LES VOYAGES DE GULLIVER
Dans plusieurs contrées lointaines du monde
par
JONATHAN SWIFT, D.D.
Édité avec introduction et notes par Thomas M. Balliet Surintendant des écoles, Springfield, Mass.
Avec trente-huit illustrations et une carte
PARTIE I
VOYAGE À LILLIPUT
PARTIE II
VOYAGE À BROBDINGNAG
D.C. Heath & Co., Éditeurs Boston New York Chicago
1900
PRÉFACE.
Et voilà ! le livre, de toute sa fin détourné, Un prodige inoffensif pour quelque enfant heureux.
LORD LYTTON.
Les Voyages de Gulliver furent publiés en 1726 ; et, bien qu'ils n'aient nullement été destinés à cet usage, le livre fut bientôt approprié par les enfants, qui ont depuis lors continué à le considérer comme l'un des plus délicieux de leurs livres d'histoires. Ils ne peuvent comprendre l'occasion qui provoqua l'ouvrage ni apprécier la satire qui sous-tend le récit, mais ils se délectent des merveilleuses aventures et errent, remplis d'un étonnement aux yeux grands ouverts, dans les nouveaux mondes à travers lesquels l'imagination vive et logiquement précise de l'auteur les conduit si personnellement. Et il existe dans les récits des Voyages à Lilliput et à Brobdingnag un sens et une morale qui sont entièrement distincts de la satire politique qu'ils sont censés véhiculer, un sens et une morale que le plus jeune enfant capable de le lire ne manquera pas de saisir, et sur lesquels il est à peine nécessaire que l'enseignant commente.
Pour les jeunes enfants, le livre combine dans une certaine mesure l'intérêt de Robinson Crusoe et celui du conte de fées ; son style est objectif, le récit est simple, et le sujet fait fortement appel à l'imagination enfantine. Pour les garçons et les filles plus mûrs, ainsi que pour les adultes, l'intérêt se trouve principalement dans la satire mordante qui sous-tend le récit. Il s'adresse, par conséquent, à une très large gamme d'intelligence et de goût, et peut être lu avec profit par l'enfant de dix ans comme par le jeune homme ou la jeune femme d'âge mûr.
Cette édition est pratiquement une réimpression de l'originale (1726-27). La ponctuation et les majuscules ont été modernisées, certains archaïsmes modifiés et les paragraphes rendus plus fréquents. Quelques passages ont été omis, qui auraient pu offenser les oreilles modernes et qui sont inadaptés à la lecture des enfants, et quelques notes de bas de page ont été ajoutées pour expliquer les mots obsolètes et les expressions obscures.
En tant que livre de lecture scolaire devant être adapté à l'esprit moyen, ces histoires s'avéreront appropriées pour les classes allant de la cinquième ou sixième année d'école jusqu'au plus haut niveau de l'école primaire supérieure.
THOMAS M. BALLIET.
TABLE DES MATIÈRES.
VOYAGE À LILLIPUT.
CHAPITRE I.
L'auteur donne quelques détails sur lui-même et sa famille -- Ses premières motivations pour voyager -- Il fait naufrage et nage pour sauver sa vie -- Parvient sain et sauf sur le rivage au pays de Lilliput -- Est fait prisonnier et emmené à l'intérieur du pays.
CHAPITRE II.
L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs membres de la noblesse, vient voir l'auteur dans sa captivité -- Description de la personne et des habitudes de l'empereur -- Des hommes savants sont nommés pour enseigner leur langue à l'auteur -- Il gagne la faveur par son tempérament doux -- Ses poches sont fouillées, et son épée ainsi que ses pistolets lui sont retirés.
CHAPITRE III.
L'auteur divertit l'empereur et sa noblesse des deux sexes d'une manière très peu commune -- Description des divertissements de la cour de Lilliput -- L'auteur obtient sa liberté sous certaines conditions.
CHAPITRE IV.
Description de Mildendo, la métropole de Lilliput, ainsi que du palais de l'empereur -- Une conversation entre l'auteur et un secrétaire principal concernant les affaires de cet empire -- Offres de l'auteur de servir l'empereur dans ses guerres.
CHAPITRE V.
L'auteur, par un stratagème extraordinaire, empêche une invasion -- Un haut titre d'honneur lui est conféré -- Des ambassadeurs arrivent de l'empereur de Blefuscu et demandent la paix.
CHAPITRE VI.
Des habitants de Lilliput ; leur savoir, leurs lois et leurs coutumes ; la manière d'éduquer leurs enfants -- La façon de vivre de l'auteur dans ce pays -- Sa défense d'une grande dame.
CHAPITRE VII.
L'auteur, étant informé d'un dessein de l'accuser de haute trahison, s'échappe vers Blefuscu -- Son accueil là-bas.
CHAPITRE VIII.
L'auteur, par un heureux accident, trouve le moyen de quitter Blefuscu ; et, après quelques difficultés, retourne sain et sauf dans son pays natal.
* * * * *
LISTE DES ILLUSTRATIONS PLEINE PAGE.
« Il ordonna à ses généraux de faire ranger les troupes » Carte de Lilliput et de Blefuscu « Je restai tout ce temps... dans une grande inquiétude » « Présentant ses lettres de créance » « Ces messieurs firent un inventaire exact » « Sa majesté impériale daigna me sourire très gracieusement » « Et me créa nardac sur-le-champ » « Trois cents tailleurs furent employés » « Le bonheur... de dîner avec moi » « Il désira que je l'écoutasse avec patience » « Je mis à la voile... à six heures du matin »
ET VINGT-TROIS PLUS PETITES DANS LE TEXTE.
TABLE DES MATIÈRES
VOYAGE À BROBDINGNAG.
CHAPITRE I.
Description d'une grande tempête ; la chaloupe envoyée chercher de l'eau, l'auteur l'accompagne pour découvrir le pays -- Il est laissé sur le rivage, saisi par l'un des indigènes et emmené à la maison d'un fermier -- Son accueil là-bas, avec plusieurs incidents qui s'y produisirent -- Une description des habitants.
CHAPITRE II.
Une description de la fille du fermier -- L'auteur emmené dans une ville de marché, puis à la métropole -- Les détails de son voyage.
CHAPITRE III.
L'auteur mandé à la cour -- La reine l'achète à son maître le fermier et le présente au roi -- Il dispute avec les grands savants de sa majesté -- Un appartement à la cour est fourni à l'auteur -- Il est en grande faveur auprès de la reine -- Il défend l'honneur de son propre pays -- Il se querelle avec le nain de la reine.
CHAPITRE IV.
Description du pays -- Une proposition pour corriger les cartes modernes -- Le palais du roi, et quelques détails sur la métropole -- La façon de voyager de l'auteur -- Description du temple principal.
CHAPITRE V.
Plusieurs aventures arrivées à l'auteur -- L'exécution d'un criminel -- L'auteur montre son habileté à la navigation.
CHAPITRE VI.
Plusieurs inventions de l'auteur pour plaire au roi et à la reine -- Il montre son talent pour la musique -- Le roi s'enquiert de l'état de l'Europe, ce que l'auteur lui relate -- Observations du roi à ce sujet.
CHAPITRE VII.
L'amour de l'auteur pour son pays -- Il fait une proposition de grand avantage pour le roi, qui est rejetée -- La grande ignorance du roi en politique -- Le savoir de ce pays très imparfait et confiné -- Leurs lois, leurs affaires militaires et l'État.
CHAPITRE VIII.
Le roi et la reine font un voyage vers les frontières -- L'auteur les accompagne -- La manière dont il quitte le pays est relatée très particulièrement -- Il retourne en Angleterre.
NOTE
* * * * *
LISTE DES ILLUSTRATIONS PLEINE PAGE.
« Ils conclurent que je n'étais que Relplum Sealcath » Carte de Brobdingnag « Une créature énorme marchant... sur la mer » « Sur quoi l'énorme créature fit un pas court » « Je tirai mon cimeterre pour me défendre » « Je l'appelai ma Glumdalclitch » « Exécuta des mouvements à la manière des escrimeurs en Angleterre » « Cette gracieuse princesse tendit son petit doigt » « Elle m'emmena auprès du roi » « Je ne pus me venger qu'en l'appelant frère » « Les plus petits oiseaux ne semblaient nullement avoir peur de moi » « Me donnèrent un coup de vent avec leurs éventails » « L'exercice le plus violent que j'aie jamais subi » « Vous avez fait un admirable panégyrique » « Elle avait quelques pressentiments » « Quelqu'un appelant en langue anglaise » « Ma fille s'agenouilla, mais je ne pus la voir »
ET DOUZE PLUS PETITES DANS LE TEXTE.
LE PREMIER ÉDITEUR AU LECTEUR.
L'auteur de ces voyages, M. Lemuel Gulliver, est mon ancien et intime ami ; il existe également un lien de parenté entre nous du côté maternel. Il y a environ trois ans, M. Gulliver, se lassant de l'affluence de curieux venant le voir à sa maison de Redriff[1], fit une petite acquisition de terre, avec une maison convenable, près de Newark, dans le Nottinghamshire, son comté natal, où il vit maintenant retiré, tout en étant fort estimé parmi ses voisins.
Bien que M. Gulliver soit né dans le Nottinghamshire, où résidait son père, je l'ai entendu dire que sa famille venait de l'Oxfordshire ; pour confirmer cela, j'ai observé dans le cimetière de Banbury, dans ce comté, plusieurs tombeaux et monuments des Gulliver. Avant de quitter Redriff, il laissa la garde des papiers suivants entre mes mains, avec la liberté d'en disposer comme je le jugerais bon. Je les ai soigneusement parcourus trois fois. Le style est très clair et simple, et le seul défaut que j'y trouve est que l'auteur, à la manière des voyageurs, est un peu trop circonstancié. Il y a un air de vérité apparent à travers le tout ; et, en effet, l'auteur était si distingué pour sa véracité qu'il devint une sorte de proverbe parmi ses voisins de Redriff, quand quelqu'un affirmait une chose, de dire que c'était aussi vrai que si M. Gulliver l'avait dit.
Sur l'avis de plusieurs personnes dignes, à qui, avec la permission de l'auteur, je communiquai ces papiers, je m'aventure maintenant à les envoyer dans le monde, espérant qu'ils pourront être, au moins pour quelque temps, un meilleur divertissement que les gribouillis ordinaires sur la politique et les partis.
Ce volume aurait été au moins deux fois plus gros si je n'avais pas pris la liberté de rayer d'innombrables passages relatifs aux vents et aux marées, ainsi qu'aux variations et aux relèvements dans les divers voyages ; avec la description minutieuse de la conduite du navire dans les tempêtes, dans le style des marins ; de même que le compte rendu des longitudes et des latitudes ; sur quoi j'ai lieu de craindre que M. Gulliver ne soit un peu mécontent ; mais j'étais résolu à adapter l'ouvrage autant que possible à la capacité générale des lecteurs. Cependant, si ma propre ignorance des affaires maritimes m'a conduit à commettre quelques erreurs, j'en suis seul responsable, et si quelque voyageur a la curiosité de voir l'ouvrage complet dans son ensemble, tel qu'il est sorti de la main de l'auteur, je serai prêt à le satisfaire.
Quant à tout autre détail relatif à l'auteur, le lecteur en recevra satisfaction dès les premières pages du livre.
RICHARD SYMPSON.
VOYAGES.
PARTIE I.
VOYAGE À LILLIPUT.
CHAPITRE I.
L'AUTEUR DONNE QUELQUES DÉTAILS SUR LUI-MÊME ET SA FAMILLE : SES PREMIÈRES MOTIVATIONS POUR VOYAGER. IL FAIT NAUFRAGE ET NAGE POUR SAUVER SA VIE ; PARVIENT SAIN ET SAUF SUR LE RIVAGE AU PAYS DE LILLIPUT ; EST FAIT PRISONNIER ET EMMENÉ À L'INTÉRIEUR DU PAYS.
Mon père avait une petite propriété dans le Nottinghamshire ; j'étais le troisième de cinq fils. Il m'envoya à l'Emmanuel College de Cambridge à l'âge de quatorze ans, où je résidai trois ans et m'appliquai étroitement à mes études ; mais la charge de mon entretien, bien que j'eusse une allocation très maigre, étant trop grande pour une fortune étroite, je fus mis en apprentissage chez M. James Bates, un éminent chirurgien de Londres, avec qui je restai quatre ans ; et mon père m'envoyant de temps à autre de petites sommes d'argent, je les dépensai pour apprendre la navigation et d'autres parties des mathématiques utiles à ceux qui ont l'intention de voyager, car j'ai toujours cru que ce serait, tôt ou tard, mon destin de le faire. Lorsque je quittai M. Bates, je me rendis chez mon père où, avec son aide, celle de mon oncle John et de quelques autres parents, j'obtins quarante livres[2], et la promesse de trente livres par an pour m'entretenir à Leyde. J'y étudiai la médecine pendant deux ans et sept mois, sachant qu'elle me serait utile lors de longs voyages.
Peu après mon retour de Leyde, je fus recommandé par mon bon maître, M. Bates, pour être chirurgien sur le « Swallow », commandé par le capitaine Abraham Pannell ; avec qui je restai trois ans et demi, faisant un voyage ou deux au Levant[3], et dans quelques autres régions. À mon retour, je résolus de m'établir à Londres ; ce à quoi M. Bates, mon maître, m'encouragea, et par lui je fus recommandé à plusieurs patients. Je pris une partie d'une petite maison dans l'Old Jewry ; et, étant conseillé de changer de condition, j'épousai Mme Mary Burton[4], seconde fille de M. Edmund Burton, bonnetier à Newgate Street, avec qui je reçus quatre cents livres en dot.
Mais mon bon maître, Bates, mourant deux ans plus tard, et ayant peu d'amis, mes affaires commencèrent à décliner ; car ma conscience ne me permettait pas d'imiter la mauvaise pratique de trop nombreux confrères. Ayant donc consulté ma femme et quelques-unes de mes connaissances, je décidai de repartir en mer. Je fus chirurgien successivement sur deux navires et fis plusieurs voyages, pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales, par lesquels j'obtins quelque ajout à ma fortune. Mes heures de loisir, je les passais à lire les meilleurs auteurs, anciens et modernes, étant toujours pourvu d'un bon nombre de livres ; et, lorsque j'étais à terre, à observer les mœurs et les dispositions des gens, ainsi qu'à apprendre leur langue, où j'avais une grande facilité, grâce à la force de ma mémoire.
Le dernier de ces voyages ne s'avérant pas très fortuné, je me lassai de la mer et eus l'intention de rester chez moi avec ma femme et ma famille. Je quittai l'Old Jewry pour Fetter Lane, et de là pour Wapping, espérant trouver du travail parmi les marins ; mais cela ne tourna pas à mon avantage. Après trois ans d'attente que les choses s'améliorassent, j'acceptai une offre avantageuse du capitaine William Prichard, maître de l'« Antelope », qui faisait un voyage vers la mer du Sud[5]. Nous mîmes à la voile de Bristol, le 4 mai 1699 ; et notre voyage fut d'abord très prospère.
Il ne serait pas approprié, pour certaines raisons, d'importuner le lecteur avec les détails de nos aventures dans ces mers. Qu'il suffise de l'informer que, lors de notre passage de là vers les Indes orientales, nous fûmes poussés par une violente tempête au nord-ouest de la Terre de Van Diemen[6].
Par une observation, nous nous trouvâmes à la latitude de 30 degrés et 2 minutes sud. Douze de notre équipage étaient morts d'un travail immodéré et d'une mauvaise nourriture ; les autres étaient dans un état de grande faiblesse.
Le cinq novembre, qui était le commencement de l'été dans ces contrées, le temps étant très brumeux, les marins aperçurent un rocher à moins d'une demi-longueur de câble du navire[7] ; mais le vent était si fort que nous fûmes poussés directement dessus et nous brisâmes immédiatement. Six membres de l'équipage, dont je faisais partie, ayant mis la chaloupe à la mer, parvinrent à s'éloigner du navire et du rocher. Nous râmâmes, selon mon estimation, environ trois lieues, jusqu'à ce que nous ne pussions plus travailler, étant déjà épuisés par le labeur alors que nous étions dans le navire. Nous nous confiâmes donc à la merci des vagues ; et, en une demi-heure environ, la chaloupe fut renversée par une rafale soudaine venant du nord. Ce qu'il advint de mes compagnons dans la chaloupe, ainsi que de ceux qui s'échappèrent sur le rocher ou furent laissés dans le vaisseau, je ne saurais le dire, mais je conclus qu'ils furent tous perdus.
Pour ma part, je nageai comme la fortune me dirigeait, et fus poussé par le vent et la marée. Je laissai souvent tomber mes jambes et ne sentis aucun fond ; mais, quand j'étais presque fini et incapable de lutter davantage, je me trouvai à pied ; et à ce moment, la tempête s'était beaucoup apaisée.
La déclivité était si faible que je marchai près d'un mille avant d'atteindre le rivage, ce qui, selon ma conjecture, devait être vers huit heures du soir. J'avançai ensuite près d'un demi-mille, mais ne pus découvrir aucun signe de maisons ou d'habitants ; du moins, j'étais dans un état si faible que je ne les observai point. J'étais extrêmement fatigué, et avec cela, la chaleur du temps, et environ une demi-pinte d'eau-de-vie que je bus en quittant le navire, je me trouvai très enclin au sommeil. Je m'allongeai sur l'herbe, qui était très courte et douce, où je dormis plus profondément que je ne me souvienne l'avoir jamais fait de ma vie, et, selon mon calcul, environ neuf heures ; car, à mon réveil, il faisait grand jour. J'essayai de me lever, mais je ne pus bouger : car, comme il se trouva que j'étais couché sur le dos, je sentis mes bras et mes jambes fortement attachés de chaque côté au sol ; et mes cheveux, qui étaient longs et épais, attachés de la même manière. Je sentis également plusieurs ligatures fines à travers mon corps, depuis mes aisselles jusqu'à mes cuisses. Je ne pouvais que regarder vers le haut, le soleil commençait à devenir chaud et la lumière offensait mes yeux.
J'entendis un bruit confus autour de moi ; mais, dans la posture où j'étais, je ne pouvais rien voir sinon le ciel. En peu de temps, je sentis quelque chose de vivant bouger sur ma jambe gauche, qui, avançant doucement sur ma poitrine, arriva presque jusqu'à mon menton ; alors, baissant les yeux autant que je pouvais, je perçus que c'était une créature humaine, pas haute de six pouces, avec un arc et une flèche à la main, et un carquois dans le dos. Entre-temps, je sentis au moins quarante autres de la même espèce (comme je le conjecturais) suivant la première.
J'étais dans un étonnement extrême et rugis si fort qu'ils s'enfuirent tous dans un effroi ; et certains d'entre eux, comme on me le raconta plus tard, furent blessés par les chutes qu'ils firent en sautant de mes côtés sur le sol. Cependant, ils revinrent bientôt, et l'un d'eux, qui s'aventura assez loin pour avoir une vue complète de mon visage, levant les mains et les yeux en signe d'admiration, cria d'une voix aiguë, mais distincte : Hekinah degul ! Les autres répétèrent les mêmes mots plusieurs fois, mais je ne savais alors ce qu'ils signifiaient.
Je restai tout ce temps, comme le lecteur peut le croire, dans une grande inquiétude. Enfin, luttant pour me détacher, j'eus la chance de rompre les cordes et d'arracher les piquets qui attachaient mon bras gauche au sol ; car en le levant vers mon visage, je découvris les méthodes qu'ils avaient prises pour m'attacher, et, en même temps, avec une violente traction, qui me causa une douleur excessive, je desserrai un peu les cordes qui attachaient mes cheveux du côté gauche, de sorte que je fus juste capable de tourner la tête d'environ deux pouces.
Mais les créatures s'enfuirent une seconde fois, avant que je puisse les saisir ; sur quoi il y eut un grand cri avec un accent très aigu, et après qu'il eut cessé, j'entendis l'un d'eux crier à haute voix, Tolgo phonac ; quand, en un instant, je sentis plus d'une centaine de flèches déchargées sur ma main gauche, qui me piquaient comme autant d'aiguilles ; et, en outre, ils tirèrent une autre volée dans l'air, comme nous faisons des bombes en Europe, dont beaucoup, je suppose, tombèrent sur mon corps (bien que je ne les sentisse point), et certaines sur mon visage, que je couvris immédiatement de ma main gauche.
Quand cette averse de flèches fut terminée, je me mis à gémir de chagrin et de douleur, et puis m'efforçant à nouveau de me détacher, ils déchargèrent une autre volée plus grande que la première, et certains d'entre eux tentèrent avec des lances de me piquer sur les côtés ; mais par bonheur j'avais sur moi une veste de buffle[8], qu'ils ne purent percer. Je pensai que la méthode la plus prudente était de rester tranquille, et mon dessein était de continuer ainsi jusqu'à la nuit, où, ma main gauche étant déjà libre, je pourrais facilement me libérer ; et quant aux habitants, j'avais raison de croire que je pourrais être de taille à lutter contre la plus grande armée qu'ils pourraient amener contre moi, s'ils étaient tous de la même taille que celui que j'avais vu.
Mais la fortune disposa autrement de moi. Lorsque les gens observèrent que j'étais calme, ils ne déchargèrent plus de flèches : mais, au bruit que j'entendis, je sus que leur nombre augmentait ; et à environ quatre verges de moi, vis-à-vis de mon oreille droite, j'entendis un martèlement pendant plus d'une heure, comme celui de gens au travail ; quand, tournant la tête de ce côté, autant que les piquets et les cordes me le permettaient, je vis une estrade érigée, à environ un pied et demi du sol, capable de contenir quatre des habitants, avec deux ou trois échelles pour y monter ; d'où l'un d'eux, qui semblait être une personne de qualité, me fit un long discours, dont je ne compris pas une syllabe.
Mais j'aurais dû mentionner qu'avant que le personnage principal ne commençât son oraison, il s'écria trois fois, Langro debul san (ces mots, ainsi que les précédents, furent répétés par la suite et m'expliqués). Là-dessus, environ cinquante des habitants s'approchèrent immédiatement et coupèrent les cordes qui fixaient le côté gauche de ma tête, ce qui me donna la liberté de la tourner vers la droite, et d'observer la personne et les gestes de celui qui devait parler. Il semblait être d'un âge moyen, et plus grand qu'aucun des trois autres qui l'accompagnaient, dont l'un était un page qui soulevait sa traîne, et semblait être un peu plus long que mon majeur ; les deux autres se tenaient de chaque côté, pour le soutenir. Il joua parfaitement son rôle d'orateur, et je pus observer de nombreuses périodes de menaces, et d'autres de promesses, de pitié et de bonté.
Je répondis en quelques mots, mais de la manière la plus soumise, levant ma main gauche et mes deux yeux vers le soleil, comme pour l'appeler à témoin : et, étant presque mort de faim, n'ayant pas mangé une miellée depuis quelques heures avant de quitter le navire, je trouvai les exigences de la nature si fortes en moi que je ne pus m'empêcher de montrer mon impatience (peut-être contre les règles strictes de la décence) en portant fréquemment mon doigt à ma bouche, pour signifier que je voulais de la nourriture. Le hurgo (car c'est ainsi qu'ils appellent un grand seigneur, comme je l'appris plus tard) me comprit très bien. Il descendit de l'estrade et ordonna que plusieurs échelles fussent appliquées contre mes flancs ; sur quoi plus d'une centaine des habitants montèrent, et marchèrent vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viande, qui avaient été préparés et envoyés là par les ordres du roi, dès la première nouvelle qu'il reçut de moi.
Je remarquai qu'il y avait de la chair de plusieurs animaux, mais je ne pus les distinguer au goût. Il y avait des épaules, des cuisses et des reins, façonnés comme ceux du mouton, et très bien apprêtés, mais plus petits que les ailes d'une alouette. Je les mangeais par deux ou trois à la bouchée, et prenais trois pains à la fois, de la grosseur de balles de mousquet. Ils me ravitaillaient comme ils le pouvaient, montrant mille marques d'émerveillement et d'étonnement devant ma taille et mon appétit. Je fis alors un autre signe pour montrer que je voulais boire.
Ils virent par ma façon de manger qu'une petite quantité ne me suffirait pas ; et étant un peuple très ingénieux, ils hissèrent avec une grande dextérité l'un de leurs plus grands tonneaux, puis le firent rouler vers ma main, et en défoncèrent le dessus : je le bus d'un trait ; ce que je pouvais aisément faire, car il ne contenait pas une demi-pinte, et avait le goût d'un petit vin de Bourgogne, mais bien plus délicieux. Ils m'apportèrent un second tonneau, que je bus de la même manière, et je fis signe que j'en voulais encore ; mais ils n'en avaient plus à me donner.
Quand j'eus accompli ces prodiges, ils crièrent de joie, et dansèrent sur ma poitrine, répétant plusieurs fois, comme ils l'avaient fait au début, Hekinah degul. Ils me firent signe de jeter les deux tonneaux, mais en avertissant d'abord les gens en bas de s'écarter, en criant à haute voix, Borach nevola ; et, quand ils virent les récipients en l'air, il y eut un cri universel de Hekinah degul.
J'avoue que j'ai été souvent tenté, tandis qu'ils allaient et venaient sur mon corps, de saisir quarante ou cinquante des premiers qui arrivaient à ma portée, et de les écraser contre le sol. Mais le souvenir de ce que j'avais ressenti, ce qui n'était probablement pas le pire qu'ils pussent faire, et la promesse d'honneur que je leur fis — car c'est ainsi que j'interprétai mon comportement soumis — chassèrent bientôt ces imaginations. De plus, je me considérais désormais comme tenu, par les lois de l'hospitalité, envers un peuple qui m'avait traité avec tant de dépense et de magnificence. Cependant, dans mes pensées, je ne pouvais assez m'émerveiller de l'intrépidité de ces mortels minuscules, qui osaient s'aventurer à monter et marcher sur mon corps, alors qu'une de mes mains était libre, sans trembler à la vue même d'une créature aussi prodigieuse que je devais leur paraître.
Après quelque temps, quand ils observèrent que je ne faisais plus de demandes de nourriture, il apparut devant moi un personnage de haut rang venant de sa majesté impériale. Son excellence, après être montée sur le bas de ma jambe droite, s'avança jusqu'à mon visage, avec environ une douzaine de membres de sa suite : et, produisant ses lettres de créance sous le sceau royal, qu'il appliqua tout près de mes yeux, parla environ dix minutes, sans aucun signe de colère, mais avec une sorte de résolution déterminée, pointant souvent vers l'avant, ce qui, comme je le découvris plus tard, était vers la capitale, située à environ un demi-mille, où il fut convenu par sa majesté en conseil que je devais être transporté. Je répondis en quelques mots, mais en vain, et fis un signe avec la main qui était libre, en la posant sur l'autre (mais au-dessus de la tête de son excellence, de peur de blesser lui ou sa suite) puis sur ma propre tête et mon corps, pour signifier que je désirais ma liberté.
Il apparut qu'il me comprenait assez bien, car il secoua la tête en signe de désapprobation, et tint sa main dans une posture pour montrer que je devais être emmené comme prisonnier. Cependant, il fit d'autres signes pour me faire comprendre que j'aurais assez à manger et à boire, et un très bon traitement. Sur quoi je pensai une fois de plus à tenter de briser mes liens ; mais à nouveau, quand je sentis la douleur de leurs flèches sur mon visage et mes mains, qui étaient toutes en ampoules, et beaucoup de dards restant encore plantés dedans, et observant, de même, que le nombre de mes ennemis augmentait, je donnai des signes pour leur faire savoir qu'ils pouvaient faire de moi ce qu'ils voulaient. Là-dessus, le hurgo et sa suite se retirèrent, avec beaucoup de civilité et des visages joyeux.
Peu après, j'entendis un cri général, avec des répétitions fréquentes des mots, Peplom selan, et je sentis un grand nombre de personnes sur mon côté gauche, relâchant les cordes à un tel degré que je pus me tourner sur ma droite, et obtenir un peu de soulagement. Mais, avant cela, ils avaient enduit mon visage et mes deux mains d'une sorte d'onguent très agréable à l'odeur, qui, en quelques minutes, enleva toute la douleur de leurs flèches. Ces circonstances, ajoutées au rafraîchissement que j'avais reçu par leurs victuailles et leur boisson, qui étaient très nourrissantes, me disposèrent au sommeil. Je dormis environ huit heures, comme on me l'assura par la suite ; et ce n'était pas étonnant, car les médecins, par ordre de l'empereur, avaient mélangé une potion soporifique dans les tonneaux de vin.
Il semble que, dès le premier moment où je fus découvert dormant sur le sol après mon débarquement, l'empereur en eut rapidement avis par un exprès ; et décida en conseil que je devais être attaché de la manière que j'ai relatée (ce qui fut fait durant la nuit, tandis que je dormais), qu'une abondance de nourriture et de boisson devait m'être envoyée, et une machine préparée pour me transporter à la capitale.
Cette résolution peut paraître très audacieuse et dangereuse, et je suis convaincu qu'elle ne serait imitée par aucun prince en Europe, en pareille occasion. Cependant, à mon avis, elle était extrêmement prudente, aussi bien que généreuse ; car, en supposant que ces gens eussent essayé de me tuer avec leurs lances et leurs flèches, pendant que je dormais, je me serais certainement réveillé à la première sensation de douleur, ce qui aurait pu exciter ma rage et ma force au point de me permettre de briser les cordes avec lesquelles j'étais attaché ; après quoi, comme ils n'étaient pas capables de faire résistance, ils ne pouvaient attendre aucune miséricorde.
Ces gens sont d'excellents mathématiciens, et sont parvenus à une grande perfection dans la mécanique, grâce à la faveur et à l'encouragement de l'empereur, qui est un protecteur renommé des sciences. Le prince possède plusieurs machines fixées sur des roues pour le transport des arbres, et autres grands poids. Il construit souvent ses plus grands vaisseaux de guerre, dont certains font neuf pieds de long, dans les bois où le bois pousse, et les fait transporter sur ces engins à trois ou quatre cents mètres de la mer. Cinq cents charpentiers et ingénieurs furent immédiatement mis au travail, pour préparer le plus grand engin qu'ils eussent. C'était un cadre de bois, élevé de trois pouces du sol, d'environ sept pieds de long et quatre de large, se déplaçant sur vingt-deux roues. Le cri que j'entendis fut à l'arrivée de cet engin, qui, semble-t-il, était parti quatre heures après mon débarquement. Il fut amené parallèlement à moi, tel que j'étais étendu. Mais la difficulté principale était de me soulever et de me placer dans ce véhicule.
Quatre-vingts poteaux, chacun d'un pied de haut, furent érigés à cet effet, et des cordes très solides, de la grosseur d'une ficelle, furent attachées par des crochets à de nombreux bandages, que les ouvriers avaient sanglés autour de mon cou, de mes mains, de mon corps et de mes jambes. Neuf cents des plus robustes hommes furent employés à tirer ces cordes par de nombreuses poulies fixées sur les poteaux ; et ainsi, en moins de trois heures, je fus soulevé et jeté dans l'engin, et solidement attaché.
Tout cela me fut raconté ; car, pendant que toute l'opération était effectuée, je gisais dans un sommeil profond, par la force de ce médicament soporifique infusé dans ma boisson. Quinze cents des plus grands chevaux de l'empereur, chacun haut d'environ quatre pouces et demi, furent employés à me tirer vers la métropole, qui, comme je l'ai dit, était distante d'un demi-mille.
Environ quatre heures après que nous eûmes commencé notre voyage, je m'éveillai, par un accident très ridicule ; car, le convoi s'étant arrêté un moment, pour ajuster quelque chose qui était dérangé, deux ou trois des jeunes indigènes eurent la curiosité de voir à quoi je ressemblais, quand je dormais. Ils grimpèrent dans l'engin, et avançant très doucement vers mon visage, l'un d'eux, un officier de la garde, enfonça la pointe acérée de sa demi-pique dans ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez comme une paille, et me fit éternuer violemment ; sur quoi ils s'esquivèrent, inaperçus, et il se passa trois semaines avant que je ne susse la cause de mon réveil si soudain.
Nous fîmes une longue marche le reste de la journée, et nous reposâmes la nuit avec cinq cents gardes de chaque côté de moi, moitié avec des torches, et moitié avec des arcs et des flèches, prêts à me tirer dessus, si je tentais de bouger. Le lendemain matin, au lever du soleil, nous continuâmes notre marche, et arrivâmes à deux cents mètres des portes de la ville vers midi. L'empereur, et toute sa cour, sortirent à notre rencontre ; mais ses grands officiers ne voulurent en aucun cas permettre à sa majesté de mettre sa personne en danger, en montant sur mon corps.
À l'endroit où le convoi s'arrêta, se trouvait un temple ancien, estimé être le plus grand de tout le royaume, qui, ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre contre nature, était, selon le zèle de ces gens, considéré comme profane, et avait donc été affecté à un usage commun, et tous les ornements et le mobilier emportés. Dans cet édifice, il fut décidé que je logerais. La grande porte, faisant face au nord, avait environ quatre pieds de haut, et presque deux pieds de large, par laquelle je pouvais facilement ramper. De chaque côté de la porte se trouvait une petite fenêtre, à pas plus de six pouces du sol ; dans celle du côté gauche, le forgeron du roi fit passer quatre-vingt-onze chaînes, semblables à celles qui pendent à la montre d'une dame en Europe, et presque aussi grandes, qui furent verrouillées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas.
