QUATRE ROMANS ARTHURIENS :
« ÉREC ET ÉNIDE », « CLIGÉS », « YVAIN » ET « LANCELOT »
par Chrétien de Troyes
XIIe siècle apr. J.-C.
Écrits à l'origine en ancien français, au cours de la seconde moitié du XIIe siècle apr. J.-C., par le poète de cour Chrétien de Troyes.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE :
TEXTE ORIGINAL —
Carroll, Carleton W. (éd.) : « Chrétien de Troyes: Erec and Enide » (Garland Library of Medieval Literature, New York & Londres, 1987). Édité avec une traduction (voir l'édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes: The Knight with the Lion, or Yvain » (Garland Library of Medieval Literature 48A, New York & Londres, 1985). Texte original avec traduction anglaise (voir l'édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes: Lancelot, or The Knight of the Cart » (Garland Library of Medieval Literature 1A, New York & Londres, 1981). Texte original avec traduction anglaise (voir l'édition Penguin Classics ci-dessous).
Micha, Alexandre (éd.) : « Les Romans de Chrétien de Troyes, Vol. II : Cligés » (Champion, Paris, 1957).
AUTRES TRADUCTIONS —
Cline, Ruth Harwood (trad.) : « Chrétien de Troyes: Yvain, or the Knight with the Lion » (University of Georgia Press, Athens GA, 1975).
Kibler, William W. & Carleton W. Carroll (trad.) : « Chrétien de Troyes: Arthurian Romances » (Penguin Classics, Londres, 1991). Contient les traductions de « Érec et Énide » (par Carroll), « Cligés », « Yvain », « Lancelot » et le « Perceval » inachevé de Chrétien de Troyes (par Kibler). Hautement recommandé.
Owen, D.D.R. (trad.) : « Chrétien de Troyes: Arthurian Romances » (Everyman Library, Londres, 1987). Contient les traductions de « Érec et Énide », « Cligés », « Yvain », « Lancelot » et le « Perceval » inachevé de Chrétien de Troyes. NOTE : Cette édition a remplacé celle de W.W. Comfort dans le catalogue de l'Everyman Library. Hautement recommandée.
LECTURES RECOMMANDÉES —
Anonyme : « Lancelot of the Lake » (trad. : Corin Corley ; Oxford University Press, Oxford, 1989). Traduction anglaise de l'un des plus anciens romans en prose concernant Lancelot.
Anonyme : « The Mabinogion » (éd. : Jeffrey Gantz ; Penguin Classics, Londres, 1976). Contient une traduction de « Geraint et Enid », une version galloise plus ancienne de « Érec et Énide ».
Anonyme : « Yvain and Gawain », « Sir Percyvell of Gales » et « The Anturs of Arther » (éd. : Maldwyn Mills ; Everyman, Londres, 1992). NOTE : Les textes sont en moyen anglais ; « Yvain and Gawain » est une œuvre en moyen anglais basée presque exclusivement sur « Yvain » de Chrétien de Troyes.
Malory, Sir Thomas : « Le Morte D'Arthur » (éd. : Janet Cowen ; Penguin Classics, Londres, 1969).
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INTRODUCTION
Chrétien de Troyes a eu la fortune singulière de devenir le plus célèbre des poètes de l'ancienne France pour les étudiants en littérature médiévale, tout en restant pratiquement inconnu de tous les autres. La connaissance des œuvres de Chrétien a été rendue possible dans les milieux académiques par les admirables éditions critiques de ses romans, entreprises et menées à bien au cours des trente dernières années par le professeur Wendelin Foerster de Bonn. Parallèlement, le manque de familiarité du public avec l'œuvre de Chrétien est dû à l'absence presque totale de traductions de ses romans dans les langues modernes. L'homme qui, pour autant que nous le sachions, a raconté le premier les aventures romanesques des chevaliers d'Arthur, Gauvain, Yvain, Érec, Lancelot et Perceval, a été oublié ; alors que la postérité a été plus clémente envers ses débiteurs : Wolfram von Eschenbach, Malory, Lord Tennyson et Richard Wagner. Le présent volume est né du désir de mettre ces romans d'aventures à la portée du lecteur anglophone dans une version en prose basée directement sur la forme la plus ancienne dans laquelle ils existent.
Des prétentions si extravagantes ont été formulées dans certains milieux concernant l'art de Chrétien que l'on se sent peu enclin à leur donner ne serait-ce qu'un écho ici. Le lecteur moderne pourra se faire sa propre opinion sur l'art du poète, et cette estimation ne sera probablement pas très élevée. La monotonie, le manque de proportion, les vaines répétitions, la motivation insuffisante, les subtilités lassantes et l'indélicatesse menaçante, sinon réelle, figurent parmi les défauts les plus saillants qui arrêteront et, peut-être, déconcerteront le lecteur peu familier avec l'art littéraire médiéval. Aucun service plus grand ne peut être rendu par un éditeur dans un tel cas que de préparer le lecteur à passer outre ces fautes communes, et de lui présenter la portée littéraire de ce poète du XIIe siècle.
Chrétien de Troyes écrivit en Champagne au cours du troisième quart du XIIe siècle. De sa vie, nous ne connaissons ni le début ni la fin, mais nous savons qu'entre 1160 et 1172, il vécut, peut-être en tant que héraut d'armes (selon Gaston Paris, d'après « Lancelot », v. 5591-5594), à Troyes, où se trouvait la cour de sa mécène, la comtesse Marie de Champagne. Elle était la fille de Louis VII et de cette célèbre Aliénor d'Aquitaine, comme on l'appelle dans les histoires anglaises, qui, venue du sud de la France en 1137, d'abord à Paris puis en Angleterre, pourrait avoir eu une part dans l'introduction de ces idéaux de courtoisie et de service des dames qui allaient bientôt devenir le culte de la société européenne. La comtesse Marie, possédant les goûts et les dons de sa royale mère, fit de sa cour une station expérimentale sociale, où ces idéaux provençaux d'une société parfaite furent transplantés dans un sol favorable. Il ressort des témoignages contemporains que l'autorité de cette célèbre dame féodale était pesante et largement ressentie. La vieille ville de Troyes, où elle tenait sa cour, doit figurer en bonne place sur toute carte de l'histoire littéraire. Car c'est là que Chrétien fut conduit à écrire quatre romans qui forment ensemble l'expression la plus complète que nous possédions, de la main d'un seul auteur, des idéaux de la chevalerie française. Ces romans, écrits en octosyllabes à rimes plates, traitent respectivement d'Érec et Énide, de Cligés, d'Yvain et de Lancelot. Un autre poème, « Perceval le Gallois », fut composé vers 1175 pour Philippe, comte de Flandre, auquel Chrétien fut attaché au cours de ses dernières années. Ce dernier poème n'est pas inclus dans la présente traduction en raison de sa longueur extraordinaire de 32 000 vers, parce que Chrétien n'en a écrit que les 9 000 premiers vers, et parce que Mlle Jessie L. Weston nous a donné une version anglaise du célèbre « Parzival » de Wolfram, qui raconte substantiellement la même histoire, bien que dans un esprit différent. Avoir inclus ce poème, dont il a écrit moins d'un tiers, parmi les œuvres de Chrétien aurait été injuste envers lui. Il est vrai que le roman de « Lancelot » ne fut pas achevé par Chrétien, nous dit-on, mais le poème est le sien dans une telle mesure que l'on serait trop scrupuleux pour ne pas le lui attribuer. Les trois autres poèmes mentionnés sont entièrement de lui. En outre, on attribue assez généralement au poète deux poèmes lyriques insignifiants, le pieux roman de « Guillaume d'Angleterre » et l'élaboration d'un épisode des « Métamorphoses » d'Ovide (VI, 426-674) appelé « Philomena » par son récent éditeur (C. de Boer, Paris, 1909). Tous sont existants et accessibles. Mais comme « Guillaume d'Angleterre » et « Philomena » ne sont pas universellement attribués à Chrétien, et comme ils n'ont rien à voir avec la matière arthurienne, il semble raisonnable de limiter la présente entreprise à « Érec et Énide », « Cligés », « Yvain » et « Lancelot ».
Le professeur Foerster, fondant sa remarque sur la meilleure connaissance que nous ayons d'une question obscure, a appelé « Érec et Énide » le plus ancien roman arthurien existant. Il n'est pas possible de contester cette revendication significative, mais rendons-la un peu plus intelligible. L'érudition a montré que, dès le début du Moyen Âge, la tradition populaire était florissante en Bretagne et en Grande-Bretagne. L'existence de ces traditions communes aux peuples brittoniques fut portée à l'attention du monde littéraire par Guillaume de Malmesbury (« Gesta regum Anglorum ») et Geoffroy de Monmouth (« Historia regum Britanniae ») dans leurs histoires latines vers 1125 et 1137 respectivement, et par le poète anglo-normand Wace immédiatement après. Les érudits ont fait la guerre sur les théories de la transmission de la matière dite arthurienne au cours des siècles qui s'écoulèrent entre l'époque de l'activité du chef légendaire en 500 apr. J.-C. et son apparition en tant que grand personnage littéraire au XIIe siècle. Les documents manquent pour les âges sombres de la tradition populaire avant la conquête normande, et les théoriciens peuvent agir à leur guise. Mais Arthur et ses chevaliers, tels que nous les voyons dans les plus anciens romans français, ont peu en commun avec leurs prototypes celtiques, tels que nous les entrevoyons vaguement dans les légendes irlandaises, galloises et bretonnes. Chrétien appartenait à une génération de poètes français qui prirent en charge une masse considérable de folklore celtique qu'ils comprenaient imparfaitement, et en firent ce qu'il n'avait jamais été auparavant : le véhicule propre à transporter un riche chargement de coutumes et d'idéaux chevaleresques. En tant qu'idéal de conduite sociale, le code de la chevalerie n'a jamais touché les classes moyennes et inférieures, mais il était la religion de l'aristocratie et de l'« honnête homme » du XIIe siècle. Jamais la littérature n'a été, à aucune époque, plus proche des idéaux d'une classe sociale. Cela est si vrai qu'il est difficile de déterminer si ce sont les pratiques sociales qui ont suscité la littérature, ou si, comme dans le cas du roman pastoral du XVIIe siècle en France, il est plus juste de dire que la littérature a suggéré à la société ses idéaux. Quoi qu'il en soit, il convient d'observer que les romans d'aventures français dépeignent l'aristocratie de la fin du Moyen Âge telle qu'elle voudrait être. Pour les incohérences flagrantes entre la réalité et l'idéal, on peut se tourner vers les chroniques de l'époque. Pourtant, même l'histoire parle de bien des péchés odieux réprimandés et de bien des actes galants accomplis en raison des idéaux courtois de la chevalerie. La dette de notre propre code social envers cette littérature de courtoisie et de fréquents sacrifices personnels est parfaitement manifeste.
Quelle fut la source immédiate et spécifique de Chrétien pour ses romans est d'un profond intérêt pour l'étudiant. Malheureusement, il nous a laissés dans le doute. Il parle de la manière la plus vague des matériaux qu'il a utilisés. Il n'existe aucune preuve qu'il ait eu une quelconque source écrite celtique. Nous sommes donc renvoyés à des originaux littéraires latins ou français perdus, ou à une tradition continentale courante remontant à une source celtique. Ce problème très difficile n'est pas encore résolu dans le cas de Chrétien, comme il ne l'est pas dans celui de l'anglo-normand Béroul, qui écrivit sur Tristan vers 1150. Le matériau était manifestement à portée de main et Chrétien se l'appropria, sans grande compréhension de son esprit primitif, mais en l'appréciant comme décor pour la société idéale dont on rêvait mais qui n'était pas réalisée à son époque. Ajoutez à cette perspicacité littéraire une bonne base en fable classique, un minimum de doctrine ecclésiastique, une facilité remarquable dans la phrase, la figure et la rime, et nous avons les fondements de l'art de Chrétien tel que nous le trouverons après un examen plus approfondi.
Un poète narratif français du XIIe siècle avait trois catégories de sujets parmi lesquels choisir : les légendes liées à l'histoire de France (« matière de France »), les légendes liées à Arthur et à d'autres héros celtiques (« matière de Bretagne »), et les histoires tirées de l'histoire ou de la mythologie de la Grèce et de Rome, courantes dans les traductions latines et françaises (« matière de Rome la grant »). Chrétien nous dit dans « Cligés » que ses premiers essais en tant que poète furent les traductions en français de certaines parties des œuvres les plus populaires d'Ovide : les « Métamorphoses », l'« Art d'aimer » et peut-être les « Remèdes à l'amour ». Mais il semble avoir choisi très tôt comme domaine privilégié les histoires d'origine celtique traitant d'Arthur, de la Table Ronde et d'autres traits du folklore celtique. Non seulement il était sensible à l'intérêt littéraire de cette matière lorsqu'elle était rationalisée pour satisfaire le goût des lecteurs français ; il est en outre à son crédit d'avoir donné à un folklore quelque peu brut ce poli et cette élégance qui sont proprement français, et qui sont inséparablement associés aux légendes arthuriennes dans toute la littérature moderne. Bien que Béroul, et peut-être d'autres poètes, aient précédemment fondé des poèmes romanesques sur des héros celtiques individuels comme Tristan, néanmoins, pour autant que nous puissions le voir, c'est à Chrétien que revient l'honneur considérable d'avoir constitué la cour d'Arthur en tant que centre littéraire et point de ralliement pour une compagnie innombrable de chevaliers et de dames engagés dans une série sans fin d'aventures amoureuses et de quêtes dangereuses. Plutôt que d'attribuer sans réserve à Chrétien cette convention littéraire importante, il faut garder à l'esprit que tous ses poèmes impliquent une familiarité de la part de ses lecteurs avec les héros de la cour dont il parle. On supposerait que d'autres histoires, racontées avant ses versions, circulaient. Certains critiques iraient jusqu'à soutenir que Chrétien est arrivé vers la fin, plutôt qu'au début, d'une école d'écrivains français de romans arthuriens. Mais, si tel est le cas, nous ne possédons pas ces versions antérieures, et faute de rivaux, Chrétien peut être salué comme un innovateur dans les écoles de poésie en vogue.
Et maintenant, considérons les fautes que le lecteur moderne ne tardera pas à déceler dans le style de Chrétien. La plupart de ses fautes saillantes sont communes à toute la littérature narrative médiévale. Elles peuvent être attribuées à l'extraordinaire loisir de la classe pour laquelle elle était composée, une classe qui était toujours prête à lire une vieille histoire racontée à nouveau, et qui tolérait toute description, aussi détaillée soit-elle. Les passe-temps de cette classe de lecteurs étaient la joute, la chasse et la cour. D'où la prépondérance de ces sujets dans la littérature de ses heures de loisir. Aucun détail de la joute ou de la chasse n'était étranger ou importun à ces lecteurs ; aucun argument subtil concernant l'art d'aimer n'était trop abscons pour ravir une génération imprégnée de casuistique amoureuse et d'allégories. Et si certaines scènes nous paraissent indélicates, après comparaison avec d'autres auteurs de son temps, Chrétien doit s'en tirer avec une condamnation légère. Il est certain qu'il avait l'intention d'éviter ce qui était indécent, comme le faisaient les auteurs de poésie narrative en général. Pour apprécier pleinement le traitement chaste de Chrétien, il faut connaître d'autres formes de littérature médiévale, telles que les fabliaux, les farces et les moralités, dans lesquelles la courtoisie n'imposait aucune retenue. Pour le manque de sens de la proportion de notre poète, et pour sa négligence dans la motivation appropriée de nombreux épisodes, aucune excuse ne peut être faite. Il n'est pas toujours coupable ; certains épisodes témoignent d'une maîtrise poétique. Mais un poète connaissant, comme il l'était, une partie de la poésie latine de premier ordre, et qui avait fait de son art une profession, aurait dû traiter son matériau plus intelligemment, même au XIIe siècle. L'accent n'est pas toujours mis avec discernement, et son fil n'est pas toujours tenu à l'écart des nœuds lors du filage.
Il a été fait référence à l'utilisation par Chrétien de ses sources. La tendance de certains critiques a été de minimiser l'originalité du poète français en soulignant des analogies frappantes dans la fable classique et celtique. L'attention a été particulièrement dirigée vers la défense de la fontaine et le service d'une maîtresse fée dans « Yvain », vers la captivité des sujets d'Arthur dans le royaume de Gorre, tel que narré dans « Lancelot », rappelant si instamment le traitement du royaume de la Mort d'où quelque dieu ou héros finit par délivrer ceux qui sont en détention, et vers la mort simulée de Fénice dans « Cligés », avec ses nombreuses variantes. Ces épisodes ne sont que des exemples de parallèles qui viendront à l'esprit du lecteur observateur. Le point difficile à déterminer, en parlant de conceptions si répandues dans la littérature classique et médiévale, est la source immédiate d'où ces conceptions ont atteint Chrétien. La liste des ouvrages de référence ajoutée à ce volume permettra à l'étudiant d'approfondir cette question très débattue, et nous permettra de nous dispenser d'un examen des arguments en ce lieu. Cependant, des parallèles si convaincants pour beaucoup d'épisodes féeriques et romanesques de Chrétien ont été apportés par les étudiants des légendes irlandaises et galloises que l'on ne peut manquer d'être impressionné par le fait que Chrétien était en contact, soit par tradition orale ou littéraire, avec les populations de Bretagne et de Grande-Bretagne, et que nous avons ici son inspiration la plus immédiate. Le professeur Foerster, s'opposant fermement à la théorie dite anglo-normande qui suppose l'existence de romans anglo-normands perdus en français comme sources de Chrétien de Troyes, est néanmoins bien en deçà de la vérité lorsqu'il insiste sur ce qui est, en ce qui nous concerne, l'originalité essentielle du poète français. Le lecteur général se souciera aujourd'hui aussi peu que le lecteur du XIIe siècle de savoir comment le poète a trouvé les motifs et les épisodes de ses histoires, s'il les a empruntés ou inventés lui-même. Tout poète doit être jugé non pas comme un « découvreur », mais comme un « utilisateur » du stock commun d'idées. L'étude des sources de la poésie médiévale, qui est menée si opiniâtrement par les érudits, peut bien jeter une lumière sur les principaux courants de la tradition littéraire, mais elle ne jette aucun reflet, favorable ou non, sur l'art personnel du poète dans la manipulation de sa matière. Sur ce point, il peut plaider sa propre cause devant le jury.
L'originalité de Chrétien consiste donc dans sa représentation de l'idéal social de l'aristocratie française au XIIe siècle. Pour autant que nous le sachions, il fut le premier à créer dans les langues vulgaires une vaste cour, où les hommes et les femmes vivaient conformément aux règles de la courtoisie, où la vérité était dite, où la générosité était ouverte, où les faibles et les innocents étaient protégés par des hommes qui se consacraient au culte de l'honneur et à la quête d'une réputation immaculée. L'honneur et l'amour combinés engageaient l'attention de cette société ; c'étaient sa religion dans un sens bien plus réel que ne l'était celle de l'Église. La perfection était atteignable selon ce code d'éthique : Gauvain, par exemple, était un chevalier parfait. Bien que les idéaux de cette cour et ceux du christianisme soient en accord sur de nombreux points, l'amour courtois et la moralité chrétienne sont inconciliables. Cette matière arthurienne, telle qu'utilisée par Chrétien, est fondamentalement immorale si l'on en juge par les normes chrétiennes. Sans aucun doute, les poètes comme le public savaient que c'était le cas, et c'est là que résidait son charme pour une société dans laquelle les relations réelles entre les sexes étaient rigidement prescrites par l'Église et par la pratique féodale, plutôt que par les sentiments des individus concernés. L'amour passionné de Tristan pour Iseut, de Lancelot pour Guenièvre, de Cligés pour Fénice, fascine la société chrétienne conventionnelle du XIIe siècle comme celle du XXe siècle, mais il n'y a qu'un seul nom parmi les hommes pour de telles relations que les leurs, et ni la justice ni la raison ne mènent dans cette voie. Même Tennyson, malgré tout ce qu'il a fait pour spiritualiser cette matière, a été contraint de dépeindre la dissolution et la ruine inévitables de la cour d'Arthur. Chrétien connaissait bien la différence entre le bien et le mal, entre la raison et la passion, comme le lecteur de « Cligés » peut l'apprendre par lui-même. Fénice n'était pas Iseut, et elle ne voulait pas que son Cligés soit un Tristan. Infidélité, si vous voulez, mais pas de « ménage à trois ». « Érec » et « Yvain » présentent tous deux une moralité conventionnelle. Mais « Lancelot » est flagrant d'immoralité, et le poète prend soin d'indiquer que pour ce roman particulier, il est redevable à sa mécène Marie de Champagne. Il dit que c'est elle qui lui a fourni à la fois la « matière » et le « sens », le matériau de l'histoire et sa méthode de traitement.
Les érudits ont cherché à fixer la chronologie des œuvres du poète et ont été tentés de spéculer sur l'évolution de ses idées littéraires et morales. La chronologie du professeur Foerster est généralement acceptée, et il est peu probable qu'il se trompe lorsqu'il suppose que l'œuvre de Chrétien a été produite comme suit : le « Tristan » perdu (dont l'existence est niée par Gaston Paris dans le « Journal des Savants », 1902, pp. 297 et suiv.), « Érec et Énide », « Cligés », « Lancelot », « Yvain », « Perceval ». Les arguments en faveur de cette chronologie, fondés sur la critique externe aussi bien qu'interne, se trouvent dans les introductions aux récentes éditions du professeur Foerster. Lorsque nous spéculons sur le développement des idées morales de Chrétien, nous ne sommes pas sur un terrain aussi sûr. Comme nous l'avons vu, ses critères varient largement d'un roman à l'autre. Quelle part de cette variation est due à des circonstances fortuites imposées par la nature de son sujet ou par le goût de son public, et quelle part à l'évolution de ses convictions, il est facile de voir, quand on considère quelque romancier contemporain, combien il est dangereux de juger des convictions morales telles qu'elles se reflètent dans une œuvre littéraire. Le « Lancelot » doit être la clé de voûte de toute théorie construite concernant l'évolution morale de Chrétien. La supposition suivante est tenable, si la chronologie de Foerster est correcte. Après les œuvres de sa jeunesse, composées de poèmes lyriques et de traductions incarnant les idéaux d'Ovide et de l'école des poètes troubadours contemporains, Chrétien prit la matière arthurienne et s'engagea dans une nouvelle voie. « Érec » est le plus ancien roman arthurien à avoir survécu dans quelque langue que ce soit, mais ce n'est presque certainement pas le premier à avoir été écrit. C'est une histoire parfaitement pure : d'amour, d'éloignement et de réconciliation dans les personnes d'Érec et de sa charmante amie Énide. L'analyse psychologique des mobiles d'Érec dans la rude épreuve d'Énide est digne d'attention, et est plus subtile que tout ce qui a précédé dans la littérature française dont nous avons connaissance. Le poème est un roman épisodique dans la biographie d'un héros arthurien, avec la place habituelle accordée à ses aventures. « Cligés » relie apparemment un conte byzantin d'origine douteuse, d'une manière arbitraire, à la cour d'Arthur. On pense que l'histoire incarne le même motif que le conte répandu de la tromperie pratiquée sur Salomon par sa femme, et que la source de Chrétien, comme il le prétend lui-même, était littéraire (cf. Gaston Paris dans le « Journal des Savants », 1902, pp. 641-655). La scène où Fénice feint la mort pour rejoindre son amant est un parallèle à beaucoup d'autres dans l'histoire littéraire, et suggérera, bien sûr, la situation dans Roméo et Juliette. Ce roman illustre bien le pouvoir d'attraction de la cour d'Arthur en tant que centre littéraire, et son usage comme point de ralliement pour les chevaliers courtois de quelque extraction qu'ils soient. Le poème a été qualifié d'« Anti-Tristan », en raison de sa référence dépréciative à l'amour de Tristan et Iseut, qui, suppose-t-on généralement, avait été narré par Chrétien dans ses premières années. Vient ensuite peut-être le « Lancelot », avec sa dédicace significative à la comtesse de Champagne. De toute l'œuvre du poète, ce conte du sauvetage de Guenièvre par son amant semble exprimer le plus étroitement les idéaux de la cour de Marie, idéaux dans lesquels la dévotion et la courtoisie ne dissimulent que faiblement l'amour libre. « Yvain » est un retour au penchant naturel du poète, dans un roman épisodique, tandis que « Perceval » couronne sa production avec sa note pure et exaltée, bien que sans une touche de ce mysticisme religieux qui marquera plus tard le « Parzival » de Wolfram von Eschenbach. « Guillaume d'Angleterre » est un roman d'aventures pseudo-historique dans lequel les détresses mondaines et la récompense finale de la piété sont conventionnellement exposées. Il est sans inspiration, sa place est difficile à déterminer et sa paternité est contestée par certains. Il est en dehors de la matière arthurienne, et il n'y a aucun indice sur sa place dans l'évolution de l'art de Chrétien, s'il est bien de lui.
Quelques mots doivent être consacrés à la place de Chrétien dans l'histoire de la poésie narrative médiévale. Les chansons de geste héroïques de France, vouées soit au conflit de la chrétienté sous la direction de la France contre les Sarrasins, soit aux luttes et rivalités des vassaux français entre eux, avaient cours depuis peut-être un siècle avant que notre poète ne commence à écrire. Ces poèmes épiques, dont une soixantaine ont survécu, dépeignent une société féodale guerrière, virile, dépourvue de sentiment, dont l'occupation principale était le combat, et dont les idéaux dominants étaient la foi en Dieu, la loyauté envers les liens familiaux féodaux et la bravoure au combat. La place de la femme y est comparativement obscure, et il est peu question de badinage amoureux. C'est une poésie de virilité vigoureuse, de moralité intransigeante et de coups durs donnés et reçus pour Dieu, pour la chrétienté et pour le roi de France. Cette poésie est écrite en vers de dix ou douze syllabes groupés, d'abord en « tirades » assonancées, puis rimées, de longueur inégale. Elle était destinée à une société qui était encore homogène, et sans doute toutes les classes de la population l'écoutaient-elles à l'origine avec un intérêt égal. En tant que poésie, elle est monotone, sans sens de la proportion, étoffée pour faciliter la mémorisation par des récitants professionnels, et sans ornements de figure, de fantaisie ou d'imagination. Sa prétention à l'exactitude historique engendra la prosaïsme dans son approche du style des chroniques. Mais son inspiration était noble, sa conception des devoirs humains était élevée. Elle donne une représentation réaliste de l'époque qui l'a produite, l'âge des premières croisades, et à ce jour nous choisirions comme modèles de citoyenneté Roland et Olivier plutôt que Tristan et Lancelot. Les poèmes épiques, traitant des personnages pseudo-historiques qui avaient combattu dans les guerres civiles et étrangères sous Charlemagne, restèrent le viatique littéraire favori des classes moyennes jusqu'à la fin du XIIIe siècle. Le professeur Bédier s'emploie actuellement à expliquer l'emprise extraordinaire que ces poèmes avaient sur le public, et à prouver qu'ils exercèrent une fonction distincte lorsqu'ils furent exploités par l'Église tout au long de la période des croisades pour célébrer les sanctuaires locaux et promouvoir un christianisme musclé. Mais le raffinement qui commença à pénétrer les idéaux de l'aristocratie française vers le milieu du XIIe siècle réclamait une expression différente dans la littérature narrative. La mythologie et l'histoire grecques et romaines furent saisies avec un certain effet pour satisfaire la nouvelle demande. Le « Roman de Thèbes », le « Roman d'Alexandre », le « Roman de Troie », et sa suite logique, le « Roman d'Énéas », sont toutes des tentatives du XIIe siècle pour revêtir la légende classique des habits de la chevalerie médiévale. Mais mieux adaptée pour satisfaire la nouvelle demande fut la découverte par les alertes Anglo-Normands, peut-être en Bretagne, peut-être dans le sud de l'Angleterre, d'un vaste corpus de matière légendaire qui, pour autant que nous le sachions, n'avait jamais reçu avant ce siècle de traitement littéraire élaboré. L'existence de la demande littéraire et cette découverte de la matière pour sa prompte satisfaction est l'une des coïncidences les plus remarquables de l'histoire littéraire. Il semblerait que la fierté des populations celtiques pour un héros celte, aidée et encouragée par Geoffroy de Monmouth, qui montra le premier les possibilités romanesques de la matière, fit de l'obscur chef breton Arthur un conquérant du monde. Arthur devint ainsi, déjà dans l'« Historia regum Britaniae » de Geoffroy, un protagoniste conscient de Charlemagne et son rival en popularité. Cette conception grandiose d'Arthur persista en Angleterre, mais cette conception du chef breton n'intéressait pas les Français. Pour Chrétien, Arthur n'avait aucune signification politique. Il est simplement l'arbitre de sa cour dans toutes les affaires de justice et de courtoisie. L'entourage très réaliste de barons virils et affairés de Charlemagne est remplacé par une cour d'élégants chevaliers et de dames oisives. Le cadre de Charlemagne est historique et géographique ; celui d'Arthur est idéal et dans les airs. Dans les plus anciens poèmes épiques, nous ne trouvons que des hommes craignant Dieu et quelques femmes effacées ; dans les romans arthuriens, nous rencontrons des gentilshommes et des dames, plus élégants et séduisants que quiconque dans les poèmes épiques, mais moins fortifiés par la foi et le sens du devoir contre le vice car respirant une atmosphère énervante de loisirs et de décadence morale. Bien que l'Église en ait fait la tentative dans « Parzival », elle ne put jamais mettre la main si efficacement sur cette matière celtique, car elle contenait trop d'éléments qui étaient, de fond en comble, incompatibles avec les enseignements essentiels du christianisme. Une comparaison rapide de la noble fin des pairs de Charlemagne combattant pour leur Dieu et leur Roi à Roncevaux avec les carrières futiles et dilettantes des chevaliers d'Arthur dans les joutes et les chasses montrera mieux que de simples mots où réside la différence.
L'étudiant en histoire des idéaux sociaux et moraux trouvera beaucoup à l'intéresser dans les romans de Chrétien. Les références médiévales montrent qu'il était tenu par ses successeurs immédiats, comme il l'est aujourd'hui lorsqu'il est considéré équitablement, pour avoir été un maître de l'art de conter. Plus que tout autre poète narratif, il fut pris pour modèle tant en France qu'à l'étranger. Le professeur F. M. Warren a exposé en détail les points les plus fins de l'art poétique tel que pratiqué par Chrétien et ses artisans contemporains (voir « Some Features of Style in Early French Narrative Poetry, 1150-1170 » dans « Modern Philology », iii., 179-209 ; iii., 513-539 ; iv., 655-675). Les poètes de sa propre terre se réfèrent à lui avec révérence, et les poètes étrangers l'ont complimenté au plus haut point par la traduction directe et en brodant sur les thèmes qu'il avait rendus populaires. Les chevaliers rendus célèbres par Chrétien traversèrent bientôt les frontières et obtinrent des droits de cité dans des contrées aussi diverses que l'Allemagne, l'Angleterre, la Scandinavie, la Hollande, l'Italie, et dans une moindre mesure en Espagne et au Portugal. La tendance inévitable des XIVe et XVe siècles à réduire la poésie en prose affecta la matière arthurienne ; de vastes compilations en prose incarnèrent finalement sous forme imprimée la matière autrefois exprimée en vers, et c'est sous cette forme que les histoires furent connues des générations ultérieures jusqu'à ce qu'un intérêt renouvelé pour le Moyen Âge remît en lumière les manuscrits en vers.
Mis à part certains épisodes des romans de Chrétien, l'étudiant sera surtout intéressé par le traitement de l'amour tel qu'il y est dépeint. Sur ce sujet, nous pouvons entendre parler l'homme de son temps. « Cligés » contient le corps de la doctrine de l'amour de Chrétien, tandis que Lancelot est son amant le plus parfait. Sa dette envers Ovide n'a pas encore été indiquée avec suffisamment de précision. Un code élaboré pour régir le sentiment et son expression fut développé indépendamment par les troubadours de Provence au début du XIIe siècle. Ces idéaux provençaux de la vie courtoise furent transportés dans le nord de la France en partie à la suite d'un mariage royal en 1137 et de la croisade de 1147, et là, par des poètes comme Chrétien, ils furent recueillis et fusionnés avec la doctrine ovidienne en un énoncé hautement complexe mais parfaitement défini des relations idéales entre les sexes. Nulle part dans les langues vulgaires on ne peut trouver un meilleur exposé de ces relations que dans « Cligés ».
Ainsi, nous laissons Chrétien parler à travers les âges pour lui-même et sa génération. Il doit être lu comme un conteur plutôt que comme un poète, comme un casuiste plutôt que comme un philosophe. Mais une fois toutes les déductions faites, sa signification en tant qu'artiste littéraire et en tant que fondateur d'une précieuse tradition littéraire le distingue de tous les autres poètes des races latines entre la fin de l'Empire et l'arrivée de Dante.
--W. W. COMFORT.
ÉREC ET ÉNIDE [11]
(Vv. 1-26.) Le proverbe du vilain dit que maint chose est méprisée qui vaut bien plus qu'on ne le suppose. C'est pourquoi il fait bien celui qui tire le meilleur parti de l'intelligence qu'il peut posséder. Car celui qui néglige ce souci peut vraisemblablement omettre de dire quelque chose qui donnerait par la suite un grand plaisir. Ainsi, Chrétien de Troyes soutient que l'on doit toujours étudier et s'efforcer de bien parler et d'enseigner le droit ; et il tire d'un conte d'aventure un argument plaisant par lequel il peut être prouvé et connu qu'il n'est pas sage celui qui ne fait pas un usage libéral de son savoir tant que Dieu peut lui en donner la grâce. L'histoire est celle d'Érec, fils de Lac, une histoire que ceux qui gagnent leur vie en racontant des histoires ont l'habitude de mutiler et de gâcher en présence des rois et des comtes. Et maintenant je commencerai le conte qui sera rappelé tant que la chrétienté durera. C'est la vantardise de Chrétien.
(Vv. 27-66.) Un jour de Pâques, au printemps, le roi Arthur tenait cour dans sa ville de Cardigan. Jamais ne fut vue si riche cour ; car maints bons chevaliers y étaient, hardis, audacieux et braves, et de riches dames et damoiselles, douces et belles filles de rois. Mais avant que la cour ne fût dispersée, le Roi dit à ses chevaliers qu'il souhaitait chasser le Cerf Blanc [12], afin d'observer dignement l'ancienne coutume. Lorsque mon seigneur Gauvain entendit cela, il fut fort mécontent et dit : « Sire, vous ne tirerez ni remerciements ni bonne volonté de cette chasse. Nous savons tous depuis longtemps ce qu'est cette coutume du Cerf Blanc : quiconque peut tuer le Cerf Blanc doit, en vérité, baiser la plus belle demoiselle de votre cour, quoi qu'il arrive. Mais de cela pourrait venir un grand mal, car il y a ici cinq cents damoiselles de haute naissance, douces et prudentes filles de rois, et il n'en est aucune qui n'ait pour amant un chevalier hardi et vaillant qui serait prêt à soutenir, à tort ou à raison, que celle qui est sa dame est la plus belle et la plus douce de toutes. » Le Roi répond : « Cela, je le sais bien ; pourtant, je ne me désisterai pas pour autant ; car la parole d'un roi ne devrait jamais être contredite. Demain matin, nous irons tous gaiement chasser le Cerf Blanc dans la forêt d'aventure. Et très délicieuse sera cette chasse. »
(Vv. 67-114.) Et ainsi l'affaire est arrangée pour le lendemain à l'aube. Le lendemain, dès qu'il fait jour, le Roi se lève et s'habille, et revêt une courte veste pour sa chevauchée en forêt. Il ordonne que les chevaliers soient réveillés et que les chevaux soient préparés. Déjà ils sont à cheval, et les voilà partis, avec arcs et flèches. Après eux, la Reine monte sur son cheval, emmenant une damoiselle avec elle. Une pucelle était-ce, fille d'un roi, et elle montait un palefroi blanc. Après eux, suivait rapidement un chevalier, nommé Érec, qui appartenait à la Table Ronde et avait grande renommée à la cour [13]. De tous les chevaliers qui y furent jamais, nul ne reçut tant de louanges ; et il était si beau que nulle part au monde il ne faille chercher un chevalier plus beau que lui. Il était très beau, brave et courtois, bien que n'ayant pas encore vingt-cinq ans. Jamais homme de son âge ne fut d'une plus grande chevalerie. Et que dirai-je de ses vertus ? Monté sur son cheval et vêtu d'un manteau d'hermine, il arrivait au galop sur la route, portant une cotte de splendide soie fleurie qui fut faite à Constantinople. Il avait mis des chausses de brocart, bien faites et coupées, et quand ses éperons d'or furent bien attachés, il se tint solidement dans ses étriers. Il ne portait d'autre arme avec lui que son épée. Comme il galopait, au coin d'une rue, il rejoignit la Reine et dit : « Ma dame, s'il vous plaît, je vous accompagnerais volontiers le long de cette route, n'étant venu dans aucun autre but que de vous tenir compagnie. » Et la Reine le remercie : « Beau doux ami, j'aime bien votre compagnie, en vérité ; car meilleure, je ne pourrais avoir. »
(Vv. 115-124.) Puis ils chevauchent à toute allure jusqu'à ce qu'ils arrivent dans la forêt, où la troupe qui les avait précédés avait déjà lancé le cerf. Certains sonnent du cor et d'autres crient ; les chiens plongent en avant à la poursuite du cerf, courant, attaquant et aboyant ; les archers tirent à foison. Et devant eux tous chevauchait le Roi sur un chasseur espagnol.
(Vv. 125-154.) La reine Guenièvre était dans le bois, à l'écoute des chiens ; à ses côtés se trouvaient Érec et la damoiselle, qui était très courtoise et belle. Mais ceux qui avaient poursuivi le cerf étaient si loin d'eux que, si intensément qu'ils puissent écouter pour saisir le son du cor ou l'aboiement du chien, ils ne pouvaient plus entendre ni cheval, ni chasseur, ni chien. Alors tous trois mirent pied à terre dans une clairière au bord de la route. Ils n'étaient là que depuis peu de temps quand ils virent un chevalier armé seul sur son destrier, avec son écu suspendu au cou et sa lance à la main. La Reine l'aperçut de loin. À son côté droit chevauchait une damoiselle de noble maintien, et devant eux, sur un bidet, venait un nain portant à la main un fouet noueux. Quand la reine Guenièvre vit le chevalier beau et gracieux, elle désira savoir qui ils étaient, lui et sa damoiselle. Elle ordonna donc à sa damoiselle d'aller vite leur parler.
« Demoiselle, dit la Reine, allez prier ce chevalier de venir me trouver et d'amener sa demoiselle avec lui. » La pucelle s'en va au trot droit vers le chevalier. Mais le nain malveillant s'élance à sa rencontre, son fouet à la main, en criant : « Halte, pucelle, que cherchez-vous ici ? Vous n'irez pas plus loin. » « Nain, dit-elle, laissez-moi passer. Je veux parler à ce chevalier ; car la Reine m'envoie ici. » Le nain, qui était grossier et vil, se campa au milieu du chemin et dit : « Vous n'avez rien à faire ici. Retournez-vous-en. Il n'est pas convenable que vous parliez à un chevalier si excellent. » La damoiselle s'avança et essaya de passer de force, tenant le nain en piètre estime quand elle vit qu'il était si petit. Alors le nain leva son fouet, quand il la vit venir vers lui, et tenta de la frapper au visage. Elle leva le bras pour se protéger, mais il leva de nouveau la main et la frappa, toute sans défense, sur sa main nue : et si fort la frappa-t-il sur le revers de la main qu'elle en devint toute noire et bleue. Quand la pucelle ne put rien faire d'autre, il lui fallut, malgré elle, retourner en arrière. C'est en pleurant qu'elle rebroussa chemin. Les larmes lui vinrent aux yeux et coulèrent sur ses joues. Quand la Reine vit sa demoiselle blessée, elle en fut vivement affligée et courroucée, et ne savait que faire. « Ah, Erec, beau doux ami, dit-elle, je suis dans un grand chagrin pour ma demoiselle que ce nain a blessée. Le chevalier doit être bien discourtois pour permettre à un tel monstre de frapper une si belle créature. Erec, beau doux ami, allez donc vers ce chevalier et priez-le de venir à moi sans délai. Je veux le connaître, lui et sa dame. » Erec s'élance aussitôt, éperonnant sa monture, et chevauche droit vers le chevalier. Le nain ignoble le voit venir et va à sa rencontre. « Vassal, dit-il, reculez ! Car je ne sais quel commerce vous avez ici. Je vous conseille de vous retirer. » « Arrière, dit Erec, nain provocateur ! Tu es vil et malfaisant. Laisse-moi passer. » « Vous ne passerez point. » « Si, je passerai. » « Vous ne passerez point. » Erec pousse le nain de côté. Le nain n'avait pas son pareil pour la vilenie : il lui donna un grand coup de fouet droit sur le cou, si bien que le cou et le visage d'Erec furent balafrés par le coup de fouet ; de haut en bas apparurent les lignes que les lanières avaient soulevées sur lui. Il savait bien qu'il ne pourrait avoir la satisfaction de frapper le nain ; car il vit que le chevalier était armé, arrogant et de mauvais dessein, et il craignait qu'il ne le tuât bientôt s'il frappait le nain en sa présence. La témérité n'est pas la bravoure. Erec agit donc sagement en se retirant sans plus attendre. « Ma dame, dit-il, les choses vont maintenant plus mal ; car le nain gredin m'a si bien blessé qu'il m'a entaillé le visage. Je n'ai osé le frapper ni le toucher ; mais nul ne devrait me le reprocher, car j'étais totalement désarmé. Je me méfiais du chevalier armé qui, étant un vil personnage et violent, ne prendrait pas cela pour un jeu et me tuerait bientôt dans son orgueil. Mais je vous promets ceci : si je le peux, je vengerai encore mon déshonneur, ou l'aggraverai. Mais mes armes sont trop loin pour me servir en ce moment de besoin ; car c'est à Cardigan que je les ai laissées ce matin en partant. Et si je devais aller les y quérir, par aventure je ne retrouverais jamais le chevalier qui s'en va à bride abattue. Je dois donc le suivre sur-le-champ, de loin ou de près, jusqu'à ce que je trouve quelques armes à louer ou à emprunter. Si je trouve quelqu'un qui veuille me prêter des armes, le chevalier me trouvera promptement prêt au combat. Et vous pouvez être certaine, sans faute, que nous deux combattrons jusqu'à ce qu'il me vainque, ou moi lui. Et si possible, je serai de retour au troisième jour, quand vous me verrez revenir, joyeux ou triste, je ne sais. Dame, je ne puis différer davantage, car je dois suivre le chevalier. J'y vais. À Dieu je vous recommande. » Et la Reine, de même, plus de cinq cents fois le recommande à Dieu, afin qu'il le protège du mal.
Erec quitte la Reine et ne cesse de poursuivre le chevalier. La Reine demeure dans le bois, où le Roi était maintenant arrivé avec le Cerf. Le Roi lui-même devança les autres à la curée. Ainsi tuèrent-ils et prirent-ils le Cerf Blanc, et tous retournèrent en portant le Cerf, jusqu'à ce qu'ils revinssent à Cardigan. Après le souper, alors que les chevaliers étaient tous de joyeuse humeur à travers la salle, le Roi, selon la coutume, parce qu'il avait pris le Cerf, dit qu'il donnerait le baiser et observerait ainsi la coutume du Cerf. À travers la cour, un grand murmure se fait entendre : chacun jure et promet à son voisin que cela ne se fera pas sans la protestation de l'épée ou de la lance de frêne. Chacun désire vaillamment soutenir que sa dame est la plus belle de la salle. Leur conversation ne présage rien de bon, et quand monseigneur Gauvain l'entendit, sachez que ce ne fut pas à son gré. Ainsi s'adressa-t-il au Roi : « Sire, dit-il, vos chevaliers ici sont fort excités, et tout leur propos n'est que de ce baiser. Ils disent qu'il ne sera jamais donné sans tumulte et sans combat. » Et le Roi lui répondit sagement : « Beau neveu Gauvain, donnez-moi conseil maintenant, en épargnant mon honneur et ma dignité, car je n'ai nullement envie de tumulte. »
Au conseil vint une grande partie des meilleurs chevaliers de la cour. Le roi Yder arriva, qui fut le premier à être mandé, et après lui le roi Cadoalant, qui était très sage et hardi. Keu et Girflet vinrent aussi, et le roi Amauguin était là, et un grand nombre d'autres chevaliers étaient là avec eux. La discussion était en cours quand la Reine arriva et leur raconta l'aventure qu'elle avait rencontrée dans la forêt, du chevalier armé qu'elle vit, et du nain malicieux qui avait frappé sa demoiselle sur la main nue avec son fouet, et qui avait frappé Erec, aussi, de la même façon d'un vilain coup au visage ; mais qu'Erec suivait le chevalier pour obtenir vengeance, ou accroître sa honte, et comment il disait que si possible il serait de retour au troisième jour. « Sire, dit la Reine au Roi, écoutez-moi un moment. Si ces chevaliers approuvent ce que je dis, remettez ce baiser jusqu'au troisième jour, quand Erec sera de retour. » Il n'est personne qui ne soit d'accord avec elle, et le Roi lui-même approuve ses paroles.
Erec suit assidûment le chevalier qui était armé et le nain qui l'avait frappé jusqu'à ce qu'ils arrivent à une ville bien placée, forte et belle. Ils entrent droit par la porte. Dans la ville, il y avait grande joie de chevaliers et de dames, dont il y avait beaucoup et de belles. Certains nourrissaient dans les rues leurs éperviers et leurs faucons en mue ; d'autres faisaient prendre l'air à leurs tiercelets, leurs oiseaux de muer, et leurs jeunes faucons jaunes ; d'autres jouaient aux dés ou à quelque autre jeu de hasard, certains aux échecs, et d'autres au trictrac. Les valets devant les écuries étrillaient et pansaient les chevaux. Les dames se paraient dans leurs boudoirs. Aussitôt qu'ils voient venir le chevalier, qu'ils reconnurent avec son nain et sa demoiselle, ils sortent trois par trois à sa rencontre. Le chevalier, ils le saluent tous, mais ils ne prêtent nulle attention à Erec, car ils ne le connaissaient pas. Erec suit de près le chevalier à travers la ville, jusqu'à ce qu'il le vit logé. Alors, fort joyeux, il passa un peu plus loin jusqu'à ce qu'il vit, assis sur quelques degrés, un vavasseur déjà avancé en âge. C'était un homme avenant, aux cheveux blancs, débonnaire, plaisant et franc. Il était là assis tout seul, semblant plongé dans ses pensées. Erec le prit pour un honnête homme qui lui donnerait aussitôt le gîte. Quand il tourna par la porte dans la cour, le vavasseur courut à sa rencontre et le salua avant même qu'Erec eût dit un mot. « Beau sire, dit-il, soyez le bienvenu. Si vous daignez loger chez moi, voici ma demeure toute prête pour vous. » Erec répond : « Merci ! Ce n'est point pour autre chose que je suis venu ; j'ai besoin d'un lieu de gîte pour cette nuit. »
Erec descend de son cheval, que l'hôte mène lui-même par la bride, et fait grand honneur à son hôte. Le vavasseur appelle sa femme et sa belle fille, qui étaient occupées dans un atelier à faire je ne sais quoi. La dame sortit avec sa fille, qui était vêtue d'une chemise blanche et douce, avec de larges pans tombant en plis. Par-dessus, elle portait un vêtement de lin blanc, qui complétait sa parure. Et ce vêtement était si vieux qu'il était plein de trous sur les côtés. Pauvre, en vérité, était son habit au-dehors, mais au-dedans son corps était beau.
La pucelle était charmante, en vérité, car la Nature avait usé de tout son savoir pour la former. La Nature elle-même s'était émerveillée plus de cinq cents fois de la façon dont, en cette unique occasion, elle avait réussi à créer une chose si parfaite. Jamais plus elle ne pourrait ainsi s'efforcer avec succès de reproduire son modèle. La Nature témoigne à son sujet qu'on ne vit jamais créature si belle dans tout le monde. En vérité, je dis que jamais Iseut la Blonde n'eut des tresses d'or si rayonnantes qu'on pût les comparer à cette pucelle. Le teint de son front et de son visage était plus clair et plus délicat que le lys. Mais, avec un art merveilleux, son visage, avec toute sa délicate pâleur, était baigné d'un incarnat frais que la Nature lui avait donné. Ses yeux étaient si brillants qu'ils semblaient deux étoiles. Dieu ne forma jamais meilleur nez, meilleure bouche ni meilleurs yeux. Que dirai-je de sa beauté ? En vérité, elle était faite pour être regardée ; car en elle, on aurait pu se voir comme dans un miroir. Ainsi sortit-elle de l'atelier : et quand elle vit le chevalier qu'elle n'avait jamais vu auparavant, elle se recula un peu, parce qu'elle ne le connaissait pas, et dans sa modestie, elle rougit. Erec, de son côté, fut stupéfait quand il contempla une telle beauté en elle, et le vavasseur lui dit : « Belle chère fille, prenez ce cheval et menez-le à l'écurie avec mes propres chevaux. Veillez à ce qu'il ne manque de rien : ôtez sa selle et sa bride, donnez-lui de l'avoine et du foin, occupez-vous de lui et étrillez-le, afin qu'il soit en bon état. »
La pucelle prend le cheval, délace sa poitraille, et lui ôte bride et selle. Maintenant le cheval est en bonnes mains, car elle prend grand soin de lui. Elle passe un licol autour de sa tête, l'étrille, le panse et le met à l'aise. Puis elle l'attache à la mangeoire et place devant lui beaucoup de foin frais et doux et d'avoine. Puis elle retourna vers son père, qui lui dit : « Belle chère fille, prenez maintenant ce gentilhomme par la main et faites-lui tout honneur. Prenez-le par la main pour monter à l'étage. » La pucelle ne tarda point (car en elle il n'y avait nul manque de courtoisie) et le mena par la main à l'étage. La dame était allée devant et avait préparé la demeure. Elle avait étendu des coussins brodés et des couvertures sur les lits, où ils s'assirent tous les trois, Erec avec son hôte à ses côtés, et la pucelle en face. Devant eux, le feu brûle vivement. Le vavasseur n'avait qu'un seul serviteur, et point de servante pour les travaux de chambre ou de cuisine. Cet homme était occupé dans la cuisine à préparer de la viande et des oiseaux pour le souper. C'était un cuisinier habile, qui savait préparer le mets dans l'eau bouillante et les oiseaux à la broche. Quand il eut le mets préparé selon les ordres qui lui avaient été donnés, il leur apporta de l'eau pour se laver dans deux bassins. La table fut bientôt dressée, les nappes, le pain et le vin disposés, et ils s'assirent pour souper. Ils eurent leur content de tout ce dont ils avaient besoin. Quand ils eurent fini et que la table fut desservie, Erec s'adressa ainsi à son hôte, le maître de la maison : « Dites-moi, beau sire, demanda-t-il, pourquoi votre fille, qui est si souverainement belle et habile, est si pauvrement et si peu convenablement vêtue. » « Beau doux ami, répond le vavasseur, bien des hommes sont lésés par la pauvreté, et il en est de même pour moi. Je suis chagrin de la voir si pauvrement vêtue, et pourtant je ne puis y remédier, car j'ai été si longtemps engagé dans la guerre que j'ai perdu, hypothéqué ou vendu toutes mes terres. Et pourtant elle serait assez bien vêtue si je lui permettais d'accepter tout ce que les gens veulent lui donner. Le seigneur de ce château lui-même l'aurait vêtue de façon seyante et lui aurait fait toutes sortes de faveurs, car elle est sa nièce et il est comte. Et il n'est point de noble dans cette région, si riche et puissant soit-il, qui ne l'eût volontiers prise pour épouse si j'avais donné mon consentement. Mais j'attends encore quelque meilleure occasion, quand Dieu lui donnera encore plus grand honneur, quand la fortune amènera ici quelque roi ou comte qui l'emmènera, car il n'est sous le Ciel nul roi ou comte qui aurait honte de ma fille, qui est si merveilleusement belle que sa pareille ne peut être trouvée. Belle, en vérité, elle est ; mais encore plus grande que sa beauté est son intelligence. Dieu ne créa jamais personne si discrète et au cœur si ouvert. Quand j'ai ma fille auprès de moi, je ne me soucie pas d'un maravedis de tout le reste du monde. Elle est mon délice et mon passe-temps, elle est ma joie et mon réconfort, ma richesse et mon trésor, et je n'aime rien tant que sa précieuse personne. »
Quand Erec eut écouté tout ce que son hôte lui racontait, il lui demanda de l'informer d'où venait toute la chevalerie qui était logée dans la ville. Car il n'y avait ni rue ni maison si pauvre et petite fût-elle qui ne fût pleine de chevaliers, de dames et d'écuyers. Et le vavasseur lui dit : « Beau doux ami, ce sont les nobles des environs ; tous, jeunes et vieux, sont venus pour une fête qui doit être tenue dans cette ville demain ; c'est pourquoi les maisons sont si pleines. Quand ils seront tous rassemblés, il y aura grand remue-ménage demain ; car en présence de tout le peuple sera posé sur un perchoir d'argent un épervier de cinq ou six mues, le meilleur que vous puissiez imaginer. Quiconque souhaite gagner l'épervier doit avoir une maîtresse qui soit belle, prudente et courtoise. Et s'il y a un chevalier assez hardi pour vouloir défendre la valeur et le nom de la plus belle à ses yeux, il fera avancer sa maîtresse et ôter l'épervier du perchoir, si personne n'ose s'y opposer. C'est la coutume qu'ils observent, et pour cela chaque année ils se rassemblent ici. » Là-dessus Erec prend la parole et lui demande : « Beau sire, qu'il ne vous déplaise, mais dites-moi, si vous le savez, qui est un certain chevalier portant des armes d'azur et d'or, qui est passé par ici il n'y a pas longtemps, ayant tout près de lui une demoiselle courtoise, précédé d'un nain bossu. » À lui l'hôte fit alors cette réponse : « C'est celui qui gagnera l'épervier sans aucune opposition des autres chevaliers. Je ne crois pas que quiconque offrira d'opposition ; cette fois il n'y aura point de coups ni de blessures. Depuis deux ans déjà il l'a gagné sans être défié ; et s'il le gagne encore cette année, il en aura acquis la possession permanente. Chaque année suivante, il pourra le garder sans contestation ni défi. » Promptement Erec répond : « Je n'aime pas ce chevalier. Sur ma parole, si j'avais quelques armes, je le défierais pour l'épervier. Beau sire, je vous prie, comme une faveur, de me conseiller comment je pourrais être équipé d'armes, vieilles ou neuves, pauvres ou riches, peu importe. » Et il lui répond généreusement : « Ce serait dommage que vous vous en souciiez ! J'ai de bonnes et belles armes que je serai heureux de vous prêter. Dans la maison, j'ai un haubert à triple maillage, qui fut choisi parmi cinq cents. Et j'ai de belles et précieuses jambières, polies, belles et légères. Le heaume est brillant et beau, et l'écu frais et neuf. Cheval, épée et lance, tout je vous prêterai, naturellement ; que l'on n'en dise donc plus. » « Merci bien, beau doux sire ! Mais je ne désire pas meilleure épée que celle que j'ai apportée avec moi, ni d'autre cheval que le mien, car je m'en accommoderai fort bien. Si vous voulez me prêter le reste, j'estimerai cela une grande faveur. Mais il est encore une grâce que je souhaite vous demander, pour laquelle je ferai juste retour si Dieu accorde que je sorte du combat avec honneur. » Et franchement il lui répond : « Demandez avec confiance ce que vous voulez, quoi que ce soit, car rien de ce qui est à moi ne vous manquera. » Alors Erec dit qu'il souhaitait défendre l'épervier au nom de sa fille ; car sûrement il n'y aura point de demoiselle qui soit cent fois moins belle qu'elle. Et s'il l'emmène avec lui, il aura bonne et juste raison de soutenir et de prouver qu'elle est en droit d'emporter l'épervier. Puis il ajouta : « Sire, vous ne savez quel hôte vous avez abrité ici, ni ne connaissez mon état et ma lignée. Je suis le fils d'un riche et puissant roi : le nom de mon père est le roi Lac, et les Bretons m'appellent Erec. J'appartiens à la cour du roi Arthur, et je suis avec lui depuis trois ans maintenant. Je ne sais si quelque rapport de mon père ou de moi est jamais parvenu en cette terre. Mais je vous promets et vous jure que si vous voulez m'équiper d'armes, et me donner votre fille demain quand je lutterai pour l'épervier, je l'emmènerai dans mon pays, si Dieu m'accorde la victoire, et je lui donnerai une couronne à porter, et elle sera reine de trois cités. » « Ah, beau sire ! Est-il vrai que vous soyez Erec, le fils de Lac ? » « C'est bien moi, en effet », dit-il. Alors l'hôte fut très ravi et dit : « Nous avons certes entendu parler de vous dans ce pays. Maintenant, je vous tiens en plus haute estime, car vous êtes très vaillant et brave. Rien ne vous sera plus refusé par moi. À votre demande, je vous donne ma belle fille. » Puis, la prenant par la main, il dit : « Tenez, je vous la donne. » Erec la reçut joyeusement, et maintenant il a tout ce qu'il désirait. Maintenant ils sont tous heureux là : le père est très ravi, et la mère pleure de joie. La pucelle restait tranquille ; mais elle était très heureuse et contente d'être fiancée à lui, parce qu'il était vaillant et courtois : et elle savait qu'il serait un jour roi, et qu'elle recevrait honneur et serait couronnée riche reine.
Ils étaient restés debout très tard cette nuit-là. Mais à présent les lits étaient préparés avec des draps blancs et des oreillers moelleux, et quand la conversation faiblit, ils allèrent tous se coucher dans de joyeuses dispositions. Erec dormit peu cette nuit-là, et au matin, dès la pointe de l'aube, lui et son hôte se levèrent de bonne heure. Ils s'en vont tous deux prier à l'église et entendent un ermite chanter la messe du Saint-Esprit, sans oublier de faire une offrande. Quand ils eurent entendu la messe, ils s'agenouillèrent tous deux devant l'autel puis retournèrent à la maison. Erec était impatient d'en découdre ; aussi demande-t-il ses armes, et on les lui apporte. La pucelle elle-même l'arme (quoiqu'elle ne jette aucun sort ni enchantement), lace ses grèves de fer et les attache avec une courroie de peau de cerf. Elle lui passe son haubert aux mailles solides et lui lace son ventail. Le heaume étincelant, elle le pose sur sa tête, et l'arme ainsi fort bien de la tête aux pieds. À son côté, elle attache son épée, puis ordonne que l'on amène son cheval, ce qui est fait. Il sauta dessus, s'élançant du sol. La damoiselle apporte ensuite l'écu et la lance puissante : elle lui tend l'écu, il le prend et le suspend à son cou par la lanière. Elle place la lance dans sa main, et quand il l'eut saisie par le talon, il s'adressa ainsi au doux vavassour : « Beau sire, dit-il, s'il vous plaît, apprêtez maintenant votre fille ; car je souhaite l'escorter jusqu'au passereau, conformément à notre accord. » Le vavassour alors, sans délai, fit seller un palefroi bai. On ne peut rien dire du harnachement, tant était grande la pauvreté dont souffrait le vavassour. Selle et bride furent mises, et la damoiselle monta, toute libre et vêtue légèrement, sans attendre qu'on l'y poussât. Erec ne voulut point tarder davantage ; il part donc avec la fille de son hôte à ses côtés, suivi du gentilhomme et de sa dame.
Erec chevauche, lance haute, avec la belle damoiselle à ses côtés. Tous les gens, grands et petits, les regardent avec des yeux émerveillés alors qu'ils traversent les rues. Et ils s'interrogent ainsi : « Qui est ce chevalier ? Il doit être preux et brave, en vérité, pour servir d'escorte à cette belle pucelle. Ses efforts seront bien employés à prouver que cette damoiselle est la plus belle de toutes. » L'un dit à l'autre : « En vérité, c'est elle qui devrait avoir le passereau. » Certains louaient la pucelle, tandis que beaucoup disaient : « Dieu ! qui peut bien être ce chevalier, avec la belle damoiselle à ses côtés ? » « Je ne sais. » « Ni moi. » Ainsi parlait chacun. « Mais son heaume étincelant lui va bien, ainsi que le haubert, l'écu et son épée d'acier tranchant. Il est bien assis sur son destrier et a le maintien d'un valeureux vassal, bien formé des bras, des jambes et des pieds. » Tandis que tous se tiennent là à les regarder, eux, de leur côté, ne tardent point à prendre position près du passereau, où ils attendent le chevalier. Et voici ! ils le voient venir, accompagné de son nain et de sa damoiselle. Il avait entendu dire qu'un chevalier était venu qui souhaitait obtenir le passereau, mais il ne croyait pas qu'il pût exister au monde un chevalier assez hardi pour oser combattre contre lui. Il le vaincrait rapidement et le terrasserait. Tout le monde le connaissait bien, et tous l'accueillent et l'escortent dans une foule bruyante : chevaliers, écuyers, dames et damoiselles se hâtent de courir après lui. Menant tout le cortège, le chevalier chevauche fièrement, sa damoiselle et son nain à ses côtés, et il se fraye rapidement un chemin jusqu'au passereau. Mais il y avait tout autour une telle presse de la foule grossière et vulgaire qu'il était impossible de toucher l'oiseau ou d'approcher de l'endroit où il se trouvait. Alors le comte arriva sur les lieux et menaça la populace avec une badine qu'il tenait à la main. La foule recula, et le chevalier s'avança et dit doucement à sa dame : « Ma dame, cet oiseau, qui est si parfaitement mué et si beau, devrait être vôtre en toute justice ; car vous êtes merveilleusement belle et pleine de charme. Il sera assurément vôtre tant que je vivrai. Avancez, ma chère, et prenez le passereau sur le perchoir. » La damoiselle était sur le point d'étendre la main quand Erec se hâta de la défier, se souciant peu de l'arrogance de l'autre. « Damoiselle, crie-t-il, reculez ! Allez jouer avec quelque autre oiseau, car vous n'avez aucun droit sur celui-ci. Malgré tout, je dis que cet oiseau ne sera jamais vôtre. Car une plus belle que vous le réclame, oui, bien plus belle et plus courtoise. » L'autre chevalier est fort courroucé ; mais Erec n'en a cure et ordonne à sa propre damoiselle d'avancer. « Belle, crie-t-il, venez. Prenez l'oiseau sur le perchoir, car il est juste que vous l'ayez. Damoiselle, venez ! Car je me fais fort de le défendre si quelqu'un est assez hardi pour intervenir. Car aucune femme ne vous surpasse en beauté ou en valeur, en grâce ou en honneur, pas plus que la lune ne surpasse le soleil. » L'autre ne put le supporter davantage, lorsqu'il l'entendit si virilement s'offrir au combat. « Vassal, crie-t-il, qui es-tu pour me disputer ainsi le passereau ? » Erec lui répond hardiment : « Je suis un chevalier venu d'un autre pays. Ce passereau, je suis venu l'obtenir ; car il est juste, je le dis malgré tout, que ma damoiselle l'ait. » « Arrière ! crie l'autre, il n'en sera rien. La folie t'a conduit ici. Si tu souhaites avoir le passereau, tu le paieras fort cher par le combat. » « Payer, vassal ; et comment ? » « Tu dois te battre avec moi, si tu ne me le cèdes pas. » « Tu parles en fou, crie Erec ; pour moi, ce sont là d'oiselles menaces ; car je te crains bien peu. » « Alors je te défie ici et maintenant. La bataille est inévitable. » Erec répond : « Dieu m'aide à présent ; car jamais je ne souhaitai rien tant. » Bientôt vous entendrez le fracas de la bataille.
La vaste place fut dégagée, le peuple rassemblé tout autour. Ils s'éloignent l'un de l'autre de la distance d'un arpent, puis lancent leurs chevaux l'un contre l'autre ; ils s'atteignent avec le fer de leurs lances et se frappent si violemment que les écus sont percés et rompus ; les lances se fendent et éclatent ; les arçons sont mis en pièces à l'arrière. Ils doivent perdre leurs étriers, si bien qu'ils tombent tous deux à terre, et les chevaux s'enfuient à travers le champ. Bien que frappés par les lances, ils sont rapidement sur leurs pieds et tirent leurs épées du fourreau. Avec une grande férocité, ils s'attaquent et échangent de grands coups d'épée, si bien que les heaumes sont écrasés et font résonner le métal. Féroce est le choc des épées, alors qu'ils font pleuvoir de grands coups sur le cou et les épaules. Car ce n'est pas là un simple jeu : ils brisent tout ce qu'ils touchent, tranchant les écus et fracassant les hauberts. Les épées sont rouges de sang cramoisi. La bataille dure longtemps ; mais ils se battent si vigoureusement qu'ils deviennent lassés et épuisés. Les deux damoiselles sont en larmes, et chaque chevalier voit sa dame pleurer, lever les mains vers Dieu et prier qu'Il donne l'honneur de la bataille à celui qui lutte pour elle. « Ha ! vassal, dit le chevalier à Erec, retirons-nous et reposons-nous un peu ; car trop faibles sont les coups que nous portons. Nous devons porter de meilleurs coups que ceux-ci ; car à présent le soir approche. Il est honteux et fort déshonorant que cette bataille dure si longtemps. Vois là-bas cette douce pucelle qui pleure pour toi et invoque Dieu. Tout doucement elle prie pour toi, tout comme la mienne le fait pour moi. Assurément nous devrions faire de notre mieux avec nos lames d'acier pour l'amour de nos dames. » Erec répond : « Tu as bien parlé. » Alors ils prennent un peu de repos, Erec regardant vers sa dame qui prie doucement pour lui. Tandis qu'il restait assis à la contempler, une grande force se renouvela en lui. Son amour et sa beauté l'inspirèrent d'une grande audace. Il se souvint de la Reine, à qui il avait promis de venger l'insulte qui lui fut faite, ou de l'aggraver encore. « Ah ! misérable, dit-il, pourquoi attendre ? Je n'ai pas encore tiré vengeance de l'injure que ce vassal a permise quand son nain m'a frappé dans le bois. » Sa colère est ravivée en lui tandis qu'il appelle le chevalier : « Vassal, dit-il, je te rappelle au combat. Trop longtemps nous avons reposé ; renouvelons maintenant notre lutte. » Et il répond : « Cela ne m'est nullement pénible. » Sur quoi, ils se jettent à nouveau l'un sur l'autre. Ils étaient tous deux experts au combat. À sa première botte, le chevalier aurait blessé Erec s'il n'avait habilement paré. Même ainsi, il le frappa si fort au-dessus de l'écu, près de sa tempe, qu'il en fit sauter un morceau de son heaume. Rasant de près sa coiffe blanche, l'épée descend, fendant l'écu jusqu'à la boucle et coupant plus d'une empan de côté dans son haubert. Alors il dut être bien étourdi, car l'acier froid pénétra jusqu'à la chair de sa cuisse. Que Dieu le protège à présent ! Si le coup n'avait pas dévié, il lui aurait traversé le corps. Mais Erec n'est nullement découragé : il lui rend ce qui lui est dû et, l'attaquant hardiment, le frappe à l'épaule d'un coup si violent que l'écu ne peut y résister, et que le haubert ne sert en rien à empêcher l'épée de pénétrer jusqu'à l'os. Il fit couler le sang cramoisi jusqu'à sa ceinture. Les deux vassaux sont de rudes combattants : ils se battent à armes égales, car l'un ne peut gagner sur l'autre un seul pied de terrain. Leurs hauberts sont si déchirés et leurs écus si entaillés qu'il ne reste en réalité pas assez pour servir de protection. Ils se battent donc à découvert. Chacun perd beaucoup de sang, et tous deux s'affaiblissent. Il frappe Erec et Erec le frappe. Erec lui porte un coup si formidable sur le heaume qu'il l'étourdit complètement. Puis il lui en redonne encore, lui assénant trois coups en succession rapide, qui fendent entièrement le heaume et tranchent la coiffe en dessous. L'épée atteint même le crâne et coupe un os de sa tête, mais sans pénétrer jusqu'au cerveau. Il trébuche et vacille, et tandis qu'il chancelle, Erec le pousse, si bien qu'il tombe sur son côté droit. Erec le saisit par le heaume et l'arrache de force de sa tête, et défait le ventail, de sorte que sa tête et son visage sont complètement exposés. Quand Erec pense à l'insulte faite par le nain dans le bois, il lui aurait tranché la tête s'il n'avait crié grâce. « Ah ! vassal, dit-il, tu m'as vaincu. Merci maintenant, et ne me tue pas, après m'avoir terrassé et fait prisonnier : cela ne t'apporterait jamais louange ni gloire. Si tu me touchais davantage, tu commettrais une grande félonie. Prends ici mon épée ; je te la cède. » Erec, cependant, ne la prend pas, mais répond : « Je suis à deux doigts de te tuer. » « Ah ! gentil chevalier, merci ! Pour quel crime, en vérité, ou pour quel tort devrais-tu me haïr d'une haine mortelle ? Je ne t'ai jamais vu auparavant que je sache, et jamais je n'ai été engagé à te faire honte ou tort. » Erec répond : « Si, tu l'as fait. » « Ah, sire, dites-moi quand ! Car je ne vous ai jamais vu, que je m'en souvienne, et si je vous ai fait quelque tort, je me mets à votre merci. » Alors Erec dit : « Vassal, je suis celui qui était dans la forêt hier avec la reine Guenièvre, quand tu as permis à ton nain malappris de frapper la damoiselle de ma dame. Il est honteux de frapper une femme. Et ensuite il m'a frappé, me prenant pour quelque compagnon de basse extraction. Tu étais coupable de trop grande insolence quand tu as vu un tel outrage et que tu as complaisamment permis à un tel monstre de rustre de frapper la damoiselle et moi-même. Pour un tel crime, je puis bien te haïr ; car tu as commis une grave offense. Tu vas maintenant te constituer mon prisonnier et, sans délai, aller tout droit trouver ma dame que tu trouveras sûrement à Cardigan, si tu t'y diriges. Tu y arriveras cette nuit même, car ce n'est pas à sept lieues d'ici, je pense. Tu te remettras à elle, toi, ta damoiselle et ton nain, pour faire ce qu'elle dictera ; et dis-lui que je lui envoie dire que demain je viendrai content, amenant avec moi une damoiselle si belle, sage et fine qu'au monde entier elle n'a pas sa pareille. Voilà ce que tu peux lui dire en vérité. Et maintenant je veux savoir ton nom. » Alors il dut bien dire malgré lui : « Sire, mon nom est Yder, fils de Nut. Ce matin, je n'avais pas pensé qu'un seul homme par la force des armes pût me vaincre. Maintenant, j'ai trouvé par expérience un homme qui est meilleur que moi. Vous êtes un chevalier très vaillant, et je vous donne ma foi ici et maintenant que j'irai sans délai me mettre entre les mains de la Reine. Mais dites-moi sans réserve quel peut être votre nom. Qui dirai-je que c'est qui m'envoie ? Car je suis prêt à partir. » Et il répond : « Mon nom, je te le dirai sans déguisement : c'est Erec. Va, et dis-lui que c'est moi qui t'ai envoyé à elle. » « Maintenant j'y vais, et je vous promets que je mettrai mon nain, ma damoiselle et moi-même entièrement à sa disposition (vous n'avez rien à craindre), et je lui donnerai de vos nouvelles et de celles de votre damoiselle. » Alors Erec reçut sa promesse, et le comte et tout le peuple alentour, les dames et les gentilshommes, furent présents à l'accord. Certains étaient joyeux, et d'autres abattus ; certains étaient navrés, et d'autres contents. La plupart se réjouissaient pour la damoiselle à la blanche parure, la fille du pauvre vavassour, celle au cœur doux et ouvert ; mais sa damoiselle et ceux qui lui étaient dévoués étaient navrés pour Yder.
Yder, contraint d'exécuter sa promesse, ne voulut pas tarder davantage, mais monta sur son destrier aussitôt. Mais pourquoi ferais-je un long récit ? Prenant son nain et sa damoiselle, ils traversèrent les bois et la plaine, allant tout droit jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Cardigan. Dans la galerie à l'extérieur de la grande salle, Gauvain et Keu le sénéchal ainsi qu'un grand nombre d'autres seigneurs étaient rassemblés. Le sénéchal fut le premier à apercevoir ceux qui approchaient et dit à monseigneur Gauvain : « Sire, mon cœur devine que le vassal qui vient là-bas est celui dont parlait la Reine comme ayant hier commis envers elle une telle insulte. Si je ne m'abuse, ils sont trois dans le groupe, car je vois le nain et la damoiselle. » « C'est ainsi, dit monseigneur Gauvain ; c'est assurément une damoiselle et un nain qui viennent droit vers nous avec le chevalier. Le chevalier lui-même est armé de toutes pièces, mais son écu n'est pas intact. Si la Reine le voyait, elle le reconnaîtrait. Holà, sénéchal, allez l'appeler maintenant ! » Il s'en alla donc aussitôt et la trouva dans l'un des appartements. « Ma dame, dit-il, vous souvenez-vous du nain qui hier vous a irritée en blessant votre damoiselle ? » « Oui, je me souviens bien de lui. Sénéchal, avez-vous des nouvelles de lui ? Pourquoi l'avez-vous mentionné ? » « Dame, parce que j'ai vu un chevalier errant armé venant sur un cheval gris, et si mes yeux ne m'ont pas trompé, j'ai vu une damoiselle avec lui ; et il me semble qu'avec lui vient le nain, qui tient toujours la discipline dont Erec a reçu le fouettage. » Alors la Reine se leva rapidement et dit : « Allons vite, sénéchal, voir si c'est le vassal. Si c'est lui, soyez sûr que je vous le dirai dès que je l'aurai vu. » Et Keu dit : « Je vous le montrerai. Venez dans la galerie où vos chevaliers sont assemblés. C'est de là que nous l'avons vu venir, et monseigneur Gauvain lui-même vous y attend. Ma dame, hâtons-nous, car ici nous avons trop tardé. » Alors la Reine s'activa, et arrivant aux fenêtres, elle prit position auprès de monseigneur Gauvain et reconnut aussitôt le chevalier. « Ha ! mes seigneurs, crie-t-elle, c'est lui. Il a couru de grands dangers. Il a été dans une bataille. Je ne sais si Erec a vengé son chagrin, ou si ce chevalier a vaincu Erec. Mais il y a bien des coups sur son écu, et son haubert est couvert de sang, si bien qu'il est plutôt rouge que blanc. » « En vérité, ma dame, dit monseigneur Gauvain, je suis très sûr que vous avez tout à fait raison. Son haubert est couvert de sang, martelé et battu, montrant clairement qu'il a été dans un combat. Nous pouvons facilement voir que la bataille a été chaude. Maintenant nous allons bientôt entendre de lui des nouvelles qui nous apporteront joie ou tristesse : si Erec vous l'envoie ici comme prisonnier à votre discrétion, ou s'il vient en orgueil de cœur se vanter devant nous avec arrogance qu'il a vaincu ou tué Erec. Aucune autre nouvelle ne peut-il apporter, je pense. » La Reine dit : « Je suis du même avis. » Et tous les autres disent : « Il pourrait bien en être ainsi. »
Pendant ce temps, Yder entre par la porte du château en leur apportant des nouvelles. Ils descendirent tous de la chambre haute et allèrent à sa rencontre. Yder parvint jusqu'à la terrasse royale et y mit pied à terre. Gauvain prit la demoiselle et l'aida à descendre de son palefroi ; le nain, pour sa part, descendit aussi. Plus de cent chevaliers se tenaient là, et quand les trois nouveaux venus furent tous descendus, ils furent conduits en présence du Roi. Dès qu'Yder vit la Reine, il s'inclina profondément et la salua la première, puis le Roi et ses chevaliers, et dit : « Dame, je suis envoyé ici comme votre prisonnier par un gentilhomme, un chevalier vaillant et noble dont le visage a été blessé hier par mon nain avec son fouet noueux. Il m'a vaincu par les armes et m'a défait. Dame, je vous amène ici le nain : il est venu se rendre à votre discrétion. Je vous amène moi-même, ma demoiselle et mon nain pour disposer de nous comme il vous plaira. » La Reine ne garde pas le silence plus longtemps, mais lui demande des nouvelles d'Erec : « Dites-moi, dit-elle, s'il vous plaît, savez-vous quand Erec arrivera ? » « Demain, dame, et il amènera avec lui une demoiselle, la plus belle que j'aie jamais connue. » Quand il eut délivré son message, la Reine, qui était bonne et sensée, lui dit courtoisement : « Ami, puisque tu t'es remis à ma merci, ta captivité sera moins rigoureuse ; car je n'ai aucun désir de chercher ton mal. Mais dis-moi maintenant, que Dieu te soit en aide, quel est ton nom ? » Et il répond : « Dame, mon nom est Yder, fils de Nut. » Et ils surent qu'il disait vrai. Alors la Reine se leva et, allant devant le Roi, dit : « Sire, avez-vous entendu ? Vous avez bien fait d'attendre Erec, le vaillant chevalier. Je vous ai donné un bon conseil hier, quand je vous ai conseillé d'attendre son retour. Cela prouve qu'il est sage de prendre conseil. » Le Roi répond : « Ce n'est pas un mensonge ; il est au contraire parfaitement vrai que celui qui prend conseil n'est pas un fou. Heureusement, nous avons suivi votre conseil hier. Mais si vous avez quelque souci de moi, délivrez ce chevalier de sa captivité, à condition qu'il consente à rejoindre désormais ma maison et ma cour ; et s'il n'y consent pas, qu'il en subisse les conséquences. » Lorsque le Roi eut ainsi parlé, la Reine libéra aussitôt le chevalier ; mais ce fut à cette condition qu'il demeurerait à l'avenir à la cour. Il n'eut pas besoin d'être pressé avant de donner son consentement pour rester. Désormais, il appartenait à la cour et à la maison dont il ne faisait pas partie auparavant. Puis des valets furent là pour accourir et le débarrasser de ses armes.
Nous devons maintenant revenir à Erec, que nous avons laissé dans le champ où la bataille avait eu lieu. Même Tristan, quand il tua le féroce Morhot sur l'île de Saint-Samson, ne souleva pas un tel jubilé que celui qu'ils célébrèrent ici pour Erec. Grands et petits, maigres et robustes, tous le célèbrent et louent sa chevalerie. Il n'est pas un chevalier qui ne s'écrie : « Seigneur, quel vassal ! Sous le ciel, il n'a pas son pareil ! » Ils le suivent jusqu'à son logement, le louant et parlant beaucoup. Le Comte lui-même l'embrasse, lui qui, plus que les autres, était heureux, et dit : « Sire, s'il vous plaît, vous devriez à juste titre loger en ma demeure, puisque vous êtes le fils du roi Lac. Si vous acceptiez mon hospitalité, vous me feriez un grand honneur, car je vous considère comme mon suzerain. Beau sire, s'il vous plaît, je vous prie de loger avec moi. » Erec répond : « Puisse cela ne pas vous déplaire, mais je ne déserterai pas mon hôte cette nuit, qui m'a fait grand honneur en me donnant sa fille. Qu'en dites-vous, sire ? N'est-ce pas un beau et précieux présent ? » « Oui, sire, » répond le Comte ; « le présent, en vérité, est beau et bon. La jeune fille elle-même est belle et intelligente, et de surcroît de très noble naissance. Vous devez savoir que sa mère est ma sœur. Certes, j'ai le cœur joyeux que vous daigniez prendre ma nièce. Encore une fois, je vous prie de loger avec moi cette nuit. » Erec répond : « Ne m'en demandez pas davantage. Je ne le ferai pas. » Alors le Comte vit que toute insistance était inutile et dit : « Sire, comme il vous plaira ! Autant ne plus en parler ; mais moi et mes chevaliers, nous serons tous avec vous ce soir pour vous égayer et vous tenir compagnie. » Quand Erec entendit cela, il le remercia et retourna à la demeure de son hôte, accompagné du Comte. Dames et chevaliers y étaient rassemblés, et le vavasseur avait le cœur joyeux. Dès qu'Erec arriva, plus d'une vingtaine d'écuyers coururent rapidement pour retirer ses armes. Quiconque était présent dans cette maison aurait pu être témoin d'une scène heureuse. Erec alla le premier s'asseoir ; puis tous les autres s'assirent par ordre sur les divans, les coussins et les bancs. Aux côtés d'Erec s'assit le Comte, et la demoiselle au visage radieux, qui nourrissait de l'aile d'un pluvier le faucon tant disputé qu'elle portait au poing. Grand honneur, joie et prestige lui étaient revenus ce jour-là, et elle était très heureuse tant pour l'oiseau que pour son seigneur. Elle n'aurait pu être plus heureuse, et le montrait clairement, ne faisant aucun secret de sa joie. Tous pouvaient voir combien elle était gaie, et dans toute la maison régnait une grande réjouissance pour le bonheur de la jeune fille qu'ils aimaient.
Erec s'adressa ainsi au vavasseur : « Beau hôte, bel ami, beau sire ! Vous m'avez fait grand honneur, et richement vous en serez récompensé. Demain, j'emmènerai votre fille avec moi à la cour du Roi, où je souhaite la prendre comme épouse ; et si vous voulez patienter ici un peu, j'enverrai vous chercher en temps utile. Je vous ferai escorter dans le pays qui est maintenant celui de mon père, mais qui plus tard sera le mien. Il est loin d'ici, nullement proche. Là, je vous donnerai deux villes, très splendides, riches et belles. Vous serez seigneur de Roadan, qui fut construite au temps d'Adam, et d'une autre ville toute proche, qui n'est pas moins précieuse. Le peuple l'appelle Montrevel, et mon père ne possède pas de meilleure ville. Et avant que le troisième jour ne soit passé, je vous enverrai beaucoup d'or et d'argent, de fourrures tachetées et grises, et de précieuses étoffes de soie pour vous parer, vous et votre épouse, ma chère dame. Demain à l'aube, je souhaite emmener votre fille à la cour, habillée et parée telle qu'elle est à présent. Je souhaite que ma dame, la Reine, l'habille de sa meilleure robe de satin et de drap d'écarlate. »
Il y avait là une demoiselle, très honorable, prudente et vertueuse. Elle était assise sur un banc à côté de la jeune fille à la chemise blanche, et était sa cousine, la nièce de monseigneur le Comte. Quand elle entendit comment Erec comptait emmener sa cousine dans un si pauvre accoutrement à la cour de la Reine, elle en parla au Comte. « Sire, » dit-elle, « ce serait une honte pour vous plus que pour quiconque si ce chevalier emmenait votre nièce avec lui dans un si triste appareil. » Et le Comte répondit : « Douce nièce, donnez-lui la meilleure de vos robes. » Mais Erec entendit la conversation et dit : « En aucune façon, monseigneur. Car soyez assuré que rien au monde ne pourrait me tenter de lui laisser une autre robe avant que la Reine elle-même ne la lui donne. » Quand la demoiselle entendit cela, elle répondit : « Hélas ! Beau sire, puisque vous insistez pour emmener ma cousine ainsi vêtue d'une chemise blanche et d'une chemise de corps, et puisque vous êtes déterminé à ce qu'elle n'ait aucune de mes robes, je souhaite lui faire un autre présent. J'ai trois bons palefrois, aussi bons que ceux de n'importe quel roi ou comte, un alezan, un tacheté, et l'autre noir avec les pieds antérieurs blancs. Sur ma parole, si vous en aviez cent à choisir, vous n'en trouveriez pas un meilleur que la monture tachetée. Les oiseaux dans les airs ne volent pas plus vite que ce palefroi ; et il n'est pas trop vif, mais convient parfaitement à une dame. Un enfant peut le monter, car il n'est ni ombrageux ni têtu, et il ne mord pas, ne rue pas et ne devient pas ingouvernable. Quiconque en cherche un meilleur ne sait pas ce qu'il veut. Et son allure est si facile et douce qu'on est plus confortable et à l'aise sur son dos que dans un bateau. » Alors dit Erec : « Ma chère, je n'ai aucune objection à ce qu'elle accepte ce cadeau ; en fait, je suis heureux de l'offre, et je ne souhaite pas qu'elle la refuse. » Alors la demoiselle appelle l'un de ses fidèles serviteurs et lui dit : « Va, ami, selle mon palefroi tacheté, et amène-le ici tout de suite. » Et il exécute son commandement : il met la selle et la bride et s'efforce de le faire paraître sous son meilleur jour. Puis il saute sur le palefroi à la crinière, qui est maintenant prêt pour l'inspection. Quand Erec vit l'animal, il ne ménagea pas ses éloges, car il put voir qu'il était très beau et doux. Il ordonna donc à un serviteur de le ramener et de l'attacher dans l'écurie à côté de son propre cheval. Puis ils se séparèrent tous, après une soirée agréablement passée. Le Comte s'en va vers sa propre demeure et laisse Erec avec le vavasseur, disant qu'il lui tiendra compagnie au matin quand il partira. Toute cette nuit, ils dormirent bien. Au matin, quand l'aube fut brillante, Erec se prépare à partir, commandant de seller ses chevaux. Sa belle amoureuse, elle aussi, s'éveille, s'habille et se prépare. Le vavasseur et sa femme se lèvent aussi, et chaque chevalier et dame présents se préparent à escorter la demoiselle et le chevalier. Maintenant, ils sont tous à cheval, et le Comte aussi. Erec chevauche aux côtés du Comte, ayant à ses côtés son amoureuse toujours attentive à son faucon. N'ayant pas d'autres richesses, elle joue avec son faucon. Ils étaient très joyeux en chevauchant ; mais quand vint le moment de se séparer, le Comte voulut envoyer avec Erec une troupe de ses chevaliers pour lui faire honneur en l'escortant. Mais il annonça que personne ne devait rester avec lui, et qu'il ne voulait d'autre compagnie que celle de la demoiselle. Puis, quand ils les eurent accompagnés sur une certaine distance, il dit : « Au nom de Dieu, adieu ! » Alors le Comte embrasse Erec et sa nièce, et les recommande tous deux au Dieu miséricordieux. Son père et sa mère aussi les embrassent encore et encore, et ne purent retenir leurs larmes : au départ, la mère pleure, le père et la fille aussi. Car tel est l'amour et la nature humaine, et telle est l'affection entre les parents et les enfants. Ils pleuraient de douleur, de tendresse et de l'amour qu'ils portaient à leur enfant ; pourtant, ils savaient fort bien que leur fille allait occuper une place d'où un grand honneur leur reviendrait. Ils versèrent des larmes d'amour et de pitié quand ils se séparèrent de leur fille, mais ils n'avaient pas d'autre cause de pleurer. Ils savaient bien qu'éventuellement, ils recevraient un grand honneur de son mariage. Ainsi, au départ, bien des larmes furent versées, tandis qu'en pleurant ils se recommandent l'un à l'autre à Dieu, et ainsi se séparent sans plus tarder.
Erec quitta son hôte ; car il était très impatient d'atteindre la cour royale. De son aventure, il tira une grande satisfaction ; car maintenant il avait une dame fort belle, discrète, courtoise et débonnaire. Il ne pouvait pas assez la regarder : car plus il la regarde, plus elle lui plaît. Il ne peut s'empêcher de lui donner un baiser. Il est heureux de chevaucher à ses côtés, et cela lui fait du bien de la regarder. Longuement il contemple ses beaux cheveux, ses yeux rieurs et son front radieux, son nez, son visage et sa bouche, pour tout cela la joie remplit son cœur. Il la contemple jusqu'à la taille, son menton et son cou de neige, son sein et ses flancs, ses bras et ses mains. Mais la demoiselle ne regarde pas moins le vassal avec un œil clair et un cœur loyal, comme s'ils étaient en compétition. Ils n'auraient pas cessé de s'observer, même pour la promesse d'une récompense ! Ils formaient une paire parfaite en courtoisie, beauté et douceur. Et ils étaient si semblables en qualité, manières et coutumes, que personne, voulant dire la vérité, n'aurait pu choisir le meilleur d'entre eux, ni le plus beau, ni le plus discret. Leurs sentiments, aussi, étaient très semblables ; de sorte qu'ils étaient bien assortis l'un à l'autre. Ainsi chacun dérobe le cœur de l'autre. La loi ou le mariage n'ont jamais réuni deux créatures aussi douces. Et c'est ainsi qu'ils chevauchèrent jusqu'à ce que, juste à l'heure de midi, ils s'approchent du château de Cardigan, où ils étaient tous deux attendus. Certains des premiers nobles de la cour étaient montés regarder par les fenêtres supérieures pour voir s'ils pouvaient les apercevoir. La reine Guenièvre accourut, et même le Roi vint avec Keu et Perceval de Galles, et avec eux monseigneur Gauvain et Tor, fils du roi Ars ; Lucan le bouteiller était là aussi, et maint autre chevalier vaillant. Finalement, ils aperçurent Erec arrivant en compagnie de sa dame. Ils le reconnurent tous fort bien d'aussi loin qu'ils purent le voir. La Reine est très satisfaite, et en vérité toute la cour est heureuse de sa venue, car ils l'aiment tous beaucoup. Dès qu'il fut arrivé devant le hall d'entrée, le Roi et la Reine descendent à sa rencontre, le saluant tous au nom de Dieu. Ils souhaitent la bienvenue à Erec et à sa jeune fille, louant et vantant sa grande beauté. Et le Roi lui-même la saisit et l'aida à descendre de son palefroi. Le Roi était vêtu de beaux atours et était alors d'humeur joyeuse. Il fit un honneur insigne à la demoiselle en lui prenant la main et en la conduisant dans le grand hall de pierre. Après eux, Erec et la Reine montèrent aussi main dans la main, et il lui dit : « Je vous amène, dame, ma demoiselle et mon amoureuse vêtue d'un pauvre habit. Telle qu'elle m'a été donnée, telle je vous l'ai amenée. Elle est la fille d'un pauvre vavasseur. Par la pauvreté, maint homme honorable est rabaissé : son père, par exemple, est gentil et courtois, mais il a peu de moyens. Et sa mère est une dame très gentille, la sœur d'un riche Comte. Elle ne manque ni de beauté ni de lignage, pour que je ne l'épouse pas. C'est la pauvreté qui l'a contrainte à porter ce vêtement de toile blanche jusqu'à ce que les deux manches soient déchirées sur le côté. Et pourtant, si cela avait été mon désir, elle aurait pu avoir des robes assez riches. Car une autre demoiselle, une cousine à elle, voulait lui donner une robe d'hermine et de soie tachetée ou grise. Mais je ne voulais pas qu'elle soit vêtue d'une autre robe avant que vous ne l'ayez vue. Douce dame, considérez maintenant la question et voyez quel besoin elle a d'une belle robe seyante. » Et la Reine répond aussitôt : « Vous avez très bien fait ; il est juste qu'elle ait l'une de mes robes, et je lui donnerai sur-le-champ une robe riche, belle, fraîche et nouvelle. » La Reine l'emmena alors précipitamment dans sa chambre privée, et ordonna d'apporter rapidement la tunique fraîche et le manteau vert-pourpré, brodé de petites croix, qui avait été fait pour elle-même. Celle qui alla sur son ordre revint en apportant le manteau et la tunique, qui était doublée d'hermine blanche jusque dans les manches. Aux poignets et sur la bande du cou, il y avait en vérité plus d'un demi-marc de poids d'or battu, et partout serties dans l'or, il y avait des pierres précieuses de diverses couleurs, indigo et vert, bleu et brun foncé. Cette tunique était très riche, mais pas moins précieuse, je crois, était le manteau. Il n'y avait pas encore de rubans dessus ; car le manteau, comme la tunique, était flambant neuf. Le manteau était très riche et beau : posées autour du cou, il y avait deux fourrures de zibeline, et dans les glands il y avait plus d'une once d'or ; sur l'un, une hyacinthe, et sur l'autre, un rubis brillait plus fort qu'une chandelle allumée. La doublure de fourrure était d'hermine blanche ; on n'en vit ni n'en trouva jamais de plus fine. Le tissu était habilement brodé de petites croix, toutes différentes, indigo, vermillon, bleu foncé, blanc, vert, bleu et jaune. La Reine demanda des rubans de quatre aunes de long, faits de fil de soie et d'or. Les rubans lui sont donnés, beaux et bien assortis. Rapidement, elle les fit fixer au manteau par quelqu'un qui savait comment le faire, et qui était maître de l'art. Quand le manteau n'eut plus besoin de retouches, la dame gaie et douce saisit la jeune fille à la robe blanche et lui dit joyeusement : « Mademoiselle, vous devez changer cette robe pour cette tunique qui vaut plus de cent marcs d'argent. Autant je souhaite vous accorder. Et mettez aussi ce manteau. Une autre fois, je vous en donnerai davantage. » Ne pouvant refuser le cadeau, elle prend la robe et l'en remercie. Puis deux servantes l'emmenèrent à l'écart dans une chambre, où elle retira sa robe comme n'ayant plus de valeur ; mais elle demanda et pria qu'elle soit donnée (à quelque pauvre femme) pour l'amour de Dieu. Puis elle revêt la tunique, et se ceinture, attachant serré une ceinture dorée, et ensuite met le manteau. Maintenant, elle n'avait en rien mauvaise mine ; car la robe lui allait si bien qu'elle la rendait plus belle que jamais. Les deux servantes tissèrent un fil d'or parmi ses cheveux dorés : mais ses tresses étaient plus radieuses que le fil d'or, bien que fin il fût. Les servantes, de plus, tressèrent un filet de fleurs de nombreuses couleurs variées et le placèrent sur sa tête. Elles s'efforcèrent au mieux de la parer de telle sorte qu'on ne trouvât aucun défaut à sa tenue. Enfilés sur un ruban autour de son cou, une demoiselle suspendit deux broches d'or émaillé. Maintenant, elle paraissait si charmante et belle que je ne crois pas que vous puissiez trouver son égale dans aucun pays, cherchez comme vous pourriez, tant la Nature avait habilement œuvré en elle. Puis elle sortit du vestiaire en présence de la Reine. La Reine fit grand cas d'elle, car elle l'aimait et était heureuse qu'elle fût belle et eût des manières si douces. Elles se prirent par la main et passèrent en présence du Roi. Et quand le Roi les vit, il se leva à leur rencontre. Quand elles entrèrent dans le grand hall, il y avait tant de chevaliers qui se levèrent devant elles que je ne peux nommer la dixième partie d'entre eux, ni la treizième, ni la quinzième. Mais je peux vous dire les noms de certains des meilleurs chevaliers qui appartenaient à la Table Ronde et qui étaient les meilleurs du monde.
Devant tous les excellents chevaliers, Gauvain doit être nommé le premier, et Erec fils de Lac le second, et Lancelot du Lac le troisième. Gornemant de Gohort était le quatrième, et le cinquième était le Beau Lâche. Le sixième était le Laid Hardi, le septième Meliant de Liz, le huitième Mauduit le Sage, et le neuvième Dodinel le Sauvage. Que Gandelu soit nommé le dixième, car c'était un homme de bien. Les autres, je les mentionnerai sans ordre, car les nombres m'importent peu. Eslit était là avec Briien, et Yvain fils d'Uriien. Et Yvain de Loenel y était, ainsi qu'Yvain l'Adultère. À côté d'Yvain de Cavaliot se trouvait Garravain d'Estrangot. Après le Chevalier au Cor venait le Jeune Homme à l'Anneau d'Or. Et Tristan, qui ne riait jamais, était assis à côté de Bliobleheris, et auprès de Brun de Piciez se trouvait son frère Gru le Morose. L'Armurier siégeait ensuite, lui qui préférait la guerre à la paix. Venaient ensuite Karadues au Court Bras, chevalier de bonne humeur ; puis Caveron de Robendic, le fils du Roi Quenedic, le Jeune Homme de Quintareus et Yder du Mont Douloureux. Gaheriet et Kay d'Estraus, Amauguin et Gales le Chauve, Grain, Gornevain et Carabes, et Tor fils du Roi Aras, Girflet fils de Do, et Taulas, qui ne se lassait jamais des armes : et un jeune homme de grand mérite, Loholt fils du Roi Arthur, et Sagremor le Hardi, qu'il ne faut pas oublier, ni Bedoiier le Connétable, qui était habile aux échecs et au trictrac, ni Bravain, ni le Roi Lot, ni Galegantin de Galles, ni Gronosis, versé dans le mal, qui était fils de Kay le Sénéchal, ni Labigodes le Courtois, ni le Comte Cadorcaniois, ni Letron de Prepelesant, dont les manières étaient si excellentes, ni Breon fils de Canodan, ni le Comte de Honolan qui avait une si belle chevelure blonde ; c'est lui qui reçut le cor du Roi en un mauvais jour ; il ne se souciait jamais de vérité.
Quand la jeune étrangère vit tous les chevaliers rangés la regarder fixement, elle baissa la tête par embarras ; et il n'était pas étrange que son visage rougît tout entier. Mais sa confusion lui seyait si bien qu'elle en paraissait encore plus belle. Quand le Roi vit qu'elle était embarrassée, il ne voulut pas la laisser seule. La prenant doucement par la main, il la fit asseoir à sa droite ; et à sa gauche siégeait la Reine, parlant ainsi au Roi tout en le faisant : « Sire, à mon avis, celui qui peut gagner une si belle dame par ses armes dans une autre contrée doit par droit venir à une cour royale. Nous avons bien fait d'attendre Erec ; car maintenant vous pouvez donner le baiser à la plus belle de la cour. Je ne pense pas que quiconque puisse vous en faire reproche ! Car personne ne peut dire, à moins de mentir, que cette demoiselle n'est pas la plus charmante de toutes celles qui sont ici, ou même dans le monde entier. » Le Roi répond : « Ce n'est pas un mensonge ; et sur elle, s'il n'y a nulle remontrance, je décernerai l'honneur du Cerf Blanc. » Puis il ajouta aux chevaliers : « Mes seigneurs, qu'en dites-vous ? Quel est votre avis ? Par le corps, le visage, et tout ce qu'une jeune fille doit posséder, celle-ci est la plus charmante et la plus belle que l'on puisse trouver, je puis le dire, avant que l'on n'arrive là où le Ciel et la terre se rencontrent. Je dis qu'il est juste qu'elle reçoive l'honneur du Cerf. Et vous, mes seigneurs, qu'en pensez-vous ? Pouvez-vous faire quelque objection ? Si quelqu'un souhaite protester, qu'il dise aussitôt sa pensée. Je suis Roi, et je dois tenir parole et ne permettre nulle bassesse, fausseté ou arrogance. Je dois maintenir la vérité et la droiture. C'est l'affaire d'un roi loyal que de soutenir la loi, la vérité, la foi et la justice. Je ne voudrais en aucun cas commettre un acte déloyal ou un tort, ni au faible ni au fort. Il n'est pas convenable que quiconque se plaigne de moi ; et je ne veux pas que la coutume et l'usage que ma lignée a coutume de favoriser se perdent. Vous regretteriez sans doute, vous aussi, de me voir chercher à introduire d'autres coutumes et d'autres lois que celles qu'observait mon père royal. Quelles qu'en soient les conséquences, je suis tenu de garder et de maintenir l'institution de mon père Pendragon, qui fut un juste roi et empereur. Maintenant, dites-moi pleinement ce que vous pensez ! Que personne ne soit lent à dire sa pensée, si cette demoiselle n'est pas la plus belle de ma maison et ne doit pas par droit recevoir le baiser du Cerf Blanc : je veux savoir ce que vous pensez en vérité. » Alors ils s'écrient tous d'une seule voix : « Sire, par le Seigneur et sa Croix ! Vous pouvez bien l'embrasser à juste titre, car elle est la plus belle qui soit. Dans cette demoiselle, il y a plus de beauté qu'il n'y a d'éclat dans le soleil. Vous pouvez l'embrasser librement, car nous sommes tous d'accord pour le permettre. » Quand le Roi entend que cela leur plaît à tous, il ne veut plus tarder à donner le baiser, mais se tourne vers elle et l'embrasse. La demoiselle était sensée et parfaitement consentante à ce que le Roi l'embrassât ; elle aurait été bien discourtoise de s'en offenser. De façon courtoise et en présence de tous ses chevaliers, le Roi l'embrassa et dit : « Ma chère, je vous donne mon amour en toute honnêteté. Je vous aimerai d'un cœur vrai, sans malice et sans ruse. » Par cette aventure, le Roi accomplit la pratique et l'usage auxquels le Cerf Blanc avait droit à sa cour.
Ici finit la première partie de mon histoire.
Quand le baiser du Cerf fut pris selon la coutume du pays, Erec, tel un homme poli et bienveillant, se montra soucieux pour son pauvre hôte. Il n'était pas dans son intention de manquer à ce qu'il avait promis. Écoutez comment il tint sa promesse : il lui envoya alors cinq mules de somme, fortes et bien nourries, chargées de robes et de vêtements, de bougran et d'écarlate, de marcs d'or et de vaisselle d'argent, de fourrures de vair et de gris, de peaux de zibeline, d'étoffes de pourpre et de soies. Quand les mules furent chargées de tout ce dont un gentilhomme peut avoir besoin, il envoya avec elles une escorte de dix chevaliers et sergents choisis parmi ses propres hommes, et leur enjoignit strictement de saluer son hôte et de témoigner un grand honneur tant à lui qu'à sa dame, comme si c'était à lui-même en personne ; et quand ils leur auraient présenté les bêtes de somme qu'ils leur apportaient, l'or, l'argent, l'argent monnayé et tous les autres meubles qui se trouvaient dans les coffres, ils devaient escorter la dame et le vavasseur avec grand honneur jusque dans son royaume de la Terre de Galles. Il leur avait promis deux villes, les plus choisies et les mieux situées de tout son pays, sans rien à craindre d'aucune attaque. Montrevel était le nom de l'une, et l'autre se nommait Roadan. Quand ils arriveraient dans son royaume, ils devaient leur remettre ces deux villes, avec leurs revenus et leur juridiction, conformément à ce qu'il leur avait promis. Tout fut exécuté comme Erec l'avait ordonné. Les messagers ne tardèrent point, et en temps opportun, ils présentèrent à son hôte l'or, l'argent, les bêtes de somme, les robes et l'argent, dont il y avait grande abondance. Ils les escortèrent dans le royaume d'Erec et s'efforcèrent de bien les servir. Ils arrivèrent dans le pays le troisième jour et leur transférèrent les tours des villes ; car le Roi Lac ne fit aucune objection. Il leur fit un accueil chaleureux et leur témoigna de l'honneur, les aimant pour l'amour de son fils Erec. Il leur remit le titre des villes et établit leur suzeraineté en faisant jurer aux chevaliers et aux bourgeois qu'ils les révéreraient comme leurs vrais seigneurs lige. Quand cela fut fait et accompli, les messagers retournèrent auprès de leur seigneur Erec, qui les reçut avec joie. Quand il demanda des nouvelles du vavasseur et de sa dame, de son propre père et de son royaume, le rapport qu'ils lui firent fut bon et beau.
Peu après, le temps approcha où Erec devait célébrer son mariage. Le délai lui était pénible, et il résolut de ne plus souffrir ni attendre. Il alla donc demander au Roi s'il lui plaisait de lui permettre de se marier à la cour. Le Roi lui accorda la faveur et envoya par tout son royaume chercher les rois et les comtes qui étaient ses vassaux, leur ordonnant que nul ne fût assez hardi pour ne pas être présent à la Pentecôte. Nul n'ose se retenir de ne pas aller à la cour à l'appel du Roi. Maintenant je vais vous dire, et écoutez bien, qui étaient ces comtes et ces rois. Avec une riche escorte et cent montures supplémentaires, le Comte Brandes de Gloucester vint. Après lui vint Menagormon, qui était Comte de Clivelon. Et celui de la Haute Montagne vint avec une suite fort riche. Le Comte de Treverain vint aussi, avec cent de ses chevaliers, et le Comte Godegrain avec autant d'autres. Avec ceux que je viens de mentionner vint Maheloas, un grand baron, seigneur de l'Île de Voirre. Dans cette île, on n'entend point le tonnerre, la foudre ne frappe pas, ni les tempêtes ne font rage, et il n'y a là ni crapauds ni serpents, et il n'y fait jamais trop chaud ni trop froid. Graislemier de Fine Posterne amena vingt compagnons, et avait avec lui son frère Guigomar, seigneur de l'Île d'Avalon. De ce dernier, nous avons entendu dire qu'il était l'ami de Morgan la Fée, et tel était-il en vérité. Davit de Tintagel vint, qui ne souffrit jamais de malheur ni de chagrin. Guergesin, le Duc de Haut Bois, vint avec un équipement fort riche. Il n'y avait pas de manque de comtes et de ducs, mais de rois, il y en avait encore plus. Garras de Cork, un roi vaillant, était là avec cinq cents chevaliers vêtus de manteaux, de chausses et de tuniques de brocart et de soie. Sur un destrier de Cappadoce vint Aguisel, le roi d'Écosse, et amena avec lui ses deux fils, Cadret et Coi, deux chevaliers fort respectés. Avec ceux que j'ai nommés vint le Roi Ban de Gomeret, et il n'avait dans sa compagnie que de jeunes hommes, encore sans barbe au menton ni à la lèvre. Une troupe nombreuse et joyeuse il amena, deux cents d'entre eux dans sa suite ; et il n'y en avait aucun, quel qu'il soit, qui n'eût un faucon ou un tiercelet, un émerillon ou un épervier, ou quelque précieux pigeonier, doré ou mué. Kerrin, le vieux Roi de Riel, n'amena point de jeune, mais plutôt trois cents compagnons dont le plus jeune avait sept vingts ans. En raison de leur grand âge, leurs têtes étaient toutes blanches comme la neige, et leurs barbes descendaient jusqu'à leurs ceintures. Arthur les tenait en grand respect. Le seigneur des nains vint ensuite, Bilis, le roi des Antipodes. Ce roi dont je parle était lui-même un nain et le propre frère de Brien. Bilis, d'une part, était le plus petit de tous les nains, tandis que son frère Brien était d'un demi-pied ou d'une palme entière plus grand que tout autre chevalier du royaume. Pour montrer sa richesse et sa puissance, Bilis amena avec lui deux rois qui étaient aussi des nains et qui étaient ses vassaux, Grigoras et Glecidalan. Tout le monde les regardait comme des merveilles. Quand ils furent arrivés à la cour, ils furent traités avec une grande estime. Tous trois furent honorés et servis à la cour comme des rois, car c'étaient de très parfaits gentilshommes. En bref, quand le Roi Arthur vit tous ses seigneurs assemblés, son cœur fut joyeux. Alors, pour accroître la joie, il ordonna de baigner cent écuyers qu'il voulait adouber chevaliers. Il n'en était aucun qui n'eût une robe bigarrée de riche brocart d'Alexandrie, chacun choisissant celle qui plaisait à sa fantaisie. Tous avaient des armes d'un modèle uniforme, et des chevaux rapides et pleins d'ardeur, dont le pire valait cent livres.
Quand Erec reçut sa femme, il lui fallut l'appeler par son nom véritable. Car une épouse n'est pas épousée si elle n'est appelée par son nom propre. Jusque-là, personne ne connaissait son nom, mais maintenant pour la première fois il fut connu : Enide était son nom de baptême. L'Archevêque de Cantorbéry, qui était venu à la cour, les bénit, comme il en a le droit. Quand la cour fut toute assemblée, il n'y avait pas de ménestrel dans la campagne qui possédât quelque talent agréable qui ne vînt à la cour. Dans la grande salle, il y avait grande réjouissance, chacun contribuant ce qu'il pouvait au divertissement : l'un saute, l'autre fait des culbutes, un autre fait des tours de magie ; il y a des contes, des chants, des sifflements, des jeux sur notes ; ils jouent de la harpe, de la rote, du violon, de la viole, de la flûte et du pipeau. Les demoiselles chantent et dansent, et rivalisent les unes avec les autres dans la joie. Au mariage, ce jour-là, tout fut fait qui peut donner joie et incliner le cœur de l'homme à l'allégresse. On bat les tambours, grands et petits, et l'on joue des pipeaux, des fifres, des cors, des trompettes et des cornemuses. Que dirai-je de plus ? Il n'y avait ni guichet ni porte qui restât close ; mais les sorties et les entrées étaient toutes entrebâillées, de sorte que personne, pauvre ou riche, n'était renvoyé. Le Roi Arthur n'était pas avare, mais donna des ordres aux boulangers, aux cuisiniers et aux bouteillers pour qu'ils servissent à chacun généreusement du pain, du vin et du gibier. Personne ne demanda quoi que ce fût sans obtenir tout ce qu'il désirait.
Il y avait grande gaieté dans le palais. Mais je passerai sous silence le reste, et vous entendrez parler de la joie et du plaisir dans la chambre nuptiale. Évêques et archevêques étaient là la nuit où la mariée et le marié se retirèrent. À cette première rencontre, Iseut ne fut pas subtilisée, et Brangien ne fut pas mise à sa place. La Reine elle-même prit en charge leurs préparatifs pour la nuit ; car tous deux lui étaient chers. Le cerf chassé qui halète de soif ne désire pas tant la source, et l'épervier affamé ne revient pas si vite quand on l'appelle, que ces deux-là vinrent pour se tenir en étroite étreinte. Cette nuit-là, ils eurent pleine compensation pour leur long délai. Après que la chambre eut été évacuée, ils permirent à chaque sens d'être satisfait : les yeux, qui sont la voie d'entrée de l'amour, et qui portent des messages au cœur, prennent satisfaction dans le regard, car ils se réjouissent de tout ce qu'ils voient ; après le message des yeux vient la douceur dépassant tout des baisers invitant à l'amour ; tous deux font l'essai de cette douceur, et laissent leurs cœurs en boire si librement qu'à peine peuvent-ils s'arrêter. Ainsi, le baiser fut leur premier jeu. Et l'amour qui est entre eux enhardit la demoiselle et la laissa tout à fait sans peur ; sans se soucier de la douleur, elle souffrit tout. Avant qu'elle ne se levât, elle ne portait plus le nom de demoiselle ; au matin, elle était une dame nouvellement faite. Ce jour-là, les ménestrels étaient d'humeur heureuse, car ils étaient tous bien payés. Ils furent pleinement compensés pour le divertissement qu'ils avaient donné, et bien des beaux présents leur furent offerts : robes de peau de petit-gris et d'hermine, de peaux de lapin et d'étoffes violettes, d'écarlate et de soies. Que ce fût un cheval ou de l'argent, chacun obtint ce qu'il méritait selon son talent. Et ainsi, les festivités du mariage et la cour durèrent presque une quinzaine avec grande joie et magnificence. Pour sa propre gloire et satisfaction, ainsi que pour honorer davantage Erec, le Roi Arthur fit rester tous les chevaliers une quinzaine entière. Quand la troisième semaine commença, tous ensemble, d'un consentement commun, convinrent de tenir un tournoi. D'un côté, monseigneur Gauvain s'offrit comme garant qu'il aurait lieu entre Evroic et Tenebroc : et Meliz et Meliadoc furent garants de l'autre côté. Puis la cour se sépara.
Un mois après la Pentecôte, le tournoi s'assembla et les joutes commencèrent dans la plaine en contrebas de Tenebroc. Maint étendard rouge, bleu et blanc, maint voile et mainte manche furent donnés en gages d'amour. Mainte lance y fut portée, arborant les couleurs argent et sinople, ou or et azur. Il y en avait beaucoup aussi avec des armoiries différentes, certaines à bandes et d'autres à besants. Ce jour-là, on vit lacer maint heaume d'or ou d'acier, certains verts, certains jaunes et d'autres rouges, tous étincelants au soleil ; tant d'écus et de hauberts blancs ; tant d'épées ceintes sur le côté gauche ; tant de bons boucliers, frais et neufs, certains resplendissants d'argent et de vert, d'autres d'azur avec des boucles d'or ; tant de bons destriers marqués de blanc, ou alezans, fauves, blancs, noirs et bais : tous se rassemblent en hâte. Et voilà le champ tout couvert d'armes. De chaque côté, les rangs tremblent et un grondement s'élève du combat. Le choc des lances est très grand. Les lances se rompent et les boucliers sont criblés, les hauberts reçoivent des bosses et sont mis en pièces, les selles se vident et les cavaliers errent, tandis que les chevaux suent et écument. Les épées sont rapidement tirées sur ceux qui tombent bruyamment, et certains accourent pour recevoir la promesse d'une rançon, d'autres pour conjurer cette disgrâce. Erec montait un cheval blanc et s'avança seul en tête de la ligne pour jouter, s'il pouvait trouver un adversaire. Du côté opposé chevauche à sa rencontre Orguelleus de la Lande, monté sur un destrier irlandais qui le porte avec une vitesse merveilleuse. Sur l'écu devant sa poitrine, Erec le frappe avec une telle force qu'il le renverse de son cheval : il le laisse étendu et poursuit sa route. Alors Raindurant s'opposa à lui, fils de la vieille dame de Tergalo, couvert de drap de soie bleu ; c'était un chevalier de grande prouesse. Ils chargent maintenant l'un contre l'autre et portent des coups féroces sur les boucliers autour de leur cou. Erec, à la longueur de sa lance, l'étend sur le sol dur. En revenant, il rencontra le Roi de la Cité Rouge, qui était très vaillant et hardi. Ils saisissent leurs rênes par les nœuds et leurs boucliers par les courroies intérieures. Ils avaient tous deux de belles armes, des chevaux forts et rapides, et de bons boucliers, frais et neufs. Avec une telle fureur ils se frappent que leurs deux lances volent en éclats. Jamais on ne vit un tel coup. Ils se précipitent ensemble avec boucliers, armes et chevaux. Mais ni sangle, ni rêne, ni poitrail ne purent empêcher le roi de venir à terre. Ainsi vola-t-il de son destrier, emportant avec lui selle et étrier, et même les rênes de sa bride dans sa main. Tous ceux qui furent témoins des joutes furent remplis d'émerveillement et dirent qu'il lui en coûta cher de jouter contre un si bon chevalier. Erec ne voulut pas s'arrêter pour capturer cheval ou cavalier, mais plutôt jouter et se distinguer afin que sa prouesse apparût. Il fait trembler les rangs devant lui. Gauvain anime ceux qui étaient de son côté par sa prouesse, et en gagnant chevaux et chevaliers au grand désarroi de ses adversaires. Je parle de monseigneur Gauvain, qui fit très bien et vaillamment. Dans le combat, il désarçonna Guincel et prit Gaudin de la Montagne ; il captura chevaliers et chevaux de même : monseigneur Gauvain fit bien. Girtlet le fils de Do, et Yvain, et Sagremor le Hardi traitèrent si mal leurs adversaires qu'ils les repoussèrent jusqu'aux portes, capturant et désarçonnant nombre d'entre eux. Devant la porte de la ville, la lutte recommença entre ceux du dedans et ceux du dehors. Là fut jeté à bas Sagremor, qui était un très vaillant chevalier. Il était sur le point d'être retenu et capturé, quand Erec éperonne pour le secourir, brisant sa lance en éclats sur l'un des opposants. Si fort le frappe-t-il sur la poitrine qu'il le fit quitter la selle. Puis il tira son épée et s'avance sur eux, brisant et pourfendant leurs heaumes. Certains fuient, et d'autres lui font place, car même le plus hardi le craint. Finalement, il distribua tant de coups et d'estocs qu'il délivra Sagremor d'entre eux et les repoussa tous en confusion dans la ville. Pendant ce temps, l'heure des vêpres touchait à sa fin. Erec se comporta si bien ce jour-là qu'il fut le meilleur des combattants. Mais le lendemain, il fit encore bien mieux : car il prit tant de chevaliers et laissa tant de selles vides que nul ne pourrait le croire, sinon ceux qui l'avaient vu. Chacun, des deux côtés, disait qu'avec sa lance et son bouclier, il avait remporté les honneurs du tournoi. La renommée d'Erec était désormais si haute que nul ne parlait que de lui, et nul n'était d'aussi belle apparence. Par le visage, il ressemblait à Absalon, par le langage, il semblait un Salomon, par la hardiesse, il égalait Samson, et par la générosité dans le don et la dépense, il était l'égal d'Alexandre. À son retour du tournoi, Erec alla parler au Roi. Il alla lui demander la permission d'aller visiter sa propre terre ; mais d'abord il le remercia, en homme franc, sage et courtois, pour l'honneur qu'il lui avait fait ; car très profonde était sa gratitude. Puis il demanda son congé, car il souhaitait visiter son pays, et il voulait emmener sa femme avec lui. Cette requête, le Roi ne put la lui refuser, bien qu'il eût voulu qu'il restât. Il lui donne congé et le supplie de revenir au plus tôt : car dans toute la cour, il n'y avait meilleur ou plus galant chevalier, sinon son cher neveu Gauvain ; nul ne pouvait être comparé à lui. Mais après lui, il prisait Erec par-dessus tout et le tenait pour plus cher que tout autre chevalier.
Erec ne voulut plus attendre. Dès qu’il eut obtenu la permission du Roi, il pria sa femme de faire ses préparatifs, et il retint pour son escorte soixante chevaliers de valeur, avec leurs destriers et leurs fourrures grises et mouchetées. Sitôt qu’il fut prêt pour son voyage, il ne s’attarda guère à la cour, mais prit congé de la Reine et recommanda ses chevaliers à Dieu. La Reine lui accorde la permission de partir. À l’heure de prime, il quitta le palais royal. En présence de tous, il monta sur son destrier, et sa femme monta sur le cheval moucheté qu’elle avait amené de son propre pays ; puis toute son escorte monta à cheval. En comptant les chevaliers et les écuyers, il y avait bien sept vingts personnes dans la suite. Après quatre longs jours de voyage par monts et par vaux, à travers forêts, plaines et rivières, ils arrivèrent au cinquième jour à Camant, où le Roi Lac résidait dans une ville fort charmante. Nul n’en vit jamais de mieux située ; car la ville était pourvue de forêts et de prairies, de vignes et de fermes, de ruisseaux et de vergers, de dames et de chevaliers, et de beaux et vifs jouvenceaux, et de clercs polis et bien élevés qui dépensaient leurs revenus avec largesse, de belles et charmantes demoiselles, et de bourgeois prospères. Avant qu’Erec n’atteignît la ville, il envoya deux chevaliers en avant pour annoncer son arrivée au Roi. Quand il apprit la nouvelle, le Roi fit monter au plus vite clercs, chevaliers et damoiselles, ordonna que les cloches fussent sonnées et que les rues fussent tendues de tapisseries et d’étoffes de soie, afin que son fils fût reçu avec joie ; puis il monta lui-même sur son cheval. Des clercs, il y en avait quatre-vingts, gens nobles et honorables, vêtus de manteaux gris bordés de zibeline. Des chevaliers, il y en avait bien cinq cents, montés sur des destriers bais, alezans ou balzanes. Il y avait tant de bourgeois et de dames que nul n’aurait pu en compter le nombre. Le Roi et son fils galopèrent et chevauchèrent jusqu’à ce qu’ils se vissent et se reconnussent. Ils sautent tous deux de leurs chevaux, s’embrassent et se saluent longuement, sans bouger de l’endroit où ils s’étaient rencontrés. Chaque partie souhaite joie à l’autre : le Roi fait grand cas d’Erec, mais s’interrompt soudain pour se tourner vers Enide. De tous côtés, il est comblé : il les embrasse et les baise tous deux, et ne sait lequel des deux lui plaît davantage. Comme ils entrent gaiement dans le château, les cloches sonnent à toute volée pour honorer l’arrivée d’Erec. Les rues sont toutes jonchées de roseaux, de menthe et d’iris, et tendues au-dessus des têtes de rideaux et de tapisseries de soie fantaisie et d’étoffes de satin. Ce fut une grande liesse ; car tout le peuple s’était rassemblé pour voir son nouveau seigneur, et nul ne vit jamais plus grand bonheur que celui manifesté, tant par les jeunes que par les vieux. Ils se rendirent d’abord à l’église, où ils furent reçus très dévotement en procession. Erec s’agenouilla devant l’autel du Crucifix, et deux chevaliers conduisirent sa femme devant l’image de Notre-Dame. Quand elle eut achevé sa prière, elle fit un pas en arrière et se signa de la main droite, comme doit le faire une dame de bonne éducation. Puis ils sortirent de l’église et entrèrent dans le palais royal, où la fête commença. Ce jour-là, Erec reçut de nombreux présents des chevaliers et des bourgeois : de l’un, un palefroi de race nordique, et d’un autre, une coupe d’or. L’un lui offre un faucon pèlerin doré, l’autre un chien d’arrêt, celui-ci un lévrier, cet autre un épervier, et un autre encore un rapide destrier arabe, celui-ci un bouclier, celui-là un étendard, celui-ci une épée, et celui-là un heaume. Jamais roi ne fut vu avec autant de plaisir dans son royaume, ni reçu avec plus grande joie, car tous s’efforçaient de bien le servir. Pourtant, ils firent plus grand cas d’Enide que de lui, pour la grande beauté qu’ils voyaient en elle, et plus encore pour son charme naturel. Elle était assise dans une chambre sur un coussin de brocart qui avait été apporté de Thessalie. Autour d’elle se trouvait maint belle dame ; pourtant, tout comme la gemme lustrée éclipse le silex brun, et comme la rose surpasse le coquelicot, ainsi Enide était plus belle que n’importe quelle autre dame ou damoiselle que l’on pût trouver au monde, où que l’on cherchât. Elle était si douce et honorable, de discours sage et affable, de caractère plaisant et de mine aimable. Personne n’aurait pu être assez vigilant pour détecter en elle la moindre folie, ou signe de mal ou de vilenie. Elle avait été si bien éduquée aux bonnes manières qu’elle avait appris toutes les vertus qu’une dame peut posséder, ainsi que la générosité et le savoir. Tous l’aimaient pour son cœur ouvert, et quiconque pouvait lui rendre quelque service était heureux et s’en estimait davantage. Personne ne disait de mal d’elle, car personne ne le pouvait. Dans le royaume ou l’empire, il n’y avait dame de si bonnes manières. Mais Erec l’aimait d’un amour si tendre qu’il ne se souciait plus des armes, ne fréquentait plus les tournois et n’avait aucun désir de jouter ; il passait son temps à chérir sa femme. Il fit d’elle sa maîtresse et sa bien-aimée. Il consacrait tout son cœur et son esprit à la caresser et à l’embrasser, et ne cherchait aucun plaisir dans d’autre passe-temps. Ses amis en étaient affligés, et regrettaient souvent entre eux qu’il fût si profondément épris. Souvent, il était passé midi avant qu’il ne quittât ses côtés ; car il y était heureux, quoi qu’ils pussent dire. Il quittait rarement sa compagnie, et pourtant il était plus généreux que jamais envers ses chevaliers pour les armes, les vêtements et l’argent. Il n’y avait aucun tournoi nulle part où il ne les envoyât bien vêtus et équipés. Quel qu’en fût le coût, il leur donnait des destriers frais pour le tournoi et la joute. Tous les chevaliers disaient que c’était une grande pitié et un malheur qu’un homme si vaillant qu’il avait coutume d’être ne voulût plus porter les armes. Il fut tant blâmé de toutes parts par les chevaliers et les écuyers que des murmures parvinrent aux oreilles d’Enide, disant que son seigneur était devenu couard en matière d’armes et de faits de chevalerie, et que son genre de vie avait grandement changé. Elle en fut profondément attristée, mais elle n’osait montrer son chagrin ; car son seigneur se serait aussitôt senti offensé si elle lui en avait parlé. L’affaire resta donc secrète, jusqu’à ce qu’un matin ils fussent couchés au lit, là où ils s’étaient divertis ensemble. Ils étaient là, étroitement enlacés, comme les vrais amants qu’ils étaient. Il dormait, mais elle était éveillée, songeant à ce que maint homme dans le pays disait de son seigneur. Et quand elle commença à tout repasser dans son esprit, elle ne put retenir ses larmes. Tel fut son chagrin et son dépit que, par mégarde, elle laissa échapper un mot dont elle se sentit plus tard repentie, bien que dans son cœur il n’y eût nulle fourberie. Elle commença à examiner son seigneur de la tête aux pieds, son corps bien fait et son visage clair, jusqu’à ce que ses larmes tombassent à flots sur la poitrine de son seigneur, et elle dit : « Hélas, malheur à moi que j’aie jamais quitté mon pays ! Qu’étais-je venue chercher ici ? La terre devrait à juste titre m’engloutir quand le meilleur chevalier, le plus hardi, brave, beau et courtois qui fut jamais comte ou roi, a complètement abjuré tous ses faits de chevalerie à cause de moi. Et ainsi, en vérité, c’est moi qui ai attiré la honte sur sa tête, bien que je n’eusse voulu le faire à aucun prix. » Puis elle lui dit : « Malheureux es-tu ! » Puis elle se tut et ne parla plus. Erec ne dormait pas profondément et, bien qu’assoupi, entendit clairement ce qu’elle disait. Il s’éveilla à ses paroles, et très surpris de la voir pleurer, il lui demanda : « Dis-moi, ma beauté précieuse, pourquoi pleures-tu ainsi ? Qu’est-ce qui t’a causé peine ou chagrin ? Assurément, c’est mon désir de savoir. Dis-le-moi maintenant, ma douce amie ; et prends soin de ne rien cacher, pourquoi as-tu dit que malheur était à moi ? Car tu l’as dit de moi et de nul autre. J’ai entendu tes paroles assez clairement. » Alors Enide fut dans une grande détresse, effrayée et consternée. « Sire, dit-elle, je ne sais rien de ce que vous dites. » « Dame, pourquoi le cacher ? La dissimulation ne sert à rien. Tu as pleuré ; je peux le voir, et tu ne pleures pas pour rien. Et dans mon sommeil, j’ai entendu ce que tu as dit. » « Ah ! beau sire, vous ne l’avez jamais entendu, et j’ose dire que ce n’était qu’un rêve. » « Maintenant tu viens me conter des mensonges. Je t’entends mentir calmement. Mais si tu ne me dis pas la vérité maintenant, tu viendras à t’en repentir plus tard. » « Sire, puisque vous me tourmentez ainsi, je vous dirai toute la vérité, et ne cacherai rien. Mais je crains que cela ne vous plaise guère. En ce pays, tous disent — le brun, le blond et le roux — que c’est une grande pitié que vous renonciez à vos armes ; votre réputation en a souffert. Tout le monde disait, il n’y a pas si longtemps, que dans le monde entier il n’était point connu de chevalier meilleur ou plus galant. Maintenant, ils s’en vont tous à se moquer de vous — vieux et jeunes, petits et grands — vous traitant de couard. Pensez-vous que cela ne me fasse pas de peine de vous entendre ainsi parler avec mépris ? Cela m’attriste quand je l’entends dire, et pourtant cela m’attriste davantage qu’ils m’en rejettent la faute. Oui, je suis blâmée pour cela, je regrette de le dire, et ils affirment tous que c’est parce que je vous ai si bien piégé et capturé que vous perdez tout votre mérite, et ne vous souciez de rien d’autre que de moi. Vous devez choisir une autre voie, afin de faire taire ce reproche et retrouver votre renommée d’antan ; car j’ai entendu trop de ce reproche, et pourtant je n’osais vous le révéler. Maintes fois, quand j’y pense, je dois pleurer de pur chagrin. Tel est le dépit que j’ai ressenti à l’instant que je n’ai pu m’empêcher de dire que vous étiez infortuné. » « Dame, dit-il, tu étais dans le vrai, et ceux qui me blâment le font avec raison. Et maintenant, prépare-toi aussitôt à prendre la route. Lève-toi d’ici, et revêts ta plus riche robe, et ordonne que l’on mette ta selle sur ton meilleur palefroi. » Maintenant, Enide est dans une grande détresse : très triste et pensive, elle se lève, se blâmant et s’invectivant pour les mots insensés qu’elle a prononcés : elle avait fait son lit, et devait s’y coucher. « Ah ! dit-elle, pauvre folle ! J’étais trop heureuse, car rien ne me manquait. Dieu ! pourquoi ai-je été si téméraire d’oser proférer une telle folie ? Dieu ! mon seigneur ne m’aimait-il pas à l’excès ? En foi, hélas, il m’aimait trop. Et maintenant, je dois partir en exil. Mais j’ai un chagrin encore plus grand, celui de ne plus voir mon seigneur, qui m’aimait avec une telle tendresse que rien ne lui était plus cher. Le meilleur homme qui fut jamais né était devenu si absorbé par moi qu’il ne se souciait de rien d’autre. Rien ne me manquait alors. J’étais très heureuse. Mais c’est l’orgueil qui m’a poussée : à cause de mon orgueil, je dois souffrir le malheur pour lui avoir dit de telles paroles insultantes, et il est juste que je souffre. On ne sait ce qu’est la bonne fortune avant d’avoir fait l’épreuve du mal. » Ainsi la dame déplorait son sort, tandis qu’elle se vêtait convenablement de sa plus riche robe. Pourtant, rien ne lui donnait aucun plaisir, mais plutôt cause de profond dépit. Puis elle fit appeler par une servante l’un de ses écuyers, et lui ordonna de seller son précieux palefroi de race nordique, dont aucun comte ni roi n’eut jamais de meilleur. Aussitôt qu’elle lui eut donné l’ordre, l’homme ne demanda aucun délai, mais s’en fut aussitôt seller le palefroi moucheté. Et Erec appela un autre écuyer et lui ordonna d’apporter ses armes pour en armer son corps. Puis il monta dans un cabinet, et fit étaler devant lui sur le sol un tapis de Limoges. Pendant ce temps, l’écuyer courut chercher les armes et revint les déposer sur le tapis. Erec prit place en face, sur la figure d’un léopard qui était représentée sur le tapis. Il se prépare et s’apprête à revêtir ses armes : d’abord, il fit lacer une paire de grèves d’acier poli ; ensuite, il endosse un haubert, qui était si fin qu’aucune maille ne pouvait en être coupée. Ce haubert était fort riche, en vérité, car ni à l’intérieur ni à l’extérieur il n’y avait assez de fer pour faire une aiguille, ni ne pouvait-il prendre la rouille ; car il était tout fait d’argent travaillé en minuscules mailles à triple tissage ; et il était fait avec tant de savoir-faire que je puis vous assurer que quiconque l’eût revêtu n’en aurait été ni plus mal à l’aise ni plus endolori, que s’il avait endossé une jaquette de soie sur sa chemise. Les chevaliers et les écuyers commencèrent tous à s’étonner de la raison pour laquelle il s’armait ; mais nul n’osa lui demander pourquoi. Quand ils eurent passé son haubert, un valet lace autour de sa tête un heaume cannelé d’un bandeau d’or, brillant plus qu’un miroir. Puis il prend l’épée et s’en ceint, et ordonne qu’on lui amène, sellé, son destrier bai de Gascogne. Puis il appelle un valet à lui, et dit : « Valet, va vite, cours à la chambre à côté de la tour où est ma femme, et dis-lui qu’elle me fait attendre ici trop longtemps. Elle a passé trop de temps à sa toilette. Dis-lui de venir et de monter à l’instant, car je l’attends. » Et l’homme y va et la trouve toute prête, pleurant et gémissant : et il s’adressa aussitôt à elle en ces termes : « Dame, pourquoi tardez-vous ainsi ? Mon seigneur vous attend dehors là-bas, déjà entièrement armé. Il aurait déjà monté depuis longtemps, si vous aviez été prête. » Enide s’étonnait grandement de ce qu’était l’intention de son seigneur ; mais elle se montra très sagement avec un visage aussi joyeux que possible, quand elle apparut devant lui. Au milieu de la cour, elle le trouva, et le Roi Lac accourt. Les chevaliers accourent aussi, se disputant à qui arrivera le premier. Il n’est ni jeune ni vieux qui ne s’enquière et ne demande s’il prendra quelqu’un d’entre eux avec lui. Ainsi chacun s’offre et se présente. Mais il déclare fermement et affirme qu’il ne prendra aucun compagnon, sinon sa femme, assurant qu’il s’en ira seul. Alors le Roi est dans une grande détresse. « Beau fils, dit-il, que prétends-tu faire ? Tu devrais me dire ton affaire et ne rien cacher. Dis-moi où tu iras ; car tu ne veux en aucune façon être accompagné d’une escorte d’écuyers ou de chevaliers. Si tu as entrepris de combattre quelque chevalier en combat singulier, tu ne devrais pas pour autant manquer d’emmener une partie de tes chevaliers avec toi pour témoigner de ta richesse et de ta seigneurie. Le fils d’un roi ne doit pas voyager seul. Beau fils, fais charger tes sommiers maintenant, et prends trente ou quarante de tes chevaliers ou plus, et vois que de l’argent et de l’or soient pris, et tout ce dont un gentilhomme a besoin. » Finalement, Erec fait réponse et lui raconte tout en détail comment il a planifié son voyage. « Sire, dit-il, il doit en être ainsi. Je ne prendrai aucun cheval supplémentaire, et je n’ai nul usage d’or ou d’argent, d’écuyer ou de sergent ; et je ne demande aucune compagnie si ce n’est celle de ma femme seule. Mais je vous prie, quoi qu’il puisse arriver, si je devais mourir et qu’elle revienne, de l’aimer et de la chérir pour l’amour de moi et pour ma prière, et de lui donner, tant qu’elle vivra, sans contestation ni aucune dispute, la moitié de votre terre pour qu’elle soit sienne. » En entendant la requête de son fils, le Roi dit : « Beau fils, je le promets. Mais je m’afflige fort de te voir ainsi partir sans escorte, et si cela ne tenait qu’à moi, tu ne partirais point ainsi. » « Sire, il ne peut en être autrement. Je pars maintenant, et à Dieu je vous recommande. Mais gardez à l’esprit mes compagnons, et donnez-leur chevaux et armes et tout ce dont chevalier peut avoir besoin. » Le Roi ne peut retenir ses larmes lorsqu’il est séparé de son fils. Les gens alentour pleurent aussi ; les dames et les chevaliers versent des larmes et font grand deuil pour lui. Il n’en est pas un qui ne pleure, et maint homme dans la cour s’évanouit. En pleurant, ils l’embrassent et le serrent, et sont presque hors d’eux-mêmes par le chagrin. Je pense qu’ils n’auraient pas été plus tristes s’ils l’avaient vu mort ou blessé. Alors Erec dit pour les réconforter : « Mes seigneurs, pourquoi pleurez-vous si fort ? Je ne suis ni en prison ni blessé. Vous ne gagnez rien à ce déploiement de chagrin. Si je m’en vais, je reviendrai quand il plaira à Dieu et quand je le pourrai. À Dieu je vous recommande tous et chacun ; alors maintenant laissez-moi partir ; trop longtemps vous me retenez ici. Je suis désolé et peiné de vous voir pleurer. » À Dieu il les recommande et eux lui.
