LE SECRET DE LADY AUDLEY
Par Mary Elizabeth Braddon
CHAPITRE I.
LUCY.
Il était situé au creux d’une vallée, riche en beaux arbres centenaires et en gras pâturages ; on y accédait par une avenue de tilleuls, bordée de chaque côté par des prairies dont les hautes haies permettaient au bétail de vous observer d’un air inquisiteur au passage, se demandant peut-être ce que vous veniez chercher ; car il n’y avait pas de chemin de passage, et, à moins de se rendre au manoir, on n’avait rien à faire en ces lieux.
Au bout de cette avenue se trouvaient une vieille arche et une tour d’horloge, dotée d’une horloge stupide et déroutante qui n’avait qu’une aiguille — et qui sautait directement d’une heure à l’autre — se trouvant ainsi toujours dans l’excès. En franchissant cette arche, vous accédiez directement aux jardins d’Audley Court.
Une pelouse unie s’étendait devant vous, parsemée de groupes de rhododendrons qui atteignaient ici une perfection inégalée dans tout le comté. Sur la droite se trouvaient le potager, le vivier et un verger bordé par des douves sèches et par les ruines d’un mur, plus épais par endroits qu’il n’était haut, et partout envahi par le lierre grimpant, l’orpin jaune et une sombre mousse. Sur la gauche s’étendait une large allée gravillonnée, où, il y a des années, lorsque le domaine était un couvent, les paisibles religieuses marchaient main dans la main ; un mur bordé d’espaliers, ombragé d’un côté par de beaux chênes, fermait l’horizon plat et entourait la demeure et les jardins d’un abri aux teintes assombries.
La maison faisait face à l’arche et occupait trois côtés d’un quadrilatère. Elle était très ancienne, très irrégulière et tortueuse. Les fenêtres étaient disparates ; certaines petites, d’autres grandes, quelques-unes dotées de lourds meneaux en pierre et de riches vitraux ; d’autres munies de fragiles treillis qui cliquetaient à la moindre brise ; d’autres si modernes qu’on aurait pu les ajouter la veille. De grands amas de cheminées s’élevaient ici et là derrière les pignons pointus, semblant si délabrés par l’âge et le long service qu’ils se seraient effondrés sans le lierre fol qui, rampant le long des murs et traînant jusque sur le toit, s’enroulait autour d’eux pour les soutenir. La porte principale était coincée dans un angle de tourelle, à l’un des coins du bâtiment, comme si elle se cachait de visiteurs dangereux et souhaitait garder son secret — une noble porte, malgré tout — faite de vieux chêne, cloutée de gros clous de fer à tête carrée, et si épaisse que le heurtoir de fer tranchant frappait avec un son étouffé, obligeant le visiteur à tirer une cloche retentissante qui pendait dans un coin, parmi le lierre, de peur que le bruit du heurt ne parvint jamais à pénétrer cette forteresse.
Un glorieux vieux domaine. Un lieu qui mettait les visiteurs en ravissement ; ils éprouvaient le désir ardent de finir leur vie là-bas, pour toujours, à contempler les viviers frais et à compter les bulles que faisaient les gardons et les carpes en remontant à la surface de l’eau. Un endroit où la paix semblait avoir élu domicile, posant sa main apaisante sur chaque arbre et chaque fleur, sur les étangs immobiles et les allées silencieuses, les recoins sombres des chambres au goût d’autrefois, les profonds sièges de fenêtre derrière les vitres peintes, les basses prairies et les majestueuses avenues — oui, jusque sur le puits stagnant, qui, aussi frais et abrité que tout le reste dans ce vieux lieu, se cachait dans un bosquet derrière les jardins, avec une manivelle oisive qui ne tournait jamais et une corde paresseuse si pourrie que le seau s’en était détaché pour tomber dans l’eau.
Un noble endroit ; à l’intérieur comme à l’extérieur, un noble endroit — une demeure dans laquelle vous vous perdiez inévitablement si vous aviez l’imprudence d’en vouloir percer les mystères seul ; une maison où nulle pièce n’avait d’affinité avec une autre, chaque chambre s’échappant par une tangente vers une pièce intérieure, et, par celle-ci, descendant un escalier étroit menant à une porte qui, à son tour, vous ramenait dans la partie même de la maison dont vous pensiez être le plus éloigné ; une maison qui n’aurait pu être conçue par aucun architecte mortel, mais qui devait être l’œuvre de ce bon vieux constructeur, le Temps, qui, ajoutant une pièce une année, en démolissant une autre l’année suivante, renversant une cheminée contemporaine des Plantagenêt pour en ériger une dans le style des Tudor ; ébranlant un pan de mur saxon, laissant subsister une arche normande ici ; ajoutant une rangée de hautes fenêtres étroites sous le règne de la reine Anne, et rattachant une salle à manger à la mode du George Ier de Hanovre à un réfectoire debout depuis la Conquête, avait réussi, en quelque onze siècles, à bâtir une telle demeure qu’on n’en trouvait nulle part ailleurs dans tout le comté d’Essex. Bien sûr, dans une telle maison, il y avait des chambres secrètes ; la petite fille de l’actuel propriétaire, Sir Michael Audley, était tombée par hasard sur la découverte de l’une d’elles. Une planche avait grincé sous ses pieds dans la grande nursery où elle jouait, et, lorsqu’on y prêta attention, on la trouva mobile ; une fois retirée, elle révéla une échelle menant à une cachette située entre le plancher de la nursery et le plafond de la pièce inférieure — une cachette si étroite que celui qui s’y serait dissimulé aurait dû se tenir à quatre pattes ou s’allonger de tout son long, et pourtant assez vaste pour contenir un vieux coffre en chêne sculpté, à moitié rempli d’ornements sacerdotaux, qui avaient sans aucun doute été dissimulés en ces jours cruels où la vie d’un homme était en danger s’il était découvert abritant un prêtre catholique ou faisant célébrer la messe chez lui.
Les larges douves extérieures étaient sèches et couvertes d’herbe, et les arbres chargés du verger s’y penchaient avec leurs branches noueuses et éparses qui dessinaient des ombres fantastiques sur le talus verdoyant. À l’intérieur de ces douves se trouvait, comme je l’ai dit, le vivier — une nappe d’eau qui s’étendait sur toute la longueur du jardin et le long de laquelle se trouvait une allée appelée l’allée des tilleuls ; une avenue si ombragée du soleil et du ciel, si protégée des regards par l’épais abri des arbres en voûte, qu’elle semblait un lieu choisi pour des rencontres secrètes ou des entretiens dérobés ; un endroit où une conspiration aurait pu être tramée ou le vœu d’un amant enregistré avec une égale sécurité ; et pourtant, elle n’était qu’à vingt pas de la maison.
Au bout de cette sombre arcade se trouvait le bosquet, où, à moitié enterrée parmi les branches enchevêtrées et les mauvaises herbes négligées, se dressait la roue rouillée de ce vieux puits dont j’ai parlé. Il avait fait bon service en son temps, sans nul doute ; et des religieuses affairées y avaient peut-être puisé l’eau fraîche de leurs propres mains délicates ; mais il était tombé en désuétude à présent, et personne à Audley Court ne savait si la source était tarie ou non. Mais, malgré la solitude abritée de cette allée des tilleuls, je doute fort qu’elle ait jamais été utilisée à des fins romantiques. Souvent, à la fraîcheur du soir, Sir Michael Audley se promenait de long en large, fumant son cigare, ses chiens sur les talons, et sa jolie jeune femme flânant à ses côtés ; mais au bout de dix minutes, le baronnet et sa compagne se lassaient des tilleuls bruissants et de l’eau immobile, cachée sous les feuilles déployées des nénuphars, et de la longue perspective verte avec le puits brisé au bout, pour retourner au salon, où ma dame jouait de rêveuses mélodies de Beethoven et de Mendelssohn jusqu’à ce que son mari s’endorme dans son fauteuil.
Sir Michael Audley avait cinquante-six ans, et il avait épousé une seconde femme trois mois après son cinquante-cinquième anniversaire. C’était un homme imposant, grand et robuste, doté d’une voix profonde et sonore, de beaux yeux noirs et d’une barbe blanche — une barbe blanche qui lui donnait un air vénérable malgré lui, car il était aussi actif qu’un jeune homme, et l’un des cavaliers les plus hardis du comté. Depuis dix-sept ans, il était veuf, avec une enfant unique, une fille, Alicia Audley, âgée maintenant de dix-huit ans, et nullement enchantée de voir une belle-mère introduite au manoir ; car Mlle Alicia régnait en maître dans la maison de son père depuis sa plus tendre enfance, portant les clés, les faisant tinter dans les poches de ses tabliers de soie, les perdant dans le bosquet, les faisant tomber dans l’étang, et causant toutes sortes d’ennuis à leur sujet depuis l’heure où elle était entrée dans l’adolescence, et elle s’était, pour cette raison, bercée de la sincère conviction que, durant toute cette période, c’était elle qui avait tenu la maison.
Mais le temps de Mlle Alicia était révolu ; et désormais, lorsqu’elle demandait quelque chose à la gouvernante, celle-ci lui répondait qu’elle en parlerait à ma dame, ou qu’elle consulterait ma dame, et que si ma dame le souhaitait, ce serait fait. Ainsi, la fille du baronnet, excellente cavalière et artiste très douée, passait le plus clair de son temps au dehors, à monter à cheval dans les chemins verdoyants et à dessiner les enfants des chaumières, les valets de ferme, le bétail et toutes sortes d’animaux qui se trouvaient sur son chemin. Elle affichait une détermination boudeuse contre toute intimité entre elle et la jeune épouse du baronnet ; et, aussi aimable que fût cette dame, elle trouvait tout à fait impossible de vaincre les préjugés et l’antipathie de Mlle Alicia, ou de convaincre la jeune fille gâtée qu’elle ne lui avait pas fait un tort cruel en épousant Sir Michael Audley. La vérité était que Lady Audley, en devenant l’épouse de Sir Michael, avait fait l’un de ces mariages apparemment avantageux qui sont portés à attirer sur une femme l’envie et la haine de son sexe. Elle était arrivée dans le voisinage en tant que gouvernante dans la famille d’un chirurgien du village proche d’Audley Court. Personne ne savait rien d’elle, sinon qu’elle était venue en réponse à une petite annonce que M. Dawson, le chirurgien, avait insérée dans le Times. Elle venait de Londres ; et la seule référence qu’elle avait donnée était celle d’une dame dirigeant une école à Brompton, où elle avait autrefois été institutrice. Mais cette référence était si satisfaisante qu’aucune autre ne fut nécessaire, et Mlle Lucy Graham fut accueillie par le chirurgien en qualité d’instructrice de ses filles. Ses talents étaient si brillants et si nombreux qu’il semblait étrange qu’elle eût répondu à une annonce offrant des conditions de rémunération aussi modiques que celles mentionnées par M. Dawson ; mais Mlle Graham semblait parfaitement satisfaite de sa situation, et elle enseignait aux filles à jouer des sonates de Beethoven, à peindre d’après nature à la manière de Creswick, et traversait un village terne et retiré pour se rendre à la modeste petite église, trois fois chaque dimanche, avec autant de contentement que si elle n’avait eu d’autre aspiration au monde que de le faire pour le restant de ses jours.
Les gens qui observaient cela l’expliquaient en disant que c’était là une partie de sa nature aimable et douce que d’être toujours joyeuse, heureuse et contentée en toutes circonstances.
Partout où elle allait, elle semblait apporter joie et lumière. Dans les chaumières des pauvres, son visage clair rayonnait comme un rayon de soleil. Elle s’asseyait pendant un quart d’heure pour parler à quelque vieille femme, et semblait aussi ravie de l’admiration d’une édentée que si elle avait écouté les compliments d’un marquis ; et lorsqu’elle s’en allait d’un pas léger, ne laissant rien derrière elle (car son maigre salaire ne permettait aucune largesse), la vieille femme s’emportait en ravissements séniles sur sa grâce, sa beauté et sa bonté, tels qu’elle n’en avait jamais accordés à la femme du vicaire, qui la nourrissait et l’habillait à moitié. Car voyez-vous, Mlle Lucy Graham était dotée de ce pouvoir magique de fascination, par lequel une femme peut charmer d’un mot ou enivrer d’un sourire. Tout le monde l’aimait, l’admirait et la louait. Le garçon qui ouvrait la barrière à cinq traverses qui se trouvait sur son passage courait chez sa mère pour lui raconter sa jolie mine et la douce voix avec laquelle elle le remerciait pour ce petit service. Le bedeau de l’église, qui l’introduisait dans le banc du chirurgien ; le vicaire, qui voyait les doux yeux bleus levés vers son visage alors qu’il prêchait son simple sermon ; le porteur de la gare, qui lui apportait parfois une lettre ou un colis, et qui n’attendait jamais de récompense de sa part ; son employeur ; ses visiteurs ; ses élèves ; les domestiques ; tout le monde, haut et bas, s’accordait à déclarer que Lucy Graham était la plus douce jeune fille qui eût jamais vécu.
C’était peut-être la rumeur de cela qui avait pénétré dans la chambre silencieuse d’Audley Court ; ou peut-être était-ce la vue de son joli visage, regardant par-dessus le banc élevé du chirurgien chaque dimanche matin ; quoi qu’il en soit, il était certain que Sir Michael Audley éprouva soudain un vif désir de mieux connaître la gouvernante de M. Dawson.
Il n’eut qu’à laisser entendre son souhait au digne médecin pour qu’une petite réception fût organisée, à laquelle le vicaire et sa femme, ainsi que le baronnet et sa fille, furent conviés.
Cette unique soirée calme scella le destin de Sir Michael. Il ne put résister à la tendre fascination de ces doux yeux bleus et fondants ; à la beauté gracieuse de ce cou svelte et de cette tête penchée, avec sa profusion de boucles blondes en cascade ; à la musique basse de cette voix douce ; à l’harmonie parfaite qui imprégnait chaque charme, et rendait tout doublement charmant chez cette femme ; pas plus qu’il ne pouvait résister à son destin ! Destin ! Pourquoi, elle était son destin ! Il n’avait jamais aimé auparavant. Qu’avait été son mariage avec la mère d’Alicia sinon un terne marché sans éclat, conclu pour conserver dans la famille quelque domaine qui s’en serait tout aussi bien passé ? Qu’avait été son amour pour sa première femme sinon une pauvre étincelle pitoyable et couvée, trop terne pour être éteinte, trop faible pour brûler ? Mais ceci était l’amour — cette fièvre, ce désir, cette hésitation inquiète, incertaine, misérable ; ces craintes cruelles que son âge ne fût un obstacle insurmontable à son bonheur ; cette haine maladive de sa barbe blanche ; ce souhait frénétique d’être jeune à nouveau, avec des cheveux de jais luisants et une taille fine, telle qu’il l’avait vingt ans auparavant ; ces nuits d’insomnie et ces jours mélancoliques, si glorieusement illuminés s’il lui arrivait d’apercevoir son doux visage derrière les rideaux de la fenêtre, alors qu’il passait devant la maison du chirurgien ; tous ces signes témoignaient de la vérité, et disaient trop clairement qu’à l’âge sobre de cinquante-cinq ans, Sir Michael Audley était tombé malade de cette terrible fièvre appelée amour.
Je ne crois pas que, durant toute sa cour, le baronnet ait une seule fois compté sur sa richesse ou sa position comme raisons de son succès. S’il se souvenait de ces choses, il rejetait la pensée avec un frisson. Il lui était trop pénible de croire un seul instant qu’une personne si charmante et innocente pût s’évaluer elle-même au prix d’une magnifique demeure ou d’un bon vieux titre. Non ; son espoir était que, comme sa vie avait probablement été faite de labeur et de dépendance, et comme elle était très jeune — personne ne connaissait exactement son âge, mais elle paraissait avoir à peine plus de vingt ans —, elle n’avait pu former aucun attachement, et que lui, étant le premier à la courtiser, pourrait, par des attentions tendres, par une vigilance généreuse, par un amour qui lui rappellerait le père qu’elle avait perdu, et par un soin protecteur qui le rendrait nécessaire à ses yeux, gagner son jeune cœur et obtenir d’elle, en un premier amour frais et précoce, la promesse de sa main. C’était une rêverie bien romantique, sans aucun doute ; mais, malgré tout, elle semblait en très bonne voie de se réaliser. Lucy Graham ne semblait nullement déplaire aux attentions du baronnet. Il n’y avait absolument rien dans sa manière qui trahît les artifices superficiels employés par une femme désirant captiver un homme riche. Elle était si accoutumée à l’admiration de tous, haut et bas, que la conduite de Sir Michael ne faisait que fort peu d’impression sur elle. De plus, il était veuf depuis tant d’années que les gens avaient abandonné l’idée qu’il se remariât jamais. Finalement, cependant, Mme Dawson parla à la gouvernante du sujet. La femme du chirurgien était assise dans la salle d’école, affairée à ses travaux, tandis que Lucy apportait les dernières retouches à quelques croquis à l’aquarelle réalisés par ses élèves.
« Savez-vous, ma chère Mlle Graham, dit Mme Dawson, je pense que vous devriez vous considérer comme une jeune fille remarquablement chanceuse. »
La gouvernante leva la tête de sa posture penchée, et regarda avec étonnement son employeuse, secouant une cascade de boucles. C’étaient les boucles les plus merveilleuses du monde — douces et légères, flottant toujours loin de son visage, et formant une pâle auréole autour de sa tête lorsque la lumière du soleil les traversait.
« Que voulez-vous dire, ma chère Mme Dawson ? » demanda-t-elle, trempant son pinceau en poils de martre dans l’aigue-marine humide sur la palette, et l’équilibrant soigneusement avant d’y ajouter la délicate traînée de pourpre qui devait illuminer l’horizon dans le croquis de son élève.
« Eh bien, je veux dire, ma chère, qu’il ne tient qu’à vous de devenir Lady Audley, et la maîtresse d’Audley Court. »
Lucy Graham laissa tomber son pinceau sur le tableau, et rougit jusqu’à la racine de ses cheveux clairs ; puis elle redevint pâle, bien plus pâle que Mme Dawson ne l’avait jamais vue auparavant.
« Ma chère, ne vous agitez pas, dit la femme du chirurgien, d’un ton apaisant ; vous savez que personne ne vous demande d’épouser Sir Michael si vous ne le souhaitez pas. Bien sûr, ce serait un mariage magnifique ; il a un revenu splendide et est l’un des hommes les plus généreux qui soient. Votre position serait très élevée, et vous seriez en mesure de faire beaucoup de bien ; mais, comme je l’ai dit plus tôt, vous devez être entièrement guidée par vos propres sentiments. Une seule chose, cependant, je dois dire, c’est que si les attentions de Sir Michael ne vous sont pas agréables, il est vraiment guère honorable de l’encourager. »
« Ses attentions — l’encourager ! » murmura Lucy, comme si les mots la déconcertaient. « Je vous en prie, je vous en prie, ne me parlez pas de cela, Mme Dawson. Je n’en avais aucune idée. C’est la dernière chose qui me serait venue à l’esprit. » Elle appuya ses coudes sur la planche à dessin devant elle et, joignant ses mains sur son visage, elle sembla pendant quelques minutes plongée dans une profonde réflexion. Elle portait un étroit ruban noir autour du cou, auquel était attaché un médaillon, ou une croix, ou peut-être une miniature ; mais quel que fût le bijou, elle le gardait toujours caché sous sa robe. Une ou deux fois, tandis qu’elle restait assise en silence, elle retira l’une de ses mains de devant son visage et s’agita nerveusement avec le ruban, le saisissant d’un geste à moitié colérique, et le tordant dans un sens puis dans l’autre entre ses doigts.
« Je pense que certaines personnes naissent pour être malheureuses, Mme Dawson, dit-elle, après un moment ; ce serait beaucoup trop de bonheur pour moi que de devenir Lady Audley. »
Elle dit cela avec tant d’amertume dans le ton que la femme du chirurgien la regarda avec surprise.
« Vous, malheureuse, ma chère ! s’exclama-t-elle. Je pense que vous êtes la dernière personne qui devrait parler ainsi — vous, une créature si rayonnante et heureuse, qu’il fait du bien à tout le monde de vous voir. Je suis certaine que je ne sais pas ce que nous ferons si Sir Michael nous vous ravit. »
Après cette conversation, elles parlèrent souvent du sujet, et Lucy ne montra plus jamais la moindre émotion lorsque l’admiration du baronnet pour elle était débattue. Il était tacitement entendu dans la famille du chirurgien que, dès que Sir Michael ferait sa demande, la gouvernante l’accepterait tranquillement ; et, en vérité, les simples Dawson auraient trouvé plus que de la folie chez une jeune fille sans le sou que de refuser une telle offre.
Ainsi, par une brumeuse soirée d'août, Sir Michael, assis en face de Lucy Graham, à une fenêtre du petit salon du chirurgien, saisit l'occasion, alors que par quelque hasard la famille se trouvait absente de la pièce, de parler du sujet qui lui tenait le plus à cœur. En quelques mots solennels, il fit à la gouvernante une demande en mariage. Il y avait quelque chose de presque touchant dans la manière et le ton dont il s'adressa à elle — à demi en guise d'excuse, sachant qu'il pouvait difficilement espérer être le choix d'une belle jeune fille, et priant plutôt qu'elle le rejetât, même s'il devait en avoir le cœur brisé, plutôt qu'elle n'acceptât son offre si elle ne l'aimait pas.
« Je ne crois guère qu'il existe de péché plus grand, Lucy, dit-il solennellement, que celui d'une femme qui épouse un homme qu'elle n'aime pas. Vous m'êtes si précieuse, ma bien-aimée, que, malgré tout l'attachement de mon cœur à ce projet et l'amertume que me cause la seule idée d'une déception, je ne voudrais pas que vous commettiez un tel péché pour mon bonheur. Si mon bonheur pouvait être atteint par un tel acte, ce qui n'est pas le cas — ce qui ne le sera jamais, répéta-t-il avec ferveur — rien ne peut résulter d'un mariage dicté par tout autre motif que la vérité et l'amour, sinon la misère. »
Lucy Graham ne regardait pas Sir Michael, mais fixait droit devant elle le crépuscule brumeux et le morne paysage qui s'étendait bien au-delà du petit jardin. Le baronnet tenta de voir son visage, mais elle lui tournait le profil et il ne put découvrir l'expression de ses yeux. S'il l'avait pu, il y aurait vu un regard avide qui semblait vouloir percer la lointaine obscurité et contempler, par-delà, un autre monde.
« Lucy, vous m'avez entendu ? »
« Oui », dit-elle gravement ; non pas froidement, ni d'une manière qui suggérât qu'elle fût offensée par ses paroles.
« Et votre réponse ? »
Elle ne détourna pas son regard de la campagne qui s'assombrissait, mais demeura tout à fait silencieuse pendant quelques instants ; puis, se tournant vers lui avec une soudaine passion dans sa manière, qui illumina son visage d'une beauté nouvelle et merveilleuse que le baronnet perçut malgré le crépuscule grandissant, elle tomba à genoux à ses pieds.
« Non, Lucy ; non, non ! » s'écria-t-il avec véhémence, « pas ici, pas ici ! »
« Si, ici, ici », dit-elle, l'étrange passion qui l'agitait rendant sa voix aiguë et perçante — non pas forte, mais surnaturellement distincte ; « ici et nulle part ailleurs. Comme vous êtes bon, comme vous êtes noble et généreux ! Vous aimer ! Pourquoi, il y a des femmes cent fois supérieures à moi en beauté et en bonté qui pourraient vous aimer tendrement ; mais vous m'en demandez trop ! Rappelez-vous ce qu'a été ma vie ; rappelez-vous seulement cela ! Depuis ma plus tendre enfance, je n'ai connu que la pauvreté. Mon père était un gentleman : intelligent, accompli, bel homme — mais pauvre — et quel misérable pitoyable la pauvreté a fait de lui ! Ma mère… Mais ne me laissez pas parler d'elle. La pauvreté — la pauvreté, les épreuves, les contrariétés, les humiliations, les privations. Vous ne pouvez pas savoir ; vous, qui êtes parmi ceux pour qui la vie est si douce et si facile, vous ne pourrez jamais deviner ce que subissent ceux de notre espèce. Ne m'en demandez pas trop, alors. Je ne peux pas être désintéressée ; je ne peux être aveugle aux avantages d'une telle alliance. Je ne peux pas, je ne peux pas ! »
Au-delà de son agitation et de sa véhémence passionnée, il y a dans sa manière quelque chose d'indéfini qui remplit le baronnet d'une vague alarme. Elle est toujours à terre à ses pieds, accroupie plutôt qu'agenouillée, sa fine robe blanche collée contre elle, ses cheveux pâles ruisselant sur ses épaules, ses grands yeux bleus brillant dans la pénombre, et ses mains agrippées au ruban noir autour de sa gorge, comme s'il l'étranglait. « Ne m'en demandez pas trop », ne cessait-elle de répéter ; « j'ai été égoïste depuis ma petite enfance. »
« Lucy — Lucy, parlez franchement. Ne m'aimez-vous pas ? »
« Ne pas vous aimer ? Non — non ! »
« Mais y a-t-il quelqu'un d'autre que vous aimiez ? »
Elle rit aux éclats à sa question. « Je n'aime personne au monde », répondit-elle.
Il fut heureux de sa réponse ; et pourtant, celle-ci ainsi que cet étrange rire heurtèrent ses sentiments. Il resta silencieux quelques instants, puis dit, avec une sorte d'effort :
« Eh bien, Lucy, je ne vous en demanderai pas trop. J'ose dire que je suis un vieux fou romantique ; mais si vous ne me détestez pas et si vous n'aimez personne d'autre, je ne vois aucune raison pour que nous ne formions pas un couple très heureux. Est-ce un marché, Lucy ? »
« Oui. »
Le baronnet la souleva dans ses bras et l'embrassa une fois sur le front, puis, lui souhaitant tranquillement bonne nuit, il sortit droit de la maison.
Il sortit droit de la maison, ce vieux fou, car une émotion forte travaillait dans sa poitrine — ni joie ni triomphe, mais quelque chose qui tenait presque de la déception — un désir étouffé et insatisfait qui pesait lourd et sourd sur son cœur, comme s'il avait porté un cadavre dans son sein. Il portait le cadavre de cet espoir qui était mort au son des paroles de Lucy. Tous les doutes, les craintes et les timides aspirations étaient désormais terminés. Il devait se contenter, comme les autres hommes de son âge, d'être épousé pour sa fortune et sa position.
Lucy Graham monta lentement les escaliers vers sa petite chambre au sommet de la maison. Elle posa sa chandelle vacillante sur la commode et s'assit sur le bord du lit blanc, aussi immobile et blanche que les draperies qui pendaient autour d'elle.
« Plus de dépendance, plus de corvées, plus d'humiliations », dit-elle ; « chaque trace de l'ancienne vie fondue — chaque indice de mon identité enterré et oublié — sauf ceux-ci, sauf ceux-ci. »
Elle n'avait jamais retiré sa main gauche du ruban noir à sa gorge. Elle le tira de son corsage, tout en parlant, et regarda l'objet qui y était attaché.
Ce n'était ni un médaillon, ni une miniature, ni une croix ; c'était une bague enveloppée dans un morceau de papier oblong — le papier en partie écrit, en partie imprimé, jauni par l'âge et froissé par de nombreux pliages.
CHAPITRE II.
À BORD DE L'ARGUS.
Il jeta le bout de son cigare dans l'eau et, posant ses coudes sur le bastingage, contempla pensivement les vagues.
« Comme elles sont lassantes », dit-il ; « bleues et vertes, et opales ; opales, et bleues, et vertes ; tout cela est très bien à sa manière, bien sûr, mais trois mois de cela, c'est un peu trop, surtout… »
Il ne tenta pas de terminer sa phrase ; ses pensées semblaient s'égarer au beau milieu de celle-ci et l'emporter à mille lieues de là.
« Pauvre petite, comme elle sera contente ! » murmura-t-il, ouvrant paresseusement son étui à cigares et en examinant le contenu ; « comme elle sera contente et surprise ! Pauvre petite. Après trois ans et demi, qui plus est ; elle sera surprise. »
C'était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, au visage sombre, bronzé par l'exposition au soleil ; il avait de beaux yeux bruns, avec un sourire paresseux qui pétillait à travers ses cils noirs, ainsi qu'une barbe et une moustache touffues qui couvraient toute la partie inférieure de son visage. Il était grand et solidement bâti ; il portait un costume gris ample et un chapeau de feutre, jeté négligemment sur ses cheveux noirs. Son nom était George Talboys, et il était passager de cabine arrière à bord du bon navire Argus, chargé de laine australienne et faisant voile de Sydney vers Liverpool.
Il y avait très peu de passagers dans la cabine arrière de l'Argus. Un vieux marchand de laine retournant dans son pays natal avec sa femme et ses filles, après avoir fait fortune dans les colonies ; une gouvernante de trente-trois ans, retournant chez elle pour épouser un homme auquel elle était fiancée depuis quinze ans ; la fille sentimentale d'un riche marchand de vin australien, envoyée en Angleterre pour terminer son éducation, et George Talboys, étaient les seuls passagers de première classe à bord.
Ce George Talboys était la vie et l'âme du navire ; personne ne savait qui ou ce qu'il était, ni d'où il venait, mais tout le monde l'aimait. Il s'asseyait au bas de la table du dîner et aidait le capitaine à faire les honneurs de l'amical repas. Il ouvrait les bouteilles de champagne et buvait avec tous les présents ; il racontait des histoires amusantes et menait lui-même le chant avec un tel éclat joyeux qu'il aurait fallu être un rustre pour ne pas rire par pure sympathie. Il était très doué pour le lansquenet et le vingt-et-un, ainsi que pour tous les jeux joyeux qui retenaient le petit cercle autour de la lampe de cabine, si plongé dans d'innocentes amusements qu'un ouragan aurait pu hurler au-dessus de leurs têtes sans qu'ils l'entendent ; mais il avouait volontiers n'avoir aucun talent pour le whist, et qu'il ne savait pas distinguer un cavalier d'une tour sur l'échiquier.
En effet, M. Talboys n'était nullement un gentilhomme trop érudit. La pâle gouvernante avait tenté de lui parler de littérature à la mode, mais George n'avait fait que tirer sur sa barbe et la fixer très intensément, disant à l'occasion : « Ah, oui, parbleu ! » et « Bien sûr, ah ! »
La jeune fille sentimentale, retournant chez elle pour terminer son éducation, l'avait mis à l'épreuve avec Shelley et Byron, et il avait carrément ri à son nez, comme si la poésie était une blague. Le marchand de laine l'avait sondé sur la politique, mais il ne semblait pas très versé en la matière ; alors ils le laissèrent suivre sa propre voie, fumer ses cigares et parler aux marins, flâner sur le bastingage et regarder l'eau, et se rendre agréable à tout le monde à sa manière. Mais lorsque l'Argus fut à environ quinze jours de voile de l'Angleterre, tout le monde remarqua un changement chez George Talboys. Il devint agité et nerveux ; parfois si joyeux que la cabine résonnait de ses rires ; parfois maussade et pensif. Malgré l'affection qu'ils lui portaient, les marins finirent par se lasser de répondre à ses questions perpétuelles sur la date probable de l'accostage. Serait-ce dans dix jours, onze, douze, treize ? Le vent était-il favorable ? Combien de nœuds à l'heure le navire faisait-il ? Puis une passion soudaine s'emparait de lui, et il frappait du pied sur le pont, criant que c'était une vieille carcasse délabrée, et que ses propriétaires étaient des escrocs de l'annoncer comme le rapide Argus. Elle n'était pas faite pour le transport de passagers ; elle n'était pas faite pour porter des créatures vivantes impatientes, dotées de cœurs et d'âmes ; elle n'était faite que pour être chargée de ballots de laine stupide, qui pouvaient pourrir en mer sans que cela change rien.
Le soleil déclinait derrière les vagues alors que George Talboys allumait son cigare en cette soirée d'août. Dix jours de plus seulement, lui avaient dit les marins cet après-midi-là, et ils verraient la côte anglaise. « Je débarquerai dans le premier canot qui nous hèlera », s'écria-t-il ; « je débarquerai dans une coquille de noix. Parbleu, si j'en arrive là, je nagerai jusqu'à terre. »
Ses amis de la cabine arrière, à l'exception de la pâle gouvernante, riaient de son impatience ; elle soupirait en observant le jeune homme, s'irritant contre les heures lentes, repoussant son vin non touché, se jetant avec inquiétude sur le canapé de la cabine, se précipitant de haut en bas de l'échelle de coupée et fixant les vagues.
Alors que le bord rouge du soleil plongeait dans l'eau, la gouvernante monta les marches de la cabine pour une promenade sur le pont, tandis que les passagers restaient à leur vin en bas. Elle s'arrêta lorsqu'elle arriva à la hauteur de George, et, se tenant à ses côtés, regarda le pourpre s'effacer dans le ciel occidental.
La dame était très calme et réservée, participant rarement aux divertissements de la cabine arrière, ne riant jamais et parlant très peu ; mais elle et George Talboys avaient été d'excellents amis tout au long de la traversée.
« Mon cigare vous gêne-t-il, Miss Morley ? » dit-il en le retirant de sa bouche.
« Pas du tout ; je vous en prie, ne cessez pas de fumer. Je suis seulement montée pour regarder le coucher du soleil. Quelle soirée charmante ! »
« Oui, oui, j'imagine », répondit-il avec impatience ; « et pourtant si longue, si longue ! Dix jours interminables et dix nuits fatigantes encore avant d'atteindre terre. »
« Oui », dit Miss Morley en soupirant. « Souhaitez-vous que le temps soit plus court ? »
« Si je le souhaite ? » s'écria George. « Certes, je le souhaite. Ne le souhaitez-vous pas ? »
« À peine. »
« Mais n'y a-t-il personne que vous aimiez en Angleterre ? N'y a-t-il personne que vous aimiez qui guette votre arrivée ? »
« Je l'espère », dit-elle gravement. Ils restèrent silencieux pendant un moment, lui fumant son cigare avec une impatience furieuse, comme s'il pouvait hâter la marche du navire par sa propre agitation ; elle regardant la lumière déclinante avec des yeux bleus mélancoliques — des yeux qui semblaient s'être fanés à force de lire des livres en petits caractères et de faire des travaux d'aiguille difficiles ; des yeux qui avaient un peu terni, peut-être, à cause de larmes versées secrètement dans la nuit solitaire.
« Regardez ! » dit soudain George, en pointant dans une direction opposée à celle que regardait Miss Morley, « voilà le croissant de lune ! »
Elle leva les yeux vers le pâle croissant, son propre visage presque aussi pâle et blême.
« C'est la première fois que nous le voyons. »
« Nous devons faire un vœu ! » dit George. « Je sais ce que je souhaite. »
« Quoi ? »
« Que nous rentrions rapidement. »
« Mon souhait est que nous ne trouvions aucune déception en arrivant », dit tristement la gouvernante.
« Déception ! »
Il sursauta comme s'il avait été frappé et lui demanda ce qu'elle voulait dire en parlant de déception.
« Je veux dire ceci », dit-elle, parlant rapidement et avec un mouvement agité de ses mains fines ; « je veux dire qu'à mesure que la fin du voyage approche, l'espoir s'éteint dans mon cœur ; et une crainte maladive m'envahit à l'idée qu'au bout du compte, tout ne soit pas pour le mieux. La personne que je vais retrouver peut avoir changé de sentiments à mon égard ; ou bien elle peut conserver tout son sentiment jusqu'au moment de me voir, puis le perdre en un souffle à la vue de mon pauvre visage blême, car on m'appelait une jolie fille, M. Talboys, quand je suis partie pour Sydney, il y a quinze ans ; ou bien il peut être si changé par le monde qu'il soit devenu égoïste et cupide, et il pourrait m'accueillir pour l'amour de mes quinze années d'économies. Encore une fois, il peut être mort. Il peut avoir été bien, peut-être, jusqu'à une semaine avant notre débarquement, et durant cette dernière semaine avoir attrapé une fièvre et être mort une heure avant que notre navire ne mouille dans la Mersey. Je pense à toutes ces choses, M. Talboys, et je joue ces scènes dans mon esprit, et j'en ressens l'angoisse vingt fois par jour. Vingt fois par jour », répéta-t-elle ; « pourquoi, je le fais mille fois par jour. »
George Talboys était resté immobile, son cigare à la main, l'écoutant si intensément que, lorsqu'elle prononça ces derniers mots, sa main se relâcha et le cigare tomba dans l'eau.
« Je me demande », continua-t-elle, plus pour elle-même que pour lui, « je me demande, en regardant en arrière, à quel point j'étais pleine d'espoir quand le navire a mis les voiles ; je n'ai jamais pensé alors à la déception, mais je m'imaginais la joie des retrouvailles, imaginant les mots exacts qui seraient dits, les tons exacts, les regards mêmes ; mais depuis ce dernier mois de voyage, jour après jour, heure après heure, mon cœur s'alourdit et mes espoirs s'évanouissent, et je redoute la fin comme si je savais que je me rendais en Angleterre pour assister à un enterrement. »
Le jeune homme changea soudain d'attitude et tourna son visage tout entier vers sa compagne, avec un regard d'alarme. Elle vit, dans la pâle lumière, que la couleur avait quitté ses joues.
« Quel idiot ! » s'écria-t-il en frappant de son poing fermé le flanc du navire, « quel idiot je suis d'être effrayé par cela ? Pourquoi venez-vous me dire ces choses ? Pourquoi venez-vous me terroriser au point de me faire perdre la raison, alors que je rentre tout droit chez la femme que j'aime ; auprès d'une fille dont le cœur est aussi vrai que la lumière du Ciel ; et en qui je ne m'attends pas plus à voir un changement que je ne m'attends à voir un autre soleil se lever dans le ciel de demain ? Pourquoi venez-vous essayer de mettre de telles idées dans ma tête alors que je rentre chez ma chère épouse ? »
« Votre épouse », dit-elle ; « c'est différent. Il n'y a aucune raison pour que mes terreurs vous terrifient. Je vais en Angleterre pour rejoindre un homme à qui j'étais fiancée il y a quinze ans. Il était trop pauvre pour se marier alors, et quand on m'a offert une place de gouvernante dans une riche famille australienne, je l'ai persuadé de me laisser l'accepter, afin de pouvoir le laisser libre et sans entraves pour faire son chemin dans le monde, pendant que j'économisais un peu d'argent pour nous aider quand nous commencerions notre vie ensemble. Je n'ai jamais eu l'intention de rester si longtemps, mais les choses ont mal tourné pour lui en Angleterre. Voilà mon histoire, et vous pouvez comprendre mes craintes. Elles n'ont pas besoin de vous influencer. Le mien est un cas exceptionnel. »
« Le mien aussi », dit George, impatient. « Je vous dis que le mien est un cas exceptionnel : bien que je vous jure que jusqu'à cet instant, je n'ai jamais ressenti la moindre crainte quant au résultat de mon voyage de retour. Mais vous avez raison ; vos terreurs n'ont rien à voir avec moi. Vous êtes partie depuis quinze ans ; toutes sortes de choses peuvent arriver en quinze ans. Maintenant, cela ne fait que trois ans et demi ce mois-ci que j'ai quitté l'Angleterre. Que peut-il être arrivé en un temps si court ? »
Miss Morley le regarda avec un sourire mélancolique, mais ne parla pas. Son ardeur fiévreuse, la fraîcheur et l'impatience de sa nature lui étaient si étranges et si nouvelles, qu'elle le regarda mi-admiratrice, mi-pitoyable.
« Ma jolie petite femme ! Ma douce, innocente et aimante petite femme ! Savez-vous, Miss Morley », dit-il, avec tout son espoir habituel, « que j'ai laissé ma petite fille endormie, avec son bébé dans ses bras, et avec seulement quelques lignes griffonnées pour lui dire pourquoi son fidèle époux l'avait désertée ? »
« Désertée ! » s'exclama la gouvernante.
« Oui. J'étais sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie quand j'ai rencontré ma petite chérie pour la première fois. Nous étions en garnison dans une ville portuaire stupide, où ma mie vivait avec son vieux père minable, un officier de marine en demi-solde ; un vieux charlatan notoire, aussi pauvre que Job, et n'ayant d'yeux que pour le profit. J'ai vu clair dans toutes ses ruses superficielles pour attraper l'un d'entre nous pour sa jolie fille. J'ai vu tous les pièges pitoyables, méprisables et palpables qu'il nous tendait, à nous, gros dragons, pour que nous y tombions. J'ai vu clair à travers ses dîners de petite bourgeoisie et son porto de cabaret ; ses grands discours sur la noblesse de sa famille ; son faux orgueil et son indépendance, et les fausses larmes de ses vieux yeux chassieux quand il parlait de son enfant unique. C'était un vieil hypocrite ivrogne, et il était prêt à vendre ma pauvre petite fille au plus offrant. Heureusement pour moi, il se trouva justement que j'étais le plus offrant ; car mon père est un homme riche, Miss Morley, et comme ce fut le coup de foudre des deux côtés, ma chérie et moi nous sommes mariés. Cependant, à peine mon père apprit-il que j'avais épousé une petite fille sans un sou, la fille d'un vieux lieutenant en demi-solde porté sur la bouteille, qu'il m'écrivit une lettre furieuse, me disant qu'il ne communiquerait plus jamais avec moi et que mon allocation annuelle cesserait à partir du jour de mon mariage. »
« Comme je ne pouvais pas rester dans un régiment tel que le mien, sans rien d'autre que ma solde pour vivre et ma jolie petite femme à entretenir, j'ai vendu ma commission, pensant qu'avant que l'argent ne fût épuisé, je tomberais sûrement sur quelque chose. J'ai emmené ma chérie en Italie, et nous y avons vécu grand train tant que mes deux mille livres ont duré ; mais quand cela a commencé à fondre à deux cents livres environ, nous sommes revenus en Angleterre, et comme ma chérie avait envie d'être près de ce vieux père si fatigant, nous nous sommes installés dans la station thermale où il vivait. Eh bien, dès que le vieil homme a appris qu'il me restait deux cents livres, il a manifesté une incroyable affection pour nous et a insisté pour que nous prenions pension chez lui. Nous avons consenti, toujours pour plaire à ma chérie, qui avait justement à ce moment-là un droit particulier à ce que chaque caprice et chaque fantaisie de son cœur innocent soient satisfaits. Nous avons bien pris pension chez lui, et finalement il nous a plumés ; mais quand j'en ai parlé à ma petite femme, elle a seulement haussé les épaules et dit qu'elle n'aimait pas être méchante avec son "pauvre papa". Donc, le pauvre papa a dilapidé notre petit pécule en un rien de temps ; et comme j'ai senti qu'il devenait nécessaire de chercher du travail, je suis monté à Londres et j'ai essayé d'obtenir une place de commis dans un bureau de marchand, ou d'expert-comptable, ou de teneur de livres, ou quelque chose du genre. Mais je suppose que j'avais la marque du gros dragon sur moi, car j'avais beau faire, je ne pouvais convaincre personne de ma capacité ; et épuisé, le cœur brisé, je suis retourné auprès de ma chérie, pour la trouver en train de bercer un fils et héritier de la pauvreté de son père. Pauvre petite fille, elle était très abattue ; et quand je lui ai dit que mon expédition à Londres avait échoué, elle s'est complètement effondrée, éclatant en sanglots et en lamentations, me disant que je n'aurais pas dû l'épouser si je ne pouvais lui offrir que la pauvreté et la misère ; et que j'avais commis une cruelle injustice envers elle en faisant d'elle ma femme. Par le ciel ! Miss Morley, ses larmes et ses reproches m'ont rendu presque fou ; je suis entré dans une rage folle contre elle, contre moi-même, contre son père, le monde et tout ce qu'il contient, puis j'ai couru hors de la maison. J'ai erré dans les rues toute la journée, à moitié fou, avec une forte envie de me jeter à la mer, afin de laisser ma pauvre fille libre de faire un meilleur mariage. "Si je me noie, son père devra subvenir à ses besoins", pensais-je ; "le vieil hypocrite ne pourrait jamais lui refuser un abri ; mais tant que je vis, elle n'a aucune exigence à son égard." Je suis descendu sur une vieille jetée en bois branlante, avec l'intention d'attendre qu'il fasse sombre pour me laisser glisser tranquillement par-dessus le bout dans l'eau ; mais alors que j'étais assis là à fumer ma pipe et à regarder fixement les mouettes, deux hommes sont arrivés, et l'un d'eux a commencé à parler des mines d'or australiennes et des grandes choses qu'il y avait à accomplir là-bas. Il semblait qu'il allait prendre la mer dans un jour ou deux, et il essayait de persuader son compagnon de se joindre à lui dans l'expédition.
« J'ai écouté ces hommes pendant plus d'une heure, les suivant de long en large sur la jetée, ma pipe à la bouche, et entendant toute leur conversation. Après cela, j'ai entamé la discussion avec eux moi-même, et j'ai appris qu'un navire devait quitter Liverpool dans trois jours, navire par lequel l'un des hommes partait. Cet homme m'a donné toutes les informations dont j'avais besoin, et m'a dit, en outre, qu'un jeune gaillard robuste, tel que moi, ne pouvait guère manquer de réussir dans les mines. La pensée m'a traversé l'esprit si soudainement que je suis devenu chaud, le visage rouge, et que j'ai tremblé de tous mes membres sous l'effet de l'excitation. C'était mieux que l'eau, en tout cas. Et si je m'échappais loin de ma chérie, en la laissant en sécurité sous le toit de son père, pour aller faire fortune dans le Nouveau Monde et revenir un an plus tard la jeter dans ses bras ? Car j'étais si optimiste à cette époque que je comptais faire fortune en un an environ. J'ai remercié l'homme pour ses informations et, tard dans la nuit, je me suis dirigé vers la maison. Il faisait un temps d'hiver glacial, mais j'avais été trop plein de passion pour sentir le froid, et j'ai marché à travers les rues silencieuses, la neige me cinglant le visage, et une espérance désespérée dans le cœur. Le vieil homme était assis à boire du cognac et de l'eau dans la petite salle à manger ; et ma femme était à l'étage, dormant paisiblement, le bébé sur sa poitrine. Je me suis assis et j'ai écrit quelques lignes brèves, lui disant que je ne l'avais jamais autant aimée qu'à cet instant précis où je semblais l'abandonner ; que j'allais tenter ma chance dans le Nouveau Monde, et que si je réussissais, je reviendrais lui apporter l'abondance et le bonheur ; mais que si j'échouais, je ne reverrais plus jamais son visage. J'ai divisé le reste de notre argent — un peu plus de quarante livres — en deux parts égales, en en laissant une pour elle et en mettant l'autre dans ma poche. Je me suis agenouillé et j'ai prié pour ma femme et mon enfant, la tête appuyée sur le couvre-lit blanc qui les recouvrait. Je n'étais pas un homme très porté sur la prière en temps ordinaire, mais Dieu sait que c'était une prière sincère. Je l'ai embrassée une fois, et le bébé une fois, puis je me suis glissé hors de la chambre. La porte de la salle à manger était ouverte, et le vieil homme somnolait au-dessus de son journal. Il a levé les yeux en entendant mes pas dans le couloir et m'a demandé où j'allais. "Fumer une pipe dans la rue", ai-je répondu ; et comme c'était une habitude courante chez moi, il m'a cru. Trois nuits après, j'étais en pleine mer, en route pour Melbourne — passager d'entrepont, avec des outils de chercheur d'or pour tout bagage et environ sept shillings dans ma poche. »
« Et vous avez réussi ? » a demandé Miss Morley.
« Pas avant d'avoir longtemps désespéré du succès ; pas avant que la pauvreté et moi soyons devenus de si vieux compagnons et compagnons de lit que, regardant en arrière ma vie passée, je me demandais si ce dragon fringant, insouciant, extravagant, amateur de luxe et de champagne, pouvait vraiment être le même homme que celui qui était assis sur le sol humide à ronger une croûte moisie dans les étendues sauvages du Nouveau Monde. Je me raccrochais au souvenir de ma chérie, et la confiance que j'avais en son amour et en sa sincérité était la seule clé de voûte qui maintenait ensemble l'édifice de ma vie passée — la seule étoile qui éclairait l'épaisse obscurité du futur. J'étais en bons termes avec des hommes mauvais ; j'étais au centre de l'émeute, de l'ivrognerie et de la débauche ; mais l'influence purificatrice de mon amour m'a gardé sain et sauf. Mince et décharné, l'ombre à moitié affamée de ce que j'avais été, je me suis vu un jour dans un morceau de miroir brisé, et j'ai été effrayé par mon propre visage. Mais j'ai travaillé sans relâche à travers tout cela ; à travers la déception et le désespoir, les rhumatismes, la fièvre, la famine ; aux portes mêmes de la mort, j'ai travaillé avec acharnement jusqu'au bout ; et à la fin, j'ai vaincu. »
Il était si courageux dans son énergie et sa détermination, dans son fier triomphe de la réussite et dans la connaissance des difficultés qu'il avait vaincues, que la pâle gouvernante ne pouvait que le regarder avec une admiration émerveillée.
« Comme vous avez été courageux ! » a-t-elle dit.
« Courageux ! » s'est-il écrié avec un éclat de rire joyeux ; « ne travaillais-je pas pour ma chérie ? Durant tout le temps morne de cette probation, sa jolie main blanche semblait me faire signe vers un futur heureux ! Eh bien, je l'ai vue sous ma misérable tente de toile, assise à mes côtés, avec son garçon dans ses bras, aussi clairement que je l'avais vue durant la seule année heureuse de notre vie conjugale. Enfin, un matin morne et brumeux, il y a juste trois mois, sous une pluie fine qui me trempait jusqu'aux os, enfoncé jusqu'au cou dans l'argile et la boue, à moitié affamé, affaibli par la fièvre, raidi par les rhumatismes, une pépite monstrueuse a jailli sous ma bêche, et j'étais en une minute l'homme le plus riche d'Australie. Je suis tombé sur l'argile humide, avec mon morceau d'or contre ma poitrine, dans ma chemise, et, pour la première fois de ma vie, j'ai pleuré comme un enfant. J'ai voyagé en toute hâte jusqu'à Sydney, réalisé mon prix, qui valait plus de 20 000 livres sterling, et quinze jours plus tard, j'ai pris mon passage pour l'Angleterre sur ce navire ; et dans dix jours — dans dix jours, je verrai ma chérie. »
« Mais pendant tout ce temps, n'avez-vous jamais écrit à votre femme ? »
« Jamais, jusqu'à la nuit précédant mon départ de Sydney. Je ne pouvais pas écrire quand tout semblait si noir. Je ne pouvais pas écrire pour lui dire que je luttais âprement contre le désespoir et la mort. J'ai attendu une meilleure fortune, et quand elle est arrivée, je lui ai écrit pour lui dire que je serais en Angleterre presque en même temps que ma lettre, et en lui donnant une adresse dans un café à Londres où elle pourrait m'écrire pour me dire où la trouver, bien qu'il soit peu probable qu'elle ait quitté la maison de son père. »
Il est tombé dans une rêverie après cela et a tiré pensivement sur son cigare. Sa compagne ne l'a pas dérangé. Le dernier rayon de la lumière estivale s'était éteint, et seule la pâle lueur du croissant de lune demeurait.
Bientôt, George Talboys a jeté son cigare et, se tournant vers la gouvernante, s'est écrié brusquement : « Miss Morley, si, quand j'arriverai en Angleterre, j'apprends qu'il est arrivé quelque chose à ma femme, je tomberai raide mort. »
« Mon cher monsieur Talboys, pourquoi pensez-vous à ces choses ? Dieu est très bon envers nous ; Il ne nous affligera pas au-delà de notre capacité d'endurance. Je vois toutes choses, peut-être, sous un jour mélancolique ; car la longue monotonie de ma vie m'a laissé trop de temps pour réfléchir à mes soucis. »
« Et ma vie n'a été qu'action, privation, labeur, espoir et désespoir alternés ; je n'ai pas eu le temps de penser aux risques qu'il puisse arriver quoi que ce soit à ma chérie. Quel idiot aveugle et insouciant j'ai été ! Trois ans et demi et pas une ligne — pas un mot d'elle, ni d'aucune créature mortelle qui la connaisse. Ciel au-dessus ! que peut-il ne pas s'être passé ? »
Dans l'agitation de son esprit, il s'est mis à marcher rapidement de long en large sur le pont désert, la gouvernante le suivant et essayant de l'apaiser.
« Je vous jure, Miss Morley », a-t-il dit, « que jusqu'à ce que vous me parliez ce soir, je n'ai jamais ressenti l'ombre d'une peur, et maintenant j'ai cette angoisse maladive et pesante au cœur dont vous parliez il y a une heure. Laissez-moi seul, s'il vous plaît, pour surmonter cela à ma façon. »
Elle s'est éloignée silencieusement de lui et s'est assise sur le bord du navire, regardant l'eau.
George Talboys a marché en avant et en arrière pendant quelque temps, la tête penchée sur la poitrine, ne regardant ni à droite ni à gauche, mais au bout d'un quart d'heure, il est revenu à l'endroit où la gouvernante était assise.
« J'ai prié », a-t-il dit — « prié pour ma chérie. »
Il a parlé d'une voix à peine plus haute qu'un murmure, et elle a vu son visage ineffablement calme au clair de lune.
CHAPITRE III.
RELIQUES CACHÉES.
Le même soleil d'août qui s'était couché derrière l'étendue des eaux scintillait rouge sur la large face de la vieille horloge située au-dessus de cette arcade couverte de lierre qui mène aux jardins d'Audley Court.
Un coucher de soleil féroce et cramoisi. Les fenêtres à meneaux et les treillis scintillants sont tout en feu sous la gloire rouge ; la lumière déclinante vacille sur les feuilles des tilleuls dans la longue avenue et transforme l'étang à poissons immobile en une plaque de cuivre bruni ; même dans ces recoins obscurs de ronces et de broussailles, au milieu desquels le vieux puits est caché, la clarté cramoisie pénètre par éclats intermittents, si bien que les mauvaises herbes humides, la roue en fer rouillé et le bois brisé semblent tachetés de sang.
Le meuglement d'une vache dans les prés tranquilles, le plongeon d'une truite dans l'étang à poissons, les dernières notes d'un oiseau fatigué, le grincement des roues de chariot sur la route lointaine, brisant de temps à autre le silence du soir, ne faisaient que rendre l'immobilité des lieux plus intense. C'était presque oppressant, ce calme du crépuscule. Le repos même de l'endroit devenait douloureux par son intensité, et vous aviez l'impression qu'un cadavre devait reposer quelque part dans cet édifice gris et recouvert de lierre — tant la tranquillité de tout ce qui l'entourait était semblable à la mort.
Lorsque l'horloge au-dessus de l'arcade a sonné huit heures, une porte à l'arrière de la maison s'est doucement ouverte et une jeune fille est sortie dans les jardins.
Mais même la présence d'un être humain rompait à peine le silence ; car la fille rampait lentement sur l'herbe épaisse et, se glissant dans l'avenue le long de l'étang à poissons, elle a disparu sous l'abri riche des tilleuls.
Ce n'était peut-être pas, à proprement parler, une jolie fille ; mais son apparence était de cet ordre qu'on appelle communément intéressant. Intéressant, peut-être, parce que dans le visage pâle et les yeux gris clair, les traits menus et les lèvres pincées, il y avait quelque chose qui laissait deviner un pouvoir de répression et de maîtrise de soi peu commun chez une femme de dix-neuf ou vingt ans. Elle aurait pu être jolie, je pense, sans le seul défaut de son petit visage ovale. Ce défaut était l'absence de couleur. Pas une once de cramoisi ne flushait la blancheur cireuse de ses joues ; pas une ombre de brun ne rachetait la pâle insipidité de ses sourcils et de ses cils ; pas une lueur d'or ou d'auburn ne relevait le lin terne de ses cheveux. Même sa robe était gâchée par cette même déficience. La mousseline lavande pâle s'effaçait dans un gris maladif, et le ruban noué autour de sa gorge se fondait dans la même teinte neutre.
Sa silhouette était mince et fragile, et malgré sa humble tenue, elle avait quelque chose de la grâce et de la prestance d'une femme de qualité, mais ce n'était qu'une simple fille de la campagne, appelée Phoebe Marks, qui avait été nourrice dans la famille de M. Dawson, et que Lady Audley avait choisie pour sa femme de chambre après son mariage avec Sir Michael.
Bien sûr, c'était une merveilleuse aubaine pour Phoebe, qui voyait ses gages triplés et son travail allégé dans la maison bien ordonnée de la Cour ; et qui était donc tout autant l'objet d'envie parmi ses amies proches que ma dame elle-même dans les cercles plus élevés.
Un homme, qui était assis sur le bois brisé du puits, a sursauté lorsque la femme de chambre est sortie de l'ombre indistincte des tilleuls et s'est tenue devant lui parmi les mauvaises herbes et les broussailles.
J'ai dit plus tôt que c'était un endroit négligé ; il se trouvait au milieu d'un bosquet bas, caché du reste des jardins, et seulement visible depuis les fenêtres du grenier à l'arrière de l'aile ouest.
« Eh bien, Phoebe », a dit l'homme en fermant un couteau pliant avec lequel il dégageait l'écorce d'un piquet de prunellier, « tu es arrivée sur moi si silencieusement et si soudainement que j'ai cru que tu étais un mauvais esprit. Je suis passé à travers les champs et je suis entré ici par la porte près des douves, et je prenais un repos avant de monter à la maison pour demander si tu étais revenue. »
« Je peux voir le puits depuis la fenêtre de ma chambre, Luke », a répondu Phoebe en pointant un treillis ouvert dans l'un des pignons. « Je t'ai vu assis ici et je suis descendue pour bavarder ; il vaut mieux parler ici dehors qu'à l'intérieur de la maison, où il y a toujours quelqu'un pour écouter. »
L'homme était un grand rustre aux épaules larges et à l'air stupide, âgé d'environ vingt-trois ans. Ses cheveux rouge foncé poussaient bas sur son front, et ses sourcils broussailleux se rejoignaient au-dessus d'une paire d'yeux gris-vert ; son nez était grand et bien formé, mais la bouche était grossière et d'une expression animale. Joues roses, cheveux roux et cou de taureau, il n'était pas sans rappeler l'un des bœufs robustes qui broutaient dans les prairies entourant la Cour.
La jeune fille s'est assise légèrement sur la structure en bois à ses côtés et a posé l'une de ses mains, devenue blanche dans son nouvel emploi facile, autour de son cou épais.
« Es-tu content de me voir, Luke ? » a-t-elle demandé.
« Bien sûr que je suis content, ma fille », a-t-il répondu, grossièrement, en rouvrant son couteau et en raclant le piquet de haie.
Ils étaient cousins germains et avaient été compagnons de jeu dans l'enfance, et amoureux dans leur jeunesse.
« Tu n'as pas l'air d'être si content que ça », a dit la fille ; « tu pourrais me regarder, Luke, et me dire si tu penses que mon voyage m'a améliorée. »
« Ça n'a pas mis de couleur dans tes joues, ma fille », a-t-il dit en jetant un coup d'œil vers elle sous ses sourcils froncés ; « tu es tout aussi blanche que quand tu es partie. »
« Mais on dit que les voyages rendent les gens distingués, Luke. J'ai été sur le continent avec ma dame, à travers toutes sortes d'endroits curieux ; et tu sais, quand j'étais enfant, les filles de Squire Horton m'ont appris à parler un peu français, et j'ai trouvé ça si agréable de pouvoir parler aux gens à l'étranger. »
« Distinguée ! » a crié Luke Marks, avec un rire rauque ; « qui veut que tu sois distinguée, je me le demande ? Pas moi, pour commencer ; quand tu seras ma femme, tu n'auras pas trop de temps pour la distinction, ma fille. Le français, en plus ! Nom d'un chien, Phoebe, je suppose que quand nous aurons économisé assez d'argent entre nous pour acheter un bout de ferme, tu feras le parley-vous aux vaches ? »
Elle s'est mordu la lèvre quand son amoureux a parlé et a détourné le regard. Il a continué à couper et à tailler un manche grossier qu'il façonnait pour le piquet, sifflotant doucement pour lui-même tout le temps, et ne regardant pas une seule fois sa cousine.
Pendant un moment, ils sont restés silencieux, mais peu après, elle a dit, le visage toujours détourné de son compagnon :
« Quelle belle chose c'est pour Miss Graham, qui était, que de voyager avec sa femme de chambre et son courrier, et son char à quatre chevaux, et un mari qui pense qu'il n'y a pas un endroit sur toute la terre qui soit assez bien pour qu'elle y pose le pied ! »
« Oui, c'est une belle chose, Phoebe, d'avoir beaucoup d'argent », a répondu Luke, « et j'espère que cela te servira de leçon, ma fille, pour économiser tes gages avant qu'on se marie. »
« Eh bien, qu'était-elle dans la maison de M. Dawson il y a seulement trois mois ? » a continué la fille, comme si elle n'avait pas entendu le discours de son cousin. « Qu'était-elle d'autre qu'une servante comme moi ? Prenant des gages et travaillant pour eux aussi dur, ou plus dur, que je ne le faisais. Tu aurais dû voir ses vêtements miteux, Luke — usés et rapiécés, et reprisés et retournés et tordus, et pourtant, ils avaient l'air bien sur elle, d'une certaine façon. Elle me donne plus en tant que femme de chambre ici qu'elle n'en a jamais obtenu de M. Dawson à l'époque. Eh bien, je l'ai vue sortir du salon avec quelques souverains et un peu d'argent dans la main, que le maître venait de lui donner pour son salaire du trimestre ; et maintenant regarde-la ! »
« Ne t'occupe jamais d'elle », a dit Luke ; « occupe-toi de toi-même, Phoebe ; c'est tout ce que tu as à faire. Que dirais-tu d'un débit de boisson pour toi et moi, plus tard, ma fille ? Il y a beaucoup d'argent à faire avec un débit de boisson. »
La fille restait assise, le visage détourné de son amant, ses mains pendant mollement sur ses genoux, et ses yeux gris clair fixés sur la dernière traînée basse de cramoisi qui s'éteignait derrière les troncs des arbres.
« Tu devrais voir l'intérieur de la maison, Luke », a-t-elle dit ; « c'est un endroit assez délabré à l'extérieur ; mais tu devrais voir les chambres de ma dame — tout n'est que tableaux et dorures, et de grands miroirs qui s'étendent du plafond au sol. Des plafonds peints aussi, qui ont coûté des centaines de livres, m'a dit la gouvernante, et tout cela fait pour elle. »
« Elle a de la chance », a marmonné Luke, avec une indifférence paresseuse.
« Tu aurais dû la voir quand nous étions à l'étranger, avec une foule de gentilshommes pendus à ses basques ; Sir Michael n'en était pas jaloux, il était seulement fier de la voir si admirée. Tu aurais dû l'entendre rire et parler avec eux ; renvoyant tous leurs compliments et leurs beaux discours, pour ainsi dire, comme s'ils lui avaient lancé des roses. Elle rendait tout le monde fou d'elle, partout où elle allait. Son chant, son jeu, sa peinture, sa danse, son beau sourire et ses boucles ensoleillées ! Elle était toujours le sujet de conversation de l'endroit, tant que nous y restions. »
« Est-elle à la maison ce soir ? »
« Non ; elle est sortie avec Sir Michael pour un dîner aux Beeches. Ils ont sept ou huit miles à faire en voiture, et ils ne seront pas de retour avant onze heures passées. »
« Alors, écoute, Phoebe, si l'intérieur de la maison est si prodigieusement beau, j'aimerais bien le voir. »
« Tu le verras, alors. Mme Barton, la gouvernante, te connaît de vue, et elle ne peut pas s'opposer à ce que je te montre quelques-unes des plus belles pièces. »
Il faisait presque nuit lorsque les cousins quittèrent le bosquet et se dirigèrent lentement vers la maison. La porte par laquelle ils entrèrent donnait sur l'office des domestiques, sur le côté duquel se trouvait la chambre de la gouvernante. Phoebe Marks s'arrêta un instant pour demander à la gouvernante si elle pouvait faire visiter quelques pièces à son cousin, et ayant reçu la permission de le faire, alluma une bougie à la lampe du vestibule et fit signe à Luke de la suivre dans l'autre partie de la maison.
Les longs couloirs de chêne noir étaient sombres dans la pénombre spectrale — la lumière portée par Phoebe ne semblant qu'une pauvre étincelle dans les vastes passages à travers lesquels la jeune fille guidait son cousin. Luke regardait derrière lui avec méfiance de temps à autre, à moitié effrayé par le craquement de ses propres bottes à clous.
« C'est un endroit mortellement triste, Phoebe », dit-il, alors qu'ils émergeaient d'un passage dans le hall principal, qui n'était pas encore éclairé ; « j'ai entendu parler d'un meurtre qui a été commis ici autrefois. »
« Il y a assez de meurtres de nos jours, à ce compte-là, Luke », répondit la jeune fille en montant l'escalier, suivie par le jeune homme.
Elle ouvrit la marche à travers un grand salon, riche en satin et en bronze doré, en marqueterie Boulle et en cabinets incrustés, en bronzes, camées, statuettes et bibelots qui brillaient dans la lumière sombre ; puis à travers un boudoir, tapissé de gravures d'épreuves de tableaux de valeur ; et de là, dans une antichambre, où elle s'arrêta, tenant la lumière au-dessus de sa tête.
Le jeune homme regarda autour de lui, la bouche et les yeux grands ouverts.
« C'est un sacré bel endroit », dit-il, « et ça a dû coûter un tas d'argent. »
« Regarde les tableaux sur les murs », dit Phoebe, en jetant un coup d'œil aux panneaux de la chambre octogonale, qui étaient ornés de Claudes et de Poussins, de Wouvermans et de Cuyps. « J'ai entendu dire que ceux-là seuls valent une fortune. C'est l'entrée des appartements de ma dame, Mlle Graham qu'elle était. » Elle souleva un lourd rideau de tissu vert qui pendait en travers d'une porte et fit entrer le paysan étonné dans un boudoir féerique, puis dans une garde-robe, où les portes ouvertes d'une armoire et un tas de robes jetées sur un canapé montraient qu'elle restait exactement telle que ses occupants l'avaient laissée.
« J'ai toutes ces choses à ranger avant que ma dame ne rentre, Luke ; tu peux t'asseoir ici pendant que je m'en occupe, je n'en aurai pas pour longtemps. »
Son cousin regarda autour de lui avec une gêne gauche, déconcerté par la splendeur de la pièce ; et après mûre réflexion, il choisit la plus solide des chaises, au bord extrême de laquelle il s'assit avec précaution.
« J'aimerais pouvoir te montrer les bijoux, Luke », dit la jeune fille ; « mais je ne peux pas, car elle garde toujours les clés elle-même ; c'est le coffret sur la table de toilette, là-bas. »
« Quoi, celui-là ? » s'écria Luke, en fixant le coffret massif en bois de noyer et incrusté de laiton. « Mais il est assez grand pour contenir tous les vêtements que j'ai ! »
« Et il est aussi rempli qu'il peut l'être de diamants, de rubis, de perles et d'émeraudes », répondit Phoebe, occupée tout en parlant à plier les robes de soie bruissantes et à les poser une à une sur les étagères de l'armoire. Alors qu'elle secouait les volants de la dernière, un son de tintement parvint à ses oreilles, et elle passa la main dans la poche.
« Je te jure ! » s'exclama-t-elle, « ma dame a laissé ses clés dans sa poche pour une fois ; je peux te montrer les bijoux, si tu veux, Luke. »
« Eh bien, autant y jeter un coup d'œil, ma fille », dit-il en se levant de sa chaise et en tenant la lumière pendant que sa cousine ouvrait le coffret. Il poussa un cri d'émerveillement en voyant les parures scintiller sur des coussins de satin blanc. Il voulait manipuler les bijoux délicats ; les tripoter et découvrir leur valeur marchande. Peut-être qu'une pointe de désir et d'envie traversa son cœur alors qu'il pensait combien il aurait aimé en prendre un.
« Dis donc, l'un de ces trucs en diamants nous installerait pour la vie, Phoebe », dit-il en tournant et retournant un bracelet dans ses grosses mains rouges.
« Pose-le, Luke ! Pose-le tout de suite ! » cria la jeune fille avec un regard de terreur ; « comment peux-tu parler de ces choses-là ? »
Il posa le bracelet à sa place avec un soupir réticent, puis poursuivit son examen du coffret.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda-t-il bientôt, en montrant un bouton en laiton dans le cadre de la boîte.
Il appuya dessus tout en parlant, et un tiroir secret, doublé de velours violet, sortit du coffret.
« Regarde ça ! » cria Luke, ravi de sa découverte.
Phoebe Marks jeta la robe qu'elle était en train de plier et s'approcha de la table de toilette.
« Tiens, je n'avais jamais vu ça avant », dit-elle ; « je me demande ce qu'il y a dedans ? »
Il n'y avait pas grand-chose dedans ; ni or ni pierres précieuses ; seulement un petit chausson de laine de bébé roulé dans un morceau de papier, et une minuscule mèche de cheveux blonds, pâles et soyeux, manifestement prélevée sur la tête d'un bébé. Les yeux de Phoebe se dilatèrent alors qu'elle examinait le petit paquet.
« Alors c'est ça que ma dame cache dans le tiroir secret », murmura-t-elle.
« C'est une étrange camelote à garder dans un tel endroit », dit Luke avec insouciance.
La lèvre fine de la jeune fille se courba en un sourire curieux.
« Tu me serviras de témoin sur l'endroit où j'ai trouvé ça », dit-elle, en mettant le petit paquet dans sa poche.
« Mais Phoebe, tu ne vas pas être assez stupide pour prendre ça », s'écria le jeune homme.
« Je préférerais avoir ceci plutôt que le bracelet en diamants que tu aurais aimé prendre », répondit-elle ; « tu auras le débit de boissons, Luke. »
CHAPITRE IV.
À LA PREMIÈRE PAGE DU « TIMES ».
Robert Audley était censé être avocat. C'est en tant qu'avocat que son nom était inscrit sur la liste du barreau ; c'est en tant qu'avocat qu'il avait des bureaux à Figtree Court, Temple ; c'est en tant qu'avocat qu'il avait mangé le nombre de dîners réglementaires qui forment la sublime épreuve par laquelle l'aspirant au barreau patauge vers la gloire et la fortune. Si ces choses peuvent faire d'un homme un avocat, Robert Audley en était indéniablement un. Mais il n'avait jamais eu de dossier, ni tenté d'en obtenir, ni même souhaité en avoir durant toutes ces cinq années où son nom avait été peint sur l'une des portes de Figtree Court. C'était un bel homme, paresseux et insouciant, d'environ vingt-sept ans ; le fils unique d'un frère cadet de Sir Michael Audley. Son père lui avait laissé 400 livres par an, que ses amis lui avaient conseillé d'augmenter en se faisant admettre au barreau ; et comme il trouvait, après mûre réflexion, plus gênant de s'opposer aux souhaits de ces amis que de manger tant de dîners et de prendre un cabinet au Temple, il adopta cette dernière voie et, sans rougir, se qualifia d'avocat.
