènent mon père de temps à autre, dans quel but je ne sais pas ; mais il semble qu’un espoir se lève pour lui. Tout ce temps, ils ne me laissent pas le voir, ni lui écrire ; et nous attendons dans la rue du Roi pour l’attraper ; et maintenant nous lui donnons son tabac quand il passe, et maintenant autre chose. Et voici ce fils de trouble, Neil, fils de Duncan, qui a perdu ma pièce de quatre pence qui devait acheter ce tabac, et James More devra s’en passer, et pensera que sa fille l’a oublié. »

Je pris six pence dans ma poche, les donnai à Neil et lui ordonnai d’aller faire sa course. Puis, à elle : « Ces six pence sont venus avec moi de Balwhidder, » dis-je.

« Ah ! » dit-elle, « vous êtes un ami des Gregara ! »

« Je ne voudrais pas vous tromper non plus, » dis-je. « Je connais très peu les Gregara et moins encore James More et ses agissements, mais depuis que je suis debout dans cette ruelle, il me semble que je connais quelque chose de vous ; et si vous voulez simplement dire « un ami de Mademoiselle Catriona », je veillerai à ce que vous soyez moins trompée. »

« L’un ne peut aller sans l’autre, » dit-elle.

« Je vais essayer, » dis-je.

« Et que penserez-vous de moi ! » s’écria-t-elle, « de tendre la main au premier étranger venu ! »

« Je ne pense rien d’autre sinon que vous êtes une bonne fille, » dis-je.

« Je ne dois pas rester sans vous rendre la pareille, » dit-elle ; « où logez-vous ? »

« À dire vrai, je ne loge nulle part encore, » dis-je, « n’étant pas ici depuis trois heures pleines ; mais si vous me donnez votre adresse, je serai assez audacieux pour venir réclamer mes six pence moi-même. »

« Puis-je vous faire confiance pour cela ? » demanda-t-elle.

« Vous n’avez guère à craindre, » dis-je.

« James More ne pourrait le supporter autrement, » dit-elle. « Je loge au-delà du village de Dean, sur le côté nord de la rivière, chez Madame Drummond-Ogilvy d’Allardyce, qui est une amie proche et sera heureuse de vous remercier. »

« Vous me verrez donc, dès que ce que j’ai à faire me le permettra », dis-je ; et, le souvenir d’Alan me revenant à l’esprit, je me hâtai de prendre congé.

Je ne pouvais m’empêcher de penser, même en agissant ainsi, que nous avions fait preuve d’une familiarité extraordinaire pour une connaissance si brève, et qu’une jeune demoiselle vraiment avisée se serait montrée plus réservée. Je crois que ce fut le portier de la banque qui me tira de cette pensée peu galante.

« Je vous croyais un garçon doté d’un peu de bon sens », commença-t-il en faisant la moue. « Vous n’irez pas loin de cette façon. Un fou et son argent sont vite séparés. Eh, mais quel jeune innocent vous faites ! » s’écria-t-il, « et un vicieux, par-dessus le marché ! À courir après les filles de joie ! »

« Si vous osez parler de la jeune demoiselle… » commençai-je.

« Demoiselle ! » cria-t-il. « Dieu nous préserve, quelle demoiselle ? Vous appelez ça une demoiselle ? La ville en est pleine. Des demoiselles ! Homme, ça se voit bien que vous n’êtes pas très au fait des usages d’Édimbourg ! »

Un accès de colère me saisit.

« Ici », dis-je, « conduisez-moi là où je vous ai dit, et gardez votre bouche ordurière fermée ! »

Il ne m’obéit pas tout à fait car, bien qu’il ne s’adressât plus directement à moi, il se mit à chanter de façon fort impudente, sur un ton d’insinuation, avec une voix et une oreille extrêmement malhabiles :

« Quand Mally Lee descendit la rue, sa capeline s’envola, Elle jeta un regard derrière elle pour voir son déshabillé. Et nous allons tous à l’est et à l’ouest, nous allons tous de travers, Nous allons tous à l’est et à l’ouest courtiser Mally Lee. »

CHAPITRE II. L’AVOCAT DES HIGHLANDS

Monsieur Charles Stewart, l’avocat, demeurait au sommet du plus long escalier sur lequel un maçon ait jamais posé la main ; quinze volées, rien de moins ; et quand je fus parvenu à sa porte, qu’un clerc l’eut ouverte et m’eut dit que son maître était à l’intérieur, j’avais à peine assez de souffle pour renvoyer mon portier.

« Allez, filez à l’est et à l’ouest ! » dis-je, tirai la bourse d’argent de ses mains et suivis le clerc à l’intérieur.

La pièce extérieure était un bureau où la chaise du clerc faisait face à une table couverte de documents juridiques. Dans la chambre intérieure, qui communiquait avec la première, un petit homme vif était assis, plongé dans l’étude d’un acte, dont il leva à peine les yeux à mon entrée ; en fait, il garda le doigt sur la ligne, comme s’il s’apprêtait à me montrer la porte pour retourner à ses lectures. Cela me plut assez peu ; et ce qui me plut moins encore, c’est que j’estimai que le clerc était fort bien placé pour entendre ce qui allait se dire entre nous.

Je demandai s’il était bien Monsieur Charles Stewart, l’avocat.

« Lui-même », dit-il ; « et, si la question est tout aussi équitable, qui pouvez-vous bien être ? »

« Vous n’avez jamais entendu parler de mon nom ni de moi-même », dis-je, « mais je vous apporte un gage de la part d’un ami que vous connaissez bien. Que vous connaissez bien », répétai-je en baissant la voix, « mais dont vous n’êtes peut-être pas si impatient d’avoir des nouvelles en ce moment précis. Et les affaires que j’ai à vous proposer sont plutôt de nature confidentielle. En somme, j’aimerais que nous fussions parfaitement tranquilles. »

Il se leva sans plus de mots, jetant son papier comme un homme mécontent, envoya son clerc en commission et ferma la porte derrière lui.

« Maintenant, monsieur », dit-il en revenant, « dites ce que vous avez sur le cœur et ne craignez rien ; bien qu’avant de commencer », s’exclama-t-il, « je vous dise que le mien me donne de mauvais pressentiments ! Je vous préviens, vous êtes soit un Stewart, soit quelqu’un envoyé par un Stewart. C’est un beau nom, et ce serait mal se comporter pour le fils de mon père que de le prendre à la légère. Mais le simple son me donne déjà la chair de poule. »

« Mon nom est Balfour », dis-je, « David Balfour de Shaws. Quant à celui qui m’envoie, je laisserai son gage parler. » Et je lui montrai le bouton d’argent.

« Mettez-le dans votre poche, monsieur ! » s’écria-t-il. « Inutile de citer des noms. Le diable m’emporte, je reconnais son bouton ! Et que le diable l’emporte ! Où est-il maintenant ? »

Je lui dis que je ne savais pas où était Alan, mais qu’il avait quelque endroit sûr (ou pensait l’avoir) du côté du nord, où il devait se cacher en attendant qu’on lui trouvât un navire ; et comment et où il avait convenu que l’on pourrait communiquer avec lui.

« J’ai toujours été d’avis que je finirais au bout d’une corde à cause de cette famille qui est la mienne », cria-t-il, « et, par Dieu ! je crois que le jour est arrivé ! Trouver un navire pour lui, dit-il ! Et qui va payer pour cela ? Cet homme est fou ! »

« C’est là ma part dans cette affaire, Monsieur Stewart », dis-je. « Voici une bourse de bonne monnaie, et si davantage est nécessaire, on en trouvera là d’où elle vient. »

« Je n’ai pas besoin de vous demander vos opinions politiques », dit-il.

« Vous n’en avez pas besoin », répondis-je en souriant, « car je suis un Whig pur et dur. »

« Attendez un peu, attendez un peu », dit Monsieur Stewart. « Qu’est-ce que tout cela ? Un Whig ? Alors pourquoi êtes-vous ici avec le bouton d’Alan ? Et quel genre de trafic louche est-ce là où je vous trouve impliqué, Monsieur le Whig ? Voici un rebelle proscrit et un meurtrier accusé, avec deux cents livres sur sa tête, et vous me demandez de me mêler de ses affaires, tout en me disant que vous êtes un Whig ! Je n’ai jamais entendu parler de Whigs pareils, bien que j’en connaisse une quantité. »

« C’est un rebelle proscrit, c’est bien dommage », dis-je, « car cet homme est mon ami. Je ne peux que souhaiter qu’il eût été mieux conseillé. Et un meurtrier accusé, il l’est aussi, pour son malheur ; mais accusé à tort. »

« Je vous entends le dire », dit Stewart.

« Plus que vous ne devrez m’entendre le dire avant peu », dis-je. « Alan Breck est innocent, et James aussi. »

« Oh ! » dit-il, « les deux affaires sont liées. Si Alan est hors de cause, James ne pourra jamais l’être. »

Là-dessus, je lui racontai brièvement ma rencontre avec Alan, l’accident qui me fit assister au meurtre d’Appin, les diverses étapes de notre fuite à travers la bruyère, et ma récupération de mon héritage. « Ainsi, monsieur, vous avez maintenant toute la suite de ces événements », poursuivis-je, « et vous pouvez voir par vous-même comment je me suis retrouvé si mêlé aux affaires de votre famille et de vos amis, ce dont (pour notre bien à tous) j’aurais souhaité que ce fût plus simple et moins sanglant. Vous pouvez voir par vous-même, aussi, que j’ai certaines affaires en cours qui ne pouvaient guère être soumises à un avocat choisi au hasard. Il ne reste qu’à vous demander si vous voulez vous charger de mon service ? »

« Je n’en ai pas très envie ; mais puisque vous arrivez avec le bouton d’Alan, le choix m’est à peine laissé », dit-il. « Quelles sont vos instructions ? » ajouta-t-il en saisissant sa plume.

« Le premier point est de faire passer Alan hors de ce pays », dis-je, « mais je n’ai pas besoin de le répéter. »

« Il est peu probable que je l’oublie », dit Stewart.

« La chose suivante est la petite somme que je dois à Cluny », continuai-je. « Il serait difficile pour moi de trouver un moyen de transfert, mais cela ne devrait pas vous poser de problème. C’était deux livres, cinq shillings et trois demi-pennies farthing sterling. »

Il le nota.

« Ensuite », dis-je, « il y a un Monsieur Henderland, prédicateur autorisé et missionnaire à Ardgour, à qui j’aimerais beaucoup faire parvenir du tabac à priser ; et, comme je suppose que vous restez en contact avec vos amis à Appin (si près d’ici), c’est une besogne dont vous pourriez sans doute vous acquitter en même temps que de l’autre. »

« Combien de tabac à priser devons-nous prévoir ? » demanda-t-il.

« Je pensais à deux livres », dis-je.

« Deux », dit-il.

« Ensuite, il y a la demoiselle Alison Hastie, à Lime Kilns », dis-je. « Celle qui nous a aidés, Alan et moi, à traverser le Forth. Je pensais que si je pouvais lui offrir une belle robe du dimanche, telle qu’elle puisse la porter décemment selon son rang, cela soulagerait ma conscience ; car la vérité est que nous lui devons nos deux vies. »

« Je suis heureux de voir que vous êtes économe, Monsieur Balfour », dit-il en prenant ses notes.

« J’aurais honte d’être autrement le premier jour de ma fortune », dis-je. « Et maintenant, si vous voulez calculer les dépenses et vos propres honoraires, je serais heureux de savoir si je peux récupérer un peu d’argent de poche. Ce n’est pas que je regrette de dépenser le tout pour mettre Alan en sécurité ; ce n’est pas que j’en manque ; mais ayant retiré une telle somme le même jour, je pense que cela ferait fort mauvaise impression si je revenais en demander, le lendemain. Soyez seulement sûr d’en avoir assez », ajoutai-je, « car je suis très peu désireux de vous revoir. »

« Eh bien, et je suis heureux de voir que vous êtes prudent, aussi », dit l’avocat. « Mais je pense que vous prenez un risque en laissant une telle somme à ma discrétion. »

Il dit cela avec un ricanement manifeste.

« Je devrai courir le danger », répondis-je. « Oh, et il y a un autre service que je voudrais demander, c’est de m’indiquer un logement, car je n’ai pas de toit au-dessus de ma tête. Mais ce doit être un logement que j’aurais pu trouver par accident, car il ne faudrait surtout pas que le Lord Advocate se mette à soupçonner notre connaissance. »

« Vous pouvez mettre votre esprit inquiet au repos », dit-il. « Je ne prononcerai jamais votre nom, monsieur ; et je crois que l’Advocate est encore assez digne de compassion pour ne pas connaître votre existence. »

Je vis que je m’étais mis à dos cet homme.

« Il y aura un beau jour pour lui, alors », dis-je, « car il devra l’apprendre de la façon la moins agréable pas plus tard que demain, quand j’irai lui rendre visite. »

« Quand vous irez lui rendre visite ! » répéta Monsieur Stewart. « Suis-je fou, ou l’êtes-vous ? Qu’est-ce qui vous pousse près de l’Advocate ! »

« Oh, simplement pour me rendre », dis-je.

« Monsieur Balfour », cria-t-il, « vous moquez-vous de moi ? »

« Non, monsieur », dis-je, « bien que je pense que vous vous soyez permis une telle liberté avec moi. Mais je vous fais savoir une fois pour toutes que je ne suis pas d’humeur plaisante. »

« Moi non plus », dit Stewart. « Et je vous fais savoir (si tel doit être le mot) que votre comportement me plaît de moins en moins. Vous venez ici avec toutes sortes de propositions, qui vont m’entraîner dans une série d’actes fort douteux et me mettre en contact avec des personnes très peu recommandables pour bien des jours à venir. Et ensuite, vous me dites que vous allez sortir tout droit de mon bureau pour faire la paix avec l’Advocate ! Le bouton d’Alan ou pas, les quatre quartiers d’Alan ne me corrompraient pas davantage. »

« Je prendrais cela avec un peu plus de calme », dis-je, « et peut-être pouvons-nous éviter ce à quoi vous vous opposez. Je ne vois d’autre moyen que de me rendre, mais peut-être en voyez-vous un autre ; et si vous le pouviez, je ne pourrais nier que j’en serais plutôt soulagé. Car je pense que mon commerce avec Sa Seigneurie a peu de chances de convenir à ma santé. Une seule chose est claire, je dois apporter mon témoignage ; car j’espère que cela sauvera l’honneur d’Alan (ce qu’il en reste), et le cou de James, ce qui est le plus urgent. »

Il resta silencieux un instant, puis : « Mon garçon », dit-il, « on ne vous laissera jamais donner un tel témoignage. »

« Nous verrons bien », dis-je ; « j’ai la tête dure quand je le veux. »

« Espèce d’âne ! » cria Stewart, « c’est James qu’ils veulent ; James doit être pendu — Alan aussi, s’ils pouvaient l’attraper — mais James, en tout cas ! Approchez-vous de l’Advocate avec une telle affaire, et vous verrez ! il trouvera un moyen de vous museler. »

« J’ai une meilleure opinion de l’Advocate que cela », dis-je.

« Au diable l’Advocate ! » s’écria-t-il. « Ce sont les Campbell, homme ! Vous aurez toute leur clique sur le dos ; et l’Advocate aussi, le pauvre ! C’est extraordinaire que vous ne voyiez pas où vous mettez les pieds ! S’il n’y a pas de moyen honnête de vous clouer le bec, il en existe un malhonnête qui n’attend que ça. Ils peuvent vous mettre dans le box, vous ne voyez pas ça ? » cria-t-il, et il me piqua la jambe d’un doigt.

« Oui », dis-je, « on m’a dit la même chose pas plus tard que ce matin par un autre avocat. »

« Et qui était-ce ? » demanda Stewart. « Il parlait avec bon sens, au moins. »

Je lui dis que je devais m’excuser de ne pas le nommer, car c’était un brave et vieux Whig, et il n’avait guère envie d’être mêlé à de telles affaires.

« Je crois que le monde entier semble être mêlé à cette histoire ! » cria Stewart. « Mais que lui avez-vous dit ? »

Je lui racontai ce qui s’était passé entre Rankeillor et moi-même devant la maison de Shaws.

« Eh bien, vous finirez donc pendu ! » dit-il. « Vous pendrez aux côtés de James Stewart. Voilà votre bonne aventure. »

« J’espère encore mieux que cela », dis-je ; « mais je ne pourrais jamais nier qu’il y ait un risque. »

« Un risque ! » dit-il, puis il resta silencieux à nouveau. « Je devrais vous remercier pour votre loyauté envers mes amis, à qui vous montrez un excellent esprit », dit-il, « si vous avez la force de vous y tenir. Mais je vous préviens que vous avancez en eau profonde. Je ne me mettrais pas à votre place (moi qui suis un Stewart de naissance !) pour tous les Stewart qui aient jamais existé depuis Noé. Un risque ? Oui, j’en prends bien trop ; mais être jugé devant un jury Campbell et un juge Campbell, et cela dans un pays Campbell et sur une querelle Campbell — pensez ce que vous voudrez de moi, Balfour, cela me dépasse. »

« C’est une façon de penser différente, je suppose », dis-je ; « j’ai été élevé selon celle-ci par mon père avant moi. »

« Gloire à ses ossements ! Il a laissé un fils digne de son nom », dit-il. « Pourtant, je ne voudrais pas que vous me jugiez trop durement. Ma situation est terriblement difficile. Voyez, monsieur, vous me dites que vous êtes Whig : je me demande ce que je suis. Pas un Whig, certainement ; je ne pourrais pas être juste cela. Mais — à voix basse, mon homme — je ne suis peut-être pas très enthousiaste pour l’autre camp non plus. »

« Est-ce un fait ? » criai-je. « C’est ce que je penserais d’un homme de votre intelligence. »

« Hut ! Assez de vos flagorneries ! » cria-t-il. « Il y a de l’intelligence des deux côtés. Mais pour ma part, je n’ai aucun désir particulier de nuire au roi George ; et quant au roi Jacques, que Dieu le bénisse ! il s’en sort très bien pour moi outre-mer. Je suis avocat, vous voyez : féru de mes livres et de ma bouteille, d’une bonne plaidoirie, d’un acte bien rédigé, d’une discussion au Parlement avec d’autres confrères, et peut-être d’une partie de golf un samedi soir. Où vous situez-vous avec vos plaids des Highlands et vos claymores ? »

« Eh bien », dis-je, « c’est un fait que vous avez peu de choses de l’homme sauvage des Highlands. »

« Peu ? » dit-il. « Rien, homme ! Et pourtant, je suis né dans les Highlands, et quand le clan joue de la cornemuse, qui, sinon moi, doit danser ! Le clan et le nom, c’est tout ce qui compte. C’est exactement ce que vous avez dit vous-même ; mon père me l’a appris, et j’en ai fait un beau métier. Trahison et traîtres, et les faire sortir ou entrer en contrebande ; et le recrutement pour les Français, que le diable les emporte ! et la contrebande des recrues ; et leurs procès — un chagrin que leurs procès ! Me voilà en train d’en défendre un pour le jeune Ardsheil, mon cousin ; il réclamait le domaine en vertu du contrat de mariage — un domaine confisqué ! Je leur ai dit que c’était absurde : ils s’en souciaient comme de l’an quarante ! Et moi, me voilà à faire le pitre derrière un avocat qui aimait cette affaire aussi peu que moi, car c’était la ruine pure pour nous deux — une marque noire, désaffectée, marquée sur nos fesses, comme le nom des gens sur leur bétail ! Et que puis-je faire ? Je suis un Stewart, vous voyez, et je dois me battre pour mon clan et ma famille. Puis, pas plus tard qu’hier, un de nos gars Stewart a été emmené au Château. Pourquoi ? Je le sais très bien : Acte de 1736 : recrutement pour le roi Louis. Et vous verrez, il viendra me chercher pour être son avocat, et il y aura une autre marque noire sur ma réputation ! Je vous le dis franchement : si je connaissais seulement le début d’un mot d’hébreu, au diable si je ne laissais pas tomber tout ça pour devenir pasteur ! »

« C’est une position assez difficile », dis-je.

« Terriblement difficile ! » cria-t-il. « Et c’est ce qui me fait penser tant de bien de vous — vous qui n’êtes pas un Stewart — de fourrer votre tête si profondément dans les affaires des Stewart. Et pour quoi, je ne sais : à moins que ce ne soit le sens du devoir. »

« J’espère que c’est cela », dis-je.

« Eh bien », dit-il, « c’est une grande qualité. Mais voici mon clerc qui revient ; et, avec votre permission, nous allons prendre un morceau de dîner, tous les trois. Quand ce sera fait, je vous donnerai l’adresse d’un homme très convenable, qui sera très heureux de vous avoir comme pensionnaire. Et je remplirai vos poches, par-dessus le marché, avec votre propre bourse. Car cette affaire ne sera pas près d’être aussi chère que vous le supposez — pas même la partie concernant le navire. »

Je lui fis signe que son clerc était à portée d’oreille.

« Hoot, vous n’avez pas à vous soucier de Robbie », cria-t-il. « Un Stewart, lui aussi, pauvre diable ! et il a fait passer plus de recrues françaises et de papistes en règle en contrebande qu’il n’a de poils sur le visage. Pourquoi, c’est Robin qui gère cette branche de mes affaires. Qui aurons-nous maintenant, Rob, pour outre-mer ? »

« Il y aura Andie Scougal, dans le Thistle », répondit Rob. « J’ai vu Hoseason l’autre jour, mais il semble qu’il manque de navire. Ensuite, il y aura Tam Stobo ; mais je ne suis pas sûr de Tam. Je l’ai vu comploter avec des connaissances assez étranges ; et s’il s’agissait de quelqu’un d’important, j’éviterais Tam. »

« La tête vaut deux cents livres, Robin », dit Stewart.

« Dieu, ce ne sera pas Alan Breck ! » cria le clerc.

« Alan lui-même », dit son maître.

« Vents de malheur ! C’est sérieux », cria Robin. « J’essaierai Andie, alors ; Andie sera le meilleur. »

« Il semble que ce soit une affaire de grande envergure », fis-je observer.

« Monsieur Balfour, il n’y a pas de fin à cela », dit Stewart.

« Il y avait un nom que votre clerc a mentionné », continuai-je : « Hoseason. Ce doit être mon homme, je pense : Hoseason, du brick Covenant. Lui feriez-vous confiance ? »

« Il ne s’est pas très bien comporté envers vous et Alan », dit Monsieur Stewart ; « mais mon opinion sur l’homme en général est plutôt différente. S’il avait accepté Alan à bord de son navire sur un accord, mon idée est qu’il se serait montré un commerçant juste. Qu’en dites-vous, Rob ? »

« Pas de capitaine plus honnête dans le métier qu’Eli », dit le clerc. « Je m’en remettrais à la parole d’Eli — oui, même si c’était le Chevalier, ou Appin lui-même », ajouta-t-il.

« Et c’est lui qui a amené le médecin, n’est-ce pas ? » demanda le maître.

« C’était l’homme même », dit le clerc.

« Et je crois qu’il a ramené le médecin ? » dit Stewart.

« Oui, avec sa bourse pleine ! » cria Robin. « Et Eli était au courant de ça ! »

« Eh bien, il semble qu’il soit difficile de bien connaître les gens », dis-je.

« C’était juste ce que j’oubliais quand vous êtes entré, Monsieur Balfour ! » dit l’avocat.

CHAPITRE III. JE VAIS À PILRIG

Le lendemain matin, à peine réveillé dans mon nouveau logement, je fus debout et vêtu de mes nouveaux habits ; et le petit-déjeuner avalé, je fus en route pour mes aventures. Alan, pouvais-je espérer, était tiré d’affaire ; James s’annonçait comme une affaire plus délicate, et je ne pouvais m’empêcher de penser que cette entreprise pourrait me coûter cher, comme le disait tout le monde à qui j’avais ouvert mon opinion. Il semblait que j’étais arrivé au sommet de la montagne seulement pour m’en précipiter ; que j’avais grimpé, à travers tant d’épreuves difficiles, pour être riche, pour être reconnu, pour porter des habits de ville et une épée au côté, tout cela pour commettre un pur suicide à la fin, et le pire genre de suicide, qui est de se faire pendre aux frais du Roi.

Pourquoi faisais-je cela ? me demandai-je, tandis que je descendais la grand-rue pour sortir vers le nord par Leith Wynd. D’abord, je me dis que c’était pour sauver James Stewart ; et, sans aucun doute, le souvenir de sa détresse, des cris de sa femme, et d’un mot ou deux que j’avais laissé échapper à cette occasion, agissaient fortement sur moi. En même temps, je réfléchissais que c’était (ou cela devrait être) une chose des plus indifférentes pour le fils de mon père, que James mourût dans son lit ou sur l’échafaud. Il était le cousin d’Alan, certes ; mais, pour ce qui regardait Alan, la meilleure chose aurait été de faire le mort, et de laisser le Roi, Sa Grâce d’Argyll et les corbeaux charognards dépecer les os de son parent à leur guise. Et je ne pouvais oublier que, lorsque nous étions tous dans le même pétrin, James n’avait montré aucune inquiétude particulière, ni pour Alan, ni pour moi.

Ensuite, il me vint à l’esprit que j’agissais par amour de la justice : et je trouvai que c’était un beau mot, et je raisonnai en me disant que (puisque nous vivions dans des sociétés politiques, au prix d’un certain inconfort pour chacun de nous) la chose principale de tout devait rester la justice, et que la mort de n’importe quel innocent était une blessure faite à la communauté tout entière. Ensuite, encore, ce fut l’Accusateur des Frères qui me fit tourner son argument ; il m’ordonna d’avoir honte de prétendre me soucier de ces hautes questions, et me dit que je n’étais qu’un enfant vain et bavard, qui avait tenu de grands discours à Rankeillor et à Stewart, et que je me sentais tenu par ma vanité de faire honneur à cette vantardise. Non, et il me frappa avec l’autre bout du bâton ; car il m’accusa d’une sorte de lâcheté rusée, agissant au prix d’un léger risque pour acheter une plus grande sécurité. Sans aucun doute, jusqu’à ce que je me sois déclaré et blanchi, je pouvais à tout moment rencontrer Mungo Campbell ou l’officier du shérif, être reconnu et traîné par les pieds dans l’affaire du meurtre d’Appin ; et, sans aucun doute, si je parvenais à mener ma déclaration à bien, je respirerais plus librement pour le restant de mes jours. Mais quand je regardai cet argument en face, je ne pus rien y trouver dont je doive avoir honte. Quant au reste, « Voici les deux chemins, » pensai-je, « et les deux mènent au même endroit. Il est injuste que James soit pendu si je peux le sauver ; et il serait ridicule de ma part d’avoir tant parlé pour ne rien faire ensuite. C’est une chance pour James of the Glens que je me sois vanté à l’avance ; et nullement une malchance pour moi, parce que maintenant je suis engagé à faire ce qui est juste. J’ai le nom d’un gentilhomme et les moyens d’un tel ; ce serait un pauvre devoir auquel il me manquerait l’essence. » Et puis je pensai que c’était là un esprit païen, et je fis une prière en moi-même, demandant le courage qui pouvait me manquer, et que je puisse aller droit à mon devoir comme un soldat au combat, et en revenir indemne, comme tant d’autres le font.

Ce train de raisonnement m’amena à une disposition plus résolue ; bien qu’il fût loin d’effacer le sentiment des dangers qui m’entouraient, ni combien j’étais apte (si je continuais) à trébucher sur l’échelle de la potence. C’était une matinée claire et belle, mais le vent soufflait de l’est. Le petit frisson qu’il apportait chantait dans mon sang, et me donnait un sentiment d’automne, de feuilles mortes, et de corps de morts dans leurs tombes. Il semblait que le diable s’en mêlait si je devais mourir en cette période de ma fortune et pour les affaires d’autrui. Au sommet de Calton Hill, bien que ce ne fût pas la saison habituelle pour ce divertissement, des enfants criaient et couraient avec leurs cerfs-volants. Ces jouets paraissaient très nets contre le ciel ; je remarquai l’un d’eux, grand, s’élever sur le vent à une haute altitude, puis piquer droit parmi les ajoncs ; et je pensai en le voyant : « Voilà Davie. »

Mon chemin passait par Mouter’s Hill et par le bout d’un clachan sur le flanc du coteau parmi les champs. Il y avait dans ce village un vrombissement de métiers à tisser qui allait de maison en maison ; les abeilles bourdonnaient dans les jardins ; les voisins que je voyais sur les seuils parlaient une langue étrange ; et je découvris plus tard qu’il s’agissait de Picardy, un village où les tisserands français travaillaient pour la Linen Company. Ici, j’obtins une nouvelle direction pour Pilrig, ma destination ; et un peu plus loin, sur le bord du chemin, je passai devant un gibet et deux hommes pendus dans des chaînes. Ils étaient enduits de goudron, comme c’est l’usage ; le vent les faisait tourner, les chaînes cliquetaient, et les oiseaux rôdaient autour de ces épouvantails étranges en criant. Cette vue venant soudainement sur moi, comme une illustration de mes craintes, je pouvais à peine cesser de l’examiner et d’en boire le malaise. Et, tandis que je tournais et retournais ainsi autour du gibet, sur quoi devais-je tomber, sinon sur une vieille femme étrange, qui était assise derrière un montant de l’échafaud, et qui hochait la tête, et parlait tout haut à elle-même avec des saluts et des révérences.

« Qui sont ces deux-là, mère ? » demandai-je, en désignant les cadavres.

« Une bénédiction sur ton précieux visage ! » cria-t-elle. « Deux de mes amoureux : juste deux de mes anciens amoureux, mon cher miel. »

« Pour quoi ont-ils souffert ? » demandai-je.

« Ouah, juste pour la bonne cause, » dit-elle. « Souvent, je leur ai prédit la façon dont cela finirait. Deux shillings écossais : pas un sou de plus ; et voilà deux beaux gaillards pendus pour ça ! Ils les avaient pris à un enfant qui appartenait à Brouchton. »

« Oui ! » dis-je pour moi-même, et non à la folle créature, « et ils en sont venus à une telle extrémité pour une si pauvre affaire ? C’est vraiment tout perdre. »

« Donne-moi ta main, mon chéri, » dit-elle, « et laisse-moi te prédire ton destin. »

« Non, mère, » dis-je, « je vois assez loin le chemin où je suis. C’est une chose étrange que de voir trop loin devant soi. »

« Je le lis sur ton front, » dit-elle. « Il y a une belle jeune fille qui a des yeux brillants, et il y a un petit homme dans un beau manteau, et un grand homme dans une perruque poudrée, et il y a l’ombre de la potence, mon chéri, qui s’étend largement sur ton chemin. Donne-moi ta main, chéri, et laisse la vieille Merren te prédire un beau destin. »

Les deux coups tirés au hasard qui semblaient viser Alan et la fille de James More me frappèrent durement ; et je m’enfuis de la créature surnaturelle, en lui jetant une pièce, avec laquelle elle continua de s’asseoir et de jouer sous les ombres mouvantes des pendus.

Mon chemin le long de la chaussée de Leith Walk aurait été plus plaisant pour moi sans cette rencontre. Le vieux rempart courait parmi des champs dont je n’avais jamais vu de semblables pour la perfection de l’agriculture ; j’étais heureux, en outre, d’être si loin dans la campagne tranquille ; mais les chaînes du gibet cliquetaient dans ma tête ; et les grimaces et les manies de la vieille sorcière, et la pensée des hommes morts, hantaient mon esprit. Être pendu à une potence, cela semblait un cas dur ; et qu’un homme en vienne à y être pendu pour deux shillings écossais, ou (comme le disait M. Stewart) par sens du devoir, une fois qu’il est goudronné, enchaîné et suspendu, la différence semblait petite. David Balfour pourrait y être pendu, et d’autres gars passer pour leurs affaires et faire peu de cas de lui ; et de vieilles folles s’asseoir au pied d’un montant et prédire leurs fortunes ; et les jolies demoiselles distinguées passer, regarder de l’autre côté, et se boucher le nez. Je les voyais clairement, elles avaient des yeux gris, et leurs coiffes sur la tête étaient aux couleurs de Drummond.

J’étais ainsi dans le plus triste état d’esprit, quoique toujours assez résolu, quand j’arrivai en vue de Pilrig, une agréable maison à pignons située au bord du chemin, parmi de courageux jeunes bois. Le cheval du maître était tenu sellé à la porte quand j’arrivai, mais lui-même était dans son bureau, où il me reçut au milieu d’ouvrages savants et d’instruments de musique, car il n’était pas seulement un profond philosophe, mais aussi un grand musicien. Il me salua d’abord assez bien, et quand il eut lu la lettre de Rankeillor, il se mit obligeamment à ma disposition.

« Et qu’est-ce donc, cousin David ! » dit-il — « puisqu’il appert que nous sommes cousins — qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Un mot pour Prestongrange ! Sans doute est-ce facile à donner. Mais quel devrait être ce mot ? »

« Monsieur Balfour, » dis-je, « si je devais vous raconter toute mon histoire telle qu’elle s’est produite, c’est mon avis (et c’était celui de Rankeillor avant moi) que vous en seriez fort peu réjoui. »

« Je suis désolé d’apprendre cela de vous, parent, » dit-il.

« Je ne peux accepter cela de vous, Monsieur Balfour, » dis-je ; « je n’ai rien à me reprocher qui puisse me rendre triste, ou vous pour moi, sinon les infirmités communes du genre humain. "La culpabilité du premier péché d’Adam, le manque de justice originelle, et la corruption de ma nature entière", c’est là ce dont je dois répondre, et j’espère qu’on m’a appris où chercher de l’aide, » dis-je ; car je jugeai à son regard qu’il aurait une meilleure opinion de moi si je connaissais mes questions. « Mais pour ce qui est de l’honneur mondain, je n’ai pas de grande faute à me reprocher ; et mes difficultés me sont arrivées bien malgré moi et (autant que je puisse voir) sans ma faute. Mon trouble est d’avoir été mêlé à une complication politique, dont on juge que vous seriez bien aise d’éviter la connaissance. »

« Eh bien, soit, Monsieur David, » répondit-il, « je suis heureux de voir que vous êtes tout ce que Rankeillor a représenté. Et pour ce que vous dites des complications politiques, vous ne me rendez que justice. Mon étude est d’être au-dessus de tout soupçon, et même en dehors de son champ. La question est, » dit-il, « comment, si je ne dois rien savoir de l’affaire, je peux vous assister très utilement ? »

« Eh bien monsieur, » dis-je, « je propose que vous écriviez à Sa Seigneurie, que je suis un jeune homme de famille raisonnablement bonne et de bons moyens : ce que je crois être le cas. »

« J’ai la parole de Rankeillor pour cela, » dit Monsieur Balfour, « et je compte cela comme une garantie contre tout danger mortel. »

« À quoi vous pourriez ajouter (si vous voulez bien me croire sur parole) que je suis un bon membre de l’Église, loyal au Roi George, et ainsi élevé, » poursuivis-je.

« Rien de tout cela ne vous fera de mal, » dit Monsieur Balfour.

« Alors vous pourriez continuer en disant que j’ai cherché Sa Seigneurie sur une affaire de grande importance, liée au service de Sa Majesté et à l’administration de la justice, » suggérai-je.

« Comme je ne dois pas entendre l’affaire, » dit le maître de maison, « je ne prendrai pas sur moi d’en qualifier le poids. "Grande importance" tombe donc, et "importance" avec. Pour le reste, je pourrais m’exprimer à peu près comme vous le proposez. »

« Et puis, monsieur, » dis-je, en me frottant un peu le cou avec le pouce, « alors je serais fort désireux que vous puissiez glisser un mot qui pourrait peut-être compter pour ma protection. »

« Protection ? » dit-il, « pour votre protection ! Voilà une expression qui me refroidit quelque peu. Si l’affaire est si dangereuse, j’avoue que je serais un peu réticent à m’en mêler les yeux bandés. »

« Je crois que je pourrais indiquer en deux mots où le bât blesse, » dis-je.

« Peut-être serait-ce le mieux, » dit-il.

« Eh bien, c’est le meurtre d’Appin, » dis-je.

Il leva les deux mains. « Messieurs ! Messieurs ! » cria-t-il.

Je pensai, à l’expression de son visage et de sa voix, que j’avais perdu mon protecteur.

« Laissez-moi expliquer... » commençai-je.

« Je vous remercie aimablement, je n’en veux pas entendre davantage, » dit-il. « Je refuse in toto d’en entendre plus. Pour l’honneur de votre nom et de celui de Rankeillor, et peut-être un peu pour le vôtre, je ferai ce que je peux pour vous aider ; mais je n’entendrai plus rien sur les faits. Et c’est mon premier devoir clair de vous avertir. Ce sont des eaux profondes, Monsieur David, et vous êtes un jeune homme. Soyez prudent et réfléchissez-y à deux fois. »

« On doit supposer que j’y aurai réfléchi plus souvent que cela, Monsieur Balfour, » dis-je, « et j’attirerai à nouveau votre attention sur la lettre de Rankeillor, où (je l’espère et le crois) il a enregistré son approbation de ce que je projette. »

« Bien, bien, » dit-il ; et puis encore, « Bien, bien ! Je ferai ce que je peux pour vous. » Sur ce, il prit une plume et du papier, resta un moment pensif, et commença à écrire avec beaucoup de considération. « Je comprends que Rankeillor approuve ce que vous avez en tête ? » demanda-t-il bientôt.

« Après quelques discussions, monsieur, il m’a ordonné de poursuivre au nom de Dieu, » dis-je.

« C’est le nom sous lequel il faut aller, » dit Monsieur Balfour, et il reprit son écriture. Bientôt, il signa, relut ce qu’il avait écrit, et s’adressa à moi de nouveau. « Maintenant, voici, Monsieur David, » dit-il, « une lettre d’introduction, que je vais cacheter sans la fermer, et vous remettre ouverte, comme la forme l’exige. Mais, puisque j’agis dans l’obscurité, je vais juste vous la lire, afin que vous puissiez voir si elle assurera votre fin —

« Pilrig, le 26 août 1751.

« Mon Seigneur, — Ceci est pour porter à votre connaissance mon homonyme et cousin, David Balfour Esquire de Shaws, un jeune gentilhomme de descendance immaculée et de bon domaine. Il a joui, en outre, des avantages plus précieux d’une éducation pieuse, et ses principes politiques sont tout ce que Votre Seigneurie peut désirer. Je ne suis pas dans la confidence de Monsieur Balfour, mais je crois comprendre qu’il a une affaire à déclarer, touchant le service de Sa Majesté et l’administration de la justice ; buts pour lesquels le zèle de Votre Seigneurie est connu. Je devrais ajouter que l’intention du jeune gentilhomme est connue et approuvée par certains de ses amis, qui observeront avec une anxiété pleine d’espoir l’événement de son succès ou de son échec.

« Sur quoi, » continua Monsieur Balfour, « je me suis soussigné avec les compliments d’usage. Vous observez que j’ai dit "certains de vos amis" ; j’espère que vous pouvez justifier mon pluriel ? »

« Parfaitement, monsieur ; mon projet est connu et approuvé par plus d’un, » dis-je. « Et votre lettre, pour laquelle j’ai le plaisir de vous remercier, est tout ce que j’aurais pu espérer. »

« C’était tout ce que je pouvais en tirer, » dit-il ; « et d’après ce que je sais de l’affaire dans laquelle vous projetez de vous mêler, je ne peux que prier Dieu qu’elle se révèle suffisante. »

CHAPITRE IV. LE LORD AVOCAT PRESTONGRANGE

Mon parent me retint pour un repas, « pour l’honneur du toit », dit-il ; et je crois que je fis meilleure route à mon retour. Je n’avais d’autre pensée que d’en finir avec l’étape suivante, et de m’engager pleinement ; pour une personne placée comme je l’étais, l’apparence de fermer une porte sur l’hésitation et la tentation était extrêmement tentante ; et je fus d’autant plus déçu, quand j’arrivai à la maison de Prestongrange, d’être informé qu’il était absent. Je crois que c’était vrai sur le moment, et pour quelques heures après ; et puis je n’ai aucun doute que l’Avocat revint à la maison, et s’amusa dans une pièce voisine parmi des amis, tandis que peut-être le fait même de mon arrivée était oublié. Je serais parti une douzaine de fois, n’eût été ce désir impérieux d’en finir avec ma déclaration sur-le-champ et de pouvoir me coucher avec une conscience libre. Au début, je lus, car le petit cabinet où j’avais été laissé contenait une variété de livres. Mais je crains d’avoir lu avec peu de profit ; et le temps se couvrant, la nuit tombant plus tôt que d’habitude, et mon cabinet n’étant éclairé que par une étroite fenêtre, je fus enfin obligé de renoncer à ce divertissement (tel qu’il était), et de passer le reste de mon temps d’attente dans un vide très pesant. Le bruit des gens parlant dans une pièce proche, la note plaisante d’un clavecin, et une fois la voix d’une dame chantant, me tinrent une sorte de compagnie.

Je ne connais pas l’heure, mais l’obscurité était venue depuis longtemps, quand la porte du cabinet s’ouvrit, et je fus conscient, par la lumière derrière lui, de la haute silhouette d’un homme sur le seuil. Je me levai aussitôt.

« Y a-t-il quelqu’un là ? » demanda-t-il. « Qui est-ce ? »

« Je suis porteur d’une lettre du maître de Pilrig pour le Lord Avocat, » dis-je.

« Êtes-vous ici depuis longtemps ? » demanda-t-il.

« Je ne voudrais pas risquer une estimation du nombre d’heures, » dis-je.

« C’est la première fois que j’en entends parler, » répondit-il, avec un petit rire. « Les gars ont dû vous oublier. Mais vous y êtes enfin, car je suis Prestongrange. »

Ce disant, il passa devant moi dans la pièce suivante, où (sur son signe) je le suivis, et où il alluma une bougie et prit place devant une table de travail. C’était une longue pièce, de bonnes proportions, entièrement tapissée de livres. Cette petite étincelle de lumière dans un coin fit ressortir la belle prestance de l’homme et son visage fort. Il était rouge, son œil larmoie et pétillait, et avant qu’il ne s’assoie, je l’observai se balancer d’avant en arrière. Sans doute avait-il soupé généreusement ; mais son esprit et sa langue étaient sous plein contrôle.

« Eh bien, monsieur, asseyez-vous, » dit-il, « et voyons la lettre de Pilrig. »

Il la parcourut au début négligemment, levant les yeux et s’inclinant quand il arriva à mon nom ; mais aux derniers mots, je crus observer que son attention redoublait, et je fus sûr qu’il les lut deux fois. Tout ce temps, vous devez supposer que mon cœur battait, car j’avais maintenant franchi mon Rubicon et étais arrivé en plein champ de bataille.

« Je suis heureux de faire votre connaissance, Monsieur Balfour, » dit-il, quand il eut fini. « Laissez-moi vous offrir un verre de clairet. »

« Avec votre permission, my lord, je pense que ce serait à peine juste pour moi, » dis-je. « Je suis venu ici, comme la lettre l’aura mentionné, pour une affaire d’une certaine gravité pour moi-même ; et, comme je suis peu habitué au vin, je pourrais en être affecté d’autant plus tôt. »

« Vous serez le juge, » dit-il. « Mais si vous le permettez, je crois que je vais prendre la bouteille moi-même. »

Il toucha une sonnette, et un valet vint, comme à un signal, apportant du vin et des verres.

« Vous êtes sûr que vous ne vous joindrez pas à moi ? » demanda l’Avocat. « Eh bien, à notre meilleure connaissance ! De quelle façon puis-je vous servir ? »

« Je devrais, peut-être, commencer par vous dire, my lord, que je suis ici sur votre propre invitation pressante, » dis-je.

« Vous avez l’avantage sur moi quelque part, » dit-il, « car je professe que je pense n’avoir jamais entendu parler de vous avant ce soir. »

« C’est juste, my lord ; le nom est, en effet, nouveau pour vous, » dis-je. « Et pourtant vous avez été pendant quelque temps extrêmement désireux de faire ma connaissance, et l’avez déclaré en public. »

« Je voudrais que vous me donniez un indice, » dit-il. « Je ne suis pas Daniel. »

« Cela servira peut-être de tel, » dis-je, « que si j’étais d’humeur à plaisanter — ce qui est loin d’être le cas — je crois que je pourrais réclamer à votre Seigneurie deux cents livres. »

« Dans quel sens ? » demanda-t-il.

« Dans le sens des récompenses offertes pour ma personne, » dis-je.

Il repoussa son verre une fois pour toutes, et s’assit bien droit sur la chaise où il s’était précédemment affalé. « Que dois-je comprendre ? » dit-il.

« Un grand garçon fort d’environ dix-huit ans, » citai-je, « parle comme un Lowlander et n’a pas de barbe. »

« Je reconnais ces mots, » dit-il, « qui, si vous êtes venu ici avec une intention mal avisée de vous amuser, sont susceptibles de se révéler extrêmement préjudiciables à votre sécurité. »

« Mon but en ceci, » répondis-je, « est tout simplement aussi sérieux que la vie et la mort, et vous m’avez parfaitement compris. Je suis le garçon qui parlait avec Glenure quand il a été abattu. »

« Je ne peux que supposer (en vous voyant ici) que vous prétendez être innocent, » dit-il.

« Je le prétends, et je le suis, » répondis-je.

« C’est bien, » dit-il. « Et maintenant, monsieur Balfour, puisque vous avez la franchise de reconnaître votre présence sur les lieux, je vais vous demander de vous asseoir. » Il me désigna une chaise, puis, s’asseyant lui-même, il me fixa de ses yeux clairs et perçants. « Vous savez sans doute que vous êtes dans une situation des plus périlleuses ? »

« Je m’en doute, monsieur, » dis-je.

« Ce n’est pas un doute, c’est une certitude, » reprit-il. « Vous avez été trouvé en compagnie d’un fugitif, un homme recherché pour un crime atroce, et vous avez, de votre propre aveu, été témoin de son forfait. La loi est sévère, monsieur Balfour, et en cette période troublée, elle l’est plus encore. »

« Je n’ai rien à cacher, » dis-je fermement. « Je suis venu ici pour dire la vérité, et pour m’assurer que justice soit faite. »

« La justice, » dit-il avec un petit sourire amer, « est un mot que chacun interprète à sa manière. Mais écoutez-moi bien : si vous voulez que je vous aide, il vous faudra parler sans détour. Qui est ce complice avec qui vous voyagiez ? »

« Il ne m’est pas complice, » répliquai-je. « Il s’appelle Alan Breck Stewart, et je n’ai eu affaire à lui que par le hasard des circonstances. »

Il se pencha en avant, ses mains jointes sur le bureau. « Alan Breck... un nom qui ne m’est pas inconnu. Un homme dangereux, dites-vous ? »

« Il est un homme qui a été poussé à bout, monsieur, mais il n’est pas le meurtrier de Glenure. »

Prestongrange soupira longuement, se levant pour arpenter la pièce. « Monsieur Balfour, vous me placez dans une position bien délicate. Vous m’apportez des certitudes là où je ne vois que des ombres. Si ce que vous dites est vrai, alors la tragédie est plus profonde encore que je ne le pensais. Mais je dois vous prévenir : si vous cherchez à protéger cet homme, vous vous exposez aux pires conséquences. »

« Je ne cherche à protéger personne, » dis-je, sentant mon cœur battre plus fort. « Je cherche seulement à ce que l’innocent ne paie pas pour le coupable. »

Il s’arrêta devant la fenêtre, regardant vers la rue. « La vérité est un luxe que, parfois, les circonstances nous interdisent. Mais je vous écoute. Racontez-moi tout, sans omettre le moindre détail. »

— Ah ! dit-il, les temps ont bien changé depuis que votre cousin et moi entendions siffler les balles à nos oreilles.

— Je crois qu’il était un cousin fort éloigné, répondis-je d’un ton sec, et je dois vous dire que je n’ai jamais mis les yeux sur cet homme.

— Soit, soit, dit-il, cela ne change rien. Et vous-même — je ne pense pas que vous étiez du nombre, monsieur — je n’ai pas un souvenir net de votre visage, qui n’est pourtant pas de ceux qu’on oublie aisément.

— L’année à laquelle vous faites allusion, monsieur Macgregor, je me faisais rosser à l’école paroissiale, dis-je.

— Si jeune ! s’écria-t-il. Ah, alors, vous ne pourrez jamais imaginer ce que cette rencontre signifie pour moi. À l’heure de mon adversité, et ici, dans la maison de mon ennemi, rencontrer le sang d’un vieux compagnon d’armes… cela me réchauffe le cœur, monsieur Balfour, comme le bourdonnement des cornemuses des Highlands ! Monsieur, voilà un triste retour en arrière que beaucoup d’entre nous sont contraints de faire : certains avec des larmes plein les yeux. J’ai vécu dans mon pays comme un roi ; mon épée, mes montagnes et la foi de mes amis et de mes parents me suffisaient. À présent, je gîs dans un cachot infect ; et savez-vous, monsieur Balfour, poursuivit-il en prenant mon bras et en commençant à me faire arpenter la pièce, savez-vous, monsieur, que je manque du strict nécessaire ? La malveillance de mes ennemis a totalement séquestré mes ressources. Je suis détenu, comme vous le savez, monsieur, sur une accusation montée de toutes pièces, dont je suis aussi innocent que vous-même. Ils n’osent pas me traduire en justice, et en attendant, je suis laissé dépouillé dans ma prison. J’aurais souhaité rencontrer votre cousin, ou son frère Baith lui-même. L’un ou l’autre, je le sais, auraient été ravis de m’aider ; tandis qu’un parfait étranger comme vous…

J’aurais honte de consigner tout ce qu’il me déversa sur ce ton de mendiant, ou les réponses très brèves et réticentes que je lui fis. Il y eut des moments où je fus tenté de lui clouer le bec avec quelques menues pièces ; mais que ce fût par honte ou par fierté — que ce fût pour mon propre bien ou celui de Catriona — que ce fût parce que je le trouvais indigne d’être le père de sa fille, ou parce que je ressentais cette grossièreté d’une fausseté immédiate qui collait à l’homme lui-même — la chose m’était tout bonnement impossible. Tandis qu’on continuait à m’amadouer, à me faire la leçon, et que l’on me promenait de long en large, trois pas et un demi-tour, dans cette petite chambre, et que j’avais déjà, par mes réponses fort brèves, grandement irrité, bien que non définitivement découragé, mon mendiant, Prestongrange apparut sur le seuil et m’invita avec empressement à entrer dans sa grande salle.

— J’ai une affaire d’un instant, dit-il ; et pour que vous ne restiez pas les mains vides, je vais vous présenter à mes trois charmantes filles, dont vous avez peut-être entendu parler, car je crois qu’elles sont plus célèbres que papa. Par ici.

Il me conduisit dans une autre longue pièce, à l’étage, où une vieille dame austère était assise devant un métier à broder, et où les trois plus belles jeunes femmes (je suppose) d’Écosse se tenaient ensemble près d’une fenêtre.

— Voici mon nouvel ami, monsieur Balfour, dit-il en me présentant par le bras, David, voici ma sœur, Miss Grant, qui est assez aimable pour tenir ma maison, et qui sera très heureuse si elle peut vous être utile. Et ici, dit-il en se tournant vers les trois plus jeunes dames, voici mes trois charmantes filles. Une question loyale pour vous, monsieur Davie : laquelle des trois est la plus belle ? Et je parie qu’il n’aura jamais l’impudence de proposer la réponse de l’honnête Alan Ramsay !

Là-dessus, toutes les trois, ainsi que la vieille Miss Grant, s’élevèrent contre cette saillie, ce qui (comme je connaissais les vers auxquels il faisait allusion) me fit monter le rouge aux joues. Il me sembla qu’il s’agissait d’une citation impardonnable de la part d’un père, et je fus stupéfait que ces dames pussent rire, même en feignant de le réprimander.

À la faveur de cette gaieté, Prestongrange sortit de la pièce, et je me trouvai, comme un poisson hors de l’eau, dans cette société tout à fait inadaptée. Je ne pourrais jamais nier, en repensant à ce qui suivit, que j’étais singulièrement emprunté ; et je dois dire que les dames furent bien entraînées pour avoir une telle patience à mon égard. La tante, en vérité, restait assise, penchée sur sa broderie, ne levant les yeux que de temps à autre pour sourire ; mais les demoiselles, et surtout l’aînée, qui était aussi la plus belle, m’accablèrent d’une vingtaine d’attentions que j’étais fort incapable de rendre. C’était en vain que je me disais que j’étais un jeune homme d’une certaine valeur, possédant un bon domaine, et que je n’avais aucune raison de me sentir confus devant ces filles, dont l’aînée n’était pas beaucoup plus âgée que moi, et dont aucune, selon toute probabilité, n’était moitié aussi instruite. Le raisonnement ne changeait rien au fait ; et il y eut des moments où la couleur me monta au visage à l’idée que je m’étais rasé ce jour-là pour la première fois.

La conversation traînant en longueur, malgré tous leurs efforts, l’aînée prit pitié de ma maladresse, s’assit à son instrument, dont elle était passée maître, et me divertit un moment en jouant et en chantant, aussi bien à la manière écossaise qu’à l’italienne ; cela me mit davantage à l’aise, et, me souvenant de l’air d’Alan qu’il m’avait appris dans le trou près de Carriden, je pris l’audace de siffloter une mesure ou deux, et de lui demander si elle connaissait cela.

Elle secoua la tête. — Je n’en ai jamais entendu une note, dit-elle. Sifflez-le tout du long. Et maintenant encore une fois, ajouta-t-elle, après que je l’eus fait.

Puis elle le trouva sur le clavier et (à ma surprise) l’enrichit instantanément d’accords harmonieux, et chanta, tout en jouant, avec une expression fort amusante et un accent prononcé :

— N’ai-je pas trouvé le rythme ? N’est-ce pas là l’air que vous sifflotiez ?

— Vous voyez, dit-elle, je peux faire de la poésie aussi, seulement ça ne rime pas. Et puis encore :

— Je suis Miss Grant, parente de l’Avocat : Vous, je crois, êtes Dauvit Balfour.

Je lui dis combien j’étais étonné par son génie.

— Et comment appelez-vous cet air ? demanda-t-elle.

— Je ne connais pas le vrai nom, dis-je. Je l’appelle simplement l’air d’Alan.

Elle me regarda droit dans les yeux. — Je l’appellerai l’air de David, dit-elle ; bien que, s’il ressemble le moins du monde à ce que votre homonyme d’Israël jouait pour Saül, je ne m’étonnerais pas que le roi en ait retiré peu de profit, car c’est une musique bien mélancolique. Votre autre nom ne me plaît pas ; ainsi, si jamais vous souhaitez entendre votre air à nouveau, vous devrez le demander par le mien.

Cela fut dit avec une insistance qui fit tressaillir mon cœur. — Pourquoi cela, Miss Grant ? demandai-je.

— Pourquoi, dit-elle, si jamais vous deviez être pendu, je mettrai votre dernière déclaration et confession sur cet air-là et je la chanterai.

Cela ne laissait aucun doute sur le fait qu’elle était partiellement au courant de mon histoire et de mon péril. Comment, ou dans quelle mesure, il était plus difficile de le deviner. Il était clair qu’elle savait qu’il y avait quelque danger dans le nom d’Alan, et qu’elle m’avertissait ainsi de ne plus y faire référence ; et il était clair qu’elle savait que je faisais l’objet de soupçons criminels. Je jugeai en outre que la dureté de son dernier mot (qu’elle avait fait suivre immédiatement d’un morceau de musique fort bruyant) visait à mettre un terme à la conversation. Je restai près d’elle, feignant d’écouter et d’admirer, mais en réalité emporté par mes propres pensées. J’ai toujours trouvé cette jeune dame amoureuse du mystère ; et certainement, cette première entrevue créa un mystère qui dépassait ma compréhension. Une chose que j’appris bien plus tard : les heures du dimanche avaient été bien employées, le portier de la banque avait été retrouvé et interrogé, ma visite à Charles Stewart avait été découverte, et l’on en avait déduit que j’étais très lié avec James et Alan, et fort probablement en correspondance suivie avec ce dernier. D’où cette allusion transparente qui me fut faite par-dessus le clavecin.

Au milieu du morceau de musique, l’une des plus jeunes demoiselles, qui était à une fenêtre donnant sur la cour, cria à ses sœurs de venir vite, car c’était « encore les yeux gris ». Toute la famille s’y précipita aussitôt, et se bouscula pour jeter un coup d’œil. La fenêtre vers laquelle elles couraient se trouvait dans un coin étrange de la pièce, donnait au-dessus de la porte d’entrée et flanquait la cour.

— Venez, monsieur Balfour, crièrent-elles, venez voir. C’est la plus belle créature ! Elle traîne au bout de la cour ces derniers jours, toujours avec de misérables valets, et pourtant elle semble tout à fait une dame.

Je n’eus pas besoin de regarder ; et je ne regardai pas deux fois, ni longuement. Je craignais qu’elle ne m’eût aperçu là, regardant vers elle depuis cette chambre de musique, tandis qu’elle était dehors, et son père dans la même maison, mendiant peut-être sa vie en pleurant, et moi-même arrivant à peine de rejeter ses supplications. Mais même ce coup d’œil me rendit une meilleure opinion de moi-même et diminua grandement ma crainte devant ces jeunes dames. Elles étaient belles, cela ne faisait aucun doute, mais Catriona était belle aussi, et avait en elle une sorte d’éclat, comme une braise ardente. Autant les autres m’avaient accablé, autant elle me relevait. Je me souvins que j’avais parlé facilement avec elle. Si je ne pouvais pas m’en sortir avec ces belles demoiselles, c’était peut-être un peu de leur faute. Mon embarras commença à se mêler et à s’alléger d’un sentiment de plaisanterie ; et quand la tante me sourit depuis sa broderie, et que les trois filles se détendirent à mon égard comme devant un enfant, avec les « ordres de papa » écrits sur leurs visages, il y eut des moments où j’aurais pu trouver en mon cœur l’envie de sourire moi-même.

Bientôt, papa revint, le même homme aimable, heureux et à la parole plaisante.

— Maintenant, mes filles, dit-il, je dois emmener monsieur Balfour ; mais j’espère que vous avez réussi à le persuader de revenir, là où je serai toujours ravi de le trouver.

Alors, chacune me fit un petit compliment sans importance, et je fus emmené.

Si cette visite à la famille avait été destinée à adoucir ma résistance, ce fut le pire des échecs. Je n’étais pas assez âne pour ne pas comprendre quelle piètre figure j’avais faite, et que les filles s’esclafferaient de rire dès que mon dos raide leur serait tourné. Je sentais que j’avais montré combien j’étais dépourvu de ce qui est doux et gracieux ; et je brûlais d’avoir la chance de prouver que j’avais en moi une autre étoffe, plus austère et dangereuse.

Eh bien, je devais être servi selon mes désirs, car la scène vers laquelle il me conduisait était d’un tout autre caractère.

CHAPITRE VI. L’ANCIEN MAÎTRE DE LOVAT

Il y avait un homme qui nous attendait dans le cabinet de Prestongrange, que je pris en grippe au premier regard, comme on prend en grippe un furet ou un perce-oreille. Il était affreusement laid, mais semblait fort gentilhomme ; il avait des manières calmes, mais capables de sautes d’humeur et de violences soudaines ; et une voix fluette, qui pouvait résonner de façon stridente et dangereuse quand il le souhaitait.

L’Avocat nous présenta de manière familière et amicale.

— Voici, Fraser, dit-il, voici monsieur Balfour dont nous avons parlé. Monsieur David, voici monsieur Simon Fraser, que nous appelions autrefois par un autre titre, mais c’est une vieille chanson. Monsieur Fraser a un message pour vous.

Sur ce, il s’écarta vers ses rayons de bibliothèque et fit semblant de consulter un volume in-quarto tout au bout de la pièce.

Je fus ainsi laissé (en un sens) seul avec peut-être la dernière personne au monde à laquelle je m’attendais. Il n’y avait aucun doute sur les termes de l’introduction ; il ne pouvait s’agir que du déchu Maître de Lovat et chef du grand clan Fraser. Je savais qu’il avait mené ses hommes lors de la Rébellion ; je savais que la tête de son père — mon ancien seigneur, ce vieux renard des montagnes — était tombée sur le billot pour cette offense, que les terres de la famille avaient été saisies et leur noblesse frappée d’attainte. Je ne pouvais concevoir ce qu’il faisait dans la maison de Grant ; je ne pouvais concevoir qu’il eût été admis au barreau, eût renié tous ses principes et fût maintenant en train de se concilier les bonnes grâces du gouvernement jusqu’à agir comme Avocat-Député dans l’affaire du meurtre d’Appin.

— Eh bien, monsieur Balfour, dit-il, qu’est-ce que tout ceci que j’entends sur vous ?

— Il ne m’appartient pas de préjuger, dis-je, mais si l’Avocat était votre autorité, il est pleinement instruit de mes opinions.

— Je peux vous dire que je suis engagé dans l’affaire d’Appin, poursuivit-il ; je dois comparaître sous les ordres de Prestongrange ; et d’après mon étude des dépositions, je peux vous assurer que vos opinions sont erronées. La culpabilité de Breck est manifeste ; et votre témoignage, dans lequel vous admettez l’avoir vu sur la colline à ce moment précis, certifiera sa pendaison.

— Il sera assez difficile de le pendre avant de l’avoir attrapé, fis-je remarquer. Et pour le reste, je vous laisse très volontiers à vos propres impressions.

— Le Duc a été informé, poursuivit-il. Je reviens tout juste de chez Sa Grâce, et il s’est exprimé devant moi avec une franchise honnête, comme le grand noble qu’il est. Il a parlé de vous par votre nom, monsieur Balfour, et a déclaré sa gratitude par avance au cas où vous vous laisseriez guider par ceux qui comprennent vos propres intérêts et ceux du pays bien mieux que vous-même. La gratitude n’est pas une expression vide dans sa bouche : experto crede. J’ose dire que vous connaissez quelque chose de mon nom et de mon clan, ainsi que l’exemple damnable et la fin lamentable de mon regretté père, sans parler de mes propres errata. Eh bien, j’ai fait la paix avec ce bon Duc ; il est intervenu pour moi auprès de notre ami Prestongrange ; et me voici avec le pied à l’étrier de nouveau, et une part de la responsabilité entre mes mains de poursuivre les ennemis du Roi George et de venger l’insulte récente, audacieuse et éhontée, faite à Sa Majesté.

— Sans aucun doute une position fière pour le fils de votre père, dis-je.

Il remua ses sourcils chauves vers moi. — Vous vous plaisez à faire des expériences dans l’ironique, je pense, dit-il. Mais je suis ici par devoir, je suis ici pour m’acquitter de ma mission en toute bonne foi, il est vain de penser à me détourner. Et laissez-moi vous dire, pour un jeune homme d’esprit et d’ambition comme vous, qu’un bon coup de pouce au début fera plus que dix ans de besogne. Le coup de pouce est maintenant à votre disposition ; choisissez ce que vous voulez pour être promu, le Duc veillera sur vous avec la disposition affectueuse d’un père.

— Je pense que je manque de la docilité du fils, dis-je.

— Et supposez-vous vraiment, monsieur, que toute la politique de ce pays doive trébucher et s’effondrer pour un poulain de garçon mal élevé ? s’écria-t-il. Ceci a été érigé en affaire test, tous ceux qui veulent prospérer à l’avenir doivent mettre l’épaule à la roue. Regardez-moi ! Supposez-vous que ce soit pour mon plaisir que je me mette dans la position hautement indigne de persécuter un homme aux côtés duquel j’ai tiré l’épée ? Le choix ne m’est pas laissé.

— Mais je pense, monsieur, que vous avez perdu votre droit de choix lorsque vous vous êtes mêlé à cette rébellion contre nature, fis-je remarquer. Mon cas est heureusement différent ; je suis un homme loyal, et je peux regarder le Duc ou le Roi George en face sans inquiétude.

— Est-ce ainsi que le vent tourne ? dit-il. Je proteste, vous êtes tombé dans la pire sorte d’erreur. Prestongrange a été jusqu’ici si civil (me dit-il) que de ne pas combattre vos allégations ; mais vous ne devez pas penser qu’elles ne sont pas regardées avec une vive méfiance. Vous dites que vous êtes innocent. Mon cher monsieur, les faits vous déclarent coupable.

— Je vous attendais là-dessus, dis-je.

— Le témoignage de Mungo Campbell ; votre fuite après l’accomplissement du meurtre ; votre longue suite de secrets — mon brave jeune homme ! dit monsieur Simon, voilà assez de preuves pour pendre un bœuf, sans parler d’un David Balfour ! Je serai à ce procès ; ma voix s’élèvera ; je parlerai alors tout autrement que je ne le fais aujourd’hui, et bien moins pour votre satisfaction, aussi peu que vous l’aimiez maintenant ! Ah, vous pâlissez ! s’écria-t-il. J’ai trouvé la clé de votre cœur impudent. Vous avez l’air pâle, vos yeux vacillent, monsieur David ! Vous voyez la tombe et la potence plus près que vous ne l’aviez imaginé.

— Je reconnais une faiblesse naturelle, dis-je. Je n’en éprouve aucune honte. Honte… continuai-je.

— La honte vous attend au gibet, coupa-t-il.

— Où je ne serai qu’au niveau de votre père, mon seigneur, dis-je.

— Aha, mais non ! cria-t-il, et vous ne voyez pas encore le fond de cette affaire. Mon père a souffert pour une grande cause, et pour avoir traité des affaires de rois. Vous, vous devez être pendu pour un sale meurtre à propos de quelques pièces de monnaie. Votre rôle personnel, ce rôle traître de retenir le pauvre malheureux par la parole, vos complices, une meute de valets des Highlands déguenillés. Et il peut être montré, mon grand monsieur Balfour — il peut être montré, et il le sera, croyez-moi, moi qui ai un doigt dans cette affaire — il peut être montré, et le sera, que vous avez été payé pour le faire. Je crois que je peux voir les regards faire le tour de la cour quand je produirai mes preuves, et il apparaîtra que vous, un jeune homme éduqué, vous vous êtes laissé corrompre pour cet acte choquant contre un costume de vêtements usagés, une bouteille d’alcool des Highlands et trois shillings, cinq pence et un demi-penny en monnaie de cuivre.

Il y avait une part de vérité dans ces mots qui me frappa comme un coup de poing : les vêtements, une bouteille d’usquebaugh et trois shillings, cinq pence et un demi-penny en monnaie représentaient, en effet, la majeure partie de ce qu’Alan et moi avions emporté d’Auchurn ; et je vis que certains des gens de James avaient bavardé dans leurs cachots.

— Vous voyez que j’en sais plus que vous ne le pensiez, reprit-il triomphant. Et quant à donner cette tournure à l’affaire, grand monsieur David, vous ne devez pas supposer que le gouvernement de Grande-Bretagne et d’Irlande sera jamais arrêté par manque de preuves. Nous avons ici en prison des hommes qui jureront sur leur vie selon nos instructions ; selon mes instructions, si vous préférez cette formulation. Alors, maintenant, à vous de deviner votre part de gloire si vous choisissez de mourir. D’un côté, la vie, le vin, les femmes, et un duc pour être votre soutien : de l’autre, une corde à votre cou, un gibet pour faire cliqueter vos os, et l’histoire la plus sordide et la plus basse à transmettre à vos homonymes du futur qui ait jamais été racontée sur un assassin à gages. Et regardez ici ! cria-t-il, d’une voix stridente et redoutable, voyez ce papier que je sors de ma poche. Regardez le nom là : c’est le nom du grand David, je crois, l’encre à peine sèche encore. Pouvez-vous deviner sa nature ? C’est le mandat pour votre arrestation, que je n’ai qu’à toucher cette sonnette près de moi pour faire exécuter sur-le-champ. Une fois au Tolbooth sur ce papier, que Dieu vous aide, car les dés sont jetés !

Je ne nierai jamais que j’étais grandement horrifié par tant de bassesse, et très décontenancé par l’immédiateté et la laideur de mon danger. Monsieur Simon s’était déjà glorifié des changements de ma complexion ; je ne doute pas que je n’étais pas plus rouge que ma chemise ; mon discours, d’ailleurs, tremblait.

— Il y a un monsieur dans cette pièce, criai-je. J’en appelle à lui. Je mets ma vie et mon honneur entre ses mains.

Prestongrange referma son livre d’un coup sec. « Je vous l’avais bien dit, Simon, dit-il ; vous avez joué votre main pour tout ce qu’elle valait, et vous avez perdu. Monsieur David, poursuivit-il, je veux que vous croyiez que ce n’est point par mon choix que vous avez été soumis à cette épreuve. Je voudrais que vous puissiez comprendre combien je suis heureux que vous en sortiez avec tant d’honneur. Vous ne voyez peut-être pas tout à fait comment, mais c’est un petit service que vous me rendez là. Car si notre ami ici présent avait eu plus de succès que je ne l’eus hier soir, il aurait pu paraître qu’il était un meilleur juge des hommes que moi ; il aurait pu paraître que nous étions tout à fait dans des rôles inversés, Monsieur Simon et moi-même. Et je sais que notre ami Simon est ambitieux, dit-il, en frappant légèrement l’épaule de Fraser. Quant à cette comédie, elle est terminée ; mes sentiments sont tout acquis à votre cause ; et quelle que soit l’issue que nous puissions donner à cette malheureuse affaire, je prendrai sur moi de veiller à ce qu’elle soit adoptée avec douceur à votre égard. »

C’étaient là de très belles paroles, et je pouvais voir en outre qu’il y avait peu d’amour, et peut-être une pointe de véritable malveillance, entre ces deux hommes qui s’opposaient à moi. Malgré tout, il était indéniable que cet entretien avait été conçu, peut-être répété, avec le consentement de tous deux ; il était clair que mes adversaires étaient déterminés à m’éprouver par tous les moyens ; et maintenant (la persuasion, la flatterie et les menaces ayant été tentées en vain) je ne pouvais m’empêcher de me demander quel serait leur prochain expédient. Mes yeux, d’ailleurs, étaient encore troublés et mes genoux flageolaient sous le coup de la détresse de cette récente épreuve ; et je ne pus faire autre chose que bégayer la même formule : « Je mets ma vie et mon honneur entre vos mains. »

« Bien, bien, dit-il, nous devons essayer de les sauver. Et en attendant, revenons à des méthodes plus aimables. Vous ne devez garder aucune rancune envers mon ami, Monsieur Simon, qui n’a fait que parler selon son mandat. Et même si vous conceviez quelque malice à mon égard, moi qui suis resté là et ai semblé plutôt tenir la chandelle, je ne dois pas laisser cela s’étendre aux membres innocents de ma famille. Ils ont très hâte de vous revoir, et je ne puis consentir à ce que mes jeunes parentes soient déçues. Demain, elles se rendront à Hope Park, où je trouve fort à propos que vous alliez faire votre révérence. Passez me voir d’abord, car j’aurai peut-être quelque chose à vous dire en privé ; ensuite, vous serez renvoyé dans le monde sous la conduite de mes demoiselles ; et jusqu’à ce moment, répétez-moi votre promesse de secret. »

J’aurais mieux fait de refuser sur-le-champ, mais en vérité j’étais hors d’état de raisonner ; je fis ce qui m’était ordonné ; je pris congé je ne sais comment ; et quand je fus de nouveau dehors dans la cour, et que la porte se fut refermée derrière moi, je fus heureux de m’appuyer contre le mur d’une maison et d’essuyer mon visage. Cette horrible apparition (comme je peux l’appeler) de Monsieur Simon résonnait dans ma mémoire, comme un bruit soudain résonne dans l’oreille après qu’il a cessé. Les histoires sur le père de cet homme, sur sa fausseté, sur ses multiples et perpétuelles traîtrises, me revinrent à l’esprit avec tout ce que j’avais entendu et lu, et se joignirent à ce que je venais d’expérimenter de lui-même. Chaque fois que cela me revenait, l’ingénieuse ignominie de cette calomnie qu’il avait proposé de clouer à ma réputation m’effrayait à nouveau. Le cas de l’homme sur le gibet de Leith Walk semblait à peine distinguable de celui que je devais maintenant considérer comme le mien. Voler un enfant pour si peu de chose était certainement une entreprise mesquine pour deux hommes faits ; mais ma propre histoire, telle qu’elle devait être présentée devant un tribunal par Simon Fraser, semblait faire bonne figure sous tous les rapports possibles de bassesse et de lâcheté.

