QUATRE-VINGT ANS ET PLUS
SOUVENIRS 1815-1897
ELIZABETH CADY STANTON
« La science sociale affirme que la place de la femme dans la société marque le niveau de la civilisation. »
JE DÉDIE CE VOLUME À
SUSAN B. ANTHONY,
MON AMIE INÉBRANLABLE DEPUIS UN DEMI-SIÈCLE.
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE
I. ENFANCE II. JOURS D’ÉCOLE III. JEUNESSE IV. LA VIE À PETERBORO V. NOTRE VOYAGE DE NOCES VI. LE RETOUR AU FOYER VII. MATERNITÉ VIII. BOSTON ET CHELSEA IX. LA PREMIÈRE CONVENTION POUR LES DROITS DES FEMMES X. SUSAN B. ANTHONY XI. SUSAN B. ANTHONY (Suite) XII. MON PREMIER DISCOURS DEVANT UNE LÉGISLATURE XIII. RÉFORMES ET FOULES XIV. OPINIONS SUR LE MARIAGE ET LE DIVORCE XV. LES FEMMES EN TANT QUE PATRIOTES XVI. LA VIE DE PIONNIER AU KANSAS — NOTRE JOURNAL « THE REVOLUTION » XVII. LYCÉES ET CONFÉRENCIERS XVIII. VERS L'OUEST ! XIX. L'ESPRIT DE 76 XX. L'ÉCRITURE DE « L'HISTOIRE DU DROIT DE VOTE DES FEMMES » XXI. DANS LE SUD DE LA FRANCE XXII. RÉFORMES ET RÉFORMATEURS EN GRANDE-BRETAGNE XXIII. LA FEMME ET LA THÉOLOGIE XXIV. L'ANGLETERRE ET LA FRANCE REVISITÉES XXV. LE CONSEIL INTERNATIONAL DES FEMMES XXVI. MA DERNIÈRE VISITE EN ANGLETERRE XXVII. SOIXANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA PROMOTION DE 1832 — LA BIBLE DE LA FEMME XXVIII. MON QUATRE-VINGTIÈME ANNIVERSAIRE INDEX DES NOMS
LISTE DES PORTRAITS.
L'Auteure, Frontispice Margaret Livingston Cady Le Juge Daniel Cady Henry Brewster Stanton L'Auteure et sa fille L'Auteure et son fils Susan B. Anthony Elizabeth Smith Miller Enfants et petits-enfants L'Auteure, Mme Blatch et Nora L'Auteure, Mme Lawrence et Robert Livingston Stanton
QUATRE-VINGT ANS ET PLUS.
CHAPITRE I.
ENFANCE.
La croissance psychique d’un enfant n’est pas influencée par les jours et les années, mais par les impressions que les événements qui surviennent laissent sur son esprit. Ce qui peut provoquer un réveil soudain chez l’un, lui donnant une impulsion dans une direction qui peut durer des années, peut ne laisser aucune impression sur un autre. Les gens s’étonnent que les enfants d’une même famille diffèrent si largement, bien qu’ils aient eu la même discipline domestique, le même enseignement scolaire et religieux, et qu’ils aient grandi sous les mêmes influences et dans les mêmes environnements. Autant s’étonner que les lys et les lilas sous la même latitude ne soient pas tous semblables en couleur et également parfumés. Les enfants diffèrent tout autant que ceux-ci dans les éléments primordiaux de leur vie physique et psychique.
Qui peut estimer le pouvoir des influences anténatales, ou l’environnement de l’enfant dans ses toutes premières années, l’effet de quelque mot ou spectacle furtif sur l’un, qui ne fait aucune impression sur un autre ? Le malheur d’un enfant sous une certaine discipline familiale n’est pas incompatible avec le contentement d’un autre sous cette même discipline. L’un, aspirant à une liberté plus large, est dans un état chronique de rébellion ; l’autre, plus facilement satisfait, accepte tranquillement la situation. Tout est vu d’un point de vue différent ; tout tire sa couleur de l’esprit de celui qui regarde.
Je suis poussée à rappeler ce que je peux de mes premiers jours, ce que je pensais et ressentais, afin que les adultes puissent mieux comprendre les enfants et faire davantage pour leur bonheur et leur développement. Je vois tant de tyrannie exercée sur les enfants, même par des parents bien intentionnés, et sous tant de formes variées — une tyrannie dont ces parents sont eux-mêmes inconscients — que je désire peindre mes joies et mes peines dans les couleurs les plus vives possible, dans l’espoir de faire quelque chose pour défendre les faibles contre les forts. Les gens ne soupçonnent jamais tout ce qui se passe dans les petites têtes des jeunes, car peu d’adultes sont enclins à l’introspection, et ceux qui sont incapables de se rappeler leurs propres sentiments sous la contrainte et la déception ne peuvent avoir aucune appréciation des souffrances des enfants qui ne peuvent ni décrire ni analyser ce qu’ils ressentent. En se défendant contre l’injustice, ils sont aussi impuissants que des animaux muets. Ce qui est insignifiant pour leurs aînés est souvent pour eux une source de grande joie ou de grand chagrin.
Avec plusieurs générations d’ancêtres vigoureux et entreprenants derrière moi, je commençai la lutte de la vie dans des circonstances favorables le 12 novembre 1815, l’année même où mon père, Daniel Cady, avocat et juge distingué dans l’État de New York, fut élu au Congrès. Peut-être l’excitation d’une campagne politique, à laquelle ma mère portait le plus profond intérêt, a-t-elle eu une influence sur ma vie prénatale et m’a-t-elle donné le désir ardent que j’ai toujours ressenti de participer aux droits et aux devoirs du gouvernement.
Mon père était un homme au caractère ferme et à l’intégrité irréprochable, et pourtant sensible et modeste à un point douloureux. Il n’y avait que deux endroits où il se sentait à l’aise : au tribunal et à son propre foyer. Bien que doux et tendre, il avait un repos digne et une réserve de manières si marqués que, enfants, nous le considérions avec crainte plutôt qu’avec affection.
Ma mère, Margaret Livingston, une femme grande, à l’allure royale, était courageuse, sûre d’elle, et à l’aise en toutes circonstances et en tous lieux. Elle était la fille du colonel James Livingston, qui prit une part active à la guerre de la Révolution.
Le colonel Livingston était en poste à West Point lorsque Arnold tenta de trahir cette place forte aux mains de l’ennemi. En l’absence du général Washington et de son officier supérieur, il prit la responsabilité de tirer sur le Vulture, un navire britannique à l’aspect suspect qui était au mouillage près de la rive opposée du fleuve Hudson. Ce fut un tir fatal pour André, l’espion britannique avec qui Arnold consommait alors sa trahison. Touché entre vent et eau, le navire déploya ses voiles et se hâta vers le bas du fleuve, laissant André, avec ses documents, être capturé tandis qu’Arnold s’échappait à travers les lignes, avant que sa trahison ne soit suspectée.
Au retour du général Washington à West Point, il fit mander mon grand-père et le réprimanda pour avoir agi dans une affaire si importante sans ordres, se rendant par là-même passible d’un conseil de guerre ; mais, après avoir pleinement impressionné le jeune officier sur le danger d’une telle suffisance en des occasions ordinaires, il admit qu’un tir des plus heureux avait été envoyé sur le Vulture, « car », dit-il, « nous ne sommes pas en état en ce moment de nous défendre contre les forces britanniques à New York, et la capture de cet espion nous a sauvés ».
Ma mère avait l’idée militaire du gouvernement, mais ses enfants, comme leur grand-père, étaient disposés à assumer la responsabilité de leurs propres actions ; ainsi, les traits ancestraux chez la mère et les enfants modifiaient, dans une certaine mesure, les tendances dangereuses chez chacun.
Nos parents étaient aussi aimables, indulgents et prévenants que les idées puritaines de ces jours-là le permettaient, mais la crainte, plutôt que l’amour, de Dieu comme des parents, prédominait. Ajoutez à cela notre timidité dans nos échanges avec les domestiques et les enseignants, notre terreur du diable toujours présent, et le lecteur verra que, dans de telles conditions, rien d’autre qu’une forte volonté personnelle et une bonne part d’espoir et de gaieté n’aurait pu sauver un enfant ordinaire de devenir une pure nullité.
Le premier événement gravé dans ma mémoire fut la naissance d’une sœur quand j’avais quatre ans. C’était un matin froid de janvier lorsque la robuste infirmière écossaise me porta pour voir la petite étrangère, dont l’arrivée fut un sujet d’intérêt intense pour moi pendant de nombreuses semaines après. La grande pièce agréable avec les rideaux blancs et le feu de bois brillant dans l’âtre, où la panade, l’herbe aux chats et toutes sortes de petites mixtures que nous étions autorisés à goûter étaient gardées au chaud, était le centre d’attraction pour les enfants plus âgés. J’entendis tant d’amis remarquer : « Quel dommage que ce soit une fille ! » que j’éprouvai une sorte de compassion pour le petit bébé. Il est vrai que notre famille se composait de cinq filles et d’un seul garçon, mais je ne comprenais pas à cette époque que les filles étaient considérées comme un ordre d’êtres inférieur.
Pour se faire une idée de mon environnement à cette époque, imaginez une maison à ossature en bois blanche de deux étages avec un couloir au milieu, des pièces de chaque côté, et un grand bâtiment arrière avec des terrains sur le côté et à l’arrière, qui rejoignaient le jardin de notre bon ministre presbytérien, le révérend Simon Hosack, dont j’aurai plus à dire dans un autre chapitre. Nos lieux de villégiature favoris dans la maison étaient le grenier et la cave. Dans le premier, il y avait des barils de noix de hickory, et, sur une longue étagère, de gros pains de sucre d’érable et toutes sortes d’herbes séchées et d’acore odorant ; des rouets, un certain nombre de petits sacs en coton blanc remplis de ballots, marqués à l’encre, « soie », « coton », « flanelle », « calicot », etc., ainsi que d’anciens costumes masculins et féminins. Ici, nous cassions les noix, grignotions les bords pointus du sucre d’érable, mâchions quelque herbe favorite, jouions au ballon avec les sacs, faisions tourner les vieux rouets, nous déguisions avec les vêtements de nos ancêtres, et avions une vue panoramique sur la campagne environnante depuis une trappe séduisante. C’était un terrain interdit ; mais, néanmoins, nous y allions souvent en cachette, ce qui rendait seulement les petites escapades plus agréables.
La cave de notre maison était remplie, en hiver, de barils de pommes, de légumes, de viandes salées, de cidre, de beurre, de barils de battage, de baquets de lessive, etc., offrant d’admirables recoins pour jouer à cache-cache. Deux bougies de suif jetaient une faible lueur sur la scène à certaines occasions. Cette cave était au niveau d’une grande cuisine où nous jouions à colin-maillard et à d’autres jeux quand le travail de la journée était terminé. Ces deux pièces sont le centre de nombre des souvenirs les plus joyeux de mes jours d’enfance.
Je peux me rappeler trois hommes de couleur, Abraham, Peter et Jacob, qui servaient de domestiques dans notre jeunesse. À tour de rôle, ils jouaient parfois du banjo pour que nous dansions, prenant un réel plaisir à nos jeux. Ils sont tous au repos maintenant avec le « Vieux Oncle Ned dans l’endroit où vont les bons nègres ». Nos infirmières, Lockey Danford, Polly Bell, Mary Dunn et Cornelia Nickeloy — paix à leurs cendres — étaient les seules ombres sur la gaieté de ces soirées d’hiver ; car leur délice principal était de nous précipiter au lit, afin qu’elles puissent recevoir leurs soupirants ou faire de courtes visites dans le voisinage. Mon souvenir d’elles est mêlé à aucun sentiment de gratitude ou d’affection. En exprimant leur opinion sur nous dans les années suivantes, elles disaient que nous étions un groupe d’enfants très gênant, obstiné et désobéissant. Je ne doute pas que nous étions en rébellion constante contre leur petite tyrannie. Abraham, Peter et Jacob nous voyaient sous un jour différent, et j’ai les souvenirs les plus agréables de leurs aimables services.
En hiver, à l’extérieur de la maison, nous avions la neige avec laquelle construire des statues et faire des forts, et d’énormes piles de bois couvertes de glace, que nous appelions les Alpes, tant elles étaient difficiles à monter et à descendre. Là, nous grimpions de haut en bas pendant des heures, si nous n’étions pas interrompus, ce qui était cependant généralement le cas. Il m’a toujours semblé que, au plus fort de notre enthousiasme, nous étions invariablement appelés à quelque devoir désagréable, ce qui semblerait montrer que, dès ce jeune âge, je goûtais vivement la vie en plein air. Theodore Tilton a ainsi décrit l’endroit où je suis née : « Le lieu de naissance est une parenté secondaire, et transmet le caractère. Johnstown était plus célèbre il y a un demi-siècle qu’aujourd’hui ; car alors, bien que petite, c’était un centre intellectuel marqué ; et maintenant, bien que grande, c’est une ville manufacturière non marquée. Avant la naissance d’Elizabeth Cady, c’était le siège vice-royal de Sir William Johnson, le célèbre négociateur anglais avec les Indiens. Pendant sa jeunesse, c’était une arène pour les luttes intellectuelles de Kent, Tompkins, Spencer, Elisha Williams et Abraham Van Vechten, qui, en tant qu’avocats, étaient parmi les plus éminents de leur temps. Elle est maintenant consacrée principalement à la fabrication de ressorts en acier et de gants en peau de daim. Ainsi, comme l’étoile matinale de Wordsworth, elle a pâli dans la lumière du jour commun. Mais Johnstown conserve l’une de ses anciennes splendeurs — une gloire toujours fraîche comme à la fondation du monde. Debout sur ses collines, on regarde un pays de terres de prairies émaillées, qui se fondent vers le sud vers la Mohawk, et vers le nord vers la base de ces grandes montagnes qui sont le « monument de Dieu sur la tombe de John Brown ». »
Le roman de Harold Frederic, « In the Valley », contient de nombreuses descriptions de cette région qui sont fidèles à la nature, telle que je me souviens de la vallée de la Mohawk, car je l’ai connue pour la première fois peu d’années après les scènes qu’il y dépeint. Avant que je sois assez âgée pour saisir la gloire de ce paysage et ses associations classiques, Johnstown était pour moi une ville à l’aspect sombre. Le milieu des rues était pavé de gros galets, sur lesquels les chariots des fermiers cliquetaient du matin au soir, tandis que les trottoirs étaient pavés de très petits galets, sur lesquels nous choisissions soigneusement notre chemin, de sorte qu’une marche libre et gracieuse était hors de question. Les rues étaient bordées de peupliers solennels, d’où de petits vers jaunes pendaient continuellement. Après le Prince des Ténèbres, je craignais ces vers. Ils étaient inoffensifs, mais la vue de l’un d’eux me faisait trembler. Tant de gens partageaient ce sentiment que les peupliers furent tous coupés et des ormes plantés à leur place. L’académie et les églises de Johnstown étaient de grands bâtiments carrés, peints en blanc, entourés par ces mêmes peupliers sombres, chaque édifice ayant une cloche lugubre qui semblait toujours sonner pour l’école, les funérailles, l’église ou les réunions de prière. Après les vers, ces cloches retentissantes me remplissaient de la plus grande terreur ; elles ressemblaient à autant d’avertissements d’un futur éternel. Des visions de l’Enfer étaient fortement imprimées sur mon imagination enfantine. On pensait, à cette époque, qu’une foi ferme en l’enfer et au diable était la plus grande aide à la vertu. Cela me rendait certainement très malheureuse chaque fois que mon esprit s’attardait sur de tels enseignements, et j’ai toujours eu mes doutes sur la vertu qui est basée sur la crainte de la punition.
Peut-être me pardonnera-t-on un mot consacré à mon apparence à cette époque. On m’a dit que j’étais une petite fille potelée, avec une peau très claire, des joues roses, de bons traits, des cheveux châtain foncé et des yeux bleus rieurs. Un étudiant dans le bureau de mon père, le regretté Henry Bayard du Delaware (un oncle de notre récent Ambassadeur à la Cour de Saint-James, Thomas F. Bayard), me dit un jour, après avoir examiné mes traits attentivement, que j’avais un défaut qu’il pouvait corriger. « Tes sourcils devraient être plus foncés et plus épais », dit-il, « et si tu me laisses les raser une ou deux fois, tu seras bien améliorée. » Je consentis, et, aussi légers que soient mes sourcils, ils semblaient avoir eu quelque expression, car la perte de ceux-ci eut un effet des plus singuliers sur mon apparence. Tout le monde, y compris même l’opérateur, rit de mon visage à l’aspect étrange, et je fus dans les profondeurs de l’humiliation pendant la période où mes sourcils repoussaient. Il est à peine nécessaire d’ajouter que je n’ai jamais permis au jeune homme de répéter l’expérience, bien qu’il ait insisté vivement pour le faire.
Je ne peux me rappeler comment ou quand j’ai conquis l’alphabet, les mots de trois lettres, la table de multiplication, les points cardinaux, la varicelle, la coqueluche, la rougeole et la scarlatine. Tous ces incidents malheureux de l’enfance laissèrent peu d’impression sur mon esprit. J’ai, cependant, des souvenirs très agréables de la bonne vieille fille, Maria Yost, qui enseigna patiemment à trois générations d’enfants les rudiments de la langue anglaise, et nous introduisit aux images du « Spelling-book de Murray », où le Vieux Père Temps, avec sa faux, et le fermier jetant des pierres aux garçons dans ses pommiers, donnèrent lieu dans mon esprit à de nombreuses réflexions sérieuses. Miss Yost était potelée et rose, avec des cheveux clairs, et avait un pétillement joyeux dans ses yeux bleus, et elle nous fit traverser par étapes très faciles les livres scolaires à l’ancienne mode. Les lecteurs intéressants que les enfants ont maintenant étaient inconnus il y a soixante ans. Nous n’atteignions pas le temple de la connaissance par les sentiers fleuris de la facilité sur lesquels nos descendants marchent maintenant.
J’ai encore une vision parfaite de moi-même et de mes sœurs, alors que nous nous tenions debout dans les classes, avec nos orteils aux fissures du plancher, toutes habillées de la même façon en flanelle rouge vif, tabliers en alpaga noir, et, autour du cou, un volant amidonné qui, par manque de compétence de la part de la blanchisseuse ou de l’infirmière qui les cousait, s’avérait une source constante d’inconfort pour nous. J’ai vu depuis des hommes adultes, sous une provocation plus légère que celle que nous endurions, arracher un col, le déchirer en deux et le jeter aux vents, poursuivi par les imprécations les plus déchirantes. Mais nous étions sévèrement réprimandées pour nous plaindre, et si nous nous aventurions à introduire nos petits doigts entre la peau délicate et le lin irritant, nos mains étaient giflées et le volant rajusté d’un degré plus serré. Nos robes du dimanche étaient relevées d’un brin noir et de tabliers blancs. Nous avions des manteaux rouges, des capuches rouges, des mitaines rouges et des bas rouges. Être habillée tout en rouge six mois de l’année était déjà assez mauvais, mais multiplier ce costume par trois était vraiment monotone. J’avais une telle aversion pour cette couleur que j’avais l’habitude de me rebeller régulièrement au début de chaque saison lorsque de nouvelles robes étaient achetées, jusqu’à ce que nous passions finalement à une nuance de bleu exquise. Aucun mot ne pourrait rendre justice à mon aversion pour ces robes rouges. La détestation de mon grand-père pour les tuniques rouges britanniques a dû descendre jusqu’à moi. L’antipathie de mon enfance à porter du rouge m’a permis plus tard de comprendre les sentiments d’une petite nièce, qui détestait tout ce qui était vert pois, parce qu’elle avait une fois entendu le dicton : « soigné mais pas voyant, comme dit le diable quand il peignait sa queue en vert pois ». Alors, quand une amie lui apporta une cravate de cette couleur, elle la jeta sur le sol et fondit en larmes, disant : « Je ne pourrais pas porter ça, car c’est la couleur de la queue du diable. » J’ai sympathisé avec l’enfant et l’ai fait changer pour la teinte qu’elle aimait. Bien que nous ne puissions pas toujours comprendre les raisons des préférences des enfants, il est souvent bon d’en tenir compte.
On me dit que je regardais pensivement par la fenêtre de la nurserie un jour, quand Mary Dunn, l’infirmière écossaise, qui était quelque peu philosophe et une presbytérienne sévère, dit : « Enfant, à quoi penses-tu ; prépares-tu quelque nouvelle forme de méfait ? » « Non, Mary », répondis-je, « je me demandais pourquoi tout ce que nous aimons faire est un péché, et que tout ce que nous détestons est commandé par Dieu ou quelqu’un sur terre. Je suis si fatiguée de cet éternel non ! non ! non ! À l’école, à la maison, partout c’est non ! Même à l’église tous les commandements commencent par « Tu ne feras point ». Je suppose que Dieu dira « non » à tout ce que nous aimons dans l’autre monde, tout comme vous le faites ici. » Mary fut terriblement choquée de mon insatisfaction face aux choses du temps et de l’éternité prospective, et m’exhorta à cultiver les vertus d’obéissance et d’humilité.
Je me souviens bien du désespoir que j’ai ressenti durant ces années, alors que je prenais la mesure de toute la situation, face à la mise en cage et à l’infirmité constantes de la vie d’un enfant. Je suppose que j’ai trouvé un langage approprié pour exprimer mes pensées, car Mary Dunn m’a raconté, des années plus tard, comment notre discussion a réveillé ma sœur Margaret, qui était une auditrice attentive. J’ai dû exposer nos torts en termes clairs et sans équivoque ; car Margaret s’exclama un jour : « Je te dis ce qu’il faut faire. Dorénavant agissons comme nous le voulons, sans demander. » « Alors », dis-je, « nous serons punies. » « Supposons que nous le soyons », dit-elle, « nous aurons eu notre plaisir de toute façon, et c’est mieux que d’obéir à l’éternel « non » et de n’avoir aucun plaisir du tout. » Sa logique semblait irréfutable, alors ensemble nous avons progressivement agi selon ses suggestions. Ayant moins d’imagination que moi, elle avait une vision de bon sens de la vie et ne souffrait de rien par anticipation des troubles, tandis que mes chagrins étaient intensifiés par quatre par d’innombrables appréhensions d’exigences possibles.
Notre nurserie, une grande pièce au-dessus d’un bâtiment arrière, avait trois fenêtres à barreaux atteignant presque le plancher. Deux d’entre elles s’ouvraient sur un toit légèrement incliné au-dessus d’une véranda. Dans nos robes de nuit, lors des chaudes soirées d’été, nous pouvions, à force de torsions et de compressions habiles, sortir entre les barreaux, et là, confortablement appuyées contre la maison, nous nous asseyions et profitions de la lune et des étoiles et des bruits qui pouvaient nous parvenir des rues, tandis que l’infirmière, bavardant à la porte arrière, s’imaginait que nous étions en sécurité dans notre sommeil.
J’ai le souvenir confus d’avoir été souvent punie pour ce qu’on appelait, à cette époque, des « caprices ». Je suppose qu’il s’agissait en réalité d’actes de rébellion justifiés contre la tyrannie de ceux qui détenaient l’autorité. Depuis, j’ai souvent écouté avec une réelle satisfaction ce que certains de nos amis avaient à dire sur la manière cavalière dont ma sœur Margaret et moi défiions tous les ordres passagers et les règles strictes établis pour nous guider. Si nous les avions observés, nous aurions tout aussi bien pu être embaumées comme des momies, tant nous aurions eu peu de plaisir et de liberté durant notre enfance. Comme on faisait alors fort peu de choses pour divertir les enfants, heureux étaient ceux qui prenaient consciencieusement la liberté de se divertir eux-mêmes.
Un trait charmant de notre village était un cours d’eau, appelé le Cayadutta, qui coulait à l’extrémité nord ; nous avions le bonheur d’y marcher sur les larges dalles d’ardoise lorsque l’eau était basse, afin d’y ramasser de jolis galets. Ces joies étaient également interdites, bien que nous nous y adonnions dès que l’occasion se présentait, surtout après avoir découvert que la philosophie de ma sœur Margaret fonctionnait avec succès et que nous avions finalement surmonté notre peur infantile de la punition.
Une grande part de ma liberté à cette époque était due à cette sœur, qui devint plus tard l’épouse du colonel Duncan McMartin de l’Iowa. Je la vois encore, chapeau à la main, ses longues boucles flottant au vent, le nez légèrement retroussé, ses grands yeux sombres étincelant de joie, et sa petite bouche droite si expressive de détermination. Bien que de deux ans ma cadette, elle était plus grande et plus forte que moi, et plus intrépide et autonome. Elle était toujours prête à partir dès qu’un plaisir s’offrait et, si j’hésitais, elle me donnait une secousse en disant avec emphase : « Oh, viens donc ! » et nous voilà parties.
À peu près à cette époque, nous entrâmes à l’Académie de Johnstown, où nous fîmes la connaissance des filles de l’hôtelier et du shérif du comté. Elles avaient quelques années de plus que moi, mais comme j’étais en avance sur elles dans toutes mes études, la différence d’âge était quelque peu compensée et nous devînmes amies intimes. Cette fréquentation nous ouvrit deux nouvelles sources de plaisir : la liberté de l’hôtel durant la « semaine d’audience » (un grand événement dans la vie du village) et l’exploration de la prison du comté. Notre nourrice écossaise nous avait conté tant d’histoires palpitantes de châteaux, de prisons et de donjons du Vieux Monde que voir les grandes clés et les portes de fer, les menottes et les chaînes, ainsi que les prisonniers dans leurs cellules, nous semblait être une véritable visite au pays natal de Mary. Nous faisions de fréquentes visites à la prison et nous nous sommes profondément préoccupées du sort des détenus, qui étaient très heureux de nos expressions de sympathie et de nos cadeaux de gâteaux et de bonbons. Avec le temps, nous nous sommes intéressées aux procès et aux condamnations des prisonniers, et nous allions au palais de justice pour écouter les débats. Parfois, nous nous glissions dans l’hôtel où dînaient les juges et les avocats, et aidions notre petite amie à faire le service. Le va-et-vient des domestiques, l’appel des invités, les réprimandes des serviteurs dans la cuisine, le fracas des portes, le brouhaha général, le bruit et le cliquetis, tout cela était idéalisé par moi en l’une de ces fêtes royales que Mary décrivait si souvent. Être autorisée à porter des assiettes de pain et de beurre, de tarte et de fromage, je considérais cela comme un immense privilège. Mais j’appréciais tout particulièrement d’écouter les conversations concernant le sort probable de nos amis les prisonniers. Une fois, j’insérai quelques remarques dans une conversation entre deux avocats, lorsque l’un d’eux se tourna brusquement vers moi et dit : « Enfant, tu ferais mieux de t’occuper de tes affaires ; apporte-moi un verre d’eau. » Je répondis avec indignation : « Je ne suis pas une servante ; je suis ici pour m’amuser. »
Dans toutes ces escapades, nous étions suivies par Peter, noir comme du charbon et haut de six pieds. Il me semble aujourd’hui que sa tâche principale consistait à découvrir où nous étions, à nous ramener à la maison pour le dîner et à nous reconduire à l’école. Heureusement, il débordait de curiosité et n’était pas opposé à s’attarder un moment là où il y avait quelque chose d’intéressant à voir ou à entendre ; et comme nous étions jugées parfaitement en sécurité sous sa garde, aucune question n’était posée lorsqu’on rentrait à la maison si nous avions été avec lui. Il avait l’esprit vif et, grâce à sa diplomatie, nous échappions à une surveillance bien désagréable. Peter aimait beaucoup assister aux audiences. Tous les avocats le connaissaient, et partout où allait Peter, les trois petites filles dont il avait la charge allaient aussi. Ainsi, par des visites constantes à la prison, au palais de justice et au bureau de mon père, je recueillis une certaine idée du danger qu’il y avait à violer la loi.
Les grands événements de l’année étaient les vacances de Noël, le quatre juillet et le « rassemblement général », comme on appelait alors la revue de la milice du comté. Les jours de fête hivernaux sont associés, dans ma mémoire, à la suspension des bas ainsi qu’aux dindes, aux tartes aux fruits secs, au cidre doux et aux promenades en traîneau au clair de lune. Mes plus anciens souvenirs de ces jours heureux, où les écoles étaient fermées, les livres mis de côté et des libertés inhabituelles accordées, se concentrent sur cette grande cuisine en sous-sol dont j’ai déjà parlé. Nous y passions de nombreuses soirées d’hiver dans une joie ininterrompue. Une grande cheminée avec d’énormes bûches répandait chaleur et gaieté. Dans un coin, Peter grattait son violon, tandis que nos jeunes voisins dansaient avec nous et jouaient au colin-maillard presque chaque soir pendant les vacances. Le personnage le plus intéressant dans ce jeu était un garçon noir nommé Jacob (le lieutenant de Peter), qui nous rendait la vie animée en gardant toujours un œil ouvert — une sage précaution pour se prémunir contre le danger et pour nous maintenir en mouvement. Des noix de hickory, du cidre doux et des olie-koeks (un nom hollandais pour un gâteau frit contenant des raisins secs) étaient nos rafraîchissements lorsqu’il y avait une accalmie dans l’amusement.
Comme Saint Nicolas était censé descendre par la cheminée, nos bas étaient épinglés sur un manche à balai, posé en travers de deux chaises devant la cheminée. Nous nous retirions la veille de Noël avec les anticipations les plus agréables quant à ce qui se trouverait dans nos bas le lendemain matin. Le thermomètre sous cette latitude descendait souvent à vingt degrés sous zéro, pourtant, dès l’aube, nous courions en bas, pieds nus sur les sols froids, pour porter les bas, le balai, etc., dans la chambre des enfants. Les somptueux cadeaux que Saint Nicolas distribue aujourd’hui montrent que lui aussi a grandi avec le pays. Les garçons et les filles de 1897 riront lorsqu’ils entendront parler du contenu de nos bas en 1823. Il y avait un petit sachet de bonbons, un de raisins secs, un autre de noix, une pomme rouge, un olie-koek et une pièce d’argent brillante d’un quart de dollar dans la pointe. Si un enfant s’était rendu coupable de quelques comportements erratiques durant l’année, ce qui était souvent mon cas, un long bâton dépassait du bas ; s’il avait été particulièrement sage, un catéchisme illustré ou le Nouveau Testament apparaissait, montrant que le Saint Nicolas de cette époque avait des vues arrêtées sur la discipline et l’éthique.
Pendant la journée, nous faisions une promenade sur les collines et dans les vallées enneigées dans un long traîneau rouge de transport de bois. Tous les enfants qu’il pouvait contenir faisaient résonner les forêts de leurs chants et de leurs rires. Les grelots du traîneau et la belle voix de ténor de Peter, ajoutés au chœur, semblaient chanter, tandis que nous passions, « Joyeux Noël » aux enfants des fermiers et à tous ceux que nous rencontrions sur la route.
De retour à la maison, nous étions autorisées, comme un grand régal de Noël, à regarder toute la préparation du dîner par Peter. Vêtu d’un tablier blanc et d’un turban, tenant à la main un chandelier en fer-blanc de la taille d’une assiette, contenant une bougie de suif, il marchait d’un pas majestueux dans le spacieux sous-sol, avec Jacob et trois petites filles vêtues de flanelle rouge sur ses talons. Comme les fermiers payaient l’intérêt de leurs hypothèques en barils de porc, de fromage de tête, de volailles, d’œufs et de cidre, les caves étaient bien remplies pour l’hiver, rendant le maître de maison tout à fait indifférent aux questions de finance. On n’entendait pas parler à cette époque de billets verts, de monnaie d’argent ou d’étalon-or. Chargés de légumes, de beurre, d’œufs et d’une magnifique dinde, Peter et sa suite retournaient à la cuisine. Là, assis sur une grande table à repasser, nous regardions la préparation et la cuisson de l’oiseau dans un four en fer-blanc devant le feu. Jacob épluchait les légumes, nous chantions tous, et Peter nous racontait des histoires merveilleuses. Pour le thé, il préparait des crêpes, cuites dans une poêle à long manche, qu’il retournait en lançant le gâteau en l’air et en le rattrapant habilement à la descente.
Peter était un épiscopalien fervent et prenait grand plaisir à aider les jeunes gens à décorer l’église. Il nous emmenait avec lui et nous montrait comment faire des couronnes de feuillage persistant. Comme l’agneau de Mary, là où il allait, nous étions sûres d’aller. Son amour pour nous était sans bornes et pleinement partagé. Il était le seul être, visible ou invisible, que nous ne craignions pas. Nous allions au service divin avec Peter le matin de Noël et nous nous asseyions avec lui près de la porte, dans ce qu’on appelait « le banc des nègres ». Il était le seul membre de couleur de l’église et, après que tous les autres communiants eurent reçu le sacrement, il allait seul à l’autel. Vêtu d’un costume neuf bleu à boutons dorés, il ressemblait à un prince alors que, la tête haute, il remontait l’allée, le plus bel échantillon d’humanité de toute la congrégation ; et pourtant, si fort était le préjugé contre la couleur en 1823 que personne ne voulait s’agenouiller à côté de lui. En nous quittant, lors de l’une de ces occasions, Peter nous dit à toutes de rester assises jusqu’à son retour ; mais, à peine était-il parti que la plus jeune d’entre nous le suivit lentement et s’assit tout près de lui. Lorsqu’il revint, tenant l’enfant par la main, quelle leçon cela a dû être pour cette congrégation pleine de préjugés ! La première fois que nous sommes entrées dans l’église ensemble, le bedeau a ouvert un banc de Blancs pour nous, disant à Peter de laisser là les enfants du juge. « Oh, dit-il, elles ne resteront pas là sans moi. » Mais, comme il ne pouvait entrer, nous l’avons instinctivement suivi jusqu’au banc des nègres.
Notre fête suivante était l’anniversaire de la naissance de notre République. Les festivités étaient nombreuses et prolongées, commençant alors, comme aujourd’hui, à minuit avec des feux de joie et des canons ; tandis que le jour était inauguré par la sonnerie des cloches, une canonnade formidable et un éclatement continu de pétards et de torpilles. Puis un cortège de soldats et de citoyens marchait à travers la ville, une oraison était prononcée, la Déclaration d’indépendance lue, et un grand dîner donné en plein air sous les arbres, dans l’enceinte du vieux palais de justice. Chaque toast était annoncé par le grondement des canons. En ces occasions, Peter était dans son élément et nous montrait tout ce qu’il jugeait digne d’être vu ; mais je ne peux pas dire que j’appréciais beaucoup le « rassemblement général » ou le quatre juillet, car, en plus de ma peur des canons et des torpilles, ma sympathie était profondément touchée par la tristesse de notre cuisinière, dont le père ivrogne faisait toujours des pitreries dans les rues les jours de fête, figure centrale de tous les jeux des garçons, au grand dam de sa digne fille. Elle pleurait amèrement sur l’exhibition publique de son père et me racontait dans quel état il rentrait chez lui pour retrouver sa famille le soir. J’aurais volontiers passé toute la journée à l’intérieur avec elle, mais la peur d’être traitée de lâche m’obligeait à subir ces épreuves éprouvantes. Comme mes nerfs étaient à fleur de peau, aucun mot ne peut décrire ce que je souffrais avec ces explosions, grandes et petites, et mes craintes de voir le roi George et ses sbires réapparaître parmi nous. Je pensais que, s’il avait commis toutes les choses épouvantables énoncées dans la Déclaration de 76, il pourrait revenir, brûler nos maisons et nous chasser toutes dans la rue. Le manoir de maçonnerie massive de Sir William Johnson, sombre et menaçant, se dressait toujours dans notre voisinage. J’avais vu les marques du tomahawk indien sur les balustrades et entendu parler des actes sanglants qui s’y étaient déroulés. Pour toutes les calamités de la nation, je tenais le roi George pour responsable. À la maison et à l’école, nous étions éduqués à haïr les Anglais. Quand nous nous souvenons que, chaque quatre juillet, la Déclaration était lue avec emphase, et que l’orateur du jour terminait toutes ses périodes enflammées par des dénonciations de la mère patrie, nous n’avons pas besoin de nous étonner de la haine nationale pour tout ce qui est anglais. Notre patriotisme, en ces premiers jours, se mesurait à notre aversion pour la Grande-Bretagne.
En septembre avait lieu le grand événement, la revue de la milice du comté, populairement appelée « jour de l’entraînement ». Alors tout le monde allait à l’hippodrome pour voir les troupes et acheter ce que les fermiers avaient apporté dans leurs chariots. Il y avait un genre particulier de pain d’épices et de bonbons à la mélasse dont nous étions traitées en ces occasions, associés dans mon esprit, à ce jour, aux revues militaires et aux armées permanentes.
D’autres plaisirs consistaient à errer dans les forêts et à naviguer sur l’étang du moulin. Un jour, alors qu’aucun garçon n’était disponible et que plusieurs filles attendaient impatiemment un tour en radeau, ma sœur et moi nous sommes portées volontaires pour mener l’expédition. Nous agissions toujours en supposant que ce que nous avions vu faire, nous pouvions le faire. En conséquence, nous avons toutes sauté sur le radeau, l’avons détaché de ses amarres, et nous voilà parties avec le courant. La navigation sur cet étang se faisait avec de longues perches, mais, malheureusement, nous ne pouvions pas soulever les perches, et nous avons bientôt vu que nous dérivions vers le barrage. Mais nous avons eu la présence d’esprit de nous asseoir et de nous tenir fermement au radeau. Heureusement, nous sommes passées du bon côté et avons glissé gracieusement en bas du cours d’eau, jusqu’à ce que nous soyons secourues par l’inlassable Peter. Je n’ai pas entendu la fin de ce voyage pendant un long moment. On m’appelait le capitaine de l’expédition, et l’un des garçons a écrit une composition, qu’il a lue à l’école, décrivant l’aventure et soulignant l’ignorance des lois de la navigation dont avaient fait preuve les officiers aux commandes. J’ai versé bien des larmes à cause de cette performance.
CHAPITRE II.
JOURS D’ÉCOLE.
Quand j’eus onze ans, deux événements se produisirent qui changèrent considérablement le cours de ma vie. Mon seul frère, qui venait d’obtenir son diplôme à l’Union College, rentra à la maison pour mourir. Jeune homme de grand talent et d’avenir, il était la fierté du cœur de mon père. Nous avons senti très tôt que ce fils occupait une place plus grande dans les affections et les projets d’avenir de notre père que les cinq filles réunies. Je me souviens bien avec quelle tendresse il veillait sur mon frère lors de sa dernière maladie, les soupirs et les larmes auxquels il se laissait aller en marchant lentement le long du couloir, et, quand le dernier triste moment arriva, et que nous étions toutes rassemblées pour dire adieu dans la chambre silencieuse de la mort, combien ses paroles étaient brisées lorsqu’il s’agenouilla et pria pour obtenir réconfort et soutien. Je me rappelle aussi, allant dans le grand salon plongé dans l’obscurité pour voir mon frère, trouver le cercueil, les miroirs et les tableaux tous drapés de blanc, et mon père assis à ses côtés, pâle et immobile. Comme il ne faisait pas attention à moi, après être restée là longtemps, je grimpai sur ses genoux ; il passa machinalement son bras autour de moi et, ma tête reposant contre son cœur qui battait, nous restâmes tous deux en silence, lui pensant au naufrage de tous ses espoirs avec la perte d’un fils chéri, et moi me demandant ce qui pourrait être dit ou fait pour combler le vide dans sa poitrine. À la fin, il poussa un soupir profond et dit : « Oh, ma fille, je voudrais que tu sois un garçon ! » Passant mes bras autour de son cou, je répondis : « Je m’efforcerai d’être tout ce que mon frère était. »
Sur le champ, je résolus que je ne consacrerais plus autant de temps qu’auparavant au jeu, mais que j’étudierais et m’efforcerais d’être en tête de toutes mes classes pour réjouir ainsi le cœur de mon père. Toute cette journée et jusque tard dans la nuit, je méditai sur le problème d’être un garçon. Je pensais que la chose principale à faire pour égaler les garçons était d’être savante et courageuse. Je décidai donc d’étudier le grec et d’apprendre à monter à cheval. Ayant pris cette résolution, je m’endormis. Mes résolutions, contrairement à beaucoup de celles prises la nuit, ne s’évanouirent pas avec la lumière du jour. Je me levai tôt et me hâtai de les mettre à exécution. C’étaient des résolutions à ne jamais oublier — destinées à mouler mon caractère à nouveau. Dès que je fus habillée, je me hâtai vers notre bon pasteur, le révérend Simon Hosack, qui travaillait toujours tôt dans son jardin.
« Docteur, dis-je, que préférez-vous, les garçons ou les filles ? »
« Eh bien, les filles, assurément ; je ne vous donnerais pas pour tous les garçons de la chrétienté. »
« Mon père, répondis-je, préfère les garçons ; il souhaite que j’en sois un, et j’ai l’intention d’être autant que possible comme l’un d’eux. Je vais monter à cheval et étudier le grec. Voulez-vous me donner une leçon de grec maintenant, docteur ? Je veux commencer tout de suite. »
« Oui, mon enfant, dit-il en jetant sa houe, entre dans ma bibliothèque et nous commencerons sans tarder. »
Il entra pleinement dans le sentiment de souffrance et de chagrin qui s’empara de moi lorsque je découvris qu’une fille pesait moins dans la balance de l’existence qu’un garçon, et il loua ma détermination à prouver le contraire. La vieille grammaire qu’il avait étudiée à l’Université de Glasgow fut bientôt entre mes mains, et l’article grec fut appris avant le petit-déjeuner.
Ensuite vint la triste pompe de la mort, les pleurs des amis, les chambres obscures, le silence fantomatique, l’exhortation aux vivants à se préparer à la mort, la prière solennelle, le chant funèbre, le cortège funéraire, la cloche solennelle et lente, l’enterrement. Comme j’ai souffert durant ces tristes jours ! Quelles étranges peurs indéfinies de l’inconnu se sont emparées de moi ! Pendant des mois après, à l’heure du crépuscule, j’allais avec mon père sur la tombe fraîchement creusée. Près d’elle se dressaient deux grands peupliers, contre l’un desquels je m’appuyais, tandis que mon père se jetait sur la tombe, les bras étendus, comme pour embrasser son enfant. Enfin, les gelées et les tempêtes de novembre arrivèrent et jetèrent une barrière glaciale entre les vivants et les morts, et nous n’y allâmes plus jamais.
Durant tout ce temps, je poursuivais mes leçons au presbytère et faisais des progrès rapides. Je surpris même mon professeur, qui me croyait capable de tout faire. J’appris à conduire, et à sauter une clôture et un fossé à cheval. Je mis toutes mes forces à contribution, espérant un jour entendre mon père dire : « Eh bien, une fille est aussi bonne qu’un garçon, après tout. » Mais il ne le dit jamais. Quand le docteur venait passer la soirée avec nous, je lui murmurais à l’oreille : « Dites à mon père combien je progresse », et il le lui disait, et était prodigue de ses louanges. Mais mon père ne faisait qu’arpenter la pièce, soupirer et montrer qu’il souhaitait que je sois un garçon ; et moi, ne sachant pas pourquoi il ressentait cela, je cachais mes larmes de dépit sur l’épaule du docteur.
Peu après, je commençai à étudier le latin, le grec et les mathématiques avec une classe de garçons à l’Académie, dont beaucoup étaient bien plus âgés que moi. Pendant trois ans, un garçon garda sa place en tête de la classe, et je restai toujours juste après. Deux prix furent offerts en grec. Je concourus pour l’un et pris le second. Comme je me souviens bien de ma joie en recevant ce prix. Il n’y avait aucun sentiment d’ambition, de rivalité ou de triomphe sur mes compagnons, ni aucun sentiment de satisfaction à recevoir cet honneur en présence de ceux qui étaient rassemblés le jour de l’exposition. Une seule pensée remplissait mon esprit. « Maintenant, dis-je, mon père sera satisfait de moi. » Ainsi, dès que nous fûmes congédiés, je dévalai la colline, me précipitai hors d’haleine dans son bureau, posai le nouveau Testament grec, qui était mon prix, sur sa table et m’exclamai : « Voilà, je l’ai eu ! » Il prit le livre, me posa quelques questions sur la classe, les professeurs, les spectateurs, et, visiblement satisfait, me le rendit. Puis, tandis que je restais debout à le regarder, attendant qu’il dise quelque chose qui montrerait qu’il reconnaissait l’égalité de la fille avec le fils, il m’embrassa sur le front et s’exclama, avec un soupir : « Ah, tu aurais dû être un garçon ! »
Ces paroles, qui auraient dû m’encourager, me firent l’effet d’un coup de poignard. Le sentiment de mon infériorité, que j’avais si souvent entendu exprimer par les voisins, vint m’assaillir avec une force nouvelle. Je ne comprenais pas pourquoi, avec la même intelligence, les mêmes aspirations, je devais être reléguée au second rang, et pourquoi ma sœur aînée, bien que dotée de moins de facultés, recevait davantage d’attention. Cependant, le succès dans mes études me consola quelque peu. Je finis par être la première de ma classe, et, lors de la distribution des prix, je reçus une médaille d’or pour mes connaissances en grec. En rentrant chez moi, je courus trouver mon père, qui était assis dans son bureau, et, sans dire un mot, je déposai ma médaille sur sa table et m’exclamai : « Voilà, je l’ai eu ! » Il prit le livre, me posa quelques questions sur la classe, les professeurs, les spectateurs, et, visiblement satisfait, me le rendit. Puis, tandis que je restais debout à le regarder, attendant qu’il dise quelque chose qui montrerait qu’il reconnaissait l’égalité de la fille avec le fils, il m’embrassa sur le front et s’exclama, avec un soupir : « Ah, tu aurais dû être un garçon ! »
L'un des traits remarquables de mon voyage vers Troy fut le chemin de fer reliant Schenectady à Albany, le premier jamais construit dans ce pays. La manière de gravir une colline élevée en sortant de la ville frapperait aujourd'hui les ingénieurs comme étant stupide au dernier degré. Les voitures de voyageurs étaient hissées par un convoi chargé de pierres qui descendait la colline. La méthode plus rationnelle consistant à creuser un tunnel à travers la colline ou à la contourner n'avait pas encore effleuré nos ancêtres hollandais. À chaque étape de mon voyage vers Troy, j'avais le sentiment de piétiner ma fierté ; c'est donc dans un état d'esprit désespéré que j'entamai ma vie en pension. J'avais déjà étudié tout ce qui y était enseigné, à l'exception du français, de la musique et de la danse, je me consacrai donc à ces accomplissements. Comme j'avais une belle voix, j'aimais chanter en m'accompagnant à la guitare, et, ayant une bonne oreille pour le rythme, j'appréciais l'harmonie dans la musique et le mouvement, et prenais grand plaisir à danser. La grande maison, la compagnie de tant de jeunes filles, les promenades dans la ville, la nouveauté de tout cela rendaient cette nouvelle vie plus agréable que je ne l'avais anticipé. Certes, les garçons me manquaient, eux avec qui j'avais grandi, joué pendant des années et plus tard mesuré mes capacités intellectuelles, mais comme ils devenaient une nouveauté, il y avait un piquant nouveau à les voir à l'occasion. Après avoir été là quelque temps, j'entendis un jour un appel : « À vos fenêtres ! » Je courus avec les autres et m'exclamai : « Qu'est-ce que c'est ? », m'attendant à voir une girafe ou quelque autre merveille du musée de Barnum. « Eh bien, ne vois-tu pas ces garçons ? » dit l'une d'elles. « Oh, répondis-je, est-ce tout ? J'ai vu des garçons toute ma vie. » Lorsque nous rendions visite à des amis de la famille en ville, nous avions l'habitude de faire la connaissance de leurs fils, et comme toute relation sociale était strictement interdite, il y avait un intérêt nouveau à les rencontrer. Comme ils n'étaient pas autorisés à nous rendre visite ou à nous écrire des mots, à moins d'être nos frères ou cousins, nous eûmes, avec le temps, un grand nombre de parents.
Il y avait pour moi un intérêt intense désormais à écrire des mots, à recevoir des visites et à rejoindre les jeunes gens dans les rues pour une promenade, tel que je ne l'avais jamais connu lorsque je les côtoyais constamment à l'école et dans nos divertissements quotidiens. Enfermé avec des filles, pour la plupart plus âgées que moi, j'entendis discuter de nombreux sujets auxquels je n'avais jamais pensé auparavant, et d'une manière dont il aurait mieux valu que je n'eusse jamais entendu parler. La retenue salutaire existant toujours entre les garçons et les filles dans la conversation a tendance à se relâcher lorsque les sexes sont séparés. Dans toutes mes relations intimes avec les garçons jusqu'à cette période, je ne peux me rappeler un seul mot ou acte à critiquer, mais je ne peux en dire autant des filles durant les trois années que je passai au séminaire de Troy. Ma propre expérience me prouve qu'il est gravement erroné d'envoyer les garçons et les filles dans des institutions d'apprentissage séparées, surtout à l'âge le plus impressionnable. Le stimulus du sexe favorise tout autant une condition saine des facultés intellectuelles que morales et donne à toutes deux un développement qu'elles ne peuvent jamais acquérir seules.
Madame Willard, ayant passé plusieurs mois en Europe, ne revint pas avant que je ne sois au séminaire depuis quelque temps. Je me souviens bien de son arrivée et de la joie avec laquelle elle fut accueillie par les professeurs et les élèves qui l'avaient connue auparavant. C'était une femme à l'allure splendide, alors dans la force de l'âge, et elle réalisait pleinement mon idée d'une reine. Je doute qu'aucun personnage royal du Vieux Monde eût pu recevoir ses adorateurs avec plus de grâce et de dignité que ne le fit cette fille de la République, célèbre au loin. Elle était l'une des femmes remarquables de cette période et accomplit un grand travail éducatif pour son sexe. Elle offrit des bourses gratuites à un grand nombre de jeunes filles prometteuses, les formant à devenir enseignantes, avec la condition que, l'occasion se présentant, elles devraient, à leur tour, en éduquer d'autres.
Je n'oublierai jamais un incident qui me causa beaucoup de malheur. J'avais écrit une composition très amusante décrivant ma chambre. Une amie vint me voir juste au moment où je l'avais terminée et, comme elle me demandait de la lui lire, je le fis. Elle apprécia beaucoup et proposa un échange. Elle dit que les chambres étaient toutes si semblables que, moyennant quelques changements, elle pourrait l'utiliser. Étant très sensible à la flatterie, ses louanges sur ma production obtinrent un assentiment immédiat ; mais quand je lus ses platitudes, je regrettai d'avoir changé, et encore plus lors du dénouement.
Celles qui étaient choisies pour préparer des compositions les lisaient devant toute l'école. Celle de mon amie fut accueillie par de grands rires et des applaudissements. Celle que je lus non seulement fit un flop, mais me terrassa presque également. Aussitôt que j'eus terminé, l'une des jeunes filles quitta la salle et, revenant quelques instants plus tard avec son cahier de composition, le déposa devant l'enseignante qui présidait ce jour-là, lui montrant la même composition que je venais de lire. Je fus appelée immédiatement pour m'expliquer, mais j'étais si stupéfaite et confuse que je ne pus parler, et je ressemblais à la personnification de la culpabilité. Je vis en un coup d'œil la position méprisable que j'occupais et eus le sentiment que le dernier jour était arrivé, que je me tenais devant le siège du jugement et que j'avais entendu la sentence terrible prononcée : « Allez-vous-en, maudits, dans le châtiment éternel. » Comment je m'échappai de cette scène vers ma propre chambre, je ne le sais pas. J'étais trop malheureuse pour pleurer. Je restai assise seule pendant un long moment quand un léger coup annonça ma traîtresse. Elle passa ses bras autour de moi affectueusement et m'embrassa encore et encore.
« Oh ! dit-elle, tu es une héroïne. Tu as traversé cette épreuve éprouvante comme une soldate. J'avais si peur, quand on t'a pressée de questions, que toute la vérité ne sorte et que je sois forcée de prendre ta place. Je ne suis pas aussi courageuse que toi ; je n'aurais pas pu le supporter. Maintenant que tu as fini et que tu sais combien c'est une épreuve amère, promets-moi que tu me sauveras de la même expérience. Tu es si bonne et noble, je sais que tu ne me trahiras pas. »
En ce moment suprême de misère et de disgrâce, ses paroles aimantes et sa chaleureuse étreinte furent comme un baume sur mon âme meurtrie et je promis facilement tout ce qu'elle demandait. La jeune fille avait pénétré le point faible de mon caractère. J'aimais la flatterie. Par ce moyen, elle obtint ma composition en premier lieu, m'engagea au silence en second lieu, et embrouilla tellement mes perceptions morales que je pensai vraiment qu'il était louable de la protéger de ce que j'avais souffert. Cependant, sans trahison de ma part, l'astuce fut révélée par les moyens mêmes qu'elle prit pour assurer la dissimulation. Une fois les compositions lues, elles furent remises à un certain professeur pour correction. Miss ---- avait copié la mienne et m'avait rendu l'original. Je n'avais pas copié la sienne, donc les deux étaient de la même écriture — l'une avec mon nom à l'extérieur et l'autre avec celui de Miss ----.
Comme j'avais une bonne position à l'école, tant pour les résultats scolaires que pour la conduite, ma chute soudaine en disgrâce occasionna d'incessantes discussions. Ainsi, dès que l'enseignante découvrit les deux compositions sous l'écriture de Miss ----, elle vint me demander comment j'avais obtenu une des compositions de Miss ----. Elle dit : « Où est la tienne, celle que tu as écrite pour ce jour-là ? »
La sortant de mon portfolio, je répondis : « La voici. »
Elle demanda alors : « L'as-tu copiée dans son cahier ? »
Je répondis : « Non ; je l'ai écrite moi-même. »
« Alors pourquoi n'as-tu pas lu la tienne ? »
« Nous avons convenu de changer », dis-je.
« Savais-tu que Miss ---- avait copié cela du cahier d'une autre jeune dame ? »
« Non, pas avant d'en être accusée moi-même devant toute l'école. »
« Pourquoi ne t'es-tu pas défendue sur-le-champ ? »
« Je ne pouvais pas parler, et je ne savais pas quoi dire. »
« Pourquoi t'es-tu laissé rester dans une position si fausse pendant toute une semaine ? »
« Je ne sais pas. »
« Suppose que je n'aie pas découvert cela, avais-tu l'intention de garder le silence ? »
« Oui », répondis-je.
« Miss ---- t'a-t-elle demandé de le faire ? »
« Oui. »
J'avais été une grande favorite de cette enseignante, mais elle était si dégoûtée par ma stupidité, comme elle appelait ma timidité, qu'elle dit :
« Vraiment, mon enfant, tu n'as pas agi dans cette affaire comme si tu avais un sens commun ordinaire. »
À quel point les adultes, dans un environnement familier, apprécient peu la confusion des facultés d'une enfant face à des expériences nouvelles et éprouvantes. Quand vint le tour de la pauvre Miss ---- de se tenir debout devant toute l'école et de prendre sur ses propres épaules le fardeau qu'elle avait si astucieusement posé sur les miennes, je versai facilement pour elle les larmes que je n'avais pu trouver pour moi-même. Ce fut ma première triste leçon sur la duplicité humaine.
Cet épisode, malheureusement, détruisit dans une certaine mesure ma confiance en mes compagnes et me rendit méfiante, même envers celles qui venaient à moi avec des mots appréciateurs. Jusqu'à ce moment, j'avais accepté toutes choses telles qu'elles apparaissaient en surface. Maintenant, je commençais à me demander ce qui se cachait derrière les conditions visibles qui m'entouraient. Peut-être cette expérience fut-elle bénéfique, car il est tout à fait nécessaire pour une jeune fille, livrée pour la première fois entièrement à elle-même parmi des étrangers, d'apprendre la prudence dans tout ce qu'elle dit et fait. L'atmosphère de la vie au foyer, où tous les déguisements et prétentions sont abandonnés, est tout à fait différente d'une grande école de filles, avec les petites jalousies et antagonismes qui surgissent dans la compétition quotidienne pour leurs vêtements, leurs études, leurs accomplissements et leurs divertissements.
L'événement suivant à Troy qui influença sérieusement mon caractère fut l'arrivée du révérend Charles G. Finney, un orateur de chaire qui, en tant que terrificateur d'âmes humaines, s'avéra l'égal de Savonarole. Il tint une réunion prolongée dans l'église du révérend Dr Beaman, à laquelle assistèrent plusieurs de mes camarades de classe. Le résultat de six semaines d'efforts inlassables de la part de M. Finney et de ses confrères fut l'une de ces saisons de réveil intense qui balayèrent la ville et le séminaire comme une épidémie, attaquant sous sa pire forme les plus sensibles. En raison de ma sombre éducation calviniste dans la vieille église presbytérienne écossaise, et de mon imagination vive, je fus l'une des premières victimes. Nous assistions à tous les offices publics, en plus des prières quotidiennes et des réunions de témoignage tenues au séminaire. Nos études, pour le moment, occupaient une place subordonnée au devoir plus important de sauver nos âmes.
Pour exposer l'idée de conversion et de salut telle qu'elle était comprise alors, on peut facilement voir, de notre point de vue actuel, que rien ne pouvait être plus déconcertant et déchirant pour un jeune esprit. Le réveil une fois bien engagé, les plus excitables furent bientôt sur le siège des angoissés. Là, nous apprîmes la dépravation totale de la nature humaine et l'affreux danger du pécheur d'être condamné au châtiment éternel. Cela était développé jusqu'à ce que la fille la plus innocente se croie un monstre d'iniquité et se sente certaine de la damnation éternelle. Ensuite, la haine de Dieu pour le péché était soulignée et sa position inconciliable envers le pécheur si justifiée que l'on se sentait comme un ver de terre misérable, impuissant et abandonné, en essayant de l'approcher, même dans la prière.
Vous ayant amenée dans un état d'humilité profonde, la seule vertu cardinale pour quiconque est sous conviction, dans les profondeurs de votre désespoir, on vous disait qu'il ne fallait aucun effort herculéen de votre part pour être transformé en ange, pour être réconcilié avec Dieu, pour échapper à la perdition éternelle. Le chemin du salut était court et simple. Nous n'avions rien d'autre à faire que de nous repentir, de croire et de donner nos cœurs à Jésus, qui était toujours prêt à les recevoir. Comment faire tout cela était la question déconcertante. Parlant avec le Dr Finney un jour, je dis :
« Je ne peux pas comprendre ce que je dois faire. Si vous me disiez d'aller au sommet du clocher de l'église et de sauter, je le ferais volontiers si, par là, je pouvais sauver mon âme ; mais je ne sais pas comment aller à Jésus. »
« Repentez-vous et croyez, dit-il, c'est tout ce que vous avez à faire pour être heureuse ici et dans l'au-delà. »
« Je suis très désolée, répondis-je, pour tout le mal que j'ai fait, et je crois tout ce que vous me dites, et plus je crois sincèrement, plus je suis malheureuse. »
Avec la réaction naturelle du désespoir à l'espoir, beaucoup d'entre nous s'imaginèrent converties, prièrent et donnèrent leurs expériences dans les réunions, et parfois se réjouirent à la pensée que nous étions chrétiennes — enfants choisies de Dieu — plutôt que pécheresses et parias.
Mais les terribles anathèmes du Dr Finney sur la dépravation et la duplicité du cœur humain raccourcirent bientôt nos espoirs nouveau-nés. Son apparition en chaire lors de ces mémorables occasions est indélébilement imprimée dans mon esprit. Je peux le voir encore, ses grands yeux roulant autour de la congrégation et ses bras volant dans l'air comme ceux d'un moulin à vent. Un soir, il décrivit l'enfer, le diable et la longue procession des pécheurs emportés par les rapides, sur le point de faire la terrible chute dans les profondeurs brûlantes de feu liquide en dessous, et les hôtes réjouis dans l'enfer montant à leur rencontre avec les cris des démons résonnant à travers les arches voûtées. Il s'arrêta soudain et, pointant son index vers la procession supposée, il s'exclama :
« Là, ne les voyez-vous pas ! »
J'étais montée à un tel paroxysme que je sautai réellement et fixai la direction qu'il indiquait, tandis que l'image brillait devant mes yeux et resta avec moi pendant des mois après. Je ne peux m'empêcher de dire que, bien qu'un grand respect soit dû aux dons intellectuels, moraux et spirituels du vénérable ex-président de l'Oberlin College, une telle prédication causa un tort incalculable aux âmes mêmes qu'il cherchait à sauver. La peur du jugement s'empara de mon âme. Des visions des perdus hantaient mes rêves. L'angoisse mentale terrassa ma santé. Le détrônement de ma raison fut craint par mes amis. Mais il était sincère, alors paix à ses cendres ! De retour à la maison, j'éveillais souvent mon père durant ses sommeils pour qu'il prie pour moi, de peur que je ne sois jetée dans l'abîme sans fond avant le matin.
Pour changer le cours de mes pensées, un voyage fut prévu vers Niagara, et il fut décidé que le sujet de la religion serait totalement tabou. En conséquence, notre groupe, composé de ma sœur, de son mari, de mon père et de moi-même, partit dans notre voiture privée, et pendant six semaines, je n'entendis rien sur ce sujet. Vers cette époque, Gall et Spurzheim publièrent leurs ouvrages sur la phrénologie, suivis par « La Constitution de l'homme » de Combe, sa « Philosophie morale » et beaucoup d'autres ouvrages libéraux, tous si rationnels et opposés aux vieilles théologies qu'ils produisirent une impression profonde sur l'esprit de mon beau-frère. Comme nous avions ces livres avec nous, lisant et discutant en chemin, nous devînmes tous profondément intéressés par les nouvelles idées. Ainsi, après de nombreux mois d'errance lassante dans le labyrinthe intellectuel de « La Chute de l'homme », du « Péché originel », de la « Dépravation totale », de la « Colère de Dieu », du « Triomphe de Satan », de la « Crucifixion », de l'« Expiation » et du « Salut par la foi », je trouvai mon chemin hors des ténèbres vers la claire lumière de la Vérité. Mes superstitions religieuses cédèrent la place à des idées rationnelles fondées sur des faits scientifiques, et à mesure que je regardais tout d'un point de vue nouveau, je devenais de plus en plus heureuse, jour après jour. Ainsi, avec un délicieux voyage au mois de juin, un changement complet dans mon cours de lecture et le courant de mes pensées, mon esprit fut restauré dans sa condition normale. Je considère comme l'un des plus grands crimes d'obscurcir l'esprit des jeunes avec ces sombres superstitions ; et avec des peurs de l'inconnu et de l'inconnaissable, d'empoisonner toute leur joie de vivre.
Après les contraintes de l'enfance à la maison et à l'école, quelle période de joie irrépressible et de liberté nous arrive à l'adolescence avec le premier goût de la liberté. Alors notre individualité est dans une mesure reconnue et nos sentiments et opinions consultés ; alors nous décidons où et quand nous irons et viendrons, ce que nous mangerons, boirons, porterons et ferons. Suivre ses propres caprices dans les vêtements, acheter ce qui nous plaît et porter ce que nous choisissons est un grand privilège pour la plupart des jeunes gens. Sortir à son plaisir, marcher, monter à cheval, conduire, sans personne pour nous dire non ou remettre en question notre droit à la liberté, c'est vraiment comme une naissance dans un nouveau monde de bonheur et de liberté. C'est la période, aussi, où les émotions nous gouvernent, et nous idéalisons tout dans la vie ; où l'amour et l'espoir font du présent une extase et du futur un avenir brillant d'anticipation.
Puis vient ce rêve de béatitude qui, pendant des semaines et des mois, jette une auréole de gloire autour des personnages les plus ordinaires de la vie quotidienne, tenant les jeunes hommes et femmes les plus forts et les plus sensés dans un esclavage dont peu de mortels s'échappent. La période où l'amour, dans des tons argentés et doux, chuchote ses premiers mots d'adoration, peignant nos grâces et vertus jour après jour en couleurs vivantes dans la poésie et la prose, furtivement ponctuées de temps à autre d'un baiser ou d'une étreinte affectueuse. Quelle dignité cela ajoute à l'estime qu'une jeune fille a d'elle-même quand un homme fort lui fait sentir que dans ses mains reposent sa paix et son bonheur futurs ! Bien que ces saisons d'ivresse puissent arriver une fois à tous, elles sont rarement répétées. Combien de fois, plus tard dans la vie, aspirons-nous à un autre rêve de béatitude aussi ravissant, une autre saison d'amour et de passion humains suprêmes !
Après avoir quitté l'école, jusqu'à mon mariage, j'eus les années les plus agréables de ma jeunesse. Avec des visites fréquentes à un large cercle d'amis et de parents dans diverses villes, la monotonie de la vie domestique était suffisamment brisée pour rendre nos simples plaisirs champêtres toujours délicieux et agréables. Une vie entièrement nouvelle s'ouvrit maintenant à moi. Le vieil esclavage de la peur du visible et de l'invisible était brisé et, n'étant plus soumise à une autorité absolue, je me réjouissais de l'aube d'un nouveau jour de liberté dans la pensée et l'action.
Mon beau-frère, Edward Bayard, de dix ans mon aîné, fut une bénédiction inestimable pour moi à cette époque, surtout alors que mon esprit s'ouvrait juste à la considération de tous les problèmes variés de la vie. Pour moi et mes sœurs, il était un compagnon dans tous nos divertissements, un enseignant dans les départements supérieurs de la connaissance et un conseiller dans toutes nos épreuves et déceptions juvéniles. Il était d'un esprit métaphysique et, dans la poursuite de la vérité, n'était en aucune façon entravé par les superstitions populaires. Il ne tenait rien pour acquis et, comme Socrate, il allait posant des questions. Rien ne lui plaisait davantage que de réunir une troupe de jeunes filles brillantes autour de lui et de leur apprendre à penser clairement et à raisonner logiquement.
Un grand avantage des années que mes sœurs et moi-même passâmes au séminaire de Troy fut le grand nombre d'agréables connaissances que nous y fîmes, dont beaucoup se transformèrent en amitiés de toute une vie. De temps à autre, beaucoup de nos camarades de classe nous rendaient visite, et toutes appréciaient également l'escrime intellectuelle à laquelle mon beau-frère les entraînait. Il discourut avec nous sur le droit, la philosophie, l'économie politique, l'histoire et la poésie, et ensemble nous lûmes des romans sans nombre. Les longues soirées d'hiver passaient ainsi agréablement, M. Bayard parlant et lisant alternativement à haute voix Scott, Bulwer, James, Cooper et Dickens, dont les œuvres venaient juste de paraître en numéros semaine après semaine, nous laissant toujours en suspens au moment le plus critique de l'histoire. Nos lectures étaient variées par des récitations, de la musique, de la danse et des jeux.
Comme nous apprécions toutes l'exercice soutenu, même avec le thermomètre en dessous de zéro, nous faisions de longues marches et des promenades en traîneau durant la journée, et ainsi les mois d'hiver s'écoulaient rapidement, tandis que le glorieux été sur ces collines bleues était une période de plaisir sans mélange. En cette saison, nous nous levions à cinq heures du matin pour une longue chevauchée à travers la magnifique vallée de la Mohawk et sur les collines environnantes. Chaque route et chemin dans cette région nous était aussi familier, à nous et à nos poneys, qu'étaient les arbres pour les écureuils que nous effrayions alors que nous galopions près de leurs refuges favoris.
Pendant une partie de ce temps, Margaret Christie, une jeune fille d'origine écossaise, fit partie de notre cercle familial. Elle nous enseigna le français, la musique et la danse. Nos journées étaient trop courtes pour tout ce que nous avions à faire, car notre temps n'était pas entièrement consacré au plaisir. Nous étions tenues de garder nos chambres en ordre, de réparer et de confectionner nos vêtements, et de faire notre propre repassage. Cette dernière obligation était l'une des exigences politiques de ma mère, afin de réduire nos listes de linge à leur plus simple expression.
Le repassage, lors des chaudes journées d'été, était une rude épreuve pour nous toutes ; mais Mlle Christie, dotée d'un esprit inventif, nous apprit bientôt un moyen d'en venir à bout rapidement. Elle pliait et lissait ses sous-vêtements avec ses mains, puis s'asseyait dessus pendant un temps déterminé. Nous suivîmes toutes son exemple et utilisions ainsi les heures consacrées à nos leçons de français ; tout en lisant « Corinne » et « Télémaque », nous repassions nos vêtements selon cette méthode primitive. Mais pour les robes, les cols, les poignets et les mouchoirs, nous étions contraintes de manier le fer chaud ; c'est pourquoi nous faisions preuve de toute l'économie nécessaire avec ces articles, et l'objectif de ma mère était ainsi atteint.
Comme j'étais devenue suffisamment philosophe pour discuter calmement de mes expériences religieuses avec mes camarades de classe qui avaient assisté avec moi aux réunions de réveil de Finney, nous arrivâmes toutes à la même conclusion : nous n'avions traversé aucun changement remarquable et nous n'étions pas nées de nouveau, comme on dit, car nous trouvions nos goûts et nos plaisirs identiques à ce qu'ils avaient toujours été. Mon beau-frère nous expliqua la nature de l'illusion dont nous avions toutes fait l'expérience, les conditions physiques, les processus mentaux, les mécanismes ecclésiastiques par lesquels de telles excitations sont provoquées, et les impositions auxquelles les esprits crédules sont nécessairement soumis. Comme nous avions toutes traversé cette période de dépression et d'humiliation, et que nous avions été oppressées par moments par le sentiment que toutes nos professions de foi n'étaient qu'une hypocrisie flagrante et que notre dernier état était pire que le premier, il nous aida à comprendre ces rouages de l'esprit humain et nous réconcilia avec la condition plus rationnelle dans laquelle nous nous trouvions désormais. Il ne se lassait jamais d'exposer des principes et de dissiper les brouillards et les brumes qui s'accumulent sur les jeunes esprits élevés dans une atmosphère de superstition.
Nous avions une source constante d'amusement et de contrariété dans les étudiants du cabinet de mon père. Une succession d'entre eux arrivait toujours tout droit de l'université, pleins de suffisance. Brûlant d'essayer leurs forces en débat contre les diplômées du Troy Seminary, ils remettaient poliment en question toutes nos théories et nos affirmations. Cependant, grâce à l'entraînement de mon beau-frère à l'analyse et à la logique, nous étions à la hauteur de n'importe lequel d'entre eux. Rien ne me plaisait davantage qu'une longue dispute avec eux sur l'égalité de la femme, que j'essayais de prouver par une étude diligente des livres qu'ils lisaient et des jeux auxquels ils jouaient. J'avoue que, durant ces jours-là, je n'étudiais pas tant par amour de la vérité ou pour mon propre développement que pour faire reconnaître mon égalité à ces jeunes hommes. Je remarquai bientôt qu'après avoir perdu quelques parties d'échecs, mon adversaire parlait moins de supériorité masculine. Ma sœur Madge accourait parfois à la défense avec un « Balivernes que ces lois, toutes faites par des hommes ! Je n'en obéirai jamais à aucune. Et quant aux étudiants avec leur discours impertinent sur la supériorité, tout ce dont ils ont besoin, c'est d'une secousse comme celle que j'ai infligée au plus désagréable d'entre eux hier. Je l'ai invité à faire une promenade à cheval. Il a accepté avec empressement et a dit qu'il serait très heureux d'y aller. En conséquence, j'ai dit à Peter de seller le cheval de voiture le plus dur à la bouche et aux allures les plus rudes de l'écurie. Montée sur mon poney rapide, j'ai fait un galop de dix milles aussi vite que possible, avec cet être supérieur à mes trousses, m'appelant, dès qu'il trouvait un souffle, pour que je m'arrête, ce que j'ai fini par faire, le laissant entre les mains de Peter, à moitié mort à son hôtel, où il sera étendu, avec toutes ses merveilleuses vertus masculines, pendant au moins une semaine. Maintenant, ne gaspillez pas vos arguments sur ces fats de l'Union College. Faites faire à chacun, à tour de rôle, le circuit de dix milles sur 'Old Boney' et ils n'auront plus de souffle pour discourir sur l'infériorité de la femme. Vous pourriez discuter avec eux toute la journée, vous ne pourriez pas leur faire ressentir à quel point j'ai fait sentir à ce paon qu'il était petit en une heure. Je savais que 'Old Boney' me suivrait, dût-il en mourir, et que mon escorte ne pourrait ni s'arrêter ni descendre, si ce n'est en se jetant de la selle. »
« Oh, Madge ! » m'exclamai-je ; « que diras-tu quand il te rencontrera à nouveau ? »
« S'il se plaint, je dirai : "la prochaine fois que vous montez, assurez-vous d'avoir un mors de bride avant de partir." Sûrement, un homme devrait savoir ce qui est nécessaire pour diriger un cheval, et ne pas s'attendre à ce qu'une femme le lui dise. »
Nos vies furent encore plus variées et intensifiées par le nombre habituel de flirts, ainsi nommés, plus ou moins durables ou éphémères, dont je sortis, comme de mes expériences religieuses, dans un état d'esprit plus rationnel. Nous avions été trop en compagnie de garçons et de jeunes gens, et connaissions trop bien leur véritable caractère, pour idéaliser le sexe en général. En plus de nos propres observations, nous avions l'avantage de la sagesse de notre beau-frère. Souhaitant nous préserver le plus longtemps possible de tout engagement matrimonial, il dévoilait continuellement ceux avec qui il était en relation, et dépeignait si critiquement leur condition intellectuelle et morale qu'il était tout à fait impossible, dans nos moments les plus admiratifs, de faire des dieux de n'importe quel fils d'Adam.
Cependant, malgré toutes nos propres expériences et tous les mots d'avertissement de sagesse de ceux qui avaient vu la vie sous ses nombreuses facettes, nous entrâmes finalement dans le cercle enchanté, toutes sauf une épousant des membres de la profession juridique, avec ses lois statutaires odieuses et ses décisions infâmes. Et cela, après avoir lu Blackstone, Kent et Story, et compris parfaitement le statut de l'épouse sous l'ancienne common law d'Angleterre, qui était en vigueur à cette époque dans la plupart des États de l'Union.
CHAPITRE IV.
LA VIE À PETERBORO.
L'année, pour nous, n'était jamais considérée comme complète sans une visite à Peterboro, dans l'État de New York, la demeure de Gerrit Smith. Bien qu'il fût un réformateur et très radical dans nombre de ses idées, il était, en tant qu'homme aux larges sympathies, cultivé, fortuné et occupant une position élevée, entouré de nombreux amis aux opinions les plus conservatrices. C'était un homme d'une belle prestance, d'une rare beauté physique, des plus affable et courtois dans ses manières, et son hospitalité était généreuse à l'extrême, prodiguée à toutes les classes de la société.
Chaque année, des représentants de la tribu indienne des Oneida lui rendaient visite. Son père avait tôt acheté de vastes étendues de terres auprès d'eux, et une tradition voulait que, comme équivalent des bonnes affaires du père, ils eussent droit à l'hospitalité du fils, accompagnée de cadeaux annuels en vêtements et en provisions. Les esclaves, eux aussi, avaient entendu parler de Gerrit Smith, l'abolitionniste, et de Peterboro comme l'un des points sûrs en route vers le Canada. Son manoir était, en fait, l'une des stations du « chemin de fer clandestin » pour les esclaves fuyant la servitude. Par conséquent, eux aussi estimaient avoir droit à une place sous son toit protecteur. En de telles occasions, la grange et le sol de la cuisine étaient utilisés comme chambres pour l'homme noir venu de la plantation du Sud et l'homme rouge venu de sa forêt natale.
La demeure spacieuse était toujours animée par une société de choix venant de toutes les régions du pays. On y rencontrait des membres des familles de l'ancienne aristocratie hollandaise, les Van Rensselaer, les Van Vechten, les Schuyler, les Livingston, les Bleecker, les Brinkerhoff, les Ten Eyck, les Miller, les Seymour, les Cochrane, les Biddle, les Barclay, les Wendell, et bien d'autres.
Comme la maîtresse de maison, Ann Carroll Fitzhugh, était la fille d'un riche propriétaire d'esclaves du Maryland, de nombreux Sudistes agréables figuraient souvent parmi les invités. Nos proches parents étaient bien représentés par le général John Cochrane et ses sœurs, le général Baird et sa femme venus de West Point, les Fitzhugh d'Oswego et de Geneseo, les Backus et les Tallman de Rochester, et les Swift de Genève. Ici, on était sûr de rencontrer des érudits, des philosophes, des philanthropes, des juges, des évêques, des membres du clergé et des hommes d'État.
Le juge Alfred Conkling, père de Roscoe Conkling, était fréquemment vu à Peterboro dans ses dernières années. Grand et majestueux, après toutes les scènes troublées de la vie, les pertes financières et les chagrins domestiques, il disait souvent qu'aucun endroit sur terre ne lui semblait autant correspondre à son idée du Paradis. Le fier et réservé juge n'était pas habitué aux manifestations d'affection et à l'intérêt tendre à son égard, et quand Gerrit, le prenant par les deux mains, disait d'un ton des plus doux : « Bonjour », et s'enquérait de la façon dont il avait dormi et de ce qu'il souhaiterait faire ce jour-là, et que Nancy l'accueillait avec une chaleur égale et épinglait une petite grappe de roses à sa boutonnière, j'ai vu les larmes dans ses yeux. Leurs chaleureuses sympathies et la douce simplicité de leurs manières faisaient fondre les natures les plus rudes et rendaient aimables les plus réservés. Jamais il n'y eut une telle atmosphère d'amour et de paix, de liberté et de bonne humeur, dans aucune autre maison que j'ai visitée. Et tel fut le témoignage unanime de ceux qui furent les hôtes de Peterboro. Aller n'importe où ailleurs, après une visite là-bas, était comme redescendre des hauteurs divines dans la vallée de l'humiliation.
Comme ils avaient changé depuis les premiers jours où, en presbytériens stricts, ils croyaient en toutes les doctrines de Calvin ! À l'époque, une morosité indéfinie imprégnait leur foyer. Leurs consciences étaient malades. Ils attachaient une telle importance indue aux formes qu'ils subirent trois sortes de baptêmes. À une certaine époque, Nancy ne lisait rien d'autre que la Bible, ne chantait rien d'autre que des hymnes et ne jouait que de la musique sacrée. Elle se sentait coupable si elle parlait d'autre chose que de religion. Elle était, à tous égards, une compagne convenable pour son séduisant époux. Exquise de raffinement dans ses sentiments et ses manières, belle de visage et de forme, sincère et fervente, elle sympathisait avec lui dans toutes ses idées de religion et de réforme. Ensemble, ils traversèrent chaque étape de l'expérience théologique, du terrain incertain de la superstition et de la spéculation au fondement solide de la science et de la raison. La position de l'Église dans le conflit anti-esclavagiste, en ouvrant toutes les questions d'autorité ecclésiastique, d'interprétation biblique et de discipline ecclésiale, les éveilla à de nouvelles pensées et à des vues plus larges sur les sujets religieux, et finit par les émanciper entièrement des vieux dogmes et formalités de leur foi, les élevant dans l'atmosphère joyeuse où ils passèrent le reste de leur vie. Leur fille unique, Elizabeth, ajoutait grandement aux attraits du cercle familial, car elle attirait beaucoup de jeunes gens autour d'elle. Outre son charme personnel, elle était l'héritière d'un vaste domaine et avait de nombreux admirateurs. L'élu fut Charles Dudley Miller d'Utica, neveu de Mme Blandina Bleecker Dudley, fondatrice de l'observatoire d'Albany. À la fin de ses études universitaires, M. Miller maîtrisait non seulement les langues, les mathématiques, la rhétorique et la logique, mais il avait appris les secrets des méandres du cœur humain. Il comprenait l'art de plaire.
C'étaient les temps où la question anti-esclavagiste faisait l'objet de vives discussions. Dans toutes les villes voisines, des conventions étaient tenues auxquelles prenaient part James G. Birney, un gentleman du Sud qui avait émancipé ses esclaves, Charles Stuart d'Écosse et George Thompson d'Angleterre, Garrison, Phillips, May, Beriah Greene, Foster, Abby Kelly, Lucretia Mott, Douglass et d'autres. Ici aussi, John Brown, Sanborn, Morton et Frederick Douglass se rencontrèrent pour discuter de ce mouvement fatal sur Harper's Ferry. Sur la question de la tempérance, également, les gens étaient en effervescence. La brochure du Dr Cheever, « Deacon Giles' Distillery », était largement diffusée, et comme il fut poursuivi en diffamation, la question fut débattue dans les tribunaux aussi bien qu'auprès de chaque foyer. Puis vinrent les mouvements du Père Matthew et des Washingtoniens, et la position de l'Église sur ces questions intensifia et envenima le conflit. Cela amena les Cheever, les Pierpont, les Delevan, les Norton et leurs charmantes épouses à Peterboro. C'est en compagnie de tels personnages et avec des discussions variées sur toutes les phases possibles de la vie politique, religieuse et sociale que je passais des semaines chaque année. Gerrit Smith était calme et posé dans le débat, et comme il était armé sur tous les points sur ces sujets, il pouvait se permettre d'être patient et juste avec un adversaire, que ce soit à la tribune ou au coin du feu. Ces arguments retentissants à Peterboro rendaient la vie sociale terne et sans profit ailleurs, et les plus jeunes d'entre nous sentaient que les conclusions atteintes dans cette école de philosophie ne devaient pas être remises en question. Les sœurs du général Cochrane, lors de disputes avec leurs cousins hollandais de Schenectady et d'Albany, mettaient fin à toute controverse en disant : « Cette question a été pleinement discutée à Peterboro et réglée. »
Les jeunes mettaient fréquemment en pratique les leçons de liberté et de droits individuels dont ils entendaient tant parler, et soulageaient leurs cerveaux de la tension constante des arguments sur les principes fondamentaux par la plus folle hilarité dans la danse, toutes sortes de jeux et des farces poussées au-delà de toute limite de bienséance. Ces ébats avaient généralement lieu chez M. Miller. Il disait avec facétie qu'ils parlaient beaucoup de liberté de l'autre côté, mais que lui gardait la déesse sous son propre toit. Une occasion mémorable où notre enthousiasme fut maintenu à blanc pendant deux heures, je dois essayer de la décrire, bien que les mots ne puissent lui rendre justice, car c'était une performance spectaculaire au premier chef. L'imagination elle-même ne peut rendre justice à l'apparence flasque et pitoyable des acteurs dans la scène finale. Ces ébats étaient menés sur une base purement démocratique, sans égard à la couleur, au sexe ou à toute condition antérieure de servitude.
C'était une journée plutôt froide du mois de mars, lorsque « Cousin Charley », comme nous appelions M. Miller, supervisait des hommes qui posaient un trottoir de planches à l'arrière de sa propriété. Une demi-douzaine d'entre nous furent invitées à un thé anticipé chez le bon diacre Huntington. Immédiatement après le dîner, Mlle Fitzhugh et Mlle Van Schaack décidèrent de faire une sieste, afin de paraître aussi brillantes que possible durant la soirée. Pour ne pas être en retard, comme elles l'étaient invariablement, Cousin Lizzie et moi décidâmes de les réveiller à temps avec une généreuse aspersion d'eau froide. En vain luttèrent-elles pour garder les couvertures autour d'elles ; avec une force égale, nous les tirâmes, et chaque fois qu'un doigt ou un orteil égaré apparaissait, nous déployions de nouvelles batteries jusqu'à ce qu'elles voient que la résistance passive devait céder le pas à une hostilité active. Nous étions armées de deux arrosoirs. Elles s'armèrent de deux seringues de grande taille utilisées pour doucher les doryphores. Avec ces armes, elles nous prirent en chasse dans les escaliers. Nous courûmes dans un placard et maintinmes la porte fermée. Elles attendirent tranquillement notre sortie. Dès que nous ouvrîmes la porte pour jeter un coup d'œil, Mlle Fitzhugh, qui était grande et forte, l'ouvrit en grand et nous aspergea avec une vengeance. Puis elles s'enfuirent dans un grand garde-manger où se trouvaient plusieurs casseroles de lait.
À ce stade, Cousin Charley, entendant le vacarme, vint à notre aide. Il les enferma dans le garde-manger et retourna à son travail, sur quoi elles ouvrirent la fenêtre et l'aspergèrent de lait, tandis que lui, à son tour, les bombardait de vêtements mouillés qui trempaient dans des cuves à proximité. Comme elles étaient vêtues légèrement, trempées jusqu'aux os, et que le vent froid de mars soufflait autour d'elles (nous étions toutes en costume de corvée au début), elles nous supplièrent de les laisser sortir, ce que nous fîmes, et en retour de notre gentillesse, elles nous envoyèrent une bordée de lait au visage. Cousin Lizzie et moi nous enfuîmes dans le placard sombre, où elles nous enfermèrent. Après une longue et lassante attente, elles vinrent nous proposer des conditions de capitulation. Lizzie accepta de remplir leurs fusils de lait et de leur donner nos arrosoirs pleins d'eau, et j'acceptai d'appeler Cousin Charley sous ma fenêtre jusqu'à ce qu'elles vident le contenu des fusils et des arrosoirs sur sa tête. Ma chambre était au rez-de-chaussée, et celle de Mlle Fitzhugh juste au-dessus. À ces conditions, nous acceptâmes notre liberté. En conséquence, je levai doucement la fenêtre et appelai Charley confidentiellement à portée de murmure, quand une pluie d'eau s'abattit. Comme il reculait pour regarder en haut et voir d'où cela venait et qui faisait l'attaque, un jet de lait l'atteignit au front, ses talons heurtèrent une planche, et il tomba en arrière, apparemment terrassé par un jet de lait. Son humiliation fut accueillie par des cris de rire dérisoires, et même les charpentiers au travail posèrent leurs marteaux et se joignirent au chœur ; mais sa revanche fut rapide et couronna le tout. Froides et mouillées comme nous l'étions toutes, et complètement épuisées, nous commençâmes à nous déshabiller et à nous préparer pour le thé. Malheureusement, j'avais oublié de fermer ma porte à clé, et Cousin Charley entra avec une bouteille d'un quart de cirage liquide, qu'il s'apprêtait à vider sur ma pauvre tête. Je plaidai si éloquemment et tremblai tant à l'idée d'être teinte en noir qu'il dit qu'il me laisserait tranquille à une condition, celle de le faire entrer, par quelque moyen, dans la chambre de Mlle Fitzhugh. Je courus donc en criant dans les escaliers, comme si j'étais vivement poursuivie par l'ennemi, et la suppliai de me laisser entrer. Elle ouvrit prudemment la porte, mais quand elle vit Charley derrière moi, elle essaya de la refermer. Cependant, il fut trop rapide pour elle. Il avait une jambe et un bras à l'intérieur ; mais, à ce stade de sa toilette, le laisser entrer était impossible, et ils restèrent là, également forts, fermement appuyés, elle d'un côté de la porte et lui de l'autre. Mais il était déterminé à ce qu'elle reçoive le cirage ; alors, jaugeant sa position probable, avec un effort désespéré, il se faufila un peu plus et, levant la bouteille, il en versa le contenu sur sa tête. Le cirage ruissela sur son visage, sa robe blanche et sa personne, et la laissa ressemblant davantage à une furie de bronze qu'à l'une des plus charmantes filles d'Ève. Un mètre ou plus de tapis fut ruiné, le papier peint et les draps éclaboussés, et la pauvre victime fut incapable de se montrer pendant au moins une semaine. Charley avait une bonne excuse pour ses mesures extrêmes, car, comme nous jouions toutes nos tours à tour de rôle, il était nécessaire de nous maintenir dans une certaine peur du châtiment. Ce n'était là qu'une des nombreuses farces scandaleuses que nous perpétrions les unes sur les autres. Pour nous voir quelques heures plus tard, toutes absorbées dans une convention anti-esclavagiste ou de tempérance, ou habillées de nos plus beaux atours, en haut discours avec les philosophes, on n'aurait jamais pensé que nous pouvions avoir été coupables de telles folies consommées. Ce n'était cependant que la réaction naturelle à la tendance sérieuse générale de nos pensées.
C'est à Peterboro, aussi, que je rencontrai pour la première fois celui qui était alors considéré comme l'orateur le plus éloquent et le plus passionné de la tribune anti-esclavagiste, Henry B. Stanton. Il était venu d'Utica avec la belle fille d'Alvin Stewart, à qui, selon la rumeur, il était fiancé ; mais, comme elle épousa peu après Luther R. Marsh, il y avait une erreur quelque part. Cependant, la rumeur avait ses avantages. Le considérant comme n'étant pas sur le marché matrimonial, nous étions toutes beaucoup plus libres et à l'aise dans nos manières avec lui que nous ne l'aurions été autrement. Une série de conventions anti-esclavagistes se tenait dans le comté de Madison, et là, j'eus le plaisir de l'entendre pour la première fois. Comme j'avais une passion pour l'oratoire, je fus profondément impressionnée par sa puissance. Il n'était pas aussi fluide et éloquent que Phillips, mais il pouvait faire rire et pleurer son auditoire ; ce dernier, Phillips lui-même disait ne jamais pouvoir le faire. M. Stanton était alors dans la force de l'âge, un jeune homme séduisant et affable, doté d'un talent de conversation remarquable, et il avait dix ans de plus que moi, avec l'avantage que ce nombre d'années confère nécessairement.
C'était un homme qui, par sa nature, son éducation et ses opinions, était tout à fait à l'opposé de ce que ma famille et mes amis auraient souhaité pour moi ; aussi, lorsque nos fiançailles furent annoncées, elles suscitèrent une tempête d'indignation et une opposition générale. Mon père, les membres de mon cercle, mes amis et mes connaissances, tous s'unirent pour me faire comprendre que je faisais une erreur fatale. Mais les critiques et les avertissements ne servirent qu'à cimenter mes résolutions, et j'appris alors, pour la première fois, que la sympathie est une force bien plus puissante que l'autorité.
La convention se tint à Londres en juin 1840. M. Stanton, en tant que délégué, s'y rendit, et nous nous sommes mariés peu de temps avant son départ. Comme nous étions en voyage de noces, il n'était pas de notre intention de passer tout notre temps dans les réunions de la convention, ni de nous limiter à la société des abolitionnistes. Nous avions prévu de visiter les lieux historiques de Londres, les galeries d'art, les parlements, les tribunaux, et de nous imprégner autant que possible de la culture et de la vie sociale de la métropole.
Le voyage en mer fut long et mouvementé, mais pour de jeunes gens amoureux, les tempêtes ne sont que des occasions de se rapprocher. Nous sommes arrivés à Londres au début de l'été, une saison où la ville est dans tout son éclat. Nous nous sommes installés dans des appartements confortables, et de là, nous sommes partis à la découverte des merveilles de la capitale britannique. Chaque jour apportait son lot de nouvelles expériences, et chaque soir, nous discutions de ce que nous avions vu et appris.
L'expérience fut enrichissante, et bien que nous n'ayons pas toujours été d'accord sur les questions politiques et sociales, nos différences de vues ne faisaient qu'ajouter du piment à nos conversations. Je me souviens particulièrement des débats animés que nous avions sur le rôle des femmes dans la société. M. Stanton était un homme progressiste, mais il était encore imprégné des préjugés de son époque. Ces discussions, bien que parfois tendues, furent le terreau sur lequel devaient germer, quelques années plus tard, mes propres convictions sur les droits des femmes.
Londres, avec ses rues bruyantes, ses monuments grandioses et son atmosphère chargée d'histoire, fut pour nous une école inestimable. Nous y avons rencontré des personnalités marquantes, des esprits brillants qui, par leur pensée et leur action, façonnaient le monde de demain. Ce voyage fut, en vérité, le prélude à une vie consacrée à la lutte pour la justice et l'égalité.
Le jeudi 10 mai 1840, je pris la décision de franchir le pas décisif, sans la moindre préparation pour un mariage ou un voyage ; mais M. Stanton, en remontant le fleuve Hudson, fut retenu sur le « Marcy's Overslaugh », un banc de sable où les bateaux restaient fréquemment échoués pendant des heures. Ce contretemps nous força à nous marier un vendredi, jour communément réputé pour porter malheur. Mais comme nous avons vécu ensemble, sans plus de heurts conjugaux que la normale, pendant près d'un demi-siècle, que nous avons eu sept enfants, dont tous sauf un sont encore en vie, et qu'ils ont été bien abrités, vêtus et nourris, jouissant d'un esprit sain dans un corps sain, personne n'a lieu de craindre de célébrer son mariage un vendredi par peur de la malchance. Le pasteur écossais qui nous maria, étant quelque peu superstitieux, nous supplia de remettre la cérémonie au samedi ; mais comme nous devions embarquer au début de la semaine suivante, cela était impossible. Ce point réglé, la difficulté suivante fut de le persuader d'omettre le mot « obéir » dans la cérémonie de mariage. Comme je refusais obstinément d'obéir à celui avec qui je pensais entrer dans une relation d'égalité, ce point fut également concédé. Quelques amis furent invités à être présents et, vêtue d'une simple robe blanche de soirée, je fus mariée. Mais le bon prêtre se vengea des points qu'il avait concédés en nous tenant sur le gril avec une longue prière et une dissertation sur la sainte institution pendant une heure entière. Le révérend Hugh Maire était un petit homme trapu, véhément dans sa manière et son discours, qui dansait sur le sol tout en exposant la loi, de la manière la plus originale et la plus comique qui soit. Comme M. Stanton ne l'avait jamais vu auparavant, cette heure fut pour lui une lutte constante pour maintenir son équilibre. J'avais suivi ses offices pendant plusieurs années et j'étais habituée à sa rhétorique, à son accent et à ses gestes, ce qui me permit de traverser l'épreuve avec un état d'esprit plus calme.
Ma sœur Madge, qui m'avait soutenue courageusement à travers tous mes doutes et mes angoisses, nous accompagna à New York et nous vit monter à bord du navire. Ma sœur Harriet et son mari, Daniel C. Eaton, un marchand de la ville de New York, étaient également présents. Lui et moi avions depuis des années un jeu de « chat » permanent lors de tous nos départs, et il avait juré de m'envoyer en Europe « marquée ». J'étais tout aussi déterminée à ce qu'il n'y parvienne pas. En conséquence, je me lançai dans une poursuite désespérée après lui sur tout le navire, mais en vain. Il eut le dernier « chat » et s'échappa. Comme j'étais obligée, dans ces circonstances, de mener la poursuite avec une certaine mesure de décorum, et qu'il avait l'avantage de la taille, de la longueur des membres et de l'absence de jupons, je n'avais vraiment aucune chance. Cependant, comme la poursuite nous fit tous rire, elle contribua à adoucir l'amertume du départ.
Une fois en mer, je tournai une nouvelle page de ma vie, et mes pensées se tournèrent vers ce que l'avenir proche nous réservait. James G. Birney, candidat abolitionniste à la présidence des États-Unis, nous rejoignit à New York et fut notre compagnon de voyage sur le *Montreal* à destination de l'Angleterre. Mon mari et lui étaient délégués à la Convention mondiale contre l'esclavage et s'intéressaient tous deux à mon éducation abolitionniste. Ils me donnèrent des livres à lire et, tandis que nous arpentions le pont jour après jour, la question fut le thème principal de nos conversations.
M. Birney était un gentleman raffiné de la vieille école, excessivement correct et pointilleux dans ses manières et ses conversations. Je perçus bientôt qu'il estimait que j'avais besoin d'un sérieux tempérament avant d'arriver en Angleterre. Je fus prompte à voir et à comprendre que ses critiques à l'égard d'autrui de manière générale, ainsi que le cours de ses discours sur les bonnes manières et la conversation, avaient une application plus proche qu'il ne souhaitait que je le découvre, bien qu'il espérât que j'en profiterais. J'étais toujours reconnaissante envers quiconque s'intéressait à mon amélioration, alors je lui dis en riant, un jour, qu'il n'avait pas besoin de formuler ses critiques de manière aussi détournée, mais qu'il pouvait me prendre directement en main et me polir aussi rapidement que possible. Assise dans le salon le soir après une partie d'échecs, durant laquelle, par hasard, j'avais été victorieuse, je me sentais satisfaite et disais parfois :
« Eh bien, qu'ai-je dit ou fait aujourd'hui qui soit sujet à critique ? »
Ainsi, de la manière la plus gracieuse, il répondit à une occasion :
« Vous êtes montée au sommet du mât sur une chaise, ce que je trouve très peu convenable pour une dame. Je vous ai entendue appeler votre mari "Henry" en présence d'étrangers, ce qui n'est pas permis dans la bonne société. Vous devriez toujours dire "M. Stanton". Vous avez fait trois coups en arrière dans cette partie. »
« Dieu me pardonne ! » répondis-je, « quel catalogue pour une seule journée ! Je crains que mon Mentor ne désespère de ma perfection ultime. »
« J'aurais plus d'espoir », répliqua-t-il, « si vous sembliez ressentir mes réprimandes plus profondément, mais vous les jugez visiblement de trop peu d'importance pour en être beaucoup troublée. »
Comme il trouvait encore plus à redire à mon mari, nous nous consolâmes l'un l'autre et décidâmes que notre ami était assez hypercritique et que nous étions aussi parfaits que des mortels ont besoin de l'être pour l'usure de la vie ordinaire. Étant tous deux dotés d'une bonne dose d'estime de soi, ni les louanges ni les blâmes de l'humanité ne nous accablaient. Comme le voyage dura dix-huit jours — car nous étions sur un voilier — nous eûmes le temps de nous améliorer, ou du moins de considérer toutes les suggestions amicales.
À cette époque, M. Birney était très amoureux de Mlle Fitzhugh de Geneseo, qu'il épousa par la suite. Il souffrait parfois d'une grande dépression, mais je pouvais toujours le ramener à une humeur ensoleillée en mentionnant son nom. C'était un sujet dont il ne se lassait jamais, et, en la louant, une auréole de gloire était pour lui visible autour de ma tête et je devenais irréprochable pour le moment. Il n'y avait rien chez nos compagnons de voyage pour briser la monotonie du voyage. C'étaient tous des Anglais de la classe moyenne, flegmatiques, revenant de diverses parties du monde pour visiter leur terre natale.
Lorsqu'ils n'étaient pas à portée d'oreille, M. Birney avait l'habitude de les ridiculiser sans merci ; aussi, un jour, pour marquer un point, dis-je avec une grande solennité : « Est-ce là de la bonne éducation que de se moquer des travers de nos semblables, qui n'ont pas eu nos avantages de culture et d'instruction ? » Il sentit la réprimande, rougit, et ne revint jamais sur ce sujet. Je regrette de dire que j'étais heureuse de le trouver une fois en faute.
Bien qu'un certain divertissement, par quelque moyen extraordinaire que je puisse l'obtenir, fût nécessaire à mon existence, néanmoins, comme il était jugé important que je comprenne parfaitement le statut du mouvement abolitionniste dans mon propre pays, je passais la majeure partie de mon temps à lire et à discuter de cette question. Étant l'épouse d'un délégué à la Convention mondiale, nous sentions tous qu'il était important que je sois capable de répondre à toutes les questions que l'on pourrait me poser en Angleterre sur toutes les phases de la question de l'esclavage.
Le capitaine, un joyeux compagnon, était toujours prêt à me seconder dans mes explorations de chaque recoin du navire. Il s'imaginait que ma lecture était fastidieuse et imposée par les messieurs plus âgés, si bien qu'il planifiait continuellement quelque diversion et m'invitait souvent à m'asseoir avec lui pour écouter ses expériences de vie de marin.
Mais toutes choses doivent avoir une fin dans cette vie mortelle, et notre voyage touchait à sa fin lorsque nous fûmes immobilisés par le calme sur la côte sud de l'Angleterre et ne pûmes avancer de plus d'un nœud à l'heure. Alors que nous étions en vue de la rive lointaine, un bateau pilote s'approcha et offrit d'emmener quiconque à terre en six heures. J'étais si ravie à l'idée d'atteindre la terre que, après beaucoup de persuasion, M. Stanton et M. Birney consentirent à venir. En conséquence, nous fûmes descendus dans le bateau sur un fauteuil, avec un déjeuner composé d'un poulet froid, d'une miche de pain et d'une bouteille de vin, avec juste assez de vent pour porter notre frêle embarcation vers notre destination. Mais, au lieu de six heures, nous mîmes toute la journée à essayer d'atteindre la terre, et, alors que le crépuscule s'épaississait et que la dernière brise s'éteignait, le pilote dit : « Nous sommes maintenant à deux milles du rivage, mais le seul moyen pour vous d'y arriver ce soir est une barque. »
Comme nous n'avions plus de provisions et nulle part où dormir, nous fûmes heureux de profiter de la barque. C'était une nuit claire au clair de lune, l'air embaumait, les eaux étaient calmes, et, avec deux vigoureux rameurs, nous glissâmes rapidement. Alors que M. Birney faisait la dernière descente et prenait place, doutant que nous atteignions le rivage, il se tourna vers moi et dit : « La femme m'a tenté et j'ai bien quitté le bon navire. » Cependant, nous atteignîmes le rivage à minuit et débarquâmes à Torquay, l'un des endroits les plus charmants de ce pays, et notre voyage vers Exeter le lendemain se déroula à travers les plus beaux paysages d'Angleterre.
Comme nous n'avions pas de bagages avec nous, notre détention par les douaniers fut brève, et nous fûmes bientôt conduits dans un petit hôtel confortable, qui, nous le découvrîmes au matin, était une tonnelle de roses. Je n'avais jamais imaginé rien d'aussi beau que le trajet jusqu'à Exeter sur le toit d'une diligence, avec quatre chevaux robustes trottant à la vitesse de dix milles à l'heure. C'était le premier jour de juin, et la campagne était dans toute sa gloire. Le feuillage était d'un vert des plus doux, les arbres étaient couverts de fleurs, et les arbustes de fleurs. Les routes étaient parfaites ; le grand cocher, à l'allure fière, avec ses gants blancs et ses rênes, son visage rose et son port altier, et le postillon en rouge, sonnant de la trompe à chaque passage dans un village, rendaient le trajet semblable à un voyage au pays des fées. Nous avions entendu dire que l'Angleterre ressemblait à un jardin de fleurs, mais nous étions totalement impréparés à une telle richesse de beauté.
À Exeter, nous eûmes notre première vue de l'une des grandes cathédrales de l'Ancien Monde, et nous fûmes tous profondément impressionnés par sa grandeur. C'était juste à l'heure du crépuscule, lorsque les derniers rayons du soleil couchant, filtrant à travers les vitraux colorés, accentuaient les ombres et projetaient une mystérieuse lumière ambrée sur tout l'édifice. Comme le chœur répétait, l'effet d'ensemble était rehaussé par les tons profonds de l'orgue vibrant à travers le toit voûté, et le son des voix humaines semblant vainement essayer de remplir le vaste espace au-dessus. La nouveauté et la solennité des lieux éveillèrent toutes nos émotions religieuses et firent vibrer chaque nerf de notre être. Comme mus par la même impulsion d'y demeurer un moment, nous nous assîmes tous, attendant silencieusement que quelque chose rompe le charme qui nous liait. Peut-on s'étonner de la puissance de la religion catholique pendant des siècles, avec de tels accessoires pour stimuler l'imagination vers un culte aveugle de l'inconnu ?