En face de ce temple, de l'autre côté de la grande route, à vingt pieds de distance, il y avait une tourelle haute d'au moins cinq pieds. Ici, l'empereur monta, avec plusieurs seigneurs principaux de sa cour, pour avoir l'occasion de m'observer, comme on me l'a dit, car je ne pouvais les voir. On estima que plus de cent mille habitants sortirent de la ville pour la même raison ; et, malgré mes gardes, je crois qu'il ne devait pas y en avoir moins de dix mille, à diverses reprises, qui montèrent sur mon corps, à l'aide d'échelles. Mais une proclamation fut bientôt publiée, pour l'interdire, sous peine de mort.
Quand les ouvriers trouvèrent qu'il m'était impossible de me libérer, ils coupèrent toutes les cordes qui me liaient ; sur quoi je me levai, avec une disposition aussi mélancolique que jamais j'en avais eu de ma vie. Mais le bruit et l'étonnement des gens, en me voyant me lever et marcher, ne peuvent être exprimés. Les chaînes qui retenaient ma jambe gauche avaient environ deux yards de long, et me donnaient non seulement la liberté de marcher en arrière et en avant dans un demi-cercle, mais, étant fixées à quatre pouces de la porte, me permettaient de ramper à l'intérieur, et de m'étendre de toute ma longueur dans le temple.
CHAPITRE II.
L'EMPEREUR DE LILLIPUT, ACCOMPAGNÉ DE PLUSIEURS NOBLES, VIENT VOIR L'AUTEUR DANS SA CAPTIVITÉ. PERSONNE ET HABIT DE L'EMPEREUR DÉCRITS. DES SAVANTS NOMMÉS POUR ENSEIGNER À L'AUTEUR LEUR LANGUE. IL GAGNE LA FAVEUR PAR SON DISPOSITION DOUCE. SES POCHES SONT FOUILLÉES, ET SON ÉPÉE ET SES PISTOLETS LUI SONT RETIRÉS.
Quand je me trouvai sur mes pieds, je regardai autour de moi, et dois confesser que je n'avais jamais contemplé un spectacle plus divertissant. Le pays alentour apparaissait comme un jardin continu, et les champs clos, qui étaient généralement de quarante pieds carrés, ressemblaient à autant de parterres de fleurs. Ces champs étaient entremêlés de bois d'un demi-stang, et les arbres les plus hauts, à ce que je pouvais en juger, semblaient mesurer sept pieds de haut. Je contemplai la ville sur ma gauche, qui ressemblait à la scène peinte d'une ville dans un théâtre.
L'empereur était déjà descendu de la tour, et s'avançait à cheval vers moi, ce qui faillit lui coûter cher ; car la bête, bien que très bien dressée, était totalement inhabitée à une telle vue, qui semblait comme si une montagne se déplaçait devant elle, se cabra sur ses pieds de derrière. Mais ce prince, qui est un excellent cavalier, resta en selle, jusqu'à ce que ses serviteurs accourussent et tinssent la bride, tandis que sa majesté avait le temps de descendre.
Quand il fut descendu, il m'examina tout autour avec une grande admiration, mais se tint hors de portée de ma chaîne. Il ordonna à ses cuisiniers et sommeliers, qui étaient déjà prêts, de me donner à manger et à boire, qu'ils poussèrent en avant dans une sorte de véhicules sur roues, jusqu'à ce que je pusse les atteindre. Je pris ces véhicules, et les vidai bientôt tous ; vingt d'entre eux étaient remplis de viande ; chacun m'offrait deux ou trois bonnes bouchées. L'impératrice et les jeunes princes du sang des deux sexes, accompagnés de nombreuses dames, étaient assis à quelque distance dans leurs chaises ; mais lors de l'accident qui arriva au cheval de l'empereur, ils descendirent, et s'approchèrent de sa personne, que je vais maintenant décrire. Il est plus grand, presque de la largeur de mon ongle, qu'aucun de ses courtisans, ce qui suffit seul à inspirer de la crainte aux spectateurs. Ses traits sont forts et masculins, avec une lèvre autrichienne et un nez arqué, son teint olive, son maintien droit, son corps et ses membres bien proportionnés, tous ses mouvements gracieux, et son port majestueux. Il avait alors passé son apogée, étant âgé de vingt-huit ans et trois quarts, dont il en avait régné environ sept dans une grande félicité, et généralement victorieux. Pour mieux l'observer, je m'allongeai sur le côté, de sorte que mon visage fût parallèle au sien, et il se tenait à seulement trois yards de distance. Cependant, je l'ai eu depuis de nombreuses fois dans ma main, et ne peux donc être trompé dans la description.
Son costume était très simple et uni, et la mode en était entre l'asiatique et l'européen ; mais il portait sur la tête un casque léger d'or, orné de joyaux, et une plume au cimier. Il tenait son épée tirée à la main, pour se défendre, si je venais à me libérer ; elle avait presque trois pouces de long ; la garde et le fourreau étaient d'or, enrichis de diamants. Sa voix était aiguë, mais très claire et articulée, et je pouvais distinctement l'entendre, quand je me tenais debout.
Les dames et les courtisans étaient tous très magnifiquement vêtus ; de sorte que l'endroit où ils se tenaient semblait ressembler à un jupon étendu sur le sol, brodé de figures d'or et d'argent. Sa majesté impériale me parlait souvent, et je répondais, mais aucun de nous ne pouvait comprendre une syllabe. Il y avait plusieurs de ses prêtres et avocats présents (comme je le conjecturai à leurs habits), qui reçurent l'ordre de s'adresser à moi ; et je leur parlai dans autant de langues que je connaissais, à savoir le haut et bas allemand, le latin, le français, l'espagnol, l'italien et la lingua franca ; mais tout cela en vain.
Après environ deux heures, la cour se retira, et je fus laissé avec une garde solide, pour prévenir l'impertinence, et probablement la malice de la populace, qui était très impatiente de se presser autour de moi aussi près qu'elle l'osait ; et certains d'entre eux eurent l'audace de tirer leurs flèches sur moi, alors que j'étais assis sur le sol près de la porte de ma maison, dont l'une manqua de très près mon œil gauche. Mais le colonel ordonna que six des meneurs fussent arrêtés, et ne trouva pas de punition plus appropriée que de les livrer liés entre mes mains ; ce que certains de ses soldats firent en conséquence, les poussant vers ma portée avec le bout de leurs piques. Je les pris tous dans ma main droite, en mis cinq dans la poche de mon habit ; et quant au sixième, je fis une mine comme si j'allais le manger vivant. Le pauvre homme cria terriblement, et le colonel et ses officiers furent dans une grande angoisse, surtout quand ils me virent sortir mon canif ; mais je les rassurai bientôt, car, regardant avec douceur, et coupant immédiatement les cordes dont il était lié, je le posai doucement sur le sol, et il s'enfuit. Je traitai les autres de la même manière, les prenant un par un hors de ma poche ; et je remarquai que les soldats et le peuple étaient hautement enchantés par cette marque de ma clémence, ce qui fut représenté très avantageusement pour moi à la cour.
Vers la nuit, je rentrai avec quelque difficulté dans ma maison, où je m'allongeai sur le sol, et continuai à le faire pendant environ une quinzaine de jours, durant laquelle l'empereur donna des ordres pour qu'un lit fût préparé pour moi. Six cents lits, de la mesure commune, furent apportés en chariots et assemblés dans ma maison ; cent cinquante de leurs lits, cousus ensemble, composaient la largeur et la longueur ; et ceux-ci étaient quadruples, ce qui, cependant, ne me protégeait que très médiocrement de la dureté du sol, qui était en pierre lisse. Selon le même calcul, ils me fournirent des draps, des couvertures et des dessus-de-lit, qui étaient assez tolérables pour quelqu'un qui avait été si longtemps habitué aux privations comme moi.
Comme la nouvelle de mon arrivée se répandait dans tout le royaume, elle amena un nombre prodigieux de gens riches, oisifs et curieux pour me voir ; de sorte que les villages étaient presque vidés ; et une grande négligence dans les travaux des champs et les affaires domestiques aurait dû s'ensuivre, si sa majesté impériale n'avait pas pourvu, par plusieurs proclamations et ordres d'État, à cet inconvénient. Il ordonna que ceux qui m'avaient déjà contemplé retournassent chez eux, et n'osassent s'approcher à moins de cinquante yards de ma maison sans autorisation de la cour ; par quoi les secrétaires d'État récoltèrent des honoraires considérables.
Entre-temps, l'empereur tenait de fréquents conseils, pour débattre de la conduite à tenir à mon égard ; et je fus plus tard assuré par un ami particulier, une personne de grande qualité, qui était aussi bien au courant que quiconque, que la cour était dans de grandes difficultés à mon sujet. Ils craignaient que je ne me libère ; que mon alimentation fût très coûteuse, et pût causer une famine. Parfois, ils décidaient de me laisser mourir de faim, ou au moins de me tirer dans le visage et les mains avec des flèches empoisonnées, ce qui m'expédierait bientôt : mais à nouveau ils considéraient que la puanteur d'une carcasse aussi grande pourrait produire une peste dans la métropole, et probablement se répandre dans tout le royaume.
Au milieu de ces consultations, plusieurs officiers de l'armée se rendirent à la porte de la grande salle du conseil, et deux d'entre eux, ayant été admis, firent un compte rendu de ma conduite envers les six criminels susmentionnés, ce qui fit une impression si favorable sur le cœur de sa majesté et de tout le conseil en ma faveur, qu'une commission impériale fut délivrée, obligeant tous les villages dans un rayon de neuf cents yards autour de la ville à livrer, chaque matin, six bœufs, quarante moutons et d'autres vivres pour ma subsistance ; ainsi qu'une quantité proportionnelle de pain, de vin et d'autres liqueurs ; pour le paiement dû desquels sa majesté donna des assignations sur son trésor. Car ce prince vit principalement de ses propres domaines, ne levant que rarement, sauf en de grandes occasions, de subsides sur ses sujets, qui sont tenus de l'accompagner dans ses guerres à leurs propres frais. Un établissement fut également créé de six cents personnes pour être mes domestiques, qui reçurent des indemnités de nourriture pour leur entretien, et des tentes furent construites pour eux très commodément de chaque côté de ma porte.
Il fut également ordonné que trois cents tailleurs me confectionneraient un costume à la mode du pays ; que six des plus grands érudits de sa majesté seraient employés à m'instruire dans leur langue ; et enfin, que les chevaux de l'empereur, ainsi que ceux de la noblesse et des troupes de la garde, seraient fréquemment exercés sous mes yeux, afin de s'accoutumer à moi.
Tous ces ordres furent dûment mis à exécution, et en environ trois semaines, je fis de grands progrès dans l'apprentissage de leur langue ; durant ce temps, l'empereur m'honorait fréquemment de ses visites et daignait assister mes maîtres à m'enseigner. Nous commencions déjà à converser ensemble d'une certaine manière ; et les premiers mots que j'appris furent pour exprimer mon désir qu'il lui plaise de me rendre ma liberté, ce que je répétais chaque jour à genoux. Sa réponse, telle que je pus la saisir, fut que cela devait être l'œuvre du temps, ne pouvant être envisagé sans l'avis de son conseil, et qu'il fallait d'abord que je lumos kelmin pesso desmar lon emposo ; c'est-à-dire, que je jurasse la paix avec lui et son royaume. Toutefois, que je serais traité avec toute la bienveillance possible ; et il me conseilla d'acquérir, par ma patience et ma conduite discrète, la bonne opinion de lui-même et de ses sujets.
Il souhaita que je ne prisse pas mal s'il donnait l'ordre à certains officiers compétents de me fouiller ; car, probablement, pourrais-je porter sur moi diverses armes qui seraient nécessairement des objets dangereux, si elles répondaient au gabarit d'un personnage aussi prodigieux. Je répondis que sa majesté serait satisfaite, car j'étais prêt à me dévêtir et à retourner mes poches devant lui. Cela, je l'exprimai, en partie par des mots et en partie par des signes.
Il répliqua que, selon les lois du royaume, je devais être fouillé par deux de ses officiers ; qu'il savait que cela ne pouvait être fait sans mon consentement et mon aide ; qu'il avait une si bonne opinion de ma générosité et de ma justice qu'il confiait leurs personnes entre mes mains ; que tout ce qu'ils me prendraient me serait rendu quand je quitterais le pays, ou payé au prix que j'en fixerais. Je pris les deux officiers dans mes mains, les mis d'abord dans les poches de mon habit, puis dans toutes les autres poches dont je disposais, à l'exception de mes deux goussets et d'une autre poche secrète, que je ne souhaitais pas voir fouillée, dans laquelle j'avais quelques menus objets nécessaires qui n'étaient d'aucune conséquence pour quiconque hormis moi-même. Dans l'un de mes goussets, il y avait une montre en argent, et dans l'autre, une petite quantité d'or dans une bourse.
Ces messieurs, ayant du papier, de l'encre et une plume sur eux, firent un inventaire exact de tout ce qu'ils virent ; et, lorsqu'ils eurent terminé, demandèrent que je les dépose à terre, afin qu'ils puissent le remettre à l'empereur. Cet inventaire, que je traduisis par la suite en anglais, est mot pour mot comme suit :
Imprimis, dans la poche droite de l'habit du grand homme-montagne (car c'est ainsi que j'interprète les mots quinbus flestrin), après la plus stricte recherche, nous n'avons trouvé qu'une grande pièce de tissu grossier, assez large pour servir de tapis de pied pour la salle d'apparat principale de votre majesté. Dans la poche gauche, nous avons vu un immense coffre en argent, avec un couvercle du même métal, que nous, les fouilleurs, n'avons pu soulever. Nous avons demandé qu'il fût ouvert, et l'un de nous, en y pénétrant, s'est trouvé enfoncé jusqu'à mi-jambe dans une sorte de poussière, dont une partie s'élevant vers nos visages, nous fit tous deux éternuer à plusieurs reprises. Dans la poche droite de son gilet, nous avons trouvé un nombre prodigieux de substances blanches et fines pliées les unes sur les autres, de la taille d'environ trois hommes, liées par un câble solide et marquées de chiffres noirs ; ce que nous concevons humblement être des écrits, chaque lettre étant presque moitié aussi grande que la paume de nos mains. Dans la poche gauche, il y avait une sorte d'engin, dont l'arrière s'étendait en vingt longues tiges, ressemblant aux palissades devant la cour de votre majesté ; avec lequel nous conjecturons que l'homme-montagne se peigne la tête, car nous ne l'avons pas toujours importuné de questions, parce que nous trouvions très difficile de lui faire comprendre. Dans la grande poche du côté droit de sa couverture intermédiaire (c'est ainsi que je traduis le mot ranfu-lo, par lequel ils entendaient ma culotte), nous avons vu un pilier creux en fer, d'environ la longueur d'un homme, fixé à une solide pièce de bois, plus grande que le pilier ; et sur un côté du pilier, d'énormes morceaux de fer saillaient, coupés en d'étranges figures, dont nous ne savons que faire. Dans la poche gauche, un autre engin du même genre. Dans la plus petite poche du côté droit se trouvaient plusieurs pièces rondes et plates de métal blanc et rouge, de tailles différentes ; certaines des blanches, qui semblaient être de l'argent, étaient si grandes et si lourdes que mon camarade et moi pouvions à peine les soulever. Dans la poche gauche, il y avait deux piliers noirs de forme irrégulière ; nous ne pouvions, sans difficulté, atteindre le sommet, debout que nous étions au fond de sa poche. L'un d'eux était recouvert et semblait fait d'une seule pièce ; mais à l'extrémité supérieure de l'autre, apparaissait une substance blanche et ronde, d'environ deux fois la taille de nos têtes. À l'intérieur de chacun était enfermée une plaque d'acier prodigieuse, que nous l'avons contraint, selon nos ordres, de nous montrer, car nous craignions que ce ne fussent des engins dangereux. Il les sortit de leurs étuis et nous dit que dans son propre pays, son usage était de se raser la barbe avec l'une d'elles, et de couper sa viande avec l'autre. Il y avait deux poches dans lesquelles nous n'avons pu entrer : il les appelait ses goussets. Du gousset droit pendait une grande chaîne en argent, avec une sorte d'engin merveilleux à l'extrémité. Nous lui avons ordonné de sortir ce qui se trouvait au bout de cette chaîne, ce qui apparut être un globe, moitié argent et moitié d'un métal transparent ; car sur le côté transparent, nous voyions certaines figures étranges, dessinées circulairement, et nous avons cru pouvoir les toucher jusqu'à ce que nous trouvions nos doigts arrêtés par cette substance lucide. Il porta cet engin à nos oreilles, ce qui fit un bruit incessant, semblable à celui d'un moulin à eau ; et nous conjecturons qu'il s'agit soit de quelque animal inconnu, soit du dieu qu'il adore ; mais nous sommes plus enclins à cette dernière opinion, car il nous a assuré (si nous l'avons bien compris, car il s'exprimait très imparfaitement) qu'il faisait rarement quoi que ce fût sans le consulter. Il l'appelait son oracle, et disait qu'il indiquait le temps pour chaque action de sa vie. Du gousset gauche, il sortit un filet presque assez grand pour un pêcheur, mais conçu pour s'ouvrir et se fermer comme une bourse, et qui lui servait au même usage ; nous y avons trouvé plusieurs pièces massives de métal jaune qui, si ce sont de l'or véritable, doivent être d'une valeur immense.
Ayant ainsi, en obéissance aux ordres de votre majesté, fouillé diligemment toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de sa taille, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une épée de la longueur de cinq hommes ; et sur le côté droit, un sac ou une sacoche, divisée en deux cellules, chaque cellule étant capable de contenir trois des sujets de votre majesté. Dans l'une de ces cellules se trouvaient plusieurs globes, ou boules, d'un métal très pesant, de la taille environ de nos têtes, et qui exigeaient une main forte pour les soulever ; l'autre cellule contenait un tas de certains grains noirs, mais sans grand volume ni poids, car nous pouvions en tenir environ cinquante dans le creux de nos mains.
Ceci est un inventaire exact de ce que nous avons trouvé sur le corps de l'homme-montagne, qui nous a traités avec une grande civilité et le respect dû à la commission de votre majesté. Signé et scellé, le quatrième jour de la quatre-vingt-neuvième lune du règne auspicieux de votre majesté.
CLEFRIN FRELOC. MARSI FRELOC.
Lorsque cet inventaire fut lu à l'empereur, il me donna l'ordre, bien qu'en termes très doux, de livrer les divers objets énumérés.
Il demanda d'abord mon cimeterre, que je sortis, fourreau et tout. Pendant ce temps, il ordonna à trois mille de ses troupes d'élite (qui l'accompagnaient alors) de m'entourer à distance, avec leurs arcs et leurs flèches prêts à être décochés ; mais je ne le remarquai pas, car mes yeux étaient entièrement fixés sur sa majesté. Il me demanda ensuite de tirer mon cimeterre, qui, bien qu'il eût subi un peu de rouille par l'eau de mer, était, dans la plupart des parties, extrêmement brillant. Je m'exécutai, et immédiatement toutes les troupes poussèrent un cri mêlé de terreur et de surprise ; car le soleil brillait clairement, et le reflet éblouit leurs yeux, alors que je faisais mouvoir le cimeterre çà et là dans ma main. Sa majesté, qui est un prince très magnanime, fut moins intimidée que je ne m'y attendais ; il m'ordonna de le remettre dans le fourreau, et de le jeter à terre aussi doucement que je pouvais, à environ six pieds de l'extrémité de ma chaîne.
La chose suivante qu'il demanda fut l'un des piliers creux en fer, par quoi il entendait mes pistolets de poche. Je le sortis et, à sa demande, exprimai aussi bien que je pus l'usage que j'en faisais ; et ne le chargeant qu'avec de la poudre, qui, par l'étanchéité de ma sacoche, avait échappé à l'humidité dans la mer (un inconvénient contre lequel tous les marins prudents prennent un soin particulier de se prémunir), je fis d'abord promettre à l'empereur de ne pas avoir peur, puis je le fis détoner en l'air.
L'étonnement fut ici bien plus grand qu'à la vue de mon cimeterre. Des centaines tombèrent comme s'ils avaient été frappés de mort ; et même l'empereur, bien qu'il soit resté sur ses positions, ne put se remettre avant un certain temps. Je livrai mes deux pistolets, de la même manière que j'avais fait pour mon cimeterre, puis ma sacoche de poudre et de balles, le suppliant que la première fût tenue éloignée du feu, car elle s'enflammerait à la moindre étincelle, et ferait sauter son palais impérial dans les airs.
Je livrai également ma montre, que l'empereur était très curieux de voir, et commandai à deux de ses plus grands gardes de la porter sur une perche sur leurs épaules, comme font les charretiers en Angleterre avec un tonneau de bière. Il fut stupéfait du bruit continuel qu'elle faisait et du mouvement de l'aiguille des minutes, qu'il pouvait aisément discerner ; car leur vue est beaucoup plus aiguë que la nôtre. Il demanda l'avis de ses savants à ce sujet, qui furent variés et lointains, comme le lecteur peut bien l'imaginer sans que je le répète ; bien qu'en vérité, je ne pusse pas très parfaitement les comprendre.
Je donnai ensuite mon argent en argent et en cuivre, ma bourse, avec neuf grandes pièces d'or, et quelques plus petites ; mon couteau et mon rasoir, mon peigne et ma tabatière en argent, mon mouchoir et mon journal de bord. Mon cimeterre, mes pistolets et ma sacoche furent transportés en charrettes dans les magasins de sa majesté ; mais le reste de mes biens me fut rendu.
J'avais, comme je l'ai observé précédemment, une poche privée, qui échappa à leur recherche, dans laquelle se trouvaient une paire de lunettes (que j'utilise parfois pour la faiblesse de mes yeux), une lunette de poche, et quelques autres menus objets pratiques ; qui, n'étant d'aucune conséquence pour l'empereur, je ne me crus pas tenu par l'honneur de révéler ; et je craignais qu'ils ne fussent perdus ou abîmés si je m'avisais de les laisser hors de ma possession.
CHAPITRE III.
L'AUTEUR DIVERTIT L'EMPEREUR ET SA NOBLESSE DES DEUX SEXES D'UNE MANIÈRE TRÈS PEU COMMUNE. LES DIVERTISSEMENTS DE LA COUR DE LILLIPUT DÉCRITS. L'AUTEUR OBTIENT SA LIBERTÉ SOUS CERTAINES CONDITIONS.
Ma douceur et ma bonne conduite avaient tellement gagné l'empereur et sa cour, et en vérité l'armée et le peuple en général, que je commençai à concevoir l'espoir d'obtenir ma liberté sous peu. Je pris tous les moyens possibles pour cultiver cette disposition favorable. Les indigènes en vinrent progressivement à moins craindre de danger de ma part. Je m'allongeais parfois, et laissais cinq ou six d'entre eux danser sur ma main, et finalement les garçons et les filles s'aventuraient à venir jouer à cache-cache dans mes cheveux. J'avais désormais fait de grands progrès dans la compréhension et la parole de leur langue.
L'empereur eut envie, un jour, de me divertir avec l'un des spectacles du pays, dans lesquels ils surpassent toutes les nations que j'ai connues, tant pour la dextérité que pour la magnificence. Je ne fus diverti par aucun autant que par celui des danseurs de corde, exécuté sur un fil blanc et mince, étendu à environ deux pieds, et à douze pouces du sol. Sur quoi je demanderai la liberté, avec la patience du lecteur, de m'étendre un peu.
Ce divertissement n'est pratiqué que par les personnes qui sont candidates à de grands emplois et à une haute faveur à la cour. Ils sont formés à cet art dès leur jeunesse, et ne sont pas toujours de noble naissance ou d'éducation libérale. Lorsqu'une grande charge est vacante, soit par décès, soit par disgrâce (ce qui arrive souvent), cinq ou six de ces candidats pétitionnent l'empereur pour divertir sa majesté et la cour avec une danse sur la corde, et quiconque saute le plus haut, sans tomber, obtient la charge. Très souvent, les ministres en chef eux-mêmes sont commandés de montrer leur habileté, et de convaincre l'empereur qu'ils n'ont pas perdu leurs facultés. Flimnap, le trésorier, est autorisé à faire un entrechat sur la corde raide, au moins un pouce plus haut que n'importe quel seigneur dans tout l'empire. Je l'ai vu faire le saut périlleux plusieurs fois de suite sur un tranchoir, fixé sur une corde qui n'est pas plus épaisse qu'une ficelle ordinaire en Angleterre. Mon ami Reldresal, secrétaire principal pour les affaires privées, est, à mon avis, si je ne suis pas partial, le second après le trésorier ; le reste des grands officiers est à peu près à égalité.
Ces divertissements sont souvent accompagnés d'accidents mortels, dont un grand nombre est enregistré. J'ai moi-même vu deux ou trois candidats se casser un membre. Mais le danger est beaucoup plus grand lorsque les ministres eux-mêmes sont commandés de montrer leur dextérité ! car, en s'efforçant d'exceller eux-mêmes et leurs pairs, ils se tendent si fort qu'il n'y en a guère un qui n'ait reçu une chute, et certains d'entre eux deux ou trois. On m'a assuré qu'un an ou deux avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé le cou si l'un des coussins du roi, qui gisait accidentellement au sol, n'avait pas affaibli la force de sa chute.
Il existe également un autre divertissement, qui n'est montré que devant l'empereur et l'impératrice et le premier ministre, lors d'occasions particulières. L'empereur pose sur la table trois fils de soie fins, longs de six pouces ; l'un est pourpre, l'autre jaune, et le troisième blanc. Ces fils sont proposés comme prix pour les personnes que l'empereur a envie de distinguer par une marque particulière de sa faveur. La cérémonie est exécutée dans la grande salle d'apparat de sa majesté, où les candidats doivent subir une épreuve de dextérité très différente de la précédente, et telle que je n'en ai observé la moindre ressemblance dans aucun autre pays du vieux ou du nouveau monde.
L'empereur tient un bâton entre ses mains, les deux extrémités parallèles à l'horizon, tandis que les candidats, s'avançant un par un, sautent parfois au-dessus du bâton, parfois rampent en dessous, à reculons et vers l'avant plusieurs fois, selon que le bâton est avancé ou abaissé. Parfois l'empereur tient une extrémité du bâton, et son premier ministre l'autre : parfois le ministre l'a entièrement pour lui seul. Quiconque exécute sa partie avec le plus d'agilité, et tient le plus longtemps à sauter et à ramper, est récompensé par la soie de couleur bleue ; le jaune est donné au second, et le vert au troisième, qu'ils portent tous ceints deux fois autour de la taille ; et vous voyez peu de grandes personnes autour de cette cour qui ne soient parées de l'une de ces ceintures.
Les chevaux de l'armée, et ceux des écuries royales, ayant été quotidiennement menés devant moi, n'étaient plus timides, mais venaient jusqu'à mes pieds sans broncher. Les cavaliers les faisaient sauter par-dessus ma main alors que je la tenais au sol ; et l'un des veneurs de l'empereur, sur un grand coursier, prit mon pied, chaussure et tout, ce qui fut en vérité un saut prodigieux.
J'eus la bonne fortune de divertir l'empereur un jour d'une manière très extraordinaire. Je demandai qu'il ordonnât que plusieurs bâtons de deux pieds de haut, et de l'épaisseur d'une canne ordinaire, me soient apportés ; sur quoi sa majesté commanda au maître de ses bois de donner les directives en conséquence ; et le lendemain matin, six bûcherons arrivèrent avec autant de chariots, tirés par huit chevaux chacun.
Je pris neuf de ces bâtons, et les fixant fermement dans le sol dans une figure quadrangulaire, de deux pieds et demi de côté, je pris quatre autres bâtons et les attachai parallèlement à chaque coin, à environ deux pieds du sol ; puis j'attachai mon mouchoir aux neuf bâtons qui se dressaient, et l'étendis de tous côtés, jusqu'à ce qu'il fût aussi tendu que le dessus d'un tambour ; et les quatre bâtons parallèles, s'élevant d'environ cinq pouces plus haut que le mouchoir, servaient de rebords de chaque côté.
Quand j'eus fini mon travail, je demandai à l'empereur de laisser une troupe de ses meilleurs chevaux, au nombre de vingt-quatre, venir s'exercer sur cette plaine. Sa majesté approuva la proposition, et je les pris un par un dans mes mains, prêts montés et armés, avec les officiers appropriés pour les exercer. Dès qu'ils furent en ordre, ils se divisèrent en deux partis, effectuèrent des simulacres d'escarmouches, tirèrent des flèches émoussées, dégainèrent leurs épées, fuirent et poursuivirent, attaquèrent et battirent en retraite, et, en somme, découvrirent la meilleure discipline militaire que j'eus jamais contemplée. Les bâtons parallèles les protégeaient, eux et leurs chevaux, de tomber de la scène : et l'empereur fut si ravi qu'il ordonna que ce divertissement fût répété plusieurs jours, et une fois daigna être soulevé et donner le mot de commandement ; et, avec grande difficulté, persuada même l'impératrice elle-même de me laisser la tenir dans sa chaise à porteurs à moins de deux yards de la scène, d'où elle fut en mesure d'avoir une vue complète de toute la performance.
Ce fut ma bonne fortune qu'aucun accident fâcheux n'arrivât lors de ces divertissements ; seulement une fois, un cheval fougueux, appartenant à l'un des capitaines, en frappant du sabot, fit un trou dans mon mouchoir, et son pied glissant, il renversa son cavalier et lui-même ; mais je les secourus immédiatement tous deux, et couvrant le trou d'une main, je déposai la troupe avec l'autre, de la même manière que je les avais ramassés. Le cheval qui tomba fut froissé à l'épaule gauche, mais le cavalier ne se fit aucun mal, et je réparai mon mouchoir aussi bien que je pus ; cependant, je ne voulus plus me fier à sa solidité dans de telles entreprises dangereuses.
Je communiquai donc à sa majesté impériale mon dessein d'aller découvrir la flotte ennemie, laquelle, d'après les rapports de mes éclaireurs, était ancrée dans le port, derrière le cap qui forme la partie nord-est de l'île. Je me rendis à la côte nord-est, et là, m'allongeant sur le rivage, je fis usage de ma longue-vue pour observer la flotte de Blefuscu, composée de cinquante vaisseaux de ligne, avec un grand nombre de navires de transport. Revenu à la ville, je sollicitai de l'empereur une certaine quantité de câbles et de barres de fer. Les câbles étaient aussi gros que nos fils à coudre, et les barres de la longueur et de l'épaisseur d'une aiguille à repriser. J'en obtins trois mille de chaque, après avoir calculé mes besoins. Je tordis les câbles ensemble pour en former des cordages plus épais, et je recourbai les barres de fer en forme de crochet.
Ayant tout préparé, je me rendis de nouveau à la côte nord-est, je dépouillai mes vêtements jusqu'à ma chemise, et, n'ayant conservé que mon gilet de cuir pour me protéger des flèches, je me jetai à l'eau et nageai vers le port de Blefuscu, où j'arrivai en moins d'une demi-heure. L'ennemi fut si épouvanté à ma vue qu'il abandonna ses navires et gagna la terre ferme en grand nombre, se réfugiant dans les forts dont la côte était parsemée. Je m'approchai alors, et, sortant de ma poche mes crochets attachés aux câbles, je les fixai à la proue de cinquante vaisseaux de ligne. Pendant que je m'occupais de cette besogne, ils me décochèrent des milliers de flèches qui me piquaient le visage et les mains, m'incommodant plus que je ne saurais le dire. Je craignais surtout pour mes yeux, que je jugeais être en grand danger ; et j'aurais certainement été aveuglé si, par un heureux hasard, je n'avais eu sur moi mes lunettes, que je tirai de ma poche et plaçai sur mon nez.
Ayant ainsi attaché tous les crochets, je pris l'extrémité des câbles dans ma main et commençai à tirer. Mais les vaisseaux ne bougèrent point, car ils étaient tous à l'ancre. Je lâchai donc les câbles, et, saisissant mon couteau, je coupai les ancres. Cela fait, je repris les cordages et tirai sans difficulté les cinquante navires à ma suite. Les Blefusculiens, en voyant leurs navires se mouvoir, furent saisis d'une terreur plus grande encore que celle qu'ils avaient éprouvée à mon apparition. Ils ne pouvaient comprendre ce qui se passait, car ils n'avaient pu voir, de la terre, que je coupais les câbles, et ils me crurent sans doute un être surnaturel. Mais, lorsqu'ils s'aperçurent que j'emmenais leur flotte, ils poussèrent des cris de rage et de désespoir que je n'oublierai jamais.
