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Ghost Stories of an Antiquary

by M. R. (Montague Rhodes) James · in French

Histoires de fantômes d’un antiquaire

par M. R. James

Ces histoires sont dédiées à tous ceux qui, à divers moments, les ont écoutées.

Table des matières

L’Album du chanoine Alberic Cœurs perdus La Mezzotinte Le Frêne Numéro 13 Le Comte Magnus « Oh, siffle, et je viendrai à toi, mon garçon » Le Trésor de l’abbé Thomas

Si quelqu’un est curieux au sujet de mes décors locaux, qu’il soit consigné que Saint-Bertrand-de-Comminges et Viborg sont des lieux réels : que, pour « Oh, siffle, et je viendrai à toi », j’avais Felixstowe à l’esprit. Quant aux fragments d’érudition apparente qui sont disséminés dans mes pages, il n’y a presque rien en eux qui ne soit pure invention ; il n’a jamais existé, naturellement, de livre tel que celui que je cite dans « Le Trésor de l’abbé Thomas ». « L’Album du chanoine Alberic » fut écrit en 1894 et imprimé peu après dans la National Review, « Cœurs perdus » parut dans le Pall Mall Magazine ; des cinq histoires suivantes, dont la plupart furent lues à des amis à l’époque de Noël au King’s College de Cambridge, je me souviens seulement que j’écrivis « Numéro 13 » en 1899, tandis que « Le Trésor de l’abbé Thomas » fut composé à l’été 1904.

M. R. JAMES

L’ALBUM DU CHANOINE ALBERIC

Saint-Bertrand-de-Comminges est une ville déchue sur les contreforts des Pyrénées, non loin de Toulouse, et plus proche encore de Bagnères-de-Luchon. Ce fut le siège d’un évêché jusqu’à la Révolution, et elle possède une cathédrale qui est visitée par un certain nombre de touristes. Au printemps de 1883, un Anglais arriva dans ce lieu d’un autre âge — je peux à peine le gratifier du nom de ville, car il n’y a pas mille habitants. C’était un homme de Cambridge, venu spécialement de Toulouse pour voir l’église de Saint-Bertrand, et qui avait laissé deux amis, moins passionnés d’archéologie que lui, à leur hôtel de Toulouse, avec la promesse de le rejoindre le lendemain matin. Une demi-heure à l’église leur suffirait, et tous trois pourraient alors poursuivre leur voyage en direction d’Auch. Mais notre Anglais était arrivé tôt le jour en question, et s’était proposé de remplir un carnet de notes et d’utiliser plusieurs douzaines de plaques dans le processus de description et de photographie de chaque recoin de la merveilleuse église qui domine la petite colline de Comminges. Afin de mener à bien ce dessein de manière satisfaisante, il était nécessaire de monopoliser le bedeau de l’église pour la journée. Le bedeau ou sacristain (je préfère cette dernière appellation, aussi inexacte soit-elle) fut par conséquent mandé par la dame quelque peu brusque qui tient l’auberge du Chapeau Rouge ; et quand il arriva, l’Anglais trouva en lui un objet d’étude étonnamment intéressant. Ce n’était pas dans l’apparence personnelle du petit vieillard sec et ridé que résidait l’intérêt, car il était précisément semblable à des douzaines d’autres gardiens d’église en France, mais dans un air curieusement furtif, ou plutôt traqué et oppressé, qu’il avait. Il jetait perpétuellement un demi-regard derrière lui ; les muscles de son dos et de ses épaules semblaient recroquevillés dans une contraction nerveuse continue, comme s’il s’attendait à chaque instant à se trouver dans les griffes d’un ennemi. L’Anglais savait à peine s’il devait le classer comme un homme hanté par une idée fixe, ou comme quelqu’un opprimé par une mauvaise conscience, ou encore comme un mari insupportablement dominé par sa femme. Les probabilités, lorsqu’elles étaient calculées, pointaient certainement vers la dernière idée ; mais, néanmoins, l’impression transmise était celle d’un persécuteur plus redoutable encore qu’une mégère.

Cependant, l’Anglais (appelons-le Dennistoun) fut bientôt trop plongé dans son carnet et trop occupé avec son appareil photo pour jeter plus qu’un regard occasionnel au sacristain. Chaque fois qu’il le regardait, il le trouvait à courte distance, soit recroquevillé contre le mur, soit accroupi dans l’une des somptueuses stalles. Dennistoun devint assez agité après un certain temps. Des soupçons mêlés, à savoir qu’il empêchait le vieil homme de prendre son déjeuner, qu’il était considéré comme susceptible de dérober la crosse en ivoire de saint Bertrand, ou le crocodile empaillé poussiéreux qui pend au-dessus des fonts baptismaux, commencèrent à le tourmenter.

« Ne voulez-vous pas rentrer chez vous ? » dit-il enfin ; « je suis tout à fait capable de terminer mes notes seul ; vous pouvez m’enfermer si vous le souhaitez. J’aurai besoin d’au moins deux heures de plus ici, et il doit faire froid pour vous, n’est-ce pas ? »

« Bon Dieu ! » dit le petit homme, que la suggestion sembla jeter dans un état de terreur inexplicable, « une telle chose ne peut être envisagée un seul instant. Laisser monsieur seul dans l’église ? Non, non ; deux heures, trois heures, tout sera pareil pour moi. J’ai déjeuné, je n’ai pas froid du tout, avec tous mes remerciements à monsieur. »

« Très bien, mon petit homme », se dit Dennistoun : « tu as été prévenu, et tu dois en subir les conséquences. »

Avant l’expiration des deux heures, les stalles, l’énorme orgue délabré, le jubé de l’évêque Jean de Mauléon, les vestiges de vitraux et de tapisseries, et les objets dans la salle du trésor, avaient été dûment examinés ; le sacristain restant toujours sur les talons de Dennistoun, et se retournant de temps à autre comme s’il avait été piqué, lorsque l’un ou l’autre des bruits étranges qui troublent un grand bâtiment vide frappait son oreille. C’étaient parfois des bruits curieux.

« Une fois », me raconta Dennistoun, « j’aurais pu jurer avoir entendu une voix métallique ténue riant tout en haut dans la tour. Je lançai un regard interrogateur à mon sacristain. Il était pâle jusqu’aux lèvres. "C’est lui — c’est-à-dire — ce n’est personne ; la porte est verrouillée", fut tout ce qu’il dit, et nous nous regardâmes pendant une minute entière. »

Un autre petit incident intrigua beaucoup Dennistoun. Il examinait un grand tableau sombre qui pend derrière l’autel, l’un d’une série illustrant les miracles de saint Bertrand. La composition du tableau est presque indéchiffrable, mais il y a une légende latine en dessous, qui dit ceci :

_Qualiter S. Bertrandus liberavit hominem quem diabolus diu volebat strangulare_. (Comment saint Bertrand délivra un homme que le diable cherchait depuis longtemps à étrangler.)

Dennistoun se tournait vers le sacristain avec un sourire et une remarque facétieuse sur les lèvres, mais il fut confondu de voir le vieil homme à genoux, fixant l’image avec l’œil d’un suppliant à l’agonie, les mains étroitement jointes, et une pluie de larmes sur les joues. Dennistoun fit naturellement semblant de n’avoir rien remarqué, mais la question ne le quittait pas : « Pourquoi une telle croûte devrait-elle affecter quelqu’un si intensément ? » Il lui sembla obtenir une sorte d’indice sur la raison de cet air étrange qui l’avait intrigué toute la journée : l’homme devait être un monomane ; mais quelle était sa monomanie ?

Il était près de cinq heures ; le jour court touchait à sa fin, et l’église commençait à se remplir d’ombres, tandis que les bruits curieux — les pas étouffés et les voix lointaines qui avaient été perceptibles toute la journée — semblaient, sans doute à cause de la lumière déclinante et de l’acuité auditive qui en résultait, devenir plus fréquents et insistants.

Le sacristain commença pour la première fois à montrer des signes de hâte et d’impatience. Il poussa un soupir de soulagement quand l’appareil photo et le carnet furent finalement emballés et rangés, et fit signe précipitamment à Dennistoun de se diriger vers la porte occidentale de l’église, sous la tour. Il était temps de sonner l’Angélus. Quelques tractions sur la corde récalcitrante, et la grande cloche Bertrande, haut dans la tour, commença à parler, et projeta sa voix parmi les pins et jusqu’aux vallées, bruyantes de torrents de montagne, appelant les habitants de ces collines solitaires à se souvenir et à répéter la salutation de l’ange à celle qu’il appelait Bénie entre toutes les femmes. Avec cela, un calme profond sembla tomber pour la première fois ce jour-là sur la petite ville, et Dennistoun et le sacristain sortirent de l’église.

Sur le seuil, ils entamèrent la conversation.

« Monsieur a semblé s’intéresser aux vieux livres de chœur dans la sacristie. »

« Sans aucun doute. J’allais vous demander s’il y avait une bibliothèque dans la ville. »

« Non, monsieur ; peut-être y en avait-il une appartenant au Chapitre, mais c’est maintenant un si petit endroit... » Ici eut lieu une étrange pause d’irrésolution, semblait-il ; puis, avec une sorte de plongeon, il continua : « Mais si monsieur est amateur des vieux livres, j’ai chez moi quelque chose qui pourrait l’intéresser. Ce n’est pas à cent mètres. »

Aussitôt, tous les rêves chéris de Dennistoun de trouver des manuscrits inestimables dans des recoins inexplorés de France s’enflammèrent, pour s’éteindre l’instant d’après. C’était probablement un stupide missel imprimé par Plantin, vers 1580. Quelle était la probabilité qu’un lieu si proche de Toulouse n’ait pas été fouillé depuis longtemps par des collectionneurs ? Cependant, ce serait idiot de ne pas y aller ; il se le reprocherait pour toujours s’il refusait. Ils se mirent donc en route. En chemin, la curieuse irrésolution et la soudaine détermination du sacristain revinrent à l’esprit de Dennistoun, et il se demanda avec honte s’il n’était pas attiré dans quelque coupe-gorge pour être assassiné en tant que riche Anglais supposé. Il parvint donc à entamer la conversation avec son guide, et à glisser, d’une manière assez maladroite, le fait qu’il attendait deux amis pour le rejoindre tôt le lendemain matin. À sa grande surprise, l’annonce sembla soulager le sacristain immédiatement d’une partie de l’anxiété qui l’oppressait.

« C’est bien », dit-il assez joyeusement, « c’est très bien. Monsieur voyagera en compagnie de ses amis ; ils seront toujours près de lui. C’est une bonne chose de voyager ainsi en compagnie — parfois. »

Le dernier mot parut être ajouté comme une réflexion après coup et ramener avec lui un retour à la tristesse pour le pauvre petit homme.

Ils furent bientôt à la maison, qui était un peu plus grande que ses voisines, construite en pierre, avec un blason sculpté au-dessus de la porte, le blason d’Alberic de Mauléon, un descendant collatéral, me dit Dennistoun, de l’évêque Jean de Mauléon. Cet Alberic fut chanoine de Comminges de 1680 à 1701. Les fenêtres supérieures de la demeure étaient murées, et l’endroit entier portait, comme le reste de Comminges, l’aspect d’un âge en décomposition.

Arrivé sur son seuil, le sacristain marqua une pause.

« Peut-être », dit-il, « peut-être, après tout, monsieur n’a-t-il pas le temps ? »

« Pas du tout — beaucoup de temps — rien à faire jusqu’à demain. Voyons ce que vous avez. »

La porte fut ouverte à ce moment-là, et un visage apparut, un visage bien plus jeune que celui du sacristain, mais portant quelque chose du même regard affligeant : seulement ici, il semblait être la marque, non pas tant de peur pour sa sécurité personnelle que d’une anxiété aiguë au nom d’autrui. Clairement, la propriétaire du visage était la fille du sacristain ; et, sans l’expression que j’ai décrite, elle était une fille assez jolie. Elle s’égaya considérablement en voyant son père accompagné d’un étranger en bonne santé. Quelques remarques furent échangées entre le père et la fille, dont Dennistoun ne saisit que ces mots, dits par le sacristain : « Il riait dans l’église », mots auxquels ne répondit qu’un regard de terreur de la jeune fille.

Mais une minute plus tard, ils étaient dans le salon de la maison, une petite chambre haute au sol de pierre, pleine d’ombres mouvantes projetées par un feu de bois qui vacillait dans un grand âtre. Quelque chose du caractère d’un oratoire lui était conféré par un grand crucifix, qui atteignait presque le plafond sur un côté ; la figure était peinte aux couleurs naturelles, la croix était noire. Sous cela se trouvait un coffre d’un certain âge et d’une certaine solidité, et quand une lampe eut été apportée, et des chaises installées, le sacristain alla vers ce coffre, et en sortit, avec une excitation et une nervosité croissantes, pensa Dennistoun, un grand livre, enveloppé dans un linge blanc, sur lequel une croix était grossièrement brodée en fil rouge. Avant même que l’emballage n’ait été retiré, Dennistoun commença à être intéressé par la taille et la forme du volume. « Trop grand pour un missel », pensa-t-il, « et pas la forme d’un antiphonaire ; peut-être est-ce quelque chose de bien, après tout. » L’instant suivant, le livre était ouvert, et Dennistoun sentit qu’il avait enfin mis la main sur quelque chose de mieux que bien. Devant lui se trouvait un grand in-folio, relié, peut-être vers la fin du XVIIe siècle, avec les armes du chanoine Alberic de Mauléon estampées en or sur les plats. Il pouvait y avoir cent cinquante feuilles de papier dans le livre, et sur presque chacune d’elles était fixée une page d’un manuscrit enluminé. Une telle collection, Dennistoun en avait à peine rêvé dans ses moments les plus fous. Ici, il y avait dix feuilles d’une copie de la Genèse, illustrées de miniatures, qui ne pouvaient être postérieures à l’an 700. Plus loin, il y avait une série complète d’images tirées d’un psautier, d’exécution anglaise, du plus beau genre que le XIIIe siècle ait pu produire ; et, peut-être mieux que tout, il y avait vingt feuilles d’écriture onciale en latin, qui, comme quelques mots vus ici et là le lui dirent immédiatement, devaient appartenir à quelque très ancien traité patristique inconnu. Serait-ce possiblement un fragment de la copie du livre « Sur les paroles du Seigneur » de Papias, dont on savait qu’elle existait encore au XIIe siècle à Nîmes ?[1] Quoi qu’il en soit, sa décision était prise ; ce livre devait retourner à Cambridge avec lui, même s’il devait retirer tout son solde bancaire et rester à Saint-Bertrand jusqu’à ce que l’argent arrive. Il jeta un coup d’œil au sacristain pour voir si son visage donnait quelque indice que le livre était à vendre. Le sacristain était pâle, et ses lèvres tremblaient.

[1] Nous savons maintenant que ces feuilles contenaient effectivement un fragment considérable de cet ouvrage, si ce n’est de cette copie-là même.

« Si monsieur veut tourner jusqu’à la fin », dit-il.

Alors monsieur tourna, rencontrant de nouveaux trésors à chaque nouvelle page ; et à la fin du livre, il tomba sur deux feuilles de papier, d’une date bien plus récente que tout ce qu’il avait vu jusqu’ici, qui l’intriguèrent considérablement. Elles devaient être contemporaines, décida-t-il, du chanoine Alberic sans scrupules, qui avait sans doute pillé la bibliothèque du Chapitre de Saint-Bertrand pour former ce précieux album. Sur la première des feuilles de papier se trouvait un plan, soigneusement dessiné et instantanément reconnaissable par une personne qui connaissait les lieux, du bas-côté sud et des cloîtres de Saint-Bertrand. Il y avait des signes curieux ressemblant à des symboles planétaires, et quelques mots hébreux dans les coins ; et dans l’angle nord-ouest du cloître, une croix était dessinée à la peinture dorée. Sous le plan se trouvaient quelques lignes d’écriture en latin, qui disaient ceci :

_Responsa 12mi Dec. 1694. Interrogatum est: Inveniamne? Responsum est: Invenies. Fiamne dives? Fies. Vivamne invidendus? Vives. Moriarne in lecto meo? Ita._ (Réponses du 12 décembre 1694. Il a été demandé : Trouverai-je ? Réponse : Tu trouveras. Deviendrai-je riche ? Tu deviendras. Vivrai-je en objet d’envie ? Tu vivras. Mourrai-je dans mon lit ? Oui.)

« Un bon spécimen de note de chasseur de trésor — cela rappelle tout à fait le révérend chanoine Quatremain dans Old St Paul’s », fut le commentaire de Dennistoun, et il tourna la page.

Ce qu’il vit alors l’impressionna, comme il me l’a souvent raconté, plus qu’il n’aurait pu concevoir qu’un dessin ou une image soit capable de l’impressionner. Et, bien que le dessin qu’il vit n’existe plus, il existe une photographie de celui-ci (que je possède) qui confirme pleinement cette déclaration. L’image en question était un dessin à la sépia de la fin du XVIIe siècle, représentant, dirait-on au premier abord, une scène biblique ; car l’architecture (l’image représentait un intérieur) et les figures avaient cette saveur semi-classique que les artistes d’il y a deux cents ans jugeaient appropriée aux illustrations de la Bible. À droite se trouvait un Roi sur son trône, le trône élevé sur douze marches, un dais au-dessus, des soldats de chaque côté — visiblement le roi Salomon. Il était penché en avant avec un sceptre tendu, dans une attitude de commandement ; son visage exprimait l’horreur et le dégoût, pourtant il y avait en lui aussi la marque d’un commandement impérieux et d’une puissance confiante. La moitié gauche de l’image était la plus étrange, cependant. L’intérêt se concentrait clairement là. Sur le pavé devant le trône étaient regroupés quatre soldats, entourant une figure accroupie qui doit être décrite dans un instant. Un cinquième soldat gisait mort sur le pavé, le cou tordu, et les globes oculaires sortant de sa tête. Les quatre gardes environnants regardaient le Roi. Sur leurs visages, le sentiment d’horreur était intensifié ; ils semblaient, en fait, retenus de fuir seulement par leur confiance implicite en leur maître. Toute cette terreur était manifestement excitée par l’être qui s’accroupissait au milieu d’eux. Je désespère totalement de transmettre par des mots l’impression que cette figure fait sur quiconque la regarde. Je me souviens avoir montré une fois la photographie du dessin à un professeur de morphologie — une personne, j’allais dire, aux habitudes d’esprit anormalement saines et dépourvues d’imagination. Il refusa absolument de rester seul pour le reste de cette soirée, et il me dit plus tard que pendant plusieurs nuits, il n’avait pas osé éteindre sa lumière avant de s’endormir. Cependant, les traits principaux de la figure, je peux au moins les indiquer. Au début, vous ne voyiez qu’une masse de cheveux noirs, grossiers et emmêlés ; bientôt, on s’apercevait que cela couvrait un corps d’une effrayante maigreur, presque un squelette, mais avec les muscles saillants comme des fils de fer. Les mains étaient d’une pâleur sombre, couvertes, comme le corps, de longs poils grossiers, et hideusement griffues. Les yeux, touchés avec un jaune brûlant, avaient des pupilles intensément noires, et étaient fixés sur le Roi trônant avec un regard de haine bestiale. Imaginez l’une de ces horribles araignées-oiseaux d’Amérique du Sud traduite sous forme humaine, et dotée d’une intelligence à peine inférieure à celle de l’homme, et vous aurez une faible conception de la terreur inspirée par l’effigie épouvantable. Une remarque est universellement faite par ceux à qui j’ai montré l’image : « Elle a été dessinée d’après nature. »

Dès que le premier choc de sa peur irrésistible fut apaisé, Dennistoun jeta un coup d’œil à ses hôtes. Les mains du sacristain étaient pressées sur ses yeux ; sa fille, regardant la croix sur le mur, égrenait son chapelet avec fièvre.

Enfin la question fut posée : « Ce livre est-il à vendre ? »

Il y eut la même hésitation, le même plongeon de détermination qu’il avait remarqué auparavant, et puis vint la réponse bienvenue : « Si monsieur le désire. »

« Combien en demandez-vous ? »

« J’en prendrai deux cent cinquante francs. »

C’était confondant. Même la conscience d’un collectionneur est parfois remuée, et la conscience de Dennistoun était plus tendre que celle d’un collectionneur.

« Mon brave homme ! » dit-il encore et encore, « votre livre vaut bien plus que deux cent cinquante francs, je vous l’assure — bien plus. »

Mais la réponse ne varia pas : « J’en prendrai deux cent cinquante francs, pas plus. »

Il n’y avait vraiment aucune possibilité de refuser une telle chance. L’argent fut payé, le reçu signé, un verre de vin bu sur la transaction, et alors le sacristain sembla devenir un homme nouveau. Il se tint droit, il cessa de jeter ces regards méfiants derrière lui, il rit même ou essaya de rire. Dennistoun se leva pour partir.

« J’aurai l’honneur d’accompagner monsieur jusqu’à son hôtel ? » dit le sacristain.

« Oh non, merci ! Ce n’est pas à cent mètres. Je connais parfaitement le chemin, et il y a une lune. »

L’offre fut pressée trois ou quatre fois, et refusée tout autant.

« Alors, monsieur m’appellera si — s’il en trouve l’occasion ; il restera au milieu de la route, les bords sont si accidentés. »

« Certainement, certainement », dit Dennistoun, qui était impatient d’examiner son prix tout seul ; et il sortit dans le passage avec son livre sous le bras.

Là, il fut rejoint par la fille ; elle, semblait-il, était anxieuse de faire une petite affaire pour son propre compte ; peut-être, comme Guéhazi, de « prendre quelque chose » à l’étranger que son père avait épargné.

« Un crucifix en argent et une chaîne pour le cou ; monsieur serait peut-être assez bon pour l’accepter ? »

Eh bien, vraiment, Dennistoun n’avait pas grand usage de ces choses. Que voulait mademoiselle pour cela ?

« Rien — absolument rien. Monsieur est plus que bienvenu pour le prendre. »

Le ton sur lequel cela, et bien d’autres choses encore, fut dit, était indubitablement sincère, si bien que Dennistoun en fut réduit à des remerciements profus et se laissa passer la chaîne autour du cou. Il semblait vraiment qu’il eût rendu au père et à la fille un service dont ils ne savaient guère comment s’acquitter. Lorsqu’il se mit en route avec son livre, ils restèrent sur le pas de la porte à le suivre du regard, et ils y étaient encore quand il leur fit un dernier signe de bonne nuit depuis les marches du Chapeau Rouge.

Le dîner était terminé, et Dennistoun était dans sa chambre, enfermé seul avec son acquisition. La patronne avait manifesté un intérêt particulier pour lui depuis qu’il lui avait dit qu’il avait rendu visite au sacristain et lui avait acheté un vieux livre. Il lui sembla, aussi, avoir entendu un dialogue précipité entre elle et ledit sacristain dans le couloir, à l’extérieur de la salle à manger ; quelques mots laissant entendre que « Pierre et Bertrand dormiraient dans la maison » avaient clos la conversation.

Pendant tout ce temps, un sentiment croissant de malaise s’était insidieusement emparé de lui — une réaction nerveuse, peut-être, après le ravissement de sa découverte. Quoi que ce fût, cela aboutit à la conviction qu’il y avait quelqu’un derrière lui, et qu’il était bien plus à son aise le dos au mur. Tout cela, bien sûr, pesait peu dans la balance face à la valeur évidente de la collection qu’il avait acquise. Et maintenant, comme je l’ai dit, il était seul dans sa chambre, faisant l’inventaire des trésors du chanoine Alberic, où chaque instant révélait quelque chose de plus charmant.

« Béni soit le chanoine Alberic ! » dit Dennistoun, qui avait l’habitude invétérée de se parler à lui-même. « Je me demande où il est maintenant ? Mon Dieu ! J’aimerais que cette patronne apprenne à rire d’une manière plus réjouissante ; cela donne l’impression qu’il y a un mort dans la maison. Une demi-pipe de plus, disiez-vous ? Je pense que vous avez peut-être raison. Je me demande ce qu’est ce crucifix que la jeune femme a insisté pour me donner ? Du siècle dernier, je suppose. Oui, probablement. C’est plutôt une gêne de porter ce genre de chose autour du cou — juste trop lourd. Il est fort probable que son père le porte depuis des années. Je crois que je pourrais lui donner un coup de propre avant de le ranger. »

Il avait retiré le crucifix et l’avait posé sur la table, lorsque son attention fut attirée par un objet reposant sur le tapis rouge, tout près de son coude gauche. Deux ou trois idées sur ce que cela pouvait être traversèrent son esprit avec leur rapidité incalculable habituelle.

« Un essuie-plume ? Non, rien de tel dans la maison. Un rat ? Non, trop noir. Une grosse araignée ? J’espère de tout mon cœur que non — non. Bon Dieu ! Une main comme la main dans ce tableau ! »

En un autre éclair infinitésimal, il avait tout saisi. Une peau pâle et sombre, recouvrant uniquement des os et des tendons d’une force effroyable ; des poils noirs et grossiers, plus longs que ce qui pousse jamais sur une main humaine ; des ongles sortant du bout des doigts et se courbant brusquement vers le bas et l’avant, gris, cornés et ridés.

Il bondit hors de sa chaise, une terreur mortelle et inconcevable lui serrant le cœur. La forme, dont la main gauche reposait sur la table, se redressait derrière son siège, sa main droite crochue au-dessus de son cuir chevelu. Il y avait autour d’elle des draperies noires et en lambeaux ; les poils grossiers la couvraient comme sur le dessin. La mâchoire inférieure était mince — comment puis-je l’appeler ? — fuyante, comme celle d’une bête ; des dents apparaissaient derrière les lèvres noires ; il n’y avait pas de nez ; les yeux, d’un jaune ardent, sur lesquels les pupilles ressortaient noires et intenses, ainsi que la haine exultante et la soif de détruire la vie qui y brillaient, étaient les traits les plus horrifiants de toute la vision. Il y avait en eux une forme d’intelligence — une intelligence supérieure à celle d’une bête, inférieure à celle d’un homme.

Les sentiments que cette horreur souleva chez Dennistoun furent la peur physique la plus intense et le dégoût mental le plus profond. Que fit-il ? Que pouvait-il faire ? Il n’a jamais été tout à fait certain des mots qu’il a prononcés, mais il sait qu’il a parlé, qu’il a saisi aveuglément le crucifix d’argent, qu’il a eu conscience d’un mouvement vers lui de la part du démon, et qu’il a crié avec la voix d’un animal en proie à une douleur hideuse.

Pierre et Bertrand, les deux robustes petits valets, qui accoururent, ne virent rien, mais se sentirent écartés par quelque chose qui passa entre eux, et trouvèrent Dennistoun en pâmoison. Ils veillèrent avec lui cette nuit-là, et ses deux amis furent à Saint-Bertrand dès neuf heures le lendemain matin. Lui-même, bien qu’encore ébranlé et nerveux, était presque revenu à lui à ce moment-là, et son récit trouva créance auprès d’eux, bien que seulement après qu’ils eurent vu le dessin et parlé avec le sacristain.

Presque à l’aube, le petit homme était venu à l’auberge sous un prétexte quelconque, et avait écouté avec le plus vif intérêt l’histoire rapportée par la patronne. Il ne montra aucune surprise.

« C’est lui, c’est lui ! Je l’ai vu moi-même », fut son seul commentaire ; et à toutes les questions, une seule réponse fut concédée : « Deux fois je l’ai vu ; mille fois je l’ai senti. » Il ne voulut rien leur dire de la provenance du livre, ni aucun détail de ses expériences. « Je dormirai bientôt, et mon repos sera doux. Pourquoi devriez-vous me tourmenter ? » dit-il.[2]

[2] Il mourut cet été-là ; sa fille se maria et s’établit à Saint-Papoul. Elle ne comprit jamais les circonstances de l’« obsession » de son père.

Nous ne saurons jamais ce que lui ou le chanoine Alberic de Mauléon ont souffert. Au dos de ce dessin fatal se trouvaient quelques lignes écrites qui pourraient, suppose-t-on, éclairer la situation :

Contradictio Salomonis cum demonio nocturno. Albericus de Mauléone delineavit. V. Deus in adiutorium. Ps. Qui habitat. Sancte Bertrande, demoniorum effugator, intercede pro me miserrimo. Primum uidi nocte 12(mi) Dec. 1694: uidebo mox ultimum. Peccaui et passus sum, plura adhuc passurus. Dec. 29, 1701.[3]

[3] i.e., La dispute de Salomon avec un démon de la nuit. Dessiné par Alberic de Mauléon. Verset. O Dieu, venez à mon aide. Psaume. Qui habite [celui qui se tient sous l’abri du Très-Haut]. Saint Bertrand, chasseur de démons, intercédez pour moi, misérable. Je l’ai vu pour la première fois la nuit du 12 décembre 1694 : bientôt je le verrai pour la dernière fois. J’ai péché et souffert, et j’ai encore à souffrir. 29 décembre 1701. Le « Gallia Christiana » donne la date de la mort du chanoine comme étant le 31 décembre 1701, « au lit, d’une attaque soudaine ». Les détails de ce genre ne sont pas communs dans le grand ouvrage des Sammarthani.

Je n’ai jamais tout à fait compris quelle était l’opinion de Dennistoun sur les événements que j’ai relatés. Il me cita un jour un texte de l’Ecclésiastique : « Il est des esprits qui sont créés pour la vengeance, et qui dans leur fureur assènent des coups cruels. » Une autre fois, il dit : « Isaïe était un homme très sensé ; ne dit-il pas quelque chose à propos de monstres nocturnes vivant dans les ruines de Babylone ? Ces choses nous dépassent un peu pour le moment. »

Une autre de ses confidences m’a davantage impressionné, et j’ai sympathisé avec elle. Nous étions allés, l’an dernier, à Comminges, pour voir le tombeau du chanoine Alberic. C’est un grand monument de marbre avec une effigie du chanoine en grande perruque et soutane, et un éloge élaboré de son érudition en dessous. J’ai vu Dennistoun parler pendant quelque temps avec le vicaire de Saint-Bertrand, et tandis que nous repartions en voiture, il m’a dit : « J’espère que ce n’est pas mal : vous savez que je suis presbytérien — mais je — je crois qu’il y aura des “messes dites et des chants de funérailles” pour le repos d’Alberic de Mauléon. » Puis il ajouta, avec une pointe d’accent du nord de la Grande-Bretagne dans la voix : « Je n’avais aucune idée qu’ils revenaient si cher. »

Le livre se trouve dans la collection Wentworth à Cambridge. Le dessin fut photographié, puis brûlé par Dennistoun le jour où il quitta Comminges à l’occasion de sa première visite.

CŒURS PERDUS

C’était, autant que je puisse m’en assurer, en septembre de l’année 1811 qu’une chaise de poste s’arrêta devant la porte d’Aswarby Hall, au cœur du Lincolnshire. Le petit garçon qui était le seul passager de la chaise, et qui sauta dehors dès qu’elle se fut immobilisée, regarda autour de lui avec la plus vive curiosité pendant le court intervalle qui s’écoula entre le coup de sonnette et l’ouverture de la porte principale. Il vit une grande demeure carrée en briques rouges, construite sous le règne d’Anne ; un porche à piliers de pierre avait été ajouté dans le style classique plus pur de 1790 ; les fenêtres de la maison étaient nombreuses, hautes et étroites, avec de petits carreaux et des menuiseries blanches épaisses. Un fronton, percé d’une fenêtre ronde, couronnait la façade. Il y avait des ailes à droite et à gauche, reliées au corps central par d’étranges galeries vitrées, soutenues par des colonnades. Ces ailes contenaient manifestement les écuries et les communs de la maison. Chacune était surmontée d’une coupole ornementale avec une girouette dorée.