Assis à l'hôtel ce soir-là et souhaitant quelque chose à lire, nous demandâmes au serveur les journaux quotidiens. Comme il n'y avait pas de table publique ou de salon pour les hôtes, mais que chaque groupe avait son propre appartement, nous avions besoin d'un peu de changement par rapport à la compagnie des uns des autres. Ayant été, pour ainsi dire, coupés du monde extérieur pendant dix-huit jours, nous étions curieux de voir si notre planète tournait toujours d'ouest en est. À la mention des journaux au pluriel, le préposé nous jeta un regard surpris et dit qu'il irait chercher « ça ». Il revint en disant que le monsieur du n° 4 avait « ça », mais qu'il aurait fini dans quinze minutes. En conséquence, au bout de ce temps, il apporta le journal, et, après que nous l'eûmes gardé le même laps de temps, il vint le prendre pour un autre groupe. Dans notre maison de pension à Londres, un journal était laissé pendant une demi-heure chaque matin, puis il était porté à la maison voisine, servant ainsi plusieurs familles de lecteurs.
Le lendemain nous conduisit à Londres. Lorsque je pénétrai pour la première fois dans notre maison de pension de Queen Street, je pensai que c'était la demeure la plus sombre que j'eusse jamais vue. L'arrivée d'une délégation de dames, le lendemain, en provenance de Boston et de Philadelphie, changea l'atmosphère de l'établissement et me remplit de délicieuses anticipations de nouvelles et charmantes rencontres, que je réalisai pleinement en rencontrant Emily Winslow, Abby Southwick, Elizabeth Neal, Mary Grew, Abby Kimber, Sarah Pugh et Lucretia Mott. Il y avait eu une scission dans les rangs abolitionnistes américains, et des délégués étaient venus des deux branches, et, comme elles étaient également représentées dans notre pension, je me familiarisai avec toute la controverse. L'élément puissant qui causa la division était la question des femmes, et comme la branche garri-sonienne maintenait le droit des femmes de parler et de voter dans les conventions, toute ma sympathie allait aux garri-soniens, bien que M. Stanton et M. Birney appartinssent à l'autre branche, appelée abolitionnistes politiques. Pour moi, il n'y avait pas de question plus importante que l'émancipation des femmes des dogmes du passé, politiques, religieux et sociaux. Il me parut très remarquable que des abolitionnistes, qui ressentaient si vivement les torts faits à l'esclave, fussent si oublieux des torts égaux faits à leurs propres mères, épouses et sœurs, alors que, selon la loi commune, les deux classes occupaient un statut juridique similaire.
Notre principal objectif en visitant l'Angleterre à cette époque était d'assister à la Convention mondiale contre l'esclavage, qui devait se réunir le 12 juin 1840 au Freemasons' Hall, à Londres. Des délégués de toutes les sociétés abolitionnistes des nations civilisées furent invités, pourtant, lorsqu'ils arrivèrent, ceux qui représentaient des associations de femmes furent rejetés. Bien que les femmes fussent membres de la Société nationale abolitionniste, habituées à parler et à voter dans toutes ses conventions, et à prendre une part aussi active que les hommes dans toute la lutte contre l'esclavage, et qu'elles fussent présentes en tant que déléguées d'associations d'hommes et de femmes, aussi bien que de celles distinctement de leur propre sexe, toutes furent rejetées de la même manière parce qu'elles étaient des femmes. Les femmes, selon les préjugés anglais de l'époque, étaient exclues par des textes scripturaires de partager une dignité et une autorité égales avec les hommes dans toutes les associations de réforme ; par conséquent, il était aux yeux des esprits anglais éminemment déplacé que les femmes fussent admises en tant que membres égaux à une Convention mondiale. La question fut vivement débattue durant une journée entière. Mon mari fit un discours très éloquent en faveur de l'admission des déléguées femmes.
Lorsque l'on considère que Lady Byron, Anna Jameson, Mary Howitt, Mme Hugo Reid, Elizabeth Fry, Amelia Opie, Ann Green Phillips, Lucretia Mott, et tant de femmes remarquables, oratrices et dirigeantes de la Société des Amis, furent toutes contraintes d'écouter en silence les platitudes masculines sur la sphère féminine, on peut se faire une idée de l'indignation des amis sans préjugés, et surtout celle de femmes telles que Lydia Maria Child, Maria Chapman, Deborah Weston, Angelina et Sarah Grimké, et Abby Kelly, qui attendaient et observaient avec impatience de ce côté-ci, dans une angoisse douloureuse, de savoir comment leurs déléguées étaient reçues. À en juger par mes propres sentiments, les femmes des deux côtés de l'Atlantique ont dû être humiliées et chagrinées, à moins que ces sentiments ne fussent contrebalancés par le mépris pour le raisonnement superficiel de leurs adversaires et leur pose et leurs gestes comiques dans certains des élans intensément sérieux de leur imagination.
La portion cléricale de la convention fut la plus violente dans son opposition. Les membres du clergé semblaient avoir Dieu et ses anges particulièrement sous leur garde et leur protection, et étaient en agonie de peur que les femmes ne fissent ou ne dissent quelque chose qui choquât les armées célestes. Leur suffisance, qui les soutenait en tout, leur donnait l'assurance abondante que leurs mouvements devaient nécessairement plaire aux êtres célestes dont les oreilles étaient attentives aux débats de la Convention mondiale. Deborah, Huldah, Vashti et Esther auraient pu remettre en question la pertinence de l'appeler Convention mondiale, alors que seule la moitié de l'humanité y était représentée ; mais que valaient leurs opinions comparées à celles du révérend A. Harvey, du révérend C. Stout ou du révérend J. Burnet, qui, Bible en main, argumentaient sur la soumission de la femme, décrétée divinement lors de la création d'Ève.
L'un de nos champions à la convention, George Bradburn, un homme grand et trapu avec une voix de tonnerre, dominant de toute sa tête les représentants cléricaux, balaya tous leurs arguments en déclarant avec une emphase formidable que, s'ils pouvaient lui prouver que la Bible enseignait l'entière soumission d'une moitié de la race à l'autre, il considérerait que la meilleure chose qu'il puisse faire pour l'humanité serait de rassembler chaque Bible dans l'univers et d'en faire un grand feu de joie.
Il était vraiment pitoyable d'entendre des bigots à l'esprit étroit, prétendant être des enseignants et des guides des hommes, reléguer si cruellement leurs propres mères, avec le reste de l'humanité féminine, à une soumission absolue au type humain masculin ordinaire. J'ai toujours regretté que les femmes elles-mêmes n'aient pas pris part au débat avant que la convention ne soit pleinement organisée et que la question des délégués ne soit tranchée. Il me semblait alors, et il me semble encore, que tous les délégués munis de lettres de créance de sociétés reconnues auraient dû avoir voix au chapitre dans l'organisation de la convention, bien que sujets à une exclusion ultérieure. Cependant, les femmes s'assirent dans un siège bas entouré de rideaux comme un chœur d'église, et écoutèrent modestement les Solons français, britanniques et américains pendant douze des plus longs jours de juin, tout comme le firent, également, nos grands Garrison et Rogers dans la galerie. Ils méprisaient une convention qui ignorait les droits des femmes mêmes qui avaient combattu, côte à côte, avec eux dans le conflit abolitionniste. « Après avoir lutté tant de longues années », dit Garrison, « pour les libertés des esclaves africains, je ne peux prendre aucune part à une convention qui frappe les droits les plus sacrés de toutes les femmes. » Après avoir parcouru trois mille milles pour parler du sujet qui lui tenait le plus à cœur, il partagea noblement le silence forcé des déléguées rejetées. Ce fut un grand acte de sacrifice de soi qui ne devrait jamais être oublié par les femmes.
Thomas Clarkson fut choisi président de la convention et fit quelques remarques en ouverture, mais il se retira bientôt, car son âge et ses nombreuses infirmités rendaient toutes les occasions publiques trop pesantes, et Joseph Sturge, un Quaker, fut nommé président. Assise à côté de Mme Mott, je dis :
« Comme il y a un Quaker à la présidence maintenant, que pourrait-il faire si l'esprit vous poussait à parler ? »
« Ah », répondit-elle, ne croyant manifestement pas une telle éventualité possible, « là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté. »
Elle n'avait pas beaucoup foi dans la sincérité des abolitionnistes qui, tout en défendant éloquemment les droits naturels des esclaves, refusaient la liberté de parole à la moitié des gens de leur propre race. Telle était la cohérence d'une assemblée de philanthropes ! Ils auraient été horrifiés à l'idée de brûler la chair des femmes distinguées présentes avec des fers rougis au feu, mais la crucifixion de leur fierté et de leur respect de soi, l'humiliation de l'esprit, leur semblaient une affaire des plus futiles. L'action de cette convention fut le sujet de discussion, en public et en privé, pendant longtemps, et piqua de nombreuses femmes à une nouvelle pensée et à une nouvelle action, et donna naissance au mouvement pour l'égalité politique des femmes tant en Angleterre qu'aux États-Unis.
Lorsque la convention fut ajournée, la remarque fut entendue de tous côtés : « Il est temps que quelque exigence soit faite pour de nouvelles libertés pour les femmes. » Alors que Mme Mott et moi rentrions chez nous, bras dessus, bras dessous, commentant les incidents de la journée, nous résolûmes de tenir une convention dès notre retour au pays, et de former une société pour défendre les droits des femmes. À la maison de pension de Queen Street, où un grand nombre de délégués avaient des appartements, les discussions étaient animées à chaque repas, et parfois si amères que, finalement, M. Birney fit ses bagages et chercha des quartiers plus paisibles. Ayant fortement opposé l'admission des femmes en tant que déléguées à la convention, il était assez embarrassant de les rencontrer, durant les intervalles entre les diverses sessions, à table et au salon.
C'étaient les premières femmes que j'avais jamais rencontrées qui croyaient à l'égalité des sexes et qui ne souscrivaient pas à la religion orthodoxe populaire. La connaissance de Lucretia Mott, qui était une penseuse large et libérale en matière de politique, de religion et de toutes les questions de réforme, m'ouvrit un nouveau monde de pensée. Alors que nous nous promenions pour voir les sites de Londres, je saisissais chaque occasion de m'entretenir avec elle. Il était intensément gratifiant d'entendre tout ce que, à travers des années de doute, j'avais vaguement pensé, si librement discuté par d'autres femmes, dont certaines n'étaient pas plus âgées que moi — des femmes, aussi, d'une intelligence, d'une culture et d'un raffinement rares. Après six semaines de séjour sous le même toit que Lucretia Mott, dont la conversation était uniformément d'un haut niveau, je sentis que je la connaissais trop bien pour sympathiser avec les Amis orthodoxes, qui la dénonçaient comme une femme dangereuse parce qu'elle doutait de certains dogmes auxquels ils croyaient pleinement.
Comme M. Birney et mon mari étaient invités à prendre la parole partout en Angleterre, en Écosse et en Irlande, et que nous étions uniformément reçus par des Amis orthodoxes, j'eus amplement l'occasion de connaître le sentiment général à leur égard envers Lucretia Mott. Même Elizabeth Fry semblait peu disposée à respirer le même air qu'elle. Pendant les six semaines que beaucoup d'entre nous passèrent à Londres après la convention, nous fûmes invités à une succession de petits-déjeuners, dîners et thés, publics et privés, et, en ces occasions, il était amusant d'observer les efforts assidus de Mme Fry pour tenir Mme Mott à distance. Si Mme Mott était sur la pelouse, Mme Fry entrait dans la maison ; si Mme Mott était dans la maison, Mme Fry restait sur la pelouse. Un soir, alors que nous étions tous entassés dans deux salons, sans aucune issue, le mot circula que Mme Fry se sentait poussée à prier avec les délégués américains, sur quoi un silence profond régna. Après quelques instants, la voix de Mme Fry s'éleva pour déplorer le schisme parmi les Amis américains ; que tant d'entre eux avaient été égarés par de fausses doctrines ; exhortant l'Esprit de Tout Bien à leur montrer l'erreur de leur chemin, et à les rassembler une fois de plus dans le bercail du grand Berger de notre foi. La prière était dirigée si précisément vers les adeptes d'Elias Hicks, et vers Lucretia Mott en particulier, que je murmurai à Lucretia, à la fin, qu'elle devrait maintenant prier pour Mme Fry, afin que ses yeux puissent être dessillés sur son sectarisme et son absence de charité, et qu'elle soit conduite par l'Esprit vers une lumière plus haute. « Oh, non ! » répondit-elle, « une prière de cette nature, dans ces circonstances, est un avantage déloyal à prendre sur une étrangère, mais je ne voudrais pas m'en offusquer dans la maison de ses amis. »
Dans ces assemblées, nous rencontrâmes les principales familles quakers et de nombreux autres philanthropes de différentes confessions intéressés par le mouvement anti-esclavagiste. En toutes ces occasions, notre noble Garrison parla avec la plus grande efficacité, et ainsi nos amis anglais eurent l'occasion de goûter à son éloquence, dont l'absence avait été une perte si grave lors de la convention.
Nous consacrâmes un mois assidûment à visiter Londres et, selon le devoir du voyageur, nous explorâmes la cathédrale Saint-Paul, le British Museum, la Tour, diverses prisons, hôpitaux, galeries d'art, le château de Windsor et le palais Saint-James, les jardins zoologiques, les écoles et collèges, les principaux théâtres et églises, l'abbaye de Westminster, les Chambres du Parlement et les tribunaux. Nous entendîmes les prédicateurs, acteurs et hommes d'État les plus célèbres. En fait, nous allâmes du sommet au fond de tout, du dôme de Saint-Paul au tunnel sous la Tamise, alors en cours d'excavation. Nous parcourûmes les parcs en voiture, remontâmes et descendîmes la Tamise, puis visitâmes tous les comtés d'Angleterre sauf quatre, dans chacun desquels nous eûmes de grandes réunions, M. Birney et M. Stanton étant les principaux orateurs. Comme nous étions généralement invités à loger chez des Amis, cela nous donna une bonne occasion de voir les familles dirigeantes, telles que les Ashurst, les Alexander, les Priestman, les Braithwaite et Buxton, les Gurney, les Pease, les Wigham d'Édimbourg et les Webb de Dublin. Nous passâmes quelques jours avec John Joseph Gurney dans sa belle demeure de Norwich. Il venait de revenir d'Amérique, après avoir fait un tour dans le Sud. Lorsqu'on lui demanda comment il avait trouvé l'Amérique, il répondit : « J'aime tout, sauf votre croûte de tarte et votre esclavage. »
Avant de quitter Londres, toute la délégation américaine, composée d'environ quarante personnes, fut invitée à dîner chez Samuel Gurney. Lui et son frère, John Joseph Gurney, étaient, à cette époque, les principaux banquiers de Londres. Quelqu'un fit remarquer facétieusement que les Juifs étaient les principaux banquiers de Londres jusqu'à ce que les Quakers les en délogent.
L'une des femmes les plus frappantes que je rencontrai en Angleterre à cette époque fut Miss Elizabeth Pease. Je n'ai jamais vu un visage plus fortement marqué. En la rencontrant, quarante ans plus tard, sur l'estrade d'une grande réunion au Town Hall de Glasgow, je la reconnus immédiatement. Elle est aujourd'hui Mme Nichol d'Édimbourg et, bien que du côté obscur de quatre-vingts ans, elle est toujours active dans toutes les réformes du jour.
Cela nous surprit beaucoup au début, en entrant dans les domaines de certaines de ces belles maisons quakers, d'entendre la grande cloche sonner à la loge, de voir le nombre de domestiques en livrée sur le porche et dans les halls, puis de rencontrer l'hôte en tenue simple, et d'être accueillis en langage simple : « Comment vas-tu, Henry ? » « Comment vas-tu, Elizabeth ? » Cela résonnait d'une manière particulièrement douce à mes oreilles — une étrangère dans un pays étranger. Les riches Quakers anglais que nous avons visités à cette époque, tout compte fait, étaient les personnes les plus charmantes que j'aie jamais vues. Ils étaient raffinés et intelligents sur tous les sujets et, bien qu'assez conservateurs sur certains points, ils n'étaient pas agressifs pour imposer leurs opinions aux autres. Leur hospitalité était charmante et généreuse, leurs maisons le parfait idéal de confort et d'ordre, la cuisine irréprochable, tandis que la paix régnait sur tout. Les manières calmes et douces, les tons doux en parlant, et le calme mystérieux de ces maisons bien ordonnées ressemblaient à l'atmosphère que l'on trouve dans un couvent moderne, où les devoirs ordinaires du jour semblent être accomplis par une influence magique.
Avant de quitter Londres, nous passâmes une journée délicieuse en juin chez Samuel Gurney, entourés d'un beau parc où erraient six cents cerfs — toujours une belle caractéristique du paysage anglais. Comme la duchesse de Sutherland et Lord Morpeth avaient exprimé à Mme Fry le souhait de rencontrer certains des principaux abolitionnistes américains, il fut convenu qu'ils viendraient chez son frère à cette occasion. Peu après notre arrivée, la duchesse, avec son frère et Mme Fry, dans sa voiture d'apparat à six chevaux et postillons, arriva devant la porte. M. Gurney était manifestement embarrassé à la perspective d'un lord et d'une duchesse sous son toit. Appuyée au bras de Mme Fry, la duchesse nous fut formellement présentée individuellement. Mme Mott conversa avec les distingués invités avec la même fluidité et le même calme qu'avec ses propres compatriotes. Quelle que fût l'anxiété des Anglais quant à ce qu'ils devaient dire et faire, les Américains étaient tous fort à l'aise.
Comme Lord Morpeth avait quelques lettres intéressantes de l'île de la Jamaïque à nous lire, nous formâmes un cercle sur la pelouse pour écouter. L'Angleterre venait de payer cent millions de dollars pour émanciper les esclaves, et nous étions tous intéressés d'entendre le résultat de l'expérience. L'invité distingué, à son tour, avait beaucoup de questions à poser concernant l'esclavage américain. Nous ne trouvâmes aucune de ces préjugés contre la couleur en Angleterre qui sont si invétérés parmi le peuple américain ; lors de mon premier dîner en Angleterre, je me trouvai à côté d'un gentleman de la Jamaïque, noir comme l'as de pique. Après le départ de la duchesse, le dîner fut annoncé. C'était un repas somptueux, servi avec le plus grand goût. Il y avait une demi-douzaine de verres à vin à chaque assiette, mais les abolitionnistes, en ces jours-là, étaient tous convertis à la tempérance, et, au passage des bouteilles, il y eut un mouvement général de tête, et la main droite étendue au-dessus des verres. Nos amis anglais furent stupéfaits qu'aucun de nous ne bût de vin. M. Gurney dit qu'il n'avait jamais vu un tel spectacle : quarante dames et gentlemen s'asseyant pour dîner sans qu'aucun d'eux ne goûte au vin. En parlant avec lui sur ce point, il dit :
« Je suppose que vos mères allaitantes boivent de la bière ? »
Je ris et dis : « Oh, non ! Nous craindrions d'embrumer le cerveau de nos enfants. »
« Pas de danger de cela », dit-il ; « nous sommes tous assez brillants, et pourtant un tonneau de bière est roulé dans la cave pour la mère avec chaque enfant nouveau-né. »
Le colonel Miller du Vermont, l'un de notre délégation américaine, fut dans la guerre grecque avec Lord Byron. Comme Lady Byron avait exprimé le souhait de le voir, afin que sa fille puisse connaître quelque chose des derniers jours de son père, une entrevue fut organisée, et le colonel m'invita gentiment à l'accompagner. Son récit de leur connaissance et des nombreux traits de caractère nobles que Lord Byron manifesta, ses impulsions généreuses et ses actes de sacrifice de soi, semblèrent particulièrement gratifiants pour la fille. Ce fut une triste entrevue, organisée principalement pour la satisfaction de la fille, bien que Lady Byron écoutât avec un intérêt douloureux. Comme le colonel était un fervent admirateur du grand poète, il le représenta sans doute sous le meilleur jour possible, et sa narration de ses derniers jours fut profondément intéressante. Lady Byron avait une manière calme et réservée, un visage triste et une voix basse et plaintive, comme quelqu'un qui avait connu un profond chagrin. Je l'avais vue fréquemment lors de la convention et lors de thés mondains, et avais été personnellement présentée à elle avant cette occasion. Dans l'ensemble, je pensais qu'elle était une femme douce et attirante.
Nous eûmes une entrevue agréable avec Lord Brougham également. La Société anti-esclavagiste de Philadelphie lui envoya un encrier richement sculpté, fait du bois du Pennsylvania Hall, qui fut détruit par une foule pro-esclavagiste. M. Birney fit un discours des plus gracieux en présentant le souvenir, et Lord Brougham fut tout aussi heureux en le recevant.
L'un des personnages les plus notables que nous rencontrâmes à cette époque fut Daniel O'Connell. Il fit sa première apparition à la convention de Londres quelques jours après que les femmes eurent été rejetées. Il rendit un bel hommage à la femme et dit que, s'il avait été présent lorsque la question était en discussion, il aurait parlé et voté pour leur admission. C'était un homme grand, bien bâti, à l'apparence magnifique, et probablement l'un des orateurs les plus efficaces que l'Irlande ait jamais produits. Je le vis lors d'une grande réunion sur l'Inde à Exeter Hall, où certains des meilleurs orateurs de France, d'Amérique et d'Angleterre étaient présents. Il y avait six natifs de l'Inde sur l'estrade qui, ne comprenant rien à ce qui était dit, restèrent naturellement apathiques tout au long des débats. Mais au moment où O'Connell commença à parler, ils furent tout attention, se penchant en avant et observant de près chaque mouvement. On pouvait presque deviner ce qu'il disait au jeu de ses traits expressifs, à ses gestes merveilleux et à la pose de tout son corps. Lorsqu'il eut terminé, les natifs se joignirent aux applaudissements généraux. Il avait tout le pouvoir de sarcasme et de dénonciation de Wendell Phillips, et y ajoutait le pathos le plus tendre. Il pouvait faire rire ou pleurer son auditoire à volonté. C'était un spectacle rare de le voir vêtu de « drap de Repeal » dans l'une de ses réunions pour le Repeal. Nous étions à Dublin en plein milieu de cette excitation, où les espoirs de nouvelles libertés pour ce peuple opprimé se concentraient tous sur O'Connell. L'enthousiasme du peuple pour l'abrogation de l'Union était alors à son paroxysme. Dînant un jour avec le « Grand Libérateur », comme on l'appelait, je lui demandai s'il espérait faire adopter cette mesure.
« Non », dit-il, « mais c'est toujours une bonne politique de réclamer le maximum et ensuite vous serez sûr d'obtenir quelque chose. »
S'il avait pu regarder cinquante ans en avant et voir la condition actuelle de son malheureux pays, il aurait su que l'avidité et l'égoïsme anglais pouvaient faire échouer toute politique, aussi sage et clairvoyante fût-elle. Les étapes successives par lesquelles le commerce irlandais fut ruiné et les querelles religieuses entre ses habitants constamment ravivées, et la nation subjuguée, forment la page la plus sombre de l'histoire de l'Angleterre. Mais le peuple s'éveille enfin à son devoir et, pour la première fois, organise le sentiment public anglais en faveur du « Home Rule ». J'ai assisté à plusieurs grandes réunions enthousiastes lors de mon dernier séjour en Angleterre, au cours desquelles les déclarations les plus radicales des patriotes irlandais ont été accueillies par des acclamations prolongées. J'espère que le jour n'est pas loin où la belle Île d'Émeraude déploiera sa bannière devant les nations de la terre, intronisée en tant que République Reine de ces mers du nord !
Nous visitâmes la maison de Wordsworth à Grasmere, parmi les beaux lacs, mais il n'y était pas. Cependant, nous vîmes ses environs — le paysage qui inspira certains de ses rêves poétiques, et les rangées denses de roses trémières de toutes nuances et couleurs, menant de son porche à la porte. Le jardinier nous dit que c'était sa fleur préférée. Bien qu'elle n'eût aucune beauté particulière en soi, prise isolément, la merveilleuse combinaison de couleurs royales était vraiment frappante et belle. Nous vîmes Harriet Martineau dans sa maison de campagne ainsi que dans sa maison en ville. Comme nous étions obligés de converser avec elle par un cornet acoustique, nous la laissâmes faire la majeure partie de la conversation. Elle nous raconta de nombreuses expériences amusantes de ses voyages en Amérique, et ses commentaires sur la Convention de Londres étaient riches et piquants. Elle n'était pas une femme attirante, ni par ses manières ni par son apparence, bien que considérée comme grande et bonne par tous ceux qui la connaissaient.
Nous passâmes quelques jours avec Thomas Clarkson, à Ipswich. Il vivait dans une très vieille maison avec de longs couloirs tortueux, entourée d'un fossé, que nous traversions au moyen d'un pont-levis. Il venait d'écrire un article contre le projet de colonisation, que sa femme nous lut à voix haute. Il était tellement absorbé par le sujet qu'il oublia que l'article avait été écrit par lui-même, et continua un applaudissement continu avec des « entendez ! » « entendez ! », le mode anglais d'exprimer son approbation. Il nous parla des luttes sévères que lui et Wilberforce avaient traversées pour éveiller le sentiment public de l'Angleterre à la demande d'émancipation en Jamaïque. Mais leurs épreuves étaient légères comparées à ce que Garrison et ses collaborateurs avaient souffert en Amérique.
Ayant lu au sujet de toutes ces personnes, il était difficile de réaliser, alors que je leur rendais visite dans leurs propres foyers jour après jour, qu'ils étaient les mêmes personnes que j'avais si longtemps adorées de loin !
CHAPITRE VI.
EN ROUTE VERS LA MAISON.
Après avoir pris une vue des merveilles et des environs de Londres, nous passâmes un mois à Paris. Il y a cinquante ans, il y avait une plus grande différence dans l'apparence générale des choses entre la France et l'Angleterre qu'aujourd'hui. Que des pays séparés par seulement quelques heures de voyage puissent différer si largement était pour nous une grande surprise. Comme les vues et les sons avaient changé ! Voici la vieille diligence, cahotant le long de la route avec ses divers compartiments et son nombre indéfini de chevaux, harnachés de corde et de cuir, parfois deux, parfois trois de front, et parfois un en avant, avec un postillon rossant les pauvres bêtes sans cesse, et le conducteur hurlant et faisant claquer son fouet. Le tumulte, la confusion et les disputes à chaque arrêt sont accablants ; les classes supérieures, hommes et femmes pareillement, se précipitant dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant et se baisant, tandis que les conducteurs et palefreniers, à la moindre provocation, se lancent tous les adjectifs dénonciateurs de la langue, et avec une telle véhémence que vous vous attendez à chaque instant à voir un conflit mortel. Mais aujourd'hui, comme il y a cinquante ans, ils n'arrivent jamais à ce point. Le leur était et est purement une rencontre de mots, qu'ils maintiennent, alors qu'ils s'éloignent dans des directions opposées, aussi longtemps qu'ils peuvent s'entendre et se voir, avec des menaces de vengeance à venir. Une telle rencontre entre deux Anglais signifierait la mort de l'un ou de l'autre.
Tout cela contrastait fortement avec John Bull et son Île. Là-bas, les gens étaient aussi silencieux que s'ils étaient nés sourds et muets. La diligence anglaise était compacte, propre et polie de haut en bas, les chevaux et le harnais brillants et en ordre, le cocher bien habillé et digne, qui prononçait rarement un mot fort ou n'utilisait son fouet, gardait son siège aux diverses étapes, tandis que les palefreniers abreuvaient ou changeaient les coursiers ; le postillon soufflait son coup de clairon pour avoir le courrier en état, et les passagers réservés ne faisaient aucune remarque sur ce qui se passait ; car, en ces jours-là, les Anglais craignaient de se parler par peur de reconnaître quelqu'un qui n'était pas de leur classe, tandis qu'aux étrangers et aux non-résidents ils ne parlaient qu'en cas de nécessité extrême. Le Français était assez prêt à parler, mais, malheureusement, nous étions séparés par des langues différentes. Ainsi, l'Anglais ne voulait pas parler, le Français ne le pouvait pas, et l'intelligent et loquace conducteur américain, qui discourt sur la politique, la religion, les institutions nationales et les potins sociaux, était inconnu de ce côté de l'Atlantique. Ce que le curieux voyageur américain pouvait découvrir lui-même par l'observation et une recherche obstinée, il était le bienvenu à le trouver, mais le Breton ne perdrait pas son souffle pour éclairer les Yankees sur les points d'intérêt ou les coutumes de son pays.
Notre groupe se composait de Miss Pugh, Abby Kimber, M. Stanton et moi-même. J'eus de nombreuses expériences amusantes en faisant connaître mes besoins lorsque j'étais seule, ayant oublié la plupart de mon français. Par exemple, voyageant nuit et jour dans la diligence pour Paris, comme les arrêts étaient courts, on avait parfois besoin de quelque chose à manger. Une nuit, alors que mes compagnons dormaient tous, je sortis pour obtenir un morceau de gâteau ou un biscuit, ou tout ce que je pouvais obtenir de ce genre, mais, à cause de ma maladroite utilisation de la langue, je fus mal comprise. Juste au moment où la diligence était sur le point de partir, et que le cri pour nous faire monter fut entendu, le serveur vint en courant avec une assiette brûlante de ris de veau joliment grillés. J'avais attendu et m'étais demandé pourquoi il prenait si longtemps pour obtenir un simple morceau de gâteau ou de biscuit, et voici ! un morceau de viande chaude m'était offert. Je ne pouvais pas prendre la chose grésillante dans ma main ni la manger sans pain, couteau ou fourchette, alors je me dépêchai vers la voiture, l'homme me poursuivant jusqu'à la porte même. J'étais vexée et déçue, tandis que le reste du groupe était convulsé de rire au salut de départ et à ma tentative de faire mon chemin seule. Il se passa un certain temps avant que je n'entende la fin de l'histoire des « ris de veau ».
Lorsque nous atteignîmes Paris, nous prîmes un courrier qui pouvait parler anglais, pour nous montrer les sites de cette ville merveilleuse. Chaque matin, de bonne heure, il était à la porte, qu'il pleuve ou qu'il vente, pour exécuter nos plans, que, avec l'aide de notre guide, nous avions faits la veille au soir. De cette façon, allant régulièrement, jour après jour, nous visitâmes tous les points d'intérêt à des kilomètres à la ronde et remontâmes et descendîmes la Seine. Le palais des Tuileries, avec ses nombreuses associations avec une longue lignée de rois et de reines plus ou moins malheureux, était alors dans sa gloire, et ses vastes et beaux jardins étaient toujours gais avec des foules de gens heureux. Ces jardins étaient une grande attraction pour les nourrices et les enfants et étaient équipés de toutes sortes d'appareils nouveaux pour leur amusement, y compris de belles petites voitures tirées par quatre chèvres avec des filles ou des garçons conduisant, des bateaux naviguant dans l'air, semblant propulsés par des rames, et des chevaux de bois volant autour sur des manèges avec des garçons essayant vainement de s'attraper. Aucun peuple n'a jamais pris la peine d'inventer autant d'amusements pour les enfants que les Français. Les gens aimaient être toujours en plein air, nuit et jour. Les parcs sont bondés de chercheurs d'amusement, certains lisant et jouant à des jeux, d'autres cousant, tricotant, jouant d'instruments de musique, dansant, s'asseyant autour de tables en groupes, mangeant, buvant et bavardant gaiement. Et pourtant, lorsqu'ils conduisent des voitures ou rentrent chez eux la nuit, ils s'enferment aussi hermétiquement que des huîtres dans leurs coquilles. Ils ont une théorie selon laquelle l'air nocturne est très préjudiciable — dans la maison — bien qu'ils restent dehors jusqu'à minuit. J'ai trouvé cette même superstition répandue en France cinquante ans plus tard.
Nous avons visité l'Hôtel des Invalides juste au moment où l'on préparait le sarcophage pour la réception des restes de Napoléon. Nous avons été témoins de l'agitation sauvage de ce peuple enthousiaste et avons écouté avec un profond intérêt les éloges que les vieux soldats faisaient de leur grand général. Les dames de notre groupe ont bavardé librement avec eux. Ils avaient tous des anecdotes intéressantes à raconter sur leur chef. Ils disaient qu'il dormait rarement plus de quatre heures, qu'il mangeait sobrement et qu'il changeait rarement de domestique, car il détestait voir un visage étranger autour de lui. Il aimait beaucoup les échecs et prisait continuellement ; il parlait peu, avait le sommeil léger — le bruit d'une souris l'aurait réveillé — et était toujours aux aguets. Ils disaient que, lors de ses grandes campagnes, il semblait omniprésent. Une sentinelle endormie à son poste se réveillait parfois pour trouver Napoléon de service à sa place.
Le navire qui ramena les restes de Napoléon était la Belle Poule, qui accosta à Cherbourg le 30 novembre 1840. Le corps fut transféré à l'église des Invalides, qui jouxte le tombeau. Le prince de Joinville rapporta le corps de Sainte-Hélène, et Louis-Philippe le reçut.
À cette époque, chaque soldat avait un petit lopin de terre qu'il décorait à sa guise, où étaient illustrées de nombreuses scènes de leurs grandes batailles. L'une représentait Napoléon traversant les Alpes. Il y avait les canons, les soldats, Napoléon à cheval, tous gravissant la pente raide, parfaits en miniature. Dans une autre, on voyait Napoléon, drapeau en main, menant la charge sur le pont de Lodi. Dans une autre encore, Napoléon en Égypte, devant les Pyramides, assis, impassible, sur son cheval, contemplant le Sphinx, comme s'il s'apprêtait à prononcer ses paroles immortelles devant ses soldats : « Ici, quarante siècles nous contemplent. » Ces leçons de choses du passé ont aujourd'hui disparu et le terrain est utilisé à des fins plus prosaïques.
Je ne pensais guère, en assistant à ce grand événement en France en 1840, que cinquante-sept ans plus tard, j'assisterais à un spectacle similaire dans la République américaine, lorsque notre nation rendrait ses derniers hommages au général Grant. Il y a de nombreux points de similitude dans ces grands événements. En tant qu'hommes, ils étaient tout aussi agressifs et autonomes. Dans son testament, Napoléon exprimait le souhait que sa dernière demeure puisse se trouver dans la terre et parmi le peuple qu'il aimait tant. Son désir est exaucé. Il repose dans la ville principale de la République française, dont les rivages sont baignés par les eaux de la Seine. Le général Grant a exprimé le souhait d'être enterré dans notre métropole et a ajouté : « Où que je sois enterré, je désire qu'il y ait de la place pour ma femme à mes côtés. » Ses souhaits, eux aussi, sont exaucés. Il repose dans la ville principale de la République américaine, dont les rivages sont baignés par les eaux de l'Hudson, et dans son magnifique mausolée, il y a de la place pour sa femme à ses côtés.
Plusieurs membres de la Société des Amis de Boston et de Philadelphie, qui avaient assisté à la Convention mondiale contre l'esclavage à Londres, se sont joints à notre groupe pour un voyage sur le Continent. Bien qu'opposés à la guerre, ils prirent tous un vif intérêt à l'effervescence nationale et aux festivités qui annonçaient l'arrivée attendue du héros de Sainte-Hélène. Comme ils portaient tous des manteaux militaires de l'époque de George Fox, les soldats, supposant qu'ils appartenaient à l'armée de quelque pays, leur rendaient le salut militaire partout où nous allions, au grand dam des intéressés et pour notre plus grand amusement.
Lors de nos visites, Miss Pugh nous amusait en lisant à voix haute la description de ce que nous admirions et les événements historiques liés à ce bâtiment ou à cette localité en particulier. Nous l'exhortions à prendre le temps d'observer tout ce qu'elle pouvait voir et de lire après, mais non, elle portait partout avec elle une histoire de France et le guide Galignani, et tandis que le reste d'entre nous regardait jusqu'à entière satisfaction, elle jetait un coup d'œil d'ensemble et lisait la description. Chère petite femme ! C'était une érudite brillante, une bonne historienne, bien informée sur tous les sujets et tous les pays ; elle s'est révélée être une compagne de voyage inestimable et pouvait en raconter davantage sur ce que nous voyions que tous les autres réunis.
À plusieurs reprises, il nous est arrivé de croiser Louis-Philippe passant en trombe dans une calèche découverte. Nous avons ressenti une grande satisfaction à nous rappeler qu'à une époque, il fut un exilé dans notre pays, où il gagnait sa vie en enseignant à l'école. Quel honneur pour des enfants yankees d'avoir appris les rudiments de sa langue auprès d'un roi français.
Accoutumée au dimanche puritain, fait de retenue et de solennité, j'ai trouvé ce jour-là à Paris gai et charmant. La première fois que j'ai pris part à certaines des festivités, je m'attendais vraiment à être foudroyée. Les bibliothèques, les galeries d'art, les salles de concert et les théâtres étaient tous ouverts au public. Des orchestres jouaient dans les parcs, où des familles entières, avec leurs paniers-repas, passaient la journée — maris, femmes et enfants en excursion ensemble. Les bateaux sur la Seine et tous les transports publics étaient bondés. Ceux qui n'avaient que ce seul jour pour se divertir semblaient déterminés à en profiter au maximum. Un contraste merveilleux avec ce jour sombre à Londres, où tous les lieux de divertissement étaient fermés et où rien n'était ouvert au peuple, hormis les églises et les débits de boissons. Les rues et les maisons dans lesquelles Voltaire, La Fayette, Mme de Staël, Mme Roland, Charlotte Corday et d'autres hommes et femmes célèbres ont vécu et sont morts nous furent montrées. Nous ne pensions guère, alors, à toutes les scènes terribles qui allaient se dérouler à Paris, ni que la France sortirait des dangers qui l'assaillaient de toutes parts pour devenir une république sœur. C'est une réalisation merveilleuse, alors que rois et papes conspiraient contre son expérience, qu'elle ait réussi à fouler aux pieds la royauté et à proclamer la liberté, l'égalité et la fraternité pour son peuple.
Après quelques semaines en France, nous sommes retournés à Londres, voyageant à travers l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse pendant plusieurs mois. Nous avons visité les lieux que Shakespeare, Burns et Dickens avaient rendus classiques. Nous avons passé quelques jours à Huntingdon, demeure d'Oliver Cromwell, et avons visité le domaine où il passa le début de sa vie conjugale. Pendant notre séjour, l'un de ses grands admirateurs nous lut à haute voix un article splendide paru dans l'une des revues, écrit par Carlyle, rendant au « Protecteur », comme disait son ami, sa véritable place dans l'histoire. Il fut longtemps de bon ton pour les historiens anglais de représenter Cromwell comme un fanatique et un hypocrite, mais son caractère fut réhabilité par des auteurs ultérieurs. « Jamais, dit Macaulay, un souverain ne fut aussi manifestement né pour la souveraineté. La coupe qui a enivré presque tous les autres l'a rendu sobre. »
Nous avons vu les ruines pittoresques du château de Kenilworth, le lieu de naissance de Shakespeare, les demeures de Byron et de Mary Chaworth ; nous avons erré dans l'abbaye de Newstead, vu le monument dédié au fidèle chien et la grande salle à manger où Byron et ses joyeux compagnons avaient l'habitude de tirer sur une cible. C'était une région désolée. Nous nous sommes arrêtés un jour ou deux à Ayr et nous sommes rendus au lieu de naissance de Burns. La vieille maison qui l'avait abrité était toujours là, mais ses murs résonnaient désormais d'autres voix, et les champs où il avait peiné étaient labourés par d'autres mains. Nous avons vu le ruisseau et les berges où lui et Mary s'asseyaient ensemble, la vieille église en pierre où les sorcières tenaient leurs sabbats de minuit, les deux chiens et le pont d'Ayr. Avec Burns, comme avec Sappho, c'est l'amour qui a éveillé son cœur au chant. Une jolie fille qui travaillait avec lui dans les champs pendant la moisson inspira ses premiers essais en rimes. La vie, avec Burns, fut une longue et dure lutte. Avec son amour naturel pour la beauté, la dépression terrible dont il souffrait à cause de son cadre de vie morne était inévitable. L'intérêt que lui portèrent les grands hommes, lorsqu'ils s'éveillèrent à son génie, arriva trop tard pour sa sécurité et son encouragement. Dans un verre de whisky, il trouva, finalement, le repos et la gaieté qu'il ne connut jamais sobre. La pauvreté et l'ignorance sont les parents de l'intempérance, et ce vice ne sera jamais supprimé tant que les fardeaux de la vie ne seront pas partagés également par tous.
Nous avons vu Melrose au clair de lune, passé plusieurs heures à Abbotsford et nous sommes attardés dans le petit sanctum sanctorum où Scott écrivit ses œuvres immortelles. Il était si petit qu'il pouvait atteindre les étagères de tous côtés. Nous avons parcouru les prisons, les châteaux et les rues étroites d'Édimbourg, où les maisons ont sept ou huit étages, chaque étage dépassant de quelques pieds jusqu'à ce que, tout en haut, les voisins d'en face puissent facilement se serrer la main et bavarder ensemble. Tous les intervalles entre nos visites actives étaient consacrés à la lecture des vies de personnages historiques, en poésie et en prose, jusqu'à ce que notre sympathie se porte vers ces personnages réels ou idéaux. Lady Jane Grey, Anne Boleyn, Marie Stuart, Ellen Douglas, Jeanie et Effie Deans, Highland Mary, Rebecca la Juive, Di Vernon et Rob Roy semblaient tous être des hommes et des femmes réels, dont nous espérions rencontrer les ombres ou les descendants sur leurs terres natales.
Ici, parmi les lacs et les montagnes d'Écosse, M. Stanton et moi voyagions seuls pour la première fois depuis notre mariage, et comme nous aimions tous deux la marche, nous avons fait de nombreuses excursions à pied vers des points inaccessibles autrement. Nous avons passé quelque temps dans les monts Grampians, si familiers à chaque écolier, à pied et à dos d'âne. Nous avons navigué sur le Loch Katrine et le Loch Lomond. Mon mari écrivait des articles pour certains journaux de New York sur l'ensemble du voyage et cherchait à acquérir une connaissance exacte de tout ce que nous voyions ; j'avais donc l'avantage des informations qu'il recueillait. Lors de ces longues randonnées, je portais une robe courte, descendant juste sous le genou, en drap bleu foncé, une casquette militaire de même étoffe qui protégeait mes yeux, et une paire de bottes hautes, faites sur le modèle masculin alors généralement porté — le style le plus confortable pour marcher, car la pression est égale sur tout le pied et la cheville a une liberté de mouvement. Ainsi équipée, et entraînée de bonne heure par mon beau-frère aux longues marches, je n'ai eu aucune difficulté à suivre le rythme de mon mari.
Étant autonomes et aventureux dans nos explorations, nous nous sommes parfois retrouvés impliqués dans de graves difficultés pour avoir refusé de prendre un guide. Par exemple, nous avons décidé de gravir le Ben Nevis seuls. Il nous semblait simple de monter le flanc d'une montagne en ligne droite, et donc, malgré les avertissements répétés de notre hôte, nous sommes partis. Nous ne connaissions rien aux sentiers en zigzag pour éviter les rochers, les sources et les marécages ; en fait, nous supposions que toutes les montagnes étaient lisses et sèches, comme les collines de notre pays que nous avions l'habitude de gravir. L'aubergiste secoua la tête et sourit quand nous lui dîmes que nous serions de retour à midi pour déjeuner, et nous avons souri aussi, pensant qu'il sous-estimait notre capacité à marcher. Mais nous n'étions pas allés loin que nous avons découvert les difficultés à venir. Certains endroits étaient si raides que je devais m'accrocher aux pans de la veste de mon compagnon, tandis qu'il s'agrippait aux rochers et aux brindilles, ou se soutenait avec une lourde canne. À mi-chemin, nous étions trempés de sueur, nos pieds étaient trempés, et nous étions vraiment trop fatigués pour continuer. Mais, après avoir commencé avec une telle confiance suprême en nous-mêmes, nous avions honte d'avouer notre fatigue l'un à l'autre, et encore plus de revenir en arrière et de vérifier tous les pronostics de l'hôte et de ses guides. Nous avons donc décidé de continuer et de faire ce que nous avions prévu. Avec la perspective d'une vue magnifique et d'une heure de repos délicieux au sommet, nous sommes repartis avec un courage renouvelé. Une ascension constante de six heures nous a conduits au but promis ; notre ascension était accomplie. Mais hélas ! Il était impossible de s'y arrêter — le vent froid nous a glacés jusqu'aux os en une minute. Nous avons donc jeté un coup d'œil au monde en contrebas et nous nous sommes précipités sur le versant sud pour mettre la montagne entre nous et le vent froid du nord-est.
Quand vos dents claquent sous l'effet du froid et que le vent menace de faire des ravages sur votre tenue, vous n'êtes pas dans un état favorable pour apprécier les paysages grandioses. Comme le roi de France avec deux fois dix mille hommes, nous sommes montés sur la colline pour redescendre aussitôt. Nous avons trouvé la descente encore plus difficile, car nous craignions constamment de glisser, de perdre pied et de rouler jusqu'en bas. Nous étions fatigués, affamés et déçus, et la peur de ne pas atteindre la vallée avant la tombée de la nuit nous pesait lourdement. Aucun n'a avoué à l'autre la fatigue et l'appréhension que chacun ressentait, mais, avec un nouvel effort et des mots d'encouragement, nous avons avancé avec prudence. Nous avons accidentellement trouvé un sentier qui nous a conduits en serpentant confortablement sur une certaine distance, mais nous l'avons perdu et avons continué à descendre tant bien que mal, à notre manière habituelle. Pour ajouter à notre misère, une brume épaisse d'Écosse nous a bientôt enveloppés, de sorte que nous ne pouvions voir qu'à courte distance, et ne connaissant pas le point d'où nous étions partis, nous craignions de nous être beaucoup éloignés. Le crépuscule qui tombait rendait la perspective encore plus sombre. Heureusement, notre hôte, ayant moins foi en nous que nous n'en avions en nous-mêmes, envoya un guide pour nous repérer, et, au moment précis où nous commencions à réaliser le danger de passer la nuit sur la montagne et à nous l'admettre l'un à l'autre, le guide bienvenu nous héla avec son accent large. Son chien de berger nous guida sur le chemin battu. Comme je pouvais à peine tenir debout, j'ai pris le bras du guide, et quand nous avons atteint le bas, deux ânes étaient prêts à nous emmener à l'hôtel.
Nous ne nous sommes pas remis de la fatigue de cette expédition avant plusieurs jours, et nous n'avons plus fait d'expériences d'exploration de lieux étranges sans guide. Nous avons appris, aussi, que les montagnes ne sont pas si hospitalières qu'elles en ont l'air, ni si doucement vallonnées qu'elles semblent l'être de loin, et que les guides servent à d'autres choses qu'à extorquer de l'argent aux voyageurs. Si, sous leur conduite, nous étions montés et descendus facilement, nous aurions toujours pensé que nous aurions pu le faire seuls. Notre expérience nous a donc donné une bonne leçon d'humilité. Nous étions restés douze heures sur pied sans rien manger, lorsque nous avons enfin atteint l'hôtel. Nous n'étions pas d'humeur à nous vanter du succès de notre excursion, et nos réponses furent brèves aux questions sur la façon dont nous avions passé la journée.
Fatiguée de voyager et de débattre de la sphère de la femme avec le révérend John Scoble, un Anglais qui accompagnait M. Birney et M. Stanton dans leur tournée à travers le pays, j'ai décidé de passer un mois à Dublin ; tandis que ces messieurs tenaient des réunions à Cork, Belfast, Waterford, Limerick et dans d'autres villes principales, terminant la série par un grand rassemblement enthousiaste à Dublin, au cours duquel O'Connell prononça l'un de ses discours les plus cinglants sur l'esclavage américain ; l'incohérence d'une telle « institution » avec les principes d'un gouvernement républicain donnant libre cours à ses facultés de sarcasme. À une occasion, lorsqu'il fut présenté à un propriétaire d'esclaves, il mit ses mains derrière son dos, refusant de reconnaître un homme qui achetait et vendait ses semblables. Le révérend John Scoble était l'un des hommes les plus prétentieux que j'aie jamais rencontrés. Ses idées étroites concernant la femme, et la supériorité des classes royales et nobles dans son propre pays, m'étaient si exaspérantes que je devenais de plus en plus belliqueuse chaque jour que nous voyagions ensemble. Il souffrit terriblement du mal de mer en traversant la Manche, pour ma plus grande satisfaction. Comme il se vantait toujours de ses distingués compatriotes, je suggérai, au milieu de l'un de ses spasmes les plus agonisants, qu'il devrait trouver consolation dans le fait que Lord Nelson avait toujours le mal de mer à la moindre occasion.
La pauvreté en Irlande était une épreuve continuelle pour notre sensibilité ; les mendiants hantaient nos pas partout, dans la rue et sur les routes, accroupis sur les marches des portes d'entrée et sur les trottoirs, et entourant notre voiture partout et chaque fois que nous nous arrêtions pour faire des courses ou rendre visite. Les mains osseuses, les yeux enfoncés et la gratitude sincère exprimée pour chaque penny prouvaient que leur souffrance était réelle. Comme mes moyens étaient limités et que je ne pouvais passer devant personne sans rien donner, je fis changer une livre en pennies et les mis dans un sac vert, que j'emportais dans la voiture partout où j'allais. Ce n'était qu'une goutte d'eau dans l'océan, mais c'était tout ce que je pouvais faire pour soulager cette misère insondable. La pauvreté que je voyais partout dans le Vieux Monde, et surtout en Irlande, était un problème déconcertant pour mon esprit, mais je rejetais l'idée qu'il s'agissait d'un lien nécessaire à l'expérience humaine — qu'il en avait toujours été ainsi et qu'il devrait toujours en être ainsi.
Alors que nous roulions, jour après jour, dans ce magnifique Phoenix Park de quinze cents acres, l'un des plus grands parcs, je crois, au monde, je me posais souvent la question : quel droit les quelques-uns ont-ils de faire de ces acres un terrain de plaisir, alors que le grand nombre n'a nulle part où reposer sa tête, accroupi sous les échaliers et les ponts, vêtu de haillons et se nourrissant d'algues, sans aucun espoir, au fil des années qui passent lentement, d'aucun changement pour le mieux ? Le désespoir gravé sur chaque front racontait la triste histoire de leurs torts. Ceux qui sont habitués à de telles expériences quotidiennes écartent les mendiants comme ils le feraient d'autant de mouches, mais ceux pour qui de telles visions sont nouvelles ne peuvent pas si facilement apaiser leur propre conscience. Quiconque jouit pleinement de toutes les bénédictions de la vie, dans son état normal, ressent une certaine responsabilité individuelle vis-à-vis de la pauvreté des autres. Lorsque les sympathies ne sont émoussées par aucune fausse philosophie, on se sent reproché par sa propre abondance. J'ai entendu une fois une jeune fille, sur le point de partir en vacances d'été, répondre à sa grand-mère qui lui demandait si elle avait toutes les robes nécessaires : « Oh, oui ! J'étais oppressée par un sentiment constant de culpabilité, en faisant mes bagages, de voir combien j'en avais, alors que tant de filles n'ont rien de convenable à porter. »
Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que j'ai foulé le sol irlandais et versé des larmes de pitié pour la misère que j'y ai vue, et aucun changement pour le meilleur n'est encore venu pour ce peuple malheureux — et pourtant, c'était la terre de Burke, Grattan, Shiel et Emmett ; la terre dans laquelle le christianisme fut introduit au cinquième siècle, saint Patrick étant le principal apôtre de la nouvelle foi. Au sixième siècle, l'Irlande envoya des missionnaires de ses monastères pour convertir la Grande-Bretagne et les nations du nord de l'Europe. Du huitième au douzième siècle, les érudits irlandais jouirent d'une réputation enviable. En fait, l'Irlande fut à une époque le centre du savoir. Les arts, eux aussi, étaient cultivés par son peuple ; et les tours rondes, que l'on montre encore aux voyageurs, sont considérées comme les vestiges de l'architecture du dixième siècle. La ruine de l'Irlande doit être attribuée à d'autres causes que le caractère de son peuple ou la religion catholique. Les historiens nous donnent des faits montrant des oppressions anglaises suffisantes pour détruire n'importe quelle nation.
Les journées courtes et sombres de novembre intensifiaient, à mes yeux, les perspectives sombres de ce peuple et rendaient le passage sur le Sirius de la ligne Cunard, le premier navire à vapeur régulier de l'Atlantique à traverser l'océan, des plus agréables. Une fois sur l'océan sans limites, on ne voit aucun mendiant, aucun signe de misère humaine, aucune ruine croulante de vastes murs de cathédrale, aucun vestige de la chute de nations puissantes, aucune trace, même, de l'agonie mortelle de l'hôte innombrable enterré sous son sein. Byron dit avec raison :
« Le temps n'écrit aucune ride sur ton front azuré — Tel que l'aube de la création l'a vu, tu roules maintenant. »
Lorsque nous embarquâmes sur le Sirius, nous avions de sérieux doutes quant à notre sécurité et à la probabilité d'atteindre l'autre rive, car nous ne pensions pas que les navires à vapeur aient encore fait leurs preuves. Mais, après une traversée de dix-huit jours, onze heures et quinze minutes, nous atteignîmes Boston, après avoir passé six heures à Halifax. Nous étions loin de nous douter que le vapeur Sirius d'il y a cinquante ans évoluerait pour devenir les magnifiques palais flottants d'aujourd'hui, trois fois plus grands et trois fois plus rapides. Malgré la vapeur, toutefois, nous fîmes un voyage froid, rude et morne, et je n'en garde aucun souvenir agréable. Nos compagnons de voyage passèrent la plupart du temps dans leurs cabines. Notre bon ami M. Birney avait pris la mer deux semaines avant nous, et comme M. Stanton était confiné dans sa couchette, je fus livrée à mes propres ressources. Je trouvai ma principale distraction dans la lecture de romans et les parties d'échecs avec un officier britannique en route pour le Canada. Lorsque c'était possible, je marchais sur le pont avec le capitaine, ou m'asseyais dans quelque coin abrité pour regarder les vagues. Nous arrivâmes à New York par le train, la veille de Noël. Tout semblait brillant et joyeux dans nos rues. Il me semblait que le ciel était plus clair, l'air plus rafraîchissant et la lumière du soleil plus éclatante que dans tout autre pays !
CHAPITRE VII.
MATERNITÉ.
Nous trouvâmes ma sœur Harriet dans une nouvelle maison à Clinton Place (Eighth Street), dans la ville de New York, quartier considéré à l'époque comme si éloigné du centre que les amis de M. Eaton lui demandaient continuellement pourquoi il s'était installé si loin du centre mondain, bien que quelques mois plus tard ils l'y aient suivi. Nous passâmes une semaine ici. J'appréciais tout particulièrement de voir ma petite nièce et mon neveu, les seuls petits-enfants de la famille. La fille était l'enfant la plus belle que j'aie jamais vue, et le garçon le plus intelligent et le plus amusant. Il aimait beaucoup m'entendre réciter le poème d'Oliver Wendell Holmes intitulé « The Height of the Ridiculous », ce que je fis maintes fois, mais il voulait toujours voir les vers qui avaient manqué de faire mourir l'homme de rire. Un jour, il fit le tour de plusieurs librairies pour les demander. Plus tard, je lui dis qu'ils n'avaient jamais été publiés ; que lorsque M. Holmes vit l'effet produit sur son domestique, il les supprima, de peur qu'ils ne produisent le même effet sur les typographes, les éditeurs et les lecteurs des journaux de Boston. Mon explication ne le satisfit jamais. Je lui dis qu'il pouvait écrire à M. Holmes pour demander le privilège de lire le manuscrit original, s'il existait encore ou s'il avait jamais existé. Comme l'un de mes petits-neveux était tourmenté exactement de la même manière, je décidai de faire appel moi-même au Dr Holmes pour l'instruction de cette seconde génération. J'écrivis donc la lettre suivante, à laquelle il répondit avec bienveillance, nous disant que son « misérable homme » était un mythe, tout comme les héros des « Mother Goose's Melodies » :
« CHER DR HOLMES :
« J'ai un petit neveu à qui je récite souvent "The Height of the Ridiculous", et il me demande invariablement les vers qui ont produit l'effet fatal sur votre domestique. Il a visité la plupart des librairies de la ville de New York pour les trouver, et rien d'autre que votre propre parole, j'en suis sûre, ne le convaincra jamais que le "misérable homme" n'est qu'une invention de votre imagination. J'ai tenté de le satisfaire en disant que vous n'aviez pas osé publier ces vers de peur qu'ils ne produisent un effet similaire sur les typographes, les éditeurs et les lecteurs des journaux de Boston.
« Cependant, il souhaite que je vous demande si vous avez conservé une copie du manuscrit original, ou si vous pourriez reproduire les vers avec la même puissance. Si ce n'est pas trop vous demander, veuillez m'envoyer quelques lignes à ce sujet, et vous m'obligerez grandement,
« Sincèrement vôtre,
« ELIZABETH CADY STANTON. »
« MA CHÈRE MME STANTON :
« Je vous prie d'expliquer à votre petit neveu que l'histoire du pauvre homme qui a failli mourir de rire était une sorte de rêve de ma part, et non un fait réel, pas plus qu'il n'est vrai qu'une vieille femme "habitait dans un soulier et avait tant d'enfants qu'elle ne savait plus quoi faire", ou que Jack a grimpé sur la tige de haricot et a trouvé le géant qui vivait tout en haut. Vous pouvez lui expliquer ce qu'est l'imagination, et transformer ainsi mes rimes de jeunesse en un texte pour un discours digne de la Concord School of Philosophy. Je n'ai pas mes poèmes avec moi ici, mais je me souviens que "The Height of the Ridiculous" se terminait par ce verset :
"Dix jours et nuits, l'œil sans sommeil, Je surveillai ce misérable homme, Et depuis, je n'ose plus jamais écrire Aussi drôle que je le peux."
« Mais dites à votre neveu qu'il ne doit pas en pleurer davantage que du fait que les oies vont pieds nus et que les aigles chauves n'ont pas de bonnets de nuit. Les vers se trouvent dans toutes les éditions de mes poèmes.
« Croyez-moi, chère Mme Stanton,
« Très sincèrement et respectueusement vôtre,
« OLIVER WENDELL HOLMES. »
Après avoir passé les fêtes de fin d'année à New York, nous prîmes la route pour Johnstown dans une « diligence-traîneau, transportant le courrier des États-Unis », tirée par des attelages fringants de quatre chevaux, en remontant la vallée de la rivière Hudson. Nous mîmes trois jours pour aller à Albany, nous arrêtant pour la nuit en divers endroits ; un voyage qui s'effectue aujourd'hui en trois heures. Le temps était clair et froid, le traîneau glissait bien, le paysage était grandiose et nos compagnons de voyage des plus divertissants, si bien que le trajet fut très agréable. D'Albany à Schenectady, nous prîmes les voitures du chemin de fer ; puis une autre promenade en traîneau de trente milles nous mena à Johnstown. Mes collines natales, ensevelies sous soixante centimètres de neige et teintées par les derniers rayons du soleil couchant, étaient un spectacle beau et familier. Bien que je n'aie été absente que dix mois, cela semblait durer des années, et je fus surprise de constater combien peu de changements s'étaient produits depuis mon départ. Mon père et ma mère, mes sœurs Madge et Kate, la vieille maison et ses meubles, les voisins, tout semblait exactement tel que je l'avais laissé. J'avais vu tant de choses et j'avais été si constamment en mouvement que je m'étonnais que tout ici soit resté immobile. Je m'attendais à entendre parler de nombreuses naissances, mariages, décès et bouleversements sociaux, mais les nouvelles du village étaient remarquablement maigres. Cette faim de nouvelles du foyer au retour est, je suppose, commune à tous les voyageurs.
Nos malles déballées, nos garde-robes rangées dans les placards et les tiroirs, l'excitation de revoir nos amis passée, nous passâmes quelque temps à faire des projets pour l'avenir.
Mon mari, après avoir consulté mon père, décida d'entrer dans son bureau et de commencer l'étude du droit. Comme cet arrangement me maintenait sous le toit parental, j'eus deux années de plaisir supplémentaires, à marcher, à me promener en voiture et à monter à cheval avec mes sœurs. Madge et Kate m'étaient plus chères que jamais, car je voyais l'inévitable séparation qui nous attendait dans un avenir proche. En temps voulu, elles se marièrent et commencèrent à gérer leur propre foyer — Madge dans la maison de son mari tout près, et Kate à Buffalo. Toutes mes sœurs furent particulièrement chanceuses dans leurs mariages ; leurs époux étant des hommes de belle prestance, d'une éducation libérale, d'un caractère moral élevé et d'une intelligence marquée. Ce furent des années agréables et profitables. Je les consacrai à la lecture du droit, de l'histoire et de l'économie politique, avec des interruptions occasionnelles pour prendre part à quelque agitation en faveur de la tempérance ou de l'abolition de l'esclavage.
Eliza Murray et moi avions des classes d'enfants de couleur à l'école du dimanche. À une occasion, alors qu'il devait y avoir une fête, des discours à l'église, une procession dans les rues et d'autres représentations publiques pour la célébration de l'école du dimanche, certains bigots à l'esprit étroit s'opposèrent à ce que les enfants de couleur y participent. Ils abordèrent Mlle Murray et moi-même avec les tons les plus persuasifs sur la sagesse de ne pas les laisser marcher dans la procession vers l'église. Nous dîmes : « Oh, non ! Il ne faut pas décevoir les enfants. Ils sont tous habillés, leurs insignes sur eux, et attendent avec grand plaisir les festivités de la journée. De plus, nous ne céderions à aucun de ces méprisables préjugés de couleur. » Nous étions tous rassemblés dans le palais de justice pour nous préparer à former le cortège. Certains étaient déterminés à renvoyer les enfants de couleur chez eux, mais Mlle Murray et moi, telles deux poules défiantes, gardions notre petite nichée juste derrière nous, déterminées à vaincre ou à périr dans la lutte. Finalement, des conseils plus modérés prévalurent, et il fut convenu qu'ils pourraient marcher à l'arrière. Nous ne fîmes aucune objection et nous nous mîmes en rang, mais, lorsque nous atteignîmes la porte de l'église, elle fut promptement fermée dès que le dernier enfant blanc fut entré. Nous essayâmes deux autres portes, mais toutes étaient gardées. Nous versâmes des larmes de vexation et de pitié pour les pauvres enfants, et, lorsqu'ils nous demandèrent pourquoi ils ne pouvaient pas entrer, nous étions embarrassées et mortifiées par l'explication que nous étions forcées de donner. Cependant, je les invitai chez mon père, où Mlle Murray et moi leur donnâmes des rafraîchissements et les divertîmes pour le reste de la journée.
Les questions complexes de théologie et de pauvreté qui avaient occupé tant de mes pensées laissèrent maintenant la place à celle, plus pratique : « que faire d'un bébé ». Bien que la maternité soit la plus importante de toutes les professions — exigeant plus de connaissances que tout autre département des affaires humaines —, il n'est pas accordé assez d'attention à la préparation à cette fonction. Si nous achetons une plante à un horticulteur, nous lui posons de nombreuses questions sur ses besoins, si elle prospère mieux au soleil ou à l'ombre, si elle a besoin de beaucoup ou de peu d'eau, quel degré de chaleur ou de froid ; mais lorsque nous tenons dans nos bras, pour la première fois, un être aux possibilités infinies, dont la sagesse peut faire dépendre le destin d'une nation, nous tenons pour acquis que les lois régissant sa vie, sa santé et son bonheur sont intuitivement comprises, qu'il n'y a rien de nouveau à apprendre à son sujet. Pourtant, voici une science à laquelle les philosophes n'ont, jusqu'ici, accordé que peu d'attention. Un fait important n'a été découvert et pris en compte qu'au cours des dix dernières années : les enfants viennent au monde fatigués, et non affamés, épuisés par leur périlleux voyage. Au lieu d'être soigneusement lavé et habillé, et maintenu sur le gril pendant que la nourrice fait une toilette prolongée et lui donne quelque remède censé avoir une influence médicinale indispensable, le visage, les yeux et la bouche de l'enfant devraient être lavés rapidement à l'eau tiède, et le reste de son corps soigneusement huilé, puis il devrait être glissé dans une taie d'oreiller douce, enveloppé dans une couverture, et mis à dormir. Ordinairement, dans des conditions appropriées, le visage découvert dans une atmosphère fraîche et pure, il dormira douze heures. Ensuite, il devra être lavé, nourri et vêtu d'une chemise de soie à col haut et manches longues et d'une couverture, tout cela pouvant être fait en cinq minutes. Comme les bébés restent immobiles la plupart du temps pendant les six premières semaines, ils n'ont pas besoin d'être habillés. Je pense que la nourrice a mis une heure entière à laver et habiller mon premier-né, qui protestait par un cri mélancolique à chaque minute bénie.
Ignorant moi-même les étapes initiales sur le seuil de la vie, je supposais que cette procédure était approuvée par les meilleures autorités. Cependant, j'avais réfléchi, lu, observé, et j'avais aussi peu de foi dans les théories populaires concernant les bébés que sur tout autre sujet. Je les voyais, de tous côtés, malades la moitié du temps, pâles et grincheux, mourant jeunes, n'ayant aucune joie de vivre. J'entendais les parents se plaindre de journées épuisantes et de nuits sans sommeil, tandis que chaque enfant, à son tour, passait par le feu du muguet, de la jaunisse, de la coqueluche, de la varicelle, des oreillons, de la rougeole, de la scarlatine et des convulsions. Ils semblaient tous penser que ces afflictions faisaient partie du plan éternel — que la Providence possédait une sorte de boîte de Pandore, d'où il dispersait ces maladies vénérables très libéralement parmi ceux qu'il aimait particulièrement. Ayant traversé l'épreuve de porter un enfant, j'étais déterminée, si possible, à le garder, alors je lus tout ce que je pus trouver sur le sujet. Mais la littérature à ce sujet était aussi confuse et insatisfaisante que les longs et courts catéchismes et les Trente-neuf Articles de notre foi. J'avais récemment rendu visite à nos chers amis, Theodore et Angelina Grimke-Weld, et ils m'avaient mise en garde contre les livres sur ce sujet. Ils avaient été tellement induits en erreur par un auteur, qui leur assurait que l'estomac d'un enfant ne pouvait contenir qu'une cuillère à soupe, qu'ils avaient presque affamé leur premier-né jusqu'à la mort. Bien que l'enfant dépérisse jour après jour et, au bout d'un mois, ressemble à un petit vieillard, ils soutenaient toujours l'éminent auteur. Heureusement, ils sortirent tous deux un jour et laissèrent l'enfant à la garde de Sœur « Sarah », qui pensa qu'elle ferait une expérience pour voir ce que pouvait contenir l'estomac d'un enfant, car elle avait de sérieux doutes sur la théorie de la cuillère à soupe. À sa grande surprise, le bébé prit un biberon rempli de lait et fit, grâce à cela, le plus doux sommeil qu'il ait connu dans sa carrière terrestre. Après cela, il fut autorisé à prendre ce qu'il voulait, et « l'auteur » fut informé de sa diffamation envers l'estomac infantile.
Alors là encore, j'étais complètement perdue, lancée sur les mers du doute sans carte ni boussole. La vie et le bien-être de la race semblaient suspendus au mince fil de traditions transmises par des mères et des nourrices ignorantes. Un puissant rayon de lumière illumina les ténèbres : ce fut l'ouvrage d'Andrew Combe sur « L'Enfance ». Il avait, de toute évidence, observé certaines des manifestations de l'homme dans les premiers stades de son développement, et pouvait en dire, au moins, autant des bébés que les naturalistes des coléoptères et des abeilles. Il donnait aux jeunes mères quelques indications sur ce qu'il fallait faire, le pourquoi et le comment de certaines lignes de conduite pendant la vie prénatale, ainsi que les soins appropriés par la suite. Je lus plusieurs chapitres à la nourrice. Bien qu'elle ait enterré cinq de ses dix enfants, elle avait encore trop confiance en sa propre sagesse et son expérience pour prêter attention à toute idée nouvelle qui pourrait lui être suggérée. Entre autres choses, Combe disait que le bain d'un enfant devait être réglé par un thermomètre, afin d'être toujours à la même température. Elle tourna l'idée en dérision, et dit que son coude valait mieux que n'importe quel thermomètre ; et, quand j'insistais sur son utilisation, elle mettait invariablement son coude en premier, avec un sourire de dérision, pour montrer à quel point il correspondait exactement au thermomètre. Quand j'insistais pour que l'enfant ne soit pas emmailloté, elle se rebella carrément et dit qu'elle ne prendrait pas la responsabilité de soigner un enfant sans langes. Je dis : « Je vous en prie, asseyez-vous, chère nourrice, et raisonnons ensemble. Ne pensez pas que je dresse mon jugement contre le vôtre, avec toute votre expérience. J'essaie simplement d'agir selon les opinions d'un médecin distingué, qui dit qu'il ne devrait y avoir aucune pression sur l'enfant, nulle part ; que les membres et le corps devraient être libres ; qu'il est cruel d'emmailloter un nourrisson de la hanche à l'aisselle, comme cela se fait habituellement en Amérique ; ou le corps et les jambes, comme cela se fait en Europe ; ou de les sangler sur des planches, comme le font les sauvages sur les deux continents. Pouvez-vous me donner une bonne raison, nourrice, pour laquelle un enfant devrait être emmailloté ? »
« Oui », dit-elle avec emphase, « je peux vous en donner une douzaine. »
« Je n'en ai demandé qu'une », répliquai-je.
« Eh bien », dit-elle après beaucoup d'hésitation, « les os d'un nourrisson sont mous, comme du cartilage, et à moins de les maintenir bien serrés, il y a un danger qu'ils ne se disloquent. »
« Il me semble », répondis-je, « que vous avez donné la raison la plus forte pour laquelle ils devraient être soigneusement protégés contre la moindre pression. Il est très remarquable que les chatons et les chiots soient si bien assemblés qu'ils n'aient besoin d'aucun renfort artificiel, et que la famille humaine soit laissée entièrement à la merci d'un lange. Supposons qu'un enfant soit né là où vous ne pouvez pas obtenir de lange, que se passerait-il ? Maintenant, je pense que cet enfant restera intact sans lange, et, si je suis prête à prendre le risque, pourquoi vous plaindre ? »
« Parce que », dit-elle, « si l'enfant venait à mourir, cela nuirait à ma réputation de nourrice. Je me lave donc les mains de toutes ces notions à la mode. »
Elle emmaillota donc l'enfant chaque matin, et je l'en débarrassais aussi régulièrement. Il a été pleinement prouvé depuis que c'était un appendice aussi inutile que le vermiforme. Elle avait plusieurs tasses avec divers mélanges d'herbes sur le coin de la cheminée, prêts pour l'insomnie, les coliques, l'indigestion, etc., etc., qui étaient tous escamotés lorsqu'elle était à son dîner. En vain lui dis-je que nous étions homéopathes et que nous craignions tout dans les règnes animal, végétal ou minéral en dessous de la deux-centième dilution. J'essayai d'expliquer le système thérapeutique d'Hahnemann, la philosophie du principe *similia similibus curantur*, mais elle n'avait aucune capacité pour les principes premiers et ne comprit pas mon discours. Je lui dis que, si elle lavait la bouche du bébé à l'eau froide pure matin et soir et lui en donnait une cuillerée à boire occasionnellement pendant la journée, il n'y aurait aucun danger de muguet ; que si elle gardait les stores ouverts et laissait entrer l'air et le soleil, maintenait la température de la chambre à dix-huit degrés, laissait la tête de l'enfant découverte pour qu'il puisse respirer librement, cessait de le bercer, de le secouer et de lui chanter des hymnes aussi mélancoliques que « Hark, from the tombs a doleful sound! », le bébé et moi serions tous deux capables de franchir le cap sans lange. Je lui dis que j'allaiterais l'enfant toutes les deux heures, et qu'elle ne devait lui donner aucun de ses remèdes entre-temps ; que l'estomac d'un enfant, étant fait sur le même plan général que le nôtre, avait besoin d'intervalles de repos tout comme nous. Elle dit qu'il serait torturé par des coliques si l'estomac restait vide pendant un certain temps, et qu'il aurait sûrement le rachitisme s'il était maintenu trop immobile. Je lui dis que si l'enfant n'avait aucun calmant, la nature régulerait son sommeil et ses mouvements. Elle dit qu'elle ne pouvait pas rester dans une pièce à dix-huit degrés, alors je lui dis de s'asseoir dans la pièce voisine et de régler la chaleur à sa guise ; que je sonnerais une cloche quand ses services seraient nécessaires.
Le lecteur s'étonnera, sans doute, que j'aie gardé une servante aussi acariâtre. Je ne pouvais en trouver d'autre. La chère « Mère Monroe », aussi sage qu'elle était bonne, et aussi tendre qu'elle était forte, qui avait soigné deux générations de mères dans notre village, était engagée à cette époque, et je fus contrainte de prendre une étrangère. J'avais souvent observé « Mère Monroe » avec admiration, alors qu'elle tournait et retournait le bébé de ma sœur. Il reposait aussi paisiblement dans ses mains que si elles avaient été tapissées de duvet d'eider. Elle le lavait et l'habillait par étapes faciles, tournant l'enfant dans tous les sens comme une crêpe. Mais elle était si remplie du magnétisme de l'amour humain, donnant à l'enfant, tout le temps, l'assurance la plus consolante que l'opération allait être courte, que toute la procédure était assez divertissante pour l'observateur et semblait agréable à l'enfant, bien qu'il eût un regard plutôt surpris alors qu'il jetait un coup d'œil d'oiseau, en succession rapide, sur le plafond et le plancher. Pourtant, ma nourrice avait ses bons côtés. Elle était très agréable quand elle obtenait ce qu'elle voulait. Elle était propre et rangée, et prête à me servir à tout moment, de jour comme de nuit. Elle ne portait pas de dents en faïence qui cliquetaient quand elle parlait, ni de bottines qui grinçaient quand elle marchait. Elle ne prenait pas de tabac à priser, ne mâchait pas de clous de girofle et ne parlait que lorsqu'on lui adressait la parole. Nos discussions, sur divers points, se poursuivirent par intervalles, jusqu'à ce que je réussisse à planter quelques idées dans son esprit, et quand elle me quitta, au bout de six semaines, elle confessa qu'elle avait appris quelques leçons précieuses. Comme le bébé avait dormi tranquillement la plupart du temps, n'avait eu ni crises de pleurs ni coliques, et que j'avais bonne mine, elle en vint naturellement à la conclusion que l'air pur, le soleil, un habillement approprié et une alimentation régulière étaient plus nécessaires aux bébés que les tisanes et les sirops calmants.
Outre l'obstination de la nourrice, j'avais à lutter contre l'ignorance des médecins. Lorsque l'enfant eut quatre jours, nous découvrîmes que la clavicule était tordue. Le médecin, souhaitant exercer une pression sur l'épaule, fixa le bandage autour du poignet. « Laissez cela », dit-il, « dix jours, et ensuite tout ira bien. » Peu après son départ, je remarquai que la main de l'enfant était bleue, ce qui montrait que la circulation était entravée. « Cela ne va pas du tout », dis-je ; « nourrice, enlevez-le. » « Oh non, vraiment », répondit-elle, « je n'irai jamais contrecarrer le médecin. » Je l'enlevai donc moi-même et fis venir un autre médecin, dont on disait qu'il s'y connaissait mieux en chirurgie. Il exprima une grande surprise que le premier médecin appelé eût mis un bandage si sévère. « Cela », dit-il, « conviendrait à un homme fait, mais dix jours ainsi pour un enfant le rendraient infirme. » Toutefois, il fit presque la même chose, se contentant de le fixer autour de la main au lieu du poignet. Je vis bientôt que le bout des doigts était tout violacé, et que laisser cela dix jours serait aussi dangereux que la première fois. Je l'enlevai donc.
« Quelle femme ! » s'exclama la nourrice. « Que comptez-vous faire ? »
« Réfléchir moi-même à quelque chose de mieux ; alors soutenez-moi avec des oreillers et donnez-moi le bébé. »
Elle me regarda, effarée, et dit : « Vous feriez mieux de faire confiance aux médecins, ou votre enfant sera un infirme impuissant. »
« Oui », répondis-je, « il le serait, si nous avions laissé l'un ou l'autre de ces bandages, mais j'ai une idée pour quelque chose de mieux. »
« Maintenant », dis-je, parlant en partie pour moi-même et en partie pour elle, « ce qu'il nous faut, c'est une légère pression sur cet os ; c'est ce que ces deux hommes visaient. Comment l'obtenir sans impliquer le bras, voilà la question ? »
« Je suis sûre que je ne sais pas », dit-elle en se frottant les mains et en faisant deux ou trois tours vifs dans la chambre.
« Eh bien, apportez-moi trois bandes de lin, quadruplées. » J'en pliai ensuite une, trempée dans de l'arnica et de l'eau, et la posai sur la clavicule, mis deux autres bandes, comme des bretelles, sur les épaules, en les croisant à la fois devant et derrière, et en épinglant les extrémités à la couche, ce qui donnait la pression nécessaire sans entraver la circulation nulle part. Lorsque j'eus terminé, elle me jeta un regard de confiance naissante et sembla satisfaite que tout fût rentré dans l'ordre. Plusieurs fois, de jour comme de nuit, nous humidifiâmes la compresse et réajustâmes les bandes, jusqu'à ce que toute apparence d'inflammation eût disparu.
Au bout de dix jours, les deux fils d'Esculape apparurent, procédèrent à leur examen et dirent que tout allait bien, sur quoi je leur racontai à quel point leurs bandages avaient mal fonctionné et ce que j'avais fait moi-même. Ils se sourirent l'un à l'autre, et l'un dit :
« Eh bien, après tout, l'instinct d'une mère vaut mieux que la raison d'un homme. »
« Je vous remercie, messieurs, il n'y avait là aucun instinct. J'ai beaucoup réfléchi avant de voir comment je pouvais obtenir une pression sur l'épaule sans entraver la circulation, comme vous l'avez fait. »
Ainsi, au moment suprême de la vie d'une jeune mère, alors que j'avais besoin de soins tendres et de soutien, je ressentis toute la responsabilité de la surveillance de mon enfant ; mais bien qu'incertaine à chaque pas de mon propre savoir, j'appris une autre leçon d'autonomie. Je ne fis plus aveuglément confiance ni aux hommes ni aux livres après cela, que ce soit concernant les cieux au-dessus ou la terre en dessous, mais je continuai à utiliser mon « instinct maternel », si « raison » est un terme trop pompeux à appliquer aux pensées des femmes. Mon conseil à chaque mère est, par-dessus tous les autres arts et sciences, d'étudier d'abord ce qui a trait à la petite enfance, car il n'est aucun département de l'action humaine où règne une si lamentable ignorance.
Au bout de six semaines, ma nourrice partit, et j'eus une brave femme à sa place qui obéissait à mes ordres, et alors une nouvelle difficulté surgit d'un quartier inattendu. Mon père et mon mari se mirent en tête que l'enfant dormait trop. S'il n'était pas réveillé quand ils souhaitaient le regarder ou le montrer à leurs amis, ils le tiraient de son berceau en toute occasion. Quand je vis qu'aucun des deux n'était sensible à la raison sur ce point, je verrouillai la porte, et aucune supplique éloquente ne leur valut jamais l'entrée pendant le temps que je considérais comme sacré pour le sommeil du bébé. À six mois, n'ayant eu, jusqu'alors, aucune des maladies supposées inévitables, le garçon pesait trente livres. Alors, l'imposant Peter fut à nouveau mis à contribution, et c'est dans ses bras vigoureux que l'enfant passa bon nombre de ses heures d'éveil. Peter, avec une démarche longue et éléphantesque, errait lentement à travers la ville, s'attardant particulièrement dans les lieux animés du commerce. La curiosité de Peter avait grandi avec les années, et, partout où une foule se rassemblait autour d'un singe et d'un orgue de Barbarie, d'une voiture de marchand, d'un stand de vente aux enchères ou du bureau de poste à l'heure du courrier, là se tenait Peter, noir comme du charbon, avec « le beau bébé en blanc », la figure la plus en vue de la foule. Comme je disais à Peter de ne jamais laisser les enfants embrasser le bébé, par peur d'une quelconque maladie, il le tenait bien haut, ne permettant aucune manifestation affectueuse sauf envers lui-même.
Mes lectures, à cette époque, se concentraient sur l'hygiène. J'en vins à la conclusion, après beaucoup de réflexion et d'observation, que les enfants ne pleuraient jamais à moins d'être mal à l'aise. Un professeur de l'Union College, qui combattait souvent beaucoup de mes théories, dit qu'il avait administré une bonne fessée à l'un de ses enfants à six semaines, et que cela ne l'avait plus jamais dérangé une nuit par la suite. Un autre Salomon me dit qu'une préparation très faible d'opium garderait un enfant toujours calme et le ferait passer à travers la période dangereuse de la dentition sans une ride sur la surface de la vie domestique. Comme les enfants ne peuvent dire ce qui leur fait défaut, et souffrent de bien des choses dont les parents ignorent tout, les pleurs de l'enfant devraient les inciter à un examen intelligent. Le fesser pour le faire taire, c'est réduire au silence le guetteur sur la tour par la peur ; lui donner du sirop calmant, c'est droguer le guetteur pendant que les maux persistent. Les parents peuvent ainsi s'assurer huit heures de sommeil sur le moment, mais au risque de plus grands ennuis à l'avenir avec des enfants malades ou mourants. Tom Moore nous dit que « le cœur, par l'amour porté à un seul, devient généreux envers tous ». Je sais que le soin d'un seul enfant m'a rendue attentionnée envers tous. Je n'entends jamais un enfant pleurer, maintenant, sans sentir que je suis tenue d'en découvrir la raison.
Au cours de mes nombreux voyages pour des tournées de conférences, dans les années qui suivirent, j'eus bien des expériences variées avec des bébés. Un jour, dans le train, un enfant pleurait près de moi, tandis que les parents le secouaient et le giflaient tour à tour. D'abord l'un le prenait avec une secousse marquée, puis l'autre. Finalement, j'entendis le père dire d'un ton méchant : « Si tu ne t'arrêtes pas, je te jette par la fenêtre. » On hésite naturellement à s'immiscer entre les parents et les enfants, aussi je me retiens généralement aussi longtemps que je peux supporter la torture d'assister à de tels outrages, mais finalement je me tournai et dis :
« Laissez-moi prendre votre enfant et voir si je peux découvrir ce qui lui fait défaut. »
« Rien ne lui fait défaut », dit le père, « si ce n'est une mauvaise humeur. »
L'enfant vint volontiers vers moi. Je tâtai tout autour pour voir si ses vêtements le serraient quelque part, ou s'il y avait des épingles qui piquaient. J'enlevai son chapeau et sa cape pour voir s'il y avait des cordons qui lui entamaient le cou ou l'étouffaient. Puis je jetai un coup d'œil aux pieds, et voilà ! c'était là le problème. Les bottines étaient au moins d'une taille trop petites. Je les enlevai, ainsi que les bas, et trouvai les pieds aussi froids que de la glace et les marques des bas clairement tracées sur la chair tendre. Nous connaissons tous l'agonie des bottines trop serrées. Je massai les pieds et les tins dans mes mains jusqu'à ce qu'ils soient chauds, après quoi la pauvre petite chose s'endormit. Je dis aux parents : « Vous êtes des gens jeunes, je vois, et c'est probablement votre premier enfant. » Ils dirent : « Oui. » « Vous n'avez pas l'intention d'être cruels, je le sais, mais si vous aviez jeté ces bottines par la fenêtre, quand vous avez menacé de jeter l'enfant, cela aurait été plus sage. Ce pauvre enfant souffre depuis qu'il a été habillé ce matin. » Je leur montrai les marques sur les pieds, et attirai leur attention sur le fait que l'enfant s'était endormi dès que sa douleur fut soulagée. La mère dit qu'elle savait que les bottines étaient étroites, car elle avait eu du mal à les lui mettre, mais les anciennes étaient trop minables pour le voyage et ils n'avaient pas eu le temps d'en changer.
« Eh bien », dit le mari, « si j'avais su que ces bottines étaient étroites, je les aurais jetées par la fenêtre. »
« Maintenant », dis-je, « laissez-moi vous donner une règle : quand votre enfant pleure, rappelez-vous qu'il vous dit, aussi bien qu'il le peut, que quelque chose lui fait mal, soit à l'extérieur ou à l'intérieur, et ne vous reposez pas avant d'avoir trouvé ce que c'est. Ni les fessées, ni les secousses, ni les réprimandes ne peuvent soulager la douleur. »
J'ai vu des femmes monter dans les trains avec le visage de leurs bébés complètement recouvert d'un châle en laine. J'ai souvent pensé que j'aimerais leur couvrir le visage pendant une heure et voir comment elles le supporteraient. Dans de telles circonstances, pour réussir à ouvrir la couverture, j'ai demandé à voir le bébé, et je l'ai généralement trouvé rouge comme une betterave. Des nourrices et des mères ignorantes ont découvert que les enfants dorment plus longtemps avec la tête couverte. Elles ne savent pas pourquoi, ni quel est l'effet nocif de respirer encore et encore le même air qui a été rejeté par les poumons, pollué par le gaz carbonique. Cela stupéfie l'enfant et prolonge un sommeil malsain.
Un jour de chaleur, au mois de mai, je montai dans un wagon bondé à Cedar Rapids, dans l'Iowa, et pris la seule place vide à côté d'un monsieur qui semblait très nerveux à cause d'un enfant qui pleurait. À peine étais-je assise qu'il dit :
« Mère, vous y connaissez-vous en bébés ? »
« Oh, oui ! » dis-je en souriant, « c'est un domaine de connaissances dont je m'enorgueillis particulièrement. »
« Eh bien », dit-il, « voici un enfant qui a pleuré la plupart du temps depuis les dernières vingt-quatre heures. À votre avis, qu'est-ce qui lui fait défaut ? »
Faisant une supposition au hasard, je répondis : « Il a probablement besoin d'un bain. »
Il répondit promptement : « Si vous voulez bien lui en donner un, je fournirai les moyens nécessaires. »
Je dis : « Je vais d'abord voir si l'enfant veut venir vers moi et si la mère est consentante. »
Je trouvai la mère trop heureuse d'avoir quelques minutes de répit, et l'enfant trop fatigué pour se soucier de qui le prenait. Elle me donna une tenue de rechange complète, le monsieur étendit son châle sur le siège, réservant celui d'en face pour moi et le nécessaire de toilette. Puis il produisit une serviette, une éponge et une cuvette en caoutchouc pleine d'eau, et je donnai à l'enfant à boire copieusement et lui fis une toilette complète. Il s'étira et sembla apprécier chaque étape du processus, et, tandis que je brossais ses boucles dorées aussi doucement que je pouvais, il s'endormit ; je le couvris donc de la serviette et du châle, ne voulant pas le déranger pour l'habiller. La pauvre mère, elle aussi, dormait profondément, et le monsieur était très heureux. Il avait lui-même des enfants et, comme moi, ressentait une grande pitié pour la pauvre petite victime sans défense de l'ignorance et de la folie. Je demandai à l'une des dames de l'habiller à son réveil, car je devais bientôt quitter le train. Il dormit durant les deux heures que je restai — combien de temps de plus, je ne l'ai jamais su.
Un jeune homme, qui avait été témoin de la scène, descendit à la même gare et m'accosta, disant :
« Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez venir voir mon bébé. Il n'a qu'un mois et pleure tout le temps, et ma femme, qui n'a que seize ans, est épuisée et aucun de nous ne sait quoi faire, alors nous pleurons tous ensemble, et le médecin dit qu'il ne voit pas ce qu'il a. »
Je partis donc en mission de miséricorde et trouvai l'enfant bandé aussi serré qu'un tambour. Quand j'eus retiré les épingles et le déroulai, il fit un bruit de décompression comme le bouchon d'une bouteille de champagne. Je massai sa poitrine et son dos et le calmai bientôt jusqu'au sommeil. Je restai longtemps, leur expliquant comment prendre soin de l'enfant et de la mère aussi. Je leur dis tout ce qui me passait par la tête concernant les vêtements, l'alimentation et l'air pur. Je demandai à la mère pourquoi elle bandait son enfant de cette façon. Elle dit que sa nourrice lui avait dit qu'il y avait un risque de hernie si l'abdomen n'était pas bien bandé. Je lui dis que le seul but d'un bandage était de protéger le nombril, pendant quelques jours, jusqu'à ce qu'il soit guéri, et que pour ce faire, tout ce qui était nécessaire était un morceau de lin de quatre pouces carrés, bien huilé, plié en quatre, avec un trou au centre, posé dessus. Je me souvins, le lendemain, que j'avais oublié de leur dire de donner de l'eau à l'enfant, et je leur envoyai donc un télégramme : « Donnez de l'eau au bébé six fois par jour. » J'eus des nouvelles de ce bébé par la suite. Il a vécu et s'est épanoui, et les parents ont su comment subvenir aux besoins du suivant. Le père était télégraphiste et avait beaucoup d'amis — des chevaliers de la clé — dans tout l'Iowa. Pendant de nombreuses années par la suite, lors de moments de loisir, ces chevaliers « appelaient » ce parent et disaient, sur le fil : « Donnez de l'eau au bébé six fois par jour. » C'est ainsi qu'ils « répétèrent l'histoire, et répandirent la vérité d'un pôle à l'autre. »
CHAPITRE VIII.
BOSTON ET CHELSEA.
À l'automne 1843, mon mari fut admis au barreau et commença à exercer le droit à Boston avec M. Bowles, beau-frère du regretté général John A. Dix. Cela me donna l'occasion de faire de nombreuses connaissances agréables parmi les avocats de Boston, et de rencontrer, intimement, nombre de ces hommes et femmes nobles parmi les réformateurs, que j'avais longtemps vénérés à distance. Ici, pour la première fois, je rencontrai Lydia Maria Child, Abby Kelly, Paulina Wright, Elizabeth Peabody, Maria Chapman et ses belles sœurs, les demoiselles Weston, Oliver et Marianna Johnson, Joseph et Thankful Southwick et leurs trois brillantes filles. Le foyer des Southwick était toujours un havre de paix pour les las, où les hordes abolitionnistes avaient l'habitude de se rassembler, et où l'on était toujours sûr de rencontrer quelqu'un qui valait la peine d'être connu. Leur hospitalité était généreuse à l'extrême, et si illimitée qu'ils furent, à la fin, littéralement ruinés par leurs invités. Ici aussi, pour la première fois, je rencontrai Theodore Parker, John Pierpont, John G. Whittier, Emerson, Alcott, Lowell, Hawthorne, M. et Mme Samuel E. Sewall, Sidney Howard Gay, Pillsbury, Foster, Frederick Douglass, et enfin, mais non des moindres, ces hommes nobles, Charles Hovey et Francis Jackson, les seuls hommes qui aient jamais légué de l'argent à la cause du suffrage féminin. Je rencontrai aussi Mlle Jackson, devenue plus tard Mme Eddy, qui légua la moitié de sa fortune, cinquante mille dollars, à la même fin.
J'étais une visiteuse fréquente au foyer de William Lloyd Garrison. Bien qu'il eût une longue bataille à mener dans le monde extérieur et rude, son foyer était toujours un havre de paix. Mme Garrison était une femme à la nature douce et consciencieuse, qui essayait, en toutes circonstances, de faire ce qui était juste. Elle avait un jugement sain et un rare bon sens, était grande et belle, avec une luxuriante chevelure brune, de grands yeux bleus tendres, des traits délicats et des manières affables. Ils avaient une famille exceptionnellement belle de cinq fils et une fille. Fanny, aujourd'hui épouse de Henry Villard, le financier, était la préférée et la chouchoute. Tous les enfants, à l'âge adulte, ont tenu les promesses de leur enfance. Bien que toujours dans des circonstances modestes, les Garrison étaient très hospitaliers. Il était presque impossible pour M. Garrison de rencontrer un ami sans l'inviter chez lui, surtout à la clôture d'une convention.
J'étais l'une des douze personnes présentes à l'un de ses thés improvisés. Nous tenions tous pour acquis que sa femme savait que nous venions, et que ses préparatifs étaient déjà faits. Entourée d'une demi-douzaine d'enfants, elle interprétait le dernier acte de l'opéra de la Berceuse, totalement inconsciente de l'invasion en bas. Mais M. Garrison était à la hauteur de toute urgence, et, après avoir installé ses invités à leur aise dans le salon, il se précipita à la nurserie, retira sa veste et berça le bébé jusqu'à ce que sa femme se fût occupée des autres enfants. Ensuite, ils eurent une consultation au sujet du thé, et, panier à la main, le brave homme partit en quête des victuailles désirées ; Mme Garrison, ayant fait une toilette rapide, descendit pour accueillir ses invités. Elle était aussi enjouée et maîtresse d'elle-même que si tout avait été préparé. Elle ne fit aucune excuse pour ce qui manquait dans l'apparence générale de la maison ou dans la variété du menu — il lui suffisait de savoir que M. Garrison était heureux de se sentir libre d'inviter ses amis. Le repas improvisé était excellent, et nous passâmes une soirée des plus agréables. Je ne doute pas que Mme Garrison ait eu plus de réel plaisir que si elle avait été occupée toute la journée à faire des préparatifs et avait été épuisée au moment où ses invités arrivaient.
Les conventions et les foires abolitionnistes, tenues chaque année pendant les fêtes, attiraient beaucoup de gens charmants d'autres États, et faisaient de Boston un centre social pour les coadjuteurs de Garrison et Phillips. Ces conventions surpassaient toutes les réunions auxquelles j'avais jamais assisté ; les discours étaient éloquents et les débats sérieux et vigoureux. Garrison et Phillips étaient dans la force de l'âge, et l'esclavage était une question d'intérêt national. Le hall dans lequel les foires étaient tenues, sous les auspices de Mme Chapman et de ses cohortes, était décoré de la manière la plus artistique. On pouvait y acheter tout ce que l'imagination pouvait désirer, car des amis anglais, stimulés par les appels de Harriet Martineau et d'Elizabeth Pease, envoyaient des boîtes de choses magnifiques, rassemblées de toutes les parties du continent oriental. Là aussi, on pouvait obtenir un déjeuner des plus recherchés en compagnie des lettrés de Boston ; car, aussi indifférents que fussent beaucoup à l'esclavage en soi, ils appréciaient ces foires, et toutes les classes y affluaient jusque tard dans la nuit. C'était une sorte de bourse pour dames durant la semaine de fête, où chacune était sûre de rencontrer ses amies. La foire et la convention annuelle, se succédant, intensifiaient l'intérêt pour les deux. Je ne me lassais jamais des conventions, bien que j'assistasse à toutes les sessions, se prolongeant parfois jusqu'à onze heures du soir. L'éloquence fougueuse des abolitionnistes, les épisodes amusants qui survenaient lorsqu'un illuminé était réduit au silence et porté hors de la salle sur les épaules de ses frères, donnaient suffisamment de variété aux débats pour maintenir l'intérêt au plus haut niveau.
Il y avait un vieil homme vêtu de blanc, portant une faux, qui s'imaginait être la personnification du « Temps », bien qu'on l'appelât « Père Lampson ». De temps en temps, il débordait d'une vision prophétique, et, comme on ne pouvait le faire taire, il était porté dehors. Il se rendait généralement aussi mou que possible, ce qui ajoutait à la difficulté de son expulsion et à l'amusement du public. Un frisson de gaieté déstabilisait, pour un instant, même la dignité de la tribune quand Abigail Folsom, une autre illuminée, criait depuis la galerie : « Ne vous arrêtez pas, mon frère, sur l'ordre de votre départ, mais partez. » Les abolitionnistes faisaient l'expérience, à cette époque, d'une tribune libre, permettant à chacun de parler selon l'inspiration de l'esprit, mais ils découvrirent bientôt que cela ne pouvait fonctionner, car ceux qui étaient manifestement mus par l'esprit de malice étaient tout aussi enclins à exposer leurs extravagances que ceux mus par l'esprit de vérité.
Cependant, la tribune garrisonienne a toujours maintenu un certain degré de liberté en dehors de son programme habituel et, bien que cela impliquât un surcroît de travail pour réprimer les illuminés, les réunions gagnaient en enthousiasme grâce à quelques bonnes interventions spontanées, tant depuis la salle que depuis la tribune. Un certain nombre d'immenses assemblées eurent lieu au Faneuil Hall, un vaste lieu lugubre, avec ses murs nus et ses innombrables fenêtres ternes. La seule tentative d'ornementation était l'aigle américain, aux ailes déployées et aux serres fermement ancrées, au milieu de la galerie. La dorure de son bec était écaillée, ce qui lui donnait l'apparence, comme le disait Edmund Quincy, d'avoir un gros rhume.
Ce vieux hall était consacré à tant de souvenirs liés aux premiers jours de la Révolution qu'il était une sorte de La Mecque pour les amoureux de la liberté en visite à Boston. Les réunions abolitionnistes qui s'y tenaient étaient souvent troublées par des foules qui tenaient en échec l'orateur le plus doué heure après heure, et ne voulaient écouter que les chansons de la famille Hutchinson. Bien que ces chansons fussent un extrait condensé de toute la constitution et du règlement intérieur de l'anti-esclavagisme, la foule était aussi paisible sous ces péans à la liberté qu'un enfant sous l'influence d'un calmant. Quelle vision accueillante et belle que celle des quatre frères, en drap bleu et cols blancs rabattus à la Byron, et de la petite sœur Abby en soie, dentelle légère et ruban bleu, apparaissant sur l'estrade pour chanter leurs ballades pittoresques de liberté ! Frais émoulus des collines du New Hampshire, ils paraissaient si robustes, si vigoureux, si purs, si vrais, qu'ils semblaient être les dignes représentants de toutes les vertus cardinales, et même une foule hurlante ne pouvait résister à leur influence. Peut-être, après l'une de leurs ballades, la foule écoutait-elle cinq minutes Wendell Phillips ou Garrison jusqu'à ce qu'il leur assène quelques vérités bien senties, et alors tout redevenait tumulte. Les marchands du Nord qui faisaient fortune avec le coton du Sud, les politiciens qui voulaient des voix et les ministres qui voulaient maintenir la paix dans les églises, étaient tous aussi opposés à l'agitation anti-esclavagiste que les propriétaires d'esclaves eux-mêmes. C'étaient là les classes que la foule représentait, bien qu'apparemment composée de joueurs, de marchands d'alcool et de démagogues. Pendant des années, la lutte anti-esclavagiste dans le Nord fut menée contre la politique, le cléricalisme, la cupidité des classes fortunées et l'ignorance des masses, mais, en dépit de toutes ces forces du mal, elle finit par triompher.
J'étais à Boston à l'époque où Lane et Wright, des Anglais métaphysiciens, et notre propre Alcott tenaient leurs célèbres conversations philosophiques, auxquelles Elizabeth Peabody prenait part. J'y allais régulièrement. J'avais l'ambition d'absorber toute la sagesse que je pouvais, mais, en vérité, je ne pouvais pas rendre un compte intelligent des points débattus lors de ces séances. Oliver Johnson me demanda un jour si je les appréciais. Je crus, à une lueur dans ses yeux, qu'il pensait que non, alors je lui dis que j'avais honte d'avouer que je ne savais pas de quoi ils parlaient. Il me répondit : « Moi non plus, très peu de leurs auditeurs le savent, donc vous ne devez pas être surprise qu'ils soient incompréhensibles pour vous, ni penser moins de votre propre capacité. »
J'étais redevable à M. Johnson pour plusieurs des plus grands plaisirs que j'eus à Boston. Il m'accompagna à tout un cycle de conférences de Theodore Parker, données à Marlborough Chapel. C'était peu après que le grand prédicateur eut prononcé son fameux sermon sur « Le permanent et le transitoire dans la religion », lorsqu'il fut ostracisé, même par les unitariens, pour ses déclarations radicales, et qu'il ne fut pas autorisé à prêcher dans aucune de leurs chaires. Ses conférences furent jugées encore plus hétérodoxes que ce sermon. Il choqua les églises orthodoxes de l'époque, plus encore, même, qu'Ingersoll ne l'a fait à notre époque.
Les conférences, cependant, étaient si satisfaisantes pour mon âme que j'étais surprise des critiques amères que j'entendais exprimer. Bien qu'elles durassent deux heures, je ne me lassais jamais, et, quand le cycle se termina, je dis à M. Johnson :
« J'aimerais pouvoir les entendre une nouvelle fois. »
« Eh bien, vous pouvez, dit-il, M. Parker doit les répéter à Cambridgeport, à partir de la semaine prochaine. » En conséquence, nous y allâmes et les entendîmes à nouveau avec une égale satisfaction.
Durant l'hiver à Boston, j'assistai à toutes les conférences, églises, théâtres, concerts et conventions sur la tempérance, la paix et la réforme pénitentiaire à ma portée. Je n'avais jamais vécu dans une latitude aussi enthousiaste sur le plan littéraire et réformateur auparavant, et mes facultés mentales étaient maintenues à la plus haute tension. Nous allâmes à Chelsea pour l'été et prîmes pension chez le pasteur baptiste, le révérend John Wesley Olmstead, éditeur par la suite du *Watchman and Reflector*. Il avait épousé ma cousine, Mary Livingston, l'un des caractères les plus charmants et désintéressés que j'aie jamais connus. Là, j'eus l'occasion de rencontrer plusieurs des principaux ministres baptistes de Nouvelle-Angleterre, et, comme j'étais profondément imprégnée des idées de Parker, nous eûmes de nombreuses discussions animées sur la théologie. Là aussi, je rencontrai Orestes Bronson, un homme remarquablement cultivé, qui était passé par toutes les phases de l'expérience religieuse, de l'athéisme pur et simple au sein de l'Église catholique, où je crois qu'il trouva le repos à la fin de ses jours. Il était si arbitraire et dogmatique que la plupart des gens ne l'aimaient pas ; mais j'appréciais sa connaissance, car c'était un penseur libéral et il possédait un monde d'informations qu'il communiquait volontiers à ceux qui avaient l'esprit enseignable. Comme j'étais alors dans un état de faim et de soif de vérité sur chaque sujet, l'amitié d'un tel homme était, pour moi, une bénédiction inestimable. En lisant les conférences de Theodore Parker, des années plus tard, je fus surprise de trouver si peu de choses en elles pour choquer qui que ce soit, la majorité des gens qui réfléchissent ayant grandi à leur niveau.
Pendant que je vivais à Chelsea pendant deux ans, j'avais l'habitude de marcher (il n'y avait pas de transports publics le dimanche) depuis le ferry jusqu'à Marlborough Chapel pour entendre M. Parker prêcher. C'était une longue marche, plus de deux miles, et j'étais si fatiguée, en atteignant la chapelle, que je me faisais un devoir de dormir pendant tout le service préliminaire, afin d'être fraîche pour le sermon, car l'ami à côté de qui j'étais assise me réveillait toujours à temps. Un dimanche, alors que mon ami était absent, comme il faisait très chaud et que j'étais exceptionnellement fatiguée, je dormis jusqu'à ce que le bedeau m'informe qu'il était sur le point de fermer les portes ! Dans un moment d'inattention, j'ai confié ce fait à mes amis baptistes. Ils se sont moqués par la suite de la nature apaisante de la théologie de M. Parker, et de ma longue marche, chaque dimanche, pour aller me reposer à l'ombre d'un autel hétérodoxe. Pourtant, la perte du sermon était la seule partie vexante, et j'avais le bénéfice de la marche et du sommeil rafraîchissant, au son de la voix mélodieuse de M. Parker et de l'orgue aux notes profondes.