Une fois hors de danger, je m'arrêtai un instant pour retirer les flèches dont mon visage et mes mains étaient couverts, puis j'enduis mes blessures de l'onguent dont on m'avait fourni. Après quoi, je pris les câbles dans ma main et traversai le canal, marchant la moitié du temps avec de l'eau jusqu'au menton. L'empereur, avec toute sa cour, m'attendait sur le rivage ; il me vit approcher, traînant la flotte ennemie, mais il ne put distinguer que les navires, car je restais immergé jusqu'à la poitrine. Le roi de Blefuscu, en voyant ses navires avancer, crut d'abord que je faisais naufrage ; mais, dès que je fus assez près pour être vu, je criai d'une voix forte : « Vive l'empereur le plus puissant de Lilliput ! »
Ce grand prince me reçut sur le rivage avec les plus hauts témoignages de gratitude et me conféra sur-le-champ le titre de *Nardac*, qui est la plus haute dignité de son empire. Il exprima le désir que je lui livre le reste de la flotte de Blefuscu, et qu'il réduise cet empire en province, pour en faire un vice-royaume et y nommer un gouverneur. Il commença même à laisser percer des projets d'ambition et de conquête auxquels, à dire vrai, je ne pus donner mon assentiment. Je lui fis observer que, bien que je fusse prêt à défendre son honneur et son empire contre toute invasion, je ne pouvais, en mon âme et conscience, contribuer à réduire un peuple libre en esclavage.
Quelques jours après, des ambassadeurs arrivèrent de Blefuscu avec des propositions de paix, et, après des conditions qui furent jugées avantageuses, la paix fut conclue. Ces ambassadeurs, ayant entendu parler de moi, demandèrent à me voir. Ils me firent des compliments très polis et m'invitèrent, au nom de leur souverain, à visiter leur cour. Je priai les ambassadeurs de présenter mes humbles respects à leur maître, et je répondis que je ne manquerais pas de faire cet honneur à sa majesté dès que j'en aurais reçu la permission de mon propre empereur.
C'est à cette époque que se produisit un accident qui manqua de détruire le palais impérial. Je fus réveillé au milieu de la nuit par les cris de centaines de personnes à ma porte, et l'on m'apprit que l'appartement de l'impératrice était en feu par suite de la négligence d'une femme de chambre qui s'était endormie en lisant un roman. Je courus au palais et vis que les flammes gagnaient déjà les combles. Les moyens d'extinction étaient bien insuffisants, consistant seulement en petits seaux de la taille d'un dé à coudre. Mais, par une chance inouïe, j'avais bu le soir même une grande quantité de vin de nectar, qui agit sur moi comme un puissant diurétique. Je fis usage de ce remède avec une telle efficacité que le feu fut éteint en moins de trois minutes.
Le lendemain, alors que je m'apprêtais à me présenter à l'empereur, je fus informé que sa majesté était fort mécontente, bien qu'elle n'eût rien laissé paraître en public. Mais, ce qui me fut plus pénible encore, j'appris de source sûre que l'impératrice, par une pudeur singulière, avait pris en horreur l'acte par lequel j'avais sauvé son appartement, et qu'elle avait résolu de ne jamais me pardonner cette action, jurant même de se venger à la première occasion.
CHAPITRE VI.
DES HABITANTS DE LILLIPUT ; DE LEUR ÉRUDITION, DE LEURS LOIS ET DE LEURS COUTUMES ; DE LA MANIÈRE DONT ILS ÉLÈVENT LEURS ENFANTS. LA FAÇON DE VIVRE DE L'AUTEUR DANS CE PAYS.
Bien que j'aie l'intention de laisser la description de cet empire à un traité particulier, je suis néanmoins disposé, en attendant, à satisfaire la curiosité du lecteur par quelques idées générales. De même que la taille moyenne des indigènes est un peu inférieure à six pouces, il existe une proportion exacte chez tous les autres animaux, ainsi que chez les plantes et les arbres : par exemple, les plus grands chevaux et bœufs ont entre quatre et cinq pouces de haut, les moutons environ un pouce et demi, plus ou moins ; leurs oies ont la taille d'un moineau, et ainsi de suite suivant les diverses gradations jusqu'aux plus petits, qui, à ma vue, étaient presque invisibles ; mais la nature a adapté les yeux des Lilliputiens à tous les objets dignes de leur attention ; ils voient avec une grande précision, mais pas à une grande distance. Et pour montrer la finesse de leur vue sur les objets proches, j'ai pris grand plaisir à observer un cuisinier en train de plumer une alouette, qui n'était pas plus grosse qu'une mouche commune ; et une jeune fille en train d'enfiler une aiguille invisible avec un fil invisible.
Leurs plus grands arbres ont environ sept pieds de haut ; je veux dire quelques-uns de ceux du grand parc royal, dont je pouvais à peine atteindre la cime avec le poing fermé. Les autres végétaux sont dans la même proportion ; mais je laisse cela à l'imagination du lecteur.
Je dirai peu de chose pour le moment de leur érudition, qui, depuis bien des âges, fleurit dans toutes ses branches parmi eux : mais leur manière d'écrire est très particulière, n'étant ni de gauche à droite comme les Européens, ni de droite à gauche comme les Arabes, ni de haut en bas comme les Chinois, mais en oblique, d'un coin de la page à l'autre, comme les dames en Angleterre.
Ils enterrent leurs morts la tête directement en bas, parce qu'ils sont d'avis qu'au bout de onze mille lunes, ils doivent tous ressusciter, période au cours de laquelle la terre (qu'ils conçoivent comme étant plate) se retournera, et que, de cette façon, ils se trouveront, lors de la résurrection, prêts, debout sur leurs pieds. Les savants parmi eux reconnaissent l'absurdité de cette doctrine, mais la pratique subsiste encore, par complaisance envers le vulgaire.
Il existe dans cet empire certaines lois et coutumes très particulières ; et si elles n'étaient pas si directement contraires à celles de mon cher pays, je serais tenté d'en dire un mot pour les justifier. Il est seulement à souhaiter qu'elles fussent aussi bien exécutées. La première que je mentionnerai concerne les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont punis ici avec la plus grande sévérité ; mais, si la personne accusée démontre clairement son innocence lors de son procès, l'accusateur est immédiatement mis à une mort ignominieuse ; et, sur ses biens ou ses terres, la personne innocente est quadruplement indemnisée pour la perte de son temps, pour le danger qu'elle a couru, pour la dureté de son emprisonnement, et pour tous les frais qu'elle a engagés pour assurer sa défense ; ou, si ce fonds est insuffisant, il est largement pourvu par la couronne. L'empereur lui confère également quelque marque publique de sa faveur, et sa proclamation d'innocence est faite dans toute la ville.
Ils considèrent la fraude comme un crime plus grand que le vol, et ne manquent donc guère de la punir de mort ; car ils allèguent que le soin et la vigilance, avec un entendement très ordinaire, peuvent préserver les biens d'un homme contre les voleurs, mais que l'honnêteté n'a aucune défense contre une ruse supérieure ; et, puisqu'il est nécessaire qu'il y ait un commerce perpétuel d'achat, de vente et d'opérations à crédit, là où la fraude est permise et tolérée, ou n'est punie par aucune loi, l'honnête commerçant est toujours ruiné, et le fripon en tire l'avantage. Je me souviens, alors que j'intercédais une fois auprès du roi pour un criminel qui avait lésé son maître d'une grosse somme d'argent qu'il avait reçue par ordre, et avec laquelle il s'était enfui, et qu'il m'arriva de dire à sa majesté, pour atténuer sa faute, qu'il ne s'agissait que d'un abus de confiance, l'empereur trouva monstrueux de ma part d'offrir comme défense ce qui était la circonstance aggravante suprême du crime ; et, en vérité, je n'avais pas grand-chose à répondre, si ce n'est la réponse commune que différentes nations avaient différentes coutumes ; car, je l'avoue, j'étais profondément honteux.
Bien que nous appelions habituellement la récompense et la punition les deux gonds sur lesquels tourne tout gouvernement, je n'ai jamais pu observer cette maxime être mise en pratique par aucune nation si ce n'est celle de Lilliput. Quiconque peut y apporter la preuve suffisante qu'il a strictement observé les lois de son pays pendant soixante-treize lunes a droit à certains privilèges, selon sa qualité et sa condition de vie, avec une somme proportionnelle provenant d'un fonds affecté à cet usage ; il acquiert également le titre de snillpall, ou légal, qui est ajouté à son nom, mais ne descend pas à sa postérité. Et ces gens trouvaient que c'était un défaut de politique prodigieux parmi nous, lorsque je leur disais que nos lois n'étaient appliquées que par des peines, sans aucune mention de récompense. C'est pour cette raison que l'image de la Justice, dans leurs cours de judicature, est formée avec six yeux, deux devant, autant derrière, et un sur chaque côté, pour signifier la circonspection, avec une bourse d'or ouverte dans sa main droite, et une épée fourrée dans la gauche, pour montrer qu'elle était plus disposée à récompenser qu'à punir.
Dans le choix des personnes pour tous les emplois, ils ont plus d'égards pour les bonnes mœurs que pour les grandes capacités ; car, puisque le gouvernement est nécessaire au genre humain, ils croient que la mesure commune de l'entendement humain est adaptée à une station ou à une autre, et que la Providence n'a jamais eu l'intention de faire de la gestion des affaires publiques un mystère, à ne comprendre que par quelques personnes au génie sublime, dont il en naît rarement trois par siècle ; mais ils supposent que la vérité, la justice, la tempérance et autres vertus semblables sont à la portée de tout homme, et que la pratique de ces vertus, assistée par l'expérience et une bonne intention, qualifierait n'importe qui pour le service de son pays, sauf là où un cours d'étude est requis. Mais ils pensaient que le manque de vertus morales était si loin d'être suppléé par des dons supérieurs de l'esprit, que les emplois ne pourraient jamais être mis entre des mains aussi dangereuses que celles de personnes ainsi qualifiées ; et du moins, que les erreurs commises par ignorance, dans une disposition vertueuse, n'auraient jamais de conséquences aussi fatales pour le bien public que les pratiques d'un homme dont les inclinations le portaient à être corrompu, et qui possédait de grandes capacités pour gérer, multiplier et défendre ses corruptions.
De la même manière, l'incrédulité en une Providence divine rend un homme incapable de détenir une fonction publique ; car, puisque les rois se déclarent être les députés de la Providence, les Lilliputiens pensent que rien ne saurait être plus absurde pour un prince que d'employer de tels hommes qui renient l'autorité sous laquelle il agit.
En relatant ces lois et celles qui suivent, je tiens à ce qu'on comprenne que je ne fais référence qu'aux institutions originelles, et non aux corruptions les plus scandaleuses dans lesquelles ce peuple est tombé par la nature dégénérée de l'homme. Car, quant à cette pratique infâme d'acquérir de hautes fonctions en dansant sur des cordes, ou des insignes de faveur et de distinction en sautant par-dessus des bâtons ou en rampant dessous, le lecteur doit noter qu'elles furent introduites pour la première fois par le grand-père de l'empereur régnant, et qu'elles atteignirent leur ampleur actuelle par l'accroissement graduel des partis et des factions.
L'ingratitude est, parmi eux, un crime capital, comme nous lisons qu'elle l'a été dans d'autres pays ; car ils raisonnent ainsi : quiconque rend le mal pour le bien à son bienfaiteur doit nécessairement être un ennemi commun du reste du genre humain, de qui il n'a reçu aucune obligation, et par conséquent, un tel homme n'est pas digne de vivre.
Leurs notions relatives aux devoirs des parents et des enfants diffèrent extrêmement des nôtres. Leur opinion est que les parents sont les derniers à qui l'on devrait confier l'éducation de leurs propres enfants ; et, par conséquent, ils ont, dans chaque ville, des nurseries publiques où tous les parents, à l'exception des paysans et des ouvriers, sont obligés d'envoyer leurs enfants des deux sexes pour y être élevés et instruits lorsqu'ils atteignent l'âge de vingt lunes, époque à laquelle ils sont censés avoir quelques rudiments de docilité. Ces écoles sont de plusieurs sortes, adaptées aux différentes qualités et aux deux sexes. Ils ont certains professeurs, très habiles à préparer les enfants à une condition de vie convenant au rang de leurs parents, ainsi qu'à leurs propres capacités et inclinations. Je dirai d'abord quelques mots des nurseries masculines, puis de celles des filles.
Les nurseries pour les mâles de naissance noble ou éminente sont pourvues de professeurs graves et savants, et de leurs divers adjoints. Les vêtements et la nourriture des enfants sont simples et sobres. Ils sont élevés dans les principes de l'honneur, de la justice, du courage, de la modestie, de la clémence, de la religion et de l'amour de leur pays ; ils sont toujours occupés à quelque activité, excepté aux heures des repas et du sommeil, qui sont très courtes, et deux heures réservées aux distractions, consistant en exercices corporels. Ils sont habillés par des hommes jusqu'à l'âge de quatre ans, après quoi ils sont obligés de s'habiller eux-mêmes, quelle que soit leur condition ; et les femmes de service, dont l'âge est proportionnel à nos cinquante ans, n'accomplissent que les tâches les plus serviles. Ils ne sont jamais autorisés à converser avec les domestiques, mais vont ensemble en groupes plus ou moins grands pour prendre leurs distractions, et toujours en présence d'un professeur ou de l'un de ses adjoints ; évitant ainsi ces mauvaises impressions précoces de folie et de vice auxquelles nos enfants sont sujets. Leurs parents ne sont autorisés à les voir que deux fois par an ; la visite ne devant durer qu'une heure ; ils ont la permission d'embrasser l'enfant en arrivant et en partant ; mais un professeur, qui se tient toujours présent en ces occasions, ne leur permettra pas de chuchoter, d'utiliser des expressions affectueuses, ou d'apporter des cadeaux, jouets, friandises ou autres choses semblables.
La pension de chaque famille, pour l'éducation et l'entretien d'un enfant, en cas de défaut de paiement, est prélevée par les officiers de l'empereur.
Les nurseries pour les enfants des gentilshommes ordinaires, marchands, commerçants et artisans sont gérées proportionnellement de la même manière ; seulement, ceux destinés aux métiers sont mis en apprentissage à onze ans, tandis que les personnes de qualité poursuivent leurs exercices jusqu'à quinze ans, ce qui correspond à vingt et un ans chez nous ; mais le confinement est graduellement allégé durant les trois dernières années.
Dans les nurseries féminines, les jeunes filles de qualité sont éduquées à peu près comme les mâles, si ce n'est qu'elles sont habillées par des servantes ordonnées de leur propre sexe ; mais toujours en présence d'un professeur ou d'un adjoint, jusqu'à ce qu'elles viennent à s'habiller elles-mêmes, ce qui se fait à cinq ans. Et s'il est découvert que ces nourrices osent distraire les filles avec des histoires effrayantes ou stupides, ou les folies communes pratiquées par les femmes de chambre parmi nous, elles sont publiquement fouettées trois fois à travers la ville, emprisonnées pendant un an et bannies à vie dans la partie la plus désolée du pays. Ainsi, les jeunes dames y ont autant honte d'être lâches ou idiotes que les hommes, et méprisent toutes les parures personnelles au-delà de la décence et de la propreté : je n'ai d'ailleurs perçu aucune différence dans leur éducation, faite par leur différence de sexe, si ce n'est que les exercices des femmes n'étaient pas tout à fait aussi robustes, que certaines règles leur étaient données relatives à la vie domestique, et qu'un champ d'apprentissage plus restreint leur était prescrit : car leur maxime est que, parmi les gens de qualité, une épouse doit toujours être une compagne raisonnable et agréable, parce qu'elle ne peut pas toujours être jeune. Lorsque les filles ont douze ans, ce qui parmi eux est l'âge nubile, leurs parents ou tuteurs les ramènent à la maison, avec de grandes expressions de gratitude envers les professeurs, et rarement sans les larmes de la jeune dame et de ses compagnes.
Dans les nurseries de filles de basse extraction, les enfants sont instruites dans toutes sortes de travaux appropriés à leur sexe et à leurs divers degrés ; celles destinées à l'apprentissage sont renvoyées à sept ans, les autres sont gardées jusqu'à onze ans.
Les familles plus modestes qui ont des enfants dans ces nurseries sont obligées, outre leur pension annuelle, qui est aussi basse que possible, de remettre à l'intendant de la nursery une petite part mensuelle de leurs gains, afin de constituer une dot pour l'enfant ; et, par conséquent, toutes les dépenses des parents sont limitées par la loi. Car les Lilliputiens pensent que rien ne peut être plus injuste que de laisser le fardeau de l'entretien des enfants au public. Quant aux personnes de qualité, elles fournissent une garantie pour affecter une certaine somme à chaque enfant, adaptée à leur condition ; et ces fonds sont toujours gérés avec une bonne économie et la plus exacte justice.
Les paysans et les ouvriers gardent leurs enfants à la maison, leur travail n'étant que de labourer et cultiver la terre, et par conséquent leur éducation est de peu de conséquence pour le public ; mais les vieillards et les malades parmi eux sont soutenus par des hôpitaux ; car la mendicité est un métier inconnu dans cet empire.
Et ici, il pourrait peut-être divertir le lecteur curieux de rendre compte de mon intérieur et de ma manière de vivre dans ce pays, durant une résidence de neuf mois et treize jours. Ayant un esprit porté à la mécanique, et étant également contraint par la nécessité, je m'étais fabriqué une table et une chaise, assez commodes, à partir des plus grands arbres du parc royal. Deux cents couturières furent employées pour me faire des chemises, et du linge pour mon lit et ma table, tout de la sorte la plus solide et la plus grossière qu'elles purent trouver ; ce qu'elles furent néanmoins forcées de matelasser ensemble en plusieurs épaisseurs, car le plus épais était encore de quelques degrés plus fin que de la batiste. Leur linge a généralement trois pouces de large, et trois pieds font une pièce.
Les couturières prirent mes mesures alors que j'étais étendu sur le sol, l'une se tenant à mon cou, et l'autre à mi-jambe, avec une corde solide tendue que chacune tenait par le bout, tandis qu'une troisième mesurait la longueur de la corde avec une règle d'un pouce de long. Puis elles mesurèrent mon pouce droit, et n'en demandèrent pas plus ; car, par un calcul mathématique, le double du tour du pouce égale le tour du poignet, et ainsi de suite jusqu'au cou et à la taille, et à l'aide de ma vieille chemise, que j'étalai sur le sol devant elles pour servir de patron, elles m'ajustèrent parfaitement. Trois cents tailleurs furent employés de la même manière pour me faire des vêtements ; mais ils eurent un autre stratagème pour prendre mes mesures. Je m'agenouillai, et ils dressèrent une échelle du sol jusqu'à mon cou ; sur cette échelle, l'un d'eux monta et laissa tomber un fil à plomb de mon col jusqu'au sol, ce qui correspondait exactement à la longueur de mon habit ; mais ma taille et mes bras furent mesurés par moi-même. Quand mes vêtements furent terminés, ce qui fut fait chez moi (car le plus grand des leurs n'aurait pu les contenir), ils ressemblaient au patchwork fait par les dames en Angleterre, si ce n'est que les miens étaient tous d'une seule couleur.
J'avais trois cents cuisiniers pour préparer mes mets, dans de petites cabanes commodes construites autour de ma maison, où eux et leurs familles vivaient, et me préparaient deux plats chacun. Je prenais vingt serveurs dans ma main et les plaçais sur la table ; cent autres attendaient en bas sur le sol, certains avec des plats de viande, et d'autres avec des barils de vin et autres liqueurs, jetés sur leurs épaules ; tout ce que les serveurs en haut tiraient, selon mes besoins, d'une manière très ingénieuse, par certaines cordes, comme nous tirons le seau d'un puits en Europe. Un plat de leur viande constituait une bonne bouchée, et un baril de leur liqueur une gorgée raisonnable. Leur mouton cède le pas au nôtre, mais leur bœuf est excellent ; j'ai eu une aloyau si large que j'ai été forcé d'en faire trois bouchées ; mais c'est rare. Mes serviteurs étaient étonnés de me voir le manger, os et tout, comme dans notre pays nous faisons de la cuisse d'une alouette. Leurs oies et leurs dindes, je les mange habituellement en une bouchée, et je dois confesser qu'ils surpassent de loin les nôtres. De leurs plus petites volailles, je pouvais en prendre vingt ou trente au bout de mon couteau.
Un jour, sa majesté impériale, étant informée de ma manière de vivre, exprima le souhait que lui-même et son épouse royale, avec les jeunes princes du sang des deux sexes, puissent avoir le bonheur, comme il lui plaisait de l'appeler, de dîner avec moi. Ils vinrent en conséquence, et je les plaçai sur des chaises d'État sur ma table, juste en face de moi, avec leurs gardes autour d'eux. Flimnap, le grand trésorier, assistait là également, avec son bâton blanc ; et je remarquai qu'il me regardait souvent avec un visage sévère, ce dont je ne voulus pas paraître remarquer, mais je mangeai plus qu'à l'accoutumée, en l'honneur de mon cher pays, tout autant que pour remplir la cour d'admiration. J'ai quelques raisons privées de croire que cette visite de sa majesté donna à Flimnap l'occasion de me rendre de mauvais services auprès de son maître. Ce ministre avait toujours été mon ennemi secret, bien qu'extérieurement il me caressât plus qu'il n'était habituel à la morosité de son caractère. Il représenta à l'empereur la basse condition de son trésor ; qu'il était forcé d'emprunter de l'argent avec une grande décote ; que les bons du trésor ne circulaient pas à moins de neuf pour cent en dessous du pair ; que je coûtais à sa majesté plus d'un million et demi de sprugs (leur plus grande pièce d'or, à peu près de la taille d'une paillette) ; et, dans l'ensemble, qu'il serait avisé pour l'empereur de saisir la première occasion propice pour me congédier.
CHAPITRE VII.
L'AUTEUR, ÉTANT INFORMÉ D'UN DESSEIN DE L'ACCUSER DE HAUTE TRAHISON, PREND LA FUITE VERS BLEFUSCU. SA RÉCEPTION LÀ-BAS.
Avant de procéder au récit de mon départ de ce royaume, il peut être approprié d'informer le lecteur d'une intrigue privée qui se tramait contre moi depuis deux mois.
J'avais été jusqu'alors toute ma vie étranger aux cours, pour lesquelles j'étais inqualifié par la médiocrité de ma condition. J'avais certes entendu et lu suffisamment sur les dispositions des grands princes et ministres, mais je ne m'attendais jamais à en trouver de tels effets terribles dans un pays si reculé, gouverné, comme je le pensais, par des maximes très différentes de celles de l'Europe.
Alors que je m'apprêtais justement à présenter mes hommages à l'empereur de Blefuscu, un personnage considérable à la cour (à qui j'avais rendu de grands services, à une époque où il se trouvait dans la plus haute disgrâce de sa majesté impériale) vint à ma maison très secrètement la nuit, dans une chaise fermée, et sans envoyer son nom, demanda à être admis. Les porteurs furent congédiés ; je mis la chaise, avec son seigneur à l'intérieur, dans la poche de mon habit ; et, donnant l'ordre à un serviteur de confiance de dire que j'étais indisposé et allé me coucher, je verrouillai la porte de ma maison, plaçai la chaise sur la table, selon mon habitude, et m'assis à côté. Après les salutations d'usage terminées, observant le visage de son seigneur plein d'inquiétude, et m'enquérant de la raison, il me demanda de l'écouter avec patience, dans une affaire qui concernait au plus haut point mon honneur et ma vie. Son discours fut de l'effet suivant, car j'en pris des notes aussitôt qu'il m'eut quitté :
Vous devez savoir, dit-il, que plusieurs comités du conseil ont été récemment convoqués de la manière la plus privée à votre sujet ; et cela ne fait que deux jours que sa majesté est parvenue à une pleine résolution.
Vous êtes très conscient que Skyrris Bolgolam (galbet ou grand-amiral) a été votre ennemi mortel presque depuis votre arrivée : ses raisons originelles, je ne les connais pas ; mais sa haine s'est accrue depuis votre grand succès contre Blefuscu, par lequel sa gloire, en tant qu'amiral, est fort obscurcie. Ce seigneur, conjointement avec Flimnap le grand trésorier, dont l'inimitié à votre égard est notoire, Limtoc le général, Lalcon le chambellan, et Balmuff le grand justicier, ont préparé des articles de mise en accusation contre vous, pour trahison et autres crimes capitaux.
Cette préface me rendit si impatient, étant conscient de mes propres mérites et de mon innocence, que j'allais l'interrompre ; lorsqu'il me supplia de garder le silence, et poursuivit ainsi.
Par gratitude pour les faveurs que vous m'avez faites, j'ai obtenu des informations sur l'ensemble des procédures, et une copie des articles ; pour laquelle je risque ma tête à votre service.
ARTICLES DE MISE EN ACCUSATION CONTRE QUINBUS FLESTRIN, L'HOMME-MONTAGNE.
ARTICLE I.
Attendu que, par un statut promulgué sous le règne de sa Majesté Impériale Calin Deffar Plune, il est édicté que quiconque portera la main sur l'impératrice, ou sur l'un des enfants royaux, sera passible des peines et sanctions pour haute trahison. Néanmoins, ledit Quinbus Flestrin, en violation flagrante de ladite loi, sous prétexte d'éteindre l'incendie allumé dans les appartements de la très chère épouse impériale de sa Majesté, a malicieusement et traîtreusement tiré celle-ci par les bras, et l'a soulevée haut dans les airs dans ses deux mains, contre le statut prévu en pareil cas, etc., contre le devoir, etc.
ARTICLE II.
Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte impériale de Blefuscu dans le port royal, et ayant été par la suite commandé par sa majesté impériale de saisir tous les autres navires dudit empire de Blefuscu, de réduire cet empire en une province, pour être gouvernée par un vice-roi d'ici, et de détruire et mettre à mort, non seulement tous les exilés Gros-boutiens, mais également tout le peuple de cet empire qui ne renierait pas immédiatement l'hérésie Gros-boutienne. Lui, ledit Flestrin, comme un faux traître contre sa très auguste, sereine, impériale majesté, a supplié d'être excusé dudit service, sous prétexte d'une répugnance à violenter les consciences ou à détruire les libertés et les vies d'un peuple innocent.
ARTICLE III.
Que, attendu que certains ambassadeurs sont arrivés de la cour de Blefuscu, pour solliciter la paix à la cour de sa majesté ; lui, ledit Flestrin, a, comme un faux traître, aidé, encouragé, réconforté et diverti lesdits ambassadeurs, bien qu'il sût qu'ils étaient serviteurs d'un prince qui était récemment un ennemi déclaré de sa majesté impériale, et en guerre ouverte contre ladite majesté.
ARTICLE IV.
Que ledit Quinbus Flestrin, contrairement au devoir d'un fidèle sujet, se prépare maintenant à faire un voyage vers la cour et l'empire de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une licence verbale de sa majesté impériale ; et sous le couvert de ladite licence, a l'intention faussement et traîtreusement d'entreprendre ledit voyage, et par là d'aider, réconforter et encourager l'empereur de Blefuscu, si récemment ennemi, et en guerre ouverte avec sa majesté impériale susmentionnée.
Il y a quelques autres articles, mais ce sont les plus importants, dont je vous ai lu un résumé.
Dans les divers débats sur cette mise en accusation, il faut avouer que sa majesté donna maintes preuves de sa grande clémence, soulignant souvent les services que vous lui aviez rendus, et s'efforçant d'atténuer vos crimes. Le trésorier et l'amiral insistèrent pour que vous soyez mis à mort de la manière la plus douloureuse et ignominieuse, en mettant le feu à votre maison la nuit ; et le général devait être présent, avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous tirer sur le visage et les mains. Certains de vos serviteurs devaient avoir des ordres secrets pour répandre un jus vénéneux sur vos chemises et vos draps, ce qui vous ferait bientôt déchirer votre propre chair, et mourir dans les tourments les plus extrêmes. Le général se rallia à cette opinion ; de sorte que pendant longtemps, il y eut une majorité contre vous : mais sa majesté, résolue si possible à épargner votre vie, finit par convaincre le chambellan.
Sur cet incident, Reldresal, secrétaire principal pour les affaires privées, qui s'est toujours avéré être votre véritable ami, fut chargé par l'empereur de donner son opinion, ce qu'il fit en conséquence ; et justifia par là les bonnes pensées que vous avez de lui. Il admit que vos crimes étaient grands, mais qu'il y avait encore place pour la clémence, la vertu la plus louable chez un prince, et pour laquelle sa majesté était si justement célébrée. Il dit que l'amitié entre vous et lui était si bien connue du monde que, peut-être, le conseil le plus honorable pourrait le croire partial ; toutefois, en obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, il offrirait librement ses sentiments : que si sa majesté, en considération de vos services, et conformément à sa propre disposition miséricordieuse, voulait bien épargner votre vie, et seulement donner l'ordre de vous crever les deux yeux, il concevait humblement que, par cet expédient, la justice pourrait dans une certaine mesure être satisfaite, et que tout le monde applaudirait la clémence de l'empereur, ainsi que la procédure équitable et généreuse de ceux qui ont l'honneur d'être ses conseillers : que la perte de vos yeux ne serait aucune entrave à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez encore être utile à sa majesté : que la cécité est un ajout au courage, en nous dissimulant les dangers : que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la plus grande difficulté à amener la flotte ennemie : et qu'il vous suffirait de voir par les yeux des ministres, puisque les plus grands princes ne font pas davantage.
Cette proposition fut reçue avec la plus grande désapprobation par tout le conseil. Bolgolam, l'amiral, ne put garder son calme, mais se levant avec fureur, dit qu'il s'étonnait que le secrétaire osât présumer de donner son avis pour préserver la vie d'un traître : que les services que vous aviez accomplis étaient, par toutes les vraies raisons d'État, la grande circonstance aggravante de vos crimes : que vous, qui avez éteint l'incendie de cette manière sans principes, pourriez une autre fois inonder et noyer tout le palais ; et que la même force, qui vous a permis d'amener la flotte ennemie, pourrait servir, au premier mécontentement, à la ramener ; qu'il avait de bonnes raisons de penser que vous étiez un Gros-boutien dans votre cœur ; et, comme la trahison commence dans le cœur avant d'apparaître dans des actes manifestes, il vous accusait donc de trahison à ce titre, et insistait par conséquent pour que vous soyez mis à mort.
Le trésorier était du même avis. Il montra dans quelles difficultés les revenus de sa majesté étaient réduits, par la charge de vous entretenir, qui deviendrait bientôt insupportable. Que l'expédient du secrétaire de vous crever les yeux était si loin d'être un remède contre ce mal, qu'il l'augmenterait probablement, comme le démontre la pratique courante d'aveugler certaines sortes de volailles, après quoi elles mangeaient plus vite et engraissaient plus tôt. Que sa majesté sacrée, et le conseil, qui sont vos juges, étaient pleinement convaincus de votre culpabilité en leur âme et conscience, ce qui était un argument suffisant pour vous condamner à mort sans les preuves formelles requises par la lettre stricte de la loi.
Mais sa majesté impériale, fermement résolue contre la peine capitale, daigna dire que, puisque le conseil jugeait la perte de vos yeux une peine trop légère, quelque autre pourrait être infligée par la suite. Et votre ami, le secrétaire, désirant humblement être entendu à nouveau, en réponse à ce que le trésorier avait objecté concernant les grands frais que sa majesté engageait pour votre entretien, dit que son excellence, qui avait la disposition exclusive du revenu de l'empereur, pouvait aisément parer à ce mal en réduisant graduellement votre établissement ; par quoi, faute d'une nourriture suffisante, vous deviendriez faible et languissant, perdriez l'appétit et dépéririez en quelques mois ; la puanteur de votre carcasse ne serait pas non plus si dangereuse lorsqu'elle aurait diminué de plus de moitié ; et, immédiatement après votre mort, cinq ou six mille sujets de sa majesté pourraient en deux ou trois jours détacher votre chair de vos os, l'emporter par charretées et l'enterrer dans des régions éloignées, pour prévenir toute infection, laissant le squelette comme un monument d'admiration pour la postérité.
Ainsi, grâce à la grande amitié du secrétaire, toute l'affaire fut compromise. Il fut strictement enjoint que le projet de vous affamer par degrés fût tenu secret, mais la sentence de vous crever les yeux fut inscrite dans les registres, sans aucune dissidence si ce n'est celle de Bolgolam, l'amiral, qui, étant une créature de l'impératrice, était perpétuellement poussé par sa majesté à insister sur votre mort, celle-ci nourrissant une malice perpétuelle à votre égard, en raison de cette méthode illégale que vous prîtes pour l'éloigner, elle et ses enfants, la nuit de l'incendie.
Dans trois jours, votre ami le secrétaire sera chargé de venir chez vous et de vous lire les articles de mise en accusation ; et ensuite de vous signifier la grande clémence et la faveur de sa majesté et du conseil, par lesquelles vous n'êtes condamné qu'à la perte de vos yeux, à quoi sa majesté ne doute pas que vous vous soumettrez avec gratitude et humilité ; et vingt des chirurgiens de sa majesté seront présents, afin de voir l'opération bien exécutée, en déchargeant des flèches très acérées dans les globes de vos yeux pendant que vous serez étendu sur le sol.
Je laisse à votre prudence les mesures que vous prendrez ; et, pour éviter tout soupçon, je dois retourner immédiatement, de la manière la plus privée dont je suis venu.
Sa seigneurie le fit, et je restai seul, en proie à maints doutes et perplexités d'esprit.