Les voix de deux des hommes en livrée de Prestongrange sur le pas de sa porte me rappelèrent à moi-même.

« Tiens, dit l’un, ce billet aussi vite que tu peux au capitaine. »

« Est-ce pour le cateran qui revient ? demanda l’autre. »

« Il semblerait, répondit le premier. Lui et Simon le cherchent. »

« Je crois que Prestongrange est devenu fou, dit le second. Il aura bientôt James More dans son lit. »

« Eh bien, ce n’est ni tes affaires ni les miennes, dit le premier. »

Et ils se séparèrent, l’un pour sa course, et l’autre pour rentrer dans la maison.

Cela semblait aussi mauvais que possible. J’étais à peine parti qu’ils envoyaient déjà chercher James More, à qui je pensais que Monsieur Simon avait dû faire allusion lorsqu’il parlait d’hommes en prison, prêts à racheter leur vie par toutes les extrémités. Mon cuir chevelu se glaça, et l’instant d’après, le sang battit en moi en me souvenant de Catriona. La pauvre fille ! Son père risquait la pendaison pour une conduite assez indéfendable. Ce qui était plus déplaisant encore, il semblait maintenant qu’il était prêt à sauver sa peau au prix de la plus infâme et de la plus lâche des traîtrises — le meurtre par le faux serment ; et pour comble de malheur, il semblait que j’eusse été choisi comme victime.

Je commençai à marcher rapidement et au hasard, conscient seulement d’un désir de mouvement, d’air et de grand air.

CHAPITRE VII. JE COMMETS UNE FAUTE D’HONNEUR

Je débouchai, je vous jure que je ne sais comment, sur les Lang Dykes. C’est une route rurale qui longe la ville par le nord. De là, je pouvais voir toute sa longue étendue noire s’étirer, depuis l’endroit où le château se dresse sur ses rochers au-dessus du loch, en une longue ligne de flèches, de pignons, de cheminées fumantes, et à cette vue mon cœur se gonfla dans ma poitrine. Ma jeunesse, comme je l’ai dit, était déjà aguerrie aux dangers ; mais un tel danger, dont je n’avais vu le visage que le matin même, au milieu de ce qu’ils appellent la sécurité d’une ville, me secoua au-delà de toute expérience. Péril de l’esclavage, péril du naufrage, péril de l’épée et du plomb, j’avais affronté tout cela sans déshonneur ; mais le péril qu’il y avait dans la voix aiguë et le visage gras de Simon, Lord Lovat en titre, me glaça tout à fait.

Je m’assis au bord du lac, à un endroit où les roseaux plongeaient dans l’eau, et j’y trempai mes poignets et me lavai les tempes. Si j’avais pu le faire avec quelque reste d’estime de soi, j’aurais fui mon entreprise téméraire. Mais (appelez cela courage ou lâcheté, et je crois que c’était l’un et l’autre) je décidai que je m’étais aventuré au-delà de toute possibilité de retraite. J’avais défié ces hommes, je continuerais de les défier ; advienne que pourra, je m’en tiendrais à la parole donnée.

Le sentiment de ma propre constance éleva quelque peu mes esprits, mais pas beaucoup. Au mieux, il y avait un endroit glacé autour de mon cœur, et la vie semblait une affaire bien noire dans laquelle s’engager. Pour deux âmes en particulier, ma pitié débordait. L’une était la mienne, d’être si sans ami et perdu au milieu des dangers. L’autre était la jeune fille, la fille de James More. Je n’avais vu qu’un peu d’elle ; pourtant mon opinion était faite et mon jugement arrêté. Je la croyais une fille d’un honneur pur, comme celui d’un homme ; je la croyais capable de mourir de honte ; et maintenant je croyais que son père était en cet instant en train de marchander sa vie vile pour la mienne. Cela créa un lien dans mes pensées entre la jeune fille et moi. Je ne l’avais vue auparavant que comme une apparition au bord du chemin, bien qu’elle m’eût plu étrangement ; je la voyais maintenant dans une proximité soudaine de relation, comme la fille de mon ennemi mortel, et je pourrais dire, de mon assassin. Je réfléchis qu’il était dur que je sois ainsi tourmenté et persécuté toute ma vie pour les affaires des autres, sans avoir moi-même aucun plaisir. J’obtenais des repas et un lit pour dormir quand mes occupations le permettaient ; au-delà, ma fortune ne m’était d’aucun secours. Si je devais être pendu, mes jours risquaient d’être courts ; si je ne devais pas être pendu mais échapper à ce tourment, ils pourraient encore me sembler longs avant que j’en aie fini avec eux. Soudain, son visage apparut dans ma mémoire, tel que je l’avais vu la première fois, avec ses lèvres entrouvertes ; à cela, une faiblesse vint dans ma poitrine et une force dans mes jambes ; et je me mis résolument en route vers Dean. Si je devais être pendu demain, et il était assez certain que je pourrais fort bien dormir cette nuit-là dans un cachot, je décidai que je devais entendre et parler une fois encore avec Catriona.

L’exercice de la marche et la pensée de ma destination me raffermirent encore, si bien que je commençai à reprendre un peu de courage. Dans le village de Dean, niché au fond d’un vallon près de la rivière, je demandai mon chemin à un homme de moulin, qui m’envoya sur la colline de l’autre côté par un sentier facile, et ainsi jusqu’à une maison décente dans un jardin de pelouses et de pommiers. Mon cœur battit fort lorsque je franchis la haie du jardin, mais il tomba bien bas lorsque je me trouvai face à face avec une vieille dame sévère et farouche, qui se promenait là avec une coiffe blanche surmontée d’un chapeau d’homme attaché par-dessus.

« Que venez-vous chercher ici ? demanda-t-elle. »

Je lui dis que je cherchais Mademoiselle Drummond.

« Et quel peut être votre commerce avec Mademoiselle Drummond ? dit-elle. »

Je lui dis que je l’avais rencontrée samedi dernier, que j’avais eu la chance de lui rendre un service insignifiant, et que j’étais venu maintenant sur l’invitation de la jeune dame.

« Oh, alors vous êtes Sixpence ! s’écria-t-elle, d’un ton très moqueur. Un beau cadeau, un joli monsieur. Et avez-vous quelque autre nom et désignation, ou avez-vous été baptisé Sixpence ? demanda-t-elle. »

Je donnai mon nom.

« Préservez-moi ! s’écria-t-elle. Ebenezer a-t-il eu un fils ? »

« Non, madame, dis-je. Je suis le fils d’Alexander. C’est moi qui suis le Laird de Shaws. »

« Vous trouverez du pain sur la planche pour établir cela, dit-elle. »

« Je m’aperçois que vous connaissez mon oncle, dis-je ; et j’ose dire que vous serez d’autant plus heureuse d’apprendre que cette affaire est réglée. »

« Et qu’est-ce qui vous amène ici après Mademoiselle Drummond ? poursuivit-elle. »

« Je viens chercher mon sixpence, madame, dis-je. On peut penser, étant le neveu de mon oncle, qu’on me trouvera un garçon prudent. »

« Alors vous avez une étincelle de ruse en vous ? observa la vieille dame, avec une certaine approbation. Je vous croyais juste un nigaud — vous, votre sixpence, votre jour de chance et votre affaire de Balwhidder » — ce dont je fus gratifié d’apprendre que Catriona n’avait pas oublié une partie de nos conversations. « Mais tout cela est hors sujet, reprit-elle. Dois-je comprendre que vous venez ici pour courtiser ? »

« C’est sûrement une question un peu précoce, dis-je. La jeune fille est jeune, et moi aussi, à mon grand regret. Je ne l’ai vue qu’une fois. Je ne nierai pas, ajoutai-je, en me décidant à essayer d’être un peu franc, je ne nierai pas qu’elle m’est beaucoup passée par la tête depuis que je l’ai rencontrée. C’est une chose ; mais ce serait tout à fait une autre, et je pense que je ressemblerais fort à un imbécile, que de m’engager. »

« Vous savez parler, je vois, dit la vieille dame. Loué soit Dieu, moi aussi ! J’ai été assez folle pour prendre en charge la fille de ce vaurien : une belle charge que j’ai reçue ; mais elle est à moi, et je la mènerai comme je l’entends. Voulez-vous me dire, Monsieur Balfour de Shaws, que vous épouseriez la fille de James More, alors que lui sera pendu ! Eh bien, là où il n’y a pas de mariage possible, il ne doit y avoir aucune sorte de badinage, et tenez-vous-le pour dit. Les filles sont fragiles, ajouta-t-elle, avec un signe de tête ; et bien que vous ne le penseriez jamais en voyant mes joues flétries, j’ai été une jeune fille moi-même, et une jolie. »

« Lady Allardyce, dis-je, car je suppose que c’est là votre nom, vous semblez faire les deux côtés de la conversation, ce qui est une bien pauvre manière d’arriver à un accord. Vous me portez un coup assez direct quand vous me demandez si j’épouserais, au pied de la potence, une jeune dame que je n’ai vue qu’une fois. Je vous ai déjà dit que je ne serais jamais assez imprudent pour m’engager. Et pourtant, je vais vous rejoindre sur un point. Si je continue à aimer cette fille autant que j’ai des raisons de l’espérer, ce sera quelque chose de plus que son père, ou la potence, qui nous séparera. Quant à ma famille, je l’ai trouvée au bord du chemin comme une pièce perdue ! Je ne dois rien ou presque rien à mon oncle, et si jamais je me marie, ce sera pour plaire à une personne : moi-même. »

« J’ai entendu ce genre de discours avant votre naissance, dit Madame Ogilvy, ce qui est peut-être la raison pour laquelle j’y attache si peu d’importance. Il y a beaucoup à considérer. Ce James More est un parent à moi, à ma honte soit-il dit. Mais plus la famille est noble, plus on a d’hommes pendus ou décapités, c’est toujours l’histoire de notre pauvre Écosse. Et si ce n’était que la pendaison ! Pour ma part, je crois que je serais mieux satisfaite de voir James à la potence, ce qui serait au moins une fin pour lui. Catrine est une bonne fille, et au bon cœur, et elle se laisse assommer toute la journée par une vieille femme comme moi. Mais, voyez-vous, c’est là le point faible. Elle est folle de ce long, faux, mielleux mendiant de père qu’elle a, et est enragée pour les Gregara, les noms proscrits, le Roi Jacques, et tout un tas de balivernes. Et vous pourriez croire que vous pouvez la guider, vous vous trouveriez bien trompé. Vous dites que vous ne l’avez vue qu’une fois… »

« Parlé avec elle qu’une fois, aurais-je dû dire, interrompis-je. Je l’ai revue ce matin depuis une fenêtre chez Prestongrange. »

J’ose dire que j’ajoutai cela parce que cela sonnait bien ; mais je fus dûment payé de mon ostentation au retour.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’écria la vieille dame, avec un plissement soudain de son visage. Je crois que c’est au seuil de la porte de l’Avocat que vous l’avez rencontrée la première fois. »

Je lui dis qu’il en était ainsi.

« H’m, dit-elle ; et puis soudain, sur un ton plutôt grondant, je n’ai que votre parole pour cela, s’écrie-t-elle, quant à qui et ce que vous êtes. À vous entendre, vous êtes Balfour de Shaws ; mais pour ce que j’en sais, vous pourriez être Balfour de l’aisselle du Diable. Il est possible que vous veniez ici pour ce que vous dites, et il est tout aussi possible que vous veniez ici pour je ne sais quoi ! Je suis assez Whig pour rester tranquille, et pour avoir conservé toutes les têtes de mes hommes sur leurs épaules. Mais je ne suis pas assez Whig pour me laisser faire une imbécile non plus. Et je vous le dis franchement, il y a trop de porte et de fenêtre d’Avocat ici pour un homme qui vient traîner après la fille d’un Macgregor. Vous pouvez dire cela à l’Avocat qui vous a envoyé, avec tout mon amour. Et j’envoie un baiser de la paume à vous, Monsieur Balfour, dit-elle, en faisant suivre le geste à la parole ; et bon voyage à vous pour retourner là d’où vous venez. »

« Si vous me prenez pour un espion, commençai-je, mais les mots restèrent dans ma gorge. Je restai là et regardai la vieille dame avec des yeux de tueur pendant un moment, puis je m’inclinai et me détournai. »

« Ici ! Holà ! Le garçon est dans un panier ! s’écria-t-elle. Vous me prenez pour une espionne ? Qu’est-ce que je pourrais penser d’autre — moi qui ne sais rien de vous ? Mais je vois que j’ai eu tort ; et comme je ne peux pas me battre, je vais devoir m’excuser. Une belle figure je ferais avec une épée large. Oui ! Oui ! continua-t-elle, vous n’êtes pas un si mauvais garçon à votre manière ; je pense que vous aurez quelques vices rédempteurs. Mais, oh ! Davit Balfour, vous êtes sacrément rustre. Vous devrez surmonter cela, mon garçon ; vous devrez assouplir votre échine, et penser un petit peu moins à votre précieuse personne ; et vous devrez essayer de découvrir que les femmes ne sont pas des grenadiers. Mais cela ne pourra jamais être. Jusqu’à votre dernier jour, vous ne connaîtrez pas plus les femmes que je ne connais la castration des porcs. »

Je n’avais jamais été habitué à de telles expressions de la langue d’une dame, les deux seules dames que j’avais connues, Madame Campbell et ma mère, étant des femmes très pieuses et très particulières ; et je suppose que mon étonnement devait être peint sur mon visage, car Madame Ogilvy éclata soudain d’un rire.

« Gardez-moi ! s’écria-t-elle, luttant contre sa gaieté, vous avez le visage le plus bois massif — et vous pour épouser la fille d’un cateran des Highlands ! Davie, mon cher, je pense que nous devrons faire un mariage de cela — ne serait-ce que pour voir les enfants. Et maintenant, continua-t-elle, il n’y a aucune utilité à ce que vous traîniez ici, car la jeune femme est absente, et je crains que la vieille femme ne soit pas une compagnie appropriée pour le fils de votre père. En outre, je n’ai personne d’autre que moi pour veiller à ma réputation, et je suis restée assez longtemps seule avec un séduisant jeune homme. Et revenez un autre jour pour votre sixpence ! » cria-t-elle après moi alors que je partais.

Mon escarmouche avec cette dame déconcertante donna à mes pensées une audace qu’elles n’avaient pas eue auparavant. Pendant deux jours, l’image de Catriona s’était mêlée à toutes mes méditations ; elle en faisait la toile de fond, si bien que je ne jouissais guère de ma propre compagnie sans une lueur d’elle dans un coin de mon esprit. Mais maintenant elle venait tout près ; je semblais la toucher, elle que je n’avais jamais touchée qu’une fois ; je me laissai aller vers elle dans une heureuse faiblesse, et regardant tout autour, devant et derrière, je vis le monde comme un désert indésirable, où les hommes vont comme des soldats en marche, suivant leur devoir avec la constance qu’ils ont, et Catriona seule là pour m’offrir quelque plaisir de mes jours. Je m’étonnais de pouvoir m’attarder sur de telles considérations en ce temps de péril et de disgrâce ; et quand je me souvenais de ma jeunesse, j’avais honte. J’avais mes études à terminer : je devais être appelé à quelque affaire utile ; j’avais encore à prendre ma part de service dans un lieu où tous doivent servir ; j’avais encore à apprendre, à connaître et à prouver que j’étais un homme ; et j’avais assez de sens pour rougir de me laisser tenter par ces délices et devoirs plus lointains et plus saints. Mon éducation me parlait durement ; je n’avais jamais été élevé aux biscuits sucrés mais à la nourriture dure de la vérité. Je savais qu’il était tout à fait inapte à être un mari celui qui n’était pas préparé à être aussi un père ; et pour un garçon comme moi de jouer au père était une pure dérision.

Quand j’étais au milieu de ces pensées et à peu près à mi-chemin du retour vers la ville, je vis une silhouette venant à ma rencontre, et le trouble de mon cœur fut accru. Il semblait que j’eusse tout à lui dire dans le monde, mais rien à dire en premier ; et me rappelant combien j’avais eu la langue liée ce matin-là chez l’Avocat, je fus sûr que je me trouverais frappé de mutisme. Mais quand elle arriva à ma hauteur, mes craintes s’envolèrent ; même la conscience de ce que j’avais pensé en privé ne me déconcerta pas le moins du monde ; et je découvris que je pouvais parler avec elle aussi facilement et rationnellement que je pourrais le faire avec Alan.

« Oh ! s’écria-t-elle, vous avez cherché votre sixpence ; l’avez-vous obtenu ? »

Je lui dis que non ; mais maintenant que je l’avais rencontrée, ma marche n’avait pas été vaine. « Bien que je vous aie déjà vue aujourd’hui, dis-je, » et je lui dis où et quand.

« Je ne vous ai pas vu, dit-elle. Mes yeux sont grands, mais il y en a de meilleurs que les miens pour voir au loin. Seulement, j’ai entendu chanter dans la maison. »

« C’était Mademoiselle Grant, dis-je, la plus âgée et la plus jolie. »

« Ils disent qu’elles sont toutes belles, dit-elle. »

« Ils pensent la même chose de vous, Mademoiselle Drummond, répondis-je, et ils étaient tous pressés à la fenêtre pour vous observer. »

« C’est bien dommage que je sois si aveugle, dit-elle, sinon j’aurais pu les voir aussi. Et vous étiez dans la maison ? Vous devez avoir passé un excellent moment avec la belle musique et les jolies dames. »

« C’est précisément là que vous vous trompez, dis-je ; car j’étais aussi gauche qu’un poisson de mer sur le versant d’une montagne. La vérité est que je suis bien plus à mon aise avec des hommes rudes qu’avec de jolies dames. »

« Eh bien, je le croirais aussi, en tout cas ! » dit-elle, ce qui nous fit rire tous les deux.

« C’est une chose étrange, maintenant, dis-je. Je ne suis pas le moins du monde effrayé avec vous, et pourtant j’aurais pu m’enfuir devant les demoiselles Grant. Et j’avais peur de votre cousine aussi. »

« Oh, je crois que tout homme aura peur d’elle, s’écria-t-elle. Mon père lui-même a peur d’elle. »

Le nom de son père me fit m’arrêter. Je la regardai tandis qu’elle marchait à mes côtés ; je me rappelai l’homme, le peu que j’en savais et tout ce que je devinais à son sujet ; et en comparant l’un à l’autre, je me sentis comme un traître de garder le silence.

« À ce propos, dis-je, j’ai rencontré votre père pas plus tard que ce matin. »

« Vraiment ? » s’écria-t-elle, avec une voix pleine de joie qui semblait se moquer de moi. « Vous avez vu James More ? Vous lui aurez parlé, alors ? »

« J’ai fait cela même », dis-je.

Alors, je crois que les choses prirent pour moi la pire tournure humainement possible. Elle me jeta un regard de pure gratitude. « Ah, merci pour cela ! » dit-elle.

« Vous me remerciez pour bien peu », dis-je, puis je m’arrêtai. Mais il semblait que, alors que je retenais tant de choses, il fallait au moins que quelque chose sorte. « Je lui ai parlé assez mal, dis-je ; il ne m’a pas beaucoup plu ; je lui ai parlé assez mal, et il était en colère. »

« Je pense que vous aviez bien peu à faire alors, et encore moins à le raconter à sa fille ! » s’écria-t-elle. « Mais ceux qui ne l’aiment pas et ne le chérissent pas, je ne veux pas les connaître. »

« Je prendrai encore la liberté d’un mot, dis-je, en commençant à trembler. Peut-être que ni votre père ni moi ne sommes dans les meilleures dispositions chez Prestongrange. Je suppose que nous avons tous deux des affaires inquiétantes là-bas, car c’est une maison dangereuse. J’avais de la peine pour lui aussi, et je lui ai parlé le premier, si seulement j’avais pu parler plus sagement. Et pour une chose, à mon avis, vous trouverez bientôt que ses affaires s’améliorent. »

« Ce ne sera pas grâce à votre amitié, je le pense, dit-elle ; et il est bien obligé envers vous pour votre chagrin. »

« Mademoiselle Drummond, m’écriai-je, je suis seul en ce monde. »

« Et je ne m’en étonne pas », dit-elle.

« Oh, laissez-moi parler ! dis-je. Je ne parlerai qu’une fois, et puis je vous laisserai, si vous le voulez, pour toujours. Je suis venu ce jour dans l’espoir d’un mot gentil dont j’ai grand besoin. Je sais que ce que j’ai dit a dû vous blesser, et je le savais alors. Il aurait été facile de parler doucement, facile de vous mentir ; ne pouvez-vous penser à quel point j’ai été tenté de le faire ? Ne pouvez-vous voir la vérité de mon cœur briller ? »

« Je pense qu’il y a là beaucoup de manières, Monsieur Balfour, dit-elle. Je pense que nous ne nous serons rencontrés qu’une fois, et que nous pourrons nous quitter comme des gens de bien. »

« Oh, laissez-moi avoir quelqu’un qui croie en moi ! plaidai-je, je ne peux le supporter autrement. Le monde entier est ligué contre moi. Comment dois-je traverser mon terrible destin ? S’il ne doit y avoir personne pour croire en moi, je ne peux le faire. L’homme doit tout simplement mourir, car je ne peux le faire. »

Elle avait continué à regarder droit devant elle, la tête haute ; mais à mes mots ou au ton de ma voix, elle s’arrêta. « Qu’est-ce que vous dites là ? » demanda-t-elle. « De quoi parlez-vous ? »

« C’est mon témoignage qui peut sauver une vie innocente, dis-je, et ils ne veulent pas me laisser le porter. Que feriez-vous vous-même ? Vous savez ce que c’est, dont le père est en danger. Abandonneriez-vous cette pauvre âme ? Ils ont essayé toutes les voies avec moi. Ils ont cherché à me corrompre ; ils m’ont offert des collines et des vallées. Et aujourd’hui, ce limier m’a dit où j’en étais, et jusqu’où il irait pour m’égorger et me déshonorer. Je dois être impliqué dans le meurtre ; je dois avoir retenu Glenure dans une conversation pour de l’argent et de vieux vêtements ; je dois être tué et couvert de honte. Si c’est ainsi que je dois tomber, et moi à peine un homme — si c’est l’histoire qui doit être racontée de moi dans toute l’Écosse — si vous devez y croire aussi, et si mon nom ne doit être qu’un mot de mépris — Catriona, comment puis-je traverser cela ? La chose n’est pas possible ; c’est plus qu’un homme n’en a dans le cœur. »

Je déversai mes mots dans un tourbillon, les uns sur les autres ; et quand je m’arrêtai, je la trouvai me regardant avec un visage surpris.

« Glenure ! C’est le meurtre d’Appin », dit-elle doucement, mais avec une très profonde surprise.

J’avais fait demi-tour pour lui tenir compagnie, et nous étions arrivés près du haut du versant au-dessus du village de Dean. À ce mot, je me plaçai devant elle comme quelqu’un soudain distrait.

« Pour l’amour de Dieu ! m’écriai-je, pour l’amour de Dieu, qu’est-ce que j’ai fait là ? » et je portai mes poings à mes tempes. « Qu’est-ce qui m’a poussé à faire cela ? Certes, je suis ensorcelé de dire ces choses ! »

« Au nom du ciel, qu’est-ce qui vous prend maintenant ! » s’écria-t-elle.

« J’ai donné ma parole, gémis-je, j’ai donné ma parole et maintenant je l’ai brisée. Oh, Catriona ! »

« Je vous demande ce que c’est, dit-elle ; était-ce ces choses que vous n’auriez pas dû dire ? Et pensez-vous que je n’ai pas d’honneur, alors ? Ou que je suis quelqu’un qui trahirait un ami ? Je lève ma main droite vers vous et je jure. »

« Oh, je savais que vous seriez vraie ! dis-je. C’est moi — c’est ici. Moi qui me tenais là ce matin et qui les ai bravés, qui ai risqué plutôt de mourir déshonoré sur la potence que de mal faire — et quelques heures après, je jette mon honneur au bord de la route dans une conversation commune ! “Il y a une chose claire dans notre entretien, dit-il, c’est que je peux compter sur votre parole donnée.” Où est ma parole maintenant ? Qui pourrait me croire maintenant ? Vous ne pourriez pas me croire. Je suis complètement tombé ; je ferais mieux de mourir ! » Tout cela, je le dis avec une voix pleurante, mais je n’avais aucune larme dans mon corps.

« Mon cœur est chagrin pour vous, dit-elle, mais soyez sûr que vous êtes trop délicat. Je ne vous croirais pas, dites-vous ? Je vous confierais n’importe quoi. Et ces hommes ? Je ne penserais pas à eux ! Des hommes qui cherchent à vous piéger et à vous détruire ! Fi ! Ce n’est pas le moment de s’effondrer. Levez les yeux ! Ne pensez-vous pas que je vous admirerais comme un grand héros du bien — et vous un garçon pas beaucoup plus âgé que moi ? Et parce que vous avez dit un mot de trop à l’oreille d’une amie, qui mourrait avant de vous trahir — en faire une telle affaire ! C’est une chose que nous devons tous deux oublier. »

« Catriona, dis-je, en la regardant, penaud, est-ce vrai ? Me feriez-vous encore confiance ? »

« Ne croirez-vous pas les larmes sur mon visage ? s’écria-t-elle. C’est le monde entier que je pense de vous, Monsieur David Balfour. Qu’ils vous pendent ; je n’oublierai jamais, je vieillirai et je me souviendrai encore de vous. Je pense que c’est grand de mourir ainsi : je vous envierai cette potence. »

« Et peut-être, tout ce temps, ne suis-je qu’un enfant effrayé par des croquemitaines, dis-je. Peut-être ne font-ils que se moquer de moi. »

« C’est ce que je dois savoir, dit-elle. Je dois tout entendre. Le mal est fait de toute façon, et je dois tout entendre. »

Je m’étais assis sur le bord du chemin, où elle prit place à côté de moi, et je lui racontai toute cette affaire à peu près comme je l’ai écrite, mes pensées sur les agissements de son père étant seules omises.

« Eh bien, dit-elle, quand j’eus fini, vous êtes un héros, assurément, et je n’aurais jamais pensé cela ! Et je pense que vous êtes en péril, aussi. Oh, Simon Fraser ! penser à cet homme ! Pour sa vie et l’argent sale, se mêler d’un tel trafic ! » Et juste alors, elle s’écria tout haut avec un mot étrange qui lui était habituel, et qui appartient, je crois, à sa propre langue. « Ma torture ! dit-elle, regardez le soleil ! »

En effet, il plongeait déjà vers les montagnes.

Elle me demanda de revenir bientôt, me donna sa main et me laissa dans un tourbillon d’esprit joyeux. Je tardai à rentrer à mon logement, car j’avais la terreur d’une arrestation immédiate ; mais je pris un souper dans une auberge, et la meilleure partie de cette nuit, je marchai seul dans les champs d’orge, et j’eus un tel sentiment de la présence de Catriona que je semblais la porter dans mes bras.

CHAPITRE VIII. LE BRAVO

Le jour suivant, le 29 août, je me rendis à mon rendez-vous chez l’Avocat dans un manteau que j’avais fait faire à ma mesure, et qui était tout juste prêt.

« Aha, dit Prestongrange, vous êtes très élégant aujourd’hui ; mes demoiselles vont avoir un beau cavalier. Allons, je vous sais gré de cela. Je vous sais gré de cela, Monsieur David. Oh, nous ferons très bien encore, et je crois que vos ennuis sont presque à leur fin. »

« Vous avez des nouvelles pour moi ? » m’écriai-je.

« Au-delà de toute attente, répondit-il. Votre témoignage doit après tout être reçu ; et vous pouvez aller, si vous le voulez, en ma compagnie au procès, qui doit se tenir à Inverary, jeudi, le 21 du mois prochain. »

J’étais trop stupéfait pour trouver mes mots.

« Entre-temps, continua-t-il, bien que je ne vous demanderai pas de renouveler votre engagement, je dois vous mettre en garde strictement d’être réservé. Demain, votre déposition doit être recueillie ; et en dehors de cela, savez-vous, je pense que moins on en dit, mieux cela vaut. »

« Je m’efforcerai d’être discret, dis-je. Je crois que c’est vous-même que je dois remercier pour cette grâce suprême, et je vous en remercie avec reconnaissance. Après hier, monseigneur, c’est comme les portes du Ciel. Je ne peux trouver dans mon cœur la force de croire à la chose. »

« Ah, mais vous devez essayer et réussir, vous devez essayer et réussir à y croire, dit-il, d’un air apaisant, et je suis très heureux d’entendre votre reconnaissance, car je pense que vous pourriez être en mesure de me rembourser très prochainement » — il toussa — « ou même maintenant. La chose est très changée. Votre témoignage, dont je ne vous ennuierai pas aujourd’hui, changera sans aucun doute la complexion de l’affaire pour tous les intéressés, et cela rend moins délicat pour moi d’aborder avec vous une question secondaire. »

« Monseigneur, l’interrompis-je, excusez-moi de vous interrompre, mais comment cela a-t-il été obtenu ? Les obstacles dont vous m’avez parlé samedi semblaient même pour moi tout à fait insurmontables ; comment cela a-t-il été arrangé ? »

« Mon cher Monsieur David, dit-il, il ne serait jamais bon pour moi de divulguer (même à vous, comme vous dites) les conseils du Gouvernement ; et vous devez vous contenter, s’il vous plaît, du fait brut. »

Il me sourit comme un père en parlant, jouant pendant ce temps avec une plume neuve ; il me sembla qu’il était impossible qu’il y eût une quelconque ombre de tromperie chez cet homme : pourtant, lorsqu’il tira vers lui une feuille de papier, trempa sa plume dans l’encre, et commença de nouveau à m’adresser la parole, je ne fus pas si certain, et je tombai instinctivement dans une attitude de garde.

« Il y a un point sur lequel je souhaite toucher, commença-t-il. Je l’ai volontairement laissé de côté auparavant, ce qui n’est plus nécessaire maintenant. Ce n’est pas, bien sûr, une partie de votre interrogatoire, qui doit suivre par une autre main ; c’est un intérêt privé de moi-même. Vous dites que vous avez rencontré Alan Breck sur la colline ? »

« Je l’ai fait, monseigneur », dis-je.

« C’était immédiatement après le meurtre ? »

« C’était. »

« Lui avez-vous parlé ? »

« Je l’ai fait. »

« Vous l’aviez connu auparavant, je crois ? » dit monseigneur, négligemment.

« Je ne peux deviner votre raison de penser ainsi, monseigneur, répondis-je, mais tel est le fait. »

« Et quand vous êtes-vous séparé de lui à nouveau ? » dit-il.

« Je réserve ma réponse, dis-je. La question me sera posée aux assises. »

« Monsieur Balfour, dit-il, ne voulez-vous pas comprendre que tout cela est sans préjudice pour vous-même ? Je vous ai promis la vie et l’honneur ; et, croyez-moi, je peux tenir ma parole. Vous êtes donc libéré de toute inquiétude. Alan, semble-t-il, vous supposez pouvoir le protéger ; et vous me parlez de votre gratitude, qui, je pense (si vous me poussez), n’est pas imméritée. Il y a beaucoup de considérations différentes qui pointent toutes dans la même direction ; et je ne serai jamais persuadé que vous ne pourriez pas nous aider (si vous le vouliez) à mettre du sel sur la queue d’Alan. »

« Monseigneur, dis-je, je vous donne ma parole que je ne devine même pas où est Alan. »

Il marqua une pause. « Ni comment il pourrait être trouvé ? » demanda-t-il.

Je restai devant lui comme un bloc de bois.

« Et voilà pour votre gratitude, Monsieur David ! » observa-t-il. Il y eut encore un silence. « Eh bien, dit-il, en se levant, je ne suis pas chanceux, et nous sommes à contre-courant. N’en parlons plus ; vous recevrez un avis quand, où et par qui, nous devons prendre votre déposition. Et en attendant, mes demoiselles doivent vous attendre. Elles ne me pardonneront jamais si je retiens leur cavalier. »

Entre les mains de ces Grâces, je fus en conséquence offert, et je les trouvai vêtues au-delà de ce que j’avais cru possible, et paraissant aussi belles qu’un bouquet.

Alors que nous sortions des portes, une petite circonstance se produisit qui parut plus tard extrêmement grande. J’entendis un sifflement sonore et bref comme un signal, et regardant tout autour, j’aperçus pour un instant la tête rousse de Neil of the Tom, le fils de Duncan. L’instant suivant, il avait disparu, et je ne pus voir ne serait-ce que le pan de robe de Catriona, que je supposais naturellement être en sa compagnie.

Mes trois gardiennes me menèrent par Bristo et les Bruntsfield Links ; d’où un chemin nous mena à Hope Park, une belle plaisance, aménagée d’allées de gravier, garnie de sièges et d’abris, et gardée par un gardien. Le chemin y fut un peu long ; les deux plus jeunes demoiselles affectaient un air de lassitude distinguée qui me glaçait cruellement, l’aînée me considérait avec quelque chose qui semblait parfois de l’hilarité ; et bien que je pensasse me rendre plus justice que la veille, ce ne fut pas sans quelque effort. À notre arrivée dans le parc, je fus lancé dans une volée de huit ou dix jeunes gentilshommes (certains étaient des officiers, le reste principalement des avocats) qui se pressaient pour servir ces beautés ; et bien que je fusse présenté à tous en termes très aimables, il sembla que je fusse immédiatement oublié par tous. Les jeunes gens dans une compagnie sont comme des animaux sauvages : ils tombent sur un étranger ou le méprisent sans civilité, ou je pourrais dire, sans humanité ; et je suis sûr que si j’avais été parmi des babouins, ils m’auraient montré tout autant de l’une et de l’autre. Certains des avocats se piquaient d’esprit, et certains des soldats de bavardage ; et je ne pouvais dire lequel de ces extrêmes m’agaçait le plus. Tous avaient une manière de manier leurs épées et leurs pans de manteau, pour laquelle (par pure envie noire) j’aurais pu les chasser du parc à coups de pied. Je suppose, de leur côté, qu’ils m’enviaient extrêmement la belle compagnie dans laquelle j’étais arrivé ; et, dans l’ensemble, je fus bientôt laissé pour compte, et marchai raide à l’arrière de toute cette gaieté avec mes propres pensées.

De celles-ci, je fus rappelé par l’un des officiers, le lieutenant Hector Duncansby, un garçon des Highlands dégingandé et louchant, demandant si mon nom n’était pas « Palfour ».

Je lui dis que si, pas très gentiment, car sa manière était peu civile.

« Ha, Palfour, dit-il, et puis, le répétant, Palfour, Palfour ! »

« Je crains que vous n’aimiez pas mon nom, monsieur, dis-je, agacé avec moi-même d’être agacé par un tel rustre. »

« Non, dit-il, mais je pensais. »

« Je ne vous conseillerais pas d’en faire une habitude, monsieur, dis-je. Je suis sûr que vous ne trouveriez pas que cela vous réussit. »

« Avez-vous jamais entendu où Alan Grigor a trouvé les pincettes ? » dit-il.

Je lui demandai ce qu’il pouvait bien vouloir dire, et il répondit, avec un rire sarcastique, qu’il pensait que j’avais dû trouver le tisonnier au même endroit et l’avaler.

Il ne pouvait y avoir d’erreur à ce sujet, et ma joue brûla.

« Avant de chercher à insulter des gentilshommes, dis-je, je pense que j’apprendrais d’abord la langue anglaise. »

Il me prit par la manche avec un signe de tête et un clin d’œil et me conduisit tranquillement hors de Hope Park. Mais à peine fûmes-nous hors de vue des promeneurs, que la façon de son visage changea. « Espèce de misérable de plouc ! » cria-t-il, et il me donna une gifle sur la mâchoire avec son poing fermé.

Je lui en rendis une aussi bonne ou meilleure ; sur quoi il recula un peu et retira son chapeau devant moi avec déférence.

« Assez de coups, je pense, dit-il. Je serai le gentilhomme offensé, car qui a jamais entendu une telle suffisance que de dire à un gentilhomme qui est l’officier du roi qu’il ne peut parler l’anglais de Dieu ? Nous avons des épées à nos côtés, et voici le Parc du Roi à portée de main. Voulez-vous marcher le premier, ou me laisser vous montrer le chemin ? »

Je lui rendis son salut, lui dis d’aller devant, et le suivis. Alors qu’il avançait, je l’entendis grommeler pour lui-même à propos de l’anglais de Dieu et de l’uniforme du Roi, de sorte que j’aurais pu supposer qu’il était sérieusement offensé. Mais sa manière au début de notre entrevue était là pour le démentir. Il était manifeste qu’il était venu préparé à me chercher querelle, à tort ou à raison ; manifeste que j’étais pris dans une nouvelle machination de mes ennemis ; et pour moi (conscient comme je l’étais de mes déficiences) assez manifeste que je serais celui qui tomberait dans notre rencontre.

Alors que nous entrions dans ce désert rocheux et sauvage du Parc du Roi, j’ai été tenté une demi-douzaine de fois de prendre mes jambes à mon cou et de m’enfuir, tant j’étais peu désireux de montrer mon ignorance de l’escrime, et tant j’étais opposé à mourir ou même à être blessé. Mais je considérai que si leur malice allait jusque-là, elle ne reculerait probablement devant rien ; et que tomber sous l’épée, aussi maladroitement que ce fût, était toujours une amélioration sur la potence. Je considérai en outre que, par la brusquerie non gardée de mes paroles et la vivacité de mon coup, je m’étais mis tout à fait hors de cour ; et que même si je courais, mon adversaire me poursuivrait probablement et m’attraperait, ce qui ajouterait la honte à mon infortune. De sorte que, tout compte fait, je continuai à marcher derrière lui, à peu près comme un homme suit le bourreau, et certainement avec pas plus d’espoir.

Nous contournâmes le bout des longs rochers et arrivâmes dans le Hunter’s Bog. Ici, sur un morceau de belle herbe, mon adversaire tira son épée. Il n’y avait personne là pour nous voir, sinon quelques oiseaux ; et aucune ressource pour moi que de suivre son exemple, et de rester sur mes gardes avec la meilleure contenance que je pouvais afficher. Il semble que ce n’était pas assez bon pour Monsieur Duncansby, qui épia quelque défaut dans mes manœuvres, s’arrêta, me regarda fixement, alla et vint, et me menaça avec sa lame en l’air. Comme je n’avais vu aucune telle procédure de la part d’Alan, et que j’étais en outre assez affecté par la proximité de la mort, je devins tout à fait désorienté, restai impuissant, et aurais souhaité m’enfuir.

« Quel diable l’agite ? » crie le lieutenant.

Et engageant soudain, il arracha l’épée de ma prise et l’envoya voler loin parmi les joncs.

Deux fois cette manœuvre fut répétée ; et la troisième fois, lorsque je ramenai mon arme humiliée, je découvris qu’il avait remis la sienne au fourreau et se tenait là à m’attendre, le visage quelque peu irrité, les mains croisées sous ses basques.

« Que le diable m’emporte si je te touche ! » s’écria-t-il, me demandant avec amertume de quel droit j’osais me mesurer à des « shentlemans » quand je ne savais pas faire la différence entre le pommeau et la pointe d’une épée.

Je répondis que c’était là le tort de mon éducation ; et me ferait-il la justice de reconnaître que je lui avais donné toute la satisfaction qu’il était malheureusement en mon pouvoir d’offrir, et que je m’étais tenu là comme un homme ?

« Et c’est la vérité », dit-il. « Je suis moi-même fort brave, et hardi comme un lion. Mais rester là — et tu ne connais rien à l’escrime ! — de la façon dont tu l’as fait, je déclare que cela me dépassait. Et je regrette le coup ; bien que je croie, je le déclare, que la tienne était le frère aîné, et ma tête en bourdonne encore. Et je déclare que si j’avais su de quoi il retournait, je n’aurais pas mis la main à une telle besogne. »

« C’est fort élégamment dit », répondis-je, « et je suis certain que vous ne vous tiendrez pas une seconde fois là pour servir d’instrument à mes ennemis personnels. »

« Certes non, Palfour », dit-il ; « et je crois que j’ai été fort malmené moi-même en étant envoyé combattre une vieille femme, ou tout comme un gamin, ma foi ! Et je le dirai au Master, et je le combattrai, par Dieu, lui-même ! »

« Et si vous connaissiez la nature de la querelle de M. Simon avec moi », dis-je, « vous seriez encore plus offensé d’être mêlé à de telles affaires. »

Il jura qu’il pouvait bien le croire ; que tous les Lovat étaient pétris de la même farine et que le diable était le meunier qui l’avait moulue ; puis, me serrant soudain la main, il jura que j’étais un assez joli garçon après tout, que c’était grand dommage que j’eusse été négligé, et que s’il pouvait trouver le temps, il s’occuperait lui-même de me faire éduquer.

« Vous pouvez me rendre un meilleur service encore que ce que vous proposez », dis-je ; et lorsqu’il en eut demandé la nature : « Venez avec moi chez l’un de mes ennemis, et témoignez de la façon dont je me suis conduit ce jour », lui dis-je. « Ce sera là le vrai service. Car bien qu’il m’ait envoyé un galant adversaire pour la première fois, la pensée de M. Simon n’est que meurtre. Il y aura une seconde, puis une troisième fois ; et par ce que vous avez vu de mon habileté avec l’acier froid, vous pouvez juger vous-même de ce qui risque d’être l’issue. »

« Et cela ne me plairait pas moi-même, si je n’étais pas plus homme que tu ne l’étais ! » s’écria-t-il. « Mais je te rendrai justice, Palfour. En marche ! »

Si j’avais marché lentement sur le chemin de ce parc maudit, mes talons étaient bien légers sur le chemin du retour. Ils battaient la mesure d’un très vieil air, aussi ancien que la Bible, dont les paroles sont : « *Certes, l’amertume de la mort est passée.* » Je me souviens que j’avais une soif extrême et je bus à la fontaine de Sainte-Marguerite sur le chemin de la descente, et la douceur de cette eau dépassait toute croyance. Nous traversâmes le sanctuaire, remontâmes le Canongate, entrâmes par le Netherbow, et allâmes droit à la porte de Prestongrange, parlant tout au long du chemin et réglant les détails de notre affaire. Le laquais reconnut que son maître était à la maison, mais déclara qu’il était occupé avec d’autres gentilshommes pour des affaires très privées, et que son accès était interdit.

« Mon affaire ne prendra que trois minutes, et elle ne peut attendre », dis-je. « Vous pouvez dire qu’elle n’a rien de privé, et je serais même heureux d’avoir quelques témoins. »

Alors que l’homme s’éloignait, assez peu volontaire pour cette course, nous prîmes l’audace de le suivre jusqu’à l’antichambre, d’où je pus entendre pendant un moment le murmure de plusieurs voix dans la pièce voisine. La vérité est qu’ils étaient trois à la même table — Prestongrange, Simon Fraser et M. Erskine, shérif de Perth ; et comme ils étaient réunis en consultation sur l’affaire même du meurtre d’Appin, ils furent un peu troublés par mon apparition, mais décidèrent de me recevoir.

« Eh bien, eh bien, M. Balfour, et qu’est-ce qui vous amène ici encore ? et qui est-ce que vous amenez avec vous ? » dit Prestongrange.

Quant à Fraser, il regardait devant lui sur la table.

« Il est ici pour apporter un petit témoignage en ma faveur, milord, ce qu’il me semble très nécessaire que vous entendiez », dis-je, et je me tournai vers Duncansby.

« Je n’ai qu’à dire ceci », dit le lieutenant, « que je me suis mesuré ce jour avec Palfour dans le Hunter’s Pog, ce que je regrette fort à présent, et il s’est conduit aussi bravement qu’un shentleman pourrait le demander. Et j’ai de grands respects pour Palfour », ajouta-t-il.

« Je vous remercie de vos honnêtes expressions », dis-je.

Sur quoi Duncansby fit sa révérence à la compagnie et quitta la chambre, comme nous en étions convenus auparavant.

« Qu’ai-je à faire de cela ? » dit Prestongrange.

« Je le dirai à votre seigneurie en deux mots », dis-je. « J’ai amené ce gentilhomme, un officier du Roi, pour me rendre justice. À présent, je crois que mon honneur est sauf, et jusqu’à une certaine date, que votre seigneurie peut très bien fournir, il sera tout à fait vain d’expédier contre moi d’autres officiers. Je ne consentirai pas à me frayer un chemin par l’épée à travers la garnison du château. »

Les veines se gonflèrent sur le front de Prestongrange et il me regarda avec fureur.

« Je crois que le diable a détaché ce chien de garçon entre mes jambes ! » cria-t-il ; puis, se tournant violemment vers son voisin, « C’est là de votre cru, Simon », dit-il. « Je devine votre main dans cette affaire, et laissez-moi vous dire que je le prends mal. C’est déloyal, alors que nous sommes tombés d’accord sur un expédient, d’en suivre un autre dans l’ombre. Vous êtes déloyal envers moi. Quoi ! vous me laissez envoyer ce garçon à cet endroit avec mes propres filles ! Et parce que j’ai laissé échapper un mot pour vous... Fi, monsieur, gardez vos déshonneurs pour vous ! »

Simon était pâle comme la mort. « Je ne serai plus longtemps une balle de jeu entre vous et le Duc », s’exclama-t-il. « Venez à un accord, ou venez à un différend, et réglez cela entre vous. Mais je ne veux plus aller et venir, recevoir vos instructions contradictoires, et être blâmé par les deux. Car si je devais vous dire ce que je pense de toutes vos affaires hanovriennes, cela vous ferait bourdonner la tête. »

Mais le shérif Erskine avait gardé son calme et intervint alors avec douceur. « Et en attendant », dit-il, « je crois que nous devrions dire à M. Balfour que sa réputation de vaillance est tout à fait établie. Il peut dormir en paix. Jusqu’à la date à laquelle il a eu la bonté de se référer, elle ne sera plus mise à l’épreuve. »

Son flegme ramena les autres à la prudence ; et ils se hâtèrent, avec une civilité quelque peu distraite, de me faire sortir de la maison.

CHAPITRE IX. LA BRUYÈRE EN FEU

Lorsque je quittai Prestongrange cet après-midi-là, j’étais pour la première fois en colère. L’Avocat s’était moqué de moi. Il avait prétendu que mon témoignage devait être reçu et que je devais être respecté ; et à cette heure même, non seulement Simon complotait contre ma vie par les mains du soldat des Highlands, mais (comme il ressortait de son propre langage) Prestongrange lui-même avait quelque dessein en cours. Je comptai mes ennemis ; Prestongrange avec toute l’autorité du Roi derrière lui ; et le Duc avec la puissance de l’Ouest des Highlands ; et les intérêts des Lovat à leurs côtés pour les aider avec une si grande force dans le Nord, et tout le clan des vieux espions et trafiquants jacobites. Et quand je me souvins de James More, et de la tête rousse de Neil, le fils de Duncan, je pensai qu’il y avait peut-être un quatrième larron dans la confédération, et que ce qui restait de la vieille secte désespérée de brigands de Rob Roy serait ligué contre moi avec les autres. Une chose était requise : un ami solide ou un sage conseiller. Le pays devait en être plein, à la fois capables et désireux de me soutenir, ou bien Lovat, le Duc et Prestongrange n’auraient pas été en train de chercher des expédients ; et cela me mettait en rage de penser que je pouvais frôler mes champions dans la rue sans m’en apercevoir.

Et juste à ce moment (comme une réponse) un gentilhomme me frôla en passant, me lança un regard significatif et s’engouffra dans une ruelle. Je le reconnus du coin de l’œil — c’était Stewart le notaire ; et, bénissant ma bonne fortune, je tournai pour le suivre. Dès que je fus entré dans la ruelle, je le vis debout à l’embouchure d’un escalier, où il me fit un signal et disparut immédiatement. Sept étages plus haut, il était là encore dans une porte de maison, derrière laquelle il regarda après que nous fûmes entrés. La maison était tout à fait démantelée, sans le moindre meuble ; en vérité, c’était l’une de celles dont Stewart avait la location entre les mains.

« Il nous faudra nous asseoir sur le plancher », dit-il ; « mais nous sommes en sécurité ici pour le moment, et j’ai eu hâte de vous voir, M. Balfour. »

« Comment va Alan ? » demandai-je.

« À merveille », dit-il. « Andie le récupère aux sables de Gillane demain, mercredi. Il tenait à vous dire adieu, mais vu la tournure que prenaient les choses, je craignais que vous ne fussiez peut-être mieux séparés. Et cela m’amène à l’essentiel : comment avance votre affaire ? »

« Eh bien », dis-je, « on m’a dit encore ce matin que mon témoignage était accepté, et que je devais me rendre à Inverary avec l’Avocat, rien de moins. »

« Fi donc ! » s’écria Stewart. « Je ne croirai jamais cela. »

« J’ai peut-être mes propres soupçons », dis-je, « mais j’aimerais fort entendre vos raisons. »

« Eh bien, je vous le dis franchement, je suis hors de moi », crie Stewart. « Si ma seule main pouvait renverser leur Gouvernement, je l’arracherais comme une pomme pourrie. Je suis le mandataire d’Appin et de James of the Glens ; et, bien sûr, c’est mon devoir de défendre mon parent pour sa vie. Écoutez comment cela se passe pour moi, et je vous en laisserai seul juge. La première chose qu’ils ont à faire est de se débarrasser d’Alan. Ils ne peuvent inculper James comme auteur et complice avant d’avoir inculpé Alan d’abord comme principal ; c’est la loi pure : on ne saurait mettre la charrue avant les bœufs. »

« Et comment peuvent-ils inculper Alan tant qu’ils ne peuvent le capturer ? » dis-je.

« Ah, mais il y a un moyen d’éviter cette arrestation », dit-il. « Une loi solide, aussi. Ce serait une belle chose si, par la fuite d’un malfaiteur, un autre devait rester impuni, et le remède est de citer le principal et de le mettre hors la loi pour non-comparution. Or, il y a quatre endroits où une personne peut être citée : à sa demeure ; en un lieu où il a résidé quarante jours ; au chef-lieu du comté où il se rend ordinairement ; ou enfin (s’il y a lieu de penser qu’il est hors d’Écosse) à la croix d’Édimbourg, *et à la jetée et sur le rivage de Leith, pendant soixante jours*. Le but de cette dernière disposition est évident : étant que les navires en partance puissent avoir le temps de porter la nouvelle de la transaction, et que la citation soit quelque chose de plus qu’une simple formalité. Or, prenez le cas d’Alan. Il n’a pas de demeure dont j’aie jamais entendu parler ; je serais obligé si quelqu’un pouvait me montrer où il a vécu quarante jours consécutifs depuis le 45 ; il n’y a pas de comté où il se rend, que ce soit ordinairement ou extraordinairement ; s’il a un domicile, ce dont je doute, ce doit être avec son régiment en France ; et s’il n’est pas encore hors d’Écosse (comme nous savons par hasard et comme ils devinent par hasard), il doit être évident pour le plus obtus que c’est là ce qu’il vise. Où, alors, et de quelle façon devrait-il être cité ? Je vous le demande, à vous, un profane. »

« Vous avez donné les mots mêmes », dis-je. « Ici à la croix, et à la jetée et sur le rivage de Leith, pendant soixante jours. »

« Vous êtes un meilleur juriste écossais que Prestongrange, alors ! » s’écrie le notaire. « Il a fait citer Alan une fois ; c’était le vingt-cinq, le jour où nous nous sommes rencontrés la première fois. Une fois, et c’est fini. Et où ? Où, sinon à la croix d’Inverary, le chef-lieu des Campbell ? Un mot à l’oreille, M. Balfour — ils ne cherchent pas Alan. »

« Que voulez-vous dire ? » m’écriai-je. « Ne pas le chercher ? »

« D’après ce que je peux en comprendre », dit-il. « Ne pas vouloir le trouver, à mon humble avis. Ils pensent peut-être qu’il pourrait présenter une défense équitable, sur laquelle James, l’homme qu’ils recherchent vraiment, pourrait grimper pour s’en sortir. Ce n’est pas une affaire, voyez-vous, c’est une conspiration. »

« Pourtant, je peux vous dire que Prestongrange s’est enquis d’Alan avec insistance », dis-je ; « bien que, quand j’y pense, il ait été assez facile à éconduire. »

« Voyez-vous ça ! » dit-il. « Mais passons ! Je peux avoir raison ou tort, c’est de la conjecture au mieux, et laissez-moi revenir à mes faits. Il arrive à mes oreilles que James et les témoins — les témoins, M. Balfour ! — gisent dans des cachots étroits, et enchaînés par-dessus le marché, dans la prison militaire de Fort William ; personne n’est admis auprès d’eux, et ils n’ont pas le droit d’écrire. Les témoins, M. Balfour ; avez-vous jamais entendu pareille chose ? Je vous assure qu’aucun vieux Stewart retors de la bande n’a jamais défié la loi plus impudemment. C’est en pleine infraction aux deux yeux de l’Acte du Parlement de 1700, concernant l’emprisonnement abusif. À peine eus-je la nouvelle que je fis une pétition au Lord Justice Clerk. J’ai sa réponse aujourd’hui. Voilà de la loi pour vous ! voilà de la justice ! »

Il mit un papier dans ma main, ce même papier hypocrite et faux qui fut imprimé depuis dans le pamphlet « par un témoin », pour le profit (comme le titre le dit) de la « pauvre veuve et des cinq enfants » de James.

« Voyez », dit Stewart, « il n’a pas osé me refuser l’accès à mon client, alors il recommande à l’officier commandant de me laisser entrer. Recommande ! — le Lord Justice Clerk d’Écosse recommande. Le but d’un tel langage n’est-il pas clair ? Ils espèrent que l’officier puisse être assez obtus, ou tout le contraire, pour refuser la recommandation. Je devrais faire le voyage de retour entre ici et Fort William. Puis suivrait un nouveau délai jusqu’à ce que j’obtienne une nouvelle autorité, et ils auraient désavoué l’officier — militaire, notoirement ignorant de la loi, et tout ça — je connais l’antienne. Puis le voyage une troisième fois ; et nous serions sur les talons immédiats du procès avant que j’aie reçu ma première instruction. N’ai-je pas raison d’appeler cela une conspiration ? »

« Cela en a bien l’air », dis-je.

« Et je vais vous le prouver tout de go », dit-il. « Ils ont le droit de garder James en prison, pourtant ils ne peuvent m’interdire de lui rendre visite. Ils n’ont aucun droit de détenir les témoins ; mais dois-je avoir un aperçu d’eux, qui devraient être aussi libres que le Lord Justice Clerk lui-même ! Voyez — lisez : *Pour le reste, refuse de donner aucun ordre aux gardiens de prisons qui ne sont pas accusés d’avoir fait quoi que ce soit de contraire aux devoirs de leur charge.* Quoi que ce soit de contraire ! Messieurs ! Et l’Acte de dix-sept cents ? M. Balfour, cela me fait éclater le cœur ; la bruyère est en feu dans mes entrailles. »

« Et l’anglais clair de cette phrase », dis-je, « c’est que les témoins doivent rester en prison et que vous ne devez pas les voir ? »

« Et je ne dois pas les voir avant Inverary, quand la cour sera installée ! » s’écrie-t-il, « et alors entendre Prestongrange sur *les anxieuses responsabilités de sa charge et les grandes facilités accordées à la défense* ! Mais je les duperai là-bas, M. David. J’ai un plan pour intercepter les témoins sur la route, et voir si je ne peux pas tirer un petit brin de justice de cet officier militaire notoirement ignorant de la loi qui commandera le détachement. »

C’était réellement ainsi — c’était réellement sur le bord du chemin près de Tynedrum, et par la complicité d’un officier, que M. Stewart vit pour la première fois les témoins de l’affaire.

« Il n’y a rien qui puisse me surprendre dans cette affaire », fis-je remarquer.

« Je vous surprendrai avant d’avoir fini ! » crie-t-il. « Voyez-vous ceci ? » — produisant une impression encore humide de la presse. « C’est l’acte d’accusation : voyez, il y a le nom de Prestongrange sur la liste des témoins, et je ne trouve aucune mention d’un Balfour. Mais là n’est pas la question. Qui croyez-vous qui a payé pour l’impression de ce papier ? »

« Je suppose que ce serait probablement le Roi George », dis-je.

« Mais il se trouve que c’était moi ! » s’écria-t-il. « Non pas qu’il ait été imprimé par et pour eux-mêmes, pour les Grant et les Erskine, et ce voleur de minuit noir, Simon Fraser. Mais pouvais-je obtenir une copie ! Non ! Je devais aller les yeux bandés à ma défense ; je devais entendre les charges pour la première fois au tribunal avec le jury. »

« N’est-ce pas contre la loi ? » demandai-je.

« Je ne saurais le dire », répondit-il. « C’était une faveur si naturelle et si constamment rendue (jusqu’à cette affaire sans nom) que la loi ne s’en est jamais souciée. Et admirez à présent la main de la Providence ! Un étranger est dans l’imprimerie de Fleming, aperçoit une épreuve sur le sol, la ramasse et me l’apporte. Entre toutes choses, c’était précisément cet acte d’accusation. Sur quoi je l’ai fait composer à nouveau — imprimé aux frais de la défense : *sumptibus moesti rei* ; a-t-on jamais entendu pareille chose ? — et il est là pour quiconque, le grand secret est révélé — tout le monde peut le voir à présent. Mais comment pensez-vous que je puisse goûter cela, moi qui ai la vie de mon parent sur la conscience ? »

« Ma foi, je pense que vous devez mal le goûter », dis-je.

« Et vous voyez à présent comment il en va », conclut-il, « et pourquoi, quand vous me dites que votre témoignage doit être admis, je ris aux éclats à votre visage. »

C’était à mon tour. Je lui exposai brièvement les menaces et les offres de M. Simon, et tout l’incident du spadassin, avec la scène suivante chez Prestongrange. De mon premier entretien, selon ma promesse, je ne dis rien, et il n’était d’ailleurs pas nécessaire de le faire. Tout le temps que je parlais, Stewart hocha la tête comme une figure mécanique ; et à peine ma voix se fut-elle tue qu’il ouvrit la bouche et me donna son avis en deux mots, en insistant fortement sur chacun d’eux.

« Disparaissez », dit-il.

« Je ne vous saisis pas », dis-je.

« Alors je vous y mènerai », dit-il. « De mon point de vue, vous devez disparaître de toute façon. Oh, cela est hors débat. L’Avocat, qui n’est pas sans quelques restes de décence, a arraché votre sauf-conduit à Simon et au Duc. Il a refusé de vous traduire en justice, et a refusé de vous faire tuer ; et là est la clé de leurs mauvaises paroles, car Simon et le Duc ne peuvent tenir parole ni avec leurs amis ni avec leurs ennemis. Vous ne devez pas être jugé, donc, et vous ne devez pas être assassiné ; mais je suis dans l’amère erreur si vous ne devez pas être enlevé et emporté comme Lady Grange. Parier ce que vous voudrez — c’était là leur expédient ! »

« Vous me faites réfléchir », dis-je, et je lui parlai du sifflet et du serviteur roux, Neil.

« Partout où se trouve James More, il y a un grand vaurien, ne vous y trompez jamais », dit-il. « Son père n’était pas un si mauvais homme, bien qu’il fût un brin du mauvais côté de la loi, et pas un ami de ma famille, pour que je gaspille mon souffle à le défendre ! Mais quant à James, c’est un blaireau et une fripouille. J’aime l’apparence de ce Neil le roux aussi peu que vous. Cela semble inquiétant : fi ! cela sent mauvais. C’était le vieux Lovat qui a géré l’affaire de Lady Grange ; si le jeune Lovat doit gérer la vôtre, tout restera dans la famille. Pourquoi James More est-il en prison ? La même offense : enlèvement. Ses hommes ont de l’entraînement dans le métier. Il devra les prêter pour être les instruments de Simon ; et la prochaine chose que nous entendrons, James aura fait sa paix, ou bien il se sera évadé ; et vous, vous serez à Benbecula ou à Applecross. »

« Vous faites un dossier solide », admis-je.

« Et ce que je veux », reprit-il, « c’est que vous disparaissiez avant qu’ils ne puissent mettre la main sur vous. Tenez-vous tranquille jusqu’à la veille du procès, et jetez-vous sur eux au dernier moment, quand ils s’y attendront le moins. Tout ceci, bien sûr, Monsieur Balfour, en supposant que votre témoignage vaille un tel risque et tant de tracas. »

« Je vais vous dire une chose », dis-je. « J’ai vu le meurtrier et ce n’était pas Alan. »

« Alors, par Dieu, mon cousin est sauvé ! » s’écria Stewart. « Vous tenez sa vie au bout de votre langue ; et il n’y a ni temps, ni risque, ni argent à épargner pour vous amener au procès. » Il vida ses poches sur le sol. « Voici tout ce que j’ai sur moi », poursuivit-il. « Prenez-le, vous en aurez besoin avant d’avoir fini. Descendez tout droit cette ruelle, il y a une issue par là vers les Lang Dykes, et, je vous en conjure ! ne vous montrez plus à Édimbourg avant que le tumulte ne soit apaisé. »

« Où dois-je aller, alors ? » demandai-je.

« Et je voudrais pouvoir vous le dire ! » répondit-il, « mais tous les endroits où je pourrais vous envoyer seraient précisément ceux où ils vous chercheraient. Non, vous devez vous débrouiller seul, et que Dieu soit votre guide ! Cinq jours avant le procès, le seize septembre, faites-moi parvenir un message au King’s Arms à Stirling ; et si vous avez réussi à tenir jusque-là, je veillerai à ce que vous atteigniez Inverary. »

« Encore une chose », dis-je. « Ne puis-je voir Alan ? »

Il parut embarrassé. « Hélas, je préférerais que vous ne le fassiez pas », dit-il. « Mais je ne peux nier qu’Alan y tient extrêmement, et il doit passer cette nuit près de Silvermills exprès. Si vous êtes certain de ne pas être suivi, Monsieur Balfour — mais assurez-vous-en bien — installez-vous dans un bon endroit et surveillez la route pendant une bonne heure avant de tenter le coup. Ce serait une terrible affaire si vous et lui deviez succomber tous deux ! »

CHAPITRE X. L’HOMME AUX CHEVEUX ROUX

Il était environ trois heures et demie quand je débouchai sur les Lang Dykes. C’était vers Dean que je voulais aller. Puisque Catriona y demeurait, et que ses parents, les Macgregor de Glengyle, semblaient presque certainement être employés contre moi, c’était justement l’un des rares endroits dont j’aurais dû rester éloigné ; mais étant un très jeune homme, et commençant à être très amoureux, je tournai mes pas dans cette direction sans hésiter. En esclave de ma conscience et de mon bon sens, cependant, je pris une mesure de précaution. En atteignant le sommet d’une petite bosse sur la route, je me tapis soudain parmi l’orge et restai à attendre. Après un moment, un homme passa qui semblait être un Highlander, mais je ne l’avais jamais vu jusqu’à cette heure. Peu après vint Neil, celui à la tête rousse. Le suivant à passer fut une charrette de meunier, et après cela rien que des gens du pays tout à fait manifestes. C’en était assez pour détourner le plus téméraire de son dessein, mais mon penchant allait trop fortement dans l’autre sens. Je me raisonnai en disant que si Neil était sur cette route, c’était le bon chemin pour le trouver, menant directement à la fille de son chef ; quant à l’autre Highlander, si je devais être effrayé par chaque Highlander que je voyais, je n’arriverais nulle part. Et m’étant tout à fait satisfait de ce débat fallacieux, je pressai le pas, et arrivai peu après quatre heures chez Mme Drumond-Ogilvy.

Les deux dames étaient dans la maison ; et en les apercevant ensemble près de la porte ouverte, je retirai mon chapeau et dis : « Voici un garçon venu chercher six sous », ce qui, je le pensais, pourrait plaire à la douairière.

Catriona accourut pour m’accueillir chaleureusement, et, à ma surprise, la vieille dame ne sembla guère moins empressée qu’elle. J’appris bien longtemps après qu’elle avait expédié un cavalier dès le lever du jour vers Rankeillor à Queensferry, qu’elle savait être l’homme de loi de Shaws, et qu’elle avait alors dans sa poche une lettre de ce bon ami à moi, présentant, sous le jour le plus favorable, mon caractère et mes perspectives. Mais si je l’avais lue, j’aurais à peine vu plus clair dans ses desseins. Peut-être étais-je un campagnard ; du moins, je ne l’étais pas autant qu’elle le croyait ; et il apparut même à mon esprit fruste qu’elle s’acharnait à forger une alliance entre sa cousine et un garçon imberbe qui était quelque peu laird dans le Lothian.

« Six Sous ferait mieux de prendre son bouillon avec nous, Catrine », dit-elle. « Cours le dire aux filles. »

Et pendant le court instant où nous fûmes seuls, elle prit beaucoup de peine pour me flatter ; toujours habilement, toujours avec l’apparence d’une plaisanterie, continuant à m’appeler Six Sous, mais avec une telle tournure qu’elle devait plutôt m’élever dans ma propre opinion. Quand Catriona revint, le dessein devint si possible plus évident ; et elle exhiba les avantages de la jeune fille comme un maquignon avec un cheval. Mon visage s’embrasa qu’elle pût me croire si obtus. Tantôt j’imaginais que la fille était innocemment exposée, et j’aurais voulu battre la vieille harpie avec un bâton ; tantôt, qu’ils avaient peut-être comploté ensemble pour me prendre au piège, et là-dessus je restais assis à fulminer entre elles comme l’image même de la mauvaise volonté. Finalement, l’entremetteuse eut un meilleur stratagème, qui fut de nous laisser tous deux seuls. Quand mes soupçons sont tant soit peu éveillés, il est parfois un peu difficile de les apaiser. Mais bien que je susse de quelle race elle était, et c’était une race de voleurs, je ne pouvais jamais regarder le visage de Catriona et douter d’elle.

« Je ne dois pas demander ? » dit-elle, impatiemment, au moment même où nous nous retrouvâmes seuls.

« Ah, mais aujourd’hui je peux parler en toute conscience », répondis-je. « Je suis libéré de mon serment, et en vérité (après tout ce qui s’est passé depuis ce matin) je ne l’aurais pas renouvelé s’il m’avait été demandé. »

« Dites-moi », dit-elle. « Mon cousin ne sera pas si long. »

Alors je lui racontai l’histoire du lieutenant du premier pas jusqu’au dernier, en la rendant aussi joyeuse que je pouvais, et, en vérité, il y avait matière à rire dans cette absurdité.

« Et je pense que vous serez aussi peu fait pour les hommes rudes que pour les jolies dames, après tout ! » dit-elle, quand j’eus fini. « Mais quel genre d’homme était votre père pour ne pas vous apprendre à tirer l’épée ! C’est très peu distingué ; je n’ai rien entendu de tel chez personne. »

« C’est très incommode à tout le moins », dis-je ; « et je pense que mon père (l’honnête homme !) devait avoir la tête dans les nuages pour m’apprendre le latin à la place. Mais vous voyez, je fais de mon mieux, et je reste là comme la femme de Loth à laisser les autres me marteler. »

« Savez-vous ce qui me fait sourire ? » dit-elle. « Eh bien, c’est ceci. Je suis faite ainsi que j’aurais dû être un garçon. Dans mes propres pensées, c’est ainsi que je suis toujours ; et je continue à me raconter ceci ou cela qui doit arriver. Puis on en vient au moment du combat, et il me revient à l’esprit que je ne suis qu’une fille après tout, et que je ne peux tenir une épée ni porter un bon coup ; et alors je dois tordre mon histoire, de sorte que le combat s’arrête, et que pourtant j’en sorte gagnante, tout comme vous et le lieutenant ; et je suis le garçon qui fait les beaux discours tout du long, comme Monsieur David Balfour. »

« Vous êtes une jeune fille assoiffée de sang », dis-je.

« Eh bien, je sais qu’il est bon de coudre et de filer, et de faire des ouvrages de broderie », dit-elle, « mais si vous ne deviez rien faire d’autre dans le grand monde, je pense que vous direz vous-même que c’est une occupation ennuyeuse ; et ce n’est pas que je veuille tuer, je pense. Avez-vous déjà tué quelqu’un ? »

« C’est arrivé. Deux, pas moins, et moi encore un gars qui devrait être au collège », dis-je. « Mais pourtant, en y repensant, je n’en éprouve aucune honte. »

« Mais comment vous sentiez-vous, alors — après ? » demanda-t-elle.

« En vérité, je me suis assis et j’ai pleuré comme un enfant », dis-je.

« Je connais cela, aussi », cria-t-elle. « Je sens d’où ces larmes devraient venir. Et en tout cas, je ne voudrais pas souhaiter tuer, seulement être Catherine Douglas qui passa son bras à travers les anneaux du verrou, là où il était brisé. C’est ma principale héroïne. N’aimeriez-vous pas mourir ainsi — pour votre roi ? » demanda-t-elle.

« Ma foi », dis-je, « mon affection pour mon roi, que Dieu bénisse sa trogne de singe, est plus sous contrôle ; et j’ai cru voir la mort si près de moi ce jour-là déjà, que je suis plutôt préoccupé par l’idée de vivre. »

« C’est juste », dit-elle, « le bon état d’esprit d’un homme ! Seulement vous devez apprendre les armes ; je n’aimerais pas avoir un ami qui ne sait pas frapper. Mais ce n’est pas avec l’épée que vous avez tué ces deux-là ? »

« En effet, non », dis-je, « mais avec une paire de pistolets. Et ce fut une chose heureuse que les hommes fussent si près de moi, car je suis à peu près aussi habile avec les pistolets qu’avec l’épée. »

Alors elle tira de moi l’histoire de notre bataille sur le brick, que j’avais omise dans mon premier récit de mes affaires.

« Oui », dit-elle, « vous êtes courageux. Et votre ami, je l’admire et je l’aime. »

« Eh bien, je pense que n’importe qui le ferait ! » dis-je. « Il a ses défauts comme les autres ; mais il est courageux, loyal et bon, que Dieu le bénisse ! Ce sera un jour étrange quand j’oublierai Alan. » Et la pensée de lui, et qu’il était en mon pouvoir de parler avec lui cette nuit-là, m’avait presque bouleversé.

« Et où ma tête était-elle passée que je n’ai pas dit mes nouvelles ! » cria-t-elle, et elle parla d’une lettre de son père, indiquant qu’elle pourrait lui rendre visite demain dans le château où il était maintenant transféré, et que ses affaires s’amélioraient. « Vous n’aimez pas l’entendre », dit-elle. « Jugerez-vous mon père sans le connaître ? »

« Je suis à mille lieues de juger », répondis-je. « Et je vous donne ma parole que je me réjouis de savoir votre cœur soulagé. Si mon visage est tombé, comme je suppose qu’il a dû, vous admettrez que c’est plutôt une mauvaise journée pour les compositions, et que les gens au pouvoir sont des personnes extrêmement mauvaises avec qui composer. J’ai encore Simon Fraser extrêmement lourd sur l’estomac. »

« Ah ! » cria-t-elle, « vous ne mettrez pas ces deux-là sur le même plan ; et vous devriez garder à l’esprit que Prestongrange et James More, mon père, sont du même sang. »

« Je n’ai jamais entendu dire cela », dis-je.