Mme Oliver Johnson et moi avons passé deux jours à la communauté de Brook Farm au sommet de sa prospérité. Là, j'ai rencontré les Ripley, qui étaient, je crois, l'épine dorsale de l'expérience, William Henry Channing, Bronson Alcott, Charles A. Dana, Frederick Cabot, William Chase, Mme Horace Greeley, qui y passait quelques jours, et beaucoup d'autres, dont je ne peux me rappeler les noms. Voici une charmante famille d'hommes et de femmes intelligents, faisant leur propre travail de ferme et de maison, avec des conférences, des lectures, de la musique, de la danse et des jeux quand ils le souhaitaient ; réalisant, dans une certaine mesure, la belle vision d'Edward Bellamy des conditions égales de la famille humaine en l'an 2000. L'histoire du début et de la fin de cette expérience de vie communautaire a été racontée si souvent que je dirai simplement que son échec fut une grave déception pour ceux qui étaient le plus profondément intéressés par son succès. M. Channing m'a dit, des années après, alors qu'il était pasteur de l'église unitarienne de Rochester, alors que nous errions dans Mount Hope un jour, que lorsque la communauté de Roxbury fut dissoute et qu'il fut obligé de retourner à l'ancienne vie de concurrence, il aurait volontiers été mis sous terre, car le foyer isolé semblait si solitaire, silencieux et égoïste que l'atmosphère entière était oppressante.
En 1843, mon père a déménagé à Albany, pour installer mes beaux-frères, M. Wilkeson et M. McMartin, dans la profession juridique. Cela a fait d'Albany le point de ralliement familial pendant quelques années. Cela m'a permis de passer plusieurs hivers à la capitale et de prendre une part active à la discussion du projet de loi sur les biens des femmes mariées, alors en instance devant la législature. William H. Seward, gouverneur de l'État de 1839 à 1843, a recommandé le projet de loi, et sa femme, une femme d'une rare intelligence, l'a défendu dans la société. Ensemble, nous avons eu l'occasion de parler avec de nombreux membres, tant du Sénat que de l'Assemblée, dans des cercles sociaux, ainsi que dans leurs salles de comité. Des projets de loi étaient en instance de 1836 jusqu'en 1848, lorsque la mesure fut finalement adoptée.
Mon deuxième fils est né à Albany, en mars 1844, sous de meilleurs auspices que le premier, car je savais, alors, quoi faire avec un bébé. De retour à Chelsea, nous avons commencé à tenir maison, ce qui m'a offert un autre chapitre d'expérience. Une nouvelle maison, nouvellement meublée, avec de belles vues sur la baie de Boston, était tout ce que je pouvais désirer. M. Stanton m'a annoncé, au départ, que ses affaires occuperaient tout son temps, et que je devais prendre en charge toute la gestion de la maison. Donc, avec deux bonnes servantes et deux bébés sous ma seule supervision, mon temps était agréablement occupé.
Lorsqu'on est installée pour la première fois en tant que maîtresse d'un établissement, on éprouve ce même sentiment de fierté et de satisfaction qu'un jeune ministre doit avoir en prenant en charge sa première congrégation. C'est un moment de fierté dans la vie d'une femme de régner en maître entre quatre murs, d'être celle à qui toutes les questions de plaisir domestique et d'économie sont référées, et de tenir dans sa main ce petit livre de famille dans lequel les dépenses quotidiennes, les sorties et les rentrées, sont dûment enregistrées. J'ai étudié tout ce qui concerne la tenue de maison, et j'ai tout apprécié. Même le jour de lessive, ce jour que tant de gens redoutent, avait ses charmes pour moi. Le linge propre sur les cordes et sur l'herbe semblait si blanc, et sentait si bon, que c'était pour moi un spectacle agréable à contempler. J'ai inspiré à ma blanchisseuse l'ambition d'avoir son linge blanc et de le sortir plus tôt que nos voisins, et de le faire repasser et ranger plus rapidement.
Comme M. Stanton ne rentrait pas dîner, nous faisions un pique-nique de notre repas de midi les lundis, et toutes les pensées et énergies étaient tournées vers la rapidité du lavage. Pas de balayage ou de dépoussiérage inutile, pas de visites ni de réception d'anges à l'improviste ce jour-là, c'était sacré pour l'eau savonneuse, les boules bleues et les cordes à linge. Les enfants, seulement, n'avaient aucune déviation dans la régularité de leur vie. Ils avaient leurs promenades et leurs marches, leurs siestes et leurs rations, en quantité et à l'heure, comme d'habitude. J'avais tous les livres de cuisine les plus approuvés, et je passais la moitié de mon temps à faire des conserves, des cornichons et à expérimenter de nouveaux plats. Je ressentais la même ambition d'exceller dans tous les domaines de l'art culinaire que j'avais à l'école dans les différentes branches de l'apprentissage. Mon amour de l'ordre et de la propreté était porté partout, du salon à la cuisine, de la porte d'entrée à la porte arrière. J'ai donné un shilling supplémentaire à un homme pour empiler les bûches de bois de chauffage avec leurs extrémités lisses vers l'extérieur, bien que je ne les aie pas fait récurer jusqu'au blanc, comme nos grands-mères hollandaises. J'ai essayé, aussi, de donner une touche artistique à tout, y compris à la tenue de mes enfants et de mes serviteurs. Ma table à manger était ronde, toujours recouverte d'une nappe propre au joli motif et d'un centre de table de fleurs de saison, de jolis plats, de l'argenterie propre, et dressée avec soin et netteté. Je mettais mon âme dans tout, et par conséquent j'en profitais. Je n'ai jamais pu comprendre comment les maîtresses de maison pouvaient se reposer avec des détritus tout autour de leurs portes arrière ; des coquilles d'œufs, de la vaisselle cassée, des boîtes de conserve et de vieilles chaussures éparpillées autour de leurs locaux ; des domestiques en haillons et sales, avec leurs cheveux en papillotes, et avec la cuisine et la salle à manger pleines de mouches. J'ai connu même des artistes indifférents à leur apparence personnelle et à leur environnement. Sûrement, une mère et un enfant, habillés avec goût, et un joli foyer comme cadre, est, en tant qu'image, encore plus attrayant qu'une scène domestique accrochée au mur. L'amour du beau peut être illustré aussi bien dans la vie que sur la toile. Il y a une telle lutte parmi les femmes pour devenir artistes que je souhaite vraiment que certains de leurs dons puissent être illustrés dans des maisons propres, ordonnées et belles.
Notre maison était agréablement située sur les collines de Chelsea, offrant une belle vue sur Boston, le port et la campagne environnante. Là, sur la véranda supérieure, j'ai passé certains des jours les plus heureux de ma vie, profitant, à tour de rôle, du beau panorama, de mes enfants et de mes livres. Ici, à l'ombre même du monument de Bunker Hill, mon troisième fils est né. Peu après, Gerrit Smith et sa femme sont venus passer quelques jours avec nous, alors ce garçon, très contre mon gré, a été nommé d'après mon cousin. Je ne croyais pas aux vieux noms de famille à moins qu'ils ne soient particulièrement euphoniques. J'avais une liste de beaux noms pour fils et filles, parmi lesquels désigner chaque nouveau venu ; mais, jusqu'à présent, pas un seul sur ma liste n'avait été utilisé. Cependant, j'ai posé mon pied à terre, au numéro 4, et je l'ai nommé Theodore, et, jusqu'à présent, il s'est avéré être un véritable « don de Dieu », faisant tout son possible, de toutes les manières possibles, pour mener la bataille de la liberté pour les femmes.
Pendant la visite de mon cousin, j'ai pensé que je tenterais un petit dîner sélect, composé du révérend John Pierpont et sa femme, Charles Sumner, John G. Whittier et Joshua Leavitt. J'avais une nouvelle cuisinière, Rose, dont les mets, jusqu'à présent, s'étaient avérés délicieux, donc je n'avais aucune inquiétude à ce sujet. Mais, malheureusement, à cette occasion, je lui avais donné une bouteille de vin pour la sauce au pudding et la crème fouettée, dont elle abusa, et par conséquent il y eut quelques bévues flagrantes dans le menu qui furent extrêmement humiliantes. Comme M. Smith et mon mari étaient tous deux de bons causeurs, je leur ai dit qu'ils devaient couvrir tous les défauts avec leur conversation brillante, ce qu'ils ont promis de faire.
Rose avait tous les traits d'une bonne servante, phrénologiquement et physiologiquement. Elle avait une grosse tête, avec de grosses bosses de prudence et d'ordre, ses yeux étaient grands, doux et très écartés. En la choisissant, scientifiquement, j'avais dit à mon mari, en triomphant, à plusieurs reprises quel trésor j'avais trouvé. Peu après le dîner, un soir où j'étais sortie, elle tenait le bébé pendant que la nourrice mangeait son souper, et a imprudemment brûlé son pied contre le poêle. Alors M. Stanton a suggéré qu'en choisissant la prochaine cuisinière, il vaudrait mieux ne pas se fier à la science, mais s'enquérir auprès de la famille où elle vivait de ses vertus pratiques. Pauvre Rose ! elle pleurait sur ses erreurs quand elle était sobre, et faisait de belles promesses pour l'avenir, mais je n'osais pas lui faire confiance, alors nous nous sommes séparés. Le seul inconvénient aux joies de la tenue de maison était alors, comme il l'est maintenant, le manque de domestiques fidèles et compétents. L'espoir de la gestion domestique coopérative, dans un avenir proche, nous donne quelque promesse d'une vie domestique plus harmonieuse.
L'un des livres de ma bibliothèque que j'apprécie le plus est le premier volume des poèmes de Whittier, publié en 1838, « Dédié à Henry B. Stanton, en signe de l'amitié personnelle de l'auteur, et de son respect pour le dévouement sans réserve de talents élevés à la cause de l'humanité et de la liberté. » Peu après notre mariage, nous avons passé quelques jours avec notre poète quaker doué, dans sa ferme du Massachusetts.
Je n'oublierai jamais ces jours heureux de juin ; les longues promenades et trajets, et les discussions sous les vieux arbres sur les expériences anti-esclavagistes, et la gaieté et l'indignation de Whittier alors que nous décrivions différentes scènes de la Convention mondiale anti-esclavagiste à Londres. Il riait démesurément de l'épisode de Tom Campbell. Pauvre garçon ! il avait pris trop de vin ce jour-là, et quand les vers de Whittier, adressés à la convention, ont été lus, il les a critiqués sévèrement, et a conclu en disant que l'âme d'un poète n'était pas en lui. M. Stanton a bondi sur ses pieds et a récité certaines des strophes entraînantes de Whittier sur la liberté, qui ont électrisé l'auditoire, et, se tournant vers Campbell, il a dit : « Que dites-vous de cela ? » « Ah ! c'est de la vraie poésie », a-t-il répondu. « Et John Greenleaf Whittier en est l'auteur », a dit M. Stanton.
J'ai apprécié, aussi, le service du matin et du soir, quand la vénérée mère lisait les Écritures et que nous inclinions tous la tête en adoration silencieuse. Il y avait, par moments, une atmosphère de solennité imprégnant tout, qui était oppressante au milieu de tant de choses qui faisaient appel à ma nature supérieure. Il y avait une ombre de tristesse même dans le sourire de la mère et de la sœur, et une rigidité simple dans la maison et ses alentours, un regard déprimé chez Whittier lui-même que les chants des oiseaux, le soleil et l'air vivifiant de la Nouvelle-Angleterre semblaient impuissants à chasser, causé, comme je l'ai entendu plus tard, par des embarras financiers, et des craintes concernant la santé délicate de la sœur. Elle, aussi, avait un rare talent poétique, et en elle Whittier trouva non seulement un compagnon utile dans les affaires pratiques de la vie, mais quelqu'un qui sympathisait avec lui dans les plus hautes envolées dont sa muse était capable. Leurs pires craintes furent réalisées avec la mort de la sœur peu après. Dans son dernier volume, plusieurs de ses poèmes furent publiés, qui sont tout à fait dignes de la place que l'appréciation du frère leur a donnée. L'amour et le respect de Whittier pour sa mère et sa sœur, si marqués dans chaque mot et regard, étaient des traits charmants de sa vie domestique. Tous ses poèmes destinés à notre sexe respirent les mêmes sentiments tendres et dévoués.
Peu après cette visite à Amesbury, notre noble ami a passé quelques jours avec nous à Chelsea, près de Boston. Un soir, après avoir parlé pendant longtemps des malheureuses dissensions parmi les amis anti-esclavagistes, pour dissiper les ombres, j'ai ouvert le piano et proposé que nous chantions des chansons joyeuses. « Oh, non ! » s'est exclamé M. Stanton, « ne touchez pas à une note ; vous mettrez chaque nerf du corps de Whittier à vif. » Il me semblait si naturel pour un poète d'aimer la musique que j'étais surprise d'apprendre que c'était une torture pour lui.
Depuis notre véranda supérieure, nous avions une belle vue sur le port de Boston. Assis là tard une nuit au clair de lune, admirant les contours du monument de Bunker Hill et l'effet étrange des voiles et des mâts des navires gisant dans le port, nous sommes naturellement passés du romantisme de nos environs à ceux de nos vies. J'ai souvent remarqué que les personnes les plus réservées ont tendance à devenir confidentielles à une telle heure. C'est dans de telles circonstances que le bon poète a ouvert pour moi une page profondément intéressante de sa vie, une triste romance d'amour et de déception, qui ne peut peut-être pas encore être racontée, car certains de ceux qui étaient intéressés par les événements sont encore parmi les vivants.
Les poèmes de Whittier n'étaient pas seulement l'un des facteurs les plus importants dans la guerre et la victoire anti-esclavagistes, mais ils ont été tout aussi puissants pour émanciper les esprits de sa génération des sombres superstitions de la religion puritaine. Oliver Wendell Holmes, dans son éloge funèbre de Whittier, dit que son influence sur la pensée religieuse du peuple américain a été bien plus grande que celle de l'occupant de n'importe quelle chaire.
Comme la santé de mon mari était délicate, et que les hivers de la Nouvelle-Angleterre se sont avérés trop sévères pour lui, nous avons quitté Boston, avec beaucoup de regrets, et avons cherché un climat plus clément dans le centre de l'État de New York.
CHAPITRE IX.
LA PREMIÈRE CONVENTION POUR LES DROITS DES FEMMES.
Au printemps de 1847, nous avons déménagé à Seneca Falls. Ici, nous avons passé seize ans de notre vie conjugale, et ici nos autres enfants, deux fils et deux filles, sont nés.
Au moment même où nous étions prêts à quitter Boston, M. et Mme Eaton et leurs deux enfants arrivèrent d'Europe, et nous décidâmes de nous rendre ensemble à Johnstown, M. Eaton étant contraint de se hâter vers New York pour ses affaires, et M. Stanton devant demeurer encore quelques mois à Boston. Au dernier moment, ma nourrice décida qu'elle ne pouvait quitter ses amis pour s'en aller si loin. En conséquence, ma sœur et moi prîmes le train, avec cinq enfants et dix-sept malles, pour Albany, où nous nous reposâmes durant la nuit et une partie de la journée suivante. Nous fîmes un voyage très épuisant, à surveiller tant de malles et d'enfants, car les enfants de ma sœur s'obstinaient à rester sur la plateforme à chaque occasion, et les plus jeunes suivaient leur exemple. Cela nous tint constamment sur le qui-vive. Nous fûmes soulagées d'être de nouveau en sécurité dans la vieille demeure familiale de Johnstown, où nous arrivâmes à minuit. Comme nos parents bien-aimés n'avaient reçu aucun avertissement de notre venue, toute la maisonnée fut réveillée pour nous installer. Mais désormais au port, au milieu de scènes familières et d'agréables souvenirs, nos sommeils furent véritablement réparateurs. Comme on se défait rapidement de tout souci et de toute anxiété sous le toit paternel, et comme on se sent à la dérive, quel que soit l'âge, lorsque les êtres chers ont disparu à jamais et que la demeure de l'enfance n'est plus qu'un rêve du passé.
Après quelques jours de repos, je partis, seule, pour ma nouvelle maison, fort heureuse de la responsabilité de réparer une bâtisse et de tout remettre en ordre. J'étais déjà familiarisée avec nombre de gens et les environs de Seneca Falls, car ma sœur, Mme Bayard, y avait vécu plusieurs années, et je lui avais fréquemment rendu de longues visites. Nous avions aussi un cercle assez magnétique de réformateurs dans le centre de l'État de New York. À Rochester se trouvaient William Henry Channing, Frederick Douglass, les Anthony, les Post, les Hallowell, les Stebbins — quelques grandes vieilles familles quakers à Farmington —, les Sedgwick, les May, les Mills, et Matilda Joslyn Gage à Syracuse ; Gerrit Smith à Peterboro, et Beriah Green à Whitesboro.
La maison que nous devions occuper était fermée depuis quelques années et nécessitait de nombreuses réparations, et le terrain, comprenant cinq acres, était envahi par les mauvaises herbes. Mon père me donna un chèque et me dit, avec un sourire : « Tu crois en la capacité de la femme à entreprendre et à oser ; maintenant, va de l'avant et remets ta demeure en état. » Après un examen minutieux des lieux et une consultation en bonne et due forme avec un ou deux fils d'Adam, je mis au travail les charpentiers, peintres, poseurs de papier peint et jardiniers, fis construire une nouvelle cuisine et une remise à bois, et en un mois, je pris possession des lieux. Ayant laissé mes enfants auprès de ma mère, il n'y avait aucun empêchement au plein déploiement de mes capacités de direction. Pour l'achat de briques, de bois, de peinture, etc., et pour conclure les marchés avec les ouvriers, je consultais fréquemment le juge Sackett et M. Bascom. Ce dernier était membre de la Convention constitutionnelle, alors en session à Albany, et comme il venait à pied chaque fois qu'il était chez lui pour voir comment mon travail progressait, nous avions de longues conversations, assis sur des caisses au milieu des outils et des copeaux, sur le statut des femmes. Je l'exhortai à proposer un amendement à l'Article II, Section 3, de la Constitution de l'État, supprimant le mot « mâle », qui limite le suffrage aux hommes. Mais, bien qu'il fût pleinement d'accord avec tout ce que j'avais à dire sur l'égalité politique des femmes, il n'eut pas le courage de se rendre la risée de la convention. Chaque fois que je le mettais dans l'embarras sur ce point, en bon homme, il détournait la conversation sur les peintres et les charpentiers. Cependant, ces conversations eurent pour effet de l'amener à la première convention des femmes, où il nous rendit de grands services.
À Seneca Falls, ma vie était comparativement solitaire, et le changement depuis Boston était quelque peu déprimant. Là-bas, tous mes amis immédiats étaient des réformateurs, j'avais des voisins proches, une nouvelle maison avec tout le confort moderne, et des domestiques bien formés. Ici, notre résidence était à la périphérie de la ville, les routes étaient très souvent boueuses et il n'y avait pas de trottoirs sur la majeure partie du chemin, M. Stanton était fréquemment absent, j'avais de piètres domestiques, et un nombre croissant d'enfants. Maintenir une maison et un jardin en bon ordre, acheter chaque article pour l'usage quotidien, garder la garde-robe d'une demi-douzaine d'êtres humains en bon état, emmener les enfants chez les dentistes, les cordonniers et dans différentes écoles, ou trouver des précepteurs à domicile, tout cela constituait un travail suffisant pour occuper un cerveau, ainsi que toutes les mains que je pouvais mettre au service de la tâche. De plus, la nouveauté du ménage avait disparu, et beaucoup de ce qui était autrefois attrayant dans la vie domestique était devenu fastidieux. J'avais tant de soucis que la compagnie dont j'avais besoin pour le stimulant intellectuel était une épreuve plutôt qu'un plaisir.
Il y avait une colonie irlandaise assez proche, et des plaintes incessantes me parvenaient disant que mes garçons lançaient des pierres sur leurs cochons, leurs vaches et les toits de leurs maisons. Cela impliquait des relations diplomatiques constantes dans le règlement de diverses difficultés, dans lesquelles je réussissais si bien qu'à la longue, ils firent de moi une sorte d'arbitre dans toutes leurs propres querelles. Si un mari ivre battait sa femme, les enfants accouraient me chercher. Me hâtant vers la scène, je prenais Patrick par le collet et, à sa grande surprise et honte, le faisais s'asseoir et promettre de bien se comporter. Je n'ai jamais eu l'un d'eux qui offrît la moindre résistance, et avec le temps, ils en vinrent tous à me considérer comme quelqu'un ayant de l'autorité. Je renforçais mon influence en cultivant les bons sentiments. Je prêtais des journaux aux hommes, et invitais leurs enfants dans nos jardins ; leur donnant des fruits, dont nous avions en abondance, et les vieux vêtements, livres et jouets de mes enfants. J'étais aussi leur médecin — avec ma boîte de remèdes homéopathiques, je prenais soin des hommes, des femmes et des enfants en cas de maladie. Ainsi, les relations les plus amicales furent établies, et, en cas d'urgence, ces pauvres voisins étaient de bons amis et toujours prêts à me servir.
Mais je trouvais le devoir de police assez fastidieux, surtout lorsqu'il fallait sortir les nuits sombres pour empêcher des pères ivres de déranger leurs enfants endormis, ou pour venir en aide à de pauvres mères dans les douleurs de la maternité. Hélas ! hélas ! qui peut mesurer les montagnes de chagrin et de souffrance endurées dans une maternité indésirable au sein des demeures de l'ignorance, de la pauvreté et du vice, où des femmes et des enfants terrorisés sont les victimes d'hommes forts, rendus fous par la passion et les boissons enivrantes ?
Jusqu'à ce moment, la vie s'était écoulée avec une facilité relative, mais maintenant, la véritable lutte commençait. Mes devoirs étaient trop nombreux et variés, et aucun n'était suffisamment exaltant ou intellectuel pour mettre en jeu mes facultés supérieures. Je souffrais d'une faim mentale, laquelle, à l'instar d'un estomac vide, est très déprimante. J'avais des livres, mais point de compagnonnage stimulant. Pour ajouter à mon insatisfaction générale face au changement depuis Boston, je découvris que Seneca Falls était une région impaludée, et, en temps voulu, tous les enfants furent attaqués par des accès de fièvre qui, sous traitement homéopathique à cette époque, duraient trois mois. Les domestiques furent affligés de la même manière. La propreté, l'ordre, l'amour du beau et de l'artistique, tout s'effaça dans la lutte pour accomplir ce qui était absolument nécessaire d'heure en heure. Maintenant, je comprenais, comme jamais auparavant, comment des femmes pouvaient s'asseoir et se reposer au milieu d'un désordre général. Le ménage, dans de telles conditions, était impossible, alors j'emballai nos vêtements, fermai la maison à clé, et partis vers ce port de salut qu'était mon foyer, comme je l'ai toujours fait par la suite en période de tempête.
Je comprenais maintenant pleinement les difficultés pratiques auxquelles la plupart des femmes devaient faire face dans le foyer isolé, et l'impossibilité d'un plein développement de la femme si elle était en contact, la majeure partie de sa vie, avec des domestiques et des enfants. Le phalanstère de Fourier, la vie communautaire et les ménages coopératifs revêtaient une nouvelle signification pour moi. Emerson dit : « Un mécontentement sain est le premier pas vers le progrès. » Le mécontentement général que j'éprouvais face au sort de la femme en tant qu'épouse, mère, ménagère, médecin et guide spirituel, les conditions chaotiques dans lesquelles tout tombait sans sa supervision constante, et le regard las et anxieux de la majorité des femmes m'imprégnèrent du sentiment profond que des mesures actives devaient être prises pour remédier aux torts de la société en général, et des femmes en particulier. Mon expérience à la Convention mondiale contre l'esclavage, tout ce que j'avais lu sur le statut juridique des femmes, et l'oppression que je voyais partout, tout cela balaya mon âme, intensifié désormais par de nombreuses expériences personnelles. Il semblait que tous les éléments eussent conspiré pour m'inciter à faire un pas en avant. Je ne pouvais voir que faire ni par où commencer — ma seule pensée était une réunion publique pour protester et discuter.
Dans cet état d'esprit tourmenté, je reçus une invitation à passer la journée avec Lucretia Mott, chez Richard Hunt, à Waterloo. J'y rencontrai plusieurs membres de différentes familles d'Amis, des femmes sérieuses et réfléchies. Je déversai, ce jour-là, le torrent de mon mécontentement longtemps accumulé, avec une telle véhémence et une telle indignation que je m'éveillai moi-même, ainsi que le reste du groupe, à entreprendre et à oser n'importe quoi. Mon mécontentement, selon Emerson, devait être sain, car il nous poussa tous à une action immédiate, et nous décidâmes, là et sur le champ, de convoquer une « Convention pour les droits des femmes ». Nous écrivîmes l'appel ce soir-là et le publiâmes dans le Seneca County Courier le lendemain, le 14 juillet 1848, ne donnant que cinq jours de préavis, car la convention devait se tenir les 19 et 20. L'appel fut inséré sans signatures — en fait, il s'agissait simplement de l'annonce d'une réunion —, mais les principales initiatrices et organisatrices étaient Lucretia Mott, Mary Ann McClintock, Jane Hunt, Martha C. Wright et moi-même. La convention, qui se tint durant deux jours dans l'église méthodiste, fut à tous égards un grand succès. La salle était comble à chaque session, les discours étaient bons, et une ferveur religieuse rendit dignes tous les débats.
Ce furent là les premiers pas précipités de « la réforme la plus capitale qui ait jamais été lancée dans le monde — la première protestation organisée contre l'injustice qui, depuis des âges, pesait sur le caractère et la destinée de la moitié de la race humaine ». Aucun mot ne pourrait exprimer notre étonnement en découvrant, quelques jours plus tard, que ce qui nous semblait si opportun, si rationnel et si sacré, devait faire l'objet de sarcasmes et de ridicule de la part de toute la presse de la nation. Avec notre Déclaration de droits et nos Résolutions pour texte, il semblait que chaque homme sachant manier la plume préparât une homélie sur la « sphère de la femme ». Tous les journaux, du Maine au Texas, semblaient rivaliser pour voir lequel pourrait rendre notre mouvement le plus ridicule. Les journaux anti-esclavagistes nous soutinrent courageusement, tout comme Frederick Douglass, tant au sein de la convention que dans son journal, The North Star, mais la voix populaire était si prononcée contre nous, dans les salons, la presse et la chaire, que la plupart des dames qui avaient assisté à la convention et signé la déclaration, une à une, retirèrent leurs noms et leur influence, et rejoignirent nos persécuteurs. Nos amis nous tournèrent le dos et se sentirent déshonorés par toute l'affaire.
Si j'avais eu la moindre prémonition de tout ce qui devait suivre cette convention, je crains de ne pas avoir eu le courage de m'y risquer, et je dois avouer que c'est avec peur et tremblement que je consentis à assister à une autre, un mois plus tard, à Rochester. Heureusement, la première semblait avoir essuyé tout le feu, et on ne parla que peu de la seconde. Mais nous avions mis la balle en mouvement, et désormais, en succession rapide, des conventions furent tenues dans l'Ohio, l'Indiana, le Massachusetts, la Pennsylvanie, et dans la ville de New York, et se sont poursuivies presque chaque année depuis.
Les plus notables des premières conventions furent celles tenues dans le Massachusetts, auxquelles prirent part des hommes tels que Garrison, Phillips, Channing, Parker et Emerson. Ce fut l'une d'elles qui attira pour la première fois l'attention de Mme John Stuart Mill, et tira de sa plume cet article magistral sur « L'émancipation de la femme », dans la Westminster Review d'octobre 1852.
La même année que la convention, le projet de loi sur les biens de la femme mariée, qui avait suscité quelques discussions sur les droits des femmes à New York, avait été voté par la législature. Cela encouragea l'action de la part des femmes, car la réflexion surgit naturellement que, si les hommes qui font les lois étaient prêts à faire un pas en avant, les femmes elles-mêmes devraient certainement exprimer un intérêt pour la législation. Ernestine L. Rose, Paulina Wright (Davis) et moi-même avions parlé devant des comités de la législature des années auparavant, réclamant des droits de propriété égaux pour les femmes. Nous avions fait circuler des pétitions pour la loi sur les biens de la femme mariée pendant de nombreuses années, tout comme les dirigeants de l'aristocratie hollandaise, qui désiraient voir les accumulations de toute une vie descendre vers leurs filles et leurs petits-enfants plutôt que de passer entre les mains de gendres dissipés et sans économies. Le juge Hertell, le juge Fine et M. Geddes de Syracuse préparèrent et défendirent les différents projets de loi, à différentes époques, devant la législature. Ainsi, les revendications formulées lors de la convention n'étaient pas entièrement nouvelles pour le public lettré et pensant de New York — le premier État à prendre des mesures sur cette question. Comme New York fut le premier État à inscrire le mot « mâle » dans sa constitution en 1778, il était approprié qu'il fût le premier à adopter une législation plus libérale. L'effet de la convention sur mon propre esprit fut des plus salutaires. Les discussions avaient clarifié mes idées quant aux premières étapes à franchir pour l'émancipation de la femme, et l'opportunité de m'exprimer pleinement et librement sur un sujet qui me tenait tant à cœur fut un grand soulagement. Je pense que toutes les femmes qui ont assisté à la convention se sentirent mieux après l'énoncé de leurs griefs, croyant que le premier pas avait été fait pour les redresser.
Peu après, je fus invitée à prendre la parole en plusieurs points du voisinage. Un soir, dans la maison de réunion des quakers à Farmington, j'invitai, comme à l'accoutumée, à la discussion et aux questions une fois que j'eus terminé. Nous attendîmes tous dans le silence pendant un long moment ; enfin, un homme d'âge mûr, coiffé d'un chapeau à larges bords, se leva et répondit sur un ton chantant : « Tout ce que j'ai à dire, c'est que si une poule peut chanter, qu'elle chante », en accentuant « chanter » avec une inflexion ascendante sur plusieurs notes de la gamme. La réunion se termina dans un mélange de surprise et d'hilarité. J'avoue que je me sentis quelque peu chagrinée de voir mes arguments, que je considérais comme irréfutables, ainsi sommairement écartés, et l'impression sérieuse que j'avais faite sur l'auditoire si rapidement dissipée. Le brave homme n'entendait aucun manque de respect, comme il me le dit plus tard. Il mit simplement tout l'argument en une coquille de noix : « Qu'une femme fasse tout ce qu'elle peut. »
Avec ces nouveaux devoirs et intérêts, et une perspective plus large sur la vie humaine, mes mesquins ennuis domestiques prirent graduellement une place secondaire. Maintenant, je commençais à écrire des articles pour la presse, des lettres pour les conventions tenues dans d'autres États, et des lettres privées à des amis, pour les éveiller à la réflexion sur cette question.
Le pasteur de l'église presbytérienne, M. Bogue, prêcha plusieurs sermons sur la sphère de la femme, critiquant l'action des conventions de Seneca Falls et de Rochester. Elizabeth McClintock et moi prîmes des notes et lui répondîmes dans les journaux du comté. Graduellement, nous étendîmes nos travaux et attaquâmes nos opposants dans le New York Tribune, dont les colonnes nous étaient ouvertes dans les premiers jours, M. Greeley étant, à cette époque, l'un de nos plus fidèles champions.
En répondant à toutes les attaques, nous étions contraintes d'étudier le droit canon et civil, les constitutions, les Bibles, la science, la philosophie et l'histoire, sacrée et profane. À présent, mon esprit, tout comme mes mains, était pleinement occupé, et au lieu de pleurer, comme je l'avais fait, sur ce que j'avais perdu en quittant Boston, j'essayais par tous les moyens de tirer le meilleur parti de la vie à Seneca Falls. Voyant que les rafraîchissements élaborés empêchaient de nombreuses réunions sociales, je donnai souvent une réception en soirée sans aucun. Je disais aux jeunes gens, chaque fois qu'ils voulaient un peu danser ou s'amuser, de faire de notre maison leur point de ralliement, et je les éclairerais et leur donnerais un verre d'eau et quelques gâteaux. De cette façon, nous eûmes de nombreuses réunions informelles agréables. Puis, à l'imitation des Causeries de Margaret Fuller, nous en lançâmes une qui dura plusieurs années. Nous choisissions un sujet chaque semaine sur lequel nous lisions et réfléchissions tous ; chacun, à tour de rôle, préparant un essai de dix minutes.
Ces réunions se tenaient, dans différentes maisons, le samedi de chaque semaine. En nous rassemblant, nous choisissions un président pour la soirée, qui appelait à l'ordre et présentait l'essayiste. Cela terminé, il demandait à chaque membre, à tour de rôle, ce qu'il ou elle avait lu ou pensé sur le sujet, et si quelqu'un avait des critiques à faire sur l'essai. Chacun était censé contribuer quelque chose. Beaucoup d'informations étaient ainsi acquises, et de nombreuses discussions épicées s'ensuivaient. Toutes les dames, ainsi que les messieurs, présidaient à tour de rôle, et devenaient ainsi familiers avec les règles parlementaires. La soirée se terminait par de la musique, de la danse et une conversation générale. De cette façon, nous lisions et réfléchissions sur un large éventail de sujets et réunissions les meilleurs esprits de la communauté. Beaucoup de jeunes hommes et femmes qui n'appartenaient pas à ce qui était considéré comme le premier cercle — car dans chaque petit village de campagne, il y a toujours une petite clique qui constitue l'aristocratie — avaient les avantages d'une vie sociale autrement refusée. Je pense que tous ceux qui prirent part à ce Club de causerie témoigneraient de ses nombreuses bonnes influences.
J'avais trois amies assez intimes dans le village qui passaient une grande partie de leur temps libre avec moi, et qui ajoutaient beaucoup à mon bonheur : Frances Hoskinks, qui était directrice du département des filles à l'académie, avec qui je discutais de politique et de religion ; Mary Bascom, une bonne causeuse sur les sujets du jour, et Mary Crowninshield, qui jouait bien du piano. Comme j'étais très friande de musique, la venue de Mary était toujours saluée avec délice. Sa mère, aussi, était une chère amie à moi, une femme d'une intelligence, d'un raffinement et d'un talent conversationnel rares. Elle était une Schuyler, et appartenait à l'aristocratie hollandaise d'Albany. Elle mourut subitement, après une courte maladie. J'étais avec elle lors des dernières heures et lui tins la main jusqu'à ce que l'étincelle de vie, s'éteignant graduellement, disparût. Son fils est le capitaine A.S. Crowninshield de notre marine.
Mes plus proches voisins étaient une famille très agréable et intelligente de fils et de filles. Mais j'ai toujours senti que les hommes de cette maisonnée étaient portés à la domination. Comme la mère était très aimable et portée au sacrifice, les filles trouvaient difficile de se rebeller. Un été, après le grand nettoyage de printemps, quand la peinture fraîche et le papier peint avaient rendu même la cuisine trop délicate pour l'invasion estivale des mouches, les reines du foyer décidèrent de déplacer la sombre cuisinière dans une remise à bois spacieuse, où elle maintint sa dignité une semaine, en l'absence du chef de famille. La mère et les filles étaient ravies du changement, et se demandaient pourquoi elles ne l'avaient pas fait plus tôt durant les mois d'été. Mais leur plaisir fut de courte durée. Le père et les fils se levèrent tôt le premier matin après son retour et déplacèrent la cuisinière à son ancienne place. Quand l'épouse et les filles descendirent pour préparer leur petit-déjeuner (car elles faisaient tout leur travail elles-mêmes), elles furent remplies de chagrin et de déception. Le petit-déjeuner fut mangé en silence, les femmes humiliées par un sentiment de leur impuissance, et les hommes gratifiés par un sentiment de leur pouvoir. Ces hommes auraient probablement tous dit que « la maison est la sphère de la femme », bien qu'ils se prissent la liberté de tout réglementer dans sa sphère.
CHAPITRE X.
SUSAN B. ANTHONY.
Les rapports des conventions tenues à Seneca Falls et Rochester, N.Y., en 1848, attirèrent l'attention d'une personne destinée à prendre une part des plus importantes au nouveau mouvement — Susan B. Anthony, qui, pour son courage et sa capacité de direction, fut facétieusement appelée par William Henry Channing le Napoléon de notre lutte. À cette époque, elle enseignait à l'académie de Canajoharie, un petit village dans la belle vallée de la Mohawk.
La « Déclaration d'indépendance de la femme » issue de ces conventions la surprit et l'amusa, et elle rit de bon cœur de la nouveauté et de la présomption d'une telle revendication. Cependant, à son retour chez elle pour passer ses vacances, elle fut surprise de découvrir que ses parents quakers, sobres et sérieux, ainsi que sa sœur, ayant assisté aux réunions de Rochester, les considéraient comme très profitables et intéressantes, et les exigences formulées comme justes et raisonnables. Elle s'intéressait déjà aux réformes anti-esclavagistes et à la tempérance, était un membre actif d'une organisation appelée « Les Filles de la Tempérance » et avait pris la parole à quelques reprises lors de leurs réunions publiques. Mais le nouvel évangile des « Droits de la femme » trouva un écho immédiat dans son esprit et, depuis lors, ses meilleurs efforts ont été consacrés à l'émancipation des femmes.
Comme, à partir de ce moment, mon amie est étroitement liée à mon récit et y apparaîtra fréquemment, une esquisse de sa personne me semble appropriée.
Lord Bacon a dit avec justesse : « Celui qui a une femme et des enfants a donné des otages à la fortune ; car ce sont des obstacles aux grandes entreprises, qu'elles soient de vertu ou de méfait. Certes, les meilleures œuvres, et celles du plus grand mérite pour le public, sont le fait d'hommes non mariés ou sans enfants ; qui, tant par affection que par leurs moyens, ont épousé et doté le public. »
Ce morceau de philosophie baconienne, tout aussi applicable aux femmes, fut, il n'y a pas longtemps, le sujet d'une conversation avec une Anglaise remarquablement douée. Elle était absorbée par de nombreux intérêts publics et avait consciencieusement résolu de ne jamais se marier, de peur que les soins nécessairement impliqués par le mariage n'empiètent sur son temps et sa réflexion, au détriment du bien public. « À moins », disait-elle, « que certaines femmes ne se consacrent au service public, la société est privée des gardiennes nécessaires aux besoins particuliers des faibles et des infortunés. Il devrait exister, dans le monde séculier, certains ordres correspondant dans une certaine mesure aux grandes confréries de l'Église catholique, dont les membres, aussi librement que les hommes, pourraient occuper toutes les fonctions, civiques et ecclésiastiques. » Que cet idéal soit réalisé, on peut le déduire du fait que des femmes exceptionnelles ont, à toutes les époques, été des chefs de file dans de grands projets de charité et de réforme, et qu'aujourd'hui beaucoup attendent simplement la sanction de leur siècle, prêtes à de vastes travaux altruistes.
Le monde a toujours eu ses vestales, ses saintes femmes, mères d'idées plutôt que d'hommes ; ses Maries, aussi bien que ses Marthes, qui, plutôt que d'être des ménagères affairées, préféraient s'asseoir aux pieds de la sagesse divine et méditer sur les mystères de l'inconnu. Salut à Maria Mitchell, Harriet Hosmer, Charlotte Cushman, Alice et Phoebe Gary, Louisa Alcott, Dr Elizabeth Blackwell, Frances Willard et Clara Barton ! Honneur aux nobles femmes qui ont consacré des vies ferventes aux besoins intellectuels et moraux de l'humanité !
Susan B. Anthony était issue d'une solide lignée de Nouvelle-Angleterre, et c'est au pied du vieux Greylock, à South Adams, dans le Massachusetts, qu'elle poussa son premier cri de rébellion. C'est là que furent faits les premiers pas de bébé, qu'à l'école du village les premiers points de couture furent appris et que l'alphabet fut dûment maîtrisé. Lorsque cinq hivers furent passés sur la tête de Susan, il y eut une période de grande agitation domestique et, à sa petite échelle, l'enfant saisit l'idée que la permanence n'est pas la règle de la vie. La famille déménagea à Battenville, dans l'État de New York, où M. Anthony devint l'un des hommes les plus riches du comté de Washington. Susan peut encore se souvenir de la froideur majestueuse de la grande maison — combien les pièces nues, avec leurs planchers peints en jaune, semblaient grandes par rapport à sa propre petitesse, et de la vue de la salle de classe où, pendant tant d'années, avec ses frères et sœurs, elle poursuivit ses études sous la tutelle de précepteurs privés.
M. Anthony était un quaker hicksite sévère. Au début de la vie de Susan, il s'opposait par principe à toutes les formes d'amusement frivole, telles que la musique, la danse ou la lecture de romans, tandis que les jeux et même les images étaient considérés comme des luxes dénués de sens. De telles convictions puritaines auraient pu facilement dégénérer en simple jargon ; mais, sous-jacente à tout cela, se trouvait une base large et ferme de respect sain pour la liberté individuelle et un courageux attachement à la vérité. C'était un homme doté d'une bonne capacité commerciale et un gestionnaire rigoureux de ses intérêts vastes et lucratifs. Il voyait que la compensation, et non le hasard, régnait dans le monde commercial, et il croyait en cette même loi juste, bien que souvent sévère, dans la sphère de la morale. Un tel homme n'était pas enclin à marcher humblement dans la voie tracée par sa secte religieuse. Il offensa très tôt en choisissant une baptiste pour épouse. Pour cette première faute, il fut « renié » et, selon l'usage quaker, ne pouvait être reçu à nouveau dans la communauté qu'en se déclarant « désolé » de son crime lors d'une assemblée générale. Il était plein d'une pieuse reconnaissance pour la bonne femme à ses côtés, et destiné à être reconnaissant jusqu'à la fin pour cette compagne, si calme, si juste, si clairvoyante. Il se leva à l'assemblée et dit qu'il était « désolé » que les règles de la société fussent telles qu'en épousant la femme qu'il aimait, il eût commis une offense ! Il admit qu'il était « désolé » pour quelque chose, et fut donc repris dans le corps des fidèles ! Mais sa foi avait commencé à faiblir sur de nombreux points mineurs de la discipline. Son manteau devint bientôt une cause d'offense et provoqua une nouvelle réprimande de la part de ceux qui étaient boutonnés dans des vêtements conformistes. Les formes mesquines du quakerisme commencèrent à perdre tout leur poids à ses yeux, et il fut finalement renié pour avoir permis aux jeunes du village d'apprendre à danser dans une chambre haute de son habitation. On lui avait demandé cette faveur au motif que les jeunes gens étaient fortement tentés de boire si les leçons étaient données à l'hôtel ; et, étant un homme strictement attaché à la tempérance, il consentit volontiers, bien que ses principes, en matière de danse, n'autorisassent pas ses propres fils et filles à participer à cet amusement. Mais la société ne pouvait accepter une telle discrimination dans ce qu'elle considérait comme un péché, ni un tel compromis avec la frivolité mondaine, et M. Anthony ne fut donc plus revu à l'assemblée. Cependant, dans ses dernières années, à Rochester, il fut un auditeur attentif du révérend William Henry Channing.
L'effet de tout cela sur Susan est la question qui nous intéresse. Sans aucun doute, elle pesa très tôt les effets moraux comparés des manteaux coupés avec des capes et de ceux coupés sans, de l'amour conjugal purement quaker et de celui détérioré par l'affection baptiste. Susan avait une âme fervente et une conscience tendant à la morbidité ; mais un corps fort et équilibré ainsi qu'une vie de famille simple apaisèrent sa nature morale trop active et donnèrent au monde, au lieu d'une fanatique religieuse, une travailleuse sincère et concentrée. Chaque art ménager lui fut enseigné par sa mère, et son habileté était telle que le devoir exigeant un soin particulier lui était toujours confié. Mais toujours, au milieu des tâches scolaires et domestiques, son rêve éveillé était qu'elle pourrait, avec le temps, être une quaker « du haut siège ». Chaque dimanche, jusqu'au moment de la troisième désobéissance, M. Anthony se rendait à la maison de réunion quaker, à quelque treize miles de chez lui, sa femme et ses enfants l'accompagnant généralement, bien qu'en tant que non-membres, ils fussent rigoureusement exclus de toutes les discussions commerciales. L'exclusion était très agréable lors des beaux jours d'été ; mais, à une occasion en décembre, elle fut décidément désagréable pour Susan, alors âgée de sept ans. Lorsque les stores furent tirés, à la fin de la réunion religieuse, et que les non-membres se retirèrent, Susan resta immobile. Bientôt, elle vit une vieille dame mince avec des lunettes bleues descendre du « haut siège ». S'approchant d'elle, la quakeresse dit doucement : « Tu n'es pas membre — tu dois sortir. » « Non ; ma mère m'a dit de ne pas sortir dans le froid », fut la réponse ferme de l'enfant. « Oui, mais tu dois sortir — tu n'es pas membre. » « Mais mon père est membre. » « Tu n'es pas membre », et Susan sentit comme si l'esprit la poussait et se retrouva bientôt dans le froid extérieur. Les doigts et les orteils devenant engourdis, et un feu brillant dans un cottage de l'autre côté de la rue l'appelant chaleureusement, l'exilée de la chapelle résolut de chercher un abri séculier. Mais hélas ! elle fut confrontée à un énorme chien, et n'échappa que de justesse, tout entière mais sans sa veste à cape. Nous pouvons être sûrs qu'il y eut beaucoup de discussions, ce soir-là, au coin du foyer, et la bonne épouse baptiste déclara qu'aucun de ses enfants ne retournerait à l'assemblée tant qu'il ne serait pas devenu membre. Par la suite, à la demande de son père, Susan devint membre de l'église quaker.
Plus tard, des convictions précises prirent racine dans le cœur de Mlle Anthony. La sienne est, en vérité, une nature sincèrement religieuse. Être une simple et fervente quaker était l'aspiration de son enfance ; mais elle hésitait à adopter le langage formel et la tenue simple. Des heures sombres de conflit furent passées sur tout cela, et elle interpréta sa réticence comme la preuve d'une indignité. Pauvre petite Susan ! En regardant en arrière avec la connaissance de notre vie ultérieure, nous traduisons ces tourments comme des protestations inconscientes contre l'étiquetage de votre âme libre, contre la mise à l'épreuve de votre conviction raisonnée de demain par un shibboleth de la croyance d'aujourd'hui. Nous saluons cette intuition enfantine comme une prophétie de la véracité intransigeante de la femme mûre. On apprit simplement à Susan Anthony qu'elle devait entrer dans le saint des saints de son propre être, se rencontrer elle-même et être fidèle à cette révélation. Elle trouva d'abord des mots pour exprimer ses convictions en écoutant le révérend William Henry Channing, dont l'enseignement eut une influence spirituelle durable sur elle. Aujourd'hui, Mlle Anthony est agnostique. Quant à la nature de la Divinité et de la vie au-delà de son horizon, elle ne prétend rien savoir. Chaque énergie de son âme est centrée sur les besoins de ce monde. Pour elle, le travail est un culte. Elle ne s'est pas tenue à l'écart, grelottant dans les froides ombres de l'incertitude, mais a avancé avec le monde tourbillonnant, a accompli le bien qui lui était donné de faire, et a ainsi, dans les heures les plus sombres, été soutenue par une foi inébranlable en la perfection finale de toutes choses. Sa croyance n'est pas orthodoxe, mais elle est religieuse. Dans la Grèce antique, elle aurait été stoïcienne ; à l'époque de la Réforme, calviniste ; au temps du roi Charles, puritaine ; mais en ce dix-neuvième siècle, par les lois mêmes de son être, elle est une réformatrice.
Pour le travail ardu qui attendait Mlle Anthony, ses années de jeune femme avaient servi de préparation. Son père, bien qu'homme riche, se fit un devoir de conscience de former ses filles, tout comme ses fils, à l'autosuffisance. En conséquence, Susan choisit la profession d'enseignante et fit son premier essai durant des vacances d'été dans une école que son père avait établie pour les enfants de ses employés. Son succès fut si marqué, non seulement dans la transmission des connaissances, mais aussi en tant que disciplinaire, qu'elle suivit cette carrière régulièrement pendant quinze ans, à l'exception de quelques mois consacrés à Philadelphie à sa propre formation. Parmi les nombreuses révoltes scolaires qu'elle a surmontées, l'une me revient à l'esprit, frappante par son aspect ridicule. C'était à l'école de district de Center Falls, en l'an 1839. De mauvais rapports circulaient là-bas sur des enseignants masculins chassés par un certain gaillard robuste. La rumeur annonça ensuite l'arrivée d'une jeune fille quaker pour enseigner — une jeune fille quaker aux principes de paix. Le jour attendu arriva, et Susan aussi. Elle parut très douce au barbare de quinze ans, alors il commença bientôt ses pitreries. Il fut appelé à l'estrade, sommé de mettre de côté sa veste, et, dès lors, avec beaucoup d'étonnement, reçut de la douce jeune fille quaker, avec une baguette de bouleau appliquée calmement mais avec précision, une exposition de l'argumentum ad hominem basée sur la méthode de raisonnement a posteriori. Ainsi Susan s'écarta de ses principes, mais pas de l'école.
Mais, peu après, les conflits du monde extérieur perturbèrent notre jeune enseignante. La table de multiplication et le livre d'orthographe ne retenaient plus ses pensées ; des questions plus vastes commencèrent à remplir son esprit. Vers l'an 1850, Susan B. Anthony cacha sa règle. Tempérance, anti-esclavagisme, suffrage féminin, — trois questions fécondes, — se présentèrent, exigeant son examen. Plus haut, toujours plus haut, s'élevèrent leurs appels, jusqu'à ce qu'elle résolve de consacrer son énergie et sa réflexion aux besoins brûlants de l'heure. En raison de son expérience précoce des incapacités liées à son sexe, la première revendication pour l'égalité des droits des femmes trouva un écho dans le cœur de Susan. Et, bien qu'elle fût au début surprise d'apprendre que des femmes s'étaient réellement réunies en convention, et par des discours et des résolutions s'étaient déclarées les égales de l'homme en droits politiques, et avaient pressé des changements radicaux dans les constitutions des États et dans tout le système de la jurisprudence américaine ; pourtant, l'examen le plus superficiel la convainquit que ces revendications n'étaient que le prolongement logique des théories fondamentales de notre république.
À ce stade de son développement, je rencontrai mon amie et future collaboratrice pour la première fois. Comme je me souviens bien de ce jour ! George Thompson et William Lloyd Garrison ayant annoncé une réunion anti-esclavagiste à Seneca Falls, Mlle Anthony vint y assister. Ces messieurs étaient mes invités. En rentrant à pied, après la clôture, nous rencontrâmes Mme Bloomer et Mlle Anthony au coin de la rue, attendant de nous saluer. Elle se tenait là, avec son visage bon et sérieux et son sourire aimable, vêtue de delaine grise, chapeau et tout du même ton, relevé par des rubans bleu pâle, la perfection de la propreté et de la sobriété. Je l'aimai tout de suite, et pourquoi je ne l'invitai pas immédiatement à dîner chez moi, je ne le sais pas. Elle m'accuse de cette négligence, et ne m'a jamais pardonné, car elle souhaitait voir et entendre tout ce qu'elle pouvait de nos nobles amis. Je suppose que mon esprit était plein de ce que j'avais entendu, ou de mon dîner à venir, ou du comportement probable de trois garçons espiègles qui avaient été occupés à explorer les lieux pendant que j'étais à la réunion.
Que j'aie eu des raisons abondantes d'anxiété concernant les expériences philosophiques que ces jeunes sauvages pouvaient tenter, le lecteur l'admettra quand il sera informé de certaines de leurs prouesses. Henry s'imaginait posséder de rares pouvoirs d'invention (une faiblesse ancestrale depuis des générations), et fabriqua donc un gilet de sauvetage en bouchons, et en testa les vertus sur son frère, qui avait environ dix-huit mois. Accompagné d'une troupe de garçons impatients, le bébé fut tiré dans sa voiture jusqu'aux rives de la Seneca, déshabillé, la corde de bouchons attachée sous ses bras, et mis à flot dans la rivière, le philosophe et ses satellites, dans une barque, observant l'expérience. Le bébé, habitué à un bain matinal dans une grande cuve, éclaboussa joyeusement, gardant sa tête au-dessus de l'eau. Il était bleu comme de l'indigo et froid comme une grenouille lorsqu'il fut secouru par sa mère anxieuse. Le lendemain, le même nourrisson victime fut vu, par un ami de passage, assis sur la cheminée, au sommet le plus élevé de la maison. Sans effrayer personne, l'ami grimpa en urgence sur le toit et sauva l'enfant. Une autre fois, les trois frères aînés conclurent une conspiration et enfermèrent le quatrième, Theodore, dans le fumoir. Heureusement, il donna l'alarme haut et fort, et fut libéré sain et sauf, sur quoi les trois furent emprisonnés dans un grenier avec deux fenêtres à barreaux. Ils donnèrent sommairement des coups de pied dans les barreaux et, glissant sur le paratonnerre, se dirigèrent vers la grange pour trouver la liberté. Le plus jeune garçon, Gerrit, alors âgé de seulement cinq ans, s'écorcha les mains dans la descente. C'est un échantillon assez représentatif du bonheur tranquille dont j'ai joui dans les premières années de ma maternité.
C'est au milieu de telles scènes exaltantes que Mlle Anthony et moi avons écrit des discours pour la tempérance, l'anti-esclavagisme, l'éducation et les conventions sur les droits des femmes. Ici, nous avons forgé des résolutions, des protestations, des appels, des pétitions, des rapports agricoles et des arguments constitutionnels ; car nous nous sommes fait un devoir de conscience d'accepter chaque invitation à parler sur chaque question, afin de maintenir le droit des femmes à le faire. À cette fin, nous avons tour à tour monté la garde sur les tours de contrôle domestiques, dirigeant les amusements, réglant les différends, protégeant les faibles contre les forts et essayant d'obtenir l'égalité des droits pour tous, à la maison comme dans la nation. Je peux me souvenir de mainte rencontre sévère entre mon amie et le jeune expérimentateur. Il est agréable de se rappeler qu'il n'a jamais sérieusement blessé aucune de ses victimes, et n'a frôlé qu'une fois la mort en se tirant accidentellement dessus avec un pistolet. La balle traversa sa main ; heureusement, un bouton en laiton l'empêcha de pénétrer son cœur.
Il est souvent dit, par ceux qui connaissent le mieux Mlle Anthony, qu'elle a été mon bon ange, me poussant et me stimulant toujours au travail, et que sans sa ténacité, je n'aurais jamais accompli le peu que j'ai fait. D'un autre côté, il a été dit que je forgeais les foudres et qu'elle les tirait. Peut-être tout cela est-il, dans une certaine mesure, vrai. Avec les soucis d'une grande famille, j'aurais pu, avec le temps, comme trop de femmes, être totalement absorbée par un étroit égoïsme familial, si mon amie n'avait pas continuellement exploré de nouveaux champs pour des travaux missionnaires. Sa description d'un groupe d'hommes sur n'importe quelle tribune, décidant avec complaisance de questions dans lesquelles la femme avait un intérêt égal, sans voix égale, me poussait facilement à la détermination de jeter un tison ardent au milieu de leur assemblée.
Ainsi, chaque fois que je voyais cette majestueuse jeune fille quaker traverser ma pelouse, je savais que quelque heureuse convocation des fils d'Adam allait être mise en émoi par l'un de nos appels ou résolutions. Le petit portemanteau, farci de faits, était ouvert, et là nous avions ce que le révérend John Smith et l'honorable Richard Roe avaient dit : interprétations erronées de textes bibliques, statistiques de femmes spoliées de leurs biens, exclues de quelque université, payées à moitié pour leur travail, comptes rendus de quelque procès honteux ; assez d'injustice pour détourner les pensées de n'importe quelle femme de ses bas et de ses puddings. Ensuite, nous sortions nos plumes et écrivions des articles pour les journaux, ou une pétition à la législature ; rédigions des lettres aux fidèles, ici et là ; secouions les femmes de l'Ohio, de Pennsylvanie ou du Massachusetts ; appelions The Lily, The Una, The Liberator, The Standard à se souvenir de nos torts ainsi que de ceux de l'esclave. Nous ne nous sommes jamais rencontrées sans émettre un pronunciamento sur quelque question. En pensée et en sympathie, nous étions une, et dans la division du travail, nous nous complétions exactement. En écrivant, nous faisions un meilleur travail que chacune ne l'aurait fait seule. Alors qu'elle est lente et analytique dans la composition, je suis rapide et synthétique. Je suis la meilleure écrivaine, elle la meilleure critique. Elle fournissait les faits et les statistiques, je fournissais la philosophie et la rhétorique, et, ensemble, nous avons fait des arguments qui sont restés inébranlables à travers les tempêtes de longues années ; des arguments auxquels personne n'a répondu. Nos discours peuvent être considérés comme le produit uni de nos deux cerveaux.
Si entièrement une sommes-nous que, dans toutes nos associations, toujours côte à côte sur la même estrade, pas un sentiment d'envie ou de jalousie n'a jamais assombri nos vies. Nous nous sommes livré librement à la critique l'une de l'autre lorsque nous étions seules, et avons âprement débattu chaque fois que nous étions en désaccord, mais dans notre amitié de tant d'années, il n'y a jamais eu la rupture d'une heure. Aux yeux du monde, nous semblons toujours d'accord et reflétons uniformément l'une l'autre. Comme mari et femme, chacune a le sentiment que nous ne devons avoir aucune divergence en public. Ainsi unies, nous avons commencé très tôt à arpenter l'État et la nation, le futur champ de nos travaux. Nous lisions, avec des yeux critiques, les comptes rendus du Congrès et des législatures, des assemblées générales et des synodes, des conférences et des conventions, et nous avons découvert que, dans tous ces domaines, l'existence de la femme était totalement ignorée.
Nuit après nuit, près d'une cheminée à l'ancienne, nous complotions et planifiions l'agitation à venir ; comment, quand et où chaque coin d'insertion pourrait être enfoncé, par lequel les femmes pourraient être reconnues et leurs droits garantis. Rapidement, l'État fut en flammes avec des troubles dans les conventions de tempérance et d'enseignants, et la presse annonça la nouvelle au loin que des déléguées femmes étaient soudainement apparues, exigeant l'admission dans les conventions d'hommes ; que leurs droits avaient été âprement contestés session après session, par des hommes libéraux d'un côté, le clergé et les savants professeurs de l'autre ; une majorité écrasante rejetant les femmes avec des anathèmes et des dénonciations terribles. De telles batailles furent livrées encore et encore dans les principales villes de nombreux États du Nord, jusqu'à ce que le sectarisme des hommes dans toutes les réformes et professions fût complètement exposé. Chaque droit acquis, d'entrer à l'université, d'étudier une profession, de travailler dans une nouvelle industrie ou de soutenir une mesure de réforme fut disputé pouce par pouce.
Nombre de ceux qui profitent aujourd'hui de tous ces bienfaits disent avec complaisance : « Si ces pionnières de la réforme avaient seulement défendu leurs mesures avec plus de discernement, d'une manière plus distinguée, dans un langage plus choisi, avec une attitude plus déférente, ces messieurs n'auraient pas pu se comporter aussi grossièrement. » Je donne, dans ces pages, suffisamment de détails sur les traits de caractère de ces femmes, sur les sentiments qu'elles ont exprimés, sur leur éducation, leurs origines et leur position, pour montrer qu'aucune force n'aurait pu affronter les préjugés et le sectarisme de cette époque plus efficacement que celles qui, avec tant de bravoure et de persévérance, les ont combattus et vaincus.
Miss Anthony porta d'abord son drapeau de rébellion dans les conventions d'État des enseignants, et y mena, presque seule, la bataille pour l'égalité. Au terme de la première décennie, elle avait contraint le conservatisme à céder du terrain au point de permettre aux femmes de participer à tous les débats, de présenter des essais, de voter et d'occuper des postes honorifiques en tant que responsables. Elle travailla avec autant de sincérité au mouvement de tempérance, jusqu'à ce qu'elle soit convaincue que le pouvoir moral des femmes ne pesait guère en tant qu'agent civil, tant qu'il n'était pas soutenu par le bulletin de vote et traduit en loi d'État. Elle ne manque encore aujourd'hui aucune occasion de défendre la mixité scolaire et la prohibition, et résout chaque difficulté par le refrain « le suffrage des femmes », aussi persistant que le « jamais plus » du corbeau de Poe.
CHAPITRE XI.
SUSAN B. ANTHONY — Suite.
C'est en 1852 que le mouvement abolitionniste, par la voix éloquente d'hommes tels que George Thompson, Phillips et Garrison, fit part pour la première fois à Miss Anthony de ses pressants besoins financiers. À leurs paroles inspirées, elle répondit, quatre ans plus tard, en devenant une agente régulièrement employée par la Société anti-esclavagiste. Pour la cause qu'elle a épousée, elle a toujours formulé les demandes les plus audacieuses. Dans les réunions abolitionnistes, elle expliquait à chaque catégorie pourquoi elle devait soutenir financièrement le mouvement ; appelant invariablement les démocrates à donner généreusement, car le succès de la cause leur permettrait de cesser de plier le genou devant le pouvoir esclavagiste.
Il n'est guère de ville, si petite soit-elle, de New York à San Francisco, qui n'ait entendu sa voix retentissante. Qui pourrait dénombrer les discours qu'elle a prononcés sur les estrades des lycées, dans les églises, les écoles, les salles, les granges et en plein air, avec un chariot de bois ou une charrette pour tribune ? Qui peut décrire la variété des auditoires et des cercles sociaux qu'elle a égayés et intéressés ? Tantôt nous la voyons dans les lointaines prairies, divertissant, avec un bon sens remarquable, de larges assemblées d'hommes, de femmes et d'enfants assis sur des planches de fortune dans quelque bâtiment inachevé ; tantôt tenant des débats publics dans quelque ville face à des rédacteurs en chef et des ecclésiastiques à peine formés ; plus loin, naviguant sur le fleuve Columbia et, dans la précipitation pour honorer un rendez-vous, cahotant sur les rudes montagnes de l'Oregon et de Washington ; et enfin, devant des assemblées législatives, des conventions constitutionnelles et des comités du Congrès, discutant avec des sénateurs et des juges de la lettre et de l'esprit du droit constitutionnel.
Le style oratoire de Miss Anthony est rapide et véhément. Dans le débat, elle est prompte et vive, et toujours à la hauteur de l'imprévu. À maintes reprises, lors de voyages avec elle à travers l'Ouest, notamment lors de notre premier périple au Kansas et en Californie, nous étions soudainement sollicitées pour parler aux femmes rassemblées dans les gares. Remplie de consternation, je lui demandais habituellement de passer la première ; et, sans une seconde d'hésitation, elle parvenait toujours à remplir cinq minutes avec des mots appropriés et à m'inspirer les pensées et le courage pour lui succéder. Le point culminant de ces occasions fut atteint dans une institution pour sourds-muets du Michigan. Je venais tout juste de dire à mon amie : « Il y a un avantage à visiter cet endroit : nous ne serons pas priées de parler », quand le directeur, s'approchant de nous, dit : « Mesdames, les élèves sont rassemblés dans la chapelle, prêts à vous entendre. J'ai promis de vous inviter à leur parler dès que j'ai su que vous étiez en ville. » La perspective de s'adresser à un tel auditoire était aussi nouvelle pour Miss Anthony que pour moi ; pourtant, elle descendit promptement l'allée vers l'estrade, comme pour accomplir un devoir ordinaire, tandis que je la suivais à contrecœur, à moitié distraite par l'anxiété, me demandant par quel procédé j'allais être mise en communication avec les sourds-muets. Mais la manière était assez simple, une fois illustrée. Le directeur, debout à nos côtés, répétait dans la langue des signes ce qui était dit au fur et à mesure ; et, par leurs rires, leurs larmes et leurs applaudissements, les élèves montrèrent qu'ils appréciaient pleinement le pathos, l'humour et l'argumentation.
Une nuit, en traversant le Mississippi à McGregor, dans l'Iowa, nous fûmes prises par les glaces au milieu du fleuve. Le bateau était bondé de gens affamés, fatigués et irrités par ce retard. Certains messieurs, avec qui nous avions discuté dans les voitures, lancèrent le cri : « Un discours sur le suffrage des femmes ! » En conséquence, au milieu du Mississippi, à minuit, nous présentâmes nos revendications à la représentation politique et débattîmes de la question du suffrage universel jusqu'à notre débarquement. Nos compagnons de voyage furent fort reconnaissants que nous ayons abrégé ces longues heures, et nous l'étions tout autant d'avoir conquis plusieurs convertis et tenu une convention sur le sein même de la grande « Mère des Eaux ». Une seule fois au cours de toutes ces errances Miss Anthony fut prise au dépourvu, et ce fut lorsqu'on lui demanda de parler aux pensionnaires d'un asile d'aliénés. « Dieu me pardonne ! » dit-elle, « c'est déjà tout ce que je peux faire de parler aux gens sains ! Que pourrais-je dire à un auditoire de fous ? » Sa compagne, Virginia L. Minor de Saint-Louis, répondit : « C'est un moment en or pour vous, la première occasion que vous ayez jamais eue, selon les constitutions, de parler à vos "pairs", car le droit de suffrage n'est-il pas refusé aux "idiots, criminels, aliénés et femmes" ? »
Beaucoup de curiosité a été exprimée quant à la vie sentimentale de Miss Anthony ; mais, si elle a connu ou souffert de l'un des triomphes ou déboires habituels de son sexe, elle n'a pas encore confié cette information à ses biographes. Bien que peu de femmes aient eu des amitiés plus sincères et durables, ou une correspondance plus étendue avec un large cercle d'hommes nobles, je doute que l'une d'entre elles puisse se targuer d'avoir reçu de sa part une attention exceptionnelle. Elle a souvent dit en plaisantant, lorsqu'elle était interrogée sur ce point, qu'elle ne pouvait consentir à ce que l'homme qu'elle aimerait, décrit dans la Constitution comme un homme blanc, né sur le sol américain, citoyen, possédant le droit à l'autogouvernement, éligible à la présidence de la grande République, unisse ses destinées par le mariage avec une esclave politique et une paria. « Non, non ; quand je serai couronnée de tous les droits, privilèges et immunités d'un citoyen, je pourrai accorder quelque considération à cette institution sociale ; mais jusqu'à ce moment, je dois concentrer toutes mes énergies sur l'émancipation de mon propre sexe. » La vie sentimentale de Miss Anthony, comme sa religion, s'est manifestée par des travaux constants et fervents pour les hommes en général. Elle a été une fille, une sœur et une amie attentive et affectueuse, et ceux qui ont senti les pulsations de son grand cœur savent avec quelle chaleur il bat pour tous.
Comme la coutume est observée depuis longtemps parmi les femmes mariées de célébrer les anniversaires de leur mariage, il a été tout à fait opportun, ces dernières années, de prendre l'initiative d'honorer les grands événements de la vie des femmes célibataires. Étant unie par les liens les plus étroits à sa profession, le Dr Harriet K. Hunt de Boston a célébré sa vingt-cinquième année de loyaux services en tant que médecin en offrant à ses amis et clients une grande réception, qu'elle a appelée ses noces d'argent. Ressentant le caractère sacré de l'œuvre de sa vie, les admirateurs de Susan B. Anthony ont été conduits à marquer, par des réceptions et des conventions, ses années qui s'écoulent rapidement et les décennies passées du mouvement pour le suffrage. Pour l'occasion la plus brillante de ce genre, les cartons d'invitation étaient ainsi libellés :
Les dames du Woman's Bureau vous invitent à une réception le mardi soir, 15 février, pour célébrer le cinquantième anniversaire de Susan B. Anthony, où ses amis auront l'occasion de montrer leur appréciation pour ses longs services en faveur de l'émancipation des femmes.
49 East 23d St., New York,
10 février 1870.
Elizabeth B. Phelps,
Anna B. Darling,
Charlotte Beebe Wilbour.
En réponse à l'invitation, les salons du bureau furent bondés d'amis venus féliciter Miss Anthony pour cet heureux événement, beaucoup apportant de précieux cadeaux en signe de gratitude. Parmi les autres présents figuraient une belle montre en or et des chèques d'un montant de mille dollars. Les invités furent divertis par de la musique, des récitations, la lecture de nombreuses lettres de regret piquantes provenant de personnalités distinguées, et des rimes spirituelles écrites pour l'occasion par les sœurs Cary. Miss Anthony accueillit ses invités avec sa simplicité directe habituelle, et exprima en quelques mots fervents ses remerciements pour les cadeaux et les louanges dont elle fut comblée. Les commentaires des principaux journaux, le lendemain, furent hautement élogieux, et aussi géniaux qu'amusants. Tous insistaient sur le fait qu'enfin, une femme s'était levée, assez courageuse pour revendiquer son droit de vieillir et déclarer ouvertement qu'un demi-siècle avait passé sur sa tête.
Miss Anthony a peu rédigé de discours écrits avec soin ; mais ceux-ci, par les grands éloges qu'ils ont suscités, prouvent qu'elle peut — malgré sa propre déclaration contraire — mettre ses pensées remarquables sur le papier de manière concise et efficace. Après son plaidoyer exhaustif, en 1880, pour un seizième amendement devant le comité judiciaire du Sénat, le sénateur Edmunds l'aborda, alors qu'elle quittait le Capitole, et lui dit qu'il avait omis de lui dire, dans la salle du comité, qu'elle avait présenté un argument qui, quels que fussent ses sentiments personnels sur les conclusions atteintes, était irréfutable — un argument, contrairement à l'oratoire habituel de tribune donné lors des auditions, adapté à un comité d'hommes formés au droit.
C'est en 1876 que Miss Anthony donna sa conférence très critiquée sur la « Pureté sociale » à Boston. Quant au résultat, elle se sentait très anxieuse ; car l'intelligence de la Nouvelle-Angleterre composait son auditoire, et cela ne calma pas les battements de son cœur de voir, assis juste devant l'estrade, son ami vénéré, William Lloyd Garrison. Mais toute peur s'évanouit assurément lorsqu'elle sentit la main du grand vieil abolitionniste presser chaleureusement la sienne, et l'entendit dire que pour écouter quelqu'un d'autre, il n'aurait pas eu le courage de quitter sa chambre de malade, et qu'il se sentait pleinement récompensé par son grand discours, dont, ni sur le fond ni sur la forme, il n'aurait changé la moindre particule. Mais c'est dans la correspondance privée de Miss Anthony qu'il faut chercher des exemples de son écriture la plus efficace. Le verbe ou le substantif manquent souvent, mais on saisit toujours la pensée, et on la trouvera toujours claire et suggestive. C'est un dialecte étrangement frappant, mais qui touche, parfois, les cordes les plus profondes du pathos et de l'humour, et qui, lorsqu'il est ému par quelque grand événement, est hautement éloquent.
De la femme la plus ridiculisée et impitoyablement persécutée, Miss Anthony est devenue la plus honorée et respectée de la nation. Témoin les louanges de la presse et du peuple, et les ovations enthousiastes qu'elle a reçues lors de son départ pour l'Europe en 1883. Jamais des expressions de regret plus chaleureuses pour une absence, ni des prières plus sincères pour un retour rapide, n'ont été accordées à un Américain quittant les rivages de sa patrie. Cet éveil lent à la nature de ses services montre le sens durable de la justice dans l'âme humaine. Ayant passé l'hiver 1882-1883 à Washington, à essayer de pousser au vote le projet de loi pour un seizième amendement devant le Congrès, et l'automne dans une campagne vigoureuse à travers le Nebraska, où un amendement constitutionnel pour émanciper les femmes avait été soumis au peuple, elle ressentit le besoin impérieux d'un changement complet dans le cours de ses pensées. En conséquence, après l'une des conventions les plus réussies jamais tenues dans la capitale nationale, une ovation des plus flatteuses dans les salons spacieux du Riggs House, et une grande réception à Philadelphie, elle s'embarqua pour l'Europe.
Chanceuse d'être en parfaite santé pendant toute la traversée, notre voyageuse trouva un plaisir perpétuel à observer la mer et le ciel en perpétuel changement. Au défi joyeux du capitaine de trouver quelque chose d'aussi grandiose que l'océan, elle répondit : « Oui, ces forces puissantes de la nature me remplissent en effet de crainte ; mais ce navire, avec ses feux enfouis, ses machines puissantes, ses ponts spacieux et ses mâts effilés, marchant sur les vagues comme une chose vivante, et tout cela œuvre de l'homme, m'impressionne encore plus profondément. Vois ! dans le pouvoir créateur divin de l'homme s'accomplit la prophétie : "Vous serez comme des Dieux !" »
Dans tous ses voyages à travers l'Allemagne, l'Italie et la France, Miss Anthony ne fut jamais la simple touriste, mais toujours l'humanitaire et la réformatrice sous les traits d'une voyageuse. Peu des grands chefs-d'œuvre de l'art lui procurèrent une réelle jouissance. L'appréciation vive des beautés de la sculpture, de la peinture et de l'architecture, que l'on aurait pu s'attendre à trouver chez une nature si profondément religieuse, faisait défaut, altérée, sans doute, par son éducation quaker précoce. Que ses voyages lui aient causé plus de peine que de plaisir ne venait peut-être pas tant d'un manque d'appréciation de la beauté esthétique, mais du fait qu'elle saisissait rapidement l'infinité de la misère humaine ; non pas parce que son âme ne ressentait pas les sommets auxquels l'art était parvenu, mais parce qu'elle vibrait dans chaque fibre aux profondeurs auxquelles l'humanité était tombée. Errant dans un palais somptueux un jour, elle s'exclama : « Que trouvez-vous à admirer ici ? Si c'était une école de cinq cents enfants étant éduqués au droit de l'autogouvernement, je pourrais l'admirer aussi ; mais représentant le plaisir d'un seul homme, je dis non ! » Dans les quartiers de l'un des dévots, à l'ancien monastère de la Certosa, à Florence, repose, sur une petite table, un livre ouvert dans lequel les visiteurs s'inscrivent. Lors de la visite de Miss Anthony, la plume et l'encre se révélèrent si peu prometteuses que tout son groupe déclina cette occasion de se rendre célèbre, mais elle fit inscrire par la plume rebelle : « Égalité parfaite pour les femmes, civile, politique, religieuse. Susan B. Anthony, É.-U. » Des amis, qui visitèrent le monastère le lendemain, rapportèrent que des traits avaient été tirés à travers ce sentiment hérétique.
Lors de son séjour au domicile de M. et Mme Sargent, à Berlin, Miss Anthony posta assez innocemment ses lettres dans les enveloppes officielles de notre Association pour le Suffrage, qui portaient les devises habituelles : « Aucun gouvernement juste ne peut être formé sans le consentement des gouvernés », etc. Quelques jours plus tard, un fonctionnaire rapporta un gros paquet, disant : « De tels sentiments ne sont pas autorisés à passer par le bureau de poste. » Probablement rien ne l'a sauvée de l'arrestation en tant que socialiste, sous les règlements policiers tyranniques, si ce n'est le fait qu'elle était l'invitée du ministre plénipotentiaire des États-Unis.
Mon fils Theodore écrivit à propos de la visite de Miss Anthony à Paris : « Je ne l'avais jamais vue auparavant dans le rôle de touriste. Elle semblait s'intéresser uniquement aux monuments historiques, et aux hommes et aux questions de l'heure. Les galeries du Louvre avaient peu d'attrait pour elle, mais elle contemplait avec un plaisir profond le tombeau de Napoléon, Notre-Dame, et les ruines des Tuileries. Elle était toujours prête à écouter les discussions sur les problèmes politiques auxquels les Français étaient confrontés, les perspectives de la République, l'agitation autour du divorce, et l'éducation des femmes. "J'aimerais mieux voir Jules Ferry que tous les tableaux du Louvre, du Luxembourg et du Salon", fit-elle remarquer à table. Un jour ou deux plus tard, elle vit Ferry aux funérailles de Laboulaye. Les trois choses qui firent la plus profonde impression sur Miss Anthony, lors de son séjour à Paris, furent probablement l'inhumation de Laboulaye (l'ami des États-Unis et du mouvement des femmes) ; la touchante manifestation anniversaire des Communards, au cimetière du Père-Lachaise, à l'endroit même où les derniers défenseurs de la Commune de 1871 furent impitoyablement fusillés et enterrés dans une fosse commune ; et une réunion pour les droits des femmes, tenue dans une petite salle de la rue de Rivoli, dont la courageuse et clairvoyante Mlle Hubertine Auclert était l'âme dirigeante. »
Pendant son séjour sur le continent, Miss Anthony éprouva la sensation malheureuse d'être sourde-muette ; parler et ne pas être comprise, entendre et ne pas appréhender, étaient pour elle des réalités amères. Nous pouvons imaginer à quel désespoir elle fut poussée quand sa pruderie quaker put accueillir un juron emphatique en anglais de la part d'un fonctionnaire français avec l'exclamation : « Eh bien, cela fait du bien d'entendre quelqu'un jurer ne serait-ce qu'en vieil anglo-saxon ! » Après deux mois de silence forcé, elle fut rayonnante en atteignant à nouveau les îles britanniques, où elle put profiter de la parole publique et de la conversation générale. Ici, elle fut la destinataire de nombreuses attentions sociales généreuses, et, le 25 mai, une grande réunion publique de personnes représentatives, présidée par Jacob Bright, fut organisée en notre honneur par l'Association nationale de Grande-Bretagne. Elle parla du statut éducatif et politique des femmes en Amérique, moi de leur position religieuse et sociale.
Avant de clore la biographie de mon amie, je tracerai deux fils d'or dans cette vie tissée étroitement d'incidents. L'un des plus grands services rendus par Miss Anthony à la cause du suffrage fut de voter lors de l'élection présidentielle de 1872, afin de tester les droits des femmes en vertu du quatorzième amendement. Pour cette offense, la courageuse femme fut arrêtée le jour de Thanksgiving, la fête nationale transmise par les Pères pèlerins ayant échappé aux persécutions de l'Angleterre. Elle demanda un bref d'habeas corpus. Le bref étant catégoriquement refusé, en janvier 1873, son avocat versa une caution. La prévenue audacieuse découvrant, trop tard, que cela la maintenait non seulement hors de prison, mais son affaire hors de la Cour suprême des États-Unis, détermina avec regret de poursuivre le combat, et d'obtenir le maximum par une décision de la Cour de circuit des États-Unis. Son procès fut fixé pour la session de Rochester en mai. Rapidement, elle parcourut tout le comté, exposant à chaque juré probable la force de son dossier. Lorsque le moment du procès arriva, le procureur de district, craignant le résultat si la décision était laissée à un jury tiré du comté éclairé de Miss Anthony, transféra le procès à la session du comté d'Ontario, en juin 1873.
Il était désormais nécessaire d'instruire les citoyens d'un autre comté. Dans cette tâche, Miss Anthony reçut une aide précieuse de Matilda Joslyn Gage ; et, pour faire face à toutes ces nouvelles dépenses, une aide financière fut généreusement donnée, sans sollicitation, par Thomas Wentworth Higginson, Gerrit Smith et d'autres sympathisants. Mais vains furent tous les efforts ; vain l'appel de Miss Anthony à ses jurés ; vaine l'influence morale des principaux représentants du barreau du centre de New York remplissant la salle d'audience, car le juge Hunt, sans précédent pour l'étayer, déclarant qu'il s'agissait d'une affaire de droit et non de fait, refusa de confier le dossier au jury, se réservant la décision finale. N'était-ce pas une scène historique qui se déroula là, dans ce petit palais de justice de Canandaigua ? Toutes les incohérences étaient incarnées dans ce juge, pointilleux sur la forme, scrupuleux dans sa tenue, consciencieux sur des futilités, et obtus sur les grands principes, décrit de manière appropriée par Charles O'Conor : « Un juge très distingué. » Regardez-le assis là, équilibrant toutes les subtilités du droit et de l'équité dans ses balances de l'Ancien Monde, et disant enfin : « La prisonnière va se lever. » Sur quoi l'accusée se leva. « La sentence de la cour est que vous payiez une amende de cent dollars et les frais de poursuite. » Alors l'indocile prévenue répondit : « Puisse-t-il plaire à votre Honneur, je ne paierai jamais un dollar de votre peine injuste », et plus encore dans le même sens, ce qu'elle a respecté tout au long de sa vie. Le juge « distingué » avait eu un aperçu de la détermination de la prisonnière ; aussi, ne souhaitant pas l'incarcérer pour l'éternité, ajouta-t-il doucement : « Madame, la cour n'ordonnera pas votre incarcération jusqu'au paiement de l'amende. »
C'est le 17 juin que le verdict fut rendu. Ce jour-là même, un peu moins d'un siècle auparavant, la courageuse milice fut repoussée à Bunker Hill — repoussée, repoussée, presque anéantie ; pourtant, la vérité était dans leurs rangs, et la justice aussi. Mais comment finit cette rébellion de faibles colons ? La cause de la femme américaine, incarnée pour un moment dans la liberté d'un seul individu, reçut un camouflet le 17 juin 1873 ; mais, tout aussi sûrement que nos héros révolutionnaires furent finalement victorieux, les droits inaliénables de nos héroïnes du XIXe siècle recevront une justification finale.
Dans son discours de 1880, prononcé devant la Phi Beta Kappa Society à Harvard, Wendell Phillips affirma — ce qui est en règle générale vrai — qu'« un réformateur, pour être consciencieux, doit être libéré du souci de gagner son pain ». J'ouvrirai les comptes de Miss Anthony et montrerai que cette réformatrice, étant peut-être l'exception qui confirme la règle, a été constamment et consciencieusement endettée. En feuilletant ses livres de comptes, les pages offrent un bilan honnête jusqu'en 1863. C'est ici que commença le premier travail herculéen. La Woman's Loyal League, ayant grand besoin de fonds, n'était pas une association constituée en société, de sorte que sa secrétaire assuma les dettes. Les comptes devinrent ici fort lamentables, le déficit atteignant cinq mille dollars. Il fallait payer, et, en fait, cela sera payé. Des heures anxieuses et harassantes furent passées à remplir le Cooper Institute, semaine après semaine, avec des publics payants, pour écouter des hommes tels que Phillips, Curtis et Douglass, qui apportèrent leur concours et sortirent la secrétaire de l'ornière. Enfin, après bien des difficultés, son livre de caisse de 1863 fut honorablement classé. En 1867, nous pouvons lire le récit du second travail herculéen. Vingt mille tracts sont nécessaires pour convertir les électeurs du Kansas au suffrage féminin. Les frais de voyage au Kansas et les tracts font que la colonne des débits dépasse celle des crédits d'environ deux mille dollars. Ces pages reconnaissent plus de mille dollars obtenus en sollicitant des publicités, mais aucune note n'est faite des journées de juillet, épuisantes et brûlantes, passées dans les rues de New York pour obtenir cet argent, ni de l'affectation immédiate des économies réalisées par de mesquines privations sur son salaire du Hovey Committee.
Il aurait été heureux pour mon courageuse amie que les livres de caisse de 1868, 1869 et 1870 ne fussent jamais descendus de leurs étagères ; car ils chantent et chantent, sur des notes de dettes, jusqu'à ce que toutes s'unissent en un vaste chœur de bien plus de dix mille dollars. C'était l'époque de la Revolution, le journal, non la guerre, bien que ce fût un combat pour la directrice accablée par les dettes. Elle paya plusieurs milliers de dollars avec de l'argent gagné en donnant des conférences, et avec l'argent qui lui était donné pour son usage personnel. Un jour de Thanksgiving fut, en vérité, un moment pour rendre grâce ; car elle reçut, annulé, de son cousin, Anson Lapham, son billet à ordre de quatre mille dollars. Après les funérailles de Paulina Wright Davis, le veuf éploré glissa dans la main de Miss Anthony des billets annulés pour cinq cents dollars, portant au dos les mots : « En mémoire de ma femme bien-aimée. » Un autre billet fut annulé en reconnaissance de son oubli parfait de tout intérêt personnel et de son sacrifice immédiat aux besoins des autres. Alors qu'elle travaillait, en 1874, à honorer chaque engagement afin de faire face à ses dettes, la maladie soudaine de sa mère la rappela au foyer. Sans un seul regret égoïste, la fille anxieuse se hâta vers Rochester. Quand la guérison fut certaine, et que Miss Anthony était sur le point de retourner à ses travaux fatigants, sa mère lui remit, au moment du départ, son billet à ordre pour mille dollars, sur lequel était écrit, d'une main tremblante : « En juste considération du tendre sacrifice fait pour me soigner lors d'une grave maladie. » Enfin, toute la dette de la Revolution fut payée, excepté celle due à sa généreuse sœur, Mary Anthony, qui aimait souvent lui assurer, avec humour, qu'elle était une candidate idéale pour la loi sur la faillite.
Il y a quelque chose d'humoristiquement pathétique dans la mort de la Revolution — cette première-née de Miss Anthony. Mme Laura Curtis Bullard assuma généreusement le soin de l'enfant encombrant et, pour rendre l'adoption légale, donna la contrepartie habituelle : un dollar. La nuit même du transfert, Miss Anthony se rendit à Rochester avec le dollar dans sa poche, et la petite monnaie qui restait après l'achat de son billet. Elle arriva saine et sauve avec ses dettes, mais rien de plus — on lui avait fait les poches ! Oh, voleur, si seulement tu pouvais savoir quelle valeur de travail fidèle tu as dérobée !
À partir de la fin de l'année 1876, les comptes de Miss Anthony montrèrent des signes favorables quant à la colonne des crédits. En effet, au bout de cinq ans, il y avait un solde solide de plusieurs milliers de dollars gagnés lors de tournées de conférences. Mais hélas ! les comptes s'assombrissent de nouveau — en fait, la colonne des crédits s'efface. « L'Histoire du suffrage féminin » engloutit impitoyablement chaque vestige du compte bancaire de Miss Anthony. Mais, en 1886, par le testament de Mme Eddy, fille de Francis Jackson de Boston, Miss Anthony reçut vingt-quatre mille dollars pour le mouvement pour le suffrage féminin, ce qui la sortit de nouveau de l'endettement.
En vain chercherez-vous dans ces livres révélateurs la preuve d'une extravagance personnelle ; car, bien que Miss Anthony considère comme une vraie économie d'acheter ce qu'il y a de meilleur, ses goûts sont simples. N'y a-t-il pas quelque chose de très touchant dans le fait qu'elle n'a jamais acheté un livre ou un tableau pour son propre plaisir ? Les maigres bilans personnels montrent quatre écarts à la discipline — des écarts qu'elle considère encore aujourd'hui comme une extravagance impitoyable — à savoir : l'achat de deux broches bon marché, d'une montre dont elle avait grand besoin, et d'une paire de manchettes pour accompagner un col en dentelle à l'aiguille offert par une amie. Ceux qui s'intéressaient à l'apparence personnelle de Miss Anthony ont cessé depuis longtemps de lui confier l'argent destiné à l'achat d'un ornement ; car, quelle que fût sa résolution de se conformer à leur souhait, le chèque trouvait invariablement son chemin vers la colonne des crédits de ces petits livres de caisse sous la mention « argent reçu pour la cause ». Maintenant, lecteur, vous avez été admis à une vue privée des archives financières de Miss Anthony, et vous pouvez apprécier son dévouement à une idée. Ne convenez-vous pas avec moi qu'un « gagne-pain » peut être un réformateur consciencieux ?
En terminant cette esquisse de l'amie la plus intime que j'aie eue depuis quarante-cinq ans — avec qui j'ai passé des semaines et des mois sous le même toit —, je peux dire en toute vérité qu'elle est l'être humain le plus intègre, le plus courageux, le plus altruiste et le plus magnanime que j'aie jamais connu. Je l'ai vue assaillie de tous côtés par les ennuis les plus mesquins, ridiculisée et dénaturée, calomniée et persécutée ; j'ai connu des femmes refusant de prendre sa main tendue ; des femmes à qui elle avait offert des exemplaires de « L'Histoire du suffrage féminin » le rendre sans y prêter attention ; d'autres le garder sans un mot de remerciement ; d'autres écrire les lettres les plus insultantes en réponse aux siennes, pourtant empreintes d'une affectueuse conciliation. Et pourtant, sous tous les feux croisés inhérents à une réforme, jamais son espoir n'a faibli, son respect de soi n'a vacillé, ni un sentiment de ressentiment n'a assombri son esprit. Bien souvent, alors que j'étais profondément découragée, pensant que la lutte prolongée était un gaspillage de forces qui, dans d'autres directions, auraient pu être riches en accomplissements, avec sa foi sublime en l'humanité, elle insufflait à mon âme une inspiration renouvelée, disant : « Ayez pitié plutôt que de blâmer ceux qui nous persécutent. » Nos vies, nos buts et nos expériences ont été si étroitement entrelacés que, séparées, nous ressentons un sentiment d'incomplétude — unies, une telle force d'affirmation de soi qu'aucun obstacle, aucune difficulté, aucun danger ordinaire ne nous semble jamais insurmontable. En passant en revue la vie de Susan B. Anthony, je la compare toujours à la colonne dorique de l'architecture grecque, tant elle se dresse simplement, tant elle se dresse fièrement, exempte de tout ornement étranger, soutenant sa seule vaste idée — l'émancipation de la femme.
Comme notre propre estimation de nous-mêmes et de notre amitié peut différer quelque peu de celle prise d'un point de vue objectif, je donnerai un extrait de ce que notre ami commun Theodore Tilton a écrit de nous en 1868 :
« Miss Susan B. Anthony, avocate bien connue, infatigable et de longue date de la tempérance, de l'abolition de l'esclavage et des droits de la femme, est, depuis 1851, l'associée intime de Mme Stanton dans les travaux de réforme. Ces femmes célèbres ont environ le même âge, mais des caractères des plus opposés, et illustrent la théorie des contreparties dans l'affection en entretenant l'une pour l'autre une amitié d'une force extraordinaire.
« Mme Stanton est une fine plume, mais une piètre exécutante ; Miss Anthony est une directrice accomplie, mais une piètre écrivaine. Toutes deux ont de grands cerveaux et de grands cœurs ; aucune n'a d'ambition égoïste pour la célébrité ; mais chacune rivalise avec l'autre dans un noble enthousiasme pour la cause à laquelle elles consacrent leur vie.
« Néanmoins, pour les décrire de manière critique, je devrais dire que, bien qu'opposées, chacune ne complète pas tant les carences de l'autre qu'elle n'augmente ses excentricités. Ainsi, elles stimulent souvent l'agressivité de l'autre et, en même temps, diminuent leur discrétion respective.
« Mais, quelles que soient les déclarations imprudentes de l'une ou les méthodes impolitiques de l'autre, les motifs animant les deux sont toujours aussi blancs que la lumière. Le bien qu'elles font est intentionnel ; le mal est accidentel. Ces deux femmes, assises ensemble dans leurs salons, sont, depuis trente ans, d'assidues forgeronnes de projectiles de toutes sortes, des feux d'artifice aux coups de tonnerre, et les ont lancés avec des explosions inattendues au milieu d'assemblées de toute nature, éducatives, réformatrices, religieuses et politiques ; parfois à la surprise agréable et au demi-accueil des membres, plus souvent à la stupéfaction et à la prostration de nombreuses victimes ; et, dans quelques cas signalés, au grincement de dents d'hommes en colère. Je ne connais pas deux incendiaires plus obstinées dans tout le pays. Et elles-mêmes ne nieront pas l'accusation. En fait, ce duo bruyant constitue les deux baguettes d'un tambour, maintenant ce que Daniel Webster appelait "le roulement de l'agitation". »
CHAPITRE XII.
MON PREMIER DISCOURS DEVANT UNE LÉGISLATURE.
Les femmes avaient été si longtemps disposées à occuper une position subalterne, tant dans les affaires privées que publiques, qu'un sentiment de rébellion grandissant peu à peu parmi elles exaspérait tout à fait les hommes, et leurs manifestations d'hostilité lors des réunions publiques étaient souvent aussi ridicules qu'humiliantes.
Certes, ces messieurs étaient tout à fait disposés à ce que les femmes rejoignent leurs sociétés et leurs églises pour y accomplir les tâches subalternes ; pour susciter l'enthousiasme lors des foires et des réveils religieux, des conventions et des remises de drapeaux ; pour payer un dollar chacune dans leur trésorerie pour l'honneur d'être membres de leurs diverses organisations ; pour mendier de l'argent pour l'Église ; pour faire circuler des pétitions de porte en porte ; pour visiter les débits de boissons ; pour prier avec les vendeurs de spiritueux ou les défier ; pour enseigner à l'école à moitié prix, et s'asseoir en marge d'une salle, lors des conventions d'enseignants de l'État, comme autant de potiches ; mais ils ne leur permettaient pas de siéger à la tribune, de s'adresser à l'assemblée, ou de voter pour des hommes et des mesures.
Celles qui avaient appris les premières leçons des droits humains des lèvres d'Henry B. Stanton, Samuel J. May et Gerrit Smith n'accepteraient jamais une telle position. Lorsque les femmes abandonnèrent la réforme de la tempérance, tout intérêt pour la question s'éteignit progressivement dans l'État, et pratiquement rien ne fut fait à New York pendant près de vingt ans. Gerrit Smith fit une ou deux tentatives en faveur d'un parti « anti-débits de boisson », mais, comme les femmes ne pouvaient pas voter, elles ne ressentirent aucun intérêt pour la mesure, et l'échec fut le résultat.
Je convainquis bientôt Miss Anthony que le bulletin de vote était la clé de la situation ; que lorsque nous aurions une voix dans les lois, nous serions bienvenues à n'importe quelle tribune. En orientant l'intense sérieux et l'enthousiasme religieux de cette femme à l'âme grande dans cette direction, je ressentis bientôt le pouvoir de ma convertie à me pousser pour toujours en avant vers un travail plus infatigable. Bientôt attachées, cœur à cœur, avec des crochets d'acier dans une amitié que des années de confiance et d'affection ont régulièrement renforcée, nous avons travaillé fidèlement ensemble.
À partir de l'année 1850, des conventions furent tenues dans divers États, et leurs législatures respectives furent continuellement assiégées ; New York fut minutieusement parcouru par Miss Anthony et d'autres. Des appels, des convocations à des réunions et des pétitions furent diffusés sans nombre. En 1854, je préparai mon premier discours pour la législature de New York. Ce fut un grand événement dans ma vie. J'étais si nerveuse à ce sujet, craignant qu'il ne fût pas à la hauteur de l'occasion, que Miss Anthony suggéra que je me glisse jusqu'à Rochester pour le soumettre au révérend William Henry Channing, qui y prêchait à cette époque. Je le fis, et son opinion fut si favorable quant aux mérites de mon discours que je me sentis tout à fait rassurée. Mon père se sentit tout aussi nerveux lorsqu'il vit, par l'Albany Evening Journal, que je devais parler au Capitole, et me demanda de lui lire mon discours à lui aussi. En conséquence, je m'arrêtai à Johnstown en route pour Albany, et, tard un soir, alors qu'il était seul dans son bureau, j'entrai et pris place de l'autre côté de sa table. En aucune occasion, avant ou après, je ne fus plus embarrassée — un auditoire d'une seule personne, et celle-là même dont je désirais le plus l'approbation, et dont je craignais le plus la désapprobation. Je savais qu'il condamnait tout le mouvement, et qu'il était profondément attristé par la part active que j'y avais prise. J'étais donc pleinement consciente que j'allais m'adresser à un auditoire totalement dépourvu de sympathie. Cependant, je commençai, avec une détermination obstinée de donner toute la puissance possible à mon manuscrit, et de ne pas me laisser décourager ou détourner de mon but par d'éventuels appels tendres ou critiques défavorables. Je décrivis la veuve dans les premières heures de son chagrin, soumise aux intrusions des grossiers agents de la loi, faisant l'inventaire des biens domestiques, du vieux fauteuil dans lequel son être cher avait rendu son dernier souffle, de la vieille horloge dans le coin qui marquait l'heure où il était parti. Je mis tout le pathos possible dans ma voix et mon langage à ce point, et, à ma grande satisfaction, je vis des larmes remplir les yeux de mon père. Je ne peux exprimer l'exultation que je ressentis, pensant que maintenant il verrait, avec mes yeux, l'injustice que les femmes subissaient sous les lois qu'il comprenait si bien.
Sentant que j'avais touché son cœur, je poursuivis avec une confiance renouvelée, et, quand j'eus terminé, je vis qu'il était totalement magnétisé. Le cœur battant, j'attendis qu'il rompe le silence. Il était manifestement profondément plongé dans la réflexion sur tout ce qu'il avait entendu, et ne parla pas pendant un long moment. Je crus que je lui avais ouvert un nouveau monde de pensée. Il avait longtemps écouté les plaintes des femmes, mais, de la bouche de sa propre fille, elles étaient sorties avec un pathos et une puissance plus profonds. Enfin, se tournant brusquement, il dit : « Assurément, tu as eu une vie heureuse et confortable, avec tous tes besoins et désirs satisfaits ; et pourtant, ce discours me remplit de reproches envers moi-même ; car on pourrait naturellement demander : comment une jeune femme, tendrement élevée, qui n'a eu aucune expérience personnelle amère, peut-elle ressentir si vivement les torts de son sexe ? Où as-tu appris cette leçon ? » « Je l'ai apprise ici, répondis-je, dans votre bureau, quand j'étais enfant, en écoutant les plaintes que les femmes vous faisaient. Celles qui ont la sympathie et l'imagination pour faire des chagrins des autres les leurs peuvent facilement apprendre toutes les dures leçons de la vie à partir de l'expérience d'autrui. » « Eh bien, eh bien ! » dit-il, « tu as exposé tes points de manière claire et forte ; mais je pense que je peux te trouver des lois encore plus cruelles que celles que tu as citées. » Il suggéra quelques améliorations dans mon discours, chercha d'autres lois, et il était une heure du matin avant que nous nous embrassions pour nous dire bonne nuit. Comment il se sentit sur la question après cela, je ne le sais pas, car il ne dit jamais rien en faveur ou contre. Il m'apporta volontiers toute l'aide dont j'avais besoin, de temps à autre, pour rechercher les lois, et tenait beaucoup à ce que tout ce que je donnais au public fût soigneusement préparé.
Miss Anthony fit imprimer vingt mille exemplaires de cette adresse, la déposa sur le bureau de chaque membre de la législature, tant à l'Assemblée qu'au Sénat, et, dans ses voyages cet hiver-là, elle la fit circuler à travers tout l'État. Je suis heureuse de dire que je n'ai jamais ressenti autant d'anxiété sur le sort d'un discours depuis lors.
La première convention des femmes à Albany fut tenue à cette époque, et nous eûmes une sorte de réunion prolongée pendant deux semaines après. Il y eut plusieurs auditions devant les deux branches de la législature, et une succession de réunions à l'Association Hall, auxquelles participèrent Phillips, Channing, Ernestine L. Rose, Antoinette L. Brown et Susan B. Anthony. Étant dans la capitale de l'État, la discussion fut provoquée à chaque foyer, tandis que les commentaires de la presse étaient nombreux et variés. Chaque petit journal de campagne avait quelque chose d'esprit ou de stupide à dire sur le soulèvement des « esprits forts ». Les éditeurs dont la tête était à peu près de la taille d'une pomme étaient les plus opposés au soulèvement des femmes, illustrant ce que Sidney Smith disait il y a longtemps : « Il y a toujours eu, et il y aura toujours une classe d'hommes si petite que, si les femmes étaient éduquées, il ne resterait personne en dessous d'eux. » La pauvre nature humaine aime avoir quelque chose à mépriser !
Voici un échantillon de la façon dont de tels éditeurs parlaient à cette époque. L'Albany Register, dans un article sur « Les droits de la femme à la législature », daté du 7 mars 1854, dit :
« Tandis que les propagandistes féminines des droits de la femme se limitaient à l'exhibition de jupons courts et de bottes à hautes tiges, et à la tenue de conventions et à la prise de parole dans les salles de concert, le peuple était disposé à s'amuser d'elles, comme il le fait de l'esprit du clown au cirque, ou des représentations de Punch et Judy les jours de foire, ou de la ménestrandise de messieurs aux visages noircis, sur des banjos, des tambourins et des os. Mais la plaisanterie devient fade. Les gens sont rassasiés de ces représentations, et cherchent un divertissement plus sain et plus intellectuel. Le ludique s'efface, et le dégoût prend la place des sensations agréables, nées de la nouveauté de cette nouvelle phase d'hypocrisie et de fanatisme infidèle.
« Les gens commencent à se demander jusqu'où le sentiment public devrait sanctionner ou tolérer ces femmes dévirilisées, qui sortiraient de la vraie sphère de la mère, de l'épouse et de la fille, et prenant sur elles les devoirs et les affaires des hommes, entreraient dans le regard public, et, en s'engageant dans la politique, les controverses brutales et le trafic du monde, bouleverseraient les institutions existantes, et submergeraient toutes les relations sociales de la vie.
« C'est une réflexion mélancolique que, parmi nos femmes américaines, qui ont été éduquées pour de meilleures choses, on puisse en trouver qui soient disposées à suivre la direction de propagandistes étrangères comme l'exotique bouclée et gantée, Ernestine L. Rose. Nous pouvons comprendre comment un tel homme que le révérend M. May, ou le docteur Channing à la tête lisse, peut être séduit par elle au point de devenir l'un de ses disciples. Ils ne sont pas les premiers exemples d'engouement qui peut atteindre des hommes à l'esprit faible, s'ils sont honnêtes dans leur dévouement à elle et à ses doctrines ; et ils ne seraient pas les premiers exemples d'une basse ambition qui cherche la notoriété comme substitut à la vraie gloire, s'ils sont malhonnêtes. De tels hommes, il y en a toujours, et, honnêtes ou malhonnêtes, leur vraie position est d'être attachés aux cordons du tablier de quelque femme à l'esprit fort, et d'être exhibés comme des spécimens rares de méchanceté humaine ou de faiblesse et de folie humaines. Mais qu'une Américaine éduquée devienne sa disciple et suive ses enseignements insensés est une merveille. »
Quand nous voyons les abus et le ridicule auxquels les meilleurs hommes ont été soumis pour s'être tenus sur notre tribune au début, nous n'avons pas besoin de nous étonner que si peu aient été assez courageux pour défendre notre cause dans les années ultérieures, que ce soit dans des conventions ou dans les salles de la législature.
Après douze années supplémentaires d'agitation, suivant le passage du projet de loi sur la propriété, New York concéda d'autres droits civils aux femmes mariées. En attendant la discussion de ces divers projets de loi, Susan B. Anthony fit circuler des pétitions, tant pour les droits civils que politiques des femmes, à travers tout l'État, voyageant en diligence, en chariots ouverts et en traîneaux en toute saison, et à pied, de porte en porte à travers les villes et les cités, faisant tout son possible pour éveiller les femmes à un certain sens de leurs droits naturels en tant qu'êtres humains, et à leurs droits civils et politiques en tant que citoyennes d'une république. Et alors qu'elle dépensait son temps, sa force et son argent pour obtenir ces bénédictions pour les femmes de l'État, elles lui disaient brusquement qu'elles avaient tous les droits qu'elles voulaient, ou lui fermaient grossièrement la porte au nez ; la laissant debout dehors, pétition en main, la traitant avec autant de mépris que si elle demandait l'aumône pour elle-même. Nul autre que ceux qui ont fait ce travail au début, pour les esclaves et les femmes, ne pourra jamais connaître les privations et les humiliations qui furent endurées. Mais cela fut fait parce que ce n'est que par le biais de pétitions — un pouvoir semblant si inefficace — que les classes privées de droits pouvaient être entendues dans les conseils de l'État et de la Nation ; d'où leur importance.