Ainsi s’en allèrent-ils, laissant derrière eux la douleur. Erec se met en route et mène sa femme, sans savoir où, au gré de la chance. « Chevauchez vite, dit-il, et prenez bien garde de ne pas être assez téméraire pour me parler de quoi que ce soit que vous puissiez voir. Gardez-vous de jamais me parler, à moins que je ne vous adresse la parole le premier. Chevauchez maintenant vite et avec assurance. » « Sire, dit-elle, il en sera fait ainsi. » Elle chevaucha devant et garda le silence. Ni l’un ni l’autre ne dit un mot. Mais le cœur d’Enide est fort triste, et en elle-même elle se lamente ainsi, doucement et bas pour qu’il ne puisse l’entendre : « Hélas, dit-elle, Dieu m’avait élevée et exaltée jusqu’à une si grande joie ; mais maintenant Il m’a soudainement précipitée à bas. La Fortune qui m’avait fait signe a maintenant rapidement retiré sa main. Cela ne me chagrinerait pas tant, hélas, si seulement j’osais m’adresser à mon seigneur. Mais je suis mortifiée et navrée parce que mon seigneur s’est tourné contre moi, je le vois clairement, puisqu’il ne veut pas me parler. Et je ne suis pas assez hardie pour oser le regarder. » Tandis qu’elle se lamente ainsi, un chevalier qui vivait de rapines sortit des bois. Il avait deux compagnons avec lui, et tous trois étaient armés. Ils convoitent le palefroi qu’Enide monte. « Mes seigneurs, savez-vous les nouvelles que j’apporte ? » dit-il à ses deux compagnons. « Si nous ne faisons pas maintenant une prise, nous sommes des lâches bons à rien et la chance nous fuit. Voici venir une dame merveilleusement belle, qu’elle soit mariée ou non je ne sais, mais elle est très richement vêtue. Le palefroi et la selle, avec la croupière et les rênes, valent mille livres de Chartres. Je prendrai le palefroi pour moi, et le reste du butin, vous pourrez l’avoir. Je ne veux rien de plus pour ma part. Le chevalier n’emmènera pas la dame, ainsi m’aide Dieu. Car j’ai l’intention de lui donner un coup de lance tel qu’il le paiera cher. C’est moi qui l’ai vu le premier, et c’est donc mon droit d’y aller le premier et d’offrir la bataille. » Ils lui en donnent la permission et il s’en va, bien blotti sous son écu, tandis que les deux autres restent à l’écart. En ces jours-là, c’était l’usage et la pratique que dans une attaque deux chevaliers ne s’unissent pas contre un seul ; ainsi, s’ils avaient eux aussi assailli, il semblerait qu’ils eussent agi en traîtres. Enide vit les brigands, et fut saisie d’une grande peur. « Dieu, dit-elle, que puis-je dire ? Maintenant mon seigneur sera tué ou fait prisonnier ; car ils sont trois et il est seul. Le combat n’est pas loyal entre un chevalier et trois. Ce gaillard va le frapper maintenant en traître ; car mon seigneur n’est pas sur ses gardes. Dieu, serai-je donc une telle couarde que je n’ose élever la voix ? Une telle lâche je ne serai pas : je ne manquerai pas de lui parler. » Sur-le-champ elle se retourne et l’appelle : « Beau sire, à quoi pensez-vous ? Il vient derrière vous trois chevaliers qui vous pressent vivement. Je crains fort qu’ils ne vous fassent du mal. » « Quoi ? dit Erec, qu’est-ce que vous dites là ? Vous avez sûrement été bien hardie de dédaigner mon commandement et mon interdiction. Cette fois, vous serez pardonnée ; mais s’il devait arriver une autre fois, vous ne seriez pas pardonnée. » Puis, tournant son écu et sa lance, il se rue sur le chevalier. Ce dernier le voit venir et le défie. Quand Erec l’entend, il le défie en retour. Tous deux éperonnent et s’entrechoquent, tenant leurs lances en arrêt. Mais il manqua Erec, tandis qu’Erec l’utilisa durement ; car il connaissait bien la bonne attaque. Il le frappe sur l’écu si violemment qu’il le fend de haut en bas. Et son haubert n’est aucune protection : Erec le perce et l’écrase au milieu de sa poitrine, et enfonce un pied et demi de sa lance dans son corps. Quand il recula, il retira le fût. Et l’autre tomba à terre. Il lui faut mourir, car la lame avait bu le sang de sa vie. Alors l’un des deux autres se précipite, laissant son compagnon derrière, et éperonne vers Erec, le menaçant. Erec saisit fermement son écu, et l’attaque d’un cœur vaillant. L’autre tient son écu devant sa poitrine. Alors ils frappent sur les écus blasonnés. La lance du chevalier vole en deux morceaux, tandis qu’Erec enfonce un quart de la longueur de sa lance à travers la poitrine de l’autre. Il ne lui causera plus de soucis. Erec le désarçonne et le laisse évanoui, tandis qu’il éperonne en biais vers le troisième brigand. Quand ce dernier le vit venir, il commença à s’enfuir. Il avait peur, et n’osait pas l’affronter ; aussi se hâta-t-il de se réfugier dans les bois. Mais sa fuite est de peu d’utilité, car Erec le suit de près et crie à haute voix : « Vassal, vassal, retournez-vous maintenant, et préparez-vous à vous défendre, afin que je ne vous tue pas en pleine fuite. Il est inutile d’essayer d’échapper. » Mais le gaillard n’a aucune envie de se retourner, et continue de fuir de toutes ses forces. Le suivant et le rattrapant, Erec le frappe en plein sur son écu peint, et le renverse de l’autre côté. À ces trois brigands il ne prête plus attention : l’un, il l’a tué, l’autre blessé, et du troisième il s’est débarrassé en le jetant à terre de sa monture. Il prit les chevaux de tous les trois et les attacha ensemble par les brides. De couleur, ils n’étaient pas semblables : le premier était blanc comme lait, le second noir et point vilain d’aspect, tandis que le troisième était tout tacheté. Il revint sur la route où Enide l’attendait. Il lui ordonna de mener et de conduire les trois chevaux devant elle, l’avertissant durement de ne plus jamais être assez hardie pour dire un seul mot à moins qu’il ne lui en donne la permission. Elle répond : « Je ne le ferai jamais, beau sire, si c’est votre volonté. » Puis ils chevauchent, et elle garde le silence.
Ils n’avaient pas encore fait une lieue que, devant eux, dans un vallon, arrivèrent cinq autres chevaliers, la lance en arrêt, les écus tenus serrés contre le cou, et leurs heaumes brillants bien laçés ; eux aussi étaient en quête de butin. Aussitôt, ils virent la dame approcher, chargée des trois chevaux, et Erec qui suivait derrière. Dès qu’ils les virent, ils se partagèrent leur équipement entre eux, tout comme s’ils en avaient déjà pris possession. La convoitise est une mauvaise chose. Mais cela ne se passa pas comme ils l’escomptaient ; car une vigoureuse défense fut faite. Bien des choses qu’un fou planifie ne sont pas exécutées, et maint homme manque ce qu’il pense obtenir. Ainsi leur advint-il dans cette attaque. L’un dit qu’il prendrait la pucelle ou perdrait la vie dans la tentative ; et un autre dit que le destrier tacheté sera sien, et qu’il sera satisfait de cela. Le troisième dit qu’il prendrait le cheval noir. « Et le blanc pour moi », dit le quatrième. Le cinquième n’était pas en reste, et jura qu’il aurait le cheval et les armes du chevalier lui-même. Il voulait les gagner seul, et aurait voulu l’attaquer le premier, s’ils voulaient lui en laisser la permission : et ils donnèrent volontiers leur consentement. Alors il les quitte et chevauche en avant sur un bon et agile destrier. Erec le vit, mais fit semblant de ne pas encore l’avoir remarqué. Quand Enide les vit, son cœur bondit de peur et de grand effroi. « Hélas ! dit-elle, je ne sais que dire ou faire ; car mon seigneur me menace sévèrement, et dit qu’il me punira, si je lui dis un mot. Mais si mon seigneur était mort maintenant, il n’y aurait point de réconfort pour moi. Je serais tuée et traitée rudement. Dieu ! mon seigneur ne les voit pas ! Pourquoi donc hésité-je, moi folle ? Je suis vraiment trop avare de mes paroles, quand je ne lui ai pas déjà parlé. Je sais assez que ceux qui viennent là-bas sont intentés à quelque mauvaise action. Et Dieu ! comment lui parlerai-je ? Il me tuera. Eh bien, qu’il me tue ! Pourtant je ne manquerai pas de lui parler. » Alors elle l’appelle doucement : « Sire ! » « Quoi ? dit-il, que voulez-vous ? » « Votre pardon, sire. Je veux vous dire que cinq chevaliers ont surgi de ce fourré, dont j’ai une peur mortelle. Les ayant remarqués, je suis d’avis qu’ils ont l’intention de se battre avec vous. Quatre d’entre eux sont restés derrière, et l’autre vient vers vous aussi vite que son destrier peut le porter. Je crains à chaque instant qu’il ne vous frappe. C’est vrai, les quatre sont restés derrière ; mais ils ne sont tout de même pas loin, et l’aideront rapidement, si besoin est. » Erec répond : « Vous avez eu une mauvaise pensée, quand vous avez transgressé mon commandement — chose que je vous avais interdite. Et pourtant je savais tout du long que vous ne me teniez pas en estime. Votre service a été mal employé ; car il n’a pas éveillé ma gratitude, mais plutôt allumé davantage mon ire. Je vous l’ai dit une fois, et je le dis encore. Cette fois encore je vous pardonnerai ; mais une autre fois retenez-vous, et ne vous retournez plus pour me surveiller : car en faisant cela vous seriez bien folle. Je ne goûte guère vos paroles. » Puis il éperonne à travers champ vers son adversaire, et ils s’entrechoquent. Chacun cherche et assaille l’autre. Erec le frappe avec une telle force que son écu vole de son cou, et ainsi il lui brise la clavicule. Ses étriers rompent, et il tombe sans la force de se relever, car il était durement meurtri et blessé. L’un des autres apparut alors, et ils s’attaquent férocement. Sans difficulté Erec enfonce l’acier tranchant et bien forgé dans son cou sous le menton, sectionnant ainsi les os et les nerfs. À l’arrière de son cou la lame dépasse, et le sang rouge et chaud coule des deux côtés de la plaie. Il rend l’âme, et son cœur est immobile. Le troisième sort de sa cachette de l’autre côté d’un gué. Tout droit à travers l’eau, il vient. Erec éperonne et le rencontre avant qu’il ne sorte de l’eau, le frappant si fort qu’il abat à plat et le cavalier et le cheval. Le destrier resta sur le corps assez longtemps pour le noyer dans le courant, puis se débattit jusqu’à ce qu’avec difficulté il se remît sur ses pieds. Ainsi il en conquit trois, quand les deux autres jugèrent sage de quitter le conflit et de ne pas lutter avec lui. Dans leur fuite ils suivent le courant, et Erec après eux en chaude poursuite, jusqu’à ce qu’il frappe l’un sur l’épine dorsale si fort qu’il le projette en avant sur l’arçon de la selle. Il mit toute sa force dans le coup, et brise sa lance sur son corps, de sorte que le gaillard tomba la tête la première. Erec lui fait payer cher la lance qu’il a brisée sur lui, et tira son épée du fourreau. Le gaillard se redressa imprudemment ; car Erec lui donna trois coups tels qu’il étancha la soif de son épée dans son sang. Il sectionne l’épaule de son corps, de sorte qu’elle tomba à terre. Puis, l’épée nue, il attaqua l’autre, alors qu’il cherchait à s’échapper sans compagnie ni escorte. Quand il voit Erec le poursuivre, il est si effrayé qu’il ne sait que faire : il n’ose l’affronter, et ne peut tourner à côté ; il doit laisser son cheval, car il n’a plus confiance en lui. Il jette son écu et sa lance, et glisse de son cheval à terre. Quand il le vit sur ses pieds, Erec ne prit plus la peine de le poursuivre, mais il se pencha pour la lance, ne voulant pas laisser celle-ci, à cause de la sienne qui avait été brisée. Il emporte sa lance et s’en va, ne laissant pas les chevaux derrière : il attrape les cinq et les emmène. Enide eut fort à faire pour tous les mener ; car il lui confie les cinq avec les trois autres, et lui commande d’aller vivement, et de se garder de lui adresser la parole afin qu’aucun malheur ou tort ne lui advienne. Ainsi elle ne répond pas un mot, mais garde plutôt le silence ; et ainsi s’en vont-ils, menant avec eux tous les huit chevaux.
Ils chevauchèrent jusqu’à la tombée de la nuit sans arriver à aucune ville ou gîte. Quand la nuit tomba, ils se réfugièrent sous un arbre dans un champ ouvert. Erec ordonne à sa dame de dormir, et lui veillera. Elle répond qu’elle ne le fera pas, car il n’est pas juste, et elle ne le souhaite point. C’est à lui de dormir, qui est plus fatigué. Fort satisfait de cela, Erec accède. Sous sa tête il plaça son écu, et la dame prit son manteau, et l’étendit sur lui de la tête aux pieds. Ainsi, il dormit et elle monta la garde, ne somnolant jamais de toute la nuit, mais tenant serrés dans sa main par la bride les chevaux jusqu’à ce que le matin se levât ; et beaucoup elle se blâma et se reprocha les paroles qu’elle avait proférées, et dit qu’elle avait mal agi, et n’était pas à moitié aussi mal traitée qu’elle méritait de l’être. « Hélas, disait-elle, en quelle mauvaise heure ai-je été témoin de mon orgueil et de ma présomption ! J’aurais dû savoir sans aucun doute qu’il n’y avait aucun chevalier meilleur que, ou aussi bon que, mon seigneur. Je le savais assez, mais maintenant je le sais mieux. Car j’ai vu de mes propres yeux comment il n’a point faibli devant trois ou même cinq hommes armés. Peste soit à jamais de ma langue pour avoir proféré un tel orgueil et une telle insulte qui m’obligent maintenant à souffrir honte ! » Toute la nuit elle se lamenta ainsi jusqu’à ce que le matin pointât. Erec se lève tôt, et de nouveau ils prennent la route, elle devant et lui derrière. À midi un écuyer les rencontra dans un petit vallon, accompagné de deux valets qui portaient des gâteaux et du vin et quelques riches fromages d’automne pour ceux qui fauchaient le foin dans les prés appartenant au comte Galoain. L’écuyer était un homme habile, et quand il vit Erec et Enide, qui venaient de la direction des bois, il comprit qu’ils devaient avoir passé la nuit dans la forêt et n’avoir rien eu à manger ou à boire ; car dans un rayon d’une journée de voyage il n’y avait ni ville, cité ou tour, ni place forte ou abbaye, hospice ou lieu de refuge. Aussi forma-t-il un honnête dessein et tourna-t-il ses pas vers eux, les saluant poliment et disant : « Sire, je présume que vous avez fait une rude expérience cette nuit. Je suis sûr que vous n’avez point dormi et avez passé la nuit dans ces bois. Je vous offre un peu de ce gâteau blanc, s’il vous plaît d’en prendre. Je ne le dis point dans l’espoir d’une récompense : car je ne demande ni n’exige rien de vous. Les gâteaux sont faits de bon blé ; j’ai du bon vin et de riches fromages, aussi, une nappe blanche et de fins brocs. Si vous avez envie de déjeuner, vous n’avez nul besoin de chercher plus loin. Sous ces hêtres blancs, ici sur la pelouse, vous pourriez déposer vos armes et vous reposer un moment. Mon conseil est que vous descendiez de cheval. » Erec descendit de sa monture et dit : « Beau doux ami, je vous remercie gentiment : je mangerai quelque chose, sans aller plus loin. » Le jeune homme savait bien ce qu’il avait à faire : il aida la dame à descendre de son cheval, et les garçons qui étaient venus avec l’écuyer tinrent les destriers. Puis ils vont s’asseoir à l’ombre. L’écuyer soulage Erec de son heaume, délace la ventail devant son visage ; puis il étend la nappe devant eux sur la touffe épaisse. Il leur passe le gâteau et le vin, et prépare et coupe un fromage. Affamés comme ils étaient, ils se servirent, et burent joyeusement du vin. L’écuyer les sert et n’omet aucune attention. Quand ils eurent mangé et bu à satiété, Erec fut courtois et généreux. « Ami, dit-il, en récompense, je souhaite vous présenter l’un de mes chevaux. Prenez celui que vous aimez le mieux. Et je prie qu’il ne soit point de peine pour vous de retourner à la ville et d’y préparer un bon gîte. » Et il répond qu’il fera volontiers tout ce qui est sa volonté. Alors il va vers les chevaux et, les détachant, choisit le tacheté, et dit ses remerciements ; car celui-ci semble être le meilleur. Il saute dessus par l’étrier gauche, et les laissant tous deux là, il partit vers la ville à bride abattue, où il engagea des quartiers convenables. Or voyez ! il est déjà de retour : « Maintenant montez, sire, rapidement, dit-il, car vous avez un bon et beau gîte prêt. » Erec monta, et puis sa dame, et, comme la ville était tout près, ils eurent bientôt atteint leur gîte. Là, ils furent reçus avec joie. L’hôte avec bonté les accueillit, et avec joie et allégresse pourvut généreusement à leurs besoins.
Lorsque l'écuyer leur eut fait tout l'honneur qu'il put, il vint remonter à cheval et le mena devant le logis du comte jusqu'à l'écurie. Le comte et trois de ses vassaux se penchaient aux fenêtres du logis quand le comte, voyant son écuyer monté sur le destrier pommelé, lui demanda à qui il était. Il répondit que c'était le sien. Le comte, fort étonné, dit : « Comment cela ? Où l'as-tu eu ? — Un chevalier que j'estime hautement me l'a donné, sire, dit-il. Je l'ai conduit dans cette ville et il est logé chez un bourgeois. C'est un chevalier très courtois et le plus bel homme que j'aie jamais vu. Quand bien même je vous aurais donné ma parole et mon serment, je ne pourrais vous dire la moitié de sa beauté. » Le comte répond : « Je suppose et présume qu'il n'est pas plus beau que moi. — Sur ma parole, sire, dit le sergent, vous êtes très beau et un gentilhomme. Il n'est pas de chevalier dans ce pays, natif de cette terre, que vous ne surpassiez en prestance. Mais j'ose soutenir, à propos de celui-ci, qu'il est plus beau que vous, s'il n'était pas meurtri sous son haubert et contusionné. Dans la forêt, il a combattu seul contre huit chevaliers, et il emmène leurs huit chevaux. Et il vient avec lui une dame si belle que jamais dame ne fut à moitié si belle qu'elle. » Lorsque le comte entend cette nouvelle, le désir lui prend d'aller voir si cela est vrai ou faux. « Je n'ai jamais ouï pareille chose, dit-il ; menez-moi maintenant à son gîte, car certes je veux savoir si tu mens ou si tu dis la vérité. » Il répond : « Très volontiers, sire. Voici la voie et le chemin à suivre, car ce n'est pas loin d'ici. — Je suis impatient de les voir », dit le comte. Alors il descend, et l'écuyer descend de son cheval et fait monter le comte à sa place. Puis il courut en avant pour dire à Erec que le comte venait lui rendre visite. Le logis d'Erec était fort riche, tel qu'il en avait l'habitude. Il y avait beaucoup de cierges et de chandelles allumés tout autour. Le comte vint accompagné de trois compagnons seulement. Erec, qui était de manières gracieuses, se leva pour l'accueillir et s'exclama : « Bienvenue, sire ! » Et le comte rendit son salut. Ils s'assirent tous deux côte à côte sur un doux lit blanc, où ils devisent ensemble. Le comte lui fait une offre et le presse de consentir à accepter de lui une garantie pour le paiement de ses dépenses dans la ville. Mais Erec ne daigne accepter, disant qu'il est bien pourvu d'argent et n'a besoin d'accepter quoi que ce soit de lui. Ils parlent longuement de maintes choses, mais le comte regarde constamment dans l'autre direction, où il a aperçu la dame. À cause de sa beauté manifeste, il fixa toute sa pensée sur elle. Il la regarda autant qu'il put ; il la convoita et elle lui plut si bien que sa beauté le remplit d'amour. Très habilement, il demanda à Erec la permission de lui parler. « Sire, dit-il, je vous demande une faveur, et puisse-t-elle ne pas vous déplaire. Par courtoisie et pour mon plaisir, je voudrais m'asseoir aux côtés de cette dame là-bas. C'est avec une bonne intention que je suis venu vous voir tous deux, et vous n'y devriez voir aucun mal. Je veux offrir à la dame mon service en tout point. Sachez bien que, par amour pour vous, je ferais tout ce qui pourrait lui plaire. » Erec n'était nullement jaloux et ne soupçonnait ni mal ni traîtrise. « Sire, dit-il, je n'ai aucune objection. Vous pouvez vous asseoir et converser avec elle. Ne croyez pas que j'aie une objection. Je vous donne ma permission volontiers. » La dame était assise à environ deux longueurs de lance de lui. Et le comte prit place tout près d'elle sur un tabouret bas. Prudente et courtoise, la dame se tourna vers lui. « Hélas, dit-il, combien je suis affligé de vous voir en un état si humble ! J'en suis désolé et j'éprouve une grande détresse. Mais si vous vouliez croire ma parole, vous pourriez avoir honneur et grand avantage, et beaucoup de richesses vous écherraient. Une telle beauté que la vôtre a droit à grand honneur et distinction. Je ferais de vous ma maîtresse, s'il devait vous plaire et être votre volonté ; vous seriez ma chère maîtresse et dame sur toute ma terre. Quand je daigne ainsi vous courtiser, vous ne devriez pas dédaigner ma requête. Je sais et je perçois que votre seigneur ne vous aime ni ne vous estime. Si vous voulez rester avec moi, vous seriez unie à un digne seigneur. » « Sire, dit Enide, votre proposition est vaine. Cela ne peut être. Ah ! mieux vaudrait que je ne sois jamais née, ou que je sois brûlée sur un feu d'épines et mes cendres dispersées au vent, plutôt que de jamais, en aucune façon, être infidèle à mon seigneur, ou concevoir la moindre félonie ou traîtrise envers lui. Vous avez commis une grande erreur en me faisant une telle proposition. Je n'y consentirai en aucune manière. » Le courroux du comte commença à monter. « Vous dédaignez de m'aimer, dame ? dit-il ; sur ma parole, vous êtes trop orgueilleuse. Ni par flatterie ni par prière vous ne ferez ma volonté ? Il est bien vrai que l'orgueil d'une femme monte à mesure qu'on la prie et la flatte ; mais quiconque l'insulte et la déshonore la trouvera souvent plus traitable. Je vous donne ma parole que si vous ne faites ma volonté, il y aura bientôt ici quelque jeu d'épées. À tort ou à raison, je ferai tuer votre seigneur ici même sous vos yeux. » « Ah, sire, dit Enide, il y a une meilleure façon que celle que vous dites. Vous commettriez un acte vil et traître si vous le tuiez ainsi. Calmez-vous, je vous prie ; car je ferai votre bon plaisir. Vous pouvez me considérer comme toute à vous, car je suis vôtre et je souhaite l'être. Je n'ai pas parlé ainsi par orgueil, mais pour apprendre et éprouver si je pouvais trouver en vous le véritable amour d'un cœur sincère. Mais je ne voudrais à aucun prix que vous commettiez un acte de trahison. Mon seigneur n'est pas sur ses gardes ; et si vous le tuiez ainsi, vous feriez une chose bien laide, et j'en aurais le blâme. Tout le monde dans le pays dirait que cela a été fait avec mon consentement. Allez vous reposer jusqu'au matin, quand mon seigneur sera sur le point de se lever. Alors vous pourrez mieux lui nuire sans blâme et sans reproche. » Avec les pensées de son cœur, ses paroles ne sont pas d'accord. « Sire, dit-elle, croyez-moi maintenant ! N'ayez aucune inquiétude ; mais envoyez ici demain vos chevaliers et vos écuyers et faites-moi enlever par la force. Mon seigneur se précipitera pour me défendre, car il est assez fier et hardi. Soit en sérieux, soit en plaisanterie, faites-le saisir et traiter durement, ou tranchez-lui la tête, si vous voulez. J'ai mené cette vie assez longtemps ; à vrai dire, je n'aime pas la compagnie de ce mien seigneur. Plutôt voudrais-je sentir votre corps couché à mes côtés dans un lit. Et puisque nous en sommes arrivés là, de mon amour vous pouvez être assuré. » Le comte répond : « C'est bien, ma dame ! Dieu bénisse l'heure où vous êtes née ; en grande condition vous serez tenue. — Sire, dit-elle, en vérité, je le crois. Et pourtant je voudrais avoir votre parole que vous me tiendrez toujours chère ; je ne pourrais vous croire autrement. » Joyeux et gai, le comte répond : « Voyez ici, ma foi je vous la donne loyalement en tant que comte, Madame, que j'exécuterai toutes vos volontés. N'ayez plus de crainte à ce sujet. Tout ce que vous voudrez, vous l'aurez toujours. » Alors elle prit sa parole donnée ; mais elle ne l'estimait guère et ne s'en souciait pas, sinon pour sauver son seigneur par ce moyen. Elle sait bien comment tromper un fou, quand elle y met son esprit. Mieux vaut lui mentir que de laisser occire son seigneur. Le comte se leva alors de ses côtés et la recommande à Dieu cent fois. Mais de peu d'utilité lui sera la foi qu'elle lui a donnée. Erec ne savait rien de tout cela, de ce qu'ils complotaient pour provoquer sa mort ; mais Dieu pourra lui porter secours, et je pense qu'Il le fera. Maintenant Erec est en grand péril et ne sait qu'il doit être sur ses gardes. Les intentions du comte sont bien basses en projetant de voler sa femme et de le tuer alors qu'il est sans défense. Sous une apparence traîtresse, il prend congé : « À Dieu je vous recommande », dit-il, et Erec répond : « Et moi de même, sire. » Ainsi se séparèrent-ils. Déjà une bonne partie de la nuit était passée. À l'écart, dans l'une des pièces, deux lits furent faits sur le sol. Dans l'un d'eux, Erec se coucha, dans l'autre, Enide alla se reposer. Pleine de chagrin et d'anxiété, elle ne ferma pas l'œil de la nuit, mais resta en veille pour l'amour de son seigneur ; car, d'après ce qu'elle avait vu du comte, elle savait qu'il était plein de méchanceté. Elle sait fort bien que s'il parvient à se rendre maître de son seigneur, il ne manquera pas de lui nuire. Il peut être sûr d'être tué : aussi est-elle en détresse pour lui. Toute la nuit, elle dut veiller ; mais avant l'aube, si elle peut y parvenir, et si son seigneur veut l'écouter, ils seront prêts à partir.
Erec dormit toute la nuit en sécurité jusqu'au jour. Alors Enide réalisa et soupçonna qu'elle pourrait hésiter trop longtemps. Son cœur était tendre envers son seigneur, comme une bonne et loyale dame. Son cœur n'était ni trompeur ni faux. Elle se lève donc et se prépare, et s'approche de son seigneur pour l'éveiller. « Ah, sire, dit-elle, je vous demande pardon. Levez-vous vite maintenant, car vous êtes trahi sans aucun doute, bien qu'innocent et exempt de tout crime. Le comte est un traître avéré, et s'il peut seulement vous attraper ici, vous ne vous en sortirez jamais sans qu'il vous ait mis en pièces. Il vous hait parce qu'il me désire. Mais s'il plaît à Dieu, qui connaît toutes choses, vous ne serez ni tué ni attrapé. Hier soir, il vous aurait tué si je ne lui avais assuré que je serais sa maîtresse et sa femme. Vous le verrez revenir ici bientôt : il veut me saisir et me garder ici, et vous tuer si tant est qu'il puisse vous trouver. » Maintenant Erec apprend à quel point sa femme lui est loyale. « Dame, dit-il, faites seller nos chevaux rapidement ; puis courez appeler notre hôte, et dites-lui de venir ici au plus vite. La trahison rôde depuis longtemps. » Maintenant les chevaux sont sellés, et la dame a fait venir l'hôte. Erec s'est armé et habillé, et l'hôte entra en sa présence. « Sire, dit-il, quelle est cette hâte, que vous soyez levé à une telle heure, avant que le jour et le soleil n'apparaissent ? » Erec répond qu'il a une longue route et une pleine journée devant lui, et qu'il est donc prêt à partir, ayant cela fort en tête ; et il ajouta : « Sire, vous ne m'avez pas encore remis l'état de mes dépenses. Vous m'avez reçu avec honneur et bonté, et en cela grand mérite vous en revient. Annulez ma dette avec ces sept chevaux que j'ai apportés ici avec moi. Ne les dédaignez pas, mais gardez-les pour vous. Je ne peux augmenter mon présent d'autant que la valeur d'un licou. » Le bourgeois fut ravi de ce don et s'inclina bas, exprimant ses remerciements et sa gratitude. Alors Erec monte à cheval et prend congé, et ils se mettent en chemin. Tandis qu'ils chevauchent, il avertit fréquemment Enide que si elle voit quoi que ce soit, elle ne devrait pas être assez hardie pour lui en parler. Entre-temps, cent chevaliers bien armés entrèrent dans la maison, et ils furent fort consternés de trouver qu'Erec n'y était plus. Alors le comte apprit que la dame l'avait trompé. Il découvrit les traces des chevaux, et ils suivirent tous la piste, le comte menaçant Erec et jurant que, s'il peut le rattraper, rien ne l'empêchera de lui trancher la tête sur-le-champ. « Malheur à celui qui traîne maintenant, et qui ne galope pas vite ! dit-il ; celui qui m'apportera la tête du chevalier que je hais si amèrement m'aura servi à mon goût. » Alors ils s'élancent à toute vitesse, remplis d'hostilité envers celui qui n'avait jamais posé les yeux sur eux et ne leur avait jamais fait de mal par le fait ou par la parole. Ils chevauchent en avant jusqu'à ce qu'ils l'aperçoivent ; à l'orée d'une forêt, ils l'aperçoivent avant qu'il ne soit caché par les arbres. Pas un seul d'entre eux ne s'arrêta alors, mais tous se précipitèrent dans une rivalité. Enide entend le fracas et le bruit de leurs armes et de leurs chevaux, et voit que la vallée en est remplie. Dès qu'elle les vit, elle ne put retenir sa langue. « Ah, sire, s'écrie-t-elle, hélas, comme ce comte vous a attaqué, lorsqu'il mène contre vous une telle troupe ! Sire, chevauchez plus vite maintenant, jusqu'à ce que nous soyons dans ce bois. Je pense que nous pouvons facilement les distancer, car ils sont encore loin derrière. Si vous continuez à cette allure, vous ne pourrez jamais échapper à la mort, car vous n'êtes pas de taille face à eux. » Erec répond : « Peu d'estime vous avez pour moi, et vous tenez mes paroles pour peu de chose. Il semble que je ne puisse vous corriger par de douces requêtes. Mais, que le Seigneur ait pitié de moi jusqu'à ce que je m'échappe d'ici, je jure que vous paierez cher cette parole ; à moins que mon esprit ne change. » Alors il se retourne immédiatement et voit le sénéchal s'approcher sur un cheval à la fois fort et rapide. Devant tous, il prend position à la distance de quatre traits d'arbalète. Il ne s'était pas défait de ses armes, mais était parfaitement bien équipé. Erec évalue la force de ses adversaires et voit qu'ils sont bien une centaine. Alors celui qui le presse ainsi pense qu'il ferait mieux d'appeler à l'aide. Puis ils chevauchent l'un vers l'autre et frappent sur leurs écus de grands coups avec leurs épées tranchantes et acérées. Erec fit en sorte que sa robuste épée d'acier transperce son corps de part en part, si bien que son écu et son haubert ne le protégèrent pas plus qu'un lambeau de soie bleu sombre. Et ensuite le comte vient au galop, lui qui, comme le dit l'histoire, était un chevalier fort et vaillant. Mais le comte, en cela, fut mal avisé quand il vint avec seulement écu et lance. Il plaça une telle confiance en sa propre prouesse qu'il pensait n'avoir besoin d'aucune autre arme. Il montra son audace extrême en se précipitant en avant de tous ses hommes sur plus de neuf arpents. Quand Erec le vit seul, il se tourna vers lui ; le comte ne le craint pas, et ils se rencontrent dans un choc d'armes. D'abord le comte le frappe avec une telle violence sur la poitrine qu'il aurait perdu ses étriers s'il n'avait été bien assis. Il fait se fendre le bois de son écu de telle sorte que le fer de sa lance ressort de l'autre côté. Mais le haubert d'Erec était très solide et le protégea de la mort sans la déchirure d'une seule maille. Le comte était fort et brise sa lance ; alors Erec le frappe avec une telle force sur son écu peint de jaune qu'il fit pénétrer plus d'une aune de sa lance à travers son abdomen, le faisant tomber sans connaissance de son destrier. Puis il se tourna et s'éloigna sans plus tarder sur les lieux. Il pique à toute vitesse droit dans la forêt. Maintenant Erec est dans les bois, et les autres marquèrent une pause sur ceux qui gisaient au milieu du champ. Ils jurent à grands cris qu'ils préfèrent le poursuivre pendant deux ou trois jours plutôt que de manquer de le capturer et de l'occire. Le comte, bien que grièvement blessé à l'abdomen, entend ce qu'ils disent. Il se redresse un peu et ouvre les yeux un tout petit peu. Maintenant il réalise quel acte vil il avait commencé à exécuter. Il fait reculer les chevaliers et dit : « Mes seigneurs, je vous ordonne à tous, forts et faibles, hauts et bas, que nul d'entre vous ne soit assez hardi pour oser avancer d'un seul pas. Revenez tous maintenant rapidement ! J'ai commis un acte de félon et je me repens de mon mauvais dessein. La dame qui m'a déjoué est très honorable, prudente et courtoise. Sa beauté m'a embrasé d'amour pour elle ; parce que je la désirais, j'ai voulu tuer son seigneur et la garder avec moi par la force. J'ai bien mérité ce mal, et maintenant il m'est arrivé. Combien j'ai été abominablement déloyal et traître dans ma folie ! Jamais meilleur chevalier ne fut né de mère que lui. Jamais il ne recevra de mal de ma part si je peux d'une quelconque manière l'empêcher. Je vous ordonne à tous de retourner sur vos pas. » Ils s'en retournent inconsolables, portant le sénéchal sans vie sur l'écu renversé. Le comte, dont la blessure n'était pas mortelle, vécut encore quelque temps. Ainsi fut Erec délivré.
Erec s'en va à bride abattue sur un chemin entre deux haies, lui et sa femme avec lui. Tous deux éperonnant leurs chevaux, ils chevauchèrent jusqu’à parvenir à une prairie qui avait été fauchée. Après être sortis de l’enclos bordé de haies, ils tombèrent sur un pont-levis devant une haute tour, qui était toute ceinte d’un mur et d’un fossé large et profond. Ils traversent rapidement le pont, mais n'étaient guère allés loin que le seigneur des lieux les aperçut depuis le haut de sa tour. Au sujet de cet homme, je puis vous dire la vérité : il était de très petite stature, mais de très grand courage. Quand il voit Erec traverser le pont, il descend prestement de sa tour, et sur un grand destrier alezan, il fait placer une selle, sur laquelle était représenté un lion d’or. Puis il ordonne d'apporter son écu, sa lance rigide et droite, une épée tranchante et polie, son heaume brillant et éclatant, son haubert étincelant et des jambières à triple maillage ; car il a vu passer devant sa lice un chevalier armé contre qui il veut lutter en armes, ou bien cet étranger luttera contre lui jusqu’à ce qu’il confesse sa défaite. Son ordre fut rapidement exécuté : voilà le cheval maintenant mené ; un écuyer le lui amena déjà bridé et sellé. Un autre valet apporte les armes. Le chevalier sortit par la porte, le plus rapidement possible, tout seul, sans compagnon. Erec chevauche le long d’un flanc de colline, quand voilà que le chevalier déboule par-dessus le sommet, monté sur un puissant destrier qui galopait à une telle allure qu’il broyait les pierres sous ses sabots plus finement qu’une meule ne moud le grain ; et des étincelles brillantes et éclatantes volaient dans toutes les directions, de sorte qu’il semblait que ses quatre pieds fussent tout embrasés par le feu. Énide entendit le bruit et le tumulte, et manqua de tomber de son palefroi, impuissante et défaillante. Il n’était aucune veine dans son corps où le sang ne se retournât, et son visage devint tout pâle et blanc comme si elle était un cadavre. Grande est sa détresse et son effroi, car elle n’ose s’adresser à son seigneur, qui souvent la menace, la gronde et lui enjoint de garder le silence. Elle est distraite entre deux partis à prendre, parler ou se taire. Elle prend conseil auprès d’elle-même, et souvent elle se prépare à parler, si bien que sa langue remue déjà, mais la voix ne peut en sortir ; car ses dents sont serrées par la peur, et ainsi enferment sa parole au-dedans. Ainsi elle s’admone et se reproche, mais elle ferme la bouche et grince des dents de sorte que son langage ne peut jaillir. En lutte avec elle-même, elle dit : « Je suis sûre et certaine que je subirai une perte douloureuse, si je perds ici mon seigneur. Dois-je tout lui dire, alors, ouvertement ? Certes non. Pourquoi non ? Je ne l’oserais, car ainsi j’irriterais mon seigneur. Et si l’ire de mon seigneur est une fois éveillée, il me laissera dans ce lieu sauvage, seule, misérable et abandonnée. Alors je serai plus mal qu'à présent. Plus mal ? Que m’importe ? Que la douleur et le chagrin soient toujours miens tant que je vivrai, si mon seigneur n’échappe pas prestement d’ici sans être livré à une mort violente. Mais si je ne l’informe pas rapidement, ce chevalier qui galope ici l’aura tué avant qu’il ne s’en avise ; car il semble de très mauvaise intention. Je pense avoir trop attendu par peur de sa vigoureuse prohibition. Mais je n’hésiterai plus à cause de sa contrainte. Je vois clairement que mon seigneur est si profondément en pensée qu’il s’oublie lui-même ; il est donc juste que je lui parle. » Elle lui parla. Il la menace, mais n’a nul désir de lui faire du mal, car il réalise et sait fort bien qu’elle l’aime par-dessus tout, et il l’aime aussi, à l’extrême. Il chevauche vers le chevalier, qui le provoque au combat, et ils se rencontrent au pied de la colline, où ils s’attaquent et se défient. Tous deux se frappent avec leurs lances à pointe de fer de toute leur force. Les écus qui pendent à leurs cous ne valent pas deux écorces d’arbre : le cuir se déchire, ils fendent le bois, et ils fracassent les mailles des hauberts. Tous deux sont percés jusqu’aux entrailles par les lances, et les chevaux tombent à terre. Or, les deux guerriers étaient preux. Douloureusement, mais non mortellement blessés, ils se remirent rapidement sur pied et saisirent à nouveau leurs lances, qui n’étaient ni rompues ni abîmées. Mais ils les jetèrent au sol, et tirant leurs épées du fourreau, ils s’attaquent avec grande fureur. Chacun blesse et meurtrit l’autre, car il n’est point de merci d’aucun côté. Ils assènent de tels coups sur les heaumes que des étincelles éclatantes jaillissent lorsque leurs épées ricochent. Ils fendent et éclatent les écus ; ils battent et écrasent les hauberts. En quatre endroits les épées atteignent la chair nue, si bien qu’ils sont grandement affaiblis et épuisés. Et si leurs deux épées avaient duré longtemps sans se rompre, ils ne se seraient jamais retirés, ni la bataille n’aurait pris fin avant que l’un d’eux ne fût forcément mort. Énide, qui les regardait, était presque hors d’elle-même de chagrin. Quiconque aurait pu la voir alors, comme elle montrait sa grande douleur en se tordant les mains, s’arrachant les cheveux et versant des larmes, aurait pu voir une dame loyale. Et tout homme eût été un vil misérable s’il l’avait vue et ne l’avait point plainte. Et les chevaliers combattent encore, faisant sauter les joyaux des heaumes et s’assénant des coups effroyables. De tierce à none la bataille fut si féroce que nul ne pouvait en aucune façon déterminer qui devait l’emporter. Erec s’efforce et lutte ; il fit tomber son épée sur le heaume de son ennemi, le fendant jusqu’à la doublure de mailles et le faisant chanceler ; mais il tint bon et ne tomba point. Puis il attaqua Erec à son tour, et lui asséna un tel coup sur le couvert de son écu que sa forte et précieuse épée se rompit lorsqu’il tenta de la retirer. Quand il vit que son épée était brisée, par dépit, il jeta aussi loin qu’il put le morceau qui restait en sa main. Maintenant il avait peur et devait se replier ; car tout chevalier qui manque de son épée ne peut faire grand acte en bataille ou à l’assaut. Erec le poursuit jusqu’à ce qu’il le supplie, pour l’amour de Dieu, de ne pas le tuer. « Merci, noble chevalier, crie-t-il, ne soyez pas si cruel et dur envers moi. Maintenant que je suis laissé sans mon épée, vous avez la force et le pouvoir de prendre ma vie ou de me faire votre prisonnier, car je n’ai aucun moyen de défense. » Erec répond : « Quand tu me fais ainsi requête, je veux bien t’entendre admettre ouvertement si tu es vaincu et dompté. Tu ne seras plus touché par moi si tu te rends à ma discrétion. » Le chevalier fut lent à répondre. Alors, quand Erec le vit hésiter, pour l’épouvanter davantage, il l’attaqua à nouveau, se ruant sur lui l’épée nue ; sur quoi, tout terrifié, il cria : « Merci, sire ! Considérez-moi comme votre captif, puisqu’il ne peut en être autrement. » Erec répond : « Plus que cela est nécessaire. Vous ne vous en tirerez pas si facilement. Dites-moi votre rang et votre nom, et je vous dirai à mon tour le mien. » « Sire, dit-il, vous avez raison. Je suis roi de ce pays. Mes liegemen sont des Irlandais, et il n’en est aucun qui ne doive me payer redevance. Mon nom est Guivret le Petit. Je suis très riche et puissant ; car il n’est nul propriétaire dont les terres touchent les miennes en quelque direction que ce soit qui transgresse jamais mon commandement et qui ne fasse mon plaisir. Je n’ai nul voisin qui ne me craigne, si fier et hardi qu’il soit. Mais je désire grandement être votre confident et ami à partir de maintenant. » Erec répond : « Moi aussi, je puis me vanter d’être un noble homme. Mon nom est Erec, fils du roi Lac. Mon père est roi du Pays de Galles lointain, et possède maint riche cité, belle salle et ville forte ; nul roi ou empereur n’en a plus que lui, si ce n’est le roi Arthur seul. Lui, bien sûr, j’excepte ; car nul ne peut se comparer à lui. » Guivret est grandement étonné de cela, et dit : « Sire, c’est une grande merveille que j’entends là. Je ne fus jamais si content de rien que de votre connaissance. Vous pouvez placer toute votre confiance en moi ! Et s’il vous plaisait de demeurer dans mon pays au sein de mes domaines, je vous ferais traiter avec grand honneur. Tant que vous soucierez de rester ici, vous serez reconnu comme mon seigneur. Nous avons tous deux besoin d’un médecin, et j’ai un château à moi près d’ici, à moins de huit lieues, ni même sept. Je souhaite vous emmener là-bas avec moi, et là nous ferons soigner nos blessures. » Erec répond : « Je vous remercie pour ce que je vous ai entendu dire. Cependant, je n’irai pas, merci. Mais je ne vous demande que ceci, que si je devais être dans le besoin, et que vous appreniez que j’avais besoin d’aide, vous ne m’oubliiez alors pas. » « Sire, dit-il, je vous promets que jamais, tant que je serai en vie, vous n’aurez besoin de mon aide sans que je vienne aussitôt vous secourir avec toute l’assistance que je puis commander. » « Je n’ai rien de plus à vous demander, dit Erec ; vous m’avez beaucoup promis. Vous êtes maintenant mon seigneur et ami, si votre action est aussi bonne que votre parole. » Puis chacun embrasse et étreint l’autre. Jamais il n’y eut un tel départ affectueux après une si féroce bataille ; car par affection et générosité, chacun coupa de longues et larges bandes du bas de sa chemise et banda les blessures de l’autre. Quand ils se furent ainsi bandés l’un l’autre, ils se recommandèrent à Dieu.
C’est ainsi qu’ils se séparèrent. Guivret reprend seul son chemin, tandis qu’Erec poursuit le sien, ayant grand besoin de emplâtre pour guérir ses plaies. Il ne cessa de chevaucher jusqu’à ce qu’il arrivât dans une plaine, bordée d’une haute forêt pleine de cerfs, de biches, de daims, de chevreuils et d’autres bêtes, et de toutes sortes de gibier. Or, le roi Arthur, la reine et les meilleurs de ses barons étaient arrivés là ce jour-là même. Le roi désirait passer trois ou quatre jours dans la forêt pour son plaisir et pour la chasse, et avait fait apporter des tentes, des pavillons et des auvents. Monseigneur Gauvain était entré dans la tente du roi, tout épuisé par une longue chevauchée. Devant la tente se dressait un hêtre blanc, et c’est là qu’il avait laissé un de ses écus, ainsi que sa lance de frêne. Il laissa sa monture, sellée et bridée, attachée à une branche par la rêne. Le cheval demeura là jusqu’à ce que Keu le sénéchal passât par là. Il s’approcha rapidement et, comme pour tromper l’ennui, prit le destrier et le monta, sans que personne ne s’y opposât. Il prit aussi la lance et l’écu qui étaient tout près sous l’arbre. Galopant sur la bête, Keu chevaucha le long d’un vallon jusqu’à ce qu’il advînt par hasard qu’Erec le rencontrât. Or Erec reconnut le sénéchal, et il reconnut les armes et le cheval, mais Keu ne le reconnut point, car on ne pouvait le distinguer par ses armes. Tant de coups d’épée et de lance avait-il reçus sur son écu que tout le dessin peint en avait disparu. Et la dame, qui ne voulait être ni vue ni reconnue de lui, tint habilement son voile devant son visage, comme si elle le faisait à cause de l’éclat du soleil et de la poussière. Keu s’approcha rapidement et saisit aussitôt la rêne d’Erec, sans même le saluer. Avant de le laisser bouger, il lui demanda avec présomption : « Chevalier, dit-il, je veux savoir qui vous êtes et d’où vous venez. » « Vous devez être fou de m’arrêter ainsi, dit Erec ; vous ne le saurez pas pour l’instant. » Et l’autre répond : « Ne soyez pas en colère ; je ne vous demande cela que pour votre bien. Je vois et distingue clairement que vous êtes blessé et meurtri. Si vous voulez venir avec moi, vous aurez un bon gîte cette nuit ; je veillerai à ce que l’on prenne bien soin de vous, qu’on vous honore et qu’on vous mette à l’aise : car vous avez besoin de repos. Le roi Arthur et la reine sont tout près d’ici, dans un bois, logés sous des pavillons et des tentes. En toute bonne foi, je vous conseille de venir avec moi voir la reine et le roi, qui prendront beaucoup de plaisir à vous voir et vous feront grand honneur. » Erec répond : « Vous parlez bien ; pourtant je n’irai pas là-bas pour rien au monde. Vous ne savez pas quel est mon dessein : je dois encore poursuivre ma route. Laissez-moi maintenant aller ; je m’attarde trop. Il reste encore un peu de jour. » Keu fait cette réponse : « Vous dites une folie en refusant de venir. Je crois que vous vous en repentirez. Et, si peu que cela soit contre votre gré, vous viendrez tous deux, comme le prêtre va au concile, bon gré mal gré. Ce soir, vous serez mal servis si, oubliant mon conseil, vous vous y rendez en étrangers. Venez donc vite, car je vous emmène. » À ce mot, la colère d’Erec s’éveilla. « Vassal, dit-il, vous êtes fou de me traîner ainsi derrière vous par force. Vous m’avez pris au dépourvu. Je vous dis que vous avez commis une offense. Car je pensais être en toute sécurité et ne me gardais pas de vous. » Alors il porte la main à son épée et s’écrie : « Lâchez ma bride, vassal ! Écartez-vous. Je vous trouve orgueilleux et impudent. Je vous frapperai, soyez-en sûr, si vous me traînez plus longtemps derrière vous. Laissez-moi donc tranquille. » Alors il le laisse faire, et s’éloigne à travers champ de plus d’un arpent ; puis il fait volte-face et, tel un homme qui a de mauvaises intentions, il lance son défi. Chacun se précipita vers l’autre. Mais, parce que Keu était sans armure, Erec agit courtoisement et tourna la pointe de sa lance pour présenter le talon à la place. Même ainsi, il lui donna un tel coup sur la large étendue de son écu qu’il le blessa à la tempe, lui clouant le bras contre la poitrine : il le jette tout étendu sur la terre. Puis il alla rattraper le cheval et le remit par la bride à Enide. Il était sur le point de l’emmener, quand le blessé, avec sa flatterie habituelle, le supplie de le lui rendre courtoisement. Avec de belles paroles, il le flatte et l’amadoue. « Vassal, dit-il, ainsi m’aide Dieu, ce cheval n’est pas le mien. Il appartient plutôt à ce chevalier en qui réside la plus grande prouesse du monde, monseigneur Gauvain le Hardi. Je vous le dis de sa part, afin que vous puissiez le lui renvoyer et ainsi gagner honneur. Vous serez ainsi courtois et sage, et je serai votre messager. » Erec répond : « Prenez le cheval, vassal, et emmenez-le. Puisqu’il appartient à monseigneur Gauvain, il n’est pas convenable que je me l’approprie. » Keu prend le cheval, remonte, et arrivant à la tente royale, raconte au roi toute la vérité, sans rien cacher. Et le roi fit appeler Gauvain, disant : « Beau neveu Gauvain, si jamais vous fûtes vrai et courtois, allez vite après lui et demandez-lui de belle manière qui il est et quelle est son affaire. Et si vous pouvez l’influencer et l’amener avec vous jusqu’à nous, prenez garde à ne pas y manquer. » Alors Gauvain monte son destrier, deux écuyers le suivant. Ils aperçurent bientôt Erec, mais ne le reconnurent point. Gauvain le salue, et lui Gauvain : leurs salutations furent mutuelles. Alors dit monseigneur Gauvain avec son ouverture habituelle : « Sire, dit-il, le roi Arthur m’envoie sur cette voie pour vous rencontrer. La reine et le roi vous envoient leurs salutations et vous prient instamment de venir passer quelque temps avec eux (cela peut vous être bénéfique et ne peut vous nuire), car ils sont tout près. » Erec répond : « Je suis très obligé au roi et à la reine et à vous qui êtes, semble-t-il, à la fois bon de cœur et d’aimable maintien. Je ne suis pas en état de vigueur ; je porte plutôt des blessures dans mon corps : pourtant, je ne me détournerai pas de ma route pour chercher un gîte. Ainsi, vous n’avez plus besoin d’attendre : je vous remercie, mais vous pouvez partir. » Or Gauvain était un homme de sens. Il se retire et chuchote à l’oreille de l’un des écuyers, lui ordonnant d’aller vite dire au roi de prendre des mesures immédiates pour démonter et abaisser ses tentes et venir les dresser au milieu de la route, trois ou quatre lieues en avant de là où elles se trouvent actuellement. Là, le roi doit loger ce soir, s’il veut rencontrer et offrir l’hospitalité au meilleur chevalier en vérité qu’il puisse jamais espérer voir ; mais qui ne fera pas de détour pour un gîte à la demande de quiconque. Le compagnon s’en alla et transmit son message. Le roi, sans délai, fait démonter ses tentes. Maintenant, elles sont abaissées, les bêtes de somme chargées, et ils se mettent en route. Le roi monta Aubagu, et la reine monta ensuite un palefroi blanc de Norvège. Pendant tout ce temps, monseigneur Gauvain ne cessa de retenir Erec, jusqu’à ce que celui-ci lui dît : « Hier, j’ai couvert plus de chemin que je ne le ferai aujourd’hui. Sire, vous m’ennuyez ; laissez-moi aller. Vous avez déjà troublé une bonne partie de ma journée. » Et monseigneur Gauvain lui répond : « J’aimerais vous accompagner un bout de chemin, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ; car il reste encore un long moment jusqu’à la nuit. » Ils passèrent tant de temps à parler que toutes les tentes furent dressées devant eux, et Erec les voit, et s’aperçoit que son gîte est préparé pour lui. « Ah ! Gauvain, dit-il, votre finesse m’a surpassé. Par votre grande ruse, vous m’avez retenu ici. Puisque les choses ont tourné ainsi, je vous dirai mon nom aussitôt. Une dissimulation plus longue serait inutile. Je suis Erec, qui fut autrefois votre compagnon et ami. » Gauvain l’entend et l’embrasse aussitôt. Il souleva son heaume et délaca son camail. Joyeusement, il le serre dans ses bras, tandis qu’Erec l’embrasse à son tour. Puis Gauvain le quitte, disant : « Sire, cette nouvelle donnera grand plaisir à mon seigneur ; lui et ma dame seront tous deux heureux, et je dois aller devant pour les en informer. Mais d’abord, je dois embrasser et accueillir et parler confortablement à ma dame Enide, votre épouse. Ma dame la reine a un grand désir de la voir. Je l’ai entendue en parler pas plus tard qu’hier. » Puis il s’approche d’Enide et lui demande comment elle se porte, si elle est bien et en bonne santé. Elle répond courtoisement : « Sire, je n’aurais aucune cause de chagrin, si je n’étais dans une grande détresse pour mon seigneur ; mais en l’état, je suis dans la consternation, car il n’a guère un membre sans blessure. » Gauvain répond : « Cela m’attriste beaucoup. C’est parfaitement évident à son visage, qui est tout pâle et sans couleur. J’aurais pu pleurer moi-même en le voyant si pâle et défait, mais ma joie a effacé mon chagrin, car à sa vue je me suis senti si heureux que j’ai oublié toute autre douleur. Maintenant, partez et chevauchez lentement. Je chevaucherai devant à toute vitesse pour dire à la reine et au roi que vous me suivez. Je suis sûr qu’ils seront tous deux ravis quand ils l’apprendront. » Puis il s’en va, et arrive à la tente du roi. « Sire, s’écrie-t-il, maintenant vous et ma dame devez vous réjouir, car voici Erec et son épouse qui viennent. » Le roi bondit sur ses pieds de joie. « Sur ma parole ! dit-il, je suis bien heureux. Je ne pourrais entendre aucune nouvelle qui puisse me donner un tel bonheur. » La reine et tous les autres se réjouissent, et sortent des tentes aussi vite qu’ils le peuvent. Même le roi sort de son pavillon, et ils rencontrèrent Erec tout près. Quand Erec voit le roi venir, il descend rapidement, et Enide aussi. Le roi les embrasse et les accueille, et la reine de même les embrasse et les baise tendrement : il n’est personne qui ne montre sa joie. Là même, sur place, ils ôtèrent l’armure d’Erec ; et quand ils virent ses blessures, leur joie tourna à la tristesse. Le roi pousse un profond soupir à leur vue, et fait apporter un emplâtre que Morgan, sa sœur, avait fait. Cet emplâtre, que Morgan avait donné à Arthur, était d’une vertu si souveraine qu’aucune blessure, que ce soit au nerf ou à l’articulation, pourvu qu’elle fût traitée avec l’emplâtre une fois par jour, ne pouvait manquer d’être complètement guérie et cicatrisée en une semaine. Ils apportèrent au roi l’emplâtre qui soulagea grandement Erec. Quand ils eurent baigné, séché et bandé ses blessures, le roi le conduit, lui et Enide, dans sa propre tente royale, disant qu’il a l’intention, par amour pour Erec, de séjourner dans la forêt une quinzaine entière, jusqu’à ce qu’il soit complètement rétabli. Pour cela, Erec remercie le roi, disant : « Beau sire, mes blessures ne sont pas si douloureuses que je doive désirer abandonner mon voyage. Personne ne pourrait me retenir ; demain, sans délai, je voudrai partir au matin, dès que je verrai l’aube. » À cela, le roi secoua la tête et dit : « C’est une grande erreur de ne pas rester avec nous. Je sais que vous êtes loin d’être guéri. Restez ici, et vous ferez ce qui est juste. Ce sera grand dommage et cause de chagrin si vous mourez dans cette forêt. Beau doux ami, restez ici maintenant jusqu’à ce que vous soyez à nouveau tout à fait vous-même. » Erec répond : « Assez de cela. J’ai entrepris ce voyage, et je ne m’attarderai en aucune manière. » Le roi entend qu’il ne resterait pour rien au monde malgré ses prières ; alors il n’en dit pas plus, et commande que le souper soit préparé aussitôt et que les tables soient dressées. Les serviteurs vont faire leurs préparatifs. C’était un samedi soir ; ainsi mangèrent-ils du poisson et des fruits, du brochet et de la perche, du saumon et de la truite, puis des poires, crues et cuites. Peu après le souper, ils ordonnèrent que les lits soient préparés. Le roi, qui chérissait Erec, le fit coucher dans un lit seul ; car il ne voulait pas que quiconque couchât avec lui qui pût toucher ses blessures. Cette nuit-là, il fut bien logé. Dans un autre lit tout près gisait Enide avec la reine sous une couverture d’hermine, et ils dormirent tous dans un grand repos jusqu’à ce que le jour se levât le lendemain matin.
Le jour suivant, dès l’aube, Erec se lève, s’habille, commande que ses chevaux soient sellés, et ordonne que ses armes lui soient apportées. Les valets courent et les lui apportent. À nouveau, le roi et tous les chevaliers le pressent de rester ; mais la prière est sans effet, car il ne restera pour rien. Alors vous auriez pu les voir tous pleurer et montrer un tel chagrin comme s’ils le voyaient déjà mort. Il revêt ses armes, et Enide se lève. Tous les chevaliers sont fort affligés, car ils pensent ne plus jamais les revoir. Ils les suivent hors des tentes, et font demander leurs propres chevaux, afin de les escorter et de les accompagner. Erec leur dit : « Ne soyez pas en colère ! mais vous ne m’accompagnerez pas d’un seul pas. Je vous saurai gré de rester en arrière ! » Son cheval lui fut amené, et il monte sans délai. Prenant son écu et sa lance, il les recommande tous à Dieu, et ils souhaitent à leur tour bon voyage à Erec. Puis Enide monte, et ils s’éloignent.
Entrant dans une forêt, ils chevauchèrent sans s’arrêter jusqu’à l’heure de prime. Tandis qu’ils traversaient ainsi le bois, ils entendirent au loin le cri d’une demoiselle en grande détresse. Quand Erec entendit le cri, il fut sûr, au son de la voix, que c’était celle de quelqu’un dans l’épreuve et ayant besoin d’aide. Appelant aussitôt Enide, il dit : « Dame, voici une jeune fille qui va à travers bois en appelant à haute voix. Je tiens pour certain qu’elle a besoin d’aide et de secours. Je vais me hâter dans cette direction et voir quel est son souci. Descendez de cheval et attendez-moi ici, pendant que je vais là-bas. » « Volontiers, sire, dit-elle. » La laissant seule, il fait son chemin jusqu’à ce qu’il trouvât la demoiselle, qui allait à travers bois, lamentant son amant que deux géants avaient pris et emmenaient en le traitant très cruellement. La jeune fille déchirait ses vêtements, et arrachait ses cheveux et son tendre visage cramoisi. Erec la voit et, s’étonnant grandement, la supplie de lui dire pourquoi elle crie et pleure si fort. La jeune fille crie et soupire encore, puis sanglotant, dit : « Beau sire, il n’est pas étonnant si je m’afflige, car je souhaiterais être morte. Je n’aime ni ne prise ma vie, car mon amant a été emmené prisonnier par deux méchants et cruels géants qui sont ses ennemis mortels. Dieu ! que ferai-je ? Malheur à moi ! privée du meilleur chevalier vivant, le plus noble et le plus courtois. Et maintenant, il est en grand péril de mort. Ce jour même, et sans cause, ils le mèneront à quelque vile mort. Noble chevalier, pour l’amour de Dieu, je vous supplie de secourir mon amant, si maintenant vous pouvez lui prêter quelque aide. Vous n’aurez pas à courir loin, car ils doivent être encore tout près. » « Demoiselle, dit Erec, je vais les suivre, puisque vous le demandez, et soyez assurée que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir : ou je serai fait prisonnier avec lui, ou je vous le rendrai sain et sauf. Si les géants le laissent en vie jusqu’à ce que je puisse les trouver, j’ai l’intention de mesurer ma force avec la leur. » « Noble chevalier, dit la jeune fille, je serai toujours votre servante si vous me rendez mon amant. Allez maintenant au nom de Dieu, et hâtez-vous, je vous en supplie. » « De quel côté se trouve leur chemin ? » « Par ici, mon seigneur. Voici le sentier avec les traces de pas. » Alors Erec partit au galop, et lui dit de l’attendre là. La jeune fille le recommande au Seigneur, et prie Dieu très fervemment de lui donner la force par Son commandement de déconfire ceux qui veulent du mal à son amant.
Erec partit le long du sentier, éperonnant sa monture à la poursuite des géants. Il les suivit jusqu’à ce qu’il les aperçût avant qu’ils ne fussent sortis du bois ; il vit le chevalier aux membres dénudés, monté tout nu sur un bidet, les mains et les pieds liés comme s’il eût été arrêté pour vol de grand chemin. Les géants n’avaient ni lances, ni écus, ni épées aiguisées ; mais ils avaient tous deux des bâtons et des fouets, dont ils le frappaient si cruellement qu’ils lui avaient déjà mis le dos à vif jusqu’à l’os. Le sang coulait le long de ses flancs et de ses côtes, si bien que le bidet en était tout couvert jusqu’au ventre. Erec vint seul derrière eux. Il était très triste et affligé pour le chevalier qu’il voyait traiter si ignominieusement. Entre deux bois, dans un champ découvert, il les rejoignit et leur demande : « Seigneurs, dit-il, pour quel crime traitez-vous cet homme si mal et le menez-vous ainsi comme un vulgaire larron ? Vous agissez avec trop de cruauté. Vous le menez comme s’il avait été pris en flagrant délit de vol. C’est une insulte monstrueuse que de dépouiller un chevalier, de le lier et de le battre si honteusement. Livrez-le-moi, je vous en prie avec toute la bonne volonté et la courtoisie possibles. Je n’ai nulle envie de vous le réclamer par la force. » « Vassal, disent-ils, qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu dois être fou de nous adresser une telle demande. Si cela ne te plaît pas, essaie donc de changer les choses. » Erec répond : « Certes, cela ne me plaît guère, et vous ne l’emmènerez pas si facilement. Puisque vous avez laissé la décision entre mes mains, je dis que celui qui pourra s’en emparer le gardera. Prenez vos positions. Je vous défie. Vous ne l’emmènerez pas plus loin avant que quelques coups n’aient été portés. » « Vassal, répondent-ils, tu es bien fou de vouloir mesurer tes forces avec nous. Si vous étiez quatre au lieu d’un, vous n’auriez pas plus de force contre nous qu’un agneau contre deux loups. » « Je ne sais comment cela tournera, répond Erec ; si le ciel s’écroule et que la terre se fonde, alors bien des alouettes seront prises. Bien des hommes se vantent hautement qui valent bien peu. Gardez-vous maintenant, car je vais vous attaquer. » Les géants étaient forts et féroces, et tenaient dans leurs poings fermés leurs gros bâtons ferrés. Erec s’élança sur eux, lance au repos. Il ne craint ni l’un ni l’autre, malgré leurs menaces et leur orgueil, et transperce le premier à travers l’œil, si profondément dans le cerveau que le sang et la cervelle jaillissent par la nuque ; celui-là gît mort et son cœur cesse de battre. Quand l’autre le vit mort, il eut raison d’être fort courroucé. Furieux, il s’avança pour le venger : à deux mains, il leva son bâton bien haut et pensa le frapper en plein sur sa tête sans défense ; mais Erec vit le coup venir et le reçut sur son écu. Malgré cela, le géant asséna un tel coup qu’il l’étourdit complètement et manqua de le faire tomber de sa monture. Erec se couvre de son écu et le géant, se reprenant, pense frapper de nouveau vivement à la tête. Mais Erec avait tiré son épée et l’attaqua avec une telle férocité que le géant fut rudement mené : il le frappe si fort au cou qu’il le fend jusqu’au pommeau de la selle. Il répand ses entrailles sur la terre, et le corps tombe de tout son long, fendu en deux moitiés. Le chevalier pleure de joie et, en adorant, loue Dieu qui lui a envoyé ce secours. Puis Erec le détacha, lui fit revêtir ses armes et monter sur l’un des chevaux ; l’autre, il lui fit mener de la main droite, et lui demande qui il est. Et il répondit : « Noble chevalier, tu es mon seigneur lige. Je veux te considérer comme mon seigneur, ainsi que je le dois en toute justice, car tu as sauvé ma vie, laquelle eût été tranchée de mon corps à l’instant même avec grand tourment et cruauté. Quel hasard, beau sire, au nom de Dieu, t’a guidé ici jusqu’à moi, pour me délivrer par ton courage des mains de mes ennemis ? Sire, je veux te faire hommage. Désormais, je t’accompagnerai toujours et te servirai comme mon seigneur. » Erec voit qu’il est disposé à le servir avec joie, s’il le peut, et dit : « Ami, je n’ai nul désir de ton service ; mais sache que je suis venu ici pour te secourir à la demande de ta dame, que j’ai trouvée pleurant dans ce bois. C’est à cause de toi qu’elle s’afflige et gémit ; car son cœur est plein de douleur. Je veux te présenter à elle maintenant. Dès que je t’aurai réuni à elle, je continuerai ma route seul ; car tu n’as nulle obligation de m’accompagner. Je n’ai pas besoin de ta compagnie ; mais j’aimerais connaître ton nom. » « Sire, dit-il, comme il vous plaira. Puisque vous désirez connaître mon nom, il ne doit vous être caché. Mon nom est Cadoc de Tabriol : sachez que c’est ainsi qu’on m’appelle. Mais puisque je dois me séparer de vous, j’aimerais savoir, si c’est possible, qui vous êtes et de quel pays, où je pourrai quelque jour vous trouver et vous chercher, quand je serai loin d’ici. » Erec répond : « Ami, cela, je ne te le confierai jamais. N’en parle plus jamais ; mais si tu souhaites le découvrir et me faire honneur de quelque manière, va vite maintenant sans délai vers mon seigneur, le roi Arthur, qui chasse le cerf à cor et à cri dans ce bois là-bas, à ce que je crois, à moins de cinq petites lieues d’ici. Va-t’en là-bas prestement et fais-lui savoir que tu lui es envoyé en cadeau par celui qu’hier, dans sa tente, il reçut et hébergea avec joie. Et prends garde de ne pas lui cacher de quel péril j’ai délivré ta vie et ton corps. Je suis fort chéri à la cour, et si tu te présentes en mon nom, tu me rendras service et honneur. Là, tu demanderas qui je suis ; mais tu ne peux le savoir autrement. » « Sire, dit Cadoc, je suivrai vos ordres en tout point. Vous n’aurez jamais à craindre que je n’y aille pas d’un cœur joyeux. Je dirai au Roi toute la vérité concernant la bataille que vous avez livrée pour moi. » Parlant ainsi, ils continuèrent leur chemin jusqu’à ce qu’ils arrivassent à la jeune fille là où Erec l’avait laissée. La joie de la demoiselle n’eut pas de bornes quand elle vit venir son amant qu’elle ne pensait jamais revoir. La prenant par la main, Erec la lui présente avec ces mots : « Ne pleurez plus, demoiselle ! Voici votre amant gai et joyeux. » Et elle, avec prudence, répond : « Sire, en toute justice vous nous avez conquis tous deux. Nous devrions être vôtres, pour vous servir et vous honorer. Mais qui pourrait jamais rembourser la moitié de la dette que nous avons envers vous ? » Erec répond : « Ma douce dame, je ne vous demande aucune récompense. À Dieu je vous recommande tous deux, car trop longtemps, je crois, je me suis attardé ici. » Puis il tourne son cheval et s’éloigne aussi vite qu’il peut. Cadoc de Tabriol avec sa demoiselle chevauche dans une autre direction ; et bientôt il apprit la nouvelle au roi Arthur et à la Reine.
Erec continue de chevaucher à grande vitesse vers l’endroit où Enide l’attendait avec grande inquiétude, pensant qu’il l’avait sûrement totalement abandonnée. Et lui aussi, il craignait fort que quelqu’un, la trouvant seule, ne l’eût enlevée. Il se hâta donc de retourner. Mais la chaleur du jour était telle, et ses armes lui causaient une telle détresse, que ses blessures se rouvrirent et firent éclater les bandages. Ses blessures ne cessèrent de saigner avant qu’il n’arrivât exactement à l’endroit où Enide l’attendait. Elle l’aperçut et se réjouit : mais elle ne comprit ni ne sut la douleur dont il souffrait ; car tout son corps était baigné de sang, et son cœur avait à peine la force de battre. Alors qu’il descendait une colline, il tomba soudainement sur l’encolure de son cheval. En essayant de se redresser, il perdit sa selle et ses étriers, tombant, comme sans vie, en pâmoison. Alors commença un si grand deuil, quand Enide le vit tomber à terre. Pleine de peur à sa vue, elle court vers lui comme celle qui ne cache pas sa douleur. Elle crie tout haut et se tord les mains : il ne reste pas un lambeau de sa robe non déchiré sur sa poitrine. Elle commence à s’arracher les cheveux et à lacérer son tendre visage. « Ah Dieu ! crie-t-elle, beau doux Seigneur, pourquoi me laisses-tu ainsi vivre ? Viens, Mort, et tue-moi prestement ! » Sur ces mots, elle s’évanouit sur son corps. Quand elle revint à elle, elle se dit avec reproche : « Malheur à moi, misérable Enide ; je suis la meurtrière de mon seigneur, pour l’avoir tué par mes paroles. Mon seigneur serait encore vivant, si je n’avais pas, dans ma folle présomption, prononcé la parole qui l’a engagé dans cette aventure. Le silence n’a jamais nui à personne, mais la parole engendre souvent le malheur. La vérité de ceci, je l’ai essayée et éprouvée de plus d’une manière. » Près de son seigneur, elle s’assit, tenant sa tête sur ses genoux. Puis elle recommence son deuil. « Hélas, dit-elle, mon seigneur, malheureux es-tu, toi qui n’eus jamais d’égal ; car en toi la beauté était visible et la prouesse manifestée ; la sagesse t’avait donné son cœur, et la largesse t’avait couronné, sans quoi nul n’est estimé. Mais qu’ai-je dit ? Une grave erreur ai-je commise en prononçant la parole qui a tué mon seigneur – cette fatale parole empoisonnée pour laquelle je dois être justement blâmée ; et je reconnais et admets que personne n’est coupable sinon moi-même ; moi seule dois être blâmée pour ceci. » Puis, s’évanouissant, elle tombe sur le sol, et quand elle se redressa plus tard, elle ne fit que gémir davantage : « Dieu, que vais-je faire, et pourquoi continuer à vivre ? Pourquoi la Mort tarde-t-elle et hésite-t-elle à venir me saisir sans répit ? En vérité, la Mort me tient en grand mépris ! Puisque la Mort ne daigne pas prendre ma vie, je dois moi-même, par force, accomplir la vengeance de mon acte coupable. Ainsi mourrai-je malgré la Mort, qui ne veut pas entendre mon appel au secours. Pourtant, je ne peux mourir par simple désir, et se plaindre ne me servirait de rien. L’épée, dont mon seigneur s’était ceint, devrait à juste titre venger sa mort. Je ne veux plus me consumer dans la détresse, dans la prière et le vain désir. » Elle tire l’épée de son fourreau et commence à la considérer. Dieu, qui est plein de miséricorde, lui fit tarder un peu ; et tandis qu’elle repasse en revue son chagrin et son malheur, voilà qu’arrive au galop un Comte avec une nombreuse suite, qui de loin avait entendu les grands cris de la dame. Dieu ne voulut pas l’abandonner ; car maintenant elle se serait tuée, si elle n’avait été surprise par ceux qui lui enlevèrent l’épée et la remirent dans son fourreau. Le Comte descendit alors de son cheval et commença à l’interroger sur le chevalier, et si elle était son épouse ou sa dame aimée. « L’une et l’autre, sire, dit-elle, ma douleur est telle que je ne puis le dire. Malheur à moi que je ne sois pas morte. » Et le Comte commence à la consoler : « Dame, dit-il, par le Seigneur, je vous prie de prendre quelque pitié de vous-même ! Il est convenable que vous soyez en deuil, mais il est inutile d’être inconsolable ; car vous pouvez encore vous élever à un rang élevé. Ne sombrez pas dans l’apathie, mais réconfortez-vous ; ce sera sage, et Dieu vous redonnera la joie. Votre beauté merveilleuse vous réserve une bonne fortune ; car je vous prendrai pour femme, et ferai de vous une comtesse et une dame de rang : cela devrait vous apporter beaucoup de consolation. Et je ferai enlever le corps et déposer avec grand honneur. Cessez maintenant ce chagrin que dans votre frénésie vous affichez. » Et elle répond : « Sire, allez-vous-en ! Pour l’amour de Dieu, laissez-moi tranquille ! Vous ne pouvez rien accomplir ici. Rien de ce qu’on pourrait dire ou faire ne pourra jamais me rendre heureuse. » À cela, le Comte se retira et dit : « Faisons une civière, pour transporter ce corps avec la dame jusqu’à la ville de Limors. Là, le corps sera enterré. Ensuite, j’épouserai la dame, qu’elle y consente ou non : car jamais je ne vis personne d’aussi belle, ni ne désirai personne autant qu’elle. Heureux suis-je de l’avoir rencontrée. Maintenant, faites vite et sans délai une civière digne de ce chevalier mort. Ne vous arrêtez ni pour la peine, ni par paresse. » Alors certains de ses hommes tirent leurs épées et coupent bientôt deux jeunes arbres, sur lesquels ils posèrent des branches en croix. Sur cette litière, ils déposèrent Erec ; puis y attelèrent deux chevaux. Enide chevauche à côté, ne cessant de se lamenter, et s’évanouissant souvent et retombant ; mais les cavaliers la tiennent fermement, et essaient de la soutenir avec leurs bras, et de la relever et de la consoler. Jusqu’à Limors ils escortent le corps, jusqu’à ce qu’ils arrivent au palais du Comte. Tout le peuple les suit – dames, chevaliers et citadins. Au milieu de la salle, sur une estrade, ils étendirent le corps de tout son long, avec sa lance et son écu à côté. La salle est pleine, la foule est dense. Chacun est impatient de demander quel est ce trouble, quel prodige est ici. Pendant ce temps, le Comte prend conseil avec ses barons en privé. « Seigneurs, dit-il, sur-le-champ je veux épouser cette dame ici présente. Nous pouvons juger clairement par sa beauté et son maintien prudent qu’elle est de très noble rang. Sa beauté et son noble maintien montrent que l’honneur d’un royaume ou d’un empire pourrait bien lui être conféré. Je ne souffrirai jamais de honte à cause d’elle ; je pense plutôt gagner plus d’honneur. Faites mander mon chapelain maintenant, et allez chercher la dame. La moitié de toutes mes terres je lui donnerai en dot si elle veut se conformer à mon désir. » Alors ils ordonnèrent au chapelain de venir, conformément à l’ordre du Comte, et la dame ils l’amenèrent aussi, et la firent épouser de force ; car elle refusa catégoriquement de donner son consentement. Mais malgré tout, le Comte l’épousa selon son souhait. Et quand il l’eut épousée, le connétable fit aussitôt dresser les tables dans le palais, et fit préparer la nourriture ; car il était déjà temps pour le repas du soir.
Après vêpres, ce jour de mai, Enide était dans une grande détresse, et son chagrin ne cessait de la troubler. Et le Comte l’exhorta doucement par prières et menaces à faire la paix et à être consolée, et il la fit asseoir sur une chaise, bien que ce fût contre son gré. Malgré elle, ils la firent s’asseoir et placèrent la table devant elle. Le Comte prend sa place de l’autre côté, presque hors de lui-même de rage de trouver qu’il ne peut la consoler. « Dame, dit-il, vous devez maintenant laisser là ce chagrin et le bannir. Vous pouvez avoir toute confiance en moi, que l’honneur et les richesses seront vôtres. Vous devez sûrement réaliser que le deuil ne ressuscitera pas les morts ; car personne n’a jamais vu une telle chose se produire. Souvenez-vous maintenant, bien que pauvre vous fussiez, que de grandes richesses sont à votre portée. Autrefois vous étiez pauvre ; riche maintenant vous serez. La Fortune n’a pas été avare envers vous, en vous conférant l’honneur d’être désormais saluée comme Comtesse. Il est vrai que votre seigneur est mort. Si vous vous affligez et vous lamentez à cause de cela, pensez-vous que j’en sois surpris ? Non. Mais je vous donne le meilleur conseil que je sache donner. En ce que je vous ai épousée, vous devriez être satisfaite. Prenez garde de ne pas m’irriter ! Mangez maintenant, comme je vous le commande. » Et elle répond : « Pas moi, mon seigneur. En vérité, tant que je vivrai, je ne mangerai ni ne boirai avant de voir mon seigneur manger qui est étendu sur cette estrade. » « Dame, cela ne peut jamais être. Les gens penseront que vous êtes folle quand vous racontez de telles absurdités. Vous recevrez une pauvre récompense si vous donnez occasion aujourd’hui à de nouveaux reproches. » À cela, elle ne daigna aucune réponse, tenant ses menaces en faible estime, et le Comte la frappe au visage. À cela, elle crie, et les barons présents blâment le Comte. « Arrêtez, sire ! crient-ils au Comte ; vous devriez avoir honte d’avoir frappé cette dame parce qu’elle ne veut pas manger. Vous avez fait un acte très laid. Si cette dame est affligée à cause de son seigneur qu’elle voit maintenant mort, personne ne devrait dire qu’elle a tort. » « Gardez le silence, tous, répond le Comte ; la dame est mienne et je suis sien, et je ferai d’elle ce qu’il me plaira. » À cela, elle ne put garder le silence, mais jure qu’elle ne sera jamais sienne. Et le Comte bondit et la frappe encore, et elle crie tout haut. « Ha ! misérable, dit-elle, je ne me soucie pas de ce que tu me dis, ou de ce que tu fais ! Je ne crains pas tes coups, ni tes menaces. Bats-moi et frappe-moi, comme tu voudras. Je ne me soucierai jamais de ton pouvoir au point de faire ta volonté, plus ou moins, dussent tes mains, ici même, m’arracher les yeux ou m’écorcher vive. »
Au milieu de ces paroles et de ces disputes, Erec revint de son évanouissement, tel un homme qui s’éveille d’un somme. Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’il fût saisi d’émerveillement devant la foule qu’il voyait autour de lui. Mais grand fut son chagrin et grande sa douleur quand il entendit la voix de son épouse. Il descendit de l’estrade sur le sol et dégaina promptement son épée. La colère et l’amour qu’il portait à sa femme lui donnèrent du courage. Il court là où il l’aperçoit et frappe le Comte en plein sur le sommet de la tête, si bien qu’il lui fait jaillir la cervelle et, lui enfonçant le front, le laisse sans sens et sans parole ; son sang et sa cervelle s’écoulent. Les chevaliers bondissent des tables, persuadés que c’est le diable qui s’est frayé un chemin parmi eux. Il ne reste là ni jeune ni vieux, car tous furent saisis d’une grande épouvante. Chacun tente de devancer l’autre pour battre précipitamment en retraite. Bientôt, ils eurent tous évacué le palais et criaient à pleine voix, faibles comme forts : « Fuyez, fuyez, voici le cadavre ! » À la porte, la presse est grande : chacun s’efforce de s’échapper et pousse et bouscule du mieux qu’il peut. Celui qui se trouve à l’arrière du flot tumultueux souhaiterait être au premier rang. C’est ainsi qu’ils parviennent à prendre la fuite, car nul n’ose s’attarder pour le départ d’un autre. Erec courut saisir son écu, se le suspendant au cou par la courroie, tandis qu’Enide s’empare de la lance. Puis ils sortent dans la cour. Nul n’est assez hardi pour offrir la moindre résistance ; car ils ne croyaient point que ce pût être un homme qui les eût ainsi chassés, mais un diable ou quelque ennemi qui était entré dans le corps mort. Erec les poursuit dans leur fuite et trouve à l’extérieur, dans la cour du château, un garçon d’écurie qui menait son destrier à l’abreuvoir, tout harnaché de bride et de selle. Cette rencontre fortuite plut fort à Erec : comme il s’approche prestement du cheval, le garçon, effrayé, le lui cède aussitôt. Erec prend place entre les arçons, tandis qu’Enide, saisissant l’étrier, saute sur l’encolure du cheval, ainsi qu’Erec, qui lui ordonnait de monter, le lui avait commandé et enjoint de faire. Le cheval les emporte tous deux ; et trouvant la porte de la ville ouverte, ils s’échappent sans être retenus. Dans la cité, l’inquiétude était grande au sujet du Comte qui avait été tué ; mais nul, si brave fût-il, ne suivit Erec pour se venger. À sa table, le Comte fut occis ; tandis qu’Erec, qui emporte son épouse, l’embrasse, la caresse et lui redonne courage. Il la serre dans ses bras contre son cœur et lui dit : « Douce ma sœur, mon épreuve de toi a été complète ! Ne sois plus désormais nullement inquiète, car je t’aime maintenant plus que je ne l’ai jamais fait auparavant ; et je suis certain et rassuré que tu m’aimes d’un amour parfait. À partir de ce jour et pour toujours, je m’offre à faire ta volonté tout comme je le faisais autrefois. Et si tu as dit du mal de moi, je te pardonne et te tiens quitte tant de l’offense que de la parole que tu as prononcée. » Puis il l’embrasse à nouveau et la serre étroitement. Désormais, Enide n’est plus dans l’angoisse quand son seigneur la serre, l’embrasse et lui redit qu’il l’aime toujours. Ils chevauchent rapidement à travers la nuit, et ils sont très heureux que la lune brille avec éclat.
Pendant ce temps, la nouvelle a voyagé vite, et il n’est rien d’autre d’aussi prompt. La nouvelle était parvenue à Guivret le Petit qu’un chevalier blessé par les armes avait été trouvé mort dans la forêt, et qu’avec lui se trouvait une dame qui se lamentait, et si merveilleusement belle qu’Iseut eût semblé être sa suivante. Le Comte Oringle de Limors les avait trouvés tous deux, et avait fait emporter le cadavre, et désirait épouser lui-même la dame ; mais elle le refusait. Quand Guivret apprit cette nouvelle, il ne fut nullement satisfait ; car aussitôt la pensée d’Erec lui vint à l’esprit. Il lui vint au cœur et à l’esprit d’aller chercher la dame, et de faire inhumer le corps avec honneur, s’il s’avérait que ce fût lui. Il assembla mille hommes d’armes et chevaliers pour prendre la ville. Si le Comte ne voulait pas livrer de son propre gré le corps et la dame, il mettrait tout à feu et à flamme. À la clarté de la lune, il mena ses hommes vers Limors, le heaume lacé, revêtus de hauberts, et les écus suspendus au cou. C’est ainsi, sous les armes, qu’ils avancèrent tous jusqu’au milieu de la nuit, quand Erec les aperçut. Maintenant, il s’attend inévitablement à être pris au piège, tué ou capturé. Il fait descendre Enide de cheval près d’une haie de broussailles. Il n’y a pas lieu de s’étonner s’il est accablé. « Dame, restez ici, dit-il, près de cette haie pendant un moment, jusqu’à ce que ces gens soient passés. Je ne souhaite pas qu’ils vous aperçoivent, car je ne sais point quel genre de gens ils sont, ni ce qu’ils cherchent. J’espère que nous n’attirerons pas leur attention. Mais je ne vois nulle part aucun lieu où nous pourrions trouver refuge, s’ils souhaitaient nous faire du mal. Je ne sais si quelque malheur peut m’advenir, mais ce n’est pas par peur que je manquerai de sortir contre eux. Et si quelqu’un m’assaille, je ne manquerai pas de jouter avec lui. Pourtant, je suis si meurtri et las qu’il n’est pas étonnant si je souffre. Maintenant, je dois aller à leur rencontre, et vous, restez tranquille ici. Prenez garde que nul ne vous voie, jusqu’à ce qu’ils vous aient laissée loin derrière. » Voilà maintenant Guivret, la lance tendue, qui l’aperçut de loin. Ils ne se reconnurent pas, car la lune était passée derrière l’ombre d’un sombre nuage. Erec était faible et épuisé, et son antagoniste était tout remis de ses blessures et de ses coups. Maintenant, Erec sera bien loin d’être sage s’il ne se fait pas promptement connaître. Il sort de la haie. Et Guivret fonce vers lui sans lui dire un mot, et Erec ne lui adresse pas non plus la parole : il pensait pouvoir en faire plus qu’il ne le pouvait. Quiconque essaie de courir plus loin qu’il n’en est capable doit nécessairement abandonner ou prendre du repos. Ils se heurtent l’un à l’autre ; mais le combat fut inégal, car l’un était faible et l’autre fort. Guivret le frappe avec une telle force qu’il l’abat à terre du dos de son cheval. Enide, qui était cachée, quand elle voit son seigneur à terre, s’attend à être tuée et maltraitée. S’élançant de la haie, elle court aider son seigneur. Si elle était affligée auparavant, maintenant son angoisse est plus grande. S’approchant de Guivret, elle saisit la bride de son cheval, puis dit : « Maudit sois-tu, chevalier ! Car tu as attaqué un homme faible et épuisé, qui est en souffrance et mortellement blessé, avec une telle injustice que tu ne peux trouver de raison à ton acte. Si tu avais été seul et sans secours, tu aurais regretté cette attaque, pourvu que mon seigneur eût été en santé. Maintenant, sois généreux et courtois, et fais cesser avec bonté ce combat que tu as commencé. Car ta réputation ne serait point meilleure pour avoir tué ou capturé un chevalier qui n’a pas la force de se lever, comme tu peux le voir. Car il a subi tant de coups d’armes qu’il est tout couvert de blessures. » Et il répond : « Ne craignez rien, dame ! Je vois que loyalement vous aimez votre seigneur, et je vous en félicite. N’ayez aucune crainte de moi ou de ma compagnie. Mais dites-moi maintenant sans dissimulation quel est le nom de votre seigneur ; car vous ne tirerez que profit à me le dire. Qui qu’il soit, dites-moi son nom ; alors il s’en ira sain et sauf. Ni lui ni vous n’avez rien à craindre, car vous êtes tous deux entre de bonnes mains. »
Alors Enide apprend qu’elle est en sécurité, elle lui répond brièvement en un mot : « Son nom est Erec ; je ne devrais pas mentir, car je vois que vous êtes honnête et de bonne intention. » Guivret, dans sa joie, descend de cheval et va tomber aux pieds d’Erec, là où il était étendu sur le sol. « Mon seigneur, dit-il, j’allais à votre recherche, et j’étais en route pour Limors, où je m’attendais à vous trouver mort. Il m’a été dit et raconté comme vrai que le Comte Oringle avait emporté à Limors un chevalier qui était mortellement blessé, et qu’il avait la méchante intention d’épouser une dame qu’il avait trouvée en sa compagnie ; mais qu’elle ne voulait rien avoir à faire avec lui. Et je venais en toute hâte pour l’aider et la délivrer. S’il refusait de me remettre tant la dame que vous sans résistance, je m’estimerais de peu de valeur si je lui laissais un pied de terre pour se tenir. Soyez sûr que si je ne vous avais pas aimé chèrement, je ne me serais jamais chargé de cette entreprise. Je suis Guivret, votre ami ; mais si je vous ai fait quelque mal par mon défaut de vous reconnaître, vous devriez assurément me pardonner. » À ces mots, Erec s’assit, car il ne pouvait faire davantage, et dit : « Levez-vous, mon ami. Soyez absous du mal que vous m’avez fait, puisque vous ne m’avez pas reconnu. » Guivret se relève, et Erec lui raconte comment il a tué le Comte alors qu’il était à table, et comment il avait repris possession de son destrier devant l’écurie, et comment les sergents et les écuyers avaient fui à travers la cour, criant : « Fuyez, fuyez, le cadavre nous poursuit ; » puis, comment il manqua d’être pris, et comment il s’échappa à travers la ville et en bas de la colline, portant sa femme sur l’encolure de son cheval : toute cette aventure, il la lui raconta. Alors Guivret dit : « Sire, j’ai un château ici tout près, qui est bien situé dans un site salubre. Pour votre confort et votre bien, je souhaite vous y emmener demain et faire soigner vos blessures. J’ai deux sœurs charmantes et vives qui sont habiles dans le soin des plaies : elles vous guériront bientôt complètement. Cette nuit, nous laisserons notre compagnie loger ici dans les champs jusqu’au matin ; car je pense qu’un peu de repos cette nuit vous fera grand bien. Mon conseil est que nous passions la nuit ici. » Erec répond : « Je suis favorable à le faire. » Ainsi y restèrent-ils et passèrent-ils la nuit. Ils ne furent pas réticents à préparer un gîte, mais ils trouvèrent peu de commodités, car la compagnie était assez nombreuse. Ils logent du mieux qu’ils peuvent parmi les buissons : Guivret fit dresser sa tente et ordonna que l’on allumât du feu, afin qu’ils pussent avoir lumière et réconfort. Il fait sortir des cierges des coffres, et ils les allument à l’intérieur de la tente. Maintenant Enide ne s’afflige plus, car tout a tourné pour le mieux. Elle dépouille son seigneur de ses armes et de ses vêtements, et ayant lavé ses blessures, elle les sécha et les banda à nouveau ; car elle ne laissait personne d’autre le toucher. Maintenant Erec ne voit plus de raison de lui reprocher quoi que ce soit, car il l’a bien éprouvée et a trouvé qu’elle lui porte un grand amour. Et Guivret, qui les traite avec bonté, fit construire un lit haut et long de couvertures matelassées, posées sur l’herbe et le roseau, qu’ils trouvèrent en abondance. Là, ils étendirent Erec et le couvrirent. Puis Guivret ouvrit un coffre et en tira deux pâtés. « Ami, dit-il, essayez maintenant un peu de ces pâtés froids, et buvez un peu de vin mélangé à de l’eau. J’en ai jusqu’à six tonneaux, mais pur, il n’est pas bon pour vous ; car vous êtes blessé et couvert de plaies. Beau doux ami, essayez maintenant de manger ; car cela vous fera du bien. Et ma dame en mangera aussi, votre femme qui a été aujourd’hui dans une grande détresse à cause de vous. Mais vous avez reçu pleine satisfaction pour tout cela, et vous vous êtes échappé. Alors mangez maintenant, et je mangerai aussi, beau ami. » Puis Guivret s’assit au côté d’Erec, et ainsi fit Enide, qui était très satisfaite de tout ce que faisait Guivret. Tous deux l’incitent à manger, lui donnant du vin mélangé à de l’eau ; car pur, il est trop fort et échauffant. Erec mangea comme mange un homme malade, et but un peu, tout ce qu’il osa. Mais il se reposa confortablement et dormit toute la nuit ; car, à cause de lui, aucun bruit ni aucune perturbation ne fut fait.
Au petit matin, ils s’éveillèrent et se préparèrent à nouveau à monter à cheval et à chevaucher. Erec était si dévoué à son propre cheval qu’il ne voulait en monter aucun autre. Ils donnèrent à Enide une mule, car elle avait perdu son palefroi. Mais elle ne s’en souciait pas ; à en juger par son apparence, elle n’y pensait point. Elle avait une bonne mule avec une allure aisée qui la portait très confortablement. Et cela lui procurait une grande satisfaction qu’Erec ne fût pas abattu, mais qu’il les assurât plutôt qu’il se rétablirait complètement. Avant l’heure de tierce, ils atteignirent Penevric, un château fort, bien et agréablement situé. Là demeuraient les deux sœurs de Guivret ; car le lieu était assez plaisant. Guivret escorta Erec jusqu’à une chambre délicieuse et aérée dans une partie reculée du château. Ses sœurs, à sa demande, s’efforcèrent de guérir Erec ; et Erec se plaça entre leurs mains, car elles lui inspiraient une parfaite confiance. D’abord, elles retirèrent la chair morte, puis appliquèrent emplâtres et charpie, consacrant à ses soins tout leur savoir, telles des femmes qui connaissaient bien leur métier. Maintes et maintes fois, elles lavèrent ses plaies et appliquèrent l’emplâtre. Quatre fois ou plus chaque jour, elles le firent manger et boire, ne lui permettant cependant ni ail ni poivre. Mais quiconque pût entrer ou sortir, Enide était toujours avec lui, étant plus que quiconque concernée. Guivret venait souvent demander et s’enquérir s’il désirait quelque chose. Il était bien gardé et bien servi, et tout ce qu’il souhaitait était volontiers fait. Mais les damoiselles montraient avec joie et bonheur un tel dévouement à le soigner qu’au bout d’une quinzaine de jours, il ne sentait plus aucune douleur ni souffrance. Puis, pour ramener ses couleurs, elles commencèrent à lui donner des bains. Il n’était nul besoin d’instruire les damoiselles, car elles comprenaient bien le traitement. Quand il fut capable de marcher, Guivret fit confectionner deux robes amples de deux sortes de soie différentes, l’une garnie d’hermine, l’autre de vair. L’une était d’une couleur pourpre sombre, et l’autre rayée, envoyée comme présent par un cousin de lui venant d’Écosse. Enide eut la robe pourpre garnie d’hermine, qui était très précieuse, tandis qu’Erec eut l’étoffe rayée avec la fourrure, qui n’était pas moins de valeur. Maintenant Erec était fort et bien portant, guéri et rétabli. Maintenant qu’Enide était très heureuse et avait tout ce qu’elle désirait, sa grande beauté lui revint ; car sa grande détresse l’avait tant affectée qu’elle était très pâle et livide. Maintenant elle est embrassée et caressée, maintenant elle est bénie de toutes les bonnes choses, maintenant elle a sa joie et ses plaisirs ; car sans parure ils sont étendus au lit et chacun enlace et embrasse l’autre ; rien ne leur donne tant de joie. Ils ont eu tant de peine et de douleur, lui pour elle, et elle pour lui, qu’ils ont maintenant leur satisfaction. Chacun rivalise pour chercher à plaire à l’autre. De leurs autres ébats, je ne dois point parler. Maintenant ils ont si bien soudé leur amour et oublié leur chagrin qu’ils ne s’en souviennent presque plus. Mais maintenant ils doivent reprendre leur route ; ils demandèrent donc congé à Guivret, en qui ils avaient trouvé un ami véritable ; car il les avait honorés et servis en tout point. Quand il vint pour prendre congé, Erec dit : « Sire, je ne veux pas retarder davantage mon départ pour mon propre pays. Ordonnez que tout soit préparé et rassemblé, afin que je puisse avoir tout ce dont j’ai besoin. Je souhaiterai partir demain matin, dès qu’il fera jour. J’ai séjourné si longtemps avec vous que je me sens fort et vigoureux. Dieu veuille, s’il Lui plaît, que je vive pour vous rencontrer à nouveau quelque part, où je pourrai à mon tour vous servir et vous honorer. À moins d’être capturé ou retenu, je ne prévois de m’attarder nulle part jusqu’à ce que j’atteigne la cour du roi Arthur, que j’espère trouver soit à Robais, soit à Carduel. » À quoi Guivret fait une prompte réponse : « Sire, vous ne partirez pas seul ! Car moi-même j’irai avec vous et nous emmènerons des compagnons, si tel est votre plaisir. » Erec accède à ce conseil, et dit que, conformément à ses projets, il souhaite que le voyage soit commencé. Cette nuit-là, ils font les préparatifs de leur voyage, ne souhaitant pas s’y attarder davantage. Ils se tiennent tous prêts et préparent. Au petit matin, quand ils s’éveillent, les selles sont posées sur les destriers. Avant de partir, Erec va faire ses adieux aux damoiselles dans leurs chambres ; et Enide (qui était heureuse et pleine de joie) l’y suit. Quand leurs préparatifs de départ furent faits, ils prirent congé des damoiselles. Erec, qui était très courtois, en prenant congé d’elles, les remercie pour sa santé et sa vie, et leur engage son service. Puis il prit l’une d’elles par la main, celle qui était la plus proche de lui, et Enide prit la main de l’autre : main dans la main, ils montèrent de la chambre vers la salle du château. Guivret les presse de monter aussitôt sans délai. Enide pense que le temps ne viendra jamais pour eux de monter à cheval. Ils amènent pour elle au bloc un palefroi de bon tempérament, allant l’amble, beau et bien fait. Le palefroi était d’une belle apparence et une bonne monture : il n’était pas moins de valeur que le sien qui était resté à Limors. L’autre était pommelé, celui-ci était alezan ; mais la tête était d’une autre couleur : il était marqué de telle manière qu’une joue était toute blanche, tandis que l’autre était noire comme le corbeau. Entre les deux couleurs, il y avait une ligne, plus verte qu’une feuille de vigne, qui séparait le blanc du noir. De la bride, de la poitrail et de la selle, je peux assurément dire que le travail était riche et beau. Tout le poitrail et la bride étaient d’or serti d’émeraudes. La selle était décorée dans un autre style, recouverte d’un précieux drap pourpre. Les arçons étaient d’ivoire, sur lesquels était sculptée l’histoire de la façon dont Énée vint de Troie, comment à Carthage Didon le reçut avec grande joie dans son lit, comment Énée la trompa, et comment pour lui elle se tua, comment Énée conquit Laurentum et toute la Lombardie, dont il fut roi toute sa vie. Habile était le travail et bien sculpté, tout décoré d’or fin. Un artisan habile qui le fit passa plus de sept ans à le sculpter, sans toucher à aucune autre pièce d’ouvrage. Je ne sais s’il le vendit ; mais il aurait dû en obtenir un bon prix. Maintenant qu’Enide fut gratifiée de ce palefroi, elle fut bien compensée de la perte du sien. Le palefroi, ainsi richement harnaché, lui fut donné et elle le monta avec joie ; puis les gentilshommes et les écuyers montèrent rapidement aussi. Pour leur plaisir et leur sport, Guivret fit prendre avec eux de riches faucons, tant jeunes que mués, maint tiercelet et épervier, et maint chien courant et lévrier.
Ils chevauchèrent tout droit du matin jusqu’au soir plus de trente lieues galloises, et arrivèrent alors aux tours d’une place forte, riche et belle, ceinte tout autour d’un mur neuf. Et tout autour, au pied de ce mur, coulait un cours d’eau très profond, grondant et mugissant comme une tempête. Erec s’arrête pour le regarder, et pour demander et savoir si quelqu’un pourrait lui dire en vérité qui était le seigneur de cette ville. « Ami, dit-il à son aimable compagnon, pourriez-vous me dire le nom de cette ville, et à qui elle appartient ? Dites-moi si elle est à un comte ou à un roi. Puisque vous m’avez conduit ici, dites-le-moi, si vous le savez. » « Sire, dit-il, je le sais très bien, et vous en dirai la vérité. Le nom de la ville est Brandigant, et elle est si forte et si belle qu’elle ne craint ni roi ni empereur. Si la France, et toute l’Angleterre, et tous ceux qui vivent d’ici jusqu’à Liège étaient rangés alentour pour en faire le siège, ils ne la prendraient jamais de leur vie ; car l’île sur laquelle la ville se dresse s’étend sur quatre lieues ou plus, et dans l’enceinte croît tout ce dont une ville riche a besoin : on y trouve des fruits, du blé et du vin ; et de bois et d’eau, il n’y a point de manque. Elle ne craint aucun assaut d’aucun côté, et rien ne pourrait la réduire par la famine. Le roi Evrain l’a fait fortifier, et il l’a possédée tous ses jours sans être inquiété, et la possédera toute sa vie. Mais ce n’est pas parce qu’il craignait quelqu’un qu’il l’a ainsi fortifiée ; c’est que la ville en est plus plaisante. Car si elle n’avait ni mur ni tour, mais seulement le courant qui l’encercle, elle serait encore si sûre et si forte qu’elle ne craindrait le monde entier. » « Dieu ! dit Erec, quelle grande richesse ! Allons voir la forteresse, et nous prendrons gîte dans la ville, car je souhaite m’arrêter ici. » « Sire, dit l’autre avec une grande détresse, si ce n’était pour vous décevoir, nous ne nous arrêterions pas ici. Dans la ville, il est un passage dangereux. » « Dangereux ? dit Erec ; le connaissez-vous ? Quel qu’il soit, dites-le-nous ; car je voudrais le savoir très volontiers. » « Sire, dit-il, je craindrais que vous n’y subissiez quelque dommage. Je sais qu’il y a tant d’audace et d’excellence dans votre cœur que, si je vous disais ce que je sais de cette aventure périlleuse et difficile, vous voudriez y entrer. J’ai souvent entendu l’histoire, et plus de sept ans ont passé depuis que quiconque est allé en quête de l’aventure est revenu de la ville ; pourtant, de fiers et hardis chevaliers sont venus ici de mainte contrée. Sire, ne traitez pas ceci comme un jeu : car vous n’apprendrez jamais le secret de ma bouche avant que vous ne m’ayez promis, par l’amour que vous m’avez juré, que jamais vous n’entreprendrez cette aventure, de laquelle nul n’échappe sans recevoir honte ou mort. »
Maintenant Erec entend ce qui lui plaît, et prie Guivret de ne point s’en affliger, disant : « Ah, beau doux ami, permettez que notre gîte soit pris dans la ville, et ne soyez point troublé. Il est temps de s’arrêter pour la nuit, et ainsi je crois que cela ne vous déplaira pas ; car si quelque honneur nous advient ici, vous devriez en être très heureux. Je vous demande, en concédant pour l’aventure, de m’en dire seulement le nom, et je n’insisterai pas sur le reste. » « Sire, dit-il, je ne peux me taire et refuser l’information que vous désirez. Le nom est très beau à dire, mais l’exécution est très difficile : car nul ne peut en revenir vivant. L’aventure, sur ma parole, est appelée la « Joie de la Cour ». » « Dieu ! il ne peut y avoir que du bien dans la joie, dit Erec ; je vais la chercher. N’allez pas maintenant me décourager à ce sujet ou pour toute autre chose, beau doux ami ; mais laissons prendre nos quartiers, car un grand bien peut nous en venir. Rien ne pourrait me retenir d’aller chercher la Joie. » « Sire, dit-il, Dieu exauce votre prière, que vous puissiez trouver la joie et revenir sans mésaventure. Je vois clairement que nous devons entrer. Puisqu’il ne peut en être autrement, entrons. Notre logement est assuré ; car nul chevalier de haut rang, comme j’ai ouï dire et raconter, ne peut entrer dans ce château avec l’intention d’y loger sans que le roi Evrain n’offre de l’abriter. Si doux et courtois est le roi qu’il a fait savoir à tous ses citadins, en appelant à leur amour pour lui, qu’aucun gentilhomme venu de loin ne doit trouver gîte dans leurs maisons, afin qu’il puisse lui-même faire honneur à tous les gentilshommes qui souhaiteraient s’attarder ici. »
Ainsi s’avancent-ils vers le château, passant la lice et le pont-levis ; et lorsqu’ils eurent franchi le lieu des lices, les gens qui étaient rassemblés dans les rues en foule voient Erec dans toute sa beauté, et apparemment ils pensent et croient que tous les autres sont à sa suite. S’émerveillant beaucoup, ils le dévisagent ; toute la ville était remuée et en émoi, alors qu’ils délibéraient et discutaient à son sujet. Même les jeunes filles dans leur chant cessent de chanter et s’arrêtent, tandis que toutes ensemble elles le regardent ; et à cause de sa grande beauté, elles font le signe de croix, et merveilleusement elles le plaignent. L’une à l’autre murmure à voix basse : « Hélas ! Ce chevalier, qui passe, est en chemin vers la « Joie de la Cour ». Il aura du regret avant de revenir ; nul n’est jamais venu d’une autre terre pour réclamer la « Joie de la Cour » qui n’ait reçu honte et dommage, et n’ait laissé sa tête là en gage. » Puis, afin qu’il puisse entendre leurs paroles, ils crient haut : « Dieu te défende, chevalier, du mal ; car tu es merveilleusement beau, et ta beauté est grandement à plaindre, car demain nous la verrons éteinte. Demain ta mort est venue ; demain tu mourras certainement si Dieu ne te garde et ne te défend. » Erec entend et comprend qu’ils parlent de lui à travers la ville basse : plus de deux mille le plaignaient ; mais rien ne lui cause d’effroi. Il passe sans délai, saluant gaiement les hommes comme les femmes. Et ils le saluent tous aussi ; et la plupart jurent avec inquiétude, craignant plus que lui-même, pour sa honte et pour son mal. La seule vue de son visage, sa grande beauté et son maintien ont si bien gagné le cœur de tous, que chevaliers, dames et jeunes filles craignent pareillement son mal. Le roi Evrain apprend la nouvelle que des hommes arrivaient à sa cour qui amenaient avec eux un nombreux cortège, et à son harnais il apparaissait que leur chef était un comte ou un roi. Le roi Evrain descend la rue pour les rencontrer, et les saluant, il s’écrie : « Bienvenue à cette compagnie, tant au maître qu’à toute sa suite. Bienvenue, messieurs ! Descendez. » Ils descendirent, et il y eut beaucoup de monde pour les recevoir et prendre leurs chevaux. Le roi Evrain ne fut pas en reste quand il vit Enide arriver ; mais il la salua aussitôt et courut l’aider à descendre. Prenant sa main blanche et tendre, il la conduisit dans le palais, comme le voulait la courtoisie, et l’honora de toutes les manières qu’il put, car il savait fort bien ce qu’il devait faire, sans niaiserie et sans malice. Il ordonna qu’une chambre fût parfumée d’encens, de myrrhe et d’aloès. Quand ils y entrèrent, ils complimentèrent tous le roi Evrain sur son bel aspect. Main dans la main ils entrent dans la chambre, le roi les escortant et prenant grand plaisir en eux. Mais pourquoi vous décrirais-je les peintures et les tentures de soie dont la chambre était décorée ? Je ne perdrais mon temps qu’en folie, et je ne souhaite pas le perdre, mais plutôt de me hâter un peu ; car celui qui voyage sur la route droite dépasse celui qui fait des détours ; ainsi ne souhaite-je pas m’attarder. Quand le temps et l’heure furent venus, le roi ordonne que le souper soit préparé ; mais je ne souhaite pas m’arrêter là-dessus si je peux trouver quelque moyen plus direct. Cette nuit, ils eurent en abondance tout ce que le cœur désire et réclame : oiseaux, venaison, et fruits, et vins de sortes différentes. Mais meilleur que tout est une joyeuse humeur ! Car de tous les mets, le plus doux est un visage joyeux et un air heureux. Ils furent très richement servis jusqu’à ce qu’Erec cessât soudain de manger et de boire, et commençât à parler de ce qui reposait le plus sur son cœur : il se souvint de la « Joie », et entama une conversation à ce sujet à laquelle le roi Evrain se joignit. « Sire, dit-il, il est temps maintenant de vous dire ce que je projette, et pourquoi je suis venu ici. Trop longtemps je me suis abstenu de parler, et maintenant ne peux plus cacher mon objet. Je vous demande la « Joie » de la Cour, car je ne convoite rien d’autre autant. Accordez-la-moi, quelle qu’elle soit, si vous en avez la maîtrise. » « En vérité, beau ami, répond le roi, je vous entends dire une grande folie. C’est une chose très périlleuse, qui a causé du chagrin à maint homme de valeur ; vous-même serez finalement tué et défait si vous ne voulez prêter l’oreille à mon conseil. Mais si vous vouliez m’en croire, je vous conseillerais de renoncer à solliciter une chose si douloureuse où vous ne réussiriez jamais. N’en parlez plus ! Taisez-vous ! Il serait imprudent de votre part de ne pas suivre mon conseil. Je ne suis nullement surpris que vous désiriez honneur et renommée ; mais si je devais vous voir blessé ou atteint dans votre corps, j’en aurais le cœur navré. Et sachez bien que j’ai vu maint homme ruiné qui sollicitait cette joie. Ils n’en furent jamais mieux, mais au contraire, ils moururent et périrent tous. Avant que la soirée de demain ne vienne, vous pouvez vous attendre à une pareille récompense. Si vous souhaitez lutter pour la Joie, vous le ferez, bien que cela m’en afflige. C’est une chose dont vous êtes libre de vous retirer et de reculer si vous souhaitez assurer votre bien-être. C’est pourquoi je vous le dis, car je commettrais une trahison et vous ferais tort si je ne vous disais toute la vérité. » Erec l’entend et admet que le roi le conseille avec raison. Mais plus la merveille est grande et plus l’aventure est périlleuse, plus il la convoite et l’aspire, disant : « Sire, je peux vous dire que je vous trouve un homme digne et loyal, et je ne peux vous en faire aucun grief. Je souhaite entreprendre cette faveur, quoi qu’il puisse m’en advenir. Les dés sont jetés, car je ne reculerai jamais devant rien de ce que j’ai entrepris sans avoir exercé toute ma force avant de quitter le champ. » « Je le sais bien, répondit le roi ; vous agissez contre ma volonté. Vous aurez la Joie que vous désirez. Mais je suis dans un grand désespoir ; car je crains fort que vous ne soyez défait. Mais maintenant, soyez assuré que vous aurez ce que vous désirez. Si vous en sortez heureusement, vous aurez gagné un si grand honneur que jamais homme n’en gagna de plus grand ; et puisse Dieu, comme je le désire, vous accorder une joyeuse délivrance. »
Toute cette nuit ils en parlèrent, jusqu’à ce que les lits fussent préparés et qu’ils allassent se reposer. Au matin, quand il fit jour, Erec, qui était en veille, vit l’aube claire et le soleil, et se levant rapidement, se vêtit. Enide est de nouveau en détresse, très triste et mal à l’aise ; toute la nuit elle fut grandement inquiétée par la sollicitude et la crainte qu’elle ressentait pour son seigneur, qui est sur le point de s’exposer à un grand péril. Mais néanmoins il s’équipe, car nul ne peut le faire changer d’avis. Pour son équipement, le roi lui envoya, quand il se leva, des armes dont il fit bon usage. Erec ne les refusa pas, car les siennes étaient usées et endommagées et en mauvais état. Il accepta volontiers les armes et se fit équiper avec elles dans la salle. Quand il fut armé, il descend les marches et trouve son cheval sellé et le roi qui était monté. Tout le monde au château et dans les maisons de la ville se hâta de monter. Dans toute la ville, il ne resta ni homme ni femme, droit ou difforme, grand ou petit, faible ou fort, qui soit capable d’aller et qui ne le fasse. Quand ils partent, il y a un grand bruit et une clameur dans toutes les rues ; car ceux de haut et de bas rang crient pareillement : « Hélas, hélas ! ô chevalier, la Joie que tu souhaites gagner t’a trahi, et tu vas chercher seulement chagrin et mort. » Et il n’en est pas un qui ne dise : « Dieu maudisse cette joie ! qui a été la mort de tant de gentilshommes. Aujourd’hui, elle causera le pire malheur qu’elle ait jamais causé. » Erec entend bien et note que, çà et là, ils disaient de lui : « Hélas, hélas, malheureux fus-tu, beau, doux, habile chevalier ! Sûrement il ne serait pas juste que ta vie finisse si tôt, ou que le mal vienne te blesser et t’atteindre. » Il entend clairement les paroles et ce qu’ils disaient ; mais nonobstant, il passe sans baisser la tête, et sans le maintien d’un lâche. Quiconque puisse parler, il languit de voir et de savoir et de comprendre pourquoi ils sont tous dans une telle détresse, anxiété et malheur. Le roi le mène hors de la ville dans un jardin qui se trouvait tout près ; et tout le peuple suit derrière, priant pour que, de cette épreuve, Dieu lui accorde une issue heureuse. Mais il n’est pas séant que je passe outre, par lassitude et épuisement de la langue, sans vous dire toute la vérité sur le jardin, selon que le conte le raconte.
Le jardin n’avait autour de lui ni mur ni clôture, si ce n’est d’air : pourtant, par un enchantement, le jardin était de tous côtés si fermé par l’air que rien ne pouvait y entrer pas plus que si le jardin était enfermé dans du fer, à moins qu’il n’y volât par-dessus. Et durant tout l’été et l’hiver aussi, il y avait des fleurs et des fruits mûrs ; et le fruit était d’une telle nature qu’il pouvait être mangé à l’intérieur ; le danger consistait à l’emporter ; car quiconque voudrait en emporter un peu ne pourrait jamais trouver la porte, et ne pourrait jamais sortir du jardin avant d’avoir restitué le fruit à sa place. Et il n’est aucun oiseau volant sous le ciel, plaisant à l’homme, mais il chante là pour ravir et pour réjouir, et peut être entendu là en nombre de toute espèce. Et la terre, si loin qu’elle s’étende, ne porte aucune épice ou racine utile pour faire médecine, qu’elle n’ait été plantée là, et on pouvait en trouver en abondance. Par une entrée étroite, les gens entrèrent — le roi Evrain et tous les autres. Erec alla chevauchant, lance au repos, au milieu du jardin, se délectant grandement du chant des oiseaux qui chantaient là ; ils lui remirent en mémoire sa Joie, la chose qu’il désirait le plus. Mais il vit une chose merveilleuse, qui pourrait susciter la peur chez le plus brave guerrier de tous ceux que nous connaissons, soit Thiebaut l’Esclavon, ou Ospinel, ou Fernagu. Car devant eux, sur des pieux aiguisés, se dressaient des heaumes brillants et étincelants, et chacun avait sous le rebord une tête d’homme. Mais au bout, il y avait un pieu où il n’y avait encore rien qu’un cor. Il ne sait pas ce que cela signifie, pourtant ne recule pas d’un pas pour autant ; il demande plutôt au roi, qui était à côté de lui sur la droite, ce que cela peut être. Le roi parle et lui explique : « Ami, dit-il, savez-vous le sens de cette chose que vous voyez ici ? Vous devez en être dans une grande terreur, si vous vous souciez tant soit peu de votre propre corps ; car ce seul pieu qui se tient à part, où vous voyez ce cor suspendu, attend depuis très longtemps, mais nous ne savons pour qui, s’il est pour vous ou pour quelqu’un d’autre. Prenez garde que votre tête n’y soit mise ; car tel est le dessein du pieu. Je vous en avais bien averti avant que vous ne vinssiez ici. Je ne m’attends pas à ce que vous en réchappiez, mais que vous soyez tué et démembré. Car ceci, nous le savons, que le pieu attend votre tête. Et s’il advient qu’elle y soit fixée, comme la chose est convenue, aussitôt que votre tête sera fixée dessus, un autre pieu sera mis à côté qui attendra l’arrivée de quelqu’un d’autre — je ne sais quand ni qui. Je ne vous dirai rien du cor ; mais nul n’a jamais pu le sonner. Cependant, celui qui réussira à le sonner, sa renommée et son honneur croîtront jusqu’à ce qu’ils distancent tous ceux de son pays, et il trouvera une telle renommée que tous viendront lui faire honneur, et le tiendront pour le meilleur d’entre eux tous. Maintenant il n’y a plus rien à dire sur cette affaire. Faites retirer vos hommes ; car la « Joie » arrivera bientôt, et vous rendra, je le crains, fort triste. »
Cependant le roi Evrain s'éloigne, et Erec se penche vers Enide, dont le cœur était dans une grande détresse, bien qu’elle se tînt coite ; car la douleur sur les lèvres n’est rien si elle ne touche aussi le cœur. Et lui, qui connaissait bien son cœur, lui dit : « Belle sœur, chère dame, douce, loyale et prudente, je connais vos pensées. Vous avez peur, je le vois bien, et pourtant vous ne savez de quoi ; mais il n’y a nulle raison à votre effroi avant que vous ne voyiez mon écu fracassé et mon corps blessé, et que vous ne voyiez les mailles de mon haubert brillant couvertes de sang, et mon heaume brisé et mis en pièces, et moi vaincu et lassé, au point que je ne puisse plus me défendre et doive, contre mon gré, implorer et requérir merci ; alors vous pourrez vous lamenter, mais pour l’heure, vous avez commencé trop tôt. Douce dame, vous ne savez pas encore ce qu’il en sera ; moi non plus. Vous vous troublez sans cause. Mais sachez ceci en vérité : si je n’avais en moi que le courage que votre amour m’inspire, en vérité, je ne craindrais d’affronter aucun homme vivant. Mais je suis fou de me vanter ; pourtant, je ne le dis par nulle fierté, mais parce que je souhaite vous réconforter. Alors réconfortez-vous, et qu’il en soit ainsi ! Je ne peux plus m’attarder ici, et vous ne pouvez m’accompagner ; car, comme le Roi l’a ordonné, je ne dois vous emmener au-delà de ce point. » Puis il l’embrasse et la recommande à Dieu, et elle lui rend de même. Mais elle est fort chagrinée de ne pouvoir le suivre et l’escorter, jusqu’à ce qu’elle puisse apprendre et voir quelle sera cette aventure, et comment il se comportera. Mais puisqu’elle doit rester en arrière et ne peut le suivre, elle demeure triste et accablée. Et il s’en alla seul le long d’un sentier, sans aucun compagnon, jusqu’à ce qu’il parvienne à un lit d’argent recouvert d’une étoffe brodée d’or, sous l’ombre d’un sycomore ; et sur le lit, une damoiselle au corps gracieux et au beau visage, parfaitement douée de toute beauté, était assise toute seule. J’avais l’intention de ne plus rien dire d’elle ; mais quiconque pourrait bien considérer toute sa parure et sa beauté pourrait fort bien dire que jamais Lavinie de Laurentum, qui fut si belle et si avenante, ne posséda le quart de sa beauté. Erec s’approche d’elle, souhaitant la voir de plus près, et les spectateurs vont s’asseoir sous les arbres du verger. Puis voici qu’arrive un chevalier armé d’armes vermillon, et il était d’une taille prodigieuse ; et s’il n’était pas si démesurément grand, il n’y aurait sous les cieux personne de plus beau que lui ; mais, comme chacun l’affirmait, il était d’un pied plus grand que n’importe quel chevalier qu’il connût. Avant qu’Erec ne l’aperçoive, il s’écria : « Vassal, vassal ! Vous êtes fou, sur ma vie, d’approcher ainsi ma damoiselle. Je devrais dire que vous n’êtes point digne de vous en approcher. Vous paierez cher votre présomption, par ma tête ! Reculez ! » Et Erec s’arrête et le regarde, et l’autre, lui aussi, demeura immobile. Nul n’avança jusqu’à ce qu’Erec eût répondu tout ce qu’il souhaitait lui dire. « Ami, dit-il, on peut dire des folies aussi bien que du bon sens. Menacez autant qu’il vous plaira, et je garderai le silence ; car dans la menace, il n’y a nulle sagesse. Savez-vous pourquoi ? Un homme pense parfois avoir gagné la partie qui la perd ensuite. Ainsi, il est manifestement fou celui qui est trop présomptueux et qui menace trop. S’il en est qui fuient, il en est bien assez qui poursuivent, mais je ne vous crains pas tant que je doive déjà m’enfuir. Je suis prêt à faire telle défense, si quelqu’un souhaite m’offrir bataille, qu’il devra faire tout son possible, ou sinon il ne pourra échapper. » « Nenni, dit-il, ainsi m’aide Dieu ! Sachez que vous aurez la bataille, car je vous défie et vous provoque. » Et sachez, sur ma parole, que les rênes ne furent alors point retenues. Les lances qu’ils avaient n’étaient pas légères, mais grandes et carrées ; elles n’étaient point rabotées lisses, mais étaient rugueuses et fortes. Sur les écus, avec une force immense, ils se frappèrent avec leurs armes tranchantes, si bien qu’une brasse de chaque lance passe à travers les écus étincelants. Mais nul ne touche la chair de l’autre, et nulle lance ne fut fendue ; chacun, aussi vite qu’il le peut, retire sa lance, et tous deux, s’élançant ensemble, retournent à la mêlée. L’un contre l’autre chevauche, et si férocement ils se frappent que les deux lances rompent et que les chevaux tombent sous eux. Mais eux, étant assis sur leurs montures, ne subissent nul mal ; ils se relèvent donc vivement, car ils étaient forts et souples. Ils se tiennent à pied au milieu du jardin, et s’attaquent aussitôt avec leurs épées vertes d’acier allemand, et portent de grands coups cruels sur leurs heaumes brillants et étincelants, si bien qu’ils les taillent en pièces, et que leurs yeux projettent des flammes. Nuls efforts plus grands ne peuvent être faits que ceux qu’ils déploient en s’efforçant et en peinant à se nuire et à se blesser l’un l’autre. Tous deux frappent férocement avec le pommeau doré et le tranchant. Tel ravage ils s’infligèrent sur les dents, les joues, le nez, les mains, les bras et le reste, sur les tempes, le cou et la gorge, que leurs os en souffrent tous. Ils sont fort endoloris et fort lassés ; pourtant, ils ne cessent point, mais s’efforcent plutôt davantage. La sueur, et le sang qui coule avec elle, obscurcissent leurs yeux, si bien qu’ils peuvent à peine voir quoi que ce soit ; et très souvent ils manquaient leurs coups, comme des hommes qui ne voyaient pas pour manier leurs épées l’un contre l’autre. Ils peuvent à peine se nuire désormais ; pourtant, ils ne cessent nullement d’exercer toute leur force. Parce que leurs yeux sont si aveuglés qu’ils perdent complètement la vue, ils laissent tomber leurs écus à terre, et se saisissent avec colère. Chacun tire et traîne l’autre, si bien qu’ils tombent sur les genoux. Ainsi, longtemps ils combattent jusqu’à ce que l’heure de midi soit passée, et le grand chevalier est si épuisé que son souffle lui fait tout à fait défaut. Erec l’a à sa merci, et tire et traîne si bien qu’il brise tout le laçage de son heaume, et le contraint à ses pieds. Il tombe en avant sur le visage contre la poitrine d’Erec, et n’a plus la force de se relever. Bien que cela le désole, il doit dire et avouer : « Je ne peux le nier, vous m’avez vaincu ; mais cela va fort contre mon gré. Et pourtant vous pourriez être de tel rang et de telle renommée que cela ne me rapportera que du crédit ; et je demanderais instamment, si cela se peut, que je puisse connaître votre nom, et en être quelque peu réconforté. Si un meilleur homme m’a vaincu, je m’en réjouirai, je vous le promets ; mais s’il est advenu qu’un homme plus vil que moi m’ait surpassé, alors je dois ressentir un grand chagrin, en effet. » « Ami, veux-tu connaître mon nom ? » dit Erec ; « Eh bien, je te le dirai avant de partir d’ici ; mais ce sera à condition que tu me dises maintenant pourquoi tu es dans ce jardin. À ce sujet, je veux savoir tout ce qu’est ton nom et ce qu’est la Joie ; car je suis fort anxieux d’en entendre la vérité du début jusqu’à la fin. » « Sire, dit-il, sans crainte je vous dirai tout ce que vous souhaitez savoir. » Erec ne retient plus son nom, mais dit : « As-tu jamais entendu parler du roi Lac et de son fils Erec ? » « Oui, sire, je le connaissais bien ; car je fus à la cour de son père pendant bien des jours avant d’être fait chevalier, et, s’il avait eu sa volonté, je ne l’aurais quitté pour rien au monde. » « Alors tu devrais bien me connaître, si jamais tu fus avec moi à la cour de mon père, le Roi. » « Alors, sur ma foi, cela s’est bien terminé. Maintenant, écoutez qui m’a retenu si longtemps dans ce jardin. Je dirai la vérité conformément à votre injonction, quoi qu’il m’en coûte. Cette damoiselle qui est assise là-bas m’aimait depuis l’enfance et je l’aimais. Cela nous plaisait à tous deux, et notre amour a crû et augmenté, jusqu’à ce qu’elle me demande une faveur, mais ne me dise pas ce que c’était. Qui refuserait quoi que ce soit à sa dame ? Il n’est nul amant qui ne fît sûrement tout le plaisir de sa mie sans défaut ni ruse, chaque fois qu’il le peut en quelque manière. Je consentis à son désir ; mais quand j’eus consenti, elle voulut aussi que je jurasse. J’aurais fait plus que cela pour elle, mais elle me prit au mot. Je lui fis une promesse, sans savoir ce que c’était. Le temps passa jusqu’à ce que je fusse fait chevalier. Le roi Evrain, dont je suis le neveu, m’adouba chevalier en présence de maint homme honorable dans ce jardin même où nous sommes. Ma dame, qui est assise là, m’a rappelé aussitôt ma parole, et a dit que je lui avais promis que je ne sortirais jamais d’ici jusqu’à ce que vienne quelque chevalier qui me vainque par l’épreuve des armes. Il était juste que je restasse, car plutôt que de rompre ma parole, je n’aurais jamais dû la donner. Puisque je connaissais le bien qu’il y avait en elle, je ne pouvais révéler ou montrer à celle que je chéris le plus que j’en étais mécontent ; car si elle l’avait remarqué, elle aurait retiré son cœur, et je n’aurais voulu cela pour rien au monde. Ainsi ma dame pensait me retenir ici pour un long séjour ; elle ne pensait pas qu’il entrerait jamais dans ce jardin quelque vassal qui pût me vaincre. De cette façon, elle comptait me garder absolument enfermé avec elle tous les jours de ma vie. Et j’aurais commis une offense si j’avais eu recours à la ruse et n’avais pas vaincu tous ceux contre qui je pouvais l’emporter ; une telle fuite eût été une honte. Et j’ose vous assurer que je n’ai nul ami si cher que j’eusse fait semblant en combattant avec lui. Jamais je ne me lassai des armes, ni ne refusai jamais de combattre. Vous avez sûrement vu les heaumes de ceux que j’ai vaincus et mis à mort ; mais la faute n’en est point à moi, si l’on considère la chose à sa juste mesure. Je ne pouvais m’en empêcher, à moins de vouloir être faux, félon et déloyal. Maintenant je vous ai dit la vérité, et soyez assuré que ce n’est pas un mince honneur que vous avez gagné. Vous avez donné une grande joie à la cour de mon oncle et à mes amis ; car maintenant je serai libéré d’ici ; et parce que tous ceux qui sont à la cour en auront de la joie, c’est pourquoi ceux qui attendaient la joie l’appelaient la « Joie de la Cour ». Ils l’ont attendue si longtemps que maintenant elle leur sera accordée par vous qui l’avez gagnée par votre combat. Vous avez vaincu et ensorcelé ma prouesse et ma chevalerie. Maintenant, il est juste que je vous dise mon nom, si vous voulez le savoir. Je suis appelé Mabonagrain ; mais je ne suis pas connu sous ce nom dans aucune terre où je suis allé, hormis seulement dans cette contrée ; car jamais, quand j’étais écuyer, je ne dis ou ne fis connaître mon nom. Sire, vous avez su la vérité concernant tout ce que vous m’avez demandé. Mais je dois encore vous dire qu’il y a dans ce jardin un cor que je ne doute pas que vous ayez vu. Je ne peux sortir d’ici tant que vous n’aurez sonné le cor ; mais alors vous m’aurez libéré, et alors la Joie commencera. Quiconque l’entendra et y prêtera attention, aucun empêchement ne le retiendra, quand il entendra le son du cor, de venir tout droit à la cour. Levez-vous, sire ! Allez vite maintenant ! Allez prendre le cor tout joyeusement ; car vous n’avez plus de raison d’attendre ; alors faites ce que vous devez faire. » Maintenant Erec se leva, et l’autre se lève avec lui, et tous deux s’approchent du cor. Erec le prend et le sonne, y mettant toute sa force, si bien que le son en parvient au loin. Enide se réjouit grandement quand elle entendit la note, et Guivret fut fort ravi aussi. Le Roi est heureux, et tout comme son peuple ; il n’en est pas un qui ne soit fort content et satisfait de cela. Nul ne cesse ou n’arrête de festoyer et de chanter. Erec pouvait se vanter ce jour-là, car jamais telle réjouissance ne fut faite ; elle ne pourrait être décrite ou racontée par bouche d’homme, mais je vous en dirai la somme brièvement et en peu de mots. La nouvelle se répand à travers le pays que l’affaire a ainsi tourné. Alors nul ne retint de venir à la cour. Tout le peuple se hâte là-bas en tumulte, les uns à pied et les autres à cheval, sans s’attendre les uns les autres. Et ceux qui étaient dans le jardin se hâtèrent d’ôter les armes d’Erec, et par émulation ils chantèrent tous une chanson sur la Joie ; et les dames composèrent un lai qu’elles appelèrent le « Lai de la Joie », mais le lai n’est pas bien connu. Erec était bien rassasié de joie et bien servi au gré de son cœur ; mais celle qui était assise sur le lit d’argent n’était guère satisfaite. La joie qu’elle voyait n’était pas du tout à son goût. Mais maintes gens doivent garder le silence et regarder ce qui leur cause de la peine. Enide agit gracieusement ; parce qu’elle la vit assise pensive, seule sur le lit, elle se sentit poussée à aller parler avec elle et lui parler de ses affaires et d’elle-même, et s’efforcer, si possible, de lui faire raconter en retour ce qu’il en était d’elle, si cela ne lui causait pas une trop grande détresse. Enide pensa y aller seule, souhaitant n’emmener personne avec elle, mais certaines des plus nobles et des plus belles dames et damoiselles la suivirent par affection pour lui tenir compagnie, et aussi pour réconforter celle à qui la joie apporte un grand chagrin ; car elle supposait que désormais son amant ne serait plus avec elle autant qu’il l’avait été, d’autant qu’il désirait quitter le jardin. Bien que cela puisse être décevant, nul ne peut empêcher son départ, car l’heure et le temps sont venus. C’est pourquoi les larmes coulaient sur son visage depuis ses yeux. Bien plus que je ne peux le dire, elle était affligée et bouleversée ; néanmoins, elle se tint droite. Mais elle ne se soucie tant d’aucune de celles qui tentent de la réconforter qu’elle ne cesse sa plainte. Enide la salue gentiment ; mais pendant un moment, l’autre ne put répondre un mot, étant empêchée par les soupirs et les sanglots qui la tourmentent et l’affligent. Ce fut quelque temps avant que la damoiselle ne lui rendît son salut, et quand elle l’eut regardée et examinée un moment, il lui sembla qu’elle l’avait vue et connue auparavant. Mais n’en étant point très certaine, elle ne fut point lente à s’enquérir d’où elle était, de quel pays, et où son seigneur était né ; elle demande qui ils sont tous deux. Enide répond brièvement et lui dit la vérité, disant : « Je suis la nièce du Comte qui règne sur Lalut, la fille de sa propre sœur ; à Lalut je suis née et élevée. » L’autre ne peut s’empêcher de sourire, sans en entendre davantage, car elle est si ravie qu’elle oublie sa douleur. Son cœur bondit de joie qu’elle ne peut dissimuler. Elle court et embrasse Enide, disant : « Je suis votre cousine ! C’est la pure vérité, et vous êtes la nièce de mon père ; car lui et votre père sont frères. Mais je soupçonne que vous ne savez pas et n’avez jamais entendu comment je suis venue dans ce pays. Le Comte, votre oncle, était en guerre, et vers lui sont venus combattre pour solde des chevaliers de maintes terres. Ainsi, belle cousine, il advint, qu’avec ces chevaliers mercenaires en vint un qui était le neveu du roi de Brandigan. Il fut avec mon père presque un an. Cela remonte, je crois, à douze ans, et je n’étais encore qu’une petite enfant. Il était fort beau et attirant. Là, nous eûmes une entente entre nous qui nous plaisait à tous deux. Je n’eus jamais d’autre volonté que la sienne, jusqu’à ce qu’enfin il commençât à m’aimer et me promit et jura qu’il serait toujours mon amant, et qu’il m’emmènerait ici ; cela nous plut à tous deux également. Il ne put attendre, et j’étais impatiente de venir ici avec lui ; ainsi nous partîmes tous deux, et nul ne le sut sinon nous-mêmes. En ces jours-là, vous et moi étions toutes deux de jeunes et petites filles. Je vous ai dit la vérité ; alors dites-moi à votre tour, comme je vous l’ai dit, tout au sujet de votre amant, et par quelle aventure il vous a gagnée. » « Belle cousine, il m’épousa de telle sorte que mon père en sut tout, et ma mère fut grandement satisfaite. Tous nos parents le surent et s’en réjouirent, comme ils devaient le faire. Même le Comte fut heureux. Car il est si bon chevalier que meilleur ne peut être trouvé, et il n’a nul besoin de prouver son honneur et sa chevalerie, et il est de fort noble lignage : je ne pense pas que nul puisse être son égal. Il m’aime beaucoup, et je l’aime davantage, et notre amour ne peut être plus grand. Jamais encore je n’ai pu retenir mon amour pour lui, ni ne devrais le faire. Car mon seigneur n’est-il pas le fils d’un roi ? Car ne m’a-t-il pas prise quand j’étais pauvre et démunie ? Par lui, tel honneur m’est advenu que jamais nul tel ne fut accordé à une pauvre fille sans aide. Et s’il vous plaît, je vous dirai sans mentir comment je fus ainsi élevée ; car jamais je ne serai lente à raconter l’histoire. » Puis elle lui raconta et relata comment Erec vint à Lalut ; car elle n’avait nul désir de le dissimuler. Elle lui raconta l’aventure mot pour mot, sans omission. Mais je passe outre maintenant, parce que celui qui raconte une histoire deux fois rend son récit désormais fastidieux. Tandis qu’elles conversaient ainsi, une dame s’éclipsa seule, qui envoya et raconta tout aux gentilshommes, afin d’accroître et d’élever leur plaisir aussi. Tous ceux qui l’entendirent se réjouirent de cette nouvelle. Et quand Mabonagrain le sut, il fut ravi pour sa mie car maintenant elle était réconfortée. Et celle qui leur apporta vite la nouvelle les rendit tous heureux en peu de temps. Même le Roi en fut heureux ; bien qu’il fût fort heureux auparavant, pourtant maintenant il l’est encore davantage, et témoigne à Erec grand honneur. Enide emmène sa belle cousine, plus belle qu’Hélène, plus gracieuse et charmante. Maintenant Erec et Mabonagrain, Guivret et le roi Evrain, et tous les autres courent à leur rencontre et les saluent et leur font honneur, car nul n’est avare ou ne se retient. Mabonagrain fait grand cas d’Enide, et elle de lui. Erec et Guivret, pour leur part, se réjouissent de la damoiselle tandis qu’ils s’embrassent tous et s’étreignent les uns les autres. Ils proposent de retourner au château, car ils sont restés trop longtemps dans le jardin. Ils sont tous prêts à partir ; ainsi ils s’en vont joyeusement, s’embrassant sur le chemin. Tous sortent après le Roi, mais avant qu’ils n’atteignent le château, les nobles étaient assemblés de tout le pays alentour, et tous ceux qui savaient pour la Joie, et qui pouvaient le faire, vinrent ici. Grande fut la réunion et la presse. Chacun, haut et bas, riche et pauvre, s’efforce de voir Erec. Chacun se pousse devant l’autre, et ils le saluent tous et s’inclinent devant lui, disant constamment : « Que Dieu sauve celui par qui la joie et l’allégresse viennent à notre cour ! Que Dieu sauve l’homme le plus béni que Dieu ait jamais fait venir au monde ! » Ainsi ils le mènent à la cour, et s’efforcent de montrer leur allégresse comme leurs cœurs le dictent. Des cithares bretonnes, des harpes et des violes résonnent, des violons, des psaltérions, et d’autres instruments à cordes, et toutes sortes de musique que l’on pourrait nommer ou mentionner. Mais je souhaite conclure l’affaire brièvement sans trop long délai. Le Roi l’honore autant qu’il est en son pouvoir, tout comme les autres sans réserve. Il n’est personne qui n’offre volontiers de faire son service. Trois jours entiers dura la Joie, avant qu’Erec ne pût s’en aller. Le quatrième, il ne voulut plus s’attarder pour quelque raison qu’ils pussent invoquer. Il y avait une grande foule pour l’accompagner et une très grande presse au moment de prendre congé. S’il avait voulu répondre à chacun, il n’aurait pas pu en une demi-journée rendre les salutations individuellement. Les nobles, il les salue et les embrasse ; les autres, il les recommande à Dieu en un mot, et les salue. Enide, pour sa part, n’est pas silencieuse quand elle prend congé des nobles. Elle les salue tous par leur nom, et ils font de même en retour. Avant de partir, elle embrasse sa cousine très tendrement et l’étreint. Puis ils s’en vont et la Joie est finie.