« Il est assez singulier de voir à quel point vous êtes peu au courant », dit-elle. « Une partie peut s’appeler Grant, et l’autre Macgregor, mais ils sont toujours du même clan. Ils sont tous les fils d’Alpin, de qui, je pense, notre pays tire son nom. »

« Quel pays est-ce là ? » demandai-je.

« Mon pays et le vôtre », dit-elle.

« C’est mon jour pour découvrir, je pense », dis-je, « car j’ai toujours pensé que le nom en était l’Écosse. »

« L’Écosse est le nom de ce que vous appelez l’Irlande », répondit-elle. « Mais le vieux nom ancien et véritable de cet endroit sur lequel nous avons la plante des pieds, et dont nos os sont faits, est Alban. C’était Alban qu’ils l’appelaient quand nos ancêtres se battaient pour lui contre Rome et Alexandre ; et il est encore appelé ainsi dans votre propre langue que vous oubliez. »

« Ma foi », dis-je, « et cela, je ne l’ai jamais appris ! » Car je manquais de cœur pour la reprendre au sujet du Macédonien.

« Mais vos pères et vos mères le parlaient, une génération après l’autre », dit-elle. « Et c’était chanté autour des berceaux avant que vous ou moi ne soyons jamais imaginés ; et votre nom s’en souvient encore. Ah, si vous pouviez parler cette langue, vous me trouveriez une autre fille. Le cœur parle dans cette langue. »

Je pris un repas avec les deux dames, tout était très bon, servi dans de la belle vaisselle ancienne, et le vin excellent, car il semble que Mme Ogilvy était riche. Notre conversation, aussi, était assez plaisante ; mais dès que je vis le soleil décliner brusquement et les ombres s’allonger, je me levai pour prendre congé. Car mon esprit était désormais résolu à dire adieu à Alan ; et il était nécessaire que je visse le bois du rendez-vous, et que je le reconnusse, à la lumière du jour. Catriona vint avec moi jusqu’au portail du jardin.

« C’est long avant que je vous voie maintenant ? » demanda-t-elle.

« C’est au-delà de mon jugement », répondis-je. « Ce sera long, peut-être jamais. »

« Il se peut », dit-elle. « Et vous êtes désolé ? »

J’inclinai la tête, en la regardant.

« Moi aussi, en tout cas », dit-elle. « Je ne vous ai vu qu’un court moment, mais je vous place très haut. Vous êtes vrai, vous êtes brave ; avec le temps, je pense que vous serez encore plus un homme. Je serai fière d’en entendre parler. Si vous deviez avoir moins de chance, si cela devait arriver comme nous le craignons — Oh eh bien ! pensez que vous avez un ami. Longtemps après que vous serez mort et que je serai une vieille femme, je raconterai aux enfants l’histoire de David Balfour, et mes larmes couleront. Je raconterai comment nous nous sommes séparés, et ce que je vous ai dit, et ce que je vous ai fait. Que Dieu aille avec vous et vous guide, *prie votre petite amie* : c’est ainsi que j’ai dit — je leur raconterai — et voici ce que j’ai fait. »

Elle prit ma main et l’embrassa. Cela surprit tant mes esprits que je criai comme quelqu’un de blessé. La couleur monta vivement à son visage, et elle me regarda et hocha la tête.

« Oh oui, Monsieur David », dit-elle, « c’est ce que je pense de vous. La tête accompagne les lèvres. »

Je pouvais lire sur son visage un esprit élevé, et une chevalerie pareille à celle d’un enfant courageux ; rien d’autre. Elle embrassa ma main, comme elle avait embrassé celle du Prince Charlie, avec une passion plus haute que celle que le commun des mortels peut concevoir. Rien auparavant ne m’avait appris à quel point j’étais son amant, ni combien j’avais encore à gravir pour qu’elle pense à moi sous un tel jour. Pourtant, je pouvais me dire que j’avais avancé quelque peu, et que son cœur avait battu et son sang coulé à la pensée de moi.

Après cet honneur qu’elle m’avait fait, je ne pouvais offrir plus de civilité triviale. Il m’était même difficile de parler ; un certain soulèvement dans sa voix avait frappé directement à la porte de mes propres larmes.

« Je loue Dieu pour votre gentillesse, chère amie », dis-je. « Adieu, ma petite amie ! » lui donnant ce nom qu’elle s’était donné à elle-même ; sur quoi je m’inclinai et la quittai.

Mon chemin descendait le long du vallon de la rivière Leith, vers Stockbridge et Silvermills. Un sentier menait au pied, l’eau babilait et chantait au milieu ; les rayons du soleil au-dessus frappaient de l’ouest parmi les longues ombres et (à mesure que la vallée tournait) en faisaient comme une scène nouvelle et un nouveau monde à chaque tournant. Avec Catriona derrière et Alan devant moi, j’étais comme soulevé. Le lieu d’ailleurs, et l’heure, et le murmure de l’eau, me plaisaient infiniment ; et je m’attardai dans mes pas et regardai devant et derrière moi en avançant. Ce fut la cause, sous la Providence, que j’aperçus un peu à mon arrière une tête rousse parmi des buissons.

La colère jaillit dans mon cœur, et je fis demi-tour et marchai à pas raides vers l’endroit d’où je venais. Le sentier passait près des buissons où j’avais remarqué la tête. Le couvert arrivait jusqu’au bord du chemin, et en passant j’étais tout tendu pour rencontrer et résister à une attaque. Rien de tel ne survint, je passai sans être inquiété ; et à cela la peur augmenta en moi. Il faisait encore jour en effet, mais l’endroit était extrêmement solitaire. Si mes poursuivants avaient laissé échapper cette belle occasion, je ne pouvais que juger qu’ils visaient quelque chose de plus que David Balfour. La vie d’Alan et de James pesait sur mon esprit du poids de deux bœufs adultes.

Catriona était encore dans le jardin, marchant seule.

« Catriona », dis-je, « vous me voyez de retour. »

« Avec un visage changé », dit-elle.

« Je porte la vie de deux hommes en plus de la mienne », dis-je. « Ce serait un péché et une honte de ne pas marcher prudemment. J’avais des doutes si je faisais bien de venir ici. Je prendrais mal le fait que ce fût par ce moyen que nous fussions amenés au mal. »

« Je pourrais vous en nommer un qui prendrait cela encore moins bien, et qui prendra assez mal de vous entendre parler à ce moment précis », cria-t-elle. « Qu’ai-je fait, après tout ? »

« Oh, vous, vous n’êtes pas seule », répondis-je. « Mais depuis que je suis parti, j’ai été traqué à nouveau, et je peux vous donner le nom de celui qui me suit. C’est Neil, fils de Duncan, votre homme ou celui de votre père. »

« Vous êtes sûrement dans l’erreur là », dit-elle, avec un visage pâle. « Neil est à Édimbourg pour des courses de mon père. »

« C’est ce que je crains », dis-je, « le dernier mot. Mais pour son séjour à Édimbourg, je pense pouvoir vous en montrer une autre preuve. À coup sûr, vous avez quelque signal, un signal de besoin, tel qui l’amènerait à votre aide, s’il était à portée d’oreilles et de jambes ? »

« Pourquoi, comment le sauriez-vous ? » dit-elle.

« Par le moyen d’un talisman magique que Dieu m’a donné quand je suis né, et le nom qu’ils lui donnent est le Bon Sens », dis-je. « Obligez-moi jusqu’à faire votre signal, et je vous montrerai la tête rousse de Neil. »

Sans doute parlai-je avec amertume et rudesse. Mon cœur était amer. Je me blâmai moi-même et la jeune fille et nous haïs tous les deux : elle pour la vile engeance dont elle était issue, moi-même pour ma folie gratuite d’avoir fourré ma tête dans un tel essaim de guêpes.

Catriona mit ses doigts sur ses lèvres et siffla une fois, d’une note extrêmement claire, forte et montante, aussi pleine que celle d’un laboureur. Un moment nous restâmes silencieux ; et j’allais lui demander de répéter la même chose, quand j’entendis le bruit de quelqu’un se frayant un chemin à travers les buissons en bas sur le flanc du coteau. Je pointai dans cette direction avec un sourire, et aussitôt Neil bondit dans le jardin. Ses yeux brûlaient, et il avait un couteau noir (comme ils l’appellent du côté des Highlands) nu à la main ; mais, me voyant à côté de sa maîtresse, il s’immobilisa comme un homme frappé.

« Il est venu à votre appel », dis-je ; « jugez à quel point il était près d’Édimbourg, ou quelle était la nature des courses de votre père. Demandez-lui vous-même. Si je dois perdre ma vie, ou la vie de ceux qui dépendent de moi, par le moyen de votre clan, laissez-moi aller là où je dois aller les yeux ouverts. »

Elle s’adressa à lui en tremblant en gaélique. Me rappelant la civilité anxieuse d’Alan à ce sujet, j’aurais pu rire aux éclats par amertume ; ici, certes, au milieu de ces soupçons, c’était l’heure où elle aurait dû s’en tenir à l’anglais.

Deux ou trois fois ils parlèrent ensemble, et je pus comprendre que Neil (malgré toute son obséquiosité) était un homme en colère.

Puis elle se tourna vers moi. « Il jure que non », dit-elle.

« Catriona », dis-je, « croyez-vous l’homme vous-même ? »

Elle fit un geste comme pour se tordre les mains.

« Comment puis-je savoir ? » cria-t-elle.

« Mais je dois trouver un moyen de savoir », dis-je. « Je ne peux continuer à errer dans la nuit noire avec la vie de deux hommes à ma ceinture ! Catriona, essayez de vous mettre à ma place, comme je jure à Dieu que j’essaie fort de me mettre à la vôtre. Ce n’est pas le genre de conversation qui aurait dû jamais avoir lieu entre moi et vous ; aucun genre de conversation ; mon cœur en est malade. Voyez, gardez-le ici jusqu’à deux heures du matin, et peu m’importe. Essayez-le avec cela. »

Ils parlèrent ensemble une fois de plus en gaélique.

« Il dit qu’il a une commission de James More, mon père », dit-elle. Elle était plus pâle que jamais, et sa voix tremblait en prononçant ces mots.

« C’est assez clair maintenant », dis-je, « et que Dieu pardonne aux méchants ! »

Elle ne répondit rien à cela, mais continua de me fixer de ce même visage livide.

« C’est une belle affaire », repris-je. « Dois-je donc tomber, et ces deux-là avec moi ? »

« Ô, que dois-je faire ? » s'écria-t-elle. « Pourrais-je aller à l’encontre des ordres de mon père, lui qui est en prison, en danger de mort ! »

« Mais nous allons peut-être trop vite », dis-je. « Ceci pourrait bien être un mensonge aussi. Il se peut qu’il n’ait aucun ordre valable ; tout cela pourrait être machiné par Simon, à l’insu de votre père. »

Elle éclata en sanglots entre nous deux ; et mon cœur fut vivement touché, car je pensais que cette jeune fille se trouvait dans une situation effroyable.

« Tenez », dis-je, « gardez-le seulement une heure ; je tenterai ma chance, et que Dieu vous bénisse. »

Elle me tendit la main. « J’aurai besoin d’une bonne parole », sanglota-t-elle.

« L’heure entière, donc ? » dis-je en gardant sa main dans la mienne. « Trois vies en dépendent, ma mie ! »

« L’heure entière ! » dit-elle, et elle appela à haute voix son Rédempteur pour qu’il lui pardonne.

Je pensai que ce n’était pas un lieu convenable pour moi, et je m’enfuis.

CHAPITRE XI. LE BOIS PRÈS DE SILVERMILLS

Je ne perdis pas de temps, et descendis à travers la vallée, passant par Stockbridge et Silvermills aussi vite que je pus. C’était le rendez-vous d’Alan, chaque nuit entre minuit et deux heures, « dans un petit taillis à l’est de Silvermills et au sud du canal du moulin ». Je trouvai cela assez facilement, là où il poussait sur un coteau escarpé, avec le canal du moulin coulant, rapide et profond, à son pied ; et là, je commençai à marcher plus lentement et à réfléchir plus raisonnablement à mon entreprise. Je vis que j’avais fait un marché de fou avec Catriona. Il n’était pas supposé que Neil fût envoyé seul pour sa commission, mais peut-être était-il le seul homme appartenant à James More ; auquel cas j’aurais fait tout mon possible pour faire pendre le père de Catriona, sans rien faire d’essentiel pour m’aider moi-même. À vrai dire, aucune de ces idées ne me plaisait. Supposons qu’en retenant Neil, la jeune fille ait contribué à faire pendre son père, je me dis qu’elle ne se le pardonnerait jamais de ce côté-ci de l’éternité. Et supposons qu’il y en eût d’autres à ma poursuite en ce moment même, quel genre de cadeau apportais-je à Alan ? Et comment cela me plairait-il ?

J’étais à la hauteur de l’extrémité ouest de ce bois quand ces deux considérations me frappèrent comme un coup de bâton. Mes pieds s’arrêtèrent d’eux-mêmes, et mon cœur avec eux. « Quel jeu sauvage ai-je donc joué ? » pensai-je ; et je fis demi-tour instantanément pour aller ailleurs.

Cela me ramena face à Silvermills ; le chemin passait par le village avec un coude, mais tout était parfaitement visible ; et, qu’ils fussent des Highlands ou des Lowlands, personne ne bougeait. Voilà mon avantage, voilà précisément la conjoncture dont Stewart m’avait conseillé de profiter, et je courus sur le côté du canal du moulin, fis un détour au-delà de l’angle est du bois, me faufilai en son milieu, et revins à la lisière ouest, d’où je pouvais à nouveau surveiller le chemin tout en restant moi-même invisible. À nouveau, tout était vide, et mon cœur commença à se soulever.

Pendant plus d’une heure, je restai tapi à la lisière des arbres, et pas un lièvre ni un aigle n’aurait pu exercer une surveillance plus rigoureuse. Quand cette heure commença, le soleil était déjà couché, mais le ciel était encore tout doré et la lumière du jour claire ; avant que l’heure ne fût achevée, la pénombre était tombée, les formes et les distances des choses se confondaient, et l’observation commençait à devenir difficile. Durant tout ce temps, pas un pas d’homme n’était venu de l’est depuis Silvermills, et les quelques-uns qui étaient allés vers l’ouest étaient d’honnêtes gens de la campagne et leurs épouses en chemin pour le lit. Si j’étais traqué par les espions les plus rusés d’Europe, je jugeais hors du cours de la nature qu’ils pussent avoir la moindre idée de l’endroit où je me trouvais : et, m’enfonçant un peu plus dans le bois, je me couchai pour attendre Alan.

La tension de mon attention avait été grande, car j’avais surveillé non seulement le chemin, mais chaque buisson et chaque champ dans mon champ de vision. C’était maintenant terminé. La lune, qui était dans son premier quartier, luisait un peu dans le bois ; tout autour régnait le calme de la campagne ; et, étendu là sur le dos, pendant les trois ou quatre heures qui suivirent, j’eus une belle occasion de passer ma conduite en revue.

Deux choses me devinrent claires d’abord : que je n’avais aucun droit d’aller ce jour-là à Dean, et (pour y être allé) que je n’avais maintenant aucun droit d’être couché là où j’étais. Ceci (où Alan devait venir) était précisément le seul bois de toute la vaste Écosse qui fût, par tout sentiment convenable, fermé pour moi ; je l’admettais, et pourtant je restais, m’étonnant moi-même. Je pensais à la mesure dont j’avais usé envers Catriona cette même nuit ; comment j’avais bavardé sur les deux vies que je portais, et l’avais ainsi forcée à mettre en péril celle de son père ; et comment j’étais ici en train de les exposer à nouveau, semblait-il par pure légèreté. Une bonne conscience est les huit dixièmes du courage. À peine eus-je perdu l’estime de ma conduite que je me sentis désarmé au milieu d’une foule de terreurs. Soudain, je me redressai. Et si j’allais maintenant à Prestongrange, que je le rattrapais (comme je le pourrais encore facilement) avant qu’il ne dormît, et que je fisse une soumission complète ? Qui pourrait me blâmer ? Pas Stewart le notaire ; je n’aurais qu’à dire que j’étais suivi, que je désespérais de m’en tirer, et que j’avais donc cédé. Pas Catriona : ici aussi, j’avais ma réponse toute prête ; que je ne pouvais supporter qu’elle exposât son père. Ainsi, en un instant, je pourrais écarter tous ces ennuis, qui n’étaient après tout et véritablement pas les miens ; nager hors de l’affaire du meurtre d’Appin ; sortir de la portée de tous les Stewart et Campbell, de tous les Whigs et Tories du pays ; et vivre désormais à ma guise, et être capable de jouir et d’améliorer ma fortune, et consacrer quelques heures de ma jeunesse à faire la cour à Catriona, ce qui serait sûrement une occupation plus appropriée que de se cacher, de courir et d’être suivi comme un voleur traqué, et de recommencer les effroyables misères de mon évasion avec Alan.

Au début, je ne tirai aucune honte de cette capitulation ; j’étais seulement stupéfait de ne pas y avoir pensé et de ne pas l’avoir fait plus tôt ; et je commençai à chercher les causes de ce changement. Je les fis remonter à mon abattement, celui-ci à ma témérité récente, et cela encore au péché commun, vieux, public et méprisé de l’indulgence envers soi-même. Instantanément, le texte me vint à l’esprit : « Comment Satan peut-il chasser Satan ? » Quoi ? (pensai-je) J’avais, par indulgence envers moi-même, et en suivant des chemins agréables, et par l’appât d’une jeune fille, perdu toute estime pour mon propre caractère, et mis en péril la vie de James et d’Alan ? Et je devais chercher la voie de sortie par le même chemin que celui par lequel j’étais entré ? Non ; le mal qui avait été causé par l’indulgence envers soi-même devait être guéri par le renoncement à soi-même ; la chair que j’avais choyée devait être crucifiée. Je cherchai autour de moi le cours d’action que j’aimais le moins suivre : c’était de quitter le bois sans attendre de voir Alan, et de repartir seul, dans l’obscurité et au milieu de mes fortunes perplexes et dangereuses.

J’ai été plus soigneux à rapporter ce passage de mes réflexions, car je pense qu’il est d’une certaine utilité, et peut servir d’exemple aux jeunes hommes. Mais il y a de la raison (dit-on) à planter des choux, et même en éthique et en religion, de la place pour le bon sens. Il était déjà tout près de l’heure d’Alan, et la lune était couchée. Si je partais (car je ne pouvais pas très décemment siffler mes espions pour qu’ils me suivent), ils pourraient me manquer dans l’obscurité et s’attacher à Alan par erreur. Si je restais, je pouvais pour le moins mettre mon ami sur ses gardes, ce qui pourrait s’avérer son salut même. J’avais aventuré la sécurité d’autrui dans un cours d’indulgence envers moi-même ; les avoir mis en danger à nouveau, et maintenant sur un simple dessein de pénitence, aurait été à peine rationnel. En conséquence, je m’étais à peine levé de ma place que je m’y rassis, mais déjà dans un état d’esprit différent, m’émerveillant également de ma faiblesse passée et me réjouissant de ma présente sérénité.

Peu après, il y eut un craquement dans le fourré. Portant ma bouche près du sol, je sifflai une note ou deux de l’air d’Alan ; une réponse vint sur le même ton prudent, et bientôt nous nous heurtâmes dans l’obscurité.

« C’est toi, Davie, enfin ? » chuchota-t-il.

« C’est bien moi », dis-je.

« Dieu, l’homme, comme j’ai eu hâte de te voir ! » dit-il. « J’ai eu le plus long moment qui soit. Toute la journée, j’ai eu ma demeure à l’intérieur d’une meule de foin, où je ne pouvais pas voir le bout de mes dix doigts ; et puis deux heures à attendre ici pour toi, et tu ne venais jamais ! Dod, et tu n’es pas trop en avance comme ça, avec moi qui dois mettre les voiles demain ! Demain ? qu’est-ce que je dis ? — aujourd’hui, je veux dire. »

« Oui, Alan, l’homme, aujourd’hui, c’est certain », dis-je. « Il est plus de minuit maintenant, assurément, et tu mets les voiles aujourd’hui. C’est une longue route que tu as devant toi. »

« Nous aurons une longue discussion avant tout », dit-il.

« Eh bien, en vérité, et j’ai beaucoup de choses à te raconter qui en valent la peine », dis-je.

Et je lui racontai ce qu’il convenait, en faisant un peu un méli-mélo, mais assez clair une fois terminé. Il m’écouta jusqu’au bout avec très peu de questions, riant ici et là comme un homme ravi : et le son de son rire (surtout là, dans l’obscurité, où ni l’un ni l’autre nous ne pouvions voir l’autre) était extraordinairement amical pour mon cœur.

« Oui, Davie, tu es un drôle de personnage », dit-il, quand j’eus fini : « une drôle de bête après tout, et je n’ai pas souvenir d’en avoir rencontré de ton espèce. Quant à ton histoire, Prestongrange est un Whig comme toi, alors j’en dirai le moins possible sur lui ; et, dod ! je crois qu’il était le meilleur ami que tu avais, si seulement tu pouvais lui faire confiance. Mais Simon Fraser et James More sont mon propre genre de bétail, et je leur donnerai le nom qu’ils méritent. Le gros diable noir était le père des Fraser, tout le monde sait cela ; et quant aux Gregara, je n’ai jamais pu supporter l’odeur d’eux depuis que j’ai pu chanceler sur deux pieds. J’ai ensanglanté le nez de l’un d’eux, je m’en souviens, quand j’étais encore si chancelant sur mes jambes que je suis tombé sur lui. Un homme fier était mon père ce jour-là, que Dieu ait son âme ! et je pense qu’il en avait la cause. Je ne pourrai jamais nier que Robin était quelque peu joueur de cornemuse », ajouta-t-il ; « mais quant à James More, que le diable le guide pour moi ! »

« Une chose que nous devons considérer », dis-je. « Charles Stewart avait-il tort ou raison ? N’est-ce qu’après moi qu’ils en ont, ou après nous deux ? »

« Et quel est ton propre avis, toi qui es un homme avec tant d’expérience ? » dit-il.

« Cela me dépasse », dis-je.

« Et moi aussi », dit Alan. « Penses-tu que cette fille garderait sa parole envers toi ? » demanda-t-il.

« Je le pense », dis-je.

« Eh bien, on ne peut jamais dire », dit-il. « Et de toute façon, c’est fini et passé : il aura rejoint le reste d’entre eux depuis longtemps. »

« Combien penserais-tu qu’ils seraient ? » demandai-je.

« Cela dépend », dit Alan. « Si ce n’était que toi, ils enverraient probablement deux ou trois jeunes gaillards vifs et alertes, et s’ils pensaient que je devais apparaître dans l’affaire, j’ose dire dix ou douze », dit-il.

Ce n’était pas la peine, je donnai un petit éclat de rire.

« Et je pense que tes propres yeux auront vu que j’en ai mené ce nombre, ou le double, de plus près ! » s’écrie-t-il.

« Cela importe d’autant moins », dis-je, « parce que je suis bien débarrassé d’eux pour cette fois. »

« Sans doute est-ce ton opinion », dit-il ; « mais je ne serais pas le moins du monde surpris s’ils étaient en train de rôder autour de ce bois. Tu vois, David l’homme ; ce seront des gens des Highlands. Il y aura quelques Fraser, je pense, et quelques-uns des Gregara ; et je ne nierais jamais que les deux, et les Gregara en particulier, étaient des personnes habiles et expérimentées. Un homme ne sait pas grand-chose tant qu’il n’a pas mené un troupeau de bétail (disons) dix milles à travers un pays de plaine peuplé et les soldats noirs peut-être à ses trousses. C’est là que j’ai appris une grande partie de ma pénétration. Et tu n’as pas besoin de me le dire : c’est mieux que la guerre ; qui est ce qu’il y a de mieux ensuite, cependant, bien que généralement plutôt une affaire médiocre. Maintenant, les Gregara ont eu une grande pratique. »

« Sans doute est-ce une branche de l’éducation qui a été omise chez moi », dis-je.

« Et je peux en voir les marques sur toi constamment », dit Alan. « Mais c’est la chose étrange à propos de vous autres gens de l’instruction collégiale : vous êtes ignorants, et vous ne pouvez pas le voir. Malheur à moi pour mon grec et mon hébreu ; mais, l’homme, je sais que je ne les connais pas — c’est là la différence. Maintenant, voici que tu es. Tu es couché sur ton ventre un peu dans l’abri de ce bois, et tu me dis que tu as rejeté ces Fraser et Macgregor. Pourquoi ? Parce que je ne pouvais pas les voir, dis-tu. Espèce d’idiot, c’est leur gagne-pain. »

« Prenons le pire », dis-je, « et que devons-nous faire ? »

« Je pense à cela même », dit-il. « Nous pourrions nous séparer. Ce ne serait pas grandement à mon goût ; et en plus de cela, je vois des raisons contre. Premièrement, il fait maintenant une obscurité totale, et il est humainement possible que nous puissions leur échapper proprement. Si nous restons ensemble, nous ne formons qu’une ligne ; si nous allons séparés, nous en formons deux : plus de probabilité de tomber sur certains de ces messieurs à toi. Et puis, deuxièmement, s’ils gardent notre trace, cela peut encore finir en bagarre, Davie ; et alors, j’avoue que je serais joyeux de t’avoir à mes côtés, et je pense que tu ne serais pas plus mal d’avoir-moi aux tiens. Donc, à ma manière de voir, nous devrions ramper hors de ce bois sans aller plus loin que juste l’intérieur de la minute suivante, et mettre le cap à l’est pour Gillane, où je dois trouver mon navire. Ce sera comme au bon vieux temps tant que cela durera, Davie ; et (le moment venu) nous devrons penser à ce que tu devrais faire. Je suis peiné de te laisser ici, sans moi. »

« Je vous accompagne, alors ! » dis-je. « Retournez-vous là où vous logiez ? »

« Pas le moins du monde ! » dit Alan. « C’étaient de bonnes gens pour moi, mais je pense qu’ils seraient assez déçus de revoir mon joli visage. Car (au train où vont les choses) je ne suis pas exactement ce qu’on pourrait appeler un hôte bienvenu. Ce qui me rend d’autant plus avide de ta compagnie, M. David Balfour des Shaws, et réjouis-toi ! Car, mis à part deux discussions ici dans le bois avec Charlie Stewart, j’ai à peine dit blanc ou noir depuis le jour où nous nous sommes séparés à Corstorphine. »

Sur quoi il se leva de sa place, et nous commençâmes à nous déplacer tranquillement vers l’est à travers le bois.

CHAPITRE XII. EN MARCHE À NOUVEAU AVEC ALAN

Il était probablement entre une et deux heures ; la lune (comme je l’ai dit) était couchée ; un vent assez fort, charriant une lourde traîne de nuages, s’était levé soudainement de l’ouest ; et nous commençâmes notre mouvement dans une nuit aussi noire qu’un fugitif ou un meurtrier aurait pu le souhaiter. La blancheur du chemin nous guida dans la ville endormie de Broughton, de là à travers Picardy, et près de ma vieille connaissance, le gibet des deux voleurs. Un peu au-delà, nous fîmes une balise utile, qui était une lumière dans une fenêtre supérieure de Lochend. En nous dirigeant par cela, mais beaucoup au hasard, et avec quelques piétinements de récoltes, et des trébuchements et des chutes sur les rives, nous fîmes notre chemin à travers le pays, et sortîmes enfin sur la lande tourbeuse et marécageuse qu’ils appellent les Figgate Whins. Ici, sous un buisson d’ajoncs, nous nous couchâmes pour le reste de cette nuit et somnolâmes.

Le jour nous appela vers cinq heures. C’était une belle matinée, le vent d’ouest haut soufflant encore fort, mais les nuages tous chassés vers l’Europe. Alan était déjà assis et souriait pour lui-même. C’était ma première vision de mon ami depuis que nous avions été séparés, et je le contemplai avec plaisir. Il avait toujours le même grand manteau sur le dos ; mais (ce qui était nouveau) il avait maintenant une paire de bas de botte tricotés tirés au-dessus du genou. Sans doute étaient-ils destinés à servir de déguisement ; mais, comme la journée promettait d’être chaude, il faisait une figure des plus inopportunes.

« Eh bien, Davie », dit-il, « n’est-ce pas une belle matinée ? Voici un jour qui ressemble à ce qu’un jour devrait être. C’est un grand changement par rapport au ventre de ma meule de foin ; et pendant que tu étais là à somnoler et à dormir, j’ai fait une chose que je fais peut-être très rarement. »

« Et quelle était-ce ? » dis-je.

« Oh, j’ai juste fait mes prières », dit-il.

« Et où sont mes messieurs, comme tu les appelles ? » demandai-je.

« Dieu le sait », dit-il ; « et le fin mot de l’histoire est que nous devons tenter notre chance. En avant, Davie ! En avant, Fortune, une fois de plus ! Et une belle promenade nous attend, on dirait. »

Ainsi nous allâmes vers l’est par le bord de la mer, vers là où les marais salants fumaient près de l’embouchure de l’Esk. Sans doute y avait-il un éclat de soleil matinal extraordinairement beau sur Arthur’s Seat et les vertes Pentlands ; et l’agrément de la journée semblait mettre Alan dans l’embarras.

« Je me sens comme un benêt », dit-il, « de quitter l’Écosse par un jour comme celui-ci. Ça me reste en tête ; j’aimerais peut-être mieux rester ici et me faire pendre. »

« Oui, mais tu ne voudrais pas, Alan », dis-je.

« Non, mais la France est un bon endroit aussi », expliqua-t-il ; « mais c’est d’une certaine manière pas la même chose. C’est plus beau je crois, mais ce n’est pas l’Écosse. J’aime ça quand j’y suis, l’homme ; pourtant j’ai comme une nostalgie des mottes de terre écossaises et de la fumée de tourbe écossaise. »

« Si c’est tout ce dont tu as à te plaindre, Alan, ce n’est pas une si grande affaire », dis-je.

« Et cela me sied mal de me plaindre, de toute façon », dit-il, « et moi qui viens tout juste de sortir de cette meule de foin du diable. »

« Et donc tu étais très las de ta meule de foin ? » demandai-je.

« Las n’est pas le mot », dit-il. « Je ne suis pas précisément un homme qui se laisse facilement abattre ; mais je m’accommode mieux de l’air frais et du ciel au-dessus de ma tête. Je suis comme le vieux Black Douglas (n’est-ce pas ?) qui aimait mieux entendre l’alouette chanter que la souris grincer. Et cet endroit, tu vois, Davie — qui était un endroit très approprié pour se cacher, je suis libre de l’admettre — était dans le noir total de l’aube au crépuscule. Il y avait des jours (ou des nuits, car comment aurais-je pu dire l’un de l’autre ?) qui me semblaient aussi longs qu’un long hiver. »

« Comment savais-tu l’heure pour tenir ton rendez-vous ? » demandai-je.

« Le brave homme m’apportait ma nourriture et une goutte d’eau-de-vie, et un bout de chandelle pour manger avec, vers onze heures », dit-il. « Alors, quand j’avais avalé un morceau, il serait temps d’aller au bois. Là, je m’allongeais et j’avais hâte de te voir, Davie », dit-il en posant sa main sur mon épaule « et je devinais quand les deux heures seraient passées — à moins que Charlie Stewart ne vienne me le dire sur sa montre — et puis retour à la maudite meule de foin. Non, c’était un emploi pénible, et loué soit le Seigneur d’en être venu à bout ! »

« Qu’as-tu fait de toi ? » demandai-je.

« Ma foi », dit-il, « le mieux que je pouvais ! Par moments, je jouais aux osselets. J’ai une dextérité extraordinaire aux osselets, mais c’est une piètre affaire que de jouer sans personne pour vous admirer. Et par moments, je composais des chansons. »

« De quoi parlaient-elles ? » demandai-je.

« Oh, du cerf et de la bruyère », dit-il, « et des anciens chefs d’autrefois qui sont tous disparus depuis longtemps, et juste de ce dont parlent les chansons en général. Et puis, par moments, je faisais semblant d’avoir une cornemuse et d’en jouer. Je jouais de superbes airs, et je pensais que je les jouais merveilleusement bien ; je jure parfois que je pouvais entendre leur cri ! Mais la grande affaire, c’est que c’est fini. »

Sur ce, il me ramena à mes aventures, qu’il réentendit en entier avec plus de détails et une approbation extraordinaire, jurant par intervalles que j’étais « un drôle de caractère de galopin ».

« Alors, tu avais peur de Sim Fraser ? » demanda-t-il une fois.

« En vérité, oui ! » m’écriai-je.

« J’aurais été pareil, Davie », dit-il. « Et c’est en effet un homme redoutable. Mais il est juste de rendre à César ce qui est à César : et je peux te dire que c’est une personne des plus respectables sur le champ de bataille. »

« Est-il si brave ? » demandai-je.

« Brave ! » dit-il. « Il est aussi brave que mon épée d’acier. »

Le récit de mon duel le mit hors de lui.

« Penser à cela ! » cria-t-il. « Je t’avais pourtant montré la botte à Corrynakiegh. Et trois fois — trois fois désarmé ! C’est une honte pour mon caractère que d’avoir été ton maître ! Allez, debout, sors ton fer ; tu ne feras pas un pas de plus sur cette route tant que tu ne pourras pas nous faire honneur, à toi et à moi. »

« Alan », dis-je, « c’est de la folie pure. Ce n’est pas le moment pour des leçons d’escrime. »

« Je ne peux pas bien dire le contraire », admit-il. « Mais trois fois, l’homme ! Et toi, planté là comme un épouvantail de paille, courant chercher ta propre épée comme un petit chien avec une serviette ! David, cet homme Duncansby doit être quelque chose d’absolument hors du commun ! Il doit être extraordinairement habile. Si j’avais le temps, je retournerais droit sur mes pas pour tenter une passe contre lui moi-même. L’homme doit être un prévôt. »

« Espèce d’idiot », dis-je, « tu oublies que c’était juste moi. »

« Non », dit-il, « mais trois fois ! »

« Alors que tu sais toi-même que je suis parfaitement incompétent », m’écriai-je.

« Eh bien, je n’ai jamais rien entendu de pareil », dit-il.

« Je te promets une chose, Alan », dis-je. « La prochaine fois que nous nous retrouverons, j’aurai appris. Tu ne continueras pas à porter la honte d’un ami qui ne sait pas frapper. »

« Oui, la prochaine fois ! » dit-il. « Et quand cela sera-t-il, j’aimerais le savoir ? »

« Eh bien, Alan, j’y ai pensé aussi », dis-je ; « et mon plan est celui-ci. J’ai l’intention de devenir avocat. »

« C’est un métier bien lasse, Davie », dit Alan, « et plutôt un métier de voyou, par-dessus le marché. Tu serais mieux sous la casaque du roi que dans cela. »

« Et sans aucun doute, ce serait le moyen de nous rencontrer », m’écriai-je. « Mais comme tu seras dans la casaque du roi Louis, et moi dans celle du roi George, nous aurons une rencontre délicate. »

« Il y a du vrai là-dedans », admit-il.

« Avocat, donc, il faudra bien », poursuivis-je, « et je trouve que c’est un métier plus approprié pour un gentilhomme qui a été trois fois désarmé. Mais la beauté de la chose est celle-ci : que l’un des meilleurs collèges pour ce genre d’étude — et celui où mon parent, Pilrig, a fait ses études — est le collège de Leyde en Hollande. Alors, qu’en dis-tu, Alan ? Un cadet des Royal Écossais ne pourrait-il pas obtenir un congé, franchir les frontières et rendre visite à un étudiant de Leyde ? »

« Eh bien, je pense qu’il le pourrait ! » s’écria-t-il. « Tu vois, je suis en bons termes avec mon colonel, le comte Drummond-Melfort ; et, ce qui est plus important, j’ai un cousin qui est lieutenant-colonel dans un régiment des Écossais-Hollandais. Rien ne pourrait être plus approprié que d’obtenir une permission pour voir le lieutenant-colonel Stewart des Halkett. Et Lord Melfort, qui est un homme très scientifique et qui écrit des livres comme César, serait sans doute très heureux d’avoir l’avantage de mes observations. »

« Lord Melfort est donc auteur ? » demandai-je, car, autant Alan pensait aux soldats, autant je pensais aux gens de qualité qui écrivent des livres.

« Le même, Davie », dit-il. « On pourrait penser qu’un colonel aurait mieux à faire. Mais que dire de moi qui compose des chansons ? »

« Eh bien, alors », dis-je, « il ne reste plus qu’à me donner une adresse où t’écrire en France ; et dès que je serai arrivé à Leyde, je t’enverrai la mienne. »

« Le mieux sera de m’écrire aux soins de mon chef », dit-il, « Charles Stewart, d’Ardsheil, Esquire, à la ville de Melons, dans l’Île de France. Cela pourrait être long, ou court, mais cela finirait toujours par me parvenir. »

Nous eûmes un haddock pour notre petit déjeuner à Musselburgh, où je fus grandement amusé d’entendre Alan. Son grand manteau et ses houseaux étaient extrêmement remarquables en cette chaude matinée, et peut-être qu’un semblant d’explication aurait été sage ; mais Alan traita cette affaire comme une besogne, ou devrais-je plutôt dire comme une diversion. Il engagea la bonne femme de la maison avec quelques compliments sur la manière de préparer nos haddocks ; et tout le reste de notre séjour, il la tint en conversation au sujet d’un rhume qu’il avait attrapé sur l’estomac, racontant gravement toutes sortes de symptômes et de souffrances, et écoutant avec un vaste étalage d’intérêt tous les remèdes de bonne femme qu’elle pouvait lui fournir en retour.

Nous quittâmes Musselburgh avant que la première diligence ne soit due en provenance d’Édimbourg car (comme disait Alan) c’était une rencontre que nous pouvions très bien éviter. Le vent, bien qu’encore fort, était très doux, le soleil brillait intensément, et Alan commença à en souffrir en proportion. Depuis Prestonpans, il me fit faire un détour par le champ de Gladsmuir, où il s’efforça beaucoup plus que nécessaire de décrire les étapes de la bataille. De là, à son vieux pas soutenu, nous voyageâmes jusqu’à Cockenzie. Bien qu’ils y construisissent des harenguiers chez Mme Cadell, cela semblait être une ville déserte et sur le déclin, à moitié pleine de maisons en ruine ; mais l’auberge était propre, et Alan, qui était maintenant en nage, dut s’offrir une bouteille de bière et poursuivre avec la nouvelle aubergiste la vieille histoire du rhume sur l’estomac, seulement cette fois les symptômes étaient tous différents.

Je restai à écouter ; et il me vint à l’esprit que je l’avais rarement entendu adresser trois mots sérieux à une femme, mais qu’il était toujours en train de plaisanter, de se moquer et de les tourner en dérision en privé, et pourtant il apportait à cette affaire une énergie et un intérêt remarquables. Je lui fis une remarque en ce sens, lorsque la bonne femme (par hasard) fut appelée ailleurs.

« Que veux-tu ? » dit-il. « Un homme devrait toujours se montrer sous son meilleur jour avec les femmes ; il devrait toujours leur raconter une petite histoire pour les divertir, les pauvres agnelles ! C’est ce que tu devrais apprendre à faire, David ; tu devrais en apprendre les principes, c’est comme un métier. Or, si cela avait été une jeune fille, ou quelque peu jolie, elle n’aurait jamais entendu parler de mon estomac, Davie. Mais une fois qu’elles sont trop vieilles pour chercher des amoureux, elles se prennent toutes pour des apothicaires. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’en sais ? Elles sont juste comme Dieu les a faites, je suppose. Mais je pense qu’un homme serait un benêt de ne pas y prêter attention. »

Et ici, l’aubergiste revenant, il se détourna de moi comme avec impatience pour reprendre leur conversation précédente. La dame avait bifurqué depuis quelque temps déjà de l’estomac d’Alan vers le cas d’un beau-frère à elle à Aberlady, dont elle décrivait la dernière maladie et le décès avec une longueur extraordinaire. Parfois, c’était simplement ennuyeux, parfois à la fois ennuyeux et horrible, car elle parlait avec onction. Le résultat fut que je tombai dans une profonde rêverie, regardant par la fenêtre sur la route, et remarquant à peine ce que je voyais. Soudain, si quelqu’un avait regardé, il aurait pu me voir sursauter.

« Nous avons mis une fomentation sur ses pieds », disait la bonne femme, « et une pierre chaude sur son ventre, et nous lui avons donné de l’hysope et de l’eau de menthe pouliot, et du bon baume de soufre propre pour la toux... »

« Madame », dis-je, en l’interrompant très doucement, « il y a un ami à moi qui passe devant la maison. »

« Est-ce bien vrai ? » répondit Alan, comme si c’était une chose de peu d’importance. Et puis, « Vous disiez, madame ? » dit-il ; et la femme lassante continua.

Peu après, cependant, il la paya avec une pièce d’une demi-couronne, et elle dut sortir pour chercher la monnaie.

« Était-ce celui avec la tête rousse ? » demanda Alan.

« C’est bien lui », dis-je.

« Qu’est-ce que je t’avais dit dans le bois ? » cria-t-il. « Et pourtant, c’est étrange qu’il soit ici aussi ! Était-il seul ? »

« Tout seul pour ce que j’en ai vu », dis-je.

« Est-il passé ? » demanda-t-il.

« Tout droit », dis-je, « et n’a regardé ni à droite ni à gauche. »

« Et c’est encore plus étrange », dit Alan. « Ça me trotte dans la tête, Davie, que nous devrions bouger. Mais où ? — que le diable l’emporte ! C’est comme au bon vieux temps, vraiment », s’écrie-t-il.

« Il y a une grande différence, cependant », dis-je, « c’est que maintenant nous avons de l’argent dans nos poches. »

« Et une autre grande différence, M. Balfour », dit-il, « c’est que maintenant nous avons des chiens à nos trousses. Ils sont sur la piste ; ils sont en pleine chasse, David. C’est une sale affaire, que le diable l’emporte. » Et il resta pensif, avec un air que je connaissais bien.

« Dites-moi, madame », dit-il, quand la bonne femme revint, « avez-vous une issue par l’arrière de cette auberge ? »

Elle lui dit qu’il y en avait une et où elle menait.

« Alors, monsieur », me dit-il, « je pense que ce sera le plus court chemin pour nous. Et voici un au revoir pour vous, ma brave femme ; et je n’oublierai pas celle à l’eau de cannelle. »

Nous sortîmes par le potager de la femme, et empruntâmes une ruelle entre les champs. Alan regarda attentivement de tous côtés, et voyant que nous étions dans un petit creux du pays, hors de vue des hommes, il s’assit.

« Maintenant, conseil de guerre, Davie », dit-il. « Mais d’abord, une petite leçon pour toi. Suppose que j’avais été comme toi, que se serait rappelée cette vieille femme à notre sujet ! Juste que nous étions sortis par la porte de derrière. Et que se rappelle-t-elle maintenant ? Un homme charmant, amical, bavard, qui souffrait de l’estomac, pauvre corps ! et qui était vraiment très préoccupé par son beau-frère. Oh, mon Dieu, David, essaie d’apprendre à avoir un peu d’intelligence ! »

« J’essaierai, Alan », dis-je.

« Et maintenant, pour celui à la tête rousse », dit-il ; « allait-il vite ou lentement ? »

« Entre les deux », dis-je.

« Pas pressé, l’homme ? » demanda-t-il.

« Pas le moindre signe », dis-je.

« Nhm ! » fit Alan, « ça semble étrange. Nous n’avons rien vu d’eux ce matin sur les landes ; il nous a dépassés, il ne semble pas chercher, et pourtant il est là sur notre route ! Sapristi, Davie, je commence à avoir une idée. Je pense que ce n’est pas toi qu’ils cherchent, je pense que c’est moi ; et je pense qu’ils savent très bien où ils vont. »

« Ils savent ? » demandai-je.

« Je pense qu’Andie Scougal m’a vendu — lui ou son compagnon qui connaissait une partie de l’affaire — ou bien le clerc de Charlie, ce qui serait dommage aussi », dit Alan ; « et si tu me demandais ma conviction intime, je pense qu’il y aura des têtes cassées sur les sables de Gillane. »

« Alan », m’écriai-je, « si tu as raison, il y aura là des gens en surnombre. Ce ne sera pas d’une grande utilité de casser des têtes. »

« Ce serait toujours une satisfaction, cependant », dit Alan. « Mais attends un peu ; attends un peu ; je réfléchis — et grâce à ce beau vent d’ouest, je crois que j’ai encore une chance. C’est comme ça, Davie. Je n’ai pas rendez-vous avec ce Scougal avant le crépuscule. Mais », dit-il, « *si je peux avoir un peu de vent d’ouest, j’y serai bien avant ça*, » dit-il, « et je resterai en attente derrière l’île de Fidra. Maintenant, si tes gentilshommes connaissent l’endroit, ils connaissent aussi l’heure. Tu me vois venir, Davie ? Grâce à Johnnie Cope et aux autres benêts en habit rouge, je devrais connaître ce pays comme ma poche ; et si tu es prêt pour une autre petite course avec Alan Breck, nous pourrons revenir sur le rivage et retourner au bord de mer par Dirleton. Si le navire est là, nous essaierons de monter à bord. S’il n’est pas là, je devrai juste retourner à ma maudite meule de foin. Mais de toute façon, je pense que nous laisserons tes gentilshommes à siffler dans leurs pouces. »

« Je crois qu’il y a une chance », dis-je. « En route, Alan ! »

CHAPITRE XIII. LES SABLES DE GILLANE

Je ne profitai pas du pilotage d’Alan comme il l’avait fait de ses marches sous le général Cope ; car je peux à peine dire par quel chemin nous sommes allés. Mon excuse, c’est que nous voyagions extrêmement vite. Nous courûmes une partie du chemin, trottâmes une autre, et le reste, nous le marchâmes à une vitesse de vengeance. Deux fois, alors que nous étions à toute allure, nous tombâmes sur des gens du pays ; mais bien que nous fussions tombés sur le premier au détour d’un virage, Alan fut aussi prompt qu’un mousquet chargé.

« Avez-vous vu mon cheval ? » haleta-t-il.

« Non, l’homme, je n’ai vu aucun cheval aujourd’hui », répondit le paysan.

Et Alan prit le temps de lui expliquer que nous voyagions en « monter et attacher » ; que notre destrier s’était échappé, et qu’on craignait qu’il ne fût retourné chez lui, à Linton. Non seulement cela, mais il dépensa un peu de souffle (dont il ne lui restait pas beaucoup) pour maudire sa propre malchance et ma stupidité, qui en serait la cause.

« Ceux qui ne peuvent pas dire la vérité », fit-il remarquer à moi-même alors que nous reprenions notre chemin, « devraient toujours prendre soin de laisser un mensonge honnête et pratique derrière eux. Si les gens ne savent pas ce que tu fais, Davie, ils sont terriblement préoccupés par cela ; mais s’ils pensent savoir, ils ne s’en soucient pas plus que moi de la bouillie de pois. »

Comme nous avions d’abord fait route vers l’intérieur des terres, notre chemin finit par se situer presque plein nord ; la vieille église d’Aberlady comme point de repère sur la gauche ; sur la droite, le sommet du Berwick Law ; et c’est ainsi que nous atteignîmes à nouveau le rivage, non loin de Dirleton. De North Berwick à l’ouest jusqu’à Gillane Ness s’étend une série de quatre petits îlots, Craiglieth, le Lamb, Fidra et Eyebrough, remarquables par leur diversité de taille et de forme. Fidra est le plus particulier, étant un étrange îlot gris à deux bosses, rendu d’autant plus visible par un pan de ruines ; et je me souviens que (à mesure que nous nous en approchions) par quelque porte ou fenêtre de ces ruines, la mer apparaissait comme l’œil d’un homme. Sous le vent de Fidra, il y a un bon mouillage par vents d’ouest, et là, de très loin, nous pouvions voir le Thistle au mouillage.

Le rivage en face de ces îlots est complètement désert. Il n’y a là aucune demeure d’homme, et presque aucun passage, ou tout au plus celui d’enfants vagabonds courant à leurs jeux. Gillane est un petit endroit de l’autre côté du Ness, les gens de Dirleton vont à leurs occupations dans les champs de l’intérieur, et ceux de North Berwick directement à la pêche en mer depuis leur havre ; si bien que peu d’endroits de la côte sont plus solitaires. Mais je me souviens, alors que nous rampions sur le ventre dans cette multiplicité de hauteurs et de creux, gardant un œil vif de tous côtés, et nos cœurs battant contre nos côtes, qu’il y avait un tel éclat du soleil et de la mer, un tel remue-ménage du vent dans l’oyat, et une telle agitation de lapins plongeant et de mouettes s’envolant, que le désert me semblait, comme un lieu vivant. Sans doute était-il à tous égards bien choisi pour un embarquement secret, si le secret avait été gardé ; et même maintenant qu’il était éventé, et le lieu surveillé, nous pûmes ramper inaperçus jusqu’au front des dunes, d’où l’on domine immédiatement la plage et la mer.

Mais ici, Alan s’arrêta net.

« Davie », dit-il, « c’est un passage délicat ! Tant que nous restons ici, nous sommes en sécurité ; mais je ne suis pas beaucoup plus près de mon navire ou de la côte de France. Et dès que nous nous lèverons pour signaler le brick, c’est une autre affaire. Car où seront tes gentilshommes, penses-tu ? »

« Peut-être ne sont-ils pas encore arrivés », dis-je. « Et même s’ils le sont, il y a une chose claire en notre faveur. Ils seront tous prêts à nous prendre, c’est vrai. Mais ils auront prévu notre arrivée par l’est, et nous voici sur leur ouest. »

« Oui », dit Alan, « j’aimerais que nous soyons en force, et que ce fût une bataille, nous les aurions joliment manœuvrés ! Mais ce n’est pas le cas, Davit ; et la situation est un peu moins inspirante pour Alan Breck. J’hésite, Davie. »

« Le temps presse, Alan », dis-je.

« Je le sais », dit Alan. « Je ne sais rien d’autre, comme disent les Français. Mais c’est un cas redoutable de pile ou face. Oh ! si je pouvais savoir où sont tes gentilshommes ! »

« Alan », dis-je, « ce n’est pas comme toi. Il faut que ce soit maintenant ou jamais. »

« Ce n’est pas moi, dit-il »,

chanta Alan, avec une drôle de mine entre la honte et la plaisanterie.

« Ni toi ni moi, dit-il, ni toi ni moi. Wow, non, Johnnie, mon homme ! ni toi ni moi. »

Et puis, soudain, il se dressa tout droit là où il était, et avec un mouchoir flottant dans sa main droite, marcha vers la plage. Je me levai moi-même, mais m’attardai derrière lui, scrutant les dunes vers l’est. Son apparition ne fut d’abord pas remarquée : Scougal ne l’attendant pas si tôt, et mes gentilshommes surveillant de l’autre côté. Puis ils s’éveillèrent à bord du Thistle, et il sembla qu’ils avaient tout préparé, car il n’y eut guère une seconde d’agitation sur le pont avant que nous voyions une chaloupe contourner sa poupe et commencer à ramer vivement vers la côte. Presque au même moment, et peut-être à un demi-mille vers Gillane Ness, la silhouette d’un homme apparut pour un éclair sur une dune, agitant ses bras ; et bien qu’il eût disparu à nouveau dans le même instant, les mouettes dans cette partie continuèrent un peu plus longtemps à voler de manière erratique.

Alan n’avait pas vu cela, regardant droit vers le large, vers le navire et la chaloupe.

« Qu’il en soit ainsi ! » dit-il, quand je lui eus raconté. « Puisse ce bateau ramer vite, ou mon cou devra subir un étirement. »

Cette partie de la plage était longue et plate, et excellente pour marcher quand la marée était basse ; un petit ruisseau de cresson y coulait à un endroit vers la mer ; et les dunes couraient le long du sommet comme le rempart d’une ville. Aucun de nos yeux ne pouvait voir ce qui se passait derrière là dans les oyats, aucune de nos hâte ne pouvait améliorer la vitesse de l’arrivée du bateau : le temps s’arrêta pour nous pendant cette période inquiétante d’attente.

« Il y a une chose que j’aimerais savoir », dit Alan. « J’aimerais connaître les ordres de ces gentilshommes. Nous valons quatre cents livres, nous deux : et s’ils utilisaient les fusils contre nous, Davie ! Ils auraient un beau tir depuis le sommet de ce long banc de sable. »

« Moralement impossible », dis-je. « Le fait est qu’ils ne peuvent avoir aucun fusil. Cette affaire a été menée trop secrètement ; des pistolets, ils peuvent en avoir, mais jamais des fusils. »

« Je crois que tu as raison », dit Alan. « Malgré tout, je m’inquiète beaucoup pour ce bateau. »

Et il fit claquer ses doigts et siffla après lui comme un chien.

Nous en étions peut-être au tiers du chemin, et nous-mêmes déjà tout près de la limite de la mer, si bien que le sable mou montait par-dessus mes chaussures. Il n’y avait plus rien à faire, sinon attendre, regarder autant que nous le pouvions le bateau qui se rapprochait, et aussi peu que nous pouvions le long front impénétrable des dunes, au-dessus desquelles les mouettes papillonnaient et derrière lesquelles nos ennemis étaient sans doute en train de se ranger en bataille.

« C’est un bel endroit, brillant et accueillant, pour se faire tirer dessus, » dit soudain Alan ; « et, l’ami, je voudrais avoir ton courage ! »

« Alan ! » m’écriai-je, « quel genre de discours est-ce là ! Tu es fait de courage ; c’est le caractère même de l’homme, comme je pourrais le prouver moi-même s’il n’y avait personne d’autre. »

« Et tu serais d’autant plus dans l’erreur, » dit-il. « Ce qui fait la différence avec moi, c’est simplement ma grande pénétration et ma connaissance des affaires. Mais pour ce qui est du vieux courage, froid, austère et mortel, je ne suis pas digne de tenir la chandelle devant toi. Regarde-nous ici tous les deux sur les sables. Me voici, tout impatient de partir ; te voici (pour autant que je sache) hésitant à savoir si tu ne vas pas rester. Penses-tu que je pourrais faire cela, ou que je le voudrais ? Pas moi ! Premièrement, parce que je n’ai pas le courage et que je n’oserais pas ; et deuxièmement, parce que je suis un homme d’une telle pénétration que je te laisserais aller au diable plutôt. »

« C’est là que tu en viens, n’est-ce pas ? » m’écriai-je. « Ah, mon vieux Alan, tu peux amadouer tes vieilles femmes, mais tu ne m’amadoueras jamais. »

Le souvenir de ma tentation dans le bois me rendit fort comme le fer.

« J’ai un rendez-vous à tenir, » continuai-je. « J’ai rendez-vous avec ton cousin Charlie ; j’ai donné ma parole. »

« De beaux rendez-vous que tu pourras tenir, » dit Alan. « Tu rompras une fois pour toutes avec les gentilshommes dans les dunes. Et pourquoi ? » poursuivit-il avec une gravité extrêmement menaçante. « Dis-le-moi simplement, mon petit ! Es-tu destiné à être enlevé comme Lady Grange ? Doivent-ils te planter un poignard dans le ventre et t’enterrer dans les dunes ? Ou est-ce l’inverse, et doivent-ils t’amener avec James ? Sont-ce des gens en qui on peut avoir confiance ? Voudrais-tu mettre ta tête dans la gueule de Sim Fraser et des autres Whigs ? » ajouta-t-il avec une amertume extraordinaire.

« Alan, » m’écriai-je, « ce sont tous des fripons et des menteurs, et je suis d’accord avec toi là-dessus. Raison de plus pour qu’il y ait un homme décent dans un tel pays de voleurs ! Ma parole est donnée, et je m’y tiendrai. J’ai dit il y a longtemps à ta parente que je ne reculerais devant aucun risque. T’en souviens-tu ? — la nuit où Red Colin est tombé, c’était. Je ne le ferai pas davantage, alors. Ici, je reste. Prestongrange m’a promis la vie sauve : s’il doit se parjurer, c’est ici que je devrai mourir. »

« Soit, soit, » dit Alan.

Tout ce temps, nous n’avions ni vu ni entendu nos poursuivants. En vérité, nous les avions pris au dépourvu ; toute leur troupe (comme je devais l’apprendre plus tard) n’avait pas encore atteint les lieux ; ce qu’il y en avait était éparpillé parmi les dunes vers Gillane. C’était toute une affaire que de les rassembler et de les faire venir, et le bateau prenait de la vitesse. Ils n’étaient d’ailleurs que des lâches : une simple meute de voleurs de bétail des Highlands, de plusieurs clans, sans aucun gentilhomme pour les commander, et plus ils regardaient Alan et moi sur la plage, moins (je dois supposer) ils aimaient notre mine.

Quiconque avait trahi Alan, ce n’était pas le capitaine : il était dans l’esquif lui-même, dirigeant et pressant ses rameurs, comme un homme dont le cœur est à sa tâche. Déjà il était près du bord, et le bateau s’apprêtait à accoster — déjà le visage d’Alan s’était enflammé d’un rouge cramoisi sous l’effet de sa délivrance, quand nos amis dans les dunes, soit par désespoir de voir leur proie leur échapper, soit avec quelque espoir d’effrayer Andie, poussèrent soudain un cri aigu de plusieurs voix.

Ce son, surgissant de ce qui semblait être une côte tout à fait déserte, fut vraiment très intimidant, et les hommes dans le bateau cessèrent instantanément de ramer.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » cria le capitaine, car il était arrivé à portée de voix.

« Des amis à moi, » dit Alan, et il commença immédiatement à avancer dans l’eau peu profonde vers le bateau. « Davie, » dit-il, en s’arrêtant, « Davie, ne viens-tu pas ? Je suis peiné de te quitter. »

« Pas un cheveu de moi, » dis-je.

Il resta une fraction de seconde là où il était, jusqu’aux genoux dans l’eau salée, hésitant.

« Qui veut aller à Cupar, ira à Cupar, » dit-il, et, pataugeant plus profondément jusqu’à la taille, il fut hissé dans l’esquif, qui fut immédiatement dirigé vers le navire.

Je restai là où il m’avait laissé, les mains derrière le dos ; Alan était assis, la tête tournée, me regardant ; et le bateau s’éloigna doucement. Soudain, je fus sur le point de verser des larmes, et je me sentis le garçon le plus déserté et le plus solitaire d’Écosse. Là-dessus, je tournai le dos à la mer et fis face aux dunes. Il n’y avait ni vue ni son d’homme ; le soleil brillait sur le sable mouillé et le sec, le vent soufflait dans les oyats, les mouettes poussaient un cri lugubre. Alors que je passais plus haut sur la plage, les puces de sable sautaient lestement autour des algues échouées. Pas l’ombre d’une autre vision ou d’un autre son dans cet endroit sinistre. Et pourtant, je savais qu’il y avait des gens là, m’observant, dans un but secret. Ce n’étaient pas des soldats, sinon ils nous auraient attaqués et capturés depuis longtemps ; c’étaient sans doute de vulgaires fripons engagés pour ma perte, peut-être pour m’enlever, peut-être pour m’assassiner purement et simplement. De la position de ceux qui étaient engagés, la première hypothèse était la plus probable ; d’après ce que je savais de leur caractère et de leur ardeur dans cette affaire, je trouvais la seconde très possible ; et le sang se glaça autour de mon cœur.

J’eus l’idée folle de desserrer mon épée dans le fourreau ; car bien que j’étais très peu apte à me défendre comme un gentilhomme, lame contre lame, je pensais pouvoir causer quelques dégâts dans un combat improvisé. Mais je perçus à temps la folie de la résistance. Il s’agissait sans aucun doute de l’« expédient » commun sur lequel Prestongrange et Fraser s’étaient entendus. Le premier, j’en étais bien sûr, avait fait quelque chose pour garantir ma vie ; le second était fort susceptible d’avoir glissé quelques indications contraires aux oreilles de Neil et de ses compagnons ; et si je devais montrer de l’acier nu, je pourrais jouer directement entre les mains de mon pire ennemi et sceller mon propre destin.

Ces pensées me menèrent au sommet de la plage. Je jetai un regard en arrière, le bateau approchait du brick, et Alan agita son mouchoir en guise d’adieu, auquel je répondis en agitant la main. Mais Alan lui-même était réduit à une petite chose à mes yeux, face à ce col qui se dressait devant moi. Je rabattis mon chapeau sur ma tête, serrai les dents, et marchai droit devant moi sur la face de la dune. Ce fut une ascension difficile, car elle était raide, et le sable comme de l’eau sous les pieds. Mais je finis par attraper les longues herbes des dunes au sommet de la pente, et je me hissai sur un terrain solide. Au même moment, des hommes s’agitèrent et se levèrent ici et là, six ou sept d’entre eux, des gredins aux allures de mendiants, chacun avec un poignard à la main. La pure vérité est que je fermai les yeux et priai. Quand je les rouvris, les fripons s’étaient approchés d’un rien sans un mot ni précipitation. Chaque œil était fixé sur les miens, ce qui me frappa par une étrange sensation de leur éclat, et de la peur avec laquelle ils continuaient à s’approcher de moi. Je tendis mes mains vides ; sur quoi l’un demanda, avec un fort accent des Highlands, si je me rendais.

« Sous protêt, » dis-je, « si vous savez ce que cela signifie, ce dont je doute. »

À ce mot, ils fondirent tous sur moi comme une volée d’oiseaux sur une charogne, me saisirent, me prirent mon épée et tout l’argent de mes poches, me lièrent pieds et poings avec une corde solide, et me jetèrent sur une touffe d’oyats. Là, ils s’assirent autour de leur captif en demi-cercle et le dévisagèrent silencieusement comme quelque chose de dangereux, peut-être un lion ou un tigre prêt à bondir. Peu après, cette attention se relâcha. Ils se rapprochèrent, se mirent à parler en gaélique, et partagèrent très cyniquement mes biens sous mes yeux. Ce fut ma distraction en ce moment que de pouvoir observer depuis ma place la progression de la fuite de mon ami. Je vis le bateau arriver au brick et être hissé à bord, les voiles se gonfler, et le navire passer au large derrière les îles et par North Berwick.

En l’espace de deux heures environ, de plus en plus d’Highlanders déguenillés continuèrent d’arriver. Neil parmi les premiers, jusqu’à ce que la troupe ait compté près d’une vingtaine d’hommes. À chaque nouvelle arrivée, il y avait une nouvelle séance de discussion, qui ressemblait à des plaintes et des explications ; mais j’observai une chose : aucun de ceux qui arrivèrent tard n’eut part à la division de mon butin. La dernière discussion fut très violente et acharnée, au point qu’une fois je crus qu’ils allaient en venir aux mains ; sur leurs talons, leur compagnie se sépara, la majeure partie retournant vers l’ouest en troupe, et seuls trois, Neil et deux autres, restant en sentinelle sur le prisonnier.

« Je pourrais nommer quelqu’un qui serait très mécontent de votre travail de la journée, Neil Duncanson, » dis-je, quand les autres furent partis.

Il m’assura en réponse que je serais traité avec douceur, car il savait qu’il était « au fait avec la dame ».

Ce fut là toute notre conversation, et aucun autre fils d’homme n’apparut sur cette portion de la côte avant que le soleil ne se soit couché derrière les montagnes des Highlands, et que le crépuscule ne commençât à s’assombrir. À cette heure, je vis un homme du Lothian, grand, maigre, aux os saillants et au visage très basané, qui vint vers nous parmi les dunes sur un cheval de ferme.

« Les gars, » cria-t-il, « avez-vous un papier comme celui-ci ? » et il en tint un dans sa main. Neil en produisit un second, que le nouveau venu étudia à travers une paire de lunettes en corne, et, disant que tout était en règle et que nous étions les gens qu’il cherchait, il mit immédiatement pied à terre. Je fus alors mis à sa place, mes pieds attachés sous le ventre du cheval, et nous nous mîmes en route sous la conduite du Lowlander. Son chemin devait être très bien choisi, car nous ne croisâmes qu’un seul couple — un couple d’amoureux — sur tout le trajet, et ceux-ci, nous prenant peut-être pour des contrebandiers, s’enfuirent à notre approche. Nous étions à un moment tout au pied de Berwick Law sur le côté sud ; à un autre, alors que nous passions sur des collines découvertes, j’aperçus les lumières d’un clachan et la vieille tour d’une église parmi des arbres non loin, mais trop loin pour appeler à l’aide, si j’en avais rêvé. Finalement, nous arrivâmes à nouveau à portée de bruit de la mer. Il y avait un clair de lune, bien que faible ; et par cela je pus voir les trois tours immenses et les créneaux brisés de Tantallon, ce vieux haut lieu des Red Douglases. Le cheval fut attaché au piquet dans le fond du fossé pour paître, et je fus conduit à l’intérieur, puis dans la cour, et de là dans la salle de pierre en ruine. Ici, mes guides firent un feu vif au milieu du sol pavé, car il y avait un froid piquant dans la nuit. Mes mains furent déliées, je fus placé contre le mur dans le fond, et (le Lowlander ayant produit des provisions) on me donna du pain d’avoine et une carafe de brandy français. Cela fait, je fus laissé une fois de plus seul avec mes trois Highlanders. Ils s’assirent près du feu à boire et à parler ; le vent soufflait par les brèches, projetait la fumée et les flammes, et chantait au sommet des tours ; je pouvais entendre la mer sous les falaises, et, mon esprit étant rassuré quant à ma vie, et mon corps et mes esprits fatigués par les occupations de la journée, je me tournai sur un côté et m’assoupis.

Je n’avais aucun moyen de deviner à quelle heure je fus réveillé, seulement la lune était couchée et le feu était bas. Mes pieds étaient maintenant déliés, et je fus transporté à travers les ruines et le long de la falaise par un sentier précipité jusqu’à l’endroit où je trouvai un bateau de pêcheur dans un havre parmi les rochers. Je fus embarqué à bord, et nous commençâmes à nous éloigner du rivage sous un beau ciel étoilé.

CHAPITRE XIV. LE BASS

Je n’avais aucune idée de l’endroit où ils m’emmenaient ; je cherchais seulement ici et là l’apparition d’un navire ; et il me revenait sans cesse en tête un mot de Ransome — les vingt-livres. Si je devais être exposé une seconde fois à ce même danger passé des plantations, je jugeais que cela tournerait mal pour moi ; il n’y avait pas de second Alan ; et aucun second naufrage ni vergue de rechange à attendre désormais ; et je me voyais sarcler le tabac sous le fouet. La pensée me glaça ; l’air était vif sur l’eau, les bancs du bateau trempés d’une rosée froide : et je frissonnais à ma place à côté du timonier. C’était l’homme sombre que j’ai appelé jusqu’ici le Lowlander ; son nom était Dale, communément appelé Black Andie. Sentant le frisson de mon tremblement, il me tendit très gentiment une veste rêche pleine d’écailles de poisson, dont je fus heureux de me couvrir.

« Je vous remercie pour cette bonté, » dis-je, « et prendrai la liberté de la payer en retour par un avertissement. Vous prenez une grande responsabilité dans cette affaire. Vous n’êtes pas comme ces Highlanders ignorants et barbares, mais vous savez quelle est la loi et les risques de ceux qui la transgressent. »

« Je ne suis pas exactement ce que vous appelleriez un extrémiste de la loi, » dit-il, « dans le meilleur des cas ; mais dans cette affaire, j’agis avec une bonne garantie. »

« Que comptez-vous faire de moi ? » demandai-je.

« Aucun mal, » dit-il, « aucun mal du tout. Vous devez avoir de puissants amis, je pense. Vous serez bientôt tiré d’affaire. »

Une grisaille commença à tomber sur la face de la mer ; de petites touches de rose et de rouge, comme des charbons de feu lent, apparurent à l’est ; et en même temps les oies se réveillèrent, et commencèrent à crier au sommet du Bass. Ce n’est que le seul rocher, comme tout le monde le sait, mais assez grand pour y sculpter une ville. La mer était extrêmement calme, mais il y avait un clapotis creux autour de sa base. Avec l’approche de l’aube, je pouvais le voir de plus en plus clairement ; les rochers droits peints avec les fientes d’oiseaux marins comme une gelée matinale, son sommet en pente verdoyant d’herbe, le clan d’oies blanches qui criait sur les côtés, et les bâtiments noirs et brisés de la prison assis tout près du bord de la mer.

À cette vue, la vérité me frappa d’un coup.

« C’est là que vous m’emmenez ! » m’écriai-je.

« Juste au Bass, mon petit, » dit-il : « Là où les vieux saints étaient avant toi, et je doute fort que tu sois arrivé si honnêtement dans ta prison. »

« Mais personne n’y habite plus, » criai-je ; « l’endroit est en ruine depuis longtemps. »

« Ce sera d’autant plus un changement plaisant pour les fous de Bassan, alors, » dit Andie sèchement.

Le jour devenant lentement plus clair, j’observai dans la sentine, parmi les grosses pierres avec lesquelles les pêcheurs lestent leurs bateaux, plusieurs tonneaux et paniers, et une provision de combustible. Tout cela fut déchargé sur le rocher. Andie, moi-même, et mes trois Highlanders (je les appelle les miens, bien que ce fût l’inverse), débarquâmes avec eux. Le soleil n’était pas encore levé quand le bateau s’éloigna à nouveau, le bruit des avirons sur les tolets résonnant contre les falaises, et nous laissa dans notre singulière réclusion.

Andie Dale était le préfet (comme je l’appelais plaisamment) du Bass, étant à la fois le berger et le garde-chasse de ce petit et riche domaine. Il devait s’occuper de la douzaine de moutons qui paissaient et engraissaient sur l’herbe de la partie en pente, comme des bêtes broutant le toit d’une cathédrale. Il avait aussi la charge des fous de Bassan qui nichaient dans les rochers ; et de ceux-ci on tire un revenu extraordinaire. Les jeunes sont un mets délicat, pouvant atteindre jusqu’à deux shillings pièce, un prix courant, payé volontiers par les épicures ; même les oiseaux adultes sont précieux pour leur huile et leurs plumes ; et une partie de la rente du ministre de North Berwick est payée à ce jour en fous de Bassan, ce qui en fait (aux yeux de certains) une paroisse à convoiter. Pour accomplir ces diverses tâches, ainsi que pour protéger les oies des braconniers, Andie avait souvent l’occasion de dormir et de passer des journées entières sur le rocher ; et nous trouvâmes l’homme chez lui comme un fermier dans sa ferme. Nous invitant tous à porter quelques-uns des paquets, ce à quoi je m’empressai de donner un coup de main, il nous fit entrer par une porte verrouillée, qui était la seule entrée de l’île, et à travers les ruines de la forteresse, jusqu’à la maison du gouverneur. Là, nous vîmes, par les cendres dans la cheminée et un lit fixe dans un coin, qu’il en faisait son occupation habituelle.

Ce lit, il me proposa maintenant de l’utiliser, disant qu’il supposait que je prétendais être de la noblesse.