Une lumière de soir brillait sur le bâtiment, faisant luire les carreaux des fenêtres comme autant d’incendies. Loin du manoir, devant, s’étendait un parc plat parsemé de chênes et frangé de sapins, qui se détachaient sur le ciel. L’horloge du clocher de l’église, enfouie dans les arbres au bord du parc, dont seule la girouette dorée accrochait la lumière, sonnait six heures, et le son venait battre doucement au gré du vent. C’était dans l’ensemble une impression agréable, bien que teintée de la sorte de mélancolie propre à une soirée au début de l’automne, qui fut transmise à l’esprit du garçon qui se tenait sous le porche, attendant que la porte s’ouvre pour lui.

La chaise de poste l’avait amené du Warwickshire, où, quelque six mois auparavant, il était devenu orphelin. Maintenant, grâce à la généreuse offre de son cousin âgé, M. Abney, il était venu vivre à Aswarby. L’offre était inattendue, car tous ceux qui connaissaient M. Abney le considéraient comme un reclus quelque peu austère, dans le ménage bien réglé duquel l’arrivée d’un petit garçon introduirait un élément nouveau et, semblait-il, incongru. La vérité est qu’on savait fort peu de choses sur les occupations ou le caractère de M. Abney. On avait entendu le professeur de grec de Cambridge dire que personne ne connaissait mieux les croyances religieuses des derniers païens que le propriétaire d’Aswarby. Certes, sa bibliothèque contenait tous les livres alors disponibles traitant des Mystères, des poèmes orphiques, du culte de Mithra et des néoplatoniciens. Dans le hall pavé de marbre se trouvait un beau groupe représentant Mithra égorgeant un taureau, qui avait été importé du Levant à grands frais par le propriétaire. Il en avait fourni une description au Gentleman’s Magazine, et il avait écrit une série remarquable d’articles dans le Critical Museum sur les superstitions des Romains du Bas-Empire. Il était considéré, en somme, comme un homme absorbé par ses livres, et c’était un sujet de grande surprise parmi ses voisins qu’il eût jamais entendu parler de son cousin orphelin, Stephen Elliott, et plus encore qu’il eût offert de faire de lui un pensionnaire d’Aswarby Hall.

Quoi que ses voisins aient pu attendre, il est certain que M. Abney — le grand, le mince, l’austère — semblait enclin à réserver à son jeune cousin un accueil bienveillant. Dès que la porte d’entrée fut ouverte, il jaillit de son cabinet de travail, se frottant les mains de plaisir.

« Comment vas-tu, mon garçon ? — comment vas-tu ? Quel âge as-tu ? » dit-il — « c’est-à-dire, tu n’es pas trop fatigué, j’espère, par ton voyage pour manger ton souper ? »

« Non, merci, monsieur », dit le jeune maître Elliott ; « je vais assez bien. »

« C’est un bon garçon », dit M. Abney. « Et quel âge as-tu, mon garçon ? »

Il semblait un peu étrange qu’il eût posé la question deux fois dans les deux premières minutes de leur connaissance.

« J’aurai douze ans au prochain anniversaire, monsieur », dit Stephen.

« Et quand est ton anniversaire, mon cher garçon ? Le onze septembre, hein ? C’est bien — c’est très bien. Dans près d’un an, n’est-ce pas ? J’aime — ha, ha ! — j’aime noter ces choses dans mon livre. Sûr que c’est douze ? Certain ? »

« Oui, tout à fait sûr, monsieur. »

« Eh bien, eh bien ! Emmenez-le dans la chambre de Mme Bunch, Parkes, et laissez-le prendre son thé — son souper — enfin, ce que c’est. »

« Oui, monsieur », répondit le flegmatique M. Parkes ; et il conduisit Stephen dans les étages inférieurs.

Mme Bunch était la personne la plus confortable et la plus humaine que Stephen eût rencontrée jusqu’à présent à Aswarby. Elle le mit complètement à l’aise ; ils devinrent très amis en un quart d’heure : et ils restèrent très amis. Mme Bunch était née dans le voisinage quelque cinquante-cinq ans avant la date de l’arrivée de Stephen, et sa résidence au manoir durait depuis vingt ans. Par conséquent, si quelqu’un connaissait les tenants et aboutissants de la maison et de la région, Mme Bunch les connaissait ; et elle n’était nullement disposée à garder ses informations pour elle.

Il y avait certainement beaucoup de choses concernant le manoir et ses jardins que Stephen, qui était d’un naturel aventureux et curieux, était impatient de se faire expliquer. « Qui a construit le temple au bout de l’allée des lauriers ? Qui était le vieil homme dont le portrait était suspendu dans l’escalier, assis à une table, avec un crâne sous la main ? » Ces points, et bien d’autres semblables, furent éclaircis par les ressources de l’intellect puissant de Mme Bunch. Il y en avait d’autres, cependant, dont les explications fournies étaient moins satisfaisantes.

Un soir de novembre, Stephen était assis près du feu dans la chambre de la gouvernante, réfléchissant à ce qui l’entourait.

« M. Abney est-il un homme bon, et ira-t-il au ciel ? » demanda-t-il soudain, avec la confiance particulière que les enfants possèdent dans la capacité de leurs aînés à trancher ces questions, dont la décision est censée être réservée à d’autres tribunaux.

« Bon ? — béni soit l’enfant ! » dit Mme Bunch. « Monsieur est une âme aussi aimable que j’en ai jamais vu ! Ne vous ai-je jamais parlé du petit garçon qu’il a recueilli dans la rue, pour ainsi dire, il y a sept ans de cela ? Et de la petite fille, deux ans après que je sois arrivée ici pour la première fois ? »

« Non. Racontez-moi tout à leur sujet, Mme Bunch — maintenant, tout de suite ! »

« Eh bien », dit Mme Bunch, « la petite fille, je ne semble pas m’en souvenir autant. Je sais que monsieur l’a ramenée avec lui de sa promenade un jour, et a donné l’ordre à Mme Ellis, qui était gouvernante à l’époque, qu’on prenne le plus grand soin d’elle. Et la pauvre enfant n’avait personne au monde — elle me l’a dit elle-même — et elle a vécu ici avec nous une bonne quinzaine de jours, peut-être ; et puis, que ce soit quelque chose de gitan dans son sang ou quoi que ce soit d’autre, un matin, elle était sortie de son lit avant qu’aucun d’entre nous n’eût ouvert l’œil, et depuis, je n’ai plus revu ni trace ni piste d’elle. Monsieur était terriblement contrarié, et a fait draguer tous les étangs ; mais je crois qu’elle a été emmenée par ces gitans, car il y a eu des chants autour de la maison pendant au moins une heure la nuit où elle est partie, et Parkes, il déclare qu’il les a entendus appeler dans les bois tout l’après-midi. Mon Dieu, mon Dieu ! C’était une drôle d’enfant, si silencieuse dans ses manières et tout, mais j’étais merveilleusement attachée à elle, elle était si domestiquée — surprenant. »

« Et qu’en est-il du petit garçon ? » dit Stephen.

« Ah, ce pauvre garçon ! » soupira Mme Bunch. « C’était un étranger — Jevanny, comme il s’appelait lui-même — et il est arrivé en jouant de son orgue de Barbarie dans l’allée un jour d’hiver, et monsieur l’a fait entrer à l’instant même, et a demandé tout sur d’où il venait, et quel âge il avait, et comment il gagnait sa vie, et où étaient ses parents, et tout avec autant de gentillesse que le cœur peut le souhaiter. Mais ça a fini de la même façon avec lui. Ce sont des gens ingouvernables, ces nations étrangères, je suppose, et il était parti un beau matin, tout comme la fille. Pourquoi il est parti et ce qu’il a fait, voilà ce que nous nous sommes demandé pendant au moins un an après ; car il n’a jamais repris son orgue de Barbarie, et il est resté là, sur l’étagère. »

Le reste de la soirée fut passé par Stephen à un contre-interrogatoire diversifié de Mme Bunch et à tenter d’extraire un air de l’orgue de Barbarie.

Cette nuit-là, il fit un rêve curieux. Au bout du couloir en haut de la maison, où se situait sa chambre, il y avait une ancienne salle de bain désaffectée. Elle était fermée à clé, mais la moitié supérieure de la porte était vitrée, et, comme les rideaux de mousseline qui y pendaient autrefois avaient disparu depuis longtemps, on pouvait regarder à l’intérieur et voir la baignoire doublée de plomb fixée au mur sur le côté droit, avec sa tête vers la fenêtre.

La nuit dont je parle, Stephen Elliott se trouva, pensa-t-il, à regarder à travers la porte vitrée. La lune brillait à travers la fenêtre, et il contemplait une silhouette allongée dans la baignoire.

Sa description de ce qu’il vit me rappelle ce que j’ai moi-même contemplé un jour dans les célèbres caveaux de l’église St Michan à Dublin, qui possèdent l’horrible propriété de préserver les cadavres de la décomposition pendant des siècles. Une silhouette indiciblement mince et pathétique, d’une couleur plombée et poussiéreuse, enveloppée dans un vêtement semblable à un linceul, les lèvres minces retroussées en un faible et effroyable sourire, les mains pressées étroitement sur la région du cœur.

Tandis qu’il la regardait, un gémissement lointain, presque inaudible, sembla sortir de ses lèvres, et les bras commencèrent à remuer. La terreur de cette vision fit reculer Stephen, et il se réveilla pour constater qu’il se tenait bel et bien sur le sol planchéié froid du couloir, en pleine lumière de lune. Avec un courage que je ne crois pas commun chez les garçons de son âge, il alla à la porte de la salle de bain pour vérifier si la silhouette de son rêve s’y trouvait vraiment. Elle n’y était pas, et il retourna se coucher.

Mme Bunch fut très impressionnée le lendemain matin par son histoire, et alla jusqu’à replacer le rideau de mousseline sur la porte vitrée de la salle de bain. M. Abney, d’ailleurs, à qui il confia ses expériences au petit-déjeuner, fut très intéressé et prit des notes sur la question dans ce qu’il appelait « son livre ».

L’équinoxe de printemps approchait, comme M. Abney le rappelait fréquemment à son cousin, ajoutant que cela avait toujours été considéré par les anciens comme une période critique pour les jeunes : que Stephen ferait bien de prendre garde à lui, et de fermer la fenêtre de sa chambre la nuit ; et que Censorinus avait quelques remarques précieuses à ce sujet. Deux incidents qui se produisirent vers cette époque firent une impression sur l’esprit de Stephen.

Le premier eut lieu après une nuit inhabituellement agitée et oppressée qu’il avait passée — bien qu’il ne pût se rappeler aucun rêve particulier qu’il eût fait.

La soirée suivante, Mme Bunch s’occupait à raccommoder sa chemise de nuit.

« Seigneur, maître Stephen ! » s’exclama-t-elle assez sèchement, « comment vous y prenez-vous pour mettre votre chemise de nuit en lambeaux de cette façon ? Regardez ici, monsieur, quel travail vous donnez aux pauvres domestiques qui doivent repriser et raccommoder après vous ! »

Il y avait effectivement une série de déchirures ou d’entailles les plus destructrices et apparemment gratuites dans le vêtement, qui nécessiteraient sans aucun doute une aiguille habile pour être réparées. Elles étaient limitées au côté gauche de la poitrine — de longues entailles parallèles, d’environ six pouces de longueur, certaines ne perçant pas tout à fait la texture du lin. Stephen ne put qu’exprimer sa totale ignorance de leur origine : il était sûr qu’elles n’étaient pas là la veille au soir.

« Mais », dit-il, « Mme Bunch, elles sont exactement les mêmes que les éraflures sur l’extérieur de ma porte de chambre ; et je suis sûr que je n’ai jamais eu quoi que ce soit à voir avec leur réalisation. »

Mme Bunch le regarda bouche bée, puis attrapa une bougie, sortit précipitamment de la chambre, et on l’entendit se diriger vers les étages. En quelques minutes, elle redescendit.

« Eh bien », dit-elle, « maître Stephen, c’est une chose étrange pour moi de savoir comment ces marques et éraflures ont pu arriver là — trop haut pour qu’un chat ou un chien les ait faites, et encore moins un rat : pour tout au monde, on dirait des ongles de Chinois, comme mon oncle dans le commerce du thé avait l’habitude de nous en parler quand nous étions filles. Je ne dirais rien à monsieur, si j’étais vous, maître Stephen, mon cher ; et tournez simplement la clé de la porte quand vous allez vous coucher. »

« Je le fais toujours, Mme Bunch, dès que j’ai fait mes prières. »

« Ah, c’est un bon enfant : fais toujours tes prières, et alors personne ne pourra te faire de mal. »

Sur ces mots, Mme Bunch se remit à repriser la chemise de nuit endommagée, entrecoupant son travail de quelques méditations, jusqu’à l’heure du coucher. C’était un vendredi soir de mars 1812.

Le lendemain soir, le duo habituel composé de Stephen et Mme Bunch fut augmenté par l’arrivée soudaine de M. Parkes, le maître d’hôtel, qui, en règle générale, restait plutôt dans son coin, dans son office. Il ne vit pas que Stephen était là : il était, de plus, troublé et moins lent à parler qu’à l’accoutumée.

« Monsieur peut bien aller chercher son vin lui-même, s’il lui plaît, le soir », fut sa première remarque. « Soit je le fais dans la journée, soit je ne le fais pas du tout, Mme Bunch. Je ne sais pas ce que cela peut être : c’est fort probablement les rats, ou le vent qui s’est engouffré dans les caves ; mais je ne suis plus aussi jeune qu’avant, et je ne peux plus m’en charger comme je l’ai fait. »

« Eh bien, M. Parkes, vous savez que le Hall est un endroit surprenant pour les rats. »

« Je ne le nie pas, Mme Bunch ; et, pour sûr, plus d’une fois j’ai entendu les hommes des chantiers navals raconter l’histoire du rat qui savait parler. Je n’y avais jamais accordé la moindre confiance jusqu’ici ; mais ce soir, si je m’étais abaissé à poser l’oreille contre la porte du compartiment le plus éloigné, j’aurais pu à peu près entendre ce qu’ils disaient. »

« Oh, allons, M. Parkes, je n’ai aucune patience pour vos fantaisies ! Des rats qui parlent dans la cave à vin, vraiment ! »

« Eh bien, Mme Bunch, je n’ai nulle envie de discuter avec vous : tout ce que je dis, c’est que si vous choisissez d’aller au compartiment du fond et de poser l’oreille contre la porte, vous pourrez vérifier mes dires à l’instant même. »

« Quelles sottises vous racontez, M. Parkes — ce n’est pas convenable pour des oreilles d’enfant ! Voyez-vous, vous allez faire perdre la raison au petit maître Stephen, ici présent. »

« Quoi ! Maître Stephen ? » dit Parkes, s’éveillant à la conscience de la présence du garçon. « Maître Stephen sait bien assez quand je vous fais une plaisanterie, Mme Bunch. »

En fait, maître Stephen savait bien trop bien qu’il ne fallait pas supposer que M. Parkes eût, en premier lieu, voulu faire une plaisanterie. Il était intéressé, pas tout à fait agréablement, par la situation ; mais toutes ses questions furent vaines pour décider le maître d’hôtel à donner un compte rendu plus détaillé de ses expériences dans la cave à vin.

Nous sommes arrivés au 24 mars 1812. Ce fut une journée d’expériences curieuses pour Stephen : une journée venteuse et bruyante, qui remplit la maison et les jardins d’une impression d’agitation. Alors que Stephen se tenait près de la clôture du domaine et regardait vers le parc, il se sentait comme si une procession sans fin de gens invisibles passait devant lui, portée par le vent, irrésistiblement et sans but, s’efforçant vainement de s’arrêter, d’agripper quelque chose qui puisse stopper leur vol et les ramener une fois encore au contact du monde vivant dont ils avaient fait partie. Après le déjeuner ce jour-là, M. Abney dit :

« Stephen, mon garçon, penses-tu pouvoir venir me trouver ce soir, aussi tard qu’à onze heures, dans mon bureau ? Je serai occupé jusqu’à cette heure-là, et je souhaite te montrer quelque chose en rapport avec ta vie future qu’il est très important que tu saches. Tu ne dois parler de cette affaire ni à Mme Bunch ni à personne d’autre dans la maison ; et tu ferais mieux de monter dans ta chambre à l’heure habituelle. »

Voilà une nouvelle excitation ajoutée à l’existence : Stephen saisit avec empressement l’occasion de veiller jusqu’à onze heures. Il jeta un coup d’œil dans l’embrasure de la bibliothèque en montant se coucher ce soir-là et vit un brasero, qu’il avait souvent remarqué dans le coin de la pièce, déplacé devant le feu ; une vieille coupe en argent doré se trouvait sur la table, remplie de vin rouge, et quelques feuilles de papier écrites traînaient à côté. M. Abney saupoudrait de l’encens sur le brasero à partir d’une boîte ronde en argent au moment où Stephen passait, mais il ne sembla pas remarquer ses pas.

Le vent était tombé, et la nuit était calme, éclairée par une pleine lune. Vers dix heures, Stephen se tenait à la fenêtre ouverte de sa chambre, contemplant la campagne. Bien que la nuit fût calme, la mystérieuse population des bois lointains baignés de lune n’était pas encore apaisée. De temps à autre, d’étranges cris, comme ceux de vagabonds perdus et désespérés, résonnaient à travers l’étang. C’étaient peut-être les notes de chouettes ou d’oiseaux aquatiques, pourtant ils ne ressemblaient pas tout à fait à ces sons-là. Ne se rapprochaient-ils pas ? Maintenant, ils semblaient provenir du côté le plus proche de l’eau, et en quelques instants, il parut qu’ils flottaient parmi les massifs d’arbustes. Puis ils cessèrent ; mais alors que Stephen songeait à fermer la fenêtre et à reprendre sa lecture de Robinson Crusoe, il aperçut deux silhouettes se tenant sur la terrasse gravillonnée qui longeait le côté jardin du Hall — les silhouettes d’un garçon et d’une fille, semblait-il ; ils se tenaient côte à côte, levant les yeux vers les fenêtres. Quelque chose dans la forme de la jeune fille rappelait irrésistiblement son rêve de la silhouette dans le bain. Le garçon lui inspira une peur plus aiguë.

Tandis que la fille restait immobile, esquissant un sourire, les mains jointes sur son cœur, le garçon, une forme mince, aux cheveux noirs et aux vêtements en loques, leva les bras en l’air avec une apparence de menace et d’une faim et d’un désir inapaisables. La lune brillait sur ses mains presque transparentes, et Stephen vit que les ongles étaient effroyablement longs et que la lumière traversait les doigts. Alors qu’il se tenait les bras ainsi levés, il révéla un spectacle terrifiant. Sur le côté gauche de sa poitrine s’ouvrait une plaie noire et béante ; et il tomba sur le cerveau de Stephen, plutôt que sur son oreille, l’impression de l’un de ces cris affamés et désolés qu’il avait entendu résonner au-dessus des bois d’Aswarby durant toute la soirée. L’instant d’après, cette effroyable paire s’était déplacée rapidement et sans bruit sur le gravier sec, et il ne les vit plus.

Inexprimablement effrayé, il décida de prendre sa bougie et de descendre au bureau de M. Abney, car l’heure fixée pour leur rendez-vous était proche. Le bureau ou bibliothèque ouvrait sur le hall d’entrée d’un côté, et Stephen, poussé par ses terreurs, ne mit pas longtemps à y arriver. Y pénétrer ne fut pas si facile. Il n’était pas verrouillé, il en était sûr, car la clé était sur l’extérieur de la porte, comme d’habitude. Ses coups répétés ne produisirent aucune réponse. M. Abney était occupé : il parlait. Quoi ! Pourquoi essayait-il de crier ? Et pourquoi le cri s’étouffait-il dans sa gorge ? Avait-il, lui aussi, vu les mystérieux enfants ? Mais maintenant tout était calme, et la porte céda sous la poussée terrifiée et frénétique de Stephen.

Sur la table du bureau de M. Abney, on trouva certains documents qui expliquèrent la situation à Stephen Elliott lorsqu’il fut en âge de les comprendre. Les phrases les plus importantes étaient les suivantes :

« C’était une croyance très fortement et généralement admise par les anciens — dont la sagesse en ces matières m’a donné une telle expérience qu’elle m’incite à accorder confiance à leurs assertions — qu’en accomplissant certains processus, qui pour nous, modernes, ont quelque chose d’une tournure barbare, une illumination très remarquable des facultés spirituelles de l’homme peut être atteinte : que, par exemple, en absorbant les personnalités d’un certain nombre de ses semblables, un individu peut acquérir une ascendance complète sur ces ordres d’êtres spirituels qui contrôlent les forces élémentaires de notre univers.

« Il est rapporté de Simon le Magicien qu’il était capable de voler dans les airs, de devenir invisible, ou d’assumer toute forme qu’il lui plaisait, par l’entremise de l’âme d’un garçon qu’il avait, pour reprendre la phrase diffamatoire employée par l’auteur des Reconnaissances clémentines, « assassiné ». Je trouve consigné, de plus, avec un détail considérable dans les écrits d’Hermès Trismégiste, que des résultats heureux similaires peuvent être produits par l’absorption des cœurs d’au moins trois êtres humains âgés de moins de vingt et un ans. À la vérification de la vérité de cette recette, j’ai consacré la majeure partie des vingt dernières années, sélectionnant comme corpora vilia de mon expérience des personnes qui pouvaient être commodément écartées sans occasionner un vide sensible dans la société. Le premier pas fut effectué par l’élimination d’une certaine Phoebe Stanley, une fille d’extraction gitane, le 24 mars 1792. Le second, par l’élimination d’un jeune Italien errant, nommé Giovanni Paoli, dans la nuit du 23 mars 1805. La « victime » finale — pour employer un mot répugnant au plus haut point à mes sentiments — doit être mon cousin, Stephen Elliott. Son jour doit être ce 24 mars 1812.

« Le meilleur moyen d’effectuer l’absorption requise est de retirer le cœur du sujet vivant, de le réduire en cendres, et de les mélanger avec environ une pinte de vin rouge, de préférence du porto. Les restes des deux premiers sujets, au moins, il sera bon de les dissimuler : une salle de bain inutilisée ou une cave à vin se révéleront commodes à une telle fin. Quelque désagrément peut être éprouvé du fait de la portion psychique des sujets, que le langage populaire honore du nom de fantômes. Mais l’homme au tempérament philosophique — à qui seul l’expérience est appropriée — sera peu enclin à attacher de l’importance aux faibles efforts de ces êtres pour assouvir leur vengeance sur lui. Je contemple avec la plus vive satisfaction l’existence élargie et émancipée que l’expérience, si elle réussit, me conférera ; me plaçant non seulement hors de portée de la justice humaine (soi-disant), mais éliminant dans une large mesure la perspective de la mort elle-même. »

M. Abney fut retrouvé sur son siège, la tête rejetée en arrière, le visage marqué par une expression de rage, de peur et de douleur mortelle. Sur son côté gauche se trouvait une terrible plaie lacérée, exposant le cœur. Il n’y avait pas de sang sur ses mains, et un long couteau posé sur la table était parfaitement propre. Un chat sauvage féroce aurait pu infliger ces blessures. La fenêtre du bureau était ouverte, et l’avis du coroner fut que M. Abney avait trouvé la mort par l’entremise de quelque créature sauvage. Mais l’étude des documents que j’ai cités mena Stephen Elliott à une conclusion bien différente.

LA MEZZOTINTE

Il y a quelque temps, je crois avoir eu le plaisir de vous raconter l’histoire d’une aventure arrivée à un de mes amis du nom de Dennistoun, alors qu’il recherchait des objets d’art pour le musée de Cambridge.

Il ne fit pas largement connaître ses expériences à son retour en Angleterre ; mais elles ne pouvaient manquer d’arriver aux oreilles d’un bon nombre de ses amis, et entre autres à celles du gentleman qui présidait à cette époque un musée d’art dans une autre université. Il était à prévoir que l’histoire ferait une impression considérable sur l’esprit d’un homme dont la vocation suivait des voies similaires à celles de Dennistoun, et qu’il serait impatient de saisir toute explication de l’affaire qui tendrait à rendre improbable qu’il fût jamais appelé à faire face à une urgence aussi agitante. Il lui était, en vérité, quelque peu consolant de réfléchir qu’on n’attendait pas de lui qu’il acquît des manuscrits anciens pour son institution ; c’était l’affaire de la bibliothèque Shelburnian. Les autorités de cette institution pouvaient, si bon leur semblait, fouiller les recoins obscurs du continent pour de telles matières. Il était heureux d’être obligé à ce moment-là de limiter son attention à l’agrandissement de la collection déjà insurpassée de dessins et gravures topographiques anglaises possédée par son musée. Pourtant, il s’avéra que même un département aussi familier et terre-à-terre que celui-ci peut avoir ses coins sombres, et M. Williams fut inopinément introduit dans l’un d’eux.

Ceux qui ont porté ne serait-ce qu’un intérêt limité à l’acquisition d’images topographiques sont conscients qu’il existe un marchand londonien dont l’aide est indispensable à leurs recherches. M. J. W. Britnell publie à courts intervalles de très admirables catalogues d’un stock important et constamment renouvelé de gravures, de plans et de vieux croquis de manoirs, d’églises et de villes d’Angleterre et du Pays de Galles. Ces catalogues étaient, bien sûr, l’ABC de son sujet pour M. Williams : mais comme son musée contenait déjà une accumulation énorme d’images topographiques, il était un acheteur régulier plutôt qu’abondant ; et il comptait plutôt sur M. Britnell pour combler des lacunes dans les rangs de sa collection que pour lui fournir des raretés.

Or, en février de l’année dernière, apparut sur le bureau de M. Williams, au musée, un catalogue provenant de l’emporium de M. Britnell, accompagné d’une communication dactylographiée du marchand lui-même. Celle-ci était ainsi libellée :

CHER MONSIEUR, Nous vous prions d’attirer votre attention sur le n° 978 de notre catalogue ci-joint, que nous serions heureux de vous envoyer à l’essai.

Bien fidèlement vôtre, J. W. BRITNELL.

Passer au n° 978 dans le catalogue ci-joint fut pour M. Williams (comme il se le fit remarquer) l’affaire d’un instant, et à l’endroit indiqué, il trouva l’entrée suivante :

978.—Inconnu. Intéressante mezzotinte : Vue d’un manoir, début du siècle. 15 sur 10 pouces ; cadre noir. 2 £ 2 s.

Ce n’était pas spécialement excitant, et le prix semblait élevé. Cependant, comme M. Britnell, qui connaissait son métier et son client, semblait y attacher de l’importance, M. Williams écrivit une carte postale demandant que l’article fût envoyé à l’essai, avec quelques autres gravures et croquis figurant dans le même catalogue. Et il passa, sans grand enthousiasme, aux travaux ordinaires de la journée.

Un colis, quel qu’il soit, arrive toujours un jour après celui où on l’attend, et celui de M. Britnell ne fit, comme je crois que l’expression consacrée le veut, aucune exception à la règle. Il fut livré au musée par la poste de l’après-midi, le samedi, après que M. Williams eut quitté son travail, et il fut en conséquence apporté à ses appartements au collège, afin qu’il n’eût pas à attendre après le dimanche pour l’examiner et retourner ce dont il ne souhaitait pas disposer. Et c’est là qu’il le trouva en rentrant pour le thé, avec un ami.

Le seul article qui me concerne était la mezzotinte assez grande, encadrée de noir, dont j’ai déjà cité la courte description donnée dans le catalogue de M. Britnell. Quelques détails supplémentaires devront être donnés, bien que je ne puisse espérer placer devant vous l’aspect de l’image aussi clairement qu’il est présent à mon propre esprit. Un duplicata presque exact peut être vu dans bon nombre de vieux salons d’auberge, ou dans les couloirs de manoirs de campagne tranquilles, à l’heure actuelle. C’était une mezzotinte assez médiocre, et une mezzotinte médiocre est, peut-être, la pire forme de gravure connue. Elle présentait une vue de face d’un manoir pas très grand du siècle dernier, avec trois rangées de fenêtres à guillotine simples avec de la maçonnerie rustiquée autour, un parapet avec des boules ou des vases aux angles, et un petit portique au centre. De chaque côté se trouvaient des arbres, et devant, une étendue considérable de pelouse. La légende A. W. F. sculpsit était gravée sur la marge étroite ; et il n’y avait pas d’autre inscription. Le tout donnait l’impression d’être l’œuvre d’un amateur. Ce que M. Britnell pouvait bien vouloir dire en apposant le prix de 2 £ 2 s. sur un tel objet dépassait l’imagination de M. Williams. Il le retourna avec un bon mépris ; au dos se trouvait une étiquette en papier, dont la moitié gauche avait été arrachée. Tout ce qui restait étaient les fins de deux lignes d’écriture : la première portait les lettres —ngley Hall ; la seconde, —ssex.

Il vaudrait peut-être la peine d’identifier le lieu représenté, ce qu’il pourrait facilement faire avec l’aide d’un dictionnaire géographique, et ensuite il le renverrait à M. Britnell, avec quelques remarques reflétant le jugement de ce gentleman.

Il alluma les bougies, car il faisait maintenant nuit, prépara le thé, et servit l’ami avec lequel il avait joué au golf (car je crois que les autorités de l’université dont j’écris s’adonnent à cette poursuite en guise de détente) ; et le thé fut pris en accompagnement d’une discussion que les personnes pratiquant le golf peuvent imaginer elles-mêmes, mais que l’écrivain consciencieux n’a pas le droit d’infliger à des personnes ne jouant pas au golf.

La conclusion à laquelle ils arrivèrent fut que certains coups auraient pu être meilleurs, et que, dans certaines urgences, aucun des joueurs n’avait connu cette dose de chance qu’un être humain a le droit d’espérer. C’est alors que l’ami — appelons-le professeur Binks — prit la gravure encadrée et dit :

« Quel est cet endroit, Williams ? »

« C’est justement ce que je vais essayer de découvrir », dit Williams, allant chercher un dictionnaire géographique sur l’étagère. « Regarde au dos. Somethingley Hall, soit dans le Sussex ou dans l’Essex. La moitié du nom a disparu, tu vois. Tu ne le connais pas, par hasard ? »

« Ça vient de cet homme Britnell, je suppose, n’est-ce pas ? » dit Binks. « Est-ce pour le musée ? »

« Eh bien, je pense que je l’achèterais si le prix était de cinq shillings », dit Williams ; « mais pour une raison surnaturelle, il en veut deux guinées. Je ne peux concevoir pourquoi. C’est une misérable gravure, et il n’y a même pas de personnages pour lui donner de la vie. »

« Ce ne vaut pas deux guinées, je devrais dire », dit Binks ; « mais je ne trouve pas que ce soit si mal fait. Le clair de lune me semble plutôt bon ; et j’aurais cru qu’il y avait des personnages, ou au moins un personnage, juste sur le bord, devant. »

« Regardons », dit Williams. « Eh bien, il est vrai que la lumière est assez habilement rendue. Où est ton personnage ? Oh oui ! Juste la tête, tout au bord de l’image. »

Et il y en avait bien une — à peine plus qu’une tache noire sur l’extrême bord de la gravure — la tête d’un homme ou d’une femme, assez emmitouflée, le dos tourné au spectateur, et regardant vers la maison.