Les objections frivoles que certaines femmes opposaient à nos appels étaient aussi exaspérantes que ridicules. Il fallait une patience divine pour leur répondre poliment en toutes circonstances. Une fois, après avoir pris la parole devant la législature, certaines de ces dames, en me félicitant, me demandèrent sur un ton désapprobateur : « Que faites-vous de vos enfants ? » « Mesdames, répondis-je, je ne mets pas plus de temps à parler que vous à écouter ; qu’avez-vous fait de vos enfants durant les deux heures que vous avez passées ici ? Mais, pour répondre à votre question, je ne laisse jamais mes enfants pour aller à Saratoga, Washington, Newport ou en Europe, ni même pour venir ici. Ils sont, en ce moment, avec une fidèle nourrice au Delevan House, et, ma mission accomplie, nous rentrerons tous ensemble. »
Lorsque mes enfants atteignirent le nombre magique de sept, mon bon ange, Susan B. Anthony, en emmenait parfois un ou deux dans sa paisible demeure, juste à l’extérieur de Rochester, où, sur une petite ferme bien cultivée, on pouvait goûter à un repos ininterrompu et aux meilleurs fruits de la saison. C’était toujours un port sûr pour mon amie, car sa famille sympathisait pleinement avec les réformes auxquelles elle consacrait sa vie. Je garde beaucoup de doux souvenirs de mes propres visites éclair dans cette hospitalière maison quaker et de l’esprit large et catholique de Daniel et Lucy Anthony. Quelles que fussent l’opposition et la dérision que leur fille subissait ailleurs, elle jouissait de la sympathie et de la confiance inébranlables du cercle familial. Sa fidèle sœur Mary, enseignante très appréciée dans les écoles publiques de Rochester pendant un quart de siècle et bonne gestionnaire, qui, grâce à son patrimoine et à son salaire, s’était constitué une aisance, prit sur ses épaules une double charge à la maison pour égayer les dernières années de leurs parents, afin que Susan puisse accomplir le travail public dans les réformes auxquelles ils étaient également attachés. Aujourd’hui, le travail sérieux de la vie presque achevé, les sœurs vivent heureuses ensemble, illustrant un autre de ces nombreux foyers charmants de femmes célibataires, si rapidement multipliés ces derniers temps.
Miss Anthony, qui était une hôte fréquente de ma maison, montait parfois la garde quand j’étais absente. Les enfants de notre foyer disent que parmi leurs premiers souvenirs figure le tableau de « Mère et Susan », assises à une grande table couverte de livres et de journaux, écrivant et parlant toujours de la Constitution, interrompues par les visites occasionnelles d’autres fidèles. C’est là que venaient Elizabeth Oakes Smith, Paulina Wright Davis, Frances Dana Gage, le Dr Harriet Hunt, la révérende Antoinette Brown, Lucy Stone et Abby Kelly, jusqu’à ce que tous ces noms deviennent aussi familiers aux enfants que des mots du quotidien.
Martha C. Wright d’Auburn était une visiteuse fréquente au centre de la rébellion, comme on appelait plaisamment mon cottage isolé de Locust Hill. Elle apportait à ces conseils de guerre non seulement sa propre sagesse, mais aussi celle de l’épouse et de la sœur de William H. Seward, et parfois des suggestions encourageantes du grand homme d’État lui-même, dont nous glanions souvent les sentiments grandioses et radicaux. Lucretia Mott, elle aussi, étant une hôte occasionnelle de sa sœur Martha C. Wright, ajoutait la dignité de sa présence à plusieurs de ces importantes consultations. Elle était invariablement en faveur d’atténuer nos fougueux prononcements. Pour Miss Anthony et moi-même, la langue anglaise ne possédait pas de mots assez forts pour exprimer l’indignation que nous ressentions face à l’injustice prolongée faite aux femmes. Nous trouvions cependant qu’après nous être exprimées de la manière la plus véhémente, et avoir ainsi donné dans une certaine mesure un exutoire à nos sentiments, nous étions réconciliées à publier nos documents en termes plus modérés. Si les hommes de l’État avaient pu connaître les sévères réprimandes, les dénonciations, l’esprit, l’ironie, le sarcasme qui y étaient amassés, puis judicieusement classés, pour laisser place à des appels plus modérés et persuasifs, ils auraient été vraiment reconnaissants de s’en être tirés à si bon compte.
Le sénateur Seward quittait fréquemment Washington pour visiter notre voisinage, à la maison du juge G. V. Sackett, un homme riche et influent politiquement. L’une des anecdotes habituelles du sénateur, lors des dîners, pour illustrer l’influence purificatrice des femmes aux urnes, qu’il racontait toujours avec grand enthousiasme pour mon bénéfice particulier, concernait la manière dont la sœur de sa femme exerçait le droit de suffrage.
Il disait : « Mme Worden, ayant la supervision d’une ferme près d’Auburn, était obligée d’embaucher deux ou trois hommes pour sa culture. C’était son habitude, après les avoir interrogés sur leur capacité à effectuer le travail requis, leur connaissance des outils, des chevaux, du bétail et de l’horticulture, de s’enquérir de leur politique. Elle les informait qu’étant veuve et n’ayant personne pour la représenter, elle devait avoir des républicains pour voter pour elle et représenter ses opinions politiques, et il arrivait toujours que les hommes qui offraient leurs services appartenaient au parti républicain. Je lui fis remarquer un jour : "Êtes-vous sûre que vos hommes votent comme ils le promettent ?" "Oui", répondit-elle, "je ne m’en remets pas à leur discrétion. Je les emmène dans ma voiture à portée de vue des urnes et les confie à un républicain de confiance. Je m’assure qu’ils ont les bons bulletins, et alors je suis certaine d’être fidèlement représentée, et je sais que j’ai raison de le faire. Je n’ai ni mari, ni père, ni fils ; je suis responsable de mes propres impôts ; je suis justiciable de toutes les lois de l’État ; je dois payer la peine de mes propres crimes si j’en commets ; j’ai donc le droit, selon les principes de notre gouvernement, à la représentation, et tant qu’il ne m’est pas permis de voter en personne, j’ai le droit de le faire par procuration ; par conséquent, j’embauche des hommes pour voter selon mes principes." »
Ces deux sœurs, Mme Worden et Mme Seward, filles du juge Miller, un homme influent, étaient des femmes de culture et d’une intelligence naturelle remarquable, et s’intéressaient à toutes les idées progressistes. Elles avaient un sens commun rare et une indépendance de caractère, une grande simplicité de manières, et étaient totalement indifférentes aux petits artifices de la toilette.
Des femmes du monde me disaient souvent qu’elles s’opposaient au mouvement pour les droits des femmes en raison de la publicité d’un congrès, de l’immodestie de parler depuis une tribune et de l’épreuve de voir son nom dans les journaux. Plusieurs dames me firent de telles remarques un jour, alors qu’un groupe d’entre nous étions assises dans l’un des hôtels à la mode de Newport. Nous y tenions un congrès à ce moment-là, et certaines d’entre elles avaient assisté à l’une des séances. « Vraiment, dis-je, mesdames, vous me surprenez ; nos congrès ne sont pas aussi publics que la salle de bal où je vous ai vues toutes danser hier soir. Quant à la modestie, on peut se demander, dans bien des esprits, s’il est moins modeste de prononcer des paroles de sobriété et de vérité, vêtue simplement sur une estrade, que d’être somptueusement parée, les bras et les épaules nus, pour valser dans les bras d’étrangers. Et quant à la presse, je vous ai toutes remarquées en train de lire, dans les journaux de ce matin, avec une satisfaction évidente, les compliments personnels et les descriptions complètes de vos robes au dernier bal. Je présume que chacune d’entre vous se serait sentie offensée si son nom n’avait pas été mentionné dans la description générale. Quand mon nom est mentionné, c’est en lien avec quelque grand mouvement de réforme. Ainsi, nous subissons ou goûtons toutes la même publicité — nous sommes toutes également ridiculisées. Les hommes sages vous plaignent et vous tournent en dérision, et les imbéciles me plaignent et me tournent en dérision — vous comme victimes de la folie et de la mode, moi comme représentante de plusieurs des "ismes" désagréables de l’âge, comme ils choisissent de qualifier les opinions libérales. Il est amusant, en analysant les préjugés, de voir sur quel socle fragile ils reposent. » Et les dames qui m’entouraient étaient si complètement acculées que personne ne tenta une réponse.
Je me souviens avoir été à une réception chez le secrétaire Seward, à Auburn, un soir, lorsque M. Burlingame, ambassadeur spécial de Chine aux États-Unis, accompagné d’une délégation chinoise, figuraient parmi les invités. Dès que la danse commença, et que les jeunes gens, enlacés, se mirent à tournoyer dans la valse étourdissante, ces messieurs chinois furent si choqués qu’ils se couvrirent le visage avec leurs éventails, jetant occasionnellement des coups d’œil sur les côtés et exprimant leur surprise les uns aux autres. Ils nous prenaient pour les femmes les plus immodestes de la face de la terre. La modestie et le goût sont des questions de latitude et d’éducation ; plus les gens en savent — plus leurs idées sont élargies par les voyages, l’expérience et l’observation — moins ils sont facilement choqués. L’étroitesse d’esprit et le sectarisme des femmes sont le résultat de leur sphère de pensée et d’action circonscrite.
Quelques années après que le juge Hurlbert eut publié son ouvrage sur les « Droits de l’homme », dans lequel il préconisait le droit de suffrage des femmes, et que j’eus pris la parole devant la législature, nous nous rencontrâmes à un dîner à Albany. Le sénateur et Mme Seward étaient présents. Le sénateur était très enjoué ce jour-là et fit du juge Hurlbert et de moi-même la cible de tout son ridicule sur la question des droits des femmes, à quoi se joignit la plupart des convives, si bien que nous restâmes très isolés. Sûrs d’avoir le droit de notre côté et les arguments clairement définis dans nos esprits, et tous deux calmes et maîtres de nous-mêmes, et en esprit et sarcasme tout à fait à la hauteur de n’importe lequel d’entre eux, nous combattîmes le sénateur, pouce par pouce, jusqu’à ce qu’il n’ait plus qu’une plate-forme très étroite sur laquelle se tenir. Mme Seward maintint un silence ininterrompu, tandis que les dames qui ouvrirent la bouche étaient dans l’opposition, supposant sans doute que le sénateur Seward représentait les opinions de son épouse.
Lorsque nous, dames, nous retirâmes de la table, mon embarras pouvait être facilement imaginé. Séparée du juge, j’allais maintenant passer une heure avec un groupe de dames qui ressentaient manifestement de la répugnance pour toutes mes opinions les plus chères. C’était la première fois que je rencontrais Mme Seward, et je ne connaissais pas encore les tendances larges et libérales de son esprit. Quel flot de pensées désagréables se précipita en moi dans ce court passage de la salle à manger au salon. Comme j’aurais aimé me glisser par la porte d’entrée ! Mais c’était impossible, alors je pris la décision de déambuler comme si j’étais absorbée par moi-même, et de regarder les livres et les peintures jusqu’à ce que le juge apparaisse ; car je tenais pour acquis qu’après tout ce que j’avais dit à table sur l’égalité politique, religieuse et sociale des femmes, aucune dame n’aurait rien à me dire.
Imaginez donc ma surprise quand, au moment où la porte du salon fut refermée sur nous, Mme Seward, s’approchant de moi très affectueusement, dit :
« Laissez-moi vous remercier pour les paroles courageuses que vous avez prononcées à table, et pour votre discours devant la législature, qui a fait vibrer mon âme chaque fois que je l’ai lu. »
J’étais remplie de joie et d’étonnement. Me reprenant, je dis : « Est-il possible, Mme Seward, que vous soyez d’accord avec moi ? Alors pourquoi, quand j’étais si durement pressée par les ennemis de tous côtés, ne m’avez-vous pas défendue ? Je supposais que toutes vous, dames, étiez hostiles à toutes mes idées sur cette question. »
« Non, non ! » dit-elle ; « je suis avec vous totalement, mais je suis une lâche née ; il n’y a rien que je redoute plus que le ridicule de M. Seward. Je préférerais marcher vers la gueule d’un canon plutôt que de le rencontrer. » « Je suis aussi avec vous », « Et moi », dirent deux ou trois autres, qui étaient restées silencieuses à table.
Je n’ai jamais eu de conversation plus sérieuse et sincère qu’avec ces dames. La spontanéité et la ferveur de Mme Seward les avaient toutes profondément émues, et quand le sénateur apparut, les premiers mots qu’il prononça furent :
« Avant de nous quitter, je dois avouer que j’ai été honnêtement vaincu par vous et le juge, sur mes propres principes » (car nous avions cité certains de ses propos les plus radicaux). « Vous avez l’argument, mais la coutume et le préjugé sont contre vous, et ils sont plus forts que la vérité et la logique. »
CHAPITRE XIII.
RÉFORMES ET FOULES.
Il y avait une femme brillante parmi tant d’autres dans notre cercle littéraire de Seneca Falls à qui je voudrais accorder plus qu’une mention passagère : Mme Amelia Bloomer, qui représentait trois facettes nouvelles de la vie des femmes. Elle était assistante postière ; éditrice d’un journal de réforme préconisant la tempérance et les droits des femmes ; et une avocate du nouveau costume qui portait son nom !
En 1849, son mari fut nommé maître de poste, et elle devint son adjointe, fut dûment assermentée et, sous l’administration de Taylor et Fillmore, servit à ce titre. Lorsqu’elle assuma ses fonctions, l’amélioration de l’apparence et de la conduite du bureau fut généralement reconnue. Une petite pièce propre attenante au bureau public devint une sorte d’échange pour les dames, où celles venant de différentes parties de la ville pouvaient se rencontrer pour discuter des nouvelles du jour et lire les journaux et magazines qui parvenaient à Mme Bloomer en tant qu’éditrice du Lily. Ceux qui profitèrent du bref règne d’une femme au bureau de poste peuvent facilement témoigner du vide ressenti par les dames du village lorsque le mandat de Mme Bloomer expira et qu’un homme régna une fois de plus à sa place. Cependant, elle continua d’éditer le Lily, et son bureau resta un centre à la mode pendant plusieurs années. Bien qu’elle portât la robe bloomer, son initiatrice était Elizabeth Smith Miller, la fille unique de Gerrit Smith. À l’hiver 1852, Mme Miller vint me rendre visite à Seneca Falls, vêtue quelque peu dans le style turc — jupe courte, pantalons amples en fin drap noir ; une cape espagnole, de la même étoffe, atteignant le genou ; chapeau de castor à plumes et fourrures sombres ; ensemble un costume très seyant et extrêmement pratique pour marcher par tous les temps. Voir ma cousine, avec une lampe dans une main et un bébé dans l’autre, monter les escaliers avec aisance et grâce, tandis qu’avec des robes flottantes, je me hissais avec difficulté, lampe et bébé hors de question, me convainquit rapidement qu’il y avait un besoin criant de réforme dans la tenue féminine, et je revêtis promptement une tenue similaire. Quelle liberté incroyable j’ai goûtée pendant deux ans ! Comme un captif libéré de son boulet et de sa chaîne, j’étais toujours prête pour une marche rapide sous la pluie, la neige et le vent, pour gravir une montagne, sauter par-dessus une clôture, travailler au jardin, et, en fait, pour toute locomotion nécessaire.
Bloomer est maintenant un mot reconnu dans la langue anglaise. Mme Bloomer ayant le Lily dans lequel discuter des mérites de la nouvelle robe, la presse s’empara généralement de la question, et beaucoup d’informations précieuses furent recueillies sur les résultats physiologiques de la tenue à la mode des femmes ; l’effet paralysant des tailles serrées et des jupes longues, le poids lourd sur les hanches et les talons hauts, tout cela combiné pour désaxer la colonne vertébrale et poser les bases de toutes sortes de maladies nerveuses. Mais, alors que tous convenaient qu’un changement était absolument nécessaire pour la santé des femmes, la presse tourna vigoureusement en dérision celles qui étaient prêtes à faire l’expérience.
Quelques femmes sensées, dans différentes parties du pays, adoptèrent le costume, et les épouses de fermiers en prouvèrent particulièrement la commodité. Il fut également porté par des patineuses, des gymnastes, des touristes et dans des sanatoriums. Mais, tandis que quelques-unes en réalisaient les avantages, la foule le couvrit de mépris et accabla ses porteuses de tant de ridicule qu’elles découvrirent bientôt que la liberté physique goûtée ne compensait pas la persécution persistante et les ennuis mesquins subis à chaque tournant. Être fixée grossièrement en public et en privé, être les sujets conscients de la critique, et être suivie par des foules de garçons dans les rues, étaient, au plus haut point, exaspérant. Une chansonnette favorite que nos tourmenteurs chantaient, lorsque nous apparaissions dans des lieux publics, disait ceci :
« Hé ! ho ! sous la pluie et la neige, La bloomer est maintenant à la mode. Vingt tailleurs prennent les points, Vingt femmes portent la culotte. Hé ! ho ! sous la pluie ou la neige, La bloomer est maintenant à la mode. »
Les chanteurs étaient généralement invisibles derrière quelque clôture ou fenêtre de grenier. Celles qui portaient la robe peuvent se remémorer d’innombrables expériences amusantes et agaçantes. La patience de la plupart d’entre nous fut épuisée en environ deux ans ; mais notre chef, Mme Miller, adhéra courageusement au costume pendant près de sept ans, dans les circonstances les plus éprouvantes. Pendant que son père était au Congrès, elle le porta lors de nombreux dîners et réceptions à la mode à Washington. Elle fut cependant bravement soutenue par son mari, le colonel Miller, qui ne fléchit jamais pour escorter sa femme et ses coadjutrices, aussi inartistiques que puissent être leurs costumes. Pour les femmes grandes et décharnées avec de grands pieds et pour celles qui étaient petites et trapues, c’était tout aussi éprouvant. Mme Miller était également encouragée par le sentiment intense de son père sur la question de la tenue des femmes. Pour lui, toute la révolution dans la position de la femme tournait autour de sa tenue. La jupe longue était le symbole de sa dégradation.
Les noms de celles qui portèrent le costume bloomer, outre celles déjà mentionnées, étaient Paulina Wright Davis, Lucy Stone, Susan B. Anthony, Sarah et Angelina Grimke, Mme William Burleigh, Celia Burleigh, Charlotte Beebe Wilbour, Helen Jarvis, Lydia Jenkins, Amelia Willard, le Dr Harriet N. Austin, et de nombreuses patientes dans des sanatoriums, dont je ne peux me rappeler les noms. En repensant à cette expérience, je ne suis pas surprise de l’hostilité des hommes en général envers cette tenue, car il leur était très inconfortable d’aller n’importe où avec celles qui la portaient. Les gens fixaient, beaucoup d’hommes et de femmes faisaient des remarques grossières, les garçons suivaient en foules, avec des huées et des rires, de sorte que les messieurs accompagnateurs se sentaient le devoir de se battre, à moins qu’ils n’aient assez de maîtrise de soi pour poursuivre le cours égal de leur chemin, comme les dames elles-mêmes le faisaient, sans prêter la moindre attention à l’agitation qu’elles créaient. Mais le colonel Miller traversa l’épreuve avec calme et une détermination opiniâtre, au grand dam de ses connaissances, qui pensaient que l’un de ses devoirs en tant qu’époux était de prescrire la tenue de sa femme.
Bien que nous n’ayons pas réalisé le succès que nous espérions en rendant la robe populaire, l’effort ne fut pas perdu. Nous étions bien conscientes que la robe n’était pas artistique, et bien que nous ayons fait de nombreux changements, notre propre bon goût ne fut jamais satisfait jusqu’à ce que nous jetions les pantalons amples et adoptions des jambières boutonnées. Après avoir abandonné l’expérience, nous avons découvert que le costume dans lequel Diane la Chasseresse est représentée, et celui porté sur scène par Ellen Tree dans la pièce « Ion », auraient été plus artistiques et pratiques. Mais nous, qui avions fait l’expérience, étions trop heureuses de nous déplacer inaperçues et inconnues, pour risquer à nouveau notre bonheur et celui de nos amis par d’autres expériences. Je ne me suis jamais étonnée depuis que les femmes chinoises permettent que les pieds de leurs filles soient enserrés dans des chaussures de fer, ni que les veuves hindoues marchent calmement vers le bûcher funéraire ; car grandes sont les peines de celles qui osent résister aux injonctions du tyran Coutume.
Néanmoins, l’agitation a été maintenue, sous une forme légère, tant en Angleterre qu’en Amérique. Lady Harberton, en 1885, était à la tête d’un mouvement organisé à Londres pour introduire la jupe bifurquée ; Mme Jenness Miller, dans ce pays, opère une révolution complète dans chaque vêtement qui appartient à la toilette d’une femme ; et des cordonniers sensés nous ont enfin accordé un talon bas et carré à nos bottines et une semelle large dans laquelle les cinq orteils peuvent s’étaler à leur guise. Évidemment, un nouveau jour de liberté physique se lève enfin pour la plus entravée et atrophiée des malheureuses filles d’Ève.
C’est pendant que je vivais à Seneca Falls, et à l’une des périodes les plus désespérantes de ma jeune vie, que l’un des meilleurs dons des dieux me vint sous la forme d’une bonne et fidèle gouvernante. Elle était en vérité un trésor, une amie et une consolation, une seconde mère pour mes enfants, et comprenait tous les devoirs de la vie et en portait joyeusement les fardeaux. Elle pouvait remplir n’importe quel département de la vie domestique, et pendant trente ans fut la joie de notre foyer. Sans cette femme noble et altruiste, une grande partie de mon travail public aurait été tout à fait impossible. Si, par un mot ou un acte, j’ai rendu le voyage de la vie plus facile pour quelque âme en lutte, je dois en justice partager le mérite de la louange qui m’est accordée avec ma petite amie quaker Amelia Willard.
Il existe deux catégories de maîtresses de maison : celles qui obtiennent ce qu’elles veulent, si cela entre dans le champ des possibilités humaines, pour ensuite accepter les inévitables désagréments avec gaieté et héroïsme ; et celles qui, par une sorte d’inertie chronique et la peur de prendre des responsabilités, acceptent tout tel qu’elles le trouvent, bien qu’avec de douces et incessantes plaintes. Ces dernières sont appelées femmes aimables. Une telle femme était l’épouse de notre membre du Congrès en 1854, et, comme j’étais le réservoir de tous ses chagrins, grands et petits, je devins très lasse de sa non-résistance aimable. Parmi d’autres épreuves domestiques, elle avait une cuisinière qui fumait et fuyait, qui ne pouvait ni cuire ni griller — une chose sans valeur — et trop petite pour tout usage. Par conséquent, la moitié de leurs mets étaient gâtés à la cuisson, et les cuisinières s'en allaient, dégoûtées, les unes après les autres.
En me racontant, un jour, ces mésaventures de cuisine, elle versa littéralement des larmes, ce qui éveilla tellement ma sympathie que, surprise, je m’exclamai : « Pourquoi n’achetez-vous pas une nouvelle cuisinière ? » Pour mon simple bon sens, cela semblait la chose la plus pratique à faire. « Eh bien, répondit-elle, je n’ai jamais acheté une aiguille à repriser, pour parler par l’absurde, sans consulter M. S., et il ne pense pas qu’une nouvelle cuisinière soit nécessaire. » « Que peut-il savoir, je vous prie, des cuisinières, assis dans son fauteuil confortable à Washington ? » dis-je. « S’il avait un vieux couteau émoussé aux lames cassées, il en achèterait vite un nouveau pour tailler ses plumes et ses crayons, et s’il tentait de préparer un repas — en admettant qu’il sache comment faire — sur votre vieille cuisinière, il la mettrait dehors dès l’heure suivante. Maintenant, mon conseil est de vous en acheter une nouvelle aujourd’hui même ! »
« Dieu me garde ! » dit-elle, « cela le rendrait furieux ; il me ferait sauter au plafond. » « Eh bien, » répliquai-je, « supposons qu’il entre dans une colère noire et utilise tous les jurons les plus choquants du vocabulaire pendant quinze minutes ! Qu’est-ce que cela comparé à une bonne cuisinière 365 jours par an ? Mettez tout ce qu’il pourrait dire d’un côté, et tous les avantages dont vous jouiriez de l’autre, et vous verrez facilement que sa colère ne pèsera pas lourd. » Ma logique étant irrésistible, elle dit : « Eh bien, si vous voulez venir avec moi et m’aider à choisir une cuisinière, je pense que je vais en prendre la responsabilité. »
En conséquence, nous allâmes au magasin de quincaillerie et choisîmes la cuisinière la plus approuvée et de la plus grande taille, avec tous les meilleurs ustensiles de cuisine, le meilleur tuyau russe, etc. « Maintenant, dit-elle, j’ai un besoin égal d’une bonne cuisinière dans mon salon, et j’aimerais que les tuyaux des deux cuisinières mènent vers des poêles aveugles à l’étage, pour chauffer ainsi deux ou trois pièces au-dessus pour mes enfants, car ils n’ont aucun endroit à part le salon, où ils doivent toujours être avec moi ; mais je suppose qu’il ne vaut mieux pas trop en faire à la fois. » « Au contraire, » répondis-je, « comme votre mari est riche, vous feriez mieux d’obtenir tout ce dont vous avez réellement besoin maintenant. M. S. ne sera probablement pas plus surpris par deux cuisinières que par une, et, comme vous vous attendez à une scène brûlante à ce sujet, autant en tirer le meilleur parti. »
Ainsi, les cuisinières et les tuyaux furent commandés, des trous percés dans le plafond, et tout fut en état de marche le lendemain. La cuisinière était ravie de sa splendide cuisinière et de ses ustensiles en étain brillants, de sa bouilloire et de sa chaudière à fond de cuivre, et de sa chambre chaude à l’étage ; les enfants étaient ravis de leurs grandes salles de jeu, et madame jubilait de ses conforts accrus et de ce sentiment nouveau d’indépendance que l’on éprouve en assumant des responsabilités.
Elle attendait le retour de M. S. pour les fêtes, et faiblissait parfois à la perspective de ce qu’elle craignait être une rencontre désagréable. À ces moments-là, elle venait me consulter sur ce qu’elle dirait et ferait quand la crise arriverait. Ayant étudié le genre humain aussi bien sur les hauteurs divines de l’exaltation que dans les vallées de l’humiliation, je pus faire quelques suggestions précieuses.
« Maintenant, dis-je, quand votre mari explosera, comme vous pensez qu’il le fera, ne dites ni ne faites rien ; asseyez-vous et regardez par la fenêtre avec ce regard lointain et triste que les femmes savent si bien feindre. Si vous pouvez convoquer les larmes à volonté, quelques-unes ne seraient pas de trop ; une pluie légère, pas assez pour rendre le nez et les yeux rouges ou pour nuire à votre beauté. Les hommes ne peuvent résister à la beauté et aux larmes. Ne gâchez jamais leur effet avec quoi que ce soit qui frise les sanglots et l’hystérie ; de telles manifestations violentes n’étant ni raffinées ni artistiques. Une scène où une seule personne parle doit être limitée dans le temps. Aucun homme ordinaire ne peut rester à ébullition pendant quinze minutes ; si sa victime ne dit rien, il s’épuisera vite. Rappelez-vous que chaque fois que vous parlez pour vous défendre, vous lui donnez un nouveau texte sur lequel broder. Si le silence est d’or, c’est bien lorsqu’un mari est en colère. »
En temps voulu, M. S. arriva, chargé de cadeaux de Noël, et Charlotte vint me dire qu’elle avait surmonté l’épreuve. Je rapporterai la scène avec ses propres mots, aussi fidèlement que possible. « Mon mari est venu hier, juste avant le dîner, et, comme je l’attendais, j’avais tout mis en ordre. Il semblait très heureux de me voir, ainsi que les enfants, et nous avons passé un moment joyeux à regarder nos cadeaux et à discuter de Washington et de tout ce qui s’était passé depuis notre séparation. Il m’a rendu triste, au milieu de notre bonheur, de penser à la rapidité avec laquelle le cours de ses sentiments allait changer, et j’ai souhaité de toute mon âme n’avoir pas acheté ces cuisinières. Mais, enfin, le dîner fut annoncé, et je sus que l’heure était venue. Il monta à l’étage pour apporter quelques retouches à sa toilette, quand, soudain ! les cuisinières et les tuyaux brillants frappèrent ses yeux. Il explora les appartements du haut et redescendit par l’escalier de service, jeta un coup d’œil à la cuisinière de la cuisine, puis dans la salle à manger, et resta confondu, un instant, devant la « Morning Glory » nickelée. Puis il s’exclama : « Ciel et terre ! Charlotte, qu’as-tu fait ? » Je me suis souvenue de ce que vous m’aviez dit et n’ai rien dit, mais j’ai regardé fixement par la fenêtre. Je n’ai cependant convoqué aucune larme, car j’avais plus envie de rire que de pleurer ; il avait l’air si ridicule à s’agiter spasmodiquement, comme du maïs grillé sur une plaque chauffante, et à parler comme s’il faisait un discours électoral sur la corruption des Démocrates. La première fois qu’il fit une pause pour reprendre son souffle, je dis, de mes tons les plus doux : « William, le dîner attend ; je crains que la soupe ne soit froide. » Heureusement, il avait faim, et ce grand organe central de la vie et du bonheur a fait valoir ses droits sur son attention, et il a pris sa place à table. J’ai rompu ce qui aurait pu être un silence gênant, en discutant avec les enfants aînés de leurs leçons d’école. Heureusement, ils étaient en retard et ne savaient pas ce qui s’était passé, alors ils ont parlé à leur père et ont progressivement rétabli son équilibre. Nous avons eu un très bon dîner, et je n’ai pas entendu un mot sur les cuisinières depuis. Je suppose que nous aurons une autre scène quand la facture sera présentée. »
Quelques années plus tard, Horace Greeley vint à Seneca Falls pour donner une conférence sur la tempérance. Comme il logeait chez nous, nous invitâmes M. S., entre autres, à dîner. Le sujet principal à table fut les idiosyncrasies des femmes. M. Greeley raconta beaucoup de choses amusantes sur sa femme, sur ses mouvements erratiques et ses décisions soudaines de faire et d’oser ce qui semblait le plus impraticable. Peut-être, en se levant un matin, dirait-elle : « Je pense que je vais aller en Europe par le prochain paquebot, Horace. Veux-tu prendre des billets aujourd’hui pour moi, la nurse et les enfants ? » « Eh bien, dit M. S., elle doit être un peu comme notre hôtesse. Chaque fois que son mari s’en va, elle perce une porte ou une fenêtre. Ils n’ont plus que dix portes à verrouiller chaque nuit, maintenant. »
« Oui, dis-je, et votre propre femme aussi, Mme S., a le crédit de quelques mesures expéditives quand vous êtes à Washington. » Puis je racontai toute l’histoire, au milieu des éclats de rire, exactement comme relaté ci-dessus. La scène de la table à dîner convulsa littéralement le membre du Congrès. La pensée qu’il s’était rendu si ridicule aux yeux de Charlotte qu’elle n’avait même pas pu convoquer une larme pour sa défense, lui plut particulièrement. Lorsqu’il fut suffisamment remis pour parler, il dit : « Eh bien, je n’ai jamais pu comprendre comment Charlotte était soudainement sortie de sa servitude et avait manifesté une telle capacité exécutive rare. Maintenant, je vois à qui je suis redevable de la partie la plus confortable de ma vie conjugale. Je vous suis mille fois obligé ; vous avez fait exactement ce qu’il fallait, tout comme elle, et elle est une femme plus heureuse depuis. Elle obtient maintenant ce dont elle a besoin, et ne s’énerve plus, auprès de moi, pour dix mille petites choses. Comment un homme peut-il savoir quels outils sont nécessaires pour le travail qu’il ne fait jamais ? De tous les agents de perturbation de la tranquillité de la vie familiale, aucun ne peut surpasser une vieille cuisinière délabrée ! »
À l’hiver 1861, juste après l’élection de Lincoln, les abolitionnistes décidèrent de tenir une série de conventions dans les principales villes du Nord. Tous leurs orateurs disponibles étaient engagés pour le service actif. Le Parti républicain, ayant absorbé les abolitionnistes politiques dans ses rangs par son hostilité déclarée à l’extension de l’esclavage, était arrivé au pouvoir avec des majorités écrasantes. Par conséquent, les abolitionnistes garristoniens, opposés à tout compromis, sentirent que c’était le moment opportun pour réveiller le peuple sur la nécessité de tenir ce parti à ses principes déclarés, et de le pousser, si possible, d’un pas ou deux en avant.
Je fus invitée à accompagner Mlle Anthony et Beriah Green dans quelques points du centre de l’État de New York. Mais nous trouvâmes bientôt, par l’action concertée des Républicains partout dans le pays, que les conventions anti-esclavagistes ne seraient pas tolérées. Ainsi, Républicains et Démocrates firent cause commune contre les abolitionnistes. Le raid de John Brown, l’année précédente, avait intimidé les politiciens du Nord tout autant que les propriétaires d’esclaves du Sud, et le sentiment général était que la discussion de la question au Nord devait être totalement supprimée.
De Buffalo à Albany, notre expérience fut la même, variée seulement par les ressources fertiles des acteurs et leur environnement. Trente ans d’éducation avaient quelque peu changé le caractère des foules du Nord. Elles ne traînaient plus les hommes dans les rues avec des cordes autour du cou, ne brisaient plus les réunions de prière des femmes ; elles ne jetaient plus d’œufs et de briques aux apôtres de la réforme, ne les trempaient plus dans des tonneaux de goudron et de plumes, elles se contentaient d’envahir les salles et, avec des rires, des grognements, des applaudissements et des acclamations, interrompaient effectivement les débats. Telle fut notre expérience pendant les deux jours où nous tentâmes de tenir une convention au St. James’ Hall, à Buffalo. Comme nous payions la salle, la foule s’amusait, à nos frais, de plus d’une façon. À chaque séance, à l’heure fixée, nous prenions place sur l’estrade, faisant, à divers intervalles de silence, de nouveaux efforts pour parler. Ne réussissant pas, nous restions assises et discutions entre nous et avec les nombreux amis qui encombraient la plateforme et les antichambres. Ainsi, entre nous, nous avions une réception agréable et une discussion sur plusieurs phases de la question qui nous réunissait. La foule ne nous concédait pas seulement le privilège de parler à nos amis sans interruption, mais des délégations d’entre eux venaient en coulisses, de temps à autre, pour discuter avec nous du droit à la liberté d’expression et de la constitutionnalité de l’esclavage.
Ces voyous de Buffalo étaient menés par l’ex-juge Hinson, aidés par de jeunes membres des familles Fillmore et Seymour, et le chef de la police et cinquante subordonnés, qui étaient admis dans la salle gratuitement, dans le but exprès de protéger notre droit à la liberté d’expression, mais qui, au mépris des ordres du maire, ne firent pas le moindre effort pour nous défendre. À Lockport, il y eut une faible tentative dans la même direction. À Albion, aucune salle, aucune église, aucune école ne purent être obtenues, nous tînmes donc de petites réunions dans la salle à manger de l’hôtel. À Rochester, le Corinthian Hall fut comble bien avant l’heure annoncée. C’était une foule délicatement appréciative et facétieuse. À ce stade, Aaron Powell nous rejoignit. Comme il venait de se lever d’un lit de maladie, paraissant pâle et émacié, il monta lentement sur la plateforme. La foule saisit immédiatement son air d’épuisement et, alors qu’il s’asseyait, ils poussèrent un soupir audible et simultané, comme pour dire : quel soulagement d’être assis ! Si parfaitement cette manifestation tendre reflétait la condition apparente de M. Powell que toute l’assistance éclata d’un rire tonitruant. Ici aussi, toutes les tentatives pour parler furent futiles. À Port Byron, une généreuse pincée de poivre de Cayenne sur le poêle mit bientôt fin à tous les arguments constitutionnels et aux péans à la liberté.
Et ainsi de suite jusqu’à Albany. Tout l’État était en flammes avec l’esprit de foule, et de Boston et divers points d’autres États, la même nouvelle nous parvint. Comme la législature était en session et que nous étions annoncées à Albany, un membre radical demanda sarcastiquement : « Que, comme Mme Stanton et Mlle Anthony étaient sur le point de marcher sur Albany, la milice soit appelée pour la protection de la ville. » Heureusement, Albany pouvait alors se vanter d’un maire démocrate, un homme de courage et de conscience, qui déclara que le droit à la liberté d’expression ne devrait jamais être piétiné là où il avait le pouvoir de l’empêcher. Et magnifiquement cet homme déterminé maintint l’ordre dans sa juridiction. Durant toutes les sessions de la convention, le maire Thatcher resta assis sur la plateforme, sa police postée dans différentes parties de la salle et à l’extérieur du bâtiment, pour disperser la foule dès qu’elle se rassemblait. Si un homme ou un garçon sifflait ou faisait la moindre interruption, il était immédiatement expulsé. Et non seulement le maire préserva l’ordre dans les réunions, mais, avec une compagnie de police armée, il nous escortait, à chaque fois, à destination et en provenance du Delavan House. La dernière nuit, Gerrit Smith s’adressa à la foule depuis les marches de l’hôtel, après quoi ils lui donnèrent trois vivats et se dispersèrent dans le bon ordre.
En proposant un vote de remerciements pour le maire, à la clôture de la convention, M. Smith exprima ses craintes que cela ait été une épreuve sévère pour lui d’écouter ces discussions anti-esclavagistes prolongées. Il sourit et dit : « J’ai été vraiment profondément intéressé et instruit. Je me félicite plutôt qu’une convention de ce caractère soit, enfin, entrée dans le cadre de mes affaires ; sinon, je serais probablement resté dans l’ignorance de nombreux faits et opinions importants que je comprends et apprécie maintenant. »
Pendant que tout cela se déroulait publiquement, une expérience tout aussi éprouvante progressait, jour après jour, en coulisses. Mlle Anthony avait contribué à aider une mère très maltraitée, avec son enfant, à s’échapper d’un mari qui l’avait enfermée dans un asile d’aliénés. L’épouse appartenait à l’une des premières familles de New York, son frère étant sénateur des États-Unis, et le mari, lui aussi, un homme de position ; un large cercle d’amis et de connaissances s’intéressait au résultat. Bien qu’elle ait été incarcérée dans un asile d’aliénés pendant dix-huit mois, des membres de sa propre famille témoignèrent à maintes reprises qu’elle n’était pas folle. Mlle Anthony, sachant qu’elle ne l’était pas, et croyant fermement que la malheureuse mère était la victime d’une conspiration, ne voulut pas révéler sa cachette.
Connaissant la confiance que Mlle Anthony portait dans la sagesse de M. Garrison et de M. Phillips, ils furent implorés d’user de leur influence auprès d’elle pour qu’elle abandonne les fugitives. Des lettres et des télégrammes, des persuasions, des arguments et des avertissements de M. Garrison, de M. Phillips et du sénateur d’un côté, et de Lydia Mott, de Mme Elizabeth F. Ellet et d’Abby Hopper Gibbons de l’autre, affluèrent sur elle, jour après jour ; mais Mlle Anthony resta inébranlable, bien qu’elle sût qu’elle bravait et violait la loi et qu’elle pouvait être arrêtée à tout moment sur la plateforme. Nous avions connu tant de cas aggravés de ce genre que, dans nos conseils quotidiens, nous résolûmes que cette femme ne serait pas recapturée s’il était possible de l’éviter. Pour nous, il semblait un devoir impératif de protéger une mère saine d’esprit, qui avait été arrachée à une famille de jeunes enfants et condamnée à la compagnie des lunatiques, et de l’aider à fuir vers un lieu de sécurité, tout autant que d’aider un fugitif de l’esclavage vers le Canada. Dans les deux cas, une loi injuste était violée ; dans les deux cas, les propriétaires supposés des victimes étaient défiés ; par conséquent, en droit et en morale, l’acte était le même dans les deux cas. Le résultat prouva la sagesse de la décision de Mlle Anthony, car tous ceux avec qui Mme P. fut en contact des années plus tard exprimèrent l’opinion qu’elle était, et avait toujours été, parfaitement saine d’esprit. Si les sombres secrets des asiles d’aliénés pouvaient être mis en lumière, nous serions choqués d’apprendre le grand nombre d’épouses, de sœurs et de filles rebelles qui sont ainsi sacrifiées à de fausses coutumes et à des lois barbares faites par des hommes pour les femmes.
CHAPITRE XIV.
OPINIONS SUR LE MARIAGE ET LE DIVORCE.
La discussion généralisée que nous avons, en ce moment, sur le sujet du mariage et du divorce, me rappelle une autre tout aussi excitante en 1860. Un projet de loi très libéral, introduit à la législature de l’Indiana par Robert Dale Owen, et qui fut adopté à une large majorité, éveilla beaucoup de réflexion publique sur la question et fit de cet État une terre libre pour les épouses et époux malheureux. Un projet de loi similaire fut introduit à la législature de New York par M. Ramsey, qui fut rejeté par quatre voix, principalement en raison de l’intense opposition d’Horace Greeley. Lui et M. Owen eurent une discussion prolongée dans le New York Tribune, où M. Owen prit nettement le dessus sur l’argument.
Il y avait eu plusieurs cas aggravés de cruauté envers des épouses parmi l’aristocratie hollandaise, si bien que de fortes influences en faveur du projet de loi avaient été exercées sur la législature, mais le Tribune tonnait chaque matin dans sa colonne éditoriale ses plus forts éclats, qui retentissaient à travers tout l’État. Si amère était l’opposition au divorce, pour quelque cause que ce soit, que peu osaient prendre part à la discussion. J’étais la seule femme, pendant de nombreuses années, qui écrivait et parlait sur la question. Les articles sur le divorce, par un certain nombre de femmes, récemment publiés dans la North American Review, sont un signe de progrès, montrant que les femmes osent parler maintenant plus librement sur les relations qui les concernent le plus profondément.
Mes sentiments avaient été remués jusqu’au fond très tôt dans la vie par les souffrances d’une amie chère, à dont le mariage j’étais l’une des demoiselles d’honneur. En écoutant les faits de son cas, mon esprit fut pleinement décidé sur la sagesse d’une loi sur le divorce libérale. Nous lûmes ensemble les essais de Milton sur le divorce et étions totalement convaincues du droit et du devoir non seulement de séparation, mais de divorce absolu. Alors que le projet de loi de New York était en attente, je fus priée par Lewis Benedict, l’un des membres du comité qui avait le projet de loi en charge, de m’adresser à la législature. J’acceptai volontiers, sentant que c’était là une opportunité non seulement de soutenir mon amie dans la démarche qu’elle avait entreprise, mais de rendre le chemin clair pour d’autres épouses malheureuses qui pourraient souhaiter suivre son exemple. Je n’avais aucune pensée de la persécution que je m’attirais pour attaquer ainsi une institution si vénérable. J’étais toujours courageuse dans l’expression de ce que je voyais être vrai, pour la simple raison que je ne rêvais jamais d’opposition. Ce qui me semblait être juste, je pensais devoir être tout aussi évident pour tous les autres êtres rationnels. Par conséquent, je n’avais aucune crainte de dénonciation. Je n’étais surprise que lorsque je la rencontrais, et aucun nombre d’expériences ne m’a, jusqu’à présent, appris à craindre l’opinion publique. Ce que j’ai dit sur le divorce il y a trente-sept ans semble tout à fait en ligne avec ce que beaucoup disent aujourd’hui. Le problème n’était pas dans ce que j’ai dit, mais que je l’ai dit trop tôt, et avant que les gens ne soient prêts à l’entendre. Il se peut, cependant, que je les aie aidés à être prêts ; qui sait ?
Alors que nous tenions une convention pour le suffrage féminin à Albany, au moment fixé pour l’audition, Ernestine L. Rose et Lucretia Mott ajoutèrent brièvement leurs points de vue sur la question. Bien que Mme Mott m’eût pressée, Mme Rose et moi-même, d’être aussi modérées que possible dans nos revendications, elle fit, tout à fait inconsciemment, la déclaration la plus radicale de toutes, en affirmant que le mariage était une question dépassant le domaine de la législation, qui devait être laissée aux parties elles-mêmes. Nous plaisantâmes Lucretia sur son radicalisme, et certains journaux nous critiquèrent sévèrement ; mais la lettre suivante montre qu’elle n’avait nullement l’intention de revenir sur sa position :
« Roadside, près de Philadelphie,
« 30 avril 1861.
« Ma chère Lydia Mott :
« Depuis que j’ai quitté toi et nos autres chers amis à Albany, j’ai souhaité t’envoyer un mot, et n’ai attendu que dans l’espoir de contribuer un peu à une « aide substantielle » pour votre soigné et précieux « dépôt ». Les vingt dollars ci-joints proviennent de notre Société féminine anti-esclavagiste.
« Je vois que l’assemblée annuelle, à New York, ne doit pas se tenir ce printemps. Sœur Martha est ici, et s’attendait à assister aux deux anniversaires. Mais nous pensons maintenant qu’il vaut mieux ne pas tenter la réunion pour les droits des femmes, et elle a écrit à Elizabeth C. Stanton à ce sujet.
« J’ai été très satisfaite d’être présente à la réunion d’Albany. J’ai rencontré depuis ce qui suit, tiré d’un discours de Lord Brougham, qui m’a plu, car il est aussi radical que le mien dans votre solennelle Chambre des représentants :
« « Avant que les femmes puissent obtenir justice par les lois d’Angleterre, il doit y avoir une reconstruction totale de tout le système matrimonial ; car toute tentative de l’amender s’avérerait inutile. La grande charte, en établissant la suprématie de la loi sur la prérogative, ne pourvoit qu’à la justice entre homme et homme ; pour la femme, il ne reste rien que la « common law », accumulations et modifications d’un paganisme gothique et romain originel, qu’aucune filtration à travers les tribunaux ecclésiastiques ne pourrait transformer en lois chrétiennes. Elles sont déclarées indignes d’un peuple chrétien par de grands juristes ; pourtant, elles demeurent inchangées. » »
« Ainsi, Elizabeth Stanton verra que j’ai autorité pour aller à la racine du mal.
« À toi,
« LUCRETIA MOTT. »
Celles d’entre nous qui s’étaient réunies à Albany discutèrent de la question concernant une libre discussion sur le sujet du divorce lors de la prochaine convention à New York. L’opinion des personnes présentes était que, comme les lois sur le mariage et le divorce étaient très inégales pour l’homme et la femme, c’était un sujet légitime de discussion sur notre plateforme ; en conséquence, je présentai une série de résolutions, à la convention annuelle, dans la ville de New York, sur lesquelles je parlai pendant plus d’une heure. Je fus suivie par Antoinette L. Brown, qui présenta également une série de résolutions en opposition aux miennes. Elle fut, à son tour, répliquée par Ernestine L. Rose. Wendell Phillips se leva alors et, d’une manière impressionnante, déclara toute la discussion non pertinente pour notre plateforme, et proposa que ni les discours ni les résolutions ne figurent dans les comptes rendus de la convention. Comme j’admirais beaucoup Wendell Phillips et que j’appréciais son opinion, je fus surprise et humiliée de me retrouver sous le coup de sa désapprobation. Mon visage était écarlate, et je tremblais, en proie à des sentiments mêlés de doute et de peur — doute quant à la sagesse de ma position et peur que la convention ne répudiât toute la discussion. Mon émotion était si apparente que le révérend Samuel Longfellow, un frère du poète, qui était assis à côté de moi, me murmura à l’oreille : « Néanmoins, vous avez raison, et la convention vous soutiendra. »
M. Phillips déclara que, comme le mariage concernait l’homme et la femme de la même manière, et que les lois pesaient également sur eux, les femmes n’avaient aucune raison particulière de se plaindre, bien que, dans mon discours, j’eusse cité de nombreuses lois pour démontrer le contraire. M. Garrison et le révérend Antoinette L. Brown étaient tous deux opposés à la motion de M. Phillips, et soutenaient que le mariage et le divorce étaient des sujets légitimes de discussion sur notre plateforme. Mlle Anthony clôtura le débat. Elle déclara : « J’espère que M. Phillips retirera sa motion visant à ce que ces résolutions n’apparaissent pas dans les comptes rendus de la convention. Je suis tout à fait certaine qu’il serait contraire à tout usage parlementaire de dire que, lorsque les discours qui ont appuyé et défendu les résolutions sont rapportés et publiés dans les actes, les résolutions ne doivent pas y figurer. Et quant au point selon lequel cette question n’appartient pas à cette plateforme, je suis en désaccord total. Le mariage a toujours été une affaire unilatérale, pesant très inégalement sur les sexes. Par lui, l’homme gagne tout ; la femme perd tout ; la loi tyrannique et la luxure règnent en maîtres chez lui ; la soumission humble et l’obéissance immédiate conviennent seules à elle. La femme n’a jamais été consultée ; son souhait n’a jamais été pris en considération concernant les termes du pacte matrimonial. Par la loi, le sentiment public et la religion — depuis l’époque de Moïse jusqu’à nos jours — la femme n’a jamais été pensée autrement que comme une propriété, devant être disposée selon la volonté et le plaisir de l’homme. Et à cette heure même, par nos livres de lois, par notre (soi-disant) civilisation chrétienne éclairée, elle n’a aucune voix pour dire ce que devrait être la base de la relation. Elle doit accepter le mariage tel que l’homme le propose, ou ne pas l’accepter du tout.
« Et puis, encore, sur le propre terrain de M. Phillips, la discussion est parfaitement à l’ordre du jour, puisque presque tous les torts dont nous nous plaignons découlent de l’inégalité des lois sur le mariage, qui dépouillent l’épouse du droit sur elle-même et sur ses enfants ; qui font d’elle l’esclave de l’homme qu’elle épouse. J’espère, par conséquent, que les résolutions seront autorisées à être rendues publiques ; qu’il puisse y avoir un rapport équitable des idées qui ont été réellement présentées ici ; qu’elles ne soient pas laissées à la merci de la presse séculière, je fais confiance à la convention pour ne pas voter l’interdiction de la publication de ces résolutions avec les comptes rendus. »
Le révérend William Hoisington (le prédicateur aveugle) suivit Mlle Anthony et déclara : « Publiez tout ce que vous avez fait ici, et faites-le savoir au public. »
La question fut ensuite mise aux voix, sur la motion de M. Phillips, et elle fut rejetée.
Comme M. Greeley, en commentant la convention, adopta la même position que M. Phillips, à savoir que les lois sur le mariage et le divorce étaient égales pour l’homme et la femme, je leur répondis dans la lettre suivante au New York Tribune.
« À l’éditeur du New York Tribune :
« Monsieur : Lors de notre récente Convention nationale pour les droits des femmes, beaucoup ont été surpris d’entendre Wendell Phillips objecter que la question du mariage et du divorce n’était pas pertinente pour notre plateforme. Il a déclaré : « Nous n’avions pas le droit de discuter ici de lois ou de coutumes autres que celles où une inégalité existait pour les sexes ; que les lois sur le mariage et le divorce pesaient également sur l’homme et la femme ; qu’il souffre, autant qu’elle pourrait le faire, des torts et des abus d’un mariage mal assorti. »
« Or, il doit frapper tout penseur attentif qu’une immense différence réside dans le fait que l’homme a fait les lois avec ruse et égoïsme pour ses propres desseins. De Coke à Kent, qui peut citer une clause du contrat de mariage où la femme soit avantagée ? Quand l’homme souffre d’une législation erronée, il a le remède entre ses mains. La femme doit-elle se voir refuser le droit de protester contre des lois sur lesquelles elle n’a eu aucune voix ; des lois qui outragent les affections les plus sacrées de sa nature ; des lois qui transcendent les limites de la législation humaine, dans une convention appelée dans le but exprès de considérer ses torts ? Il pourrait tout aussi bien objecter à une protestation contre l’injustice de pendre une femme, parce que la peine capitale pèse également sur l’homme et la femme.
« Le contrat de mariage n’est nullement égal. La loi permet à la jeune fille de se marier à douze ans, alors qu’elle exige plusieurs années d’expérience de plus de la part du garçon. En entrant dans ce pacte, l’homme ne renonce à rien de ce qu’il possédait auparavant, il reste un homme ; tandis que l’existence légale de la femme est suspendue pendant le mariage, et, désormais, elle n’est connue que dans et par le mari. Elle est sans nom, sans bourse, sans enfant — bien qu’elle soit une femme, une héritière et une mère.
« Blackstone dit : « Le mari et la femme ne font qu’un, et cet un est le mari. » Le chancelier Kent, dans ses « Commentaires », dit : « Les effets légaux du mariage sont généralement déduits du principe de la « common law », par lequel le mari et la femme sont considérés comme une seule personne, et son existence et son autorité légales perdues ou suspendues pendant la durée de l’union matrimoniale. »
« L’épouse est considérée par toutes les autorités légales comme une « feme covert », placée entièrement « sub potestate viri ». Sa responsabilité morale, même, est absorbée par son mari. La loi considère comme acquis que l’épouse vit dans la crainte de son mari ; que son commandement est sa loi suprême ; ainsi, une épouse n’est pas punissable pour le vol commis en présence de son mari. Une femme non mariée peut conclure des contrats, poursuivre et être poursuivie, jouir des droits de propriété, de son héritage — de son salaire — de sa personne — de ses enfants ; mais, dans le mariage, elle est dépouillée par la loi de tout et chaque droit naturel et civil. Kent dit encore : « L’incapacité de l’épouse à contracter, de manière à se lier elle-même, ne provient pas d’un manque de discrétion, mais parce qu’elle est entrée dans une connexion indissoluble par laquelle elle est placée sous le pouvoir et la protection de son mari. » Elle possède certains droits jusqu’à ce qu’elle soit mariée ; ensuite, tous sont suspendus, pour renaître, au moment même où le souffle s’échappe du corps du mari. (Voir « Cowen’s Treatise », vol. 2, p. 709.)
« Si le contrat est égal, d’où viennent les termes « pouvoir marital », « droits maritaux », « obéissance et retenue », « domination et contrôle », « pouvoir et protection », etc., etc. ? De nombreux cas sont cités, montrant l’exercice d’un pouvoir des plus discutables sur l’épouse, soutenu par les tribunaux. (Voir « Bishop on Divorce », p. 489.)
« Les lois sur le divorce sont tout aussi inégales que celles sur le mariage ; oui, bien plus encore. Les avantages semblent être tous d’un côté et les pénalités de l’autre. En cas de divorce, si le mari n’est pas la partie coupable, l’épouse sort du partenariat sans un sou. (Kent, vol. 2, p. 33 ; « Bishop on Divorce », p. 492.)
« À New York, et dans certains autres États, l’épouse du mari coupable peut désormais demander le divorce en son propre nom, et les frais sont prélevés sur les biens du mari ; mais, dans la majorité des États, elle est encore contrainte de poursuivre au nom d’un autre, car elle n’a aucun moyen de payer les frais, même si elle peut avoir apporté ses milliers dans le partenariat. « L’allocation à l’épouse innocente d’une pension alimentaire « ad interim » et d’argent pour soutenir le procès, n’est pas considérée comme un droit strict chez elle, mais comme une saine discrétion du tribunal. » (« Bishop on Divorce », p. 581.)
« « Beaucoup de juristes », dit Kent, « sont d’avis que l’adultère du mari ne devrait pas être remarqué ou soumis aux mêmes animadversions que celui de l’épouse, car il n’est pas la preuve d’une dépravation aussi entière ni aussi préjudiciable dans ses effets sur les mœurs, le bon ordre et le bonheur de la vie domestique. Montesquieu, Pothier et le Dr Taylor insistent tous sur le fait que les cas du mari et de la femme devraient être distingués, et que la violation du vœu de mariage, de la part de la femme, est la plus malfaisante, et que la poursuite devrait être limitée à l’offense de sa part. » (« Esprit des Lois », tom. 3, 186 ; « Traité du Contrat de Mariage », No. 516 ; « Elements of Civil Law », p. 254.)
« Dites-vous : « Ce ne sont là que les opinions des hommes » ? Sur quoi d’autre, je vous le demande, dépendent les centaines de femmes qui, à cette heure, demandent devant nos tribunaux une libération de contrats onéreux ? Ces questions délicates ne sont-elles pas laissées entièrement à la discrétion des tribunaux ? De jeunes femmes issues des premières familles ne sont-elles pas traînées dans nos tribunaux — dans des assemblées d’hommes exclusivement — les juges étant tous des hommes, les jurés tous des hommes ? Aucune vraie femme là pour les protéger, par sa présence, des interrogatoires grossiers et impertinents, pour plaindre leurs malheurs, ou pour protester contre leurs torts ?
« L’administration de la justice dépend bien plus des opinions d’éminents juristes que de la loi seule, car la loi est impuissante lorsqu’elle est en contradiction avec le sentiment public.
« Les citations ci-dessus ne prouvent-elles pas clairement l’inégalité ? La lettre et l’esprit mêmes du contrat de mariage ne sont-ils pas fondés sur l’idée de la suprématie de l’homme en tant que gardien de la vertu de la femme — son seul protecteur et soutien ? En dehors du mariage, la femme ne demande rien, à cette heure, que le droit de vote. C’est seulement dans le mariage qu’elle doit exiger son droit sur sa personne, ses enfants, sa propriété, son salaire, sa vie, sa liberté et la poursuite du bonheur. Comment pouvons-nous discuter de toutes les lois et conditions du mariage, sans en percevoir l’essence, la fin et le but essentiels ? Maintenant, que l’institution du mariage soit humaine ou divine, qu’elle soit considérée comme indissoluble par les tribunaux ecclésiastiques ou dissoluble par les tribunaux civils, la femme, se trouvant également dégradée dans chacune de ses phases, toujours victime de l’institution, il est de son droit et de son devoir de passer au crible la relation et le pacte, jusqu’à ce qu’elle découvre la cause véritable de sa fausse position. Comment pouvons-nous aller devant les législatures de nos États respectifs et exiger de nouvelles lois, ou aucune loi, sur le divorce, avant d’avoir une idée de ce qu’est la relation vraie ?
« Nous décidons de toute la question de l’esclavage en réglant les droits sacrés de l’individu. Nous affirmons que l’homme ne peut détenir une propriété dans l’homme, et rejetons tout le code de lois qui entre en conflit avec la vérité évidente de l’affirmation.
« Encore une fois, je demande, est-il possible de discuter de toutes les lois d’une relation, et de ne pas toucher à la relation elle-même ?
« Cordialement,
« Elizabeth Cady Stanton. »
La discussion sur la question du mariage et du divorce occupa une session entière de la convention, et nous attira de sévères critiques de la presse métropolitaine et de l’État. Si alarmants étaient les commentaires sur ce qui avait été dit que je commençai à sentir que j’avais par inadvertance retiré les fondations du système social. Les ennemis étaient sans pitié dans leurs dénonciations, et les amis ridiculisaient toute la procédure. On me demandait constamment une définition du mariage et on me priait de décrire la vie domestique telle qu’elle serait quand les hommes changeraient de femme tous les Noëls. Les lettres et les journaux affluaient sur moi, posant toutes sortes de questions absurdes, jusqu’à ce que je pleure souvent de vexation. Tant de choses, que je n’avais ni pensées ni dites, m’étaient attribuées que, par moments, je doutais réellement de ma propre identité.
Cependant, dans le cours des événements, l’excitation s’apaisa, la terre sembla tourner sur son axe comme à l’accoutumée, les femmes furent données en mariage, les enfants naquirent, les feux brûlèrent aussi vivement que jamais aux autels domestiques, et la vie de famille, selon toute apparence, fut aussi stable que d’habitude.
L’attention publique fut de nouveau éveillée sur ce sujet par le procès McFarland-Richardson, au cours duquel le premier abattit le second, étant jaloux de ses attentions envers sa femme. McFarland était un mari brutal et imprévoyant, qui avait complètement aliéné l’affection de sa femme, tandis que M. Richardson, qui était depuis longtemps une connaissance chérie de la famille, aida l’épouse dans les jours les plus sombres de sa misère. Elle était une femme très raffinée et attrayante, et un large cercle d’amis chaleureux la soutint à travers la féroce épreuve du procès de son mari.
Bien que McFarland n’ait pas nié avoir tué Richardson, il fut acquitté sur le plaidoyer d’aliénation mentale, et fut, en même temps, fait le tuteur légal de son enfant, un garçon, âgé alors de douze ans, et sortit du tribunal avec lui, main dans la main. Quel travestissement de la justice et du bon sens que, alors qu’un homme est déclaré trop aliéné pour être tenu responsable de la prise de la vie d’un autre, il puisse encore être capable de diriger la vie et l’éducation d’un enfant ! Et quelle insulte à cette mère intelligente, qui avait consacré douze ans de sa vie à son soin, alors que son père sans valeur ne leur avait pas fourni les nécessités de la vie !
Elle épousa M. Richardson sur son lit de mort. La cérémonie fut célébrée par Henry Ward Beecher et le révérend O.B. Frothingham, tandis que des hommes comme Horace Greeley et Joshua Leavitt furent témoins du service solennel. Bien qu’aucune ombre n’ait jamais terni la réputation de Mme Richardson, elle fut traitée brutalement au tribunal et dépouillée de son enfant, bien qu’elle fût de loin le parent le plus apte à se voir confier sa garde.
Comme l’indignation parmi les femmes était générale et à son paroxysme en ce qui concernait son traitement, Mlle Anthony me suggéra, un jour, que ce serait une occasion en or de donner aux femmes une leçon sur leur impuissance sous la loi — totalement au pouvoir de l’homme en ce qui concerne leurs relations domestiques, ainsi que leurs droits civils et politiques. En conséquence, nous décidâmes de tenir quelques réunions, pour les femmes seulement, afin de protester contre la décision de ce procès, la conduite générale de l’affaire, le ton de la presse et les lois qui rendaient possible le vol d’un enfant à sa mère.
Beaucoup de dames s’enrôlèrent volontiers dans le mouvement. Je fus invitée à faire le discours à l’occasion, et Mlle Anthony organisa deux grandes réunions, une à Apollo Hall, dans la ville de New York, et une à l’Academy of Music, à Brooklyn. Le résultat fut tout ce que nous pouvions désirer. Mlle Anthony, avec une merveilleuse capacité exécutive, prit toutes les dispositions, endossant elle-même toute la responsabilité financière.
Ma dernière réflexion sur cette question, je l’ai donnée dans The Arena d’avril 1894, dont je cite ce qui suit :
« Il y a une demande en ce moment pour un amendement à la Constitution des États-Unis qui rende les lois du mariage et du divorce identiques dans tous les États de l’Union. Comme la suggestion vient uniformément de ceux qui considèrent les lois actuelles sur le divorce comme trop libérales, nous pouvons en déduire que la loi nationale proposée doit placer toute la question sur une base plus étroite, rendant nulles et non avenues les lois qui ont été adoptées dans un esprit plus large, selon les besoins et les expériences, dans certaines sections, du peuple souverain. Et gardons ici à l’esprit que la loi la plus large possible ne rendrait pas le divorce obligatoire pour quiconque, tandis qu’une loi restreinte, au contraire, contraindrait beaucoup de personnes, se mariant, peut-être, sous des lois plus libérales, à rester dans des relations incompatibles.
« Comme nous sommes encore au stade expérimental sur cette question, nous ne sommes pas qualifiés pour faire une loi parfaite qui fonctionnerait de manière satisfaisante sur une zone aussi vaste que celle que nos frontières embrassent maintenant. Je ne vois aucune preuve, dans ce qui a été publié sur cette question, dernièrement, par des hommes d’État, des ecclésiastiques, des avocats et des juges, qu’aucun d’entre eux ait suffisamment réfléchi au sujet pour préparer un code bien digéré, ou un amendement complet à la Constitution nationale. Certains la voient comme un contrat civil, bien que non régi par les lois des autres contrats ; certains la voient comme une ordonnance religieuse — un sacrement ; certains pensent que c’est une relation devant être régulée par l’État, d’autres par l’Église, et d’autres encore pensent qu’elle devrait être laissée entièrement à l’individu. Avec cette large divergence d’opinion parmi nos esprits directeurs, il est tout à fait évident que nous ne sommes pas préparés pour une loi nationale.
« De plus, comme la femme est le facteur le plus important dans la relation matrimoniale, son émancipation est le premier pas pour décider de la base de la vie familiale. Avant que l’opinion publique sur cette question ne se cristallise en un amendement à la Constitution nationale, l’épouse et la mère doivent avoir une voix dans le pouvoir gouvernemental et doivent être entendues, sur ce grand problème, dans les salles de législation.
« Il y a de nombreux avantages à laisser toutes ces questions, comme c’est le cas maintenant, aux États. Le gouvernement local permet plus facilement des expériences sur des questions controversées, qui sont le résultat des besoins et des convictions de la communauté. Plus la zone sur laquelle s’étend la législation est petite, plus les lois sont souples. En laissant les États libres d’expérimenter leurs affaires locales, nous pouvons juger du fonctionnement de différentes lois dans des circonstances variées, et ainsi apprendre leurs mérites comparatifs. Le progrès que l’éducation a accompli en Amérique est dû au fait que nous avons laissé notre système d’instruction publique entre les mains des autorités locales. Combien différente serait la solution de la grande question éducative du travail manuel dans les écoles, si la chose devait être réglée à Washington ! »
« Toute la nation pourrait se retrouver engagée dans un plan que quelques années prouveraient être totalement impraticable. Non seulement l'assemblée municipale est, comme le dit Emerson, « le berceau des libertés américaines », mais elle est aussi la pépinière de l'expérimentation et de la sagesse yankee. L'Angleterre, avec son code national d'éducation maladroit, imposant une norme d'érudition inflexible tant aux brillants enfants des districts manufacturiers qu'aux esprits plus lents des comtés agricoles, devrait nous donner une leçon sur la sagesse qu'il y a à séparer le gouvernement national des gouvernements d'État.
« Avant de pouvoir décider des justes motifs de divorce, nous devons nous faire une idée claire de ce qui constitue le mariage. Dans une relation véritable, l'objectif principal est la tendre camaraderie de l'homme et de la femme, leur capacité à s'entraider, à se rendre heureux et à développer tout ce qu'il y a de plus noble en chacun. Le second objectif est la construction d'un foyer et d'une famille, un lieu de repos, de paix et de sécurité, où la vie de l'enfant peut bourgeonner et fleurir comme des fleurs au soleil.
« Le premier pas vers la réalisation de l'idéal est d'éduquer nos fils et nos filles aux idées les plus exaltées sur le caractère sacré de la vie conjugale et les responsabilités de la parentalité. Je voudrais qu'ils accordent, au moins, autant de réflexion à la création d'un être immortel que l'artiste en accorde à son paysage ou à sa statue. Observez-le dans ses heures de solitude, communiant avec la grande Nature pendant des jours et des semaines dans toutes ses humeurs changeantes, et quand enfin son rêve de beauté se réalise et prend une forme clairement définie, voyez avec quelle patience il travaille pendant de longs mois et des années sur le ciel et le lac, sur l'arbre et la fleur ; et une fois achevée, l'œuvre représente pour lui plus d'amour et de vie, plus d'espoir et d'ambition, que l'enfant vivant à ses côtés, à la conception et au développement prénatal duquel aucune pensée pleine d'âme n'a jamais été consacrée. À cette période impressionnable de la vie humaine, peu de parents pensent ; pourtant, c'est là que nous devons commencer à cultiver les vertus qui seules peuvent racheter le monde.
« Les opinions contradictoires sous lesquelles la femme est représentée sont aussi pitoyables que variées. Tandis que le Magnificat à la Vierge est chanté dans toutes nos cathédrales à travers le monde à chaque retour du jour du Seigneur, et que sa maternité est exaltée par ses fidèles, la maternité pour le reste du genre féminin est qualifiée de faiblesse, d'incapacité, de malédiction, de preuve de la soumission divinement ordonnée de la femme. Pourtant, la vraie femme devrait certainement avoir quelques points de ressemblance, en caractère et en position, avec celle, idéale, que dépeignent les poètes, les romanciers et les artistes.
« C'est folie de parler du caractère sacré du mariage et de la maternité, alors que l'épouse est pratiquement considérée comme une inférieure, une sujette, une esclave. Ayant décidé que la camaraderie et la parentalité consciencieuse sont les seuls vrais fondements du mariage, si la relation fait ressortir les pires traits de chaque partie, ou si l'atmosphère du foyer est malsaine pour les enfants, la raison d'être même de l'union n'est-elle pas absente, et le mariage pratiquement annulé ? On ne peut pas qualifier cela de relation sainte — non, ni même souhaitable — lorsque l'amour et le respect mutuel font défaut. Et gardons à l'esprit un autre fait important : le manque de sympathie et de contentement chez les parents indique une incompatibilité physique radicale, qui résulte en une progéniture mal organisée. Si, donc, l'objectif réel du mariage est mis en échec, il est de l'intérêt de l'État, tout comme de celui des individus concernés, de veiller à ce que toutes ces unions pernicieuses soient légalement dissoutes. Dans la mesure où l'incompatibilité d'humeur fait échec aux deux grands objectifs du mariage, elle devrait être la cause première du divorce.
« Le véritable point de vue sous lequel envisager cette question est la souveraineté individuelle, le bonheur individuel. On dit souvent que les intérêts de la société sont primordiaux et doivent être considérés en premier. C'était l'idée romaine, l'idée païenne, selon laquelle l'individu était fait pour l'État. L'idée centrale de la barbarie a toujours été la famille, la tribu, la nation — jamais l'individu. Mais la grande doctrine du christianisme est le droit à la conscience et au jugement individuels. La raison pour laquelle elle a pris une telle emprise sur le cœur des gens est qu'elle enseignait que l'individu était primaire ; l'État, l'Église, la société, la famille, secondaires. Cependant, une vision globale de toute question d'intérêt humain montre que le bien suprême et le bonheur de l'individu et de la société vont dans la même direction.
« La question du divorce, comme celle du mariage, devrait être réglée, quant à ses relations les plus sacrées, par les parties elles-mêmes ; ni l'État ni l'Église n'ayant le droit de s'y immiscer. Quant aux biens et aux enfants, elle doit être vue et régulée comme un contrat civil. L'union devrait alors être dissoute avec au moins autant de délibération et de publicité qu'elle a été formée. Il pourrait y avoir une cérémonie et des témoins pour ajouter à la dignité et à la solennité de l'occasion. Comme le mariage quaker, que les parties conduisent elles-mêmes, dans ce cas, sans aucun étalage de leurs désaccords, les parties pourraient simplement déclarer qu'après avoir vécu ensemble pendant plusieurs années, elles se trouvent inadaptées l'une à l'autre et incapables de former un foyer heureux.
« Si le divorce était rendu respectable et reconnu par la société comme un devoir, ainsi qu'un droit, des hommes et des femmes raisonnables pourraient organiser tous les préliminaires, souvent même le partage des biens et la garde des enfants, tout aussi de façon satisfaisante qu'ils pourraient l'être devant les tribunaux. Lorsque la mère est capable d'élever les enfants, un père sensé les laisserait à ses soins plutôt que de les placer entre les mains d'un étranger.
« Mais, là où le divorce n'est pas respectable, les hommes qui n'ont aucun sentiment paternel retiendront souvent l'enfant, non pas tant pour son bien ou par affection, que pour punir l'épouse de l'avoir déshonoré. L'amour des enfants n'est pas fort chez la plupart des hommes, et ils ressentent peu de responsabilité à leur égard. Voyez avec quelle facilité ils laissent les jeunes fils se débrouiller seuls, et, à moins que la loi ne les contraigne à subvenir aux besoins de leurs enfants illégitimes, ils n'y penseraient jamais à deux fois. Mais sur l'âme maternelle reposent à jamais le soin et la responsabilité de la vie humaine. Son amour pour l'enfant né hors mariage est souvent intensifié par la pitié infinie qu'elle ressent en raison de sa disgrâce. Même parmi les animaux inférieurs, nous trouvons la femelle toujours en train de couver ses petits, jeunes et sans défense.
« Limiter les causes de divorce aux défauts ou manquements physiques ; rendre les procédures publiques ; fouiller dans toutes les affaires personnelles d'hommes et de femmes malheureux ; considérer cette démarche comme quasi criminelle ; punir la partie coupable dans le procès ; tout cela ne renforcera pas la fragile nature humaine, ne garantira pas des foyers heureux, ne bannira pas les scandales et ne purgera pas la société de la prostitution.
« Non, non ; l'ennemi du mariage, de l'État, de la société, n'est pas une loi libérale sur le divorce, mais l'atmosphère malsaine qui existe au sein même du foyer. Un acte législatif ne peut pas faire une unité d'une famille divisée. »
CHAPITRE XV.
LES FEMMES EN TANT QUE PATRIOTES.
Le 15 avril 1861, le président des États-Unis appela soixante-quinze mille miliciens sous les drapeaux et convoqua le Congrès pour le 4 juillet, date à laquelle quatre cent mille hommes furent requis et quatre cents millions de dollars furent votés pour réprimer la Rébellion.
Ces événements stupéfiants réveillèrent le peuple tout entier et orientèrent le cours de ses pensées vers de nouvelles directions. Tandis que la vie de la nation ne tenait qu'à un fil et que la terrible artillerie de la guerre couvrait, à la fois, les voix du commerce, de la politique, de la religion et de la réforme, tous les cœurs étaient remplis de sombres pressentiments, toutes les mains étaient occupées aux préparatifs solennels des tragédies à venir.
En cette heure marquante, le patriotisme de la femme brilla avec autant de ferveur et de spontanéité que celui de l'homme ; et son abnégation et son dévouement se manifestèrent dans des domaines d'action tout aussi variés. Tandis qu'il bouclait son sac et marchait pour conquérir l'ennemi, elle planifiait les campagnes qui apportaient la victoire à la nation ; combattait dans les rangs, quand elle pouvait le faire sans être détectée ; inspirait la commission sanitaire ; rassemblait les fournitures nécessaires pour la grande armée ; fournissait des infirmières pour les hôpitaux ; réconfortait les malades ; lissait les oreillers des mourants ; inscrivait les derniers messages d'amour pour ceux qui étaient loin ; et marquait les lieux de repos où les hommes braves étaient tombés. Le travail que les femmes ont accompli, les épreuves qu'elles ont endurées, le temps et la force qu'elles ont sacrifiés dans la guerre qui a appelé trois millions d'hommes aux armes, ne pourront jamais être pleinement appréciés.
En vérité, nous pouvons affirmer sans risque qu'il n'y a guère de femme loyale dans le Nord qui n'ait fait quelque chose pour aider la cause ; qui n'ait contribué en temps, en travail et en argent au confort de nos soldats et au succès de nos armes. L'histoire de la guerre ne sera jamais écrite complètement si les réalisations des femmes ne sont pas racontées. Elles ne figurent pas dans les rapports officiels ; elles ne sont pas citées dans les journaux pour des actes de bravoure ; les noms de milliers d'entre elles sont inconnus au-delà du quartier où elles vivaient, ou des hôpitaux où elles aimaient travailler ; pourtant, il n'y a pas de trait dans notre guerre qui soit plus honorable pour nous en tant que nation, aucun qui, par sa nouveauté manifeste, soit plus digne d'être consigné.
Bien que la masse des femmes ne philosophe jamais sur les principes qui sous-tendent l'existence nationale, il y en eut, lors de notre récente guerre, qui comprirent la signification politique de la lutte ; le « conflit irrépressible » entre la liberté et l'esclavage, entre les droits nationaux et les droits des États. Elles comprirent que fournir de la charpie, des bandages et des fournitures pour l'armée, alors que la guerre n'était pas menée selon une politique avisée, revenait à travailler en vain ; et tandis que de nombreuses organisations, actives, vigilantes et prêtes au sacrifice, se multipliaient pour veiller aux besoins matériels de l'armée, ces quelques femmes formèrent une Ligue loyale nationale, pour enseigner les principes sains de gouvernement et pour imprimer sur la conscience de la nation que la liberté pour les esclaves était la seule voie vers la victoire. Accoutumées, comme la plupart des femmes l'avaient été, aux œuvres de charité et au soulagement de la souffrance extérieure, il était difficile de susciter leur enthousiasme pour une idée, de les persuader de travailler pour un principe. Elles réclamaient du travail pratique, quelque chose que leurs mains puissent faire ; des foires et des sociétés de couture pour lever des fonds pour les familles des soldats, des tableaux vivants, des lectures, du théâtre — tout sauf des conventions pour discuter de principes et faire circuler des pétitions pour l'émancipation. Elles ne pouvaient pas voir que le meilleur service qu'elles pouvaient rendre à l'armée était de supprimer la Rébellion, et que le moyen le plus efficace d'y parvenir était de transformer les esclaves en soldats. Cette Ligue loyale des femmes exprima les leçons solennelles de la guerre : la liberté pour tous ; une protection nationale pour chaque citoyen sous notre drapeau ; le suffrage universel et l'amnistie universelle.
Après consultation avec Horace Greeley, William Lloyd Garrison, le gouverneur Andrews et Robert Dale Owen, Mlle Anthony et moi décidâmes de convoquer une réunion de femmes au Cooper Institute et de former une Ligue loyale des femmes, pour préconiser l'émancipation et l'affranchissement immédiats des esclaves du Sud, comme le moyen le plus rapide de mettre fin à la guerre ; nous publiâmes donc, sous forme de tract, et fîmes largement circuler l'appel suivant :
« Dans cette crise de la destinée de notre pays, il est du devoir de chaque citoyen de considérer les bénédictions particulières d'une forme de gouvernement républicaine, et de décider quels sacrifices de richesse et de vie sont exigés pour sa défense et sa préservation. La politique de la guerre, toute notre vie future, dépendent d'une idée clairement définie de la fin proposée et des immenses avantages à assurer pour nous-mêmes et pour toute l'humanité par son accomplissement. Aucun simple cri de parti ou de section, aucune technicité du droit constitutionnel ou militaire, aucune devise d'astuce ou de politique ne sont assez grands pour toucher le grand cœur d'une nation au milieu d'une révolution. Une idée grandiose — telle que la liberté ou la justice — est nécessaire pour allumer et soutenir les feux d'un enthousiasme élevé.
« À cette heure, le meilleur mot et le meilleur travail de chaque homme et de chaque femme sont impérativement exigés. À l'homme, par consentement commun, sont assignés le forum, le camp et le champ de bataille. Quel est le travail légitime de la femme et comment elle peut l'accomplir au mieux, est digne de nos conseils mutuels. Nous avons entendu beaucoup de plaintes sur le manque d'enthousiasme parmi les femmes du Nord ; mais quand une mère dépose son fils sur l'autel de son pays, elle demande un objectif à la hauteur du sacrifice. En soignant les malades et les blessés, en tricotant des chaussettes, en grattant de la charpie et en faisant des gelées, les plus braves et les meilleures peuvent se lasser si les pensées ne s'élèvent pas par la foi vers quelque chose au-delà et au-dessus de tout cela. Le travail n'est un culte que lorsqu'un noble dessein remplit l'âme. La femme est également intéressée et responsable avec l'homme dans le règlement final de ce problème du gouvernement de soi-même ; par conséquent, que personne ne reste un spectateur oisif maintenant. Quand chaque heure est lourde de destinée, et que chaque retard ne fait que compliquer nos difficultés, il est grand temps pour les filles de la Révolution, en conseil solennel, de desceller les dernières volontés et testaments des pères, de se saisir de leur droit de naissance à la liberté et de le garder comme un dépôt sacré pour toutes les générations à venir.
« À cette fin, nous demandons aux Femmes loyales de la Nation de se réunir à l'Église des Puritains (Dr. Cheever), à New York, le jeudi 14 mai prochain.
« Que les femmes de chaque État soient largement représentées en personne ou par lettre.
« Au nom du Comité central des femmes,
« Elizabeth Cady Stanton,
« Susan B. Anthony. »
Parmi les autres résolutions adoptées lors de la réunion, figuraient les suivantes :
« Résolu, Il ne pourra jamais y avoir de paix véritable dans cette République tant que les droits civils et politiques de tous les citoyens d'ascendance africaine et de toutes les femmes ne seront pas pratiquement établis.
« Résolu, Que les femmes de la Révolution ne manquèrent ni d'héroïsme ni d'abnégation, et nous, leurs filles, sommes prêtes, dans cette guerre, à engager notre temps, nos moyens, nos talents et nos vies, si nécessaire, pour assurer la consécration finale et complète de l'Amérique à la liberté. »
Il fut convenu que le travail pratique à accomplir pour assurer la liberté des esclaves était de faire circuler des pétitions à travers tous les États du Nord. Pendant des mois, ces pétitions furent diffusées diligemment partout, comme le montrent les signatures — certaines signées sur des poteaux de clôture, des charrues, sur l'enclume, sur l'établi du cordonnier — par des femmes de la mode et celles des industries, aussi bien dans le salon que dans la cuisine ; par des hommes d'État, des professeurs d'université, des éditeurs, des évêques ; par des marins, des soldats et les enfants du labeur aux mains calleuses, construisant des chemins de fer et des ponts, creusant des canaux, et dans les mines au sein de la terre. Les pétitions, signées par trois cent mille personnes, peuvent maintenant être vues dans les archives nationales au Capitole à Washington. Trois de mes fils passèrent des semaines dans notre bureau au Cooper Institute, roulant les pétitions de chaque État séparément, et inscrivant à l'extérieur le nombre de noms d'hommes et de femmes contenus en elles. Nous envoyâmes des appels au Président, à la Chambre des représentants et au Sénat, de temps à autre, exhortant à l'émancipation et à l'adoption des propositions de treizième, quatorzième et quinzième amendements à la Constitution nationale. Durant ces mois marquants, nous reçûmes de nombreuses lettres du sénateur Sumner, disant : « Envoyez les pétitions aussi vite qu'elles sont reçues ; elles me donnent des occasions de prendre la parole. »
Robert Dale Owen, président de la Commission des affranchis, était des plus enthousiastes dans le travail de la Ligue loyale, et venait fréquemment dans nos locaux pour suggérer de nouveaux modes d'agitation et pour nous donner un aperçu de ce qui se passait en coulisses à Washington. Ceux qui avaient été spécialement engagés dans le mouvement pour le suffrage des femmes suspendirent leurs conventions pendant la guerre, et consacrèrent leur temps et leurs pensées entièrement aux problèmes vitaux de l'heure. Voyant la signification politique de la guerre, ils exhortèrent à l'émancipation des esclaves comme le moyen sûr et rapide de couper le nœud gordien de la Rébellion. À cette fin, ils organisèrent une ligue nationale et firent signer une pétition monumentale, exhortant le Congrès à amender la Constitution de manière à interdire l'existence de l'esclavage aux États-Unis. Depuis leur siège au Cooper Institute, dans la ville de New York, ils envoyèrent des appels au Président, au Congrès et au peuple en général ; des tracts et des formulaires de pétition, affranchis par les membres du Congrès, furent dispersés comme des flocons de neige du Maine au Texas. Des réunions étaient organisées chaque semaine, au cours desquelles la politique du Gouvernement était librement discutée, approuvée ou condamnée.
Que cette Ligue ait accompli un travail éducatif opportun est manifeste par les lettres reçues de généraux, d'hommes d'État, d'éditeurs et de femmes de la plupart des États du Nord, approuvant pleinement son action et ses principes. La clarté pour les femmes réfléchies de la cause de la guerre ; la vraie politique pour la mener ; leur constance à maintenir les principes de liberté, sont dignes de considération. Avec cette Ligue, les abolitionnistes et les républicains coopérèrent cordialement. Un cycle de conférences fut donné à son profit au Cooper Institute par des hommes tels qu'Horace Greeley, George William Curtis, William D. Kelly, Wendell Phillips, E.P. Whipple, Frederick Douglass, Theodore D. Weld, le révérend Dr. Tyng et le Dr. Bellows. De nombreuses lettres de Charles Sumner figurent dans ses dossiers, approuvant ses mesures et exprimant une grande satisfaction quant au nombre important de pétitions d'émancipation déferlant au Congrès. La presse républicaine, elle aussi, fut très élogieuse. Le New York Tribune déclara : « Les femmes de la Ligue loyale ont fait preuve d'une grande sagesse pratique en limitant leurs efforts à un seul sujet, le plus important qu'aucune société puisse viser en cette heure, et d'un grand courage en entreprenant de faire ce qui n'a jamais été fait dans le monde auparavant, à savoir obtenir un million de noms pour une pétition. »
Les principaux journaux rivalisèrent d'éloges sur la patience et la prudence, la capacité exécutive, la loyauté et le patriotisme des femmes de la Ligue, et pourtant, il s'agissait des mêmes femmes qui, lorsqu'elles exigeaient des droits civils et politiques, des privilèges et des immunités pour elles-mêmes, avaient été uniformément dénoncées comme « imprudentes », « légères », « fanatiques » et « impraticables ». Pendant les six années où elles mirent leurs propres revendications en suspens au profit de celles des esclaves du Sud, et travaillèrent à inspirer le peuple d'enthousiasme pour les grandes mesures du parti républicain, elles furent hautement honorées comme « sages, loyales et clairvoyantes ». Mais quand les esclaves furent émancipés, et que ces femmes demandèrent à être reconnues dans la reconstruction comme citoyennes de la République, égales devant la loi, toutes ces vertus transcendantes s'évanouirent comme la rosée devant le soleil du matin. Et ainsi en est-il toujours : tant que la femme travaille à seconder les efforts de l'homme et à exalter son sexe au-dessus du sien, ses vertus passent sans être remises en cause ; mais quand elle ose exiger des droits et des privilèges pour elle-même, ses motivations, ses manières, sa tenue, son apparence personnelle et son caractère deviennent des sujets de ridicule et de dénigrement.
La liberté, victorieuse de l'esclavage sur le champ de bataille, avait maintenant des ennemis plus puissants à rencontrer à Washington. Les esclaves libérés, le maître vaincu, le Sud désolé ; les deux races se tenant face à face, partageant les tristes résultats de la guerre, se tournèrent avec des regards suppliants vers le gouvernement général, comme pour dire : « Où en sommes-nous maintenant ? » « Quelle est la prochaine étape ? » Des questions auxquelles nos hommes d'État, assaillis par les dangers, par la crainte pour la vie de la nation, par les divisions partisanes, par la défaite personnelle, étaient totalement impréparés à répondre. La reconstruction du Sud impliquait la reconsidération des principes fondamentaux de notre Gouvernement et des droits naturels de l'homme. Le cœur de la nation était saisi par des débats prolongés au Congrès et dans les législatures des États, dans les chaires et les journaux publics, et à chaque foyer sur ces questions vitales, qui prirent forme finale dans les trois amendements historiques à la Constitution.
Le premier point, son émancipation, étant réglé, le statut politique du nègre était l'ordre du jour suivant ; et à cette fin, diverses propositions furent soumises au Congrès. Mais exiger son affranchissement sur le principe large des droits naturels était semé de difficultés, car le résultat logique d'une telle action devait être l'affranchissement de toutes les classes ostracisées ; non seulement les femmes blanches du pays tout entier, mais les femmes esclaves du Sud. Bien que nos sénateurs et représentants aient eu une aversion honnête pour toute législation restrictive à l'encontre des femmes loyales, en vue de leur travail varié et sacrificiel pendant la guerre, la seule façon dont ils pouvaient ouvrir la porte constitutionnelle juste assez largement pour laisser passer l'homme noir était d'introduire le mot « mâle » dans la Constitution nationale. Après le dévouement généreux de femmes comme Anna Carroll et Anna Dickinson pour soutenir la politique des républicains, tant en temps de paix qu'en temps de guerre, ils sentirent qu'il serait malvenu de la part de ce parti de placer de nouvelles barrières sur le chemin de la liberté de la femme. Mais comment l'amendement pouvait-il être écrit sans le mot « mâle », telle était la question.
Robert Dale Owen, qui se trouvait alors à Washington et dans les coulisses, envoya des copies des divers projets de loi aux responsables de la Loyal League à New York, et nous fit part de certaines des discussions amusantes qui avaient eu lieu. L'un des membres du comité proposa « personnes » au lieu de « mâles ». « Cela ne pourra jamais fonctionner », dit un autre, « cela donnerait le droit de vote aux filles de joie ». « Le suffrage pour les hommes noirs sera tout le poids que le parti républicain pourra supporter », déclara un autre. Charles Sumner dit, des années plus tard, qu'il avait écrit plus de dix-neuf pages de papier ministre pour se débarrasser du mot « mâle » tout en gardant le « suffrage des nègres » intact en tant que mesure partisane ; mais cela ne put se faire.
Miss Anthony et moi fûmes les premières à voir la pleine signification du mot « mâle » dans le quatorzième amendement, et nous sonnâmes immédiatement l'alarme, envoyant des pétitions pour un amendement constitutionnel visant à « interdire aux États de priver de leurs droits de vote l'un quelconque de leurs citoyens en raison de son sexe ». Miss Anthony, qui avait passé l'année au Kansas, partit pour New York dès qu'elle vit la proposition devant le Congrès d'insérer le mot « mâle » dans la Constitution nationale, et se hâta d'éveiller les femmes de l'Est au fait que le moment était venu de recommencer un travail vigoureux pour l'émancipation des femmes.
Quittant Rochester le 11 octobre, elle rendit visite à Martha Wright à Auburn ; Phebe Jones et Lydia Mott à Albany ; Mmes Rose, Gibbons et Davis à New York ; Lucy Stone et Antoinette Brown Blackwell dans le New Jersey ; Stephen et Abby Foster à Worcester ; Mmes Severance, Dall, Nowell, le Dr Harriet K. Hunt, le Dr M. E. Zackesewska, ainsi que MM. Phillips et Garrison à Boston, les pressant de se joindre à l'envoi de protestations à Washington contre la législation en cours. M. Phillips consentit immédiatement à consacrer cinq cents dollars du « Jackson Fund » pour entamer le travail. Miss Anthony et moi passâmes toutes nos vacances de Noël à écrire des lettres et à adresser des appels et des pétitions à toutes les parties du pays, et, avant la clôture de la session de 1865-66, des pétitions recueillant dix mille signatures furent déversées sur le Congrès.
L'une de mes lettres était ainsi libellée :
« À l'éditeur du Standard :
« Monsieur : M. Broomall de Pennsylvanie, M. Schenck de l'Ohio, M. Jenckes du Rhode Island et M. Stevens de Pennsylvanie ont chacun une résolution devant le Congrès pour amender la Constitution.
« L'article premier, section deuxième, se lit ainsi : "Les représentants et les impôts directs seront répartis entre les différents États qui peuvent être inclus dans cette Union, en fonction de leurs nombres respectifs."
« M. Broomall propose d'amender en disant "électeurs mâles" ; M. Schenck, "citoyens mâles" ; M. Jenckes, "citoyens mâles" ; M. Stevens, "votants mâles", car, avec le temps, les femmes pourraient devenir des "votants légaux" dans les différents États et satisferaient alors à cette exigence de la Constitution. Mais pour celles exigées par les autres messieurs, ni le temps, ni l'effort, ni les constitutions des États ne pourraient nous permettre de nous y conformer, à moins que, par une interprétation libérale de l'amendement, une cotte de mailles portée aux urnes ne puisse être jugée tout à fait suffisante. M. Jenckes et M. Schenck, dans leurs projets de loi, ont la grâce de ne pas dire un mot sur les impôts, se souvenant peut-être que "l'imposition sans représentation est une tyrannie". Mais M. Broomall, bien que peu désireux que nous partagions les honneurs du gouvernement, voudrait nous assurer une place dans ses fardeaux ; car, tandis qu'il répartit les représentants aux seuls "électeurs mâles", il admet "tous les habitants" aux droits, privilèges et immunités de l'imposition. Magnanime député !
« J'attirerais l'attention des femmes de la nation sur le fait que, sous la Constitution fédérale telle qu'elle existe aujourd'hui, il n'y a pas un mot qui limite le droit de suffrage à une classe privilégiée. Cette tentative de faire tourner les roues de la civilisation en arrière, de la part des républicains qui prétendent être le parti libéral, devrait inciter chaque femme de la nation à exercer promptement le seul droit qu'elle possède dans le gouvernement, le droit de pétition. À cette fin, un comité à New York a envoyé des milliers de pétitions, qui devraient être diffusées dans chaque district et envoyées à son représentant à Washington dès que possible.
« Elizabeth Cady Stanton.
« New York, 2 janvier 1866. »
CHAPITRE XVI.
LA VIE DE PIONNIER AU KANSAS — NOTRE JOURNAL, « THE REVOLUTION ».
En 1867, la proposition d'étendre le suffrage aux femmes et aux hommes de couleur fut soumise au peuple de l'État du Kansas et, parmi d'autres orateurs de l'Est, je fus invitée à mener une campagne à travers l'État. Comme les élections d'automne étaient imminentes, il y avait une grande agitation partout. Le suffrage pour les hommes de couleur était une mesure républicaine que la presse et les politiciens de ce parti défendaient avec enthousiasme.
Le suffrage des femmes n'étant pas une question partisane, nous espérions que tous les partis favoriseraient la mesure ; que nous pourrions enfin avoir un coin de terre où les femmes pourraient jouir d'une pleine liberté en tant que citoyennes des États-Unis. En conséquence, en juillet, Miss Anthony et moi partîmes avec le grand espoir d'un voyage couronné de succès et, après un voyage sans encombre de mille cinq cents miles, nous atteignîmes le sol sacré où John Brown et ses fils avaient aidé à mener les batailles qui firent du Kansas un État libre.
Lucy Stone, M. Blackwell et Olympia Brown nous avaient précédées et avaient ouvert la campagne avec de grands meetings dans toutes les villes principales. Miss Anthony et moi en fîmes autant. Puis il fut décidé que, comme nous devions nous rendre aux confins mêmes de l'État, où il n'y avait pas de chemins de fer, nous devions prendre des voitures et économiser nos forces en empruntant des itinéraires différents. J'étais escortée par l'ex-gouverneur Charles Robinson. Nous avions une voiture basse et confortable, tirée par deux mules, dans laquelle nous avions stocké environ un boisseau de tracts, deux valises, un seau pour abreuver les mules, un panier de pommes, des biscuits et d'autres rafraîchissements que nous pouvions acheter en chemin. Certaines choses étaient suspendues sous la voiture, d'autres entassées à l'arrière, et certaines sous le siège et à nos pieds. Il fallait une grande habileté pour compresser les bagages nécessaires dans l'espace alloué. Comme nous allions jusqu'aux limites de la civilisation, partout où deux douzaines d'électeurs pouvaient être réunis, nous avions un avant-goût de la vie de pionnier. Nous avons parlé dans des cabanes en rondins, dans des dépôts, des écoles inachevées, des églises, des hôtels, des granges et en plein air.
J'ai parlé dans un grand moulin une nuit. Une bougie de suif solitaire brillait au-dessus de ma tête comme un halo de gloire ; quelques lanternes autour de la périphérie de l'auditoire rendaient l'obscurité perceptible ; mais tout ce que je pouvais voir de mon auditoire, c'était le blanc de leurs yeux dans la distance sombre. Les gens venaient de vingt miles à la ronde pour ces réunions, tenues le matin, l'après-midi ou le soir, selon ce qui était le plus pratique.
Comme l'élection régulière de l'État devait avoir lieu en novembre suivant, l'intérêt augmenta de semaine en semaine, jusqu'à ce que l'excitation du peuple ne connaisse plus de limites. Il y avait des orateurs pour et contre chaque proposition devant le peuple. Cela impliquait des débats fréquents sur tous les principes généraux du gouvernement, et ainsi un grand travail éducatif fut accompli, ce qui est l'un des avantages de nos élections fréquentes.
Les amies du suffrage des femmes étaient condamnées à la déception. Ceux de l'Est, sur qui elles comptaient pour leur influence à travers les journaux libéraux, étaient silencieux, et nous apprîmes plus tard qu'ils avaient utilisé l'influence dont ils disposaient pour garder les abolitionnistes et les républicains de l'État silencieux, car ils craignaient que la discussion sur la question des femmes ne compromette l'émancipation de l'homme noir. Cependant, nous avons travaillé sans relâche et avec espoir, ne comprenant pas le jeu des politiciens jusqu'à la fin de la campagne, quand nous avons vu que notre seule chance résidait dans l'obtention du vote démocrate. En conséquence, George Francis Train, alors orateur très efficace et populaire, fut invité dans l'État pour voir ce qui pouvait être fait pour gagner la démocratie. Il renversa bientôt la vapeur, renforça les républicains et les abolitionnistes aux genoux faibles, et obtint un vote démocrate important.
Pendant trois mois, nous avons travaillé diligemment, jour après jour, endurant toutes sortes d'inconforts en voyageant, en mangeant et en dormant. Comme il n'y avait ni routes ni panneaux indicateurs, nous perdions souvent notre chemin. En traversant des canyons et en franchissant des ruisseaux à gué, il faisait souvent si sombre que le gouverneur était obligé de marcher devant pour trouver le chemin, enlevant sa veste pour que je puisse voir sa chemise blanche et le suivre lentement. Bien qu'apparemment calme et sereine, j'avais une grande peur de ces aventures nocturnes, car je craignais constamment de me renverser sur une colline et d'être roulée dans l'eau. Le gouverneur me complimentait souvent sur mon courage, alors que j'étais pleinement consciente d'être tourmentée par l'anxiété. Je suis naturellement très timide, mais, étant silencieuse sous le coup d'émotions fortes, qu'il s'agisse de plaisir ou de douleur, on me crédite d'être courageuse à l'heure du danger.
Pendant des jours, parfois, nous ne pouvions rien trouver à une table publique que nous puissions manger. Puis, en traversant une petite colonie, nous pouvions acheter du hareng séché, des biscuits, de la gomme arabique et de l'orme rouge ; ce dernier, nous a-t-on dit, était très nutritif. Nous nous asseyions fréquemment à une table avec du bacon flottant dans la graisse, du café sans lait, sucré au sorgho, et du pain ou des biscuits chauds, verts de soude, alors que les légumes et les fruits étaient rarement vus. Nos nuits étaient misérables, en raison de l'opinion générale parmi les pionniers qu'une certaine espèce d'insecte devait nécessairement déambuler dans les lits d'une civilisation naissante. Une nuit, après avoir voyagé sur les prairies toute la journée, ne mangeant rien d'autre que ce que notre garde-manger fournissait, nous vîmes une lumière dans un chalet au loin qui semblait nous faire signe. À notre arrivée, nous posâmes la question habituelle — si nous pouvions obtenir le gîte pour la nuit — à laquelle la réponse était inévitablement un « Oui » chaleureux et hospitalier. Un coup d'œil sur les lieux m'a montré ce qu'il fallait chercher en matière de compagnie de minuit, alors j'ai dit au gouverneur : « Je vais céder en votre faveur le confort prévu pour moi ce soir, et dormir dans la voiture, comme vous le faites si souvent. » J'ai insisté malgré toutes les instances sincères de notre hôte, et en temps voulu, je fus installée pour la nuit, et tout autour de la maison était silencieux.
Je venais de sombrer dans un doux sommeil, quand un chœur de grognements prononcés et une secousse spasmodique de la voiture me révélèrent le fait que j'étais entourée de ces porcs noirs au long museau, si célèbres pour leur courage et leur opiniâtreté. Ils avaient découvert que les marchepieds en fer de la voiture faisaient des poteaux à gratter très satisfaisants, et chacun luttait pour son tour. Ce grattage suggérait des puces. Hélas ! pensai-je, avant le matin je serai dévorée. J'étais mortellement fatiguée et somnolente, mais j'ai attrapé le fouet et je l'ai appliqué paresseusement d'un côté à l'autre ; mais j'ai vite découvert que rien d'autre qu'une application constante et très vigoureuse du fouet ne pouvait les tenir à distance un seul instant. J'avais entendu dire que ce type de cochon était très combatif lorsqu'il était contrarié dans ses désirs, et ils semblaient avoir un besoin si urgent de soulagement que j'ai pensé qu'il y avait un risque qu'ils sautent dans la voiture et m'attaquent. Cette pensée était plus terrifiante que celle des puces, alors j'ai décidé de m'endormir et de les laisser gratter à leur guise. J'ai passé une triste nuit, et n'ai plus jamais essayé la voiture, bien que j'aie eu de nombreuses expériences tout aussi misérables entre quatre murs.
Après l'une de ces réunions frontalières, nous avons passé une autre nuit avec une famille composée de deux frères célibataires et de deux sœurs célibataires. La maison consistait en une grande pièce, pas encore lattée ni plâtrée. Le mobilier comprenait une cuisinière, deux lits doubles dans des coins éloignés, une table, une commode, un lavabo et six chaises en bois. Comme il était tard, il n'y avait pas de feu dans le poêle et aucune suggestion de souper, alors le gouverneur et moi avons mangé des pommes et mâché de l'orme rouge avant de nous retirer pour rêver de lits confortables et de tables bien garnies dans un avenir proche.
Les frères m'ont cédé leur lit tel quel. J'avais remarqué qu'il n'y avait pas de changement cérémonieux du linge de lit dans de telles circonstances, j'avais donc appris à étouffer dans l'œuf toute notion pointilleuse de propreté individuelle, et à accepter l'inévitable. Quand le moment est venu de se retirer, le gouverneur et les frères sont sortis pour faire des observations astronomiques ou fumer, selon le cas, tandis que les sœurs et moi faisions notre toilette du soir, et nous disposions dans les coins alloués. Cela fait, les vaillants fils d'Adam ont fait leurs lits avec des peaux et des couvertures sur le sol. Quand tout fut calme et que l'obscurité régnait, j'ai passé en revue la situation avec un cœur lourd, voyant que j'étais condamnée à rester prisonnière dans le coin toute la nuit, quoi qu'il arrive. Je venais de me féliciter de ma capacité d'adaptation aux circonstances, quand j'ai soudainement sursauté avec un « Qu'est-ce que c'est ? » emphatique. Une voix venant du coin a demandé : « Votre lit est-il confortable ? » « Oh, oui », ai-je répondu, « mais j'ai cru sentir une souris courir sur ma tête. » « Eh bien », a dit la voix du coin, « je ne serais pas étonnée. J'ai entendu de tels couinements venant de ce coin au cours de la semaine passée que j'ai dit à ma sœur qu'il devait y avoir un nid de souris dans ce lit. » Une confession qu'elle n'aurait probablement pas faite si elle n'avait pas été à moitié endormie. Cette annonce fut accueillie par des rires étouffés venant du sol. Mais ce n'était pas une affaire de rire pour moi. Hélas ! quelle perspective — avoir des souris courant sur soi toute la nuit. Mais il n'y avait pas d'échappatoire. Les sœurs ne proposèrent pas de faire des explorations, et, dans ma tenue de fatigue, je ne pouvais pas allumer une bougie et en faire une pour mon propre compte. La maison n'offrait pas de fauteuil dans lequel je puisse m'asseoir. Je ne pouvais pas m'allonger sur le sol, et l'autre lit était occupé. Heureusement, j'étais très fatiguée et je me suis vite endormie. Ce que les souris ont fait le reste de la nuit, je ne l'ai jamais su, tant mon sommeil était profond. Mais, comme mes traits étaient intacts et mon expression faciale aussi bénigne que d'habitude le lendemain matin, j'en ai déduit que leurs ébats avaient été menés de la manière la plus innocente et la plus décorueuse. Ce sont des échantillons de nombreuses expériences similaires que nous avons rencontrées au cours des trois mois de ces voyages mouvementés.