Ils s'en vont et les autres reviennent. Erec et Guivret ne s'attardent pas, mais poursuivent joyeusement leur chemin jusqu'à ce qu'ils arrivent, en neuf jours, à Robais, là où l'on leur dit que le Roi se trouvait. La veille, il avait été saigné en privé dans ses appartements ; il n'avait avec lui que cinq cents nobles de sa maison. Jamais auparavant le Roi n'avait été trouvé si seul, et il était fort marri de n'avoir pas une suite plus nombreuse à sa cour. En ce moment arrive un messager en courant, qu'ils avaient envoyé en avant pour informer le Roi de leur approche. Cet homme entra devant l'assemblée, trouva le Roi et tous ses gens, et le saluant correctement, dit : « Je suis un messager d'Erec et de Guivret le Petit. » Puis il lui raconta comment ils venaient le voir à sa cour. Le Roi répond : « Qu'ils soient les bienvenus, en tant que vaillants et galants gentilshommes ! Je ne connais nulle part de meilleurs qu'eux deux. Par leur présence, ma cour sera grandement rehaussée. » Puis il fit mander la Reine et lui annonça la nouvelle. Les autres font seller leurs chevaux pour aller à la rencontre des gentilshommes. Ils sont si pressés de monter qu'ils n'en mettent pas leurs éperons. Je dois dire brièvement que la foule des gens du commun, y compris les écuyers, les cuisiniers et les échansons, était déjà entrée dans la ville pour préparer les logis.
Le gros de la troupe suivit, et s'était déjà tant approché qu'ils étaient entrés dans la ville. Maintenant, les deux parties se sont rencontrées, et se saluent et s'embrassent. Ils arrivent aux logis et s'installent confortablement, retirant leurs chausses et faisant leur toilette en revêtant leurs riches robes. Quand ils furent complètement parés, ils prirent le chemin de la cour. Ils arrivent à la cour, où le Roi les voit, ainsi que la Reine, qui est hors d'elle-même d'impatience de voir Erec et Enide. Le Roi les fait asseoir à ses côtés, embrasse Erec et Guivret ; il jette ses bras autour du cou d'Enide et l'embrasse à maintes reprises, dans sa grande joie. La Reine n'est pas lente non plus à embrasser Erec et Enide. On pourrait bien se réjouir de la voir maintenant si pleine de joie. Chacun prend part avec entrain aux réjouissances. Puis le Roi fait faire silence, et en appelle à Erec pour lui demander des nouvelles de ses aventures. Quand le tumulte eut cessé, Erec commença son récit, lui racontant ses aventures, sans oublier aucun détail. Pensez-vous maintenant que je vous dirai quel motif il avait eu en partant ? Non, car vous connaissez toute la vérité à ce sujet et pour le reste, ainsi que je vous l'ai révélé. Raconter l'histoire à nouveau me serait un fardeau ; car le conte n'est pas court, pour que quiconque veuille le commencer à neuf et le réembellir, tel qu'il le dit et le raconta : des trois chevaliers qu'il vainquit, puis des cinq, puis du Comte qui s'efforça de lui faire du mal, et ensuite des deux géants — tout dans l'ordre, l'un après l'autre, il lui raconta ses aventures jusqu'au point où il rencontra le Comte Oringle de Limors. « Bien des dangers as-tu traversés, beau doux ami », lui dit le Roi ; « maintenant demeure dans ce pays à ma cour, comme tu en as l'habitude. » « Sire, puisque vous le souhaitez, je resterai très volontiers trois ou quatre ans entiers. Mais demandez à Guivret de rester ici aussi, requête à laquelle je voudrais bien m'associer. » Le Roi le prie de rester, et il consent à demeurer. Ainsi ils restent tous deux : le Roi les garda avec lui, et les tint chers et les honora.
Erec resta à la cour, en compagnie de Guivret et d'Enide, jusqu'à la mort de son père, le roi, qui était un homme vieux et chargé d'années. Les messagers partirent alors : les nobles qui allèrent le chercher, et qui étaient les plus grands hommes du pays, le cherchèrent et le quêtèrent jusqu'à ce qu'ils le trouvent à Tintagel trois semaines avant Noël ; ils lui dirent la vérité sur ce qui était arrivé à son vieux père aux cheveux blancs, et comment il était maintenant mort et disparu. Cela chagrina Erec bien plus qu'il ne le montra devant le peuple. Mais la tristesse n'est pas seyante à un roi, et il ne sied pas à un roi de porter le deuil. Là, à Tintagel où il se trouvait, il fit chanter des vigiles pour les morts et des messes ; il promit et tint ses promesses, comme il l'avait voué aux maisons religieuses et aux églises ; il fit bien tout ce qu'il devait faire : il choisit plus de cent soixante-neuf des pauvres miséreux, et les vêtit tous de nouveaux habits. Aux pauvres clercs et prieurs, il donna, comme il était juste, des chapes noires et des doublures chaudes à porter dessous. Pour l'amour de Dieu, il fit grand bien à tous : à ceux qui étaient dans le besoin, il distribua plus d'un tonneau de menue monnaie. Quand il eut partagé ses richesses, il fit alors une chose très sage en recevant sa terre de la main du Roi ; et il supplia alors le Roi de le couronner à sa cour. Le Roi lui ordonna de se préparer rapidement ; car ils seront tous deux couronnés, lui ainsi que sa femme, à la fête de Noël approchante ; et il ajouta : « Tu dois aller de là à Nantes en Bretagne ; là tu porteras un insigne royal, la couronne sur la tête et le sceptre à la main ; ce don et ce privilège je te les accorde. » Erec remercia le Roi, et dit que c'était un noble don. À Noël, le Roi assemble tous ses nobles, les convoquant individuellement et leur ordonnant de venir à Nantes. Il les convoqua tous, et nul ne resta en arrière. Erec, lui aussi, envoya dire à bon nombre de ses partisans, et les convoqua à venir là ; mais il en vint plus qu'il n'en avait conviés, pour le servir et lui faire honneur. Je ne puis vous dire ou raconter qui était chacun d'eux, et quel était son nom ; mais qui que ce soit qui vînt ou ne vînt pas, le père et la mère de ma dame Enide ne furent pas oubliés. Son père fut mandé avant tous, et il vint à la cour avec grand style, comme un grand seigneur et un châtelain. Il n'y avait pas là une grande foule de chapelains ou de rustres stupides et bouche bée, mais d'excellents chevaliers et des gens bien équipés. Chaque jour, ils faisaient une longue journée de voyage, et chevauchaient chaque jour avec grande joie et grand apparat, jusqu'à ce que, la veille de Noël, ils arrivent à la cité de Nantes. Ils ne firent aucune halte jusqu'à ce qu'ils entrent dans la grande salle où étaient le Roi et ses courtisans. Erec et Enide les voient, et vous pouvez savoir combien ils furent joyeux. Ils se dirigent rapidement à leur rencontre, les saluent et les embrassent, leur parlant avec tendresse et montrant leur ravissement comme il convient. Quand ils se furent réjouis ensemble, se prenant par la main, ils vinrent tous quatre devant le Roi, le saluant ainsi que la Reine, qui était assise à ses côtés. Prenant son hôte par la main, Erec dit : « Sire, voyez mon bon hôte, mon aimable ami, qui me fit un tel honneur qu'il me fit maître dans sa propre maison. Avant qu'il ne sache rien de moi, il me logea bien et noblement. Tout ce qu'il avait, il me le confia, et même sa fille il me la donna, sans l'avis ou le conseil de quiconque. » « Et cette dame avec lui », s'enquiert le Roi, « qui est-ce ? » Erec ne cache pas la vérité : « Sire », dit-il, « de cette dame je puis dire qu'elle est la mère de ma femme. » « Est-elle sa mère ? » « Oui, vraiment, sire. » « Certes, je puis alors bien dire que belle et avenante doit être la fleur née d'une si belle tige, et meilleur le fruit que l'on cueille ; car douce est l'odeur de ce qui provient du bien. Belle est Enide et belle elle doit être en toute raison et par droit ; car sa mère est une très belle dame, et son père est un bon chevalier. Elle ne les dément en rien ; car elle descend et hérite directement des deux à bien des égards. » Puis le Roi s'arrête et s'assoit, leur ordonnant de s'asseoir aussi. Ils n'obéissent pas à son commandement, mais prennent séance sur-le-champ. Maintenant Enide est remplie de joie quand elle voit son père et sa mère, car un très long temps s'était écoulé depuis qu'elle les avait vus. Son bonheur est maintenant grandement accru, car elle était ravie et heureuse, et elle le montrait autant qu'elle le pouvait, mais elle ne pouvait faire une telle démonstration sans que sa joie ne fût encore plus grande. Mais je ne souhaite plus en dire davantage, car mon cœur m'attire vers la cour qui était maintenant assemblée en force. De maints pays différents, il y avait des comtes, des ducs et des rois, Normands, Bretons, Écossais et Irlandais : d'Angleterre et de Cornouailles, il y avait un très riche rassemblement de nobles ; car du pays de Galles jusqu'en Anjou, dans le Maine et en Poitou, il n'y avait aucun chevalier d'importance, ni dame de qualité, mais les meilleurs et les plus élégants étaient à la cour de Nantes, comme le Roi les avait conviés. Maintenant écoutez, si vous le voulez, la grande joie et la grandeur, le faste et la richesse, qui furent exhibés à la cour. Avant que l'heure de none n'eût sonné, le Roi Arthur adouba quatre cents chevaliers ou plus, tous fils de comtes et de rois. À chacun, il donna trois chevaux et deux paires de tenues, afin que sa cour fasse meilleure figure. Puissant et prodigue était le Roi ; car les manteaux qu'il accordait n'étaient pas de serge, ni de peaux de lapin, ni de fourrure brune bon marché, mais de soie lourde et d'hermine, de fourrure tachetée et de soies fleuries, bordés d'épais et rigides galons d'or. Alexandre, qui conquit tant qu'il soumit le monde entier, et qui était si prodigue et riche, comparé à lui était pauvre et mesquin. César, l'Empereur de Rome, et tous les rois dont vous entendez les noms dans les histoires et les chansons de geste, ne distribuèrent à aucun festin autant qu'Arthur en donna le jour où il couronna Erec ; et ni César ni Alexandre n'oseraient dépenser autant qu'il en dépensa à la cour. La parure était retirée des coffres et répandue librement à travers les salles ; on pouvait prendre ce que l'on voulait, sans retenue. Au milieu de la cour, sur un tapis, se trouvaient trente boisseaux de sterlings brillants ; car depuis le temps de Merlin jusqu'à ce jour, les sterlings avaient cours dans toute la Bretagne. Là, tous se servaient, chacun emportant ce soir-là tout ce qu'il voulait vers son lieu de logement. À neuf heures le jour de Noël, tous se rassemblèrent à nouveau à la cour. La grande joie qui approche pour lui avait complètement dérobé le cœur d'Erec. La langue et la bouche d'aucun homme, si habile fût-il, ne pourraient décrire le tiers, ou le quart, ou le cinquième de l'apparat qui marqua son couronnement. C'est donc une entreprise folle que j'entreprends en voulant tenter de le décrire. Mais puisque je dois faire l'effort, advienne que pourra, je ne manquerai pas d'en relater une partie, au mieux de mes capacités.
Le Roi avait deux trônes d'ivoire blanc, bien construits et neufs, d'un même motif et style. Celui qui les fit était sans nul doute un artisan très habile et ingénieux. Car il fit les deux si précisément semblables en hauteur, en largeur et en ornementation, que vous ne pourriez, en les regardant de tous côtés, distinguer l'un de l'autre et trouver dans l'un quoi que ce soit qui ne fût dans l'autre. Il n'y avait aucune partie de bois, mais tout était d'or et d'ivoire fin. Ils étaient fort bien sculptés avec une grande habileté, car les deux côtés correspondants de chacun portaient la représentation d'un léopard, et les deux autres la forme d'un dragon. Un chevalier nommé Bruiant des Îles en avait fait don et présent au Roi Arthur et à la Reine. Le Roi Arthur s'assit sur l'un, et sur l'autre il fit s'asseoir Erec, qui était vêtu de soie moirée. Comme nous le lisons dans l'histoire, nous trouvons la description de la robe, et afin que personne ne dise que je mens, je cite comme autorité Macrobe, qui se consacra à sa description. Macrobe m'instruit sur la manière de décrire, selon ce que j'ai trouvé dans le livre, le travail et les figures de l'étoffe. Quatre fées l'avaient faite avec une grande habileté et maîtrise. L'une y représentait la géométrie, comment elle estime et mesure l'étendue des cieux et de la terre, si bien que rien ne manque là ; puis la profondeur et la hauteur, et la largeur, et la longueur ; puis elle estime, en outre, combien la mer est large et profonde, et ainsi mesure le monde entier. Tel fut le travail de la première fée. Et la seconde consacra ses efforts à la représentation de l'arithmétique, et elle s'efforça avec peine de représenter clairement comment elle énumère sagement les jours et les heures du temps, et l'eau de la mer goutte à goutte, et puis tout le sable, et les étoiles une par une, sachant bien dire la vérité, et combien il y a de feuilles dans les bois : telle est l'habileté de l'arithmétique que les nombres ne l'ont jamais trompée, et elle ne sera jamais dans l'erreur quand elle souhaitera appliquer son sens à eux. Le troisième dessein était celui de la musique, avec laquelle toute liesse se trouve en accord, chansons et harmonies, et sons de cordes : de harpe, de violon breton et de viole. Cette pièce de travail était bonne et fine ; car y étaient représentés tous les instruments et tous les passe-temps. La quatrième, qui accomplit ensuite sa tâche, exécuta une œuvre fort excellente ; car le meilleur des arts y fut représenté. Elle entreprit l'astronomie, qui accomplit tant de merveilles et tire son inspiration des étoiles, de la lune et du soleil. Nulle part ailleurs elle ne cherche conseil concernant quoi que ce soit qu'elle a à faire. Ils lui donnent un bon et sûr avis. Concernant toute enquête qu'elle leur ferait, que ce soit dans le passé ou dans le futur, ils lui donnent l'information sans mensonge et sans tromperie. Ce travail était représenté sur l'étoffe dont était faite la robe d'Erec, tout travaillée et tissée avec du fil d'or. La doublure de fourrure qui était cousue à l'intérieur appartenait à d'étranges bêtes dont les têtes sont toutes blanches, et dont les cous sont aussi noirs que des mûres, et qui ont le dos rouge et le ventre vert, et la queue bleu sombre. Ces bêtes vivent en Inde et sont appelées « barbiolets ». Elles ne mangent rien que des épices, de la cannelle et des clous de girofle frais. Que vous dirai-je du manteau ? Il était très riche, fin et beau ; il avait quatre pierres aux glands — deux chrysolites d'un côté, et deux améthystes de l'autre, qui étaient montées dans de l'or.
Enide n'était pas encore venue au palais. Quand le Roi voit qu'elle tarde, il ordonne à Gauvain d'aller rapidement la chercher avec la Reine. Gauvain se hâte et ne fut pas lent, et avec lui le Roi Cadoalant et le généreux Roi de Galloway. Guivret le Petit les accompagne, suivi d'Yder, fils de Nut. Tant d'autres nobles coururent là pour escorter les deux dames qu'ils auraient suffi à vaincre une armée ; car ils étaient plus d'un millier. La Reine avait fait son meilleur effort pour parer Enide. Au palais, ils l'amenèrent, le courtois Gauvain l'escortera d'un côté, et de l'autre le généreux Roi de Galloway, qui l'aimait chèrement à cause d'Erec qui était son neveu. Quand ils arrivèrent au palais, le Roi Arthur vint rapidement vers eux, et fit s'asseoir courtoisement Enide à côté d'Erec ; car il souhaitait lui faire grand honneur. Maintenant, il ordonne d'apporter de son trésor deux couronnes massives d'or fin. Aussitôt qu'il eut parlé et donné l'ordre, sans délai les couronnes furent apportées devant lui, toutes étincelantes d'escarboucles, dont il y en avait quatre dans chacune. La lumière de la lune n'est rien comparée à la lumière que la moindre des escarboucles pouvait répandre. À cause de la radiance qu'elles répandaient, tous ceux qui étaient dans le palais furent si éblouis qu'ils ne purent rien voir pendant un moment ; et même le Roi fut émerveillé, et pourtant rempli de satisfaction, quand il les vit si claires et brillantes. Il en fit tenir une par deux demoiselles, et l'autre par deux gentilshommes. Puis il ordonna aux évêques et prieurs et aux abbés de l'Église de s'avancer et d'oindre le nouveau Roi, comme le veut la pratique chrétienne. Maintenant, tous les prélats, jeunes et vieux, s'avancèrent ; car à la cour, il y avait un grand nombre d'évêques et d'abbés. L'Évêque de Nantes lui-même, qui était un homme très digne et saint, oignit le nouveau Roi d'une manière très sainte et convenable, et plaça la couronne sur sa tête. Le Roi Arthur fit apporter un sceptre qui était fort beau. Écoutez la description du sceptre, qui était plus clair qu'un carreau de verre, tout d'une seule émeraude solide, aussi large que votre poing. J'ose vous dire en toute vérité qu'il n'y a dans tout le monde nulle espèce de poisson, ou de bête sauvage, ou d'homme, ou d'oiseau volant qui ne fût travaillé et ciselé dessus avec sa figure propre. Le sceptre fut remis au Roi, qui le regarda avec émerveillement ; puis il le mit sans délai dans la main droite du Roi Erec ; et maintenant il était Roi comme il se doit. Puis il couronna Enide à son tour. Maintenant les cloches sonnent pour la messe, et ils vont à l'église principale pour entendre la messe et le service ; ils vont prier à la cathédrale. Vous auriez vu pleurer de joie le père de la Reine Enide et sa mère, Carsenefide. En vérité, c'était le nom de sa mère, et le nom de son père était Liconal. Très heureux étaient-ils tous les deux. Quand ils arrivèrent à la cathédrale, la procession sortit de l'église avec des reliques et des trésors pour aller à leur rencontre. Croix et livres de prières, encensoirs et reliquaires, avec toutes les saintes reliques, dont il y en avait beaucoup dans l'église, furent tous apportés à leur rencontre ; et il ne manqua pas de chants non plus. Jamais on ne vit tant de rois, comtes, ducs et nobles réunis à une messe, et la presse était si grande et épaisse que l'église était complètement remplie. Aucun homme de basse extraction ne pouvait y entrer, mais seulement des dames et des chevaliers. Devant la porte de l'église, un grand nombre restait encore, tant il en était venu qui ne purent entrer dans l'église. Quand ils eurent entendu toute la messe, ils retournèrent au palais. Tout était préparé et décoré : tables dressées et nappes étendues, cinq cents tables et plus étaient là ; mais je ne souhaite pas vous faire croire une chose qui ne semble pas vraie. Cela semblerait un trop grand mensonge de dire que cinq cents tables étaient dressées en rangs dans un seul palais, donc je ne le dirai pas ; il y avait plutôt cinq salles si remplies d'elles qu'on ne pouvait se frayer un chemin parmi les tables qu'avec grande difficulté. À chaque table, il y avait en vérité un roi, ou un duc, ou un comte ; et bien cent chevaliers étaient assis à chaque table. Mille chevaliers servaient le pain, et mille servaient le vin, et mille la viande — tous vêtus de robes de fourrure fraîche d'hermine. Tous sont servis de divers plats. Même si je ne les voyais pas, je pourrais encore vous en parler ; mais je dois m'occuper d'autre chose que de vous dire ce qu'ils avaient à manger. Ils en eurent assez, sans en vouloir davantage ; joyeusement et libéralement, ils furent servis selon le désir de leur cœur.
Quand cette célébration fut terminée, le Roi congédia l'assemblée des rois, ducs et comtes, dont le nombre était immense, et des autres gens humbles qui étaient venus au festival. Il les récompensa libéralement avec des chevaux, des armes et de l'argent, des étoffes et des brocards de maintes sortes, en raison de sa générosité, et à cause d'Erec qu'il aimait tant. Ici l'histoire se termine enfin.
[Note 11 : Une version galloise, « Geraint fils d'Erbin », incluse dans la traduction des « Mabinogion » par Lady Charlotte Guest (Londres, 1838-49 ; une édition moderne se trouve dans la Everyman Library, Londres, 1906), raconte la même histoire qu'« Erec et Enide » avec quelques variantes. Cette version galloise a également été traduite en français moderne par J. Loth (« Les Mabinogion », Paris, 1889), où elle peut être consultée avec la plus grande confiance. La relation de la prose galloise avec le poème français est un sujet controversé. Cf. E. Philipot dans « Romania », XXV, 258-294, et plus tôt, K. Othmer, « Ueber das Verhaltnis Chrestiens Erec und Enide zu dem Mabinogion des rothen Buch von Hergest » (Cologne, 1889) ; G. Paris dans « Romania », XIX, 157, et id. XX, 148-166.]
[Note 12 : Nous lisons fréquemment dans les romans une chasse à Pâques (F.). Comme ici, dans « Fergus » (éd. Martin, Halle, 1872), p. 2 s., les chevaliers chassent un cerf blanc que Perceval finit par tuer, mais il n'est fait aucune mention de la cérémonie de l'offrande d'un baiser.]
[Note 13 : Chrétien ne donne nulle part de description de la nature de la Table Ronde. Chez lui, c'est une institution. Layamon dans le « Brut » et Wace dans « Le Roman de Brut » sont plus précis dans leurs récits concernant ce remarquable meuble. D'après leurs descriptions et d'autres sources de la littérature galloise et irlandaise, il est raisonnable de supposer que la Table Ronde tenait une place dans le folklore celtique primitif. Cf. L.F. Mott, « The Round Table » dans « Pub. of the Modern Language Association of America », XX, 231-264 ; A.C.L. Brown, « The Round Table before Wace » dans « Harvard Studies and Notes in Philology and Literature », vii, 183-205 (Boston, 1900) ; Mlle J.L. Weston, « A Hitherto Unconsidered Aspect of the Round Table » dans « Mélanges de philologie romane offerts à M. Wilmotte », ii, 883-894, 2 vol. (Paris, 1910).]
[Note 14 : Il existe un roman consacré à Yder, dont G. Paris a imprimé un résumé dans l'« Hist. Litt. de la France », XXX, et qui a été récemment édité par Heinrich Gelzer : « Der altfranzosische Yderroman » (Dresde, 1913). Il y a apparemment trois chevaliers différents de ce nom dans les anciens romans français (F.).]
[Note 15 : Le mot « chastel » (du latin « castellum ») doit généralement être traduit par « ville » ou lieu fortifié à l'intérieur de fortifications. Ce n'est que lorsqu'il désigne clairement un bâtiment isolé que le mot « château » sera utilisé.]
[Note 16 : Un « tiercelet » est une espèce de faucon dont le mâle est d'un tiers plus petit que la femelle.]
[Note 17 : Un « vavasseur » (du latin « vassus vassallorum ») était un vassal de bas rang, mais un homme libre. Les vavasseurs sont mentionnés avec respect dans les anciens romans français, comme étant de caractère honorable, bien que de petite naissance.]
[Note 18 : Les nombreuses références à l'histoire du roi Marc, de Tristan et d'Iseut dans les poèmes existants de Chrétien appuient sa propre déclaration, faite au début de « Cligés », qu'il a lui-même composé un poème sur le neveu et l'épouse du roi de Cornouailles. Nous possédons des fragments de poèmes sur Tristan par les poètes anglo-normands Béroul et Thomas, qui furent contemporains de Chrétien. L'hypothèse de Foerster selon laquelle le « Tristan » perdu de Chrétien aurait précédé « Erec » est sans doute correcte. Que le poète ait traité plus tard de l'amour de Cligés et de Fénice comme une sorte d'expiation littéraire pour l'inévitable légèreté morale de Tristan et Iseut a été soutenu par certains, et cette théorie est acceptable au vu des références que l'on rencontrera plus tard dans « Cligés ». Pour l'opinion contraire de Gaston Paris, voir « Journal des Savants » (1902), p. 297 s.]
[Note 19 : Dans le Mabinogi « Geraint fils d'Erbin », l'hôte explique qu'il avait injustement dépouillé son neveu de ses biens, et qu'en guise de vengeance, le neveu avait plus tard pris toutes les possessions de son oncle, y compris un comté et cette ville. Voir Guest, « The Mabinogion ».]
[Note 110 : Le haubert était une longue chemise de mailles atteignant les genoux, portée par les chevaliers au combat. Le heaume et la coiffe en dessous protégeaient la tête ; le ventail de mailles liées était porté sur la partie inférieure du visage et était attaché de chaque côté du cou à la coiffe, de sorte qu'il protégeait la gorge ; les grèves couvraient les jambes. Le corps du chevalier était ainsi bien protégé contre les coups d'épée ou de lance. Cf. v. 711 s.]
[Note 111 : Ce passage semble impliquer que des charmes et des enchantements étaient parfois utilisés lorsqu'un chevalier était armé (F.).]
[Note 112 : Les « loges », si souvent mentionnées dans les anciens romans français, étaient soit des balcons de fenêtre, soit des points de vue architecturaux offrant une perspective agréable.]
[Note 113 : Tristan tua le Morholt, l'oncle d'Iseut, lorsqu'il vint réclamer tribut au roi Marc (cf. Bédier, « Le Roman de Tristan », etc., i, 85 s., 2 vol., Paris, 1902). Le combat eut lieu sur une île, anonyme dans le texte original (id. i, 84), mais identifiée plus tard à l'île de Saint-Samson, l'une des îles Scilly.]
[Note 114 : Le même acte consistant à nourrir un oiseau de chasse avec une aile de pluvier est mentionné dans « Le Roman de Thèbes », 3857-58 (éd. « Anciens Textes »).]
[Note 115 : Pour de telles expressions figurées utilisées pour compléter la négation, cf. Gustav Dreyling, « Die Ausdruckweise der ubertriebenen Verkleinerung im altfranzosischen Karlsepos », dans « Ausgaben und Abhandlungen » de Stengel, n° 82 (Marbourg, 1888) ; W.W. Comfort dans « Modern Language Notes » (Baltimore, février 1908).]
[Note 116 : Chrétien évitera dans ses romans ultérieurs de compiler un inventaire aussi prosaïque que celui que l'on trouve dans ce passage, bien que des listes similaires de chevaliers apparaissent dans les anciens romans anglais jusqu'à Malory, bien que l'on sache peu de choses sur certains d'entre eux. Malheureusement, nous n'avons pas pour les anciens romans français un ouvrage aussi complet que celui fourni pour les poèmes épiques par E. Langlois, « Table des noms propres de toute nature compris dans les chansons de geste » (Paris, 1904).]
[Note 117 : La seule mention par Chrétien de ce fils d'Arthur, dont le rôle est absolument insignifiant dans les romans arthuriens.]
[Note 118 : Quel était ce gobelet et qui l'envoya à Arthur ? Nous avons « Le Lai du cor » (éd. Wulff, Lund, 1888), qui raconte comment un certain roi Mangoun de Moraine envoya un gobelet magique à Arthur. Personne ne pouvait boire dans cette coupe sans en renverser le contenu s'il était cocu. Boire dans cette coupe était donc l'un des nombreux tests de chasteté en usage. Un éclairage supplémentaire sur le passage de notre texte peut être apporté par le poème anglais « The Cokwold's Daunce » (dans « Ancient Metrical Ballads » de C.H. Hartshorne, Londres, 1829), où Arthur est décrit comme étant lui-même cocu et comme ayant toujours auprès de lui une corne (coupe) qu'il aime à essayer sur ses chevaliers comme test de la chasteté de leurs dames. Pour la bibliographie, voir T.P. Cross, « Notes on the Chastity-Testing Horns and Mantle » dans « Modern Philology », x, 289-299.]
[Note 119 : Un cas unique d'une telle division du matériau dans les poèmes de Chrétien (F.).]
[Note 120 : Outre-Gales = Estre-Gales (v. 3883) = Extra-Galliam.]
[Note 121 : De telles descriptions fantaisistes d'hommes et de terres sont courantes dans les poèmes épiques français, où elles sont généralement appliquées aux Sarrasins (F.). Cf. W.W. Comfort, « The Saracens in Christian Poetry » dans « The Dublin Review », juillet 1911 ; J. Malsch, « Die Charakteristik der Volker im altfranzosischen nationalen Epos » (Heidelberg, 1912).]
[Note 122 : Avec ce qui nous semble être un goût discutable, Chrétien retarde fréquemment ainsi la mention du nom de ses personnages principaux. Le père et la mère d'Enide restent anonymes jusqu'à la fin de ce poème. Le lecteur remarquera d'autres exemples de cette particularité dans « Yvain » et « Lancelot ».]
[Note 123 : La servante Brangien fut substituée à Iseut, la mariée, lors de la première nuit suivant son mariage avec Marc. Des traditions similaires sont associées au mariage d'Arthur et de Guenièvre, et de Pépin et de Berthe au grand pied, les parents de Charlemagne. Adenet le Roi, vers la fin du XIIIe siècle, est l'auteur des traitements les plus artistiques de l'histoire de Berthe (éd. A. Scheler, Bruxelles, 1874). Cf. W.W. Comfort, « Adenet le Roi: The End of a Literary Era » dans « The Quarterly Review », avril 1913.]
[Note 124 : La lecture « Sanson » (=Samson) est la suggestion la plus récente (1904) de Foerster pour remplacer le mot « lion » qui figure dans tous les manuscrits. Le nom de Salomon a toujours été synonyme de sagesse, et la générosité d'Alexandre était proverbiale au Moyen Âge. Pour Alexandre, cf. Paul Meyer, « Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge », 2 vol. (Paris, 1886), vol. ii, pp. 372-376, et Paget Toynbee, « Dante Studies and Researches » (Londres, 1902), p. 144.]
[Note 125 : Parmi les nombreux neveux d'Arthur, Gauvain est représenté par Chrétien comme sans égal en courage et en courtoisie. Dans les romans anglais, son caractère se détériore progressivement.]
[Note 126 : Cette phrase contient le ressort de toute l'action dans la suite. La même situation est menacée dans « Yvain », mais là, Gauvain sauve le héros de la léthargie, ignoble aux yeux d'un public féodal, dans laquelle il tombait. Cf. aussi « Marques de Rome » (« Lit. Verein in Stuttgart », Tübingen, 1889), p. 36, où l'impératrice de Rome incite ainsi son mari à la chasse : « Toz jors cropez vos a Postel; vos n'estes point chevalereus, si come vos deussiez estre, si juenes hom come vos estes » ; ainsi que J. Gower, « Le Mirour de l'omme », 22, 813 s. : « Rois est des femmes trop déçu, Quand plus les aime que son dieu, Dont laisse honneur pour fol délit : Cil Rois ne serra pas craint, Qui ainsi veut laisser son écu Et quérir la bataille au lit. »]
[Note 127 : Ce commandement brusque, impliquant un changement si soudain dans l'attitude d'Erec envers sa femme, amorce une longue série d'épreuves de la dévotion d'Enide, qui remplissent le reste du roman. Pourquoi Erec a-t-il traité sa femme avec une telle sévérité ? Dans le Mabinogi de « Geraint fils d'Erbin », il est clair que la jalousie était le mobile du héros. Le lecteur d'« Erec » peut juger si, comme nous le croyons, la résolution soudaine du héros n'est pas plutôt celle d'un homme piqué d'avoir été justement réprimandé par sa femme pour un manquement qu'il n'avait pas lui-même remarqué ; irrité par l'imputation de sa femme, et craignant d'avoir perdu son respect, il entreprend de racheter sa réputation à ses yeux, et de la faire rétracter toute insinuation qu'elle aurait pu faire. Erec est simplement en colère contre lui-même, mais il déverse sa colère sur sa femme sans défense jusqu'à ce qu'il soit rassuré sur son amour et son respect pour lui.]
[Note 128 : La situation ici est courante. Des parallèles seront trouvés dans le « Voyage de Charlemagne », dans le premier conte des « Mille et Une Nuits », dans le poème « Biterolf et Dietlieb », et dans la ballade anglaise « King Arthur and King Cornwall ». Le professeur Child, dans ses « English and Scotch Ballads », indexe les ballades de sa collection présentant ce motif sous la rubrique suivante : « Roi qui se considère comme le plus riche, le plus magnifique, etc., au monde, est informé qu'il y en a un qui le surpasse, et entreprend de vérifier par lui-même si cela est vrai, menaçant de mort la personne qui a affirmé son infériorité au cas où cela serait prouvé faux. »]
[Note 129 : La présence des Irlandais dans ce contexte est expliquée par G. Paris dans « Romania », xx, 149.]
[Note 130 : Keu le sénéchal apparaît ici pour la première fois dans les poèmes de Chrétien avec le caractère qu'il lui attribue régulièrement. Les lecteurs de romans arthuriens connaissent tous messire Keu ; ils constateront que chez Chrétien, le sénéchal, en plus de ses indéniables qualités de bravoure et de franchise, possède des traits moins plaisants ; il est téméraire, maladroit, mesquin et dénigreur du mérite d'autrui. Il figure en bonne place dans « Yvain » et « Lancelot ». Son histoire poétique n'a pas encore été écrite. Son rôle dans les romans allemands a été abordé par le Dr Friedrich Sachse, « Ueber den Ritter Kei » (Berlin, 1860).]
[Note 131 : Aucune viande ne fut mangée car c'était la veille du dimanche.]
[Note 132 : Dans les poèmes épiques français comme dans les romans d'aventure, il est de coutume que les géants et toutes sortes de rustres portent des massues, les armes de la chevalerie étant inappropriées pour de telles créatures ignobles. D'autres exemples de cette convention seront remarqués dans le texte.]
[Note 133 : Suit un excellent exemple d'une ancienne lamentation française pour les morts. Un tel cri était connu en ancien français sous le nom de « regret », un mot qui a perdu son sens spécifique en anglais.]
[Note 134 : On rencontrera de nombreux exemples de femmes habiles dans la pratique de la médecine et de la chirurgie. Sur ce sujet, cf. A. Hertel, « Verzauberte Oertlichkeiten und Gegenstande in der altfranzosischen Dichtung » (Hanovre, 1908) ; Georg Manheimer, « Etwas uber die Aerzte im alten Frankreich » dans « Romanische Forschungen », vi, 581-614.]
[Note 135 : La référence ici et au v. 5891 est probablement suggérée par le « Roman d'Enéas », qui raconte la même histoire que l'« Enéide » de Virgile, en vieux français en octosyllabes rimés, et qui est daté par la recherche la plus récente vers 1160. Cf. F.M. Warren dans « Modern Philology », iii, 179-209 ; iii, 513-539 ; iv, 655-675. Aussi M. Wilmotte, « L'Evolution du roman français aux environs de 1150 » (Paris, 1903). Les scènes de romans classiques et médiévaux furent longtemps un sujet de prédilection pour les représentations sur les tissus et les tapisseries, ainsi que pour les enluminures de manuscrits.]
[Note 136 : Diverses conjectures ont été avancées concernant la signification de cette étrange aventure et de son nom mystérieux, « La Joie de la cour ». C'est un épisode tout à fait extérieur, et Tennyson, dans son utilisation artistique de notre héros et de notre héroïne dans l'idylle de « Geraint et Enid », a bien fait de l'omettre. L'explication de Chrétien, un peu plus loin, de « La Joie de la cour » est faible et insatisfaisante, comme s'il ne comprenait pas lui-même la signification de la matière sur laquelle il travaillait. Cf. E. Philipot dans « Romania », xxv, 258-294 ; K. Othmer, « Ueber das Verhaltnis Chrestiens Erec und Enide zu dem Mabinogion des rothen Buch von Hergest » (Bonn, 1889) ; G. Paris dans « Romania », xx, 152 s.]
[Note 137 : La description suivante de la réception d'Erec est répétée avec des variantes au moment de l'entrée d'Yvain dans le « Chastel de Pesme Avanture » (« Yvain », 5107 s.) (F.).]
[Note 138 : Pour de telles descriptions médiévales conventionnelles de châteaux, palais et paysages de l'autre monde, cf. O.M. Johnston dans « Ztsch fur romanische Philologie », xxxii, 705-710.]
[Note 139 : Tiebaut li Esclavon, fréquemment mentionné dans les poèmes épiques, était un roi sarrasin, le premier mari de Guibourc, qui épousa plus tard le héros chrétien Guillaume d'Orange. Otinel était également un Sarrasin, mentionné dans « Gaufrey », p. 132, et le héros d'un poème épique perdu (voir G. Paris, « Histoire poétique de Charlemagne », p. 127). Fernagu était un autre roi sarrasin, tué dans une rencontre célèbre par Roland, « Otinel », p. 9 (F.). Pour plus de références sur ces personnages, voir E. Langlois, « Table des noms propres de toute nature compris dans les chansons de geste » (Paris, 1904).]
[Note 140 : Il y a une clôture similaire surmontée de heaumes dans le « Lai de la Mule sans frein », v. 433 (éd. par R.T. Hill, Baltimore, 1911).]
[Note 141 : Pour de tels cors magiques, cf. A. Hertel, « Verzauberte Oertlichkeiten », etc. (Hanovre, 1908).]
[Note 142 : En fait, on ne sait rien de ce « lai », s'il a jamais existé. Pour une définition récente du « lai », voir L. Foulet dans « Ztsch. fur romanische Philologie », xxxii, 161 s.]
[Note 143 : Le sterling était le penny d'argent anglais, dont 240 équivalaient à 1 livre sterling d'argent de 5760 grains à 925 millièmes. Il est décrit très tôt comme « denarius Angliae qui vocatur sterlingus » (« Ency. Brit »).]
[Note 144 : Macrobe était un philosophe néoplatonicien et grammairien latin du début du Ve siècle apr. J.-C. Il est surtout connu comme l'auteur des « Saturnales » et d'un commentaire sur le « Songe de Scipion » de Cicéron dans l'ouvrage de cet auteur, « De republica ». C'est ce dernier ouvrage qui est probablement dans l'esprit de Chrétien, ainsi que celui de Gower, qui s'y réfère dans son « Mirour de l'omme », et de Jean de Meun, l'auteur de la seconde partie du « Roman de la Rose ».]
[Note 145 : Pour les fées et leurs ouvrages au Moyen Âge, cf. L.F.A. Maury, « Les Fées du moyen âge » (Paris, 1843) ; Keightley, « Fairy Mythology » (Londres, 1860) ; Lucy A. Paton, « Studies in the Fairy Mythology of Arthurian Romance », Radcliffe Monograph (Boston, 1903) ; D.B. Easter, « The Magic Elements in the romans d'aventure and the romans bretons » (Baltimore, 1906).]
(Vv. 45-134.) Chrétien commence son récit tel que nous le trouvons dans l'histoire, qui nous parle d'un empereur puissant en richesses et en honneur, qui régnait sur la Grèce et Constantinople. Il y avait aussi une très noble impératrice, de qui l'empereur eut deux enfants. Mais le fils aîné était déjà si avancé en âge avant même que le cadet ne fût né que, s'il l'avait voulu, il aurait pu devenir chevalier et tenir tout l'empire sous son autorité. L'aîné se nommait Alexandre, et l'autre Alis. Alexandre était aussi le nom du père, et Tantalis celui de la mère. Je ne dirai désormais plus rien de l'empereur ni d'Alis ; mais je parlerai d'Alexandre, qui était si audacieux et si fier qu'il dédaignait de devenir chevalier dans son propre pays. Il avait entendu parler du roi Arthur, qui régnait en ces jours-là, et des chevaliers qu'il gardait toujours auprès de lui, faisant ainsi en sorte que sa cour fût crainte et renommée à travers le monde. Quel que puisse être le résultat de cette affaire et quelle que soit la fortune qui l'attende, rien ne peut détourner Alexandre de son désir d'aller en Bretagne, mais il doit obtenir le consentement de son père avant de se rendre en Bretagne et en Cornouailles. Ainsi, Alexandre, beau et brave, s'en va parler à l'empereur afin de demander et d'obtenir son congé. Maintenant, il va lui révéler son désir et ce qu'il souhaite faire et entreprendre. « Beau sire, dit-il, en quête d'honneur, de renommée et de louange, j'ose vous demander un don que je désire que vous m'accordiez sans tarder, si vous y consentez. » L'empereur ne pense pas qu'il puisse résulter un mal de cette requête : il devrait plutôt désirer et appeler de ses vœux l'honneur de son fils. « Beau fils, dit-il, j'accorde votre désir ; dites-moi donc maintenant ce que vous souhaitez que je vous donne. » Le jeune homme a désormais atteint son but, et il est fort aise que le don qu'il désirait tant lui soit accordé. « Sire, dit-il, voulez-vous savoir ce que vous m'avez promis ? Je souhaite avoir grande abondance d'or et d'argent, et tels compagnons parmi vos hommes que je choisirai ; car je souhaite quitter votre empire et présenter mon service au roi qui règne sur la Bretagne, afin qu'il me fasse chevalier. Je vous promets de ne jamais porter d'armure sur mon visage ni de heaume sur ma tête de ma vie avant que le roi Arthur ne ceigne mon épée, s'il veut bien le faire avec grâce. Car de nul autre que de lui je n'accepterai mes armes. » Sans hésiter, l'empereur répond : « Beau fils, pour l'amour de Dieu, ne parlez point ainsi ! Ce pays vous appartient tout entier, ainsi que la riche Constantinople. Vous ne devriez pas me croire mesquin, alors que je suis prêt à vous faire un tel cadeau. Je serai bientôt prêt à vous faire couronner, et demain vous serez chevalier. Toute la Grèce sera entre vos mains, et vous recevrez de vos nobles, comme il est juste, leur hommage et leurs serments d'allégeance. Quiconque refuse une telle offre n'est point sage. »
(Vv. 135-168.) Le jeune homme entend la promesse selon laquelle, le lendemain matin après la messe, son père est prêt à l'adouber chevalier ; mais il dit qu'il veut tenter sa fortune, pour le meilleur ou pour le pire, dans une autre terre. « Si vous êtes disposé, en cette affaire, à m'accorder le don que je vous ai demandé, alors donnez-moi des fourrures mouchetées et grises, quelques bons chevaux et des étoffes de soie : car avant de devenir chevalier, je souhaite m'enrôler au service du roi Arthur. Je n'ai point encore la force suffisante pour porter les armes. Personne ne pourrait me convaincre par la prière ou la flatterie de ne pas me rendre dans cette terre étrangère pour voir ses nobles et ce roi dont la renommée est si grande pour sa courtoisie et sa prouesse. Beaucoup d'hommes de haut lignage perdent par paresse la grande renommée qu'ils pourraient gagner s'ils allaient par le monde. Le repos et la gloire s'accordent mal, me semble-t-il ; car un homme riche n'ajoute rien à sa réputation s'il passe tous ses jours dans l'oisiveté. La prouesse est pénible à l'homme ignoble, et la lâcheté est un fardeau pour l'homme d'esprit ; ainsi les deux sont contraires et opposés. Il est l'esclave de sa richesse celui qui passe ses jours à l'amasser et à l'accroître. Beau père, tant que j'en ai l'occasion, et tant que ma vigueur dure, je souhaite consacrer mes efforts et mon énergie à la poursuite de la gloire. »
(Vv. 169-234.) En entendant cela, l'empereur ressent sans doute à la fois de la joie et de la peine : il est heureux que l'intention de son fils soit fixée sur l'honneur, et d'un autre côté, il est triste que son fils soit sur le point d'être séparé de lui. Pourtant, en raison de la promesse qu'il a faite, malgré le chagrin qu'il éprouve, il doit accéder à sa requête ; car un empereur doit tenir parole. « Beau fils, dit-il, je ne dois pas manquer de faire votre volonté, quand je vous vois ainsi aspirer à l'honneur. De mon trésor, vous pourrez avoir deux barges chargées d'or et d'argent ; mais prenez garde d'être généreux, courtois et de bonne conduite. » Le jeune homme est très heureux quand son père lui promet tant, met son trésor à sa disposition et lui ordonne instamment de donner et de dépenser généreusement. Et son père lui explique la raison de cela : « Beau fils, dit-il, croyez-moi, la générosité est la dame et la reine qui répand la gloire sur toutes les autres vertus. Et la preuve n'en est pas loin. Car où pourriez-vous trouver un homme, fût-il riche et puissant, qui ne soit blâmé s'il est avare ? Et vous ne pourriez en trouver un, aussi peu gracieux soit-il, que la générosité ne conduise à une bonne réputation ? Ainsi la largesse fait le gentilhomme, résultat qui ne peut être obtenu ni par la haute naissance, ni par la courtoisie, ni par le savoir, ni par la gentillesse, ni par l'argent, ni par la force, ni par la chevalerie, ni par l'audace, ni par la domination, ni par la beauté, ni par quoi que ce soit d'autre. Mais tout comme la rose est plus belle que toute autre fleur lorsqu'elle est fraîche et nouvellement éclose, ainsi, là où demeure la largesse, elle prend sa place au-dessus de toutes les autres vertus, et accroît de cinq cents fois la valeur des autres bons traits qu'elle trouve chez l'homme qui se conduit bien. Si grand est le mérite de la générosité que je ne saurais vous en dire la moitié. » Le jeune homme a maintenant mené à bien les négociations pour ce qu'il souhaitait ; car son père a accédé à tous ses désirs. Mais l'impératrice fut vivement peinée lorsqu'elle apprit le voyage que son fils était sur le point d'entreprendre. Pourtant, quiconque puisse s'affliger ou s'attrister, et quiconque puisse attribuer son intention à une folie de jeunesse, et qui que ce soit qui le blâme et cherche à l'en dissuader, le jeune homme ordonna de préparer ses navires aussi vite que possible, désirant ne plus tarder dans sa terre natale. À son commandement, les navires furent chargés cette nuit-là même de vin, de viande et de biscuit.
(Vv. 235-338.) Les navires furent chargés au port, et le lendemain matin Alexandre vint sur le rivage de belle humeur, accompagné de ses compagnons, qui étaient heureux du voyage en perspective. Ils furent escortés par l'empereur et l'impératrice dans sa douleur. Au port, ils trouvent les marins dans les navires alignés le long de la falaise. La mer était calme et lisse, le vent était léger, et le temps clair. Lorsqu'il eut pris congé de son père et dit adieu à l'impératrice, dont le cœur était lourd dans sa poitrine, Alexandre passa d'abord de la petite embarcation au navire ; puis tous ses compagnons se hâtèrent par quatre, trois et deux pour embarquer sans délai. Bientôt la voile fut déployée et l'ancre levée. Ceux restés à terre, dont le cœur est lourd à cause des hommes qu'ils voient partir, les suivent du regard aussi longtemps qu'ils le peuvent : et pour les observer plus longtemps, ils grimpent tous sur une haute colline derrière la plage. De là, ils regardent tristement, aussi longtemps que leurs yeux peuvent les suivre. Avec chagrin, en vérité, ils les regardent s'en aller, se souciant des jeunes gens, afin que Dieu les mène à bon port sans accident et sans péril. Tout le mois d'avril et une partie de mai, ils les passèrent en mer. Sans grand danger ni mésaventure, ils arrivèrent au port de Southampton. Un jour, entre trois heures et vêpres, ils jetèrent l'ancre et gagnèrent le rivage. Les jeunes gens, qui n'avaient jamais été habitués à endurer l'inconfort ou la douleur, avaient souffert si longtemps de leur vie en mer qu'ils avaient tous perdu leurs couleurs, et même les plus forts et les plus vigoureux étaient faibles et défaillants. Malgré cela, ils se réjouissent d'avoir échappé à la mer et d'être arrivés là où ils souhaitaient être. En raison de leur état d'épuisement, ils passent la nuit à Southampton de bonne humeur, et demandent si le roi est en Angleterre. On leur dit qu'il est à Winchester, et qu'ils peuvent y arriver en très peu de temps s'ils partent tôt le matin et suivent la route directe. À cette nouvelle, ils sont fort heureux, et le lendemain matin, au point du jour, les jeunes gens s'éveillent tôt, se préparent et s'équipent. Et quand ils furent prêts, ils quittèrent Southampton et suivirent la route directe jusqu'à Winchester, où se trouvait le roi. Avant six heures du matin, les Grecs étaient arrivés à la cour. Les écuyers avec les chevaux restent en bas dans la cour, tandis que les jeunes gens montent en la présence du roi, qui était le meilleur qui fût jamais ou qui sera jamais au monde. Et quand le roi les voit venir, ils lui plaisent grandement, et trouvent faveur à ses yeux. Mais avant de s'approcher de la présence du roi, ils retirent les manteaux de autour de leur cou, de peur d'être considérés comme mal élevés. Ainsi, tout découverts, ils vinrent devant le roi, tandis que tous les nobles présents gardaient le silence, fort heureux à la vue de ces beaux jeunes hommes de bonne conduite. Ils supposent bien entendu qu'ils sont tous fils de comtes ou de rois ; et, assurément, ils l'étaient, et d'un âge fort charmant, avec des formes gracieuses et bien faites. Et les vêtements qu'ils portaient étaient tous de la même étoffe et coupés de la même apparence et couleur. Ils étaient douze avec leur seigneur, dont je n'ai besoin de vous dire rien d'autre que nul n'était meilleur que lui. Avec modestie et une mine ordonnée, il était beau et bien fait alors qu'il se tenait découvert devant le roi. Puis il s'agenouilla devant lui, et tous les autres, par honneur, firent de même auprès de leur seigneur.
(Vv. 339-384.) Alexandre, avec sa langue fort habile à parler juste et sagement, salue le roi. « Roi, dit-il, à moins que le rapport ne soit faux qui répand votre renommée, depuis que Dieu a créé le premier homme, il n'est jamais né un homme craignant Dieu d'une telle puissance que la vôtre. Roi, votre renommée étendue m'a attiré pour vous servir et vous honorer dans votre cour, et si vous voulez accepter mon service, je souhaiterais ardemment rester ici jusqu'à ce que je sois adoubé chevalier par votre main et par nul autre. Car à moins que je ne reçoive cet honneur de votre main, je renoncerai à toute intention d'être fait chevalier. Si vous voulez accepter mon service jusqu'à ce que vous soyez disposé à m'adouber chevalier, retenez-moi maintenant, ô gentil roi, et mes compagnons ici assemblés. » À quoi le roi répond aussitôt : « Ami, je ne refuse ni vous ni vos compagnons. Soyez tous les bienvenus. Car assurément vous semblez, et je n'en doute point, être des fils d'hommes de haut lignage. D'où venez-vous ? » « De Grèce. » « De Grèce ? » « Oui. » « Qui est ton père ? » « Sur ma foi, sire, l'empereur. » « Et quel est ton nom, beau ami ? » « Alexandre est le nom qui m'a été donné quand j'ai reçu le sel et l'huile sainte, et le christianisme et le baptême. » « Alexandre, mon cher et beau ami. Je vous garderai avec moi très volontiers, avec grand plaisir et joie. Car vous m'avez fait un insigne honneur en venant ainsi à ma cour. Je souhaite que vous soyez honoré ici, en tant que libres vassaux qui êtes sages et gentils. Vous êtes restés trop longtemps à genoux ; maintenant, à mon commandement, et désormais faites votre demeure parmi les hommes et en ma cour ; il est bon que vous soyez venus à nous. »
(Vv. 385-440.) Alors les Grecs se lèvent, joyeux que le roi les ait si aimablement invités à rester. Alexandre a bien fait de venir ; car il ne manque de rien de ce qu'il désire, et il n'est point de noble à la cour qui ne s'adresse à lui avec bonté et ne l'accueille. Il n'est point assez fou pour être gonflé d'orgueil, ni ne se vante ni ne se targue. Il fait connaissance avec mon seigneur Gauvain et avec les autres, un par un. Il gagne les bonnes grâces de tous, mais mon seigneur Gauvain s'attache si fort à lui qu'il le choisit comme ami et compagnon. Les Grecs prirent les meilleurs logis que l'on pût trouver, chez un citoyen de la ville. Alexandre avait apporté de grandes possessions avec lui de Constantinople, ayant l'intention de prêter attention par-dessus tout à l'avis et au conseil de l'empereur, que son cœur fût toujours prêt à donner et à dispenser ses richesses à bon escient. À cette fin, il consacre ses efforts, vivant bien dans ses logis, et donnant et dépensant libéralement, comme il sied à quelqu'un d'aussi riche, et comme son cœur le dicte. Toute la cour se demande d'où il tire toute la richesse qu'il distribue ; car de tous côtés il offre les chevaux de grande valeur qu'il avait apportés de sa propre terre. Tant fit Alexandre, dans l'accomplissement de son service, que le roi, la reine et les nobles lui portent une grande affection. Le roi Arthur, vers cette époque, désira traverser la mer pour se rendre en Bretagne. Il convoque donc tous ses barons pour prendre conseil et s'enquérir à qui il peut confier l'Angleterre pour être gardée en paix et en sécurité jusqu'à son retour. Par consentement commun, semble-t-il, la charge fut assignée au comte Angres de Windsor, car c'était leur jugement qu'il n'y avait point de seigneur plus digne de confiance dans tout le royaume du roi. Quand cet homme eut reçu le pays, le roi Arthur partit le lendemain, accompagné de la reine et de ses demoiselles. Les Bretons manifestent une grande joie en apprenant la nouvelle en Bretagne que le roi et ses barons sont en chemin.
(Vv. 441-540.) Dans le navire sur lequel le roi voguait, n'entra aucun jeune homme ni aucune jeune fille, sauf seulement Alexandre et Soredamors, que la reine avait amenée avec elle. Cette jeune fille était méprisante envers l'amour, car elle n'avait jamais entendu parler d'aucun homme qu'elle daignerait aimer, quels que fussent sa beauté, sa prouesse, sa seigneurie ou sa naissance. Et pourtant, la demoiselle était si charmante et si belle qu'elle aurait pu convenablement apprendre l'amour, s'il lui avait plu de prêter une oreille attentive ; mais elle ne voulait jamais accorder une pensée à l'amour. Maintenant l'Amour va la faire souffrir, et va se venger de tout l'orgueil et du mépris avec lesquels elle l'a toujours traité. Avec soin, l'Amour a visé son dard, dont il l'a transpercée au cœur. Maintenant elle pâlit et tremble, et malgré elle doit succomber à l'Amour. Ce n'est qu'avec grande difficulté qu'elle peut se retenir de jeter un regard vers Alexandre ; mais elle doit être sur ses gardes à cause de son frère, mon seigneur Gauvain. Chèrement elle paie et expie son grand orgueil et son dédain. L'Amour a chauffé pour elle un bain qui la chauffe et la brûle douloureusement. Au début, il lui est agréable, et puis il la blesse ; un moment elle l'aime, et l'instant d'après elle n'en veut point. Elle accuse ses yeux de trahison, et dit : « Mes yeux, vous m'avez trahie maintenant ! Mon cœur, d'ordinaire si fidèle, me porte maintenant rancœur à cause de vous. Maintenant, ce que je vois me désole. Me désole ? Non, en vérité, je l'aime plutôt beaucoup. Et si je vois réellement quelque chose qui me désole, ne puis-je contrôler mes yeux ? Ma force doit en effet avoir défailli, et peu devrais-je m'estimer, si je ne peux contrôler mes yeux et les faire détourner leur regard ailleurs. Ainsi, je serai capable de déjouer l'Amour dans ses efforts pour prendre le contrôle sur moi. Le cœur ne ressent aucune douleur quand l'œil ne voit pas ; donc, si je ne le regarde pas, aucun mal ne m'arrivera. Il ne m'adresse aucune requête ni prière, comme il le ferait s'il était amoureux de moi. Et puisqu'il ne m'aime ni ne m'estime, dois-je l'aimer sans retour ? Si sa beauté attire mes yeux, et que mes yeux écoutent l'appel, dois-je dire que je l'aime juste pour cela ? Non, car ce serait un mensonge. Par conséquent, il n'a aucun motif de se plaindre, et je ne puis faire aucune réclamation contre lui. On ne peut aimer avec les yeux seuls. Quel crime, alors, mes yeux ont-ils commis, si leur regard ne fait que suivre mon désir ? Quelle est leur faute et quel est leur péché ? Devrais-je les blâmer, alors ? Non, en vérité. Qui, alors, devrait être blâmé ? Assurément moi-même, qui ai le contrôle sur eux. Mon œil ne regarde rien à moins que cela ne donne du plaisir à mon cœur. Mon cœur ne devrait avoir aucun désir qui me causerait de la peine. Pourtant son désir me cause de la peine. De la peine ? Sur ma foi, je dois être folle, si pour plaire à mon cœur je souhaite quelque chose qui me trouble. Si je le peux, je devrais bannir tout souhait qui me désole. Si je le peux ? Folle que je suis, qu'ai-je dit ? Je dois, en effet, avoir peu de pouvoir si je n'ai aucun contrôle sur moi-même. L'Amour pense-t-il me mettre sur le même chemin qui a coutume d'égarer les autres ? Les autres, il peut les égarer, mais pas moi qui ne me soucie point de lui. Jamais je ne serai à lui, ni jamais ne fus, et je ne chercherai jamais son amitié. » Ainsi elle discute avec elle-même, aimant un moment, et haïssant l'instant d'après. Elle est dans un tel doute qu'elle ne sait quel parti elle ferait mieux d'adopter. Elle pense être sur la défensive contre l'Amour, mais la défense n'est pas ce qu'elle veut. Dieu ! Elle ne sait pas qu'Alexandre pense à elle aussi ! L'Amour leur accorde également une telle part qui leur est due. Il les traite très équitablement et justement, car chacun aime et désire l'autre. Et cet amour serait vrai et juste si seulement chacun savait quel est le souhait de l'autre. Mais il ne sait pas quel est son désir, et elle ne connaît pas la cause de sa détresse.
(Vv. 541-574.) La reine prend note d'eux et les voit souvent blanchir, pâlir, pousser de profonds soupirs et trembler. Mais elle ne sait aucune raison pour laquelle ils devraient le faire, à moins que ce ne soit à cause de la mer où ils se trouvent. Je pense qu'elle aurait deviné la cause si la mer ne l'avait pas prise au dépourvu, mais la mer la trompe et la berne, si bien qu'elle ne découvre point l'amour à cause de la mer ; et c'est de l'amour que vient la douleur amère qui les tourmente. Mais des trois concernés, la reine rejette toute la faute sur la mer ; car les deux autres accusent le troisième devant elle, et la tiennent seule responsable de leur culpabilité. Quelqu'un qui n'est point fautif est souvent blâmé pour le tort d'un autre. Ainsi, la reine rejette toute la faute et la culpabilité sur la mer, mais il est injuste de rejeter la faute sur la mer, car elle n'est coupable d'aucune mauvaise action. La profonde détresse de Soredamors continua jusqu'à ce que le navire arrivât au port. Quant au roi, il est bien connu que les Bretons furent fort heureux, et le servirent volontiers comme leur seigneur lige. Mais du roi Arthur, je ne parlerai plus en cet endroit ; vous m'entendrez plutôt raconter comment l'Amour tourmente ces deux amants qu'il a attaqués.
Alexandre l’aime et la désire ; et elle, de son côté, languit d’amour pour lui, mais il ne le sait point, et ne le saura pas avant d’avoir souffert mainte peine et mainte douleur. C’est pour elle qu’il rend à la Reine de loyaux services, ainsi qu’à ses demoiselles d’honneur ; mais à celle sur qui ses pensées sont fixées, il n’ose adresser la parole. Si seulement elle osait lui faire valoir le droit qu’elle croit détenir, elle l’informerait volontiers de la vérité ; mais elle n’ose, et ne le peut. Ils n’osent ni parler ni agir selon ce que chacun voit en l’autre — ce qui leur cause à tous deux une grande épreuve, et leur amour n’en croît et n’en flambe que davantage. Toutefois, il est de coutume chez tous les amants de repaître leurs yeux de regards s’ils ne peuvent faire davantage ; et ils s’imaginent que, puisqu’ils trouvent plaisir en ce qui fait naître et croître leur amour, cela doit tourner à leur avantage ; alors que cela ne fait que leur nuire davantage, tout comme celui qui s’approche et se tient près du feu se brûle plus que celui qui s’en tient éloigné. Leur amour croît et s’accroît sans cesse ; mais chacun est confus devant l’autre, et tant de choses sont cachées et dissimulées qu’aucune flamme ni aucune fumée ne s’échappe des braises sous la cendre. La chaleur n’en est pas moindre pour autant, mais elle est plutôt mieux entretenue sous la cendre qu’au-dessus. Tous deux sont en grand tourment ; car, afin que nul ne perçoive leur trouble, ils sont contraints de tromper les gens par une contenance feinte ; mais la nuit vient la plainte amère, que chacun fait au fond de sa poitrine. D’Alexandre, je vous dirai d’abord comment il se plaint et exhale sa douleur. Amour présente à son esprit celle pour qui il est en telle détresse ; c’est elle qui lui a dérobé son cœur, et ne lui accorde aucun repos sur son lit, parce que, certes, il prend plaisir à se remémorer la beauté et la grâce de celle dont il n’a nul espoir qu’elle lui apporte jamais aucune joie. « Je ferais aussi bien de me tenir pour fou », s’exclame-t-il. « Fou ? Certes, je suis hors de moi, quand je n’ose dire ce que j’ai en tête ; car il m’irait bientôt plus mal (si je gardais le silence). J’ai engagé mes pensées dans une entreprise insensée. Mais n’est-il pas préférable de garder mes pensées pour moi que d’être traité d’insensé ? Mon vœu ne sera alors jamais connu. Dois-je donc cacher la cause de ma détresse, et ne pas oser chercher aide et guérison à ma blessure ? Est fou celui qui se sent affligé et ne cherche pas ce qui lui apportera la santé, si par aventure il peut le trouver quelque part ; mais maint homme cherche son bien-être en s’efforçant d’atteindre le désir de son cœur, qui ne poursuit que ce qui lui apporte malheur. Et pourquoi demander conseil, quand on ne s’attend pas à recouvrer la santé ? Il ne ferait que s’évertuer en vain. Je sens ma propre maladie si grave que je ne serai jamais guéri par aucune médecine ni aucune potion, par aucune herbe ni aucune racine. Pour certains maux, il n’est point de remède, et le mien réside si profondément en moi qu’il est hors de portée de la médecine. N’est-il donc aucun secours ? Il me semble que j’ai menti. Lorsque j’ai ressenti pour la première fois ce mal, si j’avais osé en faire mention, j’aurais pu parler à un médecin qui aurait pu me guérir complètement. Mais il ne me plaît pas de discuter de telles matières ; je pense qu’il ne prêterait aucune attention à mes paroles et ne consentirait pas à accepter d’honoraires. Rien d’étonnant, donc, si je suis terrifié ; car je suis très malade, et pourtant je ne sais quel est ce mal qui m’a en son pouvoir, et je ne sais d’où est venue cette douleur. Je ne sais ? Je sais fort bien que c’est Amour qui me fait cet outrage. Comment est-ce possible ? Amour peut-il faire du mal ? N’est-il pas doux et bien élevé ? J’avais coutume de penser qu’il n’y avait que du bien en Amour ; mais je l’ai trouvé plein d’inimitié. Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne sait quels tours Amour joue. Il est fou celui qui rejoint ses rangs ; car il cherche toujours à nuire à ses suiveurs. Sur ma foi, ses tours sont mauvais. C’est un triste jeu que de jouer avec lui, car son jeu ne me fera que du tort. Que ferai-je donc ? Battrai-je en retraite ? Je pense que ce serait sage, mais je ne sais comment m’y prendre. Si Amour me châtie et me menace pour m’enseigner et m’instruire, dois-je dédaigner mon maître ? Est fou celui qui méprise son maître. Je devrais garder et chérir la leçon qu’Amour m’enseigne, car un grand bien pourrait bientôt en découler. Mais je suis effrayé parce qu’il me frappe si fort. Et te plains-tu, alors qu’aucun signe de coup ou de blessure n’apparaît ? N’es-tu pas dans l’erreur ? Non, car il m’a blessé si profondément qu’il a décoché son trait jusqu’au fond de mon cœur, et ne l’a pas encore retiré. Comment a-t-il percé ton corps avec, alors qu’aucune blessure n’apparaît au-dehors ? Dis-le-moi, car je veux savoir. Comment l’a-t-il fait entrer ? Par l’œil. Par l’œil ? Mais il ne l’a pas crevé ? Il n’a fait aucun mal à l’œil, mais toute la douleur est dans le cœur. Alors dis-moi, si le trait est passé par l’œil, comment se fait-il que l’œil lui-même ne soit pas blessé ou crevé ? Si le trait est entré par l’œil, pourquoi le cœur dans la poitrine se plaint-il, alors que l’œil, qui en a reçu le premier effet, ne s’en plaint nullement ? Je peux facilement m’en expliquer : l’œil n’a rien à voir avec l’entendement, et n’y prend aucune part ; mais il est le miroir du cœur, et à travers ce miroir passe, sans faire de mal ni de blessure, la flamme qui met le cœur en feu. Car le cœur n’est-il pas placé dans la poitrine tout comme une bougie allumée que l’on place dans une lanterne ? Si vous ôtez la bougie, aucune lumière ne brillera de la lanterne ; mais tant que la bougie dure, la lanterne n’est point sombre, et la flamme qui brille à l’intérieur ne lui fait aucun mal ni aucune blessure. Il en va de même avec un carreau de verre, qui pourrait être très solide et rigide, et pourtant un rayon de soleil pourrait le traverser sans le briser le moins du monde ; toutefois, un morceau de verre ne sera jamais assez brillant pour permettre de voir, à moins qu’une lumière plus forte ne frappe sa surface. Sachez qu’il en va de même pour les yeux que pour le verre et la lanterne ; car la lumière frappe les yeux dans lesquels le cœur a coutume de se voir reflété, et voilà ! Il voit quelque lumière au-dehors, et maintes autres choses, les unes vertes, les autres pourpres, d’autres rouges ou bleues ; et certaines lui déplaisent, et d’autres lui plaisent, méprisant les unes et prisant les autres. Mais maint objet lui semble beau lorsqu’il le regarde dans le verre, qui le trompera s’il n’est sur ses gardes. Mon miroir m’a grandement trompé ; car en lui mon cœur a vu un rayon de lumière dont je suis affligé, et qui a pénétré profondément en moi, me faisant perdre l’esprit. Je suis maltraité par mon ami, qui me déserte pour mon ennemi. Je peux bien l’accuser de félonie pour le tort qu’il m’a fait. Je pensais avoir trois amis, mon cœur et mes deux yeux ensemble ; mais il semble qu’ils me haïssent. Où trouverai-je jamais un ami, quand ces trois-là sont mes ennemis, m’appartenant, et pourtant me mettant à mort ? Mes serviteurs se moquent de mon autorité, en faisant ce qui leur plaît sans consulter mon désir. Après mon expérience avec ceux qui m’ont fait tort, je sais fort bien que l’amour d’un homme de bien peut être souillé par de méchants serviteurs à son service. Celui qui est accompagné d’un méchant serviteur aura sûrement lieu de le regretter, tôt ou tard. Maintenant, je vais vous dire comment la flèche, qui est venue en ma garde et possession, est faite et façonnée ; mais je crains fort d’échouer dans l’entreprise ; car sa façon est si fine qu’il n’y aura rien d’étonnant si j’échoue. Pourtant, je consacrerai tous mes efforts à vous dire comment elle m’apparaît. L’encoche et les plumes sont si proches l’une de l’autre, lorsqu’on les examine avec soin, que la ligne de séparation est aussi fine qu’un cheveu ; mais l’encoche est si lisse et droite qu’on ne pourrait sûrement y apporter aucune amélioration. Les plumes sont colorées comme si elles étaient d’or ou dorées ; mais « doré » est ici hors de propos, car je sais que ces plumes étaient plus brillantes que n’importe quel doré. Ce trait est barbelé avec les tresses dorées que j’ai vues l’autre jour en mer. C’est là le trait qui éveille mon amour. Dieu ! Quel trésor à posséder ! Celui qui pourrait obtenir un tel prix convoiterait-il d’autres richesses toute sa vie durant ? Pour ma part, je pourrais jurer que je ne désirerais rien d’autre ; je ne donnerais même pas le crochet et l’encoche pour tout l’or d’Antioche. Et si je prise si hautement ces deux choses, qui pourrait estimer la valeur de ce qui reste ? C’est si beau et plein de charme, si cher et précieux, que je languis et aspire à contempler à nouveau son front, que la main de Dieu a rendu si clair qu’il serait vain de comparer avec lui aucun miroir, émeraude ou topaze. Mais tout cela est de peu de valeur pour celui qui voit ses yeux étincelants ; à tous ceux qui les regardent, ils semblent deux bougies allumées. Et quelle langue est assez experte pour décrire la façon de son nez bien formé et de son visage radieux, dans lequel la rose surpasse le lys de telle sorte qu’elle l’efface quelque peu, et rehausse ainsi la gloire de son visage ? Et qui parlera de sa bouche riante, que Dieu a formée avec une telle habileté que nul ne pourrait la voir sans supposer qu’elle riait ? Et qu’en est-il de ses dents ? Elles sont si proches les unes des autres qu’il semble qu’elles ne forment qu’une seule pièce, et afin que l’effet soit encore rehaussé, Nature a ajouté son ouvrage ; car quiconque verrait ses lèvres s’entrouvrir supposerait que les dents sont d’ivoire ou d’argent. Il y a tant à dire si je devais dépeindre chaque détail charmant de son menton et de ses oreilles, qu’il ne serait pas étrange que je passe sous silence quelque petite chose. De sa gorge, je dirai seulement que le cristal à côté semble opaque. Et son cou sous ses cheveux est quatre fois plus blanc que l’ivoire. Entre le bord de sa robe et la boucle à la gorge entrouverte, j’ai vu son sein exposé et plus blanc que la neige fraîchement tombée. Ma peine serait en vérité apaisée, si j’avais vu le trait tout entier. Je dirais volontiers, si je le savais, quelle était la nature du fût. Mais je ne l’ai pas vu, et ce n’est pas ma faute si je n’essaie pas de décrire quelque chose que je n’ai jamais vu. À cette époque, Amour ne m’a montré que l’encoche et la barbe ; car le fût était caché dans le carquois, à savoir, dans la robe et la chemise dont la demoiselle était vêtue. Sur ma foi, la maladie qui me torture est la flèche — c’est le trait contre lequel je suis un misérable de m’emporter. Je suis ingrat d’être courroucé. Jamais une paille ne sera brisée à cause d’une quelconque méfiance ou querelle qui pourrait surgir entre Amour et moi. Maintenant, qu’Amour fasse de moi ce qu’il veut, comme de celui qui lui appartient ; car je le souhaite, et ainsi il me plaît. J’espère que cette maladie ne me quittera jamais, mais qu’elle maintiendra toujours son emprise, et que la santé ne me viendra jamais si ce n’est de la source de mon mal.
La complainte d’Alexandre est assez longue ; mais celle de la demoiselle n’est pas moindre. Toute la nuit, elle gît en telle détresse qu’elle ne peut dormir ni trouver le repos. Amour a confiné en son cœur une lutte et un conflit qui trouble sa poitrine, et qui lui cause tant de peine et d’angoisse qu’elle pleure et gémit toute la nuit, et se tourne et se retourne avec des sursauts soudains, si bien qu’elle est presque hors d’elle-même. Et quand elle s’est agitée, sangloté, gémi, sursauté et soupiré à nouveau, elle regarde alors au fond de son cœur pour voir qui et quel genre d’homme c’était pour qui Amour la tourmentait. Et quand elle s’est quelque peu rafraîchie à force de penser tout son soûl, elle s’étire et se tourne à nouveau, et tourne en dérision toutes les pensées qu’elle a eues. Puis elle prend un autre parti, et dit : « Folle que je suis, qu’importe qu’il soit de bonne naissance et sage, courtois et valeureux ? Tout cela est simplement à son honneur et à son crédit. Et quant à sa beauté, que m’importe ? Que sa beauté s’en aille avec lui ! Mais si c’est ainsi, ce sera contre mon gré, car je ne souhaite le priver de rien. Priver ? Non, en vérité ! Cela, je ne le ferai certainement pas. S’il avait la sagesse de Salomon, et si Nature lui avait conféré toute la beauté qu’elle peut mettre dans une forme humaine, et si Dieu avait mis en mon pouvoir de tout défaire, pourtant je ne lui ferais aucun mal ; mais je ferais volontiers, si je le pouvais, qu’il soit encore plus sage et plus beau. En foi de quoi, je ne le hais pas ! Et suis-je pour autant son amie ? Non, je ne suis pas la sienne plus que celle de tout autre homme. Alors pourquoi pensé-je tant à lui, s’il ne me plaît pas plus que les autres hommes ? Je ne sais ; je suis toute confuse ; car je n’ai jamais autant pensé à aucun homme au monde, et si j’en avais le pouvoir, je le verrais tout le temps, et ne détournerais jamais mes yeux de lui. J’éprouve une telle joie à le voir ! Est-ce là l’amour ? Oui, je crois que c’est cela. Je ne ferais pas appel à lui si souvent, si je ne l’aimais par-dessus tous les autres. Je l’aime donc, qu’il en soit ainsi convenu. Alors ne ferai-je pas ce qu’il me plaît ? Oui, pourvu qu’il ne refuse pas. Cette intention est mauvaise ; mais Amour a si bien rempli mon cœur que je suis folle et hors de moi, et aucune défense ne me sera d’aucun secours, si je dois endurer l’assaut d’Amour. Je me suis conduite prudemment envers Amour si longtemps, et je n’ai jamais voulu accéder à sa volonté ; mais maintenant je suis plus que favorablement disposée envers lui. Et quels remerciements me devra-t-il, s’il ne peut avoir mon service amoureux et ma bonne volonté ? Par la force, il a humilié ma fierté, et maintenant je dois suivre son bon plaisir. Me voici prête à aimer, et j’ai un maître, et Amour m’enseignera — mais quoi ? Comment je dois servir son gré. Mais de cela, je suis fort bien instruite, et je suis si experte à le servir que personne ne pourrait m’en faire le reproche. Je n’ai besoin d’en apprendre davantage. Amour voudrait, et moi aussi, que je sois sensée et modeste et aimable et abordable pour tous à cause de celui que j’aime. Dois-je donc aimer tous les hommes, pour l’amour d’un seul ? Je devrais être aimable envers chacun, mais Amour ne m’ordonne pas d’être la véritable amie de tout un chacun. Les leçons d’Amour ne sont que bonnes. Ce n’est pas sans signification que je porte le nom de Soredamors. Je suis destinée à aimer et à être aimée en retour, et je compte bien le prouver par mon nom, si je peux en trouver l’explication. Il y a quelque signification dans le fait que la première partie de mon nom soit de couleur dorée ; car ce qui est doré est le meilleur. Pour cette raison, je prise hautement mon nom, parce qu’il commence par cette couleur avec laquelle l’or le plus pur s’harmonise. Et la fin du nom rappelle Amour à mon esprit ; car quiconque m’appelle par mon vrai nom me rafraîchit toujours d’amour. Et une moitié dore l’autre avec une brillante couche d’or jaune ; car Soredamors a le sens de « celle qui est dorée par Amour ». Amour m’a hautement honorée en me dorant de lui-même. Un placage d’or véritable n’est pas aussi fin que celui qui me rend rayonnante. Et je ferai désormais de mon mieux pour être son dorage, et je ne m’en plaindrai plus jamais. Maintenant, j’aime et j’aimerai toujours plus. Qui ? En vérité, voilà une belle question ! Celui qu’Amour m’ordonne d’aimer, car nul autre n’aura jamais mon amour. Que lui importera-t-il dans son ignorance, à moins que je ne lui en parle moi-même ? Que ferai-je, si je ne lui adresse pas ma prière ? Quiconque désire quelque chose devrait le demander et en faire la requête. Quoi ? Dois-je donc l’implorer ? Non. Pourquoi ? Est-il jamais arrivé qu’une femme soit assez audacieuse pour faire la cour à un homme ; à moins d’être devenue tout à fait folle. Je serais folle sans aucun doute si j’exprimais quoi que ce soit pour quoi l’on pourrait me reprocher. S’il devait connaître la vérité par ma parole, je pense qu’il me tiendrait en piètre estime, et me reprocherait souvent de lui avoir sollicité son amour. Puisse l’amour ne jamais être si vil que je sois la première à présenter une requête qui m’abaisserait à ses yeux ! Hélas, Dieu ! Comment saura-t-il jamais la vérité, puisque je ne lui en parlerai point ? Jusqu’ici, j’ai bien peu de raisons de me plaindre. J’attendrai jusqu’à ce que son attention soit éveillée, si jamais elle doit l’être. Il devinera sûrement la vérité, je pense, s’il a jamais eu commerce avec Amour, ou s’en est entendu parler de vive voix. Entendu parler ? C’est une chose folle à dire. Amour n’est pas d’un accès si facile que quiconque puisse en revendiquer la connaissance par ouï-dire seulement et sans expérience personnelle. J’en suis venue à le savoir fort bien moi-même ; car je n’ai jamais pu rien apprendre de l’amour par des paroles flatteuses et des mots de cour, bien que j’aie souvent été à l’école de l’expérience, et que j’aie été flattée maintes fois. Mais je suis toujours restée à l’écart, et maintenant il me fait payer une lourde pénalité : maintenant j’en sais plus long là-dessus que le bœuf sur le labourage. Mais une chose me désespère : je crains qu’il n’ait jamais été amoureux. Et s’il n’est pas amoureux, et ne l’a jamais été, alors j’ai semé dans la mer où aucune graine ne peut prendre racine. Il n’y a donc rien d’autre à faire qu’attendre et souffrir, jusqu’à ce que je voie si je peux l’entraîner par des allusions et des paroles couvertes. Je poursuivrai ainsi jusqu’à ce qu’il soit sûr de mon amour et ose me le demander. Il n’y a donc rien de plus à dire, sinon que je l’aime et que je suis à lui. S’il ne m’aime pas, pourtant je l’aimerai.
Ainsi, lui et elle expriment leur complainte, malheureux la nuit et pis encore le jour, chacun cachant la vérité aux yeux de l’autre. En telle détresse, ils demeurèrent longtemps en Bretagne, je crois, jusqu’à ce que la fin de l’été arrivât. Au début d’octobre, des messagers vinrent par Douvres, de Londres et de Canterbury, apportant au Roi des nouvelles qui le troublèrent. Les messagers lui dirent qu’il pourrait bien s’attarder trop longtemps en Bretagne ; car celui à qui il avait confié le royaume avait l’intention de lui résister, et avait déjà convoqué une grande armée de ses vassaux et amis, et s’était établi à Londres dans le but de défendre la ville contre Arthur lorsqu’il reviendrait.
Lorsque le Roi eut appris ces nouvelles, courroucé et fort mécontent, il manda tous ses chevaliers. Afin de mieux les inciter à punir le traître, il leur dit que le tort et la discorde lui revenaient entièrement ; car c’est sur leur conseil qu’il avait confié sa terre aux mains du traître, qui est pire que Ganelon. Il n’en est pas un seul qui ne convienne que le Roi a raison, puisqu’il n’avait fait que suivre leur avis ; mais désormais cet homme doit être mis au ban, et soyez certains qu’aucune ville ni cité ne pourra préserver son corps d’être traîné dehors par la force. Ainsi, ils assurent tous le Roi, lui donnant leur parole sous serment, qu’ils lui livreront le traître, ou ne réclameront jamais plus leurs fiefs. Et le Roi fait proclamer par toute la Bretagne que nul homme en âge de porter les armes ne doit refuser de le suivre sur-le-champ.
Toute la Bretagne est maintenant en émoi. Jamais on ne vit une telle armée que celle que le roi Arthur rassembla. Lorsque les navires vinrent pour mettre à la voile, il semblait que le monde entier prenait la mer ; car l’eau elle-même était dérobée à la vue, tant elle était couverte par la multitude des navires. Il est bien vrai que, à en juger par l’agitation, toute la Bretagne est en marche. Maintenant les navires ont traversé la Manche, et l’ost assemblé est logé sur le rivage. Alexandre songea à aller prier le Roi de le faire chevalier, car si jamais il devait acquérir de la renommée, ce serait dans cette guerre. Poussé par son désir, il emmène ses compagnons avec lui pour accomplir ce qu’il a en tête. En atteignant le campement du Roi, ils le trouvèrent assis devant sa tente. Lorsqu’il vit les Grecs approcher, il les manda auprès de lui en disant : « Seigneurs, ne dissimulez pas quelle affaire vous amène ici. » Alexandre répondit pour tous et lui exposa son désir : « Je suis venu, dit-il, vous demander, comme je dois le faire à mon lige, en mon nom et celui de mes compagnons, que vous nous fassiez chevaliers. » Le Roi répond : « Très volontiers ; et il n’y aura aucun retard à cela, puisque vous avez formulé votre requête. » Puis le Roi ordonne que l’équipement soit fourni pour douze chevaliers. Aussitôt, l’ordre du Roi est exécuté. À mesure que chacun demande son équipement, il lui est remis — riches armes et bon destrier : ainsi chacun reçut sa parure. Les armes, les robes et le cheval étaient de valeur égale pour chacun des douze ; mais le harnois pour le corps d’Alexandre, s’il devait être estimé ou vendu, valait à lui seul autant que celui de tous les douze autres. Au bord de l’eau, ils se dévêtirent, puis se lavèrent et se baignèrent. Ne voulant pas qu’un autre bain fût chauffé pour eux, ils se lavèrent dans la mer et s’en servirent comme de leur cuve.
Tout cela est connu de la Reine, qui ne nourrit aucune rancœur envers Alexandre, mais l’aime, l’estime et le prise plutôt. Elle souhaite faire un présent à Alexandre, mais il est bien plus précieux qu’elle ne le pense. Elle cherche et fouille dans tous ses coffres jusqu’à ce qu’elle trouve une chemise de soie blanche, bien faite, d’un tissu délicat et fort doux. Chaque fil de la couture était d’or, ou du moins d’argent. Soredamors avait mis la main à la couture ici et là, et par intervalles, dans les manches et au col, elle avait inséré à côté de l’or un brin de ses propres cheveux, pour voir si l’on pourrait trouver un homme qui, par un examen attentif, pourrait déceler la différence. Car le cheveu était tout aussi brillant et doré que le fil d’or lui-même. La Reine prend la chemise et l’offre à Alexandre. Ah, Dieu ! Quelle joie Alexandre aurait ressentie s’il avait su ce que la Reine lui donnait ! Et comme elle aurait été heureuse, elle qui avait inséré ses propres cheveux, si elle avait su que son amant devait la posséder et la porter ! Elle aurait pu alors trouver un grand réconfort ; car elle ne se serait pas souciée tant de toute la chevelure qu’elle possédait encore que du peu qu’Alexandre avait. Mais, hélas, ni l’un ni l’autre ne connaissaient la vérité. Le messager de la Reine trouve les jeunes gens sur le rivage où ils se baignent, et donne la chemise à Alexandre. Il en est fort satisfait, estimant le présent d’autant plus qu’il lui est offert par la Reine. Mais s’il en avait su le reste, il l’aurait estimé davantage encore ; en échange, il n’aurait pas pris le monde entier, mais en aurait fait un reliquaire et l’aurait adoré, sans doute, jour et nuit.
Alexandre ne diffère pas davantage, mais se vêt aussitôt. Lorsqu’il fut vêtu et prêt, il retourna à la tente du Roi avec tous ses compagnons. La Reine, semble-t-il, y était venue aussi, souhaitant voir les nouveaux chevaliers se présenter. Ils pouvaient tous être qualifiés de beaux, mais Alexandre, avec son corps bien fait, était le plus beau de tous. Eh bien, maintenant qu’ils sont chevaliers, je n’en dirai pas plus pour le moment, mais parlerai du Roi et de son ost qui vint à Londres. La plupart des gens lui restèrent fidèles, bien que beaucoup s’allièrent à l’opposition. Le comte Angres assembla ses forces, composées de tous ceux dont l’influence pouvait être gagnée par des promesses ou des cadeaux. Lorsqu’il eut rassemblé toute sa puissance, il s’éclipsa discrètement la nuit, craignant d’être trahi par les nombreux gens qui le haïssaient. Mais avant de s’enfuir, il pilla Londres aussi complètement que possible de ses vivres, de son or et de son argent, qu’il partagea entre ses partisans. Cette nouvelle fut rapportée au Roi, comment le traître s’était échappé avec toutes ses forces, et qu’il avait emporté de la ville tant de provisions que les citoyens en détresse étaient appauvris et démunis. Alors le Roi répondit qu’il ne prendrait pas de rançon pour le traître, mais qu’il le pendrait plutôt, s’il pouvait l’attraper ou mettre la main sur lui. Là-dessus, toute l’armée se rendit à Windsor. Quoi qu’il en soit aujourd’hui, en ces jours-là, le château n’était pas facile à prendre quand quelqu’un choisissait de le défendre. Le traître le rendit sûr, dès qu’il eut projeté son acte de traîtrise, avec une triple ligne de murs et de douves, et avait si bien renforcé les murs à l’intérieur avec des pieux aiguisés que les catapultes ne pouvaient les abattre. Ils avaient pris grand soin des fortifications, passant tout le mois de juin, juillet et août à construire des murs et des barricades, à faire des douves et des ponts-levis, des fossés, des obstructions et des barrières, et des herses de fer et une grande tour carrée de pierre. La porte n’était jamais fermée par peur ou contre un assaut. Le château se dressait sur une colline élevée, et tout autour coule la Tamise. L’ost campa sur la rive du fleuve, et ce jour-là ils n’ont que le temps d’installer le camp et de dresser les tentes.
L’armée est au campement auprès de la Tamise, et toute la prairie est remplie de tentes vertes et rouges. Le soleil, frappant les couleurs, fait scintiller le fleuve sur plus d’une lieue à la ronde. Ceux de la ville étaient descendus pour s’ébattre sur la rive du fleuve, avec seulement leurs lances à la main et leurs éclus tenus devant leurs poitrines, et sans porter d’autres armes. En venant ainsi, ils montraient à ceux de l’extérieur des murs qu’ils ne ressentaient aucune crainte à leur égard. Alexandre se tenait à l’écart et observait les chevaliers s’ébattre en prouesses d’armes. Il brûle d’envie de les attaquer, et appelle ses compagnons un par un par leur nom. D’abord Cornix, qu’il aimait tendrement, puis le preux Licorides, puis Nabunal de Mycènes, et Acorionde d’Athènes, et Ferolin de Salonique, et Calcedor d’Afrique, Parmenides et Francagel, le puissant Torin et Pinabel, Nerius et Neriolis. « Mes seigneurs, dit-il, je sens l’appel d’aller avec écu et lance faire connaissance avec ceux qui s’ébattent là-bas devant nos yeux. Je vois qu’ils nous méprisent et nous tiennent en piètre estime, quand ils viennent ainsi sans leurs armes s’exercer devant nos yeux. Nous venons d’être faits chevaliers, et n’avons pas encore rendu compte de nous-mêmes contre aucun chevalier ni homme. Nous avons gardé nos premières lances trop longtemps intactes. Et pour quoi nos écus étaient-ils destinés ? Jusqu’à présent, ils n’ont pas un trou ou une fente à montrer. Il n’est d’aucune utilité de les avoir si ce n’est dans un combat ou une bataille. Traversons le gué et fonçons sur eux ! » « Nous ne vous ferons pas défaut », répondent tous ; et chacun ajoute : « Que Dieu m’aide, qui vous fait défaut maintenant n’est pas votre ami. » Alors ils attachent leurs épées, resserrent leurs selles et leurs sangles, et montent leurs destriers avec leurs écus à la main. Lorsqu’ils eurent suspendu leurs écus à leurs cous, et pris leurs lances avec les enseignes aux couleurs vives, ils se dirigent tous vers le gué en même temps. Ceux de l’autre côté abaissent leurs lances, et chevauchent rapidement pour les frapper. Mais eux (sur la rive proche) savaient comment leur rendre la pareille, sans les épargner ni les éviter, ni leur céder un pouce de terrain. Au contraire, chaque homme frappa son adversaire si férocement qu’il n’est aucun chevalier si brave qui ne soit contraint de quitter la selle. Ils ne sous-estimèrent pas l’expérience, l’habileté et la bravoure de leurs antagonistes, mais firent compter leurs premiers coups, et en désarçonnèrent treize. Le rapport du combat et des coups qui étaient portés se répandit jusqu’au camp. Il y aurait bientôt eu une joyeuse mêlée si les autres avaient osé tenir leur position. Dans tout le camp, ils courent aux armes, et en poussant un cri, ils traversent le gué. Et ceux de la rive opposée prennent la fuite, ne voyant aucun avantage à rester là où ils sont. Et les Grecs les poursuivent à coups de lance et d’épée. Bien qu’ils eussent tranché plus d’une tête, ils ne reçurent eux-mêmes aucune blessure, et rendirent un bon compte d’eux-mêmes ce jour-là. Mais Alexandre se distingua, qui par ses propres efforts mena quatre chevaliers captifs enchaînés. Les sables sont jonchés de morts sans tête, tandis que beaucoup d’autres gisent blessés et meurtris.
Alexandre présente courtoisement les victimes de sa première conquête à la Reine, ne voulant pas qu’elles tombent entre les mains du Roi, qui les aurait toutes fait pendre. La Reine, cependant, les fit saisir et garder en sécurité, comme étant accusés de trahison. Dans tout le camp, on parle des Grecs, et tous soutiennent qu’Alexandre a agi fort courtoisement et sagement en ne livrant pas les chevaliers qu’il avait capturés au Roi, qui les aurait sûrement fait brûler ou pendre. Mais le Roi n’est pas si bien satisfait, et envoyant promptement vers la Reine, il lui ordonne de venir en sa présence et de ne pas retenir ceux qui se sont montrés traîtres envers lui, car soit elle doit les livrer, soit elle l’offensera en les gardant. Tandis que la Reine était en conférence avec le Roi, comme il était nécessaire, au sujet des traîtres, les Grecs restaient dans la tente de la Reine avec ses demoiselles d’honneur. Tandis que ses douze compagnons conversaient avec elles, Alexandre ne prononça pas un mot. Soredamors en prit note, assise qu’elle était tout près de lui. Sa tête reposant sur sa main, il était clair qu’elle était perdue dans ses pensées. Ainsi restèrent-ils longtemps, jusqu’à ce que Soredamors vit sur sa manche et autour de son cou les cheveux qu’elle avait cousus dans la chemise. Alors elle se rapprocha un peu, pensant maintenant trouver une excuse pour lui dire un mot. Elle réfléchit à la façon dont elle peut l’aborder en premier, et quel sera le premier mot — si elle doit l’appeler par son nom ; et ainsi elle prend conseil avec elle-même : « Que dirai-je en premier ? dit-elle ; vais-je l’appeler par son nom, ou vais-je l’appeler « ami » ? Ami ? Non, pas moi. Comment alors ? Vais-je l’appeler par son nom ? Dieu ! Le nom d’« ami » est beau et doux à prendre sur les lèvres. Si j’osais l’appeler « ami » ! Oserais-je ? Qu’est-ce qui m’interdit de le faire ? Le fait que cela implique un mensonge. Un mensonge ? Je ne sais pas quel sera le résultat, mais je serai désolée si je ne dis pas la vérité. Par conséquent, il vaut mieux admettre que je n’aimerais pas dire un mensonge. Dieu ! Pourtant, il ne dirait pas un mensonge s’il m’appelait sa douce amie ! Et mentirais-je en l’appelant ainsi ? Nous devrions tous deux dire la vérité. Mais si je mens, la faute est la sienne. Mais pourquoi son nom me semble-t-il si difficile que je souhaiterais le remplacer par un surnom ? Je pense que c’est parce qu’il est si long que je devrais m’arrêter au milieu. Mais si je l’appelais simplement « ami », je pourrais bientôt prononcer un nom si court. Craignant de faillir en prononçant son nom propre, je voudrais verser mon sang si son nom était simplement « mon doux ami ».
Elle tourne cette pensée dans son esprit jusqu’à ce que la Reine revienne du Roi qui l’avait mandée. Alexandre, la voyant venir, va à sa rencontre et s’enquiert de ce qu’est l’ordre du Roi concernant les prisonniers, et quel doit être leur sort. « Ami, dit-elle, il exige de moi que je les livre à sa discrétion, et que je laisse sa justice être appliquée. En vérité, il est fort courroucé que je ne les aie pas déjà livrés. Il faut donc que je les lui envoie, puisque je n’y vois aucun recours. » Ainsi passèrent-ils ce jour ; et le jour suivant, il y eut une grande assemblée de tous les bons et loyaux chevaliers devant la tente royale pour siéger en jugement et décider par quel châtiment et supplice les quatre traîtres devaient mourir. Certains soutiennent qu’ils devraient être écorchés vifs, et d’autres qu’ils devraient être pendus ou brûlés. Et le Roi, de son côté, soutient que les traîtres devraient être écartelés. Puis il ordonne qu’ils soient amenés. Lorsqu’ils sont amenés, il ordonne qu’ils soient liés, et dit qu’ils ne seront pas écartelés avant d’être emmenés sous la ville, afin que ceux qui sont à l’intérieur puissent voir le spectacle.
Lorsque cette sentence fut prononcée, le Roi s’adresse à Alexandre, l’appelant son cher ami. « Mon ami, dit-il, hier je vous ai vu attaquer et vous défendre avec une grande bravoure. Je souhaite maintenant récompenser votre action ! J’ajouterai à votre compagnie cinq cents chevaliers gallois et mille cavaliers de cette terre. En plus de ce que je vous ai donné, quand la guerre sera finie, je vous couronnerai roi du meilleur royaume du pays de Galles. Villes et châteaux, cités et demeures, je vous donnerai jusqu’au moment où vous recevrez la terre que votre père détient, et dont vous devez être empereur. » Les compagnons d’Alexandre se joignent à lui pour remercier le Roi gentiment pour ce bienfait, et tous les nobles de la cour disent que l’honneur que le Roi a conféré à Alexandre est bien mérité.
Dès qu’Alexandre voit sa force, composée des compagnons et des hommes d’armes qu’il avait plu au Roi de lui donner, aussitôt ils commencent à faire sonner les cors et les trompettes dans tout le camp. Hommes du pays de Galles et de Bretagne, d’Écosse et de Cornouailles, tant les bons que les mauvais sans exception — tous prennent les armes, car les forces de l’ost étaient recrutées de tous côtés. La Tamise était basse à cause de la sécheresse résultant d’un été sans pluie, de sorte que tous les poissons étaient morts, et les navires étaient échoués sur le rivage, et il était possible de traverser le courant même dans la partie la plus large.
Après avoir traversé la Tamise à gué, l’armée se divisa, les uns prenant possession de la vallée, et les autres occupant les hauteurs. Ceux de la ville le remarquent, et quand ils voient approcher l’admirable déploiement, résolu à réduire et à prendre la ville, ils se préparent de leur côté à la défendre. Mais avant que tout assaut ne soit donné, le Roi fait traîner les traîtres par quatre chevaux à travers les vallées et sur les collines et les champs non labourés. À cela le comte Angres est fort affligé, quand il voit ceux qu’il chérissait traînés autour de la ville. Et ses gens, aussi, sont fort consternés, mais malgré l’anxiété qu’ils ressentent, ils n’ont nullement l’intention de rendre la place. Ils doivent impérativement se défendre, car le Roi fait comprendre à tous qu’il est courroucé et mal disposé, et ils voient que s’il devait mettre la main sur eux, il leur ferait subir une mort honteuse.
Lorsque les quatre furent écartelés et que leurs membres furent jonchés sur le champ, alors l’assaut commença. Mais tout leur labeur est en vain, car peu importe combien ils lancent et tirent, leurs efforts sont sans effet. Pourtant, ils s’efforcent de faire de leur mieux, lançant leurs javelots à foison, et tirant traits et carreaux. De tous côtés s’entend le vacarme des arbalètes et des frondes alors que les flèches et les pierres rondes volent dru, comme de la pluie mêlée à de la grêle. Ainsi, tout au long du jour, la lutte d’attaque et de défense se poursuit, jusqu’à ce que la nuit les sépare. Et le Roi fait proclamer quel cadeau il accordera à celui qui obtiendra la reddition de la ville : une coupe de grand prix pesant quinze marcs d’or, la plus riche de son trésor, sera sa récompense. La coupe sera très fine et riche, et, pour dire la vérité, la coupe doit être estimée pour l’artisanat plutôt que pour le matériau dont elle est faite. Mais si bon que puisse être l’artisanat, et fine que soit l’or, si la vérité est dite, les pierres précieuses serties sur l’extérieur de la coupe étaient de la plus grande valeur. Celui par les efforts de qui la ville sera prise aura la coupe, ne fût-il qu’un fantassin ; et si la ville est prise par un chevalier, avec la coupe en sa possession, il ne cherchera jamais sa fortune en vain, s’il en est à trouver dans le monde.
Lorsque cette nouvelle fut annoncée, Alexandre n’avait point oublié sa coutume d’aller voir la Reine chaque soir. Cette nuit-là aussi, il s’y était rendu et était assis auprès de la Reine. Soredamors était assise seule tout près d’eux, le regardant avec une telle satisfaction qu’elle n’eût pas échangé son sort contre le Paradis. La Reine prit Alexandre par la main et examina le fil d’or qui montrait les effets de l’usure ; mais la mèche de cheveux devenait plus lustrée, tandis que le fil d’or se ternissait. Et elle rit en se rappelant par hasard que la broderie était l’œuvre de Soredamors. Alexandre le remarqua et la pria de lui dire, si cela convenait, pourquoi elle riait. La Reine tarda à répondre et, regardant vers Soredamors, lui fit signe de venir à elle. Elle s’y rendit volontiers et s’agenouilla devant elle. Alexandre fut comblé de joie lorsqu’il la vit s’approcher si près qu’il aurait pu la toucher. Mais il n’est pas assez hardi pour seulement la regarder ; il perd plutôt tellement ses moyens qu’il en est presque sans voix. Et elle, de son côté, est si bouleversée qu’elle n’a plus l’usage de ses yeux ; mais elle jette son regard sur le sol sans le fixer sur rien. La Reine s’émerveille grandement de la voir tantôt pâle, tantôt écarlate, et elle note bien en son cœur la contenance et l’expression de chacun d’eux. Elle remarque et croit voir que ces changements de couleur sont le fruit de l’amour. Mais ne voulant pas les embarrasser, elle feint de ne rien comprendre à ce qu’elle voit. En cela, elle fit bien, car elle ne donna aucun signe de ce qu’elle avait en tête, si ce n’est en disant : « Regardez ici, demoiselle, et dites-nous en vérité où fut cousue la chemise que ce chevalier porte, et si vous y avez mis la main ou y avez travaillé quelque chose qui fût à vous. » Bien que la demoiselle ressente quelque honte, elle raconte pourtant l’histoire avec joie ; car elle souhaite que la vérité soit connue de lui, qui, lorsqu’il l’entend raconter comment la chemise fut faite, peut à peine se retenir de joie de vénérer et d’adorer le cheveu d’or. Ses compagnons et la Reine, qui étaient avec lui, l’agacent et l’embarrassent ; car leur présence l’empêche de porter le cheveu à ses yeux et à sa bouche, comme il aurait voulu le faire, s’il n’avait pensé que cela serait remarqué. Il est heureux d’avoir tant de sa dame, mais il n’espère ni ne s’attend à en recevoir jamais davantage : son désir même le rend dubitatif. Pourtant, quand il a quitté la Reine et qu’il est seul, il le baise plus de cent mille fois, sentant combien il est fortuné. Toute la nuit il le chérit, mais prend garde que personne ne le voie. Alors qu’il est couché sur son lit, il trouve un vain plaisir et une consolation dans ce qui ne peut lui donner aucune satisfaction. Toute la nuit il presse la chemise dans ses bras, et quand il regarde le cheveu d’or, il se sent comme le maître du monde entier. Ainsi l’Amour rend fou cet homme sensé, qui trouve son délice dans un seul cheveu et est en extase devant sa possession. Mais ce charme prendra fin pour lui avant la brillante aube du soleil. Car les traîtres sont réunis en conseil pour discuter de ce qu’ils peuvent faire ; et quelles sont leurs perspectives. Certes, ils seront capables de faire une longue défense de la ville s’ils décident de le faire ; mais ils savent que la volonté du Roi est si ferme qu’il ne renoncera pas à ses efforts pour prendre la ville tant qu’il vivra, et quand ce moment viendra, ils devront mourir. Et s’ils devaient rendre la ville, ils ne doivent attendre aucune pitié pour l’avoir fait. Ainsi l’une ou l’autre issue semble bien sombre, car ils ne voient aucun secours, mais seulement la mort dans les deux cas. Mais cette décision est finalement prise : le lendemain matin, avant l’apparition de l’aube, ils sortiront secrètement de la ville et trouveront le camp désarmé, et les chevaliers encore endormis dans leurs lits. Avant qu’ils ne se réveillent et ne revêtent leurs armures, il y aura eu un tel carnage que la postérité parlera toujours de la bataille de cette nuit-là. N’ayant plus aucune confiance en la vie, les traîtres, en dernier ressort, souscrivent tous à ce dessein. Le désespoir les enhardit à combattre, quel que fût le résultat ; car ils ne voient rien de sûr en réserve pour eux, sinon la mort ou l’emprisonnement. Une telle issue n’est pas attrayante ; et ils ne voient aucune utilité à la fuite, car ils ne voient aucun endroit où ils pourraient trouver refuge s’ils prenaient la fuite, étant complètement entourés par l’eau et leurs ennemis. Ils ne perdent donc plus de temps en paroles, mais s’arment et s’équipent et font une sortie par une vieille poterne vers le nord-ouest, ce côté étant celui où, pensaient-ils, le camp s’attendrait le moins à une attaque. En rangs serrés, ils sortirent et divisèrent leur force en cinq compagnies, chacune consistant en deux mille fantassins bien armés, en plus de mille chevaliers. Cette nuit-là, ni étoile ni lune n’avaient jeté un rayon à travers le ciel. Mais avant qu’ils n’atteignent les tentes, la lune commença à se montrer, et je pense que ce fut pour leur porter malheur qu’elle se leva plus tôt que de coutume. Ainsi Dieu, qui s’opposait à leur entreprise, illumina les ténèbres de la nuit, n’ayant aucun amour pour ces hommes mauvais, mais les haïssant plutôt pour leur péché. Car Dieu hait les traîtres et la traîtrise plus que tout autre péché. La lune commença donc à briller afin d’entraver leur entreprise.
Ils sont fort entravés par la lune, qui brille sur leurs boucliers, et ils sont aussi handicapés par leurs casques, qui étincellent au clair de lune. Ils sont détectés par les piquets qui montent la garde sur l’armée, qui crient maintenant à travers le camp : « Debout, chevaliers, debout ! Levez-vous vite, prenez vos armes et armez-vous ! Les traîtres sont sur nous. » À travers tout le camp, ils courent aux armes et s’efforcent à la hâte de s’équiper dans l’urgence ; mais pas un seul d’entre eux ne quitta sa place avant qu’ils ne fussent tous confortablement armés et montés sur leurs destriers. Tandis qu’ils s’arment, les forces assaillantes sont avides de bataille et poussent en avant, espérant les prendre au dépourvu et les trouver désarmés. Elles amènent de différentes directions les cinq compagnies en lesquelles elles avaient divisé leurs troupes : certaines longent les bois, d’autres suivent la rivière, la troisième compagnie se déploie dans la plaine, tandis que la quatrième entre dans une vallée, et la cinquième procède le long d’une falaise rocheuse. Car ils projetaient de tomber sur les tentes soudainement avec une grande fureur. Mais ils ne trouvèrent pas le chemin libre. Car les hommes du Roi leur résistent, les défiant courageusement et leur reprochant leur trahison. Leurs pointes de lance en fer sont brisées et fracassées tandis qu’ils se rencontrent ; ils en viennent aux mains, épées tirées, se frappant et se jetant les uns les autres sur le visage. Ils se précipitent les uns sur les autres avec la fureur des lions, qui dévorent tout ce qu’ils capturent. Dans cette première ruée, il y eut un lourd carnage des deux côtés. Quand ils ne peuvent plus se maintenir, le secours arrive aux traîtres, qui se défendent bravement et vendent chèrement leur vie. Ils voient leurs troupes arriver de quatre côtés pour les secourir. Et les hommes du Roi chevauchent dur avec l’éperon pour les attaquer. Ils portent de tels coups sur leurs boucliers que, outre les blessés, ils désarçonnent plus de cinq cents d’entre eux. Alexandre, avec ses Grecs, ne songe nullement à les épargner, faisant tout effort pour prévaloir ; dans l’épaisseur du combat, il va frapper un coquin dont le bouclier et le haubert ne sont d’aucun secours pour l’empêcher de tomber à terre. Quand il en a fini avec lui, il offre ses services à un autre librement et sans compter, et le sert, lui aussi, si sauvagement qu’il chasse l’âme de son corps tout à fait, et laisse l’appartement sans locataire. Après ces deux-là, il s’adresse à un autre, transperçant un noble et courtois chevalier de part en part, de sorte que le sang jaillit de l’autre côté, et son âme expirante prend congé du corps. Il en tua beaucoup et en étourdit beaucoup, car tel un éclair volant, il foudroie tous ceux qu’il recherche. Ni cotte de mailles ni bouclier ne peuvent protéger celui qu’il frappe de la lance ou de l’épée. Ses compagnons, eux aussi, sont généreux dans l’effusion du sang et de la cervelle, car ils savent bien, eux aussi, comment porter leurs coups. Et les troupes royales en massacrent tant qu’ils les brisent et les dispersent comme des gens de basse extraction qui ont perdu la tête. Tant de morts gisaient dans les champs, et si longtemps fit rage la bataille, que bien avant que le jour ne se levât, les rangs étaient si coupés en pièces que les rangées de morts s’étendaient sur cinq lieues le long du ruisseau. Le comte Angres laisse sa bannière sur le champ et s’éclipse, accompagné de seulement sept de ses hommes. Vers sa ville, il fit son chemin par un sentier secret, pensant que personne ne pourrait le voir. Mais Alexandre remarque cela, et les voit s’échapper des troupes, et il pense que s’il peut s’esquiver sans que personne ne le sache, il ira les rattraper. Mais avant qu’il ne descende dans la vallée, il vit trente chevaliers le suivre sur le sentier, dont six étaient Grecs, et vingt-quatre étaient des hommes du Pays de Galles. Ceux-ci avaient l’intention de le suivre à distance jusqu’à ce qu’il eût besoin d’eux. Quand Alexandre les vit venir, il s’arrêta pour les attendre, sans manquer d’observer quel chemin était pris par ceux qui regagnaient la ville. Finalement, il les vit y entrer. Alors il commença à planifier un acte très audacieux et un dessein très merveilleux. Et quand il eut pris sa décision, il se tourna vers ses compagnons et leur adressa ces mots : « Mes seigneurs, dit-il, que ce soit folie ou sagesse, accordez-moi franchement mon désir si vous vous souciez de ma bienveillance. » Et ils lui promirent de ne jamais s’opposer à sa volonté en quoi que ce soit. Alors il dit : « Changeons nos équipements extérieurs, en prenant les boucliers et les lances des traîtres que nous avons tués. Ainsi, lorsque nous approcherons de la ville, les traîtres à l’intérieur supposeront que nous sommes de leur parti, et sans se soucier du sort qui leur est réservé, ils nous ouvriront les portes. Et savez-vous quelle récompense nous leur offrirons ? Si Dieu le veut, nous les prendrons tous morts ou vifs. Maintenant, si l’un de vous regrette sa promesse, soyez sûr qu’aussi longtemps que je vivrai, je ne le tiendrai jamais pour cher. »
Tous les autres lui accordent sa faveur, et, dépouillant les cadavres de leurs boucliers, ils s’en arment à la place. Les hommes à l’intérieur de la ville étaient montés sur les remparts, et, reconnaissant les boucliers, supposent qu’ils appartiennent à leur parti, ne rêvant jamais de la ruse cachée sous les boucliers. Le gardien ouvre la porte pour eux et les admet dans la ville. Il est abusé et trompé en ne leur adressant pas un mot ; car aucun d’eux ne lui parle, mais silencieux et muets ils passent, faisant une telle montre de douleur qu’ils traînent leurs lances derrière eux et s’appuient sur leurs boucliers. Ainsi semble-t-il qu’ils soient dans une grande détresse, alors qu’ils passent à leur guise jusqu’à ce qu’ils soient à l’intérieur des triples murs. À l’intérieur, ils trouvent un certain nombre d’hommes d’armes et de chevaliers avec le Comte. Je ne peux vous dire exactement combien ; mais ils étaient désarmés, sauf huit d’entre eux qui venaient de revenir du combat, et même eux s’apprêtaient à retirer leurs armes. Mais leur hâte fut mal avisée ; car maintenant l’autre partie ne fait plus semblant, mais sans aucun défi en guise d’avertissement, ils se raidissent dans les étriers, et laissent leurs chevaux charger droit sur eux, les attaquant avec une telle rigueur qu’ils en abattent plus de trente et un. Les traîtres, dans une grande consternation, crient : « Nous sommes trahis, trahis ! » Mais les assaillants ne tiennent aucun compte de cela, et laissent ceux qu’ils trouvent désarmés sentir la trempe de leurs épées. En effet, trois de ceux qu’ils trouvèrent encore armés furent si rudement traités qu’il n’en resta que cinq en vie. Le comte Angres se précipita sur Calcedor, et à la vue de tous le frappa sur son bouclier d’or avec une telle violence qu’il l’étendit mort sur le sol. Alexandre est grandement troublé, et est presque hors de lui de rage quand il voit son compagnon mort ; son sang bout de colère, mais sa force et son courage sont doublés alors qu’il frappe le Comte avec une telle fureur qu’il brise sa lance. Si possible, il vengerait son ami. Mais le Comte était un homme puissant et un chevalier bon et hardi, dont il aurait été difficile de trouver l’égal, s’il n’avait été un vil traître. Il rend maintenant le coup, faisant plier sa lance si bien qu’elle se fend et se brise ; mais le bouclier de l’autre tient ferme, et aucun ne cède devant l’autre plus qu’un rocher ne le ferait, car les deux hommes étaient fort puissants. Mais le fait que le Comte soit dans son tort le dérange grandement et le trouble. La colère de chacun monte plus haut alors qu’ils tirent tous deux leurs épées après que leurs lances eurent été brisées. Aucune échappatoire n’aurait été possible si ces deux escrimeurs avaient persisté à poursuivre le combat. Mais à la fin, l’un ou l’autre doit mourir. Le Comte n’ose plus tenir sa position, quand il voit gisant morts autour de lui ses hommes qui avaient été surpris désarmés. Pendant ce temps, les autres les pressent durement, coupant, tranchant et taillant en pièces, répandant leurs cervelles, et reprochant au Comte sa traîtrise. Quand il s’entend accuser de trahison, il s’enfuit pour sa sécurité vers sa tour, suivi par ses hommes. Et leurs ennemis les suivent, les chargeant férocement par l’arrière, et ne laissant s’échapper aucun de ceux sur qui ils mettent la main. Ils tuent et massacrent tant d’entre eux que je suppose que pas plus de sept réussirent à s’échapper.
Quand ils furent entrés dans la tour, ils firent une résistance à la porte ; car ceux qui arrivaient tout près derrière les avaient suivis si étroitement qu’eux aussi auraient fait pression s’ils étaient entrés si le passage avait été laissé exposé. Les traîtres font une brave défense, attendant du secours de leurs amis, qui s’armaient en bas dans la ville. Mais sur le conseil de Nabunal, qui était un Grec de grande sagesse, l’approche fut bloquée afin que les secours ne puissent arriver à temps ; car ceux d’en bas avaient trop tardé, soit par lâcheté, soit par paresse. Or, il n’y avait qu’une seule entrée à la forteresse ; de sorte que, s’ils bloquaient ce passage, ils n’auraient pas à craindre qu’une quelconque force ne s’approche pour leur faire du mal. Nabunal ordonne et exhorte vingt d’entre eux à tenir la porte ; car bientôt une compagnie pourrait arriver avec une force telle qu’elle leur ferait du mal par son assaut et son attaque. Tandis que ces vingt tiennent la porte, les dix restants devraient attaquer la tour et empêcher le Comte de se barricader à l’intérieur. Le conseil de Nabunal est suivi : dix restent pour continuer l’assaut à l’entrée de la tour, tandis que vingt vont défendre la porte. Ce faisant, ils tardent presque trop ; car ils voient s’approcher, furieuse et avide de combat, une compagnie contenant de nombreux arbalétriers et fantassins de différents rangs qui portaient des armes de sortes diverses. Certains portaient des missiles légers, et d’autres des haches danoises, des lances et des épées turques, des carreaux pour arbalètes, des flèches et des javelots. Les Grecs auraient eu à payer une lourde note, si cette foule était réellement tombée sur eux ; mais ils n’atteignirent pas le lieu à temps. Nabunal, par sa prévoyance et ses conseils, avait bloqué leurs plans, et ils furent forcés de rester à l’extérieur. Quand ils voient qu’ils sont exclus, ils marquent une pause dans leur avance, car il est évident qu’ils ne peuvent rien gagner à faire un assaut. Alors commence un tel pleur et gémissement de femmes et de jeunes enfants, de vieillards et de jeunes gens, que ceux dans la ville n’auraient pu entendre un coup de tonnerre du ciel. À cela, les Grecs sont comblés de joie ; car maintenant ils savent avec certitude que le Comte par aucune bonne chance ne peut échapper à la capture. Quatre d’entre eux montent sur les murs pour monter la garde de peur que ceux de l’extérieur, par quelque moyen ou ruse, n’entrent dans la forteresse et ne tombent sur eux. Les seize restants retournèrent là où les dix combattaient. Le jour se levait déjà, et les dix s’étaient si bien battus qu’ils s’étaient frayé un chemin à l’intérieur de la tour. Le Comte prit position contre un poteau et, armé d’une hache de combat, se défendit avec une grande bravoure. Ceux qu’il atteint, il les fend en deux. Et ses hommes s’alignent autour de lui, et ne sont pas lents à se venger en ce dernier combat de la journée ; les hommes d’Alexandre ont raison de se plaindre, car sur les seize originaux, il ne reste maintenant que treize. Alexandre est presque hors de lui quand il voit le ravage causé parmi ses suiveurs morts ou épuisés. Pourtant, ses pensées sont fixées sur la vengeance : trouvant à portée de main un long bâton lourd, il en frappa l’un des gredins si férocement que ni bouclier ni haubert ne valaient un bouton pour l’empêcher de tomber à terre. Après en avoir fini avec lui, il poursuit le Comte, et levant son bâton pour le frapper, il lui assène un tel coup avec son bâton carré que la hache tombe de ses mains ; et il fut si étourdi et ahuri qu’il n’aurait pu se tenir debout s’il ne s’était appuyé contre le mur.
Après ce coup, la bataille cesse. Alexandre s’élance sur le Comte et le saisit de telle sorte qu’il ne peut remuer. Des autres, point n’est besoin de parler, car ils furent aisément maîtrisés dès qu’ils virent la capture de leur seigneur. Tous sont faits prisonniers avec le Comte et menés en disgrâce, selon ce qu’ils avaient mérité. De tout cela, les hommes au dehors ne savaient rien. Mais quand vint le matin, ils trouvèrent les boucliers de leurs compagnons gisant parmi les morts, une fois la bataille finie. Alors les Grecs, abusés, firent une grande lamentation pour leur seigneur. Reconnaissant son bouclier, ils sont tous en proie à une agonie de douleur, défaillant à la vue de son écu et disant que désormais ils ont trop vécu. Cornix et Nerius défaillent les premiers, puis, reprenant leurs sens, souhaitent être morts. Il en va de même pour Torin et Acorionde. Les larmes coulent à flots de leurs yeux sur leurs poitrines. La vie et la joie semblent maintenant odieuses. Et Parménide plus que les autres s’arracha les cheveux dans une détresse terrible. Nulle douleur plus grande ne pouvait être montrée que celle de ces cinq pour leur seigneur. Pourtant, leur désarroi est sans fondement, car c’est le corps d’un autre qu’ils emportent quand ils croient tenir leur seigneur. Leur détresse est accrue par la vue des autres boucliers, qui leur font prendre ces cadavres pour leurs compagnons. Ainsi, sur eux ils se lamentent et défaillent. Mais ils sont trompés par tous ces boucliers, car parmi leurs hommes un seul fut tué, nommé Neriolis. Lui, certes, ils l’auraient emporté s’ils avaient su la vérité. Mais ils sont dans une anxiété aussi grande pour les autres que pour lui ; ainsi ils les emportèrent tous. En chaque cas, sauf un, ils furent induits en erreur. Mais tel l’homme qui rêve et prend une fiction pour la vérité, les boucliers leur font supposer que cette illusion est une réalité. Ce sont les boucliers, donc, qui causent cette méprise. Emportant les cadavres, ils s’éloignent et gagnent leurs tentes, où se trouvait une troupe en deuil. En entendant la lamentation élevée par les Grecs, bientôt tous les autres se rassemblèrent, jusqu’à ce qu’il n’y eût qu’un seul grand cri. Or Soredamors pense à son misérable état quand elle entend le cri et la plainte sur son amant. Leur angoisse et leur détresse lui font perdre ses sens et sa couleur, et son chagrin et sa peine sont accrus parce qu’elle n’ose montrer ouvertement une trace de sa détresse. Elle enferma son chagrin dans son cœur. Si quelqu’un l’avait regardée, il aurait pu voir à l’expression de son visage en quelle agonie elle était ; mais chacun était si absorbé par son propre chagrin qu’il n’avait nul souci de la peine d’autrui. Chacun déplorait sa propre perte. Car ils trouvent la rive de la rivière couverte de leurs parents et amis, qui avaient été blessés ou rudement traités. Chacun pleurait sa propre perte lourde et amère : ici un fils pleurant un père, là un père un fils ; l’un défaillait à la vue de son cousin, l’autre sur son neveu. Ainsi pères, frères et parents déplorent leur perte de tous côtés. Mais par-dessus tout est notable la douleur des Grecs ; et pourtant ils auraient pu anticiper une grande joie, car le plus profond chagrin de tout le camp sera bientôt changé en réjouissance.
Les Grecs au dehors continuent leur lamentation, tandis que ceux du dedans s’efforcent de leur faire connaître les nouvelles qui les feront se réjouir. Ils désarment et lient leurs prisonniers, qui prient et supplient de leur trancher la tête sur-le-champ. Mais les Grecs ne le veulent point et dédaignent leurs supplications, disant qu’ils les garderont sous bonne garde et les remettront au Roi, qui leur accordera telle récompense que leurs services exigeront. Quand ils les eurent tous désarmés, ils les firent monter sur le mur afin qu’ils fussent vus des troupes en contrebas. Ce privilège n’est pas à leur goût, et quand ils virent leur seigneur lié comme un prisonnier, ce furent des hommes malheureux. Alexandre, sur les murs, jure à Dieu et à tous les saints qu’il n’en laissera vivre aucun, mais qu’il les tuera tous prestement, à moins qu’ils n’aillent se rendre au Roi avant qu’il ne puisse les saisir. « Allez, dit-il, avec confiance vers le Roi sur mon commandement, et jetez-vous à sa merci. Nul de vous, excepté le Comte, n’a mérité de mourir. Vous ne perdrez ni vie ni membre si vous vous rendez au Roi. Si vous ne vous délivrez pas de la mort en criant merci, vous n’avez guère d’espoir de sauver vos vies ou vos corps. Allez désarmés à la rencontre du Roi, et dites-lui de ma part qu’Alexandre vous envoie à lui. Votre action ne sera pas vaine ; car mon seigneur le Roi est si doux et courtois qu’il déposera sa colère et son courroux. Mais si vous voulez agir autrement, vous devez vous attendre à mourir, car son cœur sera fermé à la pitié. » Tous conviennent d’accepter ce conseil, et ne tardent point jusqu’à ce qu’ils arrivent à la tente du Roi, où ils tombent tous à ses pieds. L’histoire qu’ils racontèrent fut bientôt connue dans tout le camp. Le Roi et tous ses hommes montèrent et éperonnèrent leurs chevaux vers la ville sans délai.
Alexandre sort de la ville pour aller à la rencontre du Roi, qui fut grandement satisfait, et pour lui livrer le Comte. Le Roi ne tarda pas à le punir comme il convenait. Mais Alexandre est félicité et loué par le Roi et tous les autres qui l’estiment grandement. Leur joie dissipe le chagrin qu’ils avaient ressenti peu auparavant. Mais nulle joie des autres ne peut se comparer à l’exultation des Grecs. Le Roi lui présente la coupe précieuse, pesant quinze marcs, et lui dit avec confiance qu’il n’est rien en sa possession de si grande valeur qu’il ne le placerait entre ses mains sur demande, sauf seulement la couronne et la Reine. Alexandre n’ose mentionner le désir de son cœur, bien qu’il sache fort bien qu’il ne se verrait pas refuser la main de sa mie. Mais il craint tant de lui déplaire, à elle dont le cœur aurait été rendu joyeux, qu’il préfère souffrir sans elle plutôt que de la gagner contre son gré. C’est pourquoi il demande un peu de temps, ne voulant pas présenter sa requête jusqu’à ce qu’il soit sûr de son bon plaisir. Mais il ne demanda nul répit ni délai pour accepter la coupe d’or. Il prend la coupe et prie courtoisement mon seigneur Gauvain d’accepter cette coupe en cadeau de sa part, ce que Gauvain fit à grand regret. Quand Soredamors apprit la vérité sur Alexandre, elle fut grandement satisfaite et ravie. Quand elle apprit qu’il était vivant, elle fut si heureuse qu’il lui sembla ne pouvoir jamais plus être triste. Mais elle songe qu’il est plus lent à venir qu’à son habitude. Pourtant, en temps opportun, elle aura ce qu’elle souhaite, car tous deux, en rivalité, sont occupés d’une même pensée.
Il sembla à Alexandre un siècle avant qu’il ne pût repaître ses yeux d’un seul regard tendre d’elle. Il y a longtemps qu’il aurait voulu aller à la tente de la Reine, s’il n’avait été retenu ailleurs. Il fut fort dépité par ce retard, et dès qu’il le put, il se rendit auprès de la Reine dans sa tente. La Reine alla l’accueillir et, sans qu’il se fût confié à elle, elle avait déjà lu dans ses pensées et savait ce qui se passait dans son esprit. Elle l’accueille à l’entrée de la tente et s’efforce de lui faire bon accueil, sachant fort bien dans quel dessein il est venu. Désireuse de lui accorder une faveur, elle fait signe à Soredamors de les rejoindre, et tous trois s’engagent dans une conversation à quelque distance des autres. La Reine parle la première, dans l’esprit de qui il n’y avait nul doute que ce couple fût amoureux. De ce fait, elle est tout à fait sûre, et est persuadée en outre que Soredamors ne pourrait avoir meilleur amant. Elle prit place entre les deux et commença à dire ce qui était approprié.
« Alexandre, dit la Reine, tout amour est pire que la haine, quand il tourmente et afflige son dévot. Les amants ne savent ce qu’ils font quand ils cachent leur passion l’un à l’autre. L’amour est une affaire sérieuse, et quiconque ne pose pas hardiment son fondement ferme peut difficilement réussir à achever l’édifice. On dit qu’il n’est rien de si dur à franchir que le seuil. Maintenant, je veux vous instruire dans la science de l’amour ; car je sais bien que l’Amour vous tourmente. C’est pourquoi j’ai entrepris de vous instruire ; et prenez bien garde de ne rien me cacher, car j’ai clairement vu sur les visages de vous deux que de deux cœurs vous avez fait un seul. Alors prenez garde, et ne me cachez rien ! Vous agissez très sottement en ne disant pas le fond de votre pensée ; car la dissimulation sera votre mort ; ainsi vous serez les meurtriers de l’Amour. Maintenant je vous conseille de n’exercer aucune tyrannie, et de ne chercher nulle gratification passagère dans votre amour ; mais d’être honorablement unis par le mariage. Ainsi, je le crois, votre amour durera longtemps. Je puis vous assurer que, si vous y consentez, je préparerai le mariage. »
Quand la Reine eut exprimé sa pensée, Alexandre répondit ainsi : « Dame, dit-il, je n’entre en nulle défense contre l’accusation que vous portez, mais j’admets plutôt la vérité de tout ce que vous dites. Je souhaite ne jamais être délaissé par l’amour, mais toujours fixer mes pensées sur lui. Je suis satisfait et ravi par ce que vous avez si gentiment dit. Puisque vous savez quels sont mes souhaits, je ne vois nulle raison pour que je vous les cache. Il y a longtemps, si j’avais osé, je les aurais confessés ouvertement ; car le silence a été dur. Mais il se peut fort bien que pour quelque raison cette demoiselle ne veuille pas que je sois sien et elle mienne. Mais même si elle ne m’accorde nul droit sur elle, pourtant je me placerai entre ses mains. » À ces mots, elle trembla, n’ayant nul désir de refuser le don. Le désir de son cœur se trahit dans ses paroles et sa contenance. En hésitant, elle se donne à lui, et dit que sans exception sa volonté, son cœur et son corps, tout est à la disposition de la Reine, pour en faire comme il lui plaira. La Reine les serre tous deux dans ses bras et présente l’un à l’autre. Puis, riant, elle ajoute : « Je te livre, Alexandre, le corps de ta mie, et je sais que ton cœur ne recule point. Qu’il plaise à qui voudra ou non, je vous donne chacun à l’autre. Toi, Soredamors, prends ce qui est tien, et toi, Alexandre, prends ce qui est tien ! » Maintenant elle a le sien tout entier, et il a le sien sans manque. À Windsor ce jour-là, avec l’approbation et la permission de mon seigneur Gauvain et du Roi, le mariage fut célébré. Nul ne pourrait dire, j’en suis sûr, tant de la magnificence et de la nourriture, du plaisir et des divertissements, à ce mariage sans manquer à la vérité. D’autant qu’il serait déplaisant à certains, je ne me soucie pas de perdre plus de mots sur la question, mais je suis anxieux de passer à un autre sujet.
Ce jour-là à Windsor, Alexandre eut tout l’honneur et le bonheur qu’il pouvait désirer. Trois joies et honneurs différents furent siens : l’un était la ville qu’il captura ; l’autre était le présent du meilleur royaume du pays de Galles, que le Roi Arthur avait promis de lui donner quand la guerre serait finie ; ce jour-là même, il le fit roi dans sa salle. Mais la plus grande joie de toutes était la troisième : que sa mie fût reine de l’échiquier dont il était roi. Avant que cinq mois ne fussent passés, Soredamors se trouva enceinte, et le porta jusqu’à ce que le temps fût accompli. La semence demeura en germe jusqu’à ce que le fruit fût pleinement mûri. Nul enfant plus beau ne fut jamais né avant ni depuis que celui qu’ils appelèrent alors Cligés.
Ainsi naquit Cligés, en l’honneur de qui cette histoire a été mise en langue romane. Vous m’entendrez parler de lui et de ses prouesses, quand il aura atteint l’âge d’homme et obtenu bonne renommée. Mais pendant ce temps en Grèce, il advint que celui qui régnait sur Constantinople approcha de sa fin. Il mourut, comme certes il le devait, ne pouvant survivre à son temps. Mais avant de mourir, il assembla tous les nobles de son pays pour envoyer chercher son fils Alexandre, qui était heureusement retenu en Bretagne. Les messagers partent de Grèce et commencent leur voyage sur les mers ; mais une tempête les attrape dans son emprise, et endommage leur navire et leur compagnie. Ils furent tous noyés en mer, excepté un misérable infidèle, qui était plus dévoué à Alis, le fils cadet, qu’à Alexandre l’aîné. Quand il échappa à la mer, il retourna en Grèce avec l’histoire qu’ils avaient tous été perdus en mer alors qu’ils reconduisaient leur seigneur depuis la Bretagne, et qu’il était le seul survivant de la tragédie. Ils crurent ce mensonge de sa part et, prenant Alis sans objection ni dissentiment, ils le couronnèrent empereur de Grèce. Mais il ne se passa pas longtemps avant qu’Alexandre n’apprît qu’Alis était empereur. Alors il prit congé du Roi Arthur, ne voulant pas laisser son frère usurper sa terre sans protester. Le Roi ne fait nulle opposition à son plan, mais lui ordonne d’emmener avec lui une si grande compagnie de Gallois, d’Écossais et de Cornouaillais que son frère n’osera lui résister quand il le verra venir avec une telle armée. Alexandre, s’il lui avait plu, aurait pu mener une force puissante ; mais il n’a nul désir de nuire à son propre peuple, si son frère consent à faire sa volonté. Il emmena avec lui quarante chevaliers outre Soredamors et son fils ; ces deux personnes, qui lui étaient si chères, il ne voulait pas les laisser derrière. Escortés jusqu’à Shoreham par toute la cour, ils y embarquèrent, et avec des vents favorables leur navire fit chemin plus rapidement qu’un cerf en fuite. En moins d’un mois, je pense, ils arrivèrent au port devant Athènes, une ville riche et puissante. En effet, l’empereur y résidait, et avait convoqué une grande assemblée de ses nobles. Aussitôt qu’ils arrivèrent, Alexandre envoya un messager privé dans la ville pour apprendre s’ils le recevraient, ou s’ils résisteraient à sa prétention d’être leur seul seigneur légitime.