Williams ne l’avait pas remarqué auparavant.

« Pourtant », dit-il, « bien que ce soit une chose plus habile que je ne le pensais, je ne peux dépenser deux guinées de l’argent du musée sur une image d’un endroit que je ne connais pas. »

Le professeur Binks avait son travail à faire, et il partit bientôt ; et presque jusqu’à l’heure du dîner, Williams fut occupé à une vaine tentative d’identifier le sujet de son image. « Si la voyelle avant le « ng » avait seulement été laissée, cela aurait été assez facile », pensa-t-il ; « mais telle quelle, le nom peut être n’importe quoi, de Guestingley à Langley, et il y a bien plus de noms finissant ainsi que je ne le pensais ; et ce livre pourri n’a pas d’index de terminaisons. »

Le dîner au collège de M. Williams était à sept heures. Il n’est pas besoin de s’y attarder ; d’autant moins qu’il y rencontra des collègues qui avaient joué au golf durant l’après-midi, et des mots qui ne nous concernent pas furent librement échangés à travers la table — simplement des mots de golf, je me hâterais de l’expliquer.

Je suppose qu’une heure ou plus fut passée dans ce qu’on appelle la salle commune après le dîner. Plus tard dans la soirée, quelques-uns se retirèrent dans les appartements de Williams, et je ne doute guère que le whist fut joué et le tabac fumé. Durant une accalmie dans ces opérations, Williams ramassa la mezzotinte sur la table sans la regarder, et la tendit à une personne modérément intéressée par l’art, lui disant d’où elle venait, et les autres détails que nous connaissons déjà.

Le gentleman la prit négligemment, la regarda, puis dit, sur un ton d’intérêt :

« C’est vraiment une très bonne pièce de travail, Williams ; cela a tout à fait le sentiment de la période romantique. La lumière est admirablement gérée, me semble-t-il, et le personnage, bien qu’il soit un peu trop grotesque, est d’une certaine manière très impressionnant. »

« Oui, n’est-ce pas ? » dit Williams, qui était justement occupé à servir du whisky-soda aux autres membres de la compagnie, et était incapable de traverser la pièce pour regarder à nouveau la vue.

C’était à présent assez tard dans la soirée, et les visiteurs s’apprêtaient à partir. Après leur départ, Williams fut contraint d’écrire une lettre ou deux et de terminer quelques menus travaux. Enfin, quelque temps après minuit, il fut disposé à aller se coucher, et il éteignit sa lampe après avoir allumé la bougie de sa chambre. L’image était posée face vers le haut sur la table, là où le dernier homme qui l’avait regardée l’avait laissée, et elle attira son regard au moment où il baissait la mèche de la lampe. Ce qu’il vit manqua de lui faire lâcher sa bougie sur le sol, et il déclare aujourd’hui que s’il était resté dans l’obscurité à ce moment-là, il aurait fait une crise. Mais, comme cela n’arriva pas, il put poser la lumière sur la table et examiner l’image avec attention. C’était indubitable — totalement impossible, sans aucun doute, mais absolument certain. Au milieu de la pelouse, devant la maison inconnue, il y avait une silhouette là où aucune silhouette ne se trouvait à cinq heures de l’après-midi. Elle rampait à quatre pattes vers la maison, et elle était enveloppée dans un étrange vêtement noir avec une croix blanche dans le dos.

Je ne sais quel est le comportement idéal à adopter dans une situation de ce genre. Je peux seulement vous dire ce que fit M. Williams. Il prit l’image par un coin et l’emporta à travers le couloir vers une seconde suite de pièces dont il disposait. Là, il l’enferma dans un tiroir, verrouilla les portes des deux suites, et se retira dans sa chambre ; mais il écrivit et signa d’abord un compte rendu du changement extraordinaire que l’image avait subi depuis qu’elle était en sa possession.

Le sommeil le gagna assez tard ; mais il était consolant de réfléchir que le comportement de l’image ne dépendait pas de son seul témoignage. Évidemment, l’homme qui l’avait regardée la veille avait vu quelque chose de semblable à ce qu’il avait vu lui-même, sinon il aurait pu être tenté de penser qu’il arrivait quelque chose de grave à ses yeux ou à son esprit. Cette possibilité étant heureusement écartée, deux choses l’attendaient le lendemain. Il devait examiner l’image très attentivement, et appeler un témoin pour ce faire, et il devait faire un effort déterminé pour découvrir quelle maison était représentée. Il demanderait donc à son voisin Nisbet de déjeuner avec lui, et il passerait ensuite la matinée sur le dictionnaire géographique.

Nisbet était libre et arriva vers neuf heures et demie. Son hôte n’était pas tout à fait habillé, je le regrette, même à cette heure avancée. Pendant le petit-déjeuner, rien ne fut dit au sujet de l’aquatinte par Williams, si ce n’est qu’il avait une image sur laquelle il souhaitait avoir l’avis de Nisbet. Mais ceux qui sont familiers de la vie universitaire peuvent s’imaginer l’éventail large et délicieux de sujets sur lesquels la conversation de deux membres du Canterbury College est susceptible de s’étendre au cours d’un petit-déjeuner du dimanche matin. Presque aucun sujet ne fut épargné, du golf au tennis. Pourtant, je suis obligé de dire que Williams était assez distrait ; car son intérêt se concentrait naturellement sur cette image très étrange qui reposait maintenant, face contre terre, dans le tiroir de la pièce voisine.

La pipe du matin fut enfin allumée, et le moment qu’il attendait était arrivé. Avec une excitation considérable — presque tremblante — il courut de l’autre côté, déverrouilla le tiroir, et, extrayant l’image — toujours face contre terre — courut revenir et la mit entre les mains de Nisbet.

« Maintenant », dit-il, « Nisbet, je veux que tu me dises exactement ce que tu vois sur cette image. Décris-la, si tu veux bien, assez minutieusement. Je te dirai pourquoi après. »

« Eh bien », dit Nisbet, « j’ai ici une vue d’une maison de campagne — anglaise, je présume — au clair de lune. »

« Au clair de lune ? Tu en es sûr ? »

« Certainement. La lune semble être à son déclin, si tu veux des détails, et il y a des nuages dans le ciel. »

« Très bien. Continue. Je jure », ajouta Williams en aparté, « qu’il n’y avait pas de lune quand je l’ai vue la première fois. »

« Eh bien, il n’y a pas grand-chose d’autre à dire », poursuivit Nisbet. « La maison a une, deux, trois rangées de fenêtres, cinq dans chaque rangée, sauf en bas, où il y a un porche à la place de celle du milieu, et... »

« Mais qu’en est-il des silhouettes ? » dit Williams, avec un intérêt marqué.

« Il n’y en a pas », dit Nisbet ; « mais... »

« Quoi ! Aucune silhouette sur la pelouse en face ? »

« Pas une. »

« Tu en jures ? »

« Certainement. Mais il y a juste une autre chose. »

« Quoi ? »

« Eh bien, l’une des fenêtres du rez-de-chaussée — à gauche de la porte — est ouverte. »

« Est-ce vraiment le cas ? Mon Dieu ! Il doit être entré », dit Williams, très excité ; et il se précipita à l’arrière du canapé sur lequel Nisbet était assis, et, lui arrachant l’image, vérifia le fait par lui-même.

C’était tout à fait vrai. Il n’y avait aucune silhouette, et il y avait bien la fenêtre ouverte. Williams, après un moment de surprise muette, alla à la table de travail et griffonna pendant un court instant. Puis il apporta deux papiers à Nisbet, et lui demanda d’abord de signer l’un — c’était sa propre description de l’image, que vous venez d’entendre — puis de lire l’autre, qui était la déclaration de Williams écrite la veille au soir.

« Qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? » dit Nisbet.

« Exactement », dit Williams. « Eh bien, une chose que je dois faire — ou trois choses, maintenant que j’y pense. Je dois découvrir de Garwood » — c’était son visiteur de la veille — « ce qu’il a vu, puis je dois faire photographier la chose avant que cela n’aille plus loin, et enfin je dois découvrir ce qu’est cet endroit. »

« Je peux m’occuper de la photographie moi-même », dit Nisbet, « et je le ferai. Mais, tu sais, il semble bien que nous assistions à l’aboutissement d’une tragédie quelque part. La question est, est-ce que c’est déjà arrivé, ou est-ce que ça va se produire ? Tu dois découvrir quel est cet endroit. Oui », dit-il en regardant à nouveau l’image, « je crois que tu as raison : il est entré. Et si je ne me trompe, il va y avoir un sacré remue-ménage dans l’une des pièces à l’étage. »

« Je vais te dire », dit Williams : « je vais porter l’image chez le vieux Green » (c’était le membre le plus ancien du collège, qui avait été économe pendant de nombreuses années). « Il est fort possible qu’il la connaisse. Nous avons des propriétés dans l’Essex et le Sussex, et il a dû parcourir ces deux comtés en long et en large à son époque. »

« C’est fort possible », dit Nisbet ; « mais laisse-moi juste prendre ma photographie d’abord. Mais regarde, je crois plutôt que Green n’est pas là aujourd’hui. Il n’était pas au réfectoire hier soir, et je crois l’avoir entendu dire qu’il partait pour le dimanche. »

« C’est vrai, aussi », dit Williams ; « je sais qu’il est allé à Brighton. Eh bien, si tu la photographies maintenant, j’irai voir Garwood pour obtenir sa déclaration, et tu la surveilleras pendant mon absence. Je commence à penser que deux guinées n’est pas un prix très exorbitant pour ça, maintenant. »

Peu de temps après, il était de retour et avait amené M. Garwood avec lui. La déclaration de Garwood était à l’effet que la silhouette, lorsqu’il l’avait vue, était loin du bord de l’image, mais n’avait pas fait grand chemin sur la pelouse. Il se souvenait d’une marque blanche à l’arrière de son vêtement, mais n’aurait pu jurer qu’il s’agissait d’une croix. Un document à cet effet fut alors rédigé et signé, et Nisbet procéda à la photographie de l’image.

« Maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire ? » dit-il. « Est-ce que tu vas rester assis à la regarder toute la journée ? »

« Eh bien, non, je ne crois pas », dit Williams. « J’imagine plutôt que nous sommes censés voir toute l’histoire. Tu vois, entre le moment où je l’ai vue hier soir et ce matin, il y a eu le temps pour beaucoup de choses de se passer, mais la créature est seulement entrée dans la maison. Elle aurait facilement pu accomplir sa besogne dans ce laps de temps et retourner à sa place ; mais le fait que la fenêtre soit ouverte, je pense, doit signifier qu’elle y est encore. Donc je me sens tout à fait tranquille à l’idée de la laisser là. Et, de plus, j’ai une sorte d’idée qu’elle ne changerait pas beaucoup, voire pas du tout, pendant la journée. Nous pourrions sortir faire une promenade cet après-midi, et revenir pour le thé, ou au moment où il fera sombre. Je vais la laisser ici sur la table, et verrouiller la porte. Mon domestique peut entrer, mais personne d’autre. »

Les trois hommes convinrent que c’était un bon plan ; et, de plus, qu’en passant l’après-midi ensemble, ils seraient moins enclins à parler de cette affaire à d’autres personnes ; car toute rumeur d’une telle transaction attirerait toute la Société Phasmatologique sur leur dos.

Nous pouvons leur accorder un répit jusqu’à cinq heures.

À cette heure ou presque, les trois hommes entraient dans l’escalier de Williams. Ils furent d’abord légèrement agacés de voir que la porte de ses appartements n’était pas verrouillée ; mais ils se rappelèrent aussitôt que le dimanche, les domestiques venaient chercher les ordres une heure ou deux plus tôt qu’en semaine. Cependant, une surprise les attendait. La première chose qu’ils virent fut l’image appuyée contre une pile de livres sur la table, telle qu’elle avait été laissée, et la chose suivante fut le domestique de Williams, assis sur une chaise en face, la fixant avec une horreur non dissimulée. Comment était-ce possible ? M. Filcher (le nom n’est pas de mon invention) était un serviteur d’un rang considérable, qui dictait les normes de l’étiquette à tout son propre collège et à plusieurs voisins, et rien ne pourrait être plus étranger à ses habitudes que d’être trouvé assis sur la chaise de son maître, ou de paraître prêter une attention particulière aux meubles ou aux images de son maître. En vérité, il sembla le ressentir lui-même. Il sursauta violemment lorsque les trois hommes furent dans la pièce, et se leva avec un effort marqué. Puis il dit :

« Je vous demande pardon, monsieur, de prendre la liberté de m’asseoir. »

« Pas du tout, Robert », intervint M. Williams. « Je voulais justement vous demander un jour ce que vous pensiez de cette image. »

« Eh bien, monsieur, bien sûr, je ne place pas mon avis au-dessus du vôtre, mais ce n’est pas l’image que j’accrocherais là où ma petite fille pourrait la voir, monsieur. »

« Vraiment, Robert ? Pourquoi pas ? »

« Non, monsieur. Eh bien, la pauvre enfant, je me souviens qu’une fois elle a vu une Bible illustrée, avec des images qui n’étaient pas la moitié de ce que celle-ci est, et nous avons dû rester avec elle trois ou quatre nuits après, si vous voulez me croire ; et si elle devait attraper un aperçu de ce squelette ici, ou quoi que ce soit d’autre, emportant le pauvre bébé, elle serait dans un état. Vous savez comment c’est avec les enfants ; comment ils deviennent nerveux pour un rien et tout ça. Mais ce que je dirais, c’est que ça ne semble pas être une bonne image à laisser traîner, monsieur, pas là où quelqu’un qui est susceptible d’être effrayé pourrait tomber dessus. Aurez-vous besoin de quelque chose ce soir, monsieur ? Merci, monsieur. »

Sur ces mots, l’excellent homme partit continuer la tournée de ses maîtres, et vous pouvez être sûrs que les messieurs qu’il laissa ne perdirent pas de temps pour se rassembler autour de la gravure. La maison était là, comme avant, sous la lune déclinante et les nuages à la dérive. La fenêtre qui avait été ouverte était fermée, et la silhouette était de nouveau sur la pelouse : mais cette fois, elle ne rampait pas prudemment à quatre pattes. Elle était maintenant debout et marchait rapidement, à grands pas, vers le devant de l’image. La lune était derrière elle, et le vêtement noir pendait sur son visage de telle sorte qu’on n’en voyait que des indices, et ce qui était visible rendait les spectateurs profondément reconnaissants de ne pouvoir voir rien de plus qu’un front blanc en forme de dôme et quelques cheveux clairsemés. La tête était penchée, et les bras étaient étroitement serrés autour d’un objet qu’on pouvait vaguement distinguer et identifier comme étant un enfant, qu’il fût mort ou vivant, il n’était pas possible de le dire. Seules les jambes de l’apparition pouvaient être distinguées clairement, et elles étaient horriblement maigres.

De cinq à sept heures, les trois compagnons s’assirent et regardèrent l’image à tour de rôle. Mais elle ne changea jamais. Ils convinrent finalement qu’il serait sûr de la laisser, et qu’ils reviendraient après le dîner au réfectoire pour attendre d’autres développements.

Lorsqu’ils se rassemblèrent à nouveau, au plus tôt, la gravure était là, mais la silhouette avait disparu, et la maison était calme sous les rayons de la lune. Il ne restait plus qu’à passer la soirée sur des dictionnaires géographiques et des guides. Williams fut le chanceux, finalement, et peut-être le méritait-il. À 23h30, il lut ces lignes du *Guide de l’Essex* de Murray :

« 16,5 milles, Anningley. L’église fut un édifice intéressant d’époque normande, mais fut largement classicisée au siècle dernier. Elle contient le tombeau de la famille Francis, dont le manoir, Anningley Hall, une solide maison de l’époque de la reine Anne, se dresse immédiatement derrière le cimetière dans un parc d’environ 80 acres. La famille est maintenant éteinte, le dernier héritier ayant disparu mystérieusement en bas âge en l’an 1802. Le père, M. Arthur Francis, était connu localement comme un talentueux graveur amateur en manière noire. Après la disparition de son fils, il vécut dans une retraite totale au manoir, et fut trouvé mort dans son atelier le troisième anniversaire du désastre, ayant juste terminé une gravure de la maison, dont les exemplaires sont d’une rareté considérable. »

Cela ressemblait à du concret, et, en effet, M. Green, à son retour, identifia immédiatement la maison comme étant Anningley Hall.

« Y a-t-il une quelconque explication pour la silhouette, Green ? » fut la question que Williams posa naturellement.

« Je n’en sais rien, je vous assure, Williams. Ce qui se disait dans le coin quand je l’ai connu pour la première fois, c’était avant que je vienne ici, c’était juste ceci : le vieux Francis était toujours très dur avec ces braconniers, et chaque fois qu’il en avait l’occasion, il faisait chasser du domaine un homme qu’il soupçonnait de cela, et peu à peu il s’en débarrassa tous sauf un. Les propriétaires terriens pouvaient faire beaucoup de choses à cette époque qu’ils n’oseraient même pas imaginer aujourd’hui. Eh bien, cet homme qui restait était ce qu’on trouve assez souvent dans ce pays : le dernier vestige d’une très vieille famille. Je crois qu’ils avaient été seigneurs du manoir à une époque. Je me souviens exactement de la même chose dans ma propre paroisse. »

« Quoi, comme l’homme dans *Tess d’Urberville* ? » ajouta Williams.

« Oui, je suppose ; ce n’est pas un livre que j’ai jamais pu lire moi-même. Mais ce gars pouvait montrer une rangée de tombeaux dans l’église qui appartenaient à ses ancêtres, et tout cela avait fini par l’aigrir un peu ; mais Francis, disait-on, n’arrivait jamais à l’attraper — il restait toujours juste du bon côté de la loi — jusqu’à ce qu’une nuit, les gardes le trouvent en train de braconner dans un bois tout au bout du domaine. Je pourrais vous montrer l’endroit maintenant ; il jouxte des terres qui appartenaient à un de mes oncles. Et vous pouvez imaginer qu’il y eut une altercation ; et cet homme Gawdy (c’était le nom, assurément — Gawdy ; je me disais bien que je finirais par m’en souvenir — Gawdy), il eut le malheur, pauvre diable, de tirer sur un garde. Eh bien, c’était ce que Francis voulait, et les grands jurys — vous savez ce qu’ils devaient être à cette époque — et le pauvre Gawdy fut pendu en un rien de temps ; et on m’a montré l’endroit où il a été enterré, du côté nord de l’église — vous savez comment ça se passe dans ce coin du monde : tous ceux qui ont été pendus ou qui se sont donné la mort, on les enterre de ce côté-là. Et l’idée était qu’un ami de Gawdy — pas un parent, car il n’en avait pas, pauvre diable ! Il était le dernier de sa lignée : une sorte de *spes ultima gentis* — avait dû prévoir de s’emparer du fils de Francis et de mettre fin à sa lignée, aussi. Je ne sais pas — c’est assez inhabituel pour un braconnier de l’Essex d’y penser — mais, vous savez, je dirais maintenant qu’il semble plutôt que le vieux Gawdy ait fait le coup lui-même. Bouh ! Je déteste y penser ! Prenez un peu de whisky, Williams ! »

Les faits furent communiqués par Williams à Dennistoun, et par celui-ci à une compagnie hétéroclite, dont je faisais partie, ainsi que le professeur saducéen d’ophiologie. Je suis au regret de dire que ce dernier, lorsqu’on lui demanda ce qu’il en pensait, remarqua seulement : « Oh, ces gens de Bridgeford disent n’importe quoi » — un sentiment qui reçut l’accueil qu’il méritait.

Je n’ai plus qu’à ajouter que l’image est maintenant au Musée Ashleian ; qu’elle a été traitée dans le but de découvrir si de l’encre sympathique y avait été utilisée, mais sans résultat ; que M. Britnell n’en savait rien, si ce n’est qu’il était sûr qu’elle était rare ; et que, bien que soigneusement surveillée, on n’a jamais su qu’elle ait changé à nouveau.

LE HOUX

Quiconque a voyagé dans l’est de l’Angleterre connaît les petites maisons de campagne dont elle est parsemée — ces petits bâtiments un peu humides, généralement de style italien, entourés de parcs de quatre-vingts à cent acres. Pour moi, ils ont toujours exercé un attrait très fort : avec le grillage gris en chêne fendu, les arbres nobles, les étangs avec leurs roselières, et la ligne des bois lointains. Ensuite, j’aime le portique à colonnes — peut-être ajouté à une maison en brique rouge de l’époque de la reine Anne qui a été recouverte de stuc pour la mettre au goût « grec » de la fin du XVIIIe siècle ; le hall à l’intérieur, s’élevant jusqu’au toit, hall qui devrait toujours être pourvu d’une galerie et d’un petit orgue. J’aime aussi la bibliothèque, où vous pouvez trouver n’importe quoi, d’un psautier du XIIIe siècle à un in-quarto de Shakespeare. J’aime les tableaux, bien sûr ; et peut-être par-dessus tout, j’aime imaginer ce qu’était la vie dans une telle maison lorsqu’elle fut construite, et durant les temps heureux de la prospérité des propriétaires terriens, et non moins maintenant, alors que, si l’argent n’est pas si abondant, le goût est plus varié et la vie tout aussi intéressante. Je souhaite avoir une de ces maisons, et assez d’argent pour l’entretenir et y recevoir mes amis modestement.

Mais ceci est une digression. Je dois vous raconter une curieuse série d’événements qui se produisirent dans une maison telle que j’ai essayé de la décrire. Il s’agit de Castringham Hall dans le Suffolk. Je pense qu’une bonne partie de l’édifice a été modifiée depuis l’époque de mon histoire, mais les caractéristiques essentielles que j’ai esquissées sont toujours là — portique italien, bloc carré de maison blanche, plus ancienne à l’intérieur qu’à l’extérieur, parc avec sa frange de bois, et étang. La seule caractéristique qui distinguait la maison d’une vingtaine d’autres a disparu. En la regardant depuis le parc, on voyait sur la droite un grand vieux houx poussant à quelques mètres du mur, et touchant presque ou tout à fait le bâtiment de ses branches. Je suppose qu’il s’y trouvait depuis que Castringham avait cessé d’être un lieu fortifié, et depuis que les douves avaient été comblées et la demeure élisabéthaine construite. En tout cas, il avait presque atteint ses dimensions maximales en l’an 1690.

En cette année-là, le district où se situe le manoir fut le théâtre d’un certain nombre de procès de sorcières. Il faudra longtemps, je pense, avant que nous n’arrivions à une juste estimation de la part de raison solide — s’il y en avait une — qui se trouvait à la racine de la peur universelle des sorcières dans les temps anciens. Si les personnes accusées de cette offense imaginaient réellement qu’elles possédaient un pouvoir inhabituel de quelque nature que ce soit ; ou si elles avaient la volonté au moins, sinon le pouvoir, de faire du mal à leurs voisins ; ou si toutes les confessions, dont il existe tant, étaient extorquées par la simple cruauté des chasseurs de sorcières — ce sont là des questions qui ne sont pas, je l’imagine, encore résolues. Et le présent récit me fait hésiter. Je ne peux pas entièrement le balayer comme une simple invention. Le lecteur doit en juger par lui-même.

Castringham contribua à l’auto-da-fé par une victime. Mme Mothersole était son nom, et elle différait de la sorcière ordinaire du village seulement en ce qu’elle était un peu plus aisée et dans une position plus influente. Des efforts furent faits pour la sauver par plusieurs fermiers réputés de la paroisse. Ils firent de leur mieux pour témoigner de son caractère, et montrèrent une anxiété considérable quant au verdict du jury.

Mais ce qui semble avoir été fatal à la femme, ce fut le témoignage du propriétaire de Castringham Hall à l’époque, Sir Matthew Fell. Il déposa avoir observé celle-ci à trois reprises différentes depuis sa fenêtre, à la pleine lune, alors qu’elle cueillait des rameaux « du frêne près de ma maison ». Elle était montée dans les branches, vêtue seulement de sa chemise de nuit, et coupait de petites brindilles à l’aide d’un couteau à la lame singulièrement courbe ; ce faisant, elle semblait parler toute seule. À chaque occasion, Sir Matthew avait fait de son mieux pour capturer la femme, mais elle avait toujours pris l’alarme à quelque bruit accidentel qu’il avait provoqué, et tout ce qu’il pouvait voir en descendant au jardin était un lièvre traversant le sentier en direction du village.

La troisième nuit, il avait pris la peine de la poursuivre au mieux de sa vitesse et s’était rendu directement à la maison de Mme Mothersole ; mais il avait dû attendre un quart d’heure à marteler sa porte avant qu’elle ne sorte, fort mécontente et apparemment très ensommeillée, comme si elle venait de quitter son lit ; et il n’avait aucune explication valable à offrir pour justifier sa visite.

Principalement sur la base de ce témoignage, bien qu’il y en eût beaucoup d’autres d’une nature moins frappante et inhabituelle venant d’autres paroissiens, Mme Mothersole fut reconnue coupable et condamnée à mort. Elle fut pendue une semaine après le procès, en compagnie de cinq ou six autres malheureuses créatures, à Bury St Edmunds.

Sir Matthew Fell, alors sous-shérif, assista à l’exécution. C’était un matin de mars humide et brumeux lorsque la charrette se fraya un chemin sur la colline d’herbe sauvage à l’extérieur de Northgate, là où se dressait la potence. Les autres victimes étaient apathiques ou brisées par la misère ; mais Mme Mothersole était, dans la mort comme dans la vie, d’une tout autre trempe. Sa « rage venimeuse », comme l’écrit un chroniqueur de l’époque, « agit tellement sur les spectateurs — oui, même sur le bourreau — qu’il fut constamment affirmé par tous ceux qui la virent qu’elle présentait l’aspect vivant d’un diable enragé. Pourtant, elle n’offrit aucune résistance aux officiers de justice ; elle se contenta de poser sur ceux qui mettaient la main sur elle un regard si terrible et venimeux que, comme l’un d’eux me l’assura plus tard, la seule pensée de cet instant rongea son esprit pendant six mois par la suite. »

Cependant, tout ce qu’elle est rapportée avoir dit ne fut que ces mots apparemment dénués de sens : « Il y aura des invités au Hall. » Ce qu’elle répéta plus d’une fois à voix basse.

Sir Matthew Fell ne resta pas insensible à la prestance de la femme. Il eut quelques entretiens à ce sujet avec le vicaire de sa paroisse, avec qui il fit le chemin du retour une fois les assises terminées. Son témoignage lors du procès n’avait pas été donné très volontiers ; il n’était pas spécialement infecté par la manie de la traque aux sorcières, mais il déclara, alors et par la suite, qu’il ne pouvait donner aucun autre compte rendu de l’affaire que celui qu’il avait fourni, et qu’il ne pouvait absolument pas s’être mépris sur ce qu’il avait vu. Toute cette transaction lui avait été répugnante, car c’était un homme qui aimait entretenir des rapports agréables avec son entourage ; mais il vit un devoir à accomplir dans cette affaire, et il l’avait accompli. Cela semble avoir été l’essentiel de ses sentiments, et le vicaire l’approuva, comme tout homme raisonnable l’aurait fait.

Quelques semaines plus tard, alors que la lune de mai était à son plein, le vicaire et le châtelain se rencontrèrent à nouveau dans le parc et se dirigèrent ensemble vers le Hall. Lady Fell était auprès de sa mère, qui était dangereusement malade, et Sir Matthew était seul à la maison ; aussi le vicaire, M. Crome, fut-il facilement convaincu de prendre un souper tardif au Hall.

Sir Matthew ne fut pas de très bonne compagnie ce soir-là. La conversation porta principalement sur des affaires de famille et de paroisse, et, par un coup du sort, Sir Matthew rédigea un mémorandum écrit concernant certaines de ses volontés ou intentions relatives à ses domaines, qui s’avéra par la suite extrêmement utile.

Lorsque M. Crome pensa à rentrer chez lui, vers neuf heures et demie, Sir Matthew et lui firent un tour préliminaire sur l’allée gravillonnée à l’arrière de la maison. Le seul incident qui frappa M. Crome fut celui-ci : ils étaient en vue du frêne que j’ai décrit comme poussant près des fenêtres du bâtiment, lorsque Sir Matthew s’arrêta et dit :

« Qu’est-ce qui court ainsi le long du tronc du frêne ? Ce n’est jamais un écureuil ? Ils doivent tous être dans leurs nids à cette heure. »

Le vicaire regarda et vit la créature en mouvement, mais il ne put distinguer sa couleur au clair de lune. Le contour net, cependant, aperçu pendant un instant, s’imprima dans son cerveau, et il aurait pu jurer, dit-il, bien que cela sonnât follement, que, écureuil ou non, il avait plus de quatre pattes.

Pourtant, on ne pouvait pas tirer grand-chose de cette vision momentanée, et les deux hommes se séparèrent. Ils se sont peut-être revus depuis, mais pas avant une vingtaine d’années.

Le lendemain, Sir Matthew Fell n’était pas en bas à six heures du matin, comme c’était son habitude, ni à sept heures, ni même à huit heures. Là-dessus, les domestiques allèrent frapper à la porte de sa chambre. Il n’est pas nécessaire que je prolonge la description de leurs écoutes anxieuses et de leurs nouveaux martèlements sur les panneaux. La porte fut enfin ouverte de l’extérieur, et ils trouvèrent leur maître mort et noir. Autant vous l’aviez deviné. Qu’il y eût des marques de violence n’apparut pas sur le moment ; mais la fenêtre était ouverte.