« Ma noblesse n’a rien à voir avec l’endroit où je couche, » dis-je. « Je remercie Dieu d’avoir couché dur plus d’une fois, et je peux faire de même avec gratitude. Pendant que je suis ici, Monsieur Andie, si tel est votre nom, je ferai ma part et prendrai ma place à côté de vous autres ; et je vous demande en revanche de m’épargner vos moqueries, que j’avoue peu apprécier. »

Il grogna un peu à ce discours, mais sembla, après réflexion, l’approuver. En effet, c’était un homme sensé et prévoyant, et un bon Whig et presbytérien ; il lisait quotidiennement dans une Bible de poche, et était à la fois capable et désireux de converser sérieusement sur la religion, penchant un peu plus que de raison vers les extrêmes caméroniens. Sa morale était d’une couleur plus douteuse. Je découvris qu’il trempait profondément dans le commerce interlope, et utilisait les ruines de Tantallon comme entrepôt de marchandises de contrebande. Quant à un douanier, je ne crois pas qu’il eût estimé la vie de l’un d’eux à un liard. Mais cette partie de la côte du Lothian est encore aujourd’hui un endroit aussi sauvage, et les gens du commun aussi rudes, que n’importe quel autre en Écosse.

Un incident de mon emprisonnement m’est resté en mémoire en raison des conséquences qu’il eut bien longtemps après. Il y avait à cette époque un navire de guerre stationné dans le Firth, le Seahorse, commandé par le capitaine Palliser. Le hasard voulut qu’il patrouille durant le mois de septembre, naviguant entre Fife et le Lothian, et sondant les fonds pour détecter les dangers immergés. Un beau matin, de bonne heure, on l’aperçut à environ deux milles à l’est de notre position ; il mit une chaloupe à la mer et parut examiner les Wildfire Rocks et Satan’s Bush, écueils célèbres de cette côte. Peu après avoir récupéré son embarcation, il prit le vent et mit le cap droit sur le Bass. Cela contraria fort Andie et les Highlanders ; toute l’affaire de ma séquestration avait été conçue pour rester secrète, et voilà qu’avec un capitaine de la marine venant peut-être s’échouer par mégarde, elle risquait fort de devenir publique, si ce n’était pire. J’étais en minorité d’un contre tous ; je ne suis pas un Alan pour m’attaquer à tant de monde, et j’étais loin d’être sûr qu’un navire de guerre fût le moyen le plus sûr d’améliorer ma condition. Tout bien considéré, je donnai ma parole à Andie de me bien conduire et d’obéir, et l’on me mena vivement au sommet du rocher, où nous nous couchâmes tous, au bord de la falaise, en divers points d’observation et de dissimulation. Le Seahorse continua sa route droit sur nous si bien que je crus qu’il allait nous percuter, et nous pouvions (en regardant le vertige en bas) voir l’équipage à son poste de combat et entendre le sondeur chanter le résultat de son plomb. Puis, soudain, le navire vira de bord et lâcha une bordée, je ne sais combien de gros canons. Le rocher trembla sous le tonnerre du fracas, la fumée passa au-dessus de nos têtes, et les fous de Bassan s’envolèrent en nombre au-delà de toute estimation ou croyance. Entendre leurs cris et voir le scintillement de leurs ailes fut une curiosité tout à fait inimitable ; et je suppose que c’est pour ce plaisir quelque peu enfantin que le capitaine Palliser s’était approché si près du Bass. Il devait le payer cher en temps voulu. Durant son approche, j’eus l’occasion de faire une remarque sur le gréement de ce navire, ce qui, par la suite, me permit de le reconnaître à des milles de distance ; ce fut là un moyen (par la grâce de la Providence) d’écarter une grande calamité d’un ami et d’infliger au capitaine Palliser lui-même une déconvenue sensible.

Durant tout mon séjour sur le rocher, nous vécûmes bien. Nous avions de la petite bière, de l’eau-de-vie et de la farine d’avoine, dont nous faisions notre bouillie matin et soir. De temps à autre, une barque venait de Castleton et nous apportait un quartier de mouton, car nous ne devions pas toucher aux moutons du rocher, ceux-ci étant élevés spécialement pour le marché. Les oiseaux étaient malheureusement hors saison, et nous les laissâmes tranquilles. Nous pêchions nous-mêmes, et plus souvent encore, nous faisions pêcher les oiseaux pour nous : en observant l’un d’eux lorsqu’il avait fait une prise et en l’effrayant pour qu’il lâche sa proie avant de l’avoir avalée.

La nature étrange de cet endroit, et les curiosités dont il regorgeait, m’occupaient et m’amusaient. L’évasion étant impossible, on m’accordait une liberté totale, et j’explorais continuellement la surface de l’île partout où elle pouvait supporter le pied de l’homme. On pouvait encore observer l’ancien jardin de la prison, avec ses fleurs et ses herbes potagères retournées à l’état sauvage, et quelques cerises mûres sur un buisson. Un peu plus bas se dressait une chapelle ou une cellule d’ermite ; qui l’avait bâtie ou y avait habité, nul ne saurait le dire, et la pensée de son ancienneté servait de terreau à bien des méditations. La prison, aussi, où je bivouaquais désormais avec des voleurs de bétail des Highlands, était un lieu chargé d’histoire, tant humaine que divine. Je trouvais étrange que tant de saints et de martyrs fussent passés par là si récemment sans laisser ne serait-ce qu’une page de leur Bible, ou un nom gravé sur le mur, tandis que les rudes soldats qui montaient la garde sur les remparts avaient rempli les alentours de leurs souvenirs — pour la plupart des pipes en terre brisées, et en quantité surprenante, mais aussi des boutons de métal arrachés à leurs habits. Il y avait des moments où je croyais entendre le son pieux des psaumes s’élever des cachots des martyrs, et voir les soldats arpenter les remparts avec leurs pipes étincelantes, et l’aube se lever derrière eux sur la mer du Nord.

Sans aucun doute, c’était en grande partie Andie et ses récits qui me mettaient ces idées en tête. Il connaissait extraordinairement bien l’histoire du rocher dans les moindres détails, jusqu’au nom des simples soldats, son père ayant servi là-bas en cette même qualité. Il était doué en outre d’un génie naturel pour la narration, de sorte que les gens semblaient parler et les événements se dérouler sous vos yeux. Ce don, ajouté à mon assiduité à l’écouter, nous rapprocha davantage. Je ne pouvais honnêtement nier que je l’appréciais ; je vis bientôt qu’il m’appréciait aussi ; et, en vérité, dès le début, je m’étais efforcé de gagner sa sympathie. Une circonstance étrange (qui sera racontée plus tard) y parvint au-delà de mes espérances ; mais même dès les premiers jours, nous formions un duo amical pour un prisonnier et son geôlier.

J’abuserais de ma conscience si je prétendais que mon séjour sur le Bass était entièrement désagréable. Cela m’apparaissait comme un lieu sûr, comme si je m’y étais échappé loin de mes ennuis. Aucun mal ne devait m’être fait ; une impossibilité matérielle, le rocher et la mer profonde, m’empêchait de tenter de nouvelles entreprises ; je sentais que ma vie était sauve et mon honneur intact, et il y avait des moments où je me permettais de m’en délecter comme d’eaux dérobées. À d’autres moments, mes pensées étaient bien différentes ; je me rappelais avec quelle vigueur je m’étais exprimé tant devant Rankeillor que devant Stewart ; je songeais que ma captivité sur le Bass, en vue d’une grande partie des côtes de Fife et du Lothian, était une chose que l’on croirait plus volontiers inventée que subie ; et aux yeux de ces deux messieurs, du moins, je devais passer pour un vantard et un lâche. Tantôt je prenais cela assez à la légère ; je me disais que tant que j’étais bien vu de Catriona Drummond, l’opinion du reste du monde n’était que reflets de lune et eau renversée ; et de là, je glissais dans ces méditations d’amoureux qui sont si délicieuses pour soi-même et doivent toujours paraître si étonnamment vaines à un lecteur. Mais soudain, la peur me saisissait différemment ; j’étais secoué par une panique totale concernant ma propre estime, et ces jugements sévères supposés m’apparaissaient comme une injustice impossible à supporter. Avec cela, un autre train de pensée se présentait, et j’avais à peine commencé à me soucier du jugement des hommes sur ma personne, que j’étais hanté par le souvenir de James Stewart dans son cachot et les lamentations de sa femme. Alors, vraiment, la passion commençait à m’animer ; je ne pouvais me pardonner de rester là à ne rien faire : il semblait (si j’étais vraiment un homme) que je pouvais m’envoler ou nager hors de mon lieu de sécurité ; et c’était dans de telles humeurs, et pour calmer mes remords, que je m’employais plus particulièrement à gagner les bonnes grâces d’Andie Dale.

Enfin, alors que nous étions seuls sur le sommet du rocher par un matin lumineux, je glissai une allusion à un pot-de-vin. Il me regarda, rejeta la tête en arrière et éclata de rire.

« Eh bien, vous êtes drôle, M. Dale, dis-je, mais peut-être qu’en jetant un œil sur ce papier, changerez-vous de ton. »

Les stupides Highlanders ne m’avaient pris, au moment de mon arrestation, que de l’argent comptant, et le papier que je montrai maintenant à Andie était un reçu de la British Linen Company pour une somme considérable.

Il le lut. « Ma foi, vous n’êtes pas si mal loti », dit-il.

« Je pensais que cela pourrait peut-être faire varier vos opinions », dis-je.

« Bah ! dit-il. Cela me montre que vous pouvez corrompre ; mais je ne suis pas corruptible. »

« Nous verrons cela en temps voulu, dis-je. Et d’abord, je vais vous montrer que je sais de quoi je parle. Vous avez l’ordre de me détenir ici jusqu’après le jeudi 21 septembre. »

« Vous n’avez pas tout à fait tort non plus, dit Andie. Je dois vous laisser partir, sauf ordre contraire, le samedi 23. »

Je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’il y avait quelque chose d’extrêmement insidieux dans cet arrangement. Le fait que je réapparaisse précisément à temps pour être trop tard jetterait davantage de discrédit sur mon récit, si j’avais l’idée d’en faire un ; et cela me poussa à bout.

« Eh bien, Andie, vous qui connaissez le monde, écoutez-moi, et réfléchissez en écoutant, dis-je. Je sais qu’il y a de grands personnages dans cette affaire, et je ne doute pas que vous ayez leurs noms pour vous guider. J’en ai vu certains moi-même depuis le début de cette histoire, et je leur ai dit mes quatre vérités en face. Mais quel genre de crime ai-je bien pu commettre ? Ou quel genre de procédure est-ce là où je suis tombé ? Être appréhendé par quelque montagnard en guenilles le 30 août, transporté dans un amas de vieilles pierres qui n’est plus ni un fort ni une prison (quoi qu’il ait pu être autrefois) mais juste la loge du garde-chasse du Bass Rock, et remis en liberté, le 23 septembre, aussi secrètement que j’ai été arrêté — cela vous semble-t-il être la loi ? Cela ressemble-t-il à la justice ? Ou cela ne ressemble-t-il pas honnêtement à une pièce d’une basse et sale intrigue, dont les gens mêmes qui s’en mêlent ont honte ? »

« Je ne peux vous contredire, Shaws. Cela semble bien peu honnête, dit Andie. Et si ces gens n’étaient pas de bons Whigs convaincus et de vrais presbytériens, je les aurais envoyés au-delà du Jourdain et de Jérusalem avant d’y mettre la main. »

« Le maître de Lovat doit être un brave Whig, dis-je, et un grand presbytérien. »

« Je ne connais rien de lui, dit-il. Je n’ai aucune affaire avec les Lovat. »

« Non, c’est avec Prestongrange que vous traitez », dis-je.

« Ah, mais je ne vous le dirai pas », dit Andie.

« Inutile, puisque je le sais », fut ma réplique.

« Il n’y a qu’une chose dont vous puissiez être sûr, Shaws, dit Andie. Et c’est que (quoi que vous essayiez) je ne traite pas avec vous ; et je ne le ferai pas non plus », ajouta-t-il.

« Eh bien, Andie, je vois que je vais devoir parler franchement avec vous », répondis-je. Et je lui racontai tout ce que j’estimais nécessaire des faits.

Il m’écouta avec un intérêt sérieux, et quand j’eus fini, parut réfléchir un peu.

« Shaws, dit-il enfin, je vais jouer franc jeu. C’est une étrange histoire, et pas très honorable, la façon dont vous la racontez ; et je suis loin de suggérer que ce n’est pas celle que vous croyez. Quant à vous, vous me semblez un jeune homme plutôt convenable. Mais moi, qui suis plus âgé et plus judicieux, je vois peut-être un peu plus loin dans l’affaire que vous ne pouvez le faire. Et voici la chose claire et nette pour vous. Il n’y aura aucun tort pour vous si je vous garde ici ; bien au contraire, je pense que vous vous porterez bien mieux ainsi. Il n’y aura aucun tort pour le pays — juste un montagnard de plus pendu — Dieu sait, un bon débarras ! D’un autre côté, ce serait un tort considérable pour moi si je vous laissais libre. Donc, parlant comme un bon Whig, un ami honnête pour vous, et un ami soucieux pour moi-même, le fait est que je pense que vous devrez simplement rester ici avec Andie et les fous de Bassan. »

« Andie, dis-je, en posant ma main sur son genou, ce montagnard est innocent. »

« Oui, c’est une pitié, dit-il. Mais vous voyez, dans ce monde, tel que Dieu l’a fait, nous ne pouvons pas toujours obtenir tout ce que nous voulons. »

CHAPITRE XV. LE CONTE DE BLACK ANDIE SUR TOD LAPRAIK

Je n’ai encore guère parlé des Highlanders. Ils étaient tous trois des suivants de James More, ce qui resserrait l’accusation autour du cou de leur maître. Ils comprenaient tous un mot ou deux d’anglais, mais Neil était le seul à juger qu’il en avait assez pour une conversation générale, dans laquelle (une fois lancé) ses compagnons étaient souvent tentés de penser le contraire. C’étaient des créatures dociles et simples ; ils faisaient preuve de beaucoup plus de courtoisie qu’on n’aurait pu l’attendre de leurs guenilles et de leur aspect fruste, et se mirent spontanément à servir Andie et moi-même comme trois domestiques.

Vivant dans ce lieu isolé, dans les vieilles ruines délabrées d’une prison, et parmi les sons étranges et incessants de la mer et des oiseaux marins, je crus percevoir très tôt chez eux les effets d’une peur superstitieuse. Quand il n’y avait rien à faire, ils restaient étendus à dormir, activité pour laquelle leur appétit semblait insatiable, ou bien Neil divertissait les autres avec des histoires qui semblaient toujours être d’un ton terrifiant. Si aucun de ces plaisirs n’était à portée — si, peut-être, deux dormaient et que le troisième ne trouvait aucun moyen de suivre leur exemple — je le voyais s’asseoir, écouter et regarder autour de lui dans une progression d’inquiétude, sursautant, le visage blêmissant, les mains crispées, un homme tendu comme un arc. Je n’eus jamais l’occasion de découvrir la nature de ces peurs, mais le spectacle en était contagieux, et la nature de l’endroit où nous nous trouvions favorable aux alarmes. Je ne trouve pas de mot pour cela en anglais, mais Andie avait une expression pour cela en écossais qu’il n’a jamais variée.

« Oui, disait-il, c’est un endroit unco, le Bass. »

C’est ainsi que je le vois toujours. C’était un endroit unco la nuit, unco le jour ; et c’étaient des sons unco, le cri des fous de Bassan, le clapotis de la mer et les échos du rocher, qui restaient continuellement dans nos oreilles. C’était surtout le cas par temps calme. Quand les vagues étaient un tant soit peu fortes, elles rugissaient autour du rocher comme le tonnerre et les tambours des armées, effrayant mais gai à entendre ; et c’était les jours de calme qu’un homme pouvait se laisser intimider en écoutant — et pas seulement un montagnard, comme j’en fis l’expérience moi-même à plusieurs reprises, tant de bruits sourds et creux hantaient et résonnaient dans les anfractuosités du rocher.

Ceci m’amène à une histoire que j’ai entendue, et à une scène à laquelle j’ai pris part, qui changèrent complètement nos conditions de vie, et eurent une grande influence sur mon départ. Le hasard voulut qu’une nuit, je tombe dans une rêverie près du feu et (ce petit air d’Alan revenant à ma mémoire) que je commence à siffler. Une main fut posée sur mon bras, et la voix de Neil me pria d’arrêter, car ce n’était pas de la « musique canny ».

« Pas canny ? demandai-je. Comment cela se peut-il ? »

« Non, dit-il ; ce sera fait par un esprit, et il veut la tête sur son corps. »

« Eh bien, dis-je, il ne peut y avoir d’esprits ici, Neil ; car il est peu probable qu’ils se donneraient la peine d’effrayer des oies. »

« Oui ? dit Andie, c’est ce que vous en pensez ! Mais je peux vous dire qu’il y a eu pire que des esprits ici. »

« Qu’est-ce qui est pire que des esprits, Andie ? dis-je. »

« Des sorciers, dit-il. Ou au moins un sorcier. Et c’est une étrange histoire, aussi, ajouta-t-il. Et si vous voulez, je vous la raconterai. »

Certes, nous étions tous du même avis, et même le Highlander qui avait le moins d’anglais des trois se mit à écouter de toutes ses forces.

Le Conte de Tod Lapraik

Mon père, Tam Dale, paix à ses os, était un garçon sauvage et fanfaron dans sa jeunesse, avec peu de sagesse et peu de grâce. Il aimait les filles, il aimait le verre, et il aimait la fête ; mais je n’ai jamais entendu dire qu’il fût d’une grande utilité pour un emploi honnête. De fil en aiguille, il s’engagea finalement comme soldat et fut dans la garnison de ce fort, ce qui fut la première fois que l’un des Dale mit le pied sur le Bass. Malheur à ce service ! Le gouverneur brassait sa propre bière ; il semble qu’elle fût la pire qui pût être conçue. Le rocher était approvisionné depuis le rivage en vivres, la chose était mal gérée, et il y avait des fois où ils devaient pêcher et tirer des fous de Bassan pour leur régime. Pour couronner le tout, c’étaient les Jours de la Persécution. Les chambres froides et périlleuses étaient toutes occupées par des saints et des martyrs, le sel de la terre, dont elle n’était pas digne. Et bien que Tam Dale portât un mousquet là-bas, simple soldat, aimant une fille et un verre, comme je le disais, l’esprit de l’homme était plus juste que ne le permettait sa position. Il avait des éclairs de la gloire de l’Église ; il y avait des fois où sa colère montait de voir les saints du Seigneur maltraités, et la honte le couvrait de tenir une chandelle (ou de porter un mousquet) dans une si noire affaire. Il y avait des nuits où il était ici en sentinelle, l’endroit tout silencieux, les gelées de l’hiver peut-être déchirant les murs, et il entendait l’un des prisonniers entamer un psaume, les autres se joindre à lui, et les sons bénis s’élevant des différentes chambres — ou cachots, devrais-je dire plutôt — de sorte que ce vieux rocher dans la mer était comme une partie du Ciel. Une noire honte était sur son âme ; ses péchés s’élevaient devant lui aussi grands que le Bass, et par-dessus tout, ce péché principal, d’avoir une main dans le hachage et le massacre de l’Église du Christ. Mais la vérité est qu’il résistait à l’esprit. Le jour venait, les compagnons bruyants étaient là, et ses bonnes résolutions partaient.

En ces jours-là, demeurait sur le Bass un homme de Dieu, Peden le Prophète était son nom. Vous aurez entendu parler du Prophète Peden. Il n’y eut jamais de son pareil depuis, et beaucoup se demandent s’il y en eut jamais un avant lui. Il était sauvage comme une tourbière, effrayant à regarder, effrayant à entendre, son visage comme celui du jour du jugement. Sa voix était comme celle d’un fou de Bassan et résonnait aux oreilles des gens, et ses mots comme des charbons ardents.

Or, il y avait une fille sur le rocher, et je pense qu’elle avait peu à faire, car ce n’était pas un endroit pour les femmes honnêtes ; mais il semble qu’elle fût jolie, et elle et Tam Dale étaient fort bien d’accord. Il advint que Peden était dans le jardin, seul, en train de prier, quand Tam et la fille passèrent ; et qu’est-ce que la fille fit sinon se moquer avec rires des dévotions du saint ? Il se leva et les regarda tous deux, et les genoux de Tam s’entrechoquèrent devant son regard. Mais quand il parla, ce fut plus en tristesse qu’en colère. « Pauvre chose, pauvre chose ! » dit-il, et c’était la fille qu’il regardait, « je t’entends crier et rire, dit-il, mais le Seigneur a préparé un tir mortel pour toi, et à ce jugement surprenant, tu ne crieras qu’une seule fois ! » Peu après, elle se promenait sur les rochers avec deux ou trois soldats, et c’était un jour venteux. Un coup de vent arriva, la saisit par les jupes, et l’emporta avec armes et bagages. Et il fut remarqué par les soldats qu’elle ne poussa qu’un seul cri.

Nul doute que ce jugement eut quelque poids sur Tam Dale ; mais cela passa et il n’en fut pas meilleur. Un jour, il se disputait avec un autre jeune soldat. « Que le diable m’emporte ! » dit Tam, car c’était un profane jurant. Et là, Peden le regardait, sinistre et malheureux ; Peden avec ses longues mâchoires et ses yeux ardents, la couverture enveloppée autour de sa poitrine, et sa main tendue avec des ongles noirs sur le bout des doigts — car il ne se souciait pas du corps. « Fi, fi, pauvre homme ! crie-t-il, le pauvre fou d’homme ! Que le diable m’emporte, dit-il ; et je vois le diable sous son aisselle. » La conviction de la culpabilité et de la grâce entra en Tam comme la mer profonde ; il jeta la pique qu’il avait dans les mains — « Je ne porterai plus les armes contre la cause du Christ ! » dit-il, et il tint parole. Il y eut un rude tracas au début, mais le gouverneur, le voyant résolu, lui donna son congé, et il alla vivre et se maria à North Berwick, et eut toujours une bonne réputation parmi les honnêtes gens depuis ce jour.

C'est en l'an dix-sept cent six que le Bass tomba entre les mains des Dalrymple, et deux hommes en sollicitèrent la charge. Tous deux étaient bien qualifiés, car ils avaient été soldats dans la garnison et connaissaient la manière de traiter les fous de Bassan, ainsi que leurs saisons et leur valeur. En outre, ils étaient tous deux — ou semblaient tous deux — de fervents pratiquants et des hommes à la conversation plaisante. Le premier n'était autre que Tam Dale, mon père. Le second était un nommé Lapraik, que les gens appelaient pour la plupart Tod Lapraik, bien que je n'aie jamais su si c'était à cause de son nom ou de sa nature. Eh bien, Tam alla trouver Lapraik pour cette affaire, et m'emmena par la main, moi qui n'étais qu'un bambin chancelant. Tod avait sa demeure dans la longue ruelle au nord du cimetière. C'est une ruelle sombre et inquiétante, d'autant que l'église a toujours eu mauvaise réputation depuis les jours de Jacques VI et les maléfices du diable qui y furent pratiqués quand la Reine était sur les mers ; et quant à la maison de Tod, elle se trouvait à l'extrémité la plus obscure et n'était guère appréciée de ceux qui savaient ce qu'il en était. La porte était au loquet ce jour-là, et mon père et moi entrâmes tout droit. Tod était tisserand de son état ; son métier à tisser se trouvait dans la pièce principale. Il était là assis, une grosse masse de graisse blanche, semblable à du suif, avec une sorte de sourire béat qui me donnait la nausée. Sa main actionnait sans cesse la navette, mais ses yeux étaient clos. Nous l'appelâmes par son nom, nous criâmes dans ses oreilles sourdes, nous le secouâmes par l'épaule. Rien n'y fit ! Il restait assis sur son derrière, actionnant la navette et souriant comme du suif.

« Que Dieu soit bon envers nous, dit Tam Dale, ceci n'est pas naturel. »

Il avait à peine prononcé ces mots que Tod Lapraik revint à lui.

« Est-ce vous, Tam ? dit-il. Ma foi, l'homme ! je suis heureux de vous voir. Je tombe parfois dans une sorte de malaise comme celui-ci, dit-il ; cela vient de l'estomac. »

Eh bien, ils se mirent à parler du Bass et de savoir lequel des deux obtiendrait la garde, et peu à peu, ils en vinrent à des mots très durs et se séparèrent en colère. Je me souviens bien que, tandis que mon père et moi rentrions, il répétait sans cesse la même chose, combien il n'aimait pas Tod Lapraik et ses malaises.

« Malaise ! disait-il. Je pense que des gens ont brûlé pour des malaises pareils. »

Bref, mon père obtint le Bass et Tod dut s'en passer. On se souvint plus tard de la manière dont il avait pris la chose. « Tam, dit-il, vous avez eu le dessus sur moi une fois de plus, et j'espère, dit-il, que vous trouverez au Bass tout ce que vous en attendez. » Ce qui fut considéré par la suite comme une expression remarquable. Enfin vint le temps pour Tam Dale de prendre les jeunes fous de Bassan. C'était un travail auquel il était habitué, il était grimpeur depuis l'enfance et ne faisait confiance qu'à lui-même. Le voilà donc suspendu à une corde, s'agitant sur la face de la falaise, là où elle est la plus haute et la plus abrupte. Quatre garçons prudents étaient au sommet, tenant la corde et guettant ses signaux. Mais là où Tam était suspendu, il n'y avait que la falaise, la mer en contrebas, et les fous de Bassan qui criaient et volaient. C'était un beau matin de printemps, et Tam sifflotait tout en attrapant les jeunes oisons. Bien des fois je l'ai entendu raconter cette expérience, et la sueur coulait toujours sur l'homme.

Il arriva, voyez-vous, que Tam leva les yeux, et il s'aperçut d'un gros fou de Bassan qui picorait la corde. Il trouva cela extraordinaire et contraire aux habitudes de la créature. Il se souvint que les cordes étaient des choses fort tendres, et que le bec du fou de Bassan et le rocher du Bass étaient fort durs, et que deux cents pieds étaient une chute bien plus longue qu'il n'aurait voulu faire.

« Ouste ! dit Tam. Au large, oiseau ! Ouste, va-t'en ! dit-il. »

Le fou de Bassan regarda le visage de Tam, et il y avait quelque chose d'étrange dans l'œil de la créature. Il ne lança qu'un seul coup d'œil, puis retourna à la corde. Mais maintenant, il travaillait et se débattait comme une bête démente. Jamais fou de Bassan n'avait travaillé comme celui-là ; et il semblait comprendre parfaitement son office, broyant la corde molle entre son bec et une saillie rocheuse escarpée.

Un froid frisson de peur traversa le cœur de Tam. « Cette chose n'est pas un oiseau », pensa-t-il. Ses yeux se révulsèrent et le jour devint noir autour de lui. « Si j'ai un malaise ici, songea-t-il, c'en est fait de Tam Dale. » Et il fit signe aux garçons de le remonter.

Et il sembla que le fou de Bassan comprenait les signaux. Car à peine le signal fut-il donné qu'il lâcha la corde, déploya ses ailes, cria bruyamment, fit un tour dans les airs et fonça droit sur les yeux de Tam Dale. Tam avait un couteau, il fit scintiller l'acier froid. Et il sembla que le fou de Bassan comprenait les couteaux, car à peine l'acier eut-il brillé au soleil qu'il poussa un cri, mais plus léger, comme une créature déçue, et s'enfuit autour de la courbure de la falaise, et Tam ne le revit plus. Et sitôt que cette chose fut partie, la tête de Tam retomba sur son épaule, et ils le remontèrent comme un cadavre, heurtant la falaise.

Un doigt de brandy (dont il ne se séparait jamais) le ramena à lui, ou du moins à ce qu'il en restait. Il se redressa.

« Courez, Geordie, courez au bateau, assurez-vous du bateau, l'homme, courez ! crie-t-il, ou ce fou de Bassan va nous l'emporter », dit-il.

Les quatre garçons se regardèrent, et essayèrent de l'amadouer pour qu'il se tienne tranquille. Mais rien ne pouvait satisfaire Tam Dale, jusqu'à ce que l'un d'eux soit parti en avant pour monter la garde au bateau. Les autres lui demandèrent s'il voulait redescendre.

« Non, dit-il, et ni vous ni moi, dit-il, et dès que je pourrai tenir sur mes deux jambes, nous quitterons ce rocher de Satan. »

En vérité, on ne perdit pas de temps, et c'était déjà trop ; car avant d'atteindre North Berwick, Tam était dans une fièvre ardente. Il resta couché tout l'été ; et qui fut assez aimable pour venir prendre de ses nouvelles, sinon Tod Lapraik ! Les gens pensèrent plus tard qu'à chaque fois que Tod s'approchait de la maison, la fièvre s'aggravait. Je ne sais pas pour cela ; mais ce que je sais le mieux, c'est que ce fut la fin.

C'était à cette époque de l'année ; mon grand-père était à la pêche au poisson blanc ; et comme un enfant, je me devais d'aller avec lui. Nous eûmes une pêche magnifique, je m'en souviens, et la position des poissons nous amena près du Bass, où nous rencontrâmes un autre bateau appartenant à un nommé Sandie Fletcher de Castleton. Il n'est pas mort depuis longtemps non plus, vous pourriez l'interroger vous-même. Eh bien, Sandie héla.

« Qu'est-ce que c'est que ça sur le Bass ? dit-il. »

« Sur le Bass ? dit grand-père. »

« Oui, dit Sandie, sur le versant vert. »

« Quel genre de chose ? dit grand-père. Il ne peut rien y avoir sur le Bass à part les moutons. »

« Ça ressemble fort à un corps », dit Sandie, qui était plus près.

« Un corps ! dîmes-nous, et aucun de nous n'aima cela. Car aucun bateau n'aurait pu amener un homme, et la clé de la porte de la prison pendait chez mon père, dans l'armoire-lit. »

Nous gardâmes les deux bateaux proches pour nous tenir compagnie, et nous nous approchâmes. Grand-père avait une longue-vue, car il avait été marin, capitaine d'un brick, et l'avait perdu sur les sables de Tay. Et quand nous pointâmes la lunette dessus, c'en était bien un, il y avait un homme. Il était dans un pli de la colline verdoyante, un peu en dessous de la chapelle, tout seul, et il sautait, s'agitait et dansait comme une folle à un mariage.

« C'est Tod, dit grand-père, et il passa la lunette à Sandie. »

« Oui, c'est lui, dit Sandie. »

« Ou quelqu'un à son image, dit grand-père. »

« La différence est mince, dit Sandie. Diable ou sorcier, je vais tenter le fusil sur lui, dit-il, et il leva un fusil de chasse qu'il portait toujours, car Sandie était un tireur renommé dans tout le pays. »

« Retenez votre main, Sandie, dit grand-père ; nous devons voir plus clair d'abord, dit-il, ou cela pourrait être une journée coûteuse pour nous deux. »

« Bah ! dit Sandie, c'est sûrement le jugement du Seigneur, et qu'il soit maudit, dit-il. »

« Peut-être bien, peut-être non, dit mon grand-père, brave homme ! Mais vous souvenez-vous du procureur fiscal, que vous aurez déjà rencontré, je pense, dit-il. »

C'était trop vrai, et Sandie fut un peu décontenancé. « Eh bien, Edie, dit-il, quelle serait votre idée ? »

« Oh, juste celle-ci, dit grand-père. Laissez-moi, qui ai le bateau le plus rapide, retourner à North Berwick, et restez ici à garder un œil sur ce gars-là. Si je ne peux trouver Lapraik, je vous rejoindrai et nous aurons tous les deux une discussion avec lui. Mais si Lapraik est à la maison, je hisserai le drapeau au port, et vous pourrez tenter cette Chose avec le fusil. »

Eh bien, ainsi fut-il convenu entre eux deux. Je n'étais qu'un enfant, et je grimpai dans le bateau de Sandie, où je pensais que je verrais le plus clair de l'affaire. Mon grand-père donna à Sandie un teston d'argent à mettre dans son fusil avec les plombs, étant plus mortel contre les revenants. Et puis le bateau de grand-père partit pour North Berwick, et l'autre resta là où il était et surveilla la chose sinistre sur le flanc de la colline.

Tout le temps que nous restâmes là, elle sautait, s'agitait, cabriolait et tournait comme une toupie, et parfois nous pouvions l'entendre crier à mesure qu'elle tournait. J'ai vu des filles, ces folles, qui sautaient et dansaient toute une nuit d'hiver, et qui continuaient à sauter et à danser quand le jour d'hiver se levait. Mais il y aurait du monde là pour leur tenir compagnie, et des gars pour les encourager ; et cette chose était toute seule. Et il y aurait un violoneux grattant de son coude dans le coin de la cheminée ; et cette chose n'avait d'autre musique que le cri des fous de Bassan. Et les filles étaient de petites choses jeunes avec la vie rouge qui pétillait et palpitait dans leurs membres ; et c'était un homme gros, gras et huileux, qui était entré dans le déclin de l'âge. Dites ce que vous voudrez, je dois dire ce que je crois. C'était la joie qui était dans le cœur de la créature, la joie de l'enfer, j'ose le dire : la joie, quoi qu'il en soit. Bien des fois je me suis demandé pourquoi les sorcières et les sorciers devraient vendre leurs âmes (qui sont leurs possessions les plus chères) et être de vieilles épouses en loques et ridées ou de vieux hommes faibles et décrépits ; et puis je me souviens de Tod Lapraik dansant toutes les heures, tout seul, dans la noire gloire de son cœur. Sans doute brûlent-ils beaucoup en enfer pour cela, mais ils passent un bon moment ici, quoi qu'il en soit ! — et que le Seigneur nous pardonne !

Eh bien, à la fin, nous vîmes le petit drapeau grimper en haut du mât sur les rochers du port. C'était tout ce que Sandie attendait. Il leva son fusil, prit une visée délibérée, et pressa la détente. Il y eut une détonation, puis un cri lamentable provenant du Bass. Et nous étions là à nous frotter les yeux et à nous regarder comme des fous. Car avec la détonation et le cri, la chose avait complètement disparu. Le soleil scintillait, le vent soufflait, et il n'y avait que la cour nue là où la Merveille sautait et s'agitait une seconde auparavant.

Tout le long du chemin du retour, je rugis et pleurai de la terreur de ce prodige. Les grandes personnes n'étaient guère mieux ; on ne dit pas grand-chose dans le bateau de Sandie, si ce n'est le nom de Dieu ; et quand nous arrivâmes à la jetée, les rochers du port étaient tout noirs de monde qui nous attendait. Il semble qu'ils aient trouvé Lapraik dans l'un de ses malaises, actionnant la navette et souriant. Ils envoyèrent un garçon pour hisser le drapeau, et les autres restèrent dans la maison du tisserand. Vous pouvez être sûrs qu'ils n'aimaient guère cela ; mais ce fut un moyen de grâce pour plusieurs qui se tenaient là, priant en eux-mêmes (car personne ne tenait à prier à haute voix) et regardant cette chose effrayante tandis qu'elle actionnait la navette. Puis, tout à coup, et avec un cri épouvantable, Tod bondit de son siège et tomba en avant sur le métier, un cadavre sanglant.

Quand le corps fut examiné, les plombs n'avaient pas ricoché sur le corps du sorcier ; on ne trouva pas le moindre plomb ! mais il y avait le teston d'argent de grand-père dans le cœur crapuleux de l'homme.

Andie avait à peine fini qu'il arriva une affaire bien sotte qui eut sa conséquence. Neil, comme je l'ai dit, était lui-même un grand narrateur. J'ai entendu dire depuis qu'il connaissait toutes les histoires des Highlands ; et il se pensait beaucoup, et était considéré par les autres pour cette raison. Or, le récit d'Andie lui en rappela une qu'il avait déjà entendue.

« Elle connaissait déjà cette histoire, dit-il. C'était l'histoire d'Uistean More M'Gillie Phadrig et du Gavar Vore. »

« Ce n'est pas une telle chose, cria Andie. C'est l'histoire de mon père (maintenant avec Dieu) et de Tod Lapraik. Et la même chose dans votre barbe, dit-il ; et gardez votre langue derrière vos mâchoires de Highlander ! »

Dans les relations avec les Highlanders, on constatera, et l'histoire l'a montré, combien il est aisé de s'entendre avec les gentilshommes des Lowlands ; mais la chose semble difficile pour les gens du commun. J'avais déjà remarqué qu'Andie était continuellement sur le point de se quereller avec nos trois MacGregor, et maintenant, assurément, cela devait arriver.

« Ce ne sont pas des mots à utiliser envers des gentilshommes, dit Neil. »

« Gentilshommes ! crie Andie. Gentilshommes, espèce de bœuf des Highlands ! Si Dieu vous donnait la grâce de vous voir comme les autres vous voient, vous rendriez votre dîner. »

Il sortit une sorte de juron gaélique de la bouche de Neil, et le couteau noir fut dans sa main à cet instant.

Il n'y avait pas de temps pour réfléchir ; et je saisissais le Highlander par la jambe, et je l'avais à terre, et sa main armée clouée au sol, avant de savoir ce que je faisais. Ses camarades bondirent pour le secourir, Andie et moi étions sans armes, les Gregara étaient trois contre deux. Il semblait que nous étions perdus, quand Neil cria dans sa langue, ordonnant aux autres de reculer, et fit sa soumission envers moi de la manière la plus abjecte, me rendant même son couteau que (sur une répétition de ses promesses) je lui rendis le lendemain.

Deux choses apparurent clairement : la première, que je ne devais pas trop compter sur Andie, qui avait reculé contre le mur et s'y tenait, pâle comme la mort, jusqu'à ce que l'affaire soit finie ; la seconde, la force de ma propre position avec les Highlanders, qui avaient dû recevoir des ordres extraordinaires d'être attentifs à ma sécurité. Mais si j'estimais qu'Andie n'avait pas fait preuve d'un grand courage, je n'avais rien à lui reprocher concernant la gratitude. Ce n'était pas tant qu'il m'ennuyait avec ses remerciements, mais que tout son esprit et ses manières semblaient changés ; et comme il conserva à jamais une grande timidité envers nos compagnons, lui et moi restâmes encore plus constamment ensemble.

CHAPITRE XVI. LE TÉMOIN MANQUANT

Le dix-sept, le jour où j'avais rendez-vous avec l'avocat, je fus en grande rébellion contre le destin. La pensée qu'il m'attendait au King's Arms, et ce qu'il penserait, et ce qu'il dirait lors de notre prochaine rencontre, me tourmentait et m'oppressait. La vérité était incroyable, il fallait que je l'admette, et il me semblait cruellement dur d'être traité comme un menteur et un lâche, alors que je n'avais jamais omis consciemment ce qu'il m'était possible de faire. Je répétais ces mots avec une sorte de plaisir amer, et je réexaminais sous ce jour les étapes de mon comportement. Il me semblait que je m'étais comporté envers James Stewart comme un frère l'aurait fait ; tout le passé était une image dont je pouvais être fier, et il n'y avait que le présent à considérer. Je ne pouvais ni traverser la mer à la nage, ni voler dans les airs, mais il y avait toujours Andie. Je lui avais rendu service, il m'appréciait ; j'avais là un levier sur lequel travailler ; ne serait-ce que pour la décence, je devais essayer une fois de plus avec Andie.

C'était en fin d'après-midi ; il n'y avait aucun bruit sur tout le Bass, si ce n'est le clapotis et le bouillonnement d'une mer très calme ; et mes quatre compagnons s'étaient tous écartés, les trois MacGregor plus haut sur le rocher, et Andie avec sa Bible dans un endroit ensoleillé parmi les ruines ; là, je le trouvai dans un sommeil profond, et, sitôt qu'il fut réveillé, je fis appel à lui avec une certaine ferveur de manières et une bonne démonstration d'arguments.

« Si je pensais que cela vous ferait du bien, Shaws ! dit-il, en me regardant par-dessus ses lunettes. »

« C'est pour en sauver un autre, dis-je, et pour racheter ma parole. Quoi de plus bon que cela ? Ne vous souvenez-vous pas de l'Écriture, Andie ? Et vous avec le Livre sur les genoux ! Que servirait-il à un homme s'il gagnait le monde entier ? »

« Oui, dit-il, c'est très beau pour vous. Mais où est mon intérêt ? J'ai ma parole à racheter, tout comme vous. Et que me demandez-vous de faire, sinon de vous la vendre pour de l'argent ? »

« Andie ! ai-je prononcé le nom d'argent ? criai-je. »

« Oh, le nom n'est rien, dit-il ; la chose est là, quoi qu'il en soit. Cela revient simplement à ceci ; si je dois vous servir de la manière que vous proposez, je perdrai mes moyens de subsistance. Alors, il est clair que vous devrez me dédommager, et un peu plus, pour votre propre crédit, en quelque sorte. Et qu'est-ce que cela, sinon un pot-de-vin ? Et si encore j'étais certain du pot-de-vin ! Mais d'après tout ce que je peux apprendre, c'est loin d'être le cas ; et si vous deviez être pendu, où serais-je ? Non : la chose n'est pas possible. Et allez-vous-en, mon beau garçon ! et laissez Andie lire son chapitre. »

Je me souviens qu'au fond, j'étais assez satisfait de ce résultat ; et l'humeur suivante dans laquelle je tombais fut une humeur (j'ai failli dire) de gratitude envers Prestongrange, qui m'avait sauvé, de cette manière violente et illégale, du milieu de mes dangers, tentations et perplexités. Mais cela était trop fragile et trop lâche pour durer longtemps, et le souvenir de James commença à succéder à la possession de mon esprit. Le 21, jour fixé pour le procès, je passai dans une telle misère d'esprit que je ne me souviens guère l'avoir endurée, sauf peut-être sur l'île Earraid seulement. La plupart du temps, j'étais couché sur le flanc de la colline, entre sommeil et éveil, mon corps immobile, mon esprit rempli de pensées violentes. Parfois, je dormais en effet ; mais la salle d'audience d'Inverary et le prisonnier jetant des coups d'œil de tous côtés pour trouver son témoin manquant me suivaient dans mon sommeil ; et je me réveillais en sursaut dans l'obscurité de l'esprit et la détresse du corps. Je pensais qu'Andie semblait m'observer, mais je lui prêtais peu attention. En vérité, mon pain m'était amer, et mes journées un fardeau.

Tôt le lendemain matin (vendredi 22), un bateau vint avec des provisions, et Andie plaça un paquet dans ma main. L'enveloppe était sans adresse mais scellée d'un sceau gouvernemental. Elle contenait deux notes. « M. Balfour peut maintenant voir par lui-même qu'il est trop tard pour intervenir. Sa conduite sera observée et sa discrétion récompensée. » Ainsi courait la première, qui semblait avoir été péniblement écrite de la main gauche. Il n'y avait certainement rien dans ces expressions pour compromettre l'auteur, même si cette personne pouvait être trouvée ; le sceau, qui servait formidablement de signature, était apposé sur une feuille séparée sur laquelle il n'y avait pas la moindre trace d'écriture ; et je dus avouer que (jusque-là) mes adversaires savaient ce qu'ils faisaient, et digérer du mieux que je pouvais la menace qui perçait sous la promesse.

Mais la seconde pièce était de loin la plus surprenante. Elle était écrite d’une main de femme. « Maître Dauvit Balfour est informé qu’un ami s’est enquis de lui et que ses yeux étaient gris », disait-elle — et cela semblait un morceau si extraordinaire à recevoir à un tel moment et sous le couvert d’un sceau du gouvernement, que j’en restai stupéfait. Les yeux gris de Catriona brillèrent dans mon souvenir. Je pensai, avec un bond de plaisir, qu’elle devait être cette amie. Mais qui pouvait être l’auteure pour que son billet fût ainsi joint à celui de Prestongrange ? Et, merveille des merveilles, pourquoi avait-on jugé nécessaire de me donner cette intelligence plaisante mais tout à fait incongrue sur le Bass ? Pour l’auteure, je ne pouvais en imaginer aucune autre que Miss Grant. Sa famille, je m’en souvenais, avait fait des remarques sur les yeux de Catriona et l’avait même appelée par la couleur de ceux-ci ; et elle-même avait pris l’habitude de s’adresser à moi avec une prononciation marquée, manière, supposais-je, de se moquer de ma rusticité. Nul doute, d’ailleurs, qu’elle vivait dans la même maison d’où provenait cette lettre. Il ne restait donc qu’une étape à expliquer ; à savoir comment Prestongrange avait pu l’autoriser à agir dans une affaire si secrète, ou laisser son billet à l’allure folle être glissé dans la même enveloppe que le sien. Mais même là, j’eus une intuition. Car, premièrement, il y avait quelque chose d’assez alarmant chez cette jeune femme, et papa pouvait être plus sous sa domination que je ne le croyais. Et, deuxièmement, il fallait se souvenir de la politique constante de cet homme, de la manière dont sa conduite avait été continuellement mêlée de caresses, et dont il n’avait presque jamais, au milieu de tant de contentions, déposé son masque d’amitié. Il devait concevoir que mon emprisonnement m’avait courroucé. Peut-être ce petit message plaisant et amical était-il destiné à désarmer ma rancœur ?

Je serai honnête — et je crois qu’il le fit. Je ressentis une soudaine chaleur envers cette belle Miss Grant, qu’elle pût s’abaisser à tant d’intérêt pour mes affaires. L’évocation de Catriona me poussa d’elle-même vers des conseils plus doux et plus lâches. Si l’Avocat connaissait son existence et nos relations — si je devais lui plaire par une de ces « discrétions » que pointait sa lettre — à quoi cela ne pourrait-il pas mener ! « En vain le filet est tendu aux yeux de tout oiseau », dit l’Écriture. Eh bien, les oiseaux doivent être plus sages que les gens ! Car je crus percevoir la politique, et pourtant je m’y laissai prendre.

J’étais dans ces dispositions, mon cœur battant, les yeux gris bien nets devant moi comme deux étoiles, quand Andie interrompit ma rêverie.

« Je vois que vous avez reçu de bonnes nouvelles », dit-il.

Je le surpris à regarder mon visage avec curiosité ; là-dessus me vint comme une vision de James Stewart et de la cour d’Inverary ; et mon esprit tourna aussitôt comme une porte sur ses gonds. Les procès, réfléchis-je, s’éternisent parfois plus que prévu. Même si j’arrivais à Inverary juste trop tard, quelque chose pourrait encore être tenté dans l’intérêt de James — et dans celui de mon propre caractère, le meilleur serait accompli. En un instant, semble-t-il sans réflexion, j’avais élaboré un plan.

« Andie, dis-je, est-ce toujours pour demain ? »

Il me dit que rien n’avait changé.

« A-t-on parlé de l’heure ? » demandai-je.

Il me répondit que ce devait être deux heures de l’après-midi.

« Et pour l’endroit ? » poursuivis-je.

« Quel endroit ? » dit Andie.

« L’endroit où je dois être débarqué ? » dis-je.

Il avoua qu’il n’y avait rien à ce sujet.

« Très bien, alors, dis-je, ce sera à moi de l’arranger. Le vent est à l’est, ma route est vers l’ouest : gardez votre bateau, je le loue ; remontons le Forth toute la journée ; et débarquez-moi à deux heures demain à l’endroit le plus à l’ouest que nous pourrons atteindre. »

« Espèce de fou ! » cria-t-il ; « vous voudriez tenter Inverary après tout ! »

« Juste cela, Andie », dis-je.

« Eh bien, vous avez la peau dure ! » dit-il. « Et j’étais assez désolé pour vous toute la journée d’hier », ajouta-t-il. « Vous voyez, je n’ai jamais été tout à fait sûr jusque-là de ce que vous vouliez vraiment. »

C’était un éperon pour un cheval boiteux !

« Un mot à votre oreille, Andie », dis-je. « Ce plan mien a encore un autre avantage. Nous pouvons laisser ces Highlanders derrière nous sur le rocher, et l’un de vos bateaux venant de Castleton pourra les récupérer demain. Ce Neil a un regard étrange quand il vous observe ; peut-être que si j’étais une fois hors de la porte, il pourrait y avoir encore des couteaux ; ces gens du Nord sont bien rancuniers. Et s’il devait y avoir une question, voici votre excuse. Nos vies étaient en danger à cause de ces sauvages ; étant responsable de ma sécurité, vous avez choisi de m’éloigner de leur voisinage et de me retenir le reste du temps à bord de votre bateau : et savez-vous, Andie ? » dis-je avec un sourire, « je pense que c’était très sagement choisi. »

« La vérité est que je n’ai aucune affection pour Neil », dit Andie, « ni lui pour moi, je pense ; et je n’aimerais guère en venir aux mains avec cet homme. Tam Anster s’en tirera mieux avec le bétail de toute façon. » (Car cet homme, Anster, venait de Fife, où le gaélique est encore parlé.) « Oui, oui ! » dit Andie, « Tam pourra traiter avec eux au mieux. Et en vérité ! Plus j’y pense, moins je vois que nous serions requis. L’endroit — oui, parbleu ! ils avaient oublié l’endroit. Eh, Shaws, vous avez la tête dure quand vous voulez ! En plus du fait que je vous dois la vie », ajouta-t-il avec plus de solennité, et il m’offrit sa main pour conclure le marché.

Sur quoi, sans plus de paroles, nous sautâmes soudainement à bord du bateau, larguâmes les amarres et hissâmes la voile. Les Gregara étaient alors occupés à leur petit-déjeuner, car la cuisine était leur occupation habituelle ; mais, l’un d’eux s’étant approché des remparts, notre fuite fut observée avant que nous ne fussions à vingt brasses du rocher ; et ils coururent tous les trois autour des ruines et de la plate-forme de débarquement, comme des fourmis autour d’un nid brisé, nous hélant et nous criant de revenir. Nous étions encore sous le vent et à l’ombre du rocher, qui s’étendait largement sur les eaux, mais nous sortîmes presque au même moment dans le vent et le soleil ; la voile se gonfla, le bateau pencha jusqu’au plat-bord, et nous balayâmes immédiatement hors de portée de la voix des hommes. Aux terreurs qu’ils endurèrent sur le rocher, où ils étaient maintenant abandonnés sans la présence d’aucune personne civilisée ni même la protection d’une Bible, aucune limite ne peut être fixée ; ils n’avaient pas non plus d’eau-de-vie pour les consoler, car même dans la hâte et le secret de notre départ, Andie avait réussi à l’emporter.

Notre premier soin fut de mettre Anster à terre dans une crique près des rochers de Glenteithy, afin que la délivrance de nos naufragés volontaires pût être dûment assurée le lendemain. De là, nous continuâmes à remonter le Firth. La brise, qui était alors si vive, déclina rapidement, mais ne nous fit jamais totalement défaut. Toute la journée nous restâmes en mouvement, bien que souvent pas beaucoup plus ; et il faisait nuit noire avant que nous ne fussions à hauteur de Queensferry. Pour respecter la lettre de l’engagement d’Andie (ou ce qu’il en restait), je devais rester à bord, mais je ne crus pas mal de communiquer avec le rivage par écrit. Sur l’enveloppe de Prestongrange, où le sceau du gouvernement devait beaucoup surprendre mon correspondant, j’écrivis, à la lanterne du bateau, quelques mots nécessaires, et Andie les porta à Rankeillor. En une heure environ, il revint avec une bourse d’argent et l’assurance qu’un bon cheval serait sellé pour moi à deux heures demain à Clackmannan Pool. Cela fait, et le bateau ancré à sa pierre, nous nous couchâmes pour dormir sous la voile.

Nous étions dans la mare bien avant deux heures le lendemain ; et il ne me restait plus qu’à m’asseoir et attendre. Je ne ressentais que peu d’empressement pour ma course. J’aurais été heureux de n’importe quelle excuse acceptable pour y renoncer ; mais n’en trouvant aucune, mon inquiétude n’était pas moins grande que si je m’étais précipité vers quelque plaisir désiré. Peu après une heure, le cheval était au bord de l’eau, et je pouvais voir un homme le promener de long en large jusqu’à ce que je débarque, ce qui gonflait grandement mon impatience. Andie respecta le moment de ma libération de très près, se montrant un homme de parole, mais servant à peine ses employeurs avec une mesure comble ; et environ cinquante secondes après deux heures, j’étais en selle et au grand galop vers Stirling. En un peu plus d’une heure, j’avais dépassé cette ville, et je remontais déjà le long de l’Alan Water, quand le temps se déchaîna en une petite tempête. La pluie m’aveuglait, le vent m’avait presque désarçonné, et les premières ténèbres de la nuit me surprirent dans une nature sauvage encore quelque peu à l’est de Balwhidder, peu sûr de ma direction et monté sur un cheval qui commençait déjà à être fatigué.

Dans la précipitation de ma hâte, et pour m’épargner le retard et l’ennui d’un guide, j’avais suivi (autant qu’il était possible pour un cavalier) la ligne de mon voyage avec Alan. Je l’avais fait les yeux ouverts, prévoyant un grand risque, que la tempête avait maintenant transformé en réalité. La dernière chose que je sus de l’endroit où je me trouvais, je pense que ce devait être vers Uam Var ; l’heure peut-être six heures du soir. Je dois encore penser que ce fut une grande chance que j’arrive vers onze heures à ma destination, la maison de Duncan Dhu. Où j’avais erré dans l’intervalle, le cheval pourrait peut-être le dire. Je sais que nous sommes tombés deux fois, et une fois par-dessus la selle, emportés un moment dans un torrent rugissant. Monture et cavalier étaient couverts de boue jusqu’aux yeux.

De Duncan, j’eus des nouvelles du procès. Il était suivi dans toutes ces régions des Highlands avec un intérêt religieux ; les nouvelles d’Inverary se répandaient aussi vite que les hommes pouvaient voyager ; et je fus ravi d’apprendre que, jusqu’à une heure avancée de ce samedi, il n’était pas encore terminé ; et tout le monde commençait à supposer qu’il devait se prolonger jusqu’au lundi. Sous l’impulsion de cette intelligence, je ne voulus pas m’asseoir pour manger ; mais, Duncan ayant accepté d’être mon guide, je repris la route à pied, avec le morceau à la main et mâchant en marchant. Duncan apportait avec lui une flasque d’usquebaugh et une lanterne à main ; cette dernière nous éclairait juste le temps que nous trouvions des maisons où la rallumer, car la chose fuyait outrageusement et s’éteignait à chaque rafale. La plus grande partie de la nuit, nous marchâmes à l’aveuglette à travers des nappes de pluie, et le jour nous trouva sans but sur les montagnes. Tout près, nous tombâmes sur une hutte au bord d’un torrent, où nous prîmes une bouchée et une direction ; et, un peu avant la fin du sermon, nous arrivâmes aux portes de l’église d’Inverary.

La pluie avait quelque peu lavé le haut de mon corps, mais j’étais encore embourbé jusqu’aux genoux ; je ruisselais d’eau ; j’étais si fatigué que je pouvais à peine boiter, et mon visage était celui d’un spectre. J’avais certainement plus besoin d’un changement de vêtements et d’un lit où m’étendre que de tous les bienfaits de la chrétienté. Malgré tout cela (étant persuadé que le point principal pour moi était de me rendre immédiatement public), je poussai la porte de l’église avec le sale Duncan sur mes talons, et trouvant une place vacante, je m’assis.

« Treizièmement, mes frères, et entre parenthèses, la loi elle-même doit être considérée comme un moyen de grâce », disait le ministre, avec la voix de quelqu’un qui prend plaisir à poursuivre un argument.

Le sermon était en anglais à cause de la session de la cour. Les juges étaient présents avec leurs gardes armés, les hallebardes scintillaient dans un coin près de la porte, et les bancs étaient bondés au-delà de l’accoutumée par l’armée des avocats. Le texte était dans Romains 5, 13 — le ministre était un habile homme ; et toute cette assemblée capable — depuis Argyle, et mes seigneurs Elchies et Kilkerran, jusqu’aux hallebardiers qui les accompagnaient — était plongée, les sourcils froncés, dans une profonde attention critique. Le ministre lui-même et quelques personnes près de la porte observèrent notre entrée sur le moment et l’oublièrent immédiatement ; les autres n’entendirent pas, ou ne voulurent pas entendre, ou ne voulurent pas être entendus ; et je m’assis parmi mes amis et mes ennemis sans être remarqué.

Le premier que je distinguai fut Prestongrange. Il était assis bien en avant, tel un cavalier enthousiaste en selle, ses lèvres remuant avec délectation, ses yeux collés au ministre ; la doctrine était clairement à son goût. Charles Stewart, en revanche, était à moitié endormi, et semblait harassé et pâle. Quant à Simon Fraser, il apparaissait comme une tache, et presque un scandale, au milieu de cette congrégation attentive, fourrant ses mains dans ses poches, changeant la position de ses jambes, se raclant la gorge, et roulant ses sourcils chauves tout en dardant ses yeux à droite et à gauche, tantôt avec un bâillement, tantôt avec un sourire secret. Par moments, aussi, il prenait la Bible devant lui, la parcourait, semblait lire un peu, la parcourait à nouveau, et s’arrêtait pour bailler prodigieusement : le tout comme pour s’exercer.

Au cours de cette agitation, son œil se posa sur moi. Il resta une seconde stupéfait, puis arracha une demi-page de la Bible, y griffonna avec un crayon, et la passa avec un mot chuchoté à son voisin. La note parvint à Prestongrange, qui ne me jeta qu’un seul regard ; de là, elle voyagea jusqu’aux mains de M. Erskine ; de là encore jusqu’à Argyle, où il était assis entre les deux autres lords de session, et Sa Grâce se tourna et me fixa d’un œil arrogant. Le dernier de ceux qui s’intéressaient à ma présence fut Charlie Stewart, et il commença lui aussi à crayonner et à faire circuler des dépêches, dont je ne pus suivre aucune jusqu’à leur destination dans la foule.

Mais le passage de ces notes avait attiré l’attention ; tous ceux qui étaient dans le secret (ou se supposaient l’être) chuchotaient des informations — les autres des questions ; et le ministre lui-même semblait tout à fait décontenancé par l’agitation dans l’église et le soudain remue-ménage et les chuchotements. Sa voix changea, il hésita manifestement, et ne retrouva plus la conviction facile et les tons pleins de son discours. Ce serait une énigme pour lui jusqu’à son dernier jour, pourquoi un sermon qui s’était déroulé avec triomphe durant quatre parties, avait ainsi échoué dans la cinquième.

Quant à moi, je continuai à rester assis là, très mouillé et fatigué, et assez anxieux de ce qui allait arriver ensuite, mais exultant grandement de mon succès.

CHAPITRE XVII. LE MÉMOIRE

Le dernier mot de la bénédiction était à peine sorti de la bouche du ministre que Stewart m’avait pris par le bras. Nous fûmes les premiers à sortir de l’église, et il fit une telle célérité extraordinaire que nous étions en sécurité entre les quatre murs d’une maison avant que la rue n’ait commencé à être encombrée par la congrégation qui rentrait chez elle.

« Suis-je encore à temps ? » demandai-je.

« Oui et non », dit-il. « L’affaire est close ; le jury est enfermé, et sera assez aimable pour nous faire savoir son avis demain matin, le même que j’aurais pu vous dire moi-même il y a trois jours avant que la pièce ne commence. La chose est publique depuis le début. Le prévenu le savait : « Vous pouvez faire ce que vous voulez pour moi », chuchote-t-il il y a deux jours. « Vous connaissez mon sort par ce que le Duc d’Argyle vient de dire à M. Macintosh. » Oh, c’est un scandale !

« Le grand Argyle est allé devant, Il fit rugir les canons et les fusils »,

et le huissier lui-même a crié « Cruachan ! » Mais maintenant que je vous ai retrouvé, je ne désespérerai jamais. Le chêne surpassera encore le myrte ; nous vaincrons encore les Campbells dans leur propre ville. Loué soit Dieu de me laisser voir ce jour ! »

Il sautait d’excitation, vida ses malles sur le sol pour que je puisse changer de vêtements, et m’incommoda de son aide pendant que je me changeais. Ce qui restait à faire, ou comment je devais le faire, était ce qu’il ne m’a jamais dit ni, je crois, même pensé. « Nous vaincrons encore les Campbells ! » c’était toujours son refrain. Et cela me fut imposé à l’esprit, combien ceci, qui avait les apparences d’une sobre procédure de loi, était dans son essence une bataille de clan entre clans sauvages. Je pensais que mon ami l’Avocat n’était pas le moins sauvage. Qui, l’ayant seulement vu derrière un conseil devant le Lord Ordinary ou suivant une balle de golf et posant ses clubs sur les liens de Bruntsfield, aurait pu reconnaître dans cette même personne ce membre de clan volubile et violent ?

Les conseils de James Stewart étaient au nombre de quatre — les Shérifs Brown de Colstoun et Miller, M. Robert Macintosh, et M. Stewart le jeune de Stewart Hall. Ceux-ci étaient convenus de dîner avec l’Avocat après le sermon, et je fus très obligeamment inclus dans la partie. À peine la nappe levée, et le premier bol très artistiquement composé par le Shérif Miller, que nous tombâmes sur le sujet en main. Je fis un court récit de ma saisie et de ma captivité, et fus ensuite examiné et réexaminé sur les circonstances du meurtre. On se rappellera que c’était la première fois que j’avais mon mot à dire, ou que l’affaire était du tout traitée parmi les avocats ; et la conséquence fut très décourageante pour les autres et (je dois l’avouer) décevante pour moi-même.

« Pour résumer », dit Colstoun, « vous prouvez qu’Alan était sur place ; vous l’avez entendu proférer des menaces contre Glenure ; et bien que vous nous assuriez qu’il n’était pas l’homme qui a tiré, vous laissez une forte impression qu’il était de mèche avec lui, et consentant, peut-être assistant immédiatement, à l’acte. Vous le montrez en outre, au risque de sa propre liberté, favorisant activement l’évasion du criminel. Et le reste de votre témoignage (pour autant qu’il soit le moins matériel) dépend de la simple parole d’Alan ou de James, les deux accusés. En bref, vous ne brisez pas du tout, mais allongez seulement d’un personnage, la chaîne qui lie notre client au meurtrier ; et je n’ai guère besoin de dire que l’introduction d’un troisième complice aggrave plutôt cette apparence de conspiration qui a été notre pierre d’achoppement depuis le début. »

« Je suis du même avis », dit le Shérif Miller. « Je pense que nous pouvons tous être très reconnaissants à Prestongrange d’avoir écarté un témoin très inconfortable de notre chemin. Et surtout, je pense que M. Balfour lui-même pourrait être obligé. Car vous parlez d’un troisième complice, mais M. Balfour (à mon avis) a beaucoup l’apparence d’un quatrième. »

« Permettez-moi, messieurs ! » intervint Stewart l’Avocat. « Il y a un autre point de vue. Ici, nous avons un témoin — ne vous souciez pas de savoir s’il est matériel ou non — un témoin dans cette cause, kidnappé par cette vieille équipe de bandits sans loi des Macgregor de Glengyle, et séquestré pendant près d’un mois dans un tas de vieilles ruines sur le Bass. Remuez cela et voyez quelle saleté vous jetez sur les procédures ! Messieurs, c’est une histoire pour faire résonner le monde ! Il serait étrange, avec une telle prise que celle-ci, si nous ne pouvions pas extorquer un pardon pour mon client. »

« Et supposez que nous prenions la cause de M. Balfour demain ? » dit Stewart Hall. « Je suis fort trompé ou nous trouverions tant d’empêchements jetés sur notre chemin, que James aurait été pendu avant que nous ayons trouvé un tribunal pour nous entendre. C’est un grand scandale, mais je suppose qu’aucun d’entre nous n’en a oublié un plus grand encore, je veux dire l’affaire de Lady Grange. La femme était toujours en détention ; mon ami M. Hope de Rankeillor fit ce qui était humainement possible ; et comment s’en sortit-il ? Il n’obtint jamais de mandat ! Eh bien, ce sera la même chose maintenant ; les mêmes armes seront utilisées. C’est une scène, messieurs, d’animosité de clan. La haine du nom que j’ai l’honneur de porter fait rage dans les hautes sphères. Il n’y a rien ici à voir que la rancœur nue des Campbell et l’intrigue mesquine des Campbell. »

Vous pouvez être sûr que c’était là aborder un sujet bienvenu, et je restai assis quelque temps au milieu de mes doctes conseillers, presque assourdi par leur bavardage mais extrêmement peu instruit par sa teneur. Le notaire fut entraîné à quelques emportements ; Colstoun se devait de le reprendre et de le remettre dans le droit chemin ; les autres se joignirent au débat dans des camps opposés, tous assez bruyants ; le duc d’Argyle fut étrillé comme un beau diable ; le roi George reçut quelques coups au passage ainsi qu’une défense assez élaborée ; et il n’y eut qu’une seule personne qui sembla oubliée, ce fut James of the Glens.

À travers tout cela, M. Miller resta tranquille. C’était un petit homme d’un certain âge, rubicond et le regard pétillant ; il parlait d’une voix onctueuse et riche, avec une infinie roublardise, articulant chaque mot comme le fait un acteur pour donner le plus d’expression possible ; et même à présent, alors qu’il se taisait, assis là avec sa perruque de côté, son verre dans les deux mains, la bouche pincée d’un air amusé et le menton en avant, il semblait l’image même d’une joyeuse fourberie. Il était évident qu’il avait quelque chose à dire et qu’il attendait l’occasion propice.

Elle se présenta bientôt. Colstoun avait conclu l’un de ses discours par quelque expression sur leur devoir envers leur client. Son collègue shérif fut, je suppose, satisfait de la transition. Il prit la table à témoin avec un geste et un regard.

« Cela me suggère une considération qui semble négligée », dit-il. « L’intérêt de notre client passe certainement avant tout, mais le monde ne s’arrête pas avec James Stewart. » Sur quoi il fit un clin d’œil. « Je pourrais citer, exempli gratia, un certain M. George Brown, un certain M. Thomas Miller et un certain M. David Balfour. M. David Balfour a un très bon motif de plainte, et je pense, messieurs — si son histoire était correctement tirée au clair — je pense qu’il y aurait un certain nombre de perruques en jeu. »

Toute la table se tourna vers lui d’un mouvement commun.

« Correctement traitée et soigneusement tirée au clair, c’est une histoire qui pourrait difficilement manquer d’avoir quelques conséquences », poursuivit-il. « Toute l’administration de la justice, depuis son plus haut fonctionnaire jusqu’au dernier, serait totalement discréditée ; et il me semble qu’ils auraient besoin d’être remplacés. » Il semblait rayonner de ruse en disant cela. « Et je n’ai pas besoin de vous souligner que cette affaire de M. Balfour serait une fort belle cause dans laquelle paraître », ajouta-t-il.

Eh bien, les voilà tous lancés sur une autre piste ; la cause de M. Balfour, et quel genre de discours on pourrait y prononcer, et quels fonctionnaires pourraient être ainsi évincés, et qui leur succéderait. Je ne donnerai que deux exemples. Il fut proposé d’approcher Simon Fraser, dont le témoignage, s’il pouvait être obtenu, s’avérerait certainement fatal à Argyle et à Prestongrange. Miller approuva hautement la tentative. « Nous avons ici devant nous un rôti qui goutte », dit-il, « il y en a pour tout le monde, venez vous servir. » Et il me sembla qu’ils s’en léchaient tous les babines. L’autre était déjà proche de la fin. Stewart le notaire était hors de lui de plaisir, flairant la vengeance sur son ennemi principal, le Duc.

« Messieurs », s’écria-t-il en remplissant son verre, « à la santé du shérif Miller. Ses capacités juridiques sont connues de tous. Ses talents culinaires, ce bol devant nous est là pour en témoigner. Mais quand il s’agit de la politique ! » cria-t-il, avant de vider son verre.

« Oui, mais ce ne sera guère de la politique au sens où vous l’entendez, mon ami », dit Miller, flatté. « Une révolution, si vous voulez, et je pense pouvoir vous promettre que les historiens dateront à partir de la cause de M. Balfour. Mais correctement guidée, M. Stewart, tendrement guidée, elle s’avérera être une révolution pacifique. »

« Et si les maudits Campbell se font tirer les oreilles, qu’est-ce que ça peut me faire ? » crie Stewart, en frappant du poing sur la table.

On pensera que je n’étais pas très satisfait de tout cela, bien que je puisse difficilement m’empêcher de sourire à une sorte d’innocence chez ces vieux intrigants. Mais ce n’était pas mon but d’avoir subi tant de chagrins pour l’avancement du shérif Miller ou de faire une révolution au Palais du Parlement : et j’intervins en conséquence avec autant de simplicité de manières que je pouvais en prendre.

« Je dois vous remercier, messieurs, pour vos conseils », dis-je. « Et maintenant, j’aimerais, avec votre permission, vous poser deux ou trois questions. Il y a une chose qui a été laissée de côté, par exemple : cette cause fera-t-elle le moindre bien à notre ami James of the Glens ? »

Ils semblèrent tous un peu décontenancés et donnèrent des réponses variées, mais s’accordant pratiquement sur un point : James n’avait plus d’espoir que dans la clémence du Roi.

« Pour poursuivre, donc », dis-je, « cela fera-t-il le moindre bien à l’Écosse ? Nous avons un dicton qui dit qu’il est un vil oiseau celui qui salit son propre nid. Je me souviens avoir entendu dire que nous avions eu une émeute à Édimbourg quand j’étais enfant, ce qui donna l’occasion à la défunte Reine de qualifier ce pays de barbare ; et j’ai toujours cru que nous avions plutôt perdu que gagné à cela. Puis vint l’année Quarante-cinq, qui fit parler de l’Écosse partout ; mais je n’ai jamais entendu dire que nous avions gagné quoi que ce soit par le Quarante-cinq. Et maintenant, nous en arrivons à cette cause de M. Balfour, comme vous l’appelez. Le shérif Miller nous dit que les historiens dateront à partir d’elle, et je ne serais pas étonné. Je crains seulement qu’ils ne datent à partir d’elle comme d’une période de calamité et d’opprobre public. »

L’agile Miller avait déjà senti où je voulais en venir et se hâta de prendre la même route. « C’est vigoureusement exposé, M. Balfour », dit-il. « Une observation de poids, monsieur. »

« Nous devons ensuite nous demander si ce sera bon pour le roi George », poursuivis-je. « Le shérif Miller semble assez serein à ce sujet ; mais je doute que vous puissiez faire s’effondrer la maison sur lui sans que Sa Majesté ne reçoive un coup ou deux, dont l’un pourrait facilement s’avérer fatal. »

Je leur donnai une chance de répondre, mais personne ne se porta volontaire.

« Parmi ceux pour qui l’affaire devait être profitable », continuai-je, « le shérif Miller nous a donné plusieurs noms, parmi lesquels il a eu l’amabilité de mentionner le mien. J’espère qu’il me pardonnera si je pense autrement. Je crois ne pas avoir été le dernier dans cette affaire tant qu’il y avait une vie à sauver ; mais j’avoue m’être senti extrêmement exposé, et j’avoue qu’il serait dommage pour un jeune homme, ayant quelque idée de devenir avocat, de se forger la réputation d’un individu turbulent et factieux avant même d’avoir vingt ans. Quant à James, il semble — à ce stade des procédures, avec la sentence comme prononcée — qu’il n’ait d’espoir que dans la clémence du Roi. Sa Majesté ne pourrait-elle pas être sollicitée plus directement, les réputations de ces hauts fonctionnaires protégées du public, et moi-même maintenu hors d’une position qui, selon moi, signifie ma ruine ? »

Ils restèrent tous à fixer leurs verres, et je vis bien qu’ils trouvaient mon attitude sur l’affaire peu ragoûtante. Mais Miller était prêt, en tout cas.

