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Incidents in the Life of a Slave Girl, Written by Herself

by Harriet A. (Harriet Ann) Jacobs · in French

INCIDENTS DANS LA VIE D’UNE ESCLAVE.

ÉCRITS PAR ELLE-MÊME.

« Les gens du Nord ne connaissent absolument rien à l’esclavage. Ils pensent qu’il ne s’agit que d’une servitude perpétuelle. Ils n’ont aucune conception de la profondeur de la dégradation contenue dans ce mot, esclavage ; s’ils l’avaient, ils ne cesseraient jamais leurs efforts avant que soit renversé un système aussi horrible. »

Une femme de Caroline du Nord.

« Levez-vous, femmes insouciantes ! Écoutez ma voix, filles qui vivez en sécurité ! Prêtez l’oreille à mon discours. »

Ésaïe xxxii. 9.

Édité par L. Maria Child.

Boston : Publié pour l’auteur. 1861.

Préface de l’auteur

Lecteur, sois assuré que ce récit n’est point une fiction. Je suis consciente que certaines de mes aventures peuvent paraître incroyables ; elles sont pourtant strictement vraies. Je n’ai pas exagéré les torts infligés par l’esclavage ; au contraire, mes descriptions sont bien en deçà des faits. J’ai dissimulé les noms des lieux et donné aux personnes des noms fictifs. Je n’avais aucun motif de garder le secret pour mon propre compte, mais j’ai jugé qu’il était bon et prévenant envers autrui d’agir ainsi.

Je souhaiterais être plus compétente pour la tâche que j’ai entreprise. Mais j’espère que mes lecteurs excuseront mes lacunes en considération des circonstances. Je suis née et j’ai été élevée dans l’esclavage ; et je suis restée dans un État esclavagiste pendant vingt-sept ans. Depuis que je suis dans le Nord, il m’a fallu travailler avec assiduité pour subvenir à mes besoins et à l’éducation de mes enfants. Cela ne m’a pas laissé beaucoup de loisirs pour compenser la perte des opportunités de m’instruire durant ma jeunesse ; et cela m’a forcée à écrire ces pages à des intervalles irréguliers, chaque fois que je pouvais arracher une heure à mes devoirs domestiques.

Lorsque je suis arrivée à Philadelphie, l’évêque Paine m’a conseillé de publier un aperçu de ma vie, mais je lui ai dit que j’étais tout à fait incompétente pour une telle entreprise. Bien que j’aie quelque peu cultivé mon esprit depuis cette époque, je reste toujours de la même opinion ; mais j’espère que mes motifs excuseront ce qui pourrait autrement paraître présomptueux. Je n’ai pas écrit mes expériences afin d’attirer l’attention sur moi ; au contraire, il m’eût été plus agréable de garder le silence sur ma propre histoire. Je ne cherche pas non plus à susciter la sympathie pour mes propres souffrances. Mais je désire ardemment éveiller les femmes du Nord à une conscience réelle de la condition de deux millions de femmes dans le Sud, toujours enchaînées, souffrant ce que j’ai souffert, et pour la plupart bien pire. Je veux ajouter mon témoignage à celui de plumes plus habiles pour convaincre les habitants des États libres de ce qu’est réellement l’esclavage. Seule l’expérience permet de réaliser combien est profond, sombre et immonde ce gouffre d’abominations. Que la bénédiction de Dieu repose sur cet effort imparfait en faveur de mon peuple persécuté !

Linda Brent.

Introduction par l’éditrice

L’auteur de l’autobiographie suivante m’est personnellement connue, et sa conversation ainsi que ses manières m’inspirent confiance. Au cours des dix-sept dernières années, elle a vécu la plus grande partie du temps avec une famille distinguée à New York, et s’est comportée de telle sorte qu’elle est hautement estimée par eux. Ce fait est suffisant, sans autre certificat de moralité. Je crois que ceux qui la connaissent ne seront pas disposés à douter de sa véracité, bien que certains incidents de son histoire soient plus romantiques que la fiction.

À sa demande, j’ai révisé son manuscrit ; mais les changements que j’y ai apportés l’ont été principalement à des fins de condensation et de mise en ordre. Je n’ai rien ajouté aux incidents, ni modifié la teneur de ses remarques très pertinentes. À quelques exceptions près, tant les idées que le langage sont les siens. J’ai quelque peu élagué les excroissances, mais, par ailleurs, je n’avais aucune raison de changer sa manière vivante et dramatique de raconter sa propre histoire. Les noms des personnes et des lieux me sont connus ; mais, pour de bonnes raisons, je les supprime.

Il sera naturellement surprenant qu’une femme élevée dans l’esclavage soit capable d’écrire si bien. Mais les circonstances expliqueront cela. En premier lieu, la nature l’a dotée de perceptions rapides. En second lieu, la maîtresse avec laquelle elle a vécu jusqu’à ses douze ans était une amie aimable et prévenante, qui lui a appris à lire et à épeler. En troisième lieu, elle a été placée dans des circonstances favorables après son arrivée dans le Nord, ayant de fréquents échanges avec des personnes intelligentes qui portaient un intérêt amical à son bien-être et étaient disposées à lui donner des occasions de s’améliorer.

Je suis bien consciente que beaucoup m’accuseront d’indécence pour avoir présenté ces pages au public ; car les expériences de cette femme intelligente et si cruellement blessée appartiennent à une catégorie que certains appellent sujets délicats, et d’autres indélicats. Cette phase particulière de l’esclavage a généralement été tenue voilée ; mais le public doit être mis au courant de ses traits monstrueux, et j’assume volontiers la responsabilité de les présenter le voile levé. Je le fais pour le bien de mes sœurs enchaînées, qui souffrent d’injustices si immondes que nos oreilles sont trop délicates pour les écouter. Je le fais avec l’espoir d’éveiller les femmes consciencieuses et réfléchies du Nord à un sens de leur devoir dans l’exercice d’une influence morale sur la question de l’esclavage, en toutes occasions possibles. Je le fais avec l’espoir que tout homme qui lira ce récit jurera solennellement devant Dieu que, dans la mesure où il a le pouvoir de l’empêcher, aucun fugitif de l’esclavage ne sera jamais renvoyé pour souffrir dans ce repaire répugnant de corruption et de cruauté.

L. Maria Child.

Sommaire

Enfance

Le nouveau maître et la nouvelle maîtresse

Le jour de l’an des esclaves

L’esclave qui osa se sentir homme

Les épreuves de l’adolescence

La maîtresse jalouse

L’amoureux

Ce qu’on apprend aux esclaves à penser du Nord

Esquisses de propriétaires d’esclaves voisins

Un passage périlleux dans la vie de l’esclave

Le nouveau lien avec la vie

Peur de l’insurrection

L’Église et l’esclavage

Un autre lien avec la vie

Persécutions continues

Scènes à la plantation

La fuite

Mois de périls

Les enfants vendus

Nouveaux périls

La faille de la retraite

Festivités de Noël

Toujours en prison

Le candidat au Congrès

Compétition de ruse

Ère importante dans la vie de mon frère

Nouvelle destination pour les enfants

Tante Nancy

Préparations pour l’évasion

Cap au Nord

Incidents à Philadelphie

La rencontre de la mère et de la fille

Un foyer trouvé

La vieille ennemie de retour

Préjugés contre la couleur

L’évasion de justesse

Une visite en Angleterre

Invitations renouvelées à retourner dans le Sud

La confession

La loi sur les esclaves fugitifs

Enfin libre

Appendice

INCIDENTS DANS LA VIE D’UNE ESCLAVE, SEPT ANS CACHÉE.

* * * * *

I. Enfance

Je suis née esclave ; mais je ne l’ai jamais su avant que six années d’une enfance heureuse ne se soient écoulées. Mon père était charpentier, et considéré comme si intelligent et habile dans son métier que, lorsque des bâtiments sortant de l’ordinaire devaient être érigés, on l’envoyait chercher de très loin pour être le chef d’équipe. À condition de payer à sa maîtresse deux cents dollars par an et de subvenir à ses propres besoins, il était autorisé à exercer son métier et à gérer ses propres affaires. Son souhait le plus cher était de racheter ses enfants ; mais, bien qu’il ait offert plusieurs fois ses durs gains dans ce but, il n’y est jamais parvenu. Pour le teint, mes parents étaient d’une nuance jaune brunâtre clair, et étaient appelés mulâtres. Ils vivaient ensemble dans un foyer confortable ; et, bien que nous fussions tous esclaves, j’étais si tendrement protégée que je n’ai jamais imaginé que j’étais une marchandise, confiée à eux pour garde, et susceptible de leur être réclamée à tout moment. J’avais un frère, William, qui avait deux ans de moins que moi — un enfant brillant et affectueux. J’avais aussi un grand trésor en ma grand-mère maternelle, qui était une femme remarquable à bien des égards. Elle était la fille d’un planteur de Caroline du Sud, qui, à sa mort, laissa sa mère et ses trois enfants libres, avec de l’argent pour aller à Saint-Augustine, où ils avaient des parents. C’était pendant la guerre d’Indépendance ; et ils furent capturés durant leur traversée, ramenés et vendus à différents acheteurs. Telle était l’histoire que ma grand-mère me racontait ; mais je ne me souviens pas de tous les détails. Elle était une petite fille lorsqu’elle fut capturée et vendue au gérant d’un grand hôtel. J’ai souvent entendu dire combien elle avait souffert durant son enfance. Mais à mesure qu’elle grandissait, elle fit preuve de tant d’intelligence, et fut si fidèle, que son maître et sa maîtresse ne purent s’empêcher de voir qu’il était dans leur intérêt de prendre soin d’une telle propriété de valeur. Elle devint un personnage indispensable dans le ménage, officiant dans toutes les capacités, de cuisinière et nourrice à couturière. Elle était très louée pour sa cuisine ; et ses biscuits fins devinrent si célèbres dans le voisinage que beaucoup de gens désiraient en obtenir. À la suite de nombreuses demandes de ce genre, elle demanda la permission à sa maîtresse de cuire des biscuits la nuit, après que tout le travail du ménage fût terminé ; et elle obtint la permission de le faire, à condition qu’elle s’habille elle-même et habille ses enfants grâce aux bénéfices. À ces conditions, après avoir travaillé dur toute la journée pour sa maîtresse, elle commença ses cuissons de minuit, assistée par ses deux plus vieux enfants. L’affaire se révéla profitable ; et chaque année, elle mit de côté une petite somme, qui fut économisée pour un fonds destiné à racheter ses enfants. Son maître mourut, et la propriété fut divisée entre ses héritiers. La veuve eut son douaire dans l’hôtel, qu’elle continua de tenir ouvert. Ma grand-mère resta à son service en tant qu’esclave ; mais ses enfants furent divisés entre les enfants de son maître. Comme elle en avait cinq, Benjamin, le plus jeune, fut vendu, afin que chaque héritier pût avoir une portion égale de dollars et de cents. Il y avait si peu de différence dans nos âges qu’il semblait plus être mon frère que mon oncle. C’était un garçon brillant et beau, presque blanc ; car il avait hérité du teint que ma grand-mère tenait de ses ancêtres anglo-saxons. Bien qu’il n’eût que dix ans, sept cent vingt dollars furent payés pour lui. Sa vente fut un coup terrible pour ma grand-mère ; mais elle était naturellement pleine d’espoir, et elle se remit au travail avec une énergie renouvelée, comptant avec le temps être capable de racheter certains de ses enfants. Elle avait mis de côté trois cents dollars, que sa maîtresse lui demanda un jour en prêt, promettant de la rembourser bientôt. Le lecteur sait probablement qu’aucune promesse ou écrit donné à un esclave n’est légalement contraignant ; car, selon les lois du Sud, un esclave, étant une propriété, ne peut posséder aucune propriété. Lorsque ma grand-mère prêta ses durs gains à sa maîtresse, elle se fia uniquement à son honneur. L’honneur d’un propriétaire d’esclaves envers un esclave !

C’est à cette bonne grand-mère que je devais beaucoup de conforts. Mon frère Willie et moi recevions souvent des portions des biscuits, gâteaux et conserves qu’elle préparait pour la vente ; et après que nous eûmes cessé d’être des enfants, nous lui étions redevables de beaucoup d’autres services plus importants.

Telles étaient les circonstances exceptionnellement fortunées de ma petite enfance. Lorsque j’eus six ans, ma mère mourut ; et alors, pour la première fois, j’appris, par les conversations autour de moi, que j’étais une esclave. La maîtresse de ma mère était la fille de la maîtresse de ma grand-mère. Elle était la sœur de lait de ma mère ; elles furent toutes deux nourries au sein de ma grand-mère. En fait, ma mère avait été sevrée à trois mois, afin que le bébé de la maîtresse pût obtenir une nourriture suffisante. Elles jouaient ensemble comme des enfants ; et, lorsqu’elles devinrent femmes, ma mère fut une servante très fidèle pour sa sœur de lait plus blanche. Sur son lit de mort, sa maîtresse promit que ses enfants ne manqueraient jamais de rien ; et durant sa vie, elle tint parole. Elles parlaient toutes avec bonté de ma mère décédée, qui n’avait été esclave que de nom, mais qui, par nature, était noble et pleine de dignité. Je l’ai pleurée, et mon jeune esprit était troublé par la pensée de savoir qui prendrait soin de moi et de mon petit frère maintenant. On me dit que mon foyer serait désormais chez sa maîtresse ; et je le trouvai heureux. Aucun devoir pénible ou désagréable ne m’était imposé. Ma maîtresse était si aimable avec moi que j’étais toujours heureuse d’obéir à ses ordres, et fière de travailler pour elle autant que mon jeune âge le permettait. Je m’asseyais à ses côtés pendant des heures, cousant avec diligence, le cœur aussi libre de soucis que celui de n’importe quel enfant blanc né libre. Quand elle pensait que j’étais fatiguée, elle m’envoyait courir et sauter ; et je bondissais au loin, pour cueillir des baies ou des fleurs afin de décorer sa chambre. C’étaient des jours heureux — trop heureux pour durer. L’enfant esclave ne pensait pas au lendemain ; mais vint ce fléau, qui attend trop sûrement tout être humain né pour être une chose.

Quand j’eus presque douze ans, ma gentille maîtresse tomba malade et mourut. En voyant sa joue devenir plus pâle et son œil plus vitreux, comme je priai ardemment dans mon cœur pour qu’elle pût vivre ! Je l’aimais ; car elle avait été presque comme une mère pour moi. Mes prières ne furent pas exaucées. Elle mourut, et ils l’enterrèrent dans le petit cimetière de l’église, où, jour après jour, mes larmes tombaient sur sa tombe.

Je fus envoyée passer une semaine chez ma grand-mère. J’étais maintenant assez vieille pour commencer à penser à l’avenir ; et je me demandais maintes et maintes fois ce qu’ils feraient de moi. J’étais sûre de ne jamais trouver une autre maîtresse aussi aimable que celle qui était partie. Elle avait promis à ma mère mourante que ses enfants ne manqueraient jamais de rien ; et quand je m’en souvenais, et que je rappelais ses nombreuses preuves d’attachement envers moi, je ne pouvais m’empêcher d’avoir quelques espoirs qu’elle m’avait laissée libre. Mes amis étaient presque certains qu’il en serait ainsi. Ils pensaient qu’elle ne manquerait pas de le faire, à cause de l’amour et du fidèle service de ma mère. Mais, hélas ! nous savons tous que le souvenir d’une esclave fidèle ne suffit pas grandement à sauver ses enfants du bloc des enchères.

Après une courte période d’incertitude, le testament de ma maîtresse fut lu, et nous apprîmes qu’elle m’avait léguée à la fille de sa sœur, une enfant de cinq ans. Ainsi s’évanouirent nos espoirs. Ma maîtresse m’avait enseigné les préceptes de la Parole de Dieu : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. » Mais j’étais son esclave, et je suppose qu’elle ne me reconnaissait pas comme son prochain. Je donnerais beaucoup pour effacer de ma mémoire cette grande injustice. Enfant, j’aimais ma maîtresse ; et, en repensant aux jours heureux que j’ai passés avec elle, j’essaie de penser avec moins d’amertume à cet acte d’injustice. Alors que j’étais avec elle, elle m’a appris à lire et à épeler ; et pour ce privilège, qui tombe si rarement en partage à un esclave, je bénis sa mémoire.

Elle ne possédait que peu d’esclaves ; et à sa mort, ceux-ci furent tous distribués parmi ses parents. Cinq d’entre eux étaient les enfants de ma grand-mère, et avaient partagé le même lait qui avait nourri les enfants de sa mère. Malgré le long et fidèle service de ma grand-mère envers ses propriétaires, aucun de ses enfants n’échappa au bloc des enchères. Ces machines qui respirent par la grâce de Dieu ne sont rien de plus, aux yeux de leurs maîtres, que le coton qu’ils plantent ou les chevaux dont ils s’occupent.

II. Le nouveau maître et la nouvelle maîtresse

Le Dr Flint, un médecin du voisinage, avait épousé la sœur de ma maîtresse, et j’étais désormais la propriété de leur petite fille. Ce ne fut pas sans murmurer que je me préparai à mon nouveau foyer ; et ce qui ajouta à mon malheur, fut le fait que mon frère William fut acheté par la même famille. Mon père, par sa nature, ainsi que par l’habitude de traiter des affaires en tant qu’artisan habile, avait plus les sentiments d’un homme libre qu’il n’est courant parmi les esclaves. Mon frère était un garçon plein de fougue ; et étant élevé sous de telles influences, il détesta très tôt les noms de maître et de maîtresse. Un jour, alors que son père et sa maîtresse l’appelèrent tous deux en même temps, il hésita entre les deux ; étant perplexe de savoir lequel avait la prétention la plus forte sur son obéissance. Il finit par conclure d’aller vers sa maîtresse. Quand mon père lui en fit le reproche, il dit : « Vous m’avez appelé tous les deux, et je ne savais pas vers qui je devais aller en premier. »

« Tu es mon enfant, » répondit notre père, « et quand je t’appelle, tu dois venir immédiatement, dût-il te falloir traverser le feu et l’eau. »

Pauvre Willie ! Il devait maintenant apprendre sa première leçon d’obéissance à un maître. Grand-mère essaya de nous remonter le moral avec des paroles pleines d’espoir, et elles trouvèrent un écho dans les cœurs crédules de la jeunesse.

En entrant dans notre nouveau foyer, nous rencontrâmes des regards froids, des paroles froides et un traitement froid. Nous étions heureux quand la nuit tombait. Sur mon lit étroit, je gémissais et je pleurais, je me sentais si délaissée et seule.

J’étais là depuis près d’un an, quand une petite amie chère fut enterrée. J’entendis sa mère sangloter, alors que les mottes de terre tombaient sur le cercueil de son seul enfant, et je me détournai de la tombe, me sentant reconnaissante d’avoir encore quelque chose à aimer. Je rencontrai ma grand-mère, qui dit : « Viens avec moi, Linda ; » et à son ton, je sus que quelque chose de triste était arrivé. Elle m’emmena loin des gens, puis dit : « Mon enfant, ton père est mort. » Mort ! Comment pouvais-je le croire ? Il était mort si soudainement que je n’avais même pas entendu dire qu’il était malade. Je rentrai à la maison avec ma grand-mère. Mon cœur se révolta contre Dieu, qui m’avait enlevé mère, père, maîtresse et amie. La bonne grand-mère essaya de me consoler. « Qui connaît les voies de Dieu ? » dit-elle. « Peut-être ont-ils été gentiment emportés avant les jours mauvais à venir. » Des années plus tard, j’ai souvent pensé à cela. Elle promit d’être une mère pour ses petits-enfants, autant qu’il lui serait permis de l’être ; et, fortifiée par son amour, je retournai chez mon maître. Je pensais que je serais autorisée à aller à la maison de mon père le lendemain matin ; mais on m’ordonna d’aller chercher des fleurs, afin que la maison de ma maîtresse pût être décorée pour une réception en soirée. Je passai la journée à cueillir des fleurs et à les tresser en guirlandes, tandis que le corps mort de mon père reposait à moins d’un kilomètre de moi. Qu’importe à mes propriétaires ? Ce n’était qu’une pièce de propriété. De plus, ils pensaient qu’il avait gâté ses enfants, en leur apprenant à sentir qu’ils étaient des êtres humains. C’était une doctrine blasphématoire pour un esclave à enseigner ; présomptueuse de sa part, et dangereuse pour les maîtres.

Le lendemain, je suivis sa dépouille jusqu’à une humble tombe à côté de celle de ma chère mère. Il y avait ceux qui connaissaient la valeur de mon père et respectaient sa mémoire.

Mon foyer semblait maintenant plus lugubre que jamais. Le rire des petits enfants esclaves sonnait dur et cruel. Il était égoïste de se sentir ainsi vis-à-vis de la joie des autres. Mon frère se déplaçait avec un visage très grave. J’essayai de le consoler en disant : « Prends courage, Willie ; des jours meilleurs viendront petit à petit. »

« Tu ne sais rien du tout, Linda, » répondit-il. « Nous devrons rester ici tous nos jours ; nous ne serons jamais libres. »

J’argumentai que nous grandissions et devenions plus forts, et que peut-être, avant longtemps, nous serions autorisés à louer notre propre temps, et qu’alors nous pourrions gagner de l’argent pour acheter notre liberté. William déclara que c’était beaucoup plus facile à dire qu’à faire ; de plus, il n’avait pas l’intention d’acheter sa liberté. Nous avions des controverses quotidiennes sur ce sujet.

Il ne me restait plus qu’à rester pieds nus dans la neige, tandis que mes pieds, gelés et meurtris par les éclats de glace, laissaient des traces de sang sur le plancher. Mrs. Flint me regardait avec satisfaction. Je ne pouvais m'empêcher de songer au contraste entre sa conduite et celle de ma grand-mère. Si celle-ci m’avait vu dans cet état, elle m’aurait réchauffée et consolée ; mais elle ne savait rien de mes tourments, car je ne voulais pas lui faire de la peine.

Benjamin, le plus jeune fils de ma grand-mère, était le rayon de soleil de la famille. Il avait un esprit vif et une nature indépendante qui le rendaient cher à nous tous. Mais cette indépendance même était une faute impardonnable aux yeux des maîtres. Ils ne supportaient pas qu’un esclave puisse avoir des sentiments ou des aspirations. Benjamin était constamment surveillé, et chaque geste, chaque mot était interprété comme un signe de rébellion.

Un jour, le contremaître vint annoncer que Benjamin avait été surpris en train de lire un vieux journal. Il n’y avait aucun crime plus grave que celui-là. On l’enferma dans une remise, sans nourriture, pour le punir de son « insolence ». Ma grand-mère pleura toute la nuit, mais elle ne pouvait rien faire pour lui. Il était la propriété de son maître, et sa vie, comme la nôtre, était suspendue à la volonté de celui qui nous traitait comme du bétail.

Le lendemain, Benjamin fut attaché et fouetté devant nous. Je n’oublierai jamais le regard qu’il lança à son oppresseur. Il n’y avait ni soumission ni supplication dans ses yeux, seulement un mépris profond qui semblait défier la douleur. À cet instant, je compris que, bien qu’ils pussent enchaîner nos corps, ils ne pourraient jamais briser cet esprit qui, en lui, refusait de se considérer comme un esclave.

Cette scène me marqua durablement. Je voyais en Benjamin l'homme qu'il aurait pu être, et en son maître la petitesse et la cruauté de ceux qui se croyaient nos supérieurs. Chaque jour, je priais pour qu’il trouve la force de supporter ces épreuves. Pourtant, je savais, au plus profond de moi, que tant que nous serions sous le joug de cette institution, la paix nous serait refusée.

La vie chez le Dr. Flint était une série ininterrompue de petites tyrannies. Chaque instant était imprégné de la peur du châtiment, et chaque pensée était un risque que nous prenions contre nous-mêmes. Nous vivions dans une atmosphère étouffante où la moindre lueur d'humanité était aussitôt étouffée par la brutalité de nos maîtres.

Pourtant, malgré tout, nous trouvions encore des moments pour nous murmurer nos espoirs. Dans l'ombre des cuisines ou lors de nos brèves rencontres, nous partagions ce que nous savions du monde extérieur, ce monde où, disait-on, les hommes pouvaient être libres. Ces murmures étaient notre seule nourriture spirituelle, notre seul espoir de ne pas succomber totalement au désespoir de notre condition.

Je les enlevai, ainsi que mes bas. Elle m'envoya ensuite faire une commission à une longue distance. Tandis que je marchais dans la neige, mes pieds nus me brûlaient. Ce soir-là, j'étais très enrouée ; je me mis au lit en pensant que le lendemain me trouverait malade, peut-être mourante. Quel ne fut pas mon chagrin, à mon réveil, de me trouver en pleine forme !

J'avais imaginé que si je venais à mourir, ou à être alitée pendant quelque temps, ma maîtresse ressentirait une pointe de remords pour avoir tant haï « la petite peste », comme elle me qualifiait. C'était mon ignorance de cette maîtresse qui donnait naissance à de telles imaginations extravagantes.

Le Dr Flint recevait parfois des offres à prix élevé pour moi ; mais il disait toujours : « Elle ne m'appartient pas. Elle est la propriété de ma fille, et je n'ai aucun droit de la vendre. » Bon et honnête homme ! Ma jeune maîtresse était encore une enfant, et je ne pouvais attendre aucune protection de sa part. Je l'aimais, et elle me rendait mon affection. J'entendis une fois son père faire allusion à son attachement pour moi ; et sa femme répondit promptement que cela procédait de la peur. Cela sema des doutes désagréables dans mon esprit. L'enfant feignait-elle ce qu'elle ne ressentait pas ? Ou sa mère était-elle jalouse de la miette d'amour qu'elle m'accordait ? Je conclus que cela devait être la seconde hypothèse. Je me dis : « Sûrement, les petits enfants sont sincères. »

Un après-midi, je m'assis à mon ouvrage de couture, me sentant d'une humeur inhabituellement sombre. Ma maîtresse m'avait accusée d'une faute dont je lui avais assuré être parfaitement innocente ; mais je vis, à la crispation méprisante de ses lèvres, qu'elle croyait que je mentais.

Je me demandais dans quel but sage Dieu me conduisait à travers de tels chemins épineux, et si des jours encore plus sombres m'étaient réservés. Alors que j'étais ainsi plongée dans mes pensées, la porte s'ouvrit doucement et William entra. « Eh bien, frère, dis-je, qu'est-ce qui arrive cette fois ? »

« Oh Linda, Ben et son maître ont eu une terrible altercation ! » dit-il.

Ma première pensée fut que Benjamin avait été tué. « N'aie pas peur, Linda, dit William ; je vais tout te raconter. »

Il apparut que le maître de Benjamin l'avait fait appeler, et qu'il n'avait pas immédiatement obéi à la convocation. Lorsqu'il l'avait fait, son maître s'était mis en colère et avait commencé à le fouetter. Il avait résisté. Le maître et l'esclave s'étaient battus, et finalement le maître avait été jeté à terre. Benjamin avait des raisons de trembler ; car il avait jeté à terre son maître — l'un des hommes les plus riches de la ville. J'attendais le résultat avec anxiété.

Cette nuit-là, je me glissai jusqu'à la maison de ma grand-mère, et Benjamin s'y glissa également depuis celle de son maître. Ma grand-mère était partie passer un jour ou deux avec une vieille amie vivant à la campagne.

« Je suis venu, dit Benjamin, pour te dire adieu. Je m'en vais. »

Je lui demandai où.

« Vers le nord », répondit-il.

Je l'observai pour voir s'il était sérieux. Je vis tout dans sa bouche ferme et contractée. Je le suppliai de ne pas partir, mais il ne prêta aucune attention à mes paroles. Il dit qu'il n'était plus un garçon, et que chaque jour rendait son joug plus humiliant. Il avait levé la main contre son maître et devait être publiquement fouetté pour cette offense. Je lui rappelai la pauvreté et les épreuves qu'il devrait affronter parmi des étrangers. Je lui dis qu'il pourrait être rattrapé et ramené ; et c'était une idée terrible.

Il s'irrita et demanda si la pauvreté et les épreuves avec la liberté n'étaient pas préférables au traitement que nous subissions en esclavage. « Linda, continua-t-il, nous sommes des chiens ici ; des ballons de football, du bétail, tout ce qu'il y a de plus vil. Non, je ne resterai pas. Qu'ils me ramènent. On ne meurt qu'une fois. »

Il avait raison ; mais il était dur de le laisser partir. « Va, dis-je, et brise le cœur de ta mère. »

Je regrettai mes paroles avant même qu'elles ne soient sorties.

« Linda, dit-il, parlant comme je ne l'avais pas entendu parler ce soir-là, comment as-tu pu dire cela ? Pauvre mère ! Sois gentille avec elle, Linda ; et toi aussi, cousine Fanny. »

Cousine Fanny était une amie qui vivait depuis quelques années avec nous.

Les adieux furent échangés, et le garçon brillant et gentil, qui nous était cher par tant d'actes d'amour, disparut de notre vue.

Il n'est pas nécessaire d'exposer comment il s'échappa. Qu'il suffise de dire qu'il était en route pour New York quand une violente tempête atteignit le navire. Le capitaine dit qu'il devait faire escale dans le port le plus proche. Cela alarma Benjamin, qui savait qu'il serait signalé dans chaque port près de sa ville. Son embarras fut remarqué par le capitaine. Ils firent escale. Là, l'avis de recherche tomba sous les yeux du capitaine. Benjamin correspondant si exactement à la description, le capitaine se saisit de lui et le lia avec des chaînes. La tempête passa et ils reprirent la route pour New York. Avant d'atteindre ce port, Benjamin parvint à se défaire de ses chaînes et à les jeter par-dessus bord. Il s'échappa du navire, mais fut poursuivi, capturé et ramené à son maître.

Quand ma grand-mère rentra chez elle et trouva que son plus jeune enfant avait fui, son chagrin fut grand ; mais, avec une piété caractéristique, elle dit : « Que la volonté de Dieu soit faite. » Chaque matin, elle demandait si l'on avait eu des nouvelles de son fils. Oui, il y en avait. Le maître se réjouissait d'une lettre annonçant la capture de sa marchandise humaine.

Ce jour-là semble n'être qu'hier, tant je m'en souviens bien. Je le vis conduit à travers les rues enchaîné, vers la prison. Son visage était d'une pâleur cadavérique, mais plein de détermination. Il avait supplié l'un des marins d'aller à la maison de sa mère et de lui demander de ne pas venir à sa rencontre. Il disait que la vue de sa détresse lui ferait perdre tout contrôle de lui-même. Elle brûlait de le voir, et elle y alla ; mais elle se cacha dans la foule, pour qu'il en soit comme son enfant l'avait dit.

Nous n'étions pas autorisées à lui rendre visite ; mais nous connaissions le geôlier depuis des années, et c'était un homme au grand cœur. À minuit, il ouvrit la porte de la prison pour que ma grand-mère et moi puissions entrer, déguisées. Quand nous entrâmes dans la cellule, aucun son ne rompit le silence. « Benjamin, Benjamin ! » murmura ma grand-mère. Aucune réponse. « Benjamin ! » balbutia-t-elle à nouveau. Il y eut un tintement de chaînes. La lune venait de se lever et jetait une lumière incertaine à travers les barreaux de la fenêtre. Nous nous mîmes à genoux et prîmes les mains froides de Benjamin dans les nôtres. Nous ne parlâmes pas. Des sanglots se firent entendre, et les lèvres de Benjamin se délièrent ; car sa mère pleurait sur son cou. Avec quelle vivacité la mémoire ramène cette triste nuit ! La mère et le fils parlèrent ensemble. Il lui demanda pardon pour la souffrance qu'il lui avait causée. Elle dit qu'elle n'avait rien à pardonner ; elle ne pouvait blâmer son désir de liberté. Il lui raconta que lorsqu'il avait été capturé, il s'était échappé et était sur le point de se jeter dans la rivière, quand les pensées de sa mère l'envahirent et qu'il y renonça. Elle lui demanda s'il n'avait pas aussi pensé à Dieu. J'imaginai voir son visage devenir féroce sous le clair de lune. Il répondit : « Non, je n'ai pas pensé à lui. Quand un homme est traqué comme une bête sauvage, il oublie qu'il y a un Dieu, un ciel. Il oublie tout dans sa lutte pour échapper aux chiens de chasse. »

« Ne parle pas comme ça, Benjamin, dit-elle. Mets ta confiance en Dieu. Sois humble, mon enfant, et ton maître te pardonnera. »

« Me pardonner quoi, mère ? De ne pas l'avoir laissé me traiter comme un chien ? Non ! Je ne m'humilierai jamais devant lui. J'ai travaillé pour lui gratuitement toute ma vie, et je suis récompensé par des coups et l'emprisonnement. Ici, je resterai jusqu'à ce que je meure, ou jusqu'à ce qu'il me vende. »

La pauvre mère frissonna à ses mots. Je pense qu'il le sentit ; car lorsqu'il reprit la parole, sa voix était plus calme. « Ne te fais pas de souci pour moi, mère. Je n'en vaux pas la peine, dit-il. J'aimerais avoir un peu de ta bonté. Tu supportes tout patiemment, comme si tu pensais que c'était normal. J'aimerais pouvoir le faire. »

Elle lui dit qu'elle n'avait pas toujours été ainsi ; autrefois, elle était comme lui ; mais quand de pénibles épreuves l'avaient frappée, et qu'elle n'avait eu aucun bras sur lequel s'appuyer, elle avait appris à appeler Dieu, et il avait allégé ses fardeaux. Elle le supplia de faire de même.

Nous avions dépassé notre temps et fûmes obligées de quitter la prison en hâte.

Benjamin était emprisonné depuis trois semaines quand ma grand-mère alla intercéder auprès de son maître. Il fut inflexible. Il dit que Benjamin servirait d'exemple au reste de ses esclaves ; il serait maintenu en prison jusqu'à ce qu'il soit soumis, ou vendu même s'il n'en tirait qu'un dollar. Cependant, il s'adoucit par la suite dans une certaine mesure. Les chaînes furent retirées et nous fûmes autorisées à lui rendre visite.

Comme sa nourriture était de la pire espèce, nous lui apportions aussi souvent que possible un souper chaud, accompagné de quelque petite friandise pour le geôlier.

Trois mois s'écoulèrent, et il n'y avait aucune perspective de libération ou d'acheteur. Un jour, on l'entendit chanter et rire. Cet acte d'indécence fut rapporté à son maître, et le contremaître reçut l'ordre de l'enchaîner à nouveau. Il fut alors confiné dans une cellule avec d'autres prisonniers, couverts de haillons immondes. Benjamin fut enchaîné près d'eux et fut bientôt couvert de vermine. Il travailla sur ses chaînes jusqu'à ce qu'il réussisse à s'en défaire. Il les passa à travers les barreaux de la fenêtre, avec la requête qu'elles soient portées à son maître, et qu'il soit informé qu'il était couvert de vermine.

Cette audace fut punie par des chaînes plus lourdes, et par l'interdiction de nos visites.

Ma grand-mère continua de lui envoyer des vêtements propres. Les vieux étaient brûlés. La dernière nuit où nous le vîmes en prison, sa mère le supplia encore de faire venir son maître et de lui demander pardon. Ni la persuasion ni l'argumentation ne purent le détourner de son but. Il répondit calmement : « J'attends son heure. »

Ces chaînes étaient lugubres à entendre.

Trois autres mois passèrent, et Benjamin quitta les murs de sa prison. Nous qui l'aimions attendîmes pour lui faire un long et dernier adieu. Un marchand d'esclaves l'avait acheté. Vous vous souvenez, je vous ai dit quel prix il avait rapporté quand il avait dix ans. Maintenant, il avait plus de vingt ans, et fut vendu pour trois cents dollars. Le maître avait été aveugle à ses propres intérêts. Un long confinement avait rendu son visage trop pâle, son corps trop maigre ; de plus, le marchand avait entendu parler de son caractère, et cela ne lui semblait pas approprié pour un esclave. Il dit qu'il donnerait n'importe quel prix si le beau garçon était une fille. Nous remerciâmes Dieu qu'il ne le fût pas.

Si vous aviez pu voir cette mère s'accrocher à son enfant, lorsqu'ils fixèrent les fers à ses poignets ; si vous aviez pu entendre ses gémissements déchirants, et voir ses yeux injectés de sang errer sauvagement de visage en visage, implorant vainement la pitié ; si vous aviez pu être témoin de cette scène comme je l'ai vue, vous vous exclameriez : L'esclavage est damnable ! Benjamin, son plus jeune, son favori, était parti pour toujours ! Elle ne pouvait le réaliser. Elle avait eu un entretien avec le marchand dans le but de savoir si Benjamin pouvait être acheté. On lui répondit que c'était impossible, car il avait donné des cautions de ne pas le vendre avant qu'il ne soit hors de l'État. Il promit qu'il ne le vendrait pas avant d'atteindre La Nouvelle-Orléans.

Avec un bras fort et une confiance inaltérable, ma grand-mère commença son œuvre d'amour. Benjamin devait être libre. Si elle réussissait, elle savait qu'ils seraient toujours séparés ; mais le sacrifice n'était pas trop grand. Jour et nuit, elle travailla. Le prix du marchand triplerait ce qu'il avait donné ; mais elle ne se découragea pas.

Elle employa un avocat pour écrire à un gentleman, qu'elle connaissait, à La Nouvelle-Orléans. Elle le supplia de s'intéresser à Benjamin, et il favorisa volontiers sa requête. Quand il vit Benjamin et exposa son affaire, celui-ci le remercia ; mais il dit qu'il préférait attendre un peu avant de faire une offre au marchand. Il savait qu'il avait essayé d'obtenir un prix élevé pour lui, et avait invariablement échoué. Cela l'encouragea à faire un autre effort pour la liberté. Ainsi, un matin, bien avant le jour, Benjamin manquait à l'appel. Il chevauchait sur les flots bleus, en route pour Baltimore.

Pour une fois, son visage blanc lui rendit un fier service. Ils n'eurent aucun soupçon qu'il appartînt à un esclave ; sinon, la loi aurait été suivie à la lettre, et la chose rendue à l'esclavage. Les cieux les plus brillants sont souvent obscurcis par les nuages les plus sombres. Benjamin tomba malade et fut contraint de rester à Baltimore trois semaines. Ses forces revenaient lentement ; et son désir de poursuivre son voyage semblait retarder sa guérison. Comment pouvait-il reprendre des forces sans air et sans exercice ? Il résolut de s'aventurer à faire une courte marche. Une rue secondaire fut choisie, où il pensait être à l'abri de rencontrer quiconque le connaissait ; mais une voix cria : « Holà, Ben, mon garçon ! que fais-tu ici ? »

Sa première impulsion fut de courir ; mais ses jambes tremblaient tant qu'il ne pouvait bouger. Il se tourna pour affronter son antagoniste, et voici, se tenait là le voisin de son ancien maître ! Il pensa que tout était fini pour lui maintenant ; mais il en fut autrement. Cet homme était un miracle. Il possédait un bon nombre d'esclaves, et pourtant n'était pas tout à fait sourd à cette horloge mystique, dont le tic-tac est rarement entendu dans la poitrine du propriétaire d'esclaves.

« Ben, tu es malade, dit-il. Eh bien, tu ressembles à un fantôme. Je crois que je t'ai un peu fait sursauter. Ne t'en fais pas, Ben, je ne vais pas te toucher. Tu as eu une sacrée épreuve, et tu peux continuer ton chemin en te réjouissant pour ce qui est de moi. Mais je te conseillerais de quitter cet endroit au plus vite, car il y a plusieurs gentlemen ici qui viennent de notre ville. » Il décrivit l'itinéraire le plus proche et le plus sûr vers New York, et ajouta : « Je serai heureux de dire à ta mère que je t'ai vu. Adieu, Ben. »

Benjamin se détourna, rempli de gratitude, et surpris que la ville qu'il haïssait contînt un tel joyau — un joyau digne d'une monture plus pure.

Ce gentleman était un Nordiste de naissance, et avait épousé une dame du Sud. À son retour, il dit à ma grand-mère qu'il avait vu son fils, et du service qu'il lui avait rendu.

Benjamin atteignit New York sain et sauf, et décida de s'y arrêter jusqu'à ce qu'il ait repris assez de forces pour aller plus loin. Il se trouva que le seul fils restant de ma grand-mère avait navigué pour la même ville pour les affaires de sa maîtresse. Par la providence de Dieu, les frères se rencontrèrent. Vous pouvez être sûr que ce fut des retrouvailles heureuses. « Oh Phil, s'exclama Benjamin, je suis enfin ici. » Puis il lui raconta à quel point il avait été près de mourir, presque en vue de la terre libre, et comment il avait prié pour vivre assez longtemps pour prendre une bouffée d'air libre. Il dit que la vie valait quelque chose maintenant, et qu'il serait dur de mourir. Dans la vieille prison, il ne l'avait pas estimée ; une fois, il avait été tenté de la détruire ; mais quelque chose, il ne savait quoi, l'en avait empêché ; peut-être était-ce la peur. Il avait entendu ceux qui se disent religieux déclarer qu'il n'y avait pas de ciel pour les suicidés ; et comme sa vie avait été assez chaude ici, il ne désirait pas une continuation de la même dans un autre monde. « Si je meurs maintenant, s'exclama-t-il, Dieu soit loué, je mourrai en homme libre ! »

Il supplia mon oncle Phillip de ne pas retourner dans le Sud ; mais de rester et de travailler avec lui, jusqu'à ce qu'ils gagnent assez pour racheter ceux de la maison. Son frère lui dit que cela tuerait leur mère s'il l'abandonnait dans sa peine. Elle avait mis sa maison en gage, et avec difficulté avait réuni l'argent pour le racheter. Serait-il racheté ?

« Non, jamais ! répondit-il. Crois-tu, Phil, quand je suis arrivé si loin de leurs griffes, que je leur donnerai un seul centime ? Non ! Et crois-tu que je mettrais ma mère à la porte de sa maison dans sa vieillesse ? Que je la laisserais payer tous ces dollars durement gagnés pour moi, et ne jamais me voir ? Car tu sais qu'elle restera dans le Sud tant que ses autres enfants seront esclaves. Quelle bonne mère ! Dis-lui de te racheter, Phil. Tu as été un réconfort pour elle, et j'ai été un problème. Et Linda, pauvre Linda ; que deviendra-t-elle ? Phil, tu ne sais pas quelle vie ils lui font mener. Elle m'en a parlé, et je souhaite que le vieux Flint soit mort, ou un homme meilleur. Quand j'étais en prison, il lui a demandé si elle ne voulait pas qu'il demande à mon maître de me pardonner et de me ramener à la maison. Elle lui a dit : Non ; que je ne voulais pas retourner. Il s'est mis en colère et a dit que nous étions tous pareils. Je n'ai jamais autant méprisé mon propre maître que cet homme-là. Il y a beaucoup de propriétaires d'esclaves pires que le mien ; mais malgré cela, je ne voudrais pas être son esclave. »

Pendant que Benjamin était malade, il s'était séparé de presque tous ses vêtements pour payer les dépenses nécessaires. Mais il ne s'était pas séparé d'une petite épingle que j'avais fixée sur son corsage quand nous nous étions séparés. C'était la chose la plus précieuse que je possédais, et je pensais que personne n'était plus digne de la porter. Il l'avait toujours.

Son frère lui fournit des vêtements et lui donna l'argent qu'il avait.

Ils se séparèrent les yeux humides ; et alors que Benjamin se détournait, il dit : « Phil, je me sépare de tous les miens. » Et il en fut ainsi. Nous n'entendîmes plus jamais parler de lui.

L'oncle Phillip rentra chez lui ; et les premiers mots qu'il prononça en entrant dans la maison furent : « Mère, Ben est libre ! Je l'ai vu à New York. » Elle resta à le regarder avec un air ébahi. « Mère, ne le crois-tu pas ? » dit-il, posant sa main doucement sur son épaule. Elle leva les mains et s'exclama : « Dieu soit loué ! Rendons-lui grâce. » Elle tomba à genoux et déversa son cœur dans la prière. Puis Phillip dut s'asseoir et lui répéter chaque mot que Benjamin avait dit. Il lui raconta tout ; seulement il s'abstint de mentionner à quel point son chéri avait l'air malade et pâle. Pourquoi devrait-il l'affliger alors qu'elle ne pouvait rien faire pour lui ?

La brave vieille femme continua à peiner, espérant sauver certains de ses autres enfants. Après un certain temps, elle réussit à acheter Phillip. Elle paya huit cents dollars et rentra chez elle avec le précieux document qui garantissait sa liberté. La mère et le fils heureux s'assirent ensemble près de l'ancien âtre ce soir-là, racontant à quel point ils étaient fiers l'un de l'autre, et comment ils prouveraient au monde qu'ils pouvaient prendre soin d'eux-mêmes, comme ils avaient longtemps pris soin des autres. Nous conclûmes tous en disant : « Celui qui est disposé à être esclave, qu'il soit esclave. »

Durant les premières années de mon service dans la famille du Dr Flint, j'étais habituée à partager certaines faveurs avec les enfants de ma maîtresse. Bien que cela ne me semblât que justice, j'en étais reconnaissante et m'efforçais de mériter cette bonté par l'accomplissement fidèle de mes devoirs. Mais j'entrais alors dans ma quinzième année — une triste époque dans la vie d'une esclave. Mon maître commença à murmurer des mots impurs à mon oreille. Si jeune que je fusse, je ne pouvais ignorer leur portée. Je tentai de les traiter avec indifférence ou mépris. L'âge du maître, mon extrême jeunesse, et la crainte que sa conduite ne fût rapportée à ma grand-mère, l'amenèrent à supporter ce traitement pendant de nombreux mois. C'était un homme rusé, qui eut recours à bien des moyens pour arriver à ses fins. Parfois, il avait des accès de colère terribles qui faisaient trembler ses victimes ; parfois, il se donnait une douceur qu'il croyait devoir sûrement soumettre. Des deux, je préférais ses humeurs orageuses, bien qu'elles me laissassent tremblante. Il essaya par tous les moyens de corrompre les principes purs que ma grand-mère m'avait inculqués. Il peupla mon jeune esprit d'images immondes, telles que seul un vil monstre pourrait en concevoir. Je me détournai de lui avec dégoût et haine. Mais il était mon maître. J'étais forcée de vivre sous le même toit que lui — où je voyais un homme de quarante ans mon aîné violer quotidiennement les commandements les plus sacrés de la nature. Il me disait que j'étais sa propriété, que je devais être soumise à sa volonté en toutes choses. Mon âme se révoltait contre cette mesquine tyrannie. Mais vers qui pouvais-je me tourner pour obtenir protection ? Peu importe que l'esclave soit noire comme l'ébène ou aussi claire que sa maîtresse. Dans les deux cas, il n'existe aucune ombre de loi pour la protéger de l'insulte, de la violence, ou même de la mort ; tout cela est infligé par des démons qui portent figure humaine. La maîtresse, qui devrait protéger la victime sans défense, n'a pour elle d'autres sentiments que la jalousie et la rage. La dégradation, les torts, les vices qui découlent de l'esclavage sont au-delà de ce que je peux décrire. Ils sont plus grands que vous ne voudriez le croire. Assurément, si vous accordiez du crédit à la moitié des vérités qui vous sont dites concernant les millions d'êtres sans défense souffrant dans ce cruel esclavage, vous, au Nord, n'aideriez pas à resserrer le joug. Vous refuseriez certainement de faire pour le maître, sur votre propre sol, le travail vil et cruel que des chiens de chasse dressés et la lie des Blancs font pour lui au Sud.

Partout, les années apportent à chacun assez de péchés et de chagrins ; mais dans l'esclavage, l'aube même de la vie est obscurcie par ces ombres. Même la petite enfant, habituée à servir sa maîtresse et ses enfants, apprendra, avant ses douze ans, pourquoi sa maîtresse hait telle ou telle parmi les esclaves. Peut-être la propre mère de l'enfant est-elle au nombre de ces haïes. Elle écoute les éclats de violence d'une passion jalouse et ne peut s'empêcher de comprendre quelle en est la cause. Elle deviendra prématurément savante dans les choses mauvaises. Bientôt, elle apprendra à trembler lorsqu'elle entendra le pas de son maître. Elle sera contrainte de réaliser qu'elle n'est plus une enfant. Si Dieu lui a accordé la beauté, cela s'avérera sa plus grande malédiction. Ce qui suscite l'admiration chez la femme blanche ne fait qu'accélérer la dégradation de l'esclave. Je sais que certaines sont trop abruties par l'esclavage pour ressentir l'humiliation de leur condition ; mais beaucoup d'esclaves la ressentent très vivement et reculent devant son souvenir. Je ne peux dire combien j'ai souffert en présence de ces torts, ni combien je suis encore peinée par le rétrospect. Mon maître m'attendait à chaque tournant, me rappelant que je lui appartenais, et jurant par le ciel et la terre qu'il me forcerait à me soumettre. Si je sortais pour prendre un peu d'air frais, après une journée de labeur inlassable, ses pas me traquaient. Si je m'agenouillais sur la tombe de ma mère, son ombre sombre tombait sur moi, là même. Le cœur léger que la nature m'avait donné devint lourd de tristes pressentiments. Les autres esclaves dans la maison de mon maître remarquèrent ce changement. Plusieurs me plaignaient, mais nul n'osait en demander la cause. Ils n'avaient pas besoin d'enquêter. Ils connaissaient trop bien les pratiques coupables sous ce toit ; et ils étaient conscients que d'en parler était une offense qui ne restait jamais impunie.

J'aspirais à quelqu'un à qui me confier. J'aurais donné le monde pour poser ma tête sur le sein fidèle de ma grand-mère et lui raconter tous mes tourments. Mais le Dr Flint jurait qu'il me tuerait si je n'étais pas aussi silencieuse que la tombe. Puis, bien que ma grand-mère fût tout pour moi, je la craignais autant que je l'aimais. J'étais habituée à la regarder avec un respect frisant la crainte. J'étais très jeune et me sentais honteuse de lui dire de telles choses impures, d'autant que je savais qu'elle était très stricte sur ces sujets. De plus, c'était une femme de noble caractère. Elle était habituellement très calme dans son attitude ; mais si son indignation était une fois éveillée, elle n'était pas facile à apaiser. On m'avait raconté qu'elle avait autrefois poursuivi un gentleman blanc avec un pistolet chargé, parce qu'il avait insulté l'une de ses filles. Je redoutais les conséquences d'un éclat violent ; et la fierté comme la peur me gardaient silencieuse. Mais bien que je ne me sois pas confiée à ma grand-mère, et que j'aie même évité sa vigilance et ses questions, sa présence dans le voisinage était une certaine protection pour moi. Bien qu'elle eût été esclave, le Dr Flint avait peur d'elle. Il redoutait ses réprimandes cinglantes. De plus, elle était connue et soutenue par beaucoup de gens ; et il ne souhaitait pas voir sa vilenie rendue publique. Il était heureux pour moi que je ne vive pas dans une plantation éloignée, mais dans une ville pas assez grande pour que les habitants ignorassent les affaires des uns et des autres. Aussi mauvaises que soient les lois et coutumes dans une communauté esclavagiste, le docteur, en tant que professionnel, jugeait prudent de maintenir une certaine apparence de décence.

Ô, quels jours et quelles nuits de peur et de chagrin cet homme m'a causés ! Lecteur, ce n'est pas pour éveiller la sympathie envers moi-même que je vous dis honnêtement ce que j'ai souffert dans l'esclavage. Je le fais pour allumer une flamme de compassion dans vos cœurs pour mes sœurs qui sont encore enchaînées, souffrant comme j'ai souffert autrefois.

J'ai vu une fois deux beaux enfants jouer ensemble. L'une était une enfant blanche et blonde ; l'autre était son esclave, et aussi sa sœur. Quand je les voyais s'embrasser et que j'entendais leurs rires joyeux, je me détournais tristement de ce spectacle charmant. Je prévoyais le fléau inévitable qui tomberait sur le cœur de la petite esclave. Je savais combien vite son rire se changerait en soupirs. L'enfant blonde grandit pour devenir une femme encore plus belle. De l'enfance à l'âge adulte, son chemin fut fleuri et surplombé par un ciel ensoleillé. À peine un jour de sa vie fut-il assombri quand le soleil se leva sur son heureux matin de noces.

Comment ces années avaient-elles traité sa sœur esclave, la petite compagne de son enfance ? Elle aussi était très belle ; mais les fleurs et le soleil de l'amour n'étaient pas pour elle. Elle but à la coupe du péché, de la honte et de la misère, dont sa race persécutée est forcée de boire.

Au vu de ces choses, pourquoi êtes-vous silencieux, hommes et femmes libres du Nord ? Pourquoi vos langues faiblissent-elles dans la défense du droit ? Si seulement j'avais plus de talent ! Mais mon cœur est si plein, et ma plume est si faible ! Il y a des hommes et des femmes nobles qui plaident pour nous, s'efforçant d'aider ceux qui ne peuvent s'aider eux-mêmes. Que Dieu les bénisse ! Que Dieu leur donne force et courage pour continuer ! Que Dieu bénisse ceux, partout, qui travaillent à faire avancer la cause de l'humanité !

VI. La maîtresse jalouse.

J'aimerais dix mille fois mieux que mes enfants soient les pauvres à moitié affamés d'Irlande que d'être les plus choyés parmi les esclaves d'Amérique. J'aimerais mieux m'épuiser toute ma vie dans une plantation de coton, jusqu'à ce que la tombe s'ouvre pour m'offrir le repos, que de vivre avec un maître sans principes et une maîtresse jalouse. Le foyer du condamné dans un pénitencier est préférable. Il peut se repentir, se détourner de l'erreur de ses voies, et ainsi trouver la paix ; mais il n'en va pas ainsi pour l'esclave favorite. Elle n'est pas autorisée à avoir quelque fierté de caractère que ce soit. C'est jugé un crime chez elle de vouloir être vertueuse.

Mme Flint possédait la clé du caractère de son mari avant même ma naissance. Elle aurait pu utiliser cette connaissance pour conseiller et protéger les jeunes et les innocentes parmi ses esclaves ; mais pour elles, elle n'avait aucune sympathie. Elles étaient les objets de ses soupçons et de sa malveillance constants. Elle surveillait son mari avec une vigilance incessante ; mais il était bien exercé aux moyens de l'éluder. Ce qu'il ne trouvait pas l'occasion de dire en paroles, il le manifestait en signes. Il en inventa plus qu'on n'en aurait jamais imaginé dans un institut pour sourds-muets. Je les laissais passer, comme si je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire ; et nombreuses furent les malédictions et les menaces déversées sur moi pour ma stupidité. Un jour, il me surprit en train d'apprendre à écrire. Il fronça les sourcils, comme s'il n'était pas très satisfait ; mais je suppose qu'il en vint à la conclusion qu'un tel accomplissement pourrait aider à faire avancer son projet favori. Peu de temps après, des mots étaient souvent glissés dans ma main. Je les rendais en disant : « Je ne peux pas les lire, monsieur. » « Tu ne peux pas ? » répondait-il ; « alors je dois les lire pour toi. » Il finissait toujours la lecture en demandant : « Comprends-tu ? » Parfois, il se plaignait de la chaleur du salon de thé et ordonnait que son souper fût placé sur une petite table sous la véranda. Il s'y asseyait avec un sourire satisfait et me disait de rester à côté pour chasser les mouches. Il mangeait très lentement, faisant des pauses entre les bouchées. Ces intervalles étaient employés à décrire le bonheur que je gaspillais si follement, et à me menacer de la peine qui attendait finalement ma désobéissance obstinée. Il se vantait beaucoup de la patience dont il avait fait preuve à mon égard, et me rappelait qu'il y avait une limite à sa tolérance. Lorsque je réussissais à éviter les occasions pour lui de me parler à la maison, on m'ordonnait de venir à son cabinet pour faire une commission. Une fois là-bas, j'étais obligée de rester debout et d'écouter le langage qu'il jugeait bon de m'adresser. Parfois, j'exprimais si ouvertement mon mépris pour lui qu'il entrait dans une rage violente, et je me demandais pourquoi il ne me frappait pas. Dans la situation où il était, il pensait probablement qu'il était de meilleure politique de faire preuve de retenue. Mais l'état des choses empirait de jour en jour. En désespoir de cause, je lui dis que je devais et que j'allais demander protection à ma grand-mère. Il me menaça de mort, et pire que la mort, si je portais plainte auprès d'elle. Étrange à dire, je ne désespérais pas. J'avais naturellement un tempérament enjoué, et j'avais toujours l'espoir de sortir d'une manière ou d'une autre de ses griffes. Comme tant de pauvres esclaves simples avant moi, je faisais confiance au fait que quelques fils de joie seraient encore tissés dans mon sombre destin.