C'était une coutume, introduite par ce prince et son ministère (très différente, comme on m'en a assuré, des pratiques des temps passés), que, après que la cour avait décrété quelque exécution cruelle, soit pour satisfaire le ressentiment du monarque, soit la malice d'un favori, l'empereur adressait toujours un discours à tout son conseil, exprimant sa grande clémence et sa tendresse, comme des qualités connues et confessées par le monde entier. Ce discours était immédiatement publié à travers le royaume ; et rien n'effrayait autant le peuple que ces éloges sur la miséricorde de sa majesté ; car on observait que, plus ces louanges étaient amplifiées et insistantes, plus le châtiment était inhumain et le condamné innocent. Pourtant, quant à moi, je dois confesser, n'ayant jamais été destiné à être courtisan, ni par ma naissance ni par mon éducation, que j'étais un si piètre juge des choses que je ne pus découvrir la clémence et la faveur de cette sentence, mais la conçus (peut-être par erreur) plutôt comme rigoureuse que douce. Je pensai parfois à subir mon procès ; car, bien que je ne pusse nier les faits allégués dans les divers articles, j'espérais qu'ils admettraient quelque atténuation. Mais ayant dans ma vie parcouru maints procès d'État, que j'ai toujours observés se terminer comme les juges jugeaient bon de l'ordonner, je n'osai me fier à une décision si dangereuse, dans une conjoncture si critique, et contre des ennemis si puissants. Une fois, j'eus la ferme intention de résister, car, tant que j'avais ma liberté, toute la force de cet empire aurait eu peine à me soumettre, et j'aurais aisément pu, avec des pierres, mettre la métropole en pièces ; mais je rejetai bientôt ce projet avec horreur, en me rappelant le serment que j'avais fait à l'empereur, les faveurs que j'avais reçues de lui, et le haut titre de nardac qu'il m'avait conféré. Je n'avais pas non plus appris si tôt la gratitude des courtisans pour me persuader que les sévérités présentes de sa majesté m'acquittaient de toutes mes obligations passées.
À la fin, je pris une résolution pour laquelle il est probable que je m'attirerai quelque blâme, et non sans justice ; car je confesse que je dois la préservation de mes yeux, et par conséquent ma liberté, à ma propre grande témérité et à mon manque d'expérience ; car si j'avais alors connu la nature des princes et des ministres, que j'ai depuis observée dans maintes autres cours, et leurs méthodes de traiter les criminels moins gênants que moi, je me serais soumis avec une grande vivacité et promptitude à une punition si aisée. Mais, entraîné par la précipitation de la jeunesse, et ayant la licence de sa majesté impériale de rendre visite à l'empereur de Blefuscu, je pris cette opportunité, avant que les trois jours ne fussent écoulés, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, lui signifiant ma résolution de partir ce matin-là pour Blefuscu conformément à la permission que j'avais obtenue ; et, sans attendre de réponse, je me rendis de ce côté de l'île où reposait notre flotte. Je saisis un grand navire de guerre, attachai un câble à la proue et, levant les ancres, je me déshabillai, mis mes vêtements (ainsi que ma couverture, que je portais sous le bras) dans le vaisseau, et en le traînant après moi, entre patauger et nager, j'arrivai au port royal de Blefuscu, où les gens m'attendaient depuis longtemps ; ils me prêtèrent deux guides pour me diriger vers la capitale, qui porte le même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que j'arrivasse à deux cents yards de la porte, et les priai de signifier mon arrivée à l'un des secrétaires, et de lui faire savoir que j'y attendais les ordres de sa majesté. J'eus une réponse en environ une heure, que sa majesté, accompagnée de la famille royale et des grands officiers de la cour, venait à ma rencontre. J'avançai de cent yards. L'empereur et son cortège descendirent de leurs chevaux, l'impératrice et les dames de leurs carrosses, et je ne perçus aucune frayeur ni inquiétude chez eux. Je m'étendis sur le sol pour baiser la main de sa majesté et de l'impératrice.
Je dis à sa majesté que j'étais venu, selon ma promesse, et avec la licence de l'empereur, mon maître, pour avoir l'honneur de voir un si puissant monarque, et pour lui offrir tout service en mon pouvoir compatible avec mon devoir envers mon propre prince, sans mentionner un mot de ma disgrâce, parce que je n'en avais eu jusqu'alors aucune information régulière, et pouvais me supposer totalement ignorant d'un tel dessein ; je ne pouvais pas non plus raisonnablement concevoir que l'empereur révélerait le secret pendant que j'étais hors de son pouvoir, en quoi cependant il apparut bientôt que j'étais trompé.
Je ne troublerai pas le lecteur avec le récit particulier de ma réception à cette cour, qui fut à la hauteur de la générosité d'un si grand prince ; ni des difficultés dans lesquelles je me trouvais faute de maison et de lit, étant forcé de dormir sur le sol, enveloppé dans ma couverture.
CHAPITRE VIII.
L'AUTEUR, PAR UN HEUREUX ACCIDENT, TROUVE LE MOYEN DE QUITTER BLEFUSCU ET, APRÈS QUELQUES DIFFICULTÉS, RETOURNE SAIN ET SAUF DANS SON PAYS NATAL.
Trois jours après mon arrivée, me promenant par curiosité sur la côte nord-est de l'île, j'observai, à environ une demi-lieue au large dans la mer, quelque chose qui ressemblait à un bateau renversé. J'enlevai mes chaussures et mes bas, et pataugeant sur deux ou trois cents yards, je vis l'objet s'approcher par la force de la marée ; et alors je vis clairement que c'était un vrai bateau, que je supposai avoir été chassé d'un navire par quelque tempête : sur quoi je retournai immédiatement vers la ville et priai sa majesté impériale de me prêter vingt des plus grands vaisseaux qui lui restaient après la perte de sa flotte, et trois mille marins sous le commandement de son vice-amiral. Cette flotte fit le tour, tandis que je retournais par le chemin le plus court vers la côte, où j'avais d'abord découvert le bateau. Je trouvai que la marée l'avait poussé encore plus près. Les marins étaient tous pourvus de cordages, que j'avais au préalable tordus pour leur donner une résistance suffisante. Quand les navires furent arrivés, je me déshabillai et pataugeai jusqu'à ce que je fusse à cent yards du bateau, après quoi je fus forcé de nager jusqu'à ce que je l'atteigne. Les marins me lancèrent le bout du cordage, que j'attachai à un trou dans la partie avant du bateau, et l'autre extrémité à un navire de guerre. Mais je trouvai tout mon travail peu utile ; car, n'ayant plus pied, je n'étais pas en mesure d'agir. Dans cette nécessité, je fus forcé de nager derrière et de pousser le bateau vers l'avant aussi souvent que je le pouvais avec l'une de mes mains, et, la marée me favorisant, j'avançai si loin que je pouvais tout juste maintenir mon menton hors de l'eau et sentir le sol. Je me reposai deux ou trois minutes, puis donnai au bateau une autre poussée, et ainsi de suite jusqu'à ce que la mer ne fût plus haute que mes aisselles ; et maintenant, la partie la plus laborieuse étant terminée, je sortis mes autres câbles, qui étaient rangés dans l'un des navires, et les attachai d'abord au bateau, puis à neuf des vaisseaux qui m'escortaient ; le vent étant favorable, les marins remorquèrent et je poussai, jusqu'à ce que nous arrivions à quarante yards du rivage, et attendant que la marée fût descendue, j'atteignis le bateau à sec, et, avec l'assistance de deux mille hommes, munis de cordes et de machines, je réussis à le remettre sur sa quille et trouvai qu'il n'était que peu endommagé.
Je ne troublerai pas le lecteur avec les difficultés que j'éprouvai, à l'aide de certaines rames dont la fabrication me coûta dix jours, à amener mon bateau au port royal de Blefuscu, où une immense foule de gens apparut à mon arrivée, pleine d'étonnement à la vue d'un si prodigieux vaisseau. Je dis à l'empereur que ma bonne fortune avait mis ce bateau sur mon chemin pour m'emporter vers quelque lieu d'où je pourrais retourner dans mon pays natal, et je suppliai sa majesté de donner les ordres pour obtenir les matériaux nécessaires à sa remise en état, ainsi que sa licence pour partir, ce qu'après quelques aimables remontrances, il daigna m'accorder.
Je m'étonnais beaucoup, durant tout ce temps, de n'avoir entendu parler d'aucun exprès concernant ma personne de la part de notre empereur à la cour de Blefuscu. Mais on me fit comprendre plus tard, en privé, que sa majesté impériale, n'imaginant jamais que j'eusse la moindre connaissance de ses desseins, croyait que je n'étais allé à Blefuscu que pour remplir ma promesse conformément à la licence qu'il m'avait donnée, ce qui était bien connu à notre cour, et que je reviendrais dans quelques jours une fois la cérémonie terminée. Mais il fut finalement inquiet de ma longue absence ; et, après avoir consulté le trésorier et le reste de cette cabale, une personne de qualité fut dépêchée avec la copie des articles contre moi. Cet envoyé avait pour instruction de représenter au monarque de Blefuscu la grande clémence de son maître, qui se contentait de ne me punir pas au-delà de la perte de mes yeux ; que j'avais fui la justice, et que, si je ne retournais pas dans les deux heures, je serais privé de mon titre de nardac et déclaré traître. L'envoyé ajouta en outre que, afin de maintenir la paix et l'amitié entre les deux empires, son maître attendait que son frère de Blefuscu donnât l'ordre de me faire renvoyer à Lilliput, pieds et poings liés, pour être puni en tant que traître.
L'empereur de Blefuscu, ayant pris trois jours pour consulter, rendit une réponse composée de maintes civilités et excuses. Il dit que, quant à m'envoyer enchaîné, son frère savait que c'était impossible. Que, bien que je l'eusse privé de sa flotte, il m'avait pourtant de grandes obligations pour maints bons offices que je lui avais rendus en faisant la paix. Que, cependant, les deux majestés seraient bientôt soulagées ; car j'avais trouvé sur le rivage un prodigieux vaisseau, capable de me porter sur la mer, qu'il avait donné l'ordre de remettre en état avec ma propre assistance et direction ; et il espérait que, dans quelques semaines, les deux empires seraient libérés d'un fardeau si insupportable.
Avec cette réponse, l'envoyé retourna à Lilliput, et le monarque de Blefuscu me raconta tout ce qui s'était passé ; m'offrant en même temps (mais sous le sceau du secret le plus strict) sa gracieuse protection si je voulais continuer à son service ; où, bien que je le crusse sincère, je résolus pourtant de ne jamais plus mettre aucune confiance en des princes ou des ministres quand je pouvais l'éviter ; et, par conséquent, avec toute la reconnaissance due pour ses intentions favorables, je suppliai humblement d'être excusé. Je lui dis que, puisque la fortune, bonne ou mauvaise, avait mis un vaisseau sur mon chemin, j'étais résolu à m'aventurer dans l'océan plutôt que d'être une cause de différend entre deux si puissants monarques. Je ne trouvai pas non plus l'empereur mécontent du tout ; et je découvris, par un certain accident, qu'il était fort heureux de ma résolution, tout comme la plupart de ses ministres.
Ces considérations me poussèrent à hâter mon départ un peu plus tôt que je ne l'avais prévu ; ce à quoi la cour, impatiente de me voir partir, contribua très volontiers. Cinq cents ouvriers furent employés à fabriquer deux voiles pour mon bateau, selon mes instructions, en matelassant treize épaisseurs de leur toile la plus solide. Je pris la peine de fabriquer des cordes et des câbles, en tordant dix, vingt ou trente des plus épais et des plus solides des leurs. Une grosse pierre, que je trouvai par hasard après une longue recherche sur le bord de la mer, me servit d'ancre. J'eus le suif de trois cents vaches pour graisser mon bateau et pour d'autres usages. Je pris une peine incroyable à abattre certains des plus grands arbres pour faire des rames et des mâts, où je fus cependant beaucoup aidé par les charpentiers de marine de sa majesté, qui m'aidèrent à les lisser après que j'eus fait le gros du travail.
Au bout d'un mois, quand tout fut préparé, j'envoyai demander les ordres de sa majesté et prendre congé. L'empereur et la famille royale sortirent du palais. Je m'étendis sur le visage pour baiser sa main, qu'il me tendit très gracieusement ; de même l'impératrice et les jeunes princes du sang. Sa majesté me fit présent de cinquante bourses de deux cents sprugs chacune, ainsi que de son portrait en pied, que je mis immédiatement dans l'un de mes gants, pour éviter qu'il ne fût endommagé. Les cérémonies de mon départ furent trop nombreuses pour troubler le lecteur en ce moment.
J'approvisionnai le bateau avec les carcasses de cent bœufs et trois cents moutons, avec du pain et de la boisson en proportion, et autant de viande déjà cuisinée que quatre cents cuisiniers pouvaient en fournir. J'emmenai avec moi six vaches et deux taureaux vivants, avec autant de brebis et d'agneaux, ayant l'intention de les transporter dans mon propre pays et d'y multiplier l'espèce. Et pour les nourrir à bord, j'avais une bonne botte de foin et un sac de grain. J'aurais volontiers emmené une douzaine d'autochtones, mais c'était une chose que l'empereur ne voulut en aucune manière permettre ; et, outre une recherche diligente dans mes poches, sa majesté engagea mon honneur à ne pas emmener aucun de ses sujets, même avec leur propre consentement et désir.
Ayant ainsi préparé toutes choses aussi bien que j'avais pu, je mis à la voile le vingt-quatrième jour de septembre 1701, à six heures du matin ; et, quand j'eus fait environ quatre lieues vers le nord, le vent étant au sud-est, à six heures du soir j'aperçus une petite île à environ une demi-lieue au nord-ouest. J'avançai et jetai l'ancre sous le vent de l'île, qui semblait inhabitée. Je pris alors quelques rafraîchissements et allai me reposer. Je dormis bien, et, comme je le conjecture, au moins six heures, car je trouvai que le jour se levait deux heures après mon réveil. C'était une nuit claire. Je pris mon petit déjeuner avant que le soleil ne fût levé ; et relevant l'ancre, le vent étant favorable, je tins le même cap que j'avais suivi le jour précédent, où j'étais guidé par ma boussole de poche. Mon intention était d'atteindre, si possible, l'une de ces îles qui, j'avais lieu de le croire, se trouvaient au nord-est de la terre de Van Diemen. Je ne découvris rien tout ce jour-là ; mais le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, alors que j'avais, selon mon calcul, parcouru vingt-quatre lieues depuis Blefuscu, j'aperçus une voile faisant route vers le sud-est : ma route était plein est. Je l'hélai, mais ne pus obtenir de réponse ; pourtant je trouvai que je la rattrapais, car le vent mollissait. Je mis toutes les voiles que je pus, et en une demi-heure elle m'aperçut, arbora alors son pavillon et tira un coup de canon.
Il n'est pas facile d'exprimer la joie qui fut la mienne, devant l'espoir inattendu de revoir une fois de plus mon pays bien-aimé et les chers gages que j'y avais laissés. Le navire mollit ses voiles, et je l'atteignis entre cinq et six heures du soir, le vingt-six septembre ; mais mon cœur bondit en moi de voir ses couleurs anglaises. Je mis mes vaches et mes moutons dans mes poches de manteau et montai à bord avec toute ma petite cargaison de provisions. Le vaisseau était un navire marchand anglais revenant du Japon par les mers du Nord et du Sud ; le capitaine, M. John Biddle, de Deptford, un homme très civil et un excellent marin. Nous étions alors à la latitude de 30 degrés sud. Il y avait environ cinquante hommes dans le navire ; et ici je rencontrai un ancien camarade à moi, un nommé Peter Williams, qui me donna une bonne recommandation auprès du capitaine. Ce gentilhomme me traita avec bienveillance et désira que je lui fisse savoir de quel endroit je venais et où j'allais ; ce que je fis en peu de mots, mais il pensa que je délirais et que les dangers que j'avais subis avaient perturbé mon esprit ; sur quoi je sortis mon bétail noir et mes moutons de ma poche, ce qui, après un grand étonnement, le convainquit clairement de ma véracité. Je lui montrai alors l'or qui m'avait été donné par l'empereur de Blefuscu, ainsi que le portrait de sa majesté en pied, et quelques autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux cents sprugs chacune, et promis, quand nous arriverions en Angleterre, de lui faire cadeau d'une vache et d'un mouton.
Je ne troublerai pas le lecteur avec le récit particulier de ce voyage, qui fut très prospère pour la plupart. Nous arrivâmes aux Downs le treize avril 1702. Je n'eus qu'un seul malheur, c'est que les rats à bord emportèrent l'un de mes moutons ; je trouvai ses os dans un trou, nettoyés de toute chair. Je pus débarquer le reste de mon bétail sain et sauf, et les mis à paître sur un terrain de boulingrin à Greenwich, où la finesse de l'herbe les fit se nourrir très copieusement, bien que j'eusse toujours craint le contraire : je n'aurais pas non plus pu les préserver durant un si long voyage, si le capitaine ne m'avait accordé quelques-uns de ses meilleurs biscuits, qui, réduits en poudre et mélangés à de l'eau, furent leur nourriture constante. Le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit considérable en montrant mon bétail à maintes personnes de qualité et autres ; et avant que je ne commence mon second voyage, je les vendis pour six cents livres.
Depuis mon dernier retour, je trouve que l'espèce s'est considérablement accrue, surtout les moutons, ce qui, je l'espère, se révélera très avantageux pour l'industrie lainière, par la finesse de la toison.
Je ne restai que deux mois auprès de ma femme et de ma famille ; car mon désir insatiable de voir des pays étrangers ne me permettait pas de rester plus longtemps. Je laissai mille cinq cents livres à ma femme et l'installai dans une bonne maison à Redriff. J'emportai avec moi le reste de mon capital, en partie en argent et en partie en marchandises, dans l'espoir d'améliorer mon sort. Mon oncle aîné, John, m'avait laissé une propriété foncière près d'Epping, d'une valeur d'environ trente livres par an ; et j'avais un bail de longue durée pour le « Black Bull », à Fetter Lane, qui me rapportait tout autant : de sorte que je ne courais aucun risque de laisser ma famille à la charge de la paroisse. Mon fils Johnny, nommé ainsi d'après son oncle, était à l'école de grammaire et était un enfant prometteur. Ma fille Betty (qui est aujourd'hui bien mariée et a des enfants) faisait alors ses travaux d'aiguille. Je pris congé de ma femme, de mon garçon et de ma fille, avec des larmes de part et d'autre, et j'embarquai sur l'« Adventure », un navire marchand de trois cents tonneaux, à destination de Surate, sous le commandement du capitaine John Nicholas, de Liverpool. Mais le récit de ce voyage doit être renvoyé à la seconde partie de mes voyages.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
VOYAGES.
PARTIE II.
UN VOYAGE À BROBDINGNAG.
CHAPITRE I.
DESCRIPTION D'UNE GRANDE TEMPÊTE ; LA CHALOUPE EST ENVOYÉE CHERCHER DE L'EAU ; L'AUTEUR L'ACCOMPAGNE POUR DÉCOUVRIR LE PAYS. IL EST LAISSÉ SUR LE RIVAGE, SAISI PAR L'UN DES INDIGÈNES ET TRANSPORTÉ DANS LA MAISON D'UN FERMIER. SA RÉCEPTION, AVEC DIVERS INCIDENTS QUI S'Y PRODUISENT. DESCRIPTION DES HABITANTS.
Ayant été condamné par la nature et par le sort à une vie active et agitée, deux mois après mon retour, je quittai de nouveau mon pays natal et m'embarquai dans les Downs, le vingtième jour de juin 1702, sur l'« Adventure », commandé par le capitaine John Nicholas, un homme de Cornouailles, à destination de Surate. Nous eûmes un vent très favorable jusqu'à notre arrivée au cap de Bonne-Espérance, où nous débarquâmes pour faire provision d'eau fraîche ; mais, ayant découvert une voie d'eau, nous débarquâmes nos marchandises et y passâmes l'hiver : car le capitaine ayant été atteint d'une fièvre, nous ne pûmes quitter le Cap avant la fin de mars. Nous mîmes alors à la voile et fîmes une bonne traversée jusqu'à ce que nous eussions passé le détroit de Madagascar ; mais, nous étant trouvés au nord de cette île, et à environ cinq degrés de latitude sud, les vents, dont on observe dans ces mers qu'ils soufflent en une brise constante et égale, entre le nord et l'ouest, du début de décembre au début de mai, commencèrent le dix-neuf avril à souffler avec une violence bien plus grande et plus occidentale que de coutume, et ce pendant vingt jours consécutifs, durant lesquels nous fûmes poussés un peu à l'est des îles Moluques, et à environ trois degrés au nord de la ligne, comme notre capitaine le trouva par une observation qu'il fit le deux mai, moment où le vent cessa et où il fit un calme plat, ce dont je ne fus pas peu réjoui. Mais lui, étant un homme très expérimenté dans la navigation de ces mers, nous ordonna à tous de nous préparer à une tempête, ce qui arriva en effet le jour suivant : car le vent du sud, appelé mousson du sud, commença à s'établir, et ce fut bientôt une violente tempête.
Voyant qu'elle allait forcir, nous rentrâmes notre civadière et nous nous tînmes prêts à carguer la misaine ; mais le temps devenant mauvais, nous vérifiâmes que les canons étaient tous bien amarrés et nous carguâmes l'artimon.
Le navire étant très ardent, nous pensâmes qu'il valait mieux courir devant la lame que de capeyer ou d'être à la cape. Nous prîmes des ris dans la misaine et l'envoyâmes, nous bordâmes l'écoute de misaine : la barre était au vent. Le navire vira vaillamment. Nous amarrâmes le hale-bas de misaine ; mais la voile se déchira, et nous affalâmes la vergue, rentrâmes la voile dans le navire et dégageâmes toutes les manœuvres. C'était une tempête très violente ; la mer déferlait de façon étrange et dangereuse. Nous larguâmes la bosse de la barre franche et aidâmes le timonier. Nous ne pûmes amener notre mât de hune, mais laissâmes tout en place, car le navire courait très bien devant la lame, et nous savions que le mât de hune étant en place, le navire était plus sain et faisait meilleure route à travers la mer, étant donné que nous avions de la marge. Lorsque la tempête fut passée, nous envoyâmes la misaine et la grande voile, et nous mîmes le navire à la cape. Ensuite, nous envoyâmes l'artimon, le grand hunier et le petit hunier. Notre route était à l'est-nord-est, le vent était au sud-ouest. Nous amenâmes les amures de tribord, nous larguâmes nos bras et nos balancines du côté du vent ; nous rentrâmes les bras sous le vent, et halâmes en avant par les boulingues du vent, et les raidîmes et les amarrâmes, et amenâmes l'amure d'artimon au vent et le gardâmes au plus près.
Durant cette tempête, qui fut suivie d'un vent fort d'ouest-sud-ouest, nous fûmes portés, selon mon calcul, à environ cinq cents lieues vers l'est, de sorte que le plus vieux marin à bord ne pouvait dire dans quelle partie du monde nous étions. Nos provisions tenaient bon, notre navire était solide et notre équipage tout entier en bonne santé ; mais nous étions dans la plus grande détresse pour l'eau. Nous pensâmes qu'il valait mieux maintenir le même cap plutôt que de virer davantage vers le nord, ce qui aurait pu nous mener dans les parties nord-ouest de la Grande Tartarie et dans la mer Glaciale.
Le seizième jour de juin 1703, un mousse au mât de hune découvrit la terre. Le dix-sept, nous vîmes en pleine vue une grande île ou un continent (car nous ne savions lequel), sur le côté sud duquel se trouvait une petite langue de terre s'avançant dans la mer, et une crique trop peu profonde pour contenir un navire de plus de cent tonneaux. Nous jetâmes l'ancre à une lieue de cette crique, et notre capitaine envoya une douzaine de ses hommes bien armés dans la chaloupe, avec des récipients pour de l'eau, si l'on pouvait en trouver. Je lui demandai la permission de les accompagner, afin de pouvoir voir le pays et faire les découvertes que je pourrais.
Lorsque nous arrivâmes à terre, nous ne vîmes ni rivière ni source, ni aucun signe d'habitants. Nos hommes errèrent donc sur le rivage pour trouver de l'eau douce près de la mer, et je marchai seul sur environ un mille de l'autre côté, où j'observai que le pays était tout aride et rocheux. Je commençai alors à être fatigué et, ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je retournai doucement vers la crique ; et la mer étant en pleine vue, je vis nos hommes déjà montés dans la chaloupe et ramant de toutes leurs forces vers le navire. J'allais crier après eux, bien que cela eût été inutile, lorsque j'observai une créature immense marchant après eux dans la mer, aussi vite qu'elle le pouvait ; elle n'avait pas d'eau beaucoup plus haut que les genoux et faisait des enjambées prodigieuses ; mais nos hommes avaient environ une demi-lieue d'avance sur elle, et la mer aux alentours étant pleine de rochers pointus, le monstre ne fut pas en mesure de rattraper la chaloupe. C'est ce qu'on me raconta plus tard, car je n'osai pas rester pour voir l'issue de l'aventure ; mais je courus aussi vite que je pus dans la direction que j'avais prise initialement, puis je grimpai sur une colline escarpée, ce qui me donna quelque vue sur le pays. Je le trouvai entièrement cultivé ; mais ce qui me surprit d'abord fut la hauteur de l'herbe, qui, dans ces terrains qui semblaient réservés au foin, était d'environ vingt pieds de haut.
Je tombai sur une grande route, car c'est ce que je crus, bien qu'elle ne servît aux habitants que de sentier à travers un champ d'orge. J'y marchai quelque temps, mais ne pus voir grand-chose de chaque côté, car c'était presque la récolte et le blé montait au moins à quarante pieds. Il me fallut une heure pour marcher jusqu'au bout de ce champ, qui était entouré d'une haie d'au moins cent vingt pieds de haut, et les arbres étaient si élevés que je ne pouvais faire aucune estimation de leur altitude. Il y avait un échalier pour passer de ce champ dans le suivant. Il avait quatre marches, et une pierre pour traverser quand on arrivait à la plus haute. Il m'était impossible de grimper cet échalier parce que chaque marche faisait six pieds de haut, et la pierre supérieure plus de vingt.
Je m'efforçais de trouver quelque brèche dans la haie, lorsque je découvris l'un des habitants dans le champ voisin, s'avançant vers l'échalier, de la même taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivre notre chaloupe. Il paraissait aussi grand qu'un clocher ordinaire et faisait environ dix yards à chaque enjambée, selon ce que je pouvais deviner. Je fus frappé de la plus grande peur et du plus grand étonnement, et je courus me cacher dans le blé, d'où je le vis au sommet de l'échalier, regardant vers le champ suivant sur la droite, et je l'entendis appeler d'une voix bien plus forte qu'un porte-voix ; mais le bruit était si haut dans les airs qu'au début je pensai certainement que c'était le tonnerre. Là-dessus, sept monstres, semblables à lui, vinrent vers lui avec des faucilles à la main, chaque faucille ayant environ la taille de six faux. Ces gens n'étaient pas aussi bien vêtus que le premier, dont ils semblaient être les serviteurs ou les ouvriers ; car, sur quelques mots qu'il prononça, ils allèrent récolter le blé dans le champ où je me trouvais. Je me tins à la plus grande distance que je pus, mais je fus contraint de me déplacer avec une extrême difficulté, car les tiges du blé n'étaient parfois pas à plus d'un pied de distance, de sorte que je pouvais à peine glisser mon corps entre elles. Cependant, je parvins à avancer jusqu'à une partie du champ où le blé avait été couché par la pluie et le vent. Là, il m'était impossible d'avancer d'un pas ; car les tiges étaient si entremêlées que je ne pouvais ramper à travers, et les barbes des épis tombés étaient si fortes et pointues qu'elles perçaient mes vêtements jusque dans ma chair. Au même moment, j'entendis les moissonneurs à moins de cent yards derrière moi.
Étant tout à fait découragé par le labeur, et entièrement accablé par le chagrin et le désespoir, je me couchai entre deux sillons et souhaitai de tout cœur pouvoir y finir mes jours. Je déplorai ma veuve désolée et mes enfants orphelins de père. Je regrettai ma propre folie et mon entêtement à tenter un second voyage contre l'avis de tous mes amis et parents. Dans cette terrible agitation d'esprit, je ne pus m'empêcher de penser à Lilliput, dont les habitants me considéraient comme le plus grand prodige qui fût jamais apparu au monde ; où j'étais capable de tirer une flotte impériale dans ma main et d'accomplir ces autres actions qui seront enregistrées à jamais dans les chroniques de cet empire, tandis que la postérité y croira à peine, bien qu'attestées par des millions. Je réfléchis à quelle mortification ce serait pour moi de paraître aussi insignifiant dans cette nation qu'un seul Lilliputien le serait parmi nous. Mais je concevais que ce devait être là le moindre de mes malheurs : car, comme on observe que les créatures humaines sont plus sauvages et cruelles à proportion de leur masse, que pouvais-je attendre d'autre que d'être une bouchée dans la bouche du premier de ces énormes barbares qui viendrait à me saisir ? Sans doute les philosophes ont-ils raison lorsqu'ils nous disent que rien n'est grand ou petit autrement que par comparaison. Il aurait pu plaire à la fortune de laisser les Lilliputiens trouver quelque nation où les gens fussent aussi minuscules par rapport à eux qu'ils l'étaient par rapport à moi. Et qui sait si cette race prodigieuse de mortels ne pourrait pas être également surpassée dans quelque partie lointaine du monde, dont nous n'avons encore aucune découverte ?
Effrayé et confondu comme je l'étais, je ne pus m'empêcher de poursuivre ces réflexions, lorsqu'un des moissonneurs, s'approchant à moins de dix yards du sillon où je me trouvais, me fit craindre qu'au pas suivant je ne fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille. Et, par conséquent, lorsqu'il fut à nouveau sur le point de bouger, je criai aussi fort que la peur pouvait me le permettre. Là-dessus, l'énorme créature s'arrêta brusquement, et regardant tout autour de lui sous ses pieds pendant un moment, il m'aperçut enfin alors que j'étais étendu sur le sol. Il réfléchit un moment, avec la prudence de quelqu'un qui s'efforce de saisir un petit animal dangereux de telle manière qu'il ne puisse ni le griffer ni le mordre, comme j'ai moi-même parfois fait avec une belette en Angleterre.
Finalement, il se risqua à me prendre entre son index et son pouce, et m'approcha à moins de trois yards de ses yeux, afin de pouvoir contempler ma forme plus parfaitement. Je devinai son intention, et ma bonne fortune me donna assez de présence d'esprit pour décider de ne pas me débattre le moins du monde alors qu'il me tenait en l'air, à plus de soixante pieds au-dessus du sol, bien qu'il me pinçât douloureusement les côtes, de peur que je ne glissasse entre ses doigts. Tout ce que je risquai fut de lever les yeux vers le soleil, de joindre mes mains dans une posture suppliante et de prononcer quelques mots d'un ton humble et mélancolique, approprié à la condition dans laquelle je me trouvais alors. Car je craignais à chaque instant qu'il ne me jetât contre le sol, comme nous le faisons habituellement avec tout petit animal détestable que nous avons envie de détruire. Mais ma bonne étoile voulut qu'il parût satisfait de ma voix et de mes gestes, et il commença à me considérer comme une curiosité, s'étonnant fort de m'entendre prononcer des mots articulés, bien qu'il ne pût les comprendre. Entre-temps, je ne pus m'empêcher de gémir, de verser des larmes et de tourner la tête vers mes flancs ; lui faisant savoir, du mieux que je pouvais, combien j'étais cruellement blessé par la pression de son pouce et de son doigt. Il sembla comprendre mon intention ; car, soulevant le pan de son habit, il m'y déposa doucement et courut immédiatement avec moi vers son maître, qui était un fermier aisé, et la même personne que j'avais vue en premier dans le champ.
Le fermier, ayant (comme je le suppose par leur conversation) reçu de moi le compte rendu que son serviteur pouvait lui donner, prit un morceau de petite paille, de la taille d'un bâton de marche, et souleva avec cela les pans de mon habit, ce qui, semble-t-il, lui paraissait être une sorte de couverture que la nature m'avait donnée. Il écarta mes cheveux pour mieux examiner mon visage. Il appela ses valets autour de lui et leur demanda (comme je l'appris par la suite) s'ils avaient jamais vu dans les champs quelque petite créature qui me ressemblât. Il me plaça ensuite doucement sur le sol, à quatre pattes, mais je me levai immédiatement et marchai lentement d'avant en arrière pour laisser voir à ces gens que je n'avais aucune intention de m'enfuir.
Ils s'assirent tous en cercle autour de moi, pour mieux observer mes mouvements. Je retirai mon chapeau et fis une profonde révérence au fermier. Je tombai à genoux, levai les mains et les yeux, et prononçai plusieurs mots aussi fort que je pus : je sortis une bourse d'or de ma poche et la lui présentai humblement. Il la reçut dans le creux de sa main, l'appliqua tout contre son œil pour voir ce que c'était, puis la retourna plusieurs fois avec la pointe d'une épingle (qu'il tira de sa manche), mais ne put rien en tirer. Là-dessus, je lui fis signe de poser sa main sur le sol. Je pris alors la bourse et, en l'ouvrant, je versai tout l'or dans sa paume. Il y avait six pièces espagnoles, de quatre pistoles chacune, en plus de vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis humecter le bout de son petit doigt sur sa langue, et ramasser l'une de mes plus grosses pièces, puis une autre, mais il semblait totalement ignorer ce qu'elles étaient. Il me fit signe de les remettre dans ma bourse, et la bourse dans ma poche, ce que, après lui avoir offert plusieurs fois, je jugeai préférable de faire.