Parfois, quand le temps était très chaud et qu'il s'était épuisé à fumer sa pipe allemande et à lire des romans français, il se promenait dans les jardins du Temple et, s'allongeant dans un endroit ombragé, pâle et frais, le col de chemise rabattu et un mouchoir en soie bleue noué lâchement autour du cou, il disait à de graves magistrats qu'il s'était épuisé par un excès de travail.
Les vieux magistrats rusés riaient de cette plaisante fiction ; mais ils convenaient tous que Robert Audley était un bon garçon ; un homme au cœur généreux ; un homme plutôt curieux, aussi, doté d'un fond d'esprit malicieux et d'humour tranquille sous son air apathique, traînant, indifférent et irrésolu. Un homme qui ne réussirait jamais dans le monde ; mais qui ne ferait pas de mal à une mouche. En fait, ses bureaux étaient transformés en une véritable niche à chiens, à cause de son habitude de ramener des bâtards errants et attardés qui étaient attirés par son allure dans la rue et le suivaient avec une affection abjecte.
Robert passait toujours la saison de chasse à Audley Court ; non pas qu'il fût distingué comme un Nemrod, car il trottait tranquillement vers le couvert sur un cheval bai au tempérament doux et aux membres robustes, et se tenait à une distance très respectueuse des cavaliers intrépides ; son cheval sachant tout aussi bien que lui que rien n'était plus loin de ses pensées que le moindre désir d'être présent à la curée.
Le jeune homme était un grand favori de son oncle, et nullement méprisé par sa jolie cousine, Mlle Alicia Audley, au visage de gitane, au cœur léger et au caractère de garçon manqué. Il aurait pu sembler à d'autres hommes que la partialité d'une jeune femme qui était l'unique héritière d'un très beau domaine méritait bien d'être cultivée, mais cela ne vint pas à l'esprit de Robert Audley. Alicia était une fille très gentille, disait-il, une fille joyeuse, sans histoires — une fille parmi mille ; mais c'était le point culminant où l'enthousiasme pouvait le porter. L'idée de tirer profit de l'affection toute enfantine de sa cousine ne traversa jamais son cerveau oisif. Je doute qu'il ait même eu une idée précise du montant de la fortune de son oncle, et je suis certain qu'il n'a jamais calculé un seul instant les chances qu'une partie de cette fortune lui revienne finalement. Si bien que, par une belle matinée de printemps, environ trois mois avant l'époque dont j'écris, lorsque le facteur lui apporta les faire-part de mariage de Sir Michael et de Lady Audley, accompagnés d'une lettre très indignée de sa cousine, expliquant comment son père venait d'épouser une jeune personne de cire, pas plus âgée qu'Alicia elle-même, avec des boucles de lin et un gloussement perpétuel ; car je suis désolé de dire que l'animosité de Mlle Audley la poussait à décrire ainsi ce rire musical qui avait été tant admiré chez la regrettée Mlle Lucy Graham — lorsque, dis-je, ces documents atteignirent Robert Audley, ils ne provoquèrent ni vexation ni étonnement chez la nature lymphatique de ce monsieur. Il lut la lettre de colère d'Alicia, croisée et recroisée, sans même retirer le porte-pipe en ambre de sa bouche moustachue. Lorsqu'il eut terminé la lecture de l'épître, qu'il parcourut les sourcils sombres élevés jusqu'au milieu du front (sa seule manière d'exprimer la surprise, soit dit en passant), il jeta délibérément celle-ci et les faire-part de mariage dans la corbeille à papier et, posant sa pipe, se prépara à l'effort de réfléchir sur le sujet.
« J'ai toujours dit que le vieux bonhomme finirait par se marier », murmura-t-il après une demi-heure de rêverie. « Alicia et ma dame, la belle-mère, vont se disputer comme des chiffonnières. J'espère qu'elles ne se querelleront pas pendant la saison de chasse, ou qu'elles ne se diront pas des choses désagréables à table ; les disputes contrarient toujours la digestion d'un homme. »
Vers midi, le lendemain de la nuit où les événements rapportés dans mon dernier chapitre avaient eu lieu, le neveu du baronnet sortit du Temple, en direction de Blackfriars, en route pour la City. Il avait, par une mauvaise heure, obligé quelque ami nécessiteux en apposant l'ancien nom d'Audley au dos d'une lettre de change, lettre qui, n'ayant pas été honorée par le tireur, Robert était appelé à payer. À cet effet, il déambula sur Ludgate Hill, sa cravate bleue flottant dans l'air chaud d'août, et de là vers une banque rafraîchissante et fraîche située dans une cour ombragée près du cimetière de Saint-Paul, où il prit des dispositions pour vendre pour deux cents livres de rentes sur l'État.
Il avait réglé cette affaire et flânait au coin de la cour, attendant un hansom de passage pour le ramener au Temple, lorsqu'il fut presque renversé par un homme à peu près de son âge, qui se précipita tête baissée dans l'étroit passage.
« Ayez l'obligeance de regarder où vous allez, mon ami ! » réprimanda doucement Robert au passager impétueux ; « vous pourriez prévenir un homme avant de le jeter à terre et de le piétiner. »
L'étranger s'arrêta brusquement, regarda très fixement l'interlocuteur, puis haleta.
« Bob ! » s'écria-t-il, d'un ton exprimant le plus grand étonnement ; « je n'ai touché le sol britannique qu'après la tombée de la nuit hier, et dire que je te rencontrerais ce matin. »
« Je t'ai déjà vu quelque part, mon ami barbu », dit M. Audley, examinant calmement le visage animé de l'autre, « mais je serais pendu si je pouvais me souvenir quand ou où. »
« Quoi ! » s'exclama l'étranger, avec reproche. « Tu ne veux pas dire que tu as oublié George Talboys ? »
« Non, je ne l'ai pas oublié ! » dit Robert, avec une insistance qui ne lui était nullement habituelle ; puis, en accrochant son bras à celui de son ami, il le conduisit dans la cour ombragée, en disant, avec son indifférence habituelle : « Et maintenant, George, raconte-nous tout. »
George Talboys lui raconta tout. Il raconta cette même histoire qu'il avait relatée dix jours plus tôt à la gouvernante pâle à bord de l'Argus ; et puis, chaud et haletant, il dit qu'il avait vingt mille livres ou environ dans sa poche, et qu'il voulait les déposer chez Messrs. ——, qui avaient été ses banquiers de nombreuses années auparavant.
« Si tu veux me croire, je viens juste de quitter leur comptoir », dit Robert. « Je vais y retourner avec toi, et nous réglerons cette affaire en cinq minutes. »
Ils parvinrent à la régler en un quart d'heure environ ; et Robert Audley voulut partir immédiatement pour le Crown and Scepter, à Greenwich, ou le Castle, à Richmond, où ils pourraient dîner un morceau et discuter de ces bons vieux temps où ils étaient ensemble à Eton. Mais George dit à son ami qu'avant d'aller nulle part, avant de se raser ou de rompre le jeûne, ou de se rafraîchir de quelque manière que ce soit après un voyage de nuit depuis Liverpool par train express, il devait passer à un certain café dans Bridge Street, Westminster, où il espérait trouver une lettre de sa femme.
Alors qu'ils filaient à travers Ludgate Hill, Fleet Street et le Strand, dans un hansom rapide, George Talboys déversa dans l'oreille de son ami tous ces espoirs et rêves fous qui avaient usurpé une telle domination sur sa nature sanguine.
« Je vais louer une villa sur les rives de la Tamise, Bob », dit-il, « pour ma petite femme et moi-même ; et nous aurons un yacht, Bob, mon vieux, et tu t'allongeras sur le pont pour fumer, tandis que ma belle jouera de la guitare et nous chantera des chansons. Elle est tout à fait comme l'une de ces... comment dire... qui ont causé des ennuis au pauvre vieux Ulysse », ajouta le jeune homme, dont les connaissances classiques n'étaient pas très étendues.
Les serveurs du café de Westminster fixèrent l'étranger aux yeux caves et mal rasé, avec ses vêtements de coupe coloniale et son allure bruyante et excitée ; mais il avait été un habitué du lieu à l'époque où il était militaire, et lorsqu'ils apprirent qui il était, ils volèrent pour obéir à ses ordres.
Il ne voulait pas grand-chose — juste une bouteille d'eau de Seltz, et savoir s'il y avait une lettre au bar adressée à George Talboys.
Le serveur apporta l'eau de Seltz avant que les jeunes hommes ne se soient assis dans un box ombragé près de la cheminée inutilisée. Non ; il n'y avait pas de lettre à ce nom.
Le serveur le dit avec une indifférence consommée, tout en dépoussiérant mécaniquement la petite table en acajou.
Le visage de George blêmit jusqu'à une blancheur mortelle. « Talboys », dit-il ; « peut-être n'avez-vous pas entendu le nom distinctement — T, A, L, B, O, Y, S. Allez voir encore, il doit y avoir une lettre. »
Le serveur haussa les épaules en quittant la salle, et revint en trois minutes pour dire qu'il n'y avait aucun nom ressemblant à Talboys dans le casier à lettres. Il y avait Brown, et Sanderson, et Pinchbeck ; seulement trois lettres au total.
Le jeune homme but son eau de Seltz en silence, puis, posant ses coudes sur la table, il couvrit son visage de ses mains. Il y avait quelque chose dans son attitude qui disait à Robert Audley que sa déception, aussi insignifiante qu'elle puisse paraître, était en réalité très amère. Il s'assit en face de son ami, mais ne tenta pas de lui adresser la parole.
Peu après, George leva les yeux, et saisissant mécaniquement un exemplaire graisseux du Times de la veille dans une pile de journaux sur la table, fixa vaguement la première page.
Je ne saurais dire combien de temps il resta à fixer sans voir un paragraphe parmi la liste des décès, avant que son esprit abasourdi n'en saisisse toute la signification ; mais après une pause considérable, il poussa le journal vers Robert Audley, et avec un visage qui avait changé de son bronze sombre à un blanc grisâtre, crayeux et maladif, et avec un calme terrifiant dans son attitude, il pointa du doigt une ligne qui disait ceci :
« Le 24 courant, à Ventnor, île de Wight, Helen Talboys, âgée de 22 ans. »
CHAPITRE V.
LA PIERRE TOMBALE À VENTNOR.
Oui, c'était là, noir sur blanc : « Helen Talboys, âgée de 22 ans. »
Lorsque George avait dit à la gouvernante à bord de l'Argus que s'il apprenait une mauvaise nouvelle concernant sa femme, il tomberait raide mort, il parlait en toute bonne foi ; et pourtant, voici les pires nouvelles qui pouvaient lui arriver, et il restait rigide, blanc et impuissant, fixant stupidement le visage bouleversé de son ami.
La soudaineté du coup l'avait stupéfié. Dans cet état d'esprit étrange et désorienté, il commença à se demander ce qui était arrivé, et pourquoi une ligne dans le journal Times pouvait avoir un effet aussi horrible sur lui.
Puis, peu à peu, cette vague conscience de son malheur s'effaça lentement de son esprit, remplacée par une conscience douloureuse des choses extérieures.
Le soleil brûlant d'août, les vitres poussiéreuses et les stores aux peintures délabrées, une pile d'affiches de théâtre tachées de mouches fixées au mur, les cheminées noires et vides, un vieil homme chauve somnolant sur le Morning Advertiser, le serveur négligé pliant une nappe froissée, et le beau visage de Robert Audley le regardant avec une alarme compatissante — il savait que toutes ces choses prenaient des proportions gigantesques, et puis, une par une, fondaient en taches sombres et nageaient devant ses yeux. Il savait qu'il y avait un grand bruit, comme celui d'une demi-douzaine de machines à vapeur furieuses se déchirant et grinçant à ses oreilles, et il ne sut rien de plus — sinon que quelqu'un ou quelque chose tomba lourdement sur le sol.
Il ouvrit les yeux sur le crépuscule sombre dans une pièce fraîche et ombragée, le silence n'étant rompu que par le grondement lointain des roues.
Il regarda autour de lui avec étonnement, mais à moitié avec indifférence. Son vieil ami, Robert Audley, était assis à ses côtés en train de fumer. George était allongé sur un lit de fer bas face à une fenêtre ouverte, où se trouvaient un support à fleurs et deux ou trois oiseaux en cage.
« La pipe ne te dérange pas, n'est-ce pas, George ? » demanda son ami, tranquillement.
« Non. »
Il resta un moment à regarder les fleurs et les oiseaux ; un canari chantait un hymne strident au soleil couchant.
« Les oiseaux t'ennuient-ils, George ? Veux-tu que je les sorte de la pièce ? »
« Non ; j'aime les entendre chanter. »
Robert Audley vida les cendres de sa pipe, déposa tendrement la précieuse écume de mer sur la cheminée, et, allant dans la pièce voisine, revint peu après avec une tasse de thé fort.
« Bois ça, George », dit-il en plaçant la tasse sur une petite table tout près de l'oreiller de George ; « ça fera du bien à ta tête. »
Le jeune homme ne répondit pas, mais regarda lentement autour de la pièce, puis le visage grave de son ami.
« Bob », dit-il, « où sommes-nous ? »
« Dans mes appartements, cher garçon, au Temple. Tu n'as pas de logement à toi, alors tu peux aussi bien rester avec moi pendant que tu es en ville. »
George passa la main une ou deux fois sur son front, puis, d'un air hésitant, dit doucement :
« Ce journal de ce matin, Bob ; qu'est-ce que c'était ? »
« Ne t'en fais pas pour l'instant, vieux garçon ; bois un peu de thé. »
« Oui, oui », s'écria George avec impatience, se redressant sur le lit et regardant autour de lui avec des yeux caves. « Je me souviens de tout. Helen ! mon Helen ! ma femme, ma bien-aimée, mon seul amour ! Morte, morte ! »
« George », dit Robert Audley en posant doucement la main sur le bras du jeune homme, « tu dois te rappeler que la personne dont tu as vu le nom dans le journal n'est peut-être pas ta femme. Il peut y avoir une autre Helen Talboys. »
« Non, non ! » cria-t-il ; « l'âge correspond au sien, et Talboys est un nom si rare. »
« Ce peut être une coquille pour Talbot. »
« Non, non, non ; ma femme est morte ! »
Il se débarrassa de la main de Robert qui le retenait et, se levant du lit, se dirigea droit vers la porte.
« Où vas-tu ? » s'exclama son ami.
« À Ventnor, pour voir sa tombe. »
« Pas ce soir, George, pas ce soir. J'irai avec toi par le premier train demain. »
Robert le ramena au lit et le força doucement à se recoucher. Il lui donna ensuite un opiacé, laissé pour lui par le médecin qu'ils avaient fait appeler au café de Bridge Street, lorsque George s'était évanoui.
Ainsi, George Talboys tomba dans un lourd sommeil, et rêva qu'il allait à Ventnor, qu'il trouvait sa femme vivante et heureuse, mais ridée, vieille et grisonnante, et qu'il trouvait son fils devenu un jeune homme.
Tôt le lendemain matin, il était assis en face de Robert Audley dans le compartiment de première classe d'un express, filant à travers la jolie campagne découverte vers Portsmouth.
Ils débarquèrent à Ventnor sous la chaleur brûlante du soleil de midi. Alors que les deux jeunes gens sortaient du paquebot, les gens sur le quai fixèrent le visage blanc et la barbe non taillée de George.
« Que devons-nous faire, George ? » demanda Robert Audley. « Nous n'avons aucune piste pour trouver les gens que tu veux voir. »
Le jeune homme le regarda avec une expression pitoyable et égarée. Le grand dragon était aussi impuissant qu'un bébé ; et Robert Audley, le plus indécis et le moins énergique des hommes, se trouva appelé à agir pour un autre. Il se dépassa lui-même et se montra à la hauteur de la situation.
« Ne vaudrait-il pas mieux demander à l'un des hôtels s'ils connaissent une Mme Talboys, George ? » dit-il.
« Le nom de son père était Maldon », marmonna George ; « il n'aurait jamais pu l'envoyer ici pour mourir seule. »
Ils ne dirent rien de plus ; mais Robert se rendit droit à un hôtel où il demanda un certain M. Maldon.
Oui, lui répondit-on, il y avait un monsieur de ce nom séjournant à Ventnor, un capitaine Maldon ; sa fille était morte récemment. Le garçon de salle irait s'enquérir de l'adresse.
L'hôtel était un lieu très fréquenté en cette saison ; des gens entraient et sortaient en toute hâte, et il y avait une grande agitation de palefreniers et de garçons dans les halls.
George Talboys s'appuya contre le chambranle de la porte, avec le même regard sur le visage que celui qui avait effrayé son ami au café de Westminster.
Le pire était maintenant confirmé. Sa femme, la fille du capitaine Maldon, était morte.
Le garçon de salle revint environ cinq minutes plus tard pour dire que le capitaine Maldon logeait à Lansdowne Cottage, numéro 4.
Ils trouvèrent facilement la maison, un cottage minable aux fenêtres basses, donnant sur l'eau.
Le capitaine Maldon était-il à la maison ? Non, dit la logeuse ; il était sorti sur la plage avec son petit-fils. Les messieurs voulaient-ils entrer et s'asseoir un moment ?
George suivit mécaniquement son ami dans le petit salon de devant — poussiéreux, médiocrement meublé et en désordre, avec des jouets d'enfant brisés éparpillés sur le sol, et une odeur de tabac froid imprégnant les rideaux de mousseline des fenêtres.
« Regarde ! » dit George, en montrant un portrait au-dessus de la cheminée.
C'était son propre portrait, peint à l'époque où il était dragon. Une ressemblance assez fidèle, le représentant en uniforme, avec sa monture en arrière-plan.
Peut-être que l'homme le plus dynamique n'aurait guère été un consolateur aussi sage que Robert Audley. Il ne prononça pas un mot pour le veuf accablé, mais s'assit tranquillement en tournant le dos à George, regardant par la fenêtre ouverte.
Pendant un certain temps, le jeune homme erra sans repos dans la pièce, regardant et touchant parfois les bibelots qui traînaient ici et là.
Sa boîte à ouvrage, avec un travail inachevé ; son album rempli d'extraits de Byron et de Moore, écrits de sa propre main maladroite ; quelques livres qu'il lui avait offerts, et un bouquet de fleurs flétries dans un vase qu'ils avaient acheté en Italie.
« Son portrait avait l'habitude d'être accroché à côté du mien », marmonna-t-il ; « je me demande ce qu'ils en ont fait. »
Peu après, il dit, après environ une heure de silence :
« J'aimerais voir la maîtresse de maison ; j'aimerais l'interroger sur... »
Il s'interrompit et cacha son visage dans ses mains.
Robert fit venir la logeuse. C'était une créature bavarde et bienveillante, habituée à la maladie et à la mort, car nombre de ses pensionnaires venaient chez elle pour mourir.
Elle raconta tous les détails des dernières heures de Mme Talboys ; comment elle était arrivée à Ventnor seulement dix jours avant sa mort, au dernier stade de la phtisie ; et comment, jour après jour, elle avait progressivement, mais sûrement, sombré sous l'effet de la maladie fatale. Le monsieur était-il un parent ? demanda-t-elle à Robert Audley, tandis que George sanglotait bruyamment.
« Oui, c'est le mari de la dame. »
« Quoi ! » s'écria la femme ; « celui qui l'a abandonnée si cruellement, et l'a laissée avec son joli garçon sur les bras de son pauvre vieux père, ce que le capitaine Maldon m'a souvent raconté, les larmes aux pauvres yeux ? »
« Je ne l'ai pas abandonnée », s'écria George ; puis il raconta l'histoire de ses trois années de lutte.
« A-t-elle parlé de moi ? » demanda-t-il ; « a-t-elle parlé de moi... à... à la fin ? »
« Non, elle est partie aussi paisiblement qu'un agneau. Elle a dit très peu de choses dès le début ; mais le dernier jour, elle ne reconnaissait personne, pas même son petit garçon, ni son pauvre vieux père, qui en a été atrocement affecté. Une fois, elle a divagué, parlant de sa mère, et de la honte cruelle qu'il y avait à la laisser mourir dans un endroit étranger, au point que c'était tout à fait pitoyable de l'entendre. »
« Sa mère est morte quand elle était toute petite », dit George. « Penser qu'elle se souvienne d'elle et qu'elle en parle, mais jamais une seule fois de moi. »
La femme l'emmena dans la petite chambre où sa femme était morte. Il s'agenouilla près du lit et embrassa tendrement l'oreiller, la logeuse pleurant alors qu'il le faisait.
Pendant qu'il était à genoux, priant peut-être, le visage enfoui dans cet humble oreiller blanc comme neige, la femme prit quelque chose dans un tiroir. Elle le lui donna lorsqu'il se releva ; c'était une longue mèche de cheveux enveloppée dans du papier argenté.
« Je l'ai coupée quand elle était allongée dans son cercueil », dit-elle, « pauvre chère. »
Il pressa la mèche douce sur ses lèvres. « Oui », murmura-t-il ; « ce sont ces chers cheveux que j'ai si souvent embrassés quand sa tête reposait sur mon épaule. Mais ils avaient toujours une ondulation à l'époque, et maintenant ils semblent lisses et raides. »
« Cela change avec la maladie », dit la logeuse. « Si vous voulez voir où ils l'ont déposée, M. Talboys, mon petit garçon vous montrera le chemin du cimetière. »
Ainsi, George Talboys et son fidèle ami marchèrent jusqu'à l'endroit paisible, où, sous un tertre de terre, auquel les morceaux de gazon frais adhéraient à peine, reposait cette femme dont George avait si souvent rêvé du sourire accueillant dans les antipodes lointains.
Robert laissa le jeune homme au bord de cette tombe fraîchement creusée, et, revenant environ un quart d'heure plus tard, découvrit qu'il n'avait pas bougé une seule fois.
Il leva les yeux peu après et dit que s'il y avait un tailleur de pierre dans les environs, il aimerait passer une commande.
Ils trouvèrent très facilement le tailleur de pierre, et, s'asseyant au milieu des débris du chantier de l'homme, George Talboys écrivit au crayon cette brève inscription pour la pierre tombale de la tombe de sa défunte femme :
Sacré à la mémoire de HELEN, LA BIEN-AIMÉE ÉPOUSE DE GEORGE TALBOYS, « Qui a quitté cette vie le 24 août 18—, à l'âge de 22 ans, Profondément regrettée par son mari éploré.
CHAPITRE VI.
N'IMPORTE OÙ, N'IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.
Lorsqu'ils retournèrent à Lansdowne Cottage, ils découvrirent que le vieil homme n'était pas encore rentré, alors ils descendirent vers la plage pour le chercher. Après une brève recherche, ils le trouvèrent, assis sur un tas de galets, lisant un journal et mangeant des noisettes. Le petit garçon était à une certaine distance de son grand-père, creusant le sable avec une pelle en bois. Le crêpe autour du chapeau minable du vieil homme et la pauvre petite robe noire de l'enfant brisèrent le cœur de George. Où qu'il aille, il rencontrait une nouvelle confirmation de ce grand chagrin de sa vie. Sa femme était morte.
« M. Maldon », dit-il en s'approchant de son beau-père.
Le vieil homme leva les yeux et, lâchant son journal, se leva des galets avec un salut cérémonieux. Ses cheveux clairs fanés étaient teintés de gris ; il avait un nez crochu pincé, des yeux bleus larmoyants et une bouche à l'air irrésolu ; il portait ses vêtements minables avec une affectation de gentillesse élégante ; un monocle pendait sur son gilet étroitement boutonné, et il portait une canne à la main nue.
« Grand Dieu ! » s'écria George, « ne me reconnaissez-vous pas ? »
M. Maldon sursauta et rougit violemment, avec un air quelque peu effrayé, en reconnaissant son gendre.
« Mon cher garçon », dit-il, « non ; au premier abord, non. Cette barbe fait une telle différence. Vous trouvez que la barbe fait une grande différence, n'est-ce pas, monsieur ? » dit-il en faisant appel à Robert.
« Grand Dieu ! » s'exclama George Talboys, « est-ce ainsi que vous m'accueillez ? Je viens en Angleterre pour trouver ma femme morte une semaine après avoir touché terre, et vous commencez à bavarder avec moi au sujet de ma barbe — vous, son père ! »
« Vrai ! vrai ! » marmonna le vieil homme en essuyant ses yeux injectés de sang ; « un triste choc, un triste choc, mon cher George. Si seulement vous étiez arrivé une semaine plus tôt. »
« Si je l'avais fait », cria George, dans un accès de chagrin et de passion, « je ne pense guère que je l'aurais laissée mourir. Je me serais disputé avec la mort pour elle. Je l'aurais fait ! Je l'aurais fait ! Oh Dieu ! pourquoi l'Argus n'a-t-il pas sombré avec toute son âme à bord avant que je ne voie ce jour ? »
Il commença à marcher de long en large sur la plage, son beau-père le regardant impuissant, frottant ses yeux faibles avec un mouchoir.
« J'ai la forte impression que ce vieil homme n'a pas trop bien traité sa fille », pensa Robert, en observant le lieutenant à demi-solde. « Il semble, pour une raison ou une autre, avoir un peu peur de George. »
Pendant que le jeune homme agité marchait de long en large dans une fièvre de regret et de désespoir, l'enfant courut vers son grand-père et s'agrippa aux basques de son manteau.
« Rentrons à la maison, grand-père, rentrons », dit-il. « Je suis fatigué. »
George Talboys se tourna au son de la voix enfantine et regarda longuement et intensément le garçon.
Il avait les yeux marron et les cheveux sombres de son père.
« Mon chéri ! mon chéri ! » dit George, en prenant l'enfant dans ses bras, « je suis ton père, venu de l'autre côté de la mer pour te trouver. M'aimeras-tu ? »
Le petit garçon le repoussa. « Je ne te connais pas », dit-il. « J'aime grand-père et Mme Monks à Southampton. »
« Georgey a son petit caractère, monsieur », dit le vieil homme. « Il a été gâté. »
Ils rentrèrent lentement au cottage, et une fois de plus George Talboys raconta l'histoire de cette désertion qui avait semblé si cruelle. Il parla aussi des vingt mille livres placées par lui à la banque la veille. Il n'avait pas le cœur à poser des questions sur le passé, et son beau-père lui dit seulement que quelques mois après son départ, ils avaient quitté l'endroit où George les avait laissés pour vivre à Southampton, où Helen avait obtenu quelques élèves pour le piano, et où ils s'en étaient assez bien sortis jusqu'à ce que sa santé décline et qu'elle tombe dans la phtisie dont elle était morte. Comme la plupart des histoires tristes, elle fut très brève.
« Le garçon semble attaché à vous, M. Maldon », dit George après une pause.
« Oui, oui », répondit le vieil homme en lissant les cheveux bouclés de l'enfant ; « oui. Georgey est très attaché à son grand-père. »
« Alors il vaut mieux qu'il reste avec vous. Les intérêts de mon argent seront d'environ six cents livres par an. Vous pouvez en retirer cent pour l'éducation de Georgey, en laissant le reste s'accumuler jusqu'à sa majorité. Mon ami ici présent sera le fiduciaire, et s'il accepte la charge, je le nommerai tuteur de l'enfant, en lui permettant pour le moment de rester sous votre garde. »
« Mais pourquoi ne pas t'occuper de lui toi-même, George ? » demanda Robert Audley.
« Parce que je naviguerai sur le tout prochain navire qui quittera Liverpool pour l'Australie. Je serai mieux dans les mines d'or ou dans les bois sauvages que je ne pourrais jamais l'être ici. Je suis brisé pour une vie civilisée à partir de cette heure, Bob. »
Les yeux faibles du vieil homme brillèrent lorsque George déclara cette détermination.
« Mon pauvre garçon, je pense que tu as raison », dit-il, « je pense vraiment que tu as raison. Le changement, la vie sauvage, le... le... » Il hésita et s'interrompit alors que Robert le regardait intensément.
« Vous êtes très pressé de vous débarrasser de votre gendre, je pense, M. Maldon », dit-il gravement.
« Me débarrasser de lui, cher garçon ! Oh, non, non ! Mais pour son propre bien, mon cher monsieur, pour son propre bien, vous savez. »
« Je pense que pour son propre bien, il ferait bien mieux de rester en Angleterre et de s'occuper de son fils », dit Robert.
« Mais je vous dis que je ne peux pas », cria George ; « chaque pouce de ce sol maudit m'est odieux — je veux m'enfuir comme je le ferais d'un cimetière. Je retournerai en ville ce soir, je réglerai cette affaire d'argent demain matin de bonne heure, et je partirai pour Liverpool sans un instant de retard. Je serai mieux quand j'aurai mis la moitié du monde entre moi et sa tombe. »
Avant de quitter la maison, il se faufila auprès de la logeuse et posa quelques questions supplémentaires sur sa femme décédée.
« Étaient-ils pauvres ? » demanda-t-il, « étaient-ils serrés pour l'argent pendant qu'elle était malade ? »
« Oh, non ! » répondit la femme ; « bien que le capitaine s'habille minablement, il a toujours plein de souverains dans sa bourse. La pauvre dame n'a manqué de rien. »
George fut soulagé par cela, bien qu'il fût perplexe de savoir où le lieutenant à demi-solde ivrogne avait pu trouver de l'argent pour toutes les dépenses de la maladie de sa fille.
Mais il était trop profondément accablé par la calamité qui l'avait frappé pour pouvoir penser à quoi que ce soit d'autre, alors il ne posa plus de questions, mais marcha avec son beau-père et Robert Audley jusqu'au bateau par lequel ils devaient traverser vers Portsmouth.
Le vieil homme fit un adieu très cérémonieux à Robert.
« Vous ne m'avez pas présenté votre ami, soit dit en passant, mon cher garçon », dit-il. George le fixa, marmonna quelque chose d'indistinct et courut en bas de l'échelle jusqu'au bateau avant que M. Maldon ne puisse répéter sa demande. Le vapeur s'éloigna à travers le coucher du soleil, et le contour de l'île se fondit à l'horizon alors qu'ils approchaient de la rive opposée.
« Penser », dit George, « qu'il y a deux nuits, à cette heure-ci, j'entrais à vapeur dans Liverpool, plein de l'espoir de la serrer contre mon cœur, et ce soir je m'éloigne de sa tombe ! »
Le document qui nommait Robert Audley tuteur du petit George Talboys fut rédigé dans un cabinet d'avocat le lendemain matin.
« C'est une grande responsabilité », s'exclama Robert ; « moi, tuteur de quelqu'un ou de quelque chose ! Moi, qui n'ai jamais de ma vie pu prendre soin de moi-même ! »
« Je compte sur ton noble cœur, Bob », dit George. « Je sais que tu prendras soin de mon pauvre garçon orphelin, et tu veilleras à ce qu'il soit bien traité par son grand-père. Je ne retirerai de la fortune de Georgey que ce qu'il faut pour me ramener à Sydney, et puis je recommencerai mon ancien travail. »
Mais il semblait que George fût destiné à être lui-même le tuteur de son fils ; car lorsqu'il atteignit Liverpool, il découvrit qu'un navire venait juste de partir, et qu'il n'y en aurait pas d'autre avant un mois ; il retourna donc à Londres, et se jeta une fois de plus sur l'hospitalité de Robert Audley.
L'avocat le reçut à bras ouverts ; il lui donna la chambre avec les oiseaux et les fleurs, et fit installer un lit dans son cabinet de toilette pour lui-même. Le chagrin est si égoïste que George ne savait pas quels sacrifices son ami faisait pour son confort. Il savait seulement que pour lui le soleil était obscurci, et les affaires de la vie terminées. Il restait assis toute la journée à fumer des cigares, et à fixer les fleurs et les canaris, impatient que le temps passe pour qu'il puisse être loin en mer.
Mais juste au moment où l'heure approchait pour le départ du navire, Robert Audley entra un jour, plein d'un grand projet.
Un de ses amis, un autre de ces avocats dont la dernière pensée est pour un dossier, allait à Saint-Pétersbourg pour passer l'hiver, et voulait que Robert l'accompagne. Robert n'irait qu'à la condition que George vienne aussi.
Pendant longtemps, le jeune homme résista ; mais quand il découvrit que Robert était, d'une manière calme, tout à fait déterminé à ne pas partir sans lui, il céda, et consentit à se joindre au groupe. Qu'est-ce que cela importait ? disait-il. Un endroit était le même pour lui qu'un autre ; n'importe où hors d'Angleterre ; qu'est-ce que ça pouvait lui faire, où ?
Ce n'était pas une façon très joyeuse de voir les choses, mais Robert Audley était tout à fait satisfait d'avoir obtenu son consentement.
Les trois jeunes gens partirent dans des circonstances très favorables, munis de lettres d'introduction pour les habitants les plus influents de la capitale russe.
Avant de quitter l'Angleterre, Robert écrivit à sa cousine Alicia, lui parlant de son départ prévu avec son vieil ami George Talboys, qu'il avait récemment rencontré pour la première fois après une longue absence, et qui venait de perdre sa femme.
La réponse d'Alicia arriva par retour de courrier, et disait ceci :
« MON CHER ROBERT — Comme il est cruel de ta part de t'enfuir vers ce terrible Saint-Pétersbourg avant la saison de chasse ! J'ai entendu dire que les gens perdent leur nez dans ce climat désagréable, et comme le tien est assez long, je te conseillerais de revenir avant que le temps très rigoureux ne s'installe. Quel genre de personne est ce M. Talboys ? S'il est très agréable, tu pourras l'emmener à la Cour dès ton retour de tes voyages. Lady Audley me demande de te prier de lui obtenir une parure de zibelines. Tu ne dois pas tenir compte du prix, mais t'assurer que ce sont les plus belles que l'on puisse obtenir. Papa est parfaitement absurde avec sa nouvelle femme, et elle et moi ne pouvons pas nous entendre du tout ; non pas qu'elle me soit désagréable, car, pour autant que cela aille, elle se rend agréable à tout le monde ; mais elle est si irrémédiablement puérile et sotte.
« Crois-moi, mon cher Robert.
« Ta cousine affectueuse,
« ALICIA AUDLEY. »
CHAPITRE VII.
UN AN APRÈS.
La première année du veuvage de George Talboys s'écoula, la large bande de crêpe autour de son chapeau devint brune et poussiéreuse, et alors que le dernier jour brûlant d'un autre août s'évanouissait, il restait assis à fumer des cigares dans les appartements tranquilles de Figtree Court, tout comme il l'avait fait l'année précédente, quand l'horreur de son chagrin était nouvelle pour lui, et que chaque objet dans la vie, si insignifiant ou si important soit-il, semblait saturé de sa grande douleur unique.
Mais le grand ex-dragon avait survécu à son affliction d'un an, et aussi dur qu'il puisse être d'avoir à le dire, il n'en avait pas l'air beaucoup plus mal. Dieu sait quelles agonies gaspillées de remords et de reproches peuvent avoir tourmenté le cœur honnête de George, alors qu'il restait éveillé la nuit à penser à la femme qu'il avait abandonnée à la poursuite d'une fortune qu'elle ne vécut jamais pour partager.
Une fois, alors qu'ils étaient à l'étranger, Robert Audley s'aventura à le féliciter pour son moral retrouvé. Il éclata d'un rire amer.
« Savez-vous, Bob, » dit-il, « que lorsque certains de nos camarades furent blessés aux Indes, ils rentrèrent au pays avec des balles logées en eux. Ils n'en parlaient jamais, et ils étaient vigoureux et alertes, ayant sans doute l'air aussi bien portant que vous ou moi ; mais chaque changement de temps, si infime fût-il, chaque variation dans l'atmosphère, si légère soit-elle, faisait revenir l'ancienne agonie de leurs blessures, aussi aiguë que le jour où ils l'avaient ressentie sur le champ de bataille. J'ai eu ma blessure, Bob ; je porte encore la balle, et je l'emporterai dans mon cercueil. »
Les voyageurs revinrent de Saint-Pétersbourg au printemps, et George reprit ses quartiers dans les appartements de son vieil ami, ne les quittant que de temps à autre pour faire un saut à Southampton et jeter un coup d'œil à son petit garçon. Il partait toujours chargé de jouets et de friandises pour l'enfant ; mais, malgré tout, Georgey ne voulait pas se familiariser avec son papa, et le cœur du jeune homme se serrait lorsqu'il commençait à s'imaginer que même son enfant lui était perdu.
« Que puis-je faire ? » pensait-il. « Si je l'éloigne de son grand-père, je briserai son cœur ; si je le laisse là, il grandira en étranger pour moi, et se souciera plus de ce vieux hypocrite porté sur la boisson que de son propre père. Mais après tout, qu'est-ce qu'un ignorant et lourd dragon comme moi pourrait faire d'un tel enfant ? Que pourrais-je lui enseigner, si ce n'est à fumer des cigares et à flâner toute la journée les mains dans les poches ? »
Ainsi, l'anniversaire de ce 30 août, où George avait vu l'annonce du décès de sa femme dans le journal *Times*, revint pour la première fois, et le jeune homme rangea ses habits noirs et le crêpe élimé de son chapeau, déposant ses vêtements de deuil dans une malle où il conservait un paquet de lettres de sa femme, son portrait, et cette mèche de cheveux qui avait été coupée de sa tête après la mort. Robert Audley n'avait jamais vu ni les lettres, ni le portrait, ni la longue tresse de cheveux soyeux ; et, à vrai dire, George n'avait jamais mentionné le nom de sa femme défunte après ce seul jour à Ventnor, où il apprit les détails complets de sa disparition.
« Je vais écrire à ma cousine Alicia aujourd'hui, George, » dit le jeune avocat, en ce jour même du 30 août. « Savez-vous qu'après-demain, c'est le 1er septembre ? Je vais lui écrire pour lui dire que nous descendrons tous deux au Court pour une semaine de chasse. »
« Non, non, Bob ; allez-y seul ; ils ne veulent pas de moi, et je préférerais... »
« Vous enterrer à Figtree Court, sans autre compagnie que mes chiens et mes canaris ! Non, George, vous ne ferez rien de tel. »
« Mais je ne me soucie pas de la chasse. »
« Et supposez-vous que je m'en soucie ? » s'écria Robert avec une charmante naïveté. « Voyons, l'ami, je ne sais pas distinguer une perdrix d'un pigeon, et ce pourrait être le 1er avril plutôt que le 1er septembre, que cela m'importerait peu. Je n'ai jamais fait de mal à un oiseau de ma vie, mais je me suis blessé l'épaule avec le poids de mon fusil. Je ne descends dans l'Essex que pour le changement d'air, les bons dîners, et la vue du visage honnête et beau de mon oncle. En outre, cette fois, j'ai une autre motivation, car je veux voir ce parangon aux cheveux blonds — ma nouvelle tante. Vous viendrez avec moi, George ? »
« Oui, si vous le souhaitez vraiment. »
La forme calme que son chagrin avait prise après sa première brève violence le laissait aussi soumis qu'un enfant à la volonté de son ami ; prêt à aller n'importe où ou à faire n'importe quoi ; sans jamais prendre de plaisir, ni être à l'origine d'aucun divertissement, mais se joignant aux plaisirs des autres avec une résignation désespérée, sans plainte et sans intrusion, propre à sa nature simple. Mais le retour du courrier apporta une lettre d'Alicia Audley, pour dire que les deux jeunes gens ne pouvaient être reçus au Court.
« Il y a dix-sept chambres d'amis vacantes, » écrivait la jeune dame d'une écriture cursive indignée, « mais malgré cela, mon cher Robert, vous ne pouvez venir ; car ma dame s'est mis dans la tête, cette idée stupide, qu'elle est trop souffrante pour recevoir des visiteurs (il n'y a pas plus de mal chez elle qu'il n'y en a chez moi), et elle ne peut avoir de messieurs (de grands hommes rustres, dit-elle) dans la maison. Veuillez présenter mes excuses à votre ami M. Talboys, et dites-lui que papa s'attend à vous voir tous deux pendant la saison de chasse. »
« Les airs et les grâces de ma dame ne nous empêcheront pas d'aller dans l'Essex pour autant, » dit Robert, en torsadant la lettre pour en faire un allume-pipe pour sa grosse écume de mer. « Je vais vous dire ce que nous allons faire, George : il y a une glorieuse auberge à Audley, et beaucoup de pêche dans les environs ; nous irons là-bas et nous passerons une semaine de sport. La pêche est bien meilleure que la chasse ; il suffit de s'étendre sur une rive et de fixer sa ligne ; je ne trouve pas que l'on attrape souvent quelque chose, mais c'est très agréable. »
Il présenta la lettre torsadée à la faible étincelle du feu qui luisait dans l'âtre tout en parlant, puis, changeant d'avis, la déplia délibérément et lissa le papier froissé de sa main.
« Pauvre petite Alicia ! » dit-il pensivement ; « c'est un peu dur de traiter sa lettre aussi cavalièrement — je vais la garder ; » sur quoi M. Robert Audley remit le mot dans son enveloppe, et le glissa plus tard dans une case de son bureau marquée « important ». Le ciel sait quels merveilleux documents se trouvaient dans cette case particulière, mais je ne pense pas qu'elle ait contenu quoi que ce soit d'une grande valeur judiciaire. Si quelqu'un avait pu à ce moment-là dire au jeune avocat qu'une chose aussi simple que la brève lettre de sa cousine deviendrait un jour un maillon de cette terrible chaîne de preuves qui serait plus tard lentement forgée dans la seule affaire criminelle dont il dût jamais s'occuper, peut-être M. Robert Audley aurait-il haussé les sourcils un peu plus haut que d'habitude.
Ainsi, les deux jeunes gens quittèrent Londres le lendemain, avec une seule valise, une canne et des lignes de pêche, et atteignirent le village d'Audley, épars, démodé et en déclin rapide, à temps pour commander un bon dîner à l'auberge du Soleil.
Audley Court se trouvait à environ un kilomètre et quart du village, niché, comme je l'ai dit, au fond du creux, enfermé par une végétation luxuriante. On ne pouvait l'atteindre que par un chemin de traverse bordé d'arbres, aussi soigneusement entretenu que les avenues du parc d'un gentleman. C'était un endroit assez solitaire, même dans toute sa beauté rustique, pour une créature aussi brillante que la regrettée Mlle Lucy Graham, mais le généreux baronnet avait transformé l'intérieur de la vieille demeure grise en un petit palais pour sa jeune épouse, et Lady Audley semblait aussi heureuse qu'un enfant entouré de jouets nouveaux et coûteux.
Dans sa meilleure fortune, comme dans ses vieux jours de dépendance, où qu'elle allât, elle semblait emmener avec elle le soleil et la joie. Malgré le mépris non dissimulé de Mlle Alicia pour l'enfantillage et la frivolité de sa belle-mère, Lucy était plus aimée et plus admirée que la fille du baronnet. Cet enfantillage même avait un charme auquel peu pouvaient résister. L'innocence et la candeur d'un nourrisson rayonnaient sur le beau visage de Lady Audley, et brillaient dans ses grands yeux bleus et liquides. Les lèvres vermeilles, le nez délicat, l'abondance des boucles blondes, tout contribuait à préserver à sa beauté le caractère d'une jeunesse et d'une fraîcheur extrêmes. Elle avouait vingt ans, mais il était difficile de lui en donner plus de dix-sept. Sa silhouette fragile, qu'elle aimait vêtir de velours lourds et de soies raides et bruissantes, au point de ressembler à une enfant parée pour un bal masqué, était aussi juvénile que si elle venait de quitter la nurserie. Tous ses divertissements étaient puérils. Elle détestait la lecture ou toute forme d'étude, et aimait la société. Plutôt que d'être seule, elle admettait Phoebe Marks dans sa confidence, et se prélassait sur l'un des divans de son luxueux cabinet de toilette, discutant d'un nouveau costume pour quelque prochain dîner ; ou restait à bavarder avec la jeune fille, son écrin à bijoux à ses côtés sur les coussins de satin, et les cadeaux de Sir Michael étalés sur ses genoux, tout en comptant et en admirant ses trésors.
Elle était apparue à plusieurs bals publics à Chelmsford et Colchester, et fut immédiatement consacrée comme la reine du comté. Ravie de sa haute position et de sa belle demeure ; voyant chaque caprice satisfait, chaque lubie comblée ; admirée et caressée partout où elle allait ; éprise de son généreux époux ; riche d'une noble allocation d'argent de poche ; sans parents pauvres pour l'ennuyer avec des réclamations sur sa bourse ou son patronage ; il aurait été difficile de trouver dans le comté d'Essex une créature plus fortunée que Lucy, Lady Audley.
Les deux jeunes gens s'attardèrent devant la table du dîner dans le salon privé de l'auberge du Soleil. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, et l'air frais de la campagne soufflait sur eux tandis qu'ils dînaient. Le temps était charmant ; le feuillage des bois touché ici et là par de faibles reflets des premières teintes de l'automne ; le blé jaune se dressant encore dans certains champs, tandis que dans d'autres, il tombait tout juste sous la faucille étincelante ; tandis que dans les sentiers étroits, on croisait de grands chariots tirés par des chevaux de trait au poitrail large, ramenant à la maison la riche récolte dorée. Pour quiconque a été, durant les chauds mois d'été, confiné à Londres, il y a dans le premier goût de la vie rustique une sorte de ravissement sensuel difficile à décrire. George Talboys ressentait cela, et il y éprouvait l'approche la plus proche du plaisir qu'il eût jamais connue depuis la mort de sa femme.
L'horloge sonna cinq heures alors qu'ils terminaient leur dîner.
« Mettez votre chapeau, George, » dit Robert Audley ; « ils ne dînent au Court qu'à sept heures ; nous aurons le temps de descendre voir le vieux domaine et ses habitants. »
L'aubergiste, qui était entré dans la pièce avec une bouteille de vin, leva les yeux au moment où le jeune homme parlait.
« Je vous demande pardon, M. Audley, » dit-il, « mais si vous voulez voir votre oncle, vous perdrez votre temps à aller au Court pour le moment. Sir Michael, ma dame et Mlle Alicia sont tous partis aux courses à Chorley, et ils ne seront pas de retour avant près de huit heures, probablement. Ils doivent passer par ici pour rentrer chez eux. »
Dans ces circonstances, il était bien sûr inutile d'aller au Court, alors les deux jeunes gens flânèrent dans le village, observèrent la vieille église, puis allèrent reconnaître les ruisseaux dans lesquels ils devaient pêcher le lendemain, et, par ces moyens, firent passer le temps jusqu'après sept heures. Vers sept heures et quart, ils retournèrent à l'auberge et, s'installant à la fenêtre ouverte, allumèrent leurs cigares et contemplèrent le paysage paisible.
Nous entendons parler chaque jour de meurtres commis à la campagne. Des meurtres brutaux et traîtres ; des agonies lentes et prolongées par des poisons administrés par une main parente ; des morts soudaines et violentes par des coups cruels, infligés avec un pieu coupé dans quelque chêne étendu, dont chaque ombre promettait — la paix. Dans le comté dont j'écris, on m'a montré une prairie dans laquelle, par une calme soirée de dimanche d'été, un jeune fermier assassina la jeune fille qui l'avait aimé et lui avait fait confiance ; et pourtant, même maintenant, avec la tache de ce méfait ignoble sur elle, l'aspect de l'endroit est — la paix. Aucune espèce de crime n'a jamais été commise dans les pires taudis des alentours de Seven Dials qui n'ait été aussi accomplie face à ce calme rustique sur lequel, malgré tout, nous portons encore un regard tendre et empreint d'une nostalgie mélancolique, et que nous associons à — la paix.
La nuit tombait quand les cabriolets et les chaises, les voitures légères et les phaétons de fermiers maladroits commencèrent à faire résonner le pavé du village et à passer sous les fenêtres de l'auberge du Soleil ; la nuit était plus sombre encore quand une voiture ouverte attelée de quatre chevaux s'arrêta soudain sous l'enseigne qui se balançait.
C'était la berline de Sir Michael Audley qui s'arrêta si brusquement devant la petite auberge. Le harnais de l'un des chevaux de tête s'était déréglé, et le postillon de devant descendit pour le remettre en ordre.
« Tiens, c'est mon oncle, » s'écria Robert Audley, alors que la voiture s'immobilisait. « Je vais courir lui parler. »
George alluma un autre cigare et, abrité par les rideaux de la fenêtre, observa le petit groupe. Alicia était assise dos aux chevaux, et il put percevoir, même dans la pénombre, que c'était une belle brune ; mais Lady Audley était assise du côté de la voiture le plus éloigné de l'auberge, et il ne put rien voir du parangon aux cheveux blonds dont il avait tant entendu parler.
« Tiens, Robert, » s'exclama Sir Michael, alors que son neveu émergeait de l'auberge, « quelle surprise ! »
« Je ne suis pas venu pour vous importuner au Court, mon cher oncle, » dit le jeune homme, tandis que le baronnet lui serrait la main avec sa cordialité habituelle. « L'Essex est mon comté natal, vous savez, et vers cette époque de l'année, j'ai généralement un accès de nostalgie ; alors George et moi sommes descendus à l'auberge pour deux ou trois jours de pêche. »
« George — George qui ? »
« George Talboys. »
« Quoi, il est venu ? » s'écria Alicia. « Je suis si heureuse ; car je meurs d'envie de voir ce beau jeune veuf. »
« Vraiment, Alicia ? » dit son cousin. « Alors, parbleu, je vais courir le chercher et vous le présenter immédiatement. »
Or, telle était la domination que Lady Audley, à sa manière enfantine et irréfléchie, avait acquise sur son mari dévoué, qu'il était très rare que le regard du baronnet s'éloignât longtemps du joli visage de sa femme. Lorsque Robert fut sur le point de rentrer dans l'auberge, il ne fallut qu'un très léger haussement de sourcils de Lucy, accompagné d'une charmante expression de lassitude et de terreur, pour faire comprendre à son mari qu'elle ne voulait pas être ennuyée par une présentation à M. George Talboys.
« Ne vous en faites pas pour ce soir, Bob, » dit-il. « Ma femme est un peu fatiguée après notre longue journée de plaisir. Amenez votre ami dîner demain, et alors lui et Alicia pourront faire connaissance. Venez faire un tour pour parler à Lady Audley, et ensuite nous rentrerons chez nous. »
Ma dame était si terriblement fatiguée qu'elle ne put que sourire doucement et tendre une minuscule main gantée à son neveu par alliance.
« Vous viendrez dîner avec nous demain, et vous amènerez votre intéressant ami ? » dit-elle d'une voix basse et lasse. Elle avait été l'attraction principale de l'hippodrome et était épuisée par l'effort d'avoir fasciné la moitié du comté.
« C'est merveilleux qu'elle ne vous ait pas gratifié de son rire interminable, » murmura Alicia en se penchant à la portière de la voiture pour dire bonsoir à Robert ; « mais je suppose qu'elle le réserve pour votre délectation demain. J'imagine que vous êtes fasciné comme tout le monde ? » ajouta la jeune dame, assez sèchement.
« C'est une créature charmante, assurément, » murmura Robert avec une admiration placide.
« Oh, bien sûr ! Maintenant, c'est la première femme de qui je vous entende dire un mot aimable, Robert Audley. Je suis désolée de constater que vous ne pouvez admirer que des poupées de cire. »
La pauvre Alicia avait eu bien des escarmouches avec son cousin sur ce tempérament particulier qui, tout en lui permettant de traverser la vie avec un contentement parfait et une jouissance tacite, lui interdisait totalement de ressentir la moindre étincelle d'enthousiasme pour quelque sujet que ce fût.
« Quant à le voir jamais tomber amoureux, » pensait parfois la jeune femme, « l'idée est absurde. Si toutes les divinités sur terre étaient rangées devant lui, attendant que son sultan daigne jeter le mouchoir, il se contenterait de hausser les sourcils jusqu'au milieu du front et leur dirait de se battre pour l'avoir. »
Mais, pour une fois dans sa vie, Robert était presque enthousiaste.
« C'est la plus jolie petite créature que vous ayez jamais vue de votre vie, George, » s'écria-t-il, lorsque la voiture fut partie et qu'il retourna auprès de son ami. « De tels yeux bleus, de telles boucles, un sourire si ravissant, un chapeau si féerique — tout tremblant de pensées et de paillettes de rosée, brillant à travers un nuage de gaze. George Talboys, je me sens comme le héros d'un roman français : je suis en train de tomber amoureux de ma tante. »
Le veuf ne fit que soupirer et fumer son cigare avec fougue par la fenêtre ouverte. Peut-être pensait-il à ce temps lointain — à peine cinq ans en réalité, mais une éternité pour lui — où il avait rencontré pour la première fois la femme pour qui il avait porté du crêpe autour de son chapeau trois jours auparavant. Ils revinrent, tous ces sentiments oubliés ; ils revinrent, avec le lieu de leur naissance. De nouveau, il flânait avec ses officiers sur la jetée décrépite de la station balnéaire décrépite, écoutant un orchestre morne dont le cornet était faux d'un ton et demi. De nouveau, il entendit les vieux airs d'opéra, et de nouveau elle vint trottinant vers lui, appuyée au bras de son vieux père, et prétendant (avec une charmante, délicieuse et sérieuse comédie) écouter la musique, tout en ignorant totalement l'admiration d'une demi-douzaine d'officiers de cavalerie bouche bée. De nouveau, la vieille idée revint qu'elle était trop belle pour la terre, ou pour des usages terrestres, et qu'approcher d'elle, c'était marcher dans une atmosphère supérieure et respirer un air plus pur. Et depuis lors, elle avait été sa femme, et la mère de son enfant. Elle reposait dans le petit cimetière de Ventnor, et il n'y avait qu'un an qu'il avait passé commande de sa pierre tombale. Quelques larmes lentes et silencieuses tombèrent sur son gilet alors qu'il pensait à ces choses dans la pièce tranquille et s'assombrissant.
Lady Audley était si épuisée lorsqu'elle rentra chez elle qu'elle s'excusa de ne pas venir dîner et se retira immédiatement dans son cabinet de toilette, accompagnée de sa femme de chambre, Phoebe Marks.
Elle était un peu capricieuse dans sa conduite envers cette servante — parfois très confidentielle, parfois assez réservée ; mais elle était une maîtresse libérale, et la jeune fille avait toutes les raisons d'être satisfaite de sa situation.
Ce soir, malgré sa fatigue, elle était d'une humeur extrêmement joyeuse, et fit un récit animé des courses et de la compagnie présente.
« Je suis pourtant morte de fatigue, Phoebe, » dit-elle peu après. « J'ai peur d'être épouvantable, après une journée sous le soleil brûlant. »
Il y avait des bougies allumées de chaque côté de la glace devant laquelle Lady Audley se tenait, défaisant sa robe. Elle regarda fixement sa servante en parlant, ses yeux bleus clairs et brillants, et les lèvres roses et enfantines pincées en un sourire espiègle.
« Vous êtes un peu pâle, milady, » répondit la jeune fille, « mais vous êtes aussi jolie que jamais. »
« C'est bien, Phoebe, » dit-elle en se jetant dans un fauteuil et en rejetant ses boucles vers la femme de chambre, qui se tenait, brosse à la main, prête à arranger la luxuriante chevelure pour la nuit. « Sais-tu, Phoebe, que j'ai entendu des gens dire que toi et moi nous nous ressemblions ? »
« Je les ai entendu dire aussi, milady, » dit la jeune fille, calmement, « mais ils doivent être bien stupides pour le dire, car votre ladyship est une beauté, et je suis une pauvre créature sans attrait. »
« Pas du tout, Phoebe, » dit la petite dame, superbement ; « tu es comme moi, et tes traits sont très agréables ; il ne te manque que la couleur. Mes cheveux sont blond pâle, reflets d'or, et les tiens sont châtain terne ; mes sourcils et mes cils sont brun foncé, et les tiens sont presque — j'ai peine à le dire, mais ils sont presque blancs, ma chère Phoebe. Ton teint est terreux, et le mien est rose et frais. Pourquoi, avec une bouteille de teinture pour cheveux, comme celles dont on voit la publicité dans les journaux, et un pot de rouge, tu serais aussi belle que moi, n'importe quel jour, Phoebe. »
Elle babilla ainsi pendant longtemps, parlant d'une centaine de sujets différents, et tournant en ridicule les personnes qu'elle avait rencontrées aux courses, pour l'amusement de sa servante. Sa belle-fille entra dans le cabinet de toilette pour lui dire bonsoir, et trouva la servante et sa maîtresse en train de rire aux éclats à propos de l'une des aventures de la journée. Alicia, qui n'était jamais familière avec ses domestiques, se retira, dégoûtée par la frivolité de ma dame.
« Continue de brosser mes cheveux, Phoebe, » dit Lady Audley, chaque fois que la jeune fille était sur le point de terminer sa tâche, « j'apprécie vraiment de bavarder avec toi. »
Finalement, au moment même où elle avait renvoyé sa femme de chambre, elle l'appela soudainement. « Phoebe Marks, » dit-elle, « je veux que tu me rendes un service. »
« Oui, milady. »
« Je veux que tu te rendes à Londres par le premier train demain matin pour exécuter une petite commission pour moi. Tu pourras prendre une journée de congé par la suite, car je sais que tu as des amis en ville ; et je te donnerai un billet de cinq livres si tu fais ce que je veux, et que tu gardes tout cela pour toi. »
« Oui, milady. »
« Assure-toi que cette porte est solidement fermée, et viens t'asseoir sur ce tabouret à mes pieds. »
La jeune fille obéit. Lady Audley caressa les cheveux de couleur neutre de sa femme de chambre avec sa main potelée, blanche et ornée de bijoux, tout en réfléchissant quelques instants.
« Et maintenant écoute, Phoebe. Ce que je veux que tu fasses est très simple. »
C'était si simple que tout fut dit en cinq minutes, puis Lady Audley se retira dans sa chambre à coucher et se pelotonna confortablement sous la couette en duvet. Elle était d'une nature frileuse et adorait s'ensevelir dans de douces étoffes de satin et de fourrure.
« Embrasse-moi, Phoebe, » dit-elle, tandis que la jeune fille arrangeait les rideaux. « J'entends le pas de Sir Michael dans l'antichambre ; tu le croiseras en sortant, et tu pourras tout aussi bien lui dire que tu pars par le premier train demain matin pour aller chercher ma robe chez Madam Frederick pour le dîner à Morton Abbey. »
Il était tard le lendemain matin lorsque Lady Audley descendit pour le petit-déjeuner — plus de dix heures. Pendant qu'elle sirotait son café, un domestique lui apporta un paquet scellé et un livre à signer.
« Un message télégraphique ! » s'écria-t-elle ; car le mot commode de télégramme n'avait pas encore été inventé. « Que peut-il bien se passer ? »
Elle leva les yeux vers son mari avec de grands yeux terrifiés, et sembla presque avoir peur de briser le sceau. L'enveloppe était adressée à Miss Lucy Graham, chez M. Dawson, et avait été transmise depuis le village.
« Lis-le, ma chérie, » dit-il, « et ne t'alarme pas ; ce n'est peut-être rien d'important. »
Il provenait d'une certaine Mme Vincent, la maîtresse d'école chez qui elle avait vécu avant d'entrer dans la famille de M. Dawson. La dame était dangereusement malade et suppliait son ancienne élève d'aller la voir.
« Pauvre âme ! elle a toujours eu l'intention de me laisser son argent, » dit Lucy avec un sourire mélancolique. « Elle n'a jamais entendu parler du changement dans ma fortune. Cher Sir Michael, je dois aller la voir. »
« Bien sûr que tu le dois, ma très chère. Si elle a été bonne pour ma pauvre fille dans l'adversité, elle a un droit sur sa prospérité qui ne sera jamais oublié. Mets ton chapeau, Lucy ; nous serons à temps pour attraper l'express. »
« Tu viendras avec moi ? »
« Bien entendu, ma chérie. Crois-tu que je te laisserais partir seule ? »
« J'étais sûre que tu viendrais avec moi, » dit-elle, pensive.
« Ton amie indique-t-elle une adresse ? »
« Non ; mais elle a toujours vécu à Crescent Villa, West Brompton ; et sans aucun doute, elle y vit toujours. »
Lady Audley n'eut que le temps d'enfiler à la hâte son chapeau et son châle avant d'entendre la voiture arriver devant la porte et Sir Michael l'appeler au pied de l'escalier.
Ses appartements, comme je l'ai dit, communiquaient les uns avec les autres et se terminaient par une antichambre octogonale ornée de peintures à l'huile. Même dans sa hâte, elle s'arrêta délibérément devant la porte de cette pièce, la ferma à double tour et glissa la clé dans sa poche. Une fois cette porte verrouillée, tout accès aux appartements de milady était coupé.
CHAPITRE VIII.
AVANT L'ORAGE.
Ainsi, le dîner à Audley Court fut reporté, et Miss Alicia dut attendre encore plus longtemps pour être présentée au beau jeune veuf, M. George Talboys.
Je crains, s'il faut dire la vérité, qu'il y avait peut-être un peu d'affectation dans l'anxiété que cette jeune femme exprimait à l'idée de faire la connaissance de George ; mais si la pauvre Alicia a un instant espéré éveiller une étincelle de jalousie latente dans le cœur de son cousin par cette démonstration d'intérêt, elle ne connaissait pas aussi bien le caractère de Robert Audley qu'elle aurait pu le faire. Indolent, beau et indifférent, le jeune avocat prenait la vie comme une erreur bien trop absurde pour qu'un quelconque événement de son cours insensé puisse être pris sérieusement, ne serait-ce qu'un instant, par un homme sensé.
Sa jolie cousine au visage de gitane aurait pu être follement amoureuse de lui ; et elle aurait pu le lui dire, de quelque façon charmante, détournée et féminine, cent fois par jour durant les trois cent soixante-cinq jours de l'année ; mais à moins qu'elle n'ait attendu un 29 février privilégié et qu'elle ne soit allée droit vers lui en disant : « Robert, veux-tu m'épouser ? », je doute fort qu'il ait jamais découvert l'état de ses sentiments.
De même, s'il avait été lui-même amoureux d'elle, j'imagine que cette passion tendre aurait été, chez lui, un sentiment si vague et si faible qu'il aurait pu descendre au tombeau avec la vague conscience d'une sensation malaisée qui aurait pu être de l'amour ou une indigestion, et sans rien savoir de plus de son état.
Il ne servait donc strictement à rien, ma pauvre Alicia, de parcourir les sentiers autour d'Audley durant ces trois jours que les deux jeunes hommes passèrent dans l'Essex ; ce fut une peine perdue que de porter ce joli chapeau de cavalier avec sa plume, et de toujours, par le plus singulier des hasards, rencontrer Robert et son ami. Les boucles noires (qui ne ressemblaient en rien aux anglaises légères de Lady Audley, mais étaient des mèches lourdes et denses qui s'accrochaient à votre mince gorge brune), les lèvres rouges et boudeuses, le nez légèrement retroussé, le teint sombre, avec ce vif éclat pourpre toujours prêt à jaillir comme un signal lumineux dans un ciel crépusculaire lorsque vous tombiez soudainement sur votre cousin apathique — toute cette beauté brune, coquette et espiègle, était perdue pour les yeux ternes de Robert Audley, et vous auriez tout aussi bien fait de vous reposer dans le frais salon du domaine au lieu d'épuiser votre jolie jument sous le soleil brûlant de septembre.
Or, la pêche, sauf pour le dévot disciple d'Izaak Walton, n'est pas l'occupation la plus animée ; par conséquent, il n'est guère étonnant, peut-être, qu'au lendemain du départ de Lady Audley, les deux jeunes hommes (dont l'un était empêché par cette blessure au cœur qu'il portait si silencieusement de prendre réellement plaisir à quoi que ce soit, et dont l'autre considérait presque tout plaisir comme une forme négative de tracas) commencèrent à se lasser de l'ombre des saules surplombant les ruisseaux sinueux autour d'Audley.
« Figtree Court n'est pas gai pendant les grandes vacances, » dit Robert, songeur : « mais je pense, somme toute, que c'est mieux que cela ; en tout cas, c'est près d'un débit de tabac, » ajouta-t-il en tirant avec résignation sur un cigare exécrable obtenu auprès du propriétaire de l'auberge du Sun.
George Talboys, qui n'avait consenti à l'expédition dans l'Essex que par soumission passive à son ami, n'était nullement enclin à s'opposer à leur retour immédiat à Londres. « Je serai content de rentrer, Bob, » dit-il, « car je veux faire un saut à Southampton ; je n'ai pas vu le petit depuis plus d'un mois. »
Il parlait toujours de son fils comme du « petit » ; il en parlait toujours avec tristesse plutôt qu'avec espoir. Il expliquait cela en disant qu'il avait l'impression que l'enfant n'apprendrait jamais à l'aimer ; et pire encore que cette idée, un vague pressentiment qu'il ne vivrait pas assez longtemps pour voir son petit Georgey atteindre l'âge d'homme.
« Je ne suis pas un homme romantique, Bob, » disait-il parfois, « et je n'ai jamais lu une ligne de poésie de ma vie qui ait été pour moi plus que des mots et du tintamarre ; mais un sentiment m'envahit, depuis la mort de ma femme, que je suis comme un homme debout sur un rivage long et bas, avec des falaises hideuses qui se dressent derrière lui et la marée montante qui rampe lentement mais sûrement autour de ses pieds. Elle semble se rapprocher de jour en jour, cette marée noire et impitoyable ; non pas se ruant sur moi avec un grand bruit et une impulsion puissante, mais rampant, se glissant, volant vers moi, prête à se refermer au-dessus de ma tête quand je serai le moins préparé à la fin. »
Robert Audley regarda son ami avec une stupeur silencieuse ; et, après un temps de profonde délibération, dit solennellement : « George Talboys, je pourrais comprendre cela si tu avais mangé de lourds soupers. Le porc froid, par exemple, surtout s'il est mal cuit, pourrait produire ce genre de chose. Tu as besoin d'un changement d'air, mon cher garçon ; tu as besoin des brises rafraîchissantes de Figtree Court et de l'air apaisant de Fleet Street. Ou, attends, » ajouta-t-il soudain, « j'ai trouvé ! Tu as fumé les cigares de notre ami l'aubergiste ; cela explique tout. »
Ils rencontrèrent Alicia Audley sur sa jument environ une demi-heure après avoir pris la résolution de quitter l'Essex tôt le lendemain matin. La jeune femme fut très surprise et déçue d'apprendre la décision de son cousin, et pour cette raison même, fit semblant de prendre la chose avec une indifférence suprême.
« Tu te lasses bien vite d'Audley, Robert, » dit-elle avec désinvolture ; « mais bien sûr, tu n'as pas d'amis ici, à part tes parents au domaine ; tandis qu'à Londres, sans aucun doute, tu as la société la plus délicieuse et... »
« J'obtiens du bon tabac, » murmura Robert en interrompant sa cousine. « Audley est le plus cher des vieux endroits, mais quand un homme est obligé de fumer des feuilles de chou séchées, tu sais, Alicia... »
« Alors tu pars vraiment demain matin ? »
« Absolument — par le train express qui part à 10h50. »
« Alors Lady Audley perdra l'occasion d'être présentée à M. Talboys, et M. Talboys perdra la chance de voir la plus jolie femme de l'Essex. »
« Vraiment... » balbutia George.
« La plus jolie femme de l'Essex aurait peu de chances d'obtenir beaucoup d'admiration de la part de mon ami, George Talboys, » dit Robert. « Son cœur est à Southampton, où il a un petit garnement aux cheveux bouclés, haut comme trois pommes, qui l'appelle "le grand monsieur" et lui demande des sucreries. »
« Je vais écrire à ma belle-mère par le courrier de ce soir, » dit Alicia. « Elle m'a demandé particulièrement dans sa lettre combien de temps vous resteriez, et s'il y avait une chance qu'elle soit de retour à temps pour vous recevoir. »
Miss Audley sortit une lettre de la poche de sa veste d'équitation en parlant — un petit mot féerique, écrit sur un papier brillant d'une teinte crème particulière.
« Elle dit dans son post-scriptum : "Assure-toi de répondre à ma question concernant M. Audley et son ami, espèce de volage et oublieuse Alicia !" »
« Quelle belle écriture elle a ! » dit Robert, tandis que sa cousine repliait le billet.
« Oui, c'est joli, n'est-ce pas ? Regarde, Robert. »
Elle mit la lettre dans sa main, et il la contempla paresseusement pendant quelques minutes, tandis qu'Alicia caressait le cou gracieux de sa jument alezane, qui avait hâte de repartir.
« Un instant, Atalanta, un instant. Rends-moi mon mot, Bob. »
« C'est la plus jolie, la plus coquette petite écriture que j'aie jamais vue. Sais-tu, Alicia, je n'ai pas une grande foi en ces types qui te demandent treize timbres-poste et proposent de te dire ce que tu n'as jamais été capable de découvrir toi-même ; mais, sur parole, je pense que si je n'avais jamais vu ta tante, je saurais à quoi elle ressemble rien qu'à ce bout de papier. Oui, tout est là — les boucles blondes et légères, dorées par le soleil, les sourcils dessinés au crayon, le nez minuscule et droit, le sourire enfantin et conquérant ; tout cela se devine dans ces quelques pleins et déliés gracieux. George, regarde ça ! »
Mais George Talboys, distrait et sombre, s'était éloigné le long de la marge du fossé et se tenait là, frappant les joncs avec sa canne, à une demi-douzaine de pas de Robert et Alicia.
« Peu importe, » dit la jeune femme avec impatience ; car elle n'appréciait nullement cette longue dissertation sur le mot de milady. « Rends-moi la lettre et laisse-moi partir ; il est plus de huit heures et je dois y répondre par le courrier de ce soir. Allons, Atalanta ! Au revoir, Robert — au revoir, M. Talboys. Bon voyage vers la ville. »
La jument alezane galopa vivement à travers le sentier, et Miss Audley était hors de vue avant que ces deux grosses larmes brillantes qui restèrent dans ses yeux un instant, avant que son orgueil ne les renvoie en arrière, ne montent de son cœur en colère.