Jusqu'à présent, mon idée avait été que la vie de pionnier était une période de liberté romantique. Lorsque les longs chariots couverts de blanc, en route pour le lointain Ouest, passaient, je pensais à la nouveauté d'un voyage de six mois à travers les brillants jours de printemps et d'été dans une maison sur roues, des repas sous des arbres ombragés et près de ruisseaux babillants, dormant en plein air, et trouvant enfin un foyer où la terre était bon marché, le sol riche et profond, et où les céréales, les légumes, les fruits et les fleurs poussaient abondamment avec peu de travail. Mais quelques mois de vie de pionnier ont assombri de façon permanente mon idéal rose du chariot couvert de blanc, des charmants pique-niques en chemin et du paradis enfin atteint. J'ai trouvé beaucoup de ces aventuriers dans des maisons inachevées et tourmentés par le paludisme ; dans un cas, j'ai vu une famille de huit personnes, toutes malades de frissons et de fièvre. La maison était à un demi-mile de l'eau de source dont ils dépendaient et d'où ceux qui étaient les mieux portants, jour après jour, transportaient l'élixir nécessaire aux autres souffrant de la soif habituelle. Leurs récits de toutes les épreuves du long voyage étaient vraiment déchirants.
Dans un cas, une famille de douze personnes a quitté sa ferme confortable de l'Illinois, malgré les protestations sincères de la mère ; elle avait dix enfants, le plus jeune étant un bébé alors dans ses bras. Tous leurs biens terrestres étaient stockés dans trois chariots, et la ferme que possédait la mère fut vendue avant qu'ils ne commencent leur long et périlleux voyage. Il n'y avait aucune raison de partir, si ce n'est que le mari avait attrapé la fièvre de l'Ouest. Ils réussissaient bien dans l'Illinois, sur une grande ferme à deux miles d'un village, mais il avait des visions d'un bonanza près du soleil couchant. En conséquence, ils sont partis. Au bout d'un mois, le bébé est mort. Un morceau de bois du berceau était tout ce qu'ils avaient pour marquer son lieu de repos solitaire. Le cœur triste, ils ont continué, et, en quelques semaines, avec le chagrin pour son enfant, son ancien foyer, ses parents et ses amis, la mère est également morte. Elle, aussi, fut laissée seule dans les prairies lointaines, et le triste cortège continua. Un autre enfant partagea bientôt le même sort, puis un attelage de chevaux mourut, et un chariot, avec toutes les choses dont ils pouvaient le plus facilement se passer, fut abandonné. Arrivés à destination, aucun des rêves dorés ne se réalisa. Le voyage coûteux, les luttes pour commencer dans de nouvelles circonstances, et la perte de l'économie et de la gestion de la mère, ont rendu le père si découragé et imprudent qu'une grande partie de ses biens fut gaspillée, et sa carrière terrestre fut bientôt terminée. Grâce à l'énergie héroïque et à la bonne gestion de la fille aînée, le petit patrimoine fut, avec le temps, doublé, et les enfants furent bien élevés et éduqués dans les rudiments de l'apprentissage, de sorte que tous devinrent des membres respectables de la société. Son conseil à tous les jeunes gens est : si vous êtes confortablement établis dans l'Est, restez-y. Il n'y a pas de voie royale vers la richesse et la facilité, même dans les États de l'Ouest !
Malgré les inconforts que nous avons subis lors de la campagne du Kansas, j'ai été heureuse de cette expérience. Cela m'a donné un respect de soi accru de savoir que je pouvais supporter de telles épreuves et une telle fatigue avec un grand degré de gaieté. Le gouverneur et moi avons souvent ri de bon cœur, alors que nous mâchions patiemment notre gomme arabique et notre orme rouge, en pensant au léger stimulant grâce auquel nous accomplissions des exploits aussi merveilleux en tant qu'orateurs et voyageurs. Il était heureux que notre enthousiasme intense pour le sujet nous donne toute l'inspiration nécessaire, car les provisions que nous ramassions en chemin n'étaient en aucun cas suffisamment revigorantes pour un propagandisme prolongé.
J'ai apprécié ces trajets quotidiens sur les vastes prairies, écoutant les descriptions du gouverneur des premiers jours où les « bushwhackers et jayhawkers » faisaient leurs raids sur les habitants du jeune État libre. Le courage et l'endurance des femmes, entourées de dangers et d'inconforts, dépassaient toute description. Je considère comme un grand privilège d'avoir fait la connaissance de tant de femmes et d'hommes nobles qui avaient traversé de telles scènes et vaincu de telles difficultés. Ils semblaient vivre dans une atmosphère tout à fait au-delà de leur environnement. De nombreuses familles éduquées de Nouvelle-Angleterre, déçues de ne pas avoir trouvé les bonanzas dont on parlait tant, vivaient dans des cabanes en rondins, dans des endroits solitaires, à des miles de tout voisin. Mais j'ai trouvé Emerson, Parker, Holmes, Hawthorne, Whittier et Lowell sur leurs étagères pour égayer leurs heures de loisir.
Miss Anthony et moi nous sommes souvent réconfortées au milieu des vents contraires avec les souvenirs du peu de temps que nous avons passé sous le toit hospitalier de Mère Bickerdyke à Salina. Là, nous avions des lits propres et confortables, des mets délicieux, et tout était d'une netteté exquise. Elle nous a diverties avec ses réminiscences de la Guerre. Avec beaucoup d'abnégation, elle avait servi son pays au camp et à l'hôpital, et était avec l'armée de Sherman dans cette merveilleuse marche vers la mer, et ici nous l'avons trouvée à l'avant-poste de la civilisation, déterminée à lancer ce dont le Kansas avait le plus besoin : un bon hôtel. Mais hélas ! c'était trop bon pour cette latitude et cela s'est avéré un échec financier. C'était, pour nous, une oasis dans le désert, où nous serions volontiers restées si l'opposition était venue à nous pour se convertir. Mais, comme nous devions porter l'évangile de l'égalité des femmes sur les routes et dans les haies, nous avons quitté la chère Mère Bickerdyke avec un profond regret. La graine semée au Kansas en 1867 porte maintenant ses fruits légitimes. Il n'y avait pas un comté dans l'État où des réunions n'étaient pas tenues ou des tracts dispersés d'une main généreuse. Si les amis de notre cause dans l'Est avaient été sincères et avaient fait pour la femme ce qu'ils ont fait pour l'homme de couleur, je crois que les deux propositions auraient été adoptées ; mais avec une politique étroite, jouant l'un contre l'autre, les deux ont été vaincues. Une politique d'injustice porte toujours ses fruits légitimes dans l'échec.
Les femmes apprirent cependant une leçon importante, à savoir qu'il est impossible aux meilleurs des hommes de comprendre les sentiments des femmes ou l'humiliation de leur condition. Lorsqu'ils nous demandèrent de garder le silence sur notre cause pendant la guerre, et de travailler à l'émancipation de l'esclave, nous le fîmes, et consacrâmes cinq années à son émancipation et à son affranchissement. À cette proposition, mon amie Susan B. Anthony ne consentit jamais, mais elle fut contrainte de céder car personne ne la soutenait. J'étais convaincue, à l'époque, que c'était la politique à suivre. Je suis désormais tout aussi certaine que ce fut une erreur, et, depuis lors, je m'en remets au jugement de ma chère Susan contre le monde entier. J'ai toujours constaté que, lorsque nous voyons les choses du même œil, nous sommes sûres d'avoir raison, et que lorsque nous tirons dans la même direction, nous sommes fortes. Après avoir discuté d'un point ensemble et être tombées pleinement d'accord, notre foi en notre jugement commun est inébranlable et aucune quantité de ridicule ou d'opposition n'a la moindre influence, d'où qu'elle vienne.
Ensemble, nous avons tenu tête aux Républicains et aux abolitionnistes lorsque, pour la seconde fois, ils nous firent les promesses les plus solennelles d'un travail acharné pour notre affranchissement, une fois que les esclaves furent en sécurité, hors de toute éventualité. Ils ne tinrent jamais la promesse faite pendant la guerre ; c'est pourquoi, lorsqu'ils nous pressèrent de garder le silence durant la campagne du Kansas, nous ne voulûmes pas un seul instant envisager la proposition. Les femmes dans leur ensemble s'éveillèrent à leur devoir envers elles-mêmes. Elles avaient été trompées une fois et ne pouvaient l'être à nouveau. Si les chefs des camps républicain et abolitionniste pouvaient nous tromper, qui pouvions-nous donc croire ?
De nouveau, nous fûmes pressées de garder le silence sur nos droits, lorsque la proposition de supprimer le mot « blanc » de la Constitution de New York fut soumise au vote des citoyens de l'État, ou plutôt à la moitié des citoyens, car les femmes n'avaient aucune voix au chapitre. À nouveau, nous dîmes : « Non, non, messieurs ! Si le "blanc" doit sortir de la Constitution, que le "mâle" en sorte aussi. Les femmes sont restées, jusqu'ici, sur un pied d'égalité avec le nègre en tant que classes ostracisées, en dehors du paradis politique ; et maintenant que la porte est ouverte, il est juste que nous entrions tous deux pour jouir de tous les fruits de la citoyenneté. Jusqu'alors classé avec les idiots, les fous et les criminels dans la Constitution, le nègre a été notre seul pair respectable ; alors, je vous en prie, ne nous séparez pas maintenant pour vingt autres années, avant que la porte constitutionnelle ne soit à nouveau ouverte. »
Nous fûmes instamment priées de consacrer tous nos efforts à faire supprimer le mot « blanc », et ainsi à garantir l'affranchissement de l'homme de couleur, car cela, disaient-ils, ouvrirait la voie à notre propre cause. Plusieurs rédacteurs en chef nous menacèrent, faute de quoi, que leurs journaux feraient désormais leur possible pour faire échouer chaque mesure que nous proposerions. Mais nous restâmes sourdes aux persuasions comme aux menaces, pensant qu'il était plus sage de travailler pour les femmes, qui constituaient la moitié de la population de l'État, plutôt que pour un petit nombre d'hommes de couleur qui, voyant toutes choses sous le même angle que les hommes blancs, seraient une force supplémentaire contre nous.
La question réglée au Kansas, nous retournâmes à New York avec George Francis Train. Il offrit de payer toutes les dépenses du voyage et des réunions dans toutes les grandes villes sur le parcours, et de veiller à ce que nous soyons pleinement et bien rapportées dans leurs journaux respectifs. Après une longue consultation, Miss Anthony et moi pensâmes qu'il valait mieux accepter l'offre, ce que nous fîmes. La plupart de nos amis pensèrent que c'était une grave erreur, mais le résultat prouva le contraire. M. Train était alors dans la force de l'âge ; un homme grand, bel homme, gentleman dans sa tenue et ses manières, ne fumant, ne mâchant, ne buvant ni ne se goinfrant jamais. C'était un orateur et un acteur efficace, comme le montra pleinement l'un de ses discours, qu'il illustra en imitant la pauvre épouse à son baquet de lessive et le mari ivre titubant en rentrant. Il donnait à son auditoire des croquis au fusain de la vie quotidienne plutôt que des arguments. Il plaisait toujours aux publics populaires, et même les plus difficiles étaient amusés par ses caricatures. Comme les journaux consacraient plusieurs colonnes à nos réunions à chaque étape à travers tous les États, l'agitation fut généralisée et d'une grande valeur. Certes, nos amis, de tous côtés, nous abandonnèrent, et ceux surtout qui souhaitaient que nous gardions le silence sur la question des droits des femmes déclarèrent que « la cause est trop sacrée pour être défendue par un tel charlatan que George Francis Train ». Nous pensions autrement, car l'adhésion de M. Train doubla l'agitation. Si ces dames et messieurs si difficiles étaient venus au Kansas, avaient occupé le terrain et fourni « les nerfs de la guerre », il n'y aurait pas eu de place pour le travail de M. Train, et nous aurions accepté leurs services. Mais, comme le terrain était inoccupé, il avait, au moins, le droit d'un « squatter » de la réforme, de cultiver les vertus cardinales et de récolter une moisson morale partout où il le pouvait.
Arrivée à New York, M. Train nous permit d'établir un journal, ce qui donna une nouvelle impulsion à notre mouvement. *The Revolution*, publié par Susan B. Anthony et dirigé par Parker Pillsbury et moi-même, vécut deux ans et demi avant d'être fusionné avec le *New York Christian Enquirer*, dirigé par le révérend Henry Bellows, D.D. Je considère la brève période durant laquelle j'ai dirigé *The Revolution* comme l'une des plus heureuses de ma vie, et j'ajouterais la plus utile. En parcourant les éditoriaux, je n'en trouve qu'un seul que je regrette sincèrement, et c'était une réplique à M. Garrison, écrite sous une grande provocation, mais pas par moi, que les circonstances, à l'époque, m'interdisaient de désavouer. En considérant la pression exercée sur Miss Anthony et moi-même, je sens aujourd'hui que notre patience et notre indulgence envers nos ennemis lors de leurs attaques malveillantes contre notre bonne réputation, auxquelles nous ne répondîmes jamais, étaient vraiment merveilleuses.
Nous disions en tout temps et sur tous les autres sujets exactement ce que nous pensions, et nous ne faisions la publicité d'aucun produit auquel nous ne croyions pas. Aucune publicité pour des remèdes de charlatan n'apparaissait dans nos colonnes. L'un de nos employés publia une fois une publicité pour une levure chimique, que je ne vis pas avant que le journal ne paraisse ; alors, dans le numéro suivant, je dis, par voie éditoriale, ce que j'en pensais. J'étais seule au bureau, un jour, quand un homme entra en faisant du bruit. « Qui », dit-il, « dirige cette affaire ? » « Vous trouverez les noms des éditeurs et des directeurs », répondis-je, « sur la page éditoriale. » « En faites-vous partie ? » « J'en fais partie », répondis-je. « Eh bien, savez-vous que j'ai accepté de payer vingt dollars pour que cette levure soit annoncée pendant un mois, et voilà que vous la condamnez dans l'éditorial ? » « Je n'ai rien à voir avec la publicité ; Miss Anthony me paie pour dire ce que je pense. » « Avez-vous d'autres pensées à publier sur cette levure ? » « Oh, oui », répondis-je, « je n'ai pas épuisé le sujet. » « Alors », dit-il, « je ferai retirer la publicité. Combien dois-je payer pour l'insertion unique ? » « Oh, rien », répondis-je, « car l'éditorial vous a probablement fait plus de tort que la publicité ne vous a fait de bien. » En partant, avec une vision prophétique, il dit : « Je prédis une courte vie à ce journal ; le monde des affaires est fondé sur le charlatanisme, et vous ne pouvez vivre sans lui. » Avec une mélancolique certitude, je répondis : « Je crains que vous n'ayez raison. »
CHAPITRE XVII.
LYCÉES ET CONFÉRENCIERS.
Le Bureau du Lycée fut, à une époque, un élément majeur de la vie américaine. Les trois principaux bureaux se trouvaient à Boston, New York et Chicago. Les directeurs, carte en main, traçaient des itinéraires plus ou moins étendus selon la capacité ou la volonté des conférenciers, puis, avec une douzaine de victimes ou plus en main, prenaient des dispositions avec les comités des diverses villes pour les mettre tous en mouvement. Comme les directeurs des bureaux touchaient dix pour cent de ce que gagnaient les conférenciers, il était dans leur intérêt de maintenir les emplois du temps bien remplis. Par conséquent, les engagements étaient pris sans la moindre considération pour le confort des voyageurs. Avec nos distances immenses, il était souvent nécessaire de voyager nuit et jour, changeant parfois de train à minuit, arrivant peut-être à destination une demi-heure ou moins avant de monter sur l'estrade, et repartant en voyage immédiatement après en être descendu. L'itinéraire était toujours soigneusement écrit, indiquant l'heure à laquelle les trains partaient et arrivaient aux divers points ; mais comme les trains transversaux manquaient souvent leurs correspondances, on voyageait, guide en main, dans une fièvre d'anxiété constante. Comme, aux premiers temps, les cachets allaient de cent à deux cents dollars par soir, les conférenciers eux-mêmes étaient désireux d'accomplir autant que possible.
En 1869, j'inscrivis mon nom, pour la première fois, au Bureau de New York, et le 14 novembre commença le long et épuisant pèlerinage, du Maine au Texas, qui dura douze ans ; parlant sans relâche pendant huit mois — d'octobre à juin — chaque saison. C'était l'âge d'or de la période des conférences, où une longue liste d'hommes et de femmes brillants étaient constamment en mouvement. Anna Dickinson, Olive Logan, Kate Field, — plus tard, Mme Livermore et Mme Howe, Alcott, Phillips, Douglass, Tilton, Curtis, Beecher, et, plusieurs années après, le général Kilpatrick, avec Henry Vincent, Bradlaugh et Matthew Arnold d'Angleterre ; ceux-ci et bien d'autres étaient les stars de la tribune.
Certaines d'entre nous parvenaient parfois à passer le dimanche ensemble, dans un bon hôtel d'une ville, pour se reposer, se régaler et parler de nos joies et de nos peines, des longs voyages, de la nourriture frugale dans les hôtels de campagne, des nuits pluvieuses où les comités se sentaient moroses et essayaient de réduire nos cachets ; le fait d'être contraintes par des gens inconsidérés à parler dans le train ; les voitures surchauffées et mal ventilées ; les salles, parfois trop chaudes, parfois trop froides ; les bébés qui pleuraient dans nos auditoires ; la pluie qui tambourinait sur le toit au-dessus de nos têtes ou qui fuyait sur l'estrade — c'étaient des expériences courantes. Dans l'Ouest, les femmes avec des bébés occupaient uniformément les premiers rangs afin que les petits, ne comprenant pas ce que vous disiez, puissent être amusés par vos gestes et l'expression changeante de votre visage. Toutes ces choses, si éprouvantes à l'époque pour une prise de parole concentrée et enthousiaste, servaient par la suite de sujets de conversation amusants. Nous nous plaignions unanimement du thé et du café. Mme Livermore avait la sagesse d'emporter un réchaud à alcool avec son propre thé et café, et se fournissait ainsi les stimulants nécessaires à ses efforts oratoires. Les épreuves de ces voyages dans les lycées ne peuvent jamais être appréciées que par ceux qui les ont endurées. Avec les accidents de trains et de ponts, avec les inondations et les blocus de neige, les embûches de ces campagnes étaient sans nombre.
À une occasion, alors que j'étais engagée pour parler à Maquoketa, dans l'Iowa, j'arrivai à Lyons vers midi, pour constater que la route était bloquée par la neige, et qu'il n'y avait aucune chance que les trains circulent avant des jours. « Eh bien », dis-je au propriétaire de l'auberge, « je dois être à Maquoketa ce soir à huit heures ; avez-vous un traîneau, une paire de chevaux rapides et un conducteur habile ? Si c'est le cas, je traverserai le pays. » « Oh, oui, madame ! » répondit-il, « j'ai tout ce que vous demandez ; mais vous ne pourriez pas supporter un trajet de six heures dans ce vent perçant. » Ayant vécu dans une région de neige, avec le thermomètre descendant à vingt degrés sous zéro, je n'avais aucune crainte des vents et des congères, alors je dis : « Préparez le traîneau et je tenterai le coup. » En conséquence, je télégraphiai au comité que je serais là, et je partis. J'étais bien emmitouflée dans un manteau et une capuche en fourrure, une planche de chêne chaude à mes pieds, et un voile épais sur ma tête et mon visage. Alors que le propriétaire donnait la touche finale en jetant une grande peau de bison par-dessus tout et en nouant les deux queues derrière ma tête, m'empêchant ainsi efficacement de porter la main à mon nez, il dit : « Voilà, si vous pouvez juste rester parfaitement immobile, vous arriverez à bon port à Maquoketa ; c'est-à-dire, si vous y arrivez, ce dont je doute fort. » Ce fut un trajet long et difficile contre le vent et à travers les congères, mais je bougeai à peine un doigt, et, alors que l'horloge sonnait huit heures, nous entrâmes dans la ville. La salle était chauffée, et la cloche de l'église ayant annoncé mon arrivée, un large public était assemblé. Comme j'appris que toutes les routes du nord de l'Iowa étaient bloquées, je fis tout le circuit, de point en point, en traîneau, voyageant quarante à cinquante miles par jour.
Au Sherman House, à Chicago, trois semaines plus tard, je rencontrai M. Bradlaugh et le général Kilpatrick, qui étaient annoncés sur le même itinéraire avant moi. « Eh bien », dis-je, « où étiez-vous, messieurs ? » « En train d'attendre ici que les routes soient ouvertes. Nous avons perdu trois semaines d'engagements », répondirent-ils. Comme le général donnait des conférences sur ses expériences lors de la marche de Sherman vers la mer, je le taquinai sur son incapacité, en cas d'urgence, à traverser l'État de l'Iowa. Ils furent très étonnés et quelque peu honteux quand je leur racontai mes longs trajets solitaires à travers les prairies, jour après jour. C'était le témoignage de tous les bureaux que les femmes pouvaient supporter plus de fatigue et étaient plus consciencieuses que les hommes pour honorer leurs rendez-vous.
L'aspect agréable de ces voyages était le grand travail éducatif accompli auprès des gens grâce à leur écoute de conférences sur toutes les questions vitales de l'heure. Partout où l'une d'entre nous se trouvait un dimanche, nous prêchions dans quelque église ; et partout où j'avais un après-midi de libre, je parlais aux femmes seules, du mariage, de la maternité, et des lois de la vie et de la santé. Nous fîmes aussi beaucoup de connaissances charmantes, dispersées à travers tout notre monde occidental, et vîmes à quel point des gens sensés pouvaient être confortables et heureux, vivant dans les circonstances les plus étroites, sans aucun des luxes de la vie. Si la plupart des ménagères pouvaient se débarrasser de la moitié de leurs vêtements et de leurs meubles et mettre leurs bibelots au musée de la ville, la vie serait simplifiée et elles commenceraient à savoir ce que signifie le loisir. Quand je vois tant de nos Américaines lutter pour être des artistes, alors qu'elles ne savent pas faire une bonne miche de pain ni une tasse de café potable, je pense à ce que Theodore Parker disait quand l'art était une folie à Boston. « Les beaux-arts ne m'intéressent pas autant que les arts grossiers qui nourrissent, habillent, logent et réconfortent un peuple. Je préférerais être un grand homme comme Franklin qu'un Michel-Ange — non, si j'avais un fils, je préférerais le voir mécanicien, comme le regretté George Stephenson, en Angleterre, qu'un grand peintre comme Rubens, qui ne faisait que copier la beauté. »
Un jour, je trouvai au bureau de *The Revolution* une invitation à rencontrer Mme Moulton à l'Académie de musique, où elle devait tester sa voix pour le concert à venir au profit du Woman's Medical College. Et quelle voix pour la puissance, le pathos, la souplesse ! Je n'ai jamais rien entendu de tel. Assise à côté de sa mère, Mme W.H. Greenough, j'appréciai tout autant la fierté anxieuse de la mère que le triomphe de la fille. Je ressentis, en l'écoutant, la vérité de ce que Vieuxtemps dit la première fois qu'il l'entendit : « C'est la voix traditionnelle pour laquelle les âges ont attendu et soupiré. » Quand, à une occasion, Mme Moulton chanta un air de Mozart avec l'accompagnement d'Auber, quelqu'un présent demanda : « Que pourrait-on ajouter pour rendre cela plus complet ? » Auber leva les yeux au ciel et, avec un doux sourire, dit : « Rien, si ce n'est que Mozart aurait dû être ici pour écouter. » En regardant et en écoutant, « Voici », pensai-je, « un autre joyau dans la couronne de la féminité, pour irradier et glorifier la vie de tous. » J'ai une telle fierté intense de mon sexe que les triomphes de la femme dans l'art, la littérature, l'oratoire, la science ou le chant suscitent mon enthousiasme comme rien d'autre ne peut le faire.
Affamée, ce jour-là, de femmes talentueuses, je rendis visite à Alice et Phebe Cary et à Mary Clemmer Ames, et ensemble nous servîmes au fier mâle blanc une telle correction qui fit du bien à nos âmes et ne pouvait lui faire de mal, retranché qu'il est derrière des credo, des codes, des coutumes et des constitutions, avec une visière et une cuirasse de satisfaction de soi et de vanité. En critiquant l'essai de Jessie Boucherett sur les « Femmes superflues », dans lequel elle conseille aux hommes en Angleterre d'émigrer afin de laisser de la place et du travail aux femmes, le *Tribune* écrivit : « L'idée d'un foyer sans un homme à l'intérieur ! » En rendant visite aux Cary, on sentait toujours qu'il y avait un foyer — un très charmant, d'ailleurs — sans un homme à l'intérieur.
Une fois, alors que Harriet Beecher Stowe était chez le Dr Taylor, j'eus l'occasion de faire sa connaissance. Dans son sanctuaire, entourée de livres et de papiers, elle terminait juste son deuxième article sur la famille Byron, et sa sœur Catherine préparait des documents sur son travail éducatif, en vue d'une réunion à venir des dames du conseil scolaire. Les femmes de la famille Beecher, bien que la plupart fussent épouses et mères, avaient toutes un travail de vie défini en dehors du cercle familial, et d'autres objets d'intérêt intense en dehors des maris, des bébés, des cuisinières et des conversations mondaines. Catherine dit qu'elle était opposée au suffrage des femmes, et que si elle pensait qu'il y avait le moindre danger que nous l'obtenions, elle écrirait et parlerait contre avec véhémence. Mais, comme la nation était à l'abri d'une telle calamité, elle était disposée à laisser le débat se poursuivre, car l'agitation aidait son travail. « C'est assez paradoxal », lui dis-je, « que la promotion d'un faux principe puisse aider un vrai ; mais quand vous aurez éduqué toutes les femmes, elles se dirigeront vers les urnes et voteront malgré vous. »
Une nuit, dans le train de New York à Williamsport, en Pennsylvanie, je trouvai tout le loisir de réfléchir aux particularités personnelles des nombreuses femmes nobles qui ornent ce dix-neuvième siècle, et, comme je me les rappelais, une par une, en Amérique, en Angleterre, en France et en Allemagne, et tout ce qu'elles font et disent, je m'étonnai qu'aucun homme puisse être assez aveugle pour ne pas voir que la femme a déjà pris sa place en tant que pair de l'homme. Alors que les seigneurs de la création ont débattu de sa sphère et tracé leurs lignes à la craie ici et là, la femme est tranquillement sortie des champs stériles où elle était contrainte de paître pendant des siècles, et se trouve maintenant dans des pâturages verdoyants et au bord des eaux calmes, une puissance dans le monde de la pensée.
Ces agréables cogitations furent interrompues par le fait que j'avais pris le mauvais train et devais changer à Harrisburg à deux heures du matin. Comme la réflexion que je devais quitter ma couchette confortable à une heure aussi peu chrétienne changea vite toute la teinte de la glorieuse féminité et de toute autre bénédiction terrestre ! Cependant, je survécus à l'épreuve et arrivai à Williamsport au lever du jour. J'eus un bon auditoire à l'opéra ce soir-là, et fus présentée à beaucoup de gens agréables, qui se déclarèrent convertis au suffrage des femmes par mes soins. Parmi les nombreux nouveaux joyaux de ma couronne, j'ajoutai, cette nuit-là, le juge Bently.
En novembre 1869, je passai une nuit à Philadelphie, avec Miss Anthony, chez Anna Dickinson — une maison de briques soignée de trois étages sur Locust Street. Ce havre de paix, où la petite femme mondialement célèbre venait, de temps à autre, pour recruter ses énergies surmenées, était meublé avec beaucoup de goût, orné de gravures, de livres et de statues. Sa mère, sa sœur et son frère composaient le ménage — un trio agréable et cultivé. Le frère était un jeune homme beau, de bon jugement, et enclin aux remarques sages ; la sœur, pleine d'esprit, intuitive et incisive dans son discours ; la mère, vêtue d'un riche costume quaker, et bien qu'âgée de près de soixante-dix ans, possédait encore une grande beauté personnelle. Elle était intelligente, digne, raffinée, et, par ses manières et son apparence, rappelait Angelina Grimké telle qu'elle était dans sa jeunesse. Tout dans la maison et ses aménagements indiquait que c'était la demeure du génie et de la culture, et, bien qu'Anna fût absente, l'hospitalité était gracieusement dispensée par sa famille. Napoléon et Shakespeare semblaient être les saints patrons d'Anna, observant, de tous côtés, depuis le mur. La mère nous amusa avec les douloureuses épreuves que sa petite oratrice avait infligées aux membres de la maisonnée par ses caprices dans le monde de la renommée.
En route pour Kennett Square, un jeune gentilhomme nous désigna la demeure de Benjamin West qui, au grand dam des Quakers en général, s'était illustré en tant que peintre paysagiste. À ses débuts, dit-on, il utilisa la queue d'un chat en guise de pinceau. Bien entendu, les premières tentatives de Benjamin se firent en cachette, et il ne pouvait demander d'argent au chef de famille pour acheter un pinceau sans s'attirer le mépris de ce brave homme. Que la pauvre bête ait été conduite à l'autel du sacrifice à l'heure du besoin et de l'enthousiasme naissant, ou qu'il l'ait trouvée reposant au bord du chemin après qu'elle eut payé sa dette à la Nature, notre informateur ne saurait le dire ; il suffit de savoir qu'avec le temps, il posséda un pinceau et s'immortalisa par son habileté à s'en servir. Des originaux tels que Whittier, West et Anna Dickinson prouvent que même les Quakers les plus guindés, convenables et parfaits sont sujets aux mêmes infirmités que le reste de la famille humaine.
J'avais longtemps entendu parler des « Amis progressistes » dans la région autour de Longwood ; j'avais lu les nombreuses bulles qu'ils émettaient à l'issue de leurs « assemblées annuelles » sur chaque question, sur la guerre, la peine capitale, la tempérance, l'esclavage, les droits des femmes ; j'avais appris qu'ils tournaient le dos au costume, aux habitudes et aux opinions de leurs Pères ; écoutant les ministères de mondains tels que William Lloyd Garrison, Theodore Tilton et Oliver Johnson, dans une nouvelle salle de réunion, toute peinte et vernie, avec des coussins, des sièges confortables, des tapis, des poêles, un instrument de musique — ombre de George Fox, pardonne — et trois consoles avec des vases sur l'estrade, et, plus que tout cela, des hommes et des femmes assis sans distinction dans toute la salle.
Tout cela, Miss Anthony et moi le vîmes de nos propres yeux et, en compagnie de Sarah Pugh et Chandler Darlington, nous assîmes ensemble sur l'estrade pour parler devant l'assemblée des fidèles. Là aussi, nous rencontrâmes Hannah Darlington et Dinah Mendenhall, des noms connus depuis longtemps dans toutes les bonnes œuvres, et, l'espace d'une journée, nous jouîmes de la béate sérénité de ce paradis terrestre. Les femmes de Kennett Square étaient célèbres non seulement pour leur gestion exemplaire du foyer, mais aussi pour leur rare culture sur tous les sujets d'intérêt général.
En novembre, je partis de nouveau pour l'un de mes voyages dans l'Ouest, mais, hélas ! ce fut le jour même où les horaires des trains furent modifiés ; je ne pus donc pas effectuer mes correspondances pour honorer mes engagements à Saginaw et Marshall, et je ne me sauvai à Toledo qu'en me rendant directement des wagons devant le public, vêtue de mes habits couverts de la poussière de vingt-quatre heures de voyage. Ne pouvant atteindre Saginaw, j'allai tout droit à Ann Arbor et passai trois jours très agréablement à rendre visite à de vieux amis, à m'en faire de nouveaux et à arpenter la ville avec sa grande université. Je fus invitée au dîner de Thanksgiving chez M. Seaman, un éditeur démocrate très cultivé, auteur de « Progress of Nations ». Un choix nombre d'invités se rassembla autour de sa table hospitalière à cette occasion, où sa femme présida avec dignité et grâce. Le suffrage féminin fut la cible de l'esprit et de la satire conjugués de la compagnie et, après quatre heures de tir nourri, de feux d'artifice et de rires ininterrompus, nous nous dispersâmes vers nos demeures respectives, assez épuisés par l'excès de plaisir.
Un gentilhomme eut la hardiesse morale d'affirmer que les hommes avaient plus d'endurance que les femmes, sur quoi une dame remarqua qu'elle aimerait voir les treize cents jeunes hommes de l'université serrés dans des corsets à baleines d'acier, avec des cerceaux, des jupes lourdes, des traînes, des talons hauts, des paniers, des chignons, et des dizaines d'épingles à cheveux plantées dans le cuir chevelu, enfermés dans la maison année après année, sans exercice exaltant, sans espoir, sans but ni ambition dans la vie, et savoir s'ils pourraient le supporter aussi bien que les filles. « Rien, dit-elle, sinon le fait que les femmes, comme les chats, ont sept vies, ne leur permet de survivre au régime actuel auquel la coutume condamne le sexe. »
Pendant mon séjour à Ann Arbor, je donnai ma conférence sur « Nos filles » dans la nouvelle église méthodiste, un grand bâtiment bien éclairé et rempli d'un public brillant. Les étudiants, en grand nombre, étaient là et renforcèrent les fils de mon discours par des applaudissements fréquents et généreux, surtout lorsque j'exhortai les régents de l'université à remplir leur devoir d'ouvrir ses portes aux filles de l'État. Il y avait plusieurs filles splendides dans le Michigan, à cette époque, qui se préparaient à l'admission au département de droit. Comme le juge Cooley, l'un des professeurs, était un homme très libéral, ainsi qu'un juriste solide, et fortement en faveur de l'ouverture du collège aux filles, je n'avais aucun doute que les femmes du Michigan s'illustreraient bientôt au barreau. Certains disaient que la principale difficulté à l'admission des filles de l'époque à l'université était le manque de place. Cela aurait pu être facilement évité en disant aux jeunes hommes venus d'ailleurs de retourner dans les collèges de leurs États respectifs, afin que le Michigan puisse éduquer ses filles. Comme les femmes possédaient une bonne part des propriétés de l'État et avaient été lourdement taxées pour construire et doter cette institution, il n'était que juste qu'elles en partagent les avantages.
L'université du Michigan, avec ses vastes terrains, ses bâtiments commodes, ses écoles de médecine et de droit, les résidences des professeurs et le meilleur laboratoire du pays, était une institution dont l'État était à juste titre fier, et, comme la scolarité était gratuite, elle méritait bien les efforts d'un long et dur siège de la part des filles du Michigan pour y obtenir l'admission. Je leur conseillai d'organiser leurs forces immédiatement, de préparer leurs canons de précision, leurs béliers, leurs monitors, projectiles, bombes, canons, torpilles et pétards, et de maintenir une canonnade vive jusqu'à ce que les graves et révérends seigneurs ouvrent la porte en criant : « Assez ! »
Les dames d'Ann Arbor avaient une belle bibliothèque à elles, où leurs clubs se réunissaient une fois par semaine. Elles venaient de former une association pour le suffrage. Ma visite se termina par une agréable réception, au cours de laquelle je fus présentée à l'aumônier, à plusieurs professeurs et à de nombreuses dames et messieurs prêts à accepter la situation. Le juge Cooley me donna un compte rendu élogieux des lois du Michigan : comme il était facile pour les épouses de prendre possession de tous les biens, puis de rompre le lien du mariage et de laisser le pauvre mari à la charité du monde froid, avec leurs enfants sans défense autour de lui. J'entendis parler d'une dame riche, là-bas, qui fit un testament donnant à son mari une rente généreuse tant qu'il resterait veuf d'elle. Il était évident que le pauvre « mâle blanc », tôt ou tard, était condamné à éprouver pour lui-même la vertu des lois qu'il avait faites pour les femmes. J'espère, pour le bien de l'espèce, qu'il ne supportera pas l'oppression avec la stupide fortitude que nous avons eue pendant six mille ans.
À Flint, je fus reçue par M. et Mme Jenny. M. Jenny était un éditeur démocrate qui croyait au progrès et à la nécessité d'aplanir les chemins pour les femmes dans ce grand désert de la vie. Sa femme était une femme remarquable. Elle inaugura les bibliothèques pour dames dans le Michigan. À Flint, elles possédaient un beau bâtiment en briques et près de deux mille volumes de livres de choix, appartenant à l'association, avec de l'argent toujours en réserve. Ici aussi, j'eus un public de choix et donnai ma conférence intitulée « Ouvrez la porte ».
À Coldwater, malgré son nom, je trouvai un public chaleureux et reconnaissant. Le président du lycée était un jeune homme sensé qui, après avoir obtenu son diplôme à Ann Arbor, décida, au lieu de mourir de faim dans le droit, de travailler de ses mains et de son cerveau en même temps. Lorsque tous les hommes se consacreront à leur métier légitime de créer de la richesse, de développer les ressources du pays, et laisseront son simple échange au sexe faible, nous n'aurons pas tant de femmes superflues dans le monde sans rien à faire. Il est évident que le temps est venu de traquer l'homme jusque dans sa sphère appropriée. En venant de Chicago, je rencontrai le gouverneur Fairchild et le sénateur Williams du Wisconsin. C'était délicieux de les trouver parfaitement ancrés dans la foi du suffrage féminin. Ils avaient été des lecteurs fervents de la Revolution depuis que Miss Anthony les avait incités à s'abonner, l'hiver précédent, à Madison. Bien sûr, un nouvel éclat d'intelligence irradiait leurs beaux visages (car c'étaient des hommes remarquablement beaux) et tous leurs mots prenaient un sens nouveau. Le sénateur Williams, comme moi, était en tournée de conférences. « L'homme » était son thème, ce dont je fus dévotement reconnaissante ; car, s'il est des créatures de Dieu qui ont besoin de conférences, c'est bien celle qui nous conseille sans cesse. Je pensai à tous les hommes, du père Grégoire jusqu'à Horace Bushnell, qui s'étaient usé le cerveau pour décrire la sphère de la femme, et combien ils avaient lamentablement échoué.
Tout au long de mes voyages de conférence, je fus d'une grande utilité pour le public voyageur, en maintenant les ventilateurs des wagons ouverts et les registres des poêles ardents fermés, surtout dans les wagons-lits la nuit. Combien de fois par jour ai-je pensé à ce que le saint Horace Mann essayait d'inculquer à ses stupides compatriotes, à savoir que, dans la mesure où l'air a une épaisseur de quarante milles autour du globe, c'est une économie inutile que de respirer plusieurs fois les mêmes pieds cubes d'air ! Les bébés, eux aussi, doivent être reconnaissants que j'aie été en position d'être témoin de leurs maux. Beaucoup, grâce à mes intercessions, reçurent leur premier verre d'eau et furent émancipés des capuches en laine, des voiles, des cordons serrés sous le menton et des interminables langes. C'est une affirmation surprenante, mais vraie, que j'ai rencontré peu de femmes qui sachent comment s'occuper d'un bébé. Et ce fait m'a conduite, lors d'un voyage, à faire une conférence à mes charmantes compatriotes sur « Mariage et Maternité », espérant contribuer à l'inauguration d'une nouvelle ère de bébés heureux et en bonne santé.
Après vingt-quatre heures dans l'express, je me retrouvai dans une chambre agréable de l'International Hotel à La Crosse, donnant sur la Grande Mère des Eaux, sur le sein froid de laquelle la glace et les bateaux à vapeur luttaient pour la maîtrise. Au-delà s'étendaient les falaises enneigées, regardant sévèrement le Mississippi, comme pour dire : « "Tu iras jusqu'ici et pas plus loin" — bien que lent, tu es agressif, poussant toujours là où tu ne devrais pas ; mais toutes les tentatives dans cette direction sont vaines ; depuis l'aube de la création, nous t'avons défié, et nous voici, aujourd'hui, calmes, majestueux, inébranlables. Coquette autant que tu voudras sous d'autres latitudes, avec des rives fleuries et des jetées juvéniles dans les marchés animés du commerce, et mine-les, une à une, par tes séductions trompeuses, mais incline-toi avec révérence en nous contemplant. Nous n'avons pas d'yeux pour ta beauté ; pas d'oreilles pour ton chant sans fin ; nos têtes sont dans les nuages, nos cœurs communient avec les dieux ; tu n'as aucune part aux problèmes éternels des âges qui emplissent nos pensées, à toi le humble devoir de laver nos pieds, puis de passer ton chemin, en te souvenant de rester dans ta sphère appropriée, à l'intérieur des rives que les sages géographes ont jugé bon de marquer. »
Alors que j'écoutais ces collines complaisantes et regardais le pauvre Mississippi pleurer en s'écoulant pour perdre ses chagrins dans les profondeurs de l'océan, je pensais à quel point cela ressemblait à l'attitude de l'homme envers la femme. Que ces fières collines se souviennent qu'elles, aussi, ont dormi pendant des siècles dans de profondes vallées, tout en bas, tout en bas, quand, peut-être, le pétillant Mississippi roulait au-dessus de leurs têtes, et que sans quelque débordement généreux, quelque bouleversement de la vieille Terre Mère, souhaitant que ses fils aux côtes rocheuses, tout autant que ses gracieuses filles, puissent jouir de la lumière, du soleil et de l'ondée — sans cette âme d'amour dans la matière aussi bien que dans l'esprit — ces falaises et les fils d'Adam, aussi, ne pourraient pas se vanter de l'altitude dont ils s'enorgueillissent aujourd'hui. Ceux qui ont des oreilles pour entendre perçoivent des bruits sourds et grondants qui annoncent des convulsions dans notre monde social qui pourraient, peut-être, lors du prochain bouleversement, amener la femme à la surface ; en haut, en haut, depuis les profondeurs sombres de l'océan, les cavernes obscures et les vallées humides. Les filles de la terre en lutte vont bientôt marcher sous la lumière d'une civilisation supérieure.
Escortée par M. Woodward, membre du barreau, je consacrai une journée aux curiosités de La Crosse. Nous explorâmes d'abord le palais de justice, un grand bâtiment neuf en briques, dont nous eûmes, depuis le dôme, une vue magnifique sur le pays environnant. La salle d'audience où la justice est administrée était grande, propre, aérée — le banc était recouvert de tapis et orné d'un grand fauteuil vert rembourré, dans lequel je m'assis et, en imagination, je fis comparaître avocats, jurés, prisonniers et peuple, et je me demandai ce que je ressentirais en prononçant une sentence de mort sur un semblable, ou, comme Portia, en faisant habilement échec et mat aux Shylock de notre époque. Ici, je rencontrai le juge Hugh Cameron, anciennement de Johnstown. Il nous invita dans son sanctuaire, où nous eûmes une agréable conversation sur nos collines natales, nos affiliations écossaises, le banc et le barreau de New York, et les lois du Wisconsin pour les femmes. Le juge, ayant maintenu un état de célibat heureux, regardait placidement les mouvements agressifs du sexe, car sa félicité domestique ne serait en rien affectée, que la femme soit promue ou abaissée.
Nous examinâmes ensuite le bâtiment Pomeroy, qui contenait une grande salle au goût sûr et un établissement d'imprimerie, où était autrefois publié le La Crosse Democrat. En voyant la perfection, l'ordre et le bon goût dans tous les arrangements, et en écoutant la description faite par M. Huron de la vie et des caractéristiques principales de son chef, il semblait impossible de réconcilier le ton du Democrat avec le statut moral de son éditeur. Je n'ai jamais vu d'établissement commercial plus complet, et le sanctuaire éditorial semblait pouvoir être la demeure des Muses. Miroirs, tableaux, statues, livres, musique, curiosités rares et beaux spécimens d'oiseaux et de minéraux étaient partout. Au-dessus de la table de l'éditeur se trouvait une belle peinture de sa jeune fille, dont les cheveux de lin, les yeux bleus et le visage angélique auraient dû inspirer à un père des propos plus nobles et plus purs qu'il n'avait l'habitude, à cette époque, de donner au monde.
Mais les bonnes actions de Pomeroy vivront longtemps après que ses mots profanes seront oubliés. Dans tout l'établissement, des pancartes, placées à des endroits bien en vue, disaient : « Il est formellement interdit de fumer ici. » La boisson était également interdite à tous ses employés. Dès qu'un homme était surpris en train de consommer des boissons enivrantes, il était renvoyé. À l'étage supérieur du bâtiment se trouvait une grande pièce agréable, joliment tapissée et meublée, où les employés, pendant leurs heures de loisir, pouvaient parler, écrire, lire ou s'amuser de toute manière rationnelle.
M. Pomeroy était humain et généreux avec ses employés, honorable dans ses relations d'affaires et sans bornes dans sa charité envers les pauvres. Sa charité, son honneur des affaires et son esprit public étaient hautement loués par ceux qui le connaissaient le mieux. Qu'un journal ne reflète pas toujours l'éditeur est autant la faute de la société que de l'homme. Tant que le public paiera pour des personnalités grossières, de l'obscénité et de l'argot, les journaux décents seront surpassés sur le marché. Le fait que le La Crosse Democrat se vende facilement dans toutes les régions du pays montrait que M. Pomeroy reflétait assez fidèlement le goût populaire. Tandis que des multitudes levaient les yeux au ciel et le dénonçaient en public, elles achetaient son journal et le lisaient en privé.
Je quittai La Crosse dans un bateau à vapeur, juste au moment où le soleil levant illuminait les sommets et dorait le Mississippi. C'était une matinée charmante et, en compagnie d'une jeune fille de seize ans, qui avait voyagé seule depuis une partie reculée du Canada, à destination d'un village du nord du Wisconsin, je me promenai sur le pont pendant presque toute la traversée jusqu'à Winona, auditrice ravie des incidents de l'expérience de ma jeune compagne. Elle dit que, lors de la traversée du lac Huron, elle était la seule femme à bord, mais que les hommes étaient si gentils et civils qu'elle oublia bientôt qu'elle était seule. J'ai rencontré beaucoup de filles, voyageant sur de longues distances, qui n'avaient jamais été à cinq milles de chez elles auparavant, avec une confiance en elles qui était remarquable. Elles parlaient toutes de la manière la plus flatteuse de la civilité de nos hommes américains à s'occuper de leurs bagages et à les conseiller sur les meilleurs itinéraires.
À l'approche de St. Paul, à Fort Snelling, où le Mississippi et le Minnesota joignent leurs forces, le pays devient audacieux et beau. La ville elle-même, se targuant alors d'environ trente mille habitants, est bien située, avec des résidences en pierre substantielles. C'est dans l'une de ces maisons charmantes que je trouvai un port de repos pendant mon séjour dans la ville. Mme Stuart, dont j'appréciai l'hospitalité, était une femme d'un rare bon sens et d'une santé solide. Son mari, le Dr Jacob H. Stuart, fut l'un des tout premiers chirurgiens à se porter volontaire dans la guerre récente. Lors de la panique de Bull Run, au lieu de s'enfuir, comme tout le monde le faisait, il resta avec les blessés et fut fait prisonnier alors qu'il extrayait une balle de la tête d'un rebelle. Lorsqu'il fut échangé, Beauregard lui donna son épée pour son dévouement envers les mourants et les blessés.
J'eus le plaisir de voir plusieurs des principaux gentilshommes et dames de St. Paul à la Foire des orphelins, où nous nous rendîmes tous, après ma conférence, pour discuter des droits des femmes autour d'un souper copieux. Ici, je rencontrai William L. Banning, l'initiateur du chemin de fer du lac Supérieur et du Mississippi. Il assiégea le Congrès et les capitalistes pendant une douzaine d'années pour construire cette route, mais il fut tourné en dérision et repoussé avec mépris, jusqu'à ce que, finalement, Jay Cooke fût si las de ses venues continuelles qu'il dit : « Je construirai la route pour me débarrasser de vous. »
Whittier semble avoir eu une vision prophétique du peuplement de cette région. En parlant du Yankee, il dit :
« Il taille son bois près des chutes de Sainte-Marie, Sur son chariot chargé ; Il arpente les Pictured Rocks, D'un œil avide de gain.
« J'entends la pioche dans la mine, Le coup de hache dans le vallon, La clameur de la loge indienne, La cloche de la chapelle des Jésuites !
« J'entends le pas des pionniers De nations encore à venir ; Le premier clapotis des vagues, où bientôt Roulera une mer humaine. »
L'ouverture de ces nouveaux débouchés et mines de richesse était entièrement due à la prévoyance et à la persévérance de M. Banning. La première locomotive qui parcourut une partie de la route avait été baptisée à St. Paul, avec des cérémonies appropriées ; la prêtresse officiante étant une belle jeune fille. Un tonneau d'eau du Pacifique avait été envoyé par le frère de M. Banning depuis la Californie, et un petit fût avait été apporté du lac Supérieur pour l'occasion. Un verre fut placé dans les mains de Miss Ella B. Banning, fille du président, qui baptisa alors la locomotive, en disant : « Avec les eaux de l'océan Pacifique dans ma main droite et les eaux du lac Supérieur dans ma main gauche, invoquant le Génie du Progrès pour réunir, par un lien de fer, deux grands systèmes commerciaux du globe, je dédie cette machine à l'usage du chemin de fer du lac Supérieur et du Mississippi, et la nomme William L. Banning. »
De St. Paul à Dubuque, comme les bateaux avaient cessé de naviguer, un itinéraire détourné et une nuit d'inconfort étaient inévitables. En quittant la route principale pour Chicago à Clinton Junction, j'eus le plaisir d'attendre dans une petite auberge de campagne jusqu'à minuit un train de marchandises. C'était vraiment sinistre, mais, ayant sous la main les esquisses de Mme Child sur Mme de Staël et Mme Roland, je lus les persécutions de Napoléon contre l'une et celles de Robespierre contre l'autre, jusqu'à ce que, par comparaison, ma condition fût tolérable, et la petite chambre maigrement meublée, avec son feu terne et sa lampe pâle, parût un paradis comparée à des années d'exil hors de sa terre natale ou à la cellule de prison et à la guillotine. Combien nos épreuves ordinaires et mesquines semblent petites par contraste avec les montagnes de douleur qui ont été accumulées sur les grandes âmes du passé ! Absorbée par la communion avec elles, minuit sonna bientôt, et avec lui le train.
Un robuste fils d'Adam m'escorta jusqu'à la voiture de voyageurs remplie d'immigrants allemands, munis de gobelets en fer-blanc, de bébés, de sacs et de ballots innombrables. Les ventilateurs étaient tous fermés, les poêles brûlants, et l'air était tel celui du Trou noir de Calcutta. Ainsi, après avoir déposé ma cape et mon sac sur un siège vide, je poussai discrètement les deux portes avec un morceau de bois, éteignis les poêles et ouvris tous les ventilateurs à l'aide du tisonnier. Mais la brise céleste, si agréable pour moi, eut l'effet le plus déplorable sur les exilés assoupis. Le père de famille jura tout haut ; la compagne de son pèlerinage terrestre dit : « Nous devons aller vers le nord », et, tandis que le lourd voile d'acide carbonique se levait des visages des nourrissons, et que l'oxygène pur remplissait leurs poumons et les éveillait à une vie nouvelle, ils poussèrent un cri simultané de joie et de gratitude, que leurs parents prirent pour de l'agonie. Dans l'ensemble, il y eut une agitation générale. Comme je m'étais glissée tranquillement à ma place et avais posé ma tête pour dormir, je restai inaperçue — cause innocente de la purification et de la contrariété générales.
Nous atteignîmes Freeport à trois heures du matin. Comme le dépôt pour Dubuque se trouvait à près d'un demi-mile de l'autre côté de la ville, je dis à un vieil homme solitaire qui se tenait là, grelottant pour nous accueillir : « Comment puis-je me rendre à l'autre gare ? » « À pied, madame. » « Mais je ne connais pas le chemin. » « Il n'y a personne pour vous accompagner. » « Comment mon coffre va-t-il y arriver ? » demandai-je. « J'ai un âne et une charrette pour cela. » « Alors, dis-je, vous, l'âne, le coffre et moi irons ensemble. » Je montai donc dans la charrette, m'assis sur le coffre, et le vieil homme rit de bon cœur tandis que nous cahotions à travers la boue de cette ville solitaire sous la pâle lumière des étoiles du matin. Au moment même où le jour se levait, Dubuque, avec ses collines escarpées et son paysage audacieux, se dessina. Bientôt, sous le toit de Myron Beach, l'un des avocats distingués de l'Ouest, avec un bon petit-déjeuner et une sieste réparatrice, les chagrins de ma nuit furent oubliés.
Je fus désolée de constater que Mme Beach, bien que native de New York et née à l'endroit même où s'est tenue la première convention pour les droits des femmes dans ce pays, n'était pas convaincue par la question du suffrage féminin. Elle semblait avoir l'idée que le vote et la gestion du ménage ne pouvaient être conjugués ; mais je suggérai que, si la nation pouvait seulement profiter un peu de l'admirable système avec lequel elle et d'autres femmes administraient leurs affaires domestiques, les intérêts de l'Oncle Sam seraient mieux garantis. C'est exactement ce dont la nation a besoin aujourd'hui, et les femmes doivent se réveiller à la considération qu'elles ont, elles aussi, des devoirs autant que des droits dans l'État. Un public splendide m'accueillit à l'Opéra, et je donnai « Nos filles », amenant de nombreux pécheurs masculins au repentir, et secouant quelques femmes mariées léthargiques jusqu'à un état de rébellion contre l'ordre des choses existant.
De Dubuque, je me rendis à Dixon, une grande ville, où je rencontrai un certain nombre de personnes agréables, mais j'ai un motif de plainte contre l'opérateur télégraphique, dont la négligence à envoyer une dépêche à Mt. Vernon, écrite et payée, faillit me valoir une nuit solitaire dans la prairie, sans abri et inconnue. Ayant appris que le train express partait le dimanche après-midi, je décidai de le prendre, afin d'avoir toute la journée à Mt. Vernon avant de prendre la parole ; mais en faisant enregistrer mon coffre, le bagagiste dit que le train ne s'y arrêtait pas. « Eh bien, dis-je, enregistrez le coffre jusqu'au point le plus proche où il s'arrête », résolue à persuader le conducteur de s'arrêter une minute, quoi qu'il en soit. En conséquence, quand le conducteur passa, je présentai mon cas aussi persuasivement et éloquemment que possible, lui disant que j'avais télégraphié à des amis pour m'attendre, etc., etc. Il consentit gentiment à le faire et fit réenregistrer mon coffre. À l'arrivée, comme il n'y avait aucune lumière, aucun bruit, et que le dépôt était à un demi-mile de la ville, le conducteur m'exhorta à aller jusqu'à Cedar Rapids et à revenir le lendemain matin, car c'était dimanche soir et le dépôt pourrait ne pas être ouvert, et je pourrais être contrainte de rester là sur le quai toute la nuit dans le froid.
Mais, comme j'avais télégraphié, je lui dis que je pensais que quelqu'un serait là, et que je prendrais le risque. Le train repartit donc, me laissant solitaire et abandonnée. Je pouvais voir les lumières dans la ville lointaine et les contours sombres de deux grands moulins à proximité, qui suggéraient des barrages et des canaux. J'entendais aussi le lointain aboiement des chiens, et je pensais qu'il pourrait y avoir des loups, aussi ; mais aucun son humain. Le quai était haut et je ne voyais aucun moyen d'en descendre, et je n'aurais pas osé le faire si j'en avais vu. Je fis donc le tour de la maison, frappai à chaque porte et fenêtre, appelai « John ! » « James ! » « Patrick ! », mais aucune réponse. Vêtus de leurs plus beaux atours, ils étaient sans doute allés rendre visite à Sally, et je savais qu'ils rentreraient tard. Le vent de la nuit était froid. Que pouvais-je faire ? La perspective de passer la nuit là me remplissait de consternation. Finalement, je pensai que j'allais essayer mes capacités vocales ; je criai donc aussi fort que je pus, sur chaque note de la gamme, jusqu'à en être enrouée. Enfin, j'entendis un son lointain, un cri retentissant, auquel je répondis, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que la voix se rapproche, et, quand j'entendis les pas lourds d'un homme à portée de main, je fus soulagée. Il s'avéra être l'opérateur télégraphique, qui avait été un brave soldat lors de la dernière guerre. Il dit qu'aucun message n'était venu de Dixon. Il m'escorta jusqu'à l'hôtel, où quelques membres du comité du Lyceum vinrent et eurent un bon rire de mon aventure, surtout du fait que, dans ma détresse, j'eusse appelé James, John et Patrick, au lieu de Jane, Ann et Bridget. Ils semblaient soutenir que c'était, de ma part, une admission de la supériorité de l'homme, mais je suggérai que, comme mon sexe n'avait pas encore été élevé à la dignité de présider les dépôts et les salles de bagages, il n'y aurait eu aucune convenance à appeler Jane et Ann.
Mt. Vernon était distingué par un collège méthodiste très florissant, ouvert aux garçons comme aux filles. Le président et sa femme étaient des personnes libérales et progressistes. Je dînai avec eux dans leur maison près du collège, et rencontrai quelques jeunes femmes du Massachusetts, qui étaient enseignantes dans l'institution. Tous ceux qui étaient réunis autour de la table sociale à cette occasion étaient du même avis sur la question des femmes. Même la vénérable mère du président semblait s'illuminer lors de la discussion sur le thème. Je donnai « Nos filles » dans l'église méthodiste, et profitai de l'occasion pour les complimenter d'avoir retiré le mot « obéir » de leur cérémonie de mariage. J'entendis les rapports les plus encourageants sur l'expérience de l'éducation mixte. C'était la règle dans toutes les institutions méthodistes de l'Iowa, et je trouvai que les jeunes gens l'approuvaient pleinement.
À Mt. Vernon, je rencontrai aussi M. Wright, ancien secrétaire d'État, qui me donna plusieurs faits intéressants concernant les femmes de l'Iowa. L'État pouvait se vanter d'avoir une femme qui était une avocate compétente, Mme Mansfield. Mme Berry et Mme Stebbins étaient notaires publics. Mlle Addington était surintendante des écoles dans le comté de Mitchell. Elle fut nommée par une convention en opposition à un certain M. Brown. Quand le vote fut pris, voilà ! il y avait égalité. M. Brown proposa de céder par courtoisie, mais elle refusa ; ils tirèrent donc au sort et Mlle Addington fut la victorieuse. Elle fit une fois un résumé des titres de toutes les terres du comté où elle vivait, et avait reçu une nomination à un poste du gouverneur de l'État, qui demanda que le papier soit libellé « L. » au lieu de Laura Addington. Il dit qu'il suffisait à l'Iowa de nommer des femmes à de tels postes, sans que cela soit connu dans le monde entier. J'étais désolée de révéler les secrets du gouverneur — ce que je fis partout —, mais la cause de la condition féminine le rendait nécessaire.
CHAPITRE XVIII.
VERS L'OUEST !
Au mois de juin 1871, Mlle Anthony et moi nous rendîmes en Californie, tenant des réunions sur le suffrage dans plusieurs des principales villes de New York à San Francisco, où nous arrivâmes vers le milieu de juillet, à temps pour faire l'expérience de la saison sèche et poussiéreuse.
Nous séjournâmes en chemin une semaine à Salt Lake City. C'était à l'époque de la sécession de Godby, où plusieurs centaines de Mormons abjurèrent cette partie de la foi de leurs pères qui autorisait la polygamie. Une décision venait d'être rendue par la Cour suprême des États-Unis déclarant la première épouse et ses enfants les seuls héritiers légaux. Si cette décision hâta la sécession, je ne le sais pas ; toutefois, elle nous donna l'avantage d'entendre tous les arguments pour et contre le système. Ceux qui y étaient opposés disaient qu'il faisait des hommes des esclaves. Entretenir quatre épouses et vingt enfants était une pression sévère pour n'importe quel mari. Les femmes qui croyaient en la polygamie avaient beaucoup à dire en sa faveur, surtout concernant le caractère sacré de la maternité pendant la période de grossesse et d'allaitement ; une leçon de respect pour cette période étant religieusement enseignée à tous les Mormons.
Nous étions très reconnaissantes du privilège qui nous fut accordé de parler aux femmes seules dans le plus petit Tabernacle. Notre réunion commença à deux heures et dura jusqu'à sept heures, nous donnant cinq heures de conversation ininterrompue. Le juge McKeon m'avait informée des décisions récentes et des aspects juridiques des questions, qu'il m'encouragea à leur présenter pleinement et franchement, car personne n'avait eu une telle opportunité auparavant de parler aux femmes mormones seules. Je profitai donc au mieux de mon privilège. Je donnai un bref historique de l'institution du mariage à travers les âges et les pays, du matriarcat, quand la mère était le chef de la famille et possédait la propriété et les enfants ; du patriarcat, quand l'homme régnait en maître et la femme était asservie ; de la polyandrie, la polygamie, la monogamie et la prostitution. Nous eûmes une discussion complète et libre sur chaque phase de la question, et nous convînmes toutes que nous étions encore loin d'avoir atteint la position idéale pour la femme dans le mariage, aussi satisfait que l'homme puisse être de ses diverses expériences. Bien que les femmes mormones, comme toutes les autres, défendent vigoureusement leur propre religion, elles ne sont pourtant pas plus satisfaites que n'importe quelle autre secte. Toutes les femmes sont insatisfaites de leur position d'inférieures, et leur insatisfaction augmente en proportion exacte de leur intelligence et de leur développement.
Après cette convocation, les portes du Tabernacle furent fermées à nos ministères, comme nous le pensions, mais nous avions entassé une immense quantité de science, de philosophie, d'histoire et de réflexions générales dans les cinq heures de cette discussion libre comme ces femmes n'en avaient jamais entendu auparavant. Comme les dissidents venaient de construire une nouvelle salle, nous y tînmes des réunions chaque jour, discutant de tous les problèmes vitaux de l'heure ; les hommes et les femmes mormons y prenant une part active.
Nous assistâmes à la célébration du 4 juillet, et vîmes l'immense Tabernacle rempli à sa capacité maximale. Les divers États de l'Union étaient représentés par de jeunes filles, joyeusement vêtues, portant de beaux drapeaux et bannières. Quand cette immense multitude se joignit à nos chants nationaux, et que l'orgue aux notes profondes remplit le vaste dôme, la musique fut très impressionnante, et l'esprit de patriotisme manifesté tout au long était profond et sincère.
Alors que je me tenais parmi ces gens simples, si sérieux dans leur expérimentation de la religion et de la vie sociale, et que je me souvenais de toutes les persécutions qu'ils avaient subies et de tout ce qu'ils avaient accompli dans cette région désolée et lointaine, où ils avaient, en effet, fait « fleurir le désert comme la rose », j'appréciai, comme jamais auparavant, le danger de s'immiscer dans les idées religieuses de quelque peuple que ce soit. Leur foi trouve une autorité abondante dans la Bible, dans l'exemple du peuple élu de Dieu. Lorsque des ecclésiastiques instruits enseignent au peuple qu'ils peuvent suivre ce livre en toute sécurité comme le guide de leur vie, ils doivent s'attendre à ce qu'ils suivent la lettre et les enseignements spécifiques qui se trouvent en surface. L'esprit ordinaire ne généralise pas ni ne voit que les mêmes principes de conduite ne conviendront pas à toutes les périodes et latitudes. Quand les femmes comprendront que les gouvernements et les religions sont des inventions humaines ; que les bibles, livres de prières, catéchismes et lettres encycliques sont toutes des émanations du cerveau de l'homme, elles ne seront plus opprimées par les injonctions qui leur parviennent avec l'autorité divine de « Ainsi dit le Seigneur ».
Ce rassemblement parfaitement démocratique dans le Tabernacle m'impressionna plus que toute autre célébration du 4 juillet à laquelle j'ai assisté. Comme la plupart des familles mormones ne gardent pas de domestiques, les mères doivent emmener leurs enfants partout où elles vont — aux églises, théâtres, concerts et revues militaires — partout et n'importe où. Ainsi, le gémissement bas et pensif du bébé individuel, se combinant en grand nombre, devient un monotone profond, comme les vagues de la mer, une sorte d'accompagnement de violoncelle à toutes leurs représentations de fête. C'était plutôt éprouvant pour moi au début d'avoir mes périodes enflammées ponctuées par un gémissement rythmique de tous les côtés de la salle ; mais dès que je vis que cela ne distrayait pas mes auditeurs, j'élevai simplement la voix, et, avec un peu de véhémence ajoutée, rivalisai équitablement avec les bébés. Commentant cette épreuve à l'un des artistes de théâtre, il répondit : « C'est assez mauvais pour vous, mais hélas ! imaginez-moi dans une tendre scène de mort, où le silence le plus profond est indispensable, ayant mon dernier soupir, mon message d'adieu aux êtres chers, accentué par les joyeux gazouillis ou les plaintes impatientes de cinquante bébés. » Je remarquai dans le Tabernacle que les misères de la troupe infantile étaient dans une certaine mesure atténuées par des gorgées constantes d'eau froide, transportées dans des seaux par quatre vieillards.
La question du plus profond intérêt pour nous à cette époque, dans l'expérience mormone, était l'exercice du suffrage par les femmes. Emeline B. Wells, épouse du maire de la ville, écrivant à une convention de Washington, en 1894, disait des nombreuses complications découlant des divers projets de loi devant le Congrès pour dépouiller les femmes de ce droit :
« Les femmes ont voté dans l'Utah pendant quatorze ans, mais, à cause du petit mot "mâle" qui figure encore sur les statuts, aucune femme n'est éligible à un quelconque poste d'émolument ou de confiance. Dans trois législatures successives, des projets de loi ont été adoptés, prévoyant que le mot "mâle" soit effacé ; mais, chaque fois, le gouverneur du Territoire, qui détient un pouvoir de veto absolu, a refusé sa signature. Pourtant, les femmes assistent aux réunions primaires dans les diverses circonscriptions et sont choisies comme déléguées. Elles sont aussi membres des comités centraux de comté et territoriaux, et acquièrent ainsi une expérience politique pratique, et se préparent pour des postes de confiance.
« En 1882, une convention fut tenue pour rédiger une constitution à soumettre au peuple et à présenter au Congrès des États-Unis. Les femmes furent déléguées à cette convention, prirent part à toutes ses délibérations, et furent nommées pour siéger dans des comités avec des privilèges égaux. C'est le premier cas enregistré, je pense, où les femmes ont été membres et ont pris une part active à une convention constitutionnelle.
« Beaucoup a été dit et écrit, et à juste titre, sur le suffrage des femmes dans le Wyoming ; mais, à mon humble avis, si l'Utah avait été sur le même pied que le Wyoming, et que les femmes avaient été éligibles aux fonctions publiques, comme elles le sont dans ce Territoire, elles auraient, avant cela, été élues à l'Assemblée législative de l'Utah.
« Il est couramment rapporté que les femmes mormones votent comme leurs maris le leur disent. Je nie avec insistance cette assertion. Toutes les femmes mormones votent si elles ont le privilège de s'inscrire. Chaque fille née ici, dès qu'elle a vingt et un ans, s'inscrit, et considère cela comme un devoir tout autant que de dire ses prières. Nos femmes votent avec la même liberté qui caractérise toute classe de personnes dans les actes les plus consciencieux de leur vie. »
Ces diverses questions furent heureusement résolues en 1895, quand l'Utah devint un État. Sa Constitution donne aux femmes le droit de voter sur toutes les questions, et les rend éligibles à tout poste.
Le voyage à travers les montagnes Rocheuses fut plus intéressant et merveilleux que je ne l'avais imaginé. Une forte averse le matin où nous atteignîmes les plaines alcalines rendit le voyage à travers cette région, où les voyageurs souffrent tant, tout à fait supportable. Bien que nous ayons atteint la Californie durant sa saison chaude et sèche, nous trouvâmes l'atmosphère à San Francisco délicieuse, éventée par les douces brises du Pacifique, refroidie par les eaux de son magnifique port. La Porte d'Or ouvre en effet aux yeux du voyageur l'un des plus beaux ports du monde.
Des amis avaient engagé pour nous une suite d'appartements au Grand Hôtel, alors juste ouvert. Nos chambres étaient constamment garnies de fleurs fraîches, que nos « enfants du suffrage », comme elles s'appelaient elles-mêmes, nous apportaient de jour en jour. Tant de gens apportèrent des témoignages de leur bonne volonté — en fait, tous nos visiteurs venaient avec des offrandes de fruits et de fleurs — que non seulement nos appartements, mais les tables publiques étaient encombrées de spécimens rares et beaux de toutes variétés. Nous parlions chaque soir, devant des salles combles, sur toutes les phases de la question des femmes, et avions une succession de visiteurs pendant la journée. En fait, pendant une semaine, nous eûmes une véritable ovation. Comme le sénateur Stanford et sa femme étaient au même hôtel, nous eûmes de nombreux entretiens agréables avec eux.
Pendant notre séjour à San Francisco, nous fîmes de nombreuses sorties en voilier dans le port et des promenades au bord de la mer et sur des kilomètres le long de la plage. Nous passâmes plusieurs heures au petit Ocean House, à regarder les jeux des célèbres phoques. Ceux-ci, comme les grands arbres, étaient nommés d'après des hommes d'État distingués. Un compagnon très noir fut nommé Charles Sumner, en l'honneur de son amour pour la race noire ; un autre, avec un léger strabisme dans l'œil, était appelé Ben Butler ; un spécimen robuste et rond qui semblait prendre la vie philosophiquement fut nommé sénateur Davis de l'Illinois ; un très belliqueux, qui semblait déterminé à pousser ses confrères dans la mer, était appelé secrétaire Stanton. Grant et Lincoln, sur un rebord plus élevé des rochers, observaient avec complaisance les jeux des autres.
La Californie était à la veille d'une élection importante, et John A. Bingham de l'Ohio et le sénateur Cole faisaient campagne à travers l'État pour le parti républicain. À plusieurs endroits, nous eûmes l'usage de leurs grandes tentes pour nos publics, et de tels de leurs arguments capables qui s'appliquaient aux femmes. Comme le grand discours de M. Bingham portait sur les treizième, quatorzième et quinzième amendements, chaque principe qu'il énonçait émancipait littéralement les femmes de la nation. Je rencontrai l'homme d'État de l'Ohio un matin au petit-déjeuner, après l'avoir entendu la veille au soir. Je lui dis que sa logique devait le contraindre à préconiser le suffrage des femmes. Avec un sourire très cynique, il dit « qu'il n'était pas la marionnette de la logique, mais l'esclave de la politique pratique ».
Nous rencontrâmes la plupart de nos coadjuteurs du suffrage dans différentes parties de la Californie. Je passai quelques jours avec Mme Elizabeth B. Schenck, l'une des premières pionnières du mouvement pour le suffrage. C'était une femme cultivée et noble, et son petit cottage était un bijou de beauté et de confort, entouré de magnifiques jardins et d'une haie de géraniums de plus de trois mètres de haut, couverts de fleurs écarlates. Cela semblait tout à fait plus comme une tonnelle de fées qu'une habitation humaine. Les éoliennes partout en Californie, pour pomper l'eau, forment une caractéristique très jolie du paysage, ainsi qu'une caractéristique importante, car les gens sont obligés d'irriguer leurs jardins pendant la saison sèche. En août, les collines sont aussi brunes que les nôtres en décembre.
C’est là aussi que j’ai rencontré pour la première fois la famille du sénateur Sargent, et que je leur ai rendu visite à Sacramento City, où nous avons tenu une réunion sur le suffrage dans la soirée et une autre réservée aux femmes le lendemain. Lors d’une réunion similaire à San Francisco, six cents femmes étaient présentes au Platt’s Hall. Nous avons discuté du mariage, de la maternité et de la vie sociale en général. Supposant qu’il n’y avait que des femmes présentes, car toutes étaient vêtues de costumes féminins, le public s’est montré tout à fait libre dans ses questions, et je l’ai été tout autant dans mes réponses. À notre grand étonnement, le lendemain matin, un compte rendu mot pour mot de tout ce qui avait été dit est apparu dans l’un des principaux journaux, accompagné de commentaires très respectueux. Comme j’avais toujours écrit et lu attentivement ce que j’avais à dire sur des sujets aussi délicats, le langage était bien choisi et la présentation des faits et de la philosophie tout à fait irréprochable ; par conséquent, l’information étant aussi importante pour les hommes que pour les femmes, je n’ai pas regretté cette publication. Dans la journée, un comité de trois messieurs est venu me demander si je voulais donner une conférence aux hommes seuls. N’ayant aucune conférence préparée, j’ai décliné, avec la promesse de le faire lors de ma prochaine visite en Californie. L’idée était nouvelle, mais je pense que les femmes pourraient faire beaucoup de bien de cette façon.
Mes lecteurs peuvent être sûrs que des voyageuses aussi entreprenantes que Miss Anthony et moi-même avons visité toutes les merveilles, avons vu les geysers, les grands arbres, la vallée de Yosemite et les immenses chaînes de montagnes, empilées les unes sur les autres, jusqu’à ce qu’elles semblent former un chemin de géant de la terre au ciel. Nous avons dévalé les flancs de la montagne avec Fox, le célèbre cocher ; seize personnes dans une calèche ouverte tirée par six chevaux, descendant, descendant, descendant, aussi vite que nous pouvions aller. Je m’attendais à être mise en pièces, mais nous avons descendu en toute sécurité, en une heure, des hauteurs qu’il nous avait fallu trois heures pour gravir. Fox tenait les rênes avec fermeté et semblait aussi calme que si nous trottions sur un terrain plat, bien que n’importe quel accident, tel qu’un essieu surchauffé, un cheval qui trébuche ou une rupture du harnais, nous aurait envoyés en bas du flanc de la montagne, à six cents mètres, vers une destruction inévitable. Il avait beaucoup d’anecdotes amusantes à raconter sur le voyage d’Horace Greeley aux geysers. Le distingué journaliste n’était nullement préparé à la course en bas des montagnes et supplia Fox de ralentir. Assis à l’avant, il fit plusieurs tentatives pour saisir les guides. Mais Fox lui assura que c’était la seule façon possible de descendre en sécurité, car les chevaux pouvaient guider la diligence, mais ils ne pouvaient pas la retenir.
À Stockton, nous avons rencontré un groupe d’amis revenant tout juste du Yosemite, qui nous ont donné de précieuses informations pour le voyage. Entre autres choses, on me conseilla d’écrire à M. Hutchins, la principale autorité sur place, pour avoir un cheval robuste et fort prêt à me faire descendre le chemin escarpé et étroit menant dans la vallée. Nous avons pris le même conducteur et la même voiture que nos amis avaient trouvés dignes de confiance, et nous sommes partis tôt le matin. La poussière et la chaleur rendirent le voyage de la journée très fatigant, mais la perspective de voir la merveilleuse vallée rendit toutes les épreuves sans importance. Un groupe assez nombreux attendait pour monter sur leurs ânes et leurs mules à notre arrivée. L’un des accompagnateurs, un homme à peu près aussi mince qu’une tige d’escalier, me demanda si j’étais la dame qui avait commandé un cheval fort ; étant la plus robuste du groupe, il en vint rapidement à cette conclusion, si bien que ma monture fut promptement amenée. Mais j’en savais assez sur les chevaux et l’équitation pour voir d’un coup d’œil qu’il était un échec, avec son garrot bas et son arrière-train haut, pour descendre des montagnes escarpées. En plus de son inclinaison vers l’avant, son dos était immensément large. Miss Anthony et moi avions décidé de monter à califourchon et avions fait faire des costumes à cet effet ; mais hélas ! ma monture était si large que je ne pouvais atteindre les étriers, et dès que nous avons commencé à descendre, j’ai eu l’impression d’aller passer par-dessus sa tête. Je suis donc restée en arrière et, quand le groupe fut tout entier parti devant, je suis descendue, bien que mon guide élancé m’ait assuré qu’il n’y avait aucun danger, qu’il « était monté et descendu mille fois ». Mais, comme je n’y avais jamais été du tout, ses expériences répétées ne m’ont pas inspiré de courage. J’ai décidé de marcher. Cela, a dit le guide, était impossible. « Eh bien », dis-je, en guise de compromis, « je marcherai aussi loin que je peux, et quand j’atteindrai l’impossible, j’essaierai cette bête mal construite. Je ne vois pas à quoi vous, les hommes, pensiez quand vous avez choisi un tel animal pour ce voyage. » Et c’est ainsi que nous sommes descendus lentement, discutant du point de savoir s’il valait mieux monter ou marcher ; se fier à ses propres jambes, ou, par hasard, être précipité à des milliers de pieds en bas du flanc de la montagne.
C’était une chaude journée d’août ; le soleil, au zénith, brillait de toute sa puissance. Mon sang était à ébullition avec l’exercice et l’exaspération. Glissant et marchant tour à tour, m’agrippant aux rochers et aux brindilles, buvant à chaque ruisseau, couverte de poussière, ruisselante de sueur, jupes, gants et chaussures en lambeaux, pendant quatre longues heures, j’ai lutté jusqu’à la fin, moment où je me suis étendue sur l’herbe et me suis endormie, parfaitement épuisée, après avoir envoyé le guide dire à M. Hutchins que j’avais atteint la vallée, et que, comme je ne pouvais ni monter ni marcher, il devait envoyer une brouette, ou quatre hommes avec une couverture pour me transporter jusqu’à l’hôtel. Ce jour-là même, la Mariposa Company avait amené la première voiture dans la vallée, qui fut, en temps voulu, envoyée à mon secours. Miss Anthony, qui, avec un joli petit poney mexicain et une selle étroite, avait fait sa descente avec grâce et dignité, m’a accueillie sur les marches de l’hôtel et a ri immodérément de ma situation désespérée.
Comme heure après heure passait, dit-elle, il y avait eu un étonnement général quant à ce qui m’était arrivé ; « mais avez-vous jamais vu un paysage aussi magnifique ? » « Hélas ! » ai-je répondu, « je n’étais pas d’humeur pour le paysage. J’ai passé mon temps à surveiller mes mains et mes pieds de peur de tomber dans le malheur. » Le lendemain, j’étais trop raide et endolorie pour bouger un doigt. Cependant, en temps voulu, je me suis éveillée à la gloire et à la grandeur de cette merveilleuse vallée, dont aucune description ni peinture ne peut donner la moindre idée. Avec Sunset Cox, le principal homme d’État démocrate, et sa femme, nous avons fait de nombreuses excursions agréables à travers la vallée, et avons eu des discussions, pendant la soirée, sur la véranda. Il y avait une succession constante de personnes allant et venant, même dans cette région éloignée, et toutes avaient leurs aventures à raconter. Mais aucune n’égalait vraiment mes expériences.
Nous avons passé une journée dans le Calaveras Grove, nous sommes reposées sous les « grands arbres » et avons monté à cheval à travers le tronc tombé de l’un d’eux. Des vandales ont scié l’un des spécimens les plus magnifiques à vingt pieds au-dessus du sol, et, sur celui-ci, les propriétaires de l’hôtel ont construit une petite chapelle octogonale. Le bois poli, avec de l’écorce pour bordure, formait un plancher très joli. Ici, ils avaient souvent des services du dimanche, car elle pouvait contenir environ cent personnes. Ici aussi, nous avons discuté de la question du suffrage, au milieu de ces arbres majestueux qui avaient lutté contre les vents pendant deux mille ans, et n’avaient probablement jamais auparavant écouté une telle rébellion que celle que nous avons prêchée aux filles de la terre ce jour-là.
Ici, encore, nous avons trouvé nos illustres hommes d’État immortalisés, chacun avec son homonyme parmi ces arbres majestueux. Nous avons demandé à notre guide s’il y en avait qui n’étaient pas encore appropriés, pourrions-nous les nommer d’après des femmes. Comme il y consentit volontiers, nous avons écrit sur des cartes les noms d’une douzaine de femmes de premier plan et les avons épinglées sur leurs arbres respectifs. Si Lucretia Mott, Lucy Stone, Phoebe Couzins et Anna Dickinson conservent encore leur identité et répondent lorsqu’elles sont appelées par la déesse Sylvia dans ce bois majestueux, je ne le sais pas. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis lors, et une nouvelle génération de visiteurs et de guides pourrait n’avoir laissé aucune trace de notre travail derrière elle. Mais nous avons murmuré nos espoirs et nos aspirations aux arbres, pour qu’ils soient portés par le vent vers les puissances d’en haut, et nous les avons laissés indélébilement peints sur les murs de la petite chapelle, et pour des yeux plus mortels, nous avons disséminé des tracts partout où nous allions, et avons fait de tous nos voyages de plaisir autant de propagande pour l’émancipation des femmes.
En revenant de Californie, j’ai fait le voyage directement de San Francisco à New York. Bien que ce soit un long trajet à faire sans interruption, j’en ai apprécié chaque instant, car j’ai trouvé des compagnes tout à fait charmantes en la personne de l’évêque Janes et de sa fille. L’évêque étant très libéral dans ses idées, nous avons discuté des diverses théologies et de toutes les phases de la question des femmes. Je n’oublierai jamais ces agréables conversations alors que nous étions assis dehors sur la plate-forme, jour après jour, et sous la douce lumière de la lune tard dans la nuit. Nous reprenions le fil de notre débat chaque matin là où nous l’avions laissé la veille. L’évêque m’a parlé de la résolution visant à retirer le mot « obéir » de la cérémonie de mariage qu’il a présentée, deux ans auparavant, lors de la Conférence générale méthodiste et qui a été adoptée avec peu d’opposition. Tout éloge à l’Église méthodiste ! Quand nos filles seront éduquées dans un respect de soi approprié et une louable fierté de sexe, elles rejetteront toutes ces vieilles barbaries du passé qui pointent de quelque manière que ce soit vers la condition de sujétion des femmes, que ce soit dans l’État, l’Église ou le foyer. Jusqu’à ce que les autres sectes suivent son exemple, j’espère que nos filles insisteront pour que leurs nœuds conjugaux soient tous noués par des évêques méthodistes.
Le service de mariage épiscopal ne s’accroche non seulement toujours au mot « obéir », mais il a une cérémonie très humiliante en donnant la mariée. Je n’ai jamais été plus frappée par ses caractéristiques odieuses et ridicules qu’en voyant une fois une femme grande, à l’allure royale, magnifiquement parée, mariée par l’un des plus minuscules prêtres qui aient jamais revêtu un surplis et une robe, donnée par le plus petit tuteur qui ait jamais surveillé la fortune d’une femme, au plus faible, au plus bleuâtre des petits mariés qui ait jamais placé une alliance au doigt d’une mariée. Voyant ces lilliputiens autour d’elle, je me suis dit, quand le petit prêtre a dit : « Qui donne cette femme à cet homme », qu’elle prendrait la responsabilité et dirait : « Je le fais », mais non ! elle se tenait là, calme, sereine, comme si ce n’était pas son affaire, tandis que le petit tuteur, plaçant sa main dans celle du petit marié, disait : « Je le fais ». Ainsi, cette femme majestueuse était ballottée par ces trois hommes chétifs, que tous elle aurait pu ramasser dans ses bras et emporter vers leurs lieux de résidence respectifs.
Mais les femmes s’éveillent progressivement à la dégradation de ces cérémonies. Il n’y a pas longtemps, lors d’un mariage dans le beau monde, une belle jeune fille de dix-huit ans est restée muette au mot « obéir ». Trois fois le prêtre l’a prononcé avec emphase et onction sainte, chaque fois plus lentement, plus fort qu’auparavant. Bien que les magnifiques salons fussent bondés, un silence à couper le souffle régnait. Père, mère et marié étaient à l’agonie. La mariée, les yeux baissés, restait sans voix. Enfin, le prêtre ferma lentement son livre et dit : « La cérémonie est terminée. » Un mot implorant du marié, et un faible « obéir » fut entendu dans le silence solennel. Le prêtre déboucla son livre et le nœud fut noué. Les félicitations, le festin et tout le reste se poursuivirent comme s’il n’y avait pas eu d’interruption dans les procédures, mais la leçon fut retenue, et bien des rebelles furent créées par cette courte pause.
Je pense que tous ces révérends messieurs qui insistent sur le mot « obéir » dans le service de mariage devraient être relevés pour une violation manifeste du treizième amendement à la Constitution fédérale, qui stipule qu’il ne doit y avoir ni esclavage ni servitude involontaire au sein des États-Unis. Alors que je racontais ces expériences à l’évêque Janes, il a ri de bon cœur et m’a demandé de les répéter à chaque nouveau venu. Notre petit club de débat était le centre d’attraction. Un monsieur m’a demandé si nos conventions sur le suffrage féminin étaient aussi divertissantes. Je lui ai dit oui ; qu’il n’y avait pas de réunions à Washington aussi intéressantes et aussi bien suivies que les nôtres.
Comme j’avais de la littérature sur le suffrage féminin dans ma valise, j’ai distribué des tracts à toutes les âmes sincères qui m’accablaient de questions. Comme toutes les autres choses, cela demande une grande discrétion dans la semence de tracts, de peur de s’exposer à un rebuffade. Je n’en offre jamais à un homme avec une petite tête et des talons hauts sur ses bottes, avec le menton en l’air, parce que je sais, dans la nature des choses, qu’il sera jaloux des femmes supérieures ; ni à une femme dont la bouche a l’expression des « prunes et des prismes », car je sais qu’elle dira : « J’ai tous les droits que je veux. » En allant à Londres un jour, quelques années plus tard, j’ai remarqué une sainte sœur, appartenant à l’Armée du Salut, offrant timidement des tracts à plusieurs personnes à bord ; tous ont froidement refusé de les recevoir. Ayant eu beaucoup d’expérience dans les joies et les peines du prosélytisme, j’ai tendu la main et lui ai demandé de me les donner. Je l’ai remerciée et les ai lus avant d’arriver à Londres. Cela ne m’a fait aucun mal et lui a fait beaucoup de bien de penser qu’elle aurait pu planter une nouvelle idée dans mon esprit. Tout ce qui nous est donné librement, je pense, par simple politesse, nous devrions l’accepter gracieusement.
Pendant que je profitais une fois de plus du confort de la maison, sur les collines bleues du Jersey, Miss Anthony allumait les feux de la liberté sur les sommets des montagnes de l’Oregon et du territoire de Washington. Tout au long des mois d’octobre, novembre et décembre 1871, elle a été secouée dans des diligences, sur des routes cahoteuses, parlant dans chaque hameau où une école pouvait être trouvée, et dispersant nos tracts venteux aux quatre vents du ciel.
De 1869 à 1873, Miss Anthony et moi avons fait plusieurs voyages à travers l’Iowa, le Missouri, l’Illinois et le Nebraska, tenant des réunions dans la plupart des villes principales ; je parlais l’après-midi aux femmes seules sur le « Mariage et la Maternité ». Comme Miss Anthony avait d’autres engagements pressants au Kansas et au Nebraska, je suis allée seule au Texas, parlant à Dallas, Sherman et Houston, où j’ai été retardée deux semaines par les inondations et ainsi empêchée d’aller à Austin, Galveston et certains points de Louisiane, où j’étais annoncée pour donner des conférences. En fait, j’ai perdu tous mes rendez-vous pendant un mois. Cependant, il y avait un bel hôtel à Houston et beaucoup de gens agréables, parmi lesquels j’ai fait quelques connaissances précieuses. En plus de plusieurs réunions publiques, j’ai eu des causeries au salon et j’ai dispersé des tracts, de sorte que mon temps n’a pas été perdu.
Comme les inondations avaient bouleversé mes plans pour l’hiver, je suis allée directement de Houston à New York par le chemin de fer Iron Mountain. Je m’attendais à un voyage plutôt solitaire ; mais, heureusement, j’ai rencontré le général Baird, que je connaissais, et quelques autres officiers de l’armée, qui étaient descendus à la frontière mexicaine pour régler quelques problèmes dans la « zone libre ». Nous nous sommes amusés pendant le long voyage avec du whist et des discussions sur le suffrage féminin. Nous avons remarqué un ecclésiastique à l’air dyspeptique, manifestement d’un tempérament bilieux, nous observant très régulièrement et avec désapprobation le premier jour, et discrètement nous nous sommes avertis les uns les autres qu’en temps voulu, il nous ferait un sermon sur le péché de jouer aux cartes.
Assis seul, tôt le lendemain matin, il s’est assis à mes côtés et m’a demandé si je lui permettrais d’exprimer son opinion sur le jeu de cartes. J’ai dit : « Oh, oui ! je crois pleinement à la liberté d’expression. » « Eh bien », dit-il, « je ne touche jamais aux cartes. Je pense qu’elles sont une invention du diable pour éloigner les âmes imprudentes de toute pensée sérieuse sur les devoirs austères de la vie et les réalités de l’éternité ! J’ai été désolé de vous voir, avec vos cheveux blancs, probablement proche de la fin de votre carrière terrestre, jouer aux cartes et parler avec ces officiers de l’armée téméraires, qui prennent plaisir à tuer leurs semblables. Non ! je ne crois pas à la guerre ou aux cartes ; de telles choses ne préparent pas l’âme au ciel. » « Eh bien », ai-je dit, « vous avez tout à fait raison, avec vos vues, d’abjurer la société des officiers de l’armée et tous les jeux de cartes. Vous appréciez sans doute vos propres pensées et le livre que vous lisez, plus que vous n’apprécieriez la conversation de ces messieurs et une partie de whist. Nous devons régler notre conduite selon notre propre idéal le plus élevé. Bien que je déplore la nécessité de la guerre, je sais que dans notre armée il y a certains des plus nobles types d’humanité, dont je prise la connaissance très hautement. J’aime aussi tous les jeux, des échecs aux dominos. Il y a tant de choses tristes et austères dans la vie que nous avons parfois besoin de déposer ses fardeaux et de nous adonner à des amusements innocents. Ainsi, vous voyez, ce qui est sage de mon point de vue est imprudent du vôtre. Je suis désolée que vous répudiiez tous les amusements, car ils contribuent à la santé du corps et de l’âme. Vous êtes désolé que je ne pense pas comme vous et que je ne règle pas ma vie en conséquence. Vous êtes sûr d’avoir raison. Je suis tout aussi sûre de l’avoir. Par conséquent, il n’y a rien à faire dans les deux cas que de se laisser mutuellement tranquilles, et d’attendre le lent processus de l’évolution pour donner à chacun de nous un standard plus élevé. » À ce moment-là, l’un des officiers m’a demandé si j’étais prête pour une partie de whist, et je me suis excusée de poursuivre la discussion. J’ai rencontré beaucoup de ces saints douloureux lors de mes voyages, qui passaient tant de pensées sur l’éternité et le salut de leur âme qu’ils perdaient toutes les joies du temps, ainsi que ces douces vertus de courtoisie et de charité qui pourraient le mieux les préparer aux bonnes œuvres sur terre et au bonheur au ciel.
Au printemps, je suis allée au Nebraska, et Miss Anthony et moi avons de nouveau fait une tournée dans l’Ouest, parfois ensemble et parfois par des itinéraires différents. Une convention constitutionnelle était en session à Lincoln, et il a été proposé de soumettre un amendement pour supprimer le mot « mâle » de la Constitution. Le Nebraska est devenu un État en mars 1867 et a pris comme devise « Égalité devant la loi ». Sa législature territoriale avait discuté, à maintes reprises, de propositions de législation libérale pour les femmes, et sa législature d’État avait considéré deux fois des propositions pour l’émancipation des femmes. J’avais une valise avec moi contenant les rapports minoritaires de l’honorable Benjamin F. Butler en tant que membre du comité judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis, en faveur du droit de vote des femmes en vertu du quatorzième amendement. Alors que nous traversions la rivière Platte, en transférant les bagages sur le bateau, ma valise est tombée dans la rivière. Mon cœur s’est arrêté à la pensée d’un tel sort pour tous ces arguments capables. Après que le grand général ait été dans l’eau chaude toute sa vie, il était pénible de penser à l’une de ses lucubrations périssant finalement dans l’eau froide. Heureusement, elles ont été sauvées. En arrivant à Lincoln, j’ai été escortée jusqu’à la maison du gouverneur, où j’ai étalé les documents au soleil, et ils furent bientôt prêts à être distribués parmi les membres de la convention constitutionnelle.
Après avoir adressé la parole à la convention, certains membres sont venus me voir pour discuter des points de mon discours. Tous les messieurs étaient sérieux et respectueux, à une exception près. Un homme avec une tête inhabituellement petite, une forme diminutive et des jambes croqueuses a essayé, à mes dépens, d’être spirituel et facétieux. Pendant une brève pause dans la conversation, il a amené sa chaise directement devant moi et a dit, sur un ton moqueur : « Ne pensez-vous pas que la meilleure chose qu’une femme puisse faire est de jouer bien son rôle d’épouse et de mère ? Ma femme m’a offert huit beaux enfants ; n’est-ce pas une meilleure œuvre de vie que celle d’exercer le droit de suffrage ? »
J’avais gardé un œil sur cet homme pendant toute l’entrevue, et j’ai vu que les autres membres étaient agacés par son comportement. J’ai décidé, quand le moment opportun arriverait, de lui donner une réponse qu’il n’oublierait pas de sitôt ; j’ai donc promptement répondu à sa question, alors que je l’observais lentement de la tête aux pieds : « J’ai rencontré peu d’hommes, dans ma vie, qui méritaient d’être répétés huit fois. » Les membres ont éclaté d’un rire tonitruant, et l’un d’eux, le tapant sur l’épaule, a dit : « Voilà, mon petit, tu as lu et épelé ; tu ferais mieux d’y aller. » Cette scène a été proclamée dans tous les journaux du Nebraska, et, partout où le petit homme allait, on lui demandait pourquoi Mme Stanton pensait qu’il ne méritait pas d’être répété huit fois.
Durant mon séjour à Lincoln, on célébra l’ouverture d’un chemin de fer. Une foule immense, venue de plusieurs kilomètres à la ronde, s’était rassemblée pour cette occasion. Une collation fut servie et des discours furent prononcés en plein air. Les hommes se félicitaient mutuellement des progrès merveilleux accomplis par l’État depuis qu’il était devenu un territoire organisé en 1854. Au début, il ne fut fait aucune allusion aux femmes. Un orateur déclara : « Cet État a été colonisé par trois frères, John, James et Joseph, et c’est d’eux qu’est issue la grande foule de gens qui nous accueille aujourd’hui. » Je me tournai vers le gouverneur et lui demandai si tout ce monde était sorti, tel Minerve, du cerveau de John, James et Joseph. Il m’exhorta à poser la question à l’orateur ; ainsi, lors de l’une de ses pauses éloquentes, je formulai la requête, qui fut accueillie par des acclamations bruyantes et prolongées, à la satisfaction évidente des femmes présentes. L’orateur suivant prit grand soin de rendre le juste hommage à Ann, Jane et Mary, et à chaque mention des mères du Nebraska, la foule répondit chaleureusement.
En portant un toast aux « femmes du Nebraska » lors de la collation, je dis : « Aux mères, qui sont venues ici au terme de longs et fastidieux voyages, entassées dans des chariots d’émigrants avec des enfants agités, préparant les repas le jour et soignant les bébés la nuit, pendant que les hommes dormaient. Quittant des foyers confortables dans l’Est, elles endurèrent toutes les épreuves de la vie de pionnier, subirent, avec les hommes, les attaques des Indiens Dakota et l’appréhension constante des raids sauvages, des incendies de prairie et des criquets dévastateurs. Les épreuves de l’homme, ses peurs, ses pertes, tout retomba sur la femme avec une force redoublée ; pourtant, l’histoire reste silencieuse sur le rôle que joua la femme dans la vie frontalière des premiers colons. Les hommes ne font aucune mention de son héroïsme et de sa patience divine ; ils ne pensent pas aux agonies mentales ou physiques que les femmes endurent dans les périls de la maternité, souvent sans infirmière ni médecin à l’heure suprême de leur besoin, s’avançant, comme toute mère le fait, jusqu’aux portes mêmes de la mort pour donner la vie à un être immortel ! »
En voyageant dans tous ces États de l’Ouest au début de cette période, en voyant les privations que subissaient les femmes et en écoutant les récits de douleur au coin du feu, je m’étonnais que les hommes pussent oublier la dette de gratitude qu’ils devaient à leurs mères, ou manquer de commémorer leur part dans la croissance d’un grand peuple. Pourtant, les hommes du Nebraska ont rejeté à deux reprises l’amendement sur le suffrage féminin.
En 1874, le Michigan fut le point de mire de tous ceux qui avaient pris part au mouvement pour le droit de vote des femmes. La législature, à une très forte majorité, soumit au vote des électeurs un amendement à la Constitution, en faveur de la suppression du mot « mâle », garantissant ainsi les droits civiques et politiques aux femmes de l’État. Ce fut une campagne très active. Des réunions bondées furent organisées dans toutes les principales villes. Le professeur Moses Coit Tyler et un grand nombre de pasteurs prêchèrent, chaque dimanche, sur le sujet de la condition féminine. La conférence méthodiste adopta une résolution en faveur de l’amendement par un vote unanime. J’étais dans l’État pendant la chaleur intense de mai et juin, parlant chaque soir devant de larges auditoires ; l’après-midi, aux femmes seules, et prêchant chaque dimanche dans quelque chaire. Les méthodistes, les universalistes, les unitariens et les quakers ouvrirent tous leurs églises aux apôtres du nouvel évangile de l’égalité pour les femmes. Nous parlâmes dans les geôles, les prisons, les asiles, les dépôts et en plein air. Partout où il y avait des oreilles pour entendre, nous élevâmes nos voix, et, sur les ailes du vent, la bonne nouvelle fut portée dans les recoins les plus reculés de l’État, et les votes de quarante mille hommes, le jour du scrutin, en faveur de l’amendement, furent autant de témoignages de la valeur du travail éducatif accompli.
Au cours de ce voyage, je fis de nombreuses connaissances précieuses avec lesquelles j’ai entretenu des amitiés durables. Je passai une agréable journée au foyer du gouverneur Bagley et de sa femme, entourée d’un groupe de jolis enfants. Je trouvai le gouverneur profondément intéressé par la réforme pénitentiaire. Il avait contribué à faire passer une loi accordant aux prisonniers de la lumière dans leurs cellules et de la lecture agréable jusqu’à neuf heures. Ses idées sur ce que devraient être les prisons, telles qu’exposées ce jour-là, ont depuis été pleinement réalisées dans la grande expérience menée avec succès à Elmira, dans l’État de New York.
Je visitai la prison d’État à Jackson et m’adressai à sept cents hommes et garçons, âgés de dix-sept à soixante-dix ans. Assise sur l’estrade avec l’aumônier, je les vis défiler pour le dîner et, pendant qu’ils mangeaient, j’eus l’occasion d’étudier les visages tristes et désespérés devant moi. Je n’oublierai jamais l’expression désespérée d’un jeune homme qui venait d’être condamné à vingt ans de prison, ni la honte que je ressentis en pensant qu’une personne de mon propre sexe, en jouant avec deux amoureux, avait attisé la jalousie de l’un contre l’autre, jusqu’à ce que la tragédie se termine par la mort de l’un et l’emprisonnement presque à vie de l’autre. Si les filles doivent être sincères et transparentes dans n’importe quelle relation de la vie, c’est sûrement dans celles de l’amour, impliquant les passions les plus fortes dont la nature humaine soit capable. Alors que l’aumônier me racontait cette triste histoire et que je remarquais le visage raffiné et la tête bien formée du prisonnier, je sentis que ce jeune homme n’était pas sous les influences appropriées pour apprendre la leçon dont il avait besoin. La peur, la coercition, la punition sont les remèdes masculins à la faiblesse morale, mais les statistiques montrent leur échec depuis des siècles. Pourquoi ne pas changer le système et essayer l’éducation des facultés morales et intellectuelles, des environnements joyeux, des influences inspirantes ? Tout, dans notre système actuel, tend à abaisser la vitalité physique, le respect de soi, le ton moral, et à endurcir le criminel au lieu de le réformer.
Mon cœur était si lourd que je ne savais que dire à une telle assemblée de misérables. Je demandai à l’aumônier ce que je devais dire. « Tout ce qu’il vous plaira », répondit-il. Pensant qu’ils avaient probablement assez entendu parler de leurs péchés, de leurs âmes et du plan de salut, je me dis que j’allais leur donner les nouvelles du jour. Je leur parlai donc de l’amendement sur le suffrage des femmes, de ce que je faisais dans l’État, de mes rencontres amusantes avec les opposants, de leurs arguments, de mes réponses. Je leur parlai des grands changements qui seraient effectués dans la vie carcérale lorsque les mères de la nation auraient voix au chapitre dans les établissements et la discipline. Je leur racontai ce que le gouverneur Bagley avait dit, et les jours meilleurs à venir où les prisons ne seraient plus des lieux de punition, mais des écoles de réforme. Pour leur montrer ce que les femmes feraient pour réaliser ce beau rêve, je leur parlai d’Elizabeth Fry et de Dorothea L. Dix, de l’expérience de Mme Farnham à Sing Sing et de celle de Louise Michel en Nouvelle-Calédonie, et, pour conclure, je dis : « Maintenant, je veux que tous ceux d’entre vous qui sont en faveur de l’amendement lèvent la main droite. » Ils donnèrent un vote unanime et rirent de bon cœur quand je dis : « J’aimerais vraiment que vous puissiez tous aller aux urnes en novembre et que nous puissions enfermer nos adversaires ici jusqu’après l’élection. » J’étais convaincue qu’ils avaient passé une heure heureuse et que je n’avais rien dit qui puisse blesser les sentiments des plus infortunés. Alors qu’ils défilaient vers leurs ateliers respectifs, ma foi et mon espoir en des jours plus radieux les accompagnaient. Ensuite, je parcourus toute la prison. Tout semblait propre et confortable en apparence, mais, quelques jours plus tard, je rencontrai un homme qui venait d’être libéré après avoir purgé cinq ans pour faux. Il me raconta la réalité profonde du système ; la vie misérable et morne qu’ils subissaient, et la brutalité des gardiens. Il me dit que la prison était infestée de souris et de vermine, et que, durant les cinq années qu’il y avait passées, il n’avait jamais connu une seule nuit de sommeil tranquille. Les souffrances endurées en été par manque d’air, disait-il, étaient indescriptibles. Dans cette prison, les cellules étaient au centre du bâtiment, les couloirs faisant tout le tour près des fenêtres, si bien que les prisonniers n’avaient aucune vue sur l’extérieur ni aucun contact direct avec l’air. Par conséquent, si un gardien négligent oubliait d’ouvrir les fenêtres après un orage, les pauvres prisonniers haletaient dans leurs cellules comme des poissons hors de l’eau. Mon informateur travaillait au département des matelas, au-dessus de la pièce où les prisonniers étaient punis. Il disait qu’il pouvait entendre le fouet et les cris des victimes du matin au soir. « Aussi dur que soit le travail toute la journée, disait-il, c’est un soulagement béni de sortir de nos cellules pour traverser la cour, avoir un aperçu du ciel au-dessus de nous, une bouffée d’air pur, et être en contact avec d’autres âmes humaines dans les ateliers, car, bien que nous ne puissions jamais nous parler, il y avait un courant caché de sympathie transmis par le regard qui nous rendait un dans notre misère. »
Bien que la presse de l’État fût largement en notre faveur, certains éditeurs, manquant d’arguments, exerçaient le peu d’esprit qu’ils possédaient dans un ridicule grossier. C’est durant cette campagne qu’un éditeur d’un journal de Kalamazoo écrivit : « Cette antique fille de Mathusalem, Susan B. Anthony, est passée par notre ville hier, en route pour le meeting de Plainwell, avec sur la tête un chapeau qui semblait descendre tout droit de l’arche de Noé. » Mlle Anthony faisait souvent référence à cette description d’elle-même et disait : « Si j’avais représenté vingt mille électeurs dans le Michigan, cet éditeur politique n’aurait ni su ni soucié de savoir si j’étais la plus âgée ou la plus jeune fille de Mathusalem, ou si mon chapeau venait de l’arche ou de chez Worth. »
CHAPITRE XIX.
L’ESPRIT DE 76.