J'étais entrée dans ma seizième année, et chaque jour il devenait plus évident que ma présence était intolérable pour Mme Flint. Des mots colériques étaient fréquemment échangés entre elle et son mari. Il ne m'avait jamais punie lui-même, et il ne permettait à personne d'autre de me punir. À cet égard, elle n'était jamais satisfaite ; mais, dans ses accès de colère, aucun terme n'était trop vil pour qu'elle ne m'en affuble. Pourtant, moi, qu'elle détestait si amèrement, j'avais bien plus de pitié pour elle qu'il n'en avait, lui dont le devoir était de rendre sa vie heureuse. Je ne lui fis jamais de tort, ni ne souhaitai lui en faire ; et un seul mot de gentillesse de sa part m'aurait amenée à ses pieds.

Après des querelles répétées entre le docteur et sa femme, il annonça son intention d'emmener sa plus jeune fille, alors âgée de quatre ans, dormir dans son appartement. Il était nécessaire qu'une servante dorme dans la même pièce, pour être disponible si l'enfant s'agitait. Je fus choisie pour cette fonction, et informée du but pour lequel cet arrangement avait été pris. En réussissant à rester autant que possible en vue des gens pendant la journée, j'avais jusqu'alors réussi à éluder mon maître, bien qu'un rasoir fût souvent tenu sous ma gorge pour me forcer à changer cette ligne de conduite. La nuit, je dormais aux côtés de ma grand-tante, où je me sentais en sécurité. Il était trop prudent pour entrer dans sa chambre. C'était une vieille femme, et elle était dans la famille depuis de nombreuses années. De plus, en tant qu'homme marié et professionnel, il jugeait nécessaire de sauver les apparences dans une certaine mesure. Mais il résolut d'éliminer l'obstacle qui se dressait sur le chemin de son projet ; et il pensait l'avoir planifié de manière à éluder les soupçons. Il était bien conscient de combien j'appréciais mon refuge aux côtés de ma vieille tante, et il était déterminé à m'en déposséder. La première nuit, le docteur eut la petite enfant dans sa chambre seul. Le lendemain matin, on m'ordonna de prendre mon poste de nourrice la nuit suivante. Une Providence bienveillante intervint en ma faveur. Pendant la journée, Mme Flint entendit parler de ce nouvel arrangement, et une tempête suivit. Je me réjouis de l'entendre faire rage.

Au bout d'un moment, ma maîtresse m'envoya chercher pour venir dans sa chambre. Sa première question fut : « Savais-tu que tu devais dormir dans la chambre du docteur ? »

« Oui, madame. »

« Qui te l'a dit ? »

« Mon maître. »

« Répondras-tu honnêtement à toutes les questions que je te pose ? »

« Oui, madame. »

« Dis-moi donc, comme tu espères être pardonnée, es-tu innocente de ce dont je t'ai accusée ? »

« Je le suis. »

Elle me tendit une Bible et dit : « Pose ta main sur ton cœur, embrasse ce livre saint, et jure devant Dieu que tu me dis la vérité. »

Je prêtai le serment qu'elle exigeait, et je le fis avec une conscience claire.

« Tu as pris la sainte parole de Dieu pour témoigner de ton innocence, » dit-elle. « Si tu m'as trompée, prends garde ! Maintenant, prends ce tabouret, assieds-toi, regarde-moi droit dans les yeux, et dis-moi tout ce qui s'est passé entre ton maître et toi. »

Je fis comme elle l'ordonnait. À mesure que je poursuivais mon récit, sa couleur changeait fréquemment, elle pleurait et gémissait parfois. Elle parlait sur des tons si tristes que j'étais touchée par son chagrin. Les larmes me vinrent aux yeux ; mais je fus bientôt convaincue que ses émotions naissaient de la colère et de l'orgueil blessé. Elle sentait que ses vœux de mariage étaient profanés, sa dignité insultée ; mais elle n'avait aucune compassion pour la pauvre victime de la perfidie de son mari. Elle se plaignait elle-même comme une martyre ; mais elle était incapable d'éprouver quoi que ce fût pour la condition de honte et de misère dans laquelle son esclave malheureuse et sans défense était placée. Pourtant, peut-être avait-elle quelque touche de sentiment pour moi ; car lorsque la conférence fut terminée, elle parla gentiment et promit de me protéger. J'aurais été bien réconfortée par cette assurance si j'avais pu avoir confiance en elle ; mais mes expériences dans l'esclavage m'avaient remplie de méfiance. Elle n'était pas une femme très raffinée et n'avait pas beaucoup de contrôle sur ses passions. J'étais un objet de sa jalousie et, par conséquent, de sa haine ; et je savais que je ne pouvais attendre ni gentillesse ni confiance de sa part dans les circonstances où j'étais placée. Je ne pouvais la blâmer. Les épouses des propriétaires d'esclaves ressentent ce que les autres femmes ressentiraient dans des circonstances similaires. Le feu de son tempérament s'allumait à partir de petites étincelles, et maintenant la flamme devint si intense que le docteur fut obligé de renoncer à l'arrangement prévu.

Je savais que j'avais allumé la torche, et je m'attendais à en souffrir par la suite ; mais je me sentais trop reconnaissante envers ma maîtresse pour l'aide opportune qu'elle m'avait apportée pour m'en soucier beaucoup. Elle me prit alors pour dormir dans une pièce attenante à la sienne. Là, j'étais l'objet de ses soins particuliers, bien que non de son réconfort particulier, car elle passa bien des nuits sans sommeil à veiller sur moi. Parfois je me réveillais, et je la trouvais penchée sur moi. À d'autres moments, elle murmurait à mon oreille, comme si c'était son mari qui me parlait, et écoutait pour voir ce que je répondrais. Si elle me faisait sursauter, en de telles occasions, elle s'éclipsait furtivement ; et le lendemain matin, elle me disait que j'avais parlé dans mon sommeil et me demandait à qui je parlais. À la fin, je commençai à craindre pour ma vie. Elle avait été souvent menacée ; et vous pouvez imaginer, mieux que je ne peux le décrire, quelle sensation désagréable cela doit produire de se réveiller au milieu de la nuit et de trouver une femme jalouse penchée sur soi. Terrible que fût cette expérience, j'avais peur qu'elle ne laisse place à une plus terrible encore.

Ma maîtresse se lassa de ses veilles ; elles ne s'avéraient pas satisfaisantes. Elle changea de tactique. Elle essaya maintenant l'astuce d'accuser mon maître de crime, en ma présence, et donna mon nom comme l'auteur de l'accusation. À mon grand étonnement, il répondit : « Je ne le crois pas ; mais si elle l'a reconnu, c'est que tu l'as torturée pour qu'elle m'expose. » Torturée pour qu'elle l'expose ! Vraiment, Satan n'avait aucune difficulté à distinguer la couleur de son âme ! Je comprenais son but en faisant cette fausse représentation. C'était pour me montrer que je ne gagnais rien en cherchant la protection de ma maîtresse ; que le pouvoir était encore tout entre ses propres mains. Je plaignais Mme Flint. Elle était une seconde épouse, bien plus jeune que son mari ; et le misérable à tête blanche était assez pour éprouver la patience d'une femme plus sage et meilleure. Elle était complètement déjouée et ne savait comment procéder. Elle m'aurait volontiers fait fouetter pour mon prétendu faux serment ; mais, comme je l'ai déjà dit, le docteur ne permettait à personne de me fouetter. Le vieux pécheur était politique. L'application du fouet aurait pu mener à des remarques qui l'auraient exposé aux yeux de ses enfants et petits-enfants. Combien de fois me suis-je réjouie de vivre dans une ville où tous les habitants se connaissaient ! Si j'avais été dans une plantation éloignée, ou perdue parmi la multitude d'une ville bondée, je ne serais pas une femme vivante aujourd'hui.

Les secrets de l'esclavage sont dissimulés comme ceux de l'Inquisition. Mon maître était, à ma connaissance, le père de onze esclaves. Mais les mères osaient-elles dire qui était le père de leurs enfants ? Les autres esclaves osaient-ils y faire allusion, sauf en chuchotements entre eux ? Non, en effet ! Ils connaissaient trop bien les conséquences terribles.

Ma grand-mère ne pouvait s'empêcher de voir des choses qui éveillaient ses soupçons. Elle s'inquiétait pour moi et tenta divers moyens de me racheter ; mais la réponse immuable était toujours répétée : « Linda ne m'appartient pas. Elle est la propriété de ma fille, et je n'ai aucun droit légal de la vendre. » L'homme consciencieux ! Il était trop scrupuleux pour me vendre ; mais il n'avait aucun scrupule à commettre une injustice bien plus grande envers la jeune fille sans défense placée sous sa tutelle en tant que propriété de sa fille. Parfois, mon persécuteur me demandait si j'aimerais être vendue. Je lui répondais que je préférerais être vendue à n'importe qui plutôt que de mener la vie que je menais. En de telles occasions, il prenait l'air d'un individu très offensé et me reprochait mon ingratitude. « Ne t'ai-je pas accueillie dans ma maison et ne t'ai-je pas faite la compagne de mes propres enfants ? » disait-il. « T'ai-je jamais traitée comme une négresse ? Je n'ai jamais permis qu'on te punisse, pas même pour faire plaisir à ta maîtresse. Et voilà la récompense que je reçois, fille ingrate ! » Je répondais qu'il avait ses propres raisons pour me protéger des punitions, et que la conduite qu'il tenait poussait ma maîtresse à me haïr et à me persécuter. Si je pleurais, il disait : « Pauvre enfant ! Ne pleure pas ! Ne pleure pas ! Je vais faire la paix pour toi avec ta maîtresse. Laisse-moi simplement arranger les choses à ma manière. Pauvre fille insensée ! Tu ne sais pas ce qui est bon pour toi. Je te chérirais. Je ferais de toi une dame. Maintenant va, et songe à tout ce que je t'ai promis. »

J'y songeai.

Lecteur, je ne dresse aucun tableau imaginaire des foyers du Sud. Je vous dis la pure vérité. Pourtant, lorsque des victimes échappent à cette bête sauvage qu'est l'Esclavage, les gens du Nord consentent à jouer le rôle de chiens de chasse et traquent le pauvre fugitif jusque dans son repaire, « plein d'ossements de morts et de toute impureté ». Bien plus, ils ne sont pas seulement disposés, mais fiers, de donner leurs filles en mariage à des propriétaires d'esclaves. Les pauvres filles ont des notions romantiques d'un climat ensoleillé et de vignes en fleurs qui, toute l'année, ombragent un foyer heureux. À quelles désillusions sont-elles destinées ! La jeune épouse apprend bientôt que l'époux entre les mains duquel elle a confié son bonheur ne respecte aucunement ses vœux de mariage. Des enfants de toutes nuances de teint jouent avec ses propres beaux bébés, et elle sait trop bien qu'ils sont nés de lui, au sein de sa propre maisonnée. La jalousie et la haine pénètrent le foyer fleuri, qui est dépouillé de son charme.

Les femmes du Sud épousent souvent un homme en sachant qu'il est le père de nombreux petits esclaves. Elles ne s'en préoccupent pas. Elles considèrent ces enfants comme des biens, aussi négociables que les cochons de la plantation ; et il est rare qu'elles ne leur en fassent pas prendre conscience en les faisant passer entre les mains du marchand d'esclaves dès que possible, les éloignant ainsi de leur vue. Je suis heureuse de dire qu'il existe quelques honorables exceptions.

J'ai moi-même connu deux épouses du Sud qui exhortèrent leurs maris à libérer les esclaves envers lesquels ils avaient un « lien de parenté » ; et leur requête fut exaucée. Ces maris rougirent devant la noblesse supérieure de la nature de leurs épouses. Bien qu'elles n'eussent fait que les conseiller de remplir leur devoir, cela força leur respect et rendit leur conduite plus exemplaire. La dissimulation prit fin, et la confiance remplaça la méfiance.

Bien que cette mauvaise institution émousse le sens moral, jusque chez les femmes blanches, dans une mesure effrayante, il n'est pas tout à fait éteint. J'ai entendu des dames du Sud dire à propos de Monsieur Un Tel : « Il ne trouve pas seulement honteux d'être le père de ces petits nègres, mais il n'a même pas honte de se dire leur maître. Je déclare que de telles choses ne devraient être tolérées dans aucune société décente ! »

VII. L'Amant.

Pourquoi l'esclave aime-t-il jamais ? Pourquoi permettre aux vrilles du cœur de s'enrouler autour d'objets qui peuvent à tout moment être arrachés par la main de la violence ? Lorsque les séparations surviennent par la main de la mort, l'âme pieuse peut s'incliner avec résignation et dire : « Non pas ma volonté, mais la tienne soit faite, ô Seigneur ! » Mais quand la main impitoyable de l'homme porte le coup, sans se soucier de la misère qu'il cause, il est difficile d'être soumis. Je ne raisonnais pas ainsi quand j'étais une jeune fille. La jeunesse est la jeunesse. J'aimais, et je me berçais de l'espoir que les sombres nuages autour de moi auraient une doublure argentée. J'oubliais que dans la terre de ma naissance, les ombres sont trop denses pour que la lumière y pénètre. Une terre

« Où le rire n'est pas joie ; ni la pensée l'esprit ; Ni les mots un langage ; ni même les hommes l'humanité. Où les cris répondent aux malédictions, les hurlements aux coups, Et où chacun est torturé dans son enfer personnel. »

Il y avait dans le voisinage un jeune charpentier de couleur, un homme né libre. Nous nous étions bien connus durant l'enfance et nous étions fréquemment rencontrés par la suite. Nous nous étions attachés l'un à l'autre, et il me proposa de m'épouser. Je l'aimais avec toute l'ardeur du premier amour d'une jeune fille. Mais quand je réfléchissais au fait que j'étais esclave et que les lois n'autorisaient aucunement le mariage de telles personnes, mon cœur sombrait en moi. Mon amant voulait m'acheter ; mais je savais que le Dr Flint était un homme trop obstiné et arbitraire pour consentir à cet arrangement. De sa part, j'étais certaine d'essuyer toutes sortes d'oppositions, et je n'avais rien à espérer de ma maîtresse. Elle aurait été ravie de se débarrasser de moi, mais pas de cette manière. Cela aurait soulagé son esprit d'un fardeau si elle m'avait vue vendue dans un État lointain, mais si je m'étais mariée près de chez moi, j'aurais été tout autant sous la puissance de son mari que je l'avais été auparavant — car l'époux d'une esclave n'a aucun pouvoir pour la protéger. De plus, ma maîtresse, comme beaucoup d'autres, semblait penser que les esclaves n'avaient aucun droit à leurs propres liens familiaux ; qu'ils n'étaient créés que pour servir la famille de la maîtresse. J'ai une fois entendu celle-ci maltraiter une jeune esclave qui lui disait qu'un homme de couleur voulait faire d'elle son épouse. « Je te ferai écorcher et mariner, ma belle, dit-elle, si jamais je t'entends mentionner ce sujet à nouveau. Supposes-tu que je te laisserai m'occuper de mes enfants avec les enfants de ce nègre ? » La jeune fille à qui elle disait cela avait un enfant mulâtre, naturellement non reconnu par son père. Le pauvre homme noir qui l'aimait aurait été fier de reconnaître sa progéniture sans défense.

Nombreuses et anxieuses furent les pensées que je fis tourner dans mon esprit. Je ne savais que faire. Par-dessus tout, je désirais épargner à mon amant les insultes qui avaient si profondément blessé ma propre âme. J'en parlai avec ma grand-mère et lui fis part d'une partie de mes craintes. Je n'osais pas lui dire le pire. Elle soupçonnait depuis longtemps que tout n'allait pas bien, et si je confirmais ses soupçons, je savais qu'une tempête se lèverait qui causerait l'anéantissement de tous mes espoirs.

Ce rêve amoureux avait été mon soutien à travers de nombreuses épreuves ; et je ne pouvais supporter de courir le risque de le voir soudainement dissipé. Il y avait une dame dans le voisinage, une amie particulière du Dr Flint, qui visitait souvent la maison. J'avais un grand respect pour elle, et elle avait toujours manifesté un intérêt amical à mon égard. Grand-mère pensait qu'elle aurait une grande influence sur le docteur. J'allai voir cette dame et lui contai mon histoire. Je lui dis que j'étais consciente que le fait que mon amant soit un homme né libre constituerait une grande objection ; mais il voulait m'acheter ; et si le Dr Flint consentait à cet arrangement, j'étais sûre qu'il serait prêt à payer n'importe quel prix raisonnable. Elle savait que Mme Flint ne m'aimait pas ; par conséquent, je pris la liberté de suggérer que peut-être ma maîtresse approuverait que je sois vendue, puisque cela la débarrasserait de moi. La dame écouta avec une aimable sympathie et promit de faire tout son possible pour soutenir mes vœux. Elle eut un entretien avec le docteur, et je crois qu'elle plaida ma cause avec ferveur ; mais ce fut en vain.

Comme je redoutais mon maître désormais ! À chaque minute, je m'attendais à être convoquée en sa présence ; mais la journée passa et je n'eus aucune nouvelle de lui. Le lendemain matin, un message me fut apporté : « Le maître vous demande dans son étude. » Je trouvai la porte entrouverte et je restai un instant à contempler l'homme odieux qui revendiquait le droit de me gouverner, corps et âme. J'entrai et tentai de paraître calme. Je ne voulais pas qu'il sache à quel point mon cœur saignait. Il me regarda fixement, avec une expression qui semblait dire : « J'ai bien envie de te tuer sur-le-champ. » Enfin, il rompit le silence, ce qui fut un soulagement pour nous deux.

« Ainsi, tu veux te marier, n'est-ce pas ? dit-il, et avec un nègre libre. »

« Oui, monsieur. »

« Eh bien, je vais bientôt te convaincre si je suis ton maître, ou ce nègre que tu honores tant. Si tu dois avoir un mari, tu peux te contenter de l'un de mes esclaves. »

Quelle situation serait la mienne, en tant qu'épouse de l'un de ses esclaves, même si mon cœur avait été intéressé !

Je répondis : « Ne supposez-vous pas, monsieur, qu'une esclave puisse avoir une préférence en matière de mariage ? Supposez-vous que tous les hommes sont identiques pour elle ? »

« Aimes-tu ce nègre ? » dit-il brusquement.

« Oui, monsieur. »

« Comment oses-tu me dire cela ! » s'exclama-t-il, dans une grande colère. Après une courte pause, il ajouta : « Je pensais que tu avais plus d'estime pour toi-même ; que tu te sentais au-dessus des insultes de tels chiots. »

Je répondis : « S'il est un chiot, je suis un chiot, car nous sommes tous deux de la race noire. Il est juste et honorable pour nous de nous aimer. L'homme que vous appelez un chiot ne m'a jamais insultée, monsieur ; et il ne m'aimerait pas s'il ne croyait pas que je suis une femme vertueuse. »

Il bondit sur moi comme un tigre et me donna un coup assommant. C'était la première fois qu'il me frappait ; et la peur ne me permit pas de maîtriser ma colère. Lorsque j'eus un peu récupéré, je m'écriai : « Vous m'avez frappée parce que je vous ai répondu honnêtement. Comme je vous méprise ! »

Il y eut un silence de quelques minutes. Peut-être décidait-il quelle serait ma punition ; ou peut-être voulait-il me laisser le temps de réfléchir à ce que j'avais dit, et à qui je l'avais dit. Finalement, il demanda : « Sais-tu ce que tu as dit ? »

« Oui, monsieur ; mais votre traitement m'y a poussée. »

« Sais-tu que j'ai le droit de faire ce que je veux de toi — que je peux te tuer, si cela me plaît ? »

« Vous avez essayé de me tuer, et je voudrais que vous l'ayez fait ; mais vous n'avez pas le droit de faire ce que vous voulez de moi. »

« Silence ! » s'exclama-t-il d'une voix tonitruante. « Par le ciel, fille, tu t'oublies trop ! Es-tu folle ? Si c'est le cas, je te ramènerai vite à la raison. Penses-tu qu'un autre maître supporterait ce que j'ai supporté de toi ce matin ? Bien des maîtres t'auraient tuée sur-le-champ. Aimerais-tu être envoyée en prison pour ton insolence ? »

« Je sais que j'ai été irrespectueuse, monsieur, répondis-je ; mais c'est vous qui m'y avez poussée ; je n'ai pas pu m'en empêcher. Quant à la prison, j'y trouverais plus de paix que je n'en ai ici. »

« Tu mérites d'y aller, dit-il, et d'être traitée de telle sorte que tu oublierais le sens du mot paix. Cela te ferait du bien. Cela te ferait perdre tes prétentions. Mais je ne suis pas encore prêt à t'y envoyer, malgré ton ingratitude pour toute ma bonté et ma patience. Tu as été le fléau de ma vie. J'ai voulu te rendre heureuse, et j'ai été payé par la plus vile ingratitude ; mais bien que tu aies prouvé que tu es incapable d'apprécier ma bonté, je serai indulgent envers toi, Linda. Je te donne une dernière chance de racheter ton caractère. Si tu te conduis bien et fais ce que j'exige, je te pardonnerai et te traiterai comme je l'ai toujours fait ; mais si tu me désobéis, je te punirai comme je punirais le plus vil esclave de ma plantation. Ne me laisse plus jamais entendre le nom de ce type. Si jamais j'apprends que tu lui parles, je vous fouetterai tous les deux ; et si je le prends à rôder autour de ma propriété, je le tuerai aussi vite qu'un chien. Entends-tu ce que je dis ? Je vais t'apprendre une leçon sur le mariage et les nègres libres ! Maintenant va, et que ce soit la dernière fois que j'aie l'occasion de te parler de ce sujet. »

Lecteur, avez-vous jamais haï ? J'espère que non. Je ne l'ai fait qu'une fois ; et j'espère ne jamais recommencer. Quelqu'un a appelé cela « l'atmosphère de l'enfer » ; et je crois qu'il en est ainsi.

Pendant une quinzaine de jours, le docteur ne m'adressa pas la parole. Il pensait m'humilier ; me faire sentir que je m'étais déshonorée en recevant les honorables avances d'un homme de couleur respectable, plutôt que les viles propositions d'un homme blanc. Mais bien que ses lèvres dédaignent de s'adresser à moi, ses yeux étaient très loquaces. Aucun animal n'a jamais surveillé sa proie plus attentivement qu'il ne m'a surveillée. Il savait que je savais écrire, bien qu'il n'ait pas réussi à me faire lire ses lettres ; et il était désormais tourmenté à l'idée que je puisse échanger des courriers avec un autre homme. Au bout d'un moment, il se lassa du silence ; et j'en fus désolée. Un matin, alors qu'il traversait le hall pour sortir, il parvint à glisser un mot dans ma main. Je pensai qu'il valait mieux le lire et m'épargner le tourment de l'entendre me le lire. Il exprimait des regrets pour le coup qu'il m'avait donné, et me rappelait que j'étais seule responsable de cette affaire. Il espérait que j'étais convaincue du tort que je me faisais en m'attirant son mécontentement. Il écrivait qu'il avait pris la décision d'aller en Louisiane ; qu'il emmènerait plusieurs esclaves avec lui, et qu'il comptait que je sois du nombre. Ma maîtresse resterait là où elle était ; par conséquent, je n'aurais rien à craindre de ce côté-là. Si je méritais sa bonté, il m'assurait qu'elle serait prodiguée sans compter. Il me suppliait de réfléchir à la question et de répondre le lendemain.

Le matin suivant, je fus appelée pour porter une paire de ciseaux dans sa chambre. Je les posai sur la table, avec la lettre à côté. Il pensa qu'il s'agissait de ma réponse et ne me rappela pas. J'allai comme d'habitude accompagner ma jeune maîtresse à l'école et en revenir. Il me croisa dans la rue et m'ordonna de passer à son bureau sur le chemin du retour. Quand j'entrai, il me montra sa lettre et me demanda pourquoi je n'y avais pas répondu. Je répondis : « Je suis la propriété de votre fille, et il est en votre pouvoir de m'envoyer, ou de m'emmener, où bon vous semble. » Il dit qu'il était très heureux de me trouver si disposée à partir, et que nous partirions au début de l'automne. Il avait une grande clientèle en ville, et je pensais plutôt qu'il avait inventé cette histoire simplement pour m'effrayer. Quoi qu'il en soit, j'étais déterminée à ne jamais aller en Louisiane avec lui.

L'été passa, et au début de l'automne, le fils aîné du Dr Flint fut envoyé en Louisiane pour examiner le pays, en vue d'une émigration. Cette nouvelle ne m'inquiéta pas. Je savais très bien que je ne serais pas envoyée avec lui. Le fait que je n'aie pas été emmenée à la plantation avant cette époque était dû à la présence de son fils. Il était jaloux de son fils ; et la jalousie envers le régisseur l'avait empêché de me punir en m'envoyant travailler dans les champs. Est-il étrange que je ne sois pas fière de ces protecteurs ? Quant au régisseur, c'était un homme pour qui j'avais moins de respect que pour un chien de chasse.

Le jeune M. Flint ne rapporta pas un rapport favorable de la Louisiane, et je n'entendis plus parler de ce projet. Peu après, mon amant me rencontra au coin de la rue, et je m'arrêtai pour lui parler. En levant les yeux, je vis mon maître qui nous observait depuis sa fenêtre. Je rentrai en courant, tremblante de peur. Je fus appelée immédiatement dans sa chambre. Il m'accueillit par un coup. « Quand la maîtresse doit-elle se marier ? » dit-il d'un ton railleur. Une pluie de jurons et d'imprécations suivit. Comme je fus reconnaissante que mon amant soit un homme libre ! Que mon tyran n'ait aucun pouvoir pour le fouetter pour m'avoir parlé dans la rue !

Encore et encore, je méditais sur la manière dont tout cela finirait. Il n'y avait aucun espoir que le docteur consente à me vendre, à quelque condition que ce soit. Il avait une volonté de fer et était déterminé à me garder et à me vaincre. Mon amant était un homme intelligent et pieux. Même s'il avait pu obtenir la permission de m'épouser alors que j'étais esclave, le mariage ne lui aurait donné aucun pouvoir pour me protéger de mon maître. Cela l'aurait rendu malheureux de témoigner des insultes auxquelles j'aurais été soumise. Et puis, si nous avions des enfants, je savais qu'ils devaient « suivre la condition de la mère ». Quel terrible fléau ce serait sur le cœur d'un père libre et intelligent ! Pour son bien, je sentais que je ne devais pas lier son sort à mon propre destin malheureux. Il devait aller à Savannah pour s'occuper d'un petit bien laissé par un oncle ; et aussi dur qu'il fût d'en prendre mon parti, je l'implorai ardemment de ne pas revenir. Je lui conseillai d'aller dans les États libres, où sa langue ne serait pas liée, et où son intelligence lui serait plus utile. Il me quitta, espérant toujours que le jour viendrait où je pourrais être achetée. Pour moi, la lampe de l'espoir s'était éteinte. Le rêve de ma jeunesse était terminé. Je me sentais seule et désolée.

Cependant, je n'étais pas dépouillée de tout. J'avais toujours ma bonne grand-mère et mon frère affectueux. Quand il passait ses bras autour de mon cou et me regardait dans les yeux, comme pour y lire les troubles que je n'osais pas dire, je sentais qu'il me restait encore quelque chose à aimer. Mais même cette émotion agréable était glacée par la réflexion qu'il pouvait m'être arraché à tout moment, par quelque caprice soudain de mon maître. S'il avait su combien nous nous aimions, je pense qu'il aurait exulté à l'idée de nous séparer. Nous projetions souvent ensemble comment nous pourrions gagner le Nord. Mais, comme le faisait remarquer William, de telles choses sont plus faciles à dire qu'à faire. Mes mouvements étaient très étroitement surveillés, et nous n'avions aucun moyen d'obtenir de l'argent pour couvrir nos dépenses. Quant à grand-mère, elle était fermement opposée à ce que ses enfants entreprennent un tel projet. Elle n'avait pas oublié les souffrances du pauvre Benjamin, et elle craignait que si un autre enfant tentait de s'échapper, il ne subisse un sort similaire ou pire. Pour moi, rien ne semblait plus effroyable que ma vie actuelle. Je me disais : « William doit être libre. Il ira dans le Nord, et je le suivrai. » Bien des sœurs esclaves ont formé les mêmes plans.

Les propriétaires d'esclaves s'enorgueillissent d'être des hommes honorables ; mais si vous entendiez les énormes mensonges qu'ils racontent à leurs esclaves, vous auriez peu de respect pour leur véracité. J'ai parlé en termes clairs. Pardonnez-moi. Je ne saurais employer un terme plus doux. Lorsqu'ils se rendent dans le Nord et qu'ils rentrent chez eux, ils parlent à leurs esclaves des fugitifs qu'ils ont vus, et les décrivent comme étant dans la condition la plus déplorable. Un propriétaire d'esclaves m'a dit un jour qu'il avait vu une amie à moi, une fugitive, à New York, et qu'elle l'avait supplié de la ramener à son maître, car elle mourait littéralement de faim ; que, bien des jours, elle n'avait qu'une pomme de terre froide à manger, et qu'à d'autres moments, elle ne pouvait rien obtenir du tout. Il a dit qu'il avait refusé de l'emmener, car il savait que son maître ne le remercierait pas d'avoir ramené une telle misérable créature chez lui. Il a conclu en me disant : « C'est là le châtiment qu'elle s'est attiré pour avoir fui un maître bienveillant. »

Toute cette histoire était fausse. J'ai séjourné par la suite chez cette amie à New York, et je l'ai trouvée dans des conditions confortables. Elle n'avait jamais eu la moindre pensée de vouloir retourner en esclavage. Beaucoup d'esclaves croient à de telles histoires et pensent qu'il ne vaut pas la peine d'échanger l'esclavage contre un genre de liberté aussi dur. Il est difficile de persuader ces gens que la liberté pourrait faire d'eux des hommes utiles et leur permettre de protéger leurs femmes et leurs enfants. Si ces païens dans notre pays chrétien avaient reçu autant d'instruction que certains Hindous, ils penseraient autrement. Ils sauraient que la liberté a plus de prix que la vie. Ils commenceraient à comprendre leurs propres capacités et s'efforceraient de devenir des hommes et des femmes.

Mais tant que les États libres maintiennent une loi qui rejette les fugitifs dans l'esclavage, comment les esclaves peuvent-ils se résoudre à devenir des hommes ? Il en est qui s'efforcent de protéger leurs femmes et leurs filles des insultes de leurs maîtres ; mais ceux qui ont de tels sentiments ont eu des avantages au-dessus de la masse générale des esclaves. Ils ont été partiellement civilisés et christianisés par des circonstances favorables. Certains sont assez audacieux pour exprimer de tels sentiments à leurs maîtres. Oh, s'il y en avait davantage !

Certaines pauvres créatures ont été tellement brutalisées par le fouet qu'elles s'éclipseront pour laisser à leurs maîtres le libre accès à leurs femmes et à leurs filles. Pensez-vous que cela prouve que l'homme noir appartient à un ordre d'êtres inférieur ? Que seriez-vous, si vous étiez né et aviez grandi esclave, avec des générations d'esclaves pour ancêtres ? J'admets que l'homme noir est inférieur. Mais qu'est-ce qui le rend ainsi ? C'est l'ignorance dans laquelle les hommes blancs le contraignent à vivre ; c'est le fouet torturant qui fouette la virilité hors de lui ; ce sont les féroces chiens de chasse du Sud, et les chiens de chasse humains à peine moins cruels du Nord, qui font appliquer la loi sur les esclaves fugitifs. Ils font le travail.

Les gentlemen du Sud se livrent aux expressions les plus méprisantes au sujet des Yankees, tandis que ces derniers, de leur côté, consentent à faire le travail le plus vil pour eux, tel que celui que les féroces chiens de chasse et les méprisés chasseurs de nègres sont employés à faire chez eux. Quand les gens du Sud vont dans le Nord, ils sont fiers de leur faire honneur ; mais l'homme du Nord n'est pas le bienvenu au sud de la ligne Mason et Dixon, à moins qu'il ne supprime toute pensée et tout sentiment en contradiction avec leur « institution particulière ». Et il ne suffit pas de se taire. Les maîtres ne sont pas satisfaits, à moins d'obtenir un degré de soumission plus grand que cela ; et ils sont généralement exaucés. Respectent-ils le Nordiste pour cela ? Je ne le crois pas. Même les esclaves méprisent « un homme du Nord avec des principes du Sud » ; et c'est la classe qu'ils voient généralement. Lorsque les gens du Nord vont s'installer dans le Sud, ils se révèlent être des élèves très aptes. Ils absorbent bientôt les sentiments et les dispositions de leurs voisins, et surpassent généralement leurs professeurs. Des deux, ils sont proverbialement les maîtres les plus durs.

Ils semblent satisfaire leur conscience avec la doctrine selon laquelle Dieu a créé les Africains pour être des esclaves. Quel libelle contre le Père céleste, qui « a fait d'un seul sang toutes les nations des hommes » ! Et puis, qui sont les Africains ? Qui peut mesurer la quantité de sang anglo-saxon qui coule dans les veines des esclaves américains ?

J'ai parlé des peines que les propriétaires d'esclaves se donnent pour donner à leurs esclaves une mauvaise opinion du Nord ; mais, malgré cela, les esclaves intelligents sont conscients qu'ils ont beaucoup d'amis dans les États libres. Même les plus ignorants ont quelques notions confuses à ce sujet. Ils savaient que je savais lire ; et on me demandait souvent si j'avais vu quelque chose dans les journaux à propos des gens blancs là-bas, dans le grand Nord, qui essayaient d'obtenir leur liberté pour eux. Certains croient que les abolitionnistes les ont déjà rendus libres, et que c'est établi par la loi, mais que leurs maîtres empêchent la loi d'entrer en vigueur. Une femme m'a suppliée d'obtenir un journal et de le lui lire. Elle a dit que son mari lui avait raconté que les gens noirs avaient envoyé un message à la reine de l’Amérique pour lui dire qu'ils étaient tous des esclaves ; qu'elle ne l'a pas cru et qu'elle est allée à Washington pour voir le président à ce sujet. Ils se sont disputés ; elle a tiré son épée sur lui et a juré qu'il devait l'aider à les rendre tous libres.

Cette pauvre femme ignorante pensait que l'Amérique était gouvernée par une reine, à laquelle le président était subordonné. Je souhaiterais que le président fût subordonné à la reine Justice.

IX. Esquisses de propriétaires d'esclaves voisins.

Il y avait dans le pays, non loin de chez nous, un planteur que j'appellerai M. Litch. C'était un homme mal élevé, sans éducation, mais très riche. Il possédait six cents esclaves, dont il ne connaissait pas la plupart de vue. Sa vaste plantation était gérée par des surveillants bien payés. Il y avait une prison et un poteau de supplice sur ses terres ; et quelles que soient les cruautés qui y étaient perpétrées, elles passaient sans commentaire. Il était si efficacement protégé par sa grande richesse qu'il n'avait à rendre de comptes pour aucun de ses crimes, pas même pour meurtre.

Diverses étaient les punitions auxquelles on avait recours. Une de ses favorites consistait à attacher une corde autour du corps d'un homme et à le suspendre au-dessus du sol. Un feu était allumé sous lui, auquel était suspendu un morceau de lard. À mesure qu'il cuisait, les gouttes de graisse bouillante tombaient continuellement sur la chair nue. Sur sa propre plantation, il exigeait une obéissance très stricte au huitième commandement. Mais les déprédations chez les voisins étaient tolérables, pourvu que le coupable parvienne à échapper à la détection ou au soupçon. Si un voisin portait une accusation de vol contre l'un de ses esclaves, il était rabroué par le maître, qui lui assurait que ses esclaves avaient assez de tout chez eux et n'avaient aucune incitation à voler. Sitôt le dos du voisin tourné, l'accusé était recherché et fouetté pour son manque de discrétion. Si un esclave lui volait ne serait-ce qu'une livre de viande ou un boisseau de maïs, si la découverte suivait, il était mis aux chaînes et emprisonné, et maintenu ainsi jusqu'à ce que sa forme fût atténuée par la faim et la souffrance.

Une crue emporta un jour sa cave à vin et son garde-manger à des kilomètres de la plantation. Quelques esclaves suivirent et récupérèrent des morceaux de viande et des bouteilles de vin. Deux furent découverts ; un jambon et un peu d'alcool ayant été trouvés dans leurs huttes. Ils furent convoqués par leur maître. Aucun mot ne fut prononcé, mais une massue les abattit au sol. Une boîte grossière fut leur cercueil, et leur enterrement fut celui d'un chien. Rien ne fut dit.

Le meurtre était si courant sur sa plantation qu'il craignait de rester seul après la tombée de la nuit. Il aurait pu croire aux fantômes.

Son frère, sinon égal en richesse, était au moins égal en cruauté. Ses chiens de chasse étaient bien dressés. Leur chenil était spacieux et une terreur pour les esclaves. Ils étaient lâchés sur un fugitif et, s'ils le pistaient, ils arrachaient littéralement la chair de ses os. Quand ce propriétaire d'esclaves mourut, ses cris et ses gémissements furent si effrayants qu'ils consternèrent ses propres amis. Ses derniers mots furent : « Je vais en enfer ; enterrez mon argent avec moi. »

Après sa mort, ses yeux restèrent ouverts. Pour maintenir les paupières fermées, des dollars en argent furent posés dessus. Ils furent enterrés avec lui. De cette circonstance, une rumeur se répandit selon laquelle son cercueil était rempli d'argent. Trois fois sa tombe fut ouverte et son cercueil retiré. La dernière fois, son corps fut trouvé sur le sol, et une nuée de vautours le picorait. Il fut de nouveau enterré, et une sentinelle fut placée sur sa tombe. Les coupables ne furent jamais découverts.

La cruauté est contagieuse dans les communautés non civilisées. M. Conant, un voisin de M. Litch, revint de la ville un soir dans un état d'ébriété partielle. Son domestique personnel l'offensa. Il fut dépouillé de ses vêtements, à l'exception de sa chemise, fouetté et attaché à un grand arbre devant la maison. C'était une nuit d'hiver orageuse. Le vent soufflait un froid glacial, et les branches du vieil arbre craquaient sous la neige fondue qui tombait. Un membre de la famille, craignant qu'il ne meure de froid, supplia qu'on le détache ; mais le maître ne voulut rien entendre. Il y resta trois heures ; et, quand il fut détaché, il était plus mort que vif. Un autre esclave, qui vola un cochon à ce maître pour apaiser sa faim, fut terriblement flagellé. Dans un accès de désespoir, il tenta de s'enfuir. Mais au bout de deux milles, il était si faible par la perte de sang qu'il se crut mourant. Il avait une femme, et il brûlait d'envie de la voir une fois de plus. Trop malade pour marcher, il rampa sur cette longue distance sur ses mains et ses genoux. Quand il atteignit la propriété de son maître, c'était la nuit. Il n'avait pas la force de se lever et d'ouvrir la porte. Il gémissait et tentait d'appeler à l'aide. J'avais une amie vivant dans la même famille. Enfin, son cri lui parvint. Elle sortit et trouva l'homme prostré à la porte. Elle courut vers la maison pour chercher de l'aide, et deux hommes revinrent avec elle. Ils le portèrent à l'intérieur et le déposèrent sur le sol. Le dos de sa chemise n'était qu'un caillot de sang. À l'aide de saindoux, mon amie le décolla de la chair à vif. Elle le pansa, lui donna une boisson fraîche et le laissa se reposer. Le maître dit qu'il méritait cent coups de fouet de plus. Quand son propre travail lui fut volé, il avait volé de la nourriture pour apaiser sa faim. C'était là son crime.

Une autre voisine était Mme Wade. À aucune heure du jour il n'y avait de répit pour le fouet dans ses locaux. Ses travaux commençaient à l'aube et ne cessaient que bien après la tombée de la nuit. La grange était son lieu de torture particulier. Là, elle fouettait les esclaves avec la force d'un homme. Une vieille esclave à elle m'a dit un jour : « C'est l'enfer dans la maison de la maîtresse. On dirait que je ne peux jamais en sortir. Jour et nuit, je prie pour mourir. »

La maîtresse mourut avant la vieille femme et, à l'agonie, supplia son mari de ne permettre à aucun de ses esclaves de la regarder après sa mort. Une esclave qui avait nourri ses enfants, et qui avait encore un enfant à sa charge, saisit sa chance et se glissa avec lui dans ses bras dans la chambre où reposait sa maîtresse morte. Elle la contempla un moment, puis leva la main et lui asséna deux coups sur le visage, en disant : « Le diable te tient maintenant ! » Elle oublia que l'enfant regardait. Il commençait tout juste à parler ; et il dit à son père : « J'ai vu maman, et mammy a frappé maman, comme ça », frappant son propre visage de sa petite main. Le maître fut surpris. Il ne pouvait imaginer comment la nourrice avait pu accéder à la chambre où gisait le cadavre ; car il gardait la porte verrouillée. Il l'interrogea. Elle avoua que ce que l'enfant avait dit était vrai et raconta comment elle s'était procuré la clé. Elle fut vendue en Géorgie.

Dans mon enfance, j'ai connu une esclave précieuse, nommée Charity, et je l'aimais, comme tous les enfants. Sa jeune maîtresse se maria et l'emmena en Louisiane. Son petit garçon, James, fut vendu à un maître d'un bon genre. Celui-ci s'endetta, et James fut vendu à nouveau à un riche propriétaire d'esclaves, connu pour sa cruauté. Avec cet homme, il grandit jusqu'à l'âge adulte, recevant le traitement d'un chien. Après un sévère fouettage, pour s'épargner d'autres coups de fouet dont il était menacé, il s'enfuit dans les bois. Il était dans un état des plus misérables — coupé par la peau de vache, à moitié nu, à moitié affamé, et sans les moyens de se procurer une croûte de pain.

Quelques semaines après son évasion, il fut capturé, ligoté et ramené à la plantation de son maître. Cet homme considérait que la punition dans sa prison, au pain et à l'eau, après avoir reçu des centaines de coups de fouet, était trop douce pour l'offense du pauvre esclave. Par conséquent, il décida, une fois que le surveillant l'aurait fouetté à sa satisfaction, de le faire placer entre les vis de l'égreneuse à coton, pour y rester aussi longtemps qu'il avait été dans les bois. Cette misérable créature fut coupée avec le fouet de la tête aux pieds, puis lavée avec de la saumure forte, pour empêcher la chair de se gangréner et la faire cicatriser plus tôt qu'elle ne l'aurait fait autrement. Il fut ensuite mis dans l'égreneuse à coton, qui fut vissée, ne lui laissant que la place de se tourner sur le côté quand il ne pouvait pas s'allonger sur le dos. Chaque matin, un esclave était envoyé avec un morceau de pain et un bol d'eau, qui étaient placés à portée du pauvre bougre. L'esclave avait pour consigne, sous peine de sévère punition, de ne pas lui parler.

Quatre jours passèrent, et l'esclave continua d'apporter le pain et l'eau. Le deuxième matin, il trouva le pain mangé, mais l'eau intacte. Lorsqu'il eut été dans la presse pendant quatre jours et cinq nuits, l'esclave informa son maître que l'eau n'avait pas été utilisée depuis quatre matins et qu'une odeur horrible émanait de l'égreneuse. Le surveillant fut envoyé pour examiner la situation. Quand la presse fut dévissée, le corps mort fut trouvé partiellement mangé par des rats et de la vermine. Peut-être les rats qui dévoraient son pain l'avaient-ils rongé avant que la vie ne soit éteinte. Pauvre Charity ! Grand-mère et moi nous demandions souvent comment son cœur affectueux supporterait la nouvelle, si jamais elle apprenait le meurtre de son fils. Nous avions connu son mari, et savions que James lui ressemblait en virilité et en intelligence. C'étaient ces qualités qui rendaient si difficile pour lui d'être un esclave de plantation. Ils le mirent dans une boîte grossière et l'enterrèrent avec moins de sentiment qu'on en aurait manifesté pour un vieux chien de maison. Personne ne posa de questions. Il était un esclave ; et le sentiment était que le maître avait le droit de faire ce qu'il voulait de sa propre propriété. Et que lui importait la valeur d'un esclave ? Il en avait des centaines. Quand ils avaient terminé leur labeur quotidien, ils devaient se dépêcher de manger leurs petites bouchées et être prêts à éteindre leurs torches de pin avant neuf heures, quand le surveillant faisait ses rondes de patrouille. Il entrait dans chaque cabane, pour voir que les hommes et leurs femmes étaient allés se coucher ensemble, de peur que les hommes, par surmenage, ne s'endorment dans le coin de la cheminée et n'y restent jusqu'à ce que le cornet du matin les appelle à leur tâche quotidienne. Les femmes sont considérées comme n'ayant aucune valeur, à moins qu'elles n'augmentent continuellement le cheptel de leur propriétaire. Elles sont mises sur un pied d'égalité avec les animaux. Ce même maître abattit d'une balle dans la tête une femme qui s'était enfuie et avait été ramenée à lui. Personne ne lui demanda de comptes. Si un esclave résistait au fouettage, les chiens de chasse étaient lâchés et lancés sur lui pour arracher sa chair de ses os. Le maître qui faisait ces choses était hautement éduqué et qualifié de parfait gentleman. Il se vantait aussi du nom et du rang de chrétien, bien que Satan n'ait jamais eu de plus fidèle disciple.

Je pourrais parler d'autres propriétaires d'esclaves aussi cruels que ceux que j'ai décrits. Ils ne sont pas des exceptions à la règle générale. Je ne dis pas qu'il n'existe pas de propriétaires d'esclaves humains. De tels caractères existent, malgré les influences endurcissantes qui les entourent. Mais ils sont « comme les visites des anges : rares et espacées ».

J'ai connu une jeune dame qui était l'un de ces spécimens rares. Elle était orpheline et avait hérité comme esclaves une femme et ses six enfants. Leur père était un homme libre. Ils avaient leur propre maison confortable, parents et enfants vivant ensemble. La mère et la fille aînée servaient leur maîtresse pendant la journée, et la nuit retournaient à leur demeure, qui était sur les lieux. La jeune dame était très pieuse, et il y avait une certaine réalité dans sa religion. Elle enseignait à ses esclaves à mener des vies pures, et souhaitait qu'ils jouissent du fruit de leur propre travail. Sa religion n'était pas un apparat revêtu pour le dimanche, et mis de côté jusqu'à ce que le dimanche revienne. La fille aînée de la mère esclave était promise en mariage à un homme libre ; et la veille du mariage, cette bonne maîtresse l'émancipa, afin que son mariage pût avoir la sanction de la loi.

La rumeur disait que cette jeune dame chérissait une affection non partagée pour un homme qui avait résolu de se marier pour la fortune. Avec le temps, un riche oncle à elle mourut. Il laissa six mille dollars à ses deux fils qu'il avait eus d'une femme de couleur, et le reste de ses biens à cette nièce orpheline. Le métal attira bientôt l'aimant. La dame et sa bourse bien garnie devinrent les siennes. Elle offrit d'affranchir ses esclaves — leur disant que son mariage pourrait entraîner des changements inattendus dans leur destin, et qu'elle souhaitait assurer leur bonheur. Ils refusèrent de prendre leur liberté, disant qu'elle avait toujours été leur meilleure amie, et qu'ils ne pourraient être aussi heureux nulle part qu'avec elle. Je ne fus pas surprise. Je les avais souvent vus dans leur foyer confortable, et je pensais que toute la ville ne contenait pas une famille plus heureuse. Ils n'avaient jamais ressenti l'esclavage ; et, quand il fut trop tard, ils furent convaincus de sa réalité.

Quand le nouveau maître réclama cette famille comme sa propriété, le père devint furieux et alla demander protection à sa maîtresse. « Je ne peux rien faire pour vous maintenant, Harry », dit-elle. « Je n'ai plus le pouvoir que j'avais il y a une semaine. J'ai réussi à obtenir la liberté de votre femme ; mais je ne peux l'obtenir pour vos enfants. » Le père malheureux jura que personne ne lui enlèverait ses enfants. Il les cacha dans les bois pendant quelques jours ; mais ils furent découverts et emmenés. Le père fut mis en prison, et les deux plus grands garçons vendus en Géorgie. Une petite fille, trop jeune pour être utile à son maître, fut laissée avec la mère misérable. Les trois autres furent emmenés à la plantation de leur maître. L'aînée devint bientôt mère, et, quand la femme du propriétaire d'esclaves regarda le bébé, elle pleura amèrement. Elle savait que son propre mari avait violé la pureté qu'elle avait si soigneusement inculquée. Elle eut un second enfant de son maître, puis il la vendit, elle et sa progéniture, à son frère. Elle porta deux enfants au frère, et fut vendue à nouveau. La sœur suivante devint folle. La vie qu'elle fut contrainte de mener la rendit folle. La troisième devint la mère de cinq filles. Avant la naissance de la quatrième, la pieuse maîtresse mourut. Jusqu'au bout, elle rendit aux esclaves toute la bienveillance que ses circonstances malheureuses permettaient. Elle s'en alla paisiblement, heureuse de fermer les yeux sur une vie qui avait été rendue si misérable par l'homme qu'elle aimait.

Cet homme dilapida la fortune qu'il avait reçue et chercha à rétablir ses affaires par un second mariage ; mais, s'étant retiré après une nuit d'ivrognerie, il fut trouvé mort au matin. Il était qualifié de bon maître ; car il nourrissait et vêtait ses esclaves mieux que la plupart des maîtres, et le fouet ne s'entendait pas sur sa plantation aussi fréquemment que sur beaucoup d'autres. S'il n'y avait pas eu l'esclavage, il aurait été un meilleur homme, et sa femme une femme plus heureuse.

Nulle plume ne peut donner une description adéquate de la corruption omniprésente.

La licence et la crainte. Le fouet et les propos orduriers de son maître et de ses fils sont ses maîtres à elles. Lorsqu’elle atteint quatorze ou quinze ans, son propriétaire, ou ses fils, ou le régisseur, ou peut-être tous ensemble, commencent à la corrompre avec des présents. Si ceux-ci ne parviennent pas à leurs fins, elle est fouettée ou affamée jusqu’à ce qu’elle se soumette à leur volonté. Il se peut que des principes religieux lui aient été inculqués par une pieuse mère ou grand-mère, ou par quelque bonne maîtresse ; il se peut qu’elle ait un amoureux dont l’estime et la tranquillité d’esprit lui sont chères ; ou bien les hommes débauchés qui ont autorité sur elle peuvent lui être parfaitement odieux. Mais la résistance est sans espoir.

« Le pauvre ver Verra sa lutte vaine. Le bref jour de la vie S'écoulera, et elle n’est plus ! »

Les fils des propriétaires d’esclaves sont, naturellement, pervertis dès leur jeune âge par les influences impures qui les entourent partout. Les filles du maître n’échappent pas toujours à ce sort non plus. De sévères châtiments s’abattent parfois sur lui pour les torts qu’il cause aux filles des esclaves. Les jeunes filles blanches entendent très tôt leurs parents se quereller au sujet d’une esclave. Leur curiosité est éveillée, et elles apprennent bientôt la cause de ces disputes. Elles sont servies par les jeunes filles esclaves que leur père a corrompues ; et elles entendent des propos qui ne devraient jamais parvenir aux oreilles de la jeunesse, ni à aucunes autres oreilles d’ailleurs. Elles savent que les femmes esclaves sont soumises à l’autorité de leur père en toutes choses ; et, dans certains cas, elles exercent la même autorité sur les hommes esclaves. J’ai moi-même vu le maître d’une telle maisonnée dont la tête était courbée sous la honte ; car on savait dans le voisinage que sa fille avait choisi l’un des plus vils esclaves de sa plantation pour être le père de son premier petit-enfant. Elle n’avait pas fait ses avances à ses égaux, ni même aux serviteurs les plus intelligents de son père. Elle avait choisi le plus abruti de tous, sur qui son autorité pouvait s’exercer avec moins de crainte d’être exposée. Son père, à moitié fou de rage, chercha à se venger sur le Noir offensant ; mais sa fille, prévoyant la tempête qui allait se lever, lui avait donné des papiers d’affranchissement et l’avait envoyé hors de l’État.

Dans de tels cas, le nourrisson est étouffé, ou envoyé là où il ne sera jamais vu par quiconque connaît son histoire. Mais si le parent blanc est le père, au lieu de la mère, la progéniture est élevée sans vergogne pour le marché. S’il s’agit de filles, j’ai indiqué assez clairement quel sera leur destin inévitable.

Vous pouvez croire ce que je dis ; car je n’écris que ce dont j’ai connaissance. Je suis restée vingt et un ans dans cette cage d’oiseaux obscènes. Je peux témoigner, par ma propre expérience et observation, que l’esclavage est une malédiction pour les Blancs tout autant que pour les Noirs. Il rend les pères blancs cruels et sensuels ; les fils violents et licencieux ; il contamine les filles et rend les épouses misérables. Et quant à la race de couleur, il faut une plume plus habile que la mienne pour décrire l’extrémité de leurs souffrances, la profondeur de leur dégradation.

Pourtant, peu de propriétaires d’esclaves semblent conscients de la ruine morale généralisée causée par ce système pervers. Leurs conversations portent sur les récoltes de coton gâtées, non sur le fléau qui ronge l’âme de leurs enfants.

Si vous voulez être pleinement convaincu des abominations de l’esclavage, rendez-vous dans une plantation du Sud et prétendez être un marchand d’esclaves. Alors, plus rien ne sera dissimulé ; et vous verrez et entendrez des choses qui vous paraîtront impossibles parmi des êtres humains dotés d’âmes immortelles.

X. Un passage périlleux dans la vie de l’esclave.

Après le départ de mon amoureux, le Dr Flint imagina un nouveau plan. Il semblait avoir l’idée que ma peur de ma maîtresse était son plus grand obstacle. D’un ton des plus suaves, il me dit qu’il allait construire une petite maison pour moi, dans un endroit isolé, à quatre milles de la ville. Je frissonnai ; mais je fus contrainte d’écouter, tandis qu’il parlait de son intention de me donner un chez-moi et de faire de moi une dame. Jusque-là, j’avais échappé au sort que je redoutais en restant entourée de monde. Ma grand-mère avait déjà eu des mots vifs avec mon maître à mon sujet. Elle lui avait dit assez clairement ce qu’elle pensait de sa moralité, et il y avait des commérages considérables dans le voisinage sur nos affaires, auxquels la jalousie affichée de Mme Flint contribuait pour beaucoup. Quand mon maître dit qu’il allait construire une maison pour moi, et qu’il pouvait le faire avec peu de peine et de frais, j’eus l’espoir que quelque chose arriverait pour contrecarrer son dessein ; mais j’appris bientôt que la maison était réellement commencée. Je jurai devant mon Créateur que je n’y entrerais jamais. J’aurais préféré travailler sur la plantation de l’aube jusqu’au crépuscule ; j’aurais préféré vivre et mourir en prison, plutôt que de traîner, jour après jour, dans une telle mort vivante. J’étais déterminée à ce que le maître que je haïssais et abhorrais tant, qui avait flétri les perspectives de ma jeunesse et fait de ma vie un désert, ne parvienne pas, après ma longue lutte contre lui, à piétiner sa victime sous ses pieds. Je ferais tout, absolument tout, pour le mettre en échec. Que pouvais-je faire ? Je pensai et repensai, jusqu’à ce que je devienne désespérée, et je fis un plongeon dans l’abîme.

Et maintenant, lecteur, j’arrive à une période de ma vie malheureuse que j’oublierais volontiers si je le pouvais. Le souvenir m’en remplit de chagrin et de honte. Il me fait souffrir de vous en parler ; mais j’ai promis de vous dire la vérité, et je le ferai honnêtement, quoi qu’il m’en coûte. Je n’essaierai pas de me protéger derrière le prétexte d’une contrainte exercée par un maître ; car ce n’était pas le cas. Je ne peux pas non plus plaider l’ignorance ou l’inconscience. Pendant des années, mon maître avait fait tout son possible pour polluer mon esprit avec des images impures, et pour détruire les principes de pureté inculqués par ma grand-mère et par la bonne maîtresse de mon enfance. Les influences de l’esclavage avaient eu sur moi le même effet que sur d’autres jeunes filles ; elles m’avaient rendue prématurément savante quant aux voies mauvaises du monde. Je savais ce que je faisais, et je l’ai fait avec un calcul délibéré.

Mais, ô vous, femmes heureuses dont la pureté a été protégée dès l’enfance, qui avez été libres de choisir les objets de votre affection, dont les foyers sont protégés par la loi, ne jugez pas la pauvre esclave désolée trop sévèrement ! Si l’esclavage avait été aboli, j’aurais pu, moi aussi, épouser l’homme de mon choix ; j’aurais pu avoir un foyer protégé par les lois ; et j’aurais été épargnée de la tâche douloureuse de confesser ce que je suis sur le point de raconter ; mais toutes mes perspectives avaient été flétries par l’esclavage. Je voulais rester pure ; et, dans les circonstances les plus défavorables, j’ai tenté ardemment de préserver mon respect de moi-même ; mais je luttais seule dans l’emprise puissante du démon Esclavage ; et le monstre s’est avéré trop fort pour moi. Je me sentais comme abandonnée par Dieu et par les hommes ; comme si tous mes efforts devaient être vains ; et je suis devenue téméraire dans mon désespoir.