« N'avoir qu'un seul cousin au monde, » s'écria-t-elle avec passion, « mon plus proche parent après papa, et qu'il se soucie aussi peu de moi que d'un chien ! »
Par le plus pur des hasards, cependant, Robert et son ami ne partirent pas par l'express de 10h50 le lendemain matin, car le jeune avocat s'éveilla avec un tel mal de tête épouvantable qu'il demanda à George de lui apporter une tasse du thé vert le plus fort qui ait jamais été préparé au Sun, et d'être en outre assez aimable pour différer leur voyage jusqu'au lendemain. Bien sûr, George acquiesça, et Robert Audley passa la matinée dans une pièce sombre, avec un journal de Chelmsford vieux de cinq jours pour se divertir.
« Ce n'est rien d'autre que les cigares, George, » disait-il à maintes reprises. « Fais-moi sortir de cet endroit sans que je voie l'aubergiste ; car si cet homme et moi nous rencontrons, il y aura effusion de sang. »
Heureusement pour la paix d'Audley, il se trouvait que c'était jour de marché à Chelmsford ; et le digne aubergiste était parti dans sa charrette pour acheter des provisions pour sa maison — entre autres choses, peut-être, un nouveau stock de ces cigares mêmes qui avaient eu un effet si fatal sur Robert.
Les jeunes gens passèrent une journée terne, lente, stupide et improductive ; et vers le crépuscule, M. Audley proposa qu'ils se promènent jusqu'au domaine et demandent à Alicia de leur faire visiter la maison.
« Cela tuera deux heures, tu sais, George ; et ce serait vraiment dommage de t'arracher à Audley sans t'avoir montré ce vieil endroit, qui, je t'en donne ma parole, vaut vraiment la peine d'être vu. »
Le soleil était bas dans le ciel lorsqu'ils prirent un raccourci à travers les prés et franchirent un échalier menant à l'avenue qui aboutissait à l'arche — un coucher de soleil livide, lourd et de mauvais augure, et un calme mortel dans l'air qui effrayait les oiseaux qui auraient eu envie de chanter, laissant le champ libre à quelques grenouilles captieuses qui coassaient dans les fossés. Bien que l'atmosphère fût calme, les feuilles bruissaient avec ce mouvement sinistre et frissonnant qui ne provient d'aucune cause extérieure, mais qui est plutôt un frisson instinctif des branches fragiles, pressentant un orage imminent. Cette stupide horloge, qui ne connaissait pas de demi-mesure et sautait toujours d'une heure à l'autre, indiquait sept heures lorsque les jeunes gens passèrent sous l'arche ; mais, malgré cela, il était plus près de huit heures.
Ils trouvèrent Alicia dans l'allée des tilleuls, errant sans but sous l'ombre noire des arbres, d'où, de temps à autre, une feuille flétrie voletait lentement jusqu'au sol.
Chose étrange, George Talboys, qui observait très rarement quoi que ce soit, remarqua particulièrement cet endroit.
« Cela devrait être une avenue dans un cimetière, » dit-il. « Comme les morts pourraient dormir paisiblement sous cette ombre sombre ! J'aimerais que le cimetière de Ventnor fût ainsi. »
Ils marchèrent jusqu'au puits en ruine ; et Alicia leur raconta une vieille légende liée à l'endroit — une histoire sombre, comme celles qui sont toujours attachées à une vieille demeure, comme si le passé n'était qu'une sombre page de chagrin et de crime.
« Nous voulons voir la maison avant qu'il ne fasse nuit, Alicia, » dit Robert.
« Alors nous devons faire vite, » répondit-elle. « Venez. »
Elle les mena par une fenêtre à la française ouverte, modernisée quelques années auparavant, dans la bibliothèque, puis dans le hall.
Dans le hall, ils croisèrent la femme de chambre au visage pâle de milady, qui regarda furtivement sous ses cils blancs les deux jeunes hommes.
Ils montaient l'escalier quand Alicia se tourna et parla à la jeune fille.
« Après être allés au salon, j'aimerais montrer à ces messieurs les appartements de Lady Audley. Sont-ils en bon ordre, Phoebe ? »
« Oui, mademoiselle ; mais la porte de l'antichambre est fermée à clé, et je crois que milady a emporté la clé à Londres. »
« Emporté la clé ! Impossible ! » s'écria Alicia.
« Vraiment, mademoiselle, je pense qu'elle l'a fait. Je ne peux pas la trouver, et elle était toujours dans la porte. »
« Je déclare, » dit Alicia avec impatience, « que cela ressemble bien à milady d'avoir eu cette lubie. Je parie qu'elle avait peur que nous allions dans ses chambres, fouinions parmi ses jolies robes et touchions à ses bijoux. C'est très contrariant, car les meilleurs tableaux de la maison sont dans cette antichambre. Il y a aussi son propre portrait, inachevé mais merveilleusement ressemblant. »
« Son portrait ! » s'exclama Robert Audley. « Je donnerais n'importe quoi pour le voir, car je n'ai qu'une idée imparfaite de son visage. N'y a-t-il aucun autre moyen d'entrer dans la pièce, Alicia ? »
« Un autre moyen ? »
« Oui ; y a-t-il une porte, passant par l'une des autres pièces, par laquelle nous pourrions réussir à entrer dans la sienne ? »
Sa cousine secoua la tête et les conduisit dans un couloir où se trouvaient des portraits de famille. Elle leur montra une pièce tapissée, les grandes figures sur la toile fanée semblant menaçantes dans la lumière crépusculaire.
« Ce gaillard avec sa hache d'armes a l'air de vouloir fendre le crâne de George, » dit M. Audley, en désignant un guerrier féroce dont le bras levé apparaissait au-dessus des cheveux noirs de George Talboys.
« Sors de cette pièce, Alicia, » ajouta le jeune homme nerveusement ; « je crois qu'elle est humide, ou alors hantée. En fait, je crois que tous les fantômes sont le résultat de l'humidité ou de la dyspepsie. Tu dors dans un lit humide — tu t'éveilles soudain au milieu de la nuit avec un frisson, et tu vois une vieille dame en costume de cour de l'époque de George Ier, assise au pied du lit. La vieille dame est une indigestion, et le frisson est un drap humide. »
Il y avait des bougies allumées dans le salon. Aucune lampe à la mode n'avait jamais fait son apparition à Audley Court. Les pièces de Sir Michael étaient éclairées par d'honnêtes et épaisses bougies de cire jaunâtre, dans des chandeliers d'argent massif et des appliques contre les murs.
Il n'y avait pas grand-chose à voir dans le salon ; et George Talboys se lassa vite de fixer le beau mobilier moderne et quelques tableaux d'académiciens.
« N'y a-t-il pas un passage secret, ou un vieux coffre en chêne, ou quelque chose de ce genre, quelque part dans la maison, Alicia ? » demanda Robert.
« Bien sûr ! » s'écria Miss Audley, avec une véhémence qui surprit son cousin ; « bien sûr. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Quelle idiote je fais ! »
« Pourquoi idiote ? »
« Parce que, si ça ne te dérange pas de ramper à quatre pattes, tu peux voir les appartements de milady, car ce passage communique avec son cabinet de toilette. Elle-même ne le sait pas, je crois. Comme elle serait étonnée si quelque cambrioleur au masque noir, muni d'une lanterne sourde, surgissait à travers le plancher une nuit, alors qu'elle est assise devant sa glace, à se faire coiffer pour une soirée ! »
« Essaierons-nous le passage secret, George ? » demanda M. Audley.
« Oui, si tu le souhaites. »
Alicia les mena dans la pièce qui avait autrefois été sa nurserie. Elle était maintenant désaffectée, sauf en de très rares occasions où la maison était pleine d'invités.
Robert Audley souleva un coin du tapis, selon les instructions de sa cousine, et révéla une trappe grossièrement découpée dans le plancher de chêne.
« Maintenant écoutez-moi, » dit Alicia. « Vous devez vous laisser descendre à bout de bras dans le passage, qui fait environ quatre pieds de haut ; courbez la tête, marchez tout droit jusqu'à ce que vous arriviez à un virage brusque qui vous mènera sur la gauche, et tout au bout, vous trouverez une courte échelle sous une trappe comme celle-ci, que vous devrez déverrouiller ; cette porte s'ouvre dans le plancher du cabinet de toilette de milady, qui est seulement recouvert d'un tapis persan carré que vous pourrez facilement soulever. Vous me comprenez ? »
« Parfaitement. »
« Alors prenez la lumière ; M. Talboys vous suivra. Je vous donne vingt minutes pour votre inspection des tableaux — c'est-à-dire environ une minute chacun — et au bout de ce temps, je m'attendrai à vous voir revenir. »
Robert lui obéit implicitement, et George, suivant docilement son ami, se retrouva, en cinq minutes, au milieu de l'élégant désordre du cabinet de toilette de Lady Audley.
Elle avait quitté la maison en hâte pour ce voyage imprévu à Londres, et tout son étincelant attirail de toilette traînait sur la table de toilette en marbre. L'atmosphère de la pièce était presque étouffante en raison des riches émanations de parfums s'échappant de flacons dont les bouchons d'or n'avaient pas été remis en place. Un bouquet de fleurs de serre se fanait sur un minuscule secrétaire. Deux ou trois belles robes gisaient en tas sur le sol, et les portes ouvertes d'une armoire révélaient les trésors qu'elle contenait. Des bijoux, des brosses à cheveux au dos d'ivoire et de l'exquise porcelaine étaient éparpillés çà et là dans l'appartement. George Talboys vit son visage barbu et sa haute silhouette décharnée se refléter dans la glace, et s'étonna de voir à quel point il semblait déplacé au milieu de tout ce luxe féminin.
Ils allèrent du cabinet de toilette au boudoir, et du boudoir à l'antichambre, dans laquelle se trouvaient, comme Alicia l'avait dit, une vingtaine de tableaux de valeur, outre le portrait de milady.
Le portrait de milady reposait sur un chevalet, recouvert d'une étoffe de laine verte, au centre de la chambre octogonale. L'artiste avait eu la fantaisie de la peindre debout dans cette même pièce, et de faire de son arrière-plan une fidèle reproduction des murs représentés. Je crains que le jeune homme n'ait appartenu à la confrérie préraphaélite, car il avait passé un temps déraisonnable sur les accessoires de ce tableau — sur les boucles frisées de milady et les lourds plis de sa robe de velours cramoisi.
Les deux jeunes hommes regardèrent d'abord les peintures accrochées aux murs, laissant ce portrait inachevé pour la bonne bouche.
À cette heure, il faisait sombre, la bougie portée par Robert ne créant qu'un noyau de lumière tandis qu'il se déplaçait en la tenant devant les tableaux, un par un. La large fenêtre nue donnait sur le ciel pâle, teinté de la dernière lueur froide du crépuscule. Le lierre bruissait contre la vitre avec le même frisson inquiétant que celui qui agitait chaque feuille dans le jardin, présage de l'orage qui allait éclater.
« Voici les éternels chevaux blancs de notre ami », dit Robert, debout à côté d'un Wouvermans. « Nicolas Poussin — Salvator — ha — hum ! Maintenant, place au portrait. »
Il s'arrêta, la main sur le drap de laine, et s'adressa solennellement à son ami.
« George Talboys, dit-il, nous n'avons à nous deux qu'une seule bougie de cire, une lumière bien insuffisante pour examiner une peinture. Permettez-moi donc de vous demander de nous laisser le regarder l'un après l'autre ; s'il y a une chose plus désagréable qu'une autre, c'est d'avoir quelqu'un qui se faufile dans votre dos et qui regarde par-dessus votre épaule quand vous essayez de comprendre de quoi est fait un tableau. »
George recula immédiatement. Il ne portait pas plus d'intérêt au portrait d'une dame qu'à tous les autres ennuis de ce monde tourmenté. Il se retira et, appuyant son front contre les carreaux de la fenêtre, regarda la nuit.
Quand il se retourna, il vit que Robert avait disposé le chevalet de façon très pratique et qu'il s'était assis sur une chaise devant pour contempler la peinture à son aise.
Il se leva alors que George se tournait.
« À votre tour, Talboys, dit-il. C'est un tableau extraordinaire. »
Il prit la place de George à la fenêtre, et George s'assit sur la chaise devant le chevalet.
Oui, le peintre devait être un préraphaélite. Personne d'autre qu'un préraphaélite n'aurait peint, cheveu par cheveu, ces masses plumeuses de boucles, avec chaque miroitement d'or et chaque ombre de brun pâle. Personne d'autre qu'un préraphaélite n'aurait ainsi exagéré chaque attribut de ce visage délicat pour donner une clarté livide au teint blond et une lueur étrange et sinistre aux yeux bleu profond. Personne d'autre qu'un préraphaélite n'aurait pu donner à cette jolie bouche boudeuse l'aspect dur et presque méchant qu'elle avait dans le portrait.
C'était si ressemblant, et pourtant si différent. C'était comme si l'on avait brûlé des feux aux couleurs étranges devant le visage de milady, et que l'on avait fait ressortir par leur influence de nouveaux traits et de nouvelles expressions jamais vus auparavant. La perfection des traits, l'éclat des coloris étaient là ; mais je suppose que le peintre avait copié d'étranges monstruosités médiévales jusqu'à ce que son cerveau en soit devenu confus, car milady, dans son portrait, avait quelque chose de l'aspect d'un beau démon.
Sa robe cramoisie, exagérée comme tout le reste dans cet étrange tableau, pendait autour d'elle en plis qui ressemblaient à des flammes, sa tête blonde émergeant de la masse de couleur livide comme d'une fournaise ardente. En vérité, la robe cramoisie, le rayon de soleil sur le visage, l'or rouge brillant dans les cheveux jaunes, le pourpre mûr des lèvres boudeuses, les couleurs éclatantes de chaque accessoire de l'arrière-plan minutieusement peint, tout cela se combinait pour rendre le premier effet de la peinture loin d'être agréable.
Mais aussi étrange que fût le tableau, il n'avait pu faire aucune grande impression sur George Talboys, car il resta assis devant pendant environ un quart d'heure sans prononcer un mot — fixant seulement d'un regard vide la toile peinte, le chandelier serré dans sa main droite vigoureuse, son bras gauche pendant mollement à ses côtés. Il resta si longtemps dans cette attitude que Robert finit par se retourner.
« Eh bien, George, je croyais que tu t'étais endormi ! »
« J'y étais presque. »
« Tu as attrapé un rhume à rester dans cette pièce humide tendue de tapisseries. Crois-moi, George Talboys, tu as attrapé un rhume ; tu es enroué comme un corbeau. Mais viens. »
Robert Audley prit la bougie de la main de son ami et se faufila par le passage secret, suivi de George — très calme, mais à peine plus calme que d'habitude.
Ils trouvèrent Alicia dans la nursery qui les attendait.
« Eh bien ? » demanda-t-elle.
« Nous avons réussi parfaitement. Mais je n'aime pas le portrait ; il y a quelque chose d'étrange à son sujet. »
« C'est vrai, dit Alicia ; j'ai une étrange intuition à ce propos. Je pense que, parfois, un peintre est en quelque sorte inspiré et est capable de voir, à travers l'expression normale du visage, une autre expression qui fait tout autant partie de lui, bien qu'elle ne soit pas perçue par les yeux communs. Nous n'avons jamais vu milady avoir l'air de ce qu'elle est sur ce tableau ; mais je pense qu'elle pourrait avoir l'air de cela. »
« Alicia, dit Robert Audley d'un ton implorant, ne sois pas allemande ! »
« Mais, Robert... »
« Ne sois pas allemande, Alicia, si tu m'aimes. Le tableau est... le tableau : et milady est... milady. C'est ma façon de voir les choses, et je ne suis pas métaphysicien ; ne me déstabilise pas. »
Il répéta cela plusieurs fois avec un air de terreur qui était parfaitement sincère ; puis, ayant emprunté un parapluie au cas où il serait rattrapé par l'orage imminent, il quitta le Court, emmenant avec lui un George Talboys passif. L'unique aiguille de l'horloge stupide avait sauté jusqu'à neuf heures au moment où ils atteignirent l'arcade ; mais avant de pouvoir passer sous son ombre, ils durent s'écarter pour laisser passer une voiture qui filait à toute allure. C'était une voiture de louage du village, mais le beau visage de Lady Audley apparut à la fenêtre. Malgré l'obscurité, elle put voir les deux silhouettes des jeunes hommes se détacher en noir sur la pénombre.
« Qui est là ? demanda-t-elle en sortant la tête. Est-ce le jardinier ? »
« Non, ma chère tante, dit Robert en riant ; c'est votre plus dévoué neveu. »
Lui et George s'arrêtèrent près de l'arcade tandis que la voiture s'arrêtait devant la porte, et que les domestiques surpris sortaient pour accueillir leur maître et leur maîtresse.
« Je pense que l'orage attendra cette nuit, dit le baronnet en regardant le ciel ; mais nous l'aurons certainement demain. »
CHAPITRE IX.
APRÈS L'ORAGE.
Sir Michael s'était trompé dans sa prédiction sur le temps. L'orage n'attendit pas le lendemain, mais éclata avec une fureur terrible sur le village d'Audley environ une demi-heure avant minuit.
Robert Audley prit le tonnerre et les éclairs avec le même flegme que celui avec lequel il acceptait tous les autres maux de la vie. Il était allongé sur un canapé dans le salon, lisant ostensiblement le journal de Chelmsford vieux de cinq jours, et se régalant occasionnellement de quelques gorgées d'un grand verre de punch froid. Mais l'orage eut un effet tout différent sur George Talboys. Son ami fut surpris lorsqu'il regarda le visage blanc du jeune homme, assis en face de la fenêtre ouverte, écoutant le tonnerre et fixant le ciel noir, déchiré de temps à autre par des éclairs fourchus bleu acier.
« George, dit Robert après l'avoir observé pendant quelque temps, as-tu peur de la foudre ? »
« Non, répondit-il brusquement. »
« Mais, mon cher garçon, certains des hommes les plus courageux en ont eu peur. Ce n'est guère à appeler une peur : c'est constitutionnel. Je suis sûr que tu en as peur. »
« Non, je n'en ai pas. »
« Mais, George, si tu pouvais te voir, blanc et hagard, avec tes grands yeux creux fixés sur le ciel comme s'ils étaient rivés sur un fantôme. Je te dis que je sais que tu en as peur. »
« Et je te dis que je n'en ai pas. »
« George Talboys, non seulement tu as peur de la foudre, mais tu es furieux contre toi-même de l'être, et contre moi de te dire ta peur. »
« Robert Audley, si tu me dis un mot de plus, je te renverserai », cria George, furieux ; après quoi M. Talboys sortit de la pièce à grandes enjambées, claquant la porte derrière lui avec une violence qui fit trembler la maison. Ces nuages d'encre, qui avaient enfermé la terre étouffante comme sous un toit de fer chaud, déversèrent leur noirceur en un déluge soudain au moment où George quittait la pièce ; mais si le jeune homme avait peur de la foudre, il n'avait certainement pas peur de la pluie ; car il descendit tout droit vers la porte de l'auberge et sortit sur la grand-route mouillée. Il marcha de long en large, de long en large, sous l'averse trempante pendant environ vingt minutes, puis, rentrant à l'auberge, il monta à grands pas vers sa chambre.
Robert Audley le rencontra sur le palier, les cheveux battus sur son visage blanc et ses vêtements trempés.
« Vas-tu te coucher, George ? »
« Oui. »
« Mais tu n'as pas de bougie. »
« Je n'en veux pas. »
« Mais regarde tes vêtements, l'homme ! Vois-tu l'eau ruisseler sur les manches de ton manteau ? Qu'est-ce qui t'a pris de sortir par une telle nuit ? »
« Je suis fatigué et je veux aller me coucher — ne m'ennuie pas. »
« Tu prendras un peu de brandy chaud, George ? »
Robert Audley se tint sur le chemin de son ami tandis qu'il parlait, anxieux d'empêcher son coucher dans l'état où il était ; mais George le repoussa violemment et, passant devant lui, dit de la même voix enrouée que Robert avait remarquée au Court :
« Laisse-moi tranquille, Robert Audley, et reste loin de moi si tu peux. »
Robert suivit George jusqu'à sa chambre, mais le jeune homme claqua la porte au nez, si bien qu'il ne resta plus qu'à laisser M. Talboys à lui-même, pour recouvrer son calme comme il le pourrait.
« Il était irrité que je remarque sa terreur de la foudre », pensa Robert, tandis qu'il se retirait calmement pour se reposer, sereinement indifférent au tonnerre, qui semblait le secouer dans son lit, et aux éclairs jouant par intermittence autour des rasoirs dans sa trousse de toilette ouverte.
L'orage s'éloigna du paisible village d'Audley, et quand Robert s'éveilla le lendemain matin, ce fut pour voir un soleil éclatant et un morceau de ciel sans nuages entre les rideaux blancs de la fenêtre de sa chambre.
C'était l'un de ces matins sereins et ravissants qui succèdent parfois à un orage. Les oiseaux chantaient haut et joyeusement, le blé jaune se redressait dans les vastes champs, et ondulait fièrement après sa rude lutte avec la tempête, qui avait fait de son mieux pour abattre les lourds épis avec un vent cruel et une pluie battante pendant une bonne partie de la nuit. Les feuilles de vigne se groupant autour de la fenêtre de Robert palpitaient dans un bruissement joyeux, secouant les gouttes de pluie en averses de diamants de chaque rameau et vrille.
Robert Audley trouva son ami qui l'attendait à la table du petit-déjeuner.
George était très pâle, mais parfaitement tranquille — même, en vérité, plus joyeux que d'habitude.
Il serra la main de Robert avec un peu de cette manière cordiale pour laquelle il s'était distingué avant que l'unique affliction de sa vie ne le rattrape et ne le fasse naufrager.
« Pardonne-moi, Bob, dit-il franchement, pour mon tempérament maussade de la nuit dernière. Tu avais tout à fait raison dans ton affirmation ; l'orage m'a bouleversé. Il a toujours eu le même effet sur moi dans ma jeunesse. »
« Pauvre vieux garçon ! Allons-nous partir par l'express, ou allons-nous rester ici et dîner avec mon oncle ce soir ? » demanda Robert.
« À vrai dire, Bob, je préférerais ne faire ni l'un ni l'autre. C'est une matinée glorieuse. Si nous nous promenions toute la journée, si nous faisions un autre tour avec la canne et la ligne, et si nous montions en ville par le train qui part d'ici à 6h15 du soir ? »
Robert Audley aurait consenti à une proposition bien plus désagréable que celle-ci plutôt que de prendre la peine de s'opposer à son ami, si bien que la chose fut immédiatement convenue ; et après avoir terminé leur petit-déjeuner et commandé un dîner pour quatre heures, George Talboys prit la canne à pêche sur ses larges épaules et sortit de la maison avec son ami et compagnon.
Mais si le tempérament égal de M. Robert Audley n'avait pas été troublé par les craquements du tonnerre qui faisaient trembler les fondations mêmes de l'auberge du Soleil, il n'en avait pas été de même pour les sensibilités plus délicates de la jeune épouse de son oncle. Lady Audley avoua être terriblement effrayée par la foudre. Elle avait fait rouler son lit dans un coin de la chambre, et les lourds rideaux tirés hermétiquement autour d'elle, elle était restée allongée, le visage enfoui dans l'oreiller, frissonnant convulsivement à chaque bruit de la tempête au-dehors. Sir Michael, dont le cœur solide n'avait jamais connu la peur, tremblait presque pour cette créature fragile, qu'il avait le privilège heureux de protéger et de défendre. Milady ne voulut pas consentir à se déshabiller avant près de trois heures du matin, quand le dernier grondement de tonnerre attardé s'était éteint parmi les collines lointaines. Jusqu'à cette heure, elle resta allongée dans la belle robe de soie avec laquelle elle avait voyagé, recroquevillée sous les draps, ne levant les yeux que de temps à autre avec un visage effaré pour demander si l'orage était fini.
Vers quatre heures, son mari, qui passa la nuit à veiller au chevet de son lit, la vit sombrer dans un sommeil profond, dont elle ne s'éveilla qu'après près de cinq heures.
Mais elle entra dans la salle du petit-déjeuner, à neuf heures et demie, chantonnant une petite mélodie écossaise, ses joues teintées d'un rose aussi délicat que la nuance pâle de sa robe de matin en mousseline. Comme les oiseaux et les fleurs, elle semblait recouvrer sa beauté et sa joie sous le soleil du matin. Elle trottina légèrement sur la pelouse, cueillant ici et là un bouton de rose attardé et un brin de géranium, et revenant à travers l'herbe couverte de rosée, gazouillant de longues cadences pour le simple bonheur de son cœur, et paraissant aussi fraîche et radieuse que les fleurs dans ses mains. Le baronnet la saisit dans ses bras vigoureux alors qu'elle entrait par la fenêtre ouverte.
« Ma jolie, dit-il, ma chérie, quel bonheur de te voir redevenue ta petite personne joyeuse ! Sais-tu, Lucy, qu'une fois la nuit dernière, quand tu regardais à travers les rideaux de lit vert foncé, avec ton pauvre visage blanc et les cernes violets autour de tes yeux creux, j'ai eu presque du mal à reconnaître ma petite femme dans cette créature terrifiée et agonisante, criant à propos de l'orage. Dieu merci pour le soleil du matin, qui a ramené les joues roses et le sourire éclatant ! J'espère au Ciel, Lucy, que je ne te verrai plus jamais avoir l'air de ce que tu avais l'air la nuit dernière. »
Elle se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser, et n'était alors assez grande que pour atteindre sa barbe blanche. Elle lui dit, en riant, qu'elle avait toujours été une créature idiote et effrayée — effrayée par les chiens, effrayée par le bétail, effrayée par l'orage, effrayée par une mer agitée. « Effrayée par tout et par tout le monde, sauf par mon cher, noble et beau mari », dit-elle.
Elle avait trouvé le tapis de son cabinet de toilette dérangé, et avait enquêté sur le mystère du passage secret. Elle gronda Mlle Alicia d'une manière enjouée et rieuse pour son audace d'avoir introduit deux grands hommes dans les appartements de milady.
« Et ils ont eu l'audace de regarder mon portrait, Alicia, dit-elle, avec une indignation feinte. J'ai trouvé le drap de laine jeté sur le sol, et le gant d'un grand homme sur le tapis. Regarde ! »
Elle brandit un gant d'homme épais en parlant. C'était celui de George, qu'il avait laissé tomber en regardant le portrait.
« Je vais aller au Soleil, et inviter ces garçons à dîner », dit Sir Michael, alors qu'il quittait le Court pour sa promenade matinale autour de sa ferme.
Lady Audley voletait de pièce en pièce dans le brillant soleil de septembre — s'asseyant maintenant au piano pour triller une ballade, ou la première page d'une bravura italienne, ou parcourant avec des doigts rapides une valse brillante — planant maintenant autour d'un support de fleurs de serre, faisant du jardinage amateur avec une paire de ciseaux à broder féeriques, montés en argent — flânant maintenant dans son cabinet de toilette pour parler à Phoebe Marks, et faire réarranger ses boucles pour la troisième ou quatrième fois ; car les anglaises se dérangeaient toujours et donnaient pas mal de fil à retordre à la femme de chambre de Lady Audley.
Ma chère dame semblait, en ce jour de septembre particulier, agitée par la joie même de l'esprit, et incapable de rester longtemps au même endroit, ou de s'occuper d'une seule chose.
Pendant que Lady Audley s'amusait à sa propre façon frivole, les deux jeunes hommes flânaient lentement le long de la rive du ruisseau jusqu'à ce qu'ils atteignent un coin ombragé où l'eau était profonde et calme, et où les longues branches des saules traînaient dans le ruisseau.
George Talboys prit la canne à pêche, tandis que Robert s'allongeait de tout son long sur un tapis de voyage, et balançant son chapeau sur son nez pour se protéger du soleil, tomba profondément endormi.
C'étaient des poissons heureux dans le ruisseau sur les rives duquel M. Talboys était assis. Ils auraient pu s'amuser à cœur joie avec des morsures timides à l'appât de ce monsieur sans pour autant mettre leur sécurité en danger ; car George fixait seulement l'eau d'un regard vide, tenant sa canne dans une main lâche et distraite, avec un regard étrange et lointain dans les yeux. Lorsque l'horloge de l'église sonna deux heures, il jeta sa canne et, s'éloignant à grands pas le long de la rive, laissa Robert Audley profiter d'une sieste qui, selon les habitudes de ce monsieur, n'était pas sans risque de durer deux ou trois heures. Environ un quart de mile plus loin, George traversa un pont rustique et s'engagea dans les prairies qui menaient à Audley Court.
Les oiseaux avaient tellement chanté toute la matinée qu'ils étaient peut-être, à cette heure, devenus fatigués ; le bétail paresseux dormait dans les prés ; Sir Michael était toujours absent pour sa promenade matinale ; Mlle Alicia s'était éclipsée une heure auparavant sur sa jument alezane ; les domestiques étaient tous au dîner dans la partie arrière de la maison ; et milady avait flâné, livre en main, dans l'ombre de l'allée des tilleuls ; si bien que le vieux bâtiment gris n'avait jamais eu d'aspect plus paisible que ce brillant après-midi où George Talboys traversa la pelouse pour faire sonner une volée sonore à la robuste porte de chêne cerclée de fer.
Le domestique qui répondit à sa demande lui dit que Sir Michael était sorti, et que milady se promenait dans l'avenue des tilleuls.
Il parut un peu déçu par cette nouvelle, et marmonnant quelque chose à propos du désir de voir milady, ou d'aller chercher milady (le domestique ne distingua pas clairement ses mots), s'éloigna de la porte sans laisser ni carte ni message pour la famille.
Il se passa bien une heure et demie après cela lorsque Lady Audley revint à la maison, ne venant pas de l'allée des tilleuls, mais de la direction exactement opposée, portant son livre ouvert à la main et chantant en marchant. Alicia venait de descendre de sa jument et se tenait dans l'encadrement de la porte basse, son grand chien terre-neuve à ses côtés.
Le chien, qui n'avait jamais aimé milady, montra les dents avec un grognement étouffé.
« Envoie promener cet animal horrible, Alicia, dit Lady Audley avec impatience. La bête sait que j'ai peur de lui, et profite de ma terreur. Et pourtant, ils appellent ces créatures généreuses et nobles de cœur ! Bah, Caesar ! Je te déteste, et tu me détestes ; et si tu me rencontrais dans l'obscurité dans quelque passage étroit, tu te jetterais à ma gorge et m'étranglerais, n'est-ce pas ? »
Ma lady, abritée en toute sécurité derrière sa belle-fille, secoua ses boucles jaunes vers l'animal en colère et le défia avec méchanceté.
« Savez-vous, Lady Audley, que M. Talboys, le jeune veuf, est passé ici pour demander Sir Michael et vous ? »
Lucy Audley haussa ses sourcils dessinés au crayon. « Je pensais qu'ils venaient dîner, dit-elle. Nous en aurons sûrement assez d'eux à ce moment-là. »
Elle avait un tas de fleurs sauvages d'automne dans le pan de sa robe de mousseline. Elle était revenue par les champs derrière le Court, cueillant les fleurs des haies sur son passage. Elle monta légèrement le large escalier jusqu'à ses appartements. Le gant de George traînait sur la table de son boudoir. Lady Audley tira violemment sur la sonnette, et Phoebe Marks répondit à l'appel. « Enlève ces détritus », dit-elle sèchement. La jeune fille ramassa dans son tablier le gant, quelques fleurs flétries et des papiers déchirés qui traînaient sur la table.
« Qu'as-tu fait toute la matinée ? » demanda ma lady. « Tu n'as pas perdu ton temps, j'espère ? »
« Non, milady, j'ai retouché la robe bleue. C'est assez sombre de ce côté de la maison, alors je l'ai montée dans ma chambre et j'ai travaillé à la fenêtre. »
La jeune fille quittait la pièce tout en parlant, mais elle se retourna et regarda Lady Audley comme si elle attendait d'autres ordres.
Lucy leva les yeux au même moment, et les regards des deux femmes se croisèrent.
« Phoebe Marks, dit ma lady en se laissant tomber dans un fauteuil confortable et en jouant avec les fleurs sauvages sur ses genoux, tu es une bonne fille travailleuse, et tant que je vivrai et que je serai prospère, tu ne manqueras jamais d'une amie fidèle ni d'un billet de vingt livres. »
CHAPITRE X.
DISPARU.
Lorsque Robert Audley se réveilla, il fut surpris de voir la canne à pêche allongée sur la berge, la ligne traînant paresseusement dans l'eau et le flotteur tressautant innocemment au gré du soleil de l'après-midi. Le jeune avocat mit longtemps à étirer ses bras et ses jambes dans toutes les directions pour se convaincre, grâce à cet exercice, qu'il conservait toujours un usage convenable de ses membres ; puis, avec un effort considérable, il parvint à se lever de l'herbe et, après avoir soigneusement plié sa couverture de voyage pour la porter commodément sur l'épaule, il flâna à la recherche de George Talboys.
Une ou deux fois, il poussa un cri ensommeillé, à peine assez fort pour effrayer les oiseaux dans les branches au-dessus de sa tête ou les truites dans le ruisseau à ses pieds : mais, ne recevant aucune réponse, il se lassa de cet effort et continua de traîner en bâillant tout en cherchant toujours George Talboys.
Peu après, il sortit sa montre et fut surpris de constater qu'il était quatre heures et quart.
« Tiens, cet égoïste de mendiant a dû rentrer pour dîner ! » marmonna-t-il pensivement ; « et pourtant, cela ne lui ressemble guère, car il se rappelle rarement ses repas à moins que je ne lui rafraîchisse la mémoire. »
Même un bon appétit, et la certitude que son dîner souffrirait très probablement de ce retard, ne purent accélérer la flânerie coutumière de M. Robert Audley, et lorsqu'il entra par la porte principale du Sun, les horloges sonnaient cinq heures. Il s'attendait tellement à trouver George Talboys l'attendant dans le petit salon que l'absence de ce monsieur sembla donner à la pièce un air lugubre, et Robert poussa un soupir sonore.
« C'est bien animé ! » dit-il. « Un dîner froid, et personne avec qui le partager ! »
Le propriétaire du Sun vint lui-même s'excuser pour ses plats gâchés.
« Une paire de canards, M. Audley, aussi belle que vous en ayez jamais vu, mais brûlés jusqu'à la corde à force d'être tenus au chaud. »
« Peu importe les canards, dit Robert avec impatience ; où est M. Talboys ? »
« Il n'est pas rentré, monsieur, depuis que vous êtes sortis ensemble ce matin. »
« Quoi ! » s'écria Robert. « Mais, au nom du ciel, qu'est-ce que cet homme a bien pu faire de lui-même ? »
Il se dirigea vers la fenêtre et regarda la large route blanche. Un chariot chargé de bottes de foin rampait lentement, les chevaux paresseux et le charretier tout aussi paresseux baissant la tête, courbés sous la fatigue du soleil de l'après-midi. Il y avait un troupeau de moutons qui s'éparpillait sur la route, avec un chien qui s'épuisait à essayer de les garder tant bien que mal ensemble. Il y avait quelques maçons tout juste libérés du travail, un chaudronnier réparant des bouilloires au bord de la route ; il y avait un dog-cart filant sur la route, transportant le maître de la meute des Audley à son dîner de sept heures ; il y avait une douzaine de vues et de sons villageois ordinaires qui se mêlaient dans une joyeuse agitation et une joyeuse confusion ; mais il n'y avait aucun George Talboys.
« De toutes les choses extraordinaires qui me soient jamais arrivées au cours de ma vie, dit M. Robert Audley, celle-ci est la plus miraculeuse ! »
Le propriétaire, toujours présent, ouvrit de grands yeux à cette remarque de Robert. Qu'y pouvait-il y avoir d'extraordinaire dans le simple fait qu'un monsieur soit en retard pour son dîner ?
« Je vais aller le chercher », dit Robert, saisissant son chapeau et sortant tout droit de la maison.
Mais la question était de savoir où le chercher. Il n'était certainement pas près du ruisseau à truites, il était donc inutile d'y retourner. Robert se tenait devant l'auberge, délibérant sur ce qu'il y avait de mieux à faire, quand le propriétaire sortit derrière lui.
« J'ai oublié de vous dire, M. Audley, que votre oncle est passé cinq minutes après votre départ et a laissé un message, vous demandant à vous et à l'autre monsieur de descendre dîner au Court. »
« Alors, je ne serais pas surpris, dit Robert, si George Talboys est allé au Court pour rendre visite à mon oncle. Cela ne lui ressemble pas, mais c'est tout à fait possible. »
Il était six heures lorsque Robert frappa à la porte de la maison de son oncle. Il ne demanda pas à voir la famille, mais s'enquit immédiatement de son ami.
Oui, lui répondit le domestique ; M. Talboys était passé vers deux heures, ou peu après.
« Et pas depuis ? »
« Non, pas depuis. »
L'homme était-il sûr que c'était à deux heures que M. Talboys était passé ? demanda Robert.
Oui, parfaitement sûr. Il se souvenait de l'heure parce que c'était l'heure du dîner des domestiques, et il avait quitté la table pour ouvrir la porte à M. Talboys.
« Mais, qu'est-ce qui a bien pu arriver à cet homme ? » pensa Robert en tournant le dos au Court. « De deux heures à six heures — quatre bonnes heures — et aucun signe de lui ! »
Si quelqu'un s'était risqué à dire à M. Robert Audley qu'il pouvait éprouver un attachement profond pour une quelconque créature vivante, ce monsieur cynique aurait haussé les sourcils dans un mépris suprême pour cette notion absurde. Pourtant, le voilà, fébrile et inquiet, se torturant l'esprit avec toutes sortes de conjectures sur son ami disparu ; et, infidèle à chacun des traits de sa nature, il marchait vite.
« Je n'ai pas marché vite depuis que j'étais à Eton, murmura-t-il en se dépêchant à travers l'un des prés de Sir Michael en direction du village ; et le pire, c'est que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où je vais. »
Ici, il traversa un autre pré, puis s'asseyant sur un échalier, il posa ses coudes sur ses genoux, enfouit son visage dans ses mains et se mit sérieusement à réfléchir à la question.
« J'y suis, dit-il après quelques minutes de réflexion ; la gare ! » Il sauta par-dessus l'échalier et partit en direction du petit bâtiment en briques rouges.
Aucun train n'était attendu avant une demi-heure, et l'employé prenait son thé dans une pièce sur le côté du bureau, sur la porte de laquelle était inscrit en grandes lettres blanches : « Privé ».
Mais M. Audley était trop occupé par son idée fixe de chercher son ami pour prêter la moindre attention à cet avertissement. Il se dirigea immédiatement vers la porte et, en faisant claquer sa canne contre celle-ci, fit sortir l'employé de son sanctuaire, en sueur à cause du thé brûlant et la bouche pleine de pain beurré.
« Vous souvenez-vous du monsieur qui est descendu à Audley avec moi, Smithers ? » demanda Robert.
« Eh bien, pour vous dire la vérité, M. Audley, je ne peux pas dire que je m'en souvienne. Vous êtes arrivé par le train de quatre heures, si vous vous en souvenez, et il y a toujours beaucoup de passagers par ce train. »
« Vous ne vous souvenez donc pas de lui ? »
« Pas à ma connaissance, monsieur. »
« C'est agaçant ! Je veux savoir, Smithers, s'il a pris un billet pour Londres depuis deux heures aujourd'hui. C'est un jeune homme grand, à la poitrine large, avec une grosse barbe brune. Vous ne pourriez guère vous tromper. »
« Il y avait quatre ou cinq messieurs qui ont pris des billets pour le 3h30, dit l'employé assez vaguement, jetant un regard inquiet par-dessus son épaule vers sa femme, qui ne semblait nullement ravie de cette interruption dans l'harmonie du thé. »
« Quatre ou cinq messieurs ! Mais l'un d'eux correspondait-il à la description de mon ami ? »
« Eh bien, je crois que l'un d'eux avait une barbe, monsieur. »
« Une barbe brun foncé ? »
« Eh bien, je ne sais pas, mais elle était plutôt brunâtre. »
« Était-il vêtu de gris ? »
« Je crois que c'était du gris ; beaucoup de messieurs portent du gris. Il a demandé son billet d'un ton sec et bref, et une fois qu'il l'a eu, il est sorti directement sur le quai en sifflotant. »
« C'est George, dit Robert. Merci, Smithers ; je ne vous dérangerai pas davantage. C'est clair comme le jour, marmonna-t-il en quittant la gare ; il a eu l'une de ses crises de mélancolie, et il est reparti pour Londres sans en dire un mot. Je quitterai Audley moi-même demain matin ; et pour ce soir — eh bien, autant aller au Court et faire la connaissance de la jeune femme de mon oncle. Ils ne dînent pas avant sept heures ; si je reviens par les champs, j'arriverai à temps. Bob — alias Robert Audley — ce genre de choses ne peut plus durer ; tu es en train de tomber éperdument amoureux de ta tante. »
CHAPITRE XI.
LA MARQUE SUR LE POIGNET DE MILADY.
Robert trouva Sir Michael et Lady Audley dans le salon. Ma lady était assise sur un siège de piano devant le piano à queue, feuilletant de nouvelles partitions. Elle pivota sur le siège tournant, faisant bruisser ses volants de soie, lorsque le nom de M. Robert Audley fut annoncé ; puis, quittant le piano, elle gratifia son neveu d'une jolie révérence cérémonieuse et moqueuse.
« Merci infiniment pour les zibelines », dit-elle, tendant ses petits doigts, tous scintillants et étincelants des diamants qu'elle portait. « Merci pour ces magnifiques zibelines. C'était si gentil de votre part de me les obtenir. »
Robert avait presque oublié la commission qu'il avait exécutée pour Lady Audley lors de son expédition en Russie. Son esprit était si plein de George Talboys qu'il ne répondit à la gratitude de milady que par un salut.
« Le croiriez-vous, Sir Michael ? dit-il. Ce fou de compagnon m'a laissé en plan pour rentrer à Londres. »
« M. George Talboys est retourné en ville ? » s'exclama milady en haussant les sourcils. « Quel affreux cataclysme ! » dit Alicia avec méchanceté, « puisque Pylade, en la personne de M. Robert Audley, ne peut exister une demi-heure sans Oreste, communément appelé George Talboys. »
« C'est un très brave garçon, dit Robert avec fermeté ; et, pour dire la vérité, je suis assez inquiet pour lui. »
« Inquiet pour lui ! » Milady était tout à fait curieuse de savoir pourquoi Robert était inquiet pour son ami.
« Je vais vous dire pourquoi, Lady Audley, répondit le jeune avocat. George a reçu un coup terrible il y a un an avec la mort de sa femme. Il ne s'est jamais remis de ce chagrin. Il prend la vie assez tranquillement — presque aussi tranquillement que moi — mais il parle souvent très étrangement, et je pense parfois qu'un jour ce chagrin prendra le dessus, et qu'il fera quelque chose de téméraire. »
M. Robert Audley parla vaguement, mais tous trois comprirent que ce « quelque chose de téméraire » auquel il faisait allusion était cet acte pour lequel il n'y a pas de repentir.
Il y eut une brève pause, durant laquelle Lady Audley arrangea ses boucles jaunes à l'aide de la glace au-dessus de la console en face d'elle.
« Mon Dieu ! » dit-elle, « c'est très étrange. Je ne pensais pas que les hommes fussent capables de ces affections profondes et durables. Je pensais qu'un joli visage valait un autre joli visage pour eux ; et que lorsque le numéro un aux yeux bleus et aux cheveux blonds mourait, ils n'avaient qu'à chercher le numéro deux, aux yeux sombres et aux cheveux noirs, pour varier les plaisirs. »
« George Talboys n'est pas de ces hommes-là. Je crois fermement que la mort de sa femme lui a brisé le cœur. »
« Comme c'est triste ! » murmura Lady Audley. « Il semble presque cruel de la part de Mrs. Talboys de mourir et de chagriner son pauvre mari à ce point. »
« Alicia avait raison, elle est puérile », pensa Robert en regardant le joli visage de sa tante.
Ma lady était fort charmante à table ; elle professa une incapacité enchanteresse à découper le faisan servi devant elle et appela Robert à son secours.
« Je pouvais découper un gigot chez M. Dawson, dit-elle en riant ; mais un gigot est si facile, et puis, j'avais l'habitude de me tenir debout. »
Sir Michael observa l'impression que milady faisait sur son neveu avec une fierté ravie de sa beauté et de sa fascination.
« Je suis si heureux de revoir ma pauvre petite femme dans ses esprits habituels, dit-il. Elle était très abattue hier à cause d'une déception qu'elle a eue à Londres. »
« Une déception ! »
« Oui, M. Audley, une très cruelle, répondit milady. J'ai reçu l'autre matin un télégramme de ma chère vieille amie et institutrice, me disant qu'elle était mourante, et que si je voulais la revoir, je devais me hâter de venir immédiatement. Le télégramme ne contenait aucune adresse, et bien sûr, à cause de cette circonstance, j'ai imaginé qu'elle devait habiter la maison dans laquelle je l'ai laissée il y a trois ans. Sir Michael et moi nous sommes précipités en ville immédiatement et nous sommes allés directement à l'ancienne adresse. La maison était occupée par des inconnus, qui n'ont pu me donner aucune nouvelle de mon amie. C'est dans un endroit retiré, où il y a très peu de commerçants. Sir Michael a fait des recherches dans les quelques boutiques qui s'y trouvent, mais, après s'être donné un mal immense, n'a pu découvrir rien qui puisse mener à l'information que nous cherchions. Je n'ai pas d'amis à Londres, et n'avais donc personne pour m'aider, à part mon cher et généreux mari, qui a fait tout ce qu'il a pu, mais en vain, pour trouver la nouvelle résidence de mon amie. »
« C'était très imprudent de ne pas envoyer l'adresse dans le télégramme », dit Robert.
« Quand les gens sont mourants, il n'est pas si facile de penser à toutes ces choses », murmura milady, regardant M. Audley avec reproche de ses doux yeux bleus.
Malgré la fascination de Lady Audley, et malgré l'admiration très peu nuancée que Robert lui portait, l'avocat ne pouvait surmonter un vague sentiment d'inquiétude en cette paisible soirée de septembre.
Alors qu'il était assis dans l'embrasure profonde d'une fenêtre à meneaux, parlant à milady, son esprit vagabondait vers le sombre Figtree Court, et il pensait au pauvre George Talboys fumant son cigare solitaire dans la pièce avec les oiseaux et les canaris.
« J'aurais aimé ne jamais ressentir d'amitié pour ce type, pensa-t-il. Je me sens comme un homme qui a un fils unique dont la vie a mal tourné. Je donnerais tout au ciel pour pouvoir lui rendre sa femme et l'envoyer à Ventnor finir ses jours en paix. »
Pourtant, le joli babil musical de milady continuait aussi joyeusement et continûment que le murmure d'un ruisseau ; et pourtant, les pensées de Robert vagabondaient, malgré lui, vers George Talboys.
Il pensait à lui se précipitant à Southampton par le train de nuit pour voir son garçon. Il pensait à lui tel qu'il l'avait souvent vu épeler les annonces maritimes dans le Times, cherchant un navire pour le ramener en Australie. Une fois, il pensa à lui avec un frisson, gisant froid et raide au fond d'un ruisseau peu profond, son visage de mort tourné vers le ciel assombri.
Lady Audley remarqua son abstraction et lui demanda à quoi il pensait.
« George Talboys », répondit-il brusquement.
Elle eut un petit frisson nerveux.
« Sur ma parole, dit-elle, vous me rendez tout à fait mal à l'aise avec la façon dont vous parlez de M. Talboys. On croirait qu'il lui est arrivé quelque chose d'extraordinaire. »
« Dieu nous en préserve ! Mais je ne peux m'empêcher de me sentir inquiet pour lui. »
Plus tard dans la soirée, Sir Michael demanda de la musique, et milady alla au piano. Robert Audley flâna derrière elle vers l'instrument pour tourner les pages de ses partitions ; mais elle jouait de mémoire, et il fut épargné de la peine que sa galanterie lui aurait imposée.
Il apporta une paire de bougies allumées au piano et les arrangea commodément pour la jolie musicienne. Elle frappa quelques accords, puis s'égara dans une sonate pensive de Beethoven. C'était l'un des nombreux paradoxes de son caractère, cet amour des mélodies sombres et mélancoliques, si opposé à sa nature gaie.
Robert Audley s'attarda à ses côtés, et comme il n'avait rien à faire en tournant les pages de sa musique, il s'amusa à regarder ses mains blanches et bijoux glissant doucement sur les touches, les manches en dentelle tombant de ses poignets gracieux et arqués. Il regarda ses jolis doigts un par un ; celui-ci étincelant d'un cœur en rubis ; celui-là entouré d'un serpent en émeraude ; et sur tous, un éclat étoilé de diamants. Des doigts, ses yeux errèrent vers les poignets arrondis : le large bracelet en or plat sur son poignet droit glissa sur sa main, alors qu'elle exécutait un passage rapide. Elle s'arrêta brusquement pour le réajuster ; mais avant qu'elle ne puisse le faire, Robert Audley remarqua une ecchymose sur sa peau délicate.
« Vous vous êtes fait mal au bras, Lady Audley ! » s'exclama-t-il. Elle replaça hâtivement le bracelet.
« Ce n'est rien, dit-elle. J'ai le malheur d'avoir une peau que le moindre contact marque. »
Elle continua de jouer, mais Sir Michael traversa la pièce pour examiner cette ecchymose sur le joli poignet de sa femme.
« Qu'est-ce que c'est, Lucy ? demanda-t-il ; et comment est-ce arrivé ? »
« Comme vous êtes tous stupides de vous tracasser pour une chose aussi absurde ! » dit Lady Audley en riant. « Je suis un peu distraite, et je me suis amusée il y a quelques jours à nouer un ruban autour de mon bras si serré qu'il a laissé une marque quand je l'ai enlevé. »
« Hum ! » pensa Robert. « Milady raconte de petits mensonges innocents ; l'ecchymose date de plus de quelques jours ; la peau vient tout juste de commencer à changer de couleur. »
Sir Michael prit le poignet svelte dans sa main forte.
« Tiens la bougie, Robert, dit-il, et regardons ce pauvre petit bras. »
Ce n'était pas une ecchymose, mais quatre marques violettes sveltes, telles que celles qui auraient pu être faites par les quatre doigts d'une main puissante, ayant saisi le poignet délicat un peu trop brutalement. Un ruban étroit, noué serré, aurait pu laisser de telles marques, c'est vrai, et milady protesta une fois de plus que, selon ses meilleurs souvenirs, c'était ainsi qu'elles avaient été faites.
À travers l'une des faibles marques violettes, il y avait une teinte plus sombre, comme si une bague portée à l'un de ces doigts forts et cruels avait été enfoncée dans la chair tendre.
« Je suis sûr que milady doit dire des mensonges innocents, pensa Robert, car je ne peux croire à l'histoire du ruban. »
Il souhaita une bonne nuit et fit ses adieux à ses parents vers dix heures et demie ; il monterait à Londres par le premier train pour chercher George à Figtree Court.
« Si je ne le trouve pas là-bas, j'irai à Southampton, dit-il ; et si je ne le trouve pas là-bas... »
« Et après ? » demanda milady.
« Je penserai qu'il est arrivé quelque chose d'étrange. »
Robert Audley se sentit très abattu en marchant lentement vers la maison entre les prairies ombragées ; encore plus abattu lorsqu'il rentra dans le salon du Sun Inn, où lui et George avaient flâné ensemble, regardant par la fenêtre et fumant leurs cigares.
« Penser, dit-il pensivement, qu'il est possible de se soucier autant d'un type ! Mais quoi qu'il arrive, j'irai en ville après lui dès demain matin ; et, plutôt que d'échouer à le trouver, j'irai jusqu'au bout du monde. »
« Monsieur ! »
Robert se retourna.
« Je me souviens d’une chose maintenant, monsieur. Le monsieur qui s’est inscrit au nom de Thomas Brown, il avait une barbe très longue et très sombre, et il portait une casquette de voyage enfoncée sur les yeux. Il semblait très pressé, et il ne s’est pas arrêté une minute de plus que nécessaire. »
Robert Audley remercia l’employé, mais ne fit aucun commentaire. Il était trop perplexe pour parler. Si c’était là George, pourquoi ce déguisement ? Pourquoi ce nom emprunté ?
Il quitta le bureau et se rendit sur les quais, où il erra toute la journée, regardant les navires et les marins, et se demandant si l’un d’entre eux avait vu son ami. Mais il n’apprit rien. Il regagna Londres cette nuit-là, le cœur lourd et l’esprit rempli de sombres pressentiments.
Lorsqu’il rentra chez lui, il trouva une lettre sur sa table. Elle était scellée d’un sceau de cire noire et portait l’adresse de sa femme, Lady Audley.
Il l’ouvrit, et lut ce qui suit :
« Mon cher Robert,
« Je vous écris pour vous dire à quel point je suis inquiète. Votre oncle, qui ne s’est pas senti bien ces derniers jours, a demandé à vous voir. Il ne cesse de vous appeler, et il est persuadé que vous allez revenir. Ne pourriez-vous pas venir nous voir à Audley Court dès que possible ? J’ai également quelques nouvelles à vous donner concernant le pauvre George Talboys, que j’ai apprises par un ami commun.
« Votre affectionnée,
« Helen Audley. »
Robert resta immobile, la lettre à la main. Qu’est-ce que cela signifiait ? Comment Lady Audley pouvait-elle savoir quoi que ce soit au sujet de George Talboys ? Et pourquoi, en ce moment précis, son oncle réclamait-il sa présence ?
Il se sentait pris dans un engrenage qu’il ne comprenait pas, un réseau de secrets et de mensonges qui semblait se resserrer autour de lui. Il n’avait pas d’autre choix que de se rendre à Audley Court.
« Je découvrirai la vérité, se dit-il, dût cette vérité me coûter tout ce que je possède. »
Il fit sa valise, prit le premier train pour l’Essex le lendemain matin, et se retrouva, quelques heures plus tard, à arpenter une fois de plus la longue allée de tilleuls qui menait à la demeure de son oncle. La maison semblait silencieuse et sombre, comme si elle aussi gardait un secret. Il sonna à la porte, et le vieux domestique vint lui ouvrir.
« Monsieur Robert ! » s’écria-t-il, l’air surpris.
« Oui, Luke. Mon oncle est-il là ? »
« Oui, monsieur, mais il est très souffrant. Lady Audley est avec lui dans le salon. »
Robert se dirigea vers le salon. À la porte, il s’arrêta un instant, comme s’il hésitait à entrer. Il entendit une voix — la voix de Lady Audley — murmurant des paroles apaisantes à son oncle. Il poussa la porte et entra.
La pièce était plongée dans une demi-obscurité. Sir Michael était assis dans un fauteuil, près de la cheminée, le visage pâle et vieilli par la maladie. Lady Audley était assise à ses côtés, une main posée sur la sienne. Elle se leva en voyant Robert, un sourire gracieux aux lèvres.
« Robert ! » dit-elle d’une voix douce. « Comme je suis heureuse de vous voir ! »
Mais, sous ce sourire, Robert crut voir une lueur d’appréhension dans ses yeux. Il s’approcha de son oncle et lui prit la main.
« Mon cher oncle, vous ne semblez pas en forme. »
« Robert, mon garçon, » répondit Sir Michael d’une voix faible, « je suis heureux que tu sois venu. Il y a des choses qui m’inquiètent, et je ne peux en parler à personne d’autre qu’à toi. »
Robert lança un regard à Lady Audley, qui détourna les yeux, feignant de s’occuper d’un vase de fleurs sur la table.
« De quoi s’agit-il, oncle ? » demanda Robert, la voix calme mais tendue.
« C’est au sujet de ce jeune homme, George Talboys. J’ai entendu des choses… des choses étranges, Robert. On dit qu’il a disparu. Est-ce vrai ? »
Robert sentit un frisson parcourir son échine.
« Qui vous a dit cela, mon oncle ? »
Sir Michael hésita, puis désigna Lady Audley.
« C’est Helen qui m’en a parlé. »
Robert tourna ses yeux vers elle. Elle ne fuyait plus son regard, mais le soutenait avec une audace qui le glaça.
« Oui, Robert, » dit-elle, « c’est moi qui l’ai appris. Et je crois que je sais où il est. »
« Oh, à propos, monsieur, dit-il, je me souviens d’une chose concernant ce M. Thomas Brown : il portait le bras en écharpe. »
Il ne restait plus rien à faire pour Robert Audley, sinon retourner à la ville. Il regagna ses appartements à six heures ce soir-là, une fois de plus épuisé par sa vaine recherche.
Mme Maloney lui apporta son dîner et une pinte de vin provenant d’une taverne du Strand. La soirée était crue et glaciale, et la blanchisseuse avait allumé un bon feu dans la grille du salon.
Après avoir mangé environ la moitié d’une côtelette de mouton, Robert resta assis devant son vin intact, fumant des cigares et fixant la flamme.
« George Talboys n’a jamais embarqué pour l’Australie, dit-il, après une longue et douloureuse réflexion. S’il est en vie, il est toujours en Angleterre ; et s’il est mort, son corps est caché dans quelque recoin de l’Angleterre. »
Il resta des heures à fumer et à réfléchir — des pensées troubles et sombres jetant une ombre épaisse sur son visage morose, que ni l’éclat du gaz ni la lueur rouge du feu ne parvenaient à dissiper.
Très tard dans la soirée, il se leva de sa chaise, repoussa la table, fit rouler son bureau jusqu’à la cheminée, sortit une feuille de papier ministre et trempa une plume dans l’encre.
Mais après avoir fait cela, il hésita, appuya son front sur sa main et retomba une fois de plus dans ses réflexions.
« Je vais rédiger un compte rendu de tout ce qui s’est produit entre notre départ pour l’Essex et ce soir, en commençant par le tout début. »
Il dressa ce compte rendu en phrases courtes et détachées, qu’il numérota au fur et à mesure.
Il se présentait ainsi :
« Journal des faits liés à la disparition de George Talboys, y compris les faits qui n’ont aucun rapport apparent avec cette circonstance. »
Malgré l’état tourmenté de son esprit, il était assez enclin à être fier de l’aspect officiel de cet intitulé. Il resta quelque temps à le contempler avec affection, la plume à la bouche. « Ma foi, se dit-il, je commence à penser que j’aurais dû poursuivre ma profession, au lieu de laisser ma vie s’écouler sans but comme je l’ai fait. »
Il fuma la moitié d’un cigare avant d’avoir mis ses pensées en ordre, puis commença à écrire :
« 1. J’écris à Alicia pour proposer d’emmener George au Court. »
« 2. Alicia écrit pour s’opposer à cette visite, de la part de Lady Audley. »
« 3. Nous nous rendons dans l’Essex malgré cette objection. Je vois milady. Milady refuse d’être présentée à George ce soir-là sous prétexte de fatigue. »
« 4. Sir Michael nous invite, George et moi, à dîner le lendemain soir. »
« 5. Milady reçoit une dépêche télégraphique le lendemain matin, qui la rappelle à Londres. »
« 6. Alicia me montre une lettre de milady, dans laquelle elle demande à être informée du moment où mon ami, M. Talboys, et moi-même comptons quitter l’Essex. À cette lettre est ajouté un post-scriptum réitérant cette demande. »
« 7. Nous passons au Court et demandons à voir la maison. Les appartements de milady sont fermés à clé. »
« 8. Nous pénétrons dans lesdits appartements par un passage secret, dont l’existence est inconnue de milady. Dans l’une des pièces, nous trouvons son portrait. »
« 9. George est effrayé par l’orage. Son comportement est extrêmement étrange pour le reste de la soirée. »
« 10. George est redevenu lui-même le lendemain matin. Je propose de quitter Audley Court immédiatement ; il préfère rester jusqu’au soir. »
« 11. Nous partons à la pêche. George me quitte pour aller au Court. »
« 12. La dernière information positive que je puisse obtenir sur lui dans l’Essex remonte au Court, où le domestique dit penser que M. Talboys lui a dit qu’il allait chercher milady dans le parc. »
« 13. Je reçois à la gare des renseignements sur lui qui peuvent être corrects ou non. »
« 14. J’entends parler de lui une fois de plus, de façon positive, à Southampton, où, selon son beau-père, il est resté une heure la nuit précédente. »
« 15. Le message télégraphique. »
Lorsque Robert Audley eut terminé ce bref compte rendu, qu’il rédigea avec une grande délibération et de fréquentes pauses pour réfléchir, modifier et effacer, il resta longtemps à contempler la page écrite.
À la fin, il la relut attentivement, s’arrêtant à certains paragraphes numérotés et marquant quelques-uns d’une croix au crayon ; puis il plia la feuille, se dirigea vers un cabinet à l’autre bout de la pièce, l’ouvrit et plaça le papier dans cette même case où il avait glissé la lettre d’Alicia — la case marquée Important.
Cela fait, il revint s’asseoir dans son fauteuil près du feu, repoussa son bureau et alluma un cigare. « C’est aussi noir que minuit du début à la fin, dit-il ; et la clé du mystère doit se trouver soit à Southampton, soit dans l’Essex. Quoi qu’il en soit, ma décision est prise. Je vais d’abord aller à Audley Court et chercher George Talboys dans un rayon restreint. »
CHAPITRE XIV.
LE PRÉTENDANT DE PHOEBE.
« M. George Talboys. — Toute personne ayant rencontré ce monsieur depuis le 7 courant, ou possédant des informations le concernant postérieures à cette date, sera généreusement récompensée en communiquant avec A.Z., 14 Chancery Lane. »
Sir Michael Audley lut l’annonce ci-dessus dans la seconde colonne du Times, alors qu’il prenait son petit-déjeuner avec milady et Alicia, deux ou trois jours après le retour de Robert à la ville.
« On n’a donc toujours pas de nouvelles de l’ami de Robert », dit le baronnet, après avoir lu l’annonce à sa femme et à sa fille.
« Quant à cela, répondit milady, je ne peux m’empêcher de m’étonner que quelqu’un soit assez stupide pour passer une annonce à son sujet. Ce jeune homme était manifestement d’un naturel agité et vagabond — une sorte de Bamfyld Moore Carew de la vie moderne, qu’aucune attraction ne pourrait jamais retenir en un seul endroit. »
Bien que l’annonce parût trois fois de suite, le groupe au Court n’accorda que très peu d’importance à la disparition de M. Talboys ; et après cette unique occasion, son nom ne fut plus jamais mentionné ni par Sir Michael, ni par milady, ni par Alicia.
Alicia Audley et sa jolie belle-mère ne devinrent nullement de meilleures amies après cette soirée tranquille où le jeune avocat avait dîné au Court.
« C’est une petite coquette vaine, frivole et sans cœur, disait Alicia en s’adressant à son terre-neuve, César, qui était le seul confident de la jeune fille ; c’est une coquette exercée et consommée, César ; et, non contente d’exhiber ses boucles jaunes et ses rires idiots devant la moitié des hommes de l’Essex, il faut qu’elle fasse faire antichambre à ce stupide cousin. Je n’ai pas la patience pour cela. »
Pour preuve de cette dernière affirmation, Mlle Alicia Audley traita sa belle-mère avec une impertinence si palpable que Sir Michael se sentit obligé de faire des remontrances à sa fille unique.
« La pauvre petite est très sensible, tu sais, Alicia, dit gravement le baronnet, et elle ressent ta conduite très vivement. »
« Je n’en crois rien du tout, papa, répondit fermement Alicia. Tu la trouves sensible parce qu’elle a de petites mains blanches et douces, de grands yeux bleus aux longs cils et toutes sortes de manières affectées et fantasques que vous, hommes stupides, qualifiez de fascinantes. Sensible ! Pourquoi, je l’ai vue faire des choses cruelles avec ces doigts blancs et fins, et rire de la douleur qu’elle infligeait. Je suis très désolée, papa, ajouta-t-elle, adoucie un peu par l’air affligé de son père ; bien qu’elle se soit interposée entre nous et qu’elle ait volé à la pauvre Alicia l’amour de ce cœur cher et généreux, je voudrais pouvoir l’aimer pour toi ; mais je ne peux pas, je ne peux pas, et César non plus. Elle s’est approchée de lui une fois, les lèvres rouges entrouvertes, ses petites dents blanches brillant entre elles, et elle a caressé sa grosse tête de sa main douce ; mais si je n’avais pas tenu son collier, il aurait sauté à sa gorge pour l’étrangler. Elle pourra peut-être ensorceler tous les hommes de l’Essex, mais elle ne se fera jamais l’amie de mon chien. »
« Ton chien sera abattu, répondit Sir Michael avec colère, si son tempérament vicieux met jamais Lucy en danger. »
Le terre-neuve fit rouler ses yeux lentement vers l’orateur, comme s’il comprenait chaque mot qui venait d’être dit. Lady Audley se trouva entrer dans la pièce à cet instant précis, et l’animal se recroquevilla près de sa maîtresse avec un grognement étouffé. Il y avait dans l’attitude du chien quelque chose qui tenait, si ce n’est de la terreur, plus que de la fureur ; aussi incroyable qu’il paraisse que César soit effrayé par une créature aussi fragile que Lucy Audley.
Aussi aimable que fût le naturel de milady, elle ne pouvait vivre longtemps au Court sans découvrir l’aversion d’Alicia pour elle. Elle n’y fit allusion qu’une fois ; puis, haussant ses gracieux épaules blanches, elle dit avec un soupir :
« Il semble bien dur que tu ne puisses pas m’aimer, Alicia, car je n’ai jamais été habituée à me faire des ennemis ; mais puisqu’il semble qu’il doive en être ainsi, je n’y peux rien. Si nous ne pouvons être amies, soyons neutres. Tu n’essaieras pas de me nuire ? »
« Te nuire ! s’écria Alicia ; en quoi devrais-je te nuire ? »
« Tu n’essaieras pas de me priver de l’affection de ton père ? »
« Je ne suis peut-être pas aussi aimable que toi, milady, et je n’ai peut-être pas les mêmes sourires doux et les mêmes jolis mots pour chaque étranger que je rencontre, mais je ne suis pas capable d’une bassesse méprisable ; et même si je l’étais, je pense que tu es si sûre de l’amour de mon père que rien, hormis tes propres actes, ne pourra jamais t’en priver. »
« Quelle créature sévère tu es, Alicia ! dit milady en faisant une petite grimace. Je suppose que tu veux en déduire par tout cela que je suis hypocrite. Eh bien, je ne peux pas m’empêcher de sourire aux gens et de leur parler gentiment. Je sais que je ne vaux pas mieux que le reste du monde ; mais je ne peux rien y faire si je suis plus plaisante. C’est constitutionnel. »
Alicia ayant ainsi entièrement fermé la porte à toute intimité entre Lady Audley et elle-même, et Sir Michael étant principalement occupé à des activités agricoles et des sports masculins qui le tenaient éloigné de la maison, il était peut-être naturel que milady, étant d’un naturel éminemment sociable, se trouvât fort dépendante de sa camériste aux cils blancs pour tenir compagnie.
Phoebe Marks était exactement le genre de fille que l’on promeut généralement du poste de femme de chambre à celui de dame de compagnie. Elle avait juste assez d’instruction pour comprendre sa maîtresse quand Lucy choisissait de se laisser aller à une sorte de tarentelle intellectuelle, dans laquelle sa langue devenait folle au son de son propre cliquetis, comme le danseur espagnol au bruit de ses castagnettes. Phoebe connaissait assez la langue française pour pouvoir feuilleter les romans à couverture jaune que milady commandait au Burlington Arcade, et pour discourir avec sa maîtresse sur les sujets douteux de ces romans. La ressemblance que la femme de chambre portait à Lucy Audley était peut-être un point de sympathie entre les deux femmes. Ce n’était pas ce qu’on pouvait appeler une ressemblance frappante ; un étranger aurait pu les voir toutes deux ensemble sans pour autant la remarquer. Mais il y avait certaines lumières ternes et ombragées dans lesquelles, rencontrant Phoebe Marks glissant doucement à travers les sombres passages de chêne du Court, ou sous les avenues voilées du jardin, vous auriez facilement pu la prendre pour milady.
Des vents froids d’octobre balayaient les feuilles des tilleuls dans la longue avenue, les chassant en tas flétris avec un bruissement fantomatique le long des allées de gravier sec. Le vieux puits devait être à moitié étouffé par les feuilles qui dérivaient autour de lui et tourbillonnaient en cercles dans son ouverture noire et brisée. Sur le sein immobile de l’étang, les mêmes feuilles flétries pourrissaient lentement, se mêlant aux mauvaises herbes enchevêtrées qui décoloraient la surface de l’eau. Tous les jardiniers que Sir Michael pouvait employer ne parvenaient pas à empêcher l’empreinte de la main destructrice de l’automne sur les jardins entourant le Court.
« Comme je hais ce mois désolé ! » dit milady en se promenant dans le jardin, frissonnant sous son manteau de zibeline. « Tout tombe en ruine et en décomposition, et le froid scintillement du soleil éclaire la laideur de la terre, comme l’éclat des becs de gaz éclaire les rides d’une vieille femme. Vais-je jamais vieillir, Phoebe ? Mes cheveux vont-ils jamais tomber comme les feuilles tombent de ces arbres, et me laisser pâle et nue comme eux ? Que deviendrai-je quand je serai vieille ? »
Elle frissonna à cette pensée plus encore qu’à la brise froide et hivernale, et, s’enveloppant étroitement dans sa fourrure, elle marcha si vite que sa femme de chambre eut quelque difficulté à la suivre.
« Te souviens-tu, Phoebe, dit-elle bientôt, en ralentissant le pas, te souviens-tu de cette histoire française que nous avons lue — l’histoire d’une belle femme qui avait commis quelque crime — j’oublie lequel — au zénith de son pouvoir et de sa beauté, quand tout Paris portait sa santé chaque soir, et que les gens fuyaient devant la voiture du roi pour s’attrouper autour de la sienne et entrevoir son visage ? Te souviens-tu comment elle garda le secret de ce qu’elle avait fait pendant près d’un demi-siècle, passant sa vieillesse dans son château familial, aimée et honorée par toute la province comme une sainte non canonisée et bienfaitrice des pauvres ; et comment, alors que ses cheveux étaient blancs et ses yeux presque aveugles de vieillesse, le secret fut révélé par l’un de ces étranges accidents par lesquels de tels secrets sont toujours révélés dans les romans, et qu’elle fut jugée, déclarée coupable et condamnée à être brûlée vive ? Le roi qui avait porté ses couleurs était mort et enterré ; la cour dont elle avait été une étoile avait disparu ; de puissants fonctionnaires et de grands magistrats, qui auraient peut-être pu l’aider, pourrissaient dans leurs tombes ; de braves jeunes cavaliers, qui seraient morts pour elle, étaient tombés sur des champs de bataille lointains ; elle avait vécu assez longtemps pour voir l’époque à laquelle elle appartenait s’effacer comme un rêve ; et elle alla au bûcher, suivie seulement par quelques paysans ignorants, qui oublièrent toutes ses largesses et la huèrent comme une méchante sorcière. »
« Je ne me soucie pas de ces histoires lugubres, milady, dit Phoebe Marks avec un frisson. On n’a pas besoin de lire des livres pour se faire peur dans cet endroit ennuyeux. »
Lady Audley haussa les épaules et rit de la franchise de sa femme de chambre.