« Si l’on me permet de mettre l’idée de mon jeune ami sous une forme plus formelle », dit-il, « je le comprends comme proposant que nous incorporions le fait de sa séquestration, et peut-être quelques points du témoignage qu’il était prêt à offrir, dans un mémoire à la Couronne. Ce plan a des chances de succès. Il est aussi susceptible que n’importe quel autre (et peut-être plus) d’aider notre client. Peut-être Sa Majesté aurait-elle la bonté de ressentir une certaine gratitude envers tous ceux qui ont participé à un tel mémoire, ce qui pourrait être interprété comme l’expression d’une loyauté très délicate ; et je pense que, dans la rédaction de celui-ci, ce point de vue pourrait être mis en avant. »

Ils hochèrent tous la tête, non sans soupirs, car l’alternative précédente était sans doute plus conforme à leurs inclinations.

« Du papier, alors, M. Stewart, s’il vous plaît », poursuivit Miller ; « et je pense qu’il pourrait très opportunément être signé par nous cinq ici présents, en tant que procureurs de l’homme condamné. »

« Cela ne peut faire de mal à aucun d’entre nous, au moins », dit Colstoun en poussant un autre soupir, car il s’était vu Lord Avocat au cours des dix dernières minutes.

Là-dessus, ils se mirent, sans grand enthousiasme, à rédiger le mémoire — un processus au cours duquel ils s’enflammèrent bientôt ; et je n’eus plus qu’à rester là à regarder et à répondre à une question occasionnelle. Le document était très bien tourné ; commençant par un récit des faits me concernant, la récompense offerte pour mon arrestation, ma reddition, la pression exercée sur moi ; ma séquestration ; et mon arrivée à Inverary juste à temps pour arriver trop tard ; expliquant ensuite les raisons de loyauté et d’intérêt public pour lesquelles il était convenu de renoncer à toute poursuite ; et se terminant par un appel pressant à la clémence du Roi en faveur de James.

Il me sembla que j’étais sacrifié dans une large mesure, et plutôt représenté sous les traits d’un agitateur qu’une nuée d’avocats avait retenu avec difficulté de commettre des excès. Mais je laissai passer, et ne fis qu’une seule suggestion : que je sois décrit comme prêt à livrer mon propre témoignage et à apporter celui d’autres personnes devant toute commission d’enquête — et une seule exigence : qu’on me fournisse immédiatement une copie.

Colstoun hésita. « C’est un document très confidentiel », dit-il.

« Et ma position vis-à-vis de Prestongrange est hautement particulière », répondis-je. « Il ne fait aucun doute que j’ai dû toucher son cœur lors de notre première entrevue, si bien qu’il s’est depuis lors montré constamment mon ami. Sans lui, messieurs, je serais maintenant mort ou attendant ma sentence aux côtés du pauvre James. C’est pourquoi je choisis de lui communiquer le fait de ce mémoire dès qu’il sera copié. Vous devez également considérer que cette mesure contribuera à ma protection. J’ai ici des ennemis habitués à frapper fort ; Sa Grâce est dans son propre pays, Lovat à ses côtés ; et s’il devait y avoir la moindre ambiguïté sur nos procédures, je pense que je pourrais très bien me réveiller en prison. »

Ne trouvant pas de réponse immédiate à ces considérations, ma compagnie de conseillers fut finalement persuadée de donner son consentement, ne posant que cette condition : que je soumette le papier à Prestongrange avec les compliments exprès de toutes les personnes concernées.

L’Avocat était au château, dînant avec Sa Grâce. Par la main de l’un des serviteurs de Colstoun, je lui envoyai un billet demandant une entrevue, et reçus une convocation pour le rencontrer immédiatement dans une maison privée de la ville. Ici, je le trouvai seul dans une chambre ; sur son visage, rien ne pouvait être décelé ; pourtant, je n’étais pas si peu observateur que je n’aperçus quelques hallebardes dans le hall, et pas si stupide que je ne pusse comprendre qu’il était prêt à m’arrêter sur-le-champ, si cela semblait opportun.

« Alors, M. David, c’est vous ? » dit-il.

« Là où je crains de ne pas être le bienvenu, monseigneur », dis-je. « Et j’aimerais, avant d’aller plus loin, exprimer ma reconnaissance pour les bons offices de votre seigneurie, même s’ils devaient maintenant cesser. »

« J’ai déjà entendu parler de votre gratitude », répondit-il sèchement, « et je pense que ce n’est guère pour cela que vous m’avez fait quitter mon vin. Je me souviendrais aussi, si j’étais vous, que vous êtes toujours sur un terrain très marécageux. »

« Pas maintenant, monseigneur, je crois », dis-je ; « et si votre seigneurie veut bien jeter un coup d’œil sur ceci, vous penserez peut-être comme moi. »

Il le lut attentivement, fronçant lourdement les sourcils ; puis revint sur une partie et une autre qu’il sembla peser et comparer. Son visage s’éclaircit un peu.

« Ce n’est pas si mauvais que cela pourrait être pire », dit-il ; « bien que je sois encore susceptible de payer cher ma connaissance de M. David Balfour. »

« Plutôt pour votre indulgence envers ce malheureux jeune homme, monseigneur », dis-je.

Il parcourut encore le papier, et tout au long, son humeur sembla s’améliorer.

« Et à qui suis-je redevable de ceci ? » demanda-t-il bientôt. « D’autres conseils ont dû être discutés, je pense. Qui a proposé cette méthode privée ? Était-ce Miller ? »

« Monseigneur, c’était moi-même », dis-je. « Ces messieurs ne m’ont témoigné aucune considération telle que je doive me priver du mérite que je peux légitimement revendiquer, ou leur épargner toute responsabilité qu’ils devraient correctement assumer. Et la vérité est qu’ils étaient tous en faveur d’un processus qui aurait des conséquences remarquables au Palais du Parlement, et s’avérerait pour eux (selon l’une de leurs propres expressions) un rôti qui goutte. Avant que j’intervienne, je pense qu’ils étaient sur le point de se partager les différentes nominations juridiques. Notre ami M. Simon devait être admis moyennant un arrangement. »

Prestongrange sourit. « Ce sont là nos amis », dit-il. « Et quelles furent vos raisons de ne pas être d’accord, M. David ? »

Je les lui exposai sans dissimulation, exprimant toutefois avec plus de force et de volume celles qui concernaient Prestongrange lui-même.

« Vous ne me faites que justice », dit-il. « J’ai lutté aussi fort pour vos intérêts que vous avez lutté contre les miens. Et comment êtes-vous arrivé ici aujourd’hui ? » demanda-t-il. « À mesure que l’affaire traînait, j’ai commencé à devenir inquiet d’avoir fixé une période si courte, et je vous attendais même pour demain. Mais aujourd’hui — je n’aurais jamais imaginé cela. »

Je n’allais pas, bien sûr, trahir Andie.

« Je soupçonne qu’il y a du bétail très fatigué sur la route », dis-je.

« Si j’avais su que vous étiez un tel brigand, vous auriez goûté plus longtemps au Bass », dit-il.

« À propos de quoi, monseigneur, je vous rends votre lettre. » Et je lui donnai l’enveloppe de l’écriture contrefaite.

« Il y avait aussi l’enveloppe avec le sceau », dit-il.

« Je ne l’ai pas », dis-je. « Elle ne portait même pas d’adresse et ne pouvait compromettre personne. J’ai la seconde pièce, et avec votre permission, je désire la garder. »

Je crus voir un léger tressaillement, mais il ne dit rien sur ce point. « Demain », reprit-il, « nos affaires ici seront terminées, et je me rends à Glasgow. Je serais très heureux de vous avoir dans mon groupe, M. David. »

« Monseigneur... » commençai-je.

« Je ne nie pas que ce sera utile pour moi », interrompit-il. « Je désire même que, lorsque nous arriverons à Édimbourg, vous descendiez chez moi. Vous avez de très chaleureux amis chez les Miss Grant, qui seront ravies de vous avoir pour elles seules. Si vous pensez que je vous ai été utile, vous pouvez ainsi facilement me rembourser, et loin d’y perdre, vous pourriez en tirer quelque avantage en chemin. Ce n’est pas chaque jeune homme étranger qui est présenté dans la société par l’Avocat du Roi. »

Déjà assez souvent (dans nos brèves relations) cet homme avait fait tourner ma tête ; il ne faisait aucun doute qu’il le fit de nouveau un instant. Voici la vieille fiction toujours maintenue de ma faveur particulière auprès de ses filles, dont l’une avait été si bonne que de rire de moi, tandis que les deux autres avaient à peine daigné remarquer le fait de mon existence. Et maintenant, je devais chevaucher avec monseigneur jusqu’à Glasgow ; je devais demeurer avec lui à Édimbourg ; je devais être introduit dans la société sous sa protection ! Qu’il ait eu tant de bonne nature pour me pardonner était assez surprenant ; qu’il puisse souhaiter m’aider semblait impossible ; et je commençai à chercher quelque arrière-pensée. L’une était claire. Si je devenais son invité, la repentance était exclue ; je ne pourrais jamais changer d’avis sur mon projet actuel et intenter une action. Et d’ailleurs, ma présence dans sa maison ne ferait-elle pas ressortir toute la force du mémoire ? Car cette plainte ne pourrait être prise très au sérieux si la personne principalement lésée était l’invitée du fonctionnaire le plus incriminé. En pensant à cela, je ne pus m’empêcher de sourire.

« C’est dans la nature d’une contre-mesure au mémoire ? » dis-je.

« Vous êtes rusé, M. David », dit-il, « et vous ne devinez pas tout à fait mal, le fait me sera utile pour ma défense. Peut-être, cependant, sous-estimez-vous des sentiments amicaux, qui sont parfaitement sincères. J’ai du respect pour vous, David, mêlé d’admiration », dit-il, en souriant.

« Je suis plus que disposé, je suis ardemment désireux de répondre à vos souhaits », dis-je. « Mon intention est d’être admis au Barreau, où le soutien de votre seigneurie serait inestimable ; et je suis par ailleurs sincèrement reconnaissant envers vous-même et votre famille pour différentes marques d’intérêt et d’indulgence. La difficulté est ici. Il y a un point sur lequel nous tirons à hue et à dia. Vous essayez de pendre James Stewart, j’essaie de le sauver. Dans la mesure où ma chevauchée avec vous améliorerait la défense de votre seigneurie, je suis à vos ordres ; mais dans la mesure où cela aiderait à pendre James Stewart, vous me voyez faire obstacle. »

Je crus l’entendre jurer pour lui-même. « Vous devriez certainement être admis ; le Barreau est le véritable théâtre de vos talents », dit-il amèrement, puis il resta un moment silencieux. « Je vais vous dire », reprit-il bientôt, « il n’est pas question de James Stewart, pour ou contre, James est un homme mort ; sa vie est donnée et prise — achetée (si vous préférez) et vendue ; aucun mémoire ne peut l’aider — aucune défection d’un fidèle M. David ne peut lui nuire. Quoi qu’il arrive, il n’y aura pas de pardon pour James Stewart : et prenez cela pour dit ! La question est maintenant de moi-même : vais-je rester ou tomber ? et je ne vous nie pas que je suis en quelque danger. Mais M. David Balfour considérera-t-il pourquoi ? Ce n’est pas parce que j’ai poussé l’affaire indûment contre James ; pour cela, je suis sûr d’être pardonné. Et ce n’est pas parce que j’ai séquestré M. David sur un rocher, bien que cela passe sous cette couleur ; mais parce que je n’ai pas pris le chemin facile et direct, sur lequel j’étais pressé à plusieurs reprises, d’envoyer M. David dans sa tombe ou à la potence. D’où le scandale — d’où ce maudit mémoire », dit-il en frappant le papier sur sa jambe. « Ma tendresse pour vous m’a mis dans cette difficulté. Je souhaite savoir si votre tendresse pour votre propre conscience est trop grande pour vous laisser m’en sortir. »

Il ne fait aucun doute qu’il y avait beaucoup de vérité dans ce qu’il disait ; si James ne pouvait plus être sauvé, qui était-il plus naturel que je me tourne pour aider que l’homme devant moi, qui m’avait aidé si souvent, et qui était même en train de me donner un exemple de patience ? J’étais d’ailleurs non seulement fatigué, mais commençais à avoir honte de mon attitude perpétuelle de suspicion et de refus.

« Si vous voulez nommer le moment et le lieu, je serai ponctuellement prêt à accompagner votre seigneurie », dis-je.

Il me serra la main. « Et je pense que mes demoiselles ont quelques nouvelles pour vous », dit-il, en me congédiant.

Je m’en allai, très heureux d’avoir fait la paix, mais un peu préoccupé en conscience ; et je ne pus m’empêcher de me demander, en revenant, si, peut-être, je n’avais pas été un scrupule trop indulgent. Mais il y avait le fait que c’était un homme qui aurait pu être mon père, un homme capable, un grand dignitaire, et quelqu’un qui, à l’heure de mon besoin, m’avait tendu la main pour m’aider. J’étais d’autant plus d’humeur à profiter du reste de cette soirée, que je passai avec les avocats, en excellente compagnie sans aucun doute, mais peut-être avec un peu plus qu’une suffisance de punch : car bien que je sois allé me coucher tôt, je n’ai pas de souvenir clair de la façon dont je suis arrivé là.

Le lendemain, depuis le cabinet privé des juges, où personne ne pouvait me voir, j'entendis le verdict prononcé et le jugement rendu contre James. Je suis certain de rapporter fidèlement les paroles du Duc ; et puisque ce célèbre passage a fait l'objet de contestations, autant consigner ma propre version. Après avoir fait allusion à l'année 45, le chef des Campbell, siégeant en qualité de Justice-General sur le banc, s'adressa ainsi au malheureux Stewart devant lui : « Si vous aviez réussi dans cette rébellion, vous pourriez être en train d'imposer la loi là où vous avez maintenant reçu son jugement ; nous, qui sommes aujourd'hui vos juges, pourrions avoir été traduits devant l'un de vos simulacres de tribunaux ; et alors, vous auriez pu vous rassasier du sang de n'importe quel nom ou clan envers lequel vous auriez eu de l'aversion. »

« Voilà qui vend la mèche, en vérité », pensai-je. Et ce fut l'impression générale. Il était extraordinaire de voir comment les jeunes avocats s'emparaient de ce discours pour le tourner en dérision, et comment il ne se passait guère de repas sans que quelqu'un ne glisse ces mots : « Et alors, vous auriez pu vous rassasier. » Beaucoup de chansons furent composées pour la distraction de l'heure, et sont presque toutes oubliées. Je me souviens que l'une commençait ainsi :

« De qui voulez-vous le sang, le sang ? Est-ce un nom, ou est-ce un clan, Ou est-ce un vrai Highlander, Dont vous voulez le sang, le sang ? »

Une autre était sur l'air de mon vieux favori, The House of Airlie, et commençait ainsi :

« Ce fut un jour où Argyle siégeait sur le banc, Qu'ils lui servirent un Stewart pour son dîner. »

Et l'un des couplets disait :

« Alors se leva le Duc, et gronda son cuisinier, Je tiens pour une calomnie dénuée de sens, Que je puisse souper, et rassasier ma panse, Du sang de n'importe quel clan de mon aversion. »

James fut aussi bel et bien assassiné que si le Duc avait pris un fusil pour le traquer. J'en savais autant, bien sûr : mais d'autres ne savaient pas grand-chose, et furent plus affectés par les détails scandaleux qui furent mis en lumière au cours du procès. L'un des principaux fut certainement cette saillie du juge. Elle fut vivement relayée par une autre, celle d'un juré qui avait interrompu le plaidoyer de Coulston pour la défense par un « Je vous prie, monsieur, soyez bref, nous sommes fort las », ce qui sembla le comble de l'impudence et de la simplicité. Mais certains de mes nouveaux amis avocats furent encore plus stupéfaits par une innovation qui avait déshonoré et même vicié la procédure. Un témoin ne fut jamais appelé. Son nom, pourtant, était imprimé, là où il peut encore être vu sur la quatrième page de la liste : « James Drummond, alias Macgregor, alias James More, ancien fermier à Inveronachile » ; et sa déposition avait été recueillie, selon l'usage, par écrit. Il avait retenu ou inventé (que Dieu lui vienne en aide) des éléments qui pesaient comme du plomb dans les souliers de James Stewart, et je vis qu'ils étaient susceptibles de servir d'ailes aux siens. Il était hautement souhaitable de porter ce témoignage à la connaissance du jury sans exposer l'homme lui-même aux périls du contre-interrogatoire ; et la manière dont cela fut fait fut une surprise pour tous. Car le document fut passé de main en main (comme une curiosité) dans la salle d'audience ; circula dans le banc des jurés, où il fit son œuvre ; et disparut à nouveau (comme par accident) avant d'atteindre l'avocat du prisonnier. Ce fut considéré comme un stratagème des plus insidieux ; et le fait que le nom de James More y soit mêlé me remplit de honte pour Catriona et de souci pour moi-même.

Le jour suivant, Prestongrange et moi, accompagnés d'une nombreuse compagnie, partîmes pour Glasgow, où (au grand dam de mon impatience) nous continuâmes à nous attarder quelque temps entre plaisirs et affaires. Je logeais chez mon seigneur, avec qui j'étais encouragé à la familiarité ; j'avais ma place dans les réceptions ; j'étais présenté aux invités de marque ; et, dans l'ensemble, on me traitait avec plus d'égards que je ne pensais convenir à mes talents ou à ma position ; si bien qu'en présence d'étrangers, il m'arrivait souvent de rougir pour Prestongrange. Il faut avouer que le regard que j'avais porté sur le monde ces derniers mois était de nature à jeter un voile sombre sur mon caractère. J'avais rencontré beaucoup d'hommes, certains d'entre eux des chefs en Israël, que ce soit par leur naissance ou leurs talents ; et qui, parmi eux tous, avait les mains propres ? Quant aux Browns et aux Millers, j'avais vu leur ambition, je ne pourrais plus jamais les respecter. Prestongrange était encore le meilleur ; il m'avait sauvé, ou plutôt épargné, quand d'autres avaient eu l'intention de m'assassiner purement et simplement ; mais le sang de James retombait sur lui ; et je trouvais sa dissimulation présente avec moi chose impardonnable. Qu'il puisse feindre de trouver du plaisir dans ma conversation me faisait presque perdre patience. Je restais assis à l'observer avec une sorte de feu lent de colère dans les entrailles. « Ah, ami, ami », pensais-je en moi-même, « si seulement vous en aviez fini avec cette affaire de mémoire, ne me donneriez-vous pas des coups de pied dans la rue ? » Ici, les événements ont prouvé que je lui ai fait la plus grave injustice ; et je pense qu'il était à la fois bien plus sincère et un bien plus habile acteur que je ne le supposais.

Mais j'avais quelque justification à mon incrédulité dans le comportement de cette cour de jeunes avocats qui gravitaient dans l'espoir d'obtenir quelque patronage. La faveur soudaine accordée à un jeune homme jusque-là inconnu les troubla d'abord outre mesure ; mais deux jours ne s'étaient pas écoulés que je me retrouvais entouré de flatteries et d'attentions. J'étais le même jeune homme, ni meilleur ni plus beau, qu'ils avaient rejeté un mois plus tôt ; et maintenant, il n'y avait pas de courtoisie assez raffinée pour moi ! Le même, dis-je ? Il n'en était rien ; et le surnom dont on m'affublait dans mon dos le confirmait. Me voyant si ferme avec l'Avocat, et persuadés que j'allais voler haut et loin, ils avaient pris un mot au terrain de golf et m'appelaient la « Balle sur le tee ». On me disait que j'étais désormais « l'un des leurs » ; je devais goûter à leur doublure de soie, moi qui avais déjà fait l'expérience de la rudesse de l'écorce extérieure ; et l'un d'eux, à qui j'avais été présenté à Hope Park, se montra si audacieux que de me rappeler cette rencontre. Je lui dis que je n'avais pas le plaisir de m'en souvenir.

« Comment ! » dit-il, « c'est Mlle Grant elle-même qui m'a présenté ! Je m'appelle un tel. »

« Il se peut fort bien, monsieur », dis-je ; « mais je n'en ai gardé aucun souvenir. »

Sur quoi il se tut ; et au milieu du dégoût qui submergeait ordinairement mon esprit, j'eus un éclair de plaisir.

Mais je n'ai pas la patience de m'étendre sur cette période. Lorsque j'étais en compagnie de ces jeunes politiciens, j'étais accablé de honte pour moi-même et pour mes manières simples, et de mépris pour eux et leur duplicité. Des deux maux, je pensais que Prestongrange était le moindre ; et bien que je fusse toujours aussi rigide qu'un carton devant les jeunes gens, je faisais une certaine dissimulation de mes sentiments amers envers l'Avocat, et j'étais (selon le mot du vieux M. Campbell) « souple avec le laird ». Lui-même commenta la différence et m'invita à être plus de mon âge et à me lier d'amitié avec mes jeunes camarades.

Je lui répondis que j'étais lent à me faire des amis.

« Je reprendrai le mot », dit-il. « Mais il existe une chose appelée un bon accueil et un bon au revoir, M. David. Ce sont les mêmes jeunes gens avec qui vous devez passer vos journées et traverser la vie : votre réserve a un air d'arrogance ; et à moins que vous ne puissiez adopter un peu plus de légèreté dans vos manières, je crains que vous ne rencontriez des difficultés sur votre chemin. »

« Il sera malaisé de faire un sac de soie avec une oreille de truie », dis-je.

Le matin du 1er octobre, je fus réveillé par le vacarme d'un courrier express ; et arrivant à ma fenêtre presque avant qu'il ne fût descendu de cheval, je vis que le messager avait chevauché dur. Quelque temps après, je fus appelé chez Prestongrange, où il était assis en robe de chambre et bonnet de nuit, entouré de ses lettres.

« M. David », ajouta-t-il, « j'ai une nouvelle pour vous. Elle concerne certains de vos amis, dont je pense parfois que vous avez un peu honte, car vous n'avez jamais fait référence à leur existence. »

Je suppose que je rougis.

« Je vois que vous comprenez, puisque vous donnez le signal de réponse », dit-il. « Et je dois vous complimenter sur votre excellent goût en matière de beauté. Mais savez-vous, M. David ? cette fille me semble très entreprenante. Elle surgit de partout. Le gouvernement d'Écosse semble incapable de progresser à cause de Mistress Katrine Drummond, ce qui était quelque peu le cas (il n'y a pas si longtemps) d'un certain M. David Balfour. Ne feraient-ils pas un bon couple ? Sa première intrusion en politique — mais je ne dois pas vous raconter cette histoire, les autorités ont décidé que vous deviez l'apprendre autrement et par un narrateur plus vivant. Ce nouvel exemple est plus sérieux, cependant ; et je crains de devoir vous alarmer en vous apprenant qu'elle est maintenant en prison. »

Je poussai un cri.

« Oui », dit-il, « la petite dame est en prison. Mais je ne voudrais pas que vous désespériez. À moins que vous (avec vos amis et vos mémoires) ne provoquiez ma chute, elle ne souffrira rien. »

« Mais qu'a-t-elle fait ? Quel est son crime ? » criai-je.

« Cela pourrait presque être interprété comme un crime de haute trahison », répondit-il, « car elle a forcé le château du roi à Édimbourg. »

« La dame est fort mon amie », dis-je. « Je sais que vous ne vous moqueriez pas de moi si la chose était sérieuse. »

« Et pourtant, elle est sérieuse dans un sens », dit-il ; « car cette friponne de Katrine — ou Cateran, comme nous pouvons l'appeler — a remis en liberté ce personnage fort douteux, son papa. »

Voici l'une de mes prévisions justifiée : James More était de nouveau libre. Il avait prêté ses hommes pour me garder prisonnier ; il avait offert son témoignage dans l'affaire d'Appin, et celui-ci (peu importe par quel subterfuge) avait été utilisé pour influencer le jury. Maintenant venait sa récompense, et il était libre. Il pourrait plaire aux autorités de donner à cela l'apparence d'une évasion ; mais je savais mieux — je savais que cela devait être l'accomplissement d'un marché. Ce même fil de pensée me libéra de la moindre inquiétude pour Catriona. On pourrait penser qu'elle avait forcé la prison pour son père ; elle pouvait même le croire elle-même. Mais la main principale dans toute cette affaire était celle de Prestongrange ; et j'étais sûr que, loin de la laisser subir une peine, il ne permettrait même pas qu'elle soit jugée. Sur quoi m'échappa cette exclamation peu politique :

« Ah ! Je m'y attendais ! »

« Vous avez parfois une grande dose de discrétion, aussi ! » dit Prestongrange.

« Et qu'entend mon seigneur par là ? » demandai-je.

« Je m'étonnais simplement », répondit-il, « qu'étant assez intelligent pour tirer ces conclusions, vous ne le soyez pas assez pour les garder pour vous. Mais je pense que vous aimeriez connaître les détails de l'affaire. J'ai reçu deux versions : et la moins officielle est la plus complète et de loin la plus divertissante, provenant de la plume enjouée de ma fille aînée. "La ville entière bourdonne d'un beau travail", écrit-elle, "et ce qui rendrait la chose plus remarquée (si elle était connue), c'est que la malfaitrice est une protégée de sa seigneurie mon papa. Je suis sûre que votre cœur est trop attaché à votre devoir (si ce n'était rien d'autre) pour avoir oublié Yeux Gris. Que fait-elle, sinon prendre un chapeau large à bords rabattus, une longue redingote d'homme, poilue, et une grosse cravate ; retrousser ses jupons jusqu'à Dieu sait où, enfiler deux paires de bas de bottes sur ses jambes, prendre une paire de souliers cloués dans sa main, et en route pour le château ! Ici, elle se donne pour un cordonnier au service de James More, et obtient d'être admise dans sa cellule, le lieutenant (qui semble avoir été plein de plaisanteries) faisant des farces parmi ses soldats sur la redingote du cordonnier. Bientôt, ils entendent une dispute et le bruit de coups à l'intérieur. Le cordonnier s'enfuit, sa veste au vent, les bords de son chapeau battant son visage, et le lieutenant et ses soldats se moquent de lui alors qu'il détale. Ils n'ont pas ri aussi fort la fois suivante où ils ont eu l'occasion de visiter la cellule et n'ont trouvé personne d'autre qu'une grande et jolie fille aux yeux gris en habit de femme ! Quant au cordonnier, il est "par-delà les collines, au-delà de Dumblane", et l'on pense que la pauvre Écosse devra se consoler sans lui. J'ai bu à la santé de Catriona ce soir en public. En vérité, toute la ville l'admire ; et je pense que les beaux porteraient des morceaux de ses jarretières à leurs boutonnières s'ils pouvaient seulement les obtenir. Je serais allée la visiter en prison aussi, si je n'avais pas pris soin de me rappeler à temps que j'étais la fille de papa ; alors je lui ai écrit un billet à la place, que j'ai confié au fidèle Doig, et j'espère que vous admettrez que je peux être politique quand je le veux. Le même fidèle nigaud doit expédier cette lettre par l'express avec celles des sages, afin que vous puissiez entendre Tom Fou en compagnie de Salomon. En parlant de nigauds, parlez-en à Dauvit Balfour. J'aimerais pouvoir voir son visage à la pensée d'une fille aux longues jambes dans une telle situation ; sans parler des légèretés de votre fille affectueuse, et de son respectueux ami." Voilà comment ma canaille signe ! » continua Prestongrange. « Et vous voyez, M. David, c'est tout à fait vrai ce que je vous dis, que mes filles vous considèrent avec la plus affectueuse espièglerie. »

« Le nigaud est très obligé », dis-je.

« Et n'est-ce pas joliment fait ! » continua-t-il. « Cette servante des Highlands n'est-elle pas une héroïne ? »

« J'ai toujours été sûr qu'elle avait un grand cœur », dis-je. « Et je parie qu'elle ne se doutait de rien... Mais je vous demande pardon, c'est aborder des sujets interdits. »

« Je parie qu'elle ne se doutait de rien », répondit-il, très ouvertement. « Je parie qu'elle pensait voler droit au visage du roi George. »

Le souvenir de Catriona et la pensée qu'elle languissait en captivité m'émurent étrangement. Je pouvais voir que même Prestongrange admirait, et ne pouvait retenir ses lèvres de sourire lorsqu'il considérait son comportement. Quant à Mlle Grant, malgré son vil penchant pour la raillerie, son admiration brillait clairement. Une sorte de chaleur monta en moi.

« Je ne suis pas la fille de votre seigneurie... » commençai-je.

« Cela, je le sais ! » ajouta-t-il, en souriant.

« Je parle comme un fou », dis-je ; « ou plutôt, j'ai mal commencé. Il serait sans doute imprudent de la part de Mistress Grant d'aller la voir en prison ; mais pour moi, je pense que je ressemblerais à un ami sans cœur si je n'y courais pas instantanément. »

« Ho-ho, M. David », dit-il ; « je pensais que vous et moi avions passé un marché ? »

« Mon seigneur », dis-je, « quand j'ai passé ce marché, j'étais fort touché par votre bonté, mais je ne pourrai jamais nier que j'étais mû en outre par mon propre intérêt. Il y avait de l'ambition dans mon cœur, et j'en ai honte maintenant. Il peut être dans l'intérêt de la sécurité de votre seigneurie de dire que ce fâcheux Davie Balfour est votre ami et compagnon de maison. Dites-le donc ; je ne vous contredirai jamais. Mais quant à votre patronage, je vous le rends tout entier. Je ne demande qu'une chose : laissez-moi partir, et donnez-moi un laissez-passer pour la voir dans sa prison. »

Il me regarda avec un œil sévère. « Vous mettez la charrue avant les bœufs, je crois », dit-il. « Ce que j'avais donné était une part de mon affection, que votre nature ingrate ne semble pas avoir remarquée. Mais quant à mon patronage, il n'est pas donné, ni (pour être exact) n'est-il encore offert. » Il fit une pause. « Et je vous préviens, vous ne vous connaissez pas vous-même », ajouta-t-il. « La jeunesse est une saison hâtive ; vous penserez mieux à tout cela dans un an. »

« Eh bien, et j'aimerais être ce genre de jeunesse ! » m'écriai-je. « J'ai vu trop de l'autre parti chez ces jeunes avocats qui font la cour à votre seigneurie et qui prennent même la peine de me faire la cour. Et je l'ai vu chez les anciens aussi. Ils ne cherchent que leurs intérêts, toute la clique ! C'est cela qui me fait douter de l'affection de votre seigneurie. Pourquoi penserais-je que vous m'appréciez ? Mais vous m'avez dit vous-même que vous aviez un intérêt ! »

Je m'arrêtai à ce point, confondu d'être allé si loin ; il m'observait avec un visage insondable.

« Mon seigneur, je vous demande pardon », repris-je. « Je n'ai rien d'autre dans la bouche qu'une langue de paysan rustre. Je pense qu'il serait seulement décent que j'aille voir mon amie dans sa captivité ; mais je vous dois ma vie — je ne l'oublierai jamais ; et si c'est pour le bien de votre seigneurie, je resterai ici. C'est à peine de la gratitude. »

« Cela aurait pu être dit en moins de mots », dit Prestongrange durement. « Il est facile, et parfois gracieux, de dire un simple "oui" écossais. »

« Ah, mais, mon seigneur, je pense que vous ne me comprenez pas encore tout à fait ! » m'écriai-je. « Pour votre bien, pour la sauvegarde de ma vie, et la bonté que vous dites me porter — pour tout cela, je consentirai ; mais pas pour quelque bien qui pourrait en résulter pour moi-même. Si je reste à l'écart pendant que cette jeune fille est à son procès, c'est une chose dont je ne tirerai aucun avantage ; j'y perdrai, je ne gagnerai jamais. Je préférerais faire naufrage totalement plutôt que de construire sur cette fondation. »

Il resta une minute sérieux, puis sourit. « Vous me rappelez l'homme au long nez », dit-il ; « si vous deviez voir la lune à travers un télescope, vous y verriez David Balfour ! Mais vous aurez votre façon de faire. Je vous demanderai un service, et puis je vous rendrai votre liberté : mes clercs sont surmenés ; soyez assez bon pour me copier ces quelques pages, et une fois cela fait, je vous souhaiterai bonne route ! Je ne voudrais jamais me charger de la conscience de M. David ; et si vous pouviez jeter une partie de celle-ci (en passant) dans un marécage, vous vous trouveriez monter beaucoup plus léger sans elle. »

« Peut-être pas tout à fait dans la même direction, mon seigneur ! » dis-je.

« Et vous aurez le dernier mot, aussi ! » s'exclame-t-il joyeusement.

En vérité, il avait quelque raison d'être gai, ayant maintenant trouvé le moyen d'atteindre son but. Pour diminuer le poids du mémoire, ou pour avoir une réponse plus prête sous la main, il désirait que j'apparaisse publiquement en tant qu'intime. Mais si j'apparaissais avec la même publicité en tant que visiteur de Catriona dans sa prison, le monde ne se gênerait guère pour en tirer des conclusions, et la vraie nature de l'évasion de James More deviendrait évidente pour tous. C'était le petit problème que je lui avais posé à l'improviste, et auquel il avait si prestement trouvé une réponse. Je devais être enchaîné à Glasgow par ce travail de copie, ce que, par simple décence extérieure, je ne pouvais guère refuser ; et pendant ces heures de travail, Catriona fut secrètement évacuée. J'ai honte d'écrire cela de cet homme qui m'a comblé de tant de bontés. Il fut gentil avec moi comme n'importe quel père, et pourtant je l'ai toujours cru aussi faux qu'une cloche fêlée.

C’était une besogne fastidieuse que de copier, d'autant plus que je m'aperçus très tôt qu'il n'y avait aucune sorte d'urgence dans les affaires traitées, et commençai bien vite à considérer mon emploi comme un simple prétexte. À peine eus-je fini que je montai à cheval, mis à profit ce qu'il restait de jour, et, me trouvant finalement bien pris par la nuit, dormis dans une maison au bord de l'Almond-Water. J'étais en selle avant le jour, et les échoppes d'Édimbourg ouvraient à peine lorsque je fis mon entrée par le West Bow et stoppai ma monture en sueur devant la porte de monseigneur l'Avocat. J'avais un mot écrit pour Doig, le secrétaire particulier de monseigneur, dont on disait qu'il était au fait de tous ses secrets — un brave petit homme, quelconque, tout en graisse, en tabac à priser et en suffisance. Je le trouvai déjà à son bureau et déjà barbouillé de maccabaw, dans l'antichambre même où j'avais rencontré James More. Il lut la note scrupuleusement, comme un chapitre de sa Bible.

« H’m, dit-il ; vous arrivez un tantinet en retard, Monsieur Balfour. L'oiseau s'est envolé — nous l'avons laissé sortir. »

« Miss Drummond est libre ? » m'écriai-je.

« Achy ! dit-il. Pourquoi l'aurions-nous gardée, vous savez ? Faire tout un foin pour cette gamine n'aurait plu à personne. »

« Et où peut-elle être à présent ? » demandai-je.

« Dieu le sait ! » dit Doig en haussant les épaules.

« Elle sera rentrée chez Lady Allardyce, je suppose », dis-je.

« C’est bien possible », dit-il.

« Alors je m'y rendrai sur-le-champ », dis-je.

« Mais vous allez bien manger un morceau avant de partir ? » dit-il.

« Ni manger ni boire, dis-je. J'ai eu une bonne rasade de lait vers Ratho. »

« Aweel, aweel, dit Doig. Mais vous pouvez laisser ici votre cheval et vos bagages, car il semble que nous devions vous héberger. »

« Na, na, dis-je. La rosse de Tamson ne serait jamais ce qu'il me faut, aujourd'hui moins que jamais. »

Doig ayant un parler assez large, j'avais été conduit par imitation à prendre un accent bien plus campagnard que je ne prenais d'ordinaire soin d'en adopter — bien plus large, en vérité, que je ne l'ai écrit ici ; et j'en fus d'autant plus honteux qu'une autre voix se joignit à moi derrière mon dos, avec un fragment de ballade :

« Sellez-moi donc le noir coursier, Sellez-le vite et sans attendre, Car je m'en vais par le sentier, Ma belle dame pour aller prendre. »

La jeune femme, quand je me tournai vers elle, se tenait là en robe de matinée, les mains enveloppées dans les plis de celle-ci, comme pour me tenir à distance. Pourtant, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait de la bonté dans le regard avec lequel elle m'observait.

« Mes meilleurs respects, Mistress Grant », dis-je en m'inclinant.

« De même à vous, Monsieur David », répondit-elle avec une profonde révérence. « Et je vous prie de vous souvenir d'un vieux dicton poussiéreux, selon lequel la nourriture et la messe n'ont jamais retardé personne. La messe, je ne peux vous l'offrir, car nous sommes tous de bons protestants. Mais la nourriture, je la recommande à votre attention. Et je ne serais pas étonnée de trouver pour vos oreilles quelque chose qui vaudrait bien la peine de s'attarder. »

« Mistress Grant, dis-je, je crois que je suis déjà votre débiteur pour quelques paroles enjouées — et je crois qu'elles étaient bienveillantes aussi — sur un morceau de papier non signé. »

« Un papier non signé ? dit-elle, en faisant une grimace amusante, qui était par ailleurs merveilleusement belle, comme quelqu'un qui essaie de se souvenir. »

« Ou alors je suis bien trompé, poursuivis-je. Mais assurément, nous aurons le temps d'en parler, puisque votre père a la bonté de faire de moi, pour quelque temps, votre hôte ; et le niais que je suis ne vous demande pour l'instant que la faveur de sa liberté. »

« Vous vous donnez de bien méchants noms », dit-elle.

« Monsieur Doig et moi serions ravis d'en accepter de plus méchants encore de votre plume acérée », dis-je.

« Une fois de plus, je dois admirer la discrétion de tous les hommes », répondit-elle. « Mais si vous ne voulez pas manger, filez tout de suite ; vous en reviendrez plus tôt, car vous partez pour une course folle. Filez, Monsieur David », continua-t-elle en ouvrant la porte.

« Il a sauté sur son beau gris, Il a pris la route droite et sûre, Je crois qu'il ne s'est point assis, Cherchant sa dame avec allure. »

Je ne me fis pas prier deux fois et rendis justice à la citation de Miss Grant sur le chemin de Dean.

La vieille Lady Allardyce marchait seule dans le jardin, coiffée de son chapeau et de sa coiffe, et s'appuyant sur une canne de bois noir à pommeau d'argent. Tandis que je descendais de cheval et m'approchais d'elle avec révérences, je pus voir le sang lui monter au visage et sa tête se rejeter en arrière comme je me représentais celle des impératrices.

« Qu'est-ce qui vous amène à ma pauvre porte ? » cria-t-elle, parlant d'une voix haut perchée et nasillarde. « Je ne peux la barricader. Les hommes de ma maison sont morts et enterrés ; je n'ai ni fils ni mari pour se tenir au seuil pour moi ; n'importe quel mendiant peut me tirer par la barbe — et une barbe, il y en a une, et c'est encore le pire de tout ! » ajouta-t-elle en partie pour elle-même.

J'étais extrêmement déconcerté par cet accueil, et cette dernière remarque, qui semblait sortir de la bouche d'une folle, me laissa presque sans voix.

« Je vois que je suis tombé en disgrâce, madame, dis-je. Pourtant, j'aurai encore l'audace de demander des nouvelles de Mistress Drummond. »

Elle me considéra d'un œil ardent, les lèvres serrées en vingt plis, sa main tremblant sur sa canne. « C'est le comble ! » cria-t-elle. « Vous venez me demander des nouvelles d'elle ? Dieu sait si j'aimerais savoir ! »

« Elle n'est pas ici ? » m'écriai-je.

Elle releva le menton, fit un pas vers moi et poussa un cri, de sorte que je reculai aussitôt.

« Fi de ta gorge menteuse ! cria-t-elle. Quoi ! tu viens m'interroger ! Elle est en prison, là où tu l'as menée — voilà tout ce qu'il en est. Et de tous les êtres que j'aie jamais vus en braies, penser que ce soit à toi ! Vil scélérat, s'il me restait un homme, je ferais rosser ta veste jusqu'à ce que tu hurles. »

Je jugeai qu'il n'était pas bon de m'attarder plus longtemps en ce lieu, car je remarquai que sa colère montait. Alors que je me tournais vers le poteau pour détacher mon cheval, elle me suivit même ; et je n'ai aucune honte à confesser que je m'enfuis avec un seul étrier, en cherchant l'autre à tâtons.

Ne connaissant aucun autre endroit où je pusse pousser mes recherches, il ne me restait plus qu'à retourner chez l'Avocat. Je fus bien reçu par les quatre dames, qui étaient maintenant réunies, et dus donner les nouvelles de Prestongrange et des bruits qui couraient dans le pays de l'Ouest, avec une longueur excessive qui me fatigua beaucoup ; tandis que pendant tout ce temps, cette jeune dame, avec qui je désirais tant me retrouver seul, m'observait avec ironie et semblait prendre plaisir à voir mon impatience. Enfin, après avoir enduré un repas en leur compagnie, et étant arrivé tout près du point de solliciter un entretien hors la présence de sa tante, elle alla se tenir près du coffre à musique et, choisissant un air, le chanta d'une voix haut perchée : « Celui qui ne veut pas quand il peut, quand il voudra, il aura des refus. » Mais ce fut là la fin de ses rigueurs, et bientôt, après avoir trouvé un prétexte dont je n'ai aucun souvenir, elle m'emmena en privé dans la bibliothèque de son père. Je ne manquerais pas de dire qu'elle était vêtue avec une élégance extrême et apparaissait extraordinairement belle.

« Maintenant, Monsieur David, asseyez-vous ici et causons un peu, dit-elle. Car j'ai beaucoup à vous dire, et il semble en outre que j'ai été grossièrement injuste envers votre bon goût. »

« De quelle manière, Mistress Grant ? » demandai-je. « J'ose espérer que je n'ai jamais manqué du respect dû. »

« Je vous servirai de caution, Monsieur David, dit-elle. Votre respect, envers vous-même ou vos pauvres voisins, a toujours été, et fort heureusement, au-delà de toute imitation. Mais là n'est pas la question. Vous avez reçu un mot de moi ? » demanda-t-elle.

« J'ai eu l'audace de le supposer par déduction, dis-je, et c'était une attention bienveillante. »

« Cela a dû vous surprendre prodigieusement, dit-elle. Mais commençons par le commencement. Vous n'avez peut-être pas oublié le jour où vous fûtes assez aimable pour escorter trois demoiselles fort ennuyeuses jusqu'à Hope Park ? J'ai d'autant moins de raisons de l'oublier moi-même, que vous fûtes si particulièrement obligeant de m'initier à quelques principes de la grammaire latine, chose qui s'est inscrite profondément dans ma gratitude. »

« Je crains d'avoir été tristement pédant, dis-je, accablé de confusion au souvenir de cela. Vous devez seulement considérer que je suis fort peu habitué à la société des dames. »

« Je dirai donc peu de chose sur la grammaire, répondit-elle. Mais comment en êtes-vous venu à abandonner votre charge ? "Il l'a jetée par-dessus bord, sa chère Annie !" fredonna-t-elle ; "et sa chère Annie et ses deux sœurs ont dû rentrer seules comme une file d'oies sauvages ! Il semble que vous soyez retourné chez mon papa, où vous vous êtes montré excessivement martial, puis vers des royaumes inconnus, avec un œil (semble-t-il) sur le Bass Rock ; les fous de Bass étant peut-être plus à votre goût que les jolies filles." »

À travers toutes ces railleries, il y avait quelque chose d'indulgent dans le regard de la dame qui me fit supposer qu'il pourrait y avoir mieux à venir.

« Vous prenez plaisir à me tourmenter, dis-je, et je fais un bien piètre jouet ; mais permettez-moi de vous demander d'être plus miséricordieuse. Pour l'instant, il n'y a qu'une seule chose qui m'importe, et ce seront les nouvelles de Catriona. »

« L'appelez-vous par ce nom en face, Monsieur Balfour ? » demanda-t-elle.

« À vrai dire, je n'en suis pas bien sûr », balbutiai-je.

« Je ne le ferais en aucun cas devant des étrangers, dit Miss Grant. Et pourquoi êtes-vous tant absorbé par les affaires de cette jeune fille ? »

« J'ai appris qu'elle était en prison », dis-je.

« Eh bien, et maintenant vous apprenez qu'elle en est sortie, répondit-elle, et que voulez-vous de plus ? Elle n'a nul besoin d'autre champion. »

« J'ai peut-être plus besoin d'elle, madame », dis-je.

« Allons, c'est mieux ! dit Miss Grant. Mais regardez-moi bien en face ; ne suis-je pas plus jolie qu'elle ? »

« Je serais le dernier à le nier, dis-je. On ne trouve pas votre égale dans toute l'Écosse. »

« Eh bien, vous avez ici le choix entre les deux, et il faut que vous parliez de l'autre, dit-elle. Ce n'est jamais la façon de plaire aux dames, Monsieur Balfour. »

« Mais, maîtresse, dis-je, il y a sûrement d'autres choses que la simple beauté. »

« Par quoi je dois comprendre que je ne vaux pas mieux que je ne devrais, peut-être ? » demanda-t-elle.

« Par quoi vous voudrez bien comprendre que je suis comme le coq du fumier dans le livre de fables, dis-je. Je vois le beau joyau — et j'aime bien le voir aussi — mais j'ai plus besoin du grain de blé. »

« Bravissimo ! cria-t-elle. Voilà enfin un mot bien dit, et je vous en récompenserai avec mon histoire. Cette même nuit de votre désertion, je rentrais tard de chez une amie — où j'avais été excessivement admirée, quoi que vous puissiez en penser — et qu'est-ce que j'entends, sinon qu'une fille en châle de tartan désirait me parler ? Elle était là depuis une heure ou davantage, disait la servante, et elle pleurait tout en attendant. J'allai la trouver directement ; elle se leva quand j'entrai, et je la reconnus au premier regard. "Yeux gris !" me dis-je à moi-même, mais je fus assez sage pour ne rien laisser paraître. "Vous êtes bien Miss Grant, n'est-ce pas ?" dit-elle, en se levant et en me regardant avec insistance et pitié. "Oui, c'était vrai ce qu'il disait, vous êtes jolie en tout cas." — "La façon dont Dieu m'a faite, ma chère, dis-je, mais je serais fort obligée si vous pouviez me dire ce qui vous amène ici à une telle heure de la nuit." — "Madame, dit-elle, nous sommes parentes, nous sommes toutes deux issues du sang des fils d'Alpin." — "Ma chère, répondis-je, je ne pense pas plus aux fils d'Alpin que je ne pense à un pied de chou. Vous avez un meilleur argument dans ces larmes sur votre joli visage." Et à ce moment-là, j'eus la faiblesse de l'embrasser, ce que vous aimeriez tant faire, et dont je gage que vous ne trouverez jamais le courage. Je dis que ce fut une faiblesse de ma part, car je ne savais rien d'elle si ce n'est son apparence ; mais ce fut le coup le plus sage que j'aie pu porter. Elle a une nature très fidèle et courageuse, mais je pense qu'elle a été peu habituée à la tendresse ; et à cette caresse (bien que, pour dire la vérité, elle ne fut donnée que légèrement), son cœur s'ouvrit à moi. Je ne trahirai jamais les secrets de mon sexe, Monsieur Davie ; je ne vous dirai jamais comment elle m'a menée par le bout du nez, car c'est la même manière qu'elle utilisera pour vous retourner. Oui, c'est une fine fille ! Elle est aussi pure que l'eau d'une source de montagne. »

« Elle l'est, en effet ! » m'écriai-je.

« Eh bien donc, elle m'a confié ses soucis, poursuivit Miss Grant, et dans quel embarras elle était au sujet de son papa, et dans quelle inquiétude au sujet de vous-même, avec très peu de cause, et dans quelle perplexité elle s'était trouvée après votre départ. "Et puis je me suis souvenu enfin, dit-elle, que nous étions parentes, et que Monsieur David vous avait donné le titre de la plus jolie des jolies, et je me disais : Si elle est si jolie, elle doit être bonne en tout cas ; et j'ai pris mes jambes à mon cou." C'est là que je vous ai pardonné, Monsieur Davie. Quand vous étiez en ma compagnie, vous sembliez être sur des charbons ardents : à tous égards, si jamais j'ai vu un jeune homme qui voulait s'en aller, c'était vous, et c'était moi et mes deux sœurs dont vous étiez si désireux de vous éloigner ; et maintenant il apparaissait que vous m'aviez accordé quelque attention en passant, et que vous aviez eu la gentillesse de commenter mes attraits ! À partir de cette heure, vous pouvez dater notre amitié, et j'ai commencé à penser avec tendresse à la grammaire latine. »

« Vous aurez bien des heures pour vous moquer de moi, dis-je ; et je pense d'ailleurs que vous vous faites injustice. Je pense que c'est Catriona qui a tourné votre cœur dans ma direction. Elle est trop simple pour percevoir comme vous le faites la raideur de son ami. »

« Je ne voudrais pas parier là-dessus, Monsieur David, dit-elle. Les filles ont les yeux clairs. Mais au moins, elle est entièrement votre amie, comme j'allais le voir. Je l'ai menée chez son excellence mon papa ; et son Advocacy, étant dans une phase favorable de clairet, fut assez bon pour nous recevoir toutes les deux. "Voici Yeux Gris dont vous avez été assommé ces jours derniers, dis-je, elle est venue prouver que nous disions vrai, et je dépose la plus jolie fille des trois Lothians à vos pieds" — en faisant une réserve papiste pour moi-même. Elle joignit le geste à la parole : elle se mit à genoux devant lui — je ne jurerais pas qu'il ne l'ait pas vue double, ce qui rendit sans doute son appel plus irrésistible, car vous êtes tous une bande de mahométans — lui raconta ce qui s'était passé cette nuit-là, et comment elle avait empêché l'homme de son père de vous suivre, et dans quel état elle était au sujet de son père, et dans quel trouble pour vous-même ; et supplia en pleurant pour vos deux vies (dont aucune n'était le moins du monde en danger), jusqu'à ce que je jure que j'étais fière de mon sexe parce que c'était fait si joliment, et honteuse pour lui à cause de la petitesse de l'occasion. Elle n'était pas allée bien loin, je vous l'assure, avant que l'Avocat ne fût tout à fait dégrisé, en voyant ses intrigues les plus intimes démêlées par une jeune fille et révélées à la plus indisciplinée de ses filles. Mais nous l'avons pris en main, toutes les deux, et nous avons réglé cette affaire. Bien gérée — et cela signifie gérée par moi — il n'y a personne qui puisse se comparer à mon papa. »

« Il a été un homme bon pour moi », dis-je.

« Eh bien, il a été un homme bon pour Katrine, et j'étais là pour y veiller », dit-elle.

« Et elle a plaidé pour moi ? » demandai-je.

« Elle l'a fait, et de façon très émouvante, dit Miss Grant. Je n'aimerais pas vous dire ce qu'elle a dit — je vous trouve déjà assez vaniteux. »

« Que Dieu l'en récompense ! » criai-je.

« Avec Monsieur David Balfour, je suppose ? » dit-elle.

« Vous me faites trop d'injustice à la fin ! criai-je. Je tremblerais à l'idée d'elle entre des mains aussi rudes. Pensez-vous que je me permettrais, parce qu'elle a supplié pour ma vie ? Elle le ferait pour un chiot nouveau-né ! J'ai eu plus que cela pour me réconforter, si vous saviez seulement. Elle a embrassé cette main qui est la mienne. Oui, elle l'a fait. Et pourquoi ? Parce qu'elle pensait que je jouais un rôle courageux et que je pourrais aller à ma mort. Ce n'était pas pour moi — mais je n'ai pas besoin de vous dire cela, vous qui ne pouvez me regarder sans rire. C'était pour l'amour de ce qu'elle croyait être de la bravoure. Je crois qu'il n'y a que moi et le pauvre Prince Charlie à avoir eu cet honneur. N'était-ce pas là faire de moi un dieu ? Et ne pensez-vous pas que mon cœur tremblerait quand je m'en souviens ? »

« Je ris beaucoup de vous, et bien plus qu'il n'est tout à fait poli, dit-elle ; mais je vous dirai une chose : si vous lui parlez comme cela, vous avez quelques lueurs d'une chance. »

« Moi ? criai-je, je n'oserais jamais. Je peux parler avec vous, Miss Grant, parce qu'il m'importe peu ce que vous pensez de moi. Mais elle ? Pas moyen ! » dis-je.

« Je pense que vous avez les plus grands pieds de toute la vaste Écosse », dit-elle.

« À vrai dire, ils ne sont pas très petits », dis-je en regardant en bas.

« Ah, pauvre Catriona ! » s'exclame Miss Grant.

Et je ne pouvais que la regarder fixement ; car bien que je voie maintenant très bien où elle voulait en venir (et peut-être quelques justifications à cela), je n'ai jamais été rapide à la détente dans de telles conversations légères.

« Eh bien, Monsieur David, dit-elle, cela va cruellement contre ma conscience, mais je vois que je vais devoir être votre porte-parole. Elle saura que vous êtes venu à elle directement après avoir appris son emprisonnement ; elle saura que vous n'avez pas voulu vous arrêter pour manger ; et de notre conversation, elle n'entendra que ce que je jugerai convenable pour une jeune fille de son âge et de son inexpérience. Croyez-moi, vous serez par ce moyen beaucoup mieux servi que vous ne pourriez vous servir vous-même, car je garderai vos grands pieds hors du plat. »

« Vous savez où elle est, alors ? » m'exclamai-je.

« Je le sais, Monsieur David, et je ne le dirai jamais », dit-elle.

« Pourquoi cela ? » demandai-je.

« Eh bien, dit-elle, je suis une bonne amie, comme vous le découvrirez bientôt ; et la première des personnes dont je suis l'amie est mon papa. Je vous assure que vous ne m'échaufferez ni ne me ferez fondre là-dessus, alors vous pouvez m'épargner vos yeux de mouton ; et adieu à votre statut de David-Balfour pour le moment. »

« Mais il y a encore une chose », criai-je. « Il y a une chose qui doit être arrêtée, car c'est une ruine pure pour elle, et pour moi aussi. »

« Eh bien, dit-elle, soyez bref ; j'ai déjà passé la moitié de la journée sur vous. »

« Ma Lady Allardyce croit, commençai-je — elle suppose — elle pense que je l'ai enlevée. »

La couleur monta au visage de Miss Grant, si bien qu'au début je fus tout à fait déconcerté de trouver son oreille si délicate, jusqu'à ce que je pense qu'elle luttait plutôt avec l'hilarité, notion dans laquelle je fus tout à fait confirmé par le tremblement de sa voix alors qu'elle répondait —

« Je me chargerai de la défense de votre réputation, dit-elle. Vous pouvez la laisser entre mes mains. »

Et sur ce, elle se retira de la bibliothèque.

Pendant environ deux mois, je demeurai l'hôte de la famille de Prestongrange, où j'améliorai ma connaissance du siège, du barreau et de la fleur de la compagnie d'Édimbourg. Vous ne devez pas supposer que mon éducation fut négligée ; au contraire, on me tint extrêmement occupé. J'étudiai le français, afin d'être mieux préparé à aller à Leyde ; je me mis à l'escrime et travaillai dur, parfois trois heures par jour, avec des progrès notables ; sur la suggestion de mon cousin, Pilrig, qui était un musicien doué, je fus inscrit à un cours de chant ; et, sur les ordres de ma Miss Grant, à un cours de danse, où je dois dire que je me révélai loin d'être ornemental. Toutefois, tous eurent l'amabilité de dire que cela me donnait une allure un peu plus distinguée ; et il ne fait aucun doute que j'appris à manier les pans de mon habit et mon épée avec plus de dextérité, et à me tenir dans une pièce comme si elle m'appartenait. Mes vêtements eux-mêmes furent tous consciencieusement remaniés ; et la circonstance la plus insignifiante, telle que l'endroit où je devais nouer mes cheveux ou la couleur de mon ruban, était débattue entre les trois demoiselles comme une chose de poids. D'une manière ou d'une autre, il ne fait aucun doute que j'avais été passablement amélioré à voir, et j'avais acquis un petit air modeste qui aurait surpris les bonnes gens d'Essendean.

Les deux plus jeunes demoiselles étaient très disposées à discuter d'un point de mon habillement, car cela entrait dans le champ de leurs principales pensées. Je ne peux pas dire qu'elles semblaient conscientes de ma présence de quelque autre manière ; et bien que toujours plus que civiles, avec une sorte de cordialité sans cœur, elles ne pouvaient cacher à quel point je les ennuyais. Quant à la tante, c'était une femme merveilleusement calme ; et je crois qu'elle m'accordait à peu près la même attention qu'au reste de la famille, ce qui était bien peu. La fille aînée et l'Avocat lui-même étaient ainsi mes principaux amis, et notre familiarité fut grandement accrue par un plaisir que nous prenions en commun. Avant que la cour ne siège, nous passâmes un jour ou deux à la maison de Grange, vivant très noblement avec une table ouverte, et c'est ici que nous commençâmes tous trois à chevaucher ensemble dans les champs, une pratique maintenue par la suite à Édimbourg, pour autant que les affaires continuelles de l'Avocat le permettaient. Lorsque nous étions mis dans de bonnes dispositions par la vivacité de l'exercice, les difficultés du chemin ou les accidents du mauvais temps, ma timidité s'en allait entièrement ; nous oubliions que nous étions des étrangers, et la parole n'étant pas requise, elle coulait d'autant plus naturellement. C'est alors qu'ils eurent mon histoire de moi, petit à petit, depuis le moment où je quittai Essendean, avec mon voyage et ma bataille dans le Covenant, mes errances dans la bruyère, etc. ; et de l'intérêt qu'ils trouvèrent à mes aventures naquit la circonstance d'une excursion que nous fîmes un peu plus tard, un jour où les cours ne siégeaient pas, et dont je raconterai un peu plus longuement.

Nous prîmes cheval de bonne heure et passâmes d'abord par la maison de Shaws, là où elle se dressait sans fumée dans un grand champ de givre blanc, car il était encore tôt dans la journée. Ici Prestongrange mit pied à terre, me donna son cheval et poursuivit seul pour rendre visite à mon oncle. Mon cœur, je m'en souviens, se gonfla d'amertume à la vue de cette maison nue et à la pensée du vieil avare assis, grelottant à l'intérieur dans la cuisine froide !

« Voici mon foyer », dis-je ; « et ma famille. »

« Pauvre David Balfour ! » dit Miss Grant.

Ce qui se passa au cours de la visite, je ne l'ai jamais su ; mais ce ne devait sans doute pas être très agréable à Ebenezer, car lorsque l'Avocat ressortit, son visage était sombre.

« Je pense que vous serez bientôt le laird en vérité, Mr. Davie », dit-il, se tournant à moitié avec un pied dans l'étrier.

« Je ne ferai jamais semblant d'être triste », dis-je ; et, à dire vrai, pendant son absence, Miss Grant et moi avions embelli l'endroit en imagination avec des plantations, des parterres et une terrasse — tout comme je l'ai depuis réalisé en fait.

De là, nous poussâmes jusqu'à Queensferry, où Rankeillor nous fit un bon accueil, étant en vérité hors de lui de recevoir un si grand visiteur. Ici, l'Avocat fut si naturellement bon de reprendre tout à fait en détail mes affaires, restant peut-être deux heures avec l'avoué dans son étude, et exprimant (m'a-t-on dit) une grande estime pour moi-même et une inquiétude pour ma fortune. Pour passer ce temps, Miss Grant et moi et le jeune Rankeillor prîmes un bateau et passâmes l'Hope jusqu'à Limekilns. Rankeillor se rendit très ridicule (et, pensais-je, offensant) avec son admiration pour la jeune demoiselle, et à mon grand étonnement (seulement c'est une faiblesse si commune de son sexe) elle semblait, s'il faut dire, un peu gratifiée. Cela eut une utilité : car lorsque nous fûmes arrivés de l'autre côté, elle lui donna ses ordres de surveiller le bateau, tandis qu'elle et moi passions un peu plus loin vers la taverne. C'était sa propre idée, car elle avait été prise par mon récit sur Alison Hastie et désirait voir la fille elle-même. Nous la trouvâmes une fois de plus seule — en vérité, je crois que son père travaillait toute la journée dans les champs — et elle fit une révérence respectueuse aux gens de condition et à la belle jeune dame en habit de cavalière.

« Est-ce tout l'accueil que je dois recevoir ? » dis-je, en tendant la main. « Et n'avez-vous plus de souvenir des vieux amis ? »

« Garde-moi ! qui est-ce donc ? » cria-t-elle, puis : « Vérité de Dieu, c'est le petit gars déguenillé ! »

« Le même en personne », dis-je.

« Bien des fois j'ai pensé à vous et au vôtre, et joyeuse suis-je de vous voir dans vos beaux atours », cria-t-elle. « Bien que je susse que vous étiez arrivé auprès des vôtres par le grand présent que vous m'avez envoyé et dont je vous remercie de tout mon cœur. »

« Là », dit Miss Grant à mon intention, « courez dehors, comme un bon enfant. Je ne suis pas venue ici pour rester et tenir la chandelle ; c'est elle et moi qui devons bavarder. »

Je suppose qu'elle resta dix minutes dans la maison, mais lorsqu'elle en sortit, j'observai deux choses — que ses yeux étaient rougis, et qu'une broche en argent avait disparu de son corsage. Cela m'affecta beaucoup.

« Je ne vous ai jamais vue si bien parée », dis-je.

« Oh, Davie, ne soyez pas un nigaud pompeux ! » dit-elle, et elle fut plus incisive que d'habitude avec moi le reste de la journée.

Vers l'heure des chandelles, nous rentrâmes de cette excursion.

Pendant un bon moment, je n'entendis rien de plus sur Catriona — ma Miss Grant restant tout à fait impénétrable et bouchant ma bouche avec des plaisanteries. Enfin, un jour qu'elle revenait de promenade et me trouva seul dans le salon au-dessus de mon français, je pensai qu'il y avait quelque chose d'inhabituel dans son regard ; la couleur rehaussée, les yeux brillant intensément, et un petit sourire continuellement réprimé tandis qu'elle me regardait. Elle semblait en vérité comme l'esprit même de la malice, et, marchant vivement dans la pièce, m'eut bientôt entraîné dans une sorte de querelle sur rien et (à tout le moins) sans que rien ne soit intentionnel de mon côté. J'étais comme Christian dans le bourbier — plus j'essayais de m'en extraire, plus je m'y enfonçais ; jusqu'à ce qu'enfin je l'entende déclarer, avec beaucoup de passion, qu'elle ne tolérerait cette réponse de personne, et que je devais me mettre à genoux pour obtenir son pardon.

Le manque de cause de tout ce foin souleva ma propre bile. « Je n'ai rien dit à quoi vous puissiez proprement objecter », dis-je, « et quant à mes genoux, c'est une attitude que je réserve à Dieu. »

« Et c'est comme une déesse que je dois être servie ! » cria-t-elle, secouant ses boucles brunes vers moi et avec une couleur vive. « Chaque homme qui vient dans le sillage de mes jupons devra en faire autant ! »

« J'irai jusqu'à demander votre pardon pour la forme, bien que je jure ne pas savoir pourquoi », répondis-je. « Mais pour ces postures de théâtre, vous pouvez aller voir ailleurs. »

« Oh, Davie ! » dit-elle. « Pas si je vous en suppliais ? »

Je me dis que je me battais avec une femme, ce qui revient à dire une enfant, et cela sur un point entièrement formel.

« Je trouve que c'est une chose puérile », dis-je, « indigne de vous de demander, ou de moi de rendre. Pourtant, je ne vous refuserai pas, non plus », dis-je ; « et la tache, s'il en est une, reste avec vous-même. » Et sur ce, je m'agenouillai franchement.

« Là ! » cria-t-elle. « Là est la position correcte, là est l'endroit où j'ai manœuvré pour vous amener. » Et puis, soudain, « Attrape », dit-elle, me lança un billet plié et courut hors de l'appartement en riant.

Le billet n'avait ni lieu ni date. « Cher Mr. David », commençait-il, « je reçois continuellement de vos nouvelles par ma cousine, Miss Grant, et c'est une audition plaisante. Je vais très bien, dans un bon endroit, parmi de bonnes gens, mais contrainte d'être tout à fait privée, bien qu'il me soit permis d'espérer qu'à la longue nous puissions nous revoir. Toutes vos amitiés m'ont été rapportées par ma cousine aimante, qui nous aime tous deux. Elle m'ordonne de vous envoyer cet écrit, et en supervise le contenu. Je vous demanderai de faire toutes ses volontés, et reste votre amie affectueuse, Catriona Macgregor-Drummond. P.S. — Ne verrez-vous pas ma cousine, Allardyce ? »

Je ne pense pas que ce soit la moindre de mes campagnes (comme disent les soldats) que d'avoir fait comme il m'était ici ordonné et d'être allé directement à la maison près de Dean. Mais la vieille dame était désormais entièrement changée et souple comme un gant. Par quel moyen Miss Grant avait obtenu cela, je n'aurais jamais pu le deviner ; je suis sûr, au moins, qu'elle n'osait pas apparaître ouvertement dans l'affaire, car son papa y était assez profondément compromis. C'était lui, en vérité, qui avait persuadé Catriona de partir, ou plutôt, de ne pas retourner chez sa cousine, la plaçant plutôt avec une famille de Gregory — des gens honnêtes, tout à fait à la disposition de l'Avocat, et en qui elle pouvait avoir d'autant plus confiance qu'ils étaient de son propre clan et de sa famille. Ceux-ci la gardèrent privée jusqu'à ce que tout soit mûr, chauffèrent et l'aidèrent à tenter le sauvetage de son père, et après qu'elle fut déchargée de prison, la reçurent de nouveau dans le même secret. Ainsi Prestongrange obtint et utilisa son instrument ; et il ne filtra pas le moindre mot de sa connaissance avec la fille de James More. Il y eut quelques murmures, bien sûr, sur l'évasion de cette personne discréditée ; mais le Gouvernement répondit par une démonstration de rigueur, l'un des portiers des cellules fut fouetté, le lieutenant de la garde (mon pauvre ami, Duncansby) fut dégradé de son rang, et quant à Catriona, tout le monde était assez content que sa faute fût passée sous silence.

Je ne pus jamais amener Miss Grant à rapporter une réponse. « Non », disait-elle, quand j'insistais, « je vais garder les gros pieds hors du plat. » C'était d'autant plus difficile à supporter que j'étais conscient qu'elle voyait ma petite amie plusieurs fois par semaine, et lui portait mes nouvelles chaque fois (comme elle disait) que je « m'étais bien conduit ». Enfin, elle me traita de ce qu'elle appelait une indulgence, et que je trouvais plutôt davantage une raillerie. Elle était certainement une amie forte, presque violente, envers tous ceux qu'elle aimait, au premier rang desquels une certaine vieille dame fragile, très aveugle et très spirituelle, qui habitait au sommet d'un haut bâtiment dans une ruelle étroite, avec un nid de linottes dans une cage, et entourée toute la journée de visiteurs. Miss Grant aimait beaucoup m'y emmener et me demander de divertir son amie avec le récit de mes infortunes : et Miss Tibbie Ramsay (c'était son nom) était particulièrement aimable, et me raconta beaucoup de choses qui valaient la peine d'être connues sur les vieilles gens et les affaires passées en Écosse. Je devrais dire que depuis la fenêtre de sa chambre, et à moins de trois pieds de distance, tant est l'étroitesse de cette ruelle, il était possible de regarder dans une lucarne grillée éclairant l'escalier de la maison opposée.

Ici, sous un prétexte quelconque, Miss Grant me laissa un jour seul avec Miss Ramsay. Je me souviens avoir pensé que cette dame était inattentive et comme quelqu'un de préoccupé. J'étais en outre très mal à l'aise, car la fenêtre, contrairement à l'habitude, était restée ouverte et le jour était froid. Tout à coup, la voix de Miss Grant résonna à mes oreilles comme venant de loin.

« Ici, Shaws ! » cria-t-elle, « jette un œil par la fenêtre et vois ce que je t'ai apporté. »

Je pense que ce fut le plus joli spectacle que je pusse jamais contempler. Le puits de la ruelle était tout entier dans une ombre claire où un homme pouvait voir distinctement, les murs très noirs et ternes ; et là, depuis la lucarne grillée, je vis deux visages souriants à travers moi — celui de Miss Grant et celui de Catriona.

« Là ! » dit Miss Grant, « je voulais qu'elle vous voie dans vos beaux atours comme la fille de Limekilns. Je voulais qu'elle voie ce que je pouvais faire de vous, quand je m'attelais à la tâche pour de bon ! »

Il me vint à l'esprit qu'elle avait été plus que d'ordinaire particulière ce jour-là sur ma tenue ; et je pense qu'une partie de ce même soin avait été prodiguée à Catriona. Pour une dame si joyeuse et sensée, Miss Grant était certainement merveilleusement préoccupée par les nippes.

« Catriona ! » fut tout ce que je pus exprimer.

Quant à elle, elle ne dit absolument rien, mais agita seulement la main et me sourit, et fut soudainement emportée de nouveau loin devant la lucarne.

Cette vision ne fut pas plus tôt perdue que je courus à la porte de la maison, où je trouvai que j'étais enfermé ; puis retournai vers Miss Ramsay, réclamant la clé, mais j'aurais tout aussi bien pu crier sur le rocher du château. Elle avait donné sa parole, disait-elle, et je devais être un bon garçon. Il était impossible de forcer la porte, même si cela avait été poli ; il était impossible que je saute par la fenêtre, étant à sept étages au-dessus du sol. Tout ce que je pus faire fut de me pencher par-dessus la ruelle et de surveiller leur réapparition depuis l'escalier. Il y avait peu à voir, n'étant rien de plus que le sommet de leurs deux têtes chacune sur une bobine ridicule de jupons, comme une paire de pelotes à épingles. Catriona ne leva même pas les yeux pour un adieu ; étant empêchée (comme je l'appris par la suite) par Miss Grant, qui lui dit que les gens ne sont jamais vus à moins bon avantage que d'en haut vers le bas.

Sur le chemin du retour, dès que je fus libéré, je fis des reproches à Miss Grant sur sa cruauté.

« Je suis désolée que vous ayez été déçu », dit-elle avec retenue. « Pour ma part, j'étais très satisfaite. Vous aviez meilleure mine que je ne le redoutais ; vous aviez l'air — si cela ne doit pas vous rendre vaniteux — d'un fort joli jeune homme lorsque vous êtes apparu à la fenêtre. Vous devez vous rappeler qu'elle ne pouvait pas voir vos pieds », dit-elle, avec la manière de quelqu'un qui me rassure.

« Oh ! » criai-je, « laissez mes pieds tranquilles — ils ne sont pas plus gros que ceux de mes voisins. »

« Ils sont même plus petits que certains », dit-elle, « mais je parle par paraboles comme un prophète hébreu. »

« Je m'étonne peu qu'ils fussent parfois lapidés ! » dis-je. « Mais, misérable fille, comment avez-vous pu faire cela ? Pourquoi vous soucier de me tantaliser un instant ? »

« L'amour est comme les gens », dit-elle ; « il a besoin de nourriture. »

« Oh, Barbara, laissez-moi la voir convenablement ! » plaidai-je. « Vous pouvez — vous la voyez quand vous voulez ; laissez-moi avoir une demi-heure. »

« Qui est-ce qui gère cette affaire d'amour ! Vous ! Ou moi ? » demanda-t-elle, et comme je continuais à la presser avec mes instances, elle retomba sur un expédient mortel : celui d'imiter les tons de ma voix quand j'appelais Catriona par son nom ; avec quoi, en vérité, elle me tint en sujétion pour quelques jours à suivre.