Le fermier était à présent convaincu que je devais être une créature rationnelle. Il me parla souvent, mais le son de sa voix perçait mes oreilles comme celui d'un moulin à eau, pourtant ses mots étaient assez articulés. Je répondis aussi fort que je pus dans plusieurs langues, et il approcha souvent son oreille à moins de deux yards de moi ; mais tout fut vain, car nous étions totalement inintelligibles l'un pour l'autre. Il envoya alors ses serviteurs à leur travail et, sortant son mouchoir de sa poche, il le plia et l'étendit sur sa main gauche, qu'il posa à plat sur le sol, la paume vers le haut, me faisant signe d'y monter, ce que je pouvais faire aisément, car il n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur.
Je pensai qu'il était de mon devoir d'obéir et, de peur de tomber, je m'allongeai de tout mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa jusqu'à la tête pour plus de sûreté, et c'est ainsi qu'il m'emporta chez lui. Là, il appela sa femme et me montra à elle ; mais elle poussa un cri et recula, comme font les femmes en Angleterre à la vue d'un crapaud ou d'une araignée. Cependant, lorsqu'elle eut observé quelque temps mon comportement, et vu combien je prêtais attention aux signes que son mari faisait, elle fut bientôt réconciliée et, peu à peu, devint extrêmement tendre à mon égard.
Il était environ midi, et une servante apporta le dîner. Il n'y avait qu'un seul plat de viande substantiel (adapté à la condition simple d'un laboureur) dans un plat d'environ vingt-quatre pieds de diamètre. La compagnie se composait du fermier et de sa femme, de trois enfants et d'une vieille grand-mère. Lorsqu'ils furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était à trente pieds de haut au-dessus du sol. J'étais dans une terreur terrible et je me tins aussi loin que possible du bord par crainte de tomber. La femme hacha un morceau de viande, puis émietta un peu de pain sur une tranche de bois, et le plaça devant moi. Je lui fis une profonde révérence, sortis mon couteau et ma fourchette, et me mis à manger, ce qui leur donna un plaisir extrême.
La maîtresse envoya sa servante chercher un petit verre à liqueur, qui contenait environ trois gallons, et le remplit de boisson : je pris le récipient avec beaucoup de difficulté à deux mains, et, de la manière la plus respectueuse, bus à la santé de sa ladyship, en exprimant les mots aussi fort que je pouvais en anglais, ce qui fit rire la compagnie si copieusement que je fus presque assourdi par le bruit. Cette liqueur avait le goût d'un cidre doux et n'était pas désagréable. Ensuite, le maître me fit signe de venir sur le côté de sa tranche de bois ; mais alors que je marchais sur la table, étant dans une grande surprise tout le temps, comme le lecteur indulgent le concevra et l'excusera aisément, je trébuchai contre une croûte et tombai à plat sur le visage, mais sans me faire aucun mal. Je me relevai immédiatement et, observant que les bonnes gens étaient fort inquiets, je pris mon chapeau (que je tenais sous mon bras par bonne éducation) et, en l'agitant au-dessus de ma tête, je poussai trois hourras pour montrer que je n'avais subi aucun dommage par ma chute.
Mais, m'avançant vers mon maître (ainsi que je l'appellerai désormais), son plus jeune fils, qui était assis près de lui, un drôle d'environ dix ans, me saisit par les jambes et me tint si haut en l'air que je tremblais de tous mes membres ; mais son père m'arracha à lui et lui donna, dans le même temps, une telle gifle sur l'oreille gauche qu'elle aurait terrassé une troupe de cavalerie européenne, ordonnant qu'on l'éloignât de la table. Cependant, craignant que le garçon ne m'en voulût, et me souvenant fort bien de la cruauté naturelle de tous les enfants de chez nous envers les moineaux, les lapins, les jeunes chatons et les chiots, je tombai à genoux et, désignant le garçon, fis comprendre à mon maître, autant que je le pus, que je souhaitais que son fils fût pardonné. Le père y consentit, et le gamin reprit sa place ; sur quoi je vins vers lui et lui baisai la main, ce que mon maître accepta, lui faisant me caresser doucement avec celle-ci.
Au milieu du dîner, la chatte favorite de ma maîtresse sauta sur ses genoux. J'entendis derrière moi un bruit semblable à celui d'une douzaine de tisserands de bas à l'ouvrage ; et, tournant la tête, je découvris qu'il provenait du ronronnement de cette bête, qui semblait être trois fois plus grosse qu'un bœuf, ainsi que je l'estimai en voyant sa tête et l'une de ses pattes, tandis que sa maîtresse la nourrissait et la caressait. La férocité du visage de cette créature me troubla fort, bien que je me tinsse à l'autre bout de la table, à plus de cinquante pieds de là, et bien que ma maîtresse la tînt fermement, de peur qu'elle ne fît un bond pour me saisir dans ses griffes.
Mais il se trouva qu'il n'y avait aucun danger ; car la chatte ne fit pas le moindre cas de moi, lorsque mon maître me plaça à trois yards d'elle. Et comme on me l'a toujours dit, et que je l'ai trouvé vrai par expérience au cours de mes voyages, que fuir ou montrer de la peur devant un animal féroce est un moyen certain de le pousser à vous poursuivre ou à vous attaquer, je résolus, dans cette conjoncture dangereuse, de ne montrer aucune inquiétude. Je marchai avec intrépidité cinq ou six fois devant la tête même de la chatte, et m'approchai à un demi-yard d'elle ; sur quoi elle se recula, comme si elle avait davantage peur de moi. J'avais moins d'appréhension concernant les chiens, dont trois ou quatre entrèrent dans la pièce, comme il est d'usage dans les maisons de fermiers ; l'un d'eux était un mâtin égal en masse à quatre éléphants, et un lévrier un peu plus grand que le mâtin, mais pas aussi large.
Lorsque le dîner fut presque terminé, la nourrice entra avec un enfant d'un an dans les bras, qui m'aperçut immédiatement et entama un braillement que vous auriez pu entendre depuis London Bridge jusqu'à Chelsea, selon l'éloquence habituelle des nourrissons, pour m'obtenir comme jouet. La mère, par pure indulgence, me prit et me présenta à l'enfant, qui me saisit aussitôt par le milieu du corps et me mit la tête dans la bouche, où je rugis si fort que le marmot fut effrayé et me laissa tomber, et je me serais infailliblement rompu le cou si la mère n'avait pas tenu son tablier sous moi. La nourrice, pour calmer son bébé, se servit d'un hochet, qui était une sorte de vase creux rempli de grosses pierres, et attaché par un câble à la taille de l'enfant. Comme elle s'assit près de la table sur laquelle je me tenais, son apparence m'étonna fort. Cela me fit réfléchir aux teints clairs de nos dames anglaises, qui nous paraissent si belles uniquement parce qu'elles sont de notre taille, et dont les défauts ne se voient qu'à travers une loupe, où nous trouvons par expérience que les peaux les plus lisses et les plus blanches semblent rugueuses, grossières et mal colorées.
Je me souviens, lorsque j'étais à Lilliput, que les teints de ces gens minuscules m'apparaissaient comme les plus beaux du monde ; et discutant de ce sujet avec une personne instruite de ce lieu, qui était un de mes amis intimes, il me dit que mon visage lui paraissait beaucoup plus clair et plus lisse lorsqu'il me regardait depuis le sol que lors d'un examen plus rapproché, quand je le prenais dans ma main pour le porter près de moi, ce qui, avoua-t-il, fut au début un spectacle fort choquant. Il dit qu'il pouvait distinguer de grands trous dans ma peau ; que les racines de ma barbe étaient dix fois plus fortes que les soies d'un sanglier, et mon teint composé de plusieurs couleurs tout à fait désagréables : bien que je doive demander la permission de dire pour ma part que je suis aussi clair que la plupart de mes semblables et de mes compatriotes, et très peu hâlé par mes voyages. D'un autre côté, discutant des dames de la cour de cet empereur, il avait coutume de me dire que l'une avait des taches de rousseur, une autre une bouche trop large, une troisième un nez trop grand, choses que je n'étais nullement capable de distinguer. J'avoue que cette réflexion était assez évidente ; mais je ne pus m'empêcher de la faire, de peur que le lecteur ne pensât que ces créatures gigantesques étaient réellement difformes : car je dois leur rendre justice en disant qu'ils sont une race de gens gracieux ; et particulièrement les traits du visage de mon maître, bien qu'il ne fût qu'un fermier, quand je l'observais du haut de soixante pieds, paraissaient très bien proportionnés.
Le dîner terminé, mon maître partit à ses travaux et, comme je pouvais le découvrir à sa voix et à ses gestes, chargea strictement sa femme de prendre soin de moi. J'étais fort fatigué et disposé à dormir, ce que ma maîtresse percevant, elle me déposa sur son propre lit et me couvrit d'un mouchoir blanc et propre, mais plus grand et plus grossier que la voile de misaine d'un navire de guerre.
Je dormis environ deux heures et rêvai que j'étais chez moi avec ma femme et mes enfants, ce qui aggrava mes chagrins à mon réveil quand je me trouvai seul dans une vaste pièce, large de deux ou trois cents pieds et haute de plus de deux cents, étendu dans un lit de vingt yards de large. Ma maîtresse était partie à ses affaires domestiques et m'avait enfermé. Le lit était à huit yards du plancher.
Soudain, deux rats grimpèrent le long des rideaux et coururent en reniflant sur mon lit. L'un d'eux vint presque jusqu'à mon visage ; sur quoi je me levai avec effroi et dégainai mon épée pour me défendre. Les horribles animaux eurent l'audace de m'attaquer des deux côtés, et l'un d'eux posa ses pattes de devant sur mon col ; mais je le tuai avant qu'il pût me faire aucun mal. Il tomba à mes pieds ; et l'autre, voyant le sort de son compagnon, prit la fuite, mais non sans une bonne blessure au dos que je lui fis en s'enfuyant, et qui fit couler le sang goutte à goutte. Après cet exploit, je marchai doucement de long en large sur le lit pour reprendre mon souffle et retrouver mes esprits. Ces créatures étaient de la taille d'un gros mâtin, mais infiniment plus agiles et féroces ; si bien que si j'avais retiré ma ceinture avant de dormir, j'aurais été infailliblement mis en pièces et dévoré. Je mesurai la queue du rat mort et trouvai qu'elle avait deux yards de long moins un pouce ; mais cela me soulevait le cœur de traîner la carcasse hors du lit, où elle gisait encore en saignant. J'observai qu'elle avait encore un peu de vie ; mais, d'un coup vigoureux porté au cou, je l'achevai tout à fait.
J'espère que le doux lecteur m'excusera de m'attarder sur ces détails et d'autres semblables, qui, si insignifiants qu'ils puissent paraître aux esprits vulgaires et terre-à-terre, aideront certainement un philosophe à élargir ses pensées et son imagination, et à les appliquer au profit de la vie publique comme privée, ce qui était mon seul dessein en présentant ce récit et d'autres de mes voyages au monde ; dans lesquels j'ai surtout recherché la vérité, sans prétendre à aucun ornement d'érudition ou de style. Mais toute la scène de ce voyage a fait une impression si forte sur mon esprit, et est si profondément gravée dans ma mémoire, qu'en la couchant sur le papier, je n'ai omis aucune circonstance matérielle. Cependant, après un examen attentif, j'ai biffé plusieurs passages de moindre importance qui figuraient dans ma première copie, de peur d'être censuré comme ennuyeux et frivole, ce dont les voyageurs sont souvent, peut-être non sans justice, accusés.
CHAPITRE II.
UNE DESCRIPTION DE LA FILLE DU FERMIER. L'AUTEUR EST TRANSPORTÉ DANS UNE VILLE DE MARCHÉ, PUIS DANS LA MÉTROPOLE. LES DÉTAILS DE CE VOYAGE.
Ma maîtresse avait une fille de neuf ans, une enfant précoce pour son âge, très adroite de ses aiguilles et experte à habiller sa poupée. Sa mère et elle imaginèrent d'aménager le berceau de la poupée pour moi dès la nuit venue. Le berceau fut mis dans une petite commode à tiroirs, et le tiroir placé sur une étagère suspendue par crainte des rats. Ce fut mon lit durant tout le temps que je restai avec ces gens, bien que rendu plus confortable par degrés, à mesure que je commençais à apprendre leur langue et à faire connaître mes besoins.
Elle me fit sept chemises et un peu d'autre linge, d'une toile aussi fine qu'on pût en trouver, qui était en vérité plus grossière que de la toile à sac ; et elle les lavait constamment pour moi de ses propres mains. Elle fut également mon institutrice pour m'apprendre la langue. Lorsque je désignais quelque chose, elle m'en donnait le nom dans sa propre langue, si bien qu'en quelques jours je fus capable de demander tout ce dont j'avais envie. Elle était de très bonne nature et ne mesurait pas plus de quarante pieds de haut, étant petite pour son âge. Elle me donna le nom de Grildrig, que la famille adopta, et par la suite le royaume tout entier. Le mot signifie ce que les Latins appellent nanunculus, les Italiens homunceletino et les Anglais mannikin. C'est à elle principalement que je dois ma préservation dans ce pays. Nous ne nous quittions jamais pendant que j'y étais ; je l'appelais ma Glumdalclitch, ou petite nourrice ; et je serais coupable d'une grande ingratitude si j'omettais cette honorable mention de ses soins et de son affection envers moi, que je souhaite de tout cœur avoir le pouvoir de récompenser comme elle le mérite.
Il commença alors à se savoir et à se dire dans le voisinage que mon maître avait trouvé un animal étrange dans les champs, de la taille d'un splacnuck, mais exactement formé en chaque partie comme une créature humaine ; ce qu'il imitait également dans toutes ses actions, semblait parler dans une petite langue qui lui était propre, avait déjà appris plusieurs de leurs mots, marchait droit sur deux jambes, était apprivoisé et doux, venait quand on l'appelait, faisait tout ce qu'on lui ordonnait, avait les membres les plus fins du monde et un teint plus clair que la fille d'un noble de trois ans. Un autre fermier, qui vivait tout près et était un ami particulier de mon maître, vint en visite dans le but de s'enquérir de la vérité de cette histoire. Je fus immédiatement produit et placé sur une table, où je marchai comme on me l'avait ordonné, dégainai mon épée, la remis en place, fis ma révérence à l'invité de mon maître, lui demandai dans sa propre langue comment il allait et lui dis qu'il était le bienvenu, tout comme ma petite nourrice me l'avait appris. Cet homme, qui était vieux et à la vue basse, mit ses lunettes pour mieux me voir, ce qui ne put m'empêcher de rire très franchement, car ses yeux paraissaient comme la pleine lune brillant dans une chambre par deux fenêtres. Nos gens, qui découvrirent la cause de ma gaieté, se joignirent à moi pour rire, ce dont le vieillard fut assez sot pour s'offusquer et se troubler. Il avait la réputation d'être un grand avare ; et, pour mon malheur, il la méritait bien par le conseil maudit qu'il donna à mon maître de m'exposer comme une curiosité un jour de marché dans la ville voisine, qui était à une demi-heure de cheval, à environ vingt-deux milles de notre maison. Je devinai qu'il se tramait quelque méfait quand j'observai mon maître et son ami chuchoter longuement ensemble, pointant parfois vers moi ; et mes craintes me firent imaginer que j'entendais et comprenais certains de leurs mots.
Mais le lendemain matin, Glumdalclitch, ma petite nourrice, me raconta toute l'affaire, qu'elle avait habilement tirée de sa mère. La pauvre fille me posa sur son sein et se mit à pleurer de honte et de chagrin. Elle craignait qu'il ne m'arrivât quelque malheur de la part de gens grossiers et vulgaires, qui pourraient m'écraser à mort ou me briser un membre en me prenant dans leurs mains. Elle avait aussi remarqué combien j'étais modeste par nature, combien je tenais à mon honneur, et quelle indignité je concevais à être exposé pour de l'argent, comme un spectacle public, aux plus vils des gens. Elle dit que son papa et sa maman avaient promis que Grildrig serait à elle, mais qu'elle voyait maintenant qu'ils avaient l'intention de la traiter comme l'année dernière, quand ils avaient prétendu lui donner un agneau, et pourtant, dès qu'il fut gras, l'avaient vendu à un boucher. Pour ma part, je puis affirmer en vérité que j'étais moins inquiet que ma nourrice. J'avais un vif espoir, qui ne me quittait point, que je recouvrerais un jour ma liberté ; quant à l'ignominie d'être promené comme un monstre, je considérais que j'étais un parfait étranger dans ce pays, et qu'un tel malheur ne pourrait jamais m'être imputé comme un reproche si jamais je retournais en Angleterre ; puisque le roi de Grande-Bretagne lui-même, dans ma condition, eût dû subir la même détresse.
Mon maître, conformément à l'avis de son ami, me transporta dans une boîte le jour de marché suivant, jusqu'à la ville voisine, et emmena avec lui sa petite fille, ma nourrice, sur un coussin derrière lui. La boîte était fermée de tous côtés, avec une petite porte pour que j'y entre et en sorte, et quelques trous faits avec une vrille pour laisser entrer l'air. La fille avait eu le soin de mettre la courtepointe du lit de sa poupée dedans, pour que je puisse m'y coucher. Cependant, je fus terriblement secoué et troublé par ce voyage, bien qu'il ne fût que d'une demi-heure. Car le cheval faisait environ quarante pieds à chaque pas et trottait si haut que l'agitation était égale au tangage d'un navire dans une grande tempête, mais beaucoup plus fréquent ; notre voyage était un peu plus long que de Londres à St. Alban's. Mon maître descendit à une auberge qu'il avait l'habitude de fréquenter ; et après avoir consulté un moment l'aubergiste et fait quelques préparatifs nécessaires, il engagea le grultrud, ou crieur, pour annoncer à travers la ville la présence d'une créature étrange visible à l'enseigne de l'Aigle Vert, pas plus grosse qu'un splacnuck (un animal de ce pays, très finement formé, d'environ six pieds de long), et ressemblant en chaque partie du corps à une créature humaine, pouvant dire plusieurs mots et exécuter une centaine de tours divertissants.
Je fus placé sur une table dans la plus grande salle de l'auberge, qui pouvait avoir près de trois cents pieds carrés. Ma petite nourrice se tenait sur un tabouret bas près de la table, pour prendre soin de moi et diriger ce que je devais faire. Mon maître, pour éviter la foule, ne permettait qu'à trente personnes à la fois de me voir. Je marchai sur la table comme la fille me le commandait. Elle me posait des questions, dans la mesure où elle savait que ma compréhension de la langue l'atteignait, et j'y répondais aussi fort que je pouvais. Je me tournai plusieurs fois vers la compagnie, présentai mes humbles respects, dis qu'ils étaient les bienvenus et utilisai quelques autres discours que l'on m'avait enseignés. Je pris un dé à coudre rempli de liqueur, que Glumdalclitch m'avait donné en guise de coupe, et bus à leur santé. Je dégainai mon épée et la fis tournoyer à la manière des escrimeurs en Angleterre. Ma nourrice me donna un morceau de paille, que j'exerçai comme une pique, ayant appris l'art dans ma jeunesse. Je fus ce jour-là montré à douze groupes de spectateurs, et tout aussi souvent forcé de recommencer les mêmes folies, jusqu'à ce que je fusse à moitié mort de lassitude et de vexation. Car ceux qui m'avaient vu faisaient des récits si merveilleux que les gens étaient prêts à enfoncer les portes pour entrer.
Mon maître, pour son propre intérêt, ne voulait laisser personne me toucher, excepté ma nourrice, et, pour prévenir tout danger, des bancs étaient disposés autour de la table à une telle distance que j'étais hors de portée de tous. Cependant, un écolier malchanceux visa ma tête avec une noisette, qui me manqua de très près : autrement, elle arrivait avec tant de violence qu'elle m'aurait infailliblement fracassé le crâne, car elle était presque aussi grosse qu'une petite citrouille ; mais j'eus la satisfaction de voir le jeune vaurien bien battu et mis à la porte.
Mon maître fit savoir publiquement qu'il m'exposerait de nouveau le jour de marché suivant, et entre-temps il me prépara un véhicule plus commode, ce qu'il avait bien raison de faire ; car j'étais si fatigué par mon premier voyage et par le fait de divertir la compagnie pendant huit heures d'affilée, que je pouvais à peine tenir sur mes jambes ou dire un mot. Il me fallut au moins trois jours pour recouvrer mes forces ; et pour que je n'eusse aucun repos à la maison, tous les gentilshommes du voisinage, à cent milles à la ronde, entendant parler de ma renommée, vinrent me voir chez mon maître. Il ne pouvait y avoir moins de trente personnes avec leurs femmes et leurs enfants (car le pays était très peuplé) ; et mon maître exigeait le prix d'une chambre entière chaque fois qu'il m'exposait chez lui, même si ce n'était que pour une seule famille ; si bien que pendant quelque temps, je n'eus que peu de repos chaque jour de la semaine (sauf le mercredi qui est leur sabbat), bien que je ne fusse pas transporté à la ville.
Mon maître, trouvant combien j'étais susceptible d'être profitable, résolut de me conduire dans les villes les plus considérables du royaume. S'étant donc pourvu de tout ce qui était nécessaire pour un long voyage et ayant réglé ses affaires à la maison, il prit congé de sa femme, et le dix-sept août 1703, environ deux mois après mon arrivée, nous partîmes pour la métropole, située au centre de cet empire, et à environ trois mille milles de distance de notre maison. Mon maître fit monter sa fille Glumdalclitch derrière lui. Elle me portait sur ses genoux, dans une boîte attachée à sa taille. La fille l'avait doublée de tous côtés avec le tissu le plus doux qu'elle pût trouver, bien piqué en dessous, l'avait garnie du lit de sa poupée, m'avait fourni du linge et d'autres choses nécessaires, et avait rendu tout aussi commode qu'elle le pouvait. Nous n'avions d'autre compagnie qu'un garçon de la maison, qui montait derrière nous avec les bagages.
Le dessein de mon maître était de m'exposer dans toutes les villes sur le chemin, et de faire des détours de cinquante ou cent milles pour aller dans n'importe quel village ou maison de personne de qualité où il pouvait espérer des clients. Nous faisions des étapes faciles de pas plus de sept ou huit vingtaines de milles par jour ; car Glumdalclitch, pour m'épargner, se plaignait souvent d'être fatiguée par le trot du cheval. Elle me sortait souvent de ma boîte à ma demande, pour me donner l'air et me montrer le pays, mais me tenait toujours fermement par une laisse. Nous passâmes cinq ou six rivières, de nombreux degrés plus larges et plus profondes que le Nil ou le Gange ; et il n'y avait guère de ruisseau si petit que la Tamise à London Bridge. Nous fûmes dix semaines dans notre voyage, et je fus exposé dans dix-huit grandes villes, outre de nombreux villages et familles privées.
Le vingt-six octobre, nous arrivâmes à la métropole, appelée dans leur langue Lorbrulgrud, ou Fierté de l'Univers. Mon maître prit un logement dans la rue principale de la ville, non loin du palais royal, et fit placarder des affiches dans la forme habituelle, contenant une description exacte de ma personne et de mes attributs. Il loua une vaste salle large de trois à quatre cents pieds. Il fournit une table de soixante pieds de diamètre, sur laquelle je devais jouer mon rôle, et la fit entourer d'une palissade à trois pieds du bord, haute de trois pieds également, pour m'empêcher de tomber. J'étais montré dix fois par jour, à l'émerveillement et à la satisfaction de tous. Je pouvais désormais parler la langue passablement bien, et comprenais parfaitement chaque mot qui m'était adressé. En outre, j'avais appris leur alphabet, et pouvais me débrouiller pour expliquer une phrase ici ou là ; car Glumdalclitch avait été mon instructrice pendant que nous étions au foyer, et durant les heures de loisir de notre voyage. Elle portait un petit livre dans sa poche, pas beaucoup plus grand qu'un Atlas de Sanson ; c'était un traité ordinaire à l'usage des jeunes filles, donnant un bref aperçu de leur religion ; c'est dans ce livre qu'elle m'apprit mes lettres et m'interpréta les mots.
CHAPITRE III.
L'AUTEUR EST MANDÉ À LA COUR. LA REINE L'ACHÈTE À SON MAÎTRE LE FERMIER ET LE PRÉSENTE AU ROI. IL DISPUTE AVEC LES GRANDS SAVANTS DE SA MAJESTÉ. UN APPARTEMENT À LA COUR EST FOURNI À L'AUTEUR. IL EST EN GRANDE FAVEUR AUPRÈS DE LA REINE. IL DÉFEND L'HONNEUR DE SON PROPRE PAYS. IL SE DISPUTE AVEC LE NAIN DE LA REINE.
Les fréquents labeurs que je subissais chaque jour causèrent en quelques semaines un changement très considérable dans ma santé ; plus mon maître gagnait d'argent grâce à moi, plus il devenait insatiable. J'avais complètement perdu l'appétit et j'étais presque réduit à l'état de squelette. Le fermier l'observa, et, concluant que je devais bientôt mourir, il résolut de tirer de moi le meilleur parti possible. Tandis qu'il raisonnait et s'interrogeait ainsi, un slardral, ou gentilhomme huissier, vint de la cour, ordonnant à mon maître de m'y transporter immédiatement, pour le divertissement de la reine et de ses dames. Certaines de ces dernières étaient déjà venues me voir et avaient rapporté des choses étranges sur ma beauté, mon comportement et mon bon sens. Sa majesté, et ceux qui l'accompagnaient, furent ravis outre mesure par mes manières. Je tombai à genoux et suppliai de l'honneur de baiser son pied impérial ; mais cette gracieuse princesse tendit son petit doigt vers moi, après que je fus posé sur une table, ce que j'embrassai de mes deux bras, et portai la pointe avec le plus grand respect à mes lèvres.
Elle me posa quelques questions générales sur mon pays et mes voyages, auxquelles je répondis aussi distinctement et avec aussi peu de mots que je le pus. Elle demanda si je serais content de vivre à la cour. Je m'inclinai jusqu'au plateau de la table et répondis humblement que j'étais l'esclave de mon maître ; mais que si j'étais à ma propre disposition, je serais fier de vouer ma vie au service de sa majesté. Elle demanda alors à mon maître s'il était disposé à me vendre à bon prix. Lui, qui craignait que je ne pusse vivre un mois, était fort prêt à se séparer de moi, et demanda mille pièces d'or, qui lui furent ordonnées sur-le-champ, chaque pièce ayant la grosseur de huit cents moidores ; mais, selon la proportion de toutes choses entre ce pays et l'Europe, et le prix élevé de l'or parmi eux, ce n'était guère une somme aussi grande que mille guinées le seraient en Angleterre. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais désormais la plus humble créature et le vassal de sa majesté, je devais solliciter la faveur que Glumdalclitch, qui m'avait toujours soigné avec tant de soin et de bonté, et qui comprenait si bien comment le faire, pût être admise à son service et continuer à être ma nourrice et mon instructrice.
Sa majesté accéda à ma requête et obtint aisément le consentement du fermier, qui était bien heureux de voir sa fille préférée à la cour, et la pauvre fille elle-même ne fut pas capable de cacher sa joie. Mon ancien maître se retira en me faisant ses adieux et en disant qu'il me laissait à un bon service, à quoi je ne répondis pas un mot, me contentant d'une légère révérence.
La reine observa ma froideur et, lorsque le fermier fut sorti de l'appartement, m'en demanda la raison. Je pris la liberté de dire à sa majesté que je ne devais aucune autre obligation à mon ancien maître que celle de ne pas m'avoir fracassé le crâne, moi, pauvre créature inoffensive trouvée par hasard dans son champ ; obligation qui était amplement récompensée par le gain qu'il avait fait en me montrant à travers la moitié du royaume, et par le prix pour lequel il m'avait maintenant vendu. Que la vie que j'avais menée depuis était assez laborieuse pour tuer un animal dix fois plus fort que moi. Que ma santé était fort altérée par l'esclavage continuel de divertir la populace à toute heure du jour, et que, si mon maître n'avait pas cru ma vie en danger, sa majesté n'aurait pas obtenu une si bonne affaire. Mais comme j'étais hors de toute crainte d'être maltraité sous la protection d'une impératrice si grande et si bonne, ornement de la nature, chérie du monde, délice de ses sujets, phénix de la création ; ainsi, j'espérais que les appréhensions de mon ancien maître se révéleraient sans fondement, car je sentais déjà mes forces revenir par l'influence de son auguste présence.
C'était là la teneur de mon discours, prononcé avec beaucoup d'impropriétés et d'hésitations ; la dernière partie était entièrement façonnée dans le style propre à ce peuple, dont j'avais appris quelques phrases de Glumdalclitch pendant qu'elle me transportait à la cour.
La reine, faisant preuve d'une grande indulgence pour mes défauts de langage, fut cependant surprise de tant d'esprit et de bon sens chez un animal si diminutif.
Elle me prit dans sa propre main et me porta au roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa majesté, prince de beaucoup de gravité et au visage austère, n'observant pas bien ma forme au premier coup d'œil, demanda à la reine, d'une manière froide, depuis combien de temps elle s'était entichée d'un splacnuck ; car c'est pour tel, semble-t-il, qu'il me prit, alors que j'étais allongé sur la poitrine dans la main droite de sa majesté. Mais cette princesse, qui possède une infinie dose d'esprit et d'humour, me posa doucement sur mes pieds sur le secrétaire, et m'ordonna de rendre compte de moi-même à sa majesté, ce que je fis en très peu de mots ; et Glumdalclitch, qui attendait à la porte du cabinet et ne pouvait supporter que je fusse hors de sa vue, étant admise, confirma tout ce qui s'était passé depuis mon arrivée à la maison de son père.
Le roi, bien qu'il soit aussi savant qu'homme au monde dans ses domaines, ayant été éduqué dans l'étude de la philosophie, et particulièrement des mathématiques, conçut, lorsqu'il observa ma forme avec exactitude et me vit marcher droit avant que je ne commence à parler, que je pouvais être un mécanisme d'horlogerie (qui, dans ce pays, est parvenu à une très grande perfection) imaginé par quelque artiste ingénieux. Mais quand il entendit ma voix et trouva que ce que je disais était régulier et rationnel, il ne put cacher son étonnement. Il ne fut nullement satisfait du récit que je lui fis de la manière dont j'étais arrivé dans son royaume, mais pensa que c'était une histoire concertée entre Glumdalclitch et son père, qui m'avaient appris une série de mots pour me vendre à meilleur prix. Sur cette imagination, il me posa plusieurs autres questions et reçut encore des réponses rationnelles, non autrement défectueuses que par un accent étranger et une connaissance imparfaite de la langue, avec quelques phrases rustiques que j'avais apprises à la maison du fermier et qui ne convenaient pas au style poli d'une cour.
Sa majesté fit mander trois grands savants, qui étaient alors de service hebdomadaire, selon la coutume de ce pays. Ces messieurs, après avoir examiné ma forme avec beaucoup de minutie pendant un moment, furent d'opinions différentes à mon sujet. Ils convinrent tous que je ne pouvais être produit selon les lois régulières de la nature, parce que je n'étais pas doté d'une capacité à préserver ma vie, ni par la vitesse, ni par l'escalade des arbres, ni en creusant des trous dans la terre. Ils observèrent par mes dents, qu'ils examinèrent avec une grande exactitude, que j'étais un animal carnivore ; cependant, la plupart des quadrupèdes étant trop forts pour moi, et les mulots, avec quelques autres, trop agiles, ils ne pouvaient imaginer comment je pourrais être capable de me nourrir, à moins de manger des escargots et autres insectes, ce qu'ils offrirent de prouver par de nombreux arguments savants comme étant tout à fait impossible. Ils ne voulurent pas m'admettre comme un nain, parce que ma petitesse était au-delà de tous les degrés de comparaison ; car le nain favori de la reine, le plus petit jamais connu dans ce royaume, mesurait près de trente pieds de haut. Après maints débats, ils conclurent à l'unanimité que je n'étais qu'un relplum scalcath, ce qui est interprété littéralement par lusus naturae ; une détermination exactement conforme à la philosophie moderne de l'Europe : dont les professeurs, dédaignant la vieille échappatoire des causes occultes, par laquelle les disciples d'Aristote s'efforçaient en vain de dissimuler leur ignorance, ont inventé cette merveilleuse solution à toutes les difficultés, pour l'avancement indicible de la connaissance humaine.