Celui qui fut choisi pour cette mission était un chevalier courtois avec bon jugement, nommé Acorionde, un homme riche et éloquent ; il était natif du pays, aussi, étant né à Athènes. Ses ancêtres depuis des générations avaient toujours exercé la seigneurie dans la ville. Quand il eut appris que l’empereur était dans la ville, il alla contester la couronne au nom de son frère Alexandre, l’accusant ouvertement de l’avoir usurpée illégalement. Arrivant au palais, il trouve quantité de gens qui l’accueillent ; mais il ne dit rien à aucun de ceux qui le saluent jusqu’à ce qu’il apprenne quelle est leur attitude et disposition envers leur seigneur légitime. En arrivant en présence de l’empereur, il ne le salue point, ne s’incline point devant lui, ni ne l’appelle empereur. « Alis, dit-il, je t’apporte des nouvelles d’Alexandre, qui est là-bas dans le port. Écoute le message de ton frère : il te demande ce qui lui appartient, et il ne demande pas ce qui est injuste. Constantinople, que tu détiens, devrait être sien et sera sien. Il ne serait ni juste ni droit que la discorde s’élevât entre vous deux. Alors donne-lui la couronne sans contestation, car il est juste que tu la rendes. »
Alis répond : « Beau gentil ami, tu as entrepris une entreprise folle en portant ce message. Il y a peu de confort dans ton discours, car je sais bien que mon frère est mort. Je devrais me réjouir, certes, d’apprendre qu’il était encore en vie. Mais je ne croirai pas les nouvelles avant de l’avoir vu de mes yeux. Il est mort il y a quelque temps, hélas ! Ce que tu dis n’est pas crédible. Et s’il vit, pourquoi ne vient-il pas ? Il n’a jamais à craindre que je ne lui donne quelques terres. Il est fou de se tenir à l’écart de moi, car en me servant, il trouvera profit. Mais nul ne possédera la couronne et l’empire à côté de moi. » Il n’aima pas le discours de l’empereur, et ne manqua pas de dire le fond de sa pensée dans la réponse qu’il fit. « Alis, dit-il, que Dieu me confonde si l’affaire est ainsi laissée en l’état. Je te défie au nom de ton frère, et parlant avec devoir en son nom, je somme tous ceux que je vois ici de te renoncer et de se joindre à sa cause. Il est juste qu’ils se rangent de son côté et le reconnaissent comme leur seigneur. Que celui qui est loyal se montre maintenant. »
Après avoir dit cela, il quitte la cour, et l’empereur convoque ceux en qui il a le plus confiance. Il requiert leur conseil concernant ce défi de la part de son frère, et souhaite apprendre s’il peut leur faire confiance pour ne prêter nul soutien ou aide à la prétention de son frère. Ainsi il tente de tester la loyauté de chacun ; mais il n’en trouve pas un qui se range de son côté dans la dispute, plutôt lui ordonnent-ils tous de se souvenir de la guerre qu’Étéocle entreprit contre son propre frère Polynice, et comment chacun mourut de la main de l’autre. « Ainsi, aussi, il peut t’arriver, si tu entreprends une guerre, et tout le pays sera affligé. » C’est pourquoi ils conseillent qu’une telle paix soit cherchée qui soit à la fois raisonnable et juste, et que ni l’un ni l’autre ne fasse des demandes excessives. Ainsi Alis comprend que s’il ne fait pas un accord équitable avec son frère, tous ses vassaux le déserteront ; ainsi il dit qu’il respectera leurs souhaits en faisant tout contrat approprié, pourvu que, quoi qu’il advienne de l’affaire, la couronne demeure en sa possession.
Afin d’assurer une paix ferme et stable, Alis envoie l’un de ses officiers à Alexandre, le sommant de venir en personne recevoir le gouvernement du pays, mais à la condition qu’il lui laisse l’honneur d’être nommé empereur et de porter la couronne : ainsi, si Alexandre y consent, la paix pourra être établie entre eux. Lorsque cette nouvelle parvint à Alexandre, ses hommes se préparèrent avec lui et vinrent à Athènes, où ils furent reçus avec joie. Mais Alexandre ne veut pas que son frère détienne la souveraineté de l’empire et de la couronne à moins qu’il ne donne sa parole de ne jamais prendre femme, et qu’après lui, Cligés soit empereur de Constantinople. Sur ce, les deux frères se mirent d’accord. Alexandre dicta les termes du serment, et son frère accepta et donna sa parole qu’il ne prendrait jamais femme en mariage de toute sa vie. Ainsi la paix est faite, et ils sont à nouveau amis, au grand contentement des seigneurs. Ils considèrent Alis comme leur empereur, mais toutes les affaires sont remises à Alexandre. Ce qu’il commande est fait, et peu de choses se font sans passer par lui. Alis n’a que le nom d’empereur, mais Alexandre est servi et aimé ; et celui qui ne le sert pas par amour doit nécessairement le faire par crainte. Par l’effet de l’un ou de l’autre de ces deux mobiles, il tient tout le pays en son pouvoir. Mais celui qu’ils appellent Mort n’épargne ni l’homme fort ni le faible, mais les tue et les occit tous. Ainsi, Alexandre dut mourir ; car une maladie le saisit dans son étreinte, dont il ne put obtenir aucun soulagement. Mais avant d’être surpris par la mort, il manda son fils et lui dit : « Beau fils Cligés, tu ne pourras jamais savoir si la prouesse et la vaillance sont tiennes à moins que tu n’ailles d’abord les éprouver avec les Bretons et les Français à la cour du roi Arthur. Si l’aventure t’y conduit, comporte-toi de telle sorte que ton identité ne soit point connue avant que tu aies mis ta force à l’épreuve contre les plus excellents chevaliers de cette cour. Je te prie d’écouter mon conseil en cette matière, et si l’occasion se présente, n’aie nulle crainte de mesurer ton habileté avec ton oncle, mon seigneur Gauvain. N’oublie pas cet avis, je t’en prie. »
Après qu’il l’eut ainsi exhorté, il ne vécut plus longtemps. La douleur de Soredamors fut telle qu’elle ne put lui survivre, mais elle mourut après lui, le cœur brisé. Alis et Cligés le pleurèrent comme il convenait, mais finalement ils cessèrent leur deuil, car le chagrin, comme toute chose, doit être surmonté. Persister dans le chagrin est mal, car aucun bien ne peut en résulter. Ainsi le deuil prit fin, et l’empereur s’abstint pendant longtemps de prendre femme, étant soucieux de sa parole. Mais il n’est point de cour au monde qui soit exempte de mauvais conseils. Les grands hommes s’égarent souvent et n’observent point la loyauté à cause des mauvais avis qu’ils reçoivent. Ainsi, l’empereur entend ses hommes qui lui conseillent de prendre femme ; et chaque jour ils l’exhortent et le pressent tant que, par leur insistance même, ils le persuadent de rompre son serment et d’accéder à leur désir. Mais il insiste pour que celle qui doit être maîtresse de Constantinople soit douce, belle, sage, riche et noble. Alors ses conseillers disent qu’ils souhaitent se préparer à partir pour la terre germanique et chercher la fille de l’empereur. C’est le choix qu’ils lui proposent ; car l’empereur d’Allemagne est très riche et puissant, et sa fille est si charmante qu’il n’y eut jamais de pucelle de telle beauté en toute la chrétienté. L’empereur leur donne pleine autorité, et ils se mettent en route, bien pourvus de tout ce dont ils ont besoin. Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils trouvent l’empereur à Ratisbonne, où ils lui demandèrent de leur donner sa fille aînée à l’instance de leur seigneur.
L’empereur fut satisfait de cette requête et leur donna volontiers sa fille ; car, en ce faisant, il ne s’abaisse point et n’amoindrit en rien son honneur. Mais il dit qu’il l’avait promise au duc de Saxe, et qu’ils ne pourraient l’emmener à moins que l’empereur ne vînt avec une grande armée, afin que le duc fût incapable de lui causer aucun tort ou préjudice pendant le voyage de retour.
Lorsque les messagers entendirent la réponse de l’empereur, ils prirent congé et partirent. Ils retournèrent vers leur seigneur et lui apportèrent la réponse. Et l’empereur sélectionna une troupe choisie des chevaliers les plus expérimentés qu’il put trouver, et emmena avec lui son neveu, en faveur de qui il avait fait le vœu de ne jamais prendre femme, mais il ne respectera pas ce vœu s’il peut une fois atteindre Cologne. Un certain jour, il quitte la Grèce et s’approche de l’Allemagne, ayant l’intention de prendre femme malgré tout blâme et reproche ; mais son honneur en sera terni. En arrivant à Cologne, il trouva que l’empereur avait rassemblé toute sa cour pour une fête. Lorsque la troupe des Grecs atteignit Cologne, il y avait un tel nombre de Grecs et d’Allemands qu’il fut nécessaire d’en loger plus de soixante mille en dehors de la ville.
Grande fut la foule de gens, et grande la joie des deux empereurs lorsqu’ils se rencontrèrent. Quand les barons furent rassemblés dans le vaste palais, l’empereur manda sa charmante fille. La jeune fille ne tarda point à venir aussitôt dans le palais. Elle avait été faite très belle et bien formée par le Créateur, à qui il avait plu de susciter l’admiration du peuple. Dieu, qui l’avait façonnée, ne donna jamais à l’homme un mot qui pût exprimer adéquatement une telle beauté que celle qu’elle possédait.
Fenice était le nom de la jeune fille, et il y avait à cela une bonne raison : car si l’oiseau Phénix est unique comme le plus beau de tous les oiseaux, ainsi Fenice, me semble-t-il, n’avait point d’égale en beauté. Elle était un tel miracle et une telle merveille que la Nature ne fut jamais capable de refaire son semblable. Afin d’être plus bref, je ne décrirai point en paroles ses bras, son corps, sa tête et ses mains ; car si je devais vivre mille ans, et si mon habileté devait doubler chaque jour, je perdrais pourtant tout mon temps à essayer de dire la vérité sur elle. Je sais fort bien, si j’entreprenais de le faire, que j’épuiserais mon cerveau et gaspillerais ma peine : ce ne serait qu’énergie mal employée. La demoiselle se hâta jusqu’à ce qu’elle entrât dans le palais, la tête découverte et le visage dévoilé ; et l’éclat de sa beauté illumina le palais plus brillamment que ne l’auraient fait quatre escarboucles. Cligés se tenait là, son manteau retiré, en présence de son oncle. Le jour au-dehors était quelque peu sombre, mais lui et la jeune fille étaient tous deux si beaux qu’un rayon jaillit de leur beauté qui illumina le palais, tout comme le soleil du matin brille clair et rouge.
Je souhaite tenter en quelques mots de décrire la beauté de Cligés. Il était dans sa fleur, étant maintenant âgé de près de quinze ans. Il était plus avenant et charmant que Narcisse qui vit son reflet dans la source sous l’ormeau, et, quand il le vit, il l’aima tant qu’il en mourut, dit-on, parce qu’il ne pouvait l’obtenir. Narcisse était beau, mais avait peu de sens ; mais tout comme l’or fin surpasse le cuivre, ainsi Cligés était mieux doté de sagesse, et encore n’ai-je pas tout dit. Ses boucles semblaient faites d’or fin, et son visage était d’une fraîche couleur rosée. Il avait le nez bien formé et la bouche bien dessinée, et par sa stature, il était bâti selon le meilleur modèle de la Nature ; car en lui, elle avait réuni des dons qu’elle a coutume de disperser largement. La Nature fut si prodigue avec lui qu’elle lui donna tout ce qu’elle put, et plaça tout dans un seul réceptacle. Tel était Cligés, qui combinait le bon sens et la beauté, la générosité et la force. Il possédait le bois aussi bien que l’écorce ; il en savait plus sur l’escrime et l’arc que Tristan, le neveu du roi Marc, et plus sur les oiseaux et les chiens que lui. En Cligés, nulle bonne chose ne manquait.
Cligés se tenait dans toute sa beauté devant son oncle, et ceux qui ne savaient pas qui il était le regardaient avec une curiosité avide. Et d’un autre côté, l’intérêt s’éveillait chez ceux qui ne connaissaient pas la jeune fille : ils la contemplent avec émerveillement. Mais Cligés, sous l’empire de l’amour, laissa ses yeux reposer sur elle furtivement, et les retira à nouveau si discrètement que, dans leur passage de l’un à l’autre, personne ne pourrait blâmer son manque d’habileté. Joyeusement il regarde la jeune fille, mais il ne remarque pas qu’elle lui rend la pareille. Sans le flatter, mais par amour sincère, elle lui donne ses yeux, et reprend les siens. Cet échange lui semble bon, et lui aurait semblé meilleur encore si elle avait su un peu qui il était. Mais elle ne sait rien, sinon qu’il est beau, et que, si elle doit jamais aimer quelqu’un pour sa beauté, elle n’a pas besoin de chercher ailleurs où donner son cœur. Elle lui remit la possession de ses yeux et de son cœur, et il engagea les siens en retour auprès d’elle. Engagés ? Plutôt donnés sans réserve. Donnés ? Non, sur ma foi, je mens ; car personne ne peut donner son cœur. Je dois l’exprimer autrement. Je ne le dirai point, comme certains l’ont fait qui font habiter deux cœurs dans un seul corps, car cela ne porte même pas l’apparence de la vérité qu’il y ait dans un corps deux cœurs ; et même s’ils pouvaient être ainsi unis, cela ne semblerait jamais vrai. Mais s’il vous plaît d’écouter mes paroles, je serai capable d’expliquer comment deux cœurs ne forment qu’un sans pour autant s’identifier. Ils ne sont fondus en un seul que dans la mesure où le désir de chacun passe de l’un à l’autre, se joignant ainsi en un désir commun ; et à cause de cette harmonie de désir, il en est qui ont coutume de dire que chacun possède les deux cœurs ; mais un cœur ne peut être en deux lieux. Chacun garde toujours son propre cœur, bien que le désir soit partagé par les deux, tout comme plusieurs hommes différents peuvent chanter une chanson ou un air à l’unisson. Par cette comparaison, je prouve que pour qu’un corps contienne deux cœurs, il ne suffit pas de connaître le souhait de l’autre, ni même que l’un sache ce que l’autre aime et ce qu’il hait ; tout comme les voix qui sont entendues ensemble semblent être confondues en une seule, et pourtant ne viennent pas toutes d’une même bouche, ainsi en est-il d’un corps qui ne peut contenir qu’un seul cœur. Mais il n’est point besoin de plus d’arguments, car d’autres sujets me pressent. Je dois parler maintenant de la demoiselle et de Cligés, et vous entendrez parler du duc de Saxe, qui a envoyé à Cologne un jeune neveu à lui. Ce jeune homme informe l’empereur que son oncle, le duc, fait dire qu’il n’a à attendre aucune paix ni trêve de lui, à moins qu’il ne lui envoie sa fille, et que celui qui a l’intention de l’emmener avec lui ferait mieux de ne pas prendre le chemin du retour, car il trouvera la route occupée et bien défendue si la jeune fille n’est pas rendue.
Le jeune homme délivra bien son message, sans fierté et sans insulte. Mais il ne trouva ni chevalier ni empereur qui voulût lui répondre. Quand il vit qu’ils se taisaient tous et le traitaient avec mépris, il quitta la cour d’humeur provocante. Mais la jeunesse et la soif d’actions audacieuses poussèrent Cligés à le défier en combat alors qu’il s’en allait. Pour le concours, ils montent leurs coursiers, trois cents de chaque côté, exactement égaux ainsi en force. Tout le palais est complètement vidé de chevaliers et de dames, qui montent aux balcons, aux créneaux et aux fenêtres pour voir et regarder ceux qui étaient sur le point de se battre. Même la jeune fille, dont l’Amour avait soumis la volonté sous son empire, chercha un point d’où observer. Elle prit place à une fenêtre, où elle s’assit avec grand plaisir, parce que de là elle pouvait avoir une vue de celui qu’elle tient secrètement dans son cœur sans nul désir de l’en retirer ; car elle n’aimera jamais aucun autre homme. Mais elle ne sait ni son nom, ni qui il est, ni de quelle race ; car il n’est point convenable de poser des questions ; mais elle languit d’entendre des nouvelles qui apporteront la joie à son cœur. Elle regarde par la fenêtre les écus à l’or brillant, et elle contemple ceux qui portent les écus autour du cou, tandis qu’ils se préparent à l’épreuve des armes. Mais toutes ses pensées et ses regards se portent bientôt sur un seul objet, et pour tous les autres, elle est indifférente. Partout où va Cligés, elle cherche à le suivre des yeux. Et lui, à son tour, fait de son mieux pour elle, et combat ouvertement, afin qu’elle au moins puisse entendre dire qu’il est hardi et très habile : ainsi elle sera contrainte de l’estimer pour sa prouesse. Il attaque le neveu du duc, qui brisait mainte lance et mettait cruellement à mal les Grecs. Mais Cligés, que cela déplaît, se raidit fermement dans ses étriers et va le frapper si prestement que, malgré lui, il dut quitter les arçons. Quand il se releva, le tumulte fut grand ; car le jeune homme se leva et remonta, pensant venger sa honte. Mais mainte personne ne tombe que dans une honte plus profonde qui pense venger sa honte quand il en a l’occasion. Le jeune homme se rue sur Cligés, qui abaisse sa lance pour le rencontrer, et le transperce avec une telle force qu’il le ramène à terre à nouveau. Maintenant sa honte est doublée, et tous ses suivants sont dans la consternation, voyant qu’ils ne peuvent jamais quitter le champ avec honneur ; car pas un d’entre eux n’est assez vaillant pour garder sa place en selle quand l’estocade de Cligés l’atteint. Mais ceux d’Allemagne et les Grecs sont transportés de joie quand ils voient leur camp chasser les Saxons, qui battent en retraite déconfits. Avec moquerie, ils les poursuivent jusqu’à ce qu’ils les rattrapent à un cours d’eau, dans lequel ils les poussent pour un plongeon. Dans la partie la plus profonde du gué, Cligés désarçonna le neveu du duc et tant de ses hommes qu’ils s’enfuirent en gémissant et tristes dans leur honte et leur confusion. Mais Cligés, deux fois vainqueur, retourna en liesse et entra par une porte qui était proche de l’appartement où se trouvait la jeune fille ; et alors qu’il passait par la porte, elle exigea comme péage un regard tendre, qu’il lui paya alors que leurs yeux se rencontrèrent. Ainsi fut la jeune fille soumise par l’homme. Mais il n’est point d’Allemand, des plaines ou des montagnes, possédant l’usage de la parole, qui ne s’écrie : « Dieu ! qui est-ce en qui une telle beauté est rayonnante ? Dieu ! comment est-il arrivé que si soudainement il ait atteint un tel succès ? » Ainsi l’un et l’autre demandent : « Qui est ce jeune homme, qui est-il, dis-je ? » Ainsi, bientôt dans toute la ville, on sait quel est son nom, et qui est son père, et quel gage était celui qui avait été donné pour lui par l’empereur. Tant fut dit et colporté que la nouvelle parvint aux oreilles de celle qui, dans son cœur, se réjouissait de ne plus pouvoir dire que l’Amour s’était joué d’elle, et n’avait aucun motif de plainte. Car l’Amour l’a faite donner son cœur à l’homme le plus beau, le plus courtois et le plus vaillant que l’on pût trouver nulle part. Mais une certaine force doit être employée, si elle veut gagner la possession de celui qui n’est pas libre de faire sa volonté. Cela la rend anxieuse et distraite. Car elle n’a personne avec qui prendre conseil au sujet de celui pour qui elle dépérit, mais doit se consumer en pensées et en veilles. Elle devient si affectée par ces soucis qu’elle perd sa couleur et devient blême, et il devient clair pour tous que sa perte de couleur témoigne d’un désir inassouvi. Elle joue moins maintenant qu’elle n’avait coutume de le faire, et rit moins et perd sa gaieté. Mais elle dissimule son trouble et fait diversion, si quelqu’un demande quel est son mal. Sa vieille nourrice s’appelait Thessala, qui était versée dans la nécromancie, étant née en Thessalie, où les charmes diaboliques sont enseignés et pratiqués ; car les femmes de ce pays accomplissent maints charmes et rites mystiques.
Thessala vit pâle et blême celle que l’Amour tient dans ses liens, et ainsi elle l’adressa avec conseil : « Dieu ! » dit-elle, « êtes-vous ensorcelée, ma chère dame, pour que votre visage soit si pâle ? Je me demande quel est votre mal. Dites-moi, si vous pouvez, où cette douleur vous attaque le plus, car si quelqu’un peut vous guérir, vous pouvez sûrement me faire confiance pour vous rendre votre santé. Je peux guérir l’hydropisie, la goutte, l’angine et l’asthme ; je suis si experte à examiner l’urine et le pouls que vous n’avez besoin de consulter nul autre médecin. Et j’ose dire que j’en sais plus que jamais Médée ne sut d’enchantements et de charmes qui ont été éprouvés par des tests comme étant vrais. Je ne vous ai jamais parlé de cela, bien que je vous aie soignée toute votre vie ; et maintenant je n’en mentionnerais rien si je ne voyais clairement que vous êtes si affligée que vous avez besoin de mes soins. Ma dame, vous ferez bien de me dire quelle est cette maladie avant que son emprise ne devienne plus sévère. L’empereur vous a confiée à moi afin que je prenne soin de vous, et ma dévotion a été telle que je vous ai gardée saine et sauve. Maintenant toute ma peine sera vaine si je ne soulage pas cette maladie. Prenez garde de ne pas me cacher s’il s’agit de maladie ou d’autre chose. » La demoiselle n’ose exposer ouvertement son désir dans toute sa plénitude, car elle craint d’être désapprouvée et blâmée. Et quand elle entend et comprend comment Thessala se vante et s’estime hautement comme étant experte en enchantements, charmes et potions, elle décide de lui dire quelle est la cause de son visage pâle et sans couleur ; mais d’abord elle lui fait promettre de garder son secret et de ne jamais s’opposer à sa volonté.
« Nourrice, » dit-elle, « je croyais vraiment ne ressentir aucune douleur, mais je vais bientôt éprouver le contraire. Car dès que je commence à y songer, je ressens une grande peine et je suis accablée. Mais quand on n’a aucune expérience, comment savoir ce qui est maladie et ce qui est santé ? Mon mal est différent de tous les autres ; car quand je veux en parler, il me cause à la fois joie et peine, tant je suis heureuse dans ma détresse. Et s’il se peut qu’une maladie apporte le délice, alors mon tourment et ma joie ne font qu’un, et dans ma maladie réside ma santé. Ainsi, je ne sais pourquoi je me plains, car j’ignore d’où vient mon trouble, à moins qu’il ne soit causé par mon désir. Peut-être mon désir est-il ma maladie, mais j’y trouve tant de joie que la souffrance qu’il m’inflige m’est reconnaissante, et il y a tant de contentement dans ma douleur qu’il est doux de souffrir ainsi. Nourrice Thessala, dites-moi maintenant la vérité, n’est-ce pas là un mal trompeur, de me charmer et de me tourmenter tout à la fois ? Je ne vois pas comment je pourrais dire si c’est une maladie ou non. Nourrice, dites-moi maintenant son nom, sa nature et son caractère. Mais sachez bien que je n’ai aucun désir d’en être guérie, car ma détresse m’est très chère. » Thessala, qui était fort savante en amour et en ses symptômes, sait fort bien, à ce qu’elle entend, que c’est l’amour qui la tourmente ; les termes tendres et affectueux qu’elle emploie sont la preuve certaine qu’elle est amoureuse, car tous les autres maux sont difficiles à supporter, excepté celui-là seul qui vient d’amour ; mais l’amour transforme son amertume en douceur et en joie, puis souvent les transforme à nouveau. La nourrice, qui était experte en cette matière, lui répond ainsi : « N’ayez aucune crainte, car je vais vous dire aussitôt le nom de votre mal. Vous m’avez dit, je crois, que la douleur que vous ressentez semble être plutôt joie et santé : or, telle est la nature de la maladie d’amour, car en elle, il y a aussi joie et félicité. Vous êtes donc amoureuse, comme je peux vous le prouver, car je ne trouve de plaisir en aucune maladie si ce n’est dans l’amour. Toute autre maladie est toujours mauvaise et horrible, mais l’amour est doux et paisible. Vous êtes amoureuse ; de cela je suis sûre, et je n’y vois aucun mal. Mais je trouverais fort mal que, par quelque sottise enfantine, vous me cachiez votre cœur. » « Nourrice, il n’est nul besoin que vous parliez ainsi. Mais d’abord je dois être sûre et certaine qu’en aucune circonstance vous n’en parlerez à âme qui vive. » « Ma dame, les vents en parleront sûrement avant moi sans votre permission, et je vous donne ma parole de favoriser vos désirs de telle sorte que vous puissiez vous fier en toute sécurité à voir votre joie accomplie par mes services. » « En ce cas, Nourrice, je serai guérie. Mais l’empereur me donne en mariage, c’est pourquoi je m’afflige et suis pleine de douleur ; car celui qui a conquis mon cœur est le neveu de celui que je dois épouser. Et bien qu’il puisse trouver joie en moi, ma joie est à jamais perdue, et aucun répit n’est possible. Je préférerais être mise en pièces plutôt que l’on parle de nous comme on parle des amours d’Iseut et de Tristan, car tant d’histoires inconvenantes sont contées que j’aurais honte de les mentionner. Je ne pourrais jamais me résoudre à mener la vie que menait Iseut. Un tel amour était bien trop vil ; car son corps appartenait à deux, tandis que son cœur était possédé par un seul. Ainsi passa toute sa vie, n’accordant ses faveurs ni à l’un ni à l’autre. Mais le mien est fixé sur un seul objet, et en aucune circonstance il n’y aura de partage de mon corps et de mon cœur. Jamais mon corps ne sera réparti entre deux actionnaires. Qui a le cœur a aussi le corps, et peut dire à tous les autres de se tenir à l’écart. Mais je ne vois pas clairement comment celui que j’aime peut avoir mon corps quand mon père me donne à un autre, et à sa volonté je n’ose résister. Et quand cet autre est maître de mon corps, et fait quelque chose qui me déplaît, il n’est pas juste pour moi d’appeler un autre à mon aide. Et cet homme ne peut épouser une femme sans rompre sa parole donnée ; car, à moins qu’une injustice ne soit commise, Cligés doit avoir l’empire après la mort de son oncle. Mais je serais bien servie par vous, si vous étiez assez habile pour empêcher celui à qui je suis promise et engagée d’avoir aucun droit sur moi. Ô Nourrice, faites en sorte qu’il ne rompe pas la promesse qu’il a faite au père de Cligés, lorsqu’il lui a promis solennellement de ne jamais prendre femme en mariage. Car maintenant, s’il devait m’épouser, sa promesse serait rompue. Mais Cligés m’est si cher que je préférerais être sous terre plutôt qu’il ne perde jamais à cause de moi un denier de la fortune qui devrait être sienne. Puisse jamais aucun enfant ne naître de moi qui causerait son déshéritement ! Nourrice, faites maintenant de votre mieux, et je serai toujours votre esclave. » Alors la nourrice lui dit et l’assure qu’elle jettera tant de charmes, et préparera tant de potions et d’enchantements qu’elle n’aura jamais à se faire de souci ni à craindre pour l’empereur après qu’il aura bu la potion qu’elle lui donnera ; même quand ils seront couchés ensemble et qu’elle sera à ses côtés, elle pourra être aussi en sécurité que s’il y avait un mur entre eux. « Mais ne vous alarmez pas si, dans son sommeil, il se divertit avec vous, car quand il sera plongé dans le sommeil, il prendra son divertissement avec vous, et il sera convaincu qu’il vous a possédée alors qu’il était bien éveillé, et il ne pensera pas que ce soit un rêve, une fiction ou une illusion. Ainsi, il prendra son divertissement avec vous alors qu’il dort, il pensera qu’il est éveillé. »
La demoiselle est fort satisfaite et ravie de la bonté de la nourrice et de son offre d’aide. Sa nourrice lui inspire un bon espoir par la promesse qu’elle fait, et qu’elle s’engage à tenir ; avec cet espoir, elle s’attend à obtenir son désir, en dépit d’un retard lassant, car si la nature de Cligés est aussi noble qu’elle le croit, il ne peut manquer d’avoir pitié d’elle lorsqu’il apprendra qu’elle l’aime, et qu’elle s’est imposé la virginité afin d’assurer son héritage. Ainsi la demoiselle croit sa nourrice, et place toute sa confiance en elle. L’une promet à l’autre, et donne sa parole, que ce complot sera gardé si secret qu’il ne sera jamais révélé. À ce point, leur conversation cesse, et le lendemain matin l’empereur mande sa fille. Sur son ordre, elle se rend auprès de lui. Mais pourquoi vous ennuyer avec des détails ? Les deux empereurs ont si bien réglé l’affaire que le mariage est solennisé, et la joie règne au palais. Mais je ne veux pas m’attarder à décrire tout cela en détail. Je préfère m’adresser à Thessala, alors qu’elle prépare et tempère diligemment ses potions.
Thessala fait infuser sa boisson, y mettant des épices en abondance pour l’adoucir et la tempérer. Après l’avoir bien battue et mélangée, elle la filtre pour la rendre claire, sans aucun goût âpre ou amer, car les épices qu’elle y ajoute lui donnent un parfum doux et agréable. Quand la potion fut préparée, le jour tirait à sa fin, les tables étaient dressées pour le souper, et les nappes étaient mises. Mais Thessala retarde le souper, car elle doit découvrir par quel artifice et quel agent elle peut faire servir la potion. Au souper, finalement, tous furent assis, et plus de six plats avaient été passés, et Cligés servait derrière la place de son oncle. Thessala, tandis qu’elle l’observe, pense à quel point il sert mal ses propres intérêts, et comment il aide à son propre déshéritement, et cette pensée la tourmente et l’inquiète. Alors, dans sa bonté, elle conçoit le plan de faire servir la potion par celui à qui elle apportera à la fois joie et honneur. Thessala appela donc Cligés ; et quand il fut venu auprès d’elle, il lui demanda pourquoi elle l’avait fait venir. « Ami, » dit-elle, « je souhaite présenter à l’empereur, lors de ce repas, un breuvage qu’il estimera hautement, et je veux qu’il n’en goûte aucun autre ce soir, ni au souper ni quand il ira se coucher. Je pense qu’il ne peut manquer de l’apprécier, car il n’a jamais goûté une meilleure boisson ni une qui ait coûté si cher. Et je vous avertis, prenez grand soin de ne laisser personne d’autre en boire, car il n’y en a qu’une petite quantité. Et je vous prie aussi de ne pas lui laisser savoir d’où cela vient ; mais dites-lui qu’il est arrivé par hasard que vous l’avez trouvé parmi les présents, et que vous l’avez goûté vous-même, et que vous avez détecté l’arôme des douces épices dans l’air ; puis, voyant que le vin était tout clair, vous l’avez versé dans sa coupe. Si par hasard il venait à s’enquérir, vous pourrez le satisfaire avec cette réponse. Mais n’ayez aucune suspicion vous-même, après ce que j’ai dit, car la boisson est pure et saine, pleine d’excellentes épices, et je pense qu’elle pourra un jour vous apporter la joie. » Quand il entendit qu’un avantage en découlerait pour lui, il prit la potion et s’en alla, car il ne savait pas qu’il y avait le moindre mal à cela. Il la posa dans une coupe de cristal devant l’empereur, qui la prit sans poser de questions, se fiant à son neveu. Après avoir pris une longue gorgée du breuvage, il en ressent aussitôt la force, alors qu’elle descend de la tête au cœur, et remonte du cœur à la tête, et pénètre chaque partie de lui sans faire le moindre mal. Et au moment où ils quittèrent les tables, l’empereur avait bu tant de cette boisson plaisante qu’il ne pourra jamais échapper à son influence. Chaque nuit, il dormira sous son emprise, et ses effets seront tels qu’il pensera être éveillé alors qu’il dort profondément.
Maintenant, l’empereur a été trompé. De nombreux évêques et abbés étaient présents pour bénir et sanctifier le lit nuptial. Quand vint le moment de se retirer, l’empereur, comme c’était son droit, se coucha auprès de sa femme cette nuit-là. « Comme c’était son droit » ; mais l’affirmation est inexacte, car il ne l’embrassa ni ne la caressa, pourtant ils restèrent couchés ensemble dans un même lit. Au début, la demoiselle tremblait de peur et d’anxiété, craignant que la potion n’agisse pas. Mais elle l’a si bien maîtrisé qu’il ne désirera jamais elle ni aucune autre femme, sauf dans son sommeil. Mais endormi, il aura avec elle le divertissement que l’on peut avoir en rêve, et il pensera que le rêve est vrai. Néanmoins, elle est sur ses gardes, et au début, elle se tient à l’écart de lui, afin qu’il ne puisse l’approcher. Mais maintenant il faut bien qu’il s’endorme ; alors il dort et rêve, bien que les sens soient en éveil, et il s’efforce de gagner les faveurs de la jeune fille, tandis qu’elle, réalisant le danger, défend sa virginité. Il la courtise et l’appelle doucement sa douce amie, et pense la posséder, mais en vain. Mais il est gratifié par cette vaine apparence, embrassant, baisant et caressant une chose vide, voyant et parlant sans but, luttant et s’efforçant sans effet. Sûrement la potion fut efficace en le possédant et en le maîtrisant ainsi. Toutes ses peines sont sans utilité, car il pense et est persuadé que la forteresse est conquise. Ainsi le pense-t-il et en est-il convaincu, lorsqu’il renonce après ses vains efforts. Mais maintenant, je peux dire une fois pour toutes que sa satisfaction ne fut jamais rien de plus que cela. À de telles relations avec elle, il sera à jamais condamné s’il peut effectivement la conduire jusqu’à son propre pays ; mais avant qu’il puisse l’amener en sécurité, je juge que des ennuis l’attendent. Car tandis qu’il est en voyage pour rentrer chez lui, le duc, à qui sa fiancée avait été promise, apparaîtra sur la scène. Le duc rassembla une force nombreuse, et garnit les frontières, tandis qu’à la cour il avait ses espions pour l’informer chaque jour des agissements et des préparatifs de l’empereur, et combien de temps ils comptent rester, et par quelle route ils ont l’intention de retourner. L’empereur ne s’attarda pas longtemps après le mariage, mais quitta Cologne de bonne humeur. L’empereur germanique l’escorta avec une nombreuse compagnie, craignant et redoutant la force du duc de Saxe.
Les deux empereurs poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils soient au-delà de Ratisbonne, où un soir ils furent campés dans une prairie au bord du Danube. Les Grecs étaient dans leurs tentes dans les champs bordant la Forêt-Noire. En face d’eux, les Saxons étaient logés, les espionnant. Le neveu du duc se tenait seul sur une colline, d’où il pouvait faire une reconnaissance pour trouver une occasion d’infliger quelque perte ou tort à l’ennemi. De ce point d’observation, il aperçut Cligés avec trois de ses jeunes hommes se divertissant avec des lances et des boucliers, avides d’un conflit et d’un choc des armes. S’il pouvait en trouver l’occasion, le neveu du duc attaquerait volontiers et leur ferait du mal. Partant avec cinq compagnons, il les cacha dans une vallée près d’un bois, de sorte que les Grecs ne les virent jamais jusqu’à ce qu’ils sortent de la vallée ; alors le neveu du duc lança une attaque, et frappant Cligés, le blessa légèrement dans le dos. Cligés, se penchant, évite la lance qui ne fit que l’effleurer, ne lui causant qu’une légère blessure.
Quand Cligés se sentit blessé, il chargea le jeune homme, et le frappa avec une telle force qu’il enfonça sa lance tout à fait à travers son cœur, et l’étendit mort. Alors tous les Saxons, par peur de lui, prirent la fuite à travers les bois. Et Cligés, ignorant l’embuscade, laissant courageusement mais imprudemment ses compagnons derrière lui, les poursuit jusqu’à l’endroit où les troupes du duc étaient en force, se préparant à attaquer les Grecs. Seul, il part à la poursuite acharnée des jeunes gens, qui, désespérés de la perte de leur seigneur qu’ils avaient vu tomber, accourent vers le duc et lui racontent en pleurant la mort de son neveu. Le duc ne vit aucune plaisanterie dans cette affaire ; et, jurant par Dieu et tous Ses saints qu’il ne prendra aucune joie ni fierté dans la vie tant que le meurtrier de son neveu restera en vie, il ajoute que quiconque lui apportera sa tête sera son ami et le servira bien. Alors un chevalier fit le serment que s’il peut trouver le coupable, il lui offrira la tête de Cligés. Cligés suit les jeunes gens jusqu’à ce qu’il tombe parmi les Saxons, où il est vu par celui qui avait entrepris de lui ravir la tête, et qui se lance à sa poursuite sans délai. Mais Cligés, dans sa hâte, avait fait demi-tour pour échapper à ses ennemis et revint là où il avait laissé ses compagnons ; il n’en trouva aucun, car ils étaient retournés au camp pour raconter leur aventure. Et l’empereur ordonna aux Grecs et aux Allemands de monter à cheval en une seule troupe. Bientôt, dans tout le camp, les chevaliers s’arment et montent à cheval. Pendant ce temps, Cligés est poursuivi avec acharnement par son ennemi, tout armé et le heaume fermé. Cligés, qui n’a jamais voulu être compté parmi les lâches et les craintifs, remarque qu’il arrive seul. D’abord, le chevalier le provoqua, l’appelant « compagnon », incapable de dissimuler sa rage : « Jeune compagnon, » cria-t-il, « tu me laisseras ici un gage pour mon seigneur que tu as tué. Si je ne remporte pas ta tête avec moi, je ne vaux pas un besant de contrefaçon. Je dois en faire un présent au duc, et je n’accepterai aucune autre rançon. En échange de son neveu, je ferai une telle restitution qu’il profitera de l’échange. » Cligés l’entend ainsi le reprocher avec audace et insolence. « Vassal, » dit-il, « soyez sur vos gardes ! Car je défendrai ma tête, et vous ne l’aurez pas sans ma permission. » Alors l’attaque commence. L’autre manqua son coup, tandis que Cligés le frappa avec une telle force que cheval et cavalier tombèrent ensemble en un seul tas. Le cheval tomba sur lui si lourdement qu’il brisa complètement l’une de ses jambes. Cligés mit pied à terre sur le vert gazon et le désarma. Quand il l’eut désarmé, il s’appropria ses armes, et trancha la tête de son ennemi avec l’épée qui venait juste d’être la sienne. Après avoir tranché sa tête, il la fixa fermement à la pointe de sa lance, pensant l’offrir au duc, à qui son neveu avait promis de présenter la sienne s’il pouvait le rencontrer dans la lutte. Cligés n’eut pas sitôt revêtu le heaume du mort, pris son bouclier et monté sur son destrier, laissant le sien s’égarer librement pour terrifier les Grecs, qu’il vit avancer avec plus de cent bannières flottantes plusieurs escadrons complets de Grecs et d’Allemands. Maintenant, les luttes féroces et cruelles vont bientôt commencer entre les Saxons et les Grecs. Dès que Cligés voit ses hommes avancer, il se dirige vers les Saxons, ses propres hommes le poursuivant avec acharnement, ne le reconnaissant pas sous son déguisement. Il n’est pas étonnant que son oncle soit dans le désespoir et la peur, quand il voit la tête qu’il emporte. Ainsi, toute l’armée le poursuit vivement, tandis que Cligés les mène pour provoquer un combat, jusqu’à ce que les Saxons le voient approcher. Mais eux aussi sont tout à fait induits en erreur par les armes dont il s’est armé et équipé. Il réussit à les tromper et à les railler ; car le duc et tous les autres, quand ils le virent approcher, la lance au repos, crièrent : « Voici notre chevalier ! À la pointe de sa lance, il porte la tête de Cligés, et les Grecs le poursuivent avec acharnement ! » Alors, comme ils lâchent la bride à leurs chevaux, Cligés éperonne pour rencontrer les Saxons, se baissant bas sous son bouclier, la lance droite avec la tête fixée. Or, bien qu’il fût plus brave qu’un lion, il n’était pas plus fort qu’un autre homme. Les deux partis pensent qu’il est mort, et tandis que les Saxons se réjouissent, les Grecs et les Allemands s’affligent. Mais bientôt la vérité éclatera. Car Cligés ne garda pas le silence plus longtemps : mais, se précipitant férocement sur un Saxon, il le frappa avec sa lance de frêne sur la tête et à la poitrine, de sorte qu’il lui fit perdre les étriers, et en même temps il cria à haute voix : « Frappez, messieurs, car je suis Cligés que vous cherchez. Venez, mes braves et hardis chevaliers ! Que personne ne se retienne, car la première joute est déjà gagnée ! Il est lâche celui qui n’apprécie pas un tel plat. »
À ces mots, les Grecs se sentent revigorés ; ils se lancent au combat et pressent les Saxons si vivement qu’ils les mettent en déroute. Le duc, voyant son échec, s’enfuit tout penaud vers son camp, laissant derrière lui ses hommes, morts ou blessés. Cligés, vainqueur, regagne alors les tentes, fier de son exploit. Il est accueilli avec des cris de joie et des louanges par toute l’armée, et l’empereur lui-même, transporté de bonheur, le serre dans ses bras. Il le loue pour son courage et sa bravoure, et tous s’émerveillent de la prouesse du jeune chevalier qui, seul, a su renverser le cours de la journée. Mais, malgré cette victoire, le cœur de Cligés demeure inquiet, car il ne peut oublier la crainte que lui inspire son amour pour Fenice, cet amour qu’il cache au plus profond de son âme comme un secret douloureux.
Pendant ce temps, le duc, dans sa tente, rumine sa défaite et sa honte. Il est fou de rage contre Cligés, qui lui a ravi sa dame et lui a infligé une telle humiliation. Il jure de se venger et cherche un moyen de le mettre à mort. Il convoque ses barons et leur demande conseil, mais aucun ne sait comment lui venir en aide. Il décide alors de défier Cligés en combat singulier, espérant par là laver son honneur et se débarrasser de son rival. Il envoie un messager aux Grecs avec ce défi, et dès que Cligés en prend connaissance, il accepte sans hésiter, désireux de prouver sa valeur aux yeux de tous, et surtout aux yeux de celle qu’il chérit plus que tout au monde.
Le jour du combat est fixé. Les deux armées se rassemblent pour assister au duel. Le duc, armé de pied en cap, attend son adversaire avec impatience, sûr de sa victoire. Cligés, de son côté, se prépare avec soin, le cœur battant à l’idée de ce qui l’attend. Il se présente devant l’empereur, vêtu de ses armes étincelantes, et demande sa bénédiction. L’empereur, bien que craignant pour la vie de son neveu, lui accorde sa permission avec fierté. Les deux combattants s’avancent l’un vers l’autre, les regards chargés de haine et de détermination. Le silence se fait dans toute l’assemblée, et l’on n’entend plus que le souffle des chevaux et le bruit des armes qui s’entrechoquent.
Le combat commence. Les deux chevaliers chargent l’un contre l’autre avec une telle violence que leurs lances se brisent net. Ils descendent de cheval et continuent le duel à l’épée. Les coups pleuvent, lourds et précis, sur leurs heaumes et leurs écus. Chacun cherche à trouver une faille dans la défense de l’autre. Cligés, agile et rapide, pare les coups du duc avec une habileté remarquable, tandis que le duc, puissant et acharné, ne cesse de porter l’assaut. La foule, suspendue à leurs mouvements, retient son souffle. Fenice, parmi les spectateurs, prie pour la sécurité de Cligés, son cœur partagé entre la peur et l’espoir.
Soudain, le duc, porté par une rage désespérée, assène un coup terrible à Cligés qui le fait chanceler. Mais Cligés, puisant dans sa force intérieure, se redresse aussitôt et riposte par une série de coups si fulgurants que le duc est contraint de reculer. Le combat devient acharné, chacun luttant pour sa survie et son honneur. Finalement, Cligés parvient à désarmer le duc et le met à terre. Le duc, vaincu, implore la merci de son adversaire. Cligés, grand dans la victoire, lui accorde la vie à condition qu’il renonce à jamais à ses prétentions sur Fenice et sur l’empire. Le duc, humilié, accepte les termes de la défaite et se retire, laissant le champ de bataille aux vainqueurs. Les Grecs célèbrent la victoire de Cligés, qui devient dès lors le héros de toute la contrée.
Lorsque ce coup renversa Cligés, l’empereur fut saisi d’effroi, et n’eût point été plus accablé s’il avait lui-même été sous le bouclier. Fenice, dans sa frayeur, ne put non plus se contenir, quel qu’en fût le retentissement, de s’écrier : « Que Dieu lui vienne en aide ! » aussi fort qu’elle le pouvait. Mais ce fut la seule parole qu’elle prononça, car aussitôt la voix lui manqua, et elle tomba en avant sur le visage, qui fut quelque peu blessé par la chute. Deux hauts seigneurs la relevèrent et la soutinrent sur ses pieds jusqu’à ce qu’elle revînt à elle. Mais malgré sa contenance, nul de ceux qui la virent ne devina pourquoi elle s’était évanouie. Pas un homme là ne la blâma, mais plutôt la louèrent-ils pour son geste, car chacun suppose qu’elle en aurait fait autant pour lui, s’il avait été à la place de Cligés, mais en tout cela ils sont bien égarés. Cligés entendit, et comprit bien, le son du cri de Fenice. Sa voix lui rendit force et courage, tandis qu’il bondissait vivement, et venait avec fureur vers le duc, le chargeant et l’attaquant si bien que le duc à son tour fut alors accablé. Car il le trouva maintenant plus farouche pour la mêlée, plus fort, plus agile et plus énergique que lorsqu’ils s’étaient abordés la première fois. Et parce qu’il redoutait son assaut, il s’écria : « Jeune homme, ainsi m’aide Dieu, je vois que tu es brave et fort audacieux. Si ce n’était pour mon neveu à présent, que je ne pourrai jamais plus oublier, je ferais volontiers la paix avec toi, et laisserais ta querelle sans y intervenir davantage. »
« Duc, dit Cligés, quel est votre bon plaisir maintenant ? Ne doit-on pas renoncer à son droit quand on est incapable de le recouvrer ? Quand il faut faire face à l’un de deux maux, on doit choisir le moindre. Votre neveu n’a pas été sage de s’empêtrer ainsi avec moi par colère. Vous pouvez être certain que je vous traiterai de même façon, si j’en ai l’occasion, à moins que vous ne consentiez à mes conditions de paix. » Le duc, à qui il semble que la vigueur de Cligés croisse sans cesse, pense qu’il vaut mieux pour lui désister au milieu de sa carrière avant d’être totalement défait. Néanmoins, il ne cède pas ouvertement, mais dit : « Jeune homme, je vois que tu es habile et alerte et que le courage ne te manque point. Mais tu es encore trop jeune ; c’est pourquoi je suis assuré que si je te défais et te tue, je n’en retirerai ni louange ni renom, et je ne voudrais jamais confesser à l’ouïe d’un homme d’honneur que j’ai combattu avec toi, car je ne ferais que te faire honneur, et moi-même gagner honte. Mais si tu es conscient de la valeur de l’honneur, ce sera toujours une chose glorieuse pour toi de m’avoir tenu tête durant deux assauts d’armes. Ainsi donc, mon cœur et mon sentiment m’ordonnent de te laisser faire, et de ne plus combattre avec toi. » « Duc, dit Cligés, cela ne suffira pas. À l’ouïe de tous vous devez répéter ces paroles, car il ne sera jamais dit et colporté que vous m’avez épargné et fait miséricorde. À l’ouïe de tous ceux qui sont assemblés ici, vous devez répéter vos paroles, si vous souhaitez être réconcilié avec moi. » Ainsi le duc répète ses paroles à l’ouïe de tous. Puis ils font la paix et se réconcilient. Mais, de quelque manière que la chose soit considérée, Cligés en eut tout l’honneur et la gloire, et les Grecs en furent fort satisfaits. De leur côté, les Saxons ne pouvaient rire, ayant tous clairement vu que leur seigneur était usé et épuisé à l’instant ; mais il n’est nul doute du tout que, s’il avait pu se secourir, cette paix n’aurait jamais été faite, et que l’âme de Cligés aurait été tirée de son corps s’il s’était trouvé possible. Le duc retourne en Saxe chagrin, abattu, et rempli de honte ; car parmi ses hommes, il n’en est pas même deux qui ne le considèrent comme défait, vaincu et disgracié. Les Saxons, avec toute leur honte, sont à présent retournés en Saxe, tandis que les Grecs, sans délai, prennent le chemin avec joie et allégresse vers Constantinople, car Cligés, par sa prouesse, leur a ouvert la voie. L’empereur d’Allemagne ne les suit et ne les escorte plus. Prenant congé des troupes grecques, de sa fille et de Cligés, et finalement de l’empereur, il resta en Allemagne. Et l’empereur des Grecs s’en va heureusement et d’humeur joyeuse. Cligés, brave et courtois, se remémore le commandement de son père. Si son oncle, l’empereur, lui en donne la permission, il ira lui demander congé de retourner en Bretagne pour y converser avec son grand-oncle, le Roi ; car il est désireux de le voir et de le connaître. Il se présente donc devant l’empereur, et requiert qu’il consente à le laisser aller en Bretagne pour voir son oncle et ses amis. Doucement il proféra sa requête. Mais son oncle refusa, lorsqu’il eut écouté la demande qu’il fit. « Beau neveu, dit-il, ce n’est pas ma volonté que vous souhaitiez me quitter. Je ne vous donnerai jamais sans regret cette permission de vous en aller. Car c’est mon plaisir et mon désir que vous soyez mon compagnon et seigneur, avec moi, de tout mon empire. »
Maintenant Cligés entend chose qui ne lui convient guère lorsque son oncle refuse la prière et la requête qu’il fit. « Beau sire, dit-il, je ne suis point assez brave et sage, et il ne serait point séant que je me joigne à vous ou à quiconque en la tâche de gouverner cet empire ; je suis trop jeune et sans expérience. On met l’or à l’épreuve quand on souhaite savoir s’il est fin. Et ainsi est-ce mon souhait, en bref, d’essayer de me prouver, partout où je pourrai trouver l’essai. En Bretagne, si je suis brave, je pourrai m’appliquer à la pierre à aiguiser et au vrai test véritable, par lequel ma prouesse sera éprouvée. En Bretagne sont les gentilshommes que l’honneur et la prouesse distinguent. Et celui qui souhaite gagner honneur doit s’associer à eux, car l’honneur est gagné et acquis par celui qui s’associe aux gentilshommes. Et ainsi je vous demande congé de partir, et vous pouvez être bien certain que si vous ne m’accordez le don et ne m’envoyez là-bas, j’irai sans votre congé. » « Beau neveu, je vous donnerai congé, voyant que vous êtes ainsi disposé que je ne puis vous retenir ni par force ni par ma prière. Or, puisque prière, prohibition et force ne servent de rien, puisse Dieu vous donner le désir et l’inclination de revenir promptement. Je souhaite que vous emportiez avec vous plus d’un boisseau d’or et d’argent, et je vous donnerai pour votre plaisir tels chevaux que vous pourrez choisir. » Il n’eut pas plus tôt parlé que Cligés s’inclina devant lui. Tout ce que l’empereur mentionna et lui promit fut aussitôt apporté là.
Cligés prit tout l’argent et les compagnons qu’il souhaitait et dont il avait besoin. Pour son usage personnel, il prit quatre chevaux de différentes couleurs : un blanc, un alezan, un fauve roux, et un noir. Mais j’ai dû omettre quelque chose qu’il n’est point convenable d’omettre. Cligés s’en va demander et obtenir congé de partir auprès de son amante Fenice ; car il souhaite la recommander à la garde de Dieu. Venant devant elle, il se jette sur ses genoux, pleurant si amèrement que les larmes mouillent sa tunique et son hermine, tout en gardant les yeux sur le sol ; car il n’ose lever les yeux vers elle, comme s’il était coupable de quelque crime et méfait envers elle, pour lequel il semble accablé de honte. Et Fenice, qui timidement et craintivement le regarde, ne connaît l’occasion de sa venue, et lui parle avec difficulté. « Levez-vous, ami et beau sire ! Asseyez-vous ici auprès de moi, et ne pleurez plus, et dites-moi quel est votre plaisir. » « Dame, que dirai-je, et que laisserai-je à dire ? Je viens demander votre congé. » « Congé ? Pour faire quoi ? » « Dame, je dois m’en aller en Bretagne. » « Alors dites-moi quelle est votre affaire, avant que je ne vous donne congé de partir. » « Dame, mon père, avant de quitter cette vie et de mourir, me supplia de ne pas manquer d’aller en Bretagne dès que je serais fait chevalier. Je ne voudrais pour nulle raison déroger à son commandement. Je ne dois point faiblir avant d’avoir accompli le voyage. C’est une longue route d’ici en Grèce, et si je devais aller là-bas, le voyage serait trop long de Constantinople en Bretagne. Mais il est juste que je demande congé à vous à qui j’appartiens tout entier. » Maint soupir et sanglot couverts marquèrent la séparation. Mais les yeux de nul n’étaient assez perçants, ni les oreilles d’aucun assez fines, pour apprendre de ce qu’il vit et entendit qu’il y eût quelque amour entre ces deux. Cligés, malgré le chagrin qu’il ressentait, prit son congé à la première occasion. Il est plein de pensées tandis qu’il s’en va, et ainsi sont l’empereur et maints autres qui restent derrière. Mais plus que tous les autres, Fenice est pensive : elle ne trouve nul fond ni borne aux réflexions qui l’occupent, tant ses soucis sont multipliés. Elle était encore oppressée par la pensée lorsqu’elle arriva en Grèce. Là, elle était tenue en grand honneur comme maîtresse et impératrice ; mais son cœur et son esprit appartiennent à Cligés, partout où il va, et elle souhaite que son cœur ne revienne jamais à elle, à moins qu’il ne lui soit ramené par celui qui périt de la même maladie dont il l’a frappée. S’il guérissait, elle recouvrerait aussi, mais il ne sera jamais sa victime sans qu’elle ne le soit aussi bien. Son trouble apparaît dans sa couleur pâle et changée ; car la couleur fraîche, claire et rayonnante que la Nature lui avait donnée est maintenant une étrangère à son visage. Elle pleure souvent et soupire souvent. Peu lui chaut son empire et les richesses qui sont les siennes. Elle chérit toujours dans son souvenir l’heure où Cligés s’en alla, et le congé qu’il prit d’elle, comment il changea de couleur et devint pâle, et combien son expression était larmoyante, car il vint pleurer en sa présence humblement et simplement sur ses genoux, comme contraint de l’adorer. Tout cela est doux et plaisant pour elle à se remémorer et à méditer. Et ensuite, comme une petite friandise, elle prend sur sa langue au lieu d’épice une douce parole que pour toute la Grèce elle ne souhaiterait pas qu’il eût employée contrairement au sens qu’elle avait compris lorsqu’il l’avait d’abord prononcée ; car elle ne vit d’aucune autre douceur, et il n’est rien d’autre qui lui plaise. Cette parole seule la soutient et la nourrit, et apaise toute sa peine. Elle ne se soucie de manger et boire d’aucun autre mets ou breuvage, car lorsque les deux amants furent venus à se séparer, Cligés avait dit qu’il était « tout à elle ». Cette parole est si douce et a si bon goût que de la langue elle émeut son cœur, et elle la prend en sa bouche et en son cœur pour en être d’autant plus sûre. Sous nul autre verrou elle n’oserait stocker ce trésor. Nulle part il ne pourrait être logé si bien que dans son propre sein. Elle ne le laissera jamais exposé à aucun prix, étant dans une telle crainte des brigands et des voleurs. Mais il n’est nul fondement à son anxiété, et elle n’a nulle peur à avoir des oiseaux de proie, car son trésor n’est pas mobile, mais est plutôt comme une maison qui ne peut être détruite par le feu ou le flot, mais restera toujours fixée en un seul lieu. Mais elle ne ressent nulle confiance en la matière, aussi s’inquiète-t-elle et s’efforce-t-elle de trouver et tenir quelque fondement sur lequel se tenir, interprétant la situation de diverses façons. Elle s’oppose et défend sa position, et s’engage dans l’argument suivant : « Avec quelle intention Cligés dirait-il “Je suis tout à vous” à moins que ce ne soit l’amour qui l’y poussât ? Quel pouvoir puis-je avoir sur lui qu’il dût m’estimer si hautement que de faire de moi la maîtresse de son cœur ? N’est-il pas plus beau que moi, et de plus haut rang que moi ? Je n’y vois rien d’autre que l’amour, qui pourrait m’accorder un tel don. Moi, qui ne puis échapper à son pouvoir, je prouverai par mon propre cas qu’à moins qu’il ne m’aimât, il ne dirait jamais qu’il était à moi ; à moins que l’amour ne le tienne dans ses rets, Cligés ne pourrait jamais dire qu’il était à moi pas plus que je ne pourrais dire que j’étais tout à lui à moins que l’amour ne m’eût mise entre ses mains. Car s’il ne m’aime pas, au moins ne me craint-il pas. J’espère que l’amour qui me donne à lui me donnera en retour lui à moi. Mais à présent je suis fort accablée parce que c’est une parole si triviale, et je pourrais simplement être trompée, car maints sont ceux qui en termes flatteurs diront même à un total étranger, “Je suis et tout ce que j’ai est à vous”, et ils sont de plus oisifs jaseurs que les geais. Ainsi je ne sais que penser, car il pourrait bien advenir qu’il l’ait dite juste pour me flatter. Pourtant j’ai vu sa couleur changer, et je l’ai vu pleurer piteusement. À mon jugement, les larmes et son visage confus et pâle ne furent point produits par traîtrise, ni ne furent-ils les fruits de la fourberie. Ces yeux desquels j’ai vu des larmes couler n’étaient point coupables de fausseté. Assez de signes d’amour j’ai vus, si j’y connais quelque chose. Oui, en une mauvaise heure j’ai songé à l’amour ; malheur à moi que je l’aie jamais appris, car l’expérience en a été amère. L’a-t-elle été en vérité ? Oui, certes. Je suis morte quand je ne puis voir celui qui a dérobé mon cœur par sa flatteuse cajolerie, à cause de quoi mon cœur quitte sa demeure, et ne veut demeurer avec moi, haïssant mon foyer et mon établissement. En vérité j’ai été mal traitée par celui qui a mon cœur en sa garde. Celui qui me vole et prend ce qui est mien ne peut m’aimer, de cela je suis sûre. Mais en suis-je sûre ? Pourquoi alors a-t-il pleuré ? Pourquoi ? Ce n’était point en vain, car il y avait cause assez. Je ne dois point supposer que j’en fus la cause, car on est toujours réticent à quitter les gens que l’on aime et que l’on connaît. Ainsi n’est-il point étrange s’il fut désolé et chagriné et s’il pleura lorsqu’il quitta quelqu’un qu’il connaissait. Mais celui qui lui donna ce conseil d’aller et de demeurer en Bretagne n’aurait pu me frapper plus efficacement. Il est coupé au vif qui perd son cœur. Celui qui le mérite devrait être mal traité ; mais je n’ai jamais mérité un tel traitement. Hélas, malheureuse, pourquoi Cligés m’a-t-il tuée quand je suis innocente ? Mais je suis injuste de l’accuser ainsi sans cause. Sûrement Cligés ne m’aurait jamais désertée si son cœur était comme le mien. Je suis sûre que son cœur n’est pas comme le mien. Et si mon cœur est logé dans le sien, il ne s’en éloignera jamais, et le sien ne se séparera jamais du mien, car mon cœur le suit secrètement : ils ont formé une si bonne compagnie. Mais, après tout, pour dire la vérité, ils sont très différents et contraires. Comment sont-ils différents et contraires ? Eh bien, le sien est le maître et le mien l’esclave ; et l’esclave ne peut avoir de volonté propre, mais seulement faire la volonté de son maître et délaisser toutes autres affaires. Mais quel rapport cela a-t-il avec moi ? Mon cœur et mon service ne sont point son souci. Cet arrangement m’afflige, qu’un seul soit maître de nous deux. Pourquoi mon cœur n’est-il pas aussi indépendant que le sien ? Alors leur pouvoir serait égalisé. Mon cœur est à présent prisonnier, incapable de se mouvoir à moins que le sien ne se meuve aussi. Et que son cœur erre ou demeure immobile, le mien doit nécessairement se préparer à le suivre dans son sillage. Dieu ! pourquoi nos corps ne sont-ils pas si proches l’un de l’autre que je puisse d’une certaine manière ramener mon cœur ! Ramener ? Folle, si je devais le retirer de sa joie, je serais sa mort. Qu’il demeure là ! Je n’ai nul désir de le déloger, mais souhaite plutôt qu’il attende avec son seigneur jusqu’à ce qu’il ressente quelque pitié pour lui. Car plutôt là-bas qu’ici devrait-il avoir miséricorde de son serviteur, parce qu’ils sont tous deux en terre étrangère. Si mon cœur connaît bien le langage de la flatterie, comme il est nécessaire pour le courtisan, il sera riche avant qu’il ne revienne. Quiconque souhaite se tenir dans les bonnes grâces de son seigneur et s’asseoir à côté de lui sur sa droite, pour être à la mode de nos jours, doit enlever la plume de sa tête, même lorsqu’il n’y en a point. Mais il est un mauvais trait à cette pratique : tandis qu’il flatte son maître, qui est rempli de mal et de vilenie, il ne sera jamais assez courtois pour lui dire la vérité ; plutôt lui fait-il penser et croire que nul ne pourrait se comparer à lui en prouesse et en connaissance, et le maître pense qu’il dit la vérité. Cet homme ne se connaît point lui-même qui prend la parole d’un autre sur des qualités qu’il ne possède point. Car même s’il est un misérable méchant et insolent, et aussi poltron qu’un lièvre, vil, fou, difforme, et un vilain tant en parole qu’en acte--pourtant un homme le louera en face qui, dans son dos, se moquera de lui. Mais quand, à son ouïe, il parle de lui à un autre, il le loue, tandis que son seigneur feint de ne pas entendre ce qu’ils disent entre eux ; si, cependant, il pensait qu’il ne serait point entendu, il dirait quelque chose que son maître n’aimerait point. Et si son maître prend plaisir à mentir, le serviteur est tout prêt avec son consentement, et ne sera jamais en reste pour affirmer que tout ce que son maître dit est vrai. Celui qui fréquente les cours et les seigneurs doit toujours être prêt avec un mensonge. Ainsi, aussi, mon cœur doit-il faire s’il veut trouver faveur auprès de son seigneur. Qu’il flatte et soit obséquieux. Mais Cligés est un tel chevalier, si beau, si ouvert, et si loyal, que mon cœur, en le louant, n’a jamais besoin d’être faux ou perfide, car en lui il n’est rien à améliorer. C’est pourquoi je souhaite que mon cœur le serve, car, comme le dit le proverbe populaire, “Celui qui sert un noble homme est bien mauvais s’il ne s’améliore en sa compagnie.” »
Ainsi l'amour harcèle Fenice. Mais ce tourment est sa joie, dont elle ne peut jamais se lasser. Cligés a maintenant traversé la mer et est arrivé à Wallingford. Il y a pris, à grands frais, de riches quartiers. Mais ses pensées sont toujours tournées vers Fenice, sans jamais l'oublier une seule heure. Tandis qu'il s'attarde et demeure en ce lieu, ses hommes, agissant selon ses instructions, se livrèrent à de diligentes recherches. Ils apprirent que les barons du roi Arthur, ainsi que le roi en personne, avaient fixé un tournoi dans la plaine devant Oxford, qui se trouve tout près de Wallingford. Là, la lutte fut organisée, et elle devait durer quatre jours. Mais Cligés aura tout le loisir de se préparer si, entre-temps, il a besoin de quoi que ce soit, car plus d'une quinzaine doit s'écouler avant que le tournoi ne commence. Il ordonne à trois de ses écuyers de se rendre rapidement à Londres et d'y acheter trois jeux d'armes différents, l'un noir, l'autre rouge, le troisième vert, et qu'au retour chacun soit maintenu couvert d'un tissu neuf, afin que si quelqu'un les rencontrait sur la route, il ne puisse connaître la couleur des armes qu'ils transportent. Les écuyers partent aussitôt et arrivent à Londres, où ils trouvent disponible tout ce dont ils ont besoin. Ayant accompli cette commission, ils reviennent sur-le-champ sans perdre un instant. Lorsque les armes qu'ils avaient rapportées furent montrées à Cligés, il en fut fort satisfait. Il ordonna qu'elles soient mises à l'écart et cachées, avec celles que l'empereur lui avait données près du Danube, lorsqu'il l'avait fait chevalier. Je ne choisis pas de vous dire maintenant pourquoi il les fit remiser ; mais cela vous sera expliqué lorsque tous les hauts barons du pays seront montés sur leurs destriers et se rassembleront en quête de renommée.
Au jour qui avait été convenu, les nobles de renom se rassemblèrent. Le roi Arthur, avec tous ses hommes qu'il avait choisis parmi les meilleurs, prit position à Oxford, tandis que la plupart des chevaliers se rangeaient près de Wallingford. N'attendez pas de moi que je retarde le récit et vous dise que tel roi ou tel comte était présent, et que celui-ci ou celui-là était du nombre. Lorsque le temps fut venu pour les chevaliers de se rassembler, selon la coutume de ces jours-là, s'avança seul entre deux lignes l'un des plus vaillants chevaliers du roi Arthur pour annoncer que le tournoi devait commencer. Mais dans ce cas, personne n'ose s'avancer et l'affronter pour la joute. Il n'en est aucun qui ne se retienne. Et certains demandent : « Pourquoi nos chevaliers tardent-ils ainsi, sans sortir des rangs ? Quelqu'un va sûrement bientôt commencer. » Et les autres répondent : « Ne voyez-vous donc pas quel adversaire cette partie a envoyé contre nous ? Quiconque l'ignore doit savoir que c'est un pilier, capable de se tenir aux côtés des trois meilleurs du monde. » « Qui est-ce donc ? » « Eh quoi, ne voyez-vous pas ? C'est Sagremor le Hardi. » « Est-ce lui ? » « C'est lui, assurément. » Cligés écoute et entend ce qu'ils disent, alors qu'il est assis sur son cheval Morel, vêtu d'une armure plus noire qu'une mûre : car toute son armure était noire. Comme il sort des rangs et éperonne Morel hors de la foule, il n'est personne, en le voyant, qui ne s'exclame auprès de son voisin : « Cet homme monte bien, la lance au repos ; c'est un chevalier très habile qui porte ses armes avec aisance ; son écu s'ajuste bien autour de son cou. Mais il doit être bien fou pour entreprendre, de son plein gré, de jouter contre l'un des plus vaillants chevaliers que l'on puisse trouver dans tout le pays. Qui peut-il être ? Où est-il né ? Qui le connaît ici ? » « Pas moi. » « Ni moi. » « Il n'a pas un flocon de neige sur lui ; mais toute son armure est bien plus noire que le manteau d'aucun moine ou prieur. » Tandis qu'ils parlent ainsi, les deux concurrents lâchent la bride de leurs chevaux sans délai, car ils sont fort impatients et désireux d'en venir aux mains. Cligés le frappe si fort qu'il écrase l'écu contre son bras, et le bras contre son corps, sur quoi Sagremor tombe de tout son long. Cligés s'approche sans faillir et lui ordonne de se déclarer son prisonnier, ce que Sagremor fait aussitôt. Maintenant le tournoi est bel et bien commencé, et les adversaires se rencontrent en rivalité. Cligés court sur le champ, cherchant des adversaires avec qui jouter, mais il n'est aucun chevalier qui se présente qu'il ne renverse ou ne fasse prisonnier. Il surpasse en gloire tous les chevaliers de chaque camp, car là où il va combattre, le combat est rapidement terminé. On peut considérer comme brave l'homme qui tient sa place pour jouter avec lui, car il est plus méritoire d'oser l'affronter que de vaincre un autre chevalier. Et si Cligés l'emmène prisonnier, il gagne du moins cette renommée d'avoir osé attendre et combattre avec lui. Cligés remporte la gloire et le renom de tout le tournoi. Le soir venu, il se retira secrètement vers son gîte afin que nul ne puisse converser avec lui. Et de peur que quelqu'un ne cherche la maison où les armes noires sont exposées, il les range dans une chambre afin que personne ne puisse les trouver ou les voir, et il suspend ses armes vertes à la porte de la rue, où elles seront en évidence, et où les passants les verront. Et si quelqu'un demande et s'enquiert où est son gîte, il ne peut l'apprendre lorsqu'il ne voit aucun signe de l'écu noir qu'il cherche.
Par cette ruse, Cligés reste caché dans la ville. Et ceux qui étaient ses prisonniers allaient d'un bout à l'autre de la ville en demandant le chevalier noir, mais personne ne pouvait leur donner la moindre information. Le roi Arthur lui-même fait rechercher partout ; mais il n'y a qu'une seule réponse : « Nous ne l'avons pas vu depuis que nous avons quitté les lices, et ne savons ce qu'il est devenu. » Plus de vingt jeunes gens, envoyés par le roi, le recherchent ; mais Cligés s'est si bien dissimulé qu'ils ne peuvent en trouver la moindre trace. Le roi Arthur est rempli d'étonnement lorsqu'il est informé que personne, de haut ou bas rang, ne peut indiquer son logis, pas plus que s'il était à Césarée, Tolède ou en Crète. « Ma foi, dit-il, je ne sais ce qu'ils peuvent dire, mais pour moi, cela semble une chose merveilleuse. Peut-être était-ce un fantôme qui est apparu parmi nous. Maint chevalier a été désarçonné, et des hommes nobles ont donné leur foi à quelqu'un dont ils ne peuvent trouver la maison, ni même le pays ou la localité ; chacun de ces hommes doit forcément manquer à tenir sa promesse. » Ainsi le roi exprimait ses pensées, mais il aurait tout aussi bien pu garder le silence.
Ce soir-là, parmi tous les barons, on parla beaucoup du chevalier noir, car ils ne parlaient vraiment d'autre chose. Le lendemain, ils s'armèrent à nouveau sans convocation et sans requête. Lancelot du Lac, en qui ne manque point le courage, chevauche avec sa lance dressée pour attendre un concurrent à la première joute. Voici Cligés qui arrive rapidement, plus vert que l'herbe des champs, et monté sur un destrier rouge fauve, portant sa crinière du côté droit. Partout où Cligés éperonne son cheval, il n'est personne, avec ou sans cheveux, qui ne le regarde avec stupéfaction et ne s'exclame auprès de son voisin : « Ce chevalier est à tous égards plus gracieux et habile que celui qui portait hier les armes noires, tout comme un pin est plus beau qu'un hêtre blanc, et le laurier que le sureau. Nous ne savons pas encore qui était le vainqueur d'hier ; mais nous saurons ce soir qui est cet homme. » Chacun répond : « Je ne le connais pas, et je ne l'ai jamais vu, que je sache. Mais il est plus beau que celui qui a combattu hier, et plus beau que Lancelot du Lac. Si cet homme chevauchait armé dans un sac et Lancelot dans l'argent et l'or, cet homme serait encore plus beau que lui. » Ainsi tous prennent le parti de Cligés. Et les deux champions poussent leurs destriers avec toute la force de l'éperon. Cligés lui donne un tel coup sur l'écu d'or où est représenté le lion qu'il le renverse de sa selle et se tient au-dessus de lui pour recevoir sa reddition. Pour Lancelot, il n'y eut aucun secours ; il dut donc se déclarer son prisonnier. Alors le tumulte recommença avec le fracas des lances qui se brisaient. Ceux qui sont du côté de Cligés placent toute leur confiance en lui. Car parmi ceux qu'il défie et frappe, il n'en est aucun si fort qu'il ne doive tomber de son cheval à terre. Ce jour-là, Cligés fit si bien, et désarçonna et fit captifs tant de chevaliers, qu'il donna double satisfaction à son camp, et gagna pour lui-même deux fois plus de gloire qu'il n'en avait acquis la veille. Le soir venu, il se rendit aussi vite qu'il put à son logis, et fit rapidement sortir l'écu vermeil et ses autres armes, tandis qu'il ordonnait que les armes qu'il avait portées ce jour-là fussent remisées : l'hôte les rangea avec soin. À nouveau, ce soir-là, les chevaliers qu'il avait capturés le cherchèrent, mais sans en entendre aucune nouvelle. Dans leurs gîtes, la plupart de ceux qui parlent de lui le font avec louange et admiration. Le lendemain, les gais et vaillants chevaliers retournent au combat. Du côté d'Oxford s'avance un vassal de grand renom, nommé Perceval de Galles. Dès que Cligés le vit partir, et apprit avec certitude qui c'était, lorsqu'il eut entendu le nom de Perceval, il fut très désireux de se mesurer à lui. Il sortit aussitôt des rangs sur un destrier alezan espagnol, et tout vêtu d'une armure vermeil. Alors tous le contemplent, s'étonnant plus que jamais auparavant, et disant qu'ils n'avaient jamais vu chevalier si parfait. Et les concurrents éperonnent sans délai jusqu'à ce que leurs coups puissants atteignent leurs écus. Les lances, bien que courtes et robustes, se courbent jusqu'à ressembler à des cerceaux. Sous les yeux de tous ceux qui regardaient, Cligés frappa Perceval si fort qu'il le renversa de son cheval et le fit se rendre sans longue lutte ni grand débat. Quand Perceval eut engagé sa parole, la joute recommença, et l'engagement devint général. Chaque chevalier que Cligés rencontre, il le force à terre. Il ne quitta pas les lices ce jour-là, même pour une seule heure, tandis que tous les autres frappaient sur lui comme sur une tour, individuellement, bien sûr, et non par groupes de deux ou trois, car telle n'était pas la coutume alors. Sur son écu, comme sur une enclume, les autres frappent et martèlent, le fendant et le taillant en pièces. Mais quiconque le frappe là, il le lui rend en le jetant de ses étriers et de sa selle ; et nul, à moins de vouloir mentir, ne pourrait manquer de dire, lorsque les joutes cessèrent, que le chevalier à l'écu rouge avait remporté toute la gloire ce jour-là. Et tous les meilleurs et plus courtois chevaliers auraient voulu faire sa connaissance. Mais leur désir ne fut point satisfait avant qu'il ne fût parti secrètement, voyant le soleil déjà couché ; et il fit retirer son écu vermeil et tout son harnais, et ordonna d'apporter ses armes blanches, celles avec lesquelles il avait été adoubé chevalier la première fois, tandis que les autres armes et les destriers étaient attachés dehors près de la porte. Ceux qui remarquent cela réalisent et s'exclament qu'ils ont tous été vaincus et défaits par un seul homme ; car chaque jour, il s'est déguisé avec un cheval et un équipement différents, semblant ainsi changer d'identité ; pour la première fois, ils le remarquèrent. Et mon seigneur Gauvain proclama qu'il n'avait jamais vu un tel champion, et souhaitait donc faire sa connaissance et apprendre son nom, annonçant que dès le lendemain il serait le premier au ralliement des chevaliers. Pourtant, avec tout cela, il ne se vante point ; au contraire, il dit qu'il s'attend pleinement à ce que le chevalier étranger ait tout l'avantage avec la lance ; mais il se pourrait qu'à l'épée il ne lui soit pas supérieur (car avec l'épée, Gauvain n'avait point de maître). Maintenant, c'est le désir de Gauvain de mesurer sa force le lendemain avec ce chevalier étranger qui change chaque jour ses armes, ainsi que son cheval et son harnais. Ses mues seront bientôt nombreuses s'il continue ainsi chaque jour, selon sa coutume, à rejeter son vieux plumage pour en assumer de nouveau. Ainsi, quand il pensait à l'épée et à la lance respectivement, Gauvain dépréciait et estimait grandement la prouesse de son adversaire. Le jour suivant, il voit Cligés revenir plus blanc que la fleur de lis, son écu fermement saisi par les courroies intérieures et assis sur son destrier arabe blanc, comme il l'avait prévu la nuit précédente. Gauvain, brave et illustre, ne cherche point le repos sur le terrain de bataille, mais éperonne et chevauche en avant, s'efforçant du mieux qu'il peut de gagner l'honneur dans la mêlée, s'il peut trouver un adversaire. Dans un instant, ils seront tous deux sur le champ. Car Cligés n'avait nul désir de se retenir lorsqu'il entendit les paroles des hommes qui disaient : « Voilà Gauvain, qui n'est point un faible, ni à pied ni à cheval. C'est un homme que nul n'attaquera. » Lorsque Cligés entend ces mots, il se précipite vers lui au milieu du champ ; tous deux s'avancent et se rencontrent avec un bond plus vif que celui du cerf qui entend le son des chiens venant aboyer après lui. Les lances sont poussées contre les écus, et les coups produisent un tel ravage que les lances se fendent, craquent et se brisent jusqu'au talon, et les arcades de selle cèdent à l'arrière, et les sangles et les poitrails rompent. Tous deux tombent à terre en même temps et tirent leurs épées nues, tandis que les autres se rassemblent pour regarder la bataille. Alors le roi Arthur s'avança pour les séparer et établir la paix. Mais avant que la trêve ne fût jurée, les hauberts blancs étaient fort déchirés et mis en pièces, les écus fendus et taillés en éclats, et les heaumes écrasés.
Le roi les regarda avec plaisir pendant un moment, tout comme beaucoup d'autres qui dirent qu'ils n'estimaient pas moins les hauts faits d'armes du chevalier blanc que ceux de mon seigneur Gauvain, et ils n'étaient pas encore prêts à dire lequel était le meilleur et lequel le pire, ni lequel était susceptible de gagner, si on leur avait permis de combattre jusqu'à la fin ; mais il ne plut pas au roi de les laisser faire plus qu'ils n'avaient fait. Alors il s'avança pour les séparer, disant : « Arrêtez maintenant ! Malheur si un autre coup est porté ! Faites la paix maintenant, et soyez bons amis. Beau neveu Gauvain, je vous fais cette requête ; car sans ressentiment et sans haine, il n'est point séant pour un gentilhomme de continuer à combattre et défier son adversaire. Mais si ce chevalier voulait consentir à venir à ma cour et à se joindre à nos jeux, ce ne serait point pour son malheur ou son dommage. Neveu, faites-lui cette requête. » « Volontiers, mon seigneur. » Cligés n'a nul désir de refuser, et consent avec joie à venir quand le tournoi sera conclu. Car maintenant, il a plus que suffisamment exécuté l'injonction de son père. Et le roi dit qu'il n'a point désir que le tournoi dure trop longtemps, et qu'ils peuvent se permettre de s'arrêter sur-le-champ. Ainsi les chevaliers se retirèrent, selon le vœu et l'ordre du roi. Maintenant qu'il doit suivre dans le cortège royal, Cligés envoie chercher toute son armure. Dès qu'il le peut, il vient à la cour ; mais d'abord, il changea complètement sa tenue, et vint vêtu à la mode des Français. Dès qu'il arriva à la cour, tous coururent à sa rencontre sans délai, faisant une telle joie et fête qu'on n'en vit jamais de plus grande, et tous ceux qu'il avait capturés dans la joute l'appellent seigneur ; mais il ne voulait rien entendre de cela, et dit qu'ils pouvaient tous être libres, s'ils étaient tout à fait sûrs et satisfaits que c'était lui qui les avait capturés. Et il n'en fut pas un qui ne s'écriât : « Vous étiez l'homme ; nous en sommes sûrs ! Nous estimons hautement votre connaissance, et nous devrions vous aimer et vous estimer et vous appeler notre seigneur, car aucun de nous ne peut vous égaler. Tout comme le soleil surpasse les petites étoiles, si bien que leur lumière ne peut être vue dans le ciel lorsque les rayons du soleil apparaissent, ainsi notre prouesse est éteinte et abaissée en présence de la vôtre, bien que la nôtre fût aussi autrefois célèbre dans le monde. » Cligés ne sait que répondre, car à son avis, ils le louent tous plus qu'il ne le mérite ; cela lui plaît, mais il éprouve de la honte, et le sang monte à son visage, révélant à tous sa modestie. L'escortant au milieu de la salle, ils le menèrent au roi, là où tous cessèrent leurs paroles de compliment et de louange. L'heure du repas était venue, et ceux dont c'était le devoir se hâtèrent de dresser les tables. Les tables dans la salle furent rapidement dressées, puis, tandis que les uns prenaient les serviettes, et que les autres tenaient les bassins, ils offrirent l'eau à tous ceux qui venaient. Quand tous se furent lavés, ils prirent leurs places. Et le roi, prenant Cligés par la main, le fit asseoir devant lui, car il désirait apprendre ce jour même, si possible, qui il était. Du repas, je n'ai besoin de parler davantage, car les plats étaient aussi bien fournis que si le bœuf se vendait à un denier.
Lorsque tous les services eurent été présentés, le roi ne garda plus le silence. « Mon ami, dit-il, je veux savoir si ce fut par fierté que vous n'avez pas daigné venir à la cour dès votre arrivée dans ce pays, pourquoi vous vous êtes tenu à l'écart des gens et pourquoi vous avez changé vos armes ; dites-moi aussi quel est votre nom et de quelle race vous descendez. » Cligés répond : « Rien n'en sera caché. » Il raconta et relata au roi tout ce qu'il souhaitait savoir. Et quand le roi eut tout entendu, il l'embrassa et lui fit grand honneur, tandis que tous se joignaient à lui pour le saluer. Et quand monseigneur Gauvain apprit la vérité, il l'accueillit, plus encore que les autres, avec cordialité. Ainsi, tous s'unissent pour le saluer, disant qu'il est très beau et très vaillant. Le roi l'aime et l'honore par-dessus tous ses neveux. Cligés demeure auprès du roi jusqu'à ce que l'été revienne, visitant entre-temps toute la Bretagne, la France et la Normandie, où il accomplit tant de prouesses chevaleresques qu'il prouva pleinement sa valeur. Mais l'amour dont il porte la blessure ne lui donne ni paix ni repos. L'inclination de son cœur le tient fixé sur une seule pensée. Sa pensée revient vers Fénice, qui, de loin, afflige son cœur. Le désir le prend de retourner ; car il est privé depuis trop longtemps de la vue de la dame la plus désirée qui fut jamais désirée par personne. Il ne prolongera pas cette privation, mais se prépare à retourner en Grèce et se met en route après avoir pris congé. Le roi et monseigneur Gauvain furent affligés, je peux bien le croire, lorsqu'ils ne purent plus le retenir. Mais il est impatient de retourner auprès de celle qu'il aime et qu'il convoite tant que le chemin lui semble long à travers terre et mer : tant il languit de voir celle qui a dérobé et subtilisé son cœur. Mais elle le récompense pleinement ; car elle lui paie, comme un loyer, la monnaie de son propre cœur, qui ne lui est pas moins chère. Mais il n'en est nullement sûr, n'ayant aucun contrat ni accord à montrer ; c'est pourquoi son anxiété est grande. Et elle est dans une détresse tout aussi grande, harcelée et tourmentée par l'amour, ne prenant plaisir à rien de ce qu'elle voit depuis le moment où elle l'a vu pour la dernière fois. Le fait qu'elle ne sache même pas s'il est en vie ou non remplit son cœur d'angoisse. Mais Cligés se rapproche de jour en jour, ayant la chance de bénéficier de vents favorables, jusqu'à ce qu'il arrive joyeusement au port devant Constantinople. Lorsque la nouvelle parvint à la ville, nul n'a besoin de demander si l'empereur fut heureux ; mais cent fois plus grande fut la joie de l'impératrice.
Cligés, avec sa compagnie, ayant débarqué à Constantinople, est maintenant de retour en Grèce. Les plus riches et les plus nobles hommes viennent tous à sa rencontre au port. Et quand l'empereur le rencontre, lui qui, avant tous les autres, était allé à sa rencontre avec l'impératrice à ses côtés, il court l'embrasser et le saluer en présence de tous. Et quand Fénice l'accueille, chacun change de couleur en présence de l'autre, et c'est en vérité une merveille, alors qu'ils sont si proches, de voir comment ils s'empêchent de s'embrasser et de s'échanger les baisers que l'amour exigerait ; mais cela aurait été folie et déraison. Le peuple s'assemble de tous côtés avec le désir de le voir, et le conduit à travers la ville, les uns à pied et les autres à cheval, jusqu'à ce qu'ils l'amènent au palais impérial. Nulle parole ne pourra jamais dire la joie, l'honneur et le service courtois qui furent là déployés. Mais chacun s'efforçait de son mieux de faire tout ce qu'il pensait devoir plaire et satisfaire Cligés. Et son oncle lui remet tous ses biens, excepté la couronne : il souhaite qu'il satisfasse pleinement son plaisir et qu'il prenne tout ce qu'il désire de sa richesse, que ce soit sous forme de terres ou de trésors. Mais il ne se soucie ni d'argent ni d'or, tant qu'il n'ose pas révéler ses pensées à celle à cause de qui il ne peut trouver de repos ; et pourtant il a tout le temps et l'occasion de parler, s'il n'avait pas peur d'être repoussé ; car maintenant il peut la voir chaque jour et s'asseoir à ses côtés en tête-à-tête sans opposition ni entrave, car personne n'y voit aucun mal.
Quelque temps après son retour, il vint seul un jour dans la chambre de celle qui n'était pas son ennemie, et vous pouvez être sûr que la porte ne fut pas verrouillée à son approche. À ses côtés il prit place, tandis que les autres s'éloignaient, afin que nul ne pût être assis près d'eux et entendre leurs paroles. D'abord, Fénice parla de la Bretagne, et l'interrogea sur le caractère et l'apparence de monseigneur Gauvain, jusqu'à ce que ses mots finissent par toucher le sujet qui la remplissait d'effroi. Elle lui demanda s'il avait donné son amour à quelque dame ou demoiselle dans ce pays. Cligés ne fut pas obstiné ni lent à répondre à cette demande, mais il sut aussitôt quelle réponse faire dès qu'elle eut posé la question. « Dame, dit-il, j'étais amoureux pendant que j'y étais, mais pas de quelqu'un de ce pays. En Bretagne, mon corps était sans mon cœur, comme un morceau d'écorce sans le bois. Depuis que j'ai quitté l'Allemagne, je n'ai pas su ce qu'il est advenu de mon cœur, sinon qu'il est venu ici après vous. Mon cœur était ici, et mon corps était là-bas. Je n'étais pas vraiment loin de la Grèce ; car mon cœur était venu ici, pour lequel je suis maintenant revenu ; pourtant, il ne retourne pas à sa demeure, et je ne peux le ramener à moi, ni ne le souhaite, si je le pouvais. Et vous, comment vous est-il allé, depuis que vous êtes venue dans ce pays ? Quelle joie avez-vous eue ici ? Aimez-vous les gens, aimez-vous le pays ? Je ne devrais vous poser aucune autre question que celle de savoir si le pays vous plaît. » « Il ne m'a pas plu jusqu'à présent ; mais actuellement, j'éprouve une certaine joie et satisfaction, dont vous pouvez être sûr que je ne les perdrais pas pour Pavie ou Plaisance. De cette joie, je ne peux arracher mon cœur, et je ne tenterai jamais d'user de la force. Rien que l'écorce ne reste en moi, car je vis et j'existe sans cœur. Je ne suis jamais allée en Bretagne, et pourtant, sans moi, mon cœur a été engagé là-bas dans je ne sais quelle affaire. » « Dame, quand était-ce que votre cœur était là-bas ? Dites-moi quand il y est allé, le temps et la saison, si c'est une chose que vous pouvez honnêtement me dire à moi ou à quiconque. Était-ce là pendant que j'y étais ? » « Oui, mais vous ne le saviez pas. Il y fut aussi longtemps que vous, et il est revenu avec vous. » « Dieu ! Je ne l'ai jamais vu, ni ne savais qu'il y était. Dieu ! Pourquoi ne l'ai-je pas su ? Si j'en avais été informé, assurément, ma dame, je lui aurais tenu une agréable compagnie. » « Vous m'auriez rendu la consolation que vous me deviez en vérité, car j'aurais été très aimable envers votre cœur s'il avait plu à celui-ci de venir là où il aurait pu savoir que j'étais. » « Dame, assurément il est venu à vous. » « À moi ? Alors il n'est venu en aucun lieu étrange, car le mien aussi est allé à vous. » « Alors, dame, selon ce que vous dites, nos cœurs sont ici avec nous maintenant, car mon cœur est tout entier entre vos mains. » « Vous avez en retour le mien, mon ami ; ainsi nous sommes en parfait accord. Et vous pouvez être sûr, que Dieu me vienne en aide, que votre oncle n'a jamais partagé ma couche, car ce n'était pas mon plaisir, et il ne le pouvait. Jamais encore il ne m'a connue comme Adam a connu sa femme. C'est par erreur que l'on m'appelle épouse ; mais je suis sûre que quiconque m'appelle épouse ne sait pas que je suis encore pucelle. Même votre oncle ne le sait pas, car, ayant bu le breuvage soporifique, il pense qu'il est éveillé quand il dort, et il s'imagine qu'il s'ébat avec moi pendant que je gise dans son étreinte. Mais son exclusion a été totale. Mon cœur est à vous, et mon corps aussi, et nul n'apprendra jamais de moi comment pratiquer la vilenie. Car lorsque mon cœur est allé vers vous, il vous a offert le corps aussi, et il a fait le serment que nul autre ne devrait jamais le partager. L'amour pour vous m'a blessée si profondément que je ne pourrais jamais m'en remettre, pas plus que la mer ne peut se tarir. Si je vous aime, et que vous m'aimez, vous ne serez jamais appelé Tristan, ni moi Iseut ; car alors notre amour ne serait pas honorable. Mais je vous fais cette promesse, que vous n'aurez jamais d'autre joie de moi que celle que vous avez maintenant, à moins que vous ne puissiez concevoir quelque moyen par lequel je puisse être retirée de votre oncle et de sa société sans qu'il me retrouve, ou qu'il puisse nous blâmer, vous ou moi, ou avoir le moindre motif d'accusation. Et demain vous me direz quel est le meilleur plan que vous aurez conçu, et moi aussi, j'y réfléchirai. Demain, aussitôt que je me lèverai, venez parler avec moi ; alors chacun de nous dira ce qu'il pense, et nous procéderons à exécuter ce qui semblera le meilleur. »
Aussitôt que Cligés entendit sa volonté, il fut pleinement d'accord avec elle et dit que ce serait la meilleure chose à faire. Il la quitte heureuse et s'en va, le cœur léger lui-même. Cette nuit-là, chacun reste éveillé à réfléchir avec grand plaisir à quel sera le meilleur plan. Le lendemain matin, aussitôt levés, ils se rencontrent à nouveau pour prendre conseil en privé, comme il le faut assurément. Cligés parle le premier et dit ce à quoi il avait pensé dans la nuit : « Ma dame, dit-il, je pense, et suis d'avis, que nous ne pourrions mieux faire que d'aller en Bretagne ; j'ai pensé que je pourrais vous y emmener ; ne refusez pas, car jamais Hélène ne fut accueillie avec autant de joie à Troie quand Pâris l'y emmena, que celle qui serait ressentie pour vous et moi dans la terre du Roi, mon oncle. Et si ce plan ne rencontre pas votre faveur, dites-moi ce que vous en pensez, car je suis prêt, quoi qu'il arrive, à me conformer à votre décision. » Et elle répond : « Voici ma réponse : je ne partirai jamais ainsi avec vous ; car après que nous serons partis, chacun parlerait de nous comme ils le font d'Iseut la Blonde et de Tristan. Et partout, tous les hommes et les femmes diraient du mal de notre amour. Personne ne croirait, et il n'est pas naturel qu'ils le fassent, la vérité sur cette affaire. Qui croirait que j'ai ainsi, tout en vain, évité et échappé à votre oncle tout en étant encore pucelle ? Je serais simplement considérée comme débauchée et dissolue, et vous seriez pris pour un fou. Il est bon de se rappeler et d'observer l'injonction de saint Paul : si quelqu'un ne veut pas vivre chastement, saint Paul lui conseille d'agir de telle sorte qu'il ne reçoive aucune critique, aucun blâme ni aucun reproche. Il est bon de fermer les bouches mauvaises, et c'est pourquoi, si vous en êtes d'accord, j'ai une proposition à faire : il me semble préférable de consentir à feindre que je suis morte. Je tomberai malade dans peu de temps. Et vous, entre-temps, pourrez prévoir quelques préparatifs pour un lieu de sépulture. Mettez toute votre intelligence à ce que le sépulcre et la bière soient construits de telle sorte que je n'y meure pas, ni n'en sois étouffée, et que personne ne monte la garde la nuit quand vous viendrez m'en sortir. Cherchez donc un tel refuge pour moi, où personne ne puisse me voir à part vous ; et que personne ne subvienne à aucun de mes besoins, excepté vous, à qui je me rends et me donne. Jamais, de toute ma vie, je ne souhaite être servie par un autre homme que vous. Mon seigneur et mon serviteur vous serez ; tout ce que vous ferez me semblera bon ; et jamais je ne serai maîtresse d'aucun empire si vous n'en êtes le maître. N'importe quel endroit misérable, aussi sombre et fétide soit-il, me semblera plus lumineux que tous ces palais si vous êtes avec moi. Si je vous ai là où je peux vous voir, je serai maîtresse d'un trésor incommensurable, et le monde m'appartiendra. Et si l'affaire est soigneusement conduite, aucun mal n'en découlera, et personne ne pourra jamais en dire du mal, car on croira à travers tout l'empire que je moisirai dans la terre. Ma servante, Thessala, qui a été ma nourrice, et en qui j'ai grande confiance, m'apportera une aide fidèle, car elle est très habile, et je me fie entièrement à elle. » Et Cligés, quand il entendit sa bien-aimée, répond : « Ma dame, si cela est réalisable, et si vous pensez que le conseil de votre nourrice est fiable, nous n'avons rien d'autre à faire que de faire nos préparatifs sans délai ; mais si nous commettons la moindre imprudence, nous sommes perdus sans espoir. Dans cette ville, il y a un artisan qui taille et sculpte de merveilleuses images : il n'est aucune terre où il ne soit connu pour les figures qu'il a façonnées, sculptées et réalisées. John est son nom, et il est mon serf. Personne ne pourrait rivaliser avec les meilleurs efforts de John dans quelque art que ce soit, aussi varié soit-il. Car, comparés à lui, ils sont tous des novices, et comme un enfant avec sa nourrice. En imitant son travail, les artisans d'Antioche et de Rome ont appris tout ce qu'ils savent faire, et de plus, il n'est pas d'homme plus loyal. Maintenant, je veux faire un test, et si je peux placer ma confiance en lui, je le rendrai, lui et tous ses descendants, libre ; et je ne manquerai pas de lui dire tout notre plan s'il veut jurer et me donner sa parole qu'il m'aidera loyalement et ne divulguera jamais mon secret. »
Et elle répond : « Qu'il en soit ainsi. » Avec sa permission, Cligés quitta la chambre et s'en alla. Et elle fait mander Thessala, sa servante, qu'elle avait amenée avec elle de son pays natal. Thessala vint aussitôt sans délai, sans savoir pourtant pourquoi elle était appelée. Quand elle demanda à Fénice en privé quel était son désir et son plaisir, elle ne lui cacha aucune de ses intentions. « Nourrice, dit-elle, je sais fort bien que tout ce que je te dirai n'ira pas plus loin, car je t'ai mise à l'épreuve à fond et t'ai trouvée très prudente. Je t'aime pour tout ce que tu as fait pour moi. Dans tous mes tourments, je fais appel à toi sans chercher conseil ailleurs. Tu sais pourquoi je reste éveillée, et quelles sont mes pensées et mes souhaits. Mes yeux ne contemplent qu'un seul objet qui me plaît, mais je ne peux avoir aucun plaisir ni aucune joie en lui si je ne l'achète d'abord à un prix élevé. Car j'ai maintenant trouvé mon égal ; et si je l'aime, il m'aime en retour, et si je souffre, il souffre aussi de ma peine et de mon chagrin. Maintenant, je dois te faire connaître un plan et un projet sur lesquels nous deux nous sommes entendus en privé. » Alors elle lui raconta et lui expliqua comment elle était prête à feindre la maladie, et qu'elle se plaindrait si amèrement qu'à la fin elle prétendrait être morte, et comment Cligés viendrait la dérober la nuit, et qu'ensuite ils seraient ensemble tous les jours. Elle pense qu'il n'y a aucun autre moyen pour elle de supporter plus longtemps la vie. Mais si elle était sûre qu'elle consentirait à lui prêter son aide, l'affaire serait arrangée conformément à leurs souhaits. « Mais je suis lasse d'attendre ma joie et ma chance. » Alors sa nourrice l'assura qu'elle l'aiderait de toutes les manières, lui disant de ne plus avoir aucune crainte. Elle dit qu'aussitôt qu'elle se mettrait au travail, elle ferait en sorte qu'il n'y aurait aucun homme qui, en la voyant, ne croirait certainement que l'âme avait quitté le corps après qu'elle aurait bu une potion qui la laisserait froide, incolore, pâle et raide, sans pouvoir de parole et privée de santé ; pourtant, elle serait vivante et en bonne santé, et n'aurait aucune sensation d'aucune sorte, et ne serait pas plus mal pour une journée et une nuit entière passées dans le sépulcre et la bière.
Quand Fénice entendit ces mots, elle parla ainsi en réponse : « Nourrice, je m'en remets à toi, et, avec une pleine confiance en toi, je ne prendrai aucune mesure pour mon propre compte. Je suis entre tes mains ; pense donc à mes intérêts, et dis à tous les gens qui sont ici de s'en aller, car je suis malade, et ils me dérangent. » Ainsi, en femme prudente, elle leur dit : « Mes seigneurs, ma dame ne va pas bien, et désire que vous vous en alliez tous. Vous parlez fort et faites du bruit, et ce bruit lui est désagréable. Elle ne peut obtenir aucun repos ni aucune paix tant que vous êtes dans la chambre. Je ne me souviens pas qu'elle se soit jamais plainte d'une telle maladie, tant celle-ci semble violente et sérieuse. Alors partez, et ne vous en offusquez pas. » Aussitôt qu'elle eut donné cet ordre, ils s'en allèrent tous rapidement. Et Cligés fit mander John pour qu'il vienne rapidement, et lui parla ainsi en privé : « John, sais-tu ce que je m'apprête à dire ? Tu es mon esclave et je suis ton maître, et je peux donner ou vendre ton corps comme une chose qui m'appartient. Mais si je pouvais te faire confiance dans une affaire que je médite, tu serais à jamais libre, ainsi que les héritiers qui pourraient naître de toi. » John, dans son désir de liberté, répond aussitôt : « Mon seigneur, il n'y a rien que je ne ferais avec joie pour me voir, moi, ma femme et mes enfants, libres. Dites-moi quels sont vos ordres, car rien ne saurait être si difficile qu'il puisse m'occasionner du travail ou de la peine ou être dur pour moi à exécuter. À ce compte, même si c'était contre mon gré, il me faudrait obéir à vos commandements et abandonner mes propres affaires. » « Vrai, John ; mais c'est une affaire dont j'ose à peine parler, à moins que tu ne veuilles m'assurer par ton serment que tu m'aideras fidèlement et ne me trahiras jamais. » « Volontiers, sire, répond John : n'ayez jamais aucune crainte à ce sujet ! Car je jurerai et donnerai ma parole que, tant que je vivrai, je ne dirai jamais un mot dont je pense qu'il vous affligera ou vous causera du tort. » « Ah John, même si je devais en mourir, il n'est aucun homme à qui j'oserais mentionner l'affaire dans laquelle je désire ton conseil ; je préférerais me faire arracher l'œil ; je préférerais être mis à mort par toi plutôt que tu n'en parles à un autre homme. Mais je te tiens pour si loyal et si prudent que je te révélerai toute ma pensée. Je suis sûr que tu observeras mes souhaits, tant en m'aidant qu'en gardant le silence. » « Vraiment, sire, que Dieu me vienne en aide ! » Alors Cligés parle et lui explique ouvertement le projet aventureux. Et quand il eut révélé le projet, comme vous m'avez entendu l'exposer, alors John dit qu'il promettait de construire le sépulcre conformément à son meilleur savoir-faire, et dit qu'il l'emmènerait voir une certaine maison à lui que personne encore n'avait jamais vue, pas même sa femme ou aucun de ses enfants. Cette maison, qu'il avait construite, il la lui montrerait, s'il prenait la peine de l'accompagner à l'endroit où, en toute intimité, il travaille, peint et sculpte. Il lui montrerait l'endroit le plus beau et le plus joli qu'il eût jamais vu. Cligés répond : « Allons-y donc. »
Au-dessous de la cité, dans un lieu écarté, Jean avait dépensé beaucoup de peine à la construction d'une tour. Il y conduisit Cligés, le menant à travers les différents étages, qui étaient ornés de belles peintures. Il lui montre les chambres et les cheminées, l'emmenant partout, en haut et en bas. Cligés examine cette demeure solitaire où personne ne vit et où nul n'a accès. Il passe d'une pièce à l'autre, jusqu'à ce qu'il croie avoir tout vu, et il est fort satisfait de la tour, trouvant qu'elle est très belle. La dame y sera à son aise tant qu'elle vivra, car personne ne connaîtra sa cachette. « Non, sire, vous avez raison ; elle ne sera jamais découverte ici. Mais pensez-vous avoir vu toute ma tour et mon beau refuge ? Il reste encore des pièces si dissimulées qu'aucun homme ne pourrait jamais les trouver. Et si vous choisissez de vérifier la vérité de ceci en enquêtant aussi minutieusement que vous le pouvez, vous ne pourriez jamais être si avisé et habile dans votre recherche pour trouver un autre étage ici, à moins que je ne vous le montre et ne vous l'indique. Sachez que les bains ne manquent pas ici, ni rien de ce dont une dame a besoin, et à quoi je puisse penser ou me souvenir. La dame sera ici à son aise. Sous le niveau du sol, la tour s'élargit, comme vous le verrez, et vous ne pouvez trouver nulle part aucune porte d'entrée. La porte est faite de pierre dure avec tant d'adresse et d'art que vous ne pouvez en trouver la fissure. » Cligés dit : « Ce sont des choses merveilleuses que j'entends. Menez le chemin et je vous suivrai, car je suis impatient de voir tout cela. » Alors Jean se mit en route, prenant Cligés par la main, jusqu'à ce qu'il arrive à une porte lisse et polie, toute colorée et peinte. Quand Jean arriva au mur, il s'arrêta, tenant Cligés par la main droite. « Sire, dit-il, il n'est personne qui puisse voir une fenêtre ou une porte dans ce mur ; et pensez-vous que quiconque pourrait passer à travers sans user de violence et sans le briser ? » Et Cligés répond qu'il ne le pense pas, et qu'il ne le pensera jamais, à moins de le voir d'abord. Alors Jean dit qu'il le verra aussitôt, et qu'il va lui ouvrir une porte dans le mur. Jean, qui a construit cet ouvrage, déverrouille la porte dans le mur et l'ouvre pour lui, de sorte qu'il n'a à user d'aucune force ni violence pour la forcer ; puis, l'un marchant devant l'autre, ils descendent par un escalier en colimaçon vers un appartement voûté où Jean avait coutume de faire son travail, quand il lui plaisait de travailler à quelque chose. « Sire, dit-il, de tous les hommes que Dieu a jamais créés, nul autre que nous deux n'est jamais allé là où nous sommes maintenant. Et vous verrez bientôt combien le lieu est commode. Mon conseil est que vous choisissiez ceci comme votre retraite, et que votre amie soit logée ici. Ces quartiers sont assez bons pour une telle invitée ; car il y a des chambres, et des salles de bain avec de l'eau chaude dans les cuves, qui arrive par des tuyaux sous le sol. Quiconque cherche un endroit confortable pour établir et cacher sa dame devrait aller bien loin avant de trouver quelque chose d'aussi charmant. Quand vous l'aurez exploré minutieusement, vous trouverez ce lieu très approprié. » Puis Jean lui montra tout, de belles chambres et des voûtes peintes, signalant maints exemples de son travail qui plurent beaucoup à Cligés. Quand ils eurent examiné toute la tour, Cligés dit : « Jean, mon ami, je vous affranchis, vous et tous vos descendants, et ma vie est absolument entre vos mains. Je désire que mon amie soit ici toute seule, et que personne ne le sache excepté moi, vous et elle. » Jean répond : « Je vous remercie, sire. Maintenant nous sommes restés ici assez longtemps, et comme nous n'avons plus rien à faire, retournons-nous-en. » « C'est juste, dit Cligés, allons-nous-en. » Puis ils s'en vont, et quittent la tour. À leur retour, ils entendent chacun dans la cité dire à son voisin : « Ne connaissez-vous pas la merveilleuse nouvelle concernant ma dame, l'impératrice ? Que le Saint-Esprit lui donne la santé, cette dame douce et prudente ; car elle est alitée d'une grave maladie. »
Quand Cligés entendit ce propos, il se rendit en hâte à la cour. Mais il n'y avait là ni joie ni allégresse : car tout le peuple était triste et prostré à cause de l'impératrice, qui feint seulement d'être malade ; car le mal dont elle se plaint ne lui cause ni chagrin ni douleur. Mais elle leur a dit à tous qu'elle ne souhaite que personne n'entre dans sa chambre tant que sa maladie maintient son emprise avec les douleurs qui l'accompagnent au cœur et à la tête. Elle fait une exception, cependant, en faveur de l'empereur et de son neveu, ne voulant point leur interdire l'accès ; mais elle ne se souciera pas si l'empereur, son seigneur, ne vient pas. Pour l'amour de Cligés, elle est contrainte de passer par une grande douleur et un grand péril. Cela l'afflige qu'il ne vienne pas, car elle n'a aucun désir de voir qui que ce soit d'autre que lui. Cligés, cependant, sera bientôt là, pour lui dire ce qu'il a vu et trouvé. Il entra dans la chambre et lui parla, mais ne resta qu'un instant, car Fenice, afin qu'ils pussent penser qu'elle était importunée par ce qui lui plaisait tant, cria à haute voix : « Allez-vous-en, allez-vous-en ! Vous me troublez et me dérangez trop, car je suis si gravement malade que je ne me lèverai jamais plus. » Cligés, bien que satisfait de ceci, s'en va avec un visage triste : vous ne verriez jamais un visage aussi affligé. À en juger par son apparence, il est très triste ; mais au fond de son cœur, il est joyeux dans l'anticipation de sa joie.
L'impératrice, sans être réellement malade, se plaint et feint d'être souffrante. Et l'empereur, qui a foi en elle, ne cesse de s'affliger, et mande un médecin. Mais elle ne permettra à personne de la voir ou de la toucher. L'empereur peut bien se sentir chagriné lorsqu'elle dit qu'elle n'aura jamais qu'un seul médecin, qui peut facilement lui rendre la santé quand il lui plaira de le faire. Il peut causer sa mort ou sa vie, et c'est à lui qu'elle confie sa santé et sa vie. Ils pensent qu'elle se réfère à Dieu ; mais son sens est bien différent, car elle ne pense à personne d'autre qu'à Cligés. Il est son dieu qui peut lui apporter la santé, ou qui peut causer sa mort.
Ainsi l'impératrice prend soin qu'aucun médecin ne l'examine ; et pour tromper plus complètement l'empereur, elle refuse de manger ou de boire, jusqu'à ce qu'elle devienne toute pâle et livide. Pendant ce temps, sa nourrice s'affaire autour d'elle, et avec une grande ruse chercha secrètement à travers toute la ville, à l'insu de tous, jusqu'à ce qu'elle trouvât une femme qui était désespérément malade d'une maladie mortelle. Afin de parfaire sa ruse, elle avait coutume d'aller la voir souvent et promettait de la guérir de sa maladie ; ainsi chaque jour elle avait coutume de prendre une fiole pour examiner l'urine, jusqu'à ce qu'elle vît un jour qu'aucun remède ne pourrait jamais être d'aucun secours, et qu'elle mourrait ce jour-là même. Cette urine, Thessala l'emporta et la garda jusqu'à ce que l'empereur se levât, moment où elle alla vers lui et dit : « Si telle est maintenant votre volonté, mon seigneur, envoyez chercher tous vos médecins ; car ma maîtresse a rendu de l'eau ; elle est très malade de cette maladie, et elle désire que les docteurs la voient, mais elle ne souhaite pas qu'ils viennent là où elle est. » Les médecins vinrent dans la salle et trouvèrent après examen que l'urine était très mauvaise et incolore, et chacun dit ce qu'il en pensait. Finalement, ils convinrent tous qu'elle ne se rétablirait jamais, et qu'elle vivrait à peine jusqu'à trois heures, moment où, au plus tard, Dieu prendrait son âme à Lui. Cette conclusion, ils l'atteignirent en privé, lorsque l'empereur leur demanda et les conjura de lui dire la vérité. Ils répondent qu'ils n'ont aucune confiance en sa guérison, et qu'elle ne peut vivre au-delà de trois heures, mais rendra son âme avant ce moment. Quand l'empereur entendit cela, il manqua de tomber sans connaissance sur le sol, ainsi que beaucoup d'autres qui apprirent la nouvelle. Jamais des gens ne firent telle plainte que celle qu'il y eut alors à travers tout le palais. Cependant, je ne parlerai plus de leur chagrin ; mais vous entendrez parler des activités de Thessala, comment elle mélange et prépare la potion. Elle mélangea et remua le tout, car elle s'était pourvue longtemps à l'avance de tout ce dont elle aurait besoin pour la potion. Un peu avant trois heures, elle lui donne la potion à boire. Aussitôt sa vue devint trouble, son visage devint aussi pâle et blanc que si elle avait perdu son sang : elle n'aurait pas pu remuer un pied ou une main, même si on l'avait écorchée vive, et elle ne bouge ni ne dit un mot, bien qu'elle perçoive et entende le chagrin de l'empereur et les cris qui remplissent la salle. Les foules en pleurs se lamentent à travers toute la cité, disant : « Dieu ! quel malheur et quel infortune nous ont été apportés par la méchante mort ! Ô mort avide et vorace ! La mort est pire qu'une louve qui reste toujours insatiable. Une morsure aussi cruelle, tu ne l'as jamais infligée au monde ! Mort, qu'as-tu fait ? Que Dieu te confonde pour avoir éteint la lumière de la perfection et de la beauté ! Tu as mis à mort la plus belle et la plus aimable créature, si elle eût vécu, que Dieu ait jamais cherché à former. La patience de Dieu est sûrement trop grande quand Il souffre que tu aies le pouvoir de briser en morceaux ce qui Lui appartient. Maintenant Dieu devrait être courroucé contre toi, et te chasser de ton bailliage ; car ton impudence a été trop grande, ainsi que ton orgueil et ton manque de respect. » Ainsi le peuple s'emporte et se tord les bras et se frappe les mains ; tandis que les prêtres lisent leurs psaumes, faisant des prières pour la bonne dame, afin que Dieu ait pitié de son âme.
Au milieu des larmes et des cris, comme le veut l'histoire, arrivèrent des médecins âgés de Salerne, où ils avaient longtemps séjourné. À la vue du grand deuil, ils s'arrêtèrent pour demander et s'enquérir de la cause des cris et des larmes, pourquoi tout le peuple est dans une telle douleur et une telle détresse. Et voici la réponse qu'ils reçoivent : « Dieu ! messieurs, ne le savez-vous pas ? Le monde entier serait hors de lui comme nous le sommes, s'il ne faisait que connaître le grand chagrin, le deuil, la douleur et la perte qui nous sont arrivés ce jour. Dieu ! d'où venez-vous donc, que vous ne sachiez pas ce qui est arrivé tout juste dans cette cité ? Nous vous dirons la vérité, car nous souhaitons que vous vous joigniez à nous dans le chagrin que nous ressentons. Ne connaissez-vous pas la sinistre Mort, qui désire et convoite toutes choses, et partout guette ce qu'il y a de meilleur ; ne connaissez-vous pas l'acte insensé qu'elle a commis aujourd'hui, comme c'est son habitude de le faire ? Dieu avait illuminé le monde d'une grande radiance, d'une lumière brillante. Mais la Mort ne peut se retenir d'agir selon sa coutume. Chaque jour, dans la mesure de son pouvoir, elle efface la meilleure créature qu'elle puisse trouver. Ainsi elle souhaite éprouver sa puissance, et dans un seul corps, elle a emporté plus d'excellence qu'elle n'en a laissé derrière elle. Elle aurait mieux fait de prendre le monde entier, et de laisser en vie et saine cette proie qu'elle a maintenant emportée. Beauté, courtoisie et savoir, et tout ce qu'une dame peut posséder de bonté a été pris et dérobé par la Mort, qui a détruit toute bonté en la personne de notre dame, l'impératrice. Ainsi la Mort nous a tous privés de vie. » « Ah, Dieu ! disent les docteurs, nous savons que Tu es courroucé contre cette cité parce que nous ne sommes pas arrivés plus tôt. Si nous étions arrivés ici hier, la Mort aurait pu se vanter de sa force si elle avait pu nous arracher sa proie. » « Messieurs, madame ne vous aurait permis à aucun prix de la voir ou d'exercer votre art. Des bons médecins, il n'en manquait pas, mais madame ne voulait permettre à aucun d'eux de la voir ou d'enquêter sur sa maladie. » « Non ? » « Vraiment, messieurs, elle ne le voulait pas. » Alors ils se rappelèrent le cas de Salomon, qui était si haï par sa femme qu'elle le trompa en feignant la mort. Ils pensent que cette femme a fait de même. Mais s'ils pouvaient de quelque manière amener sa guérison, personne ne pourrait les faire mentir ou les empêcher d'exposer la vérité, s'ils découvraient quelque supercherie. Alors ils prennent le chemin de la cour, où il y avait un tel bruit et de tels cris que vous n'auriez pu entendre le tonnerre de Dieu gronder. Le chef de ces trois docteurs, qui en savait le plus, s'approcha du cercueil. Personne ne lui dit : « Gardez vos mains », et personne n'essaie de le retenir. Il place sa main sur sa poitrine et son côté, et sent sûrement que la vie est encore dans le corps : il le perçoit et le sait assez bien. Il voit l'empereur debout près de lui, fou et tourmenté par son chagrin. Le voyant, il appelle à haute voix : « Empereur, console-toi ! Je suis sûr et vois clairement que cette dame n'est pas morte. Cesse ton chagrin, et sois réconforté ! Si je ne te la rends pas vivante, tu pourras me tuer ou me pendre. »
Aussitôt, à travers tout le palais, le bruit est apaisé et tu. Et l'empereur ordonna au docteur de lui dire pleinement ses ordres et ses volontés, quels qu'ils puissent être. S'il peut rendre la vie à l'impératrice, il sera sire et seigneur sur l'empereur lui-même ; mais s'il lui a menti en quoi que ce soit, il sera pendu comme un vulgaire voleur. Et le docteur dit : « J'y consens, et que vous n'ayez jamais pitié de moi si je ne lui fais pas parler ici ! Sans tarder et sans délai, faites vider le palais immédiatement, et qu'il n'y reste pas une seule âme. Je dois examiner en privé la maladie qui afflige la dame. Ces deux docteurs, qui sont mes amis, resteront avec moi seul dans la chambre, et que tout le monde sorte. » Cet ordre aurait été combattu par Cligés, Jean et Thessala ; mais tous les autres qui étaient là auraient pu se retourner contre eux s'ils avaient essayé de s'opposer à son ordre. Alors ils se taisent et approuvent ce qu'ils entendent approuver par les autres, et quittent le palais. Après que les trois docteurs eurent écarté de force le linceul de la dame, sans utiliser aucun couteau ni ciseaux, ils lui dirent : « Dame, ne soyez pas effrayée, n'ayez aucune crainte, mais parlez-nous avec confiance ! Nous savons assez bien que vous êtes parfaitement saine et en bon état. Soyez sensée et obligeante maintenant, et ne désespérez de rien, car si vous avez besoin de nous, nous vous assurerons tous les trois notre aide, que ce soit pour le bien ou pour le mal. Nous serons très loyaux envers vous, tant en gardant notre conseil qu'en vous aidant. Ne nous faites pas parler ici ! Puisque nous mettons à votre disposition notre art et notre service, vous ne devriez sûrement pas refuser. » Ainsi ils pensent l'abuser et la tromper, mais ils n'ont aucun succès ; car elle n'a nul besoin ni souci du service qu'ils lui promettent ; ainsi ils perdent leur temps dans un vain effort. Quand les trois médecins voient qu'ils n'obtiendront rien d'elle, ni par prière ni par flatterie, alors ils la tirent de son cercueil, et commencent à la battre et à la rouer de coups. Mais leurs efforts sont stupides, car pas un mot ne peuvent-ils extraire d'elle. Alors ils menacent et essaient de la terrifier en disant que si elle ne parle pas, elle aura bientôt raison de se repentir de sa folie, car ils vont lui faire une chose si merveilleuse qu'une telle chose n'a jamais été faite au corps d'aucune femme misérable. « Nous savons que vous êtes en vie, et vous ne daignez pas nous parler. Nous savons que vous feignez la mort, et voudriez ainsi tromper l'empereur. N'ayez aucune peur de nous ! Si l'un de nous vous a mise en colère, avant que nous ne vous fassions plus de mal, cessez votre comportement insensé maintenant, car vous agissez méchamment ; et nous vous prêterons notre aide dans n'importe quelle entreprise, sage ou folle. » Mais cela ne peut être ; ils n'ont aucun succès. Alors ils renouvellent leur attaque, la frappant avec des lanières sur le dos, de sorte que les marques sont clairement visibles, et ils s'unissent pour déchirer sa tendre chair jusqu'à ce qu'ils fassent couler le sang.
Quand ils l'eurent battue avec les lanières jusqu'à ce qu'ils aient lacéré sa chair, et que le sang dégoutte, alors qu'il ruisselle d'entre les blessures, même alors leurs efforts sont d'aucun secours pour extraire d'elle un soupir ou un mot, ni pour la faire remuer ou bouger. Alors ils disent qu'ils doivent se procurer du feu et du plomb, qu'ils feront fondre et poseront sur ses mains, plutôt que d'échouer dans leurs efforts pour la faire parler. Après avoir obtenu une lumière et un peu de plomb, ils allument un feu et font fondre le plomb. Ainsi, les misérables scélérats tourmentent et affligent la dame, en prenant le plomb bouillant du feu et en le versant dans la paume de ses mains. Non satisfaits de verser le plomb à travers ses paumes, les lâches gredins disent que, si elle ne parle pas aussitôt, ils l'étireront sur la grille jusqu'à ce qu'elle soit complètement grillée. Pourtant, elle garde le silence, et ne refuse pas d'avoir son corps battu et maltraité par eux. Alors qu'ils étaient sur le point de la placer sur le feu pour être rôtie et grillée, plus de mille dames, qui étaient stationnées devant le palais, viennent à la porte et à travers une petite fissure aperçoivent la torture et l'angoisse qu'ils infligeaient à la dame, alors qu'avec du charbon et de la flamme ils accomplissaient son martyre. Elles apportent des gourdins et des marteaux pour fracasser et défoncer la porte. Grand fut le bruit et le tumulte alors qu'elles battaient et défonçaient la porte. Si maintenant elles peuvent mettre la main sur les médecins, ces derniers n'auront pas longtemps à attendre avant de recevoir leur pleine récompense. Dans une seule ruée, les dames entrent dans le palais, et dans la presse se trouve Thessala, qui n'a d'autre but que d'atteindre sa maîtresse. Près du feu, elle la trouve déshabillée, sévèrement blessée et meurtrie. Elle la remet dans le cercueil, et étend un drap sur elle, tandis que les dames vont donner leur récompense aux trois médecins, sans vouloir attendre l'empereur ou son sénéchal. Par les fenêtres, elles les jetèrent dans la cour, brisant les cous, les côtes, les bras et les jambes de tous : jamais meilleur travail ne fut fait par aucune dame.
Les trois médecins ont désormais reçu leur horrible récompense de la main des dames. Mais Cligés est terrifié et accablé de douleur en apprenant les souffrances et le martyre que sa mie a endurés pour lui. Il est presque hors de lui, craignant fort, et à juste titre, qu’elle ne soit morte ou gravement blessée par la torture que lui ont infligée ces trois médecins qui sont maintenant morts. Il est donc en proie au désespoir et à l’abattement quand Thessala arrive, apportant avec elle un onguent très précieux dont elle a déjà doucement frotté le corps et les blessures de sa maîtresse. Lorsqu’elles la remirent dans sa bière, les dames l’enveloppèrent à nouveau dans une étoffe de Syrie, laissant son visage découvert. Toute la nuit, les cris qu’elles poussent sans cesse ne connaissent aucun répit. Dans toute la ville, grands et petits, pauvres et riches, sont hors d’eux-mêmes de douleur, et il semble que chacun se vante de surpasser les autres dans son malheur, et ne veuille jamais être consolé. Toute la nuit, le deuil se poursuit. Le lendemain matin, John vint à la cour ; l’empereur le fait mander et lui donne cet ordre : « John, si jamais tu as fait une belle œuvre, fais preuve maintenant et déploie tout ton savoir à construire un sépulcre qui, par sa beauté et sa facture, n’aura pas son pareil. » Et John, qui avait déjà accompli la tâche, dit qu’il en a déjà achevé un qui est fort beau et habilement façonné ; mais lorsqu’il commença le travail, il n’avait pas songé qu’un autre corps qu’un corps saint dût y être déposé. « Que l’impératrice y soit donc déposée et ensevelie en quelque lieu sacré, car elle est, je crois, sanctifiée. » « Tu as bien parlé, dit l’empereur ; elle sera enterrée là-bas dans l’église de mon seigneur Saint-Pierre, où les corps ont coutume d’être inhumés. Car, avant sa mort, elle m’a fait cette requête de la faire enterrer là. Maintenant, va à ta tâche et place ton sépulcre au meilleur endroit du cimetière, là où il doit légitimement se trouver. » John répond : « Très bien, mon seigneur. » John prend aussitôt congé et prépare le sépulcre avec grand art ; il y place un lit de plume, car la pierre était dure et froide ; et afin que l’odeur soit douce, il y répand des fleurs et des feuilles. Une autre raison à cela était que nul ne pût s’apercevoir du matelas qu’il avait déposé dans la tombe. Déjà la messe avait été dite pour les morts dans les églises et les paroisses, et les cloches sonnaient sans discontinuer comme il sied aux défunts. L’ordre est donné d’apporter le corps pour le déposer dans le sépulcre, que John, avec tout son art, a construit si richement et si magnifiquement. Dans toute Constantinople, nul ne reste, petit ou grand, qui ne suive le corps en pleurant, maudissant et reprochant la Mort. Chevaliers et jeunes gens s’évanouissent, tandis que les dames et les demoiselles se frappent la poitrine en invectivant ainsi la Mort : « Ô Mort, crie chacune, pourquoi n’as-tu pas accepté de rançon pour ma dame ? Certes, ton gain était bien maigre, tandis que notre perte est grande. » Et dans cette douleur, Cligés prend assurément sa part, souffrant et se lamentant plus que tous les autres, et il est étrange qu’il ne se tue point. Mais il décide tout de même de remettre cela jusqu’à l’heure et le moment où il pourra l’exhumer, s’emparer d’elle et voir si elle est vivante ou non. Au-dessus de la fosse se tiennent les hommes qui descendent le corps en sa place ; mais, John étant là, ils ne se mêlent point de l’ajustement du sarcophage, et comme ils étaient si prostrés qu’ils ne pouvaient voir, John eut tout le loisir d’accomplir sa tâche particulière. Quand le cercueil fut en place, et qu’il n’y eut plus rien d’autre dans la fosse, il scella étroitement tous les joints. Une fois cela fait, il eût fallu être bien habile pour, sans force ni violence, ôter ou desserrer quoi que ce fût de ce que John avait mis à l’intérieur.
Fenice gît dans le sépulcre jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit survienne. Mais trente chevaliers montent la garde auprès d’elle, et dix cierges y brûlent, éclairant tout l’endroit alentour. Les chevaliers étaient las et épuisés par l’épreuve qu’ils avaient subie ; aussi mangèrent-ils et burent-ils cette nuit-là jusqu’à ce qu’ils tombent tous dans un profond sommeil. La nuit venue, Cligés se dérobe à la cour et à tous ses suivants, si bien qu’il n’y eut pas un seul chevalier ou serviteur qui sût ce qu’il était devenu. Il ne s’arrêta point avant d’avoir trouvé John, qui le conseille au mieux. Il lui fournit des armes, dont il n’aura jamais besoin. Une fois armés, tous deux piquent vers le cimetière. Le cimetière était entouré de toutes parts d’un haut mur, si bien que les chevaliers, qui s’étaient endormis après avoir verrouillé la porte de l’intérieur, pouvaient être assurés que nul n’y entrerait. Cligés ne voit point comment il peut entrer, car il n’est point de passage par la porte. Et pourtant, il lui faut passer, car l’amour le commande et le pousse. Il tente le mur et grimpe, étant fort et agile. À l’intérieur se trouvait un jardin planté d’arbres, dont l’un était si proche du mur qu’il le touchait. Cligés avait maintenant ce dont il avait besoin, et après s’être laissé glisser le long de l’arbre, la première chose qu’il fit fut d’aller ouvrir la porte à John. Voyant les chevaliers endormis, ils éteignirent toutes les lumières, si bien que le lieu demeura dans l’obscurité. Et John découvre alors la tombe et ouvre le cercueil, prenant garde à ne lui faire aucun mal. Cligés entre dans la fosse et soulève sa Mie, toute faible et prostrée, qu’il caresse, embrasse et étreint. Il ne sait s’il doit se réjouir ou regretter qu’elle ne bouge ni ne remue. Et John, aussi vite qu’il le put, referma le sépulcre, si bien qu’il ne paraissait point que quiconque y eût touché. Puis ils se dirigèrent aussi vite qu’ils purent vers la tour. Lorsqu’ils l’eurent installée dans la tour, dans les chambres qui étaient sous le niveau du sol, ils lui ôtèrent ses vêtements mortuaires ; et Cligés, qui ne savait rien du breuvage qu’elle avait pris, qui la rendait muette et l’immobilisait, croit qu’elle est morte, et il est dans le désespoir et l’angoisse, soupirant et pleurant amèrement. Mais bientôt viendra le temps où le breuvage perdra sa force. Et Fenice, qui entend sa douleur, lutte et s’efforce de trouver la force de le consoler par un mot ou un regard. Son cœur manque d’éclater à cause du chagrin qu’il manifeste. « Ah Mort ! dit-il, comme tu es vile, d’épargner et de gracier tout ce qui est méprisable et vil, de les laisser vivre et perdurer. Mort ! es-tu folle ou ivre, toi qui as tué ma dame sans moi ? C’est une chose merveilleuse que je vois là : ma dame est morte, et je vis encore ! Ah, chère mie, pourquoi votre amant vit-il pour vous voir morte ? On pourrait désormais dire à juste titre que vous êtes morte à mon service, et que c’est moi qui vous ai tuée et assassinée. Mie, alors je suis la mort qui vous a frappée. N’est-ce point là une injustice ? Car c’est ma propre vie que j’ai perdue en vous, et j’ai préservé votre vie en moi. Car votre santé et votre vie ne m’appartenaient-elles pas, douce amie ? Et les miennes ne vous appartenaient-elles pas ? Car je n’aimais rien d’autre que vous, et notre double existence n’était qu’une. J’ai donc fait ce qui était juste en gardant votre âme dans mon corps tandis que la mienne s’échappait du vôtre, et l’une devrait aller chercher la compagnie de l’autre, où qu’elle puisse être, et rien ne devrait les séparer. » À ces mots, elle pousse un doux soupir et murmure faiblement : « Mon amant, je ne suis pas tout à fait morte, mais très proche de l’être. Je n’accorde plus grand prix à ma vie. Je pensais que c’était un jeu et une pure simulation ; mais maintenant, je suis bien à plaindre, car la mort n’a pas traité cela comme un jeu. Ce sera une merveille si je m’en sors vivante. Car les médecins m’ont grièvement blessée, ont rompu ma chair et m’ont défigurée. Et pourtant, s’il était possible que ma nourrice vînt ici, et si les efforts servaient à quelque chose, elle me rendrait la santé. » « Ne vous inquiétez pas pour cela, chère mie, dit Cligés, car cette nuit même je l’amènerai ici. » « Cher ami, laissez John aller la chercher. » John partit donc et la chercha jusqu’à ce qu’il la trouvât, et lui dit combien il souhaitait qu’elle vînt avec lui sans se laisser retenir par aucune autre cause ; car Fenice et Cligés l’ont mandée dans une tour où ils l’attendent ; et Fenice est dans un état lamentable, si bien qu’elle doit venir munie d’onguents et de remèdes, et garder à l’esprit qu’elle ne vivra pas longtemps si elle ne vient rapidement lui porter secours. Thessala court aussitôt et, prenant onguents, emplâtres et remèdes qu’elle avait préparés, elle rejoint John. Secrètement, ils sortent de la ville jusqu’à ce qu’ils arrivent droit à la tour. Quand Fenice voit sa nourrice, elle se sent déjà guérie, tant est grande la foi et la confiance aimantes qu’elle place en elle. Et Cligés l’accueille affectueusement et dit : « Bienvenue, nourrice, que j’aime et prise. Nourrice, pour l’amour de Dieu, que pensez-vous du mal de cette jeune dame ? Quel est votre avis ? Se rétablira-t-elle ? » « Oui, mon seigneur, n’ayez crainte, je la rétablirai complètement. Une quinzaine ne passera pas avant que je ne la rende si bien portante qu’elle ne fut jamais auparavant si vive et vigoureuse. »
Tandis que Thessala est occupée à ses remèdes, John va pourvoir la tour de tout ce qui est nécessaire. Cligés va à la tour et en revient bravement et ouvertement, car il y a logé un faucon en mue, et il dit qu’il va lui rendre visite ; ainsi, nul ne peut deviner qu’il s’y rend pour toute autre raison que pour le faucon. Il y fait de longs séjours, nuit et jour. Il ordonne à John de garder la tour, afin que nul n’y entre contre son gré. Fenice n’a désormais plus lieu de se plaindre, car Thessala l’a complètement guérie. Si Cligés était duc d’Almeria, de Maroc ou de Tudèle, il ne considérerait pas que cela vaut une baie de houx comparé à la joie qu’il ressent maintenant. Certes, l’Amour ne s’est pas avili en unissant ces deux-là, car il leur semble, lorsqu’ils s’étreignent et s’embrassent, que le monde entier doit être meilleur grâce à leur joie et à leur bonheur. Ne m’en demandez pas davantage, car on ne peut avoir un souhait auquel l’autre ne souscrive. Ainsi n’ont-ils qu’un désir, comme s’ils étaient eux-mêmes un seul être.
Fenice fut dans la tour, je crois, durant toute cette année-là et deux mois entiers de la suivante, jusqu’à ce que l’été revienne. Quand les arbres donnent leurs fleurs et leurs feuilles, et que les petits oiseaux se réjouissent, chantant gaiement leurs litanies, il advint qu’un matin, Fenice entendit le chant du rossignol. Cligés la tenait étroitement serrée de ses bras autour de sa taille et de son cou, et elle le tenait en une étreinte semblable, tandis qu’elle disait : « Mon cher et bel amant, un jardin me ferait du bien, où je pourrais me divertir. Depuis plus de quinze mois, je n’ai vu la lumière de la lune ni du soleil. Si possible, je voudrais sortir là-bas, à la clarté du jour, car ici, dans cette tour, je suis confinée. S’il y avait un jardin proche, où je pusse aller et m’amuser, cela me ferait souvent du bien. » Alors Cligés lui promet de consulter John à ce sujet dès qu’il pourra le voir. À ce moment même, John entra, comme il avait coutume de le faire, et Cligés lui parla de ce que désirait Fenice. John répond : « Tout ce qu’elle demande est déjà pourvu et fourni. Cette tour est bien équipée selon ses désirs et ses besoins. » Alors Fenice fut très heureuse et demanda à John de l’y conduire, ce qu’il dit faire très volontiers. Alors John s’en va et ouvre une porte, construite d’une manière que je ne peux décrire correctement. Nul autre que John n’aurait pu la faire, et personne n’aurait pu affirmer qu’il y eût là porte ou fenêtre, tant elle était parfaitement dissimulée.
Quand Fenice vit la porte ouverte et le soleil y entrer à flots, comme elle ne l’avait pas vu depuis bien des jours, son cœur battit de joie ; elle dit que désormais rien ne manquait, puisqu’elle pouvait quitter sa tour-prison, et qu’elle ne souhaitait aucun autre lieu de séjour. Elle passa par la porte dans le jardin, avec ses plaisirs et ses délices. Au milieu du jardin se dressait un arbre greffé chargé de fleurs épanouies et de feuilles, au houppier large. Les branches en étaient si bien formées qu’elles pendaient toutes vers le bas jusqu’à toucher presque le sol ; le tronc principal, cependant, d’où elles jaillissaient, s’élevait droit dans les airs. Fenice ne désire aucun autre endroit. Sous l’arbre, le gazon est fort plaisant et fin, et à midi, quand il fait chaud, le soleil ne sera jamais assez haut pour que ses rayons puissent y pénétrer. John avait fait preuve de son habileté en disposant et en formant les branches ainsi. Fenice s’y rend pour se divertir, où ils dressent pour elle un lit durant le jour. Ils y goûtent joie et délices. Et le jardin est entouré d’un haut mur relié à la tour, si bien que rien ne peut y entrer sans passer d’abord par la tour.