« C’est un endroit ennuyeux, Phoebe, dit-elle, bien qu’il ne faille pas le dire à mon cher vieux mari. Bien que je sois l’épouse de l’un des hommes les plus influents du comté, je ne sais pas si je n’étais pas presque aussi bien chez M. Dawson ; et pourtant, c’est quelque chose de porter des zibelines qui coûtent soixante guinées, et de faire dépenser mille livres pour la décoration de ses appartements. »
Traitée comme une dame de compagnie par sa maîtresse, bénéficiant des gages les plus libéraux, et de gratifications comme jamais sans doute une femme de chambre n’en avait eu auparavant, il était étrange que Phoebe Marks voulût quitter sa situation ; mais il n’en restait pas moins un fait qu’elle était impatiente d’échanger tous les avantages d’Audley Court contre les perspectives très peu prometteuses qui l’attendaient en tant qu’épouse de son cousin Luke.
Le jeune homme avait réussi d’une manière ou d’une autre à s’associer aux meilleures fortunes de son amoureuse. Il n’avait jamais laissé Phoebe en paix tant qu’elle n’avait pas obtenu pour lui, grâce à l’intervention de milady, une situation de sous-palefrenier au Court.
Il ne sortait jamais à cheval avec Alicia ou Sir Michael ; mais, lors de l’une des rares occasions où milady monta le joli petit pur-sang gris réservé à son usage, il réussit à l’accompagner dans sa promenade. Il vit assez, dès la première demi-heure de sortie, pour découvrir que, si gracieuse que Lucy Audley pût paraître dans son long habit de drap bleu, elle était une cavalière timide, absolument incapable de maîtriser l’animal qu’elle montait.
Lady Audley fit des remontrances à sa femme de chambre sur sa folie de vouloir épouser cet palefrenier fruste.
Les deux femmes étaient assises ensemble près du feu dans la chambre de toilette de milady, le ciel gris se refermant sur l’après-midi d’octobre, et le lacis noir du lierre obscurcissant les fenêtres à meneaux.
« Tu n’es sûrement pas amoureuse de cette créature maladroite et laide, n’est-ce pas, Phoebe ? » demanda brusquement milady.
La jeune fille était assise sur un petit tabouret aux pieds de sa maîtresse. Elle ne répondit pas immédiatement à la question de milady, mais resta quelque temps à regarder fixement l’abîme rouge dans le creux du feu.
Bientôt, elle dit, comme si elle pensait tout haut plutôt qu’elle ne répondait à la question de Lucy :
« Je ne pense pas pouvoir l’aimer. Nous avons été ensemble depuis l’enfance, et j’ai promis, quand j’avais à peine quinze ans, que je serais sa femme. Je n’ose pas rompre cette promesse maintenant. Il y a eu des moments où j’avais préparé la phrase exacte que je voulais lui dire, lui expliquant que je ne pouvais pas tenir parole ; mais les mots mouraient sur mes lèvres, et je restais assise à le regarder, avec une sensation d’étouffement dans la gorge qui ne me laissait pas parler. Je n’ose pas refuser de l’épouser. Je l’ai souvent observé, observé pendant qu’il était assis à tailler un piquet de haie avec son grand couteau pliant, jusqu’à ce que je me dise que ce sont justement des hommes comme lui qui ont attiré leurs amoureuses dans des endroits isolés pour les assassiner parce qu’elles n’avaient pas tenu leur parole. Quand il était garçon, il a toujours été violent et vindicatif. Je l’ai vu une fois prendre ce même couteau lors d’une dispute avec sa mère. Je vous le dis, milady, je dois l’épouser. »
« Tu es une sotte, tu ne feras rien de tel ! répondit Lucy. Tu penses qu’il va t’assassiner, n’est-ce pas ? Penses-tu alors que, si le meurtre est en lui, tu serais plus en sécurité en tant qu’épouse ? Si tu le contraries, ou si tu le rends jaloux ; s’il voulait épouser une autre femme, ou mettre la main sur quelque pitoyable somme d’argent qui serait à toi, ne pourrait-il pas t’assassiner alors ? Je te dis que tu ne l’épouseras pas, Phoebe. En premier lieu, je déteste cet homme ; et, en second lieu, je ne peux me permettre de me séparer de toi. Nous lui donnerons quelques livres et nous l’enverrons vaquer à ses affaires. »
Phoebe Marks saisit la main de milady dans les siennes et les serra convulsivement.
« Milady, ma bonne et gentille maîtresse ! cria-t-elle avec véhémence, n’essayez pas de me contrarier là-dedans — ne me demandez pas de le contrarier. Je vous dis que je dois l’épouser. Vous ne savez pas ce qu’il est. Ce sera ma ruine, et la ruine d’autres personnes, si je romps ma parole. Je dois l’épouser ! »
« Très bien, alors, Phoebe, répondit sa maîtresse, je ne peux m’opposer à toi. Il doit y avoir un secret au fond de tout cela. » « Il y en a un, milady », dit la jeune fille, le visage détourné de Lucy.
« Je serai très désolée de te perdre ; mais j’ai promis d’être ton amie en toute chose. Que compte faire ton cousin pour gagner sa vie une fois mariés ? »
« Il voudrait reprendre un débit de boissons. »
« Alors il reprendra un débit de boissons, et le plus tôt il se sera bu jusqu’à la mort, le mieux ce sera. Sir Michael dîne à une soirée de garçons chez le major Margrave ce soir, et ma belle-fille est absente chez ses amis à la Grange. Tu pourras amener ton cousin dans le salon après le dîner, et je lui dirai ce que je compte faire pour lui. »
« Vous êtes très bonne, milady », répondit Phoebe avec un soupir.
Lady Audley était assise dans la lueur du feu et des bougies de cire dans le salon luxueux ; les coussins de damas ambre du canapé contrastaient avec sa robe de velours violet foncé, et ses cheveux onduleux retombaient sur son cou en une brume dorée. Partout autour d’elle étaient les preuves de la richesse et de la splendeur ; tandis qu’en étrange contraste avec tout cela, et avec sa propre beauté, le palefrenier maladroit se tenait là à se frotter la tête, pendant que milady lui expliquait ce qu’elle comptait faire pour sa femme de chambre de confiance. Les promesses de Lucy étaient très libérales, et elle s’était attendue à ce que, aussi fruste que fût l’homme, il exprimât sa gratitude à sa propre manière rude.
À sa surprise, il resta là à fixer le sol sans prononcer un mot en réponse à son offre. Phoebe se tenait tout près de son coude et semblait affligée par la grossièreté de l’homme.
« Dites à ma dame combien vous êtes reconnaissant, Luke », dit-elle.
« Mais je ne suis pas si reconnaissant que ça, répondit son amant d’un ton sauvage. Cinquante livres, ce n'est pas grand-chose pour ouvrir un débit de boissons. Vous ferez en sorte que ça fasse cent livres, ma dame ? »
« Je ne ferai rien de tel », dit Lady Audley, ses yeux bleu clair étincelant d'indignation, « et je m’étonne de votre impertinence à me demander pareille chose. »
« Oh, si, vous le ferez, pourtant », répondit Luke avec une insolence tranquille qui cachait un sens caché. « Vous ferez en sorte que ça fasse cent livres, ma dame. »
Lady Audley se leva de son siège et fixa l’homme droit dans les yeux jusqu’à ce que son regard déterminé baisse devant le sien ; puis, marchant droit vers sa femme de chambre, elle dit d’une voix haute et perçante, qui lui était particulière dans les moments d'intense agitation :
« Phoebe Marks, vous avez tout raconté à cet homme ! »
La jeune fille tomba à genoux aux pieds de ma dame.
« Oh, pardonnez-moi, pardonnez-moi ! » s’écria-t-elle. « Il m'y a forcée, sinon je n'aurais jamais, jamais rien dit ! »
CHAPITRE XV.
EN OBSERVATION.
Par une matinée sombre et basse de la fin novembre, avec le brouillard jaune rampant sur les prairies plates, et le bétail aveuglé tâtonnant son chemin à travers la faible obscurité, butant stupidement contre des haies noires et dénudées, ou trébuchant dans des fossés indiscernables dans l’atmosphère brumeuse ; avec l'église du village se profilant brune et terne à travers la lumière incertaine ; avec chaque sentier sinueux et chaque porte de chaumière, chaque pignon et chaque vieille cheminée grise, chaque enfant du village et chaque chien errant semblant étranges et surnaturels dans cette semi-obscurité, Phoebe Marks et son cousin Luke firent leur chemin à travers le cimetière d’Audley et se présentèrent devant un vicaire frissonnant, dont le surplis pendait en plis humides, détrempé par la brume matinale, et dont l’humeur n’était guère améliorée par le fait d’avoir attendu cinq minutes les mariés.
Luke Marks, vêtu de ses habits du dimanche mal ajustés, ne semblait en rien plus beau que dans sa tenue de tous les jours ; mais Phoebe, parée d’une soie au bruissement délicat, d’un gris doux, que sa maîtresse avait portée une demi-douzaine de fois, avait l’air, comme le remarquèrent les quelques spectateurs de la cérémonie, « tout à fait d’une dame ».
Une dame très floue et indistincte, aux contours vagues et aux couleurs pâles, dont les yeux, les cheveux, le teint et la robe semblaient tous se fondre dans des teintes si pâles et incertaines que, dans la lumière obscure de cette matinée brumeuse de novembre, un étranger superstitieux aurait pu prendre la mariée pour le fantôme d’une autre, morte et enterrée dans la crypte sous l’église.
M. Luke Marks, le héros de l’occasion, ne pensait guère à tout cela. Il avait obtenu la femme de son choix et l’objet de l’ambition de toute sa vie : un débit de boissons. Ma dame avait fourni les soixante-quinze livres nécessaires à l’achat du fonds de commerce et du matériel, ainsi que du stock de bières et de spiritueux d’une petite auberge située au centre d’un petit village solitaire, perché au sommet d’une colline et appelé Mount Stanning. Ce n’était pas une bien jolie maison à voir ; elle avait une apparence délabrée et battue par les intempéries, située, comme elle l’était, sur un terrain élevé, abritée seulement par quatre ou cinq peupliers dénudés et envahissants, qui avaient poussé trop rapidement pour leur force et qui, par conséquent, avaient un aspect flétri et désolé. Le vent avait fait sa loi au Castle Inn, et avait parfois fait un usage cruel de son pouvoir. C’était le vent qui battait et courbait les toits bas en chaume des dépendances et des écuries, jusqu’à ce qu’ils pendent et penchent vers l’avant, comme un chapeau affaissé sur le front bas d’un voyou de village ; c’était le vent qui secouait et faisait cliqueter les volets en bois devant les fenêtres étroites, jusqu’à ce qu’ils pendent, brisés et délabrés, à leurs gonds rouillés ; c’était le vent qui renversait le pigeonnier et brisait la girouette qui avait été imprudemment installée pour indiquer les mouvements de sa puissance ; c’était le vent qui ne faisait aucun cas de la moindre treille en bois, de la moindre plante grimpante, du moindre petit balcon, ou de toute décoration modeste quelle qu’elle soit, et qui les déchirait et les dispersait dans sa fureur méprisante ; c’était le vent qui laissait des sécrétions moussues sur la surface décolorée des murs en plâtre ; c’était le vent, en somme, qui brisait, ruinait, déchirait et piétinait l’amas de bâtiments chancelants, puis s’envolait en hurlant, pour faire la fête et se glorifier de sa force destructrice. Le propriétaire découragé se lassa de sa longue lutte contre ce puissant ennemi ; le vent fut donc laissé libre d’agir à sa guise, et le Castle Inn tomba lentement en ruine. Mais malgré tout ce qu’il subissait à l’extérieur, il n’en était pas moins prospère à l’intérieur. Des bouviers robustes s’arrêtaient pour boire au petit comptoir ; des fermiers aisés passaient leurs soirées et parlaient politique dans le parloir bas, lambrissé, tandis que leurs chevaux mâchaient un mélange suspect de foin moisi et de haricots acceptables dans les écuries délabrées. Parfois, même les membres de la chasse d’Audley s’arrêtaient pour boire et faire manger leurs chevaux au Castle Inn ; tandis qu’à une occasion grandiose et inoubliable, un dîner avait été commandé par le maître d’équipage pour une trentaine de gentilshommes, et que le propriétaire avait été rendu presque fou par l’importance de la demande.
Ainsi, Luke Marks, qui n’avait nullement l’œil pour le beau, s’estima très chanceux de devenir le propriétaire du Castle Inn, à Mount Stanning.
Une charrette attendait dans le brouillard pour conduire les mariés vers leur nouveau foyer ; et quelques villageois, qui connaissaient Phoebe depuis l’enfance, s’attardaient autour de la grille du cimetière pour lui dire au revoir. Ses yeux pâles étaient encore plus pâles à cause des larmes qu’elle avait versées et des bords rouges qui les entouraient. Le marié était agacé par cette manifestation d’émotion.
« Pourquoi est-ce que tu pleures, fille ? » dit-il férocement. « Si tu ne voulais pas m’épouser, tu aurais dû me le dire. Je ne vais pas t’assassiner, si ? »
La femme de chambre frissonna alors qu’il lui parlait, et resserra son petit manteau de soie autour d’elle.
« Tu as froid avec toutes ces parures », dit Luke, en fixant sa robe coûteuse sans la moindre trace de bienveillance. « Pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas s’habiller selon leur condition ? Tu n’auras pas de robes de soie payées de ma poche, je te le dis. »
Il fit monter la jeune fille grelottante dans la charrette, l’enveloppa d’un gros manteau rugueux et partit à travers le brouillard jaune, suivi par les faibles acclamations de deux ou trois gamins regroupés autour de la grille.
Une nouvelle femme de chambre fut amenée de Londres pour remplacer Phoebe Marks auprès de ma dame — une demoiselle très voyante, qui portait une robe de satin noir et des rubans rose vif sur son bonnet, et qui se plaignait amèrement de l’ennui à Audley Court.
Mais Noël amena des visiteurs dans la vieille demeure tentaculaire. Un écuyer de campagne et sa femme corpulente occupèrent la chambre tapissée ; des jeunes filles joyeuses couraient dans les longs couloirs, et des jeunes gens regardaient par les fenêtres à meneaux, guettant les vents du sud et les ciels nuageux ; il n’y avait pas une stalle vide dans les spacieuses écuries ; une forge improvisée avait été installée dans la cour pour ferrer les chevaux de chasse ; des chiens jappants rendaient l’endroit bruyant avec leur clameur perpétuelle ; des domestiques étrangers s’entassaient dans les chambres des combles ; et chaque petite lucarne cachée sous un pignon pointu, et chaque fenêtre de toit dans la vieille toiture pittoresque, luisait dans la nuit d’hiver avec son propre cierge, si bien qu’en arrivant soudainement à Audley Court, l’étranger égaré, trompé par la lumière, le bruit et l’agitation des lieux, aurait pu facilement tomber dans l’erreur du jeune Marlowe, et prendre la demeure hospitalière pour une bonne auberge à l’ancienne, telle qu’il n’en existe plus sur cette terre depuis que la dernière diligence et ses chevaux fringants ont fait leur dernier voyage mélancolique vers l’équarrisseur.
Parmi les autres visiteurs, M. Robert Audley descendit dans l’Essex pour la saison de chasse, avec une demi-douzaine de romans français, un étui à cigares et trois livres de tabac turc dans sa valise.
Les honnêtes jeunes écuyers de campagne, qui parlaient tout le long du petit-déjeuner de pouliches Flying Dutchman et de poulains Voltigeur ; de glorieuses sorties de sept heures de chevauchée effrénée à travers trois comtés, et d’un retour nocturne de trente milles sur leurs montures de chasse ; et qui s’enfuyaient de la table bien garnie la bouche pleine de rosbif froid pour aller voir ce paturon ou cette épaule foulée, ou le poulain qui venait de revenir du vétérinaire, considéraient Robert Audley, s’attardant sur une tranche de pain et de marmelade, comme une personne totalement indigne de la moindre remarque.
Le jeune avocat avait amené deux chiens avec lui ; et le gentilhomme campagnard qui avait payé cinquante livres pour un chien d’arrêt, et voyagé deux cents milles pour voir une portée de setters avant de conclure l’affaire, éclata de rire devant les deux misérables cabots, dont l’un avait suivi Robert Audley à travers Chancery Lane, sur la moitié de la longueur d’Holborn ; tandis que son compagnon avait été pris par l’avocat vi et armis à un marchand ambulant qui le maltraitait. Et comme Robert insistait en outre pour garder ces deux animaux déplorables sous son fauteuil dans le salon, au grand dam de ma dame, qui, nous le savons, détestait tous les chiens, les visiteurs d’Audley Court considéraient le neveu du baronnet comme une espèce inoffensive de maniaque.
Lors de ses précédentes visites à la Cour, Robert Audley avait fait une faible démonstration de vouloir participer aux sports de la joyeuse assemblée. Il avait trotté à travers une demi-douzaine de champs labourés sur un poney gris tranquille appartenant à Sir Michael, et s’arrêtant, essoufflé et haletant, à la porte d’une ferme, avait exprimé son intention de ne plus suivre les chiens ce matin-là. Il était même allé jusqu’à enfiler, avec beaucoup de peine, une paire de patins, dans le but de faire un tour sur la surface gelée du vivier, et était tombé ignominieusement à la première tentative, restant placidement étendu sur le dos jusqu’à ce que les spectateurs jugent bon de le ramasser. Il avait occupé le siège arrière d’une carriole pendant une agréable promenade matinale, protestant véhémentement contre le fait de monter les côtes, et exigeant que le véhicule soit arrêté toutes les dix minutes pour réajuster les coussins. Mais cette année, il ne montra aucune inclination pour ces divertissements en plein air, et passa son temps entièrement à flâner dans le salon et à se rendre agréable, à sa propre manière paresseuse, à ma dame et à Alicia.
Lady Audley recevait les attentions de son neveu avec cette grâce mi-enfantine que ses admirateurs trouvaient si charmante ; mais Alicia était indignée par le changement de conduite de son cousin.
« Tu as toujours été un pauvre type sans esprit, Bob », dit la jeune femme avec mépris, alors qu’elle entrait dans le salon en habit de monte après un petit-déjeuner de chasse auquel Robert avait fait défaut, préférant une tasse de thé dans le boudoir de ma dame ; « mais cette année, je ne sais pas ce qui t’est arrivé. Tu n’es bon à rien, si ce n’est à tenir un écheveau de soie ou à lire Tennyson à Lady Audley. »
« Ma chère, hâtive et impétueuse Alicia, ne sois pas violente », dit le jeune homme d’un ton suppliant. « Une conclusion n’est pas une barrière à cinq traverses ; et tu n’as pas besoin de laisser libre cours à ton jugement, comme tu laisses libre cours à ta jument Atalanta, quand tu files à travers la campagne sur les talons d’un malheureux renard. Lady Audley m’intéresse, et les amis de mon oncle dans le comté, non. Est-ce une réponse suffisante, Alicia ? »
Miss Audley secoua la tête avec dédain.
« C’est aussi bonne réponse que celle que j’obtiendrai jamais de toi, Bob », dit-elle impatiemment ; « mais je t’en prie, amuse-toi à ta façon ; affale-toi dans un fauteuil toute la journée, avec ces deux chiens absurdes endormis sur tes genoux ; abîme les rideaux des fenêtres de ma dame avec tes cigares et ennuie tout le monde dans la maison avec ta stupide mine inanimée. »
M. Robert Audley ouvrit ses beaux yeux gris aussi grand qu’il le put à cette tirade, et regarda Miss Alicia, impuissant.
La jeune femme faisait les cent pas dans la pièce, fouettant la jupe de son habit avec sa cravache. Ses yeux étincelaient d’un éclat colérique, et une lueur pourpre brûlait sous sa peau brune et claire. Le jeune avocat savait très bien, grâce à ces symptômes, que sa cousine était en colère.
« Oui », répéta-t-elle, « ta stupide mine inanimée. Sais-tu, Robert Audley, qu’avec toute ta fausse amabilité, tu es rempli de vanité et de mépris. Tu regardes nos divertissements de haut ; tu lèves les sourcils, tu hausses les épaules, tu t’enfonces dans ton fauteuil et tu te laves les mains de nous et de nos plaisirs. Tu es un sybarite égoïste et au cœur froid… »
« Alicia ! Bon—Dieu—de—moi ! »
Le journal du matin lui échappa des mains, et il resta là à regarder faiblement son assaillante.
« Oui, égoïste, Robert Audley ! Tu ramènes à la maison des chiens à moitié affamés, parce que tu aimes les chiens à moitié affamés. Tu te baisses et tu caresses la tête de chaque chien errant qui ne vaut rien dans la rue du village, parce que tu aimes les chiens qui ne valent rien. Tu remarques les petits enfants et leur donnes des sous, parce que cela t’amuse de le faire. Mais tu lèves les sourcils d’un quart de mètre quand le pauvre Sir Harry Towers raconte une histoire stupide, et tu fixes le pauvre garçon avec ton insolence paresseuse jusqu’à ce qu’il se sente mal à l’aise. Quant à ton amabilité, tu laisserais un homme te frapper, et tu dirais "Merci" pour le coup, plutôt que de prendre la peine de le frapper en retour ; mais tu ne ferais pas un demi-mille de détour pour rendre service à ton meilleur ami. Sir Harry vaut vingt fois toi, bien qu’il ait écrit pour demander si ma jument Atalanta s’était remise de son entorse. Il ne sait pas épeler, ou lever les sourcils jusqu’à la racine des cheveux ; mais il traverserait le feu et l’eau pour la fille qu’il aime ; tandis que toi… »
À ce point précis, alors que Robert était le plus prêt à affronter la violence de sa cousine, et que Miss Alicia semblait sur le point de porter son attaque la plus forte, la jeune femme s’effondra totalement et fondit en larmes.
Robert bondit de son fauteuil, renversant ses chiens sur le tapis.
« Alicia, ma chérie, qu’est-ce qui se passe ? »
« C’est… c’est… c’est la plume de mon chapeau qui est entrée dans mes yeux », sanglota sa cousine ; et avant qu’il ne puisse vérifier la véracité de cette assertion, Alicia s’était précipitée hors de la pièce.
Robert Audley s’apprêtait à la suivre lorsqu’il entendit sa voix dans la cour en contrebas, au milieu du piétinement des chevaux et du vacarme des visiteurs, des chiens et des palefreniers. Sir Harry Towers, le plus aristocratique des jeunes sportifs du voisinage, venait de prendre son petit pied dans sa main alors qu’elle sautait en selle.
« Grand Dieu ! » s’exclama Robert en regardant la joyeuse troupe de cavaliers jusqu’à ce qu’ils disparaissent sous l’arche. « Qu’est-ce que tout cela signifie ? Comme elle est charmante à cheval ! Quel joli profil, aussi, et un beau visage brun et rose, plein de franchise : mais s’en prendre à quelqu’un comme ça, sans la moindre provocation ! Voilà la conséquence de laisser une fille suivre la chasse. Elle apprend à regarder tout dans la vie comme elle regarde un obstacle de six pieds ou un fossé ; elle traverse le monde comme elle traverse la campagne — droit devant, et par-dessus tout. Quelle gentille fille elle aurait pu être, aussi, si elle avait été élevée à Figtree Court ! Si jamais je me marie et que j’ai des filles (que le Ciel nous préserve de cette éventualité lointaine !), elles seront éduquées à Paper Buildings, ne prendront leur seul exercice que dans les jardins du Temple, et elles ne sortiront jamais au-delà des grilles avant d’être en âge de se marier, moment où je les mènerai droit à travers Fleet Street jusqu’à l’église St. Dunstan, et les livrerai entre les mains de leurs maris. »
C’est avec de telles réflexions que M. Robert Audley occupa son temps jusqu’à ce que ma dame rentre dans le salon, fraîche et rayonnante dans son élégante tenue du matin, ses boucles jaunes brillant de l’eau parfumée dans laquelle elle s’était baignée, et son carnet de croquis couvert de velours dans les bras. Elle installa un petit chevalet sur une table près de la fenêtre, s’assit devant et commença à mélanger les couleurs sur sa palette, Robert l’observant de ses yeux à demi clos.
« Vous êtes sûre que mon cigare ne vous ennuie pas, Lady Audley ? »
« Oh, non, vraiment ; je suis tout à fait habituée à l’odeur du tabac. M. Dawson, le chirurgien, fumait toute la soirée quand je vivais chez lui. »
« Dawson est un brave type, n’est-ce pas ? » demanda Robert avec insouciance.
Ma dame éclata de son joli rire jaillissant.
« Le plus cher des braves hommes », dit-elle. « Il me payait vingt-cinq livres par an — imaginez, vingt-cinq livres ! Cela faisait six livres cinq par trimestre. Comme je me souviens bien d’avoir reçu cet argent — six souverains vieux et ternes, et un petit tas de monnaie sale et en désordre, qui venait tout droit de la caisse du cabinet ! Et comme j’étais heureuse de l’avoir ! Alors que maintenant — je ne peux m’empêcher de rire quand j’y pense — ces couleurs que j’utilise ont coûté une guinée chacune chez Winsor & Newton — le carmin et l’outremer trente shillings. J’ai donné à Mme Dawson une de mes robes de soie l’autre jour, et la pauvre chose m’a embrassée, et le chirurgien a porté le paquet chez lui sous son manteau. »
Ma dame riait longuement et joyeusement à cette pensée. Ses couleurs étaient mélangées ; elle copiait une aquarelle d’une atmosphère impossible, très à la Turner. Le croquis était presque terminé, et il ne lui restait plus qu’à apporter quelques touches finales critiques avec le plus délicat de ses pinceaux en martre. Elle se prépara délicatement pour le travail, regardant le tableau de côté.
Pendant tout ce temps, les yeux de M. Robert Audley étaient fixés intensément sur son joli visage.
« C’est un changement », dit-il après une pause si longue que ma dame aurait pu oublier ce dont elle parlait, « c’est un changement ! Certaines femmes feraient beaucoup de choses pour accomplir un tel changement. »
Les yeux bleu clair de Lady Audley se dilatèrent lorsqu’elle les fixa soudainement sur le jeune avocat. Le soleil d’hiver, brillant pleinement sur son visage depuis une fenêtre latérale, illumina l’azur de ces beaux yeux, jusqu’à ce que leur couleur semble vaciller et trembler entre le bleu et le vert, comme les teintes opales de la mer changent lors d’une journée d’été. Le petit pinceau tomba de sa main et raya le visage du paysan sous un cercle grandissant de laque cramoisie.
Robert Audley caressait tendrement la feuille fripée de son cigare avec des doigts prudents.
« Mon ami au coin de Chancery Lane ne m’a pas donné d’aussi bons Manilles que d’habitude », murmura-t-il. « Si jamais vous fumez, ma chère tante (et l’on me dit que beaucoup de femmes prennent une cigarette discrète en cachette), faites très attention à la façon dont vous choisissez vos cigares. »
Ma dame prit une longue inspiration, ramassa son pinceau et éclata de rire devant le conseil de Robert.
« Quelle créature excentrique vous êtes, M. Audley ! Savez-vous que vous m’intriguez parfois… »
« Pas plus que vous ne m’intriguez, chère tante. »
Ma dame rangea ses couleurs et son carnet de croquis, et s’asseyant dans le renfoncement profond d’une autre fenêtre, à une distance considérable de Robert Audley, elle se mit à un grand ouvrage de tapisserie — une broderie que les Pénélope d’il y a dix ou douze ans aimaient beaucoup à exercer leur ingéniosité sur — le Vieux Temps à Bolton Abbey.
Assise dans l’embrasure de cette fenêtre, ma dame était séparée de Robert Audley par toute la longueur de la pièce, et le jeune homme ne pouvait apercevoir qu’un aperçu occasionnel de son beau visage, entouré de sa brillante auréole de cheveux dorés et vaporeux.
Robert Audley était à la Cour depuis une semaine, mais jusqu’à présent, ni lui ni ma dame n’avaient mentionné le nom de George Talboys.
Ce matin, cependant, après avoir épuisé les sujets habituels de conversation, Lady Audley fit une enquête sur l’ami de son neveu ; « Ce M. George — George… » dit-elle en hésitant.
« Talboys », suggéra Robert.
« Oui, bien sûr — M. George Talboys. Un nom plutôt singulier, d’ailleurs, et certainement, selon tous les récits, une personne très singulière. L’avez-vous vu récemment ? »
« Je ne l’ai pas vu depuis le 7 septembre dernier — le jour où il m’a laissé endormi dans les prairies de l’autre côté du village. »
« Mon Dieu ! » s’exclama ma dame, « quel jeune homme très étrange ce M. George Talboys doit être ! Je vous en prie, racontez-moi tout. »
Robert raconta, en quelques mots, sa visite à Southampton et son voyage à Liverpool, avec leurs résultats différents, ma dame écoutant très attentivement.
Afin de mieux raconter cette histoire, le jeune homme quitta son fauteuil et, traversant la pièce, prit place en face de Lady Audley, dans l’embrasure de la fenêtre.
« Et que déduisez-vous de tout cela ? » demanda ma dame après une pause.
« C’est un mystère si grand pour moi, répondit-il, que j'ose à peine en tirer la moindre conclusion ; mais dans cette obscurité, je crois pouvoir tâtonner vers deux suppositions qui, à mes yeux, s'apparentent presque à des certitudes. »
« Et elles sont… »
« Premièrement, que George Talboys n'est jamais allé au-delà de Southampton. Deuxièmement, qu'il n'est jamais allé à Southampton du tout. »
« Mais vous l'y avez suivi à la trace. Son beau-père l'avait vu. »
« J'ai des raisons de douter de l'intégrité de son beau-père. »
« Dieu me pardonne ! » s'écria ma dame d'un ton pitoyable. « Que voulez-vous dire par tout cela ? »
« Lady Audley, répondit le jeune homme avec gravité, je n'ai jamais exercé comme avocat. Je me suis enrôlé dans les rangs d'une profession dont les membres ont des responsabilités solennelles et des devoirs sacrés à accomplir ; et je me suis dérobé à ces responsabilités et à ces devoirs, tout comme je me suis dérobé aux fatigues de cette pénible existence. Mais nous sommes parfois contraints à la position même que nous avons le plus évitée, et je me suis senti dernièrement obligé de réfléchir à ces choses. Lady Audley, avez-vous jamais étudié la théorie de la preuve circonstancielle ? »
« Comment pouvez-vous interroger une pauvre petite femme sur de telles choses affreuses ? » s'exclama ma dame.
« La preuve circonstancielle, poursuivit le jeune homme comme s'il entendait à peine l'interruption de Lady Audley, ce tissu merveilleux construit à partir de fétus de paille recueillis aux quatre coins de la boussole, et qui est pourtant assez solide pour pendre un homme. À quels détails infinitésimaux peut parfois être suspendu tout le secret d'un mystère malfaisant, inexplicable jusqu'alors pour les plus sages de la terre ! Un morceau de papier, un lambeau de vêtement déchiré, un bouton de veste, un mot lâché imprudemment par les lèvres trop prudentes de la culpabilité, le fragment d'une lettre, la fermeture ou l'ouverture d'une porte, une ombre sur un store, la précision d'un instant vérifiée par l'une des montres de Benson — mille circonstances si légères qu'elles sont oubliées par le criminel, mais qui sont autant de maillons de fer dans la merveilleuse chaîne forgée par la science de l'officier de police ; et voyez ! La potence est dressée ; la cloche solennelle tinte dans la lugubre grisaille du petit matin, la trappe grince sous les pieds coupables, et la peine du crime est payée. »
De faibles ombres vertes et pourpres tombaient sur le visage de ma dame depuis les écussons peints de la fenêtre à meneaux près de laquelle elle était assise ; mais toute trace de la couleur naturelle de ce visage s'était effacée, le laissant d'un gris cendré cadavérique.
Assise tranquillement dans son fauteuil, la tête renversée sur les coussins de damas ambre, et ses petites mains reposant sans force sur ses genoux, Lady Audley s'était évanouie.
« Le rayon se rétrécit de jour en jour, dit Robert Audley. George Talboys n'a jamais atteint Southampton. »
CHAPITRE XVI.
ROBERT AUDLEY REÇOIT SON CONGÉ.
La semaine de Noël était terminée, et, un par un, les visiteurs de la campagne quittèrent Audley Court. Le gros propriétaire terrien et sa femme abandonnèrent la chambre grise aux tapisseries, laissant les guerriers aux sourcils sombres, surgissant des murs, froncer les sourcils et menacer les nouveaux invités, ou fixer avec vengeance le vide. Les filles joyeuses du second étage firent ou firent faire leurs malles et leurs coffres, et les robes de bal en gaze froissées furent rapportées chez elles alors qu'elles avaient été apportées fraîches à Audley. Les vieux carrosses familiaux maladroits, tirés par des chevaux dont les paturons non taillés témoignaient d'un travail plus rude que les routes de campagne, furent amenés sur le large espace devant la sinistre porte de chêne, et chargés de monceaux chaotiques de bagages féminins. De jolis visages roses se penchaient aux fenêtres des voitures pour adresser un dernier adieu au groupe sur le seuil du hall, tandis que le véhicule cahotait et grondait sous l'arche couverte de lierre. Sir Michael était sollicité partout. Serrant les mains des jeunes sportifs, embrassant les filles aux joues roses, parfois même enlaçant les matrones corpulentes qui venaient le remercier pour leur agréable visite ; partout affable, hospitalier, généreux, heureux et aimé, le baronnet se hâtait de pièce en pièce, du hall aux écuries, des écuries à la cour, de la cour à la porte voûtée pour hâter le départ de l'invité.
Les boucles jaunes de ma dame brillaient çà et là comme des lueurs errantes de soleil en ces journées affairées d'adieux. Ses grands yeux bleus avaient un joli regard mélancolique, en charmante harmonie avec la douce pression de sa petite main, et ce discours amical, bien que peut-être un peu stéréotypé, par lequel elle disait à ses visiteurs combien elle était désolée de les perdre, et combien elle ne savait pas ce qu'elle ferait avant qu'ils ne reviennent une fois encore égayer la cour de leur charmante société.
Mais si désolée que ma dame puisse être de perdre ses visiteurs, il y avait au moins un invité de la société duquel elle n'était pas privée. Robert Audley ne montrait aucune intention de quitter la maison de son oncle. Il n'avait aucune obligation professionnelle, disait-il ; Figtree Court était délicieusement ombragé par temps chaud, mais il y avait un coin pointu autour duquel le vent s'engouffrait durant les mois d'été, armé de rhumatismes et de grippes vengeurs. Tout le monde était si bon pour lui à la Cour, qu'en vérité il n'avait aucune envie de s'en presser.
Sir Michael n'avait qu'une réponse à cela : « Reste, mon cher garçon ; reste, mon cher Bob, aussi longtemps que tu le voudras. Je n'ai pas de fils, et tu tiens pour moi la place de l'un d'eux. Rends-toi agréable auprès de Lucy, et fais de la Cour ta maison aussi longtemps que tu vivras. »
À quoi Robert répondait simplement en saisissant la main de son oncle avec véhémence et en marmonnant quelque chose à propos d'un « vieux prince jovial ».
Il était à noter qu'il y avait parfois une certaine tristesse vague dans le ton du jeune homme lorsqu'il appelait Sir Michael « un vieux prince jovial » ; quelque ombre de regret affectueux qui amenait une buée dans les yeux de Robert, alors qu'il était assis dans un coin de la pièce, regardant pensivement le baronnet à la barbe blanche.
Avant que le dernier des jeunes sportifs ne parte, Sir Harry Towers exigea et obtint un entretien avec Mlle Alicia Audley dans la bibliothèque en chêne — un entretien au cours duquel une émotion considérable fut manifestée par le vigoureux jeune chasseur à courre ; tant d'émotion, en vérité, et d'un caractère si authentique et honnête, qu'Alicia s'effondra presque en lui disant qu'elle l'estimerait et le respecterait pour toujours pour son cœur vrai et noble, mais qu'il ne devait jamais, jamais, à moins de vouloir lui causer la plus cruelle détresse, demander plus de sa part que cette estime et ce respect.
Sir Harry quitta la bibliothèque par la fenêtre française ouvrant sur le jardin de l'étang. Il se promena dans cette allée de tilleuls même que George Talboys avait comparée à une avenue dans un cimetière, et sous les arbres dénudés, il livra la bataille de son brave jeune cœur.
« Quel idiot je suis de ressentir cela ainsi ! » s'écria-t-il en frappant du pied le sol givré. « J'ai toujours su que ce serait ainsi ; j'ai toujours su qu'elle était cent fois trop bien pour moi. Dieu la bénisse ! Comme elle a parlé noblement et tendrement ; comme elle était belle avec ses rougeurs pourpres sous sa peau brune et les larmes dans ses grands yeux gris — presque aussi belle que le jour où elle a franchi la clôture basse et m'a laissé mettre la queue dans son chapeau alors que nous rentrions à cheval ! Dieu la bénisse ! Je peux surmonter n'importe quoi tant qu'elle ne se soucie pas de cet avocat sournois. Mais cela, je ne pourrais pas le supporter. »
Ce sournois avocat, par lequel Sir Harry faisait allusion à M. Robert Audley, se tenait dans le hall, regardant une carte des comtés du centre, quand Alicia sortit de la bibliothèque, les yeux rouges, après son entretien avec le baronnet chasseur à courre.
Robert, qui était myope, avait les yeux à un demi-pouce de la surface de la carte quand la jeune dame s'approcha de lui.
« Oui, dit-il, Norwich est dans le Norfolk, et cet idiot, le jeune Vincent, disait que c'était dans le Herefordshire. Ha, Alicia, c'est toi ? »
Il se tourna de manière à intercepter Mlle Audley sur son chemin vers l'escalier.
« Oui, répondit sèchement sa cousine, en essayant de passer devant lui. »
« Alicia, tu as pleuré. »
La jeune dame ne daigna pas répondre.
« Tu as pleuré, Alicia. Sir Harry Towers, de Towers Park, dans le comté de Herts, t'a fait une demande en mariage, hein ? »
« Avez-vous écouté à la porte, M. Audley ? »
« Je ne l'ai pas fait, Mlle Audley. Par principe, je m'oppose à écouter, et en pratique, je crois que c'est une procédure très fastidieuse ; mais je suis avocat, Mlle Alicia, et capable de tirer une conclusion par induction. Savez-vous ce qu'est la preuve inductive, Mlle Audley ? »
« Non, répondit Alicia, en regardant son cousin comme une belle jeune panthère pourrait regarder son audacieux tourmenteur. »
« Je m'en doutais. Je parie que Sir Harry demanderait si c'est une nouvelle sorte de boule pour cheval. Je savais par induction que le baronnet allait te faire une demande ; premièrement, parce qu'il est descendu avec les cheveux séparés du mauvais côté, et le visage aussi pâle qu'une nappe ; deuxièmement, parce qu'il ne pouvait rien manger au petit-déjeuner et a laissé son café passer de travers ; et troisièmement, parce qu'il a demandé un entretien avec toi avant de quitter la Cour. Eh bien, comment cela doit-il se passer, Alicia ? Épousons-nous le baronnet, et le pauvre cousin Bob doit-il être le garçon d'honneur au mariage ? »
« Sir Harry Towers est un jeune homme au cœur noble, dit Alicia, en essayant toujours de passer devant son cousin. »
« Mais l'acceptons-nous — oui ou non ? Devons-nous être Lady Towers, avec un superbe domaine dans le Hertfordshire, des quartiers d'été pour nos chasseurs, et un attelage avec postillons pour nous conduire chez papa dans l'Essex ? Doit-il en être ainsi, Alicia, ou non ? »
« Qu'est-ce que cela peut vous faire, M. Robert Audley ? » cria Alicia, passionnément. « Que vous importe ce que je deviens, ou qui j'épouse ? Si j'épousais un ramoneur, vous hausseriez simplement les sourcils en disant : "Dieu me pardonne, elle a toujours été excentrique." J'ai refusé Sir Harry Towers ; mais quand je pense à son affection généreuse et désintéressée, et que je la compare à l'indifférence cruelle, paresseuse, égoïste et hautaine des autres hommes, j'ai bien envie de courir après lui et de lui dire… »
« Que tu te rétracteras, et que tu seras ma Lady Towers ? »
« Oui. »
« Alors ne le fais pas, Alicia, ne le fais pas, dit Robert Audley, en saisissant le poignet mince de sa cousine et en la conduisant à l'étage. Viens au salon avec moi, Alicia, ma pauvre petite cousine ; ma charmante, impétueuse et alarmante petite cousine. Assieds-toi ici dans cette fenêtre à meneaux, et parlons sérieusement et cessons de nous quereller si nous le pouvons. »
Les cousins avaient le salon pour eux seuls. Sir Michael était sorti, ma dame dans ses propres appartements, et le pauvre Sir Harry Towers marchait de long en large sur l'allée de gravier, obscurcie par les ombres vacillantes des branches dénudées sous le froid soleil d'hiver.
« Ma pauvre petite Alicia, dit Robert, aussi tendrement que s'il s'était adressé à quelque enfant gâté, supposes-tu que parce que les gens ne portent pas des airs vinaigrés, ou ne séparent pas leurs cheveux du mauvais côté, ou ne se conduisent pas tout à fait à la manière de maniaques bien intentionnés, pour prouver la véhémence de leur passion — supposes-tu à cause de cela, Alicia Audley, qu'ils ne puissent pas être tout aussi sensibles aux mérites d'une chère petite fille au cœur chaleureux et affectueux que leurs voisins peuvent l'être ? La vie est une chose si pénible, tout compte fait, qu'il vaut autant prendre ses bénédictions tranquillement. Je ne fais pas grand vacarme parce que je peux obtenir de bons cigares à une porte du coin de Chancery Lane, et avoir une chère, bonne fille pour cousine ; mais je n'en suis pas moins reconnaissant à la Providence qu'il en soit ainsi. »
Alicia ouvrit ses yeux gris autant qu'elle le put, regardant son cousin droit dans le visage avec un regard éberlué. Robert avait ramassé le plus laid et le plus maigre de ses chiens de compagnie, et caressait placidement les oreilles de l'animal.
« Est-ce tout ce que vous avez à me dire, Robert ? » demanda Mlle Audley, doucement.
« Eh bien, oui, je le pense, répondit son cousin après une délibération considérable. J'imagine que ce que je voulais dire était ceci — n'épouse pas le baronnet chasseur à courre si tu aimes mieux quelqu'un d'autre ; car si tu es seulement patiente et que tu prends la vie facilement, et que tu essaies de te réformer de claquer les portes, de bondir dans et hors des pièces, de parler des écuries, et de monter à travers la campagne, je ne doute pas que la personne que tu préfères fera de toi une excellente épouse. »
« Merci, cousin, dit Mlle Audley, rougissant de rougeurs vives et indignées jusqu'aux racines de ses cheveux bruns ondulés ; mais comme vous pourriez ne pas connaître la personne que je préfère, je pense qu'il vaudrait mieux que vous ne vous chargiez pas de répondre pour lui. »
Robert tira les oreilles du chien pensivement pendant quelques instants.
« Non, certes, dit-il après une pause. Bien sûr, si je ne le connais pas — je pensais que je le connaissais. »
« Vraiment ? » s'exclama Alicia ; et ouvrant la porte avec une violence qui fit frissonner son cousin, elle bondit hors du salon.
« J'ai seulement dit que je pensais que je le connaissais », cria Robert derrière elle ; et, alors, tandis qu'il s'enfonçait dans un fauteuil, il murmura pensivement : « Une si gentille fille, pourtant, si elle ne bondissait pas. »
Ainsi, le pauvre Sir Harry Towers repartit d'Audley Court, l'air très penaud et lugubre.
Il n'eut que peu de plaisir à retourner au manoir majestueux, caché parmi des chênes protecteurs et des hêtres vénérables. La maison carrée en briques rouges, brillant au bout d'une longue arcade d'arbres dénudés, devait être à jamais désolée, pensa-t-il, puisque Alicia ne viendrait pas en être la maîtresse.
Une centaine d'améliorations planifiées et pensées furent rejetées de son esprit comme inutiles désormais. Le chasseur que Jim le dresseur débourrait pour une dame ; les deux chiots pointeurs qui étaient élevés pour la prochaine saison de chasse ; le grand retriever noir qui aurait porté l'ombrelle d'Alicia ; le pavillon dans le jardin, inutilisé depuis la mort de sa mère, mais qu'il avait eu l'intention de faire restaurer pour Mlle Audley — toutes ces choses n'étaient désormais que vanité et tourment de l'esprit.
« À quoi bon être riche si l'on n'a personne pour aider à dépenser son argent ? » dit le jeune baronnet. « On devient seulement un mendiant égoïste, et on se met à boire trop de porto. C'est une chose dure qu'une fille puisse refuser un cœur vrai et de telles écuries que nous en avons au parc. Cela déstabilise un homme d'une certaine manière. »
En vérité, ce refus inattendu avait beaucoup déstabilisé les quelques idées qui composaient la faible somme de l'esprit du baronnet.
Il avait été désespérément amoureux d'Alicia depuis la dernière saison de chasse, quand il l'avait rencontrée au bal du comté. Sa passion, chérie à travers la lente monotonie d'un été, avait éclaté de nouveau durant les joyeux mois d'hiver, et la seule mauvaise honte du jeune homme avait retardé l'offre de sa main. Mais il n'avait jamais pensé un instant qu'il serait refusé ; il était si habitué à l'adulation des mères qui avaient des filles à marier, et même des filles elles-mêmes ; il était si habitué à se sentir le personnage principal dans une assemblée, bien que la moitié des esprits de l'époque y aient été, et qu'il ne pouvait dire que « Haw, certes ! » et « Par Jove — hum ! » ; il avait été si gâté par les flatteries des yeux brillants qui regardaient, ou semblaient regarder, plus brillamment lorsqu'il s'approchait, que sans posséder la moindre ombre de vanité personnelle, il en était pourtant venu à penser qu'il n'avait qu'à faire une offre à la plus jolie fille de l'Essex pour se voir immédiatement accepté.
« Oui, disait-il avec complaisance à quelque satellite admirateur, je sais que je suis un bon parti, et je sais ce qui rend les filles si polies. Elles sont très jolies, et elles sont très amicales avec un camarade ; mais je ne me soucie pas d'elles. Elles sont toutes pareilles — elles ne peuvent que baisser les yeux et dire : "Mon Dieu, Sir Harry, pourquoi appelez-vous ce chien noir bouclé un retriever ?" ou "Oh Sir Harry, et la pauvre jument s'est-elle vraiment foulé l'omoplate du paturon ?" Je n'ai pas beaucoup de cervelle moi-même, je le sais, ajoutait le baronnet avec dépréciation ; et je ne veux pas d'une femme à l'esprit fort, qui écrit des livres et porte des lunettes vertes ; mais, diable ! j'aime une fille qui sait de quoi elle parle. »
Alors, quand Alicia dit « Non », ou plutôt fit ce joli discours sur l'estime et le respect, que les jeunes dames bien élevées substituent au monosyllabe odieux, Sir Harry Towers sentit que tout le tissu de l'avenir qu'il avait construit si complaisamment était réduit en un tas de ruines ternes.
Sir Michael le saisit chaleureusement par la main juste avant que le jeune homme ne monte sur son cheval dans la cour.
« Je suis très désolé, Towers, dit-il. Tu es un aussi bon camarade qu'il en existe, et tu aurais fait à ma fille un excellent époux ; mais tu sais qu'il y a un cousin, et je pense que… »
« Ne dites pas cela, Sir Michael, interrompit le chasseur à courre, énergiquement. Je peux surmonter n'importe quoi sauf cela. Un camarade dont la main sur la bride pèse une demi-tonne (pourquoi, il a mis la bouche du Cavalier en pièces, monsieur, le jour où vous l'avez laissé monter le cheval) ; un camarade qui baisse ses cols, et mange du pain et de la marmelade ! Non, non, Sir Michael ; c'est un monde étrange, mais je ne peux pas penser cela de Mlle Audley. Il doit y avoir quelqu'un en arrière-plan, monsieur ; ce ne peut être le cousin. »
Sir Michael secoua la tête alors que le prétendant rejeté repartait.
« Je ne sais pas à propos de cela, marmonna-t-il. Bob est un bon garçon, et la fille pourrait faire pire ; mais il se tient à l'écart comme s'il ne se souciait pas d'elle. Il y a quelque mystère — il y a quelque mystère ! »
Le vieux baronnet dit cela sur ce ton semi-pensif avec lequel nous parlons des affaires des autres. Les ombres du crépuscule du début de l'hiver, s'accumulant plus épaisses sous le plafond bas en chêne du hall, et la courbe pittoresque de la porte voûtée, tombaient sombrement autour de sa tête élégante ; mais la lumière du déclin de sa vie, sa belle et aimée jeune femme, était près de lui, et il ne pouvait voir aucune ombre quand elle était là.
Elle vint sautillant à travers le hall pour le rencontrer, et, secouant ses boucles dorées, enfouit sa tête brillante sur la poitrine de son mari.
« Ainsi le dernier de nos visiteurs est parti, cher, et nous sommes tous seuls, dit-elle. N'est-ce pas agréable ? »
« Oui, chérie, répondit-il tendrement, en caressant ses cheveux brillants. »
« Sauf M. Robert Audley. Combien de temps ce neveu à vous va-t-il rester ici ? »
« Aussi longtemps qu'il le voudra, mon trésor ; il est toujours le bienvenu, dit le baronnet ; puis, comme s'il se souvenait de lui-même, il ajouta tendrement : Mais pas à moins que sa visite ne soit agréable à toi, chérie ; pas si ses habitudes paresseuses, ou sa cigarette, ou ses chiens, ou quoi que ce soit à son sujet ne te déplaise. »
Lady Audley pinça ses lèvres roses et regarda pensivement le sol.
« Ce n'est pas cela, dit-elle, hésitante. M. Audley est un très agréable jeune homme, et un très honorable jeune homme ; mais vous savez, Sir Michael, je suis une tante plutôt jeune pour un tel neveu, et… »
« Et quoi, Lucy ? demanda le baronnet, férocement. »
« La pauvre Alicia est plutôt jalouse de toute attention que M. Audley me porte, et — et — je pense qu'il serait préférable pour son bonheur que votre neveu mette fin à sa visite. »
« Il partira ce soir, Lucy, s'exclama Sir Michael. Je suis un idiot aveugle et négligent de ne pas avoir pensé à cela plus tôt. Ma belle petite chérie, il était à peine juste pour Bob d'exposer le pauvre garçon à tes fascinations. Je sais qu'il est un aussi bon et vrai garçon qu'il en existe, mais — mais — il partira ce soir. »
« Mais vous ne serez pas trop abrupt, cher ? Vous ne serez pas impoli ? »
« Impoli ! Non, Lucy. Je l'ai laissé fumer dans l'allée de tilleuls. Je vais aller lui dire qu'il doit quitter la maison dans une heure. »
Ainsi, dans cette avenue dénudée, sous l'ombre sombre de laquelle George Talboys s'était tenu lors de cette soirée orageuse avant le jour de sa disparition, Sir Michael Audley dit à son neveu que la Cour n'était pas une maison pour lui, et que ma dame était trop jeune et jolie pour accepter les attentions d'un beau neveu de vingt-huit ans.
Robert haussa simplement les épaules et éleva ses sourcils épais et noirs alors que Sir Michael lui faisait comprendre tout cela délicatement.
« J'ai été attentif à ma dame, dit-il. Elle m'intéresse ; » puis, avec un changement dans sa voix, et une émotion inhabituelle pour lui, il se tourna vers le baronnet, et saisissant sa main, s'exclama : « Dieu me garde, mon cher oncle, d'apporter jamais le trouble sur un cœur aussi noble que le vôtre ! Dieu garde que la moindre ombre de déshonneur tombe jamais sur votre tête honorée — moins que tout par mon intermédiaire. »
Le jeune homme prononça ces quelques mots d'une manière brisée et décousue comme Sir Michael ne l'avait jamais entendu parler auparavant, puis, détournant la tête, il s'effondra complètement.
Il quitta le tribunal ce soir-là, mais il n'alla pas bien loin. Au lieu de prendre le train du soir pour Londres, il se rendit directement au petit village de Mount Stanning et, entrant dans l'auberge soigneusement tenue, demanda à Phoebe Marks s'il pouvait être logé.
CHAPITRE XVII.
À L'AUBERGE DU CHÂTEAU.
Le petit salon dans lequel Phoebe Marks introduisit le neveu du baronnet était situé au rez-de-chaussée, et n'était séparé du petit parloir de l'auberge, occupé par l'aubergiste et sa femme, que par une cloison de lattis et de plâtre.
Il semblait que le sage architecte qui avait supervisé la construction de l'auberge du Château avait pris un soin particulier à ce que seuls les matériaux les plus fragiles et les plus précaires fussent utilisés, et à ce que le vent, ayant un penchant tout particulier pour cet endroit exposé, pût donner libre cours à ses caprices.
À cette fin, on avait utilisé une boiserie misérable au lieu d'une maçonnerie solide ; des plafonds chancelants avaient été étayés par des chevrons fragiles, et des poutres qui menaçaient, à chaque nuit d'orage, de s'abattre sur la tête de ceux qui se trouvaient dessous ; des portes dont la spécialité était de ne jamais être fermées, tout en claquant constamment ; des fenêtres construites avec une intention particulière de laisser passer les courants d'air lorsqu'elles étaient fermées, et d'exclure l'air lorsqu'elles étaient ouvertes. La main du génie avait conçu cette auberge de campagne solitaire ; et il n'y avait pas un pouce de boiserie, pas une truelle de plâtre employée dans toute cette construction branlante qui n'offrît son propre point faible à chaque assaut de son infatigable ennemi.
Robert regarda autour de lui avec un faible sourire de résignation.
C'était un changement, assurément, par rapport aux conforts luxueux d'Audley Court, et c'était une étrange fantaisie de la part du jeune avocat que de préférer flâner dans cette morne hôtellerie de village plutôt que de retourner dans ses confortables appartements de Figtree Court.
Mais il avait apporté ses Lares et Pénates avec lui, sous la forme de sa pipe allemande, de sa boîte à tabac, d'une demi-douzaine de romans français et de ses deux favoris canins, en piteux état, qui restaient assis à grelotter devant le petit feu enfumé, aboyant sèchement et brièvement de temps à autre, comme pour suggérer quelque léger rafraîchissement.
Pendant que M. Robert Audley contemplait ses nouveaux quartiers, Phoebe Marks appela un petit garçon du village qui avait l'habitude de faire des courses pour elle et, l'emmenant dans la cuisine, lui donna un minuscule mot, soigneusement plié et cacheté.
« Tu connais Audley Court ? »
« Oui, m'dame. »
« Si tu cours y porter cette lettre ce soir, et que tu t'assures qu'elle soit remise en mains propres à Lady Audley, je te donnerai un shilling. »
« Oui, m'dame. »
« Tu comprends ? Demande à voir ma dame ; tu peux dire que tu as un message — pas un mot, entends-tu — mais un message de Phoebe Marks ; et quand tu la verras, donne ceci en mains propres. »
« Oui, m'dame. »
« Tu n'oublieras pas ? »
« Non, m'dame. »
« Alors, file. »
Le garçon n'attendit pas qu'on le lui répétât, et l'instant d'après, il détalait le long de la grand-route solitaire, dans la descente abrupte qui menait à Audley.
Phoebe Marks alla à la fenêtre et regarda la silhouette noire du garçon se hâtant à travers la sombre soirée d'hiver.
« S'il y a une mauvaise intention derrière sa venue ici, pensa-t-elle, ma dame en sera informée à temps, en tout cas. »
Phoebe apporta elle-même le plateau à thé, soigneusement dressé, et le petit plat couvert de jambon et d'œufs qui avait été préparé pour cet visiteur imprévu. Ses cheveux pâles étaient tressés aussi lissés, et sa robe gris clair ajustée aussi précisément que par le passé. Les mêmes teintes neutres imprégnaient sa personne et sa mise ; aucun ruban rose voyant ou robe de soie bruissante ne proclamait la femme de l'aubergiste aisé. Phoebe Marks était une personne qui ne perdait jamais son individualité. Silencieuse et réservée, elle semblait se contenir en elle-même et ne prendre aucune couleur du monde extérieur.
Robert la regarda pensivement tandis qu'elle dressait la nappe et rapprochait la table de la cheminée.
« Celle-là, pensa-t-il, est une femme qui saurait garder un secret. »
Les chiens regardaient avec une certaine méfiance la silhouette silencieuse de Mme Marks glissant doucement dans la pièce, de la théière à la boîte à thé, et de la boîte à thé à la bouilloire qui chantait sur le foyer.
« Voulez-vous verser mon thé, Mme Marks ? » dit Robert, s'asseyant sur un fauteuil recouvert de crin, qui l'ajustait si étroitement de tous côtés qu'on aurait dit qu'il avait été fait sur mesure pour lui.
« Vous venez directement de la Cour, monsieur ? » dit Phoebe, en tendant le sucrier à Robert.
« Oui ; je n'ai quitté mon oncle qu'il y a une heure. »
« Et ma dame, monsieur, était-elle en parfaite santé ? »
« Oui, tout à fait. »
« Aussi gaie et légère de cœur que jamais, monsieur ? »
« Aussi gaie et légère de cœur que jamais. »
Phoebe se retira respectueusement après avoir servi le thé à M. Audley, mais alors qu'elle tenait la main sur la poignée de la porte, il parla de nouveau.
« Vous connaissiez Lady Audley quand elle était Mlle Lucy Graham, n'est-ce pas ? » demanda-t-il.
« Oui, monsieur. J'étais chez Mme Dawson quand ma dame y était gouvernante. »
« Vraiment ! Est-elle restée longtemps dans la famille du chirurgien ? »
« Un an et demi, monsieur. »
« Et elle venait de Londres ? »
« Oui, monsieur. »
« Et elle était orpheline, je crois ? »
« Oui, monsieur. »
« Toujours aussi joyeuse qu'elle l'est maintenant ? »
« Toujours, monsieur. »
Robert vida sa tasse de thé et la tendit à Mme Marks. Leurs regards se croisèrent — un regard nonchalant dans le sien, et un regard actif et scrutateur dans le sien.
« Cette femme serait bonne à la barre des témoins, pensa-t-il ; il faudrait un avocat bien habile pour l'embarrasser lors d'un contre-interrogatoire. »
Il finit sa deuxième tasse de thé, repoussa son assiette, nourrit ses chiens et alluma sa pipe, tandis que Phoebe emportait le plateau.
Le vent venait siffler à travers la campagne ouverte et givrée, et à travers les bois dénudés, et cliquetait furieusement contre les châssis des fenêtres.
« Il y a un courant d'air triangulaire venant de ces deux fenêtres et de la porte qui n'ajoute guère au confort de cet appartement, murmura Robert ; et il y a certainement des sensations plus agréables que celle d'avoir de l'eau froide jusqu'aux genoux. »
Il attisa le feu, caressa ses chiens, enfila son pardessus, roula un vieux sofa branlant tout contre le foyer, enveloppa ses jambes dans sa couverture de voyage, et s'étendant de tout son long sur l'étroit coussin de crin, fuma sa pipe en regardant les volutes gris-bleu monter vers le plafond sombre.
« Non, murmura-t-il encore ; c'est une femme qui peut garder un secret. Un avocat de l'accusation ne pourrait pas tirer grand-chose d'elle. »
J'ai dit que le parloir de l'auberge n'était séparé du salon occupé par Robert que par une cloison de lattis et de plâtre. Le jeune avocat pouvait entendre les deux ou trois commerçants du village et une paire de fermiers rire et parler autour du comptoir, tandis que Luke Marks les servait à même son stock de liqueurs.
Très souvent, il pouvait même entendre leurs mots, surtout ceux de l'aubergiste, car il parlait d'une voix rauque et forte, et avait une manière plus vantarde que n'importe lequel de ses clients.
« Cet homme est un idiot, dit Robert, en posant sa pipe. J'irai lui parler tout à l'heure. »
Il attendit que les quelques visiteurs du Château se fussent éclipsés un par un, et quand Luke Marks eut fermé la porte sur le dernier d'entre eux, il se dirigea tranquillement vers le parloir, où l'aubergiste était assis avec sa femme.
Phoebe était occupée à une petite table, sur laquelle se trouvait une boîte à ouvrage austère, avec chaque bobine de fil et chaque poinçon d'acier brillant à sa place assignée. Elle reprisé les bas gris grossiers qui ornaient les pieds malhabiles de son mari, mais elle faisait son travail aussi délicatement que s'il s'était agi des délicats bas de soie de ma dame.
Je dis qu'elle ne prenait aucune couleur des choses extérieures, et que le vague air de raffinement qui imprégnait sa nature s'attachait à elle aussi étroitement dans la société de son mari rustre à l'auberge du Château que dans le boudoir de Lady Audley à la Cour.
Elle leva les yeux soudainement lorsque Robert entra dans le parloir. Il y avait une pointe de contrariété dans ses yeux gris pâle, qui se transforma en une expression d'anxiété — que dis-je, presque de terreur — alors qu'elle jetait un regard de M. Audley à Luke Marks.
« Je suis venu pour une petite conversation de quelques minutes avant de monter me coucher, dit Robert, s'installant très confortablement devant le feu joyeux. Auriez-vous une objection à ce que je fume un cigare, Mme Marks ? Je veux dire, bien sûr, à ce que j'en fume un, ajouta-t-il pour expliquer. »
« Pas du tout, monsieur. »
« Ce serait une sacrée chose si elle s'opposait à un bout de tabac, grogna M. Marks, quand moi et les clients fumons toute la journée. »
Robert alluma son cigare avec une allumette de papier doré fabriquée par Phoebe qui ornait la cheminée, et tira une demi-douzaine de bouffées réfléchies avant de parler.
« Je veux que vous me disiez tout sur Mount Stanning, M. Marks, dit-il, peu après. »
« Alors ça, c'est vite dit, répondit Luke avec un rire rauque et grinçant. De tous les trous à rats où un homme ait jamais mis les pieds, celui-ci est à peu près le plus ennuyeux. Non pas que les affaires ne rapportent pas assez bien ; je ne me plains pas de ça ; mais j'aurais aimé un débit de boissons à Chelmsford, ou Brentwood, ou Romford, ou quelque endroit où il y a un peu de vie dans les rues ; et j'aurais pu l'avoir, ajouta-t-il avec mécontentement, si les gens n'avaient pas été si incroyablement avares. »
Alors que son mari murmurait cette plainte d'un ton grognon, Phoebe leva les yeux de son ouvrage et lui parla.
« Nous avons oublié la porte de la brasserie, Luke, dit-elle. Veux-tu venir avec moi et m'aider à mettre la barre ? »
« La porte de la brasserie peut attendre ce soir, dit M. Marks ; je ne vais pas bouger maintenant. Je me suis installé pour une bonne pipe. »
Il prit une longue pipe en terre dans un coin du garde-feu tout en parlant, et commença à la remplir délibérément.
« Je ne suis pas tranquille à propos de cette porte de la brasserie, Luke, objecta sa femme ; il y a toujours des vagabonds dans le coin, et ils peuvent entrer facilement quand la barre n'est pas mise. »
« Va mettre la barre toi-même alors, tu ne peux pas ? répondit M. Marks. »
« Elle est trop lourde pour que je puisse la soulever. »
« Alors laisse-la telle quelle, si tu es une dame trop raffinée pour t'en occuper toi-même. Tu es bien anxieuse, tout d'un coup, à propos de cette porte de la brasserie. Je suppose que tu ne veux pas que j'ouvre la bouche devant ce monsieur, voilà ce qu'il en est. Oh, pas besoin de froncer les sourcils pour m'empêcher de parler ! Tu interviens toujours pour couper mes mots avant que j'aie fini de les dire ; mais je ne me laisserai pas faire. »
« Tu entends ? Je ne me laisserai pas faire ! »
Phoebe Marks haussa les épaules, plia son ouvrage, ferma sa boîte à couture, et croisant ses mains sur ses genoux, resta assise avec ses yeux gris fixés sur le visage taurin de son mari.
« Alors, vous ne tenez pas particulièrement à vivre à Mount Stanning ? dit Robert, poliment, comme s'il était soucieux de changer la conversation. »
« Non, je ne tiens pas, répondit Luke ; et je me fiche de savoir qui le sait ; et, comme je l'ai dit plus tôt, si les gens n'avaient pas été si incroyablement avares, j'aurais pu avoir un débit de boisson dans une ville de marché florissante, au lieu de cet endroit délabré, où un homme se fait décoiffer par le vent un jour de tempête. C'est quoi cinquante livres, ou c'est quoi cent livres... »
« Luke ! Luke ! »
« Non, tu ne vas pas me fermer la bouche avec tous tes Luke, Luke ! répondit M. Marks à la remontrance de sa femme. Je dis encore, c'est quoi cent livres ? »
« Non, répondit Robert Audley, avec une netteté merveilleuse, et adressant ses paroles à Luke Marks, mais fixant ses yeux sur le visage anxieux de Phoebe. C'est quoi, en effet, cent livres pour un homme possédant le pouvoir que vous détenez, ou plutôt que votre femme détient, sur la personne en question. »
Le visage de Phoebe, en tout temps presque incolore, sembla à peine capable de devenir plus pâle ; mais alors que ses paupières s'abaissaient sous le regard scrutateur de Robert Audley, un changement visible s'opéra sur les teintes livides de son teint.
« Moins le quart de minuit, dit Robert, en regardant sa montre. »
« Des heures tardives pour un village aussi tranquille que Mount Stanning. Bonne nuit, mon digne hôte. Bonne nuit, Mme Marks. Vous n'avez pas besoin de m'envoyer mon eau à raser avant neuf heures demain matin. »
CHAPITRE XVIII.
ROBERT REÇOIT UN VISITEUR QU'IL ATTENDAIT À PEINE.
Onze heures sonnèrent le lendemain matin, et trouvèrent M. Robert Audley toujours en train de flâner devant la petite table de petit déjeuner bien ordonnée, avec un de ses chiens de chaque côté de son fauteuil, le regardant avec des yeux attentifs et des gueules ouvertes, attendant le morceau de jambon ou de pain grillé escompté. Robert avait un journal de comté sur les genoux, et faisait un faible effort de temps en temps pour lire la première page, qui était remplie d'annonces sur le bétail, les médicaments de charlatan et d'autres sujets intéressants.
Le temps avait changé, et la neige, qui s'annonçait sombre dans le ciel givré depuis quelques jours, tombait en gros flocons plumeux contre les fenêtres, et s'entassait dans le petit morceau de jardin à l'extérieur.
La longue route solitaire menant vers Audley semblait foulée par aucun pas, alors que Robert Audley regardait le paysage hivernal.
« Animé, dit-il, pour un homme habitué aux fascinations de Temple Bar. »
Alors qu'il regardait les flocons de neige tomber chaque instant plus épais et plus vite sur la route solitaire, il fut surpris de voir un brougham monter lentement la colline.
« Je me demande quel malheureux a l'esprit trop agité pour rester à la maison par un matin pareil », murmura-t-il, en retournant au fauteuil près du feu.
Il venait à peine de se rasseoir que Phoebe Marks entra dans la pièce pour annoncer Lady Audley.
« Lady Audley ! Je vous en prie, dites-lui d'entrer », dit Robert ; et puis, alors que Phoebe quittait la pièce pour introduire cette visiteuse inattendue, il murmura entre ses dents : « Une fausse manœuvre, ma dame, et une que je n'attendais jamais de vous. »
Lucy Audley était rayonnante par ce matin de janvier froid et neigeux. Les nez des autres gens sont brutalement assaillis par les doigts pointus du sinistre roi des glaces, mais pas celui de ma dame ; les lèvres des autres gens deviennent pâles et bleues sous l'influence glaciale du temps maussade, mais la jolie petite bouche de bouton de rose de ma dame conservait sa coloration la plus vive et sa fraîcheur la plus gaie.
Elle était enveloppée dans les zibelines mêmes que Robert Audley avait rapportées de Russie, et portait un manchon que le jeune homme trouvait presque aussi gros qu'elle.
Elle ressemblait à une petite créature enfantine, impuissante et puérile ; et Robert la regarda avec une pointe de pitié dans les yeux, alors qu'elle s'approchait du foyer devant lequel il se tenait, et réchauffait ses mains gantées minuscules au brasier.
« Quel matin, M. Audley ! dit-elle, quel matin ! »
« Oui, en effet ! Pourquoi êtes-vous sortie par un temps pareil ? »
« Parce que je souhaitais vous voir — tout particulièrement. »
« Vraiment ! »
« Oui, dit ma dame, avec un air de considération embarrassée, jouant avec le bouton de son gant, et manquant de l'arracher dans son agitation — oui, M. Audley, j'ai senti que vous n'aviez pas été bien traité ; que... que vous aviez, en bref, raison de vous plaindre ; et qu'une excuse vous était due. »
« Je ne souhaite aucune excuse, Lady Audley. »
« Mais vous y avez droit, répondit ma dame, calmement. Pourquoi, mon cher Robert, devrions-nous être si cérémonieux l'un envers l'autre ? Vous étiez très confortable à Audley ; nous étions très heureux de vous y avoir ; mais, mon cher mari, l'idiot, a dû se mettre en tête cette idée folle qu'il est dangereux pour la tranquillité d'esprit de sa pauvre petite femme d'avoir un neveu de vingt-huit ou vingt-neuf ans fumant ses cigares dans son boudoir, et, voyez-vous ! notre agréable petit cercle familial est rompu. »
Lucy Audley parlait avec cette vivacité enfantine particulière qui semblait si naturelle chez elle, Robert regardant presque tristement son visage brillant et animé.
« Lady Audley, dit-il, le Ciel m'en garde, que vous ou moi n'apportions jamais de chagrin ou de déshonneur sur le cœur généreux de mon oncle ! Mieux vaut peut-être que je sois hors de la maison — mieux vaut peut-être que je n'y sois jamais entré ! »
Ma dame avait regardé le feu pendant que son neveu parlait, mais à ses derniers mots, elle leva la tête soudainement, et le regarda en plein visage avec une expression d'étonnement — un regard sérieux, interrogateur, dont le jeune avocat comprit toute la signification.