L’année 1876 fut une année d’excitation intense et d’activité laborieuse dans tout le pays. L’attente du centenaire de la République, qui devait être célébré à Philadelphie, remua le patriotisme du peuple jusqu’au plus haut point de l’enthousiasme. Comme chaque État devait être représenté à la grande exposition, la fierté locale ajouta un autre élément à l’intérêt public. De plus, tous ceux qui pouvaient se permettre le voyage faisaient des préparatifs fébriles pour passer le quatre juillet, jour de naissance de la République, au milieu des lieux où la Déclaration d’indépendance fut publiée en 1776, où le gouvernement fut inauguré et où les premiers conseils nationaux furent tenus. Ceux qui s’intéressaient aux droits politiques des femmes décidèrent de faire du quatre juillet une journée des femmes, et de célébrer l’occasion, dans leurs localités respectives, en prononçant des discours et en lisant leur propre déclaration des droits, avec des dîners et des pique-niques dans les salles municipales ou les bosquets, selon ce qui était le plus pratique. Mais beaucoup, venus de chaque État de l’Union, prirent leurs dispositions pour passer cette période historique à Philadelphie. En raison, également, du grand nombre d’étrangers venus se joindre aux festivités, cette ville fut bondée au-delà de toute mesure. Avec la foule et la chaleur excessive, le confort fut partout sacrifié à la curiosité.
L’enthousiasme à travers le pays avait donné une nouvelle impulsion aux bureaux de conférences. Tels les ferries dans le port de New York, allant et venant, croisant leurs trajectoires, toute la liste des conférenciers était en plein vol, se rendant dans chaque ville et chaque bourgade, de San Francisco à New York. Dès qu’un nouveau chemin de fer traversait un village de cinq cents habitants pouvant se targuer d’avoir une école, une église ou un hôtel, et une personne entreprenante, un cycle de conférences était immédiatement inauguré comme faisant partie des divertissements d’hiver.
En une occasion, je fus invitée, par erreur, dans une petite ville pour donner une conférence le soir même où les Christy Minstrels devaient se produire. Comme la ville ne possédait qu’une seule salle, il fut convenu que je parlerais de sept à huit heures et que les ménestrels auraient le reste du temps. On peut aisément voir qu’avec les ménestrels en perspective, une conférence sur un sujet sérieux n’occuperait qu’une place dérisoire dans le cœur des gens dans une ville où ils avaient rarement des divertissements de quelque nature que ce soit. Tout le temps que je parlais, il y avait un va-et-vient derrière les coulisses, où les ménestrels se transformaient avec des peintures et des perruques bouclées en Africains, et riaient des plaisanteries les uns des autres. Comme c’était une soirée chaude et que les fenêtres étaient ouvertes, l’hilarité des garçons dans la rue ajoutait au vacarme général. Dans de telles circonstances, il était difficile de garder mon équilibre. J’avais envie de rire de ma propre situation comique, et je décidai de faire de mon discours un pot-pourri d’anecdotes et d’histoires, comme une enfilade de perles, reliées par un fil fin d’argumentation et d’illustration. Au moment où l’aiguille de l’horloge pointait huit heures, l’orchestre se mit à jouer, annonçant ainsi que l’heure heureuse des ménestrels était arrivée. Ceux de mon auditoire qui souhaitaient rester se virent offrir des places à moitié prix ; ceux qui ne le souhaitaient pas s’éclipsèrent, et la foule se précipita, remplissant bientôt la salle au maximum de sa capacité. Je restai et appréciai la performance des ménestrels plus que je n’avais apprécié la mienne.
Comme la saison des conférences durait d’octobre à juin, j’arrivai tard à Philadelphie. Mlle Anthony et Mme Gage avaient déjà traversé l’agonie de trouver des locaux appropriés pour la National Suffrage Association. Je les trouvai confortablement installées au rez-de-chaussée du 1431 Chestnut Street, avec le travail du mois à venir clairement défini. Comme c’était l’année de la nomination des candidats à la présidence des États-Unis, les républicains et les démocrates étaient sur le point de tenir leurs grandes conventions. Par conséquent, des lettres devaient leur être écrites pour recommander l’inclusion du suffrage des femmes dans leurs programmes, et pour demander des sièges pour les femmes lors de ces conventions, avec le privilège d’être entendues en leur propre nom. C’est sur ces lettres que notre sagesse commune fut concentrée, et vingt mille exemplaires de chacune furent publiés.
Ensuite, on pensa qu’il était éminemment approprié qu’une Déclaration des droits de la femme fût publiée. Des jours et des nuits furent passés sur ce document. Après de nombreuses torsions de nos pinces analytiques, avec un examen critique de chaque mot et de chaque phrase, il fut enfin, par un consensus des compétences, déclaré très bon. Des milliers d’exemplaires furent commandés pour être imprimés, puis ils furent pliés, mis dans des enveloppes, timbrés, adressés et dispersés. Mlle Anthony, Mme Gage et moi travaillâmes seize heures, jour et nuit, pressant tous ceux qui entraient de mettre la main à la pâte, et transportant tard dans la nuit d’immenses paquets à poster. Avec les réunions, les réceptions et une succession de visiteurs, que nous inondâmes tous de littérature sur le suffrage féminin, nous avions le sentiment d’avoir accompli un grand travail éducatif.
Parmi les expériences les plus agréables à notre quartier général, il y avait les visites fréquentes de notre bien-aimée Lucretia Mott, qui venait de sa maison de campagne nous apporter des œufs, du poulet froid et du thé Oolong raffiné. Comme elle nous avait offert une petite théière noire qui, à l’instar de la cruche de lait mystérieuse de Mercure, se remplissait pour chaque invité, nous improvisions souvent des déjeuners avec quelques amis. En partant, Lucretia faisait toujours une contribution à notre trésorerie épuisée. Ici, nous eûmes de nombreuses discussions prolongées sur le rôle que nous devrions jouer, le quatre juillet, lors de la célébration publique. Nous pensions qu’il serait approprié pour nous de lire notre Déclaration des droits immédiatement après celle des Pères, comme une mise en accusation contre eux et leurs descendants mâles pour leur injustice et leur oppression. La nôtre contenait autant de griefs, et tout aussi importants, que ceux contre le roi George en 1776. En conséquence, nous demandâmes aux autorités de nous accorder des sièges sur la tribune et une place dans le programme de la célébration publique, qui devait avoir lieu dans l’historique Independence Hall. Comme le général Hawley était responsable des préparatifs de la journée, je lui écrivis ce qui suit :
« 1431 Chestnut Street, 1er juillet 1876.
« Général Hawley.
« Monsieur, en tant que présidente de la National Woman’s Suffrage Association, je suis autorisée à vous demander des billets pour la tribune, à Independence Hall, pour la célébration du quatre juillet. Nous aimerions avoir des sièges pour au moins une femme représentante de chaque État. Nous demandons également votre permission de lire notre Déclaration des droits immédiatement après la lecture de la Déclaration d’indépendance des Pères. Bien que ce soient là de petites faveurs à demander en tant que représentantes de la moitié de la nation, nous vous serions très obligées si elles nous étaient accordées.
« Respectueusement vôtre,
« Elizabeth Cady Stanton. »
À cela, je reçus la réponse suivante :
« Quartier général de l’U.S.C.C., 2 juillet.
« Mme Elizabeth Cady Stanton.
« Chère Madame, je vous envoie, avec plaisir, une demi-douzaine de cartes d’invitation. La tribune étant déjà comble, il est impossible de réserver le nombre de sièges que vous désirez. Je regrette de dire qu’il est également impossible pour nous d’apporter un changement au programme à cette heure tardive. Nous manquons de temps pour réaliser ce qui a déjà été proposé.
« Très respectueusement vôtre,
« Joseph R. Hawley,
« Président de l’U.S.C.C. »
Face à ce rebuffade, Mme Mott et moi décidâmes que nous n’accepterions pas les sièges offerts, mais que nous serions prêtes à ouvrir notre propre convention prévue pour ce jour-là, à la First Unitarian Church, où le révérend William H. Furness avait prêché pendant cinquante ans. Mais certaines de nos plus jeunes collaboratrices décidèrent d’occuper les sièges et de présenter notre Déclaration des droits. Elles dirent, avec raison, que les femmes seraient taxées pour payer les dépenses de cette célébration, et que nous avons autant de droit à cette tribune et aux oreilles du peuple que les hommes, et que nous serons entendues.
Ce quatre juillet historique finit par poindre, l’un des jours les plus oppressants de cette saison chaude. Susan B. Anthony, Matilda Joslyn Gage, Sara Andrews Spencer, Lillie Devereux Blake et Phoebe W. Couzins se frayèrent un chemin à travers les foules sous le soleil brûlant d’Independence Square, portant la Déclaration des droits de la femme. Cette déclaration avait été magnifiquement calligraphiée par l’une d’entre elles et signée par les plus anciennes et les plus éminentes avocates de l’émancipation des femmes. Leurs billets d’admission se révélèrent être un « sésame » à travers les barrières militaires et, quelques instants avant l’ouverture des cérémonies, ces femmes se retrouvèrent dans l’enceinte d’où la plupart des personnes de leur sexe étaient exclues.
La Déclaration de 1776 fut lue par Richard Henry Lee de Virginie, dont la famille est entourée de tant de gloire historique. Le moment où il finit de lire fut déterminé comme étant le moment approprié pour la présentation de la Déclaration des femmes. Pas tout à fait sûres de la manière dont leur approche pourrait être accueillie, pas tout à fait certaines si, à ce moment ultime, elles seraient autorisées à atteindre l’officier présidant, ces dames se levèrent et se frayèrent un chemin dans l’allée. Le brouhaha des préparatifs pour l’hymne brésilien couvrit leur avancée. Les invités étrangers ainsi que les officiers militaires et civils qui remplissaient l’espace directement devant la tribune de l’orateur leur firent courtoisement place, tandis que Mlle Anthony, en des termes appropriés, présentait la Déclaration à l’officier présidant. Le visage du sénateur Ferry pâlit lorsqu’il reçut, en s’inclinant bas et sans mot dire, la Déclaration, qui devint ainsi une partie des événements de la journée. Les dames firent demi-tour, distribuant des copies imprimées tout en marchant délibérément le long de la tribune. De tous côtés, des mains impatientes se tendaient, des hommes se tenaient debout sur les sièges pour en demander, tandis que le général Hawley, ainsi défié et battu dans son refus audacieux de permettre aux femmes de présenter leur Déclaration, criait : « À l’ordre, à l’ordre ! »
En sortant, ces dames se dirigèrent vers une estrade érigée pour les musiciens, devant Independence Hall. Là, à l’ombre de la statue de Washington, derrière elles la vieille cloche qui proclama « la liberté dans tout le pays et à tous ses habitants », elles prirent place et, devant une foule à l’écoute et applaudissant, Mlle Anthony lut la Déclaration des femmes. Pendant la lecture de la Déclaration, Mme Gage se tint aux côtés de Mlle Anthony et tint un parapluie au-dessus de sa tête, pour protéger son amie de la chaleur intense du soleil de midi. Et c’est ainsi qu’à la même heure, sur des côtés opposés du vieil Independence Hall, les hommes et les femmes exprimèrent leurs opinions sur les grands principes proclamés le jour de la naissance de la République. La Déclaration fut magnifiquement encadrée et est aujourd’hui suspendue dans la salle du vice-président au Capitole, à Washington.
Ces dames héroïques se hâtèrent ensuite de l’Independence Hall vers l’église, déjà bondée d’un public dans l’attente, à qui elles firent un compte rendu complet des travaux de la matinée. Les Hutchinson, de renommée mondiale, étaient présents et en grande forme, entrecoupant les discours de chansons appropriées et de remarques heureuses. Pendant cinq longues heures, en cette chaude journée de milieu d’été, un public nombreux, dont beaucoup restèrent debout, écouta avec un intérêt profond et ne se dispersa qu’à regret, tous s’accordant à dire que c’était l’une des réunions les plus impressionnantes et les plus enthousiastes auxquelles ils avaient jamais assisté.
Tout au long de notre guerre de Sécession, les esclaves des plantations du Sud gardèrent la foi inébranlable que le terrible conflit aboutirait à la liberté pour leur race. De même, tout au long des préparatifs affairés du centenaire, les femmes de la nation sentirent avec certitude que la grande célébration nationale ne pourrait se dérouler sans la concession de quelques nouvelles libertés à leur égard. Par conséquent, elles firent valoir leurs revendications à chaque occasion, lors de la célébration du 4 juillet dans les bâtiments de l’exposition, et lors des conventions de nomination républicaines et démocrates ; espérant obtenir un point dans les programmes des deux grands partis politiques.
Le Pavillon des femmes sur le site du centenaire fut une réflexion après coup, tout comme les théologiens prétendent que la femme elle-même le fut. Les femmes du pays, après avoir contribué pour près de cent mille dollars au capital du centenaire, découvrirent qu’aucune disposition n’avait été prise pour une exposition séparée de leur travail. Le conseil du centenaire, dont Mme Gillespie était présidente, décida alors de lever des fonds pour l’érection d’un bâtiment distinct, qui serait connu sous le nom de Pavillon des femmes. Il couvrait un acre de terrain et fut érigé pour un coût de trente mille dollars — une somme modique en comparaison de l’argent qui avait été levé par les femmes et dépensé pour les autres bâtiments, sans parler des crédits étatiques et nationaux, que les taxes prélevées sur elles avaient largement contribué à gonfler.
Le Pavillon ne fut pas une véritable exposition de l’art féminin. Peu de femmes sont, à ce jour, propriétaires des entreprises que leur industrie rend largement rémunératrices. Les filatures de coton, où travaillent des milliers de femmes, appartiennent à des hommes. L’industrie de la chaussure, dans certaines branches de laquelle les femmes effectuent plus de la moitié du travail, est sous la propriété d’hommes. Les riches broderies des Indes, les tapis d’une douceur duveteuse de Turquie, la mousseline de Dacca, anciennement connue sous le nom de « vent tissé », la poterie et la faïence de la veuve de P. Pipsen, les cartouches et enveloppes de l’Oncle Sam, les montres Waltham, dont le travail mécanique le plus fin est effectué par des femmes, et dix mille autres industries ne trouvèrent aucune place dans le pavillon. Le commissaire des États-Unis Meeker, du Colorado, déclara : « Le travail des femmes représente les trois quarts de l’exposition ; il est dispersé dans chaque bâtiment ; retirez-le, et il n’y aurait aucune exposition. »
Mais ce pavillon rendit un bon service à la femme en montrant ses capacités en tant qu’ingénieure. La chaudière, qui fournissait la force motrice pour faire fonctionner ses activités, était sous la responsabilité d’une jeune fille canadienne, Mlle Allison, qui, depuis l’enfance, aimait la machinerie, passant beaucoup de temps dans les grandes scieries et les moulins à grain de son père, actionnés par des moteurs de deux ou trois cents chevaux-vapeur, qu’elle gérait parfois par amusement. Lorsque son nom fut proposé pour faire fonctionner les machines du pavillon, cela suscita une forte opposition. On disait que le comité trouverait, un jour, le pavillon réduit en atomes ; que la femme ingénieure passerait son temps à lire des romans au lieu de surveiller le manomètre ; que l’idée était impraticable et ne devrait même pas être envisagée. Mais Mlle Allison prouva bientôt ses capacités et la fausseté de ces prophéties en prenant sa place dans la salle des machines et en gérant son fonctionnement avec une aisance parfaite. Six métiers à tisser mécaniques, sur lesquels des femmes tissaient des tapis, des sangles, des soieries, etc., étaient actionnés par ce moteur. Plus tard, l’impression de *The New Century for Woman*, un journal publié par la commission du centenaire dans le bâtiment des femmes, fut réalisée par ses moyens. Mlle Allison déclara que ce travail était plus propre, plus agréable et infiniment moins fatigant que de cuisiner sur une cuisinière de cuisine. « Depuis que je suis obligée de gagner ma propre vie », dit-elle, « je n’ai jamais été engagée dans un travail que j’aime autant. Enseigner à l’école est bien plus dur, et l’on n’est pas aussi bien payé. » Elle exprima sa confiance dans sa capacité à gérer les machines d’un navire océanique, et dit qu’il y avait des milliers de petits moteurs en usage dans diverses parties du pays, et qu’aucune raison n’existait pour que les femmes ne soient pas employées à les gérer — suivant la profession d’ingénieur comme un métier régulier —, un moteur nécessitant bien moins d’attention que celle donnée par une nounou ou une mère à un enfant.
Mais pour avoir fait du Pavillon des femmes un lieu grandement historique, il aurait fallu accrocher sur ses murs la protestation annuelle d’Harriet K. Hunt contre l’imposition sans représentation ; les documents juridiques signifiés aux sœurs Smith lorsque, pour leur refus de payer des impôts tout en n’étant pas représentées, leurs vaches Alderney furent saisies et vendues ; les documents émis par la ville de Worcester pour la vente forcée de la maison et des terres d’Abby Kelly Foster, la vétérane abolitionniste, parce qu’elle refusait de payer des impôts, avançant la même raison que nos ancêtres donnèrent lorsqu’ils résistèrent à l’impôt ; une maquette du monument de Bunker Hill, dont la première pierre fut posée par Lafayette en 1825, mais qui resta inachevé pendant près de vingt ans, jusqu’à ce que la célèbre danseuse allemande, Fanny Elssler, donne les bénéfices d’une représentation publique à cet effet. Avec ceux-ci auraient dû être exposées des copies encadrées de toutes les lois pesant injustement sur les femmes — celles qui la dépouillent de son nom, de ses revenus, de ses biens, de ses enfants, de sa personne ; ainsi que les documents juridiques de l’affaire Susan B. Anthony, qui fut jugée et condamnée à une amende pour avoir revendiqué son droit de vote en vertu du quatorzième amendement, et la décision de M. le juge Miller dans l’affaire Myra Bradwell, refusant la protection nationale pour les droits civiques des femmes ; et la décision ultérieure du président de la Cour suprême des États-Unis, Waite, contre Virginia L. Minor, refusant aux femmes la protection nationale pour leurs droits politiques ; des décisions en faveur des droits des États qui mettent en péril les libertés non seulement de toutes les femmes, mais de chaque homme blanc de la nation.
Les contributions les plus appropriées des femmes à l’Exposition du centenaire auraient été ces protestations, ces lois et ces décisions, qui montrent son esclavage politique. Mais tout cela fut laissé pour des salles situées en dehors du site du centenaire, sur Chestnut Street, où la National Woman’s Suffrage Association hissa son drapeau, formula ses protestations et rédigea la Déclaration des droits des femmes des États-Unis.
À beaucoup de gens réfléchis, il semblait pointilleux et déraisonnable pour les femmes de se plaindre de l’injustice dans ce pays libre, au milieu de telles réjouissances universelles. Lorsque la majorité des femmes sont apparemment heureuses, il est naturel de supposer que le mécontentement de la minorité est le résultat de leurs malheureuses idiosyncrasies individuelles, et non d’influences adverses dans les conditions établies. Mais l’histoire du monde montre que la vaste majorité, dans chaque génération, accepte passivement les conditions dans lesquelles elle naît, tandis que celles qui exigent de plus larges libertés sont toujours une petite minorité ostracisée, dont les revendications sont ridiculisées et ignorées. De notre point de vue, nous honorerions toute femme chinoise qui revendiquerait le droit à ses pieds et à ses capacités de locomotion ; les veuves hindoues qui refuseraient de monter sur le bûcher funéraire de leurs maris ; les femmes turques qui jetteraient leurs masques et leurs voiles et quitteraient le harem ; les femmes mormones qui abjureraient leur foi et exigeraient des relations monogames. Pourquoi ne pas honorer tout autant la minorité intelligente des femmes américaines qui protestent contre les incapacités artificielles par lesquelles leur liberté est limitée et leur développement arrêté ? Que seules quelques-unes, en toutes circonstances, protestent contre l’injustice de lois et de coutumes établies de longue date, ne réfute pas le fait des oppressions, tandis que la satisfaction de la majorité, si elle est réelle, prouve seulement leur apathie et leur dégradation plus profonde. Qu’une majorité des femmes des États-Unis accepte, sans protestation, les incapacités qui découlent de leur privation du droit de vote est simplement une preuve de leur ignorance et de leur lâcheté, tandis que la minorité qui exige un statut politique supérieur prouve clairement sa supériorité d’intelligence et de sagesse.
À la clôture du quarante-septième Congrès, nous fîmes deux nouvelles demandes : premièrement, celle d’un comité spécial pour examiner toutes les questions concernant les droits civils et politiques des femmes. Nous posâmes naturellement la question : comme le Congrès a un comité spécial sur les droits des Indiens, pourquoi pas sur ceux des femmes ? Les femmes, en tant que facteur de civilisation, ne sont-elles pas plus importantes que les Indiens ? Deuxièmement, nous demandâmes une salle, au Capitole, où notre comité pourrait se réunir, sans être dérangé, chaque fois qu’il le jugerait opportun. Bien que ces points fussent débattus pendant longtemps, nos demandes furent finalement acceptées. Nous avons maintenant notre comité spécial, et notre salle, avec « Woman Suffrage » en lettres dorées, au-dessus de la porte. Dans notre lutte pour parvenir à cela, tandis que notre champion, le sénateur principal du Massachusetts, se tenait courageusement dans la discussion, l’opposition non seulement ridiculisa la demande spéciale, mais toutes les tentatives pour garantir les droits civils et politiques des femmes. Comme exemple des arguments de l’opposition, je donne ce que le sénateur du Missouri a dit. C’est un spécimen équitable de tout ce qui a été produit de ce côté du débat. Les envolées poétiques de M. Vest sont des plus inspirantes :
« Le Sénat compte maintenant quarante et un comités, avec une petite armée de messagers et d’employés, dont la moitié, sans exagération, est littéralement sans emploi. Je ne prétendrai pas spécifier les comités de ce corps qui n’ont pas un seul projet de loi, résolution ou proposition de quelque nature que ce soit en attente devant eux, et qui n’en ont pas eu depuis des mois. Mais, Monsieur le Président, parmi tous les comités sans activité, et habituellement sans activité, dans ce corps, il en est un qui, sans aucun doute, pourrait prendre compétence sur cette affaire et lui rendre ample justice. Je fais référence à cette institution très respectable et antique, le Comité des réclamations révolutionnaires. Depuis trente ans, il est sans activité. Pendant trente longues années, la surface placide de cette mer parlementaire n’a pas connu une seule ondulation. Si le sénateur du Massachusetts désire un tribunal pour un équilibre et un examen calmes et judiciaires — un tribunal loin de la "lutte ignoble de la foule en délire" — un tribunal éminemment respectable, digne et unique ; pourquoi ne pas envoyer cette question au Comité des réclamations révolutionnaires ? Il est éminemment approprié que ce sujet aille à ce comité car, s’il y a une réclamation révolutionnaire dans ce pays, c’est celle du suffrage des femmes. (Rires.) Cela révolutionne la société ; cela révolutionne la religion ; cela révolutionne la Constitution et les lois ; et cela révolutionne les opinions de ceux qui, parmi nous, sont assez démodés pour croire que la sphère légitime et appropriée de la femme est le cercle familial, en tant qu’épouse et mère, et non en tant que politicienne et électrice — ceux d’entre nous qui sont fiers de croire que
"La station la plus noble de la femme est la retraite : Ses vertus les plus belles fuient la vue du public ; La valeur domestique… qui évite une lumière trop forte."
Devant ce Comité des réclamations révolutionnaires, pourquoi cette réclamation, la plus révolutionnaire de toutes, ne pourrait-elle pas recevoir une attention immédiate et ample ? Plus que cela, comme je l’ai dit auparavant, s’il est un tribunal qui pourrait accorder un temps indivis et une attention digne, n’est-ce pas ce comité ? S’il est un havre de paix, jamais dérangé par aucun projet de loi profane ou aucune résolution d’aucune sorte, c’est le Comité des réclamations révolutionnaires. Il est, dans la vie parlementaire, décrit par ce vers extatique de l’hymne de Watts —
"Là, je baignerai mon âme lasse Dans des mers de repos éternel. Et pas une vague de trouble ne roulera Sur ma poitrine paisible."
Selon toutes les lois naturelles, la stagnation engendre la maladie et la mort, et qu’est-ce qui pourrait secouer cette institution la plus vénérable et la plus respectable davantage qu’une demande des esprits forts, aux cheveux courts et aux jupes plus courtes, envahissant son royaume digne et élucidant toutes les excellences du suffrage féminin. De plus, si ces dames parvenaient jamais, par la providence de Dieu, à obtenir un rapport de ce comité, cela mettrait fin à cette question pour toujours ; car le public en général, et moi-même inclus, en vue de ce miracle de séduction et d’influence féminine, se rendrait immédiatement, et le suffrage féminin deviendrait constitutionnel et légal. Monsieur, j’insiste sur le fait qu’en déférence pour ce comité, en déférence pour le fait qu’il a besoin de ce genre de régime et de médecine, tout ce sujet devrait être ainsi renvoyé. »
Cela donne une idée très juste du caractère des arguments produits par nos opposants, depuis l’inauguration du mouvement. Mais, comme il n’y a pas d’arguments dans un gouvernement républicain en faveur d’une aristocratie de sexe, le ridicule était vraiment la seule arme disponible. Après avoir déclaré « qu’aucun gouvernement juste ne peut être formé sans le consentement des gouvernés », « que l’imposition sans représentation est une tyrannie », il est difficile de voir sur quelle base la moitié de la population est privée de ses droits.
CHAPITRE XX.
ÉCRIRE « L’HISTOIRE DU SUFFRAGE FÉMININ ».
Les quatre années qui suivirent le Centenaire furent occupées et heureuses, marquées par des intérêts et des emplois variés, publics et privés. Des fils et des filles obtenant leur diplôme universitaire, amenant des troupes de jeunes amis pour nous rendre visite ; les imbroglios matrimoniaux habituels, avec toutes leurs promesses de félicité céleste entremêlées de doutes et de craintes terrestres ; des mariages, des voyages en Europe, des entreprises commerciales — dans ce tourbillon de plans et de projets, nos têtes, nos cœurs et nos mains étaient pleinement occupés. Sept garçons et filles dansant autour du foyer, débordants de toutes les joies de la vie qui s’ouvraient devant eux, sont suffisants pour garder les parents les plus apathiques sur les tours de guet le jour et anxieux même dans le monde des rêves la nuit. Mon temps libre, s’il est permis de dire que j’en ai jamais eu, fut consacré durant ces jours aux festivités sociales. Les dîners, thés, pique-niques et danses inévitables avec les voisins de la campagne arrivaient tous en succession rapide. Nous vivions, à cette époque, à Tenafly, dans le New Jersey, non loin de l’éditeur du Sun, Isaac W. England, qui avait aussi sept garçons et filles aussi pleins de malice que les nôtres. Mme England et moi participions à tous leurs jeux avec un enthousiasme égal. Les plus jeunes pensaient que la moitié du plaisir consistait à voir notre enthousiasme dans le « colin-maillard », le « renard et les oies » et les « sacs de haricots ». Cela me procure encore du plaisir, aujourd’hui, de voir ces jeux !
M. England était l’âme de l’hospitalité. Il n’était jamais plus heureux que lorsque sa maison était bondée d’invités, et son garde-manger rempli de toutes les friandises de la saison. Bien que lui et M. Stanton fussent tous deux liés à ce journal digne, le New York Sun, ils se joignaient souvent à l’hilarité générale. Je ris, en écrivant, au souvenir de toutes les facéties que nous avons eues sur les collines bleues du Jersey.
En plus des soucis domestiques qu’impliquait une grande famille, Mme Gage, Mlle Anthony et moi étions déjà occupées à collecter des matériaux pour « L’Histoire du suffrage féminin ». Cela nécessitait une correspondance sans fin. Ensuite, mes voyages de conférences faisaient toujours partie du programme annuel. Les conventions de Washington, aussi, avec les appels, les requêtes, les résolutions, les discours et les audiences devant les comités du Congrès et les législatures d’État, tout cela revenait dans les activités de l’année aussi régulièrement que les tartes à la citrouille pour Thanksgiving, le pudding aux prunes pour Noël et le patriotisme pour l’anniversaire de Washington. Ceux qui parlent pour la gloire ou la philanthropie sont toujours en demande pour les remises de diplômes universitaires et les oraisons du 4 juillet, d’où une grande partie de l’éloquence de Mlle Anthony, ainsi que la mienne, était utilisée de cette manière.
Le 18 octobre 1880, j’eus un dîner improvisé. Elizabeth Boynton Harbert, May Wright Thompson (aujourd’hui Sewall), Phoebe W. Couzins et Arethusa Forbes, revenant d’une convention à Boston, se retrouvèrent toutes par hasard sous mon toit. Nous passâmes un moment très joyeux à discuter des incidents de la convention, des convenances de Boston et de la situation générale. Comme je leur racontais de nombreux souvenirs de jeunesse, elles me demandèrent si j’avais tenu un journal. « Non », dis-je, « pas une trace de plume sur le passé, à part ce qui pourrait être rassemblé à partir de nombreuses lettres de famille. » Elles me pressèrent de commencer un journal immédiatement ; je promis donc que je le ferais à mon prochain anniversaire.
Mon grand chagrin, ce jour-là, était que nous installions une nouvelle cuisinière et n’avions fait aucune préparation pour le dîner. Cela bouleversa complètement le génie présidant mon département culinaire, car elle ne pouvait nous offrir le festin généreux qu’elle savait attendu en de telles occasions. Moi, comme d’habitude, quand il y avait un manque dans les mets, j’essayais d’être aussi brillante que possible dans la conversation ; discutant du Nirvana, du Karma, de la réincarnation, et détournant ainsi l’attention des choses évanescentes de la terre vers les joies d’une vie à venir — pas une prouesse facile à réaliser avec des femmes à l’esprit fort — mais, au moment de se quitter, elles semblaient heureuses et rafraîchies, et promirent toutes de revenir.
Mais nous ne nous y réunirons plus jamais, car les vieux chênes familiers et les majestueux châtaigniers sont passés entre d’autres mains. D’étranges amoureux murmurent maintenant leurs vœux de foi et de confiance sous l’arbre où une cérémonie de mariage des plus charmantes — celle de ma fille Margaret — fut célébrée un jour lumineux d’octobre. Toute la Nature semblait faire de son mieux pour rehausser la beauté de l’occasion. La verdure était brillante de teintes automnales, le soleil brumeux de midi prêtait une douceur particulière à chaque ombre — même les oiseaux et les insectes étaient réduits au silence. Alors que la marche nuptiale s’élevait, douce et claire, deux huissiers majestueux ouvraient la marche ; puis un groupe de camarades de classe de Vassar, gaiement parées de soies de différentes couleurs, suivies par la mariée et le marié. Un immense chien Saint-Bernard, pour son propre compte, fermait la marche, marquant le pas avec une allure mesurée. Il prit place bien en vue, observant alternativement le prêtre officiant, la mariée, le marié et les invités, comme pour dire : « Que signifie tout cela ? » Personne ne se comporta avec plus de convenance et personne n’eut l’air plus radieux que lui, avec un rayon de soleil sur son beau manteau de longs poils, son collier de laiton brillant et sa tête merveilleuse. Bruno ne vécut pas assez longtemps pour voir l’ancienne maison démantelée, mais il dort paisiblement là, sous les châtaigniers, et occupe une grande place dans nombre de nos souvenirs agréables.
Le 12 novembre 1880, j’avais soixante-cinq ans et, conformément à ma promesse, je commençai alors mon journal. C’était une journée lumineuse et ensoleillée, mais le roi du gel était à l’œuvre ; tous mes grands vieux arbres, qui se tenaient comme des sentinelles pour marquer la limite de mon domaine, étaient dépouillés de leur feuillage, et leurs couleurs brillantes avaient pâli en un brun uniforme ; mais les arbres à feuilles persistantes et les grands cèdres rigides tenaient bon, et, lorsqu’ils furent couverts de neige, leur beauté exquise fit couler des larmes sur mes joues. On n’a jamais besoin d’être seul au milieu de beaux arbres.
Mes pensées étaient avec mes enfants absents — Harriot en France, Theodore en Allemagne, Margaret avec son mari et son frère Gerrit, à mi-chemin à travers le continent, et Bob toujours à l’université. Je passai la journée à écrire des lettres et à marcher de long en large sur la véranda, et profitai, depuis mes fenêtres, d’un coucher de soleil glorieux. Seul, lors des anniversaires ou des jours fériés, on est très enclin à se livrer à de tristes rétrospections. La pensée de tout ce que j’aurais pu faire de plus pour le développement parfait de mes enfants, au-delà de ce que j’avais accompli, me déprimait. Je pensais à toutes les bévues de ma propre vie et de leur éducation. On a peu parlé des responsabilités de la vie parentale ; en conséquence, peu ou rien n’a été fait. J’avais de telles visions des devoirs parentaux ce jour-là que j’en vins à la conclusion que les parents ne pourraient jamais payer la dette qu’ils ont envers leurs enfants pour les avoir amenés dans ce monde de souffrance, à moins de pouvoir leur garantir des esprits sains dans des corps sains, et assez de bonnes choses de cette vie pour leur permettre de vivre sans une lutte continuelle pour les nécessités de l’existence. Je n’ai aucune sympathie pour la vieille idée que les enfants ont une dette de gratitude envers leurs parents pour le simple fait de l’existence, généralement conférée sans réflexion et simplement pour leur propre plaisir. Combien rarement entendons-nous parler d’une préparation haute ou sainte pour la fonction de parent ! Ici, dans l’acte le plus important de la vie, tout est laissé au hasard. Des hommes et des femmes, intelligents et prudents dans toutes les autres directions, semblent n’exercer aucune prévoyance ici, mais transmettent leurs idiosyncrasies individuelles et familiales de la manière la plus imprudente.
Le 13 novembre, le New York Tribune annonça le décès de Lucretia Mott, âgée de quatre-vingt-huit ans. L’ayant connue dans la fleur de l’âge, quand toutes ses facultés étaient à leur zénith, et dans le repos de la vieillesse, quand ses forces commençaient à décliner, son retrait d’entre nous sembla aussi beau et naturel que le changement de feuillage, de l’été à l’automne, d’un grand vieux chêne que j’ai observé et aimé.
L’arrivée de Miss Anthony et de Mrs. Gage, le 20 novembre, bannit toute affaire familiale de mon esprit. Quel travail de planification, alors, pour les volumes, les chapitres, les notes de bas de page, les marges, les annexes, le papier et la typographie ; pour les gravures, le titre, la préface et l’introduction ! Je n’avais jamais imaginé que la publication d’un livre exigeât la prise en compte de détails si interminables. Nous restâmes consternées devant la masse de documents, qui s’élevait de plus en plus à chaque courrier, et la pensée de toute la lecture que cela impliquait nous donnait le sentiment que l’œuvre de notre vie entière se dressait devant nous. Six semaines de travail soutenu, toute la journée et souvent jusqu’à minuit, ne firent aucune diminution visible de la pile de documents. Cependant, avant la fin du mois, nous avions pris toutes nos dispositions avec les éditeurs et les graveurs, et six chapitres étaient imprimés. Lorsque nous commençâmes à corriger les épreuves, nous eûmes le sentiment d’avoir accompli quelque chose. C’est ainsi que nous travaillâmes tout au long de l’hiver et jusqu’au cœur du printemps, sans aucun changement hormis la Convention de Washington et une réunion occasionnelle en soirée dans la ville de New York. Nous recevions de fréquentes visites d’amis que nous étions heureuses de voir. Là vinrent Edward M. Davis, Sarah Pugh, Adeline Thompson, Frederick Cabot de Boston, le Dr William F. Channing, et la douce petite Clara Spence, qui récita pour nous quelques-unes des plus belles pièces de son répertoire.
En outre, nous recevions d’innombrables lettres d’amis et d’ennemis, certains louant et d’autres condamnant notre projet, et, bien que souvent isolées, nous restions en contact avec le monde extérieur. Mais le ton des lettres était si contradictoire que, si nous n’avions pas pris une mesure très juste de nous-mêmes et de nos conseillers, nous aurions abandonné notre projet et enterré tout le précieux matériel collecté, pour qu’il dorme à jamais dans des caisses en pin.
À cette époque, je reçus une lettre très amusante du révérend Robert Collyer sur la « droiture littéraire », me taquinant pour avoir utilisé l’une de ses anecdotes dans mon esquisse sur Lucretia Mott sans le créditer. Je le tournai en dérision, lui qui avait pu penser qu’il était de mon devoir de le faire. Je lui dis sans détour qu’il appartenait à une classe de « citoyens mâles blancs » qui m’avaient dépouillée de tous mes droits civils et politiques, de mes biens, de mes enfants et de ma liberté personnelle ; et qu’il lui sied désormais fort mal de me demander des comptes pour avoir utilisé l’une de ses petites anecdotes qu’il avait, dix contre un, chapardée à quelque femme. Je lui dis que je considérais toute sa classe comme une proie légitime pour le pillage littéraire. Que les femmes avaient été imposées pour bâtir des universités destinées à éduquer les hommes, et que si nous pouvions ramasser une miette littéraire tombée de leurs festins, nous y avions assurément droit. De plus, je lui dis que le devoir de l’homme dans ce monde était de travailler, de creuser et de fouiller pour trouver des joyaux, réels et idéaux, et de les déposer aux pieds de la femme, afin qu’elle les utilise comme bon lui semble ; qu’il devrait se sentir très honoré, au lieu de se plaindre, d’avoir écrit quelque chose que j’avais jugé digne d’être utilisé. Il répondit comme le gentilhomme qu’il est, capable d’accueillir une idée nouvelle. Il admit qu’au regard des manquements de tout son sexe, il n’avait pas un mot à dire en guise d’accusation, mais qu’il se tenait prostré à mes pieds, couvert de sac et de cendre, s’étonnant de ne pas avoir adopté mon point de vue dès le départ.
Ce n’est qu’à deux reprises dans ma vie que j’ai été accusée de citer sans accorder le crédit dû. L’autre cas fut celui de Matilda Joslyn Gage. J’avais, en deux ou trois occasions, utilisé une devise de sa plume dans des albums d’autographes, tout comme j’avais envoyé des sentiments de Longfellow, Lowell, Shakespeare, Moïse ou Paul. Lors de longs voyages de conférences, d’innombrables albums d’autographes vous attendaient à chaque détour, dans les wagons, les dépôts, sur l’estrade, à l’hôtel et dans l’omnibus. « Un sentiment, s’il vous plaît », réclamaient une demi-douzaine de voix. On écrit à la hâte des sentiments différents pour chacun. C’est ainsi que j’ai malheureusement utilisé un sentiment favori de Matilda. Alors, ici et maintenant, je dis à mes admirateurs d’autographes, de New York à San Francisco, chaque fois que vous verrez « Il existe un mot plus doux que Mère, Foyer ou Paradis — ce mot est Liberté », souvenez-vous qu’il appartient à Matilda Joslyn Gage. J’espère maintenant que Robert et Matilda diront, dans leurs œuvres posthumes, que j’ai fait l’amende honorable, comme je m’efforce toujours de le faire lorsque des amis estiment ne pas avoir été traités équitablement.
En mai 1881, le premier volume de notre Histoire parut ; c’était un in-octavo de 871 pages, avec du bon papier, une bonne impression, de belles gravures et une reliure soignée. Je l’accueillis avec le même sentiment d’amour et de tendresse que mon premier-né. J’éprouvais le même plaisir à l’entendre louer et la même mortification à l’entendre critiquer. L’accueil le plus chaleureux vint du révérend William Henry Channing. Il nous écrivit que c’était aussi intéressant et fascinant qu’un roman. Il en fit une recension très flatteuse dans l’un des journaux de Londres. John W. Forney écrivit également une bonne critique et envoya une lettre amicale. Mayo W. Hazeltine, l’un des critiques les plus compétents de ce pays, dans le New York Sun, en donna aussi une recension très attentive et élogieuse. En fait, nous reçûmes bien plus d’éloges et moins de blâmes que nous ne l’avions anticipé. Nous commençâmes le second volume en juin. En lisant le matériel concernant le travail des femmes pendant la guerre, je sentis combien nos labeurs sont peu appréciés. Qui peut résumer tous les maux dont les femmes d’une nation souffrent à cause de la guerre ? Elles en subissent toute la misère et n’en ont aucune gloire ; rien pour atténuer leur attente et leur veille harassantes pour les êtres chers qui ne reviendront plus.
Au printemps de 1881, pour varier la monotonie du travail sur l’histoire, nous décidâmes de tenir une série de conventions à travers les États de la Nouvelle-Angleterre. Nous commençâmes durant la semaine anniversaire à Boston, et eûmes plusieurs réunions bondées et enthousiastes au Tremont Temple. En plus de nos réunions sur le suffrage, je pris la parole devant les associations pour la religion libre, l’éducation morale et l’hérédité. Tous nos orateurs logèrent au Parker House, et nous passâmes un moment très agréable à converser durant nos heures de loisir. Nous fûmes reçues par le gouverneur Long, au Capitole. Il fit un court discours, en faveur du suffrage féminin, en réponse à Mrs. Hooker. Nous rendîmes également visite au maire, à l’hôtel de ville, et parcourûmes le grand établissement commercial de Jordan & Marsh, où les employées sont principalement de jeunes filles bien nourries, logées, et disposant de pièces agréables avec une bonne bibliothèque où elles s’assoient pour lire le soir. Nous visitâmes la prison de réforme pour femmes de Sherborn, gérée entièrement par des femmes. Nous la trouvâmes propre et confortable, ressemblant plus à un foyer agréable qu’à un lieu de punition.
Mrs. Robinson, Miss Anthony et moi fûmes invitées à dîner au Bird Club. Aucune femme, hormis moi, n’avait jamais eu cet honneur auparavant. J’y avais dîné en 1870, escortée par « Warrington » du Springfield Republican et Edwin Morton. Là, je rencontrai Frank Sanborn pour la première fois. Frank Bird occupait à peu près la même place dans la vie politique du Massachusetts que celle que Thurlow Weed tint dans l’État de New York pendant quarante ans. Le soir, nous eûmes une réception bondée au domicile de Mrs. Fenno Tudor, qui occupait une belle demeure ancienne faisant face au Common, où nous rencontrâmes une large assemblée de réformateurs de Boston. Le jour de la décoration, le 30 mai, nous nous rendîmes à Providence, où je fus l’invitée du Dr William F. Channing. Nous y tînmes une convention couronnée de succès. Le sénateur Anthony et l’ex-gouverneur Sprague étaient dans l’auditoire et exprimèrent par la suite un grand plaisir pour tout ce qu’ils avaient entendu. J’avais prêché dans l’église du révérend Frederick Hinckley le dimanche après-midi précédent.
De Providence, je rentrai précipitamment chez moi pour retrouver mon fils Theodore et son épouse, qui venaient de débarquer de France. Nous décorâmes notre maison et nos jardins avec des lanternes chinoises et des drapeaux nationaux pour les accueillir. N’ayant pas eu le temps d’envoyer chercher de la cotonnade à New York, nos drapeaux — français et américains — étaient tous faits de calicot rouge et bleu vif. L’effet était beau à leur arrivée ; mais, malheureusement, un violent orage éclata durant la nuit et détrempa tellement nos beaux drapeaux qu’ils devinrent des haillons décolorés. Ma petite femme de chambre m’annonça tôt le matin que « les Français et les Américains avaient livré une grande bataille durant la nuit et que la véranda était couverte de sang ». Ce fut une nouvelle saisissante pour quelqu’un qui s’éveillait à peine d’un sommeil profond. « Mais, Emma ! » dis-je, « que veux-tu dire ? » « Eh bien », répondit-elle, « la pluie a délavé toute la couleur de nos drapeaux, et la véranda est couverte de ruisseaux d’eau rouge et bleue. » Alors que le soleil du matin apparaissait dans toute sa gloire, chassant les nuages sombres, nos décorations semblaient effectivement pâles et flétries, et furent promptement retirées.
Je fus heureusement surprise par ma grande et majestueuse belle-fille, Marguerite Berry. Une fille de vingt ans à l’allure fine, droite, forte et robuste, modeste et plaisante. Elle peut marcher des kilomètres, dessine d’après nature avec beaucoup d’habileté et de rapidité, et parle trois langues. J’avais toujours dit à mes fils : « Quand vous vous marierez, choisissez une femme qui a de la colonne vertébrale et des dents saines ; souvenez-vous que les dents témoignent de l’état des os dans le reste du corps. » Ainsi, lorsque Theodore me présenta sa femme, il dit : « Vous voyez que j’ai suivi vos conseils ; sa colonne est aussi droite qu’elle devrait l’être, et chaque dent dans sa tête est aussi saine que l’ivoire. » Cela me rappelle un jeune homme qui venait installer mes poêles pour l’hiver. Il me dit un jour qu’il pensait à se marier. « Eh bien », dis-je, « par-dessus tout, prenez une femme avec une colonne vertébrale et des dents saines. » Le tuyau de poêle à la main, il se tourna vers moi avec un air de surprise et dit : « Est-ce qu’il en existe qui n’ont pas de colonne vertébrale ? »
En juillet 1881, assises sous les arbres, Miss Anthony et moi lûmes et discutâmes le magnifique discours de Wendell Phillips devant la société Phi Beta Kappa de l’université de Harvard. Cette société avait souvent parlé de l’inviter, mais craignait ses propos radicaux. Enfin, espérant que les années auraient pu modifier ses opinions et quelque peu adoucir son langage, une invitation fut lancée. L’élite de Boston, les présidents et les professeurs d’université venus de loin étaient là. Un immense auditoire de gens sages, instruits, distingués dans l’État et l’Église, était rassemblé. Un auditoire aussi conservateur, supposait-on, tiendrait sûrement ce radical en échec. Hélas ! ils étaient tous condamnés, pour une fois, à entendre la vérité nue, sur toute question vitale du jour. Pensant que cela pourrait être sa seule occasion d’éveiller quelque pensée libérale dans des esprits conservateurs, il frappa à la note fondamentale de chaque réforme ; défendit les grèves ouvrières, les nihilistes de Russie, la prohibition, le suffrage féminin, et exigea une réforme dans nos prisons, nos cours de justice et nos chambres législatives. Sur la question des femmes, il déclara :
« La science sociale affirme que la place de la femme dans la société marque le niveau de la civilisation. Depuis son crépuscule en Grèce, à travers le culte italien de la Vierge, les rêves de la chevalerie, la justice du droit civil et l’égalité de la société française, nous traçons sa reconnaissance graduelle, tandis que notre droit commun, comme l’avoua Lord Brougham, était, vis-à-vis des femmes, l’opprobre de l’ère chrétienne. Pendant quarante ans, des hommes et des femmes sincères, travaillant sans bruit, ont lavé cet opprobre ; les codes de trente États ont été remodelés, et la femme se tient, aujourd’hui, presque face à face avec sa dernière revendication — le bulletin de vote. Ce fut une lutte harassante et ingrate, bien que victorieuse. Mais s’il existe un refuge contre cette malédiction effroyable, le vice des grandes villes, devant lequel la science sociale reste paralysée et muette, il est dans cette reconnaissance plus égale des femmes. »
« Si, dans cette bataille critique pour le suffrage universel, le plus noble héritage que nos pères nous aient laissé et le plus grand dépôt que Dieu laisse entre nos mains, il existe une arme qui, une fois sortie de l’armurerie, rendra la victoire certaine, ce sera, comme cela a été le cas dans l’art, la littérature et la société, d’appeler la femme dans l’arène politique. La classe littéraire, jusqu’à il y a six ans, n’a pris aucune note de ce grand soulèvement ; sinon pour jeter chaque obstacle sur son chemin. »
« La première lueur que nous obtenons du sang saxon dans l’histoire est cette ligne de Tacite dans sa "Germanie", qui dit : "Dans toutes les affaires graves, ils consultent leurs femmes." Dans des années, quand le robuste bon sens saxon aura rejeté la superstition juive et les préjugés orientaux, et mis sous son pied l’érudition fastidieuse et la mode dédaigneuse, quelque second Tacite de la vallée du Mississippi répondra à celui des Sept Collines : "Dans toutes les questions graves, nous consultons nos femmes." »
« Si les Alpes, empilées dans le froid et le silence, sont l’emblème du despotisme, nous prenons joyeusement l’océan toujours agité pour le nôtre, pur seulement parce qu’il n’est jamais immobile. Pour être aussi bons que nos pères, nous devons être meilleurs. Ils firent taire leurs peurs et domptèrent leurs préjugés, inaugurant la libre parole et l’égalité sans aucun précédent dans les archives. Élevons-nous à leur niveau, écrasons l’appétit et interdisons la tentation si elle corrompt les grandes villes ; retranchons le travail dans des remparts suffisants contre cette richesse qui, sans la force décuplée des corporations modernes, a ruiné les États grecs et romains ; et, avec un effort encore plus sévère, appelons la femme dans la vie civile, en renfort à nos rangs laborieux, dans l’effort de faire de notre civilisation un succès. Ne restez pas comme la figure sur notre pièce d’argent, regardant toujours en arrière. »
« "Les occasions nouvelles enseignent des devoirs nouveaux, Le temps rend le bien ancien inadapté, Ils doivent toujours monter et avancer, Ceux qui veulent rester à la hauteur de la vérité. Voici ! devant nous brillent ses feux de garde — Nous devons nous-mêmes être des pèlerins, Lancer notre Mayflower, et diriger hardiment À travers la mer hivernale désespérée, Sans tenter le portail du futur Avec la clé rouillée de sang du passé." »
Ce discours de Harvard face à la mode, au sectarisme et au conservatisme — si libéral, si éloquent, si courageux — est un modèle pour tout jeune homme qui, comme l’orateur, voudrait consacrer ses talents aux meilleurs intérêts de la race, plutôt qu’à son ambition personnelle pour un simple succès mondain.
Vers la fin d’octobre, Miss Anthony revint, après un repos de deux mois, et nous commençâmes à travailler de nouveau sur le second volume de l’Histoire. Le 2 novembre étant le jour des élections, la voiture républicaine, décorée de drapeaux et de branches persistantes, vint à la porte pour les électeurs. Comme je possédais la maison et payais les impôts, et qu’aucun des mâles blancs n’était à la maison, je suggérai que je pourrais descendre et voter, sur quoi les messieurs qui représentaient le comité républicain m’exhortèrent, très cordialement, à le faire. Accompagnée de mon amie fidèle, Miss Anthony, nous montâmes dans la voiture et nous rendîmes au scrutin, tenu dans l’hôtel où j’allais habituellement payer mes impôts. Quand nous entrâmes dans la salle, elle était bondée d’hommes. Je fus présentée aux inspecteurs par Charles Everett, l’un de nos principaux citoyens, qui dit : « Mrs. Stanton est ici, messieurs, dans le but de voter. Comme elle est contribuable, saine d’esprit et en âge légal, je ne vois aucune raison pour laquelle elle ne devrait pas exercer ce droit de citoyenneté. »
Les inspecteurs furent stupéfaits. Je crois qu’ils craignaient que je ne sois sur le point de m’emparer de l’urne électorale. L’un posa ses bras autour, avec une main fermée sur l’ouverture où les bulletins étaient glissés, et dit, avec un mélange de surprise et de pitié : « Oh, non, madame ! Seuls les hommes sont autorisés à voter. » Je lui expliquai alors que, conformément à la Constitution du New Jersey, les femmes avaient voté dans le New Jersey jusqu’en 1801, date à laquelle l’exercice de ce droit leur fut interdit par un acte arbitraire de la législature, et que, par un amendement récent à la Constitution nationale, le Congrès avait déclaré que « toutes les personnes nées ou naturalisées aux États-Unis, et soumises à la juridiction de ceux-ci, sont citoyens des États-Unis et de l’État dans lequel elles résident » et sont en droit de voter. Je leur dis que je souhaitais déposer mon bulletin, en tant que citoyenne des États-Unis, pour les candidats aux fonctions des États-Unis. Deux des inspecteurs s’assirent et rabattirent leurs chapeaux sur leurs yeux, que ce soit par honte ou par ignorance, je ne sais. L’autre resta accroché à l’urne et dit : « Je ne connais rien aux Constitutions, d’État ou nationale. Je n’ai jamais lu ni l’une ni l’autre ; mais je sais que dans le New Jersey, les femmes n’ont pas voté de mon temps, et je ne peux accepter votre bulletin. » Alors je déposai mon bulletin dans sa main, disant que j’avais le même droit de voter que tout homme présent, et que la responsabilité de me nier mes droits de citoyenneté devait reposer sur lui.
Tout au long de l’hiver, Miss Anthony et moi travaillâmes diligemment sur l’Histoire. Ma fille Harriot revint d’Europe en février, déterminée à ce que je reparte avec elle, car elle n’avait pas terminé ses études. Pour accélérer ma tâche sur l’Histoire, elle saisit la rame laborieuse, prépara le dernier chapitre et corrigea les épreuves au fur et à mesure que l’occasion se présentait. Comme les enfants étaient dispersés aux quatre points cardinaux et que mon mari passait l’hiver en ville, nous décidâmes de louer notre maison et de prendre tous des vacances. Nous passâmes un mois dans la ville de New York, occupées à l’Histoire jusqu’à la dernière heure, avec des intervalles occasionnels pour recevoir et rendre visite à des amis. Comme je redoutais le voyage, les jours s’enfuirent trop vite pour mon plaisir.
CHAPITRE XXI.
DANS LE SUD DE LA FRANCE.
Ayant travaillé diligemment pendant près de deux ans sur le second volume de « L’Histoire du suffrage féminin », j’envisageais avec plaisir un repos, dans le Vieux Monde, hors de portée et du son de ma chère Susan et du mouvement pour le suffrage féminin. Le 27 mai 1892, j’embarquai avec ma fille Harriot sur le Château Léoville à destination de Bordeaux. Les nombreux amis qui vinrent nous dire au revoir apportèrent des fruits et des fleurs, des boîtes de gingembre confit pour prévenir le mal de mer, des lettres d’introduction et de la littérature légère pour le voyage. Nous avions tous les journaux quotidiens et hebdomadaires, laïcs et religieux, les nouveaux magazines mensuels et plusieurs romans. Nous pensions que nous ferions une immense quantité de lecture, mais nous fîmes très peu. Manger, dormir, marcher sur le pont et regarder l’océan, toujours changeant, sont à peu près tout ce que la plupart des gens se soucient de faire. La descente du port, ce soir-là, brillant et chaud, était magnifique, et nous nous attardâmes sur le pont au clair de lune jusqu’à une heure avancée.
Je dormis peu, cette nuit-là, car deux chats couraient sans cesse dans et hors de ma cabine, et ma couchette était si étroite que je ne pouvais rester que dans une seule position — aussi droite que si j’étais déjà dans mon cercueil. Dans ces circonstances, je passai la nuit à repenser à tout ce qui était douloureux dans toute ma vie, et à imaginer toutes les différentes calamités qui pourraient arriver à ma famille en mon absence. Ce fut une nuit d’introspection sévère et d’insatisfaction intense. Je fus heureuse quand le matin se leva et que je pus aller sur le pont. Durant la journée, mon lit fut élargi d’un pied et, la nuit, les chats furent relégués à d’autres quartiers.
Nous eûmes un voyage calme, agréable et sans histoire, jusqu’à la dernière nuit, quand, à l’approche de la côte française, le temps devint sombre et orageux. Le lendemain matin, notre bon paquebot remonta lentement et prudemment la large et boueuse Gironde et nous déposa sur les quais animés de Bordeaux, où mon fils Theodore attendait pour nous recevoir. Alors que nous nous tournions pour dire adieu à notre navire robuste — contemplant ses flancs de fer noir éclaboussés d’écume salée — un sentiment de profonde reconnaissance nous envahit, car il avait été fidèle à sa mission, et nous avait portées en toute sécurité du Nouveau Monde à l’Ancien, sur des milliers de milles de mer traîtresse.
Nous passâmes une journée à rouler dans Bordeaux, profitant du simple fait d’être rétablies sur la terra firma après douze jours d’emprisonnement sur l’océan. Les villes maritimes se ressemblent toutes à travers le monde. Les forêts de mâts, les chariots lourdement chargés, les marins qui flânent, les dockers frustes et les quais sales ne sont pas plus caractéristiques de Bordeaux que de New York, Londres et Liverpool. Mais Bordeaux était intéressante en tant que lieu de naissance de Montesquieu et en tant que capitale de l’ancienne Guyenne et Gascogne.
Mais je ne dois pas oublier de mentionner un accident survenu au débarquement à Bordeaux. Nous avions d’innombrables bagages, un landau, une chaise à bascule, une caisse de « L’Histoire du suffrage féminin » destinée aux bibliothèques étrangères, outre le nombre habituel de malles et de sacoches, et une manne dans laquelle se trouvaient maintes choses dont nous n’avions pas encore décidé si nous devions les emporter ou les laisser. Un pistolet chargé y avait été jeté négligemment. La manne ayant été manipulée avec une secousse vigoureuse par quelque joyeux marin français, le pistolet fit feu, transperçant l’épaule du porteur. Il tomba en sang sur le quai. La peur de la dynamite étant alors à son comble, la consternation générale fut indescriptible. Chaque Français, avec des gestes véhéments, jacassait de toute la force de ses poumons tout en se tenant à une distance respectueuse de la manne. Personne ne savait ce qui avait causé le trouble ; mais Theodore était résolu à mener l’enquête. Il s’attela à défaire les cordes et à examiner le contenu, et c’est là qu’il trouva le pistolet, avec lequel, en visant vers le haut, il tira deux autres balles. « Hélas ! » dit Hattie, « c’est moi qui ai mis ce pistolet ici, sans jamais imaginer qu’il était chargé. » L’homme blessé fut conduit à l’hôpital. Ses blessures étaient très légères, mais l’incident nous coûta deux mille francs et un nombre infini d’ennuis. J’étais reconnaissante que, par chance, le pistolet ne soit pas parti dans la cale du navire, ce qui aurait pu mettre le feu au bâtiment et peut-être sacrifier trois cents vies par la seule imprudence d’une jeune fille. En vérité, nous ne saurions être trop prudents dans l’usage des armes à feu.
Bordeaux est une vieille ville curieuse, avec ses innombrables soldats et prêtres déambulant dans toutes les directions. Les prêtres, vêtus de longues soutanes noires et de grands chapeaux noirs, ont un aspect solennel ; mais les soldats, qui marchent nonchalamment ou montent la garde devant des bâtiments qui ne semblent menacés par aucun être vivant, sont inutiles et ridicules. Les lourdes charrettes et les harnais poussent l’observateur non averti à une pitié constante pour les chevaux. Outre tout ce qui est nécessaire à la locomotion, ils possèdent un nombre infini d’ornements qui s’élèvent de deux ou trois pieds au-dessus de la tête des chevaux : cornes, cloches, plumes et glands. L’une de leurs charrettes pèserait autant que trois des nôtres, et toutes leurs voitures sont également pesantes.
C’est par une journée lumineuse et fraîche que nous prîmes le train pour Toulouse, et nous profitâmes du délicieux trajet à travers le cœur même de la vieille Gascogne et du Languedoc. Il était évident que nous étions dans le Midi, où le soleil est fort, car, bien que l’été eût à peine commencé, le pays revêtait déjà une teinte brune. Mais les étroites bandes de céréales en croissance, les hectares de vignes ressemblant à de jeunes groseilliers, et les figuiers disséminés çà et là, semblaient étranges aux yeux d’une native de New York.
Nous passâmes devant maints lieux historiques durant ce voyage de l’après-midi en remontant la vallée de la Garonne. À Portets se trouvent les ruines du château de Langoiran, bâti avant la découverte de l’Amérique, et, quelques milles plus loin, nous arrivâmes dans la région des célèbres vins de Sauternes et de Château-Yquem. Saint-Macaire est une très ancienne ville gallo-romaine, où l’on vous montre des églises, des murailles et des maisons construites il y a quinze siècles. L’une des plus grandes villes possède une histoire typique de cette partie de la France, où les guerres de religion et de conquête furent autrefois à l’ordre du jour. Elle fut prise et reprise par les Goths, les Huns, les Burgondes et les Sarrasins, nul ne sait combien de fois, et appartint successivement aux rois de France, aux ducs d’Aquitaine, aux rois d’Angleterre et aux comtes de Toulouse. Je me demande parfois si les habitants de nos villes américaines, dont la croissance et le développement ont été libres et sans entraves comme ceux d’un enfant favori, apprécient les bénédictions qui ont été les leurs. Combien sont vrais les vers de Goethe : « Amérique, tu es bien plus heureuse que notre vieux continent ; tu n’as pas de châteaux en ruine, pas de forteresses ; nul souvenir inutile, nul vain ennemi ne viendra interrompre le cours intérieur de ta vie ! »
Nous traversâmes Moissac, avec son célèbre orgue, un cadeau de Mazarin ; Castelsarrasin, fondé par les Sarrasins au huitième siècle ; Montauban, cette place forte des premiers protestants, qui souffrit le martyre pour sa foi religieuse ; Grisolles, bâtie sur une voie romaine, et, enfin, dans la pénombre du soir, nous atteignîmes « la capitale du Midi », cette ville de savoir, la curieuse et intéressante vieille Toulouse.
Laura Curtis Bullard, dans le portrait qu’elle fait de moi dans « Our Famous Women », écrit : « En 1882, Mme Stanton se rendit en France, en visite chez son fils Theodore, et passa trois mois au couvent de La Sagesse, dans la ville de Toulouse. » Cela est tout à fait vrai ; mais j’ai parfois essayé de deviner ce que ses lecteurs pensaient que je faisais pendant trois mois dans un couvent. Lasse des épreuves et des tribulations de ce monde, m’y étais-je rendue pour me préparer en solitude à l’autre ? Avais-je pris le voile dans mon grand âge ? Ou, à l’instar des anglicans de la haute église et des catholiques romains, en avais-je fait ma retraite ? Pas du tout. Ma fille souhaitait étudier le français de manière avantageuse, mon fils vivait dans les montagnes toutes proches, et le jardin de La Sagesse, avec ses grands arbres, ses allées de gravier propres et son ombre fraîche, était l’endroit le plus délicieux qui soit.
Dans cette retraite religieuse, je rencontrai, de temps à autre, quelques-uns des résidents les plus radicaux et les plus libéraux du Midi. Toulouse est l’un des centres universitaires les plus importants de France, et porte avec honneur le fier titre de « ville savante ». Avec deux membres distingués de la faculté, le regretté Dr Nicholas Joly et le professeur Moliner de la faculté de droit, j’eus souvent des discussions des plus intéressantes sur toutes les grandes questions de l’heure. Que trois hérétiques — je devrais dire six, car ma fille, mon fils et sa femme se joignaient souvent au cercle — pussent ainsi siéger en toute sécurité et débattre, de la manière la plus peu orthodoxe, dans ces enceintes sacrées, de toutes les réformes sociales, politiques et religieuses dont les États-Unis et la France ont besoin pour être en harmonie avec l’esprit du siècle, était une preuve frappante des progrès que le monde a accomplis en matière de liberté d’expression. Le temps fut où de tels actes nous auraient coûté la vie, même si nous avions été surpris à exprimer nos hérésies dans l’intimité de nos propres foyers. Mais ici, sous les chênes d’un couvent catholique, avec les sœurs en robe grise tout autour de nous, nous pouvions souligner les erreurs du catholicisme lui-même, sans crainte ni tremblement. Glorieux dix-neuvième siècle, quelles conquêtes sont les tiennes !
Je ne dirai rien des rues pittoresques de l’antique Toulouse ; rien des prêtres, qui fourmillent comme des enfants dans une ville anglaise ; rien des façades en pierre magnifiquement sculptées des anciens hôtels particuliers, autrefois habités par la noblesse du Languedoc, mais désormais voués au commerce et aux affaires ; rien des hautes cathédrales de briques, dont l’extérieur rappelle Londres et dont l’intérieur vous transporte dans « l’Orient somptueux » ; rien du Capitole, avec sa galerie riche en bustes des célèbres fils du Midi ; rien du musée, du jardin public et du large fleuve qui serpente à travers tout cela. Je dois laisser là toutes ces caractéristiques intéressantes de Toulouse et me hâter vers les Montagnes Noires, à quelques milles de là, où je pus observer la vie rurale du Languedoc moderne.
À Jacournassy, la résidence de campagne de Mme Berry, dont ma fille épousa le fils Theodore, je passai un mois plein de surprises. Combien tout différait de l’Amérique, et même de la plaine en contrebas ! Les paysans, pour beaucoup d’entre eux du moins, ne savent ni parler français ni le comprendre. Leur langue est un patois, ressemblant à la fois à l’espagnol et à l’italien, et ils s’y accrochent avec une ténacité étonnante. Leurs instruments agricoles ne sont pas moins pittoresques que leur parler. La charrue est un long timon avec un soc des plus primitifs au milieu, une vache à une extrémité, et un garçon à l’autre. Le grain est coupé à la faucille et battu au fléau sur l’aire de la grange, comme aux temps bibliques. Le fumier est répandu sur les champs à la main. Il y avait un certain plaisir à étudier ces coutumes d’un autre âge. J’entrevis des éclats de l’époque anté-révolutionnaire, quand le roi gouvernait l’État et que les nobles possédaient les terres. Ici encore, je vis, comme jamais auparavant, quels pas de géant le monde a accomplis en l’espace d’un siècle.
Mais, à l’intérieur, on revient aux temps modernes. La table, les lits, les chambres du château étaient à peu près les mêmes qu’à Toulouse et dans la ville de New York. La cuisine n’est cependant pas comme la nôtre, à moins de supposer que le talent de Delmonico se soit étendu à toutes les maisons de l’île de Manhattan, ce qui, malheureusement, n’est pas le cas. Quel admirable produit du génie français est l’art de la cuisine ! D’une valeur incalculable ont été les enseignements culinaires de Vatel et de ses disciples.
L’une des sources d’amusement, durant mon séjour à Jacournassy, fut de nature littéraire. Mon fils Theodore était alors occupé à rassembler les matériaux pour son livre intitulé « La Question des femmes en Europe », et chaque courrier apportait des manuscrits et des lettres de toutes les parties du continent, écrits dans presque toutes les langues connues de Babel. Ainsi, ce que j’étais venue éviter en voyageant, je le trouvai sur le seuil même où j’étais venue me reposer. Nous avions de bons linguistes au château, et chaque document finissait par revêtir un habit anglais qui, toutefois, avait souvent besoin d’être beaucoup modifié et poli. C’était ma part du travail. Ainsi, bien loin au cœur de la France, tout en haut des Montagnes Noires, entourée de parents parlant français et de paysans parlant patois, je me retrouvai une fois de plus à traduire un mauvais anglais dans le meilleur que je pusse maîtriser, exactement comme je l’avais si souvent fait en Amérique, lorsque j’étais éditrice de The Revolution, ou lorsque je préparais le manuscrit de « L’Histoire du suffrage féminin ». Mais c’était un labeur pour la cause de mon sexe ; c’était apporter mon aide à la création de « La Question des femmes en Europe », et ainsi ma plume ne resta point oisive ni ma main lasse.
Le paysage des Montagnes Noires est très grandiose, et rappelle les hautes chaînes de montagnes entourant la vallée de Yosemite en Californie. Au loin se trouvent les Pyrénées aux sommets enneigés, produisant une beauté solennelle, une profonde solitude. Nous avions l’habitude d’aller chaque soir là où nous pouvions voir le soleil se coucher et observer les ombres changeantes dans la large vallée en contrebas. Un autre grand plaisir ici était de suivre le développement progressif de ma première petite-fille, Elizabeth Cady Stanton, née à Paris, le 3 mai 1882. C’était une belle enfant ; bien qu’âgée de trois mois seulement, sa tête était couverte de cheveux sombres, et ses grands yeux bleus regardaient avec une intensité sérieuse sous son front bien formé.
Une nuit, j’eus une peur terrible. J’étais la seule personne à dormir au rez-de-chaussée du château, et ma chambre se trouvait à l’extrémité du bâtiment, avec l’escalier de l’autre côté. On m’avait souvent mis en garde de ne pas laisser mes fenêtres ouvertes, car quelqu’un pourrait entrer. Mais, comme je dormais toujours avec une fenêtre ouverte, hiver comme été, je pensai que je prendrais le risque plutôt que de subir une sensation d’étouffement nuit après nuit. Les volets étaient pleins, et les fermer revenait à exclure tout l’air, je les laissai donc ouverts d’environ un pied, calés par un crochet en fer. Un endroit favori pour un âne de compagnie se situait sous ma fenêtre, où il dormait uniformément dans un silence profond. Mais une splendide nuit de pleine lune, probablement pour m’éveiller afin de profiter avec lui de la beauté exquise de notre environnement, il passa son museau par cette ouverture et poussa l’un des braiements les plus prolongés et les plus retentissants que j’aie jamais entendus. Surprise dans un sommeil profond, je fus si effrayée qu’au début je ne pus bouger. Mon impulsion suivante fut de me précipiter dehors pour réveiller la famille, mais, voyant une tête sombre à la fenêtre, je pensai que j’abattrais le lourd châssis pour bloquer l’intrus avant de partir. Mais au moment même où j’approchais de la fenêtre, un autre braiement agonisant annonça le caractère innocent de mon visiteur de minuit. En me penchant hors de la fenêtre pour l’effrayer, un monsieur dans la chambre au-dessus de la mienne, dans le même but, renversa un seau d’eau, dont l’âne et moi partageâmes équitablement le contenu. Il s’enfuit à toute allure, tandis que je faisais une retraite précipitée.
Le 20 août, je retournai à Toulouse et à notre calme couvent. Les sœurs me firent un accueil des plus affectueux et j’eus de nombreuses discussions agréables, assise dans les jardins, avec les prêtres et les professeurs. Plusieurs fois, ma fille et moi assistâmes à la grand-messe dans la cathédrale, construite au onzième siècle. Étant tout à fait nouveau pour nous, ce fut un spectacle des plus divertissants. Avec nos idées américaines de dévotion religieuse, il nous sembla que les gens, tout comme le bâtiment, appartenaient aux âges sombres. Environ cinquante prêtres, en manteaux, soutanes et pèlerines, certains noirs, d’autres jaunes — avec des franges et des ornements clinquants — avec toutes sortes de gestes, génuflexions, salutations, agenouillements et brûlage d’encens ; avec des prières, des admonestations et des sacrements, remplissaient l’autel d’un mouvement constant.
Un homme de grande taille, vêtu de rouge, apporta sur une brouette un grand panier rempli de pain, que les prêtres, avec des coupes de vin, faisaient passer de long en large parmi ceux qui étaient agenouillés à l’autel. Au moins une demi-douzaine de fois, les places à l’autel furent remplies, principalement par des femmes. Nous comptâmes les hommes, sept seulement, et c’étaient des vieillards tremblants, avec un pied dans la tombe. Toute la représentation était creuse et mécanique. Les gens entraient, se signaient à la porte avec de l’eau bénite, et, tout en s’agenouillant et en faisant leurs prières, regardaient autour d’eux pour examiner la tenue de chaque nouveau venu, leurs lèvres remuant tout du long, satisfaits de débiter le nombre de prières imparti dans un temps donné. Le seul trait rédempteur dans toute la représentation était la musique grandiose. L’orgue aux notes profondes, dont les sons résonnaient à travers les hautes arches, était très impressionnant.
Le couvent consistait en trois grands bâtiments, chacun haut de trois étages, et une résidence pour les prêtres ; ainsi qu’une chapelle, où des femmes, en dévotion, pouvaient être vues à diverses heures depuis quatre heures du matin jusqu’au soir. Enfermés dans une haute muraille de pierre se trouvaient de magnifiques jardins avec des fontaines et des oratoires, où des images de saints disparus, dans des alcôves éclairées de cierges, étaient vénérées certains jours de l’année.
Tels étaient nos environnements, et nos esprits s’attardaient naturellement souvent sur la nature et le pouvoir de la religion qui avait bâti et maintenu pendant des siècles ces retraites paisibles, où des hommes cultivés et érudits, et des femmes à la sensibilité fine, pouvaient trouver le repos loin des luttes du monde extérieur. Les sœurs, qui géraient ce grand établissement, semblaient heureuses au milieu de leurs devoirs sévères et multiples. Du courant sous-jacent de leur vie, je ne pouvais juger, mais en surface tout semblait lisse et satisfaisant. Elles prenaient manifestement grand plaisir à la compagnie les unes des autres. Chaque soir, de six à huit heures, elles s’asseyaient toutes ensemble dans les jardins en cercle, cousant, tricotant et bavardant, avec des éclats de rire joyeux occasionnels. Leur existence n’est pas, à bien des degrés, aussi monotone que celle de la plupart des femmes dans les foyers isolés, en particulier de la fermière dans sa maison solitaire, à des milles d’un village et d’un bureau de poste. Elles tenaient une école pour cinquante orphelines, qui vivaient au couvent, et pour lesquelles elles donnaient fréquemment des divertissements. Elles avaient aussi quelques pensionnaires de l’ancienne aristocratie française, qui détestent la République et s’accrochent encore à leur croyance aux papes et aux rois. Dans le but de se perfectionner dans la langue, ma fille saisissait chaque occasion de parler avec tous ceux qu’elle rencontrait, et apprenait ainsi les secrets de leur vie intérieure. Comme Sœur Rose parlait anglais, je glanais auprès d’elle la connaissance que je pouvais quant à leurs vues sur le temps et l’éternité. Je découvris que leur foi n’avait pas fait beaucoup de progrès à travers les terribles bouleversements de la Révolution française. Bien que les Jésuites aient été chassés de France, et que les images des saints, de la Vierge Marie et du Christ aient été bannies des murs de leurs écoles et collèges, les catholiques sincères sont plus dévoués à leur religion à cause de ces persécutions mêmes.
Theodore, sa femme, le bébé, et M. Blatch, un jeune Anglais, vinrent nous rendre visite. Les sœurs et les écolières manifestèrent une grande joie pour le bébé, et les premières autant de plaisir devant les attentions marquées de M. Blatch envers ma fille, car les bébés et les cours galantes étaient des tableaux inhabituels dans un couvent. Comme ma fille étudiait pour un diplôme universitaire en mathématiques, je l’accompagnai au Lycée, un appartement lugubre dans un vieux bâtiment sombre aux murs nus, aux sols nus, aux pupitres et bancs délabrés, et un vieux poêle rouillé. Pourtant, au milieu de tels environnements, le professeur apparaissait toujours en grande tenue, faisant une révérence solennelle à sa classe. J’avais tant entendu parler des universités de France que je m’étais imaginé de grands bâtiments, comme ceux de nos universités ; mais, au lieu de cela, je découvris que les cours étaient donnés dans des salles isolées, ici, là, et n’importe où, uniformément lugubres à l’intérieur comme à l’extérieur.
Le premier jour, nous rendîmes visite au professeur Depesyrons. Après avoir pris toutes nos dispositions pour les livres et les cours, il se tourna soudain vers ma fille et, pointant les volants de sa robe, son chapeau élégant et quelques fleurs à une boutonnière, il sourit et dit : « Tout cela, et pourtant vous aimez les mathématiques ? » Alors que nous entrions dans la cour, en route pour le Lycée, et demandions la salle de cours du professeur, les étudiants, par petits groupes, nous observaient de près. Celui qui nous escorta posa plusieurs questions et découvrit, par notre accent, que nous étions étrangères, une excuse suffisante pour la nouveauté de notre démarche. Le professeur nous reçut fort gracieusement et ordonna au concierge de nous apporter des chaises, une table, du papier et des crayons.
Puis nous bavardâmes agréablement jusqu’à l’heure prévue pour son cours. Comme j’avais peu d’intérêt pour le sujet et que les problèmes étaient énoncés dans une langue étrangère, je fis ma sieste de l’après-midi. Il n’y avait aucun risque d’offenser le professeur par une telle indifférence à son éloquence, car il faisait face au tableau noir, le remplissant de signes et de chiffres aussi rapidement que possible ; puis les effaçant pour les remplir encore et encore, sans pause dans ses explications ; parlant aussi vite que sa main se déplaçait. Harriot lutta plusieurs jours pour le suivre, mais trouva cela impossible, nous abandonnâmes donc la poursuite des cubes et des carrés, et elle se consacra entièrement à l’étude de la langue. Ce furent pour moi des jours de repos et de paix parfaits. Tout bougeait comme par magie, sans hâte ni agitation, jamais un mot méchant ou impatient n’était prononcé. Comme seulement une ou deux des sœurs parlaient anglais, je pouvais lire sous les arbres sans être interrompue pendant des heures. Emerson, Ruskin et Carlyle étaient mes compagnons choisis.
Nous fîmes plusieurs connaissances agréables parmi quelques familles irlandaises qui essayaient de vivre avec leurs revenus réduits à Toulouse. L’une d’elles nous donna un bal d’adieu. Comme plusieurs compagnies de l’armée française y étaient stationnées, nous rencontrâmes un grand nombre d’officiers au bal. J’avais toujours supposé que les Français étaient des danseurs gracieux. J’étais une « spectatrice » tranquille, j’eus donc l’opportunité de comparer l’habileté des différentes nationalités. Tous admirent que nul ne glissait avec autant d’aisance et de grâce que les Américains. Ils semblaient bouger sans le moindre effort, tandis que les Anglais, les Français et les Allemands peinaient dans leur danse, sautillant de haut en bas, bondissant et se secouant, à bout de souffle et le visage rouge en cinq minutes. Un grand plaisir que nous eûmes à Toulouse fut la musique de la fanfare militaire dans les jardins publics, où, pour un demi-centime, nous pouvions avoir une chaise et profiter de l’air pur et de la douce musique pendant deux heures.
Nous donnâmes un dîner d’adieu à l’hôtel Tivollier à quelques-uns de nos amis. Avec des discours et des toasts, nous passâmes un moment joyeux. Le professeur Joly fut l’âme de la réception. Il avait été enseignant en France pendant quarante ans et venait tout juste de prendre sa retraite. Je lui offris « The History of Woman Suffrage », dont il fit une critique des plus élogieuses dans l’un des principaux journaux français. Toute fête doit avoir une fin. D’autres obligations m’appelaient en Angleterre. Ainsi, après un adieu précipité à Jacournassy et à La Sagesse, aux Montagnes Noires et à Toulouse, au Languedoc et au Midi, nous prîmes le train un jour d’octobre, juste au moment où les premières feuilles commençaient à tomber, et, en quatorze heures, nous étions à Paris. Je n’avais pas revu la belle capitale française depuis 1840. Mon séjour dans ses murs enchanteurs fut court, trop court, et je m’éveillai un matin pour me retrouver, après une absence de quarante-deux ans, de nouveau sur les rivages de l’Angleterre, et, avant même que mes yeux fussent tout à fait ouverts, le vieux Londres lugubre me souhaita la bienvenue. Mais les nombreuses heures heureuses passées dans la « joyeuse Angleterre » durant l’hiver 1882-1883 n’ont pas effacé de ma mémoire les quatre mois en Languedoc.
CHAPITRE XXII.
RÉFORMES ET RÉFORMATEURS EN GRANDE-BRETAGNE.
Arrivée à Londres dans les brouillards et les brumes de novembre 1882, la première personne que je rencontrai, après une séparation de nombreuses années, fut notre vénéré et bien-aimé ami William Henry Channing. La silhouette haute et gracieuse était quelque peu voûtée ; le visage doux et pensif, un peu plus triste ; les crimes et les misères du monde semblaient peser lourdement sur son cœur. Avec son organisation raffinée et nerveuse, l’atmosphère morale et physique sombre de Londres était le dernier endroit au monde où cette belle existence aurait dû s’achever. Je le trouvai en pleine conversation avec ma fille et le jeune Anglais qu’elle allait bientôt épouser, leur donnant des conseils non seulement sur l’importance de la démarche qu’ils étaient sur le point d’entreprendre, mais aussi sur les points de détail à observer durant la cérémonie. À l’heure convenue, quelques amis se rassemblèrent dans la chapelle de Portland Street, et, tandis que nous approchions de l’autel, notre ami apparut en surplis et en robe, son visage pâle et spirituel plus tendre et plus beau que jamais. Ce fut le dernier service de mariage qu’il célébra, et il fut aussi pathétique qu’original. Toute sa prestance était si en harmonie avec les sentiments exquis qu’il exprimait que nous qui écoutions, nous nous sentîmes, pour un temps, avoir pénétré avec lui dans le Saint des Saints.
Quelque temps après, Miss Anthony et moi lui rendîmes visite pour le remercier de la critique très élogieuse qu’il avait écrite sur « The History of Woman Suffrage ». Il nous remercia à son tour pour les nombreux souvenirs agréables que nous avions fait revivre dans ces pages, « mais », dit-il, « ils m’ont aussi rempli d’indignation devant les insultes répétées faites aux femmes si sérieusement engagées dans d’honnêtes efforts pour l’élévation de l’humanité. J’ai rougi pour mon sexe plus d’une fois en lisant ces volumes. » Nous nous attardâmes longtemps, discutant des événements liés à notre grande lutte pour la liberté. Il s’attarda avec tendresse sur nos déceptions et comprit plus profondément que tout homme que nous ayons jamais rencontré les humiliations subies par les femmes. Ses vues sur l’humiliation de la femme, à travers la dégradation du sexe, étaient aussi pénétrantes que celles exprimées par John Stuart Mill dans son merveilleux ouvrage, « De l’assujettissement des femmes ». Il s’intéressait vivement aux efforts de Frances Power Cobbe pour supprimer la vivisection, et la dernière fois que je le vis, il présidait une réunion privée où le Dr Elizabeth Blackwell fit un admirable discours sur la cause et le remède du mal social. M. Channing parla magnifiquement en conclusion, rendant un hommage chaleureux et mérité à l’analyse claire et concise du Dr Blackwell sur toutes les difficultés impliquées dans cette question.
Lisant tant de choses sur les réformateurs anglais dans nos journaux, sur les Bright, les McLaren, les Taylor ; sur Lydia Becker, Josephine Butler et Octavia Hill, et sur leurs grandes manifestations présidées par des lords et des membres du Parlement, nous avions aspiré à comparer les acteurs de ces scènes avec nos orateurs de ce côté-ci de l’océan. Finalement, nous les rencontrâmes tous, lors de grandes réunions publiques et de réunions privées, lors de dîners et de réceptions. Nous écoutâmes leurs hommes publics au Parlement, dans les tribunaux et en chaire ; les femmes dans leurs diverses assemblées ; et nous en vînmes à la conclusion que les Américains les surpassent en art oratoire et dans la conduite de leurs réunions. Une manière hésitante et apologétique semble être la coutume nationale pour l’exorde sur toutes les questions. Même leurs hommes les plus éminents ayant visité ce pays, tels que Kingsley, Stanley, Arnold, Tyndall et Coleridge, ont tous été critiqués par le public américain pour leurs défauts d’élocution. Ils n’ont aucun orateur à comparer à Wendell Phillips, George William Curtis ou Anna Dickinson, bien que John Bright soit sans pair parmi ses compatriotes, tout comme Mme Besant parmi les femmes. Les femmes, en règle générale, sont plus éloquentes que les hommes.
J’atteignis l’Angleterre à temps pour assister à la grande manifestation de Glasgow, célébrant l’extension du droit de vote municipal aux femmes d’Écosse. Ce fut une occasion remarquable. L’immense salle de St. Andrew était comble de femmes ; quelques hommes furent admis à la galerie pour une demi-couronne chacun. Plus de cinq mille personnes étaient présentes. Lorsqu’un auditoire écossais est totalement soulevé, rien ne peut égaler son enthousiasme. L’arrivée des orateurs sur l’estrade fut annoncée par les applaudissements les plus sauvages ; l’auditoire tout entier se levant, agitant ses mouchoirs et frappant dans ses mains, et chaque compliment adressé au peuple d’Écosse était reçu par de semblables éclats. Mme McLaren, une sœur de John Bright, présida et fit le discours d’ouverture. J’eus l’honneur, à cette occasion, de m’adresser à un auditoire pour la première fois dans le Vieux Monde. Beaucoup d’autres parlèrent brièvement. Il y avait trop d’orateurs ; personne n’eut le temps de s’échauffer jusqu’au point de l’éloquence.
Notre système de conventions, d’une durée de deux ou trois jours, avec de longs discours discutant de résolutions pointues et radicales, est tout à fait inconnu en Angleterre. Leurs réunions consistent en une session de quelques heures, dans laquelle ils entassent tous les orateurs qu’ils peuvent convoquer. Ils ont quelques résolutions imprimées et convenues, sur lesquelles il ne peut y avoir aucune divergence d’opinion possible, avec les noms de ceux qui doivent parler en annexe. Chacune est lue et quelques courts discours sont prononcés, qui peuvent ou non avoir le moindre rapport avec les résolutions, lesquelles sont ensuite adoptées. La dernière est généralement une motion de remerciements à quelque lord ou membre de la Chambre des communes, qui a pu condescendre à présider la réunion ou à faire quelque chose pour la mesure au Parlement. La Reine est évoquée avec tendresse dans la plupart des discours, bien qu’elle n’ait jamais rien fait pour mériter l’approbation des partisans du suffrage féminin.
De Glasgow, un groupe assez important composé des Bright et des McLaren se rendit à Édimbourg, où l’honorable Duncan McLaren nous réserva un accueil chaleureux à Newington House, sous l’ombre même des falaises de Salisbury. Celles-ci et les collines Pentland sont des caractéristiques remarquables du paysage lorsque vous approchez de cette belle ville avec ses montagnes et ses châteaux. Nous passâmes quelques jours charmants à faire des promenades, à rendre visite à de vieux amis et à discuter du statut de la femme des deux côtés de l’Atlantique. Ici, nous rencontrâmes Elizabeth Pease Nichol ainsi que Jane et Eliza Wigham, que je n’avais pas vues depuis que nous étions assises ensemble à la Convention mondiale contre l’esclavage, à Londres, en 1840. Pourtant, je reconnus Mme Nichol immédiatement ; son visage aux traits marqués ne s’oubliait pas facilement.
J’allai avec la famille, le dimanche, à la réunion des Amis, où se produisit une manifestation tout à fait inhabituelle pour cette secte austère. On m’avait dit que, si j’en ressentais l’envie, il serait tout à fait approprié pour moi de faire quelques remarques, et juste au moment où je mûrissais une phrase d’ouverture pour quelques réflexions que je désirais présenter, un homme se leva dans une partie reculée de l’assemblée et commença, d’une voix basse, à donner son témoignage sur la vérité qui était en lui. Tous les regards se tournèrent vers lui, quand soudain un Ami se pencha par-dessus le dossier du siège, saisit les pans de son habit et le fit rasseoir de manière tout à fait emphatique. Le pauvre homme enfouit son visage dans ses mains et maintint un silence profond. J’appris plus tard qu’il était un raseur, et que l’Ami derrière lui avait jugé sage de l’étouffer dans l’œuf. Cette scène fit fuir toute intention de parler de ma part, de peur que, moi aussi, je ne sorte des limites prescrites et ne sois supprimée par la force. Je dînai, ce jour-là, avec Mme Nichol, à Huntly Lodge, où elle a reçu tour à tour nombre de nos réformateurs américains. Ses murs ont fait écho aux voix de Garrison, Rogers, Samuel J. May, Parker Pillsbury, Henry C. Wright, Douglass, Remond et d’une foule de philanthropes anglais. Bien qu’âgée de plus de quatre-vingts ans, elle était toujours éveillée à toutes les questions de l’heure, et généreuse dans ses hospitalités comme par le passé.
Mme Margaret Lucas, dont toute l’âme était dévouée au mouvement pour la tempérance, m’accompagna d’Édimbourg à Manchester, pour assister à une autre grande manifestation au Town Hall, le plus bel édifice de ce district. Il venait tout juste d’être achevé et, avec son antichambre, sa salle à manger et ses diverses pièces pour les réceptions, c’était de loin la salle la plus parfaite que j’eusse vue en Angleterre. Là, je fus reçue par Mme Matilda Roby, qui, avec son mari, me fit un accueil des plus hospitaliers. Elle invita plusieurs amis à déjeuner un jour, entre autres Miss Lydia Becker, éditrice du « Suffrage Journal » dans cette ville, et le révérend M. Steinthal, qui avait visité ce pays et parlé sur nos estrades. Le principal sujet de conversation à table fut John Stuart Mill, sa vie, son caractère, ses écrits et sa position concernant les droits politiques des femmes. Le soir, nous allâmes voir Ristori dans « La Reine Élisabeth ». L’ayant vue, bien des années auparavant, en Amérique, je fus surprise de la trouver encore si vigoureuse. Et ainsi, semaine après semaine, les réunions pour le suffrage, les réceptions, les dîners, les déjeuners et les théâtres alternèrent agréablement.
Le dimanche suivant, nous entendîmes à Londres un grand sermon de Moncure D. Conway, et eûmes un entretien agréable avec lui et Mme Conway à la fin de la séance. Plus tard, nous passâmes quelques jours dans leur demeure artistique, remplie de livres, de tableaux et de souvenirs d’amis aimants. Une salle de billard, avec des queues, des boules et une table bien usées – un ajout tout à fait nouveau à un presbytère – peut, dans une certaine mesure, expliquer ses sermons vigoureux. Une réception dans le jardin pour M. et Mme Howells nous donna l’occasion de voir le romancier américain entouré de ses amis anglais.
Peu après, M. Conway me demanda d’occuper sa chaire. Je me couchai le samedi soir, très nerveuse à propos de mon sermon pour le lendemain, et ce sentiment ne fit que croître jusqu’à ce que j’atteigne l’estrade ; mais une fois là-haut, toutes mes craintes se dissipèrent, et je n’ai jamais pris autant de plaisir à parler qu’à cette occasion, car j’avais été si longtemps oppressée par la dégradation de la femme sous le droit canonique et la discipline ecclésiastique, que j’éprouvai un sentiment de soulagement à déverser mon indignation. Mon thème était : « Qu’a fait le christianisme pour la femme ? » et, par les faits historiques, je montrai clairement qu’à aucune forme de religion la femme n’est redevable d’une impulsion de liberté, car toutes, sans exception, lui ont enseigné son infériorité et son assujettissement. Aucune vertu sublime ne peut émaner d’une telle condition. Quels que soient les sommets de dignité et de pureté que les femmes aient atteints individuellement, ils ne peuvent en aucun cas être attribués aux dogmes de leur religion.
Avec mon fils Theodore, toujours profondément intéressé par mes amis et mon travail public, je rendis visite, pendant mon séjour à Londres, à Mme Grey, Miss Jessie Boucherett et au Dr Hoggan, qui avaient écrit des essais pour « The Woman Question in Europe » ; à notre ministre américain (M. Lowell), M. et Mme George W. Smalley, et à beaucoup d’autres hommes et femmes notables. Sur rendez-vous, nous passâmes une heure avec l’honorable John Bright, à sa résidence de Piccadilly. Comme sa photographie, ainsi que sa renommée, étaient parvenues jusqu’en Amérique, son visage et sa tête remarquables, tout comme ses opinions politiques, nous étaient tout à fait familiers. Il nous reçut avec une grande cordialité et manifesta une connaissance claire et un intérêt profond concernant toutes les affaires américaines. Le libre-échange et le suffrage des femmes formèrent la base de notre conversation ; la littérature de nos pays respectifs et nos grands hommes et femmes furent les sujets plus légers de l’occasion. Il n’était pas convaincu en ce qui concerne les droits politiques des femmes, mais il n’est donné à aucun homme d’être également clair sur toutes les questions. Il vota pour l’amendement de John Stuart Mill au projet de loi sur le suffrage familial en 1867, mais il dit : « c’était une faveur personnelle faite à un ami, sans aucune conviction forte quant au mérite de ce que je considérais comme une mesure purement sentimentale ».
Nous assistâmes à la réunion organisée pour se réjouir du vote du Married Women’s Property Bill, qui accordait aux femmes d’Angleterre, en 1882, ce dont nous jouissions dans de nombreux États de ce pays depuis 1848. Mme Jacob Bright, Mme Scatcherd, Mme Elmy et plusieurs membres du Parlement prononcèrent de courts discours de félicitations à ceux qui avaient contribué à faire aboutir la mesure. Il fut généralement admis que le mérite de cette réussite revenait au tact et à la persévérance de Mme Jacob Bright, plus qu’à toute autre personne. Jacob Bright était à l’époque membre du Parlement et pleinement favorable au projet de loi ; et, tandis que Mme Bright exerçait toute son influence sociale pour le rendre populaire auprès des membres, son mari, parfaitement versé dans les tactiques parlementaires, utilisa toutes les subtilités juridiques pour faire passer le projet de loi à la Chambre des communes. L’objectif principal de Mme Bright en obtenant cette loi, au-delà de l’établissement du droit que chaque être humain possède sur sa propre propriété, était de placer les femmes mariées sur un pied d’égalité avec les veuves et les célibataires, les qualifiant ainsi comme électrices.
Le lendemain, nous nous rendîmes à Barn Elms pour rendre visite à M. et Mme Charles McLaren. Il était membre du Parlement, quaker par naissance et par éducation, et avait soutenu, de toutes ses forces, le mouvement pour le suffrage. Sa charmante épouse, fille de Mme Pochin, est digne de la noble mère qui fut parmi les premières dirigeantes sur cette question, parlant et écrivant avec talent sur toutes les facettes du sujet. Barn Elms est un grand domaine ancien, à quelques kilomètres de Londres. C’était la ferme laitière de la reine Élisabeth, et il fut offert par elle à Sir Francis Walsingham. Depuis lors, il a été habité par de nombreuses personnalités. Il existe en tant que domaine depuis l’époque des premiers rois saxons, et le registre de vente de Barn Elms à l’époque du roi Athelstan est toujours existant. Avec ses pelouses bien entretenues, ses beaux arbres centenaires, ses aperçus ici et là de la Tamise serpentant le long de ses frontières, et sa richesse d’associations anciennes, c’est vraiment un endroit charmant. Notre mémoire de ces jours-là ne remontera pas aux rois saxons, mais restera attachée à l’hôte et à l’hôtesse libéraux, aux beaux enfants et aux nombreuses connaissances charmantes que nous avons rencontrées à ce foyer. Je doute que l’un des anciens lords et dames qui dispensaient leurs hospitalités sous ce toit ait jamais surpassé les occupants actuels. Mme McLaren, intéressée par toutes les réformes de l’époque, est radicale dans ses idées, une brillante causeuse, et, pour une personne si jeune, remarquablement bien informée sur toutes les questions politiques.
C’est à Barn Elms que je rencontrai, pour la première fois, Mme Fannie Hertz, à qui je fus redevable de nombreuses connaissances agréables par la suite. On dit qu’elle connaît plus de personnalités littéraires distinguées que n’importe quelle autre femme à Londres. Je la vis, moi aussi, plusieurs fois chez elle ; rencontrant, lors de ses réceptions du dimanche après-midi, beaucoup de personnes que je désirais connaître. À une occasion, je trouvai George Jacob Holyoake là-bas, entouré de plusieurs jeunes femmes, toutes défendant avec vigueur les Nihilistes en Russie et leur droit de tracer leur voie vers la liberté. Elles considéraient une dynastie de Tsars comme rien dans la balance face aux libertés de tout un peuple. Comme je me joignais au cercle, M. Holyoake attira mon attention sur le fait qu’il était le seul en faveur de mesures pacifiques. « Maintenant », dit-il, « j’ai souvent entendu dire sur votre estrade que l’élément féminin en politique apporterait une paix perpétuelle dans le gouvernement, et voilà que toutes ces dames préconisent les pires formes de violence au nom de la liberté. » « Ah ! » dis-je, « mettez sur leurs épaules la responsabilité de gouverner, et elles deviendraient bientôt aussi douces et conservatrices que vous semblez l’être. » Il nous donna alors ses vues sur la coopération, le seul remède à de nombreux maux existants, qui, selon lui, serait la prochaine étape vers une civilisation supérieure.
Là aussi, je rencontrai quelques positivistes qui, bien que libéraux sur les questions religieuses, étaient très étroits quant à la sphère de la femme. La différence de sexe, qui est la raison même pour laquelle les hommes et les femmes devraient être associés dans toutes les formes d’activité, est pour eux la raison la plus forte pour laquelle ils devraient être séparés. Mme Hertz appartient à l’école positiviste de Harrison. J’allai avec elle à l’une des réceptions de Mme Orr, où nous rencontrâmes Robert Browning, un bel homme de soixante-dix ans, aux cheveux et à la moustache blancs. Il était franc, naturel, enjoué et brillant dans la conversation. Mme Orr semblait avoir une vision très pessimiste de notre sphère d’action actuelle, que M. Browning, avec une coloration poétique, essayait de peindre de façon plus optimiste.
Le lendemain, je dînai avec Margaret Bright Lucas, en compagnie de John P. Thomasson, membre du Parlement, et de sa femme, et, par la suite, nous allâmes à la Chambre des communes et eûmes la bonne fortune d’entendre Gladstone, Parnell et Sir Charles Dilke. Apercevant Bradlaugh assis en dehors du cercle enchanté, je lui envoyai ma carte et, dans le couloir, nous eûmes quelques instants de conversation. Je lui demandai s’il pensait obtenir finalement son siège. Il répondit : « Très certainement, je l’aurai. J’ouvrirai la prochaine campagne avec une telle agitation qu’elle éveillera nos politiciens à une certaine considération des changements qui s’opèrent graduellement sur la face des choses dans ce pays. »
La place assignée aux dames à la Chambre des communes est vraiment une honte pour un pays gouverné par une reine. Ce perchoir sombre est la galerie la plus haute, immédiatement au-dessus du bureau de l’orateur et des sièges du gouvernement, derrière un fin grillage métallique, de sorte qu’il est tout à fait impossible de voir ou d’entendre quoi que ce soit. Les seize personnes qui peuvent s’entasser au premier rang, en se tenant le nez partiellement à travers le maillage ouvert, peuvent avoir la satisfaction de voir l’arc crânien de leurs gouvernants et d’entendre un péan occasionnel à la liberté, ou un grognement irlandais face à son manque. On me dit que ce réseau servait à empêcher les membres sur le parquet d’être dérangés par la beauté des femmes. En entendant cela, je fis remarquer que j’étais dévotement reconnaissante que nos hommes américains ne soient pas si facilement dérangés, et que la beauté de nos femmes ne soit pas d’un type si dangereux. Je ne pus m’empêcher de comparer nos galeries spacieuses dans ce magnifique Capitole à Washington, ainsi que dans nos grands Capitoles d’État, où des centaines de femmes peuvent s’asseoir à leur aise et voir et entendre leurs dirigeants, avec ces bâtiments sombres et crasseux. Mon fils, qui avait un siège sur le parquet juste en face de la tribune des dames, dit qu’il ne pouvait comparer notre apparence qu’à celle d’oiseaux dans une cage. Il ne pouvait distinguer les contours de personne. Tout ce qu’il pouvait voir était le mouvement des plumes et des fourrures ou quelque ruban ou fleur éclatante.
Dans les bibliothèques, les tribunaux et à la Chambre des lords, je trouvai de nombreux sujets de réflexion suggestifs. Il était intéressant de découvrir, sur les murs couverts de fresques, de nombreuses scènes historiques auxquelles les femmes avaient pris une part prépondérante. Entre autres, il y avait Jane Lane aidant Charles II à s’échapper, et Alice Lisle cachant les fugitifs après la bataille de Sedgemoor. Les six épouses de Henri VIII se dressaient, une procession solennelle lorsque l’on se rappelait leur triste sort. Hélas ! que ce soit pour le bien ou pour le mal, les femmes doivent toujours occuper une large place dans les tragédies du monde.
J'ai passé quelques heures agréables dans la maison où Macaulay a vécu ses dernières années. La bibliothèque, autrefois spacieuse, et la grande baie vitrée donnant sur une belle pelouse, où il s'asseyait jour après jour pour rédiger ses pages éclatantes, exerçaient sur moi un charme particulier, comme c'est toujours le cas pour les lieux qui ont entouré un génie. Je songeais, en me tenant là, à la fréquence avec laquelle il avait, inconsciemment, porté son regard sur chaque objet en cherchant des mots assez riches pour dorer ses idées. La maison appartenait à M. et Mme Stephen Winckworth, qui l'occupaient. C'est lors de l'un de leurs thés dominicaux, toujours conviviaux, que de nombreux souvenirs charmants du grand historien furent évoqués.
L'une des femmes les plus remarquables et les plus aimables que j'ai rencontrées fut Mlle Frances Power Cobbe. Elle passa un après-midi et sirota avec moi le thé de cinq heures, une pratique uniforme en Angleterre. Elle était de taille moyenne, robuste, le teint frais et d'allure vigoureuse, avec une tête large et bien faite, un visage fort et heureux, et un don rare pour la conversation. Je me sentis très fortement attirée par elle. Elle était franche, cordiale et tranchée dans toutes ses opinions. Elle nous fit le récit de ses efforts pour sauver les chats et les chiens malheureux des mains des vivisectionnistes. Nous l'avons vue également chez elle, et dans son bureau de Victoria Street. L'ordre parfait dans lequel ses livres et ses papiers étaient rangés, et la propreté exquise de ses appartements, étaient rafraîchissants à contempler.
Ma fille, ayant des opinions bien arrêtées, fut bientôt en conflit avec Mlle Cobbe sur la question de la vivisection. Après avoir examiné plusieurs livres allemands et français, avec des illustrations montrant l'horrible cruauté infligée aux chats et aux chiens, elle s'étendit sur l'hypocrisie et la méchanceté de ces scientifiques, et, se tournant vers ma fille, elle dit : « Serreriez-vous la main à l'un de ces vivisectionnistes ? Oui », dit Harriot, « je serais fière de serrer la main de Virchow, le grand scientifique allemand, pour sa bonté envers une jeune fille américaine. Elle avait demandé à plusieurs professeurs d'être admise à leurs cours, mais tous refusèrent, sauf Virchow ; il accepta volontiers et demanda à ses étudiants de la traiter avec la courtoisie qui s'imposait. "Si l'un de vous se comporte autrement", dit-il, "je me sentirai personnellement insulté." Elle suivit ses cours et poursuivit ses études sans être molestée et avec grand succès. Maintenant, Mlle Cobbe, refuseriez-vous de serrer la main de l'un de vos hommes d'État, scientifiques, ecclésiastiques, avocats ou médecins qui traitent les femmes avec des indignités et des insultes constantes ? » « Oh, non ! » dit Mlle Cobbe. « Alors », dit Harriot, « vous estimez la souffrance physique des chats et des chiens comme ayant plus d'importance que l'humiliation des êtres humains. L'homme qui torture un chat à des fins scientifiques n'est pas, à mon sens, aussi bas dans l'échelle des êtres que celui qui sacrifie sa propre fille à quelque coutume cruelle. »
Comme nous lisions à ce moment-là la « Vie de Carlyle » par Froude, nous passâmes en voiture devant la maison où Carlyle avait vécu, et marquâmes une pause devant la porte que la pauvre Jennie franchissait si souvent, le cœur lourd. Le livre donne un compte rendu douloureux d'une grande âme aux prises avec la pauvreté et la déception ; l'espoir de succès, en tant qu'auteur, si longtemps différé et jamais réalisé. Son orgueil insensé d'indépendance et d'autorité, ainsi que son indifférence totale à l'égard de ses devoirs domestiques et du confort de sa femme, rendaient le tableau encore plus sombre. Pauvre Jennie ! faite pour briller dans n'importe quel cercle, et pourtant condamnée, durant toute sa vie conjugale, aux corvées domestiques, au lieu de fréquenter le grand homme pour la compagnie littéraire duquel elle avait tout sacrifié.