Fenice est désormais très heureuse : rien ne lui cause déplaisir, et rien ne manque à ce qu’elle désire, quand son amant est libre de l’étreindre sous les fleurs et les feuilles. À la saison où les gens prennent l’épervier et le chien d’arrêt pour chasser l’alouette et la grive ou pour traquer la caille et la perdrix, il advint qu’un chevalier de Thrace, jeune et alerte et enclin aux plaisirs chevaleresques, vint un jour tout près de la tour en quête de gibier. L’oiseau de Bertrand (car tel était son nom), ayant manqué une alouette, s’était envolé, et Bertrand songea combien grande serait sa perte s’il venait à perdre son oiseau de chasse. Quand il le vit descendre et se poser dans un jardin sous la tour, il fut joyeux, car il pensa qu’il ne pouvait plus le perdre. Aussitôt, il s’en va et grimpe le mur jusqu’à ce qu’il réussisse à le franchir, lorsqu’il voit sous l’arbre Fenice et Cligés couchés, endormis et nus, en une étroite étreinte. « Dieu ! dit-il, que m’arrive-t-il ? Quelle merveille vois-je ici ? N’est-ce pas là Cligés ? C’est assurément lui. N’est-ce pas l’impératrice avec lui ? Non, mais elle lui ressemble. Jamais une chose n’en a tant ressemblé à une autre. Son nez, sa bouche et son front sont comme ceux de ma dame l’impératrice. Jamais la Nature ne fit deux créatures d’une telle similitude. Il n’est pas un trait chez cette femme ici que je n’aie vu chez ma dame. Si elle était vivante, je dirais que c’est certainement elle-même. » Juste alors, une poire tombe et frappe tout près de l’oreille de Fenice. Elle sursaute et s’éveille et, voyant Bertrand, s’écrie tout haut : « Mon cher ami, mon cher, nous sommes perdus. Là-bas se tient Bertrand. S’il vous échappe, nous sommes pris au piège, car il racontera qu’il nous a vus. » Alors Bertrand réalisa qu’il s’agissait sans aucun doute de l’impératrice. Il voit la nécessité de partir aussitôt, car Cligés avait apporté son épée dans le jardin et l’avait posée près du lit. Il bondit maintenant et saisit son épée, tandis que Bertrand prenait hâtivement congé. Aussi vite qu’il put, il escalada le mur et fut presque passé de l’autre côté quand Cligés, le poursuivant, leva son épée et le frappa avec une telle violence qu’il lui trancha la jambe au-dessous du genou, comme si c’eût été une tige de fenouil. Malgré cela, Bertrand s’enfuit, bien que gravement blessé et estropié. Hors d’eux-mêmes de douleur et de courroux à la vue de son piteux état, ses hommes, de l’autre côté, le ramassèrent et lui demandèrent avec insistance qui l’avait traité ainsi. « Ne me parlez pas maintenant, dit-il, mais aidez-moi à monter sur mon cheval. Nulle mention ne sera faite de ceci, sinon à l’empereur. Celui qui m’a traité ainsi doit être, et est sans doute, dans une grande terreur ; car il est en grand danger de mort. » Ils le mirent alors sur son palefroi et le conduisirent à travers la ville, accablés de douleur et de peur ce faisant. Après eux, plus de vingt mille autres viennent, le suivant jusqu’à la cour. Et tout le peuple accourt, chacun s’efforçant d’être là le premier. Bertrand fit sa plainte à haute voix, en présence de tous, à l’empereur : mais ils le prirent pour un babillard oisif lorsqu’il dit qu’il avait vu l’impératrice toute dévêtue. La ville est en proie à l’effervescence : certains considèrent les nouvelles qu’ils entendent comme de simples absurdités, d’autres conseillent et exhortent l’empereur à visiter lui-même la tour. Grand est le tumulte et la confusion du peuple qui se prépare à l’accompagner. Mais ils ne trouvent rien dans la tour, car Fenice et Cligés se sont échappés, emmenant avec eux Thessala, qui les réconforte et leur déclare que, si par hasard ils voient des gens venir après eux pour les arrêter, ils n’ont rien à craindre ; qu’ils ne s’approcheraient jamais pour leur faire du mal à portée d’une forte arbalète. Et l’empereur, dans la tour, fait chercher John et l’amener. Il ordonne qu’on le lie et l’attache, disant qu’il le fera pendre ou brûler, et fera disperser ses cendres au vent. Il recevra la récompense due pour la honte qu’il a causée à l’empereur ; mais cette récompense ne sera pas agréable, car John a caché dans la tour son neveu avec sa femme. « Sur ma foi, vous dites la vérité, dit John ; je ne mentirai point, mais j’irai plus loin encore et déclarerai la vérité, et si j’ai commis quelque tort, il est juste que je sois saisi. Mais j’offre ceci pour excuse : qu’un serviteur ne doit rien refuser quand son seigneur légitime commande. Or, chacun sait en vérité que je suis le sien, et cette tour aussi. » « Il n’en est rien, John. Elle est plutôt à toi. » « À moi, sire ? Oui, après lui : mais je ne m’appartiens pas, et je n’ai rien qui soit à moi, sinon ce qu’il lui a plu de m’accorder. Et si vous pensiez dire que mon seigneur est coupable de vous avoir fait tort, je suis prêt à prendre sa défense sans aucun ordre de sa part. Mais je me sens enhardi à proclamer ouvertement ce que j’ai sur le cœur, tout comme je l’ai pensé, car je sais fort bien que je dois mourir. Je parlerai donc sans me soucier des conséquences. Car si je meurs pour l’amour de mon seigneur, je ne mourrai pas d’une mort ignoble, car les faits sont généralement connus concernant ce serment et cet engagement que vous avez donnés à votre frère, qu’après vous Cligés serait empereur, lui qui est maintenant banni en errant. Mais si Dieu le veut, il sera encore empereur ! C’est pourquoi vous êtes sujet au reproche, car vous n’auriez pas dû prendre femme ; pourtant vous l’avez épousée et avez fait tort à Cligés, et il ne vous a fait aucun tort. Et si je suis puni de mort par vous, et si je meurs injustement pour lui, et s’il est encore en vie, il vengera ma mort sur vous. Maintenant, allez et faites au mieux, car si je meurs, vous mourrez aussi. »
L’empereur tremble de fureur en entendant les paroles moqueuses que lui adresse Jean. « Jean, dit-il, tu auras un répit, le temps que nous trouvions ton seigneur, qui m’a fait un tel tort, alors que je l’aimais tendrement et que je n’avais nulle intention de le spolier. En attendant, tu resteras en prison. Si tu sais ce qu’il est devenu, dis-le-moi sur-le-champ, je te l’ordonne. » « Vous le dire ? Comment pourrais-je commettre une telle traîtrise ? Dussé-je rendre l’âme, je ne vous révélerai pas mon seigneur, même si je savais où il se trouve. À vrai dire, je n’en sais pas plus que vous sur l’endroit où ils sont allés, que Dieu me soit en aide ! Mais il n’y a pas lieu d’être jaloux. Je ne crains pas votre colère au point de ne pas dire, pour que tous puissent l’entendre, comment vous avez été trompé, même si mes paroles ne sont pas crues. Vous avez été dupé et abusé par le breuvage que vous avez bu lors de votre nuit de noces. À moins que cela ne soit arrivé en songe, quand vous étiez endormi, vous n’avez jamais connu le plaisir avec elle ; mais la nuit vous a fait rêver, et le rêve vous a procuré autant de satisfaction que si, à l’état de veille, elle vous avait tenu dans ses bras : voilà la somme de votre satisfaction. Son cœur était si dévoué à Cligés qu’elle a feint la mort pour lui ; et il avait une telle confiance en moi qu’il m’a tout expliqué et l’a établie dans ma maison, qui lui appartient de droit. Vous ne devriez pas me blâmer. Je devrais, certes, être brûlé ou pendu, si je trahissais mon seigneur ou refusais de faire sa volonté. »
Lorsque l’attention de l’empereur est ramenée au breuvage qu’il avait pris plaisir à boire, et avec lequel Thessala l’avait trompé, il réalise pour la première fois qu’il n’a jamais connu le plaisir avec sa femme, à moins que ce ne fût en rêve : ce n’était donc qu’une joie illusoire. Et il dit que s’il ne se venge pas de la honte et du déshonneur infligés par le traître qui a séduit sa femme, il ne sera plus jamais heureux. « Vite, maintenant ! dit-il, jusqu’à Pavie, et d’ici jusqu’en Allemagne, qu’il ne reste aucun château, bourg ou cité où l’on ne fasse des recherches. Je tiendrai pour plus cher que tout autre celui qui m’amènera les deux captifs. Maintenant, allez en long et en large, près et loin, cherchez avec diligence ! » Alors ils partirent avec zèle et passèrent toute la journée à chercher. Mais parmi eux, Cligés avait quelques amis qui, s’ils les avaient trouvés, les auraient conduits vers quelque cachette plutôt que de les ramener de force. Durant toute cette quinzaine, ils s’épuisèrent en recherches infructueuses. Car Thessala, qui leur sert de guide, les conduit par ses arts et ses charmes en telle sécurité qu’ils ne ressentent ni crainte ni peur devant toute la puissance de l’empereur. Ils ne cherchent le repos dans aucune ville ni cité ; pourtant, ils ont tout ce qu’ils souhaitent ou désirent, plus encore qu’à l’accoutumée. Car tout ce dont ils ont besoin leur est procuré par Thessala, qui cherche, fouille et pourvoit pour eux. Et nul ne les traque plus, car tous sont retournés dans leurs foyers. Pendant ce temps, Cligés ne reste pas oisif, mais entreprend de trouver son oncle, le roi Arthur. Il poursuivit ses recherches jusqu’à ce qu’il le trouve, et devant lui il formula sa plainte et sa protestation au sujet de son oncle, l’empereur, qui, pour le déshériter, avait déloyalement pris femme, ce qu’il n’avait pas le droit de faire ; car il avait juré à son père qu’il ne se marierait jamais de sa vie. Et le Roi dit qu’avec une flotte il se rendra à Constantinople, et qu’il emplira mille navires de chevaliers, et trois mille autres d’hommes d’armes, jusqu’à ce qu’aucune cité ou bourgade, ville ou château, si fort ou si élevé soit-il, ne puisse résister à leur assaut. Alors Cligés n’oublia pas de remercier le Roi pour l’aide qu’il lui offrait. Le Roi envoie chercher et convoquer tous les hauts barons du pays, et fait réquisitionner et équiper des navires, des vaisseaux de guerre, des bateaux et des barques. Il fait charger cent navires et les remplit d’écus, de lances, de boucliers et d’armures dignes de chevaliers. Le Roi fait de si grands préparatifs pour la guerre que jamais César ni Alexandre n’en firent de pareils. Il ordonne de rassembler à sa convocation toute l’Angleterre, et toute la Flandre, la Normandie, la France, la Bretagne, et tous les hommes jusqu’aux Pyrénées. Ils étaient déjà sur le point de mettre les voiles, quand arrivèrent des messagers de Grèce qui retardèrent l’embarquement et retinrent le Roi et ses gens. Parmi les messagers qui vinrent se trouvait Jean, cet homme fidèle, car il ne voulait jamais être témoin ou messager d’aucune nouvelle qui ne fût vraie, et qu’il ne connût avec certitude. Les messagers étaient des hommes de haut lignage de Grèce, venus à la recherche de Cligés. Ils prirent des renseignements et demandèrent après lui, jusqu’à ce qu’ils le trouvent à la cour du Roi, et ils lui dirent : « Dieu vous garde, sire ! La Grèce vous est acquise, et Constantinople vous est donnée par tous ceux de votre empire, en raison du droit que vous avez sur eux. Votre oncle (mais vous ne le savez pas) est mort de la douleur qu’il a ressentie de ne pouvoir vous découvrir. Sa douleur fut telle qu’il perdit la raison ; il ne voulut ni boire ni manger, mais mourut comme un homme hors de lui. Beau sire, revenez maintenant ! Car tous vos seigneurs vous ont fait mander. Ils vous désirent et vous attendent avec impatience, souhaitant faire de vous leur empereur. » Certains se réjouirent de cette nouvelle ; et d’autres auraient volontiers vu leurs hôtes ailleurs, et la flotte mettre les voiles pour la Grèce. Mais l’expédition est abandonnée, et le Roi renvoie ses hommes, et les armées repartent vers leurs foyers. Et Cligés se hâte, désireux de retourner en Grèce. Il n’a nul désir de s’attarder. Ses préparatifs faits, il prit congé du Roi, puis de tous ses amis, et emmenant Fenice avec lui, il s’en va. Ils voyagent jusqu’à ce qu’ils arrivent en Grèce, où ils le reçoivent avec la jubilation qu’ils doivent témoigner à leur légitime seigneur, et ils lui donnent sa mie pour épouse. Tous deux sont couronnés sur-le-champ. Sa maîtresse, il l’a faite sa femme, mais il continue de l’appeler sa maîtresse et sa mie, et elle ne peut se plaindre d’aucune perte d’affection, car il l’aime toujours comme sa maîtresse, et elle l’aime aussi, comme une dame doit aimer son amant. Et chaque jour voyait leur amour grandir : il ne douta jamais d’elle, et elle ne lui reprocha rien. Elle ne fut jamais tenue enfermée, comme tant de femmes l’ont été depuis son époque. Car jamais depuis lors il n’y a eu d’empereur qui ne craigne sa femme, de peur d’être trompé par elle, en entendant l’histoire de la façon dont Fenice trompa Alis, d’abord avec le breuvage qu’il but, et ensuite par cette autre ruse. C’est pourquoi toute impératrice, si riche et noble soit-elle, est gardée à Constantinople comme dans une prison, car l’empereur n’a aucune confiance en elle lorsqu’il se souvient de l’histoire de Fenice. Il la garde constamment surveillée dans sa chambre, et nul homme n’est jamais admis en sa présence, à moins qu’il ne soit eunuque depuis sa jeunesse ; dans ce cas, il n’y a ni peur ni doute que l’Amour ne les piège dans ses liens. Ici finit l’œuvre de Chrétien.
Arthur, le bon roi de Bretagne, dont la prouesse nous enseigne que nous devons, nous aussi, être braves et courtois, tint une riche et royale cour en ce précieux jour de fête que l’on nomme toujours la Pentecôte. La cour se tenait à Carduel, au pays de Galles. Le repas achevé, les chevaliers s’en allèrent là où les appelaient les dames, les demoiselles et les pucelles. Certains contaient des histoires ; d’autres parlaient d’amour, des épreuves et des douleurs, ainsi que des grandes félicités qui échoient souvent aux membres de son ordre, lequel était riche et florissant en ces temps anciens. Mais aujourd’hui, ses disciples sont rares, l’ayant presque tous déserté, de sorte que l’amour est fort avili. Car les amants méritaient jadis d’être tenus pour courtois, braves, généreux et honorables. Mais l’amour n’est plus maintenant qu’une risée, car ceux qui n’en ont aucune intelligence prétendent aimer, et en cela ils mentent. Ainsi profèrent-ils une dérision et mentent en se vantant là où ils n’en ont aucun droit. Mais laissons ceux qui sont encore vivants pour parler de ceux du temps passé. Car j’estime qu’un homme courtois, bien que mort, vaut mieux qu’un vilain vivant. Il me plaît donc de relater une affaire fort digne d’attention concernant le Roi dont la renommée fut telle que les hommes parlent encore de lui au loin comme aux alentours ; et je m’accorde avec l’opinion des Bretons que son nom vivra à jamais. Et à son propos, nous évoquons ces bons chevaliers élus qui se dépensaient pour l’honneur. Mais en ce jour dont je parle, grande fut leur stupeur de voir le Roi quitter leur présence ; et il en fut qui se sentirent chagrinés, et qui ne mâchèrent pas leurs mots, n’ayant jamais vu auparavant le Roi, lors d’une telle fête, se retirer en sa propre chambre pour dormir ou chercher le repos. Mais il advint ce jour-là que la Reine le retint, et il demeura si longtemps à ses côtés qu’il s’oublia et s’endormit. Devant la porte de la chambre se trouvaient Dodinel, Sagremor et Keu, monseigneur Gauvain, monseigneur Yvain, et avec eux Calogrenant, un fort beau chevalier, qui avait commencé à leur narrer un conte, bien qu’il ne fût point à son honneur, mais plutôt à sa honte. La Reine put l’entendre tandis qu’il racontait son histoire, et s’élevant d’auprès du Roi, elle survint si furtivement que, avant que nul ne l’aperçût, elle fut tombée, pour ainsi dire, en plein milieu d’eux. Calogrenant seul se leva prestement quand il la vit venir. Alors Keu, qui était fort querelleur, méchant, railleur et injurieux, lui dit : « Par le Seigneur, Calogrenant, je vois que vous êtes bien hardi et présomptueux à présent, et certes il me plaît de vous voir le plus courtois d’entre nous tous. Et je sais que vous êtes bien persuadé de votre propre excellence, car cela est conforme à votre peu de sens. Et il est naturel, bien sûr, que ma dame suppose que vous nous surpassiez tous en courtoisie et en bravoure. Nous avons manqué de nous lever par paresse, ma foi, ou parce que nous ne nous en souciions guère ! Sur ma parole, il n’en est rien, monseigneur ; mais nous n’avons point vu ma dame avant que vous ne vous soyez levé le premier. » « Vraiment, Keu, dit alors la Reine, je crois que vous éclateriez si vous ne pouviez déverser le poison dont vous êtes si rempli. Vous êtes importun et méchant de tourmenter ainsi vos compagnons. » « Dame, dit Keu, si nous ne sommes pas meilleurs pour votre compagnie, du moins ne perdons-nous pas à cause d’elle. Je ne sache pas avoir dit chose pour laquelle je doive être accusé, et ainsi je vous prie de n’en plus parler. Il est impoli et insensé de poursuivre une vaine dispute. Cette discussion ne devrait point aller plus loin, ni nul ne devrait tenter d’en tirer davantage. Mais puisqu’il ne doit plus y avoir de paroles hautaines, ordonnez-lui de poursuivre le conte qu’il avait commencé. » Là-dessus, Calogrenant se prépare à répondre en cette sorte : « Monseigneur, je me soucie fort peu de la querelle, qui importe peu et ne m’atteint point. Si vous avez déversé votre mépris sur moi, je n’en serai jamais blessé. Vous avez souvent parlé injurieusement, monseigneur Keu, à des hommes plus braves et meilleurs que moi, car vous êtes adonné à ce genre de choses. Le tas de fumier puera toujours, et les taons piquent, et les abeilles bourdonnent, et ainsi un fâcheux tourmentera et se rendra importun. Toutefois, avec la permission de ma dame, je ne poursuivrai point mon conte aujourd’hui, et je la prie de n’en plus dire mot, et de ne point m’adresser, par bonté, quelque commandement importun. » « Dame, dit Keu, tous ceux qui sont ici vous en sauront gré, car ils sont désireux de l’entendre jusqu’au bout. Ne le faites point en ma faveur ! Mais par la foi que vous devez au Roi, votre seigneur et le mien, ordonnez-lui de poursuivre, et vous ferez bien. » « Calogrenant, dit alors la Reine, ne vous souciez pas de l’attaque de monseigneur Keu le sénéchal. Il est si accoutumé aux mauvaises paroles qu’on ne peut l’en punir. Je vous ordonne et vous prie de ne point vous courroucer à cause de lui, et vous ne devez point, pour son compte, omettre de dire quelque chose qu’il nous plaira à tous d’entendre ; si vous souhaitez conserver ma bienveillance, je vous prie de commencer le conte à nouveau. » « Certes, dame, c’est un bien importun commandement que vous m’imposez. Plutôt que de dire encore un mot de mon conte aujourd’hui, je voudrais avoir un œil arraché, si je ne craignais votre déplaisir. Pourtant, j’accomplirai votre volonté, si désagréable soit-elle. Puisque vous le voulez ainsi, prêtez l’oreille. Que votre cœur et vos oreilles soient miens. Car les paroles, bien qu’entendues, sont perdues à moins d’être comprises au fond du cœur. Il est des hommes qui donnent leur assentiment à ce qu’ils entendent sans le comprendre : ces hommes n’ont que l’ouïe. Car dès l’instant où le cœur ne comprend point, la parole tombe sur les oreilles simplement comme le vent qui souffle, sans s’arrêter ni s’y attarder ; elle passe plutôt rapidement si le cœur n’est point assez éveillé pour être prêt à la recevoir. Car le cœur seul peut la recevoir lorsqu’elle survient, et l’enfermer en son sein. Les oreilles sont le chemin et le canal par lesquels la voix peut atteindre le cœur, tandis que le cœur reçoit dans son sein la voix qui entre par l’oreille. Maintenant, quiconque veut prêter attention à mes paroles doit me livrer son cœur et ses oreilles, car je ne vais point parler d’un rêve, d’un conte oisif ou d’un mensonge, dont maints autres vous ont régalés, mais plutôt parlerai-je de ce que j’ai vu. »
« Il advint il y a sept ans que, solitaire comme un campagnard, je faisais route en quête d’aventures, pleinement armé comme un chevalier doit l’être, quand je tombai sur un chemin menant à droite dans une épaisse forêt. La route y était fort mauvaise, pleine de ronces et d’épines. Malgré le trouble et le désagrément, je suivis la route et le sentier. Je chevauchai ainsi presque toute la journée jusqu’à ce que je sorte de la forêt de Brocéliande. Hors de la forêt, je passai en rase campagne où je vis une tour de bois à la distance d’une demi-lieue galloise : il se peut qu’elle fût si loin, mais pas davantage. Allant plus vite que le pas, j’approchai et vis la palissade et le fossé tout autour, profonds et larges, et debout sur le pont, un faucon en mue sur le poing, je vis le maître du château. À peine l’eus-je salué qu’il s’avança pour tenir mon étrier et m’invita à descendre. Je le fis, car il était inutile de nier que j’avais besoin d’un lieu où loger. Alors il me dit plus de cent fois à la fois que bénie était la route par laquelle j’étais venu en ce lieu. Cependant, nous traversâmes le pont et, passant par la porte, nous nous trouvâmes dans la cour. Au milieu de la cour de ce vavasseur, à qui puisse Dieu rendre telle joie et tel honneur qu’il m’en fit cette nuit-là, était suspendu un gong, non de fer ou de bois, croi-je, mais tout de cuivre. Sur ce gong, le vavasseur frappa trois fois avec un marteau suspendu à un poteau tout proche. Ceux qui étaient en haut dans la maison, entendant sa voix et le son, sortirent dans la cour en contrebas. Certains prirent mon cheval que le bon vavasseur tenait ; et je vis venir vers moi une fort belle et douce demoiselle. En la regardant attentivement, je vis qu’elle était grande, mince et droite. Habile elle était à me désarmer, ce qu’elle fit doucement et avec adresse ; puis, lorsqu’elle m’eut vêtu d’un court manteau d’étoffe écarlate taché de plumes de paon, tous les autres nous laissèrent là, de sorte qu’elle et moi restâmes seuls. Cela me plut fort, car je n’avais besoin de rien d’autre à regarder. Puis elle m’emmena m’asseoir dans le plus joli petit champ, clos de murs tout autour. Là, je la trouvai si élégante, si bien disant et si instruite, de si plaisantes manières et de si bon caractère, que ce fut une délectation d’être là, et j’aurais souhaité ne jamais être contraint de bouger. Mais, par malchance, la nuit vint, et l’heure du souper fut arrivée. Le vavasseur vint me chercher. Aucun délai n’était possible, aussi me rendis-je à sa requête. Du souper, je dirai seulement qu’il fut tout selon mon cœur, voyant que la demoiselle prit place à la table juste devant moi. Après le souper, le vavasseur m’avoua que, bien qu’il eût logé maints chevaliers errants, il ne savait depuis combien de temps il n’en avait accueilli un en quête d’aventure. Puis, comme une faveur, il me pria de retourner par sa demeure, si je pouvais le rendre possible. Aussi lui dis-je : « Très volontiers, sire ! » car un refus eût été impoli, et c’était le moins que je pusse faire pour un tel hôte. »
Cette nuit-là, en vérité, je fus bien logé, et dès que la lumière du matin parut, je trouvai ma monture prête et sellée, ainsi que je l’avais demandé la veille ; ma requête fut donc exaucée. Je recommandai mon aimable hôte et sa chère fille au Saint-Esprit, et, après avoir pris congé de tous, je m’éloignai aussi vite que possible. Je n’avais pas fait beaucoup de chemin depuis mon lieu d’étape que j’arrivai dans une clairière où quelques taureaux sauvages erraient en liberté ; ils se battaient entre eux et faisaient un bruit si effroyable et si horrible que, pour dire la vérité, je reculai de peur, car il n’est bête plus féroce et plus dangereuse qu’un taureau. Je vis assis sur une souche, un grand gourdin à la main, un rustre, noir comme une mûre, d’une taille et d’une laideur indescriptibles ; en vérité, la créature était si remarquablement affreuse qu’aucun langage ne saurait lui rendre justice. En m’approchant de ce gaillard, je vis que sa tête était plus grosse que celle d’un cheval ou de toute autre bête ; que ses cheveux étaient en touffes, laissant son front découvert sur une largeur de plus de deux empans ; que ses oreilles étaient grandes et velues, tout comme celles d’un éléphant ; ses sourcils étaient épais et son visage plat ; ses yeux étaient ceux d’un hibou, et son nez celui d’un chat ; ses mâchoires étaient fendues comme celles d’un loup, et ses dents acérées et jaunes comme celles d’un sanglier ; sa barbe était noire et ses moustaches tordues ; son menton se fondait dans sa poitrine et son échine était longue, mais tordue et bossue. Là il se tenait, appuyé sur son gourdin et vêtu d’une étrange parure, faite non pas de coton ou de laine, mais plutôt des peaux fraîchement écorchées de deux taureaux ou de deux bœufs : il les portait suspendues à son cou. Le gaillard fit un bond aussitôt qu’il me vit approcher. Je ne sais s’il allait me frapper ou ce qu’il avait l’intention de faire, mais j’étais prêt à me défendre, jusqu’à ce que je le voie s’arrêter et rester immobile sur un tronc d’arbre, où il se dressait à pleine dix-sept pieds de hauteur. Puis il me dévisagea mais ne dit pas un mot, pas plus qu’une bête ne l’aurait fait. Et je supposai qu’il n’avait pas toute sa raison ou qu’il était ivre. Cependant, je pris l’audace de lui dire : « Allons, fais-moi savoir si tu es une créature de bien ou non. » Et il répondit : « Je suis un homme. » « Quel genre d’homme es-tu ? » « Tel que tu me vois : je ne suis nullement autre. » « Que fais-tu ici ? » « J’étais ici, à garder ce bétail dans ce bois. » « Les gardais-tu vraiment ? Par saint Pierre de Rome ! Ils ne connaissent l’ordre d’aucun homme. Je devine qu’on ne peut possiblement garder des bêtes sauvages dans une plaine ou un bois ou n’importe où ailleurs à moins qu’elles ne soient attachées ou enfermées. » « Eh bien, je garde ces bêtes et j’en ai le contrôle de sorte qu’elles ne quitteront jamais ce voisinage. » « Comment fais-tu cela ? Allons, dis-le-moi ! » « Il n’en est pas une qui ose bouger quand elle me voit arriver. Car lorsque je peux en saisir une, je donne à ses deux cornes une telle torsion avec mes mains dures et fortes que les autres tremblent de peur et se rassemblent aussitôt autour de moi comme pour demander merci. Personne ne pourrait s’aventurer ici, sauf moi, car s’il venait parmi elles, il serait aussitôt mis à mort. De cette façon, je suis maître de mes bêtes. Et maintenant tu dois me dire à ton tour quel genre d’homme tu es, et ce que tu cherches ici. » « Je suis, comme tu le vois, un chevalier cherchant ce que je ne peux trouver ; longtemps j’ai cherché sans succès. » « Et qu’est-ce donc que tu voudrais tant trouver ? » « Quelque aventure pour éprouver ma prouesse et ma bravoure. Maintenant, je te prie et te demande instamment de me donner quelque conseil, si possible, concernant quelque aventure ou chose merveilleuse. » Il dit : « Tu devras t’en passer, car je ne connais rien à l’aventure, et je n’en ai jamais entendu parler. Mais si tu voulais aller à une certaine source ici toute proche et te conformer à l’usage qui y règne, tu ne reviendrais pas facilement. Tout près d’ici tu peux aisément trouver un sentier qui te mènera là-bas. Si tu veux aller droit, suis le chemin direct, autrement tu pourrais facilement t’égarer parmi les nombreux autres sentiers. Tu verras la source qui bout, bien que l’eau soit plus froide que le marbre. Elle est ombragée par le plus bel arbre que la Nature ait jamais formé, car son feuillage est toujours vert, malgré le froid de l’hiver, et un bassin de fer y est suspendu par une chaîne assez longue pour atteindre la source. Et près de la source tu trouveras une pierre massive, comme tu le verras, mais dont je ne peux expliquer la nature, n’ayant jamais vu son semblable. De l’autre côté se dresse une chapelle, petite, mais très belle. Si tu prends de l’eau dans le bassin et la renverses sur la pierre, tu verras s’élever un tel orage qu’aucune bête ne restera dans ce bois ; chaque biche, chaque cerf, chaque sanglier et chaque oiseau en sortira. Car tu verras descendre de tels éclairs, souffler de telles bourrasques et craquer de tels arbres, tomber de tels torrents, tonner et luire de tels éclairs que, si tu peux en réchapper sans peine et sans accident, tu seras plus chanceux qu’aucun chevalier ne l’a jamais été. » Je quittai alors le gaillard, après qu’il m’eut indiqué le chemin. Il devait être passé neuf heures et il pouvait approcher de midi, lorsque j’aperçus l’arbre et la chapelle. Je peux dire en vérité que cet arbre était le plus beau pin qui ait jamais poussé sur terre. Je ne crois pas qu’il ait jamais plu assez fort pour qu’une goutte d’eau puisse le pénétrer, mais elle ruissellerait plutôt des branches extérieures. De l’arbre je vis pendre le bassin, du plus fin or qui ait jamais été mis en vente dans aucune foire. Quant à la source, vous pouvez me croire sur parole, elle bouillait comme de l’eau chaude. La pierre était d’émeraude, percée de trous comme un tonneau, et il y avait quatre rubis dessous, plus rayonnants et rouges que le soleil du matin quand il se lève à l’est. Maintenant, je ne dirai pas un mot qui ne soit vrai. Je souhaitais voir l’apparition merveilleuse de la tempête et de l’orage ; mais en cela je ne fus pas sage, car j’aurais volontiers regretté, si j’avais pu, d’avoir aspergé la pierre perforée avec l’eau du bassin. Mais je crains d’en avoir versé trop, car aussitôt je vis les cieux se déchaîner tellement que, de plus de quatorze directions, les éclairs m’aveuglèrent, et soudain les nuages laissèrent tomber neige, pluie et grêle. La tempête était si féroce et terrible que cent fois je crus que je serais tué par les éclairs qui tombaient autour de moi et par les arbres qui étaient déchiquetés. Sachez que je fus dans une grande détresse jusqu’à ce que le tumulte soit apaisé. Mais Dieu me donna un tel réconfort que la tempête ne dura pas longtemps, et tous les vents s’apaisèrent à nouveau. Les vents n’osaient souffler contre la volonté de Dieu. Et quand je vis l’air clair et serein, je fus à nouveau rempli de joie. Car j’ai observé que la joie fait vite oublier les soucis. Sitôt que la tempête fut complètement passée, je vis tant d’oiseaux rassemblés dans le pin (si quelqu’un veut croire mes paroles) qu’il n’y avait pas une branche ou une brindille qui ne fût entièrement couverte d’oiseaux. L’arbre n’en était que plus beau, car tous les oiseaux chantaient en harmonie, pourtant la note de chacun était différente, si bien que je n’en entendis jamais un chanter la note de l’autre. Moi aussi, je me réjouis de leur joie et les écoutai jusqu’à ce qu’ils eussent chanté tout leur service, car je n’ai jamais entendu un chant si heureux, et je ne pense pas que quelqu’un d’autre l’entendra, à moins d’aller écouter ce qui me remplit d’une telle joie et d’une telle béatitude que j’en étais ravi. Je restai là jusqu’à ce que j’entende arriver quelques chevaliers, car il me sembla qu’ils devaient être dix. Mais tout le bruit et le tumulte étaient causés par l’approche d’un seul chevalier. Quand je le vis arriver seul, je saisis rapidement ma monture et ne tardai pas à la monter. Et le chevalier, comme avec de mauvaises intentions, s’avança plus vite qu’un aigle, l’air aussi féroce qu’un lion. D’aussi loin que sa voix pouvait porter, il commença à me défier et dit : « Vassal, sans provocation tu m’as causé honte et dommage. S’il y avait quelque querelle entre nous, tu aurais dû d’abord me défier, ou du moins demander justice avant de m’attaquer. Mais, sire vassal, s’il est en mon pouvoir, sur toi tombera la punition pour le dommage qui est évident. Autour de moi gît la preuve de mes bois détruits. Celui qui a souffert a le droit de se plaindre. Et j’ai bonne raison de me plaindre que tu m’aies chassé de chez moi avec éclairs et pluie. Tu m’as causé des ennuis, et maudit soit celui qui trouve cela juste. Car dans mes propres bois et ma ville, tu m’as fait une telle attaque que les ressources des hommes d’armes et des fortifications n’auraient été d’aucun secours pour moi ; aucun homme n’aurait été en sécurité, même s’il avait été dans une forteresse de pierre et de bois massifs. Mais sois assuré que, dès cet instant, il n’y aura ni trêve ni paix entre nous. » À ces mots, nous nous ruâmes l’un contre l’autre, chacun tenant bien serré son écu et s’en couvrant. Le chevalier avait un bon cheval et une lance robuste, et était sans doute plus grand que moi d’une tête entière. Ainsi, j’étais tout à fait désavantagé, étant plus petit que lui, tandis que son cheval était plus fort que le mien. Vous pouvez être sûr que je dirai les faits, afin de couvrir ma honte. Avec l’intention de faire de mon mieux, je lui portai un coup aussi dur que je pouvais, frappant le haut de son écu, et j’y mis toute ma force avec un tel effet que ma lance vola en éclats. Sa lance resta entière, étant très lourde et plus grosse que toute lance de chevalier que j’aie jamais vue. Et le chevalier me frappa avec une telle violence qu’il me renversa par-dessus la croupe de mon cheval et me laissa étendu à plat sur le sol, où il me laissa honteux et épuisé, sans me jeter un autre regard. Il prit mon cheval, mais me laissa, et repartit par le chemin qu’il avait pris. Et moi, qui ne savais que faire, je restai là, dans la douleur et des pensées troublées. M’asseyant près de la source, je me reposai un moment, n’osant poursuivre le chevalier de peur de commettre quelque acte de folie inconsidérée. Et, en vérité, eussé-je eu le courage, je ne savais ce qu’il était devenu. Finalement, il me vint à l’esprit que je tiendrais ma promesse à mon hôte et que je retournerais par sa demeure. Cette idée me plut, et c’est ce que je fis. Je déposai toutes mes armes afin de progresser plus aisément, et c’est ainsi, avec honte, que je repris mes pas. Quand j’atteignis sa demeure ce soir-là, je trouvai mon hôte aussi bienveillant et courtois que je l’avais découvert auparavant. Je ne pus observer que sa fille ou lui-même m’accueillissent moins joyeusement, ou me fissent moins d’honneur qu’ils ne l’avaient fait la veille. Je leur suis redevable du grand honneur qu’ils me firent tous dans cette maison ; et ils dirent même que, pour autant qu’ils sachent ou en aient entendu parler, personne n’avait jamais échappé, sans être tué ou gardé prisonnier, du lieu d’où je revenais. Ainsi j’allai et ainsi je revins, me sentant, en le faisant, profondément honteux. Voilà donc que je vous ai bêtement raconté l’histoire que je n’ai jamais voulu redire. »
« Par ma tête », s’écrie monseigneur Yvain, « vous êtes mon cousin germain, et nous devrions bien nous aimer. Mais je dois vous tenir pour fou de m’avoir caché cela si longtemps. Si je vous traite de fou, je vous prie de ne pas vous en offusquer. Car si je le peux, et si j’obtiens la permission, j’irai venger votre honte. » « Il est évident que nous avons dîné », dit Keu, avec son verbe toujours prêt ; « il y a plus de mots dans un pot plein de vin que dans un tonneau entier de bière. On dit qu’un chat est joyeux quand il est plein. Après le dîner, personne ne bouge, mais chacun est prêt à tuer Noradin, et vous allez vous venger de Forre ! Vos housses de selle sont-elles bien rembourrées, vos grèves de fer polies, et vos bannières déployées ? Allons, au nom de Dieu, monseigneur Yvain, est-ce ce soir ou demain que vous partez ? Dites-nous, beau sire, quand vous partirez pour cette rude épreuve, car nous aimerions vous y escorter. Il n’y aura ni prévôt ni connétable qui ne vous escortera volontiers. Et quoi qu’il en soit, je vous prie de ne pas partir sans prendre congé de nous ; et si vous faites un mauvais rêve cette nuit, restez surtout à la maison ! » « Le diable, sire Keu », répond la Reine, « êtes-vous hors de vous pour que votre langue coure toujours ainsi ? Maudite soit votre langue qui est si pleine d’amertume ! Sûrement votre langue doit vous haïr, car elle dit le pire qu’elle sache à chaque homme. Damnée soit toute langue qui ne cesse jamais de dire du mal ! Quant à votre langue, elle babille tant qu’elle vous rend haïssable partout. Elle ne peut vous faire plus grande trahison. Voyez ici : si elle était mienne, je l’accuserais de trahison. Tout homme qui ne peut être guéri par la punition devrait être attaché comme un fou devant le chancel dans l’église. » « Vraiment, madame », dit monseigneur Yvain, « son impudence ne m’importe guère. Dans chaque cour, monseigneur Keu a tant de capacité, de savoir et de mérite qu’il ne sera jamais sourd ou muet. Il a l’esprit pour répondre sagement et courtoisement à tout ce qui est mesquin, et cela, il l’a toujours fait. Vous savez bien si je mens en disant cela. Mais je n’ai nul désir de disputer ou de recommencer nos folies. Car celui qui donne le premier coup ne gagne pas toujours le combat, mais plutôt celui qui obtient vengeance. Celui qui se bat avec son compagnon ferait mieux de se battre contre un étranger. Je ne veux pas être comme le chien qui se raidit et grogne quand un autre chien jappe après lui. »
Tandis qu’ils parlaient ainsi, le Roi sortit de sa chambre où il avait dormi tout ce temps. Et quand les chevaliers le virent, ils se levèrent tous devant lui, mais il les fit aussitôt se rasseoir. Il prit sa place à côté de la Reine, qui lui répéta mot pour mot, avec son habileté coutumière, l’histoire de Calogrenant. Le Roi l’écouta avidement, puis il jura trois serments puissants par l’âme de son père Utherpendragon, et par l’âme de son fils, et de sa mère aussi, qu’il irait voir cette source avant qu’une quinzaine ne se fût écoulée ; et il verrait la tempête et les merveilles là-bas en l’atteignant la veille de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste ; il y passerait la nuit, et tous ceux qui le souhaitaient pourraient l’accompagner. Toute la cour trouva cela bon, car les chevaliers et les jeunes bacheliers étaient très impatients de faire l’expédition. Mais malgré la joie et la satisfaction générales, monseigneur Yvain était fort chagriné, car il avait l’intention d’y aller tout seul ; il était donc attristé et très contrarié à cause du Roi qui prévoyait d’y aller. La cause principale de son déplaisir était qu’il savait que monseigneur Keu, à qui la faveur ne serait pas refusée s’il la sollicitait, obtiendrait le combat plutôt que lui-même, ou bien peut-être que monseigneur Gauvain le demanderait en premier. Si l’un de ces deux faisait la requête, la faveur ne lui serait jamais refusée. Mais, n’ayant aucun désir de leur compagnie, il résout de ne pas les attendre, mais de partir seul, si possible, que ce soit pour son gain ou sa perte. Et qui que ce soit qui reste derrière, il a l’intention d’être le troisième jour dans la forêt de Brocéliande, et là de chercher s’il peut trouver l’étroit sentier boisé dont il languit ardemment, et la plaine avec le château fort, et le plaisir et les délices de la damoiselle courtoise, qui est si charmante et belle, et avec la damoiselle son digne père, qui est si honorable et de si noble naissance qu’il s’efforce de dispenser l’honneur. Puis il verra les taureaux dans la clairière, avec le géant rustre qui les surveille. Grand est son désir de voir ce gaillard, qui est si robuste et grand et laid et difforme, et noir comme un forgeron. Puis, aussi, il verra, si possible, la pierre et la source elle-même, et le bassin et les oiseaux dans le pin, et il fera pleuvoir et souffler. Mais de tout cela il ne se vantera pas, ni, s’il peut l’éviter, personne ne connaîtra son dessein jusqu’à ce qu’il en ait reçu soit une grande humiliation soit une grande renommée : alors que les faits soient connus.
Monseigneur Yvain s’échappe de la cour sans que personne ne le rencontre, et se rend seul à son lieu de logis. Là, il trouva tout son ménage, et donna l’ordre de faire seller son cheval ; puis, appelant un de ses écuyers qui était au courant de chacune de ses pensées, il dit : « Allons, suis-moi dehors là-bas, et apporte-moi mes armes. Je sortirai aussitôt par cette porte sur mon palefroi. Pour ta part, ne tarde pas, car j’ai une longue route à parcourir. Fais bien ferrer ma monture, et amène-la rapidement là où je suis ; ensuite tu ramèneras mon palefroi. Mais prends bien garde, je te conjure, si quelqu’un t’interroge sur moi, de ne lui donner aucune satisfaction. Sinon, quelle que soit ta confiance en moi, tu ne pourras plus jamais compter sur ma bienveillance. » « Sire », dit-il, « tout ira bien, car personne n’apprendra rien de moi. Partez, et je vous suivrai. »
Monseigneur Yvain monte aussitôt à cheval, avec l’intention de venger, s’il le peut, l’opprobre de son cousin avant de retourner. L’écuyer courut chercher les armes et la monture ; il monta sans délai, puisqu’il était déjà équipé de ses éperons et de ses fers. Ensuite, il suivit la trace de son maître jusqu’à ce qu’il le vît arrêté, monté, attendant sur le bas-côté de la route, à l’écart. Il lui apporta son harnais et son équipement, puis le revêtit. Monseigneur Yvain ne fit nulle halte après s’être armé, mais il se hâta chaque jour par les montagnes et les vallées, par les forêts longues et vastes, par des contrées étranges et sauvages, traversant bien des lieux sinistres, bien des périls et bien des défilés, jusqu’à ce qu’il atteignît le chemin, qui était plein de ronces et assez sombre ; alors il se sentit enfin en sécurité, ne pouvant plus désormais perdre sa voie. Quoi qu’il doive en coûter, il ne s’arrêtera point avant de voir le pin qui ombrage la fontaine et la pierre, et la tempête de grêle, de pluie, de tonnerre et de vent. Cette nuit-là, vous pouvez en être sûr, il eut le gîte qu’il désirait, car il trouva le vavasseur encore plus poli et courtois qu’on ne le lui avait dit, et il perçut dans la damoiselle cent fois plus de sens et de beauté que Calogrenant n’en avait parlé, car nul ne peut réciter la somme des qualités d’une dame ou d’un homme de bien. Dès l’instant qu’un tel homme se voue à la vertu, son histoire ne peut être résumée ni contée, car nulle langue ne saurait estimer les prouesses d’un tel gentilhomme. Monseigneur Yvain fut très content de l’excellent gîte qu’il eut cette nuit-là, et lorsqu’il entra dans la clairière le lendemain, il rencontra les taureaux et le rustre qui lui indiqua le chemin à suivre. Mais plus de cent fois il se signa à la vue du monstre devant lui — comment la Nature avait pu former une créature si hideuse et si laide. Puis il se dirigea vers la fontaine et y trouva tout ce qu’il souhaitait voir. Sans hésitation et sans mettre pied à terre, il versa le bassin plein d’eau sur la pierre, quand aussitôt il commença à souffler, à pleuvoir, et une telle tempête se déchaîna que celle qui avait été prédite. Et quand Dieu eut apaisé l’orage, les oiseaux vinrent se percher sur le pin et chantèrent leurs chansons joyeuses au-dessus de la source périlleuse. Mais avant que leur jubilé ne fût cessé, arriva le chevalier, plus flamboyant de courroux qu’une bûche ardente, et faisant autant de bruit que s’il poursuivait un cerf vigoureux. Sitôt qu’ils s’aperçurent, ils se ruèrent l’un sur l’autre et montrèrent la haine mortelle qu’ils se portaient. Chacun portait une lance raide et robuste, avec laquelle ils portèrent des coups si puissants qu’ils percèrent les écus autour de leur cou et coupèrent les mailles de leurs hauberts ; leurs lances sont fracassées et rompues, tandis que les débris sont projetés haut dans les airs. Puis chacun attaque l’autre avec son épée, et dans la lutte ils coupent les courroies des écus et taillent les boucliers en pièces d’un bout à l’autre, de sorte que les lambeaux pendent, ne servant plus de couverture ni de défense ; car ils les ont si bien fendus qu’ils abattent les lames étincelantes sur leurs flancs, leurs bras et leurs hanches. Féroce, en vérité, est leur assaut ; pourtant ils ne bougent de leur place pas plus que ne le feraient deux blocs de pierre. Jamais il n’y eut deux chevaliers si acharnés à la mort de l’autre. Ils prennent garde de ne pas gaspiller leurs coups, mais les assènent au mieux ; ils frappent et tordent leurs heaumes, et ils font voler les mailles de leurs hauberts si bien qu’ils tirent un peu de sang, car les hauberts sont si brûlants de la chaleur de leur corps qu’ils ne servent guère plus de protection qu’une cotte. Comme ils dirigent la pointe de l’épée vers le visage, il est merveilleux qu’une lutte si féroce et si amère dure si longtemps. Mais tous deux sont possédés d’un tel courage qu’aucun ne voudrait pour rien au monde reculer d’un pied devant son adversaire avant de l’avoir blessé à mort. Pourtant, à cet égard, ils étaient fort honorables, ne tentant ni ne daignant frapper ou nuire à leurs destriers d’aucune façon ; mais ils restaient à califourchon sur leurs montures sans mettre pied à terre, ce qui rendait le combat plus élégant. À la fin, monseigneur Yvain écrasa le heaume du chevalier, que le coup étourdit et rendit si faible qu’il s’évanouit, n’ayant jamais reçu un coup si cruel auparavant. Sous sa coiffe, sa tête était fendue jusqu’à la cervelle, si bien que les mailles de son brillant haubert étaient tachées de cervelle et de sang, tout cela lui causant une douleur si intense que son cœur manqua de cesser de battre. Il avait alors bonne raison de fuir, car il sentait qu’il avait une blessure mortelle et qu’une résistance ultérieure ne servirait à rien. Avec cette pensée en tête, il s’échappa rapidement vers sa ville, où le pont était abaissé et la porte promptement ouverte pour lui ; pendant ce temps, monseigneur Yvain l’éperonne aussitôt à toute vitesse. Comme un gerfaut fond sur une grue lorsqu’il le voit s’élever au loin, et s’approche alors si près de lui qu’il est sur le point de le saisir, mais le manque, ainsi fuit le chevalier, avec Yvain le pressant si près qu’il peut presque jeter son bras autour de lui, sans pourtant pouvoir tout à fait le rattraper, bien qu’il soit si proche qu’il puisse l’entendre gémir de la douleur qu’il ressent. Tandis que l’un s’efforce dans la fuite, l’autre s’acharne à sa poursuite, craignant d’avoir gaspillé son effort s’il ne le prend mort ou vif ; car il se souvient encore des paroles moqueuses que monseigneur Keu lui avait adressées. Il n’avait pas encore tenu la promesse qu’il avait faite à son cousin ; et ils ne croiront pas sa parole s’il ne revient pas avec la preuve. Le chevalier le mena dans une course rapide jusqu’à la porte de sa ville, où ils entrèrent ; mais ne trouvant homme ni femme dans les rues qu’ils traversaient, ils chevauchèrent tous deux vivement jusqu’à ce qu’ils arrivassent à la porte du palais.
La porte était très haute et large, pourtant elle avait un passage si étroit que deux hommes ou deux chevaux pouvaient à peine entrer de front ou passer sans entrave ou grande difficulté ; car elle était construite tout comme un piège que l’on tend au rat enclin aux méfaits, et qui possède une lame au-dessus prête à tomber et à frapper et à saisir, et qui est soudainement déclenchée dès que quelque chose, si doucement que ce soit, entre en contact avec le ressort. De la même façon, sous la porte, il y avait deux ressorts reliés à une herse au-dessus, bordée de fer et très tranchante. Si quelque chose marchait sur ce mécanisme, la porte descendait d’en haut, et quiconque était frappé par la porte en dessous était attrapé et déchiqueté. Précisément au milieu, le passage était aussi étroit que s’il s’agissait d’une voie battue. Droit au travers, le chevalier s’y précipita, avec monseigneur Yvain le suivant à bride abattue, et si près de lui qu’il le tenait par l’arçon de la selle à l’arrière. Il fut heureux pour lui d’être penché en avant, car sans ce coup de chance, il aurait été coupé en deux ; car son cheval marcha sur le ressort de bois qui maintenait la herse en place. Tel un diable infernal, la porte tomba, saisissant la selle et les hanches du cheval, qu’elle coupa net. Mais, Dieu merci, monseigneur Yvain ne fut que légèrement touché quand elle effleura son dos si près qu’elle coupa ses deux éperons à ras de ses talons. Et tandis qu’il tombait ainsi dans la consternation, l’autre, avec sa blessure mortelle, lui échappa, comme vous allez le voir. Plus loin, il y avait une autre porte tout comme celle qu’ils venaient de franchir ; par celle-ci, le chevalier s’échappa, et la porte descendit derrière lui. Ainsi monseigneur Yvain fut pris, fort préoccupé et déconfit alors qu’il se retrouve enfermé dans ce vestibule, qui était tout clouté de clous dorés et dont les murs étaient savamment décorés de peintures précieuses. Mais il n’était inquiet de rien autant que de ne pas savoir ce qu’était devenu le chevalier. Tandis qu’il était dans ce lieu étroit, il entendit s’ouvrir la porte d’une petite pièce attenante, et en sortit seule une belle et charmante damoiselle qui referma la porte derrière elle. Quand elle trouva monseigneur Yvain, elle fut d’abord fort consternée. « Assurément, sire chevalier », dit-elle, « je crains que vous ne soyez venu à une heure malheureuse. Si vous êtes vu ici, vous serez mis en pièces. Car mon seigneur est mortellement blessé, et je sais que c’est vous qui avez causé sa mort. Ma dame est dans un tel état de chagrin, et ses gens autour d’elle pleurent si fort qu’ils sont prêts à mourir de rage ; et, de plus, ils savent que vous êtes à l’intérieur. Mais pour l’heure, leur deuil est tel qu’ils ne sont pas en mesure de s’occuper de vous. Dès l’instant qu’ils viendront pour vous attaquer, ils ne pourront manquer de vous tuer ou de vous capturer, selon leur choix. » Et monseigneur Yvain lui répond : « Si Dieu le veut, ils ne me tueront jamais, et je ne tomberai pas entre leurs mains. » « Non », dit-elle, « car je ferai mon possible pour vous aider. Il n’est pas viril de chérir la peur. Ainsi je vous tiens pour un homme de courage, puisque vous n’êtes point consterné. Et soyez assuré que si je le pouvais, je vous aiderais et vous traiterais honorablement, comme vous le feriez à votre tour pour moi. Une fois, ma dame m’envoya en mission à la cour du Roi, et je suppose que je n’étais pas aussi expérimentée ou courtoise ou bien élevée qu’une damoiselle devrait l’être ; en tout cas, il n’y eut pas un chevalier là-bas qui daigna m’adresser la parole, excepté vous seul qui êtes ici maintenant ; mais vous, dans votre bonté, m’avez honorée et aidée. Pour l’honneur que vous me fîtes alors, je vais maintenant vous récompenser. Je sais fort bien quel est votre nom, et je vous ai reconnu aussitôt : votre nom est monseigneur Yvain. Vous pouvez être sûr et certain que si vous suivez mon conseil, vous ne serez jamais pris ni mal traité. Veuillez prendre ce petit anneau qui est le mien, que vous me rendrez quand je vous aurai délivré. » Puis elle lui tendit le petit anneau et lui dit que son effet était semblable à celui de l’écorce qui recouvre le bois de sorte qu’il ne puisse être vu ; mais il doit être porté de manière que la pierre soit dans la paume ; alors celui qui porte l’anneau à son doigt n’a aucun souci à se faire pour quoi que ce soit ; car nul, si perçants que soient ses yeux, ne pourra le voir, pas plus que le bois qui est couvert par l’écorce extérieure. Tout cela plaît à monseigneur Yvain. Et quand elle lui eut dit cela, elle le mena s’asseoir sur un lit couvert d’une courtepointe si riche que le duc d’Autriche n’en avait point de pareille, et elle lui dit que s’il désirait manger quelque chose, elle irait le lui chercher ; et il répondit qu’il le ferait volontiers. Courant rapidement dans la chambre, elle revint bientôt, apportant un poulet rôti et un gâteau, un linge, un pot plein de bon vin de raisin recouvert d’une coupe blanche ; tout cela, elle lui offrit à manger. Et lui, qui avait besoin de nourriture, mangea et but très volontiers.
Au moment où il eut fini son repas, les chevaliers s’agitaient à l’intérieur, le cherchant et impatients de venger leur seigneur, qui était déjà étendu sur sa bière. Alors la damoiselle dit à Yvain : « Ami, les entendez-vous tous qui vous cherchent ? Il se prépare un grand bruit et un grand tumulte. Mais qui que ce soit qui vienne ou aille, ne bougez point pour aucun de leurs bruits, car ils ne pourront jamais vous découvrir si vous ne bougez pas de ce lit. Bientôt vous verrez cette pièce toute remplie de gens mal disposés et hostiles, qui croiront vous trouver ici ; et je ne doute pas qu’ils apporteront le corps ici avant l’inhumation, et ils commenceront à vous chercher sous les sièges et les lits. Ce sera amusant pour un homme qui n’a pas peur de voir des gens chercher ainsi en vain, car ils seront tous si aveugles, si défaits et si égarés qu’ils seront hors d’eux-mêmes de rage. Je ne peux vous en dire plus pour l’instant, car je n’ose plus m’attarder ici. Mais je peux remercier Dieu de m’avoir donné la chance et l’opportunité de rendre quelque service pour vous plaire, comme je le souhaitais ardemment. » Puis elle se détourna, et quand elle fut partie, toute la foule, d’un commun accord, était venue des deux côtés aux portes, armée de gourdins et d’épées. Il y avait une foule immense et une pression de gens hostiles qui surgissaient de toutes parts, quand ils aperçurent devant la porte la moitié du cheval qui avait été abattu. Alors ils furent bien sûrs que lorsque les portes seraient ouvertes, ils trouveraient à l’intérieur celui dont ils souhaitaient prendre la vie. Alors ils firent remonter ces portes qui avaient été la mort de bien des hommes. Mais comme aucun ressort ni piège n’était tendu pour leur passage, ils entrèrent tous de front. Alors ils trouvèrent sur le seuil l’autre moitié du cheval qui avait été tué ; mais aucun d’eux n’avait les yeux assez perçants pour voir monseigneur Yvain, qu’ils auraient volontiers tué ; et il les vit hors d’eux-mêmes de rage et de fureur, alors qu’ils disaient : « Comment cela se peut-il ? Car il n’y a ici ni porte ni fenêtre par laquelle quelque chose pourrait s’échapper, à moins que ce ne soit un oiseau, un écureuil, une marmotte ou quelque autre animal encore plus petit ; car les fenêtres sont grillagées et les portes ont été fermées sitôt que mon seigneur est passé. Le corps est ici, mort ou vif, puisqu’il n’y a aucun signe de lui là dehors ; nous pouvons voir plus de la moitié de la selle ici, mais de lui nous ne voyons rien, excepté les éperons qui sont tombés, détachés de ses pieds. Maintenant cessons ce vain bavardage et cherchons dans tous ces coins, car il est sûrement encore ici, ou bien nous sommes tous ensorcelés, ou les mauvais esprits nous l’ont dérobé. » Ainsi, tous, enflammés de rage, le cherchèrent dans la pièce, frappant sur les murs, les lits et les sièges. Mais le lit sur lequel il était couché fut épargné et manqua les coups, de sorte qu’il ne fut ni frappé ni touché. Mais tout autour, ils frappèrent assez et firent un tumulte dans la pièce avec leurs gourdins, tel un aveugle qui frappe au hasard en cherchant son chemin. Tandis qu’ils fouillaient sous les lits et les tabourets, entra l’une des plus belles dames que jamais créature terrestre ait vue. Parole ni mention ne furent jamais faites d’une si belle dame chrétienne, et pourtant elle était si folle de douleur qu’elle était sur le point de mettre fin à ses jours. Soudain, elle cria de toutes ses forces, puis tomba prosternée en pâmoison. Et quand elle eut été relevée, elle commença à se griffer et à s’arracher les cheveux, comme une femme qui avait perdu l’esprit. Elle s’arrache les cheveux et déchire sa robe, et s’évanouit à chaque pas qu’elle fait ; et rien ne peut la consoler lorsqu’elle voit son mari porté inanimé dans la bière ; car son bonheur est à sa fin, et ainsi fit-elle sa haute lamentation. L’eau bénite et la croix et les cierges étaient portés en avant par les nonnes d’un couvent ; puis vinrent les missels, les encensoirs et les prêtres, qui prononcent l’absolution finale requise pour l’âme misérable.
Messire Yvain entendit les cris et la douleur qu’on ne saurait décrire, car nul n’en serait capable, et jamais pareille affliction ne fut consignée dans un livre. Le cortège passa, mais au milieu de la salle une grande foule s’amassa autour de la bière, car le sang frais et chaud rejaillissait de la plaie du mort, et cela signifiait assurément que l’homme qui avait livré bataille et l’avait tué et vaincu était encore tout près. Alors ils cherchèrent et fouillèrent partout, retournant et remuant tout, jusqu’à ce qu’ils soient tous en nage à cause du trouble et de la presse causés par la vue de ce sang pourpre qui coulait. Messire Yvain fut alors rudement heurté et bousculé là où il gisait, mais il ne bougea point pour autant. Et les gens devinrent de plus en plus éperdus à cause des plaies qui se rouvraient, et ils s’émerveillaient de la raison de ce saignement, sans savoir à qui en attribuer la faute. Et chacun disait à son voisin : « Le meurtrier est parmi nous ici, et pourtant nous ne le voyons pas, ce qui est étrange et mystérieux au plus haut point. » À ces mots, la dame manifesta un tel deuil qu’elle tenta de mettre fin à ses jours, et cria comme hors d’elle-même : « Dieu tout-puissant, le meurtrier ne sera-t-il donc pas trouvé, ce traître qui a ôté la vie à mon bon seigneur ? Bon ? Oui, le meilleur des bons, en vérité ! Vrai Dieu, ce sera Ta faute si Tu le laisses ainsi s’échapper. Je ne devrais blâmer que Toi, qui le caches à ma vue. Jamais pareille merveille ne fut vue, ni pareille injustice que celle que Tu me fais en ne me permettant pas même de voir l’homme qui doit être si près de moi. Puisque je ne puis le voir, je peux bien dire qu’un démon ou un esprit s’est interposé entre nous, et que je suis sous le coup d’un sortilège. Ou bien il est lâche et a peur de moi : il doit être un couard pour me craindre, et c’est un acte de lâcheté que de ne pas se montrer devant moi. Ah, esprit, chose couarde ! Pourquoi as-tu si peur de moi, alors que devant mon seigneur tu étais si brave ? Ô chose vide et évasive, pourquoi ne puis-je t’avoir en mon pouvoir ? Pourquoi ne puis-je mettre la main sur toi maintenant ? Mais comment se pourrait-il que tu aies tué mon seigneur, si ce n’est par traîtrise ? Certes, mon seigneur n’aurait jamais été vaincu par toi s’il t’avait vu face à face. Car ni Dieu ni homme ne connurent jamais son pareil, et nul n’est tel que lui désormais. Certes, si tu avais été un homme mortel, tu n’aurais jamais osé résister à mon seigneur, car nul ne pouvait se comparer à lui. » Ainsi la dame lutte avec elle-même, et ainsi elle s’épuise et se débat. Et ses gens, avec elle, manifestent la plus grande douleur possible en emportant le corps vers sa sépulture. Après de longs efforts et recherches, ils sont complètement épuisés par cette quête, et y renoncent par lassitude, faute de trouver quelqu’un qui soit coupable. Les nonnes et les prêtres, ayant déjà terminé l’office, étaient revenus de l’église et étaient allés à l’inhumation. Mais la demoiselle, dans sa chambre, ne prêtait aucune attention à tout cela. Ses pensées sont tournées vers messire Yvain, et, s’approchant vivement, elle lui dit : « Beau sire, ces gens vous ont cherché en force. Ils ont soulevé un grand tumulte ici, et ont fouillé dans tous les coins plus diligemment qu’un chien de chasse ne traque une perdrix ou une caille. Sans doute avez-vous eu peur. » « Sur ma foi, vous avez raison, dit-il : je n’aurais jamais cru avoir si peur. Et pourtant, s’il était possible, je regarderais volontiers par quelque fenêtre ou ouverture le cortège et le cadavre. » Pourtant, le cadavre et le cortège ne l’intéressaient nullement, car il aurait voulu les voir tous brûler, même si cela lui en eût coûté mille marcs. Mille marcs ? Trois mille, en vérité, sur ma parole. Mais il disait cela à cause de la dame de la cité, dont il voulait entrevoir le visage. Alors la demoiselle le plaça à une petite fenêtre, et lui rendit, autant qu’elle le put, l’honneur qu’il lui avait fait. De cette fenêtre, messire Yvain aperçoit la belle dame, tandis qu’elle dit : « Sire, que Dieu ait pitié de votre âme ! Car jamais, je le crois fermement, aucun chevalier ne monta en selle qui fût votre égal en quelque manière que ce soit. Nul autre chevalier, mon beau et doux seigneur, ne posséda jamais votre honneur ni votre courtoisie. La générosité était votre amie et l’audace votre compagne. Que votre âme repose parmi les saints, mon beau et cher seigneur. » Puis elle frappe et déchire tout ce qui lui tombe sous la main. Quel que soit le résultat, il est difficile à messire Yvain de s’empêcher de s’élancer pour saisir ses mains. Mais la demoiselle le supplie et lui conseille, et même lui commande instamment, quoique avec courtoisie et grâce, de ne commettre aucune action téméraire, en disant : « Vous êtes bien ici. Ne bougez pour aucune raison avant que ce deuil ne soit apaisé ; laissez tous ces gens partir, comme ils le feront sous peu. Si vous agissez selon mes conseils, conformément à mon avis, un grand avantage pourrait vous en advenir. Il vaudra mieux pour vous de rester assis ici, et d’observer les gens au-dedans et au-dehors alors qu’ils passent sur le chemin sans vous voir. Mais gardez-vous de parler avec violence, car je tiens pour imprudent plutôt que brave l’homme qui va trop loin, perd la maîtrise de lui-même et commet quelque acte de violence dès qu’il en a le temps et l’occasion. Donc, si vous nourrissez quelque pensée téméraire, prenez garde de ne pas l’exprimer. L’homme sage dissimule sa pensée imprudente et œuvre pour la justice s’il le peut. Ainsi, prenez sagement garde de ne pas risquer votre tête, pour laquelle ils n’accepteraient aucune rançon. Soyez prévenant envers vous-même et souvenez-vous de mes conseils. Soyez rassuré jusqu’à mon retour, car je n’ose rester plus longtemps. Je crains de rester si longtemps qu’ils se méfieraient en ne me voyant pas dans la foule, et alors j’en pâtirais. »
Puis elle s’en va, et il demeure, ne sachant comment se comporter. Il lui répugne de les voir enterrer le cadavre sans qu’il puisse obtenir quelque chose à rapporter comme preuve qu’il l’a vaincu et tué. S’il n’a aucune preuve ni témoignage, il sera tenu en mépris, car Keu est si mesquin et obstiné, si enclin à la moquerie et si agaçant, qu’il ne pourrait jamais réussir à le convaincre. Il passerait son temps à l’insulter, décochant ses railleries et ses sarcasmes comme il le faisait l’autre jour. Ces sarcasmes sont encore frais et cuisants dans son cœur. Mais, avec son sucre et son miel, un nouvel Amour l’a maintenant adouci ; il avait été chasser sur ses terres et avait cueilli sa proie. Son ennemie emporte son cœur, et il aime la créature qui le hait le plus. La dame, sans le savoir, a bien vengé la mort de son seigneur. Elle a obtenu une vengeance plus grande qu’elle n’aurait jamais pu le faire si elle n’avait été aidée par l’Amour, qui l’attaque si doucement qu’il blesse son cœur à travers ses yeux. Et cette blessure est plus durable que celle infligée par la lance ou l’épée. Un coup d’épée est guéri et cicatrisé dès qu’un médecin s’en occupe, mais la blessure d’amour est pire lorsqu’elle est au plus près de son médecin. Telle est la blessure de messire Yvain, dont il ne guérira jamais plus, car l’Amour s’est installé en lui. Il déserte et s’éloigne des lieux qu’il avait coutume de fréquenter. Il ne se soucie d’aucun gîte ni d’aucun hôte hormis celui-ci, et il est très sage de quitter un pauvre gîte pour se diriger vers lui. Afin de se consacrer entièrement à lui, il n’aura pas d’autre demeure, bien qu’il soit souvent accoutumé à chercher de modestes hôtelleries. C’est une honte que l’Amour puisse se conduire si bassement au point de choisir le plus misérable des gîtes tout aussi volontiers que le meilleur. Mais maintenant il est venu là où il est le bienvenu, et où il sera traité honorablement, et où il fera bien de rester. C’est ainsi que l’Amour devrait agir, étant une créature si noble qu’il est merveilleux qu’il ose descendre honteusement à un tel état de bassesse. Il est semblable à celui qui répand son baume sur la cendre et la poussière, qui mêle le sucre au fiel, et le suif au miel. Cependant, il n’a pas agi ainsi cette fois, mais il s’est logé dans un lieu noble, ce pour quoi nul ne peut lui faire reproche. Quand le mort fut enterré, tous les gens se dispersèrent, ne laissant ni clercs, ni chevaliers, ni dames, à l’exception de celle qui ne fait point mystère de son deuil. Elle seule demeure, portant souvent la main à sa gorge, se tordant les mains et se frappant les paumes, tandis qu’elle lit ses psaumes dans son psautier aux lettres dorées. Durant tout ce temps, messire Yvain est à la fenêtre à la contempler, et plus il la regarde, plus il l’aime et est subjugué par elle. Il aurait souhaité qu’elle cessât ses pleurs et sa lecture, et qu’elle fût encline à converser avec lui. L’Amour, qui l’a pris à la fenêtre, l’a empli de ce désir. Mais il désespère de réaliser son souhait, car il ne peut imaginer ni croire que son désir puisse être exaucé. Alors il dit : « Je peux me considérer comme un fou de souhaiter ce que je ne puis avoir. C’est son seigneur que j’ai mortellement blessé, et pourtant je pense que je peux me réconcilier avec elle ? Sur ma foi, de telles pensées sont folie, car à présent elle a de bonnes raisons de me haïr plus amèrement que tout. J’ai raison de dire "à présent", car une femme change souvent d’avis. Cet état d’esprit dans lequel elle se trouve, j’ai bon espoir qu’elle le changera bientôt ; en vérité, elle le changera certainement, et je suis fou de désespérer ainsi. Dieu veuille qu’elle change bientôt ! Car je suis condamné à être son esclave, puisque telle est la volonté de l’Amour. Quiconque n’accueille pas l’Amour avec joie, quand il vient à lui, commet trahison et félonie. J’admets (et que quiconque veut, entende ce que je dis) qu’un tel homme ne mérite ni bonheur ni joie. Mais si je perds, ce ne sera pas pour une telle raison ; plutôt aimerai-je mon ennemie. Car je ne devrais éprouver aucune haine pour elle, à moins de vouloir trahir l’Amour. Je dois aimer selon le désir de l’Amour. Et doit-elle me considérer comme un ami ? Oui, assurément, puisque c’est elle que j’aime. Et je l’appelle mon ennemie, car elle me hait, quoique avec de bonnes raisons, car j’ai tué l’objet de son amour. Suis-je donc son ennemi ? Sûrement non, mais son véritable ami, car je n’ai jamais aimé personne ainsi auparavant. Je gémis pour ses belles tresses, surpassant l’or en éclat ; j’éprouve les affres de l’angoisse et du tourment quand je la vois les déchirer et les couper, et ses larmes ne sauraient être séchées, celles que je vois couler de ses yeux ; par toutes ces choses, je suis affligé. Bien qu’ils soient pleins de larmes incessantes et intarissables, jamais il n’y eut de si beaux yeux. La vue de ses pleurs me cause une agonie, mais rien ne me peine autant que la vue de son visage, qu’elle lacère sans qu’il ait mérité un tel traitement. Jamais je ne vis un tel visage si parfaitement formé, ni si frais et délicatement coloré. Et puis, cela a transpercé mon cœur de la voir se prendre à la gorge. Certes, il est bien trop vrai qu’elle fait le pis qu’elle peut. Et pourtant, nul cristal ni aucun miroir n’est si brillant et lisse. Dieu ! pourquoi est-elle ainsi possédée, et pourquoi ne s’épargne-t-elle pas ? Pourquoi tord-elle ses belles mains et frappe-t-elle et déchire-t-elle son sein ? Ne serait-elle pas merveilleusement belle à contempler lorsqu’elle est d’humeur joyeuse, puisqu’elle est si belle dans son déplaisir ? Sûrement oui, je peux en faire le serment. Jamais auparavant dans une œuvre de beauté la Nature ne fut capable de se surpasser ainsi, car je suis sûr qu’elle a outrepassé les limites de toute tentative précédente. Comment cela a-t-il pu arriver ? D’où vient une telle beauté merveilleuse ? Dieu a dû la faire de Sa main nue afin que la Nature pût se reposer de tout labeur supplémentaire. Si elle devait essayer d’en faire une réplique, elle pourrait user son temps en vain sans réussir sa tâche. Dieu Lui-même, s’Il devait essayer, ne pourrait réussir, je suppose, à en faire une autre pareille, quel que fût l’effort qu’Il pût déployer. »
Ainsi messire Yvain contemple celle qui est brisée par son chagrin, et je suppose qu’il n’arriverait jamais plus qu’un homme en prison, comme messire Yvain craignant pour sa vie, fût si follement épris au point de ne faire aucune requête en sa propre faveur, quand peut-être personne d’autre ne parlera pour lui. Il resta à la fenêtre jusqu’à ce qu’il vît la dame s’en aller, et les deux herses furent abaissées de nouveau. Un autre aurait pu s’en affliger, qui préférerait une libre évasion au fait de s’attarder plus longtemps là où il était. Mais pour lui, il lui est tout à fait indifférent qu’elles soient fermées ou ouvertes. Si elles étaient ouvertes, il ne s’en irait sûrement pas, non, même si la dame lui donnait congé et lui pardonnait librement pour la mort de son seigneur. Car il est retenu par l’Amour et la Honte qui se dressent devant lui de chaque côté : il a honte de s’en aller, car nul ne croirait au succès de son exploit ; d’autre part, il a un si grand désir de voir la dame au moins, s’il ne peut obtenir aucune autre faveur, qu’il se soucie peu de son emprisonnement. Il préférerait mourir que de s’en aller. Et maintenant la demoiselle revient, souhaitant lui tenir compagnie avec son réconfort et sa gaieté, et aller chercher pour lui tout ce qu’il pourra désirer. Mais elle le trouva pensif et tout épuisé par l’amour qui s’était emparé de lui ; sur quoi elle lui adressa ces mots : « Messire Yvain, comment avez-vous passé votre journée ? » « J’ai été agréablement occupé », fut sa réponse. « Agréablement ? Au nom de Dieu, est-ce la vérité ? Quoi ? Comment peut-on s’amuser en voyant qu’il est traqué jusqu’à la mort, à moins de le courtiser et de le souhaiter ? » « En vérité, dit-il, ma douce amie, je ne voudrais en aucun cas mourir ; et pourtant, comme Dieu me voit, j’étais heureux, je suis heureux maintenant, et je serai toujours heureux de ce que j’ai vu. » « Eh bien, n’en parlons plus, répond-elle, car je peux assez bien comprendre ce que signifie de tels mots. Je ne suis pas si sotte ou inexpérimentée que je ne puisse comprendre de tels mots ; mais venez maintenant après moi, car je trouverai quelque moyen rapide de vous délivrer de votre confinement. Je vous libérerai sûrement ce soir ou demain, s’il vous plaît. Venez maintenant, je vais vous conduire. » Et il répond ainsi : « Vous pouvez être sûre que je ne m’échapperai jamais secrètement et comme un voleur. Quand les gens seront tous rassemblés là-bas dans les rues, je pourrai sortir plus honorablement que si je le faisais subrepticement. » Puis il la suivit dans la petite pièce. La demoiselle, qui était bienveillante, obtint et lui accorda tout ce qu’il désirait. Et quand l’occasion se présenta, elle se souvint de ce qu’il lui avait dit, comment il avait été heureux de ce qu’il avait vu lorsqu’ils le cherchaient dans la pièce avec l’intention de le tuer.
La demoiselle était en telle faveur auprès de sa dame qu’elle n’avait aucune crainte de lui dire quoi que ce fût, sans se soucier des conséquences, car elle était sa confidente et sa compagne. Alors, pourquoi aurait-elle hésité à consoler sa dame et à lui donner des conseils qui devraient tourner à son honneur ? La première fois, elle lui dit en privé : « Ma dame, je m’émerveille fort de vous voir agir de façon si extravagante. Pensez-vous pouvoir retrouver votre seigneur en vous abandonnant ainsi à votre douleur ? » « Non, plutôt, si j’avais mon souhait, dit-elle, je serais maintenant morte de douleur. » « Et pourquoi ? » « Pour le suivre. » « Après lui ? Dieu m’en garde, et vous donne un aussi bon seigneur, autant que le permet Sa puissance. » « Tu n’as jamais proféré un tel mensonge, car Il ne pourrait jamais me redonner un aussi bon seigneur. » « Il vous en donnera un meilleur, si vous l’acceptez, et je peux le prouver. » « Va-t’en ! Paix ! Je ne trouverai jamais un tel homme. » « Si, ma dame, si vous y consentez. Dites-moi seulement, si vous le voulez, qui va défendre votre terre quand le roi Arthur viendra la semaine prochaine à la lisière de la fontaine ? Vous en avez déjà été avertie par des lettres envoyées par la Dameisele Sauvage. Hélas, quel service aimable elle vous a rendu ! Vous devriez songer à la façon dont vous défendrez votre fontaine, et pourtant vous ne cessez de pleurer ! S’il vous plaît, ma chère dame, vous ne devriez pas tarder. Car, assurément, tous les chevaliers que vous avez ne valent pas, comme vous le savez bien, autant qu’une simple femme de chambre. Ni bouclier ni lance ne seront jamais pris en main par le meilleur d’entre eux. Vous avez assez de serviteurs couards, mais il n’y en a pas un seul assez brave pour oser monter un destrier. Et le roi vient avec une telle armée que sa victoire sera inévitable. » La dame, après réflexion, sait très bien qu’elle lui donne un conseil sincère, mais elle est déraisonnable sur un point, tout comme d’autres femmes qui sont, presque sans exception, coupables de leur propre folie, et refusent d’accepter ce qu’elles désirent réellement. « Va-t’en, dit-elle ; laisse-moi tranquille. Si je t’entends encore parler de cela, il t’en cuira, à moins que tu ne t’enfuis. Tu me lasses avec tes vains discours. » « Très bien, ma dame, dit-elle ; que vous soyez une femme est évident, car la femme devient irascible quand elle entend quelqu’un lui donner de bons conseils. »
Puis elle s'en alla et la laissa seule. Et la dame réfléchit qu'elle avait eu tort. Elle aurait été fort heureuse de savoir comment la demoiselle pourrait jamais prouver qu'il fût possible de trouver un meilleur chevalier que ne l'avait jamais été son seigneur. Elle aurait été très heureuse de l'entendre parler, mais à présent elle le lui a interdit. Avec ce désir en tête, elle attendit jusqu'à son retour. Mais l'avertissement fut inutile, car elle commença aussitôt à lui dire : « Ma dame, est-il séant que vous vous tourmentiez ainsi de chagrin ? Pour l'amour de Dieu, maîtrisez-vous maintenant, et par honte, au moins, cessez votre lamentation. Il ne convient pas qu'une si grande dame entretienne son chagrin si longtemps. Souvenez-vous de votre honorable état et de votre très noble naissance ! Pensez-vous que toute vertu ait cessé avec la mort de votre seigneur ? Il y a dans le monde cent hommes aussi bons ou meilleurs. » « Que Dieu me confonde, si tu ne mens pas ! Nomme-moi seulement un seul homme qui soit réputé aussi excellent que mon seigneur le fut toute sa vie. » « Si je le faisais, vous seriez en colère contre moi, vous vous emporteriez et vous m'estimeriez moins. » « Non, je ne le ferai pas, je t'en assure. » « Alors, puisse tout cela être pour votre bien futur si vous vouliez seulement y consentir, et puisse Dieu incliner ainsi votre volonté ! Je ne vois aucune raison de me taire, car personne n'entend ni ne prête attention à ce que nous disons. Sans doute penserez-vous que je suis impudente, mais je dirai librement le fond de ma pensée. Quand deux chevaliers se sont rencontrés dans un affrontement d'armes et que l'un a battu l'autre, lequel des deux pensez-vous être le meilleur ? Pour ma part, j'attribue le prix au vainqueur. Maintenant, qu'en pensez-vous ? » « Il me semble que tu me tends un piège et que tu as l'intention de me prendre à mes propres mots. » « Sur ma foi, vous pouvez être assurée que j'ai raison, et je peux vous prouver irréfutablement que celui qui a vaincu votre seigneur est meilleur qu'il ne l'était lui-même. Il l'a battu et l'a poursuivi vaillamment jusqu'à ce qu'il l'emprisonnât dans sa maison. » « Maintenant, » répond-elle, « j'entends la plus grande absurdité qui ait jamais été proférée. Va-t'en, esprit chargé de mal ! Va-t'en, fille sotte et lassante ! Ne prononce plus jamais de telles paroles vaines, et ne reviens plus jamais en ma présence pour dire un mot en sa faveur ! » « En vérité, ma dame, je savais fort bien que je ne recevrais aucun remerciement de votre part, et je l'ai dit avant de parler. Mais vous m'aviez promis que vous ne seriez pas mécontente et que vous ne seriez pas en colère contre moi pour cela. Mais vous n'avez pas tenu votre promesse, et maintenant, comme il s'est avéré, vous avez déchargé votre courroux sur moi, et j'ai perdu pour ne pas m'être tue. »
Là-dessus, elle retourne dans la chambre où mon seigneur Yvain attend, confortablement gardé par sa vigilance. Mais il est mal à l'aise lorsqu'il ne peut voir la dame, et il ne fait pas attention, et n'entend aucun mot du rapport que la demoiselle lui apporte. La dame, elle aussi, est dans un grand trouble toute la nuit, se souciant de la manière dont elle devrait défendre la fontaine ; et elle commence à se repentir de sa conduite envers la demoiselle, qu'elle avait blâmée, insultée et traitée avec mépris. Elle se sent très sûre et certaine que, pour aucune récompense ou pot-de-vin, ni pour aucune affection qu'elle pourrait lui porter, la jeune fille n'aurait jamais mentionné cet homme ; et qu'elle doit l'aimer plus que lui, et qu'elle ne lui donnerait jamais de conseil qui lui apporterait honte ou embarras : la servante est une amie trop loyale pour cela. Ainsi, voilà la dame complètement changée : elle craint maintenant que celle à qui elle avait parlé durement ne l'aime plus jamais dévotement ; et celui qu'elle avait repoussé, elle lui pardonne maintenant loyalement et à bon droit, voyant qu'il ne lui avait fait aucun tort. Elle argumente donc comme s'il était là en sa présence, et ainsi commence son argumentation : « Viens, » dit-elle, « peux-tu nier que mon seigneur a été tué par toi ? » « Cela, » dit-il, « je ne peux le nier. En vérité, je l'admets pleinement. » « Dis-moi donc la raison de ton acte. L'as-tu fait pour me nuire, poussé par la haine ou par la rancœur ? » « Que la mort ne m'épargne pas maintenant, si je l'ai fait pour vous nuire. » « Dans ce cas, tu ne m'as fait aucun tort, et tu n'es coupable de rien envers lui. Car il t'aurait tué, s'il l'avait pu. Il me semble donc que j'ai décidé avec sagesse et justice. » Ainsi, par ses propres arguments, elle parvient à découvrir la justice, la raison et le bon sens, montrant qu'il n'y a aucune cause pour le haïr ; ainsi elle arrange la situation pour qu'elle soit conforme à son désir, et par ses propres efforts elle attise son amour, comme un buisson qui ne fume qu'avec la flamme dessous, jusqu'à ce que quelqu'un souffle dessus ou l'agite. Si la demoiselle entrait maintenant, elle gagnerait la querelle pour laquelle elle avait été si reprochée, et par laquelle elle avait été si blessée. Et le lendemain matin, en fait, elle apparut à nouveau, reprenant le sujet là où elle l'avait laissé. Pendant ce temps, la dame inclina la tête, sachant qu'elle avait eu tort de l'attaquer. Mais maintenant, elle est impatiente de faire amende honorable, et de s'enquérir du nom, du caractère et de la lignée du chevalier : elle s'humilie donc sagement et dit : « Je souhaite vous demander pardon pour les mots insultants de fierté que j'ai eus dans ma fureur : je suivrai votre conseil. Dites-moi donc maintenant, si possible, quel est ce chevalier dont vous m'avez tant parlé : quel genre d'homme est-ce, et de quelle lignée ? S'il est apte à devenir mon compagnon, et pourvu qu'il soit ainsi disposé, je vous promets de faire de lui mon mari et le seigneur de mon domaine. Mais il devra agir de telle sorte que personne ne puisse me reprocher en disant : "C'est celle qui a pris celui qui a tué son seigneur." » « Au nom de Dieu, dame, ainsi soit-il. Vous aurez le plus doux, le plus noble et le plus beau seigneur qui ait jamais appartenu à la lignée d'Abel. » « Quel est son nom ? » « Mon seigneur Yvain. » « Sur ma parole, s'il est le fils du roi Urien, il n'est pas de basse naissance, mais très noble, comme je le sais bien. » « En effet, ma dame, vous dites la vérité. » « Et quand pourrons-nous le voir ? » « Dans cinq jours. » « Ce serait trop long ; car je souhaiterais qu'il fût déjà arrivé. Qu'il vienne ce soir, ou demain, au plus tard. » « Ma dame, je pense que personne ne pourrait voler si loin en un jour. Mais je vais envoyer l'un de mes écuyers qui peut courir vite, et qui atteindra la cour du roi Arthur au moins demain soir, je pense ; c'est le lieu que nous devons chercher pour lui. » « C'est un délai très long. Les jours sont longs. Mais dites-lui que demain soir il doit être de retour ici, et qu'il doit se hâter plus que d'habitude. S'il veut seulement faire de son mieux, il peut faire deux jours de voyage en un. De plus, cette nuit la lune brillera ; alors qu'il transforme la nuit en jour. Et quand il reviendra, je lui donnerai tout ce qu'il souhaitera que je lui donne. » « Laissez tout le souci de cela à ma charge ; car vous l'aurez entre vos mains après-demain au plus tard. Pendant ce temps, vous convoquerez vos hommes et délibérerez avec eux au sujet de la visite prochaine du roi. Afin de faire la défense habituelle de votre fontaine, il vous convient de consulter avec eux. Aucun d'eux ne sera assez hardi pour oser se vanter qu'il s'y présentera. Dans ce cas, vous aurez une bonne excuse pour dire qu'il vous convient de vous remarier. Un certain chevalier, hautement qualifié, demande votre main ; mais vous ne présumez pas l'accepter sans leur consentement unanime. Et je garantis quel sera le résultat : je les connais tous pour être de tels lâches que, pour mettre sur quelqu'un d'autre le fardeau qui serait trop lourd pour eux, ils tomberont à vos pieds et exprimeront leur gratitude ; car ainsi leur responsabilité sera terminée. Car, quiconque a peur de sa propre ombre évite volontiers, si possible, toute rencontre avec lance ou épée ; pour de tels jeux, un lâche n'a aucune utilité. » « Sur ma parole, » répond la dame, « ainsi je le voudrais, et ainsi je consens, ayant déjà conçu le plan que vous avez exprimé ; donc c'est ce que nous ferons. Mais pourquoi tardez-vous ici ? Allez, sans délai, et prenez des mesures pour l'amener ici, tandis que je convoquerai mes hommes liges. » Ainsi conclurent leur conférence. Et la demoiselle feint d'envoyer chercher mon seigneur Yvain dans son pays ; tandis que chaque jour elle le fait baigner, laver et soigner. Et en plus de cela, elle lui prépare une robe d'écarlate rouge, toute neuve et doublée de fourrure tachetée. Il n'y a rien de nécessaire à son équipement qu'elle ne lui prête : une boucle dorée pour son cou, ornée de pierres précieuses qui font paraître les gens bien, une ceinture, et une aumônière faite de riche brocart d'or. Elle l'équipa parfaitement, puis informa sa dame que le messager était revenu, ayant bien fait sa commission. « Comment cela ? » dit-elle, « est-il ici ? Alors qu'il vienne immédiatement, secrètement et en privé, pendant que personne n'est ici avec moi. Faites en sorte que personne d'autre n'entre, car je détesterais voir une quatrième personne ici. » À cela, la demoiselle s'en alla, et retourna à son invité. Cependant, son visage ne révélait pas la joie qui était dans son cœur ; en effet, elle dit que sa dame savait qu'elle l'avait hébergé, et était très irritée contre elle. « Toute dissimulation est inutile maintenant. La nouvelle à votre sujet a été si divulguée que ma dame connaît toute l'histoire et est très en colère contre moi, m'accablant de blâme et de reproches. Mais elle m'a donné sa parole que je peux vous conduire en sa présence sans aucun mal ni danger. Je suppose que vous n'aurez aucune objection à cela, excepté pour une condition (car je ne dois pas déguiser la vérité, ou je serais injuste envers vous) : elle souhaite vous avoir sous son contrôle, et elle désire une possession si complète de votre corps que même votre cœur ne soit pas libre. » « Certainement, » dit-il, « je consens volontiers à ce qui ne sera pas une épreuve pour moi. Je suis prêt à être son prisonnier. » « Ainsi en sera-t-il : je le jure par cette main droite posée sur vous ! Maintenant venez et, selon mon conseil, comportez-vous si humblement en sa présence que votre emprisonnement ne soit pas pénible. Autrement, n'ayez aucune inquiétude. Je ne pense pas que votre contrainte soit importune. » Puis la demoiselle l'emmène, tantôt l'alarmant, tantôt le rassurant, et lui parlant mystérieusement de l'enfermement dans lequel il doit se trouver ; car tout amant est un prisonnier. Elle a raison de l'appeler un prisonnier ; car assurément quiconque aime n'est plus libre.
Prenant mon seigneur Yvain par la main, la demoiselle le conduit là où il sera tendrement aimé ; mais s'attendant à être mal reçu, il n'est pas étrange s'il a peur. Ils trouvèrent la dame assise sur un coussin rouge. Je vous assure que mon seigneur Yvain fut terrifié en entrant dans la chambre, où il trouva la dame qui ne lui adressa pas un mot. À cela, il eut encore plus peur, étant surmonté par la crainte à l'idée qu'il avait été trahi. Il resta là, sur le côté, si longtemps que la demoiselle finit par prendre la parole et dire : « Cinq cents malédictions sur la tête de celui qui amène dans la chambre d'une noble dame un chevalier qui ne veut pas s'approcher, et qui n'a ni langue, ni bouche, ni sens pour se présenter. » Là-dessus, le prenant par le bras, elle le poussa en avant avec ces mots : « Venez, avancez, chevalier, et n'ayez pas peur que ma dame va vous mordre ; mais cherchez sa bienveillance et donnez-lui la vôtre. Je me joindrai à votre prière pour qu'elle vous pardonne la mort de son seigneur, Esclados le Roux. » Alors mon seigneur Yvain joignit les mains, et tombant à genoux, parla comme un amant avec ces mots : « Je ne solliciterai pas votre pardon, dame, mais plutôt vous remercierai pour tout traitement que vous pourriez m'infliger, sachant qu'aucun acte de votre part ne pourrait jamais m'être désagréable. » « Est-ce vrai, monsieur ? Et qu'en serait-il si je pensais vous tuer maintenant ? » « Ma dame, s'il vous plaît, vous ne m'entendrez jamais parler autrement. » « Je n'ai jamais entendu parler d'une chose telle que celle-ci : que vous vous mettiez volontairement et absolument en mon pouvoir, sans la coercition de quiconque. » « Ma dame, il n'y a aucune force si forte, en vérité, que celle qui me commande de me conformer absolument à votre désir. Je ne crains pas d'exécuter tout ordre que vous pourriez être heureuse de donner. Et si je pouvais expier la mort, qui est arrivée sans aucune faute de ma part, je le ferais joyeusement. » « Quoi ? » dit-elle, « venez me dire maintenant et soyez pardonné, si vous n'avez commis aucun tort en tuant mon seigneur ? » « Dame, » dit-il, « si je peux le dire, quand votre seigneur m'a attaqué, pourquoi avais-je tort de me défendre ? Quand un homme en légitime défense tue un autre qui essaie de le tuer ou de le capturer, dites-moi s'il est en quoi que ce soit à blâmer. » « Non, si l'on regarde les choses avec droiture. Et je suppose qu'il n'aurait été d'aucune utilité que je vous fasse mettre à mort. Mais je serais heureuse d'apprendre d'où vous dérivez la force qui vous ordonne de consentir sans réserve à tout ce que ma volonté pourrait dicter. Je vous pardonne tous vos méfaits et crimes. Mais soyez assis, et dites-nous maintenant quelle est la cause de votre docilité ? » « Ma dame, » dit-il, « la force motrice vient de mon cœur, qui est incliné vers vous. Mon cœur m'a fixé dans ce désir. » « Et qu'est-ce qui a poussé votre cœur, mon beau doux ami ? » « Dame, mes yeux. » « Et qu'est-ce qui a poussé les yeux ? » « La grande beauté que je vois en vous. » « Et où est la faute de la beauté en cela ? » « Dame, en ceci : qu'elle me fait aimer. » « Aimer ? Et qui ? » « Vous, ma dame chère. » « Moi ? » « Oui, vraiment. » « Vraiment ? Et comment est-ce possible ? » « À tel point que mon cœur ne bougera pas de vous, et ne peut être trouvé ailleurs ; à tel point que je ne peux penser à rien d'autre, et je me rends tout à fait à vous, que j'aime plus que je ne m'aime moi-même, et pour qui, si vous le voulez, je suis également prêt à mourir ou à vivre. » « Et oseriez-vous entreprendre la défense de ma fontaine par amour pour moi ? » « Oui, ma dame, contre le monde entier. » « Alors vous pouvez savoir que notre paix est faite. »
Ainsi ils sont rapidement réconciliés. Et la dame, ayant préalablement consulté ses seigneurs, dit : « Nous nous rendrons d'ici à la salle où mes hommes sont assemblés, qui, en vue du besoin évident, m'ont conseillé de prendre un mari à leur demande. Et je le ferai, en vue du besoin urgent : ici et maintenant je me donne à vous ; car je ne devrais pas refuser d'accepter comme seigneur un si bon chevalier et un fils de roi. »
Et voilà la demoiselle qui a obtenu exactement ce qu’elle désirait. Et la maîtrise de monseigneur Yvain est plus complète qu’on ne saurait le dire ou le décrire ; car la dame le conduit vers la salle, qui était pleine de ses chevaliers et de ses hommes d’armes. Et monseigneur Yvain était si beau que tous s’émerveillaient de le regarder, et tous, se levant, saluent et s’inclinent devant monseigneur Yvain, devinant bien ce qu’ils faisaient ainsi : « C’est lui que ma dame va choisir. Maudit soit celui qui s’y oppose ! Car il semble un homme merveilleusement accompli. Certes, l’impératrice de Rome serait bien mariée avec un tel homme. Puisse-t-il maintenant avoir donné sa parole, et elle la sienne, main dans la main, et que le mariage puisse avoir lieu aujourd'hui ou demain. » Ainsi parlaient-ils entre eux. Au bout de la salle se trouvait un siège, et là, à la vue de tous, la dame prit sa place. Et monseigneur Yvain fit mine de vouloir s’asseoir à ses pieds ; mais elle le releva, et ordonna au sénéchal de parler haut, afin que ses paroles puissent être entendues de tous. Alors le sénéchal commença, n’étant ni obstiné ni lent à parler : « Mes seigneurs, dit-il, nous sommes confrontés à la guerre. Chaque jour le Roi se prépare avec toute la hâte qu’il peut commander pour venir ravager nos terres. Avant qu’une quinzaine ne se soit écoulée, tout aura été dévasté, à moins qu’un vaillant défenseur n’apparaisse. Lorsque ma dame s’est mariée la première fois, il y a bientôt sept ans, elle l’a fait sur vos conseils. Maintenant son mari est mort, et elle est affligée. Six pieds de terre, c’est tout ce qu’il a, lui qui possédait autrefois toute cette terre, et qui en était certes la parure. C’est dommage qu’il ait vécu si peu de temps. Une femme ne peut porter l’écu, et ne sait pas combattre de la lance. Cela l’exalterait et l’honorerait de nouveau si elle épousait quelque digne seigneur. Jamais il n’y eut plus grand besoin qu’à présent ; recommandez-vous tous qu’elle prenne un époux, avant que ne disparaisse la coutume qui est observée dans cette ville depuis plus de soixante ans. » À cela, tous proclament d’une seule voix que cela leur semble la chose à faire, et ils se jettent tous à ses pieds. Ils renforcent son désir par leur consentement ; pourtant elle hésite à affirmer ses volontés jusqu’à ce que, comme malgré elle, elle parle finalement dans le même sens qu’elle l’aurait fait, certes, si chacun s’était opposé à son désir : « Mes seigneurs, puisque c’est votre souhait, ce chevalier qui est assis à mes côtés m’a courtisée et a ardemment cherché ma main. Il souhaite s’engager dans la défense de mes droits et à mon service, ce dont je le remercie de tout cœur, comme vous le faites aussi. Il est vrai que je ne l’ai jamais connu en personne, mais j’ai souvent entendu son nom. Sachez qu’il n’est rien moins que le fils du roi Urien. Outre son illustre lignage, il est si brave, courtois et sage que personne n’a de raison de le dénigrer. Vous avez tous déjà entendu parler, je suppose, de monseigneur Yvain, et c’est lui qui cherche ma main. Quand le mariage sera consommé, j’aurai un seigneur plus noble que je ne le mérite. » Ils disent tous : « Si vous êtes prudente, ce jour même ne se passera pas sans que le mariage soit solennisé. Car c’est folie de remettre à une heure plus tard un acte avantageux. » Ils la supplient si instamment qu’elle consent à ce qu’elle aurait fait dans tous les cas. Car l’Amour lui ordonne de faire ce pour quoi elle demande conseil et avis ; mais il y a plus d’honneur pour lui à être accepté avec l’approbation de ses hommes. Pour elle, leurs prières ne sont pas importunes ; elles excitent et incitent plutôt son cœur à suivre sa voie. Le cheval, déjà lancé à vive allure, va plus vite encore quand il est éperonné. En présence de tous ses seigneurs, la dame se donne à monseigneur Yvain. De la main de son chapelain, il reçut la dame, Laudine de Landuc, fille du duc Laudunet, de qui l’on chante un lai. Ce jour-là même, sans délai, il l’épousa, et le mariage fut célébré. Il y avait là force mitres et crosses, car la dame avait convoqué ses évêques et ses abbés. Grande fut la joie et la réjouissance, il y avait beaucoup de gens, et beaucoup de richesses furent exposées — plus que je ne pourrais vous en dire, si j’y consacrais beaucoup de réflexion. Il vaut mieux garder le silence que d’être inadéquat. Ainsi monseigneur Yvain est maître désormais, et le mort est tout à fait oublié. Celui qui l’a tué est maintenant marié à sa femme, et ils jouissent des droits du mariage. Le peuple aime et estime son seigneur vivant plus qu’il n’a jamais fait le mort. Ils le servirent bien à ses noces, jusqu’à la veille du jour où le Roi vint visiter la merveilleuse fontaine et sa pierre, amenant avec lui dans cette expédition ses compagnons et tous ceux de sa maisonnée ; pas un ne fut laissé derrière. Et monseigneur Keu fit remarquer : « Ah, qu’est devenu Yvain, qui après son dîner se vantait qu’il vengerait la honte de son cousin ? Évidemment, il parlait sous l’emprise du vin. Je crois qu’il s’est enfui. Il n’oserait revenir pour rien au monde. Il était bien présomptueux de faire une telle vantardise. C’est un homme audacieux que celui qui ose se vanter de ce pour quoi personne ne le louerait, et qui n’a aucune preuve de ses grands exploits si ce n’est les paroles de quelque faux flatteur. Il y a une grande différence entre un lâche et un héros ; car le lâche assis près du feu parle haut de lui-même, tenant tous les autres pour des fous, et pensant que personne ne connaît sa vraie nature. Un héros serait affligé d’entendre sa prouesse racontée par quelqu’un d’autre. Et pourtant je soutiens que le lâche n’a pas tort de se louer et de se vanter, car il ne trouvera personne d’autre pour mentir pour lui. S’il ne se vante pas de ses actes, qui le fera ? Tous passent outre en silence, même les hérauts, qui proclament les braves, mais rejettent les lâches. » Quand monseigneur Keu eut parlé ainsi, monseigneur Gauvain fit cette réponse : « Monseigneur Keu, ayez un peu de pitié maintenant ! Puisque monseigneur Yvain n’est pas ici, vous ne savez pas quelle affaire l’occupe. En vérité, il ne s’est jamais abaissé à dire du mal de vous par rapport aux choses gracieuses qu’il a dites. » « Sire, dit Keu, je me tairai. Je ne dirai plus un mot aujourd’hui, puisque je vois que vous êtes offensé par mon discours. » Alors le Roi, pour voir la pluie, versa un bassin entier d’eau sur la pierre sous le pin, et aussitôt la pluie commença à tomber. Il ne fallut pas longtemps avant que monseigneur Yvain n’entrât sans délai dans la forêt, tout armé, chevauchant plus vite qu’au galop sur un grand destrier lisse, fort, intrépide et rapide. Et c’était le désir de monseigneur Keu de demander le premier engagement. Car, quel que soit le résultat, il souhaitait toujours commencer le combat et jouter le premier, sinon il en était fort courroucé. Devant tous les autres, il demanda au Roi de lui permettre de combattre en premier. Le Roi dit : « Keu, puisque c’est votre souhait, et puisque vous êtes le premier à faire la demande, la faveur ne doit pas être refusée. » Keu le remercie d’abord, puis monte sur son destrier. Si maintenant monseigneur Yvain peut lui infliger une légère disgrâce, il sera très heureux de le faire ; car il le reconnaît à ses armes. Chacun saisissant son écu par les courroies, ils se précipitent l’un contre l’autre. Éperonnant leurs destriers, ils abaissent les lances, qu’ils tiennent fermement serrées. Puis ils les poussent un peu vers l’avant, de sorte qu’ils les saisirent par les poignées enveloppées de cuir, et de sorte que lorsqu’ils se rencontrèrent, ils furent capables de porter des coups si cruels que les deux lances se brisèrent en éclats jusqu’à la poignée du fût. Monseigneur Yvain lui donna un coup si puissant que Keu fit une cabriole hors de sa selle et heurta le sol avec son heaume. Monseigneur Yvain n’a aucun désir de lui infliger d’autre mal, mais descend simplement de cheval et prend le sien. Cela plut à tous, et beaucoup dirent : « Ah, ah, voyez comme vous êtes étendu, vous qui tout à l’heure teniez les autres en mépris ! Et pourtant il n’est que juste de vous pardonner cette fois ; car cela ne vous était jamais arrivé auparavant. » Là-dessus, monseigneur Yvain s’approcha du Roi, menant le cheval à la main par la bride, et souhaitant le lui remettre. « Sire, dit-il, prenez maintenant ce destrier, car je ferais mal de retenir quoi que ce soit qui soit à vous. » « Et qui êtes-vous ? répond le Roi ; je ne vous connaîtrais jamais, à moins d’entendre votre nom, ou de vous voir sans vos armes. » Alors monseigneur lui dit qui il était, et Keu fut submergé de honte, mortifié, humilié et déconfit pour avoir dit qu’il s’était enfui. Mais les autres furent grandement satisfaits, et firent grand cas de l’honneur qu’il avait remporté. Même le Roi fut grandement gratifié, et monseigneur Gauvain cent fois plus que quiconque. Car il aimait sa compagnie plus que celle de tout autre chevalier qu’il connût. Et le Roi le pria instamment de lui raconter, s’il le voulait, comment il s’en était sorti ; car il était très curieux d’apprendre tout ce qui concernait son aventure ; le Roi le prie donc de dire la vérité. Et il lui raconta bientôt tout au sujet du service et de la gentillesse de la demoiselle, ne passant pas un seul mot, n’oubliant de mentionner quoi que ce soit. Et après cela, il invita le Roi et tous ses chevaliers à venir loger chez lui, disant qu’ils lui feraient grand honneur en acceptant son hospitalité. Et le Roi dit que pendant une semaine entière il lui ferait volontiers cet honneur et ce plaisir, et lui tiendrait compagnie. Et quand monseigneur Yvain l’eut remercié, ils ne s’attardent plus là, mais montent à cheval et prennent la route la plus directe vers la ville. Monseigneur Yvain envoie en avant de la compagnie un écuyer battant un faucon grue, afin qu’ils ne prennent pas la dame par surprise, et que ses gens puissent décorer les rues pour l’arrivée du Roi. Quand la dame apprit la nouvelle de la visite du Roi, elle fut grandement satisfaite ; et il n’y eut personne qui, en apprenant la nouvelle, ne fût heureux et exalté. Et la dame les convoque tous et leur demande d’aller à sa rencontre, ce à quoi ils ne font aucune objection ni remontrance, tous étant anxieux de faire sa volonté.
Montés sur de grands destriers espagnols, ils vont tous à la rencontre du Roi de Bretagne, saluant le Roi Arthur d’abord avec une grande courtoisie, puis toute sa compagnie. « Bienvenue, disent-ils, à cette compagnie, si pleine d’hommes honorables ! Béni soit celui qui les amène ici et nous présente de si beaux invités ! » À l’arrivée du Roi, la ville résonne de l’accueil joyeux qu’ils lui font. Des étoffes de soie sont sorties et suspendues en haut comme décorations, et ils étendent des tapisseries pour marcher dessus et drapent les rues avec elles, tandis qu’ils attendent l’approche du Roi. Et ils font encore une autre préparation, en couvrant les rues d’auvents contre les rayons ardents du soleil. Cloches, cors et trompettes font résonner la ville si fort que le tonnerre de Dieu n’aurait pu être entendu. Les demoiselles dansent devant lui, flûtes et pipeaux sont joués, timbales, tambours et cymbales sont battus. De leur côté, les jeunes gens agiles bondissent, et tous s’efforcent de montrer leur ravissement. Avec de telles preuves de leur joie, ils accueillent le Roi comme il convient. Et la Dame sortit, vêtue d’une tenue impériale — une robe d’hermine fraîche — et sur sa tête elle portait un diadème tout orné de rubis. Aucun nuage n’était sur son visage, mais il était si gai et plein de joie qu’elle était plus belle, je pense, qu’aucune déesse. Autour d’elle, la foule se pressait, tandis qu’ils criaient d’un commun accord : « Bienvenue au Roi des rois et seigneur des seigneurs ! » Le Roi ne put répondre à tous avant de voir la dame venir vers lui pour tenir son étrier. Cependant, il ne voulut pas attendre cela, mais se hâta de descendre lui-même dès qu’il l’aperçut. Alors elle le salue en ces termes : « Bienvenue cent mille fois au Roi, mon seigneur, et béni soit son neveu, monseigneur Gauvain ! » Le Roi répond : « Je souhaite tout le bonheur et la bonne fortune à votre beau corps et à votre visage, charmante créature ! » Puis, la serrant par la taille, le Roi l’embrassa gaiement et cordialement comme elle le fit, jetant ses bras autour de lui. Je n’en dirai pas plus sur la joie avec laquelle elle les accueillit, mais personne n’a jamais entendu parler de gens qui furent si honorablement reçus et servis. Je pourrais vous dire beaucoup de cette joie si je ne perdais pas mes mots, mais je souhaite faire une brève mention d’une connaissance qui fut faite en privé entre la lune et le soleil. Savez-vous de qui je veux parler ? Celui qui était seigneur des chevaliers, et qui était renommé au-dessus d’eux tous, devrait sûrement être appelé le soleil. Je me réfère, bien sûr, à monseigneur Gauvain, car la chevalerie est rehaussée par lui tout comme quand le soleil du matin répand ses rayons et éclaire tous les lieux où il brille. Et j’appelle la lune celle qui ne peut être autrement en raison de son sens et de sa courtoisie. Cependant, je l’appelle ainsi non seulement en raison de sa bonne réputation, mais parce que son nom est, en fait, Lunete.
La demoiselle s’appelait Lunete, et c’était une charmante brune, prudente, intelligente et polie. À mesure que sa connaissance grandit avec monseigneur Gauvain, il l’estime hautement et lui donne son amour comme à sa bien-aimée, parce qu’elle avait sauvé de la mort son compagnon et ami ; il se place librement à son service. De son côté, elle lui décrit et lui raconte avec quelle difficulté elle a persuadé sa maîtresse de prendre monseigneur Yvain comme mari, et comment elle l’a protégé des mains de ceux qui le cherchaient ; comment il était au milieu d’eux mais qu’ils ne le voyaient pas. Monseigneur Gauvain rit aux éclats à cette histoire, et puis il dit : « Mademoiselle, quand vous avez besoin de moi et quand vous n’en avez pas, tel que je suis, je me mets à votre disposition. Ne me rejetez jamais pour quelqu’un d’autre quand vous pensez pouvoir améliorer votre sort. Je suis à vous, et soyez désormais ma demoiselle ! » « Je vous remercie gentiment, sire, » dit-elle. Tandis que la connaissance de ces deux-là mûrissait ainsi, les autres, aussi, étaient engagés dans la flirtation. Car il y avait peut-être quatre-vingt-dix dames là, chacune d’entre elles étant belle et charmante, noble et polie, vertueuse et prudente, et une dame de haute naissance, si bien que les hommes pouvaient agréablement s’occuper à les caresser et à les embrasser, et à leur parler et à les regarder pendant qu’ils étaient assis à leurs côtés ; autant de satisfaction ils avaient au moins. Monseigneur Yvain est au comble de sa joie parce que le Roi est logé chez lui. Et la dame accorde une telle attention à eux tous, individuellement et collectivement, que quelque personne sotte pourrait supposer que les charmantes attentions qu’elle leur montrait étaient dictées par l’amour. Mais de telles personnes peuvent être correctement classées comme des sots pour penser qu’une dame est amoureuse d’eux juste parce qu’elle est courtoise et parle à quelque malheureux, et le rend heureux et le caresse. Un sot est rendu heureux par de belles paroles, et est très facilement trompé. Toute cette semaine, ils la passèrent dans la gaieté ; forêt et cours d’eau offraient beaucoup de sport à quiconque le désirait. Et quiconque souhaitait voir la terre qui était tombée entre les mains de monseigneur Yvain avec la dame qu’il avait épousée, pouvait aller s’amuser à l’un des châteaux qui se dressaient dans un rayon de deux, trois ou quatre lieues. Quand le Roi fut resté aussi longtemps qu’il l’avait souhaité, il se prépara à partir. Mais pendant la semaine, ils avaient tous supplié instamment, et avec toute l’insistance à leur portée, qu’ils puissent emmener monseigneur Yvain avec eux. « Quoi ? Serez-vous l’un de ceux, dit monseigneur Gauvain, qui dégénèrent après le mariage ? Maudit soit par sainte Marie celui qui se marie et puis dégénère ! Quiconque a une belle dame comme maîtresse ou comme épouse devrait en être meilleur, et il n’est pas juste que son affection lui soit accordée après que sa valeur et sa réputation ont disparu. Certes, vous aussi, vous auriez lieu de regretter son amour si vous deveniez mou, car une femme retire rapidement son amour, et à juste titre, et méprise celui qui dégénère en quelque manière que ce soit quand il est devenu seigneur du royaume. Maintenant, votre renommée devrait être accrue ! Lâchez la bride et le licou et venez au tournoi avec moi, pour que personne ne dise que vous êtes jaloux. Maintenant, vous ne devez plus hésiter à fréquenter les lice, à participer à l’assaut, et à lutter avec force, quel qu’en soit l’effort ! L’inaction produit l’indifférence. Mais, vraiment, vous devez venir, car je serai en votre compagnie. Prenez garde que notre camaraderie ne fasse défaut par votre faute, cher compagnon ; pour ma part, vous pouvez compter sur moi. Il est étrange de voir à quel point un homme attache du prix à la vie de facilité qui n’a pas de fin. Les plaisirs deviennent plus doux par la remise à plus tard ; et un petit plaisir, quand il est retardé, est bien plus doux au goût qu’un grand plaisir goûté tout de suite. Les douceurs d’un amour qui se développe tard sont comme un feu dans un buisson vert ; car plus on tarde à l’allumer, plus grande sera la chaleur qu’il rendra, et plus longtemps sa force durera. On peut facilement tomber dans des habitudes qu’il est très difficile de secouer, car quand on désire le faire, on découvre qu’on a perdu le pouvoir. Ne méprenez pas mes mots, mon ami : si j’avais une aussi belle maîtresse que vous avez, j’en prends Dieu et Ses saints à témoin, je la quitterais très à contrecœur ; en effet, je serais sans doute épris. Mais un homme peut donner à un autre un conseil qu’il ne suivrait pas lui-même, tout comme les prédicateurs, qui sont des gredins trompeurs, et prêchent et proclament le droit mais ne le suivent pas eux-mêmes. »
Monseigneur Gauvain parla si longuement et si instamment qu’il lui promit qu’il irait ; mais il dit qu’il devait consulter sa dame et demander son consentement. Que ce soit une chose sotte ou prudente, il ne manquera pas de lui demander la permission de retourner en Bretagne. Puis il prit conseil avec sa femme, qui n’avait aucune idée de la permission qu’il désirait, alors qu’il l’adressait en ces mots : « Ma dame bien-aimée, mon cœur et mon âme, mon trésor, ma joie et mon bonheur, accordez-moi maintenant une faveur qui sera à votre honneur et au mien. » La dame donne aussitôt son consentement, ne sachant quel est son désir, et dit : « Beau seigneur, vous pouvez me commander votre plaisir, quel qu’il soit. » Alors monseigneur Yvain lui demande aussitôt la permission d’escorter le Roi et d’assister aux tournois, pour que personne ne reproche son indolence. Et elle répond : « Je vous accorde congé jusqu’à une certaine date ; mais soyez sûr que mon amour se changera en haine si vous restez au-delà du terme que je fixerai. Rappelez-vous que je tiendrai ma parole ; si vous rompez votre parole, je tiendrai la mienne. Si vous souhaitez posséder mon amour, et si vous avez quelque égard pour moi, souvenez-vous de revenir au plus tard un an à partir de la date actuelle, une semaine après la fête de saint Jean ; car aujourd’hui est le huitième jour depuis cette fête. Vous serez échec et mat de mon amour si vous ne m’êtes pas rendu ce jour-là. »
Monseigneur Yvain pleure et soupire si amèrement qu’il peut à peine trouver les mots pour dire : « Ma dame, ce délai est bien long. Si je pouvais être une colombe, dès que l’envie m’en prendrait, je vous rejoindrais ici souvent. Et je prie Dieu qu’il ne lui plaise pas de me retenir si longtemps éloigné. Mais parfois, un homme a l’intention de revenir promptement sans savoir ce que l’avenir lui réserve. Et je ne sais quel sera mon destin : peut-être quelque urgence, maladie ou emprisonnement pourra-t-il me retenir ; vous êtes injuste de ne pas excepter au moins une entrave réelle. » « Monseigneur, dit-elle, je ferai cette exception. Et pourtant, j’ose vous promettre que, si Dieu vous délivre de la mort, aucune entrave ne se dressera sur votre chemin tant que vous vous souviendrez de moi. Mettez donc maintenant à votre doigt cet anneau qui est le mien, que je vous prête. Et je vous dirai tout de la pierre : aucun amant vrai et loyal ne peut être emprisonné ni perdre de sang, ni aucun mal ne peut lui advenir, pourvu qu’il le porte, qu’il le tienne cher et qu’il garde sa bien-aimée en mémoire. Vous deviendrez aussi dur que le fer, et il vous servira de bouclier et de haubert. Je n’ai jamais voulu auparavant le prêter ou le confier à aucun chevalier, mais à vous je le donne à cause de l’affection que je vous porte. » Maintenant monseigneur Yvain est libre de partir, mais il pleure amèrement en prenant congé. Le Roi, cependant, ne voulut plus attendre pour rien au monde : il était plutôt impatient de voir les palefrois amenés tout équipés et bridés. Ils accédèrent aussitôt à son désir, amenant les palefrois, de sorte qu’il ne restait plus qu’à monter. Je ne sais si je dois vous dire comment monseigneur Yvain prit congé, et quels baisers lui furent donnés, mêlés de larmes et trempés de douceur. Et que vous dirai-je du Roi, de la façon dont la dame l’escorte, accompagnée de ses demoiselles et de son sénéchal ? Tout cela demanderait trop de temps. Quand il voit les larmes de la dame, le Roi l’implore de ne pas aller plus loin, mais de retourner à sa demeure. Il la supplia avec une telle insistance que, le cœur lourd, elle fit demi-tour, suivie de sa compagnie.
Monseigneur Yvain est si affligé de quitter sa dame que son cœur reste en arrière. Le Roi peut bien emmener son corps, mais il ne peut emmener son cœur. Celle qui reste en arrière s’agrippe si fort à son cœur que le Roi n’a pas le pouvoir de l’emporter avec lui. Quand le corps est laissé sans le cœur, il ne peut absolument pas vivre. Car une telle merveille ne fut jamais vue que le corps vivant sans le cœur. Pourtant, cette merveille advint : car il garda son corps sans le cœur, qui avait coutume d’y être enfermé, mais qui ne voulait pas suivre le corps désormais. Le cœur a une bonne demeure, tandis que le corps, espérant un retour sûr vers son cœur, prend de façon étrange un nouveau cœur d’espoir, qui est si souvent trompeur et traître. Il ne connaîtra jamais à l’avance, je pense, l’heure où cet espoir lui fera défaut, car s’il dépasse d’un seul jour le terme dont il a convenu, il lui sera difficile de gagner à nouveau le pardon et la bienveillance de sa dame. Pourtant, je pense qu’il dépassera le terme, car monseigneur Gauvain ne lui permettra pas de se séparer de lui, alors qu’ils vont ensemble jouter partout où se tiennent des tournois. Et tandis que l’année passe, monseigneur Yvain eut un tel succès que monseigneur Gauvain s’efforça de l’honorer, et le fit tant tarder que toute la première année s’écoula, et que l’on arriva à la mi-août de l’année suivante, alors que le Roi tenait cour à Chester, où ils étaient revenus la veille d’un tournoi où monseigneur Yvain avait été et où il avait remporté la gloire ; et le récit raconte que les deux compagnons ne voulurent pas loger dans la ville, mais firent dresser leurs tentes en dehors de la cité, et y tinrent cour. Car ils n’allaient jamais à la cour royale, mais c’est plutôt le Roi qui venait se joindre à la leur, car ils avaient les meilleurs chevaliers, et le plus grand nombre, dans leur compagnie. Or, le roi Arthur était assis au milieu d’eux, quand Yvain eut soudain une pensée qui le surprit plus qu’aucune de celles qui lui étaient venues depuis qu’il avait pris congé de sa dame, car il réalisa qu’il avait manqué à sa parole, et que la limite de son congé était déjà dépassée. Il pouvait à peine retenir ses larmes, mais il réussit à le faire par honte. Il était encore plongé dans ses pensées quand il vit une demoiselle approcher rapidement sur un palefroi noir aux pieds antérieurs blancs. Comme elle descendait devant la tente, personne ne l’aida à mettre pied à terre, et personne n’alla prendre son cheval. Dès qu’elle aperçut le Roi, elle laissa tomber son manteau, et ainsi exposée, elle entra dans la tente et vint devant le Roi, annonçant que sa maîtresse envoyait ses salutations au Roi, et à monseigneur Gauvain et à tous les autres chevaliers, excepté Yvain, ce déloyal traître, menteur, hypocrite, qui l’avait délaissée avec tromperie. « Elle a vu clairement la traîtrise de celui qui prétendait être un amant fidèle alors qu’il était un faux et perfide voleur. Ce voleur a trahi ma dame, qui n’était nullement préparée à un quelconque mal, et à qui il n’est jamais venu à l’esprit qu’il lui volerait son cœur. Ceux qui aiment véritablement ne volent pas les cœurs ; il y a cependant quelques hommes, par qui ces premiers sont appelés voleurs, qui eux-mêmes vont autour en faisant la cour avec duplicité, mais en qui il n’y a aucune connaissance réelle de la matière. L’amant prend le cœur de sa dame, bien sûr, mais il ne s’enfuit pas avec ; il le garde plutôt précieusement contre ces voleurs qui, sous les traits d’hommes honorables, le lui voleraient. Mais ceux-là sont des voleurs trompeurs et traîtres qui rivalisent entre eux pour voler des cœurs dont ils ne se soucient pas. L’amant vrai, où qu’il aille, tient le cœur pour cher et le rapporte. Mais Yvain a causé la mort de ma dame, car elle supposait qu’il garderait son cœur pour elle, et qu’il le rapporterait avant que l’année ne s’écoulât. Yvain, tu avais la mémoire courte quand tu ne pouvais te souvenir de revenir auprès de ta maîtresse en l’espace d’un an. Elle t’avait donné ta liberté jusqu’au jour de saint Jean, et tu fais si peu de cas d’elle que jamais depuis, une pensée pour elle n’a traversé ton esprit. Ma dame avait marqué chaque jour dans sa chambre, tandis que les saisons passaient : car quand on est amoureux, on est mal à l’aise et on ne peut obtenir aucun sommeil réparateur, mais toute la nuit durant il faut compter et calculer les jours à mesure qu’ils viennent et s’en vont. Sais-tu comment les amants passent leur temps ? Ils tiennent le compte du temps et de la saison. Sa plainte n’est pas présentée prématurément ou sans cause, et je ne l’accuse en rien, mais je dis simplement que nous avons été trahis par celui qui a épousé ma dame. Yvain, ma maîtresse n’a plus aucun souci de toi, mais te fait dire par moi de ne jamais revenir vers elle, et de ne plus garder son anneau. Elle te somme de le lui renvoyer par moi, que tu vois ici présente. Rends-le maintenant, comme tu es tenu de le faire. »
Insensé et privé de parole, Yvain n’est pas en état de répondre. La damoiselle s’avance et lui retire l’anneau du doigt, recommandant à Dieu le roi et tous les autres, excepté lui, qu’elle laisse dans une profonde détresse. Sa douleur s’accroît en lui : il se sent accablé par ce qu’il entend et tourmenté par ce qu’il voit. Il préférerait être banni, seul, dans quelque contrée sauvage où nul ne saurait où le chercher, où aucun homme ni aucune femme n’aurait plus de ses nouvelles que s’il était au fond d’un abîme. Il ne hait rien autant que lui-même, et il ne sait vers qui se tourner pour trouver du réconfort dans la mort qu’il s’est lui-même infligée. Mais il préférerait perdre la raison plutôt que de ne pas tirer vengeance de lui-même, privé de joie par sa propre faute. Il se lève de sa place parmi les chevaliers, craignant de perdre l’esprit s’il demeure plus longtemps au milieu d’eux. De leur côté, ils ne font aucun cas de lui et le laissent partir seul. Ils savent bien qu’il ne se soucie ni de leurs propos ni de leur compagnie. Il s’en va jusqu’à ce qu’il soit loin des tentes et des pavillons. Alors, une telle tempête éclate dans son cerveau qu’il perd le sens ; il se déchire la chair et, dépouillé de ses vêtements, il s’enfuit à travers les prés et les champs, laissant ses hommes fort désemparés, se demandant ce qu’il est devenu. Ils partent à sa recherche dans tout le pays alentour — dans les logis des chevaliers, le long des haies et dans les jardins — mais ils le cherchent là où il ne se trouve point. Fuyant toujours, il poursuit sa route rapidement jusqu’à ce qu’il rencontre, près d’un parc, un jeune homme qui tenait en main un arc et cinq flèches barbelées, fort tranchantes et larges. Il eut assez de discernement pour aller prendre l’arc et les flèches qu’il tenait. Toutefois, il n’avait aucun souvenir de rien de ce qu’il avait fait. Il guette les bêtes dans les bois, les tue, puis mange le gibier cru. Il vécut ainsi dans la forêt comme un fou ou un sauvage, jusqu’à ce qu’il rencontre une petite maison basse appartenant à un ermite qui travaillait à défricher son terrain. Quand il le vit arriver tout nu, il put aisément percevoir qu’il n’était pas dans son bon sens ; et c’était bien le cas, comme l’ermite le savait fort bien. Alors, par peur, il s’enferma dans sa petite demeure et, prenant du pain et de l’eau fraîche, il les déposa par charité à l’extérieur, sur le rebord d’une étroite fenêtre. L’autre s’en approche, affamé, prend le pain et le mange. Je ne crois pas qu’il ait jamais goûté auparavant un pain si dur et si amer. La mesure d’orge pétrie avec la paille, dont était fait ce pain plus acide que le levain, n’avait pas coûté plus de cinq sous ; et le pain était moisi et aussi sec que de l’écorce. Mais la faim le tourmente et aiguise son appétit, si bien que le pain lui parut être une sauce. Car la faim est en elle-même une sauce bien mélangée et préparée pour n’importe quel aliment. Monseigneur Yvain mangea bientôt le pain de l’ermite, qui lui parut bon, et but l’eau fraîche de la cruche. Quand il eut mangé, il retourna vers les bois en quête de cerfs et de biches. Et quand il le voit partir, le bon homme sous son toit prie Dieu de le défendre et de le garder afin qu’il ne repasse jamais par là. Mais il n’est créature, si peu de sens qu’elle ait, qui ne revienne volontiers là où elle est bien traitée. Ainsi, il ne se passa pas un jour, tandis qu’il était en proie à cette folie, qu’il n’apportât à sa porte quelque gibier sauvage. Telle était la vie qu’il menait ; et le bon homme prenait sur lui d’ôter la peau et de mettre une bonne quantité de venaison à cuire ; et le pain ainsi que l’eau dans la cruche étaient toujours posés sur le rebord de la fenêtre pour que le fou puisse faire son repas. Il avait ainsi de quoi manger et boire : du gibier sans sel ni poivre, et de la bonne eau fraîche de la source. Et le bon homme s’efforçait de vendre la peau pour acheter du pain d’orge, d’avoine ou de quelque autre grain ; ainsi, par la suite, Yvain eut une réserve abondante de pain et de venaison, ce qui lui suffit pour un long moment, jusqu’au jour où il fut trouvé endormi dans la forêt par deux damoiselles et leur maîtresse, à qui elles servaient. Quand elles virent l’homme nu, l’une des trois courut, mit pied à terre et l’examina de près, avant de voir quoi que ce soit qui pût servir à l’identifier. S’il avait été richement vêtu, comme il l’avait été maintes fois, et si elle avait pu le voir alors, elle l’aurait reconnu assez vite. Mais elle fut lente à le reconnaître et continua à le regarder jusqu’à ce qu’elle remarque enfin une cicatrice qu’il avait au visage, et elle se souvint que le visage de monseigneur Yvain était marqué de cette même façon ; elle en fut sûre, car elle l’avait souvent vue. À cause de la cicatrice, elle vit que c’était lui, sans aucun doute ; mais elle s’émerveilla grandement de la manière dont il se trouvait ainsi pauvre et dépouillé. Souvent elle se signe de stupéfaction, mais elle ne le touche point et ne le réveille pas ; elle remonte plutôt sur son cheval et, retournant vers les autres, leur raconte en pleurant son aventure. Je ne sais si je dois tarder à vous dire le chagrin qu’elle manifesta ; mais elle parla ainsi en pleurant à sa maîtresse : « Ma dame, j’ai trouvé Yvain, qui s’est révélé être le meilleur chevalier du monde et le plus vertueux. Je ne peux imaginer quel péché a réduit ce gentilhomme à un tel état. Je pense qu’il a dû subir quelque malheur qui le pousse à s’abaisser ainsi, car on peut perdre l’esprit par chagrin. Et chacun peut voir qu’il n’est pas dans son bon sens, car il ne lui ressemblerait certainement pas de se comporter ainsi indécemment s’il n’avait perdu la raison. Puisse Dieu lui avoir rendu le meilleur sens qu’il ait jamais eu, et puisse-t-il alors consentir à apporter son assistance à votre cause ! Car le comte Alier, qui est en guerre avec vous, vous a lancé une attaque féroce. Je verrais vite le conflit entre vous deux réglé en votre faveur si Dieu favorisait vos entreprises afin qu’il revienne à lui et entreprenne de vous aider dans cette épreuve. » À cela la dame répondit : « Prenez garde maintenant ! Car assurément, s’il ne s’échappe pas, avec l’aide de Dieu, je pense que nous pouvons vider sa tête de toute cette folie et cette démence. Mais nous devons nous mettre en route immédiatement ! Car je me souviens d’un certain onguent que Morgan la Sage m’a offert, disant qu’il n’est point de délire de la tête qu’il ne puisse guérir. » Là-dessus, elles partent aussitôt vers la ville, qui était toute proche, car elle n’était pas éloignée de plus d’une demi-lieue du genre de celles qu’ils ont dans ce pays ; et, comparé aux nôtres, deux de leurs lieues en font une et quatre en font deux. Et il reste à dormir tout seul, tandis que la dame va chercher l’onguent. La dame ouvre un coffret qui lui appartient et, en sortant une boîte, elle la donne à la damoiselle et lui ordonne de ne pas être trop prodigue dans son usage : elle ne doit en frotter que ses tempes, car il n’est point d’utilité à l’appliquer ailleurs ; elle ne doit en oindre que ses tempes, et le reste, elle doit le conserver soigneusement, car il n’a rien d’autre qui cloche que son cerveau. Elle lui envoie aussi une robe de fourrure tachetée, un habit et un manteau de soie écarlate. La damoiselle les prend et mène de sa main droite un excellent palefroi. Et elle ajouta à cela, de son propre fonds, une chemise, des chausses douces et des braies neuves de coupe convenable. Avec toutes ces choses, elle se mit rapidement en route et le trouva toujours endormi là où elle l’avait laissé. Après avoir mis son cheval dans un enclos où elle l’attacha solidement, elle vint avec les vêtements et l’onguent à l’endroit où il dormait. Puis elle prit l’audace d’approcher le fou, afin de pouvoir le toucher et le manipuler : prenant alors l’onguent, elle l’en frotta jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien dans la boîte, étant si soucieuse de sa guérison qu’elle se mit à l’oindre entièrement avec ; et elle l’utilisa si généreusement qu’elle ne tint aucun compte de la mise en garde de sa maîtresse, et ne s’en souvint d’ailleurs pas. Elle en mit plus qu’il n’était nécessaire, mais à son avis, c’était bien employé. Elle lui frotta les tempes et le front, et tout son corps jusqu’aux chevilles. Elle lui frotta les tempes et tout le corps si longuement là, sous le chaud soleil, que la folie et la morosité accablante s’en allèrent complètement de son cerveau. Mais elle fut sotte d’oindre son corps, car il n’y avait aucun besoin de cela. Si elle avait eu cinq mesures de cet onguent, elle aurait sans doute fait la même chose. Elle emporte la boîte et se réfugie, cachée, près de son cheval. Mais elle laisse la robe derrière elle, souhaitant que, si Dieu le rappelle à la vie, il puisse voir le tout disposé, et qu’il puisse le prendre et le revêtir. Elle se poste derrière un chêne jusqu’à ce qu’il ait assez dormi, et qu’il soit guéri et complètement rétabli, ayant retrouvé son esprit et sa mémoire. Alors il s’aperçoit qu’il est nu comme de l’ivoire, et en ressent une grande honte ; mais il aurait eu encore plus honte s’il avait su ce qui était arrivé. En l’état, il ne sait rien, sinon qu’il est nu. Il voit la robe neuve posée devant lui, et s’émerveille grandement de savoir comment et par quelle aventure elle est arrivée là. Mais il est honteux et inquiet à cause de sa nudité, et dit qu’il est mort et totalement perdu si quelqu’un l’a surpris là et l’a reconnu. Entre-temps, il se vêt et regarde vers la forêt pour voir si quelqu’un approchait. Il essaie de se lever et de s’appuyer, mais ne peut trouver la force de s’éloigner, car sa maladie l’a si bien affecté qu’il peut à peine tenir sur ses pieds. Là-dessus, la damoiselle décide de ne plus attendre, mais, montant à cheval, elle passe tout près de lui, comme si elle n’avait pas conscience de sa présence. Tout à fait indifférent quant à savoir d’où pourrait venir l’aide, dont il avait tant besoin pour le mener vers quelque logis où il pourrait reprendre des forces, il l’appelle de toutes ses forces. Et la damoiselle, de son côté, regarde autour d’elle comme si elle ne savait pas quel est le problème. Confuse, elle va çà et là, ne voulant pas aller droit vers lui. Alors il recommence à appeler : « Damoiselle, venez par ici, ici ! » Et la damoiselle guida vers lui son palefroi au pas léger. Par cette ruse, elle lui fit croire qu’elle ne savait rien de lui et qu’elle ne l’avait jamais vu auparavant ; en faisant cela, elle fut sage et courtoise. Quand elle fut arrivée devant lui, elle dit : « Messire chevalier, que désirez-vous pour m’appeler si instamment ? » « Ah, dit-il, prudente damoiselle, je me suis trouvé dans ce bois par quelque mésaventure — je ne sais laquelle. Pour l’amour de Dieu et votre foi en Lui, je vous prie de me prêter, prenant ma parole en gage, ou bien de me donner tout simplement, ce palefroi que vous menez à la main. » « Volontiers, sire : mais vous devez m’accompagner là où je vais. » « De quel côté ? » dit-il. « Vers une ville qui se trouve tout près, au-delà de la forêt. » « Dites-moi, damoiselle, si vous avez besoin de moi. » « Oui, dit-elle, j’en ai besoin ; mais je pense que vous n’êtes pas très bien. Pour les deux prochaines semaines au moins, vous devriez vous reposer. Prenez ce cheval que je tiens dans ma main droite, et nous irons à notre logis. » Et lui, qui n’avait pas d’autre désir, le prend et monte, et ils avancent jusqu’à ce qu’ils arrivent à un pont sur un cours d’eau rapide et turbulent. Et la damoiselle jette dans l’eau la boîte vide qu’elle transporte, pensant s’excuser auprès de sa maîtresse pour son onguent en disant qu’elle eut la malchance de laisser tomber la boîte dans l’eau car, quand son palefroi trébucha sous elle, la boîte lui échappa de la main, et elle manqua de tomber dedans aussi, ce qui aurait été une malchance encore pire. C’est son intention d’inventer cette histoire quand elle sera en présence de sa maîtresse. Ensemble, ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent à la ville, où la dame retint monseigneur Yvain et demanda en privé à sa damoiselle sa boîte et son onguent : et la damoiselle lui répéta le mensonge tel qu’elle l’avait inventé, n’osant lui dire la vérité. Alors la dame fut fort irritée et dit : « C’est certainement une perte très grave, et je suis sûre et certaine que la boîte ne sera jamais retrouvée. Mais puisque c’est arrivé ainsi, il n’y a rien de plus à faire à ce sujet. On désire souvent une bénédiction qui se transforme en malédiction ; ainsi moi, qui attendais une bénédiction et de la joie de ce chevalier, j’ai perdu la plus chère et la plus précieuse de mes possessions. Cependant, je vous prie de le servir à tous égards. » « Ah, dame, comme vous parlez sagement maintenant ! Car il serait trop dommage de transformer un malheur en deux. »
Puis ils ne parlent plus de la boîte, mais prodiguent de toutes les manières possibles du réconfort à monseigneur Yvain, le baignant et lui lavant les cheveux, le faisant raser et couper les cheveux, car on aurait pu prendre une poignée de poils sur son visage. Chacun de ses besoins est satisfait : s’il demande des armes, elles lui sont fournies : s’il veut un cheval, ils lui en procurent un qui est grand et beau, fort et fougueux. Il resta là jusqu’à ce qu’un mardi, le comte Alier vînt à la ville avec ses hommes et ses chevaliers, qui allumèrent des incendies et firent du pillage. Ceux qui étaient dans la ville se levèrent aussitôt et s’équipèrent d’armes. Certains armés et d’autres non, ils sortirent pour affronter les pillards, qui ne daignèrent pas battre en retraite devant eux, mais les attendirent dans un passage étroit. Monseigneur Yvain frappa dans la foule ; il avait eu un si long repos que sa force était tout à fait rétablie, et il frappa un chevalier sur son écu avec une telle force qu’il envoya à terre, je crois, le chevalier en même temps que son cheval. Le chevalier ne se releva jamais, car sa colonne vertébrale était brisée et son cœur éclaté dans sa poitrine. Monseigneur Yvain recula un peu pour récupérer. Puis, se protégeant complètement avec son écu, il éperonna son cheval pour dégager le passage. On n’aurait pu compter jusqu’à quatre avant de l’avoir vu jeter à terre prestement quatre chevaliers. Sur quoi, ceux qui étaient avec lui devinrent plus braves, car maints hommes au cœur pauvre et timide, à la vue de quelque homme brave qui s’attaque à une tâche dangereuse devant ses yeux, seront accablés par la confusion et la honte, ce qui chassera le pauvre cœur de son corps et lui en donnera un autre semblable à celui d’un héros par son courage. Ainsi ces hommes devinrent braves et chacun tint sa position dans le combat et l’attaque. Et la dame était en haut dans la tour, d’où elle voyait le combat et la ruée pour gagner et prendre possession du passage, et elle voyait gisant sur le sol beaucoup qui étaient blessés et beaucoup qui étaient tués, tant de son propre parti que de celui de l’ennemi, mais plus de l’ennemi que du sien. Car monseigneur Yvain, courtois, audacieux et excellent, les fit céder tout comme un faucon le fait avec la sarcelle. Et les hommes et les femmes qui étaient restés dans la ville déclaraient en regardant la lutte : « Ah, quel vaillant chevalier ! Comme il fait céder ses ennemis, et comme son attaque est féroce ! Il était autour d’eux comme un lion parmi les daims, quand il est poussé par le besoin et la faim. De plus, tous nos autres chevaliers sont plus braves et plus audacieux grâce à lui, car, sans lui seul, pas une lance n’aurait été brisée ni une épée tirée pour frapper. Quand un homme aussi excellent est trouvé, il devrait être aimé et chéri. Voyez maintenant comme il fait ses preuves, voyez comme il maintient sa place, voyez comme il tache de sang sa lance et son épée nue, voyez comme il presse l’ennemi et le poursuit, comme il vient audacieusement les attaquer, puis recule et se retourne ; mais il passe peu de temps à reculer et revient bientôt à l’attaque. Voyez-le encore dans la mêlée, comme il estime peu son écu, qu’il laisse couper en pièces sans merci. Voyez juste comme il est avide de venger les coups qui lui sont portés. Car, si quelqu’un devait utiliser toute la forêt d’Argone pour faire des lances pour lui, je suppose qu’il n’en resterait aucune pour la nuit. Car il brise toutes les lances qu’ils placent dans son arrêt de lance, et en redemande. Et voyez comment il manie l’épée quand il la tire ! Roland n’a jamais fait un tel carnage avec Durendal contre les Turcs à Ronceval ou en Espagne ! S’il avait en sa compagnie quelques bons compagnons semblables à lui, le traître, dont nous subissons l’attaque, reculerait aujourd’hui déconfit, ou ne tiendrait sa position que pour trouver la défaite. » Puis ils disent que la femme serait bénie qui serait aimée par quelqu’un qui est si puissant aux armes, et qui, par-dessus tous les autres, peut être reconnu comme un cierge parmi les bougies, comme une lune parmi les étoiles, et comme le soleil au-dessus de la lune. Il gagna tellement les cœurs de tous que la prouesse qu’ils voient en lui leur fit souhaiter qu’il eût pris leur dame pour épouse, et qu’il fût maître du pays.