« Oh, je vous en prie, ne soyez pas alarmée, Lady Audley, dit-il, gravement. Vous n'avez aucune sottise sentimentale, aucune infatuation idiote, empruntée à Balzac ou à Dumas fils, à craindre de ma part. Les membres de l'Inner Temple vous diront que Robert Audley n'est tourmenté par aucune des épidémies dont les signes extérieurs sont les cols rabattus et les cravates byroniennes. Je dis que je regrette de n'être jamais entré dans la maison de mon oncle au cours de l'année dernière ; mais je le dis avec un sens bien plus solennel que n'importe quel sens sentimental. »
Ma dame haussa les épaules.
« Si vous insistez pour parler par énigmes, M. Audley, dit-elle, vous devez pardonner à une pauvre petite femme si elle refuse d'y répondre. »
Robert ne fit aucune réponse à ce discours.
« Mais dites-moi, dit ma dame, avec un changement total de ton, qu'est-ce qui a pu vous pousser à venir dans cet endroit sinistre ? »
« La curiosité. »
« La curiosité ? »
« Oui ; j'ai ressenti un intérêt pour cet homme au cou de taureau, avec les cheveux rouge foncé et les yeux gris méchants. Un homme dangereux, ma dame — un homme au pouvoir duquel je n'aimerais pas être. »
Un changement soudain se produisit sur le visage de Lady Audley ; la jolie rougeur rosée s'effaça de ses joues, et les laissa d'une pâleur de cire, et des éclairs de colère illuminèrent ses yeux bleus.
« Qu'est-ce que je vous ai fait, Robert Audley, cria-t-elle, passionnément — qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous me haïssiez tant ? »
Il lui répondit très gravement :
« J'avais un ami, Lady Audley, que j'aimais très tendrement, et depuis que je l'ai perdu, je crains que mes sentiments envers les autres personnes ne soient étrangement amers. »
« Vous voulez parler de M. Talboys qui est parti pour l'Australie ? »
« Oui, je veux parler de M. Talboys dont on m'a dit qu'il était parti pour Liverpool avec l'idée d'aller en Australie. »
« Et vous ne croyez pas qu'il ait embarqué pour l'Australie ? »
« Je ne le crois pas. »
« Mais pourquoi pas ? »
« Pardonnez-moi, Lady Audley, si je refuse de répondre à cette question. »
« Comme il vous plaira, dit-elle, négligemment. »
« Une semaine après la disparition de mon ami, continua Robert, j'ai envoyé une annonce aux journaux de Sydney et de Melbourne, l'appelant, s'il se trouvait dans l'une ou l'autre ville au moment de la parution de l'annonce, à m'écrire pour me faire part de son lieu de séjour, et appelant également quiconque l'aurait rencontré, soit dans les colonies, soit pendant le voyage, à me donner des informations le concernant. George Talboys a quitté l'Essex, ou a disparu de l'Essex, le 6 septembre dernier. Je devrais recevoir une réponse à cette annonce vers la fin de ce mois. Aujourd'hui, nous sommes le 27 ; le moment approche très près. »
« Et si vous ne recevez aucune réponse ? demanda Lady Audley. »
« Si je ne reçois aucune réponse, je penserai que mes craintes n'étaient pas sans fondement, et je ferai de mon mieux pour agir. »
« Que voulez-vous dire par là ? »
« Ah, Lady Audley, vous me rappelez combien je suis impuissant dans cette affaire. Mon ami pourrait avoir été éliminé dans cette auberge même, et je pourrais rester ici pendant un an, et repartir à la fin aussi ignorant de son sort que si je n'avais jamais franchi le seuil. Que savons-nous des mystères qui peuvent planer sur les maisons dans lesquelles nous entrons ? Si je devais entrer demain dans cette maison banale, plébéienne, de huit pièces, où Maria Manning et son mari ont assassiné leur invité, je n'aurais aucune prescience terrifiante de cette horreur passée. Des actes odieux ont été commis sous les toits les plus hospitaliers ; des crimes terribles ont été commis au milieu des scènes les plus belles, et n'ont laissé aucune trace sur le lieu où ils ont été commis. Je ne crois pas à la mandragore, ou aux taches de sang que le temps ne peut effacer. Je crois plutôt que nous pouvons marcher inconsciemment dans une atmosphère de crime, et respirer tout aussi librement. Je crois que nous pouvons regarder le visage souriant d'un meurtrier, et admirer sa beauté tranquille. »
Ma dame rit de la gravité de Robert.
« Vous semblez avoir un goût certain pour discuter de ces sujets horribles, dit-elle, assez dédaigneusement ; vous auriez dû être un officier de police détective. »
« Je pense parfois que j'aurais été un bon. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je suis patient. »
« Mais pour revenir à M. George Talboys, que nous avons perdu de vue dans votre éloquente discussion. Qu'en est-il si vous ne recevez aucune réponse à vos annonces ? »
« Alors, je me considérerai justifié de conclure que mon ami est mort. »
« Oui, et ensuite ? »
« J'examinerai les effets qu'il a laissés dans mes appartements. »
« Vraiment ! Et quels sont-ils ? Des manteaux, des gilets, des bottes vernies et des pipes en écume de mer, je suppose », dit Lady Audley en riant.
« Non ; des lettres — des lettres de ses amis, de ses anciens camarades d'école, de son père, de ses collègues officiers. »
« Oui ? »
« Des lettres, aussi, de sa femme. »
My lady resta silencieuse quelques instants, regardant pensivement le feu.
« Avez-vous déjà vu l'une des lettres écrites par la défunte Mme Talboys ? » demanda-t-elle bientôt.
« Jamais. Pauvre âme ! Ses lettres ne sont guère susceptibles d'éclairer le destin de mon ami. Je parie qu'elle écrivait le griffonnage féminin habituel. Il en est très peu qui écrivent une main aussi charmante et peu commune que la vôtre, Lady Audley. »
« Ah, vous connaissez ma main, bien sûr. »
« Oui, je la connais même très bien. »
My lady se réchauffa les mains une fois de plus, puis, saisissant le grand manchon qu'elle avait déposé sur une chaise, se prépara à partir.
« Vous avez refusé d'accepter mes excuses, M. Audley, dit-elle ; mais j'espère que vous n'en êtes pas moins assuré de mes sentiments à votre égard. »
« Parfaitement assuré, Lady Audley. »
« Alors, adieu, et permettez-moi de vous recommander de ne pas rester longtemps dans ce misérable endroit plein de courants d'air, si vous ne souhaitez pas rapporter des rhumatismes à Figtree Court. »
« Je retournerai en ville demain matin pour m'occuper de mes lettres. »
« Alors, encore une fois, adieu. »
Elle tendit la main ; il la prit mollement dans la sienne. C'était une si petite main fragile qu'il aurait pu l'écraser dans sa poigne vigoureuse, s'il avait choisi d'être aussi impitoyable.
Il l'accompagna jusqu'à sa voiture et la regarda s'éloigner, non pas vers Audley, mais en direction de Brentwood, qui se trouvait à environ six miles de Mount Stanning.
Environ une heure et demie plus tard, alors que Robert se tenait à la porte de l'auberge, fumant un cigare et regardant la neige tomber sur les champs blanchis en face, il vit le brougham revenir, vide cette fois-ci, devant la porte de l'auberge.
« Avez-vous reconduit Lady Audley au manoir ? » demanda-t-il au cocher, qui s'était arrêté pour réclamer une chope de bière chaude épicée.
« Non, monsieur ; je reviens juste de la gare de Brentwood. My lady est partie pour Londres par le train de midi quarante. »
« Pour la ville ? »
« Oui, monsieur. »
« My lady est partie pour Londres ! » dit Robert en retournant dans le petit salon. « Alors, je la suivrai par le prochain train ; et si je ne me trompe pas beaucoup, je sais où la trouver. »
Il fit sa valise, régla sa note, attacha ses chiens ensemble avec une paire de colliers en cuir et une chaîne, et monta dans le fiacre branlant que le Castle Inn tenait à la disposition des clients de Mount Stanning. Il attrapa un express qui quittait Brentwood à trois heures, et s'installa confortablement dans un coin d'un compartiment de première classe vide, roulé dans une paire de couvertures de voyage, et fumant un cigare au mépris des autorités.
CHAPITRE XIX.
L'ÉCRITURE DANS LE LIVRE.
Il était exactement quatre heures cinq quand M. Robert Audley posa le pied sur le quai à Shoreditch, et attendit placidement le moment où ses chiens et sa valise lui seraient remis par le porteur qui avait appelé son cab et entrepris la conduite générale de ses affaires, avec cette courtoisie désintéressée qui fait tant d'honneur à une classe de serviteurs à qui il est interdit d'accepter le tribut d'un public reconnaissant.
Robert Audley attendit avec une patience consommée pendant un temps considérable ; mais comme l'express était généralement un long train, et qu'il y avait beaucoup de passagers venant du Norfolk avec des fusils, des chiens d'arrêt et autres attirails d'une description critique, il fallut longtemps pour satisfaire toutes les demandes, et même l'indifférence séraphique du barrister pour les affaires mondaines faillit céder.
« Peut-être, quand ce monsieur qui fait tant de bruit à propos d'un chien d'arrêt aux taches couleur de foie aura découvert le chien et les taches qu'il cherche — laquelle combinaison heureuse d'événements semble peu probable — me rendront-ils mes bagages pour me laisser partir. Ces misérables concevaient d'un coup d'œil que j'étais né pour être exploité ; et que s'ils devaient m'écraser sur ce quai même, je n'aurais jamais le courage d'intenter un procès à la compagnie. »
Soudain, une idée sembla lui traverser l'esprit, et il laissa le porteur se débattre pour la garde de ses biens, et contourna la gare.
Il entendit une cloche sonner et, en regardant l'horloge, se souvint que le train descendant pour Colchester partait à cette heure-là. Il avait appris ce que signifiait avoir un but précis depuis la disparition de George Talboys ; et il atteignit le quai opposé à temps pour voir les passagers prendre place.
Il y avait une dame qui était visiblement arrivée à la gare à l'instant même ; car elle se précipita sur le quai au moment précis où Robert s'approchait du train, et manqua de heurter ce monsieur dans sa hâte et son excitation.
« Je vous demande pardon », commença-t-elle cérémonieusement ; puis, levant les yeux du gilet de M. Audley, qui était à peu près au niveau de son joli visage, elle s'exclama : « Robert, vous êtes déjà à Londres ? »
« Oui, Lady Audley ; vous aviez tout à fait raison ; le Castle Inn est un endroit sinistre, et… »
« Vous vous en êtes lassé — je le savais. Je vous prie d'ouvrir la portière du compartiment pour moi : le train part dans deux minutes. »
Robert Audley regardait la femme de son oncle avec une expression quelque peu déconcertée.
« Qu'est-ce que cela signifie ? » pensa-t-il. « Elle est une personne totalement différente de la créature misérable et impuissante qui a laissé tomber son masque un instant, et m'a regardé avec son propre visage pitoyable, dans la petite chambre de Mount Stanning, il y a quatre heures. Qu'est-ce qui est arrivé pour provoquer ce changement ? »
Il lui ouvrit la portière tout en pensant à cela, et l'aida à s'installer sur son siège, étalant ses fourrures sur ses genoux et arrangeant l'énorme manteau de velours dans lequel sa silhouette mince était presque cachée.
« Merci beaucoup ; comme vous êtes bon pour moi », dit-elle alors qu'il faisait cela. « Vous me trouverez bien folle de voyager par un tel jour, et sans que mon cher adoré ne le sache ; mais je suis montée en ville pour régler une note de modiste fort terrifiante, que je ne voulais pas que mon meilleur des maris voie ; car, indulgent comme il l'est, il pourrait me croire extravagante ; et je ne peux supporter de souffrir, même dans ses pensées. »
« Le ciel nous préserve qu'il en soit jamais ainsi, Lady Audley », dit Robert gravement.
Elle le regarda un instant avec un sourire qui avait quelque chose de provocateur dans son éclat.
« Le ciel nous en préserve, en effet », murmura-t-elle. « Je ne pense pas que cela arrivera jamais. »
La seconde cloche sonna, et le train se mit en marche au moment où elle parlait. La dernière chose que Robert Audley vit d'elle fut ce sourire brillant et provocateur.
« Quel que soit l'objet qui l'a amenée à Londres, il a été accompli avec succès », pensa-t-il. « M'a-t-elle déjoué par quelque tour de passe-passe féminin ? Ne dois-je jamais me rapprocher de la vérité, et suis-je condamné à être tourmenté toute ma vie par de vagues doutes, et de misérables soupçons, qui pourraient croître en moi jusqu'à ce que je devienne un monomane ? Pourquoi est-elle venue à Londres ? »
Il se posait encore mentalement cette question alors qu'il montait les escaliers de Figtree Court, avec un de ses chiens sous chaque bras, et ses couvertures de voyage sur l'épaule.
Il trouva ses appartements dans leur ordre habituel. Les géraniums avaient été soigneusement entretenus, et les canaris s'étaient retirés pour la nuit sous la couverture d'un carré de serge verte, témoignant du soin de l'honnête Mme Maloney. Robert jeta un coup d'œil rapide dans le salon ; puis, déposant les chiens sur le tapis de foyer, il entra directement dans la petite chambre intérieure qui lui servait de cabinet de toilette.
C'était dans cette pièce qu'il gardait des valises inutilisées, des coffres en fer blanc cabossés et d'autres vieux objets ; et c'était dans cette pièce que George Talboys avait laissé ses bagages. Robert souleva une valise du haut d'une grande malle et, s'agenouillant devant elle avec une bougie allumée à la main, examina soigneusement la serrure.
En apparence, elle était exactement dans le même état que George l'avait laissée, lorsqu'il avait mis de côté ses vêtements de deuil pour les placer dans ce dépôt miteux avec tous les autres souvenirs de sa femme défunte. Robert passa la manche de son manteau sur le couvercle usé recouvert de cuir, sur lequel les initiales G. T. étaient inscrites avec de gros clous à tête de laiton ; mais Mme Maloney, la blanchisseuse, devait être la plus précise des ménagères, car ni la valise ni la malle n'étaient poussiéreuses.
M. Audley envoya un garçon chercher sa servante irlandaise, et fit les cent pas dans son salon en attendant anxieusement son arrivée.
Elle entra environ dix minutes plus tard, et, après avoir exprimé sa joie du retour du « maître », attendit humblement ses ordres.
« Je ne vous ai fait venir que pour demander si quelqu'un est passé ; c'est-à-dire si quelqu'un vous a demandé la clé de mes appartements aujourd'hui — une dame ? »
« Une dame ? Non, en vérité, votre honneur ; il n'y a eu aucune dame pour la clé ; à moins que ce ne soit le serrurier. »
« Le serrurier ! »
« Oui ; le serrurier que votre honneur a ordonné de venir aujourd'hui. »
« Moi, ordonner un serrurier ! » s'exclama Robert. « J'ai laissé une bouteille de cognac français dans le placard », pensa-t-il, « et Mme M. s'est visiblement fait plaisir. »
« Certes, et le serrurier que votre honneur a chargé de s'occuper des serrures, répondit Mme Maloney. C'est celui qui habite dans l'une des petites rues près du pont », ajouta-t-elle, en donnant une description très lucide de l'endroit où se trouvait l'homme.
Robert haussa les sourcils dans un désespoir muet.
« Si vous voulez vous asseoir et vous calmer, Mme M., dit-il — il abrégeait son nom ainsi par principe, pour éviter tout travail inutile — nous serons peut-être capables de nous comprendre tout à l'heure. Vous dites qu'un serrurier est venu ici ? »
« Certes, je l'ai dit, monsieur. »
« Aujourd'hui ? »
« Tout à fait exact, monsieur. »
Pas à pas, M. Audley obtint les informations suivantes. Un serrurier avait rendu visite à Mme Maloney cet après-midi à trois heures, et avait demandé la clé des appartements de M. Audley, afin de pouvoir examiner les serrures des portes, qui, selon lui, étaient toutes en mauvais état. Il avait déclaré agir sur ordre de M. Audley lui-même, transmis par une lettre depuis la campagne, où le monsieur passait ses fêtes de Noël. Mme Maloney, croyant à la vérité de cette déclaration, avait admis l'homme dans les appartements, où il était resté environ une demi-heure.
« Mais vous étiez avec lui pendant qu'il examinait les serrures, je suppose ? » demanda M. Audley.
« Certes, j'y étais, monsieur, j'allais et venais, pour ainsi dire, tout le temps, car je nettoyais les escaliers cet après-midi, et j'en ai profité pour commencer mon récurage pendant que l'homme travaillait. »
« Oh, vous alliez et veniez tout le temps. Si vous pouviez commodément me donner une réponse claire, Mme M., je serais heureux de savoir quel a été le temps le plus long pendant lequel vous avez été absente alors que le serrurier était dans mes appartements ? »
Mais Mme Maloney ne put donner de réponse claire. Cela aurait pu être dix minutes ; bien qu'elle ne pensât pas que c'était autant. Cela aurait pu être un quart d'heure ; mais elle était sûre que ce n'était pas plus. Cela ne lui semblait pas plus de cinq minutes, mais « ces escaliers, votre honneur » ; et ici, elle s'égara dans une dissertation sur le récurage des escaliers en général, et les escaliers devant les appartements de Robert en particulier.
M. Audley soupira du soupir las d'une résignation douloureuse.
« Peu importe, Mme M., dit-il ; le serrurier a eu tout le temps de faire ce qu'il voulait, j'imagine, sans que vous en sachiez rien. »
Mme Maloney fixa son employeur avec un mélange de surprise et d'alarme.
« Certes, il n'y avait rien pour lui à voler, votre honneur, à part les oiseaux et les géraniums, et… »
« Non, non, je comprends. Voilà, ça suffira, Mme M. Dites-moi où habite l'homme, et j'irai le voir. »
« Mais vous allez prendre un petit dîner d'abord, monsieur ? »
« J'irai voir le serrurier avant de dîner. »
Il prit son chapeau en annonçant sa détermination, et se dirigea vers la porte.
« L'adresse de l'homme, Mme M. ? »
L'Irlandaise lui indiqua une petite rue derrière l'église de St. Bride, et c'est là que M. Robert Audley se rendit tranquillement, à travers la gadoue boueuse que les simples Londoniens appellent de la neige.
Il trouva le serrurier, et, au prix du haut de son chapeau, réussit à entrer par l'ouverture basse et étroite d'une petite boutique ouverte. Un jet de gaz brûlait avec éclat dans la vitrine non vitrée, et il y avait une fête très joyeuse dans la petite pièce derrière la boutique ; mais personne ne répondit au « Holà ! » de Robert. La raison en était suffisamment évidente. La joyeuse compagnie était tellement absorbée par son propre amusement qu'elle était sourde à toute convocation banale provenant du monde extérieur ; et ce ne fut que lorsque Robert, s'avançant plus loin dans la boutique caverneuse, prit l'audace d'ouvrir la porte semi-vitrée qui le séparait des joyeux drilles, qu'il réussit à obtenir leur attention.
Une image très joviale de l'école de Teniers se présenta à M. Robert Audley à l'ouverture de cette porte.
Le serrurier, avec sa femme et sa famille, et deux ou trois visiteuses, étaient groupés autour d'une table, ornée de deux bouteilles ; non pas les vulgaires bouteilles de cet extrait incolore de baies de genièvre, fort prisé des masses ; mais du porto et du sherry authentiques — un sherry férocement fort, qui laissait un goût ardent dans la bouche, un sherry couleur noisette — plutôt anormalement brun, si l'on veut — et du vieux porto raffiné ; aucun millésime maladif, fané et mince par un âge excessif : mais un vin riche, corsé, doux, substantiel et haut en couleur.
Le serrurier parlait au moment où Robert Audley ouvrit la porte.
« Et avec ça, dit-il, elle est partie, aussi gracieuse que vous voulez. »
Toute la compagnie fut plongée dans la confusion par l'apparition de M. Audley, mais on remarqua que le serrurier était plus embarrassé que ses compagnons. Il posa son verre si précipitamment qu'il renversa son vin, et s'essuya la bouche nerveusement avec le dos de sa main sale.
« Vous êtes passé à mes appartements aujourd'hui, dit Robert, calmement. Ne vous laissez pas déranger, mesdames. » Ceci aux visiteuses. « Vous êtes passé à mes appartements aujourd'hui, M. White, et… »
L'homme l'interrompit.
« J'espère, monsieur, que vous serez assez bon pour oublier cette erreur, balbutia-t-il. Je suis sûr, monsieur, que je suis très désolé que cela soit arrivé. J'ai été appelé dans les appartements d'un autre monsieur, M. Aulwin, dans Garden Court ; et le nom m'a échappé de la mémoire ; et ayant déjà fait des petits boulots pour vous, j'ai pensé que ce devait être vous qui aviez besoin de moi aujourd'hui ; et je suis passé chez Mme Maloney pour la clé, conformément ; mais dès que j'ai vu les serrures dans vos appartements, je me suis dit : les serrures du monsieur ne sont pas en mauvais état ; le monsieur n'a pas besoin que toutes ses serrures soient réparées. »
« Mais vous êtes resté une demi-heure. »
« Oui, monsieur ; car il y avait une serrure en mauvais état — la porte la plus proche de l'escalier — et je l'ai démontée, nettoyée et remontée. Je ne vous facturerai rien pour le travail, et j'espère que vous serez assez bon pour oublier l'erreur qui s'est produite, car je suis en affaires depuis treize ans en juillet prochain, et… »
« Rien de ce genre n'est jamais arrivé auparavant, je suppose », dit Robert, gravement. « Non, c'est une affaire tout à fait singulière, qui n'est pas susceptible d'arriver tous les jours. Vous vous êtes bien amusé ce soir, je vois, M. White. Vous avez fait une bonne journée de travail, je parie — vous avez fait une bonne affaire, et vous êtes ce qu'on appelle en train de "payer une tournée", hein ? »
Robert Audley regarda droit dans le visage sale de l'homme en parlant. Le serrurier n'était pas un mauvais bougre, et il n'y avait rien dont il aurait dû avoir honte sur son visage, à part la saleté, et cela, comme dit la mère d'Hamlet, « est chose commune » ; mais malgré cela, les paupières de M. White tombèrent sous le calme examen du jeune barrister, et il bredouilla une sorte de discours d'excuses à propos de sa « femme », et des voisines de sa femme, et du vin de porto et du vin de sherry, avec autant de confusion que si lui, un honnête mécanicien dans un pays libre, était sommé de s'excuser auprès de Robert Audley pour avoir été pris sur le fait en train de s'amuser dans son propre salon.
Robert le coupa avec un signe de tête négligent.
« Je vous prie, ne vous excusez pas, dit-il ; j'aime voir les gens s'amuser. Bonsoir, M. White ; bonsoir, mesdames. »
Il souleva son chapeau à « la femme » et aux voisines de la femme, qui étaient très fascinées par ses manières aisées et son beau visage, et quitta la boutique.
« Et donc, murmura-t-il pour lui-même alors qu'il retournait à ses appartements, "avec ça elle est partie, aussi gracieuse que vous voulez." Qui est partie ; et quelle était l'histoire que le serrurier racontait quand je l'ai interrompu à cette phrase ? Oh, George Talboys, George Talboys, vais-je jamais me rapprocher du secret de ton destin ? Est-ce que je m'en approche maintenant, lentement mais sûrement ? Le rayon doit-il rétrécir de jour en jour jusqu'à ce qu'il trace un cercle sombre autour du foyer de ceux que j'aime ? Comment tout cela va-t-il finir ? »
Il soupira avec lassitude tandis qu'il marchait lentement à travers les quadrangles dallés du Temple jusqu'à ses propres appartements solitaires.
Mme Maloney avait préparé pour lui ce dîner de célibataire qui, bien qu'excellent et nutritif en soi, ne prétend pas au charme particulier de la nouveauté. Elle lui avait cuisiné une côtelette de mouton, qui était en train de s'imbiber entre deux assiettes sur la petite table près du feu.
Robert Audley soupira en s'asseyant devant le repas familier, se souvenant du cuisinier de son oncle avec une tristesse affectueuse et pleine de regrets.
« Ses côtelettes à la Maintenon faisaient paraître le mouton plus que du mouton ; une viande sublimée qui n'aurait guère pu croître sur aucun mouton terrestre, murmura-t-il sentimentalement, et les côtelettes de Mme Maloney ont tendance à être coriaces ; mais ainsi va la vie — qu'importe ? »
Il repoussa son assiette avec impatience après avoir mangé quelques bouchées.
« Je n'ai jamais mangé un bon dîner à cette table depuis que j'ai perdu George Talboys, dit-il. L'endroit semble aussi lugubre que si le pauvre homme était mort dans la pièce voisine, et n'avait jamais été emmené pour être enterré. Combien ce après-midi de septembre paraît lointain quand je regarde en arrière — cet après-midi de septembre où je me suis séparé de lui, vivant et bien portant ; et je l'ai perdu aussi soudainement et inexplicablement que si une trappe s'était ouverte dans la terre ferme et l'avait laissé tomber aux antipodes ! »
M. Audley se leva de la table à manger et se dirigea vers le cabinet dans lequel il gardait le document qu'il avait rédigé concernant George Talboys. Il déverrouilla les portes de son cabinet, prit le papier dans la case marquée « important », et s'assit à son bureau pour écrire. Il ajouta plusieurs paragraphes à ceux du document, numérotant les nouveaux paragraphes aussi soigneusement qu'il avait numéroté les anciens.
« Que le ciel nous aide tous, murmura-t-il une fois ; ce papier, auquel aucun procureur n'a touché, doit-il être mon premier dossier ? »
Il écrivit pendant environ une demi-heure, puis replaça le document dans la case et verrouilla le cabinet. Quand il eut fait cela, il prit une bougie à la main et entra dans la pièce où se trouvaient ses propres valises et la malle appartenant à George Talboys.
Il prit un trousseau de clés dans sa poche et les essaya une par une. La serrure de la vieille malle miteuse était ordinaire, et au cinquième essai, la clé tourna facilement.
« Il n'y aurait aucun besoin pour quiconque de fracturer une telle serrure », murmura Robert en soulevant le couvercle de la malle.
Il la vida lentement de son contenu, sortant chaque article séparément et le déposant avec précaution sur une chaise à ses côtés. Il maniait ces objets avec une tendresse respectueuse, comme s'il avait soulevé le cadavre de son ami disparu. Un par un, il posa les vêtements de deuil soigneusement pliés sur la chaise. Il trouva de vieilles pipes en écume de mer, des gants sales et froissés qui avaient jadis été frais sortis de chez le fabricant parisien ; de vieilles affiches de théâtre, dont les plus grosses lettres épelaient les noms d'acteurs morts et disparus ; de vieux flacons de parfum, imprégnés d'essences dont la mode était passée ; de petits paquets de lettres bien rangés, chacun soigneusement étiqueté au nom de l'expéditeur ; des fragments de vieux journaux ; et un petit tas de livres miteux et délabrés, dont chacun s'effrita en autant de morceaux qu'un jeu de cartes dans la main imprudente de Robert. Mais parmi toute cette masse de détritus sans valeur, dont chaque bribe avait autrefois eu sa propre utilité, Robert Audley chercha en vain ce qu'il convoitait : le paquet de lettres écrites à l'homme disparu par sa défunte épouse, Helen Talboys. Il avait entendu George faire allusion plus d'une fois à l'existence de ces lettres. Il l'avait vu une fois trier ces papiers décolorés d'une main révérencieuse ; et il l'avait vu les remettre, soigneusement noués avec un ruban fané qui avait appartenu à Helen, parmi les vêtements de deuil dans la malle. Qu'il les ait retirées par la suite, ou qu'elles aient été enlevées depuis sa disparition par une autre main, il n'était pas aisé de le dire ; mais elles avaient disparu.
Robert Audley soupira avec lassitude en remettant les choses dans la boîte vide, une par une, comme il les en avait sorties. Il s'arrêta avec le petit tas de livres en lambeaux à la main et hésita un instant.
« Je vais les garder de côté, murmura-t-il, il pourrait y avoir quelque chose pour m'aider dans l'un d'eux. »
La bibliothèque de George n'était pas une collection littéraire très brillante. Il y avait un vieux Testament grec et la Grammaire latine d'Eton ; une brochure française sur l'exercice du sabre de cavalerie ; un volume isolé de Tom Jones dont une moitié de la couverture en cuir rigide ne tenait plus que par un fil ; le Don Juan de Byron, imprimé dans une typographie meurtrière qui devait avoir été inventée pour le bénéfice exclusif des oculistes et des opticiens ; et un gros livre à la couverture de cuir doré et cramoisi fanée.
Robert Audley verrouilla la malle et prit les livres sous son bras. Mme Maloney débarrassait les restes de son repas lorsqu'il revint au salon. Il déposa les livres sur une petite table dans un coin de la cheminée et attendit patiemment que la blanchisseuse finisse son travail. Il n'était pas d'humeur, même pour son consolateur en écume de mer ; les fictions à couverture jaune sur les étagères au-dessus de sa tête lui semblaient fades et inutiles — il ouvrit un volume de Balzac, mais les boucles dorées de la femme de son oncle dansaient et tremblaient dans une brume scintillante, aussi bien sur la diablerie métaphysique de la Peau de Chagrin que sur les horribles horreurs sociales de la Cousine Bette. Le volume glissa de sa main, et il resta assis à regarder avec lassitude Mme Maloney alors qu'elle balayait les cendres dans l'âtre, remplissait le feu, tirait les lourds rideaux de damas, pourvoyait aux besoins simples des canaris et mettait son chapeau dans le bureau désaffecté du clerc, avant de souhaiter bonne nuit à son employeur. Lorsque la porte se referma sur l'Irlandaise, il se leva impatiemment de sa chaise et fit les cent pas dans la pièce.
« Pourquoi est-ce que je continue cela, dit-il, alors que je sais que cela me mène, pas à pas, jour après jour, heure après heure, plus près de cette conclusion que, plus que toute autre, je devrais éviter ? Suis-je attaché à une roue, et dois-je suivre chacune de ses révolutions, où qu'elle m'entraîne ? Ou puis-je m'asseoir ici ce soir et dire que j'ai fait mon devoir envers mon ami disparu, que je l'ai cherché patiemment, mais que j'ai cherché en vain ? Serais-je justifié de faire cela ? Serais-je justifié de laisser la chaîne que j'ai lentement assemblée, maillon par maillon, tomber à ce stade, ou dois-je continuer à ajouter de nouveaux maillons à cette fatale chaîne jusqu'à ce que le dernier rivet se mette en place et que le cercle soit complet ? Je pense, et je crois, que je ne reverrai jamais le visage de mon ami ; et qu'aucun effort de ma part ne pourra jamais lui être d'aucune utilité. En des termes plus simples, plus cruels, je crois qu'il est mort. Suis-je tenu de découvrir comment et où il est mort ? Ou, étant, comme je le pense, sur la route de cette découverte, commettrais-je un tort envers la mémoire de George Talboys en faisant demi-tour ou en m'arrêtant ? Que dois-je faire ? — que dois-je faire ? »
Il posa ses coudes sur ses genoux et enfouit son visage dans ses mains. L'unique dessein qui avait lentement grandi dans sa nature insouciante jusqu'à devenir assez puissant pour opérer un changement dans cette nature même, fit de lui ce qu'il n'avait jamais été auparavant : un chrétien ; conscient de sa propre faiblesse ; soucieux de rester dans la ligne droite du devoir ; craignant de dévier de l'accomplissement consciencieux de l'étrange tâche qui lui avait été imposée ; et confiant en une main plus forte que la sienne pour indiquer le chemin qu'il devait suivre. Peut-être prononça-t-il sa première prière sincère cette nuit-là, assis près de son foyer solitaire, en pensant à George Talboys. Lorsqu'il leva la tête de cette longue et silencieuse rêverie, ses yeux avaient un éclat brillant et déterminé, et chaque trait de son visage semblait porter une nouvelle expression.
« Justice aux morts d'abord, dit-il ; miséricorde aux vivants ensuite. »
Il fit rouler son fauteuil vers la table, régla la lampe et s'installa pour l'examen des livres.
Il les prit un par un et les parcourut attentivement, regardant d'abord la page sur laquelle le nom du propriétaire est ordinairement inscrit, puis cherchant tout morceau de papier qui aurait pu être laissé entre les feuilles. Sur la première page de la Grammaire latine d'Eton, le nom de Master Talboys était écrit d'une main scolaire et appliquée ; la brochure française portait un G.T. négligé griffonné sur la couverture au crayon, dans la calligraphie grande et brouillonne de George ; le Tom Jones avait manifestement été acheté chez un bouquiniste et portait une inscription, datée du 14 mars 1788, stipulant que le livre était un hommage de respect à M. Thos. Scrowton, de la part de son obéissant serviteur, James Anderley ; le Don Juan et le Testament étaient vierges. Robert Audley respira plus librement ; il était arrivé à l'avant-dernier des livres sans aucun résultat, et il ne restait plus que le gros volume relié en cuir doré et cramoisi à examiner avant que sa tâche ne soit terminée.
C'était un almanach de l'année 1845. Les gravures sur cuivre de charmantes dames, qui avaient brillé à cette époque, étaient jaunies et tachées par la moisissure ; les costumes grotesques et étranges ; les beautés minaudantes fanées et banales. Même les petits groupes de vers (dans lesquels la faible chandelle du poète jetait sa lumière maladive sur les obscurités de la pensée de l'artiste) avaient une tonalité démodée ; comme de la musique sur une lyre dont les cordes sont détendues par l'humidité du temps. Robert Audley ne s'attarda pas à lire l'une quelconque de ces douces productions. Il parcourut rapidement les feuilles, cherchant tout morceau d'écriture ou fragment de lettre qui aurait pu servir à marquer une page. Il ne trouva rien d'autre qu'une boucle lumineuse de cheveux dorés, de cette teinte étincelante que l'on voit si rarement, sauf sur la tête d'un enfant — une mèche ensoleillée, qui frisait aussi naturellement que la vrille d'une vigne ; et qui était très différente en texture, si ce n'est en teinte, des mèches douces et lisses que la logeuse de Ventnor avait données à George Talboys après la mort de sa femme. Robert Audley suspendit son examen du livre et plia cette mèche jaune dans une feuille de papier à lettres, qu'il scella avec son anneau sigillaire, et mit de côté, avec le mémorandum sur George Talboys et la lettre d'Alicia, dans le casier marqué important. Il allait remettre le gros almanach parmi les autres livres lorsqu'il découvrit que les deux pages blanches du début étaient collées ensemble. Il était si déterminé à poursuivre sa recherche jusqu'au bout qu'il prit la peine de séparer ces feuilles avec la pointe acérée de son coupe-papier, et il fut récompensé de sa persévérance en trouvant une inscription sur l'une d'elles. Cette inscription était en trois parties, et de trois mains différentes. Le premier paragraphe datait de l'année même où l'almanach avait été publié, et stipulait que le livre était la propriété d'une certaine Mlle Elizabeth Ann Bince, qui avait obtenu le précieux volume en récompense de ses habitudes d'ordre et de son obéissance aux autorités du séminaire de Camford House, à Torquay. Le second paragraphe était daté de cinq ans plus tard, et était de l'écriture de Mlle Bince elle-même, qui offrait le livre, en signe d'affection éternelle et d'estime inaltérable (Mlle Bince était manifestement d'un tempérament romantique), à sa bien-aimée amie, Helen Maldon. Le troisième paragraphe était daté de septembre 1853, et était de la main d'Helen Maldon, qui donnait l'almanach à George Talboys ; et ce fut à la vue de ce troisième paragraphe que le visage de M. Robert Audley passa de sa teinte naturelle à une pâleur plombée et maladive.
« Je pensais qu'il en serait ainsi, dit le jeune homme en fermant le livre avec un soupir las. Dieu sait que j'étais préparé au pire, et le pire est arrivé. Je peux tout comprendre maintenant. Ma prochaine visite doit être à Southampton. Je dois placer l'enfant dans de meilleures mains. »
CHAPITRE XX.
MME PLOWSON.
Parmi le paquet de lettres que Robert Audley avait trouvé dans la malle de George, il y en avait une étiquetée au nom du père de l'homme disparu — ce père, qui n'avait jamais été un ami trop indulgent envers son fils cadet, et qui avait joyeusement profité de l'excuse fournie par l'imprudent mariage de George pour abandonner le jeune homme à ses propres ressources. Robert Audley n'avait jamais vu M. Harcourt Talboys ; mais les conversations négligentes de George sur son père avaient donné à son ami une certaine idée du caractère de ce gentleman. Il avait écrit à M. Talboys immédiatement après la disparition de George, en formulant soigneusement sa lettre, qui faisait allusion de manière vague à la crainte de l'auteur d'une certaine machination dans cette affaire mystérieuse ; et, après le laps de plusieurs semaines, il avait reçu une épître formelle, dans laquelle M. Harcourt Talboys déclarait expressément qu'il s'était lavé les mains de toute responsabilité dans les affaires de son fils George le jour même du mariage du jeune homme ; et que son absurde disparition n'était que conforme au caractère de son mariage insensé. L'auteur de cette lettre paternelle ajoutait en post-scriptum que si George Talboys avait quelque dessein vil visant à alarmer ses amis par cette prétendue disparition, et jouant ainsi sur leurs sentiments en vue d'un avantage pécuniaire, il était très gravement trompé sur le caractère des personnes avec lesquelles il avait affaire.
Robert Audley avait répondu à cette lettre par quelques lignes indignées, informant M. Talboys que son fils était peu susceptible de se cacher pour favoriser un quelconque dessein machiavélique sur les poches de ses parents, puisqu'il avait laissé vingt mille livres chez son banquier au moment de sa disparition. Après avoir expédié cette lettre, Robert avait abandonné toute pensée d'assistance de la part de l'homme qui, dans l'ordre naturel des choses, aurait dû être le plus intéressé par le sort de George ; mais maintenant qu'il se trouvait avancer chaque jour d'un pas vers la fin qui se présentait si sombrement devant lui, son esprit revenait à cet homme si froidement indifférent, M. Harcourt Talboys.
« Je ferai un saut dans le Dorsetshire après avoir quitté Southampton, dit-il, et je verrai cet homme. S'il se contente de laisser le sort de son fils rester un mystère sombre et cruel pour tous ceux qui l'ont connu — s'il se contente de descendre dans sa tombe incertain jusqu'au dernier moment de la fin de ce pauvre garçon — pourquoi devrais-je essayer de démêler cet écheveau emmêlé, d'assembler les pièces de cet horrible puzzle, et de rassembler les fragments épars qui, une fois réunis, pourraient former un tout si hideux ? J'irai le voir et je lui exposerai librement mes doutes les plus sombres. Ce sera à lui de dire ce que je dois faire. »
Robert Audley partit par un train express matinal pour Southampton. La neige gisait épaisse et blanche sur la campagne plaisante qu'il traversait ; et le jeune avocat s'était enveloppé de tant d'écharpes et de couvertures de voyage qu'il ressemblait davantage à une masse ambulante d'articles de laine qu'à un membre vivant d'une profession savante. Il regardait sombrement par la fenêtre embuée, opaque sous le souffle de lui-même et d'un officier indien âgé, qui était son seul compagnon, et observait le paysage fuyant, qui avait une certaine apparence fantomatique sous son linceul de neige. Il s'enveloppa dans les vastes plis de sa couverture de voyage, avec un frisson maussade, et fut tenté de se quereller avec le destin qui l'obligeait à voyager par un train matinal lors d'une journée d'hiver impitoyable.
« Qui aurait cru que je pouvais m'attacher autant à ce garçon, murmura-t-il, ou me sentir si seul sans lui ? J'ai une petite fortune confortable aux trois pour cent ; je suis l'héritier présomptif du titre de mon oncle ; et je connais une certaine petite fille chère qui, je le pense, ferait de son mieux pour me rendre heureux ; mais je déclare que je donnerais volontiers tout, et que je me retrouverais sans le sou dans le monde demain, si ce mystère pouvait être résolu de manière satisfaisante, et que George Talboys pouvait se tenir à mes côtés. »
Il atteignit Southampton entre onze heures et midi, et traversa le quai, avec la neige qui tourbillonnait sur son visage, en direction de la jetée et de l'extrémité inférieure de la ville. L'horloge de l'église St. Michael sonnait midi lorsqu'il traversa l'étrange vieille place où se dresse cet édifice, et tâtonna à travers les rues étroites menant vers l'eau.
M. Maldon avait établi ses dieux domestiques négligents dans l'une de ces mornes artères que les constructeurs spéculateurs aiment ériger sur quelque misérable fragment de terrain vague accroché aux jupes d'une ville prospère. Brigsome's Terrace était peut-être l'un des blocs de bâtiments les plus lugubres jamais composés de briques et de mortier depuis que le premier maçon a manié sa truelle et que le premier architecte a dessiné son plan. Le constructeur qui avait spéculé sur les dix lugubres maisons-prisons de huit pièces s'était pendu derrière la porte du salon d'une taverne adjacente alors que les carcasses n'étaient pas encore terminées. L'homme qui avait acheté les squelettes de briques et de mortier était passé par le tribunal des faillites alors que les tapissiers étaient encore occupés à Brigsome's Terrace, et avait blanchi ses plafonds et lui-même simultanément. La malchance et l'insolvabilité collaient à ces habitations misérables. L'huissier et l'homme du courtier étaient aussi connus que le boucher et le boulanger des enfants bruyants qui jouaient sur le terrain vague devant les fenêtres du salon. Les locataires solvables étaient dérangés à des heures indues par le bruit de camions de meubles fantomatiques s'éloignant furtivement dans la nuit sans lune. Les locataires insolvables défiaient ouvertement le percepteur de la taxe sur l'eau depuis leurs bastions de dix pièces, et subsistaient pendant des semaines sans aucun moyen visible de se procurer ce fluide nécessaire.
Robert Audley regarda autour de lui avec un frisson alors qu'il quittait le bord de l'eau pour cette localité frappée par la pauvreté. L'enterrement d'un enfant quittait l'une des maisons alors qu'il s'approchait, et il pensa avec un frisson d'horreur que si le petit cercueil avait contenu le fils de George, il aurait été en quelque sorte responsable de la mort du garçon.
« Le pauvre enfant ne passera pas une autre nuit dans cette misérable masure, pensa-t-il, alors qu'il frappait à la porte de la maison de M. Maldon. C'est l'héritage de mon meilleur ami, et ce sera mon affaire d'assurer sa sécurité. »
Une servante négligée ouvrit la porte et regarda M. Audley avec méfiance alors qu'elle lui demandait, très fort du nez, ce qu'il pouvait bien vouloir. La porte du petit salon était entrouverte, et Robert pouvait entendre le cliquetis des couteaux et des fourchettes et la voix enfantine du petit George qui babillait joyeusement. Il dit à la servante qu'il venait de Londres, qu'il voulait voir Master Talboys et qu'il s'annoncerait lui-même ; et passant devant elle, sans autre cérémonie, il ouvrit la porte du salon. La fille le regarda, stupéfaite, alors qu'il faisait cela ; et, comme frappée par une conviction soudaine et terrible, elle jeta son tablier sur sa tête et s'enfuit dans la neige. Elle traversa le terrain vague, plongea dans une ruelle étroite et ne reprit pas son souffle avant de se trouver sur le seuil d'une certaine taverne appelée le Coach and Horses, très fréquentée par M. Maldon. La fidèle servante du lieutenant avait pris Robert Audley pour quelque nouveau et déterminé collecteur de taxes pour les pauvres — rejetant le compte rendu de cet homme comme une fiction habile conçue pour la destruction des défaillants paroissiaux — et s'était précipitée pour avertir son maître de l'approche de l'ennemi.
Lorsque Robert entra dans le salon, il fut surpris de trouver le petit George assis en face d'une femme qui faisait les honneurs d'un repas miteux, étalé sur une nappe sale et flanqué d'une mesure de bière en étain. La femme se leva à l'entrée de Robert et fit une révérence très humble au jeune avocat. Elle semblait avoir la cinquantaine et était vêtue de vêtements de veuve rouillés. Son teint était d'une pâleur insipide, et les deux bandes de cheveux lisses sous son bonnet étaient de cette teinte lin, sans soleil, qui accompagne généralement les joues roses et les cils blancs. Elle avait été une beauté rustique, peut-être, en son temps, mais ses traits, bien que passablement réguliers dans leur forme, avaient un aspect mesquin et pincé, comme s'ils avaient été faits trop petits pour son visage. Ce défaut était particulièrement visible au niveau de sa bouche, qui était manifestement une erreur de taille pour la dentition qu'elle contenait. Elle sourit en faisant la révérence à M. Robert Audley, et son sourire, qui mettait à nu la plus grande partie de cette série de dents carrées à l'aspect affamé, n'ajoutait nullement à la beauté de son apparence personnelle.
« M. Maldon n'est pas à la maison, monsieur, dit-elle avec une civilité insinuante ; mais si c'est pour la taxe sur l'eau, il m'a priée de dire que… »
Elle fut interrompue par le petit George Talboys, qui descendit de la chaise haute sur laquelle il avait été perché et courut vers Robert Audley.
« Je vous connais, dit-il ; vous êtes venu à Ventnor avec le grand monsieur, et vous êtes venu ici une fois, et vous m'avez donné de l'argent, et je l'ai donné à grand-père pour qu'il le garde, et grand-père l'a gardé, et il fait toujours ça. »
Robert Audley prit le garçon dans ses bras et le porta vers une petite table dans la fenêtre.
« Reste là, Georgey, dit-il, je veux bien te regarder. »
Il tourna le visage du garçon vers la lumière et repoussa les boucles brunes de son front avec ses deux mains.
« Tu deviens de plus en plus comme ton père chaque jour, Georgey ; et tu deviens tout un homme aussi, dit-il ; aimerais-tu aller à l'école ? »
« Oh, oui, s'il vous plaît, j'aimerais beaucoup, répondit le garçon avec empressement. Je suis allé à l'école chez Mlle Pevins une fois — une école de jour, vous savez — au coin de la rue suivante ; mais j'ai attrapé la rougeole, et grand-père ne voulait plus me laisser y aller, de peur que je n'attrape encore la rougeole ; et grand-père ne veut pas me laisser jouer avec les petits garçons dans la rue, parce que ce sont des garçons grossiers ; il a dit des garçons de mauvaise vie ; mais il a dit que je ne devais pas dire garçons de mauvaise vie, parce que c'est vilain. Il dit damné et diable, mais il dit qu'il peut le faire parce qu'il est vieux. Je dirai damné et diable quand je serai vieux ; et j'aimerais aller à l'école, s'il vous plaît, et je peux y aller aujourd'hui, si vous voulez ; Mme Plowson préparera mes habits, n'est-ce pas, Mme Plowson ? »
« Certainement, Master Georgey, si votre grand-père le souhaite », répondit la femme, en regardant avec une certaine inquiétude M. Robert Audley.
« Qu'est-ce qui peut bien arriver à cette femme ? » pensa Robert en détournant son attention du garçon vers la veuve aux cheveux blonds, qui se dirigeait lentement vers la table sur laquelle le petit George Talboys se tenait debout, en train de parler à son tuteur. « Me prend-elle toujours pour un collecteur d'impôts aux intentions hostiles à l'égard de ces misérables effets mobiliers ; ou bien la cause de son agitation pourrait-elle être plus profonde encore ? Cela semble toutefois peu probable ; car quels que soient les secrets du lieutenant Maldon, il est fort peu vraisemblable que cette femme en ait la moindre connaissance. »
Mme Plowson s'était approchée de la petite table à cet instant et s'apprêtait à fondre furtivement sur l'enfant, lorsque Robert se retourna brusquement.
« Que comptez-vous faire de cet enfant ? » demanda-t-il.
« J'allais simplement l'emmener pour lui laver son joli visage et lui lisser les cheveux, monsieur », répondit la femme, sur le ton le plus insinuant qu'elle avait utilisé pour parler de la taxe sur l'eau. « Vous ne pouvez pas l'apprécier à sa juste valeur, monsieur, tant que son précieux visage est sale. Il ne me faudra pas cinq minutes pour le rendre net comme un sou neuf. »
Elle avait passé ses longs bras maigres autour du garçon tandis qu'elle parlait, et elle allait manifestement l'emporter de force, quand Robert l'arrêta.
« Je préférerais le voir tel qu'il est, je vous remercie », dit-il. « Mon séjour à Southampton n'est pas très long, et je veux entendre tout ce que le petit homme peut me dire. »
Le petit homme se glissa plus près de Robert et regarda avec confiance dans les yeux gris de l'avocat.
« Je vous aime beaucoup », dit-il. « J'avais peur de vous quand vous êtes venu la dernière fois, parce que j'étais timide. Je ne suis plus timide maintenant — j'ai presque six ans. »
Robert tapota la tête du garçon d'un air encourageant, mais il ne regardait pas le petit George ; il observait la veuve aux cheveux blonds, qui s'était déplacée vers la fenêtre et regardait le terrain vague.
« Vous êtes assez nerveuse à propos de quelqu'un, madame, je le crains », dit Robert.
Elle rougit violemment à cette remarque de l'avocat et lui répondit d'un air confus.
« Je cherchais M. Maldon, monsieur », dit-elle ; « il sera si déçu s'il ne vous voit pas. »
« Vous savez donc qui je suis ? »
« Non, monsieur, mais... »
Le garçon l'interrompit en sortant une petite montre à bijoux de son corsage et en la montrant à Robert.
« C'est la montre que la jolie dame m'a donnée », dit-il. « Je l'ai maintenant — mais je ne l'ai pas depuis longtemps, car le bijoutier qui la nettoie est un paresseux, dit grand-père, et il la garde toujours très longtemps ; et grand-père dit qu'il faudra la nettoyer encore, à cause des impôts. Il l'emmène toujours se faire nettoyer quand il y a des impôts — mais il dit que s'il la perdait, la jolie dame m'en donnerait une autre. Connaissez-vous la jolie dame ? »
« Non, Georgey, mais parle-moi d'elle. »
Mme Plowson fit une nouvelle tentative sur l'enfant. Elle était armée d'un mouchoir cette fois, et manifesta une grande inquiétude quant à l'état du nez du petit George, mais Robert écarta l'arme redoutée et éloigna l'enfant de son tourmenteur.
« Le garçon se portera très bien, madame », dit-il, « si vous voulez bien avoir la bonté de le laisser tranquille pendant cinq minutes. Maintenant, Georgey, que dirais-tu de t'asseoir sur mes genoux et de me raconter tout ce qui concerne la jolie dame ? »
L'enfant grimpa de la table sur les genoux de M. Audley, facilitant sa descente par une manipulation fort peu cérémonieuse du col de manteau de son tuteur.
« Je vais tout vous raconter sur la jolie dame », dit-il, « parce que je vous aime beaucoup. Grand-père m'a dit de ne le dire à personne, mais je vous le dirai, vous savez, parce que je vous aime, et parce que vous allez m'emmener à l'école. La jolie dame est venue ici une nuit — il y a longtemps — oh, il y a si longtemps », dit le garçon en secouant la tête, avec un visage dont la solennité exprimait un prodigieux laps de temps. « Elle est venue quand je n'étais pas aussi grand que maintenant — et elle est venue de nuit — après que je sois allé au lit, et elle est montée dans ma chambre, et elle s'est assise sur le lit, et elle a pleuré — et elle a laissé la montre sous mon oreiller, et elle... Pourquoi faites-vous des grimaces, Mme Plowson ? Je peux dire cela à ce monsieur », ajouta soudain Georgey en s'adressant à la veuve, qui se tenait derrière l'épaule de Robert.
Mme Plowson marmonna quelques excuses confuses, disant qu'elle craignait que Master George ne soit gênant.
« Attendez que je vous le demande, madame, avant de boucher la bouche du petit », dit Robert Audley d'un ton sec. « Une personne soupçonneuse pourrait penser, à en juger par votre attitude, que M. Maldon et vous avez un complot entre vous, et que vous craignez ce que les paroles du garçon pourraient laisser échapper. »
Il se leva de sa chaise et regarda fixement Mme Plowson en disant cela. Le visage de la veuve aux cheveux blonds était aussi blanc que sa coiffe lorsqu'elle tenta de lui répondre, et ses lèvres pâles étaient si sèches qu'elle fut forcée de les humecter avec sa langue avant que les mots ne sortent.
Le petit garçon soulagea son embarras.
« Ne soyez pas méchant avec Mme Plowson », dit-il. « Mme Plowson est très gentille avec moi. Mme Plowson est la mère de Matilda. Vous ne connaissez pas Matilda. La pauvre Matilda pleurait toujours ; elle était malade, elle... »
Le garçon fut interrompu par l'apparition soudaine de M. Maldon, qui se tenait sur le seuil de la porte du salon, fixant Robert Audley avec un air à moitié ivre, à moitié terrifié, guère compatible avec la dignité d'un officier de marine à la retraite. La servante, essoufflée et haletante, se tenait juste derrière son maître. Bien que le jour fût encore jeune, l'élocution du vieillard était pâteuse et confuse alors qu'il s'adressait violemment à Mme Plowson.
« Tu es une belle créature pour te dire femme sensée ? » dit-il. « Pourquoi ne prends-tu pas l'enfant, ou ne lui laves-tu pas le visage ? Veux-tu me ruiner ? Veux-tu me détruire ? Emmène l'enfant ! M. Audley, monsieur, je suis très heureux de vous voir ; très heureux de vous recevoir dans ma humble demeure », ajouta le vieil homme avec une politesse éthylique, se laissant tomber sur une chaise tout en parlant, et essayant de regarder fixement son visiteur inattendu.
« Quels que soient les secrets de cet homme », pensa Robert, tandis que Mme Plowson faisait sortir le petit George Talboys de la pièce, « cette femme n'y est pas pour peu. Quel que soit le mystère, il devient plus sombre et plus épais à chaque pas ; mais j'essaie en vain de reculer ou de m'arrêter en chemin, car une main plus forte que la mienne me désigne la route vers la tombe inconnue de mon ami perdu. »
CHAPITRE XXI.
LE PETIT GEORGEY QUITTE SON ANCIEN FOYER.
« Je vais emmener votre petit-fils avec moi, M. Maldon », dit Robert gravement, alors que Mme Plowson se retirait avec son jeune protégé.
L'imbécillité alcoolisée du vieil homme se dissipait lentement comme les lourds brouillards d'un fog londonien, à travers lesquels le faible soleil lutte péniblement pour apparaître. La clarté très incertaine de l'intellect du lieutenant Maldon prit un temps considérable pour percer les vapeurs brumeuses du rhum et de l'eau ; mais la lumière vacillante finit par luire faiblement à travers les nuages, et le vieil homme concentra ses pauvres facultés sur l'essentiel.
« Oui, oui », dit-il faiblement ; « emmenez le garçon loin de son pauvre vieux grand-père ; j'ai toujours pensé que cela arriverait. »
« Vous avez toujours pensé que je l'emmènerais ? » demanda-t-il en scrutant le visage à moitié ivre d'un regard perçant. « Pourquoi le pensiez-vous, M. Maldon ? »
Les brouillards de l'ivresse prirent le dessus sur la clarté de la sobriété pendant un instant, et le lieutenant répondit vaguement :
« Je le pensais... parce que je le pensais. »
Rencontrant le froncement de sourcils impatient du jeune avocat, il fit un autre effort, et la lumière vacilla à nouveau.
« Parce que je pensais que vous ou son père viendriez le chercher. »
« Lorsque je suis venu pour la dernière fois dans cette maison, M. Maldon, vous m'avez dit que George Talboys était parti pour l'Australie. »
« Oui, oui — je sais, je sais », répondit le vieil homme confusément, en ébouriffant ses rares cheveux gris et mous avec ses deux mains errantes — « je sais ; mais il aurait pu revenir — n'est-ce pas ? Il était agité, et... et... étrange dans son esprit, parfois peut-être. Il aurait pu revenir. »
Il répéta cela deux ou trois fois d'une voix faible et marmonnante ; tâtonnant sur la cheminée encombrée à la recherche d'une pipe en terre à l'aspect sale, qu'il remplit et alluma avec des mains qui tremblaient violemment.
Robert Audley regarda ces doigts flétris et tremblotants laisser tomber des brins de tabac sur le tapis de foyer, et à peine capables d'allumer une allumette tant ils étaient instables. Puis, faisant deux ou trois fois le tour de la petite pièce, il laissa le vieil homme tirer quelques bouffées de sa grande consolatrice.
Soudain, il se tourna vers le lieutenant en demi-solde avec une sombre solennité sur son beau visage.
« M. Maldon », dit-il, observant lentement l'effet de chaque syllabe, « George Talboys n'est jamais parti pour l'Australie — je le sais. Plus encore, il n'est jamais venu à Southampton ; et le mensonge que vous m'avez raconté le 8 septembre dernier vous a été dicté par le message télégraphique que vous avez reçu ce jour-là. »
La pipe en terre sale échappa de la main tremblante et se brisa contre la plaque de cheminée en fer, mais le vieil homme ne fit aucun effort pour en chercher une autre ; il restait là, tremblant de tous ses membres, et regardant, Dieu sait avec quelle pitié, Robert Audley.
« Le mensonge vous a été dicté, et vous avez récité votre leçon. Mais vous n'avez pas plus vu George Talboys ici, le 7 septembre, que je ne le vois dans cette pièce à l'instant. Vous pensiez avoir brûlé le message télégraphique, mais vous n'en aviez brûlé qu'une partie — le reste est en ma possession. »
Le lieutenant Maldon était tout à fait dégrisé maintenant.
« Qu'ai-je fait ? » murmura-t-il, désespéré. « Oh, mon Dieu ! qu'ai-je fait ? »
« Le 7 septembre dernier, à deux heures de l'après-midi », continua la voix impitoyable et accusatrice, « George Talboys a été vu vivant et bien portant dans une maison de l'Essex. »
Robert fit une pause pour observer l'effet de ces mots. Ils n'avaient produit aucun changement chez le vieillard. Il restait assis, tremblant de la tête aux pieds, et fixant le vide avec le regard fixe et figé d'un misérable impuissant dont tous les sens sont progressivement engourdis par la terreur.
« À deux heures ce jour-là », fit remarquer Robert Audley, « mon pauvre ami a été vu vivant et bien portant à..., dans la maison dont je parle. Depuis cette heure jusqu'à ce jour, je n'ai jamais pu entendre dire qu'il ait été aperçu par une créature vivante. J'ai pris des mesures qui auraient dû aboutir à obtenir des informations sur l'endroit où il se trouve, s'il était en vie. Je l'ai fait patiemment et soigneusement — au début, même avec espoir. Maintenant, je sais qu'il est mort. »
Robert Audley s'était préparé à constater une agitation considérable dans l'attitude du vieil homme, mais il n'était pas préparé à l'angoisse terrible, à la terreur cadavérique qui convulsa le visage hagard de M. Maldon lorsqu'il prononça ce dernier mot.
« Non, non, non, non », réitéra le lieutenant d'une voix aiguë, presque criée ; « non, non ! Pour l'amour de Dieu, ne dites pas cela ! Ne le pensez pas — ne me laissez pas le penser — ne me laissez pas en rêver ! Pas mort — tout sauf mort ! Caché quelque part, peut-être — soudoyé pour rester à l'écart, peut-être ; mais pas mort — pas mort — pas mort ! »
Il criait ces mots à haute voix, comme un homme hors de lui, se frappant les mains sur sa tête grise et se balançant d'avant en arrière sur sa chaise. Ses mains faibles ne tremblaient plus — elles étaient renforcées par une force convulsive qui leur donnait un nouveau pouvoir.
« Je crois », dit Robert, de la même voix solennelle et implacable, « que mon ami a quitté l'Essex ; et je crois qu'il est mort le 7 septembre dernier. »
Le misérable vieillard, se frappant toujours les mains dans ses cheveux gris clairsemés, glissa de sa chaise jusqu'au sol et se traîna aux pieds de Robert.
« Oh ! non, non — pour l'amour de Dieu, non ! » hurla-t-il d'une voix enrouée. « Non ! vous ne savez pas ce que vous dites — vous ne savez pas ce que vos paroles signifient ! »
« Je connais leur poids et leur valeur bien trop bien — aussi bien que je vois que vous le savez, M. Maldon. Que Dieu nous aide ! »
« Oh, que suis-je en train de faire ? que suis-je en train de faire ? » murmura le vieil homme, faiblement ; puis, se relevant du sol avec effort, il se redressa de toute sa hauteur et dit, d'une manière qui lui était nouvelle et qui n'était pas sans une certaine dignité — cette dignité qui doit toujours accompagner une misère indicible, sous quelque forme qu'elle apparaisse — il dit gravement :
« Vous n'avez aucun droit de venir ici et de terrifier un homme qui a bu, et qui n'est pas tout à fait lui-même. Vous n'avez aucun droit de faire cela, M. Audley. Même l'officier, monsieur, qui... qui... » Il ne bégaya pas, mais ses lèvres tremblaient si violemment que ses paroles semblaient mises en pièces par leur mouvement. « L'officier, je le répète, monsieur, qui arrête un... voleur, ou un... » Il s'arrêta pour s'essuyer les lèvres et tenter de les calmer en le faisant, ce qu'il ne parvint pas à faire. « Un voleur ou un meurtrier... » Sa voix s'éteignit soudain sur le dernier mot, et ce n'est que par le mouvement de ces lèvres tremblantes que Robert comprit ce qu'il voulait dire. « Donne un avertissement, monsieur, un avertissement loyal, afin qu'il ne dise rien qui puisse le compromettre, lui ou... d'autres personnes. La loi, monsieur, a cette mesure de miséricorde pour un criminel suspecté. Mais vous, monsieur... vous venez chez moi, et vous venez à un moment où... contrairement à mes habitudes habituelles, qui, comme les gens vous le diront, sont sobres... vous profitez de l'occasion pour me terrifier... et ce n'est pas juste, monsieur, c'est... »
Tout ce qu'il aurait voulu dire s'éteignit en des hoquets inarticulés qui semblaient l'étouffer, et s'affaissant sur une chaise, il laissa tomber son visage sur la table et pleura à chaudes larmes. Peut-être, dans toutes les scènes lugubres de misère domestique qui s'étaient jouées dans ces maisons vides et mornes — dans toutes les petites misères, les hontes brûlantes, les chagrins cruels, les amères disgrâces qui ont la pauvreté pour père — n'y avait-il jamais eu une scène comme celle-ci. Un vieil homme cachant son visage de la lumière du jour, et sanglotant à haute voix dans sa détresse. Robert Audley contempla la scène douloureuse d'un air désespéré et compatissant.
« Si j'avais su cela », pensa-t-il, « j'aurais pu l'épargner. Il aurait été préférable, peut-être, de l'épargner. »
La pièce miteuse, la saleté, la confusion, la silhouette du vieil homme, avec sa tête grise sur la nappe souillée, au milieu des débris embrouillés d'un misérable repas, se troublèrent devant la vue de Robert Audley alors qu'il pensait à un autre homme, aussi âgé que celui-ci, mais, ah ! combien largement différent sous tout autre rapport ! qui pourrait venir plus tard ressentir la même, ou peut-être une pire angoisse, et verser, peut-être, des larmes encore plus amères. Le moment où les larmes montèrent à ses yeux et obscurcirent la scène pitoyable devant lui fut assez long pour le ramener dans l'Essex et lui montrer l'image de son oncle, frappé par l'agonie et la honte.
« Pourquoi est-ce que je poursuis avec cela ? » pensa-t-il ; « comme je suis impitoyable, et comme je suis conduit sans relâche. Ce n'est pas moi ; c'est la main qui me fait signe d'avancer encore et encore sur la route sombre, dont je n'ose imaginer la fin. »
Il pensa cela, et cent fois plus que cela, tandis que le vieil homme restait assis, le visage toujours caché, luttant contre son angoisse, mais sans pouvoir la réprimer.
« M. Maldon », dit Robert Audley après une pause, « je ne vous demande pas de me pardonner ce que je vous ai causé, car le sentiment est fort en moi que cela aurait dû vous arriver tôt ou tard — si ce n'est par moi, par quelqu'un d'autre. Il y a... » il s'arrêta un moment, hésitant. Les sanglots ne cessaient pas ; ils étaient tantôt bas, tantôt forts, éclatant avec une violence renouvelée, ou s'éteignant un instant, mais sans jamais cesser. « Il y a des choses qui, comme on dit, ne peuvent être cachées. Je pense qu'il y a du vrai dans ce dicton courant qui tire son origine de cette vieille sagesse mondaine que les gens ont recueillie par l'expérience et non dans les livres. Si... si j'étais prêt à laisser mon ami reposer dans sa tombe cachée, il est fort probable qu'un étranger qui n'aurait jamais entendu le nom de George Talboys pourrait tomber par le plus lointain hasard sur le secret de sa mort. Demain, peut-être ; ou dans dix ans, ou à la génération suivante, quand la main qui lui a fait tort sera aussi froide que la sienne. Si je pouvais laisser les choses en l'état ; si... si je pouvais quitter l'Angleterre pour toujours, et fuir délibérément la possibilité de rencontrer un autre indice sur ce secret, je le ferais — je le ferais avec joie, avec reconnaissance — mais je ne le peux pas ! Une main qui est plus forte que la mienne me fait signe d'avancer. Je ne souhaite tirer aucun avantage vil de vous, moins que de tous les autres ; mais je dois avancer ; je dois avancer. S'il y a un avertissement que vous souhaiteriez donner à quelqu'un, donnez-le. Si le secret vers lequel je chemine jour après jour, heure après heure, implique quelqu'un pour qui vous avez un intérêt, laissez cette personne fuir avant que j'arrive au bout. Laissez-les quitter ce pays ; laissez-les quitter tous ceux qui les connaissent — tous ceux dont la paix a été mise en danger par leur méchanceté ; qu'ils partent — ils ne seront pas poursuivis. Mais s'ils dédaignent votre avertissement — s'ils tentent de garder leur position actuelle au mépris de ce qu'il sera en votre pouvoir de leur dire — qu'ils se méfient de moi, car, quand l'heure viendra, je jure que je ne les épargnerai pas. »
Le vieillard leva les yeux pour la première fois et s'essuya le visage ridé avec un mouchoir de soie en lambeaux.
« Je vous déclare que je ne vous comprends pas », dit-il. « Je vous déclare solennellement que je ne peux pas comprendre ; et je ne crois pas que George Talboys soit mort. »
« Je donnerais dix ans de ma propre vie si je pouvais le voir vivant », répondit Robert, tristement. « Je suis désolé pour vous, M. Maldon — je suis désolé pour nous tous. »
« Je ne crois pas que mon gendre soit mort », dit le lieutenant ; « je ne crois pas que le pauvre garçon soit mort. »
Il s'efforça d'une manière faible de montrer à Robert Audley que son sauvage accès d'angoisse avait été causé par son chagrin pour la perte de George ; mais le prétexte était misérablement superficiel.
Mme Plowson rentra dans la pièce, conduisant le petit Georgey, dont le visage brillait de ce poli éclatant que le savon jaune et le frottement peuvent produire sur le visage humain.
« Mon Dieu ! » s'exclama Mme Plowson, « qu'est-ce que le pauvre vieux monsieur a bien pu avoir ? On pouvait l'entendre dans le couloir, sanglotant affreusement. »
Le petit George se glissa jusqu'à son grand-père et caressa le visage humide et ridé avec sa main potelée.
« Ne pleure pas, grand-père », dit-il, « ne pleure pas. Tu auras ma montre à nettoyer, et le gentil bijoutier te prêtera l'argent pour payer l'homme des impôts pendant qu'il nettoie la montre — ça ne me fait rien, grand-père. Allons chez le bijoutier, le bijoutier de High Street, tu sais, avec des boules dorées peintes sur sa porte, pour montrer qu'il vient de Lombar — Lombardshire », dit le garçon, en essayant de deviner le nom. « Viens, grand-père. »
Le petit garçon prit le jouet à bijoux de son corsage et se dirigea vers la porte, fier de posséder un talisman, qu'il avait si souvent vu rendre service.
« Il y a des loups à Southampton », dit-il, avec un signe de tête plutôt triomphant vers Robert Audley. « Mon grand-père dit que quand il prend ma montre, il le fait pour garder le loup loin de la porte. Y a-t-il des loups là où vous habitez ? »
Le jeune avocat ne répondit pas à la question de l'enfant, mais l'arrêta alors qu'il entraînait son grand-père vers la porte.
« Votre grand-père n'a pas besoin de la montre aujourd'hui, Georgey », dit-il, gravement.
« Pourquoi est-il triste, alors ? » demanda Georgey, naïvement ; « quand il veut la montre, il est toujours triste, et il se bat le front comme ça » — le garçon s'arrêta pour mimer le geste avec ses petits poings — « et il dit qu'elle — la jolie dame, je crois qu'il veut dire — est très dure avec lui, et qu'il ne peut pas garder le loup loin de la porte ; et alors je dis : "Grand-père, prends la montre" ; et alors il me prend dans ses bras, et dit : "Oh, mon ange béni ! comment puis-je voler mon ange béni ?" et alors il pleure, mais pas comme aujourd'hui — pas fort, vous savez ; juste des larmes qui coulent sur ses pauvres joues, pas au point qu'on puisse l'entendre dans le couloir. »
Robert Audley écouta ce récit avec un sentiment de douleur et de honte qui l'empêcha de répondre. Il n'était pas difficile de deviner le reste de la triste histoire. Il ne lui fallut pas beaucoup d'imagination pour se représenter le vieil homme décrépit et l'enfant, vivant dans la précarité et la misère, et l'un et l'autre tour à tour mendiant et donnant, dans une étrange et pathétique association de détresse.
Il tira son porte-monnaie de sa poche et en sortit une pièce d'or, qu'il glissa dans la main du petit garçon.
« C'est pour vous, Georgey, dit-il, pour acheter des jouets ou des bonbons. Et maintenant, je crois que nous devrions aller chez votre grand-père. »
Le garçon lui prit la main avec une confiance enfantine, et ils retournèrent ensemble vers la petite maison aux fenêtres sales.
M. Maldon était toujours assis dans la même position, les mains tremblantes posées sur ses genoux, ses yeux ternes fixés sur un point invisible. Le retour du petit George sembla le sortir de sa léthargie, et il se leva en chancelant pour l'accueillir.