Après cette conclusion décisive, je suppliai d'être entendu un mot ou deux. Je m'adressai au roi et assurai sa majesté que je venais d'un pays qui abondait en plusieurs millions d'individus des deux sexes, et de ma propre stature ; où les animaux, les arbres et les maisons étaient tous en proportion, et où, par conséquent, je pouvais être aussi capable de me défendre et de trouver ma subsistance que n'importe lequel des sujets de sa majesté le pouvait ici ; ce que je pris pour une réponse complète aux arguments de ces messieurs. À cela, ils répondirent seulement par un sourire de mépris, disant que le fermier m'avait très bien appris ma leçon. Le roi, qui avait une bien meilleure compréhension, congédiant ses savants, fit venir le fermier qui, par bonne fortune, n'était pas encore sorti de la ville ; l'ayant donc d'abord interrogé en privé, puis l'ayant confronté à moi et à la jeune fille, sa majesté commença à penser que ce que nous lui avions dit pouvait éventuellement être vrai. Il souhaita à la reine d'ordonner qu'un soin particulier fût pris de moi, et fut d'avis que Glumdalclitch devait toujours continuer sa charge de s'occuper de moi, car il observait que nous avions une grande affection l'un pour l'autre. Un appartement commode fut prévu pour elle à la cour ; elle eut une sorte de gouvernante nommée pour s'occuper de son éducation, une femme de chambre pour l'habiller, et deux autres serviteurs pour les tâches domestiques ; mais le soin de ma personne fut entièrement approprié à elle-même. La reine commanda à son propre ébéniste de concevoir une boîte qui pût me servir de chambre à coucher, selon le modèle dont Glumdalclitch et moi conviendrions. Cet homme était un artiste très ingénieux et, selon mes instructions, termina en trois semaines une chambre de bois de seize pieds carrés et douze de haut, avec des fenêtres à guillotine, une porte et deux placards, comme une chambre à coucher de Londres. La planche qui formait le plafond devait être soulevée et abaissée par deux charnières, pour y mettre un lit déjà garni par le tapissier de sa majesté, que Glumdalclitch sortait chaque jour pour l'aérer, le faisait de ses propres mains, et, en le descendant le soir, verrouillait le toit au-dessus de moi. Un habile ouvrier, célèbre pour ses petites curiosités, entreprit de me fabriquer deux chaises, avec dossiers et cadres, d'une substance non différente de l'ivoire, et deux tables, avec une armoire pour y mettre mes affaires. La pièce était matelassée de tous côtés, ainsi que le sol et le plafond, pour éviter tout accident dû à l'insouciance de ceux qui me portaient, et pour briser la force d'une secousse quand je voyageais en carrosse. Je demandai une serrure pour ma porte, afin d'empêcher les rats et les souris d'entrer : le serrurier, après plusieurs tentatives, fit la plus petite qui ait jamais été vue parmi eux ; car j'en ai connu de plus grandes à la porte de la maison d'un gentilhomme en Angleterre. Je me débrouillai pour garder la clé dans une poche à moi, craignant que Glumdalclitch ne la perdît. La reine ordonna également les soies les plus fines qu'on pût obtenir pour me faire des vêtements, pas beaucoup plus épais qu'une couverture anglaise, très encombrants, jusqu'à ce que je m'y fusse accoutumé. Ils étaient à la mode du royaume, ressemblant en partie aux Perses et en partie aux Chinois, et sont un vêtement très grave et décent.
La reine devint si friande de ma compagnie qu'elle ne pouvait dîner sans moi. J'avais une table placée sur celle à laquelle sa Majesté mangeait, juste à son coude gauche, et une chaise pour m'asseoir. Glumdalclitch se tenait sur un tabouret sur le plancher, près de ma table, pour m'assister et prendre soin de moi. J'avais un ensemble complet de plats et d'assiettes en argent, et d'autres nécessités, qui, en proportion de ceux de la reine, n'étaient pas beaucoup plus grands que ce que j'ai vu dans un magasin de jouets de Londres pour l'ameublement d'une maison de poupée : ma petite nourrice gardait cela dans sa poche dans une boîte en argent, et me les donnait aux repas selon mes besoins, les nettoyant toujours elle-même. Personne ne dînait avec la reine, hormis les deux princesses royales, l'aînée âgée de seize ans, et la plus jeune à cette époque de treize ans et un mois. Sa majesté avait l'habitude de mettre un morceau de viande sur l'un de mes plats, dont je découpais pour moi-même : et son divertissement était de me voir manger en miniature ; car la reine (qui, en vérité, n'avait qu'un faible estomac) prenait en une bouchée autant qu'une douzaine de fermiers anglais pouvaient en manger à un repas, ce qui fut pour moi, pendant quelque temps, un spectacle très nauséabond. Elle croquait l'aile d'une alouette, os et tout, entre ses dents, bien qu'elle fût neuf fois plus grande que celle d'une dinde adulte ; et mettait dans sa bouche un morceau de pain aussi gros que deux miches de douze pence. Elle buvait dans une coupe dorée, plus d'une barrique d'une seule traite. Ses couteaux étaient deux fois plus longs qu'une faux, fixés tout droit sur le manche. Les cuillères, fourchettes et autres instruments étaient tous dans la même proportion. Je me souviens que lorsque Glumdalclitch me porta, par curiosité, pour voir certaines des tables à la cour, où dix ou une douzaine de ces couteaux et fourchettes énormes étaient soulevés ensemble, je pensai que je n'avais jamais jusqu'alors contemplé un spectacle si terrible.
C'est la coutume que chaque mercredi (qui, comme je l'ai observé plus haut, est leur sabbat) le roi et la reine, avec la progéniture royale des deux sexes, dînent ensemble dans l'appartement de sa majesté, auprès de qui j'étais maintenant devenu un grand favori ; et, à ces moments-là, ma petite chaise et ma table étaient placées à sa main gauche, devant l'une des salières. Ce prince prenait plaisir à converser avec moi, s'enquérant des mœurs, de la religion, des lois, du gouvernement et de l'instruction de l'Europe ; ce dont je lui rendis le meilleur compte possible. Sa compréhension était si claire, et son jugement si exact, qu'il fit des réflexions et des observations très sages sur tout ce que je disais. Mais j'avoue qu'après avoir été un peu trop prolixe à parler de mon pays bien-aimé, de notre commerce et de nos guerres sur mer et sur terre, de nos schismes en religion et de nos partis dans l'État ; les préjugés de son éducation l'emportèrent au point qu'il ne put s'empêcher de me prendre dans sa main droite et, me caressant doucement de l'autre, après un bon éclat de rire, de me demander si j'étais whig ou tory ? Puis, se tournant vers son premier ministre, qui attendait derrière lui avec un bâton blanc presque aussi haut que le grand mât du "Royal Sovereign", il observa combien la grandeur humaine était une chose méprisable, qui pouvait être imitée par d'aussi diminutifs insectes que moi : et pourtant, dit-il, je gage que ces créatures ont leurs titres et distinctions d'honneur ; elles imaginent de petits nids et terriers qu'elles appellent maisons et villes ; elles font figure dans l'habillement et l'équipage ; elles aiment, elles combattent, elles disputent, elles trichent, elles trahissent. Et ainsi il continua, tandis que ma couleur allait et venait plusieurs fois avec indignation, d'entendre notre noble pays, la maîtresse des arts et des armes, le fléau de la France, l'arbitre de l'Europe, le siège de la vertu, de la piété, de l'honneur et de la vérité, la fierté et l'envie du monde, si méprisablement traité.
Mais, comme je n'étais pas en état de ressentir les offenses, après mûre réflexion, je commençai à douter si j'étais offensé ou non. Car, après avoir été accoutumé, pendant plusieurs mois, à la vue et à la conversation de ce peuple, et observé chaque objet sur lequel je portais mes yeux comme étant d'une magnitude proportionnelle, l'horreur que j'avais conçue au début de leur masse et de leur aspect s'était si bien effacée que, si j'avais alors contemplé une compagnie de lords et ladies anglais dans leurs atours, et leurs habits de jour de fête, jouant leurs différents rôles de la manière la plus courtoise de se pavaner, de s'incliner et de jacasser, à dire vrai, j'aurais été fortement tenté d'en rire autant que le roi et ses grands faisaient de moi. Non plus, en vérité, je ne pouvais m'empêcher de sourire de moi-même, quand la reine m'utilisait pour me placer sur sa main devant un miroir, par lequel nos deux personnes m'apparaissaient en pleine vue ensemble ; et il ne pouvait y avoir rien de plus ridicule que la comparaison ; de sorte que je commençai réellement à m'imaginer rétréci bien au-dessous de ma taille habituelle.
Rien ne m'irrita et ne me mortifia tant que le nain de la reine, qui, étant de la plus basse stature qu'on ait jamais vue dans ce pays (car je pense vraiment qu'il n'avait pas tout à fait trente pieds de haut), devint si insolent en voyant une créature si bien au-dessous de lui, qu'il affectait toujours de fanfaronner et de prendre de grands airs lorsqu'il passait devant moi dans l'antichambre de la reine, tandis que je me tenais sur quelque table, parlant avec les lords ou les ladies de la cour, et il manquait rarement de dire un mot piquant ou deux sur ma petitesse ; contre quoi je ne pouvais me venger qu'en l'appelant frère, en le provoquant à la lutte, et par des ripostes telles qu'il est d'usage dans la bouche des pages de la cour. Un jour, à dîner, ce petit cub malicieux fut si irrité par quelque chose que je lui avais dit qu'il, se haussant sur le cadre de la chaise de sa majesté, me prit alors que je m'asseyais, ne pensant à aucun mal ; et me laissa tomber dans un grand bol d'argent rempli de crème, puis s'enfuit aussi vite qu'il le put. Je tombai la tête la première, et, si je n'avais pas été bon nageur, cela aurait pu mal tourner pour moi ; car Glumdalclitch, à cet instant, se trouvait à l'autre bout de la pièce, et la reine était dans une telle frayeur qu'elle manqua de présence d'esprit pour m'aider. Mais ma petite nourrice courut à mon secours et me sortit, après que j'eus avalé plus d'un litre de crème. Je fus mis au lit ; cependant, je ne reçus d'autre dommage que la perte d'un costume, qui fut entièrement gâché. Le nain fut copieusement fouetté et, en guise de punition supplémentaire, forcé de boire le bol de crème dans lequel il m'avait jeté ; il ne fut jamais rétabli dans sa faveur ; car, peu après, la reine le donna à une dame de haute qualité, de sorte que je ne le vis plus, à ma très grande satisfaction ; car je ne pouvais dire jusqu'à quelle extrémité un tel garnement malicieux aurait pu porter son ressentiment.
Il m'avait déjà joué un vilain tour qui avait fait rire la reine, bien qu'elle en fût en même temps fort vexée et qu'elle l'eût immédiatement renvoyé si je n'avais eu la générosité d'intercéder en sa faveur. Sa majesté avait pris un os à moelle dans son assiette et, après en avoir extrait la moelle, avait posé l'os verticalement sur le plat, comme il se trouvait auparavant. Le nain, guettant son occasion pendant que Glumdalclitch était allée au buffet, monta sur le tabouret où elle se tenait pour s'occuper de moi pendant les repas, me prit à deux mains et, pressant mes jambes l'une contre l'autre, m'enfonça dans l'os à moelle au-dessus de la taille, où je restai coincé quelque temps, offrant un spectacle fort ridicule. Je crois qu'il s'écoula près d'une minute avant que quiconque ne sût ce que j'étais devenu, car je considérais indigne de moi de crier. Mais, comme les princes mangent rarement chaud, mes jambes ne furent pas ébouillantées, seuls mes bas et mes culottes furent dans un triste état. Le nain, sur ma supplication, n'eut d'autre punition qu'une bonne correction.
J'étais fréquemment raillé par la reine à cause de ma timidité ; elle me demandait souvent si les gens de mon pays étaient d'aussi grands poltrons que moi. L'occasion en était celle-ci : le royaume est fort infesté de mouches en été ; et ces insectes odieux, chacun aussi gros qu'une alouette de Dunstable, me laissaient à peine en repos, tandis que je dînais, avec leur bourdonnement et leur vrombissement continuels autour de mes oreilles. Elles se posaient parfois sur mes victuailles. Parfois, elles se fixaient sur mon nez ou mon front, où elles me piquaient au vif, et j'avais grand-peine à me défendre contre ces animaux détestables, et je ne pouvais m'empêcher de tressaillir lorsqu'elles venaient sur mon visage. C'était l'usage courant du nain d'attraper un certain nombre de ces insectes dans sa main, comme font les écoliers chez nous, et de les lâcher soudainement sous mon nez, exprès pour m'effrayer et divertir la reine. Mon remède consistait à les couper en morceaux avec mon couteau, alors qu'elles volaient dans les airs, exercice où ma dextérité était fort admirée.
Je me souviens, un matin, alors que Glumdalclitch m'avait installé dans ma boîte sur une fenêtre, comme elle le faisait d'ordinaire par beau temps, pour me donner de l'air (car je n'osais risquer de laisser suspendre la boîte à un clou hors de la fenêtre, comme nous faisons avec les cages en Angleterre), après avoir levé l'un de mes châssis et m'être assis à ma table pour manger un morceau de gâteau sucré pour mon déjeuner, plus de vingt guêpes, attirées par l'odeur, entrèrent en volant dans la pièce, bourdonnant plus fort que les bourdons d'autant de cornemuses. Certaines s'emparèrent de mon gâteau et l'emportèrent morceau par morceau ; d'autres volaient autour de ma tête et de mon visage, me confondant par leur bruit et me mettant dans la plus grande terreur de leurs dards. Cependant, j'eus le courage de me lever, de dégainer mon épée et de les attaquer en plein vol. J'en abattis quatre, mais les autres s'enfuirent, et je fermai aussitôt ma fenêtre. Ces créatures étaient aussi grosses que des perdrix ; j'en retirai les dards, je trouvai qu'ils mesuraient un pouce et demi de long et étaient aussi tranchants que des aiguilles. Je les ai soigneusement conservés tous, et les ayant depuis montrés, avec d'autres curiosités, dans plusieurs parties de l'Europe, à mon retour en Angleterre, j'en donnai trois au Gresham College et gardai le quatrième pour moi.
CHAPITRE IV.
DESCRIPTION DU PAYS. UNE PROPOSITION POUR CORRIGER LES CARTES MODERNES. LE PALAIS DU ROI ET QUELQUES DÉTAILS SUR LA MÉTROPOLE. LA MANIÈRE DE VOYAGER DE L'AUTEUR. DESCRIPTION DU TEMPLE PRINCIPAL.
J'ai maintenant l'intention de donner au lecteur une brève description de ce pays, pour autant que j'y aie voyagé, ce qui n'a pas dépassé deux mille milles autour de Lorbrulgrud, la métropole. Car la reine, que j'accompagnais toujours, n'allait jamais plus loin lorsqu'elle suivait le roi dans ses tournées, et y restait jusqu'au retour de sa majesté de l'inspection de ses frontières. L'étendue totale des domaines de ce prince atteint environ six mille milles de longueur et de trois à cinq de largeur. D'où je ne peux que conclure que nos géographes d'Europe sont dans une grande erreur en supposant qu'il n'y a que de la mer entre le Japon et la Californie ; car mon opinion a toujours été qu'il doit y avoir un équilibre de terre pour faire contrepoids au vaste continent de la Tartarie ; et par conséquent, ils devraient corriger leurs cartes et plans en joignant cette vaste étendue de terre aux parties nord-ouest de l'Amérique, tâche où je serai prêt à leur prêter mon assistance.
Le royaume est une péninsule, terminée au nord-est par une chaîne de montagnes, hautes de trente milles, qui sont absolument infranchissables en raison des volcans à leurs sommets : les plus savants eux-mêmes ne savent pas quel genre de mortels habite au-delà de ces montagnes, ni même s'ils sont habités. Sur les trois autres côtés, il est borné par l'océan. Il n'y a pas un seul port de mer dans tout le royaume, et les parties des côtes où les rivières se jettent sont si remplies de rochers pointus, et la mer généralement si agitée, qu'il n'y a pas moyen de s'y aventurer avec le plus petit de leurs bateaux ; de sorte que ces gens sont totalement exclus de tout commerce avec le reste du monde.
Mais les grands fleuves sont pleins de navires et abondent en excellent poisson, car ils en tirent rarement de la mer, parce que les poissons de mer sont de la même taille que ceux d'Europe et, par conséquent, ne valent pas la peine d'être pêchés, d'où il est manifeste que la nature, dans la production de plantes et d'animaux d'une taille si extraordinaire, est totalement confinée à ce continent, dont je laisse les raisons à déterminer par les philosophes. Cependant, de temps à autre, ils attrapent une baleine qui vient à être fracassée contre les rochers, dont le petit peuple se nourrit avec appétit. Ces baleines, j'en ai connu de si grosses qu'un homme pouvait à peine en porter une sur ses épaules ; et parfois, par curiosité, elles sont apportées en paniers à Lorbrulgrud : j'en ai vu une dans un plat à la table du roi, qui passait pour une rareté, mais je n'ai pas remarqué qu'il en fût friand ; car je pense en vérité que la grosseur l'en dégoûtait, bien que j'en aie vu une un peu plus grande au Groenland.
Le pays est bien peuplé, car il contient cinquante et une cités, près de cent villes murées et un grand nombre de villages. Pour satisfaire mon lecteur curieux, il suffira de décrire Lorbrulgrud. Cette ville se dresse sur presque deux parties égales de chaque côté de la rivière qui la traverse. Elle contient plus de quatre-vingt mille maisons et environ six cent mille habitants. Elle a trois glomglungs de longueur (ce qui fait environ cinquante-quatre milles anglais) et deux et demi de largeur, comme je l'ai mesuré moi-même sur la carte royale faite par ordre du roi, qui fut étendue sur le sol exprès pour moi et mesurait cent pieds : j'en ai arpenté le diamètre et la circonférence plusieurs fois pieds nus et, en calculant selon l'échelle, je l'ai mesuré assez exactement.
Le palais du roi n'est pas un édifice régulier, mais un amas de bâtiments d'environ sept milles de tour : les pièces principales ont généralement deux cent quarante pieds de haut, et sont larges et longues en proportion. Un carrosse fut accordé à Glumdalclitch et à moi, dans lequel sa gouvernante l'emmenait fréquemment pour voir la ville ou aller dans les boutiques ; et j'étais toujours de la partie, transporté dans ma boîte ; bien que la jeune fille, à ma propre demande, me sortît souvent et me tînt dans sa main, afin que je puisse plus commodément voir les maisons et les gens à mesure que nous passions dans les rues. J'ai évalué notre carrosse à environ la surface de Westminster Hall, mais pas tout à fait aussi haut ; cependant, je ne saurais être très exact.
Outre la grande boîte dans laquelle j'étais habituellement transporté, la reine ordonna qu'on en fabriquât une plus petite pour moi, d'environ douze pieds carrés et dix de haut, pour la commodité des voyages, parce que l'autre était un peu trop grande pour les genoux de Glumdalclitch et encombrante dans le carrosse. Elle fut faite par le même artisan, que je dirigeai dans toute la conception. Ce cabinet de voyage était un carré exact, avec une fenêtre au milieu de trois des faces, et chaque fenêtre était grillagée de fil de fer à l'extérieur, pour prévenir les accidents lors des longs voyages. Sur la quatrième face, qui n'avait pas de fenêtre, deux solides pitons étaient fixés, à travers lesquels la personne qui me portait, lorsque j'avais envie d'être à cheval, passait une ceinture de cuir qu'elle bouclait autour de sa taille. C'était toujours la tâche de quelque serviteur grave et digne de confiance, en qui je pouvais me confier, que j'accompagne le roi et la reine dans leurs tournées, ou que je sois disposé à voir les jardins, ou à rendre visite à quelque grande dame ou ministre d'État à la cour ; car je commençai bientôt à être connu et estimé parmi les plus grands officiers, je suppose plus en raison de la faveur de leurs majestés que par un quelconque mérite de ma part.
Lors des voyages, quand j'étais fatigué du carrosse, un serviteur à cheval bouclait ma boîte et la plaçait sur un coussin devant lui ; et là, j'avais une vue complète du pays sur trois côtés depuis mes trois fenêtres. J'avais dans ce cabinet un lit de camp et un hamac suspendu au plafond, deux chaises et une table, proprement vissées au plancher, pour éviter d'être secoué par l'agitation du cheval ou du carrosse. Et ayant été longtemps habitué aux voyages en mer, ces mouvements, bien que parfois très violents, ne me décomposaient pas beaucoup.
Chaque fois que j'avais envie de voir la ville, c'était toujours dans mon cabinet de voyage, que Glumdalclitch tenait sur ses genoux, dans une sorte de chaise à porteurs ouverte, à la mode du pays, portée par quatre hommes et escortée par deux autres portant la livrée de la reine. Les gens, qui avaient souvent entendu parler de moi, étaient très curieux de s'attrouper autour de la chaise, et la jeune fille était assez complaisante pour faire arrêter les porteurs et pour me prendre dans sa main, afin que je puisse être plus commodément vu.
J'étais très désireux de voir le temple principal, et particulièrement la tour qui lui appartient, qui est réputée la plus haute du royaume. En conséquence, un jour, ma nourrice m'y porta, mais je dois dire en vérité que je revins déçu ; car la hauteur n'excède pas trois mille pieds, en comptant du sol jusqu'au sommet du plus haut pinacle ; ce qui, en tenant compte de la différence entre la taille de ces gens et la nôtre en Europe, n'est pas matière à grande admiration, et n'est en rien égal en proportion (si je me souviens bien) au clocher de Salisbury. Mais, pour ne pas déprécier une nation à laquelle je reconnaîtrai toute ma vie être extrêmement obligé, il faut admettre que ce qui manque à cette fameuse tour en hauteur est amplement compensé en beauté et en force. Car les murs ont près de cent pieds d'épaisseur, construits en pierre de taille, dont chaque bloc mesure environ quarante pieds carrés, et ornés de tous côtés de statues de dieux et d'empereurs, sculptées dans le marbre, plus grandes que nature, placées dans leurs niches respectives. Je mesurai un petit doigt qui était tombé de l'une de ces statues et gisait inaperçu parmi quelques décombres, et je le trouvai exactement de quatre pieds et un pouce de longueur. Glumdalclitch l'enveloppa dans son mouchoir et l'emporta chez elle dans sa poche, pour le garder parmi d'autres bibelots, dont la jeune fille était très friande, comme le sont habituellement les enfants de son âge.
La cuisine du roi est en vérité un noble bâtiment, voûté au sommet et haut d'environ six cents pieds. Le grand four n'est pas aussi large de dix pas que la coupole de Saint-Paul, car j'ai mesuré cette dernière exprès après mon retour. Mais si je devais décrire la grille de la cuisine, les pots et chaudrons prodigieux, les pièces de viande tournant sur les broches, avec beaucoup d'autres détails, peut-être serais-je difficilement cru ; au moins, un critique sévère serait porté à penser que j'ai un peu exagéré, comme on le soupçonne souvent les voyageurs de le faire. Pour éviter cette censure, je crains d'être tombé trop dans l'autre extrême ; et que si ce traité venait à être traduit dans la langue de Brobdingnag (qui est le nom général de ce royaume) et transmis là-bas, le roi et son peuple auraient raison de se plaindre que je leur ai fait tort par une représentation fausse et diminutive.
Sa majesté ne garde rarement plus de six cents chevaux dans ses écuries : ils ont généralement de cinquante-quatre à soixante pieds de haut. Mais quand il sort les jours solennels, il est escorté par apparat par une garde de milice de cinq cents chevaux, ce qui, en vérité, me sembla être le spectacle le plus splendide que l'on pût jamais contempler, jusqu'à ce que je voie une partie de son armée en bataille, dont je trouverai une autre occasion de parler.
CHAPITRE V.
PLUSIEURS AVENTURES QUI ARRIVÈRENT À L'AUTEUR. L'AUTEUR MONTRE SON HABILETÉ À LA NAVIGATION.
J'aurais vécu assez heureusement dans ce pays si ma petitesse ne m'avait exposé à plusieurs accidents ridicules et fâcheux, dont je vais oser en relater quelques-uns. Glumdalclitch m'emmenait souvent dans les jardins de la cour dans ma plus petite boîte, et me sortait parfois de celle-ci pour me tenir dans sa main ou me poser pour marcher. Je me souviens qu'avant que le nain ne quitte la reine, il nous suivit un jour dans ces jardins, et ma nourrice m'ayant posé, lui et moi étant tout proches, près de quelques pommiers nains, il fallut que je montre mon esprit par une allusion idiote entre lui et les arbres, qui se trouve être valable dans leur langue comme dans la nôtre. Sur quoi le drôle malicieux, guettant son occasion alors que je marchais sous l'un d'eux, le secoua directement au-dessus de ma tête ; par quoi une douzaine de pommes, chacune presque aussi grosse qu'un baril de Bristol, vinrent dégringoler autour de mes oreilles ; l'une d'elles me frappa au dos comme je me trouvais par hasard penché, et me renversa plat sur le visage ; mais je ne reçus aucun autre mal ; et le nain fut pardonné à ma demande, parce que j'avais provoqué l'incident.
Un autre jour, Glumdalclitch me laissa sur une pelouse rase pour me divertir, tandis qu'elle marchait à quelque distance avec sa gouvernante. Entre-temps, il tomba soudain une averse de grêle si violente que je fus immédiatement, par la force de celle-ci, jeté à terre ; et une fois à terre, les grêlons me donnèrent de tels coups cruels sur tout le corps comme si j'avais été bombardé de balles de tennis ; cependant, je réussis à ramper à quatre pattes et à m'abriter en restant allongé à plat sur le ventre sous le côté abrité d'une bordure de thym citron, mais si meurtri de la tête aux pieds que je ne pus sortir pendant dix jours. Il n'y a pas non plus de quoi s'étonner, car la nature, dans ce pays, observant la même proportion dans toutes ses opérations, un grêlon est près de mille huit cents fois plus gros qu'un grêlon en Europe, ce que je peux affirmer par expérience, ayant été assez curieux de les peser et de les mesurer.
Mais un accident plus dangereux m'arriva dans le même jardin, quand ma petite nourrice, croyant m'avoir mis dans un endroit sûr, ce que je la suppliais souvent de faire, afin que je puisse jouir de mes propres pensées, et ayant laissé ma boîte à la maison, pour éviter la peine de la porter, alla dans une autre partie du jardin avec sa gouvernante et quelques dames de sa connaissance ; elle était absente et hors de portée de voix, lorsqu'un petit chien appartenant à l'un des jardiniers en chef, étant entré par accident dans le jardin, se trouva à l'endroit où je reposais : le chien, suivant l'odeur, vint droit sur moi, et me prenant dans sa gueule, courut directement vers son maître en remuant la queue, et me déposa doucement sur le sol. Par bonne fortune, il avait été si bien dressé que je fus transporté entre ses dents sans le moindre mal, ni même déchirure de mes vêtements. Mais le pauvre jardinier, qui me connaissait bien et avait une grande affection pour moi, fut dans une terreur terrible : il me prit doucement dans ses deux mains et me demanda comment j'allais ; mais j'étais si stupéfait et à bout de souffle que je ne pus prononcer un mot. En quelques minutes, je revins à moi, et il me porta sain et sauf auprès de ma petite nourrice, qui à cette heure était revenue à l'endroit où elle m'avait laissé, et était dans de cruelles angoisses quand je n'apparaissais pas et ne répondais pas à ses appels. Elle réprimanda sévèrement le jardinier au sujet de son chien, mais l'affaire fut étouffée et ne fut jamais connue à la cour ; car la jeune fille avait peur de la colère de la reine, et en vérité, quant à moi, je pensais qu'il ne serait pas bon pour ma réputation qu'une telle histoire circulât.
Cet accident détermina absolument Glumdalclitch à ne jamais me confier à l'extérieur à l'avenir hors de sa vue. Je redoutais depuis longtemps cette résolution, et cachai donc quelques petites aventures malheureuses qui arrivèrent en ces temps où j'étais laissé seul. Une fois, un milan, planant au-dessus du jardin, fit un plongeon sur moi ; et si je n'avais pas résolument dégainé mon épée et couru sous un espalier épais, il m'aurait certainement emporté dans ses serres. Une autre fois, marchant vers le sommet d'une taupinière fraîche, je tombai jusqu'au cou dans le trou par lequel cet animal avait rejeté la terre. Je me brisai également le tibia droit contre la coquille d'un escargot, sur lequel je trébuchai par hasard alors que je marchais seul en pensant à la pauvre Angleterre.
Je ne saurais dire si je fus plus amusé ou mortifié d'observer lors de ces promenades solitaires que les plus petits oiseaux ne semblaient nullement avoir peur de moi, mais sautaient à une distance d'une verge, cherchant des vers et autre nourriture, avec autant d'indifférence et de sécurité que si nulle créature ne se trouvait près d'eux. Je me souviens qu'une grive eut l'audace d'arracher de ma main avec son bec un morceau de gâteau que Glumdalclitch venait de me donner pour mon déjeuner.
Quand je tentais d'attraper l'un de ces oiseaux, ils se tournaient hardiment contre moi, essayant de me piquer les doigts, que je n'osais risquer à leur portée ; puis ils sautaient en arrière, insouciants, pour chasser les vers et les escargots comme ils faisaient auparavant. Mais un jour, je pris un bâton épais et le lançai de toutes mes forces si heureusement sur un linot que je l'abattis, et le saisissant par le cou à deux mains, je courus avec lui en triomphe vers ma nourrice. Cependant, l'oiseau, qui n'avait été qu'étourdi, se reprenant, me donna tant de coups d'ailes sur les deux côtés de la tête et du corps, bien que je le tienne à bout de bras et hors de portée de ses serres, que je pensai vingt fois à le lâcher. Mais je fus bientôt secouru par l'un de nos serviteurs, qui tordit le cou à l'oiseau, et je l'eus le lendemain pour dîner par ordre de la reine. Ce linot, autant que je m'en souvienne, semblait être un peu plus gros qu'un cygne anglais.
La reine, qui avait souvent l'habitude de m'entendre parler de mes voyages en mer, et saisissait toutes les occasions pour me divertir quand j'étais mélancolique, me demanda si je savais manier une voile ou une rame, et si un peu d'exercice d'aviron ne pourrait pas être convenable pour ma santé. Je répondis que je savais très bien faire les deux ; car, bien que mon emploi propre eût été d'être chirurgien ou médecin du navire, pourtant souvent, dans le besoin, j'étais forcé de travailler comme un simple marin. Mais je ne voyais pas comment cela pourrait être fait dans leur pays, où la plus petite barque était égale à un vaisseau de ligne de premier rang chez nous, et un tel bateau que je pourrais manier ne survivrait jamais dans aucune de leurs rivières.
Sa Majesté déclara que si je pouvais concevoir un bateau, son propre menuisier le fabriquerait, et qu’elle me fournirait un endroit pour naviguer. Cet homme était un ouvrier ingénieux et, suivant mes instructions, il termina en dix jours un bateau de plaisance, avec tout son gréement, capable de contenir commodément huit Européens. Lorsqu’il fut achevé, la reine en fut si ravie qu’elle courut le porter sur ses genoux jusqu’au roi, qui ordonna de le placer, avec moi à bord, dans une citerne remplie d’eau, pour en faire l’essai ; où je ne pus manier mes deux avirons, ou petites rames, faute d’espace.
Mais la reine avait conçu auparavant un autre projet. Elle ordonna au menuisier de fabriquer une auge en bois de trois cents pieds de long, cinquante de large et huit de profondeur ; laquelle, ayant été bien goudronnée pour éviter les fuites, fut placée sur le plancher le long du mur dans une pièce attenante au palais. Elle était munie d’un robinet près du fond pour laisser couler l’eau lorsqu’elle commençait à croupir ; et deux serviteurs pouvaient facilement la remplir en une demi-heure. Là, j’avais coutume de ramer pour mon propre divertissement, ainsi que pour celui de la reine et de ses dames, qui trouvaient grand plaisir à mon adresse et à mon agilité. Parfois, je déployais ma voile, et mon travail consistait alors uniquement à gouverner, tandis que les dames me faisaient du vent avec leurs éventails ; et lorsqu’elles étaient fatiguées, certains de leurs pages soufflaient sur ma voile pour la faire avancer, pendant que je montrais mon art en gouvernant à tribord ou à bâbord, selon mon bon plaisir. Quand j’avais fini, Glumdalclitch emportait toujours mon bateau dans son cabinet et le suspendait à un clou pour le faire sécher.
Au cours de cet exercice, il m’arriva une fois un accident qui faillit me coûter la vie ; car l’un des pages ayant mis mon bateau dans l’auge, la gouvernante qui accompagnait Glumdalclitch, très officieusement, me souleva pour me placer dans l’embarcation, mais je glissai entre ses doigts et serais infailliblement tombé de quarante pieds sur le sol si, par la chance la plus inouïe du monde, je n’avais été arrêté par une épingle qui piquait dans le busc de la brave femme ; la tête de l’épingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte, et je restai ainsi suspendu par le milieu du corps en l’air, jusqu’à ce que Glumdalclitch accourût à mon secours.
Une autre fois, l’un des serviteurs, dont la charge était de remplir mon auge tous les trois jours avec de l’eau fraîche, fut assez négligent pour laisser échapper de son seau une énorme grenouille (sans s’en apercevoir). La grenouille resta dissimulée jusqu’à ce que je sois mis dans mon bateau, mais alors, voyant un lieu de repos, elle grimpa dessus et le fit pencher si fort d’un côté que je fus contraint de l’équilibrer avec tout mon poids de l’autre pour éviter de chavirer. Une fois la grenouille montée, elle bondit d’un coup sur la moitié de la longueur du bateau, puis au-dessus de ma tête, d’avant en arrière. La grosseur de ses traits en faisait l’animal le plus difforme que l’on puisse concevoir. Cependant, je priai Glumdalclitch de me laisser seul avec elle. Je la frappai un bon moment avec l’un de mes avirons et finis par la forcer à sauter hors du bateau.