Je vous ai dit que les persécutions du Dr Flint et la jalousie de sa femme avaient suscité quelques commérages dans le voisinage. Entre autres, il se trouva qu’un gentilhomme blanc, célibataire, avait obtenu quelque connaissance des circonstances dans lesquelles j’étais placée. Il connaissait ma grand-mère et m’adressait souvent la parole dans la rue. Il commença à s’intéresser à moi et posa des questions sur mon maître, auxquelles je répondis en partie. Il exprima beaucoup de sympathie et le souhait de m’aider. Il cherchait constamment des occasions de me voir et m’écrivait fréquemment. J’étais une pauvre esclave de seulement quinze ans.

Tant d’attention de la part d’une personne supérieure était, naturellement, flatteur ; car la nature humaine est la même chez tous. J’étais aussi reconnaissante pour sa sympathie et encouragée par ses mots bienveillants. Il me semblait que c’était une grande chose d’avoir un tel ami. Peu à peu, un sentiment plus tendre se glissa dans mon cœur. C’était un homme instruit et éloquent ; trop éloquent, hélas, pour la pauvre esclave qui se fiait à lui. Bien sûr, je voyais où tout cela menait. Je connaissais le gouffre infranchissable entre nous ; mais être un objet d’intérêt pour un homme qui n’est pas marié, et qui n’est pas son maître, est agréable à la fierté et aux sentiments d’une esclave, si sa situation misérable lui a laissé quelque fierté ou quelque sentiment. Il semble moins dégradant de se donner que de se soumettre à la contrainte. Il y a quelque chose qui ressemble à la liberté dans le fait d’avoir un amant qui n’a aucun contrôle sur vous, si ce n’est celui qu’il obtient par la bonté et l’attachement. Un maître peut vous traiter aussi grossièrement qu’il lui plaît, et vous n’osez pas parler ; de plus, le tort ne semble pas aussi grand avec un homme non marié qu’avec quelqu’un qui a une épouse que l’on rend malheureuse. Il peut y avoir de la sophistique dans tout cela ; mais la condition d’esclave embrouille tous les principes de moralité et, en fait, rend leur pratique impossible.

Lorsque je découvris que mon maître avait réellement commencé à construire le cottage solitaire, d’autres sentiments se mélangèrent à ceux que j’ai décrits. La vengeance et des calculs d’intérêt s’ajoutèrent à la vanité flattée et à une sincère gratitude pour sa bienveillance. Je savais que rien n’irait plus irriter le Dr Flint que d’apprendre que je favorisais un autre ; et c’était quelque chose que de triompher de mon tyran, même de cette manière dérisoire. Je pensais qu’il se vengerait en me vendant, et j’étais sûre que mon ami, M. Sands, m’achèterait. C’était un homme de plus de générosité et de sentiment que mon maître, et je pensais que ma liberté pourrait être facilement obtenue de lui. La crise de mon destin approchait maintenant si près que j’étais désespérée. Je frissonnais à l’idée d’être la mère d’enfants qui appartiendraient à mon vieux tyran. Je savais qu’aussitôt qu’une nouvelle lubie le prenait, ses victimes étaient vendues au loin pour s’en débarrasser ; surtout si elles avaient des enfants. J’avais vu plusieurs femmes vendues, avec ses bébés au sein. Il n’a jamais permis à sa progéniture née d’esclaves de rester longtemps sous les yeux de lui-même et de sa femme. D’un homme qui n’était pas mon maître, je pouvais demander que mes enfants soient bien entretenus ; et, dans ce cas, je me sentais confiante d’obtenir cette faveur. Je me sentais aussi tout à fait sûre qu’ils seraient affranchis. Avec toutes ces pensées tournant dans mon esprit, et ne voyant aucun autre moyen d’échapper au destin que je redoutais tant, je fis un plongeon tête baissée. Ayez pitié de moi, et pardonnez-moi, ô lecteur vertueux ! Vous n’avez jamais su ce que c’est que d’être esclave ; d’être entièrement sans protection par la loi ou la coutume ; de voir les lois vous réduire à la condition d’un bien meuble, entièrement soumis à la volonté d’un autre. Vous n’avez jamais épuisé votre ingéniosité à éviter les pièges et à éluder le pouvoir d’un tyran haï ; vous n’avez jamais frissonné au son de ses pas, et tremblé en entendant le son de sa voix. Je sais que j’ai mal agi. Personne ne peut le ressentir plus vivement que moi. Le souvenir douloureux et humiliant me hantera jusqu’à mon dernier jour. Pourtant, en regardant en arrière, calmement, sur les événements de ma vie, je sens que l’esclave ne devrait pas être jugée par la même mesure que les autres.

Les mois passèrent. J’eus beaucoup d’heures malheureuses. Je pleurais secrètement sur le chagrin que j’infligeais à ma grand-mère, qui avait tant essayé de me protéger du mal. Je savais que j’étais le plus grand réconfort de sa vieillesse, et que c’était une source de fierté pour elle que je ne me sois pas dégradée, comme la plupart des esclaves. Je voulais lui avouer que je n’étais plus digne de son amour ; mais je ne pouvais prononcer les mots redoutés.

Quant au Dr Flint, j’éprouvais un sentiment de satisfaction et de triomphe à la pensée de le lui dire. De temps à autre, il me parlait de ses arrangements prévus, et je restais silencieuse. Enfin, il vint me dire que le cottage était terminé et m’ordonna de m’y rendre. Je lui dis que je n’y entrerais jamais. Il répondit : « J’ai assez entendu ce genre de discours. Tu iras, même si tu dois être transportée par la force ; et tu y resteras. »

Je répliquai : « Je n’irai jamais là-bas. Dans quelques mois, je serai mère. »

Il se tint là et me regarda dans un stupéfaction muette, puis quitta la maison sans un mot. Je pensais que je serais heureuse de mon triomphe sur lui. Mais maintenant que la vérité était sortie, et que mes proches allaient l’apprendre, je me sentais misérable. Aussi humbles que fussent leurs conditions, ils tiraient fierté de ma bonne réputation. Maintenant, comment pourrais-je les regarder en face ? Mon respect de moi-même avait disparu ! J’avais résolu d’être vertueuse, bien que je sois esclave. J’avais dit : « Que la tempête gronde ! Je lui ferai face jusqu’à la mort. » Et maintenant, comme je me sentais humiliée !

J’allai trouver ma grand-mère. Mes lèvres tremblaient pour faire aveu, mais les mots restaient coincés dans ma gorge. Je m’assis à l’ombre d’un arbre près de sa porte et commençai à coudre. Je pense qu’elle vit que quelque chose d’inhabituel ne tournait pas rond avec moi. La mère des esclaves est très vigilante. Elle sait qu’il n’y a aucune sécurité pour ses enfants. Après qu’ils ont passé le cap de l’adolescence, elle vit dans l’attente quotidienne des ennuis. Cela mène à beaucoup de questions. Si la jeune fille est d’une nature sensible, la timidité l’empêche de répondre honnêtement, et cette voie, bien qu’intentionnée, a tendance à l’éloigner des conseils maternels. Soudain, ma maîtresse entra, comme une femme en furie, et m’accusa au sujet de son mari. Ma grand-mère, dont les soupçons avaient été éveillés auparavant, crut ce qu’elle disait. Elle s’écria : « Ô Linda ! En est-ce arrivé là ? J’aurais préféré te voir morte plutôt que de te voir telle que tu es maintenant. Tu es une honte pour ta mère disparue. » Elle arracha de mes doigts l’alliance de ma mère et son dé à coudre en argent. « Va-t’en ! » s’écria-t-elle, « et ne reviens jamais dans ma maison. » Ses reproches tombèrent si brûlants et si lourds qu’ils ne me laissèrent aucune chance de répondre. Des larmes amères, telles que les yeux n’en versent qu’une fois, furent ma seule réponse. Je me levai de mon siège, mais retombai, sanglotant. Elle ne m’adressa pas la parole ; mais les larmes coulaient le long de ses joues ridées, et elles me brûlaient comme le feu. Elle avait toujours été si gentille avec moi ! Si gentille ! Comme j’avais soif de me jeter à ses pieds et de lui dire toute la vérité ! Mais elle m’avait ordonné de partir, et de ne jamais revenir. Après quelques minutes, je rassemblai mes forces et commençai à obéir. Avec quels sentiments je fermai alors ce petit portail, que j’ouvrais avec une main si empressée dans mon enfance ! Il se referma sur moi avec un son que je n’avais jamais entendu auparavant.

Où pouvais-je aller ? J’avais peur de retourner chez mon maître. Je marchai imprudemment, ne me souciant pas de savoir où j’allais, ou ce qu’il adviendrait de moi. Quand j’eus fait quatre ou cinq milles, la fatigue me força à m’arrêter. Je m’assis sur la souche d’un vieil arbre. Les étoiles brillaient à travers les branches au-dessus de moi. Comme elles se moquaient de moi, avec leur lumière calme et brillante ! Les heures passèrent, et tandis que j’étais assise là, seule, un froid et un malaise mortel s’emparèrent de moi. Je m’affaissai sur le sol. Mon esprit était rempli de pensées horribles. Je priai pour mourir ; mais la prière ne fut pas exaucée. Enfin, avec un grand effort, je me réveillai et marchai encore une certaine distance, jusqu’à la maison d’une femme qui avait été une amie de ma mère. Quand je lui dis pourquoi j’étais là, elle me parla de manière apaisante ; mais je ne pouvais être consolée. Je pensais que je pourrais supporter ma honte si seulement je pouvais me réconcilier avec ma grand-mère. Je brûlais d’ouvrir mon cœur à elle. Je pensais que si elle pouvait connaître l’état réel de la situation, et tout ce que j’avais enduré pendant des années, elle me jugerait peut-être moins sévèrement. Mon amie me conseilla de la faire venir. Je le fis ; mais des jours d’angoisse insoutenable passèrent avant qu’elle ne vienne. M’avait-elle totalement abandonnée ? Non. Elle vint enfin. Je m’agenouillai devant elle et lui racontai les choses qui avaient empoisonné ma vie ; combien de temps j’avais été persécutée ; que je ne voyais aucune issue ; et qu’à une heure d’extrémité, j’étais devenue désespérée. Elle écouta en silence. Je lui dis que je supporterais n’importe quoi et ferais n’importe quoi, si, avec le temps, j’avais l’espoir d’obtenir son pardon. Je la suppliai d’avoir pitié de moi, pour l’amour de ma mère disparue. Et elle eut pitié de moi. Elle ne dit pas : « Je te pardonne » ; mais elle me regarda avec amour, les yeux pleins de larmes. Elle posa sa vieille main doucement sur ma tête et murmura : « Pauvre enfant ! Pauvre enfant ! »

XI. Le nouveau lien avec la vie.

Je retournai à la maison de ma bonne grand-mère. Elle eut un entretien avec M. Sands. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi il n’aurait pas pu lui laisser une seule agnelle — s’il n’y avait pas assez d’esclaves qui ne se souciaient pas de leur réputation — il ne fit aucune réponse ; mais il prononça des mots aimables et encourageants. Il promit de prendre soin de mon enfant et de m’acheter, quelles que soient les conditions.

Je n’avais pas vu le Dr Flint depuis cinq jours. Je ne l’avais jamais revu depuis que je lui avais fait l’aveu. Il parla de la honte que je m’étais attirée ; de la façon dont j’avais péché contre mon maître et mortifié ma vieille grand-mère. Il laissa entendre que si j’avais accepté ses propositions, lui, en tant que médecin, aurait pu m’épargner l’exposition publique. Il daigna même avoir pitié de moi. Aurait-il pu m’offrir une absinthe plus amère ? Lui, dont les persécutions avaient été la cause de mon péché !

« Linda, » dit-il, « bien que tu aies été criminelle envers moi, j’ai de la compassion pour toi, et je peux te pardonner si tu obéis à mes désirs. Dis-moi si le gars que tu voulais épouser est le père de ton enfant. Si tu me trompes, tu sentiras les feux de l’enfer. »

Je ne me sentais plus aussi fière qu’avant. Mon arme la plus forte contre lui avait disparu. J’étais rabaissée dans ma propre estime, et j’avais résolu de supporter ses insultes en silence. Mais quand il parla avec mépris de l’amant qui m’avait toujours traitée honorablement ; quand je me souvins que sans lui, j’aurais pu être une épouse vertueuse, libre et heureuse, je perdis patience. « J’ai péché contre Dieu et contre moi-même, » répondis-je, « mais pas contre vous. »

Il serra les dents et grommela : « Maudite sois-tu ! » Il s’approcha de moi, avec une rage mal dissimulée, et s’exclama : « Fille obstinée ! Je pourrais broyer tes os en poudre ! Tu t’es perdue pour un vaurien sans valeur. Tu es faible d’esprit et tu as été facilement persuadée par ceux qui ne se soucient pas de toi. L’avenir réglera les comptes entre nous. Tu es aveuglée maintenant ; mais plus tard, tu seras convaincue que ton maître était ton meilleur ami. Ma clémence envers toi en est la preuve. J’aurais pu te punir de bien des manières. J’aurais pu te faire fouetter jusqu’à ce que tu tombes morte sous le fouet. Mais je voulais que tu vives ; j’aurais amélioré ta condition. D’autres ne peuvent pas le faire. Tu es mon esclave. Ta maîtresse, dégoûtée par ta conduite, t’interdit de revenir à la maison ; c’est pourquoi je te laisse ici pour le moment ; mais je te verrai souvent. Je passerai demain. »

Il vint avec des sourcils froncés qui trahissaient un esprit mécontent. Après s’être enquis de ma santé, il demanda si ma pension était payée et qui me rendait visite. Il ajouta ensuite qu’il avait manqué à son devoir ; qu’en tant que médecin, il y avait certaines choses qu’il aurait dû m’expliquer. S’ensuivit alors une conversation qui aurait fait rougir les plus impudiques. Il m’ordonna de me tenir debout devant lui. J’obéis. « Je vous ordonne, dit-il, de me dire si le père de votre enfant est blanc ou noir. » J’hésitai. « Répondez-moi à l’instant ! » s’écria-t-il. Je répondis. Il se jeta sur moi comme un loup et me saisit le bras comme s’il voulait le briser. « L’aimez-vous ? » dit-il d’un ton sifflant.

« Je suis reconnaissante de ne pas le mépriser », répondis-je.

Il leva la main pour me frapper ; mais elle retomba. Je ne sais ce qui arrêta le coup. Il s’assit, les lèvres serrées. Enfin, il parla. « Je suis venu ici, dit-il, pour vous faire une proposition amicale ; mais votre ingratitude m’exaspère au-delà de toute mesure. Vous repoussez toutes mes bonnes intentions à votre égard. Je ne sais ce qui m’empêche de vous tuer. » Il se leva de nouveau, comme s’il avait l’intention de me frapper.

Mais il reprit. « À une condition, je pardonnerai votre insolence et votre crime. Vous ne devez désormais avoir aucune communication, de quelque nature que ce soit, avec le père de votre enfant. Vous ne devez rien lui demander, ni rien recevoir de lui. Je prendrai soin de vous et de votre enfant. Vous feriez mieux de promettre cela sur-le-champ, et de ne pas attendre d’être abandonnée par lui. C’est le dernier acte de miséricorde que je témoignerai à votre égard. »

Je dis quelques mots sur ma réticence à laisser mon enfant être entretenu par un homme qui l’avait maudit, ainsi que moi-même. Il répliqua qu’une femme qui était tombée à mon niveau n’avait pas le droit d’attendre autre chose. Il demanda, pour la dernière fois, si j’accepterais sa bonté. Je répondis que je ne le ferais pas.

« Très bien, dit-il ; alors assumez les conséquences de votre conduite capricieuse. Ne comptez jamais sur moi pour obtenir de l’aide. Vous êtes mon esclave, et vous serez toujours mon esclave. Je ne vous vendrai jamais, vous pouvez en être certaine. »

L’espoir mourut dans mon cœur alors qu’il refermait la porte derrière lui. J’avais calculé que dans sa rage, il me vendrait à un marchand d’esclaves ; et je savais que le père de mon enfant était à l’affût pour me racheter.

Vers cette époque, on attendait le retour de mon oncle Phillip d’un voyage. La veille de son départ, j’avais fait office de demoiselle d’honneur pour une jeune amie. Mon cœur était alors bien mal à l’aise, mais mon visage souriant ne le trahissait pas. Une année seulement s’était écoulée ; mais quels changements effrayants elle avait provoqués ! Mon cœur avait vieilli dans la misère. Les vies qui brillent au soleil et celles qui naissent dans les larmes reçoivent leur teinte des circonstances. Aucun de nous ne sait ce qu’une année peut apporter.

Je ne ressentis aucune joie lorsqu’on m’annonça l’arrivée de mon oncle. Il voulait me voir, bien qu’il sût ce qui était arrivé. Je me dérobai d’abord à lui ; mais j’acceptai finalement qu’il vînt dans ma chambre. Il m’accueillit comme il l’avait toujours fait. Oh, comme mon cœur fut meurtri quand je sentis ses larmes sur mes joues brûlantes ! Les paroles de ma grand-mère me revinrent à l’esprit : « Peut-être ta mère et ton père sont-ils soustraits aux jours mauvais à venir. » Mon cœur déçu pouvait maintenant louer Dieu qu’il en fût ainsi. Mais pourquoi, pensai-je, mes proches ont-ils jamais nourri d’espoirs pour moi ? Qu’y avait-il pour me sauver du sort habituel des filles esclaves ? Beaucoup d’autres, plus belles et plus intelligentes que moi, avaient connu un sort semblable, ou bien pire. Comment pouvaient-ils espérer que j’y échapperais ?

Le séjour de mon oncle fut court, et je n’en fus pas désolée. J’étais trop souffrante, dans mon esprit et dans mon corps, pour profiter de mes amis comme je l’avais fait. Pendant quelques semaines, je fus incapable de quitter mon lit. Je ne pouvais avoir d’autre médecin que mon maître, et je ne voulais pas qu’on l’envoyât chercher. Finalement, alarmés par mon état qui empirait, ils le mandèrent. J’étais très faible et nerveuse ; et dès qu’il entra dans la chambre, je me mis à crier. Ils lui dirent que mon état était très critique. Il n’avait aucun désir de me voir quitter ce monde prématurément, et il se retira.

Quand mon bébé naquit, ils dirent qu’il était prématuré. Il ne pesait que quatre livres ; mais Dieu le laissa vivre. J’entendis le médecin dire que je ne survivrais pas jusqu’au matin. J’avais souvent prié pour la mort ; mais maintenant, je ne voulais pas mourir, à moins que mon enfant ne pût mourir aussi. De nombreuses semaines s’écoulèrent avant que je ne sois en mesure de quitter mon lit. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Pendant un an, il n’y eut guère de jour où je fusse libérée des frissons et de la fièvre. Mon bébé était lui aussi maladif. Ses petits membres étaient souvent torturés par la douleur. Le docteur Flint poursuivit ses visites pour veiller à ma santé ; et il ne manqua pas de me rappeler que mon enfant était un ajout à son cheptel d’esclaves.

Je me sentais trop faible pour discuter avec lui et j’écoutais ses remarques en silence. Ses visites étaient moins fréquentes ; mais son esprit agité ne pouvait rester tranquille. Il employait mon frère dans son cabinet, et il fut fait le messager de fréquentes notes et messages à mon attention. William était un garçon brillant, d’une grande utilité pour le docteur. Il avait appris à préparer les médicaments, à poser des sangsues, des ventouses et à pratiquer des saignées. Il avait appris à lire et à épeler tout seul. J’étais fière de mon frère ; et le vieux docteur s’en doutait. Un jour, alors que je ne l’avais pas vu depuis plusieurs semaines, j’entendis ses pas approcher de la porte. Je redoutais cette rencontre et me cachai. Il demanda après moi, bien sûr ; mais je restai introuvable. Il retourna à son cabinet et dépêcha William avec un mot. La couleur monta au visage de mon frère lorsqu’il me le remit ; et il dit : « Ne me détestes-tu pas, Linda, de t’apporter ces choses ? » Je lui dis que je ne pouvais l’en blâmer ; il était esclave et obligé d’obéir à la volonté de son maître. Le mot m’ordonnait de venir à son cabinet. J’y allai. Il exigea de savoir où j’étais lorsqu’il m’avait appelée. Je lui dis que j’étais chez moi. Il entra dans une colère noire et dit qu’il savait bien le contraire. Puis il se lança sur ses thèmes habituels : mes crimes envers lui et mon ingratitude pour sa patience. Les règles me furent réexposées, et je fus renvoyée. Je me sentais humiliée que mon frère fût là à écouter un langage qui ne devrait s’adresser qu’à un esclave. Pauvre garçon ! Il était impuissant à me défendre ; mais je vis les larmes qu’il s’efforçait en vain de retenir. Cette manifestation de sentiment irrita le docteur. William ne pouvait rien faire pour lui plaire. Un matin, il n’arriva pas au cabinet aussi tôt que d’habitude ; et cette circonstance offrit à son maître l’occasion de déverser sa bile. Il fut mis en prison. Le lendemain, mon frère envoya un marchand au docteur avec la requête d’être vendu. Son maître fut grandement outré par ce qu’il appela son insolence. Il dit qu’il l’avait mis là pour réfléchir à sa mauvaise conduite, et qu’il ne donnait certainement aucune preuve de repentir. Pendant deux jours, il se tourmenta pour trouver quelqu’un pour faire le travail de son cabinet ; mais tout allait de travers sans William. Il fut libéré et reçut l’ordre de reprendre son poste habituel, avec force menaces s’il ne faisait pas attention à son comportement futur.

Au fil des mois, la santé de mon garçon s’améliora. À l’âge d’un an, ils le disaient beau. La petite vigne prenait racine profondément dans mon existence, bien que son affection attachante excitât un mélange d’amour et de peine. Lorsque j’étais le plus durement opprimée, je trouvais un réconfort dans ses sourires. J’aimais observer ses sommeils d’enfant ; mais il y avait toujours un nuage sombre au-dessus de mon plaisir. Je ne pouvais jamais oublier qu’il était esclave. Parfois, je souhaitais qu’il pût mourir en bas âge. Dieu m’éprouva. Mon chéri tomba très malade. Ses yeux brillants devinrent ternes, et ses petits pieds et mains étaient si glacés que je crus que la mort les avait déjà touchés. J’avais prié pour sa mort, mais jamais avec autant de ferveur que je priai maintenant pour sa vie ; et ma prière fut exaucée. Hélas, quelle dérision pour une mère esclave d’essayer de prier pour faire revenir à la vie son enfant mourant ! La mort est préférable à l’esclavage. C’était une pensée triste que je n’eusse aucun nom à donner à mon enfant. Son père le caressait et le traitait avec bonté chaque fois qu’il en avait l’occasion. Il n’était pas opposé à ce qu’il portât son nom ; mais il n’avait aucun droit légal sur lui ; et si je le lui avais donné, mon maître l’aurait considéré comme un nouveau crime, une nouvelle insolence, et s’en serait peut-être vengé sur le garçon. Oh, le serpent de l’esclavage a bien des crocs venimeux !

XII. Peur de l’insurrection.

Peu de temps après, l’insurrection de Nat Turner éclata ; et la nouvelle plongea notre ville dans une grande agitation. Étrange qu’ils fussent alarmés, alors que leurs esclaves étaient si « contents et heureux » ! Mais il en fut ainsi.

C’était toujours la coutume d’avoir une revue chaque année. À cette occasion, chaque homme blanc épaulait son mousquet. Les citoyens et les soi-disant gentilshommes de la campagne portaient des uniformes militaires. Les pauvres blancs prenaient leur place dans les rangs en tenue de tous les jours, certains sans chaussures, d’autres sans chapeau. Cette grande occasion était déjà passée ; et quand on annonça aux esclaves qu’il y aurait une autre revue, ils furent surpris et réjouis. Pauvres créatures ! Ils pensaient que ce serait un jour de fête. J’étais informée du véritable état des choses, et je le communiquai aux quelques personnes en qui je pouvais avoir confiance. J’aurais volontiers proclamé la nouvelle à chaque esclave ; mais je n’osais pas. On ne pouvait se fier à tout le monde. Puissant est le pouvoir du fouet qui torture.

Dès le lever du soleil, les gens affluaient de tous les points situés dans un rayon de vingt milles autour de la ville. Je savais que les maisons allaient être fouillées ; et je m’attendais à ce que ce fût fait par des brutes de la campagne et les pauvres blancs. Je savais que rien ne les agaçait autant que de voir des gens de couleur vivre dans le confort et la respectabilité ; je pris donc mes dispositions pour eux avec un soin tout particulier. J’arrangeai chaque chose dans la maison de ma grand-mère aussi soigneusement que possible. Je mis des courtepointes blanches sur les lits et décorai certaines pièces avec des fleurs. Une fois tout arrangé, je m’assis à la fenêtre pour surveiller. Aussi loin que mon regard portait, il reposait sur une foule bigarrée de soldats. Tambours et flûtes jouaient une musique martiale. Les hommes étaient divisés en compagnies de seize, chacune dirigée par un capitaine. Des ordres furent donnés, et les éclaireurs sauvages se précipitèrent dans toutes les directions, partout où l’on pouvait trouver un visage de couleur.

C’était une belle occasion pour les blancs de basse extraction, qui n’avaient pas de nègres à eux à flageller. Ils se réjouissaient d’une telle chance d’exercer une brève autorité et de montrer leur soumission aux propriétaires d’esclaves ; sans réfléchir que le pouvoir qui piétinait les gens de couleur les maintenait eux-mêmes dans la pauvreté, l’ignorance et la dégradation morale. Ceux qui n’ont jamais été témoins de telles scènes peuvent difficilement croire ce que je sais avoir été infligé à cette époque à des hommes, des femmes et des enfants innocents, contre lesquels il n’y avait pas le moindre soupçon. Les gens de couleur et les esclaves qui vivaient dans les parties reculées de la ville souffrirent d’une manière particulière. Dans certains cas, les fouilleurs éparpillaient de la poudre et des plombs parmi leurs vêtements, puis envoyaient d’autres groupes pour les trouver et les présenter comme preuve qu’ils complotaient une insurrection. Partout, hommes, femmes et enfants furent fouettés jusqu’à ce que le sang formât des flaques à leurs pieds. Certains reçurent cinq cents coups de fouet ; d’autres furent attachés pieds et mains et torturés avec une planchette, ce qui cloque la peau terriblement. Les demeures des gens de couleur, à moins qu’elles ne fussent protégées par quelque personne blanche influente se trouvant à proximité, furent dépouillées de vêtements et de tout ce que les maraudeurs jugeaient digne d’être emporté. Tout au long de la journée, ces misérables sans cœur circulèrent comme une troupe de démons, terrifiant et tourmentant les sans-défense. La nuit, ils se formaient en bandes de patrouille et allaient partout où ils le souhaitaient parmi les gens de couleur, agissant selon leur volonté brutale. Beaucoup de femmes se cachèrent dans les bois et les marécages pour rester hors de leur portée. Si l’un des maris ou pères dénonçait ces outrages, ils étaient attachés au poteau de flagellation public et cruellement fouettés pour avoir menti sur les hommes blancs. La consternation était universelle. Deux personnes ayant la moindre teinte de couleur sur le visage n’osaient plus être vues en train de discuter ensemble.

Je n’éprouvais aucune crainte positive pour notre foyer, parce que nous étions au milieu de familles blanches qui nous protégeaient. Nous étions prêtes à recevoir les soldats dès qu’ils arriveraient. Il ne s’écoula pas longtemps avant que nous entendions le piétinement des pieds et le bruit des voix. La porte fut brutalement enfoncée ; et ils s’y engouffrèrent, comme une meute de loups affamés. Ils saisirent tout ce qui était à leur portée. Chaque boîte, malle, placard et recoin subit un examen minutieux. Une boîte dans l’un des tiroirs contenant de la monnaie d’argent fut avidement saisie. Lorsque je m’avançai pour la leur retirer, l’un des soldats se tourna et dit avec colère : « Qu’est-ce que vous nous suivez ? Vous supposez que les blancs sont venus pour voler ? »

Je répondis : « Vous êtes venus pour fouiller ; mais vous avez fouillé cette boîte, et je la reprendrai, s’il vous plaît. »

À ce moment, je vis un gentilhomme blanc qui nous était amical ; je l’appelai et lui demandai d’avoir la bonté d’entrer et de rester jusqu’à ce que la fouille fût terminée. Il s’exécuta volontiers. Son entrée dans la maison amena le capitaine de la compagnie, dont la tâche était de garder l’extérieur de la maison et de voir qu’aucun des occupants ne la quittât. Cet officier était M. Litch, le riche propriétaire d’esclaves que j’ai mentionné, dans le récit concernant les planteurs voisins, comme étant notoire pour sa cruauté. Il se sentait au-dessus de salir ses mains avec la fouille. Il se contentait de donner des ordres ; et si un bout d’écrit était découvert, il était porté à lui par ses suiveurs ignorants, incapables de lire.

Ma grand-mère avait une grande malle de literie et de nappes de table. Quand elle fut ouverte, il y eut un grand cri de surprise ; et l’un s’exclama : « Où ces maudits nègres ont-ils chopé tout ce linge de lit et ces nappes ? »

Ma grand-mère, enhardie par la présence de notre protecteur blanc, dit : « Vous pouvez être sûrs que nous ne les avons pas chapardés dans vos maisons. »

« Regarde ici, mammy, » dit un type à l’air sinistre sans veste, « tu as l’air bien grande parce que tu as toutes ces affaires. Les blancs devraient toutes les avoir. »

Ses remarques furent interrompues par un chœur de voix criant : « On les a ! On les a ! Cette fille jaune a des lettres ! »

Il y eut une ruée générale vers la lettre supposée, qui, après examen, s’avéra être quelques vers écrits pour moi par un ami. En rangeant mes affaires, je les avais oubliés. Lorsque leur capitaine les informa de leur contenu, ils parurent très déçus. Il me demanda qui les avait écrits. Je lui dis que c’était l’un de mes amis. « Pouvez-vous les lire ? » demanda-t-il. Quand je lui dis que je le pouvais, il jura, tempêta et déchira le papier en morceaux. « Apportez-moi toutes vos lettres ! » dit-il, d’un ton de commandement. Je lui dis que je n’en avais aucune. « N’ayez pas peur », continua-t-il d’un ton insinuant. « Apportez-les-moi toutes. Personne ne vous fera de mal. » Voyant que je ne bougeais pas pour lui obéir, son ton plaisant se mua en jurons et menaces. « Qui vous écrit ? Des nègres à moitié libres ? » demanda-t-il. Je répondis : « Oh, non ; la plupart de mes lettres viennent de personnes blanches. Certaines me demandent de les brûler après les avoir lues, et d’autres, je les détruis sans les lire. »

Une exclamation de surprise de la part de certains membres de la compagnie mit fin à notre conversation. Quelques cuillères en argent qui ornaient un buffet à l’ancienne venaient d’être découvertes. Ma grand-mère avait l’habitude de préparer des fruits pour de nombreuses dames de la ville, et de préparer des soupers pour des réceptions ; par conséquent, elle avait beaucoup de bocaux de confitures. Le placard qui les contenait fut envahi ensuite, et le contenu goûté. L’un d’eux, qui se servait généreusement, tapota l’épaule de son voisin et dit : « Bien joué ! Faut pas s’étonner que les nègres veulent tuer tous les blancs quand ils vivent de confitures. » J’étendis la main pour prendre le bocal, en disant : « Vous n’avez pas été envoyés ici pour chercher des sucreries. »

« Et pourquoi avons-nous été envoyés ? » dit le capitaine, se redressant face à moi. J’éludai la question.

La fouille de la maison fut terminée, et rien ne fut trouvé pour nous condamner. Ils se dirigèrent ensuite vers le jardin et fouillèrent chaque buisson et chaque vigne, sans plus de succès. Le capitaine rassembla ses hommes et, après une courte consultation, l’ordre de marche fut donné. En franchissant le portail, le capitaine se retourna et prononça une malédiction sur la maison. Il dit qu’elle devrait être brûlée jusqu’aux fondations, et que chacun de ses occupants devrait recevoir trente-neuf coups de fouet. Nous nous en sortîmes très heureusement ; ne perdant rien, si ce n’est quelques vêtements.

Vers le soir, la turbulence augmenta. Les soldats, stimulés par la boisson, commirent des cruautés encore plus grandes. Cris et clameurs déchiraient continuellement l’air. N’osant aller à la porte, je jetai un coup d’œil sous le rideau de la fenêtre. Je vis une foule traîner un certain nombre de gens de couleur, chaque homme blanc, son mousquet levé, menaçant de mort immédiate s’ils n’arrêtaient pas leurs cris. Parmi les prisonniers se trouvait un respectable vieux ministre de couleur. Ils avaient trouvé quelques paquets de plomb dans sa maison, que sa femme utilisait depuis des années pour équilibrer sa balance. Pour cela, ils allaient le fusiller sur le parvis du palais de justice. Quel spectacle était-ce là pour un pays civilisé ! Une populace, chancelant sous l’ivresse, s’arrogeant le titre d’administrateurs de la justice !

La meilleure partie de la communauté exerça son influence pour sauver les innocents, les personnes persécutées ; et dans plusieurs cas, ils réussirent en les gardant enfermés en prison jusqu’à ce que l’excitation s’apaisât. Finalement, les citoyens blancs découvrirent que leurs propres biens n’étaient pas à l’abri de la populace sans foi ni loi qu’ils avaient convoquée pour les protéger. Ils rallièrent la cohue ivre, les refoulèrent dans la campagne et placèrent une garde autour de la ville.

Le lendemain, les patrouilles de la ville furent chargées de fouiller les gens de couleur vivant à l’extérieur de la cité ; et les outrages les plus choquants furent commis en toute impunité. Chaque jour pendant quinze jours, si je regardais dehors, je voyais des cavaliers avec quelque pauvre nègre haletant attaché à leurs selles, contraint par le fouet de suivre leur allure jusqu’à ce qu’ils arrivent à la cour de la prison. Ceux qui avaient été fouettés trop impitoyablement pour marcher étaient lavés avec de la saumure, jetés dans une charrette et conduits à la prison. Un homme noir, qui n’avait pas la force d’endurer la flagellation, promit de donner des informations sur la conspiration. Mais il s’avéra qu’il ne savait absolument rien. Il n’avait même pas entendu le nom de Nat Turner. Le pauvre bougre avait cependant inventé une histoire, qui accrut ses propres souffrances et celles des gens de couleur.

La patrouille de jour se poursuivit pendant quelques semaines, et au coucher du soleil, une garde de nuit fut mise en place. Rien du tout ne fut prouvé contre les gens de couleur, qu’ils fussent esclaves ou libres. La colère des propriétaires d’esclaves fut quelque peu apaisée par la capture de Nat Turner. Les emprisonnés furent relâchés. Les esclaves furent renvoyés à leurs maîtres, et les libres furent autorisés à retourner dans leurs foyers dévastés. Les visites étaient strictement interdites sur les plantations. Les esclaves demandèrent la faveur de pouvoir se réunir à nouveau dans leur petite église des bois, entourée de leur cimetière. Elle avait été construite par les gens de couleur, et ils n’avaient pas de plus grand bonheur que de s’y retrouver pour chanter des hymnes ensemble et épancher leur cœur dans une prière spontanée. Leur demande fut rejetée et l’église fut démolie. Ils furent autorisés à fréquenter les églises des blancs, une certaine partie des tribunes étant réservée à leur usage. Là, quand tout le monde avait communié et que la bénédiction avait été prononcée, le pasteur disait : « Venez maintenant, mes amis de couleur. » Ils obéissaient à l’appel et prenaient le pain et le vin, en commémoration du doux et humble Jésus, qui a dit : « Dieu est votre Père, et vous êtes tous frères. »

XIII. L’Église et l’esclavage.

Après que l’alarme causée par l’insurrection de Nat Turner se fut apaisée, les propriétaires d’esclaves en vinrent à la conclusion qu’il serait bon de donner aux esclaves suffisamment d’instruction religieuse pour les empêcher de assassiner leurs maîtres. Le pasteur épiscopalien proposa de tenir un office séparé le dimanche pour leur édification. Ses membres de couleur étaient très peu nombreux, et aussi très respectables — un fait qui, je le présume, pesait dans la balance pour lui. La difficulté fut de décider d’un lieu approprié pour leur culte. Les églises méthodiste et baptiste les admettaient l’après-midi ; mais leurs tapis et leurs coussins n’étaient pas aussi coûteux que ceux de l’église épiscopale. Il fut finalement décidé qu’ils se réuniraient chez un homme de couleur libre, qui était membre de l’église.

Je fus invitée à y assister, parce que je savais lire. Le dimanche soir arriva et, me fiant à la protection de la nuit, je m’aventurai dehors. Je sortais rarement au grand jour, car je marchais toujours avec crainte, m’attendant à chaque détour à rencontrer le Dr Flint, qui ne manquerait pas de me faire rebrousser chemin, ou de m’ordonner de venir à son bureau pour me demander où j’avais trouvé mon bonnet, ou tout autre article de ma tenue. Quand le révérend M. Pike arriva, il y avait une vingtaine de personnes présentes. Le révérend s’agenouilla pour prier, puis s’assit et demanda à tous ceux présents qui savaient lire d’ouvrir leurs livres, tandis qu’il donnait les passages qu’il souhaitait qu’ils répètent ou sur lesquels ils répondent.

Son texte était : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme au Christ. »

Le pieux M. Pike se brossa les cheveux jusqu’à ce qu’ils se dressent, et, d’un ton profond et solennel, commença : « Écoutez, serviteurs ! Soyez très attentifs à mes paroles. Vous êtes des pécheurs rebelles. Vos cœurs sont remplis de toutes sortes de maux. C’est le diable qui vous tente. Dieu est en colère contre vous, et il vous punira sûrement si vous n’abandonnez pas vos voies impies. Vous qui vivez en ville, vous êtes des serviteurs qui ne travaillent que sous les yeux de leurs maîtres. Au lieu de servir vos maîtres fidèlement, ce qui plaît aux yeux de votre Maître céleste, vous êtes paresseux et vous vous dérobez à votre travail. Dieu vous voit. Vous mentez. Dieu vous entend. Au lieu d’être occupés à l’adorer, vous êtes cachés quelque part, à vous régaler de ce qui appartient à votre maître ; à tirer les marcs de café avec quelque diseuse de bonne aventure impie, ou à jouer aux cartes avec une autre vieille mégère. Vos maîtres ne vous découvrent peut-être pas, mais Dieu vous voit et vous punira. Ô, la dépravation de vos cœurs ! Quand le travail de votre maître est terminé, êtes-vous tranquillement réunis, en pensant à la bonté de Dieu envers de telles créatures pécheresses ? Non ; vous vous querellez et vous nouez des petits sacs de racines à enterrer sous les seuils des portes pour vous empoisonner les uns les autres. Dieu vous voit. Vous, les hommes, vous vous éclipsez vers chaque débit de boisson pour vendre le maïs de votre maître, afin de pouvoir acheter du rhum à boire. Dieu vous voit. Vous vous faufilez dans les rues derrière ou parmi les buissons pour jouer à pile ou face. Bien que vos maîtres ne vous découvrent pas, Dieu vous voit ; et il vous punira. Vous devez abandonner vos voies pécheresses et être des serviteurs fidèles. Obéissez à votre vieux maître et à votre jeune maître — à votre vieille maîtresse et à votre jeune maîtresse. Si vous désobéissez à votre maître terrestre, vous offensez votre Maître céleste. Vous devez obéir aux commandements de Dieu. Quand vous partirez d’ici, ne vous arrêtez pas aux coins des rues pour bavarder, mais rentrez directement chez vous, et laissez votre maître et votre maîtresse voir que vous êtes revenus. »

La bénédiction fut prononcée. Nous rentrâmes chez nous, fort amusés de l’enseignement évangélique du frère Pike, et nous décidâmes de l’écouter à nouveau. J’y allai le dimanche soir suivant, et j’entendis à peu près une répétition du dernier sermon. À la fin de la réunion, M. Pike nous informa qu’il trouvait très incommode de se réunir chez l’ami, et qu’il serait heureux de nous voir, chaque dimanche soir, dans sa propre cuisine.

Je rentrai chez moi avec le sentiment d’avoir entendu le révérend M. Pike pour la dernière fois. Quelques-uns de ses membres se rendirent chez lui et découvrirent que la cuisine arborait deux chandelles de suif ; la première fois, j’en suis sûre, depuis que son occupant actuel l’avait, car les serviteurs n’avaient jamais rien d’autre que des pommes de pin. Il s’écoula tant de temps avant que le révérend ne descende de son confortable salon que les esclaves s’en allèrent pour aller profiter d’un chant méthodiste. Ils ne semblent jamais aussi heureux que lorsqu’ils crient et chantent lors de réunions religieuses. Beaucoup d’entre eux sont sincères et plus proches des portes du ciel que le sanctimonieux M. Pike et autres chrétiens aux longs visages, qui voient des Samaritains blessés et passent leur chemin de l’autre côté.

Les esclaves composent généralement leurs propres chansons et hymnes ; et ils ne se soucient pas beaucoup de la mesure. Ils chantent souvent les versets suivants :

« Le vieux Satan est un homme bien occupé ; Il roule ces obstacles sur mon chemin ; Mais Jésus est mon ami intime ; Il éloigne ces obstacles.

Si j’étais mort quand j’étais jeune, Alors comme ma langue hésitante aurait chanté ; Mais je suis vieux, et maintenant je me tiens Avec une mince chance de fouler cette terre céleste. »

Je me souviens très bien d’une occasion où j’ai assisté à une réunion de classe méthodiste. J’y suis allée avec l’esprit accablé, et il se trouve que je me suis assise à côté d’une pauvre mère endeuillée, dont le cœur était encore plus lourd que le mien. Le chef de classe était le constable de la ville — un homme qui achetait et vendait des esclaves, qui fouettait ses frères et sœurs de l’église au poteau de flagellation public, en prison ou hors de prison. Il était prêt à accomplir ce devoir chrétien n’importe où pour cinquante cents. Ce frère au visage pâle et au cœur noir s’approcha de nous et dit à la femme affligée : « Sœur, ne pouvez-vous pas nous dire comment le Seigneur traite votre âme ? L’aimez-vous comme vous le faisiez autrefois ? »

Elle se leva et dit, d’un ton pitoyable : « Mon Seigneur et Maître, aidez-moi ! Mon fardeau est plus lourd que ce que je peux supporter. Dieu s’est caché de moi, et je suis laissée dans les ténèbres et la misère. » Puis, se frappant la poitrine, elle continua : « Je ne peux pas vous dire ce qu’il y a ici ! Ils ont tous mes enfants. La semaine dernière, ils ont pris la dernière. Dieu seul sait où ils l’ont vendue. Ils m’ont laissé l’avoir seize ans, et puis—— Oh ! Oh ! Priez pour ses frères et sœurs ! Je n’ai plus rien pour quoi vivre maintenant. Dieu, abrège mon temps ! »

Elle s’assit, tremblant de tous ses membres. Je vis ce constable et chef de classe devenir cramoisi sous l’effet d’un rire réprimé, tandis qu’il tenait son mouchoir devant son visage, afin que ceux qui pleuraient sur le malheur de la pauvre femme ne voient pas sa gaieté. Puis, avec une gravité feinte, il dit à la mère endeuillée : « Sœur, priez le Seigneur pour que chaque dispensation de sa volonté divine puisse être sanctifiée pour le bien de votre pauvre âme nécessiteuse ! »

La congrégation entonna un hymne et chanta comme s’ils étaient aussi libres que les oiseaux qui gazouillaient autour de nous :

« Le vieux Satan pensait avoir un but puissant ; Il a manqué mon âme et a attrapé mes péchés. Criez Amen, criez Amen, criez Amen à Dieu !

Il a pris mes péchés sur son dos ; Il est allé en marmonnant et en grondant vers l’enfer. Criez Amen, criez Amen, criez Amen à Dieu !

L’église du vieux Satan est ici-bas. Vers l’église libre de Dieu j’espère aller. Criez Amen, criez Amen, criez Amen à Dieu ! »

Précieux sont ces moments pour les pauvres esclaves. Si vous les entendiez en ces instants, vous pourriez penser qu’ils sont heureux. Mais cette heure de chant et de cris peut-elle les soutenir pendant la semaine morne, à travailler sans salaire, sous la peur constante du fouet ?

Le pasteur épiscopalien, qui, depuis mes plus anciens souvenirs, avait été une sorte de dieu parmi les propriétaires d’esclaves, conclut, comme sa famille était nombreuse, qu’il devait aller là où l’argent était plus abondant. Un ecclésiastique bien différent prit sa place. Le changement fut très agréable aux gens de couleur, qui disaient : « Dieu nous a envoyé un homme bon cette fois. » Ils l’aimaient, et leurs enfants le suivaient pour un sourire ou un mot gentil. Même les propriétaires d’esclaves sentirent son influence. Il amena au presbytère cinq esclaves. Sa femme leur apprit à lire et à écrire, et à se rendre utiles pour elle et pour eux-mêmes. Dès qu’il fut installé, il tourna son attention vers les esclaves nécessiteux autour de lui. Il insista auprès de ses paroissiens sur le devoir d’avoir une réunion spécialement pour eux chaque dimanche, avec un sermon adapté à leur compréhension. Après beaucoup d’arguments et d’importunités, il fut finalement convenu qu’ils pourraient occuper la tribune de l’église les dimanches soir. Beaucoup de gens de couleur, jusqu’alors peu habitués à fréquenter l’église, s’y rendirent maintenant avec joie pour entendre l’Évangile prêché. Les sermons étaient simples, et ils les comprenaient. De plus, c’était la première fois qu’on les traitait comme des êtres humains. Il ne fallut pas longtemps pour que ses paroissiens blancs commencent à être mécontents. Il fut accusé de prêcher de meilleurs sermons aux nègres qu’à eux. Il avoua honnêtement qu’il prenait plus de peine pour ces sermons que pour tous les autres ; car les esclaves étaient élevés dans une telle ignorance qu’il était difficile de s’adapter à leur compréhension. Des dissensions surgirent dans la paroisse. Certains voulaient qu’il leur prêche le soir, et aux esclaves l’après-midi. Au milieu de ces disputes, sa femme mourut, après une très courte maladie. Ses esclaves se rassemblèrent autour de son lit de mort dans une grande douleur. Elle dit : « J’ai essayé de vous faire du bien et de promouvoir votre bonheur ; et si j’ai échoué, ce n’est pas par manque d’intérêt pour votre bien-être. Ne pleurez pas pour moi ; mais préparez-vous aux nouveaux devoirs qui vous attendent. Je vous laisse tous libres. Puisse-nous nous rencontrer dans un monde meilleur. » Ses esclaves libérés furent envoyés au loin, avec des fonds pour s’établir confortablement. Les gens de couleur béniront longtemps la mémoire de cette femme vraiment chrétienne. Peu après sa mort, son mari prêcha son sermon d’adieu, et beaucoup de larmes furent versées à son départ.

Plusieurs années après, il passa par notre ville et prêcha devant son ancienne congrégation. Dans son sermon de l’après-midi, il s’adressa aux gens de couleur. « Mes amis, dit-il, cela me procure un grand bonheur d’avoir l’opportunité de vous parler à nouveau. Pendant deux ans, j’ai essayé de faire quelque chose pour les gens de couleur de ma propre paroisse ; mais rien n’est encore accompli. Je ne leur ai même pas prêché un seul sermon. Essayez de vivre selon la parole de Dieu, mes amis. Votre peau est plus foncée que la mienne ; mais Dieu juge les hommes par leurs cœurs, non par la couleur de leur peau. » C’était une doctrine étrange pour une chaire du Sud. Elle fut très offensante pour les propriétaires d’esclaves. Ils dirent qu’il avait rendu leurs esclaves stupides avec sa femme, et qu’il prêchait comme un fou aux nègres.

Je connaissais un vieil homme noir, dont la piété et la confiance enfantine en Dieu étaient belles à voir. À cinquante-trois ans, il rejoignit l’église baptiste. Il avait un désir très ardent d’apprendre à lire. Il pensait qu’il saurait mieux servir Dieu s’il pouvait seulement lire la Bible. Il vint me voir et me supplia de lui apprendre. Il dit qu’il ne pouvait pas me payer, car il n’avait pas d’argent ; mais qu’il m’apporterait de bons fruits quand ce serait la saison. Je lui demandai s’il ne savait pas que c’était contraire à la loi ; et que les esclaves étaient fouettés et emprisonnés pour s’être appris à lire entre eux. Cela lui mit les larmes aux yeux. « Ne soyez pas inquiet, oncle Fred, dis-je. Je n’ai aucune intention de refuser de vous apprendre. Je ne vous ai parlé de la loi que pour que vous connaissiez le danger et soyez sur vos gardes. » Il pensa qu’il pourrait s’organiser pour venir trois fois par semaine sans que cela soit suspecté. Je choisis un coin tranquille, où aucun intrus ne risquait de pénétrer, et là, je lui enseignai son A, B, C. Compte tenu de son âge, ses progrès furent étonnants. Dès qu’il put épeler en deux syllabes, il voulut épeler des mots dans la Bible. Le sourire heureux qui illumina son visage mit de la joie dans mon cœur. Après avoir épelé quelques mots, il s’arrêta et dit : « Chérie, il semble que quand je pourrai lire ce bon livre, je serai plus proche de Dieu. L’homme blanc a tout le sens. Il peut apprendre facilement. Ce n’est pas facile pour un vieil homme noir comme moi. Je veux seulement lire ce livre, afin de savoir comment vivre ; alors je n’aurai aucune peur de mourir. »

J’essayai de l’encourager en parlant des progrès rapides qu’il avait faits. « Ayez de la patience, enfant, répondit-il. J’apprends lentement. »

Je n’avais pas besoin de patience. Sa gratitude et le bonheur que je lui transmettais étaient plus qu’une récompense pour toute ma peine.

Au bout de six mois, il avait lu tout le Nouveau Testament et pouvait y trouver n’importe quel texte. Un jour, alors qu’il avait récité exceptionnellement bien, je dis : « Oncle Fred, comment faites-vous pour si bien apprendre vos leçons ? »

« Que le Seigneur vous bénisse, enfant, répondit-il. Vous ne me donnez jamais une leçon sans que je ne prie Dieu de m’aider à comprendre ce que j’épelle et ce que je lis. Et il m’aide, enfant. Béni soit son saint nom ! »

Il y en a des milliers qui, comme le bon oncle Fred, ont soif de l’eau de la vie ; mais la loi l’interdit, et les églises la retiennent. Ils envoient la Bible aux païens à l’étranger, et négligent les païens chez eux. Je suis heureuse que des missionnaires aillent dans les coins sombres de la terre ; mais je leur demande de ne pas oublier les coins sombres de chez nous. Parlez aux propriétaires d’esclaves américains comme vous parlez aux sauvages en Afrique. Dites-leur qu’il est mal de trafiquer des hommes. Dites-leur qu’il est pécheur de vendre leurs propres enfants, et atroce de violer leurs propres filles. Dites-leur que tous les hommes sont frères, et que l’homme n’a pas le droit de fermer la lumière de la connaissance à son frère. Dites-leur qu’ils sont responsables devant Dieu pour avoir scellé la Fontaine de Vie à des âmes qui en ont soif.

Il y a des hommes qui entreprendraient volontiers un tel travail missionnaire ; mais, hélas ! leur nombre est faible. Ils sont haïs par le Sud, et seraient chassés de son sol, ou traînés en prison pour y mourir, comme d’autres l’ont été avant eux. Le champ est mûr pour la moisson, et attend les moissonneurs. Peut-être que les arrière-petits-enfants de l’oncle Fred pourront se voir transmettre librement les trésors divins qu’il cherchait en cachette, au risque de la prison et du fouet.

Les docteurs en théologie sont-ils aveugles, ou sont-ils des hypocrites ? Je suppose que certains sont l’un, et d’autres l’autre ; mais je pense que s’ils ressentaient l’intérêt pour les pauvres et les humbles qu’ils devraient ressentir, ils ne seraient pas si facilement aveuglés. Un ecclésiastique qui se rend dans le Sud pour la première fois a généralement un sentiment, aussi vague soit-il, que l’esclavage est une erreur. Le propriétaire d’esclaves soupçonne cela, et joue son jeu en conséquence. Il se rend aussi agréable que possible ; il parle de théologie et d’autres sujets connexes. Le révérend est invité à invoquer une bénédiction sur une table chargée de luxes. Après le dîner, il se promène dans les lieux, et voit les beaux bosquets et les vignes en fleurs, et les huttes confortables des esclaves de maison favorisés. Le sudiste l’invite à parler avec ces esclaves. Il leur demande s’ils veulent être libres, et ils répondent : « Oh, non, massa. » Cela suffit à le satisfaire. Il rentre chez lui pour publier une « Vue du Sud sur l’esclavage », et pour se plaindre des exagérations des abolitionnistes. Il assure aux gens qu’il est allé dans le Sud, et qu’il a vu l’esclavage par lui-même ; que c’est une belle « institution patriarcale » ; que les esclaves ne veulent pas leur liberté ; qu’ils ont des réunions alléluia, et d’autres privilèges religieux.

Que sait-il des misérables à moitié affamés qui travaillent de l’aube au crépuscule sur les plantations ? des mères hurlant pour leurs enfants, arrachés de leurs bras par les marchands d’esclaves ? des jeunes filles traînées dans la fange morale ? des mares de sang autour du poteau de fouet ? des chiens entraînés à déchirer la chair humaine ? des hommes vissés dans des égreneuses à coton pour y mourir ? Le propriétaire d’esclaves ne lui a montré aucune de ces choses, et les esclaves n’ont pas osé lui en parler s’il le leur avait demandé.

Il y a une grande différence entre le christianisme et la religion dans le Sud. Si un homme va à la table de communion et verse de l’argent dans le trésor de l’église, peu importe que ce soit le prix du sang, il est appelé religieux. Si un pasteur a une progéniture avec une femme qui n’est pas son épouse, l’église le renvoie, si c’est une femme blanche ; mais si elle est de couleur, cela ne l’empêche pas de continuer à être leur bon berger.

Quand on m’a dit que le Dr Flint avait rejoint l’église épiscopale, j’ai été très surprise. Je supposais que la religion avait un effet purificateur sur le caractère des hommes ; mais les pires persécutions que j’ai endurées de sa part ont eu lieu après qu’il fut devenu communiant. La conversation du docteur, le lendemain de sa confirmation, ne m’a certainement donné aucune indication qu’il avait « renoncé au diable et à toutes ses œuvres ». En réponse à certains de ses discours habituels, je lui rappelai qu’il venait de rejoindre l’église. « Oui, Linda, dit-il. Il était approprié que je le fasse. Je prends de l’âge, et ma position dans la société l’exige, et cela met fin à tout ce maudit argot. Tu ferais bien de rejoindre l’église aussi, Linda. »

« Il y a déjà assez de pécheurs à l’intérieur, répliquai-je. Si je pouvais être autorisée à vivre comme une chrétienne, j’en serais heureuse. »

« Tu peux faire ce que j’exige ; et si tu m’es fidèle, tu seras aussi vertueuse que ma femme », répondit-il.

Je répondis que la Bible ne disait pas cela.

Sa voix devint rauque de rage. « Comment oses-tu me prêcher à propos de ta Bible infernale ! s’exclama-t-il. Quel droit as-tu, toi qui es ma négresse, de me parler de ce que tu aimerais, et de ce que tu n’aimerais pas ? Je suis ton maître, et tu m’obéiras. »

Il n’est pas étonnant que les esclaves chantent :

« L’église du vieux Satan est ici-bas ; Vers l’église libre de Dieu j’espère aller. »

Je n’étais pas retournée chez mon maître depuis la naissance de mon enfant. Le vieil homme était furieux de m’avoir ainsi soustraite à son pouvoir immédiat ; mais sa femme jura, par tout ce qu’il y avait de bon et de grand, qu’elle me tuerait si je revenais ; et il ne douta pas un instant de sa parole. Parfois, il s’absentait pour une période. Puis il revenait et reprenait son vieux discours éculé sur son indulgence et mon ingratitude. Il s’efforçait, bien inutilement, de me convaincre que je m’étais rabaissée. Ce vieux réprouvé venimeux n’avait nul besoin de disserter sur ce thème. Je me sentais déjà assez humiliée. Mon bébé inconscient était le témoin toujours présent de ma honte. J’écoutais avec un mépris silencieux quand il parlait de la manière dont j’avais perdu sa bonne opinion ; mais je versais des larmes amères en pensant que je n’étais plus digne d’être respectée par les gens bons et purs. Hélas ! l’esclavage me tenait toujours dans sa poigne empoisonnée. Il n’y avait aucune chance pour que je sois respectable. Il n’y avait aucune perspective de pouvoir mener une vie meilleure.