« Vous ne m'enlevez pas l'enfant, monsieur ? » demanda-t-il, avec une angoisse qui touchait au pathétique. « Vous ne me priverez pas de ma seule consolation ? »
Robert Audley posa doucement une main sur l'épaule du vieillard.
« Je ne suis pas venu pour vous faire du mal, M. Maldon, dit-il, d'une voix calme et rassurante. Je suis venu pour assurer l'avenir de cet enfant, comme son père l'aurait voulu. Il ne doit pas grandir dans la misère, ni dans l'ignorance. Il doit être éduqué comme le fils d'un gentleman. »
« Un gentleman ! » répéta le vieil homme, avec un rire amer. « Il est le fils d'un homme qui est mort dans l'oubli, et le petit-fils d'un vieillard ruiné. Que lui importe d'être un gentleman ? »
« Cela lui importe, car c'est son droit, répondit fermement Robert. Et je suis ici pour veiller à ce que ce droit soit respecté. »
Il se tourna vers Mrs. Plowson, qui observait la scène avec une curiosité mal dissimulée, et lui demanda de préparer les quelques affaires du petit George. Tandis qu'elle s'exécutait, Robert resta debout près de la fenêtre, le regard perdu dans le vide, les pensées tournées vers le mystère qui entourait la disparition de George Talboys.
Le petit George, quant à lui, s'était approché de son grand-père et lui chuchotait des mots de réconfort, ignorant tout des enjeux tragiques qui se jouaient sous ses yeux. La scène avait quelque chose d'infiniment triste, une sorte de déchirement silencieux que seul le contraste entre l'innocence de l'enfant et la déchéance du vieil homme pouvait rendre si poignante.
Lorsque Mrs. Plowson revint avec un petit paquet noué dans un vieux mouchoir, Robert Audley prit le garçon par la main, une fois de plus.
« Venez, Georgey, dit-il doucement. »
Le petit garçon lança un dernier regard à son grand-père, qui, prostré, n'avait pas la force de répondre. Puis, d'un pas hésitant, il suivit le jeune homme vers la porte.
Alors qu'ils quittaient la maison, Robert Audley jeta un dernier coup d'œil à la chambre misérable. Il savait qu'il ne reverrait probablement jamais M. Maldon, et il se demanda, non sans une pointe de mélancolie, ce que le destin réservait à ce vieillard abandonné.
Mais il n'avait pas le temps de s'attarder sur ces réflexions. Il avait une promesse à tenir, une mission à accomplir. Il devait protéger l'enfant, coûte que coûte, et peut-être, à travers lui, découvrir la vérité sur ce qui était arrivé à son ami.
Il monta dans une voiture de louage avec le petit George, et ils prirent la direction de la gare. Le silence s'installa entre eux, rompu seulement par le bruit des sabots des chevaux sur le pavé irrégulier de la ville. Robert, plongé dans ses pensées, ne voyait pas les rues défiler ; il ne voyait que le visage de George Talboys, tel qu'il l'avait connu autrefois, plein de vie et d'espoir.
L'avenir était incertain, sombre, rempli d'ombres et de secrets, mais il était résolu à avancer. Il avait le petit George, et c'était là son premier pas vers la lumière.
Il quitta la demeure de Grange Heath sans un mot de plus, le cœur plus lourd que lorsqu'il y était arrivé. Le vent cinglant de janvier lui fouettait le visage, mais il ne le sentait guère. Il gagna le véhicule qui l'attendait à la grille, cette grille qui, dans sa fixité ironique, semblait se refermer sur le mystère qu'il venait d'exposer en vain. Le cocher, engourdi par le froid, l'attendait en frappant ses bottes l'une contre l'autre pour se réchauffer. Robert grimpa dans la voiture et, sans un regard en arrière pour la demeure aux fenêtres étincelantes, ordonna de repartir vers la gare.
Le trajet retour lui parut interminable. Le paysage, si net et si froid plus tôt dans la matinée, s'enveloppait maintenant d'une brume grisâtre qui semblait absorber toute vie. Robert songeait à l'aveuglement de ce père, à cet orgueil si immense qu'il en devenait un rempart contre la vérité la plus tragique. Il se rappelait l'attitude de Clara, ce silence pétrifié, cette main qui, un instant, avait paru trahir une émotion contenue. Était-ce là de l'indifférence, ou le poids d'une douleur trop profonde pour être partagée devant un tel homme ? Il ne pouvait le dire.
Il arriva à la gare de Wareham juste à temps pour attraper le train qui devait le ramener vers Londres. Le wagon était vide, froid, et sentait la poussière et le charbon. Il s'installa dans un coin, tirant son manteau autour de lui, et ferma les yeux, espérant trouver un peu de repos. Mais le sommeil le fuyait. Devant ses paupières closes, les scènes de sa visite se succédaient : le fauteuil de maroquin rouge, les doigts joints de M. Talboys, la silhouette immobile de sa sœur, et ces mots, « Il est mort », qui résonnaient dans le silence du compartiment comme une sentence irrévocable.
Robert Audley savait désormais qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même. Si George était bien victime d'un crime, aucune aide ne viendrait de ce père qui préférait nier l'existence même de son fils plutôt que d'admettre la faillibilité de son propre jugement. Il était seul dans cette quête. Il se promit alors, en un serment silencieux, de ne point laisser cette affaire sombrer dans l'oubli, malgré la promesse qu'il avait faite sous le coup de la colère. Il ne cherchait plus la justice pour M. Talboys ; il la cherchait pour l'ami qui lui avait fait confiance.
Le train s'ébranla, secouant violemment les voyageurs, tandis que le ciel virait à une teinte de plomb. Robert regarda par la fenêtre les arbres défiler, semblables à des spectres dans la lumière déclinante. Chaque kilomètre qui le séparait de Grange Heath le rapprochait de cette vérité qu'il craignait autant qu'il la désirait. Il était fatigué, plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été de sa vie de dilettante, mais une nouvelle détermination, froide et inflexible, s'était emparée de lui, remplaçant la lassitude par une résolution farouche. Il savait ce qu'il lui restait à faire : retourner sur les traces de George, fouiller encore, et ne plus s'arrêter avant que le mystère ne soit dissipé.
Il rentra dans ses appartements de Temple, où il trouva son fidèle Luke, qui, n’ayant aucune occupation particulière, s’était employé à faire de son mieux pour mettre en désordre les papiers de son maître sous prétexte de les ranger. Robert ne prêta aucune attention à cet homme, se débarrassa de son manteau et s’installa dans son fauteuil habituel, au coin du feu. Il avait besoin de solitude pour réfléchir. La journée avait été longue et épuisante, mais l’image de Clara Talboys ne le quittait pas. Il voyait encore ses yeux sombres, brillants de cette fièvre de vengeance, et entendait le timbre vibrant de sa voix.
Quelques jours plus tard, il reçut un paquet provenant du Dorsetshire. C’étaient les lettres de George. Il les ouvrit avec une émotion contenue. La première, écrite peu après le mariage, respirait un bonheur si pur, si empreint d’une confiance juvénile, qu’il eut le cœur serré en la lisant. George y parlait de son avenir avec une assurance charmante, insouciant des dangers qui, à cette époque, ne lui semblaient être que des chimères. La seconde lettre, celle écrite à Liverpool, était d’une nature bien différente. L’écriture, tracée dans la hâte, trahissait une agitation intérieure. Il y évoquait son départ pour l’Australie comme une nécessité absolue, une fuite dictée par une douleur qu’il ne pouvait nommer qu’à demi-mot.
Robert relut ces lignes plusieurs fois. Il cherchait un indice, un nom, une allusion qui pût le guider. Rien. George avait été prudent, ou plutôt, il avait été trop dévasté pour être explicite. Pourtant, en examinant la lettre de Liverpool sous une lumière plus vive, Robert crut remarquer une légère irrégularité dans le papier, comme si une tache avait été grattée avec soin. Il approcha une loupe et son souffle se coupa : sous la couche superficielle du papier, à l’endroit où George avait sans doute inscrit une destination ou un nom, il ne restait qu’une trace indistincte, une fibre effilochée. Quelqu’un avait tenté d’effacer une preuve.
Une pensée terrible lui traversa l’esprit. George avait-il lui-même cherché à cacher quelque chose, ou était-ce la main de quelqu’un d’autre qui avait agi après sa disparition ? Il se souvint de la lettre qu’il avait trouvée dans le pupitre à Audley Court. Il y avait là une coïncidence frappante qui ne pouvait être le fruit du hasard. Ses soupçons, qu’il avait un moment tenté d’étouffer, renaissaient avec une vigueur nouvelle. La main de George n’était plus là pour le guider, mais la justice, cette justice implacable qu’il avait cru pouvoir fuir, le rappelait à son devoir.
Il prit une plume et commença à noter les points obscurs de son enquête. Il était désormais seul, sans allié si ce n’est cette jeune femme, à des lieues de là, qui attendait de lui qu’il fût son bras armé. Le silence de la nuit de Londres semblait peser sur ses épaules. Il savait que, dès le lendemain, il lui faudrait reprendre le chemin de l’Essex, retourner sur les lieux du crime, non plus comme un curieux, mais comme un homme traquant une proie dont il commençait à deviner le visage. Il éteignit sa lampe, mais, dans l’obscurité, le spectre de George Talboys semblait se tenir à ses côtés, réclamant, non plus sa pitié, mais son dû.
Il se rendit à la gare dès le lendemain, et, en un peu plus d’une heure, le train le déposa à la station d’Audley, là même où, quelques mois auparavant, il avait fait la connaissance de George Talboys. Le ciel était bas, d’un gris uniforme, et une fine pluie glacée commençait à tomber, transformant les chemins en boue. Il ne prit pas de voiture, préférant marcher. Le trajet lui parut long, et chaque arbre, chaque barrière, chaque tournant de la route semblait lui rappeler le but sinistre de sa visite. En arrivant devant le portail en fer forgé du domaine, il s’arrêta un instant, le cœur battant à tout rompre. La maison, plongée dans le crépuscule, lui semblait plus imposante, plus mystérieuse, plus inhospitalière qu’à l’accoutumée. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées, mais aucune silhouette ne se profilait derrière les rideaux. Il poussa le battant, qui grinça sur ses gonds avec une plainte lugubre, et s’engagea dans l’allée.
Il fut accueilli par Luke Marks, dont le visage, toujours aussi inexpressif, semblait porter les stigmates d’une vie de labeur et de méchanceté contenue. L’homme parut surpris, voire agacé par cette arrivée inopinée, mais il s’inclina avec une déférence toute feinte. Robert, sans lui laisser le temps de poser des questions, s’informa de l’état de santé de Sir Michael. Le valet répondit d’une voix sourde que le maître de maison était effectivement souffrant, confiné dans ses appartements, et que Lady Audley ne quittait pas son chevet. Robert hocha la tête, un serrement au cœur, et entra dans le hall. L’air à l’intérieur était lourd, saturé d’une odeur de médicaments et de fleurs coupées qui, dans le silence de la demeure, prenait une connotation funèbre.
Il gravit les marches de l’escalier avec une lenteur calculée, chaque pas résonnant contre les boiseries anciennes comme un reproche. Arrivé au palier, il se dirigea vers la porte de la chambre de son oncle. Avant qu’il n’ait pu frapper, la porte s’ouvrit, et Lady Audley apparut. Elle portait une robe de chambre en soie pâle qui semblait flotter autour de sa silhouette gracieuse, et ses cheveux d’or, défaits, retombaient sur ses épaules comme une cascade de lumière. Ses yeux, d’un bleu limpide, s’agrandirent en le voyant, mais ce fut la seule marque de surprise qu’elle manifesta. Elle ne parut ni effrayée, ni contrariée par sa présence ; elle se contenta de poser un doigt sur ses lèvres dans un geste de silence, et, avec un sourire angélique qui ne parvint pas à atteindre ses yeux, elle l’invita à entrer.
« Robert, murmura-t-elle d’une voix douce, c’est une heureuse surprise. Michael est très souffrant, mais votre présence lui sera, j’en suis sûre, d’un grand réconfort. » Elle s’écarta pour lui laisser le passage, et Robert entra dans la chambre, le souffle court. Son oncle était étendu sur un lit à baldaquin, le visage émacié, les yeux clos. Il semblait avoir vieilli de dix ans en quelques semaines. Robert s’approcha du chevet, et, alors qu’il contemplait cet homme qu’il avait toujours aimé et respecté, il sentit le poids de sa mission lui broyer l’âme. Il était venu pour protéger Sir Michael, mais il savait, avec une certitude glaciale, que la vérité, s’il parvenait à la mettre au jour, détruirait tout ce qui restait de bonheur dans cette maison.
« Il dort, reprit Lady Audley en s’approchant, elle aussi, du lit. Il a passé une journée épuisante, mais il est si soulagé de savoir que vous êtes là. » Elle posa une main délicate sur le drap, juste à côté de celle de son mari. Robert observa ce geste, fasciné par la blancheur de ses doigts, par la perfection de ses ongles. C’était la même main qui, selon lui, avait peut-être scellé le destin de George Talboys. Il leva les yeux vers elle, et, pour la première fois, il soutint son regard sans ciller. Elle ne baissa pas les yeux. Elle resta là, imperturbable, telle une statue de marbre dans le clair-obscur de la chambre, tandis que, dehors, la pluie redoublait de violence, fouettant les vitres de la demeure comme pour demander l’entrée.
Robert Audley sentit un sombre pressentiment s'insinuer dans son cœur à mesure qu'il approchait de la demeure de son oncle. Chaque contour changeant du paysage lui était familier ; chaque courbe des arbres ; chaque caprice des branches indomptées ; chaque ondulation de la haie d'aubépine dénudée, interrompue par des marronniers nains, des saules rabougris, des ronces et des noisetiers.
Sir Michael avait été un second père pour le jeune homme, un ami généreux et noble, un conseiller grave et sincère ; et le sentiment le plus fort du cœur de Robert était peut-être son amour pour le baronnet à la barbe grise. Mais cette affection reconnaissante faisait si intimement partie de lui qu'elle trouvait rarement une issue dans les mots, et un étranger n'aurait jamais sondé la profondeur du sentiment qui gisait, tel un courant profond et puissant, sous la surface stagnante du caractère de l'avocat.
« Que deviendrait cet endroit si mon oncle venait à mourir ? » pensa-t-il, tout en s'approchant de l'arche envahie par le lierre et des mares aux eaux immobiles, d'un gris froid dans la lumière du crépuscule. « D'autres gens vivraient-ils dans la vieille demeure, et s'assiéraient-ils sous les bas plafonds de chêne dans les pièces familières et accueillantes ? »
Cette merveilleuse faculté d'association, si étroitement tissée aux fibres les plus intimes, même chez les natures les plus endurcies, emplit la poitrine du jeune homme d'une douleur prophétique lorsqu'il se souvint que, si tard ou si longtemps que ce fût, le jour viendrait inévitablement où les volets de chêne seraient clos pour un temps, et le soleil banni de la maison qu'il aimait. Il lui était pénible ne serait-ce que de se le rappeler ; comme il doit toujours être pénible de songer au bail précaire que les plus grands de ce monde peuvent détenir sur ses grandeurs. Est-il si surprenant que certains voyageurs s'endorment sous les haies, se souciant peu de poursuivre une route qui ne mène à aucune demeure durable ? Est-il surprenant qu'il y ait eu des quiétistes dans le monde depuis que la religion du Christ a été prêchée pour la première fois sur terre ? Est-il étrange qu'il existe une patience endurante et une résignation tranquille, une attente calme de ce qui doit advenir sur l'autre rive de la rivière aux eaux sombres ? N'est-il pas plutôt étonnant que quiconque se soucie jamais d'être grand pour la grandeur elle-même ; pour toute autre raison que la pure conscience ; la simple fidélité du serviteur qui craint de mettre ses talents en réserve dans un linge, sachant que l'indifférence est proche de la malhonnêteté ? Si Robert Audley avait vécu au temps de Thomas a Kempis, il se serait très probablement construit un étroit ermitage au milieu de quelque solitude forestière, et aurait passé sa vie dans une imitation tranquille du célèbre auteur de L'Imitation. En l'état, Figtree Court était un ermitage agréable à sa manière, et pour les bréviaires et les Livres d'Heures, j'ai honte de dire que le jeune avocat substituait Paul de Kock et Dumas fils. Mais ses péchés étaient d'un ordre si purement négatif qu'il lui aurait été très facile de les abandonner pour des vertus négatives.
Une seule et unique lumière était visible dans la longue rangée irrégulière de fenêtres faisant face à l'arche, alors que Robert passait sous l'ombre sinistre du lierre bruissant, agité par le gémissement glacial du vent. Il reconnut cette fenêtre éclairée comme étant la grande baie vitrée de la chambre de son oncle. Lorsqu'il avait regardé la vieille maison pour la dernière fois, elle était égayée par des visiteurs, chaque fenêtre scintillant comme une étoile basse dans la pénombre ; maintenant, sombre et silencieuse, elle affrontait la nuit d'hiver comme quelque lugubre demeure seigneuriale, enfouie dans une solitude sylvestre.
L'homme qui ouvrit la porte au visiteur inattendu s'anima lorsqu'il reconnut le neveu de son maître.
« Sir Michael sera un peu réconforté, monsieur, par votre venue », dit-il en introduisant Robert Audley dans la bibliothèque éclairée par le feu, qui paraissait désolée en raison du fauteuil de repos du baronnet resté vide sur le large tapis de foyer. « Dois-je vous apporter le dîner ici, monsieur, avant que vous ne montiez à l'étage ? » demanda le serviteur. « Milady et Miss Audley ont dîné tôt durant la maladie de mon maître, mais je peux vous apporter tout ce qu'il vous plaira de prendre, monsieur. »
« Je ne prendrai rien avant d'avoir vu mon oncle », répondit Robert, précipitamment ; « c'est-à-dire, si je peux le voir tout de suite. Il n'est pas trop souffrant pour me recevoir, je suppose ? » ajouta-t-il, anxieusement.
« Oh, non, monsieur ; pas trop souffrant ; seulement un peu abattu, monsieur. Par ici, s'il vous plaît. »
Il conduisit Robert le long de la courte volée d'escaliers de chêne aux marches basses jusqu'à la chambre octogonale dans laquelle George Talboys s'était assis cinq longs mois auparavant, fixant distraitement le portrait de milady. Le tableau était achevé désormais, et trônait à la place d'honneur en face de la fenêtre, parmi des Claude, des Poussin et des Wouvermans dont les teintes moins brillantes étaient étouffées par le coloris éclatant de l'artiste moderne. Le visage lumineux émergeait de cet enchevêtrement étincelant de cheveux dorés, dont les préraphaélites sont friands, avec un sourire moqueur, alors que Robert marquait une pause pour jeter un regard sur le tableau bien connu. Quelques instants plus tard, il avait traversé le boudoir et la chambre de toilette de milady et se tenait sur le seuil de la chambre de Sir Michael. Le baronnet reposait dans un sommeil tranquille, son bras étendu hors du lit, sa main vigoureuse serrée dans les doigts délicats de sa jeune épouse. Alicia était assise dans un fauteuil bas près du large foyer ouvert, où les énormes bûches brûlaient violemment dans l'atmosphère glacée. L'intérieur de cette luxueuse chambre aurait pu constituer un tableau saisissant pour le pinceau d'un artiste. Le mobilier massif, sombre et austère, bien que rompu et égayé ici et là par des éclats de dorures et des masses de couleurs flamboyantes ; l'élégance de chaque détail, où la richesse était assujettie à la pureté du goût ; et enfin, le plus important, les silhouettes gracieuses des deux femmes et la noble forme du vieil homme auraient formé une étude digne de tout peintre.
Lucy Audley, avec ses cheveux en désordre formant une pâle brume d'or jaune autour de son visage pensif, les lignes fluides de sa robe de chambre en mousseline tombant en plis droits jusqu'à ses pieds, et serrée à la taille par un étroit cercle de maillons d'agate, aurait pu servir de modèle à une sainte médiévale, dans l'une des minuscules chapelles cachées dans les recoins d'une vieille cathédrale grise, inchangée par la Réforme ou Cromwell ; et quel saint martyr du Moyen Âge aurait pu porter un aspect plus sacré que l'homme dont la barbe grise reposait sur le couvre-lit de soie sombre du lit imposant ?
Robert marqua une pause sur le seuil, craignant de réveiller son oncle. Les deux dames avaient entendu son pas, aussi prudent eût-il été, et levèrent la tête pour le regarder. Le visage de milady, observant silencieusement le malade, avait revêtu une gravité anxieuse qui ne le rendait que plus beau ; mais le même visage, en reconnaissant Robert Audley, s'effaça de sa clarté délicate pour paraître effrayé et blême à la lueur de la lampe.
« Monsieur Audley ! » s'écria-t-elle d'une voix faible et tremblante.
« Chut ! » murmura Alicia avec un geste d'avertissement ; « vous allez réveiller papa. Comme c'est gentil à vous d'être venu, Robert », ajouta-t-elle sur le même ton chuchoté, invitant son cousin à prendre une chaise vide près du lit.
Le jeune homme s'assit à la place indiquée au pied du lit, en face de milady, qui siégeait tout contre les oreillers. Il regarda longuement et attentivement le visage du dormeur ; plus longuement encore, plus attentivement encore, le visage de Lady Audley, qui reprenait lentement ses teintes naturelles.
« Il n'a pas été très gravement malade, n'est-ce pas ? » demanda Robert sur le même ton qu'Alicia.
Milady répondit à la question.
« Oh, non, pas gravement malade », dit-elle sans détacher ses yeux du visage de son mari ; « mais nous avons été inquiets, très, très inquiets. »
Robert ne relâcha jamais son examen de ce visage pâle.
« Elle me regardera », pensa-t-il ; « je l'obligerai à soutenir mon regard, et je la lirai comme je l'ai lue auparavant. Elle saura à quel point ses artifices sont inutiles avec moi. »
Il fit une pause de quelques minutes avant de reprendre la parole. La respiration régulière du dormeur, le tic-tac d'une montre de gousset en or à la tête du lit et le crépitement des bûches brûlantes étaient les seuls sons qui rompaient le silence.
« Je ne doute pas que vous ayez été inquiète, Lady Audley », dit Robert après un silence, fixant les yeux de milady alors qu'ils erraient furtivement vers son visage. « Il n'est personne pour qui la vie de mon oncle puisse avoir plus de prix qu'à vos yeux. Votre bonheur, votre prospérité, votre sécurité dépendent tous de son existence. »
Le murmure dans lequel il prononça ces mots était trop faible pour atteindre l'autre côté de la pièce, où Alicia était assise.
Les yeux de Lucy Audley rencontrèrent ceux de l'interlocuteur avec un certain éclat de triomphe dans leur lumière.
« Je le sais », dit-elle. « Ceux qui me frappent doivent le frapper à travers lui. »
Elle désigna le dormeur en parlant, tout en continuant de regarder Robert Audley. Elle le défia de ses yeux bleus, dont l'éclat était intensifié par le triomphe de son regard. Elle le défia avec son sourire tranquille — un sourire d'une beauté fatale, plein de significations latentes et de sens mystérieux — le sourire que l'artiste avait exagéré dans son portrait de l'épouse de Sir Michael.
Robert se détourna du visage charmant et ombragea ses yeux de sa main ; plaçant une barrière entre milady et lui ; un écran qui déjouait sa pénétration et provoquait sa curiosité. Continuait-il à l'observer ou réfléchissait-il ? Et à quoi pensait-il ?
Robert était assis au chevet du lit depuis plus d'une heure lorsque son oncle s'éveilla. Le baronnet fut ravi de la venue de son neveu.
« C'était très gentil de ta part de venir me voir, Bob », dit-il. « J'ai beaucoup pensé à toi depuis que je suis malade. Toi et Lucy devez être bons amis, tu sais, Bob ; et tu dois apprendre à la considérer comme ta tante, monsieur ; bien qu'elle soit jeune et belle ; et — et — tu comprends, hein ? »
Robert saisit la main de son oncle, mais il baissa les yeux en répondant : « Je vous comprends, monsieur », dit-il calmement ; « et je vous donne ma parole d'honneur que je suis cuirassé contre les fascinations de milady. Elle le sait aussi bien que moi. »
Lucy Audley fit une petite moue avec ses jolies lèvres. « Bah, quel sot vous faites, Robert », s'exclama-t-elle ; « vous prenez tout au sérieux. Si j'ai pensé que vous étiez un peu trop jeune pour un neveu, ce n'était que par crainte des commérages stupides des autres ; non par aucun... »
Elle hésita un instant et éluda toute conclusion à sa phrase par l'intervention opportune de M. Dawson, son ancien employeur, qui entra dans la chambre pour sa visite du soir pendant qu'elle parlait.
Il prit le pouls du patient ; posa deux ou trois questions ; déclara que le baronnet allait régulièrement mieux ; échangea quelques remarques banales avec Alicia et Lady Audley, et se prépara à quitter la chambre. Robert se leva et l'accompagna jusqu'à la porte.
« Je vais vous éclairer jusqu'à l'escalier », dit-il en prenant une bougie sur l'une des tables et en l'allumant à la lampe.
« Non, non, monsieur Audley, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine », objecta le chirurgien ; « je connais très bien le chemin. »
Robert insista, et les deux hommes quittèrent la pièce ensemble. Lorsqu'ils entrèrent dans l'antichambre octogonale, l'avocat s'arrêta et referma la porte derrière lui.
« Voulez-vous vérifier que la porte est bien fermée, M. Dawson ? » dit-il en désignant celle qui donnait sur l'escalier. « Je souhaite avoir quelques instants de conversation privée avec vous. »
« Avec grand plaisir », répondit le chirurgien, se conformant à la requête de Robert ; « mais si vous êtes le moins du monde alarmé au sujet de votre oncle, monsieur Audley, je peux vous rassurer. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter le moins du monde. Si sa maladie avait été tant soit peu sérieuse, j'aurais immédiatement télégraphié au médecin de famille. »
« Je suis certain que vous auriez fait votre devoir, monsieur », répondit Robert, gravement. « Mais je ne vais pas parler de mon oncle. Je souhaite vous poser deux ou trois questions au sujet d'une autre personne. »
« Vraiment ? »
« La personne qui a vécu autrefois dans votre famille sous le nom de Miss Lucy Graham ; la personne qui est aujourd'hui Lady Audley. »
M. Dawson leva les yeux avec une expression de surprise sur son visage paisible.
« Pardonnez-moi, monsieur Audley », répondit-il ; « vous pouvez difficilement attendre de moi que je réponde à des questions sur l'épouse de votre oncle sans la permission expresse de Sir Michael. Je ne vois aucun motif qui puisse vous pousser à poser de telles questions ; aucun motif digne, du moins. » Il regarda sévèrement le jeune homme, comme pour dire : « Vous vous êtes épris de la jolie femme de votre oncle, monsieur, et vous voulez faire de moi l'entremetteur de quelque flirt perfide ; mais cela ne marchera pas, monsieur, cela ne marchera pas. »
« J'ai toujours respecté cette dame en tant que Miss Graham, monsieur », dit-il, « et je l'estime doublement en tant que Lady Audley ; non à cause de sa position nouvelle, mais parce qu'elle est l'épouse de l'un des hommes les plus nobles de la chrétienté. »
« Vous ne pouvez respecter mon oncle ou l'honneur de mon oncle plus sincèrement que je ne le fais », répondit Robert. « Je n'ai aucun motif indigne pour les questions que je m'apprête à vous poser ; et vous devez y répondre. »
« Devoir ! » répéta M. Dawson, indigné.
« Oui, vous êtes l'ami de mon oncle. C'est chez vous qu'il a rencontré la femme qui est aujourd'hui son épouse. Elle se disait orpheline, je crois, et a suscité sa pitié autant que son admiration. Elle lui a dit qu'elle était seule au monde, n'est-ce pas ? — sans ami ni parent. C'est tout ce que j'ai jamais pu apprendre de ses antécédents. »
« Quelle raison avez-vous de vouloir en savoir plus ? » demanda le chirurgien.
« Une raison très terrible », répondit Robert Audley. « Depuis quelques mois, je lutte contre des doutes et des soupçons qui ont empoisonné mon existence. Ils sont devenus plus forts chaque jour ; et ils ne seront pas apaisés par les sophismes banals et les arguments superficiels avec lesquels les hommes tentent de se tromper eux-mêmes plutôt que de croire ce qu'ils craignent le plus au monde de croire. Je ne pense pas que la femme qui porte le nom de mon oncle soit digne d'être son épouse. Je peux me tromper à son sujet. Dieu veuille qu'il en soit ainsi. Mais si je me trompe, la chaîne fatale des preuves circonstancielles ne s'est jamais liée aussi étroitement autour d'une personne innocente. Je souhaite apaiser mes doutes ou... ou confirmer mes craintes. Il n'y a qu'une manière pour moi d'y parvenir. Je dois retracer la vie de l'épouse de mon oncle à rebours, minutieusement et avec précaution, de cette nuit jusqu'à une période remontant à six ans. Nous sommes le vingt-quatre février cinquante-neuf. Je veux connaître chaque trace de sa vie entre ce soir et le février de l'année cinquante-trois. »
« Et votre motif est un motif digne ? »
« Oui, je souhaite l'innocenter d'un soupçon très effroyable. »
« Qui n'existe que dans votre esprit ? »
« Et dans l'esprit d'une autre personne. »
« Puis-je demander qui est cette personne ? »
« Non, M. Dawson », répondit Robert, avec décision ; « je ne peux rien révéler de plus que ce que je vous ai déjà dit. Je suis un homme très irrésolu, indécis sur la plupart des choses. En cette affaire, je suis contraint d'être décidé. Je répète une fois de plus que je dois connaître l'histoire de la vie de Lucy Graham. Si vous refusez de m'aider dans la mesure limitée de vos moyens, j'en trouverai d'autres qui m'aideront. Si pénible que cela devienne, je demanderai à mon oncle les informations que vous me refusez, plutôt que d'être arrêté dans la première étape de mon enquête. »
M. Dawson resta silencieux pendant quelques minutes.
« Je ne saurais exprimer à quel point vous m'avez étonné et alarmé, monsieur Audley », dit-il. « Je peux vous dire si peu de choses sur les antécédents de Lady Audley qu'il serait pure obstination de retenir le peu d'informations que je possède. J'ai toujours considéré l'épouse de votre oncle comme l'une des femmes les plus aimables qui soient. Je ne peux me résoudre à penser le contraire. Ce serait l'arrachement de l'une des plus fortes convictions de ma vie si j'étais contraint de penser autrement. Vous souhaitez suivre sa vie à rebours depuis l'heure présente jusqu'à l'année cinquante-trois ? »
« C'est mon souhait. »
« Elle a épousé votre oncle en juin de l'an dernier, au milieu de l'été cinquante-sept. Elle a vécu dans ma maison un peu plus de treize mois. Elle est devenue membre de mon foyer le quatorze mai de l'année cinquante-six. »
« Et elle est venue à vous... »
« D'une pension à Brompton, une pension tenue par une dame du nom de Vincent. C'est la recommandation insistante de Mme Vincent qui m'a conduit à recevoir Miss Graham dans ma famille sans aucune connaissance plus spécifique de ses antécédents. »
« Avez-vous vu cette Mme Vincent ? »
« Non. J'avais passé une annonce pour une gouvernante, et Miss Graham a répondu à mon annonce. Dans sa lettre, elle m'a renvoyé à Mme Vincent, la propriétaire d'une école où elle résidait alors en tant que jeune institutrice. Mon temps est toujours si entièrement occupé que j'étais heureux d'échapper à la nécessité de perdre une journée à me rendre d'Audley à Londres pour m'enquérir des qualifications de la jeune dame. J'ai cherché le nom de Mme Vincent dans l'annuaire, je l'ai trouvé, j'ai conclu qu'il s'agissait d'une personne responsable et je lui ai écrit. Sa réponse fut parfaitement satisfaisante ; Miss Lucy Graham était assidue et consciencieuse, ainsi que pleinement qualifiée pour la situation que j'offrais. J'ai accepté cette référence, et je n'ai eu aucune cause de regretter ce qui aurait pu être une imprudence. Et maintenant, monsieur Audley, je vous ai dit tout ce qu'il est en mon pouvoir de vous dire. »
« Auriez-vous l'amabilité de me donner l'adresse de cette Mme Vincent ? » demanda Robert en sortant son carnet.
« Certainement ; elle vivait alors au numéro 9 de Crescent Villas, à Brompton. »
« Ah, bien sûr », marmonna M. Audley, un souvenir de septembre dernier lui revenant soudainement à l'esprit alors que le chirurgien parlait.
« Crescent Villas, oui, j'ai déjà entendu cette adresse de la bouche de Lady Audley elle-même. Cette Mme Vincent a télégraphié à l'épouse de mon oncle au début de septembre dernier. Elle était malade — mourante, je crois — et a fait venir milady ; mais elle avait déménagé de son ancienne maison et restait introuvable. »
« Vraiment ! Je n'ai jamais entendu Lady Audley mentionner ce fait. »
« Peut-être pas. C'est arrivé pendant que j'étais ici. Merci, M. Dawson, pour les informations que vous m'avez si gentiment et honnêtement données. Cela me ramène deux ans et demi en arrière dans l'histoire de la vie de milady ; mais j'ai encore un vide de trois ans à combler avant de pouvoir l'innocenter de mon terrible soupçon. Bonsoir. »
Robert serra la main du chirurgien et retourna dans la chambre de son oncle. Il s'était absenté pendant environ un quart d'heure. Sir Michael s'était assoupi une fois de plus, et les mains aimantes de milady avaient rabattu les lourds rideaux et ombragé la lampe au chevet du lit. Alicia et l'épouse de son père prenaient le thé dans le boudoir de Lady Audley, la pièce attenante à l'antichambre où Robert et M. Dawson avaient été assis.
Robert s'approcha doucement de la petite table, s'excusant de son absence prolongée. Lady Audley, qui semblait avoir retrouvé sa sérénité, lui offrit une tasse de thé avec un sourire gracieux. La pièce était baignée dans une atmosphère de calme feutré, rompue seulement par le léger cliquetis de l'argenterie contre la porcelaine fine.
« Vous avez l'air pensif, Robert, dit-elle en le regardant par-dessus le rebord de sa tasse. Monsieur Dawson vous a-t-il annoncé quelque chose de si terrible à propos de mon cher Sir Michael ? »
Robert prit la tasse, sentant le regard d'Alicia peser sur lui. Il ne pouvait se résoudre à lui dire la vérité, ni même à laisser paraître le trouble qui l'habitait depuis sa conversation avec le chirurgien.
« Rien qui ne soit déjà prévisible, milady, répondit-il d'un ton calme. La convalescence sera simplement plus longue que nous ne l'espérions. Il a besoin de repos absolu, et je crains que les affaires du domaine ne doivent attendre quelque temps encore. »
Il but une gorgée de thé, le breuvage chaud lui semblant étrangement fade malgré les herbes parfumées qu'elle y avait infusées. Ses pensées, elles, étaient déjà tournées vers le lendemain, vers ce voyage à Londres et cette quête qui, il le sentait, le mènerait inéluctablement vers une vérité qu'il redoutait de découvrir.
« C'est une sage décision, dit Lady Audley, posant ses mains sur ses genoux. Le repos est le meilleur des médecins. Je veillerai personnellement à ce qu'aucune contrariété ne vienne troubler son sommeil. »
Alicia, qui avait enfin reposé son livre, fixa son cousin avec une curiosité mêlée d'agacement. « Tu es bien mystérieux, Robert. On dirait que tu portes le poids du monde sur tes épaules, alors que tu n'es venu ici que pour une visite de courtoisie. »
« La courtoisie est parfois une lourde charge, Alicia », répliqua-t-il avec un sourire las.
Il resta encore un moment dans le boudoir, échangeant des banalités, observant les mouvements de sa cousine et les gestes calculés de milady. Chaque reflet des diamants sur les doigts de cette dernière lui rappelait les questions restées sans réponse. Lorsqu'il finit par se retirer pour la nuit, il ne chercha pas le sommeil immédiatement. Il se tint à la fenêtre de sa chambre, regardant les jardins plongés dans l'obscurité, le visage tourné vers ces ombres qu'il était désormais déterminé à éclaircir. Il savait que le calme de cette maison n'était qu'un voile, et il était résolu à le déchirer.
« Si vous préférez un salon privé, monsieur… » commença l’homme.
« Non, merci, répondit Robert. Je ne compte pas rester ici plus longtemps qu’il ne faudra. Je suis venu à Wildernsea pour recueillir quelques informations, et si je peux les obtenir dès demain, je repartirai le lendemain même. »
Le propriétaire du Victoria inclina la tête, satisfait de cette réponse. Il n’était pas homme à s’imposer, et il comprit immédiatement que son client n’était pas de ceux qui cherchent la compagnie.
« Vous cherchez peut-être quelqu’un en particulier, monsieur ? Un parent ? Un ami ? »
« Je cherche à en savoir un peu plus sur une famille qui a vécu ici, il y a quelques années. Un certain capitaine Maldon et sa fille. »
Le propriétaire fronça les sourcils, faisant travailler sa mémoire. « Maldon… Maldon… Le nom ne m’est pas tout à fait étranger, mais cela fait un bon moment. C’était il y a… cinq ou six ans, peut-être ? »
« Exactement. »
« Ah, alors c’est bien ce qu’il me semblait. Ils logeaient dans un petit cottage, près de la jetée, pas ici. Le capitaine était un homme assez… disons, haut en couleur, et la jeune fille était d’une beauté remarquable. Tout le monde en parlait à l’époque. »
Robert sentit son cœur se serrer. « Tout le monde en parlait, dites-vous ? Pour quelle raison ? »
« Oh, rien de mal, monsieur. Simplement parce qu’elle était si différente des filles du coin. Très réservée, très mystérieuse. Et puis, il y a eu cette histoire avec ce jeune homme, ce monsieur Talboys, je crois. Un très beau mariage, si je me souviens bien, mais qui n’a pas fait long feu. »
« Vous vous souvenez de détails, je suppose ? »
« Le temps efface beaucoup de choses, monsieur. Mais je peux vous dire ceci : ce n’était pas un mariage heureux pour tout le monde. Si vous voulez des détails, il faudra aller interroger les gens du village. Il y a encore quelques vieilles connaissances qui se rappellent le capitaine et sa fille. »
Robert Audley hocha la tête, sans ajouter un mot. Il avait ce qu’il voulait pour commencer. Il remercia l’homme, qui finit par le laisser seul face au feu qui crépitait. Le silence de l’hôtel était oppressant, presque aussi lourd que le secret qu’il était venu exhumer. Il sortit son carnet et, sous la lumière vacillante de la lampe, il nota les quelques mots prononcés par le propriétaire. Chaque nom, chaque fragment de souvenir était une pièce d’un puzzle dont il redoutait déjà l’image finale. Il savait que le lendemain, les rues de Wildernsea lui raconteraient une histoire qu’il n’était pas certain de vouloir entendre, mais qu’il ne pouvait plus ignorer.
— Non, merci, dit Robert d’un ton indifférent ; cette pièce me semble tout à fait assez privée pour le moment. Si vous voulez bien me commander une côtelette de mouton et une pinte de sherry, je vous en serai obligé.
— Certainement, monsieur.
— Et je vous serai encore plus obligé si vous vouliez bien m’accorder quelques minutes de conversation avant de le faire.
— Avec le plus grand plaisir, monsieur, répondit l’aubergiste avec bienveillance. Nous voyons si peu de monde à cette époque de l’année que nous ne sommes que trop heureux d’obliger les messieurs qui nous rendent visite. Tout renseignement que je pourrai vous fournir concernant le voisinage de Wildernsea et ses attraits, ajouta l’aubergiste en citant inconsciemment un petit guide de la station balnéaire qu’il vendait au comptoir, je serai très heureux de...
— Mais je ne veux rien savoir sur le voisinage de Wildernsea, l’interrompit Robert avec une faible protestation contre la loquacité de l’aubergiste. Je veux vous poser quelques questions sur des personnes qui ont vécu ici autrefois.
L’aubergiste s’inclina et sourit, avec un air qui laissait entendre qu’il était prêt à réciter les biographies de tous les habitants du petit port, si M. Audley l’exigeait.
— Combien d’années avez-vous vécu ici ? demanda Robert en sortant son carnet de notes de sa poche. Cela vous ennuiera-t-il si je prends note de vos réponses à mes questions ?
— Pas du tout, monsieur, répondit l’aubergiste avec une jouissance pompeuse de l’air de solennité et d’importance qui imprégnait cette affaire. Tout renseignement que je peux fournir et qui est susceptible d’avoir une utilité finale...
— Oui, merci, murmura Robert en interrompant le flot de paroles. Vous avez vécu ici...
— Six ans, monsieur.
— Depuis l’année cinquante-trois ?
— Depuis novembre, l’année cinquante-deux, monsieur. J’étais dans les affaires à Hull avant cette époque. Cette maison n’a été achevée qu’en octobre, avant que je n’y entre.
— Vous souvenez-vous d’un lieutenant de marine, en demi-solde, je crois, à cette époque, appelé Maldon ?
— Le capitaine Maldon, monsieur ?
— Oui, communément appelé le capitaine Maldon. Je vois que vous vous souvenez de lui.
— Oui, monsieur. Le capitaine Maldon était l’un de nos meilleurs clients. Il avait l’habitude de passer ses soirées dans cette même pièce, bien que les murs fussent humides à cette époque, et que nous n’ayons pas pu tapisser les lieux avant près d’un an. Sa fille a épousé un jeune officier qui est venu ici avec son régiment, à l’époque de Noël, en cinquante-deux. Ils se sont mariés ici, monsieur, et ils ont voyagé sur le Continent pendant six mois, avant de revenir. Mais le monsieur s’est enfui en Australie et a laissé la dame, une semaine ou deux après la naissance de son bébé. L’affaire a fait grand bruit à Wildernsea, monsieur, et Mme... Mme... j’ai oublié le nom...
— Mme Talboys, suggéra Robert.
— Bien sûr, monsieur, Mme Talboys. Mme Talboys était très plainte par les gens de Wildernsea, monsieur, j’allais dire, car elle était très jolie et avait des manières si charmantes qu’elle était une favorite de tous ceux qui la connaissaient.
— Pouvez-vous me dire combien de temps M. Maldon et sa fille sont restés à Wildernsea après que M. Talboys les a quittés ? demanda Robert.
— Eh bien... non, monsieur, répondit l’aubergiste après quelques instants de délibération. Je ne peux pas dire exactement combien de temps. Je sais que M. Maldon s’asseyait ici, dans ce salon même, et racontait à tout le monde combien sa fille avait été mal traitée, et comment il avait été trompé par un jeune homme en qui il avait placé tant de confiance ; mais je ne peux dire combien de temps il s’est écoulé avant qu’il ne quitte Wildernsea. Mais Mme Barkamb pourrait vous le dire, monsieur, ajouta l’aubergiste, vivement.
— Mme Barkamb.
— Oui, Mme Barkamb est la personne qui possède le 17 North Cottages, la maison dans laquelle M. Maldon et sa fille vivaient. C’est une femme aimable, polie, maternelle, monsieur, et je suis sûr qu’elle vous dira tout ce que vous pourriez vouloir savoir.
— Merci, j’irai voir Mme Barkamb demain. Attendez... encore une question. Reconnaîtriez-vous Mme Talboys si vous deviez la voir ?
— Certainement, monsieur. Aussi sûrement que je reconnaîtrais l’une de mes propres filles.
Robert Audley nota l’adresse de Mme Barkamb dans son carnet, mangea son dîner solitaire, but une paire de verres de sherry, fuma un cigare, puis se retira dans l’appartement où un feu avait été allumé pour son confort.
Il s’endormit bientôt, épuisé par la fatigue de s’être précipité d’un endroit à l’autre au cours des deux derniers jours ; mais son sommeil ne fut pas profond, et il entendit la plainte désolée du vent sur les étendues sablonneuses et les longues vagues roulant monotonement sur le rivage plat. Se mêlant à ces sons lugubres, les pensées mélancoliques engendrées par son voyage sans joie se répétèrent dans une succession invariable dans le chaos de son cerveau endormi, et se muèrent en visions de choses qui n’avaient jamais été et ne pourraient jamais être sur cette terre, mais qui avaient un rapport vague avec des événements réels dont se souvenait le dormeur.
Dans ces rêves troublants, il vit Audley Court, arraché aux verts pâturages et aux haies ombragées de l’Essex, debout, nu et sans protection sur ce rivage désolé du nord, menacé par la montée rapide d’une mer tumultueuse, dont les vagues semblaient s’accumuler pour descendre et écraser la demeure qu’il aimait. Alors que les vagues impétueuses roulaient de plus en plus près du manoir imposant, le dormeur vit un visage pâle et étoilé regardant hors de l’écume argentée, et sut que c’était milady, transformée en sirène, faisant signe à son oncle vers la destruction. Au-delà de cette mer montante, de grandes masses de nuages, plus noires que l’encre la plus noire, plus denses que la nuit la plus sombre, s’abaissèrent sur l’œil du rêveur ; mais alors qu’il regardait l’horizon lugubre, les nuages d’orage s’écartèrent lentement, et d’une étroite déchirure dans les ténèbres, un rayon de lumière jaillit sur les vagues hideuses, qui lentement, très lentement, reculèrent, laissant le vieux manoir sauf et fermement ancré sur le rivage.
Robert s’éveilla avec le souvenir de ce rêve à l’esprit, et une sensation de soulagement physique, comme si un poids lourd, qui l’avait opprimé toute la nuit, avait été soulevé de sa poitrine.
Il se rendormit et ne s’éveilla que lorsque la large lumière du soleil d’hiver brilla sur le store de la fenêtre, et que la voix aiguë de la femme de chambre à sa porte annonça qu’il était huit heures et demie. À dix heures moins le quart, il avait quitté l’hôtel Victoria et se frayait un chemin le long du quai solitaire devant une rangée de maisons sans ombre qui faisaient face à la mer.
Cette rangée d’habitations dures, intransigeantes et carrées s’étirait jusqu’au petit port, où deux ou trois navires marchands et une paire de charbonniers étaient ancrés. Au-delà du port se profilait, gris et froid sur l’horizon hivernal, une caserne lugubre, séparée des maisons de Wildernsea par une étroite crique, enjambée par un pont-levis en fer. Le manteau écarlate de la sentinelle qui marchait de long en large entre deux canons, placés à des angles éloignés devant le mur de la caserne, était le seul morceau de couleur qui relevait l’image aux teintes neutres des maisons de pierre grise et de la mer de plomb.
D’un côté du port, une longue jetée de pierre s’étirait loin dans la cruelle solitude de la mer, comme si elle avait été construite pour l’accommodation spéciale d’un Timon moderne, trop misanthrope pour être satisfait même de la solitude de Wildernsea, et désireux de s’éloigner encore plus de ses semblables.
C’est sur cette jetée que George Talboys avait rencontré sa femme pour la première fois, sous la gloire flamboyante d’un ciel de milieu d’été, et au son d’une fanfare braillante. C’est là que le jeune cornette avait cédé pour la première fois à cette douce illusion, à cette fatale infatuation qui avait exercé une influence si sombre sur sa vie ultérieure.
Robert regarda sauvagement cette station balnéaire solitaire, ce port de mer miteux.
« C’est un endroit comme celui-ci, pensa-t-il, qui travaille à la ruine d’un homme fort. Il arrive ici, le cœur entier et heureux, sans meilleure expérience des femmes que celle qui s’apprend à une exposition florale ou dans une salle de bal ; sans connaissance plus familière de la créature qu’il n’en a des satellites lointains ou des planètes plus éloignées ; avec une vague notion qu’elle est une toupie tourbillonnante en gaze rose ou bleue, ou un automate gracieux pour l’étalage de la manufacture des modistes. Il arrive dans un endroit de ce genre, et l’univers est soudain réduit à environ une demi-douzaine d’acres ; le plan grandiose de la création est écrasé dans une boîte à chapeau. Les créatures lointaines qu’il avait vues flotter autour de lui, belles et indistinctes, sont amenées sous son propre nez ; et avant qu’il ait le temps de se remettre de son ébahissement, hé presto, la sorcellerie a commencé ; le cercle magique est tracé autour de lui ! les sorts sont à l’œuvre, toute la formule de la sorcellerie est en plein jeu, et la victime est aussi impuissante à s’échapper que le prince aux jambes de marbre dans le conte oriental. »
Ruminant ainsi, Robert Audley atteignit la maison à laquelle il avait été dirigé comme étant la résidence de Mme Barkamb. Il fut admis immédiatement par une servante stricte et âgée, qui le fit entrer dans un salon aussi strict et âgé qu’elle-même. Mme Barkamb, une matrone confortable d’environ soixante ans, était assise dans un fauteuil devant une poignée de feu brillant dans la grille luisante. Un vieux terrier, dont le pelage noir et feu était largement parsemé de gris, reposait sur les genoux de Mme Barkamb. Chaque objet dans le salon calme avait un aspect âgé de confort simple et de précision, qui est la preuve d’un repos extérieur.
« J’aimerais vivre ici, pensa Robert, et regarder la mer grise rouler lentement sur le sable gris sous le ciel gris et immobile. J’aimerais vivre ici, et égrainer les perles de mon rosaire, et me repentir et me reposer. »
Il s’assit dans le fauteuil en face de Mme Barkamb, à l’invitation de cette dame, et posa son chapeau sur le sol. Le terrier âgé descendit des genoux de sa maîtresse pour aboyer et exprimer autrement son objection à ce chapeau.
— Vous souhaitiez, je suppose, monsieur, prendre l’un... sois tranquille, Dash... l’un des cottages, suggéra Mme Barkamb, dont l’esprit courait dans un sillon étroit, et dont la vie, au cours des vingt dernières années, avait été une ronde invariable de location de maisons.
Robert Audley expliqua le but de sa visite.
— Je viens poser une question simple, dit-il en conclusion. Je souhaite découvrir la date exacte du départ de Mme Talboys de Wildernsea. Le propriétaire de l’hôtel Victoria m’a informé que vous étiez la personne la plus susceptible de me fournir cette information.
Mme Barkamb délibéra pendant quelques instants.
— Je peux vous donner la date du départ du capitaine Maldon, dit-elle, car il a quitté le numéro 17 en me devant une somme considérable, et j’ai toute l’affaire noir sur blanc ; mais en ce qui concerne Mme Talboys...
Mme Barkamb fit une pause pendant quelques instants avant de reprendre.
— Vous êtes au courant que Mme Talboys est partie assez brusquement ? demanda-t-elle.
— Je n’étais pas au courant de ce fait.
— Vraiment ! Oui, elle est partie brusquement, la pauvre petite femme ! Elle a essayé de subvenir à ses besoins après l’abandon de son mari en donnant des leçons de musique ; elle était une pianiste très brillante, et a réussi assez bien, je crois. Mais je suppose que son père lui a pris son argent et l’a dépensé dans les débits de boissons. Quoi qu’il en soit, ils ont eu un malentendu très grave une nuit ; et le lendemain matin, Mme Talboys a quitté Wildernsea, laissant son petit garçon, qui était en nourrice dans le voisinage.
— Mais vous ne pouvez pas me dire la date de son départ ?
— Je crains que non, répondit Mme Barkamb ; et pourtant, attendez. Le capitaine Maldon m’a écrit le jour où sa fille est partie. Il était dans une très grande détresse, le pauvre vieux monsieur, et il venait toujours me voir dans ses ennuis. Si je pouvais trouver cette lettre, elle pourrait être datée, vous savez... n’est-ce pas ?
M. Audley dit qu’il était seulement probable que la lettre fût datée.
Mme Barkamb se retira vers une table dans la fenêtre sur laquelle se trouvait un bureau en acajou à l’ancienne mode, doublé de baise verte, et souffrant d’une pléthore de documents, qui en suintaient dans toutes les directions. Lettres, reçus, factures, inventaires et papiers fiscaux étaient mélangés dans une confusion désespérée ; et parmi ceux-ci, Mme Barkamb se mit au travail pour chercher la lettre du capitaine Maldon.
M. Audley attendit très patiemment, regardant les nuages gris naviguer à travers le ciel gris, les vaisseaux gris glissant sur la mer grise.
Après environ dix minutes de recherche, et une grande quantité de froissements, crépitements, pliages et dépliages de papiers, Mme Barkamb poussa une exclamation de triomphe.
— J’ai la lettre, dit-elle ; et il y a une note à l’intérieur de la part de Mme Talboys.
Le visage pâle de Robert Audley devint d’un cramoisi vif alors qu’il tendait la main pour recevoir les papiers.
« Les personnes qui ont volé les lettres d’amour d’Helen Maldon dans la malle de George dans mes chambres auraient pu s’épargner la peine », pensa-t-il.
La lettre du vieux lieutenant n’était pas longue, mais presque un mot sur deux était souligné.
« Mon généreuse amie », commençait l’écrivain — M. Maldon avait mis la générosité de la dame à rude épreuve pendant sa résidence dans sa maison, payant rarement son loyer avant d’être menacé de la présence intrusive de l’homme du courtier — « je suis dans les profondeurs du désespoir. Ma fille m’a quitté ! Vous pouvez imaginer mes sentiments ! Nous avons eu quelques mots hier soir au sujet des questions d’argent, sujet qui a toujours été désagréable entre nous, et en me levant ce matin, j’ai découvert que j’étais abandonné ! La note ci-jointe d’Helen m’attendait sur la table du salon.
« Le vôtre dans la distraction et le désespoir,
« HENRY MALDON.
« NORTH COTTAGES, 16 août 1854. »
La note de Mme Talboys était encore plus brève. Elle commençait brusquement ainsi :
« Je suis fatiguée de ma vie ici, et je souhaite, si je peux, en trouver une nouvelle. Je m’en vais dans le monde, séparée de chaque lien qui me lie au passé haineux, pour chercher une autre maison et une autre fortune. Pardonnez-moi si j’ai été irritable, capricieuse, changeante. Vous devriez me pardonner, car vous savez pourquoi je l’ai été. Vous connaissez le secret qui est la clé de ma vie.
« HELEN TALBOYS. »
Ces lignes étaient écrites d’une main que Robert Audley ne connaissait que trop bien.
Il resta longtemps assis à méditer silencieusement sur la lettre écrite par Helen Talboys.
Quel était le sens de ces deux dernières phrases : « Vous devriez me pardonner, car vous savez pourquoi je l’ai été. Vous connaissez le secret qui est la clé de ma vie » ?
Il fatigua son cerveau à essayer de trouver un indice sur la signification de ces deux phrases. Il ne se souvenait de rien, et ne pouvait imaginer rien qui jetterait une lumière sur leur sens. La date du départ d’Helen, selon la lettre de M. Maldon, était le 16 août 1854. Mlle Tonks avait déclaré que Lucy Graham était entrée à l’école à Crescent Villas le 17 ou le 18 août de la même année. Entre le départ d’Helen Talboys de la station balnéaire du Yorkshire et l’arrivée de Lucy Graham à l’école de Brompton, pas plus de quarante-huit heures n’avaient pu s’écouler. Cela constituait un très petit maillon dans la chaîne des preuves circonstancielles, peut-être ; mais c’était un maillon, néanmoins, et il s’adaptait parfaitement à sa place.
— M. Maldon a-t-il eu des nouvelles de sa fille après qu’elle a quitté Wildernsea ? demanda Robert.
— Eh bien, je crois qu’il a eu de ses nouvelles, répondit Mme Barkamb ; mais je n’ai pas beaucoup vu le vieux monsieur après ce mois d’août. J’ai été obligée de le vendre en novembre, le pauvre, car il me devait quinze mois de loyer ; et ce n’est qu’en vendant ses pauvres petits meubles que j’ai pu le faire sortir de chez moi. Nous nous sommes quittés très bons amis, malgré le fait que j’aie envoyé les courtiers ; et le vieux monsieur est allé à Londres avec l’enfant, qui avait à peine un an.
Mme Barkamb n’avait rien de plus à dire, et Robert n’avait plus de questions à poser. Il demanda la permission de conserver les deux lettres écrites par le lieutenant et sa fille, et quitta la maison avec elles dans son carnet.
Il retourna directement à l’hôtel, où il demanda un horaire. Un express pour Londres quittait Wildernsea à une heure et quart. Robert envoya sa malle à la station, paya sa note, et marcha de long en large sur la terrasse en pierre faisant face à la mer, attendant le départ du train.
« J’ai retracé les histoires de Lucy Graham et d’Helen Talboys jusqu’à un point de disparition, pensa-t-il ; ma prochaine affaire est de découvrir l’histoire de la femme qui est enterrée dans le cimetière de Ventnor. »
CHAPITRE XXVIII.
CACHÉ DANS LA TOMBE.
À son retour de Wildernsea, Robert Audley trouva une lettre de sa cousine Alicia, l’attendant dans ses chambres.
« Papa va beaucoup mieux, écrivait la jeune dame, et est très anxieux de vous avoir à la Cour. Pour une raison inexplicable, ma belle-mère s’est mis en tête que votre présence est extrêmement désirable, et me tourmente avec ses questions frivoles sur vos mouvements. Alors, priez de venir sans délai, et de tranquilliser ces gens. Votre cousine affectueuse, A.A. »
« Alors milady est anxieuse de connaître mes mouvements, pensa Robert Audley, alors qu’il était assis, méditant et fumant près de son foyer solitaire. Elle est anxieuse ; et elle interroge sa belle-fille de cette manière jolie et enfantine qui a un air si ensorcelant de frivolité innocente. Pauvre petite créature ; pauvre pécheresse aux cheveux dorés et malheureuse ; la bataille entre nous semble terriblement injuste. Pourquoi ne s’enfuit-elle pas pendant qu’il en est encore temps ? Je lui ai donné un avertissement équitable, je lui ai montré mes cartes, et j’ai travaillé assez ouvertement dans cette affaire, Dieu le sait. Pourquoi ne s’enfuit-elle pas ? »
Il répéta cette question encore et encore alors qu’il remplissait et vidait sa pipe en écume de mer, s’entourant de la vapeur bleue de sa pipe jusqu’à ce qu’il ressemble à un magicien moderne assis dans son laboratoire.
« Pourquoi ne s’enfuit-elle pas ? Je n’apporterais aucune honte inutile sur cette maison, par-dessus toutes les autres maisons sur cette vaste terre. Je ne ferais que mon devoir envers mon ami disparu, et envers cet homme courageux et généreux qui a promis sa foi à une femme sans valeur. Dieu sait que je n’ai aucun désir de punir. Dieu sait que je ne suis jamais né pour être le vengeur de la culpabilité ou le persécuteur des coupables. Je souhaite seulement faire mon devoir. Je lui donnerai un avertissement de plus, un avertissement complet et équitable, et puis... »
Ses pensées s’égarèrent vers cette perspective lugubre dans laquelle il ne voyait aucune lueur de luminosité pour soulager l’obscurité terne et noire qui englobait l’avenir, fermant son chemin de tous côtés, et étendant un rideau dense autour et à propos de lui, que l’Espoir était impuissant à pénétrer. Il était pour toujours hanté par la vision de l’angoisse de son oncle, pour toujours torturé par la pensée de cette ruine et de cette désolation qui, étant amenées par son instrument, sembleraient d’une certaine manière son œuvre. Mais au milieu de tout, et à travers tout, Clara Talboys, avec un geste impérieux, lui faisait signe vers la tombe inconnue de son frère.
« Dois-je descendre à Southampton, pensa-t-il, et m’efforcer de découvrir l’histoire de la femme qui est morte à Ventnor ? Dois-je travailler sous terre, corrompant les assistants mesquins de cette conspiration répugnante, jusqu’à ce que je trouve mon chemin vers le triple coupable principal ? Non ! Pas avant d’avoir essayé d’autres moyens de découvrir la vérité. Dois-je aller trouver ce vieux misérable, et l’accuser de sa part dans le tour honteux qui, je crois, a été joué à mon pauvre ami ? Non ; je ne torturerai pas ce misérable terrifié comme je l’ai torturé il y a quelques semaines. J’irai directement à cet archi-conspirateur, et je déchirerai le beau voile sous lequel elle cache sa méchanceté, et je lui arracherai le secret du destin de mon ami, et je la bannirai pour toujours de la maison que sa présence a polluée. »
Il partit tôt le lendemain matin pour l’Essex, et atteignit Audley avant onze heures.
Aussi tôt qu’il fût, milady était sortie. Elle était partie à Chelmsford pour une expédition de shopping avec sa belle-fille. Elle avait plusieurs visites à faire dans le voisinage de la ville, et n’était pas susceptible de revenir avant l’heure du dîner. La santé de Sir Michael était très améliorée, et il descendrait l’après-midi. M. Audley irait-il dans la chambre de son oncle ?
Non ; Robert n’avait aucun désir de rencontrer ce parent généreux. Que pouvait-il lui dire ? Comment pouvait-il lisser le chemin vers le trouble qui devait venir ? — comment adoucir le coup cruel du grand chagrin qui se préparait pour ce cœur noble et confiant ?
« Si je pouvais lui pardonner le tort fait à mon ami, pensa Robert, je l’abhorrerais encore pour la misère que sa culpabilité doit apporter à l’homme qui a cru en elle. »
Il dit au domestique de son oncle qu’il irait faire un tour au village et serait de retour avant le dîner. Il s’éloigna lentement du Court, errant à travers les prairies situées entre la demeure de son oncle et le village, sans but et indifférent, avec le poids du grand trouble et de la perplexité de sa vie imprimé sur son visage et reflété dans sa manière d’être.
« Je vais aller au cimetière, pensa-t-il, et fixer les pierres tombales. Il n’est rien que je puisse faire qui me rende plus sombre que je ne le suis déjà. »
Il se trouvait dans ces mêmes prairies qu’il avait traversées à la hâte, depuis Audley Court jusqu’à la gare, le jour de septembre où George Talboys avait disparu. Il regarda le sentier qu’il avait emprunté ce jour-là, se souvint de sa précipitation inhabituelle et du vague sentiment de terreur qui s’était emparé de lui dès qu’il avait perdu de vue son ami.
« Pourquoi cette terreur inexplicable s’est-elle emparée de moi, songea-t-il. Pourquoi ai-je vu un mystère étrange dans la disparition de mon ami ? Était-ce un avertissement ou une monomanie ? Et si j’avais tort, après tout ? Et si cette chaîne de preuves que j’ai construite maillon par maillon n’était tissée que par ma propre folie ? Et si cet édifice d’horreur et de suspicion n’était qu’une simple collection de lubies — les fantaisies nerveuses d’un célibataire hypocondriaque ? M. Harcourt Talboys ne voit aucun sens dans les événements dont j’ai fait un horrible mystère. Je dépose les maillons séparés de la chaîne devant lui, et il ne peut reconnaître leur cohérence. Il est incapable de les assembler. Oh, mon Dieu, et si c’était en moi que résidait toute la misère depuis le début ; si… » Il sourit amèrement et secoua la tête. « J’ai l’écriture dans mon carnet, qui est la preuve de la conspiration, pensa-t-il. Il me reste à découvrir la moitié la plus sombre du secret de milady. »
Il évita le village, restant toujours dans les prairies. L’église se trouvait un peu en retrait de la rue principale irrégulière, et un portail de bois brut s’ouvrait depuis le cimetière sur une vaste prairie, bordée par un ruisseau, qui descendait en pente douce vers une vallée herbeuse parsemée de groupes de bétail.
Robert gravit lentement le sentier étroit à flanc de colline menant au portail du cimetière. La morne tranquillité du paysage solitaire s’accordait à sa propre mélancolie. La silhouette solitaire d’un vieil homme boitant vers un échalier à l’autre extrémité de la vaste prairie était la seule créature humaine visible dans l’étendue que parcourait le jeune avocat. La fumée montant lentement des maisons éparpillées dans la longue rue principale était l’unique preuve de vie humaine. La progression lente des aiguilles de la vieille horloge dans le clocher de l’église était le seul signe par lequel un voyageur pouvait percevoir que le cours paresseux de la vie rurale ne s’était pas totalement arrêté dans le village d’Audley.
Oui, il y avait un autre signe. Alors que Robert ouvrait le portail du cimetière et pénétrait avec langueur dans le petit enclos, il prit conscience de la musique solennelle d’un orgue, audible à travers une fenêtre entrouverte dans le clocher.
Il s’arrêta et écouta les lentes harmonies d’une mélodie onirique qui semblait être une composition improvisée d’un musicien accompli.
« Qui aurait cru qu’Audley pût se vanter d’un tel orgue ? pensa Robert. La dernière fois que je suis venu ici, le maître d’école nationale accompagnait ses enfants par une exécution primitive d’accords simples. Je ne pensais pas que le vieil orgue recelait une telle musique. »
Il s’attarda au portail, ne voulant pas briser le charme paresseux tissé autour de lui par la mélancolie monotone de la prestation de l’organiste. Les tons de l’instrument, enflant jusqu’à leur pleine puissance, puis retombant vers une douceur murmurante, flottaient vers lui dans l’atmosphère brumeuse de l’hiver, et avaient une influence apaisante qui semblait le réconforter dans son trouble.
Il ferma doucement le portail et traversa la petite parcelle de gravier devant la porte de l’église. La porte avait été laissée entrouverte — par l’organiste, peut-être. Robert Audley la poussa et pénétra dans le porche carré, d’où une volée de marches de pierre étroites serpentait vers le jubé et le clocher. M. Audley ôta son chapeau et ouvrit la porte entre le porche et la nef de l’église. Il entra doucement dans l’édifice sacré, qui dégageait une odeur humide et moisie en semaine. Il descendit l’allée étroite jusqu’aux balustrades de l’autel et, depuis ce point d’observation, jeta un coup d’œil à l’église. La petite tribune était exactement en face de lui, mais les maigres rideaux verts devant l’orgue étaient étroitement tirés, et il ne put entrevoir le musicien.
La musique continuait de rouler. L’organiste s’était égaré dans une mélodie de Mendelssohn, un air dont la tristesse onirique allait droit au cœur de Robert. Il flâna dans les recoins de l’église, examinant les monuments délabrés des morts presque oubliés, tout en écoutant la musique.
« Si mon pauvre ami, George Talboys, était mort dans mes bras, et si je l’avais enterré dans cette église paisible, dans un coin des caveaux sur lesquels je marche aujourd’hui, combien d’angoisse mentale, de vacillations et de tourments aurais-je pu éviter », pensa Robert Audley, en lisant les inscriptions effacées sur les tablettes de marbre décoloré ; « J’aurais connu son sort — j’aurais connu son sort ! Ah, combien cela aurait compté. C’est cette incertitude misérable, cette horrible suspicion qui a empoisonné ma vie même. »
Il regarda sa montre.
« Une heure et demie, murmura-t-il. Je vais devoir attendre quatre ou cinq heures fastidieuses avant que milady ne revienne de ses visites matinales — ses charmantes visites de cérémonie ou de courtoisie. Bon Dieu ! Quelle actrice est cette femme. Quelle intrigante consommée — quelle trompeuse accomplie. Mais elle ne jouera plus sa jolie comédie sous le toit de mon oncle. J’ai assez diplomatisé. Elle a refusé d’accepter un avertissement indirect. Ce soir, je parlerai clairement. »
La musique de l’orgue cessa, et Robert entendit la fermeture de l’instrument.
« Je vais jeter un œil à ce nouvel organiste, pensa-t-il, qui peut se permettre d’enterrer ses talents à Audley et de jouer les plus belles fugues de Mendelssohn pour un salaire de seize livres par an. » Il s’attarda dans le porche, attendant que l’organiste descendît l’escalier incommode. Dans le trouble lassant de son esprit, et avec la perspective de passer les cinq heures de la meilleure façon possible, M. Audley était heureux de cultiver toute diversion, si vaine fût-elle. Il céda donc librement à sa curiosité au sujet du nouvel organiste.
La première personne qui apparut sur les marches raides en pierre fut un garçon en pantalon de velours côtelé et en blouse de toile sombre, qui dévala l’escalier avec un vacarme inutile de ses souliers ferrés, et qui avait le visage rouge de l’effort qu’il venait de fournir en actionnant les soufflets du vieil orgue. Juste derrière ce garçon venait une jeune dame, vêtue très simplement d’une robe de soie noire et d’un grand châle gris, qui sursauta et pâlit à la vue de M. Audley.
Cette jeune dame était Clara Talboys.
De toutes les personnes au monde, elle était la dernière que Robert s’attendait ou souhaitait voir. Elle lui avait dit qu’elle allait rendre visite à des amis qui habitaient dans l’Essex ; mais le comté est vaste, et le village d’Audley l’un des endroits les plus obscurs et les moins fréquentés de toute son étendue. Que la sœur de son ami disparu fût ici — ici, où elle pouvait observer ses moindres gestes et, de ces gestes, déduire les rouages secrets de son esprit, traquant ses doutes jusqu’à leur objet, créait une complication de ses difficultés qu’il n’aurait jamais pu anticiper. Cela le ramena à cette conscience de sa propre impuissance, dans laquelle il s’était exclamé :
« Une main plus forte que la mienne me fait signe d’avancer sur la route sombre qui mène à la tombe inconnue de mon ami disparu. »
Clara Talboys fut la première à parler.
« Vous êtes surpris de me voir ici, M. Audley », dit-elle.
« Très surpris. »
« Je vous avais dit que je venais dans l’Essex. J’ai quitté la maison avant-hier. J’étais sur le point de partir quand j’ai reçu votre télégramme. L’amie chez qui je séjourne est Mme Martyn, l’épouse du nouveau recteur de Mount Stanning. Je suis descendue ce matin pour voir le village et l’église, et comme Mme Martyn devait rendre visite à l’école avec le curé et sa femme, je me suis arrêtée ici et me suis amusée en essayant le vieil orgue. Je ne savais pas, avant de venir, qu’il existait un village appelé Audley. L’endroit tire son nom de votre famille, je suppose ? »
« Je le crois », répondit Robert, s’étonnant du calme de la dame, en contraste avec son propre embarras. « J’ai un vague souvenir d’avoir entendu l’histoire d’un ancêtre qui était appelé Audley d’Audley sous le règne d’Édouard IV. La tombe à l’intérieur des balustrades près de l’autel appartient à l’un des chevaliers d’Audley, mais je n’ai jamais pris la peine de retenir ses exploits. Allez-vous attendre ici vos amis, Miss Talboys ? »
« Oui ; ils doivent revenir me chercher après avoir terminé leurs visites. »
« Et vous retournez à Mount Stanning avec eux cet après-midi ? »
« Oui. »
Robert restait debout, son chapeau à la main, regardant distraitement les pierres tombales et le mur bas du cimetière. Clara Talboys observait son visage pâle, hagard sous l’ombre grandissante qui reposait sur lui depuis si longtemps.