Lors d'une des réceptions de Mlle Biggs, Mlle Anthony et moi avons rencontré M. Stansfeld, député, qui avait œuvré fidèlement pour l'abrogation de la loi sur les maladies contagieuses, et qui, dans une certaine mesure, avait réussi. Nous avons eu l'honneur d'un entretien avec Lord Shaftesbury, lors de l'une de ses réceptions très fréquentées, et l'avons trouvé quelque peu incertain quant à la sagesse d'autoriser les femmes mariées à voter, par crainte de troubler la paix du foyer. Je me suis souvent demandé si les hommes voient, dans cette objection, quel aveu fatal ils font quant à leur goût pour la domination.
Mlle Anthony était présente à la grande conférence libérale de Leeds, le 17 octobre 1882, à laquelle Mme Helen Bright Clark, Mlle Jane Cobden, Mme Tanner, Mme Scatcherd et plusieurs autres dames furent dûment élues déléguées de leurs ligues libérales respectives. Mme Clark et Mlle Cobden, filles des grands réformateurs des lois sur les céréales, parlèrent avec éloquence en faveur de la résolution visant à étendre le droit de vote parlementaire aux femmes, présentée par Walter McLaren de Bradford. Lorsque Mme Clark fit son appel passionné pour la reconnaissance de l'égalité politique de la femme dans le prochain projet de loi sur l'extension du suffrage, cet immense rassemblement de seize cents délégués fut plongé dans un profond silence. Pour une fille, s'exprimer ainsi lors de cette grande convention représentative, en opposition à son père aimé et honoré, le chef reconnu de ce parti, était un acte d'héroïsme et de fidélité à ses convictions les plus hautes qui n'a presque aucun parallèle dans l'histoire anglaise, et l'effet sur le public fut aussi saisissant qu'il fut surprenant. La résolution fut adoptée à une large majorité. À la réception donnée en l'honneur de John Bright ce soir-là, alors que Mme Clark s'approchait de l'estrade sur laquelle se tenait son noble père, serrant la main des amis qui passaient, elle fit remarquer à son mari : « Je me demande si père a entendu mon discours de ce matin, et s'il me pardonnera d'être ainsi publiquement en désaccord avec lui ? » La question fut bientôt résolue. Dès qu'il aperçut sa fille, il descendit et, lui serrant la main avec affection, l'embrassa sur les deux joues.
Le soir suivant, le grand homme d'État quaker fut entendu par les milliers d'admirateurs qui purent se presser dans le Victoria Hall, tandis que des milliers d'autres, tout aussi désireux d'entendre, ne réussirent pas à obtenir de billets d'entrée. C'était un spectacle magnifique, et dans l'ensemble, un rassemblement populaire des plus impressionnants. Mlle Anthony, avec ses amis, était assise dans la galerie en face de la grande estrade, d'où ils avaient une belle vue sur tout l'auditoire. Lorsque John Bright, escorté par Sir Wilfrid Lawson, prit place, la foule immense se leva, agitant chapeaux et mouchoirs, et, avec un enthousiasme sauvage, multiplia les acclamations en l'honneur du grand chef. Sir Wilfrid Lawson, dans ses remarques liminaires, fit allusion de manière facétieuse à la résolution adoptée par la conférence comme étant quelque peu en avance sur les idées de l'orateur de la soirée. La salle éclata de rire, tandis que le Père du libéralisme, totalement convulsé, se joignait à l'hilarité générale.
Mais lorsque vint enfin son tour de parler, et que M. Bright passa en revue les nombreuses étapes de progrès accomplies par le parti libéral, il éluda habilement la question de l'émancipation des femmes d'Angleterre. Il passa sous silence l'agitation de 1867 et l'amendement de John Stuart Mill présenté à cette époque à la Chambre des communes ; l'extension du suffrage municipal en 1869 ; la participation des femmes à l'établissement des écoles nationales en vertu de la loi de 1870, tant comme électrices que comme membres des conseils scolaires ; le projet de loi sur les biens des femmes mariées de 1882 ; le vote important et croissant en faveur de l'extension du suffrage parlementaire à la Chambre des communes, et l'adoption de la résolution par cette grande conférence la veille. Toutes ces étapes successives vers l'émancipation des femmes, il se souvint soigneusement de les oublier.
Pendant notre séjour à Londres, Mlle Anthony et moi avons assisté à plusieurs réunions de réforme enthousiastes. Nous avons entendu Bradlaugh s'adresser à ses électeurs ce jour mémorable à Trafalgar Square, lors de l'ouverture du Parlement, où des violences étaient attendues et où les Chambres du Parlement étaient entourées par des foules immenses, avec un grand nombre de militaires et de policiers pour maintenir l'ordre. Nous avons entendu Michael Davitt et Mlle Helen Taylor lors d'une grande réunion à Exeter Hall ; le premier sur le gouvernement autonome pour l'Irlande, et la seconde sur la nationalisation des terres. Les faits et chiffres donnés dans ces deux conférences, quant à la pauvreté abjecte du peuple et au système cruel par lequel chaque pouce de terre avait été accaparé par leurs oppresseurs, étaient vraiment effroyables. Quelques jours avant de prendre la mer, nous avons rendu notre dernière visite à Ernestine L. Rose, et avons trouvé notre noble collaboratrice, bien que de santé délicate, agréablement installée au cœur de Londres, aussi profondément intéressée que jamais par les luttes de l'heure.
Un grand inconfort, dans toutes les maisons anglaises, est le système de chauffage inadéquat. Un feu modéré dans la cheminée est le seul mode de chauffage, et ils semblent tout à fait oublieux du danger d'ouvrir une porte sur un hall froid derrière soi, tandis que les domestiques entrent et sortent avec les différents plats du dîner. Comme nous, Américains, étions durement éprouvés dans de telles circonstances, il fut décidé, dans la maison de mon gendre, M. Blatch, d'avoir un poêle dans le hall, lequel, après une recherche prolongée, fut trouvé à Londres et dûment installé comme une divinité présidente pour défier l'humidité qui imprègne toutes ces habitations recouvertes de lierre, ainsi que la névralgie qui tourmente leurs occupants. Quelle bénédiction ce fut, faisant plus que toute autre chose ressembler la vieille maison anglaise à un foyer américain ! La chaleur estivale délicieuse dont nous jouissons en Amérique, même aux saisons les plus froides, est tout à fait inconnue de nos cousins saxons. Bien que beaucoup soient venus voir notre poêle en parfait état de fonctionnement, nous n'avons pu les persuader d'adopter le système américain consistant à chauffer toute la maison à une température uniforme. Ils s'accrochent aux coutumes de leurs pères avec une obstination incompréhensible pour nous, qui sommes toujours prêts à tenter des expériences. Les Américains se plaignent amèrement des mêmes expériences de gel en France et en Allemagne, et, à leur tour, les étrangers critiquent tous nos maisons surchauffées et nos lieux de divertissement.
Alors que j'assistais à une réunion à Birmingham, j'ai séjourné chez un parent de Joseph Sturge, dont j'avais visité la maison quarante ans auparavant. La réunion était organisée pour discuter de la dégradation des femmes en vertu de la loi sur les maladies contagieuses. Menées par Josephine Butler, les femmes d'Angleterre étaient profondément émues par la question de son abrogation et l'ont obtenue depuis. J'ai entendu Mme Butler parler lors de plusieurs de ses réunions de société ainsi qu'à d'autres occasions. Son style n'était pas sans rappeler celui que l'on entend dans les réunions de camp méthodistes de la part des plus cultivés de cette secte ; son pouvoir réside dans son enthousiasme profondément religieux. À Londres, nous avons rencontré Emily Faithful, qui venait de rentrer d'une tournée de conférences aux États-Unis, et avons été beaucoup amusées par ses expériences. Ayant fait des voyages prolongés à travers tout le pays, du Maine au Texas, pendant de nombreuses années consécutives, Mlle Anthony et moi pouvions facilement ajouter le superlatif à tous ses récits.
Ce fut une agréable surprise de rencontrer le grand nombre d'Américains habituellement présents aux réceptions de Mme Peter Taylor. Gracieuse et belle, en grande toilette, se tenant aux côtés de son mari qui, de toute évidence, l'idolâtrait, Mme Taylor paraissait tout aussi raffinée dans son salon que si elle n'avait jamais été exposée au regard du public en présidant une convention pour le suffrage. Mme Taylor est appelée la mère du mouvement pour le suffrage. La réforme n'a pas été menée à tous égards à son goût, ni sur ce qu'elle considère comme la base de principes élevés. Ni elle ni Mme Jacob Bright n'ont jamais été satisfaites du projet de loi demandant les droits de suffrage pour les « veuves et les célibataires » seulement. Avoir demandé ce droit « pour toutes les femmes dûment qualifiées », alors que peu de femmes mariées sont qualifiées par la possession de biens en leur nom propre, aurait été sensiblement la même chose, sans faire aucune distinction odieuse. Mme Taylor et Mme Bright estimaient que, comme les femmes mariées étaient celles qui souffraient le plus sous la loi, elles devraient être les premières plutôt que les dernières à être émancipées. Les autres, menées par Mlle Becker, prétendaient qu'il était de bonne politique de faire la demande pour les « célibataires et les veuves », et ainsi d'exclure « l'unité familiale » et « l'autorité de l'homme » de la discussion ; et pourtant, ce sont précisément les points sur lesquels les objections étaient invariablement fondées. Elles prétendaient que, si les « célibataires et veuves » étaient émancipées, elles constitueraient une force supplémentaire pour garantir aux femmes mariées leurs droits. Mais l'histoire du passé ne nous donne aucune assurance de ce genre. Il n'est pas certain que les femmes seraient plus justes que les hommes, et une petite classe privilégiée d'aristocrates gouverne depuis longtemps ses compatriotes. Le fait que les célibataires du mouvement aient préconisé un tel projet de loi montre qu'on ne pouvait pas leur faire confiance pour l'étendre. John Stuart Mill, lui aussi, a toujours été opposé à l'exclusion des femmes mariées dans la demande de suffrage.
Mon sens de la justice fut sévèrement mis à l'épreuve par tout ce que j'ai entendu sur les persécutions de Mme Besant et de M. Bradlaugh pour leurs publications sur le droit et le devoir des parents de limiter la population. Qui peut contempler la triste condition d'une multitude de jeunes enfants dans le Vieux Monde dont le sort est d'être élevés dans l'ignorance et le vice -- une masse grouillante et bouillonnante qui n'appartient à personne -- sans voir la nécessité d'une libre discussion sur les principes philosophiques qui sous-tendent ces problèmes sociaux complexes ? Les procès de Foote et Ramsey, eux aussi, pour blasphème, semblaient indignes d'une grande nation au dix-neuvième siècle. Pensez à des hommes bien instruits et de bonne moralité jetés en prison à l'isolement, pour avoir parlé à la légère de l'idée hébraïque de Jéhovah et du récit du Nouveau Testament sur la naissance de Jésus ! Notre clergé protestant n'hésite jamais à faire paraître les dogmes et les superstitions de l'Église catholique aussi absurdes que possible, et pourquoi ceux qui s'imaginent avoir dépassé les superstitions protestantes ne les rendraient-ils pas également ridicules ? Tout ce qui est vrai peut résister à l'examen et au ridicule.
À la fin du mois d'avril, quand les fleurs sauvages étaient dans toute leur splendeur, Mme Mellen et sa charmante fille, Daisy, vinrent dans notre maison de Basingstoke pour profiter de sa beauté. Comme Mme Mellen avait connu Charles Kingsley et l'avait reçu dans sa résidence du Colorado, elle éprouva le désir de voir son ancienne demeure. En conséquence, un matin radieux, M. Blatch nous conduisit à Eversley, à travers Strathfieldsaye, le parc du duc de Wellington. Ce lieu magnifique lui fut offert par le gouvernement anglais après la bataille de Waterloo. Une statue imposante du duc, que l'on peut voir à des kilomètres à la ronde, se dresse à l'une des entrées. Un trajet de quelques kilomètres supplémentaires nous amena à l'église paroissiale du chanoine Kingsley, où il prêcha pendant de nombreuses années, et où tout ce qui est mortel de lui repose maintenant enterré. Nous avons erré à travers la vieille église, parmi les pierres tombales couvertes de mousse, et jusque dans la maison autrefois heureuse, maintenant silencieuse et déserte -- ses proches étant dispersés aux quatre coins du globe. En nous tenant près de la dernière demeure de l'auteur d'« Hypatie », ses paroles d'avertissement pour les femmes, dans une lettre à John Stuart Mill, semblaient être une voix venue du ciel disant, avec une inspiration et une puissance nouvelles : « Ce ne sera jamais un monde bon pour les femmes tant que le dernier vestige du droit canon ne sera pas civilisé de la surface de la terre. »
Nous avons entendu M. Fawcett s'adresser à ses électeurs de Hackney lors de l'une de ses réunions de campagne. Au cours de ses remarques, il mentionna avec une faveur évidente, comme l'une des mesures à venir, la séparation de l'Église et de l'État, et fut accueilli par de bruyants applaudissements. Peu après, il parla du suffrage féminin comme une autre question exigeant considération, mais cela fut accueilli par des rires et des huées, bien que l'estrade fût bondée de partisans de la mesure, parmi lesquels se trouvaient l'épouse de l'orateur et sa sœur, le Dr Garrett Anderson. L'auditoire était manifestement en faveur de s'affranchir d'être imposé pour soutenir l'Église, oubliant que les femmes étaient imposées non seulement pour soutenir une Église mais aussi un État, dans la gestion desquels elles n'avaient aucune voix. M. Fawcett n'était pas un orateur, mais un homme simple et direct. Il faisait un geste, frappant son poing droit fermé dans la paume de sa main gauche à la fin de toutes ses assertions les plus fortes, et, bien que plus libéral que son parti, il était très apprécié de ses électeurs.
Un voyage agréable que j'ai fait en Angleterre fut à Bristol, pour rendre visite aux Mlles Priestman et à Mme Tanner, belles-sœurs de John Bright. J'avais séjourné chez leur père quarante ans auparavant, nous nous sentions donc comme de vieilles amies. Je les ai trouvées toutes des femmes libérales, et nous avons passé quelques jours ensemble, à discuter de nos luttes mutuelles et à admirer les paysages magnifiques pour lesquels cette partie du pays est célèbre. Les femmes d'Angleterre organisaient justement à cette époque des clubs politiques, et j'ai été invitée à parler devant plusieurs d'entre eux. Il y a une sincérité de dessein chez les femmes anglaises qui est très encourageante face aux déceptions prolongées que les réformateurs subissent inévitablement. Et l'ordre des foyers anglais, aussi, parmi les classes aisées, est très agréable. Tout continue d'année en année avec les mêmes domestiques, le même entourage, aucun changement, aucun déménagement, pas même de construction ; en contraste délicieux avec nos bouleversements périodiques, toujours incertains de savoir où nous irons ensuite, ou combien de temps nos principaux soutiens resteront avec nous.
De Bristol, je suis allée à Greenbank pour rendre visite à Mme Helen Bright Clark. Un soir, ses salons étaient bondés et on me demanda de rendre compte du mouvement pour le suffrage en Amérique. Certains ecclésiastiques m'ont interrogée sur la position de la Bible concernant la femme, sur quoi j'ai fait un exposé assez complet de ses principes généraux en faveur de la liberté et de l'égalité. Comme deux lignes d'argumentation distinctes peuvent être tissées à partir de ces pages sur n'importe quel sujet, à cette occasion, j'ai sélectionné tous les textes les plus favorables à la justice pour la femme, et j'ai conclu en énonçant les limites de son autorité. Mme Clark, bien qu'en totale sympathie avec les vues que j'avais exprimées, craignait que mes déclarations très libérales n'aient pu choquer certains des plus stricts laïcs et membres du clergé. « Eh bien », dis-je, « si nous qui voyons les absurdités des vieilles superstitions ne les dévoilons jamais aux autres, comment le monde peut-il faire des progrès dans les théologies ? Je suis au crépuscule de la vie, et je sens que c'est ma mission spéciale de dire aux gens ce qu'ils ne sont pas préparés à entendre, au lieu de faire écho à des opinions usées. » Le résultat démontra la sagesse de ma parole venant de ma propre âme. À la surprise de Mme Clark, l'ecclésiastique méthodiste primitif vint le dimanche matin m'inviter à occuper sa chaire dans l'après-midi et à présenter la même ligne de pensée que la veille au soir. J'acceptai son invitation. Il mena les services, et je pris mon texte dans la Genèse i. 27, 28, montrant que l'homme et la femme étaient une création simultanée, dotés, au commencement, d'un pouvoir égal.
De retour à Londres, j'acceptai une invitation à prendre le thé un après-midi chez Mme Jacob Bright, qui, dans une conversation sérieuse, nous avait aidés à prendre une tasse de thé, et se tournait pour nous aider à prendre autre chose, quand tout bascula avec la table et le reste -- thé, pain et beurre, gâteau, fraises et crème, argent, porcelaine, en une masse conglomérée. Le silence régna. Personne ne sursauta ; personne ne dit « Oh ! » Mme Bright poursuivit ce qu'elle disait comme si rien d'inhabituel n'était arrivé, sonna la cloche, et, quand le domestique apparut, montrant les débris, elle dit : « Charles, enlevez ceci. » J'étais remplie d'admiration pour son calme, et dévotement reconnaissante que nous, Américains, maintenions un silence tout aussi digne.
Lors d'une grande réception, donnée en notre honneur par le Comité Central National, à Princess' Hall, Jacob Bright, député, présida et fit un admirable discours d'ouverture, suivi par sa sœur, Mme McLaren, avec une adresse de bienvenue très flatteuse. Sur demande particulière, Mlle Anthony expliqua le statut industriel, juridique et politique des femmes américaines, tandis que j'exposai leur condition éducative, sociale et religieuse. John P. Thomasson, député, fit le discours de clôture, exprimant sa satisfaction quant à nos allocutions et aux progrès réalisés dans les deux pays.
Mrs. Thomasson, fille de Mme Lucas, donna plusieurs réceptions, soirées et dîners — certains réservés aux dames — où une occasion abondante fut offerte d'analyser de manière critique les idiosyncrasies du sexe supérieur, surtout dans leurs rapports avec les femmes. La patience d'âmes aussi héroïques que Lydia Becker et Caroline Biggs était presque épuisée par les tergiversations des membres de la Chambre des communes. Hélas pour les nombreuses belles promesses rompues, les espoirs différés, les votes sur lesquels on comptait pleinement et que l'on avait comptabilisés, tous absents à l'heure de l'action ! Un seul coup de fouet de M. Gladstone mit en fuite une centaine de membres libéraux — des membres que ces femmes nobles avaient passé des années à éduquer. Je n'ai jamais rendu visite à la Chambre des communes sans voir Mlle Becker et Mlle Biggs essayer d'élucider les principes fondamentaux d'un gouvernement juste auprès de certains législateurs. En vérité, leur foi divine et leur patience méritaient une action plus digne de la part de leurs prétendus représentants !
Mlle Henrietta Müller donna une réception d'adieu à Mlle Anthony et à moi-même à la veille de notre départ pour l'Amérique, où nous eûmes l'occasion de rencontrer une fois de plus la plupart des connaissances agréables que nous avions faites à Londres. Bien qu'elle fût annoncée pour l'après-midi, nous reçûmes en fait toute la journée, car beaucoup ne pouvaient venir à l'heure fixée. Le Dr Elizabeth Blackwell déjeuna avec nous ; Mme Fawcett, Mme Saville et Mlle Lord étaient avec nous au déjeuner ; Harriet Hosmer et Olive Logan peu après ; Mme Peter Taylor plus tard, et de trois à six heures, les salons furent bondés.
De retour de Londres, je passai mon anniversaire, le 12 novembre 1883, à Basingstoke. Ce fut une journée triste pour nous tous, sachant que c'était le dernier jour avec mes proches avant mon départ pour l'Amérique. Lorsque j'imprimai le baiser d'adieu sur la joue douce de ma petite-fille Nora dans son berceau, elle à l'aube et moi au crépuscule de la vie, je réalisai à quel point le vaste océan nous séparerait. Mlle Anthony me retrouva à Alderly Edge, où nous passâmes quelques jours avec M. et Mme Jacob Bright. Nous y trouvâmes leurs nobles sœurs, Mme McLaren et Mme Lucas, le jeune Walter McLaren et sa charmante épouse, Eva Müller, que nous avions entendue plusieurs fois à la tribune du suffrage. Nous la taquinâmes sur le pas qu'elle venait de franchir, malgré l'article éloquent de sa sœur sur la béatitude de la vie célibataire. Pendant notre séjour, nous visitâmes le lieu de naissance du doyen Stanley, mais à sa mort, la lumière et la joie s'étaient éteintes. La vieille église dont les murs avaient autrefois fait écho à sa voix, et la maison où il avait passé tant d'années utiles, semblaient tristes et désertes. Mais la journée était brillante et chaude, le paysage magnifique, les vaches et les moutons broutaient encore dans les prairies, et l'herbe était aussi verte qu'en juin. C'est là le charme principal de l'Angleterre — elle est éternellement verte — peut-être en compensation des nombreux jours nuageux.
Comme nos bonnes amies Mme McLaren et Mme Lucas avaient décidé de nous voir saines et sauves à bord du Servia, elles nous escortèrent jusqu'à Liverpool, où nous rencontrâmes Mme Margaret Parker et Mme Scatcherd. Une autre réception nous fut offerte à la résidence du Dr Ewing Whittle. Plusieurs courts discours furent prononcés, et tous les présents acclamèrent les hôtes au départ avec des mots d'espoir et d'encouragement pour la bonne cause. Ici, la sagesse de former une association internationale fut pour la première fois envisagée. La proposition rencontra une telle faveur auprès de ceux présents qu'un comité fut nommé pour correspondre avec les amies dans différentes nations. Mlle Anthony et moi fûmes placées au comité, et bien que ce projet n'ait pas encore été pleinement réalisé, l'idée de la coopération intellectuelle des femmes pour garantir des droits et des opportunités égaux pour leur sexe fut la base du Conseil international des femmes, qui se tint sous les auspices de la National Woman Suffrage Association à Washington, D. C., en mars 1888.
Sur l'Atlantique pendant dix jours, nous eûmes de nombreuses occasions de passer en revue tout ce que nous avions vu et entendu. Assise sur le pont, heure après heure, combien de fois me suis-je interrogée sur la signification du bienfait pour lequel nous luttions si ardemment. En demandant une voix dans le gouvernement sous lequel nous vivons, avons-nous poursuivi une ombre pendant cinquante ans ? En cherchant le pouvoir politique, abdiquons-nous ce trône social où l'on nous dit que notre influence est illimitée ? Non, non ! Le droit de suffrage n'est pas une ombre, mais une entité substantielle que le citoyen peut saisir et détenir pour sa propre protection et le bien-être de son pays. Un pouvoir direct sur sa propre personne et ses biens, une opinion individuelle à compter sur toutes les questions d'intérêt public, valent mieux qu'une influence indirecte, fût-elle aussi étendue soit-elle.
Bien que l'influence, telle la pure lumière blanche, soit omniprésente, elle est souvent obscurcie par des nuages passagers et des nuits de ténèbres. Comme les rayons du soleil, elle peut être saine, géniale, inspirante, bien que parfois trop directe pour le confort, trop oblique pour la chaleur, trop dispersée pour tout dessein. Mais tout comme le prisme divise les rayons, révélant les couleurs brillantes de la lumière, ainsi la souveraineté individuelle révèle la beauté du gouvernement représentatif, et tout comme la loupe montre le pouvoir de concentrer les rayons, ainsi le pouvoir combiné de la multitude révèle la beauté de l'effort uni pour mener à bien une grande mesure.
CHAPITRE XXIII.
LA FEMME ET LA THÉOLOGIE.
De retour d'Europe à l'automne 1883, après avoir rendu visite à un large cercle de parents et d'amis, je passai six semaines avec ma cousine, Elizabeth Smith Miller, dans sa maison de Geneva, sur le lac Seneca.
Par l'intermédiaire de Mlle Frances Lord, une femme d'une culture et d'une recherche rares, ma fille et moi nous étions intéressées à l'école de théosophie, et avions lu « Isis dévoilée » de Mme Blavatsky, les travaux de Sinnett sur le « Monde occulte » et « La Voie parfaite » d'Anna Kingsford. Pleine de ces idées, j'intéressai bientôt mes cousines au sujet, et nous résolûmes d'explorer, autant que possible, certains de ces mystères orientaux dont nous avions tant entendu parler. Nous cherchâmes dans toutes les directions pour trouver un pilote afin de nous lancer sur la bonne voie. Nous entendîmes dire que Gerald Massey était dans la ville de New York, donnant des conférences sur « Le Diable », « Les Fantômes » et les « Esprits malins » en général, alors nous l'invitâmes à nous rendre visite et à donner un cycle de conférences à Geneva. Mais, malheureusement, il était malade et ne put ouvrir de nouveaux champs de pensée pour nous à ce moment-là, bien que nous fussions très désireuses d'avoir un aperçu du monde inconnu et de converser avec les immortels. Comme je quittai bientôt Geneva avec ma fille, Mme Stanton Lawrence, nos études occultes furent, pour un temps, abandonnées.
Ma fille et moi parlions souvent d'écrire une histoire, elle décrivant les personnages et leurs environnements et moi m'occupant de la philosophie et des soliloques. Comme je n'avais pas de tâches particulières en vue, nous décidâmes que c'était le moment de faire notre expérience. En conséquence, nous nous hâtâmes vers la propriété familiale à Johnstown, New York, où nous pouvions être entièrement seules. Les amis de tous côtés se demandaient ce qui nous avait amenées là au cœur de l'hiver. Mais nous gardâmes notre secret, et nous nous mîmes au travail avec diligence, et après trois mois notre histoire fut terminée à notre entière satisfaction. Nous étions sûres que tous ceux qui la liraient seraient profondément intéressés et que nous trouverions facilement un éditeur. Nous pensions à « Notre Romance » dès le matin et en parlions jusque tard le soir. Mais hélas ! Des critiques amicaux qui lurent notre histoire en soulignèrent les défauts, et en temps voulu nous arrivâmes à leurs conclusions, et le manuscrit inédit repose maintenant dans un casier de mon bureau. Nous n'eûmes pas beaucoup de jours pour pleurer notre déception, car Madge fut rappelée à son foyer de l'Ouest, et Mlle Anthony arriva armée et équipée de boisseaux de documents pour le vol. III de « L'Histoire du suffrage féminin ». L'été et l'automne 1884, Mlle Anthony et moi les passâmes à Johnstown, travaillant diligemment sur l'Histoire, ne nous accordant qu'une promenade occasionnelle en voiture, une flânerie autour de la ville le soir, ou un trajet dans les tramways ouverts.
Mme Devereux Blake tenait une série de conventions, à cette époque, à travers l'État de New York, et nous l'exhortâmes à dépenser certains de ses efforts missionnaires dans ma ville natale, ce qu'elle fit avec de bons résultats. Comme l'élection scolaire approchait, Mlle Anthony et moi eûmes plusieurs réunions préliminaires pour éveiller les femmes à leur devoir d'électrices, et à la nécessité de nommer une femme comme administratrice. Lorsque le jour de l'élection arriva, la grande salle supérieure de l'Académie était remplie de dames et de messieurs. Certaines âmes timides qui auraient dû être là restèrent à la maison, craignant qu'il n'y eût une émeute, mais tout fut conduit avec décence et dans l'ordre. Le président, M. Rosa, accueillit les dames à leurs nouvelles fonctions d'une manière très flatteuse. Donald McMartin exposa la loi quant aux personnes éligibles pour voter aux élections scolaires. Mme Horace Smith remplit la fonction de scrutatrice à l'occasion avec promptitude et dignité, et Mme Elizabeth Wallace Yost fut élue administratrice par une majorité de sept voix. Il est étrange que des femmes intelligentes, censées ressentir quelque intérêt pour la question de l'éducation, soient si indifférentes au pouvoir qu'elles possèdent de rendre nos écoles tout ce qu'elles devraient être.
C'était l'année de la campagne présidentielle. Les Républicains et les Démocrates avaient chacun tenu leurs conventions de nomination, et toutes les classes participaient à l'excitation générale. Il y avait une grande insatisfaction dans les rangs républicains, nous publiâmes un manifeste : « Soutenez le Parti républicain », non pas que nous aimions plus Blaine, mais moins Cleveland. Ce dernier fut élu, il était donc évident que nos efforts n'eurent pas beaucoup d'influence pour détourner la marée de la politique nationale, bien que les journaux républicains aient donné une large diffusion à notre appel. La description par Dowden des efforts du poète Shelley pour disperser l'un de ses pamphlets supprimés me rappela les nôtres. Il acheta des boisseaux de bouteilles vides, dans lesquelles il plaça ses pamphlets ; après les avoir bouchées hermétiquement, il jeta les bouteilles dans la mer dans divers lieux de villégiature à la mode, espérant qu'elles s'échoueraient sur le rivage. Marchant dans les rues de Londres le soir, il glissait ses pamphlets dans les capuchons des manteaux des vieilles dames, les jetait dans les portes des magasins, et les laissait dans les fiacres et les omnibus. Nous répandîmes les nôtres dans les voitures, les glissâmes dans chaque lettre que nous écrivions ou journal que nous envoyions à travers le pays.
La veille de l'élection, M. Stanton et le professeur Horace Smith parlèrent au palais de justice de Johnstown, et prirent des vues plutôt pessimistes de l'avenir de la République si James G. Blaine était battu. Cleveland fut élu, et nous vivons toujours en tant que nation, et sommes capables de digérer les milliers d'immigrants étrangers débarquant quotidiennement sur nos côtes. Le soir de l'élection, un grand groupe d'entre nous resta éveillé jusqu'à deux heures pour entendre les nouvelles. M. Stanton était depuis longtemps l'un des rédacteurs du New York Sun, et ils lui envoyaient des télégrammes de ce bureau jusque tard dans la soirée. Cependant, l'élection fut si serrée que nous restâmes dans l'incertitude pendant plusieurs jours, avant qu'elle ne fût définitivement décidée.
Mlle Anthony partit en décembre 1884 pour Washington, et je me mis au travail sur un article pour la North American Review, intitulé « Qu'a fait le christianisme pour les femmes ? ». Je soutins que la femme n'était redevable à aucune forme de religion pour la liberté dont elle jouit maintenant, mais qu'au contraire, l'élément religieux dans sa nature avait toujours été perverti pour sa complète sujétion. L'évêque Spaulding, dans le même numéro de la Review, prit le parti opposé, mais je n'ai pas senti qu'il répondît à mes points.
En janvier 1885, ma nièce Mme Baldwin et moi allâmes à Washington pour assister à la Convention annuelle de la National Woman Suffrage Association. Elle se tint dans l'église unitarienne les 20, 21 et 22 jours de ce mois, et se déroula avec un grand succès, tout comme la réception habituelle donnée par Mme Spofford au Riggs House. Cette chère amie, l'une de nos plus ardentes collaboratrices, faisait toujours de la convention annuelle un moment pour de nombreux divertissements sociaux. Le point principal de cette convention fut la tentative de faire voter les résolutions suivantes :
« Attendu que les dogmes incorporés dans les croyances religieuses dérivées du judaïsme, enseignant que la femme était une réflexion après coup dans la création, son sexe un malheur, le mariage une condition de subordination, et la maternité une malédiction, sont contraires à la loi de Dieu (telle que révélée dans la nature), et aux préceptes du Christ, et,
« Attendu que ces dogmes sont un poison insidieux, minant la vitalité de notre civilisation, flétrissant la femme, et, à travers elle, paralysant l'humanité ; il est donc
« Résolu que nous appelons le ministère chrétien, en tant que leaders de pensée, à enseigner et à faire respecter l'idée fondamentale de la création, que l'homme a été fait à l'image de Dieu, mâle et femelle, et doté de droits égaux sur la terre, mais aucun l'un sur l'autre. Et, en outre, nous demandons leur reconnaissance de la déclaration scripturaire selon laquelle, dans la religion chrétienne, il n'y a ni mâle ni femelle, ni esclave ni libre, mais tous sont un en Christ Jésus. »
En tant que présidente du comité, je présentai une série de résolutions, mettant en cause la théologie chrétienne — ainsi que toutes les autres formes de religion, pour leurs enseignements dégradants concernant la femme — que la majorité du comité trouva trop fortes et pointues, et, après beaucoup de délibération, ils substituèrent ce qui précède, remettant aux Juifs ce que j'avais déposé à la porte des chrétiens. Ils pensaient avoir si bien enrobé mes idées de sucre que les résolutions passeraient sans discussion. Mais certains Juifs présents à la convention répudièrent promptement cette impression de leur foi et précipitèrent la discussion même que je désirais, mais que nos amies plus politiques auraient voulu éviter.
Depuis l'époque de la réunion décennale à Rochester, en 1878, Matilda Joslyn Gage, Edward M. Davis et moi-même avions travaillé assidûment pour éveiller les femmes à la prise de conscience de leur position dégradée dans l'Église, et avions présenté des résolutions à chaque convention annuelle à cet effet. Mais elles étaient soit supprimées, soit amendées de manière à être dénuées de sens. Les résolutions de la convention annuelle de 1885, aussi apprivoisées soient-elles, furent imprimées et soulevèrent la colère du clergé, et le dimanche suivant, le Dr Patton de l'université Howard prêcha un sermon sur « La Femme et le scepticisme », dans lequel il prit sans équivoque la position que la liberté pour la femme menait au scepticisme et à l'immoralité. Il illustra sa position en pointant Hypatie, Mary Wollstonecraft, Frances Wright, George Eliot, Harriet Martineau, Mme Roland, Frances Power Cobbe et Victoria Woodhull. Il fit une grave erreur sur les derniers noms mentionnés, car Mme Woodhull était une croyante fervente dans la religion chrétienne, et sûrement quiconque connaît les écrits de Mlle Cobbe ne l'accuserait jamais de scepticisme. Son sermon fut reçu avec une indignation intense, même par les femmes de sa propre congrégation. Quand il trouva le tourbillon qu'il avait déclenché, il essaya de changer sa position et d'expliquer une grande partie de ce qu'il avait dit. Nous lui demandâmes de nous laisser le sermon pour publication, afin que nous ne lui fissions pas injustice. Mais comme il se contredisait platement en essayant de reformuler son discours, et refusa de nous laisser voir son sermon, ceux qui l'entendirent furent dégoûtés par son sophisme et sa tergiversation.
Cependant, nos travaux dans cette direction ont un effet. Les femmes font maintenant leurs attaques sur l'Église sur toute la ligne. Elles exigent leur droit d'être ordonnées comme ministres, anciens, diacres, et d'être reçues comme déléguées dans toutes les convocations ecclésiastiques. Enfin, elles demandent à l'Église juste ce qu'elles ont demandé à l'État depuis un demi-siècle — l'égalité parfaite — et le clergé, en tant que corps, est tout aussi hostile à leurs demandes que les hommes d'État.
Sur mon chemin de retour vers Johnstown, je passai dix jours à Troy, où je prêchai dans l'église unitarienne le dimanche soir. Au cours de cette visite, nous eûmes deux audiences au Capitole à Albany — une dans la chambre du Sénat et une à l'Assemblée, devant le Comité des griefs. À ces deux occasions, Mme Mary Seymour Howell, Mme Devereux Blake, Mme Caroline Gilkey Rogers et moi-même nous adressâmes au Comité. Étant ouvert au public, la chambre était bondée. Cela faisait près de quarante ans que j'avais fait mon premier appel dans l'ancien Capitole à Albany. Mes réflexions étaient tristes et décourageantes, alors que j'étais assise là et écoutais les orateurs et me souvenais depuis combien de temps nous avions fait nos appels à cette barre, d'année en année, en vain. Les membres du comité présentèrent le même aspect calme que leurs prédécesseurs, comme pour dire : « Soyez patientes, chères sœurs, l'éternité est devant nous ; c'est simplement une question de temps. Ce qui ne peut venir de votre vivant, les générations futures le posséderont sûrement. » Il est toujours agréable de savoir que nos descendants vont jouir de la vie, de la liberté et du bonheur ; mais, quand on halète pour un souffle de liberté, cette réflexion n'est pas satisfaisante.
De retour dans mes collines natales, je trouvai que la saison du Carême avait vraiment commencé, ce que je redoutais toujours à cause de la cloche solennelle et lente, l'église épiscopale étant juste en face de notre résidence. Le dimanche, nous avions les cloches de six églises toutes sonnant en même temps. Il est étrange combien de temps les coutumes persistent après que l'objet original a cessé d'exister. À une époque reculée, quand le pays était peu peuplé et que les gens vivaient à de grandes distances, les cloches étaient utiles pour les appeler ensemble quand il y avait un service religieux. Mais maintenant, quand les églises sont toujours ouvertes le dimanche, et que chaque congrégation connaît l'heure des services et que tous ont des horloges, les cloches sont non seulement inutiles, mais elles sont une nuisance terrible pour les invalides et les personnes nerveuses. Si jamais j'ai la chance d'être élue membre d'un conseil municipal, mes premiers efforts tendront vers la suppression des cloches.
Pour encourager l'un des membres de mon sexe dans la profession éprouvante d'agent de livres, j'achetai, vers cette époque, les « Beacon Lights of History » du Dr Lord, et lus le dernier volume consacré aux femmes, païennes et chrétiennes, saintes et pécheresses. Il est très amusant de voir les contorsions intellectuelles de l'auteur pour montrer que personne ne peut être bon ou heureux sans croire en la religion chrétienne. En décrivant de grandes femmes qui ne sont pas chrétiennes, il attribue toutes leurs folies et misères à ce fait. En décrivant des femmes païennes, possédant de grandes vertus, il attribue toutes leurs vertus aux dons de la Nature, qui leur permettent de s'élever au-dessus des superstitions. Après avoir insisté sur l'existence morne de celles qui ne sont pas de foi chrétienne, il dépeint aussitôt sa Sainte Thérèse passant par vingt ans de doutes et de peurs sur le salut de son âme. Les personnes les plus heureuses que j'aie connues ont été celles qui ne se souciaient pas de leur propre âme, mais faisaient tout leur possible pour atténuer les misères des autres.
En mai 1885, nous quittâmes Johnstown et prîmes possession de notre maison à Tenafly, New Jersey. Il semblait très agréable, après avoir erré dans le Vieux Monde et le Nouveau, d'être chez moi une fois de plus, entourée par les grands arbres que j'aimais tant ; de voir les couchers de soleil somptueux, les lucioles scintillantes ; d'entendre les engoulevents appeler de leur note familière, tandis que les hannetons et les moustiques bourdonnent à l'extérieur des filets à travers lesquels ils ne peuvent entrer. Beaucoup de gens se plaignent du moustique dans le New Jersey, alors qu'il peut si facilement être exclu du cercle familial par des filets sur toutes les portes et fenêtres. J'avais une longue véranda, encastrée dans un filet, où le père de famille, avec sa pipe, pouvait méditer et contempler les étoiles sans être molesté.
Juin apporta Mlle Anthony et une boîte de documents frais pour une autre saison de travail sur le vol. III de notre Histoire. Nous eûmes une visite éclair de Mlle Eddy de Providence, fille de Mme Eddy qui a donné cinquante mille dollars au mouvement pour le suffrage des femmes, et petite-fille de Francis Jackson de Boston, qui a également laissé un legs généreux à notre réforme. Nous trouvâmes Mlle Eddy une jeune femme charmante avec des goûts artistiques. Elle nous montra plusieurs croquis à la plume qu'elle avait faits de certains de nos réformateurs, qui étaient des portraits admirables.
Les « Souvenirs au hasard » de M. Stanton furent publiés à cette époque et reçurent un bon accueil. Un dîner lui fut offert, pour son quatre-vingtième anniversaire (le 27 juin 1885), par le Press Club de la ville de New York, agrémenté de discours et de toasts prononcés par ses amis de toujours. Comme aucune dame n'était conviée, je ne peux juger que d'après les comptes rendus des journaux quotidiens, et par ce que j'ai pu glaner auprès de l'invité d'honneur lui-même, qu'il s'agissait d'une occasion fort intéressante.
Assise dans le pavillon de jardin, un jour, je fus témoin d'une scène très amusante. Deux des garçons, en quête d'occupation, démolirent un nid de frelons. Bruno, notre grand chien Saint-Bernard, les voyant sautiller, pensa qu'il allait se joindre à la fête. Les garçons tentèrent de l'éloigner, sachant que les frelons se logeraient dans ses longs poils, mais la curiosité de Bruno l'emporta sur sa prudence et il plongea au milieu de l'essaim pour se retrouver bientôt complètement recouvert. Le bourdonnement et les piqûres envoyèrent bien vite le pauvre chien hurler à la débandade. Dans sa détresse, il se précipita comme à son habitude vers Amelia, dans la cuisine, où elle et les filles préparaient des confitures et repassaient. Lorsqu'elles virent les frelons, elles lâchèrent fers, cuillères, bocaux, tout ce qu'elles tenaient, et s'enfuirent au-dehors en hurlant. J'appréciai le danger à temps pour gagner l'intérieur de la maison avant que Bruno ne vienne me demander aide et réconfort. Finalement, elles braquèrent le tuyau d'arrosage sur lui jusqu'à ce qu'il trouve un certain soulagement ; les jeunes filles, armées de serviettes, frappaient à gauche et à droite, et les garçons, avec des branches de conifères, se battaient vaillamment. J'avais souvent entendu parler de « remuer un nid de frelons », mais je n'en avais jamais vu auparavant une démonstration pratique de sa dangerosité. Pendant des jours, si Bruno entendait le moindre bourdonnement, il se précipitait vers la maison à toute vitesse. Mais en dépit de ces épisodes animés occasionnels, le tome III progressait régulièrement.
Mes fils et filles du suffrage, à travers tous les États du Nord et de l'Ouest, décidèrent de célébrer, le 12 novembre 1885, mon soixante-dixième anniversaire, en tenant des réunions ou en m'envoyant des cadeaux et des félicitations. Cet honneur fut suggéré par Mme Elizabeth Boynton Harbert dans The New Era, un journal qu'elle dirigeait à l'époque. La suggestion rencontra un accueil favorable. Je fus invitée à prononcer une allocution sur « Les plaisirs de l'âge » devant l'association pour le suffrage de la ville de New York. Il me fallut une semaine pour y réfléchir, mais avec l'inspiration du « Morituri Salutamus » de Longfellow, je fus presque convertie à l'idée que « nous, les vieux », étions les mieux lotis.
La journée fut introduite par des télégrammes, des lettres et des colis express, qui continuèrent d'arriver tout au long de la semaine. D'Angleterre, de France et d'Allemagne vinrent des câblogrammes, des cadeaux et des lettres de félicitations, et de toutes parts arrivèrent des livres, des tableaux, de l'argenterie, des bronzes, des couvertures de Californie, et des paniers de fruits et de fleurs. Les éloges en prose et en vers furent si chaleureux et si nombreux que le ridicule et la critique de quarante années furent enterrés si profondément que je ne m'en souviendrai plus jamais. Il n'y a pas de classe qui apprécie les louanges de ses semblables autant que ceux qui n'ont eu que des reproches durant la plus grande partie de leur vie. Le soir du 12, nous eûmes de délicates retrouvailles au domicile du Dr Clemence Lozier, où je prononçai mon discours, après quoi Mme Lozier, Mme Blake, Mlle Anthony, « Jenny June » et certains des plus jeunes convertis à notre plateforme firent tous de courts discours de louanges et de félicitations, suivis par de la musique, des récitations et des rafraîchissements.
Tout au long de l'automne, Mlle Anthony et moi attendîmes avec impatience le printemps, où nous espérions avoir achevé le troisième et dernier volume de notre Histoire, mettant ainsi fin aux travaux de dix ans. Nous n'avions ni le temps ni la vue pour lire autre chose que les documents impératifs pour l'Histoire. J'avais soif d'un autre type de nourriture intellectuelle.
En janvier 1886, je fus invitée à dîner chez Laura Curtis Bullard pour rencontrer Mme Durand (Henri Gréville), la romancière. Elle me sembla être une femme politique plutôt qu'une femme de principes sincères. Comme il m'était souvent très incommode de recevoir des visiteurs distingués qui souhaitaient me rencontrer dans ma maison de campagne durant l'hiver, Mme Bullard offrit généreusement de les inviter toujours chez elle. Elle et sa bonne mère ont accompli leur part dans les mouvements de réforme à New York par leurs généreuses hospitalités.
En lisant les débats au Congrès, à cette époque, sur une proposition d'allocation pour un monument au général Grant, je fus heureuse de constater que le sénateur Plumb du Kansas fut assez courageux pour exprimer son opinion contre ce projet. Je suis entièrement d'accord avec lui. Tant que des multitudes de nos concitoyens qui accomplissent le travail du monde vivent dans des mansardes et des caves, dans l'ignorance, la pauvreté et le vice, il est du devoir du Congrès d'appliquer l'excédent du trésor national à des objets qui nourriront, vêtiront, logeront et éduqueront ces pupilles de l'État. Si nous devons continuer sans cesse à ériger des monuments à de grands hommes, ce devraient être de beaux ensembles de logements confortables pour les pauvres, tels que ceux que Peabody a construits à Londres. Le sénateur Hoar du Massachusetts était favorable au monument Grant, en partie pour cultiver les goûts artistiques de notre peuple. Nous pourrions tout aussi bien cultiver nos goûts sur des demeures utiles que sur des monuments inutiles. Assurément, des maisons salubres et des écoles pour les vivants seraient des monuments plus appropriés pour des hommes d'État sages que les plus purs fûts de marbre de Paros parmi les sépulcres des morts.
Les grèves, les émeutes et le mécontentement installé des masses nous avertissent que, bien que nous oubliions et négligions leurs intérêts ainsi que nos devoirs, nous le faisons au péril de tous. Les hommes d'État anglais sont à bout de nerfs aujourd'hui avec leurs problèmes sociaux et industriels enchevêtrés, qui menacent le trône d'une longue lignée de rois. Le danger imminent ne peut être évité par des mesures superficielles ; il doit y avoir un changement radical dans les relations entre le capital et le travail.
En avril, des rumeurs d'une invasion domestique, portées par chaque brise de l'Atlantique, nous avertirent que nos enfants arrivaient d'Angleterre et de France — un groupe de six personnes. Heureusement, la dernière ligne de l'Histoire était écrite, si bien que Mlle Anthony, avec le tome III et des monceaux de manuscrits, s'enfuit vers la demeure paisible de sa sœur Mary à Rochester. Le groupe attendu quitta Liverpool le 26 mai, sur l'America. Après trois jours en mer, la tige de piston se rompit et ils furent obligés de rebrousser chemin. Mon gendre, W. H. Blatch, fut si malade et dégoûté qu'il resta en Angleterre et prit un nouveau départ deux mois plus tard, effectuant une traversée rapide sans aucun accident. Les autres furent transférés sur le Germanic et atteignirent New York le 12 juin. Différentes sections du groupe arrivèrent jusqu'à minuit. Cinq personnes et vingt bagages ! La confusion d'une telle invasion bouleversa complètement le cours paisible de nos jours, et il fallut quelque temps pour que les personnes et les malles trouvent leurs niches respectives. Cependant, aussi encombrés que nous fussions par ailleurs, il y avait beaucoup de place dans nos cœurs, et nous étions indiciblement heureux d'avoir notre troupeau réuni autour de nous une fois de plus.
J'avais longtemps entendu tant d'opinions contradictoires sur la Bible — certains disant qu'elle enseignait l'émancipation de la femme et d'autres sa sujétion — que, durant cette visite de mes enfants, l'idée me vint qu'il serait bon de recueillir chaque référence biblique aux femmes en un petit volume compact, et de voir de quel côté la balance de l'influence penchait réellement. À cette fin, je proposai d'organiser un comité de femmes compétentes, avec quelques érudits en latin, grec et hébreu en Angleterre et aux États-Unis, pour une révision approfondie de l'Ancien et du Nouveau Testament, et pour déterminer quel était réellement le statut de la femme sous la religion juive et chrétienne. Comme l'Église a jusqu'ici interprété la Bible comme enseignant la sujétion de la femme, et qu'aucune des révisions effectuées par des ecclésiastiques érudits n'a jeté de lumière nouvelle sur la question, il me sembla éminemment approprié et opportun que les femmes elles-mêmes révisent le livre. Comme elles étudient désormais la théologie dans de nombreuses institutions d'apprentissage, demandant à être ordonnées prédicatrices, anciennes, diaconesses, et à être admises, en tant que déléguées, aux Synodes et aux Assemblées Générales, et qu'elles se voient refuser cela sur des bases bibliques, il me sembla grand temps que les femmes examinent ces arguments et autorités scripturaires.
Une heureuse coïncidence me permit enfin de commencer ce travail. Alors que ma fille, Mme Stanton Blatch, était avec moi, notre amie Mlle Frances Lord, sur notre invitation pressante, vint en Amérique pour nous rendre visite. Elle débarqua à New York le 4 août 1886. Comme c'était un dimanche, elle ne put envoyer de télégramme ; il n'y avait donc personne pour l'accueillir, et, alors que nous étions toutes assises à bavarder sur le perron, soudain, à notre surprise et à notre ravissement, elle arriva en voiture. Après quelques jours de repos et de discussions générales sur les événements en cours, je lui exposai le sujet qui me tenait tant à cœur, ainsi qu'à ma fille. Elles répondirent promptement et chaleureusement, et nous nous mîmes immédiatement au travail. J'écrivis à chaque femme qui, selon moi, pourrait rejoindre un tel comité, et Mlle Lord parcourut la Bible en quelques jours, marquant chaque chapitre qui faisait référence aux femmes de quelque manière que ce fût. Nous découvrîmes que la tâche ne serait pas aussi grande que nous l'avions imaginé, car tous les faits et enseignements concernant les femmes occupaient moins d'un dixième de l'ensemble des Écritures. Nous achetâmes quelques bibles bon marché, découpâmes les textes, les collâmes en haut de la page, et, en dessous, écrivîmes nos commentaires aussi clairement et succinctement que possible. Nous n'avions pas l'intention de faire des sermons ou des essais, mais de brèves remarques, afin de garder « La Bible de la Femme » aussi courte que possible.
Mlle Lord et moi travaillâmes plusieurs semaines ensemble, et Mme Blatch et moi, durant l'hiver 1887, écrivîmes tous nos commentaires sur le Pentateuque. Mais nous ne parvînmes pas à former le comité, ni, après avoir écrit d'innombrables lettres, à faire comprendre aux femmes ce que nous voulions faire. Je possède encore les commentaires des quelques-unes qui ont répondu, ainsi que les lettres de celles qui ont décliné — un paquet de manuscrits en soi très varié et amusant. Certaines dirent que la Bible n'avait aucune autorité particulière pour elles ; que, comme la Constitution américaine, elle pouvait être interprétée pour signifier n'importe quoi — l'esclavage, lorsque nous protégions cette « Institution », et la liberté, lorsqu'elle n'existait plus. D'autres dirent que la sphère de la femme était clairement tracée dans les Écritures, et que toute tentative d'émancipation était un affront à la Providence. D'autres dirent qu'elles considéraient toutes les révisions faites par des hommes jusqu'ici comme autant d'actes de sacrilège, et qu'elles espéraient vivement que les femmes n'ajouteraient pas leur influence pour affaiblir la foi du peuple dans l'origine divine du Livre Saint, car, si les hommes et les femmes pouvaient le changer sur un point, ils pourraient le faire en tout. Dans l'ensemble, la correspondance fut décourageante.
Plus tard, Mlle Lord s'intéressa profondément aux recherches psychiques, et je ne pus obtenir aucun autre travail de sa part. Et dès que nous eûmes terminé le Pentateuque, Mme Blatch déclara qu'elle n'irait pas plus loin ; que c'était l'histoire la plus aride qu'elle ait jamais lue, et des plus dérogatoires pour les femmes. Ma bien-aimée collaboratrice, Susan B. Anthony, dit qu'elle pensait que c'était un travail de surérogation ; que lorsque notre égalité politique serait reconnue et que nous deviendrions des citoyennes américaines à part entière, l'Église se hâterait d'amener ses bibles et livres de prières, ses credos et sa discipline au même haut niveau de liberté.
Helen Gardener dit : « Je considère ceci comme une proposition des plus importantes, et si vous et moi pouvons rester assez longtemps du même côté de l'Atlantique, nous nous donnerons la main et ferons le travail. En fait, j'ai déjà commencé avec les Épîtres de Paul, et je suis fascinée par ce travail. Les positions intenables et non scientifiques qu'il adopte concernant les femmes sont très amusantes. Bien que le premier chapitre de la Genèse enseigne la création simultanée de l'homme et de la femme, Paul fonde la sujétion de la femme sur la priorité de l'homme, et parce que la femme était issue de l'homme. Comme le fait historique est que, aussi loin que l'histoire remonte, l'homme est issu de la femme, devrait-il pour autant être à jamais en esclavage envers elle ? Logiquement, selon Paul, il le devrait. »
Je consultai plusieurs amis, tels que le Dr William F. Channing, M. et Mme Moncure D. Conway, Gertrude Garrison, Frederick Cabot et Edward M. Davis, quant à l'opportunité de ce travail, et ils convinrent tous qu'un tel volume, montrant la position de la femme sous les religions juive et chrétienne, serait précieux, mais aucun d'entre eux n'avait le temps d'aider au projet. Bien que, en raison de tous ces découragements, j'aie interrompu mon travail, je n'ai jamais abandonné l'espoir de le reprendre un jour, lorsque d'autres de mes collaboratrices s'éveilleraient à son importance et offriraient leurs services.
Le 27 octobre 1886, avec ma fille, mon infirmière et mon petit-enfant, je m'embarquai à nouveau pour l'Angleterre. En quittant le port tôt le matin, par un temps clair, nous eûmes une belle vue de la statue de la Liberté éclairant le monde de Bartholdi. Nous eûmes une pluie douce et chaude ainsi qu'une mer calme la majeure partie du trajet, et, comme nous avions une cabine sur le pont, nous pouvions garder les hublots ouverts et ainsi obtenir tout l'air que nous désirions. Avec des romans, des lettres, des échecs et du whist, le temps passa agréablement, et le neuvième jour, nous débarquâmes à Liverpool.
CHAPITRE XXIV.
L'ANGLETERRE ET LA FRANCE REVISITÉES.
En arrivant à Basingstoke, nous trouvâmes en nous attendant de cordiales lettres de bienvenue de Mlle Biggs, Mlle Priestman, Mme Peter Taylor, Mme Priscilla McLaren, Mlle Müller, Mme Jacob Bright et Mme de Barrau. Durant l'hiver, Mme Margaret Bright Lucas, les doctoresses Kate et Julia Mitchell, Mme Charles McLaren, Mme Saville et Mlle Balgarnie passèrent chacune un jour ou deux avec nous. La tenue de soirée des dames fut une grande surprise pour ma petite-fille Nora. Elle n'avait jamais vu d'épaules dénudées dans un salon, et au premier coup d'œil, elle ne put en croire ses yeux. Elle fit lentement le tour de la pièce, se rapprochant de plus en plus jusqu'à ce qu'elle touche le cou de la dame pour voir s'il était couvert ou non d'une nuance particulière de vêtement, mais découvrant la peau nue, elle dit : « Eh bien, vous n'êtes pas habillée, n'est-ce pas ? Je vois votre peau ! » La scène m'évoqua la description amusante dans « Elsie Venner » de Holmes, des efforts d'une jeune dame, assise entre deux vieux messieurs, pour exhiber ses épaules blanches. Le vicaire ne voulait pas regarder, mais priait intensément de ne pas être induit en tentation ; mais le médecin, avec une plus grande fermeté morale, examinait délibérément les charmes offerts, avec ses lunettes sur le nez.
En décembre, Hattie et moi terminâmes la « Vie de Shelley » de Dowden, que nous lisions ensemble. Nous y trouvons une nature sensible et raffinée, pleine de nobles desseins, jetée trop jeune pour affronter toutes les urgences de la vie, sans Mentor aimant pour le garder des bévues ou pour l'aider à réparer les conséquences de ses fausses positions. S'il avait été entouré de quelques vrais amis, capables d'apprécier ce qu'il y avait de grand en lui et de plaindre ce qu'il y avait de faible, sa vie aurait été différente. Son père était dur, exigeant et déraisonnable ; il n'eut donc aucune influence. Sa mère n'avait ni la sagesse pour l'influencer, ni le courage de réprimander son mari ; et hélas ! pauvre femme, elle était elle-même dans un tel asservissement aux conventions qu'elle ne pouvait comprendre un jeune homme qui les bravait toutes.
Nous lûmes également le « Service de l'Homme » de Cotton Morrison, qui, je l'espère, sera une nouvelle source d'inspiration pour des travaux nouveaux de tous en vue de l'élévation de l'humanité, ainsi que la « Démocratie triomphante » de Carnegie, montrant le pouvoir que notre pays est destiné à exercer et l'immensité de notre domaine. Ce livre doit donner à chaque citoyen américain un sentiment de responsabilité plus profond que jamais auparavant d'agir bien son rôle. Nous lûmes aussi la traduction par Harriet Martineau des œuvres d'Auguste Comte, et trouvâmes la partie sur la femme des plus insatisfaisantes. Il critique la croyance d'Aristote selon laquelle l'esclavage est un élément nécessaire de la vie sociale, mais semble penser que la sujétion de la femme dans la civilisation moderne ne revêt aucune importance.
Tout au long de cet hiver, Hattie et moi occupâmes notre temps à étudier la Bible et à lire les commentaires de Clark, Scott et Wordsworth (évêque de Lincoln). Nous ne trouvâmes rien de grandiose dans l'histoire des Juifs ni dans la morale inculquée dans le Pentateuque. Assurément, les auteurs avaient une idée très basse de la nature de leur Dieu. Ils Le rendent non seulement anthropomorphe, mais du type le plus bas, jaloux et vengeur, aimant la violence plutôt que la miséricorde. Je ne connais aucun autre livre qui enseigne aussi pleinement la sujétion et la dégradation de la femme. Miriam, la sœur aînée de Moïse et Aaron, une génie, une prophétesse, avec l'aptitude familiale pour la diplomatie et le gouvernement, est continuellement écartée en raison de son sexe — autorisée à mener les femmes dans les chants et les danses, rien de plus. Aucune femme ne pouvait offrir de sacrifices ni manger les viandes saintes parce que, selon les Juifs, elle était trop impure et profane.
Mais à quoi bon, disent certains, attacher une quelconque importance aux coutumes et aux enseignements d'un peuple barbare ? À rien du tout. Mais lorsque nos évêques, archevêques et membres du clergé ordonnés se tiennent dans leurs chaires et lisent des extraits du Pentateuque d'une voix révérencieuse, ils font croire aux femmes de leur congrégation qu'il existe réellement une autorité divine pour leur sujétion. Au trente-et-unième chapitre des Nombres, en parlant du butin pris sur les Madianites, le bétail est ainsi résumé : « Cinq mille brebis, soixante-douze mille bœufs, soixante-et-un mille ânes, et trente-deux mille femmes et jeunes filles », que Moïse dit que les guerriers pouvaient garder pour eux-mêmes. Quel dommage qu'un Stead n'ait pas été là, pour protéger les jeunes filles des Madianites et réprimander le peuple élu du Seigneur comme ils le méritaient ! En plaçant les femmes après les brebis, les bœufs et les ânes, nous avons une idée assez précise de leur importance relative dans l'échelle de l'être, parmi les guerriers juifs. Il n'est pas étonnant que les très révérends évêques et le clergé de l'Église méthodiste, qui croient à l'origine et à l'autorité divines du Pentateuque, excluent les femmes de leurs grandes convocations dans la République américaine au dix-neuvième siècle. Au vu du fait que nos enfants apprennent à révérer le livre comme étant d'origine divine, je pense que nous avons le droit de demander que, dans la prochaine révision, tous ces passages soient expurgés, et à cette fin, des femmes érudites et compétentes doivent avoir une place égale au sein du comité de révision.
Mme Margaret Bright Lucas vint, en février, passer quelques jours avec nous. Elle fut grandement choquée par de nombreux textes de l'Ancien Testament sur lesquels nous attirâmes son attention, et dit : « Voici une influence insidieuse contre l'élévation des femmes, que peu d'entre nous ont jamais prise en considération. » Elle revenait tout juste d'une visite éclair en Amérique ; ayant effectué deux voyages à travers l'Atlantique et parcouru trois mille milles à travers le continent en deux mois, et ce, à l'âge de soixante-huit ans. Elle était enthousiaste dans ses louanges des femmes qu'elle avait rencontrées aux États-Unis. Comme son nom figurait déjà sur le comité pour préparer « La Bible de la Femme », elle nous apporta son approbation chaleureuse pour cette entreprise.
En octobre, Hattie se rendit à Londres pour assister à une réunion visant à former une Fédération Libérale des Femmes. Mme Gladstone présida. Les discours prononcés furent tout simplement absurdes, demandant aux femmes de s'organiser pour aider le parti Libéral, qui leur avait systématiquement refusé les droits politiques qu'elles réclamaient depuis vingt ans. Le professeur Stuart atteignit le sommet de l'insulte lorsqu'il argua qu'« un grand avantage à obtenir que les femmes fassent campagne pour le parti Libéral était qu'elles offriraient leurs services gratuitement ». Les Libéraux virent quel enthousiasme les Dames de la Primevère avaient suscité pour le parti Conservateur, remportant réellement l'élection, et ils décidèrent d'utiliser une force similaire dans leurs rangs. Mais tout le mouvement était une insulte faite aux femmes.
Le sujet de préoccupation majeur, alors, était le Jubilé de la Reine. Des dames formèrent des sociétés afin de collecter des fonds à mettre à la disposition de Sa Majesté. Chaque petit village fut divisé en districts, et différentes dames firent la tournée, mendiant des sous à chaque porte auprès des domestiques et des masses laborieuses, et des livres auprès des gens fortunés. L'une d'elles nous rendit visite. Elle demanda à la bonne qui ouvrit la porte de voir le reste des domestiques, et elle mendia un sou auprès de chacun d'eux. Elle demanda ensuite à voir la maîtresse de maison. Ma fille descendit ; mais, au lieu d'une livre, elle lui fit un sermon sur l'avarice de la Reine. Lorsque le fonds fut lancé, les gens supposèrent que la Reine allait tout redistribuer au peuple sous forme de généreuses dotations à des institutions charitables, mais Sa Majesté proposa d'ériger un monument au Prince Albert, bien qu'il en eût déjà un à Londres. « La Reine, dit ma fille, devrait célébrer son Jubilé en faisant de beaux cadeaux à ses sujets, et non en soutirant leurs sous aux pauvres. Donner la moitié de ses biens terrestres à son peuple appauvri, accorder le Home Rule à l'Irlande, ou rendre ses écoles publiques gratuites, voilà qui serait digne de son Jubilé ; mais prendre un centime de plus à ceux qui sont désespérément pauvres est un péché contre l'humanité souffrante. » La jeune femme comprit la situation et dit : « Je n'irai pas plus loin. Je voudrais pouvoir rendre chaque sou que j'ai pris aux nécessiteux. »
Les monuments les plus appropriés que cette nation puisse ériger sont des écoles et des foyers pour ceux qui accomplissent le travail du monde. Il n'est pas recevable de répondre qu'ils sont habitués aux haillons et à la faim. Dans ce monde d'abondance, tout être humain a droit à la nourriture, aux vêtements, à un abri décent et aux rudiments de l'éducation. « Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark » lorsqu'un dixième de la famille humaine, botté et éperonné, mène les masses à la destruction. Je déteste les mots « royauté » et « noblesse », ainsi que toutes les idées et institutions fondées sur leur reconnaissance. En avril, eut lieu le grand rassemblement à Hyde Park — une réunion de protestation contre l'Irish Coercion Bill. Il était encourageant de voir qu'il existe une Angleterre démocratique tout autant qu'une Angleterre aristocratique. Les journaux londoniens donnèrent des comptes rendus très différents de la réunion. Les Tories dirent qu'il s'agissait d'une foule de cinglés sans importance. La raison nous enseigne, cependant, qu'on ne peut organiser une grande réunion enthousiaste sans qu'il y ait une question en suspens qui touche le cœur du peuple. Ceux qui disent que l'Irlande n'a aucun grief sont ignorants aussi bien de la nature humaine que des faits historiques.
Le 14 avril, je me rendis à Paris, ma fille m'accompagnant jusqu'à Douvres, et mon fils venant à ma rencontre à Calais. C'était une journée lumineuse et agréable, et je m'assis sur le pont pour profiter de la traversée, bien que beaucoup de mes compagnons de voyage fussent pâles et languissants. En fonçant vers Paris dans une voiture confortable, à travers les magnifiques champs de blé et les vignobles, je pensai à la vieille diligence encombrante, dans laquelle nous étions montés à Paris à pas de tortue quarante ans auparavant. Je restai à Paris jusqu'en octobre, et je n'ai jamais savouré six mois aussi pleinement. L'un de mes plaisirs principaux fut de faire la connaissance de mon quatrième fils, Theodore. Je ne l'avais que peu vu depuis ses seize ans, car il passa ensuite cinq années à l'université Cornell, et autant en Allemagne et en France. Il avait déjà publié deux ouvrages, « La vie de Thiers » et « La question des femmes en Europe ». Avoir un fils qui s'intéresse à la question à laquelle j'ai consacré ma vie est une source d'intense satisfaction. Dire que j'ai réalisé en lui tout ce que je pouvais désirer est le plus grand éloge qu'une mère aimante puisse donner.
Ma première expérience en appartement, vivant sur un seul niveau, sans monter ni descendre d'escaliers, fut aussi plaisante que surprenante. Je n'avais aucune idée du confort et de la commodité de cette manière de tenir maison. Notre appartement à Paris comprenait un salon, une salle à manger, une bibliothèque, un hall de bonne taille, dans lequel se trouvait un grand poêle américain, cinq chambres, une salle de bain, une cuisine et un balcon de seize mètres de long sur un mètre vingt de large. Les premiers jours, cela me donnait le vertige de regarder depuis ce balcon vers la rue en contrebas. J'avais peur que toute la structure ne s'effondre, elle paraissait si légère et aérienne, suspendue à mi-chemin entre la terre et le ciel. Mais ma confiance en sa solidité et son intégrité grandit de jour en jour, et il devint mon lieu de séjour favori, offrant, comme il le faisait, une vue magnifique sur toute la ville et ses environs lointains.
Il y avait tant d'Américains en ville, et de réformateurs français à rencontrer, que je donnai des réceptions le mercredi après-midi durant tout mon séjour. À l'une de nos « réceptions », vinrent Mlle Maria Deraismes, la seule femme franc-maçonne de France, et la meilleure femme orateur du pays ; sa sœur, Mme Féresse-Deraismes, qui prend part à tous les mouvements féminins ; M. Léon Richer, qui défendait alors activement les droits civils et politiques des femmes à travers les colonnes de son vigoureux journal ; Mme Griess Traut, qui s'est fait une spécialité du travail pour la Paix ; Mme Isabelle Bogelot, qui assista plus tard au Conseil de Washington de 1888, et qui est une chef de file dans le travail caritatif ; la regrettée Mme Émilie de Morsier, qui fut par la suite l'âme du Congrès international de 1889 à Paris ; Mme Pauline Kergomard, la première femme à être nommée membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique en France, et Mme Henri Gréville, la romancière.
Parmi les invités américains à nos diverses réceptions du mercredi, il y avait M. et Mme John Bigelow, M. et Mme James G. Blaine, M. Daniel C. French, le sculpteur de Concord ; Mme J.C. Ayer, M. L. White Busbey, l'un des éditeurs du Chicago Inter-Ocean ; le révérend Dr Henry M. Field, Charles Gifford Dyer, le peintre et père de la talentueuse jeune violoniste, Mlle Hella Dyer ; le regretté Révérend Moffett, alors consul des États-Unis à Athènes, Mme la gouverneure Bagley et sa fille, du Michigan ; Grace Greenwood et sa talentueuse fille, qui charma tout le monde avec sa voix mélodieuse, et Mlle Bryant, fille du poète. Une visiteuse qui nous intéressa au plus haut point fut la romancière et républicaine norvégienne, Bjornstjerne Bjornson.
Nous eûmes plusieurs entretiens agréables avec Frederick Douglass et sa femme, quelques parties d'échecs excitantes avec Theodore Tilton, dans les agréables appartements du regretté W.J.A. Fuller, Esq., et de sa fille, Mlle Kate Fuller. À cette époque, je rencontrai aussi notre brillante compatriote, Louise Chandler Moulton. En voyant tant de visages familiers, je pouvais facilement m'imaginer à New York plutôt qu'à Paris. J'assistai à plusieurs réceptions et dînai avec Mme Charlotte Beebe Wilbour, appréciant grandement ses descriptions intelligentes d'un hiver sur le Nil dans sa propre dahabieh. J'entendis le Père Hyacinthe prêcher et rencontrai son épouse américaine à plusieurs reprises. Je faisais de longues promenades chaque jour à travers les parcs et les parties agréables de la ville. Avec les concerts de jardin, les opéras, les théâtres et l'Hippodrome, je trouvai des divertissements en abondance. Je ne me lassais jamais de cette dernière représentation — l'intelligence merveilleuse dont y faisaient preuve les animaux étant pour moi une surprise nouvelle à chaque fois que j'y allais.
J'assistai à une réception au palais de l'Élysée, accompagnée par M. Joseph Fabre, alors député et aujourd'hui sénateur. M. Fabre est l'auteur d'une pièce et de plusieurs volumes consacrés à Jeanne d'Arc. Il me présenta au Président et à Mme Jules Grévy. Je fus également présentée à M. Jules Ferry, alors Premier ministre, qui dit, entre autres choses : « Je suis navré de l'avouer, mais c'est bien trop vrai, nos femmes françaises sont loin derrière leurs sœurs en Amérique. » Le beau et grand jardin fut ouvert ce soir-là — nous étions en juillet — et la belle fanfare de la Garde républicaine donna un délicieux concert sous les grands arbres. Je rencontrai aussi le gendre de M. Grévy, M. Daniel Wilson. Il était alors député et l'un des politiciens les plus puissants de France. Quelques mois plus tard, il provoqua la chute politique de son beau-père. J'ai un souvenir vif de lui parce qu'il savait parler anglais, son père ayant été un sujet britannique.
Je visitai les galeries de peinture une fois de plus, après un intervalle de près de cinquante ans, et fus frappée par le fait que, dans cet intervalle, plusieurs femmes avaient été admises à des places d'honneur. Cela était particulièrement notable dans la galerie de sculpture du Luxembourg, où deux femmes, Mme Bertaux et la regrettée Claude Vignon, épouse de M. Rouvier, étaient toutes deux représentées par de bonnes œuvres — les premières et seules femmes sculpteurs admises dans cette galerie.
Lors d'un déjeuner que nous donnâmes, je fis la connaissance du général Cluseret, qui figura dans notre guerre civile, devint plus tard ministre de la Guerre de la Commune de Paris, et est maintenant membre de la Chambre des députés. Il apprit l'anglais lorsqu'il était en Amérique et ne l'avait pas entièrement oublié. Il raconta des anecdotes sur Lincoln, Stanton, Sumner, Fremont, Garibaldi, le comte de Paris, et beaucoup d'autres hommes célèbres qu'il avait connus autrefois, et se révéla être un très intéressant causeur.
Les vieux bouquinistes étaient toujours des centres d'intérêt attrayants pour Theodore, et, parmi d'autres trouvailles, il ramena un jour un garçon de quatorze ans, dont la tâche avait été de surveiller les livres. C'était un petit garçon brillant et joyeux, de descendance mixte française et allemande, qui pouvait parler anglais, français et allemand. Il était exactement ce que nous avions souhaité, pour faire les courses et s'occuper de la porte. Comme il était ravi à l'idée de venir chez nous, nous allâmes voir ses parents. Nous fûmes satisfaits de leur apparence et de leur cadre de vie. Nous apprîmes qu'ils étaient membres de l'Église luthérienne, que le garçon était l'une des étoiles de l'école du dimanche, et le seul point de notre accord sur lequel ils furent fermes fut qu'il aille régulièrement à l'école du dimanche et ait le temps d'apprendre ses leçons.
Ainsi « Immanuel » commença une nouvelle vie avec nous, et comme nous avions une confiance illimitée dans l'intégrité du garçon, nous excusâmes ses manquements, et, pendant un temps, crûmes tout ce qu'il disait. Mais bientôt, nous découvrîmes que dès que nous quittions la maison, il était dans le salon, fouillant chaque tiroir, jouant du piano ou dormant sur le canapé. Bien qu'on lui eût dit de ne jamais toucher au poêle du hall, il allait ouvrir tous les tirages et le rendait rouge incandescent. Alors nous adoptâmes le plan de fermer à clé chaque partie de l'appartement sauf la cuisine. Il s'amusait à brûler des trous dans les étagères du garde-manger, quand la cuisinière était sortie, et à percer des trous, avec une vrille, à travers une planche à pain magnifiquement sculptée. Un jour, en préparant un lit d'appoint pour un ami, on trouva sous le matelas d'innombrables lettres qu'il était censé avoir postées à différentes occasions. Quand nous le réprimandions pour ses farces, il nous regardait fixement, mais avec tristesse, et, immédiatement après, nous l'entendions danser dans le couloir en chantant « Safe in the Arms of Jesus ». S'il avait prêté attention à la moitié de ce que nous lui disions, il aurait été plus en sécurité entre nos mains que dans celles de son protecteur imaginaire. Il s'avéra être un voleur, un menteur fieffé, un derviche tourneur, et, à travers toutes nos expériences de six semaines avec lui, sa lecture principale fut sa Bible et ses livres d'école du dimanche. L'expérience, cependant, ne fut pas perdue pour Theodore — il n'a jamais suggéré un garçon depuis, et une fidèle fille d'Ève règne à sa place.
Durant l'été, je fus entre les mains de deux artistes, Mlle Anna Klumpke, qui peignit mon portrait, et Paul Bartlett, qui modela ma tête dans l'argile. Pour abréger l'opération, parfois je posais pour les deux en même temps. Bien qu'aucun ne fût pleinement satisfait des résultats de leurs travaux, nous passâmes de nombreuses heures agréables ensemble, à discuter de leur art, de leurs premières épreuves et des artistes en général. Chacun avait de bonnes places au Salon, et une mention honorable cette année-là. Il est triste de voir tant de filles et de garçons américains, qui n'ont aucun génie pour la peinture ou la sculpture, passer leurs journées dans des greniers, dans la solitude et la pauvreté, avec le vain espoir d'obtenir une distinction. Les femmes de toutes classes s'éveillent à la nécessité de subvenir à leurs besoins, mais peu sont disposées à faire le travail ordinaire et utile pour lequel elles sont qualifiées. Au Salon cette année-là, six mille tableaux furent proposés, et seulement deux mille acceptés, et beaucoup d'entre eux furent « mis au ciel ».
C'était charmant sur notre balcon la nuit de regarder les petits bateaux, avec leurs lumières, naviguant le long de la Seine, surtout le jour de la grande fête annuelle — le 14 juillet — quand toute la ville était magnifiquement illuminée. Nous nous promenâmes dans la ville à plusieurs reprises à minuit, pour voir la vie — hommes, femmes et enfants profitant de la brise fraîche, et les restaurants tous bondés de gens.
Le dimanche à Paris est charmant — c'est le jour pour les masses populaires. Toutes les galeries d'art, les bibliothèques, les salles de concert et les jardins leur sont ouverts. Tous sont habillés de leurs plus beaux atours, sortant en voiture, marchant, faisant des pique-niques dans les divers parcs et jardins ; maris, femmes et enfants riant et parlant joyeusement ensemble. Les sièges dans les rues et les parcs sont tous occupés par les masses laborieuses. Les bancs dans tout Paris — le long des trottoirs dans chaque rue et grand-route — montrent le soin apporté au confort du peuple. Vous verrez des mères et des nourrices avec leurs bébés et leurs enfants se reposant sur ces bancs, des travailleurs mangeant leur déjeuner et y dormant à midi, les joueurs d'orgue et leurs singes, aussi, prenant leur aise. En France, vous voyez des hommes et des femmes partout ensemble ; en Angleterre, les hommes titubent généralement seuls, se souciant plus de leurs pipes et de leur bière que de leurs mères, épouses et sœurs. La vie sociale, surtout chez les pauvres, est bien plus naturelle et harmonieuse en France qu'en Angleterre, parce que les femmes se mêlent plus librement aux affaires et aux divertissements.
Venant directement de Paris à Londres, on est frappé avec force par la tristesse de cette dernière ville, surtout la nuit. Paris avec ses lumières électriques est brillant partout, tandis que Londres, avec ses maigres jets de gaz ici et là luttant contre l'obscurité, est aussi sombre et désolé que les images de l'Enfer de Dante par Doré. Le dimanche, quand les magasins sont fermés, le silence et la solitude des rues, la noirceur enfumée générale des bâtiments et de l'atmosphère donnent une impression mélancolique du grand centre de la civilisation. Maintenant qu'il a été découvert que la fumée peut être utilisée et l'atmosphère clarifiée, il est étonnant que les autorités ne profitent pas de cette découverte, et apportent ainsi lumière, joie et soleil dans cette ville, puis nettoient la suie des siècles de leurs bâtiments noircis.
À mon retour en Angleterre, je passai une journée avec Mlle Emily Lord, dans son établissement de jardin d'enfants. Elle venait de rentrer de Suède, où elle avait passé six semaines dans l'atelier de menuiserie, étudiant le système suédois du Slöjd, dans lequel les enfants de douze ans apprennent à utiliser des outils, fabriquant des cuillères, des fourchettes et d'autres ustensiles. Mlle Lord nous montra certains de ses travaux, assez louables pour ses premiers essais. Elle dit que les enfants des classes supérieures de son école appréciaient énormément le travail de menuiserie et devenaient très adroits dans l'utilisation des outils.
Le 1er novembre 1887, nous arrivâmes à Basingstoke une fois de plus, et trouvâmes toutes choses en ordre. Mon journal mentionne plusieurs livres que je lus durant l'hiver et ce que les auteurs disent des femmes ; l'un, « Religio Medici », par Sir Thomas Browne, M.D., dans lequel l'auteur disserte sur de nombreux thèmes élevés, Dieu, la Création, le Ciel, l'Enfer, et daigne accorder une phrase sur la femme. À son propos, il dit : « Je n'ai été marié qu'une fois et je loue la résolution de ceux qui ne se marient jamais deux fois, non que je désapprouve les secondes noces, ni en aucun cas la polygamie, qui, en considérant le nombre inégal des sexes, peut aussi être nécessaire. Le monde entier a été fait pour l'homme, mais la douzième partie de l'homme pour la femme. L'homme est le monde entier — le souffle de Dieu ; la femme la côte et la pièce tordue de l'homme. Je ne parle pas par préjugé et ne suis pas hostile à ce doux sexe, mais je suis naturellement amoureux de tout ce qui est beau. Je peux regarder toute la journée un beau tableau, même s'il ne s'agit que d'un cheval. »
En me tournant vers John Paul Friedrich Richter, je trouvai dans son chapitre sur la femme beaucoup d'affirmations tout aussi ridicules mélangées à beaucoup d'admiration outrée. Après avoir lu quelques volumes de Richter, je pris Heinrich Heine, le poète et écrivain allemand. Il dit : « Oh, les femmes ! Nous devons leur pardonner beaucoup, car elles aiment beaucoup et beaucoup d'hommes. Leur haine est, à proprement parler, seulement de l'amour retourné. Parfois, elles nous attribuent quelque délit, parce qu'elles pensent qu'elles peuvent, de cette manière, satisfaire un autre homme. Quand elles écrivent, elles ont toujours un œil sur le papier et l'autre œil sur quelque homme. C'est vrai de toutes les autrices sauf la comtesse Hahn Hahn, qui n'a qu'un œil. » Dans la biographie de John Ruskin, il nous donne un aperçu de sa timidité à l'égard du sexe, quand il était jeune homme. Il était très friand de la compagnie des filles, mais ne sut jamais comment les aborder. Il dit qu'il « était parfaitement heureux de les servir, ferait volontiers de lui-même un pont pour qu'elles marchent dessus, une poutre pour y attacher une balançoire pour elles — n'importe quoi, sauf leur parler ». Tels sont quelques-uns des spécimens choisis de l'esprit masculin que j'ai collectés durant mes lectures d'hiver !
À une réception donnée en mon honneur par les Drs Julia et Kate Mitchell, sœurs pratiquant la médecine à Londres, je rencontrai Stepniak, le nihiliste russe, un homme de grande prestance et de fins talents de conversation. Il était sur le point de se rendre en Amérique, craignant que notre gouvernement ne fasse un traité d'extradition avec la Russie pour renvoyer les délinquants politiques, car il savait que cette proposition avait été faite. Quelques semaines plus tard, il visita effectivement les États-Unis, et fut entendu devant un comité du Sénat. Il souligna le caractère du mouvement nihiliste, déclarant que les nihilistes étaient les véritables réformateurs, les vrais amants de la liberté, se sacrifiant pour les meilleurs intérêts du peuple, et pourtant, en tant que prisonniers politiques, ils sont traités pire que la classe la plus basse des criminels dans les prisons et les mines de Sibérie.
J'eus un entretien très désagréable, durant ce séjour à Londres, avec Mlle Lydia Becker, Mlle Caroline Biggs et Mlle Blackburn, au Métropole, au sujet du choix des déléguées pour le Conseil international des femmes qui devait bientôt se tenir à Washington. Comme il y avait eu des dissensions irréconciliables au sein de l'association pour le suffrage, et qu'elles ne pouvaient s'accorder sur la personne qui devait être leur déléguée, elles décidèrent de n'en envoyer aucune. J'écrivis immédiatement à Mme Priscilla Bright McLaren, soulignant quelle honte ce serait si l'Angleterre, par-dessus tout, n'était pas représentée au premier Conseil international jamais convoqué par une association pour le suffrage. Elle répondit promptement que cela ne devait pas être, et prit immédiatement des mesures en ce sens, et grâce à ses efforts, trois déléguées furent bientôt autorisées à partir, représentant différentes circonscriptions — Mme Alice Cliff Scatcherd, Mme Ormiston Chant et Mme Ashton Dilke.
Vers la fin de février 1888, nous retournâmes à Londres pour faire quelques visites d'adieu à de chers amis. Nous passâmes quelques jours avec Mme Mona Caird, qui lisait alors les conférences de Karl Pearson sur « La femme », et exposait ses points de vue sur le mariage, qu'elle livra plus tard à la Westminster Review, et enflamma la presse tant en Angleterre qu'en Amérique. « Le mariage est-il un échec ? » fournit le titre de nos publicités pour charlatans pendant longtemps après. Mme Caird était une femme très gracieuse et plaisante, et si douce dans ses manières et son apparence que personne n'aurait pu la croire capable de lancer de tels coups de tonnerre sur le peuple saxon, si patient face à la souffrance.
Nous consacrâmes une journée au prince Krapotkine, qui vit à Harrow, dans la banlieue de Londres. Un de ses amis, M. Lieneff, nous y accompagna. Nous trouvâmes le prince, sa femme et leur enfant dans un logis très humble ; planchers sans tapis, livres et papiers sur des étagères en sapin, chaises de bois et le strict nécessaire à la vie, rien de plus. Ils ne se permettent aucun luxe, mais consacrent tout ce qu'ils peuvent épargner à la publication d'opinions libérales destinées à être diffusées en Russie, et à aider les nihilistes à s'échapper des domaines du Tsar. Le prince et la princesse se relayaient pour tenir et amuser le bébé, alors âgé d'un an seulement ; heureusement, il dormit la majeure partie du temps, si bien que la conversation se poursuivit pendant quelques heures. Krapotkine nous parla de ses tristes expériences carcérales, tant en France qu'en Russie. Il affirma que la série d'articles de George Kennan dans le Century n'était pas exagérée, que les souffrances des hommes et des femmes en Sibérie et dans les prisons russes ne pouvaient être décrites avec trop de noirceur. L'un des raffinements de cruauté qu'ils pratiquent sur les prisonniers consiste à ne jamais leur permettre d'entendre une voix humaine. Un soldat accompagne toujours le gardien qui distribue la nourriture, pour veiller à ce qu'aucun mot ne soit prononcé. En vain le pauvre prisonnier pose-t-il des questions, aucune réponse n'est jamais faite, aucune nouvelle du monde extérieur n'est jamais donnée. On peut se demander quel diable sous forme humaine a prescrit une telle vie et une telle discipline carcérales ! Je me demande si l'on pourrait trouver en toute la Russie un homme pour défendre ce système, et pourtant, quelqu'un est responsable de ses terribles cruautés !
Nous retournâmes à Basingstoke, passâmes les quelques jours restants à examiner des papiers et à faire nos malles pour le voyage, et, le 4 mars 1888, Mme Blatch m'accompagna à Southampton. Dans le train, je rencontrai mes compagnes de voyage, Mme Gustafsen, Mme Ashton Dilke et la baronne Gripenberg, venue de Finlande, une femme très charmante, pour qui j'éprouvai une vive attirance. Les autres déléguées embarquèrent à Liverpool. Nous eûmes une traversée agitée et la plupart des passagers furent très malades. Mme Dilke et moi étions cependant en forme, sur le pont chaque jour, toujours prêtes à jouer au whist et aux échecs avec quelques messieurs qui étaient tout aussi chanceux. Je fus très impressionnée par la bonté et la générosité de Mme Dilke à l'égard des autres. Il y avait à bord une dame avec deux enfants, dont la nourrice avait refusé à la dernière minute de l'accompagner. La mère fut malade presque tout le trajet, et Mme Dilke fit tout ce qui était en son pouvoir pour la soulager, en amusant le petit garçon, en lui racontant des histoires, en se promenant avec lui sur le pont et en veillant sur lui toute la journée, tâche peu aisée à accomplir pour une parfaite inconnue. La pauvre petite mère, avec un bébé dans les bras, a dû apprécier une telle attention bienveillante.
Lorsque le pilote nous rejoignit au large de Sandy Hook, il apporta la nouvelle du terrible blizzard que New York venait de subir, par lequel toute communication avec le monde extérieur était pratiquement suspendue. Le capitaine le fit descendre dans le salon pour nous en raconter les détails. La nouvelle était si stupéfiante qu'au début nous crûmes que le pilote plaisantait, mais lorsqu'il produisit les journaux métropolitains pour vérifier ses dires, nous écoutâmes la lecture et ce qu'il avait à dire avec un profond étonnement. La deuxième semaine de mars 1888 restera mémorable dans l'histoire des tempêtes aux alentours de New York. La neige atteignait dix pieds de profondeur par endroits, et les rues secondaires étaient impraticables tant pour les voitures que pour les traîneaux. J'espérais que la ville se présenterait sous son meilleur jour pour la première impression de mes amies étrangères, mais elle n'avait jamais paru si mauvaise, avec d'énormes tas de neige couverts de poussière noire un peu partout.
Je partis pour Washington à trois heures, le lendemain de notre arrivée, y parvins à dix heures et trouvai mes amies bien-aimées, Mlle Anthony et Mme Spofford, les bras grands ouverts et le cœur chaleureux pour m'accueillir. Comme le navire avait deux jours de retard, nos amies pensèrent naturellement que nous avions, nous aussi, rencontré un blizzard, mais nous n'en avions rien ressenti ; au contraire, les derniers jours furent les plus agréables du voyage.
CHAPITRE XXV.
LE CONSEIL INTERNATIONAL DES FEMMES.
Conformément à l'idée de la faisabilité et du besoin d'un Conseil International des Femmes, mentionnée dans un chapitre précédent, il fut décidé de célébrer la quatrième décennie du mouvement pour le suffrage féminin aux États-Unis en réunissant un tel conseil. Lors de sa dix-neuvième convention annuelle, tenue en janvier 1887, la National Woman Suffrage Association résolut d'assumer l'entière responsabilité de la tenue d'un conseil, et d'adresser une invitation, à cet effet, à toutes les associations de femmes dans les métiers, les professions et les réformes, ainsi qu'à celles préconisant des droits politiques. Début juin 1887, un appel fut lancé pour qu'un tel conseil se réunisse sous les auspices de la National Woman Suffrage Association à Washington, D. C., le 25 mars 1888. Ce grand rassemblement de femmes, venant de tous les pays du globe civilisé, prouva que l'appel à un tel conseil était opportun, tandis que l'ordre et la dignité des débats prouvèrent que les femmes étaient à la hauteur de l'occasion. Personne ne doute désormais de la sagesse de cette initiative, ni du pouvoir accru que les femmes ont acquis sur la pensée populaire grâce au Conseil International.
Comme les travaux de la convention furent rapportés de manière complète et vivante dans le Woman's Tribune à cette époque, et que ses rapports furent publiés plus tard sous forme de livre, révisés et corrigés par Mlle Anthony, Mlle Foster et moi-même, je dirai simplement que nos attentes les plus optimistes quant à son succès furent plus que réalisées. Le grand théâtre fut comble pendant une semaine entière, et une foule de femmes capables parlèrent, comme si elles étaient spécialement inspirées, sur toutes les questions vitales de l'heure. Bien que le conseil ait été convoqué et dirigé par l'association pour le suffrage, diverses autres sociétés y étaient représentées. Mlle Anthony fut la trésorière de l'occasion et réunit douze mille dollars à cet effet, ce qui lui permit de payer toutes les dépenses des déléguées à Washington et l'impression du rapport sous forme de livre. Dès que j'atteignis Washington, Mlle Anthony m'ordonna de rester consciencieusement dans mon appartement et de préparer un discours pour les commissions du Sénat et de la Chambre, et un autre, en tant que présidente, pour l'ouverture du conseil. Cependant, comme Mme Spofford mit sa voiture à notre service, je fus autorisée à faire une promenade d'une heure ou deux chaque jour dans cette magnifique ville.
L'un des meilleurs discours du conseil fut prononcé par Helen H. Gardener. C'était une critique de la position du Dr Hammond concernant la taille et la qualité inférieures du cerveau féminin. Comme le docteur n'avait jamais eu l'occasion d'examiner les cerveaux des femmes les plus distinguées, et, probablement, seulement ceux de pauvres et de criminels, elle estima qu'il n'avait aucune donnée sur laquelle baser ses conclusions. De plus, elle possédait l'opinion écrite de plusieurs médecins éminents, selon laquelle il était tout à fait impossible de distinguer le cerveau masculin du cerveau féminin.
L'audience au Capitole, après la réunion du conseil, fut très intéressante, car toutes les déléguées étrangères furent invitées à s'exprimer, chacune dans la langue de son pays ; s'adresser à leurs prétendus représentants dans les salles législatives était un privilège dont elles n'avaient jamais joui chez elles. Il est très remarquable que les femmes anglaises n'aient jamais demandé à être entendues à la Chambre des communes, ni même à avoir une place décente pour s'asseoir, d'où elles pourraient entendre les débats et voir les belles proportions des représentants. Les déléguées eurent plusieurs réceptions brillantes au Riggs House, et chez le sénateur Stanford de Californie et le sénateur Palmer du Michigan. Mlle Anthony et moi passâmes deux mois à Washington, cet hiver-là. L'un des grands plaisirs de nos conventions annuelles était la réunion de nos amis au Riggs House, où nous jouissions de l'hospitalité sans bornes de M. et Mme Spofford.
Le mois de juin, je le passai à New York, où j'assistai à plusieurs réceptions du colonel Robert G. Ingersoll et vis le grand orateur et iconoclaste à son propre foyer, entouré de ses admirateurs, et entendis ses belles filles chanter, ce qui procura un grand plaisir à tous ceux qui écoutèrent, car elles ont des voix remarquablement belles. L'une d'elles s'est mariée depuis, et déverse maintenant ses plus riches mélodies dans l'opéra de la berceuse dans sa propre pouponnière.
À l'automne 1888, comme l'Ohio était sur le point de tenir une convention constitutionnelle, à la demande de l'association pour le suffrage, j'écrivis un appel aux femmes de l'État pour qu'elles réclament leur droit de vote pour les délégués à une telle convention. Mme Southworth fit publier et distribuer cinq mille exemplaires de mon appel à l'exposition de Columbus. Si dix hommes justes avaient pu sauver Sodome, toutes les femmes brillantes que je rencontrai à Cleveland auraient dû sauver l'Ohio de la domination masculine.
L'hiver 1888-89, je devais le passer avec ma fille à Omaha. J'y parvins à temps pour assister à la célébration de l'achèvement du premier pont entre cette ville et Council Bluffs. Il y eut une grande procession dans laquelle toutes les industries des deux villes étaient représentées, et qui prit six heures à défiler. Nous avions une position idéale pour passer en revue le cortège, et une compagnie très agréable pour interpréter les devises, les symboles et les bannières. Le pont rapproche pratiquement les villes, puisque des tramways électriques relient désormais l'une à l'autre en dix minutes. Ici, pour la première fois, je vis les tramways à câble monter et descendre les collines sans aucun moyen de locomotion visible.
Comme la compagnie faisait circuler une voiture ouverte tout l'hiver, je faisais ma promenade quotidienne de neuf milles pour quinze cents. Mon fils Daniel, qui m'escortait, s'asseyait toujours à l'intérieur de la voiture, tandis que je restais sur un siège extérieur. Il était très amusé des remarques qu'il entendait à propos de cette « vieille dame étrange qui montait toujours dehors par tous les temps hivernaux ». Un jour, quelqu'un fit remarquer assez fort pour que tout le monde entende : « Il est évident que cette femme n'est pas assez intelligente pour rentrer quand il pleut. » « Bénissez-moi ! » dit le conducteur, qui me connaissait, « cette femme en sait autant que la reine d'Angleterre ; trop pour rentrer ici près d'un poêle brûlant. » Combien nous comprenons peu la position relative de ceux que nous critiquons souvent. Là, je restais assise à profiter de l'air vivifiant, des brises pures et fraîches, indifférente au sort d'une vieille cape et d'une capuche qui avaient traversé l'Atlantique et avaient été saturées d'eau salée à maintes reprises, plaignant les femmes à l'intérieur respirant un air chargé de microbes que des douzaines de personnes avaient rejetés de temps à autre, se sacrifiant pour leurs bonnets, capes et robes élégants, souffrant de la chaleur du poêle chauffé à blanc ; et pourtant, elles, à leur tour, me plaignaient.
Mon soixante-treizième anniversaire, je le passai avec mon fils Gerrit Smith Stanton, dans sa ferme près de Portsmouth, dans l'Iowa. Comme nous ne nous étions pas vus depuis plusieurs années, il nous fallut beaucoup de temps, dans le réseau de la vie, pour reprendre toutes les mailles qui avaient été lâchées depuis notre séparation. Je m'amusai à repriser des bas et à dessiner des plans pour une extension de sa maison. Mais au printemps, mon fils et sa femme en vinrent à la conclusion qu'ils en avaient assez de la solitude de la vie à la ferme et tournèrent leurs visages vers l'est.
Peu après mon retour à Omaha, l'éditrice du Woman's Tribune, Mme Clara B. Colby, passa nous voir et déjeuna avec nous un jour. Elle annonça la convention d'État à venir, lors de laquelle on attendait de moi « que je fasse le meilleur discours de ma vie ». Elle avait tous les préparatifs à faire et m'invita à faire un tour en voiture avec elle, afin qu'elle puisse discuter en chemin. Elle loua l'Opéra, prit des dispositions au Paxton House pour une réception, appela tous ses fidèles collaborateurs pour susciter l'enthousiasme dans le travail, et grimpa jusqu'aux cabinets des rédacteurs en chef, démocrates comme républicains, leur demandant de faire de la publicité pour la convention et de dire un mot gentil pour notre classe opprimée dans notre lutte pour l'émancipation. Ils promirent tous des notices et commentaires favorables, et ils tinrent leurs promesses. Mme Colby, étant présidente de la Nebraska Suffrage Association, ouvrit la réunion avec un discours compétent et présida le tout avec tact et dignité.
Je passai tout près d'une expérience malheureuse lors de cette convention. La dame qui m'escortait dans sa voiture jusqu'à l'Opéra portait le manuscrit de mon discours, que je ne remarquai pas avant qu'il ne soit presque l'heure de parler, moment où je dis à une dame assise à mes côtés que notre amie avait oublié de me donner mon manuscrit. Elle alla immédiatement vers elle et le lui demanda. Elle se souvenait l'avoir pris, mais ce qu'elle en avait fait, elle ne le savait pas. On suggéra qu'elle avait pu le faire tomber en descendant de voiture. Et voici ! ils le trouvèrent étendu dans le caniveau. Comme le sol était gelé, il n'était même pas souillé. Quand j'appris l'étroitesse de mon échappée, je tremblai, car je n'avais préparé aucune suite de pensées pour un usage improvisé. J'aurais été obligée de parler quand mon tour serait venu, et si j'avais été inspirée par l'auditoire ou les bons anges, j'aurais pu bien faire, ou j'aurais pu échouer totalement. La morale de cet épisode est : accrochez-vous à votre manuscrit.
En raison de la maladie de mon gendre, Frank E. Lawrence, lui et ma fille allèrent en Californie pour voir si l'air balsamique de San Diego restaurerait sa santé, et ainsi nous cessâmes de tenir maison à Omaha, et, le 20 avril 1889, en compagnie de mon fils aîné, je retournai à l'Est et passai l'été à Hempstead, Long Island, avec mon fils Gerrit et sa femme.
Nous trouvâmes Hempstead comme une ville hollandaise calme et ancienne, non perturbée par les idées progressistes. Ici, je fis la connaissance de Chauncey C. Parsons et de sa femme, autrefois de Boston, qui étaient libéraux dans leurs idées sur la plupart des questions. Mme Parsons et moi assistâmes à l'une des réunions du club Seidl à Coney Island, où Seidl donnait alors quelques concerts populaires. Le club était composé de deux cents femmes, à qui je parlai pendant une heure dans la salle à manger de l'hôtel. Avec les vues magnifiques sur l'océan, les grands concerts et les belles femmes, je passai deux jours très charmants au bord de la mer.
Mon fils Henry m'avait offert un phaéton, bas et facile comme un berceau, et je profitai de nombreuses promenades autour de Long Island. Nous allâmes à la maison de Bryant sur le côté nord, à plusieurs reprises, et dans mon imagination, je vis le vieux poète dans les divers recoins ombragés, couchant ses lignes d'amour et de louange de la nature dans toutes ses humeurs changeantes. En marchant parmi les feuilles bruissantes aux couleurs multiples durant les jours sombres de novembre, je pouvais facilement entrer dans sa pensée alors qu'il écrivait ces lignes :
« Les jours mélancoliques sont venus, les plus tristes de l'année, Des vents plaintifs, des bois nus, et des prés bruns et desséchés. Entassées dans le creux du bosquet, les feuilles d'automne gisent mortes ; Elles bruissent sous la rafale tourbillonnante, et sous le pas du lapin. »
En septembre 1889, ma fille, Mme Stanton Lawrence, vint dans l'Est pour suivre une école de culture physique, et mon autre fille, Mme Stanton Blatch, vint d'Angleterre pour profiter de l'un de nos hivers vivifiants. Malheureusement, nous eûmes de la pluie au lieu de la neige, et des brouillards au lieu du gel. Cependant, nous eûmes une agréable réunion à Hempstead. Après quelques jours à New York et aux alentours pour rendre visite à des amis, nous allâmes à Geneva et passâmes plusieurs semaines dans la maison de ma cousine, la fille de Gerrit Smith.
Elle et moi avons été des amies des plus fidèles et dévouées toute notre vie, et des correspondantes régulières pendant plus de cinquante ans. Dans le cercle familial, on nous appelle souvent « Julius » et « Johnson ». Ces noms euphoniques sont nés ainsi : lorsque les Christy Minstrels apparurent pour la première fois, nous allâmes un soir les écouter. En rentrant à la maison, nous amusâmes nos aînés avec, comme ils dirent, une répétition capitale. L'esprit et le philosophe de l'occasion furent appelés, respectivement, Julius et Johnson ; nous prîmes donc leurs rôles et reproduisîmes toutes les remarques brillantes et humoristiques qu'ils avaient faites. Le lendemain matin, alors que nous apparûmes à la table du petit-déjeuner, le cousin Gerrit Smith, de sa voix profonde et riche, dit : « Bonjour, Julius et Johnson », et il continua ainsi les quelques jours que nous passâmes ensemble à Albany. L'un après l'autre, nos parents adoptèrent ces pseudonymes, et Mme Miller a été « Julius » et moi « Johnson » depuis lors.
De Geneva, nous allâmes à Buffalo, mais, comme j'avais un mauvais rhume et un sentiment général de dépression, je décidai d'aller au sanatorium de Dansville et de voir ce que les docteurs James et Kate Jackson pouvaient faire pour moi. J'y restai six semaines et essayai tous les frottements, pincements, étuvages ; les mouvements suédois des bras, mains, jambes, pieds ; régime, massage, électricité, et, bien que je n'aie réussi à perdre que cinq livres de chair, je me sentis comme un être nouveau. C'est un endroit charmant où séjourner ; la maison est agréablement située et le paysage très beau. Les médecins sont tous affables, et une atmosphère joyeuse imprègne tout l'établissement.
Comme Noël approchait, les femmes étaient toutes à moitié folles à propos des cadeaux, et tandis que les bons docteurs James et Kate faisaient tout leur possible pour guérir les affections nerveuses de leurs patientes, elles entravaient le traitement en restant dans le salon avec le thermomètre à soixante-douze degrés, brodant toutes sortes de motifs fantaisie, certains sur mousseline, certains sur satin, et certains avec des laines colorées sur canevas, inhalant les teintures toxiques, fatiguant les nerfs optiques, comptant les fils et les points, heure après heure, jusqu'à l'épuisement total. Je parlai à une pauvre victime de la fausseté des cadeaux de Noël, et du fait qu'elle nuisait à sa santé dans un emploi si inutile. « Que puis-je faire ? » répondit-elle, « je dois faire des cadeaux et ne peux me permettre de les acheter. » « Pensez-vous », dis-je, « que l'un de vos amis apprécierait un cadeau que vous avez fait au risque de votre santé ? Je ne pense pas qu'il y ait de "devoir" en la matière. Je ne sens jamais que je dois faire des cadeaux, et n'en veux jamais, surtout de ceux qui font quelque sacrifice pour les donner. » Toute cette coutume des cadeaux à Noël, au Nouvel An et aux mariages est devenue une corvée, une pièce d'hypocrisie menant à une infinité de malheurs. Je ne connais pas de spectacle plus pitoyable que de voir une femme faire de la frivolité, tricoter, broder, travaillant des chats sur le bout de quelque pantoufle, ou des tulipes sur un tablier. La quantité de force nerveuse qui est dépensée de cette manière est suffisante pour faire pleurer les anges. Les points nécessaires à faire dans chaque foyer sont bien assez sans ajouter les travaux d'aiguille fantaisie.
De Dansville, mes filles et moi allâmes à Washington pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de Mlle Anthony, qui a toujours été pour elles comme une seconde mère. Mme Blatch fit un discours lors de la célébration, et Mme Lawrence fit une récitation. D'abord vint un grand souper au Riggs House. La salle à manger était magnifiquement décorée ; en fait, M. et Mme Spofford ne ménagèrent aucun effort pour faire de cette occasion un moment dont on se souviendrait longtemps. May Wright Sewall fut la maîtresse de cérémonie. Elle lut les toasts et appela les différents orateurs. Phoebe Couzins, la révérende Anna Shaw, Isabella Beecher Hooker, Matilda Joslyn Gage, Clara B. Colby, le sénateur Blair du New Hampshire et beaucoup d'autres répondirent. J'ai honte de dire que nous avons prolongé les festivités jusqu'après deux heures. Mlle Anthony, vêtue de velours sombre et de dentelle, parla à la fin avec beaucoup de pathos. Ceux d'entre nous qui y étaient n'oublieront pas de sitôt le 15 février 1890.