Parfois, quand mon maître découvrait que je refusais toujours d’accepter ce qu’il appelait ses aimables offres, il menaçait de vendre mon enfant. « Peut-être cela vous rendra-t-il plus humble », disait-il.

Me rendre humble ! N’étais-je pas déjà dans la poussière ? Mais sa menace me déchirait le cœur. Je savais que la loi lui donnait le pouvoir de l’exécuter ; car les esclavagistes ont été assez rusés pour décréter que « l’enfant doit suivre la condition de la mère », et non celle du père ; prenant ainsi soin que la licence ne vienne pas interférer avec l’avarice. Cette réflexion me fit serrer mon bébé innocent encore plus fort contre mon cœur. Des visions horribles traversaient mon esprit quand je pensais au risque qu’il courait de tomber entre les mains du marchand d’esclaves. Je pleurais sur lui et disais : « Ô mon enfant ! peut-être vous laisseront-ils dans quelque cabane froide pour mourir, et puis vous jetteront-ils dans un trou, comme si vous étiez un chien. »

Quand le Dr Flint apprit que j’allais être mère à nouveau, il fut exaspéré au-delà de toute mesure. Il sortit précipitamment de la maison et revint avec une paire de ciseaux. J’avais une belle chevelure ; et il fulminait souvent contre ma fierté de l’arranger joliment. Il coupa chaque cheveu ras, en tempêtant et en jurant tout le long. Je répondis à certains de ses abus, et il me frappa. Quelques mois auparavant, il m’avait jetée dans les escaliers dans un accès de colère ; et la blessure que je reçus fut si grave que je fus incapable de me retourner dans mon lit pendant plusieurs jours. Il avait alors dit : « Linda, je jure devant Dieu que je ne lèverai plus jamais la main sur toi » ; mais je savais qu’il oublierait sa promesse.

Après avoir découvert ma situation, il fut comme un esprit agité sorti de l’abîme. Il venait chaque jour ; et j’étais soumise à des insultes qu’aucune plume ne peut décrire. Je ne les décrirais pas si je le pouvais ; elles étaient trop basses, trop révoltantes. J’essayais de les cacher autant que possible à ma grand-mère. Je savais qu’elle avait déjà assez de quoi attrister sa vie, sans avoir mes tourments à supporter. Quand elle voyait le docteur me traiter avec violence et l’entendait proférer des jurons assez terribles pour paralyser la langue d’un homme, elle ne pouvait pas toujours garder le silence. Il était naturel et maternel qu’elle tente de me défendre ; mais cela ne faisait qu’aggraver les choses.

Quand on m’annonça que mon nouveau-né était une fille, mon cœur fut plus lourd qu’il ne l’avait jamais été auparavant. L’esclavage est terrible pour les hommes ; mais il est bien plus terrible pour les femmes. En plus du fardeau commun à tous, elles ont des torts, des souffrances et des humiliations qui leur sont propres.

Le Dr Flint avait juré qu’il me ferait souffrir, jusqu’à mon dernier jour, pour ce nouveau crime contre lui, comme il l’appelait ; et tant qu’il m’eut en son pouvoir, il tint parole. Le quatrième jour après la naissance de mon bébé, il entra soudainement dans ma chambre et m’ordonna de me lever et de lui apporter mon bébé. La nourrice qui prenait soin de moi était sortie de la chambre pour préparer un peu de nourriture, et j’étais seule. Il n’y avait pas d’alternative. Je me levai, pris mon bébé et traversai la pièce jusqu’à l’endroit où il était assis. « Maintenant, restez là », dit-il, « jusqu’à ce que je vous dise de retourner ! » Mon enfant ressemblait beaucoup à son père et à la défunte Mme Sands, sa grand-mère. Il le remarqua ; et tandis que je me tenais devant lui, tremblant de faiblesse, il m’accabla, moi et ma petite, de chaque épithète vile qui lui venait à l’esprit. Même la grand-mère dans sa tombe n’échappa pas à ses malédictions. Au milieu de ses vitupérations, je m’évanouis à ses pieds. Cela le ramena à la raison. Il prit le bébé dans mes bras, le posa sur le lit, me projeta de l’eau froide au visage, me souleva et me secoua violemment pour me faire reprendre conscience avant que quelqu’un n’entre dans la pièce. Juste à ce moment, ma grand-mère entra, et il se hâta de sortir de la maison. Je souffris des conséquences de ce traitement ; mais je suppliai mes amis de me laisser mourir plutôt que d’envoyer chercher le docteur. Il n’y avait rien que je redoutais tant que sa présence. Ma vie fut épargnée ; et j’en fus heureuse pour le bien de mes petits. Sans ces liens à la vie, j’aurais été heureuse d’être libérée par la mort, bien que je n’eusse vécu que dix-neuf ans.

Cela me faisait toujours mal que mes enfants n’aient aucun droit légal à un nom. Leur père offrit le sien ; mais, même si j’avais souhaité accepter l’offre, je n’aurais pas osé tant que mon maître vivait. De plus, je savais qu’il ne serait pas accepté lors de leur baptême. Ils avaient au moins droit à un nom chrétien ; et nous résolûmes d’appeler mon fils d’après notre cher et bon Benjamin, qui était parti très loin de nous.

Ma grand-mère appartenait à l’église ; et elle était très désireuse de faire baptiser les enfants. Je savais que le Dr Flint l’interdirait, et je ne m’aventurai pas à tenter le coup. Mais la chance me favorisa. Il fut appelé pour visiter un patient hors de la ville et fut obligé de s’absenter pendant le dimanche. « C’est le moment », dit ma grand-mère ; « nous emmènerons les enfants à l’église et nous les ferons baptiser. »

En entrant dans l’église, des souvenirs de ma mère m’envahirent, et je me sentis l’esprit apaisé. Là, elle m’avait présentée pour le baptême, sans aucune raison d’avoir honte. Elle avait été mariée et possédait les droits légaux que l’esclavage concède à une esclave. Les vœux avaient été au moins sacrés pour elle, et elle ne les avait jamais violés. J’étais heureuse qu’elle ne soit plus en vie pour savoir dans quelles circonstances si différentes ses petits-enfants étaient présentés au baptême. Pourquoi mon sort avait-il été si différent de celui de ma mère ? Son maître était mort quand elle était enfant ; et elle était restée avec sa maîtresse jusqu’à son mariage. Elle ne fut jamais au pouvoir d’aucun maître ; et elle échappa ainsi à une classe de maux qui s’abattent généralement sur les esclaves.

Au moment où mon bébé allait être baptisé, l’ancienne maîtresse de mon père s’approcha de moi et proposa de lui donner son nom chrétien. À cela, j’ajoutai le nom de famille de mon père, qui n’avait lui-même aucun droit légal à le porter ; car mon grand-père du côté paternel était un monsieur blanc. Quels écheveaux emmêlés que les généalogies de l’esclavage ! J’aimais mon père ; mais cela m’humiliait d’être obligée de donner son nom à mes enfants.

En quittant l’église, l’ancienne maîtresse de mon père m’invita à l’accompagner chez elle. Elle attacha une chaîne en or autour du cou de mon bébé. Je la remerciai pour cette bonté ; mais je n’aimais pas l’emblème. Je ne voulais aucune chaîne attachée à ma fille, même si ses maillons étaient en or. Comme je priais ardemment pour qu’elle ne ressente jamais le poids de la chaîne de l’esclavage, dont le fer pénètre jusqu’à l’âme !

XV. Persécutions continues.

Mes enfants grandissaient bien ; et le Dr Flint me disait souvent, avec un sourire exultant : « Ces morveux me rapporteront une belle somme d’argent un de ces jours. »

Je pensais en moi-même que, Dieu étant mon aide, ils ne passeraient jamais entre ses mains. Il me semblait que je préférerais les voir tués plutôt que de les voir livrés à son pouvoir. L’argent pour la liberté de moi-même et de mes enfants pourrait être obtenu ; mais je ne tirais aucun avantage de cette circonstance. Le Dr Flint aimait l’argent, mais il aimait encore plus le pouvoir. Après beaucoup de discussions, mes amis résolurent de faire une autre tentative. Il y avait un esclavagiste sur le point de partir pour le Texas, et il fut chargé de m’acheter. Il devait commencer à neuf cents dollars et monter jusqu’à douze cents. Mon maître refusa ses offres. « Monsieur », dit-il, « elle ne m’appartient pas. Elle est la propriété de ma fille, et je n’ai pas le droit de la vendre. Je soupçonne que vous venez de la part de son amant. Si c’est le cas, vous pouvez lui dire qu’il ne peut l’acheter pour aucune somme ; et il ne peut pas non plus acheter ses enfants. »

Le docteur vint me voir le lendemain, et mon cœur battit plus vite à mesure qu’il entrait. Je n’avais jamais vu le vieil homme marcher d’un pas aussi majestueux. Il s’assit et me regarda avec un mépris accablant. Mes enfants avaient appris à avoir peur de lui. La petite fermait les yeux et cachait son visage sur mon épaule chaque fois qu’elle le voyait ; et Benny, qui avait maintenant près de cinq ans, demandait souvent : « Pourquoi ce méchant homme vient-il ici si souvent ? Veut-il nous faire du mal ? » Je serrais le cher garçon dans mes bras, espérant qu’il serait libre avant d’être assez âgé pour résoudre le problème. Et maintenant, alors que le docteur était assis là, si sombre et silencieux, l’enfant quitta ses jeux et vint se nicher près de moi. Enfin, mon tourmenteur parla. « Alors, vous êtes délaissée, n’est-ce pas ? » dit-il. « Ce n’est pas plus que ce à quoi je m’attendais. Vous vous souvenez que je vous avais dit il y a des années que vous seriez traitée ainsi. Donc, il est fatigué de vous ? Ha ! ha ! ha ! La vertueuse madame n’aime pas entendre parler de ça, n’est-ce pas ? Ha ! ha ! ha ! » Il y avait une pointe de venin dans sa manière de m’appeler vertueuse madame. Je n’avais plus le pouvoir de lui répondre comme je l’avais fait autrefois. Il continua : « Il semble donc que vous essayiez de monter une autre intrigue. Votre nouvel amant est venu me voir et a offert de vous acheter ; mais soyez assurée que vous ne réussirez pas. Vous êtes à moi ; et vous serez à moi pour la vie. Il n’existe aucun être humain capable de vous sortir de l’esclavage. Je l’aurais fait ; mais vous avez rejeté mon aimable offre. »

Je lui dis que je ne souhaitais monter aucune intrigue ; que je n’avais jamais vu l’homme qui avait offert de m’acheter.

« Me traitez-vous de menteur ? » s’exclama-t-il en me tirant de ma chaise. « Direz-vous encore que vous n’avez jamais vu cet homme ? »

Je répondis : « Je le dis, en effet. »

Il me saisit le bras avec une volée d’injures. Ben commença à hurler, et je lui dis d’aller rejoindre sa grand-mère.

« Ne bouge pas d’un pouce, espèce de petit misérable ! » dit-il. L’enfant se rapprocha de moi et passa ses bras autour de moi, comme s’il voulait me protéger. C’en était trop pour mon maître enragé. Il le saisit et le projeta à travers la pièce. Je crus qu’il était mort et me précipitai vers lui pour le ramasser.

« Pas encore ! » s’exclama le docteur. « Laissez-le là jusqu’à ce qu’il revienne à lui. »

« Laissez-moi ! Laissez-moi ! » criai-je, « ou je vais ameuter toute la maison. » Je me débattis et m’échappai ; mais il me saisit à nouveau. Quelqu’un ouvrit la porte, et il me relâcha. Je ramassai mon enfant inconscient, et quand je me retournai, mon tourmenteur était parti. Anxieusement, je me penchai sur la petite forme, si pâle et immobile ; et quand les yeux bruns s’ouvrirent enfin, je ne sais pas si j’étais très heureuse. Toutes les anciennes persécutions du docteur furent renouvelées. Il venait matin, midi et soir. Aucun amant jaloux n’a jamais surveillé une rivale de plus près qu’il ne nous surveillait, moi et l’inconnu esclavagiste avec qui il m’accusait de vouloir monter une intrigue. Quand ma grand-mère n’était pas dans les parages, il fouillait chaque pièce pour le trouver.

Lors d’une de ses visites, il lui arriva de trouver une jeune fille qu’il avait vendue à un marchand quelques jours auparavant. Sa version était qu’il l’avait vendue parce qu’elle avait été trop familière avec le surveillant. Elle avait eu une vie amère avec lui et était heureuse d’être vendue. Elle n’avait ni mère, ni liens proches. Elle avait été arrachée à toute sa famille des années auparavant. Quelques amis s’étaient portés garants de sa sécurité, si le marchand acceptait qu’elle passât avec eux le temps qui séparait sa vente de la collecte de son bétail humain. Une telle faveur était rarement accordée. Elle épargnait au marchand les frais de pension et de prison, et bien que le montant fût faible, c’était une considération importante dans l’esprit d’un marchand d’esclaves.

Le Dr Flint avait toujours eu une aversion à rencontrer les esclaves après les avoir vendus. Il ordonna à Rose de sortir de la maison ; mais il n’était plus son maître, et elle ne fit pas attention à lui. Pour une fois, la Rose écrasée fut la conquérante. Ses yeux gris étincelèrent de colère sur elle ; mais c’était là toute l’étendue de son pouvoir. « Comment cette fille est-elle arrivée ici ? » s’exclama-t-il. « Quel droit aviez-vous de le permettre, quand vous saviez que je l’avais vendue ? »

Je répondis : « C’est la maison de ma grand-mère, et Rose est venue la voir. Je n’ai pas le droit de mettre à la porte quiconque vient ici à des fins honnêtes. »

Il me donna le coup qui aurait dû tomber sur Rose si elle avait encore été son esclave. L’attention de ma grand-mère avait été attirée par des voix fortes, et elle entra à temps pour voir un second coup être porté. Elle n’était pas femme à laisser un tel outrage, dans sa propre maison, sans réprimande. Le docteur entreprit d’expliquer que j’avais été insolente. Ses sentiments indignés montèrent de plus en plus haut, et finirent par déborder en mots. « Sortez de ma maison ! » s’exclama-t-elle. « Rentrez chez vous, et occupez-vous de votre femme et de vos enfants, vous aurez bien assez à faire sans surveiller ma famille. »

Il lui jeta la naissance de mes enfants au visage et l’accusa de cautionner la vie que je menais. Elle lui répondit que je vivais chez elle par la contrainte de sa femme ; qu’il n’avait pas besoin de l’accuser, car c’était lui le responsable ; c’était lui qui avait causé tous ces ennuis. Elle devint de plus en plus excitée à mesure qu’elle continuait. « Je vous dis une chose, Dr Flint », dit-elle, « vous n’avez plus beaucoup d’années à vivre, et vous feriez mieux de dire vos prières. Il faudra toutes les utiliser, et plus encore, pour laver la saleté de votre âme. »

« Savez-vous à qui vous parlez ? » s’exclama-t-il.

Elle répliqua : « Oui, je sais très bien à qui je parle. »

Il quitta la maison dans une grande rage. Je regardai ma grand-mère. Nos yeux se rencontrèrent. Leur expression de colère avait disparu, mais elle semblait triste et lasse — lasse de luttes incessantes. Je m’étonnais que cela ne diminue pas son amour pour moi ; mais si c’était le cas, elle ne le montra jamais. Elle était toujours gentille, toujours prête à sympathiser avec mes ennuis. Il aurait pu y avoir de la paix et du contentement dans cette humble maison s’il n’y avait pas eu le démon de l’Esclavage.

L’hiver passa sans être perturbé par le docteur. Le beau printemps arriva ; et quand la Nature reprend sa beauté, l’âme humaine a tendance à renaître également. Mes espoirs défaillants reprirent vie avec les fleurs. Je rêvais à nouveau de liberté ; plus pour le bien de mes enfants que pour le mien. Je planifiais et je planifiais. Les obstacles se heurtaient aux plans. Il semblait n’y avoir aucun moyen de les surmonter ; et pourtant, j’espérais.

Le docteur rusé revint. Je n’étais pas à la maison quand il passa. Une amie m’avait invitée à une petite fête, et pour lui faire plaisir, j’y allai. À ma grande consternation, un messager arriva en toute hâte pour dire que le Dr Flint était chez ma grand-mère et insistait pour me voir. Ils ne lui dirent pas où j’étais, sinon il serait venu faire un scandale chez mon amie. Ils m’envoyèrent un châle sombre ; je l’enfilai et me précipitai à la maison. Ma vitesse ne me sauva pas ; le docteur était reparti en colère. Je redoutais le matin, mais je ne pouvais le retarder ; il arriva, chaud et lumineux. À une heure matinale, le docteur vint et me demanda où j’avais été la nuit dernière. Je lui dis. Il ne me crut pas et envoya quelqu’un chez mon amie pour vérifier les faits. Il revint dans l’après-midi pour m’assurer qu’il était convaincu que j’avais dit la vérité. Il semblait être d’humeur facétieuse, et je m’attendais à ce que quelques railleries suivent. « Je suppose que vous avez besoin d’un peu de récréation », dit-il, « mais je suis surpris de vous voir là-bas, parmi ces nègres. Ce n’était pas l’endroit pour vous. Vous est-il permis de fréquenter de telles gens ? »

Je compris cette pique voilée à l’encontre du monsieur blanc qui était mon ami ; mais je répondis simplement : « Je suis allée rendre visite à mes amis, et toute compagnie qu’ils reçoivent est assez bonne pour moi. »

Il continua en disant : « Je vous ai très peu vue ces derniers temps, mais mon intérêt pour vous reste inchangé. Quand j’ai dit que je n’aurais plus aucune pitié pour vous, j’ai été impétueux. Je retire mes mots. Linda, vous désirez la liberté pour vous et vos enfants, et vous ne pouvez l’obtenir que par mon intermédiaire. Si vous acceptez ce que je suis sur le point de proposer, vous et eux serez libres. Il ne doit y avoir aucune communication d’aucune sorte entre vous et leur père. Je me procurerai un cottage, où vous et les enfants pourrez vivre ensemble. Votre travail sera léger, comme de la couture pour ma famille. Pensez à ce qui vous est offert, Linda — un foyer et la liberté ! Que le passé soit oublié. Si j’ai été dur avec vous par moments, votre entêtement m’y a poussé. Vous savez que j’exige l’obéissance de mes propres enfants, et je vous considère encore comme une enfant. »

Il fit une pause pour attendre une réponse, mais je restai silencieuse. « Pourquoi ne parlez-vous pas ? » dit-il. « Qu’attendez-vous de plus ? »

« Rien, monsieur. »

« Alors vous acceptez mon offre ? »

« Non, monsieur. »

Sa colère était prête à éclater ; mais il réussit à la contenir et répondit : « Vous avez répondu sans réfléchir. Mais je dois vous faire savoir qu’il y a deux côtés à ma proposition ; si vous rejetez le bon côté, vous serez obligée de prendre le mauvais. Vous devez soit accepter mon offre, soit vous et vos enfants serez envoyés à la plantation de votre jeune maître, pour y rester jusqu’à ce que votre jeune maîtresse soit mariée ; et vos enfants seront traités comme le reste des enfants noirs. Je vous donne une semaine pour y réfléchir. »

Il était rusé ; mais je savais qu’on ne pouvait pas lui faire confiance. Je lui dis que j’étais prête à donner ma réponse maintenant.

« Je ne la recevrai pas maintenant », répliqua-t-il. « Vous agissez trop par impulsion. Rappelez-vous que vous et vos enfants pouvez être libres dans une semaine à partir d’aujourd’hui si vous le souhaitez. »

À quel destin monstrueux était suspendu celui de mes enfants ! Je savais que l’offre de mon maître était un piège, et que si j’y entrais, toute évasion serait impossible. Quant à sa promesse, je le connaissais si bien que j’étais sûre que s’il me donnait des papiers de liberté, ils seraient gérés de manière à n’avoir aucune valeur légale. L’alternative était inévitable. Je résolus d’aller à la plantation. Mais ensuite, je pensai à quel point je serais complètement en son pouvoir, et la perspective était effrayante. Même si je m’agenouillais devant lui pour l’implorer de m’épargner, pour le bien de mes enfants, je savais qu’il me repousserait de son pied, et ma faiblesse serait son triomphe.

Avant que la semaine ne soit écoulée, j’appris que le jeune M. Flint était sur le point d’épouser une dame de sa propre trempe. Je prévis la position que j’occuperais dans son établissement. On m’avait autrefois envoyée à la plantation pour subir une punition, et la peur du fils avait incité le père à me rappeler très vite. Mon esprit était fait ; j’étais résolue à déjouer mon maître et à sauver mes enfants, ou à périr en tentant le coup. Je gardai mes plans pour moi ; je savais que mes amis essaieraient de m’en dissuader, et je ne voulais pas blesser leurs sentiments en rejetant leurs conseils.

Le jour décisif, le docteur vint et dit qu’il espérait que j’avais fait un choix sage.

« Je suis prête à aller à la plantation, monsieur », répondis-je.

« Avez-vous pensé à quel point votre décision est importante pour vos enfants ? » dit-il.

Je lui dis que oui.

« Très bien. Allez à la plantation, et que ma malédiction vous accompagne », répondit-il. « Votre fils sera mis au travail, et il sera bientôt vendu ; et votre fille sera élevée dans le but de bien se vendre. Allez, tracez votre route ! » Il quitta la pièce avec des imprécations qui ne méritent pas d’être répétées.

Alors que je restais clouée sur place, ma grand-mère vint et dit : « Linda, mon enfant, que lui as-tu dit ? »

Je répondis que j’allais à la plantation.

« Dois-tu vraiment y aller ? » dit-elle. « Ne peut-on rien faire pour l’en empêcher ? »

Je lui dis qu’il était inutile d’essayer ; mais elle me supplia de ne pas abandonner. Elle dit qu’elle irait voir le docteur et lui rappellerait depuis combien de temps et avec quelle fidélité elle avait servi la famille, et comment elle avait retiré son propre bébé de son sein pour nourrir la femme de celui-ci. Elle lui dirait que j’étais hors de la famille depuis si longtemps qu’ils ne remarqueraient pas mon absence ; qu’elle les paierait pour mon temps, et que l’argent permettrait de trouver une femme ayant plus de force pour la situation que moi. Je la suppliai de ne pas y aller ; mais elle persista en disant : « Il m’écoutera, Linda. » Elle y alla et fut traitée comme je m’y attendais. Il écouta froidement ce qu’elle avait à dire, mais refusa sa requête. Il lui dit que ce qu’il faisait était pour mon bien, que mes sentiments étaient tout à fait au-dessus de ma condition, et qu’à la plantation, je recevrais un traitement adapté à mon comportement.

Ma grand-mère était très abattue. J’avais mes espoirs secrets ; mais je devais mener ma bataille seule. J’avais la fierté d’une femme et l’amour d’une mère pour mes enfants ; et je résolus que, des ténèbres de cette heure, une aube plus brillante se lèverait pour eux. Mon maître avait la puissance et la loi de son côté ; j’avais une volonté déterminée. Il y a de la force dans chacune.

XVI. Scènes à la plantation.

Tôt le lendemain matin, je quittai la maison de ma grand-mère avec mon plus jeune enfant. Mon fils était malade, et je le laissai derrière moi. J’eus beaucoup de pensées tristes tandis que le vieux chariot cahotait. Jusque-là, j’avais souffert seule ; désormais, ma petite devait être traitée comme une esclave. À mesure que nous approchions de la grande maison, je pensai au temps où j’y avais été envoyée par vengeance. Je me demandais dans quel but j’y étais envoyée maintenant. Je ne pouvais le dire. Je résolus d’obéir aux ordres dans la mesure où le devoir l’exigeait ; mais, au fond de moi, je déterminai de rendre mon séjour aussi court que possible. M. Flint attendait pour nous recevoir et me dit de le suivre à l’étage pour recevoir les ordres de la journée. Ma petite Ellen fut laissée en bas, dans la cuisine. C’était un changement pour elle, qui avait toujours été si soigneusement choyée. Mon jeune maître dit qu’elle pourrait s’amuser dans la cour. C’était aimable de sa part, puisque l’enfant lui était odieuse à la vue. Ma tâche était d’aménager la maison pour la réception de la mariée. Au milieu des draps, des nappes, des serviettes, des draperies et des tapis, ma tête était aussi occupée à planifier que mes doigts à l’aiguille. À midi, on m’autorisa à aller voir Ellen. Elle avait sangloté jusqu’à s’endormir. J’entendis M. Flint dire à un voisin : « Je l’ai eue ici, et je vais bientôt lui sortir ses idées de la ville de la tête. Mon père est en partie responsable de ses bêtises. Il aurait dû la briser il y a longtemps. » La remarque fut faite à ma portée, et il aurait été tout aussi courageux de la faire en face. Il avait dit des choses en face qui auraient pu, ou non, surprendre son voisin s’il en avait eu connaissance. C’était « un digne fils de son père ».

Je résolus de ne lui donner aucune raison de m’accuser d’être trop « dame », pour ce qui est du travail. Je travaillai jour et nuit, avec la misère devant moi. Quand je m’allongeais à côté de mon enfant, je sentais combien il serait plus facile de la voir mourir que de voir son maître la battre, comme je le voyais quotidiennement battre d’autres petits. L’esprit des mères était si écrasé par le fouet qu’elles restaient là, sans courage pour protester. Combien devais-je souffrir encore avant d’être « brisée » à ce point ?

Je souhaitais paraître aussi contente que possible. Parfois, j’avais l’occasion d’envoyer quelques lignes à la maison ; et cela faisait remonter des souvenirs qui rendaient difficile, pendant un temps, de paraître calme et indifférente à mon sort. Malgré mes efforts, je voyais que M. Flint me regardait d’un œil suspicieux. Ellen s’effondra sous les épreuves de sa nouvelle vie. Séparée de moi, sans personne pour veiller sur elle, elle errait, et en quelques jours, elle pleura jusqu’à tomber malade. Un jour, elle s’assit sous la fenêtre où je travaillais, pleurant de ce cri las qui fait saigner le cœur d’une mère. Je fus obligée de m’endurcir pour le supporter. Après un moment, cela cessa. Je regardai dehors, et elle était partie. Comme il était près de midi, je m’aventurai à descendre à sa recherche. La grande maison était surélevée de deux pieds au-dessus du sol. Je regardai dessous et la vis, à mi-chemin, profondément endormie. Je me glissai dessous et la tirai vers moi. Alors que je la tenais dans mes bras, je pensai combien il serait bon pour elle si elle ne se réveillait jamais ; et j’exprimai ma pensée tout haut. Je fus surprise d’entendre quelqu’un dire : « M’avez-vous parlé ? » Je levai les yeux et vis M. Flint debout à côté de moi. Il ne dit rien de plus, mais se détourna, fronçant les sourcils. Cette nuit-là, il envoya à Ellen un biscuit et une tasse de lait sucré. Cette générosité me surprit. J’appris plus tard qu’au cours de l’après-midi, il avait tué un gros serpent qui rampait sous la maison ; et je supposai que cet incident avait suscité son inhabituelle gentillesse.

Le lendemain matin, le vieux chariot fut chargé de bardeaux pour la ville. J’y mis Ellen et l’envoyai à sa grand-mère. M. Flint dit que j’aurais dû lui demander sa permission. Je lui dis que l’enfant était malade et nécessitait une attention que je n’avais pas le temps de lui donner. Il laissa couler ; car il savait que j’avais accompli beaucoup de travail en peu de temps.

J’étais à la plantation depuis trois semaines quand je prévis une visite à la maison. Cela devait se faire de nuit, après que tout le monde fut au lit. J’étais à six miles de la ville, et la route était très morne. Je devais y aller avec un jeune homme qui, je le savais, se faufilait souvent en ville pour voir sa mère. Une nuit, alors que tout était calme, nous partîmes. La peur donna de la vitesse à nos pas, et nous ne mîmes pas longtemps à effectuer le voyage. J’arrivai chez ma grand-mère. Sa chambre était au rez-de-chaussée, et la fenêtre était ouverte, le temps étant chaud. Je lui parlai et elle s’éveilla. Elle me fit entrer et ferma la fenêtre, de peur qu’un passant attardé ne me voie. On apporta une lumière, et toute la maisonnée se rassembla autour de moi, certains souriant, d’autres pleurant. J’allai regarder mes enfants et remerciai Dieu pour leur sommeil heureux. Les larmes coulèrent tandis que je me penchais sur eux. Comme je bougeais pour partir, Benny remua. Je me retournai et murmurai : « Maman est là. » Après s’être frotté les yeux avec son petit poing, ils s’ouvrirent, et il s’assit dans son lit, me regardant avec curiosité. S’étant assuré que c’était moi, il s’exclama : « Oh maman ! tu n’es pas morte, n’est-ce pas ? Ils ne t’ont pas coupé la tête à la plantation, si ? »

Mon temps était écoulé trop vite, et mon guide m’attendait. Je recouchai Benny et séchai ses larmes par la promesse de revenir bientôt. Rapidement, nous retracâmes nos pas vers la plantation. À mi-chemin, nous fûmes rencontrés par un groupe de quatre patrouilles. Heureusement, nous entendîmes les sabots de leurs chevaux avant qu’ils ne soient en vue, et nous eûmes le temps de nous cacher derrière un grand arbre. Ils passèrent, criant et hurlant d’une manière qui indiquait une beuverie récente. Comme nous étions reconnaissants qu’ils n’aient pas leurs chiens avec eux ! Nous hâtâmes le pas, et quand nous arrivâmes à la plantation, nous entendîmes le son du moulin à main. Les esclaves moulaient leur maïs. Nous étions en sécurité dans la maison avant que la corne ne les appelle à leur travail. Je partageai ma petite portion de nourriture avec mon guide, sachant qu’il avait perdu l’occasion de moudre son maïs et devait travailler toute la journée dans les champs.

M. Flint inspectait souvent la maison pour s’assurer que personne n’était oisif. Toute la gestion du travail m’était confiée, parce qu’il n’y connaissait rien ; et plutôt que d’embaucher un contremaître, il se contentait de mes arrangements. Il avait souvent insisté auprès de son père sur la nécessité de m’avoir à la plantation pour prendre en charge ses affaires et confectionner les vêtements des esclaves ; mais le vieil homme le connaissait trop bien pour consentir à cet arrangement.

Lorsque j’eus travaillé un mois à la plantation, la grand-tante de M. Flint vint lui rendre visite. C’était la bonne vieille dame qui avait payé cinquante dollars pour ma grand-mère, dans le but de la rendre libre, alors qu’elle se tenait sur le bloc des enchères. Ma grand-mère aimait cette vieille dame, que nous appelions toutes Miss Fanny. Elle venait souvent prendre le thé avec nous. En ces occasions, la table était dressée avec une nappe blanche comme neige, et les tasses en porcelaine et les cuillères en argent étaient sorties du buffet à l’ancienne. Il y avait des muffins chauds, des brioches au thé et de délicieuses confitures. Ma grand-mère gardait deux vaches, et la crème fraîche était le régal de Miss Fanny. Elle déclarait invariablement que c’était la meilleure de la ville. Les vieilles dames passaient des moments agréables ensemble. Elles travaillaient et bavardaient, et parfois, en parlant du bon vieux temps, leurs lunettes s’embuaient de larmes et devaient être retirées et essuyées. Quand Miss Fanny nous disait au revoir, son sac était rempli des meilleurs gâteaux de grand-mère, et elle était priée de revenir bientôt.

Il y avait eu un temps où la femme du Dr Flint venait prendre le thé avec nous, et où ses enfants étaient aussi envoyés pour faire un festin de la bonne cuisine de « tante Marthy ». Mais après que je fus devenue un objet de sa jalousie et de sa méchanceté, elle fut en colère contre grand-mère pour m’avoir donné un abri, à moi et à mes enfants. Elle ne lui parlait même pas dans la rue. Cela blessait les sentiments de ma grand-mère, car elle ne pouvait garder de rancœur contre la femme qu’elle avait nourrie de son lait quand elle était bébé. La femme du docteur aurait volontiers empêché nos rapports avec Miss Fanny si elle l’avait pu, mais heureusement, elle ne dépendait pas de la générosité des Flint. Elle avait assez pour être indépendante ; et c’est plus que ce qui peut jamais être gagné par la charité, aussi généreuse soit-elle.

Miss Fanny m’était chère par de nombreux souvenirs, et j’étais ravie de la voir à la plantation. La chaleur de son grand cœur loyal rendait la maison plus agréable pendant qu’elle y était. Elle resta une semaine, et j’eus de nombreuses conversations avec elle. Elle dit que son principal objectif en venant était de voir comment j’étais traitée et si quelque chose pouvait être fait pour moi. Elle demanda si elle pouvait m’aider d’une manière ou d’une autre. Je lui dis que je ne le pensais pas. Elle me témoigna sa sympathie à sa manière particulière ; disant qu’elle souhaitait que moi et toute la famille de ma grand-mère soyons au repos dans nos tombes, car ce ne serait qu’à ce moment-là qu’elle sentirait une quelconque paix à notre sujet. La bonne vieille âme ne rêvait pas que je projetais d’accorder la paix à elle, à mon sujet et au sujet de mes enfants ; non par la mort, mais en assurant notre liberté.

Encore et encore, j’avais parcouru ces douze miles mornes, de et vers la ville ; et tout le long, je méditais sur quelque moyen d’évasion pour moi et mes enfants. Mes amis avaient fait tous les efforts que l’ingéniosité pouvait concevoir pour effectuer notre achat, mais tous leurs plans s’étaient révélés infructueux. Le Dr Flint était suspicieux et déterminé à ne pas desserrer son emprise sur nous. J’aurais pu m’évader seule ; mais c’était plus pour mes enfants impuissants que pour moi-même que j’aspirais à la liberté. Bien que l’aubaine eût été précieuse pour moi, au-dessus de tout prix, je n’aurais pas voulu la prendre au prix de les laisser en esclavage. Chaque épreuve que je supportais, chaque sacrifice que je faisais pour eux, les rapprochait de mon cœur et me donnait un courage nouveau pour repousser les vagues sombres qui roulaient et roulaient sur moi dans une nuit de tempêtes apparemment sans fin.

Les six semaines étaient presque terminées, quand la mariée de M. Flint était attendue pour prendre possession de sa nouvelle maison. Les préparatifs étaient tous terminés, et M. Flint dit que j’avais bien fait. Il prévoyait de quitter la maison le samedi et de revenir avec sa mariée le mercredi suivant. Après avoir reçu divers ordres de sa part, je m’aventurai à demander la permission de passer le dimanche en ville. Elle me fut accordée ; faveur pour laquelle je fus reconnaissante. C’était la première que je lui demandais, et j’avais l’intention que ce soit la dernière. Il fallait plus d’une nuit pour accomplir le projet que j’avais en vue ; mais tout le dimanche me donnerait une opportunité. Je passai le sabbat avec ma grand-mère. Un jour plus calme, plus beau, n’est jamais descendu du ciel. Pour moi, c’était un jour d’émotions contradictoires. Peut-être était-ce le dernier jour que je passerais jamais sous ce cher, vieux toit protecteur ! Peut-être étaient-ce les dernières conversations que j’aurais avec la fidèle vieille amie de toute ma vie ! Peut-être était-ce la dernière fois que mes enfants et moi serions ensemble ! Eh bien, tant mieux, pensai-je, plutôt qu’ils ne soient esclaves. Je connaissais le sort qui attendait mon beau bébé dans l’esclavage, et je résolus de la sauver de cela, ou de périr en tentant le coup. J’allai faire ce vœu sur les tombes de mes pauvres parents, dans le cimetière des esclaves. « Là, les méchants cessent de troubler, et là, les fatigués sont au repos. Là, les prisonniers reposent ensemble ; ils n’entendent pas la voix de l’oppresseur ; le serviteur est libre de son maître. » Je m’agenouillai près des tombes de mes parents et remerciai Dieu, comme je l’avais souvent fait auparavant, de ce qu’ils n’avaient pas vécu pour assister à mes épreuves, ou pour pleurer sur mes péchés. J’avais reçu la bénédiction de ma mère quand elle mourut ; et en mainte heure de tribulation, j’avais cru entendre sa voix, parfois me réprimandant, parfois chuchotant des mots d’amour à mon cœur blessé. J’ai versé beaucoup de larmes amères, à penser que quand je ne serai plus là pour mes enfants, ils ne pourront pas se souvenir de moi avec une satisfaction aussi entière que celle avec laquelle je me souvenais de ma mère.

Le cimetière était dans les bois, et le crépuscule arrivait. Rien ne rompait le calme mortel si ce n’est le gazouillis occasionnel d’un oiseau. Mon esprit était intimidé par la solennité de la scène. Depuis plus de dix ans, je fréquentais cet endroit, mais jamais il ne m’avait semblé aussi sacré qu’à présent. Une souche noire, à la tête de la tombe de ma mère, était tout ce qui restait d’un arbre que mon père avait planté. Sa tombe était marquée par une petite planche en bois, portant son nom, dont les lettres étaient presque effacées. Je m’agenouillai et les embrassai, et déversai une prière à Dieu pour la guidance et le soutien dans le pas périlleux que j’étais sur le point de franchir. Alors que je passais devant les ruines de l’ancienne maison de réunion, où, avant l’époque de Nat Turner, les esclaves avaient été autorisés à se réunir pour le culte, il me sembla entendre la voix de mon père en sortir, me sommant de ne pas m’attarder jusqu’à ce que j’atteigne la liberté ou la tombe. Je me précipitai avec des espoirs renouvelés. Ma confiance en Dieu avait été renforcée par cette prière parmi les tombes.

Mon plan était de me cacher chez une amie et d’y rester quelques semaines jusqu’à ce que les recherches soient terminées. Mon espoir était que le docteur se découragerait, et que, par peur de perdre ma valeur, et aussi de retrouver par la suite mes enfants parmi les disparus, il consentirait à nous vendre ; et je savais que quelqu’un nous achèterait. J’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre mes enfants confortables pendant le temps où je m’attendais à être séparée d’eux. J’étais en train de faire mes bagages quand grand-mère entra dans la chambre et demanda ce que je faisais. « Je mets mes affaires en ordre », répondis-je. J’essayai d’avoir l’air joyeuse et de parler avec entrain ; mais son œil vigilant détecta quelque chose sous la surface. Elle m’attira vers elle et me demanda de m’asseoir. Elle me regarda intensément et dit : « Linda, veux-tu tuer ta vieille grand-mère ? As-tu l’intention de laisser tes petits enfants impuissants ? Je suis vieille maintenant, et je ne peux plus faire pour tes bébés ce que j’ai fait autrefois pour toi. »

Je répondis que si je m’en allais, peut-être leur père pourrait-il assurer leur liberté.

« Ah, mon enfant », dit-elle, « ne te fie pas trop à lui. Reste auprès de tes propres enfants et souffre avec eux jusqu’à la mort. Personne ne respecte une mère qui abandonne ses enfants ; et si tu les laisses, tu n’auras jamais un moment de bonheur. Si tu pars, tu me rendras misérable pour le peu de temps qu’il me reste à vivre. Tu serais rattrapée et ramenée, et tes souffrances seraient épouvantables. Souviens-toi du pauvre Benjamin. Renonce, Linda. Essaie de supporter encore un peu. Les choses pourraient tourner mieux que nous ne l’espérons. »

Mon courage me fit défaut, à la vue de la peine que j’apporterais à ce cœur vieux, fidèle et aimant. Je promis que j’essaierais encore un peu, et que je ne prendrais rien de sa maison sans qu’elle le sache.

Chaque fois que les enfants grimpaient sur mes genoux ou posaient leurs têtes sur mes genoux, elle disait : « Pauvres petites âmes ! que feriez-vous sans une mère ? Elle ne vous aime pas comme moi. » Et elle les serrait contre son propre sein, comme pour me reprocher mon manque d’affection ; mais elle savait tout du long que je les aimais plus que ma vie. Je dormis avec elle cette nuit-là, et c’était la dernière fois. Le souvenir m’en a hanté pendant bien des années.

Le lundi, je retournai à la plantation et m’occupai des préparatifs pour le jour important. Le mercredi arriva. C’était une belle journée, et les visages des esclaves étaient aussi brillants que le soleil. Les pauvres créatures étaient joyeuses. Elles attendaient de petits cadeaux de la mariée et espéraient des temps meilleurs sous son administration. Je n’avais pas de tels espoirs pour elles. Je savais que les jeunes épouses des propriétaires d’esclaves pensaient souvent que leur autorité et leur importance seraient mieux établies et maintenues par la cruauté ; et ce que j’avais entendu dire de la jeune Mme Flint ne me donnait aucune raison d’espérer que son règne sur eux serait moins sévère que celui du maître et du contremaître. Vraiment, la race de couleur est le peuple le plus joyeux et le plus indulgent sur la surface de la terre. Que leurs maîtres dorment en sécurité est dû à leur surabondance de cœur ; et pourtant, ils regardent leurs souffrances avec moins de pitié qu’ils n’en accorderaient à celles d’un cheval ou d’un chien.

Je me tenais à la porte avec d’autres pour accueillir le marié et la mariée. C’était une jeune fille belle et d’apparence délicate, et son visage s’empourpra d’émotion à la vue de son nouveau foyer. Je pensais qu’il était probable que des visions d’un avenir heureux surgissaient devant elle. Cela me rendit triste ; car je savais combien vite des nuages viendraient obscurcir son soleil. Elle examina chaque partie de la maison et me dit qu’elle était ravie des dispositions que j’avais prises. Je craignais que la vieille Mme Flint n’eût essayé de la monter contre moi, et je fis de mon mieux pour lui plaire.

Tout se passa sans encombre pour moi jusqu’à l’heure du dîner. Je ne me souciais pas de l’embarras de servir un dîner de réception, pour la première fois de ma vie, moitié moins que de la rencontre avec le Dr Flint et sa femme, qui seraient parmi les invités. C’était un mystère pour moi pourquoi Mme Flint n’avait pas fait son apparition à la plantation pendant tout le temps où je mettais la maison en ordre. Je ne l’avais pas rencontrée, face à face, depuis cinq ans, et je n’avais aucun désir de la voir maintenant. C’était une femme pieuse et, sans aucun doute, elle considérait ma situation actuelle comme une réponse particulière à ses prières. Rien ne pouvait lui plaire davantage que de me voir humiliée et piétinée. J’étais exactement là où elle voulait que je sois : au pouvoir d’un maître dur et sans principes. Elle ne m’adressa pas la parole lorsqu’elle prit place à table ; mais son sourire satisfait et triomphant, lorsque je lui tendis son assiette, fut plus éloquent que des mots. Le vieux docteur ne fut pas si discret dans ses démonstrations. Il me donnait des ordres ici et là, et parlait avec une emphase particulière lorsqu’il disait « votre maîtresse ». J’étais drillée comme un soldat disgracié. Quand tout fut terminé, et la dernière clé tournée, je cherchai mon oreiller, reconnaissante que Dieu ait fixé un temps de repos pour les fatigués.

Le lendemain, ma nouvelle maîtresse commença son ménage. Je n’étais pas exactement nommée bonne à tout faire ; mais je devais faire tout ce que l’on me disait. Le lundi soir arriva. C’était toujours un moment chargé. Ce soir-là, les esclaves recevaient leur ration hebdomadaire de nourriture. Trois livres de viande, un boisseau de maïs et peut-être une douzaine de harengs étaient alloués à chaque homme. Les femmes recevaient une livre et demie de viande, un boisseau de maïs et le même nombre de harengs. Les enfants de plus de douze ans avaient la moitié de la ration des femmes. La viande était coupée et pesée par le contremaître des ouvriers agricoles, et empilée sur des planches devant le magasin à viande. Puis le second contremaître passait derrière le bâtiment, et quand le premier contremaître criait : « Qui prend ce morceau de viande ? », il répondait en appelant le nom de quelqu’un. Cette méthode était utilisée comme moyen d’empêcher le favoritisme dans la distribution de la viande. La jeune maîtresse sortit pour voir comment les choses se faisaient sur sa plantation, et elle donna bientôt un spécimen de son caractère. Parmi ceux qui attendaient leur ration se trouvait un esclave très âgé, qui avait fidèlement servi la famille Flint à travers trois générations. Quand il se traîna pour obtenir son morceau de viande, la maîtresse dit qu’il était trop vieux pour avoir une ration ; que quand les nègres sont trop vieux pour travailler, ils devraient être nourris d’herbe. Pauvre vieil homme ! Il souffrit beaucoup avant de trouver le repos dans la tombe.

Ma maîtresse et moi nous entendions très bien. Au bout d’une semaine, la vieille Mme Flint nous fit une autre visite et fut enfermée longtemps avec sa belle-fille. J’avais mes soupçons sur le sujet de la conférence. La femme du vieux docteur avait été informée que je pouvais quitter la plantation à une condition, et elle était très désireuse de m’y garder. Si elle m’avait fait confiance, comme je méritais d’être crue par elle, elle n’aurait eu aucune crainte que j’accepte cette condition. Lorsqu’elle monta dans sa voiture pour rentrer chez elle, elle dit à la jeune Mme Flint : « Ne négligez pas d’envoyer les chercher aussi vite que possible. » Mon cœur était sur le qui-vive tout le temps, et je conclus aussitôt qu’elle parlait de mes enfants. Le docteur vint le lendemain, et comme j’entrais dans la pièce pour dresser la table à thé, je l’entendis dire : « N’attendez pas plus longtemps. Envoyez les chercher demain. » Je compris le plan. Ils pensaient que la présence de mes enfants m’enchaînerait à cet endroit, et que c’était un bon moyen de nous briser tous à une soumission abjecte à notre sort d’esclaves. Après le départ du docteur, un monsieur vint, qui avait toujours manifesté des sentiments amicaux envers ma grand-mère et sa famille. M. Flint l’emmena à travers la plantation pour lui montrer les résultats du travail accompli par des hommes et des femmes non payés, misérablement vêtus et à moitié affamés. La récolte de coton était tout ce à quoi ils pensaient. Elle fut dûment admirée, et le monsieur repartit avec des spécimens à montrer à ses amis. On m’ordonna d’apporter de l’eau pour qu’il se lave les mains. Alors que je le faisais, il dit : « Linda, comment trouves-tu ton nouveau foyer ? » Je lui dis que je l’aimais autant que je m’y attendais. Il répondit : « Ils ne pensent pas que tu sois contente, et demain ils vont amener tes enfants pour qu’ils soient avec toi. Je suis désolé pour toi, Linda. J’espère qu’ils te traiteront avec gentillesse. » Je me précipitai hors de la pièce, incapable de le remercier. Mes soupçons étaient corrects. Mes enfants allaient être amenés à la plantation pour être « dressés ».

À ce jour, je suis reconnaissante envers ce monsieur qui m’a donné cette information opportune. Cela me donna le courage d’agir immédiatement.

XVII. La fuite.

M. Flint était très pressé par le besoin de domestiques, et plutôt que de me perdre, il avait contenu sa malice. Je faisais mon travail fidèlement, bien que, naturellement, pas avec un esprit volontaire. Ils avaient évidemment peur que je les quitte. M. Flint souhaitait que je dorme dans la grande maison plutôt que dans les quartiers des esclaves. Sa femme accepta la proposition, mais dit que je ne devais pas apporter mon lit dans la maison, car cela disperserait des plumes sur son tapis. Je savais, quand j’y suis allée, qu’ils n’auraient jamais l’idée de fournir un lit d’aucune sorte pour moi et mon petit. J’avais donc apporté mon propre lit, et maintenant il m’était interdit de l’utiliser. Je fis ce qui m’était ordonné. Mais maintenant que j’étais certaine que mes enfants allaient être mis en leur pouvoir, afin de leur donner une prise plus forte sur moi, je résolus de les quitter cette nuit-là. Je me souvenais du chagrin que cette décision causerait à ma chère vieille grand-mère ; et rien de moins que la liberté de mes enfants ne m’aurait poussée à ne pas tenir compte de ses conseils. Je vaquai à mon travail du soir d’un pas tremblant. M. Flint appela deux fois depuis la porte de sa chambre pour demander pourquoi la maison n’était pas fermée à clé. Je répondis que je n’avais pas terminé mon travail. « Tu as eu assez de temps pour le faire », dit-il. « Fais attention à la façon dont tu me réponds ! »

Je fermai toutes les fenêtres, verrouillai toutes les portes, et montai au troisième étage pour attendre jusqu’à minuit. Comme ces heures semblèrent longues, et comme je priai avec ferveur pour que Dieu ne m’abandonne pas dans cette heure de besoin extrême ! J’étais sur le point de risquer tout sur un coup de dé ; et si j’échouais, oh, que deviendrais-je, moi et mes pauvres enfants ? Ils seraient amenés à souffrir pour ma faute.

À minuit et demi, je me glissai doucement en bas. Je m’arrêtai au deuxième étage, pensant avoir entendu un bruit. Je descendis à tâtons dans le salon et regardai par la fenêtre. La nuit était si intensément sombre que je ne pouvais rien voir. J’ouvris la fenêtre très doucement et sautai dehors. De grosses gouttes de pluie tombaient, et l’obscurité me désorientait. Je tombai à genoux et murmurai une courte prière à Dieu pour obtenir conseil et protection. Je me frayai un chemin jusqu’à la route et me précipitai vers la ville avec une vitesse presque fulgurante. J’arrivai à la maison de ma grand-mère, mais n’osai pas la voir. Elle dirait : « Linda, tu me tues » ; et je savais que cela me ferait perdre mes moyens. Je frappai doucement à la fenêtre d’une pièce occupée par une femme qui vivait dans la maison depuis plusieurs années. Je savais qu’elle était une amie fidèle et qu’on pouvait lui confier mon secret. Je frappai plusieurs fois avant qu’elle ne m’entende. Enfin, elle ouvrit la fenêtre, et je murmurai : « Sally, je me suis enfuie. Laisse-moi entrer, vite. » Elle ouvrit la porte doucement et dit à voix basse : « Pour l’amour de Dieu, ne fais pas ça. Ta grand-mère essaie de t’acheter, toi et les enfants. M. Sands était ici la semaine dernière. Il lui a dit qu’il partait en voyage d’affaires, mais il voulait qu’elle avance sur l’achat de toi et des enfants, et il l’aiderait autant qu’il le pourrait. Ne t’enfuis pas, Linda. Ta grand-mère est déjà toute courbée sous le poids des soucis. »

Je répondis : « Sally, ils vont emmener mes enfants à la plantation demain ; et ils ne les vendront jamais à personne tant qu’ils m’auront en leur pouvoir. Maintenant, me conseillerais-tu d’y retourner ? »

« Non, ma petite, non », répondit-elle. « Quand ils découvriront que tu es partie, ils ne voudront plus du fardeau des enfants ; mais où vas-tu te cacher ? Ils connaissent chaque pouce de cette maison. »

Je lui dis que j’avais une cachette, et que c’était tout ce qu’il valait la peine qu’elle sache. Je lui demandai d’aller dans ma chambre dès qu’il ferait jour, de prendre tous mes vêtements dans ma malle et de les emballer dans la sienne ; car je savais que M. Flint et le constable seraient là tôt pour fouiller ma chambre. Je craignais que la vue de mes enfants ne soit trop pour mon cœur bien rempli ; mais je ne pouvais pas partir vers l’avenir incertain sans un dernier regard. Je me penchai sur le lit où reposaient mon petit Benny et mon bébé Ellen. Pauvres petits ! Sans père et sans mère ! Des souvenirs de leur père m’envahirent. Il voulait être gentil avec eux ; mais ils n’étaient pas tout pour lui, comme ils l’étaient pour mon cœur de femme. Je m’agenouillai et priai pour les innocents petits dormeurs. Je les embrassai légèrement et me détournai.

Alors que j’allais ouvrir la porte de la rue, Sally posa sa main sur mon épaule et dit : « Linda, tu y vas toute seule ? Laisse-moi appeler ton oncle. »

« Non, Sally », répondis-je, « je ne veux que personne ne soit mis dans l’embarras à cause de moi. »

Je m’avançai dans l’obscurité et la pluie. Je courus jusqu’à la maison de l’amie qui devait me cacher.

Tôt le lendemain matin, M. Flint était chez ma grand-mère pour demander après moi. Elle lui dit qu’elle ne m’avait pas vue et supposait que j’étais à la plantation. Il observa son visage attentivement et dit : « Ne savez-vous rien de sa fuite ? » Elle lui assura qu’elle ne savait rien. Il continua : « La nuit dernière, elle s’est enfuie sans la moindre provocation. Nous l’avions traitée très gentiment. Ma femme l’aimait bien. Elle sera bientôt retrouvée et ramenée. Ses enfants sont-ils avec vous ? » Lorsqu’on lui dit qu’ils l’étaient, il déclara : « Je suis très heureux de l’apprendre. S’ils sont ici, elle ne peut pas être loin. Si je découvre que l’un de mes nègres a eu quoi que ce soit à voir avec cette maudite affaire, je lui donnerai cinq cents coups de fouet. » Alors qu’il commençait à partir pour aller chez son père, il se retourna et ajouta, d’un ton persuasif : « Qu’elle soit ramenée, et elle aura ses enfants pour vivre avec elle. »

La nouvelle fit délirer et tempêter le vieux docteur à un rythme furieux. Ce fut une journée chargée pour eux. La maison de ma grand-mère fut fouillée de fond en comble. Comme ma malle était vide, ils conclurent que j’avais emporté mes vêtements avec moi. Avant dix heures, chaque navire en partance vers le nord fut minutieusement inspecté, et la loi contre l’hébergement des fugitifs fut lue à tous ceux qui se trouvaient à bord. La nuit, une garde fut placée autour de la ville. Sachant à quel point ma grand-mère serait angoissée, je voulais lui envoyer un message ; mais c’était impossible. Quiconque entrait ou sortait de sa maison était étroitement surveillé. Le docteur dit qu’il prendrait mes enfants, à moins qu’elle ne se porte responsable d’eux ; ce qu’elle fit volontiers, bien entendu. Le lendemain fut passé à fouiller. Avant la nuit, l’avis suivant était affiché à chaque coin de rue, et dans chaque lieu public à des kilomètres à la ronde :

« 300 $ de récompense ! En fuite, appartenant au soussigné, une fille mulâtre intelligente, au teint clair, nommée Linda, âgée de 21 ans. Cinq pieds quatre pouces de haut. Yeux sombres, et cheveux noirs ayant tendance à friser ; mais ils peuvent être lissés. A une tache de carie sur une dent de devant. Elle sait lire et écrire, et selon toute probabilité, tentera de gagner les États libres. Il est interdit à toute personne, sous peine de loi, d’héberger ou d’employer ladite esclave. 150 $ seront donnés à quiconque la prendra dans l’État, et 300 $ si elle est prise hors de l’État et livrée à moi, ou placée en prison.

Dr Flint. »

XVIII. Mois de péril.

La recherche fut poursuivie avec plus de persévérance que je ne l’avais anticipé. Je commençais à penser que l’évasion était impossible. J’étais dans une grande anxiété de peur d’impliquer l’amie qui m’hébergeait. Je savais que les conséquences seraient effroyables ; et malgré ma crainte d’être attrapée, même cela semblait préférable à causer la souffrance d’une personne innocente pour sa gentillesse envers moi. Une semaine s’était écoulée dans un suspense terrible, quand mes poursuivants arrivèrent dans un voisinage si proche que je conclus qu’ils m’avaient traquée jusqu’à ma cachette. Je m’enfuis de la maison et me cachai dans un fourré de buissons. J’y restai dans une agonie de peur pendant deux heures. Soudain, un reptile quelconque saisit ma jambe. Dans ma frayeur, je portai un coup qui desserra son étreinte, mais je ne pouvais pas dire si je l’avais tué ; il faisait si sombre que je ne pouvais pas voir ce que c’était ; je savais seulement que c’était quelque chose de froid et de visqueux. La douleur que je ressentis indiqua bientôt que la morsure était venimeuse. Je fus contrainte de quitter mon lieu de dissimulation, et je regagnai la maison à tâtons. La douleur était devenue intense, et mon amie fut surprise par mon regard d’angoisse. Je lui demandai de préparer un cataplasme de cendres chaudes et de vinaigre, et je l’appliquai sur ma jambe, qui était déjà très enflée. L’application me soulagea un peu, mais l’enflure ne diminua pas. La peur d’être handicapée était plus grande que la douleur physique que je subissais. Mon amie demanda à une vieille femme, qui prodiguait des soins parmi les esclaves, ce qui était bon pour la morsure d’un serpent ou d’un lézard. Elle lui dit de faire infuser une douzaine de pièces de cuivre dans du vinaigre, toute la nuit, et d’appliquer le vinaigre corrodé sur la partie enflammée.[1]

[Note de bas de page 1 : Le poison d’un serpent est un acide puissant, et est neutralisé par des alcalis puissants, tels que la potasse, l’ammoniaque, etc. Les Indiens ont l’habitude d’appliquer des cendres humides, ou de plonger le membre dans une lessive forte. Les hommes blancs, employés à construire des chemins de fer dans des endroits infestés de serpents, portent souvent de l’ammoniaque avec eux comme antidote.—ÉDITEUR.]