« Vous avez été malade depuis que je vous ai vu pour la dernière fois, M. Audley », dit-elle d’une voix basse qui avait la même tristesse mélodieuse que les notes du vieil orgue sous ses doigts.
« Non, je n’ai pas été malade ; j’ai seulement été harcelé, lassé par une centaine de doutes et de perplexités. »
Il pensait, en lui parlant :
« Combien devine-t-elle ? Combien soupçonne-t-elle ? »
Il avait raconté l’histoire de la disparition de George et ses propres soupçons, omettant seulement les noms des personnes impliquées dans le mystère ; mais si cette jeune fille parvenait à percer ce mince déguisement, et à découvrir par elle-même ce qu’il avait choisi de taire ?
Ses yeux graves étaient fixés sur son visage, et il savait qu’elle essayait de lire les secrets les plus intimes de son esprit.
« Que suis-je entre ses mains ? » pensa-t-il. « Que suis-je entre les mains de cette femme, qui a le visage de mon ami disparu et les manières de Pallas Athéna ? Elle lit dans mon âme pitoyable et vacillante, et arrache les pensées de mon cœur avec la magie de ses yeux bruns solennels. Combien le combat doit être inégal entre nous, et comment puis-je espérer un jour vaincre contre la force de sa beauté et de sa sagesse ? »
M. Audley s’éclaircissait la gorge, se préparant à souhaiter un bon après-midi à sa belle compagne et à s’échapper de la servitude de sa présence vers la prairie solitaire en dehors du cimetière, quand Clara Talboys l’arrêta en abordant le sujet même qu’il était le plus anxieux d’éviter.
« Vous aviez promis de m’écrire, M. Audley, dit-elle, si vous faisiez une découverte qui vous rapprochait du mystère de la disparition de mon frère. Vous ne m’avez pas écrit, et j’imagine donc que vous n’avez rien découvert. »
Robert Audley resta silencieux pendant quelques instants. Comment pouvait-il répondre à cette question directe ?
« La chaîne de preuves circonstancielles qui unit le mystère du sort de votre frère à la personne que je soupçonne, dit-il après un silence, est formée de maillons très fragiles. Je pense avoir ajouté un autre maillon à cette chaîne depuis que je vous ai vue dans le Dorsetshire. »
« Et vous refusez de me dire ce que vous avez découvert ? »
« Seulement jusqu’à ce que j’en aie découvert davantage. »
« Je pensais, d’après votre message, que vous alliez à Wildernsea. »
« J’y suis allé. »
« En effet ! C’est là que vous avez fait une découverte, alors ? »
« C’est le cas, répondit Robert. Vous devez vous souvenir, Miss Talboys, que le seul fondement sur lequel reposent mes soupçons est l’identité de deux individus qui n’ont aucun lien apparent — l’identité d’une personne que l’on croit morte avec une autre qui est vivante. La conspiration dont je crois votre frère victime repose sur ce point. Si sa femme, Helen Talboys, est morte lorsque les journaux ont enregistré son décès — si la femme qui repose dans le cimetière de Ventnor était bien la femme dont le nom est inscrit sur la pierre tombale — je n’ai aucun dossier, je n’ai aucun indice sur le mystère du sort de votre frère. Je suis sur le point de mettre cela à l’épreuve. Je crois que je suis maintenant en mesure de jouer un jeu audacieux, et je crois que je parviendrai bientôt à la vérité. »
Il parlait d’une voix basse et avec une emphase solennelle qui trahissait l’intensité de son sentiment. Miss Talboys tendit sa main non gantée et la posa dans la sienne. Le contact froid de cette main fine envoya un frisson à travers tout son être.
« Vous ne permettrez pas que le sort de mon frère reste un mystère, M. Audley, dit-elle doucement. Je sais que vous ferez votre devoir envers votre ami. »
La femme du recteur et ses deux compagnons entrèrent dans le cimetière au moment où Clara Talboys disait cela. Robert Audley pressa la main qui reposait dans la sienne et la porta à ses lèvres.
« Je suis un paresseux, un vaurien, Miss Talboys, dit-il ; mais si je pouvais rendre la vie et le bonheur à votre frère George, je me soucierais peu de tout sacrifice de mes propres sentiments ; je crains que tout ce que je puisse faire soit de percer le secret de son sort, et en faisant cela, je dois sacrifier ceux qui me sont plus chers que moi-même. »
Il remit son chapeau et se hâta vers le portail menant au champ, alors que Mme Martyn arrivait au porche.
« Qui est ce beau jeune homme avec qui je vous ai surprise en tête-à-tête, Clara ? » demanda-t-elle en riant.
« C’est un certain M. Audley, un ami de mon pauvre frère. »
« En effet ! C’est quelque parent de Sir Michael Audley, je suppose ? »
« Sir Michael Audley ! »
« Oui, ma chère ; le personnage le plus important de la paroisse d’Audley. Mais nous rendrons visite au Court dans un jour ou deux, et vous verrez le baronnet et sa jolie jeune femme. »
« Sa jeune femme ! » répondit Clara Talboys en regardant attentivement son amie. « Sir Michael Audley s’est-il marié récemment, alors ? »
« Oui. Il était veuf depuis seize ans, et il a épousé une jeune gouvernante sans le sou il y a environ un an et demi. L’histoire est tout à fait romantique, et Lady Audley est considérée comme la belle du comté. Mais venez, ma chère Clara, le poney est fatigué de nous attendre, et nous avons une longue route avant le dîner. »
Clara Talboys prit place dans la petite voiture à panier qui attendait à la porte principale du cimetière, sous la garde du garçon qui avait actionné les soufflets de l’orgue. Mme Martyn secoua les rênes, et le robuste cheval alezan trotta en direction de Mount Stanning.
« Voulez-vous m’en dire plus sur cette Lady Audley, Fanny ? » demanda Miss Talboys après un long silence. « Je veux tout savoir sur elle. Avez-vous entendu son nom de jeune fille ? »
« Oui ; c’était une Miss Graham. »
« Et elle est très jolie ? »
« Oui, très, très jolie. Plutôt une beauté enfantine cependant, avec de grands yeux bleus clairs et des boucles blond pâle qui tombent en une pluie légère sur sa gorge et ses épaules. »
Clara Talboys garda le silence. Elle ne posa aucune autre question sur milady.
Elle pensait à un passage de cette lettre que George lui avait écrite pendant leur lune de miel — un passage dans lequel il disait : « Ma petite femme enfantine m’observe pendant que j’écris ceci — Ah ! Comme j’aimerais que tu puisses la voir, Clara ! Ses yeux sont aussi bleus et aussi clairs que le ciel par une belle journée d’été, et ses cheveux tombent autour de son visage comme l’auréole dorée pâle que l’on voit autour de la tête d’une Madone dans une peinture italienne. »
CHAPITRE XXIX.
DANS L’ALLÉE DE TILLEULS.
Robert Audley flânait sur la large pelouse devant le Court lorsque la voiture transportant milady et Alicia passa sous l’arche et s’arrêta devant la porte basse de la tourelle. M. Audley se présenta à temps pour aider les dames à descendre du véhicule.
Milady semblait très jolie dans un délicat bonnet bleu et les fourrures que son neveu lui avait achetées à Saint-Pétersbourg. Elle parut très heureuse de voir Robert et sourit de la manière la plus enchanteresse en lui tendant sa petite main délicatement gantée.
« Alors, vous revenez nous voir, petit truant ? » dit-elle en riant. « Et maintenant que vous êtes de retour, nous vous garderons prisonnier. Nous ne le laisserons plus s’enfuir, n’est-ce pas, Alicia ? »
Miss Audley secoua la tête avec un air de mépris, ce qui fit trembler les lourdes boucles sous son chapeau cavalier.
« Je n’ai rien à voir avec les mouvements d’un individu aussi erratique, dit-elle. Depuis que Robert Audley s’est mis en tête de se comporter comme un héros hanté par les fantômes dans un conte allemand, j’ai renoncé à essayer de le comprendre. »
M. Audley regarda sa cousine avec une expression de perplexité serio-comique. « C’est une fille charmante, pensa-t-il, mais elle est assommante. Je ne sais pas comment cela se fait, mais elle semble plus assommante qu’autrefois. »
Il tira ses moustaches de manière réfléchie en considérant cette question. Son esprit s’éloigna quelques instants du grand trouble de sa vie pour s’attarder sur cette perplexité mineure.
« C’est une fille chère ; une noble et généreuse petite Anglaise au cœur ouvert ; et pourtant… » Il se perdit dans un bourbier de doutes et de difficultés. Il y avait un accroc dans son esprit qu’il ne pouvait comprendre ; un changement en lui-même, au-delà de celui causé par son anxiété pour George Talboys, qui le mystifiait et le déconcertait.
« Et je vous prie, où avez-vous erré ces derniers jours, M. Audley ? » demanda milady, alors qu’elle s’attardait avec sa belle-fille sur le seuil de la porte de la tourelle, attendant que Robert veuille bien s’écarter pour leur laisser le passage. Le jeune homme sursauta lorsqu’elle posa cette question et leva les yeux vers elle soudainement. Quelque chose dans l’aspect de sa beauté jeune et radieuse, quelque chose dans l’innocence enfantine de son expression, sembla le frapper au cœur, et son visage devint livide tandis qu’il la regardait.
« J’ai été — dans le Yorkshire, dit-il ; dans la petite station balnéaire où mon pauvre ami George Talboys vivait à l’époque de son mariage. »
Le changement blême sur le visage de milady fut le seul signe qu’elle eût entendu ces mots. Elle sourit, un sourire faible et maladif, et tenta de passer devant le neveu de son mari.
« Je dois m’habiller pour le dîner, dit-elle. Je vais à un dîner, M. Audley ; s’il vous plaît, laissez-moi entrer. »
« Je dois vous demander de m’accorder une demi-heure, Lady Audley, répondit Robert d’une voix basse. Je suis venu dans l’Essex exprès pour vous parler. »
« De quoi ? » demanda milady.
Elle s’était remise de tout choc qu’elle aurait pu subir quelques instants auparavant, et c’est sur son ton habituel qu’elle posa cette question. Son visage exprimait la confusion et la curiosité mêlées d’une enfant perplexe, plutôt que la surprise sérieuse d’une femme.
« De quoi pouvez-vous vouloir me parler, M. Audley ? » répéta-t-elle.
« Je vous le dirai quand nous serons seuls », dit Robert, jetant un coup d’œil à sa cousine, qui se tenait un peu derrière milady, observant ce petit dialogue confidentiel.
« Il est amoureux de la beauté de poupée de cire de ma belle-mère, pensa Alicia, et c’est pour elle qu’il est devenu un tel objet désolé. Il est exactement le genre de personne à tomber amoureux de sa tante. »
Miss Audley s’éloigna vers la pelouse, tournant le dos à Robert et à milady.
« L’absurde créature est devenue blanche comme un linge quand il l’a vue, pensa-t-elle. Alors il peut être amoureux, après tout. Cette masse lente de torpeur qu’il appelle son cœur peut battre, je suppose, une fois par quart de siècle ; mais il semble que rien d’autre qu’une poupée de cire aux yeux bleus ne puisse le faire fonctionner. J’aurais dû renoncer à lui il y a longtemps si j’avais su que son idéal de beauté devait être trouvé dans un magasin de jouets. »
La pauvre Alicia traversa la pelouse et disparut de l’autre côté de la cour carrée, où se trouvait une porte gothique communiquant avec les écuries. Je regrette de dire que la fille de sir Michael Audley alla chercher du réconfort auprès de son chien Caesar et de sa jument alezane Atalanta, dont la stalle était un lieu que la jeune dame visitait chaque jour.
« Voulez-vous venir dans l’allée des tilleuls, lady Audley ? » dit Robert alors que sa cousine quittait le jardin. « Je souhaite vous parler sans crainte d’interruption ou d’observation. Je pense que nous ne pourrions choisir d’endroit plus sûr que celui-là. Voulez-vous m’y accompagner ? »
« Si vous y tenez », répondit milady. M. Audley pouvait voir qu’elle tremblait et qu’elle jetait des regards de côté comme si elle cherchait une issue par laquelle elle pourrait lui échapper.
« Vous frissonnez, lady Audley », dit-il.
« Oui, j’ai très froid. Je préférerais vous parler un autre jour, je vous en prie. Que ce soit demain, si vous voulez. Je dois m’habiller pour le dîner et je veux voir sir Michael ; je ne l’ai pas vu depuis dix heures ce matin. Je vous en prie, remettons cela à demain. »
Il y avait dans son ton une pitoyable souffrance. Le ciel sait combien elle était douloureuse au cœur de Robert. Le ciel sait quelles images horribles surgirent dans son esprit tandis qu’il regardait ce beau jeune visage et pensait à la tâche qui l’attendait.
« Je dois vous parler, lady Audley », dit-il. « Si je suis cruel, c’est vous qui m’avez rendu cruel. Vous auriez pu échapper à cette épreuve. Vous auriez pu m’éviter. Je vous avais bien prévenue. Mais vous avez choisi de me défier, et c’est votre propre folie qui est à blâmer si je ne vous épargne plus. Venez avec moi. Je vous le répète, je dois vous parler. »
Il y avait dans son ton une froide détermination qui réduisit au silence les objections de milady. Elle le suivit docilement jusqu’à la petite porte de fer qui communiquait avec le long jardin derrière la maison — le jardin où un petit pont rustique en bois menait, par-dessus l’étang silencieux, à l’allée des tilleuls.
Le crépuscule d’hiver tombait tôt, et l’entrelacs complexe des branches dénudées qui voûtaient le sentier solitaire semblait noir sur le ciel gris et froid du soir. L’allée des tilleuls ressemblait à un cloître dans cette lumière incertaine.
« Pourquoi m’amenez-vous dans cet endroit horrible pour me faire perdre le peu de raison qu’il me reste ? » s’écria milady, avec humeur. « Vous devriez savoir à quel point je suis nerveuse. »
« Vous êtes nerveuse, milady ? »
« Oui, affreusement nerveuse. Je vaux une fortune au pauvre M. Dawson. Il m’envoie toujours du camphre, de l’esprit de sel, de la lavande rouge et toutes sortes de mélanges abominables, mais il ne peut pas me guérir. »
« Vous souvenez-vous de ce que Macbeth dit à son médecin, milady ? » demanda Robert, gravement. « M. Dawson est peut-être bien plus habile que le médecin écossais, mais je doute que même lui puisse soigner un esprit malade. »
« Qui a dit que mon esprit était malade ? » s’exclama lady Audley.
« C’est moi qui le dis, milady », répondit Robert. « Vous me dites que vous êtes nerveuse et que tous les médicaments que votre médecin peut prescrire ne sont que des remèdes bons à être jetés aux chiens. Laissez-moi être le médecin qui s’attaque à la racine de votre mal, lady Audley. Le ciel sait que je souhaite être miséricordieux — que je vous épargnerais autant qu’il est en mon pouvoir de le faire tout en rendant justice aux autres — mais justice doit être faite. Dois-je vous dire pourquoi vous êtes nerveuse dans cette maison, milady ? »
« Si vous le pouvez », répondit-elle avec un petit rire.
« Parce que pour vous, cette maison est hantée. »
« Hantée ? »
« Oui, hantée par le fantôme de George Talboys. »
Robert Audley entendit la respiration précipitée de milady ; il crut pouvoir presque entendre les battements sonores de son cœur alors qu’elle marchait à ses côtés, frissonnant de temps à autre, son manteau de zibeline étroitement drapé autour d’elle.
« Que voulez-vous dire ? » s’écria-t-elle soudain, après un silence de quelques instants. « Pourquoi me tourmenter au sujet de ce George Talboys, qui se trouve avoir pris la décision de rester hors de votre vue pendant quelques mois ? Devenez-vous fou, M. Audley, et me choisissez-vous comme victime de votre monomanie ? Qu’est-ce que George Talboys représente pour moi pour que vous m’ennuyiez à son sujet ? »
« C’était un étranger pour vous, milady, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr ! » répondit lady Audley. « Que pourrait-il être d’autre qu’un étranger ? »
« Dois-je vous raconter l’histoire de la disparition de mon ami telle que je l’interprète, milady ? » demanda Robert.
« Non », cria lady Audley ; « je ne veux rien savoir de votre ami. S’il est mort, je suis désolée pour lui. S’il vit, je n’ai aucun désir de le voir ni d’entendre parler de lui. Laissez-moi aller voir mon mari, je vous prie, M. Audley, à moins que vous ne souhaitiez me retenir dans cet endroit lugubre jusqu’à ce que je meure de froid. »
« Je souhaite vous retenir jusqu’à ce que vous ayez entendu ce que j’ai à dire, lady Audley », répondit Robert, résolument. « Je ne vous retiendrez pas plus longtemps qu’il n’est nécessaire, et quand vous m’aurez entendu, vous agirez comme bon vous semblera. »
« Très bien, alors ; je vous en prie, ne perdez pas de temps à dire ce que vous avez à dire », répliqua milady avec insouciance. « Je vous promets de vous écouter très patiemment. »
« Lorsque mon ami, George Talboys, est retourné en Angleterre », commença Robert, gravement, « la pensée qui dominait son esprit était celle de sa femme. »
« Qu’il avait abandonnée », dit milady, rapidement. « Du moins », ajouta-t-elle plus posément, « je me souviens que vous nous avez dit quelque chose de ce genre lorsque vous nous avez raconté l’histoire de votre ami pour la première fois. »
Robert Audley ne fit pas attention à cette remarque.
« La pensée qui dominait son esprit était celle de sa femme », répéta-t-il. « Son plus bel espoir pour l’avenir était celui de la rendre heureuse et de prodiguer sur elle la pitance qu’il avait gagnée à la force de son bras vigoureux dans les champs aurifères d’Australie. Je l’ai vu quelques heures après son arrivée en Angleterre, et j’ai été témoin de la fierté joyeuse avec laquelle il attendait ses retrouvailles avec sa femme. J’ai aussi été témoin du coup qui l’a frappé en plein cœur — qui a fait de lui un être aussi différent de son ancien moi qu’un être humain peut l’être d’un autre. Le coup qui a causé ce cruel changement fut l’annonce de la mort de sa femme dans le journal le Times. Je crois maintenant que cette annonce était un mensonge noir et amer. »
« Vraiment ! » dit milady ; « et quelle raison quelqu’un pourrait-il avoir d’annoncer la mort de Mme Talboys, si Mme Talboys était en vie ? »
« La dame elle-même pourrait avoir eu une raison », répondit Robert, calmement.
« Quelle raison ? »
« Et si elle avait profité de l’absence de George pour gagner un mari plus riche ? Et si elle s’était remariée et avait souhaité égarer la piste de mon pauvre ami par cette fausse annonce ? »
Lady Audley haussa les épaules.
« Vos suppositions sont assez ridicules, M. Audley », dit-elle ; « il faut espérer que vous avez des raisons fondées pour les avancer. »
« J’ai examiné une collection de chacun des journaux publiés à Chelmsford et à Colchester », poursuivit Robert, sans répondre à la dernière observation de milady, « et j’ai trouvé dans l’un des journaux de Colchester, daté du 2 juillet 1857, un bref paragraphe parmi de nombreuses bribes d’informations diverses copiées d’autres journaux, selon lequel un certain M. George Talboys, un gentleman anglais, était arrivé à Sydney en provenance des champs aurifères, transportant avec lui des pépites et de la poussière d’or pour une valeur de vingt mille livres, et qu’il avait liquidé ses biens et s’était embarqué pour Liverpool sur le clipper rapide Argus. C’est un fait très mineur, bien sûr, lady Audley, mais il suffit à prouver que toute personne résidant dans l’Essex en juillet cinquante-sept était susceptible d’apprendre le retour de George Talboys d’Australie. Me suivez-vous ? »
« Pas très clairement », dit milady. « Qu’est-ce que les journaux de l’Essex ont à voir avec la mort de Mme Talboys ? »
« Nous y viendrons tout à l’heure, lady Audley. Je dis que je crois que l’annonce dans le Times était une fausse annonce, et une partie de la conspiration qui a été menée par Helen Talboys et le lieutenant Maldon contre mon pauvre ami. »
« Une conspiration ! »
« Oui, une conspiration ourdie par une femme rusée, qui avait spéculé sur les chances de la mort de son mari et s’était assuré une position splendide au risque de commettre un crime ; une femme audacieuse, milady, qui pensait jouer sa comédie jusqu’au bout sans crainte d’être démasquée ; une femme méchante, qui ne se souciait pas de la misère qu’elle pouvait infliger au cœur honnête de l’homme qu’elle trahissait ; mais une femme folle, qui regardait la vie comme un jeu de hasard, où le meilleur joueur était susceptible de détenir les cartes gagnantes, oubliant qu’il y a une Providence au-dessus des misérables spéculateurs, et que les sombres secrets ne sont jamais autorisés à rester cachés longtemps. Si cette femme dont je parle ne s’était jamais rendue coupable d’un péché plus noir que la publication de cette annonce mensongère dans le journal le Times, je la considérerais toujours comme la plus détestable et la plus méprisable de son sexe — la plus impitoyable et la plus calculatrice des créatures humaines. Ce cruel mensonge était un coup bas et lâche dans l’obscurité ; c’était le coup de poignard traître d’un infâme assassin. »
« Mais comment savez-vous que l’annonce était fausse ? » demanda milady. « Vous nous avez dit que vous étiez allé à Ventnor avec M. Talboys pour voir la tombe de sa femme. Qui est mort à Ventnor si ce n’était pas Mme Talboys ? »
« Ah, lady Audley », dit Robert, « c’est une question à laquelle seules deux ou trois personnes peuvent répondre, et l’une ou l’autre de ces personnes me répondra avant peu. Je vous le dis, milady, je suis déterminé à percer le mystère de la mort de George Talboys. Pensez-vous que je me laisserai détourner par des faux-fuyants féminins — par des ruses de femme ? Non ! Maillon par maillon, j’ai assemblé la chaîne des preuves, à laquelle il ne manque qu’un chaînon ici ou là pour être complète dans sa force terrible. Pensez-vous que je me laisserai déjouer ? Pensez-vous que je ne parviendrai pas à découvrir ces maillons manquants ? Non, lady Audley, je ne faillirai pas, car je sais où les chercher ! Il y a une femme aux cheveux blonds à Southampton — une femme nommée Plowson, qui partage certains secrets du père de la femme de mon ami. J’ai l’idée qu’elle peut m’aider à découvrir l’histoire de la femme qui est enterrée dans le cimetière de Ventnor, et je n’épargnerai aucune peine pour faire cette découverte, à moins que... »
« À moins que quoi ? » demanda milady, avec empressement.
« À moins que la femme que je souhaite sauver de la dégradation et du châtiment n’accepte la miséricorde que je lui offre, et ne prenne garde pendant qu’il en est encore temps. »
Milady haussa ses épaules gracieuses et fit jaillir un vif défi de ses yeux bleus.
« Elle serait bien folle si elle se laissait influencer par une telle absurdité », dit-elle. « Vous êtes hypocondriaque, M. Audley, et vous devez prendre du camphre, ou de la lavande rouge, ou de l’esprit de sel. Quoi de plus ridicule que cette idée qui vous a traversé l’esprit ? Vous perdez votre ami George Talboys d’une manière assez mystérieuse — c’est-à-dire que ce gentleman choisit de quitter l’Angleterre sans vous en avertir dûment. Qu’importe ? Vous avouez qu’il est devenu un homme changé après la mort de sa femme. Il est devenu excentrique et misanthrope ; il affectait une indifférence totale quant à ce qui pouvait lui arriver. Quoi de plus probable, alors, que de le voir se lasser de la monotonie de la vie civilisée et s’enfuir vers ces champs aurifères sauvages pour trouver une distraction à son chagrin ? C’est une histoire assez romanesque, mais nullement inhabituelle. Mais vous n’êtes pas satisfait de cette interprétation simple de la disparition de votre ami, et vous échafaudez quelque théorie absurde de conspiration qui n’a d’existence que dans votre propre cerveau surchauffé. Helen Talboys est morte. Le journal le Times déclare qu’elle est morte. Son propre père vous dit qu’elle est morte. La pierre tombale dans le cimetière de Ventnor témoigne de sa mort. De quel droit », s’écria milady, sa voix s’élevant à ce ton aigu et perçant qui lui était particulier lorsqu’elle était sous le coup d’une intense agitation — « de quel droit, M. Audley, venez-vous me voir et me tourmenter au sujet de George Talboys — de quel droit osez-vous dire que sa femme est toujours en vie ? »
« Par le droit de la preuve circonstancielle, lady Audley », répondit Robert — « par le droit de cette preuve circonstancielle qui permet parfois d’imputer la culpabilité du meurtre d’un homme à la personne qui, à la première audition de l’affaire, semble être la moins susceptible d’être coupable. »
« Quelle preuve circonstancielle ? »
« La preuve du temps et du lieu. La preuve de l’écriture. Quand Helen Talboys a quitté la maison de son père à Wildernsea, elle a laissé une lettre derrière elle — une lettre dans laquelle elle déclarait qu’elle était lasse de son ancienne vie et qu’elle souhaitait chercher un nouveau foyer et une nouvelle fortune. Cette lettre est en ma possession. »
« Vraiment. »
« Dois-je vous dire dont l’écriture ressemble à celle d’Helen Talboys si étroitement, que l’expert le plus habile ne pourrait percevoir aucune distinction entre les deux ? »
« Une ressemblance entre l’écriture de deux femmes n’est pas une circonstance très rare de nos jours », répondit milady avec insouciance. « Je pourrais vous montrer les calligraphies d’une demi-douzaine de correspondantes, et vous défier d’y découvrir la moindre différence notable. »
« Mais que diriez-vous si l’écriture est très inhabituelle, présentant des particularités marquées par lesquelles elle peut être reconnue parmi cent ? »
« Eh bien, dans ce cas, la coïncidence est assez curieuse », répondit milady ; « mais ce n’est rien de plus qu’une coïncidence. Vous ne pouvez nier le fait de la mort d’Helen Talboys au motif que son écriture ressemble à celle d’une personne encore en vie. »
« Mais si une série de telles coïncidences mène au même point », dit Robert. « Helen Talboys a quitté la maison de son père, selon la déclaration de sa propre main, parce qu’elle était lasse de son ancienne vie et souhaitait en commencer une nouvelle. Savez-vous ce que j’en déduis ? »
Milady haussa les épaules.
« Je n’en ai pas la moindre idée », dit-elle ; « et comme vous m’avez retenue dans cet endroit lugubre pendant près d’une demi-heure, je vous prie de me libérer et de me laisser aller m’habiller pour le dîner. »
« Non, lady Audley », répondit Robert, avec une froide fermeté qui lui était si étrangère qu’elle le transformait en une autre créature — une incarnation impitoyable de la justice, un cruel instrument de rétribution — « non, lady Audley », répéta-t-il, « je vous ai dit que les faux-fuyants féminins ne vous aideraient pas ; je vous dis maintenant que le défi ne vous servira à rien. J’ai agi loyalement envers vous et je vous ai bien prévenue. Je vous ai donné un avertissement indirect de votre danger il y a deux mois. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda milady, soudainement.
« Vous n’avez pas choisi de tenir compte de cet avertissement, lady Audley », poursuivit Robert, « et le moment est venu où je dois vous parler très clairement. Pensez-vous que les atouts que vous avez joués contre la fortune vous exemptent de rétribution ? Non, milady, votre jeunesse et votre beauté, votre grâce et votre raffinement, rendent seulement l’horrible secret de votre vie plus horrible encore. Je vous dis que la preuve contre vous n’a besoin que d’un maillon pour être assez forte pour votre condamnation, et ce maillon sera ajouté. Helen Talboys n’est jamais retournée dans la maison de son père. Quand elle a abandonné ce pauvre vieux père, elle est partie de son humble refuge avec l’intention déclarée de se laver les mains de cette ancienne vie. Que font les gens généralement quand ils souhaitent commencer une nouvelle existence — prendre un second départ dans la course de la vie, libres des entraves qui avaient entravé leur premier voyage ? Ils changent de nom, lady Audley. Helen Talboys a abandonné son fils en bas âge — elle est partie de Wildernsea avec la détermination de dissoudre son identité. Elle a disparu en tant qu’Helen Talboys le 16 août 1854, et le 17 de ce mois, elle est réapparue sous le nom de Lucy Graham, la jeune fille sans amis qui a entrepris un devoir ingrat en échange d’un foyer où on ne lui posait aucune question. »
« Vous êtes fou, M. Audley ! » cria milady. « Vous êtes fou, et mon mari me protégera de votre insolence. Et si cette Helen Talboys s’est enfuie de chez elle un jour, et que je suis entrée dans la maison de mon employeur le lendemain, qu’est-ce que cela prouve ? »
« En soi, très peu de chose », répondit Robert Audley ; « mais avec l’aide d’autres preuves... »
« Quelles preuves ? »
« La preuve de deux étiquettes, collées l’une sur l’autre, sur une boîte laissée par vous en la possession de Mme Vincent, l’étiquette supérieure portant le nom de Mlle Graham, l’inférieure celui de Mme George Talboys. »
Milady se tut. Robert Audley ne pouvait pas voir son visage dans l’obscurité, mais il pouvait voir que ses deux petites mains étaient serrées convulsivement sur son cœur, et il sut que le coup avait atteint sa cible.
« Dieu lui vienne en aide, pauvre créature misérable », pensa-t-il. « Elle sait maintenant qu’elle est perdue. Je me demande si les juges du pays ressentent ce que je ressens maintenant lorsqu’ils mettent le bonnet noir et prononcent la sentence de mort contre quelque pauvre hère tremblant qui ne leur a jamais fait aucun tort. Ressentent-ils une ferveur héroïque d’indignation vertueuse, ou subissent-ils cette sourde angoisse qui me ronge les entrailles tandis que je parle à cette femme sans défense ? »
Il marcha aux côtés de milady, en silence, pendant quelques minutes. Ils avaient arpenté l’allée sombre et ils approchaient maintenant du bosquet dénudé à une extrémité de l’allée des tilleuls — le bosquet dans lequel le puits en ruine abritait sa décrépitude négligée parmi les masses enchevêtrées de broussailles épineuses.
Un sentier sinueux, négligé et à moitié étouffé par les mauvaises herbes, menait vers ce puits. Robert quitta l’allée des tilleuls et s’engagea dans ce chemin. Il y avait plus de lumière dans le bosquet que dans l’allée, et M. Audley souhaitait voir le visage de milady.
Il ne parla pas jusqu’à ce qu’ils atteignent la parcelle d’herbe folle à côté du puits. La maçonnerie massive s’était effondrée ici et là, et des fragments de pierre gisaient enfouis parmi les mauvaises herbes et les ronces. Les lourds poteaux qui avaient soutenu le rouleau de bois étaient toujours en place, mais l’axe de fer avait été arraché de son logement et gisait à quelques pas du puits, rouillé, décoloré et oublié.
Robert Audley s’appuya contre l’un des poteaux couverts de mousse et regarda le visage de milady, très pâle dans la froideur du crépuscule d’hiver. La lune s’était levée récemment, croissant faiblement lumineux dans le ciel gris, et une lumière pâle, spectrale, se mêlait aux ombres brumeuses du jour déclinant. Le visage de milady semblait être ce visage que Robert Audley avait vu dans ses rêves, émergeant des flocons d’écume blanche sur les vagues vertes de la mer et attirant son oncle à la destruction.
« Ces deux étiquettes sont en ma possession, lady Audley », reprit-il. « Je les ai prises dans la boîte que vous aviez laissée à Crescent Villas. Je les ai prises en présence de Mme Vincent et de Mlle Tonks. Avez-vous des preuves à offrir contre cette évidence ? Vous me dites : "Je suis Lucy Graham et je n’ai absolument rien à voir avec Helen Talboys." Dans ce cas, vous produirez des témoins qui déclareront vos antécédents. Où viviez-vous avant votre apparition à Crescent Villas ? Vous devez avoir des amis, des parents, des relations, qui peuvent venir témoigner autant pour vous ? Si vous étiez la créature la plus désolée sur cette terre, vous seriez capable de désigner quelqu’un qui pourrait vous identifier à votre passé. »
« Oui », s’écria ma dame, « si je me trouvais sur le banc des accusés, je pourrais, sans aucun doute, faire venir des témoins pour réfuter votre absurde accusation. Mais je ne suis pas sur le banc des accusés, Monsieur Audley, et je ne choisis pas de faire autre chose que de rire de votre ridicule folie. Je vous dis que vous êtes fou ! Si cela vous chante de dire qu’Helen Talboys n’est pas morte, et que je suis Helen Talboys, vous pouvez le faire. Si vous choisissez d’errer dans les endroits où j’ai vécu, et dans ceux où cette Mrs. Talboys a vécu, vous devez suivre le penchant de votre propre inclination, mais je vous préviens que de telles fantaisies ont parfois conduit des personnes, apparemment aussi sensées que vous-même, à l’emprisonnement à vie dans un asile d’aliénés privé. »
Robert Audley sursauta et recula de quelques pas parmi les mauvaises herbes et les broussailles tandis que ma dame disait cela.
« Elle serait capable de n’importe quel nouveau crime pour se protéger des conséquences de l’ancien », pensa-t-il. « Elle serait capable d’user de son influence auprès de mon oncle pour me faire enfermer dans une maison de fous. »
Je ne dis pas que Robert Audley était un lâche, mais j’admettrai qu’un frisson d’horreur, quelque chose s’apparentant à la peur, lui glaça le cœur alors qu’il se souvenait des choses horribles commises par des femmes depuis ce jour où Ève fut créée pour être la compagne et l’aide d’Adam dans le jardin d’Éden. « Et si le pouvoir infernal de dissimulation de cette femme était plus fort que la vérité, et l’écrasait ? Elle n’avait pas épargné George Talboys lorsqu’il se dressait sur son chemin et la menaçait d’un certain péril ; épargnerait-elle celui qui la menaçait d’un danger bien plus grand ? Les femmes sont-elles miséricordieuses, aimantes ou aimables proportionnellement à leur beauté et à leur grâce ? N’y eut-il pas un certain Monsieur Mazers de Latude, qui eut le malheur d’offenser la si accomplie Madame de Pompadour, qui expia son indiscrétion de jeunesse par un emprisonnement à vie ; qui s’échappa deux fois de prison, pour être deux fois rejeté en captivité ; qui, se fiant à la générosité tardive de sa belle ennemie, se trahit lui-même devant un démon implacable ? Robert Audley regarda le visage pâle de la femme debout à ses côtés ; ce visage clair et magnifique, illuminé par des yeux d’un bleu étoilé, qui avaient en eux une lueur étrange et assurément dangereuse ; et se souvenant de cent histoires de perfidie féminine, il frissonna en pensant à quel point la lutte pourrait être inégale entre lui et la femme de son oncle.
« Je lui ai montré mes cartes », pensa-t-il, « mais elle a gardé les siennes cachées. Le masque qu’elle porte ne peut être arraché. Mon oncle préférerait me croire fou plutôt que de la croire coupable. »
Le visage pâle de Clara Talboys — ce visage grave et sincère, si différent par son caractère de la fragile beauté de ma dame — surgit devant lui.
« Quel lâche je suis de penser à moi-même ou à mon propre danger », pensa-t-il. « Plus je vois cette femme, plus j’ai de raisons de redouter son influence sur les autres ; plus j’ai de raisons de souhaiter qu’elle soit loin de cette maison. »
Il regarda autour de lui dans l’obscurité crépusculaire. Le jardin solitaire était aussi calme qu’un cimetière isolé, muré et caché du monde des vivants.
« C’est quelque part dans ce jardin qu’elle a rencontré George Talboys le jour de sa disparition », pensa-t-il. « Je me demande où ils se sont rencontrés ; je me demande où c’est qu’il a regardé son visage cruel et l’a accusée de son mensonge ? »
Ma dame, sa petite main reposant légèrement sur le poteau opposé à celui contre lequel Robert s’appuyait, jouait avec son joli pied parmi les hautes herbes, mais gardait une surveillance furtive sur le visage de son ennemi.
« C’est donc un duel à mort, ma dame », dit Robert Audley, solennellement. « Vous refusez d’accepter mon avertissement. Vous refusez de vous enfuir et de vous repentir de votre méchanceté dans quelque pays étranger, loin du généreux gentleman que vous avez trompé et berné par vos fausses sorcelleries. Vous choisissez de rester ici et de me défier. »
« C’est le cas », répondit Lady Audley, levant la tête et regardant fixement le jeune avocat. « Ce n’est pas ma faute si le neveu de mon mari devient fou, et me choisit pour victime de sa monomanie. »
« Qu’il en soit ainsi, alors, ma dame », répondit Robert. « Mon ami George Talboys a été vu pour la dernière fois entrant dans ces jardins par la petite grille en fer par laquelle nous sommes arrivés ce soir. Il a été entendu pour la dernière fois s’enquérant de vous. Il a été vu entrer dans ces jardins, mais on ne l’a jamais vu en sortir. Je crois qu’il a trouvé la mort dans l’enceinte de ces lieux ; et que son corps repose caché sous quelque eau tranquille, ou dans quelque coin oublié de cet endroit. Je ferai faire des recherches telles qu’elles raseront cette maison jusqu’à terre et déracineront chaque arbre de ces jardins, plutôt que d’échouer à trouver la tombe de mon ami assassiné. »
Lucy Audley poussa un cri long, bas et plaintif, et jeta ses bras au-dessus de sa tête avec un geste sauvage de désespoir, mais elle ne répondit pas à l’accusation macabre de son accusateur. Ses bras retombèrent lentement, et elle resta là, fixant Robert Audley, son visage blanc brillant à travers la pénombre, ses yeux bleus étincelants et dilatés.
« Vous ne vivrez jamais assez longtemps pour faire cela », dit-elle. « Je vous tuerai d’abord. Pourquoi m’avez-vous tant tourmentée ? Pourquoi n’avez-vous pas pu me laisser tranquille ? Quel mal vous ai-je jamais fait pour que vous vous fassiez mon persécuteur, que vous traquiez mes pas, que vous surveilliez mes regards et que vous jouiez les espions à mon sujet ? Voulez-vous me rendre folle ? Savez-vous ce que c’est que de lutter avec une folle ? Non », s’écria ma dame, avec un rire, « vous ne le savez pas, ou vous ne feriez jamais… »
Elle s’arrêta brusquement et se redressa soudainement à toute sa hauteur. C’était le même geste que Robert avait vu chez le vieux lieutenant à moitié ivre ; et il avait cette même dignité — la sublimité de la misère extrême.
« Partez, Monsieur Audley », dit-elle. « Vous êtes fou, je vous le dis, vous êtes fou. »
« Je m’en vais, ma dame », répondit Robert, calmement. « J’aurais pardonné vos crimes par pitié pour votre misère. Vous avez refusé d’accepter ma clémence. Je voulais avoir pitié des vivants. Je ne me souviendrai désormais que de mon devoir envers les morts. »
Il s’éloigna du puits solitaire sous l’ombre des tilleuls. Ma dame le suivit lentement le long de cette avenue sombre, et traversa le pont rustique jusqu’à la grille en fer. Alors qu’il passait la grille, Alicia sortit d’une petite porte mi-vitrée qui s’ouvrait depuis une salle de petit-déjeuner lambrissée de chêne à un angle de la maison, et rencontra son cousin sur le seuil de la porte.
« Je t’ai cherché partout, Robert », dit-elle. « Papa est descendu à la bibliothèque, et sera heureux de te voir. »
Le jeune homme sursauta au son de la voix fraîche et jeune de sa cousine. « Grand Dieu ! » pensa-t-il, « ces deux femmes peuvent-elles être faites de la même argile ? Cette fille franche, au cœur généreux, qui ne peut dissimuler aucune impulsion de sa nature innocente, peut-elle être de la même chair et du même sang que cette créature misérable dont l’ombre tombe sur le chemin à côté de moi ! »
Il regarda de sa cousine à Lady Audley, qui se tenait près de la grille, attendant qu’il s’écarte pour la laisser passer.
« Je ne sais pas ce qui est arrivé à ton cousin, ma chère Alicia », dit ma dame. « Il est si distrait et excentrique qu’il dépasse complètement mon entendement. »
« Vraiment », s’exclama Miss Audley ; « et pourtant, à en juger par la durée de votre tête-à-tête, j’imaginerais que vous avez fait quelques efforts pour le comprendre. »
« Oh, oui », dit Robert, calmement, « ma dame et moi nous comprenons très bien ; mais comme il se fait tard, je vous souhaite une bonne soirée, mesdames. Je dormirai ce soir à Mount Stanning, car j’ai quelques affaires à régler là-haut, et je viendrai voir mon oncle demain. »
« Quoi, Robert », s’écria Alicia, « tu ne vas sûrement pas partir sans voir papa ? »
« Si, ma chère », répondit le jeune homme. « Je suis un peu perturbé par des affaires désagréables qui me concernent beaucoup, et je préférerais ne pas voir mon oncle. Bonne nuit, Alicia. Je viendrai ou j’écrirai demain. »
Il pressa la main de sa cousine, s’inclina devant Lady Audley, et s’éloigna sous les ombres noires de l’arcade, et sortit dans l’avenue calme au-delà du Court.
Ma dame et Alicia restèrent à le regarder jusqu’à ce qu’il soit hors de vue.
« Qu’est-ce qui se passe au nom du ciel avec mon cousin Robert ? » s’exclama Miss Audley, impatiemment, alors que l’avocat disparaissait. « Que veut-il dire par ces agissements absurdes ? Des affaires désagréables qui le perturbent, vraiment ! Je suppose que la pauvre créature s’est vu confier un dossier par quelque avoué né sous une mauvaise étoile, et sombre dans un état d’imbécillité par une vague conscience de sa propre incompétence. »
« Avez-vous jamais étudié le caractère de votre cousin, Alicia ? » demanda ma dame, très sérieusement, après une pause.
« Étudié son caractère ! Non, Lady Audley. Pourquoi devrais-je étudier son caractère ? » dit Alicia. « Il faut très peu d’études pour convaincre quiconque qu’il est un sybarite paresseux et égoïste, qui ne se soucie de rien au monde si ce n’est de son propre confort et de son aisance. »
« Mais ne l’avez-vous jamais trouvé excentrique ? »
« Excentrique ! » répéta Alicia, pinçant ses lèvres rouges et haussant les épaules. « Eh bien, oui — je suppose que c’est l’excuse généralement donnée pour de telles personnes. Je suppose que Bob est excentrique. »
« Je ne vous ai jamais entendu parler de son père et de sa mère », dit ma dame, pensivement. « Vous souvenez-vous d’eux ? »
« Je n’ai jamais vu sa mère. C’était une Miss Dalrymple, une fille très élégante, qui s’est enfuie avec mon oncle, et qui a perdu une très belle fortune en conséquence. Elle est morte à Nice quand le pauvre Bob avait cinq ans. »
« Avez-vous jamais entendu quelque chose de particulier à son sujet ? »
« Que voulez-vous dire par "particulier" ? » demanda Alicia.
« Avez-vous jamais entendu dire qu’elle était excentrique — ce que les gens appellent "bizarre" ? »
« Oh, non », dit Alicia, en riant. « Ma tante était une femme très raisonnable, je crois, bien qu’elle se soit mariée par amour. Mais vous devez vous rappeler qu’elle est morte avant ma naissance, et je n’ai donc pas ressenti beaucoup de curiosité à son sujet. »
« Mais vous vous souvenez de votre oncle, je suppose. »
« Mon oncle Robert ? » dit Alicia. « Oh, oui, je me souviens très bien de lui, en effet. »
« Était-il excentrique — je veux dire, particulier dans ses habitudes, comme votre cousin ? »
« Oui, je crois que Robert hérite de toutes ses absurdités de son père. Mon oncle exprimait la même indifférence pour ses semblables que mon cousin, mais comme c’était un bon mari, un père affectueux et un maître aimable, personne n’a jamais contesté ses opinions. »
« Mais il était excentrique ? »
« Oui ; je suppose qu’il était généralement considéré comme un peu excentrique. »
« Ah », dit ma dame, gravement, « je le pensais bien. Savez-vous, Alicia, que la folie est plus souvent transmise de père en fille, et de mère en fille que de mère en fils ? Votre cousin, Robert Audley, est un très beau jeune homme, et je crois, un jeune homme au très bon cœur, mais il doit être surveillé, Alicia, car il est fou ! »
« Fou ! » s’écria Miss Audley, indignée ; « vous rêvez, ma dame, ou… ou… vous essayez de m’effrayer », ajouta la jeune dame, avec une inquiétude considérable.
« Je veux seulement vous mettre en garde, Alicia », répondit ma dame. « Monsieur Audley peut être, comme vous dites, simplement excentrique ; mais il m’a parlé ce soir d’une manière qui m’a remplie d’une terreur absolue, et je crois qu’il devient fou. Je parlerai très sérieusement à Sir Michael cette nuit même. »
« Parler à papa », s’exclama Alicia ; « vous n’allez sûrement pas contrister papa en suggérant une telle possibilité ! »
« Je vais seulement le mettre en garde, ma chère Alicia. »
« Mais il ne vous croira jamais », dit Miss Audley ; « il rira d’une telle idée. »
« Non, Alicia ; il croira tout ce que je lui dirai », répondit ma dame, avec un sourire tranquille.
CHAPITRE XXX.
PRÉPARER LE TERRAIN.
Lady Audley alla du jardin à la bibliothèque, une pièce agréable, lambrissée de chêne, accueillante, dans laquelle Sir Michael aimait s’asseoir pour lire ou écrire, ou régler les affaires de son domaine avec son régisseur, un campagnard robuste, mi-agriculteur, mi-avocat, qui louait une petite ferme à quelques kilomètres du Court.
Le baronnet était assis dans un fauteuil spacieux près de l’âtre. L’éclat vif du feu montait et descendait, faisant scintiller tour à tour les sculptures polies de la bibliothèque en chêne noir, et les reliures d’or et d’écarlate des livres ; jetant parfois des reflets sur le casque athénien d’une Pallas de marbre, ou éclairant le front de Sir Robert Peel.
La lampe sur la table de lecture n’avait pas encore été allumée, et Sir Michael était assis à la lueur du feu, attendant la venue de sa jeune épouse.
Il m’est impossible de jamais raconter la pureté de son amour généreux — il est impossible de décrire cette affection qui était aussi tendre que l’amour d’une jeune mère pour son premier-né, aussi courageuse et chevaleresque que la passion héroïque d’un Bayard pour sa dame souveraine.
La porte s’ouvrit alors qu’il pensait à cette épouse tendrement aimée, et en levant les yeux, le baronnet vit la silhouette élancée se tenant sur le seuil.
« Eh bien, ma chérie ! » s’exclama-t-il, alors que ma dame fermait la porte derrière elle et s’avançait vers son fauteuil, « je pensais à toi et je t’attendais depuis une heure. Où as-tu été, et qu’as-tu fait ? »
Ma dame, se tenant davantage dans l’ombre que dans la lumière, marqua une pause de quelques instants avant de répondre à cette question.
« J’ai été à Chelmsford », dit-elle, « pour faire des courses ; et… »
Elle hésita, tortillant les liens de son chapeau entre ses doigts blancs et fins avec un air de joli embarras.
« Et quoi, ma chère ? » demanda le baronnet, « qu’as-tu fait depuis ton retour de Chelmsford ? J’ai entendu une voiture s’arrêter à la porte il y a une heure. C’était la tienne, n’est-ce pas ? »
« Oui, je suis rentrée il y a une heure », répondit ma dame, avec le même air d’embarras.
« Et qu’as-tu fait depuis ton retour à la maison ? »
Sir Michael Audley posa cette question avec un accent légèrement reprocheur. La présence de sa jeune épouse faisait le soleil de sa vie ; et bien qu’il ne pût supporter de l’enchaîner à ses côtés, il l’attristait de penser qu’elle pût volontairement rester inutilement absente de lui, gaspillant son temps dans quelque conversation enfantine ou occupation frivole.
« Qu’as-tu fait depuis ton retour, ma chère ? » répéta-t-il. « Qu’est-ce qui t’a retenue si longtemps loin de moi ? »
« J’ai été… à parler… à… Monsieur Robert Audley. »
Elle tortillait toujours le lien de son chapeau autour de ses doigts.
Elle parlait toujours avec le même air d’embarras.
« Robert ! » s’exclama le baronnet ; « Robert est ici ? »
« Il était ici il y a peu de temps. »
« Et est toujours là, je suppose ? »
« Non, il est parti. »
« Parti ! » s’écria Sir Michael. « Que veux-tu dire, ma chérie ? »
« Je veux dire que votre neveu est venu au Court cet après-midi. Alicia et moi l’avons trouvé à flâner dans les jardins. Il est resté ici jusqu’à environ un quart d’heure, à me parler, et puis il s’est dépêché de partir sans un mot d’explication ; sauf, en effet, quelque excuse ridicule à propos d’affaires à Mount Stanning. »
« Des affaires à Mount Stanning ! Pourquoi, quelles affaires peut-il bien avoir dans cet endroit perdu ? Il est allé dormir à Mount Stanning, alors, je suppose ? »
« Oui ; je crois qu’il a dit quelque chose dans ce sens. »
« Sur ma parole », s’exclama le baronnet, « je crois que ce garçon est à moitié fou. »
Le visage de ma dame était si fort dans l’ombre que Sir Michael Audley ne s’aperçut pas du changement brillant qui s’opéra sur sa pâleur maladive alors qu’il faisait cette observation très banale. Un sourire triomphant illumina le visage de Lucy Audley, un sourire qui disait clairement : « Ça arrive… ça arrive ; je peux le tordre dans le sens que je veux. Je peux mettre du noir devant lui, et si je dis que c’est blanc, il me croira. »
Mais Sir Michael Audley, en déclarant que l’esprit de son neveu était dérangé, n’avait fait qu’énoncer cette exclamation banale dont on sait bien qu’elle n’a que très peu de sens. Le baronnet avait, il est vrai, une estimation très peu élevée de la faculté de Robert pour les affaires de cette vie quotidienne. Il avait l’habitude de considérer son neveu comme une nullité bon enfant — un homme dont le cœur avait été amplement doté par la généreuse Nature de toutes les meilleures choses que la déesse libérale avait à offrir, mais dont le cerveau avait été quelque peu négligé dans la distribution des dons intellectuels. Sir Michael Audley faisait cette erreur très couramment commise par les observateurs faciles à vivre et aisés, qui n’ont pas l’occasion de regarder sous la surface. Il confondait la paresse avec l’incapacité. Il pensait que parce que son neveu était oisif, il devait nécessairement être stupide. Il concluait que si Robert ne se distinguait pas, c’est parce qu’il ne le pouvait pas.
Il oubliait les Miltons muets et sans gloire, qui meurent sans voix et inarticulés par manque de cette persévérance acharnée, de ce courage aveugle, que le poète doit posséder avant de pouvoir trouver un éditeur ; il oubliait les Cromwells, qui voient les nobles vaisseaux de l’État sombrer sur une mer de confusion, et disparaître dans une tempête de fracas et de désarroi, et qui sont pourtant impuissants à atteindre le gouvernail ; interdits même d’envoyer un canot de sauvetage au navire qui sombre. C’est sûrement une erreur de juger de ce qu’un homme peut faire par ce qu’il a fait.
Le Valhalla du monde est une corporation fermée, et peut-être les plus grands hommes sont-ils ceux qui périssent silencieusement, loin du portail sacré. Peut-être les esprits les plus purs et les plus brillants sont-ils ceux qui reculent devant le tumulte de la course — le vacarme et la confusion de la lutte. Le jeu de la vie ressemble quelque peu au jeu d’écarté, et il se peut que les meilleures cartes soient parfois laissées dans le paquet.
Ma dame ôta son chapeau et s’assit sur un tabouret recouvert de velours aux pieds de Sir Michael. Il n’y avait rien d’étudié ou d’affecté dans ce geste de jeune fille. Il était si naturel pour Lucy Audley d’être enfantine que personne n’aurait voulu la voir autrement. Il aurait semblé aussi insensé d’attendre une réserve digne ou une gravité féminine de cette sirène aux cheveux d’ambre, que de souhaiter des basses riches au milieu du trille clair du chant d’une alouette.
Elle était assise, le visage pâle détourné de la lueur du feu, et les mains jointes sur l’accoudoir du fauteuil de son mari. Elles étaient très agitées, ces mains blanches et fines. Ma dame tordait ses doigts ornés de bijoux les uns dans les autres en parlant à son mari.
« Je voulais venir vers toi, tu sais, mon cher », dit-elle, « je voulais venir vers toi dès que je suis rentrée, mais Monsieur Audley a insisté pour que je reste lui parler. »
« Mais à quel propos, mon amour ? » demanda le baronnet. « Qu’est-ce que Robert pouvait bien avoir à te dire ? »
Ma dame ne répondit pas à cette question. Sa tête blonde retomba sur le genou de son mari, ses boucles jaunes ondoyantes tombèrent sur son visage.
Sir Michael souleva cette magnifique tête avec ses mains fortes, et leva le visage de ma dame. La lueur du feu brillant sur ce visage pâle éclaira les grands yeux bleus et doux et les montra noyés de larmes.
« Lucy, Lucy ! » s’écria le baronnet, « que signifie tout cela ? Mon amour, mon amour ! qu’est-ce qui est arrivé pour te mettre dans un tel état de détresse ? »
Lady Audley essaya de parler, mais les mots moururent inarticulés sur ses lèvres tremblantes. Une sensation d’étouffement dans sa gorge semblait étrangler ces mots faux et plausibles, sa seule armure contre ses ennemis. Elle ne pouvait pas parler. L’agonie qu’elle avait endurée silencieusement dans le sinistre chemin de tilleuls était devenue trop forte pour elle, et elle éclata en une tempête de sanglots hystériques. Ce n’était pas un chagrin simulé qui secouait son corps svelte et la déchirait comme quelque bête avide qui l’aurait mise en pièces avec sa force horrible. C’était une tempête d’angoisse et de terreur réelles, de remords et de misère. C’était le seul cri sauvage, dans lequel la nature plus faible de la femme prenait le dessus sur l’art de la sirène.
Ce n’était point ainsi qu’elle avait songé à mener son terrible duel avec Robert Audley. Ce n’étaient point là les armes qu’elle avait eu l’intention d’employer ; mais peut-être aucun artifice qu’elle eût pu concevoir ne l’aurait aussi bien servie que cette soudaine explosion d’un chagrin naturel. Elle ébranla son mari jusqu’au plus profond de l’âme. Elle le déconcerta et l’épouvanta. Elle réduisit la forte intelligence de cet homme à une confusion et à une perplexité impuissantes. Elle frappa au seul point faible de la nature d’un homme de bien. Elle en appela directement à l’affection de Sir Michael Audley pour sa femme.
Ah ! que le Ciel vienne en aide à la tendre faiblesse d’un homme fort pour la femme qu’il aime ! Que le Ciel ait pitié de lui quand la créature coupable l’a trompé et vient, avec ses larmes et ses lamentations, se jeter à ses pieds dans un abandon de soi et un remords total ; le torturant par la vue de son agonie ; déchirant son cœur de ses sanglots, lacérant sa poitrine de ses gémissements — multipliant ses souffrances en une immense angoisse qu’il doit supporter ! Les multipliant par vingt ; les multipliant dans la proportion de la capacité d’endurance d’un homme courageux. Que le Ciel lui pardonne si, rendu fou par cette cruelle agonie, la balance vacille un instant et s’il est prêt à tout pardonner ; prêt à recueillir cette misérable créature à l’abri de son sein et à gracier ce que la voix sévère de l’honneur viril exige de ne pas gracier. Ayez pitié de lui, ayez pitié de lui ! Le pire remords de l’épouse, lorsqu’elle se tient devant le seuil de la demeure où elle ne pourra jamais plus entrer, n’est pas égal à l’agonie du mari qui ferme le portail sur ce visage familier et suppliant. L’angoisse de la mère qui ne pourra plus jamais regarder ses enfants est moindre que le tourment du père qui doit dire à ces petits : « Mes chéris, vous êtes désormais orphelins de mère. »
Sir Michael Audley se leva de son fauteuil, tremblant d’indignation, et prêt à engager un combat immédiat avec la personne qui avait causé le chagrin de sa femme.
« Lucy, dit-il, Lucy, j’insiste pour que vous me disiez quoi et qui vous a affligée. J’y insiste. Quiconque vous a contrariée devra me répondre de votre chagrin. Allons, mon amour, dites-moi tout de suite ce qu’il en est. »
Il s’assit et se pencha sur la silhouette affaissée à ses pieds, calmant sa propre agitation dans son désir d’apaiser la détresse de sa femme.
« Dites-moi ce qu’il en est, ma chère », murmura-t-il tendrement.
Le paroxysme aigu était passé et milady leva les yeux. Une lueur étincelante brillait à travers les larmes de ses yeux, et les lignes autour de sa jolie bouche rose, ces lignes dures et cruelles que Robert Audley avait observées dans le portrait préraphaélite, étaient clairement visibles à la lueur du feu.
« Je suis bien sotte, dit-elle, mais vraiment, il m’a rendue tout à fait hystérique. »
« Qui... qui vous a rendue hystérique ? »
« Votre neveu, M. Robert Audley. »
« Robert, s’écria le baronnet. Lucy, que voulez-vous dire ? »
« Je vous ai dit que M. Audley avait insisté pour que j’aille dans le chemin de tilleuls, mon cher, dit milady. Il voulait me parler, a-t-il dit, et j’y suis allée, et il a dit des choses si horribles que... »
« Quelles choses horribles, Lucy ? »
Lady Audley frissonna et s’agrippa avec des doigts convulsifs à la main forte qui s’était posée caressamment sur son épaule.
« Qu’a-t-il dit, Lucy ? »
« Oh, mon cher amour, comment puis-je vous le dire ? s’écria milady. Je sais que je vais vous affliger... ou que vous rirez de moi, et alors... »
« Rire de vous ? Non, Lucy. »
Lady Audley garda le silence un moment. Elle resta assise, fixant le feu droit devant elle, les doigts toujours verrouillés autour de la main de son mari.
« Mon cher, dit-elle lentement, hésitant çà et là entre ses mots, comme si elle craignait presque de les prononcer, avez-vous jamais... j’ai si peur de vous contrarier... avez-vous jamais trouvé M. Audley un peu... un peu... »
« Un peu quoi, ma chérie ? »
« Un peu dérangé ? » balbutia Lady Audley.
« Dérangé ! s’écria Sir Michael. Ma chère enfant, à quoi pensez-vous ? »
« Vous avez dit tout à l’heure, mon cher, que vous pensiez qu’il était à moitié fou. »
« Ai-je dit cela, mon amour ? » dit le baronnet en riant. « Je ne me souviens pas l’avoir dit, et c’était une simple façon de parler qui ne signifiait absolument rien. Robert peut être un peu excentrique... un peu stupide peut-être... il n’est peut-être pas surchargé d’esprit, mais je ne pense pas qu’il ait assez de cervelle pour la folie. Je crois que ce sont généralement les grandes intelligences qui se détraquent. »
« Mais la folie est parfois héréditaire, dit milady. M. Audley peut avoir hérité... »
« Il n’a hérité d’aucune folie de la famille de son père, interrompit Sir Michael. Les Audley n’ont jamais peuplé les asiles d’aliénés privés ni nourri les aliénistes. »
« Ni de la famille de sa mère ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Les gens gardent généralement ces choses secrètes, dit milady avec gravité. Il se peut qu’il y ait eu de la folie dans la famille de votre belle-sœur. »
« Je ne le pense pas, ma chère, répondit Sir Michael. Mais, Lucy, dites-moi ce qui, au nom du Ciel, vous a mis cette idée en tête. »
« J’ai essayé d’expliquer la conduite de votre neveu. Je ne peux l’expliquer d’aucune autre manière. Si vous aviez entendu les choses qu’il m’a dites ce soir, Sir Michael, vous auriez pu, vous aussi, le croire fou. »
« Mais qu’a-t-il dit, Lucy ? »
« Je peux à peine vous le dire. Vous voyez à quel point il m’a stupéfiée et déconcertée. Je crois qu’il a vécu trop longtemps seul dans ces chambres solitaires du Temple. Peut-être lit-il trop, ou fume-t-il trop. Vous savez que certains médecins déclarent que la folie n’est qu’une simple maladie du cerveau — une maladie à laquelle tout le monde est sujet, et qui peut être produite par des causes données, et guérie par des moyens donnés. »
Les yeux de Lady Audley étaient toujours fixés sur les charbons ardents dans la large grille. Elle parlait comme si elle avait discuté d’un sujet dont elle avait souvent entendu parler auparavant. Elle parlait comme si son esprit s’était presque égaré de la pensée du neveu de son mari vers la question plus large de la folie dans l’abstrait.
« Pourquoi ne serait-il pas fou ? reprit milady. Les gens sont fous pendant des années et des années avant que leur folie ne soit découverte. Ils savent qu’ils sont fous, mais ils savent garder leur secret ; et, peut-être, le gardent-ils parfois jusqu’à leur mort. Parfois un paroxysme les saisit, et en une mauvaise heure, ils se trahissent. Ils commettent un crime, peut-être. La tentation horrible de l’opportunité les assaille ; le couteau est dans leur main, et l’inconsciente victime à leurs côtés. Ils peuvent vaincre le démon inquiet et s’en aller mourir innocents de tout acte violent ; mais ils peuvent céder à l’horrible tentation — l’effrayante, passionnée et affamée soif de violence et d’horreur. Ils cèdent parfois et sont perdus. »
La voix de Lady Audley s’éleva à mesure qu’elle débattait de cette question effroyable. L’excitation hystérique dont elle venait à peine de se remettre avait laissé ses effets sur elle, mais elle se maîtrisa, et son ton devint plus calme lorsqu’elle reprit :
« Robert Audley est fou, dit-elle avec décision. Quel est l’un des diagnostics les plus étranges de la folie — quel est le premier signe épouvantable de l’aberration mentale ? L’esprit devient stationnaire ; le cerveau stagne ; le courant égal de la réflexion est interrompu ; le pouvoir de penser du cerveau se résout en un monotone. Comme les eaux d’un étang sans marée putréfient par manque de stagnation, l’esprit devient trouble et corrompu par manque d’action ; et la réflexion perpétuelle sur un seul sujet se résout en monomanie. Robert Audley est un monomaniaque. La disparition de son ami, George Talboys, l’a affligé et déconcerté. Il a habité cette seule idée jusqu’à ce qu’il perde le pouvoir de penser à autre chose. L’idée unique, regardée perpétuellement, s’est déformée à sa vision mentale. Répétez le mot le plus courant de la langue anglaise vingt fois, et avant la vingtième répétition, vous aurez commencé à vous demander si le mot que vous répétez est vraiment celui que vous entendez prononcer. Robert Audley a pensé à la disparition de son ami jusqu’à ce que l’idée unique ait fait son œuvre fatale et malsaine. Il regarde un événement commun avec une vision malade, et il le déforme en une sombre horreur engendrée par sa propre monomanie. Si vous ne voulez pas me rendre aussi folle que lui, vous ne devez jamais me laisser le revoir. Il a déclaré ce soir que George Talboys avait été assassiné ici, et qu’il déracinerait chaque arbre du jardin, et abattrait chaque brique de la maison à la recherche de... »
Milady s’interrompit. Les mots moururent sur ses lèvres. Elle s’était épuisée par l’étrange énergie avec laquelle elle avait parlé. Elle avait été transformée d’une beauté frivole et enfantine en une femme forte pour argumenter sa propre cause et plaider sa propre défense.
« Abattre cette maison ? s’écria le baronnet. George Talboys assassiné à Audley Court ! Robert a-t-il dit cela, Lucy ? »
« Il a dit quelque chose de ce genre... quelque chose qui m’a beaucoup effrayée. »
« Alors il doit être fou, dit Sir Michael avec gravité. Je suis déconcerté par ce que vous me dites. A-t-il vraiment dit cela, Lucy, ou avez-vous mal compris ? »
« Je... je... ne crois pas l’avoir fait, balbutia milady. Vous avez vu à quel point j’étais effrayée quand je suis entrée. Je n’aurais pas été si agitée s’il n’avait pas dit quelque chose d’horrible. »
Lady Audley avait profité des arguments les plus puissants par lesquels elle pouvait aider sa cause.
« Bien sûr, ma chérie, bien sûr, répondit le baronnet. Qu’est-ce qui a pu mettre une idée aussi horrible dans la tête du malheureux garçon ? Ce M. Talboys — un parfait inconnu pour nous tous — assassiné à Audley Court ! J’irai à Mount Stanning ce soir voir Robert. Je le connais depuis qu’il est bébé, et je ne peux être trompé sur son compte. S’il y a vraiment quelque chose qui ne va pas, il ne pourra me le cacher. »
Milady haussa les épaules.
« C’est une question assez ouverte, dit-elle. C’est généralement un étranger qui est le premier à observer une particularité psychologique. »
Les grands mots sonnaient étrangement dans la bouche rose de milady ; mais sa sagesse nouvellement adoptée avait une certaine joliesse singulière qui charmait et déconcertait son mari.
« Mais vous ne devez pas aller à Mount Stanning, mon cher chéri, dit-elle tendrement. Rappelez-vous que vous avez l’ordre strict de rester à l’intérieur jusqu’à ce que le temps soit plus doux, et que le soleil brille sur ce cruel pays glacé. »
Sir Michael Audley s’enfonça dans son fauteuil spacieux avec un soupir de résignation.
« C’est vrai, Lucy, dit-il ; nous devons obéir à M. Dawson. Je suppose que Robert viendra me voir demain. »
« Oui, cher. Je crois qu’il a dit qu’il viendrait. »
« Alors nous devons attendre jusqu’à demain, ma chérie. Je ne peux croire qu’il y ait vraiment quelque chose qui ne va pas avec le pauvre garçon — je ne peux le croire, Lucy. »
« Alors comment expliquez-vous cette extraordinaire illusion à propos de ce M. Talboys ? » demanda milady.
Sir Michael secoua la tête.
« Je ne sais pas, Lucy — je ne sais pas, répondit-il. Il est toujours si difficile de croire que l’une des calamités qui arrivent continuellement à nos semblables nous arrivera un jour. Je ne peux croire que l’esprit de mon neveu soit altéré — je ne peux le croire. Je... je lui demanderai de rester ici, Lucy, et je le surveillerai de près. Je vous le dis, mon amour, s’il y a quelque chose qui ne va pas, je suis sûr de le découvrir. Je ne peux me tromper sur un jeune homme qui a toujours été pour moi comme mon propre fils. Mais, ma chérie, pourquoi avez-vous été si effrayée par les propos sauvages de Robert ? Cela ne pouvait vous affecter. »
Milady soupira piteusement.
« Vous devez me trouver très forte d’esprit, Sir Michael, dit-elle avec un air plutôt blessé, si vous imaginez que je peux entendre ce genre de choses avec indifférence. Je sais que je ne pourrai jamais revoir M. Audley. »
« Et vous ne le reverrez pas, ma chère — vous ne le reverrez pas. »
« Vous avez dit tout à l’heure que vous l’auriez ici », murmura Lady Audley.
« Mais je ne l’aurai pas, ma chérie, si sa présence vous contrarie. Bon Dieu ! Lucy, pouvez-vous imaginer un instant que j’aie un souhait plus élevé que de promouvoir votre bonheur ? Je consulterai quelque médecin de Londres à propos de Robert, et je le laisserai découvrir s’il y a vraiment quelque chose qui ne va pas avec le fils unique de mon pauvre frère. Vous ne serez pas ennuyée, Lucy. »
« Vous devez me trouver très méchante, mon cher, dit milady, et je sais que je ne devrais pas être ennuyée par ce pauvre garçon ; mais il semble vraiment avoir pris une idée absurde en tête à mon sujet. »
« À votre sujet, Lucy ! » s’écria Sir Michael.
« Oui, cher. Il semble me lier d’une manière vague — que je ne peux pas tout à fait comprendre — avec la disparition de ce M. Talboys. »
« Impossible, Lucy ! Vous avez dû mal le comprendre. »
« Je ne crois pas. »
« Alors il doit être fou, dit le baronnet — il doit être fou. J’attendrai qu’il retourne en ville, et ensuite j’enverrai quelqu’un à ses chambres pour lui parler. Bon Dieu ! quelle affaire mystérieuse c’est là. »
« Je crains de vous avoir affligé, chéri », murmura Lady Audley.
« Oui, ma chère, je suis très affligé par ce que vous m’avez dit ; mais vous avez eu tout à fait raison de me parler franchement de cette affaire épouvantable. Je dois y réfléchir, très chère, et essayer de décider ce qui est le mieux à faire. »
Milady se leva du bas pouf sur lequel elle était assise. Le feu était descendu, et il n’y avait qu’une faible lueur de lumière rouge dans la pièce. Lucy Audley se pencha sur le fauteuil de son mari et posa ses lèvres sur son large front.
« Comme vous avez toujours été bon avec moi, cher, murmura-t-elle doucement. Vous ne laisseriez jamais personne vous influencer contre moi, n’est-ce pas, cher ? »
« Vous influencer contre vous ? » répéta le baronnet. « Non, mon amour. »
« Parce que vous savez, cher, poursuivit milady, il y a des gens méchants aussi bien que des gens fous dans le monde, et il peut y avoir des personnes dont l’intérêt serait de me nuire. »
« Elles feraient mieux de ne pas essayer alors, ma chère, répondit Sir Michael ; elles se trouveraient dans une position plutôt dangereuse si elles le faisaient. »
Lady Audley éclata de rire, d’un rire gai, triomphant et argentin qui vibra dans la pièce tranquille.
« Mon propre cher chéri, dit-elle, je sais que vous m’aimez. Et maintenant je dois m’enfuir, cher, car il est plus de sept heures. J’étais engagée à dîner chez Mme Montford, mais je dois envoyer un palefrenier avec un message d’excuses, car M. Audley m’a rendue tout à fait inapte à la compagnie. Je vais rester à la maison et vous soigner, cher. Vous allez vous coucher très tôt, n’est-ce pas, et prenez grand soin de vous ? »
« Oui, chère. »
Milady sortit de la pièce en trottinant pour donner ses ordres concernant le message qui devait être porté à la maison où elle aurait dû dîner. Elle s’arrêta un instant en fermant la porte de la bibliothèque — elle s’arrêta et posa sa main sur sa poitrine pour calmer les battements rapides de son cœur.
« J’ai eu peur de vous, M. Robert Audley, pensa-t-elle ; mais peut-être viendra un temps où vous aurez une raison d’avoir peur de moi. »
CHAPITRE XXXI.