Après avoir pris la parole devant des commissions du Sénat et de la Chambre, je prononçai le discours d’ouverture de la convention annuelle. Mme Stanton Blatch parla quelques minutes du mouvement pour le suffrage en Angleterre, après quoi nous nous dépêchâmes de partir pour New York, et nous montâmes à bord de l’Aller, l’un des paquebots de la North German Lloyd, à destination de Southampton. Au navire, nous trouvâmes le capitaine Milinowski, sa femme et deux de mes fils qui attendaient notre arrivée. Comme nous avions dix-huit bagages, il fallut quelque temps à Mme Blatch pour en faire l’inventaire. Mon phaéton, que nous avions décidé d’emmener, remplissait six caisses. Une voiture légère pour deux personnes n’est pas chose courante en Angleterre. Le dogcart prévaut, le plus inconfortable des véhicules qu’on puisse utiliser. Pourquoi certains de nos compatriotes américains circulent dans ces carrioles inconfortables est une question. Je pense que c’est parce qu’elles sont « si anglaises ». La seule raison pour laquelle les Anglais les utilisent, c’est parce qu’elles sont bon marché. La taxe sur deux roues est la moitié de celle sur quatre, et en Angleterre, toutes les voitures sont taxées. Avant que nous, Américains, n’adoptions des modes parce qu’elles sont anglaises, nous ferions mieux de découvrir la raison d’être de leur existence.
Nous eûmes une traversée très agréable et calme, inhabituellement pour les mois de février et mars, souvent agités. Comme je n’aime pas les cabines fermées, je restai dans le salon des dames jour et nuit, dormant sur un sofa. Après une traversée de onze jours, nous débarquâmes à Southampton, le 2 mars 1890. C’était une belle nuit de clair de lune et nous fîmes une agréable traversée sur le petit remorqueur jusqu’au quai. Nous arrivâmes à Basingstoke à onze heures, trouvâmes la famille en bonne santé et toutes choses en ordre.
CHAPITRE XXVI.
MA DERNIÈRE VISITE EN ANGLETERRE.
Dès que nous eûmes remonté notre voiture, Hattie et moi sortîmes en promenade tous les jours, car les routes en Angleterre sont en excellent état toute l’année. Nous eûmes un temps charmant durant le printemps, mais l’été fut humide et froid. Entre la lecture, l’écriture, les déplacements à Londres et la réception des visiteurs, les mois s’envolèrent sans que nous ayons accompli la moitié du travail que nous avions prévu.
Comme ma fille était membre de l’Albemarle Club, nous y invitâmes plusieurs amis à dîner à différentes reprises. Là, nous eûmes une longue conversation avec M. Stead, le rédacteur en chef de la Pall Mall Gazette, sur sa position concernant les affaires russes, le projet de loi sur la sœur de la défunte épouse, et les lois sur le divorce en Angleterre. M. Stead est un causeur disert autant qu’un bon écrivain. Il est le chef de file du mouvement pour la pureté sociale en Angleterre. La sagesse de sa conduite envers Sir Charles Dilke et M. Parnell fut remise en question par beaucoup ; mais il y a chez M. Stead une pointe de fanatisme religieux, comme chez nombre de ses partisans.
Il y avait plusieurs problèmes d’éthique sociale qui remuèrent profondément le peuple anglais en cette année de grâce 1890. L’un était l’amitié platonique de Charles Stewart Parnell avec Mme O’Shea, et l’autre était la décision du Lord Chancelier dans l’affaire de Mme Jackson. La chaire, la presse et le peuple rivalisèrent d’efforts pour tenter de détrôner M. Parnell en tant que grand chef irlandais, mais les forces unies ne réussirent ni à détruire son respect de soi, ni à le chasser du Parlement britannique, bien qu’après une résistance courageuse et prolongée de sa part, ils réussirent à le traquer jusqu’à la tombe.
Il était navrant de voir les Irlandais eux-mêmes, égarés par un sentiment populaire hypocrite en Angleterre, se retourner contre leur grand chef, le seul qu’ils aient eu depuis un demi-siècle qui ait été capable de maintenir la question irlandaise au premier plan à la Chambre des communes, année après année. Le cours des événements depuis sa mort a prouvé la véracité de ce qu’il leur disait, à savoir : qu’il n’y avait aucune sincérité dans l’intérêt que les politiciens anglais manifestaient pour la question du Home Rule, et que les débats sur ce point cesseraient dès qu’il ne serait plus imposé à leur considération. Et maintenant qu’ils ont réussi à tuer leur chef, ils commencent à réaliser leur perte. La question évoluant à travers le ferment des opinions sociales fut énoncée de manière concise : « Un homme peut-il être un grand chef, un homme d’État, un général, un amiral, un savant juge en chef, un avocat de confiance ou un médecin habile, s’il a jamais enfreint le Septième Commandement ? »
J’exprimai mon opinion dans la Westminster Review, à l’époque, par l’affirmative. Mme Jacob Bright, Mme Ellen Battelle Dietrick de Boston, Kate Field, dans son Washington, furent d’accord avec moi. Beaucoup d’autres femmes s’exprimèrent promptement par la négative, et avec une amertume envers celles qui adoptaient le point de vue opposé qui était lamentable.
L’affaire Jackson fut une étude profitable, car elle souleva d’autres questions d’éthique sociale, ainsi que des points de droit qui furent habilement tranchés par le Lord Chancelier. Il semble qu’immédiatement après le mariage de M. et Mme Jackson, l’époux fut contraint de se rendre en Australie. Après deux ans, il revint et réclama son épouse, mais dans l’intervalle, elle avait ressenti une aversion croissante et avait décidé de ne pas vivre avec lui. Comme elle refusait même de le voir, avec l’aide d’amis, il l’enleva un jour alors qu’elle sortait de l’église et l’emmena dans son foyer, où il la garda sous surveillance jusqu’à ce que ses amis, munis d’un writ d’habeas corpus, le contraignent à la présenter devant le tribunal. L’idée populaire, « fondée sur la common law d’Angleterre », était que le mari possédait ce droit absolu. Le tribunal inférieur, en harmonie avec cette idée, maintint le droit du mari et la renvoya à sa garde, mais les amis firent appel devant une juridiction supérieure et le Lord Chancelier annula la décision.
Concernant le droit si fréquemment revendiqué, donnant aux maris le pouvoir de saisir, d’emprisonner et de châtier leurs épouses, il déclara : « Je suis d’avis qu’aucun droit de ce genre n’existe en droit. Je suis d’avis qu’aucun droit de ce genre n’a jamais existé en droit. Je dis qu’aucun sujet anglais n’a le droit d’emprisonner un autre sujet anglais, qu’il s’agisse de son épouse ou non. » Grâce à cette décision, l’épouse sortit du tribunal en femme libre. L’adoption du Married Women’s Property Bill en Angleterre en 1882 fut le premier coup porté à la vieille idée de la couverture, donnant aux épouses leurs droits de propriété, dont elles doivent encore réaliser le plein bénéfice lorsque des hommes à l’esprit plus clair administreront les lois. La décision du Lord Chancelier, rendue le 18 mars 1891, déclaratoire des droits personnels des femmes mariées, est un coup encore plus important dans la mesure où les droits de la personne sont plus sacrés que les droits de propriété.
Il y a cent ans, le Lord Chief Justice Mansfield rendit sa célèbre décision dans l’affaire Somerset, « Qu’aucun esclave ne pouvait respirer sur le sol britannique », et l’esclave sortit du tribunal en homme libre. La décision du Lord Chancelier, dans l’affaire Jackson, est bien plus importante, plus lourde de conséquences, car elle affecte non seulement une race, mais la moitié de la famille humaine entière. De tous les points de vue, il s’agit de la plus grande décision juridique du siècle. Comme le grand juge en chef du siècle dernier, le Lord Chancelier, avec une vision plus claire que ceux qui l’entourent, s’élève vers une atmosphère de pensée plus pure, et justifie les principes éternels de la justice et la dignité du droit britannique, en déclarant obsolètes toutes les lois qui font des épouses les esclaves de leurs maris.
Combien de temps faudra-t-il dans notre République avant qu’un homme ne se lève, assez grand pour interpréter notre Constitution nationale de manière à déclarer que les femmes, en tant que citoyennes des États-Unis, ne peuvent être gouvernées par des lois à l’élaboration desquelles elles ne prennent aucune part ? Ce ne sont pas des amendements constitutionnels ou des lois statutaires dont nous avons besoin, mais des juges sur le siège de notre Cour suprême qui, en décidant des grandes questions de droits humains, soient gouvernés par les larges principes de la justice plutôt que par le précédent. Un aspect intéressant du procès Jackson fut que Lady Coleridge et l’épouse du Lord Chancelier étaient toutes deux assises sur le banc, et visiblement très satisfaites de la décision.
Il est difficile d’expliquer le fait que, tandis que les femmes des classes les plus élevées en Angleterre portent le plus vif intérêt à la politique et aux décisions judiciaires, les femmes américaines fortunées et de haut rang sont totalement indifférentes à toutes les affaires publiques. Alors que les femmes anglaises prennent une part active aux élections, tenant des réunions et faisant campagne dans leurs districts, ici, même les épouses de juges, de gouverneurs et de sénateurs parlent à voix basse des mouvements politiques, et semblent sentir que la connaissance des lois et des constitutions les déviriliserait irrémédiablement.
Vers la fin avril, avec ma petite-fille et sa nurse, je descendis à Bournemouth, l’une des stations balnéaires les plus charmantes d’Angleterre. Nous avions des chambres au Cliff House avec des fenêtres ouvrant sur le balcon, d’où nous avions une vue magnifique sur la baie et pouvions entendre les vagues se briser sur le rivage. Tandis que Nora, avec sa pelle et son seau, jouait toute la journée dans les sables, creusant des tranchées et les remplissant d’eau, je restais assise sur le balcon à lire « Diana of the Crossways » et le dernier roman de Bjornson, « In God’s Way », tous deux profondément intéressants. Comme tous les personnages de ce dernier finissent tristement, je ne pouvais saisir la signification du titre. S’ils marchaient dans la voie de Dieu, leur carrière aurait dû être couronnée de succès.
Je fis ma première sortie le long de la plage dans une chaise d’invalide. Ces chaises de bain sont une caractéristique majeure de toutes les stations balnéaires d’Angleterre. Elles sont tirées par un homme ou un âne. Le premier jour, je pris un homme, un vieux marin, qui parlait sans cesse de ses aventures, s’arrêtant pour se reposer toutes les cinq minutes, dissipant toutes mes agréables rêveries et se rendant insupportablement ennuyeux. Le lendemain, je dis au propriétaire de me trouver un homme qui ne parlerait pas tout le temps. L’homme qu’il me fournit avança dans un silence absolu ; il ne voulut même pas répondre à mes questions. Supposant qu’il avait reçu l’ordre de garder un profond silence, après une ou deux tentatives, je ne dis rien. Quand je rentrai chez moi, le propriétaire me demanda si cet homme m’avait plu. « Ah ! » dis-je, « il était certes silencieux et ne voulait même pas répondre à une question ni aller là où je lui disais ; pourtant, je l’ai préféré à l’homme bavard. » Il rit de bon cœur et dit : « Cet homme est sourd et muet. J’ai pensé que je m’assurerais que vous ne seriez pas ennuyée. » Je me joignis au rire et dis : « Eh bien, demain, trouvez-moi un homme qui puisse entendre mais ne puisse pas parler, si vous pouvez en trouver un construit sur ce modèle. »
Bournemouth est remarquable aujourd’hui comme lieu de sépulture de Mary Wollstonecraft et des Shelley. J’allai voir le monument qui avait été récemment érigé à leur mémoire. Sur une face se trouve l’inscription suivante : « William Godwin, auteur de "Political Justice", né le 3 mars 1756, mort le 7 avril 1836. Mary Wollstonecraft Godwin, auteur de la "Vindication of the Rights of Women", née le 27 avril 1759, morte le 10 septembre 1797. » Ces restes furent amenés ici, en 1851, du cimetière de St. Pancras, à Londres. Sur l’autre face se trouvent les inscriptions suivantes : « Mary Wollstonecraft Godwin, fille de William Godwin et veuve du regretté Percy Bysshe Shelley, née le 30 août 1797, morte le 1er février 1851. Percy Florence Shelley, fils de Percy Shelley et Mary Wollstonecraft, troisième baronnet, né le 12 novembre 1819, mort le 5 décembre 1889. » Dans l’église du Christ, à six miles de Bournemouth, se trouve un bas-relief à la mémoire du grand poète. Il est représenté, ruisselant d’algues, dans les bras de l’Ange de la Mort.
Tandis que j’étais assise sur mon balcon heure après heure, lisant et pensant aux Shelley, observant les teintes changeantes des nuages et la magnifique baie, et écoutant le triste monotone des vagues, ces doux vers de Whittier me vinrent à l’esprit :
« Ses vagues s’agenouillent sur la grève, Comme s’agenouille le genou humain -- Leurs mèches blanches s’inclinant vers le sable, Le sacerdoce de la mer !
Le ciel bleu est l’arche du temple, Son transept la terre et l’air, La musique de sa marche étoilée Le chœur d’une prière. »
Le courrier américain, durant ce séjour à l’étranger, m’apprit bien des pertes, les unes après les autres, au sein de notre cercle familial ; neuf personnes nous quittèrent en deux ans. La dernière fut ma sœur, Mme Bayard, qui mourut en mai 1891. Elle était l’aînée de notre famille et avait toujours été une seconde mère pour ses jeunes sœurs, et sa maison notre second foyer.
À la fin de juin, la femme et la fille de mon fils Theodore vinrent de France pour passer un mois avec nous. Lisette et Nora, à peu près de la même taille, jouèrent et se disputèrent de la manière la plus amusante qui soit. Elles passaient leurs matinées à l’école maternelle, et leurs après-midis avec leur poney, mais les jours de pluie, j’étais réquisitionnée à leur service pour habiller des poupées et raconter des histoires. J’eus la satisfaction de les entendre dire que leurs poupées n’avaient jamais été si joliment habillées auparavant, et que mes histoires étaient meilleures que toutes celles des livres. Comme je composais ces merveilleuses épopées au fur et à mesure, j’étais souvent très fatiguée, et parfois, quand j’entendais les petits pieds arriver, je me cachais, mais elles cherchaient jusqu’à ce qu’elles m’aient trouvée. Quand mon plus jeune fils eut dix ans et put lire lui-même, je pris ma retraite de conteuse, après avoir pratiqué dans ce domaine pendant vingt et un ans. J’avais fait le vœu de ne plus dépenser mon souffle dans cette direction, mais le visage avide d’un enfant demandant des histoires est trop pour moi, et mon vœu a souvent été rompu. Tout le temps que je fus en Angleterre, Nora réclama l’heure du crépuscule, et, en France, Lisette fut tout aussi persévérante. Lorsque Victor Hugo se fatiguait de raconter des histoires à ses petits-enfants, il finissait par l’histoire d’un vieux monsieur qui, après quelques expériences intéressantes, prenait son journal du soir et commençait à lire à haute voix. Les enfants écoutaient quelques instants, puis, un par un, se glissaient hors de la pièce. Le vieux monsieur de Longfellow, après bien des scènes excitantes dans sa carrière, s’allongeait généralement sur le canapé et feignait de dormir. Mais les grands-mères ne sont pas autorisées à se protéger par de tels artifices ; on exige d’elles qu’elles filent leur récit jusqu’à ce que l’heure du coucher arrive réellement.
Le 16 juillet, l’un des jours les plus chauds de la saison, Mme Jacob Bright et sa fille, Herbert Burroughs et Mme Parkhurst vinrent de Londres, et nous nous assîmes en plein air, prenant notre déjeuner sous les arbres et discutant de théosophie. Plus tard dans le mois, Hattie et moi allâmes dans le Yorkshire rendre visite à M. et Mme Scatcherd à Morley Hall, et y passâmes plusieurs jours. Nous eûmes une discussion prolongée sur les droits individuels. Un camp était opposé à toute ingérence gouvernementale, telle que l’éducation obligatoire et la protection des enfants contre des parents cruels ; l’autre camp était en faveur d’une ingérence de l’État protégeant l’individu dans la jouissance de la vie, de la liberté et du bonheur. Je pris cette dernière position. Beaucoup de parents ne sont pas aptes à avoir le contrôle de leurs enfants, par conséquent l’État devrait veiller à ce qu’ils soient abrités, nourris, vêtus et éduqués. Il vaut bien mieux pour l’État de faire de bons citoyens de ses enfants dès le départ, que d’être contraint, à la fin, de s’occuper d’eux en tant que criminels.
Pendant que nous étions dans le nord de l’Angleterre, nous passâmes quelques jours au château d’Howard, résidence d’été de Lord et Lady Carlisle et de leurs dix enfants. Une famille si nombreuse dans la haute société est inhabituelle. Comme j’avais connu Lord et Lady Amberley en Amérique, lorsqu’ils visitèrent ce pays en 1867, j’eus grand plaisir à rencontrer d’autres membres de leur famille. Lady Carlisle est favorable au suffrage des femmes et prend fréquemment la parole en public. C’est une femme dotée d’une grande force de caractère et d’impulsions très généreuses. Elle essaie de faire son devoir en partageant les bonnes choses de la vie avec les nécessiteux. Les pauvres, à des miles à la ronde, font souvent des pique-niques dans son parc, et un grand nombre d’enfants des villes manufacturières passent des semaines chez ses locataires de cottages à ses frais. Lord Carlisle est artiste et étudiant. Comme il a un tempérament poétique et qu’il est esthète dans tous ses goûts, Lady Carlisle est la gestionnaire de la propriété. C’est une femme pratique dotée d’une immense capacité exécutive. Le château, avec sa spacieuse salle à manger et ses salons, sa chapelle, sa bibliothèque, ses galeries de peintures et de statues, sa belle vue, ses vastes jardins et pelouses, méritait bien d’être vu. Nous avons beaucoup apprécié notre visite et avons discuté de tous les sujets imaginables.
À notre retour à Basingstoke, nous reçûmes la visite de Mme Cobb, épouse d’un membre du Parlement et belle-sœur de Karl Pearson, dont j’avais tant apprécié les conférences sur la femme. C’est en lisant son ouvrage, « The Ethic of Free Thought », que le Matriarcat fit une impression si profonde sur mon esprit et me poussa à écrire un tract sur le sujet. Les gens qui n’ont ni lu ni réfléchi sur ce point mettent en question les faits tels qu’exposés par Bachofen, Morgan et Wilkeson ; mais leur vérité, je pense, ne peut être remise en question. Ils semblent si naturels dans la chaîne du raisonnement et le progrès du développement humain. Mme Cobb fit une chose très courageuse quelques jours avant de nous rendre visite. Lors d’une grande réunion convoquée pour promouvoir l’élection de M. Cobb, John Morley prit la parole. Il ne dit même pas « Mesdames et Messieurs » en commençant, ni ne fit la moindre référence à l’existence d’êtres tels que les femmes. Lorsqu’il eut fini, Mme Cobb se leva sous des acclamations nourries et critiqua son discours, citant certains de ses discours précédents d’une nature très libérale. Le public rit et applaudit, savourant pleinement la réprimande. Le lendemain, dans son discours, il se souvint de ses compatriotes féminines et, en se levant, dit : « Mesdames et Messieurs. »
Au cours du mois d’août 1891, j’étais occupée à préparer mon voyage, car je devais embarquer sur l’Ems le 23 août. Bien que j’aie traversé l’océan six fois au cours des dix années précédentes, je redoutais le voyage plus que les mots ne peuvent le décrire. Les derniers jours furent remplis de tristesse, à l’idée de me séparer de ceux qui m’étaient si chers dans les pays étrangers — surtout ces petites filles aux cheveux bouclés, si brillantes, si jolies, si attachantes dans toutes leurs manières. Hattie et Theodore m’accompagnèrent depuis Southampton sur le petit remorqueur jusqu’au grand navire Ems. Il fut très difficile pour nous de faire nos derniers adieux, mais nous essayâmes tous d’être aussi courageux que possible.
Nous eûmes une traversée agitée, mais je ne fus pas malade une seule minute. J’étais levée et habillée tôt le matin, et sur le pont chaque fois que le temps le permettait. Je fis la connaissance de nombreuses personnes agréables avec qui je jouai aux échecs et au whist ; j’écrivis des lettres à tous mes amis étrangers, prêtes à être postées au débarquement ; je lus « L’Égoïste », de George Meredith, et les pièces d’Ibsen traduites par mon amie Frances Lord. J’avais ma propre femme de chambre privée, une charmante Allemande qui parlait anglais. Elle me servait la plupart de mes repas sur le pont ou dans le salon des dames, et la nuit, elle ouvrait le hublot deux ou trois fois pour aérer notre cabine ; cela rendait les nuits supportables. Le dernier soir avant l’accostage, nous organisâmes un divertissement avec des chants, des récitations, des lectures et des discours. Je fus invitée à présider et à présenter les différents interprètes. Nous atteignîmes Sandy Hook le soir du 29 août et y restâmes toute la nuit, et le lendemain matin, nous remontâmes notre magnifique port, brillant sous les rayons du soleil levant.
Ayant la chance d’avoir des enfants dans les deux hémisphères, je trouvai ici aussi un fils et une fille attendant de m’accueillir dans ma terre natale. Notre occupation principale, durant de nombreuses semaines, fut de chercher un appartement accueillant où ma fille, Mme Stanton Lawrence, mon plus jeune fils, Bob, et moi-même pourrions dresser notre autel familial et entonner ensemble notre nouveau psaume de vie. Après bien des recherches fastidieuses, nous trouvâmes un appartement. Ayant toujours vécu dans une grande maison à la campagne, les lieux parurent d’abord assez exigus, mais je réalisai bientôt l’immense économie de travail et de dépenses qu’il y avait à ne pas avoir plus de place que le strict nécessaire, et tout sur un seul niveau. Être transporté de la rue à son appartement en ascenseur en une demi-minute, recevoir toute sa nourriture et son combustible à sa cuisine par un monte-charge à l’arrière, avoir toutes ses pièces chauffées sans le moindre effort, semblait être la réalisation d’un rêve de conte de fées. Avec une vue étendue sur le ciel au-dessus, sur le parc et le boulevard en contrebas, j’avais un sentiment de liberté, et avec une courte volée d’escaliers menant au toit (une issue de secours facile en cas d’incendie), un sentiment de sécurité également.
À peine étais-je bien installée dans mon nid d’aigle que je fus mandée à Rochester par mon amie Miss Anthony, pour honorer un rendez-vous qu’elle avait pris pour moi avec Miss Adelaide Johnson, l’artiste de Washington, qui devait nous immortaliser, Miss Anthony et moi, dans le marbre pour l’Exposition universelle. Je trouvai mon amie sagement assise dans le fauteuil à bascule de sa mère, en train de faire des ourlets à du linge de table et des serviettes pour son nouveau foyer, marchandant à l’occasion avec les bouchers, boulangers et épiciers, préparant des gâteaux et des puddings, parlant avec enthousiasme de plats appétissants et de la beauté de divers meubles que différents amis lui avaient offerts. Tout ce qui pouvait rappeler le « Napoléon du mouvement suffragiste » était un grand secrétaire couvert de documents dans l’état de confusion habituel — Miss Anthony n’a jamais pu garder ses papiers en ordre. À la recherche d’un document précis, elle fouille chaque tiroir et chaque casier, bien que le petit rouet de sa mère se tienne juste à côté de son bureau, rappel constant de toutes les vertus domestiques de la bonne ménagère, pour qui « l’ordre » est de la plus haute importance et la « première loi du ciel ». La maison était d’une propreté et d’un ordre exquis, la nourriture appétissante, la conversation agréable et profitable, et l’atmosphère pleine de cordialité.
Une pièce dans la maison contiguë fut assignée à Miss Johnson et à moi-même, où un socle robuste et une énorme masse d’argile nous accueillirent. Et là, pendant près d’un mois, je suivis la transformation de cette argile en proportions et expressions humaines, jusqu’à ce qu’elle émerge graduellement avec les traits familiers si chers à soi-même. Assise là quatre ou cinq heures chaque jour, je devenais souvent très somnolente, alors mon artiste organisa une série de petites siestes. Lorsqu’elle voyait la crise arriver, elle disait : « Je vais travailler maintenant pendant un moment sur l’oreille, le nez ou les cheveux, car vous devez être bien éveillée quand j’essaie de saisir l’expression. » Je la récompensais de sa patience et de son indulgence en évoquant, une fois réveillée, l’expression la plus intelligente et la plus radieuse que je pouvais commander. Comme Miss Johnson est une femme charmante et cultivée, dotée d’idées libérales et brillante dans la conversation, elle faisait aisément ressortir tout ce qu’il y avait de meilleur en moi.
Avant que je ne quitte Rochester, Miss Anthony et sa sœur Mary donnèrent une réception en mon honneur chez elles. Comme certains professeurs et administrateurs de l’Université de Rochester étaient présents, la question de la mixité scolaire fut librement débattue, et les autorités furent pressées d’ouvrir les portes de l’Université aux filles du peuple. Il était assez exaspérant de contempler ces beaux bâtiments et ce domaine, alors que chaque jeune fille de cette ville devait partir à l’étranger pour faire des études supérieures. L’épouse du président Hill de l’Université venait de lui donner des jumeaux, une fille et un garçon, et il fit cette remarque facétieuse : « que si le Créateur pouvait prendre le risque de placer les sexes dans des relations si étroites, il pensait qu’ils pourraient, sans danger, marcher sur le même campus et suivre le même programme ensemble. »
Miss Anthony et moi allâmes à Genève le lendemain pour rendre visite à Mme Miller et rencontrer, sur rendez-vous, Mme Eliza Osborne, la nièce de Lucretia Mott et fille aînée de Martha C. Wright. Nous anticipions une rencontre joyeuse, mais Miss Anthony et moi étions si fatiguées que nous avons sans aucun doute paru stupides. Dans une lettre adressée plus tard à Mme Miller, Mme Osborne demanda pourquoi j’étais « si solennelle ». Comme je m’enorgueillis d’être imperméable à la fatigue ou à la maladie, je ne pouvais admettre aucune incapacité, alors je retournai la situation contre elle dans la lettre suivante :
« New York, 26 West 61st Street,
12 novembre 1891.
« Chère Eliza :
« Dans une lettre récente à Mme Miller, parlant du moment où nous nous sommes vues pour la dernière fois, vous dites : "Pourquoi Mme Stanton était-elle si solennelle ?" à quoi je réponds : Depuis qu’un vieil empereur allemand a émis un édit ordonnant à toutes les femmes sous ce drapeau de tricoter en marchant sur la grande route, en vendant des pommes sur la place du marché, en s’asseyant dans les parcs, parce que "pour éviter que les femmes ne fassent des bêtises, leurs mains doivent être occupées", depuis que j’ai lu cela, je me suis sentie "solennelle" chaque fois que j’ai vu des filles de notre grande République tricoter, faire de la dentelle, broder, ou occupées par l’une des dix mille absurdités digitales qui occupent une si grande place dans la vie des filles d’Ève.
« Attendant avec impatience les scintillements de l’esprit, les recherches philosophiques, les traditions historiques, les découvertes scientifiques, les explorations astronomiques, les mystères de la théosophie, de la chiromancie, de la science mentale, les révélations du monde inconnu où anges et démons se rassemblent, attendant avec impatience les discussions sur tous ces grands thèmes, en rencontrant la fille aînée de David et Martha Wright, la nièce de Lucretia Mott, la belle-sœur de William Lloyd Garrison, une femme à l’allure royale, haute d’un mètre soixante-douze et bien proportionnée, avec des yeux noirs glorieux, rivalisant même avec ceux de Mme de Staël en puissance et en pathétique, on peut aisément imaginer la déception que j’ai éprouvée lorsqu’une telle femme a tiré un chiffon de coton de sa poche et a immédiatement commencé à tricoter, la tête penchée. Fixant ses yeux et concentrant ses pensées sur un chiffon de trente centimètres carrés, il était impossible que la conversation s’élève au-dessus du niveau du chiffon ! Il y avait de quoi rendre le plus âgé des optimistes "solennel" en voyant un tel naufrage d’une féminité glorieuse.
« Et, pire encore, non seulement elle a tricoté régulièrement, heure après heure, mais elle a prodigué les plus douces paroles d’encouragement à une jeune fille de la côte du Pacifique qui brodait des boutons de rose sur un autre chiffon, la fille même que j’avais tenté de sauver du tourbillon de la broderie en lui montrant l’indicible folie de donner ses nerfs optiques à de tels usages vils, alors qu’ils ont été conçus par le Créateur pour explorer le monde planétaire, avec carte et boussole pour guider de puissants navires à travers la mer, pour conduire les fils d’Adam avec un amour divin de la terre au ciel. Pensez à ces grands nerfs et muscles optiques suppliants par lesquels nous exprimons notre admiration pour tout ce qui est bon et glorieux sur terre et au ciel, concentrés sur un chiffon de coton ! Qui peut s’étonner que j’aie été "solennelle" ce jour-là ! J’ai formulé ma protestation angoissée sur-le-champ, mais elle n’a pas été écoutée, et avec un ricanement satisfait, Eliza a continué à tricoter, et la jeune Californienne a continué à faire ses boutons de rose. J’ai regardé dans le vide et, une fois seule, j’ai pleuré pour ma compatriote dégénérée. Non seulement j’étais "solennelle" ce jour-là, mais je suis profondément "solennelle" chaque fois que je pense à cette femme royale et à ce chiffon de coton. (On peut acheter une douzaine entière de ces ustensiles utiles, avec des bordures rouges et des franges, pour vingt-cinq cents.) Oh, Eliza, je vous en supplie, ne tricotez plus !
« Affectueusement vôtre,
« Elizabeth Cady Stanton. »
À cela, Mme Osborne envoya la réponse suivante :
« Chère Mme Stanton :
« Dans votre facétie Contre votre sororité qui tricote, Ou rend ses doigts utiles, Je me demande si — ne le niez pas — L’habitude de Lucretia Mott Dans votre mémoire ne persiste pas !
« Dans une vision rétrospective et brillante, Pouvez-vous rappeler la chère Martha Wright Sans son ouvrage ou son tricot ? Les aiguilles volant dans ses mains, Sur des chiffons ou des bandes pour bébé, Ou tout autre travail approprié ?
« Je ne peux croire qu’elles pensaient moins, Ou cessaient de bénir la compagnie Avec les richesses de la conversation, Parce qu’ainsi elles optimisaient leur temps, Et ne jugeaient jamais que c’était un crime De remplir les heures de points de couture.
« Elles prêchaient même et planifiaient De répandre la mode, afin que l’homme Pût avoir cette satisfaction ; Au lieu de flâner comme font les hommes, Avec des doigts nerveux et fouineurs aussi, Pourquoi ne pas lier la parole à l’action ?
« Mais en tant que fille et nièce, Je m’enorgueillis de chaque pièce D’ouvrage manuel créé ; Tout en savourant le bavardage social, Ou en écoutant des commérages plats, Mon gain reste intact.
« Cet empereur allemand que vous méprisez, Semble à mon esprit un monarque né, Digne de mener une colonne ; Je vous gage qu’il pourrait parler et travailler, Et, n’étant habitué à fuir ni l’un ni l’autre, Était rarement très solennel.
« Je pourrais en dire plus sur ce sujet, Mais dois, avant d’aller me coucher, Vos oisifs préceptes moquant, Sortir mon aiguille et mon fil Et, ne me souciant pas d’un seul brin, Juste finir ce bas. »
CHAPITRE XXVII.
SOIXANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA PROMOTION DE 1832 — LA BIBLE DE LA FEMME.
Je revins de Genève à New York à temps pour célébrer mon soixante-seizième anniversaire avec mes enfants. J’avais voyagé constamment au cours des vingt dernières années en France, en Angleterre et dans mon propre pays, et j’avais tant d’amis et de correspondants, et d’invitations pressantes à parler dans des clubs et des conventions, que je décidai alors de tourner la page et de me reposer dans un fauteuil. Mais un tel changement complet dans sa vie ne pouvait s’accomplir aisément. Malgré ma résolution de demeurer dans la retraite, ma fille et moi fûmes incitées à rejoindre le Botta Club, qui devait se réunir une fois par mois, alternativement, aux domiciles de Mme Moncure D. Conway et de Mme Abby Sage Richardson. Bien que composé de dames et de messieurs, il se révéla terne et peu profitable. Comme le sujet de discussion n’était annoncé qu’à chaque réunion, personne n’était préparé avec une pensée bien digérée. Il fut également décidé d’éviter toutes les questions sur lesquelles il pourrait y avoir de graves divergences d’opinion. Cette position négative me rappela un livre sur l’étiquette que j’avais lu dans ma jeunesse, dans lequel on mettait en garde les messieurs : « En présence de dames, ne discutez ni de politique, ni de religion, ni de devoirs sociaux, mais limitez-vous à l’art, à la poésie et aux questions abstraites que les femmes ne peuvent comprendre. Moins elles en savent sur un sujet, plus elles écouteront avec respect. » Ce club fut nommé en l’honneur de Mme Botta, née Miss Anne Lynch, dont le salon fut pendant de nombreuses années le centre social des gens de lettres de New York.
Le 16 janvier 1892, nous tînmes la convention annuelle pour le suffrage à Washington et, comme d’habitude, nous eûmes une audition devant le comité du Congrès. Mon discours sur la « Solitude de l’individu » fut bien accueilli et publié dans le Compte rendu du Congrès. La Woman’s Tribune en tira des centaines d’exemplaires et il fut largement diffusé.
Malgré ma détermination à me reposer, je pris la parole devant de nombreux clubs, écrivis des articles pour des journaux et des magazines, ainsi que deux tracts importants, l’un sur le « Nettoyage des rues », l’autre sur « L’ouverture de l’Exposition de Chicago le dimanche ». Comme le dimanche était le seul jour où les masses pouvaient visiter cette scène magnifique, avec son grand lac, son parc étendu, ses canaux artificiels et ses beaux bâtiments, je préconisai vivement son ouverture ce jour-là. Cent mille fanatiques religieux pétitionnèrent auprès du Congrès pour ne faire aucune dotation à cette magnifique exposition, à moins que les directeurs ne s’engagent à fermer les portes le dimanche et à cacher cette vision de beauté aux gens ordinaires. Heureusement, cette fois-ci, un sens de la justice l’emporta sur le fanatisme religieux. J’envoyai mes tracts à chaque membre du Congrès et des législatures d’État, ainsi qu’aux directeurs de l’Exposition, et j’en fis un sujet de conversation à chaque occasion. Le parc et certaines parties de l’Exposition restèrent ouverts le dimanche, mais une partie des machines fut arrêtée en concession aux sectes chrétiennes étroites.
En juin 1892, à la demande instante de Mme Russell Sage, j’assistai à l’inauguration du Gurley Memorial Building, offert au séminaire Emma Willard, à Troy, dans l’État de New York, et je prononçai le discours suivant :
« MADAME LA PRÉSIDENTE, MEMBRES DES ANCIENNES ÉLÈVES :
« Cela fait tout juste soixante ans que la promotion de 1832, à laquelle j’appartenais, célébra une remise des diplômes dans cette même salle. Ce fut le grand événement de la saison pour de nombreuses familles à travers cet État. Les parents venaient de tous les horizons ; l’élite de Troy et d’Albany était rassemblée ici. Des directeurs d’autres écoles, des législateurs distingués et des ecclésiastiques venaient tous entendre des jeunes filles scander des vers latins, résoudre des problèmes d’Euclide et lire leurs propres compositions devant une assemblée hétéroclite. Une longue file d’enseignants attendait avec anxiété l’appel de leurs classes, et au-dessus de tous, notre royale Madame Willard présidait avec une grâce et une dignité souveraines. Deux cents jeunes filles en tenue de fête, robes blanches, ceintures éclatantes et ornements de corail, avec leurs cheveux bouclés, leurs joues roses et leurs yeux pétillants, voletaient çà et là, certaines se réjouissant d’avoir passé leur épreuve, d’autres encore sur la pointe des pieds de l’attente, certaines riant, d’autres en larmes — le tout formant un tableau des plus beaux et des plus intéressants.
« Les conservateurs pensaient alors, comme aujourd’hui, que le résultat de l’éducation supérieure des filles serait de détruire leur délicatesse et leur raffinement. Mais comme les diplômées du séminaire de Troy ne se sont jamais distinguées par la suite par le manque de ces vertus féminines, les plus timides, même, acceptèrent graduellement la situation et confièrent leurs filles à Mme Willard. Mais cette noble femme endura pendant une longue période les mêmes railleries et la même persécution que les femmes aujourd’hui qui font un pas en avant dans la marche du progrès.
« Je ne vois autour de moi aucun des visages familiers qui saluèrent mon arrivée ou dirent adieu au moment du départ. Je ne sais si l’une de mes camarades de promotion vit encore. L’amitié avec celles que je connaissais et aimais le mieux n’a duré que quelques années, puis nos chemins dans la vie se sont séparés. Je ne saurais où en trouver une maintenant, et si je le savais, nos idées différeraient probablement sur chaque sujet, car j’ai erré sous des latitudes au-delà de la sphère prescrite aux femmes. Je suppose qu’il en va de même pour beaucoup d’entre vous — les visages familiers ont tous disparu, partis vers le pays des ombres, et j’espère aussi du soleil, où nous suivrons bientôt à notre tour. Et pourtant, bien que nous qui restons soyons des étrangères les unes pour les autres, nous avons les mêmes souvenirs du passé, du même type de filles espiègles et d’enseignantes austères, bien qu’avec des noms différents. Les mêmes longs couloirs nus et escaliers, les salles de classe avec les mêmes vieux tableaux noirs et morceaux de craie tirés, je suppose, de génération en génération, de la même carrière ; la salle à manger, avec ses piliers inconfortablement proches de certaines tables, avec sa vaisselle épaisse et blanche et ses couteaux aux manches noirs, et ses mets qui ne nous convenaient jamais, car, ma foi, nous avions des boîtes de friandises venant de la maison, ou nous étions allées chez le boulanger ou le confiseur acheter des tartes et des gâteaux à la noix de coco, des bonbons et du chewing-gum, tout cela interdit, mais cela ajoutait au plaisir. Là aussi, il y avait les salles de musique, avec leurs vieux pianos d’occasion, certains avec des touches cliquetantes et un son métallique, sur lesquels nous étions censées jouer nos gammes et exercices pendant une heure, bien que nous nous adonnions souvent en cachette à la "Marche russe", à "Napoléon traversant le Rhin", ou à nos airs nationaux, quand, tout aussi furtivement, M. Powell, notre professeur de musique, un Anglais prétentieux, ouvrait doucement la porte et disait d’une voix sévère : "Veuillez pratiquer la leçon que je viens de vous donner !"
« Notre plaisir principal était de transgresser les règles, mais nous n’aimions pas être prises sur le fait. Comme il nous était interdit de parler à nos voisines pendant les heures d’étude, je grimpais fréquemment sur ma commode pour parler par un trou de tuyau avec une fille du juge Howell de Canandaigua. Nous nous sommes souvent revues par la suite, avons ri et parlé du bon vieux temps, et avons entretenu notre amitié jusqu’au jour de sa mort. Une fois, alors que je partageais la chambre d’Harriet Hudson, une sœur de Mme John Willard, je fus poussée à une performance très erratique. Miss Theresa Lee avait sonné la cloche pour aller se coucher, et avait fait sa tournée, comme d’habitude, pour voir si les lumières étaient éteintes et si tout était calme, quand je jetai un coup d’œil par ma porte, et voyant la cloche au sommet de l’escalier tout près, je lui donnai un coup de pied et elle partit en roulant et en sonnant jusqu’en bas. Les couloirs furent instantanément remplis d’enseignantes et d’élèves, toutes en robes blanches, demandant ce qui se passait. Harriet et moi courûmes interroger les autres, et quel chahut nous fîmes, pêle-mêle, en haut et en bas des escaliers, dans les chambres les unes des autres, défaisant les lits, changeant les vêtements des filles d’une chambre à l’autre, etc., etc. Les lampes du couloir, brûlant faiblement, nous donnaient juste assez de lumière pour toutes sortes de déprédations sans être reconnues, d’où la latitude illimitée que nous ressentions toutes pour les bêtises. Dans tout notre cursus au séminaire — et j’y suis restée près de trois ans — nous n’avons jamais fait un tel chahut que cette nuit-là. Il fallut tous les enseignants pour rétablir l’ordre et nous calmer pour la nuit. Aucun soupçon d’irrégularités ne fut jamais attaché à Harriet et à moi-même. Notre niveau scolaire était bon, d’où l’on supposait que nous reflétions toutes les moralités.
« Bien qu’étrangères, nous avons un lien d’union dans tous ces souvenirs, de nos brillantes compagnes, de nos bons enseignants, qui nous ont fait traverser les pièges de la logique, de la rhétorique, de la philosophie et des sciences, et de la noble femme qui a fondé l’institution, et dont le dévouement désintéressé à la cause de l’éducation nous sommes ici pour célébrer. Le nom d’Emma Willard est cher à toutes ; la connaître, c’était l’aimer et la vénérer. Elle était non seulement bonne et douée, mais c’était une belle femme. Elle avait une silhouette finement développée, une tête bien formée, des traits classiques, des manières des plus cordiales et un profond respect de soi (une qualité rare chez la femme), qui lui donnait une dignité vraiment royale dans chaque position. Voyageant dans le Vieux Monde, elle était remarquée partout comme un personnage distingué. Et tous ces dons, elle les consacra au but sérieux de sa vie, l’éducation supérieure des femmes.
« En ouvrant ce séminaire, elle ne put trouver de jeunes femmes capables d’enseigner les branches supérieures, d’où sa première nécessité fut de se former elle-même. Amos B. Eaton, qui était le directeur de l’école polytechnique Rensselaer pour garçons ici à Troy, m’a dit que Mme Willard étudiait avec lui chaque branche qu’il était capable d’enseigner, et formait un corps d’enseignants et d’élèves réguliers en même temps. Elle prenait des leçons du professeur chaque soir quand il avait des loisirs, et étudiait la moitié de la nuit les branches qu’elle devait enseigner le lendemain, gardant ainsi une longueur d’avance sur ses classes. Son sérieux intense et sa saisie mentale, la facilité avec laquelle elle passait d’un sujet à l’autre, et sa mémoire rétentive de chaque règle et fait qu’il lui donnait, était une surprise constante pour le professeur.
« Elle consacra toutes ses vacances à former des enseignants. Elle fut la première à suggérer le système des écoles normales. En nous souvenant de son profond intérêt pour l’éducation des femmes, nous ne pouvons l’honorer d’une manière plus digne qu’en poursuivant son travail de vie spécial. En regardant toutes les femmes éduquées rassemblées ici aujourd’hui et en essayant d’estimer ce que chacune a fait dans sa propre sphère d’action, les écoles fondées, les enseignants envoyés, l’inspiration donnée aux filles en général, à travers la longue chaîne d’influences initiée par notre alma mater, nous pouvons former une légère estimation des conséquences mémorables et de grande portée de la vie d’Emma Willard. Nous n’avons pas ses difficultés à surmonter, ses épreuves à endurer, mais le devoir impératif est imposé à chacune de nous de terminer le travail qu’elle a si fructueusement commencé. Des écoles et des collèges d’un ordre élevé sont maintenant partout ouverts aux femmes, l’opinion publique les accueille dans n’importe quelle carrière qu’elles puissent désirer, et notre travail est d’aider les filles méritantes luttant pour une éducation supérieure, en fondant des bourses d’études dans des institutions désirables dans chaque État de l’Union. L’hommage le plus approprié que nous puissions rendre à Emma Willard est d’aider à la production d’une génération de femmes parfaitement éduquées. »
Il existe deux sortes de bourses, également souhaitables : une permanente, où les intérêts d’un fonds suffiront d’année en année à soutenir une succession d’étudiantes, et une temporaire, pour venir en aide à une personne méritante selon ses besoins. Quelqu’un a suggéré que cette association devrait aider les jeunes filles dans leur enseignement primaire. Mais comme nos écoles publiques possèdent tous les avantages pour une éducation approfondie dans les rudiments du savoir et sont gratuites pour tous, nos bourses devraient être accordées à celles dont les capacités et le sérieux dans le cycle primaire ont été prouvés, et dont l’aptitude à une éducation supérieure est pleinement démontrée.
C’est le meilleur travail que les femmes fortunées puissent accomplir, et j’espère qu’à l’avenir elles doteront des bourses pour leur propre sexe au lieu de donner des millions de dollars à des institutions pour garçons, comme elles l’ont fait par le passé. Après tous les legs que les femmes ont faits à Harvard, voyez avec quelle parcimonie cette institution, dans son « annexe », traite leurs filles. J’ai demandé un jour à une dame fortunée de donner quelques milliers de dollars pour lancer une faculté de médecine et un hôpital pour femmes à New York. Elle répondit qu’avant de faire des legs, elle consultait toujours son pasteur et sa Bible. Il lui dit qu’il n’était rien dit dans la Bible au sujet des facultés pour femmes. Je lui ai dit : « Dites-lui qu’il se trompe. S’il veut se reporter à 2 Chroniques xxxiv, 22, il découvrira que lorsque Josias, le roi, envoya les sages consulter Hulda, la prophétesse, au sujet du livre des lois découvert dans le temple, ils trouvèrent Hulda au collège à Jérusalem, parfaitement informée sur les questions d’État, tandis que Shallum, son mari, était gardien des robes. J’imagine que son travail consistait à recoudre les boutons royaux. » Mais malgré cette autorité scripturaire, la riche dame donna trente mille dollars à Princeton et jamais un centime pour l’éducation de son propre sexe.
De toutes les voix auxquelles ces murs ont fait écho pendant plus d’un demi-siècle, combien peu restent pour raconter l’histoire des premiers jours, et quand nous nous séparerons, combien peu d’entre nous se reverront ; mais je sais que nous emporterons avec nous une nouvelle inspiration pour le travail qui reste à accomplir. Bien que beaucoup d’entre nous soient âgées, nous pouvons toujours être jeunes de cœur. Les femmes entraînées à concentrer toutes leurs pensées sur la vie de famille sont portées à croire — quand leurs enfants sont grands, leurs êtres chers disparus, leurs domestiques formés à maintenir la mécanique domestique en mouvement — que leur œuvre dans la vie est achevée, que personne n’a plus besoin de leur réflexion et de leur soin, oubliant tout à fait que l’âge d’or de la vie d’une femme se trouve après cinquante ans, lorsque les forces vitales dépensées jusqu’alors d’autres manières sont engrangées dans le cerveau, lorsque leurs pensées et leurs sentiments s’écoulent dans des canaux plus larges, lorsque la philanthropie prend la place de l’égoïsme familial, et lorsque, du fond de la pauvreté et de la souffrance, le gémissement de l’humanité devient aussi pathétique à leurs oreilles que l’était autrefois le cri de leurs propres enfants.
Ou, peut-être, les soucis pressants de la vie de famille terminés, la femme peut-elle s’éveiller à quelque génie assoupi en elle-même pour l’art, la science ou la littérature, avec lequel dorer le crépuscule de sa vie. Le beau poème de Longfellow, « Morituri Salutamus », écrit pour une occasion similaire à celle-ci, est plein d’espoir et de promesses pour nous toutes. Il dit :
« Quelque chose reste à faire ou à oser ; L’arbre le plus vieux peut porter quelque fruit. Caton apprit le grec à quatre-vingts ans ; Sophocle Écrivit son grand Œdipe, et Simonide Emporta le prix du vers sur ses pairs, Quand chacun d’eux avait passé les quatre-vingts ans. Et Théophraste, à soixante-dix ans, Avait à peine commencé ses Caractères ; Chaucer, à Woodstock avec les rossignols, À soixante ans écrivit les Contes de Canterbury ; Goethe à Weimar, travaillant jusqu’au bout, Acheva Faust quand quatre-vingts ans furent passés. Ce sont là certes des exceptions ; mais elles montrent Jusqu’où le Gulf Stream de notre jeunesse peut couler Dans les régions arctiques de nos vies, Où peu de choses survivent, hormis la vie elle-même. Car la vieillesse n’est pas moins une opportunité Que la jeunesse elle-même, bien que sous un autre habit, Et tandis que le crépuscule du soir s’efface, Le ciel se remplit d’étoiles, invisibles le jour. »
Le 21 décembre 1892, nous avons célébré, pour la première fois, le « Jour des aïeules ». Les hommes célébraient le « Jour des aïeux » depuis de nombreuses années, mais comme les femmes n’étaient jamais invitées à se joindre à leurs festivités, Mme Devereux Blake introduisit la coutume pour les femmes de donner un dîner en célébration de ce jour. Mme Isabella Beecher Hooker passa deux jours avec moi, et ensemble nous avons assisté au festin et prononcé des discours. Cette coutume est désormais observée annuellement, et les messieurs s’assoient à la tribune tout comme les dames l’avaient fait lors d’occasions similaires.
Mon fils Theodore est arrivé de France en avril 1893 pour assister à l’Exposition de Chicago, et a passé la majeure partie de l’été avec moi à Glen Cove, à Long Island, où mon fils Gerrit et sa femme étaient domiciliés. Ici, nous avons lu les histoires du capitaine Charles King sur la vie dans les postes militaires, la « Biographie de Bronson Alcott » de Sanborn, et l’« Histoire du rationalisme » de Lecky.
C’est là que j’ai rendu visite à Charles A. Dana, le Nestor du journalisme, et à sa charmante famille. Il vivait sur une île magnifique près de Glen Cove. Son goût raffiné et artistique, manifesté dans sa résidence en ville par des peintures, des statues et des bibelots rares, collectionnés au cours de ses fréquents voyages dans l’Ancien Monde, se déployait dans sa demeure insulaire par l’agencement d’une variété infinie d’arbres, d’arbustes et de fleurs, à travers lesquels on apercevait le détroit et les rivages lointains. On rencontre rarement un homme aussi doué que le regretté éditeur du Sun. C’était un érudit, parlant plusieurs langues ; un écrivain et orateur compétent, et un compagnon des plus enjoués dans le cercle social. Sa femme et sa fille sont des femmes cultivées. Le nom de cette fille, Zoe Dana Underhill, apparaît souvent dans nos magazines populaires comme l’auteure de nouvelles remarquables pour leurs descriptions vives.
J’ai rencontré M. Dana pour la première fois à la communauté de Brook Farm en 1843, dans ce brillant cercle de transcendantalistes de Boston qui espéraient, en quelques années, transformer notre civilisation égoïste et compétitive en un Paradis où toutes les vertus altruistes pourraient rendre la coopération possible. Mais hélas ! le matériau disponible n’était pas assez plastique pour cet idéal supérieur. En temps voulu, la communauté se dissout et les membres retournèrent à leurs sphères ancestrales. Margaret Fuller, qui y était une visiteuse fréquente, se maria dans la douce Italie, William Henry Channing se tourna vers l’Église, Bronson Alcott vers l’éducation de la jeunesse, Frank Cabot vers le monde du travail, M. et Mme Ripley vers la littérature, et Charles A. Dana vers la presse. M. Dana fut très chanceux dans ses relations familiales. Sa femme, Mlle Eunice MacDaniel, et ses proches sympathisaient avec lui dans toutes ses opinions les plus libérales. Durant l’été à Glen Cove, j’ai eu le plaisir de tenir plusieurs longues conversations avec Mlle Frances L. MacDaniel et son frère Osborne, dont la femme est la sœur de M. Dana, et qui aide actuellement Mlle Prestona Mann à tenter une expérience, similaire à celle de Brook Farm, dans les Adirondacks.
Mlle Anthony a passé une semaine avec nous à Glen Cove. Elle est venue pour me pousser à écrire des communications pour chaque congrès à l’Exposition, ce que j’ai fait, et elle les a lues dans les différents congrès, ajoutant ses propres mots forts à la fin. Mme Russell Sage est également venue passer une journée avec nous pour m’inciter à écrire une communication à lire à Chicago lors de la réunion Emma Willard, ce que j’ai fait. Quelques jours plus tard, Theodore et moi lui avons rendu sa visite. Nous avons profité de quelques heures de conversation avec M. Sage, qui avait fait un don très généreux pour la construction d’un bâtiment à l’Emma Willard Seminary à Troy. Cette école fut l’une des premières établies (1820) pour les filles dans notre État, et reçut une dotation de la législature de New York sur la recommandation du gouverneur, De Witt Clinton. M. Sage nous a fait ce soir-là une description de l’époque où son bureau fut fait sauter à la dynamite par un déséquilibré, et de son échappée belle. Nous avons trouvé le grand financier et sa femme dans un cottage sans prétention avec une belle vue sur la mer. Bien que possédant une grande fortune, ils donnaient un bon exemple de simplicité et d’économie que beaucoup de gens extravagants feraient bien de suivre.
Après avoir visité l’Exposition universelle de Chicago et assisté à un cycle de conférences à Chautauqua, ma fille, Mme Stanton Lawrence, est retournée en ville, et dès que notre appartement fut en ordre, je l’ai rejointe. Elle venait d’être nommée directrice de la formation physique au Teachers’ College de la ville de New York. J’ai assisté à plusieurs de ses démonstrations et conférences, qui étaient très intéressantes. Elle fait de son mieux pour développer, avec des exercices appropriés et une tenue vestimentaire hygiénique, un nouveau type de féminité.
Mon temps s’écoulait agréablement ces jours-là avec une promenade au parc et une heure au pays des rêves, ainsi qu’à lire « Progrès et Pauvreté » de Henry George, William Morris sur les questions industrielles, les romans de Stevenson, « The Heavenly Twins » et « Marcella », et au crépuscule, quand je ne pouvais plus lire ni écrire, à jouer et chanter les vieux airs et chansons que j’aimais dans ma jeunesse. Le soir, nous jouions aux dames et aux échecs. J’aime tous les jeux, ainsi que la musique et les romans, par conséquent les journées s’envolent rapidement ; je ne suis jamais seule, la vie est toujours très douce pour moi et pleine d’intérêt.
L’hiver 1893-94 fut plein d’excitation, car les citoyens de New York devaient tenir une Convention constitutionnelle. Le Dr Mary Putnam Jacobi s’efforça de soulever une nouvelle classe d’hommes et de femmes à agir en faveur d’un amendement accordant aux femmes le droit de vote. Des appels furent envoyés à travers tout l’État, des rassemblements eurent lieu dans des salons, et des réunions enthousiastes au Cooper Institute et à l’hôtel Savoy. Ma fille, Mme Stanton Blatch, qui visitait ce pays, prit une part active à la campagne et prononça un discours éloquent au Cooper Institute. Étrangement, certaines des dames éminentes formèrent un parti puissant contre l’amendement proposé et leur propre émancipation. On les appelait les « Antis ». Cette organisation opposante adopta le même plan de campagne que ceux en faveur de l’amendement. Elles publièrent des appels, firent circuler des pétitions et obtinrent des audiences devant la Convention.
Mme Russell Sage, Mme Henry M. Sanders, Mme Edward Lauterbach, Mme Runkle et quelques ecclésiastiques libéraux firent tout leur possible pour assurer l’insertion de l’amendement dans la nouvelle constitution proposée, mais le Comité sur le suffrage de la Convention constitutionnelle refusa même de soumettre l’amendement proposé au vote du peuple, bien qu’un demi-million de nos citoyens les plus intelligents et respectables eussent signé la pétition pour le leur demander. Joseph H. Choate et Elihu Root firent tout leur possible pour faire échouer l’amendement, et réussirent.
J’ai passé l’été 1894 avec mon fils Gerrit, dans sa maison à Thomaston, Long Island. Les romans de Balzac et la « Vie de Thomas Paine » par Moncure D. Conway, avec les magazines mensuels et les journaux quotidiens, furent ma nourriture mentale. Ma fille, Mme Stanton Lawrence, est revenue d’Angleterre en septembre 1894, après avoir fait une agréable visite à sa sœur à Basingstoke. En décembre, Mlle Anthony est venue, et nous avons écrit l’article sur le suffrage des femmes pour la nouvelle édition de la Johnson’s Cyclopedia.
Le 3 mars 1895, Lady Somerset et Mlle Frances Willard, à la veille de leur départ pour l’Angleterre, sont venues me voir. Nous avons discuté de mon projet de « Bible de la femme ». Elles ont consenti à rejoindre un comité de révision, mais avant que le comité ne soit organisé, elles retirèrent leurs noms, craignant que le travail ne soit trop radical. Je souhaitais particulièrement avoir les opinions de femmes de toutes les sectes, mais celles appartenant aux églises orthodoxes refusèrent de rejoindre le comité ou d’exprimer leurs points de vue. Peut-être craignaient-elles que leur foi ne soit troublée par la lumière crue de l’investigation. Une demi-douzaine de membres du Comité de révision ont commencé avec moi à écrire des « Commentaires sur le Pentateuque ».
La pensée principale tournant dans mon esprit durant les années 1894 et 1895 avait été la « Bible de la femme ». En parlant avec des amis, j’ai commencé à sentir que je pourrais réaliser mon plan chéri de longue date. En conséquence, j’ai commencé à lire les commentateurs de la Bible et fus surprise de voir combien ils avaient peu à dire sur le facteur le plus important de la civilisation, la mère de la race, et ce peu n’était nullement flatteur. Plus je lisais, plus je ressentais vivement l’importance de convaincre les femmes que la mythologie hébraïque n’avait aucune prétention particulière à une origine supérieure à celle des Grecs, étant bien moins attrayante dans le style et moins raffinée dans le sentiment. Ses aspects critiquables auraient depuis longtemps été apparents s’ils n’avaient pas été masqués par une foi en leur inspiration divine. Pendant plusieurs mois, j’ai consacré tout mon temps à la critique biblique et à l’histoire ecclésiastique, et je n’ai trouvé aucune explication au statut dégradé des femmes dans toutes les religions, et dans tous les soi-disant « Livres Saints ».
Lorsque la première partie de la « Bible de la femme » fut finalement publiée en novembre 1895, elle créa une grande sensation. Certains journaux de la ville de New York consacrèrent une page à sa critique, avec des photos des commentateurs, de ses critiques, et même du livre lui-même. Le clergé la dénonça comme l’œuvre de Satan, bien qu’il s’agisse en réalité du travail d’Ellen Battelle Dietrick, Lillie Devereux Blake, la Révérende Phebe A. Hanaford, Clara Bewick Colby, Ursula N. Gestefeld, Louisa Southworth, Frances Ellen Burr, et moi-même. Des extraits de celle-ci, ainsi que des critiques des commentateurs, furent imprimés dans les journaux à travers l’Amérique, la Grande-Bretagne et l’Europe. Une troisième édition s’avéra nécessaire, et finalement une édition fut publiée en Angleterre. Le Comité de révision fut élargi, et il se compose maintenant de plus de trente des femmes les plus éminentes d’Amérique et d’Europe.[A]
Le mois d’août 1895, nous l’avons passé à Peterboro, sur les grandes collines du comté de Madison, à neuf cents pieds au-dessus de la vallée. Le beau vieux manoir de Gerrit Smith se dresse toujours, entouré d’arbres magnifiques, là où je jouais durant mon enfance, poursuivant les écureuils sur la pelouse et dans les jardins, et pataugeant dans un modeste ruisseau qui rampe toujours lentement autour du domaine. Je me suis rappelé, assise sur la véranda, comment, une fois, lorsque Frederick Douglass vint passer quelques jours à Peterboro, des visiteurs du Sud écrivirent un mot à M. Smith pour demander si M. Douglass devait s’asseoir au salon et à la table de la salle à manger ; si tel était le cas, durant sa visite, ils resteraient dans leurs propres appartements. M. Smith répondit que ses visiteurs étaient toujours traités par sa famille comme des égaux, et tel serait le cas avec M. Douglass, qui était considéré comme l’un des hommes les plus capables élevés sous « l’Institution du Sud ». Ainsi, ces dames prirent leurs repas dans leurs propres appartements, où elles restèrent la majeure partie du temps, et, comme M. Douglass prolongea sa visite, elles souhaitèrent sans aucun doute au fond de leur cœur n’avoir jamais pris cette position ridicule. Le reste d’entre nous nous promenions avec lui, bras dessus bras dessous, jouions à des jeux et chantions des chansons ensemble, lui jouant l’accompagnement à la guitare. J’imagine que si nos compatriotes prévenues avaient été présentées à Dumas dans un salon français, elles auraient aussitôt mis leurs chapeaux et se seraient enfuies.
Assise seule sous les arbres, je me rappelais les différentes générations qui avaient disparu, toutes connues de moi. Ici, j’avais rencontré le grand-père, Peter Sken Smith, associé de John Jacob Astor. Dans leurs marchés avec les Indiens, ils acquirent d’immenses étendues de terres dans la partie nord de l’État de New York, qui furent le noyau de leurs grandes fortunes. J’ai souvent entendu Cousin Gerrit se plaindre du temps qu’il perdait à gérer le domaine. Son fils Greene était un enthousiaste des sciences naturelles et portait peu d’intérêt aux affaires de propriété. Plus tard, son petit-fils, Gerrit Smith Miller, assuma le fardeau de la gestion du domaine et, en outre, se consacra à l’agriculture. Il importa une belle race de bétail Holstein, qui a remporté le premier prix dans plusieurs foires. Son fils, portant le même nom, se consacre aux sciences naturelles, comme son oncle Greene, dont la belle collection d’oiseaux fut offerte par sa veuve au Harvard College.
La fille unique de Gerrit Smith, Elizabeth Smith Miller, est une femme remarquable, possédant beaucoup des traits de son noble père. Elle a une rare capacité exécutive, comme le montre l’expédition de sa correspondance étendue et l’ordre parfait de sa maison et de ses jardins. Elle a beaucoup fait dans le domaine de l’éducation, surtout pour la race de couleur, en aidant à établir des écoles et en distribuant de la littérature. Elle s’abonne à beaucoup des meilleurs livres, périodiques et journaux pour des amis incapables de les acheter eux-mêmes. Nous ne pouvons estimer le bien qu’elle a fait de cette manière. Chaque courrier lui apporte des lettres de toutes les classes, d’institutions caritatives, de prisons, de plantations du Sud, de postes militaires et des prairies lointaines. À toutes ces demandes d’aide, elle prête une oreille attentive. Ses œuvres de charité sont variées et sans limites, et son hospitalité envers les pauvres comme envers les riches, courtoise et généreuse. Le raffinement et le goût artistique de la mère du Sud et les vertus héroïques du père sont heureusement mélangés chez leur fille. Dans sa belle demeure sur le lac Seneca, on est toujours sûr de rencontrer certains des représentants les plus charmants de la pensée progressiste de notre temps. Les représentants de toutes ces générations reposent maintenant dans le cimetière à Peterboro, et alors qu’en revue ils passaient devant moi, ils semblaient dire : « Pourquoi t’attardes-tu ici toute seule si longtemps ? »
Mon fils Theodore est arrivé de Paris en septembre 1895, et a rendu un service des plus importants durant les préparatifs de la célébration de mon anniversaire, en répondant aux lettres, en parlant avec les journalistes, et en faisant de précieuses suggestions aux organisateurs concernant de nombreux détails des dispositions, et en m’encourageant à traverser l’épreuve avec mon héroïsme habituel. Je ne me suis jamais sentie aussi nerveuse de ma vie, et aussi peu préparée au rôle que j’étais tenue de jouer. À force de parler pendant tant d’années, ma voix était rauque, à cause d’une chute sévère j’étais assez boiteuse, et comme se tenir debout et parler distinctement sont importants pour une oratoire gracieuse, je me sentais comme la fille du roi dans la pièce de Shakespeare « Titus Andronicus », quand des hommes grossiers qui lui avaient coupé les mains et la langue lui dirent de demander de l’eau et de se laver les mains. Cependant, j’ai survécu à l’épreuve, comme le lecteur le verra dans le prochain chapitre.
Après la célébration de mon anniversaire, l’occasion suivante d’un profond intérêt pour moi fut la Convention de Chicago de 1896, la plateforme qui y fut adoptée, et la nomination et la campagne brillante de William J. Bryan. J’avais longtemps tourné dans mon esprit des questions relatives au tarif et à la finance, et dans les demandes des démocrates libéraux, populistes, socialistes, et des hommes et femmes travailleurs, j’entendais les notes de clairon de la révolution à venir.
Durant l’hiver 1895-96, j’étais occupée à écrire alternativement cette autobiographie et la « Bible de la femme », ainsi que des articles pour des magazines et des journaux sur tous les sujets possibles, du Venezuela et de Cuba à la bicyclette. Sur ce dernier sujet, beaucoup d’âmes timorées étaient grandement affligées. Les femmes devraient-elles faire de la bicyclette ? Que devraient-elles porter ? Quelles sont les « intentions de Dieu » à leur égard ? Devraient-elles en faire le dimanche ? Ces questions étaient posées avec tout le sérieux possible. Nous avons eu un symposium sur ces points dans l’un des journaux quotidiens. Pour moi, la réponse à toutes ces questions était simple : si la femme pouvait faire de la bicyclette, il était évidemment dans « l’intention de Dieu » qu’elle soit autorisée à le faire. Quant à ce qu’elle devrait porter, elle doit décider ce qui est le mieux adapté à son confort et à sa convenance. Celles qui préfèrent une virée de quelques heures sur une bonne route en plein air à une église fermée et un sermon ennuyeux, ont sûrement le droit de choisir, que ce soit pour adorer au milieu des arbres, des fleurs et des oiseaux chanteurs dans « ce temple non fait de main d’homme, éternel dans les cieux », ou à l’intérieur de quatre murs pour dormir pendant l’intonation de ce service mélancolique qui nous relègue tous, sans distinction de sexe ou de couleur, dans les rangs des « misérables pécheurs ». Que chacune fasse ce qui semble juste à ses yeux, pourvu qu’elle n’empiète pas sur les droits d’autrui.
En mai 1896, je me rendis de nouveau à Genève et trouvai que la folie de la bicyclette y était arrivée, avec tous ses symptômes les plus marqués ; vieux et jeunes, professeurs, ecclésiastiques et dames de la haute société pédalaient joyeusement en tous sens pour leurs affaires, leurs visites sociales et leurs excursions dans des villes lointaines. En descendant l’avenue un jour, nous comptâmes quatre-vingts bicyclettes avant d’atteindre le bureau de poste. L’antique boîte à chapeau, tant détestée par nos pères et nos fils, a laissé place à cette nouvelle machine que nos filles emmènent partout où elles vont, la mettant et l’enlevant de sa caisse et la réglant pour chaque voyage. Cela a été une grande bénédiction pour nos filles en les obligeant à cultiver leur autonomie et leur ingéniosité mécanique, car elles sont souvent contraintes de réparer la roue en cas d’accident. Parmi les visiteurs à Genève se trouvaient M. Douglass et sa fille, venus de l’île de Cuba. Ils nous firent des récits très tristes de l’état de désolation de l’île et de la condition appauvrie de sa population. J’avais longtemps pensé que les États-Unis devraient intervenir d’une manière ou d’une autre pour mettre fin à cette guerre cruelle, car l’Espagne a prouvé qu’elle est incompétente pour rétablir l’ordre et la paix.
NOTES DE BAS DE PAGE :
[Note A : La seconde partie de « La Bible de la femme », qui complète l’ouvrage, sera publiée en janvier 1898.]
CHAPITRE XXVIII.
MON QUATRE-VINGTIÈME ANNIVERSAIRE.
À mon insu et sans mon consentement, mon amie de toujours, Susan B. Anthony, qui semble toujours accorder plus de prix à l’hommage qui m’est rendu qu’à celui qui lui est destiné, prit les dispositions pour la célébration de mon quatre-vingtième anniversaire, le 12 novembre 1895. Elle préférait que cette célébration fût dirigée par le Conseil national des femmes, composé d’un grand nombre d’organisations représentant chaque département du travail féminin, bien que, l’émancipation des femmes ayant été l’œuvre spéciale de ma vie, il eût été plus approprié que la célébration fût placée sous les auspices de l’Association nationale pour le suffrage des femmes.
Mme Mary Lowe Dickinson, présidente du Conseil national des femmes, assuma la responsabilité financière et la vaste correspondance que cela impliquait, et, avec un tact, une persévérance et un sens de l’organisation rares, fit de cette célébration un succès complet. Pour décrire cette occasion, je ne peux mieux faire que de reproduire, en partie, le compte rendu de Mme Dickinson, publié dans The Arena :
« Au mois de juin 1895, le Conseil national des femmes lança l’invitation suivante :
« "Convaincues que les progrès réalisés par les femmes au cours du dernier demi-siècle peuvent être encouragés par une attention plus générale portée à leurs accomplissements, nous proposons de tenir, dans la ville de New York, une convention à cet effet. Pour une telle célébration, le quatre-vingtième anniversaire d’Elizabeth Cady Stanton a été choisi comme moment approprié. Son demi-siècle de travail pionnier pour les droits des femmes fait de son nom une source d’inspiration pour une telle occasion et de sa vie un objet digne de l’hommage de toutes les femmes.
« "Ce Conseil national est composé de vingt organisations ; celles-ci, ainsi que toutes les autres sociétés intéressées, sont invitées à coopérer dans une reconnaissance pleine de gratitude pour la dette que la génération actuelle doit aux pionnières du passé. Par leur intérêt pour l’émancipation des femmes, l’influence de Mme Stanton et de sa collaboratrice, Mlle Anthony, a imprégné tous les domaines du progrès et en a fait un centre commun autour duquel peuvent se rassembler toutes celles qui s’intéressent au développement supérieur de la femme."
« À cette invitation vinrent des réponses, du Vieux Monde comme du Nouveau, exprimant leur sympathie pour la célébration proposée, laquelle visait à souligner un grand principe en montrant la noblesse de caractère qui avait résulté de son incarnation dans une personnalité unique. Le monde pense naturellement à la personnalité avant de penser au principe. Il lui reste, au moins, assez de courtoisie inconsciente pour honorer une noble femme, même lorsqu’il échoue à bien appréhender une noble cause. Offrir à ce sentiment son expression appropriée, rendre plus tangible toute sympathie vague, cristalliser le sentiment grandissant en faveur de la liberté humaine, donner à la jeunesse l’occasion de révérer la gloire de l’âge, donner aux cœurs leur expression en paroles et en chants, tel fut peut-être le but le plus populaire de ces retrouvailles. En d’autres termes, cela permit à celles qui révéraient Mme Stanton comme une reine parmi les femmes de montrer leur vénération, de reconnaître l’œuvre que sa vie avait accomplie et d’y voir une synthèse du progrès d’un siècle.
« La célébration fut également une illustration de l’idée distinctive du Conseil national des femmes, qui vise à reconnaître tous les efforts humains sans exiger l’uniformité d’opinion comme base de coopération. Il prétend agir sur une unité de service, malgré les différences de croyances et de méthodes. Les choses qui séparent se sont effacées dans les ombres où elles appartiennent, et tous les cœurs assez courageux pour penser et assez tendres pour ressentir trouvèrent facile de s’unir dans l’hommage à une vie qui avait connu un demi-siècle de lutte pour libérer l’humanité de l’esclavage et la condition féminine de la honte.
« Ces retrouvailles furent la première reconnaissance générale de la dette que le présent doit au passé. Ce fut le premier effort pour montrer dans quelle mesure le développement ultérieur a été inspiré et rendu possible par la liberté de penser et d’agir réclamée en ce temps ancien par des femmes comme Lucretia Mott, Lucy Stone, Mme Stanton et bien d’autres dont les noms sont synonymes de noble service pour la race. Pour ceux qui considéraient ces retrouvailles sous cet angle, elles ne pouvaient manquer d’être une source d’inspiration.
« Pour les adeptes des œuvres philanthropiques, regarder les visages et entendre les voix de femmes comme Clara Barton et Mary Livermore ; pour la multitude enrôlée dans les rangs bondés de la littérature, sentir en une présence vivante ce que la littérature doit à des femmes comme Julia Ward Howe ; pour l’armée du ruban blanc, se tourner vers son unique grande dirigeante d’aujourd’hui dont la lumière, s’étendant jusqu’à l’horizon, n’obscurcit ni ne ternit la gloire des dirigeantes de la croisade du passé ; pour les amateurs et les étudiants d’art, se remémorer des sculpteurs comme Harriet Hosmer et Anna Whitney, et se souvenir des jours où l’art était un livre scellé pour les femmes ; pour les adeptes du divin art de la guérison, honorer les sœurs Blackwell et la mémoire de Mme Clemence Lozier ; pour la miséricorde de la chirurgie, se révéler sur le visage du Dr Cushier, qui a prouvé pour nous que le cœur de compassion et la main habile n’ont jamais besoin d’être séparés ; pour les femmes levant les yeux pour rencontrer le visage de Phebe A. Hanaford et d’Anna Shaw et d’autres femmes qui, aujourd’hui, en chaire comme en dehors, peuvent user du droit d’une femme à servir les âmes nécessiteuses ; pour celles qui, souvent, souffrent de lois injustes, accueillir des femmes avocates ; pour la foule des travailleuses, relire à rebours l’histoire de quatre cents industries jusqu’à leur début au sein des « quatre », et se rappeler que chaque nouvelle porte s’était ouverte parce que quelques femmes avaient peiné et lutté ; pour tous ceux-là, les exercices furent une partie d’un grand péan d’action de grâce, chaque phase du progrès frappant son propre accord et trouvant son écho dans les cœurs qui le chérissaient.
« Pour l’étudiant en histoire, ou pour quiconque peut lire les signes des temps, il y avait dans cette occasion une signification si profonde qu’elle fait hésiter à s’attarder trop sur les détails extérieurs. Pourtant, en tant que simple défilé, ce fut un spectacle des plus inspirants, et vraiment digne d’une reine. En effet, lorsque nous parcourons les pages de l’histoire, quelle reine est montée sur un trône plus triomphant dans le cœur d’un peuple reconnaissant ? Quelle femme, auparavant, s’est assise couronnée d’argent, sous un dais de fleurs, entourée non par des suiveurs serviles, mais par des hommes et des femmes qui apportaient à sa cour le plus grand service qu’ils eussent accompli, leur meilleure pensée cristallisée en discours et en chants. Plus grande que toute procession triomphale qui ait jamais marqué un passage royal à travers un royaume, fut de savoir que dans une vingtaine de villes ou plus, dans bien des églises de village, cette même nuit, des feux de fête étaient allumés, et la foule célébrait, apportant en hommage non de l’or et des joyaux, mais les plus nobles aspirations, la plus sincère gratitude et les plus hauts idéaux pour la nation et la race.
« Cette grande réunion ne fut qu’un maillon dans une chaîne ; pourtant, avec ses milliers de visages accueillants, avec l’éloquence de ses mots, avec l’offrande du plus doux chant par les enfants d’une race qui fut jadis enchaînée mais qui est désormais libre, avec ses aperçus en images du temps ancien et nouveau brillant dans la nuit, avec les voix du foyer offrant accueil, gratitude et amour, avec d’innombrables salutations venant des grandes, vraies et courageuses âmes de nombreux pays, ce fut en vérité un hommage merveilleux, digne du grand cœur chaleureux d’une nation qui l’offrait, et digne de la femme ainsi révérée.
« Il semblait approprié que Mme Antoinette Sterling, qui, il y a vingt ans, emporta sa voix merveilleuse en Angleterre, où elle lui valut une place unique dans le cœur de la nation, dût, en retournant dans son pays, offrir son premier service à la féminité de sa terre natale. « Je viens une semaine plus tôt », avait-elle écrit, « afin que mon premier travail dans ma chère Amérique puisse être accompli pour les femmes. Je viens en tant que femme et non en tant qu’artiste, et parce que je suis si fière de ce que les femmes de mon pays ont accompli. » Ainsi, lorsqu’elle chanta du fond du cœur : « Ô repose dans le Seigneur ; attends patiemment après lui ! », il n’est pas étonnant que cela ait semblé élever tous les cœurs à l’écoute vers une reconnaissance du secret divin et de la source de pouvoir pour tout travail.
« Un aspect charmant de la réception fut une série de tableaux intitulée « Hier et aujourd’hui », chacun illustrant le changement dans la condition de la femme au cours des cinquante dernières années. Et après cela, dans la pénombre brillèrent, les uns après les autres, les noms de nobles femmes comme Mary Lyon, Maria Mitchell, Emma Willard, et bien d’autres qui sont disparues. Sur les ombres et le silence éclata la voix de Mme Sterling dans le poème « Traverser la barre » de Tennyson. Et quand ce fut fini, comme d’une seule voix, tout l’auditoire chanta doucement « Auld Lang Syne ».
« Et enfin, et surtout, il convient de mentionner les salutations qui affluèrent sous une pluie de télégrammes et de lettres de toutes les régions du pays, et beaucoup d’outre-mer. Ces expressions, non seulement de félicitations personnelles pour Mme Stanton, mais aussi d’allégresse pour les progrès de la vie et de la pensée des femmes, pour les conditions déjà bien meilleures que par le passé, et pour l’espoir en l’avenir, constitueraient à elles seules un chapitre des plus intéressants et merveilleux. Parmi elles, on peut mentionner les lettres de Lord et Lady Aberdeen, de Lady Henry Somerset et de Frances E. Willard, du chanoine Wilberforce, et bien d’autres, incluant une adresse de trente membres de la famille de John Bright, menés par son frère, le très honorable Jacob Bright ; une adresse magnifiquement calligraphiée, sur parchemin, de la Société nationale pour le suffrage des femmes d’Écosse, une adresse de la Ligue pour le suffrage des femmes de Londres, et un télégramme de l’Association libérale des femmes de Bristol ; une lettre de la Société des droits des femmes de Finlande, signée par sa présidente, la baronne Gripenberg d’Helsingfors ; des télégrammes des pionnières du suffrage de Californie ; et d’autres du Club des femmes de Chicago, de la Société pour le suffrage des femmes de Toledo et de l’Ohio, du fils du révérend Dr William Ellery Channing, ainsi qu’un télégramme et une lettre de citoyens et de sociétés de Seneca Falls, New York, accompagnés de fleurs et de nombreuses et belles pièces d’argent offertes par les différentes sociétés. Il y eut aussi des lettres de l’honorable Oscar S. Strauss, ancien ministre en Turquie, de Mlle Ellen Terry, et de dizaines d’autres. Une adresse fut reçue de l’Association des femmes de l’Utah, accompagnée d’une magnifique urne de vote en onyx et argent ; et des femmes Shakers du mont Lebanon vint une ode ; une coupe d’amitié en argent massif fut offerte par la Ligue pour le suffrage de la ville de New York, présentée sur l’estrade avec quelques mots appropriés par sa présidente, Mme Devereux Blake.
« Des centaines d’organisations et de sociétés, tant dans ce pays qu’à l’étranger, souhaitèrent voir leurs noms inscrits comme étant en sympathie avec le mouvement. De nombreuses organisations étaient présentes en tant que groupe, et l’on était rappelé, par la variété et la beauté des décorations de leurs loges, au Carnaval de Venise, alors que les occupantes regardaient, du milieu des bannières de soie et des fleurs, la foule en dessous. Toute l’occasion fut en vérité un festival unique, unique dans sa présentation, ainsi que dans son but, son plan, son caractère et son esprit. Aucune femme présente ne pouvait manquer d’être impressionnée par ce que nous devons aux femmes du passé, et surtout à cette femme qui était l’invitée d’honneur de l’occasion. Et aucune jeune femme ne pourrait souhaiter oublier l’image de cette silhouette âgée alors que, s’appuyant sur son bâton, Mme Stanton s’adressait à l’immense auditoire de plus de six mille personnes, comme elle l’avait fait des centaines de fois auparavant dans les salles législatives, et chaque fois que sa parole pouvait influencer le sentiment populaire en faveur de la justice pour toute l’humanité. »
Ma célébration d’anniversaire, avec tous les témoignages d’amour et d’amitié que j’ai reçus, fut une occasion de pensées si sérieuses et de sentiments si profonds que je n’en avais jamais connus auparavant. Habituée depuis un demi-siècle au blâme plutôt qu’à la louange, je fus surprise par une telle manifestation d’approbation ; je pouvais supporter n’importe quelle quantité de critiques sévères avec complaisance, mais un tel déversement d’hommage et d’affection m’a profondément émue. Pour me calmer durant cette semaine d’agitation, je pensai maintes fois à la sage devise de Michelet : « Que le bien et le mal de l’humanité soient tout pour vous, leur louange et leur blâme sans effet ; ne soyez ni enflé par l’un ni abattu par l’autre. »
Naturellement, en un tel moment, je passai en revue ma vie, sa marche et ses batailles sur les grands chemins de l’expérience, et comptai ses défaites et ses victoires. Je me souvins que, lorsqu’un petit groupe de femmes convoqua la première convention pour discuter de leurs incapacités, nos amis conservateurs dirent : « Vous avez fait une grande erreur, vous serez la risée du Maine au Texas et au-delà des mers ; Dieu a fixé les limites de la sphère de la femme et elle devrait être satisfaite de sa position. » Leur prophétie fut plus que réalisée ; nous fûmes impitoyablement ridiculisées par la presse et la chaire, tant en Angleterre qu’en Amérique. Mais aujourd’hui, de nombreuses conventions sont tenues chaque année dans les deux pays pour discuter des mêmes idées ; les coutumes sociales ont changé ; les lois ont été modifiées ; le suffrage municipal a été accordé aux femmes en Angleterre et dans certaines de ses colonies ; le suffrage scolaire a été accordé aux femmes dans la moitié de nos États, le suffrage municipal au Kansas, et le suffrage complet dans quatre États de l’Union. Ainsi, le principe bafoué en 1848 fut accepté en Angleterre en 1870, et depuis lors, année après année, il a lentement progressé en Amérique jusqu’à ce que la quatrième étoile brille sur notre drapeau en 1896, et que l’Idaho émancipe ses femmes ! Cette première convention, considérée comme une « grave erreur » en 1848, est désormais évoquée comme « un grand pas en avant ».
Mon erreur suivante fut lorsque, en tant que présidente de l’Association pour la tempérance des femmes de l’État de New York, j’exigeai le vote d’une loi permettant aux épouses un divorce absolu pour la brutalité et l’intempérance de leurs maris. Je m’adressai à la législature de New York quelques années plus tard, lorsqu’un projet de loi similaire était en instance, ainsi qu’à de vastes auditoires dans plusieurs de nos principales villes, et pour cela, je fus sévèrement dénoncée. Aujourd’hui, les fugitives de tels liens impies peuvent obtenir la liberté dans de nombreux États de l’Ouest, et le sentiment public éclairé soutient les mères dans leur refus de transmettre un penchant lourd de tant de conséquences néfastes. Ceci, aussi, appelé une « erreur » en 1860, fut considéré comme un « pas en avant » quelques années plus tard.
De nouveau, j’exhortai mes collaboratrices, par des discours, des lettres et des résolutions, comme moyen d’agitation généralisée, à faire les mêmes demandes à l’Église que celles que nous avions déjà faites à l’État. Elles s’y opposèrent, disant : « C’est trop révolutionnaire, une attaque contre l’Église nuirait au mouvement pour le suffrage. » Mais j’ai constamment fait la demande, à chaque occasion, que les femmes soient ordonnées pour prêcher l’Évangile et pour remplir des fonctions en tant qu’anciennes, diaconesses et administratrices. Quelques années plus tard, certaines de ces suggestions furent acceptées. Quelques églises ordonnèrent des femmes comme pasteurs sur des congrégations qui leur étaient propres, d’autres élurent des femmes diaconesses, et quelques églises permirent aux femmes, en tant que déléguées, de siéger dans leurs conférences. Ainsi, cette demande fut dans une certaine mesure honorée et un autre « pas en avant » fut franchi.
En 1882, j’essayai d’organiser un comité pour examiner le statut des femmes dans la Bible, et l’affirmation selon laquelle les écrits hébraïques étaient le résultat d’une inspiration divine. On trouva très présomptueux de la part de femmes non versées dans les langues et l’histoire ecclésiastique d’entreprendre un tel travail. Mais comme nous proposions simplement de commenter ce qui était dit des femmes en anglais simple, et que nous trouvions que ces textes ne composaient qu’un dixième de l’Ancien et du Nouveau Testament, cela ne me sembla pas être une entreprise difficile ou dangereuse. Cependant, lorsque la première partie de « La Bible de la femme » fut publiée, il y eut de nouveau une désapprobation générale de la presse et de la chaire, et même de la part des femmes elles-mêmes, exprimée dans des résolutions lors de conventions pour le suffrage et la tempérance. Comme d’autres « erreurs », cela aussi, en temps voulu, sera considéré comme « un pas en avant ».
De telles expériences m’ont donné confiance en mon jugement, et de la patience face à l’opposition de mes collaboratrices, avec qui, sur tant de points, je suis en désaccord. Il ne faut aucun courage aujourd’hui pour exiger le droit de suffrage, une législation sur la tempérance, des lois libérales sur le divorce, ou pour que les femmes occupent des fonctions ecclésiastiques — ces batailles ont été menées et gagnées, et le principe régissant ces demandes admis. Mais il faut encore du courage pour remettre en question l’inspiration divine des écrits hébraïques quant à la position de la femme. Pourquoi les mythes, fables et allégories des Hébreux devraient-ils être tenus pour plus sacrés que ceux des Assyriens et des Égyptiens, de la littérature desquels la plupart d’entre eux sont dérivés ? Voyant que les superstitions religieuses des femmes perpétuent leur esclavage plus que toutes les autres influences contraires, je me sens poussée à réitérer mes demandes de justice, de liberté et d’égalité dans l’Église tout comme dans l’État.
La célébration d’anniversaire fut pour moi plus qu’un magnifique défilé ; plus qu’un hommage personnel. Ce fut l’aube d’un nouveau jour pour les Mères de la Race ! La coopération harmonieuse de tant d’organisations différentes, aux intérêts et opinions divers, dans un grand jubilé, fut, en vérité, une vision céleste de paix et d’espoir ; une prophétie qu’avec l’exaltation de la féminité viendraient une Vie, une Lumière et une Liberté nouvelles pour toute l’humanité.
INDEX DES NOMS.
* * * * * Aberdeen, Lord et Lady, Addington, Laura, Albert, Prince, Alcott, A. Bronson, Alcott, Louisa M., Allison, Mlle, Amberly, Lord et Lady, Ames, Mary Clemmer, Anderson, Dr Garrett, André, Major John, Andrews, Gouverneur John A., Anthony, Daniel, Anthony, Sénateur Henry B., Anthony, Lucy, Anthony, Mary, Anthony, Susan B., Arnold, Général Benedict, Arnold, Matthew, Astor, John Jacob, Auchet, Hubertine, Austin, Dr Harriet N., Ayer, Mme J.C.,
Backus, Wealthea, Bagley, Gouverneur, Bagley, Mme, Baird, Général, Baldwin, Elizabeth McMartin, Balgarnie, Mlle, Banning, Ella B., Banning, William L., Barclay, Cornelia, Barrau, Caroline de, Bartlett, Paul, Barton, Clara, Bascom, M., Bascora, Mary, Bayard, Dr Edward, Bayard, Henry, Bayard, Thomas F., Bayard, Tryphena Cady, Beach, Myron, Beaman, Rév. Dr, Becker, Lydia, Beecher, Catharine, Beecher, Rév. Henry Ward, Bellamy, Edward, Bellows, Rév. Henry, Benedict, Lewis, Bently, Juge, Berry, Mme, Berry, Marguerite, Berry, Mme, Bertaux, Mme Léon, Besant, Annie, Bickerdyke, Mère, Biddle, Chapman, Biddle, George, Biggs, Caroline, Bigelow, John, Bigelow, Mme John, Bingham, John A., Bird, Frank W., Birney, James Gr., Bjornson, Bjornstjorne, Blackburn, Mlle, Blackwell, Antoinette Brown, Blackwell, Dr Elizabeth, Blackwell, H.B., Blaine, Sénateur James G., Blaine, Mme James G., Blair, Sénateur Henry W., Blake, Lillie Devereux, Blatch, Harriot Stanton, Blatch, Nora Stanton, Blatch, William H., Blavatsky, Mme, Bloomer, Amelia, Bogelot, Isabella, Bogue, Rév. Dr, Bonaparte, Napoléon, Botta, Anne Lynch, Boucherett, Jessie, Bowles, Samuel, Bradburn, George, Bradlaugh, Hon. Charles, M.P., Bradwell, Myra, Bright, Hon. Jacob, M.P., Bright, Mme Jacob, Bright, Hon. John, M.P., Broomall, John M., Brougham, Henry, Lord, Brown, Antoinette L., Brown, John, Brown, Olympia, Brown, M., Browne, Sir Thomas, M.D., Browning, Robert, Brownson, Orestes A., Bryan, William J., Bryant, Mlle, Bryant, William Cullen, Bullard, Laura Curtis, Burlingame, Anson, Burleigh, Celia, Burleigh, Mme William, Burnet, Rév. J., Burr, Frances Ellen, Burroughs, Herbert, Busbey, L. White, Bushnell, Horace, Butler, Général Benjamin F., Butler, Josephine, Byron, Lady, Byron, Lord,
Cabot, Frederick, Cady, Juge Daniel, Cady, Eleazer, Cady, Margaret Livingston, Caird, Mona, Cameron, Juge Hugh, Carlisle, Lora et Lady, Carlyle, Thomas, Carnegie, Andrew, Carroll, Anna, Cary, Alice, Cary, Phoebe, Channing, Rév. Dr William Ellery, Channing, Dr William F., Channing, Rév. William Henry, Chant, Ormiston, Chapman, Maria, Chase, William, Cheever, Rév. George B., Child, Lydia Maria, Choate, Joseph H., Christie, Margaret, Clark, Helen Bright, Clarkson, Thomas, Cleveland, Grover, Clinton, Gouverneur De Witt C., Cluseret, Général, Cobb, M. et Mme, Cobbe, Frances Power, Cobden, Jane, Cochrane, James, Cochrane, Général John, Cochrane, Mary, Colby, Clara B., Colby, Sénateur Cornelius, Coleridge, Lady, Collyer, Rév. Robert, Combe, Andrew, Comte, Auguste, Conkling, Juge Alfred, Conkling, Roscoe, Conway, Rév. Moncure D., Conway, Mme Moncure D., Cooley, Juge Thomas M., Couzins, Phoebe W., Croly, Jennie C., Crowninshield, Capitaine A.S., Crowninshield, Mary, Cox, S.S., Coxe, Évêque, Curtis, George William, Cushier, Dr, Cushman, Charlotte,
Dana, Charles A., Dana, Eunice MacDaniel, Darling, Anna B., Darlington, Chandler, Darlington, Hannah, Davis, Edward M., Davis, Paulina Wright, Davitt, Michael, Depesyrons, Professeur, Deraismes, Mme Féresse, Deraismes, Maria, Dickinson, Anna E., Dickinson, Mary Lowe, Dietrick, Ellen Battelle, Dilke, Mme Ashton, Dilke, Sir Charles, Dix, Dorothy L., Dix, Général John A., Douglass, Frederick, Douglass, M., Dowden, Professeur, Dudley, Blandina Bleecker, Dumas, Alexandre, Durand, Mme M.E., Dyer, Charles Gifford, Dyer, Hella,
Eaton, Professeur Amos B., Eaton, Daniel C., Eaton, Harriet Cady, Eddy, Mlle, Eddy, Mme Jackson, Edmunds, Sénateur George F., Eliot, George, Ellet, Elizabeth F., Ellsler, Fanny, Elmy, Mme, Emerson, Ralph Waldo, England, Isaac W., England, Mme Isaac W., Everett, Charles,
Fabre, Sénateur Joseph, Fairchild, Gouverneur Lucius, Faithfull, Emily, Farnham, Mme, Fawcett, Henry, député, Fawcett, Millicent J., Ferry, Jules, Ferry, Sénateur Thomas W., Field, Rév. Dr Henry M., Field, Kate, Fine, Juge, Finney, Rév. Charles G., Fitzhugh, Ann Carroll, Fitzhugh, Mlle, Folsom, Abigail, Forbes, Arethusa, Forney, John W., Foster, Abby Kelly, Foster, Rachel, Foster, Stephen, Frederic, Harold, Fremont, Général John C., French, Daniel C., Frothingham, Rév. O.B., Froude, James Anthony, Fry, Elizabeth, Fuller, Kate, Fuller, Margaret, Fuller, W.J.A., Furness, Rév. William H.,
Gage, Frances Dana, Gage, Matilda Joslyn, Gardener, Helen H., Garibaldi, Général G., Garrison, Gertrude, Garrison, William Lloyd, Garrison, Mme W.L., Gay, Sidney Howard, Geddes, M., George, Henry, Gestefeld, Ursula N., Gibbons, Abby Hopper, Gillespie, Mme, Gladstone, Très Honorable William E., Gladstone, Mme W.E., Godwin, Mary Wollstonecraft, Godwin, William, Grant, Général Ulysses S., Greeley, Horace, Greeley, Mme Horace, Greene, Beriah, Greenough, Mme W.H., Greenwood, Grace, Gréville, Henri, Grévy, Président Jules, Grévy, Mme Jules, Grew, Mary, Grey, Maria G., Grimké, Angelina, Grimké, Sarah, Gripenberg, Baronne Alexandra, Gurney, John Joseph, Gurney, Samuel, Gustafsen, Mme,
Hammond, Dr William A., Hanaford, Rév. Phebe A., Harbert, Elizabeth Boynton, Harberton, Lady, Harvey, Rév. A., Hawley, Général Joseph R., Hawthorne, Nathaniel, Hazeltine, Mayo W., Heine, Heinrich, Hertell, Juge, Hertz, Fannie, Hicks, Elias, Higginson, Thomas Wentworth, Hill, Octavia, Hill, Président, Hinckley, Rév. Frederick A., Hoar, Sénateur George F., Hoggan, Dr Frances E., Hoisington, Rév. William, Holmes, Oliver Wendell, Hooker, Isabella Beecher, Holyoake, George Jacob, Hosack, Rév. Simon, Hoskins, Frances, Hosmer, Harriet, Hovey, Charles, Howe, Julia Ward, Howell, Juge, Howell, Mary Seymour, Howells, William D., Howells, Mme William D., Howitt, Mary, Hudson, Harriet, Hugo, Victor, Hunt, Jane, Hunt, Dr Harriet K., Hunt, Juge Ward, Hunt, Richard, Hurlbert, Juge, Huron, M., Hutchinson, Famille, Hutchins, M., Hyacinthe, Père,
Ingersoll, Robert G.,
Jackson, Francis, Jackson, Dr James, Jackson, Dr Kate, Jackson, M. et Mme, Jackson, Mme, Jacobi, Dr Mary Putnam, Jameson, Anna, Janes, Évêque, Jarvis, Helen, Jenckes, Thomas A., Jenkins, Lydia, Jenney, M. et Mme, Johnson, Adelaide, Johnson, Mariana, Johnson, Oliver, Johnson, Sir William, Joly, Professeur Nicholas, Jones, Phoebe, June, Jennie,
Kelley, William D., Kelley, Abby, Kennan, George, Kent, Chancelier, Kergomard, Pauline, Kilpatrick, Général, Kimber, Abby, King, Capitaine Charles, Kingsford, Anna, Kingsley, Chanoine Charles, Klumpke, Anna, Kropotkine, Prince,
Laboulaye, Édouard R.L., LaFayette, Marquis de, Lampson, Père, Lapham, Anson, Lauterbach, Mme Edward, Lawrence, Frank E., Lawrence, Margaret Stanton, Lawson, Sir Wilfrid, Leavitt, Joshua, Lecky, W.E.H., Lee, Richard Henry, Lee, Theresa, Lieneff, M., Lincoln, Abraham, Livermore, Mary A., Livingston, Colonel James, Livingston, Margaret, Livingston, Mary, Logan, Olive, Long, Gouverneur John D., Longfellow, Henry W., Longfellow, Rév. Samuel, Lord, Dr, Lord, Emily, Lord, Frances, Louis-Philippe, Lowell, James Russell, Lozier, Dr Clemence S., Lucas, Margaret Bright, Lyon, Mary,
McClintock, Elizabeth, McClintock, Mary Ann, McKeon, Juge, McLaren, Charles, McLaren, Mme Charles, McLaren, Honorable Duncan, député, McLaren, Priscilla Bright, McLaren, Walter, McMartin, Donald, McMartin, Duncan, McMartin, Margaret Cady, MacDaniel, Eunice, MacDaniel, Frances L., MacDaniel, Osborne, Macaulay, Thomas Babbington, Maire, Rév. Hugh, Mann, Horace, Mann, Prestona, Mansfield, Lord Chef de la Justice, Mansfield, Mme A.A., Marsh, Luther R., Martineau, Harriet, Massey, Gerald, May, Rév. Samuel J., Mellen, Mme William, Mendenhall, Dinah, Meredith, George, Michel, Louise, Michelet, Jules, Milinowski, Capitaine Arthur, Mill, John Stuart, Mill, Mme John Stuart, Miller, Charles Dudley, Miller, Colonel, Miller, Elizabeth Smith, Miller, Gerrit Smith, Miller, Jenness, Miller, John B., Miller, Juge, Miller, Juge Samuel F., Minor, Virginia L., Mitchell, Dr Julia, Mitchell, Dr Kate, Mitchell, Professeur Maria, Moffett, Rév. Dr, Moliner, Professeur, Morley, John, Morpeth, Lord, Morris, William, Morrison, Cotton, Morsier, Émilie de, Morton, Edwin, Mott, Lucretia, Mott, Lydia, Moulton, Louise Chandler, Moulton, Mme, Müller, Eva, Müller, Henrietta, Murray, Eliza,
Napoléon, Neal, Elizabeth, Nichol, Elizabeth Pease,
O'Connell, Daniel, O'Conor, Charles, Olmstead, Rév. John W., Olmstead, Mary Livingston, Opie, Amelia, Orr, Mme, Osborne, Eliza W., O'Shea, Mme Kitty, Owen, Robert Dale,
Palmer, Sénateur John M., Parker, Margaret, Parker, Theodore, Parkhurst, Mme, Parnell, Charles Stewart, Parsons, Chauncey C., Parsons, Mme Chauncey C., Patton, Rév. Dr, Peabody, Elizabeth, Pearson, Karl, Pease, Elizabeth, Phelps, Elizabeth B., Phillips, Ann Green, Phillips, Wendell, Pierpont, John, Pillsbury, Parker, Plumb, Sénateur Preston B., Pochin, Mme, Pomeroy, "Brick", Powell, Aaron, Powell, Professeur, Priestman, Annie, Priestman, Mary, Pugh, Sarah,
Quincy, Edmund,
Ramsey, M., Reid, Mme Hugo, Remond, Charles, Richer, Léon, Richter, Jean Paul Friedrich, Ripley, George, Ripley, Mme George, Richardson, Abby Sage, Ristori, Marquise Adélaïde, Robinson, Gouverneur Charles, Roby, Matilda, Rogers, Caroline Gilkey, Rogers, Nathaniel P., Roland, Mme, Rosa, M., Rose, Ernestine L., Root, Elihu, Rouvier, M., Runkle, Mme, Ruskin, John,
Sackett, Juge Gerrit V., Sage, Russell, Sage, Mme Russell, Sanborn, Frank, Sanders, Mme Henry M., Sargent, Sénateur Aaron A., Sargent, Mme Aaron A., Saville, Mme, Scatcherd, Alice Cliff, Scatcherd, M., Schenck, Elizabeth B., Schenck, Robert C., Scoble, Rév. John, Seaman, M., Seidl, Professeur, Sewall, May Wright, Sewall, Samuel E., Sewall, Mme Samuel E., Seward, Gouverneur William H., Seward, Mme William H., Shaftesbury, Lord, Shaw, Rév. Anna, Shelley, Percy Bysshe, Shelley, Percy Florence, Smalley, George W., Smith, Ann Carroll Fitzhugh, Smith, Elizabeth Oakes, Smith, Gerrit, Smith, Greene, Smith, Professeur Horace, Smith, Mme Horace, Smith, Peter Sken, Smith, Sidney, Smith, Sœurs, Somerset, Lady Henry, Southwick, Abby, Southwick, Joseph, Southwick, Thankful, Southworth, Louisa, Spaulding, Évêque, Spence, Clara, Spencer, John C., Spencer, Sarah Andrews, Spofford, Jane Snow, Spofford, M., Sprague, Gouverneur William, Staël, Mme de, Stanford, Sénateur Leland, Stanley, Doyen, Stansfeld, M., député, Stanton, Honorable Daniel Cady, Stanton, Edwin M., Stanton, Elizabeth Cady, petite-fille de l'auteure, Stanton, Honorable Gerrit Smith, Stanton, Harriot Eaton, Stanton, Henry, Stanton, Honorable Henry Brewster, Stanton, Margaret Livingston, Stanton, Marguerite Berry, Stanton, Robert Livingston, Stanton, Theodore, Stead, William T., Stebbins, Catharine F., Stebbins, Giles, Stebbins, Mme, Steinthal, Rév. M., Stepniak, Sterling, Antoinette, Stevens, Thaddeus, Stevenson, Robert Louis, Stewart, Alvin, Stone, Lucy, Stout, Rév. C., Stowe, Harriet Beecher, Straus, Oscar S., Stuart, Charles, Stuart, Dr Jacob H., Stuart, Mme Jacob H., Stuart, Professeur, Sturge, Joseph, Sumner, Charles, Sutherland, Duchesse de, Swift, Isabella, Swift, Lieutenant,
Tanner, Mme, Taylor, Helen, Taylor, Mme Peter A., Terry, Ellen, Thacher, Maire, Thomson, Adeline, Thomasson, Honorable John P., député, Thomasson, Mme John P., Thompkins, Gouverneur Daniel D., Thompson, George, Thompson, May Wright, Tilton, Theodore, Train, George Francis, Traut, Mme Griess, Tree, Ellen, Tudor, Mme Fenno, Tyler, Professeur Moses Coit, Tyng, Dr Stephen,
Underhill, Zoe Dana,
Van Vechten, Abraham, Vest, Sénateur George G., Victoria, Reine, Vignon, Claude, Villard, Fanny Garrison, Villard, Henry, Vincent, Henry, Virchow, Professeur,
Waite, Chef de la Justice Morrison R., Walter, Ellen Cochrane, Walsingham, Sir Francis, "Warrington", Washington, Général George, Weed, Thurlow, Weld, Angelina Grimké, Weld, Theodore D., Wellington, Duc de, Wells, Emeline B., West, Benjamin, Weston, Deborah, Whipple, E.P., Whitney, Anna, Whittier, John G., Whittle, Dr Ewing, Wigham, Eliza, Wigham, Jane, Wilberforce, Chanoine, Wilberforce, William, Wilbour, Charlotte Beebe, Wilkeson, Catherine Cady, Wilkeson, Samuel, Willard, Amelia, Willard, Emma, Willard, Frances E., Willard, Mme John, Williams, Sénateur C.G., Williams, Elisha, Wilson, Daniel, Winckworth, M. et Mme Stephen, Winslow, Emily, Woodhull, Victoria, Wollstonecraft, Mary, Woodward, M., Worden, Mme, Wright, David, Wright, Frances, Wright, Henry C., Wright, Martha C., Wright, M., Wright, Paulina,
Yost, Elizabeth W., Yost, Maria,
Zackesewska, Dr M.E.,
[Des parties des chapitres X et XI de ce livre sont reprises avec permission d'un article écrit par Mme Stanton pour « Our Famous Women », publié par A.D. Worthington & Co.]