L’un des hommes alla chercher le pasteur, puis, sur ses instructions, chevaucha pour prévenir le coroner. M. Crome lui-même se rendit aussi vite qu’il le put au Hall et fut conduit à la chambre où gisait le mort. Il a laissé parmi ses papiers quelques notes qui montrent combien le respect et le chagrin ressentis pour Sir Matthew étaient sincères, et il y a aussi ce passage, que je transcris pour la lumière qu’il jette sur le cours des événements, ainsi que sur les croyances communes de l’époque :

« Il n’y avait pas la moindre trace d’une entrée forcée dans la chambre : mais la croisée restait ouverte, comme mon pauvre ami l’avait toujours voulue en cette saison. Il avait pris sa boisson du soir, une petite bière, dans un récipient en argent d’une pinte environ, et ce soir-là, il ne l’avait pas terminée. Cette boisson fut examinée par le médecin de Bury, un certain M. Hodgkins, qui ne put cependant, comme il le déclara plus tard sous serment devant l’enquête du coroner, découvrir la présence d’aucune matière venimeuse. Car, comme il était naturel, devant le gonflement et la noirceur considérables du cadavre, il fut question de poison parmi les voisins. Le corps était très désordonné tel qu’il gisait dans le lit, étant tordu d’une manière si extrême qu’elle donnait la conjecture trop probable que mon digne ami et protecteur avait expiré dans une grande douleur et agonie. Et ce qui n’est pas encore expliqué, et constitue pour moi l’argument d’un dessein horrible et artificieux chez les auteurs de ce meurtre barbare, c’est que les femmes chargées de préparer le corps et de le laver, étant toutes deux des personnes sérieuses et très respectées dans leur triste profession, vinrent me voir dans une grande souffrance et détresse de l’esprit et du corps, disant, ce qui fut confirmé dès le premier regard, qu’à peine eurent-elles touché la poitrine du cadavre de leurs mains nues qu’elles furent sensibles à une douleur et un élancement plus que normalement violents dans leurs paumes, qui, avec leurs avant-bras entiers, enflèrent en peu de temps si démesurément que, comme cela s’avéra par la suite, elles furent contraintes pendant plusieurs semaines de cesser l’exercice de leur métier ; et pourtant aucune marque n’était visible sur la peau.

« En entendant cela, j’envoyai chercher le médecin, qui était toujours dans la maison, et nous fîmes une vérification aussi minutieuse que nous pûmes, à l’aide d’une petite loupe de cristal, de l’état de la peau sur cette partie du corps : mais nous ne pûmes détecter avec l’instrument aucune matière importante, hormis une paire de petites piqûres ou morsures, que nous conclûmes être les points par lesquels le poison pouvait être introduit, en nous souvenant de cet anneau du pape Borgia, avec d’autres spécimens connus de l’art horrible des empoisonneurs italiens du siècle dernier.

« Voilà ce qu’il faut dire des symptômes observés sur le cadavre. Quant à ce que je dois ajouter, il s’agit simplement de ma propre expérience, et il appartiendra à la postérité de juger si elle comporte une quelconque valeur. Il y avait sur la table près du lit une Bible de petit format, dans laquelle mon ami — ponctuel tant dans les affaires de moindre importance que dans cette plus grave — avait coutume chaque nuit, et dès son premier lever, de lire une portion fixée. Et en la prenant — non sans une larme dûment versée pour celui qui, de l’étude de cette plus pauvre ébauche, était passé à la contemplation de son grand original — il me vint à l’esprit, comme dans de tels moments d’impuissance nous sommes enclins à saisir la moindre lueur promettant de la lumière, de faire l’essai de cette ancienne pratique, considérée par beaucoup comme superstitieuse, de tirer les Sortes ; dont un exemple principal, dans le cas de feu sa majesté sacrée le Bienheureux Martyr le roi Charles et de monseigneur Falkland, était alors fort commenté. Je dois admettre que mon essai ne m’apporta pas grande assistance : pourtant, comme la cause et l’origine de ces événements effroyables pourraient par la suite être recherchées, j’en consigne les résultats, au cas où il s’avérerait qu’ils auraient désigné la véritable origine du méfait à une intelligence plus vive que la mienne.

« Je fis donc trois essais, ouvrant le livre et plaçant mon doigt sur certains mots : ce qui donna dans le premier ces mots, tirés de Luc xiii. 7, Coupez-le ; dans le second, Ésaïe xiii. 20, Il ne sera jamais habité ; et lors de la troisième expérience, Job xxxix. 30, Ses petits sucent aussi le sang. »

C’est tout ce qu’il est nécessaire de citer des papiers de M. Crome. Sir Matthew Fell fut dûment mis en bière et enterré, et son sermon funèbre, prêché par M. Crome le dimanche suivant, a été imprimé sous le titre de « La Voie Insondable ; ou le Danger de l’Angleterre et les Agissements Malveillants de l’Antéchrist », le vicaire étant d’avis, ainsi que cela était communément admis dans le voisinage, que le châtelain était la victime d’une recrudescence du Complot Papiste.

Son fils, Sir Matthew le second, succéda au titre et aux domaines. Et ainsi s’achève le premier acte de la tragédie de Castringham. Il est à noter, bien que le fait ne soit pas surprenant, que le nouveau baronnet n’occupa pas la chambre dans laquelle son père était mort. Elle ne fut d’ailleurs occupée par personne, si ce n’est par un visiteur occasionnel, durant toute la durée de son occupation. Il mourut en 1735, et je ne trouve rien de particulier qui marquât son règne, si ce n’est une mortalité curieusement constante parmi son bétail et son cheptel en général, qui montrait une tendance à augmenter légèrement au fil du temps.

Ceux qui s’intéressent aux détails trouveront un compte rendu statistique dans une lettre au Gentleman’s Magazine de 1772, qui tire les faits des propres papiers du baronnet. Il y mit fin, finalement, par un expédient fort simple : enfermer toutes ses bêtes dans des abris la nuit et ne garder aucun mouton dans son parc. Car il avait remarqué que rien n’était jamais attaqué si l’animal passait la nuit à l’intérieur. Après cela, le mal se limita aux oiseaux sauvages et aux bêtes de chasse. Mais comme nous n’avons pas de bon compte rendu des symptômes, et que les veilles de toute une nuit furent tout à fait improductives de la moindre piste, je ne m’étends pas sur ce que les fermiers du Suffolk appelaient le « mal de Castringham ».

Le second Sir Matthew mourut en 1735, comme je l’ai dit, et fut dûment remplacé par son fils, Sir Richard. C’est à son époque que le grand banc familial fut construit sur le côté nord de l’église paroissiale. Les idées du châtelain étaient si vastes que plusieurs des tombes situées sur ce côté non consacré du bâtiment durent être déplacées pour satisfaire à ses exigences. Parmi elles figurait celle de Mme Mothersole, dont l’emplacement était connu avec précision grâce à une note sur un plan de l’église et du cimetière, tous deux réalisés par M. Crome.

Un certain intérêt fut suscité dans le village lorsqu’on apprit que la célèbre sorcière, dont quelques-uns se souvenaient encore, allait être exhumée. Et le sentiment de surprise, voire de malaise, fut très fort lorsqu’on découvrit que, bien que son cercueil fût assez intact et en bon état, il n’y avait aucune trace à l’intérieur de corps, d’os ou de poussière. C’est, en vérité, un phénomène curieux, car à l’époque de son enterrement, il n’était pas question de pilleurs de tombes, et il est difficile de concevoir un motif rationnel pour voler un corps, sinon pour les besoins d’une salle de dissection.

L’incident raviva pendant un temps toutes les histoires de procès de sorcières et d’exploits de sorcières, en sommeil depuis quarante ans, et les ordres de Sir Richard de brûler le cercueil furent jugés par bon nombre comme assez téméraires, bien qu’ils fussent dûment exécutés.

Sir Richard était un innovateur nuisible, c’est certain. Avant son époque, le Hall avait été un bel édifice de la plus douce brique rouge ; mais Sir Richard avait voyagé en Italie et avait été infecté par le goût italien, et, ayant plus d’argent que ses prédécesseurs, il décida de laisser un palais italien là où il avait trouvé une maison anglaise. Ainsi, stuc et pierre de taille masquèrent la brique ; quelques marbres romains indifférents furent disposés dans le hall d’entrée et les jardins ; une reproduction du temple de la Sibylle à Tivoli fut érigée sur la rive opposée de l’étang ; et Castringham prit un aspect entièrement nouveau, et, je dois dire, moins attrayant. Mais il fut très admiré, et servit de modèle à bon nombre de gentilshommes du voisinage dans les années qui suivirent.

Un matin (c’était en 1754), Sir Richard se réveilla après une nuit d’inconfort. Il avait fait du vent, et sa cheminée avait fumé sans discontinuer, et pourtant il faisait si froid qu’il avait dû entretenir un feu. De plus, quelque chose avait tellement cliqueté autour de la fenêtre que personne ne pouvait trouver un moment de paix. En outre, il y avait la perspective de l’arrivée, au cours de la journée, de plusieurs invités de marque qui s’attendraient à quelque divertissement, et les ravages du mal (qui persistait parmi son gibier) avaient été si graves ces derniers temps qu’il craignait pour sa réputation de garde-chasse. Mais ce qui le touchait le plus directement était l’autre affaire de sa nuit sans sommeil. Il ne pouvait certainement plus dormir dans cette chambre.

C’était là le principal sujet de ses méditations au petit-déjeuner, après quoi il commença une inspection systématique des chambres pour voir laquelle conviendrait le mieux à ses idées. Il lui fallut longtemps avant d’en trouver une. Celle-ci avait une fenêtre orientée à l’est, celle-là au nord ; devant cette porte, les domestiques passeraient toujours, et il n’aimait pas le lit de celle-ci. Non, il lui fallait une chambre avec une vue à l’ouest, afin que le soleil ne puisse pas le réveiller tôt, et elle devait être à l’écart des allées et venues de la maison. La gouvernante était à bout de ressources.

« Eh bien, Sir Richard, dit-elle, vous savez qu’il n’y a qu’une seule chambre comme celle-là dans la maison. »

« Laquelle peut-ce être ? » demanda Sir Richard.

« C’est celle de Sir Matthew, la chambre de l’Ouest. »

« Eh bien, installez-m’y, car c’est là que je coucherai ce soir, dit son maître. Par quel chemin s’y rend-on ? Par ici, assurément ; » et il se hâta.

« Oh, Sir Richard, mais personne n’y a dormi depuis quarante ans. L’air n’a guère été renouvelé depuis que Sir Matthew y est mort. »

Ainsi parla-t-elle, et elle bruissa derrière lui.

« Allons, ouvrez la porte, Mme Chiddock. Je veux voir la chambre, au moins. »

Elle fut donc ouverte, et, en effet, l’odeur était très confinée et terreuse. Sir Richard traversa jusqu’à la fenêtre et, avec impatience, selon son habitude, repoussa les volets et ouvrit la croisée. Car cette extrémité de la maison était l’une de celles que les travaux n’avaient guère touchées, envahie qu’elle était par le grand frêne et étant par ailleurs dissimulée à la vue.

« Aérez-la, Mme Chiddock, toute la journée, et déplacez mon mobilier de lit dans l’après-midi. Mettez l’évêque de Kilmore dans mon ancienne chambre. »

« Je vous prie, Sir Richard, dit une nouvelle voix, interrompant ce discours, pourrais-je obtenir la faveur d’un moment d’entretien ? »

Sir Richard se retourna et vit un homme en noir sur le pas de la porte, qui s’inclina.

« Je dois solliciter votre indulgence pour cette intrusion, Sir Richard. Vous ne vous souviendrez peut-être guère de moi. Mon nom est William Crome, et mon grand-père était vicaire ici du temps de votre grand-père. »

« Eh bien, monsieur, dit Sir Richard, le nom de Crome est toujours un passeport pour Castringham. Je suis heureux de renouveler une amitié qui dure depuis deux générations. En quoi puis-je vous servir ? Car votre heure de visite — et, si je ne me trompe, votre attitude — montre que vous êtes quelque peu pressé. »

« C’est la pure vérité, monsieur. Je me rends de Norwich à Bury St Edmunds avec toute la hâte possible, et je me suis arrêté en chemin pour vous laisser quelques papiers sur lesquels nous venons tout juste de tomber en examinant ce que mon grand-père a laissé à sa mort. Nous pensons que vous pourriez y trouver des sujets d’intérêt familial. »

« Vous êtes fort obligeant, M. Crome, et si vous voulez bien me suivre au salon et boire un verre de vin, nous jetterons ensemble un premier coup d’œil à ces mêmes papiers. Et vous, Mme Chiddock, comme je l’ai dit, occupez-vous d’aérer cette chambre… Oui, c’est ici que mon grand-père est mort… Oui, l’arbre, peut-être, rend-il l’endroit un peu humide… Non ; je ne souhaite pas en écouter davantage. Ne faites pas de difficultés, je vous prie. Vous avez vos ordres — allez. Voulez-vous me suivre, monsieur ? »

Ils se rendirent au cabinet de travail. Le paquet que le jeune M. Crome avait apporté — il venait alors de devenir membre du Clare Hall à Cambridge, puis-je dire, et publia par la suite une édition respectable de Polyen — contenait entre autres choses les notes que l’ancien vicaire avait prises à l’occasion de la mort de Sir Matthew Fell. Et pour la première fois, Sir Richard fut confronté aux énigmatiques Sortes Biblicæ dont vous avez entendu parler. Elles l’amusèrent beaucoup.

« Eh bien, dit-il, la Bible de mon grand-père donnait un conseil prudent — Coupez-le. Si cela désigne le frêne, il peut être assuré que je ne le négligerai pas. Un tel nid de rhumes et de fièvres ne s’est jamais vu. »

Le salon contenait les livres de la famille qui, en attendant l’arrivée d’une collection que Sir Richard avait constituée en Italie et la construction d’une pièce appropriée pour les recevoir, n’étaient pas en grand nombre.

Sir Richard leva les yeux du papier vers la bibliothèque.

« Je me demande, dit-il, si le vieux prophète est encore là ? Il me semble le voir. »

Traversant la pièce, il en sortit une Bible trapue qui, effectivement, portait sur la page de garde l’inscription : « À Matthew Fell, de sa marraine aimante, Anne Aldous, 2 septembre 1659. »

« Ce ne serait pas une mauvaise idée de le tester à nouveau, M. Crome. Je parie que nous obtiendrons une paire de noms dans les Chroniques. H’m ! qu’avons-nous ici ? “Tu me chercheras au matin, et je ne serai plus.” Eh bien, eh bien ! Votre grand-père en aurait tiré un bel augure, hein ? Pas d’autres prophètes pour moi ! Ils sont tous du même bois. Et maintenant, M. Crome, je vous suis infiniment obligé pour votre paquet. Vous allez, je le crains, être impatient de repartir. Permettez-moi — encore un verre. »

Ainsi, avec des offres d’hospitalité qui étaient sincèrement exprimées (car Sir Richard pensait grand bien de la tournure et des manières du jeune homme), ils se séparèrent.

Dans l’après-midi arrivèrent les invités — l’évêque de Kilmore, Lady Mary Hervey, Sir William Kentfield, etc. Dîner à cinq heures, vin, cartes, souper, et dispersion pour la nuit.

Le lendemain matin, Sir Richard n’est guère enclin à prendre son fusil avec les autres. Il s’entretient avec l’évêque de Kilmore. Ce prélat, contrairement à bon nombre d’évêques irlandais de son époque, avait visité son diocèse et, en vérité, y résidait depuis un temps considérable. Ce matin-là, tandis que tous deux arpentaient la terrasse en discutant des remaniements et des améliorations apportés à la demeure, l’évêque dit, en désignant la fenêtre de la Chambre Ouest :

« Vous ne pourriez jamais décider aucun de mes fidèles irlandais à occuper cette chambre, Sir Richard. »

« Pourquoi donc, monseigneur ? C’est, en fait, la mienne. »

« Eh bien, notre paysannerie irlandaise soutiendra toujours que dormir près d’un frêne porte la pire des malchances, et vous avez un beau spécimen de frêne à moins de deux mètres de la fenêtre de votre chambre. Peut-être, poursuivit l’évêque avec un sourire, vous a-t-il déjà transmis un peu de sa nature, car vous ne semblez pas, si je puis me permettre, aussi reposé après votre nuit que vos amis aimeraient vous voir. »

« Cela, ou quelque autre chose, il est vrai, m’a coûté mon sommeil de minuit à quatre heures, monseigneur. Mais l’arbre doit être abattu demain, si bien que je n’en entendrai plus guère parler. »

« J’approuve votre détermination. Il peut difficilement être sain que l’air que vous respirez soit, pour ainsi dire, filtré à travers tout ce feuillage. »

« Votre Seigneurie a raison sur ce point, je crois. Mais je n’avais pas laissé ma fenêtre ouverte la nuit dernière. C’était plutôt le bruit qui persistait — sans doute les rameaux balayant la vitre — qui m’a tenu les yeux ouverts. »

« Je ne crois guère que cela soit possible, Sir Richard. Tenez — vous le voyez depuis cet endroit. Aucune de ces branches les plus proches ne peut même toucher votre croisée, à moins qu’il n’y eût un coup de vent, et il n’y en a pas eu la nuit dernière. Elles manquent les vitres d’un pied. »

« Non, monsieur, c’est vrai. Qu’est-ce qui pouvait donc gratter et bruisser ainsi — et, qui plus est, couvrir de lignes et de traces la poussière de mon appui de fenêtre ? »

Ils convinrent finalement que des rats devaient être montés par le lierre. C’était l’idée de l’évêque, et Sir Richard y adhéra aussitôt.

La journée s’écoula donc paisiblement, la nuit vint, le groupe se dispersa dans ses chambres, en souhaitant à Sir Richard une meilleure nuit.

Et nous voici maintenant dans sa chambre, la lumière éteinte et le maître des lieux au lit. La pièce se trouve au-dessus de la cuisine, et la nuit est calme et chaude au-dehors, si bien que la fenêtre reste ouverte.

Il y a bien peu de clarté autour du lit, mais un mouvement étrange s’y produit ; on dirait que Sir Richard remue la tête rapidement de çà et de là, avec le plus infime des bruits. Et maintenant, tant la pénombre est trompeuse, vous devineriez qu’il a plusieurs têtes, rondes et brunâtres, qui bougent d’avant en arrière, jusque sur sa poitrine. C’est une illusion horrible. N’est-ce rien de plus ? Là ! Quelque chose tombe du lit avec un bruit sourd et doux, tel un chaton, et disparaît par la fenêtre en un éclair ; une autre — quatre — et après cela, le calme revient.

« Tu me chercheras au matin, et je ne serai plus. »

Comme pour Sir Matthew, ainsi pour Sir Richard — mort et noir dans son lit !

Un groupe de convives et de domestiques, pâles et silencieux, se rassembla sous la fenêtre quand la nouvelle fut connue. Empoisonneurs italiens, émissaires papistes, air infecté — toutes ces conjectures et bien d’autres furent avancées, et l’évêque de Kilmore observa l’arbre, dans la fourche des branches inférieures duquel un chat blanc était tapi, regardant le creux que les années avaient rongé dans le tronc. Il observait quelque chose à l’intérieur de l’arbre avec un grand intérêt.

Soudain, il se leva et se pencha au-dessus du trou. Puis un morceau du rebord sur lequel il se tenait céda, et il glissa à l’intérieur. Tout le monde leva les yeux au bruit de la chute.

Il est connu de la plupart d’entre nous qu’un chat peut crier ; mais peu d’entre nous ont entendu, je l’espère, un tel hurlement que celui qui sortit du tronc du grand frêne. Il y eut deux ou trois cris — les témoins ne sont pas sûrs du nombre — puis un bruit léger et étouffé de remue-ménage ou de lutte fut tout ce qui parvint. Mais Lady Mary Hervey s’évanouit net, et la gouvernante se boucha les oreilles et s’enfuit jusqu’à tomber sur la terrasse.

L’évêque de Kilmore et Sir William Kentfield restèrent. Pourtant, même eux furent intimidés, bien qu’il ne s’agît que du cri d’un chat ; et Sir William déglutit une ou deux fois avant de pouvoir dire :

« Il y a quelque chose de plus que ce que nous savons dans cet arbre, monseigneur. Je suis d’avis d’une fouille immédiate. »

Et cela fut convenu. Une échelle fut apportée, et l’un des jardiniers monta et, regardant dans le creux, ne put déceler rien d’autre que quelques vagues signes de mouvement. Ils se procurèrent une lanterne et la descendirent au bout d’une corde.

« Nous devons aller au fond de cela. Je parie ma vie, monseigneur, que le secret de ces morts terribles est là. »

Le jardinier remonta avec la lanterne et la descendit prudemment dans le trou. Ils virent la lumière jaune sur son visage tandis qu’il se penchait, et virent son visage frappé d’une terreur et d’un dégoût incrédules avant qu’il ne pousse un cri effroyable et ne tombe de l’échelle — où, heureusement, il fut rattrapé par deux des hommes — laissant tomber la lanterne à l’intérieur de l’arbre.

Il était en pleine syncope, et il fallut quelque temps avant qu’il ne puisse proférer un mot.

À ce moment-là, ils eurent autre chose à regarder. La lanterne avait dû se briser au fond, et la lumière avait pris dans les feuilles sèches et les détritus qui s’y trouvaient, car en quelques minutes une fumée dense commença à monter, puis des flammes ; et, pour faire court, l’arbre fut en un brasier.

Les spectateurs formèrent un cercle à quelques mètres de distance, et Sir William et l’évêque envoyèrent des hommes chercher les armes et les outils dont ils pouvaient disposer ; car, à l’évidence, tout ce qui pouvait utiliser l’arbre comme repaire serait forcé de sortir par le feu.

Ainsi en fut-il. D’abord, à la fourche, ils virent un corps rond couvert de feu — de la taille d’une tête d’homme — apparaître très soudainement, puis sembler s’effondrer et retomber. Cela se produisit cinq ou six fois ; puis une boule semblable bondit dans les airs et tomba sur l’herbe, où, après un instant, elle resta immobile. L’évêque s’approcha aussi près qu’il l’osa, et vit — quoi sinon les restes d’une araignée énorme, veinée et calcinée ! Et, à mesure que le feu brûlait plus bas, des corps plus terribles encore commencèrent à sortir du tronc, et l’on vit qu’ils étaient couverts de poils grisâtres.

Toute la journée, le frêne brûla, et jusqu’à ce qu’il tombe en morceaux, les hommes restèrent alentour, tuant de temps à autre les brutes à mesure qu’elles jaillissaient. Enfin, il y eut un long intervalle sans aucune apparition, et ils s’approchèrent prudemment pour examiner les racines de l’arbre.

« Ils trouvèrent, dit l’évêque de Kilmore, sous celui-ci, un creux arrondi dans la terre, où se trouvaient deux ou trois corps de ces créatures qui avaient manifestement été étouffées par la fumée ; et, ce qui est pour moi plus curieux, sur le côté de cette tanière, contre la paroi, était tapi l’anatomie ou squelette d’un être humain, avec la peau séchée sur les os, présentant quelques restes de cheveux noirs, dont il fut prononcé par ceux qui l’examinèrent qu’il s’agissait sans aucun doute du corps d’une femme, morte depuis clairement cinquante ans. »

Le récit s’arrête ici. Anderson, en revenant sur les lieux quelques années plus tard, trouva l’hôtel dans un état de prospérité et de renouveau tel qu’il n’aurait pu imaginer. La chambre numéro 13, ou plutôt l’espace qui aurait dû porter ce numéro, était devenu une simple armoire à linge, et personne, parmi le nouveau personnel, ne semblait avoir la moindre idée de l’histoire que j’ai tenté de rapporter. Il ne resta à Anderson qu’une seule certitude : celle de ne jamais, sous aucun prétexte, séjourner dans un établissement dont la numérotation des chambres pourrait, par quelque caprice de l’architecture ou du destin, lui ménager une surprise similaire.

« Arrêtez ! » dit Anderson. « Ne perdez pas la tête. Restez ici avec la lumière, aubergiste, et que l’un de vous deux enfonce la porte, mais n’y entrez pas quand elle cédera. »

Les hommes acquiescèrent, et le plus jeune s’avança, leva son pied-de-biche et asséna un coup formidable sur le panneau supérieur. Le résultat ne fut nullement celui qu’ils avaient anticipé. Il n’y eut aucun craquement, aucune déchirure de bois — seulement un son sourd, comme si l’on avait frappé un mur plein. L’homme lâcha son outil avec un cri et se mit à se frotter le coude. Son exclamation attira leurs regards sur lui un instant ; puis Anderson regarda de nouveau la porte. Elle avait disparu ; le mur de plâtre du couloir le fixait, marqué d’une entaille considérable à l’endroit où le pied-de-biche l’avait heurté. La chambre numéro 13 avait cessé d’exister.

Pendant un bref instant, ils restèrent parfaitement immobiles, contemplant le mur nu. On entendit un coq matinal chanter dans la cour en contrebas ; et tandis qu’Anderson jetait un coup d’œil en direction du bruit, il vit à travers la fenêtre au bout du long corridor que le ciel oriental pâlissait à l’approche de l’aube.

« Peut-être », dit l’aubergiste avec hésitation, « messieurs souhaiteraient-ils une autre chambre pour cette nuit — une chambre à deux lits ? »

Ni Jensen ni Anderson ne furent opposés à cette suggestion. Ils se sentaient enclins à chasser en binôme après leur récente expérience. Il s’avéra commode, lorsque chacun d’eux se rendait dans sa chambre pour rassembler les affaires dont il avait besoin pour la nuit, que l’autre l’accompagne pour tenir la bougie. Ils remarquèrent que les chambres numéro 12 et numéro 14 possédaient toutes deux trois fenêtres.

Le lendemain matin, le même groupe se réunit dans la chambre numéro 12. L’aubergiste était naturellement soucieux d’éviter de faire appel à une aide extérieure, et pourtant il était impératif que le mystère attaché à cette partie de la maison fût éclairci. En conséquence, les deux domestiques avaient été convaincus d’assumer la fonction de charpentiers. Les meubles furent déplacés et, au prix d’un bon nombre de planches irrémédiablement endommagées, la portion de plancher située le plus près de la numéro 14 fut retirée.

Vous supposerez naturellement qu’un squelette — disons celui de Mag Nicolas Francken — fut découvert. Il n’en fut rien. Ce qu’ils trouvèrent, gisant entre les poutres qui soutenaient le plancher, était une petite boîte en cuivre. À l’intérieur se trouvait un document en vélin soigneusement plié, portant une vingtaine de lignes d’écriture. Anderson et Jensen (qui s’avéra être un tant soit peu paléographe) furent très excités par cette découverte, qui promettait de fournir la clé de ces phénomènes extraordinaires.

Je possède une copie d’un ouvrage astrologique que je n’ai jamais lu. Il a, en guise de frontispice, une gravure sur bois de Hans Sebald Beham, représentant plusieurs sages assis autour d’une table. Ce détail pourra permettre aux connaisseurs d’identifier le livre. Je ne peux moi-même me souvenir de son titre, et il n’est pas à portée de main en ce moment ; mais les pages de garde en sont couvertes d’écriture, et, au cours des dix années pendant lesquelles j’ai possédé ce volume, je n’ai pas été capable de déterminer dans quel sens cette écriture devait être lue, et encore moins en quelle langue elle était. La situation d’Anderson et de Jensen, après l’examen prolongé auquel ils soumirent le document de la boîte en cuivre, ne fut pas sans rappeler la mienne.

Après deux jours de contemplation, Jensen, qui était l’esprit le plus audacieux des deux, hasarda la conjecture que la langue était soit du latin, soit du vieux danois.

Anderson ne s’aventura dans aucune supposition et fut très disposé à remettre la boîte et le parchemin à la Société historique de Viborg pour qu’ils soient placés dans leur musée.

J’eus l’histoire complète de sa bouche quelques mois plus tard, alors que nous étions assis dans un bois près d’Upsala, après une visite à la bibliothèque locale où nous — ou, plutôt, moi — avions ri du contrat par lequel Daniel Salthenius (devenu plus tard professeur d’hébreu à Königsberg) s’était vendu à Satan. Anderson ne fut pas vraiment amusé.

« Jeune idiot ! » dit-il, faisant allusion à Salthenius, qui n’était qu’un étudiant lorsqu’il commit cette imprudence, « comment savait-il quelle compagnie il courtisait ? »

Et quand je suggérai les considérations habituelles, il se contenta de grogner. Ce même après-midi, il me raconta ce que vous avez lu ; mais il refusa d’en tirer une quelconque conclusion, et d’approuver celles que je tirais pour lui.

LE COMTE MAGNUS

Par quels moyens les documents à partir desquels j’ai élaboré un récit cohérent sont arrivés entre mes mains est le dernier point que le lecteur apprendra dans ces pages. Mais il est nécessaire de faire précéder mes extraits de ces documents d’un exposé de la forme sous laquelle je les possède.

Ils consistent, donc, en partie en une série de notes pour un livre de voyages, un volume tel qu’il était courant d’en produire dans les années quarante et cinquante. Le Journal d’un séjour dans le Jutland et les îles danoises d’Horace Marryat est un spécimen assez représentatif de la classe à laquelle je fais allusion. Ces livres traitaient généralement de quelque district inconnu du continent. Ils étaient illustrés de gravures sur bois ou sur acier. Ils donnaient des détails sur l’hébergement hôtelier et les moyens de communication, tels que nous nous attendons aujourd’hui à en trouver dans n’importe quel guide bien conçu, et ils abondaient en conversations rapportées avec des étrangers intelligents, des aubergistes hauts en couleur et des paysans bavards. En un mot, ils étaient animés.

Commencés avec l’idée de fournir du matériel pour un tel livre, mes documents, au fur et à mesure, prirent le caractère de la relation d’une seule expérience personnelle, et cet enregistrement fut poursuivi presque jusqu’à la veille même de sa fin.

L’auteur était un certain M. Wraxall. Pour ce que je sais de lui, je dois m’en remettre entièrement aux preuves que ses écrits fournissent, et j’en déduis qu’il était un homme d’un âge mûr, possédant quelques moyens personnels, et très seul au monde. Il n’avait, semble-t-il, aucune demeure fixe en Angleterre, mais était un habitué des hôtels et des pensions de famille. Il est probable qu’il entretenait l’idée de s’établir à une époque future qui ne vint jamais ; et je pense aussi probable que l’incendie du Pantechnicon au début des années soixante-dix a dû détruire une grande partie de ce qui aurait pu éclairer ses antécédents, car il fait référence une ou deux fois à des biens lui appartenant qui étaient entreposés dans cet établissement.

Il apparaît en outre que M. Wraxall avait publié un livre, et qu’il traitait de vacances qu’il avait passées autrefois en Bretagne. Je ne peux en dire plus sur son œuvre, car une recherche diligente dans les ouvrages bibliographiques m’a convaincu qu’elle a dû paraître soit anonymement, soit sous un pseudonyme.

Quant à son caractère, il n’est pas difficile de s’en faire une opinion superficielle. Il devait être un homme intelligent et cultivé. Il semble qu’il faillit être membre de son collège à Oxford — Brasenose, si j’en juge par l’Annuaire. Son défaut dominant était assez clairement une curiosité excessive, peut-être une bonne qualité chez un voyageur, certainement un défaut pour lequel ce voyageur paya assez cher en fin de compte.

Lors de ce qui se révéla être sa dernière expédition, il préparait un autre livre. La Scandinavie, région peu connue des Anglais il y a quarante ans, lui avait semblé un champ intéressant. Il avait dû tomber sur quelques vieux livres d’histoire suédoise ou des mémoires, et l’idée lui était venue qu’il y avait place pour un livre décrivant les voyages en Suède, entrecoupé d’épisodes tirés de l’histoire de certaines grandes familles suédoises. Il se procura donc des lettres d’introduction auprès de quelques personnes de qualité en Suède et s’y rendit au début de l’été 1863.

De ses voyages dans le Nord, il n’est pas nécessaire de parler, ni de son séjour de quelques semaines à Stockholm. Je mentionnerai seulement qu’un savant qui y résidait le mit sur la piste d’une importante collection de papiers de famille appartenant aux propriétaires d’un ancien manoir en Vestergötland, et obtint pour lui la permission de les examiner.