J’avais réussi à faire passer prudemment quelques messages à mes proches. Ils furent durement menacés, et désespérant de me voir avoir une chance de m’échapper, ils me conseillèrent de retourner chez mon maître, de demander son pardon, et de le laisser faire de moi un exemple. Mais de tels conseils n’eurent aucune influence sur moi. Lorsque je m’étais lancée dans cette entreprise hasardeuse, j’avais résolu que, quoi qu’il arrive, il n’y aurait pas de retour en arrière. « Donnez-moi la liberté, ou donnez-moi la mort », était ma devise. Quand mon amie parvint à faire connaître à mes proches la situation douloureuse dans laquelle j’étais depuis vingt-quatre heures, ils ne parlèrent plus de mon retour chez mon maître. Quelque chose devait être fait, et cela rapidement ; mais vers qui se tourner pour obtenir de l’aide, ils ne le savaient pas. Dieu, dans sa miséricorde, suscita « un ami dans le besoin ».

Parmi les dames qui connaissaient ma grand-mère, il y en avait une qui l’avait connue depuis l’enfance et qui avait toujours été très amicale envers elle. Elle avait également connu ma mère et ses enfants, et s’intéressait à eux. Dans cette crise, elle vint voir ma grand-mère, comme elle le faisait assez souvent. Elle observa l’expression triste et troublée de son visage, et demanda si elle savait où était Linda et si elle était en sécurité. Ma grand-mère secoua la tête, sans répondre. « Allons, Tante Martha », dit l’aimable dame, « dis-moi tout à ce sujet. Peut-être puis-je faire quelque chose pour t’aider. » Le mari de cette dame possédait de nombreux esclaves, et achetait et vendait des esclaves. Elle en possédait également un certain nombre en son propre nom ; mais elle les traitait avec gentillesse et ne permettait jamais que l’un d’eux soit vendu. Elle était différente de la majorité des femmes de propriétaires d’esclaves. Ma grand-mère la regarda intensément. Quelque chose dans l’expression de son visage disait : « Fais-moi confiance ! » et elle lui fit confiance. Elle écouta attentivement les détails de mon histoire et resta pensive pendant un moment. Enfin, elle dit : « Tante Martha, je vous plains toutes les deux. Si tu penses qu’il y a une chance pour que Linda atteigne les États libres, je la cacherai pendant un temps. Mais d’abord, tu dois promettre solennellement que mon nom ne sera jamais mentionné. Si une telle chose venait à être sue, cela me ruinerait, moi et ma famille. Personne dans ma maison ne doit le savoir, sauf la cuisinière. Elle est si fidèle que je lui confierais ma propre vie ; et je sais qu’elle aime Linda. C’est un grand risque ; mais j’espère qu’aucun mal n’en découlera. Fais savoir à Linda d’être prête dès qu’il fera sombre, avant que les patrouilles ne soient sorties. J’enverrai les femmes de chambre faire des courses, et Betty ira à la rencontre de Linda. » L’endroit où nous devions nous rencontrer fut désigné et convenu. Ma grand-mère était incapable de remercier la dame pour cet acte noble ; submergée par ses émotions, elle tomba à genoux et sanglota comme une enfant.

Je reçus un message de quitter la maison de mon amie à telle heure, et de me rendre à un certain endroit où une amie m’attendrait. Par prudence, aucun nom ne fut mentionné. Je n’avais aucun moyen de deviner qui j’allais rencontrer, ou où j’allais. Je n’aimais pas agir ainsi les yeux bandés, mais je n’avais pas le choix. Il n’était pas possible pour moi de rester là où j’étais. Je me déguisai, rassemblai mon courage pour affronter le pire, et me rendis au lieu désigné. Mon amie Betty était là ; c’était la dernière personne que je m’attendais à voir. Nous nous hâtâtes en silence. La douleur dans ma jambe était si intense qu’il semblait que j’allais m’effondrer ; mais la peur me donna de la force. Nous atteignîmes la maison et entrâmes inaperçues. Ses premiers mots furent : « Ma chérie, maintenant tu es en sécurité. Ces démons ne vont pas venir fouiller cette maison. Quand je t’aurai installée dans l’endroit sûr de la maîtresse, je t’apporterai un bon souper chaud. Je suppose que tu en as besoin après toute cette peur. » La vocation de Betty la portait à penser que manger était la chose la plus importante dans la vie. Elle ne réalisait pas que mon cœur était trop plein pour que je me soucie beaucoup du souper.

La maîtresse vint à ma rencontre et me conduisit à l’étage, dans une petite pièce située au-dessus de sa propre chambre à coucher. « Tu seras en sécurité ici, Linda, » dit-elle ; « je garde cette pièce pour entreposer des objets qui ne servent plus. Les filles n’ont pas l’habitude qu’on les y envoie et elles ne se douteront de rien, à moins d’entendre du bruit. Je la garde toujours fermée à clé, et Betty se chargera de la clé. Mais tu dois être très prudente, pour moi autant que pour toi-même ; et tu ne dois jamais révéler mon secret, car cela me perdrait, ma famille et moi. Je tiendrai les filles occupées le matin, afin que Betty ait l’occasion de t’apporter ton petit-déjeuner ; mais il ne faudra pas qu’elle revienne te voir avant la nuit. Je viendrai te voir de temps à autre. Garde courage. J’espère que cet état de choses ne durera pas longtemps. » Betty arriva avec le « bon souper chaud » et la maîtresse se hâta de redescendre pour maintenir l’ordre jusqu’à son retour. Comme mon cœur débordait de gratitude ! Les mots s’étranglaient dans ma gorge ; mais j’aurais voulu baiser les pieds de ma bienfaitrice. Pour cet acte de féminité chrétienne, que Dieu la bénisse à jamais !

Je m’endormis cette nuit-là avec le sentiment d’être, pour le moment, l’esclave la plus chanceuse de la ville. Le matin vint et remplit ma petite cellule de lumière. Je remerciai le Père céleste pour ce refuge sûr. En face de ma fenêtre se trouvait une pile de lits de plumes. Sur le dessus, je pouvais m’allonger, parfaitement dissimulée, et surveiller la rue par laquelle le Dr Flint passait pour se rendre à son cabinet. Bien qu’anxieuse, je ressentais une lueur de satisfaction quand je le voyais. Jusque-là, je l’avais déjoué, et j’en triomphais. Qui peut blâmer les esclaves d’être rusés ? Ils sont constamment contraints d’y avoir recours. C’est la seule arme des faibles et des opprimés contre la force de leurs tyrans.

J’espérais chaque jour entendre dire que mon maître avait vendu mes enfants ; car je savais qui guettait l’occasion de les acheter. Mais le Dr Flint tenait encore plus à sa vengeance qu’à l’argent. Mon frère William, la bonne tante qui avait servi dans sa famille pendant vingt ans, mon petit Benny et Ellen, qui avait un peu plus de deux ans, furent jetés en prison, afin de contraindre mes proches à donner des informations sur moi. Il jura que ma grand-mère ne reverrait jamais aucun d’eux avant que je ne sois ramenée. Ils me cachèrent ces faits pendant plusieurs jours. Quand j’appris que mes petits étaient dans une prison répugnante, mon premier instinct fut d’aller auprès d’eux. J’affrontais des dangers pour les libérer, et devais-je être la cause de leur mort ? Cette pensée était atroce. Ma bienfaitrice essaya de m’apaiser en me disant que ma tante prendrait bien soin des enfants tant qu’ils resteraient en prison. Mais cela ajoutait à ma souffrance de penser que la bonne vieille tante, qui avait toujours été si gentille avec les enfants orphelins de sa sœur, fût enfermée en prison pour nul autre crime que celui de les aimer. Je suppose que mes amis craignaient de ma part un geste irréfléchi, sachant, comme ils le savaient, que ma vie était liée à celle de mes enfants. Je reçus un mot de mon frère William. Il était à peine lisible et disait ceci : « Où que tu sois, chère sœur, je te supplie de ne pas venir ici. Nous sommes tous bien mieux lotis que toi. Si tu viens, tu nous perdras tous. Ils te forceraient à dire où tu as été, ou ils te tueraient. Suis les conseils de tes amis ; sinon pour moi et tes enfants, au moins pour ceux que tu perdrais. »

Pauvre William ! Il devait lui aussi souffrir parce qu’il était mon frère. Je suivis son conseil et restai tranquille. Ma tante fut sortie de prison au bout d’un mois, parce que Mme Flint ne pouvait plus se passer d’elle. Elle en avait assez d’être sa propre gouvernante. C’était bien trop fatigant de commander son dîner et de le manger aussi. Mes enfants restèrent en prison, où le frère William fit tout ce qu’il put pour leur confort. Betty allait les voir parfois et m’apportait des nouvelles. Elle n’était pas autorisée à entrer dans la prison ; mais William les soulevait jusqu’à la fenêtre grillagée tandis qu’elle bavardait avec eux. Quand elle répétait leur babil et me disait combien ils voulaient voir leur maman, mes larmes coulaient. La vieille Betty s’exclamait : « Mon Dieu, gamine ! Pourquoi pleures-tu ? Ces petits vont te tuer net. Ne sois pas si sensible ! Si tu l’es, tu ne t’en sortiras jamais dans ce monde. »

Bonne vieille âme ! Elle avait traversé le monde sans enfant. Elle n’avait jamais eu de petits pour entourer son cou de leurs bras ; elle n’avait jamais vu leurs yeux doux plongés dans les siens ; aucune petite voix tendre ne l’avait appelée maman ; elle n’avait jamais pressé ses propres nourrissons contre son cœur, avec le sentiment que, même dans les fers, il y avait une raison de vivre. Comment pouvait-elle comprendre mes sentiments ? Le mari de Betty aimait tendrement les enfants et se demandait pourquoi Dieu les lui avait refusés. Il exprima une grande tristesse lorsqu’il vint annoncer à Betty qu’Ellen avait été sortie de prison et emmenée chez le Dr Flint. Elle avait eu la rougeole peu de temps avant qu’on ne l’emmène en prison, et la maladie avait laissé ses yeux affectés. Le médecin l’avait prise chez lui pour s’en occuper. Mes enfants avaient toujours eu peur du médecin et de sa femme. Ils n’avaient jamais mis les pieds dans leur maison. La pauvre petite Ellen pleura toute la journée pour être ramenée en prison. L’instinct de l’enfance est vrai. Elle savait qu’on l’aimait dans la prison. Ses cris et ses sanglots contrarièrent Mme Flint. Avant la nuit, elle appela l’un des esclaves et dit : « Tiens, Bill, ramène cette morveuse à la prison. Je ne supporte pas son bruit. Si elle était tranquille, j’aimerais bien garder la petite peste. Elle ferait une bonne femme de chambre pour ma fille plus tard. Mais si elle restait ici, avec son visage blanc, je suppose que je finirais par la tuer ou par la gâter. J’espère que le docteur les vendra aussi loin que le vent et l’eau pourront les porter. Quant à leur mère, sa seigneurie finira bien par découvrir ce qu’elle gagne à s’enfuir. Elle n’a pas autant de sentiments pour ses enfants qu’une vache en a pour son veau. Si elle en avait, elle serait revenue depuis longtemps pour les sortir de prison et éviter toutes ces dépenses et ces ennuis. La vaurienne inutile ! Quand on l’attrapera, elle restera en prison, aux fers, pendant six mois, et ensuite sera vendue à une plantation de sucre. Je la verrai domptée, moi. Pourquoi restes-tu là, Bill ? Pourquoi ne pars-tu pas avec la morveuse ? Prends garde, maintenant, à ne laisser aucun des nègres lui parler dans la rue ! »

Lorsque ces remarques me furent rapportées, je souris de ce que Mme Flint dise qu’elle tuerait mon enfant ou qu’elle la gâterait. Je me dis qu’il y avait bien peu de risques pour cette dernière éventualité. J’ai toujours considéré comme l’une des providences spéciales de Dieu qu’Ellen ait crié jusqu’à ce qu’elle soit ramenée en prison.

Cette même nuit, le Dr Flint fut appelé auprès d’un patient et ne revint que vers le matin. En passant devant chez ma grand-mère, il vit une lumière dans la maison et se dit : « Peut-être cela a-t-il un rapport avec Linda. » Il frappa, et la porte fut ouverte. « Qu’est-ce qui vous fait lever si tôt ? » dit-il. « J’ai vu votre lumière et j’ai pensé que je m’arrêterais juste pour vous dire que j’ai découvert où est Linda. Je sais où mettre la main sur elle, et je l’aurai avant midi. » Lorsqu’il fut reparti, ma grand-mère et mon oncle se regardèrent avec anxiété. Ils ne savaient pas si ce n’était pas simplement l’une des ruses du médecin pour les effrayer. Dans leur incertitude, ils pensèrent qu’il valait mieux faire passer un message à mon amie Betty. Ne voulant pas alarmer sa maîtresse, Betty résolut de se débarrasser de moi elle-même. Elle vint me voir et me dit de me lever et de m’habiller rapidement. Nous nous hâtâmes de descendre les escaliers, de traverser la cour et d’entrer dans la cuisine. Elle verrouilla la porte et souleva une planche du plancher. Une peau de bison et un bout de tapis furent étendus pour que je m’y allonge, et une courtepointe fut jetée sur moi. « Reste là, » dit-elle, « jusqu’à ce que je voie s’ils savent quelque chose sur toi. Ils disent qu’ils mettront la main sur toi avant midi. S’ils savaient où tu es, ils ne le sauront plus. Ils seront déçus cette fois. C’est tout ce que j’ai à dire. S’ils viennent fouiller parmi mes affaires, ils recevront une sacrée correction de la part de cette négresse. » Dans mon lit peu profond, j’avais tout juste assez d’espace pour porter mes mains à mon visage afin de garder la poussière hors de mes yeux ; car Betty marchait au-dessus de moi vingt fois par heure, passant du buffet à la cheminée. Quand elle était seule, je pouvais l’entendre proférer des anathèmes sur le Dr Flint et toute sa tribu, disant de temps à autre, avec un rire étouffé : « Cette négresse est trop maligne pour eux cette fois. » Quand les domestiques étaient dans les parages, elle avait des manières détournées de les faire parler, pour que je puisse entendre ce qu’elles disaient. Elle répétait des histoires qu’elle avait entendues sur le fait que j’étais ici, là, ou dans tel autre endroit. À quoi elles répondaient que je n’étais pas assez folle pour traîner dans le coin ; que j’étais déjà à Philadelphie ou à New York depuis longtemps. Quand tout le monde était au lit et endormi, Betty soulevait la planche et disait : « Sors, gamine ; sors. Ils ne savent rien du tout sur toi. Ce n’étaient que des mensonges de Blancs, pour effrayer les nègres. »

Quelques jours après cette aventure, j’eus une frayeur bien pire. Alors que j’étais assise très immobile dans mon refuge à l’étage, des visions joyeuses flottaient dans mon esprit. Je pensais que le Dr Flint se découragerait bientôt et qu’il serait prêt à vendre mes enfants, une fois qu’il perdrait tout espoir d’en faire le moyen de me découvrir. Je savais qui était prêt à les acheter. Soudain, j’entendis une voix qui me glaça le sang. Le son m’était trop familier, il avait été trop épouvantable pour que je ne reconnaisse pas immédiatement mon ancien maître. Il était dans la maison, et je conclus aussitôt qu’il était venu pour me saisir. Je regardai autour de moi avec terreur. Il n’y avait aucun moyen d’échapper. La voix s’éloigna. Je supposai que le constable était avec lui et qu’ils fouillaient la maison. Dans mon alarme, je n’oubliai pas les ennuis que j’apportais à ma généreuse bienfaitrice. Il semblait que je fusse née pour apporter le chagrin à tous ceux qui me soutenaient, et c’était la goutte la plus amère dans la coupe amère de ma vie. Après un moment, j’entendis des pas s’approcher ; la clé tourna dans ma porte. Je m’appuyai contre le mur pour ne pas tomber. J’osai lever les yeux, et là se tenait ma bienfaitrice, seule. J’étais trop bouleversée pour parler, et je m’effondrai sur le sol.

« J’ai pensé que tu entendrais la voix de ton maître, » dit-elle ; « et sachant que tu serais terrifiée, je suis venue te dire qu’il n’y a rien à craindre. Tu peux même te permettre de rire aux dépens du vieux monsieur. Il est si sûr que tu es à New York qu’il est venu emprunter cinq cents dollars pour partir à ta poursuite. Ma sœur avait de l’argent à prêter à intérêt. Il l’a obtenu et propose de partir pour New York ce soir. Donc, pour le moment, tu vois que tu es en sécurité. Le médecin va simplement alléger sa poche en chassant l’oiseau qu’il a laissé derrière lui. »

XIX. La vente des enfants.

Le docteur revint de New York, bien entendu sans avoir atteint son but. Il avait dépensé une somme considérable et était plutôt découragé. Mon frère et les enfants étaient maintenant en prison depuis deux mois, et cela représentait aussi quelques frais. Mes amis pensèrent que c’était un moment favorable pour jouer sur ses sentiments découragés. M. Sands envoya un spéculateur pour lui offrir neuf cents dollars pour mon frère William, et huit cents pour les deux enfants. C’étaient des prix élevés, tels que les esclaves se vendaient à l’époque ; mais l’offre fut rejetée. S’il n’avait été question que d’argent, le docteur aurait vendu n’importe quel garçon de l’âge de Benny pour deux cents dollars ; mais il ne pouvait supporter de renoncer au pouvoir de se venger. Cependant, il était pressé par l’argent et il retourna la question dans son esprit. Il savait que s’il pouvait garder Ellen jusqu’à ses quinze ans, il pourrait la vendre à un prix élevé ; mais je présume qu’il réfléchit qu’elle pourrait mourir, ou qu’elle pourrait être volée. Quoi qu’il en soit, il en vint à la conclusion qu’il valait mieux accepter l’offre du marchand d’esclaves. Le rencontrant dans la rue, il demanda quand il quitterait la ville. « Aujourd’hui, à dix heures, » répondit-il. « Ah, partez-vous si tôt ? » dit le docteur ; « j’ai réfléchi à votre proposition, et j’ai conclu de vous laisser les trois nègres si vous acceptez dix-neuf cents dollars. » Après quelques pourparlers, le marchand accepta ses conditions. Il voulait que l’acte de vente soit rédigé et signé immédiatement, car il avait beaucoup à faire pendant le peu de temps qu’il restait en ville. Le docteur alla à la prison et dit à William qu’il le reprendrait à son service s’il promettait de bien se conduire ; mais il répondit qu’il préférait être vendu. « Et tu seras vendu, espèce d’ingrat ! » s’écria le docteur. En moins d’une heure, l’argent fut payé, les papiers furent signés, scellés et remis, et mon frère et mes enfants furent entre les mains du marchand.

Ce fut une transaction précipitée ; et une fois terminée, la prudence caractéristique du docteur revint. Il retourna voir le spéculateur et dit : « Monsieur, je suis venu vous obliger par une caution de mille dollars à ne vendre aucun de ces nègres dans cet État. » « Vous arrivez trop tard, » répondit le marchand ; « notre marché est conclu. » Il les avait, en fait, déjà vendus à M. Sands, mais il ne le mentionna pas. Le docteur exigea qu’il mette les fers à « ce vaurien de Bill » et qu’il passe par les rues secondaires lorsqu’il sortirait son convoi de la ville. Le marchand reçut l’instruction privée de céder à ses désirs. Ma bonne vieille tante alla à la prison pour dire au revoir aux enfants, supposant qu’ils étaient la propriété du spéculateur et qu’elle ne les reverrait jamais. Alors qu’elle tenait Benny sur ses genoux, il dit : « Tante Nancy, je veux te montrer quelque chose. » Il la conduisit à la porte et lui montra une longue rangée de marques, disant : « Oncle Will m’a appris à compter. J’ai fait une marque pour chaque jour que j’ai passé ici, et ça fait soixante jours. C’est un long moment ; et le spéculateur va m’emmener avec Ellen. C’est un homme méchant. C’est mal de sa part d’emmener les enfants de grand-mère. Je veux aller chez ma mère. »

On dit à ma grand-mère que les enfants lui seraient rendus, mais on lui demanda d’agir comme s’ils allaient vraiment être emmenés. En conséquence, elle prépara un paquet de vêtements et se rendit à la prison. À son arrivée, elle trouva William menotté au milieu du convoi, et les enfants dans la charrette du marchand. La scène semblait trop proche de la réalité. Elle craignit qu’il y ait pu avoir quelque tromperie ou erreur. Elle s’évanouit et fut ramenée chez elle.

Lorsque le chariot s’arrêta à l’hôtel, plusieurs gentlemen sortirent et proposèrent d’acheter William, mais le marchand refusa leurs offres, sans préciser qu’il était déjà vendu. Et vint alors l’heure éprouvante pour ce troupeau d’êtres humains, chassés comme du bétail, pour être vendus, ils ne savaient où. Des maris furent arrachés à leurs femmes, des parents à leurs enfants, pour ne plus jamais se revoir de ce côté-ci de la tombe. Il y eut des torsions de mains et des cris de désespoir.

Le Dr Flint eut la satisfaction suprême de voir le chariot quitter la ville, et Mme Flint eut la gratification de supposer que mes enfants allaient « aussi loin que le vent et l’eau pourraient les porter ». Conformément à l’accord, mon oncle suivit le chariot sur quelques kilomètres, jusqu’à ce qu’ils arrivent à une vieille ferme. Là, le marchand retira les fers de William, et en le faisant, il dit : « Tu es un sacré gaillard. J’aimerais bien te posséder moi-même. Ces gentlemen qui voulaient t’acheter ont dit que tu étais un gars brillant et honnête, et je dois te trouver un bon foyer. Je suppose que ton vieux maître va jurer demain et se traiter de vieux fou pour avoir vendu les enfants. Je pense qu’il n’aura jamais leur maman. Je m’attends à ce qu’elle ait pris la direction du Nord. Adieu, mon vieux. Souviens-toi, je t’ai rendu un fier service. Tu dois me remercier en persuadant toutes les jolies filles de venir avec moi l’automne prochain. Ce sera mon dernier voyage. Ce commerce de nègres est une sale affaire pour un type qui a un cœur. En route, vous autres ! » Et le convoi continua, Dieu seul sait où.

Autant je méprise et déteste la classe des marchands d’esclaves, que je considère comme les êtres les plus vils sur terre, je dois rendre justice à cet homme en disant qu’il semblait avoir un peu de sentiment. Il s’était pris d’affection pour William à la prison et voulait l’acheter. Lorsqu’il apprit l’histoire de mes enfants, il fut disposé à les aider à sortir du pouvoir du Dr Flint, même sans demander les frais habituels.

Mon oncle se procura un chariot et ramena William et les enfants en ville. Grande fut la joie dans la maison de ma grand-mère ! Les rideaux furent tirés et les bougies allumées. L’heureuse grand-mère câlina les petits contre son sein. Ils l’embrassèrent, la baisèrent, frappèrent dans leurs mains et crièrent. Elle s’agenouilla et déversa l’une de ses prières d’action de grâce sincères envers Dieu. Le père fut présent pendant un moment ; et bien qu’une telle « relation parentale » que celle qui existait entre lui et mes enfants n’ait que peu de prise sur le cœur ou la conscience des propriétaires d’esclaves, il doit avoir connu quelques moments de joie pure en témoignant du bonheur qu’il avait contribué à créer.

Je n’eus aucune part aux réjouissances de cette soirée. Les événements de la journée n’étaient pas parvenus à ma connaissance. Et maintenant, je vais vous raconter quelque chose qui m’est arrivé ; bien que vous pensiez peut-être que cela illustre la superstition des esclaves. J’étais assise à ma place habituelle sur le sol, près de la fenêtre, où je pouvais entendre une grande partie de ce qui se disait dans la rue sans être vue. La famille s’était retirée pour la nuit, et tout était calme. J’étais assise là, pensant à mes enfants, quand j’entendis une mélodie basse. Un groupe de sérénadeurs était sous la fenêtre, jouant « Home, sweet home ». J’écoutai jusqu’à ce que les sons ne ressemblent plus à de la musique, mais au gémissement d’enfants. Il semblait que mon cœur allait éclater. Je me levai de ma position assise et m’agenouillai. Une traînée de clair de lune était sur le sol devant moi, et au milieu apparurent les formes de mes deux enfants. Elles s’évanouirent ; mais je les avais vues distinctement. Certains appelleront cela un rêve, d’autres une vision. Je ne sais comment l’expliquer, mais cela fit une forte impression sur mon esprit, et je me sentis certaine que quelque chose était arrivé à mes petits.

Je n’avais pas vu Betty depuis le matin. À présent, je l’entendais tourner la clé avec précaution. Dès qu’elle fut entrée, je me cramponnai à elle et la suppliai de me dire si mes enfants étaient morts, ou s’ils avaient été vendus ; car j’avais vu leurs esprits dans ma chambre, et j’étais sûre que quelque chose leur était arrivé. « Miséricorde, ma petite, » dit-elle en passant ses bras autour de moi, « tu es en proie aux vapeurs. Je dormirai avec toi cette nuit, car tu vas faire du bruit et causer la ruine de la maîtresse. Quelque chose t’a terriblement agitée. Quand tu auras fini de pleurer, je causerai avec toi. Les enfants vont bien, et ils sont fort heureux. Je les ai vus moi-même. Cela te suffit-il ? Là, mon enfant, tiens-toi tranquille ! Quelqu’un va t’entendre. » J’essayai de lui obéir. Elle se coucha et fut bientôt plongée dans un sommeil profond ; mais aucun sommeil ne vint à mes paupières.

À l’aube, Betty était levée et partie pour la cuisine. Les heures passaient, et la vision de la nuit revenait constamment à ma pensée. Au bout d’un moment, j’entendis les voix de deux femmes dans l’entrée. Dans l’une d’elles, je reconnus la femme de chambre. L’autre lui dit : « Savais-tu que les enfants de Linda Brent ont été vendus au spéculateur hier ? On dit que le vieux maître Flint était bien content de les voir chassés de la ville ; mais ils sont revenus, paraît-il. Je soupçonne que c’est l’œuvre de leur père. On dit qu’il a aussi acheté William. Mon Dieu ! comme ça va affecter le vieux maître Flint ! Je vais faire un tour chez tante Marthy pour en savoir plus. »

Je me mordis les lèvres jusqu’au sang pour m’empêcher de crier. Mes enfants étaient-ils avec leur grand-mère, ou le spéculateur les avait-il emportés ? L’incertitude était affreuse. Betty ne viendrait-elle jamais me dire la vérité ? Enfin elle arriva, et je répétai avec avidité ce que j’avais surpris. Son visage n’était qu’un large sourire radieux. « Oh, petite folle ! » dit-elle. « Je vais tout te raconter. Les filles prennent leur déjeuner là-bas, et la maîtresse m’a dit de la laisser t’en parler ; mais, la pauvre créature ! ce n’est pas juste de te faire attendre, et je vais te le dire. Le frère, les enfants, tout est acheté par le père ! J’ai assez ri en pensant au vieux maître Flint. Seigneur, comme il va jurer ! Il s’est fait prendre cette fois, en tout cas ; mais il faut que je m’en aille, ou ces filles vont venir me surprendre. »

Betty s’en alla en riant ; et je me dis : « Est-il possible que mes enfants soient libres ? Je n’ai pas souffert pour eux en vain. Dieu soit loué ! »

Une grande surprise fut exprimée lorsqu’on apprit que mes enfants étaient retournés chez leur grand-mère. La nouvelle se répandit dans la ville, et bien des mots aimables furent adressés aux petits.

Le docteur Flint se rendit chez ma grand-mère pour s’assurer de qui était le propriétaire de mes enfants, et elle l’en informa. « Je m’y attendais, » dit-il. « Je suis heureux de l’apprendre. J’ai eu des nouvelles de Linda récemment, et je l’aurai bientôt. Ne t’attends jamais à la voir libre. Elle sera mon esclave tant que je vivrai, et quand je serai mort, elle sera l’esclave de mes enfants. Si jamais je découvre que toi ou Phillip avez eu quoi que ce soit à voir avec sa fuite, je le tuerai. Et si je rencontre William dans la rue, et qu’il ose me regarder, je le fouetterai à deux doigts de sa mort. Gardez ces morveux hors de ma vue ! »

Comme il se tournait pour partir, ma grand-mère dit quelque chose pour lui rappeler ses propres agissements. Il se retourna vers elle, comme s’il aurait été heureux de la terrasser.

J’eus mon temps de joie et d’action de grâces. C’était la première fois depuis mon enfance que j’éprouvais un bonheur réel. J’entendis parler des menaces du vieux docteur, mais elles n’avaient plus le pouvoir de me tourmenter. Le nuage le plus sombre qui pesait sur ma vie s’était dissipé. Quoi que l’esclavage pût me faire, il ne pouvait enchaîner mes enfants. Si je tombais en sacrifice, mes petits étaient sauvés. Il était bon pour moi que mon cœur simple crût tout ce qui avait été promis pour leur bien-être. Il vaut toujours mieux avoir confiance que douter.

XX. Nouveaux périls.

Le docteur, plus exaspéré que jamais, essaya de nouveau de se venger sur mes proches. Il fit arrêter l’oncle Phillip sous l’accusation d’avoir aidé ma fuite. Il fut traduit devant un tribunal et jura, en toute vérité, qu’il ne savait rien de mon intention de m’échapper et qu’il ne m’avait pas vue depuis que j’avais quitté la plantation de mon maître. Le docteur exigea alors qu’il fournît une caution de cinq cents dollars garantissant qu’il n’aurait rien à faire avec moi. Plusieurs gentlemen offrirent de se porter garants pour lui ; mais M. Sands lui dit qu’il ferait mieux de retourner en prison, et qu’il veillerait à ce qu’il en sorte sans donner de caution.

La nouvelle de son arrestation fut portée à ma grand-mère, qui la communiqua à Betty. Dans sa bonté de cœur, elle me cacha de nouveau sous le plancher ; et tandis qu’elle allait et venait, occupée à ses tâches culinaires, elle parlait apparemment à elle-même, mais avec l’intention que je puisse entendre ce qui se passait. J’espérais que l’emprisonnement de mon oncle ne durerait que quelques jours ; pourtant, j’étais anxieuse. Je pensais qu’il était probable que le docteur Flint fît tout son possible pour le railler et l’insulter, et je craignais que mon oncle ne perdît le contrôle de lui-même et ne répliquât d’une manière qui serait interprétée comme une offense punissable ; et j’étais bien consciente qu’au tribunal, sa parole ne serait pas acceptée contre celle d’un homme blanc. Les recherches pour me retrouver reprirent. Quelque chose avait éveillé des soupçons sur ma présence dans le voisinage. Ils fouillèrent la maison où je me trouvais. J’entendais leurs pas et leurs voix. La nuit, quand tout le monde dormait, Betty venait me délivrer de ma cachette. La frayeur que j’avais subie, la posture contrainte et l’humidité du sol me rendirent malade pendant plusieurs jours. Mon oncle fut peu après libéré de prison ; mais les mouvements de tous mes proches et de tous nos amis furent surveillés de très près.

Nous comprîmes tous que je ne pouvais rester là beaucoup plus longtemps. J’étais déjà restée plus longtemps que prévu, et je savais que ma présence devait être une source d’anxiété perpétuelle pour ma gentille bienfaitrice. Pendant ce temps, mes amis avaient élaboré de nombreux plans pour mon évasion, mais l’extrême vigilance de mes persécuteurs rendait impossible leur mise en œuvre.

Un matin, je fus très effrayée en entendant quelqu’un essayer d’entrer dans ma chambre. Plusieurs clés furent essayées, mais aucune ne correspondait. Je supposai aussitôt que c’était l’une des femmes de chambre ; et je conclus qu’elle avait dû entendre un bruit dans la chambre ou remarquer l’entrée de Betty. Quand mon amie vint, à son heure habituelle, je lui racontai ce qui s’était passé. « Je sais qui c’était, » dit-elle. « Compte là-dessus, c’était cette Jenny. Cette négresse a toujours le diable en elle. » Je suggérai qu’elle avait pu voir ou entendre quelque chose qui avait excité sa curiosité.

« Tais-toi, tais-toi, petite ! » s’écria Betty, « elle n’a rien vu ni rien entendu. Elle soupçonne seulement quelque chose. C’est tout. Elle veut découvrir qui a coupé et fait ma robe. Mais elle ne le saura jamais. C’est certain. Je vais demander à la maîtresse de la mater. »

Je réfléchis un moment et dis : « Betty, je dois partir d’ici ce soir. »

« Fais comme tu penses, pauvre petite, » répondit-elle. « J’ai bien peur que cette négresse ne tombe sur toi un de ces jours. »

Elle rapporta l’incident à sa maîtresse et reçut l’ordre de garder Jenny occupée à la cuisine jusqu’à ce qu’elle pût voir mon oncle Phillip. Il lui dit qu’il enverrait un ami me chercher ce soir-là même. Elle lui dit qu’elle espérait que j’allais vers le nord, car il était très dangereux pour moi de rester aux alentours. Hélas, ce n’était pas une chose facile, pour quelqu’un dans ma situation, d’aller vers le nord. Afin de laisser la voie tout à fait libre pour moi, elle partit à la campagne passer la journée avec son frère et emmena Jenny avec elle. Elle eut peur de venir me dire au revoir, mais elle laissa un message affectueux à Betty. J’entendis sa voiture rouler loin de la porte, et je ne revis jamais celle qui avait si généreusement secouru la pauvre fugitive tremblante ! Bien qu’elle fût propriétaire d’esclaves, mon cœur la bénit encore aujourd’hui !

Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où j’allais. Betty m’apporta un costume de marin : veste, pantalon et chapeau de toile cirée. Elle me donna un petit baluchon, disant que j’en aurais peut-être besoin là où j’allais. D’un ton joyeux, elle s’exclama : « Je suis si contente que tu ailles vers des contrées libres ! N’oublie pas la vieille Betty. Peut-être viendrai-je plus tard. »

J’essayai de lui dire combien j’étais reconnaissante de toute sa gentillesse, mais elle m’interrompit. « Je ne veux pas de remerciements, chérie. Je suis heureuse d’avoir pu t’aider, et j’espère que le bon Dieu t’ouvrira le chemin. Je vais t’accompagner jusqu’à la porte du bas. Mets tes mains dans tes poches et marche en titubant, comme les marins. »

Je m’exécutai à sa satisfaction. À la porte, je trouvai Peter, un jeune homme de couleur qui m’attendait. Je le connaissais depuis des années. Il avait été apprenti chez mon père et avait toujours eu une bonne réputation. Je n’avais pas peur de lui faire confiance. Betty me dit un au revoir précipité, et nous partîmes. « Prends courage, Linda, » dit mon ami Peter. « J’ai un poignard, et aucun homme ne t’enlèvera à moi, à moins de passer sur mon corps. »

Il y avait longtemps que je n’avais fait de promenade en plein air, et l’air frais me ranima. Il était aussi agréable d’entendre une voix humaine m’adresser la parole autrement qu’en chuchotant. Je croisai plusieurs personnes que je connaissais, mais elles ne me reconnurent pas sous mon déguisement. Je priai intérieurement pour que, pour l’amour de Peter autant que pour le mien, rien n’arrivât qui pût faire sortir son poignard. Nous marchâmes jusqu’au quai. Le mari de ma tante Nancy était un homme de mer, et il avait été jugé nécessaire de l’initier à notre secret. Il me fit monter dans son bateau, gagna un navire non loin de là et me hissa à bord. Nous étions les trois seuls occupants du navire. J’osai alors demander ce qu’ils comptaient faire de moi. Ils dirent que je devais rester à bord jusqu’au lever du jour, et qu’ils me cacheraient ensuite dans le marais des Serpents, jusqu’à ce que mon oncle Phillip m’eût préparé une cachette. Si le navire avait mis le cap au nord, cela n’aurait servi à rien, car il aurait certainement été fouillé. Vers quatre heures, nous étions de nouveau assis dans le bateau et rames sur trois milles jusqu’au marais. Ma peur des serpents avait été accrue par la morsure venimeuse que j’avais reçue, et je redoutais d’entrer dans cette cachette. Mais je n’étais pas en situation de choisir, et j’acceptai avec gratitude le mieux que mes pauvres amis persécutés pouvaient faire pour moi.

Peter débarqua le premier et, avec un grand couteau, se fraya un chemin à travers des bambous et des ronces de toutes sortes. Il revint, me prit dans ses bras et me transporta sur un siège aménagé parmi les bambous. Avant que nous n’y parvinssions, nous étions couverts de centaines de moustiques. En une heure, ils avaient si bien empoisonné ma chair que j’étais un spectacle pitoyable. À mesure que la lumière augmentait, je voyais serpent après serpent ramper autour de nous. J’avais été habituée à la vue des serpents toute ma vie, mais ceux-ci étaient plus grands que tous ceux que j’avais jamais vus. Aujourd’hui encore, je frissonne quand je me souviens de ce matin-là. À l’approche du soir, le nombre des serpents augmenta tant que nous étions continuellement obligés de les frapper avec des bâtons pour les empêcher de ramper sur nous. Les bambous étaient si hauts et si épais qu’il était impossible de voir au-delà d’une très courte distance. Juste avant qu’il ne fît noir, nous trouvâmes un siège plus proche de l’entrée du marais, craignant de perdre notre chemin vers le bateau. Peu de temps après, nous entendîmes le battement des rames et le sifflement bas qui avait été convenu comme signal. Nous nous hâtâmes de gagner le bateau et fûmes ramenés au navire. Je passai une nuit misérable ; car la chaleur du marais, les moustiques et la terreur constante des serpents m’avaient causé une fièvre brûlante. Je venais à peine de m’assoupir quand ils vinrent me dire qu’il était temps de retourner dans cet horrible marais. Je pouvais à peine trouver le courage de me lever. Mais même ces grands serpents venimeux étaient moins effrayants pour mon imagination que les hommes blancs de cette communauté dite civilisée. Cette fois, Peter prit une quantité de tabac à brûler, pour éloigner les moustiques. Cela produisit l’effet désiré sur eux, mais me donna la nausée et un violent mal de tête. À la nuit tombée, nous retournâmes au navire. J’avais été si malade durant la journée que Peter déclara que je rentrerais à la maison cette nuit-là, même si le diable en personne était en patrouille. Ils me dirent qu’une cachette avait été prévue pour moi chez ma grand-mère. Je ne pouvais imaginer comment il était possible de me cacher dans sa maison, dont chaque recoin était connu de la famille Flint. Ils me dirent d’attendre et de voir. Nous fûmes ramenés à terre et nous marchâmes audacieusement à travers les rues jusqu’à chez ma grand-mère. Je portais mes vêtements de marin et m’étais noirci le visage au charbon. Je croisai plusieurs personnes que je connaissais. Le père de mes enfants passa si près que je frôlai son bras ; mais il n’eut aucune idée de qui c’était.

« Tu dois profiter au maximum de cette marche, » dit mon ami Peter, « car tu pourrais ne pas en avoir une autre de sitôt. »

Je trouvai que sa voix sonnait triste. C’était gentil de sa part de me cacher quel lugubre trou allait être ma demeure pour un long, très long moment.

XXI. La lucarne de retraite.

Un petit appentis avait été ajouté à la maison de ma grand-mère il y a des années. Quelques planches avaient été posées sur les solives au sommet, et entre ces planches et le toit se trouvait un tout petit grenier, jamais occupé par autre chose que des rats et des souris. C’était un toit en pente, recouvert seulement de bardeaux, selon la coutume du Sud pour de tels bâtiments. Le grenier ne faisait que neuf pieds de long sur sept de large. La partie la plus haute avait trois pieds de haut, et descendait brusquement vers le plancher de planches disjointes. Il n’y avait aucune admission possible pour la lumière ni pour l’air. Mon oncle Phillip, qui était charpentier, avait très habilement fabriqué une trappe dissimulée qui communiquait avec le cellier. Il l’avait fait pendant que j’attendais dans le marais. Le cellier donnait sur une véranda. C’est vers ce trou que je fus conduite dès que j’entrai dans la maison. L’air était étouffant ; l’obscurité, totale. Un lit avait été étendu sur le sol. Je pouvais dormir assez confortablement d’un côté ; mais la pente était si abrupte que je ne pouvais me retourner de l’autre sans heurter le toit. Les rats et les souris couraient sur mon lit ; mais j’étais lasse, et je dormais du sommeil des misérables, quand une tempête est passée sur eux. Le matin vint. Je ne le sus qu’aux bruits que j’entendais ; car dans mon petit repaire, jour et nuit étaient tout un. Je souffrais du manque d’air encore plus que du manque de lumière. Mais je n’étais pas sans consolation. J’entendais les voix de mes enfants. Il y avait de la joie et de la tristesse dans ce son. Cela faisait couler mes larmes. Comme j’avais soif de leur parler ! J’étais impatiente de regarder leurs visages ; mais il n’y avait aucun trou, aucune fissure à travers lesquels je pusse épier. Cette obscurité continue était oppressante. Il semblait horrible de s’asseoir ou de s’allonger dans une position recroquevillée jour après jour, sans une lueur de lumière. Pourtant, j’aurais choisi cela plutôt que mon sort d’esclave, bien que les Blancs le considérassent comme un sort facile ; et il l’était, comparé au destin des autres. Je n’ai jamais été cruellement surmenée ; je n’ai jamais été lacérée par le fouet de la tête aux pieds ; je n’ai jamais été si battue et meurtrie que je ne pusse me tourner d’un côté ou de l’autre ; on ne m’a jamais coupé les tendons des talons pour m’empêcher de m’enfuir ; je n’ai jamais été enchaînée à une bûche et forcée de la traîner tout en travaillant aux champs du matin au soir ; je n’ai jamais été marquée au fer rouge, ni déchiquetée par des chiens de chasse. Au contraire, j’avais toujours été traitée avec bonté et soignée avec tendresse, jusqu’à ce que je tombe entre les mains du docteur Flint. Je n’avais jamais souhaité la liberté avant cela. Mais bien que ma vie dans l’esclavage ait été comparativement exempte de privations, que Dieu prenne en pitié la femme qui est contrainte de mener une telle vie !

Ma nourriture m’était passée par la trappe que mon oncle avait aménagée ; et ma grand-mère, mon oncle Phillip et tante Nancy saisissaient les occasions qu’ils pouvaient pour monter là et bavarder avec moi à l’ouverture. Mais bien sûr, ce n’était pas prudent en plein jour. Tout devait être fait dans l’obscurité. Il m’était impossible de me déplacer en position droite, mais je rampais dans mon repaire pour faire de l’exercice. Un jour, je cognai ma tête contre quelque chose et découvris que c’était une vrille. Mon oncle l’avait laissée là quand il avait fait la trappe. J’étais aussi réjouie que Robinson Crusoé avait pu l’être en trouvant un tel trésor. Cela me mit une heureuse pensée en tête. Je me dis : « Maintenant, j’aurai un peu de lumière. Maintenant, je verrai mes enfants. » Je n’osai pas commencer mon travail pendant la journée, par peur d’attirer l’attention. Mais je tâtonnai alentour ; et ayant trouvé le côté donnant sur la rue, d’où je pouvais fréquemment voir mes enfants, j’y plantai la vrille et attendis le soir. Je forai trois rangées de trous, l’une au-dessus de l’autre ; puis je forai les interstices entre elles. Je réussis ainsi à faire un trou d’environ un pouce de long sur un pouce de large. Je restai assise près de lui jusque tard dans la nuit, pour profiter de la petite bouffée d’air qui flottait. Au matin, j’épiai mes enfants. La première personne que je vis dans la rue fut le docteur Flint. J’eus un sentiment superstitieux et frissonnant que c’était un mauvais présage. Plusieurs visages familiers passèrent. Enfin, j’entendis le rire joyeux des enfants, et bientôt deux doux petits visages levaient les yeux vers moi, comme s’ils savaient que j’étais là et qu’ils étaient conscients de la joie qu’ils m’apportaient. Comme j’avais soif de leur dire que j’étais là !

Le docteur était furieux de voir le succès de son adversaire. Il se persuada que j’étais cachée à New York et qu’il pourrait m’y trouver. Il commença à faire courir le bruit qu’il avait des preuves irréfutables de ma présence là-bas, et il multiplia les menaces contre quiconque m’hébergerait. En réalité, il n’avait aucune piste. Ses efforts pour me découvrir ne faisaient que confirmer, dans l’esprit des gens, que je m’étais échappée vers le Nord. Je restais terrée, tremblante, dans mon réduit, écoutant les rumeurs qui circulaient sur les efforts désespérés qu’il déployait pour mettre la main sur moi.

L’automne s’installa, apportant avec lui un peu de répit. Les jours semblaient s’étirer à l’infini, ponctués seulement par les nouvelles que m’apportait tante Nancy. Elle me racontait les mesquineries du docteur, ses colères, et les discussions qu’elle surprenait chez lui. Parfois, j’entendais mes enfants jouer dans la rue, et ce son était la seule musique qui pouvait adoucir la dureté de ma captivité. Je savais que, malgré tout, ils étaient en vie et qu’ils grandissaient.

L’hiver revint, plus rude encore que le précédent. Le froid s’insinuait partout, et malgré les couvertures que ma grand-mère m’apportait, je grelottais sans cesse. Je passais des journées entières immobile, les pieds gelés, le corps endolori par l’absence de mouvement. Je me demandais souvent si ma santé résisterait à une telle épreuve. Pourtant, je n’avais d’autre choix que de supporter ces souffrances, car la moindre sortie signifierait une arrestation immédiate et le retour sous le joug de Flint.

Pendant ces longues nuits d’hiver, je réfléchissais à ma condition. Je voyais bien que le sort des esclaves ne changeait pas, et que pour le docteur, je n’étais qu’une chose, une propriété qu’il fallait récupérer. Il n’y avait aucune place pour l’humanité dans son cœur. Je priais pour que le temps passe, que mes enfants restent à l’abri, et que je puisse, un jour, goûter à une véritable liberté. C’était ma seule espérance, la seule flamme qui me permettait de survivre dans l’obscurité de mon cachot.

Le docteur dépensa son alcool en vain. M. Sands fut élu ; un événement qui me causa quelques pensées anxieuses. Il n’avait pas affranchi mes enfants, et s’il venait à mourir, ils seraient à la merci de ses héritiers. Deux petites voix, qui frappaient fréquemment mon oreille, semblaient me supplier de ne pas laisser leur père partir sans tenter de garantir leur liberté. Des années avaient passé depuis que je lui avais parlé. Je ne l’avais même pas revu depuis la nuit où je l’avais croisé, sans être reconnue, sous mon déguisement de marin. Je supposai qu’il passerait avant de partir, pour dire quelque chose à ma grand-mère au sujet des enfants, et je résolus la marche à suivre.

Le jour précédant son départ pour Washington, je pris des dispositions, vers le soir, pour sortir de ma cachette et gagner le cellier en contrebas. Je me trouvai si raide et si gauche qu’il me fut très difficile de me traîner d’un point de repos à un autre. Lorsque j’atteignis le cellier, mes chevilles se dérobèrent sous moi, et je m’effondrai épuisée sur le sol. Il semblait que je ne pourrais plus jamais me servir de mes membres. Mais le dessein que j’avais en tête éveilla toute la force qui me restait. Je rampai sur les mains et les genoux jusqu’à la fenêtre et, dissimulée derrière un tonneau, j’attendis sa venue. L’horloge sonna neuf heures, et je savais que le bateau à vapeur partirait entre dix et onze heures. Mes espoirs s’amenuisaient. Mais soudain, j’entendis sa voix dire à quelqu’un : « Attendez-moi un instant. Je souhaite voir tante Martha. » Lorsqu’il sortit, alors qu’il passait devant la fenêtre, je dis : « Arrêtez-vous un instant, et laissez-moi parler pour mes enfants. » Il sursauta, hésita, puis continua son chemin et franchit le portail. Je refermai le volet que j’avais entrouvert et m’affaissai derrière le tonneau. J’avais beaucoup souffert ; mais rarement avais-je ressenti une douleur plus vive que celle que j’éprouvai alors. Mes enfants étaient-ils donc devenus si peu de chose pour lui ? Et avait-il si peu de compassion pour leur malheureuse mère qu’il ne voulait pas m’écouter un instant pendant que je plaidais pour eux ? Des souvenirs douloureux s’agitaient si fort en moi que j’oubliai de verrouiller le volet, jusqu’à ce que j’entende quelqu’un l’ouvrir. Je levai les yeux. Il était revenu. « Qui m’a appelé ? » demanda-t-il à voix basse. « C’est moi », répondis-je. « Oh, Linda », dit-il, « je connaissais votre voix ; mais j’avais peur de répondre, de peur que mon ami ne m’entende. Pourquoi venez-vous ici ? Est-il possible que vous risquiez votre vie dans cette maison ? Ils sont fous de le permettre. Je m’attends à apprendre que vous êtes toutes perdues. » Je ne voulais pas l’impliquer en lui révélant ma cachette ; je dis donc simplement : « Je pensais que vous viendriez dire adieu à grand-mère, et c’est pourquoi je suis venue ici pour vous dire quelques mots sur l’affranchissement de mes enfants. Bien des changements peuvent survenir durant les six mois où vous serez à Washington, et il ne me semble pas juste que vous les exposiez au risque de tels changements. Je ne veux rien pour moi-même ; tout ce que je demande, c’est que vous libériez mes enfants, ou que vous autorisiez un ami à le faire, avant de partir. »

Il promit qu’il le ferait, et exprima également sa disposition à prendre toutes les mesures permettant que je sois rachetée.

J’entendis des pas s’approcher et refermai le volet précipitamment. Je voulais ramper jusqu’à mon antre sans laisser la famille savoir ce que j’avais fait ; car je savais qu’ils jugeraient cela fort imprudent. Mais il rentra dans la maison pour dire à ma grand-mère qu’il m’avait parlé à la fenêtre du cellier, et pour la supplier de ne pas me laisser rester dans la maison pendant la nuit. Il déclara que c’était le comble de la folie que je sois là ; que nous serions certainement toutes perdues. Heureusement, il était trop pressé pour attendre une réponse, sinon la chère vieille femme lui aurait sûrement tout raconté.

J’essayai de retourner à mon antre, mais je trouvai qu’il était plus difficile de monter que de descendre. Maintenant que ma mission était accomplie, le peu de force qui m’avait soutenue à travers cette épreuve s’était évanoui, et je m’effondrai sans défense sur le sol. Ma grand-mère, alarmée par le risque que j’avais couru, entra dans le cellier dans l’obscurité et verrouilla la porte derrière elle. « Linda », chuchota-t-elle, « où es-tu ? »

« Je suis ici près de la fenêtre », répondis-je. « Je ne pouvais pas le laisser partir sans qu’il affranchisse les enfants. Qui sait ce qui pourrait arriver ? »

« Allons, allons, mon enfant », dit-elle, « tu ne peux pas rester ici une minute de plus. Tu as mal agi ; mais je ne peux pas t’en vouloir, pauvre petite ! » Je lui dis que je ne pouvais pas revenir sans aide, et qu’elle devait appeler mon oncle. L’oncle Phillip vint, et la pitié l’empêcha de me gronder. Il me porta jusqu’à mon cachot, me déposa tendrement sur le lit, me donna un médicament et me demanda s’il y avait autre chose qu’il pût faire. Puis il s’en alla, et je restai seule avec mes pensées — aussi privées d’étoiles que l’obscurité de minuit qui m’entourait.

Mes amis craignaient que je ne devienne infirme pour le restant de mes jours ; et j’étais si lasse de ma longue incarcération que, sans l’espoir de servir mes enfants, j’aurais été reconnaissante de mourir ; mais, pour eux, j’étais prête à continuer à supporter mon sort.

XXV. Compétition de ruse.

Le Dr Flint ne m’avait pas abandonnée. De temps à autre, il disait à ma grand-mère que je finirais par revenir et me rendre volontairement ; et que, lorsque je le ferais, je pourrais être rachetée par mes parents, ou par quiconque souhaiterait m’acheter. Je connaissais trop bien sa nature rusée pour ne pas percevoir qu’il s’agissait d’un piège tendu pour moi ; et c’est ainsi que tous mes amis le comprirent. Je résolus d’opposer ma ruse à la sienne. Afin de lui faire croire que j’étais à New York, je décidai de lui écrire une lettre datée de cet endroit. J’envoyai chercher mon ami Peter et lui demandai s’il connaissait une personne digne de confiance, travaillant en mer, qui pourrait porter une telle lettre à New York et la déposer au bureau de poste là-bas. Il répondit qu’il en connaissait un à qui il confierait sa propre vie jusqu’au bout du monde. Je lui rappelai que c’était une entreprise périlleuse. Il dit qu’il le savait, mais qu’il était prêt à tout pour m’aider. J’exprimai le souhait d’avoir un journal de New York, pour connaître le nom de certaines rues. Il plongea la main dans sa poche et dit : « Voici un morceau de celui qui entourait une casquette que j’ai achetée à un colporteur hier. » Je lui dis que la lettre serait prête le lendemain soir. Il me dit adieu, en ajoutant : « Garde le moral, Linda ; des jours meilleurs viendront bientôt. »

Mon oncle Phillip monta la garde devant le portail jusqu’à ce que notre brève entrevue fût terminée. Tôt le lendemain matin, je m’assis près de la petite ouverture pour examiner le journal. C’était un morceau du *New York Herald* ; et, pour une fois, le journal qui abuse systématiquement des gens de couleur fut mis au service de ces derniers. Ayant obtenu les informations que je voulais concernant les rues et les numéros, j’écrivis deux lettres, une à ma grand-mère, l’autre au Dr Flint. Je rappelai à ce dernier comment lui, un homme aux cheveux gris, avait traité une enfant sans défense qui avait été placée sous son autorité, et quelles années de misère il lui avait fait subir. À ma grand-mère, j’exprimai le désir que mes enfants me soient envoyés dans le Nord, où je pourrais leur apprendre à se respecter et leur donner un exemple vertueux ; ce qu’une mère esclave n’était pas autorisée à faire dans le Sud. Je lui demandai d’adresser sa réponse à une certaine rue de Boston, car je n’habitais pas à New York, même si je m’y rendais parfois. Je datai ces lettres en avance, pour tenir compte du temps nécessaire à leur acheminement, et remis un mémorandum de la date au messager. Lorsque mon ami vint chercher les lettres, je dis : « Que Dieu vous bénisse et vous récompense, Peter, pour cette bonté désintéressée. Je vous en prie, soyez prudent. Si vous êtes découvert, vous et moi souffrirons terriblement. Je n’ai pas un parent qui oserait faire cela pour moi. » Il répondit : « Vous pouvez me faire confiance, Linda. Je n’oublie pas que votre père était mon meilleur ami, et je serai un ami pour ses enfants tant que Dieu me laissera vivre. »

Il était nécessaire de dire à ma grand-mère ce que j’avais fait, afin qu’elle puisse être prête pour la lettre et préparée à entendre ce que le Dr Flint pourrait dire sur ma présence dans le Nord. Elle était tristement inquiète. Elle était sûre qu’il en résulterait un malheur. Je fis également part de mon plan à tante Nancy, afin qu’elle puisse nous rapporter ce qui se disait chez le Dr Flint. Je le lui chuchotai à travers une fissure, et elle chuchota en retour : « J’espère que cela réussira. Cela ne me dérangera pas d’être esclave toute ma vie, si seulement je peux vous voir, toi et les enfants, libres. »

J’avais donné comme instruction que mes lettres soient déposées au bureau de poste de New York le 20 du mois. Le soir du 24, ma tante vint dire que le Dr Flint et sa femme avaient parlé à voix basse d’une lettre qu’il avait reçue, et que lorsqu’il se rendrait à son bureau, il avait promis de l’apporter au moment du thé. Je conclus donc que j’entendrais ma lettre lue le lendemain matin. Je dis à ma grand-mère que le Dr Flint viendrait certainement, et lui demandai de le faire asseoir près d’une certaine porte et de la laisser ouverte, afin que je puisse entendre ce qu’il disait. Le lendemain matin, je pris position à portée de voix de cette porte et restai immobile comme une statue. Peu de temps après, j’entendis le portail claquer et les pas bien connus entrer dans la maison. Il s’assit sur la chaise qui avait été placée pour lui et dit : « Eh bien, Martha, je vous ai apporté une lettre de Linda. Elle m’a également envoyé une lettre. Je sais exactement où la trouver ; mais je ne choisis pas d’aller à Boston pour elle. Je préférerais qu’elle revienne de son plein gré, d’une manière respectable. Son oncle Phillip est la meilleure personne pour aller la chercher. Avec lui, elle se sentirait parfaitement libre d’agir. Je suis prêt à payer ses frais de voyage, aller et retour. Elle sera vendue à ses amis. Ses enfants sont libres ; du moins je le suppose ; et quand vous aurez obtenu sa liberté, vous formerez une famille heureuse. Je suppose, Martha, que vous n’avez aucune objection à ce que je vous lise la lettre que Linda vous a écrite. »

Il brisa le sceau et je l’entendis la lire. Le vieux scélérat ! Il avait supprimé la lettre que j’avais écrite à ma grand-mère et préparé un substitut de son cru, dont la teneur était la suivante :

« Chère grand-mère : J’ai longtemps voulu vous écrire ; mais la manière honteuse dont je vous ai quittés, vous et mes enfants, m’a fait honte de le faire. Si vous saviez combien j’ai souffert depuis que je me suis enfuie, vous auriez pitié de moi et vous me pardonneriez. J’ai acheté la liberté à un prix élevé. Si un arrangement pouvait être trouvé pour que je retourne dans le Sud sans être esclave, je viendrais volontiers. Sinon, je vous supplie d’envoyer mes enfants dans le Nord. Je ne peux plus vivre sans eux. Faites-le-moi savoir à temps, et je les retrouverai à New York ou à Philadelphie, selon l’endroit qui convient le mieux à mon oncle. Écrivez aussi vite que possible à votre malheureuse fille,

Linda. »

« C’est tout à fait ce à quoi je m’attendais », dit le vieil hypocrite en se levant pour partir. « Vous voyez, la folle jeune fille s’est repentie de sa témérité et veut revenir. Nous devons l’aider à le faire, Martha. Parlez-en à Phillip. S’il accepte d’aller la chercher, elle aura confiance en lui et reviendra. J’aimerais une réponse demain. Bonjour, Martha. »

Alors qu’il sortait sur la véranda, il trébucha sur ma petite fille. « Ah, Ellen, c’est toi ? » dit-il de son ton le plus gracieux. « Je ne t’avais pas vue. Comment vas-tu ? »

« Assez bien, monsieur », répondit-elle. « Je vous ai entendu dire à grand-mère que ma mère rentre à la maison. Je veux la voir. »

« Oui, Ellen, je vais la ramener à la maison très bientôt », répondit-il ; « et tu pourras la voir autant que tu voudras, petite négresse aux cheveux bouclés. »

C’était pour moi, qui avais tout entendu, aussi bon qu’une comédie ; mais ma grand-mère était effrayée et bouleversée, parce que le docteur voulait que mon oncle aille me chercher.