Mais le plus grand danger que j’aie jamais couru dans ce royaume vint d’un singe qui appartenait à l’un des commis de cuisine. Glumdalclitch m’avait enfermé dans son cabinet, tandis qu’elle allait quelque part pour affaire ou visite. Le temps étant très chaud, la fenêtre du cabinet fut laissée ouverte, ainsi que les fenêtres et la porte de ma plus grande boîte, dans laquelle je vivais habituellement, en raison de sa taille et de sa commodité. Comme j’étais assis tranquillement à méditer à ma table, j’entendis quelque chose bondir par la fenêtre du cabinet et sautiller d’un côté à l’autre ; à quoi, bien que très alarmé, je m’aventurai à regarder dehors, sans toutefois quitter mon siège ; et je vis alors cet animal espiègle gambader et sauter de haut en bas, jusqu’à ce qu’il arrivât enfin à ma boîte, qu’il sembla examiner avec grand plaisir et curiosité, regardant à l’intérieur par la porte et chaque fenêtre.
Je me retirai dans le coin le plus éloigné de ma chambre ou boîte ; mais le singe, regardant de tous les côtés, me mit dans une telle frayeur que je manquai de présence d’esprit pour me cacher sous le lit, comme j’aurais pu facilement le faire. Après avoir passé quelque temps à regarder, grimacer et jacasser, il m’aperçut enfin et, passant l’une de ses pattes par la porte, comme fait un chat lorsqu’il joue avec une souris, bien que je changeasse souvent de place pour l’éviter, il finit par saisir le pan de mon habit (qui, étant fait de soie de ce pays, était très épais et solide) et m’entraîna dehors. Il me sortit avec sa patte antérieure droite et me tint comme une nourrice tient un enfant, exactement comme j’ai vu la même espèce de créature le faire avec un chaton en Europe : et, quand j’essayai de me débattre, il me serra si fort que je trouvai plus prudent de me soumettre. J’ai de bonnes raisons de croire qu’il me prit pour un jeune de sa propre espèce, car il me caressait souvent le visage très doucement avec son autre patte.
Ces divertissements furent interrompus par un bruit à la porte du cabinet, comme si quelqu’un l’ouvrait ; sur quoi il sauta soudainement vers la fenêtre par laquelle il était entré, et de là sur les rebords de toit et les gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant dans la quatrième, jusqu’à ce qu’il grimpât sur un toit qui était contigu au nôtre. J’entendis Glumdalclitch pousser un cri au moment où il m’emportait. La pauvre fille était presque folle. Ce quartier du palais était en émoi ; les serviteurs coururent chercher des échelles ; le singe fut vu par des centaines de personnes dans la cour, assis sur le faîte d’un bâtiment, me tenant comme un bébé dans l’une de ses pattes antérieures : ce dont beaucoup de la populace en bas ne purent s’empêcher de rire ; et je ne crois pas qu’on puisse à juste titre les en blâmer, car, sans contredit, le spectacle était assez ridicule pour tout le monde, sauf pour moi. Certains jetèrent des pierres, espérant faire descendre le singe ; mais cela fut strictement interdit, sans quoi très probablement j’aurais eu la cervelle fracassée.
Les échelles furent alors dressées et montées par plusieurs hommes, ce que le singe remarquant, et se trouvant presque cerné, ne pouvant aller assez vite avec ses trois pattes, me laissa tomber sur une tuile faîtière et prit la fuite. Je restai là quelque temps, à cinq cents yards du sol, m’attendant à chaque instant à être renversé par le vent, ou à tomber par mon propre étourdissement, et à rouler cul par-dessus tête depuis le faîte jusqu’aux avant-toits ; mais un brave garçon, l’un des valets de pied de ma nourrice, grimpa et, me mettant dans sa poche de culotte, me descendit sain et sauf.
J’étais si faible et contusionné sur les côtés par les étreintes que m’avait données cet animal odieux, que je fus forcé de garder le lit pendant quinze jours. Le roi, la reine et toute la cour envoyèrent chaque jour s’enquérir de ma santé, et Sa Majesté me fit plusieurs visites durant ma maladie. Le singe fut tué, et il fut ordonné qu’aucun animal de ce genre ne fût gardé aux alentours du palais.
Lorsque je me présentai devant le roi, après mon rétablissement, pour le remercier de ses faveurs, il s’amusa à me railler un peu sur cette aventure. Il me demanda quelles étaient mes pensées et mes spéculations tandis que j’étais dans la patte du singe. Il voulut savoir ce que j’aurais fait en une telle occasion dans mon propre pays. Je répondis à Sa Majesté qu’en Europe, nous n’avions pas de singes, si ce n’est ceux qui étaient apportés par curiosité d’autres lieux, et si petits que je pourrais traiter avec une douzaine d’entre eux à la fois s’ils présumaient de m’attaquer. Et quant à cet animal monstrueux avec qui j’étais si récemment aux prises (il était, en vérité, aussi grand qu’un éléphant), si mes craintes m’avaient permis de penser assez loin pour faire usage de mon épée (regardant férocement et frappant la garde de ma main, comme je parlais) quand il passa sa patte dans ma chambre, peut-être lui aurais-je fait une telle blessure qu’il aurait été bien aise de la retirer avec plus de hâte qu’il ne l’y avait mise. Je débitai ceci d’un ton ferme, comme une personne jalouse que son courage fût mis en doute.
Cependant, mon discours ne produisit rien d’autre qu’un éclat de rire, que tout le respect dû à Sa Majesté de la part de ceux qui l’entouraient ne put les empêcher de contenir. Cela me fit réfléchir à quel point il est vain pour un homme d’essayer de se faire honneur parmi ceux qui sont hors de toute mesure d’égalité ou de comparaison avec lui. Et pourtant, j’ai vu la morale de ma propre conduite très souvent en Angleterre depuis mon retour, où un petit vaurien méprisable, sans le moindre titre de naissance, de personne, d’esprit ou de bon sens, présumera d’avoir l’air important et de se mettre sur un pied d’égalité avec les plus grands personnages du royaume.
Je fournissais chaque jour à la cour quelque histoire ridicule ; et Glumdalclitch, bien qu’elle m’aimât à l’excès, était assez malicieuse pour informer la reine chaque fois que je commettais quelque folie qu’elle jugeait divertissante pour Sa Majesté. La fille, qui avait été souffrante, fut emmenée par sa gouvernante pour prendre l’air à environ une heure de distance, ou trente miles de la ville. Elles descendirent du carrosse près d’un petit sentier dans un champ, et, Glumdalclitch posant ma boîte de voyage, j’en sortis pour marcher. Il y avait une mare de boue sur le chemin, et il fallut que j’essaie mon agilité en tentant de sauter par-dessus. Je pris mon élan, mais sautai malheureusement trop court et me retrouvai juste au milieu, enfoncé jusqu’aux genoux. Je traversai avec quelque difficulté, et l’un des valets de pied m’essuya aussi proprement qu’il put avec son mouchoir, car j’étais ignoblement crotté ; et ma nourrice me confina dans ma boîte jusqu’à notre retour à la maison, où la reine fut bientôt informée de ce qui s’était passé, et le valet de pied le répandit dans toute la cour ; de sorte que toute la gaieté fut pendant quelques jours à mes dépens.
CHAPITRE VI.
DIVERSES INVENTIONS DE L’AUTEUR POUR PLAIRE AU ROI ET À LA REINE. IL MONTRE SON HABILETÉ EN MUSIQUE. LE ROI S’ENQUIERT DE L’ÉTAT DE L’ANGLETERRE, CE QUE L’AUTEUR LUI RELATE. OBSERVATIONS DU ROI LÀ-DESSUS.
J’avais coutume d’assister au lever du roi une ou deux fois par semaine, et je l’avais souvent vu sous la main du barbier, ce qui était en vérité très terrible à contempler au début ; car le rasoir était presque deux fois plus long qu’une faux ordinaire. Sa Majesté, selon la coutume du pays, n’était rasée que deux fois par semaine. Je parvins une fois à convaincre le barbier de me donner un peu de mousse ou savon, dans lequel je recueillis quarante ou cinquante des plus gros poils de barbe ; je pris ensuite un morceau de bois fin et le taillai comme le dos d’un peigne, y faisant plusieurs trous à égale distance avec une aiguille aussi fine que je pus l’obtenir de Glumdalclitch. J’y fixai les poils si artificieusement, en les grattant et les inclinant avec mon couteau vers les pointes, que je fis un peigne très tolérable ; ce qui fut un secours bienvenu, les dents du mien étant si cassées qu’il était presque inutile : et je ne connaissais aucun artiste dans ce pays assez habile et précis pour entreprendre de m’en fabriquer un autre.
Et ceci me rappelle un amusement auquel je passais plusieurs de mes heures de loisir. Je priai la femme de chambre de la reine de me garder les cheveux peignés de Sa Majesté, dont j’obtins avec le temps une bonne quantité ; et consultant mon ami l’ébéniste, qui avait reçu l’ordre général de faire de menus travaux pour moi, je lui demandai de fabriquer deux cadres de chaises, pas plus grands que ceux que j’avais dans ma boîte, puis de percer de petits trous avec une fine alène autour des parties où je destinais les dossiers et les sièges ; à travers ces trous, je tissai les poils les plus solides que je pus choisir, tout comme les chaises de canne en Angleterre. Lorsqu’elles furent terminées, je les offris en présent à Sa Majesté, qui les garda dans son cabinet et les montrait comme des curiosités, car elles étaient en effet l’émerveillement de tous ceux qui les contemplaient. Avec ces cheveux (car j’ai toujours eu un génie pour la mécanique), je fis également une petite bourse soignée, d’environ cinq pieds de long, avec le nom de Sa Majesté déchiffré en lettres d’or, que je donnai à Glumdalclitch, avec le consentement de la reine. À vrai dire, c’était plus pour le spectacle que pour l’usage, n’étant pas assez solide pour supporter le poids des pièces de monnaie plus grosses, et elle n’y gardait donc rien que quelques petites pièces dont les filles sont friandes.
Le roi, qui aimait la musique, donnait de fréquents concerts à la cour, auxquels j’étais parfois amené, et placé dans ma boîte sur une table pour les entendre ; mais le bruit était si grand que je pouvais à peine distinguer les airs. Je suis convaincu que tous les tambours et trompettes d’une armée royale battant et sonnant ensemble juste à vos oreilles ne pourraient l’égaler. Ma pratique était de faire éloigner ma boîte de l’endroit où les musiciens étaient assis, aussi loin que je le pouvais, puis de fermer les portes et les fenêtres, et de tirer les rideaux, après quoi je trouvais leur musique pas désagréable.
J’avais appris dans ma jeunesse à jouer un peu de l’épinette. Glumdalclitch en gardait une dans sa chambre, et un maître venait deux fois par semaine pour lui donner des leçons. Je l’appelais épinette, parce qu’elle ressemblait quelque peu à cet instrument, et qu’on en jouait de la même manière.
Une idée me vint à l’esprit de divertir le roi et la reine avec un air anglais sur cet instrument. Mais cela parut extrêmement difficile ; car l’épinette avait près de soixante pieds de long, chaque touche étant presque d’un pied de large, de sorte qu’avec les bras étendus, je ne pouvais atteindre plus de cinq touches, et pour les enfoncer, il fallait un bon coup ferme du poing, ce qui serait un trop grand travail, et inutile. La méthode que j’imaginai fut celle-ci : je préparai deux bâtons ronds, de la grosseur de gourdin courants ; ils étaient plus épais à une extrémité qu’à l’autre, et je recouvris les extrémités les plus épaisses avec un morceau de peau de souris, afin qu’en frappant dessus, je ne puisse ni endommager le dessus des touches ni interrompre le son. Devant l’épinette, un banc fut placé à environ quatre pieds en dessous des touches, et je fus mis sur le banc. Je courais de côté, ici et là, aussi vite que je pouvais, frappant les touches appropriées avec mes deux bâtons, et je réussis à jouer une gigue à la grande satisfaction de leurs Majestés ; mais ce fut l’exercice le plus violent que j’aie jamais subi, et pourtant je ne pouvais frapper plus de seize touches, ni par conséquent jouer la basse et le dessus ensemble comme font les autres artistes, ce qui fut un grand désavantage pour mon exécution.
Le roi, qui, comme je l’ai fait remarquer auparavant, était un prince d’une excellente intelligence, ordonnait fréquemment que je sois apporté dans ma boîte et posé sur la table dans son cabinet. Il me commandait alors de sortir l’une de mes chaises de la boîte et de m’asseoir à trois yards de distance sur le dessus du cabinet, ce qui me mettait presque au niveau de son visage. De cette manière, j’eus plusieurs conversations avec lui. Je pris un jour la liberté de dire à Sa Majesté que le mépris qu’il manifestait envers l’Europe et le reste du monde ne semblait pas répondre à ces excellentes qualités d’esprit dont il était pourvu ; que la raison ne s’étendait pas avec la grosseur du corps ; au contraire, nous observions dans notre pays que les personnes les plus grandes étaient habituellement les moins bien pourvues de ce côté-là. Que, parmi les autres animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation de plus d’industrie, d’art et de sagacité que beaucoup d’espèces plus grandes ; et qu’aussi insignifiant qu’il me trouvât, j’espérais que je vivrais assez pour rendre à Sa Majesté quelque service signalé. Le roi m’écouta avec attention et commença à concevoir une opinion bien meilleure de moi qu’il n’en avait jamais eue auparavant. Il désira que je lui fisse un compte rendu aussi exact que possible du gouvernement de l’Angleterre, parce que, si friands que soient communément les princes de leurs propres coutumes (car il conjecturait des autres monarques d’après mes discours précédents), il serait heureux d’entendre parler de toute chose qui pourrait mériter l’imitation.
Imagine avec toi-même, courtois lecteur, combien je souhaitai alors avoir la langue de Démosthène ou de Cicéron, qui m’aurait permis de célébrer la louange de ma propre chère patrie, dans un style égal à ses mérites et à sa félicité.
Je commençai mon discours en informant Sa Majesté que nos domaines consistaient en deux îles, qui composaient trois puissants royaumes, sous un seul souverain, outre nos plantations en Amérique. Je m’attardai longuement sur la fertilité de notre sol et la température de notre climat. Je parlai ensuite longuement de la constitution d’un parlement anglais, en partie composé d’un illustre corps, appelé la Chambre des Pairs, personnes du plus noble sang et des plus anciens et amples patrimoines. Je décrivis ce soin extraordinaire toujours apporté à leur éducation dans les arts et les armes, pour les qualifier à être conseillers tant du roi que du royaume ; à avoir une part dans la législation ; à être membres de la plus haute cour de justice, d’où il ne pouvait y avoir d’appel ; et à être des champions toujours prêts pour la défense de leur prince et de leur pays, par leur valeur, leur conduite et leur fidélité. Que ceux-ci étaient l’ornement et le rempart du royaume, dignes disciples de leurs plus illustres ancêtres, dont l’honneur avait été la récompense de leur vertu, de laquelle on ne sut jamais que leur postérité dégénérât une seule fois. À ceux-ci étaient joints plusieurs personnes saintes, comme partie de cette assemblée, sous le titre d’évêques, dont l’affaire particulière est de prendre soin de la religion et de ceux qui instruisent le peuple en icelle. Ceux-ci étaient recherchés et cherchés dans toute la nation, par le prince et ses plus sages conseillers, parmi ceux du clergé qui étaient le plus dignement distingués par la sainteté de leurs vies et la profondeur de leur érudition, qui étaient en vérité les pères spirituels du clergé et du peuple.
Que l’autre partie du parlement consistait en une assemblée, appelée la Chambre des Communes, qui étaient tous des gentilshommes principaux, librement choisis et triés par le peuple lui-même, pour leurs grandes capacités et leur amour de leur pays, pour représenter la sagesse de toute la nation. Et que ces deux corps composaient l’assemblée la plus auguste d’Europe, à laquelle, conjointement avec le prince, toute la législature est confiée.
Je descendis ensuite aux cours de justice, sur lesquelles les juges, ces vénérables sages et interprètes de la loi, présidaient, pour déterminer les droits et propriétés disputés des hommes, ainsi que pour la punition du vice et la protection de l’innocence. Je mentionnai la gestion prudente de notre trésor, la valeur et les exploits de nos forces par mer et par terre. Je calculai le nombre de notre peuple, en comptant combien de millions il pouvait y avoir de chaque secte religieuse ou parti politique parmi nous. Je n’omettrai même pas nos sports et passe-temps, ou tout autre détail que je crus pouvoir rejaillir sur l’honneur de mon pays. Et je finis le tout avec un bref compte rendu historique des affaires et événements en Angleterre depuis environ cent ans.
Cette conversation ne fut pas terminée en moins de cinq audiences, chacune de plusieurs heures ; et le roi entendit le tout avec une grande attention, prenant fréquemment des notes de ce que je disais, ainsi que des mémorandums des questions qu’il avait l’intention de me poser.
Lorsque j'eus mis fin à ces longs discours, Sa Majesté, lors d'une sixième audience, consultant ses notes, souleva bien des doutes, des questions et des objections sur chaque point. Il demanda quelles méthodes étaient employées pour cultiver l'esprit et le corps de notre jeune noblesse, et à quel genre d'affaires ils consacraient communément la première partie, celle qui est malléable, de leur vie ? Quelle mesure était prise pour pourvoir aux besoins de cette assemblée lorsqu'une famille noble s'éteignait ? Quelles qualifications étaient nécessaires pour ceux qui devaient être créés nouveaux lords ; si l'humeur du prince, une somme d'argent versée à une dame de la cour en tant que Premier ministre, ou le dessein de renforcer un parti opposé à l'intérêt public, arrivaient jamais à être des motifs dans ces avancements ? Quelle part de connaissance ces lords possédaient-ils des lois de leur pays, et comment l'avaient-ils acquise, de manière à être en mesure de décider en dernier ressort du patrimoine de leurs concitoyens ? Étaient-ils toujours si exempts d'avarice, de partialité ou de besoin, qu'un pot-de-vin ou quelque autre vue sinistre ne pût avoir de place parmi eux ? Ces saints lords dont je parlais étaient-ils toujours promus à ce rang en raison de leur connaissance des questions religieuses et de la sainteté de leur vie ; n'avaient-ils jamais été des complaisants avec l'air du temps lorsqu'ils étaient de simples prêtres, ou des aumôniers esclaves et prostitués de quelque noble, dont ils continuaient servilement à suivre les opinions après avoir été admis dans cette assemblée ?
Il désira ensuite savoir quels arts étaient pratiqués pour élire ceux que j'appelais les députés ; si un étranger, avec une bourse bien garnie, ne pouvait pas influencer les électeurs vulgaires pour qu'ils le choisissent plutôt que leur propre propriétaire, ou le gentilhomme le plus considérable du voisinage ? Comment se faisait-il que les gens fussent si violemment portés à entrer dans cette assemblée, ce que je reconnaissais comme une grande peine et une dépense, allant souvent jusqu'à la ruine de leurs familles, sans aucun salaire ni pension : car cela apparaissait comme un trait si exalté de vertu et d'esprit public, que Sa Majesté semblait douter que cela pût toujours être sincère ; et il désira savoir si de tels gentilshommes zélés pouvaient avoir des vues de se rembourser des frais et des troubles qu'ils subissaient, en sacrifiant le bien public aux desseins d'un prince faible et vicieux, conjointement avec un ministère corrompu ? Il multiplia ses questions et me cuisina à fond sur chaque partie de ce sujet, proposant d'innombrables enquêtes et objections, qu'il ne me semble ni prudent ni convenable de répéter.
Au sujet de ce que je disais concernant nos cours de justice, Sa Majesté désira être satisfaite sur plusieurs points ; et j'étais d'autant mieux en mesure de le faire, ayant été autrefois presque ruiné par un long procès en chancellerie, qui fut jugé en ma faveur avec dépens. Il demanda quel temps était habituellement passé à déterminer entre le bien et le mal, et quel degré de dépense ? Si les avocats et les orateurs avaient la liberté de plaider dans des causes manifestement connues pour être injustes, vexatoires ou oppressives ? Si le parti en religion ou en politique était observé comme ayant quelque poids dans la balance de la justice ? Si ces orateurs plaidants étaient des personnes éduquées dans la connaissance générale de l'équité, ou seulement dans les coutumes provinciales, nationales et autres coutumes locales ? Si eux, ou leurs juges, avaient quelque part dans la rédaction de ces lois qu'ils se donnaient la liberté d'interpréter et de commenter à leur guise ? S'ils avaient jamais, à des moments différents, plaidé pour ou contre la même cause, et cité des précédents pour prouver des opinions contraires ? S'ils étaient une corporation riche ou pauvre ? S'ils recevaient quelque récompense pécuniaire pour plaider ou livrer leurs opinions ? Et, en particulier, s'ils étaient admis comme membres au sénat inférieur ?
Il passa ensuite à la gestion de notre trésor, et dit qu'il pensait que ma mémoire m'avait fait défaut, parce que je calculais nos impôts à environ cinq ou six millions par an, et, quand j'en vins à mentionner les dépenses, il trouva qu'elles s'élevaient parfois à plus du double ; car les notes qu'il avait prises étaient très particulières sur ce point, parce qu'il espérait, comme il me le dit, que la connaissance de notre conduite pourrait lui être utile, et qu'il ne pouvait être trompé dans ses calculs. Mais si ce que je lui disais était vrai, il ne comprenait toujours pas comment un royaume pouvait dilapider son patrimoine comme un particulier. Il me demanda qui étaient nos créanciers, et où nous trouvions de quoi les payer. Il s'étonna de m'entendre parler de guerres si onéreuses et coûteuses ; que nous devions certainement être un peuple querelleur, ou vivre parmi de très mauvais voisins, et que nos généraux devaient nécessairement être plus riches que nos rois. Il demanda quelles affaires nous avions hors de nos propres îles, si ce n'est pour le commerce ou les traités, ou pour défendre les côtes avec notre flotte. Par-dessus tout, il fut stupéfait de m'entendre parler d'une armée de métier permanente au milieu de la paix et parmi un peuple libre. Il dit que si nous étions gouvernés par notre propre consentement, en la personne de nos représentants, il ne pouvait imaginer de qui nous avions peur, ou contre qui nous devions nous battre ; et il voulut connaître mon opinion, à savoir si la maison d'un particulier ne pouvait pas être mieux défendue par lui-même, ses enfants et sa famille, que par une demi-douzaine de vauriens, ramassés au hasard dans les rues pour un maigre salaire, qui pourraient gagner cent fois plus en leur tranchant la gorge ?
Il rit de mon étrange genre d'arithmétique (comme il lui plaisait de l'appeler), en comptant le nombre de notre peuple par un calcul tiré des diverses sectes parmi nous, en religion et en politique. Il dit qu'il ne voyait aucune raison pour que ceux qui entretiennent des opinions préjudiciables au public soient obligés de changer, ou ne soient pas obligés de les dissimuler. Et comme c'était de la tyrannie dans tout gouvernement d'exiger la première, c'était de la faiblesse de ne pas faire respecter la seconde : car un homme peut être autorisé à garder des poisons dans son cabinet, mais non à les vendre partout comme des fortifiants.
Il observa que parmi les divertissements de notre noblesse et de notre gentry, j'avais mentionné le jeu : il désira savoir à quel âge ce divertissement était habituellement adopté, et quand il était abandonné ; combien de leur temps il occupait : s'il allait jamais jusqu'à affecter leurs fortunes : si des gens bas et vicieux, par leur dextérité dans cet art, ne pouvaient pas arriver à de grandes richesses, et parfois tenir nos nobles eux-mêmes en dépendance, tout en les habituant à de vils compagnons, les détournant complètement de l'amélioration de leur esprit, et les forçant, par les pertes qu'ils subissaient, à apprendre et à pratiquer cette infâme dextérité sur d'autres ?
Il fut parfaitement étonné par le récit historique que je lui fis de nos affaires au cours du siècle dernier, protestant que ce n'était qu'un amas de conspirations, de rébellions, de meurtres, de massacres, de révolutions, de bannissements, les pires effets que l'avarice, la faction, l'hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la luxure, la malice et l'ambition pouvaient produire.
Sa Majesté, lors d'une autre audience, prit la peine de récapituler la somme de tout ce que j'avais dit ; compara les questions qu'il posait avec les réponses que j'avais données ; puis, me prenant dans ses mains et me caressant doucement, s'exprima en ces mots que je n'oublierai jamais, ni la manière dont il les prononça : "Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un panégyrique des plus admirables sur votre pays ; vous avez clairement prouvé que l'ignorance, l'oisiveté et le vice sont les ingrédients appropriés pour qualifier un législateur ; que les lois sont mieux expliquées, interprétées et appliquées par ceux dont l'intérêt et les capacités consistent à les pervertir, à les confondre et à les éluder. J'observe parmi vous quelques lignes d'une institution qui, dans son origine, aurait pu être tolérable, mais celles-ci sont à moitié effacées, et le reste entièrement brouillé et taché par la corruption. Il n'apparaît pas, d'après tout ce que vous avez dit, comment une quelconque perfection est requise pour l'obtention d'un quelconque poste parmi vous ; et encore moins que les hommes soient anoblis en raison de leur vertu, que les prêtres soient promus pour leur piété ou leur savoir, les soldats pour leur conduite ou leur vaillance, les juges pour leur intégrité, les sénateurs pour l'amour de leur pays, ou les conseillers pour leur sagesse. Quant à vous-même, poursuivit le roi, qui avez passé la plus grande partie de votre vie à voyager, je suis tout disposé à espérer que vous avez pu jusqu'ici échapper à beaucoup de vices de votre pays. Mais d'après ce que j'ai recueilli de votre propre relation, et des réponses que j'ai, avec beaucoup de peine, extorquées de vous, je ne peux que conclure que la masse de vos compatriotes est la race la plus pernicieuse de petites vermines odieuses que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface de la terre."
CHAPITRE VII
L'AMOUR DU PAYS DE L'AUTEUR. IL FAIT UNE PROPOSITION DE GRAND AVANTAGE AU ROI, QUI EST REJETÉE. LA GRANDE IGNORANCE DU ROI EN POLITIQUE. L'ÉDUCATION DANS CE PAYS EST TRÈS IMPARFAITE ET LIMITÉE. LES LOIS, LES AFFAIRES MILITAIRES ET LES PARTIS DANS L'ÉTAT.
Rien, sauf un amour extrême de la vérité, n'aurait pu m'empêcher de dissimuler cette partie de mon histoire. Il était vain de découvrir mes ressentiments, qui étaient toujours tournés en dérision ; et je fus forcé de rester avec patience, tandis que mon noble et bien-aimé pays était si injurieusement traité. Je suis aussi sincèrement désolé que l'un quelconque de mes lecteurs puisse l'être qu'une telle occasion ait été donnée : mais ce prince se trouvait être si curieux et inquisiteur sur chaque détail, qu'il n'aurait pas été compatible avec la gratitude ou les bonnes manières de refuser de lui donner la satisfaction que je pouvais. Pourtant, je peux m'autoriser à dire ceci, pour ma propre justification, que j'ai habilement éludé beaucoup de ses questions, et donné à chaque point une tournure plus favorable, de plusieurs degrés, que la rigueur de la vérité ne l'aurait permis. Car j'ai toujours porté cette louable partialité pour mon propre pays que Denys d'Halicarnasse, avec tant de justice, recommande à un historien : je voulais cacher les fragilités et les difformités de ma mère politique, et placer ses vertus et ses beautés sous le jour le plus avantageux. Ce fut mon effort sincère, dans ces nombreux discours que j'eus avec ce monarque, bien qu'il ait malheureusement échoué.
Mais de grandes excuses devraient être accordées à un roi qui vit totalement isolé du reste du monde, et qui doit donc être totalement étranger aux mœurs et aux coutumes qui prévalent le plus dans d'autres nations : le manque de cette connaissance produira toujours beaucoup de préjugés, et une certaine étroitesse de pensée, dont nous et les pays les plus polis d'Europe sommes totalement exemptés. Et il serait dur en effet, si les notions de vertu et de vice d'un prince si éloigné devaient être offertes comme étalon pour tout le genre humain.
Pour confirmer ce que je viens de dire, et pour montrer davantage les effets misérables d'une éducation limitée, j'insérerai ici un passage qui obtiendra difficilement créance. Dans l'espoir de m'insinuer davantage dans la faveur de Sa Majesté, je lui parlai d'une invention découverte il y a entre trois et quatre cents ans, pour faire un tas d'une certaine poudre sur lequel la plus petite étincelle de feu tombant enflammerait le tout en un instant, bien qu'il fût aussi gros qu'une montagne, et ferait tout voler en l'air ensemble avec un bruit et une agitation plus grands que le tonnerre. Qu'une quantité appropriée de cette poudre tassée dans un tube creux de cuivre ou de fer, selon sa grosseur, propulserait une boule de fer ou de plomb avec une telle violence et une telle vitesse que rien ne pourrait soutenir sa force. Que les plus grosses boules ainsi déchargées détruiraient non seulement des rangées entières d'une armée à la fois, mais abattraient les murs les plus solides jusqu'au sol, couleraient des navires avec mille hommes dans chacun au fond de la mer ; et, lorsqu'elles seraient liées ensemble par une chaîne, elles couperaient les mâts et le gréement, diviseraient des centaines de corps par le milieu, et laisseraient tout dévasté devant elles. Que nous mettions souvent cette poudre dans de grosses boules creuses de fer, et les déchargions par une machine dans quelque ville que nous assiégions, ce qui éventrerait les pavés, mettrait les maisons en pièces, éclaterait et jetterait des éclats de tous côtés, faisant jaillir la cervelle de tous ceux qui s'approchaient. Que je connaissais très bien les ingrédients, qui étaient bon marché et communs ; je comprenais la manière de les composer, et je pourrais diriger son ouvrier sur la façon de fabriquer ces tubes d'une taille proportionnelle à toutes les autres choses dans le royaume de Sa Majesté, et le plus grand n'aurait pas besoin de dépasser cent pieds de long ; vingt ou trente de ces tubes, chargés avec la quantité appropriée de poudre et de boules, abattraient les murs de la ville la plus forte de ses domaines en quelques heures, ou détruiraient toute la métropole si jamais elle prétendait contester ses ordres absolus. J'offris humblement ceci à Sa Majesté comme un petit tribut de reconnaissance, en retour des nombreuses marques que j'avais reçues de sa faveur et de sa protection royales.
Le roi fut frappé d'horreur à la description que je lui avais donnée de ces terribles machines, et à la proposition que j'avais faite. Il était stupéfait qu'un insecte aussi impuissant et rampant que moi (ce furent ses expressions), pût nourrir de telles idées inhumaines, et d'une manière si familière, au point de paraître totalement insensible à toutes les scènes de sang et de désolation, que j'avais peintes comme les effets communs de ces machines destructrices, dont, dit-il, quelque génie maléfique, ennemi du genre humain, avait dû être le premier inventeur. Quant à lui-même, il protesta que, bien que peu de choses le ravissent autant que les nouvelles découvertes dans l'art ou dans la nature, il préférerait perdre la moitié de son royaume plutôt que d'être au courant d'un tel secret, qu'il me commanda, si je tenais à ma vie, de ne plus jamais mentionner.
Étrange effet de principes étroits et de vues courtes ! qu'un prince possédant chaque qualité qui procure vénération, amour et estime ; de fortes facultés, une grande sagesse et une profonde érudition, doté d'admirables talents pour le gouvernement, et presque adoré par ses sujets, doive, par un scrupule délicat et inutile, dont nous ne pouvons avoir aucune conception en Europe, laisser échapper une opportunité mise entre ses mains, qui aurait fait de lui le maître absolu de la vie, de la liberté et de la fortune de son peuple. Je ne dis pas non plus cela avec la moindre intention de déprécier les nombreuses vertus de cet excellent roi, dont le caractère, j'en suis conscient, sera à cause de cela très diminué dans l'opinion d'un lecteur anglais ; mais je prends ce défaut parmi eux comme étant né de leur ignorance, de n'avoir pas encore réduit la politique en une science, comme les esprits les plus aigus de l'Europe l'ont fait. Car je me souviens très bien, dans une conversation un jour avec le roi, quand il m'arriva de dire qu'il y avait plusieurs milliers de livres parmi nous, écrits sur l'art du gouvernement, cela lui donna (directement contrairement à mon intention) une opinion très médiocre de notre intelligence. Il professait à la fois d'abominer et de mépriser tout mystère, raffinement et intrigue, que ce soit chez un prince ou un ministre. Il ne pouvait dire ce que j'entendais par secrets d'État, là où un ennemi ou quelque nation rivale n'était pas en cause. Il limitait la connaissance du gouvernement dans des limites très étroites, au bon sens et à la raison, à la justice et à la clémence, à la détermination rapide des causes civiles et criminelles, avec quelques autres sujets évidents, qui ne valent pas la peine d'être considérés. Et il donna pour opinion que quiconque pourrait faire pousser deux épis de maïs, ou deux brins d'herbe sur un morceau de terre, là où un seul poussait auparavant, mériterait mieux du genre humain, et rendrait un service plus essentiel à son pays, que toute la race des politiciens réunie.
L'érudition de ce peuple est très défectueuse, consistant seulement en moralité, histoire, poésie et mathématiques, dans lesquelles on doit leur reconnaître de l'excellence. Mais la dernière de celles-ci est entièrement appliquée à ce qui peut être utile dans la vie, à l'amélioration de l'agriculture et à tous les arts mécaniques ; de sorte qu'entre nous, elle serait peu estimée. Et quant aux idées, entités, abstractions et transcendantaux, je n'ai jamais pu introduire la moindre conception dans leur tête.