Le manoir, ou herrgård, en question doit être appelé Råbäck (prononcé quelque chose comme Roebeck), bien que ce ne soit pas son nom. C’est l’un des meilleurs bâtiments de son genre dans tout le pays, et l’image qu’en donne le Suecia antiqua et moderna de Dahlenberg, gravée en 1694, le montre assez semblable à ce que le touriste peut voir aujourd’hui. Il fut construit peu après 1600, et est, à peu de chose près, très semblable à une maison anglaise de cette époque par les matériaux — brique rouge avec parements de pierre — et par le style. L’homme qui le construisit était un rejeton de la grande maison de De la Gardie, et ses descendants le possèdent encore. De la Gardie est le nom par lequel je les désignerai lorsque leur mention deviendra nécessaire.

Ils reçurent M. Wraxall avec une grande gentillesse et courtoisie, et le pressèrent de rester dans la maison aussi longtemps que dureraient ses recherches. Mais, préférant être indépendant et se méfiant de ses capacités à converser en suédois, il s’installa à l’auberge du village, qui s’avéra tout à fait confortable, du moins pendant les mois d’été. Cet arrangement impliquait une courte marche quotidienne vers et depuis le manoir de moins d’un kilomètre. La maison elle-même se dressait dans un parc, et était protégée — nous dirions envahie — par de grands arbres anciens. Près d’elle, vous trouviez le jardin clos, puis vous entriez dans un bois touffu bordant l’un des petits lacs dont tout le pays est parsemé. Puis venait le mur du domaine, et vous gravissiez un tertre escarpé — un bouton de roche légèrement recouvert de terre — et au sommet se dressait l’église, clôturée par de grands arbres sombres. C’était un bâtiment curieux pour des yeux anglais. La nef et les bas-côtés étaient bas, remplis de bancs et de galeries. Dans la galerie ouest se trouvait le bel orgue ancien, gaiement peint, avec des tuyaux d’argent. Le plafond était plat et avait été orné par un artiste du XVIIe siècle d’un étrange et hideux « Jugement dernier », plein de flammes livides, de villes en chute, de navires en feu, d’âmes en pleurs et de démons bruns et souriants. De belles couronnes de laiton pendaient du toit ; la chaire ressemblait à une maison de poupée couverte de petits angelots et de saints en bois peints ; un support avec trois sabliers était articulé sur le pupitre du prédicateur. De tels spectacles peuvent être vus dans bien des églises de Suède aujourd’hui, mais ce qui distinguait celle-ci était un ajout au bâtiment original. À l’extrémité est du bas-côté nord, le bâtisseur du manoir avait érigé un mausolée pour lui-même et sa famille. C’était un bâtiment octogonal assez grand, éclairé par une série de fenêtres ovales, et il avait un toit en dôme, surmonté d’une sorte d’objet en forme de citrouille s’élevant en flèche, une forme que les architectes suédois affectionnaient grandement. Le toit était en cuivre à l’extérieur et peint en noir, tandis que les murs, comme ceux de l’église, étaient d’un blanc éclatant. À ce mausolée, il n’y avait aucun accès depuis l’église. Il possédait son propre portail et ses propres marches sur le côté nord.

Le sentier menant au village passe devant le cimetière, et pas plus de trois ou quatre minutes vous amènent à la porte de l’auberge.

Le premier jour de son séjour à Råbäck, M. Wraxall trouva la porte de l’église ouverte et prit ces notes sur l’intérieur que j’ai résumées. Dans le mausolée, cependant, il ne put pénétrer. Il put, en regardant par le trou de la serrure, distinguer qu’il y avait de belles effigies de marbre et des sarcophages de cuivre, et une richesse d’ornements armoriaux, ce qui le rendit très désireux de consacrer quelque temps à une investigation.

Les documents qu’il était venu examiner au manoir se révélèrent être exactement du genre qu’il souhaitait pour son livre. C’étaient des correspondances familiales, des journaux et des livres de comptes des premiers propriétaires du domaine, très soigneusement tenus et clairement écrits, pleins de détails amusants et pittoresques. Le premier De la Gardie y apparaissait comme un homme fort et capable. Peu après la construction du manoir, il y avait eu une période de détresse dans le district, et les paysans s’étaient soulevés et avaient attaqué plusieurs châteaux, causant quelques dommages. Le propriétaire de Råbäck prit une part prépondérante dans la répression du trouble, et il y avait référence à des exécutions de meneurs et à des punitions sévères infligées sans main tremblante.

Le portrait de ce Magnus de la Gardie était l’un des meilleurs de la maison, et M. Wraxall l’étudia avec un intérêt non négligeable après sa journée de travail. Il n’en donne aucune description détaillée, mais je conclus que le visage l’impressionna plus par sa puissance que par sa beauté ou sa bonté ; en fait, il écrit que le comte Magnus était un homme presque phénoménalement laid.

Ce jour-là, M. Wraxall prit son souper avec la famille et rentra à pied dans la soirée tardive mais encore lumineuse.

« Je dois me rappeler », écrit-il, « de demander au sacristain s’il peut me laisser entrer dans le mausolée de l’église. Il y a évidemment accès lui-même, car je l’ai vu ce soir debout sur les marches, et, comme je l’ai cru, verrouiller ou déverrouiller la porte. »

Je trouve que tôt le jour suivant, M. Wraxall eut une conversation avec son aubergiste. Le fait qu’il la consigne avec autant de longueur m’a surpris au début ; mais je réalisai bientôt que les papiers que je lisais étaient, au moins dans leur début, les matériaux du livre qu’il méditait, et qu’il devait s’agir de l’une de ces productions quasi-journalistiques qui admettent l’introduction d’un mélange de matières conversationnelles.

Son but, dit-il, était de découvrir si des traditions sur le comte Magnus de la Gardie subsistaient dans les lieux de l’activité de ce monsieur, et si l’estime populaire à son égard était favorable ou non. Il découvrit que le comte n’était décidément pas en odeur de sainteté. Si ses locataires arrivaient en retard à leur travail les jours qu’ils lui devaient en tant que seigneur du manoir, ils étaient mis sur le cheval de bois, ou fouettés et marqués au fer rouge dans la cour du manoir. Il y eut un ou deux cas d’hommes qui avaient occupé des terres empiétant sur le domaine du seigneur, et dont les maisons avaient été mystérieusement brûlées par une nuit d’hiver, avec toute la famille à l’intérieur. Mais ce qui semblait habiter le plus l’esprit de l’aubergiste — car il revint sur le sujet plus d’une fois — était que le comte avait fait le Pèlerinage Noir, et qu’il en avait rapporté quelque chose ou quelqu’un avec lui.

Vous demanderez naturellement, comme M. Wraxall l’a fait, ce que le Pèlerinage Noir a pu être. Mais votre curiosité sur ce point doit rester insatisfaite pour le moment, tout comme la sienne. L’aubergiste était manifestement réticent à donner une réponse complète, ou même une réponse quelconque, sur ce point, et, étant appelé pour un moment, il sortit avec une empressement évident, ne repassant la tête à la porte que quelques minutes plus tard pour dire qu’il était appelé à Skara, et qu’il ne serait pas de retour avant le soir.

Ainsi, M. Wraxall dut aller insatisfait à sa journée de travail au manoir. Les papiers sur lesquels il travaillait alors orientèrent bientôt ses pensées dans une autre direction, car il devait s’occuper de parcourir la correspondance entre Sophia Albertina à Stockholm et sa cousine mariée Ulrica Leonora à Råbäck dans les années 1705-1710. Les lettres étaient d’un intérêt exceptionnel par la lumière qu’elles jetaient sur la culture de cette période en Suède, comme quiconque a lu l’édition complète dans les publications de la Commission suédoise des manuscrits historiques peut en témoigner.

Dans l’après-midi, il en eut fini, et après avoir remis les boîtes dans lesquelles elles étaient conservées à leur place sur l’étagère, il procéda, très naturellement, à prendre certains des volumes les plus proches, afin de déterminer lequel d’entre eux serait le mieux son sujet principal d’investigation le lendemain. L’étagère sur laquelle il était tombé était occupée principalement par une collection de livres de comptes de l’écriture du premier comte Magnus. Mais l’un d’entre eux n’était pas un livre de comptes, mais un livre de traités alchimiques et autres, d’une autre main du XVIe siècle. N’étant pas très familier avec la littérature alchimique, M. Wraxall passe beaucoup d’espace qu’il aurait pu épargner à exposer les noms et les débuts des divers traités : Le livre du Phénix, livre des Trente Mots, livre du Crapaud, livre de Myriam, Turba philosophorum, et ainsi de suite ; puis il annonce avec beaucoup de détails son plaisir de trouver, sur une page laissée blanche à l’origine près du milieu du livre, quelques lignes d’écriture du comte Magnus lui-même intitulées « Liber nigræ peregrinationis ». Il est vrai que seules quelques lignes étaient écrites, mais il y en avait assez pour montrer que l’aubergiste faisait référence ce matin-là à une croyance au moins aussi ancienne que le temps du comte Magnus, et probablement partagée par lui. Voici la traduction anglaise de ce qui était écrit :

« Si un homme désire obtenir une longue vie, s’il veut obtenir un messager fidèle et voir le sang de ses ennemis, il est nécessaire qu’il aille d’abord dans la ville de Chorazin, et y salue le prince… » Ici, il y avait une rature d’un mot, pas très minutieusement faite, de sorte que M. Wraxall se sentit assez sûr d’avoir raison en le lisant comme aëris (« de l’air »). Mais il n’y avait plus rien du texte copié, seulement une ligne en latin : Quære reliqua hujus materiei inter secretiora. (Voyez le reste de cette matière parmi les choses les plus secrètes.)

On ne pouvait nier que cela jetait une lumière assez sinistre sur les goûts et les croyances du comte ; mais pour M. Wraxall, séparé de lui par près de trois siècles, la pensée qu’il avait pu ajouter à sa force de caractère générale l’alchimie, et à l’alchimie quelque chose comme la magie, ne faisait que le rendre plus pittoresque ; et quand, après une contemplation assez prolongée de son tableau dans le hall, M. Wraxall se mit en route vers chez lui, son esprit était plein de la pensée du comte Magnus. Il n’avait d’yeux pour rien autour de lui, aucune perception des parfums du soir dans les bois ou de la lumière du soir sur le lac ; et quand soudain il s’arrêta net, il fut étonné de se trouver déjà à la porte du cimetière, et à quelques minutes de son dîner. Ses yeux tombèrent sur le mausolée.

« Ah », dit-il, « Comte Magnus, vous voilà. J’aimerais beaucoup vous voir. »

« Comme beaucoup d’hommes solitaires », écrit-il, « j’ai l’habitude de me parler à voix haute ; et, contrairement à certaines particules grecques et latines, je ne m’attends pas à une réponse. Certainement, et peut-être heureusement dans ce cas, il n’y eut ni voix ni personne qui fît attention : seule la femme qui, je suppose, nettoyait l’église, fit tomber un objet métallique sur le sol, dont le fracas me fit sursauter. Le comte Magnus, je pense, dort assez profondément. »

Ce même soir, l’aubergiste, qui avait entendu M. Wraxall dire qu’il souhaitait voir le clerc ou diacre (comme on l’appellerait en Suède) de la paroisse, lui présenta ce fonctionnaire dans le salon de l’auberge. Une visite au tombeau des De la Gardie fut bientôt arrangée pour le lendemain, et une conversation générale s’ensuivit.

M. Wraxall, se rappelant qu’une fonction des diacres scandinaves est d’enseigner aux candidats à la Confirmation, pensa qu’il rafraîchirait sa propre mémoire sur un point biblique.

« Pouvez-vous me dire », dit-il, « quelque chose sur Chorazin ? »

Le diacre parut surpris, mais lui rappela volontiers comment ce village avait été autrefois dénoncé.

« Certes », dit M. Wraxall ; « c’est, je suppose, tout à fait une ruine maintenant ? »

« C’est ce que je suppose », répondit le diacre. « J’ai entendu certains de nos vieux prêtres dire que l’Antéchrist doit y naître ; et il y a des contes… »

« Ah ! quels contes sont-ce là ? » interjeta M. Wraxall.

« Des contes, j’allais dire, que j’ai oubliés », dit le diacre ; et peu après cela, il dit bonsoir.

L’aubergiste était maintenant seul, et à la merci de M. Wraxall ; et cet enquêteur n’était pas enclin à l’épargner.

« Herr Nielsen », dit-il, « j’ai découvert quelque chose sur le Pèlerinage Noir. Vous pourriez aussi bien me dire ce que vous savez. Qu’est-ce que le comte a rapporté avec lui ? »

Les Suédois sont habituellement lents, peut-être, à répondre, ou peut-être l’aubergiste était-il une exception. Je ne suis pas sûr ; mais M. Wraxall note que l’aubergiste passa au moins une minute à le regarder avant de dire quoi que ce soit. Puis il s’approcha de son hôte, et avec beaucoup d’effort, il parla :

« Monsieur Wraxall, je peux vous raconter cette petite histoire, et pas plus — rien de plus. Vous ne devrez rien demander quand j’aurai fini. Au temps de mon grand-père — c’est-à-dire il y a quatre-vingt-douze ans — il y avait deux hommes qui disaient : "Le Comte est mort ; nous ne nous soucions pas de lui. Nous irons ce soir faire une chasse libre dans son bois" — ce long bois sur la colline que vous avez vu derrière Råbäck. Eh bien, ceux qui les entendirent dire cela, ils dirent : "Non, n’y allez pas ; nous sommes sûrs que vous rencontrerez des personnes qui marchent alors qu’elles ne devraient pas marcher. Elles devraient se reposer, non marcher." Ces hommes rirent. Il n’y avait pas de forestiers pour garder le bois, parce que personne ne souhaitait y vivre. La famille n’était pas ici à la maison. Ces hommes pouvaient faire ce qu’ils voulaient.

« Très bien, ils vont au bois cette nuit-là. Mon grand-père était assis ici, dans cette pièce. C’était l’été, et une nuit claire. La fenêtre ouverte, il pouvait voir vers le bois, et entendre.

« Il resta donc assis là, avec deux ou trois hommes avec lui, et ils écoutèrent. D’abord, ils n’entendent rien du tout ; puis ils entendent quelqu’un — vous savez quelle distance cela représente — ils entendent quelqu’un hurler, tout comme si la partie la plus profonde de son âme était arrachée de lui. Tous dans la pièce se saisirent les uns les autres, et ils restèrent ainsi pendant trois quarts d’heure. Puis ils entendent quelqu’un d’autre, à seulement trois cents aunes de là. Ils l’entendent rire tout haut : ce n’était pas l’un de ces deux hommes qui riait, et, en vérité, ils ont tous dit que ce n’était pas un homme du tout. Après cela, ils entendent une grande porte se fermer.

« Puis, quand le soleil commença à poindre, ils allèrent tous trouver le prêtre. Ils lui dirent :

« "Père, revêtez votre soutane et votre rabat, et venez enterrer ces hommes, Anders Bjornsen et Hans Thorbjorn."

« Vous comprenez qu’ils étaient certains que ces hommes étaient morts. Ils allèrent donc au bois — mon grand-père n’a jamais oublié cela. Il disait qu’ils étaient tous eux-mêmes comme autant de morts. Le prêtre aussi, il était dans une peur blanche. Il dit, quand ils vinrent à lui :

« "J’ai entendu un cri dans la nuit, et j’ai entendu un rire après. Si je ne peux oublier cela, je ne pourrai plus jamais dormir."

« Ils allèrent donc au bois, et ils trouvèrent ces hommes à la lisière. Hans Thorbjorn se tenait le dos appuyé contre un arbre, et tout du long il poussait avec ses mains — il poussait quelque chose au loin qui n’était pas là. Il n’était donc pas mort. Et ils l’emmenèrent, et le conduisirent à la maison à Nykjoping, et il mourut avant l’hiver ; mais il continua de pousser avec ses mains. Anders Bjornsen était là aussi ; mais il était mort. Et je vous dis ceci au sujet d’Anders Bjornsen, qu’il était autrefois un bel homme, mais maintenant son visage n’était plus là, parce que la chair en avait été aspirée jusqu’aux os. Vous comprenez cela ? Mon grand-père n’a pas oublié cela. Et ils le déposèrent sur la civière qu’ils avaient apportée, et ils mirent un drap sur sa tête, et le prêtre marchait devant ; et ils commencèrent à chanter le psaume pour les morts aussi bien qu’ils le pouvaient. Alors, comme ils chantaient la fin du premier verset, l’un d’eux tomba, celui qui portait la tête de la civière, et les autres regardèrent en arrière, et ils virent que le drap était tombé, et que les yeux d’Anders Bjornsen regardaient en haut, parce qu’il n’y avait rien pour les recouvrir. Et cela, ils ne purent le supporter. Le prêtre posa donc le drap sur lui, demanda une bêche, et ils l’enterrèrent à cet endroit. »

Le lendemain, M. Wraxall note que le diacre vint le chercher peu après son petit-déjeuner et l’emmena à l’église et au mausolée. Il remarqua que la clé de ce dernier était accrochée à un clou juste à côté de la chaire, et il lui vint à l’esprit que, puisque la porte de l’église semblait rester ouverte en règle générale, il ne lui serait pas difficile de faire une seconde visite, plus privée, aux monuments si ceux-ci s’avéraient offrir plus d’intérêt qu’il n’était possible d’en absorber d’un seul coup. Le bâtiment, lorsqu’il y entra, lui parut assez imposant. Les monuments, pour la plupart de grandes constructions des XVIIe et XVIIIe siècles, étaient dignes, sinon luxueux, et les épitaphes ainsi que l’héraldique y étaient abondantes. L’espace central de la pièce en coupole était occupé par trois sarcophages de cuivre, recouverts d’ornements finement gravés. Deux d’entre eux avaient, comme c’est souvent le cas au Danemark et en Suède, un grand crucifix en métal sur le couvercle. Le troisième, celui du comte Magnus, semblait-il, portait à la place une effigie en pied gravée, et autour du bord se trouvaient plusieurs bandes d’ornements similaires représentant diverses scènes. L’une était une bataille, avec des canons crachant la fumée, des villes fortifiées et des troupes de piquiers. Une autre montrait une exécution. Dans une troisième, parmi des arbres, on voyait un homme courant à toute vitesse, les cheveux au vent et les mains tendues. Derrière lui suivait une forme étrange ; il serait difficile de dire si l’artiste avait voulu représenter un homme et avait été incapable de donner la ressemblance requise, ou si elle avait été délibérément rendue aussi monstrueuse qu’elle en avait l’air. Au vu de l’habileté avec laquelle le reste du dessin était exécuté, M. Wraxall fut porté à adopter cette dernière idée. La silhouette était anormalement courte et était en grande partie enveloppée dans un vêtement à capuchon qui balayait le sol. La seule partie de la forme qui dépassait de cet abri n’avait la forme d’aucune main ni d’aucun bras. M. Wraxall la compare au tentacule d’un poulpe, et poursuit : « En voyant cela, je me suis dit : "Ceci, donc, qui est manifestement une représentation allégorique d’une certaine sorte — un démon poursuivant une âme traquée — pourrait être l’origine de l’histoire du comte Magnus et de son mystérieux compagnon. Voyons comment le chasseur est représenté : ce sera sans doute un démon soufflant dans son cor." » Mais, en fin de compte, il n’y avait pas de figure aussi sensationnelle, seulement le semblant d’un homme en manteau sur un monticule, qui se tenait appuyé sur un bâton, et observait la chasse avec un intérêt que le graveur avait tenté d’exprimer par son attitude.

M. Wraxall nota les cadenas en acier massif et finement travaillés — au nombre de trois — qui verrouillaient le sarcophage. L’un d’eux, vit-il, était détaché et gisait sur le pavé. Puis, ne voulant pas retarder davantage le diacre ni perdre son propre temps de travail, il se dirigea vers le manoir.

« Il est curieux », note-t-il, « comment, en revenant sur un chemin familier, nos pensées nous absorbent au point d’exclure totalement les objets environnants. Ce soir, pour la deuxième fois, j’avais totalement omis de remarquer où j’allais (j’avais prévu une visite privée au mausolée pour copier les épitaphes), quand soudain, pour ainsi dire, je suis revenu à la conscience et je me suis retrouvé (comme auparavant) à tourner vers la grille du cimetière, et, je crois, en train de chanter ou de psalmodier des mots tels que : "Es-tu éveillé, comte Magnus ? Es-tu endormi, comte Magnus ?" puis quelque chose de plus dont je n’ai pas réussi à me souvenir. Il m’a semblé que je devais me comporter de cette manière insensée depuis un certain temps. »

Il trouva la clé du mausolée là où il s’attendait à la trouver, et copia la majeure partie de ce qu’il voulait ; en fait, il resta jusqu’à ce que la lumière commence à lui faire défaut.

« J’ai dû me tromper », écrit-il, « en disant que l’un des cadenas du sarcophage de mon Comte n’était pas fixé ; je vois ce soir que deux sont desserrés. Je les ai ramassés tous les deux et je les ai posés avec précaution sur le rebord de la fenêtre, après avoir essayé sans succès de les fermer. Le dernier est toujours ferme, et, bien que je suppose qu’il s’agisse d’une serrure à ressort, je ne peux deviner comment elle s’ouvre. Si j’avais réussi à la défaire, je crains presque que j’aurais pris la liberté d’ouvrir le sarcophage. C’est étrange, l’intérêt que je porte à la personnalité de ce vieux noble, un peu féroce et sinistre, je le crains. »

Le jour suivant fut, comme il s’avéra, le dernier du séjour de M. Wraxall à Råbäck. Il reçut des lettres concernant certains investissements qui rendaient souhaitable son retour en Angleterre ; son travail sur les documents était pratiquement terminé, et le voyage était lent. Il décida donc de faire ses adieux, d’apporter quelques touches finales à ses notes, et de partir.

Ces touches finales et ces adieux, en fin de compte, prirent plus de temps qu’il ne l’avait prévu. La famille hospitalière insista pour qu’il reste dîner avec eux — ils dînaient à trois heures — et il était près de six heures et demie lorsqu’il se retrouva hors des grilles en fer de Råbäck. Il s’attarda sur chaque pas de sa promenade au bord du lac, déterminé à s’imprégner, maintenant qu’il le foulait pour la dernière fois, du sentiment du lieu et de l’heure. Et lorsqu’il atteignit le sommet du tertre du cimetière, il s’attarda de longues minutes, contemplant l’immense perspective de bois proches et lointains, tous sombres sous un ciel vert liquide. Lorsqu’enfin il se tourna pour partir, l’idée lui vint qu’il devait sûrement faire ses adieux au comte Magnus ainsi qu’au reste des De la Gardie. L’église n’était qu’à vingt mètres, et il savait où était suspendue la clé du mausolée. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il ne se retrouve au-dessus du grand cercueil de cuivre, et, comme d’habitude, se parlant tout haut. « Vous avez peut-être été un peu vaurien en votre temps, Magnus », disait-il, « mais malgré tout, j’aimerais vous voir, ou plutôt… »

« Juste à cet instant », dit-il, « je sentis un coup sur mon pied. Je le retirai assez précipitamment et quelque chose tomba sur le pavé avec fracas. C’était le troisième, le dernier des trois cadenas qui avaient scellé le sarcophage. Je me baissai pour le ramasser, et — le Ciel m’est témoin que je n’écris que la pure vérité — avant même de m’être redressé, il y eut un bruit de gonds métalliques qui grinçaient, et je vis distinctement le couvercle se déplacer vers le haut. Je me suis peut-être comporté comme un lâche, mais je n’aurais pu, pour rien au monde, rester un seul instant. J’étais hors de ce bâtiment épouvantable en moins de temps qu’il ne m’en faut pour écrire — presque aussi vite que j’aurais pu dire — ces mots ; et ce qui m’effraie encore plus, je n’ai pas pu tourner la clé dans la serrure. Alors que je suis assis ici dans ma chambre à noter ces faits, je me demande (c’était il y a moins de vingt minutes) si ce bruit de métal grinçant a continué, et je ne saurais dire s’il en fut ainsi ou non. Je sais seulement qu’il y eut quelque chose de plus que ce que j’ai écrit qui m’a alarmé, mais s’il s’agissait d’un son ou d’une vision, je suis incapable de m’en souvenir. Qu’ai-je fait là ? »

Pauvre M. Wraxall ! Il entama son voyage vers l’Angleterre le lendemain, comme il l’avait prévu, et il atteignit l’Angleterre sain et sauf ; et pourtant, comme je le déduis de son écriture changée et de ses notes incohérentes, c’était un homme brisé. L’un des nombreux petits carnets qui me sont parvenus avec ses papiers donne, non pas une clé, mais une sorte d’aperçu de ses expériences. Une grande partie de son voyage s’effectua par bateau sur le canal, et je trouve pas moins de six tentatives douloureuses pour énumérer et décrire ses compagnons de voyage. Les entrées sont de ce genre :

24. Pasteur de village en Scanie. Habituel manteau noir et chapeau noir souple. 25. Voyageur de commerce de Stockholm se rendant à Trollhättan. Manteau noir, chapeau brun. 26. Homme en long manteau noir, chapeau à larges bords, très démodé.

Cette entrée est rayée, et une note ajoutée : « Peut-être identique au n° 13. N’ai pas encore vu son visage. » En me référant au n° 13, je trouve qu’il s’agit d’un prêtre romain en soutane.

Le résultat net du décompte est toujours le même. Vingt-huit personnes apparaissent dans l’énumération, l’une étant toujours un homme en long manteau noir et chapeau large, et une autre une « courte silhouette en manteau sombre et capuchon ». En revanche, il est toujours noté que seuls vingt-six passagers apparaissent aux repas, et que l’homme au manteau est peut-être absent, et la courte silhouette est certainement absente.

En atteignant l’Angleterre, il semble que M. Wraxall ait débarqué à Harwich, et qu’il ait résolu immédiatement de se mettre hors de portée d’une ou plusieurs personnes qu’il ne précise jamais, mais qu’il en était venu visiblement à considérer comme ses poursuivants. En conséquence, il prit un véhicule — c’était une voiture fermée — ne se fiant pas au chemin de fer, et traversa le pays jusqu’au village de Belchamp St Paul. Il était environ neuf heures par une nuit d’août au clair de lune lorsqu’il approcha du lieu. Il était assis, penché en avant, et regardait par la fenêtre les champs et les fourrés — il n’y avait guère d’autre chose à voir — qui défilaient devant lui. Soudain, il arriva à un croisement. Au coin, deux silhouettes se tenaient immobiles ; toutes deux portaient des manteaux sombres ; la plus grande portait un chapeau, la plus courte un capuchon. Il n’eut pas le temps de voir leurs visages, et elles ne firent aucun mouvement qu’il puisse discerner. Pourtant, le cheval fit un écart violent et partit au galop, et M. Wraxall s’affaissa dans son siège dans un état proche du désespoir. Il les avait déjà vus.

Arrivé à Belchamp St Paul, il eut la chance de trouver un logement meublé décent, et pendant les vingt-quatre heures suivantes, il vécut, relativement parlant, en paix. Ses dernières notes furent écrites ce jour-là. Elles sont trop décousues et exclamatives pour être rapportées ici en entier, mais leur substance est assez claire. Il attend une visite de ses poursuivants — comment ou quand, il ne le sait pas — et son cri constant est « Qu’a-t-il fait ? » et « N’y a-t-il aucun espoir ? ». Les médecins, il le sait, le diraient fou, les policiers se moqueraient de lui. Le pasteur est absent. Que peut-il faire, sinon verrouiller sa porte et crier vers Dieu ?

Les gens se souvenaient encore l’an dernier à Belchamp St Paul de la façon dont un étrange monsieur était arrivé un soir d’août, il y a des années ; et comment, le lendemain matin, il fut retrouvé mort, et il y eut une enquête ; et le jury qui examina le corps s’évanouit, sept d’entre eux, et aucun ne voulut parler de ce qu’il avait vu, et le verdict fut une visitation de Dieu ; et comment les gens qui tenaient la maison déménagèrent cette même semaine et quittèrent cette région. Mais je ne pense pas qu’ils sachent qu’une quelconque lueur ait jamais été apportée, ou puisse l’être, sur ce mystère. Il se trouva que l’an dernier, la petite maison me revint en héritage. Elle était restée vide depuis 1863, et il ne semblait y avoir aucune perspective de la louer ; je l’ai donc fait démolir, et les papiers dont je vous ai donné un résumé ont été trouvés dans un placard oublié sous la fenêtre de la meilleure chambre.

« OH, SIFFLE, ET JE VIENDRAI À TOI, MON GARS »

« Je suppose que vous allez partir assez bientôt, maintenant que le trimestre est terminé, Professeur », dit une personne étrangère au récit au professeur d’ontographie, peu après qu’ils se furent assis l’un à côté de l’autre lors d’un festin dans la salle hospitalière du collège St James.

Le professeur était jeune, soigné et précis dans son langage.

« Oui », dit-il ; « mes amis m’ont poussé à me mettre au golf ce trimestre, et j’ai l’intention d’aller sur la côte Est — en fait à Burnstow — (je suppose que vous connaissez) pour une semaine ou dix jours, afin d’améliorer mon jeu. J’espère partir demain. »

« Oh, Parkins », dit son voisin de l’autre côté, « si vous allez à Burnstow, j’aimerais que vous jetiez un œil au site de la commanderie des Templiers, et que vous me disiez si vous pensez qu’il serait utile d’y faire des fouilles cet été. »

C’était, comme vous pourriez le supposer, une personne adonnée aux recherches antiquaires qui disait cela, mais, puisqu’elle n’apparaît que dans ce prologue, il n’est pas nécessaire de donner ses titres.

« Certainement », dit Parkins, le professeur : « si vous me décrivez où se trouve le site, je ferai de mon mieux pour vous donner une idée de la configuration des lieux à mon retour ; ou je pourrais vous écrire à ce sujet, si vous me disiez où vous êtes susceptible d’être. »

« Ne vous donnez pas cette peine, merci. C’est juste que je pense emmener ma famille dans cette direction pendant les grandes vacances, et il m’est venu à l’esprit que, comme très peu de commanderies anglaises ont été correctement planifiées, je pourrais avoir l’occasion de faire quelque chose d’utile lors de mes jours de repos. »

Le professeur renifla un peu à l’idée que planifier une commanderie puisse être qualifié d’utile. Son voisin poursuivit :

« Le site — je doute qu’il y ait quelque chose de visible au-dessus du sol — doit se trouver tout près de la plage maintenant. La mer a énormément empiété, comme vous le savez, tout le long de cette partie de la côte. Je devrais penser, d’après la carte, que cela doit être à environ un kilomètre et quart du Globe Inn, à l’extrémité nord de la ville. Où allez-vous loger ? »

« Eh bien, au Globe Inn, en fait », dit Parkins ; « j’y ai réservé une chambre. Je n’ai pu obtenir de place nulle part ailleurs ; la plupart des maisons de location sont fermées en hiver, semble-t-il ; et, en l’état, ils me disent que la seule chambre d’une taille suffisante que je puisse avoir est en réalité une chambre à deux lits, et qu’ils n’ont pas un coin où ranger l’autre lit, et ainsi de suite. Mais il me faut une assez grande chambre, car j’emporte des livres avec moi et j’ai l’intention de travailler un peu ; et bien que l’idée d’avoir un lit vide — sans parler de deux — dans ce que je peux appeler pour le moment mon bureau ne m’enchante pas, je suppose que je peux m’accommoder du confort sommaire pour le court laps de temps que j’y passerai. »

« Vous appelez avoir un lit supplémentaire dans votre chambre du confort sommaire, Parkins ? » dit une personne bourrue en face. « Écoutez, je vais descendre et l’occuper un moment ; ça vous tiendra compagnie. »

Le professeur frissonna, mais parvint à rire de manière courtoise.