Il n'y eut jamais le moindre mot entendu du mémorial, ou aucun par moi. Prestongrange et sa grâce le Lord Président peuvent en avoir entendu parler (pour ce que j'en sais) du côté le plus sourd de leurs oreilles ; ils le gardèrent pour eux, du moins — le public n'en fut pas plus informé ; et au fil du temps, le 8 novembre, et au milieu d'une tempête prodigieuse de vent et de pluie, le pauvre James of the Glens fut dûment pendu à Lettermore près de Ballachulish.

Ainsi fut le résultat final de ma politique ! Des hommes innocents ont péri avant James, et sont susceptibles de continuer à périr (en dépit de toute notre sagesse) jusqu'à la fin des temps. Et jusqu'à la fin des temps, les jeunes gens (qui ne sont pas encore habitués à la duplicité de la vie et des hommes) lutteront comme je l'ai fait, et prendront des résolutions héroïques, et prendront de longs risques ; et le cours des événements les poussera sur un côté et continuera comme une armée en marche. James fut pendu ; et voilà que je demeurais dans la maison de Prestongrange, et reconnaissant envers lui pour son attention paternelle. Il fut pendu ; et voilà ! quand je rencontrai Mr. Simon sur la chaussée, je fus enclin à ôter mon castor devant lui comme un bon petit garçon devant son maître. Il avait été pendu par la fraude et la violence, et le monde continuait sa marche, et il n'y avait pas un sou de différence ; et les scélérats de ce complot horrible étaient des pères de famille décents, aimables, respectables, qui allaient à l'église et prenaient le sacrement !

Mais j'avais eu ma vision de cette détestable affaire qu'ils appellent la politique — je l'avais vue par derrière, quand elle n'est que des os et de la noirceur ; et j'étais guéri pour la vie de toute tentation d'y prendre part de nouveau. Un chemin simple, tranquille, privé, était celui que j'étais ambitieux d'emprunter, où je pourrais garder ma tête hors du chemin des dangers et ma conscience hors de la route de la tentation. Car, en rétrospective, il apparaissait que je n'avais pas si brillamment agi, après tout ; mais avec la plus grande quantité possible de grands discours et de préparatifs, n'avais rien accompli.

Le 25 du même mois, un navire fut annoncé comme devant appareiller de Leith ; et on me recommanda soudain de préparer mes malles pour Leyde. À Prestongrange, je ne pouvais, bien sûr, rien dire ; car j'avais déjà été longtemps à dépendre de sa maison et de sa table. Mais avec sa fille, je fus plus ouvert, déplorant mon sort d'être envoyé hors du pays, et lui assurant, à moins qu'elle ne m'amenât à faire mes adieux à Catriona, que je refuserais à la dernière heure.

« Ne vous ai-je pas donné mon conseil ? » demanda-t-elle.

« Je sais que vous l'avez fait », dis-je, « et je sais combien je vous suis déjà redevable, et que je dois obéir à vos ordres. Mais vous devez confesser que vous êtes une fille quelque peu trop joyeuse par moments pour qu'on se fie entièrement à vous. »

« Je vais vous dire, alors », dit-elle. « Soyez à bord à neuf heures du matin ; le navire ne part pas avant une heure ; gardez votre bateau à couple ; et si vous n'êtes pas satisfait de mes adieux lorsque je vous les enverrai, vous pourrez revenir à terre et chercher Katrine vous-même. »

Puisque je ne pouvais rien obtenir de plus d'elle, je fus enclin à me contenter de cela.

Le jour arriva enfin où elle et moi devions nous séparer. Nous avions été extrêmement intimes et familiers ; je lui étais très redevable ; et la manière dont nous devions nous séparer était une chose qui me privait de sommeil, comme les pourboires que je devais donner aux domestiques. Je savais qu'elle me considérait trop réservé, et désirais plutôt monter dans son estime à cet égard. Outre quoi, après tant d'affection montrée et (je crois) ressentie des deux côtés, il aurait eu l'air froid de rester en aucune façon guindé. En conséquence, je pris mon courage à deux mains et mes mots prêts, et à la dernière chance où nous étions susceptibles d'être seuls, demandai assez audacieusement la permission de la saluer en adieu.

« Vous vous oubliez étrangement, Mr. Balfour », dit-elle. « Je ne peux me rappeler vous avoir donné quelque droit de présumer sur notre connaissance. »

Je restai devant elle comme une horloge arrêtée, et ne savais que penser, et encore moins dire, quand soudain elle passa ses bras autour de mon cou et m'embrassa avec la meilleure volonté du monde.

« Inimitable enfant ! » s'écria-t-elle. « Pensais-tu que je nous laisserais nous séparer comme des étrangers ? Parce que je ne peux jamais garder mon sérieux devant toi cinq minutes de suite, tu ne dois pas t'imaginer que je ne t'aime pas beaucoup : je ne suis qu'amour et rires, chaque fois que je pose les yeux sur toi ! Et maintenant, je vais te donner un conseil pour conclure ton éducation, dont tu auras besoin avant qu'il ne s'écoule beaucoup de temps. Ne demande jamais aux femmes. Elles sont forcées de répondre « Non » ; Dieu n'a jamais créé de fille capable de résister à cette tentation. Les théologiens supposent que c'est la malédiction d'Ève : parce qu'elle ne l'a pas dit quand le diable lui a offert la pomme, ses filles ne peuvent rien dire d'autre. »

« Puisque je dois si bientôt perdre ma jolie professeure », commençai-je.

« Voilà qui est galant, en vérité », dit-elle en faisant la révérence.

« Je voudrais poser une seule question », continuai-je. « Puis-je demander à une fille de m'épouser ? »

« Tu penses que tu ne pourrais pas l'épouser sans cela ! » demanda-t-elle. « Ou alors l'amener à te le proposer ? »

« Vous voyez bien que vous ne pouvez pas être sérieuse », dis-je.

« Je serai très sérieuse sur un point, David », dit-elle : « je serai toujours ton amie. »

Lorsque je rejoignis mon cheval le lendemain matin, les quatre dames étaient toutes à cette même fenêtre d'où nous avions autrefois contemplé Catriona, et toutes crièrent adieu et agitèrent leurs mouchoirs tandis que je m'éloignais au galop. Je savais que l'une des quatre était sincèrement attristée ; et à cette pensée, et au souvenir de la façon dont j'étais arrivé à la porte trois mois plus tôt pour la première fois, le chagrin et la gratitude se mêlèrent dans mon esprit.

PARTIE II. PÈRE ET FILLE

CHAPITRE XXI. LE VOYAGE EN HOLLANDE

Le navire était au mouillage, bien au-delà de la jetée de Leith, si bien que nous, les passagers, devions tous l'atteindre au moyen de skiffs. Ce fut fort peu gênant, car la journée était d'un calme plat, très givrée et nuageuse, avec un brouillard bas et changeant sur l'eau. La coque du bâtiment était donc tout à fait cachée à mesure que j'approchais, mais ses hauts mâts se dressaient, brillants, sous un soleil semblable au scintillement d'un feu. Il s'avéra être un navire marchand très spacieux et commode, mais un peu obtus de l'avant, et chargé extraordinairement profondément de sel, de saumon salé et de bas de laine blanche fine pour les Hollandais. À mon arrivée à bord, le capitaine m'accueillit — un certain Sang (originaire de Lesmahago, je crois), un homme de mer très chaleureux et amical, mais sur le moment dans une certaine agitation. Aucun autre passager n'étant encore apparu, je fus laissé à déambuler sur le pont, contemplant la perspective et me demandant beaucoup quels pouvaient être ces adieux qu'on m'avait promis.

Tout Édimbourg et les Pentland Hills miroitaient au-dessus de moi dans une sorte de clarté brumeuse, de temps à autre surmontée de taches de nuages ; de Leith, on ne voyait guère plus que le sommet des cheminées, et sur la surface de l'eau, là où gisait le haar, rien du tout. De cela, je fus bientôt conscient d'un bruit de rames, et peu après (comme s'il sortait de la fumée d'un feu), une barque apparut. Un homme grave était assis à la poupe, bien emmitouflé contre le froid, et à ses côtés une grande, jolie et tendre figure de jeune fille qui fit manquer un battement à mon cœur. J'eus à peine le temps de reprendre mon souffle et d'être prêt à l'accueillir, tandis qu'elle montait sur le pont, souriante, en faisant ma meilleure révérence, qui était maintenant bien plus raffinée qu'il y a quelques mois, lorsque je l'avais faite pour la première fois à sa ladyship. Sans nul doute avions-nous tous deux beaucoup changé : elle semblait avoir grandi comme un jeune arbre gracieux. Elle avait désormais une sorte de jolie réserve qui lui seyait bien, comme quelqu'un qui se considérait avec plus de hauteur et était devenue une femme à part entière ; et d'autre part, la main du même magicien avait œuvré sur nous deux, et Miss Grant nous avait rendus tous deux élégants, si elle ne pouvait faire de l'une qu'une beauté.

Le même cri, en des termes fort semblables, vint de nous deux, que l'autre était venu par politesse pour dire adieu, et alors nous comprîmes en un éclair que nous allions embarquer ensemble.

« Oh, pourquoi Baby ne me l'a-t-elle pas dit ! » s'écria-t-elle ; puis elle se souvint d'une lettre qu'on lui avait remise, à la condition de ne pas l'ouvrir avant d'être bien à bord. À l'intérieur se trouvait un mot pour moi, qui disait ceci :

« Cher Davie, — Que penses-tu de mes adieux ? Et que dis-tu de ta compagne de voyage ? As-tu embrassé, ou as-tu demandé ? J'allais signer ici, mais cela laisserait le sens de ma question dans le doute, et dans mon propre cas, je connais la réponse. Alors, remplis ici avec de bons conseils. Ne sois pas trop timide, et pour l'amour de Dieu, n'essaie pas d'être trop entreprenant ; rien ne te réussit moins. Je suis

« Ton affectueuse amie et gouvernante, « Barbara Grant. »

J'écrivis un mot de réponse et de compliment sur une feuille de mon carnet, l'y glissai avec un autre griffonnage de Catriona, scellai le tout avec mon nouveau sceau aux armoiries des Balfour, et l'expédiai par la main du serviteur de Prestongrange qui attendait toujours dans ma barque.

Ensuite, nous eûmes le temps de nous regarder plus à loisir, ce que nous n'avions pas fait depuis un instant avant (par un élan commun) de nous serrer la main à nouveau.

« Catriona ? » dis-je. Il semblait que ce fut le premier et le dernier mot de mon éloquence.

« Tu seras heureux de me revoir ? » dit-elle.

« Et je pense que c'est un mot inutile », dis-je. « Nous sommes des amis trop proches pour discourir sur de telles bagatelles. »

« N'est-elle pas la fille de tout le monde ? » s'écria-t-elle encore. « Je n'ai jamais connu une telle fille, si honnête et si belle. »

« Et pourtant, elle ne se souciait pas plus d'Alpin que d'une tige de chou », dis-je.

« Ah, elle le dira en effet ! » s'écrie Catriona. « Pourtant, c'est pour le nom et le sang noble et doux qu'elle m'a adoptée et qu'elle a été si bonne avec moi. »

« Eh bien, je vais te dire pourquoi », dis-je. « Il y a toutes sortes de visages dans ce monde. Il y a le visage de Barbara, que tout le monde doit regarder et admirer, et trouver qu'elle est une fille belle, courageuse et joyeuse. Et puis il y a ton visage, qui est tout à fait différent — je n'ai jamais su à quel point jusqu'à aujourd'hui. Tu ne peux pas te voir toi-même, et c'est pourquoi tu ne comprends pas ; mais c'est pour l'amour de ton visage qu'elle t'a adoptée et qu'elle a été si bonne avec toi. Et tout le monde dans le monde ferait de même. »

« Tout le monde ? » dit-elle.

« Chaque âme vivante ! » dis-je.

« Ah, alors, c'est pour cela que les soldats au château m'ont adoptée ! » s'écria-t-elle.

« Barbara t'a appris à m'attraper », dis-je.

« Elle m'aura appris bien plus que cela en tout cas. Elle m'aura appris beaucoup de choses sur M. David — tout le mal qu'il y a en lui, et un peu qui n'était pas si mal non plus, de temps en temps », dit-elle en souriant. « Elle m'aura dit tout ce qu'il y avait à dire sur M. David, juste qu'il naviguerait sur ce même navire. Et pourquoi y vas-tu ? »

Je le lui dis.

« Ah, eh bien », dit-elle, « nous serons quelques jours en compagnie et ensuite (je suppose) adieu pour toujours ! Je vais rejoindre mon père dans un endroit du nom d'Helvoetsluys, et de là en France, pour être exilés aux côtés de notre chef. »

Je ne pus dire rien de plus qu'un « Oh ! », le nom de James More desséchant toujours ma voix même.

Elle fut prompte à le percevoir et à deviner une partie de ma pensée.

« Il y a une chose que je dois dire avant tout, M. David », dit-elle. « Je pense que deux de mes parents ne se sont pas comportés envers vous tout à fait très bien. Et l'un de ces deux est James More, mon père, et l'autre est le Laird de Prestongrange. Prestongrange parlera pour lui-même, ou sa fille à sa place. Mais pour James More, mon père, j'ai ceci à dire : il gisait enchaîné dans une prison ; c'est un soldat franc et honnête et un gentilhomme montagnard franc ; ce qu'ils cherchaient, il ne l'aurait jamais deviné ; mais s'il avait compris que cela devait être un préjudice pour un jeune gentilhomme comme vous, il serait mort d'abord. Et pour l'amour de toutes vos amitiés, je vous demanderai de pardonner à mon père et à ma famille pour cette même erreur. »

« Catriona », dis-je, « ce que fut cette erreur, je ne me soucie pas de le savoir. Je ne sais qu'une chose : c'est que vous êtes allée trouver Prestongrange et avez imploré ma vie à genoux. Oh, je sais bien assez que c'était pour votre père que vous y êtes allée, mais quand vous y étiez, vous avez plaidé pour moi aussi. C'est une chose dont je ne peux parler. Il y a deux choses auxquelles je ne peux songer en moi-même : l'une est vos bonnes paroles quand vous vous appeliez ma petite amie, et l'autre que vous avez plaidé pour ma vie. Ne parlons plus jamais, nous deux, de pardon ou d'offense. »

Après cela, nous restâmes silencieux, Catriona regardant le pont et moi la regardant elle ; et avant qu'il y eût plus de paroles, un petit vent s'étant levé du nord-ouest, ils commencèrent à déployer les voiles et à relever l'ancre.

Il y avait six passagers en plus de nous deux, ce qui en faisait une cabine comble. Trois étaient de solides marchands de Leith, Kirkcaldy et Dundee, tous engagés dans la même aventure vers la Haute-Allemagne. L'un était un Hollandais qui retournait chez lui ; les autres étaient de dignes épouses de marchands, à la garde de l'une desquelles Catriona fut recommandée. Mme Gebbie (car tel était son nom) fut par une grande chance fortement incommodée par la mer, et resta jour et nuit étendue sur le dos. Nous étions en outre les seules créatures un tant soit peu jeunes à bord du Rose, excepté un garçon au visage pâle qui faisait mon ancien devoir de servir à table ; et il arriva que Catriona et moi nous trouvâmes presque entièrement livrés à nous-mêmes. Nous avions les sièges voisins à table, où je la servais avec un plaisir extraordinaire. Sur le pont, je lui fis une place moelleuse avec mon manteau ; et le temps étant singulièrement beau pour la saison, avec des jours et des nuits brillants et givrés, un vent régulier et doux, et à peine une voile déplacée tout au long de la mer du Nord, nous y restions assis (ne marchant çà et là que de temps à autre pour nous réchauffer) depuis la première lueur du soleil jusqu'à huit ou neuf heures du soir sous les étoiles claires. Les marchands ou le capitaine Sang nous jetaient parfois un coup d'œil et souriaient, ou échangeaient un mot joyeux ou deux et repassaient devant nous ; mais la plupart du temps, ils étaient absorbés par le hareng, les cotonnades et le lin, ou par des calculs sur la lenteur de la traversée, et nous laissaient à nos propres préoccupations, qui n'étaient que fort peu importantes pour quiconque d'autre que nous-mêmes.

Au début, nous avions beaucoup à dire et nous nous trouvions assez spirituels ; et je prenais un peu de peine pour être le beau, et elle (je crois) pour jouer la jeune dame d'expérience. Mais bientôt nous devînmes plus simples l'un envers l'autre. Je mis de côté mon anglais hautain et haché (le peu qu'il en restait) et oubliai de faire mes révérences et mes courbettes d'Édimbourg ; elle, de son côté, tomba dans une sorte de gentille familiarité ; et nous vécûmes ensemble comme ceux d'un même foyer, seulement (de mon côté) avec une émotion plus profonde. Vers la même époque, le fond sembla se dérober à notre conversation, et aucun de nous ne s'en trouva moins heureux. Parfois, elle me racontait de vieux contes de bonnes femmes, dont elle avait une variété merveilleuse, beaucoup venant de mon ami Niel aux cheveux roux. Elle les racontait fort joliment, et c'étaient de jolis contes d'enfants ; mais le plaisir, pour moi, était dans le son de sa voix, et la pensée qu'elle racontait et que j'écoutais. Parfois, encore, nous restions entièrement silencieux, ne communiquant même pas par un regard, et goûtant assez de plaisir dans la douceur de ce voisinage. Je ne parle ici que pour moi-même. De ce qu'il y avait dans l'esprit de la jeune fille, je ne suis pas très sûr de m'être jamais posé la question ; et ce qu'il y avait dans le mien, je craignais de l'examiner. Je n'ai plus besoin d'en faire un secret, ni pour moi-même ni pour le lecteur ; j'étais tombé totalement amoureux. Elle se mettait entre le soleil et moi. Elle avait soudain grandi, comme je le dis, mais d'une croissance saine ; elle semblait n'être que santé, légèreté et courage ; et je pensais qu'elle marchait comme un jeune cerf et se tenait comme un bouleau sur les montagnes. Il me suffisait de m'asseoir près d'elle sur le pont ; et je déclare que je dépensai à peine deux pensées pour l'avenir, et j'étais si bien content de ce que je goûtais alors que je ne me donnai jamais la peine d'imaginer une étape ultérieure ; sinon peut-être que j'étais parfois tenté de prendre sa main dans la mienne et de l'y tenir. Mais j'étais trop semblable à un avare de mes joies, et je ne voulais rien risquer au hasard.

Ce dont nous parlions était habituellement de nous-mêmes ou de l'un de l'autre, de sorte que si quelqu'un avait pris la peine de nous écouter, il aurait dû nous supposer les personnes les plus égoïstes du monde. Il advint un jour, alors que nous nous adonnions à cet exercice, que nous en vînmes à discourir sur les amis et l'amitié, et je pense maintenant que nous naviguions près du vent. Nous disions quelle belle chose était l'amitié, et combien nous en avions peu deviné, et comment elle faisait de la vie une chose nouvelle, et mille choses couvertes du même genre qui auront été dites, depuis la fondation du monde, par des jeunes gens dans la même situation. Ensuite, nous remarquâmes l'étrangeté de cette circonstance, que des amis se rencontraient au début comme s'ils étaient là pour la première fois, et pourtant chacun était en vie depuis un bon moment, perdant son temps avec d'autres personnes.

« Ce n'est pas grand-chose que j'ai fait », dit-elle, « et je pourrais vous raconter les cinq cinquièmes en deux ou trois mots. Je ne suis qu'une fille, et que peut-il arriver à une fille, en fin de compte ? Mais je suis partie avec le clan en l'année 45. Les hommes marchaient avec des épées et des fusils, et certains d'entre eux en brigades dans la même parure de tartan ; ils n'étaient pas en retard pour la marche, je peux vous le dire. Et il y avait des gentilshommes du Bas Pays, avec leurs tenanciers montés et des trompettes pour sonner, et il y avait un grand strident de cornemuses de guerre. Je montais un petit cheval des Highlands à la droite de mon père, James More, et de Glengyle lui-même. Et voici une belle chose dont je me souviens, que Glengyle m'a embrassée sur le visage, parce que (dit-il) « ma parente, vous êtes la seule dame du clan qui soit sortie », et moi une petite fille de peut-être douze ans ! J'ai vu le Prince Charlie aussi, et ses yeux bleus ; il était beau en vérité ! J'ai eu sa main à baiser devant l'armée. Oh, eh bien, c'étaient les bons jours, mais tout est comme un rêve que j'ai vu et dont je me suis réveillée. Cela s'est passé de la façon que vous savez très bien ; et ce furent les pires jours de tous, quand les soldats en habit rouge étaient de sortie, et que mon père et mes oncles gisaient dans la colline, et que je devais leur porter leur nourriture au milieu de la nuit, ou à la courte vue du jour quand les coqs chantent. Oui, j'ai marché dans la nuit, bien des fois, et mon cœur gros de terreur de l'obscurité. C'est une chose étrange que je n'aie jamais été importunée par un esprit ; mais on dit qu'une jeune fille marche en sécurité. Ensuite, il y eut le mariage de mon oncle, et ce fut une affaire terrible par-dessus tout. Jean Kay était le nom de cette femme ; et elle m'a eue dans la chambre avec elle cette nuit-là à Inversnaid, la nuit où nous l'avons enlevée à ses amis à l'ancienne manière. Elle voulait et elle ne voulait pas ; elle était pour épouser Rob la minute, et la minute suivante elle ne voulait plus de lui. Je n'aurai jamais vu une créature femme aussi faible ; sûrement tout ce qu'il y avait en elle lui aurait dit oui ou non. Eh bien, elle était veuve ; et je ne peux jamais penser qu'une veuve soit une bonne femme. »

« Catriona ! » dis-je, « comment en arrives-tu là ? »

« Je ne sais pas », dit-elle ; « je vous dis seulement ce qui semble dans mon cœur. Et puis épouser un nouvel homme ! Fi ! Mais c'était elle ; et elle fut remariée à mon oncle Robin, et alla avec lui quelque temps à l'église et au marché ; et puis se lassa, ou alors ses amis mirent la main sur elle et la convainquirent, ou peut-être qu'elle eut honte ; au moins, elle s'enfuit, retourna chez les siens, et dit que nous l'avions retenue dans le lac, et je ne vous raconterai jamais tout ce qui s'est passé. Je n'ai jamais eu beaucoup d'estime pour aucune femme depuis ce jour. Et donc, à la fin, mon père, James More, finit par être jeté en prison, et vous connaissez le reste aussi bien que moi. »

« Et à travers tout cela, vous n'aviez pas d'amis ? » dis-je.

« Non », dit-elle ; « j'ai été assez proche avec deux ou trois filles sur les pentes, mais pas au point d'appeler cela des amis. »

« Eh bien, la mienne est une histoire simple », dis-je. « Je n'ai jamais eu d'ami digne de ce nom jusqu'à ce que je vous rencontre. »

« Et ce brave M. Stewart ? » demanda-t-elle.

« Oh, oui, je l'oubliais », dis-je. « Mais c'est un homme, et c'est très différent. »

« Je le pense aussi », dit-elle. « Oh, oui, c'est tout à fait différent. »

« Et puis il y en avait une autre », dis-je. « J'ai cru un jour avoir un ami, mais ce fut une déception. »

Elle me demanda qui c'était.

« C'était un lui, alors », dis-je. « Nous étions les deux meilleurs élèves à l'école de mon père, et nous pensions nous aimer tendrement. Eh bien, le temps vint où il partit pour Glasgow dans une maison de commerce, qui était son cousin au second degré ; et il m'écrivit deux ou trois fois par le transporteur ; et puis il trouva de nouveaux amis, et je pouvais écrire jusqu'à épuisement, il ne fit aucune attention. Eh, Catriona, il m'a fallu longtemps pour pardonner au monde. Il n'y a rien de plus amer que de perdre un ami imaginaire. »

Alors elle commença à m'interroger de près sur son apparence et son caractère, car nous étions chacun beaucoup concernés par tout ce qui touchait l'autre ; jusqu'à ce qu'enfin, à une heure très néfaste, je me souvienne de ses lettres et aille chercher le paquet dans la cabine.

« Voici ses lettres », dis-je, « et toutes les lettres que j'ai jamais reçues. Ce sera la dernière chose que je pourrai dire de moi ; vous connaissez le reste aussi bien que moi. »

« Me laisserez-vous les lire, alors ? » dit-elle.

Je lui dis, si elle en avait le courage ; et elle me demanda de m'en aller et elle les lirait d'un bout à l'autre. Or, dans ce paquet que je lui donnai, étaient rassemblées non seulement toutes les lettres de mon faux ami, mais une ou deux de M. Campbell quand il était en ville à l'Assemblée, et pour compléter la liste de tout ce qui m'avait jamais été écrit, le petit mot de Catriona, et les deux que j'avais reçus de Miss Grant, l'un quand j'étais sur le Bass et l'autre à bord de ce navire. Mais de ces derniers, je n'avais pas de souvenir particulier sur le moment.

J’étais dans un tel état de soumission à la pensée de mon amie qu’il importait peu ce que je faisais, et guère davantage que je fusse en sa présence ou hors de celle-ci ; je l’avais attrapée comme une sorte de noble fièvre qui vivait continuellement dans mon sein, de jour comme de nuit, que je fusse éveillé ou endormi. Il advint donc qu’après être parvenu à l’avant du navire, là où les larges étraves clapotaient dans les lames, je ne fus pas aussi pressé de retourner que vous pourriez l’imaginer ; je prolongeai plutôt mon absence comme une variété dans le plaisir. Je ne pense pas être par nature un grand épicurien : et jusque-là, une si faible part de plaisir s’était présentée à moi que je pouvais peut-être être excusé de m’y attarder outre mesure.

Lorsque je retournai vers elle, j’eus une impression faible et douloureuse, comme d’une boucle qui aurait sauté, tant elle me rendit le paquet avec froideur.

« Vous les avez lus ? » dis-je ; et je trouvai que ma voix ne sonnait pas tout à fait naturelle, car je cherchais dans mon esprit ce qui pouvait la tourmenter.

« Vouliez-vous que je lise tout ? » demanda-t-elle.

Je lui dis « Oui », d’une voix affaissée.

« Le dernier aussi ? » dit-elle.

Je savais où nous en étions maintenant ; pourtant je ne voulais pas non plus lui mentir. « Je les ai tous donnés sans arrière-pensée », dis-je, « car je supposais que vous les liriez. Je ne vois aucun mal dans aucun d’eux. »

« Je suis faite différemment », dit-elle. « Je remercie Dieu d’être faite différemment. Ce n’était pas une lettre convenable à me montrer. Ce n’était pas convenable de l’écrire. »

« Je crois que vous parlez de votre propre amie, Barbara Grant ? » dis-je.

« Il n’y aura rien d’aussi amer que de perdre une amie imaginaire », dit-elle, citant ma propre expression.

« Je pense que c’est parfois l’amitié qui était imaginaire ! » m’écriai-je. « Quel genre de justice appelez-vous cela, me blâmer pour quelques mots qu’une écervelée de folle a écrits sur un morceau de papier ? Vous savez vous-même avec quel respect je me suis comporté — et le ferai toujours. »

« Pourtant vous vouliez me montrer cette même lettre ! » dit-elle. « Je ne veux pas de tels amis. Je peux très bien me passer, Monsieur Balfour, d’elle — ou de vous. »

« Voilà votre belle gratitude ! » dis-je.

« Je vous suis très obligée », dit-elle. « Je vous demanderai d’emporter vos… lettres. » Elle sembla s’étouffer sur le mot, si bien qu’il sonna comme un juron.

« Vous ne demanderez jamais deux fois », dis-je ; je ramassai ce paquet, marchai un peu vers l’avant et les jetai aussi loin que possible dans la mer. Pour un rien de plus, je me serais jeté après eux.

Le reste de la journée, je fis les cent pas en rageant. Il y avait peu de noms assez vils pour que je ne les lui attribuasse pas dans mon esprit avant que le soleil ne se couchât. Tout ce que j’avais jamais entendu de la fierté des Highlands semblait surpassé ; qu’une fille (à peine adulte) pût s’offenser d’une allusion si futile, et venant de son amie la plus proche, celle dont elle m’avait presque lassé à force de louanges ! J’avais des pensées amères, tranchantes, dures à son sujet, comme celles d’un garçon en colère. Si je l’avais embrassée en vérité (pensai-je), peut-être l’aurait-elle assez bien pris ; et seulement parce que cela avait été écrit, avec une pointe de plaisanterie, elle devait s’emporter dans cette passion ridicule. Il me sembla qu’il y avait un manque de pénétration dans le sexe féminin, à faire pleurer les anges sur le cas des pauvres hommes.

Nous étions côte à côte de nouveau au souper, et quel changement ! Elle était comme du lait caillé pour moi ; son visage était comme celui d’une poupée de bois ; j’aurais pu indifféremment la frapper ou ramper à ses pieds, mais elle ne me donna pas la moindre occasion de faire l’un ou l’autre. À peine le repas terminé qu’elle s’en alla s’occuper de Mme Gebbie, ce que je crois qu’elle avait un peu négligé jusqu’alors. Mais elle devait rattraper le temps perdu, et, dans ce qui restait de la traversée, elle fut extraordinairement assidue auprès de la vieille dame, et sur le pont commença à faire bien plus cas, selon moi, du Capitaine Sang que ce qui était sage. Non pas que le Capitaine ne parût un homme digne et paternel ; mais je détestais la voir dans la moindre familiarité avec quiconque, excepté moi-même.

Dans l’ensemble, elle était si prompte à m’éviter et si constante à se maintenir entourée d’autres personnes, que je dus guetter longtemps avant de trouver mon occasion ; et après l’avoir trouvée, je n’en tirai pas grand profit, comme vous allez l’entendre.

« Je n’ai aucune idée de la façon dont j’ai offensé », dis-je ; « cela ne devrait guère être au-delà du pardon, alors. Oh, essayez si vous pouvez me pardonner. »

« Je n’ai aucun pardon à donner », dit-elle ; et les mots semblèrent sortir de sa gorge comme des billes. « Je vous serai très obligée pour toutes vos amitiés. » Et elle me fit une révérence d’un huitième de cercle.

Mais je m’étais préparé à l’avance à dire davantage, et j’allais le dire aussi.

« Il y a une chose », dis-je. « Si j’ai choqué votre susceptibilité en montrant cette lettre, cela ne peut toucher Miss Grant. Elle n’a pas écrit à vous, mais à un pauvre garçon ordinaire, commun, qui aurait pu avoir plus de sens que de la montrer. Si vous devez me blâmer… »

« Je vous conseille de ne plus dire un mot sur cette fille, en tout cas ! » dit Catriona. « C’est elle que je ne regarderai jamais, même si elle était à l’agonie. » Elle se détourna de moi, puis revint soudainement. « Voulez-vous jurer que vous n’aurez plus rien à voir avec elle ? » cria-t-elle.

« En vérité, je ne serai jamais si injuste alors », dis-je ; « ni si ingrat. »

Et maintenant, ce fut moi qui me détournai.

CHAPITRE XXII. HELVOETSLUYS

Le temps finit par s’aggraver considérablement ; le vent chantait dans les haubans, la mer se gonflait davantage, et le navire commença à peiner et à gémir parmi les lames. Le chant du sondeur dans les chaînes ne cessait presque plus, car nous nous frayions tout le long un chemin parmi les hauts-fonds. Vers neuf heures du matin, dans un éclat de soleil hivernal entre deux grains de grêle, j’eus mon premier regard sur la Hollande — une ligne de moulins à vent tournoyant dans la brise. C’était en outre ma première connaissance de ces machineries étranges, qui me donnèrent un sens immédiat du voyage à l’étranger, d’un nouveau monde et d’une nouvelle vie. Nous jetâmes l’ancre vers onze heures et demie, hors du port d’Helvoetsluys, à un endroit où la mer brisait parfois et où le navire tanguait outrageusement. Vous pouvez être sûr que nous étions tous sur le pont, sauf Mme Gebbie, certains d’entre nous en manteaux, d’autres couverts des prélarts du navire, tous s’agrippant aux cordages et plaisantant autant que nous pouvions imiter les vieux loups de mer.

Bientôt, une barque, qui était large du derrière comme un crabe, vint délicatement accoster, et son patron héla notre maître en hollandais. Alors le Capitaine Sang se tourna, l’air très troublé, vers Catriona ; et nous autres nous pressant autour, la nature de la difficulté fut rendue claire pour tous. Le Rose était à destination du port de Rotterdam, où les autres passagers étaient dans une grande impatience d’arriver, en vue d’un convoi devant partir ce soir-là même en direction de la Haute-Allemagne. Ceci, avec la demi-tempête actuelle, le capitaine (si aucun temps n’était perdu) se déclarait encore capable de le rattraper. Or, James More avait rendez-vous à Helvoet avec sa fille, et le capitaine s’était engagé à appeler devant le port et à la placer (selon la coutume) dans une barque de terre. Il y avait bien la barque, et voici Catriona prête : mais tant notre maître que le patron de la barque craignaient le risque, et le premier n’était pas d’humeur à retarder.

« Votre père », dit-il, « ne serait guère content si nous devions vous casser une jambe, Miss Drummond, sans parler de vous noyer. Faites à ma manière », dit-il, « et venez avec le reste d’entre nous ici à Rotterdam. Vous pourrez obtenir un passage sur la Meuse dans un coche d’eau jusqu’à Brill, et de là, par une place dans une diligence, revenir à Helvoet. »

Mais Catriona ne voulait entendre parler d’aucun changement. Elle semblait pâle en regardant l’éclatement des embruns, les mers vertes qui se déversaient parfois sur le gaillard d’avant, et le bondissement et le plongeon perpétuels de la barque parmi les lames ; mais elle resta fermement sur les ordres de son père. « Mon père, James More, aura arrangé cela ainsi », fut son premier et son dernier mot. Je trouvai cela très vain et même capricieux chez la jeune fille d’être si littérale et de s’opposer à tant de bons conseils ; mais le fait est qu’elle avait une très bonne raison, si elle avait voulu nous la dire. Les coches d’eau et les diligences sont d’excellentes choses ; seulement, leur usage doit d’abord être payé, et tout ce qu’elle possédait au monde n’était que deux shillings et un penny et demi sterling. Il advint donc que le capitaine et les passagers, ignorant son dénuement — et elle étant trop fière pour le leur dire — parlèrent en vain.

« Mais vous ne savez ni le français ni le hollandais non plus », dit l’un.

« C’est très vrai », dit-elle, « mais depuis l’an 46, il y a tant d’honnêtes Écossais à l’étranger que je m’en sortirai très bien. Je vous remercie. »

Il y avait une jolie simplicité champêtre dans tout cela qui fit rire certains, tandis que d’autres semblaient plus navrés, et que M. Gebbie tombait carrément dans une colère. Je crois qu’il savait que c’était son devoir (sa femme ayant accepté la charge de la jeune fille) d’aller à terre avec elle et de veiller à ce qu’elle fût en sécurité : rien ne l’aurait poussé à le faire, puisque cela aurait impliqué la perte de son moyen de transport ; et je pense qu’il se justifia auprès de sa conscience par le volume de sa voix. Du moins éclata-t-il contre le Capitaine Sang, rageant et disant que la chose était une disgrâce ; que c’était pure folie que de tenter de quitter le navire, et qu’en tout état de cause, nous ne pouvions pas déposer une jeune fille innocente dans une barque pleine de sales pêcheurs hollandais, et la laisser à son destin. Je pensais quelque chose de semblable ; je pris le second à part, m’arrangeai avec lui pour envoyer mes coffres par coche d’eau à une adresse que j’avais à Leyde, et je me levai et fis signe aux pêcheurs.

« J’irai à terre avec la jeune dame, Capitaine Sang », dis-je. « Il m’importe peu par quel chemin je vais à Leyde » ; et je sautai en même temps dans la barque, ce que je réussis sans grande élégance, tombant avec deux des pêcheurs dans la cale.

Depuis la barque, l’affaire paraissait encore plus précaire que depuis le navire, qui se dressait si haut au-dessus de nous, oscillait si rapidement, et nous menaçait si perpétuellement de ses plongées et de ses mouvements sur la chaîne de l’ancre. Je commençai à penser que j’avais fait un marché de fou, qu’il était tout simplement impossible que Catriona pût être montée à bord avec moi, et que je risquais d’être déposé à Helvoet tout seul, sans espoir d’aucune récompense sinon le plaisir d’embrasser James More, si je le voulais. Mais c’était compter sans le courage de la jeune fille. Elle m’avait vu sauter avec très peu d’apparence (quelle qu’en fût la réalité) d’hésitation ; assurément, elle ne devait pas être battue par son ami rejeté. Elle se dressa sur les bastingages et se tint à une étai, le vent soufflant dans ses jupons, ce qui rendait l’entreprise plus dangereuse et nous donnait une vue sur ses bas plus importante que ce qui serait jugé convenable dans les villes. Il n’y eut pas une minute de perdue, et à peine le temps donné à quiconque d’intervenir, s’ils l’avaient voulu. Je me levai de l’autre côté et tendis les bras ; le navire oscilla vers nous, le patron dirigea sa barque plus près qu’il n’était peut-être tout à fait sûr, et Catriona sauta dans les airs. J’eus le bonheur de l’attraper, et les pêcheurs nous soutenant promptement, nous échappâmes à une chute. Elle se tint à moi un instant très fort, respirant vite et profondément ; de là (toujours accrochée à moi des deux mains) nous fûmes passés vers l’arrière à nos places par le timonier ; et le Capitaine Sang ainsi que tout l’équipage et les passagers acclamant et disant adieu, la barque fut virée vers le rivage.

Dès que Catriona revint un peu à elle-même, elle me lâcha soudainement, mais ne dit pas un mot. Pas plus que moi ; et en vérité, le sifflement du vent et le fracas des embruns ne laissaient aucune place au discours ; et notre équipage non seulement peina excessivement mais fit extrêmement peu de chemin, si bien que le Rose avait relevé son ancre et était reparti avant que nous n’eussions approché l’entrée du port.

Nous ne fûmes pas plus tôt en eau calme que le patron, selon leur coutume hollandaise bestiale, arrêta sa barque et exigea nos tarifs. Deux florins fut la demande de l’homme — entre trois et quatre shillings en argent anglais — pour chaque passager. Mais à cela, Catriona commença à s’écrier avec beaucoup d’agitation. Elle avait demandé au Capitaine Sang, dit-elle, et le prix n’était que d’un shilling anglais. « Pensez-vous que je serais montée à bord sans demander d’abord ? » cria-t-elle. Le patron la réprimanda dans un jargon où les jurons étaient en anglais et le reste en bon hollandais ; jusqu’à ce qu’enfin (la voyant près des larmes), je glisse en privé dans la main du vaurien six shillings, sur quoi il fut assez obligeant pour recevoir d’elle l’autre shilling sans plus de plainte. Sans doute étais-je un bon peu vexé et honteux. J’aime voir les gens économes, mais pas avec autant de passion ; et je suppose que c’est assez froidement que je lui demandai, tandis que la barque reprenait sa route vers le rivage, où c’était qu’elle avait rendez-vous avec son père.

« Il faut s’informer de lui à la maison d’un certain Sprott, un honnête marchand écossais », dit-elle ; et puis, dans le même souffle, « Je souhaite vous remercier beaucoup — vous êtes un brave ami pour moi. »

« Il sera bien assez tôt quand je vous aurai conduite à votre père », dis-je, pensant peu que je parlais si vrai. « Je pourrai lui dire une belle histoire sur une fille loyale. »

« Oh, je ne pense pas être une fille loyale, en tout cas », cria-t-elle, avec beaucoup de douleur dans l’expression. « Je ne pense pas que mon cœur soit vrai. »

« Pourtant, il y en a très peu qui auraient fait ce saut, et tout cela pour obéir aux ordres d’un père », observai-je.

« Je ne peux pas vous laisser penser cela de moi », cria-t-elle encore. « Quand vous aviez fait ce saut, comment aurais-je pu rester en arrière ? Et en tout cas, ce n’était pas là toutes les raisons. » Sur quoi, le visage brûlant, elle me dit la pure vérité sur sa pauvreté.

« Dieu nous garde ! » m’écriai-je, « quel genre de procédure insensée est-ce là, que de vous laisser lancer sur le continent européen avec une bourse vide — je trouve cela à peine décent — à peine décent ! » criai-je.

« Vous oubliez que James More, mon père, est un pauvre gentilhomme », dit-elle. « C’est un exilé traqué. »

« Mais je ne pense pas que tous vos amis soient des exilés traqués », m’exclamai-je. « Et était-ce juste envers ceux qui se soucient de vous ? Était-ce juste envers moi ? Était-ce juste envers Miss Grant qui vous conseillait d’y aller, et qui serait devenue folle de rage si elle avait pu l’apprendre ? Était-ce même juste envers ces gens, les Gregory, avec qui vous viviez, et qui vous traitaient avec amour ? C’est une bénédiction que vous soyez tombée entre mes mains ! Supposons que votre père soit empêché par un accident, que deviendriez-vous ici, toute seule dans un endroit étrange ? La pensée de cette chose m’effraie », dis-je.

« J’aurai menti à tous », répondit-elle. « Je leur aurai dit à tous que j’en avais en abondance. Je le lui ai dit aussi. Je ne pouvais pas rabaisser James More devant eux. »

Je découvris plus tard qu’elle avait dû le rabaisser dans la poussière même, car le mensonge était à l’origine celui du père, non de la fille, et elle était ainsi obligée de persévérer en lui pour la réputation de l’homme. Mais à l’époque, j’ignorais cela, et la simple pensée de son dénuement et des périls dans lesquels elle aurait pu tomber m’avait froissé presque au-delà de la raison.

« Bien, bien, bien », dis-je, « vous devrez apprendre un peu plus de bon sens. »

Je laissai ses malles pour le moment dans une auberge sur le rivage, où j’obtins une indication pour la maison de Sprott dans mon nouveau français, et nous y marchâmes — c’était un peu loin — observant l’endroit avec émerveillement en chemin. En vérité, il y avait beaucoup à admirer pour des Écossais : des canaux et des arbres entremêlés aux maisons ; les maisons, chacune en soi, d’une belle brique rouge, la couleur d’une rose, avec des marches et des bancs de marbre bleu au seuil de chaque porte, et la ville tout entière si propre qu’on aurait pu dîner sur la chaussée. Sprott était à l’intérieur, sur ses livres de comptes, dans un salon bas, très net et propre, garni de porcelaine et de tableaux, et d’un globe terrestre dans un cadre de cuivre. C’était un homme aux larges mâchoires, rubicond, vigoureux, avec un regard dur et rusé ; et il ne nous fit pas la politesse de nous offrir un siège.

« Est-ce que James More Macgregor est maintenant à Helvoet, monsieur ? » dis-je.

« Je ne connais personne de ce nom », dit-il, l’air impatient.

« Puisque vous êtes si particulier », dis-je, « je modifierai ma question, et vous demanderai où nous devons trouver à Helvoet un certain James Drummond, alias Macgregor, alias James More, ancien locataire à Inveronachile ? »

« Monsieur », dit-il, « il peut être en Enfer pour tout ce que j’en sais, et pour ma part, je souhaite qu’il y soit. »

« La jeune dame est la fille de ce monsieur, monsieur », dis-je, « devant qui, je pense que vous conviendrez avec moi, il n’est pas très convenable de discuter son caractère. »

« Je n’ai rien à voir ni avec lui, ni avec elle, ni avec vous ! » crie-t-il de sa voix grossière.

« Sauf votre respect, Monsieur Sprott », dis-je, « cette jeune dame est venue d’Écosse à sa recherche, et par quelque erreur, on lui a donné le nom de votre maison comme indication. Une erreur semble-t-il, mais je pense que cela place tant vous que moi — qui ne suis que son compagnon de voyage par accident — sous une forte obligation d’aider notre compatriote. »

« Voulez-vous me rendre fou ? » crie-t-il. « Je vous dis que je ne connais rien et que je me soucie encore moins de lui ou de sa race. Je vous dis que l’homme me doit de l’argent. »

« Cela peut très bien être, monsieur », dis-je, qui étais maintenant assez plus en colère que lui. « Au moins, je ne vous dois rien ; la jeune dame est sous ma protection ; et je ne suis ni habitué à ces manières, ni le moins du monde satisfait d’elles. »

Comme je disais cela, et sans penser particulièrement à ce que je faisais, je fis un pas ou deux plus près de sa table ; frappant ainsi, par pure chance, le seul argument qui pût affecter l’homme. Le sang quitta son visage vigoureux.

« Pour l’amour du ciel, ne soyez pas hâtif, monsieur ! » cria-t-il. « Je suis vraiment désireux de ne pas être offensant. Mais vous savez, monsieur, je suis comme un tas de braves vieux compagnons honnêtes et gais — mon aboiement est pire que ma morsure. À m’entendre, vous pourriez parfois imaginer que j’étais un brin dur ; mais non, non ! c’est un brave vieux compagnon au fond, ce Sandie Sprott ! Et vous ne pourriez jamais imaginer le souci et l’embarras que cet homme m’a causés. »

« Très bien, monsieur », dis-je. « Alors je prendrai cette liberté avec votre gentillesse de vous importuner pour vos dernières nouvelles de M. Drummond. »

« Vous êtes le bienvenu, monsieur ! » dit-il. « Quant à la jeune dame (mes respects lui soient rendus !), il l’aura tout bonnement oubliée. Je connais l’homme, voyez-vous ; j’ai déjà perdu de l’argent par sa faute. Il ne pense qu’à lui-même ; clan, roi ou fille, s’il peut se remplir la panse, il les laisserait tous tomber ! Oui, et son correspondant aussi. Car il est un sens dans lequel on peut presque dire que je suis son correspondant. Le fait est que nous sommes employés ensemble dans une affaire commerciale, et je crains que cela ne tourne à une affaire coûteuse pour Sandie Sprott. L’homme est aussi bon que mon associé, et je vous donne ma parole d’honneur que je ne sais rien de l’endroit où il se trouve. Il pourrait arriver ici à Helvoet ; il pourrait venir demain, il pourrait ne pas venir avant un an ; je ne m’étonnerais de rien — ou alors d’une seule chose, et c’est s’il me payait mon argent. Vous voyez dans quelle situation je me trouve ; et il est clair que je ne risque guère de me mêler de la jeune dame, comme vous l’appelez. Elle ne peut pas rester ici, c’est une chose certaine. Nom d’un chien, monsieur, je suis un homme seul ! Si je devais l’accueillir, il est fort possible que ce diable d’homme essaie de me forcer à l’épouser quand il réapparaîtrait. »

« Assez parlé de cela », dis-je. « Je mènerai la jeune dame chez de meilleurs amis. Donnez-moi plume, encre et papier, et je laisserai ici pour James More l’adresse de mon correspondant à Leyde. Il pourra s’informer auprès de moi de l’endroit où chercher sa fille. »

J’écrivis ce mot et le cachetai ; tandis que je m’en occupais, Sprott, de son propre mouvement, fit une offre bienvenue : se charger du courrier de Miss Drummond et même envoyer un porteur le chercher à l’auberge. Je lui avançai à cet effet un dollar ou deux en guise de garantie, et il me donna un reçu écrit de la somme.

Sur quoi (je donnant le bras à Catriona) nous quittâmes la demeure de cet odieux individu. Elle n’avait pas dit un mot de tout le temps, me laissant juger et parler à sa place ; moi-même, j’avais pris soin de ne pas l’embarrasser d’un regard ; et même maintenant, bien que mon cœur brûlât encore en moi de honte et de colère, je me fis un devoir de paraître tout à fait à l’aise.

« Maintenant », dis-je, « retournons à cette auberge où l’on parle français, prenons un morceau de dîner et demandons des moyens de transport pour Rotterdam. Je ne serai pas tranquille tant que je ne vous aurai pas remise en sécurité entre les mains de Mrs. Gebbie. »

« Je suppose qu’il faudra bien », dit Catriona, « bien que je ne pense pas qu’elle soit ravie, qui que ce soit qui le soit. Et je vous rappellerai encore une fois que je n’ai qu’un shilling et trois sous. »

« Et juste cette fois encore », dis-je, « je vous rappellerai que ce fut une bénédiction que je sois venu avec vous. »

« À quoi d’autre aurais-je pu penser tout ce temps ? » dit-elle, et je crus qu’elle pesait un peu sur mon bras. « C’est vous qui êtes le bon ami pour moi. »

CHAPITRE XXIII. VOYAGES EN HOLLANDE

Le rattel-waggon, qui est une sorte de longue charrette équipée de bancs, nous transporta en quatre heures de voyage jusqu’à la grande ville de Rotterdam. Il était bien tard, la nuit était tombée, mais les rues étaient assez brillamment éclairées et fourmillaient de personnages étranges et sauvages — Hébreux barbus, hommes noirs et des hordes de courtisanes, parées de façon fort indécente et arrêtant les marins par la manche ; le brouhaha des conversations autour de nous nous donnait le tournis ; et ce qui était le plus inattendu, c’est que nous ne semblions pas plus frappés par tous ces étrangers qu’ils ne l’étaient par nous. Je fis bonne contenance, pour la jeune fille et pour mon propre crédit ; mais la vérité est que je me sentais comme une brebis égarée, et que mon cœur battait dans ma poitrine avec anxiété. Une ou deux fois, je m’informai du port ou de l’emplacement du navire Rose : mais soit je tombais sur des gens qui ne parlaient que le hollandais, soit mon propre français me faisait défaut. En m’engageant au hasard dans une rue, je tombai sur une ruelle de maisons éclairées, dont les portes et les fenêtres étaient bondées de femmes fardées à l’allure louche ; elles nous bousculaient et se moquaient de nous au passage, et je fus reconnaissant que nous ne connussions rien de leur langue. Peu après, nous débouchâmes sur une place ouverte le long du port.

« Nous allons nous en sortir », m’écriai-je, dès que j’aperçus des mâts. « Marchons ici le long du port. Nous sommes sûrs de rencontrer quelqu’un qui parle anglais, et avec un peu de chance, nous pourrions tomber sur ce navire même. »

Nous fîmes ce qu’il y avait de mieux, comme il arriva ; car, vers neuf heures du soir, dans les bras de qui tombâmes-nous si ce n’est dans ceux du capitaine Sang ? Il nous raconta qu’ils avaient fait leur traversée en un temps incroyablement court, le vent soufflant fort jusqu’à ce qu’ils atteignent le port ; grâce à quoi ses passagers étaient déjà tous partis pour la suite de leurs voyages. Il était impossible de poursuivre les Gebbie jusque dans la Haute-Allemagne, et nous n’avions d’autre connaissance sur laquelle nous appuyer que le capitaine Sang lui-même. Il fut d’autant plus gratifiant de trouver l’homme amical et désireux d’aider. Il fit en sorte de trouver une bonne famille de marchands, toute simple, où Catriona pourrait loger jusqu’à ce que le Rose soit chargé ; il déclara qu’il la ramènerait ensuite joyeusement à Leith gratuitement et la verrait en sécurité entre les mains de M. Gregory ; et, en attendant, il nous emmena dans une taverne ouverte tard pour le repas dont nous avions besoin. Il sembla extrêmement amical, comme je le dis, mais ce qui me surprit beaucoup, plutôt bruyant par-dessus le marché ; et la cause en apparut bientôt. Car à la taverne, réclamant du vin du Rhin et en buvant profondément, il devint bientôt indiciblement ivre. Dans ce cas, comme c’est trop commun chez tous les hommes, mais surtout chez ceux de son rude métier, le peu de sens ou de manières qu’il possédait l’abandonna ; et il se comporta de façon si scandaleuse envers la jeune dame, plaisantant de la plus mauvaise façon sur la silhouette qu’elle avait faite sur le bastingage du navire, que je n’eus d’autre recours que de l’emmener soudainement.

Elle sortit de la taverne en se serrant contre moi. « Emmenez-moi, David », dit-elle. « Gardez-moi. Je n’ai pas peur avec vous. »

« Et vous n’avez aucune raison de l’avoir, ma petite amie ! » m’écriai-je, et j’aurais pu trouver dans mon cœur l’envie de pleurer.

« Où m’emmenez-vous ? » dit-elle encore. « Ne me quittez pas, en tout cas — ne me quittez jamais. »

« Où est-ce que je vous emmène ? » dis-je en m’arrêtant, car j’avais marché droit devant moi à l’aveugle. « Il faut que je m’arrête et que je réfléchisse. Mais je ne vous quitterai pas, Catriona ; que le Seigneur me fasse ceci et plus encore, si je devais faillir ou vous chagriner. »

Elle se blottit contre moi en guise de réponse.

« Ici », dis-je, « c’est l’endroit le plus calme que nous ayons trouvé jusqu’ici dans cette ruche animée qu’est la ville. Asseyons-nous ici sous cet arbre et réfléchissons à notre route. »

Cet arbre (que je ne suis pas près d’oublier) se dressait tout près du quai. C’était comme une nuit noire, mais des lumières brillaient dans les maisons, et plus près, dans les navires silencieux ; il y avait le scintillement de la ville d’un côté, et un bourdonnement suspendu au-dessus d’elle, fait de milliers de personnes qui marchaient et parlaient ; de l’autre, c’était l’obscurité et l’eau bouillonnait sur les parois. J’étalai mon manteau sur une pierre de construction et la fis asseoir ; elle aurait voulu garder sa prise sur moi, car elle tremblait encore des affronts subis ; mais je voulais réfléchir clairement, me dégageai et fis les cent pas devant elle, à la manière de ce que nous appelons la marche du contrebandier, me creusant la cervelle pour trouver un remède. Au cours de ces pensées éparses, je fus soudain confronté au souvenir que, dans la chaleur et la hâte de notre départ, j’avais laissé le capitaine Sang payer la taverne. À cela, je commençai à rire aux éclats, car je pensais que l’homme était bien servi ; et en même temps, par un mouvement instinctif, je portai la main à la poche où se trouvait mon argent. Je suppose que c’était dans la ruelle où les femmes nous bousculaient ; mais une seule chose est certaine, c’est que ma bourse avait disparu.

« Vous aurez pensé à quelque chose de bien », dit-elle en m’observant m’arrêter.

Dans la situation où nous étions, mon esprit devint soudain aussi clair qu’une lunette d’approche, et je vis qu’il n’y avait pas de choix de méthodes. Je n’avais pas un doit de monnaie, mais dans mon portefeuille, j’avais toujours ma lettre pour le marchand de Leyde ; et il n’y avait plus qu’un moyen d’arriver à Leyde, c’était de marcher sur nos deux pieds.

« Catriona », dis-je, « je sais que vous êtes courageuse et je crois que vous êtes forte — pensez-vous pouvoir marcher trente milles sur une route plate ? » Nous trouvâmes, je crois, à peine les deux tiers de cela, mais telle était mon idée de la distance.

« David », dit-elle, « si vous restez près de moi, j’irai n’importe où et ferai n’importe quoi. Le courage de mon cœur est tout brisé. Ne me laissez pas seule dans ce pays horrible, et je ferai tout le reste. »

« Pouvez-vous partir maintenant et marcher toute la nuit ? » dis-je.

« Je ferai tout ce que vous pouvez me demander », dit-elle, « et ne vous demanderai jamais pourquoi. J’ai été une mauvaise fille ingrate envers vous ; et faites de moi ce qu’il vous plaît maintenant ! Et je pense que Miss Barbara Grant est la meilleure dame du monde », ajouta-t-elle, « et je ne vois pas pourquoi elle vous refuserait quoi que ce soit, en tout cas. »

C’était du grec et de l’hébreu pour moi ; mais j’avais d’autres questions à considérer, et la première était de sortir de cette ville sur la route de Leyde. Cela s’avéra être un problème cruel ; et il devait être une ou deux heures du matin avant que nous l’ayons résolu. Une fois au-delà des maisons, il n’y avait ni lune ni étoiles pour nous guider ; seulement la blancheur du chemin au milieu et la noirceur d’une allée de chaque côté. La marche était en outre rendue extraordinairement difficile par une gelée noire qui tomba soudain aux petites heures et transforma cette grand-route en une longue patinoire.

« Eh bien, Catriona », dis-je, « nous voici comme les fils du roi et les filles des vieilles femmes dans vos contes insensés des Highlands. Bientôt, nous irons par-dessus les "sept Bens, les sept vallons et les sept landes montagneuses" ». Ce qui était un dicton ou un refrain courant dans ces contes qui étaient restés dans ma mémoire.

« Ah », dit-elle, « mais ici, il n’y a ni vallons ni montagnes ! Bien que je ne nierai jamais que les arbres et certains endroits plats dans les environs soient très jolis. Mais notre pays reste le meilleur. »

« J’aimerais que nous puissions en dire autant de nos propres gens », dis-je, en me rappelant Sprott, Sang, et peut-être James More lui-même.

« Je ne me plaindrai jamais du pays de mon ami », dit-elle, et elle le prononça avec un accent si particulier que je crus voir l’expression sur son visage.

Je retins mon souffle brusquement et faillis tomber (pour ma peine) sur la glace noire.

« Je ne sais pas ce que vous en pensez, Catriona », dis-je, quand je fus un peu remis, « mais c’était la meilleure journée jusqu’ici ! J’ai honte de le dire, alors que vous avez rencontré de tels malheurs et de telles disgrâces ; mais pour moi, c’était la meilleure journée jusqu’ici. »

« C’était un bon jour quand vous m’avez montré tant d’amour », dit-elle.

« Et pourtant, j’ai honte d’être heureux aussi », continuai-je, « et vous ici sur la route dans la nuit noire. »

« Où serais-je dans le grand monde, sinon ? » cria-t-elle. « Je pense que je suis le plus en sécurité là où je suis, avec vous. »

« Je suis donc tout à fait pardonné ? » demandai-je.

« Ne voulez-vous pas me pardonner cette fois au point de ne plus jamais en parler ? » cria-t-elle. « Il n’y a rien dans ce cœur envers vous que des remerciements. Mais je serai honnête aussi », ajouta-t-elle, avec une sorte de soudaineté, « et je ne pourrai jamais pardonner à cette fille. »

« Est-ce encore Miss Grant ? » dis-je. « Vous avez dit vous-même qu’elle était la meilleure dame du monde. »

« C’est ce qu’elle sera, en effet ! » dit Catriona. « Mais je ne lui pardonnerai jamais pour tout cela. Je ne lui pardonnerai jamais, jamais, et ne me laissez plus entendre parler d’elle. »

« Eh bien », dis-je, « cela dépasse tout ce qui est venu à ma connaissance ; et je m’étonne que vous puissiez vous laisser aller à de tels caprices d’enfant. Voici une jeune dame qui a été la meilleure amie du monde pour nous deux, qui nous a appris à nous habiller, et dans une grande mesure à nous comporter, comme peut le voir quiconque nous connaissait tous deux avant et après. »

Mais Catriona s’arrêta net au milieu de la route.

« C’est comme ça », dit-elle. « Soit vous continuez à parler d’elle, et je retourne à cette ville, et qu’il arrive ce qu’il plaira à Dieu ! Soit vous me ferez la politesse de parler d’autre chose. »

J’étais la personne la plus déconcertée de ce monde ; mais je me dis qu’elle dépendait entièrement de mon aide, qu’elle était du sexe faible et guère plus qu’une enfant, et qu’il m’appartenait d’être sage pour nous deux.

« Ma chère fille », dis-je, « je n’y comprends rien ; mais Dieu me garde de faire quoi que ce soit pour vous contrarier. Quant à parler de Miss Grant, je n’en ai aucune envie, et je crois que c’est vous qui avez commencé. Mon seul dessein (si j’ai rebondi sur le sujet) était pour votre propre amélioration, car je déteste l’apparence même de l’injustice. Non pas que je ne souhaite pas que vous ayez une bonne fierté et une délicatesse féminine agréable ; elles vous vont bien ; mais là, vous les montrez à l’excès. »

« Eh bien, alors, avez-vous fini ? » dit-elle.

« J’ai fini », dis-je.

« Une très bonne chose », dit-elle, et nous continuâmes, mais cette fois en silence.

C’était une occupation étrange que de marcher dans la nuit profonde, ne voyant que des ombres et n’entendant rien que nos propres pas. Au début, je crois que nos cœurs brûlaient l’un contre l’autre avec beaucoup d’inimitié ; mais l’obscurité, le froid et le silence, que seuls les coqs interrompaient parfois, ou parfois les chiens de ferme, avaient assez vite réduit notre orgueil en poussière ; et pour ma part, j’aurais sauté sur n’importe quelle ouverture décente pour parler.

Avant que le jour ne pointe, une pluie tiède commença, et le givre fut balayé de sous nos pieds. Je lui pris mon manteau et cherchai à l’en envelopper ; elle me demanda, assez impatiemment, de le garder.

« En vérité, je ne ferai rien de tel », dis-je. « Me voici, un grand garçon laid qui a vu toutes sortes de temps, et voici vous, une tendre et jolie demoiselle ! Ma chère, vous ne voudriez pas me faire honte ? »

Sans plus de mots, elle me laissa la couvrir ; ce que faisant dans l’obscurité, je laissai ma main reposer un moment sur son épaule, presque comme une étreinte.

« Vous devez essayer d’être plus patiente avec votre ami », dis-je.

Je crus qu’elle semblait se pencher le moins du monde contre ma poitrine, ou peut-être n’était-ce que de l’imagination.

« Il n’y aura pas de fin à votre bonté », dit-elle.

Et nous continuâmes en silence ; mais maintenant tout avait changé ; et le bonheur qui était dans mon cœur était comme un feu dans une grande cheminée.

La pluie cessa avant le jour ; ce fut une matinée boueuse lorsque nous entrâmes dans la ville de Delft. Les maisons aux pignons rouges faisaient belle figure de chaque côté d’un canal ; les filles de service étaient dehors, éclaboussant et récurant les pierres mêmes sur la voie publique ; la fumée montait de cent cuisines ; et il me vint fortement à l’esprit qu’il était temps de rompre notre jeûne.

« Catriona », dis-je, « je crois que vous avez encore un shilling et trois sous ? »

« En avez-vous besoin ? » dit-elle, et elle me passa sa bourse. « Je voudrais que ce soit cinq livres ! Pourquoi en avez-vous besoin ? »

« Et pourquoi avons-nous marché toute la nuit, comme une paire d’Égyptiens errants ! » dis-je. « Juste parce que j’ai été volé de ma bourse et de tout ce que je possédais dans cette ville malchanceuse de Rotterdam. Je vous le dirai maintenant, parce que je pense que le pire est passé, mais nous avons encore une bonne trotte devant nous jusqu’à ce que nous arrivions là où est mon argent, et si vous ne m’achetiez pas un morceau de pain, je risque de jeûner. »

Elle me regarda avec des yeux écarquillés. À la lumière du jour nouveau, elle était toute noire et pâle de fatigue, si bien que mon cœur se serra pour elle. Mais quant à elle, elle éclata de rire.

« Mon supplice ! sommes-nous des mendiants alors ! » cria-t-elle. « Vous aussi ? Oh, j’aurais pu souhaiter cette chose même ! Et je suis heureuse de payer votre petit-déjeuner. Mais ce serait plaisant si j’avais dû danser pour vous obtenir un repas ! Car je crois qu’ils ne sont pas très familiers avec notre manière de danser par ici, et ils pourraient payer pour la curiosité de ce spectacle. »

J’aurais pu l’embrasser pour ce mot, non avec un esprit d’amoureux, mais dans une chaleur d’admiration. Car cela réchauffe toujours un homme de voir une femme courageuse.

Nous obtînmes un verre de lait d’une paysanne tout juste arrivée en ville, et dans une boulangerie, un morceau d’excellent pain chaud et odorant, que nous mangeâmes sur la route en avançant. Cette route de Delft à La Haye n’est que cinq milles d’une belle avenue ombragée d’arbres, un canal d’un côté, de l’autre d’excellents pâturages de bétail. C’était vraiment agréable ici.

« Et maintenant, Davie », dit-elle, « que ferez-vous de moi en tout cas ? »

« C’est ce dont nous devons parler », dis-je, « et le plus tôt sera le mieux. Je peux obtenir de l’argent à Leyde ; tout ira bien. Mais le problème est de savoir comment disposer de vous jusqu’à ce que votre père vienne. Je trouvais hier soir que vous sembliez un peu réticente à me quitter ? »

« C’était plus que de l’apparence alors », dit-elle.

« Vous êtes une bien jeune fille », dis-je, « et je ne suis qu’un bien jeune garçon. C’est une grande difficulté. Comment devons-nous faire ? À moins que, en fait, vous puissiez passer pour ma sœur ? »

« Et pourquoi pas ? » dit-elle, « si vous me le permettez ! »

« Je voudrais qu’il en fût ainsi, en vérité », criai-je. « Je serais un fier homme si j’avais une telle sœur. Mais le hic, c’est que vous êtes Catriona Drummond. »

« Et maintenant je serai Catriona Balfour », dit-elle. « Et qui est au courant ? Ce sont tous des gens étranges ici. »

« Si vous pensez que cela suffirait », dis-je. « J’avoue que cela m’inquiète. Je voudrais très mal si je vous conseillais mal. »

« David, je n’ai pas d’autre ami ici que vous », dit-elle.

« La simple vérité est que je suis trop jeune pour être votre ami », dis-je. « Je suis trop jeune pour vous conseiller, ou vous pour être conseillée. Je ne vois pas ce que nous pouvons faire d’autre, et pourtant je devrais vous avertir. »

« Il ne me reste pas de choix », dit-elle. « Mon père James More ne m’a pas très bien traitée, et ce n’est pas la première fois, je suis jetée sur vos mains comme un sac d’orge, et n’ai rien d’autre à penser que votre plaisir. Si vous voulez de moi, eh bien, très bien. Si vous ne voulez pas » — elle se tourna et posa sa main sur mon bras — « David, j’ai peur », dit-elle.

« Non, mais je dois vous prévenir », commençai-je ; puis je me rappelai que j’étais le porteur de la bourse, et qu’il ne serait guère séant de paraître trop bourru. « Catriona », dis-je, « ne vous méprenez pas : je cherche simplement à faire mon devoir envers vous, jeune fille ! Me voici partant seul pour cette étrange cité, pour y être un étudiant solitaire ; et voici que cette occasion se présente, que vous pourriez demeurer un peu avec moi, et être comme ma sœur ; vous pouvez sûrement comprendre, ma chère, que je serais tout simplement ravi de vous avoir auprès de moi ? »

« Eh bien, me voici », dit-elle. « Voilà donc qui est réglé. »

Je sais que mon devoir était de parler plus franchement. Je sais que c’était là une grande tache sur mon caractère, pour laquelle j’ai eu de la chance de ne pas payer plus cher. Mais je me souvenais avec quelle facilité sa délicatesse avait été effarouchée par un mot sur le fait de l’embrasser dans la lettre de Barbara ; maintenant qu’elle dépendait de moi, comment pouvais-je être plus hardi ? D’ailleurs, la vérité est que je ne voyais aucune autre méthode réalisable pour m’occuper d’elle. Et j’ose dire que mon inclination me poussait très fortement.

Un peu au-delà de La Haye, elle devint très boiteuse et fit le reste du chemin avec assez de peine. À deux reprises, elle dut se reposer au bord de la route, ce qu’elle fit avec de jolies excuses, se traitant de honte pour les Highlands et pour la race dont elle était issue, et de n’être rien d’autre qu’une gêne pour moi-même. Son excuse, disait-elle, était qu’elle n’était pas très habituée à marcher chaussée. J’aurais voulu qu’elle retire ses souliers et ses bas pour aller pieds nus. Mais elle me fit remarquer que les femmes de ce pays, même sur les chemins de campagne, semblaient toutes être chaussées.

« Je ne dois pas déshonorer mon frère », dit-elle, et elle était très joyeuse malgré tout, bien que son visage trahît ce qu’elle endurait.

Il y a un jardin dans cette cité où nous nous rendions, sablé en dessous de sable propre, les arbres se rejoignant au-dessus, certains d’entre eux taillés, d’autres élagués, et tout l’endroit embelli d’allées et de tonnelles. Ici, je laissai Catriona et m’avançai seul pour trouver mon correspondant. Là, je tirai sur mon crédit et demandai à être recommandé pour quelque logement décent et retiré. Mes bagages n’étant pas encore arrivés, je lui dis que je supposais avoir besoin de sa caution auprès des gens de la maison ; et j’expliquai que, ma sœur étant venue pour un temps tenir maison avec moi, il me faudrait deux chambres. Tout cela allait très bien ; mais le souci était que M. Balfour, dans sa lettre de recommandation, s’était étendu sur une grande quantité de détails, sans jamais souffler mot d’une quelconque sœur en l’occurrence. Je pouvais voir que mon Hollandais était extrêmement méfiant ; et m’examinant par-dessus les verres d’une grande paire de lunettes — c’était un pauvre corps frêle, qui me rappelait un lapin infirme — il commença à me questionner de près.

Ici, je fus pris de panique. Supposez qu’il accepte mon histoire (me dis-je), supposez qu’il invite ma sœur chez lui, et que je l’y amène. J’aurai un fameux écheveau à démêler, et pourrais finir par déshonorer la jeune fille et moi-même. Là-dessus, je commençai précipitamment à lui exposer le caractère de ma sœur. Elle était d’une disposition timide, semblait-il, et si extrêmement craintive à l’idée de rencontrer des étrangers que je l’avais laissée à cet instant assise seule dans un lieu public. Et puis, ayant été lancé sur le courant du mensonge, je dus faire comme tout le reste du monde dans la même circonstance, et plonger plus profondément qu’il n’était de quelque utilité ; ajoutant quelques détails tout à fait inutiles sur la santé précaire et la retraite de Mlle Balfour durant son enfance. Au milieu de quoi je m’éveillai à la conscience de mon comportement, et fus gagné par une rougeur vive.

Le vieux monsieur ne fut pas tant dupé qu’il ne fit découvrir une volonté de se débarrasser de moi. Mais il était avant tout un homme d’affaires ; et sachant que mon argent était assez bon, quel que pût être mon comportement, il fut assez obligeant pour envoyer son fils pour être mon guide et ma caution en matière de logement. Cela impliqua que je présentasse le jeune homme à Catriona. La pauvre, jolie enfant était très remise grâce au repos, regardait et se comportait à la perfection, et prit mon bras en me donnant le nom de frère plus aisément que je ne pouvais lui répondre. Mais il y eut un malheur : pensant m’aider, elle se montra plutôt avenante avec mon Hollandais. Et je ne pus m’empêcher de songer que Mlle Balfour avait assez soudainement grandi au-delà de sa timidité. Et il y avait une autre chose, la différence de notre langage. J’avais le parler du Plat Pays et j’appuyais sur mes mots ; elle avait une voix des montagnes, parlait avec quelque chose d’un accent anglais, seulement bien plus délicieux, et était à peine digne d’être appelée une diacre dans l’art de parler la grammaire anglaise ; si bien que, pour un frère et une sœur, nous formions une paire très dépareillée. Mais le jeune Hollandais était un lourdaud, sans assez d’esprit dans le ventre pour remarquer sa beauté, ce pour quoi je le méprisais. Et dès qu’il eut trouvé un toit pour nous, il nous laissa seuls, ce qui fut le plus grand service des deux.