Le lendemain soir, le Dr Flint vint discuter de l’affaire. Mon oncle lui dit que d’après ce qu’il avait entendu dire du Massachusetts, il craignait d’être lynché par une foule s’il s’y rendait pour chercher une esclave fugitive. « Tout cela n’est que stupidités, Phillip ! » répondit le docteur. « Pensez-vous que je veuille que vous provoquiez un scandale à Boston ? L’affaire peut être réglée discrètement. Linda écrit qu’elle veut revenir. Vous êtes son parent, et elle aurait confiance en vous. La situation serait différente si j’y allais. Elle pourrait s’opposer à venir avec moi ; et les maudits abolitionnistes, s’ils savaient que je suis son maître, ne me croiraient pas si je leur disais qu’elle m’a supplié de la laisser revenir. Ils provoqueraient un tumulte ; et je n’aimerais pas voir Linda traînée dans les rues comme une négresse ordinaire. Elle a été très ingrate envers moi pour toute ma bonté ; mais je lui pardonne, et je veux agir en ami envers elle. Je n’ai aucun désir de la garder comme esclave. Ses amis pourront l’acheter dès qu’elle arrivera ici. »

Voyant que ses arguments ne parvenaient pas à convaincre mon oncle, le docteur « lâcha le morceau » en disant qu’il avait écrit au maire de Boston pour savoir si une personne correspondant à ma description se trouvait à la rue et au numéro indiqués sur ma lettre. Il avait omis cette date dans la lettre qu’il avait fabriquée pour la lire à ma grand-mère. Si j’avais daté de New York, le vieil homme aurait probablement fait un autre voyage dans cette ville. Mais même dans cette région sombre, où la connaissance est si soigneusement exclue de l’esclave, j’avais entendu assez de choses sur le Massachusetts pour en arriver à la conclusion que les esclavagistes ne considéraient pas cet endroit comme une destination confortable pour partir à la recherche d’un fugitif. C’était avant que la loi sur les esclaves fugitifs ne soit votée ; avant que le Massachusetts n’ait consenti à devenir un « chasseur de nègres » pour le Sud.

Ma grand-mère, devenue craintive à force de voir sa famille toujours en danger, vint me trouver avec un visage très tourmenté et dit : « Que feras-tu si le maire de Boston lui répond que tu n’as jamais été là-bas ? Alors il soupçonnera que la lettre était un tour ; et peut-être découvrira-t-il quelque chose, et nous serons tous en difficulté. Ô Linda, j’aimerais que tu n’aies jamais envoyé ces lettres. »

« Ne vous inquiétez pas, grand-mère », dis-je. « Le maire de Boston ne prendra pas la peine de chasser des nègres pour le Dr Flint. Les lettres feront du bien en fin de compte. Je sortirai de ce trou sombre tôt ou tard. »

« J’espère que tu le feras, mon enfant », répondit la bonne et patiente vieille amie. « Tu es ici depuis longtemps ; près de cinq ans ; mais quand tu partiras, cela brisera le cœur de ta vieille grand-mère. Je m’attendrai chaque jour à apprendre que tu as été ramenée dans les fers et jetée en prison. Dieu te vienne en aide, pauvre enfant ! Soyons reconnaissants qu’un jour ou l’autre nous irons "là où les méchants cessent de tourmenter, et où les fatigués sont en repos". » Mon cœur répondit : Amen.

Le fait que le Dr Flint ait écrit au maire de Boston me convainquit qu’il croyait que ma lettre était authentique, et qu’il n’avait, par conséquent, aucun soupçon que je puisse être quelque part dans les environs. C’était un objectif majeur que de maintenir cette illusion, car cela rendait mes amis et moi-même moins anxieux, et ce serait très commode lorsqu’une occasion de s’échapper se présenterait. Je résolus donc de continuer à écrire des lettres depuis le Nord de temps à autre.

Deux ou trois semaines passèrent, et comme aucune nouvelle ne venait du maire de Boston, grand-mère commença à écouter mes supplications pour qu’on me permette de quitter ma cellule, parfois, et d’exercer mes membres pour éviter de devenir infirme. On me permit de me glisser dans le petit cellier, tôt le matin, et d’y rester un court instant. La pièce était remplie de tonneaux, à l’exception d’un petit espace ouvert sous ma trappe. Cet espace donnait sur la porte, dont la partie supérieure était en verre, et laissée volontairement sans rideau, afin que les curieux puissent regarder à l’intérieur. L’air de cet endroit était confiné ; mais il était bien meilleur que l’atmosphère de ma cellule, si bien que je redoutais d’y retourner. Je descendais dès qu’il faisait jour, et restais jusqu’à huit heures, moment où les gens commençaient à circuler, et où il y avait un risque que quelqu’un vienne sur la véranda. J’avais essayé diverses applications pour ramener la chaleur et la sensation dans mes membres, mais sans succès. Ils étaient si engourdis et si raides qu’il était un effort douloureux de bouger ; et si mes ennemis m’avaient surprise au cours des premiers matins où j’essayais de les exercer un peu dans le petit espace inoccupé du cellier, il m’aurait été impossible de m’échapper.

XXVI. Époque importante dans la vie de mon frère.

La compagnie et les attentions bienveillantes de mon frère William, qui était parti à Washington avec son maître, M. Sands, me manquèrent. Nous reçûmes plusieurs lettres de lui, écrites sans aucune allusion à moi, mais exprimées de telle manière que je savais qu’il ne m’oubliait pas. Je déguisai mon écriture et lui écrivis de la même manière. La session fut longue ; et lorsqu’elle prit fin, William nous écrivit pour nous informer que M. Sands se rendait dans le Nord, pour une durée indéterminée, et qu’il devait l’accompagner. Je savais que son maître avait promis de lui donner sa liberté, mais aucun délai n’avait été précisé. William allait-il se fier aux chances d’un esclave ? Je me rappelais comment nous avions l’habitude de discuter, dans nos jeunes années, de l’obtention de notre liberté, et je trouvais très douteux qu’il revienne vers nous.

Grand-mère reçut une lettre de M. Sands, disant que William s’était révélé être un serviteur des plus fidèles, et il ajouterait un ami précieux ; qu’aucune mère n’avait jamais élevé un meilleur garçon. Il disait avoir voyagé à travers les États du Nord et le Canada ; et bien que les abolitionnistes aient essayé de l’attirer, ils n’avaient jamais réussi. Il terminait en disant qu’ils seraient bientôt de retour.

Nous attendions des lettres de William, décrivant les nouveautés de son voyage, mais aucune ne vint. Avec le temps, on rapporta que M. Sands reviendrait tard à l’automne, accompagné d’une épouse. Toujours aucune lettre de William. Je me sentais presque certaine que je ne le reverrais jamais sur le sol du Sud ; mais n’avait-il pas un mot de réconfort à envoyer à ses amis restés au foyer ? à la pauvre captive dans son cachot ? Mes pensées erraient à travers le sombre passé, et sur l’avenir incertain. Seule dans ma cellule, où aucun œil si ce n’est celui de Dieu ne pouvait me voir, je versai des larmes amères. Avec quelle ferveur je priais pour qu’Il me rende à mes enfants, et me permette d’être une femme utile et une bonne mère !

Le jour arriva enfin pour le retour des voyageurs. Grand-mère avait fait de tendres préparatifs pour accueillir son garçon absent au foyer familial. Lorsque la table fut mise, l’assiette de William occupait sa place habituelle. La diligence passa, vide. Ma grand-mère attendit pour le dîner. Elle pensa qu’il était peut-être retenu par son maître. Dans ma prison, j’écoutais avec anxiété, m’attendant à chaque instant à entendre la voix et les pas de mon cher frère. Au cours de l’après-midi, un jeune homme fut envoyé par M. Sands pour dire à grand-mère que William n’était pas revenu avec lui ; que les abolitionnistes l’avaient détourné. Mais il la supplia de ne pas s’en inquiéter, car il était convaincu qu’elle reverrait William dans quelques jours. Dès qu’il aurait eu le temps de réfléchir, il reviendrait, car il ne pourrait jamais espérer être aussi bien traité au Nord qu’il l’avait été avec lui.

Si vous aviez vu les larmes et entendu les sanglots, vous auriez cru que le messager apportait des nouvelles de mort plutôt que de liberté. La pauvre grand-mère sentait qu’elle ne reverrait jamais plus son garçon chéri. Et moi, j’étais égoïste. Je pensais davantage à ce que j’avais perdu qu’à ce que mon frère avait gagné. Une nouvelle anxiété commença à me tourmenter. M. Sands avait dépensé beaucoup d’argent et se sentirait naturellement irrité par la perte qu’il avait subie. Je craignais fort que cela ne nuise aux perspectives de mes enfants, qui devenaient alors une propriété de valeur. J’aspirais à ce que leur émancipation soit rendue certaine. D’autant plus que leur maître et père était désormais marié. J’étais trop familière avec l’esclavage pour ignorer que les promesses faites aux esclaves, bien qu’assorties de bonnes intentions et sincères sur le moment, dépendent de nombreuses contingences pour être tenues.

Autant je souhaitais que William soit libre, autant la démarche qu’il avait entreprise me rendait triste et anxieuse. Le sabbat suivant fut calme et clair ; si beau qu’il semblait être un sabbat dans le monde éternel. Ma grand-mère fit sortir les enfants sur la véranda, afin que je puisse entendre leurs voix. Elle pensait que cela me réconforterait dans mon découragement ; et ce fut le cas. Ils bavardaient joyeusement, comme seuls les enfants savent le faire. Benny dit : « Grand-mère, penses-tu que l’oncle Will soit parti pour de bon ? Ne reviendra-t-il jamais ? Peut-être trouvera-t-il maman. S’il le fait, ne sera-t-elle pas heureuse de le voir ! Pourquoi toi, l’oncle Phillip et nous tous, ne partons-nous pas vivre là où est maman ? J’aimerais cela ; pas toi, Ellen ? »

« Oui, j’aimerais cela, » répondit Ellen ; « mais comment pourrions-nous la trouver ? Connais-tu l’endroit, grand-mère ? Je ne me souviens pas de l’apparence de maman — toi, Benny ? »

Benny commençait tout juste à me décrire quand ils furent interrompus par une vieille esclave, une proche voisine nommée Aggie. Cette pauvre créature avait été témoin de la vente de ses enfants et les avait vus emmenés vers des lieux inconnus, sans aucun espoir d’avoir jamais de leurs nouvelles. Elle vit que ma grand-mère avait pleuré et elle dit, d’un ton compatissant : « Qu’est-ce qui ne va pas, tante Marthy ? »

« Ô Aggie, » répondit-elle, « on dirait qu’il ne me restera aucun de mes enfants ou petits-enfants pour me tendre à boire quand je serai mourante, et poser mon vieux corps dans la terre. Mon garçon n’est pas revenu avec M. Sands. Il est resté au Nord. »

La pauvre vieille Aggie battit des mains de joie. « C’est pour ça que vous pleurez ? » s’exclama-t-elle. « Mettez-vous à genoux et bénissez le Seigneur ! Je ne sais pas où sont mes pauvres enfants, et je n’espère jamais le savoir. Vous ne savez pas où est partie la pauvre Linda ; mais vous savez où est son frère. Il est dans des contrées libres ; et c’est là la bonne place. Ne murmurez pas contre les actions du Seigneur, mais mettez-vous à genoux et remerciez-le pour sa bonté. »

Mon égoïsme fut réprimandé par ce que dit la pauvre Aggie. Elle se réjouissait de l’évasion de celui qui était simplement son compagnon de servitude, alors que sa propre sœur pensait seulement à ce que sa bonne fortune pourrait coûter à ses enfants. Je m’agenouillai et priai Dieu de me pardonner ; et je le remerciai du fond du cœur qu’un membre de ma famille soit sauvé de l’emprise de l’esclavage.

Il ne se passa pas longtemps avant que nous recevions une lettre de William. Il écrivait que M. Sands l’avait toujours traité avec bienveillance et qu’il avait essayé de remplir son devoir envers lui fidèlement. Mais depuis qu’il était enfant, il aspirait à être libre ; et il en avait déjà assez vu pour se convaincre qu’il valait mieux ne pas laisser passer l’occasion qui s’offrait. Il concluait en disant : « Ne t’inquiète pas pour moi, chère grand-mère. Je penserai toujours à toi ; et cela m’incitera à travailler dur et à essayer de bien faire. Quand j’aurai gagné assez d’argent pour t’offrir un foyer, peut-être viendras-tu au Nord, et nous pourrons tous vivre heureux ensemble. »

M. Sands raconta à mon oncle Phillip les détails du départ de William. Il dit : « Je lui faisais confiance comme s’il était mon propre frère et je le traitais avec autant de bienveillance. Les abolitionnistes lui ont parlé à plusieurs reprises ; mais je n’avais aucune idée qu’ils pourraient le tenter. Cependant, je ne blâme pas William. Il est jeune et imprudent, et ces gredins du Nord l’ont détourné. Je dois avouer que le chenapan a été très audacieux à ce sujet. Je l’ai rencontré descendant les marches de l’Astor House avec sa malle sur l’épaule, et je lui ai demandé où il allait. Il a dit qu’il allait changer sa vieille malle. Je lui ai dit qu’elle était plutôt miteuse et je lui ai demandé s’il n’avait pas besoin d’argent. Il a dit non, m’a remercié et est parti. Il n’est pas revenu aussi tôt que je l’espérais ; mais j’ai attendu patiemment. Finalement, je suis allé voir si nos malles étaient faites, prêtes pour notre voyage. Je les ai trouvées fermées à clé, et un mot scellé sur la table m’informait où je pouvais trouver les clés. Le bougre a même essayé d’être religieux. Il a écrit qu’il espérait que Dieu me bénirait toujours et me récompenserait pour ma bonté ; qu’il n’était pas réticent à me servir ; mais qu’il voulait être un homme libre ; et que si je pensais qu’il avait mal agi, il espérait que je lui pardonnerais. J’avais l’intention de lui donner sa liberté dans cinq ans. Il aurait pu me faire confiance. Il s’est montré ingrat ; mais je n’irai pas le chercher, ni n’enverrai personne. Je suis convaincu qu’il reviendra bientôt vers moi. »

J’entendis plus tard le récit de l’affaire par William lui-même. Il n’avait pas été poussé au départ par des abolitionnistes. Il n’avait besoin d’aucune information qu’ils auraient pu lui donner sur l’esclavage pour stimuler son désir de liberté. Il regardait ses mains et se souvenait qu’elles avaient été autrefois enchaînées. Quelle garantie avait-il qu’elles ne le seraient pas à nouveau ? M. Sands était gentil avec lui ; mais il pouvait indéfiniment reporter la promesse qu’il avait faite de lui donner sa liberté. Il pouvait connaître des embarras financiers, et ses biens être saisis par des créanciers ; ou il pouvait mourir, sans prendre aucune disposition en sa faveur. Il avait trop souvent vu de tels accidents arriver à des esclaves qui avaient des maîtres bienveillants, et il résolut sagement de saisir l’occasion présente de s’appartenir à lui-même. Il était scrupuleux quant au fait de prendre de l’argent à son maître sous de faux prétextes ; aussi vendit-il ses meilleurs vêtements pour payer son passage vers Boston. Les propriétaires d’esclaves le traitèrent de misérable ingrat pour avoir ainsi récompensé l’indulgence de son maître. Qu’auraient-ils fait dans des circonstances similaires ?

Quand la famille du Dr Flint apprit que William avait déserté M. Sands, ils ricanèrent beaucoup à cette nouvelle. Mme Flint fit ses manifestations habituelles de sentiment chrétien en disant : « J’en suis heureuse. J’espère qu’il ne le récupérera jamais. J’aime voir les gens payés avec leur propre monnaie. Je suppose que les enfants de Linda devront en payer le prix. Je serais contente de les voir à nouveau entre les mains du spéculateur, car je suis fatiguée de voir ces petits nègres marcher dans les rues. »

XXVII. Nouvelle destination pour les enfants.

Mme Flint proclama son intention d’informer Mme Sands de l’identité du père de mes enfants. Elle proposa également de lui dire quel diable rusé j’étais ; que j’avais causé beaucoup d’ennuis dans sa famille ; que lorsque M. Sands était au Nord, elle ne doutait pas que je l’avais suivi déguisée et avais persuadé William de s’enfuir. Elle avait quelques raisons d’entretenir une telle idée ; car j’avais écrit depuis le Nord, de temps à autre, et je datais mes lettres de divers endroits. Nombre d’entre elles tombèrent entre les mains du Dr Flint, comme je m’y attendais ; et il avait dû conclure que je voyageais beaucoup. Il gardait un œil attentif sur mes enfants, pensant qu’ils mèneraient finalement à ma découverte.

Une épreuve nouvelle et inattendue m’attendait. Un jour, alors que M. Sands et sa femme marchaient dans la rue, ils rencontrèrent Benny. La dame se prit d’affection pour lui et s’exclama : « Quel joli petit nègre ! À qui appartient-il ? »

Benny n’entendit pas la réponse ; mais il rentra à la maison très indigné contre la dame étrangère, parce qu’elle l’avait traité de nègre. Quelques jours plus tard, M. Sands rendit visite à ma grand-mère et lui dit qu’il voulait qu’elle emmène les enfants chez lui. Il dit qu’il avait informé sa femme de ses liens avec eux, et lui avait dit qu’ils étaient sans mère ; et qu’elle voulait les voir.

Quand il fut parti, ma grand-mère vint et me demanda ce que je ferais. La question semblait une dérision. Que pouvais-je faire ? Ils étaient les esclaves de M. Sands, et leur mère était une esclave, qu’il avait prétendu être morte. Peut-être pensait-il que je l’étais. J’étais trop peinée et déconcertée pour prendre une décision ; et les enfants furent emmenés sans que je le sache. Mme Sands avait une sœur de l’Illinois qui séjournait avec elle. Cette dame, qui n’avait pas d’enfants, fut si charmée par Ellen qu’elle offrit de l’adopter et de l’élever comme sa propre fille. Mme Sands voulut prendre Benjamin. Quand grand-mère me rapporta cela, je fus mise à une épreuve presque insupportable. Était-ce tout ce que je devais gagner de ce que j’avais souffert pour que mes enfants soient libres ? Certes, la perspective semblait belle ; mais je savais trop bien avec quelle légèreté les propriétaires d’esclaves tenaient de telles « relations parentales ». Si des difficultés financières survenaient, ou si la nouvelle épouse exigeait plus d’argent qu’il n’était commode de dépenser, mes enfants pourraient être considérés comme un moyen pratique de lever des fonds. Je n’avais aucune confiance en toi, ô Esclavage ! Je ne connaîtrais jamais la paix tant que mes enfants ne seraient pas émancipés avec toutes les formalités requises par la loi.

J’étais trop fière pour demander à M. Sands de faire quoi que ce soit pour mon propre profit ; mais je pouvais me résoudre à devenir une suppliante pour mes enfants. Je résolus de lui rappeler la promesse qu’il m’avait faite et de m’en remettre à son honneur pour l’accomplir. Je persuadai ma grand-mère d’aller le trouver et de lui dire que je n’étais pas morte, et que je l’implorais ardemment de tenir la promesse qu’il m’avait faite ; que j’avais entendu parler des récentes propositions concernant mes enfants, et que je ne me sentais pas tranquille à l’idée de les accepter ; qu’il avait promis de les émanciper, et qu’il était temps pour lui de tenir son engagement. Je savais qu’il y avait un risque à trahir ainsi ma présence dans le voisinage ; mais que ne ferait pas une mère pour ses enfants ? Il reçut le message avec surprise et dit : « Les enfants sont libres. Je n’ai jamais eu l’intention de les revendiquer comme esclaves. Linda peut décider de leur sort. À mon avis, il vaudrait mieux qu’ils soient envoyés au Nord. Je ne pense pas qu’ils soient tout à fait en sécurité ici. Le Dr Flint se vante qu’ils sont toujours en son pouvoir. Il dit qu’ils étaient la propriété de sa fille, et comme elle n’était pas majeure lorsqu’ils ont été vendus, le contrat n’est pas légalement contraignant. »

Ainsi donc, après tout ce que j’avais enduré pour eux, mes pauvres enfants étaient entre deux feux ; entre mon ancien maître et leur nouveau maître ! Et j’étais impuissante. Il n’y avait aucun bras protecteur de la loi que je puisse invoquer. M. Sands proposa qu’Ellen aille, pour le moment, chez certains de ses parents, qui avaient déménagé à Brooklyn, sur Long Island. Il fut promis qu’elle serait bien prise en charge et envoyée à l’école. J’y consentis, comme étant le meilleur arrangement que je pouvais faire pour elle. Ma grand-mère, bien sûr, négocia tout cela ; et Mme Sands ne connut personne d’autre dans la transaction. Elle proposa qu’ils emmènent Ellen avec eux à Washington et la gardent jusqu’à ce qu’ils aient une bonne occasion de l’envoyer, avec des amis, à Brooklyn. Elle avait une fille en bas âge. J’en avais eu un aperçu, alors que la nourrice passait avec elle dans ses bras. Ce n’était pas une pensée agréable pour moi que l’enfant de l’esclave dût servir sa sœur née libre ; mais il n’y avait pas d’alternative. Ellen fut préparée pour le voyage. Ô, comme il fut éprouvant pour mon cœur de l’envoyer au loin, si jeune, seule, parmi des étrangers ! Sans l’amour d’une mère pour l’abriter des tempêtes de la vie ; presque sans le souvenir d’une mère ! Je doutais qu’elle et Benny aient pour moi l’affection naturelle que les enfants ressentent pour un parent. Je me disais que je pourrais peut-être ne jamais revoir ma fille, et j’avais un grand désir qu’elle me voie, avant qu’elle ne parte, afin qu’elle puisse emporter mon image dans sa mémoire. Il me semblait cruel de la faire venir dans mon cachot. C’était déjà assez de chagrin pour son jeune cœur de savoir que sa mère était une victime de l’esclavage, sans voir la misérable cachette vers laquelle cela l’avait conduite. Je suppliai qu’on me permette de passer la dernière nuit dans l’une des chambres ouvertes, avec ma petite fille. Ils pensèrent que j’étais folle de vouloir confier mon périlleux secret à une enfant si jeune. Je leur dis que j’avais observé son caractère et que j’étais sûre qu’elle ne me trahirait pas ; que j’étais déterminée à avoir une entrevue, et que s’ils ne voulaient pas la faciliter, je prendrais mes propres moyens pour l’obtenir. Ils remontrèrent contre la témérité d’un tel procédé ; mais trouvant qu’ils ne pouvaient changer mon dessein, ils cédèrent. Je me glissai à travers la trappe dans la réserve, et mon oncle monta la garde à la porte, tandis que je passais sur la véranda et montais les escaliers, vers la pièce que j’occupais autrefois. Il y avait plus de cinq ans que je ne l’avais vue ; et comme les souvenirs se pressaient en moi ! Là, j’avais trouvé refuge quand ma maîtresse m’avait chassée de sa maison ; là, mon vieux tyran était venu pour se moquer, m’insulter et me maudire ; là, mes enfants furent posés pour la première fois dans mes bras ; là, je les avais veillés, chaque jour avec un amour plus profond et plus triste ; là, je m’étais agenouillée devant Dieu, dans l’angoisse de mon cœur, pour pardonner le tort que j’avais fait. Comme tout cela revenait vivement ! Et après ce long et sombre intervalle, je me tenais là, une telle épave !

Au milieu de ces méditations, j’entendis des pas sur les escaliers. La porte s’ouvrit et mon oncle Phillip entra, tenant Ellen par la main. Je passai mes bras autour d’elle et dis : « Ellen, ma chère enfant, je suis ta mère. » Elle se recula un peu et me regarda ; puis, avec une douce confiance, elle appuya sa joue contre la mienne, et je la serrai contre le cœur qui avait été si longtemps désolé. Elle fut la première à parler. Relevant la tête, elle dit, d’un air interrogateur : « Tu es vraiment ma mère ? » Je lui dis que je l’étais vraiment ; que pendant tout ce long moment où elle ne m’avait pas vue, je l’avais aimée très tendrement ; et que maintenant qu’elle allait partir, je voulais la voir et lui parler, afin qu’elle puisse se souvenir de moi. Avec un sanglot dans la voix, elle dit : « Je suis contente que tu sois venue me voir ; mais pourquoi n’es-tu jamais venue avant ? Benny et moi avons tellement voulu te voir ! Il se souvient de toi, et parfois il me parle de toi. Pourquoi n’es-tu pas rentrée quand le Dr Flint est allé te chercher ? »

Je répondis : « Je ne pouvais pas venir avant, ma chère. Mais maintenant que je suis avec toi, dis-moi si cela te plaît de partir. » « Je ne sais pas, » dit-elle en pleurant. « Grand-mère dit que je ne devrais pas pleurer ; que je vais dans un bon endroit, où je peux apprendre à lire et à écrire, et que peu à peu je pourrai lui écrire une lettre. Mais je n’aurai pas Benny, ni grand-mère, ni l’oncle Phillip, ni personne pour m’aimer. Ne peux-tu pas venir avec moi ? Ô, viens, chère mère ! »

Je lui dis que je ne pouvais pas venir maintenant ; mais qu’un jour je viendrais à elle, et qu’alors elle, Benny et moi vivrions ensemble, et passerions des moments heureux. Elle voulut courir chercher Benny pour me voir maintenant. Je lui dis qu’il allait au Nord, sous peu, avec l’oncle Phillip, et qu’alors je viendrais le voir avant qu’il ne parte. Je lui demandai si elle aimerait que je reste toute la nuit et que je dorme avec elle. « Ô, oui, » répondit-elle. Puis, se tournant vers son oncle, elle dit, d’un ton suppliant : « Puis-je rester ? S’il te plaît, oncle ! C’est ma propre mère. » Il posa sa main sur sa tête et dit solennellement : « Ellen, c’est le secret que tu as promis à grand-mère de ne jamais révéler. Si jamais tu en parles à qui que ce soit, ils ne te laisseront plus jamais voir ta grand-mère, et ta mère ne pourra jamais venir à Brooklyn. » « Oncle, » répondit-elle, « je ne le dirai jamais. » Il lui dit qu’elle pouvait rester avec moi ; et quand il fut parti, je la pris dans mes bras et lui dis que j’étais une esclave, et que c’était la raison pour laquelle elle ne devait jamais dire qu’elle m’avait vue. Je l’exhortai à être une bonne enfant, à essayer de plaire aux gens là où elle allait, et que Dieu lui susciterait des amis. Je lui dis de faire ses prières et de se souvenir toujours de prier pour sa pauvre mère, et que Dieu nous permettrait de nous revoir. Elle pleura, et je ne retins pas ses larmes. Peut-être n’aurait-elle plus jamais l’occasion de verser ses larmes sur le sein d’une mère. Toute la nuit, elle se blottit dans mes bras, et je n’eus aucune envie de sommeiller. Les moments étaient trop précieux pour en perdre un seul. Une fois, quand je crus qu’elle dormait, j’embrassai doucement son front, et elle dit : « Je ne dors pas, chère mère. »

Avant l’aube, ils vinrent me ramener dans mon repaire. J’écartai le rideau de la fenêtre pour jeter un dernier regard sur mon enfant. Le clair de lune brillait sur son visage, et je me penchai sur elle, comme je l’avais fait des années auparavant, cette nuit misérable où je m’étais enfuie. Je la serrai contre mon cœur palpitant ; et des larmes, trop tristes pour être versées par de si jeunes yeux, coulèrent sur ses joues, alors qu’elle me donnait son dernier baiser et murmurait à mon oreille : « Mère, je ne le dirai jamais. » Et elle ne le fit jamais.

Nous étions arrivées à New York, où nous étions libres de respirer, sans craindre les patrouilles ni les chasseurs d’esclaves. La sensation de sécurité était si nouvelle et si étrange qu’il me semblait vivre dans un rêve. Il me fallut du temps pour réaliser que personne n’avait le droit de me réclamer, ni de s’emparer de mes enfants. Cependant, la liberté ne signifiait pas l’absence de souci. Je n’avais aucun moyen de gagner ma vie, et je savais que, dans cette grande cité, la pauvreté est une épreuve terrible. Ellen était avec moi, et Benny, après un long voyage, nous rejoignit bientôt. Le revoir, grandissant et en bonne santé, fut une joie indicible. Mais le spectre de la pauvreté nous suivait de près. Je me mis en quête de travail, prête à tout pour subvenir à nos besoins, tout en gardant mes enfants près de moi.

Je trouvai un emploi de domestique dans une famille aimable. La dame de la maison, une femme d’une grande bonté, comprit ma situation et m’accorda toute la considération possible. Elle savait que j’avais fui l’esclavage et ne me posa jamais de questions indiscrètes. Pour la première fois, je me sentais traitée comme une créature humaine, et non comme un objet que l’on possède. Ellen fut placée dans une école, et Benny commença à apprendre un métier. Bien que nous fussions pauvres, nous étions ensemble, et c’était là le bonheur suprême que je n’avais osé espérer durant mes sept années de cachot.

Pourtant, mon esprit restait souvent tourné vers le Sud. Je pensais à ma grand-mère, restée là-bas dans sa solitude, et à tous ceux qui gémissaient encore sous le joug. Je me demandais si le Dr Flint me cherchait toujours avec cette même haine tenace. Parfois, en marchant dans les rues animées de New York, un frisson me parcourait, comme si je sentais son regard sur moi. Je savais que la loi fédérale était impitoyable et que la protection de mes amis du Nord était ma seule sauvegarde. Je vivais dans une crainte constante, bien que je ne l’avouasse à personne.

Un jour, je reçus une nouvelle qui fit vaciller mon monde : le Dr Flint était mort. La nouvelle me parvint par l’intermédiaire d’une lettre de ma grand-mère. Elle m’écrivait avec une pudeur extrême, comme si elle craignait que ces mots ne fussent lus par d’autres. Elle me disait que la maison était en deuil, mais que l’oppresseur n’était plus là pour tourmenter quiconque. Je ressentis un soulagement profond, mêlé à une tristesse étrange. Cet homme avait été le fléau de mon existence, la cause de mes souffrances, mais sa fin marquait une page tournée de mon histoire. Je ne pouvais m’empêcher de songer à ce qu’il avait fait de sa vie, et au compte qu’il devrait rendre devant un juge bien plus redoutable que ceux de la terre.

Mais ma liberté n’était pas encore totale. Tant que je n’étais pas légalement affranchie, je vivais sous une épée de Damoclès. Mes amis m’incitaient à ne pas rester dans l’incertitude. Ils me conseillèrent de chercher le moyen d’acheter mon acte de liberté, afin de ne plus jamais craindre pour mes enfants ou pour moi-même. L’idée de payer pour ma propre personne, que j’avais toujours trouvée révoltante, me semblait désormais être le seul chemin vers la tranquillité. Je commençai à économiser chaque sou, avec l’espoir qu’un jour, je pourrais enfin posséder ce papier qui dirait au monde que j’étais une femme libre.

Après le départ d’Ellen, ce sentiment ne fit que croître. M. Sands avait convenu que Benny pourrait se rendre dans le Nord à chaque fois que son oncle Phillip pourrait l’accompagner ; et j’étais impatiente de m’y trouver moi aussi, pour veiller sur mes enfants et les protéger autant qu’il m’était possible. De plus, je risquais d’être délogée de ma tanière si j’y restais beaucoup plus longtemps ; car le toit léger tombait sérieusement en ruine, et l’oncle Phillip craignait d’en retirer les bardeaux, de peur que quelqu’un n’eût un aperçu de moi. Lorsque des tempêtes survenaient dans la nuit, ils étendaient des nattes et des morceaux de tapis qui, au matin, semblaient avoir été mis à sécher ; mais couvrir le toit en plein jour aurait pu attirer l’attention. Par conséquent, mes vêtements et ma literie étaient souvent trempés ; un procédé qui aggravait considérablement les douleurs et les courbatures dans mes membres engourdis et raidis. Je ruminais divers plans d’évasion dans mon esprit, que je confiais parfois à ma grand-mère lorsqu’elle venait chuchoter avec moi près de la trappe. Cette vieille femme au grand cœur éprouvait une profonde sympathie pour les fugitifs. Elle connaissait trop bien les cruautés infligées à ceux qui étaient capturés. Sa mémoire s’envolait toujours aussitôt vers les souffrances de son fils Benjamin, si brillant et si beau, le plus jeune et le plus cher de sa portée. Aussi, chaque fois que j’évoquais le sujet, elle gémissait : « Oh, n’y pense pas, mon enfant. Tu vas me briser le cœur. » Je n’avais plus ma bonne vieille tante Nancy pour m’encourager ; mais mon frère William et mes enfants ne cessaient de me faire signe en direction du Nord.

Et maintenant, je dois revenir quelques mois en arrière dans mon récit. J’ai déclaré que le premier janvier était l’époque où l’on vendait les esclaves ou où on les louait à de nouveaux maîtres. Si le temps se comptait en battements de cœur, les pauvres esclaves pourraient compter des années de souffrance durant cette fête si joyeuse pour les hommes libres. Le jour du Nouvel An précédant la mort de ma tante, l’une de mes amies, nommée Fanny, devait être vendue aux enchères pour payer les dettes de son maître. Mes pensées furent avec elle tout au long de la journée, et le soir, j’ai demandé avec anxiété quel avait été son sort. On me dit qu’elle avait été vendue à un maître, et ses quatre petites filles à un autre maître, très éloigné ; qu’elle s’était échappée de son acquéreur et restait introuvable. Sa mère était la vieille Aggie dont j’ai parlé. Elle vivait dans une petite dépendance appartenant à ma grand-mère, construite sur le même terrain que sa propre maison. Son logement fut fouillé et surveillé, ce qui amena les patrouilles si près de moi que je fus obligée de rester très prudente dans ma tanière. Les chasseurs furent d’une manière ou d’une autre évités ; et peu de temps après, Benny aperçut par hasard Fanny dans la cabane de sa mère. Il le raconta à sa grand-mère, qui lui ordonna de n’en jamais parler, lui expliquant les conséquences effrayantes ; et il ne trahit jamais sa confiance. Aggie ne se doutait guère que ma grand-mère savait où sa fille était cachée, et que la silhouette voûtée de sa vieille voisine ployait sous un fardeau similaire d’anxiété et de peur ; mais ces dangereux secrets approfondirent la sympathie entre les deux vieilles mères persécutées.

Mon amie Fanny et moi restâmes de nombreuses semaines cachées à portée de voix l’une de l’autre ; mais elle ignorait ce fait. Je désirais ardemment qu’elle partage ma tanière, qui semblait une retraite plus sûre que la sienne ; mais j’avais causé tant d’ennuis à ma grand-mère qu’il me semblait injuste de lui demander d’encourir de plus grands risques. Mon agitation augmenta. J’avais vécu trop longtemps dans la souffrance physique et l’angoisse de l’esprit. Je craignais toujours que, par quelque accident ou quelque stratagème, l’esclavage ne parvienne à m’arracher mes enfants. Cette pensée me rendait presque folle, et je décidai de mettre le cap sur l’Étoile du Nord, quels qu’en soient les risques. À cette crise, la Providence m’ouvrit une voie inattendue pour m’échapper. Mon ami Peter vint un soir et demanda à me parler. « Votre jour est arrivé, Linda », me dit-il. « J’ai trouvé une chance pour vous de partir vers les États libres. Vous avez quinze jours pour décider. » La nouvelle semblait trop belle pour être vraie ; mais Peter m’expliqua ses arrangements et me dit que tout ce qui était nécessaire, c’était que je dise que j’irais. J’allais lui répondre par un oui joyeux, quand la pensée de Benny me vint à l’esprit. Je lui dis que la tentation était extrêmement forte, mais que j’avais une peur terrible du pouvoir prétendu du Dr Flint sur mon enfant, et que je ne pouvais partir en le laissant derrière moi. Peter insista avec ferveur. Il dit qu’une telle chance pourrait ne jamais se représenter ; que Benny était libre et qu’il pourrait m’être envoyé ; et que, pour le bien de mes enfants, je ne devais pas hésiter un instant. Je lui dis que je consulterais mon oncle Phillip. Mon oncle se réjouit du projet et me pria de partir à tout prix. Il promit, si la vie lui était épargnée, qu’il m’amènerait ou m’enverrait mon fils dès que j’atteindrais un lieu sûr. Je résolus de partir, mais pensai qu’il valait mieux ne rien dire à ma grand-mère jusqu’au moment du départ. Mais mon oncle pensa qu’elle le ressentirait plus vivement si je la quittais si soudainement. « Je vais la raisonner », dit-il, « et la convaincre de la nécessité de la chose, non seulement pour vous, mais aussi pour elle. Vous ne pouvez être aveugle au fait qu’elle sombre sous ses fardeaux. » Je n’étais pas aveugle. Je savais que ma dissimulation était une source d’anxiété constante, et que plus elle vieillissait, plus elle craignait nerveusement d’être découverte. Mon oncle parla avec elle et parvint finalement à la persuader qu’il était absolument nécessaire que je saisisse la chance si inopinément offerte.

L’idée d’être une femme libre se révéla presque trop forte pour mon faible corps. L’excitation me stimulait tout en me désorientant. Je fis des préparatifs actifs pour mon voyage, et pour que mon fils me suive. Je résolus d’avoir une entrevue avec lui avant de partir, afin de pouvoir lui donner des conseils et des mises en garde, et lui dire avec quelle impatience je l’attendrais dans le Nord. Grand-mère se glissait jusqu’à moi aussi souvent que possible pour me murmurer des paroles de conseil. Elle insistait pour que j’écrive au Dr Flint, dès mon arrivée dans les États libres, et que je lui demande de me vendre à elle. Elle disait qu’elle sacrifierait sa maison, et tout ce qu’elle possédait au monde, pour le plaisir de m’avoir en sécurité avec mes enfants n’importe où sur terre. Si seulement elle pouvait vivre assez longtemps pour savoir qu’elle pouvait mourir en paix. Je promis à cette chère vieille amie fidèle que je lui écrirais dès mon arrivée et que je mettrais la lettre en lieu sûr pour qu’elle lui parvienne ; mais dans mon esprit, je résolus qu’aucun autre sou de ses maigres revenus ne serait dépensé pour payer des esclavagistes rapaces pour ce qu’ils appelaient leur propriété. Et même si je n’avais pas été réticente à acheter ce que j’avais déjà le droit de posséder, l’humanité commune m’aurait empêchée d’accepter cette offre généreuse, au prix de mettre ma vieille parente à la porte de chez elle alors qu’elle tremblait au bord de la tombe.

Je devais m’échapper par un navire ; mais je m’abstiens de mentionner d’autres détails. J’étais prête, mais le navire fut retenu de manière inattendue pendant plusieurs jours. Entre-temps, la nouvelle arriva en ville d’un meurtre des plus horribles commis sur un esclave fugitif, nommé James. Charity, la mère de ce malheureux jeune homme, était une vieille connaissance. J’ai raconté les détails choquants de sa mort dans ma description de certains esclavagistes du voisinage. Ma grand-mère, toujours nerveusement sensible au sujet des fugitifs, fut terrifiée. Elle était sûre qu’un sort similaire m’attendait si je ne renonçais pas à mon entreprise. Elle sanglotait, gémissait et me suppliait de ne pas partir. Sa peur excessive était quelque peu contagieuse, et mon cœur ne fut pas à l’épreuve de son agonie extrême. J’étais terriblement déçue, mais je promis de renoncer à mon projet.

Lorsque mon ami Peter en fut informé, il fut à la fois déçu et contrarié. Il dit qu’à en juger par notre expérience passée, il se passerait longtemps avant que j’aie une autre chance pareille à gaspiller. Je lui dis qu’il n’était pas nécessaire de la gaspiller ; que j’avais une amie cachée tout près qui serait bien heureuse de prendre la place qui m’avait été réservée. Je lui parlai de la pauvre Fanny, et ce brave homme au grand cœur, qui ne tournait jamais le dos à quiconque en détresse, blanc ou noir, exprima sa volonté de l’aider. Aggie fut très surprise lorsqu’elle découvrit que nous connaissions son secret. Elle fut ravie d’entendre parler d’une telle chance pour Fanny, et des arrangements furent pris pour qu’elle monte à bord du navire la nuit suivante. Ils supposèrent tous deux que j’étais partie depuis longtemps vers le Nord, c’est pourquoi mon nom ne fut pas mentionné dans la transaction. Fanny fut conduite à bord au moment convenu et cachée dans une très petite cabine. Cet aménagement avait été acheté à un prix qui aurait payé un voyage en Angleterre. Mais quand on propose de se rendre dans la belle et vieille Angleterre, on s’arrête pour calculer si l’on peut se permettre le coût du plaisir ; tandis qu’en passant un marché pour échapper à l’esclavage, la victime tremblante est prête à dire : « Prenez tout ce que j’ai, seulement ne me trahissez pas ! »

Le lendemain matin, je jetai un coup d’œil par mon judas et vis qu’il faisait sombre et nuageux. Le soir, je reçus la nouvelle que le vent était contraire et que le navire n’avait pas levé l’ancre. J’étais extrêmement anxieuse pour Fanny, et pour Peter aussi, qui courait un risque immense sur mon instigation. Le jour suivant, le vent et le temps restèrent les mêmes. La pauvre Fanny avait été à demi morte de peur quand ils l’avaient conduite à bord, et je pouvais aisément imaginer ce qu’elle devait souffrir maintenant. Grand-mère venait souvent à ma tanière pour dire combien elle était reconnaissante que je ne sois pas partie. Le troisième matin, elle frappa pour que je descende au cellier. La pauvre vieille souffrante s’effondrait sous le poids de ses ennuis. Elle était facilement troublée maintenant. Je la trouvai dans un état nerveux et agité, mais je ne me rendis pas compte qu’elle avait oublié de verrouiller la porte derrière elle, comme elle le faisait d’habitude. Elle était extrêmement inquiète de la détention du navire. Elle craignait que tout ne soit découvert, et qu’alors Fanny, Peter et moi soyons tous torturés à mort, que Phillip soit complètement ruiné et que sa maison soit rasée. Pauvre Peter ! S’il devait mourir d’une mort aussi horrible que le pauvre esclave James l’avait fait récemment, et tout cela pour sa gentillesse à essayer de m’aider, combien ce serait affreux pour nous tous ! Hélas, la pensée m’était familière et avait envoyé bien des élancements aigus dans mon cœur. J’essayai de réprimer ma propre anxiété et de lui parler d’un ton apaisant. Elle fit une allusion à tante Nancy, la chère fille qu’elle venait d’enterrer, et perdit alors tout contrôle. Comme elle se tenait là, tremblante et sanglotante, une voix depuis la véranda cria : « Où êtes-vous, tante Marthy ? » Grand-mère fut surprise et, dans son agitation, ouvrit la porte sans penser à moi. Jenny, la servante espiègle qui avait essayé d’entrer dans ma chambre quand j’étais cachée chez ma bienfaitrice blanche, entra. « Je vous ai cherchée partout, tante Marthy », dit-elle. « Ma maîtresse veut que vous lui envoyiez des craquelins. » Je m’étais glissée derrière un baril qui me cachait entièrement, mais j’imaginai que Jenny regardait directement l’endroit, et mon cœur battait violemment. Ma grand-mère comprit immédiatement ce qu’elle avait fait et sortit rapidement avec Jenny pour compter les craquelins, verrouillant la porte derrière elle. Elle revint me voir quelques minutes plus tard, portrait vivant du désespoir. « Pauvre enfant ! » s’exclama-t-elle, « mon imprudence vous a ruinée. Le bateau n’est pas encore parti. Préparez-vous immédiatement et partez avec Fanny. Je n’ai plus un mot à dire contre cela maintenant ; car on ne sait pas ce qui peut arriver aujourd’hui. »

L’oncle Phillip fut envoyé chercher, et il convint avec sa mère que Jenny informerait le Dr Flint en moins de vingt-quatre heures. Il conseilla de me faire monter à bord du bateau, si possible ; sinon, il valait mieux que je reste très tranquille dans ma tanière, où ils ne pourraient pas me trouver sans démolir la maison. Il dit qu’il ne pouvait pas intervenir dans l’affaire, car les soupçons seraient immédiatement éveillés ; mais il promit de communiquer avec Peter. J’étais réticente à le solliciter à nouveau, l’ayant déjà trop impliqué ; mais il ne semblait pas y avoir d’alternative. Bien que contrarié par mon indécision, Peter fut fidèle à sa nature généreuse et dit aussitôt qu’il ferait de son mieux pour m’aider, confiant que je me montrerais une femme plus forte cette fois-ci.

Il se rendit immédiatement au quai et découvrit que le vent avait tourné et que le navire descendait lentement le courant. Sous prétexte d’une nécessité urgente, il offrit un dollar par tête à deux bateliers pour rattraper le navire. Il avait le teint plus clair que les bateliers qu’il avait loués, et quand le capitaine les vit arriver si rapidement, il pensa que des agents poursuivaient son navire à la recherche de l’esclave fugitive qu’il avait à bord. Ils hissèrent les voiles, mais le bateau les rattrapa et l’infatigable Peter sauta à bord.

Le capitaine le reconnut aussitôt. Peter lui demanda de descendre en bas pour parler d’une mauvaise traite qu’il lui avait donnée. Lorsqu’il lui exposa sa mission, le capitaine répondit : « Eh bien, la femme est déjà là ; et je l’ai mise là où vous ou le diable auriez fort à faire pour la trouver. »

« Mais c’est une autre femme que je veux amener », dit Peter. « Elle est dans une grande détresse, elle aussi, et vous serez payé raisonnablement si vous vous arrêtez pour la prendre. »

« Quel est son nom ? » demanda le capitaine. « Linda », répondit-il.

« C’est le nom de la femme qui est déjà ici », rétorqua le capitaine. « Par Dieu ! Je crois que vous cherchez à me trahir. »

« Oh ! » s’exclama Peter, « Dieu sait que je ne voudrais pas faire de mal à un cheveu de votre tête. Je vous suis trop reconnaissant. Mais il y a vraiment une autre femme en grand danger. Ayez l’humanité de vous arrêter et de la prendre ! »

Après un moment, ils parvinrent à un accord. Fanny, ne se doutant pas que j’étais quelque part dans cette région, avait pris mon nom, bien qu’elle se fît appeler Johnson. « Linda est un nom courant », dit Peter, « et la femme que je veux amener est Linda Brent. »

Le capitaine accepta d’attendre à un certain endroit jusqu’au soir, étant grassement payé pour son retard.

Bien sûr, ce fut une journée angoissante pour nous tous. Mais nous conclûmes que si Jenny m’avait vue, elle serait trop prudente pour laisser sa maîtresse le savoir ; et qu’elle n’aurait probablement pas l’occasion de voir la famille du Dr Flint avant le soir, car je connaissais très bien les règles de cette maison. Je crus plus tard qu’elle ne m’avait pas vue ; car rien n’en résulta jamais, et elle était l’un de ces personnages vils qui auraient sauté sur l’occasion de trahir un semblable en souffrance pour trente pièces d’argent.

Je fis tous mes préparatifs pour monter à bord dès la tombée de la nuit. Je résolus de passer le temps restant avec mon fils. Je ne lui avais pas parlé depuis sept ans, bien que j’aie été sous le même toit et que je l’aie vu chaque jour, lorsque j’étais assez en forme pour m’asseoir au judas. Je n’osais pas m’aventurer au-delà du cellier ; alors ils l’y amenèrent et nous enfermèrent ensemble, dans un endroit dissimulé de la porte de la véranda. Ce fut une entrevue agitée pour nous deux. Après avoir parlé et pleuré ensemble pendant un petit moment, il dit : « Maman, je suis content que tu partes. J’aimerais pouvoir partir avec toi. Je savais que tu étais là ; et j’avais si peur qu’ils viennent t’attraper ! » J’étais très surprise et lui demandai comment il l’avait découvert.

Il répondit : « J’étais sous les avant-toits, un jour, avant qu’Ellen ne parte, et j’ai entendu quelqu’un tousser au-dessus du hangar à bois. Je ne sais pas ce qui m’a fait penser que c’était toi, mais je l’ai pensé. Ellen m’a manqué, la nuit avant son départ ; et grand-mère l’a ramenée dans la chambre pendant la nuit ; et j’ai pensé qu’elle était peut-être allée te voir avant de partir, car j’ai entendu grand-mère lui chuchoter : “Maintenant, dors ; et souviens-toi de ne jamais le dire.” »

Je lui demandai s’il avait jamais mentionné ses soupçons à sa sœur. Il dit qu’il ne l’avait jamais fait ; mais après avoir entendu la toux, s’il la voyait jouer avec d’autres enfants de ce côté de la maison, il essayait toujours de l’attirer de l’autre côté, par peur qu’ils ne m’entendent tousser, moi aussi. Il dit qu’il avait surveillé le Dr Flint de près, et s’il le voyait parler à un agent ou à un patrouilleur, il le disait toujours à grand-mère. Je me rappelai alors que je l’avais vu manifester de l’inquiétude lorsque des gens se trouvaient de ce côté de la maison, et j’avais été perplexe à l’époque, cherchant à deviner un motif à ses actions. Une telle prudence peut sembler extraordinaire chez un garçon de douze ans, mais les esclaves, entourés de mystères, de déceptions et de dangers, apprennent tôt à être méfiants et vigilants, et prématurément prudents et rusés. Il n’avait jamais posé de question à grand-mère ou à l’oncle Phillip, et je l’avais souvent entendu se joindre aux autres enfants quand ils parlaient de mon séjour dans le Nord.

Je lui dis que je partais maintenant vraiment pour les États libres, et que s’il était un bon garçon honnête, et un enfant aimant pour sa chère vieille grand-mère, le Seigneur le bénirait et l’amènerait vers moi, et qu’Ellen et nous, nous vivrions ensemble. Il commença à me dire que grand-mère n’avait rien mangé de la journée. Pendant qu’il parlait, la porte fut déverrouillée, et elle entra avec un petit sac d’argent qu’elle voulait que je prenne. Je la suppliai d’en garder une partie, au moins, pour payer le voyage de Benny vers le Nord ; mais elle insista, tandis que ses larmes coulaient à flots, pour que je prenne le tout. « Vous pourriez tomber malade chez des étrangers », dit-elle, « et ils vous enverraient mourir à l’hospice. » Ah, cette bonne grand-mère !

Pour la dernière fois, je montai dans mon recoin. Son aspect désolé ne me glaçait plus, car la lumière de l’espoir s’était levée dans mon âme. Pourtant, même avec la perspective bénie de la liberté devant moi, je me sentais très triste de quitter pour toujours cette vieille demeure, où j’avais été abritée si longtemps par ma chère vieille grand-mère ; où j’avais rêvé mon premier rêve de jeune fille ; et où, après que celui-ci se fut évanoui, mes enfants étaient venus s’enrouler si étroitement autour de mon cœur désolé. Comme l’heure de mon départ approchait, je redescendis au cellier. Ma grand-mère et Benny étaient là. Elle me prit par la main et dit : « Linda, prions. » Nous nous mîmes à genoux ensemble, mon enfant pressé contre mon cœur, et mon autre bras autour de cette vieille amie fidèle et aimante que j’allais quitter pour toujours. En aucune autre occasion, il ne m’a été donné d’écouter une supplique aussi fervente pour la miséricorde et la protection. Elle fit vibrer mon cœur et m’inspira la confiance en Dieu.

Peter m’attendait dans la rue. J’étais bientôt à ses côtés, faible de corps, mais forte de résolution. Je ne regardai pas en arrière vers l’ancien lieu, bien que je sentisse que je ne le reverrais jamais.

Je n’ai jamais su dire comment nous atteignîmes le quai. Mon cerveau était en proie à un tourbillon, et mes membres chancelaient sous moi. À un endroit convenu, nous rencontrâmes mon oncle Phillip, qui était parti avant nous par un chemin différent, afin de pouvoir atteindre le quai le premier et nous avertir à temps s’il y avait le moindre danger. Une barque était prête. Alors que j’allais y monter, je sentis quelque chose me tirer doucement ; en me retournant, je vis Benny, l’air pâle et anxieux. Il murmura à mon oreille : « J’ai jeté un coup d’œil par la fenêtre du docteur, et il est à la maison. Adieu, mère. Ne pleure pas ; je viendrai. » Il s’éloigna en hâte. Je serrai la main de mon bon oncle, à qui je devais tant, et celle de Peter, cet ami brave et généreux qui s’était porté volontaire pour courir de si terribles risques afin d’assurer ma sécurité. À ce jour, je me souviens de la façon dont son visage brillant rayonnait de joie lorsqu’il m’annonça qu’il avait découvert une méthode sûre pour mon évasion. Pourtant, cet homme intelligent, entreprenant et noble de cœur était un bien meuble ! Exposé, selon les lois d’un pays qui se dit civilisé, à être vendu avec des chevaux et des cochons ! Nous nous séparâmes en silence. Nos cœurs étaient trop pleins pour des mots !

Le bateau glissa rapidement sur l’eau. Au bout d’un moment, l’un des marins dit : « Ne vous découragez pas, madame. Nous vous conduirons en toute sécurité auprès de votre mari, à ——. » Au début, je ne pouvais imaginer ce qu’il voulait dire ; mais j’eus la présence d’esprit de penser que cela faisait probablement référence à quelque chose que le capitaine lui avait dit ; je le remerciai donc et lui dis que j’espérais que nous aurions du beau temps.

Lorsque j’entrai dans le navire, le capitaine s’avança pour m’accueillir. C’était un homme d’un certain âge, au visage agréable. Il me conduisit dans une petite cabine étroite, où était assise mon amie Fanny. Elle sursauta comme si elle avait vu un spectre. Elle me dévisagea avec un étonnement total et s’exclama : « Linda, est-ce bien toi ? ou est-ce ton fantôme ? » Lorsque nous fûmes enfermées dans les bras l’une de l’autre, mes sentiments surexcités ne purent plus être contenus. Mes sanglots parvinrent aux oreilles du capitaine, qui vint nous rappeler très gentiment que, pour sa sécurité comme pour la nôtre, il serait prudent de ne pas attirer l’attention. Il dit que lorsqu’une voile serait en vue, il souhaitait que nous restions en bas ; mais qu’autrement, il n’avait aucune objection à ce que nous soyons sur le pont. Il nous assura qu’il garderait l’œil ouvert et que, si nous agissions avec prudence, il pensait que nous ne courrions aucun danger. Il nous avait présentées comme des femmes allant rejoindre nos maris à ——. Nous le remerciâmes et promîmes d’observer scrupuleusement toutes les directives qu’il nous donnait.