« Volontiers, Rogers ; il n’y a rien que j’aimerais plus. Mais je crains que vous ne trouviez cela assez ennuyeux ; vous ne jouez pas au golf, n’est-ce pas ? »

« Non, Dieu merci ! » dit le grossier M. Rogers.

« Eh bien, vous voyez, quand je n’écrirai pas, je serai très probablement sur le parcours de golf, et cela, comme je le dis, serait assez ennuyeux pour vous, je le crains. »

« Oh, je ne sais pas ! Il y a forcément quelqu’un que je connais dans cet endroit ; mais, bien sûr, si vous ne voulez pas de moi, dites-le, Parkins ; je ne serai pas vexé. La vérité, comme vous nous le dites toujours, n’est jamais offensante. »

Parkins était, en effet, scrupuleusement poli et strictement véridique. Il est à craindre que M. Rogers ne profitât parfois de sa connaissance de ces traits de caractère. Dans la poitrine de Parkins, un conflit faisait rage, qui ne lui permit pas de répondre pendant un moment ou deux. Cet intervalle passé, il dit :

« Eh bien, si vous voulez la stricte vérité, Rogers, je me demandais si la chambre dont je parle serait vraiment assez grande pour nous accueillir confortablement tous les deux ; et aussi si (attention, je n’aurais pas dit cela si vous ne m’aviez pas pressé) vous ne constitueriez pas une sorte d’obstacle à mon travail. »

Rogers rit bruyamment.

« Bien joué, Parkins ! » dit-il. « C’est entendu. Je promets de ne pas interrompre votre travail ; ne vous en faites pas pour cela. Non, je ne viendrai pas si vous ne voulez pas de moi ; mais je pensais que je serais utile pour tenir les fantômes à distance. » Ici, on aurait pu le voir faire un clin d’œil et donner un coup de coude à son voisin. On aurait pu voir également Parkins devenir rose. « Je demande pardon, Parkins », continua Rogers ; « je n’aurais pas dû dire cela. J’oubliais que vous n’aimiez pas la légèreté sur ces sujets. »

« Eh bien », dit Parkins, « puisque vous avez mentionné la chose, j’avoue librement que je n’aime pas les propos négligents sur ce que vous appelez les fantômes. Un homme dans ma position », poursuivit-il, en élevant un peu la voix, « ne peut, je trouve, être trop prudent quant à paraître cautionner les croyances actuelles sur de tels sujets. Comme vous le savez, Rogers, ou comme vous devriez le savoir ; car je pense n’avoir jamais caché mes opinions… »

« Non, certainement pas, mon vieux », intervint Rogers à voix basse.

« — Je soutiens que toute semblance, toute apparence de concession au point de vue selon lequel de telles choses pourraient exister, équivaut à un renoncement à tout ce que je tiens pour le plus sacré. Mais je crains de ne pas avoir réussi à obtenir votre attention. »

« Votre entière attention, c’est ce que le Dr Blimber a réellement dit »,[4] l’interrompit Rogers, avec toute l’apparence d’un désir sincère d’exactitude. « Mais je vous demande pardon, Parkins : je vous coupe la parole. »

[4] M. Rogers se trompait, voir Dombey et Fils, chapitre xii.

« Non, pas du tout », dit Parkins. « Je ne me souviens pas de Blimber ; peut-être était-ce avant mon époque. Mais je n’ai pas besoin de poursuivre. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire. »

« Oui, oui », dit Rogers, assez précipitamment, « tout à fait. Nous examinerons cela en détail à Burnstow, ou ailleurs. »

En répétant ce dialogue, j’ai essayé de transmettre l’impression qu’il me fit, à savoir que Parkins était quelque peu une vieille femme — assez poule mouillée, peut-être, dans ses petites manières ; totalement dépourvu, hélas ! du sens de l’humour, mais en même temps intrépide et sincère dans ses convictions, un homme méritant le plus grand respect. Que le lecteur en ait retiré autant ou non, c’était là le caractère de Parkins.

Le lendemain, Parkins réussit, comme il l’avait espéré, à quitter son collège et à arriver à Burnstow. Il fut accueilli au Globe Inn, installé en toute sécurité dans la grande chambre à deux lits dont nous avons entendu parler, et fut en mesure, avant de se retirer pour se reposer, d’arranger ses documents de travail de manière impeccable sur une table commode qui occupait l’extrémité extérieure de la chambre et était entourée sur trois côtés par des fenêtres donnant sur la mer ; c’est-à-dire que la fenêtre centrale donnait droit sur la mer, et celles de gauche et de droite offraient des vues le long du rivage, respectivement vers le nord et le sud. Au sud, on voyait le village de Burnstow. Au nord, on ne voyait aucune maison, mais seulement la plage et la basse falaise qui la surplombait. Juste devant se trouvait une bande — peu considérable — d’herbe sauvage, parsemée de vieilles ancres, de cabestans, et ainsi de suite ; puis un large sentier ; puis la plage. Quelle qu’ait pu être la distance originelle entre le Globe Inn et la mer, pas plus de soixante mètres les séparaient désormais.

Le reste de la clientèle de l’auberge était, bien entendu, composé de golfeurs, et comprenait peu d’éléments méritant une description particulière. La figure la plus remarquable était peut-être celle d’un ancien militaire, secrétaire d’un club londonien, doté d’une voix d’une force incroyable et de vues de type résolument protestant. Celles-ci avaient tendance à s’exprimer après qu’il eut assisté aux offices du vicaire, un homme estimable ayant des penchants pour un rituel pittoresque, qu’il réprimait vaillamment autant qu’il le pouvait par déférence envers la tradition d’East Anglia.

Le professeur Parkins, dont l’une des caractéristiques principales était le cran, passa la majeure partie de la journée suivant son arrivée à Burnstow à ce qu’il avait appelé améliorer son jeu, en compagnie de ce colonel Wilson : et pendant l’après-midi — que le processus d’amélioration en fût responsable ou non, je ne saurais le dire — le comportement du colonel prit une teinte si sinistre que même Parkins hésita à l’idée de rentrer avec lui depuis le terrain de golf. Il décida, après un regard bref et furtif sur cette moustache hérissée et ces traits incarnadins, qu’il serait plus sage de laisser les influences du thé et du tabac faire ce qu’elles pourraient sur le colonel avant que l’heure du dîner ne rende une rencontre inévitable.

« Je pourrais rentrer ce soir en longeant la plage », réfléchit-il, « oui, et jeter un coup d’œil — il y aura assez de lumière pour cela — aux ruines dont Disney parlait. Je ne sais pas exactement où elles se trouvent, d’ailleurs ; mais je suppose que je ne pourrai guère m’empêcher de tomber dessus. »

Il y parvint, puis-je dire, au sens le plus littéral, car en cherchant son chemin du terrain de golf à la plage de galets, son pied se prit, en partie dans une racine d’ajonc et en partie dans une grosse pierre, et il bascula. Lorsqu’il se releva et inspecta les environs, il se trouva dans un terrain quelque peu accidenté, couvert de petites dépressions et de monticules. Ces derniers, lorsqu’il vint à les examiner, s’avérèrent être simplement des amas de silex incrustés dans du mortier et recouverts de gazon. Il devait, conclut-il très justement, être sur le site de la préceptorerie qu’il avait promis d’examiner. Il semblait assez probable qu’il récompenserait la bêche de l’explorateur ; il restait sans doute assez de fondations à faible profondeur pour apporter un bon éclairage sur le plan général. Il se souvint vaguement que les Templiers, à qui ce site avait appartenu, avaient l’habitude de construire des églises rondes, et il pensa qu’une série particulière de bosses ou de monticules près de lui semblait effectivement disposée en une forme circulaire. Peu de gens peuvent résister à la tentation de tenter une petite recherche amateur dans un domaine tout à fait étranger au leur, ne serait-ce que pour la satisfaction de montrer combien ils auraient réussi s’ils s’y étaient seulement adonnés sérieusement. Notre professeur, cependant, s’il ressentait un peu de ce désir mesquin, était également sincèrement désireux d’obliger M. Disney. Il arpenta donc avec soin la zone circulaire qu’il avait remarquée et nota ses dimensions approximatives dans son carnet. Puis il entreprit d’examiner une éminence oblongue qui se trouvait à l’est du centre du cercle, et qui lui semblait, à son avis, susceptible d’être la base d’une estrade ou d’un autel. À une extrémité, au nord, un morceau de gazon avait disparu — retiré par quelque garçon ou autre créature ferae naturae. Il pourrait, pensa-t-il, être utile de sonder le sol ici pour trouver des preuves de maçonnerie, et il sortit son couteau et commença à gratter la terre. Et alors suivit une autre petite découverte : une portion de terre s’effondra vers l’intérieur alors qu’il grattait, et révéla une petite cavité. Il alluma une allumette après l’autre pour l’aider à voir quelle était la nature du trou, mais le vent était trop fort pour toutes. En tapotant et en grattant les parois avec son couteau, cependant, il fut capable de déterminer qu’il devait s’agir d’un trou artificiel dans la maçonnerie. Il était rectangulaire, et les côtés, le haut et le bas, sinon réellement plâtrés, étaient lisses et réguliers. Bien sûr, il était vide. Non ! Alors qu’il retirait le couteau, il entendit un tintement métallique, et lorsqu’il introduisit la main, elle rencontra un objet cylindrique gisant sur le fond du trou. Assez naturellement, il le ramassa, et lorsqu’il l’apporta à la lumière, qui faiblissait rapidement, il put voir qu’il était, lui aussi, de fabrication humaine — un tube en métal d’environ dix centimètres de long, et manifestement d’un âge assez avancé.

À l’heure où Parkins se fut assuré qu’il n’y avait rien d’autre dans cet étrange réceptacle, il était trop tard et trop sombre pour qu’il songe à entreprendre une recherche plus poussée. Ce qu’il avait fait s’était révélé si inopinément intéressant qu’il décida de sacrifier un peu plus de lumière du jour le lendemain à l’archéologie. L’objet qu’il avait maintenant en sécurité dans sa poche devait être d’une certaine valeur, au moins, en était-il sûr.

Désolée et solennelle était la vue sur laquelle il posa un dernier regard avant de se diriger vers la maison. Une faible lumière jaune à l’ouest révélait le terrain de golf, où quelques silhouettes se déplaçant vers le club-house étaient encore visibles, la tour Martello trapue, les lumières du village d’Aldsey, le pâle ruban de sable entrecoupé par intervalles de brise-lames en bois noir, la mer sombre et murmurante. Le vent était glacial du nord, mais il l’avait dans le dos lorsqu’il se mit en route pour le Globe. Il traversa rapidement les galets en faisant du bruit et atteignit le sable, sur lequel, à l’exception des brise-lames qu’il fallait franchir tous les quelques mètres, la marche était à la fois facile et calme. Un dernier regard en arrière, pour mesurer la distance qu’il avait parcourue depuis qu’il avait quitté l’église ruinée des Templiers, lui montra une perspective de compagnie sur son chemin, sous la forme d’un personnage assez indistinct, qui semblait faire de grands efforts pour le rattraper, mais ne faisait que peu, voire aucun progrès. Je veux dire qu’il y avait une apparence de course dans ses mouvements, mais que la distance entre lui et Parkins ne semblait pas diminuer sensiblement. C’est du moins ce que pensa Parkins, qui décida qu’il ne le connaissait presque certainement pas, et qu’il serait absurde d’attendre qu’il arrive à sa hauteur. Malgré tout, la compagnie, commença-t-il à penser, serait vraiment très bienvenue sur ce rivage solitaire, si seulement on pouvait choisir son compagnon. Dans ses jours moins éclairés, il avait lu des rencontres en de tels lieux qui, même maintenant, supporteraient à peine d’être évoquées. Il continua cependant à y songer jusqu’à ce qu’il rentre chez lui, et particulièrement à une qui frappe l’imagination de la plupart des gens à un moment ou à un autre de leur enfance. « Or je vis dans mon rêve que Chrétien n’avait pas fait un long chemin lorsqu’il vit un esprit immonde venant à travers le champ à sa rencontre. » « Que devrais-je faire maintenant », pensa-t-il, « si je regardais en arrière et apercevais une silhouette noire nettement définie contre le ciel jaune, et voyais qu’elle avait des cornes et des ailes ? Je me demande si je devrais rester sur place ou courir. Heureusement, le monsieur derrière n’est pas de ce genre, et il semble être à peu près aussi loin maintenant que lorsque je l’ai vu pour la première fois. Eh bien, à ce train-là, il n’aura pas son dîner aussi vite que moi ; et, mon Dieu ! il est à moins d’un quart d’heure de l’heure maintenant. Il faut que je coure ! »

Parkins avait, en fait, très peu de temps pour s’habiller. Lorsqu’il rencontra le colonel au dîner, la Paix — ou autant qu’il en était capable — régnait de nouveau dans le sein militaire ; et elle ne fut pas mise en fuite pendant les heures de bridge qui suivirent le dîner, car Parkins était un joueur plus que respectable. Lorsqu’il se retira vers minuit, il sentit donc qu’il avait passé sa soirée de manière tout à fait satisfaisante, et que, même pour une durée de quinze jours ou trois semaines, la vie au Globe serait supportable dans des conditions similaires — « surtout », pensa-t-il, « si je continue à améliorer mon jeu. »

En parcourant les couloirs, il rencontra le valet du Globe, qui s’arrêta et dit :

« Pardonnez-moi, monsieur, mais alors que je brossais votre manteau tout à l’heure, il en est tombé quelque chose. Je l’ai posé sur votre commode, monsieur, dans votre chambre, monsieur — un morceau de pipe ou quelque chose de ce genre, monsieur. Merci, monsieur. Vous le trouverez sur votre commode, monsieur — oui, monsieur. Bonne nuit, monsieur. »

Cette remarque servit à rappeler à Parkins sa petite découverte de l’après-midi. C’est avec une curiosité considérable qu’il la retourna à la lumière de ses bougies. Elle était en bronze, vit-il maintenant, et façonnée très à la manière d’un sifflet pour chien moderne ; en fait, c’était — oui, certainement c’était — en réalité ni plus ni moins qu’un sifflet. Il le porta à ses lèvres, mais il était tout à fait rempli d’un sable fin et aggloméré ou de terre, qui ne voulait pas céder aux coups, mais devait être délogé avec un couteau. Ordonné comme toujours dans ses habitudes, Parkins vida la terre sur un morceau de papier, et porta ce dernier à la fenêtre pour le vider. La nuit était claire et brillante, comme il le vit lorsqu’il eut ouvert la croisée, et il s’arrêta un instant pour regarder la mer et remarquer un voyageur attardé posté sur le rivage devant l’auberge. Puis il ferma la fenêtre, un peu surpris des heures tardives que les gens gardaient à Burnstow, et reporta son sifflet à la lumière. Eh bien, il y avait sûrement des marques dessus, et pas seulement des marques, mais des lettres ! Un tout petit frottement rendit l’inscription profondément gravée tout à fait lisible, mais le professeur dut confesser, après quelques réflexions sérieuses, que le sens en était aussi obscur pour lui que l’écriture sur le mur pour Balthazar. Il y avait des légendes à la fois sur le devant et sur le dos du sifflet. L’une se lisait ainsi :

FLA FUR BIS FLE

L’autre :

QUIS EST ISTE QUI VENIT

« Je devrais être capable de le déchiffrer », pensa-t-il ; « mais je suppose que je suis un peu rouillé en latin. En y réfléchissant, je ne crois même pas connaître le mot pour sifflet. La longue semble assez simple. Cela devrait signifier : “Qui est celui qui vient ?” Eh bien, la meilleure façon de le découvrir est évidemment de siffler pour lui. »

Il souffla timidement et s’arrêta soudainement, surpris et pourtant satisfait de la note qu’il avait produite. Elle avait une qualité de distance infinie, et, aussi douce qu’elle fût, il sentit d’une certaine manière qu’elle devait être audible à des kilomètres à la ronde. C’était un son, aussi, qui semblait avoir le pouvoir (que possèdent beaucoup de senteurs) de former des images dans le cerveau. Il vit très clairement pendant un instant la vision d’une vaste étendue sombre la nuit, avec un vent frais soufflant, et au milieu, une silhouette solitaire — employée à quoi, il ne pouvait le dire. Peut-être en aurait-il vu davantage si l’image n’avait été brisée par la poussée soudaine d’une rafale de vent contre sa croisée, si soudaine qu’elle le fit lever les yeux, juste à temps pour voir l’éclat blanc de l’aile d’un oiseau de mer quelque part à l’extérieur des vitres sombres.

Le son du sifflet l’avait si fasciné qu’il ne put s’empêcher de l’essayer une fois de plus, cette fois plus hardiment. La note était à peine, si elle l’était, plus forte qu’avant, et la répétition brisa l’illusion — aucune image ne suivit, comme il l’avait à moitié espéré. « Mais qu’est-ce que c’est ? Bonté ! quelle force le vent peut prendre en quelques minutes ! Quelle rafale énorme ! Là ! Je savais que cette fermeture de fenêtre ne servait à rien ! Ah ! je le pensais bien — les deux bougies éteintes. C’est assez pour mettre la chambre en pièces. »

La première chose était de fermer la fenêtre. Le temps de compter jusqu’à vingt, Parkins luttait avec la petite croisée, et avait presque l’impression de repousser un robuste cambrioleur, tant la pression était forte. Elle se relâcha tout d’un coup, et la fenêtre se referma violemment et se verrouilla d’elle-même. Maintenant, rallumer les bougies et voir quels dommages, s’il y en avait, avaient été causés. Non, rien ne semblait anormal ; même pas une vitre brisée dans la croisée. Mais le bruit avait manifestement réveillé au moins un membre de la maisonnée : on pouvait entendre le colonel trépigner en chaussettes sur le sol au-dessus, et grogner.

Aussi vite qu’il s’était levé, le vent ne tomba pas tout de suite. Il continua, gémissant et se précipitant devant la maison, s’élevant parfois jusqu’à un cri si désolé que, comme Parkins le dit de manière désintéressée, cela aurait pu rendre les gens imaginatifs tout à fait mal à l’aise ; même les moins imaginatifs, pensa-t-il au bout d’un quart d’heure, pourraient être plus heureux sans lui.

Que ce fût le vent, ou l’excitation du golf, ou des recherches dans la préceptorerie qui empêchait Parkins de dormir, il n’en était pas sûr. Reste qu’il demeura éveillé assez longtemps pour s’imaginer (comme je crains de le faire souvent moi-même dans de telles conditions) qu’il était la victime de toutes sortes de troubles mortels : il restait allongé à compter les battements de son cœur, convaincu qu’il allait cesser de fonctionner à tout moment, et nourrissait de graves soupçons concernant ses poumons, son cerveau, son foie, etc. — des soupçons qui, il en était sûr, seraient dissipés par le retour du jour, mais qui, jusque-là, refusaient d’être écartés. Il trouva un certain réconfort par procuration dans l’idée que quelqu’un d’autre était dans le même cas. Un proche voisin (dans l’obscurité, il n’était pas facile de dire dans quelle direction) s’agitait et bruissait dans son lit, lui aussi.

L’étape suivante fut que Parkins ferma les yeux et décida de donner au sommeil toutes ses chances. Ici encore, la surexcitation s’affirma sous une autre forme — celle de former des images. Experto crede, les images viennent effectivement aux yeux fermés de quelqu’un qui essaie de dormir, et sont souvent si peu à son goût qu’il doit ouvrir les yeux et les disperser.

L’expérience de Parkins en cette occasion fut très pénible. Il constata que l’image qui se présentait à lui était continue. Lorsqu’il ouvrait les yeux, bien sûr, elle disparaissait ; mais lorsqu’il les refermait, elle se reformait à nouveau, et se jouait, ni plus vite ni plus lentement qu’avant. Ce qu’il voyait était ceci :

Une longue étendue de rivage — galets bordés de sable, et entrecoupés à courts intervalles de brise-lames noirs descendant jusqu’à l’eau — une scène, en fait, si semblable à celle de sa promenade de l’après-midi que, en l’absence de tout point de repère, elle ne pouvait en être distinguée. La lumière était obscure, transmettant l’impression d’un orage qui se prépare, d’une fin de soirée d’hiver, et d’une légère pluie froide. Sur cette scène désolée, au début, aucun acteur n’était visible. Puis, au loin, un objet noir sautillant apparut ; un instant de plus, et c’était un homme courant, sautant, grimpant sur les brise-lames, et regardant avidement derrière lui toutes les quelques secondes. Plus il se rapprochait, plus il était évident qu’il n’était pas seulement anxieux, mais même terriblement effrayé, bien que son visage fût indistinct. Il était, de plus, presque à bout de forces. Il avançait ; chaque obstacle successif semblait lui causer plus de difficulté que le précédent. « Franchira-t-il le prochain ? » pensa Parkins ; « il semble un peu plus haut que les autres. » Oui ; à moitié grimpant, à moitié se jetant, il réussit à passer, et tomba tout en tas de l’autre côté (le côté le plus proche du spectateur). Là, comme incapable de se relever, il resta accroupi sous le brise-lames, levant les yeux dans une attitude d’anxiété douloureuse.

Jusqu’ici, aucune cause quelconque de la peur du coureur n’avait été montrée ; mais maintenant, on commença à voir, tout au long du rivage, un petit scintillement de quelque chose de couleur claire se déplaçant çà et là avec une grande rapidité et irrégularité. Devenant rapidement plus grand, il se déclara lui aussi comme une silhouette en draperies pâles et flottantes, mal définies. Il y avait quelque chose dans son mouvement qui rendait Parkins très peu désireux de le voir de près. Il s’arrêtait, levait les bras, se courbait vers le sable, puis courait en se baissant à travers la plage jusqu’au bord de l’eau et revenait ; puis, se redressant, continuait à nouveau sa course vers l’avant à une vitesse qui était effrayante et terrifiante. Le moment vint où le poursuivant voltigeait de gauche à droite à quelques mètres seulement au-delà du brise-lames où le coureur restait caché. Après deux ou trois tentatives infructueuses de recherche çà et là, il s’arrêta, se tint droit, les bras levés haut, puis s’élança droit vers le brise-lames.

C’est à ce point que Parkins échouait toujours dans sa résolution de garder les yeux fermés. Avec beaucoup d’appréhensions concernant une défaillance naissante de la vue, un cerveau surmené, un tabagisme excessif, et ainsi de suite, il se résigna finalement à allumer sa bougie, à prendre un livre, et à passer la nuit éveillé, plutôt que d’être tourmenté par ce panorama persistant, dont il voyait assez clairement qu’il ne pouvait être qu’un reflet morbide de sa promenade et de ses pensées de ce jour-là même.

Le grattement de l’allumette sur la boîte et l’éclat de la lumière durent effrayer quelques créatures de la nuit — rats ou autres — qu’il entendit se précipiter sur le sol depuis le côté de son lit avec beaucoup de bruissements. Mon Dieu ! l’allumette est éteinte ! Quel idiot ! Mais la seconde brûla mieux, et une bougie et un livre furent dûment procurés, sur lesquels Parkins se pencha jusqu’à ce qu’un sommeil de nature saine le gagne, et ce, en peu de temps. Pour la première fois dans sa vie ordonnée et prudente, il oublia d’éteindre la bougie, et lorsqu’il fut appelé le lendemain matin à huit heures, il y avait encore une lueur dans la douille et un triste gâchis de cire coulante sur le dessus de la petite table.

Après le petit-déjeuner, il était dans sa chambre, apportant les dernières touches à son costume de golf — le destin avait à nouveau attribué le colonel comme partenaire — lorsqu’une des femmes de chambre entra.

« Oh, s’il vous plaît », dit-elle, « souhaiteriez-vous des couvertures supplémentaires sur votre lit, monsieur ? »

« Ah ! merci », dit Parkins. « Oui, je pense que j’en aimerais une. Il semble qu’il va faire un peu plus froid. »

En un rien de temps, la femme de chambre était de retour avec la couverture.

« Sur quel lit dois-je la mettre, monsieur ? » demanda-t-elle.

« Quoi ? Eh bien, sur celui-là, celui dans lequel j'ai dormi la nuit dernière », dit-il en le désignant.

« Oh, oui ! Je vous demande pardon, monsieur, mais vous sembliez avoir essayé les deux ; du moins, nous avons dû refaire les deux ce matin. »

« Vraiment ? Comme c'est absurde ! » dit Parkins. « Je n'ai certainement jamais touché à l'autre, si ce n'est pour y poser quelques affaires. Avait-il réellement l'air d'avoir été occupé ? »

« Oh oui, monsieur ! » dit la femme de chambre. « Eh bien, tout était froissé et jeté dans tous les sens, si vous voulez bien m'excuser, monsieur, tout comme si quelqu'un n'avait pas passé une très bonne nuit, monsieur. »

« Mon Dieu », dit Parkins. « Eh bien, je l'ai peut-être plus dérangé que je ne le pensais en déballant mes affaires. Je suis vraiment désolé de vous avoir donné ce surcroît de travail, je vous l'assure. Je attends un ami bientôt, d'ailleurs, un monsieur de Cambridge, qui viendra l'occuper pour une nuit ou deux. Ce sera en ordre, je suppose, n'est-ce pas ? »

« Oh oui, certainement, monsieur. Merci, monsieur. Ce n'est pas un dérangement, je vous l'assure », dit la femme de chambre, et elle s'éloigna pour glousser avec ses collègues.

Parkins se mit en route, avec la ferme détermination d'améliorer son jeu.

Je suis heureux de pouvoir rapporter qu'il réussit si bien dans cette entreprise que le Colonel, qui avait quelque peu rechigné à la perspective d'une seconde journée de jeu en sa compagnie, devint fort disert à mesure que la matinée avançait ; et sa voix résonnait au-dessus des plaines, comme certains de nos propres poètes mineurs l'ont aussi dit, « comme un grand bourdon dans la tour d'une cathédrale ».

« Vent extraordinaire, celui que nous avons eu la nuit dernière », dit-il. « Dans mon vieux pays, nous aurions dit que quelqu'un avait sifflé pour l'appeler. »

« Vraiment ? » dit Parkins. « Existe-t-il une superstition de ce genre encore en vigueur dans votre partie du pays ? »

« Je ne sais pas si c'est une superstition », dit le Colonel. « Ils y croient dans tout le Danemark et la Norvège, ainsi que sur la côte du Yorkshire ; et mon expérience est, voyez-vous, qu'il y a généralement un fond de vérité dans ce que ces gens de la campagne soutiennent, et ont soutenu pendant des générations. Mais c'est à vous de jouer » (ou tout ce qu'il pouvait avoir dit : le lecteur golfeur devra imaginer les digressions appropriées aux intervalles opportuns).

Lorsque la conversation reprit, Parkins dit, avec une légère hésitation :

« À propos de ce que vous disiez à l'instant, Colonel, je pense que je devrais vous dire que mes propres opinions sur de tels sujets sont très arrêtées. Je suis, en fait, un incroyant convaincu de ce qu'on appelle le "surnaturel". »

« Quoi ! » dit le Colonel, « voulez-vous me dire que vous ne croyez pas à la seconde vue, aux fantômes, ou à quoi que ce soit de ce genre ? »

« À rien du tout de ce genre », répondit fermement Parkins.

« Eh bien », dit le Colonel, « mais il me semble, dans ce cas, monsieur, que vous ne devez guère être meilleur qu'un sadducéen. »

Parkins était sur le point de répondre que, selon lui, les sadducéens étaient les personnes les plus sensées dont il ait jamais lu quoi que ce soit dans l'Ancien Testament ; mais, doutant quelque peu que l'on en fît grand cas dans cet ouvrage, il préféra rire de l'accusation.

« Peut-être le suis-je », dit-il ; « mais — Tenez, donnez-moi mon fer, garçon ! — Excusez-moi un instant, Colonel. » Un court intervalle. « Maintenant, pour ce qui est de siffler pour le vent, laissez-moi vous donner ma théorie à ce sujet. Les lois qui gouvernent les vents ne sont vraiment pas du tout parfaitement connues, des pêcheurs et autres, bien sûr, pas connues du tout. Un homme ou une femme aux habitudes excentriques, peut-être, ou un étranger, est vu à plusieurs reprises sur la plage à une heure inhabituelle, et est entendu siffler. Peu après, un vent violent se lève ; un homme qui aurait su lire le ciel parfaitement ou qui possédait un baromètre aurait pu prédire qu'il le ferait. Les gens simples d'un village de pêcheurs n'ont pas de baromètres, et seulement quelques règles grossières pour prédire le temps. Quoi de plus naturel que le personnage excentrique que j'ai postulé soit considéré comme ayant levé le vent, ou qu'il ou elle saisisse avidement la réputation d'être capable de le faire ? Maintenant, prenez le vent de la nuit dernière : il se trouve que moi-même, je sifflais. J'ai sifflé deux fois, et le vent a semblé venir absolument en réponse à mon appel. Si quelqu'un m'avait vu... »

L'auditoire avait été un peu rétif sous ce discours, et Parkins était, je le crains, tombé quelque peu dans le ton d'un conférencier ; mais à la dernière phrase, le Colonel s'arrêta.

« Vous siffliez, n'est-ce pas ? » dit-il. « Et quel genre de sifflet avez-vous utilisé ? Jouez ce coup d'abord. » Intervalle.

« À propos de ce sifflet dont vous parliez, Colonel. C'est un sifflet assez curieux. Je l'ai dans mon... Non ; je vois que je l'ai laissé dans ma chambre. En fait, je l'ai trouvé hier. »

Et alors Parkins raconta la manière dont il avait découvert le sifflet, en entendant quoi le Colonel grogna, et émit l'avis qu'à la place de Parkins, il serait lui-même prudent quant à l'utilisation d'une chose ayant appartenu à un groupe de papistes, dont, de manière générale, on pouvait affirmer qu'on ne savait jamais ce qu'ils avaient pu manigancer. De ce sujet, il divergea vers les énormités du vicaire, qui avait annoncé le dimanche précédent que le vendredi serait la fête de saint Thomas l'Apôtre, et qu'il y aurait un service à onze heures à l'église. Cette démarche, ainsi que d'autres semblables, constituait aux yeux du Colonel une forte présomption que le vicaire était un papiste dissimulé, si ce n'est un jésuite ; et Parkins, qui ne pouvait pas très facilement suivre le Colonel dans ce domaine, ne fut pas en désaccord avec lui. En fait, ils s'entendirent si bien le matin qu'il ne fut question, ni d'un côté ni de l'autre, de se séparer après le déjeuner.