Aucune loi de ce pays ne doit dépasser en mots le nombre de lettres de leur alphabet, qui consiste seulement en vingt-deux. Mais en vérité, peu d'entre elles atteignent même cette longueur. Elles sont exprimées dans les termes les plus simples et les plus clairs, dans lesquels ces gens ne sont pas assez mercuriels pour découvrir plus d'une interprétation ; et écrire un commentaire sur une loi est un crime capital. Quant à la décision des causes civiles, ou aux procédures contre les criminels, leurs précédents sont si peu nombreux qu'ils ont peu de raisons de se vanter d'une compétence extraordinaire dans l'un ou l'autre.
Ils ont l'art de l'imprimerie, ainsi que les Chinois, depuis des temps immémoriaux : mais leurs bibliothèques ne sont pas très grandes ; car celle du roi, qui est considérée comme la plus grande, ne s'élève pas à plus de mille volumes, placés dans une galerie de douze cents pieds de long, d'où j'avais la liberté d'emprunter les livres que je voulais. Le menuisier de la reine avait imaginé dans l'une des chambres de Glumdalclitch une sorte de machine en bois, de vingt-cinq pieds de haut, formée comme une échelle debout ; les échelons avaient chacun cinquante pieds de long : c'était en effet un escalier mobile, l'extrémité la plus basse placée à dix pieds de distance du mur de la chambre. Le livre que j'avais envie de lire était mis appuyé contre le mur : je montais d'abord sur l'échelon supérieur de l'échelle, et tournant mon visage vers le livre, je commençais par le haut de la page, et marchais ainsi de droite à gauche sur environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, jusqu'à ce que je sois arrivé un peu en dessous du niveau de mes yeux, puis je descendais graduellement, jusqu'à ce que j'arrive au bas : après quoi je remontais, et commençais l'autre page de la même manière, et tournais ainsi la feuille, ce que je pouvais facilement faire avec mes deux mains, car elle était aussi épaisse et rigide que du carton, et dans les plus grands folios, ne dépassait pas dix-huit ou vingt pieds de long.
Leur style est clair, masculin et lisse, mais non fleuri ; car ils n'évitent rien plus que de multiplier des mots inutiles, ou d'utiliser des expressions variées. J'ai parcouru beaucoup de leurs livres, surtout ceux d'histoire et de moralité. Parmi les autres, j'étais très diverti par un petit vieux traité, qui se trouvait toujours dans la chambre à coucher de Glumdalclitch, et appartenait à sa gouvernante, une dame âgée et grave, qui traitait d'écrits de moralité et de dévotion. Le livre traite de la faiblesse du genre humain, et est peu estimé, sauf parmi les femmes et le vulgaire. Cependant, j'étais curieux de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire sur un tel sujet.
Cet écrivain passait en revue tous les sujets habituels des moralistes européens, montrant combien l'homme est, par sa nature même, un animal minuscule, méprisable et impuissant ; combien il est incapable de se défendre contre les intempéries ou la fureur des bêtes sauvages ; combien il est surpassé par une créature en force, par une autre en vitesse, par une troisième en prévoyance, par une quatrième en industrie. Il ajoutait que la nature a dégénéré dans ces derniers âges déclinants du monde, et ne peut plus produire que de petites naissances, en comparaison de celles des temps anciens. Il disait qu'il était très raisonnable de penser, non seulement que l'espèce humaine était à l'origine beaucoup plus grande, mais aussi qu'il devait y avoir des géants dans les âges passés ; ce qui, comme l'affirment l'histoire et la tradition, a été confirmé par d'énormes ossements et crânes, déterrés fortuitement dans plusieurs parties du royaume, dépassant de loin la race humaine rabougrie de nos jours. Il soutenait que les lois mêmes de la nature exigeaient absolument que nous fussions faits au commencement d'une taille plus grande et plus robuste, non pas si exposée à la destruction par le moindre accident, comme une tuile tombant d'une maison, ou une pierre lancée par la main d'un garçon, ou la noyade dans un petit ruisseau. De cette manière de raisonner, l'auteur tirait plusieurs applications morales, utiles à la conduite de la vie, mais qu'il est inutile de répéter ici. Pour ma part, je ne pouvais m'empêcher de réfléchir à la façon dont ce talent était universellement répandu, de tirer des leçons de morale, ou plutôt, à vrai dire, des sujets de mécontentement et de plainte, des querelles que nous cherchons avec la nature. Et je crois, après un examen rigoureux, que ces querelles pourraient être montrées comme étant aussi mal fondées parmi nous qu'elles le sont parmi ce peuple.
En ce qui concerne leurs affaires militaires, ils se vantent que l'armée du roi se compose de cent soixante-seize mille hommes de pied et trente-deux mille cavaliers : si l'on peut appeler armée ce qui est composé de commerçants dans les différentes villes et de fermiers à la campagne, dont les commandants ne sont que la noblesse et la petite noblesse, sans solde ni récompense. Ils sont certes assez parfaits dans leurs exercices, et sous une très bonne discipline, en quoi je n'ai vu aucun grand mérite ; car comment pourrait-il en être autrement, là où chaque fermier est sous le commandement de son propre propriétaire, et chaque citoyen sous celui des principaux hommes de sa propre ville, choisis à la manière de Venise, par scrutin ?
J'ai souvent vu la milice de Lorbrulgrud déployée pour l'exercice dans un grand champ, près de la ville, de vingt milles carrés. Ils n'étaient en tout pas plus de vingt-cinq mille hommes de pied et six mille cavaliers : mais il m'était impossible de calculer leur nombre, compte tenu de l'espace de terrain qu'ils occupaient. Un cavalier, monté sur un grand destrier, pouvait mesurer environ quatre-vingt-dix pieds de haut. J'ai vu tout ce corps de cavalerie, sur un mot de commandement, tirer ses épées à la fois et les brandir dans les airs. L'imagination ne peut rien concevoir de si grand, de si surprenant et de si étonnant ! Cela ressemblait à dix mille éclairs jaillissant en même temps de tous les coins du ciel.
J'étais curieux de savoir comment ce prince, dont les domaines ne sont accessibles d'aucun autre pays, en était venu à penser aux armées, ou à enseigner à son peuple la pratique de la discipline militaire. Mais j'en fus bientôt informé, tant par la conversation que par la lecture de leurs histoires : car au cours de nombreux âges, ils ont été tourmentés par la même maladie à laquelle toute la race humaine est sujette ; la noblesse luttant souvent pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, et le roi pour une domination absolue. Toutes ces choses, cependant, heureusement tempérées par les lois de ce royaume, ont été parfois violées par chacune des trois parties, et ont causé plus d'une fois des guerres civiles, dont la dernière fut heureusement terminée par le grand-père de ce prince, par un compromis général ; et la milice, alors établie du consentement commun, a été depuis lors maintenue dans le service le plus strict.
CHAPITRE VIII
LE ROI ET LA REINE FONT UN VOYAGE AUX FRONTIÈRES. L'AUTEUR LES ACCOMPAGNE. LA MANIÈRE DONT IL QUITTE LE PAYS EST TRÈS PARTICULIÈREMENT RACONTÉE. IL RETOURNE EN ANGLETERRE.
J'avais toujours une impulsion forte que je recouvrerais un jour ma liberté, bien qu'il fût impossible de conjecturer par quels moyens, ou de former un projet avec le moindre espoir de réussir. Le navire sur lequel je naviguais fut le premier jamais connu à être poussé en vue de la côte ; et le roi avait donné des ordres stricts, que si à tout moment un autre apparaissait, il devait être ramené à terre, et avec tout son équipage et ses passagers, amené dans une charrette à Lorbrulgrud. J'étais traité avec beaucoup de gentillesse : j'étais le favori d'un grand roi et d'une grande reine, et le délice de toute la cour ; mais c'était sur un pied qui convenait mal à la dignité du genre humain. Je ne pouvais jamais oublier ces gages domestiques que j'avais laissés derrière moi. Je voulais être parmi des gens avec qui je pouvais converser sur un pied d'égalité, et marcher dans les rues et les champs, sans avoir peur d'être piétiné à mort comme une grenouille ou un jeune chiot. Mais ma délivrance vint plus tôt que je ne m'y attendais, et d'une manière peu commune : toute l'histoire et les circonstances dont je vais fidèlement rendre compte.
J'avais maintenant passé deux ans dans ce pays ; et vers le début de la troisième, Glumdalclitch et moi accompagnâmes le roi et la reine dans un voyage vers la côte sud du royaume. J'étais porté, comme d'habitude, dans ma boîte de voyage, qui, comme je l'ai déjà décrit, était un cabinet très commode de douze pieds de large. Et j'avais ordonné qu'un hamac fût fixé par des cordes de soie aux quatre coins au sommet, pour casser les secousses, lorsqu'un serviteur me portait devant lui à cheval, comme je le désirais parfois, et je dormais souvent dans mon hamac pendant que nous étions sur la route. Sur le toit de mon cabinet, pas directement au-dessus du milieu du hamac, j'ordonnai au menuisier de découper un trou d'un pied carré, pour me donner de l'air par temps chaud pendant que je dormais, trou que je fermais à volonté avec une planche qui coulissait d'avant en arrière dans une rainure.
Quand nous arrivâmes au terme de notre voyage, le roi jugea bon de passer quelques jours dans un palais qu'il a près de Flanflasnic, une ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi étions très fatigués, j'avais attrapé un petit rhume, mais la pauvre fille était si malade qu'elle fut confinée dans sa chambre. J'avais hâte de voir l'océan, qui devait être la seule scène de mon évasion, si jamais elle devait arriver. Je prétendis être plus malade que je ne l'étais réellement, et demandai la permission de prendre l'air frais de la mer avec un page, que j'affectionnais beaucoup, et à qui on m'avait parfois confié. Je n'oublierai jamais avec quelle réticence Glumdalclitch consentit, ni la consigne stricte qu'elle donna au page d'être prudent avec moi, éclatant en même temps en un déluge de larmes, comme si elle avait eu quelque pressentiment de ce qui allait arriver.
Le garçon m'emmena dans ma boîte à environ une demi-heure de marche du palais vers les rochers au bord de la mer. Je lui ordonnai de me déposer, et relevant l'un de mes châssis, je jetai maints regards mélancoliques et pleins de désir vers la mer. Je ne me trouvais pas très bien, et dis au page que j'avais envie de faire une sieste dans mon hamac, ce qui, j'espérais, me ferait du bien. J'y entrai, et le garçon ferma la fenêtre hermétiquement pour garder le froid à l'extérieur. Je m'endormis bientôt, et tout ce que je peux conjecturer, c'est que pendant que je dormais, le page, pensant qu'aucun danger ne pouvait arriver, alla parmi les rochers chercher des œufs d'oiseaux, l'ayant déjà observé depuis mes fenêtres en train de fouiller autour, et d'en ramasser un ou deux dans les crevasses. Quoi qu'il en soit, je me retrouvai soudain réveillé par une violente traction sur l'anneau, qui était fixé au sommet de ma boîte pour la commodité du transport. Je sentis ma boîte élevée très haut dans les airs, puis emportée vers l'avant avec une vitesse prodigieuse. La première secousse manqua de me faire tomber de mon hamac, mais ensuite le mouvement fut assez facile. J'appelai plusieurs fois, aussi fort que je pouvais élever la voix, mais tout en vain. Je regardai vers mes fenêtres, et ne pouvais voir que les nuages et le ciel. J'entendis un bruit juste au-dessus de ma tête comme le battement d'ailes, et commençai alors à percevoir la condition misérable dans laquelle j'étais, qu'un aigle avait pris l'anneau de ma boîte dans son bec, avec l'intention de la laisser tomber sur un rocher comme une tortue dans sa carapace, puis de picorer mon corps et de le dévorer ; car la sagacité et l'odorat de cet oiseau lui permettaient de découvrir sa proie à une grande distance, bien que mieux cachée que je ne pouvais l'être à l'intérieur d'une planche de deux pouces.
En peu de temps, j'observai le bruit et le battement d'ailes augmenter très rapidement, et ma boîte était secouée de haut en bas comme une enseigne par un jour de vent. J'entendis plusieurs coups ou chocs, à ce que je crus, donnés à l'aigle (car je suis certain que ce devait être lui, qui tenait l'anneau de ma boîte dans son bec), et soudainement je me sentis tomber perpendiculairement pendant plus d'une minute, mais avec une rapidité si incroyable que j'en perdis presque le souffle. Ma chute fut arrêtée par un fracas terrible, qui résonna plus fort à mes oreilles que la cataracte du Niagara ; après quoi je fus tout à fait dans le noir pendant une autre minute, et alors ma boîte commença à monter si haut que je pus voir la lumière par le haut des fenêtres. Je m'aperçus alors que j'étais tombé dans la mer. Ma boîte, par le poids de mon corps, des marchandises qui étaient à l'intérieur, et des larges plaques de fer fixées pour la solidité aux quatre coins du haut et du bas, flottait à environ cinq pieds de profondeur dans l'eau. Je supposais alors, et je suppose maintenant, que l'aigle qui s'envola avec ma boîte fut poursuivi par deux ou trois autres, et forcé de me laisser tomber pendant qu'il se défendait contre les autres, qui espéraient partager la proie. Les plaques de fer fixées au fond de la boîte (car c'étaient les plus solides) préservèrent l'équilibre pendant qu'elle tombait, et l'empêchèrent d'être brisée sur la surface de l'eau. Chaque joint était bien rainuré, et la porte ne se déplaçait pas sur des charnières, mais de haut en bas comme un châssis, ce qui maintenait mon cabinet si étanche que très peu d'eau entra. Je sortis avec beaucoup de difficulté de mon hamac, ayant d'abord pris le risque de tirer en arrière ma planche coulissante sur le toit déjà mentionné, conçue exprès pour laisser entrer l'air, par manque duquel je me trouvais presque étouffé.
Combien de fois ai-je alors souhaité être avec ma chère Glumdalclitch, de qui une seule heure m'avait si loin séparé. Et je puis dire avec vérité qu'au milieu de mes propres malheurs, je ne pouvais m'empêcher de plaindre ma pauvre nourrice, le chagrin qu'elle souffrirait pour ma perte, le mécontentement de la reine, et la ruine de sa fortune. Peut-être que beaucoup de voyageurs n'ont pas été dans de plus grandes difficultés et détresse que je ne l'étais en ce moment, attendant à chaque instant de voir ma boîte mise en pièces, ou du moins renversée par la première rafale violente ou vague montante. Une brèche dans un seul carreau de vitre aurait été une mort immédiate ; et rien n'aurait pu préserver les fenêtres sans les treillis de fer solides placés à l'extérieur contre les accidents en voyage. Je vis l'eau suinter à plusieurs fissures, bien que les fuites ne fussent pas considérables, et j'essayai de les boucher aussi bien que je pouvais. Je n'étais pas capable de soulever le toit de mon cabinet, ce que sinon j'aurais certainement fait, pour m'asseoir sur le dessus, où j'aurais pu au moins me préserver quelques heures de plus, qu'en étant enfermé (si je puis dire) dans la cale. Ou, si j'échappais à ces dangers pour un jour ou deux, que pouvais-je attendre sinon une mort misérable de froid et de faim ? Je fus quatre heures dans ces circonstances, attendant, et en vérité souhaitant, que chaque instant fût le dernier.
J'ai déjà dit au lecteur qu'il y avait deux agrafes solides fixées sur ce côté de ma boîte qui n'avait pas de fenêtre, et dans lesquelles le serviteur qui avait l'habitude de me porter à cheval mettait une ceinture de cuir, et la bouclait autour de sa taille. Étant dans cet état désolé, j'entendis, ou du moins je crus entendre, une sorte de bruit de grattement sur ce côté de ma boîte où les agrafes étaient fixées, et peu après je commençai à imaginer que la boîte était tirée ou remorquée dans la mer, car je sentais de temps en temps une sorte de traction qui faisait monter les vagues près du sommet de mes fenêtres, me laissant presque dans le noir. Cela me donna quelques faibles espoirs de secours, bien que je ne fusse pas capable d'imaginer comment cela pourrait se réaliser. Je m'aventurai à dévisser l'une de mes chaises, qui étaient toujours fixées au plancher, et ayant eu beaucoup de mal à la revisser directement sous la planche coulissante que j'avais ouverte peu avant, je montai sur la chaise, et mettant ma bouche aussi près que je pouvais du trou, j'appelai à l'aide d'une voix forte et dans toutes les langues que je comprenais. J'attachai ensuite mon mouchoir à un bâton que je portais habituellement, et le poussant par le trou, je l'agitai plusieurs fois dans l'air, afin que si un bateau ou un navire était proche, les marins puissent conjecturer qu'un mortel malheureux était enfermé dans la boîte.
Je ne trouvai aucun effet à tout ce que je pouvais faire, mais je perçus clairement mon cabinet être déplacé ; et dans l'espace d'une heure ou plus, ce côté de la boîte où se trouvaient les agrafes et qui n'avait pas de fenêtre frappa contre quelque chose de dur. Je craignis que ce fût un rocher, et me trouvai secoué plus que jamais. J'entendis clairement un bruit sur le couvercle de mon cabinet comme celui d'un câble, et le grattement de celui-ci alors qu'il passait à travers l'anneau. Je me trouvai alors hissé par degrés, au moins trois pieds plus haut que je n'étais auparavant. Sur quoi je poussai à nouveau mon bâton et mon mouchoir, appelant à l'aide jusqu'à ce que je fusse presque enroué. En réponse à quoi j'entendis un grand cri répété trois fois, me procurant des transports de joie qui ne peuvent être conçus que par ceux qui les ressentent. J'entendis alors un piétinement au-dessus de ma tête, et quelqu'un appelant à travers le trou d'une voix forte en langue anglaise. "S'il y a quelqu'un en bas, qu'il parle." Je répondis que j'étais un Anglais, entraîné par la mauvaise fortune dans la plus grande calamité que jamais créature ait subie, et suppliai par tout ce qui était touchant d'être délivré du cachot où j'étais. La voix répondit que j'étais en sécurité, car ma boîte était fixée à leur navire ; et que le charpentier viendrait immédiatement scier un trou dans le couvercle, assez grand pour me sortir. Je répondis que c'était inutile, et que cela prendrait trop de temps, car il n'y avait rien de plus à faire, que de laisser un des membres de l'équipage mettre son doigt dans l'anneau, et prendre la boîte hors de la mer dans le navire, et ainsi dans la cabine du capitaine. Certains d'entre eux en m'entendant parler si follement pensèrent que j'étais fou ; d'autres rirent ; car en effet, il ne m'était jamais venu à l'esprit que j'étais maintenant arrivé parmi des gens de ma propre taille et de ma propre force. Le charpentier vint, et en quelques minutes scia un passage d'environ quatre pieds carrés, puis descendit une petite échelle sur laquelle je montai, et de là fus pris dans le navire dans un état très faible.
Les marins étaient tous dans l'étonnement, et me posèrent mille questions, auxquelles je n'avais aucune inclination à répondre. J'étais également confondu à la vue de tant de pygmées, car c'est ce que je crus qu'ils étaient, après avoir si longtemps habitué mes yeux aux objets monstrueux que j'avais laissés. Mais le capitaine, M. Thomas Wilcocks, un honnête et digne homme du Shropshire, observant que j'étais prêt à m'évanouir, m'emmena dans sa cabine, me donna un cordial pour me réconforter, et me fit me coucher sur son propre lit, me conseillant de prendre un peu de repos, dont j'avais grand besoin. Avant de m'endormir, je lui fis comprendre que j'avais des meubles précieux dans ma boîte, trop bons pour être perdus ; un beau hamac, deux jolies chaises, une table, et un cabinet. Que mon cabinet était tapissé de tous côtés, ou plutôt matelassé, de soie et de coton : que s'il voulait laisser l'un des membres de l'équipage apporter mon cabinet dans sa cabine, je l'ouvrirais là devant lui, et lui montrerais mes biens. Le capitaine, m'entendant prononcer ces absurdités, conclut que j'étais en plein délire : cependant (je suppose pour m'apaiser), il promit de donner des ordres comme je le désirais, et montant sur le pont, envoya certains de ses hommes en bas dans mon cabinet, d'où (comme je le découvris plus tard) ils tirèrent tous mes biens, et arrachèrent le matelassage ; mais les chaises, le cabinet, et le sommier, étant vissés au plancher, furent très endommagés par l'ignorance des marins, qui les arrachèrent par la force. Puis ils arrachèrent quelques-unes des planches pour l'usage du navire, et quand ils eurent obtenu tout ce qu'ils désiraient, laissèrent la coque tomber dans la mer, qui, en raison de tant de brèches faites dans le fond et les côtés, coula tout droit. Et en vérité j'étais heureux de ne pas avoir été spectateur du ravage qu'ils firent ; car je suis certain que cela m'aurait sensiblement touché, en rappelant à mon esprit des passages passés, que j'aurais préféré oublier.
Je dormis quelques heures, mais fus perpétuellement troublé par des rêves du lieu que j'avais laissé, et des dangers auxquels j'avais échappé. Cependant, au réveil, je me trouvai beaucoup mieux. Il était environ huit heures du soir, et le capitaine ordonna le souper immédiatement, pensant que j'avais déjà jeûné trop longtemps. Il m'entretint avec une grande gentillesse, observant que je ne regardais pas de manière sauvage, ou ne parlais pas de manière incohérente ; et quand nous fûmes laissés seuls, il demanda que je lui fisse un récit de mes voyages, et par quel accident j'étais venu à être laissé à la dérive dans ce monstrueux coffre de bois.
Il dit que vers midi, alors qu'il observait à travers sa lunette, il l'aperçut au loin et crut que c'était une voile, qu'il eut l'intention d'aborder, n'étant pas très éloigné de sa route, dans l'espoir d'acheter quelques biscuits, les siens commençant à manquer. Qu'en s'approchant et constatant son erreur, il envoya sa chaloupe pour découvrir ce que c'était ; que ses hommes revinrent épouvantés, jurant avoir vu une maison flottante. Qu'il rit de leur folie et monta lui-même dans la chaloupe, ordonnant à ses hommes d'emporter un câble solide. Que le temps étant calme, il rima autour de moi plusieurs fois, observa mes fenêtres et les treillis de fer qui les protégeaient. Qu'il découvrit deux crampons sur un côté, qui n'était que de planches, sans aucune ouverture pour la lumière. Il ordonna alors à ses hommes de ramer vers ce côté et, fixant un câble à l'un des crampons, leur commanda de remorquer mon coffre (comme ils l'appelaient) vers le navire. Une fois arrivé, il donna des instructions pour fixer un autre câble à l'anneau scellé dans le couvercle, et pour soulever mon coffre avec des poulies, ce que tous les marins ne furent capables de faire que de deux ou trois pieds. Il dit qu'ils virent mon bâton et mon mouchoir passer par le trou, et en conclurent qu'un malheureux devait être enfermé dans la cavité. Je lui demandai si lui ou son équipage avaient vu des oiseaux prodigieux dans les airs vers l'époque où il m'avait découvert ; ce à quoi il répondit qu'en discutant de cette affaire avec les marins pendant que je dormais, l'un d'eux dit avoir observé trois aigles volant vers le nord, mais ne remarqua rien qui indiquât qu'ils fussent plus grands que la taille habituelle, ce que je suppose devoir être attribué à la grande altitude à laquelle ils se trouvaient ; et il ne pouvait deviner la raison de ma question. Je demandai alors au capitaine à quelle distance il estimait que nous pouvions être de la terre ?
Il dit, selon le meilleur calcul qu'il pût faire, que nous étions à au moins cent lieues. Je lui assurai qu'il devait se tromper de près de moitié, car je n'avais pas quitté le pays d'où je venais depuis plus de deux heures avant de tomber dans la mer. Sur quoi il recommença à penser que mon cerveau était perturbé, ce dont il me donna un indice, et me conseilla d'aller me coucher dans une cabine qu'il avait préparée. Je lui assurai que j'étais bien rafraîchi par sa bonne hospitalité et sa compagnie, et aussi sain d'esprit que je l'avais jamais été de ma vie.
Il devint alors sérieux et voulut me demander franchement si je n'étais pas troublé dans mon esprit par la conscience de quelque crime énorme, pour lequel j'étais puni par l'ordre de quelque prince, en m'exposant dans ce coffre, tout comme de grands criminels ont été dans d'autres pays forcés à la mer dans un navire qui prenait l'eau sans provisions ; car bien qu'il eût été désolé d'avoir pris un homme si méchant dans son navire, il engagerait sa parole pour me déposer sain et sauf sur le rivage dans le premier port où nous arriverions. Il ajouta que ses soupçons avaient été grandement accrus par certains propos très absurdes que j'avais tenus, d'abord à ses marins, et ensuite à lui-même, au sujet de mon coffre-placard, ainsi que par mes regards et mon comportement étranges pendant que je soupais.
Je le suppliai d'avoir la patience de m'écouter raconter mon histoire, ce que je fis fidèlement, depuis la dernière fois que j'avais quitté l'Angleterre jusqu'au moment où il m'avait découvert. Et comme la vérité se fraie toujours un chemin dans les esprits rationnels, cet honnête et digne gentleman, qui avait quelques notions d'instruction et beaucoup de bon sens, fut immédiatement convaincu de ma candeur et de ma véracité. Mais, pour confirmer davantage tout ce que j'avais dit, je le priai de donner l'ordre que mon cabinet fût apporté, dont j'avais la clé dans ma poche (car il m'avait déjà informé de la manière dont les marins avaient disposé de mon placard). Je l'ouvris en sa présence et lui montrai la petite collection de raretés que j'avais faite dans le pays d'où j'avais été si étrangement délivré. Il y avait le peigne que j'avais fabriqué à partir des restes de la barbe du roi. Il y avait une collection d'aiguilles et d'épingles, d'un pied à un demi-yard de long ; quatre dards de guêpes, semblables à des clous de menuisier ; quelques mèches des cheveux de la reine ; un anneau d'or, qu'elle m'avait un jour offert d'une manière très obligeante, en le retirant de son petit doigt et en le lançant autour de mon cou comme un collier. Je priai le capitaine de bien vouloir accepter cet anneau en retour de ses civilités, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je lui demandai de voir la culotte que je portais alors, qui était faite d'une peau de souris.
Je ne pus rien lui imposer d'autre qu'une dent de valet de pied, que je l'observai examiner avec une grande curiosité, et je trouvai qu'il en avait envie. Il la reçut avec une abondance de remerciements, plus que ne pouvait le mériter une telle bagatelle. Elle avait été arrachée par un chirurgien inhabile, par erreur, à l'un des hommes de Glumdalclitch, qui souffrait de maux de dents, mais elle était aussi saine que n'importe quelle autre dans sa tête. Je la fis nettoyer et la mis dans mon cabinet. Elle mesurait environ un pied de long et quatre pouces de diamètre.
Le capitaine fut très satisfait de ce récit simple que je lui avais fait, et dit qu'il espérait qu'à notre retour en Angleterre, j'obligerais le monde en le couchant sur le papier et en le rendant public. Ma réponse fut que je pensais que nous étions déjà surchargés de livres de voyages ; que rien ne pouvait maintenant passer qui ne fût extraordinaire ; dans lesquels je doutais que certains auteurs consultassent moins la vérité que leur propre vanité, ou intérêt, ou la distraction de lecteurs ignorants ; que mon histoire ne pouvait contenir guère plus que des événements communs, sans ces descriptions ornementales de plantes, arbres, oiseaux et autres animaux étranges ; ou des coutumes barbares et de l'idolâtrie des peuples sauvages, dont la plupart des écrivains abondent. Cependant, je le remerciai pour sa bonne opinion et promis de réfléchir à la question.
Il dit qu'une chose l'étonnait beaucoup, c'était de m'entendre parler si haut, me demandant si le roi ou la reine de ce pays étaient durs d'oreille. Je lui dis que c'était à quoi j'avais été habitué depuis plus de deux ans, et que j'étais tout aussi étonné par les voix de lui et de ses hommes, qui me semblaient ne faire que chuchoter, et pourtant je pouvais les entendre assez bien. Mais quand je parlais dans ce pays, c'était comme un homme parlant dans la rue à un autre qui regardait du haut d'un clocher, à moins que je ne sois placé sur une table, ou tenu dans la main de quelqu'un. Je lui dis que j'avais également observé une autre chose, que lorsque je suis monté pour la première fois sur le navire, et que les marins se tenaient tous autour de moi, je pensais qu'ils étaient les petites créatures les plus méprisables que j'eusse jamais vues. Car en effet, pendant que j'étais dans le pays de ce prince, je ne pouvais jamais supporter de me regarder dans une glace, après que mes yeux eurent été habitués à de tels objets prodigieux, parce que la comparaison me donnait une idée si méprisable de moi-même. Le capitaine dit que pendant que nous soupions, il m'avait observé regarder tout avec une sorte d'émerveillement, et que je semblais souvent à peine capable de contenir mon rire, ce qu'il ne savait pas trop comment interpréter, mais attribuait à quelque désordre dans mon cerveau. Je répondis que c'était très vrai, et que je m'étonnais de pouvoir m'en empêcher, quand je voyais ses plats de la taille d'une pièce de trois pence en argent, une cuisse de porc à peine une bouchée, une tasse pas plus grosse qu'une coquille de noix, et ainsi de suite, décrivant le reste de ses ustensiles et provisions de la même manière. Car bien que la reine eût ordonné un petit équipage de tout ce qui m'était nécessaire, pendant que j'étais à son service, mes idées étaient entièrement occupées par ce que je voyais de chaque côté de moi, et je fermais les yeux sur ma propre petitesse, comme les gens le font sur leurs propres défauts. Le capitaine comprit très bien ma raillerie, et répondit joyeusement qu'il n'avait pas observé mon appétit si bon, bien que j'eusse jeûné toute la journée ; et, poursuivant sa plaisanterie, protesta qu'il aurait volontiers donné cent livres pour avoir vu mon placard dans le bec de l'aigle, et ensuite dans sa chute d'une si grande hauteur dans la mer ; ce qui aurait certainement été un objet des plus étonnants, digne d'avoir sa description transmise aux âges futurs : et la comparaison avec Phaéton était si évidente qu'il ne put s'empêcher de l'appliquer, bien que je n'admirasse pas beaucoup l'idée.
Le capitaine ayant été au Tonquin, fut, à son retour en Angleterre, poussé vers le nord-est, à la latitude de 44 degrés, et de longitude 143. Mais rencontrant un alizé deux jours après que je fus monté à bord, nous fîmes voile vers le sud pendant longtemps, et, longeant la Nouvelle-Hollande, gardâmes notre cap ouest-sud-ouest, puis sud-sud-ouest, jusqu'à ce que nous doublions le cap de Bonne-Espérance. Notre voyage fut très prospère, mais je ne troublerai pas le lecteur avec le journal de celui-ci. Le capitaine fit escale dans un ou deux ports, et envoya sa chaloupe pour des provisions et de l'eau fraîche, mais je ne sortis jamais du navire jusqu'à ce que nous arrivions aux Downs, ce qui fut le troisième jour de juin 1706, environ neuf mois après mon évasion. J'offris de laisser mes biens en garantie du paiement de mon fret, mais le capitaine protesta qu'il ne recevrait pas un farthing. Nous prîmes congé gentiment l'un de l'autre, et je lui fis promettre qu'il viendrait me voir à ma maison à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour cinq shillings, que j'empruntai au capitaine.
Alors que j'étais sur la route, observant la petitesse des maisons, des arbres, du bétail et des gens, je commençai à me croire à Lilliput. J'avais peur de piétiner chaque voyageur que je rencontrais, et je criais souvent à haute voix pour qu'ils s'écartent du chemin, si bien que je faillis me faire casser la tête une ou deux fois pour mon impertinence.
Quand j'arrivai à ma propre maison, pour laquelle je fus obligé de demander mon chemin, l'un des domestiques ouvrit la porte, je me courbai pour entrer (comme une oie sous une porte), de peur de me cogner la tête. Ma femme accourut pour m'embrasser, mais je me penchai plus bas que ses genoux, pensant qu'elle ne pourrait autrement jamais atteindre ma bouche. Ma fille s'agenouilla pour me demander ma bénédiction, mais je ne pus la voir jusqu'à ce qu'elle se relevât, ayant été si longtemps habitué à me tenir avec la tête et les yeux dressés à plus de soixante pieds ; et alors j'allai la prendre avec une main par la taille. Je regardai les domestiques, et un ou deux amis qui étaient dans la maison, comme s'ils avaient été des pygmées, et moi un géant. Je dis à ma femme qu'elle avait été trop économe, car je trouvai qu'elle s'était affamée elle et sa fille jusqu'à n'être plus rien. Bref, je me comportai si étrangement qu'ils furent tous de l'avis du capitaine quand il m'avait vu pour la première fois, et conclurent que j'avais perdu la tête. Je mentionne ceci comme un exemple du grand pouvoir de l'habitude et des préjugés.
En peu de temps, ma famille, mes amis et moi en vînmes à une juste compréhension : mais ma femme protesta que je ne devrais plus jamais aller en mer ; bien que mon mauvais destin ait voulu que elle n'eût pas le pouvoir de m'en empêcher, comme le lecteur pourra le savoir par la suite. En attendant, je conclus ici la deuxième partie de mes malheureux voyages.
[90] Phaéton, fils d'Apollon, qui fut précipité dans le fleuve Éridan pour sa témérité en tentant de conduire les coursiers du soleil durant une journée.
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