Fanny et moi parlâmes maintenant entre nous, à voix basse et calmement, dans notre petite cabine. Elle me raconta les souffrances qu’elle avait endurées pour réussir son évasion, et ses terreurs pendant qu’elle était cachée dans la maison de sa mère. Surtout, elle insista sur l’agonie de la séparation d’avec tous ses enfants lors de cette terrible journée de vente aux enchères. Elle pouvait à peine me croire quand je lui racontai l’endroit où j’avais passé près de sept ans. « Nous avons les mêmes chagrins », dis-je. « Non », répondit-elle, « tu vas bientôt voir tes enfants, et il n’y a aucun espoir que j’aie jamais la moindre nouvelle des miens. »

Le navire fut bientôt en route, mais nous avancions lentement. Le vent était contre nous. Je ne m’en serais pas souciée si nous avions été hors de vue de la ville ; mais tant qu’il n’y eut pas des lieues d’eau entre nous et nos ennemis, nous fûmes remplies d’appréhensions constantes que les agents de police ne montent à bord. Je ne pouvais pas non plus me sentir tout à fait à l’aise avec le capitaine et ses hommes. J’étais une totale étrangère à cette classe de gens, et j’avais entendu dire que les marins étaient rudes et parfois cruels. Nous étions si complètement en leur pouvoir que, s’ils étaient de mauvais hommes, notre situation serait épouvantable. Maintenant que le capitaine était payé pour notre passage, ne pourrait-il pas être tenté de gagner plus d’argent en nous livrant à ceux qui nous réclamaient comme leur propriété ? J’étais naturellement d’un tempérament confiant, mais l’esclavage m’avait rendue méfiante envers tout le monde. Fanny ne partageait pas ma méfiance envers le capitaine ou ses hommes. Elle dit qu’elle avait eu peur au début, mais qu’elle était restée trois jours à bord pendant que le navire était au quai, et que personne ne l’avait trahie ni traitée autrement qu’avec gentillesse.

Le capitaine vint bientôt nous conseiller de monter sur le pont pour prendre l’air frais. Son attitude amicale et respectueuse, combinée au témoignage de Fanny, me rassura, et nous allâmes avec lui. Il nous installa sur un siège confortable et entama de temps à autre la conversation. Il nous dit qu’il était sudiste de naissance, qu’il avait passé la majeure partie de sa vie dans les États esclavagistes et qu’il avait récemment perdu un frère qui faisait le commerce des esclaves. « Mais », dit-il, « c’est un commerce pitoyable et dégradant, et j’ai toujours eu honte de reconnaître mon frère en relation avec cela. » Alors que nous passions devant Snaky Swamp, il le montra du doigt et dit : « Voilà un territoire d’esclaves qui défie toutes les lois. » Je pensai aux jours terribles que j’y avais passés, et bien qu’on ne l’appelât pas Dismal Swamp, cela me rendit très mélancolique tandis que je le regardais.

Je n’oublierai jamais cette nuit. L’air printanier était si rafraîchissant ! Et comment décrirai-je mes sensations lorsque nous naviguions enfin sur la baie de Chesapeake ? Ô, le beau soleil ! la brise exaltante ! Et je pouvais en profiter sans peur ni contrainte. Je n’avais jamais réalisé à quel point l’air et la lumière du soleil étaient des choses grandioses jusqu’à ce qu’on m’en ait privée.

Dix jours après avoir quitté la terre, nous approchions de Philadelphie. Le capitaine dit que nous arriverions là-bas dans la nuit, mais qu’il pensait qu’il valait mieux attendre le matin et descendre à terre en plein jour, car c’était le meilleur moyen d’éviter les soupçons.

Je répondis : « Vous savez mieux que moi. Mais resterez-vous à bord pour nous protéger ? »

Il vit que j’étais méfiante, et il dit qu’il était désolé, maintenant qu’il nous avait amenées au terme de notre voyage, de constater que j’avais si peu confiance en lui. Ah, s’il avait jamais été esclave, il aurait su combien il était difficile de faire confiance à un homme blanc. Il nous assura que nous pouvions dormir toute la nuit sans crainte ; qu’il veillerait à ce que nous ne restions pas sans protection. Qu’il soit dit à l’honneur de ce capitaine, sudiste comme il l’était, que si Fanny et moi avions été des dames blanches, et notre passage légalement engagé, il n’aurait pu nous traiter avec plus de respect. Mon intelligent ami, Peter, avait correctement estimé le caractère de l’homme à l’honneur duquel il nous avait confiées. Le lendemain matin, j’étais sur le pont dès l’aube. J’appelai Fanny pour voir le soleil se lever, pour la première fois de nos vies, sur un sol libre ; car c’est ce que je croyais alors. Nous regardâmes le ciel rougissant et vîmes le grand astre sortir lentement de l’eau, semblait-il. Bientôt, les vagues commencèrent à scintiller, et tout prit un bel éclat. Devant nous s’étendait la ville des étrangers. Nous nous regardâmes, et les yeux des deux furent humectés de larmes. Nous avions échappé à l’esclavage, et nous nous supposions à l’abri des chasseurs. Mais nous étions seules au monde, et nous avions laissé derrière nous de chers liens ; des liens cruellement rompus par le démon Esclavage.

XXXI. Incidents à Philadelphie.

J’avais entendu dire que le pauvre esclave avait beaucoup d’amis au nord. J’avais confiance que nous en trouverions quelques-uns. En attendant, nous prendrions pour acquis que tous étaient des amis, jusqu’à ce qu’ils prouvent le contraire. Je cherchai le gentil capitaine, le remerciai pour ses attentions et lui dis que je ne cesserais jamais d’être reconnaissante pour le service qu’il nous avait rendu. Je lui donnai un message pour les amis que j’avais laissés à la maison, et il promit de le transmettre. Nous fûmes placées dans une barque, et en une quinzaine de minutes, débarquées sur un quai à bois à Philadelphie. Alors que je restais là à regarder autour de moi, le capitaine amical me toucha à l’épaule et dit : « Il y a un homme de couleur à l’air respectable derrière vous. Je lui parlerai des trains pour New York et lui dirai que vous souhaitez partir directement. » Je le remerciai et lui demandai de m’indiquer des magasins où je pourrais acheter des gants et des voiles. Il le fit et dit qu’il parlerait avec l’homme de couleur jusqu’à mon retour. Je me dépêchai autant que je pus. L’exercice constant à bord du navire et les frottements fréquents à l’eau salée avaient presque restauré l’usage de mes membres. Le bruit de la grande ville me troublait, mais je trouvai les magasins et achetai quelques voiles doubles et des gants pour Fanny et moi-même. Le commerçant me dit qu’ils coûtaient tant de « levies ». Je n’avais jamais entendu ce mot auparavant, mais je ne le lui dis pas. Je pensai que s’il savait que j’étais une étrangère, il pourrait me demander d’où je venais. Je lui donnai une pièce d’or, et quand il me rendit la monnaie, je la comptai et découvris combien valait une « levy ». Je retournai au quai, où le capitaine me présenta à l’homme de couleur, le révérend Jeremiah Durham, pasteur de l’église Bethel. Il me prit par la main, comme si j’avais été une vieille amie. Il nous dit que nous étions trop tard pour les trains du matin pour New York, et que nous devions attendre jusqu’au soir, ou au lendemain matin. Il m’invita à aller chez lui, m’assurant que sa femme m’accueillerait chaleureusement ; et pour mon amie, il fournirait un foyer chez l’un de ses voisins. Je le remerciai pour tant de bonté envers des étrangères, et lui dis que si je devais être retenue, j’aimerais rechercher des gens qui venaient autrefois de notre région du pays. M. Durham insista pour que je dîne avec lui, et ensuite il m’aiderait à trouver mes amis. Les marins vinrent nous dire adieu. Je secouai leurs mains calleuses, les larmes aux yeux. Ils avaient tous été gentils avec nous, et ils nous avaient rendu un service plus grand qu’ils ne pouvaient le concevoir.

Je n’avais jamais vu une si grande ville, ni été en contact avec tant de gens dans les rues. Il semblait que ceux qui passaient nous regardaient avec une expression de curiosité. Mon visage était si boursouflé et pelé par le fait d’être restée sur le pont, au vent et au soleil, que je pensais qu’ils ne pouvaient pas facilement décider à quelle nation j’appartenais.

Mme Durham m’accueillit avec bienveillance, sans poser de questions. J’étais fatiguée, et son attitude amicale fut un doux rafraîchissement. Dieu la bénisse ! J’étais sûre qu’elle avait réconforté d’autres cœurs fatigués, avant que je ne reçoive sa sympathie. Elle était entourée de son mari et de ses enfants, dans un foyer rendu sacré par des lois protectrices. Je pensai à mes propres enfants, et soupirai.

Après le dîner, M. Durham m’accompagna à la recherche des amis dont j’avais parlé. Ils venaient de ma ville natale, et j’anticipais beaucoup de plaisir à revoir des visages familiers. Ils n’étaient pas à la maison, et nous revînmes sur nos pas à travers des rues délicieusement propres. En chemin, M. Durham fit remarquer que je lui avais parlé d’une fille que j’espérais rencontrer ; qu’il était surpris, car j’avais l’air si jeune qu’il m’avait prise pour une femme célibataire. Il abordait un sujet sur lequel j’étais extrêmement sensible. Il allait demander après mon mari ensuite, pensai-je, et si je lui répondais honnêtement, que penserait-il de moi ? Je lui dis que j’avais deux enfants, l’un à New York, l’autre au sud. Il posa quelques questions supplémentaires, et je lui racontai franchement certains des événements les plus importants de ma vie. C’était douloureux pour moi de le faire ; mais je ne voulais pas le tromper. S’il désirait être mon ami, je pensais qu’il devait savoir jusqu’à quel point j’en étais digne. « Excusez-moi si j’ai mis vos sentiments à l’épreuve », dit-il. « Je ne vous ai pas interrogée par pure curiosité. Je voulais comprendre votre situation, afin de savoir si je pouvais être d’une quelconque utilité pour vous, ou votre petite fille. Vos réponses directes vous honorent ; mais ne répondez pas à tout le monde si ouvertement. Cela pourrait donner à certaines personnes sans cœur un prétexte pour vous traiter avec mépris. »

Ce mot « mépris » me brûla comme des charbons ardents. Je répondis : « Dieu seul sait combien j’ai souffert ; et Il, j’en ai confiance, me pardonnera. Si l’on me permet d’avoir mes enfants, j’ai l’intention d’être une bonne mère et de vivre de telle sorte que les gens ne puissent pas me traiter avec mépris. »

« Je respecte vos sentiments », dit-il. « Placez votre confiance en Dieu, et soyez gouvernée par de bons principes, et vous ne manquerez pas de trouver des amis. »

Quand nous arrivâmes à la maison, je montai dans ma chambre, heureuse de fermer le monde dehors pour un moment. Les paroles qu’il avait prononcées firent une impression indélébile sur moi. Elles firent remonter de grandes ombres du passé douloureux. Au milieu de mes méditations, je fus surprise par un coup à la porte. Mme Durham entra, son visage tout rayonnant de bonté, pour dire qu’il y avait un ami anti-esclavagiste en bas, qui aimerait me voir. Je surmontai ma crainte de rencontrer des étrangers et allai avec elle. Beaucoup de questions furent posées concernant mes expériences et mon évasion de l’esclavage ; mais je remarquai à quel point ils faisaient tous attention de ne rien dire qui puisse blesser mes sentiments. Combien cela était gratifiant, ne peut être pleinement compris que par ceux qui ont été habitués à être traités comme s’ils n’étaient pas inclus dans le cercle des êtres humains. L’ami anti-esclavagiste était venu s’enquérir de mes projets et offrir de l’aide, si nécessaire. Fanny était confortablement installée, pour le moment, chez un ami de M. Durham. La Société Anti-Esclavagiste accepta de payer ses dépenses jusqu’à New York. La même chose me fut offerte, mais je refusai de l’accepter ; leur disant que ma grand-mère m’avait donné suffisamment pour payer mes dépenses jusqu’à la fin de mon voyage. On nous pressa de rester à Philadelphie quelques jours, jusqu’à ce qu’une escorte appropriée puisse être trouvée pour nous. J’acceptai volontiers la proposition, car j’avais la crainte de rencontrer des esclavagistes, et aussi une certaine crainte des chemins de fer. Je n’étais jamais montée dans un wagon de chemin de fer de ma vie, et cela me semblait être un événement tout à fait important.

Cette nuit-là, je cherchai mon oreiller avec des sentiments que je n’y avais jamais apportés auparavant. Je me croyais véritablement une femme libre. Je restai éveillée pendant longtemps, et je n’eus pas plus tôt sombré dans le sommeil que je fus réveillée par les cloches d’incendie. Je sautai du lit et me dépêchai de m’habiller. Là d’où je venais, tout le monde se hâtait de s’habiller en pareilles occasions. Les Blancs pensaient qu’un grand incendie pouvait être utilisé comme une bonne opportunité pour une insurrection, et qu’il valait mieux être prêt ; et les gens de couleur étaient appelés à travailler pour éteindre les flammes. Il n’y avait qu’une seule pompe à incendie dans notre ville, et les femmes et les enfants de couleur étaient souvent requis pour la traîner jusqu’au bord de la rivière et la remplir. La fille de Mme Durham dormait dans la même chambre que moi, et voyant qu’elle dormait à travers tout le vacarme, je pensai qu’il était de mon devoir de la réveiller. « Qu’est-ce qui se passe ? » dit-elle en se frottant les yeux.

« Ils crient au feu dans les rues, et les cloches sonnent », répondis-je.

« Et alors ? » dit-elle, somnolente. « Nous avons l’habitude. Nous ne nous levons jamais, à moins que le feu ne soit tout près. À quoi cela servirait-il ? »

J’étais assez surprise qu’il ne soit pas nécessaire pour nous d’aller aider à remplir la pompe. J’étais une enfant ignorante, commençant à peine à apprendre comment les choses se passaient dans les grandes villes.

À l’aube, j’entendis des femmes crier du poisson frais, des baies, des radis et diverses autres choses. Tout cela était nouveau pour moi. Je m’habillai de bonne heure et m’assis à la fenêtre pour regarder cette marée de vie inconnue. Philadelphie me semblait être un lieu merveilleusement grand. À la table du petit-déjeuner, mon idée d’aller dehors pour traîner la pompe fut l’objet de rires, et je me joignis à la gaieté.

J’allai voir Fanny et la trouvai si bien contente parmi ses nouveaux amis qu’elle n’était pas pressée de partir. J’étais aussi très heureuse avec ma gentille hôtesse. Elle avait eu des avantages pour l’éducation et m’était largement supérieure. Chaque jour, presque chaque heure, j’ajoutais à mon petit bagage de connaissances. Elle m’emmena voir la ville autant qu’elle le jugeait prudent. Un jour, elle m’emmena dans l’atelier d’un artiste et me montra les portraits de certains de ses enfants. Je n’avais jamais vu de peintures de personnes de couleur auparavant, et elles me semblèrent belles.

Au bout de cinq jours, l’un des amis de Mme Durham proposa de nous accompagner à New York le lendemain matin. Alors que je tenais la main de ma bonne hôtesse dans une étreinte d’adieu, je brûlais de savoir si son mari lui avait répété ce que je lui avais raconté. Je supposais qu’il l’avait fait, mais elle n’y fit jamais allusion. Je présume que c’était le délicat silence de la sympathie féminine.

Quand M. Durham nous remit nos billets, il dit : « Je crains que vous n’ayez un voyage désagréable ; mais je n’ai pas pu obtenir de billets pour les wagons de première classe. »

Supposant que je ne lui avais pas donné assez d’argent, j’en proposai davantage. « Oh, non », dit-il, « ils ne pouvaient être obtenus pour aucun argent. Ils ne permettent pas aux gens de couleur d’aller dans les wagons de première classe. »

Ce fut le premier frisson à mon enthousiasme au sujet des États Libres. Les personnes de couleur étaient autorisées à voyager dans une boîte immonde, derrière les Blancs, au sud, mais là, on ne leur demandait pas de payer pour le privilège. Cela me rendit triste de voir comment le nord singeait les coutumes de l’esclavage.

Nous fûmes entassées dans un grand wagon grossier, avec des fenêtres de chaque côté, trop hautes pour que nous puissions regarder dehors sans nous tenir debout. Il était bondé de gens, apparemment de toutes les nations. Il y avait plein de lits et de berceaux, contenant des bébés qui hurlaient et donnaient des coups de pied. Un homme sur deux avait un cigare ou une pipe à la bouche, et des cruches de whisky circulaient librement. Les vapeurs de whisky et l’épaisse fumée de tabac étaient écœurantes pour mes sens, et mon esprit était également nauséeux par les blagues grossières et les chansons obscènes autour de moi. Ce fut un voyage très désagréable. Depuis ce temps, il y a eu quelques améliorations dans ces domaines.

À notre arrivée à New York, j’étais à moitié folle sous l’effet de la foule de cochers qui criaient : « Une voiture, madame ? » Nous en avons négocié une pour nous emmener à Sullivan Street pour douze shillings. Un Irlandais robuste s’est approché et a dit : « Je vous emmènerai pour six shillings. » La réduction de moitié du prix n’était pas négligeable pour nous, et nous avons demandé s’il pouvait nous prendre immédiatement. « En vérité, je le ferai, mesdames », a-t-il répondu. J’ai remarqué que les cochers souriaient entre eux, et j’ai demandé si son véhicule était convenable. « Oui, c’est convenable, madame. Diable si j’irais emmener des dames dans un fiacre qui ne serait pas convenable. » Nous lui avons remis nos jetons. Il est allé chercher les bagages et a bientôt reparu en disant : « Par ici, s’il vous plaît, mesdames. » Nous avons suivi et trouvé nos malles sur un chariot, et nous avons été invitées à prendre place dessus. Nous lui avons dit que ce n’était pas ce dont nous étions convenues, et qu’il devait retirer les malles. Il a juré qu’elles ne seraient pas touchées tant que nous ne lui aurions pas payé six shillings. Dans notre situation, il n’était pas prudent d’attirer l’attention, et j’étais sur le point de lui payer ce qu’il réclamait, quand un homme tout près a secoué la tête pour me dire de ne pas le faire. Après beaucoup de bruit, nous nous sommes débarrassées de l’Irlandais et avons fait attacher nos malles sur un fiacre. On nous avait recommandé une pension de famille à Sullivan Street, et c’est là que nous nous sommes dirigées. Là, Fanny et moi nous sommes séparées. La Société anti-esclavagiste lui a fourni un foyer, et j’ai appris par la suite qu’elle vivait dans des circonstances prospères. J’ai fait venir un vieil ami de ma région, qui faisait des affaires à New York depuis un certain temps. Il est venu immédiatement. Je lui ai dit que je voulais rejoindre ma fille et je lui ai demandé de m’aider à obtenir une entrevue.

Je l’ai mis en garde de ne pas laisser savoir à la famille que je venais d’arriver du Sud, car ils supposaient que j’étais au Nord depuis sept ans. Il m’a dit qu’il y avait une femme de couleur à Brooklyn qui venait de la même ville que moi, et que je ferais mieux d’aller chez elle pour que ma fille m’y rencontre. J’ai accepté la proposition avec reconnaissance, et il a convenu de m’escorter à Brooklyn. Nous avons traversé le ferry de Fulton, remonté Myrtle Avenue et nous sommes arrêtés à la maison qu’il avait désignée. J’étais sur le point d’entrer quand deux jeunes filles sont passées. Mon ami a attiré mon attention sur elles. Je me suis retournée et j’ai reconnu dans l’aînée, Sarah, la fille d’une femme qui vivait autrefois avec ma grand-mère, mais qui avait quitté le Sud depuis des années. Surprise et réjouie par cette rencontre inattendue, je l’ai prise dans mes bras et j’ai pris des nouvelles de sa mère.

« Vous ne faites pas attention à l’autre fille », a dit mon ami. Je me suis retournée, et c’est là que se tenait mon Ellen ! Je l’ai pressée contre mon cœur, puis je l’ai tenue à distance pour la regarder. Elle avait beaucoup changé en deux ans depuis que je l’avais quittée. Des signes de négligence pouvaient être discernés par des yeux moins observateurs que ceux d’une mère. Mon ami nous a toutes invitées à entrer dans la maison ; mais Ellen a dit qu’elle avait été envoyée faire une commission, qu’elle ferait aussi vite que possible, pour rentrer chez elle et demander à Mme Hobbs de la laisser venir me voir. Il fut convenu que je l’enverrais chercher le lendemain. Sa compagne, Sarah, s’est empressée d’aller annoncer mon arrivée à sa mère. Quand je suis entrée dans la maison, j’ai trouvé la maîtresse des lieux absente et j’ai attendu son retour. Avant de la voir, je l’ai entendue dire : « Où est Linda Brent ? Je connaissais son père et sa mère. » Bientôt, Sarah est arrivée avec sa mère. Nous étions donc toute une compagnie, toutes originaires du voisinage de ma grand-mère. Ces amies se sont rassemblées autour de moi et m’ont interrogée avec empressement. Elles riaient, elles pleuraient et elles criaient. Elles remerciaient Dieu que j’aie échappé à mes persécuteurs et que je sois en sécurité sur Long Island. Ce fut une journée de grande excitation. Combien différente des jours silencieux que j’avais passés dans mon antre lugubre !

Le lendemain matin était un dimanche. Mes premières pensées au réveil furent occupées par le mot que je devais envoyer à Mme Hobbs, la dame chez qui Ellen vivait. Qu’elle fût arrivée récemment dans ce voisinage était évident ; sinon, j’aurais demandé des nouvelles de ma fille plus tôt. Il ne fallait pas leur faire savoir que je venais d’arriver du Sud, car cela impliquerait le soupçon que j’y avais été cachée, et pourrait causer des ennuis, voire la ruine, à plusieurs personnes.

J’aime la ligne droite et je répugne toujours à recourir aux subterfuges. Dans la mesure où mes voies ont été tortueuses, je les impute toutes à l’esclavage. C’était ce système de violence et d’injustice qui ne me laissait désormais d’autre alternative que de jouer la comédie. J’ai commencé mon mot en déclarant que j’étais récemment arrivée du Canada et que je désirais vivement que ma fille vienne me voir. Elle est venue et a apporté un message de Mme Hobbs, m’invitant chez elle et m’assurant que je n’avais aucune crainte à avoir. La conversation que j’ai eue avec mon enfant ne m’a pas laissé l’esprit tranquille. Quand j’ai demandé si elle était bien traitée, elle a répondu oui ; mais il n’y avait aucune sincérité dans le ton, et il m’a semblé qu’elle le disait par refus de me causer du souci à son sujet. Avant de me quitter, elle a demandé très sérieusement : « Mère, quand m’emmèneras-tu vivre avec toi ? » Cela m’a rendue triste de penser que je ne pouvais pas lui offrir un foyer avant d’avoir trouvé du travail et gagné de quoi ; et cela pourrait me prendre beaucoup de temps. Quand elle a été placée chez Mme Hobbs, l’accord était qu’elle serait envoyée à l’école. Elle y était depuis deux ans, elle avait maintenant neuf ans, et elle connaissait à peine ses lettres. Il n’y avait aucune excuse à cela, car il y avait de bonnes écoles publiques à Brooklyn, où elle aurait pu être envoyée sans frais.

Elle est restée avec moi jusqu’à la tombée de la nuit, et je l’ai raccompagnée chez elle. J’ai été reçue amicalement par la famille, et tous étaient d’accord pour dire qu’Ellen était une fille utile et bonne. Mme Hobbs m’a regardée froidement en face et a dit : « Je suppose que vous savez que mon cousin, M. Sands, l’a donnée à ma fille aînée. Elle fera une jolie femme de chambre pour elle quand elle sera grande. » Je n’ai pas répondu un mot. Comment pouvait-elle, elle qui connaissait par expérience la force de l’amour d’une mère, et qui était parfaitement consciente du lien qui unissait M. Sands à mes enfants, — comment pouvait-elle me regarder en face, tout en enfonçant un tel poignard dans mon cœur ?

Je n’étais plus surprise qu’ils l’eussent gardée dans un tel état d’ignorance. M. Hobbs avait été riche autrefois, mais il avait fait faillite et avait obtenu par la suite une situation subalterne à la Douane. Peut-être espéraient-ils retourner dans le Sud un jour ; et le savoir d’Ellen était bien suffisant pour la condition d’une esclave. J’étais impatiente de me mettre au travail et de gagner de l’argent, afin de pouvoir changer la position incertaine de mes enfants. M. Sands n’avait pas tenu sa promesse de les émanciper. J’avais aussi été trompée au sujet d’Ellen. Quelle garantie avais-je concernant Benjamin ? Je sentais que je n’en avais aucune.

Je suis retournée chez mon ami dans un état d’esprit inquiet. Afin de protéger mes enfants, il était nécessaire que je sois propriétaire de moi-même. Je me disais libre, et parfois je me sentais telle ; mais je savais que je n’étais pas en sécurité. Je me suis assise ce soir-là et j’ai écrit une lettre polie au Dr Flint, lui demandant de préciser les conditions les plus basses auxquelles il accepterait de me vendre ; et comme j’appartenais légalement à sa fille, je lui ai écrit également, en faisant une demande similaire.

Depuis mon arrivée au Nord, je n’avais pas oublié mon cher frère William. J’avais pris des renseignements diligents à son sujet, et ayant entendu dire qu’il était à Boston, je m’y suis rendue. À mon arrivée, j’ai découvert qu’il était parti pour New Bedford. J’ai écrit là-bas, et on m’a informé qu’il était parti pour une campagne de chasse à la baleine et qu’il ne reviendrait pas avant plusieurs mois. Je suis retournée à New York pour trouver un emploi près d’Ellen. J’ai reçu une réponse du Dr Flint, qui ne m’a donné aucun espoir. Il me conseillait de retourner et de me soumettre à mes propriétaires légitimes, et alors toute demande que je pourrais faire serait accordée. J’ai prêté cette lettre à un ami, qui l’a perdue ; sinon, j’en présenterais une copie à mes lecteurs.

XXXIII. Un foyer trouvé.

Ma plus grande inquiétude était maintenant de trouver un emploi. Ma santé s’était grandement améliorée, bien que mes membres continuent de me faire souffrir par des gonflements chaque fois que je marchais beaucoup. La plus grande difficulté sur mon chemin était que ceux qui employaient des inconnus exigeaient une recommandation ; et, dans ma position particulière, je ne pouvais, bien entendu, obtenir aucun certificat des familles que j’avais si fidèlement servies.

Un jour, une connaissance m’a parlé d’une dame qui cherchait une nourrice pour son bébé, et j’ai immédiatement postulé pour le poste. La dame m’a dit qu’elle préférait avoir quelqu’un qui avait été mère et qui était habitué au soin des nourrissons. Je lui ai dit que j’avais nourri deux bébés de mon cru. Elle m’a posé beaucoup de questions, mais, à mon grand soulagement, n’a pas exigé de recommandation de mes anciens employeurs. Elle m’a dit qu’elle était anglaise, et c’était une circonstance agréable pour moi, car j’avais entendu dire qu’ils avaient moins de préjugés contre la couleur de peau que les Américains. Il fut convenu que nous nous mettrions à l’épreuve pendant une semaine. L’essai s’est avéré satisfaisant pour les deux parties, et j’ai été engagée pour un mois.

Le Père céleste a été très miséricordieux envers moi en me menant en ce lieu. Mme Bruce était une dame aimable et douce, et s’est révélée être une amie véritable et compatissante. Avant que le mois stipulé n’expire, la nécessité de monter et descendre fréquemment les escaliers a fait enfler mes membres si douloureusement que je suis devenue incapable d’accomplir mes tâches. Bien des dames m’auraient renvoyée sans réfléchir ; mais Mme Bruce a pris des dispositions pour m’éviter des pas, et a employé un médecin pour s’occuper de moi. Je ne lui avais pas encore dit que j’étais une esclave fugitive. Elle remarquait que j’étais souvent triste et m’en demandait gentiment la cause. J’ai parlé d’être séparée de mes enfants et de parents qui m’étaient chers ; mais je n’ai pas mentionné le sentiment constant d’insécurité qui opprimait mon esprit. J’aspirais à quelqu’un à qui me confier ; mais j’avais été si trompée par les Blancs que j’avais perdu toute confiance en eux. S’ils m’adressaient des mots gentils, je pensais que c’était dans un but égoïste. J’étais entrée dans cette famille avec les sentiments méfiants que j’avais apportés avec moi hors de l’esclavage ; mais avant que six mois ne se soient écoulés, j’ai trouvé que la conduite douce de Mme Bruce et les sourires de son adorable bébé réchauffaient mon cœur glacé. Mon esprit étroit a aussi commencé à s’ouvrir sous l’influence de ses conversations intelligentes et des occasions de lecture qui m’étaient volontiers accordées chaque fois que j’avais du loisir dans mes tâches. Je suis progressivement devenue plus énergique et plus joyeuse.

Le vieux sentiment d’insécurité, surtout en ce qui concerne mes enfants, jetait souvent son ombre sombre à travers mon rayon de soleil. Mme Bruce m’a offert un foyer pour Ellen ; mais, aussi agréable que cela eût été, je n’ai pas osé l’accepter, par peur de contrarier la famille Hobbs. Leur connaissance de ma situation précaire me plaçait entre leurs mains ; et je sentais qu’il était important pour moi de rester en bons termes avec eux jusqu’à ce que, à force de travail et d’économie, je puisse faire un foyer pour mes enfants. J’étais loin de me sentir satisfaite de la situation d’Ellen. Elle n’était pas bien soignée. Elle venait parfois à New York me rendre visite ; mais elle apportait généralement une demande de Mme Hobbs pour que je lui achète une paire de chaussures ou quelque article vestimentaire. Cela s’accompagnait d’une promesse de paiement quand le salaire de M. Hobbs à la Douane serait dû ; mais, d’une manière ou d’une autre, le jour du paiement ne venait jamais. Ainsi, beaucoup de dollars de mes gains étaient dépensés pour garder mon enfant confortablement vêtue. Cela, cependant, n’était qu’un léger souci, comparé à la peur que leurs embarras financiers ne les poussent à vendre ma précieuse jeune fille. Je savais qu’ils étaient en communication constante avec des gens du Sud et qu’ils avaient de fréquentes occasions de le faire. J’ai déclaré que, lorsque le Dr Flint a mis Ellen en prison à l’âge de deux ans, elle avait une inflammation des yeux causée par la rougeole. Cette maladie l’inquiétait toujours ; et la gentille Mme Bruce a proposé qu’elle vienne à New York pendant un certain temps, pour être sous les soins du Dr Elliott, un oculiste bien connu. Il ne m’est pas venu à l’esprit qu’il y avait quoi que ce soit d’inapproprié dans le fait qu’une mère fasse une telle demande ; mais Mme Hobbs a été très en colère et a refusé de la laisser partir. Située comme je l’étais, il n’était pas politique d’insister. Je n’ai fait aucune plainte, mais j’aspirais à être entièrement libre d’agir comme une mère envers mes enfants. La fois suivante où je suis allée à Brooklyn, Mme Hobbs, comme pour s’excuser de sa colère, m’a dit qu’elle avait employé son propre médecin pour soigner les yeux d’Ellen et qu’elle avait refusé ma demande parce qu’elle ne considérait pas qu’il fût sûr de lui faire confiance à New York. J’ai accepté l’explication en silence ; mais elle m’avait dit que mon enfant appartenait à sa fille, et je soupçonnais que son mobile réel était la peur que je ne soustraie sa propriété loin d’elle. Peut-être lui ai-je fait injustice ; mais ma connaissance des gens du Sud rendait difficile pour moi de ressentir autre chose.

Le doux et l’amer étaient mélangés dans la coupe de ma vie, et j’étais reconnaissante qu’elle eût cessé d’être entièrement amère. J’aimais le bébé de Mme Bruce. Quand il riait et roucoulait à mon visage et enroulait ses petits bras tendres avec confiance autour de mon cou, cela me faisait penser au temps où Benny et Ellen étaient des bébés, et mon cœur blessé était apaisé. Un matin brillant, alors que je me tenais à la fenêtre en balançant le bébé dans mes bras, mon attention fut attirée par un jeune homme en tenue de marin, qui observait attentivement chaque maison en passant. Je l’ai regardé avec ferveur. Serait-ce mon frère William ? Ce devait être lui — et pourtant, comme il avait changé ! J’ai posé le bébé en sécurité, j’ai volé dans l’escalier, ouvert la porte d’entrée, fait signe au marin, et en moins d’une minute, j’étais serrée dans les bras de mon frère. Combien nous avions de choses à nous dire ! Comme nous avons ri, et comme nous avons pleuré sur nos aventures respectives ! Je l’ai emmené à Brooklyn, et j’ai à nouveau vu Ellen avec lui, la chère enfant qu’il avait aimée et soignée si soigneusement, alors que j’étais enfermée dans mon misérable antre. Il est resté à New York une semaine. Ses vieux sentiments d’affection pour moi et Ellen étaient aussi vifs que jamais. Il n’y a pas de liens aussi forts que ceux qui sont formés en souffrant ensemble.

XXXIV. Le vieil ennemi à nouveau.

Ma jeune maîtresse, Mlle Emily Flint, n’a fait aucune réponse à ma lettre lui demandant de consentir à ce que je sois vendue. Mais après un moment, j’ai reçu une réponse, qui prétendait être écrite par son frère cadet. Afin de bien apprécier le contenu de cette lettre, le lecteur doit garder à l’esprit que la famille Flint supposait que j’étais au Nord depuis de nombreuses années. Ils n’avaient aucune idée que je savais pour les trois excursions du docteur à New York à ma recherche ; que j’avais entendu sa voix, quand il est venu emprunter cinq cents dollars à cet effet ; et que je l’avais vu passer en route pour le bateau à vapeur. Ils n’étaient pas non plus conscients que tous les détails de la mort et de l’enterrement de tante Nancy m’avaient été communiqués au moment où ils se sont produits. J’ai gardé la lettre, dont je joins ici une copie :

« Votre lettre à ma sœur a été reçue il y a quelques jours. Je comprends par celle-ci que vous désirez retourner dans votre lieu de naissance, parmi vos amis et parents. Nous avons tous été satisfaits du contenu de votre lettre ; et laissez-moi vous assurer que si certains membres de la famille ont nourri quelque ressentiment à votre égard, ils ne l’éprouvent plus. Nous compatissons tous à votre condition malheureuse et sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous rendre satisfaite et heureuse. Il vous est difficile de rentrer chez vous en tant que personne libre. Si vous étiez achetée par votre grand-mère, il est douteux que vous soyez autorisée à rester, bien qu’il soit légal pour vous de le faire. Si une servante était autorisée à se racheter elle-même, après s’être absentée si longtemps de chez ses propriétaires, et à revenir libre, cela aurait un effet préjudiciable. D’après votre lettre, je pense que votre situation doit être dure et inconfortable. Revenez à la maison. Vous avez le pouvoir d’être réintégrée dans nos affections. Nous vous recevrions à bras ouverts et avec des larmes de joie. Vous n’avez pas à craindre de mauvais traitements, car nous ne nous sommes pas donné la peine ni la dépense de vous récupérer. Si nous l’avions fait, peut-être en irait-il autrement. Vous savez que ma sœur vous a toujours été attachée, et que vous n’avez jamais été traitée comme une esclave. Vous n’avez jamais été mise au travail pénible, ni exposée aux travaux des champs. Au contraire, vous avez été accueillie dans la maison, et traitée comme l’une des nôtres, et presque comme une libre ; et nous, du moins, pensions que vous étiez au-dessus de vous déshonorer en vous enfuyant. Croire que vous pourriez être incitée à rentrer volontairement m’a poussé à écrire pour ma sœur. La famille sera réjouie de vous voir ; et votre pauvre vieille grand-mère a exprimé un grand désir de vous voir venir, quand elle a entendu votre lettre lue. Dans son vieil âge, elle a besoin de la consolation d’avoir ses enfants autour d’elle. Sans doute avez-vous entendu parler de la mort de votre tante. Elle était une servante fidèle, et un membre fidèle de l’église épiscopale. Dans sa vie chrétienne, elle nous a appris à vivre — et, ô, trop haut le prix du savoir, elle nous a appris à mourir ! Si vous aviez pu nous voir autour de son lit de mort, avec sa mère, tous mêlant nos larmes dans un ruisseau commun, vous auriez pensé que le même lien sincère existait entre un maître et sa servante qu’entre une mère et son enfant. Mais ce sujet est trop douloureux pour s’y attarder. Je dois conclure ma lettre. Si vous êtes satisfaite de rester loin de votre vieille grand-mère, de votre enfant et des amis qui vous aiment, restez où vous êtes. Nous ne nous donnerons jamais la peine de vous appréhender. Mais si vous préférez rentrer à la maison, nous ferons tout ce que nous pouvons pour vous rendre heureuse. Si vous ne souhaitez pas rester dans la famille, je sais que mon père, par notre persuasion, sera incité à vous laisser être achetée par toute personne de votre choix dans notre communauté. Vous voudrez bien répondre à ceci dès que possible, et nous faire connaître votre décision. Ma sœur vous envoie beaucoup d’amour. En attendant, croyez-moi votre ami sincère et bienveillant. »

Cette lettre était signée par le frère d’Emily, qui était encore un simple garçon. Je savais, au style, qu’elle n’avait pas été écrite par une personne de son âge, et bien que l’écriture fût déguisée, j’avais été rendue trop malheureuse par elle, dans les années passées, pour ne pas reconnaître immédiatement la main du Dr Flint. Ô, l’hypocrisie des esclavagistes ! Le vieux renard supposait-il que j’étais assez oie pour aller dans un tel piège ? En vérité, il comptait trop sur « la stupidité de la race africaine ». Je n’ai pas remercié la famille Flint pour leur cordiale invitation — une négligence pour laquelle, sans aucun doute, j’ai été accusée d’une basse ingratitude.

Peu de temps après, je reçus une lettre d’un de mes amis du Sud m’informant que le Dr Flint était sur le point de se rendre dans le Nord. La lettre avait été retardée et je supposai qu’il était peut-être déjà en route. Mme Bruce ne savait pas que j’étais une fugitive. Je lui dis qu’une affaire importante m’appelait à Boston, où se trouvait alors mon frère, et je lui demandai la permission d’amener une amie pour me remplacer comme nourrice pendant quinze jours. J’entrepris mon voyage immédiatement ; et dès mon arrivée, j’écrivis à ma grand-mère que si Benny venait, il devait être envoyé à Boston. Je savais qu’elle n’attendait qu’une bonne occasion pour l’envoyer dans le Nord et, heureusement, elle avait le pouvoir légal de le faire sans demander la permission à quiconque. C’était une femme libre ; et lorsque mes enfants furent achetés, M. Sands préféra que l’acte de vente soit rédigé à son nom. On conjectura qu’il avait avancé l’argent, mais cela ne fut pas su. Au Sud, un gentleman peut avoir une ribambelle d’enfants de couleur sans que cela soit une honte ; mais s’il est connu pour les acheter dans le but de les rendre libres, l’exemple est jugé dangereux pour leur « institution particulière » et il devient impopulaire.

Il y avait une bonne occasion d’envoyer Benny par un navire se rendant directement à New York. Il fut mis à bord avec une lettre pour un ami, à qui l’on demanda de le faire partir pour Boston. Un matin, de bonne heure, on frappa fort à ma porte et Benjamin entra en trombe, tout essoufflé. « Ô maman ! » s’écria-t-il, « je suis là ! J’ai couru tout le long du chemin ; et je suis venu tout seul. Comment vas-tu ? »

Ô lecteur, peux-tu imaginer ma joie ? Non, tu ne peux pas, à moins d’avoir été une mère esclave. Benjamin bavarda aussi vite que sa langue le lui permettait. « Maman, pourquoi ne fais-tu pas venir Ellen ici ? Je suis allé à Brooklyn pour la voir et elle a été très triste quand je lui ai dit au revoir. Elle a dit : “Ô Ben, je voudrais pouvoir venir aussi.” Je pensais qu’elle en saurait beaucoup plus que moi, mais elle n’en sait pas autant, car je sais lire et elle ne sait pas. Et, maman, j’ai perdu tous mes vêtements en venant. Que puis-je faire pour en avoir d’autres ? Je suppose que les garçons libres peuvent se débrouiller ici dans le Nord aussi bien que les garçons blancs. »

Je n’osais pas dire à ce petit garçon si optimiste et heureux à quel point il se trompait. Je l’emmenai chez un tailleur et lui achetai des vêtements de rechange. Le reste de la journée fut passé à poser des questions et à y répondre mutuellement, avec le souhait sans cesse répété que la bonne vieille grand-mère fût avec nous, et les fréquentes recommandations de Benny de lui écrire immédiatement et de ne surtout pas oublier de lui raconter tout ce qui concernait son voyage et son trajet jusqu’à Boston.

Le Dr Flint fit son séjour à New York et fit tout son possible pour me voir et m’inviter à retourner avec lui ; mais ne parvenant pas à savoir où je me trouvais, ses intentions hospitalières furent déçues, et l’affectueuse famille qui m’attendait « à bras ouverts » fut condamnée à la désillusion.

Dès que je sus qu’il était bien rentré chez lui, je confiai Benjamin aux soins de mon frère William et retournai auprès de Mme Bruce. J’y restai tout l’hiver et le printemps, m’efforçant d’accomplir mes devoirs avec fidélité, et trouvant une certaine mesure de bonheur dans les attraits de bébé Mary, la prévenante gentillesse de son excellente mère et des entrevues occasionnelles avec ma fille chérie.

Mais quand l’été arriva, le vieux sentiment d’insécurité me hanta à nouveau. Il était nécessaire que je sorte quotidiennement avec la petite Mary pour qu’elle prenne de l’exercice et de l’air frais, et la ville fourmillait de gens du Sud, dont certains auraient pu me reconnaître. Le temps chaud fait sortir les serpents et les propriétaires d’esclaves, et j’aime aussi peu l’une de ces créatures venimeuses que l’autre. Quel soulagement de pouvoir le dire librement !

XXXV. Préjugés de couleur.

Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir les préparatifs de départ de la ville. Nous allâmes à Albany à bord du bateau à vapeur Knickerbocker. Lorsque le gong sonna pour le thé, Mme Bruce dit : « Linda, il est tard, et il vaudrait mieux que toi et le bébé veniez à table avec moi. » Je répondis : « Je sais qu’il est temps que le bébé prenne son souper, mais j’aimerais autant ne pas vous accompagner, si vous le permettez. J’ai peur d’être insultée. » « Ô non, pas si tu es avec moi », dit-elle. Je vis plusieurs nourrices blanches accompagner leurs maîtresses et je pris le risque de faire de même. Nous étions à l’extrémité de la table. À peine étais-je assise qu’une voix bourrue dit : « Levez-vous ! Vous savez que vous n’avez pas le droit de vous asseoir ici. » Je levai les yeux et, à ma stupéfaction et à mon indignation, je vis que l’homme qui parlait était un homme de couleur. Si sa fonction exigeait qu’il fasse appliquer le règlement du bateau, il aurait pu, au moins, le faire poliment. Je répondis : « Je ne me lèverai pas, à moins que le capitaine ne vienne me faire lever. » Aucune tasse de thé ne me fut offerte, mais Mme Bruce me tendit la sienne et en demanda une autre. Je regardai pour voir si les autres nourrices étaient traitées de la même manière. Elles étaient toutes servies convenablement.

Le lendemain matin, lorsque nous nous arrêtâmes à Troy pour le petit-déjeuner, tout le monde se précipita vers la table. Mme Bruce dit : « Prends mon bras, Linda, et nous entrerons ensemble. » Le propriétaire l’entendit et dit : « Madame, permettrez-vous à votre nourrice et à votre bébé de prendre le petit-déjeuner avec ma famille ? » Je savais que cela devait être attribué à mon teint ; mais il parla avec courtoisie, et c’est pourquoi je n’y fis pas attention.

À Saratoga, nous trouvâmes l’hôtel United States bondé, et M. Bruce loua l’un des chalets appartenant à l’hôtel. J’avais pensé avec joie aller au calme de la campagne, où je rencontrerais peu de monde, mais ici je me retrouvai au milieu d’une nuée de gens du Sud. Je regardai autour de moi avec peur et tremblement, redoutant de voir quelqu’un qui me reconnaîtrait. Je fus heureuse de constater que nous ne devions rester que peu de temps.

Nous retournâmes bientôt à New York pour prendre des dispositions afin de passer le reste de l’été à Rockaway. Pendant que la blanchisseuse rangeait le linge, je profitai d’une occasion pour aller à Brooklyn voir Ellen. Je la rencontrai alors qu’elle se rendait à une épicerie, et les premiers mots qu’elle prononça furent : « Ô maman, ne va pas chez Mme Hobbs. Son frère, M. Thorne, est arrivé du Sud, et peut-être dira-t-il où tu es. » J’acceptai l’avertissement. Je lui dis que je partais avec Mme Bruce le lendemain et que j’essaierais de la voir à mon retour.

Étant en servitude envers la race anglo-saxonne, je ne fus pas mise dans un « wagon Jim Crow » sur le chemin de Rockaway, et je ne fus pas non plus invitée à traverser les rues assise sur des malles dans un camion ; mais partout je trouvai les mêmes manifestations de ce cruel préjugé qui décourage tant les sentiments et réprime les énergies des gens de couleur. Nous atteignîmes Rockaway avant la tombée de la nuit et descendîmes au Pavilion — un grand hôtel, magnifiquement situé au bord de la mer — un lieu de villégiature très prisé du monde élégant. Trente ou quarante nourrices s’y trouvaient, de diverses nationalités. Certaines dames avaient des femmes de chambre et des cochers de couleur, mais j’étais la seule nourrice teintée du sang de l’Afrique. Lorsque la cloche du thé sonna, je pris la petite Mary et suivis les autres nourrices. Le souper fut servi dans un long hall. Un jeune homme, qui gérait le service, fit deux ou trois fois le tour de la table et finit par me montrer une place à l’extrémité inférieure. Comme il n’y avait qu’une chaise, je m’assis et pris l’enfant sur mes genoux. Sur quoi le jeune homme vint vers moi et dit, de la manière la plus douce possible : « Voulez-vous avoir la gentillesse d’asseoir la petite fille sur la chaise, de vous tenir derrière elle et de la nourrir ? Après qu’ils auront fini, vous serez conduite à la cuisine, où vous aurez un bon souper. »

C’était le comble ! J’eus du mal à garder mon sang-froid quand je regardai autour de moi et vis des femmes qui étaient nourrices, comme moi, et seulement d’une nuance plus claire, me dévisageant avec un regard de défi, comme si ma présence était une souillure. Cependant, je ne dis rien. Je pris tranquillement l’enfant dans mes bras, retournai dans notre chambre et refusai de retourner à table. M. Bruce ordonna que les repas soient envoyés dans la chambre pour la petite Mary et moi. Cela fonctionna pendant quelques jours ; mais les serveurs de l’établissement étaient blancs et ils commencèrent bientôt à se plaindre, disant qu’ils n’avaient pas été embauchés pour servir des nègres. Le propriétaire demanda à M. Bruce de m’envoyer manger en bas, parce que ses domestiques se rebellaient contre l’idée de monter les plats, et les domestiques de couleur des autres pensionnaires étaient mécontents parce que tout le monde n’était pas traité de la même manière.

Ma réponse fut que les domestiques de couleur devraient être mécontents d’eux-mêmes pour ne pas avoir assez de respect de soi pour se soumettre à un tel traitement ; qu’il n’y avait aucune différence dans le prix de la pension entre les domestiques de couleur et les domestiques blancs, et qu’il n’y avait aucune justification à une différence de traitement. Je restai un mois après cela et, constatant que j’étais résolue à défendre mes droits, ils conclurent à me traiter correctement. Que tout homme et toute femme de couleur fasse de même, et nous cesserons à terme d’être piétinés par nos oppresseurs.

XXXVI. L’évasion de justesse.

Après notre retour à New York, je saisis la première occasion pour aller voir Ellen. Je demandai qu’on l’appelle en bas ; car je supposais que le frère du Sud de Mme Hobbs pouvait encore être là, et je désirais éviter de le voir, si possible. Mais Mme Hobbs vint à la cuisine et insista pour que je monte. « Mon frère veut vous voir », dit-elle, « et il est désolé que vous sembliez l’éviter. Il sait que vous vivez à New York. Il m’a dit de vous transmettre qu’il doit trop de remerciements à la bonne vieille tante Martha pour tant de petits actes de bonté pour être assez vil pour trahir sa petite-fille. »

Ce M. Thorne était devenu pauvre et imprudent bien avant de quitter le Sud, et de telles personnes préfèrent de loin aller emprunter un dollar ou obtenir un bon repas auprès de l’une des vieilles esclaves fidèles plutôt que d’aller vers quelqu’un qu’ils considèrent comme leur égal. C’était pour de tels actes de bonté qu’il prétendait se sentir reconnaissant envers ma grand-mère. J’aurais souhaité qu’il restât à distance, mais puisqu’il était là et qu’il savait où j’étais, je conclus qu’il n’y avait rien à gagner à essayer de l’éviter ; au contraire, cela pourrait être le moyen d’exciter sa malveillance. Je suivis sa sœur à l’étage. Il m’accueillit de manière très amicale, me félicita de mon évasion de l’esclavage et espéra que j’avais une bonne situation où je me sentais heureuse.

Je continuai de rendre visite à Ellen aussi souvent que je le pouvais. Elle, bonne enfant réfléchie, n’oubliait jamais ma situation périlleuse, mais restait toujours aux aguets pour ma sécurité. Elle ne se plaignait jamais de ses propres désagréments et ennuis ; mais l’œil observateur d’une mère percevait facilement qu’elle n’était pas heureuse. Lors de l’une de mes visites, je la trouvai inhabituellement sérieuse. Quand je lui demandai ce qui n’allait pas, elle dit que rien n’allait pas. Mais j’insistai pour savoir ce qui la rendait si grave. Finalement, je découvris qu’elle était troublée par la dissipation qui régnait continuellement dans la maison. On l’envoyait très souvent au magasin pour du rhum et de l’eau-de-vie, et elle avait honte de le demander si souvent ; et M. Hobbs et M. Thorne buvaient beaucoup, et leurs mains tremblaient tellement qu’ils devaient l’appeler pour leur verser l’alcool. « Mais malgré tout cela », dit-elle, « M. Hobbs est bon avec moi, et je ne peux pas m’empêcher de l’aimer. J’ai de la peine pour lui. » J’essayai de la réconforter en lui disant que j’avais mis cent dollars de côté et qu’avant peu, j’espérais pouvoir lui offrir, à elle et à Benjamin, un foyer et les envoyer à l’école. Elle était toujours désireuse de ne pas ajouter à mes soucis plus qu’elle ne le pouvait, et je ne découvris que des années plus tard que l’intempérance de M. Thorne n’était pas la seule contrariété qu’elle subissait de sa part. Bien qu’il prétendît une trop grande gratitude envers ma grand-mère pour nuire à l’une de ses descendantes, il avait déversé un langage vil aux oreilles de son innocente arrière-petite-fille.

J’allais habituellement à Brooklyn pour passer l’après-midi du dimanche. Un dimanche, je trouvai Ellen m’attendant anxieusement près de la maison. « Ô maman », dit-elle, « je t’attends depuis longtemps. J’ai peur que M. Thorne n’ait écrit pour dire au Dr Flint où tu es. Dépêche-toi d’entrer. Mme Hobbs te racontera tout ! »

L’histoire fut bientôt racontée. Alors que les enfants jouaient dans la tonnelle de vigne, la veille, M. Thorne était sorti avec une lettre à la main, qu’il déchira et éparpilla. Ellen balayait la cour à ce moment-là et, ayant l’esprit plein de soupçons à son égard, elle ramassa les morceaux et les apporta aux enfants en disant : « Je me demande à qui M. Thorne a écrit. »

« Je ne sais pas, et je m’en fiche », répondit le plus âgé des enfants ; « et je ne vois pas en quoi cela te regarde. »

« Mais cela me regarde », répondit Ellen ; « car j’ai peur qu’il n’ait écrit au Sud au sujet de ma mère. »

Ils rirent d’elle et la traitèrent de sotte, mais assemblèrent avec bienveillance les fragments d’écriture afin de les lui lire. À peine furent-ils arrangés que la petite fille s’exclama : « Je te le dis, Ellen, je crois que tu as raison. »

Le contenu de la lettre de M. Thorne, autant que je m’en souvienne, était le suivant : « J’ai vu votre esclave, Linda, et j’ai conversé avec elle. Elle peut être capturée très facilement, si vous agissez avec prudence. Il y a assez d’entre nous ici pour jurer de son identité en tant que votre propriété. Je suis un patriote, un amoureux de mon pays, et je fais cela comme un acte de justice envers les lois. » Il concluait en informant le docteur de la rue et du numéro où je vivais. Les enfants apportèrent les morceaux à Mme Hobbs, qui alla immédiatement dans la chambre de son frère pour obtenir des explications. Il était introuvable. Les domestiques dirent qu’ils l’avaient vu sortir avec une lettre à la main et ils supposèrent qu’il était allé au bureau de poste. La déduction naturelle était qu’il avait envoyé au Dr Flint une copie de ces fragments. À son retour, sa sœur l’en accusa, et il ne nia pas l’accusation. Il alla immédiatement dans sa chambre et, le lendemain matin, il avait disparu. Il était allé à New York avant que quiconque de la famille ne soit levé.

Il était évident que je n’avais pas de temps à perdre ; et je me hâtai de retourner en ville avec le cœur lourd. Encore une fois, j’allais être arrachée à un foyer confortable, et tous mes plans pour le bien-être de mes enfants allaient être contrecarrés par ce démon qu’est l’Esclavage ! Je regrettais maintenant de ne jamais avoir raconté mon histoire à Mme Bruce. Je ne l’avais pas cachée simplement parce que j’étais une fugitive ; cela l’aurait rendue anxieuse, mais cela aurait suscité de la sympathie dans son bon cœur. J’accordais de la valeur à sa bonne opinion et j’avais peur de la perdre si je lui racontais tous les détails de ma triste histoire. Mais maintenant, je sentais qu’il était nécessaire qu’elle sache dans quelle situation je me trouvais. Je l’avais déjà quittée brusquement, sans en expliquer la raison, et il ne serait pas convenable de le refaire. Je rentrai chez moi, résolue à tout lui dire le matin. Mais la tristesse de mon visage attira son attention et, en réponse à ses aimables questions, je vidai mon cœur auprès d’elle avant l’heure du coucher. Elle écouta avec une véritable sympathie féminine et me dit qu’elle ferait tout ce qu’elle pourrait pour me protéger. Comme mon cœur la bénit !

Tôt le lendemain matin, le juge Vanderpool et l’avocat Hopper furent consultés. Ils dirent qu’il valait mieux que je quitte la ville immédiatement, car le risque serait grand si l’affaire arrivait devant les tribunaux. Mme Bruce m’emmena en voiture chez l’une de ses amies, où elle m’assura que je serais en sécurité jusqu’à ce que mon frère puisse arriver, ce qui ne prendrait que quelques jours. Dans l’intervalle, mes pensées furent très occupées par Ellen. Elle était à moi par la naissance, et elle était aussi à moi par la loi du Sud, puisque ma grand-mère détenait l’acte de vente qui en faisait ainsi. Je ne pensais pas qu’elle était en sécurité à moins que je ne l’aie avec moi. Mme Hobbs, qui se sentait mal à l’aise de la traîtrise de son frère, céda à mes supplications, à condition qu’elle revienne dans dix jours. J’évitai de faire la moindre promesse. Elle vint à moi vêtue de vêtements très légers, trop courts, et avec un cartable au bras contenant quelques articles. C’était fin octobre, et je savais que l’enfant devait souffrir ; et n’osant pas sortir dans les rues pour acheter quoi que ce soit, j’enlevai mon propre jupon de flanelle et le transformai en un vêtement pour elle. L’aimable Mme Bruce vint me dire au revoir, et quand elle vit que j’avais enlevé mes vêtements pour mon enfant, les larmes lui vinrent aux yeux. Elle dit : « Attends-moi, Linda », et sortit. Elle revint bientôt avec un beau châle chaud et une capote pour Ellen. En vérité, le royaume des cieux appartient à des âmes comme la sienne.

Mon frère atteignit New York le mercredi. L’avocat Hopper nous conseilla d’aller à Boston par la route de Stonington, car il y avait moins de voyageurs du Sud dans cette direction. Mme Bruce ordonna à ses domestiques de dire à tous ceux qui demanderaient que j’y avais vécu autrefois, mais que j’avais quitté la ville. Nous atteignîmes le bateau à vapeur Rhode Island en toute sécurité. Ce bateau employait des mains d’œuvre de couleur, mais je savais que les passagers de couleur n’étaient pas admis dans la cabine. Je désirais ardemment l’isolement de la cabine, non seulement à cause de l’exposition à l’air nocturne, mais aussi pour éviter d’être observée. L’avocat Hopper nous attendait à bord. Il parla à l’hôtesse et lui demanda, comme une faveur particulière, de bien vouloir nous traiter avec égard. Il me dit : « Allez parler vous-même au capitaine tout à l’heure. Emmenez votre petite fille avec vous, et je suis sûr qu’il ne la laissera pas dormir sur le pont. » Avec ces mots aimables et une poignée de main, il nous quitta.