Tous deux continuèrent à bien jouer pendant l'après-midi, ou, du moins, assez bien pour leur faire oublier tout le reste jusqu'à ce que la lumière commence à décliner. Ce n'est qu'alors que Parkins se souvint qu'il avait eu l'intention de faire quelques investigations supplémentaires à la préceptorie ; mais ce n'était pas d'une grande importance, réfléchit-il. Un jour en valait un autre ; il pouvait tout aussi bien rentrer avec le Colonel.

Alors qu'ils contournaient l'angle de la maison, le Colonel fut presque renversé par un garçon qui lui rentra dedans à toute vitesse, et qui, au lieu de s'enfuir, resta accroché à lui en haletant. Les premiers mots du guerrier furent naturellement des reproches et des réprimandes, mais il s'aperçut très vite que le garçon était presque muet de frayeur. Les interrogatoires furent inutiles au début. Lorsque le garçon eut repris son souffle, il se mit à hurler, tout en continuant à s'agripper aux jambes du Colonel. Il fut finalement détaché, mais continua à hurler.

« Qu'est-ce qui vous arrive, bon sang ? Qu'avez-vous fait ? Qu'avez-vous vu ? » dirent les deux hommes.

« Oh, je l'ai vu me faire signe par la fenêtre », gémit le garçon, « et je n'aime pas ça. »

« Quelle fenêtre ? » dit le Colonel irrité. « Allons, reprenez-vous, mon garçon. »

« La fenêtre de devant, à l'hôtel », dit le garçon.

À ce stade, Parkins était d'avis d'envoyer le garçon chez lui, mais le Colonel refusa ; il voulait aller au fond des choses, dit-il ; c'était très dangereux de donner une telle frayeur à un garçon, et s'il s'avérait que des gens avaient fait des blagues, ils devraient en payer le prix d'une manière ou d'une autre. Et par une série de questions, il parvint à reconstituer cette histoire : le garçon jouait sur la pelouse devant le Globe avec d'autres ; puis ils étaient rentrés chez eux pour le thé, et il était sur le point de partir, quand il lui prit l'idée de lever les yeux vers la fenêtre de devant et de voir une silhouette lui faire signe. Cela semblait être une silhouette quelconque, en blanc pour autant qu'il sache ; il ne pouvait pas voir son visage ; mais elle lui faisait signe, et ce n'était pas une chose normale, pas ce qu'on peut appeler une personne normale. Y avait-il une lumière dans la chambre ? Non, il ne pensa pas à regarder s'il y avait une lumière. Quelle était la fenêtre ? Était-ce celle du haut ou la deuxième ? La deuxième, c'était la grande fenêtre qui a deux petites sur les côtés.

« Très bien, mon garçon », dit le Colonel, après quelques questions supplémentaires. « Rentrez chez vous maintenant. Je suppose que c'était quelqu'un qui essayait de vous faire une frayeur. Une autre fois, comme un brave garçon anglais, contentez-vous de lancer une pierre — enfin, non, pas exactement ça, mais allez parler au serveur, ou à M. Simpson, le propriétaire, et — oui — dites que je vous ai conseillé de le faire. »

Le visage du garçon exprima quelque peu le doute qu'il ressentait quant à la probabilité que M. Simpson prête une oreille favorable à sa plainte, mais le Colonel ne sembla pas s'en apercevoir et poursuivit :

« Et voici six pence — non, je vois que c'est un shilling — et rentrez chez vous, et n'y pensez plus. »

Le jeune homme s'enfuit avec des remerciements agités, et le Colonel et Parkins contournèrent le Globe et reconnurent les lieux. Il n'y avait qu'une seule fenêtre répondant à la description qu'ils venaient d'entendre.

« Eh bien, c'est curieux », dit Parkins ; « c'est visiblement de ma fenêtre que le garçon parlait. Voulez-vous monter un instant, Colonel Wilson ? Nous devrions pouvoir voir si quelqu'un a pris des libertés dans ma chambre. »

Ils furent bientôt dans le couloir, et Parkins fit mine d'ouvrir la porte. Puis il s'arrêta et fouilla dans ses poches.

« C'est plus sérieux que je ne le pensais », fut sa remarque suivante. « Je me souviens maintenant qu'avant de partir ce matin, j'ai verrouillé la porte. Elle est verrouillée maintenant, et qui plus est, voici la clé. » Et il la brandit. « Maintenant », poursuivit-il, « si les domestiques ont l'habitude d'entrer dans la chambre de quelqu'un pendant la journée lorsqu'il est absent, je peux seulement dire que... eh bien, que je n'approuve pas du tout cela. » Conscient d'un point culminant quelque peu faible, il s'occupa d'ouvrir la porte (qui était effectivement verrouillée) et d'allumer des bougies. « Non », dit-il, « rien ne semble dérangé. »

« Sauf votre lit », ajouta le Colonel.

« Excusez-moi, ce n'est pas mon lit », dit Parkins. « Je n'utilise pas celui-là. Mais on dirait effectivement que quelqu'un a joué des tours avec. »

C'était certainement le cas : les draps étaient entassés et tordus ensemble dans une confusion des plus tortueuses. Parkins réfléchit.

« Cela doit être ça », dit-il finalement : « J'ai dérangé les draps la nuit dernière en déballant mes affaires, et ils n'ont pas refait le lit depuis. Peut-être sont-ils entrés pour le refaire, et ce garçon les a vus par la fenêtre ; puis ils ont été appelés ailleurs et ont verrouillé la porte derrière eux. Oui, je pense que cela doit être ça. »

« Eh bien, sonnez et demandez », dit le Colonel, et cela parut pratique à Parkins.

La femme de chambre apparut et, pour faire court, déposa qu'elle avait fait le lit le matin alors que le monsieur était dans la chambre, et n'était pas revenue depuis. Non, elle n'avait pas d'autre clé. M. Simpson gardait les clés ; il serait en mesure de dire au monsieur si quelqu'un était monté.

C'était une énigme. L'enquête montra que rien de valeur n'avait été volé, et Parkins se souvenait assez bien de la disposition des petits objets sur les tables et autres pour être assez sûr qu'aucune farce n'avait été faite avec eux. M. et Mme Simpson convinrent en outre qu'aucun d'eux n'avait donné la clé en double de la chambre à qui que ce soit pendant la journée. Parkins, homme juste comme il était, ne put déceler quoi que ce soit dans le comportement du maître, de la maîtresse ou de la femme de chambre qui indiquât une culpabilité. Il était beaucoup plus enclin à penser que le garçon avait mystifié le Colonel.

Ce dernier fut inhabituellement silencieux et pensif au dîner et tout au long de la soirée. Lorsqu'il souhaita bonne nuit à Parkins, il murmura d'un ton bourru :

« Vous savez où je suis si vous avez besoin de moi pendant la nuit. »

« Pourquoi, oui, merci, Colonel Wilson, je pense que je sais ; mais il n'y a pas beaucoup de risques que je vous dérange, j'espère. À propos », ajouta-t-il, « vous ai-je montré ce vieux sifflet dont je parlais ? Je ne pense pas. Eh bien, le voici. »

Le Colonel le retourna prudemment à la lueur de la bougie.

« Pouvez-vous tirer quelque chose de l'inscription ? » demanda Parkins, alors qu'il le reprenait.

« Non, pas à cette lumière. Que comptez-vous en faire ? »

« Oh, eh bien, quand je retournerai à Cambridge, je le soumettrai à certains des archéologues là-bas, et je verrai ce qu'ils en pensent ; et très probablement, s'ils jugent qu'il vaut la peine d'être conservé, je pourrai en faire don à l'un des musées. »

« Hum ! » dit le Colonel. « Eh bien, vous avez peut-être raison. Tout ce que je sais, c'est que, si c'était le mien, je le jetterais droit à la mer. Ce n'est pas la peine de discuter, j'en suis bien conscient, mais je m'attends à ce qu'avec vous, ce soit une affaire de vivre et d'apprendre. Je l'espère, je vous l'assure, et je vous souhaite une bonne nuit. »

Il se détourna, laissant Parkins sur le point de parler au bas de l'escalier, et bientôt chacun fut dans sa propre chambre.

Par un malheureux hasard, il n'y avait ni stores ni rideaux aux fenêtres de la chambre du professeur. La nuit précédente, il n'y avait guère prêté attention, mais ce soir-là, il semblait y avoir toutes les chances qu'une lune brillante se lève pour briller directement sur son lit, et probablement le réveiller plus tard. Lorsqu'il remarqua cela, il fut passablement contrarié, mais, avec une ingéniosité que je ne peux qu'envier, il réussit à bricoler, à l'aide d'une couverture de voyage, quelques épingles à nourrice, un bâton et un parapluie, un écran qui, s'il tenait bon, empêcherait complètement la lumière de la lune d'atteindre son lit. Et peu de temps après, il était confortablement installé dans ce lit. Lorsqu'il eut lu un ouvrage quelque peu solide assez longtemps pour produire une envie décidée de dormir, il jeta un regard somnolent autour de la chambre, souffla la bougie et retomba sur l'oreiller.

Il devait dormir profondément depuis une heure ou plus, lorsqu'un fracas soudain le secoua d'une manière fort importune. En un instant, il réalisa ce qui s'était passé : son écran soigneusement construit avait cédé, et une lune glaciale très brillante brillait directement sur son visage. C'était hautement ennuyeux. Pouvait-il se lever et reconstruire l'écran ? ou pouvait-il réussir à dormir s'il ne le faisait pas ?

Pendant quelques minutes, il resta allongé à réfléchir aux possibilités ; puis il se retourna brusquement, et les yeux ouverts, il resta à écouter, à bout de souffle. Il y avait eu un mouvement, il en était sûr, dans le lit vide de l'autre côté de la chambre. Demain, il le ferait déplacer, car il devait y avoir des rats ou quelque chose qui s'amusait dedans. C'était calme maintenant. Non ! l'agitation recommença. Il y avait un bruissement et une secousse : sûrement plus que ce qu'un rat pourrait causer.

Je peux me représenter quelque chose du trouble et de l'horreur du professeur, car j'ai, dans un rêve il y a trente ans, vu la même chose se produire ; mais le lecteur imaginera peut-être difficilement à quel point il fut effroyable pour lui de voir une silhouette s'asseoir soudainement dans ce qu'il savait être un lit vide. Il fut hors de son propre lit en un bond, et se précipita vers la fenêtre, où se trouvait sa seule arme, le bâton avec lequel il avait étayé son écran. Ce fut, comme il s'avéra, la pire chose qu'il eût pu faire, car le personnage dans le lit vide, avec un mouvement fluide soudain, glissa du lit et prit position, les bras grands ouverts, entre les deux lits, et devant la porte. Parkins l'observa dans une horrible perplexité. D'une certaine manière, l'idée de passer devant et de s'échapper par la porte lui était intolérable ; il n'aurait pu supporter — il ne savait pourquoi — de le toucher ; et quant au fait qu'il le touchât, il se serait plutôt jeté par la fenêtre que de laisser cela arriver. Il resta un moment dans une bande d'ombre sombre, et il n'avait pas vu à quoi ressemblait son visage. Maintenant, il commença à bouger, dans une posture voûtée, et tout à coup le spectateur réalisa, avec un peu d'horreur et un peu de soulagement, qu'il devait être aveugle, car il semblait tâtonner autour de lui avec ses bras étouffés d'une manière tâtonnante et aléatoire. Se détournant à moitié de lui, il devint soudain conscient du lit qu'il venait de quitter, et s'élança vers lui, et se pencha et tâtonna sur les oreillers d'une manière qui fit frissonner Parkins comme il n'avait jamais cru possible dans sa vie. En très peu de moments, il sembla savoir que le lit était vide, puis, avançant dans la zone de lumière et faisant face à la fenêtre, il montra pour la première fois quel genre de chose c'était.

Parkins, qui n'aime pas du tout être interrogé à ce sujet, a décrit une fois quelque chose de cela à mon oreille, et j'ai cru comprendre que ce dont il se souvient principalement est un visage horrible, intensément horrible, de linge froissé. Quelle expression il y lut, il ne pouvait ou ne voulait le dire, mais que la peur de cela fut sur le point de le rendre fou, c'est certain.

Mais il n'eut pas le loisir de l'observer longtemps. Avec une rapidité formidable, il se déplaça au milieu de la chambre, et, tandis qu'il tâtonnait et agitait les bras, un coin de ses draperies balaya le visage de Parkins. Il ne put, bien qu'il sût à quel point un bruit était périlleux, il ne put retenir un cri de dégoût, et cela donna au chercheur un indice instantané. Il bondit vers lui à l'instant même, et l'instant suivant, il était à moitié passé par la fenêtre en arrière, poussant cri sur cri au plus haut de sa voix, et le visage de linge était poussé tout près du sien. À ce moment, presque la dernière seconde possible, la délivrance arriva, comme vous l'aurez deviné : le Colonel défonça la porte, et fut juste à temps pour voir le groupe effroyable à la fenêtre. Lorsqu'il atteignit les silhouettes, il n'en restait plus qu'une. Parkins s'affaissa en avant dans la chambre, évanoui, et devant lui sur le sol gisait un tas de draps de lit en désordre.

Le Colonel Wilson ne posa aucune question, mais s'occupa de tenir tout le monde à l'écart de la chambre et de raccompagner Parkins dans son lit ; et lui-même, enveloppé dans une couverture, occupa l'autre lit, pour le reste de la nuit. Tôt le lendemain, Rogers arriva, plus bienvenu qu'il ne l'aurait été un jour auparavant, et les trois tinrent une très longue consultation dans la chambre du professeur. À la fin, le Colonel quitta la porte de l'hôtel en portant un petit objet entre le pouce et l'index, qu'il jeta aussi loin dans la mer qu'un bras très robuste pouvait l'envoyer. Plus tard, la fumée d'un incendie s'éleva des dépendances du Globe.

J'avoue ne pas me souvenir exactement quelle explication fut inventée pour le personnel et les visiteurs de l'hôtel. Le professeur fut d'une manière ou d'une autre blanchi du soupçon immédiat de delirium tremens, et l'hôtel de la réputation de maison hantée.

Il n'y a pas beaucoup de doute quant à ce qui serait arrivé à Parkins si le Colonel n'était pas intervenu à ce moment-là. Il serait soit tombé par la fenêtre, soit devenu fou. Mais il n'est pas si évident de savoir ce que la créature qui était venue en réponse au sifflet aurait pu faire de plus que d'effrayer. Il ne semblait absolument rien y avoir de matériel à son sujet, hormis les draps de lit dont elle s'était fait un corps. Le Colonel, qui se souvenait d'un événement pas très dissemblable en Inde, était d'avis que si Parkins l'avait affrontée, elle n'aurait vraiment pu faire que peu de choses, et que son seul pouvoir était celui d'effrayer. Tout cela, disait-il, servait à confirmer son opinion sur l'Église de Rome.

Il n’y a vraiment rien de plus à dire, mais, comme vous pouvez l’imaginer, les points de vue du Professeur sur certains sujets sont moins tranchés qu’ils ne l’étaient autrefois. Ses nerfs, aussi, ont souffert : il ne peut même pas, à l’heure actuelle, voir un surplis pendu à une porte sans être troublé, et le spectacle d’un épouvantail dans un champ, à la tombée du jour par une après-midi d’hiver, lui a coûté plus d’une nuit blanche.

LE TRÉSOR DE L’ABBÉ THOMAS

I

Verum usque in præsentem diem multa garriunt inter se Canonici de abscondito quodam istius Abbatis Thomæ thesauro, quem sæpe, quanquam adhuc incassum, quæsiverunt Steinfeldenses. Ipsum enim Thomam adhuc florida in ætate existentem ingentem auri massam circa monasterium defodisse perhibent; de quo multoties interrogatus ubi esset, cum risu respondere solitus erat: “Job, Johannes, et Zacharias vel vobis vel posteris indicabunt”; idemque aliquando adiicere se inventuris minime invisurum. Inter alia huius Abbatis opera, hoc memoria præcipue dignum iudico quod fenestram magnam in orientali parte alæ australis in ecclesia sua imaginibus optime in vitro depictis impleverit: id quod et ipsius effigies et insignia ibidem posita demonstrant. Domum quoque Abbatialem fere totam restauravit: puteo in atrio ipsius effosso et lapidibus marmoreis pulchre cælatis exornato. Decessit autem, morte aliquantulum subitanea perculsus, ætatis suæ anno lxxiido, incarnationis vero Dominiæ mdxxixo.

« Je suppose qu’il va me falloir traduire ceci », se dit l’antiquaire en finissant de copier les lignes ci-dessus extraites de ce livre assez rare et extrêmement diffus intitulé le *Sertum Steinfeldense Norbertinum* [5]. « Eh bien, autant le faire tout de suite que plus tard », et, en conséquence, la traduction suivante fut produite très rapidement :

[5] Un compte rendu de l’abbaye prémontrée de Steinfeld, dans l’Eifel, avec les vies des Abbés, publié à Cologne en 1712 par Christian Albert Erhard, un résident de la région. L’épithète Norbertinum vient du fait que saint Norbert fut le fondateur de l’ordre des Prémontrés.

Jusqu’à ce jour, il court parmi les chanoines beaucoup de commérages au sujet d’un certain trésor caché de cet abbé Thomas, trésor que les gens de Steinfeld ont souvent cherché, bien que jusqu’ici en vain. L’histoire raconte que Thomas, alors qu’il était encore dans la force de l’âge, cacha une très grande quantité d’or quelque part dans le monastère. On lui demandait souvent où il se trouvait, et il répondait toujours en riant : « Job, Jean et Zacharie vous l’indiqueront, à vous ou à vos successeurs. » Il ajoutait parfois qu’il n’éprouverait aucune rancœur envers ceux qui pourraient le trouver. Parmi les autres œuvres réalisées par cet abbé, je dois mentionner tout particulièrement le fait qu’il fit garnir la grande fenêtre à l’extrémité est du bas-côté sud de son église de figures admirablement peintes sur verre, comme l’attestent son effigie et ses armoiries placées à cet endroit. Il restaura également la quasi-totalité du logis de l’abbé et y fit creuser un puits dans la cour, qu’il orna de belles sculptures en marbre. Il mourut assez subitement dans la soixante-douzième année de son âge, en l’an de grâce 1529.

L’objet que l’antiquaire avait sous les yeux à ce moment-là était de retracer l’emplacement des vitraux peints de l’église abbatiale de Steinfeld. Peu après la Révolution, une très grande quantité de verre peint arriva dans ce pays en provenance des abbayes dissoutes d’Allemagne et de Belgique, et on peut aujourd’hui les voir orner diverses églises paroissiales, cathédrales et chapelles privées. L’abbaye de Steinfeld fut l’un des contributeurs les plus considérables à nos possessions artistiques (je cite le préambule quelque peu pesant du livre que l’antiquaire a écrit), et la majeure partie du verre provenant de cette institution peut être identifiée sans grande difficulté, soit à l’aide des nombreuses inscriptions dans lesquelles le lieu est mentionné, soit par les sujets des fenêtres, dans lesquelles plusieurs cycles ou récits bien définis étaient représentés.

Le passage par lequel j’ai commencé mon récit avait mis l’antiquaire sur la voie d’une autre identification. Dans une chapelle privée — peu importe laquelle — il avait vu trois grandes figures, chacune occupant une lancette entière d’une fenêtre, et manifestement l’œuvre d’un seul artiste. Leur style rendait évident le fait que cet artiste avait été un Allemand du XVIe siècle ; mais jusqu’ici, les localiser avec plus de précision avait été un casse-tête. Elles représentaient — serez-vous surpris de l’apprendre ? — JOB PATRIARCHA, JOHANNES EVANGELISTA, ZACHARIAS PROPHETA, et chacun d’eux tenait un livre ou un parchemin, inscrit avec une phrase tirée de ses écrits. Ceux-ci, naturellement, l’antiquaire les avait notés, et avait été frappé par la manière curieuse dont ils différaient de tout texte de la Vulgate qu’il avait pu examiner. Ainsi, le parchemin dans la main de Job portait l’inscription : *Auro est locus in quo absconditur* (pour *conflatur*) [6] ; sur le livre de Jean figurait : *Habent in vestimentis suis scripturam quam nemo novit* [7] (pour *in vestimento scriptum*, les mots suivants étant tirés d’un autre verset) ; et Zacharie avait : *Super lapidem unum septem oculi sunt* [8] (qui seul des trois présente un texte non altéré).

[6] Il y a un lieu pour l’or où il est caché. [7] Ils ont sur leurs vêtements une écriture que nul ne connaît. [8] Sur une seule pierre sont sept yeux.

C’était une triste perplexité pour notre enquêteur que de penser à la raison pour laquelle ces trois personnages avaient été placés ensemble dans une même fenêtre. Il n’y avait aucun lien de parenté entre eux, qu’il soit historique, symbolique ou doctrinal, et il ne pouvait que supposer qu’ils devaient faire partie d’une très vaste série de prophètes et d’apôtres qui auraient pu garnir, disons, toutes les fenêtres de la claire-voie d’une église spacieuse. Mais le passage du *Sertum* avait changé la situation en montrant que les noms des personnages réels représentés dans le verre aujourd’hui dans la chapelle de Lord D—— avaient été constamment sur les lèvres de l’abbé Thomas von Eschenhausen de Steinfeld, et que cet abbé avait fait poser un vitrail, probablement vers l’an 1520, dans le bas-côté sud de son église abbatiale. Ce n’était pas une conjecture bien folle que ces trois figures aient pu faire partie de l’offrande de l’abbé Thomas ; c’en était une, de plus, qui pouvait probablement être confirmée ou écartée par un autre examen attentif du verre. Et, comme M. Somerton était un homme de loisir, il partit en pèlerinage vers la chapelle privée sans trop tarder. Sa conjecture fut pleinement confirmée. Non seulement le style et la technique du verre correspondaient parfaitement à la date et au lieu requis, mais dans une autre fenêtre de la chapelle, il trouva du verre, connu pour avoir été acheté en même temps que les figures, qui contenait les armoiries de l’abbé Thomas von Eschenhausen.

Par intervalles, au cours de ses recherches, M. Somerton avait été hanté par le souvenir des commérages sur le trésor caché, et, à mesure qu’il réfléchissait à la question, il lui devenait de plus en plus évident que si l’abbé voulait dire quelque chose par la réponse énigmatique qu’il avait donnée à ceux qui l’interrogeaient, il devait vouloir dire que le secret se trouvait quelque part dans la fenêtre qu’il avait fait placer dans l’église abbatiale. Il était indéniable, de surcroît, que le premier des textes curieusement choisis sur les parchemins de la fenêtre pouvait être interprété comme faisant référence à un trésor caché.

Chaque trait, par conséquent, ou chaque marque susceptible d’aider à élucider l’énigme que, il en était sûr, l’abbé avait laissée à la postérité, fut noté avec un soin scrupuleux, et, retournant dans son manoir du Berkshire, il consomma plus d’une pinte d’huile de lampe sur ses calques et ses croquis. Après deux ou trois semaines, vint un jour où M. Somerton annonça à son domestique qu’il devait faire ses bagages et ceux de son maître pour un court voyage à l’étranger, où, pour le moment, nous ne le suivrons pas.

II

M. Gregory, le recteur de Parsbury, était sorti avant le petit-déjeuner, car c’était une belle matinée d’automne, jusqu’à la grille de son allée, avec l’intention de rencontrer le facteur et de respirer l’air frais. Il ne fut déçu ni dans l’un ni dans l’autre de ses objectifs. Avant qu’il ait eu le temps de répondre à plus de dix ou onze des questions diverses posées avec légèreté par sa jeune progéniture, qui l’avait accompagné, on vit le facteur approcher ; et parmi le budget du matin se trouvait une lettre portant un cachet et un timbre étrangers (qui devinrent immédiatement l’objet d’une vive compétition parmi les jeunes Gregory), et était adressée d’une main peu éduquée, mais manifestement anglaise.

Lorsque le recteur l’ouvrit et se tourna vers la signature, il comprit qu’elle provenait du valet de confiance de son ami et propriétaire, M. Somerton. Elle était ainsi conçue :

MONSIEUR HONORÉ, Comme je suis dans une grande inquiétude pour Monsieur, j’écris à son souhait pour vous prier, Monsieur, si vous pouviez être si bon de venir. Monsieur a eu un méchant choc et garde son lit. Je ne l’ai jamais connu comme ça, mais ce n’est pas étonnant et rien n’y fera, il ne veut que vous, Monsieur. Monsieur dit de vous mentionner le chemin le plus court pour venir ici est de conduire à Coblence et de prendre une voiture. Espérant avoir tout rendu clair, mais je suis très confus moi-même entre l’anxiété et le manque de sommeil la nuit. Si je pouvais être si audacieux, Monsieur, ce serait un plaisir de voir un honnête visage britannique parmi tous ces visages étrangers.

Je suis, Monsieur, Votre obéissant serviteur William Brown.

P.-S. — Le village, pour la ville, je ne le tournerai pas. Il se nomme Steenfeld.

On laissera au lecteur le soin d’imaginer en détail la surprise, la confusion et la hâte des préparatifs dans lesquelles la réception d’une telle lettre était susceptible de plonger un paisible presbytère du Berkshire en l’an de grâce 1859. Il me suffit de dire qu’un train pour la ville fut pris dans le courant de la journée, et que M. Gregory put obtenir une cabine dans le bateau d’Anvers et une place dans le train de Coblentz. Il ne fut pas non plus difficile d’organiser le transit depuis ce centre jusqu’à Steinfeld.

Je travaille sous un grave handicap en tant que narrateur de cette histoire, car je n’ai jamais visité Steinfeld moi-même, et aucun des principaux acteurs de l’épisode (auprès de qui je tiens mes informations) n’a pu me donner autre chose qu’une idée vague et plutôt lugubre de son apparence. J’en déduis qu’il s’agit d’un petit endroit, avec une grande église dépouillée de ses anciens aménagements ; un certain nombre de grands bâtiments plutôt en ruine, datant pour la plupart du XVIIe siècle, entourent cette église ; car l’abbaye, comme la plupart de celles du continent, fut reconstruite de façon luxueuse par ses habitants à cette époque. Il ne m’a pas semblé utile de gaspiller de l’argent pour une visite sur les lieux, car bien qu’elle soit probablement bien plus attrayante que ce que M. Somerton ou M. Gregory en pensaient, il y a manifestement peu, sinon rien, d’intéressant au premier chef à voir — à l’exception, peut-être, d’une chose, que je ne souhaiterais pas voir.

L’auberge où le gentleman anglais et son domestique étaient logés est, ou était, la seule « possible » du village. M. Gregory y fut conduit immédiatement par son chauffeur et trouva M. Brown attendant à la porte. M. Brown, un modèle, quand il était dans sa demeure du Berkshire, de cette race impassible et à favoris que l’on connaît sous le nom de valets de confiance, était maintenant tout à fait hors de son élément, dans un costume en tweed léger, anxieux, presque irritable, et manifestement tout sauf maître de la situation. Son soulagement à la vue de l’« honnête visage britannique » de son recteur était sans mesure, mais les mots pour le décrire lui faisaient défaut. Il put seulement dire :

« Eh bien, je suis content, je suis sûr, monsieur, de vous voir. Et M. Somerton le sera aussi, monsieur. »

« Comment va votre maître, Brown ? » demanda vivement M. Gregory.

« Je pense qu’il va mieux, monsieur, merci ; mais il a passé un moment épouvantable. J’espère qu’il trouve un peu de sommeil maintenant, mais… »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Je n’ai pas pu comprendre d’après votre lettre. Était-ce un accident de quelque sorte ? »

« Eh bien, monsieur, je ne sais guère si je ferais mieux d’en parler. Monsieur était très particulier sur le fait qu’il devait être celui qui vous le dirait. Mais il n’y a pas d’os cassés — c’est une chose pour laquelle je suis sûr que nous devrions être reconnaissants… »

« Que dit le médecin ? » demanda M. Gregory.

Ils étaient à présent devant la porte de la chambre de M. Somerton, et parlaient à voix basse. M. Gregory, qui se trouvait par hasard devant, tâtonnait pour trouver la poignée et passa ses doigts sur les panneaux. Avant que Brown puisse répondre, il y eut un cri terrible venant de l’intérieur de la pièce.

« Au nom de Dieu, qui est là ? » furent les premiers mots qu’ils entendirent. « Brown, c’est toi ? »

« Oui, monsieur — moi, monsieur, et M. Gregory », s’empressa de répondre Brown, et il y eut un gémissement de soulagement audible en réponse.

Ils entrèrent dans la pièce, qui était plongée dans l’obscurité pour se protéger du soleil de l’après-midi, et M. Gregory vit, avec un choc de pitié, à quel point était tiré, à quel point était humide de gouttes de peur, le visage habituellement calme de son ami, qui, assis dans le lit à rideaux, tendait une main tremblante pour l’accueillir.

« Mieux de vous voir, mon cher Gregory », fut la réponse à la première question du recteur, et c’était manifestement vrai.

Après cinq minutes de conversation, M. Somerton était davantage lui-même, rapporta plus tard Brown, qu’il ne l’avait été depuis des jours. Il fut capable de manger un dîner plus que respectable et parla avec assurance d’être en état de supporter un voyage jusqu’à Coblence dans les vingt-quatre heures.

« Mais il y a une chose », dit-il, avec un retour d’agitation que M. Gregory n’aimait pas voir, « que je dois vous supplier de faire pour moi, mon cher Gregory. Ne… », poursuivit-il en posant sa main sur celle de Gregory pour empêcher toute interruption, « ne me demandez pas ce que c’est, ni pourquoi je veux que ce soit fait. Je ne suis pas en état de l’expliquer encore ; cela me ferait rechuter — annulerait tout le bien que vous m’avez fait en venant. Le seul mot que je dirai à ce sujet, c’est que vous ne courez aucun risque en le faisant, et que Brown peut vous montrer et vous montrera demain ce que c’est. C’est simplement de remettre — de garder — quelque chose… Non ; je ne peux pas encore en parler. Voulez-vous appeler Brown ? »

« Eh bien, Somerton », dit M. Gregory en traversant la pièce vers la porte, « je ne demanderai aucune explication avant que vous jugiez bon de me les donner. Et si ce petit travail est aussi facile que vous le présentez, je l’entreprendrai très volontiers pour vous dès le matin. »

« Ah, j’étais sûr que vous le feriez, mon cher Gregory ; j’étais certain que je pouvais compter sur vous. Je vous devrai plus de remerciements que je ne peux le dire. Maintenant, voici Brown. Brown, un mot avec toi. »

« Dois-je sortir ? » intervint M. Gregory.