CHAPITRE XXIV. L’HISTOIRE COMPLÈTE D’UN EXEMPLAIRE DE HEINECCIUS

L’endroit trouvé se situait dans la partie supérieure d’une maison adossée à un canal. Nous avions deux pièces, la seconde communiquant avec la première ; chacune avait une cheminée bâtie dans le sol à la manière hollandaise ; et étant adjacentes, chacune avait la même vue par la fenêtre sur la cime d’un arbre en contrebas dans une petite cour, sur un morceau du canal, et sur des maisons à l’architecture hollandaise et une flèche d’église sur le côté opposé. Un carillon complet était suspendu dans cette flèche et faisait une musique délicieuse ; et quand il y avait un peu de soleil, il brillait directement dans nos deux chambres. D’une taverne toute proche, nous nous faisions apporter de bons repas.

La première nuit, nous étions tous deux assez las, et elle extrêmement. Il y eut peu de conversation entre nous, et je l’expédiai dans son lit sitôt qu’elle eut mangé. La première chose au matin, j’écrivis à Sprott pour faire envoyer ses malles, ainsi qu’un mot à Alan chez son chef ; et je fis expédier le tout, et son petit-déjeuner prêt, avant de l’éveiller. Je fus un peu confus quand elle sortit vêtue de son unique habit, et la boue du chemin sur ses bas. D’après les renseignements que j’avais pris, il semblait que quelques bons jours devaient passer avant que ses malles ne puissent arriver à Leyde, et il était manifestement nécessaire qu’elle eût un rechange. Elle était réticente au début à ce que je fisse cette dépense ; mais je lui rappelai qu’elle était désormais la sœur d’un homme riche et devait apparaître convenablement dans ce rôle, et nous n’étions pas arrivés chez le second marchand qu’elle était entièrement charmée par l’esprit de la chose, ses yeux brillant. Cela me fit plaisir de la voir si innocente et si complète dans ce plaisir. Ce qui fut plus extraordinaire, ce fut la passion dans laquelle je tombai moi-même à ce sujet ; n’étant jamais satisfait de lui en avoir assez acheté ou assez beau, et ne me lassant jamais de la contempler dans différentes tenues. En vérité, je commençai à comprendre un peu l’immersion de Mlle Grant dans l’intérêt des vêtements ; car la vérité est que, lorsque vous avez la base d’une belle personne à parer, l’affaire entière devient belle. Les indiennes hollandaises, je devrais dire, étaient extraordinairement bon marché et belles ; mais j’aurais honte d’écrire ce que je payai pour ses bas. Dans l’ensemble, je dépensai une si grande somme pour ce plaisir (comme je peux l’appeler) que j’eus honte pendant un long moment d’en dépenser davantage ; et pour compenser, je laissai nos chambres assez dépouillées. Si nous avions des lits, si Catriona était un peu parée, et si j’avais de la lumière pour la voir, nous étions assez richement logés pour moi.

À la fin de ce marchandage, je fus heureux de la laisser à la porte avec tous nos achats, et de partir pour une longue promenade seul, au cours de laquelle je me fis un sermon. Voici que j’avais pris sous mon toit, et pour ainsi dire sur mon sein, une jeune fille extrêmement belle, et dont l’innocence était son péril. Mon entretien avec le vieux Hollandais, et les mensonges auxquels j’avais été contraint, m’avaient déjà donné une idée de la façon dont ma conduite devait apparaître aux yeux des autres ; et maintenant, après la forte admiration que je venais d’éprouver et l’immodération avec laquelle j’avais poursuivi mes vains achats, je commençai à la considérer moi-même comme très hasardeuse. Je me demandai, si j’avais réellement une sœur, si je l’exposerais ainsi ; puis, jugeant le cas trop problématique, je modifiai ma question en celle-ci : si je confierais ainsi Catriona entre les mains d’un quelconque autre être chrétien ; la réponse à quoi me fit brûler le visage. D’autant plus, puisque j’avais été piégé et avais piégé la jeune fille dans une situation indue, que je devais me comporter en elle avec une délicatesse scrupuleuse. Elle dépendait de moi entièrement pour son pain et son abri ; au cas où j’alarmerais sa pudeur, elle n’avait aucun recours. De plus, j’étais son hôte et son protecteur ; et plus irrégulièrement j’étais tombé dans ces positions, moins j’avais d’excuse si j’en profitais pour faire avancer même la plus honnête des cours ; car avec les opportunités dont je jouissais, et qu’aucun parent sensé n’aurait tolérées un instant, même la plus honnête des cours serait injuste. Je vis que je devais être extrêmement distant dans mes relations ; et pourtant pas trop non plus ; car si je n’avais aucun droit d’apparaître du tout dans le personnage d’un soupirant, je devais encore apparaître continuellement, et si possible agréablement, dans celui d’hôte. Il était clair que je demanderais beaucoup de tact et de conduite, peut-être plus que mes années ne m’en accordaient. Mais je m’étais précipité là où des anges auraient pu craindre de s’aventurer, et il n’y avait aucun moyen de sortir de cette position sinon en se comportant correctement tant que j’y étais. Je me fis une série de règles pour me guider ; priai pour avoir la force d’être en mesure de les observer, et, comme une aide plus humaine à la même fin, achetai un livre d’étude en droit. Ceci étant tout ce à quoi je pouvais penser, je me détendis de ces graves considérations ; sur quoi mon esprit bouillonna aussitôt dans une effervescence d’esprits plaisants, et c’est comme si je marchais sur l’air que je me tournai vers le logis. Comme je pensais à ce nom de foyer, et rappelais l’image de cette silhouette m’attendant entre quatre murs, mon cœur battit contre ma poitrine.

Mes ennuis commencèrent avec mon retour. Elle courut me saluer avec un plaisir évident et touchant. Elle était vêtue, en outre, entièrement des nouveaux vêtements que j’avais achetés pour elle ; elle y paraissait au-delà de toute expression bien ; et devait marcher de long en large et me faire des révérences pour les exhiber et être admirée. Je suis sûr que je le fis avec une piètre grâce, car je crus que les mots m’étoufferaient.

« Eh bien », dit-elle, « si vous ne voulez pas vous soucier de mes jolis vêtements, voyez ce que j’ai fait de nos deux chambres. » Et elle me montra l’endroit tout très finement balayé, et les feux rougeoyant dans les deux cheminées.

Je fus heureux d’avoir une chance de paraître un peu plus sévère que je ne le sentais vraiment. « Catriona », dis-je, « je suis très mécontent de vous, et vous ne devez plus jamais poser la main sur ma chambre. L’un de nous deux doit avoir la direction pendant que nous sommes ici ensemble ; il est tout à fait juste que ce soit moi qui suis à la fois l’homme et l’aîné ; et je vous donne cela pour mon commandement. »

Elle me fit une de ses révérences ; qui étaient extraordinairement captivantes. « Si vous voulez être bourru », dit-elle, « je dois vous faire de jolies manières, Davie. Je serai très obéissante, comme je devrais l’être quand chaque point de couture sur tout ce qu’il y a de moi appartient à vous. Mais vous ne voulez pas être très bourru non plus, parce que maintenant je n’ai personne d’autre. »

Cela me frappa durement, et je me dépêchai, dans une sorte de pénitence, d’effacer tout le bon effet de mon dernier discours. Dans cette direction, le progrès était plus facile, étant en descente ; elle me menait en avant, souriante ; à sa vue, dans la clarté du feu et avec ses jolis gestes et regards, mon cœur était tout à fait fondu. Nous fîmes notre repas avec une gaieté et une tendresse infinies ; et les deux semblaient se confondre en un seul, si bien que notre rire même résonnait comme une gentillesse.

Au milieu de quoi je m’éveillai à de meilleurs souvenirs, fis une piètre excuse, et me mis grossièrement à mes études. C’était un livre substantiel et instructif que j’avais acheté, du regretté Dr Heineccius, dans lequel je devais faire une grande lecture ces prochains jours, et souvent très heureux de n’avoir personne pour m’interroger sur ce que je lisais. Il me sembla qu’elle se mordait un peu la lèvre, et cela me coupa. En effet, cela la laissait tout à fait solitaire, d’autant plus qu’elle était très peu portée sur la lecture, et n’avait jamais un livre. Mais que devais-je faire ?

Ainsi le reste de la soirée s’écoula presque sans parole.

J’aurais pu me battre moi-même. Je ne pus rester dans mon lit cette nuit-là par rage et repentance, mais marchai de long en large pieds nus jusqu’à être presque transi, car la cheminée s’était éteinte et le gel était vif. La pensée d’elle dans la pièce d’à côté, la pensée qu’elle pouvait même m’entendre alors que je marchais, le souvenir de ma grossièreté et que je devais continuer à pratiquer la même voie ingrate ou être déshonoré, me firent perdre la raison. Je me tenais comme un homme entre Scylla et Charybde : *Que doit-elle penser de moi ?* était ma seule pensée qui m’adoucissait continuellement dans la faiblesse. *Que va-t-il devenir de nous ?* l’autre qui m’acierait de nouveau à la résolution. Ce fut ma première nuit d’insomnie et de conseils divisés, dont j’allais maintenant en passer beaucoup, faisant les cent pas comme un fou, pleurant parfois comme un garçon puéril, priant parfois (je veux l’espérer) comme un chrétien.

Mais la prière n’est pas très difficile, et l’accroche vient dans la pratique. En sa présence, et surtout si je permettais un début de familiarité, je trouvais que j’avais très peu de maîtrise sur ce qui devait suivre. Mais rester assis toute la journée dans la même pièce avec elle, et feindre d’être occupé par Heineccius, dépassait mes forces. Si bien que je tombai plutôt sur l’expédient de m’absenter autant que j’étais capable ; prenant des cours et m’y asseyant régulièrement, souvent avec peu d’attention, dont je trouvai la preuve l’autre jour dans un carnet de notes de cette période, où j’avais arrêté de suivre une conférence édifiante et avais en fait griffonné dans mon livre des vers très mauvais, bien que la latinité en soit plutôt meilleure que je n’aurais cru que je pouvais jamais l’atteindre. Le mal de ce cours était malheureusement presque aussi grand que son avantage. J’avais moins de temps d’épreuve, mais je crois, tant que le temps durait, que j’étais essayé d’autant plus extrêmement. Car étant si souvent laissée à la solitude, elle venait saluer mon retour avec une ferveur croissante qui faillit me dominer. Ces offres amicales, je devais les rejeter barbarement ; et mon rejet la blessait parfois si cruellement que je devais me détendre et chercher à me faire pardonner par la gentillesse. Si bien que notre temps passait en hauts et en bas, bouderies et déceptions, sur quoi je pourrais presque dire (si cela peut se dire avec révérence) que j’étais crucifié.

La base de mon trouble était l’innocence extraordinaire de Catriona, dont je n’étais pas tant surpris qu’empli de pitié et d’admiration. Elle semblait n’avoir aucune pensée de notre position, aucun sens de mes luttes ; accueillait toute marque de ma faiblesse avec une joie réactive ; et quand j’étais poussé de nouveau dans mes retranchements, ne dissimulait pas toujours son chagrin. Il y avait des moments où je me suis dit : « Si elle était éperdument amoureuse, et mettait sa toque pour m’attraper, elle ne se comporterait guère autrement » ; et alors je retombais dans l’émerveillement devant la simplicité de la femme, de qui je sentais (dans ces moments-là) que je n’étais pas digne d’être descendu.

Il y avait un point en particulier sur lequel notre guerre tournait, et de toutes choses, c’était la question de ses vêtements. Mes bagages m’avaient bientôt suivi depuis Rotterdam, et les siens depuis Helvoet. Elle avait maintenant, pour ainsi dire, deux garde-robes ; et il en vint à être entendu entre nous (je ne pourrais jamais dire comment) que lorsqu’elle était amicale, elle porterait mes vêtements, et autrement les siens. C’était destiné à être un affront, et (pour ainsi dire) la renonciation à sa gratitude ; et je le sentais ainsi dans mon sein, mais j’étais généralement plus sage que de paraître avoir observé la circonstance.

Une fois, en effet, je fus trahi dans une puérilité plus grande que la sienne ; cela arriva ainsi. À mon retour des cours, pensant à elle dévotement avec beaucoup d’amour et une bonne dose d’agacement par-dessus le marché, l’agacement commença à s’effacer de mon esprit ; et, apercevant dans une fenêtre une de ces fleurs forcées, dont les Hollandais sont si habiles dans l’artifice, je cédai à une impulsion et l’achetai pour Catriona. Je ne connais pas le nom de cette fleur, mais elle était de couleur rose, et je pensais qu’elle l’admirerait, et la rapportai chez moi avec un cœur merveilleusement doux. Je l’avais laissée dans mes vêtements, et quand je revins pour la trouver toute changée et avec un visage à l’avenant, je ne jetai qu’un seul regard sur elle de la tête aux pieds, grinçai des dents, jetai la fenêtre ouverte, et ma fleur dans la cour, et puis (entre rage et prudence) moi-même hors de cette pièce, dont je claquai la porte en sortant.

Dans l’escalier escarpé, je manquai de tomber, et cela me ramena à moi-même, si bien que je commençai aussitôt à voir la folie de ma conduite. J’allai, non dans la rue comme je l’avais projeté, mais dans la cour de la maison, qui était toujours un endroit solitaire, et où je vis ma fleur (qui m’avait coûté infiniment plus qu’elle ne valait) pendue dans l’arbre sans feuilles. Je me tins au bord du canal, et regardai la glace. Des gens de la campagne passaient sur leurs patins, et je les enviais. Je ne pouvais voir aucune issue à la panade dans laquelle j’étais, aucun moyen ne fût-ce que de retourner dans la pièce que je venais de quitter. Aucun doute n’était dans mon esprit que j’avais maintenant trahi le secret de mes sentiments ; et pour aggraver les choses, j’avais montré en même temps (et cela avec une misérable puérilité) de l’incivilité envers mon hôtesse impuissante.

Je suppose qu’elle a dû me voir depuis la fenêtre ouverte. Il ne me sembla pas que j’étais resté là très longtemps avant d’entendre le crissement de pas sur la neige gelée, et me tournant assez colériquement (car je n’étais pas d’humeur à être interrompu) je vis Catriona s’approchant. Elle était tout changée de nouveau, avec les bas à coins.

« Ne devons-nous pas faire notre promenade aujourd’hui ? » dit-elle.

Je la regardais dans un état de stupeur. « Où est votre broche ? » dis-je.

Elle porta sa main à son sein et rougit vivement. « Je l’aurai oubliée », dit-elle. « Je vais courir en haut pour la chercher vite, et alors sûrement nous pourrons faire notre promenade ? »

Il y avait une note de supplication dans ce dernier qui me fit chanceler ; je n’avais ni mots ni voix pour les prononcer ; je ne pus faire plus que hocher la tête en guise de réponse ; et au moment où elle m’eut quitté, je grimpai dans l’arbre et récupérai ma fleur, que, à son retour, je lui offris.

« Je l’ai achetée pour vous, Catriona », dis-je.

Elle la fixa au milieu de son sein avec la broche, j’aurais pu croire tendrement.

« Elle ne vaut guère mieux pour être passée entre mes mains », dis-je encore, en rougissant.

« Je ne l’en aimerai pas moins, vous pouvez en être certain », répondit-elle.

Nous ne parlâmes pas beaucoup ce jour-là ; elle semblait un peu sur la réserve, bien que non sans bienveillance. Quant à moi, tout le temps de notre promenade, et après que nous fûmes rentrés, et que je l’eus vue mettre ma fleur dans un pot d’eau, je me disais en moi-même à quel point les femmes étaient des énigmes. Je me disais, à un instant, que c’était la chose la plus stupide au monde qu’elle n’eût pas perçu mon amour ; et l’instant d’après, qu’elle l’avait certainement perçu depuis longtemps, et (étant une fille sage dotée du fin instinct féminin de la convenance) qu’elle dissimulait son savoir.

Nous faisions notre promenade quotidiennement. Dehors, dans les rues, je me sentais plus en sécurité ; je me relâchai un peu dans ma garde ; et, pour une chose, il n’y avait pas de Heineccius. Cela rendait ces périodes non seulement un soulagement pour moi-même, mais un plaisir particulier pour ma pauvre enfant. Quand je revenais à l’heure convenue, je la trouvais généralement déjà habillée, et rayonnante d’anticipation. Elle prolongeait leur durée à l’extrême, semblant redouter (comme moi-même) l’heure du retour ; et il n’est guère de champ ou de bord d’eau près de Leyde, guère de rue ou de ruelle là-bas, où nous ne nous soyons attardés. En dehors de cela, je lui demandais de se cantonner entièrement à nos logements ; ceci par crainte qu’elle ne rencontrât quelque connaissance, ce qui aurait rendu notre position très difficile. Par la même appréhension, je ne souffrais jamais qu’elle allât à l’église, ni même que j’y allasse moi-même ; mais je trouvais quelque moyen de tenir le culte en privé dans notre propre chambre — j’espère avec un esprit honnête, mais je suis tout à fait certain avec un esprit très divisé. En vérité, il n’y avait guère rien qui m’affectât davantage que de m’agenouiller ainsi seul avec elle devant Dieu comme mari et femme.

Un jour, il neigeait à verse. J’avais pensé qu’il n’était pas possible que nous nous aventurions dehors, et je fus surpris de la trouver qui m’attendait, déjà habillée.

« Je ne vais pas me passer de ma promenade », cria-t-elle. « Vous n’êtes jamais un bon garçon, Davie, dans la maison ; je ne m’attacherai jamais à vous qu’en plein air. Je pense que nous ferions mieux, tous les deux, de devenir Égyptiens et de vivre au bord du chemin. »

Ce fut la meilleure promenade de toutes ; elle se serrait contre moi sous la neige qui tombait ; elle nous battait et fondait sur nous, et les gouttes restaient sur ses joues brillantes comme des larmes et coulaient dans sa bouche souriante. La force semblait m’envahir à cette vue, telle celle d’un géant ; je pensais que j’aurais pu la soulever et courir avec elle jusqu’aux confins de la terre ; et nous parlâmes ensemble tout ce temps avec une liberté et une douceur incroyables.

La nuit était noire quand nous arrivâmes à la porte de la maison. Elle pressa mon bras contre son sein. « Merci bien pour ces bonnes heures », dit-elle, sur une note profonde de sa voix.

Le souci dans lequel je tombai instantanément à ces mots me remit avec la même rapidité sur mes gardes ; et nous ne fûmes pas plus tôt dans la chambre, et la lumière faite, qu’elle contempla le vieux visage sévère et obstiné de l’étudiant de Heineccius. Sans doute fut-elle plus blessée que d’habitude ; et je sais, pour ma part, qu’il me fut plus difficile que d’habitude de maintenir quelque étrangeté. Même au repas, j’osais à peine me défaire et à peine lever les yeux vers elle ; et, sitôt fini, je retombai sur mon civiliste, avec plus d’abstraction apparente et moins de compréhension qu’auparavant. Il me sembla, tandis que je lisais, que je pouvais entendre mon cœur battre comme une horloge de parquet. Malgré mes efforts pour feindre l’étude, une partie de mon regard s’échappait toujours au-delà du livre sur Catriona. Elle était assise sur le sol à côté de ma grande malle, et la cheminée l’éclairait, brillait et clignotait sur elle, la faisant luire et s’assombrir à travers une merveille de teintes fines. Tantôt elle regardait le feu, tantôt elle me regardait à nouveau ; et à cet instant, j’étais plongé dans une terreur de moi-même, et je tournais les pages de Heineccius comme un homme cherchant le texte à l’église.

Soudain, elle cria tout haut. « Oh, pourquoi mon père ne vient-il pas ? » s’écria-t-elle, et elle tomba aussitôt dans un orage de larmes.

Je bondis, jetai Heineccius carrément dans le feu, courus à ses côtés et passai un bras autour de son corps en sanglots.

Elle me repoussa brusquement. « Vous n’aimez pas votre amie », dit-elle. « Je pourrais être si heureuse moi aussi, si vous me laissiez faire ! » Et puis : « Oh, qu’ai-je donc fait pour que vous me haïssiez tant ? »

« Vous haïr ! » m’écriai-je, et je la tins fermement. « Aveugle que vous êtes, ne pouvez-vous voir un peu dans mon misérable cœur ? Ne pensez-vous pas, quand je m’assieds là, à lire dans ce livre imbécile que je viens de brûler et au diable soit-il, que je ne pense jamais le moins du monde à autre chose qu’à vous ? Nuit après nuit, j’aurais pu pleurer de vous voir assise là, toute seule. Et que devais-je faire ? Vous êtes ici sous mon honneur ; voudriez-vous me punir pour cela ? Est-ce pour cela que vous rejèteriez un serviteur aimant ? »

À ce mot, d’un petit mouvement soudain, elle se serra contre moi. Je relevai son visage vers le mien, je l’embrassai, et elle courba son front sur ma poitrine, me serrant fort. Je vis dans un tourbillon, comme un homme ivre. Puis j’entendis sa voix sonner très petite et étouffée dans mes vêtements.

« L’avez-vous embrassée vraiment ? » demanda-t-elle.

Il me traversa un tel sursaut de surprise que j’en fus tout ébranlé.

« Mlle Grant ? » criai-je, tout en désordre. « Oui, je lui ai demandé de m’embrasser pour me dire adieu, ce qu’elle a fait. »

« Ah, eh bien ! » dit-elle, « vous m’avez embrassée aussi, en tout cas. »

À l’étrangeté et à la douceur de ce mot, je vis où nous étions tombés ; je me levai et la mis sur ses pieds.

« Cela ne peut durer », dis-je. « Cela ne peut, ne peut durer. Oh Catrine, Catrine ! » Puis il y eut une pause durant laquelle il me fut interdit de parler. Et puis : « Allez à votre lit », dis-je. « Allez à votre lit et laissez-moi. »

Elle se tourna pour m’obéir comme une enfant, et ce que je sus ensuite, c’est qu’elle s’était arrêtée sur le seuil même.

« Bonne nuit, Davie ! » dit-elle.

« Et oh, bonne nuit, mon amour ! » criai-je, avec un grand épanchement de mon âme, et je la tirai à moi de nouveau, si bien qu’il sembla que je dusse la briser. L’instant d’après, je l’avais poussée hors de la pièce, avais fermé la porte avec violence, et j’étais resté seul.

Le lait était renversé maintenant, le mot était dit et la vérité avouée. Je m’étais glissé comme un homme malhonnête dans les affections de la pauvre fille ; elle était entre mes mains comme une créature fragile et innocente, pour la faire ou la défaire ; et quelle arme de défense me restait-il ? Il semblait symbolique que Heineccius, ma vieille protection, fût maintenant brûlé. Je me repentais, pourtant je ne pouvais trouver en mon cœur le moyen de me blâmer pour ce grand échec. Il ne semblait pas possible d’avoir résisté à l’audace de son innocence ou à cette dernière tentation de ses pleurs. Et tout ce que j’avais pour m’excuser ne faisait que rendre mon péché plus grand encore — c’était sur une nature si sans défense, et avec de tels avantages de position, que j’avais semblé agir.

Qu’allait-il devenir de nous maintenant ? Il semblait que nous ne pouvions plus demeurer dans le même lieu. Mais où devais-je aller ? Ou elle ? Sans choix ni faute de notre part, la vie avait conspiré pour nous murer ensemble dans cet endroit étroit. J’eus une pensée folle de nous marier sur-le-champ ; et l’instant d’après, je la rejetai avec révolte. Elle était une enfant, elle ne pouvait sonder son propre cœur ; j’avais surpris sa faiblesse, je ne devais jamais continuer à bâtir sur cette surprise ; je devais la garder non seulement à l’abri du reproche, mais libre comme elle était venue à moi.

Je m’assis devant le feu, réfléchis, me repentis, et me creusai la tête en vain pour trouver un moyen d’évasion. Vers deux heures du matin, il restait trois braises rouges et la maison et toute la ville dormaient, quand je fus conscient d’un petit bruit de pleurs dans la pièce voisine. Elle pensait que je dormais, la pauvre âme ; elle regrettait sa faiblesse — et ce que peut-être (Dieu lui vienne en aide !) elle appelait son audace — et au plus profond de la nuit, elle se consolait avec des larmes. Des sentiments tendres et amers, l’amour et la pénitence et la pitié, luttaient dans mon âme ; il semblait que j’étais tenu de guérir ces sanglots.

« Oh, essayez de me pardonner ! » criai-je, « essayez, essayez de me pardonner. Oublions tout cela, essayons de voir si nous ne pouvons pas l’oublier ! »

Il n’y eut pas de réponse, mais les sanglots cessèrent. Je restai un long moment les mains jointes comme je l’avais fait en parlant ; puis le froid de la nuit me saisit avec un frisson, et je pense que ma raison se réveilla.

« Tu ne peux rien tirer de cela, Davie », pensai-je. « Au lit avec toi comme un garçon sage, et essaie de dormir. Demain, tu verras peut-être ton chemin. »

CHAPITRE XXV. LE RETOUR DE JAMES MORE

Je fus appelé le lendemain d’un sommeil tardif et troublé par un coup à ma porte, courus l’ouvrir, et manquai de défaillir devant la contrariété de mes sentiments, pour la plupart douloureux ; car sur le seuil, dans une grossière redingote et un chapeau à galons extraordinairement grand, se tenait James More.

J’aurais dû être heureux, peut-être sans mélange, car il y avait un sens dans lequel l’homme arrivait comme une réponse à mes prières. Je m’étais dit jusqu’à m’en user la tête que Catriona et moi devions nous séparer, et avais cherché jusqu’à m’en faire mal à la tête tout moyen possible de séparation. Voici que les moyens venaient à moi sur deux jambes, et la joie était le cadet de mes soucis. Il faut considérer, cependant, que même si le poids de l’avenir était levé par l’arrivée de cet homme, le présent se soulevait plus noir et menaçant ; si bien que, alors que je me tenais devant lui en chemise et culotte, je crois que j’ai fait un saut en arrière comme une personne fusillée.

« Ah », dit-il, « je vous ai trouvé, M. Balfour. » Et il m’offrit sa grande et belle main, que (recouvrant au même moment mon poste sur le seuil, comme si j’eusse eu quelque pensée de résistance) je pris avec méfiance. « C’est une circonstance remarquable que la façon dont nos affaires semblent s’entremêler », continua-t-il. « Je vous dois des excuses pour une intrusion malheureuse dans les vôtres, dans laquelle je me suis laissé piéger par ma confiance en ce faux jeton, Prestongrange ; j’ai honte de vous avouer que j’ai jamais fait confiance à un avocat. » Il haussa les épaules avec un air très français. « Mais en vérité, l’homme est très plausible », dit-il. « Et maintenant, il semble que vous vous soyez occupé gracieusement de ma fille, pour la direction de laquelle j’avais été renvoyé à vous-même. »

« Je pense, monsieur », dis-je, avec un air très pénible, « qu’il sera nécessaire que nous ayons une explication. »

« Il y a quelque chose qui ne va pas ? » demanda-t-il. « Mon agent, M. Sprott... »

« Pour l’amour de Dieu, modérez votre voix ! » criai-je. « Elle ne doit pas entendre avant que nous ayons eu une explication. »

« Elle est en ce lieu ? » s’écria-t-il.

« C’est la porte de sa chambre », dis-je.

« Vous êtes ici seul avec elle ? » demanda-t-il.

« Et qui d’autre aurais-je pu trouver pour rester avec nous ? » criai-je.

Je lui rendrai la justice d’admettre qu’il pâlit.

« C’est très inhabituel », dit-il. « C’est une circonstance très inhabituelle. Vous avez raison, nous devons avoir une explication. »

Ce disant, il passa devant moi, et je dois avouer que le grand vieux vaurien apparut à cet instant extraordinairement digne. Il eut alors, pour la première fois, la vue de ma chambre, que je scrutai (je puis dire) avec ses yeux. Un rayon de soleil matinal brillait par la vitre et la mettait en évidence ; mon lit, mes malles, et ma cuvette, avec quelque désordre de mes vêtements, et la cheminée éteinte, constituaient le seul mobilier ; il n’y avait pas à s’y tromper, cela semblait nu et froid, et le lieu le plus inconvenant et le plus misérable qu’on pût imaginer pour héberger une jeune dame. Au même instant me revint le souvenir des vêtements que j’avais achetés pour elle ; et je pensai que ce contraste de pauvreté et de prodigalité avait mauvaise apparence.

Il chercha tout autour de la chambre un siège, et ne trouvant rien d’autre à sa convenance que mon lit, prit place sur le bord ; où, après avoir fermé la porte, je ne pus guère éviter de le rejoindre. Car, quelle que dût être l’issue de cet entretien extraordinaire, il devait se passer si possible sans réveiller Catriona ; et la seule chose nécessaire était que nous fussions assis proches et parlions bas. Mais je puis à peine imaginer la paire que nous faisions ; lui dans son grand manteau que la froideur de ma chambre rendait extrêmement approprié ; moi frissonnant en chemise et culotte ; lui avec beaucoup l’air d’un juge ; et moi (quel que fût mon aspect) avec beaucoup les sentiments d’un homme qui a entendu la dernière trompette.

« Eh bien ? » dit-il.

Et « Eh bien », commençai-je, mais je me trouvai incapable d’aller plus loin.

« Vous me dites qu’elle est ici ? » dit-il encore, mais avec une pointe d’impatience qui sembla me raffermir.

« Elle est dans cette maison », dis-je, « et je savais que la circonstance serait qualifiée d’inhabituelle. Mais vous devez considérer combien toute l’affaire était inhabituelle dès le début. Voici une jeune dame débarquée sur la côte d’Europe avec deux shillings et un penny et demi. Elle est adressée à ce Sprott à Helvoet. Je vous entends l’appeler votre agent. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il ne savait que maudire et jurer à la simple mention de votre nom, et j’ai dû le payer de ma propre poche ne serait-ce que pour recevoir la garde de ses effets. Vous parlez de circonstances inhabituelles, M. Drummond, si c’est le nom que vous préférez. Voilà une circonstance, si vous voulez, à laquelle il était barbare de l’avoir exposée. »

« Mais c’est ce que je ne peux comprendre le moins du monde », dit James. « Ma fille fut placée sous la charge de personnes responsables, dont j’ai oublié les noms. »

« Gebbie était le nom », dis-je ; « et il n’y a aucun doute que M. Gebbie aurait dû débarquer avec elle à Helvoet. Mais il ne l’a pas fait, M. Drummond ; et je pense que vous pourriez remercier Dieu que je sois là pour m’offrir à sa place. »

« J’aurai un mot à dire à M. Gebbie sous peu », dit-il. « Quant à vous, je pense qu’il aurait pu vous venir à l’esprit que vous étiez quelque peu jeune pour un tel poste. »

« Mais le choix n’était pas entre moi et quelqu’un d’autre, il était entre moi et personne », criai-je. « Personne ne s’est offert à ma place, et je dois dire que vous faites preuve d’un bien faible degré de gratitude envers celui qui l’a fait. »

« J’attendrai d’avoir compris mon obligation un peu plus en détail », dit-il.

« En vérité, et je pense qu’elle vous crève les yeux, alors », dis-je. « Votre enfant était abandonnée, elle était purement et simplement jetée au milieu de l’Europe, avec à peine deux shillings, et pas deux mots de la moindre langue parlée ici : je dois dire, une belle affaire ! Je l’ai amenée en ce lieu. Je lui ai donné le nom et la tendresse dus à une sœur. Tout cela ne s’est pas fait sans dépense, mais je n’ai guère besoin d’y faire allusion. C’étaient des services dus au caractère de la jeune dame que je respecte ; et je pense que ce serait une belle affaire aussi, si je devais chanter ses louanges à son père. »

« Vous êtes un jeune homme », commença-t-il.

« C’est ce que je vous entends dire », dis-je, avec beaucoup d’ardeur.

« Vous êtes un très jeune homme », répéta-t-il, « ou vous auriez compris la signification de la démarche. »

« Je pense que vous parlez très à votre aise », criai-je. « Qu’aurais-je dû faire d’autre ? C’est un fait que j’aurais pu louer quelque femme pauvre et décente pour être une tierce personne avec nous, et je déclare que je n’y ai jamais pensé jusqu’à ce moment ! Mais où l’aurais-je trouvée, moi qui suis étranger ici ? Et laissez-moi porter à votre observation, M. Drummond, que cela m’aurait coûté de l’argent de ma propre poche. Car voici ce à quoi cela revient, que j’ai dû payer le prix fort pour votre négligence ; et il n’y a qu’une seule histoire à cela, juste que vous fûtes si peu aimant et si insouciant que vous en avez perdu votre fille. »

« Celui qui vit dans une maison de verre ne devrait pas jeter de pierres », dit-il ; « et nous finirons d’enquêter sur le comportement de Mlle Drummond avant de nous asseoir pour juger son père. »

« Mais je ne me laisserai piéger dans aucune attitude de ce genre », dis-je. « Le caractère de Mlle Drummond est bien au-dessus de l’enquête, comme son père devrait le savoir. Le mien l’est aussi, et je vous le dis. Il n’y a que deux voies ouvertes. L’une est de m’exprimer vos remerciements, d’un gentleman à un autre, et de n’en plus dire davantage. L’autre (si vous êtes si difficile que d’être encore insatisfait) est de me payer ce que j’ai dépensé et d’en finir. »

Il sembla m’apaiser avec un geste de la main dans l’air. « Là, là », dit-il. « Vous allez trop vite, vous allez trop vite, M. Balfour. C’est une bonne chose que j’aie appris à être plus patient. Et je crois que vous oubliez que je dois encore voir ma fille. »

Je commençai à être un peu soulagé à ce discours et au changement dans les manières de l’homme que je perçus dès que le nom de l’argent tomba entre nous.

« Je pensais qu’il serait plus convenable — si vous voulez bien excuser la simplicité de ma tenue en votre présence — que je sorte et vous laisse la rencontrer seul ? » dis-je.

« Ce que j’attendais de vous ! » dit-il ; et il ne faisait aucun doute qu’il le disait poliment.

Je trouvai cela de mieux en mieux, et tandis que je commençais à enfiler mes bas, me rappelant la mendicité impudente de l’homme chez Prestongrange, je déterminai de poursuivre ce qui semblait être ma victoire.

« Si vous avez l’intention de rester quelque temps à Leyde », dis-je, « cette chambre est tout à votre disposition, et je puis facilement en trouver une autre pour moi-même : de cette façon, nous aurons le moins de déménagement possible, n’y en ayant qu’un à changer. »

« Pourquoi, monsieur », dit-il, en gonflant la poitrine, « je n’ai pas honte d’une pauvreté acquise au service de mon roi ; je ne fais pas mystère que mes affaires sont fort embrouillées ; et pour le moment, il me serait même impossible d’entreprendre un voyage. »

« En attendant que vous ayez l’occasion de communiquer avec vos amis », dis-je, « peut-être serait-il commode pour vous (comme ce serait bien sûr honorable pour moi) si vous vous considériez sous le jour de mon invité ? »

« Monsieur », dit-il, « quand une offre est faite franchement, je pense m’honorer le plus en imitant cette franchise. Votre main, M. David ; vous avez le caractère que je respecte le plus ; vous êtes l’un de ceux de qui un gentleman peut accepter une faveur sans plus de discours. Je suis un vieux soldat », continua-t-il, en regardant ma chambre d’un air assez dégoûté, « et vous n’avez pas à craindre que je me montre un fardeau. J’ai trop souvent mangé sur le bord d’une digue, bu au fossé, et n’ai eu d’autre toit que la pluie. »

« Je devrais vous dire », dis-je, « que nos déjeuners sont habituellement servis vers cette heure de la matinée. Je propose d’aller dès maintenant à la taverne pour leur demander d’ajouter un couvert pour vous et de retarder le repas d’une heure environ, ce qui vous laissera un intervalle pour retrouver votre fille. »

Il me sembla que ses narines frémirent à ces mots. « Oh, une heure ? » dit-il. « C’est peut-être superflu. Une demi-heure, Monsieur David, ou disons vingt minutes ; cela me suffira amplement. Et à propos », ajouta-t-il en me retenant par la basque de mon habit, « que buvez-vous le matin, de la bière ou du vin ? »

« Pour être franc avec vous, Monsieur », répondis-je, « je ne bois rien d’autre que de l’eau fraîche et claire. »

« Bah, bah », dit-il, « c’est la ruine de l’estomac, croyez-en un vieux soldat. L’eau-de-vie de notre pays est sans doute ce qu’il y a de plus sain ; mais comme elle est introuvable ici, un vin du Rhin ou un vin blanc de Bourgogne feront parfaitement l’affaire. »

« Je prendrai les dispositions nécessaires pour que vous soyez servi », dis-je.

« Eh bien, fort bien », dit-il, « et nous finirons par faire de vous un homme, Monsieur David. »

À ce moment-là, je ne songeais guère à lui, si ce n’est pour me faire une réflexion étrange sur le genre de beau-père qu’il risquait de devenir ; tous mes soucis se portaient sur la jeune fille, sa fille, à qui je résolus de faire parvenir quelque avertissement concernant son visiteur. Je me dirigeai donc vers la porte et criai à travers les panneaux, tout en frappant : « Mademoiselle Drummond, voici votre père qui est enfin arrivé. »

Sur ce, je partis accomplir ma commission, ayant (en deux mots) considérablement gâté mes affaires.

CHAPITRE XXVI. LE TRIO

Je laisse aux autres le soin de juger si j’étais vraiment à blâmer, ou plutôt si je méritais quelque pitié. Ma perspicacité (dont je ne manque pourtant pas) semble moins grande avec les dames. Sans nul doute, au moment où je l’ai réveillée, je pensais beaucoup à l’effet que cela produirait sur James More ; et de même, lorsque je revins et que nous nous fûmes tous assis pour déjeuner, je continuai à traiter la jeune fille avec déférence et distance ; ce que je persiste à croire avoir été la conduite la plus sage. Son père avait émis des doutes sur l’innocence de mon amitié, et ma première tâche était de les apaiser. Mais il existe aussi une forme d’excuse pour Catriona. Nous avions partagé une scène d’une certaine tendresse et passion, nous étions donné et reçu des caresses ; je l’avais repoussée avec violence ; je l’avais appelée à haute voix dans la nuit, d’une pièce à l’autre ; elle avait passé des heures sans dormir et en larmes ; et il ne faut pas supposer que j’avais été absent de ses pensées sur l’oreiller. Après cela, être réveillée avec une formalité inhabituelle, sous le nom de Mademoiselle Drummond, et être dès lors traitée avec beaucoup de distance et de respect, la mena tout droit à l’erreur concernant mes sentiments personnels ; et elle fut en vérité si incroyablement abusée qu’elle s’imagina que je me repentais et que je tentais de me détacher !

Le malentendu entre nous semble avoir été celui-ci : alors que moi (depuis que j’avais posé les yeux sur son grand chapeau) je ne pensais qu’à James More, à son retour et à ses soupçons, elle accordait si peu d’importance à ces choses que je puis dire qu’à peine les remarqua-t-elle, et tous ses soucis et agissements se rapportaient à ce qui s’était passé entre nous la nuit précédente. Cela s’explique en partie par l’innocence et l’audace de son caractère, et en partie parce que James More, ayant si mal réussi son entretien avec moi, ou ayant eu la bouche close par mon invitation, ne lui dit rien à ce sujet. Au déjeuner, par conséquent, il apparut bientôt que nous ne nous comprenions pas. Je m’attendais à la trouver vêtue de ses propres habits : je la trouvai (comme si elle avait oublié son père) portant certaines des plus belles choses que j’avais achetées pour elle, et dont elle savait (ou pensait) que j’admirais sa mise. Je m’attendais à ce qu’elle imitât mon affectation de distance, et qu’elle fût très précise et formelle ; au lieu de cela, je la trouvai rouge et comme égarée, les yeux extraordinairement brillants, avec une expression pénible et changeante, m’appelant par mon nom avec une sorte d’appel à la tendresse, et se référant et s’en remettant à mes pensées et à mes souhaits comme une épouse inquiète ou soupçonnée.

Mais cela ne dura pas. Voyant qu’elle se souciait si peu de ses propres intérêts, que j’avais mis en péril et que j’essayais maintenant de rétablir, je redoublai de froideur à titre de leçon pour la jeune fille. Plus elle s’avançait, plus je reculais ; plus elle trahissait l’intimité qui nous unissait, plus je devenais ostensiblement poli, jusqu’à ce que même son père (s’il n’avait pas été si absorbé par son repas) eût pu observer l’opposition. Au milieu de tout cela, soudain, elle changea du tout au tout, et je me dis, avec un grand soulagement, qu’elle avait enfin compris l’allusion.

Toute la journée, je fus à mes cours ou à la recherche d’un nouveau logement ; et bien que l’heure de notre promenade habituelle me pesât cruellement, je ne puis dire que je fusse heureux, dans l’ensemble, de voir ma voie dégagée, la jeune fille de nouveau sous bonne garde, le père satisfait ou du moins consentant, et moi-même libre de poursuivre mon amour en toute honneur. Au souper, comme à tous nos repas, c’est James More qui fit la conversation. Sans nul doute, il parlait bien, si quelqu’un avait pu le croire. Mais je parlerai de lui plus en détail tout à l’heure. Le repas terminé, il se leva, prit son grand manteau et, me regardant (croyais-je), fit observer qu’il avait des affaires au dehors. Je pris cela pour une invitation à partir moi aussi, et je me levai ; sur quoi la jeune fille, qui m’avait à peine salué à mon entrée, tourna vers moi ses yeux grands ouverts avec un regard qui me suppliait de rester. Je restai planté entre eux comme un poisson hors de l’eau, me tournant de l’un à l’autre ; aucun des deux ne semblait m’observer, elle fixant le sol, lui boutonnant son manteau : ce qui accrut considérablement mon embarras. Cette apparence d’indifférence dénotait, de sa part, une colère prête à éclater. De la sienne, je trouvai cela horriblement alarmant ; j’étais sûr qu’une tempête se préparait ; et considérant que là était le principal péril, je me tournai vers lui et me mis (pour ainsi dire) entre les mains de cet homme.

« Puis-je faire quelque chose pour vous, Monsieur Drummond ? » dis-je.

Il étouffa un bâillement, que je pris de nouveau pour de la duplicité. « Eh bien, Monsieur David », dit-il, « puisque vous êtes assez obligeant pour le proposer, vous pourriez me montrer le chemin d’une certaine taverne » (dont il donna le nom) « où j’espère rencontrer quelques vieux compagnons d’armes. »

Il n’y avait plus rien à dire, et je pris mon chapeau et mon manteau pour l’accompagner.

« Et quant à vous », dit-il à sa fille, « vous feriez mieux d’aller au lit. Je rentrerai tard, et *se coucher tôt et se lever matin, font les belles filles aux yeux brillants*. »

Sur ce, il l’embrassa avec beaucoup de tendresse et me fit sortir devant lui. Cela fut fait (pensai-je à dessein) de telle sorte qu’il était presque impossible d’échanger le moindre salut, mais je remarquai qu’elle ne me regarda pas, et j’attribuai cela à la terreur qu’elle éprouvait face à James More.

Il y avait quelque distance jusqu’à cette taverne. Il parla tout le long du chemin de sujets qui ne m’intéressaient pas le moins du monde, et, arrivé à la porte, il me congédia avec des politesses creuses. De là, je me rendis à mon nouveau logement, où je n’avais même pas une cheminée pour me tenir au chaud, et aucune société que mes propres pensées. Celles-ci étaient encore assez lumineuses ; je n’imaginais même pas que Catriona se fût retournée contre moi ; je pensais que nous étions comme des gens liés par un engagement ; je pensais que nous avions été trop proches et nous étions parlé trop chaleureusement pour être séparés, et encore moins par ce qui n’était que des étapes d’une politique nécessaire. Et mon souci principal n’était que le genre de beau-père que j’étais en train d’acquérir, qui n’était pas du tout celui que j’aurais choisi ; et la question de savoir quand je devrais lui parler, ce qui était un point délicat à plusieurs égards. En premier lieu, quand je songeais à ma jeunesse, je rougissais jusqu’aux oreilles et j’aurais presque eu le cœur à renoncer ; si ce n’est que si je les laissais partir de Leyde sans explication, je risquais de la perdre tout à fait. En second lieu, il y avait notre situation très irrégulière à prendre en considération, ainsi que le degré de satisfaction assez maigre que j’avais donné à James More ce matin-là. Je conclus, dans l’ensemble, que le retard ne nuirait en rien, mais je ne voulais pas non plus retarder trop longtemps ; et je gagnai mon lit froid avec le cœur lourd.

Le lendemain, comme James More semblait un peu porté à se plaindre au sujet de ma chambre, j’offris de faire ajouter quelques meubles ; et revenant dans l’après-midi avec des porteurs apportant chaises et tables, je trouvai la jeune fille de nouveau laissée à elle-même. Elle m’accueillit civilement, mais se retira aussitôt dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Je fis mes dispositions, payai et renvoyai les hommes pour qu’elle pût les entendre partir, pensant qu’elle sortirait aussitôt pour me parler. J’attendis encore un peu, puis frappai à sa porte.

« Catriona ! » dis-je.

La porte fut ouverte si rapidement, avant même que j’eusse fini mon mot, que je pensai qu’elle devait se tenir derrière à écouter. Elle resta là, dans l’entrebâillement, immobile ; mais elle avait un regard auquel je ne peux donner de nom, comme quelqu’un en proie à une amère détresse.

« Ne devons-nous pas faire notre promenade aujourd’hui non plus ? » balbutiai-je.

« Je vous remercie », dit-elle. « Je n’aurai pas grand souci de marcher, maintenant que mon père est rentré. »

« Mais je crois qu’il est sorti lui-même et vous a laissée ici toute seule », dis-je.

« Et pensez-vous que ce soit là une parole bien aimable ? » demanda-t-elle.

« Elle n’était pas mal intentionnée », répondis-je. « Qu’avez-vous, Catriona ? Qu’ai-je fait pour que vous vous détourniez de moi de la sorte ? »

« Je ne me détourne pas de vous du tout », dit-elle en pesant soigneusement ses mots. « Je serai toujours reconnaissante à mon ami qui fut bon pour moi ; je serai toujours son amie dans la mesure de mes forces. Mais maintenant que mon père James More est revenu, il y a une différence à faire, et je pense qu’il y a des choses dites et faites qu’il vaudrait mieux oublier. Mais je serai toujours votre amie dans la mesure de mes forces, et si ce n’est pas tout ce que… si ce n’est pas si grand-chose… Non pas que vous vous en souciiez ! Mais je ne voudrais pas que vous pensiez trop durement de moi. C’était vrai ce que vous m’avez dit, que j’étais trop jeune pour être conseillée, et j’espère que vous vous souviendrez que je n’étais qu’une enfant. Je ne voudrais pas perdre votre amitié, en tout cas. »

Elle commença très pâle, mais avant d’avoir fini, le sang lui monta au visage comme de l’écarlate, si bien que non seulement ses mots, mais son visage et le tremblement même de ses mains me suppliaient d’être doux. Je vis, pour la première fois, combien j’avais eu tort de placer l’enfant dans cette position, où elle avait été entraînée dans un moment de faiblesse, et se tenait maintenant devant moi comme une personne couverte de honte.

« Mademoiselle Drummond », dis-je, et je m’arrêtai, et fis le même début une seconde fois, « je voudrais que vous puissiez lire dans mon cœur », m’écriai-je. « Vous y liriez que mon respect est intact. S’il était possible, je dirais qu’il a grandi. Ce n’est que le résultat de l’erreur que nous avons commise ; c’était inévitable ; et moins on en parlera maintenant, mieux cela vaudra. De toute notre vie ici, je vous promets que cela ne passera jamais mes lèvres ; je voudrais aussi vous promettre que je n’y penserai jamais, mais c’est un souvenir qui me sera toujours cher. Et quant à un ami, vous en avez un ici qui mourrait pour vous. »

« Je vous remercie », dit-elle.

Nous restâmes un moment silencieux, et ma peine pour moi-même commença à prendre le dessus ; car voici tous mes rêves qui s’effondraient tristement, mon amour perdu, et moi-même seul à nouveau dans le monde comme au premier jour.

« Eh bien », dis-je, « nous serons toujours amis, c’est une chose certaine. Mais c’est aussi une sorte d’adieu : c’est une sorte d’adieu malgré tout ; je connaîtrai toujours Mademoiselle Drummond, mais ceci est un adieu à ma Catriona. »

Je la regardai ; je pouvais à peine dire que je la voyais, mais elle semblait grandir et s’illuminer à mes yeux ; et sur ce, je suppose que j’ai dû perdre la tête, car je criai son nom à nouveau et fis un pas vers elle, les mains tendues.

Elle recula comme une personne frappée, son visage s’enflamma ; mais le sang ne monta pas plus vite à ses joues qu’il ne reflua vers mon propre cœur, à cette vue, avec pénitence et inquiétude. Je ne trouvai aucun mot pour m’excuser, mais m’inclinai très bas devant elle, et sortis de la maison avec la mort dans l’âme.

Je crois que cinq jours s’écoulèrent sans aucun changement. Je la vis à peine, si ce n’est aux repas, et alors bien sûr en compagnie de James More. Si nous étions seuls, ne fût-ce qu’un instant, je me faisais un devoir de me comporter avec plus de distance et de multiplier les attentions respectueuses, ayant toujours devant les yeux l’image de la jeune fille reculant et s’enflammant de confusion, et dans mon cœur plus de pitié pour elle que je ne pourrais en décrire. J’étais assez désolé pour moi-même, je n’ai pas besoin d’insister là-dessus, étant tombé de toute ma hauteur et plus encore en quelques secondes ; mais, en vérité, j’étais presque aussi désolé pour la jeune fille, et assez désolé pour être à peine fâché contre elle, sinon par accès. Son excuse était bonne ; elle avait été placée dans une position injuste ; si elle s’était trompée elle-même et m’avait trompé, ce n’était que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Et par ailleurs, elle était maintenant très seule. Son père, lorsqu’il était présent, était un parent plutôt caressant ; mais il se laissait très facilement entraîner par ses affaires et ses plaisirs, la négligeait sans remords ni commentaire, passait ses nuits dans les tavernes lorsqu’il avait de l’argent, ce qui arrivait plus souvent que je ne pouvais l’expliquer ; et même au cours de ces quelques jours, il manqua une fois de venir à un repas, que Catriona et moi fûmes enfin contraints de prendre sans lui. C’était le repas du soir, et je partis aussitôt après avoir mangé, faisant observer que je supposais qu’elle préférerait être seule ; ce à quoi elle consentit et (aussi étrange que cela puisse paraître) je la crus tout à fait. En vérité, je pensais n’être qu’un objet déplaisant aux yeux de la jeune fille, et le rappel d’un moment de faiblesse qu’elle abhorrait désormais de penser. Elle devait donc s’asseoir seule dans cette pièce où elle et moi avions été si joyeux, et dans le reflet de cette cheminée dont la lumière avait brillé sur nos nombreux moments difficiles et tendres. Là, elle devait rester seule, et penser à elle-même comme à une jeune fille qui avait proposé ses affections de façon peu chaste et s’était vu rejetée. Et pendant ce temps, j’étais seul ailleurs, me faisant (chaque fois que j’étais tenté de me mettre en colère) des leçons sur la fragilité humaine et la délicatesse féminine. Et, dans l’ensemble, je suppose qu’il n’y a jamais eu deux pauvres fous qui se soient rendus plus malheureux par une plus grande méprise.

Quant à James, il ne prêtait pas plus d’attention à nous, ni à rien dans la nature, qu’à sa poche, son ventre et son propre bavardage. Avant douze heures écoulées, il m’avait emprunté une petite somme ; avant trente, il en avait demandé une seconde et avait été refusé. Il prit l’argent et le refus avec la même haute bonne humeur. En vérité, il avait un air de magnanimité extérieure très propre à en imposer à une fille ; et la lumière sous laquelle il était constamment présenté dans ses propos, ainsi que la belle prestance et les manières grandioses de l’homme, allaient assez harmonieusement ensemble. Si bien qu’un homme qui n’aurait pas eu d’affaires avec lui, et qui aurait eu soit très peu de pénétration, soit un furieux penchant pour les préjugés, aurait pu presque se laisser prendre. Pour moi, après mes deux premiers entretiens, il était clair comme le jour ; je vis qu’il était parfaitement égoïste, avec une parfaite innocence en la matière ; et j’écoutais son discours fanfaron (sur les armes, et « un vieux soldat », et « un pauvre gentilhomme des Highlands », et « la force de mon pays et de mes amis ») comme j’aurais pu écouter le babil d’un perroquet.

Le plus étrange, c’est que j’imagine qu’il en croyait lui-même une partie, ou du moins par moments ; je pense qu’il était si faux de bout en bout qu’il savait à peine quand il mentait ; et, pour une chose, ses moments de déjection devaient être tout à fait sincères. Il y avait des moments où il était la créature la plus silencieuse, affectueuse et attachante possible, tenant la main de Catriona comme un gros bébé, et me suppliant de ne pas partir si j’avais le moindre amour pour lui ; ce que je n’avais certes pas, mais j’en avais d’autant plus pour sa fille. Il nous pressait et nous suppliait même de le divertir avec nos conversations, chose très difficile dans l’état de nos relations ; et soudain, il éclatait en regrets pitoyables pour son propre pays et ses amis, ou se lançait dans des chants gaéliques.

« C’est l’un des airs mélancoliques de mon pays natal », disait-il. « Vous pouvez trouver étrange de voir un soldat pleurer, et en vérité c’est pour faire de vous un ami proche », dit-il. « Mais les notes de ce chant sont dans mon sang, et les mots sortent de mon cœur. Et quand je pense à mes montagnes rouges et aux oiseaux sauvages qui y appellent, et aux braves cours d’eau qui dévalent, je ne trouverais guère honteux de pleurer devant mes ennemis. » Puis il chantait à nouveau, et me traduisait des fragments de la chanson, avec beaucoup de difficultés et beaucoup de mépris exprimé pour la langue anglaise. « Il est dit ici », disait-il, « que le soleil est couché, que la bataille est finie et que les braves chefs sont vaincus. Et il est dit ici comment les étoiles les voient fuir vers des pays étranges ou gésir morts sur la montagne rouge ; et ils ne crieront plus jamais l’appel de la bataille ni ne laveront leurs pieds dans les ruisseaux de la vallée. Mais si seulement vous possédiez un peu de cette langue, vous pleureriez aussi, car les mots en dépassent toute expression, et c’est une pure dérision que de vous le dire en anglais. »

Eh bien, je pensais qu’il y avait pas mal de dérision dans cette affaire, sous un rapport ou un autre ; et pourtant, il y avait aussi un certain sentiment, pour lequel je le haïssais, je crois, par-dessus tout. Et cela me déchirait le cœur de voir Catriona si préoccupée pour le vieux vaurien, et de la voir pleurer elle-même de le voir pleurer, alors que j’étais certain que la moitié de sa détresse provenait de sa boisson de la veille dans quelque taverne. Il y eut des moments où je fus tenté de lui prêter une somme rondelette pour être enfin débarrassé de lui ; mais cela aurait été aussi être débarrassé de Catriona, ce à quoi j’étais à peine préparé ; et de plus, cela allait contre ma conscience de gaspiller mon bon argent sur quelqu’un qui était si peu un mari.

Je crois que c’était vers le cinquième jour, et je sais du moins que James était dans l’une de ses crises de mélancolie, quand je reçus trois lettres. La première était d’Alan, qui m’offrait de me rendre visite à Leyde ; les deux autres venaient d’Écosse et avaient trait à la même affaire, à savoir le décès de mon oncle et mon accession complète à mes droits. Celle de Rankeillor était, naturellement, entièrement tournée vers l’aspect juridique ; celle de Miss Grant était à son image, un peu plus spirituelle que sage, pleine de reproches à mon égard pour ne pas avoir écrit (bien que comment aurais-je pu écrire avec de telles nouvelles ?) et de railleries sur Catriona, ce qui me fit un mal de chien de lire en sa présence même.

Car c’était évidemment dans mes propres appartements que je les trouvai, en rentrant pour le dîner, si bien que je fus surpris par mes nouvelles dès l’instant même où j’en prenais connaissance. Cela offrit une diversion bienvenue à nous trois, et nul n’aurait pu prévoir les conséquences fâcheuses qui s’ensuivirent. Ce fut le hasard qui fit arriver les trois lettres le même jour, et qui les plaça entre mes mains dans la même pièce que James More ; et de tous les événements qui découlèrent de cet accident, et que j’aurais pu empêcher si j’avais tenu ma langue, la vérité est qu’ils étaient prédestinés avant même qu’Agricola ne vînt en Écosse ou qu’Abraham ne se mît en route pour ses voyages.

La première que j’ouvris fut naturellement celle d’Alan ; et quoi de plus naturel que je fisse un commentaire sur son projet de me rendre visite ? mais j’observai James se redresser avec un air d’attention immédiate.

« N’est-ce pas cet Alan Breck qui fut soupçonné dans l’affaire d’Appin ? » s’enquit-il.

Je lui dis : « Oui », c’était le même ; et il me retint quelque temps loin de mes autres lettres, me questionnant sur notre connaissance, sur le genre de vie d’Alan en France, dont je ne savais que peu de chose, et plus avant sur cette visite telle qu’elle était proposée.

« Nous autres, les bannis, nous nous tenons un peu les uns aux autres, expliqua-t-il, et puis, je connais le gentilhomme : et bien que sa lignée ne soit pas ce qu’elle devrait, et qu’en vérité il n’ait aucun droit véritable à porter le nom de Stewart, il était très admiré au temps de Drummossie. Il s’y comporta comme un soldat ; si certains, qu’il n’est pas nécessaire de nommer, avaient fait de même, l’issue n’aurait pas eu besoin d’être si mélancolique à se remémorer. Il y en eut deux qui firent de leur mieux ce jour-là, et cela crée un lien entre nous deux », dit-il.

Je pus à peine m’empêcher de lui tirer la langue, et j’aurais presque souhaité qu’Alan eût été là pour enquêter un peu plus sur cette mention de sa naissance. Bien que, m’a-t-on dit, celle-ci ne fût en effet pas tout à fait régulière.

Pendant ce temps, j’avais ouvert la lettre de Miss Grant, et je ne pus retenir une exclamation.

« Catriona, m’écriai-je, oubliant, pour la première fois depuis l’arrivée de son père, de l’appeler par son titre, je suis entré en possession de mon royaume, je suis bel et bien le laird de Shaws — mon oncle est enfin mort. »

Elle frappa dans ses mains en bondissant de son siège. L’instant d’après, il dut nous venir à tous deux, d’un seul coup, combien peu de motifs de joie il restait à l’un comme à l’autre, et nous restâmes là, face à face, nous regardant tristement.

Mais James se montra un hypocrite tout prêt. « Ma fille, dit-il, est-ce ainsi que mon cousin vous a appris à vous comporter ? Monsieur David a perdu un nouvel ami, et nous devrions d’abord le consoler de son deuil. »

« Foi de gentilhomme, monsieur, dis-je en me tournant vers lui avec une sorte de colère, je ne peux pas faire de telles mines. Sa mort est la nouvelle la plus joyeuse que j’aie jamais reçue. »

« C’est une bonne philosophie de soldat, dit James. C’est la loi de la chair, nous devons tous y passer, tous y passer. Et si ce monsieur était si peu en votre faveur, eh bien, soit ! Mais nous pouvons au moins vous féliciter de votre accession à vos domaines. »

« Je ne peux pas dire cela non plus, répliquai-je avec la même ardeur. C’est un bon domaine ; qu’importe cela à un homme seul qui en a déjà assez ? J’avais déjà un bon revenu par ma frugalité ; et hormis la mort de cet homme — ce qui me réjouit, honte à moi de devoir l’avouer ! — je ne vois pas en quoi quiconque gagnerait à ce changement. »

« Allons, allons, dit-il, vous êtes plus affecté que vous ne le laissez paraître, sinon vous ne vous dépeindriez pas comme étant si seul. Voici trois lettres ; cela signifie trois personnes qui vous veulent du bien ; et je pourrais en nommer deux autres, ici même dans cette chambre. Je ne vous connais pas depuis si longtemps, mais Catriona, quand nous sommes seuls, ne cesse jamais de chanter vos louanges. »

Elle leva les yeux vers lui, un peu égarée à ces mots ; et il glissa aussitôt sur un autre sujet, l’étendue de mon domaine, sur lequel (durant la majeure partie du dîner) il continua de s’appesantir avec intérêt. Mais ce fut en vain qu’il dissimula ; il avait touché la question avec une main trop lourde : et je savais à quoi m’attendre. Le dîner était à peine achevé qu’il découvrit clairement ses intentions. Il rappela à Catriona une commission, et lui ordonna de s’en occuper. « Je ne vois pas pourquoi vous seriez partie plus d’une heure, ajouta-t-il, et l’ami David aura l’amabilité de me tenir compagnie jusqu’à votre retour. » Elle se hâta d’obéir sans un mot. Je ne sais si elle comprit, je crois que non ; mais j’étais pleinement satisfait, et je restai là à affermir mon esprit pour ce qui devait suivre.

La porte s’était à peine refermée derrière elle que l’homme se renversa dans son fauteuil et m’adressa la parole avec une bonne affectation d’aisance. Une seule chose le trahissait, c’était son visage, qui brilla soudain tout entier de fines perles de sueur.

« Je suis plutôt heureux d’avoir un mot en privé avec vous, dit-il, car lors de notre première entrevue, il y eut quelques expressions que vous avez mal interprétées et j’ai longtemps eu l’intention de vous remettre dans le droit chemin. Ma fille est au-dessus de tout soupçon. Vous l’êtes aussi, et je le soutiendrais par l’épée contre tous les contradicteurs. Mais, mon cher David, ce monde est un lieu censeur — qui le saurait mieux que moi, qui ai vécu depuis les jours de mon défunt père, que Dieu le garde !, dans un déluge complet de calomnies ? Nous devons y faire face ; vous et moi devons y réfléchir ; nous devons y réfléchir. » Et il hocha la tête comme un pasteur en chaire.

« Dans quel but, Monsieur Drummond ? dis-je. Je vous serais obligé d’en venir au fait. »

« Ah, ah, dit-il en riant, comme votre caractère, en effet ! et ce que j’admire le plus en lui. Mais le fait, mon digne ami, est parfois un point délicat. » Il remplit un verre de vin. « Bien qu’entre vous et moi, qui sommes si bons amis, cela ne doive pas nous gêner longtemps. Le fait, je n’ai guère besoin de vous le dire, c’est ma fille. Et la première chose, c’est que je n’ai aucune intention de vous blâmer. Dans les circonstances malheureuses, que pouviez-vous faire d’autre ? En vérité, je ne saurais le dire. »

« Je vous remercie de cela, dis-je, fort sur mes gardes. »

« J’ai d’ailleurs étudié votre caractère, poursuivit-il ; vos talents sont honnêtes ; vous semblez avoir une aisance modérée, ce qui ne fait pas de mal ; et tout bien considéré, je suis très heureux de devoir vous annoncer que j’ai décidé de la seconde des deux voies qui s’offrent à nous. »

« J’ai peur d’être un peu lent, dis-je. Quelles sont ces voies ? »

Il fronça les sourcils de façon redoutable et décroisa les jambes. « Eh bien, monsieur, dit-il, je pense que je n’ai guère besoin de les décrire à un gentilhomme de votre condition ; soit que je vous tranche la gorge, soit que vous épousiez ma fille. »

« Vous daignez enfin être tout à fait clair », dis-je.

« Et je crois que j’ai été clair dès le début ! s’écrie-t-il avec véhémence. Je suis un parent prévoyant, Monsieur Balfour ; mais je remercie Dieu, un homme patient et délibéré. Il y a bien des pères, monsieur, qui vous auraient traîné sans attendre soit à l’autel, soit sur le terrain. Mon estime pour votre caractère… »

« Monsieur Drummond, l’interrompis-je, si vous avez la moindre estime pour moi, je vous prierai de modérer votre voix. Il est tout à fait inutile de brailler à un gentilhomme qui se trouve dans la même pièce que vous et qui vous accorde sa meilleure attention. »

« Pourquoi, c’est très vrai, dit-il avec un changement immédiat. Et vous devez excuser les agitations d’un parent. »

« Je vous comprends donc, poursuivis-je — car je ne tiendrai aucun compte de votre autre alternative, ce qu’il était peut-être dommage de laisser échapper — je vous comprends plutôt comme m’encourageant au cas où je désirerais demander la main de votre fille ? »

« Il n’est pas possible d’exprimer mieux ma pensée, dit-il, et je vois que nous nous entendrons bien. »

« Cela reste à voir, dis-je. Mais je ne ferai pas mystère d’une chose : je porte à la dame dont vous parlez la plus tendre affection, et je ne pourrais imaginer, même en rêve, une meilleure fortune que de l’obtenir. »

« J’en étais sûr, je me sentais certain de vous, David », cria-t-il, et il me tendit la main.

Je l’écartai. « Vous allez trop vite, Monsieur Drummond, dis-je. Il y a des conditions à remplir ; et il y a une difficulté sur le chemin, que je ne vois pas tout à fait comment nous allons surmonter. Je vous ai dit que, de mon côté, il n’y a aucune objection au mariage, mais j’ai de bonnes raisons de croire qu’il y en aura beaucoup de la part de la jeune dame. »

« Tout cela est hors de propos, dit-il. Je m’engage pour son acceptation. »

« Je pense que vous oubliez, Monsieur Drummond, dis-je, que, même en traitant avec moi-même, vous vous êtes laissé aller à deux ou trois expressions déplaisantes. Je n’en veux aucune de ce genre pour la jeune dame. Je suis ici pour parler et penser pour nous deux ; et je vous fais savoir que je ne permettrais pas plus qu’une épouse me soit imposée, que je ne permettrais qu’un époux soit imposé à la jeune dame. »

Il restait assis à me regarder comme quelqu’un dans le doute et de fort mauvaise humeur.

« Ainsi donc, c’est ce qui va se passer, conclus-je. J’épouserai Mademoiselle Drummond, et avec joie, si elle y consent pleinement. Mais s’il y a la moindre réticence, comme j’ai raison de le craindre — jamais je ne l’épouserai. »

« Eh bien, eh bien, dit-il, c’est une petite affaire. Dès qu’elle reviendra, je tâterai le terrain, et j’espère vous rassurer… »

Mais je l’interrompis à nouveau. « Pas un doigt de vous, Monsieur Drummond, ou je retire ma parole, et vous pourrez chercher un mari pour votre fille ailleurs, dis-je. C’est moi qui serai le seul négociateur et le seul juge. Je m’en assurerai exactement ; et nul autre ne se mêlera de quoi que ce soit — vous moins que quiconque. »

« Sur ma parole, monsieur ! s’exclama-t-il, et qui êtes-vous pour être le juge ? »

« Le futur époux, je crois », dis-je.

« C’est ergoter, cria-t-il. Vous tournez le dos à la réalité. La jeune fille, ma fille, n’a plus de choix à exercer. Sa réputation est perdue. »

« Et je vous demande pardon, dis-je, mais tant que cette affaire reste entre elle, vous et moi, ce n’est pas le cas. »

« Quelle garantie ai-je ! s’écria-t-il. Dois-je laisser la réputation de ma fille dépendre d’un hasard ? »

« Vous auriez dû penser à tout cela il y a longtemps, dis-je, avant d’être assez malavisé pour la perdre ; et non après, quand il est bien trop tard. Je refuse de me considérer comme responsable de votre négligence, et je ne me laisserai intimider par aucun homme vivant. Mon esprit est tout à fait fait, et quoi qu’il arrive, je n’en dévierai pas d’un cheveu. Vous et moi devons rester ici ensemble jusqu’à son retour : après quoi, sans un mot ni un regard de votre part, elle et moi sortirons à nouveau pour tenir notre conversation. Si elle peut me convaincre qu’elle consent à ce pas, je le ferai ; et si elle ne le peut pas, je ne le ferai pas. »

Il bondit de sa chaise comme un homme piqué. « Je peux deviner votre manœuvre, cria-t-il ; vous voudriez agir sur elle pour qu’elle refuse ! »

« Peut-être oui, et peut-être non, dis-je. C’est ainsi que cela doit se passer, quoi qu’il en soit. »

« Et si je refuse ? » crie-t-il.

« Alors, Monsieur Drummond, il faudra en venir à s’égorger », dis-je.

Vu la taille de l’homme, sa grande longueur de bras avec laquelle il rivalisait presque avec son père, et sa réputation de maître d’armes, je n’utilisai pas ce mot sans appréhension, sans parler de la circonstance qu’il était le père de Catriona. Mais j’aurais pu m’épargner ces alarmes. À la pauvreté de mon logement — il ne semble pas avoir remarqué les robes de sa fille, qui étaient pourtant toutes également nouvelles pour lui — et au fait que je m’étais montré réticent à prêter de l’argent, il avait tiré une idée forte de ma pauvreté. La nouvelle soudaine de mon domaine le convainquit de son erreur, et il n’avait fait qu’un bond dans cette nouvelle aventure, à laquelle il était désormais si attaché que je crois qu’il aurait tout souffert plutôt que de tomber dans l’alternative du combat.

Un peu plus longtemps, il continua de discuter avec moi, jusqu’à ce que je trouve un mot qui le fit taire.

« Si je vous trouve si réticent à me laisser voir la dame en tête-à-tête, dis-je, je dois supposer que vous avez de très bonnes raisons de penser que j’ai raison quant à sa réticence. »

Il bredouilla une sorte d’excuse.

« Mais tout cela est très épuisant pour nos deux tempéraments, ajoutai-je, et je pense que nous ferions mieux de garder un silence judicieux. »

Ce que nous fîmes jusqu’au retour de la jeune fille, et je dois supposer que nous aurions fait une figure bien ridicule s’il y avait eu quelqu’un pour nous observer.

CHAPITRE XXVIII. OÙ JE SUIS LAISSÉ SEUL

J’ouvris la porte à Catriona et l’arrêtai sur le seuil.

« Votre père souhaite que nous fassions notre promenade », dis-je.

Elle regarda James More, qui hocha la tête, et là-dessus, comme un soldat discipliné, elle se tourna pour m’accompagner.

Nous prîmes l’un de nos anciens chemins, où nous étions allés souvent ensemble, et avions été plus heureux que je ne saurais le dire par le passé. Je marchai une demi-longueur derrière, afin de pouvoir l’observer sans être vu. Le claquement de ses petits souliers sur le chemin sonnait extraordinairement joli et triste ; et je pensai que c’était un moment étrange que de me trouver si près des deux extrémités à la fois, et de marcher au milieu, entre deux destins, sans savoir si j’entendais ces pas pour la dernière fois, ou si le son devait m’accompagner jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Elle évita même de me regarder, marchant simplement devant elle, comme quelqu’un qui avait deviné ce qui allait arriver. Je vis que je devais parler bientôt avant que mon courage ne s’épuisât, mais par où commencer, je ne le savais pas. Dans cette situation douloureuse, alors que la jeune fille était comme forcée dans mes bras et avait déjà sollicité mon indulgence, tout excès de pression aurait semblé indécent ; pourtant, l’éviter complètement aurait eu une apparence très froide. Entre ces extrêmes, je restai impuissant, et j’aurais pu me mordre les doigts ; si bien que, lorsque je parvins enfin à parler, on peut dire que je parlai au hasard.

« Catriona, dis-je, je suis dans une situation très pénible ; ou plutôt, nous le sommes tous deux ; et je vous serais fort obligé si vous vouliez promettre de me laisser parler jusqu’au bout, et de ne pas m’interrompre avant que j’aie fini. »

Elle me le promit simplement.