Le bateau fut bientôt en route, m’emportant rapidement loin de la demeure accueillante où j’avais espéré trouver sécurité et repos. Mon frère m’avait laissé le soin d’acheter les billets, pensant que j’aurais peut-être plus de succès que lui. Lorsque l’hôtesse vint à moi, je payai ce qu’elle demandait, et elle me remit trois billets aux coins coupés. Avec la plus grande naïveté, je lui dis : « Vous avez fait une erreur ; je vous ai demandé des billets de cabine. Je ne peux absolument pas consentir à dormir sur le pont avec ma petite fille. » Elle m’assura qu’il n’y avait aucune erreur. Elle dit que sur certaines lignes, les personnes de couleur étaient autorisées à dormir dans la cabine, mais pas sur celle-ci, qui était très fréquentée par les gens fortunés. Je lui demandai de me conduire au bureau du capitaine, et elle répondit qu’elle le ferait après le thé. Le moment venu, je pris Ellen par la main et me rendis auprès du capitaine, lui demandant poliment de changer nos billets, car nous serions très mal à l’aise sur le pont. Il répondit que c’était contraire à leur usage, mais qu’il veillerait à ce que nous ayons des couchettes en bas ; il essaierait aussi de nous obtenir des places confortables dans les wagons ; de cela il n’était pas certain, mais il en parlerait au conducteur à l’arrivée du bateau. Je le remerciai et retournai dans la cabine des dames. Il vint plus tard me dire que le conducteur des wagons était à bord, qu’il lui en avait parlé, et qu’il avait promis de prendre soin de nous. J’étais très surprise de recevoir tant de bonté. Je ne sais pas si le visage gracieux de ma petite fille avait gagné son cœur, ou si l’hôtesse avait déduit de la manière d’être de l’avocat Hopper que j’étais une fugitive, et avait plaidé ma cause auprès de lui.

Quand le bateau arriva à Stonington, le conducteur tint sa promesse et nous montra des sièges dans le premier wagon, le plus proche de la locomotive. Il nous demanda de nous asseoir près de la porte, mais alors qu’il passait dans l’allée, nous prîmes le risque de nous déplacer vers l’autre extrémité du wagon. Aucune impolitesse ne nous fut témoignée, et nous atteignîmes Boston sains et saufs.

Le lendemain de mon arrivée fut l’un des plus heureux de ma vie. Je me sentais hors de portée des chiens de chasse ; et, pour la première fois depuis bien des années, j’avais mes deux enfants réunis auprès de moi. Ils savourèrent grandement leurs retrouvailles, riant et bavardant joyeusement. Je les observais le cœur gonflé d’émotion. Chacun de leurs mouvements me ravissait.

Je ne pouvais me sentir en sécurité à New York, et j’acceptai l’offre d’une amie, celle de partager les frais et de tenir maison ensemble. J’expliquai à Mme Hobbs qu’Ellen devait recevoir une instruction et devait rester avec moi à cet effet. Elle avait honte de ne pas savoir lire ou épeler à son âge, alors au lieu de l’envoyer à l’école avec Benny, je l’instruisis moi-même jusqu’à ce qu’elle soit prête à entrer dans une école intermédiaire. L’hiver passa agréablement, tandis que j’étais occupée avec mon aiguille, et mes enfants avec leurs livres.

XXXVII. Une visite en Angleterre

Au printemps, de tristes nouvelles me parvinrent. Mme Bruce était morte. Plus jamais, dans ce monde, je ne verrais son doux visage, ni n’entendrais sa voix compatissante. J’avais perdu une excellente amie, et la petite Mary avait perdu une tendre mère. M. Bruce souhaitait que l’enfant rende visite à certains des parents de sa mère en Angleterre, et il désirait que je prenne soin d’elle. La petite orpheline était habituée à moi et attachée à moi, et je pensais qu’elle serait plus heureuse sous ma garde que sous celle d’une étrangère. Je pouvais aussi gagner davantage de cette manière qu’avec mon aiguille. Je mis donc Benny en apprentissage, et laissai Ellen rester à la maison avec mon amie pour aller à l’école.

Nous prîmes le bateau depuis New York et arrivâmes à Liverpool après une agréable traversée de douze jours. Nous nous rendîmes directement à Londres et prîmes un logement à l’hôtel Adelaide. Le souper me parut moins luxueux que ceux que j’avais vus dans les hôtels américains ; mais ma situation était indiciblement plus agréable. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais dans un lieu où j’étais traitée selon ma conduite, sans égard pour la couleur de ma peau. Je me sentais comme si une lourde meule avait été soulevée de ma poitrine. Installée dans une chambre plaisante, avec ma chère petite protégée, je posai la tête sur l’oreiller, pour la première fois, avec la conscience délicieuse d’une liberté pure et sans mélange.

Comme j’avais la charge constante de l’enfant, j’eus peu d’occasions de voir les merveilles de cette grande ville ; mais je regardais le flux de vie qui s’écoulait à travers les rues, et j’y trouvais un étrange contraste avec la stagnation de nos villes du Sud. M. Bruce emmena sa petite fille passer quelques jours chez des amis à Oxford Crescent, et il était bien entendu nécessaire que je l’accompagne. J’avais beaucoup entendu parler de la méthode systématique de l’éducation anglaise, et j’étais très désireuse que ma chère Mary se tienne droite au milieu de tant de bienséance. J’observais attentivement ses petits compagnons de jeu et leurs nourrices, prête à tirer toute leçon de la science de la bonne gestion. Les enfants étaient plus roses que les enfants américains, mais je ne vis pas qu’ils diffèrent sensiblement à d’autres égards. Ils étaient comme tous les enfants — tantôt dociles, tantôt capricieux.

Nous allâmes ensuite à Steventon, dans le Berkshire. C’était une petite ville, réputée être la plus pauvre du comté. Je vis des hommes travailler dans les champs pour six ou sept shillings par semaine, et des femmes pour six ou sept pence par jour, dont ils devaient tirer leur subsistance. Bien sûr, ils vivaient de la manière la plus primitive ; il ne pouvait en être autrement, là où le salaire d’une journée entière pour une femme ne suffisait pas à acheter une livre de viande. Ils payaient des loyers très bas, et leurs vêtements étaient faits des étoffes les moins chères, bien que bien meilleurs que ce que l’on aurait pu se procurer aux États-Unis pour le même prix. J’avais beaucoup entendu parler de l’oppression des pauvres en Europe. Les gens que je voyais autour de moi étaient, pour beaucoup, parmi les plus pauvres des pauvres. Mais lorsque je leur rendais visite dans leurs petites chaumières au toit de chaume, je sentais que la condition même du plus misérable et du plus ignorant d’entre eux était infiniment supérieure à la condition des esclaves les plus favorisés d’Amérique. Ils travaillaient dur ; mais ils n’étaient pas forcés de travailler alors que les étoiles étaient encore au ciel, ni poussés et fouettés par un surveillant, à travers la chaleur et le froid, jusqu’à ce que les étoiles brillent à nouveau. Leurs foyers étaient très humbles ; mais ils étaient protégés par la loi. Aucune patrouille insolente ne pouvait venir, au milieu de la nuit, les fouetter à sa guise. Le père, lorsqu’il fermait la porte de sa chaumière, se sentait en sécurité avec sa famille autour de lui. Aucun maître ou surveillant ne pouvait venir lui prendre sa femme ou sa fille. Ils devaient se séparer pour gagner leur vie ; mais les parents savaient où allaient leurs enfants, et pouvaient communiquer avec eux par lettres. Les relations entre mari et femme, parent et enfant, étaient trop sacrées pour que le plus riche noble du pays puisse les violer impunément. Beaucoup était fait pour éclairer ces pauvres gens. Des écoles étaient établies parmi eux, et des sociétés de bienfaisance étaient actives dans des efforts pour améliorer leur condition. Il n’existait aucune loi leur interdisant d’apprendre à lire et à écrire ; et s’ils s’aidaient les uns les autres à déchiffrer la Bible, ils ne risquaient pas trente-neuf coups de fouet, comme ce fut le cas pour moi-même et pour mon pauvre et pieux vieil oncle Fred. Je répète que le plus ignorant et le plus dénué de ces paysans était mille fois mieux loti que l’esclave américain le plus choyé.

Je ne nie pas que les pauvres soient opprimés en Europe. Je ne suis pas disposée à peindre leur condition en des couleurs aussi roses que l’honorable Miss Murray peint la condition des esclaves aux États-Unis. Une petite partie de mon expérience lui permettrait de lire ses propres pages avec des yeux dessillés. Si elle devait déposer son titre et, au lieu de fréquenter les salons mondains, devenir domestique, en tant que pauvre gouvernante, dans quelque plantation de Louisiane ou d’Alabama, elle verrait et entendrait des choses qui la feraient raconter une toute autre histoire.

Ma visite en Angleterre est un événement mémorable de ma vie, du fait que j’y ai reçu de fortes impressions religieuses. La manière méprisante dont la communion avait été administrée aux personnes de couleur, dans mon lieu de naissance ; l’appartenance à l’église du Dr Flint et d’autres comme lui ; et l’achat et la vente d’esclaves par des ministres de l’Évangile autoproclamés, m’avaient donné un préjugé contre l’église épiscopale. Tout le service me semblait une parodie et une imposture. Mais mon foyer à Steventon était dans la famille d’un ecclésiastique, qui était un vrai disciple de Jésus. La beauté de sa vie quotidienne m’inspira foi en l’authenticité des professions chrétiennes. La grâce entra dans mon cœur, et je m’agenouillai à la table de communion, je l’espère, dans une vraie humilité d’âme.

Je restai à l’étranger dix mois, ce qui fut beaucoup plus long que ce que j’avais anticipé. Durant tout ce temps, je ne vis jamais le moindre symptôme de préjugé de couleur. En fait, je l’oubliai complètement, jusqu’au moment où vint pour nous l’heure de retourner en Amérique.

XXXVIII. Nouvelles invitations à retourner dans le Sud.

Nous eûmes une traversée d’hiver fastidieuse, et, de loin, des spectres semblaient s’élever sur les côtes des États-Unis. C’est un triste sentiment que d’avoir peur de son propre pays. Nous arrivâmes à New York sains et saufs, et je me hâtai vers Boston pour m’occuper de mes enfants. Je trouvai Ellen en bonne santé, faisant des progrès à son école ; mais Benny n’était pas là pour m’accueillir. Il avait été placé dans une bonne maison pour apprendre un métier, et pendant plusieurs mois, tout alla bien. Il était apprécié par son maître et était le favori de ses compagnons apprentis ; mais un jour, ils découvrirent accidentellement un fait qu’ils n’avaient jamais soupçonné auparavant — qu’il était de couleur ! Cela le transforma instantanément en un être différent. Certains des apprentis étaient Américains, d’autres Irlandais nés en Amérique ; et il était offensant pour leur dignité d’avoir un « nègre » parmi eux, après qu’on leur eut dit qu’il était un « nègre ». Ils commencèrent par le traiter avec un mépris silencieux, et constatant qu’il leur rendait la pareille, ils recoururent aux insultes et aux mauvais traitements. Il était un garçon trop fier pour supporter cela, et il s’en alla. Désireux de gagner sa vie et n’ayant personne pour le conseiller, il s’embarqua pour un voyage de chasse à la baleine. Quand je reçus ces nouvelles, je versai bien des larmes et me reprochai amèrement de l’avoir laissé si longtemps. Mais je l’avais fait pour le mieux, et maintenant, tout ce que je pouvais faire était de prier le Père céleste de le guider et de le protéger.

Peu de temps après mon retour, je reçus la lettre suivante de Mlle Emily Flint, devenue Mme Dodge :

« Par ceci, vous reconnaîtrez la main de votre amie et maîtresse. Ayant appris que vous étiez partie avec une famille en Europe, j’ai attendu d’avoir des nouvelles de votre retour pour vous écrire. J’aurais dû répondre à la lettre que vous m’avez écrite il y a longtemps, mais comme je ne pouvais pas alors agir indépendamment de mon père, je savais qu’il ne pouvait rien être fait qui vous satisfasse. Il y avait des gens ici qui étaient prêts à vous acheter et à courir le risque de vous obtenir. Je n’y ai pas consenti. J’ai toujours été attachée à vous, et je n’aimerais pas vous voir l’esclave d’une autre personne, ou subir un traitement cruel. Je suis mariée maintenant, et je peux vous protéger. Mon mari prévoit de déménager en Virginie ce printemps, où nous pensons nous installer. Je suis très impatiente que vous veniez vivre avec moi. Si vous n’êtes pas disposée à venir, vous pouvez vous racheter ; mais je préférerais vous avoir auprès de moi. Si vous venez, vous pourrez, si vous le souhaitez, passer un mois avec votre grand-mère et vos amis, puis me rejoindre à Norfolk, en Virginie. Réfléchissez-y, et écrivez-moi dès que possible pour me faire connaître votre décision. Espérant que vos enfants se portent bien, je demeure votre amie et maîtresse. »

Bien entendu, je n’écrivis pas pour remercier de cette cordiale invitation. Je me sentais insultée d’être jugée assez stupide pour être prise par de telles professions.

« “Venez dans mon salon”, dit l’araignée à la mouche ; “C’est le plus joli petit salon que vous ayez jamais vu.” »

Il était clair que la famille du Dr Flint était au courant de mes déplacements, puisqu’ils savaient pour mon voyage en Europe. Je m’attendais à d’autres ennuis de leur part ; mais ayant réussi à leur échapper jusqu’ici, j’espérais avoir le même succès à l’avenir. L’argent que j’avais gagné, je souhaitais le consacrer à l’éducation de mes enfants, et à leur assurer un foyer. Il semblait non seulement dur, mais injuste, de payer pour moi-même. Je ne pouvais absolument pas me considérer comme un bien meuble. De plus, j’avais travaillé de nombreuses années sans salaire, et durant cette période, j’avais été obligée de dépendre de ma grand-mère pour beaucoup de choses nécessaires en nourriture et en vêtements. Mes enfants m’appartenaient certainement ; mais bien que le Dr Flint n’eût engagé aucune dépense pour leur subsistance, il avait reçu une grosse somme d’argent pour eux. Je savais que la loi déciderait que j’étais sa propriété, et donnerait probablement encore à sa fille un droit sur mes enfants ; mais je considérais ces lois comme les règlements de voleurs, qui n’avaient aucun droit que je sois tenue de respecter.

La loi sur les esclaves fugitifs n’était pas encore passée. Les juges du Massachusetts ne s’étaient pas encore courbés sous des chaînes pour entrer dans leurs soi-disant cours de justice. Je savais que mon ancien maître était plutôt méfiant vis-à-vis du Massachusetts. Je comptais sur son amour de la liberté, et je me sentais en sécurité sur son sol. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai honoré la vieille Commonwealth bien au-delà de ce qu’elle méritait.

XXXIX. La confession.

Pendant deux ans, ma fille et moi avons subvenu à nos besoins confortablement à Boston. À la fin de cette période, mon frère William offrit d’envoyer Ellen dans un pensionnat. Cela me demanda un grand effort de consentir à me séparer d’elle, car j’avais peu de liens proches, et c’était sa présence qui rendait mes deux petites chambres chaleureuses comme un foyer. Mais mon jugement l’emporta sur mes sentiments égoïstes. Je fis les préparatifs de son départ. Durant les deux années que nous avions vécues ensemble, j’avais souvent résolu de lui dire quelque chose au sujet de son père ; mais je n’avais jamais pu rassembler assez de courage. J’avais la crainte viscérale de diminuer l’amour de mon enfant. Je savais qu’elle devait être curieuse à ce sujet, mais elle n’avait jamais posé de question. Elle était toujours très prudente de ne rien dire qui puisse me rappeler mes tourments. Maintenant qu’elle allait me quitter, je me dis que si je devais mourir avant son retour, elle pourrait entendre mon histoire par quelqu’un qui ne comprendrait pas les circonstances atténuantes ; et que si elle était totalement ignorante à ce sujet, sa nature sensible pourrait recevoir un choc brutal.

Lorsque nous nous retirâmes pour la nuit, elle dit : « Mère, c’est très dur de vous laisser seule. Je regrette presque de partir, bien que je veuille m’instruire. Mais vous m’écrirez souvent, n’est-ce pas, mère ? »

Je ne jetai pas mes bras autour d’elle. Je ne lui répondis pas. Mais d’une manière calme et solennelle, car cela me coûta un grand effort, je dis : « Écoute-moi, Ellen ; j’ai quelque chose à te dire ! » Je racontai mes premières souffrances dans l’esclavage, et lui dis à quel point elles m’avaient presque brisée. Je commençai à lui dire comment elles m’avaient poussée vers un grand péché, quand elle me serra dans ses bras et s’écria : « Oh, ne faites pas ça, mère ! S’il vous plaît, ne m’en dites pas plus. »

Je dis : « Mais, mon enfant, je veux que tu connaisses ton père. »

« Je sais tout à ce sujet, mère, » répondit-elle ; « Je ne suis rien pour mon père, et il n’est rien pour moi. Tout mon amour est pour vous. J’ai été avec lui cinq mois à Washington, et il ne s’est jamais soucié de moi. Il ne m’a jamais parlé comme il le faisait à sa petite Fanny. Je savais tout le temps qu’il était mon père, car la nourrice de Fanny me l’avait dit ; mais elle disait que je ne devais jamais le dire à personne, et je ne l’ai jamais fait. J’avais l’habitude de souhaiter qu’il me prenne dans ses bras et m’embrasse, comme il le faisait avec Fanny ; ou qu’il me sourie parfois, comme il le faisait pour elle. Je pensais que s’il était mon propre père, il devrait m’aimer. J’étais une petite fille alors, et je ne savais pas mieux. Mais maintenant, je ne pense jamais à mon père. Tout mon amour est pour vous. » Elle me serra plus fort tandis qu’elle parlait, et je remerciai Dieu que la connaissance que j’avais tant redouté de transmettre n’eût pas diminué l’affection de mon enfant. Je n’avais pas la moindre idée qu’elle connût cette partie de mon histoire. Si je l’avais su, je lui en aurais parlé bien plus tôt ; car mes sentiments refoulés avaient souvent désiré s’épancher auprès de quelqu’un en qui je pouvais avoir confiance. Mais j’aimais cette chère fille encore plus pour la délicatesse dont elle avait fait preuve envers sa malheureuse mère.

Le lendemain matin, elle et son oncle entamèrent leur voyage vers le village dans l’État de New York, où elle devait être placée à l’école. Il semblait que tout le soleil s’en était allé. Ma petite chambre était terriblement solitaire. Je fus reconnaissante lorsqu’un message arriva d’une dame, habituée à m’employer, me demandant de venir coudre dans sa famille pour plusieurs semaines. À mon retour, je trouvai une lettre de mon frère William. Il pensait ouvrir une salle de lecture anti-esclavagiste à Rochester, et y combiner la vente de quelques livres et articles de papeterie ; et il voulait que je me joigne à lui. Nous essayâmes, mais ce ne fut pas un succès. Nous trouvâmes là-bas des amis anti-esclavagistes chaleureux, mais le sentiment n’était pas assez général pour soutenir un tel établissement. Je passai près d’un an dans la famille d’Isaac et Amy Post, des croyants pratiques en la doctrine chrétienne de la fraternité humaine. Ils mesurent la valeur d’un homme par son caractère, pas par la couleur de sa peau. Le souvenir de ces amis aimés et honorés restera avec moi jusqu’à ma dernière heure.

XL. La loi sur les esclaves fugitifs.

Mon frère, étant déçu dans son projet, décida de partir pour la Californie ; et il fut convenu que Benjamin irait avec lui. Ellen aimait son école, et y était une grande favorite. Ils ne connaissaient pas son histoire, et elle ne la raconta pas, car elle n’avait aucun désir de tirer profit de leur sympathie. Mais lorsqu’il fut découvert accidentellement que sa mère était une esclave fugitive, chaque méthode fut utilisée pour augmenter ses avantages et diminuer ses dépenses.

J’étais seule à nouveau. Il était nécessaire pour moi de gagner de l’argent, et je préférais que ce fût parmi ceux qui me connaissaient. À mon retour de Rochester, je passai à la maison de M. Bruce, pour voir Mary, le chéri petit bébé qui avait dégelé mon cœur, alors qu’il se glaçait dans une méfiance morne envers tous mes semblables. Elle devenait une grande fille maintenant, mais je l’aimais toujours. M. Bruce s’était remarié, et il fut proposé que je devienne la nourrice d’un nouveau-né. Je n’eus qu’une hésitation, et c’était mon sentiment d’insécurité à New York, maintenant grandement accru par le passage de la loi sur les esclaves fugitifs. Cependant, je résolus de tenter l’expérience. Je fus à nouveau chanceuse dans mon employeur. La nouvelle Mme Bruce était une Américaine, élevée sous des influences aristocratiques, et vivant toujours au milieu d’elles ; mais si elle avait le moindre préjugé contre la couleur, je n’en fus jamais informée ; et quant au système de l’esclavage, elle en avait une détestation des plus sincères. Aucun sophisme des gens du Sud ne pouvait l’aveugler sur son énormité. Elle était une personne d’excellents principes et d’un cœur noble. Pour moi, de cette heure jusqu’à présent, elle a été une amie vraie et compatissante. Que des bénédictions soient sur elle et les siens !

À peu près à l’époque où je rentrai au service de la famille Bruce, un événement d’une portée désastreuse survint pour les gens de couleur. L’esclave Hamlin, le premier fugitif tombé sous le coup de la nouvelle loi, fut livré par les chiens de chasse du Nord aux chiens de chasse du Sud. Ce fut le début d’un règne de terreur pour la population noire. La grande ville poursuivait sa course dans son tourbillon d’agitation, ne prenant nullement garde aux « annales courtes et simples des pauvres ». Mais tandis que les gens à la mode écoutaient la voix vibrante de Jenny Lind au Metropolitan Hall, les voix vibrantes des pauvres gens de couleur traqués s’élevaient, dans une agonie de supplication, vers le Seigneur, depuis l’église de Sion. Beaucoup de familles, qui vivaient dans la ville depuis vingt ans, la fuirent désormais. Plus d’une pauvre blanchisseuse, qui, à force de travail, s’était constitué un foyer confortable, fut contrainte de sacrifier ses meubles, de faire des adieux précipités à ses amis et d’aller tenter sa chance parmi des étrangers au Canada. Plus d’une épouse découvrit un secret qu’elle n’avait jamais connu auparavant — que son mari était un fugitif, et qu’il devait la quitter pour assurer sa propre sécurité. Pire encore, beaucoup de maris découvrirent que leur femme avait fui l’esclavage des années auparavant, et comme « l’enfant suit la condition de sa mère », les enfants de son amour risquaient d’être saisis et emmenés en esclavage. Partout, dans ces humbles foyers, ce n’était que consternation et angoisse. Mais que se souciaient les législateurs de la « race dominante » du sang qu’ils broyaient dans des cœurs piétinés ?

Lorsque mon frère William passa sa dernière soirée avec moi, avant de partir pour la Californie, nous parlâmes presque tout le temps de la détresse causée à notre peuple opprimé par le vote de cette loi inique ; et jamais je ne l’avais vu manifester une telle amertume d’esprit, une telle hostilité farouche envers nos oppresseurs. Il était lui-même à l’abri de l’application de cette loi, car il ne s’était pas enfui d’un État esclavagiste, ayant été amené dans les États libres par son maître. Mais j’y étais soumise ; tout comme des centaines de personnes intelligentes et laborieuses tout autour de nous. Je m’aventurais rarement dans les rues ; et quand il était nécessaire de faire une course pour Mme Bruce, ou l’un des membres de la famille, j’empruntais autant que possible les ruelles et les chemins détournés. Quelle honte pour une ville se disant libre, que des habitants, innocents de toute faute et cherchant à accomplir leurs devoirs consciencieusement, soient condamnés à vivre dans une telle crainte incessante et n’aient nulle part où se tourner pour obtenir protection ! Cet état de choses donna, bien entendu, naissance à de nombreux comités de vigilance improvisés. Chaque personne de couleur, et chaque ami de leur race persécutée, gardait les yeux grands ouverts. Chaque soir, j’examinais les journaux attentivement, pour voir quels Sudistes s’étaient fait enregistrer dans les hôtels. Je faisais cela pour ma propre sauvegarde, pensant que ma jeune maîtresse et son mari pourraient figurer sur la liste ; je souhaitais aussi donner des informations à d’autres, si nécessaire ; car si beaucoup « couraient çà et là », je résolus que « la connaissance devait s’accroître ».

Ceci me rappelle l’un de mes souvenirs du Sud, que je vais brièvement relater ici. J’étais quelque peu liée avec un esclave nommé Luke, qui appartenait à un homme riche de notre voisinage. Son maître mourut, laissant un fils et une fille héritiers de sa grande fortune. Dans le partage des esclaves, Luke fut inclus dans la part du fils. Ce jeune homme devint la proie des vices découlant de « l’institution patriarcale », et lorsqu’il se rendit au Nord pour terminer son éducation, il emporta ses vices avec lui. Il fut ramené chez lui, privé de l’usage de ses membres par une dissipation excessive. Luke fut chargé de servir son maître alité, dont les habitudes despotiques furent grandement accrues par l’exaspération que lui causait sa propre impuissance. Il gardait un martinet à ses côtés et, pour la moindre chose, il ordonnait à son serviteur de mettre son dos à nu et de s’agenouiller près du lit, tandis qu’il le fouettait jusqu’à épuisement de ses forces. Certains jours, il n’était pas autorisé à porter autre chose que sa chemise, afin d’être prêt à être flagellé. Il se passait rarement une journée sans qu’il reçoive plus ou moins de coups. Si la moindre résistance était offerte, le constable de la ville était mandé pour exécuter la punition, et Luke apprit par expérience combien le bras vigoureux du constable était plus à redouter que celui, comparativement faible, de son maître. Le bras de son tyran devint plus faible et finit par être paralysé ; et alors les services du constable furent constamment requis. Le fait qu’il dépendît entièrement des soins de Luke et qu’il dût être soigné comme un nourrisson, au lieu d’inspirer la moindre gratitude ou compassion envers son pauvre esclave, ne semblait qu’accroître son irritabilité et sa cruauté. Alors qu’il gisait là sur son lit, simple épave dégradée de l’humanité, il se mit en tête les plus étranges caprices de despotisme ; et si Luke hésitait à se soumettre à ses ordres, le constable était immédiatement appelé. Certains de ces caprices étaient d’une nature trop répugnante pour être répétés. Quand je m’enfuis de la maison de servitude, je laissai le pauvre Luke toujours enchaîné au chevet de ce misérable cruel et écœurant.

Un jour, alors que l’on m’avait demandé de faire une course pour Mme Bruce, je me hâtais par les ruelles, comme d’habitude, lorsque je vis un jeune homme s’approcher, dont le visage m’était familier. À mesure qu’il se rapprochait, je reconnus Luke. J’éprouvais toujours de la joie à voir ou à entendre parler de quelqu’un qui s’était échappé du trou noir ; mais, me souvenant des extrêmes souffrances de ce pauvre garçon, j’étais particulièrement heureuse de le voir sur le sol du Nord, bien que je ne l’appelasse plus un sol libre. Je me rappelais fort bien quel sentiment désolé c’était d’être seule parmi des étrangers, et je m’approchai de lui et le saluai cordialement. Au début, il ne me reconnut pas ; mais quand je mentionnai mon nom, il se souvint de tout ce qui me concernait. Je lui parlai de la Loi sur les esclaves fugitifs et lui demandai s’il ne savait pas que New York était une ville de ravisseurs.

Il répondit : « Le risque n’est pas aussi mauvais pour moi que pour vous. Parce que j’ai filé loin du spéculateur, et vous, vous avez filé loin du massa. Ces spéculateurs ne dépenseront pas leur argent pour venir ici chercher un fugitif, s’ils ne sont pas absolument sûrs de pouvoir mettre la main dessus. Et je vous dis que j’ai pris mes précautions. J’ai eu une vie trop dure là-bas pour les laisser attraper ce nègre. »

Il me fit ensuite part des conseils qu’il avait reçus et des plans qu’il avait établis. Je lui demandai s’il avait assez d’argent pour se rendre au Canada. « Comptez là-dessus, j’en ai, répondit-il. J’ai pris mes précautions. J’ai travaillé toute ma vie pour ces maudits blancs, et je n’ai eu pour salaire que des coups de pied et des bourrades. Alors, j’ai pensé que ce nègre avait le droit d’avoir assez d’argent pour l’amener dans les États libres. Massa Henry a vécu jusqu’à ce que tout le monde souhaite sa mort ; et quand il est mort, j’ai su que le diable allait l’avoir, et qu’il ne voudrait pas qu’il apporte son argent avec lui. Alors j’ai pris quelques-uns de ses billets et je les ai mis dans la poche de son vieux pantalon. Et quand il a été enterré, ce nègre a demandé ce vieux pantalon, et ils me l’ont donné. » Avec un rire bas et gloussant, il ajouta : « Vous voyez, je ne l’ai pas volé ; ils me l’ont donné. Je vous le dis, j’ai eu un mal de chien à empêcher le spéculateur de le trouver ; mais il ne l’a pas eu. »

Voilà un juste exemple de la façon dont le sens moral est éduqué par l’esclavage. Quand un homme se fait voler son salaire, année après année, et que les lois sanctionnent et appliquent ce vol, comment peut-on attendre de lui qu’il ait plus de respect pour l’honnêteté que l’homme qui le dépouille ? Je suis devenue quelque peu éclairée, mais j’avoue que je suis d’accord avec le pauvre, ignorant et si maltraité Luke, pour penser qu’il avait un droit sur cet argent, en tant que partie de ses gages impayés. Il partit pour le Canada sur-le-champ, et je n’ai plus eu de ses nouvelles depuis.

Tout cet hiver, je vécus dans un état d’anxiété. Quand j’emmenais les enfants prendre l’air, j’observais étroitement les visages de tous ceux que je croisais. Je redoutais l’approche de l’été, quand les serpents et les esclavagistes font leur apparition. J’étais, en fait, une esclave à New York, aussi soumise aux lois sur les esclaves que je l’avais été dans un État esclavagiste. Étrange incongruité dans un État dit libre !

Le printemps revint, et je reçus un avertissement du Sud m’informant que le Dr Flint savait que j’étais revenue à mon ancienne place, et qu’il faisait des préparatifs pour me faire capturer. J’appris plus tard que ma mise, ainsi que celle des enfants de Mme Bruce, lui avaient été décrites par certains outils du Nord, que les esclavagistes emploient pour leurs vils desseins, pour ensuite ricaner de leur cupidité et de leur servilité mesquine.

J’informai immédiatement Mme Bruce du danger qui me menaçait, et elle prit des mesures rapides pour ma sécurité. Mon poste de nourrice ne pouvait être pourvu immédiatement, et cette dame généreuse et compatissante proposa que j’emmenasse son bébé. C’était un réconfort pour moi d’avoir l’enfant avec moi ; car le cœur répugne à être arraché à tout objet qu’il aime. Mais combien peu de mères auraient consenti à ce que l’un de leurs propres nourrissons devienne un fugitif, pour le bien d’une pauvre nourrice traquée sur laquelle les législateurs du pays avaient lâché les chiens de chasse ! Lorsque je parlai du sacrifice qu’elle faisait en se privant de son cher bébé, elle répondit : « Il vaut mieux que tu aies le bébé avec toi, Linda ; car s’ils se lancent sur ta piste, ils seront bien obligés de me ramener l’enfant ; et alors, s’il existe une possibilité de te sauver, tu seras sauvée. »

Cette dame avait un parent très fortuné, un homme bienveillant à bien des égards, mais aristocrate et pro-esclavagiste. Il lui reprocha d’héberger une esclave fugitive ; lui dit qu’elle violait les lois de son pays ; et lui demanda si elle était consciente de la peine encourue. Elle répondit : « J’en suis fort consciente. C’est l’emprisonnement et mille dollars d’amende. Honte à mon pays qu’il en soit ainsi ! Je suis prête à encourir la peine. J’irai à la prison d’État plutôt que de laisser une pauvre victime être arrachée de chez moi pour être ramenée en esclavage. »

Le cœur noble ! Le cœur courageux ! Les larmes me viennent aux yeux tandis que j’écris sur elle. Puisse le Dieu des sans-abri la récompenser pour sa sympathie envers mon peuple persécuté !

Je fus envoyée en Nouvelle-Angleterre, où je fus abritée par l’épouse d’un sénateur, que je garderai toujours dans un souvenir reconnaissant. Cet honorable gentleman n’aurait jamais voté pour la Loi sur les esclaves fugitifs, comme l’avait fait le sénateur dans « La Case de l’oncle Tom » ; au contraire, il y était fermement opposé ; mais il était suffisamment sous son influence pour craindre de me laisser rester dans sa maison pendant de nombreuses heures. Je fus donc envoyée à la campagne, où je restai un mois avec le bébé. Lorsqu’on pensa que les émissaires du Dr Flint avaient perdu ma trace et abandonné la poursuite pour le moment, je retournai à New York.

XLI. Enfin libre.

Mme Bruce, et chaque membre de sa famille, furent extrêmement aimables envers moi. J’étais reconnaissante pour les bénédictions de mon sort, pourtant je ne pouvais pas toujours arborer un visage joyeux. Je ne faisais de mal à personne ; au contraire, je faisais tout le bien que je pouvais à ma petite échelle ; pourtant, je ne pouvais jamais sortir pour respirer l’air libre de Dieu sans une certaine appréhension au cœur. Cela semblait dur ; et je ne pouvais penser que ce fût un état de choses juste dans aucun pays civilisé.

De temps à autre, je recevais des nouvelles de ma chère vieille grand-mère. Elle ne savait pas écrire ; mais elle employait d’autres personnes pour écrire pour elle. Voici un extrait de l’une de ses dernières lettres :

« Chère fille : Je ne peux espérer te revoir sur cette terre ; mais je prie Dieu de nous unir là-haut, où la douleur ne tourmentera plus ce corps fragile qui est le mien ; où le chagrin et la séparation d’avec mes enfants n’existeront plus. Dieu a promis ces choses si nous lui sommes fidèles jusqu’à la fin. Mon âge et ma santé fragile m’empêchent d’aller à l’église maintenant ; mais Dieu est avec moi ici à la maison. Remercie ton frère pour sa gentillesse. Donne-lui beaucoup d’amour, et dis-lui de se souvenir du Créateur aux jours de sa jeunesse, et de s’efforcer de me rejoindre dans le royaume du Père. Amour à Ellen et à Benjamin. Ne le néglige pas. Dis-lui de ma part d’être un bon garçon. Efforce-toi, mon enfant, de les élever pour qu’ils soient les enfants de Dieu. Puisse-t-il te protéger et pourvoir à tes besoins, telle est la prière de ta vieille mère qui t’aime. »

Ces lettres m’apportaient à la fois réconfort et tristesse. J’étais toujours heureuse d’avoir des nouvelles de la vieille amie aimante et fidèle de ma jeunesse malheureuse ; mais ses messages d’amour faisaient languir mon cœur de la voir avant qu’elle ne mourût, et je m’affligeais du fait que ce fût impossible. Quelques mois après mon retour de ma fuite en Nouvelle-Angleterre, je reçus une lettre d’elle, dans laquelle elle écrivait : « Le Dr Flint est mort. Il a laissé une famille en détresse. Pauvre vieil homme ! J’espère qu’il a fait la paix avec Dieu. »

Je me souvenais de la façon dont il avait escroqué ma grand-mère des gains durement acquis qu’elle lui avait prêtés ; comment il avait essayé de la dépouiller de la liberté que sa maîtresse lui avait promise, et comment il avait persécuté ses enfants ; et je me disais qu’elle était une meilleure chrétienne que moi, si elle parvenait à lui pardonner entièrement. Je ne peux pas dire, en vérité, que la nouvelle de la mort de mon ancien maître ait adouci mes sentiments à son égard. Il y a des torts que même la tombe n’ensevelit pas. Cet homme m’était odieux de son vivant, et sa mémoire m’est odieuse aujourd’hui.

Son départ de ce monde ne diminua pas mon danger. Il avait menacé ma grand-mère que ses héritiers me garderaient en esclavage après sa disparition ; que je ne serais jamais libre tant qu’un de ses enfants survivrait. Quant à Mme Flint, je l’avais vue dans des afflictions plus profondes que je ne supposais que ne l’aurait été la perte de son mari, car elle avait enterré plusieurs enfants ; pourtant, je n’avais jamais vu le moindre signe d’adoucissement dans son cœur. Le docteur était mort dans des circonstances embarrassées, et avait peu de choses à léguer à ses héritiers, si ce n’est les biens dont il n’avait pu s’emparer. J’étais parfaitement consciente de ce à quoi je pouvais m’attendre de la famille Flint ; et mes craintes furent confirmées par une lettre du Sud, m’avertissant d’être sur mes gardes, car Mme Flint déclarait ouvertement que sa fille ne pouvait se permettre de perdre une esclave aussi précieuse que moi.

Je surveillais de près les journaux pour les arrivées ; mais un samedi soir, étant très occupée, j’oubliai d’examiner l’Evening Express comme d’habitude. Je descendis au salon pour le chercher, tôt le matin, et trouvai le garçon qui s’apprêtait à allumer un feu avec. Je le lui pris et examinai la liste des arrivées. Lecteur, si vous n’avez jamais été esclave, vous ne pouvez imaginer l’aiguë sensation de souffrance dans mon cœur, quand je lus les noms de M. et Mme Dodge, dans un hôtel de Courtland Street. C’était un hôtel de troisième ordre, et cette circonstance me convainquit de la vérité de ce que j’avais entendu, qu’ils étaient à court de fonds et avaient besoin de ma valeur, telle qu’ils m’évaluaient ; et cela par dollars et par cents. Je me hâtai avec le journal vers Mme Bruce. Son cœur et sa main étaient toujours ouverts à tous ceux en détresse, et elle sympathisait toujours chaleureusement avec les miens. Il était impossible de dire à quelle distance se trouvait l’ennemi. Il aurait pu passer et repasser devant la maison pendant que nous dormions. Il aurait pu, à cet instant même, attendre de fondre sur moi si je m’aventurais dehors. Je n’avais jamais vu le mari de ma jeune maîtresse, et par conséquent je ne pouvais le distinguer d’aucun autre étranger. Une voiture fut hâtivement commandée ; et, étroitement voilée, je suivis Mme Bruce, emmenant de nouveau le bébé avec moi en exil. Après divers détours, croisements et retours, la voiture s’arrêta devant la maison d’une des amies de Mme Bruce, où je fus aimablement accueillie. Mme Bruce retourna immédiatement chez elle pour donner des instructions aux domestiques sur ce qu’ils devaient dire si quelqu’un venait s’enquérir de moi.

Il fut heureux pour moi que le journal du soir n’ait pas été brûlé avant que j’aie eu l’occasion d’examiner la liste des arrivées. Il ne se passa pas longtemps après le retour de Mme Bruce chez elle, avant que plusieurs personnes ne viennent prendre des renseignements à mon sujet. L’un s’enquit de moi, un autre demanda après ma fille Ellen, et un autre dit qu’il avait une lettre de ma grand-mère, qu’il était prié de remettre en main propre.

On leur répondit : « Elle a vécu ici, mais elle est partie. »

« Il y a combien de temps ? »

« Je ne sais pas, monsieur. »

« Savez-vous où elle est allée ? »

« Je ne sais pas, monsieur. » Et la porte fut close.

Ce M. Dodge, qui me réclamait comme sa propriété, était à l’origine un colporteur yankee dans le Sud ; puis il devint marchand, et enfin esclavagiste. Il parvint à se faire introduire dans ce qu’on appelait la première société, et épousa Mlle Emily Flint. Une querelle éclata entre lui et le frère de celle-ci, et le frère le fouetta à coups de martinet. Cela mena à une querelle de famille, et il projeta de déménager en Virginie. Le Dr Flint ne lui laissa aucun bien, et ses propres moyens étaient devenus limités, alors qu’une femme et des enfants dépendaient de lui pour leur subsistance. Dans ces circonstances, il était tout naturel qu’il fît un effort pour me mettre dans sa poche.

J’avais un ami de couleur, un homme originaire de mon lieu de naissance, en qui j’avais la plus entière confiance. Je le fis venir et lui dis que M. et Mme Dodge étaient arrivés à New York. Je lui proposai d’aller leur rendre visite pour prendre des nouvelles de ses amis du Sud, avec lesquels la famille du Dr Flint était très liée. Il pensa qu’il n’y avait aucune inconvenance à le faire, et il consentit. Il se rendit à l’hôtel et frappa à la porte de la chambre de M. Dodge, qui fut ouverte par le gentleman lui-même, lequel demanda brusquement : « Qu’est-ce qui vous amène ici ? Comment avez-vous su que j’étais en ville ? »

« Votre arrivée a été publiée dans les journaux du soir, monsieur ; et je suis venu demander à Mme Dodge des nouvelles de mes amis au pays. Je ne pensais pas que cela causerait une offense. »

« Où est cette fille nègre qui appartient à ma femme ? »

« Quelle fille, monsieur ? »

« Vous savez bien assez. Je veux dire Linda, qui s’est enfuie de la plantation du Dr Flint, il y a quelques années. Je parie que vous l’avez vue et que vous savez où elle est. »

« Oui, monsieur, je l’ai vue, et je sais où elle est. Elle est hors de votre portée, monsieur. »

« Dites-moi où elle est, ou amenez-la-moi, et je lui donnerai une chance d’acheter sa liberté. »

« Je ne pense pas que ce soit d’aucune utilité, monsieur. Je l’ai entendue dire qu’elle irait jusqu’au bout du monde plutôt que de payer un homme ou une femme pour sa liberté, parce qu’elle pense qu’elle y a droit. De plus, elle ne pourrait pas le faire, même si elle le voulait, car elle a dépensé ses gains pour éduquer ses enfants. »

Cela mit M. Dodge très en colère, et quelques mots aigres furent échangés entre eux. Mon ami eut peur de venir là où je me trouvais ; mais au cours de la journée, je reçus un mot de lui. Je supposais qu’ils n’étaient pas venus du Sud, en plein hiver, pour une partie de plaisir ; et maintenant la nature de leurs affaires était très claire.

Mme Bruce vint me trouver et me supplia de quitter la ville le lendemain matin. Elle dit que sa maison était surveillée, et qu’il était possible qu’on obtienne quelque indice sur moi. Je refusai de suivre ses conseils. Elle plaida avec une tendresse sincère qui aurait dû m’émouvoir ; mais j’étais dans une humeur amère et découragée. J’étais lasse de fuir d’un lieu à l’autre. J’avais été traquée durant la moitié de ma vie, et il semblait que cette chasse ne dût jamais finir. Je restais assise là, dans cette grande ville, innocente de tout crime, et pourtant n’osant adorer Dieu dans aucune église. J’entendais les cloches sonner pour le service de l’après-midi, et, avec un sarcasme méprisant, je disais : « Les prédicateurs prendront-ils pour texte : “Proclamez la liberté aux captifs, et l’ouverture des portes de la prison à ceux qui sont enchaînés” ? Ou prêcheront-ils sur le texte : “Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent” ? » Les Polonais et les Hongrois opprimés pouvaient trouver un refuge sûr dans cette ville ; John Mitchell était libre de proclamer à l’hôtel de ville son désir de voir « une plantation bien approvisionnée en esclaves » ; mais j’étais là, une Américaine opprimée, n’osant montrer mon visage. Que Dieu pardonne les pensées noires et amères auxquelles je m’abandonnai en ce jour de sabbat ! L’Écriture dit : « L’oppression rend fou même le sage » ; et je n’étais pas sage.

On m’avait dit que M. Dodge avait déclaré que sa femme n’avait jamais renoncé à ses droits sur mes enfants, et que s’il ne pouvait me récupérer, il s’emparerait d’eux. C’est cela, plus que toute autre chose, qui souleva une telle tempête dans mon âme. Benjamin était avec son oncle William en Californie, mais ma jeune et innocente fille était venue passer des vacances avec moi. Je pensais à ce que j’avais souffert en esclavage à son âge, et mon cœur était comme celui d’une tigresse lorsqu’un chasseur tente de s’emparer de ses petits.

Chère Mme Bruce ! Il me semble voir l’expression de son visage, alors qu’elle se détournait, découragée par mon obstination. Voyant que ses remontrances étaient vaines, elle envoya Ellen pour me supplier. Quand dix heures du soir arrivèrent et qu’Ellen n’était pas revenue, cette amie vigilante et infatigable s’inquiéta. Elle vint nous chercher en voiture, apportant une malle bien remplie pour mon voyage, espérant qu’à cette heure j’écouterais la raison. Je lui cédai, comme j’aurais dû le faire plus tôt.

Le lendemain, mon bébé et moi partîmes sous une lourde tempête de neige, en route pour la Nouvelle-Angleterre. Je reçus des lettres de la Cité de l’Iniquité, adressées sous un nom d’emprunt. Quelques jours plus tard, une lettre de Mme Bruce m’informa que mon nouveau maître était toujours à ma recherche, et qu’elle avait l’intention de mettre fin à cette persécution en achetant ma liberté. J’étais reconnaissante de la bonté qui avait dicté cette offre, mais l’idée ne m’était pas aussi agréable qu’on aurait pu le supposer. Plus mon esprit s’était éclairé, plus il m’était difficile de me considérer comme un article de propriété ; et payer de l’argent à ceux qui m’avaient si cruellement opprimée semblait dépouiller mes souffrances de la gloire du triomphe. J’écrivis à Mme Bruce pour la remercier, mais en disant qu’être vendue d’un propriétaire à un autre ressemblait trop à l’esclavage ; qu’une telle dette ne pouvait être facilement annulée ; et que je préférais rejoindre mon frère en Californie.

À mon insu, Mme Bruce employa un monsieur à New York pour entamer des négociations avec M. Dodge. Il proposa de payer trois cents dollars comptant si M. Dodge acceptait de me vendre et de s’engager à renoncer pour toujours à toute prétention sur moi ou mes enfants. Celui qui s’appelait mon maître dit qu’il dédaignait une offre si modeste pour une servante d’une telle valeur. Le monsieur répondit : « Vous pouvez faire comme vous l’entendez, monsieur. Si vous rejetez cette offre, vous n’obtiendrez jamais rien ; car cette femme a des amis qui la conduiront, elle et ses enfants, hors du pays. »

M. Dodge conclut qu’« un demi-pain vaut mieux que pas de pain du tout », et il accepta les termes proposés. Par le courrier suivant, je reçus cette brève lettre de Mme Bruce : « Je suis ravie de vous annoncer que l’argent pour votre liberté a été versé à M. Dodge. Rentrez demain. J’ai hâte de vous voir, vous et mon doux bébé. »

Mon cerveau vacilla en lisant ces lignes. Un monsieur près de moi dit : « C’est vrai ; j’ai vu l’acte de vente. » « L’acte de vente ! » Ces mots me frappèrent comme un coup. Ainsi, j’étais enfin vendue ! Un être humain vendu dans la libre cité de New York ! L’acte de vente est consigné, et les générations futures y apprendront que les femmes étaient des objets de trafic à New York, à la fin du dix-neuvième siècle de la religion chrétienne. Cela pourra s’avérer, par la suite, un document utile pour les antiquaires qui chercheront à mesurer les progrès de la civilisation aux États-Unis. Je connais bien la valeur de ce bout de papier ; mais, bien que j’aime la liberté, je n’aime pas le regarder. Je suis profondément reconnaissante à la généreuse amie qui l’a obtenu, mais je méprise le misérable qui a exigé un paiement pour ce qui n’avait jamais légitimement appartenu à lui ou aux siens.

J’avais été opposée à ce que l’on achetât ma liberté, pourtant je dois avouer qu’une fois que ce fut fait, je me sentis comme si un poids lourd avait été enlevé de mes épaules fatiguées. Lorsque je rentrai chez moi en voiture, je n’avais plus peur de découvrir mon visage et de regarder les gens qui passaient. J’aurais été heureuse de rencontrer Daniel Dodge lui-même ; qu’il me voie et me reconnaisse, afin qu’il puisse déplorer les circonstances fâcheuses qui l’avaient contraint à me vendre pour trois cents dollars.

Quand j’arrivai à la maison, les bras de ma bienfaitrice se refermèrent sur moi, et nos larmes se mêlèrent. Dès qu’elle put parler, elle dit : « Ô Linda, je suis si heureuse que tout cela soit fini ! Tu m’as écrit comme si tu pensais que tu allais être transférée d’un propriétaire à un autre. Mais je ne t’ai pas achetée pour tes services. J’aurais fait exactement la même chose si tu avais dû embarquer pour la Californie demain. J’aurais, au moins, la satisfaction de savoir que tu m’as quittée en femme libre. »

Mon cœur était extrêmement rempli. Je me rappelai comment mon pauvre père avait essayé de m’acheter, quand j’étais une petite enfant, et combien il avait été déçu. J’espérais que son esprit se réjouissait pour moi, à présent. Je me rappelai comment ma bonne vieille grand-mère avait mis de côté ses gains pour m’acheter plus tard, et combien ses plans avaient souvent été contrecarrés. Comme ce cœur fidèle et aimant bondirait de joie s’il pouvait me voir, moi et mes enfants, maintenant que nous étions libres ! Mes proches avaient vu tous leurs efforts déjoués, mais Dieu m’avait suscité une amie parmi des étrangers, qui m’avait accordé le don précieux et tant désiré. Amie ! C’est un mot courant, souvent utilisé à la légère. Comme d’autres choses belles et bonnes, il peut être terni par un usage négligent ; mais quand je parle de Mme Bruce comme de mon amie, le mot est sacré.

Ma grand-mère vécut assez longtemps pour se réjouir de ma liberté ; mais peu après, une lettre arriva avec un sceau noir. Elle était partie « là où les méchants cessent de tourmenter et où les fatigués se reposent ».

Le temps passa, et je reçus un journal du Sud, contenant une notice nécrologique de mon oncle Phillip. C’était le seul cas dont j’eusse connaissance où un tel honneur était conféré à une personne de couleur. Elle était écrite par l’un de ses amis, et contenait ces mots : « Maintenant que la mort l’a terrassé, ils l’appellent un homme bon et un citoyen utile ; mais que sont les éloges pour l’homme noir, quand le monde s’est effacé de sa vision ? Il ne nécessite pas les louanges des hommes pour obtenir le repos dans le royaume de Dieu. » Ainsi, ils appelaient un homme de couleur un citoyen ! Étranges mots à prononcer dans cette région !

Lecteur, mon histoire se termine avec la liberté ; pas de la manière habituelle, par le mariage. Mes enfants et moi sommes maintenant libres ! Nous sommes aussi libres du pouvoir des esclavagistes que les Blancs du Nord ; et bien que, selon mes idées, ce ne soit pas dire grand-chose, c’est une vaste amélioration de ma condition. Le rêve de ma vie n’est pas encore réalisé. Je ne suis pas assise avec mes enfants dans un foyer qui soit le mien. J’aspire toujours à avoir mon propre âtre, si humble soit-il. Je le souhaite pour le bien de mes enfants bien plus que pour le mien. Mais Dieu ordonne les circonstances de telle sorte qu’il me garde auprès de mon amie Mme Bruce. L’amour, le devoir, la gratitude me lient également à ses côtés. C’est un privilège de servir celle qui a pitié de mon peuple opprimé, et qui a accordé le don inestimable de la liberté à moi et à mes enfants.

Il a été pénible pour moi, à bien des égards, de me remémorer les années sombres que j’ai passées en captivité. Je les oublierais volontiers si je le pouvais. Pourtant, cette rétrospection n’est pas tout à fait sans consolation ; car avec ces souvenirs lugubres viennent de tendres pensées de ma bonne vieille grand-mère, comme des nuages légers et cotonneux flottant au-dessus d’une mer sombre et agitée.

ANNEXE.

La déclaration suivante est d’Amy Post, membre de la Société des Amis dans l’État de New York, bien connue et hautement respectée par les amis des pauvres et des opprimés. Comme cela a déjà été mentionné dans les pages précédentes, l’auteure de ce volume passa quelque temps sous son toit hospitalier.

L.M.C.

« L’auteure de ce livre est ma très chère amie. Si ses lecteurs la connaissaient comme je la connais, ils ne pourraient manquer d’être profondément intéressés par son histoire. Elle fut une pensionnaire bien-aimée de notre famille pendant près de toute l’année 1849. Elle nous fut présentée par son frère, affectueux et consciencieux, qui nous avait auparavant relaté certains des événements presque incroyables de la vie de sa sœur. Je fus immédiatement très intéressée par Linda ; car son apparence était engageante, et son comportement témoignait d’une délicatesse de sentiment et d’une pureté de pensée remarquables.

« À mesure que nous fîmes connaissance, elle me raconta, de temps à autre, certains des incidents de ses amères expériences en tant que femme esclave. Bien que poussée par un besoin naturel de sympathie humaine, elle passa par un baptême de souffrance, même en me relatant ses épreuves, lors de conversations privées et confidentielles. Le poids de ces souvenirs pesait lourdement sur son esprit — naturellement vertueux et raffiné. Je l’ai exhortée à plusieurs reprises à consentir à la publication de son récit ; car je sentais que cela inciterait les gens à une œuvre plus fervente pour l’affranchissement des millions de personnes restant encore dans cette condition écrasante pour l’âme, qui lui était si insupportable. Mais son esprit sensible reculait devant la publicité. Elle disait : “Vous savez qu’une femme peut chuchoter ses cruelles injustices à l’oreille d’une amie chère bien plus facilement qu’elle ne peut les consigner pour que le monde les lise.” Même en parlant avec moi, elle pleurait tant, et semblait souffrir une telle agonie mentale, que je sentais que son histoire était trop sacrée pour être arrachée par des questions indiscrètes, et je la laissai libre de dire autant, ou aussi peu, qu’elle le souhaitait. Pourtant, je lui ai rappelé le devoir de publier son expérience, pour le bien que cela pourrait faire ; et, à la fin, elle a entrepris la tâche.

« Ayant été esclave une si grande partie de sa vie, elle est peu instruite ; elle est obligée de gagner sa vie par son propre travail, et elle a travaillé inlassablement pour procurer une éducation à ses enfants ; à plusieurs reprises, elle a été contrainte de quitter ses emplois pour fuir les chasseurs d’hommes et de femmes de notre pays ; mais elle a surmonté tous ces obstacles. Après les travaux de la journée, elle traçait secrètement et péniblement, à la lumière de la lampe de minuit, le récit véridique de sa vie mouvementée.

« Cet État-Empire est un bien pauvre refuge pour les opprimés ; mais ici, à travers l’anxiété, le tumulte et le désespoir, la liberté de Linda et de ses enfants fut finalement assurée par les efforts d’une amie généreuse. Elle était reconnaissante pour ce bienfait ; mais l’idée d’avoir été achetée était toujours humiliante pour un esprit qui ne pourrait jamais se reconnaître comme un bien meuble. Elle nous a écrit ceci, peu après l’événement : “Je vous remercie pour vos aimables paroles concernant ma liberté ; mais la liberté que j’avais avant que l’argent ne soit versé m’était plus chère. Dieu m’a donné cette liberté ; mais l’homme a mis l’image de Dieu dans la balance avec la somme dérisoire de trois cents dollars. J’ai servi pour ma liberté aussi fidèlement que Jacob a servi pour Rachel. À la fin, il a eu de grandes possessions ; mais j’ai été volée de ma victoire ; j’ai été obligée de renoncer à ma couronne pour me débarrasser d’un tyran.”

« Son histoire, telle qu’elle l’a écrite elle-même, ne manquera pas d’intéresser le lecteur. C’est une triste illustration de la condition de ce pays, qui se vante de sa civilisation tout en cautionnant des lois et des coutumes qui rendent les expériences du présent plus étranges que toutes les fictions du passé. »

Amy Post. « Rochester, N.Y., 30 octobre 1859. »

Le témoignage suivant est d’un homme qui est aujourd’hui un citoyen de couleur très respectable de Boston.

L.M.C.

« Ce récit contient certains incidents si extraordinaires que, sans doute, de nombreuses personnes sous les yeux desquelles il pourrait tomber seront prêtes à croire qu’il est fortement coloré pour servir un dessein particulier. Mais, quelle que soit la manière dont il puisse être perçu par les incrédules, je sais qu’il est plein de vérités vécues. J’ai bien connu l’auteure depuis mon enfance. Les circonstances relatées dans son histoire me sont parfaitement familières. J’ai eu connaissance du traitement qu’elle a subi de la part de son maître ; de l’emprisonnement de ses enfants ; de leur vente et de leur rachat ; de ses sept années de cache ; et de sa fuite ultérieure vers le Nord. Je suis maintenant résident de Boston, et je suis un témoin vivant de la véracité de ce récit intéressant. »

George W. Lowther.

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