« Surtout pas. Mon Dieu, non. Brown, dès demain matin — (vous ne craignez pas les heures matinales, je sais, Gregory) — vous devez conduire le recteur à… là, vous savez » (un signe de tête de Brown, qui semblait grave et anxieux), « et lui et vous remettrez cela en place. Vous n’avez pas besoin d’être le moins du monde alarmé ; c’est parfaitement sûr pendant la journée. Vous savez ce que je veux dire. Cela repose sur la marche, vous savez, là où… là où nous l’avons mis. » (Brown déglutit à sec une ou deux fois et, ne pouvant parler, s’inclina.) « Et… oui, c’est tout. Seulement ce mot de plus, mon cher Gregory. Si vous pouvez vous empêcher de questionner Brown à ce sujet, je vous en serai encore plus redevable. Demain soir, au plus tard, si tout va bien, je serai capable, je crois, de vous raconter toute l’histoire du début à la fin. Et maintenant, je vous souhaite une bonne nuit. Brown sera avec moi — il dort ici — et si j’étais vous, je fermerais ma porte à clé. Oui, soyez particulier à faire cela. Ils… ils aiment cela, les gens d’ici, et c’est mieux. Bonne nuit, bonne nuit. »

Ils se séparèrent sur ces mots, et si M. Gregory se réveilla une ou deux fois au milieu de la nuit et crut entendre quelqu’un tâtonner vers le bas de sa porte verrouillée, ce n’était peut-être rien de plus que ce qu’un homme tranquille, soudainement plongé dans un lit étrange et au cœur d’un mystère, pouvait raisonnablement attendre. Certes, il pensa, jusqu’à la fin de ses jours, qu’il avait entendu un tel bruit deux ou trois fois entre minuit et l’aube.

Il était levé avec le soleil, et sorti en compagnie de Brown peu après. Aussi déconcertant que fût le service qu’on lui avait demandé d’accomplir pour M. Somerton, ce n’était pas un service difficile ou alarmant, et moins d’une demi-heure après avoir quitté l’auberge, tout était fini. Ce que c’était, je ne le divulguerai pas encore.

Plus tard dans la matinée, M. Somerton, maintenant presque redevenu lui-même, fut en mesure de quitter Steinfeld ; et ce même soir, que ce soit à Coblence ou à une étape intermédiaire du voyage, je ne suis pas certain, il s’assit pour l’explication promise. Brown était présent, mais quelle part de l’affaire fut jamais réellement rendue claire à sa compréhension, il ne le dirait jamais, et je suis incapable de le conjecturer.

III

Voici l’histoire de M. Somerton :

« Vous savez, en gros, tous les deux, que cette expédition a été entreprise dans le but de retrouver quelque chose en rapport avec de vieux vitraux peints dans la chapelle privée de Lord D——. Eh bien, le point de départ de toute l’affaire réside dans ce passage d’un vieux livre imprimé, sur lequel je solliciterai votre attention. »

Et à ce stade, M. Somerton passa soigneusement sur un terrain qui nous est déjà familier.

« Lors de ma deuxième visite à la chapelle », poursuivit-il, « mon intention était de prendre chaque note possible sur les figures, les lettres, les rayures faites au diamant sur le verre, et même sur les marques apparemment accidentelles. Le premier point que j’ai abordé fut celui des parchemins inscrits. Je ne pouvais douter que le premier d’entre eux, celui de Job — "Il y a un lieu pour l’or où il est caché" — avec son altération intentionnelle, devait se référer au trésor ; je m’appliquai donc avec une certaine confiance au suivant, celui de saint Jean — "Ils ont sur leurs vêtements une écriture que nul ne connaît". La question naturelle vous sera venue à l’esprit : y avait-il une inscription sur les robes des figures ? Je n’en vis aucune ; chacun des trois avait une large bordure noire à son manteau, ce qui constituait un trait remarquable et assez laid de la fenêtre. J’étais décontenancé, je l’avoue, et, n’eût été un curieux coup de chance, je pense que j’aurais laissé la recherche là où les chanoines de Steinfeld l’avaient laissée avant moi. Mais il se trouva qu’il y avait une bonne quantité de poussière sur la surface du verre, et Lord D——, passant par là, remarqua mes mains noircies et insista gentiment pour faire venir un balai pour nettoyer la fenêtre. Il devait, je suppose, y avoir une partie rugueuse dans le balai ; quoi qu’il en soit, alors qu’il passait sur la bordure de l’un des manteaux, je remarquai qu’il laissait une longue rayure, et qu’une tache jaune apparut instantanément. Je demandai à l’homme d’arrêter son travail un instant, et montai sur l’échelle pour examiner l’endroit. La tache jaune était bien là, et ce qui était parti était un épais pigment noir, qui avait évidemment été appliqué au pinceau après que le verre avait été cuit, et qui pouvait donc être facilement gratté sans faire aucun mal. Je grattai, en conséquence, et vous ne voudrez guère croire — non, je vous fais une injustice ; vous aurez déjà deviné — que j’ai trouvé sous ce pigment noir deux ou trois lettres capitales clairement formées en tache jaune sur un fond clair. Bien sûr, je pouvais à peine contenir ma joie.

« J’ai dit à Lord D—— que j’avais détecté une inscription qui, selon moi, pourrait être très intéressante, et je l’ai supplié de me permettre de la découvrir entièrement. Il n’a fait aucune difficulté, m’a dit de faire exactement comme je voulais, puis, ayant un engagement, a été obligé — à mon grand soulagement, je dois dire — de me laisser. Je me suis mis au travail immédiatement, et j’ai trouvé la tâche assez facile. Le pigment, désagrégé, bien sûr, par le temps, est parti presque au toucher, et je ne pense pas qu’il m’ait fallu deux heures, en tout et pour tout, pour nettoyer toutes les bordures noires dans les trois lancettes. Chacune des figures avait, comme le disait l’inscription, "une écriture sur leurs vêtements que personne ne connaissait". »

« Cette découverte, bien sûr, me donna la certitude absolue que j’étais sur la bonne voie. Et maintenant, quelle était cette inscription ? Tandis que je nettoyais le verre, je pris presque soin de ne pas lire les lettres, réservant ce plaisir pour le moment où j’aurais tout rendu parfaitement lisible. Et quand ce fut fait, mon cher Gregory, je vous assure que j’aurais presque pu pleurer de pure déception. Ce que je lus n’était que le méli-mélo de lettres le plus désespérant qui ait jamais été secoué dans un chapeau. Le voici :

Job. DREVICIOPEDMOOMSMVIVLISLCAVIBASBATAOVT _St John_. RDIIEAMRLESIPVSPODSEEIRSETTAAESGIAVNNR Zechariah. DREVICIOPEDMOOMSMVIVLISLCAVIBASBATAOVT

« Aussi vide que je me sentais et que j’ai dû paraître pendant les premières minutes, ma déception ne dura pas longtemps. Je réalisai presque aussitôt que j’avais affaire à un chiffre ou à un cryptogramme ; et je réfléchis qu’il s’agissait probablement d’un genre assez simple, compte tenu de son ancienneté. Je copiai donc les lettres avec le plus grand soin. Un autre petit point, je peux vous le dire, apparut au cours du processus, ce qui confirma ma croyance dans le chiffre. Après avoir copié les lettres sur la robe de Job, je les comptai pour m’assurer que je ne m’étais pas trompé. Il y en avait trente-huit ; et, juste au moment où je finissais de les vérifier, mon regard tomba sur une rayure faite avec une pointe acérée sur le bord de la bordure. C’était simplement le nombre xxxviii en chiffres romains. Pour faire court, il y avait une note similaire, si je puis dire, dans chacune des autres lancettes ; et cela me prouva que le peintre verrier avait reçu des ordres très stricts de l’abbé Thomas concernant l’inscription, et qu’il avait pris soin de la rendre correcte.

« Eh bien, après cette découverte, vous pouvez imaginer avec quelle minutie j’ai passé en revue toute la surface du verre à la recherche d’un éclaircissement supplémentaire. Bien sûr, je n’ai pas négligé l’inscription sur le parchemin de Zacharie — « Sur une pierre sont sept yeux », mais j’ai très vite conclu que cela devait faire référence à une marque sur une pierre qui ne pouvait être trouvée qu’in situ, là où le trésor était caché. Pour être bref, j’ai pris toutes les notes, croquis et tracés possibles, puis je suis revenu à Parsbury pour déchiffrer le cryptogramme à loisir. Oh, les tourments que j’ai traversés ! Je me croyais très intelligent au début, car j’étais sûr que la clé se trouverait dans certains des vieux livres sur l’écriture secrète. La Steganographia de Joachim Trithemius, qui était un contemporain plus ancien de l’abbé Thomas, semblait particulièrement prometteuse ; alors je me suis procuré cet ouvrage, ainsi que la Cryptographia de Selenius, le de Augmentis Scientiarum de Bacon et quelques autres. Mais je ne trouvais rien. Ensuite, j’ai essayé le principe de la « lettre la plus fréquente », en prenant d’abord le latin, puis l’allemand comme base. Cela n’a pas aidé non plus ; je ne sais pas si cela aurait dû fonctionner. Et puis je suis revenu à la fenêtre elle-même, et j’ai relu mes notes, espérant contre toute attente que l’abbé aurait lui-même fourni quelque part la clé que je cherchais. Je ne pouvais rien tirer de la couleur ou du motif des robes. Il n’y avait pas de paysages en arrière-plan avec des objets subsidiaires ; il n’y avait rien dans les dais. La seule ressource possible semblait résider dans les attitudes des personnages. « Job », ai-je lu : « parchemin dans la main gauche, index de la main droite tendu vers le haut. Jean : tient un livre inscrit dans la main gauche ; bénit de la main droite avec deux doigts. Zacharie : parchemin dans la main gauche ; main droite tendue vers le haut, comme Job, mais avec trois doigts pointés vers le haut. » En d’autres termes, ai-je réfléchi, Job a un doigt tendu, Jean en a deux, Zacharie en a trois. Ne pourrait-il pas y avoir une clé numérique cachée là-dedans ? Mon cher Gregory, dit M. Somerton en posant la main sur le genou de son ami, c’était là la clé. Je n’ai pas réussi à l’adapter au début, mais après deux ou trois essais, j’ai compris ce qui était voulu. Après la première lettre de l’inscription, vous sautez une lettre, après la suivante, vous en sautez deux, et après cela, vous en sautez trois. Regardez maintenant le résultat que j’ai obtenu. J’ai souligné les lettres qui forment des mots :

[D]R[E]VI[C]IOP[E]D[M]OO[M]SMV[I]V[L]IS[L]CAV[I]B[A]SB[A]TAO[V]T [R]DI[I]EAM[R]L[E]SI[P]VSP[O]D[S]EE[I]RSE[T]T[A]AE[S]GIA[V]N[N]R F[T]EEA[I]L[N]QD[P]VAI[V]M[T]LE[E]ATT[O]H[I]OO[N]VMC[A]A[T].H.Q.E.

« Le voyez-vous ? « Decem millia auri reposita sunt in puteo in at… » (Dix mille pièces d’or sont déposées dans un puits dans …), suivi d’un mot incomplet commençant par at. Jusque-là, tout allait bien. J’ai essayé le même plan avec les lettres restantes ; mais cela ne fonctionnait pas, et j’ai imaginé que peut-être le placement des points après les trois dernières lettres pouvait indiquer une différence de procédure. Alors je me suis dit : « N’y avait-il pas une allusion à un puits dans le récit sur l’abbé Thomas dans ce livre, le « Sertum » ? » Oui, il y en avait une : il a construit un puteus in atrio (un puits dans la cour). Voilà, bien sûr, mon mot atrio. L’étape suivante consistait à recopier les lettres restantes de l’inscription, en omettant celles que j’avais déjà utilisées. Cela a donné ce que vous verrez sur ce bout de papier :

RVIIOPDOOSMVVISCAVBSBTAOTDIEAMLSIVSPDEERSETAEGIANRFEEALQDVAIMLEATTHOOVM CA.H.Q.E.

« Maintenant, je savais quelles étaient les trois premières lettres dont j’avais besoin — à savoir, rio — pour compléter le mot atrio ; et, comme vous le verrez, elles se trouvent toutes dans les cinq premières lettres. J’ai d’abord été un peu confus par la présence de deux i, mais très vite, j’ai compris que chaque lettre alternative devait être prise dans le reste de l’inscription. Vous pouvez le résoudre vous-même ; le résultat, en continuant là où le premier « tour » s’était arrêté, est celui-ci :

« rio domus abbatialis de Steinfeld a me, Thoma, qui posui custodem super ea. Gare à qui la touche ».

« Le secret était donc tout entier dévoilé :

« Dix mille pièces d’or sont déposées dans le puits dans la cour de la maison de l’abbé de Steinfeld par moi, Thomas, qui ai placé un gardien sur elles. Gare à qui la touche. »

« Les derniers mots, je devrais le dire, sont une devise que l’abbé Thomas avait adoptée. Je l’ai trouvée avec ses armoiries sur un autre morceau de verre chez Lord D——, et il l’a incorporée intégralement dans son cryptogramme, bien qu’elle ne soit pas tout à fait correcte sur le plan grammatical.

« Eh bien, qu’aurait été tenté de faire n’importe quel être humain, mon cher Gregory, à ma place ? Aurait-il pu s’empêcher de partir, comme je l’ai fait, pour Steinfeld, et de remonter littéralement le secret jusqu’à sa source ? Je ne crois pas qu’il l’aurait pu. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas pu, et, comme je n’ai pas besoin de vous le dire, je me suis retrouvé à Steinfeld dès que les ressources de la civilisation ont pu m’y conduire, et je me suis installé dans l’auberge que vous avez vue. Je dois vous dire que je n’étais pas tout à fait libre de pressentiments — d’une part de déception, d’autre part de danger. Il y avait toujours la possibilité que le puits de l’abbé Thomas ait été totalement effacé, ou bien que quelqu’un, ignorant les cryptogrammes et guidé seulement par la chance, soit tombé sur le trésor avant moi. Et puis » — la voix tremblait de façon très perceptible ici — « je n’étais pas entièrement à l’aise, je n’ai pas besoin d’avouer, quant à la signification des mots concernant le gardien du trésor. Mais, si cela ne vous dérange pas, je n’en dirai pas plus à ce sujet jusqu’à ce que… jusqu’à ce que cela devienne nécessaire.

« Dès que possible, Brown et moi avons commencé à explorer les lieux. Je m’étais naturellement présenté comme étant intéressé par les vestiges de l’abbaye, et nous ne pouvions éviter de faire une visite à l’église, aussi impatient que j’étais d’être ailleurs. Pourtant, cela m’intéressait de voir les fenêtres où se trouvait le verre, et surtout celle à l’extrémité est du bas-côté sud. Dans le remplage de celle-ci, j’ai été surpris de voir quelques fragments et armoiries subsistants — le bouclier de l’abbé Thomas était là, ainsi qu’une petite figure avec un parchemin portant l’inscription Oculos habent, et non videbunt (Ils ont des yeux, et ne verront pas), ce qui, je suppose, était un trait de l’abbé contre ses chanoines.

« Mais, bien sûr, l’objectif principal était de trouver la maison de l’abbé. Il n’y a pas d’emplacement prescrit pour cela, pour autant que je sache, dans le plan d’un monastère ; vous ne pouvez pas prédire, comme pour la salle capitulaire, qu’elle sera sur le côté est du cloître, ou, comme pour le dortoir, qu’elle communiquera avec un transept de l’église. J’ai senti que si je posais trop de questions, je pourrais réveiller des souvenirs persistants du trésor, et j’ai pensé qu’il valait mieux essayer d’abord de le découvrir moi-même. Ce ne fut pas une recherche très longue ou difficile. Cette cour à trois côtés au sud-est de l’église, avec des piles de bâtiments déserts tout autour et un pavé envahi par l’herbe, que vous avez vue ce matin, était l’endroit. Et j’étais bien assez heureux de voir qu’elle n’était utilisée pour rien, et qu’elle n’était ni très loin de notre auberge, ni surplombée par aucun bâtiment habité ; il n’y avait que des vergers et des enclos sur les pentes à l’est de l’église. Je peux vous dire que cette belle pierre brillait merveilleusement dans le coucher de soleil jaune et un peu aqueux que nous avons eu mardi après-midi.

« Ensuite, qu’en est-il du puits ? Il n’y avait pas beaucoup de doute là-dessus, comme vous pouvez en témoigner. C’est vraiment une chose très remarquable. La margelle est, je crois, en marbre italien, et la sculpture, je pensais, devait être italienne aussi. Il y avait des reliefs, vous vous souviendrez peut-être, d’Éliézer et Rébecca, et de Jacob ouvrant le puits pour Rachel, et des sujets similaires ; mais, pour désarmer les soupçons, je suppose, l’abbé s’était soigneusement abstenu de toute inscription cynique ou allusive.

« J’ai examiné toute la structure avec le plus vif intérêt, bien sûr — une margelle de puits carrée avec une ouverture sur un côté ; une arche au-dessus, avec une roue pour que la corde puisse passer, manifestement encore en très bon état, car elle avait été utilisée il y a moins de soixante ans, ou peut-être même plus récemment, bien que pas tout à fait dernièrement. Ensuite, il y avait la question de la profondeur et de l’accès à l’intérieur. Je suppose que la profondeur était d’environ soixante à soixante-dix pieds ; et quant à l’autre point, il semblait vraiment que l’abbé avait voulu conduire les chercheurs jusqu’à la porte même de sa caverne d’Ali Baba, car, comme vous l’avez testé vous-même, il y avait de gros blocs de pierre scellés dans la maçonnerie, menant à un escalier régulier tout autour de l’intérieur du puits.

« Cela semblait presque trop beau pour être vrai. Je me demandais s’il y avait un piège — si les pierres étaient conçues pour basculer lorsqu’un poids serait posé dessus ; mais j’en ai essayé un bon nombre avec mon propre poids et avec ma canne, et toutes semblaient, et étaient en fait, parfaitement fermes. Bien sûr, j’ai décidé que Brown et moi ferions une expérience cette nuit-là.

« J’étais bien préparé. Sachant le genre d’endroit que je devrais explorer, j’avais apporté une quantité suffisante de bonne corde et de sangles pour entourer mon corps, ainsi que des barres transversales pour me tenir, sans oublier des lanternes, des bougies et des pieds-de-biche, le tout tenant dans un seul sac de voyage et n’éveillant aucun soupçon. Je me suis assuré que ma corde serait assez longue et que la roue pour le seau était en bon état de marche, puis nous sommes rentrés dîner.

« J’ai eu une petite conversation prudente avec l’aubergiste, et j’ai fait comprendre qu’il ne serait pas trop surpris si je sortais faire une promenade avec mon homme vers neuf heures, pour faire (que le Ciel me pardonne !) un croquis de l’abbaye au clair de lune. Je n’ai posé aucune question sur le puits, et je ne risque pas de le faire maintenant. J’imagine que j’en sais autant à ce sujet que n’importe qui à Steinfeld : du moins » — avec un fort frisson — « je ne veux pas en savoir plus.

« Nous en venons maintenant au moment critique, et, bien que je déteste y penser, je sens, Gregory, qu’il sera préférable pour moi à tous égards de le rappeler exactement comme il s’est passé. Nous sommes partis, Brown et moi, vers neuf heures avec notre sac, et nous n’avons attiré aucune attention ; car nous avons réussi à nous glisser par l’arrière de la cour de l’auberge dans une ruelle qui nous a amenés jusqu’au bord du village. En cinq minutes, nous étions au puits, et pendant un petit moment, nous nous sommes assis sur le bord de la margelle pour nous assurer que personne ne bougeait ni ne nous espionnait. Tout ce que nous entendions, c’était quelques chevaux broutant l’herbe, hors de vue, plus bas sur la pente est. Nous n’étions absolument pas observés, et nous avions assez de lumière de la magnifique pleine lune pour nous permettre de bien placer la corde sur la roue. Ensuite, j’ai fixé la sangle autour de mon corps sous les bras. Nous avons attaché l’extrémité de la corde très solidement à un anneau dans la pierre. Brown a pris la lanterne allumée et m’a suivi ; j’avais un pied-de-biche. Et ainsi nous avons commencé à descendre prudemment, sentant chaque marche avant d’y poser le pied, et examinant les murs à la recherche de toute pierre marquée.

« À mi-voix, je comptais les marches à mesure que nous descendions, et nous sommes arrivés à la trente-huitième avant que je ne note quoi que ce soit d’irrégulier dans la surface de la maçonnerie. Même là, il n’y avait aucune marque, et j’ai commencé à me sentir très vide, et à me demander si le cryptogramme de l’abbé pouvait être un canular élaboré. À la quarante-neuvième marche, l’escalier s’arrêta. C’est avec le cœur bien lourd que j’ai commencé à rebrousser chemin, et quand je suis revenu à la trente-huitième — Brown, avec la lanterne, étant une marche ou deux au-dessus de moi — j’ai examiné le petit morceau d’irrégularité dans la maçonnerie de toutes mes forces ; mais il n’y avait aucune trace de marque.

« Puis il m’est venu à l’esprit que la texture de la surface semblait juste un peu plus lisse que le reste, ou, du moins, différente d’une certaine manière. Cela pouvait être du ciment et non de la pierre. J’ai donné un bon coup avec ma barre de fer. Il y eut un son décidément creux, bien que cela pût être le résultat du fait que nous étions dans un puits. Mais il y avait plus. Un grand éclat de ciment tomba sur mes pieds, et je vis des marques sur la pierre en dessous. J’avais débusqué l’abbé, mon cher Gregory ; même maintenant, j’y pense avec une certaine fierté. Il ne fallut que quelques coups de plus pour enlever tout le ciment, et je vis une dalle de pierre d’environ deux pieds carrés, sur laquelle était gravée une croix. Déception encore, mais seulement pour un moment. C’est vous, Brown, qui m’avez rassuré par une remarque fortuite. Vous avez dit, si je me souviens bien :

« — C’est une drôle de croix : on dirait plein d’yeux.

« J’ai arraché la lanterne de votre main et j’ai vu avec un plaisir inexprimable que la croix était composée de sept yeux, quatre dans une ligne verticale, trois horizontaux. Le dernier des parchemins dans la fenêtre était expliqué de la manière que j’avais prévue. Voici ma « pierre aux sept yeux ». Jusque-là, les données de l’abbé avaient été exactes, et, en pensant à cela, l’anxiété à propos du « gardien » me revint avec une force accrue. Pourtant, je n’allais pas battre en retraite maintenant.

« Sans me donner le temps de réfléchir, j’ai fait sauter le ciment tout autour de la pierre marquée, puis j’ai fait levier sur le côté droit avec mon pied-de-biche. Elle a bougé immédiatement, et j’ai vu que ce n’était qu’une fine dalle légère, que je pouvais facilement soulever moi-même, et qu’elle bouchait l’entrée d’une cavité. Je l’ai soulevée sans la casser et je l’ai posée sur la marche, car il pourrait être très important pour nous de pouvoir la remettre en place. Ensuite, j’ai attendu plusieurs minutes sur la marche juste au-dessus. Je ne sais pas pourquoi, mais je pense que c’était pour voir si une chose affreuse en sortirait. Rien ne s’est passé. Ensuite, j’ai allumé une bougie, et très prudemment, je l’ai placée à l’intérieur de la cavité, avec l’idée de voir s’il y avait de l’air vicié, et d’avoir un aperçu de ce qu’il y avait à l’intérieur. Il y avait une certaine viciation de l’air qui a failli éteindre la flamme, mais en peu de temps elle a brûlé de manière assez stable. Le trou reculait un peu, et aussi à droite et à gauche de l’entrée, et je pouvais voir quelques objets arrondis de couleur claire à l’intérieur qui pourraient être des sacs. Il était inutile d’attendre. Je me suis tourné vers la cavité et j’ai regardé à l’intérieur. Il n’y avait rien immédiatement devant le trou. J’ai passé mon bras et j’ai tâtonné vers la droite, très délicatement…

« Donnez-moi juste un verre de cognac, Brown. Je continuerai dans un instant, Gregory…

« Eh bien, j’ai tâtonné vers la droite, et mes doigts ont touché quelque chose de courbe, qui semblait — oui — plus ou moins comme du cuir ; c’était humide, et manifestement une partie d’une chose lourde et pleine. Il n’y avait rien, je dois dire, pour alarmer. Je suis devenu plus audacieux, et en passant les deux mains à l’intérieur aussi bien que je pouvais, je l’ai tiré vers moi, et il est venu. C’était lourd, mais cela bougeait plus facilement que je ne l’avais prévu. Alors que je le tirais vers l’entrée, mon coude gauche a renversé et éteint la bougie. J’ai eu la chose juste devant l’ouverture et j’ai commencé à la sortir. Juste à ce moment-là, Brown a poussé une exclamation aiguë et a remonté rapidement les marches avec la lanterne. Il vous dira pourquoi dans un instant. Effrayé comme je l’étais, j’ai regardé derrière lui, et je l’ai vu rester une minute en haut puis s’éloigner de quelques mètres. Puis je l’ai entendu appeler doucement : « Tout va bien, monsieur », et j’ai continué à sortir le grand sac, dans l’obscurité totale. Il est resté un instant suspendu au bord du trou, puis a glissé vers l’avant sur ma poitrine, et _a passé ses bras autour de mon cou_.

« Mon cher Gregory, je vous dis l’exacte vérité. Je crois que je connais maintenant l’extrémité de la terreur et de la répulsion qu’un homme peut endurer sans perdre la raison. Je peux seulement arriver à vous dire maintenant les grandes lignes de l’expérience. J’étais conscient d’une odeur des plus horribles de moisissure, et d’une sorte de visage froid pressé contre le mien, et bougeant lentement dessus, et de plusieurs — je ne sais combien — jambes ou bras ou tentacules ou quelque chose qui s’accrochait à mon corps. J’ai crié, dit Brown, comme une bête, et je suis tombé en arrière depuis la marche sur laquelle je me tenais, et la créature a glissé vers le bas, je suppose, sur cette même marche. Providentiellement, la sangle autour de moi a tenu bon. Brown n’a pas perdu la tête, et a été assez fort pour me tirer jusqu’en haut et me faire passer le bord très rapidement. Comment il s’y est pris exactement, je ne le sais pas, et je pense qu’il trouverait difficile de vous le dire. Je crois qu’il a réussi à cacher nos outils dans le bâtiment désert tout proche, et avec une très grande difficulté, il m’a ramené à l’auberge. Je n’étais pas en état de donner des explications, et Brown ne connaît pas l’allemand ; mais le lendemain matin, j’ai raconté aux gens une histoire de mauvaise chute dans les ruines de l’abbaye, qu’ils ont cru, je suppose. Et maintenant, avant d’aller plus loin, j’aimerais juste que vous entendiez quelles ont été les expériences de Brown pendant ces quelques minutes. Dites au Recteur, Brown, ce que vous m’avez dit. »

« Eh bien, monsieur », dit Brown, parlant bas et nerveusement, « c’était juste de cette façon. Le maître était occupé devant le trou, et je tenais la lanterne et je regardais, quand j’ai entendu quelque chose tomber dans l’eau d’en haut, comme je pensais. Alors j’ai levé les yeux, et j’ai vu la tête de quelqu’un qui nous regardait. Je suppose que j’ai dû dire quelque chose, et j’ai levé la lumière et je suis remonté les marches, et ma lumière a brillé directement sur le visage. C’était un sacré numéro, monsieur, si jamais j’en ai vu un ! Un homme assez vieux, et le visage très enfoncé, et qui riait, comme j’ai cru. Et je suis remonté les marches presque aussi vite que je vous le dis, et quand j’étais sorti sur le sol, il n’y avait aucune trace de personne. Il n’y avait pas eu le temps pour quelqu’un de s’échapper, encore moins un vieux bonhomme, et j’étais sûr qu’il n’était pas accroupi près du puits, ni rien. La chose suivante que j’entends, c’est le maître qui crie quelque chose d’horrible, et tout ce que je vois, c’est lui suspendu par la corde, et, comme dit le maître, comment je l’ai remonté, je ne saurais vous le dire. »

« Vous entendez cela, Gregory ? » dit M. Somerton. « Maintenant, une explication de cet incident vous vient-elle à l’esprit ? »

« Tout cela est si atroce et anormal que je dois avouer que cela me fait perdre tout mon équilibre ; mais l’idée m’est venue que, peut-être, eh bien, la personne qui a tendu le piège est peut-être revenue pour constater le succès de son plan. »

« Exactement, Gregory, exactement. Je ne vois rien d’autre de si... probable, devrais-je dire, si un tel mot avait sa place où que ce soit dans mon récit. Je pense que ce devait être l’Abbé… Eh bien, je n’ai pas grand-chose d’autre à vous dire. J’ai passé une nuit misérable, Brown veillant à mes côtés. Le lendemain, je n’allais pas mieux ; incapable de me lever ; impossible de trouver un médecin ; et, même s’il y en avait eu un, je doute qu’il eût pu faire grand-chose pour moi. J’ai demandé à Brown de vous écrire, et j’ai passé une seconde nuit terrible. Et, Gregory, j’en suis sûr, et je crois que cela m’a affecté plus encore que le premier choc, car cela a duré plus longtemps : il y avait quelqu’un ou quelque chose qui montait la garde devant ma porte toute la nuit. J’ai presque cru qu’ils étaient deux. Ce n’étaient pas seulement les faibles bruits que j’entendais de temps à autre tout au long des heures sombres, mais il y avait l’odeur, l’odieuse odeur de moisissure. Chaque chiffon que j’avais sur moi ce premier soir, je l’avais arraché et avais demandé à Brown de l’emporter. Je crois qu’il a fourré ces objets dans le poêle de sa chambre ; et pourtant l’odeur était là, aussi intense qu’elle l’avait été dans le puits ; et, qui plus est, elle venait de l’extérieur de la porte. Mais avec la première lueur de l’aube, elle s’est dissipée, et les sons ont cessé aussi ; et cela m’a convaincu que la chose, ou les choses, étaient des créatures des ténèbres, incapables de supporter la lumière du jour ; et j’étais donc certain que, si quelqu’un pouvait remettre la pierre, elle ou elles seraient impuissantes jusqu’à ce que quelqu’un d’autre l’enlève à nouveau. J’ai dû attendre votre arrivée pour que cela soit fait. Bien sûr, je ne pouvais pas envoyer Brown le faire tout seul, et je pouvais encore moins le dire à quiconque appartenait à ces lieux. »

« Eh bien, voilà mon histoire ; et si vous ne la croyez pas, je n’y peux rien. Mais je pense que vous la croyez. »

« En vérité, dit M. Gregory, je ne vois aucune alternative. Je dois la croire ! J’ai vu moi-même le puits et la pierre, et j’ai eu un aperçu, je crois, des sacs ou de quelque autre chose dans le trou. Et, pour être franc avec vous, Somerton, je crois que ma porte aussi a été surveillée la nuit dernière. »

« Je le suppose, Gregory ; mais, Dieu merci, c’est fini. Avez-vous, soit dit en passant, quelque chose à raconter sur votre visite à ce lieu redoutable ? »

« Très peu de chose, fut la réponse. Brown et moi avons réussi assez facilement à remettre la dalle en place, et il l’a fixée très fermement avec les fers et les coins que vous lui aviez demandé de se procurer, et nous avons réussi à badigeonner la surface avec de la boue de sorte qu’elle ressemble exactement au reste du mur. Une chose que j’ai remarquée dans la sculpture sur la margelle du puits, qui, je crois, a dû vous échapper. C’était une forme horrible et grotesque, peut-être plus semblable à un crapaud qu’à toute autre chose, et il y avait une étiquette à côté portant l’inscription en ces deux mots : "Depositum custodi". »

« Garde ce qui t’est confié. »

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