Ainsi les hommes et les femmes le louaient, et en agissant ainsi ils ne faisaient que dire la vérité. Car son assaut contre ses adversaires fut tel qu’ils rivalisèrent de vitesse dans la fuite. Mais il les talonne de près, et tous ses compagnons le suivent, car à ses côtés ils se sentent aussi en sécurité que s’ils étaient enfermés dans un haut et épais rempart de pierre. La poursuite continue jusqu’à ce que ceux qui fuient soient épuisés, et les poursuivants les frappent et éventrent leurs montures. Les vivants roulent sur les morts tandis qu’ils se blessent et s’entretuent. Ils causent une terrible destruction les uns aux autres ; et pendant ce temps le Comte fuit avec monseigneur Yvain à ses trousses, jusqu’à ce qu’il le rattrape au pied d’une montée abrupte, près de l’entrée d’une place forte qui appartenait au Comte. Là, le Comte fut arrêté, sans personne à proximité pour lui prêter main-forte ; et sans trop de palabres monseigneur Yvain reçut sa reddition. Car dès qu’il le tint en son pouvoir, et qu’ils furent laissés seul à seul, il n’y eut plus de possibilité de fuite, ni de capitulation, ni de défense ; ainsi le Comte lui donna sa parole d’aller se rendre à la dame de Noroison comme son prisonnier, et de faire telle paix qu’elle pourrait dicter. Et quand il eut accepté sa parole, il lui fit désarmer la tête et retirer l’écu de son cou, et le Comte lui remit son épée. Il gagna ainsi l’honneur d’emmener le Comte comme prisonnier, et de le remettre à ses ennemis, qui ne dissimulent pas leur joie. Mais la nouvelle fut portée à la ville avant qu’ils n’y arrivent eux-mêmes. Tandis que tous sortent à leur rencontre, la dame elle-même mène le cortège. Monseigneur Yvain tient son prisonnier par la main, et le lui présente. Le Comte accéda volontiers à ses désirs et à ses exigences, et se lia envers elle par sa parole, son serment et ses gages. En lui donnant des gages, il lui jure qu’il vivra toujours en termes pacifiques avec elle, qu’il compensera tout le préjudice qu’elle pourra prouver, et qu’il reconstruira les maisons qu’il avait détruites. Lorsque ces choses furent convenues selon le souhait de la dame, monseigneur Yvain demanda la permission de partir. Mais elle ne la lui aurait pas accordée s’il avait voulu la prendre pour maîtresse, ou l’épouser. Cependant il ne voulut pas se laisser suivre ni escorter d’un seul pas, mais repartit précipitamment : en ce cas, les supplications furent vaines. Il se mit donc en route pour revenir sur ses pas, laissant la dame fort chagrinée, elle à qui il avait causé de la joie peu de temps auparavant. Comme il ne veut pas s’attarder davantage, elle est d’autant plus affligée et mal à l’aise qu’il lui avait apporté de bonheur, car elle aurait voulu l’honorer, et elle l’aurait fait, avec son consentement, seigneur de toutes ses possessions, ou bien elle l’aurait payé pour ses services de quelque somme qu’il aurait pu nommer. Mais il ne voulut prêter l’oreille à aucune parole d’homme ou de femme. Malgré leur douleur, il quitta les chevaliers et la dame qui tentaient vainement de le retenir plus longtemps.
Pensif, monseigneur Yvain s’avança à travers un bois profond, jusqu’à ce qu’il entendît parmi les arbres un cri très fort et lugubre, et il tourna dans la direction d’où il semblait provenir. Et quand il fut arrivé sur les lieux, il vit dans une clairière un lion, et un serpent qui le tenait par la queue, lui brûlant l’arrière-train avec des flammes de feu. Monseigneur Yvain ne resta pas bouche bée devant cet étrange spectacle, mais prit conseil avec lui-même pour savoir lequel des deux il devait aider. Puis il dit qu’il secourrait le lion, car une créature traîtresse et venimeuse mérite d’être châtiée. Or le serpent est venimeux, et le feu jaillit de sa gueule — tant cette créature est pleine de malice. Ainsi monseigneur Yvain décide qu’il tuera le serpent en premier. Tirant son épée, il s’avance, tenant son écu devant son visage afin de ne pas être atteint par la flamme sortant de la gorge de la créature, qui était plus grande qu’un pot. Si le lion l’attaque ensuite, lui aussi aura tout le combat qu’il souhaite ; mais quoi qu’il puisse arriver par la suite, il est résolu à l’aider maintenant. Car la pitié le presse et le supplie de porter secours et aide à la noble et noble bête. Avec son épée, qui tranche si nettement, il attaque le serpent malfaisant, le fendant d’abord jusqu’à terre et le coupant en deux, puis continuant ses coups jusqu’à ce qu’il le réduise en menus morceaux. Mais il dut couper un morceau de la queue du lion pour atteindre la tête du serpent, qui tenait le lion par la queue. Il ne coupa que ce qui était nécessaire et inévitable. Quand il eut libéré le lion, il supposa qu’il aurait à se battre avec lui, et que le lion viendrait sur lui ; mais le lion n’était pas disposé à cela. Écoutez maintenant ce que fit le lion ! Il agit noblement et comme une bête bien élevée ; car il commença à manifester qu’il se rendait à lui, en se tenant sur ses deux pattes de derrière et en inclinant son visage vers la terre, les pattes de devant jointes et tendues vers lui. Puis il tomba à nouveau sur les genoux, et tout son visage était mouillé des larmes de l’humilité. Monseigneur Yvain sait en vérité que le lion le remercie et lui rend hommage à cause du serpent qu’il avait tué, le délivrant ainsi de la mort. Il fut grandement satisfait de cet épisode. Il nettoya son épée du venin et de la souillure du serpent ; puis il la remit dans son fourreau, et reprit sa route. Et le lion marche tout près de lui, ne voulant désormais plus se séparer de lui : il l’accompagnera toujours à l’avenir, désireux de le servir et de le protéger. Il va de l’avant jusqu’à ce qu’il sente dans le vent sur son chemin quelques bêtes sauvages en train de paître ; alors la faim et sa nature le poussent à chercher sa proie et à assurer sa subsistance. C’est sa nature d’agir ainsi. Il prit un peu d’avance sur la piste, montrant ainsi à son maître qu’il avait rencontré et détecté l’odeur et la trace de quelque gibier. Puis il le regarde et s’arrête, souhaitant servir ses moindres volontés, et ne voulant pas procéder contre son gré. Yvain comprend par son attitude qu’il montre qu’il attend son bon plaisir. Il perçoit cela et comprend que s’il s’arrête, il s’arrêtera aussi, et que s’il le suit, il saisira le gibier qu’il a senti. Alors il l’excite et lui crie après, comme il le ferait avec des chiens de chasse. Aussitôt le lion dirigea son museau vers l’odeur qu’il avait détectée, et par laquelle il ne fut point trompé, car il n’avait pas fait un coup d’arc qu’il vit dans une vallée un cerf broutant tout seul. Ce cerf, il le saisira, s’il en est maître. Et c’est ce qu’il fit, au premier bond, puis il but son sang encore chaud. Quand il l’eut tué, il le chargea sur son dos et le rapporta à son maître, qui dès lors conçut une plus grande affection pour lui, et le choisit comme compagnon pour toute sa vie, en raison du grand dévouement qu’il trouva en lui. La nuit tombait maintenant, et il lui sembla bon d’y passer la nuit, et de dépouiller le cerf d’autant qu’il lui plairait d’en manger. Commençant à le découper, il fend la peau le long de la côte, et prenant un morceau du filet, il frappe d’un silex une étincelle, qu’il attire dans du petit bois sec ; puis il met rapidement son morceau sur une broche pour le faire cuire devant le feu, et le rôtit jusqu’à ce qu’il soit bien cuit à cœur. Mais il n’y avait aucun plaisir dans le repas, car il n’y avait ni pain, ni vin, ni sel, ni nappe, ni couteau, ni aucune autre chose. Tandis qu’il mangeait, le lion gisait à ses pieds ; et il ne fit aucun mouvement, mais l’observa sans cesse jusqu’à ce qu’il ait mangé tout ce qu’il pouvait manger du morceau. Ce qui restait du cerf, le lion le dévora, jusqu’aux os. Et tandis que toute la nuit son maître posait sa tête sur son écu pour trouver le repos que cela lui permettait, le lion fit preuve d’une telle intelligence qu’il resta éveillé, et prit soin de garder le cheval tandis qu’il se nourrissait de l’herbe, qui lui apportait une légère subsistance.
Au matin ils s’en vont ensemble, et la même sorte d’existence, semble-t-il, que celle qu’ils avaient menée cette nuit-là, ils continuèrent tous deux à la mener toute la semaine suivante, jusqu’à ce que le hasard les conduise à la fontaine sous le pin. Là, monseigneur Yvain perdit presque la raison une seconde fois, alors qu’il s’approchait de la fontaine, avec sa pierre et la chapelle qui se dressait tout près. Si grande fut sa détresse qu’il soupira mille fois « hélas ! » et tomba en pâmoison ; et la pointe de sa fine épée, tombant de son fourreau, perça les mailles de son haubert droit dans le cou près de la joue. Il n’est pas une maille qui ne s’écarte, et l’épée coupe la chair de son cou sous la maille brillante, de sorte qu’elle fait couler le sang. Alors le lion croit voir son maître et compagnon mort. Vous n’entendîtes jamais plus grand chagrin raconté ou dit à propos de quoi que ce soit que celui qu’il commença alors à montrer. Il se débat, et gratte et crie, et a le désir de se tuer avec l’épée avec laquelle il pense que son maître s’est tué. Prenant l’épée avec ses dents, il la pose sur un arbre tombé, et la cale sur un tronc derrière, afin qu’elle ne glisse pas ou ne cède pas, lorsqu’il lancera sa poitrine contre elle. Son intention était presque accomplie lorsque son maître revint de son évanouissement, et le lion se retint alors qu’il se précipitait aveuglément vers la mort, tel un sanglier insouciant de l’endroit où il se blesse. Ainsi monseigneur Yvain gît en pâmoison près de la pierre, mais, en reprenant ses esprits, il se reprocha violemment l’année durant laquelle il avait outrepassé son congé, et pour laquelle il avait encouru la haine de sa dame, et il dit : « Pourquoi ce misérable ne se tue-t-il pas, lui qui s’est ainsi privé de joie ? Hélas ! pourquoi ne m’ôte-je pas la vie ? Comment puis-je rester ici et regarder ce qui appartient à ma dame ? Pourquoi l’âme demeure-t-elle encore dans mon corps ? Que fait l’âme dans un cadre si misérable ? Si elle s’en était déjà échappée, elle ne serait pas dans un tel tourment. Il convient de me haïr, de me blâmer et de me mépriser, comme en fait je le fais. Quiconque perd sa félicité et son contentement par sa propre faute ou erreur devrait se haïr mortellement. Il devrait se haïr et se tuer. Et maintenant, alors que personne ne regarde, pourquoi m’épargné-je ainsi ? Pourquoi ne m’ôte-je pas la vie ? N’ai-je pas vu ce lion en proie à un tel chagrin pour moi qu’il était sur le point tout à l’heure de se transpercer la poitrine avec mon épée ? Et devrais-je craindre la mort, moi qui ai changé le bonheur en chagrin ? La joie m’est maintenant étrangère. La joie ? Quelle joie est-ce là ? Je ne dirai plus rien de cela, car personne ne pourrait parler d’une telle chose ; et j’ai posé une question insensée. C’était la plus grande joie de toutes que celle qui m’était assurée, mais elle ne dura que peu de temps. Quiconque perd une telle joie par sa propre méprise est indigne de bonheur. »
Tandis qu'il déplorait ainsi son sort, une demoiselle éplorée, en triste état, qui se trouvait dans la chapelle, le vit et entendit ses paroles à travers une fissure du mur. Dès qu'il fut revenu de son évanouissement, elle l'appela : « Dieu ! dit-elle, qui est-ce que j'entends ? Qui est-ce qui se lamente ainsi ? » Et il répondit : « Et qui êtes-vous ? » « Je suis une misérable, dit-elle, la chose la plus malheureuse qui soit en vie. » Et il répondit : « Tais-toi, folle ! Ton chagrin est joie et ta douleur est félicité comparée à celle dans laquelle je suis jeté. À mesure qu'un homme s'habitue au bonheur et à la joie, il est d'autant plus distrait et frappé par le chagrin, plus que tout autre homme, lorsqu'il survient. Un homme de peu de force peut porter, par coutume et habitude, un poids qu'un autre homme de plus grande force ne pourrait porter pour rien au monde. » « Sur ma parole, dit-elle, je connais la vérité de cette remarque ; mais ce n'est pas une raison pour croire que votre infortune est pire que la mienne. En vérité, je ne le crois nullement, car il me semble que vous pouvez aller où bon vous semble, tandis que moi je suis emprisonnée ici, et un tel sort est mon lot que demain je serai saisie et livrée au jugement mortel. » « Ah, Dieu ! dit-il, et pour quel crime ? » « Sire chevalier, que Dieu n'ait jamais pitié de mon âme si j'ai mérité un tel sort ! Néanmoins, je vous dirai en vérité, sans tromperie, pourquoi je suis ici en prison : je suis accusée de trahison, et je ne peux trouver personne pour me défendre contre le fait d'être brûlée ou pendue demain. » « En premier lieu, répondit-il, je peux dire que mon chagrin et ma douleur sont plus grands que les vôtres, car vous pouvez encore être délivrée par quelqu'un du péril dans lequel vous êtes. N'est-ce pas vrai ? » « Oui, mais je ne sais pas encore par qui. Il n'y a que deux hommes au monde qui oseraient en mon nom affronter trois hommes au combat. » « Quoi ? Au nom de Dieu, sont-ils trois ? » « Oui, sire, sur ma parole. Ils sont trois à m'accuser de traîtrise. » « Et qui sont ceux qui vous sont si dévoués que l'un d'entre eux serait assez hardi pour combattre contre trois pour votre défense ? » « Je répondrai à votre question sincèrement : l'un d'eux est mon seigneur Gauvain, et l'autre est mon seigneur Yvain, à cause de qui je serai demain livrée injustement au martyre de la mort. » « À cause de qui ? demanda-t-il, qu'avez-vous dit ? » « Sire, que Dieu me soit en aide, à cause du fils du roi Urien. » « Maintenant je comprends vos paroles, mais vous ne mourrez pas, sans qu'il meure aussi. Je suis moi-même cet Yvain, à cause de qui vous êtes dans une telle détresse. Et vous, je suppose, êtes celle qui m'a autrefois gardé en sécurité dans la salle, et sauvé la vie et le corps entre les deux herses, quand j'étais troublé et désemparé, et effrayé d'être piégé. J'aurais été tué ou saisi, n'eût été votre aimable aide. Maintenant dites-moi, ma douce amie, qui sont ceux qui vous accusent maintenant de traîtrise, et vous ont enfermée dans ce lieu solitaire ? » « Sire, je ne vous le cacherai pas, puisque vous désirez que je vous dise tout. C'est un fait que je n'ai pas tardé à vous aider honnêtement. Sur mon avis, ma dame vous a reçu, après avoir écouté mon opinion et mon conseil. Et par le saint Pater Noster, c'est plus pour son bien-être que pour le vôtre que je pensais agir, et je le pense encore. Voilà ce que je vous confesse : c'était son honneur et votre désir que je cherchais à servir, que Dieu me soit en aide ! Mais quand il devint évident que vous aviez dépassé l'année où vous deviez revenir vers ma maîtresse, alors elle se mit en colère contre moi, et pensa qu'elle avait été trompée en accordant sa confiance à mon conseil. Et quand cela fut découvert par le sénéchal — un misérable, sournois, déloyal gredin, qui était jaloux de moi parce qu'en maintes matières ma dame se fiait plus à moi qu'à lui —, il vit qu'il pouvait maintenant susciter une grande inimitié entre elle et moi. En pleine cour et en présence de tous, il m'accusa de l'avoir trahie en votre faveur. Et je n'avais aucun conseil ni aide sauf les miens ; mais je savais que je n'avais jamais fait ni conçu aucun acte traître envers ma dame, alors je criai, comme une femme hors d'elle, et sans l'avis de personne, que je présenterais pour ma propre défense un chevalier qui combattrait contre trois. L'homme n'était pas assez courtois pour dédaigner d'accepter un tel désavantage, et je n'étais pas libre de reculer ou de me retirer pour quoi que ce fût. Alors il m'a prise au mot, et j'ai été contrainte de fournir caution que je présenterais dans les quarante jours un chevalier pour combattre trois chevaliers. Depuis lors, j'ai visité maintes cours ; j'étais à la cour du roi Arthur, mais n'y ai trouvé aucune aide, et je n'ai trouvé personne qui puisse me dire de bonnes nouvelles de vous, car ils ne savaient rien de vos affaires. » « Je vous prie, dites-moi. Où était donc mon bon et gentil seigneur Gauvain ? Jamais demoiselle en détresse n'eut besoin de son aide sans qu'elle lui fût accordée. » « Si je l'avais trouvé à la cour, je n'aurais pu lui demander rien qui m'eût été refusé ; mais un certain chevalier a enlevé la Reine, m'a-t-on dit ; assurément le Roi était fou de l'envoyer en sa compagnie. Je crois que c'est Keu qui l'a escortée à la rencontre du chevalier qui l'a emmenée ; et mon seigneur Gauvain, en grande détresse, est parti à sa recherche. Il n'aura jamais de repos jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée. Maintenant, je vous ai dit toute la vérité de mon aventure. Demain, je serai mise à une mort honteuse, et serai brûlée inévitablement, victime de votre négligence criminelle. » Et il répondit : « Que Dieu interdise que vous soyez lésée à cause de moi ! Tant que je vivrai, vous ne mourrez pas ! Vous pouvez m'attendre demain, préparé dans la mesure de mon pouvoir à présenter mon corps pour votre cause, comme il est approprié que je le fasse. Mais ne vous souciez pas de dire aux gens qui je suis ! Quelle que soit l'issue de la bataille, prenez garde que je ne sois reconnu ! » « Certes, sire, aucune pression ne pourrait me faire révéler votre nom. Je souffrirais la mort plutôt, puisque vous le voulez ainsi. Pourtant, après tout, je vous supplie de ne pas revenir pour mon amour. Je ne voudrais pas que vous entrepreniez une bataille qui sera si désespérée. Je vous remercie de votre parole promise que vous l'entreprendriez volontiers, mais considérez-vous maintenant libéré, car il vaut mieux que je meure seule que de vous voir vous réjouir de votre mort autant que de la mienne ; ils n'épargneraient pas ma vie après vous avoir mis à mort. Il vaut donc mieux pour vous de rester en vie que nous ne rencontrions tous deux la mort. » « C'est une remarque très ingrate, ma chère, dit mon seigneur Yvain ; je suppose que soit vous ne souhaitez pas être délivrée de la mort, soit vous dédaignez le réconfort que je vous apporte avec mon aide. Je ne discuterai pas davantage la question, car vous avez assurément fait tant pour moi que je ne peux vous faire défaut en aucun besoin. Je sais que vous êtes dans une grande détresse ; mais, s'il plaît à Dieu, en qui j'ai confiance, ils seront tous les trois déconfits. Donc, pas plus sur ce point : je m'en vais maintenant trouver quelque abri dans ce bois, car il n'y a pas de demeure à proximité. » « Sire, dit-elle, que Dieu vous donne à la fois un bon abri et une bonne nuit, et vous protège comme je le désire de tout ce qui pourrait vous faire du mal ! » Alors mon seigneur Yvain part, et le lion comme à l'accoutumée après lui. Ils voyagèrent jusqu'à ce qu'ils arrivent à la place fortifiée d'un baron, qui était complètement entourée par un mur massif, solide et haut. Le château, étant extraordinairement bien protégé, ne craignait aucun assaut de catapulte ou de machine de siège ; mais en dehors des murs, le sol était si complètement dégagé qu'aucune hutte ou demeure ne restait debout. Vous en apprendrez la cause un peu plus tard, quand le moment sera venu. Mon seigneur Yvain fit route directement vers la place fortifiée, et sept valets sortirent qui abaissèrent le pont et s'avancèrent à sa rencontre. Mais ils furent terrifiés à la vue du lion, qu'ils virent avec lui, et lui demandèrent gentiment de laisser le lion à la porte de peur qu'il ne les blesse ou ne les tue. Et il répondit : « Ne dites plus rien de cela ! Car je n'entrerai pas sans lui. Soit nous trouverons tous deux un abri ici, soit je resterai dehors ; il m'est aussi cher que je le suis moi-même. Pourtant vous n'avez aucune crainte à avoir de lui ! Car je le tiendrai si bien en main que vous pouvez être tout à fait confiants. » Ils répondirent : « Très bien ! » Alors ils entrèrent dans la ville, et passèrent jusqu'à ce qu'ils rencontrent des chevaliers, des dames et de charmantes demoiselles descendant la rue, qui le saluent et attendent de retirer son armure en disant : « Bienvenue parmi nous, beau sire ! Et puisse Dieu accorder que vous séjourniez ici jusqu'à ce que vous puissiez partir avec grand honneur et satisfaction ! » Hauts et bas, tous lui étendent un joyeux accueil, et font tout ce qu'ils peuvent pour lui, tandis qu'ils l'escortent joyeusement dans la ville. Mais après avoir exprimé leur joie, ils sont submergés par le chagrin, qui leur fait rapidement oublier leur joie, alors qu'ils commencent à se lamenter, à pleurer et à se frapper. Ainsi, pendant un long moment, ils ne cessent de se réjouir ou de se lamenter : c'est pour honorer leur invité qu'ils se réjouissent, mais leur cœur n'est pas à ce qu'ils font, car ils sont grandement préoccupés par un événement qu'ils attendent pour le jour suivant, et ils se sentent très sûrs et certains qu'il se produira avant midi. Mon seigneur Yvain fut si surpris qu'ils changent si souvent d'humeur, et mêlent le chagrin à leur bonheur, qu'il s'adressa au seigneur du lieu à ce sujet. « Pour l'amour de Dieu, dit-il, beau gentil sire, voudriez-vous gentiment m'informer pourquoi vous m'avez ainsi honoré, et montré à la fois une telle joie et une telle lourdeur ? » « Oui, si vous désirez savoir, mais il vaudrait mieux pour vous désirer l'ignorance et le silence. Je ne vous dirai jamais volontiers quelque chose qui puisse vous causer du chagrin. Permettez-nous de continuer à nous lamenter, et ne prêtez aucune attention à ce que nous faisons ! » « Il me serait tout à fait impossible de vous voir triste sans que cela me touche au cœur, donc je désire connaître la vérité, quel que soit le chagrin qui puisse en résulter pour moi. » « Eh bien, alors, dit-il, je vous dirai tout. J'ai beaucoup souffert d'un géant, qui a insisté pour que je lui donne ma fille, qui surpasse en beauté toutes les jeunes filles du monde. Ce méchant géant, que Dieu confonde, est nommé Harpin de la Montagne. Pas un jour ne passe sans qu'il ne prenne tous mes biens sur lesquels il peut mettre la main. Personne n'a un meilleur droit que moi de se plaindre, et d'être triste, et de se lamenter. Je pourrais bien perdre la raison par pur chagrin, car j'avais six fils qui étaient chevaliers, plus beaux que tous ceux que je connaissais au monde, et le géant les a tous pris. Devant mes yeux, il en a tué deux, et demain il tuera les quatre autres, à moins que je ne trouve quelqu'un qui osera le combattre pour la délivrance de mes fils, ou à moins que je ne consente à lui livrer ma fille ; et il dit que quand il l'aura en sa possession, il la livrera pour être le jouet des plus vils et des plus impudiques compagnons de sa maison, car il dédaignerait de la prendre maintenant pour lui-même. C'est le désastre qui m'attend demain, à moins que le Seigneur Dieu ne m'accorde Son aide. Donc il n'est pas étonnant, beau sire, si nous sommes tous en larmes. Mais pour votre amour, nous nous efforçons pour le moment d'assumer une mine aussi joyeuse que nous pouvons. Car il est fou celui qui attire un gentilhomme en sa présence et ne l'honore pas ensuite ; et vous semblez être un très parfait gentilhomme. Maintenant je vous ai raconté toute l'histoire de notre grande détresse. Ni dans la ville ni dans la forteresse le géant ne nous a rien laissé, sauf ce que nous avons ici. Si vous aviez remarqué, vous auriez dû voir ce soir qu'il ne nous a laissé ne serait-ce qu'un œuf, excepté ces murs qui sont neufs ; car il a rasé la ville entière. Quand il eut pillé tout ce qu'il voulait, il mit le feu à ce qui restait. De cette façon, il m'a fait mainte mauvaise action. »
Mon seigneur Yvain écouta tout ce que son hôte lui racontait, et quand il eut tout entendu, il fut heureux de lui répondre : « Sire, je suis désolé et affligé de ce souci qui est le vôtre ; mais je m'émerveille grandement que vous n'ayez pas demandé assistance à la cour du bon roi Arthur. Il n'est pas d'homme si puissant qui ne puisse trouver à sa cour certains qui seraient heureux d'essayer leur force avec la sienne. » Alors l'homme riche lui révèle et lui explique qu'il aurait eu une aide efficace s'il avait su où trouver mon seigneur Gauvain. « Il ne m'aurait pas fait défaut en cette occasion, car ma femme est sa propre sœur ; mais un chevalier d'une terre étrangère, qui est allé à la cour chercher la femme du Roi, l'a emmenée. Cependant, il n'aurait pu s'emparer d'elle par aucun moyen de son invention, n'eût été Keu, qui a si bien berné le Roi qu'il lui a confié la Reine et l'a placée sous sa protection. Il fut un fou, et elle imprudente de se confier à son escorte. Et c'est moi qui souffre et perds dans tout cela ; car il est certain que mon excellent seigneur Gauvain se serait hâté de venir ici, s'il avait su les faits, pour l'amour de ses neveux et de sa nièce. Mais il ne sait rien de tout cela, c'est pourquoi je suis si affligé que mon cœur est presque brisé, car il est parti à sa poursuite, lui à qui puisse Dieu apporter honte et malheur pour avoir emmené la Reine. » En écoutant ce récit, mon seigneur Yvain ne cesse de soupirer. Inspiré par la pitié qu'il ressent, il fait cette réponse : « Beau gentil sire, j'entreprendrais volontiers cette périlleuse aventure, si le géant et vos fils arrivaient demain à temps pour ne me causer aucun retard, car demain à midi je serai ailleurs, conformément à une promesse que j'ai faite. » « Une fois pour toutes, beau sire, dit le brave homme, je vous remercie cent mille fois de votre bonne volonté. » Et tout le monde dans la maison exprima de même sa gratitude.
Alors la demoiselle sortit d’une chambre, le corps gracieux et le visage si beau et si plaisant à regarder. Elle était fort simple, triste et calme tandis qu’elle avançait, car le chagrin qu’elle éprouvait n’avait point de fin : elle marchait la tête courbée vers le sol. Sa mère, elle aussi, vint d’une pièce attenante, car le gentilhomme les avait fait mander pour rencontrer son hôte. Elles entrèrent leurs manteaux enveloppés autour d’elles pour dissimuler leurs larmes ; et il leur ordonna de rejeter leurs manteaux et de relever la tête, en disant : « Vous ne devriez pas hésiter à obéir à mes ordres, car Dieu et la bonne fortune nous ont envoyé ici un chevalier de haute lignée qui m’assure qu’il combattra le géant. Ne tardez plus maintenant à vous jeter à ses pieds ! » « Que Dieu ne me laisse jamais voir cela ! » s’empresse de s’écrier monseigneur Yvain ; « certes, il ne conviendrait en aucune circonstance que la sœur et la nièce de monseigneur Gauvain se prosternent à mes pieds. Que Dieu me défende de jamais céder à une telle fierté que de les laisser tomber à mes pieds ! En vérité, je n’oublierais jamais la honte que j’en ressentirais ; mais je serais très heureux qu’elles prennent patience jusqu’à demain, où elles pourront voir si Dieu consent à leur venir en aide. Je n’ai point d’autre requête à faire, si ce n’est que le géant vienne à une heure assez propice pour que je ne sois point contraint de manquer à un engagement pris ailleurs ; car je ne voudrais pour rien au monde manquer d’être présent demain à midi à la plus grande entreprise que je puisse jamais mener. » Ainsi, il ne veut point les rassurer tout à fait, car il craint que le géant ne vienne pas assez tôt pour lui permettre d’atteindre à temps la demoiselle qui est emprisonnée dans la chapelle. Néanmoins, il leur promet assez pour susciter en elles un bon espoir. Toutes, de concert, le remercient, car elles placent une grande confiance en sa prouesse, et elles pensent qu’il doit être un bien homme de bien, lorsqu’elles voient le lion à ses côtés aussi confiant qu’un agneau le serait. Elles se consolent et se réjouissent à cause de l’espoir qu’elles fondent sur lui, et elles ne s’abandonnent plus à leur chagrin. Lorsque le temps vint, ils le conduisirent se coucher dans une chambre fort éclairée ; la demoiselle et sa mère l’escortèrent, car elles l’estimaient chèrement, et l’auraient fait cent mille fois plus si elles avaient été informées de sa prouesse et de sa courtoisie. Lui et le lion ensemble s’y couchèrent et prirent leur repos. Les autres n’osèrent dormir dans la chambre ; mais ils fermèrent la porte si solidement qu’ils ne purent en sortir avant l’aube du jour suivant. Lorsque la chambre fut ouverte, il se leva et entendit la messe, puis, à cause de la promesse qu’il avait faite, il attendit jusqu’à l’heure de prime. Alors, à l’ouïe de tous, il manda le seigneur de la cité et dit : « Monseigneur, je n’ai plus de temps à attendre, mais je dois vous demander la permission de partir aussitôt ; je ne peux m’attarder plus longtemps ici. Mais croyez en vérité que je resterais volontiers et de bon cœur encore un moment ici pour l’amour des neveux et de la nièce de mon bien-aimé seigneur Gauvain, si je n’avais une grande affaire en cours, et si elle n’était si éloignée. » À ces mots, le sang de la demoiselle frémit et bouillonna de peur, tout comme celui de la dame et du seigneur. Ils avaient si peur qu’il s’en allât qu’ils étaient sur le point de s’humilier et de se jeter à ses pieds, quand ils se rappelèrent qu’il n’approuverait ni ne permettrait leur action. Alors le seigneur lui fait offre de tout ce qu’il prendra de ses terres ou de ses richesses, pourvu qu’il attende seulement un peu plus longtemps. Et il répondit : « Dieu me garde de jamais prendre quoi que ce soit de vous ! » Alors la demoiselle, qui est dans l’effroi, commence à pleurer tout haut, et le supplie de rester. Comme une femme distraite et en proie à l’angoisse, elle le prie par la glorieuse reine du ciel et des anges, et par le Seigneur, de ne point partir mais d’attendre un court instant ; et puis, aussi, pour l’amour de son oncle, qu’il dit connaître, aimer et estimer. Alors son cœur est touché d’une profonde pitié quand il l’entend l’adjurer au nom de celui qu’il aime le plus, et par la maîtresse du ciel, et par le Seigneur, qui est le miel même et la douce saveur de la pitié. Rempli d’angoisse, il poussa un soupir, car fût-ce le royaume de Tarse en jeu, il ne verrait point brûler celle à qui il a promis son aide. S’il ne pouvait l’atteindre à temps, il ne pourrait supporter la vie, ou vivrait sans raison ; d’autre part, la bonté de son ami, monseigneur Gauvain, ne faisait qu’accroître sa détresse ; son cœur manque de se briser en deux à la pensée qu’il ne peut différer. Néanmoins, il ne bouge point, mais diffère et attend si longtemps que le géant survint soudain, amenant avec lui les chevaliers : et suspendu à son cou, il portait un gros pieu carré à l’extrémité pointue, et avec celui-ci il les éperonnait fréquemment. Pour leur part, ils n’avaient sur eux aucun vêtement qui vaille un fétu, sinon des chemises souillées et immondes ; et leurs pieds et mains étaient liés par des cordes, tandis qu’ils venaient chevauchant quatre haridelles boiteuses, qui étaient faibles, maigres et misérables. Comme ils chevauchaient le long d’un bois, un nain, qui était bouffi comme un crapaud, avait attaché les queues des chevaux ensemble, et marchait à côté d’eux, les battant sans merci avec un fouet à quatre nœuds jusqu’à ce qu’ils saignent, pensant par là faire quelque chose de merveilleux. Ainsi furent-ils amenés dans la honte par le géant et le nain. S’arrêtant dans la plaine devant la porte de la cité, le géant crie au noble seigneur qu’il tuera ses fils à moins qu’il ne lui livre sa fille, qu’il abandonnera à ses vils compagnons pour devenir leur jouet. Car il ne l’aime plus ni ne l’estime assez pour daigner s’abaisser jusqu’à elle. Elle sera constamment assaillie par un millier de gredins pouilleux et en guenilles, misérables vauriens et marmitons, qui tous porteront la main sur elle. L’homme de bien est presque hors de lui lorsqu’il entend comment sa fille sera changée en fille de joie, ou bien, sous ses yeux mêmes, ses quatre fils seront mis à une mort prompte. Son agonie est celle d’un homme qui préférerait être mort que vivant. Encore et encore il déplore son sort, et pleure tout haut et soupire. Alors mon franc et doux seigneur Yvain commença ainsi à lui parler : « Sire, très vil et impudent est ce géant qui se vante là-dehors. Mais que Dieu ne permette jamais qu’il ait votre fille en son pouvoir ! Il la méprise et l’insulte ouvertement. Ce serait une trop grande calamité si une si belle créature de si haute naissance était livrée pour devenir le jouet de valets. Donnez-moi maintenant mes armes et mon cheval ! Faites abaisser le pont-levis, et laissez-moi passer. L’un ou l’autre doit être terrassé, lui ou moi, je ne sais lequel. Si seulement je pouvais humilier le cruel misérable qui vous opprime ainsi, afin qu’il libère vos fils et vienne faire amende honorable pour les mots insultants qu’il vous a dits, alors je vous recommanderais à Dieu et m’en irais à mes affaires. » Alors ils vont chercher son cheval, et lui remettent ses armes, s’efforçant avec tant d’empressement qu’ils l’ont bientôt tout équipé. Ils tardèrent aussi peu qu’ils purent à l’armer. Quand son équipement fut complet, il ne resta rien d’autre que d’abaisser le pont et de le laisser partir. Ils l’abaissèrent pour lui, et il sortit. Mais le lion ne voulut en aucune façon rester derrière. Tous ceux qui furent laissés en arrière recommandèrent le chevalier au Sauveur, car ils craignent par-dessus tout que leur ennemi diabolique, qui avait déjà tué tant de braves hommes sur le même champ sous leurs yeux, ne fît de même avec lui. Alors ils prient Dieu de le défendre de la mort, et de le leur rendre sain et sauf, et qu’Il lui donne la force de tuer le géant. Chacun prie doucement Dieu selon son souhait. Et le géant vint férocement à lui, et avec des paroles menaçantes lui parla ainsi : « Par mes yeux, l’homme qui t’a envoyé ici n’avait certes pas d’amour pour toi ! Pas de meilleure façon n’aurait-il pu prendre pour se venger de toi. Il a bien choisi sa vengeance pour quelque tort que tu lui aies fait. » Mais l’autre, ne craignant rien, répond : « Tu discoures de ce qui n’importe point. Maintenant fais de ton mieux, et je ferai le mien. Les vains propos me lassent. » Là-dessus, monseigneur Yvain, qui était anxieux de partir, chevauche vers lui. Il va pour le frapper à la poitrine, qui était protégée par une peau d’ours, et le géant court vers lui avec son pieu levé en l’air. Monseigneur Yvain lui porte un tel coup sur la poitrine qu’il transperce la peau et mouille la pointe de sa lance du sang de son corps en guise de sauce. Et le géant le roue de coups avec son pieu, et le fait plier sous les assauts. Monseigneur Yvain tire alors l’épée avec laquelle il savait porter de féroces coups. Il trouva le géant sans protection, car il se fiait tant à sa force qu’il dédaignait de s’armer. Et celui qui avait tiré sa lame lui asséna une telle entaille avec le tranchant, et non avec le plat, qu’il coupa de sa joue une tranche bonne à rôtir. Alors l’autre à son tour lui porta un tel coup avec le pieu qu’il le fit chanter en un tas sur le cou de son cheval. Là-dessus le lion se hérisse, prêt à prêter main-forte à son maître, et bondit dans sa colère et sa force, et frappe et déchire comme de l’écorce la lourde peau d’ours que portait le géant, et il arracha sous la peau un large morceau de sa cuisse, avec les nerfs et la chair. Le géant échappa à ses griffes, rugissant et beuglant comme un taureau, car le lion l’avait grièvement blessé. Puis levant son pieu à deux mains, il pensa le frapper, mais manqua son but, quand le lion bondit en arrière si bien qu’il manqua son coup, et tomba épuisé à côté de monseigneur Yvain, mais sans qu’aucun des deux ne touchât l’autre. Alors monseigneur Yvain prit visée et lui porta deux coups. Avant qu’il pût se reprendre, il avait tranché avec le tranchant de son épée l’épaule du géant de son corps. Du coup suivant, il enfonça toute la lame de son épée à travers son foie sous sa poitrine ; le géant tombe dans l’étreinte de la mort. Et si un grand chêne devait tomber, je pense qu’il ne ferait pas plus de bruit que le géant lorsqu’il s’écroula. Tous ceux qui étaient sur le mur auraient voulu être témoins d’un tel coup. Alors il devint évident qui était le plus leste de pied, car tous coururent voir le jeu, tout comme des chiens qui ont suivi la bête jusqu’à ce qu’ils l’atteignent enfin. Ainsi hommes et femmes en rivalité coururent en avant sans délai là où le géant gisait face contre terre. La fille vient en courant, et sa mère aussi. Et les quatre frères se réjouissent après les malheurs qu’ils ont endurés. Quant à monseigneur Yvain, ils sont bien certains qu’ils ne pourraient le retenir pour quelque raison qu’ils puissent alléguer, mais ils le supplient de revenir et de rester pour se divertir dès qu’il aura achevé l’affaire qui l’appelle au loin. Et il répond qu’il ne peut rien leur promettre, car il ne peut encore deviner si cela ira bien ou mal pour lui. Mais il dit ceci à son hôte : qu’il souhaitait que ses quatre fils et sa fille prennent le nain et aillent trouver monseigneur Gauvain lorsqu’ils entendront parler de son retour, et lui disent et racontent comment il s’est conduit. Car les actions aimables ne servent à rien si vous ne voulez point qu’elles soient connues. Et ils répondent : « Il n’est pas juste qu’une telle bonté soit cachée : nous ferons tout ce que vous désirez. Mais dites-nous ce que nous pouvons dire quand nous viendrons devant lui. Quelles louanges pouvons-nous prononcer, quand nous ne savons quel peut être votre nom ? » Et il leur répond : « Quand vous viendrez devant lui, vous pourrez dire ceci : que je vous ai dit que « Le Chevalier au Lion » était mon nom. Et en même temps, je dois vous prier de lui dire de ma part que, s’il ne reconnaît pas qui je suis, il me connaît bien pourtant et je le connais. Maintenant je dois m’en aller d’ici, et la chose qui m’effraie le plus est que j’aie pu trop longtemps m’attarder ici, car avant que l’heure de midi ne soit passée, j’aurai fort à faire ailleurs, si toutefois je peux y arriver à temps. » Alors, sans plus de délai, il part. Mais d’abord son hôte le pria instamment de prendre avec lui ses quatre fils : car il n’en était aucun qui ne s’efforcerait de le servir, s’il le permettait. Mais il ne lui plut ni ne lui convint que quiconque l’accompagnât ; alors il leur laissa la place, et s’en alla seul. Et dès qu’il part, chevauchant aussi vite que sa monture peut le porter, il se dirige vers la chapelle. Le chemin était bon et droit, et il savait bien garder la route. Mais avant qu’il pût atteindre la chapelle, la demoiselle avait été traînée dehors et le bûcher préparé sur lequel elle devait être placée. Vêtue seulement d’une chemise, elle était tenue liée devant le feu par ceux qui lui attribuaient à tort une intention qu’elle n’avait jamais eue. Monseigneur Yvain arriva, et, la voyant près du feu dans lequel elle était sur le point d’être jetée, il en fut naturellement courroucé. Il ne serait ni courtois ni sensé celui qui aurait le moindre doute à ce sujet. Il est donc vrai qu’il était fort courroucé ; mais il chérit en lui-même l’espoir que Dieu et le Droit seront de son côté. En de tels auxiliaires il se confie ; et il ne dédaigne pas l’aide de son lion. Se précipitant rapidement vers la foule, il crie : « Laissez la demoiselle, viles gens ! N’ayant commis aucun crime, il n’est pas juste qu’elle soit jetée sur un bûcher ou dans une fournaise. » Et ils se retirent de chaque côté, lui laissant un passage. Mais il aspire à voir de ses propres yeux celle que son cœur contemple en quelque lieu qu’elle soit. Ses yeux la cherchent jusqu’à ce qu’il la trouve, tandis qu’il dompte et retient son cœur, tout comme on retient avec une bride forte un cheval qui tire. Néanmoins, il la contemple avec joie, et soupire tout le temps ; mais il ne soupire pas si ouvertement que son action soit détectée ; plutôt étouffe-t-il ses soupirs, quoique avec difficulté. Et il est saisi de pitié en entendant, voyant et percevant le chagrin des pauvres dames, qui criaient : « Ah, Dieu, comment nous as-Tu oubliées ! Comme nous resterons désormais désolées quand nous perdrons une amie si aimable, qui nous donnait de tels conseils et une telle aide, et intercédait pour nous à la cour ! C’est elle qui incitait madame à nous vêtir de ses vêtements de vair. Dorénavant la situation changera, car il n’y aura personne pour plaider pour nous ! Maudit soit celui qui est la cause de notre perte ! Car nous serons fort mal en tout ceci. Il n’y aura personne pour donner de tels conseils : « Ma dame, donnez ce manteau de vair, ce manteau, et ce vêtement à telle et telle honnête dame ! En vérité, une telle charité sera bien employée, car elle est dans un besoin fort pressant. » Nul tel mot ne sera prononcé dorénavant, car il n’y a nulle autre qui soit franche et courtoise ; mais chacun sollicite pour soi-même plutôt que pour autrui, même s’il n’en a point besoin.
Ainsi déploraient-elles leur sort ; et monseigneur Yvain, qui était au milieu d’elles, entendait leurs plaintes, qui n’étaient ni sans fondement ni feintes. Il vit Lunete à genoux et dépouillée jusqu’à sa chemise, ayant déjà fait confession, et imploré la miséricorde de Dieu pour ses péchés. Alors celui qui l’avait autrefois aimée profondément vint à elle et la releva, disant : « Ma demoiselle, où sont ceux qui vous blâment et vous accusent ? Sur-le-champ, à moins qu’ils ne refusent, la bataille leur sera offerte. » Et elle, qui ne l’avait ni vu ni regardé auparavant, dit : « Sire, vous venez de la part de Dieu en ce temps de mon grand besoin ! Les hommes qui m’accusent faussement sont tous prêts devant moi ici ; si vous aviez été un peu plus tard, j’aurais bientôt été réduite en combustible et en cendres. Vous êtes venu ici pour ma défense, et puisse Dieu vous donner la puissance de l’accomplir à proportion de ce que je suis innocente de l’accusation qui est portée contre moi ! » Le sénéchal et ses deux frères entendirent ces mots. « Ah ! » s’écrient-ils, « femme, avare de dire la vérité mais généreuse en mensonges ! Il est bien fou celui qui pour tes paroles assume une si grande tâche. Le chevalier doit être simple d’esprit qui est venu ici mourir pour toi, car il est seul et nous sommes trois. Mon conseil est qu’il retourne en arrière avant qu’aucun mal ne lui advienne. » Alors il répond, comme un homme impatient de commencer : « Quiconque a peur, qu’il s’enfuie ! Je n’ai pas tant peur de vos trois écus que je m’en aille vaincu sans un coup. Je serais bien discourtois, si, alors que je suis encore indemne et en parfaite condition, je vous laissais la place et le champ. Jamais, tant que je serai vivant et sain, je ne fuirai devant de telles menaces. Mais je te conseille de libérer la demoiselle que tu as injustement accusée ; car elle me dit, et je crois sa parole, et elle m’a assuré sur le salut de son âme, qu’elle n’a jamais commis, ni dit, ni conçu aucune trahison contre sa maîtresse. Je crois implicitement ce qu’elle m’a dit, et je la défendrai du mieux que je peux, car j’estime que la droiture de sa cause est en ma faveur. Car, si la vérité est connue, Dieu prend toujours le parti de la cause juste, car Dieu et le Droit sont une seule chose ; et s’ils sont tous deux de mon côté, alors j’ai meilleure compagnie et meilleure aide que toi. » Alors l’autre répond imprudemment qu’il peut faire tous les efforts qui lui plaisent et lui conviennent pour lui faire tort, pourvu que son lion ne lui fasse aucun mal. Et il répond qu’il n’a jamais amené le lion pour défendre sa cause, et ne souhaite point que quiconque autre que lui-même intervienne : mais si le lion l’attaque, qu’il se défende contre lui du mieux qu’il pourra, car à son sujet il ne donnera aucune garantie. Alors l’autre répond : « Quoi que tu puisses dire ; à moins que tu ne préviennes maintenant ton lion, et ne le fasses se tenir tranquillement à l’écart, il n’est point utile que tu restes plus longtemps ici, mais pars aussitôt, et ainsi seras-tu sage ; car dans tout ce pays chacun est conscient de la façon dont cette fille a trahi sa dame, et il est juste qu’elle reçoive sa juste récompense dans le feu et la flamme. » « Que le Saint-Esprit l’interdise ! » dit celui qui connaît la vérité ; « que Dieu ne me laisse bouger d’ici jusqu’à ce que je l’aie délivrée ! » Alors il dit au lion de se retirer et de se coucher tranquillement, et il le fait avec obéissance.
Le lion se retira alors, et les pourparlers et la querelle étant terminés entre eux deux, ils prirent tous leurs distances pour la charge. Les trois ensemble s'élancèrent vers lui, et il alla à leur rencontre au pas. Il ne souhaitait pas être renversé ou blessé lors de cette première rencontre. Il les laissa donc rompre leurs lances, tout en gardant la sienne intacte, leur offrant pour cible son écu, sur lequel chacun brisa sa lance. Puis il s'éloigna au galop jusqu'à ce qu'il fût séparé d'eux par l'espace d'un arpent ; mais il revint bientôt à la besogne, n'ayant aucun désir de tarder. En arrivant la seconde fois, il atteignit le sénéchal avant ses deux frères, et brisant sa lance sur son corps, il le porta à terre malgré lui, et il lui asséna un coup si puissant que, durant un long moment, il resta étourdi, incapable de lui faire le moindre mal. Et alors les deux autres vinrent à lui, l'épée nue, et tous deux lui portent de grands coups, mais ils reçoivent de lui des coups encore plus rudes. Car un seul des coups qu'il donne vaut bien les deux leurs ; ainsi se défend-il si bien qu'ils n'ont aucun avantage sur lui, jusqu'à ce que le sénéchal se relève et fasse de son mieux pour le blesser, tentative à laquelle les autres se joignent, jusqu'à ce qu'ils commencent à le presser et à prendre le dessus. Alors le lion, qui observe la scène, ne tarde pas davantage à lui porter secours ; car il lui semble qu'il en a besoin à présent. Et toutes les dames, qui sont dévouées à la demoiselle, supplient Dieu à maintes reprises et le prient ardemment de ne pas permettre la mort ou la défaite de celui qui est entré dans la mêlée pour son compte. Les dames, n'ayant pas d'autres armes, l'assistent ainsi par leurs prières. Et le lion lui apporte une aide si efficace que, dès son premier assaut, il frappe si violemment le sénéchal, qui était maintenant sur ses pieds, qu'il fait voler les mailles du haubert comme de la paille, et il l'entraîne avec une telle force qu'il arrache la chair tendre de son épaule et tout le long de son flanc. Il dépouille tout ce qu'il touche, si bien que les entrailles sont mises à nu. Les deux autres vengent ce coup.
Maintenant ils sont tous à égalité sur le champ. Le sénéchal est marqué par la mort, alors qu'il se tourne et se roule dans le courant rouge du sang chaud qui s'écoule de son corps. Le lion attaque les autres ; car monseigneur Yvain est tout à fait incapable, bien qu'il fît de son mieux en le frappant ou en le menaçant, de le faire reculer ; mais le lion se sent sans doute confiant que son maître ne lui sait pas gré de son aide, mais qu'au contraire il l'en aime davantage : aussi les attaque-t-il avec férocité, jusqu'à ce qu'ils aient raison de se plaindre de ses coups, et ils le blessent à leur tour et le malmènent. Quand monseigneur Yvain voit son lion blessé, son cœur est courroucé dans sa poitrine, et à juste titre ; mais il fait de tels efforts pour le venger, et les presse si fort, qu'il les réduit complètement ; ils ne lui résistent plus, mais se rendent à lui à discrétion, à cause de l'aide du lion, qui est maintenant en grande détresse ; car il était blessé de toutes parts, et avait de bonnes raisons de souffrir. De son côté, monseigneur Yvain n'était nullement dans un état sain, car son corps portait mainte blessure. Mais il n'est pas tant inquiet pour lui-même que pour son lion, qui est en détresse. Maintenant il a délivré la demoiselle exactement selon son souhait, et la dame a très volontiers renoncé à la rancune qu'elle portait contre elle. Et ces hommes furent brûlés sur le bûcher qui avait été allumé pour la mort de la demoiselle ; car il est juste et équitable que celui qui a mal jugé autrui subisse le même genre de mort que celui auquel il avait condamné l'autre. Maintenant Lunete est joyeuse et heureuse d'être réconciliée avec sa maîtresse, et ensemble elles furent plus heureuses que quiconque ne l'avait jamais été auparavant. Sans le reconnaître, tous les présents offrirent à celui qui était leur seigneur leur service tant que la vie durerait ; même la dame, qui possédait sans le savoir son cœur, le pria avec insistance de séjourner ici jusqu'à ce que son lion et lui fussent tout à fait rétablis. Et il répondit : « Dame, je ne séjournerai pas ici maintenant jusqu'à ce que ma dame retire de moi son déplaisir et sa colère : alors la fin de tous mes travaux viendra. » « Vraiment, dit-elle, cela m'afflige. Je pense que la dame ne peut être très courtoise, celle qui nourrit de la malveillance contre vous. Elle ne devrait pas fermer sa porte à un chevalier aussi valeureux que vous, à moins qu'il ne lui ait fait quelque grand tort. » « Dame, répond-il, si grande que soit l'épreuve, je suis satisfait de tout ce qui pourrait être sa volonté. Mais ne me parlez plus de cela ; car je ne dirai rien de la cause ou du crime, sauf à ceux qui en sont informés. » « Quelqu'un le sait-il donc, à part vous deux ? » « Oui, vraiment, dame. » « Eh bien, dites-nous au moins votre nom, beau sire ; alors vous serez libre de partir. » « Tout à fait libre, ma dame ? Non, je ne serai pas libre. Je dois plus que je ne peux payer. Pourtant, je ne devrais pas vous cacher mon nom. Vous n'entendrez jamais parler du "Chevalier au Lion" sans entendre parler de moi ; car je souhaite être connu sous ce nom. » « Pour l'amour de Dieu, sire, que signifie ce nom ? Car nous ne vous avons jamais vu auparavant, et nous n'avons jamais entendu mentionner ce nom qui est le vôtre. » « Ma dame, vous pouvez en déduire que ma renommée n'est pas répandue. » Puis la dame dit : « Encore une fois, si cela ne s'opposait à votre volonté, je vous prierais de séjourner ici. » « Vraiment, ma dame, je n'oserais pas, jusqu'à ce que je sache certainement que j'ai regagné la bonne volonté de ma dame. » « Eh bien, alors, allez au nom de Dieu, beau sire ; et, si telle est Sa volonté, puisse-t-Il convertir votre chagrin et votre peine en joie. » « Dame, dit-il, puisse Dieu entendre votre prière. » Puis il ajouta doucement à voix basse : « Dame, c'est vous qui détenez la clé, et, bien que vous ne le sachiez pas, vous tenez le coffret dans lequel mon bonheur est gardé sous clé. »
Il s'en va alors en grande détresse, et il n'y a personne qui le reconnaisse hormis Lunete, qui l'accompagna sur une longue distance. Lunete seule lui tient compagnie, et il la prie avec insistance de ne jamais révéler le nom de son champion. « Sire, dit-elle, je ne le ferai jamais. » Puis il lui demanda en outre de ne pas l'oublier, et de lui garder une place dans le cœur de sa maîtresse, chaque fois que l'occasion se présenterait. Elle lui dit d'être tranquille à ce sujet ; car elle ne sera jamais oubliée, ni infidèle, ni oisive. Puis il la remercie mille fois, et il part pensif et oppressé, à cause de son lion qu'il doit nécessairement porter, étant incapable de le suivre à pied. Il lui fait une litière de mousse et de fougères dans son écu. Quand il lui a fait un lit là-dedans, il l'y dépose aussi doucement qu'il peut, et le porte ainsi étendu de tout son long sur la face intérieure de son écu. Ainsi, dans son écu, il l'emporte, jusqu'à ce qu'il arrive devant la porte d'un manoir, fort et beau. La trouvant fermée, il appela, et le portier l'ouvrit si promptement qu'il n'eut pas besoin d'appeler deux fois. Il tend la main pour prendre sa bride, et le salue ainsi : « Entrez, beau sire. Je vous offre la demeure de mon seigneur, s'il vous plaît de descendre de cheval. » « J'accepte l'offre volontiers, répond-il, car j'en ai grand besoin, et il est temps de trouver un gîte. »
Là-dessus, il passa la porte, et vit les gens de maison en masse venir à sa rencontre. Ils le saluèrent et l'aidèrent à descendre de cheval, et posèrent sur le pavé son écu avec le lion dessus. Et certains, prenant son cheval, le mirent dans une écurie : tandis que d'autres, fort convenablement, le débarrassèrent de ses armes et les prirent. Puis le seigneur du château apprit la nouvelle, et vint aussitôt dans la cour, et le salua. Et sa dame descendit aussi, avec tous ses fils et ses filles et une grande foule d'autres personnes, qui se réjouirent tous de lui offrir un gîte. Ils lui donnèrent une chambre calme, parce qu'ils jugeaient qu'il était malade ; mais leur bonne nature fut mise à l'épreuve lorsqu'ils permirent au lion d'aller avec lui. Sa guérison fut entreprise par deux demoiselles habiles en chirurgie, qui étaient les filles du seigneur. Je ne sais pas combien de jours il resta là, jusqu'à ce que lui et son lion, étant guéris, fussent contraints de poursuivre leur chemin.
Mais durant ce temps, il advint que monseigneur de Noire Espine eut une lutte avec la Mort, et l'attaque de la Mort fut si féroce qu'il fut contraint de mourir. Après sa mort, il arriva que l'aînée de deux filles qu'il avait, annonça qu'elle posséderait sans contestation tous les domaines pour elle-même durant toute sa vie, et qu'elle n'en donnerait aucune part à sa sœur. Et l'autre dit qu'elle irait à la cour du roi Arthur chercher de l'aide pour la défense de sa prétention sur la terre. Quand la première vit que sa sœur ne concéderait nullement tous les domaines sans contestation, elle fut très inquiète, et pensa que, si possible, elle arriverait à la cour avant elle. Aussitôt elle se prépara et s'équipa, et sans aucun retard ou délai, elle se rendit à la cour. L'autre la suivit, et fit toute la hâte qu'elle put ; mais son voyage fut tout en vain, car son aînée avait déjà présenté sa cause à monseigneur Gauvain, et il avait promis d'exécuter sa volonté. Mais il y avait un accord entre eux que si quelqu'un venait à apprendre les faits de sa bouche, il ne reprendrait jamais les armes pour elle, et à cet arrangement elle donna son consentement.
Juste alors, l'autre sœur arriva à la cour, vêtue d'un court manteau de drap écarlate et d'hermine fraîche. Il se trouva que c'était le troisième jour après que la Reine fut revenue de la captivité dans laquelle Maleagant l'avait détenue avec tous les autres prisonniers ; mais Lancelot était resté en arrière, traîtreusement confiné dans une tour. Et ce jour-là même, quand la demoiselle vint à la cour, on apprit la nouvelle du cruel et méchant géant que le chevalier au lion avait tué au combat. En son nom, monseigneur Gauvain fut salué par ses neveux et nièce, qui lui racontèrent en détail tous les grands services et les grands faits de prouesse qu'il avait accomplis pour eux pour son compte, et comment il était bien lié à lui, bien qu'ignorant son identité.
Tout cela fut entendu par celle qui fut plongée de ce fait dans un grand désespoir, une grande tristesse et un grand abattement ; car, puisque le meilleur des chevaliers était absent, elle pensa qu'elle ne trouverait aucune aide ni aucun conseil à la cour. Elle avait déjà fait plusieurs appels aimants et insistants à monseigneur Gauvain ; mais il lui avait dit : « Ma chère, il est inutile de faire appel à moi ; je ne peux le faire ; j'ai une autre affaire en main, à laquelle je ne renoncerai en aucune façon. » Alors la demoiselle le quitta aussitôt, et se présenta devant le Roi. « Ô Roi, dit-elle, je suis venue à toi et à ta cour pour obtenir de l'aide. Mais je n'en trouve point, et je suis fort étonnée de ne pouvoir obtenir aucun conseil ici. Pourtant il ne serait pas juste que je m'en aille sans prendre congé. Ma sœur peut savoir, cependant, qu'elle pourrait obtenir par la bonté tout ce qu'elle désirerait de ma propriété ; mais je ne lui céderai jamais mon héritage par la force, si je peux l'éviter, et si je peux trouver quelque aide ou conseil. » « Vous avez parlé sagement, dit le Roi ; puisqu'elle est présente ici, je lui conseille, lui recommande et la presse de vous céder ce qui est votre droit. » Alors l'autre, qui était confiante dans le meilleur chevalier du monde, répondit : « Sire, que Dieu me confonde, si jamais je lui donne de mes domaines aucun château, ville, clairière, forêt, terre, ou quoi que ce soit d'autre. Mais si quelque chevalier ose prendre les armes pour elle et désire défendre sa cause, qu'il s'avance aussitôt. » « Votre offre à elle n'est pas équitable ; elle a besoin de plus de temps, répondit le Roi ; si elle le désire, elle peut avoir quarante jours pour se trouver un champion, selon la pratique de toutes les cours. » À quoi l'aînée répondit : « Beau Roi, mon seigneur, vous pouvez établir vos lois comme il vous plaît, et comme il semble bon, et il n'est pas de mon ressort de vous contredire, donc je dois consentir au report, si elle le désire. » Sur quoi, l'autre dit qu'elle le désire, et elle en fait la demande formelle. Puis elle recommanda le Roi à Dieu, et quitta la cour en résolvant de consacrer sa vie à la recherche à travers tout le pays pour le Chevalier au Lion, qui se consacre à secourir les femmes ayant besoin d'aide.
Ainsi elle entama sa quête, et traversa maints pays sans entendre aucune nouvelle de lui, ce qui lui causa un tel chagrin qu'elle tomba malade. Mais il fut bon pour elle que cela arrivât ainsi ; car elle parvint à la demeure d'une amie à elle, par qui elle était chèrement aimée. À ce moment, son visage montrait clairement qu'elle n'était pas en bonne santé. Ils insistèrent pour la retenir jusqu'à ce qu'elle leur racontât son sort ; sur quoi, une autre demoiselle reprit la quête dans laquelle elle s'était engagée, et continua la recherche pour son compte. Ainsi, tandis que l'une restait dans cette retraite, l'autre chevauchait rapidement toute la journée, jusqu'à ce que l'obscurité de la nuit vienne, et lui cause une grande anxiété. Et son trouble fut doublé quand la pluie survint avec une violence terrible, comme si Dieu Lui-même faisait le pire, alors qu'elle était au plus profond de la forêt. La nuit et les bois lui causent une grande détresse, mais elle est plus tourmentée par la pluie que par les bois ou la nuit. Et la route était si mauvaise que son cheval était souvent jusqu'au poitrail dans la boue ; n'importe quelle demoiselle pourrait bien être terrifiée d'être dans les bois, sans escorte, dans un si mauvais temps et dans une telle obscurité qu'elle ne pouvait voir le cheval qu'elle montait. Elle appela donc Dieu d'abord, et sa mère ensuite, puis tous les saints tour à tour, et offrit mainte prière que Dieu la conduisît hors de cette forêt et la conduisît à quelque gîte. Elle continua sa prière jusqu'à ce qu'elle entendît un cor, dont elle se réjouit grandement ; car elle pensa maintenant qu'elle trouverait un abri, si seulement elle pouvait atteindre l'endroit. Elle se tourna donc dans la direction du son, et tomba sur une route pavée qui menait droit vers le cor dont elle entendait le son ; car le cor avait donné trois longs et bruyants appels. Et elle fit son chemin droit vers le son, jusqu'à ce qu'elle arrivât à une croix qui se dressait sur le côté droit de la route, et là elle pensa qu'elle pourrait trouver le cor et la personne qui l'avait fait sonner. Elle piqua donc son cheval dans cette direction, jusqu'à ce qu'elle approchât d'un pont, et aperçût les murs blancs et la barbacane d'un château circulaire. Ainsi, par hasard, elle tomba sur le château, fixant sa route selon le son qui l'avait menée jusque-là. Elle avait été attirée par le son du cor soufflé par un guetteur sur les murs. Dès que le guetteur l'aperçut, il l'appela, puis descendit, et prenant la clé de la porte, l'ouvrit pour elle et dit : « Bienvenue, demoiselle, qui que vous soyez. Vous serez bien logée cette nuit. » « Je n'ai pas d'autre désir que celui-là, » répondit la demoiselle, alors qu'il la laissait entrer. Après le labeur et l'anxiété qu'elle avait endurés ce jour-là, elle fut heureuse de trouver un tel gîte ; car elle y était très à l'aise. Après le repas, l'hôte s'adressa à elle, et s'enquit où elle allait et quelle était sa quête. Sur quoi, elle répondit ainsi : « Je cherche quelqu'un que je n'ai jamais vu, pour autant que je le sache, et que je n'ai jamais connu ; mais il a un lion avec lui, et on m'a dit que, si je le trouve, je peux placer une grande confiance en lui. » « Je peux en témoigner, dit l'autre : car avant-hier Dieu l'a envoyé ici vers moi dans mon besoin le plus pressant. Bénis soient les chemins qui l'ont mené à ma demeure. Car il m'a rendu heureux en me vengeant d'un ennemi mortel et en le tuant sous mes yeux. Dehors, devant cette porte, vous pourrez voir demain le corps d'un puissant géant, qu'il tua avec une telle facilité qu'il n'eut guère à transpirer. » « Pour l'amour de Dieu, sire, dit la demoiselle, dites-moi maintenant la vérité, si vous savez où il est allé, et où il est. » « Je ne sais pas, dit-il, comme Dieu me voit ici ; mais demain je vous mettrai sur la route par laquelle il s'en est allé d'ici. » « Et puisse Dieu, dit-elle, me conduire là où je pourrai entendre de vraies nouvelles de lui. Car si je le trouve, je serai très heureuse. »
Ainsi ils poursuivirent leur longue conversation jusqu'à ce qu'enfin ils allassent au lit. Quand le jour se leva, la jeune fille se leva, étant fort soucieuse de trouver l'objet de sa quête. Et le maître de maison se leva avec tous ses compagnons, et la mit sur la route qui menait droit à la source sous le pin. Et elle, se hâtant sur son chemin vers la ville, vint et demanda aux premiers hommes qu'elle rencontra, s'ils pouvaient lui dire où elle trouverait le lion et le chevalier qui voyageaient en compagnie. Et ils lui dirent qu'ils l'avaient vu vaincre trois chevaliers en ce lieu même. Sur quoi, elle dit aussitôt : « Pour l'amour de Dieu, puisque vous en avez dit tant, ne me cachez rien de ce que vous pouvez ajouter. » « Non, répondirent-ils ; nous ne savons rien de plus que ce que nous avons dit, et nous ne savons pas ce qu'il est devenu. Si celle pour qui il est venu ici ne peut vous donner plus de nouvelles, il n'y aura personne ici pour vous éclairer. Vous n'aurez pas loin à aller, si vous souhaitez parler avec elle ; car elle est allée faire sa prière à Dieu et entendre la messe dans l'église là-bas, et à juger du temps qu'elle y a passé, ses oraisons ont été prolongées. »
Tandis qu’ils parlaient ainsi, Lunete sortit de l’église et ils dirent : « La voici. » Alors elle alla à sa rencontre et ils se saluèrent. Elle demanda aussitôt à Lunete les renseignements qu’elle désirait ; et Lunete dit qu’elle ferait seller un palefroi, car elle souhaitait l’accompagner et la conduirait à un enclos où elle l’avait laissé. L’autre demoiselle la remercia chaleureusement. Lunete monte le palefroi qui est amené sans délai, et, tandis qu’elles chevauchent, elle lui raconte comment elle avait été accusée et chargée de trahison, comment le bûcher était déjà allumé sur lequel elle devait être étendue, et comment il était venu à son aide au moment précis de son besoin. En parlant ainsi, elle l’escorta jusqu’à la route qui menait directement à l’endroit où messire Yvain s’était séparé d’elle. Lorsqu’elle l’eut accompagnée jusque-là, elle dit : « Suivez cette route jusqu’à ce que vous arriviez à un endroit où, s’il plaît à Dieu et au Saint-Esprit, vous entendrez des nouvelles plus fiables de lui que je ne puis vous en dire. Je me souviens très bien que je l’ai laissé soit près d’ici, soit exactement ici, là où nous sommes maintenant ; nous ne nous sommes pas vus depuis lors, et je ne sais ce qu’il a fait. Lorsqu’il m’a quittée, il avait grand besoin d’un emplâtre pour ses blessures. Je vais donc vous envoyer à sa suite, et si telle est la volonté de Dieu, puisse-t-Il accorder que vous le trouviez ce soir ou demain en bonne santé. Maintenant allez : je vous recommande à Dieu. Je ne dois pas vous suivre plus loin, de peur que ma maîtresse ne soit mécontente de moi. » Puis Lunete la quitte et fait demi-tour ; tandis que l’autre pressait le pas jusqu’à ce qu’elle trouvât une maison, où messire Yvain avait séjourné jusqu’à ce qu’il fût rétabli. Elle vit des gens rassemblés devant la porte, chevaliers, dames et hommes d’armes, et le maître de maison ; elle les salua et leur demanda de lui donner, si possible, des nouvelles d’un chevalier qu’elle cherchait. « Qui est-ce ? » demandent-ils. « J’ai entendu dire qu’il n’est jamais sans un lion. » « Sur ma foi, demoiselle, dit le maître, il vient juste de nous quitter. Vous pouvez le rattraper ce soir, si vous êtes capable de garder ses traces en vue et prenez garde de ne pas perdre de temps. » « Sire, répond-elle, Dieu m’en garde. Mais dites-moi maintenant dans quelle direction je dois le suivre. » Et ils lui disent : « Par ici, tout droit », et ils la supplient de le saluer de leur part. Mais leur courtoisie ne fut pas d’un grand secours ; car, sans y prêter attention, elle partit au galop aussitôt. L’allure lui semblait bien trop lente, bien que son palefroi allât bon train. Elle galopa donc dans la boue tout comme là où la route était bonne et unie, jusqu’à ce qu’elle l’aperçût avec le lion pour compagnon. Alors, dans sa joie, elle s’écrie : « Dieu, aide-moi maintenant. Enfin je vois celui que j’ai si longtemps poursuivi, et dont j’ai longtemps suivi la trace. Mais si je poursuis et ne gagne rien, que me profitera-t-il de l’atteindre ? Peu ou rien, sur ma foi. S’il ne se joint pas à mon entreprise, j’aurai perdu toute ma peine. » En disant cela, elle pressa si fort que son palefroi était tout en sueur ; mais elle le rattrapa et le salua. Il lui répondit aussitôt ainsi : « Que Dieu vous garde, belle, et vous délivre de chagrin et de peine. » « De même à vous, sire, qui, je l’espère, serez bientôt en mesure de me délivrer. » Puis elle se rapproche de lui et dit : « Sire, je vous cherche depuis longtemps. La grande renommée de votre mérite m’a fait traverser plus d’un comté dans ma quête harassante. Mais j’ai poursuivi ma quête si longtemps, Dieu merci, qu’enfin je vous ai trouvé ici. Et si j’ai apporté quelque anxiété avec moi, je ne m’en soucie plus, et je ne m’en plains ni ne m’en souviens désormais. Je suis entièrement soulagée ; mon souci s’est envolé au moment où je vous ai rencontré. De plus, l’affaire n’est point la mienne : je viens à vous de la part de quelqu’un qui est meilleure que moi, une femme plus noble et excellente. Mais si elle est déçue dans ses espoirs en vous, alors elle a été trahie par votre belle renommée, car elle n’attend nulle autre aide. Ma demoiselle, qui est privée de son héritage par une sœur, compte avec votre aide gagner son procès ; elle ne veut personne d’autre que vous pour défendre sa cause. Personne ne peut lui faire croire que quelqu’un d’autre pourrait lui porter secours. En assurant sa part de l’héritage, vous aurez gagné et acquis l’amour de celle qui est maintenant déshéritée, et vous augmenterez aussi votre propre renommée. Elle-même allait à votre recherche pour obtenir le bienfait qu’elle espérait ; personne d’autre n’aurait pris sa place, si elle n’avait été retenue par une maladie qui l’oblige à garder le lit. Maintenant dites-moi, s’il vous plaît, si vous oserez venir ou si vous refuserez. » « Non, dit-il ; nul homme ne peut gagner la louange dans une vie de facilité ; et je ne me retiendrai pas, mais je vous suivrai volontiers, ma douce amie, où qu’il vous plaise. Et si celle pour qui vous m’avez cherché a quelque grand besoin de moi, n’ayez crainte que je ne ferai pas tout mon possible pour elle. Maintenant puisse Dieu m’accorder le bonheur et la grâce de régler en sa faveur son droit légitime. »
Ainsi conversant, ils chevauchèrent tous deux jusqu’à ce qu’ils approchassent de la ville de Pesme Avanture. Ils n’avaient aucun désir de la laisser de côté, car le jour touchait déjà à sa fin. Ils arrivèrent à cheval au château, quand tous les gens, les voyant approcher, crièrent au chevalier : « Mal venu, sire, mal venu. Ce lieu de gîte vous a été désigné afin que vous puissiez subir dommage et honte. Un abbé pourrait en faire le serment. » « Ah, répondit-il, gens sots et vulgaires, pleins de toute méchanceté et dénués d’honneur, pourquoi m’avez-vous ainsi assailli ? » « Pourquoi ? Vous le découvrirez assez tôt, si vous allez un peu plus loin. Mais vous n’apprendrez rien de plus avant d’être monté à la forteresse. » Aussitôt messire Yvain se tourne vers la tour, et la foule crie, hurlant tous après lui : « Eh, eh, misérable, où vas-tu ? Si jamais dans ta vie tu as rencontré quelqu’un qui t’ait causé honte et malheur, il t’en sera fait là-bas, où tu vas, comme jamais il ne sera raconté par toi. » Messire Yvain, qui écoute, dit : « Gens vils et impitoyables, misérables et impudents, pourquoi m’assaillissez-vous ainsi, pourquoi m’attaquez-vous tant ? Que voulez-vous de moi, que demandez-vous, que vous grogniez ainsi après moi ? » Une dame, qui était quelque peu avancée en âge, courtoise et sensée, dit : « Tu n’as pas de raison d’être enragé : ils ne pensent pas à mal dans ce qu’ils disent ; mais, si tu les comprenais correctement, ils t’avertissent de ne pas passer la nuit là-haut ; ils n’osent pas te dire la raison de cela, mais ils t’avertissent et te blâment parce qu’ils veulent éveiller tes craintes. Ils ont coutume de faire ainsi dans le cas de tous ceux qui arrivent, afin qu’ils n’entrent pas à l’intérieur. Et la coutume est telle que nous n’osons recevoir dans nos propres maisons, pour aucune raison que ce soit, aucun gentilhomme qui vient ici de loin. La responsabilité est maintenant tienne seule ; personne ne se mettra en travers de ton chemin. Si tu le souhaites, tu peux monter maintenant ; mais mon conseil est de faire demi-tour. » « Dame, dit-il, sans doute serait-ce à mon honneur et avantage de suivre votre conseil ; mais je ne sais où je trouverais un gîte ce soir. » « Sur ma foi, dit-elle, je n’en dirai pas plus, car la préoccupation n’est point la mienne. Allez où il vous plaira. Néanmoins, je serais fort heureuse de vous voir revenir de l’intérieur sans trop grande honte ; mais cela pourrait difficilement être. » « Dame, dit-il, que Dieu vous récompense pour ce souhait. Cependant, mon cœur capricieux m’entraîne à l’intérieur, et je ferai ce que mon cœur désire. » Là-dessus, il approche de la porte, accompagné de son lion et de sa demoiselle. Alors le portier l’appelle et dit : « Venez vite, venez. Vous êtes en route pour un endroit où vous serez retenu en sûreté, et puisse votre visite être maudite. »
Le portier, après l’avoir accueilli avec cet accueil fort peu gracieux, monta précipitamment à l’étage. Mais messire Yvain, sans répondre, passa tout droit et trouva une salle neuve et élevée ; devant elle, il y avait une cour enclose de grands pieux ronds et pointus, et assis à l’intérieur des pieux, il vit jusqu’à trois cents demoiselles, travaillant à différents genres de broderie. Chacune cousait avec du fil d’or et de la soie, du mieux qu’elle pouvait. Mais telle était leur pauvreté que beaucoup d’entre elles ne portaient pas de ceinture et avaient l’air négligé, à cause de leur grande misère ; leurs vêtements étaient déchirés à la poitrine et aux coudes, et leurs chemises étaient souillées autour du cou. Leurs cous étaient minces, et leurs visages pâles de faim et de privation. Elles le voient, alors qu’il les regarde, et elles pleurent, incapables pendant quelque temps de faire quoi que ce soit ou de lever les yeux du sol, tant elles sont accablées de malheur. Quand il les eut contemplées pendant un moment, messire Yvain se retourna et se dirigea vers la porte ; mais le portier lui barra le chemin et cria : « C’est inutile, beau maître ; vous ne sortirez pas maintenant. Vous aimeriez être dehors : mais, par ma tête, cela ne sert à rien. Avant de vous échapper, vous aurez subi une telle honte que vous ne pourriez difficilement en subir davantage ; vous n’avez donc pas été sage d’entrer ici, car il n’est pas question de s’échapper maintenant. » « Et je ne le souhaite pas, beau frère, dit-il ; mais dites-moi, par l’âme de ton père, d’où viennent les demoiselles que j’ai vues dans la cour, tissant des étoffes de soie et d’or. J’ai plaisir à voir le travail qu’elles font, mais je suis fort affligé de voir leurs corps si minces, et leurs visages si pâles et tristes. J’imagine qu’elles seraient belles et charmantes, si elles avaient ce qu’elles désirent. » « Je ne vous dirai rien, fut la réponse ; cherchez quelqu’un d’autre pour vous le dire. » « C’est ce que je ferai, puisqu’il n’y a pas de meilleur moyen. » Puis il cherche jusqu’à ce qu’il trouve l’entrée de la cour où les demoiselles étaient au travail : et venant devant elles, il les salue toutes, et voit des larmes couler de leurs yeux, tandis qu’elles pleurent. Puis il leur dit : « Puisse-t-il plaire à Dieu d’ôter de vos cœurs, et de changer en joie, ce chagrin dont je ne connais pas la cause. » L’une d’elles répond : « Puissiez-vous être entendu de Dieu, à qui vous avez adressé votre prière. Il ne vous sera pas caché qui nous sommes et de quel pays : je suppose que c’est ce que vous souhaitez savoir. » « Pour aucune autre raison je ne suis venu ici », dit-il. « Sire, il y a longtemps qu’il advint que le roi de l’Île des Demoiselles alla chercher des nouvelles à travers diverses cours et pays, et il continua ses voyages comme un niais jusqu’à ce qu’il rencontrât cet endroit périlleux. Ce fut une heure malheureuse quand il vint ici pour la première fois, car nous, misérables captives qui sommes ici, recevons toute la honte et la misère que nous n’avons nullement méritées. Et soyez assuré que vous-même pouvez vous attendre à une grande honte, à moins qu’une rançon pour vous ne soit acceptée. Mais, en tout cas, il advint que mon seigneur vint dans cette ville, où il y a deux fils du diable (ne le prenez pas pour une plaisanterie) qui sont nés d’une femme et d’un esprit. Ces deux-là étaient sur le point de combattre le roi, dont la terreur était grande, car il n’avait pas encore dix-huit ans, et ils auraient été capables de le fendre en deux comme un agneau tendre. Alors le roi, dans sa terreur, échappa à son sort du mieux qu’il put, en jurant qu’il enverrait ici chaque année, comme requis, trente de ses demoiselles, et avec cette redevance il se libéra. Et quand il jura, il fut convenu que cet arrangement resterait en vigueur tant que les deux démons vivraient. Mais le jour où ils seraient vaincus et défaits au combat, il serait libéré de ce tribut, et nous serions délivrées, nous qui sommes maintenant honteusement livrées à la détresse et à la misère. Jamais plus nous ne connaîtrons ce qu’est le plaisir. Mais j’ai parlé follement tout à l’heure en évoquant notre délivrance, car nous ne quitterons jamais plus cet endroit. Nous passerons nos jours à tisser des étoffes de soie, sans jamais être mieux vêtues. Nous serons toujours pauvres et nues, et nous souffrirons toujours de la faim et de la soif, car nous ne pourrons jamais gagner assez pour nous procurer une meilleure nourriture. Notre provision de pain est très rare — un peu le matin et moins le soir, car aucune de nous ne peut gagner par son travail manuel plus de quatre deniers par jour pour son pain quotidien. Et avec cela, nous ne pouvons nous procurer suffisamment de nourriture et de vêtements. Car bien qu’il n’y en ait pas une parmi nous qui ne gagne autant que vingt sous par semaine, pourtant nous ne pouvons vivre sans difficulté. Maintenant vous devez savoir qu’il n’y en a pas une seule parmi nous qui ne fasse vingt sous de travail ou plus, et avec une telle somme même un duc serait considéré comme riche. Ainsi, tandis que nous sommes réduites à une telle pauvreté, celui pour qui nous travaillons est riche du produit de notre labeur. Nous veillons bien des nuits, ainsi que chaque jour, pour gagner davantage, car ils menacent de nous faire du mal quand nous cherchons un peu de repos, alors nous n’osons pas nous reposer. Mais pourquoi vous en dire plus ? Nous sommes si honteusement traitées et insultées que je ne peux vous en dire la cinquième partie. Mais ce qui nous rend presque folles de rage, c’est que nous voyons très souvent des chevaliers riches et excellents, qui combattent les deux démons, perdre la vie à cause de nous. Ils paient cher le gîte qu’ils reçoivent, comme vous le ferez demain. Car, que vous le vouliez ou non, vous devrez combattre seul à seul et perdre votre belle renommée avec ces deux démons. » « Puisse Dieu, le vrai et spirituel, me protéger, dit messire Yvain, et vous rendre votre honneur et votre bonheur, s’il Lui plaît. Je dois aller maintenant voir les gens là-dedans, et découvrir quel genre de divertissement ils m’offriront. » « Allez maintenant, sire, et puisse Celui qui donne et distribue tous les biens vous protéger. »
Puis il alla jusqu’à ce qu’il arrivât à la salle où il ne trouva personne, bon ou mauvais, pour s’adresser à lui. Alors, lui et son compagnon passèrent par la maison jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un jardin. Ils ne parlèrent jamais, ni ne mentionnèrent d’écurer leurs chevaux. Mais qu’importe ? Car ceux qui les considéraient déjà comme les leurs les avaient écurés avec soin. Je ne sais si leur attente était sage, car les propriétaires des chevaux sont encore parfaitement sains. Les chevaux, cependant, ont de l’avoine et du foin, et sont sur une litière jusqu’au ventre. Messire Yvain et sa compagnie entrent dans le jardin. Là, il voit, allongé sur le coude sur un tapis de soie, un gentilhomme, à qui une demoiselle lisait un roman au sujet de je ne sais qui. Une dame, qui était la mère de la demoiselle, était venue s’étendre là avec eux et écouter le roman, tout comme le gentilhomme était son père ; ils avaient bonne raison d’aimer la voir et l’entendre, car ils n’avaient pas d’autre enfant. Elle n’avait pas encore seize ans, et était si belle et pleine de grâce que le dieu d’Amour se serait consacré entièrement à son service, s’il l’avait vue, et ne l’aurait jamais fait tomber amoureuse de quiconque sauf de lui-même. Pour elle, il serait devenu un homme, aurait déposé sa divinité, et aurait frappé son propre corps de ce dard dont la blessure ne guérit jamais à moins qu’un vil médecin ne s’en occupe. Il n’est pas convenable que quiconque guérisse avant de rencontrer la déloyauté. Quiconque est guéri par d’autres moyens n’est pas honnêtement amoureux. Je pourrais vous en dire tant sur cette blessure, si vous aviez plaisir à l’écouter, que je n’en finirais pas aujourd’hui. Mais il y aurait quelqu’un qui dirait promptement que je ne vous conte qu’une histoire oiseuse ; car les gens ne tombent pas amoureux de nos jours, et n’aiment pas comme ils avaient coutume de faire, aussi ne se soucient-ils pas de l’entendre. Mais écoutez maintenant de quelle façon et avec quelle hospitalité messire Yvain fut reçu. Tous ceux qui étaient dans le jardin sautèrent sur leurs pieds quand ils le virent venir, et crièrent : « Par ici, beau sire. Puissiez-vous, vous et tous ceux que vous aimez, être béni de tout ce que Dieu peut faire ou dire. » Je ne sais s’ils le trompaient, mais ils le reçoivent joyeusement et agissent comme s’ils étaient heureux qu’il soit confortablement logé. Même la fille du seigneur le sert très honorablement, comme on doit traiter un digne hôte. Elle le débarrasse de toutes ses armes, et ce ne fut pas la moindre attention qu’elle lui prodigua quand elle-même lui lava le cou et le visage. Le seigneur souhaite que tout honneur lui soit montré, comme ils le font d’ailleurs. Elle sort de son armoire une chemise pliée, des braies blanches, aiguille et fil pour ses manches, qu’elle recoud, l’habillant ainsi. Puisse Dieu vouloir maintenant que cette attention et ce service ne lui coûtent pas trop cher ! Elle lui donna une belle veste à mettre par-dessus sa chemise, et autour de son cou elle plaça un manteau neuf à taches d’étoffe écarlate. Elle prend tant de peine à bien le servir qu’il se sent honteux et embarrassé. Mais la demoiselle est si courtoise, ouverte et polie qu’elle sent qu’elle en fait très peu. Et elle sait bien que c’est la volonté de sa mère qu’elle ne laisse rien d’inachevé pour lui, ce qu’elle pense pouvoir gagner sa gratitude. Cette nuit-là, à table, il fut si bien servi avec tant de plats qu’il y en avait de trop. Les serviteurs qui apportaient les plats auraient bien pu être lassés de les servir. Cette nuit-là, ils lui firent tout honneur, le mettant confortablement au lit, et ne retournant pas une seule fois près de lui après qu’il se fut retiré. Son lion se couchait à ses pieds, comme c’était sa coutume. Au matin, quand Dieu alluma Sa grande lumière pour le monde, aussi tôt qu’il convenait pour quelqu’un qui était toujours prévenant, messire Yvain se leva rapidement, tout comme sa demoiselle. Ils entendirent la messe dans une chapelle, où elle fut promptement dite pour eux en l’honneur du Saint-Esprit.
Après la messe, messire Yvain apprit de fâcheuses nouvelles, alors qu’il pensait le moment venu pour lui de partir et que rien ne se mettrait en travers de sa route ; mais il ne pouvait en être selon son désir. Lorsqu’il dit : « Sire, s’il vous plaît, et avec votre permission, je m’en vais maintenant », le maître de céans répondit : « Ami, je ne vous accorderai pas encore la permission. Il y a une raison pour laquelle je ne le puis, car il est établi dans ce château une pratique fort terrible que je suis tenu d’observer. Je vais à présent faire venir deux grands et vigoureux gaillards de ma suite, contre lesquels, à tort ou à raison, vous devrez prendre les armes. Si vous pouvez vous défendre contre eux, les vaincre et les occire tous deux, ma fille vous désire pour seigneur, et la suzeraineté de cette ville ainsi que de toutes ses dépendances vous attend. » « Sire, dit-il, je n’ai nul désir de tout cela. Puisse Dieu ne jamais me donner votre fille, mais puisse-t-elle rester avec vous ; car elle est si belle et si élégante que l’empereur d’Allemagne serait heureux de la gagner pour épouse. » « Assez, beau sire, répliqua le seigneur : il n’est point besoin que j’écoute votre refus, car vous ne pouvez y échapper. Quiconque peut vaincre les deux qui sont sur le point de vous attaquer doit de plein droit recevoir mon château, toutes mes terres et ma fille pour épouse. Il n’y a aucun moyen d’éviter ou de renoncer au combat. Mais je suis convaincu que votre refus de ma fille est dû à la lâcheté, car vous pensez qu’en agissant ainsi, vous pourrez éviter totalement la bataille. Sachez cependant, sans nul doute, que vous devrez certainement combattre. Aucun chevalier logeant ici ne peut possiblement s’y soustraire. C’est une coutume et un statut établis, qui perdureront encore pour bien des années, car ma fille ne sera jamais mariée tant que je ne les verrai morts ou vaincus. » « Alors je dois les combattre malgré moi. Mais je vous assure que j’y renoncerais bien volontiers. Malgré ma réticence, j’accepte toutefois la bataille, puisqu’elle est inévitable. » Là-dessus, les deux hideux fils du diable, noirs comme le diable, arrivent, tous deux armés d’une massue tordue faite d’un bois de cornouiller, qu’ils avaient recouverte de cuivre et entourée de laiton. Ils étaient armés des épaules jusqu’aux genoux, mais leur tête et leur visage étaient nus, tout comme leurs jambes musclées. Ainsi armés, ils s’avancèrent, portant à la main des boucliers ronds, robustes et légers pour combattre. Le lion se met à trembler dès qu’il les voit, car il voit les armes qu’ils portent et perçoit qu’ils viennent combattre son maître. Il est excité, et se hérisse aussitôt, et tremblant de rage et d’une impulsion hardie, il frappe le sol de sa queue, désirant secourir son maître avant qu’ils ne le tuent. Et quand ils le voient, ils disent : « Vassal, retirez le lion d’ici afin qu’il ne nous fasse point de mal. Soit vous vous rendez à nous sur-le-champ, soit nous vous adjurons, ce lion doit être mis là où il ne pourra prendre aucune part à vous aider ou à nous nuire. Vous devez venir seul pour profiter de notre passe-temps, car le lion vous aiderait volontiers, s’il le pouvait. » Messire Yvain leur répond alors : « Emmenez-le vous-mêmes si vous le craignez. Car je serai bien aise et satisfait s’il parvient à vous blesser, et je serai reconnaissant de son aide. » Ils répondent : « Sur ma parole, cela ne se fera pas ; vous ne recevrez jamais aucune aide de sa part. Faites de votre mieux seul, sans l’aide de personne. Vous devez combattre seul contre nous deux. Si vous n’étiez pas seul, ce serait deux contre deux ; vous devez donc suivre nos ordres et retirer votre lion d’ici immédiatement, aussi peu que cela vous plaise. » « Où souhaitez-vous qu’il soit ? demande-t-il, ou où voulez-vous que je le mette ? » Alors ils lui montrent une petite pièce et disent : « Enfermez-le là-dedans. » « Ce sera fait, puisque c’est votre volonté. » Puis il le prend et l’enferme. Et voici qu’ils lui apportent ses armes pour son corps et font sortir son cheval, qu’ils lui donnent, et il monte. Les deux champions, étant désormais rassurés au sujet du lion enfermé dans la pièce, viennent à lui pour le blesser et lui faire du mal. Ils lui donnent de tels coups de masse que son bouclier et son heaume sont de peu d’utilité, car lorsqu’ils le frappent sur le heaume, ils l’enfoncent et le brisent ; et le bouclier est rompu et dissout comme de la glace, car ils y font de tels trous qu’on pourrait y passer les poings : leur assaut est vraiment terrible. Et lui, que fait-il contre ces deux diables ? Poussé par la honte et la peur, il se défend de toutes ses forces. Il tend chaque nerf et s’efforce de porter des coups lourds et décisifs ; ils ne perdirent rien pour attendre, car il leur rendait leurs attentions au double. Dans sa pièce, le cœur du lion est lourd et triste, car il se souvient du bienfait accompli pour lui par ce noble homme, qui doit maintenant avoir grand besoin de son service et de son aide. S’il pouvait maintenant s’échapper de là, il lui rendrait la pareille avec pleine mesure et comble, sans aucune remise quelconque. Il regarde dans toutes les directions, mais ne voit aucun moyen de s’échapper. Il entend les coups du combat dangereux et désespéré, et dans sa douleur, il entre en fureur et est hors de lui. Il cherche, jusqu’à ce qu’il arrive au seuil, qui commençait à pourrir ; et il gratte jusqu’à ce qu’il puisse se glisser à l’intérieur jusqu’aux hanches, moment où il reste coincé. Pendant ce temps, messire Yvain était durement pressé et suait abondamment, car il trouvait que les deux gaillards étaient très forts, féroces et persistants. Il avait reçu maints coups et les avait rendus du mieux qu’il pouvait, mais sans leur faire aucun mal, car ils étaient fort habiles à l’escrime, et leurs boucliers n’étaient pas du genre à être entaillés par quelque épée, si tranchante et bien trempée fût-elle. Messire Yvain avait donc de bonnes raisons de craindre sa mort, pourtant il parvint à tenir tête jusqu’à ce que le lion se libère en grattant sans relâche sous le seuil. Si les gredins ne sont pas tués maintenant, assurément ils ne le seront jamais. Car tant que le lion sait qu’ils sont vivants, ils ne pourront jamais obtenir trêve ou paix avec lui. Il saisit l’un d’eux et le jette à terre comme un tronc d’arbre. Les misérables sont terrifiés, et il n’y a pas un homme présent qui ne se réjouisse. Car celui que le lion a terrassé ne pourra jamais se relever, à moins que l’autre ne le secoure. Il accourt pour lui porter aide, et en même temps pour se protéger, de peur que le lion ne l’attaque aussitôt qu’il aurait expédié celui qu’il avait jeté à terre ; il craignait davantage le lion que son maître. Mais messire Yvain sera bien fou maintenant s’il lui accorde plus longtemps la vie, quand il le voit tourner le dos et voit son cou nu et exposé ; cette chance tourna bien pour lui. Quand le gredin lui exposa sa tête et son cou nus, il lui asséna un tel coup qu’il lui trancha la tête des épaules si silencieusement que le gaillard n’en sut jamais rien. Puis il descend de cheval, souhaitant aider et sauver l’autre du lion qui le tient fermement. Mais cela ne sert à rien, car il est déjà dans de telles difficultés qu’un médecin ne pourra jamais arriver à temps ; car le lion, venant à lui furieusement, le blessa si gravement dès le premier assaut qu’il était dans un état effroyable. Néanmoins, il tire le lion en arrière et voit qu’il lui avait arraché l’épaule de sa place. Il ne craint plus le gaillard maintenant, car sa massue est tombée de sa main et il gît comme un homme mort, sans action ni mouvement ; pourtant il a assez de force pour parler, et il dit aussi clairement qu’il peut : « S’il vous plaît, emmenez votre lion, beau sire, afin qu’il ne me fasse plus de mal. Désormais, vous pourrez faire de moi tout ce que vous désirerez. Quiconque implore et prie pour la miséricorde ne devrait pas voir sa prière refusée, à moins qu’il ne s’adresse à un homme sans cœur. Je ne me défendrai plus, et je ne me relèverai jamais d’ici par mes propres forces ; je me remets donc entre vos mains. » « Parle donc, dit-il, si tu admets que tu es vaincu et battu. » « Sire, dit-il, c’est évident. Je suis vaincu malgré moi, et je me rends, je vous le promets. » « Alors tu n’as plus rien à craindre de moi, et mon lion te laissera tranquille. » Puis il est entouré par toute la foule, qui arrive sur les lieux en hâte. Et tant le seigneur que sa dame se réjouissent de lui, et l’embrassent, et lui parlent de leur fille, disant : « Maintenant vous serez le seigneur et maître de nous tous, et notre fille sera votre femme, car nous vous la donnons pour épouse. » « Et pour ma part, dit-il, je vous la rends. Que celui qui l’a, la garde. Je n’ai aucun souci d’elle, bien que je ne le dise pas par dénigrement. Ne prenez pas mal si je ne l’accepte pas, car je ne peux et ne dois pas le faire. Mais livrez-moi maintenant, si vous voulez, les misérables demoiselles en votre possession. L’accord, comme vous le savez bien, est qu’elles seront toutes libérées. » « Ce que vous dites est vrai, dit-il : et je les résigne et vous les livre librement : il n’y aura aucune dispute à ce sujet. Mais vous seriez sage de prendre ma fille avec toutes mes richesses, car elle est belle, charmante et sensée. Vous ne trouverez jamais un mariage aussi riche que celui-ci. » « Sire, répond-il, vous ne connaissez pas mes engagements et mes affaires, et je n’ose vous les expliquer. Mais, soyez-en sûr, quand je refuse ce qui ne serait jamais refusé par quiconque serait libre de consacrer son cœur et ses intentions à une fille si belle et charmante, c’est que moi aussi j’accepterais volontiers sa main si je le pouvais, ou si j’étais libre de l’accepter, elle ou toute autre jeune fille. Mais je vous assure que je ne peux le faire : laissez-moi donc partir en paix. Car la demoiselle qui m’a escorté jusqu’ici m’attend. Elle m’a tenu compagnie, et je ne voudrais pas volontiers l’abandonner, quoi que l’avenir puisse nous réserver. » « Vous souhaitez partir, beau sire ? Mais comment ? Ma porte ne vous sera jamais ouverte à moins que mon jugement ne m’ordonne de donner l’ordre ; plutôt resterez-vous ici comme mon prisonnier. Vous agissez avec hauteur et faites une erreur quand vous dédaignez de prendre ma fille à ma requête. » « Dédain, mon seigneur ? Sur mon âme, je ne la dédaigne pas. Quelle que puisse être la peine, je ne peux épouser de femme ni m’attarder ici. Je suivrai la demoiselle qui est mon guide : car il ne peut en être autrement. Mais, avec votre consentement, je vous donne ma main droite, et vous pouvez prendre ma parole que, tout comme vous me voyez maintenant, je reviendrai si possible, et alors j’accepterai la main de votre fille, quand cela vous semblera bon. » « Que soit confondu quiconque, dit-il, vous demande votre parole ou votre promesse ou votre gage. Si ma fille vous plaît, vous reviendrez assez vite. Vous ne reviendrez pas plus tôt, je pense, pour avoir donné votre parole ou prêté serment. Allez-vous-en maintenant. Je vous délie de tous serments et promesses. Si vous êtes retenu par la pluie ou le vent, ou par rien du tout, cela n’a aucune conséquence pour moi. Je ne tiens pas ma fille pour si peu de chose que de vous la donner de force. Maintenant, allez à vos affaires. Car il m’est tout à fait égal que vous partiez ou que vous restiez. »
Là-dessus, messire Yvain s’éloigne et ne tarde plus au château. Il escortait les pauvres misérables mal vêtues, qui étaient maintenant libérées de captivité, et que le seigneur confia à ses soins. Ces demoiselles se sentent maintenant riches, alors qu’elles défilent deux par deux devant lui hors du château. Je ne crois pas qu’elles se réjouiraient autant qu’elles le font maintenant si Celui qui créa le monde entier descendait sur terre depuis le Ciel. Maintenant, tous ces gens qui l’avaient insulté de toutes les manières possibles viennent implorer sa merci et sa paix, et l’escortent sur son chemin. Il répond qu’il ne sait rien de ce qu’ils veulent dire. « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit-il ; mais je n’ai rien contre vous. Je ne me souviens pas que vous ayez jamais dit quoi que ce soit qui m’ait fait du mal. » Ils sont très heureux de ce qu’ils entendent, et louent bruyamment sa courtoisie, et après l’avoir escorté sur une longue distance, ils le recommandent tous à Dieu. Puis les demoiselles, après avoir demandé sa permission, se séparèrent de lui. Quand elles le quittèrent, elles s’inclinèrent toutes devant lui, et prièrent et exprimèrent le souhait que Dieu puisse lui accorder joie et santé, et l’accomplissement de son désir, où qu’il aille à l’avenir. Puis lui, qui est anxieux de partir, dit qu’il espère que Dieu les sauvera toutes. « Allez, dit-il, et que Dieu vous conduise dans vos pays, saines et sauves. » Puis elles continuent leur chemin joyeusement ; et messire Yvain part dans l’autre direction. Tous les jours de cette semaine, il ne cesse de se hâter sous l’escorte de la jeune fille, qui connaissait bien la route, et l’endroit retiré où elle avait laissé la demoiselle malheureuse et inconsolable qui avait été privée de son héritage. Mais quand elle apprit la nouvelle de l’arrivée de la jeune fille et du Chevalier au Lion, il n’y eut jamais une telle joie que celle qu’elle ressentit dans son cœur. Car maintenant elle pense que, si elle insiste, sa sœur lui cédera une part de son héritage. La demoiselle était restée longtemps malade, et venait de se remettre de son mal. Il l’avait sérieusement affectée, comme cela était apparent sur son visage. Aussitôt, elle alla à leur rencontre, les saluant et les honorant de toutes les manières possibles. Il n’est pas besoin de parler du bonheur qui régnait cette nuit-là dans la maison. Il n’en sera fait aucune mention, car l’histoire serait trop longue à raconter. Je passe sous silence tout cela, jusqu’à ce qu’ils montent à cheval le lendemain matin et s’en aillent. Ils chevauchèrent jusqu’à ce qu’ils voient la ville où le roi Arthur séjournait depuis quinze jours ou plus. Et là se trouvait aussi la demoiselle qui avait privé sa sœur de son héritage, car elle était restée près de la cour, attendant l’arrivée de sa sœur, qui s’approche maintenant. Mais elle ne s’inquiète pas beaucoup, car elle ne pense pas que sa sœur puisse trouver un chevalier capable de résister à l’attaque de messire Gauvain, et il ne reste plus qu’un jour sur les quarante. Si ce seul jour était passé, elle aurait eu le droit raisonnable et légal de réclamer l’héritage pour elle seule. Mais il y a plus d’obstacles qu’elle ne le pense ou ne le croit. Ils passèrent cette nuit-là à l’extérieur de la ville dans une petite et humble maison, où, conformément à leur désir, ils ne furent pas reconnus. Au premier signe de l’aube le lendemain matin, ils sortent nécessairement, mais se cachent jusqu’au grand jour.
Je ne sais combien de jours s’étaient écoulés depuis que messire Gauvain avait si complètement disparu que personne à la cour ne savait rien de lui, excepté seulement la demoiselle pour la cause de qui il devait combattre. Il s’était caché à trois ou quatre lieues de la cour, et lorsqu’il revint, il était si équipé que même ceux qui le connaissaient parfaitement ne pouvaient le reconnaître aux armes qu’il portait. La demoiselle, dont l’injustice envers sa sœur était évidente, le présenta à la cour à la vue de tous, car elle avait l’intention, avec son aide, de triompher dans le litige où elle n’avait aucun droit. Elle dit donc au Roi : « Monseigneur, le temps passe. L’heure de midi sera bientôt passée, et c’est le dernier jour. Comme vous le voyez, je suis prête à défendre ma réclamation. Si ma sœur devait revenir, il n’y aurait rien à faire qu’attendre son arrivée. Mais je peux louer Dieu qu’elle ne revienne pas. Il est évident qu’elle ne peut améliorer ses affaires, et que son trouble a été vain. Pour ma part, j’ai été prête tout le temps jusqu’à ce dernier jour, à prouver ma réclamation sur ce qui est à moi. J’ai prouvé mon point entièrement sans combat, et maintenant je peux légitimement aller accepter mon héritage en paix ; car je ne rendrai aucun compte de cela à ma sœur tant que je vivrai, et elle mènera une existence misérable et malheureuse. » Alors le Roi, qui savait bien que la demoiselle était déloyalement injuste envers sa sœur, lui dit : « Ma chère, sur ma parole, dans une cour royale, on doit attendre aussi longtemps que la justice du roi siège et délibère sur le verdict. Il n’est pas encore temps de faire ses bagages, car j’ai la conviction que votre sœur arrivera encore à temps. » Avant que le Roi n’ait fini, il vit le Chevalier au Lion et la demoiselle avec lui. Ils avançaient tous deux seuls, s’étant échappés du lion, qui était resté là où ils avaient passé la nuit.
Le Roi vit la demoiselle qu’il ne manqua pas de reconnaître, et il fut grandement heureux et ravi de la voir, car il était de son côté dans la querelle, parce qu’il avait égard pour ce qui est juste. Joyeusement, il lui cria aussitôt qu’il le put : « Avancez, belle dame : que Dieu vous garde ! » Quand l’autre sœur entend ces mots, elle se tourne en tremblant et la voit avec le chevalier qu’elle avait amené pour défendre sa réclamation : alors elle devint plus noire que la terre. La demoiselle, après avoir été gentiment accueillie par tous, alla là où le Roi était assis. Lorsqu’elle fut venue devant lui, elle lui parla ainsi : « Que Dieu garde le Roi et sa maisonnée. Si mes droits dans ce litige peuvent être réglés par un champion, alors cela sera fait par ce chevalier qui m’a suivie jusqu’ici. Ce franc et courtois chevalier avait bien d’autres choses à faire ailleurs ; mais il a eu tant de pitié pour moi qu’il a mis de côté toutes ses autres affaires pour le bien des miennes. Maintenant, madame, ma très chère sœur, que j’aime autant que mon propre cœur, ferait une chose juste et courtoise si elle me laissait avoir une part de ce qui est à moi par droit, afin qu’il puisse y avoir la paix entre elle et moi ; car je ne demande rien de ce qui est à elle. » « Et moi non plus, je ne demande rien de ce qui est à toi, répliqua l’autre ; car tu n’as rien, et tu n’auras rien. Tu ne pourras jamais parler assez pour gagner quoi que ce soit par tes mots. Tu peux bien te dessécher de chagrin. » Puis l’autre, qui était fort polie, sensée et courtoise, répondit par ces mots : « Certes, je suis désolée que deux gentilshommes comme ceux-ci doivent se battre en notre nom pour un si petit désaccord. Mais je ne peux ignorer ma réclamation, car j’en ai trop grand besoin. Je vous serais donc très obligée si vous vouliez me donner ce qui est légitimement à moi. » « Assurément, dit l’autre, quiconque serait fou de considérer tes demandes. Puisse-je brûler dans un mauvais feu et une mauvaise flamme si je te donne quoi que ce soit pour faciliter ton existence ! Les rives de la Seine se rejoindront, et l’heure de prime sera appelée midi, avant que je ne refuse de mener le combat. » « Puisse Dieu et le droit, que j’ai dans cette cause, et en lesquels je crois et ai cru jusqu’au présent moment, aider celui qui, par charité et courtoisie, s’est offert à mon service, bien qu’il ne sache pas qui je suis, et bien que nous soyons ignorants de l’identité de l’autre. »
Ainsi parlèrent-ils jusqu’à ce que leur entretien cessât, puis on produisit les chevaliers au milieu de la cour. Alors tout le peuple s’attroupe, comme les gens ont coutume de le faire lorsqu’ils veulent être témoins de coups dans une bataille ou un tournoi. Mais ceux qui allaient combattre ne se reconnaissaient pas, bien que leurs relations fussent d’ordinaire fort affectueuses. Ne s’aiment-ils donc pas maintenant ? Je vous répondrais à la fois « oui » et « non ». Et je prouverai que chaque réponse est exacte. En vérité, monseigneur Gauvain aime Yvain et le considère comme son compagnon, et Yvain le considère de même, où qu’il puisse être. Ici même, s’il savait qui il était, il lui ferait grand honneur, et l’un comme l’autre poserait sa tête pour son prochain plutôt que de laisser le moindre mal lui advenir. N’est-ce pas là un amour parfait et élevé ? Oui, assurément. Mais, d’un autre côté, leur haine n’est-elle pas tout aussi manifeste ? Oui ; car il est certain que, sans nul doute, chacun serait heureux d’avoir brisé la tête de l’autre, et de l’avoir blessé de telle sorte à causer son humiliation. Sur ma foi, c’est une chose merveilleuse que l’Amour et la Haine mortelle puissent habiter ensemble. Dieu ! Comment deux choses si opposées peuvent-elles trouver le gîte en une même demeure ? Il me semble qu’elles ne peuvent vivre ensemble ; car l’une ne pourrait séjourner avec l’autre sans susciter bruit et contention, aussitôt que chacune connaîtrait la présence de l’autre. Mais au rez-de-chaussée, il peut y avoir plusieurs appartements : car il y a des salles et des chambres à coucher. Il peut en être de même en ce cas : je pense que l’Amour s’était blotti dans quelque chambre cachée, tandis que la Haine s’était rendue sur les balcons donnant sur la grand-route, parce qu’elle désire être vue. En cet instant, la Haine est en selle, et elle éperonne et presse comme elle peut pour devancer l’Amour, qui n’est guère enclin à bouger. Ah ! Amour, qu’est-il devenu de toi ? Sors maintenant, et tu verras quelle armée a été levée et opposée à toi par les ennemis de tes amis. Ces ennemis sont ces hommes mêmes qui s’aiment d’un amour si saint ; car l’amour, qui n’est ni faux ni feint, est une chose précieuse et sainte. En l’espèce, l’Amour est complètement aveugle, et la Haine, aussi, est privée de vue. Car si l’Amour avait reconnu ces deux hommes, il eût dû interdire à chacun d’attaquer l’autre, ou de faire quoi que ce fût pour lui causer du tort. À cet égard, donc, l’Amour est aveugle, déconfit et abusé ; car, bien qu’il les voie, il ne parvient pas à reconnaître ceux qui lui appartiennent en propre. Et bien que la Haine soit incapable de dire pourquoi l’un devrait haïr l’autre, elle tente pourtant de les engager à tort, de sorte que chacun haïsse l’autre mortellement. Vous savez, certes, qu’on ne peut dire qu’il aime un homme, celui qui souhaiterait lui faire du mal et le voir mort. Comment donc ? Yvain souhaite-t-il tuer son ami, monseigneur Gauvain ? Oui, et le désir est mutuel. Monseigneur Gauvain désirerait-il donc tuer Yvain de ses propres mains, ou faire pire encore que ce que j’ai dit ? Nenni, en vérité, je le jure et le proteste. L’un ne voudrait blesser ou nuire à l’autre, en échange de tout ce que Dieu a fait pour l’homme, ou pour tout l’empire de Rome. Mais ceci, à son tour, est un mensonge de ma part, car il est clair à voir que, la lance haute en arrêt, chacun est prêt à attaquer l’autre, et nul ne freinera le désir de chacun de blesser l’autre avec l’intention de lui nuire et de lui porter malheur. Maintenant dites-moi ! Quand l’un aura vaincu l’autre, de qui pourra se plaindre celui qui aura eu le dessous ? Car s’ils vont jusqu’à en venir aux mains, je crains fort qu’ils ne poursuivent la bataille et la lutte jusqu’à ce que la victoire soit définitivement décidée. S’il est vaincu, Yvain sera-t-il fondé à dire qu’il a été lésé et offensé par un homme qui le compte parmi ses amis, et qui ne l’a jamais nommé que du nom d’ami ou de compagnon ? Ou, s’il arrive par hasard qu’Yvain le blesse à son tour, ou le vainque de quelque manière, Gauvain aura-t-il le droit de se plaindre ? Nenni, car il ne saura de qui est la faute. Dans l’ignorance de l’identité de l’autre, ils s’éloignèrent tous deux et prirent leurs distances. À ce premier choc, leurs lances se brisent, bien qu’elles fussent robustes et faites de frêne. Pas un mot n’échangent-ils, car s’ils s’étaient arrêtés pour converser, leur rencontre eût été différente. En ce cas, nul coup n’eût été porté de lance ou d’épée ; ils se seraient embrassés et enlacés plutôt que cherché le mal de l’autre. Car à présent, ils s’attaquent avec intention malveillante. L’état des épées ne s’améliore point, ni celui des heaumes et des écus, qui sont bosselés et fendus ; et le tranchant des épées est ébréché et émoussé. Car ils se frappent violemment, non du plat des lames, mais du tranchant, et ils assènent de tels coups de pommeaux sur les nasalises et sur le cou, le front et les joues, qu’ils sont tous marqués de noir et de bleu là où le sang s’amasse sous la peau. Et leurs hauberts sont si déchirés, et leurs écus si mis en pièces, qu’aucun des deux n’échappa sans blessures. Leur souffle est presque épuisé par le labeur de la lutte ; ils se martèlent si vigoureusement que chaque hyacinthe et chaque émeraude enchâssés dans leurs heaumes sont broyés et fracassés. Car ils se donnent un tel battage à coups de pommeaux sur les heaumes qu’ils sont tout étourdis, manquant de s’écraser la cervelle. Les yeux dans leurs têtes brillent comme des étincelles, tandis qu’avec des poings carrés et robustes, des nerfs puissants et des os durs, ils se frappent à la bouche tant qu’ils peuvent saisir leurs épées, qui leur sont d’un grand secours pour porter leurs lourds coups.
Quand ils se furent longtemps épuisés, jusqu’à ce que les heaumes fussent écrasés, que les mailles des hauberts fussent déchirées par le martèlement des épées, et que les écus fussent fendus et craquelés, ils s’écartèrent un peu pour laisser reposer leur pouls et reprendre haleine. Toutefois, ils ne tardent guère, mais courent l’un à l’autre plus férocement qu’auparavant. Et tous déclarent n’avoir jamais vu deux chevaliers plus courageux. « Ce combat entre eux n’est point un jeu, mais ils sont en proie à une sombre détermination. Ils ne seront jamais récompensés pour leurs mérites et leurs services. » Les deux amis, dans leur âpre lutte, entendirent ces paroles, et entendirent comment le peuple parlait de réconcilier les deux sœurs ; mais ils n’eurent aucun succès à apaiser l’aînée. Et la plus jeune dit qu’elle s’en remettrait au Roi, et ne lui contredirait en rien. Mais l’aînée était si obstinée que même la reine Guenièvre, les chevaliers, le Roi, les dames et les citadins prennent le parti de la plus jeune sœur, et tous se joignent à supplier le Roi de lui donner une troisième ou une quatrième partie de la terre malgré l’aînée, et de séparer les deux chevaliers qui avaient fait preuve d’une telle bravoure, car ce serait grand dommage si l’un devait blesser l’autre ou le priver d’un quelconque honneur. Et le Roi répondit qu’il ne prendrait aucune part à la pacification, car l’aînée est si cruelle qu’elle n’en a nul désir. Tous ces mots furent entendus par les deux, qui s’attaquaient si âprement que tous en étaient étonnés ; car la bataille est menée si également qu’il est impossible de juger qui a le dessus et qui le dessous. Même les deux hommes eux-mêmes, qui combattent et qui achètent l’honneur par l’agonie, sont remplis de stupéfaction et demeurent interdits, car ils sont si bien appariés dans leur attaque que chacun se demande qui cela peut être qui lui résiste avec une telle vaillance. Ils combattent si longtemps que le jour décline vers la nuit, tandis que leurs bras s’alourdissent et que leurs corps souffrent, et que le sang chaud et bouillant coule de maints endroits et ruisselle sous leurs hauberts : ils sont dans une telle détresse qu’il n’est pas étonnant qu’ils souhaitent se reposer. Alors tous deux se retirent pour se reposer, chacun pensant en lui-même que, si longtemps qu’il ait dû attendre, il a enfin rencontré son égal. Pour quelque temps, ils cherchent ainsi le repos, sans oser reprendre le combat. Ils ne ressentent plus aucun désir de combattre, à cause de la nuit qui s’assombrit, et à cause du respect qu’ils éprouvent pour la puissance de l’autre. Ces deux considérations les tiennent à l’écart, et les pressent de maintenir la paix. Mais avant de quitter le champ, ils découvriront l’identité de l’autre, et la joie et la miséricorde seront établies entre eux.
Mon vaillant et courtois seigneur Yvain fut le premier à parler. Mais son bon ami fut incapable de le reconnaître à son langage ; car il en était empêché par le ton bas et par sa voix qui était rauque, faible et brisée ; car son sang était tout agité par les coups qu’il avait reçus. « Mon seigneur, dit-il, la nuit tombe ! Je pense qu’aucun blâme ni reproche ne nous sera fait si la nuit s’interpose entre nous. Mais je veux admettre, pour ma part, que j’éprouve un grand respect et une grande admiration pour vous, et jamais de ma vie je n’ai engagé un combat qui m’ait fait si grand mal, et je ne m’attendais pas à voir un chevalier dont j’aurais tant désiré faire la connaissance. Vous savez bien porter vos coups et bien les employer : je n’ai jamais connu un chevalier si habile à donner des coups. C’est contre mon gré que j’ai reçu tous les coups que vous m’avez prodigués aujourd’hui ; je suis étourdi par les coups que vous avez frappés sur ma tête. » « Sur ma foi, répond mon seigneur Gauvain, vous n’êtes pas si étourdi et si faible que je ne le sois tout autant, ou plus. Et si je devais vous dire la pure vérité, je pense que vous ne seriez pas fâché de l’entendre, car si je vous ai prêté quelque chose qui est à moi, vous me l’avez pleinement rendu, capital et intérêts ; car vous étiez plus disposé à payer qu’il ne m’était agréable de recevoir le paiement. Mais quoi qu’il en soit, puisque vous souhaitez que je vous informe de mon nom, il ne vous sera pas caché : mon nom est Gauvain, fils du roi Lot. » Dès que mon seigneur Yvain entendit cela, il fut stupéfait et durement troublé ; courroucé et accablé de douleur, il jeta à terre son épée sanglante et son écu brisé, puis descendit de son cheval et s’écria : « Hélas, quel malheur est-ce là ! Par quelle malheureuse ignorance, en ne nous reconnaissant pas, avons-nous mené ce combat ! Car si j’avais su qui vous étiez, je n’aurais jamais combattu avec vous ; mais, sur ma foi, je me serais rendu sans un coup. » « Comment cela ? demande mon seigneur Gauvain, qui êtes-vous donc ? » « Je suis Yvain, qui vous aime plus que tout homme au monde, car vous avez toujours été affectionné envers moi et m’avez fait honneur à chaque cour. Mais je veux vous faire une telle réparation et vous rendre un tel honneur en cette affaire que je confesserai avoir été vaincu. » « Ferez-vous tant pour moi ? lui demande mon doux seigneur Gauvain ; assurément, je serais présomptueux d’accepter une telle réparation de votre part. Cet honneur ne sera jamais réclamé comme étant le mien, mais il sera le vôtre, à qui je le cède. » « Ah, beau sire, ne parlez pas ainsi. Car cela ne pourrait jamais être. Je suis si blessé et épuisé que je ne peux endurer davantage. » « Certes, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter, répond son ami et compagnon ; mais pour ma part, je suis vaincu et terrassé ; je ne le dis pas par compliment ; car il n’est aucun étranger au monde à qui je ne dirais autant, plutôt que de recevoir davantage de coups. » En disant cela, il descendit de son cheval, et ils se jetèrent les bras au cou, s’embrassant, et chacun continuant d’affirmer que c’est lui qui a subi la défaite.
La discussion est encore en cours quand le Roi et les chevaliers accourent de toutes parts, à la vue de leur réconciliation ; et grand est leur désir d’entendre comment cela peut être, et qui sont ces hommes qui manifestent un tel bonheur. Le Roi dit : « Seigneurs, dites-nous maintenant qui est celui qui a si soudainement amené cette amitié et cette harmonie entre vous deux, après la haine et la lutte qu’il y a eu ce jour ? » Alors son neveu, mon seigneur Gauvain, lui répond ainsi : « Mon seigneur, vous serez informé du malheur et de la méprise qui ont été la cause de notre lutte. Puisque vous avez attendu afin d’entendre et d’apprendre la cause de cela, il est juste de vous faire connaître la vérité. Moi, Gauvain, qui suis votre neveu, je n’ai pas reconnu ce compagnon, mon seigneur Yvain, jusqu’à ce qu’il me demande heureusement, par la volonté de Dieu, mon nom. Après que chacun eut informé l’autre de son nom, nous nous sommes reconnus, mais pas avant que nous ayons épuisé notre lutte. Notre combat a déjà été long ; et si nous avions combattu encore un peu plus longtemps, il en aurait été mal pour moi, car, sur ma tête, il m’aurait tué, avec sa prouesse et la mauvaise cause de celle qui m’a choisi comme son champion. Mais je préférerais être vaincu que tué par un ami au combat. » Alors le sang de mon seigneur Yvain fut agité, tandis qu’il lui disait en réponse : « Beau cher sire, Dieu me soit en aide, vous n’avez pas le droit de dire tant de choses. Que mon seigneur le Roi sache bien que dans cette bataille, je suis assurément celui qui a été vaincu et terrassé ! » « C’est moi. » « Non, c’est moi. » Ainsi chacun s’écrie, et tous deux sont si honnêtes et courtois que chacun permet que la victoire et la couronne soient le prix de l’autre, alors qu’aucun d’eux ne veut l’accepter. Ainsi chacun s’efforce de convaincre le Roi et tout le peuple qu’il a été vaincu et renversé.
Mais quand il les eut écoutés un moment, le Roi mit fin au différend. Il était fort satisfait de ce qu’il entendait et de les voir dans les bras l’un de l’autre, bien qu’ils se fussent blessés et meurtris en plusieurs endroits. « Mes seigneurs, dit-il, il y a une profonde affection entre vous deux. Vous en donnez une preuve claire, quand chacun insiste sur le fait que c’est lui qui a été vaincu. Maintenant, laissez tout cela à moi ! Car je pense que je peux arranger cela de telle sorte que cela tournera à votre honneur, et tout le monde donnera son consentement. » Alors ils lui promirent tous deux qu’ils feraient sa volonté en tout point. Et le Roi dit qu’il décidera de la querelle équitablement et fidèlement. « Où est la demoiselle, demande-t-il, qui a expulsé sa sœur de sa terre, et l’a déshéritée par la force et avec cruauté ? » « Mon seigneur, répond-elle, me voici. » « Êtes-vous là ? Alors approchez-vous de moi ! J’ai vu clairement il y a quelque temps que vous la déshéritiez. Mais son droit ne sera plus nié ; car vous avez vous-même avoué la vérité devant moi. Vous devez maintenant lui céder sa part. » « Sire, dit-elle, si j’ai prononcé une parole folle et irréfléchie, vous ne devriez pas m’en tenir rigueur. Pour l’amour de Dieu, sire, ne soyez pas dur envers moi ! Vous êtes un roi, et vous devriez vous garder du tort et de l’erreur. » Le Roi répond : « C’est précisément pour cela que je veux donner à votre sœur ses droits ; car je n’ai jamais défendu ce qui est injuste. Et vous avez sûrement entendu comment votre chevalier et le sien ont laissé l’affaire entre mes mains. Je ne dirai pas ce qui vous est tout à fait plaisant ; car votre injustice est bien connue. Dans son désir d’honorer l’autre, chacun dit qu’il a été vaincu. Mais il n’est pas besoin de retarder davantage : puisque l’affaire m’a été laissée, ou bien vous ferez en tous points ce que je dis, sans résistance, ou bien j’annoncerai que mon neveu a été vaincu dans le combat. Ce serait la pire chose qui pourrait arriver à votre cause, et je serais désolé de faire une telle déclaration. » En réalité, il ne l’aurait dit pour rien au monde ; mais il parlait ainsi afin de voir s’il pouvait l’effrayer pour qu’elle restituât l’héritage à sa sœur ; car il voyait clairement qu’elle ne lui céderait jamais rien pour aucun de ses discours, à moins qu’elle ne fût influencée par la force ou la peur. Dans la crainte et l’appréhension, elle lui répondit : « Beau seigneur, je dois maintenant respecter votre désir, bien que mon cœur soit fort réticent à céder. Pourtant, si dur que cela puisse m’être, je le ferai, et ma sœur aura ce qui lui appartient. Je lui donne votre propre personne en gage de sa part dans mon héritage, afin qu’elle puisse en être plus assurée. » « Dotiez-la donc, aussitôt, répond le Roi ; qu’elle le reçoive de vos mains, et qu’elle vous jure fidélité ! Aimez-la comme votre vassale, et qu’elle vous aime comme sa dame souveraine et comme sa sœur. » Ainsi le Roi conduit l’affaire jusqu’à ce que la demoiselle prenne possession de sa terre, et lui en offre ses remerciements. Puis le Roi demanda au vaillant et brave chevalier qui était son neveu de se laisser désarmer ; et il demanda à mon seigneur Yvain de déposer ses armes également ; car maintenant ils peuvent fort bien s’en passer. Alors les deux vassaux déposent leurs armes et se séparent à égalité. Et tandis qu’ils retirent leur armure, ils voient le lion accourir à la recherche de son maître. Dès qu’il l’aperçoit, il commence à montrer sa joie. Alors vous auriez vu les gens s’écarter, et les plus hardis parmi eux prendre la fuite. Mon seigneur Yvain crie : « Restez immobiles, tous ! Pourquoi fuyez-vous ? Personne ne vous poursuit. N’ayez aucune crainte que ce lion-là vous fasse du mal. Croyez-moi, s’il vous plaît, quand je dis qu’il est à moi, et que je suis à lui, et que nous sommes tous deux compagnons. » Alors il fut connu de vérité par tous ceux qui avaient entendu parler des aventures du lion et de son compagnon que ce devait être l’homme même qui avait tué le méchant géant. Et mon seigneur Gauvain lui dit : « Sire compagnon, Dieu m’aide, vous m’avez accablé de honte ce jour. Je ne méritais pas le service que vous m’avez rendu en tuant le géant pour sauver mes neveux et ma nièce. J’ai pensé à vous depuis quelque temps, et j’étais troublé parce qu’il était dit que nous étions liés comme de chers amis. J’ai assurément beaucoup réfléchi au sujet : mais je ne pouvais découvrir la vérité, et n’avais jamais entendu parler d’aucun chevalier que j’eusse connu dans aucun pays où j’eusse été, qui fût appelé "Le Chevalier au Lion". » Tandis qu’ils bavardaient ainsi, ils retiraient leur armure, et le lion vint sans pas lent à l’endroit où son maître était assis, et montra autant de joie qu’une bête muette pouvait le faire. Puis les deux chevaliers durent être transportés dans une chambre de malade et une infirmerie, car ils avaient besoin d’un médecin et d’un emplâtre pour guérir leurs blessures. Le roi Arthur, qui les aimait bien, les fit tous deux amener devant lui, et manda un chirurgien dont la connaissance de la chirurgie était suprême. Il exerça son art à les guérir, jusqu’à ce qu’il eût soigné leurs blessures aussi bien et aussi rapidement que possible. Quand il les eut guéris tous deux, mon seigneur Yvain, qui avait le cœur fixé sur l’amour, vit clairement qu’il ne pourrait vivre, mais qu’il mourrait finalement à moins que sa dame n’eût pitié de lui ; car il mourait d’amour pour elle ; alors il pensa qu’il s’en irait de la cour seul, et irait combattre à la fontaine qui lui appartenait, où il causerait une telle tempête de vent et de pluie qu’elle serait contrainte par force de faire la paix avec lui ; autrement, il n’y aurait pas de fin au trouble de la fontaine, et à la pluie et au vent.