« Eh bien, dis-je, ce que j’ai à dire est très difficile, et je sais très bien que je n’ai aucun droit de le dire. Après ce qui s’est passé entre nous deux vendredi dernier, je n’ai aucun droit. Nous nous sommes tellement empêtrés (et tout cela par ma faute) que je sais très bien que le moins que je puisse faire est de tenir ma langue, ce qui était mon intention entière, et rien n’était plus loin de mes pensées que de vous avoir à nouveau troublée. Mais, ma chère, c’est devenu simplement nécessaire, et il n’y a pas moyen de faire autrement. Vous voyez, ce domaine m’est échu, ce qui fait de moi un bien meilleur parti ; et la — l’affaire n’aurait pas tout à fait l’apparence ridicule qu’elle aurait eue auparavant. Outre quoi, on suppose que nos affaires se sont tellement embrouillées (comme je le disais) qu’il vaudrait mieux les laisser telles qu’elles sont. À mon avis, cette partie de la chose est largement exagérée, et si j’étais vous, je n’y penserais pas à deux fois. Seulement il est juste que je le mentionne, car il n’y a aucun doute que cela a une certaine influence sur James More. Puis je pense que nous n’étions pas si malheureux quand nous vivions ensemble dans cette ville auparavant. Je pense que nous nous entendions assez bien. Si vous vouliez regarder en arrière, ma chère… »

« Je ne regarderai ni en arrière ni en avant, interrompit-elle. Dites-moi une seule chose : est-ce le fait de mon père ? »

« Il l’approuve, dis-je. Il a approuvé que je demande votre main en mariage », et je m’apprêtais à poursuivre avec un peu plus d’appel à ses sentiments ; mais elle ne me remarqua pas, et me coupa la parole.

« Il vous l’a dit ! s’écria-t-elle. Il n’y a aucun sens à le nier, vous avez dit vous-même qu’il n’y avait rien de plus loin de vos pensées. Il vous l’a dit. »

« Il en a parlé le premier, si c’est ce que vous voulez dire », commençai-je.

Elle marchait de plus en plus vite, et regardait fixement devant elle ; mais à ces mots, elle fit un petit bruit dans sa gorge, et je pensai qu’elle allait se mettre à courir.

« Sans quoi, poursuivis-je, après ce que vous avez dit vendredi dernier, je n’aurais jamais été assez importun pour faire cette offre. Mais quand il m’a pour ainsi dire demandé, que pouvais-je faire ? »

Elle s’arrêta et se tourna vers moi.

« Eh bien, c’est refusé en tout cas, cria-t-elle, et il y aura une fin à cela. »

Et elle recommença à marcher.

« Je suppose que je ne pouvais m’attendre à mieux, dis-je, mais je pense que vous pourriez essayer d’être un peu aimable envers moi pour la dernière fois. Je ne vois pas pourquoi vous devriez être dure. Je vous ai aimée très tendrement, Catriona — aucun mal que je vous appelle ainsi pour la dernière fois. J’ai fait de mon mieux, je continue d’essayer, et je suis seulement vexé de ne pouvoir faire mieux. C’est une chose étrange pour moi que vous puissiez prendre plaisir à m’être dure. »

« Je ne pense pas à vous, dit-elle, je pense à cet homme, mon père. »

« Eh bien, de ce côté-là aussi ! dis-je. Je peux vous être utile de ce côté-là aussi ; je devrai l’être. Il est très nécessaire, ma chère, que nous consultions au sujet de votre père ; car, d’après la tournure qu’a prise cette conversation, James More sera un homme en colère. »

Elle s’arrêta encore. « Est-ce parce que je suis déshonorée ? » demanda-t-elle.

« C’est ce qu’il pense, répondis-je, mais je vous ai déjà dit de ne pas en faire cas. »

« Cela m’est égal, cria-t-elle. Je préfère être déshonorée ! »

Je ne savais pas trop quoi répondre, et restai silencieux.

Il semblait y avoir quelque chose qui travaillait dans sa poitrine après ce dernier cri ; soudain, elle éclata : « Et quel est le sens de tout cela ? Pourquoi toute cette honte est-elle déversée sur ma tête ? Comment avez-vous osé, David Balfour ? »

« Ma chère, dis-je, que pouvais-je faire d’autre ? »

« Je ne suis pas votre chère, dit-elle, et je vous défie de m’appeler par ces mots. »

« Je ne pense pas à mes paroles, dis-je. Mon cœur saigne pour vous, Miss Drummond. Quoi que je puisse dire, soyez assurée de ma compassion pour votre situation difficile. Mais il n’y a qu’une seule chose que je souhaite que vous gardiez à l’esprit, ne serait-ce que le temps d’en discuter calmement ; car il va y avoir un sacré chahut quand nous serons rentrés tous les deux. Croyez-moi sur parole, il nous faudra être deux pour que cette affaire se termine en paix. »

« Oui, dit-elle. Une tache rouge apparut sur chacune de ses joues. Était-il prêt à se battre avec vous ? dit-elle. »

« Eh bien, il l’était en effet, dis-je. »

Elle eut un rire d’une sorte effroyable. « En tout cas, c’est complet ! cria-t-elle. » Puis, se tournant vers moi : « Mon père et moi formons une belle paire, dit-elle, mais je remercie le bon Dieu qu’il y ait quelqu’un de pire que nous. Je remercie le bon Dieu de m’avoir laissé vous voir ainsi. Il ne naîtra jamais de fille qui ne vous méprise. »

J’avais supporté beaucoup de choses avec assez de patience, mais là, c’en était trop.

« Vous n’avez pas le droit de me parler ainsi, dis-je. Qu’ai-je fait sinon être bon envers vous, ou essayer de l’être ? Et voilà ma récompense ! Oh, c’est trop. »

Elle continuait à me regarder avec un sourire haineux. « Lâche ! » dit-elle.

« Ce mot est dans votre gorge et dans celle de votre père ! m’écriai-je. Je l’ai défié aujourd’hui même pour votre intérêt. Je le défierai encore, ce sale putois ; peu m’importe lequel d’entre nous doit tomber ! Venez, dis-je, retournons à la maison ; finissons-en, laissez-moi en finir avec toute votre engeance des Highlands ! Vous verrez ce que vous en penserez quand je serai mort. »

Elle secoua la tête en arborant ce même sourire pour lequel j’aurais pu la frapper.

« Oh, souriez toujours ! m’écriai-je. J’ai vu votre beau père sourire du mauvais côté aujourd’hui. Non pas que je veuille dire qu’il avait peur, bien sûr, ajoutai-je à la hâte, mais il préférait l’autre façon de faire. »

« Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-elle. »

« Quand j’ai proposé de tirer avec lui », dis-je.

« Vous avez proposé de tirer sur James More ! cria-t-elle. »

« Et c’est ce que j’ai fait, dis-je, et je l’ai trouvé assez peu pressé, sinon comment serions-nous ici ? »

« Il y a une signification derrière cela, dit-elle. Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Il devait vous forcer à m’épouser, répondis-je, et je ne le voulais pas. J’ai dit que vous deviez être libre, et que je devais vous parler seul ; je ne me doutais guère que ce serait une telle conversation ! "Et si je refuse ?" a-t-il dit. — "Alors il faudra en venir à l’égorgement", dis-je, "car je n’accepterai pas plus qu’un mari soit imposé à cette jeune dame, que je n’accepterais qu’une femme soit imposée à moi-même." Voilà mes paroles, c’étaient des paroles d’ami ; je les ai chèrement payées ! Maintenant, vous m’avez refusé de votre propre volonté, et il n’existe aucun père dans les Highlands, ou ailleurs, qui puisse imposer ce mariage. Je veillerai à ce que vos souhaits soient respectés ; j’en ferai mon affaire, comme je l’ai fait depuis le début. Mais je pense que vous pourriez avoir la décence de manifester un peu de gratitude. En vérité, je pensais que vous me connaissiez mieux ! Je ne me suis pas très bien comporté avec vous, mais c’était de la faiblesse. Et me prendre pour un lâche, et un tel lâche — oh, ma mie, voilà qui fut le coup de poignard final ! »

« Davie, comment pouvais-je deviner ? cria-t-elle. Oh, c’est une affaire effroyable ! Les miens et moi », elle laissa échapper une sorte de cri misérable à ce mot, « les miens et moi ne sommes pas dignes de vous parler. Oh, je pourrais m’agenouiller devant vous dans la rue, je pourrais baiser vos mains pour obtenir votre pardon ! »

« Je garderai les baisers que j’ai déjà reçus de vous, m’écriai-je. Je garderai ceux que je voulais et qui valaient quelque chose ; je ne veux pas être baisé en guise de pénitence. »

« Que pouvez-vous penser de cette misérable fille ? dit-elle. »

« Ce que j’essaie de vous dire depuis tout ce temps ! dis-je, que vous feriez mieux de me laisser tranquille, moi que vous ne pouvez rendre plus malheureux si vous essayiez, et de tourner votre attention vers James More, votre père, avec qui vous allez avoir fort à faire. »

« Oh, que je doive aller dans le monde seule avec un tel homme ! cria-t-elle, et elle sembla se contenir avec un grand effort. Mais ne vous en souciez plus, dit-elle. Il ne sait pas quelle nature se cache dans mon cœur. Il me paiera cher pour cette journée ; chèrement, chèrement, il paiera. »

Elle se tourna et commença à rentrer, et je voulus l’accompagner. Ce à quoi elle s’arrêta.

« J’irai seule, dit-elle. C’est seule que je dois le voir. »

Pendant quelque temps, j’ai erré avec rage dans les rues, me disant que j’étais le garçon le plus mal traité de la chrétienté. La colère m’étouffait ; c’était bien beau pour moi de respirer profondément ; il semblait qu’il n’y avait pas assez d’air à Leyde pour me satisfaire, et je pensais que j’allais exploser comme un homme au fond de la mer. Je me suis arrêté et j’ai ri de moi-même au coin d’une rue pendant une minute, riant à haute voix, si bien qu’un passant m’a regardé, ce qui m’a fait reprendre mes esprits.

« Eh bien, pensai-je, j’ai été assez longtemps un pigeon, un niais et un pauvre type. Il était temps que cela cesse. Voilà une bonne leçon pour ne plus rien avoir à faire avec ce sexe maudit, qui fut la ruine de l’homme au commencement et qui le sera jusqu’à la fin. Dieu sait que j’étais assez heureux avant même de la voir ; Dieu sait que je peux être assez heureux à nouveau quand j’en aurai vu la fin. »

C’était là, me semblait-il, l’essentiel : les voir partir. Je m’attardai sur cette idée avec férocité ; et bientôt, dans une sorte de malveillance, je me mis à considérer combien ils allaient probablement mal s’en tirer quand Davie Balfour ne serait plus là pour être leur vache à lait ; à quoi, à ma grande surprise, la disposition de mon esprit se renversa complètement. J’étais toujours en colère ; je la détestais toujours ; et pourtant, je pensais que je me devais de faire en sorte qu’elle ne souffrît de rien.

Cela me ramena immédiatement à la maison, où je trouvai les malles sorties et prêtes, attachées près de la porte, et le père et la fille portant toutes les marques d’un récent désaccord. Catriona était comme une poupée de bois ; James More respirait fort, son visage était parsemé de taches blanches, et son nez était de travers. Dès que je suis entré, la jeune fille l’a regardé avec un regard sombre, clair et fixe qui aurait pu être suivi d’un coup. C’était une allusion plus méprisante qu’un ordre, et j’ai été surpris de voir James More l’accepter. Il était clair qu’il avait reçu une sacrée remontrance ; et je pouvais voir qu’il devait y avoir plus de diable dans cette fille que je ne l’avais imaginé, et plus de bonne humeur chez cet homme que je ne lui en avais prêté.

Il commença, du moins, par m’appeler Mr. Balfour, et parlait manifestement d’après une leçon ; mais il n’alla pas très loin, car dès le premier gonflement pompeux de sa voix, Catriona l’interrompit.

« Je vais vous dire ce que James More veut dire, dit-elle. Il veut dire que nous sommes venus vers vous, en mendiants, et que nous ne nous sommes pas très bien comportés envers vous, et nous avons honte de notre ingratitude et de notre mauvaise conduite. Maintenant, nous voulons partir et être oubliés ; et mon père aura si mal géré ses affaires que nous ne pouvons même pas faire cela à moins que vous ne nous donniez encore un peu d’aumône. Car c’est ce que nous sommes, en tout état de cause, des mendiants et des pique-assiettes. »

« Si vous le permettez, Miss Drummond, dis-je, je dois parler à votre père en privé. »

Elle entra dans sa propre chambre et ferma la porte, sans un mot ni un regard.

« Vous devez l’excuser, Mr. Balfour, dit James More. Elle n’a aucune délicatesse. »

« Je ne suis pas ici pour discuter de cela avec vous, dis-je, mais pour me débarrasser de vous. Et à cette fin, je dois parler de votre situation. Or, Mr. Drummond, j’ai suivi le cours de vos affaires de plus près que vous ne l’aviez prévu. Je sais que vous aviez de l’argent à vous quand vous empruntiez le mien. Je sais que vous en avez eu davantage depuis que vous êtes ici à Leyde, bien que vous l’ayez caché même à votre fille. »

« Je vous enjoins d’être prudent. Je ne supporterai plus d’être harcelé, éclata-t-il. J’en ai assez d’elle et de vous. Quel genre de métier maudit est-ce là d’être parent ! J’ai eu des expressions utilisées à mon égard… » Là, il s’interrompit. « Monsieur, c’est le cœur d’un soldat et d’un parent, poursuivit-il, en posant la main sur sa poitrine, outragé dans les deux caractères — et je vous enjoins d’être prudent. »

« Si vous m’aviez laissé finir, dis-je, vous auriez trouvé que je parlais pour votre avantage. »

« Mon cher ami, cria-t-il, je sais que j’aurais pu compter sur la générosité de votre caractère. »

« Homme ! me laisserez-vous parler ? dis-je. Le fait est que je n’arrive pas à savoir si vous êtes riche ou pauvre. Mais mon idée est que vos moyens, comme ils sont mystérieux dans leur source, sont quelque peu insuffisants en quantité ; et je ne choisis pas que votre fille manque de quoi que ce soit. Si j’osais lui parler directement, vous pouvez être certain que je ne rêverais jamais de vous confier cela ; car je vous connais comme ma poche, et tout votre discours fanfaron n’est que du vent pour moi. Cependant, je crois qu’à votre manière, vous tenez encore un peu à votre fille après tout ; et je dois juste me contenter de ce fondement de confiance, tel qu’il est. »

Sur quoi, je convins avec lui qu’il devait communiquer avec moi, quant à son lieu de résidence et au bien-être de Catriona, en contrepartie de quoi je devais lui servir une petite allocation.

Il écouta l’affaire avec beaucoup d’empressement ; et quand ce fut terminé : « Mon cher ami, mon cher fils, s’écria-t-il, cela ressemble plus à vous que tout le reste ! Je vous servirai avec la fidélité d’un soldat… »

« Je ne veux plus en entendre parler ! dis-je. Vous m’avez mis dans un tel état que le simple nom de soldat me soulève le cœur. Notre marché est conclu ; je m’en vais maintenant et je reviendrai dans une demi-heure, où j’espère trouver mes appartements purgés de votre présence. »

Je leur ai laissé une bonne marge de temps ; ma seule peur était de revoir Catriona, car les larmes et la faiblesse étaient prêtes dans mon cœur, et je chérissais ma colère comme une part de ma dignité. Peut-être une heure s’est-elle écoulée ; le soleil s’était couché, une petite lueur d’une nouvelle lune le suivait à travers un coucher de soleil écarlate ; il y avait déjà des étoiles à l’est, et dans mes appartements, quand j’y suis finalement entré, la nuit était bleue. J’allumai une bougie et examinai les pièces ; dans la première, il ne restait rien qui puisse éveiller un souvenir de ceux qui étaient partis ; mais dans la seconde, dans un coin du sol, j’aperçus un petit tas qui me fit monter le cœur à la bouche. Elle avait laissé derrière elle, à son départ, tout ce qu’elle avait jamais eu de moi. Ce fut le coup que je ressentis le plus vivement, peut-être parce que c’était le dernier ; et je me jetai sur ce tas de vêtements et me conduisis plus bêtement que je ne souhaite le dire.

Tard dans la nuit, par un froid glacial, les dents claquantes, je retrouvai une partie de ma virilité et réfléchis sur moi-même. La vue de ces pauvres robes, de ces rubans, de ses chemises et de ses bas à coins ne pouvait être supportée ; et si je devais retrouver une quelconque constance d’esprit, je vis que je devais m’en débarrasser avant le matin. Ma première pensée fut de faire un feu et de les brûler ; mais ma nature a toujours été opposée au gaspillage, d’une part ; et d’autre part, avoir brûlé ces choses qu’elle avait portées si près de son corps semblait relever de la cruauté. Il y avait une armoire d’angle dans cette chambre ; c’est là que je décidai de les déposer. Ce que je fis, et ce fut une longue tâche, en les pliant avec très peu d’adresse en vérité, mais avec d’autant plus de soin ; et parfois en les laissant tomber, trempées de mes larmes. Tout le cœur m’avait quitté, j’étais las comme si j’avais couru des kilomètres, et endolori comme quelqu’un de battu ; alors que je pliais un mouchoir qu’elle portait souvent à son cou, j’observai qu’un coin en avait été soigneusement découpé. C’était un mouchoir d’une très jolie teinte, sur lequel j’avais souvent fait des remarques ; et une fois qu’elle l’avait mis, je me souvins lui avoir dit (sur le ton de la plaisanterie) qu’elle portait mes couleurs. Il y eut une lueur d’espoir et comme une marée de douceur dans ma poitrine ; et l’instant suivant, je fus replongé dans un nouveau désespoir. Car le coin était là, froissé en un nœud et jeté tout seul dans un autre coin de la pièce.

Mais quand je raisonnai avec moi-même, je devins plus optimiste. Elle avait coupé ce coin dans un caprice enfantin qui était manifestement tendre ; qu’elle l’ait jeté à nouveau n’était guère surprenant ; et j’étais enclin à m’attarder davantage sur le premier que sur le second, et à être plus heureux qu’elle ait jamais conçu l’idée de ce souvenir, que préoccupé par le fait qu’elle l’ait rejeté dans une heure de ressentiment naturel.

CHAPITRE XXIX. NOUS NOUS RETROUVONS À DUNKERQUE

Dans l’ensemble, je ne fus guère si malheureux les jours suivants, mais j’eus de nombreux moments d’espoir et de bonheur ; je me jetai avec une certaine constance dans mes études ; et parvins à endurer le temps jusqu’à ce qu’Alan arrivât, ou que je puisse avoir des nouvelles de Catriona par l’intermédiaire de James More. J’eus en tout trois lettres pendant le temps de notre séparation. L’une était pour annoncer leur arrivée dans la ville de Dunkerque en France, d’où James partit peu après seul pour une mission privée. C’était en Angleterre pour voir Lord Holderness ; et ce fut toujours une pensée amère que mon bon argent ait aidé à payer les frais de celle-ci. Mais il faut une longue cuillère pour manger avec le diable, ou avec James More non plus. Durant cette absence, le moment devait arriver pour une autre lettre ; et comme la lettre était la condition de son allocation, il avait été assez prudent pour la préparer à l’avance et la laisser à Catriona pour qu’elle l’expédiât. Le fait de notre correspondance éveilla ses soupçons, et il n’était pas sitôt parti qu’elle en avait rompu le sceau. Ce que je reçus commença en conséquence par l’écriture de James More :

« Mon cher Monsieur, — Votre estimée faveur m’est parvenue en bonne et due forme, et je dois accuser réception de la pièce jointe conformément à l’accord. Elle sera fidèlement dépensée pour ma fille, qui se porte bien et désire se rappeler au bon souvenir de son cher ami. Je la trouve d’une humeur plutôt mélancolique, mais je compte sur la miséricorde de Dieu pour la voir rétablie. Notre mode de vie est très solitaire, mais nous nous consolons avec les airs mélancoliques de nos montagnes natales, et en marchant sur le rivage de la mer qui borde l’Écosse. J’ai connu des jours meilleurs quand je gisais avec cinq blessures sur le corps sur le champ de Gladsmuir. J’ai trouvé un emploi ici dans le haras d’un noble français, où mon expérience est appréciée. Mais, mon cher Monsieur, le salaire est si singulièrement inadapté que j’aurais honte de le mentionner, ce qui rend vos envois d’autant plus nécessaires au confort de ma fille, bien que je suppose que la vue d’anciens amis serait encore préférable.

« Mon cher Monsieur, « Votre affectueux, obéissant serviteur, « James Macgregor Drummond. »

En dessous, cela recommençait de la main de Catriona :

« Ne le croyez pas, ce ne sont que des mensonges, — C. M. D. »

Non seulement elle ajouta ce post-scriptum, mais je pense qu’elle a dû être près de supprimer la lettre ; car elle arriva bien après la date, et fut suivie de près par la troisième. Dans le temps qui les séparait, Alan était arrivé, et avait donné une autre vie à ma morosité par sa conversation enjouée ; j’avais été présenté à son cousin des Scots-Dutch, un homme qui buvait plus que je n’aurais pu le croire possible et qui n’était pas d’autre intérêt ; j’avais été convié à de nombreux dîners joyeux et en avais donné moi-même, tout cela sans grand changement à ma peine ; et nous deux (par quoi j’entends Alan et moi-même, et non pas du tout le cousin) avions beaucoup discuté de la nature de mes relations avec James More et sa fille. J’étais naturellement hésitant à donner des détails ; et cette disposition n’était en rien atténuée par la nature des commentaires d’Alan sur ceux que je donnais.

« Je n’y comprends rien, disait-il, mais il me reste à l’esprit que tu as fait l’idiot. Il y a peu de gens qui ont plus d’expérience qu’Alan Breck : et je ne me souviens pas avoir entendu parler d’une fille comme celle-là. À la façon dont tu le racontes, la chose est tout bonnement impossible. Tu dois avoir fait un terrible gâchis de cette affaire, David. »

« Il y a des moments où je suis du même avis », dis-je.

« Le plus étrange, c’est qu’il semble que tu aies aussi une sorte de penchant pour elle ! » dit Alan.

« Le plus grand genre, Alan, dis-je, et je pense que je l’emporterai dans ma tombe avec moi. »

« Eh bien, tu me dépasses, quoi qu’il en soit ! » concluait-il.

Je lui montrai la lettre avec le post-scriptum de Catriona. « Et là encore ! cria-t-il. Impossible de nier une sorte de décence à cette Catriona, et du bon sens en plus ! Quant à James More, l’homme est aussi creux qu’un tambour ; ce n’est qu’un ventre et un tas de mots ; bien que je ne pourrai jamais nier qu’il s’est battu raisonnablement bien à Gladsmuir, et c’est vrai ce qu’il dit ici sur les cinq blessures. Mais le malheur avec lui, c’est que l’homme est creux. »

« Tu vois, Alan, dis-je, cela me contrarie de laisser la jeune fille entre de si mauvaises mains. »

« Tu ne pourrais guère en trouver de plus mauvaises, admit-il. Mais que veux-tu y faire ? C’est ainsi avec un homme et une femme, tu vois, Davie : les femmes n’ont aucune espèce de raison. Soit elles aiment l’homme, et alors tout va bien ; soit elles le détestent tout simplement, et tu peux économiser ton souffle — tu ne peux rien faire. Il n’y a que deux sortes d’entre elles — celles qui vendraient leurs manteaux pour toi, et celles qui ne regardent jamais le chemin sur lequel tu es. C’est tout ce qu’il y a à dire sur les femmes ; et tu sembles être un tel imbécile que tu ne sais pas distinguer les unes des autres. »

« Eh bien, je crains que ce ne soit vrai pour moi », dis-je.

« Et pourtant, il n’y a rien de plus facile ! cria Alan. Je pourrais facilement t’apprendre la science de la chose ; mais tu me sembles être né aveugle, et c’est là que réside la difficulté. »

« Et tu ne peux pas m’aider ? demandai-je, toi qui es si habile dans ce métier ? »

« Tu vois, David, je n’étais pas là, dit-il. Je suis comme un officier de terrain qui n’a que des aveugles comme éclaireurs ; et que pourrait-il savoir ? Mais il me reste à l’esprit que tu as dû faire une sorte de gaffe ; et si j’étais toi, je tenterais à nouveau ma chance avec elle. »

« Le ferais-tu, l’ami Alan ? » dis-je.

« Je le ferais, dit-il. »

La troisième lettre me parvint alors que nous étions plongés dans une telle conversation : et l’on verra comme elle tombait à point nommé. James prétendait s’inquiéter de la santé de sa fille, qui, je crois, n’a jamais été meilleure ; abondait en aimables expressions à mon égard ; et proposait finalement que je leur rende visite à Dunkerque.

« Vous jouirez maintenant de la compagnie de mon vieux camarade, M. Stewart », écrivait-il. « Pourquoi ne pas l’accompagner jusqu’ici, sur le chemin de votre retour en France ? J’ai quelque chose de très particulier à confier à l’oreille de M. Stewart ; et, quoi qu’il en soit, je serais heureux de retrouver un vieux compagnon d’armes, un homme d’autant de tempérament que lui. Quant à vous, mon cher monsieur, ma fille et moi serions fiers de recevoir notre bienfaiteur, que nous considérons comme un frère et un fils. Le gentilhomme français s’est révélé être un personnage d’une avarice de caractère des plus infectes, et je me suis vu contraint de quitter le haras. Vous nous trouverez, par conséquent, un peu chichement logés dans l’auberge d’un certain Bazin, sur les dunes ; mais la situation en est salubre, et je ne doute pas que nous puissions passer quelques journées fort agréables, où M. Stewart et moi pourrions évoquer nos services, et où vous et ma fille pourriez vous divertir d’une manière plus conforme à votre âge. Je demande au moins que M. Stewart vienne ici ; mon affaire avec lui ouvre une porte bien large. »

« Que me veut cet homme ? » s’écria Alan après avoir lu. « Ce qu’il veut de toi, c’est clair comme de l’eau de roche : c’est de l’argent. Mais que peut-il vouloir d’Alan Breck ? »

« Oh, ce n’est qu’un prétexte », dis-je. « Il cherche toujours à conclure ce mariage, ce que je désire de tout cœur voir aboutir. Et il vous demande parce qu’il pense que je serais moins enclin à venir si vous n’étiez pas là. »

« Eh bien, j’aimerais savoir le fin mot de l’histoire », dit Alan. « Lui et moi, nous n’avons jamais été bien copains ; nous avions l’habitude de grincer des dents l’un contre l’autre comme deux joueurs de cornemuse. "Quelque chose pour mon oreille", qu’il dit ! J’aurai peut-être quelque chose pour son derrière, avant que nous en ayons fini avec lui. Par Dieu, je me dis que ce serait une sorte de divertissement d’aller voir ce qu’il mijote ! Sans compter que je pourrais voir ta demoiselle. Qu’en dis-tu, Davie ? Veux-tu chevaucher avec Alan ? »

Vous pouvez être sûr que je ne me fis pas prier, et la permission d’Alan touchant à sa fin, nous partîmes aussitôt pour cette aventure commune.

Il faisait presque nuit en ce jour de janvier lorsque nous entrâmes enfin dans la ville de Dunkerque. Nous laissâmes nos chevaux à la poste et trouvâmes un guide pour l’auberge de Bazin, qui se situait au-delà des remparts. La nuit était tout à fait tombée, si bien que nous fûmes les derniers à quitter cette forteresse, et nous entendîmes les portes se refermer derrière nous alors que nous passions le pont. De l’autre côté s’étendait une banlieue éclairée que nous traversâmes un moment, puis nous prîmes un sentier sombre et nous nous retrouvâmes bientôt à marcher dans la nuit, enfonçant dans un sable profond, tandis que nous pouvions entendre le fracas de la mer. Nous cheminâmes ainsi pendant quelque temps, suivant notre conducteur principalement au son de sa voix ; et je commençais à penser qu’il nous égarait peut-être, quand nous arrivâmes au sommet d’une petite colline, et qu’apparut dans l’obscurité une faible lumière à une fenêtre.

« Voilà l’auberge à Bazin », dit le guide.

Alan se pourlécha les babines. « Un coin bien solitaire », dit-il, et je pensai à son ton qu’il n’était pas tout à fait satisfait.

Un peu plus tard, nous nous tenions dans la salle basse de cette maison, qui ne formait qu’une seule pièce, avec un escalier menant aux chambres sur le côté, des bancs et des tables contre le mur, le foyer pour la cuisine à une extrémité, et des étagères remplies de bouteilles avec la trappe de la cave à l’autre. Là, Bazin, un grand gaillard à l’air patibulaire, nous apprit que le gentilhomme écossais était parti en ville, il ne savait où, mais que la jeune dame était là-haut, et qu’il allait l’appeler pour nous.

Je tirai de mon sein ce mouchoir auquel il manquait un coin, et je le nouai autour de mon cou. Je pouvais entendre mon cœur battre ; et Alan me tapotant l’épaule avec quelques-unes de ses expressions plaisantes, je pus à peine m’empêcher de lui répondre sèchement. Mais l’attente ne fut pas longue. J’entendis son pas passer au-dessus de moi, et je la vis sur l’escalier. Elle le descendit très calmement et me salua d’un visage pâle et avec une certaine apparence de sérieux, ou de malaise, dans sa manière qui me décontenança extrêmement.

« Mon père, James More, sera bientôt ici. Il sera très heureux de vous voir », dit-elle. Et soudain son visage s’embrasa, ses yeux s’éclairèrent, la parole s’arrêta sur ses lèvres ; et je fus certain qu’elle avait remarqué le mouchoir. Elle ne fut décontenancée que le temps d’un souffle ; mais il me sembla que ce fut avec une animation nouvelle qu’elle se tourna pour accueillir Alan. « Et vous serez son ami, Alan Breck ? » s’écria-t-elle. « Bien des douzaines de fois, je l’ai entendu parler de vous ; et je vous aime déjà pour toute votre bravoure et votre bonté. »

« Eh bien, eh bien », dit Alan, tenant sa main dans la sienne et l’observant, « alors c’est donc elle, la jeune dame, finalement ! David, tu es bien piètre pour les descriptions. »

Je ne crois pas l’avoir jamais entendu parler si directement au cœur des gens ; le son de sa voix était comme un chant.

« Quoi ? Il m’aura décrite ? » s’écria-t-elle.

« Il ne parlait guère que de ça depuis que je suis sorti de France ! » dit-il, « si l’on excepte une brève rencontre une nuit en Écosse, dans un bois près de Silvermills. Mais réjouissez-vous, ma chère ! Vous êtes plus belle qu’il ne le disait. Et maintenant, une chose est sûre : vous et moi, nous allons être amis. Je suis une sorte de fidèle de Davie ici présent ; je suis comme un chien à ses talons ; et tout ce qui lui tient à cœur, je dois m’en soucier aussi – et par le fer sacré ! ils ont intérêt à se soucier de moi ! Alors maintenant, vous voyez quelle est votre place avec Alan Breck, et vous verrez que vous n’y perdrez pas au change. Il n’est pas bien beau, ma chère, mais il est loyal envers ceux qu’il aime. »

« Je vous remercie de tout mon cœur pour vos bonnes paroles », dit-elle. « J’ai pour un homme brave et honnête une telle estime que je ne trouve pas de mots pour y répondre. »

Usant de la liberté des voyageurs, nous ne prîmes pas la peine d’attendre James More et nous nous mîmes à table, tous les trois. Alan fit asseoir Catriona près de lui et la fit servir à ses besoins : il la fit boire la première dans son verre, il l’entoura de continuelles et galantes attentions, et pourtant ne me donna jamais la moindre occasion d’être jaloux ; il mena la conversation si bien, et sur un ton si joyeux, que ni elle ni moi ne nous souvenions d’être embarrassés. Si quelqu’un nous avait vus là, il aurait dû supposer qu’Alan était le vieil ami et moi l’étranger. En vérité, j’avais souvent eu lieu d’aimer et d’admirer cet homme, mais je ne l’ai jamais mieux aimé ni admiré que ce soir-là ; et je ne pouvais m’empêcher de remarquer en moi-même (ce que je risquais parfois d’oublier) qu’il avait non seulement une grande expérience de la vie, mais, à sa manière, beaucoup de capacités naturelles. Quant à Catriona, elle semblait tout à fait transportée ; son rire était comme un carillon, son visage gai comme un matin de mai ; et j’avoue que, bien que fort heureux, j’étais aussi un peu triste, et je me trouvais être un personnage terne et figé en comparaison de mon ami, et bien inapte à entrer dans la vie d’une jeune fille, et peut-être à abattre sa gaieté.

Mais si tel devait être mon rôle, je découvris du moins que je n’étais pas seul dans ce cas ; car, James More étant rentré soudainement, la jeune fille se changea en statue de pierre. Durant le reste de cette soirée, jusqu’à ce qu’elle trouvât un prétexte pour filer au lit, je la surveillai sans cesse ; et je peux témoigner qu’elle ne sourit jamais, ne parla presque pas, et eut les yeux fixés pour la plupart sur la table devant elle. Si bien que je m’émerveillais vraiment de voir une telle dévotion (comme elle l’était autrefois) changée en la maladie même de la haine.

De James More, il est inutile de dire grand-chose ; vous connaissez déjà l’homme, tout ce qu’il y avait à savoir sur lui ; et je suis las de transcrire ses mensonges. Qu’il suffise de dire qu’il but beaucoup et ne nous apprit rien qui fût d’une quelconque utilité. Quant à l’affaire avec Alan, elle devait être réservée au lendemain et à une audience privée.

Il fut d’autant plus facile de remettre cela à plus tard qu’Alan et moi étions assez épuisés par quatre jours de monte, et nous ne restâmes pas tard après Catriona.

Nous nous retrouvâmes seuls dans une chambre où nous devions nous contenter d’un seul lit. Alan me regarda avec un sourire étrange.

« Gros âne que tu es ! » dit-il.

« Qu’entends-tu par là ? » m’écriai-je.

« Entendre ? Qu’est-ce que j’entends ! C’est extraordinaire, mon pauvre David », dit-il, « que tu puisses être aussi mortellement stupide. »

Je le suppliai à nouveau de s’expliquer.

« Eh bien, voilà le fait », dit-il. « Je t’ai dit qu’il y avait deux sortes de femmes : celles qui vendraient leurs chemises pour toi, et les autres. Essaie donc par toi-même, mon beau garçon ! Mais qu’est-ce que c’est que ce mouchoir à ton cou ? »

Je lui expliquai.

« Je me doutais bien qu’il y avait quelque chose là-dessous », dit-il.

Et il ne voulut pas dire un mot de plus, bien que je l’aie longtemps assiégé d’importunités.

CHAPITRE XXX. LA LETTRE DU NAVIRE

La lumière du jour nous montra combien l’auberge était isolée. Elle était manifestement au bord de la mer, mais sans aucune vue sur celle-ci, et cernée de tous côtés par des collines de sable galeuses. Il n’y avait, à vrai dire, qu’une seule chose qui ressemblait à un point de vue, où se dressaient, au-dessus d’une colline, les deux ailes d’un moulin, comme les oreilles d’un âne, mais avec l’âne tout à fait caché. C’était étrange (après que le vent se fut levé, car au début il y avait un calme plat) de voir ces grandes ailes tourner et se suivre l’une l’autre derrière la butte. Aucun chemin ne passait par là ; mais un certain nombre de sentiers parcouraient les oyats dans toutes les directions jusqu’à la porte de M. Bazin. La vérité est qu’il était un homme aux métiers multiples, dont aucun n’était honnête, et la position de son auberge était le meilleur de ses gagne-pain. Les contrebandiers la fréquentaient ; les agents politiques et les proscrits en route outre-mer y venaient pour attendre leur passage ; et j’ose dire qu’il y avait pire derrière, car une famille entière aurait pu être massacrée dans cette maison sans que personne n’en sache rien.

Je dormis peu et mal. Bien avant qu’il fasse jour, je m’étais glissé hors du lit, loin de mon compagnon, et je me réchauffais au foyer ou je faisais les cent pas devant la porte. L’aube se leva fort maussade ; mais un peu plus tard, un vent s’éleva de l’ouest, qui creva les nuages, laissa passer le soleil et mit le moulin en marche. Il y avait quelque chose du printemps dans ce rayon de soleil, ou peut-être était-ce dans mon cœur ; et l’apparition des grandes ailes, l’une après l’autre, derrière la colline, me divertissait extrêmement. Parfois, je pouvais entendre le grincement de la machinerie ; et à huit heures et demie du matin, je trouvai que ce lieu désert et triste ressemblait à un paradis.

Malgré tout cela, comme la journée s’avançait et que personne n’approchait, je commençai à ressentir un malaise que je pouvais à peine expliquer. Il semblait qu’il y eût du trouble en l’air ; les ailes du moulin, à mesure qu’elles montaient et descendaient au-dessus de la colline, semblaient des espions ; et, en dehors de toute fantaisie, c’était assurément un voisinage et une maison bien étranges où l’on avait amené une jeune fille à demeurer.

Au petit-déjeuner, que nous prîmes tard, il fut manifeste que James More était en quelque danger ou perplexité ; manifeste qu’Alan en était conscient et le surveillait de près ; et cette apparence de duplicité d’un côté, et de vigilance de l’autre, me tint sur des charbons ardents. Le repas à peine terminé, James sembla commencer à présenter des excuses. Il avait un rendez-vous d’ordre privé en ville (c’était avec le gentilhomme français, me dit-il), et nous devions l’excuser jusqu’aux alentours de midi. Pendant ce temps, il emmena sa fille à l’autre bout de la pièce, où il sembla parler avec une certaine ardeur et elle écouter avec beaucoup d’inclination.

« Je m’inquiète de plus en plus au sujet de cet homme, James », dit Alan. « Il y a quelque chose qui ne va pas avec cet homme James, et je ne serais pas étonné qu’Alan Breck le surveille de près aujourd’hui. J’aimerais bien voir ce gentilhomme français, Davie ; et je suppose que tu pourrais trouver une occupation pour toi-même, qui serait de questionner la demoiselle sur quelques nouvelles de ton affaire. Dis-lui simplement les choses clairement : dis-lui que tu es un gros âne au départ ; et ensuite, si j’étais toi, et si tu pouvais le faire naturellement, je lui laisserais entendre que je suis en quelque sorte en danger ; toutes les femmes aiment cela. »

« Je ne peux pas mentir, Alan, je ne peux pas le faire naturellement », dis-je en le raillant.

« Tant pis pour toi ! » dit-il. « Alors tu pourras lui dire que c’est moi qui le recommande ; cela la fera rire ; et je ne serais pas étonné que ce soit la deuxième meilleure chose. Mais regarde-les tous les deux ! Si je n’étais pas tout à fait sûr de la demoiselle, et qu’elle ne fût fort contente et en bons termes avec Alan, je penserais qu’il y a quelque tour de passe-passe te concernant. »

« Et est-elle si contente de vous, alors, Alan ? » demandai-je.

« Elle m’estime beaucoup », dit-il. « Et je ne suis pas comme toi : je suis quelqu’un qui sait. Oui, elle m’estime beaucoup. Et, ma foi ! je m’estime beaucoup moi-même ; et avec ta permission, Shaws, je vais aller faire un petit tour dans les dunes, pour voir ce que devient James. »

L’un après l’autre, ils partirent, jusqu’à ce que je sois laissé seul près de la table du petit-déjeuner ; James vers Dunkerque, Alan le suivant à la trace, Catriona montant l’escalier vers sa propre chambre. Je pouvais très bien comprendre pourquoi elle évitait d’être seule avec moi ; pourtant, je n’en étais pas plus satisfait pour autant, et je résolus de la piéger pour un entretien avant que les hommes ne revinssent. Dans l’ensemble, le mieux me sembla de faire comme Alan. Si j’étais hors de vue parmi les dunes de sable, le beau matin l’attirerait dehors ; et une fois que je l’aurais en plein air, je pourrais faire à ma guise.

Chose dite, chose faite ; et je n’étais pas depuis longtemps sous l’abri d’une butte qu’elle apparut à la porte de l’auberge, regarda çà et là, et (ne voyant personne) partit par un sentier qui menait directement à la mer, et par lequel je la suivis. Je n’étais pas pressé de faire connaître ma présence ; plus elle irait loin, plus je serais sûr d’avoir du temps pour ma requête ; et le sol étant tout de sable, il était facile de la suivre sans être entendu. Le sentier monta et parvint enfin à la tête d’une butte. De là, j’eus pour la première fois l’image du désert désolé dans lequel cette auberge était cachée ; où il n’y avait aucun homme à voir, ni aucune maison d’homme, si ce n’est celle de Bazin et le moulin. Un peu plus loin, la mer apparut avec deux ou trois navires dessus, aussi jolis qu’un dessin. L’un d’eux était extrêmement près pour un si grand vaisseau ; et je fus saisi d’un nouveau soupçon, quand je reconnus l’allure du Seahorse. Que ferait un navire anglais si près de la France ? Pourquoi Alan avait-il été amené dans son voisinage, et cela dans un lieu si éloigné de tout espoir de secours ? Et était-ce par accident, ou par dessein, que la fille de James More devait se promener ce jour-là au bord de la mer ?

Bientôt, j’arrivai derrière elle, sur le devant des dunes et au-dessus de la plage. C’était ici long et solitaire ; avec une chaloupe de navire de guerre tirée au milieu du paysage, et un officier responsable qui arpentait les sables comme quelqu’un qui attend. Je m’assis là où l’herbe folle me cachait en grande partie, et je regardai ce qui allait suivre. Catriona alla droit à la chaloupe ; l’officier l’accueillit avec courtoisie ; ils échangèrent dix mots ; je vis une lettre passer de main en main ; et Catriona revint. Au même moment, comme si c’était là toute son affaire sur le Continent, la chaloupe s’éloigna et se dirigea vers le Seahorse. Mais j’observai que l’officier restait derrière et disparaissait parmi les dunes.

Cette affaire ne me plaisait guère ; et plus j’y réfléchissais, moins elle me plaisait. Était-ce Alan que l’officier cherchait ? Ou Catriona ? Elle s’approcha la tête basse, regardant constamment le sable, et formait une image si tendre que je ne pouvais supporter de douter de son innocence. Puis, elle leva le visage et me reconnut ; sembla hésiter, puis continua d’avancer, mais plus lentement, et je crus voir ses couleurs changer. Et à cette pensée, tout ce qui pesait sur mon sein — peurs, soupçons, le souci de la vie de mon ami — fut totalement englouti ; et je me levai et restai à l’attendre dans une ivresse d’espoir.

Je lui dis « bonjour » à son arrivée, ce qu’elle retourna avec beaucoup de sang-froid.

« Me pardonnerez-vous de vous avoir suivie ? » dis-je.

« Je sais que vous avez toujours de bonnes intentions », répondit-elle ; et puis, avec un petit élan, « mais pourquoi envoyez-vous de l’argent à cet homme ! Il ne le faut pas. »

« Je ne l’ai jamais envoyé pour lui », dis-je, « mais pour vous, comme vous le savez bien. »

« Et vous n’avez aucun droit de l’envoyer à l’un ou l’autre de nous », dit-elle. « David, ce n’est pas bien. »

« Ce n’est pas bien, tout est de travers », dis-je, « et je prie Dieu qu’Il aide ce pauvre type (si tant est que ce soit possible) à arranger les choses. Catriona, ce n’est pas une vie pour vous ; et je vous demande pardon pour le mot, mais cet homme n’est pas un père digne de prendre soin de vous. »

« Ne parlez pas de lui, même pas ! » s’écria-t-elle.

« Et je n’ai plus besoin de parler de lui ; ce n’est pas à lui que je pense, oh, soyez-en sûre ! » dis-je. « Je pense à une seule chose. J’ai été seul maintenant depuis ce long temps à Leyde ; et quand j’étais à mes études, je pensais toujours à cela. Puis Alan est venu, et je suis allé parmi les militaires à leurs grands dîners ; et j’avais toujours la même pensée. Et c’était la même chose avant, quand je l’avais là, près de moi. Catriona, voyez-vous ce mouchoir à mon cou ! Vous en avez coupé un coin une fois et puis vous l’avez jeté loin de vous. Ce sont vos couleurs maintenant ; je les porte dans mon cœur. Ma chère, je ne peux me passer de vous. Oh, essayez de vous accommoder de moi ! »

Je me plaçai devant elle pour l’empêcher de poursuivre sa marche.

« Essayez de vous accommoder de moi », répétais-je, « essayez de me supporter un peu. »

Elle ne dit toujours rien, et une peur commença à monter en moi comme une peur de la mort.

« Catriona », criai-je, en la dévisageant avec insistance, « est-ce encore une erreur ? Suis-je tout à fait perdu ? »

Elle leva son visage vers moi, essoufflée.

« Me voulez-vous, Davie, vraiment ? » dit-elle, et je pus à peine l’entendre.

« Je le veux », dis-je. « Oh, vous le savez bien, je le veux. »

« Je n’ai plus rien à donner ou à retenir », dit-elle. « J’étais toute à vous dès le premier jour, si vous aviez voulu faire de moi un cadeau ! » dit-elle.

C’était au sommet d’une butte ; l’endroit était venteux et exposé, nous pouvions y être vus même depuis le navire anglais ; mais je m’agenouillai devant elle dans le sable, et j’embrassai ses genoux, et j’éclatai dans ce déluge de larmes qui, je le crus, allait me briser. Toute pensée fut totalement chassée de mon esprit par la violence de mon trouble. Je ne savais plus où j’étais. J’avais oublié pourquoi j’étais heureux ; je savais seulement qu’elle s’était penchée, et je sentis qu’elle me pressait contre son visage et sa poitrine, et j’entendis ses mots sortir d’un tourbillon.

« Davie », disait-elle, « ô Davie, est-ce là ce que tu penses de moi ! Est-il vrai que tu te souciais de ta pauvre amie ! Ô Davie, Davie ! »

Sur ce, elle pleura aussi, et nos larmes se mêlèrent dans une parfaite allégresse.

Il devait être dix heures du matin quand je pris clairement conscience de la grâce qui m’était échue ; assis en face d’elle, les mains dans les miennes, je contemplais son visage et je riais tout haut de plaisir comme un enfant, en lui donnant des noms affectueux et insensés. Je n’ai jamais vu d’endroit qui m’ait paru aussi joli que ces dunes près de Dunkerque ; et les ailes du moulin à vent, tandis qu’elles oscillaient au-dessus de la butte, semblaient une mélodie.

Je ne sais combien de temps nous aurions pu continuer à tout oublier, hormis nous-mêmes, si je n’avais fait par hasard une allusion à son père, ce qui nous ramena à la réalité.

« Ma petite amie », je l’appelais ainsi encore et encore, me réjouissant d’évoquer le passé par ce nom, de poser mon regard sur elle et de rester à une certaine distance, « ma petite amie, maintenant tu es toute à moi ; à moi pour toujours, ma petite amie, et tu n’es plus du tout à cet homme. »

Une pâleur soudaine envahit son visage, elle retira ses mains des miennes.

« Davie, emmène-moi loin de lui ! » s’écria-t-elle. « Il y a quelque chose qui ne va pas ; il n’est pas sincère. Quelque chose de grave va arriver ; j’ai une terreur affreuse ici, au cœur. Que peut-il bien vouloir, en fin de compte, avec ce navire du Roi ? Que peut bien dire ce mot ? » Et elle me tendit la lettre. « Mon esprit me donne à craindre que ce ne soit un malheur pour Alan. Ouvre-la, Davie, ouvre-la et regarde. »

Je la pris, je l’examinai et je secouai la tête.

« Non », dis-je, « cela me répugne, je ne peux ouvrir la lettre d’un autre homme. »

« Pas pour sauver ton ami ? » cria-t-elle.

« Je ne saurais dire », répondis-je. « Je ne crois pas. Si seulement j’en étais sûr ! »

« Et tu n’as qu’à briser le sceau ! » dit-elle.

« Je le sais », dis-je, « mais la chose me répugne. »

« Donne-la-moi », dit-elle, « et je l’ouvrirai moi-même. »

« Ni toi non plus », dis-je. « Toi moins que quiconque. Cela concerne ton père et son honneur, ma chère, dont nous doutons tous deux. Il ne fait aucun doute que l’endroit est dangereux, avec ce navire anglais ici, ton père recevant des nouvelles de son bord et cet officier qui est resté à terre. Il ne doit pas être seul non plus ; il doit y en avoir d’autres avec lui ; je gage que nous sommes épiés en ce moment même. Oui, sans nul doute, la lettre devrait être ouverte ; mais, d’une certaine façon, ni par toi ni par moi. »

J’en étais là de mes réflexions, et mon esprit fort accablé par le sentiment du danger et des ennemis cachés, quand j’aperçus Alan, revenu de suivre James et marchant seul parmi les dunes de sable. Il portait son habit de soldat, bien sûr, et fort élégant ; mais je ne pus m’empêcher de frissonner en pensant au peu de secours que lui apporterait cette veste s’il était capturé, jeté dans une chaloupe et emmené à bord du Seahorse, déserteur, rebelle et désormais meurtrier condamné.

« Voilà », dis-je, « voilà l’homme qui a le meilleur droit de l’ouvrir : ou de ne pas le faire, s’il le juge bon. »

Sur quoi j’appelai son nom, et nous nous levâmes tous deux pour être un point de mire pour lui.

« Si c’est le cas, s’il s’agit d’un déshonneur de plus, pourras-tu le supporter ? » demanda-t-elle en me fixant d’un œil ardent.

« On m’a posé une question semblable alors que je ne t’avais vue qu’une seule fois », dis-je. « Que crois-tu que j’aie répondu ? Que si je t’aimais autant que je le pensais — et ô, je t’aime bien mieux ! — je t’épouserais au pied de sa potence. »

Le sang monta à son visage ; elle se rapprocha, pressa son corps contre le mien en me tenant la main : et c’est ainsi que nous attendîmes Alan.

Il arriva avec un de ses sourires singuliers. « Que vous disais-je, David ? » dit-il.

« Il y a un temps pour toute chose, Alan », dis-je, « et ce moment est sérieux. Comment as-tu réussi ? Tu peux parler franchement devant notre amie ici présente. »

« J’ai fait une course inutile », dit-il.

« Je crains que nous n’ayons fait mieux que toi, alors », dis-je ; « et, au moins, voici une affaire de grande importance sur laquelle tu dois te prononcer. Vois-tu cela ? » continuai-je en montrant le navire du doigt. « C’est le Seahorse, capitaine Palliser. »

« Je devrais le reconnaître, moi aussi », dit Alan. « J’ai eu assez d’ennuis avec lui quand il était en poste dans le Forth. Mais qu’est-ce qui prend à cet homme de venir si près ? »

« Je vais te dire pourquoi il est venu ici en premier lieu », dis-je. « C’était pour apporter cette lettre à James More. Pourquoi il reste ici maintenant qu’elle est remise, de quoi elle traite probablement, pourquoi un officier se cache dans les dunes, et s’il est probable qu’il soit seul ou non, je préférerais que tu l’examines toi-même. »

« Une lettre pour James More ? » dit-il.

« La même », dis-je.

« Eh bien, je peux t’en dire plus que cela », dit Alan. « Car la nuit dernière, alors que vous étiez profondément endormis, j’ai entendu l’homme comploter avec quelqu’un en français, puis la porte de cette auberge s’ouvrir et se fermer. »

« Alan ! » m’écriai-je, « tu as dormi toute la nuit, et je suis là pour le prouver. »

« Oui, mais il ne faut jamais se fier à Alan, qu’il dorme ou qu’il veille ! » dit-il. « Mais l’affaire semble mauvaise. Voyons la lettre. »

Je la lui donnai.

« Catriona », dit-il, « tu dois m’excuser, ma chère ; mais il n’y va rien de moins que ma propre peau dans cette affaire, et il faut que je brise ce sceau. »

« C’est mon souhait », dit Catriona.

Il l’ouvrit, la parcourut d’un regard et lança sa main en l’air.

« Le sale blaireau ! » dit-il, et il fourra le papier dans sa poche. « Allons, rassemblons nos affaires. Cet endroit est une véritable condamnation à mort pour moi. » Et il commença à marcher vers l’auberge.

Ce fut Catriona qui parla la première. « Il t’a vendu ? » demanda-t-elle.

« Vendu, ma chère », dit Alan. « Mais grâce à toi et à Davie, je saurai bien lui fausser compagnie encore. Laissez-moi seulement rejoindre mon cheval », ajouta-t-il.

« Catriona doit venir avec nous », dis-je. « Elle ne peut plus avoir aucun commerce avec cet homme. Elle et moi allons nous marier. » Ce à quoi elle pressa ma main contre son flanc.

« Vous en êtes là ? » dit Alan en se retournant. « Le meilleur jour de travail que vous ayez jamais fait ! Et je suis obligé de dire, ma mignonne, que vous formez un très beau couple. »

Le chemin qu’il suivait nous mena tout près du moulin à vent, où j’aperçus un homme en pantalon de marin qui semblait épier de derrière le bâtiment. Mais, bien sûr, nous arrivions par derrière.

« Regarde, Alan ! »

« Chut ! » dit-il, « c’est mon affaire. »

L’homme était, sans aucun doute, un peu assourdi par le fracas du moulin, et nous arrivâmes tout près avant qu’il ne nous remarquât. Alors il se retourna, et nous vîmes que c’était un grand gaillard au visage acajou.

« Je pense, monsieur », dit Alan, « que vous parlez anglais ? »

« Non, monsieur », dit-il, avec un accent incroyablement mauvais.

« Non, monsieur », s’écria Alan en l’imitant. « Est-ce ainsi qu’on vous apprend le français sur le Seahorse ? Gros lourdaud, voilà une botte écossaise pour ton derrière anglais ! »

Et bondissant sur lui avant qu’il ne puisse s’échapper, il lui asséna un coup de pied qui l’envoya sur le nez. Puis il resta là, avec un sourire sauvage, à le regarder se relever et s’enfuir dans les dunes.

« Mais il est grand temps que je sois loin de ces dunes désertes ! » dit Alan ; et il continua son chemin à toute vitesse, nous le suivant toujours, jusqu’à la porte de derrière de l’auberge de Bazin.

Il se trouva qu’en entrant par une porte, nous nous retrouvâmes face à face avec James More entrant par l’autre.

« Ici ! » dis-je à Catriona, « vite ! Monte à l’étage et fais tes bagages ; ce n’est pas un spectacle pour toi. »

Pendant ce temps, James et Alan s’étaient rencontrés au milieu de la grande salle. Elle passa tout près d’eux pour gagner l’escalier ; et après avoir gravi quelques marches, je la vis se retourner et leur jeter un regard, bien que sans s’arrêter. En vérité, ils valaient le coup d’œil. Alan affichait au moment de leur rencontre une de ses meilleures apparences de courtoisie et d’amitié, mais avec quelque chose d’éminemment guerrier, si bien que James sentit le danger émaner de l’homme, comme on sent le feu dans une maison, et se tint prêt à toute éventualité.

Le temps pressait. La situation d’Alan dans cet endroit isolé, avec ses ennemis autour de lui, aurait pu effrayer César. Cela ne changea rien en lui ; et c’est dans son vieil esprit de raillerie et de plaisanterie qu’il commença l’entrevue.

« Le bonjour à vous encore, monsieur Drummond », dit-il. « De quoi s’agit-il donc, dans cette affaire qui est la vôtre ? »

« Eh bien, la chose étant privée, et l’histoire assez longue », dit James, « je pense qu’elle pourra très bien attendre que nous ayons mangé. »

« Je n’en suis pas si sûr », dit Alan. « Il me vient à l’esprit que c’est maintenant ou jamais ; car le fait est que M. Balfour ici présent et moi-même avons reçu un message, et nous pensons à reprendre la route. »

Je vis une légère surprise dans les yeux de James ; mais il se tint fermement.

« Je n’ai qu’un seul mot à dire pour vous guérir de cela », dit-il, « et c’est le nom de mon affaire. »

« Dites-le donc », dit Alan. « Bah ! qui se soucie de Davie ? »

« C’est une affaire qui nous rendrait tous deux riches », dit James.

« Vous me dites cela ? » s’écria Alan.

« Je le dis, monsieur », répondit James. « Le fait pur et simple est qu’il s’agit du Trésor de Cluny. »

« Non ! » cria Alan. « En avez-vous eu vent ? »

« Je connais l’endroit, monsieur Stewart, et je peux vous y conduire », dit James.

« Cela couronne le tout ! » dit Alan. « Eh bien, je suis content d’être venu à Dunkerque. Et c’était donc là votre affaire ? La moitié pour chacun, je suppose ? »

« C’est l’affaire, monsieur », dit James.

« Eh bien, eh bien », dit Alan ; puis sur le même ton d’intérêt enfantin : « cela n’a rien à voir avec le Seahorse, alors ? » demanda-t-il.

« Avec quoi ? » dit James.

« Ou avec le gars à qui je viens de botter les fesses derrière ce moulin ? » poursuivit Alan. « Allons, l’homme ! Finissez-en avec vos mensonges ! J’ai la lettre de Palliser ici, dans ma poche. Vous êtes fini, James More. Vous ne pourrez plus jamais montrer votre visage devant des gens honnêtes. »

James fut tout interloqué. Il resta une seconde, immobile et pâle, puis se gonfla d’une colère vivante.

« Me parles-tu ainsi, bâtard ? » rugit-il.

« Espèce de porc louche ! » cria Alan, et il lui asséna un soufflet sonore sur la bouche, et l’instant d’après leurs lames s’entrechoquèrent.

Au premier bruit de l’acier nu, je bondis instinctivement en arrière. L’instant suivant, je vis James parer une estocade si près qu’il me crut mort ; et il me vint à l’esprit que c’était le père de la jeune fille, et en quelque sorte presque le mien, et je tirai mon épée et courus pour les séparer.

« Recule, Davie ! Es-tu fou ! Que le diable t’emporte, recule ! » rugit Alan. « Ton sang soit sur ta propre tête, alors ! »

Je fis baisser leurs lames deux fois. Je fus projeté contre le mur ; je revins entre eux. Ils ne firent aucun cas de moi, se portant des coups comme deux furies. Je ne sais comment j’ai évité d’être poignardé moi-même ou de poignarder l’un de ces deux Rodomonts, et toute la scène tournoyait autour de moi comme un rêve ; au milieu duquel j’entendis un grand cri venant de l’escalier, et Catriona bondit devant son père. Au même moment, la pointe de mon épée rencontra quelque chose de mou. Elle revint vers moi tachée de rouge. Je vis le sang couler sur le fichu de la jeune fille et je me sentis défaillir.

« Vas-tu le tuer sous mes yeux, alors que je suis sa fille après tout ! » cria-t-elle.

« Ma chère, j’en ai fini avec lui », dit Alan, qui alla s’asseoir sur une table, les bras croisés et l’épée nue à la main.

Elle resta un moment devant l’homme, haletante, les yeux écarquillés, puis se tourna soudainement vers lui.

« Va-t’en ! » dit-elle, « emporte ta honte loin de ma vue ; laisse-moi avec des gens propres. Je suis une fille d’Alpin ! Honte aux fils d’Alpin, va-t’en ! »

Cela fut dit avec tant de passion que cela m’éveilla de l’horreur de ma propre épée ensanglantée. Ils restèrent face à face, elle avec la tache rouge sur son fichu, lui blanc comme un linge. Je le connaissais assez bien, je savais que cela avait dû le percer à l’endroit le plus sensible de son âme ; mais il se donna un air de bravade.

« Pourquoi », dit-il en rengainant son épée, tout en gardant un œil vif sur Alan, « si cette bagarre est terminée, je vais juste chercher ma malle... »

« Aucune malle ne sortira d’ici, sauf avec moi », dit Alan.

« Monsieur ! » crie James.

« James More », dit Alan, « cette dame, votre fille, doit épouser mon ami Davie, raison pour laquelle je vous laisse partir avec une carcasse entière. Mais prenez mon conseil et mettez cette carcasse hors de danger, et vite. Aussi peu que vous le supposiez, il y a des limites à mon humeur. »

« Au diable, monsieur, mais mon argent est là ! » dit James.

« Je suis contrarié pour cela aussi », dit Alan avec sa drôle de mine, « mais maintenant, voyez-vous, c’est à moi. » Puis avec plus de gravité : « Soyez avisé, James More, quittez cette maison. »

James sembla hésiter un instant dans son esprit ; mais il faut croire qu’il en avait assez de l’escrime d’Alan, car il retira soudain son chapeau devant nous et (avec un visage comme celui d’un damné) nous fit ses adieux. Sur quoi il disparut.

Au même moment, un sort fut levé sur moi.

« Catriona », criai-je, « c’était moi, c’était mon épée. Ô, es-tu gravement blessée ? »

« Je le sais, Davie, je t’aime pour la douleur que cela cause ; c’était pour défendre ce mauvais homme, mon père. Regarde ! » dit-elle, et elle me montra une égratignure saignante, « regarde, tu as fait de moi un homme maintenant. Je porterai une blessure comme un vieux soldat. »

La joie qu’elle soit si peu blessée et l’amour pour sa nature courageuse me soutinrent. Je l’embrassai, j’embrassai la blessure.

« Et dois-je être exclu des baisers, moi qui n’ai jamais perdu une occasion ? » dit Alan ; et m’écartant pour prendre Catriona par les épaules, « Ma chère », dit-il, « tu es une vraie fille d’Alpin. À en croire les récits, c’était un homme très distingué, et il peut bien être fier de toi. Si jamais je devais me marier, c’est une femme comme toi que je chercherais pour être la mère de mes fils. Et je porte le nom d’un roi et je dis la vérité. »

Il le dit avec une ferveur d’admiration qui fut du miel pour la jeune fille, et à travers elle, pour moi. Cela sembla nous laver de tous les déshonneurs de James More. Et l’instant d’après, il était redevenu lui-même.

« Et maintenant, avec votre permission, mes chéris », dit-il, « tout cela est très beau ; mais Alan Breck va être un peu plus près de la potence qu’il ne le souhaite ; et Dieu ! Je pense que c’est un excellent endroit à quitter. »

Le mot nous rappela à la raison. Alan monta en courant et revint avec nos sacoches et la malle de James More ; je ramassai le paquet de Catriona là où elle l’avait laissé dans l’escalier ; et nous étions sur le point de sortir de cette dangereuse maison, quand Bazin nous barra le passage avec des cris et des gestes. Il s’était caché sous une table quand les épées avaient été tirées, mais maintenant il était courageux comme un lion. Il y avait sa note à régler, une chaise cassée, Alan s’était assis parmi ses affaires de dîner, James More avait fui.

« Ici », criai-je, « payez-vous », et je lui jetai quelques louis d’or ; car je pensais que ce n’était pas le moment de faire les comptes.

Il se jeta sur cet argent, nous passâmes devant lui et courûmes vers le grand air. Sur trois côtés de la maison, des marins se hâtaient et nous encerclaient ; un peu plus près de nous, James More agitait son chapeau comme pour les presser ; et juste derrière lui, comme une personne insensée levant les mains, les ailes du moulin à vent tournaient.

Alan ne jeta qu’un regard et se mit à courir. Il portait un grand poids avec la malle de James More ; mais je pense qu’il aurait aussi bien perdu la vie que de jeter ce butin qui était sa revanche ; et il courait si vite que j’avais du mal à le suivre, et je m’émerveillais et m’exultais de voir la jeune fille bondir à mes côtés.

Dès que nous apparûmes, ils abandonnèrent toute dissimulation de l’autre côté ; et les marins nous poursuivirent avec des cris et des hurlements. Nous avions une avance de quelque deux cents yards, et ce n’étaient que des marins aux jambes arquées après tout, qui ne pouvaient espérer nous surpasser dans un tel exercice. Je suppose qu’ils étaient armés, mais ils ne prirent pas le risque d’utiliser leurs pistolets sur le sol français. Et dès que je perçus que non seulement nous conservions notre avantage, mais que nous nous éloignions un peu, je commençai à me sentir tout à fait rassuré sur l’issue. Malgré tout, ce fut une affaire chaude et rapide, tant qu’elle dura ; Dunkerque était encore loin ; et quand nous sautâmes par-dessus une butte et trouvâmes une compagnie de la garnison marchant de l’autre côté pour quelque manœuvre, je pus très bien comprendre le mot qu’Alan avait en tête.

Il cessa de courir aussitôt ; et s’essuyant le front, « Ils sont vraiment de braises, ces gens de la nation française », dit-il.

CONCLUSION

À peine fûmes-nous en sécurité dans les murs de Dunkerque que nous tînmes un conseil de guerre très nécessaire sur notre position. Nous avions arraché une fille à son père à la pointe de l’épée ; n’importe quel juge la lui rendrait aussitôt, et selon toute vraisemblance, nous jetterait, Alan et moi, en prison ; et bien que nous eussions un argument de notre côté avec la lettre du capitaine Palliser, ni Catriona ni moi n’étions très désireux de l’utiliser en public. Pour toutes ces raisons, il semblait plus prudent d’emmener la jeune fille à Paris entre les mains de son propre chef, Macgregor de Bohaldie, qui serait très disposé à aider sa parente, d’une part, et nullement soucieux de déshonorer James, d’autre part.

Nous fîmes un voyage lent, car Catriona n’était pas aussi douée pour l’équitation que pour la course, et n’avait guère été en selle depuis le « Quarante-cinq ». Mais nous y arrivâmes enfin, atteignîmes Paris tôt un dimanche matin, et nous hâtâmes, sous la conduite d’Alan, de trouver Bohaldie. Il était richement logé et vivait avec élégance, ayant une pension du Fonds écossais, ainsi que des revenus privés ; il accueillit Catriona comme l’un des membres de sa propre maison, et sembla tout à fait courtois et discret, mais pas particulièrement ouvert. Nous demandâmes des nouvelles de James More. « Pauvre James ! » dit-il, en secouant la tête et en souriant, si bien que je pensai qu’il en savait plus qu’il ne voulait le dire. Puis nous lui montrâmes la lettre de Palliser, et il fit une longue figure.

« Pauvre James ! » répéta-t-il. « Eh bien, il y a des gens pires que James More, aussi. Mais ceci est terriblement grave. Tut, tut, il doit s’être oublié complètement ! C’est une lettre très indésirable. Mais, malgré cela, messieurs, je ne vois pas pourquoi nous voudrions la rendre publique. C’est un vil oiseau qui souille son propre nid, et nous sommes tous des Écossais et tous des Highlanders. »

Sur ce, nous tombâmes tous d’accord, sauf peut-être Alan ; et encore plus sur la question de notre mariage, que Bohaldie prit en main, comme s’il n’y avait jamais eu de James More, et il donna la main de Catriona avec des manières très charmantes et des compliments agréables en français. Ce ne fut qu’une fois tout terminé, et nos santés portées, qu’il nous apprit que James était dans cette ville, où il nous avait précédés quelques jours plus tôt, et où il gisait maintenant malade, et près de mourir. Je crus voir, au visage de ma femme, vers quoi penchait son inclination.

« Et allons le voir, alors », dis-je.

« Si c’est votre bon plaisir », dit Catriona. C’était au tout début.

Il était logé dans le même quartier de la ville que son chef, dans une grande demeure à l’angle d’une rue ; et nous fûmes guidés jusqu’au grenier où il gisait par le son d’une cornemuse des Highlands. Il semblait qu’il en eût emprunté un jeu à Bohaldie pour tromper son mal ; bien qu’il ne fût pas aussi habile que son frère Rob, il tirait de bonnes musiques de cet instrument ; et il était étrange d’observer les gens du pays s’agglutiner dans l’escalier, dont certains riaient. Il était étendu, soutenu par des coussins sur une paillasse. Au premier coup d’œil, je compris qu’il vivait ses derniers instants ; et, sans nul doute, c’était un étrange endroit pour lui que de mourir là. Mais, aujourd’hui encore, je m’aperçois que je peux à peine songer à sa fin avec patience. Il ne fait aucun doute que Bohaldie l’avait préparé ; il semblait savoir que nous étions mariés, nous félicita de cet événement et nous donna sa bénédiction tel un patriarche.

« Je n’ai jamais été compris », dit-il. « Je vous pardonne à tous deux sans la moindre arrière-pensée » ; après quoi il parla tout comme à son habitude, eut l’amabilité de nous jouer un air ou deux de cornemuse, et m’emprunta une petite somme avant que je ne m’en aille.

Je ne pus déceler la moindre trace de honte dans aucune partie de son comportement ; mais il était grand en matière de pardon ; cela lui semblait toujours chose fraîche. Je crois qu’il me pardonnait chaque fois que nous nous rencontrions ; et lorsque, après quatre jours environ, il trépassa dans une sorte d’odeur de sainteté affectueuse, j’aurais pu m’arracher les cheveux d’exaspération. Je le fis enterrer ; mais ce qu’il fallait inscrire sur sa tombe dépassait mon entendement, jusqu’à ce qu’enfin je jugeasse que la date seule ferait le meilleur effet.

Je crus plus sage de renoncer à tout projet concernant Leyde, où nous étions apparus autrefois en frère et sœur, et il aurait assurément paru étrange d’y retourner sous une nouvelle identité. L’Écosse nous suffirait ; et c’est vers elle que, après avoir récupéré ce que j’y avais laissé, nous mîmes les voiles à bord d’un navire des Pays-Bas.

Et maintenant, Mademoiselle Barbara Balfour (pour faire passer les dames en premier), et Monsieur Alan Balfour, le jeune de Shaws, voici l’histoire menée tout à fait à son terme. Un bon nombre des personnes qui y ont pris part, vous constaterez (si vous y réfléchissez bien) que vous les avez vues et leur avez parlé. Alison Hastie, à Limekilns, fut la servante qui berça votre berceau quand vous étiez trop petits pour le savoir, et qui vous promenait dans le parc quand vous fûtes plus grands. Cette très grande dame distinguée qui est l’homonyme de Mademoiselle Barbara n’est autre que cette même Mademoiselle Grant qui mena si fort David Balfour par le bout du nez chez le Lord Avocat. Et je me demande si vous vous souvenez d’un petit monsieur, maigre et vif, vêtu d’une perruque de rechange et d’une redingote, qui vint à Shaws très tard par une nuit sombre, et auprès de qui vous fûtes tirés de votre sommeil et descendus dans la salle à manger pour lui être présentés, sous le nom de Monsieur Jamieson ? Ou bien Alan a-t-il oublié ce qu’il fit à la demande de Monsieur Jamieson — un acte des plus déloyaux — pour lequel, à la lettre de la loi, il aurait pu être pendu — rien de moins que porter un toast à la santé du roi par-delà les eaux ? C’étaient là d’étranges agissements dans une bonne maison whig ! Mais Monsieur Jamieson est un homme privilégié, qui pourrait mettre le feu à ma grange à blé ; et le nom sous lequel on le connaît maintenant en France est celui de Chevalier Stewart.

Quant à Davie et Catriona, je vous surveillerai d’assez près dans les jours à venir, pour voir si vous êtes assez audacieux pour rire de papa et maman. Il est vrai que nous n’avons pas été aussi sages que nous aurions pu l’être, et que nous avons tiré bien des chagrins de rien du tout ; mais vous découvrirez, en grandissant, que même l’astucieuse Mademoiselle Barbara, et même le vaillant Monsieur Alan, ne seront pas tellement plus sages que leurs parents. Car la vie de l’homme sur ce monde qui est le nôtre est une drôle d’affaire. On parle des anges qui pleurent ; mais je pense qu’ils doivent plus souvent se tenir les côtes en nous observant ; et il y a une chose que j’ai résolu de faire quand j’ai commencé cette longue histoire, et c’était de tout raconter tel que cela est arrivé.

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