Dès que mon seigneur Yvain sentit qu’il était guéri et sain à nouveau, il partit à l’insu de quiconque. Mais il avait avec lui son lion, qui jamais de sa vie ne voulut l’abandonner. Ils voyagèrent jusqu’à ce qu’ils vissent la fontaine et fissent descendre la pluie. Ne croyez pas que ce soit là un mensonge de ma part, quand je vous dis que le trouble fut si violent que personne ne pourrait en dire la dixième partie : car il semblait que la forêt entière dût sûrement être engloutie. La dame craint pour sa ville, qu’elle, aussi, ne s’effondre ; les murs chancellent, et la tour oscille si bien qu’elle est sur le point de tomber. Le plus brave Turc préférerait être captif en Perse que d’être enfermé entre ces murs. Les gens sont si frappés de terreur qu’ils maudissent tous leurs ancêtres, disant : « Confondu soit l’homme qui construisit le premier une maison dans ce voisinage, et tous ceux qui bâtirent cette ville ! Car dans le vaste monde, ils n’auraient pu trouver un lieu si détestable, car un seul homme est capable ici de nous envahir, de nous tourmenter et de nous harceler. » « Vous devez prendre conseil en cette affaire, ma dame, dit Lunete ; vous ne trouverez personne qui entreprenne de vous aider en ce moment de besoin à moins que vous ne le cherchiez au loin. À l’avenir, nous ne serons jamais en sécurité dans cette ville, ni n’oserons passer au-delà des murs et de la porte. Vous savez fort bien que, si quelqu’un rassemblait tous vos chevaliers pour cette cause, les meilleurs d’entre eux n’oseraient faire un pas en avant. S’il est vrai que vous n’avez personne pour défendre votre fontaine, vous paraîtrez ridicule et humiliée. Il tournera grandement à votre honneur, certes, si celui qui vous a attaquée se retire sans combattre ! Assurément vous êtes dans une mauvaise passe si vous ne concevez pas quelque autre plan pour vous avantager. » La dame répond : « Toi qui es si sage, dis-moi quel plan je peux concevoir, et je suivrai ton avis. » « En vérité, dame, si j’avais un plan, je vous le proposerais volontiers. Mais vous avez grand besoin d’un conseiller plus sage. Je n’oserai donc certainement pas m’immiscer, et, en commun avec les autres, j’endurerai la pluie et le vent jusqu’à ce que, s’il plaît à Dieu, je voie apparaître ici à votre cour quelque homme de valeur qui assumera la responsabilité et le fardeau de la bataille ; mais je ne crois pas que cela arrivera aujourd’hui, et nous n’avons pas encore vu le pire de votre besoin urgent. » Alors la dame répond aussitôt : « Demoiselle, parlez maintenant d’autre chose ! Ne parlez plus des gens de ma maison ; car je ne chéris plus l’attente que la fontaine et son bord de marbre soient jamais défendus par aucun d’eux. Mais, s’il plaît à Dieu, écoutons maintenant quelle est votre opinion et votre plan ; car les gens disent toujours qu’au moment du besoin, on peut éprouver son ami. » « Ma dame, s’il y a quelqu’un qui pense qu’il pourrait trouver celui qui tua le géant et vainquit les trois chevaliers, il ferait bien d’aller à sa recherche. Mais aussi longtemps qu’il encourra l’inimitié, la colère et le déplaisir de sa dame, j’imagine qu’il n’est sous le ciel aucun homme ou femme qu’il suivrait, jusqu’à ce qu’il ait été assuré sous serment que tout serait fait pour apaiser l’hostilité que sa dame ressent pour lui, et qui est si amère qu’il meurt du chagrin et de l’anxiété que cela lui cause. » Et la dame dit : « Avant que vous ne vous lanciez dans la quête, je suis prête à vous le promettre sur ma parole et à jurer que, s’il veut revenir vers moi, je ferai ouvertement et franchement tout ce que je peux pour amener sa tranquillité d’esprit. » Alors Lunete lui répond : « Dame, n’ayez aucune crainte que vous ne puissiez facilement effectuer sa réconciliation, une fois que ce sera votre désir de le faire ; mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je prendrai votre serment avant de partir. » « Je n’y vois aucun inconvénient, dit la dame. » Avec une délicate courtoisie, Lunete lui procura aussitôt une relique très précieuse, et la dame tomba à genoux. Ainsi Lunete accepta très courtoisement qu’elle fût sous serment. En administrant le serment, elle n’oublia rien de ce qu’il pourrait être avantageux d’insérer. « Dame, dit-elle, levez maintenant la main ! Je ne souhaite pas qu’après-demain vous me fassiez aucun reproche ; car vous ne faites rien pour moi, mais vous agissez pour votre propre bien. Si vous le voulez maintenant, vous jurerez que vous vous efforcerez dans l’intérêt du Chevalier au Lion jusqu’à ce qu’il recouvre l’amour de sa dame aussi complètement qu’il l’a jamais possédé. » La dame leva alors sa main droite et dit : « Je jure tout ce que tu as dit, Dieu et Son saint m’en soient témoins, que mon cœur ne manquera jamais de faire tout ce qui est en mon pouvoir. Si j’en ai la force et la capacité, je lui restaurerai l’amour et la faveur dont il jouissait autrefois auprès de sa dame. »
Lunete a maintenant bien fait son travail ; il n’y avait rien qu’elle eût désiré autant que l’objet qu’elle avait maintenant atteint. Ils avaient déjà sorti pour elle un palefroi allant à l’amble. Joyeusement et d’un esprit heureux, Lunete monte et s’en va, jusqu’à ce qu’elle trouve sous le pin celui qu’elle ne s’attendait pas à trouver si près. En vérité, elle avait pensé qu’elle aurait dû chercher au loin avant de le découvrir. Dès qu’elle le vit, elle le reconnut au lion, et venant vers lui rapidement, elle descendit sur la terre ferme. Et mon seigneur Yvain la reconnut dès qu’il la vit, et la salua, alors qu’elle l’interpellait avec ces mots : « Sire, je suis très heureuse de vous avoir trouvé si près. » Et mon seigneur Yvain dit en réponse : « Comment cela ? Me cherchiez-vous donc ? » « Oui, sire, et de toute ma vie je ne me suis sentie si joyeuse, car j’ai fait promettre à ma maîtresse, si elle ne revient pas sur sa parole, qu’elle sera à nouveau votre dame comme c’était le cas autrefois, et que vous serez son seigneur ; cette vérité, j’ose vous la dire. » Mon seigneur Yvain fut grandement exalté par la nouvelle qu’il entend, et qu’il ne s’était jamais attendu à entendre à nouveau. Il ne pouvait suffisamment montrer sa gratitude envers celle qui avait accompli cela pour lui. Il embrasse ses yeux, puis son visage, disant : « Certes, ma douce amie, je ne pourrai jamais vous rendre ce service. Je crains que la capacité et le temps ne me manquent pour vous faire l’honneur et le service qui vous sont dus. » « Sire, répond-elle, n’ayez aucun souci, et ne laissez pas cette pensée vous tourmenter ! Car vous aurez une abondance de force et de temps pour me montrer, à moi et aux autres, votre bonne volonté. Si j’ai payé cette dette que je devais, je n’ai droit qu’à autant de gratitude que l’homme qui emprunte les biens d’autrui et qui ensuite s’acquitte de l’obligation. Même maintenant, je ne considère pas que je vous ai payé la dette que je devais. » « En vérité, vous l’avez fait, Dieu me voit, plus de cinq cent mille fois. Maintenant, quand vous serez prête, partons. Mais lui avez-vous dit qui je suis ? » « Non, je ne l’ai pas fait, sur ma foi. Elle vous connaît seulement sous le nom de "Chevalier au Lion". »
Ainsi conversant, ils allaient leur chemin, le lion les suivant, jusqu’à ce qu’ils arrivassent tous trois à la cité. Ils ne dirent mot à homme ni à femme en ce lieu, jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus là où était la dame. Et la dame fut grandement réjouie sitôt qu’elle apprit que la damoiselle approchait et qu’elle amenait avec elle le lion et le chevalier, qu’elle était fort impatiente de rencontrer, de connaître et de voir. Tout vêtu de ses armes, monseigneur Yvain tomba à ses pieds sur ses genoux, tandis que Lunete, qui se tenait auprès, lui dit : « Relevez-le, dame, et employez tous vos efforts, votre force et votre habileté à obtenir cette paix et ce pardon que nul au monde, hormis vous, ne peut lui assurer. » Alors la dame lui ordonna de se lever et dit : « Il peut disposer de tout mon pouvoir ! Je serai très heureuse, s'il est possible, d'accomplir son souhait et son désir. » « Assurément, ma dame, répondit Lunete, je ne le dirais pas si ce n'était vrai. Mais tout cela est encore plus possible pour vous que je ne l’ai dit : or je vous dirai toute la vérité, et vous verrez : vous n'avez jamais eu et n'aurez jamais un aussi bon ami que ce gentilhomme. Dieu, dont la volonté est qu'il y ait une paix et un amour éternels entre vous et lui, a fait que je l’ai trouvé ce jour si près de nous. Afin d'éprouver la vérité de ceci, je n'ai qu'une chose à dire : dame, renoncez à la rancœur que vous lui portez ! Car il n'a d'autre maîtresse que vous. Voici votre mari, monseigneur Yvain. »
La dame, tremblant à ces mots, répondit : « Que Dieu me garde ! Vous m'avez prise habilement au piège ! Vous allez me faire aimer, malgré moi, un homme qui ne m'aime ni ne m'estime. C'est là une belle œuvre et une charmante manière de me servir ! J'aimerais mieux endurer les vents et les tempêtes toute ma vie : et si ce n'était chose vile et laide que de rompre sa parole, jamais il n'obtiendrait la paix ni ne serait réconcilié avec moi. Ce dessein serait toujours demeuré tapi en moi, comme un feu couve sous la cendre ; mais je ne souhaite point le raviver maintenant, et ne me soucie point d'y faire référence, puisqu'il me faut être réconciliée avec lui. »
Monseigneur Yvain entend et comprend que sa cause va bon train et qu'il sera paisiblement réconcilié avec elle. Aussi dit-il : « Dame, on doit avoir merci d'un pécheur. J'ai dû payer, et cher payer, pour mon acte insensé. C'est la folie qui m'a fait rester éloigné, et j'admets maintenant ma faute et mon péché. J'ai été bien hardi, en vérité, d'oser me présenter à vous ; mais si vous daignez me garder désormais, jamais plus je ne vous ferai aucun tort. » Elle répondit : « J'y consens assurément ; car si je ne faisais tout ce qui est en mon pouvoir pour établir la paix entre vous et moi, je serais coupable de parjure. Ainsi, s'il vous plaît, j'accède à votre requête. » « Dame, dit-il, aussi vrai que Dieu en cette vie mortelle ne pourrait autrement me rendre au bonheur, que le Saint-Esprit me bénisse cinq cents fois ! »
Or monseigneur Yvain est réconcilié, et vous pouvez croire que, malgré la peine qu'il a endurée, il ne fut jamais aussi heureux pour aucune chose. Tout a bien fini ; car il est aimé et chéri de sa dame, et elle de lui. Ses tourments ne sont plus en son esprit ; car il les oublie tous dans la joie qu'il éprouve auprès de sa précieuse épouse. Et Lunete, pour sa part, est heureuse aussi : tous ses désirs sont satisfaits dès lors qu'elle a fait une paix durable entre mon courtois seigneur Yvain et son amie si chère et si élégante.
Ainsi Chrétien conclut son roman du Chevalier au Lion ; car je n'en ai jamais ouï conter davantage, et vous n'en entendrez jamais plus de détails, à moins que quelqu'un ne veuille y ajouter quelques mensonges.
« Sire, dit Keu, écoutez maintenant quel est mon désir, et quel est le don que vous m'avez promis. Je m'estime fort heureux d'obtenir une telle faveur avec votre consentement. Sire, vous avez donné votre parole que vous me confieriez ma dame ici présente, et que nous irions à la poursuite du chevalier qui nous attend dans la forêt. » Bien que le Roi en soit affligé, il le charge de cette mission, car il ne revenait jamais sur sa parole. Mais cela le rendit si maussade et mécontent que cela se lisait clairement sur son visage. La Reine, quant à elle, était triste aussi, et tous ceux de la maison disent que Keu a fait une demande orgueilleuse, scandaleuse et folle. Alors le Roi prit la Reine par la main et dit : « Ma dame, vous devez accompagner Keu sans faire d'objection. » Et Keu dit : « Remettez-la-moi maintenant, et n'ayez aucune crainte, car je la ramènerai parfaitement heureuse et sauve. » Le Roi la lui confie, et il l'emmène. Après eux, tous les autres sortent, et il n'en est pas un qui ne soit triste. Vous devez savoir que le sénéchal était entièrement armé, et que son cheval fut conduit au milieu de la cour, ainsi qu'un palefroi, comme il sied, pour la Reine. La Reine s'avança vers le palefroi, qui n'était ni rétif ni dur de la bouche. Affligée et triste, avec un soupir la Reine monte, se disant à voix basse, afin que personne ne puisse l'entendre : « Hélas, hélas, si vous le saviez seulement, je suis sûre que vous ne me laisseriez jamais emmener sans intervenir, fût-ce d'un pas. » Elle pensa avoir parlé à voix très basse ; mais le comte Guinable l'entendit, qui se tenait là lorsqu'elle monta. Lorsqu'ils partirent, une aussi grande lamentation fut faite par tous les hommes et les femmes présents que si elle gisait déjà morte sur une civière. Ils ne croient pas qu'elle reviendra jamais de sa vie. Le sénéchal, dans son impudence, l'emmène là où cet autre chevalier l'attend. Mais nul ne fut assez préoccupé pour entreprendre de le suivre ; jusqu'à ce qu'enfin monseigneur Gauvain s'adresse ainsi au Roi son oncle : « Sire, dit-il, vous avez fait une chose bien folle, ce qui me cause une grande surprise ; mais si vous voulez suivre mon conseil, pendant qu'ils sont encore proches, vous et moi chevaucherons après eux, ainsi que tous ceux qui souhaitent nous accompagner. Pour ma part, je ne peux m'empêcher de partir à leur poursuite sur-le-champ. Il ne serait pas convenable que nous ne partions pas à leur suite, au moins assez loin pour apprendre ce qu'il adviendra de la Reine, et comment Keu va se comporter. » « Ah, beau neveu, répondit le Roi, vous avez parlé courtoisement. Et puisque vous avez entrepris l'affaire, ordonnez que nos chevaux soient amenés bridés et sellés afin qu'il n'y ait aucun délai au départ. »
Les chevaux sont aussitôt amenés, tout prêts et sellés. D'abord le Roi monte, puis monseigneur Gauvain, et tous les autres rapidement. Chacun, souhaitant être de la partie, suit son propre désir et part. Certains étaient armés, mais il y en avait pas mal sans leurs armes. Monseigneur Gauvain était armé, et il ordonna à deux écuyers de mener par la bride deux coursiers supplémentaires. Et comme ils approchaient ainsi de la forêt, ils virent le cheval de Keu s'enfuir ; ils le reconnurent et virent que les deux rênes de la bride étaient brisées. Le cheval courait au hasard, les étrivières toutes tachées de sang, et l'arçon de la selle était brisé et endommagé. Chacun en fut dépité, ils se donnèrent des coups de coude et secouèrent la tête. Monseigneur Gauvain chevauchait bien en avant du reste du groupe, et il ne se passa pas longtemps avant qu'il voie venir lentement un chevalier sur un cheval qui était fourbu, douloureusement fatigué et couvert de sueur. Le chevalier salua d'abord monseigneur Gauvain, et son salut monseigneur Gauvain le lui rendit. Puis le chevalier, reconnaissant monseigneur Gauvain, s'arrêta et lui parla ainsi : « Vous voyez, sire, mon cheval est en nage et dans un tel état qu'il n'est plus utilisable. Je suppose que ces deux chevaux vous appartiennent désormais ; avec l'entente que je vous rendrai le service et la faveur, je vous prie de me laisser l'un ou l'autre, soit en prêt, soit en cadeau pur et simple. » Et il lui répond : « Choisissez celui que vous préférez. » Alors celui qui était dans une détresse extrême ne chercha pas à choisir le meilleur, ni le plus beau, ni le plus grand des chevaux, mais sauta rapidement sur celui qui était le plus proche de lui et s'éloigna. Puis celui qu'il venait de laisser tomba mort, car il l'avait chevauché durement ce jour-là, si bien qu'il était épuisé et surmené. Le chevalier part sans délai en piquant à travers la forêt, et monseigneur Gauvain le suit à toute vitesse, jusqu'à ce qu'il atteigne le bas d'une colline. Et quand il eut parcouru une certaine distance, il trouva le cheval mort qu'il avait donné au chevalier, et remarqua que le sol avait été piétiné par des chevaux, et que des boucliers et des lances brisés gisaient éparpillés, de sorte qu'il semblait qu'il y avait eu un grand combat entre plusieurs chevaliers, et il fut très désolé et affligé de ne pas avoir été là. Cependant, il ne resta pas longtemps, mais passa rapidement jusqu'à ce qu'il voie de nouveau par hasard le chevalier tout seul à pied, complètement armé, le heaume lacé, le bouclier suspendu au cou et l'épée ceinte. Il avait rejoint une charrette. En ces temps-là, une telle charrette servait au même usage que le pilori aujourd'hui ; et dans chaque bonne ville où il y a plus de trois mille charrettes de ce genre de nos jours, en ces temps-là il n'y en avait qu'une, et celle-ci, comme nos piloris, devait servir à tous ceux qui commettent un meurtre ou une trahison, et à ceux qui sont coupables de quelque délit, et aux voleurs qui ont dérobé les biens d'autrui ou qui s'en sont emparés de force sur les routes. Quiconque était convaincu d'un crime était placé sur une charrette et traîné dans toutes les rues, et il perdait désormais tous ses droits légaux, et n'était jamais par la suite entendu, honoré ou accueilli dans aucune cour. Les charrettes étaient si redoutables en ces temps-là que le dicton fut alors utilisé pour la première fois : « Quand tu vois et rencontres une charrette, fais un signe de croix et invoque Dieu, afin qu'aucun mal ne t'advienne. » Le chevalier à pied, et sans lance, marchait derrière la charrette, et vit un nain assis sur les brancards, qui tenait, comme un conducteur, un long aiguillon à la main. Alors il crie : « Nain, pour l'amour de Dieu, dis-moi maintenant si tu as vu passer ici ma dame, la Reine. » Le misérable nain de basse naissance ne voulut lui donner aucune nouvelle d'elle, mais répondit : « Si tu montes dans la charrette que je conduis, tu sauras demain ce qu'il est advenu de la Reine. » Puis il continua son chemin sans accorder plus d'attention. Le chevalier n'hésita que le temps de deux pas avant de monter. Pourtant, il fut malchanceux pour lui d'avoir reculé devant la honte et de ne pas avoir sauté dedans immédiatement ; car il regrettera plus tard son hésitation. Mais le sens commun, qui est incompatible avec les diktats de l'amour, lui ordonne de s'abstenir de monter, l'avertissant et lui conseillant de ne rien faire ni entreprendre pour quoi il puisse récolter honte et déshonneur. La raison, qui ose ainsi lui parler, n'atteint que ses lèvres, mais non son cœur ; mais l'amour est enfermé dans son cœur, lui ordonnant et le poussant à monter immédiatement sur la charrette. Alors il saute dedans, puisque l'amour le veut ainsi, ne se souciant pas de la honte, puisqu'il est poussé par les ordres de l'amour. Et monseigneur Gauvain presse le pas à la suite de la charrette, et quand il trouve le chevalier assis dedans, sa surprise est grande. « Dis-moi, cria-t-il au nain, si tu sais quelque chose de la Reine. » Et il répondit : « Si tu es autant ton propre ennemi que ce chevalier qui est assis ici, monte avec lui, s'il te plaît, et je te conduirai avec lui. » Quand monseigneur Gauvain entendit cela, il considéra que c'était une grande folie, et dit qu'il ne monterait pas, car il serait déshonorant d'échanger un cheval contre une charrette : « Continue, et là où ton chemin se trouve, je te suivrai. »
Là-dessus, ils s'élancent en avant, l'un monté sur son cheval, les deux autres chevauchant dans la charrette, et c'est ainsi qu'ils procèdent en compagnie. Tard dans l'après-midi, ils arrivent dans une ville qui, vous devez le savoir, était très riche et belle. Tous trois entrèrent par la porte ; les gens sont grandement étonnés de voir le chevalier porté sur la charrette, et ils ne prennent pas la peine de cacher leurs sentiments, mais petits et grands, vieux et jeunes, lui lancent des railleries dans les rues, si bien que le chevalier entend beaucoup de mots vils et méprisants à ses dépens. Ils demandent tous : « À quel châtiment ce chevalier doit-il être condamné ? Doit-il être roué, ou pendu, ou noyé, ou brûlé sur un bûcher d'épines ? Dis-nous, nain, toi qui le conduis, quel crime a-t-il commis ? Est-il convaincu de vol ? Est-il un meurtrier ou un criminel ? » Et à tout cela le nain ne fit aucune réponse, ne leur accordant aucune réplique. Il conduit le chevalier jusqu'à un lieu de séjour ; et Gauvain suit le nain de près jusqu'à une tour, qui se dressait sur le même niveau en face de la ville. Au-delà s'étendait une prairie, et la tour était bâtie tout près, sur une haute éminence de rocher, dont la face formait un précipice escarpé. Suivant le cheval et la charrette, Gauvain entra dans la tour. Dans la salle, ils rencontrèrent une demoiselle élégamment vêtue, dont il n'en était point de plus belle dans le pays, et avec elle ils virent venir deux charmantes et belles jeunes filles. Dès qu'elles virent monseigneur Gauvain, elles l'accueillirent joyeusement et le saluèrent, puis demandèrent des nouvelles de l'autre chevalier : « Nain, de quel crime ce chevalier est-il coupable, que tu conduis comme un estropié ? » Il ne voulut pas répondre à sa question, mais il fit descendre le chevalier de la charrette, puis il se retira, sans qu'ils sachent où il allait. Alors monseigneur Gauvain descend de cheval, et des valets s'avancent pour débarrasser les deux chevaliers de leurs armures. La demoiselle ordonna d'apporter deux manteaux verts, qu'ils revêtirent. Quand l'heure du souper arriva, un somptueux repas fut servi. La demoiselle s'assit à table à côté de monseigneur Gauvain. Ils n'auraient pas changé de logement pour en chercher un autre, car toute la soirée la demoiselle leur témoigna grand honneur et leur offrit une belle et plaisante compagnie.
Quand ils furent restés assis assez longtemps, deux longs et hauts lits furent préparés au milieu de la salle ; et il y avait un autre lit à côté, plus beau et plus splendide que les autres ; car, comme le témoigne l'histoire, il possédait toute l'excellence que l'on pouvait imaginer pour un lit. Quand le moment fut venu de se retirer, la demoiselle prit les deux hôtes à qui elle avait offert l'hospitalité ; elle leur montre les deux beaux, longs et larges lits, et dit : « Ces deux lits sont dressés ici pour le repos de vos corps ; mais dans celui-là, jamais personne ne s'est couché qui ne l'eût mérité : il n'a pas été dressé pour être utilisé par vous. » Le chevalier qui était arrivé chevauchant sur la charrette répond aussitôt : « Dites-moi, dit-il, pour quelle raison ce lit est inaccessible. » Étant parfaitement informée à ce sujet, elle répond sans hésiter : « Ce n'est pas à vous de poser ou de faire une telle question. Tout chevalier est déshonoré dans le pays après avoir été dans une charrette, et il n'est pas séant qu'il se préoccupe de la question sur laquelle vous m'avez interrogée ; et surtout il n'est pas juste qu'il se couche sur ce lit, car il paierait bientôt cher son acte. Un si riche lit n'a pas été préparé pour vous, et vous paieriez cher le fait d'avoir jamais nourri une telle pensée. » Il répond : « Vous verrez cela dans un instant... » « Vais-je le voir ? » « Oui. » « Cela apparaîtra bientôt. » « Par ma tête, répond le chevalier, je ne sais pas qui doit payer la pénalité. Mais qui que ce soit qui puisse s'y opposer ou le désapprouver, j'ai l'intention de me coucher sur ce lit et de m'y reposer à mon aise. » Alors il se déshabilla aussitôt dans le lit, qui était long et surélevé d'une demi-aune au-dessus des deux autres, et était recouvert d'un drap de soie jaune et d'une couverture aux étoiles dorées. Les fourrures n'étaient pas de vair pelé mais de zibeline ; la couverture qu'il avait sur lui aurait été digne d'un roi. Le matelas n'était pas fait de paille, de joncs ou de vieilles nattes. À minuit, une lance descendit soudain des chevrons, comme avec l'intention d'épingler le chevalier par les flancs sur la couverture et les draps blancs où il gisait. À la lance était attaché un pennon tout en flammes. La couverture, les draps et le lit lui-même prirent feu instantanément. Et la pointe de la lance passa si près du côté du chevalier qu'elle entama un peu la peau, sans le blesser gravement. Alors le chevalier se leva, éteignit le feu et, prenant la lance, la fit tournoyer au milieu de la salle, tout cela sans quitter son lit ; il se recoucha plutôt et dormit aussi paisiblement qu'auparavant.
Au matin, à la pointe du jour, la demoiselle de la tour fit célébrer la messe pour eux, et leur fit lever et vêtir. Une fois la messe célébrée, le chevalier qui avait chevauché dans la charrette s'assit pensivement à une fenêtre qui donnait sur la prairie, et il contempla les champs en contrebas. La demoiselle vint à une autre fenêtre toute proche, et là, monseigneur Gauvain s'entretint avec elle en privé durant quelque temps, d'on ne sait quoi. J'ignore quels mots furent prononcés, mais alors qu'ils étaient appuyés au rebord de la fenêtre, ils virent porter le long de la rivière, à travers les champs, une bière sur laquelle gisait un chevalier, et trois demoiselles marchaient à ses côtés, pleurant amèrement. Derrière la bière, ils virent approcher une foule, avec à sa tête un grand chevalier qui menait par la bride le cheval d'une belle dame. Le chevalier à la fenêtre sut qu'il s'agissait de la Reine. Il continua de la contempler attentivement et avec ravissement aussi longtemps qu'elle fut visible. Et quand il ne put plus la voir, il eut l'intention de se précipiter dehors et de se briser le corps en bas. Et il se serait laissé tomber si monseigneur Gauvain ne l'avait vu et ne l'avait retenu, en disant : « Je vous en prie, sire, soyez tranquille maintenant. Pour l'amour de Dieu, ne songez plus jamais à commettre une telle folie. Il est mal de mépriser votre vie. » « Il a parfaitement raison », dit la demoiselle ; « car la nouvelle de son déshonneur ne sera-t-elle pas connue partout ? Depuis qu'il a été sur la charrette, il a de bonnes raisons de vouloir mourir, car il vaudrait mieux pour lui être mort que vivant. Sa vie sera désormais faite de honte, de tourments et de malheur. » Puis les chevaliers demandèrent leurs armes et s'armèrent, la demoiselle les traitant avec courtoisie, distinction et générosité ; car après avoir assez plaisanté avec le chevalier et l'avoir tourné en dérision, elle lui offrit un cheval et une lance en signe de sa bienveillance. Les chevaliers prirent alors congé de la demoiselle avec courtoisie et politesse, la saluant d'abord, puis s'en allant dans la direction prise par la foule qu'ils avaient vue. C'est ainsi qu'ils quittèrent la ville sans leur adresser la parole. Ils se dirigèrent rapidement vers l'endroit où ils avaient vu la Reine, mais ils ne rattrapèrent pas le cortège, qui avait avancé vivement. Après avoir quitté les champs, les chevaliers entrèrent dans un lieu clos et trouvèrent un chemin battu. Ils avancèrent à travers bois jusqu'à l'heure de none, puis à un carrefour ils rencontrèrent une demoiselle, qu'ils saluèrent tous deux, chacun lui demandant et la priant de leur dire, si elle le savait, où la Reine avait été emmenée. Répondant avec intelligence, elle leur dit : « Si vous vouliez me donner votre parole, je pourrais vous mettre sur la bonne voie et le bon chemin, et je vous dirais le nom du pays et celui du chevalier qui la conduit ; mais quiconque tenterait d'entrer dans ce pays devra endurer de rudes épreuves, car avant de pouvoir y parvenir, il devra beaucoup souffrir. » Alors monseigneur Gauvain répondit : « Demoiselle, que Dieu m'aide, je promets de mettre toute ma force à votre disposition et à votre service, quand il vous plaira, si vous voulez me dire la vérité maintenant. » Et celui qui avait été sur la charrette ne dit pas qu'il lui promettait toute sa force ; mais il proclame, tel un homme que l'amour rend riche, puissant et audacieux pour toute entreprise, qu'à l'instant même et sans hésitation il lui promettra tout ce qu'elle désire, et il se met entièrement à sa disposition. « Alors je vous dirai la vérité », dit-elle. Puis la demoiselle leur raconte l'histoire suivante : « En vérité, mes seigneurs, Méléagant, un chevalier grand et puissant, fils du roi de Gorre, l'a emmenée dans le royaume d'où aucun étranger ne revient, mais où il doit par force demeurer en servitude et en exil. » Alors ils lui demandent : « Demoiselle, où est ce pays ? Où pouvons-nous trouver le chemin pour nous y rendre ? » Elle répond : « Vous l'apprendrez bientôt ; mais soyez certains que vous rencontrerez maints obstacles et passages difficiles, car il n'est pas aisé d'y entrer sans la permission du roi, dont le nom est Bademagu ; toutefois, il est possible d'entrer par deux chemins fort périlleux et par deux passages très difficiles. L'un est appelé le pont sous l'eau, car le pont est sous l'eau, et il y a autant d'eau en dessous qu'au-dessus, de sorte que le pont est exactement au milieu ; et il n'a qu'un pied et demi de largeur et d'épaisseur. Ce choix est certainement à éviter, et pourtant c'est le moins dangereux des deux. En outre, il y a un certain nombre d'autres obstacles dont je ne dirai rien. L'autre pont est encore plus impraticable et bien plus périlleux, n'ayant jamais été franchi par l'homme. Il est tout comme une épée tranchante, et c'est pourquoi tous les gens l'appellent le "pont de l'épée". Maintenant je vous ai dit toute la vérité que je connais. » Mais ils lui demandent encore une fois : « Demoiselle, daignez nous montrer ces deux passages. » Ce à quoi la demoiselle répond : « Ce chemin-ci est le plus direct vers le pont sous l'eau, et celui-là conduit tout droit au pont de l'épée. » Alors le chevalier, qui avait été sur la charrette, dit : « Sire, je suis prêt à partager avec vous sans préjugé : prenez l'une de ces deux routes, et laissez-moi l'autre ; prenez celle que vous préférez. » « En vérité », répond monseigneur Gauvain, « les deux sont rudes et dangereuses : je ne suis pas habile à faire un tel choix, et je sais à peine laquelle prendre ; mais il n'est pas juste que j'hésite alors que vous m'avez laissé le choix : je choisirai le pont sous l'eau. » L'autre répond : « Alors je dois aller sans me plaindre au pont de l'épée, ce que j'accepte de faire. » Là-dessus, ils se séparent tous les trois, chacun recommandant les autres très courtoisement à Dieu. Et quand elle les voit partir, elle dit : « Chacun de vous me doit une faveur de mon choix, quand il me plaira de la demander. Prenez garde de ne pas l'oublier. » « Nous ne l'oublierons sûrement pas, douce amie », s'écrient les deux chevaliers. Puis chacun va son chemin, et celui de la charrette est occupé par de profondes réflexions, tel un homme qui n'a aucune force ni aucune défense contre l'amour qui le tient sous sa coupe. Ses pensées sont telles qu'il s'oublie totalement, et il ne sait s'il est mort ou vivant, oubliant même son propre nom, ne sachant s'il est armé ou non, ou où il va ou d'où il vient. Il n'a en tête qu'une seule créature, et pour elle sa pensée est si occupée qu'il ne voit ni n'entend rien d'autre. Et son cheval l'emporte rapidement, ne suivant aucun chemin détourné, mais le meilleur et le plus direct ; et procédant ainsi sans guide, il l'amène dans une plaine ouverte. Dans cette plaine il y avait un gué, de l'autre côté duquel se tenait un chevalier armé qui le gardait, et en sa compagnie se trouvait une demoiselle venue sur un palefroi. À cette heure l'après-midi était bien avancée, et pourtant le chevalier, sans changement et sans fatigue, poursuivait ses pensées. Le cheval, ayant très soif, voit clairement le gué, et aussitôt qu'il le voit, il se hâte vers lui. Alors celui de l'autre côté s'écrie : « Chevalier, je garde le gué, et je vous interdis de traverser. » Il ne lui prête aucune attention, et n'entend point ses paroles, étant toujours plongé dans ses pensées. Entre-temps, son cheval avançait rapidement vers l'eau. Le chevalier lui crie qu'il serait sage de se tenir à distance du gué, car il n'y a pas de passage par là ; et il jure par le cœur en sa poitrine qu'il le frappera s'il entre dans l'eau. Mais ses menaces ne sont point entendues, et il lui crie une troisième fois : « Chevalier, n'entrez pas dans le gué contre ma volonté et mon interdiction ; car, par ma tête, je vous frapperai dès que je vous verrai dans le gué. » Mais il est si plongé dans ses pensées qu'il ne l'entend pas. Et le cheval, quittant rapidement la rive, saute dans le gué et commence avidement à boire. Et le chevalier dit qu'il le paiera, que son bouclier et le haubert qu'il porte sur le dos ne lui seront d'aucun secours. D'abord, il met son cheval au galop, et du galop il le pousse à la course, et il frappe le chevalier si fort qu'il le renverse tout de son long dans le gué qu'il lui avait interdit de traverser. Sa lance vola de sa main et le bouclier de son cou. Quand il sent l'eau, il frissonne, et bien qu'étourdi, il bondit sur ses pieds, tel un homme réveillé d'un sommeil, écoutant et regardant autour de lui avec étonnement, pour voir qui cela peut être qui l'a frappé. Puis face à face avec l'autre chevalier, il dit : « Vassal, dites-moi pourquoi vous m'avez frappé, alors que je n'étais pas conscient de votre présence, et que je ne vous avais fait aucun tort. » « Sur ma parole, vous m'aviez fait tort », dit l'autre : « ne m'avez-vous pas traité avec dédain quand je vous ai interdit trois fois de traverser le gué, en vous criant dessus aussi fort que je le pouvais ? Vous m'avez sûrement entendu vous défier au moins deux ou trois fois, et vous êtes entré malgré moi, bien que je vous aie dit que je vous frapperais dès que je vous verrais dans le gué. » Alors le chevalier lui répond : « Quiconque vous a entendu ou vous a vu, qu'il soit damné, pour ce qui me concerne. J'étais probablement plongé dans mes pensées quand vous m'avez interdit de traverser le gué. Mais soyez assuré que je vous ferais le regretter, si je pouvais seulement poser l'une de mes mains sur votre bride. » Et l'autre répond : « Eh quoi, qu'en est-il ? Si vous l'osez, vous pouvez saisir ma bride ici et maintenant. Je n'estime pas vos fières menaces plus qu'une poignée de cendres. » Et il répond : « Cela me convient parfaitement. Quoi qu'il advienne, je voudrais poser mes mains sur vous. » Alors l'autre chevalier avance jusqu'au milieu du gué, où l'autre pose sa main gauche sur sa bride, et sa main droite sur sa jambe, tirant, traînant et pressant si rudement qu'il proteste, pensant qu'il lui arracherait la jambe de son corps. Alors il le supplie de lâcher prise, en disant : « Chevalier, s'il te plaît de me combattre à armes égales, prends ton bouclier, ton cheval et ta lance, et joute avec moi. » Il répond : « Cela, je ne le ferai point, sur ma parole ; car je suppose que tu t'enfuirais dès que tu aurais échappé à mon emprise. » Entendant cela, il fut très honteux, et dit : « Chevalier, monte ton cheval, en confiance, car je te donnerai loyalement ma parole que je ne reculerai ni ne m'enfuirai. » Alors une fois de plus il lui répond : « D'abord, tu devras le jurer, et j'insiste pour recevoir ton serment que tu ne t'enfuiras ni ne reculeras, ni ne me toucheras, ni ne m'approcheras jusqu'à ce que tu me voies sur mon cheval ; je te traiterai très généreusement si, quand tu es entre mes mains, je te laisse partir. » Il ne peut rien faire d'autre que donner son serment ; et quand l'autre l'entend jurer, il ramasse son bouclier et sa lance qui flottaient dans le gué et avaient déjà été emportés assez loin en aval ; puis il revient et reprend son cheval. Après l'avoir rattrapé et monté, il saisit le bouclier par les courroies et met sa lance en arrêt. Puis chacun éperonne vers l'autre aussi vite que leurs chevaux peuvent les porter. Et celui qui devait défendre le gué attaque le premier l'autre, le frappant si fort que sa lance est complètement brisée. L'autre le frappe en retour de telle sorte qu'il le jette prostré dans le gué, et l'eau se referme sur lui. Ayant accompli cela, il se retire et met pied à terre, pensant qu'il pourrait chasser et repousser une centaine de semblables. Tandis qu'il tire du fourreau son épée d'acier, l'autre bondit et tire son excellente lame étincelante. Alors ils s'entrechoquent à nouveau, avançant et se couvrant avec les boucliers qui brillent d'or. Sans cesse et sans repos ils manient leurs épées ; ils ont le courage de porter tant de coups que le combat est finalement si long que le Chevalier de la Charrette est très honteux dans son cœur, pensant qu'il commence bien mal l'entreprise qu'il a engagée, ayant passé tant de temps à vaincre un seul chevalier. S'il avait rencontré hier une centaine de tels hommes, il ne pense ni ne croit qu'ils auraient pu lui résister ; aussi est-il maintenant très affligé et courroucé d'être dans un tel état d'épuisement qu'il manque ses coups et perd son temps. Alors il court sur lui et le presse si fort que l'autre chevalier cède et s'enfuit. Malgré sa réticence, il laisse le gué et le passage libres. Mais l'autre le poursuit jusqu'à ce qu'il tombe en avant sur les mains ; alors celui de la charrette accourt vers lui, jurant par tout ce qu'il voit qu'il regrettera le jour où il l'a renversé dans le gué et a troublé sa rêverie. La demoiselle, que le chevalier avait avec lui, en entendant les menaces, est dans une grande crainte, et le supplie, pour l'amour d'elle, de s'abstenir de le tuer ; mais il lui dit qu'il doit le faire, et ne peut lui montrer aucune miséricorde pour l'amour d'elle, au vu du tort honteux qu'il lui a fait. Alors, l'épée au poing, il approche le chevalier qui crie dans une grande consternation : « Pour l'amour de Dieu et pour le mien, accordez-moi la miséricorde que je vous demande. » Et il répond : « Que Dieu me sauve, personne ne m'a jamais offensé au point que je ne lui montre miséricorde une fois, pour l'amour de Dieu comme il est juste, s'il me le demande au nom de Dieu. Et ainsi je serai miséricordieux envers toi ; car je ne dois pas te refuser quand tu m'as supplié. Mais d'abord, tu me donneras ta parole de te constituer mon prisonnier chaque fois que je voudrai te convoquer. » Bien qu'il fût difficile de le faire, il le lui promit. Aussitôt la demoiselle dit : « Ô chevalier, puisque tu as accordé la miséricorde qu'il t'a demandée, si jamais tu as brisé quelque lien, pour l'amour de moi, sois maintenant miséricordieux et délie ce prisonnier de sa parole. Rends-le libre à ma demande, à condition que, le moment venu, je ferai tout mon possible pour te récompenser de quelque manière que tu choisiras. » Alors il se déclare satisfait de la promesse qu'elle a faite, et rend le chevalier à la liberté. Alors elle est honteuse et anxieuse, pensant qu'il la reconnaîtra, ce qu'elle ne souhaitait pas. Mais il s'en va aussitôt, le chevalier et la demoiselle le recommandant à Dieu, et prenant congé de lui. Il leur accorde la permission de partir, tandis que lui-même poursuit sa route, jusqu'à ce que, tard dans l'après-midi, il rencontrât une demoiselle qui venait, très belle et charmante, bien vêtue et richement parée. La demoiselle le salue avec prudence et courtoisie, et il répond : « Demoiselle, que Dieu vous accorde santé et bonheur. » Alors la demoiselle lui dit : « Sire, ma demeure est préparée pour vous, si vous voulez accepter mon hospitalité, mais vous n'y trouverez refuge qu'à condition que vous couchiez avec moi ; c'est à ces termes que je propose et fais l'offre. » Ils ne sont pas rares ceux qui l'auraient remerciée cinq cents fois pour un tel don ; mais il est très mécontent, et fit une réponse fort différente : « Demoiselle, je vous remercie pour l'offre de votre maison, et je l'estime hautement, mais, s'il vous plaît, je serais fort marri de coucher avec vous. » « Par mes yeux », dit la demoiselle, « alors je retire mon offre. » Et lui, puisque c'est inévitable, la laisse faire à sa guise, bien que son cœur s'afflige de donner son consentement. Il ne ressent plus maintenant que de la réticence ; mais une plus grande détresse sera la sienne quand il sera temps d'aller au lit. La demoiselle, elle aussi, qui l'emmène, passera par le chagrin et la lourdeur. Car il est possible qu'elle l'aime tant qu'elle ne voudra pas se séparer de lui. Aussitôt qu'il eut accédé à son souhait et à son désir, elle l'escorte jusqu'à un lieu fortifié, dont il n'en était point de plus beau en Thessalie ; car il était entièrement entouré d'un haut mur et d'un profond fossé, et il n'y avait aucun homme à l'intérieur, excepté celui qu'elle amenait avec elle.
Ici, elle avait fait construire pour sa résidence un certain nombre de belles chambres, et une vaste et spacieuse salle. Chevauchant le long d'une rive, ils approchèrent de leur lieu de gîte, et un pont-levis fut abaissé pour leur permettre de passer. Traversant le pont, ils entrèrent, et trouvèrent la salle ouverte avec son toit de tuiles. Par la porte ouverte ils passent, et voient une table dressée avec une large nappe blanche, sur laquelle les plats étaient posés, et les chandelles brûlant dans leurs chandeliers, et les coupes à boire en argent doré, et deux pots de vin, l'un rouge et l'autre blanc. Debout à côté de la table, à l'extrémité d'un banc, ils trouvèrent deux bassins d'eau chaude pour se laver les mains, avec une serviette richement brodée, toute blanche et propre, pour s'essuyer les mains. Aucun valet, serviteur ou écuyer ne pouvait être trouvé ou vu. Le chevalier, ôtant son bouclier de son cou, l'accroche à un crochet, et, prenant sa lance, la pose au-dessus sur un râtelier. Puis il descend de cheval, tout comme la demoiselle du sien. Le chevalier, pour sa part, fut satisfait qu'elle ne prît pas souci d'attendre qu'il l'aidât à descendre. Ayant mis pied à terre, elle court directement à une pièce et lui apporte un manteau court de drap écarlate qu'elle lui met. La salle n'était nullement obscure ; car outre la lumière des étoiles, il y avait là de nombreuses grandes chandelles torsadées allumées, de sorte que l'illumination était très vive. Quand elle eut jeté le manteau sur ses épaules, elle lui dit : « Ami, voici l'eau et la serviette ; il n'y a personne pour vous les présenter ou vous les offrir, sinon moi que vous voyez. Lavez vos mains, et puis asseyez-vous, quand vous en aurez envie. L'heure et le repas, comme vous pouvez le voir, exigent que vous le fassiez. » Il se lave, et puis volontiers et promptement prend sa place, et elle s'assied à côté de lui, et ils mangent et boivent ensemble, jusqu'au moment de quitter la table.
Après qu’ils se furent levés de table, la demoiselle dit au chevalier : « Sire, si cela ne vous déplaît, allez dehors vous divertir ; mais, je vous prie, ne tardez pas au-delà du moment où vous penserez que je dois être au lit. Ne craignez rien et ne soyez point embarrassé ; car alors vous pourrez venir à moi aussitôt, si vous voulez tenir la promesse que vous avez faite. » Et il répond : « Je tiendrai parole et reviendrai quand je croirai que le moment est venu. » Puis il sortit et demeura dans la cour jusqu’à ce qu’il pensât qu’il était temps de revenir et de tenir la promesse qu’il avait faite. Rentrant dans la salle, il ne voit rien de celle qui devait être sa dame ; car elle n’y était point. Ne la trouvant ni ne la voyant, il dit : « Où qu’elle soit, je la chercherai jusqu’à ce que je la trouve. » Il ne tarde point dans sa recherche, étant lié par la promesse qu’il lui avait faite. Entrant dans l’une des chambres, il entend une demoiselle crier hautement, et c’était celle-là même avec qui il devait coucher. Au même instant, il voit la porte d’une autre chambre rester ouverte, et, s’en approchant, il voit sous ses yeux un chevalier qui l’avait renversée et la tenait nue et étendue sur le lit. Elle, pensant qu’il était venu naturellement pour l’aider, cria : « À l’aide, à l’aide, toi chevalier qui es mon hôte. Si tu ne m’enlèves cet homme, je ne trouverai personne pour le faire ; si tu ne me secours promptement, il me fera outrage sous tes yeux. Tu es celui qui doit coucher avec moi, selon ta promesse ; et cet homme accomplira-t-il par force son désir sous tes yeux ? Gentil chevalier, fais un effort et hâte-toi de me porter aide. » Il voit que l’autre tenait la demoiselle brutalement découverte jusqu’à la ceinture, et il est honteux et courroucé de le voir l’assaillir ainsi ; pourtant, ce n’est point de la jalousie qu’il ressent, et il ne sera point fait cocu par lui. À la porte se tenaient pour gardes deux chevaliers complètement armés et l’épée nue. Derrière eux se tenaient quatre hommes d’armes, chacun armé d’une hache, de celles avec lesquelles on pourrait fendre une vache par l’échine aussi aisément qu’une racine de genévrier ou de genêt. Le chevalier hésita à la porte et pensa : « Dieu, que puis-je faire ? Je suis engagé dans une affaire qui n’est rien moins que la quête de la reine Guenièvre. Je ne devrais pas avoir le cœur d’un lièvre, quand pour elle je me suis engagé dans une telle quête. Si la lâcheté met son cœur en moi, et si je suis ses diktats, je n’atteindrai jamais ce que je cherche. Je suis déshonoré si je reste ici ; certes, j’ai honte même d’avoir songé à reculer. Mon cœur est bien triste et oppressé : maintenant je suis si honteux et navré que je mourrais volontiers pour avoir hésité ici si longtemps. Je ne le dis point par orgueil : mais que Dieu ait pitié de moi si je ne préfère mourir honorablement plutôt que de vivre une vie de honte ! Si mon chemin était libre, et si ces hommes me donnaient congé de passer sans contrainte, quel honneur en tirerais-je ? En vérité, en ce cas, le plus grand lâche qui vive passerait ; et tout le temps, j’entends cette pauvre créature appeler à l’aide sans cesse, et me rappeler ma promesse, et me reprocher par des railleries amères. » Puis il s’avance vers la porte, y poussant la tête et les épaules ; levant les yeux, il voit deux épées descendre. Il se retire, et les chevaliers ne purent retenir leurs coups : ils les avaient maniées avec une telle force que les épées frappèrent le sol, et toutes deux furent rompues en morceaux. Quand il voit que les épées sont brisées, il prête moins d’attention aux haches, les craignant et les redoutant bien moins. Se précipitant parmi eux, il frappe le premier garde au flanc, puis un autre. Les deux qui sont les plus proches de lui, il les bouscule et les repousse, les jetant tous deux à plat ; le troisième manqua son coup sur lui, mais le quatrième, qui l’attaqua, le frappe de sorte qu’il lui coupe son manteau et sa chemise, et tranche la chair blanche sur son épaule si bien que le sang ruisselle de la plaie. Mais lui, sans délai, et sans se plaindre de sa blessure, presse plus rapidement, jusqu’à ce qu’il frappe entre les tempes celui qui assaillait son hôtesse. Avant de partir, il essaiera de tenir son engagement envers elle. Il le fait se lever à contrecœur. Cependant, celui qui l’avait manqué vient à lui aussi vite qu’il peut et, levant son bras encore, s’attend à lui fendre la tête jusqu’aux dents avec la hache. Mais l’autre, alerte à se défendre, pousse le chevalier vers lui de telle sorte qu’il reçoit la hache juste où l’épaule rejoint le cou, si bien qu’ils sont fendus l’un l’autre. Puis le chevalier saisit la hache, l’arrachant vivement à celui qui la tient ; alors il lâche le chevalier qu’il tenait encore, et veille à sa propre défense ; car les chevaliers de la porte et les trois hommes aux haches l’attaquent tous férocement. Alors il sauta prestement entre le lit et le mur, et leur cria : « Venez maintenant, vous tous. S’il y en avait trente-sept, vous auriez tout le combat que vous voulez, avec moi si favorablement placé ; je ne serai jamais vaincu par vous. » Et la demoiselle, le regardant, s’écria : « Par mes yeux, vous n’avez nul souci à vous faire désormais là où je suis. » Alors aussitôt elle renvoie les chevaliers et les hommes d’armes, qui se retirent de là sur-le-champ, sans délai ni objection. Et la demoiselle poursuit : « Sire, vous m’avez bien défendue contre les gens de ma maison. Venez maintenant, et je vous mènerai. » Main dans la main ils entrent dans la salle, mais il n’était point du tout satisfait, et se serait volontiers dispensé d’elle.
Au milieu de la salle un lit avait été dressé, dont les draps n’étaient nullement souillés, mais blancs et larges et bien étendus. Le lit n’était point de paille hachée ou de couvertures grossières. Mais une étoffe de deux draps de soie avait été étendue sur le lit. La demoiselle se coucha la première, mais sans retirer sa chemise. Il eut grand mal à retirer ses chausses et à défaire les nœuds. Il en suait de peine ; pourtant, au milieu de toute la peine, sa promesse l’impulse et le presse. Est-ce donc une force réelle ? Oui, virtuellement ; car il sent qu’il est tenu par le devoir de prendre sa place aux côtés de la demoiselle. C’est sa promesse qui le pousse et dicte son acte. Ainsi il se couche aussitôt, mais comme elle, il ne retire point sa chemise. Il prend grand soin de ne point la toucher ; et quand il est au lit, il se tourne le plus loin possible d’elle, et ne lui dit pas un mot, tel un moine à qui la parole est interdite. Pas une fois il ne la regarde, ni ne lui montre aucune courtoisie. Pourquoi donc ? Parce que son cœur ne va pas vers elle. Elle était certes très belle et avenante, mais tout le monde n’est pas satisfait et touché par ce qui est beau et avenant. Le chevalier n’a qu’un seul cœur, et celui-ci n’est vraiment plus le sien, mais a été confié à quelqu’un d’autre, si bien qu’il ne peut le donner ailleurs. L’amour, qui tient tous les cœurs sous son joug, exige qu’il soit logé en un seul lieu. Tous les cœurs ? Non, seulement ceux qu’il estime. Et celui que l’amour daigne contrôler devrait se priser d’autant plus. L’amour prisait son cœur si hautement qu’il le contraignait d’une manière spéciale, et le rendait si fier de cette distinction que je ne suis point porté à lui faire reproche, s’il laisse là ce que l’amour interdit, et reste fixé là où il désire. La demoiselle voit clairement et sait qu’il déplaît à sa compagnie et qu’il s’en dispenserait volontiers, et que, n’ayant nul désir de gagner son amour, il ne tenterait point de la courtiser. Alors elle dit : « Mon seigneur, si vous ne vous en sentez point offensé, je partirai et retournerai me coucher dans ma propre chambre, et vous serez plus à l’aise. Je ne crois point que vous soyez satisfait de ma compagnie et de ma société. Ne m’estimez point moins si je vous dis ce que je pense. Maintenant prenez votre repos toute la nuit, car vous avez si bien tenu votre promesse que je n’ai aucun droit de vous faire d’autre requête. Ainsi je vous recommande à Dieu ; et je m’en irai. » Là-dessus elle se lève : le chevalier ne s’y oppose point, mais plutôt la laisse partir volontiers, tel celui qui est l’amant dévoué de quelqu’un d’autre ; la demoiselle le perçut clairement, et alla dans sa chambre, où elle se déshabilla complètement et se coucha, se disant à elle-même : « De tous les chevaliers que j’aie jamais connus, je n’en connus jamais un seul que j’estimerais la troisième partie d’un angevin en comparaison de celui-ci. Autant que je comprenne l’affaire, il a entre les mains une affaire plus périlleuse et grave que nulle autre jamais entreprise par un chevalier ; et puisse Dieu accorder qu’il y réussisse. » Puis elle s’endormit, et demeura au lit jusqu’à ce que l’aube du jour suivant apparût.
À l’aube elle s’éveille et se lève. Le chevalier s’éveille aussi, s’habillant et revêtant ses armes, sans attendre aucune aide. Puis la demoiselle vient et voit qu’il est déjà habillé. En le voyant, elle dit : « Puisse ce jour être heureux pour vous. » « Et puisse-t-il en être de même pour vous, demoiselle », répond le chevalier, ajoutant qu’il attend avec anxiété que quelqu’un lui amène son cheval. La demoiselle fait chercher le cheval et dit : « Sire, je voudrais vous accompagner pour quelque distance le long de la route, si vous étiez d’accord pour m’escorter et me conduire selon les coutumes et pratiques qui étaient observées avant que nous ne fussions faits captifs dans le royaume de Logres. » En ces jours, les coutumes et privilèges étaient tels que, si un chevalier trouvait une demoiselle ou une jeune fille seule, et s’il tenait à son bon renom, il ne la traiterait pas plus avec déshonneur qu’il ne se trancherait la gorge lui-même. Et s’il l’assaillait, il serait déshonoré pour toujours dans toute cour. Mais si, tandis qu’elle était sous son escorte, elle devait être gagnée par les armes par un autre qui l’engagerait au combat, alors cet autre chevalier pourrait faire d’elle ce qu’il lui plairait sans recevoir honte ni blâme. C’est pourquoi la demoiselle dit qu’elle irait avec lui, s’il avait le courage et la volonté de la protéger en sa compagnie, afin que personne ne lui fît aucun mal. Et il lui dit : « Personne ne vous fera de mal, je vous le promets, à moins qu’il ne me fasse mal le premier. » « Alors, dit-elle, j’irai avec vous. » Elle ordonne que son palefroi soit sellé, et son ordre est obéi aussitôt. Son palefroi fut amené avec le cheval du chevalier. Sans l’aide d’aucun écuyer, ils montent tous deux, et chevauchent rapidement au loin. Elle lui parle, mais ne se souciant point de ses paroles, il ne prête aucune attention à ce qu’elle dit. Il aime à penser, mais n’aime point parler. L’amour inflige très souvent de nouveau la blessure qu’il lui a donnée. Pourtant, il n’appliqua aucun cataplasme sur la blessure pour la guérir et la soulager, n’ayant nullement l’intention ou le désir d’obtenir un cataplasme ou de chercher un médecin, à moins que la blessure ne devienne plus douloureuse. Pourtant, il en est une dont il chercherait volontiers le remède... Ils suivent les routes et les sentiers dans la bonne direction jusqu’à ce qu’ils arrivent à une source, située au milieu d’un champ, et bordée par un bassin de pierre. Quelqu’un avait oublié sur la pierre un peigne d’ivoire doré. Jamais depuis les temps anciens sage ou fou n’a vu un tel peigne. Dans ses dents il y avait presque une poignée de cheveux appartenant à celle qui avait utilisé le peigne.
Quand la demoiselle remarque la source, et voit la pierre, elle ne souhaite pas que son compagnon la voie ; ainsi elle tourne dans une autre direction. Et lui, agréablement occupé de ses propres pensées, ne remarque pas tout de suite qu’elle l’entraîne à l’écart ; mais quand enfin il le remarque, il craint d’être abusé, pensant qu’elle cède et qu’elle fait un détour afin d’éviter quelque danger. « Voyez ici, demoiselle, crie-t-il, vous n’allez pas correctement ; venez par ici ! Personne, je pense, n’alla jamais tout droit qui quitta cette route. » « Sire, c’est un meilleur chemin pour nous, dit la demoiselle, j’en suis sûre. » Alors il lui répond : « Je ne sais, demoiselle, ce que vous pensez ; mais vous pouvez clairement voir que le chemin battu se trouve par ici ; et puisque j’ai commencé à le suivre, je ne ferai point de détour. Ainsi venez maintenant, si vous voulez, car je continuerai par ce chemin. » Puis ils vont de l’avant jusqu’à ce qu’ils arrivent près du bassin de pierre et voient le peigne. Le chevalier dit : « Je ne me souviens certes jamais d’avoir vu un aussi beau peigne que celui-ci. » « Laissez-le-moi avoir, dit la demoiselle. — Volontiers, demoiselle, répond-il. » Puis il se penche et le ramasse. Tout en le tenant, il le regarde fixement, contemplant les cheveux jusqu’à ce que la demoiselle commence à rire. Quand il la voit faire ainsi, il la supplie de lui dire pourquoi elle rit. Et elle dit : « Ne vous en souciez pas, car je ne vous le dirai jamais. — Pourquoi pas ? demande-t-il. — Parce que je ne souhaite point le faire. » Et quand il entend cela, il l’implore comme celui qui soutient que les amants devraient garder la foi mutuellement : « Demoiselle, si vous aimez quelque chose passionnément, par cela je vous implore et conjure et prie de ne pas me cacher la raison pour laquelle vous riez. — Votre appel est si fort, dit-elle, que je vous le dirai et ne cacherai rien. Je suis sûre, comme je le suis de toute chose, que ce peigne appartenait à la Reine. Et vous pouvez me croire sur parole que ce sont là des mèches des cheveux de la Reine que vous voyez être si beaux, si clairs et radiants, et qui s’accrochent aux dents du peigne ; ils n’ont certes jamais poussé nulle part ailleurs. » Alors le chevalier répondit : « Sur ma parole, il y a beaucoup de reines et de rois ; de quelle reine voulez-vous parler ? » Et elle répondit : « En vérité, beau sire, c’est de la femme du roi Arthur dont je parle. » Quand il entend cela, il n’a pas la force d’empêcher de pencher la tête sur son pommeau de selle. Et quand la demoiselle le voit ainsi, elle est étonnée et terrifiée, pensant qu’il est sur le point de tomber. Ne la blâmez point pour sa peur, car elle le croyait en pâmoison. Il aurait tout aussi bien pu s’évanouir, si près était-il de le faire ; car en son cœur il ressentait un tel deuil que pour un long moment il perdit couleur et parole. Et la demoiselle descend, et court aussi vite que possible pour le soutenir et le secourir ; car elle n’aurait souhaité pour rien au monde le voir tomber. Quand il la vit, il se sentit honteux, et dit : « Pourquoi avez-vous besoin de me porter aide ? » Vous ne devez point supposer que la demoiselle lui dit pourquoi ; car il aurait été honteux et navré, et cela l’aurait ennuyé et troublé, si elle lui avait confessé la vérité. Ainsi elle prit grand soin de ne point dire la vérité, mais lui répondit avec tact : « Sire, je suis descendue pour prendre le peigne ; car j’étais si anxieuse de le tenir dans ma main que je ne pouvais plus attendre. » Voulant qu’elle eût le peigne, il le lui donne, en retirant d’abord les cheveux si soigneusement qu’il n’en déchire aucun. Jamais l’œil de l’homme ne verra rien recevoir tel honneur que lorsqu’il commence à adorer ces tresses. Cent mille fois il les élève à ses yeux et à sa bouche, à son front et à son visage : il manifeste sa joie de toute manière, se considérant maintenant riche et heureux. Il les dépose dans son sein près de son cœur, entre la chemise et la chair. Il ne les échangerait pas pour une charretée d’émeraudes et d’escarboucles, et il ne pense point qu’aucune plaie ou maladie puisse désormais l’affliger ; il tient pour rien essence de perle, thériaque, et le remède pour la pleurésie ; même pour saint Martin et saint Jacques il n’a nul besoin ; car il a une telle confiance en ces cheveux qu’il ne requiert nulle autre aide. Mais comment étaient ces cheveux ? Si je dis la vérité à ce sujet, vous penserez que je suis un fou diseur de mensonges. Quand le marché est plein à la foire annuelle de saint Denis, et quand les marchandises sont le plus abondamment étalées, même alors le chevalier ne prendrait pas toute cette richesse, à moins d’avoir trouvé ces tresses aussi. Et si vous voulez savoir la vérité, de l’or cent mille fois raffiné, et fondu autant de fois, serait plus sombre que n’est la nuit comparée au plus brillant jour d’été que nous ayons eu cette année, si l’on voyait l’or et le plaçait à côté de ces cheveux. Mais pourquoi en ferais-je une longue histoire ? La demoiselle remonte avec le peigne en sa possession ; tandis que lui se délecte et se réjouit des tresses dans son sein. Quittant la plaine, ils arrivent à une forêt et prennent un raccourci à travers elle jusqu’à ce qu’ils arrivent à un endroit étroit, où ils doivent aller à la file ; car il aurait été impossible de chevaucher deux chevaux de front. Là où le chemin était le plus étroit, ils voient un chevalier s’approcher. Aussitôt qu’elle le vit, la demoiselle le reconnut, et dit : « Sire chevalier, voyez-vous celui qui là-bas vient contre nous tout armé et prêt pour une bataille ? Je sais quelle est son intention : il pense maintenant qu’il ne peut manquer de m’emmener sans défense avec lui. Il m’aime, mais il est très fou de le faire. En personne, et par messager, il me fait la cour depuis longtemps. Mais mon amour n’est point à sa portée, car je ne l’aimerais sous aucune considération, ainsi m’aide Dieu ! Je me tuerais plutôt que de donner mon amour à celui-là. Je ne doute point qu’il soit ravi maintenant, et qu’il soit aussi satisfait que s’il m’avait déjà en son pouvoir. Mais maintenant je verrai ce que vous pouvez faire, et je verrai combien vous êtes brave, et il deviendra apparent si votre escorte peut me protéger. Si vous pouvez me protéger maintenant, je ne manquerai point de proclamer que vous êtes brave et très digne. » Et il lui répondit : « Allez, allez ! » ce qui revenait à dire : « Je ne suis point inquiet ; il n’est nul besoin que vous soyez tourmentée par ce que vous avez dit. »
Tandis qu’ils s’en allaient en devisant ainsi, le chevalier, qui était seul, chevauchait rapidement vers eux au grand galop. Il avait d’autant plus hâte de se hâter qu’il se sentait plus assuré de son succès ; il s’estimait heureux de voir maintenant celle qu’il aime le plus tendrement. Dès qu’il l’approche, il la salue avec des paroles qui viennent du cœur : « Bienvenue à celle, d’où qu’elle vienne, que je désire le plus, mais qui m’a causé jusqu’ici le moins de joie et le plus de détresse ! » Il n’est pas convenable qu’elle soit si avare de son parler qu’elle ne lui rende son salut, au moins de vive voix. Le chevalier est grandement exalté quand la demoiselle le salue ; bien qu’elle ne prenne pas ces mots au sérieux, et que l’effort ne lui coûte rien. Pourtant, s’il avait été à cet instant vainqueur dans un tournoi, il ne se serait pas estimé si haut, ni n’aurait pensé avoir conquis tant d’honneur et de renom. Étant maintenant plus confiant en sa valeur, il saisit la bride et dit : « Maintenant je vais vous emmener : j’ai aujourd’hui bien navigué pour être arrivé enfin à un si bon port. Mes tourments sont à leur fin : après les périls, j’ai atteint un havre ; après le chagrin, j’ai atteint le bonheur ; après la douleur, j’ai la santé parfaite ; j’ai maintenant accompli mon désir, quand je vous trouve en tel état que je puis, sans résistance, vous emmener avec moi sur-le-champ. » Alors elle dit : « Vous n’avez aucun avantage, car je suis sous l’escorte de ce chevalier. » « Certes, l’escorte ne vaut pas grand-chose, dit-il, et je vais vous emmener tout de suite. Ce chevalier aurait le temps de manger un boisseau de sel avant de pouvoir vous défendre contre moi ; je pense que je ne pourrais jamais rencontrer un chevalier à qui je ne vous ravisserais. Et puisque je vous trouve ici si opportunément, bien qu’il puisse faire de son mieux pour l’empêcher, je vous prendrai sous ses yeux, si mécontent qu’il puisse être. » L’autre n’est pas courroucé par toute la fierté qu’il entend exprimer, mais sans aucune impudence ni vantardise, il commence ainsi à le défier pour elle : « Sire, ne soyez pas pressé, et ne gaspillez pas vos paroles, mais parlez un peu raisonnablement. Vous ne serez point privé de ce qui vous appartient à juste titre en elle. Vous devez savoir, cependant, que la demoiselle est venue ici sous ma protection. Laissez-la tranquille maintenant, car vous l’avez assez retenue ! » L’autre leur donne la permission de le brûler s’il ne l’emmène pas malgré lui. Alors l’autre dit : « Il ne serait pas juste que je vous laisse l’emmener ; je préférerais me battre avec vous. Mais si nous voulions nous battre, nous ne pourrions nullement le faire sur ce chemin étroit. Allons en quelque lieu plat, un pré ou un champ découvert. » Et il répond que cela lui conviendra parfaitement : « Certes, j’y consens : vous avez tout à fait raison, cette route est trop étroite. Mon cheval est si gêné ici que je crains qu’il ne se brise le flanc avant que je puisse le faire tourner. » Alors, avec grande difficulté, il tourne, et son cheval s’échappe sans aucune blessure ni dommage. Puis il dit : « En vérité, je suis fort chagriné que nous ne nous soyons pas rencontrés en un lieu favorable et en présence d’autres hommes, car j’aurais été heureux qu’ils voient lequel de nous deux est le meilleur. Venez maintenant, commençons nos recherches : nous trouverons aux alentours quelque grand espace large et découvert. » Alors ils s’en vont vers un pré, où il y avait des servantes, des chevaliers et des demoiselles jouant à divers jeux dans cet endroit agréable. Ils n’étaient pas tous occupés à des loisirs oisifs, mais jouaient au trictrac, aux échecs ou aux dés, et étaient visiblement agréablement employés. La plupart étaient occupés à de tels jeux ; mais les autres là-bas s’adonnaient aux sports, dansant, chantant, faisant des culbutes, sautant et luttant les uns avec les autres.
Un chevalier quelque peu avancé en âge était de l’autre côté du pré, assis sur un coursier espagnol alezan. Sa bride et sa selle étaient d’or, et ses cheveux grisonnaient. Une main pendait à son côté avec une grâce aisée. Le temps étant beau, il était en chemise, avec un court manteau d’écarlate et de fourrure jeté sur ses épaules, et ainsi il regardait les jeux et les danses. De l’autre côté du champ, près d’un sentier, il y avait vingt-trois chevaliers montés sur de bons coursiers irlandais. Dès que les trois nouveaux arrivants apparaissent, ils cessent tous leur jeu et crient à travers les champs : « Voyez, là-bas vient le chevalier qui fut traîné dans la charrette ! Que personne ne poursuive son sport tant qu’il est parmi nous. Malheur à celui qui se soucie ou daigne jouer tant qu’il est ici ! » Pendant ce temps, celui qui aimait la demoiselle et la réclamait comme sienne s’approcha du vieux chevalier et dit : « Sire, j’ai atteint un grand bonheur ; que tous ceux qui veulent m’entendre maintenant disent que Dieu m’a accordé la chose que j’ai toujours le plus désirée ; Son don n’aurait pas été si grand s’Il m’avait couronné roi, et je ne Lui aurais pas été si redevable, et je n’aurais pas tant profité ; car ce que j’ai gagné est beau et bon. » « Je ne sais pas encore si elle est tienne », répond le chevalier à son fils. Mais ce dernier lui répond : « Ne le savez-vous pas ? Ne pouvez-vous donc le voir ? Pour l’amour de Dieu, sire, n’ayez plus de doute, quand vous voyez que je l’ai en ma possession. Dans cette forêt, d’où je viens, je l’ai rencontrée alors qu’elle était en chemin. Je pense que Dieu l’y a amenée pour moi, et je l’ai prise pour mienne. » « Je ne sais si cela sera permis par celui que je vois venir après toi ; il a l’air de venir te la réclamer. » Durant cette conversation, la danse avait cessé à cause du chevalier qu’ils voyaient, et ils ne jouaient plus gaiement à cause du dégoût et du mépris qu’ils éprouvaient pour lui. Mais le chevalier, sans délai, s’approcha rapidement après la demoiselle et dit : « Laissez la demoiselle, chevalier, car vous n’avez aucun droit sur elle ! Si vous l’osez, je suis prêt à me battre aussitôt avec vous pour sa défense. » Alors le vieux chevalier fit remarquer : « Ne l’avais-je pas su ? Beau fils, ne retenez plus la demoiselle, mais laissez-la aller. » Il n’apprécie guère ce conseil et jure qu’il ne la rendra pas : « Que Dieu ne m’accorde jamais la joie si je la lui cède ! Je l’ai, et je la garderai comme quelque chose qui est mien. La courroie et tous les brassards de mon bouclier seront d’abord brisés, et j’aurai perdu toute confiance en ma force et mes armes, mon épée et ma lance, avant que je ne lui abandonne ma maîtresse. » Et son père dit : « Je ne te laisserai pas te battre pour quelque raison que tu puisses avancer. Tu es trop confiant en ta bravoure. Alors obéis à mon commandement. » Mais lui, dans sa fierté, répond : « Quoi ? Suis-je un enfant pour être terrifié ? Plutôt ferai-je le serment qu’il n’y a point dans la terre ceinte par la mer un chevalier, où qu’il puisse demeurer, si excellent que je le laisserais l’avoir, et dont je ne m’attendrais pas à triompher rapidement. » Le père répond : « Beau fils, je ne doute pas que tu le penses vraiment, car tu es si confiant en ta force. Mais je ne veux pas te voir engager une lutte avec ce chevalier. » Alors il répond : « Je serai déshonoré si je suis votre conseil. Maudissez-moi si je tiens compte de votre avis et deviens un lâche à cause de vous, et ne fais pas tout mon possible dans le combat. Il est vrai qu’un homme se porte mal parmi ses parents : je pourrais faire une meilleure affaire ailleurs, car vous essayez de me tromper. Je suis sûr que là où je ne suis pas connu, je pourrais agir avec plus de grâce. Personne, qui ne me connaîtrait, n’essaierait de contrarier ma volonté ; tandis que vous m’ennuyez et me tourmentez. Je suis vexé par vos reproches. Vous savez bien que quand quelqu’un est blâmé, il éclate encore plus passionnément. Mais que Dieu ne me donne jamais la joie si je renonce à mon dessein à cause de vous ; plutôt me battrai-je malgré vous ! » « Par la foi que je porte à l’apôtre saint Pierre, dit son père, maintenant je vois que ma requête ne sert à rien. Je perds mon temps à te réprimander ; mais je trouverai bientôt les moyens de te contraindre contre ton gré à obéir à mes ordres et à t’y soumettre. » Sommant aussitôt tous les chevaliers de s’approcher, il leur ordonne de mettre la main sur son fils qu’il ne peut corriger, disant : « Je le ferai lier plutôt que de le laisser se battre. Vous êtes ici tous mes hommes, et vous me devez votre dévouement et votre service : par tous les fiefs que vous tenez de moi, je vous tiens pour responsables, et j’y ajoute ma prière. Il me semble qu’il doit être fou, et qu’il montre une fierté excessive, quand il refuse de respecter ma volonté. » Alors ils promettent de prendre soin de lui et disent que jamais, tant qu’il sera sous leur garde, il ne souhaitera se battre, mais qu’il doit renoncer à la demoiselle malgré lui. Puis ils se joignent tous et le saisissent par les bras et le cou. « Ne te trouves-tu pas insensé maintenant ? demande son père ; avoue la vérité : tu n’as pas la force ou le pouvoir de te battre ou de jouter, si déplaisant et difficile que cela puisse être pour toi de l’admettre. Tu seras sage de consentir à ma volonté et à mon plaisir. Sais-tu quelle est mon intention ? Afin d’atténuer quelque peu ta déception, je suis disposé à me joindre à toi, si tu le veux, pour suivre le chevalier aujourd’hui et demain, à travers bois et plaines, chacun monté sur son cheval. Peut-être trouverons-nous bientôt qu’il est d’un caractère et d’une tenue tels que je pourrais te laisser faire à ta guise et te battre avec lui. » À cette proposition, l’autre doit forcément consentir. Comme l’homme qui n’a pas d’alternative, il dit qu’il cédera, pourvu qu’ils le suivent tous deux. Et quand les gens dans le champ voient comment cette aventure a tourné, ils s’exclament tous : « Avez-vous vu ? Celui qui était monté sur la charrette a gagné un tel honneur ici qu’il emmène la maîtresse du fils de mon seigneur, et lui-même le permet. Nous pouvons bien supposer qu’il trouve en lui quelque mérite, quand il le laisse l’emmener. Maintenant maudit cent fois soit celui qui cesse plus longtemps son sport à cause de lui ! Venez, retournons à nos jeux. » Alors ils reprennent leurs jeux et leurs danses.
Sur ces entrefaites, le chevalier s’éloigne, sans rester plus longtemps sur le champ, et la demoiselle l’accompagne. Ils partent en hâte, tandis que le père et son fils les suivent à travers les champs fauchés jusqu’aux environs de trois heures, moment où ils arrivent, en un lieu très plaisant, à une église ; à côté du chœur, il y avait un cimetière entouré d’un mur. Le chevalier fut à la fois courtois et sage d’entrer dans l’église à pied et de faire sa prière à Dieu, tandis que la demoiselle tenait son cheval pour lui jusqu’à son retour. Quand il eut fait sa prière, et pendant qu’il revenait, un très vieux moine se présenta soudain ; sur quoi le chevalier lui demande poliment de lui dire ce qu’est ce lieu ; car il ne le sait pas. Et il lui dit que c’est un cimetière. Et l’autre dit : « Faites-moi entrer, que Dieu vous aide ! » « Volontiers, sire », et il le fait entrer. Suivant le moine, le chevalier contemple les plus belles tombes qu’on puisse trouver jusqu’à Dombes ou Pampelune ; et sur chaque tombe, il y avait des lettres gravées, racontant les noms de ceux qui étaient destinés à y être enterrés. Et il commença à lire les noms dans l’ordre, et tomba sur certains qui disaient : « Ici doit reposer Gauvain, ici Louis, et ici Yvain. » Après ces trois-là, il lut les noms de beaucoup d’autres parmi les plus célèbres et chéris chevaliers de cette terre ou de toute autre. Parmi les autres, il en trouve une de marbre, qui semble être neuve, et est plus riche et plus belle que toutes les autres. Appelant le moine, le chevalier demanda : « À quoi servent ces tombes ici ? » Et le moine répondit : « Vous avez déjà lu les inscriptions ; si vous avez compris, vous devez savoir ce qu’elles disent, et quel est le sens des tombes. » « Dites-moi maintenant, à quoi sert cette grande ? » Et l’ermite répondit : « Je vous le dirai. C’est un très grand sarcophage, plus grand que tout ce qui fut jamais fait ; on n’en vit jamais de si riche et de si bien sculpté. Il est magnifique au-dehors, et encore plus au-dedans. Mais vous n’avez pas à vous en préoccuper, car il ne pourra jamais vous être d’aucune utilité ; vous n’en verrez jamais l’intérieur ; car il faudrait sept hommes forts pour soulever le couvercle de pierre, si quelqu’un voulait l’ouvrir. Et vous pouvez être sûr que pour le soulever, il faudrait sept hommes plus forts que vous et moi. Il y a une inscription dessus qui dit que quiconque pourra soulever cette pierre par sa seule force libérera tous les hommes et femmes qui sont captifs dans le pays, d’où aucun esclave ou noble ne peut sortir, à moins d’être originaire de cette terre. Personne n’en est jamais revenu, mais ils sont détenus dans des prisons étrangères ; tandis que ceux du pays vont et viennent dedans et dehors comme il leur plaît. » Aussitôt le chevalier va saisir la pierre, et la soulève sans la moindre difficulté, plus facilement que dix hommes ne le feraient en exerçant toute leur force. Et le moine fut stupéfait, et tomba presque à la renverse à la vue de cette chose merveilleuse ; car il pensa qu’il ne verrait jamais plus pareille chose, et dit : « Sire, je suis très désireux de connaître votre nom. Me direz-vous quel il est ? » « Pas moi, dit le chevalier, sur ma parole. » « J’en suis certes désolé, dit-il ; mais si vous vouliez me le dire, vous me feriez une grande faveur, et pourriez vous faire du bien à vous-même. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ? » « Je suis un chevalier, comme vous pouvez le voir, et je suis né dans le royaume de Logre. Après tant d’informations, je préférerais être excusé. Maintenant, s’il vous plaît, dites-moi pour votre part qui doit reposer dans cette tombe. » « Sire, celui qui délivrera tous ceux qui sont retenus captifs dans le royaume d’où personne ne s’échappe. » Et quand il lui eut tout raconté, le chevalier le recommanda à Dieu et à tous Ses saints. Et alors, pour la première fois, il se sentit libre de retourner vers la demoiselle. Le vieux moine aux cheveux blancs l’escorte hors de l’église, et ils reprennent leur chemin. Tandis que la demoiselle monte, cependant, l’ermite lui raconte tout ce que le chevalier avait fait à l’intérieur, et puis il la supplia de lui dire, si elle le savait, quel était son nom ; mais elle lui assura qu’elle ne le savait pas, mais qu’il y avait une chose sûre qu’elle pouvait dire, à savoir qu’il n’y avait pas un tel chevalier en vie là où soufflent les quatre vents du ciel.
Alors la demoiselle prend congé de lui et chevauche rapidement après le chevalier. Puis ceux qui les suivaient arrivent et voient l’ermite debout seul devant l’église. Le vieux chevalier en chemise dit : « Sire, dites-nous, avez-vous vu un chevalier avec une demoiselle en sa compagnie ? » Et il répond : « Je ne serai pas réticent à vous dire tout ce que je sais, car ils viennent juste de passer par ici. Le chevalier était à l’intérieur là-bas, et a fait une chose très merveilleuse en soulevant la pierre de l’énorme tombe de marbre, tout seul et sans le moindre effort. Il est déterminé à secourir la Reine, et sans aucun doute il la secourra, ainsi que tous les autres gens. Vous savez bien qu’il doit en être ainsi, car vous avez souvent lu l’inscription sur la pierre. Aucun chevalier ne fut jamais né d’homme et de femme, et aucun chevalier ne fut jamais assis sur une selle, qui fût l’égal de cet homme. » Alors le père se tourne vers son fils et dit : « Fils, que penses-tu de lui maintenant ? N’est-ce pas un homme à respecter qui a accompli un tel exploit ? Maintenant tu sais qui avait tort, et si c’était toi ou moi. Je ne voudrais pas que tu te battes avec lui pour toute la ville d’Amiens ; et pourtant tu as lutté durement, avant que quiconque puisse t’en dissuader. Maintenant nous pouvons tout aussi bien faire demi-tour, car nous serions bien insensés de le suivre plus loin. » Et il répond : « Je suis d’accord. Il serait inutile de le suivre. Puisque c’est votre plaisir, retournons. » Ils furent très sages de revenir sur leurs pas. Et tout le temps la demoiselle chevauche près du chevalier, souhaitant le contraindre à faire attention à elle. Elle est impatiente d’apprendre son nom, et elle le supplie et le prie encore et encore de le lui dire, jusqu’à ce que, dans son agacement, il lui réponde : « Ne vous ai-je pas déjà dit que j’appartiens au royaume du Roi Arthur ? Je jure par Dieu et Sa bonté que vous n’apprendrez pas mon nom. » Alors elle lui demande de la laisser partir, et elle fera demi-tour, ce qu’il lui accorde volontiers.
Là-dessus, la demoiselle s'en va, et il chevauche seul jusqu’à ce qu’il se fît fort tard. Après les vêpres, vers l’heure des complies, tandis qu’il poursuivait sa route, il vit un chevalier qui revenait du bois où il avait chassé. Le heaume délacé, il chevauchait sur son grand destrier gris, auquel il avait attaché le gibier que Dieu lui avait permis de prendre. Ce gentilhomme vint rapidement à la rencontre du chevalier, lui offrant l'hospitalité. « Sire, dit-il, la nuit sera bientôt là. Il est temps pour vous d'être raisonnable et de chercher un gîte pour la nuit. J’ai une maison à moi tout près d'ici, où je vous mènerai. Nul ne vous logera jamais mieux que je ne le ferai, selon mes moyens : j’en serai très heureux, si vous y consentez. » « Pour ma part, j’accepte volontiers », dit-il. Le gentilhomme envoie aussitôt son fils en avant pour préparer la demeure et commencer les préparatifs du souper. Le jeune homme exécute volontiers son ordre sur-le-champ et s'en va à vive allure, tandis que les autres, qui ne sont point pressés, suivent le chemin paisiblement jusqu'à ce qu’ils arrivent à la maison. La femme du gentilhomme était une dame fort accomplie ; et il avait cinq fils qu’il aimait tendrement, trois d’entre eux n'étant que des jouvenceaux, et deux étant déjà chevaliers ; il avait aussi deux filles belles et charmantes, qui n'étaient pas encore mariées. Ils n’étaient pas originaires du pays, mais s'y trouvaient en captivité, retenus là depuis longtemps prisonniers, loin de leur terre natale de Logres. Lorsque le gentilhomme fit entrer le chevalier dans sa cour, la dame, avec ses fils et ses filles, bondit et courut à leur rencontre, rivalisant d’efforts pour lui faire honneur, tandis qu’ils le saluaient et l'aidaient à mettre pied à terre. Ni les sœurs ni les cinq frères ne firent grand cas de leur père, car ils savaient bien qu'il le voulait ainsi. Ils honorèrent le chevalier et lui souhaitèrent la bienvenue ; et lorsqu’ils l'eurent débarrassé de son armure, l'une des deux filles de son hôte jeta son propre manteau sur lui, le prenant de ses propres épaules pour le lui poser sur les épaules. Je n’ai point besoin de dire combien il fut bien servi au souper ; mais quand le repas fut achevé, ils ne sentirent plus aucune hésitation à parler de diverses affaires. D’abord, l'hôte commença à lui demander qui il était et de quel pays il venait, mais il ne s’enquit point de son nom. Le chevalier lui répondit sans détour : « Je suis du royaume de Logres et n'ai jamais été dans ce pays auparavant. » Et quand le gentilhomme entendit cela, il fut fort étonné, tout comme sa femme et ses enfants, et chacun d’eux fut saisi d'une profonde détresse. Alors ils commencèrent à lui dire : « Malheur à vous d'être venu ici, beau sire, car il n'en résultera que du tourment ! Car, tout comme nous, vous serez réduit à la servitude et à l’exil. » « D’où venez-vous donc, alors ? » demanda-t-il. « Sire, nous sommes de votre pays. Beaucoup d’hommes de votre pays sont tenus en servitude dans cette terre. Maudite soit la coutume, ainsi que ceux qui la maintiennent ! Aucun étranger ne vient ici qui ne soit contraint de rester en ce lieu où il est retenu. Car quiconque le souhaite peut entrer, mais une fois à l’intérieur, il doit rester. Quant à votre propre sort, vous pouvez être en repos : vous ne vous échapperez sans doute jamais d'ici. » Il réplique : « En vérité, je le ferai, si cela est possible. » À quoi le gentilhomme répond : « Comment ? Pensez-vous pouvoir vous échapper ? » « Oui, vraiment, s’il plaît à Dieu ; et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir. » « En ce cas, sans aucun doute, tous les autres seraient libérés ; car, dès que l’un parvient réellement à s'échapper de cette captivité, alors tous les autres peuvent partir sans être inquiétés. » Alors le gentilhomme se souvint qu’on lui avait dit et appris qu’un chevalier de grande excellence faisait route vers ce pays pour chercher la Reine, qui était retenue par le fils du roi, Meleagant ; et il se dit : « Sur ma parole, je crois que c’est lui, et je vais le lui dire. » Il lui dit donc : « Sire, ne me cachez point votre affaire, si je promets de vous donner le meilleur conseil que je connaisse. Je profiterai moi aussi de tout succès que vous pourriez obtenir. Révélez-moi la vérité sur votre mission, afin qu'elle soit à votre avantage tout autant qu’au mien. Je suis persuadé que vous êtes venu chercher la Reine dans ce pays et parmi ces gens païens, qui sont pires que les Sarrasins. » Et le chevalier répond : « Je ne suis venu pour aucun autre dessein. Je ne sais où ma dame est enfermée, mais je m'efforce ardemment de la secourir, et j'ai grand besoin de conseils. Donnez-moi tout conseil que vous pourrez. » Et il dit : « Sire, vous avez entrepris une tâche fort périlleuse. La route que vous suivez vous mènera tout droit au pont de l’Épée. Vous avez assurément besoin de conseils. Si vous vouliez suivre mon avis, vous vous rendriez au pont de l’Épée par une voie plus sûre, et je vous ferais escorter jusque-là. » Alors lui, dont l’esprit est fixé sur le chemin le plus direct, lui demande : « La route dont vous parlez est-elle aussi directe que l’autre chemin ? » « Non, elle ne l’est pas, dit-il ; elle est plus longue, mais plus sûre. » Alors il dit : « Je n’en ai que faire ; parlez-moi de cette route que je suis ! » « Je suis prêt à le faire, réplique-t-il ; mais je suis certain que vous n’irez pas bien si vous prenez une autre route que celle que je préconise. Demain, vous atteindrez un lieu où vous aurez du mal : on l’appelle le "passage pierreux". Dois-je vous dire à quel point il est difficile à franchir ? Un seul cheval peut y passer à la fois ; même deux hommes ne pourraient y passer de front, et le passage est bien gardé et défendu. Vous rencontrerez de la résistance dès votre arrivée. Vous essuierez maints coups d’épée et de lance, et devrez rendre la pareille avant de réussir à passer. » Et quand il eut achevé son récit, l'un des fils du gentilhomme, qui était chevalier, s'avança en disant : « Sire, si vous n’y voyez point d’inconvénient, j’irai avec ce gentilhomme. » Alors l'un des jouvenceaux bondit et dit : « J’irai, moi aussi. » Et le père leur donne volontiers son consentement à tous deux. Désormais, le chevalier n’aura pas à faire route seul, et il exprime sa gratitude, fort heureux de cette compagnie.
Puis la conversation cesse, et ils mènent le chevalier se coucher, où il fut heureux de s'endormir. Dès que le jour fut visible, il se leva, et ceux qui devaient l'accompagner se levèrent aussi. Les deux chevaliers revêtirent leur armure et prirent congé, tandis que le jeune homme s'en allait en avant. Ensemble, ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’heure de prime au "passage pierreux". Au milieu de celui-ci, ils trouvèrent une tour de bois, où il y avait toujours un homme en faction. Avant qu’ils n’approchent, celui qui était sur la tour les vit et cria deux fois à haute voix : « Malheur à cet homme qui vient ! » Et soudain, voyez ! Un chevalier sortit de la tour, monté et armé d'une armure toute neuve, et escorté de chaque côté par des serviteurs portant des haches tranchantes. Puis, quand l’autre approche du passage, celui qui le défend commence à l'accabler d'injures au sujet de la charrette, disant : « Vassal, tu es bien audacieux et insensé, en vérité, d’être entré dans ce pays. Nul homme ne devrait jamais venir ici s'il a voyagé dans une charrette, et que Dieu lui refuse Sa bénédiction ! » Alors ils s'éperonnent l’un vers l’autre au plus grand galop de leurs chevaux. Et celui qui devait garder le passage brise aussitôt sa lance et laisse tomber les deux morceaux ; l’autre le frappe au cou, l’atteignant sous l’écu, et le jette à terre, prostré sur les pierres. Alors les serviteurs s'avancent avec les haches, mais ils évitent intentionnellement de le frapper, n'ayant aucun désir de lui faire du mal ou de l'endommager ; il ne daigne donc pas tirer son épée et passe rapidement avec ses compagnons. L’un d’eux fait remarquer à l’autre : « Personne n’a jamais vu un si bon chevalier, et il n’a point d’égal. N’est-ce pas une chose merveilleuse qu’il ait forcé le passage ici ? » Et le chevalier dit à son frère : « Beau frère, pour l’amour de Dieu, hâtez-vous d’aller apprendre cette aventure à notre père. » Mais le jouvenceau affirme et jure qu’il n’ira point porter le message et ne quittera jamais le chevalier avant qu’il ne l’ait adoubé et fait chevalier ; que son frère aille porter le message, s’il s’en soucie tant.
Puis ils continuent ensemble jusqu’à l’heure de tierce, où ils tombent sur un homme qui leur demande qui ils sont. Et ils répondent : « Nous sommes des chevaliers, occupés à nos propres affaires. » Alors l’homme dit au chevalier : « Sire, je serais heureux d’offrir l’hospitalité à vous et à vos compagnons ici. » Cette invitation, il la délivre à celui qu’il prend pour le seigneur et maître des autres. Et celui-ci lui répond : « Je ne pourrais chercher un gîte pour la nuit à une heure pareille ; car il n’est point bon de s’attarder et de chercher son aise quand on a entrepris une grande tâche. Et j’ai une telle affaire en main que je ne m’arrêterai pas pour la nuit avant longtemps encore. » Alors l’homme poursuit : « Ma maison n’est pas près d’ici, mais elle est à une certaine distance en avant. Il sera tard quand vous y arriverez, vous pouvez donc poursuivre, assuré que vous trouverez un lieu pour vous loger juste quand il vous conviendra. » « En ce cas, dit-il, j’irai jusque-là. » Là-dessus, l’homme s’élance en avant en guise de guide, et le chevalier suit le long du chemin. Et quand ils eurent parcouru une certaine distance, ils rencontrèrent un écuyer qui arrivait au galop, monté sur un bidet aussi gras et rond qu’une pomme. Et l’écuyer crie à l’homme : « Sire, sire, hâtez-vous ! Car les gens de Logres ont attaqué en force les habitants de ce pays, et la guerre et la discorde ont déjà éclaté ; et ils disent que ce pays a été envahi par un chevalier qui a été dans maintes batailles, et que partout où il souhaite aller, personne, si réticent soit-il, n’est capable de lui refuser le passage. Et ils disent de plus qu’il délivrera ceux qui sont dans ce pays et soumettra notre peuple. Prenez donc mon conseil et hâtez-vous ! » Alors l’homme s'élance au galop, et les autres sont ravis des nouvelles qu’ils ont entendues, car ils sont impatients d’aider leur camp. Et le fils du vavasseur dit : « Entendez ce que dit cet écuyer ! Venez, et aidons les nôtres qui combattent leurs ennemis ! » Pendant ce temps, l’homme chevauche sans les attendre et fait route rapidement vers une forteresse qui se dressait sur une colline fortifiée ; il s’y hâte jusqu’à ce qu’il arrive à la porte, tandis que les autres le suivent en éperonnant. Le château était entouré d’un haut mur et d’un fossé. Dès qu’ils furent entrés, une grille s’abaissa sur leurs talons, de sorte qu’ils ne purent ressortir. Alors ils disent : « Venez, venez ! Ne nous arrêtons point ici ! » et ils poursuivent rapidement l’homme jusqu’à ce qu’ils atteignent une autre porte qui n’était pas fermée devant eux. Mais aussitôt que l’homme fut passé, une herse tomba derrière lui. Alors les autres furent fort consternés de se voir enfermés, et ils pensent qu’ils doivent être ensorcelés. Mais celui dont j’ai encore à parler portait à son doigt un anneau dont la pierre avait une vertu telle que quiconque la contemplait était libéré du pouvoir des enchantements. Tenant l’anneau devant ses yeux, il le contempla et dit : « Dame, dame, ainsi Dieu me soit en aide, maintenant j’ai grand besoin de votre secours ! » Cette dame était une fée qui le lui avait donné et qui avait pris soin de lui durant son enfance. Et il avait une grande confiance que, où qu’il fût, elle l’aiderait et le secourrait. Mais après l'avoir appelée et contemplé l’anneau, il réalise qu’il n’y a point d’enchantement ici, mais qu’ils sont réellement enfermés et confinés. Alors ils arrivent à la porte barrée d’une poterne basse et étroite. Tirant leurs épées, ils frappent tous dessus avec une telle violence qu’ils en tranchent la barre. Aussitôt qu’ils furent hors de la tour, ils virent qu’une lutte féroce avait déjà commencé dans les prés, et qu’il y avait au moins mille chevaliers engagés, sans compter la piétaille de basse extraction. Tandis qu’ils descendaient vers la plaine, le fils sage et modéré du vavasseur fit remarquer : « Sire, avant que nous n’arrivions sur le terrain, il serait sage, me semble-t-il, de découvrir et d’apprendre de quel côté sont les nôtres. Je ne sais où ils sont placés, mais j’irai le découvrir si vous le souhaitez. » « Je souhaite que vous le fassiez, répond-il, allez rapidement, et ne manquez pas de revenir aussitôt. » Il y va et revient sur-le-champ, disant : « Cela a tourné en notre faveur, car j’ai clairement vu que ce sont nos troupes de ce côté du champ. » Alors le chevalier entra aussitôt dans la bataille et jouta avec un chevalier qui approchait, le frappant à l’œil avec une telle violence qu’il le renversa sans vie sur le sol. Puis le jouvenceau met pied à terre et, prenant le cheval et les armes du chevalier mort, il s’arme avec adresse et habileté. Une fois armé, il monte aussitôt, prenant l’écu et la lance, qui était lourde, rigide et décorée, et il se ceignit d’une épée tranchante, brillante et étincelante. Puis il suivit son frère et seigneur dans la mêlée. Ce dernier se comporta vaillamment dans le combat durant quelque temps, brisant, fendant et écrasant écus, heaumes et hauberts. Ni le bois ni l’acier ne protégeaient l’homme qu’il frappait ; soit il le blessait, soit il le renversait sans vie du cheval. Sans aide, il fit si bien qu’il défit tous ceux qu’il rencontrait, tandis que ses compagnons faisaient leur part tout aussi bien. Les gens de Logres, ne le connaissant pas, sont étonnés de ce qu’ils voient et interrogent les fils du vavasseur sur le chevalier étranger. Cette réponse leur est faite : « Messieurs, c’est lui qui doit nous délivrer tous de la captivité et de la misère où nous avons été si longtemps confinés, et nous devrions lui faire grand honneur alors que, pour nous libérer, il a traversé tant de périls et est prêt à en affronter bien d’autres. Il a beaucoup fait, et fera encore davantage. » Chacun est comblé de joie en entendant cette nouvelle bienvenue. La nouvelle courut vite et fut colportée jusqu’à ce qu’elle fût sue de tous. Leur force et leur courage s’élèvent, de sorte qu’ils tuent beaucoup de ceux qui étaient encore en vie, et apparemment, à cause de l’exemple d’un seul chevalier, ils causent plus de ravages que tout le reste réuni. Et s’il n’avait pas été si près du soir, tous s’en seraient allés vaincus ; mais la nuit vint, si sombre qu’ils durent se séparer.
Lorsque la bataille fut terminée, tous les captifs se pressèrent autour du chevalier, saisissant sa bride de chaque côté, et s’adressant à lui en ces termes : « Soyez le bienvenu, beau sire », et chacun d’ajouter : « Sire, au nom de Dieu, ne manquez pas de loger chez moi ! » Ce que dit l’un, tous le répètent, car jeunes et vieux insistent pareillement pour qu’il loge chez eux, disant : « Vous serez plus confortablement logé chez moi que chez n’importe qui d’autre. » Ainsi chacun l’interpelle en face, et dans le désir de le capturer, chacun le tire à soi, jusqu’à ce qu’ils en viennent presque aux mains. Alors il leur dit qu’ils sont bien fous et bien sots de se disputer ainsi. « Cessez cette querelle entre vous, car elle ne sert ni moi ni vous. Au lieu de nous quereller, nous devrions plutôt nous entraider. Vous ne devez pas vous disputer le privilège de m’héberger, mais plutôt songer à me loger en un lieu qui soit à votre avantage commun, et qui me permette d’avancer sur mon chemin. » Alors chacun s’exclame aussitôt : « C’est ma maison, ou bien, non, c’est la mienne », jusqu’à ce que le chevalier réponde : « Suivez mon conseil et ne dites rien de plus ; le plus sage d’entre vous est fou de contester de la sorte. Vous devriez vous soucier de favoriser mes affaires, et au lieu de cela, vous cherchez à me détourner. Si vous m’aviez chacun individuellement fait tout l’honneur et le service qu’il est possible de rendre, et que j’eusse accepté votre bonté, par tous les saints de Rome, je jure que je ne pourrais vous être plus obligé que je ne le suis maintenant pour votre bonne volonté. Que Dieu me donne joie et santé, vos bonnes intentions me plaisent autant que si chacun de vous m’avait déjà témoigné grand honneur et grande bonté : ainsi, que la volonté tienne lieu de l’acte ! » Ainsi les persuade-t-il et les apaise-t-il tous. Puis ils l’emmènent prestement sur la route vers la demeure d’un chevalier, où ils cherchent à le servir : tous se réjouissent de l’honorer et de le servir durant toute la soirée jusqu’au coucher, car ils lui portent une grande affection. Le lendemain matin, quand vint le moment de se séparer, chacun s’offre et se présente, avec le désir de l’accompagner ; mais ce n’est ni sa volonté ni son plaisir qu’aucun d’eux vienne avec lui, si ce n’est les deux qu’il avait amenés avec lui. Accompagné d’eux seuls, il reprit son voyage. Ce jour-là, ils chevauchèrent du matin jusqu’au soir sans rencontrer aucune aventure. Alors qu’il se faisait très tard, et tandis qu’ils sortaient rapidement d’une forêt, ils virent une maison appartenant à un chevalier, et assise à la porte, ils virent sa femme, qui avait le maintien d’une noble dame. Dès qu’elle les aperçut venir, elle se leva pour aller à leur rencontre, et les salua joyeusement avec un sourire : « Soyez les bienvenus ! Je veux que vous acceptiez ma maison ; voici votre gîte ; je vous en prie, descendez de cheval. » « Dame, puisque c’est votre volonté, nous vous remercions et nous descendrons ; nous acceptons votre hospitalité pour la nuit. » Quand ils eurent mis pied à terre, la dame fit prendre les chevaux par les membres de sa maisonnée bien ordonnée. Elle appelle ses fils et ses filles qui viennent aussitôt : les jeunes gens étaient courtois, beaux et bien élevés, et les filles étaient belles. Elle ordonne aux garçons de retirer les selles et de bien étriller les chevaux ; nul ne refusa de le faire, mais chacun exécuta ses instructions de bon gré. Quand elle ordonna de désarmer les chevaliers, ses filles s’avancèrent pour accomplir ce service. Elles retirèrent leurs armures et leur remirent trois courts manteaux à revêtir. Puis, à l’instant, elles les firent entrer dans la maison qui était très belle. Le maître n’était pas au logis, étant aux bois avec deux de ses fils. Mais il revint bientôt, et sa maisonnée, qui était bien réglée, courut à sa rencontre devant la porte. Ils dénouent et déchargent rapidement le gibier qu’il apporte, et lui donnent les nouvelles : « Sire, sire, vous ne savez pas que vous avez trois chevaliers pour hôtes. » « Dieu en soit loué », dit-il. Alors le chevalier et ses deux fils réservent un accueil joyeux à leurs invités. Le reste de la maisonnée ne fut pas en reste, car même le moindre d’entre eux se prépara à accomplir sa tâche particulière. Tandis que certains courent préparer le repas, d’autres allument les chandelles en profusion ; d’autres encore apportent une serviette et des bassins, et offrent de l’eau pour les mains : ils ne sont pas avares en tout cela. Quand tous eurent lavé leurs mains, ils prirent place. Rien de ce qui fut fait là ne sembla être un trouble ou un fardeau. Mais au premier service, il survint une surprise sous la forme d’un chevalier devant la porte. Alors qu’il était assis sur son destrier, tout armé de pied en cap, il semblait plus fier qu’un taureau, et le taureau est une bête fort fière. Une jambe était fixée dans l’étrier, mais l’autre, il l’avait jetée sur la crinière de l’encolure de son cheval, pour se donner un air insouciant et désinvolte. Voyez-le avancer ainsi, bien que personne ne l’eût remarqué jusqu’à ce qu’il s’avance avec ces mots : « Je veux savoir qui est l’homme si fou et si fier, cet écervelé, qui est venu dans ce pays et a l’intention de traverser le pont de l’Épée. Toute sa peine sera vaine, et son expédition sans effet. » Alors celui qui ne ressentait aucune peur répondit avec assurance : « Je suis celui qui a l’intention de traverser le pont. » « Toi ? Toi ? Comment as-tu osé penser à une telle chose ? Avant d’entreprendre une telle entreprise, tu aurais dû songer à la fin qui t’attend, et tu devrais garder en mémoire le chariot sur lequel tu as chevauché. Je ne sais si tu ressens de la honte pour la chevauchée que tu y as faite, mais aucun homme sensé ne se serait embarqué dans une telle aventure s’il avait ressenti le reproche de son action. »
Il ne daigne répondre un mot à ce qu’il entend dire à l’autre ; mais le maître de maison et tous les autres expriment ouvertement leur surprise : « Ah, Dieu, quel malheur est-ce là », se dit chacun en soi-même ; « maudite soit l’heure où un chariot fut pour la première fois conçu ou fabriqué ! Car c’est une chose très vile et odieuse. Ah, Dieu, de quoi fut-il accusé ? Pourquoi fut-il transporté dans un chariot ? Pour quel péché, ou pour quel crime ? Il en souffrira toujours le reproche. S’il était seulement quitte de cette disgrâce, on ne pourrait trouver dans tout le monde un chevalier, quelle que soit la façon dont sa vaillance soit prouvée, qui égalerait le mérite de ce chevalier. Si tous les bons chevaliers pouvaient être comparés, et si la vérité devait être connue, on n’en trouverait aucun d’aussi beau ou d’aussi expert. » Ainsi exprimèrent-ils leurs sentiments. Puis il commença son discours d’impertinence : « Écoute, chevalier, qui te rends au pont de l’Épée ! Si tu le souhaites, tu traverseras l’eau très facilement et confortablement. Je te ferai vite passer dans une barque. Mais une fois de l’autre côté, je te ferai payer le péage, et je prendrai ta tête, s’il me plaît de le faire, ou sinon, tu resteras à ma discrétion. » Et il répond qu’il ne cherche pas querelle, et qu’il ne risquera jamais sa tête dans une telle aventure pour aucune considération. Ce à quoi l’autre répond aussitôt : « Puisque tu ne veux pas faire cela, quel que soit le lieu de la honte et de la perte, tu dois sortir avec moi et là, m’affronter main à main. » Alors, pour le tromper, l’autre dit : « Si je pouvais refuser, je m’excuserais bien volontiers ; mais en vérité, je préférerais combattre plutôt que d’être contraint de faire ce qui est mal. » Avant de se lever de la table où ils étaient assis, il dit aux jeunes gens qui le servaient de seller son cheval sur-le-champ, d’aller chercher ses armes et de les lui donner. Cet ordre, ils l’exécutent promptement : certains se consacrent à l’armer, tandis que d’autres vont chercher son cheval. Alors qu’il chevauchait lentement, complètement armé, tenant son bouclier serré par les courroies, vous devez savoir qu’il devait évidemment être inclus dans la liste des braves et des beaux. Son cheval lui seyait si bien qu’il est évident qu’il doit être le sien, et quant au bouclier qu’il tenait par les courroies et au heaume lacé sur sa tête, qui lui allait si bien, vous n’auriez jamais pensé un seul instant qu’il l’eût emprunté ou reçu en prêt ; plutôt, vous auriez été si enchantés de lui que vous auriez soutenu qu’il était ainsi né et élevé : pour tout cela, je voudrais que vous me croyiez sur parole.
Devant la porte, là où la bataille devait être livrée, il y avait une étendue de terrain plat bien adaptée à la rencontre. Lorsqu’ils s’aperçoivent, ils éperonnent ardemment à l’attaque et se heurtent avec un tel fracas, portant de tels coups de lance, qu’elles se plient d’abord, puis se courbent, et finissent par voler en éclats. Avec leurs épées, ils tailladent ensuite leurs boucliers, leurs heaumes et leurs hauberts. Le bois est coupé et l’acier cède, si bien qu’ils se blessent l’un l’autre en plusieurs endroits. Ils s’infligent des coups si furieux qu’il semble qu’ils aient conclu un marché. Les épées descendent souvent sur la croupe des chevaux, où elles boivent et festoient de leur sang ; leurs cavaliers les frappent sur les flancs jusqu’à ce qu’enfin ils les tuent tous deux. Et quand tous deux furent tombés à terre, ils s’attaquent l’un l’autre à pied ; et s’ils avaient nourri une haine mortelle, ils n’auraient pu s’assaillir plus férocement avec leurs épées. Ils portent leurs coups avec plus de fréquence que l’homme qui mise son argent aux dés et ne manque jamais de doubler les mises chaque fois qu’il perd ; pourtant, ce jeu-là était bien différent ; car il n’y avait ici aucune perte, mais seulement des coups féroces et une cruelle lutte. Tout le peuple sortit de la maison : le maître, sa dame, ses fils et ses filles ; nul homme ni nulle femme, ami ou étranger, ne resta en arrière, mais tous se tinrent en ligne pour voir le combat se dérouler dans le large champ plat. Le Chevalier de la Charrette se blâme et se reproche sa pusillanimité lorsqu’il voit son hôte l’observer et remarque tous les autres qui regardent. Son cœur est agité de colère, car il lui semble qu’il aurait dû depuis longtemps terrasser son adversaire. Alors il le frappe, se précipitant comme une tempête et abattant son épée près de sa tête ; il le pousse et le presse si fort qu’il le chasse de son terrain et le réduit à un tel état d’épuisement qu’il a peu de force pour se défendre. Alors le chevalier se souvient de la façon dont l’autre l’avait bassement reproché au sujet du chariot ; il l’assaille donc et le roue de coups si vigoureusement que pas une maille ni une sangle ne reste intacte autour du collet de son haubert, et il lui arrache le heaume et le ventail de la tête. Ses blessures et sa détresse sont si grandes qu’il doit crier merci. Tout comme l’alouette ne peut résister ni se protéger contre l’épervier qui la surpasse en vol et l’attaque par-dessus, ainsi lui, dans son impuissance et sa honte, doit invoquer son adversaire et demander merci. Et quand il l’entend supplier pour obtenir merci, il cesse son attaque et dit : « Veux-tu merci ? » Il répond : « Vous avez posé une question bien habile ; n’importe quel fou pourrait demander cela. Je n’ai jamais rien souhaité autant que je souhaite maintenant merci. » Alors il lui dit : « Tu dois monter, alors, sur un chariot. Rien de ce que tu pourrais dire n’aurait d’influence sur moi, à moins que tu ne montes sur le chariot, pour expier les vils reproches que tu m’as adressés avec ta bouche stupide. » Et le chevalier lui répond ainsi : « Puisse-t-il ne jamais plaire à Dieu que je monte sur un chariot ! » « Non ? » demande-t-il ; « alors tu mourras. » « Sire, vous pouvez facilement me mettre à mort ; mais je vous prie et vous supplie, pour l’amour de Dieu, de me faire merci et de ne pas me contraindre à monter sur un chariot. Je consentirai à tout, si pénible que ce soit, excepté cela. Je préférerais mourir cent fois plutôt que de subir une telle disgrâce. Dans votre bonté et votre miséricorde, vous ne pouvez me demander rien de si déplaisant que je ne le fasse. »
Tandis qu’il le supplie ainsi, voici qu’à travers le champ, une demoiselle chevauchant une mule fauve, la tête découverte et la robe en désordre. Dans sa main, elle tenait un fouet avec lequel elle battait la mule ; et en vérité, aucun cheval n’aurait pu galoper aussi vite que l’allure de la mule. La demoiselle cria au Chevalier de la Charrette : « Que Dieu bénisse ton cœur, Sire Chevalier, par tout ce qui te comble le plus ! » Et lui, qui l’entendit avec joie, dit : « Que Dieu vous bénisse, demoiselle, et vous donne joie et santé ! » Puis elle lui fait part de son désir. « Chevalier, dit-elle, c’est en un besoin urgent que je suis venue de loin vers toi pour te demander une faveur, pour laquelle tu mériteras la meilleure récompense que je puisse te faire ; et je crois que tu auras encore besoin de mon assistance. » Et il répond : « Dites-moi ce que vous souhaitez ; et si je l’ai, vous l’aurez aussitôt, pourvu que ce ne soit pas quelque chose d’extravagant. » Alors elle dit : « C’est la tête du chevalier que tu viens de vaincre ; en vérité, tu n’as jamais eu affaire à un homme aussi méchant et sans foi. Tu ne commettras aucun péché ni aucun tort, mais plutôt une œuvre de charité, car il est la créature la plus vile qui fut ou qui sera jamais. » Et quand celui qui avait été vaincu entend qu’elle souhaite qu’il soit tué, il dit à l’autre : « Ne la crois pas, car elle me hait ; mais par ce Dieu qui fut à la fois Père et Fils, et qui choisit pour sa mère celle qui fut sa fille et sa servante, je vous supplie de me faire merci ! » « Ah, chevalier ! » s’écrie la demoiselle, « ne prête aucune attention à ce que dit ce traître ! Puisse Dieu te donner toute la joie et l’honneur auxquels tu aspires, et puisse-t-il te donner bon succès dans ton entreprise. » Alors le chevalier est dans l’embarras, tandis qu’il pense et réfléchit à la question : présenter à la demoiselle la tête qu’elle lui demande de trancher, ou bien se laisser toucher par la pitié pour lui. Il souhaite respecter les volontés de l’un et de l’autre. La générosité et la pitié lui commandent chacune de faire leur volonté ; car il était à la fois généreux et tendre de cœur. Mais si elle emporte la tête, alors la pitié sera vaincue et mise à mort ; tandis que, si elle n’emporte pas la tête, la générosité sera défaite. Ainsi, la pitié et la générosité le tiennent si confiné et si affligé qu’il est tourmenté et stimulé par chacune d’elles à tour de rôle. La demoiselle lui demande de lui donner la tête, et d’un autre côté, le chevalier fait sa requête, en appelant à sa pitié et à sa bonté. Et, puisqu’il l’a imploré, ne recevra-t-il pas merci ? Oui, car il n’est jamais arrivé que, lorsqu’il avait terrassé un ennemi et l’avait contraint à demander merci, il refusât à un tel homme sa miséricorde ou gardât plus longtemps rancune. Puisque telle est sa coutume, il ne refusera pas sa miséricorde à celui qui maintenant le supplie et le demande. Et la demoiselle aura-t-elle la tête qu’elle convoite ? Oui, si c’est possible. « Chevalier, dit-il, il est nécessaire que tu te battes à nouveau avec moi, et si tu tiens à défendre à nouveau ta tête, je te ferai la grâce de te permettre de reprendre ton heaume ; et je te donnerai le temps d’armer ton corps et ta tête aussi bien que possible. Mais, si je te vaincs à nouveau, sache que tu mourras certainement. » Et il répond : « Je ne désire rien de plus que cela, et ne demande aucune autre faveur. » « Et je t’accorderai cet avantage, ajoute-t-il : je te combattrai tel que je suis, sans changer ma position actuelle. » Puis l’autre chevalier se prépare, et ils recommencent le combat avec ardeur. Mais cette fois, le chevalier triompha plus rapidement qu’il ne l’avait fait au début. Et la demoiselle s’écrie aussitôt : « Ne l’épargne pas, chevalier, pour quoi que ce soit qu’il puisse te dire. Assurément, il ne t’aurait pas épargné, s’il t’avait vaincu une fois. Si tu écoutes ce qu’il dit, sois sûr qu’il te trompera encore. Beau chevalier, tranche la tête de l’homme le plus sans foi de l’empire et du royaume, et donne-la-moi ! Tu devrais me la présenter, au vu de la récompense que je te réserve. Car un autre jour peut bien venir où, s’il le peut, il te trompera encore avec ses paroles. » Lui, pensant que sa fin est proche, crie à haute voix à la merci ; mais son cri est sans effet, ni rien de ce qu’il peut dire. L’autre le traîne par le heaume, déchirant toute l’attache, et il lui arrache de la tête le ventail et la coiffe étincelante. Alors il crie plus fort encore : « Merci, pour l’amour de Dieu ! Merci, sire ! » Mais l’autre répond : « Ainsi m’aide Dieu, je ne t’aurai plus jamais pitié, après t’avoir laissé partir une fois. » « Ah, dit-il, tu aurais tort d’écouter mon ennemie et de me tuer ainsi. » Tandis qu’elle, acharnée sur sa mort, l’admoneste de lui couper la tête, et de ne croire pas un mot de ce qu’il dit. Il frappe : la tête vole à travers l’herbe et le corps tombe. Alors la demoiselle est satisfaite et contente. Saisissant la tête par les cheveux, le chevalier la présente à la demoiselle, qui la prend joyeusement avec ces mots : « Puisse ton cœur recevoir un tel délice de tout ce qu’il désire le plus, comme mon cœur reçoit maintenant ce que je convoitais le plus. Je n’avais qu’un seul chagrin dans la vie, et c’était que cet homme fût encore en vie. J’ai une récompense préparée pour toi que tu recevras au moment opportun. Je te promets que tu auras une digne récompense pour le service que tu m’as rendu. Maintenant, je m’en vais, avec la prière que Dieu te garde du mal. » Puis la demoiselle le quitte, tandis que chacun recommande l’autre à Dieu. Mais tous ceux qui avaient vu la bataille dans la plaine sont transportés de joie, et dans leur joie, ils débarrassent aussitôt le chevalier de son armure, et l’honorent de toutes les manières qu’ils peuvent. Puis ils lavent à nouveau leurs mains et prennent place au repas, qu’ils mangent avec plus d’entrain qu’à l’accoutumée. Quand ils eurent mangé pendant quelque temps, le gentilhomme se tourna vers son invité à ses côtés, et dit : « Sire, il y a longtemps que nous sommes venus ici du royaume de Logres. Nous sommes nés vos compatriotes, et nous aimerions vous voir gagner honneur, fortune et joie en ce pays ; car nous en profiterions autant que vous, et ce serait à l’avantage de beaucoup d’autres, si vous gagniez honneur et fortune dans l’entreprise que vous avez entreprise en cette terre. » Et il fait réponse : « Que Dieu entende votre désir. »
Lorsque l'hôte eut baissé le ton et cessé de parler, l'un de ses fils le suivit et dit : « Sire, nous devrions mettre toutes nos ressources à votre service, et vous les donner sans réserve plutôt que de les promettre ; si vous avez besoin de notre aide, nous ne devrions pas attendre que vous nous la demandiez. Sire, ne vous souciez pas de votre cheval qui est mort. Nous avons ici de bons chevaux vigoureux. Je veux que vous preniez tout ce qui est à nous dont vous avez besoin, et vous choisirez le meilleur de nos chevaux à la place du vôtre. » Et il répond : « J'accepte volontiers. » Là-dessus, ils font préparer les lits et se retirent pour la nuit. Le lendemain matin, ils se lèvent tôt et s'habillent, après quoi ils se préparent à partir. En partant, ils ne manquent à aucun acte de courtoisie, mais prennent congé de la dame, de son seigneur et de tous les autres. Mais pour ne rien omettre, je dois remarquer que le chevalier ne voulut pas monter le destrier emprunté qui se tenait prêt à la porte ; il fit plutôt monter celui-ci par l'un des deux chevaliers qui l'avaient accompagné, tandis qu'il prenait le cheval de ce dernier, car c'est ainsi qu'il lui plaisait le mieux d'agir. Quand chacun fut assis sur son cheval, ils demandèrent tous la permission de prendre congé de leur hôte qui les avait servis si honorablement. Ensuite, ils chevauchent le long de la route jusqu'à ce que le jour décline, et tard dans l'après-midi, ils atteignent le pont de l'Épée.
Au bout de ce pont très difficile, ils descendent de leurs destriers et contemplent le cours d'eau maléfique, qui est aussi rapide et impétueux, aussi noir et trouble, aussi féroce et terrible que s'il s'agissait du ruisseau du diable ; et il est si dangereux et sans fond que quiconque y tomberait serait aussi complètement perdu que s'il tombait dans la mer salée. Et le pont, qui l'enjambe, est différent de tout autre pont ; car il n'en fut jamais un tel. Si quelqu'un me demande la vérité, il n'y eut jamais un si mauvais pont, ni un dont le tablier fût si mauvais. Le pont traversant le ruisseau froid consistait en une épée polie et étincelante ; mais l'épée était solide et rigide, et longue comme deux lances. À chaque extrémité, il y avait un tronc d'arbre dans lequel l'épée était fermement fixée. Nul ne doit craindre de tomber en raison de sa rupture ou de sa flexion, car son excellence était telle qu'elle pouvait supporter un grand poids. Mais les deux chevaliers qui accompagnaient le troisième étaient fort découragés ; car ils supposaient que deux lions ou deux léopards seraient trouvés attachés à un grand rocher à l'autre extrémité du pont. L'eau, le pont et les lions se combinent pour les terrifier tant qu'ils tremblent tous deux de peur, et disent : « Beau sire, considérez bien ce qui vous fait face ; car il est nécessaire et impératif de le faire. Ce pont est mal fait et construit, et sa structure est mauvaise. Si vous ne changez pas d'avis à temps, il sera trop tard pour vous repentir. Vous devez considérer laquelle des plusieurs alternatives vous choisirez. Supposons que vous réussissiez à traverser (mais cela ne peut absolument pas arriver, pas plus qu'on ne pourrait retenir les vents et leur interdire de souffler, ou empêcher les oiseaux de chanter, ou rentrer dans le sein de sa mère pour naître à nouveau — tout cela étant aussi impossible que de vider la mer de son eau) ; mais en supposant même que vous ayez traversé, pouvez-vous penser et supposer que ces deux lions féroces qui sont enchaînés de l'autre côté ne vous tueront pas, ne suceront pas le sang de vos veines, ne mangeront pas votre chair et ne rongeront pas ensuite vos os ? Pour ma part, je suis assez audacieux pour oser même les regarder et les contempler. Si vous n'y prenez garde, ils vous dévoreront certainement. Votre corps sera bientôt déchiré et mis en pièces, car ils ne vous montreront aucune pitié. Alors ayez pitié de nous maintenant, et restez ici en notre compagnie ! Il serait mal de votre part de vous exposer intentionnellement à un tel péril mortel. » Et lui, riant, leur répond : « Messieurs, recevez mes remerciements et ma gratitude pour le souci que vous vous faites pour moi : cela vient de votre amour et de vos cœurs aimables. Je sais fort bien que vous n'aimeriez pas voir un quelconque malheur m'arriver ; mais j'ai foi et confiance en Dieu, qu'Il me protégera jusqu'à la fin. Je ne crains pas le pont et le ruisseau plus que je ne crains cette terre ferme ; je compte donc me préparer et tenter la dangereuse tentative de traverser. Je préférerais mourir plutôt que de faire demi-tour maintenant. » Les autres n'ont plus rien à dire ; mais chacun pleure de pitié et pousse un soupir. Pendant ce temps, il se prépare, du mieux qu'il peut, à traverser le ruisseau, et il accomplit une chose très merveilleuse en retirant l'armure de ses pieds et de ses mains. Il sera dans un triste état lorsqu'il atteindra l'autre côté. Il va se soutenir avec ses mains et ses pieds nus sur l'épée, qui était plus tranchante qu'une faux, car il n'avait gardé ni semelle, ni empeigne, ni chausses sur ses pieds. Mais il ne ressentait aucune peur des blessures sur ses mains ou ses pieds ; il préférait se mutiler plutôt que de tomber du pont et d'être plongé dans l'eau d'où il ne pourrait jamais s'échapper. Conformément à cette détermination, il passe avec une grande douleur et agonie, étant blessé aux mains, aux genoux et aux pieds. Mais même cette souffrance lui est douce : car l'Amour, qui le conduit et le guide, apaise et soulage la douleur. Rampant sur ses mains, ses pieds et ses genoux, il avance jusqu'à ce qu'il atteigne l'autre côté. Puis il se rappelle et se souvient des deux lions qu'il pensait avoir vus depuis l'autre côté ; mais, en regardant autour de lui, il ne voit pas même un lézard ou quoi que ce soit d'autre pour lui faire du mal. Il lève la main devant son visage et regarde son anneau, et par cette épreuve, il prouve qu'aucun des lions qu'il pensait avoir vus n'est là, et qu'il avait été enchanté et trompé ; car il n'y avait aucune créature vivante là-bas. Lorsque ceux qui étaient restés sur la rive virent qu'il avait traversé sain et sauf, leur joie fut naturelle ; mais ils ne connaissent pas ses blessures. Lui, cependant, s'estime heureux de ne pas avoir souffert quelque chose de pire. Le sang de ses plaies goutte sur sa chemise de tous côtés. Puis il voit devant lui une tour, qui était si forte que jamais il n'en avait vu une aussi forte auparavant : en vérité, il n'aurait pu y avoir meilleure tour. À la fenêtre était assis le roi Bademagu, qui était très scrupuleux et précis sur les questions d'honneur et de droiture, et qui prenait soin d'observer et de pratiquer la loyauté par-dessus tout ; et à côté de lui se tenait son fils, qui faisait toujours exactement le contraire dans la mesure du possible, car il trouvait son plaisir dans la déloyauté, et ne se lassait jamais de la méchanceté, de la trahison et de la félonie. Depuis leur point de vue, ils avaient vu le chevalier traverser le pont avec peine et douleur. La couleur de Meleagant changea avec la rage et le déplaisir qu'il ressentit ; car il sait maintenant qu'il sera défié pour la Reine ; mais son caractère était tel qu'il ne craignait aucun homme, aussi fort ou formidable fût-il. S'il n'était vil et déloyal, on ne pourrait trouver meilleur chevalier ; mais il avait un cœur de bois, sans douceur ni pitié. Ce qui irrita son fils et souleva son courroux rendit le roi heureux et joyeux. Le roi savait de vérité que celui qui avait traversé le pont était bien meilleur que quiconque d'autre. Car personne n'oserait le franchir chez qui résiderait une quelconque de cette nature mauvaise qui apporte plus de honte à ceux qui la possèdent que la prouesse n'apporte d'honneur aux vertueux. Car la prouesse ne peut accomplir autant que la méchanceté et la paresse peuvent le faire : il est vrai, au-delà de tout doute, qu'il est possible de faire plus de mal que de bien.
Je pourrais en dire davantage sur ces deux points, si cela ne devait pas me faire attendre. Mais je dois passer à autre chose et reprendre mon sujet, et vous entendrez comment le roi parle de manière profitable à son fils : « Fils, dit-il, il fut heureux que toi et moi soyons venus regarder à cette fenêtre ; notre récompense a été d'être témoins de l'acte le plus audacieux qui soit jamais venu à l'esprit d'un homme. Dis-moi maintenant si tu n'es pas bien disposé envers celui qui a accompli un tel exploit merveilleux. Fais la paix et réconcilie-toi avec lui, et livre la Reine entre ses mains. Tu ne tireras aucune gloire d'une bataille contre lui, mais tu pourrais plutôt subir une grande perte. Montre-toi courtois et sensé, et envoie la Reine à sa rencontre avant qu'il ne te voie. Montre-lui de l'honneur dans cette terre qui est la tienne, et avant qu'il ne le demande, présente-lui ce qu'il est venu chercher. Tu sais bien assez qu'il est venu pour la Reine Guinevere. N'agis pas de telle sorte que les gens te prennent pour quelqu'un d'obstiné, de fou ou d'orgueilleux. Si cet homme est entré seul dans ton pays, tu devrais lui tenir compagnie, car un gentilhomme ne devrait pas éviter un autre gentilhomme, mais plutôt l'attirer et l'honorer avec courtoisie. On reçoit de l'honneur en en montrant soi-même ; sois sûr que l'honneur sera tien, si tu fais honneur et service à celui qui est manifestement le meilleur chevalier du monde. » Et il répond : « Que Dieu me confonde, s'il n'y a pas un chevalier aussi bon, ou même meilleur que lui ! » Il était regrettable qu'il ne se mentionnât pas lui-même, de qui il n'a pas une médiocre opinion. Et il ajoute : « Je suppose que vous voulez que je joigne les mains et que je m'agenouille devant lui comme son homme lige, et que je tienne mes terres de lui ? Dieu m'en soit témoin, je préférerais devenir son homme plutôt que de lui livrer la Reine ! Dieu m'en garde que je la lui livre de cette manière ! Elle ne me sera jamais enlevée, mais plutôt contestée et défendue contre tous ceux qui sont assez fous pour oser venir à sa recherche. » Alors, à nouveau, le roi lui dit : « Fils, tu agirais très courtoisement en renonçant à cette prétention. Je te conseille et te supplie de garder la paix. Tu sais bien que l'honneur appartiendra au chevalier, s'il te gagne la Reine au combat. Il préférerait sans aucun doute la gagner au combat plutôt que comme un cadeau, car cela rehaussera ainsi sa renommée. C'est mon opinion qu'il la cherche, non pas pour la recevoir pacifiquement, mais parce qu'il souhaite la gagner par la force des armes. Il serait donc sage de ta part de le priver de la satisfaction de te combattre. Je suis désolé de te voir si fou ; mais si tu n'écoutes pas mon conseil, le mal en découlera, et le malheur qui s'ensuivra sera pire pour toi. Car le chevalier n'a à craindre aucune hostilité de quiconque ici, sauf de toi. Au nom de moi-même et de tous mes hommes, je lui accorderai une trêve et la sécurité. Je n'ai encore jamais fait un acte déloyal ni pratiqué la trahison et la félonie, et je ne commencerai pas à le faire maintenant pour ton compte, pas plus que je ne le ferais pour un étranger. Je ne souhaite pas te flatter, car je promets que le chevalier ne manquera d'aucune arme, ni de cheval ni de quoi que ce soit d'autre dont il ait besoin, compte tenu de l'audace dont il a fait preuve en venant jusqu'ici. Il sera gardé en sécurité et bien défendu contre tous les hommes ici, à l'exception de toi. Je souhaite qu'il comprenne clairement que, s'il peut se maintenir contre toi, il n'a à craindre personne d'autre. » « Je vous ai écouté en silence assez longtemps, dit Meleagant, et vous pouvez dire ce qu'il vous plaît. Mais je me soucie peu de tout ce que vous dites. Je ne suis pas un ermite, ni si compatissant et charitable, et je n'ai aucun désir d'être si honorable que de lui donner ce que j'aime le plus. Sa tâche ne sera pas accomplie si rapidement ou si légèrement ; elle tournera plutôt autrement que vous et lui ne l'espérez. Vous et moi n'avons pas besoin de nous quereller parce que vous l'aidez contre moi. Même s'il jouit de la paix et d'une trêve avec vous et tous vos hommes, qu'importe cela pour moi ? Mon cœur ne tremble pas pour autant ; plutôt, Dieu m'en soit témoin, je suis heureux qu'il n'ait à se soucier de personne ici, sauf de moi ; je ne souhaite pas que vous fassiez pour mon compte quoi que ce soit qui pourrait être interprété comme de la déloyauté ou de la trahison. Soyez aussi compatissant qu'il vous plaira, mais laissez-moi être cruel. » « Quoi ? Ne veux-tu pas changer d'avis ? » « Non, dit-il. » « Alors je ne dirai rien de plus. Je te laisserai seul pour faire de ton mieux et je vais maintenant parler avec le chevalier. Je souhaite lui offrir et lui présenter mon aide et mon conseil à tous égards ; car je suis tout à fait de son côté. »
Puis le roi descend et ordonne qu'on lui amène son cheval. Un grand destrier lui est amené, sur lequel il bondit par l'étrier, et il s'en va avec quelques-uns de ses hommes : trois chevaliers et deux écuyers qu'il pria de l'accompagner. Ils ne cessèrent leur chevauchée en descente jusqu'à ce qu'ils arrivent au pont, où ils le voient panser ses blessures et essuyer le sang qui en coule. Le roi s'attend à le garder comme son invité pendant longtemps, le temps que ses blessures guérissent ; mais il pourrait tout aussi bien s'attendre à vider la mer. Le roi se hâte de descendre de cheval, et celui qui était grièvement blessé se leva aussitôt pour l'accueillir, bien qu'il ne le connût pas, et il ne donna pas plus de signes de la douleur qu'il ressentait à ses pieds et à ses mains que s'il avait été réellement sain. Le roi voit qu'il fait un effort, et court rapidement pour le saluer avec ces mots : « Sire, je suis grandement étonné que vous soyez tombé sur nous dans ce pays. Mais soyez le bienvenu, car personne ne réitérera jamais la tentative : il n'est jamais arrivé dans le passé, et il n'arrivera jamais dans le futur, que quiconque accomplisse un tel exploit hardi ou s'expose à un tel péril. Et sachez que je vous admire grandement pour avoir exécuté ce que personne auparavant n'a jamais osé concevoir. Vous me trouverez très bien disposé, loyal et courtois envers vous. Je suis le roi de ce pays, et je vous offre librement tout mon conseil et mon service ; et je pense savoir assez bien ce que vous êtes venu chercher ici. Vous venez, j'en suis sûr, chercher la Reine. » « Sire, répond-il, votre supposition est correcte ; aucune autre cause ne m'amène ici. » « Ami, vous devez souffrir des épreuves pour l'obtenir, répond-il ; et vous êtes cruellement blessé, comme je le vois à vos plaies et au sang qui coule. Vous ne trouverez pas celui qui l'a amenée ici assez généreux pour l'abandonner sans lutte ; mais vous devez patienter, et faire soigner vos blessures jusqu'à ce qu'elles soient complètement guéries. Je vous donnerai un peu de l'onguent des « trois Maries », et quelque chose de meilleur encore, si l'on peut en trouver, car je suis très soucieux de votre confort et de votre rétablissement. Et la Reine est si confinée qu'aucun mortel n'a accès à elle — pas même mon fils, qui l'a amenée ici avec lui et qui regrette un tel traitement, car jamais homme ne fut aussi hors de lui et aussi désespéré que lui. Mais je suis bien disposé envers vous, et je vous donnerai volontiers, Dieu m'en soit témoin, tout ce dont vous avez besoin. Mon fils lui-même n'aura pas d'aussi bonnes armes que celles que je vous donnerai, et un cheval aussi, tel que vous en aurez besoin, bien que mon fils soit en colère contre moi. Malgré les sentiments de quiconque, je vous protégerai contre tous les hommes. Vous n'aurez aucune raison de craindre quiconque, excepté celui qui a amené la Reine ici. Aucun homme n'en a jamais menacé un autre comme je l'ai menacé, et j'ai failli le chasser de mon pays, dans mon déplaisir parce qu'il ne veut pas vous la rendre. Certes, il est mon fils ; mais ne vous inquiétez pas, car à moins qu'il ne vous batte en combat, il ne pourra jamais vous faire le moindre mal contre ma volonté. » « Sire, dit-il, je vous remercie. Mais je perds ici un temps que je ne souhaite pas gaspiller. Je n'ai aucune raison de me plaindre, et n'ai aucune blessure qui me fasse souffrir. Emmenez-moi là où je peux le trouver ; car avec les armes que j'ai, je suis prêt à me divertir en donnant et en recevant des coups. » « Ami, vous feriez mieux d'attendre deux ou trois semaines jusqu'à ce que vos blessures soient guéries, car il serait bon pour vous de séjourner ici au moins deux semaines, et sous aucun prétexte je ne pourrais le permettre, ou regarder, pendant que vous combattriez en ma présence avec de telles armes et avec un tel équipement. » Et il répond : « Avec votre permission, aucune autre arme ne serait utilisée que celles-ci, car je préférerais combattre avec elles, et je ne demanderais pas le moindre report, ajournement ou délai. Cependant, par déférence pour vous, je consentirai à attendre jusqu'à demain ; mais malgré ce que quiconque puisse dire, je n'attendrai pas plus longtemps. » Alors le roi l'assura que tout serait fait comme il le souhaitait ; puis il fait préparer le lieu de logement, et demande avec insistance à ses hommes, qui sont dans la compagnie, de le servir, ce qu'ils font avec dévouement. Et le roi, qui aurait volontiers fait la paix, si cela avait été possible, alla aussitôt trouver son fils et lui parla comme quelqu'un qui désire la paix et l'harmonie, disant : « Beau fils, sois réconcilié maintenant avec ce chevalier sans combat ! Il n'est pas venu ici pour se divertir ou pour chasser ou poursuivre, mais il vient en quête d'honneur et pour accroître sa renommée et son renom, et j'ai vu qu'il a grand besoin de repos. S'il avait suivi mon conseil, il n'aurait pas imprudemment entrepris, ni ce mois-ci ni le mois prochain, la bataille qu'il désire tant. Si tu lui cèdes la Reine, crains-tu quelque déshonneur dans cet acte ? N'aie aucune crainte de cela, car aucun blâme ne peut t'être attaché ; il est plutôt mal de garder ce à quoi l'on n'a aucun droit légitime. Il aurait volontiers engagé la bataille immédiatement, bien que ses mains et ses pieds ne soient pas sains, mais coupés et blessés. » Meleagant répond ainsi à son père : « Vous êtes fou de vous en inquiéter. Par la foi que je dois à Saint Pierre, je ne suivrai pas votre conseil en cette affaire. Je mériterais d'être écartelé par des chevaux si j'écoutais votre conseil. S'il cherche son honneur, je cherche le mien ; s'il est en quête de gloire, je le suis aussi ; s'il est impatient de se battre, je le suis cent fois plus que lui. » « Je vois clairement, dit le roi, que tu es déterminé dans ton entreprise insensée, et tu en seras rassasié. Puisque tel est ton plaisir, demain tu tenteras ta force avec le chevalier. » « Que jamais plus grande épreuve ne m'arrive que celle-là ! » répond Meleagant ; « Je préférerais de beaucoup que ce fût aujourd'hui plutôt que demain. Voyez seulement combien je suis plus abattu que de coutume ! Mes yeux sont sauvages, et mon visage est pâle ! Je n'aurai aucune joie ni satisfaction ni aucune cause de bonheur avant d'être réellement engagé avec lui. »
Le roi comprend que les conseils et les prières sont désormais inutiles. À contrecœur, il quitte son fils et, choisissant un bon cheval vigoureux ainsi que de belles armes, il les fait porter à celui qui les mérite bien, accompagné d’un chirurgien qui était un homme loyal et chrétien. Il n’existait pas au monde d’homme plus digne de confiance, et il était plus habile à soigner les blessures que tous les docteurs de Montpellier. Cette nuit-là, il traita le chevalier du mieux qu’il put, conformément à l’ordre du roi. Déjà la nouvelle était connue des chevaliers et des demoiselles, des dames et des barons de tout le pays, et durant toute la nuit, jusqu’au lever du jour, étrangers et amis firent de longs voyages de toutes les contrées alentour. Quand vint le matin, il y avait devant le château une telle foule qu’on ne pouvait y poser le pied. Le roi, se levant tôt dans son tourment à cause de la bataille, se rend directement auprès de son fils, qui avait déjà lacé sur sa tête le heaume de facture poitevine. Aucun délai ni aucune trêve ne sont possibles, car bien que le roi fît de son mieux, ses efforts demeurent sans effet. Au milieu de la cour du château, où tout le peuple est assemblé, la bataille sera livrée selon le souhait et l’ordre du roi. Le roi fait mander immédiatement le chevalier étranger, et il est conduit sur le terrain qui était rempli de gens venus du royaume de Logres. Car tout comme les gens ont l’habitude d’aller à l’église pour entendre l’orgue lors des fêtes annuelles de Pentecôte ou de Noël, ils s’étaient tous rassemblés à présent. Toutes les jeunes filles étrangères venues du royaume du roi Arthur avaient jeûné trois jours et marché pieds nus dans leurs chemises, afin que Dieu puisse doter de force et de courage le chevalier qui devait combattre son adversaire pour le compte des captifs. Très tôt, avant même que prime ne fût sonnée, les deux chevaliers, entièrement armés, furent conduits sur les lieux, montés sur deux chevaux également protégés. Méléagant était très gracieux, alerte et bien fait ; le haubert aux mailles fines, le heaume et l’écu suspendu à son cou, tout cela lui allait à merveille. Tous les spectateurs, cependant, penchaient pour l’autre chevalier, même ceux qui lui voulaient du mal, et ils disent que Méléagant ne vaut rien comparé à lui. Dès qu’ils furent tous deux sur le terrain, le roi s’approche et les retient aussi longtemps que possible dans un effort pour faire la paix entre eux, mais il est incapable de persuader son fils. Puis il leur dit : « Retenez vos chevaux jusqu’à ce que je sois parvenu au sommet de la tour. Ce ne sera qu’une mince faveur, si vous voulez bien m’attendre jusque-là. » Puis, d’humeur chagrine, il les quitte et se rend directement à l’endroit où il savait qu’il trouverait la Reine. Elle l’avait supplié la veille au soir de la placer là où elle pourrait avoir une vue dégagée sur le combat ; il lui avait accordé cette grâce, et il allait maintenant la chercher, car il tenait beaucoup à lui témoigner honneur et courtoisie. Il la plaça à une fenêtre et prit place à une autre fenêtre, sur sa droite. À leurs côtés étaient rassemblés nombre de chevaliers, de dames avisées et de demoiselles qui étaient natives de ce pays ; et il y en avait beaucoup d’autres, captifs, qui étaient absorbés dans leurs oraisons et leurs prières. Ceux qui étaient prisonniers priaient pour leur seigneur, car à Dieu et à lui ils confiaient leur secours et leur délivrance. Alors les combattants, sans délai, font écarter toute la foule ; puis ils entrechoquent leurs écus avec leurs coudes, passent leurs bras dans les courroies et s’éperonnent l’un l’autre si violemment que chacun envoie sa lance à deux longueurs de bras au travers de l’écu de son adversaire, faisant rompre et voler la lance en éclats telle une étincelle. Les chevaux se heurtent de front, poitrine contre poitrine, et les écus et les heaumes s’entrechoquent avec un tel fracas qu’il semble s’agir d’un puissant coup de tonnerre ; pas une poitrail, pas une sangle, pas une rêne ni une sous-ventrière ne demeurent intacts, et les arçons, bien que solides, sont brisés en pièces. Les combattants ne ressentirent nulle honte à tomber à terre, en raison de leurs mésaventures, mais ils bondissent prestement sur leurs pieds et, sans perdre de temps en menaces, se ruent l’un sur l’autre plus férocement que deux sangliers, et portent de grands coups de leurs épées d’acier comme des hommes dont la haine est violente. À plusieurs reprises, ils entament les heaumes et les hauberts luisants si violemment que, derrière l’épée, le sang jaillit. Ils offrirent un excellent combat, en vérité, car ils s’étourdirent et se blessèrent mutuellement avec leurs coups lourds et méchants. Ils soutinrent maintes passes féroces, rudes et longues avec un égal honneur, si bien que les spectateurs ne purent distinguer aucun avantage d’un côté ou de l’autre. Mais il était inévitable que celui qui avait traversé le pont fût grandement affaibli par ses mains blessées. Les gens qui prenaient son parti étaient fort consternés, car ils remarquent que ses coups s’affaiblissent, et ils craignent qu’il ne prenne le dessus ; il leur semblait qu’il faiblissait, tandis que Méléagant triomphait, et ils commencèrent à murmurer de toutes parts. Mais là-haut, à la fenêtre de la tour, se trouvait une sage demoiselle qui pensait en elle-même que le chevalier n’avait pas engagé la bataille pour son compte ni pour celui de la foule qui s’était rassemblée autour de la lice, mais que son seul mobile avait été la Reine ; et elle pensa que, s’il savait qu’elle était à la fenêtre en train de le voir et de l’observer, sa force et son courage s’accroîtraient. Et si elle avait connu son nom, elle l’aurait volontiers appelé pour qu’il regardât autour de lui. Elle s’approcha alors de la Reine et dit : « Madame, pour l’amour de Dieu et pour le vôtre comme pour le nôtre, je vous supplie de me dire, si vous le savez, le nom de ce chevalier, afin que cela puisse lui être d’un certain secours. » « Demoiselle, répond la Reine, vous m’avez posé une question en laquelle je ne vois ni haine ni mal, mais plutôt une bonne intention ; le nom du chevalier, je le sais, est Lancelot du Lac. » « Dieu, comme je suis heureuse et joyeuse au cœur ! » dit la demoiselle. Puis elle se penche et l’appelle par son nom si fort que tout le peuple l’entend : « Lancelot, retourne-toi et vois qui est ici en train de t’observer ! »
Lorsque Lancelot entendit son nom, il ne fut pas long à se retourner : il se tourne et voit, assise là-haut à la fenêtre de la tour, celle qu’il désirait le plus au monde voir. Dès l’instant où il l’aperçut, il ne détourna plus ses yeux ni son visage d’elle, se défendant avec des coups en revers. Et Méléagant, pendant ce temps, l’attaquait aussi férocement qu’il le pouvait, ravi de penser que l’autre ne peut plus lui résister ; et ceux du pays sont bien satisfaits aussi, tandis que les étrangers sont si affligés qu’ils ne peuvent plus se tenir debout, et plusieurs d’entre eux tombent à terre, soit sur les genoux, soit étendus face contre terre ; ainsi les uns sont joyeux, et les autres affligés. Alors la demoiselle cria de nouveau depuis la fenêtre : « Ah, Lancelot, comment se fait-il que tu te conduises maintenant si sottement ? Jadis tu étais l’incarnation de la prouesse et de tout ce qui est bon, et je ne crois pas que Dieu ait jamais fait un chevalier qui pût t’égaler en valeur et en mérite. Mais maintenant nous te voyons si accablé que tu portes des coups en revers et que tu combats ton adversaire par-derrière. Tourne-toi, afin d’être de l’autre côté, et que tu puisses faire face à cette tour, car cela t’aidera de l’avoir en vue. » Alors Lancelot est si honteux et mortifié qu’il se hait lui-même, car il sait fort bien que tous ont vu que, depuis quelque temps déjà, il a le dessous dans le combat. Là-dessus, il fait un bond en arrière et manœuvre de façon à forcer Méléagant dans une position située entre lui et la tour. Méléagant fait tout son possible pour regagner sa position antérieure. Mais Lancelot se rue sur lui et le frappe si violemment sur le corps et l’écu, chaque fois qu’il tente de le contourner, qu’il le contraint à tourbillonner deux ou trois fois malgré lui. La force et le courage de Lancelot croissent, en partie parce qu’il bénéficie de l’aide de l’amour, et en partie parce qu’il n’a jamais haï personne autant que celui avec qui il est aux prises. L’amour et la haine mortelle, si féroce qu’on n’avait jamais vu pareille haine, le rendent si ardent et audacieux que Méléagant cesse de prendre cela pour un jeu et commence à le craindre, car il n’avait jamais rencontré ni connu un chevalier aussi preux, et aucun chevalier ne l’avait jamais blessé ou frappé comme celui-ci le fait. Il est heureux de s’éloigner de lui, et il grimace et fait des écarts, redoutant ses coups et les évitant. Et Lancelot ne le menace pas en vain, mais le pousse rapidement vers la tour où la Reine était postée à guetter. Là, sur la tour, il lui fit l’hommage de ses coups jusqu’à ce qu’il s’approchât si près que, s’il avançait d’un pas de plus, il perdrait la vue de celle-ci. Ainsi Lancelot le mena d’avant en arrière à maintes reprises, dans quelque direction qu’il voulût, s’arrêtant toujours devant la Reine, sa dame, qui avait allumé la flamme qui le contraint à fixer son regard sur elle. Et cette même flamme l’animait tellement contre Méléagant qu’il était en mesure de le mener et de le pousser là où il lui plaisait. Malgré lui, il le mène comme un aveugle ou un homme ayant une jambe de bois. Le roi voit son fils si pressé qu’il le prend en pitié et il le plaint, et il ne lui refusera pas aide et assistance si possible ; mais s’il souhaite procéder avec courtoisie, il doit d’abord demander la permission de la Reine. Il commença donc à lui dire : « Madame, depuis que je vous ai en mon pouvoir, je vous ai aimée et fidèlement servie et honorée. Je n’ai jamais sciemment laissé rien en suspens où j’aie vu votre honneur impliqué ; maintenant, rendez-moi ce que j’ai fait pour vous. Car je suis sur le point de vous demander une faveur que vous ne devriez accorder que si vous le faites de bon gré. Je vois clairement que mon fils est en train de perdre ce combat ; je ne parle pas ainsi à cause du chagrin que j’éprouve, mais afin que Lancelot, qui l’a en son pouvoir, ne le tue point. Et vous ne devriez pas non plus souhaiter le voir tué ; non pas parce qu’il ne vous a pas causé de tort, à vous comme à lui, mais parce que je vous en fais la demande : alors dites-lui, s’il vous plaît, de cesser de le frapper. Si vous le voulez, vous pourrez ainsi me rendre ce que j’ai fait pour vous. » « Beau sire, je suis disposée à le faire à votre demande, répond la Reine ; eussé-je une haine mortelle pour votre fils, que je n’aime point, il est vrai, vous m’avez si bien servie que, pour vous faire plaisir, je suis tout à fait disposée à ce qu’il cesse. » Ces mots ne furent pas prononcés en privé, mais Lancelot et Méléagant entendirent ce qui fut dit. L’homme qui est un amant parfait est toujours obéissant et fait rapidement et joyeusement le plaisir de sa dame. Ainsi Lancelot fut contraint de faire la volonté de sa Dame, car il aimait plus que Pyrame, si cela était possible pour un homme. Lancelot entendit ce qui fut dit, et dès que le dernier mot fut sorti de sa bouche, « puisque vous voulez qu’il cesse, je suis d’accord pour qu’il le fasse », Lancelot ne l’aurait touché ou n’aurait fait un mouvement pour rien au monde, même si l’autre l’avait tué. Il ne le touche pas et ne lève pas la main. Mais Méléagant, hors de lui de rage et de honte lorsqu’il entend qu’il a été nécessaire d’intercéder en sa faveur, le frappe avec toute la force dont il est capable. Et le roi descendit de la tour pour réprimander son fils, et entrant dans la lice, il s’adressa à lui en ces termes : « Eh quoi ? Est-il convenable de le frapper alors qu’il ne te touche pas ? Tu es trop cruel et sauvage, et ta prouesse est maintenant hors de propos ! Car nous savons tous sans aucun doute qu’il t’est supérieur. » Alors Méléagant, étouffant de honte, dit au roi : « Je pense que vous devez être aveugle ! Je ne crois pas que vous voyiez quoi que ce soit. Il faut être bien aveugle pour penser que je ne suis pas meilleur que lui. » « Cherche quelqu’un pour croire tes paroles ! » répond le roi, « car tous les gens savent si tu dis la vérité ou un mensonge. Nous savons tous fort bien la vérité. » Alors le roi ordonne à ses barons d’emmener son fils, ce qu’ils font aussitôt en exécution de son ordre : ils emmenèrent Méléagant. Mais il ne fut pas nécessaire d’user de force pour inciter Lancelot à se retirer, car Méléagant aurait pu lui nuire gravement avant qu’il n’eût cherché à se défendre. Puis le roi dit à son fils : « Que Dieu me soit en aide, maintenant tu dois faire la paix et rendre la Reine. Tu dois cesser cette querelle une fois pour toutes et retirer ta prétention. » « C’est un grand non-sens que vous avez proféré ! Je vous entends parler sottement. Écartez-vous ! Laissons-nous combattre, et ne vous mêlez pas de nos affaires ! » Mais le roi dit qu’il va intervenir, car il sait bien que, si le combat devait continuer, Lancelot tuerait son fils. « Il me tuerait ! Plutôt aurais-je bientôt défait et tué, si vous nous laissiez tranquilles et nous laissiez combattre. » Alors le roi dit : « Que Dieu me soit en aide, tout ce que tu dis ne sert à rien. » « Pourquoi cela ? » demande-t-il. « Parce que je n’y consentirai pas. Je ne me fierai pas à ta folie et à ton orgueil au point de te laisser tuer. Un homme est un fou de courtiser la mort, comme tu le fais dans ton ignorance. Je sais bien que tu me hais parce que je veux sauver ta vie. Dieu ne me laissera pas voir et être témoin de ta mort, si je peux l’éviter, car cela me causerait trop de peine. » Il lui parle et le réprimande jusqu’à ce qu’enfin la paix et la bonne volonté soient rétablies. Les conditions de la paix sont celles-ci : il rendra la Reine à Lancelot, à condition que celui-ci, sans réticence, les affronte de nouveau dans l’année à partir du moment où il choisira de le mander : ce n’est pas une épreuve pour Lancelot. Lorsque la paix est faite, tout le peuple se presse alentour, et il est décidé que la bataille sera livrée à la cour du roi Arthur, qui tient la Bretagne et les Cornouailles sous son empire : c’est là qu’ils décident que cela aura lieu. Et la Reine doit y consentir, et Lancelot doit promettre que, si Méléagant peut prouver qu’il est un félon, elle reviendra avec lui sans l’interférence de quiconque. Lorsque la Reine et Lancelot eurent tous deux convenu de cela, l’arrangement fut conclu, et ils se retirèrent tous deux et ôtèrent leurs armes. Or, la coutume dans le pays était que lorsque l’un sortait, tous les autres pouvaient le faire aussi. Tous couvrirent Lancelot de bénédictions : et sachez qu’il dut ressentir une grande joie, comme en vérité ce fut le cas. Tous les étrangers se rassemblent et se réjouissent au sujet de Lancelot, parlant de sorte à être entendus de lui : « Sire, en vérité nous étions joyeux dès que nous avons entendu votre nom, car nous avons senti aussitôt que nous serions tous libérés. » Il y avait une grande foule présente à cette scène joyeuse, chacun s’efforçant et se pressant pour le toucher si possible. Quiconque réussissait à le toucher était plus ravi qu’il ne saurait le dire. Il y avait beaucoup de joie, et de peine aussi ; ceux qui étaient maintenant libérés se réjouissaient sans retenue ; mais Méléagant et ses partisans n’ont rien de ce qu’ils veulent, mais sont songeurs, sombres et abattus. Le roi s’éloigne de la lice, emmenant avec lui Lancelot, qui le prie de le conduire auprès de la Reine. « Je ne manquerai pas de le faire, répond le roi ; car il me semble que c’est la chose appropriée à faire. Et si vous le voulez, je vous montrerai Keu le sénéchal. » À cela Lancelot est si heureux qu’il tombe presque à ses pieds. Puis le roi le conduisit aussitôt dans la salle, où la Reine était venue pour l’attendre.
Lorsque la Reine vit le roi tenant Lancelot par la main, elle se leva devant le roi, mais elle parut mécontente avec un front assombri, et elle ne dit pas un mot. « Madame, voici Lancelot venu vous voir, dit le roi ; vous devriez être heureuse et satisfaite. » « Moi, sire ? Il ne peut me plaire. Je ne me soucie pas de le voir. » « Allons donc, madame, dit le roi qui était très franc et courtois, qu’est-ce qui vous pousse à agir ainsi ? Vous êtes trop dédaigneuse envers un homme qui vous a servie si fidèlement qu’il a exposé sa vie à plusieurs reprises à un danger mortel lors de ce voyage pour votre amour, et qui vous a défendue et sauvée de mon fils Méléagant qui vous avait gravement offensée. » « Sire, en vérité, il a fait piètre usage de son temps. Je ne nierai jamais que je ne ressens aucune gratitude envers lui. » Maintenant Lancelot est stupéfait ; mais il répond très humblement comme un amant raffiné : « Madame, certes j’en suis affligé, mais je n’ose vous demander votre raison. » La Reine écouta Lancelot exprimer sa déception, mais pour l’affliger et le confondre, elle ne voulut répondre un seul mot, mais retourna dans sa chambre. Et Lancelot la suivit des yeux et du cœur jusqu’à ce qu’elle atteignît la porte ; mais elle ne fut pas longtemps en vue, car la chambre était tout près. Ses yeux l’auraient volontiers suivie, si cela avait été possible ; mais le cœur, qui est plus altier et maître dans sa force, passa la porte derrière elle, tandis que les yeux restaient en arrière, pleurant avec le corps. Et le roi lui dit en privé : « Lancelot, je suis étonné de ce que cela signifie : et comment il se fait que la Reine ne puisse supporter de vous voir, et qu’elle soit si peu disposée à parler avec vous. Si elle a l’habitude de parler avec vous, elle ne devrait pas être avare maintenant ou éviter la conversation avec vous, après ce que vous avez fait pour elle. Dites-moi maintenant, si vous le savez, pourquoi et pour quel méfait elle vous a montré un tel visage. » « Sire, je n’avais pas remarqué cela tout à l’heure ; mais elle ne veut pas me regarder ni entendre mes paroles, et cela m’attriste et m’afflige beaucoup. » « Assurément, dit le roi, elle est dans le tort, car vous avez risqué votre vie pour elle. Venez maintenant, beau doux ami, et nous irons parler au sénéchal. » « Je serai heureux de le faire, répond-il. » Puis ils vont tous deux trouver le sénéchal. Dès que Lancelot arriva là où il était, la première exclamation du sénéchal fut : « Comme tu m’as fait honte ! » « Moi ? Comment cela ? » demande Lancelot ; « dites-moi quel déshonneur ai-je jeté sur vous ? » « Un très grand déshonneur, car tu as accompli ce que je ne pouvais accomplir, et tu as fait ce que je ne pouvais faire. »
Puis le roi les laissa ensemble dans la chambre et sortit seul. Lancelot demanda au sénéchal s’il avait été mal traité. « Oui, répondit-il, et je le suis encore. Je ne fus jamais plus misérable que je ne le suis maintenant. Et je serais mort depuis longtemps, n’eût été le roi qui, dans sa compassion, m’a témoigné tant de douceur et de bonté qu’il ne m’a volontiers laissé manquer de rien dont j’eusse besoin ; mais j’étais aussitôt pourvu de tout ce que je désirais. Mais, à l’opposé de la bonté qu’il me montrait, il y avait Méléagant, son fils, qui est plein de méchanceté, et qui fit venir les médecins pour leur ordonner d’appliquer des onguents qui me tueraient. Quel père et quel beau-père j’ai eus ! Car, lorsque le roi faisait appliquer un bon emplâtre sur mes plaies dans le désir que je sois bientôt guéri, son perfide fils, voulant me mettre à mort, le faisait promptement ôter et appliquer quelque onguent nuisible. Mais je suis bien sûr que le roi ignorait cela ; il ne tolérerait point de tels tours vils et meurtriers. Mais vous ne savez point combien il a été courtois envers ma dame : aucune tour frontière, depuis le temps que Noé bâtit l’arche, ne fut jamais gardée avec tant de soin, car il l’a gardée si vigoureusement que, bien que son fils en souffrît sous la contrainte, il ne voulut point le laisser la voir, sinon en la présence du roi lui-même. Jusqu’à ce jour, le roi, dans sa miséricorde, lui a témoigné toutes les marques de considération qu’elle-même avait proposées. Elle seule avait la disposition de ses affaires. Et le roi l’en estimait d’autant plus pour la loyauté dont elle faisait preuve. Mais est-il vrai, comme on me l’a dit, qu’elle soit si irritée contre vous qu’elle ait publiquement refusé de vous parler ? » « On vous a dit l’exacte vérité, répondit Lancelot, mais, pour l’amour de Dieu, pouvez-vous me dire pourquoi elle est si mécontente de moi ? » Il répondit qu’il ne le sait pas et qu’il en est fort surpris. « Eh bien, qu’il en soit selon son plaisir, dit Lancelot, sentant son impuissance ; je dois maintenant prendre congé, et je vais chercher mon seigneur Gauvain qui est entré dans ce pays, et qui était convenu avec moi qu’il se rendrait directement au pont sous l’eau. » Puis, quittant la chambre, il parut devant le roi et demanda la permission de se diriger de ce côté. Et le roi lui accorde volontiers la permission de partir. Alors, ceux que Lancelot avait libérés et délivrés de prison lui demandent ce qu’ils doivent faire. Et il répond : « Tous ceux qui le désirent peuvent venir avec moi, et ceux qui souhaitent rester avec la Reine peuvent le faire : il n’y a aucune raison pour qu’ils m’accompagnent. » Alors, tous ceux qui le souhaitent l’accompagnent, plus joyeux et plus heureux qu’à l’accoutumée. Avec la Reine restent ses demoiselles, qui sont légères de cœur, ainsi que nombre de chevaliers et de dames. Mais il n’est pas un de ceux qui restent en arrière qui n’eût préféré retourner en son propre pays plutôt que de demeurer ici. Mais, à cause de mon seigneur Gauvain, dont l’arrivée est attendue, la Reine les retient, disant qu’elle ne bougera jamais avant d’avoir de ses nouvelles.
La nouvelle se répand partout que la Reine est libre de partir, et que tous les autres prisonniers ont été mis en liberté et sont libres de s’en aller quand cela leur sied et leur plaît. Partout où les gens du pays se rassemblent, ils s’interrogent sur la véracité de ce rapport et ne parlent de rien d’autre. Ils sont fort enragés que tous les passages dangereux aient été vaincus et que quiconque puisse aller et venir à sa guise. Mais quand les indigènes du pays, qui n’avaient point assisté à la bataille, apprirent comment Lancelot avait été le vainqueur, ils se rendirent tous à l’endroit où ils savaient qu’il devait passer, pensant que le roi serait fort aise s’ils saisissaient Lancelot pour le lui ramener. Tous ses hommes à lui étaient sans leurs armes, et ils étaient donc désavantagés lorsqu’ils virent les indigènes du pays arriver en armes. Il ne fut pas étrange qu’ils saisissent Lancelot, qui était sans ses armes. Ils le ramènent prisonnier, les pieds liés ensemble sous son cheval. Alors ses propres hommes disent : « Seigneurs, c’est une mauvaise action ; car le roi nous a donné son sauf-conduit, et nous sommes sous sa protection. » Mais les autres répondent : « Nous ne savons comment il en est ; mais puisque nous vous avons pris, vous devez retourner avec nous à la cour. » La rumeur, qui vole et court rapidement, atteint le roi, disant que ses hommes ont saisi Lancelot et l’ont mis à mort. Quand le roi l’apprend, il est fort affligé et jure avec colère sur sa tête que ceux qui l’ont tué mourront assurément pour cet acte ; et que, s’il peut les saisir ou les attraper, ce sera leur sort d’être pendus, brûlés ou noyés. Et s’ils tentent de nier leur méfait, il ne croira rien de ce qu’ils diront, car ils lui ont causé tant de chagrin et de honte qu’il serait déshonoré si vengeance n’était tirée d’eux ; mais il sera vengé sans aucun doute. La nouvelle s’en répandit jusqu’à atteindre la Reine, qui était à table. Elle manqua de se tuer en entendant le faux rapport sur Lancelot, mais elle suppose qu’il est vrai, et elle est en un tel désarroi qu’elle perd presque l’usage de la parole ; mais, à cause de ceux présents, elle se force à dire : « En vérité, je suis navrée de sa mort, et il n’est pas étonnant que je m’afflige, car il est venu en ce pays pour moi, et je devrais donc le pleurer. » Puis elle se dit à elle-même, afin que les autres ne l’entendent pas, que personne n’a besoin de lui demander de boire ou de manger, s’il est vrai qu’il est mort, en la vie duquel elle trouvait la sienne. Puis, affligée, elle se lève de table et fait sa lamentation, mais de telle sorte que nul ne l’entend ni ne la remarque. Elle est si hors d’elle-même qu’elle saisit à plusieurs reprises sa gorge avec le désir de se tuer ; mais d’abord elle se confesse à elle-même et se repent avec des reproches, se blâmant et se censurant pour le tort qu’elle lui avait fait, lui qui, comme elle le savait, avait toujours été à elle, et serait encore le sien s’il était en vie. Elle est si accablée à la pensée de sa cruauté que sa beauté en est sérieusement altérée. Sa cruauté et sa bassesse l’affectèrent et ternirent sa beauté plus que toutes les veilles et les jeûnes dont elle s’affligeait elle-même. Quand tous ses péchés s’élèvent devant elle, elle les rassemble et, alors qu’elle les passe en revue, elle s’écrie à maintes reprises : « Hélas ! à quoi pensais-je quand mon amant se tenait devant moi et que j’aurais dû l’accueillir, pour ne vouloir écouter ses paroles ? N’étais-je pas une folle, quand j’ai refusé de le regarder ou de lui parler ? Folle en vérité ? J’étais plutôt vile et cruelle, que Dieu me vienne en aide. Je le destinais comme une plaisanterie, mais il ne l’a point pris ainsi et ne m’a point pardonné. Je suis sûre que ce n’est personne d’autre que moi qui lui ai porté le coup mortel. Quand il est venu devant moi souriant et s’attendant à ce que je sois heureuse de le voir et que je l’accueille, et que je n’ai point voulu le regarder, n’était-ce pas un coup mortel ? Quand j’ai refusé de lui parler, alors sans doute d’un seul coup je l’ai privé de son cœur et de sa vie. Ces deux coups l’ont tué, j’en suis sûre ; aucun autre bandit n’a causé sa mort. Dieu ! puis-je jamais réparer ce meurtre et ce crime ? Non, certes ; plus tôt les rivières et la mer s’assécheront. Hélas ! comme je me sentirais bien mieux, et quel réconfort je prendrais, si seulement une fois avant de mourir je l’avais tenu dans mes bras ! Quoi ? Oui, certes, tout dévêtu, afin de mieux en profiter. S’il est mort, je suis bien méchante de ne pas me détruire moi-même. Pourquoi ? Cela peut-il nuire à mon amant que je survive après sa mort, si je ne prends plaisir à rien d’autre qu’à la douleur que je porte pour lui ? En m’abandonnant au chagrin après sa mort, les maux mêmes que je recherche me seraient doux, s’il était encore en vie. Il est mal pour une femme de souhaiter mourir plutôt que de souffrir pour l’amour de son amant. Il est certes doux pour moi de le pleurer longtemps. Je préférerais être battue vivante plutôt que de mourir et d’être en repos. »
Pendant deux jours, la Reine pleura ainsi pour lui sans manger ni boire, jusqu’à ce qu’ils pensent qu’elle mourrait aussi. Il y a assez de gens prêts à porter de mauvaises nouvelles plutôt que de bonnes. La nouvelle parvient à Lancelot que sa dame et son amoureuse est morte. Vous n’avez point à douter du chagrin qu’il ressentit ; chacun peut être certain qu’il fut affligé et accablé de douleur. En vérité, si vous voulez connaître la vérité, il était si abattu qu’il tenait sa vie en piètre estime. Il voulut se tuer sur-le-champ, mais d’abord il proféra une brève lamentation. Il fait un nœud coulant à une extrémité de la ceinture qu’il portait, et puis, en pleurant, s’entretient ainsi avec lui-même : « Ah, mort, comment m’as-tu espionné et défait, alors que j’étais en pleine santé ! Je suis défait, et pourtant je ne ressens nulle douleur, si ce n’est le chagrin dans mon cœur. C’est un terrible chagrin mortel. Je veux qu’il en soit ainsi, et si Dieu le veut, j’en mourrai. Puis ne puis-je mourir d’une autre façon, sans le consentement de Dieu ? Oui, s’il veut me laisser nouer ce nœud autour de mon cou. Je pense que je peux contraindre la mort, même contre son gré, à prendre ma vie. La mort, qui ne convoite que ceux qui la craignent, ne viendra point à moi ; mais ma ceinture la mettra en mon pouvoir, et dès qu’elle sera mienne, elle exécutera mon désir. Mais, en vérité, elle viendra trop tard pour moi, car je brûle de l’avoir maintenant ! » Puis il ne diffère ni n’hésite plus, mais ajuste sa tête dans le nœud jusqu’à ce qu’il repose autour de son cou ; et afin qu’il ne manque point de se nuire, il attache l’extrémité de la ceinture étroitement à l’arçon de la selle, sans attirer l’attention de quiconque. Puis il se laisse glisser à terre, entendant que son cheval le traîne jusqu’à ce qu’il soit sans vie, car il dédaigne de vivre une heure de plus. Quand ceux qui chevauchent avec lui le voient tombé à terre, ils le supposent en pâmoison, car personne ne voit le nœud qu’il avait attaché autour de son cou. Aussitôt ils le saisirent dans leurs bras et, en le soulevant, ils trouvèrent le nœud qu’il avait mis autour de son cou et avec lequel il cherchait à se tuer. Ils coupèrent rapidement le nœud ; mais le nœud avait si bien blessé sa gorge que pendant quelque temps il ne put parler ; les veines de son cou et de sa gorge sont presque rompues. Maintenant il ne pouvait plus se nuire, même s’il l’avait souhaité ; cependant, il est chagriné qu’ils aient mis la main sur lui, et il brûle presque de rage, car volontiers il se serait tué si personne n’avait pris garde à lui. Et maintenant qu’il ne peut plus se nuire, il crie : « Ah, vile et impudique mort ! Pour l’amour de Dieu, pourquoi n’as-tu point eu le pouvoir et la force de me tuer avant que ma dame ne meure ? Je suppose que c’est parce que tu n’as pas daigné faire ce qui aurait été une action charitable. Si tu m’as épargné, cela doit être attribué à ta méchanceté. Ah, quel genre de service et de bonté est-ce là ! Combien les as-tu bien employés ici ! Maudit soit celui qui te remercie ou ressent de la gratitude pour un tel service ! Je ne sais ce qui est le plus mon ennemi : la vie, qui me retient, ou la mort, qui ne veut pas me tuer. Chacune me tourmente mortellement ; et cela m’est bien dû, que Dieu me vienne en aide, que malgré moi je continue de vivre. Car j’aurais dû me tuer dès que ma dame la Reine m’a montré sa haine ; elle ne l’a point fait sans cause, mais elle avait quelque bonne raison, bien que je ne sache quelle elle est. Et si j’avais su quelle elle était avant que son âme ne s’en aille à Dieu, je lui aurais fait une telle réparation qu’elle lui aurait plu et m’aurait valu sa miséricorde. Dieu ! quel a pu être mon crime ? Je pense qu’elle a dû savoir que je suis monté sur la charrette. Je ne sais quelle autre cause elle peut avoir pour me blâmer. Cela a été ma perte. Si telle est la raison de sa haine, Dieu ! quel mal ce crime a-t-il pu faire ? Quiconque me reprocherait un tel acte ne sut jamais ce qu’est l’amour, car personne ne pourrait mentionner quelque chose qui, s’il est inspiré par l’amour, devrait être tourné en reproche. Au contraire, tout ce que l’on peut faire pour son amoureuse doit être regardé comme un signe de son amour et de sa courtoisie. Pourtant, je ne l’ai point fait pour mon « amoureuse ». Je ne sais par quel nom l’appeler, si c’est « amoureuse » ou non. Je n’ose l’appeler par ce nom. Mais je pense que j’en sais autant de l’amour : que si elle m’aimait, elle ne devrait pas m’estimer moins pour ce crime, mais plutôt m’appeler son vrai amant, dans la mesure où j’ai regardé comme un honneur de faire tout ce que l’amour m’ordonnait de faire, jusqu’à monter sur une charrette. Elle devrait attribuer cela à l’amour ; et c’est une preuve certaine que l’amour met ainsi ses dévots à l’épreuve et apprend ainsi qui est vraiment le sien. Mais ce service n’a point plu à ma dame, comme je l’ai découvert par son visage. Et pourtant son amant a fait pour elle ce pour quoi beaucoup l’ont honteusement reproché et blâmé, bien qu’elle en fût la cause ; et beaucoup me blâment pour le rôle que j’ai joué, et ont tourné ma douceur en amertume. En vérité, telle est la coutume de ceux qui connaissent si peu l’amour, que même l’honneur ils le lavent dans la honte. Mais quiconque trempe l’honneur dans la honte, ne le lave pas, mais plutôt le souille. Mais ils, qui le maltraitent ainsi, ignorent tout de l’amour ; et celui qui ne craint pas ses commandements se vante d’être bien supérieur à lui. Car incontestablement il se porte bien celui qui obéit aux commandements de l’amour, et tout ce qu’il fait est pardonnable, mais il est le lâche qui n’ose pas. »
Ainsi Lancelot fait sa lamentation, et ses hommes se tiennent chagrinés à ses côtés, le tenant et le gardant. Puis la nouvelle arrive que la Reine n’est pas morte. Là-dessus, Lancelot prend aussitôt réconfort, et si son chagrin pour sa mort avait été auparavant intense et profond, maintenant sa joie pour sa vie était cent mille fois plus grande. Et quand ils arrivèrent à six ou sept lieues du château où était le roi Bademagu, d’agréables nouvelles de Lancelot lui furent rapportées, comment il était en vie et arrivait sain et sauf, et ces nouvelles, le roi fut heureux de les apprendre. Il fit une chose très courtoise en allant aussitôt en informer la Reine. Et elle répond : « Beau sire, puisque vous le dites, je crois que c’est vrai, mais je vous assure que, s’il était mort, je ne serais jamais plus heureuse. Toute ma joie serait coupée, si un chevalier avait été tué à mon service. »
Puis le roi la laisse, et la Reine aspire ardemment à l’arrivée de son amant et de sa joie. Elle n’a aucun désir cette fois de lui garder rancune. Mais la rumeur, qui ne se repose jamais mais court toujours sans cesse, atteint à nouveau la Reine, disant que Lancelot se serait tué pour elle s’il en avait eu l’occasion. Elle est heureuse à la pensée que c’est vrai, mais elle n’aurait voulu pour rien au monde que cela arrivât, car son chagrin aurait été trop grand. Là-dessus, Lancelot arriva en hâte. Dès que le roi le voit, il court l’embrasser et le baiser. Il a l’impression qu’il devrait voler, porté par la légèreté de sa joie. Mais sa satisfaction est écourtée par ceux qui avaient pris et lié son invité, et le roi leur dit qu’ils sont arrivés à une mauvaise heure, car ils seront tous tués et confondus. Alors ils répondirent qu’ils pensaient qu’il le voudrait ainsi. « C’est moi que vous avez insulté en faisant votre plaisir. Il n’a aucune raison de se plaindre, répond le roi ; vous ne l’avez point fait honte du tout, mais seulement moi qui le protégeais. De quelque façon qu’on le regarde, la honte est mienne. Mais si vous m’échappez maintenant, vous ne verrez aucune plaisanterie là-dedans. » Quand Lancelot entend sa colère, il déploie tous ses efforts pour faire la paix et régler les choses ; quand ses efforts ont rencontré le succès, le roi l’emmène voir la Reine. Cette fois, la Reine ne baissa point les yeux vers le sol, mais elle alla à sa rencontre joyeusement, l’honorant autant qu’elle le pouvait, et le faisant asseoir à ses côtés. Puis ils parlèrent ensemble longuement de tout ce qui était sur leurs cœurs, et l’amour leur fournit tant de choses à dire que les sujets ne manquèrent point. Et quand Lancelot voit combien il est en bonne grâce, et que tout ce qu’il dit trouve faveur auprès de la Reine, il lui dit en confidence : « Dame, je m’émerveille grandement pourquoi vous m’avez reçu avec un tel visage quand vous m’avez vu avant-hier, et pourquoi vous ne vouliez pas m’adresser la parole : je suis presque mort du coup que vous m’avez porté, et je n’avais pas le courage d’oser vous en questionner, comme je m’y aventure maintenant. Je suis prêt maintenant, dame, à faire réparation, quand vous m’aurez dit quel a été le crime qui m’a causé une telle détresse. » Alors la Reine répond : « Quoi ? N’avez-vous pas hésité par honte à monter dans la charrette ? Vous avez montré que vous répugniez à y monter, quand vous avez hésité pendant deux pas entiers. C’est la raison pour laquelle je ne voulais ni vous adresser la parole ni vous regarder. » « Que Dieu me garde d’un tel crime à nouveau, répond Lancelot, et que Dieu ne me montre aucune pitié, si vous n’aviez pas tout à fait raison ! Pour l’amour de Dieu, dame, recevez mes réparations aussitôt, et dites-moi, pour l’amour de Dieu, si vous pouvez jamais me pardonner. » « Ami, vous êtes tout pardonné, répond la Reine ; je vous pardonne volontiers. » « Merci pour cela, dame, dit-il alors ; mais je ne peux vous dire ici tout ce que je voudrais dire ; je voudrais parler avec vous plus à loisir, si possible. » Alors la Reine indique une fenêtre par son regard plutôt qu’avec son doigt, et dit : « Venez par le jardin cette nuit et parlez-moi à cette fenêtre, quand tout le monde à l’intérieur sera allé dormir. Vous ne pourrez pas entrer : je serai à l’intérieur et vous à l’extérieur : gagner l’entrée sera impossible. Je ne pourrai vous toucher qu’avec mes lèvres ou ma main, mais, s’il vous plaît, je resterai là jusqu’au matin par amour pour vous. Nos corps ne peuvent être joints, car tout près de moi dans ma chambre repose Keu le sénéchal, qui souffre encore de ses blessures. Et la porte n’est pas ouverte, mais est étroitement fermée et bien gardée. Quand vous viendrez, prenez garde à ce qu’aucun espion ne vous aperçoive. » « Dame, dit-il, si je peux l’éviter, aucun espion ne me verra qui puisse penser ou dire du mal de nous. » Alors, étant convenus de ce plan, ils se séparent fort joyeusement.
Lancelot quitte la chambre en un tel état de bonheur que toutes ses peines passées sont oubliées. Mais il est si impatient que la nuit vienne que son agitation lui fait paraître le jour plus long qu’une centaine de jours ordinaires ou qu’une année entière. Si seulement la nuit était venue, il serait allé volontiers au rendez-vous. La nuit sombre et obscure finit par gagner sa lutte contre le jour, l'enveloppa dans son manteau et le déposa sous son voile. Quand il vit la lumière du jour s'obscurcir, il fit semblant d'être fatigué et épuisé, et dit qu'en raison de ses longues veilles, il avait besoin de repos. Vous, qui avez toujours agi de même, pouvez bien comprendre et deviner qu'il feint la fatigue et va se coucher afin de tromper les gens de la maison ; mais il ne se souciait nullement de son lit, et n'y aurait cherché aucun repos pour rien au monde, car il n'aurait pu le faire et n'aurait osé, et de plus il n'aurait pas eu le courage ou la volonté de le faire. Bientôt il se leva doucement, et fut heureux de constater qu'aucune lune ni étoile ne brillait, et que dans la maison aucune bougie, lampe ou lanterne ne brûlait. Ainsi il sortit et regarda alentour, mais personne ne montait la garde pour lui, car tous pensaient qu'il dormirait dans son lit toute la nuit. Sans escorte ni compagnie, il gagna rapidement le jardin, ne rencontrant personne sur son chemin, et il eut la chance de trouver qu'une partie du mur du jardin s'était récemment effondrée. À travers cette brèche, il passe prestement et se rend à la fenêtre, où il se tient, prenant bien garde de ne pas tousser ni éternuer, jusqu'à ce que la Reine arrive vêtue d'une très blanche chemise. Elle ne portait ni manteau ni cape, mais avait jeté sur elle une courte pèlerine de drap écarlate et de fourrure de musaraigne. Dès que Lancelot vit la Reine appuyée sur le rebord de la fenêtre derrière les grandes barres de fer, il l'honora d'un doux salut. Elle lui rendit promptement son salut, car il la désirait, et elle lui. Leur entretien et leur conversation ne portent pas sur des affaires vulgaires et ennuyeuses. Ils se rapprochent l'un de l'autre, jusqu'à ce que chacun tienne la main de l'autre. Mais ils sont si affligés de ne pouvoir se rejoindre plus complètement, qu'ils maudissent les barres de fer. Alors Lancelot affirme qu'avec le consentement de la Reine, il entrera pour être avec elle, et que les barres ne peuvent l'empêcher. Et la Reine répond : « Ne voyez-vous pas combien les barres sont raides à tordre et difficiles à rompre ? Vous ne pourriez jamais les tordre, les tirer ou les secouer au point d'en déloger une seule. » « Dame, dit-il, n'ayez crainte de cela. Il en faudrait plus que ces barres pour me tenir à l'écart. Rien, sinon votre commandement, ne saurait contrarier mon pouvoir de venir à vous. Si seulement vous m'en donnez la permission, le chemin s'ouvrira devant moi. Mais si ce n'est votre plaisir, alors le chemin est si obstrué que je ne pourrais y passer. » « Certes, dit-elle, je consens. Ma volonté ne saurait faire obstacle à votre chemin ; mais vous devez attendre que je me retire de nouveau dans mon lit, afin qu'aucun mal ne vous arrive, car ce ne serait ni une plaisanterie ni un jeu si le sénéchal, qui dort ici, s'éveillait en vous entendant. Il vaut donc mieux que je me retire, car rien de bon ne pourrait en résulter s'il me voyait debout ici. » « Allez donc, dame, répond-il ; mais n'ayez crainte que je fasse aucun bruit. Je pense pouvoir retirer les barres si doucement et avec si peu d'effort que personne ne sera réveillé. »
Puis la Reine se retire, et il se prépare à dégager la fenêtre. Saisissant les barres, il tire et force dessus jusqu'à ce qu'il les fasse plier et les arrache de leurs places. Mais le fer était si tranchant que le bout de son petit doigt fut coupé jusqu'au nerf, et que la première phalange du doigt suivant fut déchirée ; mais celui qui est absorbé par autre chose ne prit garde à aucune de ses blessures ni au sang qui dégoulinait. Bien que la fenêtre ne soit pas basse, Lancelot s'y faufile rapidement et aisément. Il trouve d'abord Keu endormi dans son lit, puis il parvient au lit de la Reine, qu'il adore et devant qui il s'agenouille, la tenant plus chère que la relique d'aucun saint. Et la Reine lui tend les bras et, l'embrassant, le presse étroitement contre son sein, l'attirant dans le lit auprès d'elle et lui témoignant toute satisfaction possible ; son amour et son cœur vont vers lui. C'est l'amour qui la pousse à agir ainsi ; et si elle éprouve un grand amour pour lui, il en ressent cent mille fois plus pour elle. Car il n'y a nul amour dans les autres cœurs comparé à ce qu'il y a dans le sien ; dans son cœur, l'amour était si pleinement incarné qu'il était avare envers tous les autres cœurs. Maintenant, Lancelot possède tout ce qu'il veut, quand la Reine recherche volontairement sa compagnie et son amour, et quand il la tient dans ses bras, et qu'elle le tient dans les siens. Leur jeu est si agréable et doux, tandis qu'ils s'embrassent et se caressent, qu'en vérité une joie si merveilleuse les envahit que jamais rien de tel ne fut entendu ni connu. Mais leur joie ne sera point révélée par moi, car dans un récit, elle n'a pas sa place. Pourtant, la satisfaction la plus choisie et la plus délicieuse fut précisément celle dont notre histoire ne doit pas parler. Cette nuit-là, la joie et le plaisir de Lancelot furent très grands. Mais, à son grand regret, le jour vient où il doit quitter le côté de sa dame. Il lui en coûta une telle douleur de la quitter qu'il souffrit le martyre. Son cœur reste là où demeure la Reine ; il n'a pas le pouvoir de l'emmener, car il trouve un tel plaisir auprès de la Reine qu'il n'a aucun désir de la quitter : ainsi son corps s'en va, et son cœur demeure. Mais assez de son corps reste en arrière pour tacher et souiller les draps du sang qui a coulé de ses doigts. Plein de soupirs et de larmes, Lancelot s'en va dans une grande détresse. Il s'afflige qu'aucun moment ne soit fixé pour une autre rencontre, mais il ne peut en être autrement. C'est à regret qu'il repart par la fenêtre par laquelle il était entré si joyeusement. Il était si gravement blessé aux doigts qu'ils étaient en piteux état ; pourtant, il redressa les barres et les remit à leur place, de sorte que d'aucun côté, ni devant ni derrière, il n'était évident que quiconque eût retiré ou tordu l'une des barres. Lorsqu'il quitte la chambre, il s'incline et agit exactement comme s'il était devant un sanctuaire ; puis il s'en va le cœur lourd, et regagne ses quartiers sans être reconnu par personne. Il se jette nu sur son lit sans réveiller personne, et alors, pour la première fois, il est surpris de remarquer les coupures sur ses doigts ; mais il ne s'en soucie aucunement, car il est bien certain que la blessure fut causée par l'arrachement des barres de la fenêtre du mur. Par conséquent, il n'était nullement inquiet, car il aurait préféré avoir les deux bras arrachés du corps que de ne pas entrer par cette fenêtre. Mais il aurait été très en colère et affligé s'il s'était ainsi blessé et meurtri dans n'importe quelle autre circonstance.
Au matin, dans sa chambre aux rideaux tirés, la Reine était tombée dans un doux sommeil ; elle n'avait pas remarqué que ses draps étaient tachés de sang, mais elle les supposait parfaitement blancs, propres et présentables. Or Méléagant, dès qu'il fut habillé et prêt, se rendit dans la chambre où reposait la Reine. Il la trouve éveillée, et il voit les draps tachés de gouttes de sang frais, sur quoi il donne un coup de coude à ses compagnons et, soupçonnant quelque méfait, regarde le lit de Keu le sénéchal, et voit que ses draps sont également tachés de sang, car vous devez savoir que durant la nuit ses blessures avaient recommencé à saigner. Alors il dit : « Dame, maintenant j'ai trouvé la preuve que je désirais. Il est bien vrai que tout homme est un fou d'essayer de confiner une femme : il gaspille ses efforts et ses peines. Celui qui tente de la garder sous bonne garde la perd plus vite que celui qui ne songe pas à elle. Belle garde, en vérité, a été tenue par mon père, qui vous garde pour mon compte ! Il a réussi à vous tenir à l'écart de moi, mais, malgré lui, Keu le sénéchal vous a vue la nuit dernière, et a fait ce qu'il a voulu de vous, comme on peut facilement le prouver. » « Qu'est-ce que cela ? » demande-t-elle. « Puisque je dois parler, je trouve du sang sur vos draps, ce qui prouve le fait. Je le sais et peux le prouver, car je trouve sur vos draps et les siens le sang qui a coulé de ses blessures : la preuve est très forte. » Alors la Reine vit sur les deux lits les draps ensanglantés, et s'émerveillant, elle rougit de honte et dit : « Dieu me vienne en aide, ce sang que je vois sur mes draps n'a jamais été apporté ici par Keu, mais mon nez a saigné durant la nuit, et je suppose que cela doit venir de mon nez. » En disant cela, elle pense dire la vérité. « Par ma tête, dit Méléagant, il n'y a rien de vrai dans ce que vous dites. Jurer ne sert à rien, car vous êtes prise en flagrant délit, et la vérité sera bientôt prouvée. » Puis il dit aux gardes qui étaient présents : « Messieurs, ne bougez pas, et veillez à ce que les draps ne soient pas retirés du lit avant mon retour. Je veux que le roi me rende justice, dès qu'il aura vu la vérité. » Puis il chercha jusqu'à ce qu'il le trouve, et tombant à ses pieds, il dit : « Sire, venez voir ce que vous n'avez pas su garder. Venez voir la Reine, et vous verrez les merveilles certaines que j'ai déjà vues et éprouvées. Mais, avant que vous n'y alliez, je vous prie de ne pas manquer d'être juste et équitable envers moi. Vous savez bien à quel danger je me suis exposé pour la Reine ; pourtant, vous n'êtes pas mon ami et vous la tenez à l'écart de moi sous bonne garde. Ce matin, je suis allé la voir dans son lit, et j'ai remarqué que Keu couche avec elle chaque nuit. Sire, pour l'amour de Dieu, ne soyez pas en colère si je suis mécontent et si je me plains. Car il est très humiliant pour moi d'être haï et méprisé par celle avec qui Keu est autorisé à coucher. » « Silence ! » dit le roi ; « je ne le crois pas. » « Alors venez, mon seigneur, et voyez les draps et l'état dans lequel Keu les a laissés. Puisque vous ne voulez pas croire mes paroles, et puisque vous pensez que je mens, je vous montrerai les draps et la courtepointe couverts du sang des blessures de Keu. » « Allons, dit le roi, je veux voir par moi-même, et mes yeux jugeront de la vérité. » Alors le roi se rend directement à la chambre, où la Reine s'était levée à son approche. Il voit que les draps sont tachés de sang sur son lit et sur celui de Keu pareillement, et il dit : « Dame, cela va mal maintenant, si ce que mon fils a dit est vrai. » Alors elle répond : « Dieu me vienne en aide, jamais même en rêve n'a été proféré un mensonge aussi monstrueux. Je pense que Keu le sénéchal est assez courtois et loyal pour ne pas commettre un tel acte, et d'ailleurs, je n'expose pas mon corps sur la place publique, et je ne l'offre pas de mon plein gré. Sûrement, Keu n'est pas l'homme à me faire une proposition insultante, et je n'ai jamais désiré et ne désirerai jamais faire une telle chose moi-même. » « Sire, je vous serai fort obligé, dit Méléagant à son père, si Keu est contraint d'expier cet outrage, et que la honte de la Reine soit ainsi exposée. Il vous incombe de veiller à ce que justice soit faite, et cette justice, je la demande et la réclame maintenant. Keu a trahi le roi Arthur, son seigneur, qui avait une telle confiance en lui qu'il lui a confié ce qu'il aimait le plus au monde. » « Laissez-moi répondre, sire, dit Keu, et je m'exculperai. Que Dieu n'ait point pitié de mon âme quand je quitterai ce monde, si jamais j'ai couché avec ma dame ! En vérité, je préférerais être mort que de faire jamais à mon seigneur un tort aussi vil, et que Dieu ne m'accorde jamais meilleure santé que celle que j'ai maintenant, mais qu'il me tue sur-le-champ, si une telle pensée m'a jamais traversé l'esprit ! Mais je sais que mes blessures ont saigné abondamment la nuit dernière, et c'est la raison pour laquelle mes draps sont tachés de sang. C'est pourquoi votre fils me soupçonne, mais assurément il n'a aucun droit de le faire. » Et Méléagant lui répond : « Dieu me vienne en aide, les diables et les démons vous ont trahi. Vous vous êtes trop échauffé la nuit dernière et, en raison de vos efforts, vos blessures ont sans doute saigné de nouveau. Il est inutile de le nier ; nous pouvons le voir, et c'est parfaitement évident. Il est juste qu'il expie son crime, lui qui est si clairement pris en flagrant délit. Jamais chevalier avec un nom si beau ne commit des iniquités telles que celle-ci, et c'est sur vous que retombe la honte. » « Sire, sire, dit Keu au roi, je défendrai la Reine et moi-même contre l'accusation de votre fils. Il me harcèle et m'afflige, bien qu'il n'ait aucun motif pour me traiter ainsi. » « Vous ne pouvez combattre, répond le roi, vous êtes trop malade. » « Sire, si vous le permettez, je combattrai avec lui, malade que je suis, et lui montrerai que je ne suis pas coupable du crime qu'il m'impute. » Mais la Reine, ayant secrètement envoyé prévenir Lancelot, dit au roi qu'elle présentera un chevalier qui défendra le sénéchal, si Méléagant ose maintenir cette accusation. Alors Méléagant dit aussitôt : « Il n'est aucun chevalier, sans exception, fût-il un géant, que je ne combattrai jusqu'à ce que l'un de nous soit vaincu. » Alors Lancelot entra, et avec lui une telle foule de chevaliers que la salle entière en fut remplie. Dès qu'il fut entré, à l'ouïe de tous, jeunes et vieux, la Reine raconta ce qui était arrivé, et dit : « Lancelot, cette insulte m'a été faite par Méléagant. En présence de tous ceux qui entendent ses paroles, il dit que j'ai menti, si vous ne l'obligez pas à se rétracter. La nuit dernière, a-t-il affirmé, Keu a couché avec moi, parce qu'il a trouvé mes draps, comme les siens, tout tachés de sang ; et il dit qu'il est convaincu, à moins qu'il n'entreprenne sa propre défense, ou à moins que quelqu'un d'autre ne mène la bataille en son nom. » Lancelot dit : « Vous n'avez jamais besoin d'arguments avec moi. Puisse-t-il ne pas plaire à Dieu que vous ou lui soyez ainsi discrédités ! Je suis prêt à combattre et à prouver dans la mesure de mes forces qu'il ne fut jamais coupable d'une telle pensée. Je suis prêt à employer ma force en sa faveur, et à le défendre contre cette accusation. » Alors Méléagant bondit et dit : « Dieu me vienne en aide, je suis content et bien satisfait de cela : que personne ne pense que je m'y oppose. » Et Lancelot dit : « Mon seigneur le roi, je connais bien les procès et les lois, les jugements et les verdicts : dans une question de véracité, un serment doit être prêté avant le combat. » Méléagant répond aussitôt : « Je consens à prêter serment ; que les reliques soient apportées sur-le-champ, car je sais bien que j'ai raison. » Et Lancelot lui répond : « Dieu me vienne en aide, quiconque a connu Keu le sénéchal ne douterait pas de sa parole sur un tel point. » Alors ils demandent leurs chevaux, et demandent que leurs armes soient apportées. Cela est promptement fait, et quand les valets les eurent armés, ils furent prêts pour le combat. Puis les saintes reliques sont apportées : Méléagant s'avance, avec Lancelot à ses côtés, et tous deux tombent à genoux. Alors Méléagant, posant ses mains sur les reliques, jure sans réserve : « Dieu et cette sainte relique me viennent en aide, Keu le sénéchal a couché avec la Reine dans son lit la nuit dernière et a eu son plaisir avec elle. » « Et moi je jure que tu mens, dit Lancelot, et de plus je jure qu'il n'a ni couché avec elle ni ne l'a touchée. Et puisse-t-il plaire à Dieu de tirer vengeance de celui qui a menti, et puisse-t-Il faire éclater la vérité ! De plus, je prêterai un autre serment et jurerai, quiconque puisse s'en déplaire ou en être contrarié, que si je suis autorisé à vaincre Méléagant aujourd'hui, je ne lui ferai aucune miséricorde, Dieu et ces reliques ici présentes me viennent en aide ! » Le roi ne ressentit aucune joie quand il entendit ce serment.
Une fois les serments prêtés, on amena leurs chevaux, qui étaient beaux et bons à tout point de vue. Chacun monte sa propre monture et ils s'élancent aussitôt l'un contre l'autre, aussi vite que les destriers peuvent les porter ; et lorsque les chevaux sont en plein galop, les chevaliers se frappent si violemment qu'il ne reste rien des lances dans leurs mains. Chacun fait tomber l'autre à terre ; cependant, ils ne sont nullement consternés, mais se relèvent aussitôt et s'attaquent avec leurs épées tranchantes dégainées. Les étincelles brûlantes volent dans l'air depuis leurs heaumes. Ils s'assaillent si amèrement avec les épées tirées qu'ils ont aux mains que, tandis qu'ils frappent d'estoc et de taille, ils se heurtent avec leurs coups et ne veulent même pas s'arrêter pour reprendre leur souffle. Le roi, dans son chagrin et son anxiété, appela la Reine, qui était montée dans la tour pour regarder depuis le balcon : il la supplia, pour l'amour de Dieu, le Créateur, de les laisser se séparer. « Tout ce qui vous plaît m'est agréable », dit la Reine honnêtement : « Je ne m'opposerai à rien de ce que vous ferez. » Lancelot entendit clairement quelle réponse la Reine fit à la requête du roi, et à partir de ce moment, il cessa de combattre et renonça aussitôt à la lutte. Mais Méléagant ne veut pas s'arrêter et continue de le frapper et de le taillader. Mais le roi se précipite entre eux et arrête son fils, qui déclare avec un serment qu'il n'a aucun désir de paix. Il veut combattre et ne se soucie pas de la paix. Alors le roi lui dit : « Tais-toi, suis mon conseil et sois raisonnable. Aucune honte ni aucun mal ne t'arrivera si tu fais ce qui est juste et écoutes mes paroles. Ne te souviens-tu pas que tu as accepté de le combattre à la cour du roi Arthur ? Et ne penses-tu pas qu'il serait pour toi un bien plus grand honneur de le vaincre là-bas qu'en tout autre lieu ? » Le roi dit cela pour voir s'il peut ainsi l'influencer pour l'apaiser et les séparer. Et Lancelot, qui était impatient de partir à la recherche de monseigneur Gauvain, demande la permission au roi et à la Reine de partir. Avec leur permission, il s'en va vers le pont de l'épée, et derrière lui suivait une grande troupe de chevaliers. Mais il lui aurait fort bien convenu que beaucoup de ceux qui sont partis fussent restés en arrière. Ils font de longues journées de marche jusqu'à ce qu'ils s'approchent du pont de l'épée, mais ils en sont encore à environ une lieue. Avant qu'ils n'aperçoivent le pont, un nain vint à leur rencontre sur un puissant chasseur, tenant un fouet avec lequel il poussait et excitait sa monture. Conformément à ses instructions, il demanda aussitôt : « Lequel d'entre vous est Lancelot ? Ne me le cachez pas ; je suis de votre parti ; dites-le-moi en toute confiance, car je pose la question pour votre bien. » Lancelot répond pour son propre compte et dit : « Je suis celui que tu cherches et que tu demandes. » « Ah », dit le nain, « franc chevalier, laisse ces gens et fie-toi à moi. Viens seul avec moi, car je t'emmènerai en un bon lieu. Que personne ne te suive pour quoi que ce soit, mais qu'ils attendent ici ; car nous reviendrons bientôt. » Lui, ne soupçonnant aucun mal en cela, ordonne à tous ses hommes de rester là et suit le nain qui l'a trahi. Pendant ce temps, ses hommes qui l'attendent peuvent continuer à l'attendre longtemps en vain, car ceux qui l'ont pris et saisi n'ont aucun désir de le rendre. Et ses hommes sont dans un tel état de chagrin de son absence qu'ils ne savent quel parti prendre. Ils disent tous avec douleur que le nain les a trahis. Il serait inutile de demander après lui : le cœur lourd, ils commencent à chercher, mais ils ne savent où regarder avec quelque espoir de le trouver. Alors ils prennent tous conseil, et les plus raisonnables et sensés conviennent de ceci, semble-t-il : aller au passage du pont de l'eau, qui est tout proche, pour voir s'ils peuvent trouver monseigneur Gauvain dans les bois ou dans la plaine, et ensuite, avec son avis, chercher Lancelot. Sur ce plan, ils tombent tous d'accord sans dissension. Ils se dirigent vers le pont de l'eau, et dès qu'ils atteignent le pont, ils voient monseigneur Gauvain renversé et tombé du pont dans le courant qui est très profond. Un instant il remonte, et l'instant d'après il coule ; un instant ils le voient, et l'instant d'après ils le perdent de vue. Ils font tant d'efforts qu'ils réussissent à le remonter avec des branches, des perches et des crochets. Il n'avait rien sur le dos que son haubert, et sur sa tête était fixé son heaume, qui valait dix de ceux du commun, et il portait ses grèves de fer, qui étaient toutes rouillées par sa sueur, car il avait enduré de grandes épreuves et avait traversé victorieusement bien des périls et des assauts. Sa lance, son bouclier et son cheval étaient tous restés sur l'autre rive. Ceux qui l'ont secouru ne croient pas qu'il soit en vie. Car son corps était plein d'eau, et jusqu'à ce qu'il s'en fût débarrassé, ils ne l'entendirent pas dire un mot. Mais quand sa parole, sa voix et le passage vers son cœur furent libres, et dès que ce qu'il disait put être entendu et compris, il essaya de parler et demanda aussitôt des nouvelles de la Reine, si ceux qui étaient présents en avaient. Et ils répondirent qu'elle est toujours avec le roi Bademagu, qui la sert bien et honorablement. « Personne n'est-il venu la chercher dans ce pays ? » demande alors monseigneur Gauvain. Et ils lui répondent : « Oui, en effet. » « Qui ? » « Lancelot du Lac », disent-ils, « qui a traversé le pont de l'épée, et l'a sauvée et délivrée, ainsi que nous tous. Mais nous avons été trahis par un nain pansu, bossu et hargneux. Il nous a trompés honteusement en nous séduisant Lancelot, et nous ne savons ce qu'il a fait de lui. » « Quand cela a-t-il eu lieu ? » demande monseigneur Gauvain. « Sire, près d'ici, ce jour même, ce tour nous a été joué, alors qu'il venait avec nous pour vous rencontrer. » « Et comment Lancelot s'est-il occupé depuis qu'il est entré dans ce pays ? » Alors ils commencent à lui raconter tout en détail, puis ils lui parlent de la Reine, comment elle l'attend et affirme que rien ne pourrait la décider à quitter le pays, tant qu'elle ne l'aura pas vu ou n'aura pas eu de nouvelles crédibles de lui. À eux, monseigneur Gauvain répond : « Quand nous quitterons ce pont, nous irons chercher Lancelot. » Il n'y en a pas un qui ne conseille plutôt qu'ils aillent trouver la Reine immédiatement, et fassent en sorte que le roi cherche Lancelot, car ils sont d'avis que son fils Méléagant a montré son inimitié en le faisant jeter en prison. Mais si le roi peut apprendre où il est, il le fera certainement livrer : ils peuvent compter là-dessus avec confiance.
Ils tombèrent tous d'accord sur ce plan et se mirent aussitôt en route jusqu'à ce qu'ils s'approchent de la cour où se trouvaient la Reine et le roi. Là se trouvait aussi Keu le sénéchal, et cet homme déloyal, rempli à déborder de traîtrise, qui a suscité la plus grande anxiété pour Lancelot de la part de la troupe qui arrive maintenant. Ils ont le sentiment d'avoir été déconfits et trahis, et ils font de grandes lamentations dans leur misère. Ce n'est pas un message gracieux qui rapporte ce deuil à la Reine. Néanmoins, elle se comporte avec autant de grâce que possible. Elle se résout à l'endurer, comme elle le doit, pour l'amour de monseigneur Gauvain. Cependant, elle ne dissimule pas si bien son chagrin qu'il ne paraisse quelque peu. Elle doit montrer à la fois joie et peine : son cœur est vide pour Lancelot, et à monseigneur Gauvain elle témoigne une joie excessive. Tous ceux qui apprennent la perte de Lancelot sont accablés de chagrin et hors d'eux-mêmes. Le roi se serait réjoui de la venue de monseigneur Gauvain et aurait été ravi de sa connaissance ; mais il est si triste et affligé de la trahison de Lancelot qu'il est prostré et rempli de chagrin. Et la Reine le supplie instamment de le faire rechercher, de haut en bas à travers tout le pays, sans report ni délai. Monseigneur Gauvain, Keu et tous les autres se joignent à cette prière et à cette requête. « Laissez ce souci à moi, et n'en parlez plus », répond le roi, « car je suis prêt à le faire depuis quelque temps. Sans besoin de requête ni de prière, cette recherche sera faite avec minutie. » Chacun s'incline en signe de gratitude, et le roi envoie aussitôt des messagers à travers son royaume, des hommes d'armes sagaces et prudents, qui s'enquirent de lui dans tout le pays. Ils se renseignèrent partout, mais n'obtinrent aucune nouvelle certaine. N'en trouvant aucune, ils reviennent à l'endroit où les chevaliers restent ; alors Gauvain, Keu et tous les autres disent qu'ils iront à sa recherche, pleinement armés et lance au repos ; ils ne se fieront pas à envoyer quelqu'un d'autre.
Un jour, après dîner, ils étaient tous dans la salle en train de s'armer, et on en était arrivé au point où il n'y avait plus qu'à partir, quand un valet entra et passa devant eux tous jusqu'à ce qu'il arrive devant la Reine, dont les joues n'étaient nullement vermeilles ! Car elle était dans un tel deuil pour Lancelot, dont elle n'avait aucune nouvelle, qu'elle avait perdu toutes ses couleurs. Le valet la salua ainsi que le roi, qui était à ses côtés, puis tous les autres, Keu et monseigneur Gauvain. Il tenait une lettre à la main qu'il donna au roi, qui la prit. Le roi la fit lire à l'audition de tous par quelqu'un qui ne fit aucune erreur en la lisant. Le lecteur savait fort bien leur communiquer ce qui était écrit sur le parchemin : il dit que Lancelot envoie ses salutations au roi comme à son bon seigneur, et le remercie de l'honneur et de la bonté qu'il lui a témoignés, et qu'il se met maintenant aux ordres du roi. Et sachez qu'il est maintenant sain et sauf à la cour du roi Arthur, et il le prie de dire à la Reine de venir là-bas, si elle y consent, en compagnie de monseigneur Gauvain et de Keu. En preuve de quoi, il apposa son sceau qu'ils devaient reconnaître, comme en effet ils le firent. À cela, ils furent très heureux et joyeux ; toute la cour résonne de leur jubilation, et ils disent qu'ils partiront le lendemain dès qu'il fera jour. Donc, quand le jour se leva, ils se préparent et s'apprêtent : ils se lèvent, montent à cheval et partent. Avec une grande joie et un grand jubilé, le roi les escorte sur une longue distance sur leur chemin. Quand il les a conduits à la frontière et les a vus traverser la limite en toute sécurité, il prend congé de la Reine, et de même de tous les autres. Et quand il vient prendre congé, la Reine prend soin d'exprimer sa gratitude pour toute la bonté qu'il lui a témoignée, et lui jetant les bras autour du cou, elle lui offre et lui promet son propre service et celui de son seigneur : aucune plus grande promesse ne peut-elle faire. Et monseigneur Gauvain lui promet son service, comme à son seigneur et ami, puis Keu fait de même, et tous les autres. Alors le roi les recommande à Dieu alors qu'ils se mettent en route. Après ces trois-là, il dit adieu au reste, puis tourne son visage vers la maison. La Reine et sa compagnie ne tardent pas un seul jour jusqu'à ce que des nouvelles d'eux parviennent à la cour. Le roi Arthur était ravi des nouvelles de l'approche de la Reine, et il est heureux et satisfait à la pensée que son neveu avait amené le retour de la Reine, ainsi que celui de Keu et des gens de moindre importance. Mais la vérité est bien différente de ce qu'il pense. Toute la ville est dégagée tandis qu'ils vont à leur rencontre, et chevaliers et vassaux se joignent pour crier à leur approche : « Bienvenue à monseigneur Gauvain, qui a ramené la Reine et bien d'autres dames captives, et a libéré pour nous bien des prisonniers ! » Alors Gauvain leur répondit : « Messieurs, je ne mérite pas vos louanges. Ne prenez pas la peine de dire cela à nouveau, car le compliment ne s'applique pas à moi. Cet honneur ne me cause que de la honte, car je n'ai pas atteint la Reine à temps ; ma détention m'a fait arriver en retard. Mais Lancelot est arrivé là-bas à temps et a gagné un tel honneur qu'aucun autre chevalier n'en a jamais gagné de semblable. » « Où est-il donc, beau cher sire, car nous ne le voyons pas ici ? » « Où ? » fait écho monseigneur Gauvain ; « à la cour de monseigneur le Roi, assurément. N'y est-il pas ? » « Non, il n'est pas ici, ni nulle part ailleurs dans ce pays. Depuis que ma dame a été emmenée, nous n'avons eu aucune nouvelle de lui. » Alors pour la première fois monseigneur Gauvain réalisa que la lettre avait été falsifiée, et qu'ils avaient été trahis et trompés : par la lettre ils avaient été égarés. Alors ils commencent tous à se lamenter, et ils arrivent ainsi en pleurant à la cour, où le Roi demande aussitôt des informations sur l'affaire. Il y en avait beaucoup qui pouvaient lui dire combien Lancelot avait fait, comment la Reine et tous les captifs furent délivrés de la geôle par lui, et par quelle traîtrise le nain l'avait volé et l'avait entraîné loin d'eux. Cette nouvelle n'est pas plaisante au Roi, et il est fort désolé et rempli de chagrin ; mais son cœur est si allégé par le plaisir qu'il prend au retour de la Reine, que son chagrin se conclut en joie. Quand il a ce qu'il désire le plus, il se soucie peu du reste.
Tandis que la Reine était hors du pays, je crois, les dames et les damoiselles qui étaient inconsolables décidèrent entre elles qu'elles se marieraient, bientôt, et elles organisèrent un concours et un tournoi. La dame de Noauz en fut la patronnesse, avec la dame de Pomelegloi. Elles ne veulent rien avoir à faire avec ceux qui s'en sortent mal, mais elles affirment qu'elles accepteront ceux qui se comporteront bien lors du tournoi. Et elles firent proclamer la date du concours bien longtemps à l'avance dans tous les pays proches et lointains, afin qu'il y eût plus de participants. Or, la Reine arriva avant la date qu'elles avaient fixée, et dès que les dames entendirent parler du retour de la Reine, la plupart vinrent aussitôt trouver le Roi et le supplièrent de leur accorder une faveur et un don, ce qu'il fit. Il promit de faire tout ce qu'elles souhaitaient, avant de savoir quel pouvait être leur désir. Alors elles lui dirent qu'elles souhaitaient qu'il laisse la Reine venir assister à leur concours. Et lui, qui n'avait pas l'habitude d'interdire, dit qu'il était consentant, si elle le souhaitait. D'humeur joyeuse, elles vont trouver la Reine et lui disent : « Dame, ne nous privez pas du don que le Roi nous a accordé. » Alors elle leur demande : « Qu'est-ce que c'est ? Ne manquez pas de me le dire ! » Alors elles lui disent : « Si vous venez à notre tournoi, il ne vous contredira pas et ne se mettra pas en travers. » Alors elle dit qu'elle viendrait, puisqu'il était consentant qu'elle le fît. Promptement, les dames envoient dire à travers le royaume qu'elles vont amener la Reine le jour fixé pour le tournoi. La nouvelle se répandit au loin, ici et là, jusqu'à ce qu'elle atteigne le royaume d'où personne ne revenait autrefois -- mais maintenant, quiconque le souhaitait pouvait entrer ou sortir sans opposition. La nouvelle voyagea dans ce royaume jusqu'à ce qu'elle parvienne à un sénéchal du félon Méléagant -- puisse un mauvais feu le brûler ! Ce sénéchal avait Lancelot sous sa garde, car c'est à lui qu'il avait été confié par son ennemi Méléagant, qui le haïssait d'une haine mortelle. Lancelot apprit l'heure et la date du tournoi, et dès qu'il en entendit parler, ses yeux ne furent pas sans larmes et son cœur ne fut pas joyeux. La dame de la maison, voyant Lancelot triste et pensif, lui parla ainsi : « Sire, pour l'amour de Dieu et pour le bien de votre âme, dites-moi la vérité », dit la dame, « pourquoi vous êtes si changé. Vous ne voulez ni manger ni boire, et je vois que vous ne vous amusez pas et ne riez pas. Vous pouvez me dire en toute confiance pourquoi vous êtes si triste et troublé. » « Ah, dame, pour l'amour de Dieu, ne soyez pas surprise que je sois triste ! En vérité, je suis fort abattu, puisque je ne peux être présent là où tout ce qu'il y a de bon au monde sera rassemblé : c'est-à-dire, au tournoi où il y aura un rassemblement des gens qui font trembler la terre. Néanmoins, s'il vous plaisait, et si Dieu inclinait votre cœur à me laisser y aller, vous pourriez être assurée que je prendrais soin de revenir à ma captivité ici. » « Je le ferais volontiers », répondit-elle, « si je ne voyais pas que ma mort et ma destruction en résulteraient. Mais je suis dans une telle terreur de mon seigneur, le méprisable Méléagant, que je n'oserais le faire, car il tuerait mon mari sur-le-champ. Il n'est pas étrange que j'aie peur de lui, car, comme vous le savez, il est très mauvais. » « Dame, si vous avez peur que je ne revienne pas vers vous aussitôt après le tournoi, je prêterai un serment que je ne romprai jamais, que rien ne m'empêchera de revenir aussitôt à ma prison ici immédiatement après le tournoi. » « Sur ma parole », dit-elle, « je l'autoriserai à une condition. » « Dame, quelle est cette condition ? » Alors elle répond : « Sire, à condition que vous juriez de revenir vers moi, et promettiez que j'aurai votre amour. » « Dame, je vous donne tout l'amour que j'ai, et je jure de revenir. » Alors la dame rit et dit : « Je n'ai aucune raison de me vanter d'un tel cadeau, car je sais que vous avez accordé à quelqu'un d'autre l'amour pour lequel je viens de faire requête. Cependant, je ne dédaigne pas d'en prendre autant que je peux en obtenir. Je me contenterai de ce que je peux avoir, et j'accepterai votre serment que vous serez si attentionné envers moi que de revenir ici en prisonnier. »
Conformément à son vœu, Lancelot jure par la Sainte Église qu'il reviendra sans faute. Et la dame lui donne aussitôt les armes vermeilles de son seigneur, ainsi que son cheval qui était merveilleusement bon, fort et brave. Il monte en selle et part, armé de belles armes neuves, et chemine jusqu'à ce qu'il arrive à Noauz. Il prit parti dans ce tournoi et logea hors de la ville. Jamais si noble homme ne choisit si petit et si humble gîte ; mais il ne voulait pas loger là où il pourrait être reconnu. Il y avait beaucoup de bons et excellents chevaliers rassemblés dans la ville. Mais il y en avait bien davantage à l'extérieur, car tant de gens étaient venus en raison de la présence de la Reine que la cinquième partie ne pouvait être logée à l'intérieur. Pour chacun de ceux qui auraient été là en temps ordinaire, il y en avait sept qui ne seraient pas venus, si ce n'est pour la Reine. Les barons étaient logés sous des tentes, des loges et des pavillons sur cinq lieues à la ronde. De plus, il était merveilleux de voir combien de nobles dames et damoiselles étaient présentes. Lancelot plaça son écu devant la porte de son gîte, puis, pour être plus à son aise, il quitta ses armes et s'étendit sur un lit qu'il tenait en piètre estime ; car il était étroit, pourvu d'un mince matelas, et recouvert d'une grossière toile de chanvre. Lancelot s'était jeté sur le lit tout désarmé, et tandis qu'il reposait là en si pauvre état, voici qu'un compagnon entra en chemise ; c'était un héraut d'armes, qui avait laissé son manteau et ses chaussures en gage à la taverne ; il courait donc pieds nus et exposé au vent. Il vit l'écu suspendu devant la porte et l'examina : mais naturellement il ne le reconnut pas, ne sut à qui il appartenait, ni qui était celui qui le portait. Il voit la porte de la maison rester ouverte, et en entrant, il aperçoit Lancelot sur le lit, et dès qu'il le vit, il le reconnut et fit le signe de croix. Lancelot lui fit signe et lui ordonna de ne parler de lui où qu'il aille, car s'il disait qu'il le connaissait, il vaudrait mieux pour lui avoir les yeux arrachés ou le cou rompu. « Sire, dit le héraut, je vous ai toujours tenu en haute estime, et tant que je vivrai, je ne ferai jamais rien qui puisse vous déplaire. » Puis il sort en courant de la maison et crie à haute voix : « Voici venu celui qui prendra la mesure ! Voici venu celui qui prendra la mesure ! » Le compagnon crie cela partout, et les gens accourent de tous côtés et lui demandent quel est le sens de son cri. Il n'est pas assez imprudent pour leur répondre, mais continue de crier les mêmes mots : « Voici venu celui qui prendra la mesure ! » Ce héraut était le maître de nous tous, quand il nous apprit à utiliser cette expression, car il fut le premier à s'en servir.
La foule était maintenant rassemblée, y compris la Reine et toutes les dames, les chevaliers et les autres gens, et il y avait de nombreux hommes d'armes partout, à droite et à gauche. À l'endroit où devait avoir lieu le tournoi, il y avait de grandes tribunes de bois à l'usage de la Reine avec ses dames et damoiselles. On n'avait jamais vu d'aussi belles tribunes, elles étaient si longues et bien construites. C'est là que les dames se rendirent avec la Reine, souhaitant voir qui s'en tirerait mieux ou moins bien dans le combat. Les chevaliers arrivent par dizaines, vingtaines et trentaines, ici quatre-vingts et là quatre-vingt-dix, ici cent, là encore davantage, et là-bas deux fois plus ; de sorte que la presse est si grande devant les tribunes et tout autour qu'ils décident de commencer la joute. Tandis qu'ils s'assemblent, armés et désarmés, leurs lances offrent l'aspect d'un bois, car ceux qui sont venus pour le sport ont apporté tant de lances qu'on ne voit rien d'autre que des lances, des bannières et des étendards. Ceux qui vont prendre part au combat commencent à jouter, et ils trouvent nombre de leurs compagnons venus avec la même intention. D'autres encore se préparent à accomplir d'autres faits de chevalerie. Les champs, les prés et les terres en friche sont si remplis de chevaliers qu'il est impossible d'estimer combien ils sont. Mais il n'y avait aucun signe de Lancelot à ce premier rassemblement de chevaliers ; cependant plus tard, lorsqu'il entra au milieu du champ, le héraut le vit et ne put s'empêcher de crier : « Regardez celui qui prendra la mesure ! Regardez celui qui prendra la mesure ! » Et les gens lui demandent qui il est, mais il ne veut rien leur dire.
Lorsque Lancelot entra au tournoi, il valait à lui seul vingt des meilleurs, et il commença à combattre si vaillamment que nul ne pouvait détacher ses yeux de lui, où qu’il fût. Du côté de Pomelegloi se trouvait un chevalier brave et valeureux, dont le destrier était fougueux et plus rapide qu’un cerf sauvage. C’était le fils du roi d’Irlande, et il combattait bien et avec grâce. Mais le chevalier inconnu plaisait cent fois plus à tous. Dans l’étonnement, ils se hâtent tous de demander : « Qui est ce chevalier qui combat si bien ? » Et la Reine appela en privé une demoiselle habile et sage, et lui dit : « Demoiselle, vous devez porter un message, et faites-le prestement et en peu de mots. Descendez des gradins, approchez ce chevalier à l’écu vermeil, et dites-lui en secret que je lui ordonne de faire son "pire". » Elle s’en va vivement, et avec intelligence exécute le commandement de la Reine. Elle chercha le chevalier jusqu’à ce qu’elle fût tout près de lui ; alors elle lui dit prudemment, d’une voix si basse que nul de ceux qui se tenaient alentour ne pût l’entendre : « Sire, ma dame la Reine vous fait savoir par moi que vous devez faire votre "pire". » Quand il l’entendit, il répondit : « Très volontiers », en homme qui est tout à elle. Puis il fond sur un autre chevalier aussi fort que son cheval peut le porter, et manque son coup qui eût dû le frapper. De ce moment jusqu’à la tombée du soir, il continua d’agir aussi mal que possible selon le désir de la Reine. Mais l’autre, qui combattait avec lui, ne manqua pas son coup, mais le frappa avec une telle violence qu’il fut rudement mené. Là-dessus, il prit la fuite, et après cela il ne tourna jamais la tête de son cheval vers aucun chevalier, et dût-il en mourir, il ne ferait jamais rien s’il n’y voyait sa honte, son déshonneur et son opprobre ; il feint même de craindre tous les chevaliers qui vont et viennent. Et les chevaliers mêmes qui autrefois l’estimaient lui lançaient maintenant des railleries et des moqueries. Et le héraut qui avait crié : « Il les battra tous à tour de rôle ! » est fort abattu et déconfit quand il entend les plaisanteries méprisantes de ceux qui s’écrient : « Ami, n’en dis pas plus ! Ce gaillard-là ne prendra plus la mesure de personne. Il a tant mesuré que sa toise est brisée, de quoi tu t’es tant vanté devant nous. » Beaucoup disent : « Que va-t-il faire ? Il était si brave tout à l’heure ; mais maintenant il est si couard qu’il n’est aucun chevalier qu’il ose affronter. La cause de son premier succès doit être qu’il n’avait jamais pris les armes auparavant, et il fut si brave lors de son premier assaut que le plus habile des chevaliers n’osa lui résister, car il combattait comme un homme sauvage. Mais maintenant il a tant appris des armes qu’il ne voudra plus jamais les porter de toute sa vie. Son cœur ne peut plus supporter cette pensée, car il n’est rien de plus couard que son cœur. » Et la Reine, tandis qu’elle l’observe, est heureuse et fort contente, car elle sait bien, bien qu’elle ne le dise pas, que c’est assurément Lancelot. Ainsi, tout le jour jusqu’au soir, il joua son rôle de couard, et tard dans l’après-midi, ils se séparèrent. Au départ, il y eut une grande discussion pour savoir qui avait le mieux agi. Le fils du roi d’Irlande pense que sans doute ni contradiction, toute la gloire et le renom sont à lui. Mais il se trompe gravement, car il y en avait bien d’autres aussi bons que lui. Même le chevalier vermeil plut tant aux plus belles et aux plus douces des dames et demoiselles qu’elles l’avaient regardé plus que tout autre chevalier, car elles avaient remarqué combien il avait bien combattu au début, et combien il était excellent et brave ; puis il était devenu si couard qu’il n’osait affronter un seul chevalier, et même le pire d’entre eux pouvait le vaincre et le capturer à sa guise. Mais chevaliers et dames convinrent tous que le lendemain ils retourneraient aux lices, et que les demoiselles choisiraient pour seigneurs ceux qui auraient conquis l’honneur dans le combat de ce jour : sur cet arrangement ils tombent tous d’accord. Puis ils se tournent vers leurs logis, et quand ils furent rentrés, ici et là les hommes commencèrent à dire : « Qu’est devenu le pire, le plus couard et le plus méprisé des chevaliers ? Où est-il allé ? Où est-il caché ? Où le trouver ? Où devons-nous le chercher ? Nous ne le reverrons probablement jamais. Car il a été chassé par la couardise, dont il est si rempli qu’il n’est au monde plus grand poltron que lui. Et il n’a pas tort, car un couard est cent fois plus à son aise qu’un homme de guerre valeureux. La couardise est facile à implorer, et c’est la raison pour laquelle il lui a donné le baiser de paix et a pris d’elle tout ce qu’elle a à donner. Le courage ne s’est jamais tant abaissé que de loger en son sein ou de prendre quartier près de lui. Mais la couardise est tout entière logée en lui, et elle a trouvé un hôte qui l’honorera et la servira si fidèlement qu’il est prêt à renoncer à son propre beau nom pour le sien. » Ainsi ils se querellent toute la nuit, rivalisant de calomnie. Mais souvent un homme en dénigre un autre, tout en étant bien pire lui-même que l’objet de son blâme et de son mépris. Ainsi, chacun disait ce qu’il lui plaisait à son sujet. Et quand le jour suivant parut, tout le peuple se prépara et revint au lieu de la joute. La Reine était à nouveau aux gradins, accompagnée de ses dames et demoiselles et de nombreux chevaliers sans leurs armes, qui avaient été capturés ou vaincus, et ceux-ci leur expliquaient les armoiries des chevaliers qu’ils estimaient le plus. Ainsi parlent-ils entre eux : « Voyez-vous ce chevalier là-bas avec une bande dorée au milieu de son écu rouge ? C’est Gouvernauz de Roberdic. Et voyez-vous cet autre, qui a un aigle et un dragon peints côte à côte sur son écu ? C’est le fils du roi d’Aragon, qui est venu en ce pays en quête de gloire et de renom. Et voyez-vous celui à côté de lui, qui pousse et joute si bien, portant un écu avec un léopard peint sur un champ vert d’un côté, et l’autre moitié est d’azur ? C’est Ignaures le bien-aimé, lui-même amant et jovial. Et celui qui porte l’écu aux faisans représentés bec à bec est Coguillanz de Mautirec. Voyez-vous ces deux-là côte à côte, avec leurs destriers pommelés, et leurs écus dorés montrant des lions noirs ? L’un se nomme Sémiramis, et l’autre est son compagnon ; leurs écus sont peints de même. Et voyez-vous celui qui a un écu avec une porte peinte, à travers laquelle un cerf semble passer ? C’est le roi Ider, en vérité. » Ainsi parlent-ils aux gradins. « Cet écu fut fait à Limoges, d’où il fut apporté par Pilades, qui est fort ardent et désireux d’être toujours dans la bataille. Cet écu, cette bride et cette poitrail furent faits à Toulouse, et amenés ici par Kay d’Estraus. L’autre vient de Lyon sur le Rhône, et il n’y en a point de meilleur sous le ciel ; pour son grand mérite, il fut offert à Taulas du Désert, qui le porte bien et se protège habilement avec. Là-bas, cet écu est de facture anglaise et fut fait à Londres ; vous voyez dessus deux hirondelles qui semblent prêtes à s’envoler ; pourtant elles ne bougent pas, mais reçoivent maint coup de lances d’acier poitevines ; celui qui l’a est le pauvre Thoas. » Ainsi ils désignent et décrivent les armes de ceux qu’ils connaissent ; mais ils ne voient rien de celui qu’ils tenaient en si grand mépris, et ne le remarquant pas dans la mêlée, ils supposent qu’il s’est éclipsé. Quand la Reine voit qu’il n’est pas là, elle est tentée d’envoyer quelqu’un le chercher dans la foule jusqu’à ce qu’il soit trouvé. Elle ne connaît personne de meilleur à envoyer à sa recherche que celle qui, hier, accomplit sa course. Donc, l’appelant aussitôt, elle lui dit : « Demoiselle, allez monter votre palefroi ! Je vous envoie vers le même chevalier que je vous ai envoyé hier, et cherchez-le jusqu’à ce que vous le trouviez. Ne tardez pour aucune raison, et dites-lui encore de faire son "pire". Et quand vous lui aurez donné ce message, remarquez bien quelle réponse il vous fera. » La demoiselle ne tarde point, car elle avait soigneusement noté la direction qu’il avait prise la veille, sachant bien qu’elle serait à nouveau envoyée vers lui. Elle se fraya un chemin à travers les rangs jusqu’à ce qu’elle vît le chevalier, à qui elle ordonne aussitôt de faire encore son "pire", s’il désire l’amour et la faveur de la Reine qu’elle lui transmet. Et il répond : « Mes remerciements à elle, puisque telle est sa volonté. » Puis la demoiselle s’en alla, et les valets, sergents et écuyers commencent à crier : « Voyez cette chose merveilleuse ! Celui d’hier aux armes vermeilles est de retour. Que peut-il vouloir ? Jamais au monde n’y eut un tel misérable, ignoble et couard ! Il est si au pouvoir de la couardise que toute résistance est inutile de sa part. » Et la demoiselle retourne vers la Reine, qui la retint et ne voulut pas la laisser partir avant d’avoir entendu quelle avait été sa réponse ; alors elle se réjouit de tout cœur, ne doutant plus que ce soit lui à qui elle appartient tout entière, et il est le sien de même. Puis elle ordonne à la demoiselle de retourner prestement lui dire que c’est son commandement et sa prière qu’il fasse son "meilleur" ; et elle dit qu’elle s’y rendra sur-le-champ sans délai. Elle descendit des gradins jusqu’à l’endroit où son valet avec le palefroi l’attendait. Elle monta et chevaucha jusqu’à ce qu’elle trouvât le chevalier, à qui elle dit aussitôt : « Sire, ma dame vous fait savoir maintenant que vous devez faire le "meilleur" que vous pouvez ! » Et il répond : « Dites-lui maintenant qu’il n’est jamais pénible de faire sa volonté, car tout ce qui lui plaît est ma joie. » La demoiselle ne fut pas lente à rapporter ce message, car elle pense qu’il plaira beaucoup à la Reine. Elle se dirigea aussi directement que possible vers les gradins, où la Reine se leva et commença à aller à sa rencontre ; toutefois, elle ne descendit pas, mais l’attendit en haut des marches. Et la demoiselle vint, heureuse du message qu’elle avait à porter. Quand elle eut gravi les marches et fut arrivée à ses côtés, elle dit : « Dame, je ne vis jamais un si courtois chevalier, car il est plus que prêt à obéir à chaque commandement que vous lui envoyez, car, à vrai dire, il accepte le bien et le mal avec le même visage. » « En vérité », dit la Reine, « cela peut bien être. » Puis elle retourne au balcon pour observer les chevaliers. Et Lancelot sans délai saisit son écu par les courroies de cuir, car il est enflammé et consumé par le désir de montrer sa prouesse. Guidant la tête de son cheval, il le laisse courir entre deux lignes. Tous ces hommes égarés et abusés, qui ont passé une grande partie du jour et de la nuit à l’accabler de ridicule, seront bientôt déconcertés. Pendant longtemps, ils ont eu leurs jeux, leurs plaisanteries et leurs risées. Le fils du roi d’Irlande tenait son écu fermement saisi par les courroies de cuir, alors qu’il éperonne férocement pour le rencontrer dans la direction opposée. Ils se rencontrent avec une telle violence que le fils du roi d’Irlande, ayant brisé et mis en pièces sa lance, ne souhaite plus rien du tournoi ; car ce n’était pas de la mousse qu’il frappa, mais des planches dures et sèches. Dans cette rencontre, Lancelot lui apprit l’un de ses coups, lorsqu’il cloua son écu à son bras, et son bras à son flanc, et le fit tomber de son cheval à terre. Comme des flèches, les chevaliers s’élancent aussitôt, éperonnant et piquant de chaque côté, les uns pour secourir ce chevalier, les autres pour ajouter à sa détresse. Tandis que certains essaient ainsi d’aider leurs seigneurs, plus d’une selle reste vide dans la lutte et la mêlée. Mais tout ce jour, Gauvain ne prit aucune part au combat, bien qu’il fût avec les autres là, car il prenait tant de plaisir à regarder les exploits de celui aux armes peintes de rouge que ce que faisaient les autres lui semblait pâle en comparaison. Et le héraut se réjouit à nouveau, tandis qu’il criait à haute voix pour que tous pussent entendre : « Voici venu celui qui prendra la mesure ! Aujourd’hui vous verrez ce qu’il peut faire. Aujourd’hui sa prouesse apparaîtra. » Puis le chevalier dirige son destrier et porte un coup fort habile contre un certain chevalier, qu’il frappe si fort qu’il l’emporte à cent pieds ou plus de son cheval. Ses faits d’armes avec l’épée et la lance sont si bien exécutés qu’il n’est aucun des spectateurs qui ne trouve plaisir à l’observer. Beaucoup même de ceux qui portent les armes trouvent plaisir et satisfaction dans ce qu’il fait, car c’est un grand spectacle de voir comment il fait tomber chevaux et chevaliers. Il ne rencontre presque pas un seul chevalier qui puisse tenir en selle, et il donne les chevaux qu’il gagne à ceux qui les veulent. Alors ceux qui s’étaient joués de lui dirent : « Maintenant nous sommes déshonorés et mortifiés. Ce fut une grande erreur pour nous de railler et de vilipender cet homme, car il vaut assurément mille fois comme nous sur ce champ ; car il a vaincu et surpassé tous les chevaliers du monde, de sorte qu’il n’y a personne maintenant qui s’oppose à lui. » Et les demoiselles, qui le regardaient avec étonnement, dirent toutes qu’il pourrait les prendre pour épouses ; mais elles n’osaient se fier à leur beauté, à leur richesse, à leur pouvoir ou à leur rang, car ce n’est pas pour sa beauté ou sa richesse que ce chevalier sans pareil daignerait choisir l’une d’elles. Pourtant, la plupart d’entre elles sont si éprises de lui qu’elles disent que, à moins de l’épouser, elles ne seront données à aucun homme cette année. Et la Reine, qui les entend se vanter, rit en elle-même et apprécie la plaisanterie, car elle sait bien que si tout l’or d’Arabie devait être mis devant lui, celui qui est aimé d’elles toutes ne choisirait pas la meilleure, la plus belle ou la plus charmante du groupe. Un souhait leur est commun à toutes : chacune désire l’avoir pour époux. L’une est jalouse de l’autre, comme si elle était déjà sa femme ; et tout cela parce qu’elles le voient si adroit que, selon leur opinion, aucun mortel ne pourrait accomplir de tels exploits que ceux qu’il a faits. Il agit si bien que lorsque vint le temps de quitter les lices, ils admirent librement de part et d’autre que nul n’avait égalé le chevalier à l’écu vermeil. Tous le dirent, et c’était la vérité. Mais quand il partit, il laissa son écu, sa lance et ses harnais tomber là où il vit la presse la plus épaisse, puis il s’en alla à la hâte avec tant de secret que nul de toute l’armée ne remarqua qu’il avait disparu. Mais il retourna directement à l’endroit d’où il était venu, pour tenir son serment. Quand le tournoi prit fin, ils cherchèrent tous et demandèrent après lui, mais sans succès, car il s’enfuit, n’ayant aucun désir d’être reconnu. Les chevaliers sont déçus et affligés, car ils se seraient réjouis de l’avoir parmi eux. Mais si les chevaliers furent peinés d’avoir été ainsi abandonnés, plus grand encore fut le chagrin des demoiselles quand elles apprirent la vérité, et elles affirmèrent par saint Jean qu’elles ne se marieraient point du tout cette année-là. Si elles ne peuvent avoir celui qu’elles aiment véritablement, alors tous les autres peuvent être écartés. Ainsi le tournoi fut ajourné sans qu’aucun d’entre eux ne choisît d’époux. Pendant ce temps, Lancelot sans délai retourne à sa prison. Mais le sénéchal arriva deux ou trois jours avant Lancelot, et s’enquit de son lieu. Et sa femme, qui avait donné à Lancelot ses belles et bien équipées armes vermeilles, ainsi que son harnais et son cheval, dit la vérité au sénéchal : comment elle l’avait envoyé là où il y avait eu des joutes au tournoi de Noauz. « Dame », répond le sénéchal, « vous n’auriez vraiment pu faire rien de pire. Sans doute, je vais en pâtir, car mon seigneur Méléagant me traitera pire que la loi des pillards de grève ne me traiterait si j’étais un marin en détresse. Je serai tué ou banni dès qu’il apprendra la nouvelle, et il n’aura aucune pitié pour moi. » « Beau sire, ne soyez pas maintenant effrayé », dit la dame ; « il n’y a pas lieu d’avoir la peur que vous ressentez. Il n’y a aucune possibilité de sa détention, car il m’a juré par les saints qu’il reviendrait dès que possible. »
Puis le sénéchal monte à cheval, et venant à son seigneur, lui raconte toute l’histoire de l’épisode ; mais en même temps, il le rassure catégoriquement, racontant comment sa femme avait reçu son serment qu’il retournerait à sa prison. « Il ne rompra pas sa parole, je le sais », dit Méléagant : « et pourtant, je suis fort mécontent de ce que votre femme a fait. Pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’il fût présent à ce tournoi. Mais retournez maintenant, et veillez à ce que, quand il reviendra, il soit si strictement gardé qu’il ne s’échappe pas de sa prison ou n’ait aucune liberté de corps : et faites-le-moi savoir aussitôt. » « Vos ordres seront obéis », dit le sénéchal. Puis il s’en va et trouve Lancelot revenu comme prisonnier dans sa cour. Un messager, envoyé par le sénéchal, accourt aussitôt vers Méléagant, l’informant du retour de Lancelot. Quand il entendit cette nouvelle, il prit des maçons et des charpentiers qui, à contrecœur ou de leur plein gré, exécutèrent ses ordres. Il convoqua les meilleurs artisans du pays, et leur commanda de construire une tour, et de s’efforcer de bien la bâtir. La pierre fut extraite au bord de la mer ; car près de Gorre, de ce côté-ci, coule un grand et large bras de mer, au milieu duquel se dressait une île, comme Méléagant le savait bien. Il ordonna que la pierre y fût transportée, ainsi que le matériau pour la construction de la tour. En moins de cinquante-sept jours, la tour fut complètement bâtie, haute et épaisse et bien fondée. Quand elle fut achevée, il fit amener Lancelot par la nuit, et après l’avoir mis dans la tour, il ordonna de murer les portes, et fit jurer à tous les maçons qu’ils ne prononceraient jamais un mot au sujet de cette tour. C’était sa volonté qu’elle fût ainsi scellée, et qu’aucune porte ni ouverture ne restât, excepté une petite fenêtre. Ici Lancelot fut contraint de rester, et ils lui donnaient une nourriture pauvre et maigre à travers cette petite fenêtre à certaines heures, comme le déloyal misérable leur avait ordonné et commandé.
Or, Méléagant a accompli tout son dessein et se rend à la cour du roi Arthur : voyez-le arrivé ! Lorsqu’il fut devant le roi, il parla avec orgueil et arrogance : « Roi, j’ai fixé une bataille devant avoir lieu en ta présence et en ta cour. Mais je ne vois point trace de Lancelot qui a convenu d’être mon adversaire. Néanmoins, comme mon devoir est, à l’ouïe de tous ceux ici présents, je m’offre à livrer ce combat. S’il est ici, qu’il s’avance maintenant et convienne de me rencontrer en ta cour dans un an. Je ne sais si quelqu’un vous a dit comment cette bataille fut convenue. Mais je vois ici des chevaliers qui étaient présents lors de notre entrevue et qui, s’ils le voulaient, pourraient vous dire la vérité. S’il tentait de nier la vérité, je n’emploierais nul mercenaire pour prendre ma place, mais je la lui prouverais main à main. » La reine, qui était assise aux côtés du roi, l’attire à elle en disant : « Sire, savez-vous quel est ce chevalier ? C’est Méléagant qui m’enleva alors que j’étais escortée par Keu le sénéchal ; il lui causa bien de la honte et du mal aussi. » Et le roi lui répondit : « Madame, je comprends ; je sais fort bien que c’est lui qui a tenu mon peuple dans la détresse. » La reine n’en dit pas davantage, mais le roi s’adresse à Méléagant : « Ami, dit-il, que Dieu me soit en aide, nous sommes bien tristes car nous ne savons rien de Lancelot. » « Monseigneur le roi, dit Méléagant, Lancelot m’a dit que je le trouverais assurément ici. Nulle part ailleurs qu’en votre cour ne dois-je lancer l’appel à cette bataille, et je souhaite que tous vos chevaliers ici présents me portent témoignage que je le somme de combattre dans un an à compter de ce jour, ainsi qu’il fut stipulé lorsque nous avons convenu de nous battre. »
À ces mots, monseigneur Gauvain se lève, fort affligé de ce qu’il entend : « Sire, on ne sait rien de Lancelot dans tout ce pays, dit-il ; mais nous enverrons à sa recherche et, si Dieu le veut, nous le trouverons encore avant que l’année ne soit achevée, à moins qu’il ne soit mort ou en prison. Et s’il ne paraît pas, alors accordez-moi la bataille et je combattrai pour lui : je m’armerai à la place de Lancelot, s’il ne revient pas avant ce jour. » « Ah, dit Méléagant, pour l’amour de Dieu, mon beau sire le roi, accordez-lui cette faveur. Je joins ma requête à son désir, car je ne connais nul chevalier au monde avec qui j’aimerais davantage éprouver ma force, excepté Lancelot seul. Mais gardez à l’esprit que si je ne me bats pas avec l’un d’eux, je n’accepterai nul échange ni aucune substitution pour l’un ou l’autre. » Et le roi dit que cela est entendu, si Lancelot ne revient pas dans le délai. Puis Méléagant quitta la cour royale et voyagea jusqu’à ce qu’il trouvât son père, le roi Bademagu. Afin de paraître brave et plein de considération en sa présence, il commença par faire grande contenance et par adopter une expression de merveilleuse gaieté. Ce jour-là, le roi tenait une joyeuse cour en sa cité de Bade ; c’était son anniversaire, qu’il célébrait avec splendeur et générosité, et il y avait maint peuple de diverses sortes rassemblé avec lui. Tout le palais était rempli de chevaliers et de damoiselles, et parmi eux se trouvait la sœur de Méléagant, dont je vous dirai, plus loin, quelle est ma pensée et la raison pour laquelle je la mentionne ici. Mais il n’est pas séant que je l’explique ici, car je ne souhaite pas confondre ou embrouiller mon sujet, mais plutôt le traiter directement. Maintenant, je dois vous dire que Méléagant, à l’ouïe de tous, grands et petits, parla ainsi à son père avec vantardise : « Père, dit-il, que Dieu me soit en aide, veuillez me dire en vérité maintenant s’il ne devrait pas être bien content, et s’il n’est pas véritablement brave, celui qui peut faire craindre ses armes à la cour du roi Arthur ? » À cette question, son père répond aussitôt : « Fils, dit-il, tous les hommes de bien devraient honorer, servir et rechercher la compagnie de celui dont les mérites sont tels. » Puis il le flatta en lui demandant de ne pas cacher pourquoi il a fait allusion à cela, ce qu’il souhaite et d’où il vient. « Sire, je ne sais si vous vous souvenez, commence Méléagant, des accords et stipulations qui furent consignés lorsque Lancelot et moi fîmes la paix. Il fut alors convenu, je crois, et en présence de beaucoup nous fûmes informés, que nous nous présenterions au bout d’un an à la cour d’Arthur. Je m’y suis rendu au temps fixé, prêt et équipé pour mes affaires là-bas. J’ai fait tout ce qui avait été prescrit : j’ai appelé et cherché Lancelot, avec qui je devais me battre, mais je n’ai pu l’apercevoir : il s’était enfui et dérobé. Lorsque je m’en suis revenu, Gauvain a engagé sa parole que, si Lancelot n’est pas en vie et ne revient pas dans le délai convenu, nul report supplémentaire ne sera demandé, mais que lui-même livrera la bataille contre moi à la place de Lancelot. Arthur n’a nul chevalier, comme il est bien connu, dont la renommée égale la sienne, mais avant que les fleurs ne fleurissent à nouveau, je verrai, lorsque nous en viendrons aux coups, si sa renommée et ses actes sont en accord : je voudrais seulement que cela puisse être réglé maintenant ! » « Fils, dit son père, tu agis exactement comme un fou. Quiconque ne le savait pas auparavant peut apprendre ta folie de tes propres lèvres. Un cœur bon s’humilie véritablement, mais le fou et le vantard ne perdent jamais leur folie. Fils, c’est à toi que j’adresse mes paroles, car les traits de ton caractère sont si durs et si arides qu’il n’y a point de place pour la douceur ou l’amitié. Ton cœur est tout à fait impitoyable : tu es tout entier dans l’emprise de la folie. Cela explique mon peu de respect pour toi, et c’est ce qui te précipitera. Si tu es brave, il y aura force gens pour le dire au moment du besoin. Un homme vertueux n’a point besoin de vanter son cœur pour rehausser son acte ; l’acte lui-même parlera à sa propre louange. Ta propre louange ne t’aide en rien à grandir dans l’estime de quiconque ; en vérité, je te tiens en moindre estime. Fils, je te châtie ; mais à quelle fin ? Il est peu utile de conseiller un fou. Il ne fait que gaspiller sa force en vain celui qui tente de guérir la folie d’un fou, et la sagesse que l’on enseigne et expose est sans valeur, gaspillée et inutilisée, à moins qu’elle ne s’exprime par des œuvres. » Alors Méléagant fut cruellement courroucé et furieux. Je puis dire en vérité que jamais vous ne pourriez voir un homme mortel aussi rempli de colère qu’il l’était ; le dernier lien entre eux fut alors rompu, tandis qu’il adressait à son père ces paroles discourtoises : « Êtes-vous en rêve ou en transe, quand vous dites que je suis fou de vous dire où en sont mes affaires ? Je pensais être venu à vous comme à mon seigneur et à mon père ; mais cela ne semble pas être le cas, car vous m’insultez plus outrageusement que je ne pense que vous ayez aucun droit de le faire ; de plus, vous ne pouvez donner aucune raison pour m’avoir adressé ainsi la parole. » « En vérité, je le puis. » « Quelle est-elle donc ? » « Parce que je ne vois rien en toi que folie et courroux. Je sais fort bien ce qu’est ton courage, et qu’il te causera encore grand souci. Malheur à celui qui suppose que l’élégant Lancelot, qui est estimé de tous sauf de toi, t’a jamais fui par peur. Je suis certain qu’il est enterré ou confiné dans quelque prison dont la porte est verrouillée si fermement qu’il ne peut s’échapper sans permission. Je serais assurément fort peiné s’il était mort ou dans la détresse. Ce serait assurément grand dommage qu’une créature si splendidement équipée, si belle, si audacieuse, et pourtant si sereine, périsse ainsi avant son temps. Mais, qu’il plaise à Dieu, cela n’est pas vrai. » Alors Bademagu ne dit plus rien ; mais l’une de ses filles avait écouté attentivement toutes ses paroles, et vous devez savoir que c’était elle que j’ai mentionnée plus tôt dans mon récit, et qui n’est pas heureuse maintenant d’apprendre de telles nouvelles de Lancelot. Il est tout à fait clair pour elle qu’il est enfermé, puisqu’on ne sait aucune nouvelle de lui ni de ses errances. « Que Dieu ne pose jamais son regard sur moi, si je prends du repos avant d’avoir quelque nouvelle sûre et certaine de lui ! » Aussitôt, sans faire de bruit ni de trouble, elle court et monte sur une mule belle et au pas aisé. Mais je dois dire que lorsqu’elle quitte la cour, elle ne sait de quel côté se tourner. Cependant, elle ne demande aucun conseil dans sa situation, mais prend le premier chemin qu’elle trouve, et chevauche au hasard rapidement, sans être accompagnée de chevalier ni d’écuyer. Dans son empressement, elle se hâte d’atteindre l’objet de sa recherche. Avec ardeur, elle presse sa quête, mais elle ne se terminera pas de sitôt. Elle ne peut se reposer ou tarder longtemps en un seul lieu, si elle souhaite mener à bien son plan, de délivrer Lancelot de sa prison, si elle peut le trouver et si c’est possible. Mais à mon avis, avant de le trouver, elle aura cherché en mainte terre, après maints voyages et maintes quêtes, avant d’avoir aucune nouvelle de lui. Mais à quoi servirait-il que je vous parle de ses logis et de ses voyages ? Finalement, elle voyagea si loin à travers monts et vaux, de haut en bas, que plus d’un mois avait passé, et jusqu’alors elle n’avait appris que ce qu’elle savait auparavant — c’est-à-dire, absolument rien. Un jour, elle traversait un champ d’humeur triste et pensive, quand elle vit une tour au loin, se dressant au bord d’un bras de mer. Pas une maison, une chaumière ou une demeure n’était à moins d’une lieue à la ronde. Méléagant l’avait fait bâtir, et y avait confiné Lancelot. Mais de tout cela elle n’était encore nullement consciente. Dès qu’elle aperçut la tour, elle fixa son attention sur elle à l’exclusion de tout le reste. Et son cœur lui donne l’assurance qu’ici est l’objet de sa quête ; maintenant enfin elle a atteint son but, vers lequel la Fortune, à travers maintes épreuves, l’a finalement dirigée.
La damoiselle s’approche si près de la tour qu’elle peut la toucher de ses mains. Elle tourne autour, écoutant attentivement, je suppose, si par hasard elle pourrait entendre quelque son bienvenu. Elle regarde en bas et elle contemple en haut, et elle voit que la tour est forte, haute et épaisse. Elle est stupéfaite de ne voir aucune porte ni fenêtre, excepté une petite ouverture étroite. De plus, il n’y avait nulle échelle ni aucun degré autour de cette haute tour escarpée. Pour cette raison, elle conjecture que cela fut fait ainsi intentionnellement, et que Lancelot est confiné à l’intérieur. Mais elle résout qu’avant de goûter à la nourriture, elle apprendra si cela est vrai ou non. Elle pense qu’elle appellera Lancelot par son nom, et elle est sur le point de le faire lorsqu’elle est dissuadée en entendant depuis la tour une voix qui poussait une plainte merveilleusement triste alors qu’elle invoquait la mort. Elle implore la mort de venir, et se plaint d’une misère insupportable. En mépris du corps et de la vie, elle sifflait faiblement d’un ton bas et rauque : « Ah, Fortune, comme ta roue a tourné de façon désastreuse pour moi ! Tu t’es moquée de moi honteusement : il y a peu j’étais en haut, mais maintenant je suis en bas ; j’étais bien loti naguère, mais maintenant je suis dans un triste état ; il n’y a pas longtemps, tu me souriais, mais maintenant tes yeux sont remplis de larmes. Hélas, pauvre misérable, pourquoi t’es-tu fié à elle, alors qu’elle t’a si tôt délaissé ! Vois, en un très court instant, elle t’a précipité de ton haut rang ! Fortune, il fut mal de ta part de te moquer ainsi de moi ; mais que t’importe ! Tu ne te soucies point de comment cela peut tourner. Ah, sainte Croix ! Ah, Saint-Esprit ! Comme je suis misérable et perdu ! Comme ma carrière a été complètement fermée ! Ah, Gauvain, vous qui possédez une telle valeur, et dont la bonté est sans pareille, assurément je peux bien être stupéfait que vous ne veniez pas à mon secours. Assurément vous tardez trop et ne faites pas preuve de courtoisie. Il devrait en vérité recevoir votre aide, celui que vous aimiez si dévotement ! Pour ma part, je puis dire en vérité qu’il n’est nul logis ou retraite de part et d’autre de la mer, où je ne vous aurais cherché au moins sept ou dix ans avant de vous trouver, si je savais que vous fussiez en prison. Mais pourquoi me tourmenté-je ainsi ? Vous ne vous souciez même pas assez de moi pour prendre cette peine. Le rustre a raison quand il dit qu’il est dur de nos jours de trouver un ami ! Il est aisé d’éprouver le vrai ami au moment du besoin. Hélas ! Plus d’un an a passé depuis que j’ai été mis pour la première fois à l’intérieur de cette tour. Je suis blessé, Gauvain, que vous m’ayez si longtemps délaissé ! Mais sans doute ne savez-vous rien de tout cela, et je n’ai nul motif de vous blâmer. Oui, quand j’y pense, cela doit être le cas, et j’avais bien tort d’imaginer une telle chose ; car je suis confiant que, pour tout ce que contient le monde, vous et vos hommes n’auriez pas manqué de venir me délivrer de ce tourment et de cette détresse, si vous en étiez informés. Ne fût-ce que pour cette raison, vous seriez tenu de le faire par amour pour moi, votre compagnon. Mais il est vain d’en parler — cela ne peut être. Ah, que la malédiction et la damnation de Dieu et de saint Sylvestre reposent sur celui qui m’a enfermé si honteusement ! Il est le plus vil homme vivant, cet envieux Méléagant, de me traiter aussi cruellement que possible ! » Alors lui, qui use sa vie dans le chagrin, cesse de parler et garde le silence. Mais quand elle, qui s’attardait au pied de la tour, entendit ce qu’il disait, elle ne tarda pas, mais agit sagement et l’appela ainsi : « Lancelot, » aussi fort qu’elle put ; « ami, là-haut, parlez à celle qui est votre amie ! » Mais à l’intérieur, il n’entendit pas ses paroles. Alors elle appela encore plus fort, jusqu’à ce qu’il l’entendît faiblement dans sa faiblesse, et se demandât qui pouvait bien l’appeler. Il entendit la voix et entendit son nom prononcé, mais il ne savait qui l’appelait : il pense que ce doit être un esprit. Il regarde tout autour de lui pour voir, je suppose, s’il pourrait apercevoir quelqu’un ; mais il n’y a rien à voir que la tour et lui-même. « Dieu, dit-il, qu’est-ce que j’ai entendu ? J’ai entendu quelqu’un parler, mais je ne vois rien ! En vérité, ceci est plus que merveilleux, car je ne dors pas, mais je suis bien éveillé. Certes, si cela arrivait dans un rêve, je considérerais cela comme une illusion ; mais je suis éveillé, et par conséquent je suis tourmenté. » Puis, avec quelque peine, il se lève, et avec des pas lents et faibles, il se dirige vers la petite ouverture. Une fois là, il regarde à travers, en haut et en bas et de chaque côté. Lorsqu’il eut regardé dehors du mieux qu’il put, il aperçut celle qui l’avait hélé. Il ne la reconnut pas à la vue. Mais elle le reconnut aussitôt et dit : « Lancelot, je suis venue de loin à votre recherche. Maintenant, merci à Dieu, enfin je vous ai trouvé. Je suis celle qui vous demanda une faveur alors que vous étiez en chemin vers le pont de l’épée, et vous l’accordâtes très volontiers à ma requête ; c’était la tête que je vous ordonnai de trancher au chevalier vaincu que je haïssais tant. À cause de cette faveur et de ce service que vous me fîtes, j’ai pris cette peine. En récompense, je vous délivrerai d’ici. » « Damoiselle, grand merci à vous, » répondit alors le prisonnier ; « le service que je vous rendis sera bien payé si je suis mis en liberté. Si vous pouvez me faire sortir d’ici, je promets et m’engage à être désormais toujours vôtre, que le saint apôtre Paul me soit en aide ! Et comme je puisse voir Dieu face à face, je ne manquerai jamais d’obéir à vos commandements en accord avec votre volonté. Vous pouvez demander tout ce que j’ai, et le recevoir sans délai. » « Ami, n’ayez crainte de ne pas être libéré d’ici. Vous serez délié et mis en liberté ce jour même. Pas pour mille livres je ne renoncerais à l’attente de vous voir libre avant la date d’un autre jour. Puis je vous emmènerai en un lieu plaisant, où vous pourrez vous reposer et prendre vos aises. Là, vous aurez tout ce que vous désirez, quel que ce soit. Alors n’ayez crainte. Mais d’abord je dois voir si je peux trouver quelque outil quelque part par ici avec lequel vous pourriez agrandir ce trou, au moins assez pour vous laisser passer. » « Dieu veuille que vous trouviez quelque chose, » dit-il, en convenant de ce plan ; « j’ai force corde ici à l’intérieur, que les gredins m’ont donnée pour remonter ma nourriture — du pain d’orge dur et de l’eau sale, qui me rendent le cœur et l’estomac malades. » Alors la fille de Bademagu chercha et trouva un pic fort, solide et tranchant, qu’elle lui passa. Il cogna, et martela, et frappa, et creusa, nonobstant la douleur que cela lui causait, jusqu’à ce qu’il pût sortir commodément. Maintenant il est grandement soulagé et heureux, vous pouvez en être sûr, d’être hors de prison et de s’éloigner du lieu où il a été si longtemps confiné. Maintenant il est en liberté au grand air. Vous pouvez être sûr qu’il n’y retournerait pas, si quelqu’un devait rassembler en un tas et lui donner tout l’or qui est dispersé dans le monde.
Voici Lancelot maintenant libéré, mais si faible qu’il chancelait sous le coup de sa faiblesse et de son invalidité. Doucement, sans lui faire de mal, elle le place devant elle sur sa mule, et ils s’éloignent rapidement. Mais la damoiselle évite à dessein les chemins battus, afin qu’ils ne soient point vus, et progresse par un sentier caché ; car si elle avait voyagé au grand jour, nul doute que quelqu’un les eût reconnus et leur eût fait du tort, et elle n’eût pas voulu que cela arrivât. Ainsi évita-t-elle les lieux dangereux et parvint-elle à une demeure où elle fait souvent séjour en raison de sa beauté et de son charme. Le domaine entier et les gens qui s’y trouvaient lui appartenaient, et le lieu était bien pourvu, sûr et retiré. Là arriva Lancelot. Et sitôt qu’il fut venu, et qu’il eut déposé ses vêtements, la damoiselle le coucha doucement sur un haut et beau lit, puis le lava et le frictionna avec tant de soin que je ne saurais décrire la moitié de l’attention qu’elle lui porta. Elle le manipula et le soigna avec autant de douceur que s’il eût été son père. Ses soins font de lui un homme nouveau, car elle le ranime par ses attentions. Maintenant il n’est pas moins beau qu’un ange et il est plus agile et plus preste que tout ce que vous avez jamais vu. Quand il se leva, il n’était plus galeux ni hagard, mais fort et beau. Et la damoiselle chercha pour lui la plus belle robe qu’elle put trouver, dont elle le vêtit quand il se leva. Et il fut heureux de la revêtir, plus promptement qu’un oiseau en plein vol. Il embrassa et serra la damoiselle, puis lui dit avec grâce : « Ma chère, je n’ai que Dieu et vous à remercier d’être rétabli en santé. Puisque je vous dois ma liberté, vous pouvez prendre et commander à votre guise mon cœur et mon corps, mon service et mes biens. Je suis à vous en retour de ce que vous avez fait pour moi ; mais il y a longtemps que je n’ai été à la cour de mon seigneur Arthur, qui m’a fait grand honneur ; et il y a là beaucoup à faire pour moi. Maintenant, ma douce et gentille amie, je vous demande affectueusement congé de partir ; alors, avec votre consentement, je me sentirais libre d’y aller. » « Lancelot, beau et doux cher ami, je le veux bien », dit la damoiselle ; « je désire votre honneur et votre bien par-dessus tout et partout. » Puis elle lui donne un cheval merveilleux qu’elle possède, le meilleur cheval qu’on ait jamais vu, et il saute dessus sans même dire aux étriers « avec votre permission » : il était monté sans les considérer. Puis à Dieu, qui ne ment jamais, ils se recommandent l’un l’autre avec une bonne intention.
Lancelot était si heureux d’être sur la route que, si je devais faire serment, je ne pourrais absolument pas décrire la joie qu’il ressentait d’avoir échappé à son piège. Mais il se disait à lui-même à maintes reprises que le traître, le réprouvé, qu’il a maintenant dupé et ridiculisé, était bien malheureux, « car malgré lui, je me suis échappé ». Puis il jure par le cœur et le corps de Celui qui fit le monde que, pour toutes les richesses et toutes les fortunes de Babylone à Gand, il ne laisserait pas Meleagant s’échapper, s’il le tenait une fois en son pouvoir : car il a trop de torts et de honte à lui imputer ! Mais les événements vont bientôt tourner de façon à rendre cela possible ; car ce même Meleagant, qu’il menace et presse vivement, était déjà venu à la cour ce jour-là sans être convoqué par personne ; et la première chose qu’il fit fut de chercher jusqu’à ce qu’il trouvât mon seigneur Gauvain. Puis le traître, avéré et scélérat, l’interroge sur Lancelot, pour savoir s’il avait été vu ou trouvé, comme si lui-même ne connaissait pas la vérité. En fait, il ne connaissait pas la vérité, bien qu’il pensât la connaître assez bien. Et Gauvain lui dit, comme c’était vrai, qu’il n’avait pas été vu, et qu’il n’était pas venu. « Eh bien, puisque je ne le trouve pas, dit Meleagant, venez tenir la promesse que vous m’avez faite : je ne vous attendrai pas plus longtemps. » Alors Gauvain répond : « Je tiendrai incessamment ma parole envers vous, s’il plaît à Dieu en qui je place ma confiance. Je compte m’acquitter de ma dette envers vous. Mais s’il s’agit de jeter les dés pour des points, et que je fasse un nombre plus élevé que vous, que Dieu et la sainte foi me viennent en aide, je ne me retirerai pas, mais je continuerai jusqu’à ce que je mette tout l’enjeu dans ma poche. » Puis sans délai, Gauvain ordonne qu’un tapis soit jeté et étendu devant lui. Il n’y eut ni pleurnicherie ni tentative de fuite quand les écuyers entendirent cet ordre, mais sans murmure ni plainte, ils exécutèrent ce qu’il commandait. Ils apportent le tapis et l’étendent à l’endroit indiqué ; alors celui qui l’avait fait demander prend place dessus et ordonne d’être armé par les jeunes gens qui se tenaient sans armes devant lui. Il y en avait deux, ses cousins ou neveux, je ne sais lequel, mais ils étaient accomplis et savaient ce qu’il y avait à faire. Ils l’arment si habilement et si bien que nul au monde ne pourrait trouver à redire à une quelconque erreur dans ce qu’ils firent. Quand ils eurent fini de l’armer, l’un d’eux alla chercher un coursier espagnol capable de traverser les champs, les bois, les collines et les vallées plus rapidement que le bon Bucéphale. Sur un cheval tel que vous l’avez entendu, Gauvain prit place — le chevalier admiré et le plus accompli sur lequel le signe de la Croix fut jamais tracé. Il était déjà sur le point de saisir son écu, lorsqu’il vit Lancelot descendre de cheval devant lui, lui qu’il ne s’attendait pas à voir. Il le regarda avec stupéfaction, car il était venu si à l’improviste ; et, si je ne me trompe, il fut aussi surpris que s’il fût tombé des nues. Cependant, aucune de ses propres affaires ne peut le retenir, sitôt qu’il voit Lancelot, de mettre pied à terre et de lui tendre les bras, alors qu’il l’embrasse, le salue et l’embrasse. Maintenant il est heureux et à l’aise, quand il a trouvé son compagnon. Maintenant je vous dirai la vérité, et vous ne devez pas croire que je mente, que Gauvain ne voudrait pas être choisi pour roi, à moins d’avoir Lancelot avec lui. Le Roi et tous les autres apprennent maintenant que, malgré tout, Lancelot, pour qui ils ont si longtemps veillé, est revenu tout sain et sauf. C’est pourquoi ils se réjouissent tous, et la cour, qui l’a si longtemps cherché, se réunit pour l’honorer. Leur bonheur dissipe et chasse le chagrin qui était jadis le leur. Le deuil prend la fuite et est remplacé par une joie naissante. Et qu’en est-il de la Reine ? Ne prend-elle pas part au jubilé général ? Si, en vérité, elle avant tout. Comment cela ? Pour l’amour de Dieu, où donc pouvait-elle se cacher ? Elle ne fut jamais si heureuse de sa vie que de son retour. Et n’est-elle même pas allée vers lui ? Certes, elle l’a fait ; elle est si près de lui que son corps manqua de suivre son cœur. Où est son cœur, alors ? Il embrassait et accueillait Lancelot. Et pourquoi le corps s’est-il dissimulé ? Pourquoi sa joie n’est-elle pas complète ? Est-elle mêlée de colère ou de haine ? Non, certes, pas du tout ; mais il se peut que le Roi ou certains autres qui sont là, et qui observent ce qui se passe, eussent saisi toute la situation si, alors que tous regardaient, elle avait suivi les dictats de son cœur. Si le bon sens n’avait pas banni cette impulsion folle et ce désir téméraire, son cœur aurait été révélé et sa folie aurait été complète. C’est pourquoi la raison referme et lie son cœur tendre et son intention téméraire, et les rendit plus raisonnables, reportant l’accueil jusqu’à ce qu’elle voie et guette un lieu approprié et plus intime où ils se trouveraient mieux qu’ici et maintenant. Le Roi honora grandement Lancelot, et après l’avoir accueilli, parla ainsi : « Je n’ai pas entendu depuis longtemps de nouvelles d’aucun homme qui fussent aussi bienvenues que des nouvelles de vous ; pourtant je suis fort soucieux d’apprendre dans quelle région et dans quel pays vous avez séjourné si longtemps. J’ai fait rechercher partout, tout l’hiver et tout l’été durant, mais personne n’a pu trouver trace de vous. » « En vérité, beau sire, dit Lancelot, je peux vous informer en quelques mots de ce qu’il en a été pour moi. Le misérable traître Meleagant m’a gardé en prison depuis l’heure de la délivrance des prisonniers en son pays, et m’a condamné à une vie de honte dans une tour à lui au bord de la mer. Là, il m’a mis et enfermé, et là je traînerais encore ma vie lasse, si ce n’était pour une amie à moi, une damoiselle pour qui j’ai autrefois rendu un léger service. En retour de la petite faveur que je lui fis, elle m’a remboursé libéralement : elle m’a accordé grand honneur et bénédiction. Mais je souhaite rembourser sans délai celui pour qui je n’ai point d’amour, qui a cherché et inventé pour moi cette honte et cette blessure. Il n’a pas besoin d’attendre, car la somme est toute prête, capital et intérêts ; mais Dieu veuille qu’il n’y trouve pas matière à se réjouir ! » Alors Gauvain dit à Lancelot : « Ami, ce sera une bien légère faveur pour moi, qui suis votre débiteur, de faire ce paiement pour vous. De plus, je suis tout prêt et monté, comme vous voyez. Beau, doux ami, ne me refusez pas le bienfait que je désire et demande. » Mais Lancelot répond qu’il préférerait se faire arracher l’œil, ou même les deux, plutôt que d’être persuadé de faire cela : il jure qu’il n’en sera jamais ainsi. Il doit la dette et il la paiera lui-même : car de sa propre main il l’a promise. Gauvain voit clairement que rien de ce qu’il peut dire ne sert à rien, alors il desserre et ôte son haubert de son dos, et se désarme complètement. Lancelot s’arme aussitôt sans délai ; car il est impatient de régler et de s’acquitter de sa dette. Meleagant, qui est stupéfait au-delà de toute mesure par ce qu’il voit, a atteint la fin de sa bonne fortune, et est sur le point de recevoir ce qui lui est dû. Il est presque hors de lui et manque de s’évanouir. « Sûrement j’étais un fou, dit-il, de ne pas aller, avant de venir ici, voir si je tenais encore enfermé dans ma tour celui qui maintenant m’a joué ce tour. Mais, Dieu, pourquoi aurais-je dû y aller ? Quelle raison avais-je de penser qu’il pouvait s’échapper ? Le mur n’est-il pas bâti assez solidement, et la tour n’est-elle pas assez forte et haute ? Il n’y avait aucun trou ni aucune crevasse par où il pût passer, à moins d’être aidé du dehors. Je suis sûr que sa cachette a été révélée. Si le mur était usé et tombé en décrépitude, n’aurait-il pas été pris et blessé ou tué en même temps ? Oui, ainsi m’aide Dieu, s’il s’était écroulé, il aurait certainement été tué. Mais je devine, avant que ce mur ne cède sans être démoli, que toute l’eau de la mer séchera sans laisser une goutte et que le monde touchera à sa fin. Non, ce n’est pas cela : il est arrivé autrement : il a été aidé à s’échapper, et n’aurait pu sortir autrement : j’ai été berné par quelque ruse. Quoi qu’il en soit, il s’est échappé ; mais si j’avais été sur mes gardes, tout cela ne serait jamais arrivé, et il ne serait jamais venu à la cour. Mais il est trop tard pour se repentir. Le rustre, qui se trompe rarement, fait pertinemment remarquer qu’il est trop tard pour fermer l’écurie quand le cheval est sorti. Je sais que je serai maintenant exposé à une grande honte et humiliation, si du moins je ne souffre et n’endure quelque chose de pire. Que souffrirai-je et endurerai-je ? Plutôt, tant que je vivrai, je lui rendrai la pareille, s’il plaît à Dieu, en qui je place ma confiance. » Ainsi se console-t-il, et n’a d’autre désir que de rencontrer son antagoniste sur le champ. Et il n’aura pas longtemps à attendre, je pense, car Lancelot part à sa recherche, s’attendant bientôt à le vaincre. Mais avant que l’assaut ne commence, le Roi leur ordonne de descendre dans la plaine où se trouve la tour, le plus bel endroit de ce côté de l’Irlande pour un combat. Ainsi firent-ils, et bientôt ils se trouvèrent sur la plaine en contrebas. Le Roi descend aussi, et tous les autres, hommes et femmes en foule. Personne ne reste en arrière ; mais beaucoup montent aux fenêtres de la tour, parmi eux la Reine, ses dames et damoiselles, dont elle avait beaucoup avec elle qui étaient belles.
Dans le champ se dressait un sycomore aussi beau qu’un arbre pût l’être ; il était étendu et couvrait une grande surface, et autour de lui poussait une belle bordure d’herbe fraîche et épaisse qui était verte en toutes saisons de l’année. Sous ce beau et majestueux sycomore, qui fut planté à l’époque d’Abel, s’élève une source d’eau claire qui s’écoule précipitamment. Le lit de la source est magnifique et aussi brillant que l’argent, et le canal par lequel l’eau s’écoule est formé, je pense, d’or raffiné et éprouvé, et il s’étire à travers le champ jusqu’à une vallée entre les bois. Là, il plaît au Roi de prendre place, là où rien de désagréable n’est en vue. Après que la foule s’est retirée sur l’ordre du Roi, Lancelot se précipite furieusement sur Meleagant comme sur quelqu’un qu’il hait cordialement, mais avant de le frapper, il cria d’une voix forte et autoritaire : « Prenez votre position, je vous défie ! Et croyez-moi, cette fois vous ne serez pas épargné. » Puis il éperonne son coursier et recule de la distance d’un coup d’arc. Ensuite, ils lancent leurs chevaux l’un vers l’autre à toute vitesse, et se frappent si violemment sur leurs écus résistants qu’ils les percèrent et les trouèrent. Mais aucun des deux n’est blessé, ni la chair touchée dans ce premier assaut. Ils se croisent sans délai, et reviennent à toute vitesse de leurs chevaux pour renouveler leurs coups sur les boucliers forts et robustes. Les deux chevaliers sont forts et braves, et les deux chevaux sont robustes et rapides. Si puissants sont les coups qu’ils portent sur les écus autour de leurs cous que les lances traversèrent net, sans se briser ni se briser en éclats, jusqu’à ce que l’acier froid atteigne leur chair. Chacun frappe l’autre avec une telle force que tous deux sont portés à terre, et aucune bricole, sangle ou étrier ne pouvait les empêcher de tomber en arrière par-dessus leur pommeau de selle, laissant la selle sans occupant. Les chevaux courent sans cavalier sur les collines et les vallées, mais ils se ruent et se mordent, montrant ainsi leur haine mortelle. Quant aux chevaliers qui tombèrent à terre, ils sautèrent aussi vite que possible et tirèrent leurs épées, qui étaient gravées de lettrage ciselé. Tenant leurs écus devant le visage, ils s’efforcent de se blesser mutuellement avec leurs épées d’acier. Lancelot ne craint rien de lui, car il en savait moitié plus en escrime que son antagoniste, l’ayant appris dans sa jeunesse. Tous deux portèrent de tels coups sur l’écu suspendu à leur cou, et sur leurs casques barrés d’or, qu’ils les écrasèrent et les endommagèrent. Mais Lancelot le presse durement et lui porte un coup puissant sur le bras droit qui, bien qu’encastré dans la maille, n’était pas protégé par l’écu, le tranchant d’un coup net. Et quand il sentit la perte de son bras droit, il dit qu’il serait chèrement vendu. S’il est possible, il ne manquera pas d’exiger le prix ; il est dans une telle douleur, une telle colère et une telle rage qu’il est presque hors de lui, et il a une piètre opinion de lui-même s’il ne peut marquer un point sur son rival maintenant. Il se précipite sur lui avec l’intention de le saisir, mais Lancelot déjoue son plan, car avec son épée tranchante il lui assène une telle coupure au corps dont il ne se remettra pas avant que les mois d’avril et de mai soient passés. Il fracasse son protège-nez contre ses dents, en cassant trois dans sa bouche. Et la rage de Meleagant est telle qu’il ne peut parler ni dire un mot ; et il ne daigne pas demander grâce, car son cœur insensé tient si fermement dans une telle contrainte que même maintenant il le leurre encore. Lancelot s’approche et, délaçant son heaume, lui tranche la tête. Jamais plus cet homme ne le troublera ; tout est fini pour lui alors qu’il tombe mort. Pas une âme présente là ne ressentit la moindre pitié à cette vue. Le Roi et tous les autres là sont jubilants et expriment leur joie. Plus heureux qu’ils ne l’ont jamais été auparavant, ils débarrassent Lancelot de ses armes, et l’emmènent en exultant.
Mes seigneurs, si je devais prolonger mon récit, ce serait hors de propos, et ainsi je conclurai. Godefroi de Leigni, le clerc, a écrit la conclusion du « Chevalier de la Charrette » ; mais que personne ne lui reproche d’avoir brodé sur le thème de Chrétien, car cela fut fait avec le consentement de Chrétien qui l’avait commencé. Godefroi l’a terminé à partir du point où Lancelot était emprisonné dans la tour. Tant il en écrivit ; mais il ne voudrait rien ajouter de plus, de peur de défigurer le récit.
[Note 414 : La topographie du royaume de Gorre, la terre où demeurent les captifs détenus par le roi Bademagu, est fort confuse. On pourrait supposer d'abord que le cours d'eau traversé par les deux ponts périlleux forme la frontière du royaume. Mais ici (v. 2102), avant d'atteindre une telle frontière, les captifs sont déjà rencontrés. Foerster suggère que nous pourrions être ici dans une sorte d'avant-terrain ou de marche défendue par le chevalier du gué (v. 735 et suiv.), et qui, bien que ne se trouvant pas dans les limites du royaume, est néanmoins sous l'autorité de Bademagu. Dans la suite, le cours d'eau aux ponts périlleux est placé immédiatement devant le palais du Roi (cf. la note de Foerster et G. Paris dans « Romania », xxi. 471, note).]
[Note 415 : Pour les anneaux magiques, voir A. Hertel, op. cit., p. 62 et suiv.]
[Note 416 : Cette « dame » était la fée Vivian, « la dame du lac ». (F.)]
[Note 417 : Un bon exemple des dilemmes moraux dans lesquels Chrétien se plaît à placer ses personnages. Sous l'enveloppe déplaisante de l'allégorie et de la casuistique médiévale, nous avons ici le germe de l'analyse psychologique du motif.]
[Note 418 : L'origine légendaire de cet onguent, nommé d'après Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques et Marie Salomé, est mentionnée dans le poème épique « Mort Aimeri de Narbonne » (éd. « Anciens Textes », p. 86). (F.)]
[Note 419 : Les universités de Montpellier et de Salerne étaient les principaux centres d'études médicales au Moyen Âge. Salerne est mentionné dans « Cligés », v. 5818.]
[Note 420 : Le héros du poème est ici mentionné pour la première fois par son nom.]
[Note 421 : L'histoire d'amour classique de Pyrame et Thisbé, racontée par Ovide et autres, était l'une des favorites au Moyen Âge.]
[Note 422 : Voici l'explication de la réception froide de Guenièvre envers Lancelot ; il avait été infidèle au code rigide de la courtoisie en hésitant ne serait-ce qu'un instant à se couvrir de honte pour elle.]
[Note 423 : L'expression « or est venuz qui aunera », moins littéralement, signifie « celui qui vaincra tous ses concurrents ». Bien que Chrétien fasse référence à cette expression comme à un proverbe courant, seuls deux autres exemples de son usage ont été trouvés. (Cf. « Romania », xvi. 101, et « Ztsch. für romanische Philologie », xi. 430.) À partir de ce passage, G. Paris a supposé que Chrétien lui-même était un héraut d'armes (« Journal des Savants », 1902, p. 296), mais comme le dit Foerster, le texte justifie à peine cette supposition.]
[Note 424 : La satisfaction évidente avec laquelle Chrétien décrit en détail les armoiries des chevaliers dans le passage suivant donne du poids à la conjecture de Gaston Paris selon laquelle il était héraut autant que poète.]
[Note 425 : Selon la déclaration faite à la fin du poème par le continuateur de Chrétien, Godefroi de Leigni, ce doit être à peu près à cet endroit que le continuateur a repris le fil de l'histoire. On ne sait pas pourquoi Chrétien a abandonné le poème là où il l'a fait.]
[Note 426 : Bade = Bath. (F.)]
[Note 427 : La situation rappelle celle d'« Aucassin et Nicolette », où Aucassin, enfermé dans la tour, entend sa bien-aimée l'appeler de l'extérieur.]
[Note 428 : La figure est, bien entendu, tirée du jeu de dés pour obtenir les scores les plus élevés. Pour un compte rendu exhaustif du jeu de dés dérivé des textes en ancien français, cf. Franz Semrau, « Würfel und Würfelspiel im alten Frankreich », « Beiheft » 23 de « Ztsch. für romanische Philologie (Halle, 1910).]
[Note 429 : Le cheval d'Alexandre.]