LA PÉTITION DE PHOEBE.
Le fossé entre Lady Audley et sa belle-fille ne s’était pas rétréci au cours des deux mois qui s’étaient écoulés depuis que les agréables vacances de Noël avaient été passées à Audley Court. Il n’y avait pas de guerre ouverte entre les deux femmes ; il n’y avait qu’une neutralité armée, rompue de temps à autre par de brèves escarmouches féminines et des tempêtes verbales passagères. Je suis au regret de dire qu’Alicia aurait largement préféré une bataille rangée et franche à cette désunion silencieuse et sans manifestation ; mais il n’était pas très facile de se quereller avec milady. Elle avait des réponses douces pour détourner la colère. Elle pouvait sourire de manière envoûtante à la pétulance ouverte de sa belle-fille, et rire joyeusement de la mauvaise humeur de la jeune dame. Peut-être, si elle avait été moins aimable, si elle avait été plus semblable à Alicia en tempérament, les deux dames auraient-elles pu dépenser leur inimitié dans une querelle formidable, et auraient-elles pu être par la suite affectueuses et amicales. Mais Lucy Audley ne voulait pas faire la guerre. Elle reportait le montant de son aversion, et le plaçait à un taux d’intérêt constant, jusqu’à ce que le fossé entre sa belle-fille et elle-même, s’élargissant un peu chaque jour, devienne un grand gouffre, totalement infranchissable par les colombes porteuses de branches d’olivier venant de l’un ou l’autre côté de l’abîme. Il ne peut y avoir de réconciliation là où il n’y a pas de guerre ouverte. Il doit y avoir une bataille, une bataille courageuse et bruyante, avec des fanions flottant et des canons rugissant, avant qu’il puisse y avoir des traités de paix et des poignées de main enthousiastes. Peut-être l’union entre la France et l’Angleterre doit-elle sa plus grande force au souvenir de Crécy et Waterloo, Navarin et Trafalgar. Nous nous sommes haïs, nous nous sommes battus et nous avons vidé nos querelles, comme dit la phrase courante ; et nous pouvons nous permettre maintenant de tomber dans les bras l’un de l’autre et de jurer une amitié éternelle et une fraternité durable. Espérons que lorsque le Yankeedom du Nord aura décimé et été décimé, le fanfaron Jonathan pourra se jeter sur la poitrine de son frère du Sud, pardonnant et pardonné.
Alicia Audley et la jolie femme de son père avaient tout le loisir de se livrer confortablement à leur aversion dans le vaste vieux manoir. Milady avait ses propres appartements, comme nous le savons — des chambres luxueuses dans lesquelles toutes les élégances concevables avaient été rassemblées pour le confort de leur occupante. Alicia avait ses propres pièces dans une autre partie de la grande maison. Elle avait sa jument préférée, son chien Terre-Neuve, et son matériel de dessin, et elle se rendait tolérablement heureuse. Elle n’était pas très heureuse, cette fille franche et généreuse, car il était difficile qu’elle fût tout à fait à l’aise dans l’atmosphère contrainte de la Cour. Son père avait changé ; ce cher père sur lequel elle avait autrefois régné suprêmement avec l’autorité illimitée d’une enfant gâtée, avait accepté une autre souveraine et s’était soumis à une nouvelle dynastie. Peu à peu, le petit pouvoir de milady se fit sentir dans ce foyer étroit ; et Alicia vit son père graduellement attiré à travers le gouffre qui séparait Lady Audley de sa belle-fille, jusqu’à ce qu’il se tienne finalement tout à fait de l’autre côté de l’abîme, et regarde froidement son unique enfant à travers ce fossé qui s’élargissait.
Alicia sentait qu’il était perdu pour elle. Les sourires rayonnants de milady, ses mots gagnants, ses regards éclatants et ses grâces envoûtantes avaient accompli leur travail d’enchantement, et Sir Michael en était venu à considérer sa fille comme une jeune personne quelque peu volontaire et capricieuse qui s’était comportée avec une méchanceté déterminée envers la femme qu’il aimait.
La pauvre Alicia voyait tout cela et portait son fardeau du mieux qu’elle pouvait. Il semblait très dur d’être une héritière aux yeux gris, aux chevaux, aux chiens et aux serviteurs à sa commande, et pourtant d’être si seule au monde que de ne connaître aucune oreille amie dans laquelle elle pourrait verser ses chagrins.
« Si Bob était bon à quelque chose, j’aurais pu lui dire à quel point je suis malheureuse, pensa Mlle Audley ; mais je pourrais tout aussi bien dire mes ennuis à César pour toute la consolation que j’obtiendrais de Cousin Robert. »
Sir Michael Audley obéit à sa jolie infirmière et alla se coucher peu après neuf heures en cette froide soirée de mars. Peut-être la chambre du baronnet était-elle la retraite la plus plaisante qu’un invalide pût avoir choisie par un temps si froid et maussade. Les rideaux de velours vert sombre étaient tirés devant les fenêtres et autour du lit pondéreux. Le feu de bois brûlait d’un rouge sombre sur le large âtre. La lampe de lecture était allumée sur une délicieuse petite table près de l’oreiller de Sir Michael, et une pile de magazines et de journaux avait été arrangée par les mains fines de milady elle-même pour le plaisir de l’invalide.
Lady Audley resta assise près du lit pendant environ dix minutes, parlant à son mari, parlant très sérieusement de cette question étrange et terrible : la folie de Robert Audley ; mais au bout de ce temps, elle se leva et souhaita bonne nuit à son mari.
Elle baissa l’abat-jour en soie verte devant la lampe de lecture, l’ajustant soigneusement pour le repos des yeux du baronnet.
« Je vais vous laisser, cher, dit-elle. Si vous pouvez dormir, tant mieux. Si vous souhaitez lire, les livres et journaux sont près de vous. Je laisserai les portes entre les pièces ouvertes, et j’entendrai votre voix si vous m’appelez. »
Lady Audley traversa son cabinet de toilette pour se rendre dans le boudoir, où elle s’était assise avec son mari depuis le dîner.
La preuve de tout raffinement féminin était visible dans cette élégante chambre. Le piano de milady était ouvert, couvert de feuilles de musique éparpillées et de recueils de scènes et de fantaisies magnifiquement reliés, qu’aucun maître n’aurait eu à dédaigner d’étudier. Le chevalet de milady se dressait près de la fenêtre, témoignant du talent artistique de ma dame sous la forme d’une esquisse à l’aquarelle de la Cour et des jardins. Les broderies féeriques de dentelle et de mousseline de milady, ses soies aux couleurs de l’arc-en-ciel et ses laines aux teintes délicates jonchaient l’appartement luxueux ; tandis que les miroirs, placés habilement en angle et aux coins opposés par un tapissier artiste, multipliaient l’image de milady, et dans cette image reflétaient le plus bel objet de la chambre enchantée.
Au milieu de toute cette lumière de lampe, de dorures, de couleurs, de richesse et de beauté, Lucy Audley s’assit sur un siège bas près du feu pour réfléchir.
Si M. Holman Hunt avait pu jeter un coup d’œil dans le joli boudoir, je pense que l’image aurait été photographiée sur son cerveau pour être reproduite plus tard sur un buste d’évêque pour la glorification de la confrérie préraphaélite. Milady dans cette attitude à demi allongée, avec son coude reposant sur un genou, son menton parfait soutenu par sa main, les riches plis de sa draperie retombant en longues lignes ondulantes depuis le contour exquis de sa silhouette, et la lumière lumineuse et rosée du feu l’enveloppant dans une douce brume, seulement rompue par l’éclat doré de ses cheveux blonds — belle en elle-même, mais rendue merveilleusement belle par le cadre somptueux qui orne le sanctuaire de sa grâce. Coupes à boire en or et en ivoire, ciselées par Benvenuto Cellini ; cabinets de bois boulé et de porcelaine, portant le chiffre de l’Autrichienne Marie-Antoinette, parmi des motifs de boutons de rose et de nœuds d’amour, d’oiseaux et de papillons, de cupidons et de bergères, de déesses, de courtisans, de paysans et de laitières ; statuettes de marbre de Paros et de biscuit ; paniers dorés de fleurs de serre ; coffrets fantastiques en filigrane indien ; tasses à thé fragiles en porcelaine turquoise, ornées de miniatures en médaillon de Louis le Grand et de Louis le Bien-Aimé, de Louise de la Vallière, d’Athénaïs de Montespan et de Marie Jeanne Gomard de Vaubernier : tableaux de cabinet et miroirs dorés, satin chatoyant et dentelle diaphane ; tout ce que l’or peut acheter ou l’art concevoir avait été rassemblé pour l’embellissement de cette chambre tranquille dans laquelle milady était assise, écoutant la plainte du vent perçant de mars et le battement des feuilles de lierre contre les fenêtres, et regardant les gouffres rouges dans les charbons ardents.
Je prêcherais un sermon bien usé et harpant sur une morale bien familière, si je devais saisir cette occasion de déclamer contre l’art et la beauté, car milady était plus misérable dans cet élégant appartement que bien plus d’une couturière à moitié affamée dans son grenier sinistre. Elle était misérable à cause d’une blessure qui gisait trop profondément pour la possibilité d’aucun soulagement par de tels emplâtres que la richesse et le luxe ; mais sa misère était d’une nature anormale, et je ne vois aucune occasion de saisir le fait de sa détresse comme un argument en faveur de la pauvreté et de l’inconfort opposés à l’opulence. Les sculptures de Benvenuto Cellini et la porcelaine de Sèvres ne pouvaient lui donner le bonheur, car elle avait quitté leur région. Elle n’était plus innocente ; et le plaisir que nous prenons dans l’art et la grâce, étant un plaisir innocent, était passé hors de sa portée. Six ou sept ans auparavant, elle aurait été heureuse de la possession de ce petit palais d’Aladdin ; mais elle avait erré hors du cercle des créatures insouciantes et en quête de plaisir, elle s’était égarée loin dans un labyrinthe désolé de culpabilité et de traîtrise, de terreur et de crime, et tous les trésors qui avaient été recueillis pour elle ne lui auraient donné aucun plaisir sauf un, le plaisir de les jeter en un tas sous ses pieds, de les piétiner et de les détruire dans son cruel désespoir.
Il y avait certaines choses qui lui auraient inspiré une joie affreuse, une horrible réjouissance. Si Robert Audley, son ennemi impitoyable, son poursuivant acharné, avait été étendu mort dans la chambre voisine, elle aurait exulté sur son cercueil.
Quels plaisirs auraient pu rester pour Lucrèce Borgia et Catherine de Médicis, quand la terrible ligne de démarcation entre l’innocence et la culpabilité était franchie, et que les créatures perdues se tenaient sur le côté extérieur et solitaire ? Seules des joies horribles et vengeresses, et des délices traîtres, restaient pour ces femmes misérables. Avec quelle amertume dédaigneuse elles ont dû observer les vaines futilités, les petites tromperies, les mesquins péchés des délinquants ordinaires. Peut-être tiraient-elles une horreur de fierté de l’énormité de leur méchanceté ; dans cette « Divinité de l’Enfer », qui les rendait les plus grandes parmi les créatures pécheresses.
Milady, méditant près du feu dans sa chambre solitaire, avec ses grands yeux bleus clairs fixés sur les gouffres béants de pourpre livide dans les charbons ardents, peut avoir pensé à beaucoup de choses très éloignées de la lutte terriblement silencieuse dans laquelle elle était engagée. Elle peut avoir pensé à de longues années d’innocence enfantine, de folies et d’égoïsme enfantins, de péchés féminins frivoles qui avaient pesé très légèrement sur sa conscience. Peut-être dans cette rêverie rétrospective se rappelait-elle ce temps précoce où elle avait regardé pour la première fois dans la glace et découvert qu’elle était belle ; ce temps précoce fatal où elle avait commencé à regarder sa grâce comme un droit divin, une possession illimitée qui devait être une compensation pour toutes les insuffisances de jeune fille, un contrepoids à chaque péché de jeunesse. Se souvenait-elle du jour où ce don féerique de beauté lui avait appris pour la première fois à être égoïste et cruelle, indifférente aux joies et aux peines des autres, au cœur froid et capricieuse, avide d’admiration, exigeante et tyrannique avec cette petite tyrannie de femme qui est la pire des despotismes ? Traçait-elle chaque péché de sa vie jusqu’à sa vraie source ? Et découvrait-elle cette fontaine empoisonnée dans sa propre estimation exagérée de la valeur d’un joli visage ? Sûrement, si ses pensées erraient si loin le long du courant rétrograde de sa vie, elle doit s’être repentie avec amertume et désespoir de ce premier jour où les passions maîtresses de sa vie étaient devenues ses gouvernantes, et où les trois démons de la Vanité, de l’Égoïsme et de l’Ambition, s’étaient donné la main et avaient dit : « Cette femme est notre esclave, voyons ce qu’elle deviendra sous notre conduite. »
Comme ces premières erreurs de jeunesse semblaient petites alors que milady les regardait en arrière dans cette longue rêverie près du foyer solitaire ! Quelles petites vanités, quelles cruautés mesquines ! Un triomphe sur une camarade d’école ; un flirt avec l’amant d’une amie ; une affirmation du droit divin investi dans des yeux bleus et des cheveux aux reflets dorés chatoyants. Mais comme ce sentier étroit s’était terriblement élargi en la grande route du péché, et comme les pas étaient devenus rapides sur le chemin désormais familier !
Milady tordit ses doigts dans ses boucles ambrées lâches, et fit comme si elle les avait arrachées de sa tête. Mais même dans ce moment de désespoir muet, la domination inflexible de la beauté s’affirma, et elle libéra le pauvre éclat emmêlé des boucles, les laissant faire une auréole autour de sa tête dans la pénombre du feu.
« Je n’étais pas méchante quand j’étais jeune », pensa-t-elle, alors qu’elle regardait sombrement le feu, « j’étais seulement insouciante. Je n’ai jamais fait de mal — du moins, volontairement. Ai-je jamais été vraiment méchante, je me demande ? » songea-t-elle. « Mes pires méchancetés ont été le résultat d’impulsions folles, et non de complots profondément tramés. Je ne suis pas comme les femmes dont j’ai lu, qui sont restées nuit après nuit dans l’horrible obscurité et le silence, planifiant des actes traîtres, et arrangeant chaque circonstance d’un crime désigné. Je me demande si elles souffraient — ces femmes — si elles ont jamais souffert comme… »
Ses pensées s’égarèrent dans un labyrinthe fatigué de confusion. Soudain, elle se redressa avec un geste fier et provocateur, et ses yeux brillèrent d’une lumière qui n’était pas entièrement reflétée par le feu.
« Vous êtes fou, M. Robert Audley », dit-elle, « vous êtes fou, et vos imaginations sont les imaginations d’un fou. Je sais ce qu’est la folie. Je connais ses signes et ses gages, et je dis que vous êtes fou. »
Elle porta la main à sa tête, comme si elle pensait à quelque chose qui la confondait et la désorientait, et qu’elle trouvait difficile de contempler avec calme.
« Oserais-je le défier ? » murmura-t-elle. « Oserais-je ? oserais-je ? S’arrêtera-t-il, maintenant qu’il est allé si loin ? S’arrêtera-t-il par peur de moi ? S’arrêtera-t-il par peur de moi, alors que la pensée de ce que son oncle doit souffrir ne l’a pas arrêté ? Quelque chose l’arrêtera-t-il — sinon la mort ? »
Elle prononça les derniers mots dans un murmure affreux ; et la tête penchée en avant, les yeux dilatés, et les lèvres encore entrouvertes comme elles l’avaient été lors de son énoncé de ce mot final « mort », elle resta à regarder fixement le feu.
« Je ne peux pas comploter des choses horribles », murmura-t-elle, après un moment ; « mon cerveau n’est pas assez fort, ou je ne suis pas assez méchante, ou assez courageuse. Si je rencontrais Robert Audley dans ces jardins solitaires, comme je… »
Le cours de ses pensées fut interrompu par un coup prudent à sa porte. Elle se leva soudainement, effrayée par le moindre bruit dans le silence de sa chambre. Elle se leva et se jeta dans un fauteuil bas près du feu. Elle rejeta sa belle tête en arrière sur les coussins moelleux et prit un livre sur la table près d’elle. Insignifiante que fût cette action, elle parlait très clairement. Elle parlait très clairement de peurs sans cesse renaissantes — de nécessités fatales de dissimulation — d’un esprit qui, dans ses agonies silencieuses, était toujours éveillé à l’importance de l’apparence extérieure. Cela disait plus clairement que tout autre chose ne l’aurait dit à quel point milady avait été faite actrice par l’affreuse nécessité de sa vie.
Le modeste coup à la porte fut répété.
« Entrez », cria Lady Audley, sur son ton le plus vif.
La porte fut ouverte avec cette discrétion respectueuse particulière à un domestique bien élevé, et une jeune femme, habillée simplement, et portant un peu des vents froids de mars dans les plis de ses vêtements, franchit le seuil de l’appartement et s’attarda près de la porte, attendant la permission d’approcher les régions intérieures du refuge de milady.
C’était Phoebe Marks, l’épouse au visage pâle de l’aubergiste de Mount Stanning.
« Je demande pardon, milady, d’entrer sans permission », dit-elle ; « mais je pensais que je pourrais risquer de venir directement sans attendre la permission. »
« Oui, oui, Phoebe, bien sûr. Enlevez votre chapeau, misérable créature à l’air froid, et venez vous asseoir ici. »
Lady Audley pointa l’ottomane sur laquelle elle s’était elle-même assise quelques minutes auparavant. La femme de chambre de la dame s’y était souvent assise en écoutant le babil de sa maîtresse dans le bon vieux temps, quand elle avait été la principale compagne et confidente de milady.
« Asseyez-vous ici, Phoebe », répéta Lady Audley ; « asseyez-vous ici et parlez-moi ; je suis très heureuse que vous soyez venue ce soir. J’étais horriblement seule dans cet endroit sinistre. »
Milady frissonna et regarda autour d’elle la brillante collection de bric-à-brac, comme si les Sèvres et le bronze, le bois boulé et le bronze doré, avaient été les ornements moisissants de quelque château en ruine. La misère sinistre de ses pensées s’était communiquée à chaque objet autour d’elle, et toutes les choses extérieures prenaient leur couleur de cette vie intérieure fatiguée qui suivait son lent cours d’angoisse secrète dans sa poitrine. Elle avait dit l’entière vérité en disant qu’elle était heureuse de la visite de sa femme de chambre. Sa nature frivole s’accrochait à ce faible abri à l’heure de sa peur et de sa souffrance. Il y avait des sympathies entre elle et cette fille, qui était comme elle, intérieurement aussi bien qu’extérieurement — comme elle, égoïste, froide et cruelle, avide de sa propre avancement, et avide d’opulence et d’élégance ; en colère contre le sort qui lui avait été jeté, et lasse d’une dépendance terne. Milady détestait Alicia pour sa nature franche, passionnée, généreuse et audacieuse ; elle détestait sa belle-fille, et s’accrochait à cette fille au visage pâle, aux cheveux pâles, qu’elle ne pensait ni meilleure ni pire qu’elle-même.
Phoebe Marks obéit aux ordres de son ancienne maîtresse et retira son bonnet avant de s’asseoir sur l’ottomane aux pieds de Lady Audley. Ses bandes lisses de cheveux clairs n’étaient pas décoiffées par les vents de mars ; sa robe gris-brun soigneusement faite et son col en lin étaient aussi soigneusement arrangés qu’ils auraient pu l’être si elle n’avait fait que terminer sa toilette à l’instant.
« Sir Michael va mieux, j’espère, milady », dit-elle.
« Oui, Phoebe, beaucoup mieux. Il dort. Vous pouvez fermer cette porte », ajouta Lady Audley, d’un mouvement de tête vers la porte de communication entre les pièces, qui avait été laissée ouverte.
Mrs. Marks obéit docilement, puis retourna à sa place.
« Je suis très, très malheureuse, Phoebe », dit milady, avec irritation ; « misérablement misérable. »
« Au sujet du… secret ? » demanda Mrs. Marks, à mi-voix.
Milady ne remarqua pas cette question. Elle reprit sur le même ton plaintif. Elle était heureuse de pouvoir se plaindre même à cette femme de chambre. Elle avait médité sur ses peurs, et avait souffert en secret si longtemps, que c’était un soulagement inexprimable pour elle de déplorer son sort à haute voix.
« Je suis cruellement persécutée et harcelée, Phoebe Marks », dit-elle. « Je suis poursuivie et tourmentée par un homme que je n’ai jamais blessé, que je n’ai jamais voulu blesser. Je ne suis jamais laissée en paix par ce tourmenteur implacable, et… »
Elle fit une pause, fixant à nouveau le feu, comme elle l’avait fait dans sa solitude. Perdue à nouveau dans les sombres méandres de pensées qui erraient çà et là dans un affreux chaos de désorientations terrifiées, elle ne pouvait parvenir à aucune conclusion fixe.
Phoebe Marks observa le visage de milady, levant les yeux vers son ancienne maîtresse avec des yeux pâles et anxieux, qui ne relâchaient leur vigilance que lorsque le regard de Lady Audley rencontrait celui de sa compagne.
« Je crois savoir de qui vous parlez, milady », dit la femme de l’aubergiste, après une pause ; « je crois savoir qui est celui qui est si cruel envers vous. »
« Oh, bien sûr », répondit milady, amèrement ; « mes secrets sont les secrets de tout le monde. Vous savez tout à ce sujet, sans aucun doute. »
« La personne est un gentleman, n’est-ce pas, milady ? »
« Oui. »
« Un gentleman qui est venu au Castle Inn il y a deux mois, quand je vous ai avertie… »
« Oui, oui », répondit milady, impatiemment.
« Je le pensais. Le même gentleman est chez nous ce soir, milady. »
Lady Audley se leva de sa chaise — se leva comme si elle avait voulu faire quelque chose de désespéré dans sa fureur désespérée ; mais elle retomba avec un soupir las et querelleur. Quelle guerre une telle créature faible pouvait-elle mener contre son destin ? Que pouvait-elle faire d’autre que serpenter comme un lièvre chassé jusqu’à ce qu’elle retrouve son chemin vers le point de départ de la cruelle chasse, pour y être piétinée par ses poursuivants ?
« Au Castle Inn ? » cria-t-elle. « J’aurais pu le savoir. Il est allé là-bas pour arracher mes secrets à votre mari. Imbécile ! » s’écria-t-elle, se tournant soudainement vers Phoebe Marks dans un accès de colère, « voulez-vous me détruire en laissant ces deux hommes ensemble ? »
Mrs. Marks joignit ses mains piteusement.
« Je ne suis pas venue de mon propre gré, milady », dit-elle ; « personne n’aurait pu être plus réticent à quitter la maison que moi cette nuit. J’ai été envoyée ici. »
« Qui vous a envoyée ici ? »
« Luke, milady. Vous ne pouvez pas savoir à quel point il peut être dur avec moi si je vais contre lui. »
« Pourquoi vous a-t-il envoyée ? »
La femme de l’aubergiste baissa les paupières sous les regards colériques de Lady Audley, et hésita confusément avant de répondre à cette question.
« En vérité, milady », balbutia-t-elle, « je ne voulais pas venir. J’ai dit à Luke que c’était trop grave pour nous de vous inquiéter, d’abord en demandant cette faveur, puis en demandant celle-ci, et en ne vous laissant jamais tranquille un mois durant ; mais… mais… il m’a dominée avec ses paroles bruyantes et fanfaronnes, et il m’a fait venir. »
« Oui, oui », cria Lady Audley, impatiemment. « Je le sais. Je veux savoir pourquoi vous êtes venue. »
« Eh bien, vous savez, milady », répondit Phoebe, à moitié réticente, « Luke est très extravagant ; et tout ce que je peux lui dire, je ne peux pas l’obtenir à être prudent ou stable. Il n’est pas sobre ; et quand il boit avec beaucoup de paysans rustres, et qu’il boit, peut-être même plus qu’eux, il n’est pas probable que sa tête puisse être très claire pour les comptes. Sans moi, nous aurions été ruinés avant cela ; et malgré mes efforts, je n’ai pas pu empêcher la ruine. Vous vous souvenez m’avoir donné l’argent pour la facture du brasseur, milady ? »
« Oui, je m’en souviens très bien », répondit Lady Audley, avec un rire amer, « car je voulais cet argent pour payer mes propres factures. »
« Je sais que vous le vouliez, milady, et il a été très, très dur pour moi de devoir venir vous le demander, après tout ce que nous avions reçu de vous auparavant. Mais ce n’est pas le pire : quand Luke m’a envoyée ici pour demander la faveur de cette aide, il ne m’a jamais dit que le loyer de Noël était toujours dû ; mais il l’était, milady, et il est dû maintenant, et… et il y a un huissier dans la maison ce soir, et nous devons être vendus demain à moins que… »
« À moins que je ne paie votre loyer, je suppose », cria Lucy Audley. « J’aurais pu deviner ce qui allait arriver. »
« En vérité, en vérité, milady, je n’aurais pas demandé cela », sanglota Phoebe Marks, « mais il m’a forcée à venir. »
« Oui », répondit milady, amèrement, « il vous a forcée à venir ; et il vous forcera à venir chaque fois qu’il lui plaira, et chaque fois qu’il voudra de l’argent pour la gratification de ses bas vices ; et vous et lui êtes mes pensionnaires tant que je vivrai, ou tant que j’aurai de l’argent à donner ; car je suppose que quand ma bourse sera vide et mon crédit ruiné, vous et votre mari vous retournerez contre moi et me vendrez au plus offrant. Savez-vous, Phoebe Marks, que mon coffret à bijoux a été à moitié vidé pour répondre à vos demandes ? Savez-vous que mon argent de poche, que je pensais être une allocation princière quand mon contrat de mariage a été fait, et quand j’étais une pauvre gouvernante chez M. Dawson, que le Ciel me vienne en aide ! mon argent de poche a été dépassé d’une demi-année pour satisfaire vos exigences ? Que puis-je faire pour vous apaiser ? Dois-je vendre mon cabinet de Marie-Antoinette, ou ma porcelaine de Pompadour, mes horloges de bronze doré de Leroy et Benson, ou mes chaises et ottomans tapissés des Gobelins ? Comment vais-je vous satisfaire ensuite ? »
« Oh, milady, milady », cria Phoebe, piteusement, « ne soyez pas si cruelle avec moi ; vous savez, vous savez que ce n’est pas moi qui veux vous imposer. »
« Je ne sais rien », s’écria Lady Audley, « sauf que je suis la plus misérable des femmes. Laissez-moi penser », cria-t-elle, faisant taire les murmures consolateurs de Phoebe d’un geste impérieux. « Taisez-vous, fille, et laissez-moi penser à cette affaire, si je le peux. »
Elle porta ses mains à son front, joignant ses doigts fins sur son sourcil, comme si elle avait voulu contrôler l’action de son cerveau par leur pression convulsive.
« Robert Audley est avec votre mari », dit-elle, lentement, parlant pour elle-même plutôt qu’à sa compagne. « Ces deux hommes sont ensemble, et il y a des huissiers dans la maison, et votre mari brutal est sans doute brutalement ivre en ce moment, et brutalement obstiné et féroce dans son ivresse. Si je refuse de payer cet argent, sa férocité sera multipliée par cent. Il est peu utile de discuter de cette question. L’argent doit être payé. »
« Mais si vous le payez », dit Phoebe, sérieusement, « j’espère que vous ferez comprendre à Luke que c’est le dernier argent que vous lui donnerez jamais tant qu’il restera dans cette maison. »
« Pourquoi ? » demanda Lady Audley, laissant ses mains tomber sur ses genoux, et regardant Mrs. Marks avec curiosité.
« Parce que je veux que Luke quitte le Castle. »
« Mais pourquoi voulez-vous qu’il parte ? »
« Oh, pour tant de raisons, milady », répondit Phoebe. « Il n’est pas fait pour être le propriétaire d’un débit de boisson. Je ne le savais pas quand je l’ai épousé, ou j’aurais été contre le commerce, et j’aurais essayé de le persuader de se lancer dans l’agriculture. Non pas que je suppose qu’il aurait renoncé à son idée non plus ; car il est assez obstiné, comme vous le savez, milady. Il n’est pas fait pour ses affaires actuelles. Il est rarement sobre après la tombée de la nuit ; et quand il est ivre, il devient presque sauvage, et ne semble pas savoir ce qu’il fait. Nous avons déjà eu deux ou trois frayeurs avec lui. »
« Frayeurs ! » répéta Lady Audley. « Que voulez-vous dire ? »
« Eh bien, nous avons couru le risque d’être brûlés dans nos lits à cause de sa négligence. »
« Brûlés dans vos lits par sa négligence ! Voyons, comment est-ce arrivé ? » demanda milady, d’un ton assez las. Elle était trop égoïste et trop profondément absorbée par ses propres tourments pour s'intéresser au moindre danger ayant pu frapper son ancienne femme de chambre.
« Vous savez quel vieux lieu étrange est le Castle, milady ; que du bois vermoulu, des chevrons pourris et autres choses du genre. La Chelmsford Insurance Company refuse de l'assurer ; ils disent que si l'endroit venait à prendre feu par une nuit de grand vent, il flamberait comme de l'amadou et rien au monde ne pourrait le sauver. Eh bien, Luke le sait ; et le propriétaire l'en a souvent averti, car il vit tout près de chez nous et surveille d'assez près tout ce que fait mon mari ; mais quand Luke est ivre, il ne sait plus ce qu'il fait, et il n'y a pas une semaine, il a laissé une bougie allumée dans l'une des dépendances ; la flamme a atteint l'un des chevrons du toit en pente, et si je ne l'avais pas découvert en faisant le tour de la maison avant de me coucher, nous aurions peut-être tous été brûlés vifs. Et c'est la troisième fois qu'une telle chose arrive en six mois que nous occupons les lieux, alors vous ne pouvez pas vous étonner que j'aie peur, n'est-ce pas, milady ? »
Milady ne s'en était pas étonnée, elle n'avait pas du tout songé à cette affaire. Elle avait à peine écouté ces détails triviaux ; pourquoi se soucierait-elle des périls et des ennuis d'une femme de chambre de basse extraction ? N'avait-elle pas ses propres terreurs, ses propres perplexités dévorantes pour usurper chaque pensée dont son cerveau était capable ?
Elle ne fit aucune remarque sur ce que la pauvre Phoebe venait de lui dire ; elle comprit à peine ce qui avait été prononcé, jusqu'à quelques instants après que la jeune fille eut fini de parler, moment où les mots revêtirent tout leur sens, comme cela arrive parfois pour des paroles entendues sans être écoutées.
« Brûlés dans vos lits », répéta enfin la jeune femme. « Cela aurait été une bonne chose pour moi si cette précieuse créature, votre mari, avait été brûlée dans son lit avant ce soir. »
Une image saisissante lui était apparue tandis qu’elle parlait. L'image de ce logement de bois fragile, le Castle Inn, réduit à un chaos de lattes et de plâtre sans toit, vomissant des flammes par sa gueule noire et crachant des étincelles embrasées vers le ciel nocturne et froid.
Elle poussa un soupir las en chassant cette vision de son esprit agité. Elle ne serait pas mieux lotie même si cet ennemi était réduit au silence à jamais. Elle avait un autre ennemi, bien plus dangereux — un ennemi qui ne pouvait être ni soudoyé ni acheté, dussé-je être aussi riche qu'une impératrice.
« Je vous donnerai l'argent pour renvoyer cet huissier », dit milady après une pause. « Je devrai vous donner le dernier souverain de ma bourse, mais qu'importe ? Vous savez aussi bien que moi que je n'ose pas vous refuser. »
Lady Audley se leva et prit la lampe allumée sur son secrétaire. « L'argent est dans mon cabinet de toilette », dit-elle ; « je vais aller le chercher. »
« Oh, milady », s'exclama soudain Phoebe, « j'ai oublié quelque chose ; j'étais tellement bouleversée par cette affaire que j'ai complètement oublié. »
« Complètement oublié quoi ? »
« Une lettre qu'on m'a remise pour vous, milady, juste avant que je ne quitte la maison. »
« Quelle lettre ? »
« Une lettre de M. Audley. Il a entendu mon mari mentionner que je venais ici, et il m'a demandé de porter cette lettre. »
Lady Audley posa la lampe sur la table la plus proche et tendit la main pour recevoir la missive. Phoebe Marks ne pouvait guère manquer de remarquer que la petite main ornée de bijoux tremblait comme une feuille.
« Donnez-la-moi, donnez-la-moi », cria-t-elle ; « laissez-moi voir ce qu'il a encore à dire. »
Lady Audley arracha presque la lettre des mains de Phoebe dans une impatience sauvage. Elle déchira l'enveloppe et la jeta au loin ; elle parvint à peine à déplier la feuille de papier à lettres dans son excitation fiévreuse.
La lettre était très brève. Elle ne contenait que ces mots :
« Si Mrs. George Talboys a réellement survécu à la date de sa mort supposée, telle qu'enregistrée dans la presse publique et sur la pierre tombale du cimetière de Ventnor, et si elle existe en la personne de la dame suspectée et accusée par l'auteur de ces lignes, il ne devrait y avoir aucune grande difficulté à trouver quelqu'un capable et désireux de l'identifier. Mrs. Barkamb, propriétaire des North Cottages, Wildernsea, consentirait sans doute à faire la lumière sur cette affaire ; soit pour dissiper une illusion, soit pour confirmer un soupçon.
« ROBERT AUDLEY.
« 3 mars 1859.
« The Castle Inn, Mount Stanning. »
CHAPITRE XXXII.
LA LUEUR ROUGE DANS LE CIEL.
Milady froissa la lettre avec rage dans sa main et la jeta dans les flammes.
« S'il se tenait devant moi maintenant, et que je pouvais le tuer », murmura-t-elle dans un souffle étrange et intérieur, « je le ferais, je le ferais ! » Elle saisit la lampe et se précipita dans la pièce adjacente. Elle referma la porte derrière elle. Elle ne pouvait supporter aucun témoin de son horrible désespoir ; elle ne pouvait rien supporter, ni elle-même ni ce qui l'entourait.
La porte entre le cabinet de toilette de milady et la chambre à coucher où reposait Sir Michael était restée entrouverte. Le baronnet dormait paisiblement, son visage noble clairement visible à la lueur tamisée de la lampe. Sa respiration était basse et régulière, ses lèvres courbées en un demi-sourire — un sourire de tendre bonheur qu'il arborait souvent lorsqu'il regardait sa belle épouse, le sourire d'un père tout indulgent qui contemple avec admiration son enfant favori.
Une touche de sentiment féminin, une pointe de compassion adoucit le regard de Lady Audley lorsqu'il se posa sur cette noble figure au repos. Pendant un instant, l'horrible égoïsme de sa propre misère céda devant une tendresse compatissante pour autrui. Ce n'était peut-être, après tout, qu'une tendresse à moitié égoïste, où la pitié pour elle-même était aussi puissante que la pitié pour son mari ; mais pour une fois, ses pensées sortirent de l'étroit sillon de ses propres terreurs et de ses propres ennuis pour s'attarder avec une douleur prophétique sur les chagrins à venir d'autrui.
« S'ils lui font croire, comme il sera malheureux », pensa-t-elle. Mais mêlée à cette pensée, il y en avait une autre — celle de son visage adorable, de ses manières envoûtantes, de son sourire espiègle, de son rire bas et musical, semblable à une volée de cloches argentées résonnant à travers une vaste étendue de prairies plates et une rivière frémissante dans la brume d'une soirée d'été. Elle songea à toutes ces choses avec un frisson de triomphe éphémère, plus fort encore que sa terreur.
Si Sir Michael Audley vivait jusqu'à cent ans, quoi qu'il puisse apprendre à croire sur elle, quand bien même il en viendrait à la mépriser, serait-il jamais capable de la dissocier de ces attributs ? Non, mille fois non. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, sa mémoire la lui présenterait parée de cette beauté qui avait, la première, conquis son admiration enthousiaste et son affection dévouée. Ses pires ennemis ne pourraient lui ravir ce don féerique qui avait eu une influence si fatale sur son esprit frivole.
Elle fit les cent pas dans le cabinet de toilette à la lueur argentée de la lampe, méditant sur l'étrange lettre qu'elle avait reçue de Robert Audley. Elle alla et vint dans cette déambulation monotone pendant quelque temps avant de parvenir à stabiliser ses pensées — avant d'être capable d'utiliser les forces dispersées de son intellect étroit pour se concentrer sur l'unique sujet capital : la menace contenue dans la lettre de l'avocat.
« Il le fera », dit-elle entre ses dents serrées, « il le fera, à moins que je ne le fasse interner dans un asile d'aliénés avant ; ou à moins que… »
Elle ne termina pas sa pensée par des mots. Elle ne formula même pas la phrase ; mais une impulsion nouvelle et contre-nature dans son cœur semblait en marteler chaque syllabe contre sa poitrine.
La pensée était celle-ci : « Il le fera, à moins qu'une étrange calamité ne lui arrive et ne le réduise au silence à jamais. » Le sang rouge monta au visage de milady avec un éclat aussi soudain et éphémère que la flamme vacillante d'un feu, puis s'éteignit tout aussi vite, la laissant plus pâle que la neige de l'hiver. Ses mains, qui s'étaient auparavant serrées convulsivement, se relâchèrent et retombèrent lourdement le long de son corps. Elle s'arrêta dans ses allées et venues rapides — elle s'arrêta comme la femme de Loth a pu s'arrêter, après ce regard fatal jeté en arrière vers la cité qui périssait — chaque pulsation ralentissant, chaque goutte de sang se figeant dans ses veines, dans ce processus terrible qui devait la transformer, de femme qu'elle était, en statue.
Lady Audley resta immobile environ cinq minutes dans cette attitude étrangement sculpturale, la tête droite, les yeux fixés droit devant elle — fixés bien au-delà de l'étroite limite du mur de sa chambre, dans les sombres distances du péril et de l'horreur.
Mais bientôt, elle s'arracha à cette attitude rigide presque aussi brusquement qu'elle y était tombée. Elle sortit de cette semi-léthargie. Elle se dirigea rapidement vers sa coiffeuse et, s'asseyant devant, écarta le fouillis de flacons au bouchon doré et de fines boîtes à essences en porcelaine, pour regarder son reflet dans le grand miroir ovale. Elle était très pâle ; mais aucune autre trace d'agitation n'était visible sur son visage de jeune fille. Les lignes de ses lèvres magnifiquement dessinées étaient si belles qu'il n'y avait qu'un observateur très attentif qui aurait pu percevoir une certaine rigidité inhabituelle. Elle le vit elle-même et tenta de sourire pour chasser cette immobilité de statue ; mais ce soir-là, ses lèvres roses refusèrent de lui obéir ; elles étaient fermement verrouillées et n'étaient plus les esclaves de sa volonté et de son bon plaisir. Toutes les forces latentes de son caractère se concentrèrent dans ce seul trait. Elle pouvait commander à ses yeux, mais elle ne pouvait maîtriser les muscles de sa bouche. Elle se leva de devant sa coiffeuse, prit une cape de velours sombre et un chapeau au fond de son armoire, et s'habilla pour sortir. La petite pendule en bronze doré sur la cheminée sonna onze heures et quart tandis que Lady Audley s'occupait ainsi ; cinq minutes plus tard, elle rentra dans la pièce où elle avait laissé Phoebe Marks.
L'épouse de l'aubergiste était assise devant le garde-feu bas, dans une attitude très semblable à celle dans laquelle son ancienne maîtresse avait médité près de cet âtre solitaire plus tôt dans la soirée. Phoebe avait ravivé le feu et avait remis son chapeau et son châle. Elle était impatiente de rentrer chez ce mari brutal, trop enclin à faire des bêtises en son absence. Elle leva les yeux lorsque Lady Audley entra dans la pièce et poussa une exclamation de surprise en voyant son ancienne maîtresse en costume de marche.
« Milady », s'écria-t-elle, « vous ne sortez pas ce soir ? »
« Si, Phoebe », répondit Lady Audley, très calmement. « Je vais à Mount Stanning avec vous pour voir cet huissier, et pour payer et le renvoyer moi-même. »
« Mais, milady, vous oubliez l'heure qu'il est ; vous ne pouvez pas sortir à une telle heure. »
Lady Audley ne répondit pas. Elle resta debout, le doigt posé légèrement sur le bouton de la sonnette, méditant tranquillement.
« Les écuries sont toujours verrouillées et les hommes couchés dès dix heures », murmura-t-elle, « quand nous sommes à la maison. Cela fera un boucan terrible de préparer une voiture ; mais je suppose que l'un des domestiques pourrait arranger cela discrètement pour moi. »
« Mais pourquoi devriez-vous y aller ce soir, milady ? » cria Phoebe Marks. « Demain conviendra tout aussi bien. Dans une semaine, cela ira aussi bien. Notre propriétaire retirerait l'homme s'il avait votre promesse de régler la dette. »
Lady Audley ne tint aucun compte de cette interruption. Elle se rendit précipitamment dans le cabinet de toilette, jeta son chapeau et sa cape, puis retourna au boudoir, dans sa simple tenue de dîner, ses boucles écartées négligemment de son visage.
« Maintenant, Phoebe Marks, écoutez-moi », dit-elle en saisissant le poignet de sa confidente et en parlant d'une voix basse et sérieuse, mais avec un air impérieux qui défiait toute contradiction et commandait l'obéissance. « Écoutez-moi, Phoebe », répéta-t-elle. « Je vais au Castle Inn ce soir ; qu'il soit tôt ou tard importe peu ; j'ai décidé d'y aller et j'irai. Vous m'avez demandé pourquoi, et je vous l'ai dit. J'y vais pour payer moi-même cette dette ; et pour m'assurer que l'argent que je donne est appliqué à l'usage pour lequel je le donne. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que je fasse cela. Je vais faire ce que d'autres femmes dans ma position font très souvent. Je vais aider une servante favorite. »
« Mais il est près de minuit, milady », plaida Phoebe.
Lady Audley fronça les sourcils avec impatience à cette interruption.
« Si ma venue chez vous pour payer cet homme devait se savoir », poursuivit-elle, tout en conservant sa prise sur le poignet de Phoebe, « je suis prête à répondre de ma conduite ; mais je préférerais que l'affaire reste discrète. Je pense pouvoir quitter cette maison sans être vue par aucune créature vivante, si vous faites ce que je vous dis. »
« Je ferai tout ce que vous voudrez, milady », répondit Phoebe, soumise.
« Alors, vous me souhaiterez bonne nuit tout à l'heure, quand ma femme de chambre entrera dans la pièce, et vous la laisserez vous reconduire hors de la maison. Vous traverserez la cour et vous m'attendrez dans l'avenue, de l'autre côté de l'arche. Il me faudra peut-être une demi-heure avant de pouvoir vous rejoindre, car je ne dois pas quitter ma chambre avant que les domestiques soient tous allés se coucher, mais vous pouvez m'attendre patiemment, car quoi qu'il arrive, je vous rejoindrai. »
Le visage de Lady Audley n'était plus pâle. Un éclat contre-nature luisait dans ses grands yeux bleus. Elle parlait avec une rapidité contre-nature. Elle avait tout l'aspect et les manières d'une personne ayant cédé à l'influence dominante d'une excitation irrésistible. Phoebe Marks contemplait son ancienne maîtresse avec un hébétement muet. Elle commença à craindre que milady ne devienne folle.
À la sonnette tirée par Lady Audley répondit l'élégante femme de chambre qui portait des rubans roses, des robes de soie noire et d'autres parures inconnues des humbles gens qui s'asseyaient au bas de la table au bon vieux temps où les domestiques portaient de la laine grossière.
« Je ne savais pas qu'il était si tard, Martin », dit milady sur ce ton doux qui lui assurait toujours le service empressé de ses subordonnés. « J'ai parlé avec Mrs. Marks et j'ai laissé le temps s'écouler. Je n'aurai besoin de rien ce soir, vous pouvez donc aller vous coucher quand vous le souhaitez. »
« Merci, milady », répondit la jeune fille, qui avait l'air très endormie et avait quelque difficulté à réprimer un bâillement, même en présence de sa maîtresse, car la maisonnée Audley gardait habituellement des horaires très matinaux. « Je ferais mieux de raccompagner Mrs. Marks, milady, n'est-ce pas ? » demanda la femme de chambre, « avant d'aller me coucher ? »
« Oh, oui, certainement ; vous pouvez laisser sortir Phoebe. Tous les autres domestiques sont allés se coucher, je suppose ? »
« Oui, milady. »
Lady Audley rit en jetant un coup d'œil à l'horloge.
« Nous avons été terriblement dissipées ici, Phoebe », dit-elle. « Bonne nuit. Vous pouvez dire à votre mari que son loyer sera payé. »
« Merci beaucoup, milady, et bonne nuit », murmura Phoebe en reculant hors de la pièce, suivie par la femme de chambre.
Lady Audley écouta à la porte, attendant que les bruits étouffés de leurs pas s'éteignent dans la chambre octogonale et sur l'escalier recouvert de tapis.
« Martin dort tout en haut de la maison », dit-elle, « à un demi-mile d'ici. Dans dix minutes, je pourrai m'échapper sans risque. »
Elle retourna dans son cabinet de toilette et enfila sa cape et son chapeau pour la deuxième fois. La couleur contre-nature brûlait toujours comme une flamme sur ses joues ; la lueur contre-nature scintillait toujours dans ses yeux. L'excitation qui l'habitait la tenait sous un charme si puissant que ni son esprit ni son corps ne semblaient ressentir la moindre fatigue. Quel que soit le luxe de détails avec lequel je décris ses sentiments, je ne pourrai jamais décrire la dixième partie de ses pensées ou de ses souffrances. Elle souffrit des agonies qui rempliraient des volumes imprimés serrés, volumineux de mille pages, en cette seule nuit horrible. Elle endura des volumes d'angoisse, de doute et de perplexité ; répétant parfois les mêmes chapitres de ses tourments encore et encore ; se précipitant parfois à travers mille pages de sa misère sans une pause, sans un moment de répit. Elle se tenait près du garde-feu bas dans son boudoir, observant l'aiguille des minutes de l'horloge, attendant qu'il fût temps pour elle de quitter la maison en sécurité.
« J'attendrai dix minutes », dit-elle, « pas un instant de plus, avant d'entrer dans mon nouveau péril. »
Elle écouta le rugissement sauvage du vent de mars, qui semblait s'être levé avec le calme et l'obscurité de la nuit.
L'aiguille fit lentement son chemin inévitable jusqu'aux chiffres indiquant que les dix minutes étaient écoulées. Il était exactement onze heures trois quarts lorsque milady prit sa lampe à la main et se glissa doucement hors de la pièce. Son pas était aussi léger que celui d'un gracieux animal sauvage, et il n'y avait aucune crainte que cette démarche aérienne ne réveille le moindre écho dans les couloirs et l'escalier de pierre recouverts de tapis. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle atteignit le vestibule au rez-de-chaussée. Plusieurs portes s'ouvraient sur ce vestibule, qui était octogonal, comme l'antichambre de milady. L'une de ces portes menait à la bibliothèque, et c'est cette porte que Lady Audley ouvrit doucement et prudemment.
Tenter de quitter la maison secrètement par l'une des sorties principales aurait été pure folie, car la gouvernante elle-même supervisait le barricadage des grandes portes, à l'arrière comme à l'avant. Les secrets des verrous, des barres, des chaînes et des sonnettes qui sécurisaient ces portes, et assuraient la protection de la salle à manger de Sir Michael Audley, dont la porte était doublée de tôle de fer, n'étaient connus que des domestiques chargés de s'en occuper. Mais bien que toutes ces précautions fussent prises pour les entrées principales de la citadelle, un volet de bois et une fine barre de fer, assez légère pour être soulevée par un enfant, étaient considérés comme une protection suffisante pour la porte à demi vitrée qui donnait de la salle de petit-déjeuner sur l'allée gravillonnée et le gazon lisse de la cour.
C'était par cette issue que Lady Audley comptait s'échapper. Elle pouvait facilement retirer la barre et défaire le volet, et elle pouvait sans risque laisser la fenêtre entrouverte durant son absence. Il y avait peu à craindre que Sir Michael ne se réveille avant un certain temps, car il avait un sommeil lourd en début de nuit, et dormait plus profondément que d'habitude depuis sa maladie.
Lady Audley traversa la bibliothèque et ouvrit la porte de la salle de petit-déjeuner, qui communiquait avec elle. Cette dernière pièce était l'un des ajouts récents à la Court. C'était une chambre simple et gaie, aux murs tapissés de couleurs vives et aux jolis meubles en érable, et était plus occupée par Alicia que par quiconque d'autre. L'attirail des activités favorites de la jeune fille était éparpillé dans la pièce — matériel de dessin, fragments de travail inachevé, écheveaux de soie emmêlés et tous les autres témoignages de la présence d'une demoiselle insouciante ; tandis que le portrait de Miss Audley — une jolie esquisse au crayon d'une jeune fille au visage rose, en habit et chapeau de cavalière — était suspendu au-dessus des ornements Wedgewood de la cheminée. Milady contempla ces objets familiers avec une haine méprisante brûlant dans ses yeux bleus.
« Comme elle sera heureuse s'il m'arrive une disgrâce », pensa-t-elle ; « comme elle se réjouira si je suis chassée de cette maison ! »
Lady Audley posa la lampe sur une table près de la cheminée et se dirigea vers la fenêtre. Elle retira la barre de fer et le léger volet de bois, puis ouvrit la porte vitrée. La nuit de mars était noire et sans lune, et une rafale de vent s'engouffra sur elle tandis qu'elle ouvrait cette porte, emplissant la pièce de son souffle glacial et éteignant la lampe sur la table.
« Peu importe », grommela milady, « je n'aurais pas pu la laisser allumée. Je saurai comment retrouver mon chemin dans la maison quand je reviendrai. J'ai laissé toutes les portes entrouvertes. »
Elle sortit rapidement sur le gravier lisse et referma la porte vitrée derrière elle. Elle craignait que ce vent traître ne poussât la porte ouvrant sur la bibliothèque, la refermant ainsi et la trahissant.
Elle était maintenant dans la cour intérieure, ce vent glacial balayant son visage et faisant tourbillonner ses vêtements de soie autour d'elle dans un bruissement aigu, semblable au sifflement d'une brise vive contre les voiles d'un yacht. Elle traversa la cour et regarda en arrière — elle regarda en arrière un instant vers la lumière du foyer brillant entre les rideaux aux teintes rosées de son boudoir, et la lueur diffuse de la lampe à travers les fenêtres à meneaux de la pièce où sir Michael Audley dormait.
« J'ai l'impression de m'enfuir », pensa-t-elle ; « j'ai l'impression de m'enfuir secrètement au milieu de la nuit, pour me perdre et être oubliée. Peut-être serait-il plus sage de fuir, d'écouter l'avertissement de cet homme et d'échapper à son emprise pour toujours. Si je m'enfuyais et disparaissais comme... comme George Talboys a disparu. Mais où pourrais-je aller ? Que deviendrais-je ? Je n'ai pas d'argent ; mes bijoux ne valent pas deux cents livres, maintenant que je me suis débarrassée de la meilleure part. Que pourrais-je faire ? Je devrais retourner à l'ancienne vie, cette vie ancienne, dure, cruelle, misérable — la vie de pauvreté, d'humiliation, de contrariété et de mécontentement. Je devrais retourner m'épuiser dans cette longue lutte, et mourir — comme ma mère est morte, peut-être ! »
Milady demeura immobile un instant sur la pelouse lisse entre la cour et l'arche, la tête penchée sur sa poitrine et les mains jointes, débattant de cette question dans l'activité contre-nature de son esprit. Son attitude reflétait l'état de cet esprit — elle exprimait l'irrésolution et le trouble. Mais soudain, un changement s'opéra en elle ; elle leva la tête — la leva avec un air de défi et de détermination.
« Non ! Monsieur Robert Audley, » dit-elle à haute voix, d'une voix basse et claire ; « je ne retournerai pas — je ne retournerai pas. Si la lutte entre nous doit être un duel à mort, vous ne me verrez pas lâcher mon arme. »
Elle marcha d'un pas ferme et rapide sous l'arche. À mesure qu'elle passait sous cette voûte massive, il sembla qu'elle disparaissait dans un gouffre noir qui attendait, béant, de la recevoir. L'horloge stupide sonna minuit, et toute l'arche parut vibrer sous ses lourds coups, tandis que Lady Audley émergeait de l'autre côté et rejoignait Phoebe Marks, qui attendait son ancienne maîtresse tout près de la porte du Court.
« Maintenant, Phoebe, » dit-elle, « il y a trois milles d'ici à Mount Stanning, n'est-ce pas ? »
« Oui, milady. »
« Alors nous pouvons parcourir cette distance en une heure et demie. »
Lady Audley ne s'était pas arrêtée pour dire cela ; elle marchait rapidement le long de l'avenue avec sa humble compagne à ses côtés. Frêle et délicate en apparence, elle marchait très bien. Elle avait eu l'habitude de faire de longues promenades à la campagne avec les enfants de M. Dawson aux jours anciens de sa dépendance, et une distance de trois milles ne l'effrayait guère.
« Votre beau mari vous attendra, je suppose, Phoebe ? » dit-elle, alors qu'elles coupaient à travers un champ ouvert qui servait de raccourci entre Audley Court et la grande route.
« Oh, oui, milady ; il est certain qu'il attendra. Il sera en train de boire avec l'homme, je le crains. »
« L'homme ! Quel homme ? »
« L'homme qui est en possession, milady. »
« Ah, bien sûr, » dit Lady Audley avec indifférence.
Il était étrange que les ennuis domestiques de Phoebe semblent si éloignés de ses pensées au moment où elle entreprenait une démarche si extraordinaire pour arranger les choses au Castle Inn.
Les deux femmes traversèrent le champ et tournèrent sur la grande route. Le chemin vers Mount Stanning était entièrement en montée, et la longue route semblait noire et morne dans la nuit sombre ; mais milady avançait avec un courage désespéré, qui n'était pas un élément commun de sa nature égoïste et sensuelle, mais une faculté étrange née de son immense désespoir. Elle ne parla plus à sa compagne jusqu'à ce qu'elles fussent tout près des lumières vacillantes au sommet de la colline. L'une de ces lumières de village, brillant d'un rouge vif à travers un rideau cramoisi, indiquait la fenêtre précise derrière laquelle il était probable que Luke Marks fût assis, somnolant au-dessus de sa liqueur, et attendant la venue de sa femme.
« Il n'est pas allé se coucher, Phoebe, » dit milady avec empressement. « Mais il n'y a aucune autre lumière allumée à l'auberge. Je suppose que M. Audley est au lit et dort. »
« Oui, milady, je le suppose. »
« Vous êtes sûre qu'il devait rester au Castle cette nuit ? »
« Oh, oui, milady. J'ai aidé la fille à préparer sa chambre avant de partir. »
Le vent, turbulent partout, était encore plus aigu et plus impitoyable aux alentours de ce sommet désolé sur lequel le Castle Inn dressait ses murs délabrés. Les rafales cruelles s'acharnaient sauvagement autour de cette construction fragile. Elles s'amusaient avec le pigeonnier en ruine, la girouette brisée, les tuiles disjointes et les cheminées informes ; elles secouaient les vitres, sifflaient dans les interstices ; elles se moquaient du bâtiment chancelant des fondations au toit, et le battaient, le heurtaient, le tourmentaient dans leurs jeux féroces, jusqu'à ce qu'il tremble et bascule sous la force de leur rude divertissement.
M. Luke Marks n'avait pas pris la peine de verrouiller la porte de son domicile avant de s'asseoir pour boire avec l'homme qui détenait la possession provisoire de ses biens et meubles. L'aubergiste du Castle Inn était une brute paresseuse et sensuelle, qui n'avait aucune pensée plus élevée qu'un souci égoïste de ses propres plaisirs, et une haine virulente contre quiconque faisait obstacle à sa gratification.
Phoebe poussa la porte de la main et entra dans la maison, suivie par milady. Le gaz flamboyait dans le bar, enfumant le plafond bas recouvert de plâtre. La porte de l'arrière-salle était entrouverte, et Lady Audley entendit le rire brutal de M. Marks alors qu'elle franchissait le seuil de l'auberge.
« Je vais lui dire que vous êtes là, milady, » murmura Phoebe à son ancienne maîtresse. « Je sais qu'il sera ivre. Vous... vous ne serez pas offensée, milady, s'il dit quelque chose d'impoli ? Vous savez que ce n'était pas mon souhait que vous veniez. »
« Oui, oui, » répondit Lady Audley avec impatience, « je le sais. Que m'importe son impolitesse ! Qu'il dise ce qu'il veut. »
Phoebe Marks poussa la porte du salon, laissant milady dans le bar juste derrière elle.
Luke était assis, ses jambes lourdes étendues sur le foyer. Il tenait un verre de gin-fizz dans une main et le tisonnier dans l'autre. Il venait tout juste d'enfoncer le tisonnier dans un tas de charbons noirs et les dispersait pour faire une flamme, lorsque sa femme apparut sur le seuil de la pièce.
Il arracha le tisonnier d'entre les barreaux et fit un mouvement à moitié ivre, à moitié menaçant, en la voyant.
« Alors, vous avez daigné rentrer enfin, madame, » dit-il ; « je pensais que vous ne reviendriez plus jamais. »
Il parlait d'une voix épaisse et ivre, et n'était guère intelligible. Il était trempé jusqu'aux lèvres d'alcool. Ses yeux étaient troubles et larmoyants ; ses mains étaient instables ; sa voix était étouffée et assourdie par la boisson. Une brute, même dans son état le plus sobre ; une brute, même sous son meilleur jour, il était dix fois plus brutal dans son ivresse, lorsque les quelques contraintes qui maintenaient sa brutalité quotidienne et ignorante sous contrôle étaient jetées de côté dans l'indolente imprudence de l'intoxication.
« J'ai... j'ai été plus longue que je ne l'avais prévu, Luke, » répondit Phoebe, de son ton le plus conciliant ; « mais j'ai vu milady, et elle a été très gentille, et... et elle va régler cette affaire pour nous. »
« Elle a été très gentille, n'est-ce pas ? » grommela M. Marks avec un rire d'ivrogne ; « remerciez-la pour rien. Je connais la valeur de sa gentillesse. Elle serait singulièrement gentille, je parie, si elle n'y était pas obligée. »
L'homme en possession, qui était tombé dans un état d'ivresse larmoyante et semi-inconsciente après avoir consommé environ un tiers de la liqueur que M. Marks avait bue, se contentait de fixer son hôte et son hôtesse avec un étonnement hébété. Il était assis près de la table. En fait, il s'y était accroché avec les coudes, comme mesure de sécurité pour éviter de glisser dessous, et il faisait des tentatives imbéciles pour allumer sa pipe à la flamme d'une chandelle de suif qui gouttait près de lui.
« Milady a promis de régler l'affaire pour nous, Luke, » répéta Phoebe, sans remarquer les remarques de Luke. Elle connaissait assez bien la nature obstinée de son mari désormais pour savoir qu'il était plus qu'inutile d'essayer de l'empêcher de faire ou de dire quoi que ce soit que sa propre volonté têtue le poussait à faire ou à dire. « Milady va régler cela, » dit-elle, « et elle est venue ici pour s'en occuper ce soir, » ajouta-t-elle.
Le tisonnier échappa à la main de l'aubergiste et tomba dans un fracas parmi les cendres du foyer.
« Lady Audley est venue ici ce soir ! » dit-il.
« Oui, Luke. »
Milady apparut sur le seuil de la porte alors que Phoebe parlait.
« Oui, Luke Marks, » dit-elle, « je suis venue payer cet homme et le renvoyer à ses occupations. »
Lady Audley prononça ces mots d'une manière étrange, semi-mécanique ; tout comme si elle avait appris la phrase par cœur et la répétait sans savoir ce qu'elle disait.
M. Marks poussa un grognement mécontent et posa son verre vide sur la table avec un geste impatient.
« Vous auriez pu donner l'argent à Phoebe, » dit-il, « aussi bien que de l'apporter vous-même. Nous ne voulons pas de ces grandes dames ici, à fureter et à fourrer leurs précieux nez dans tout. »
« Luke, Luke ! » protesta Phoebe, « alors que milady a été si gentille ! »
« Oh, au diable sa gentillesse ! » cria M. Marks ; « ce n'est pas sa gentillesse que nous voulons, ma fille, c'est son argent. Elle n'obtiendra pas de gratitude pleurnicharde de ma part. Tout ce qu'elle fait pour nous, elle le fait parce qu'elle y est obligée ; et si elle n'y était pas obligée, elle ne le ferait pas... »
Dieu sait combien M. Luke Marks aurait pu dire d'autres choses, si milady ne s'était pas tournée soudainement vers lui et ne l'avait pas réduit au silence par l'éclat surnaturel de sa beauté. Ses cheveux avaient été soufflés par le vent loin de son visage et, étant d'une texture légère et plumeuse, s'étaient étalés en une masse emmêlée qui entourait son front comme une flamme jaune. Il y avait une autre flamme dans ses yeux — une lumière verdâtre, telle qu'elle pourrait jaillir des orbes aux couleurs changeantes d'une sirène en colère.
« Assez, » cria-t-elle. « Je ne suis pas venue ici au milieu de la nuit pour écouter votre insolence. À combien s'élève cette dette ? »
« Neuf livres. »
Lady Audley sortit son porte-monnaie — un jouet d'ivoire, d'argent et de turquoise — et en tira un billet et quatre souverains. Elle les posa sur la table.
« Que cet homme me donne un reçu pour l'argent, » dit-elle, « avant que je ne parte. »
Il fallut quelque temps avant que l'homme puisse être ramené à une conscience suffisante pour l'accomplissement de ce simple devoir, et ce n'est qu'en trempant une plume dans l'encre et en la poussant entre ses doigts maladroits qu'il fut enfin amené à comprendre que son autographe était requis au bas du reçu rédigé par Phoebe Marks. Lady Audley prit le document dès que l'encre fut sèche et se tourna pour quitter le salon. Phoebe la suivit.
« Vous ne devez pas rentrer seule, milady, » dit-elle. « Vous me laisserez vous accompagner ? »
« Oui, oui ; vous rentrerez avec moi. »
Les deux femmes se tenaient près de la porte de l'auberge lorsque milady dit cela. Phoebe regardait sa protectrice avec étonnement. Elle s'attendait à ce que Lady Audley fût pressée de rentrer après avoir réglé cette affaire qu'elle avait capricieusement prise en main ; mais il n'en était rien ; milady se tenait appuyée contre la porte de l'auberge, fixant le vide, et de nouveau Mrs. Marks commença à craindre que le trouble n'ait rendu folle son ancienne maîtresse.
Une petite pendule hollandaise dans le bar sonna deux heures alors que Lady Audley s'attardait de cette manière irrésolue et absente. Elle tressaillit au son et se mit à trembler violemment.
« Je crois que je vais m'évanouir, Phoebe, » dit-elle ; « où puis-je trouver de l'eau froide ? »
« La pompe est dans la buanderie, milady ; je vais courir chercher un verre d'eau froide. »
« Non, non, non, » cria milady, saisissant le bras de Phoebe alors qu'elle s'apprêtait à partir en courant pour cette course ; « je vais le chercher moi-même. Il faut que je trempe ma tête dans une bassine d'eau si je veux éviter de m'évanouir. Dans quelle chambre dort M. Audley ? »
Il y avait quelque chose de si hors de propos dans cette question que Phoebe Marks regarda sa maîtresse avec effroi avant d'y répondre.
« C'était la numéro trois que j'ai préparée, milady — la chambre sur le devant — la chambre à côté de la nôtre, » répondit-elle, après cette pause d'étonnement.
« Donnez-moi une chandelle, » dit milady. « Je vais aller dans votre chambre et prendre de l'eau pour ma tête ; restez où vous êtes et veillez à ce que cette brute de mari ne me suive pas ! »
Elle arracha la chandelle que Phoebe avait allumée des mains de la jeune femme et monta l'escalier tortueux et délabré qui menait au corridor étroit de l'étage supérieur. Cinq chambres donnaient sur ce couloir au plafond bas et à l'odeur confinée ; les numéros de ces chambres étaient indiqués par des chiffres noirs et trapus peints sur les panneaux des portes. Lady Audley était venue à Mount Stanning pour inspecter la maison lorsqu'elle avait acheté l'affaire pour le fiancé de sa servante, et elle connaissait le chemin dans ce vieux lieu délabré ; elle savait où trouver la chambre de Phoebe, mais elle s'arrêta devant la porte de cette autre chambre qui avait été préparée pour M. Robert Audley.
Elle s'arrêta et regarda le numéro sur la porte. La clé était dans la serrure, et sa main tomba dessus comme inconsciemment. Mais bientôt, elle se remit soudain à trembler, comme elle avait tremblé quelques minutes plus tôt au son de l'horloge. Elle resta quelques instants à trembler ainsi, la main toujours sur la clé ; puis une expression horrible traversa son visage, et elle tourna la clé dans la serrure. Elle la tourna deux fois, verrouillant la porte à double tour.
Il n'y eut aucun son de l'intérieur ; l'occupant de la chambre ne donna aucun signe d'avoir entendu ce craquement sinistre de la clé rouillée dans la serrure rouillée.
Lady Audley se précipita dans la pièce suivante. Elle posa la chandelle sur la coiffeuse, jeta son chapeau et le suspendit négligemment à son bras ; puis elle alla au lavabo et remplit la bassine d'eau. Elle plongea ses cheveux dorés dans cette eau, puis resta quelques instants au centre de la pièce à regarder autour d'elle, avec un visage blanc et sérieux, et un regard avide qui semblait embrasser chaque objet dans la chambre pauvrement meublée. La chambre de Phoebe était certainement très chichement meublée ; elle avait été contrainte de choisir tous les objets les plus décents pour ces meilleures chambres réservées à tout voyageur de passage qui pourrait s'arrêter pour une nuit au Castle Inn ; mais Phoebe Marks avait fait de son mieux pour compenser le manque de meubles substantiels dans son appartement par une surabondance de draperies. Des rideaux craquants de chintz bon marché pendaient du lit à baldaquin ; des draperies festonnées du même matériau entouraient l'étroite fenêtre, occultant la lumière du jour et offrant un port agréable à des tribus de mouches et à des bandes prédatrices d'araignées. Même le miroir, une construction misérablement bon marché qui déformait chaque visage dont le propriétaire avait la hardiesse de s'y regarder, se dressait sur un autel drapé de mousseline amidonnée et de calicot rose glacé, et était orné de volants de dentelle et d'ouvrages tricotés.
Milady sourit en regardant les festons et les fioritures qui rencontraient ses yeux de tous côtés. Elle avait raison, peut-être, de sourire, en se souvenant de l'élégance coûteuse de ses propres appartements ; mais il y avait quelque chose dans ce sourire sardonique qui semblait avoir une signification plus profonde qu'un simple mépris naturel pour les tentatives de décoration de Phoebe. Elle alla vers la coiffeuse, lissa ses cheveux mouillés devant le miroir, puis remit son chapeau. Elle fut obligée de placer la chandelle de suif enflammée très près des fioritures de dentelle autour du verre ; si près que la mousseline amidonnée sembla attirer la flamme vers elle par une certaine force d'attraction dans son tissu fragile.
Phoebe attendait anxieusement près de la porte de l'auberge le retour de milady. Elle surveillait l'aiguille des minutes de la petite pendule hollandaise, s'étonnant de la lenteur de sa progression. Il n'était que dix minutes après deux heures lorsque Lady Audley redescendit, son chapeau sur la tête et les cheveux encore mouillés, mais sans la chandelle.
Phoebe s'inquiéta immédiatement de cette chandelle manquante.
« La lumière, milady, » dit-elle, « vous l'avez laissée là-haut ! »
« Le vent l'a soufflée alors que je quittais votre chambre, » répondit Lady Audley, calmement. « Je l'ai laissée là. »
« Dans ma chambre, milady ? »
« Oui. »
« Et elle était bien éteinte ? »
« Oui, je vous le dis ; pourquoi vous tracasser pour votre chandelle ? Il est plus de deux heures. Venez. »
Elle prit le bras de la jeune fille et l'entraîna, moitié menant, moitié tirant. La pression convulsive de sa main fine la maintenait aussi fermement qu'un étau de fer aurait pu le faire. Le vent féroce de mars claqua la porte de la maison et laissa les deux femmes dehors. La longue route noire s'étendait morne et désolée devant elles, faiblement visible entre les lignes droites de haies dénudées.
Une marche de trois milles sur une route de campagne solitaire, entre deux et quatre heures d'une froide matinée d'hiver, est à peine une tâche agréable pour une femme délicate — une femme dont les inclinations penchent vers le confort et le luxe. Mais milady se hâtait le long de la chaussée dure et sèche, entraînant sa compagne avec elle comme si elle avait été poussée par une force démoniaque horrible qui ne connaissait aucun répit. Avec la nuit noire au-dessus d'elles — avec le vent féroce hurlant autour d'elles, balayant une vaste étendue de campagne cachée, soufflant comme s'il s'était levé simultanément de tous les points de la boussole, et faisant de ces voyageuses le foyer de sa férocité — les deux femmes marchèrent à travers l'obscurité en descendant la colline sur laquelle se dressait Mount Stanning, le long d'un mille et demi de route plate, puis en remontant une autre colline, sur le versant ouest de laquelle Audley Court reposait dans cette vallée abritée qui semblait isoler la vieille maison de toute la clameur et du tumulte du monde quotidien.
Milady s'arrêta au sommet de cette colline pour reprendre son souffle et pour joindre ses mains sur son cœur, dans le vain espoir qu'elle pourrait encore calmer ses battements cruels. Elles étaient maintenant à trois quarts de mille du Court, et elles marchaient depuis près d'une heure depuis qu'elles avaient quitté le Castle Inn.
Lady Audley s'arrêta pour se reposer, le visage toujours tourné vers le lieu de sa destination. Phoebe Marks, s'arrêtant également, et très heureuse d'une pause momentanée dans ce voyage précipité, regarda en arrière dans l'obscurité lointaine sous laquelle s'étendait ce triste abri qui lui avait causé tant d'inquiétude. Et ce faisant, elle poussa un cri aigu d'horreur et s'agrippa sauvagement au manteau de sa compagne.
Le ciel nocturne n'était plus tout entier sombre. L'épaisse noirceur était rompue par une tache de lumière livide.
« Milady, milady ! » cria Phoebe, en désignant cette tache livide ; « voyez-vous ? »
« Oui, enfant, je vois, » répondit Lady Audley, en essayant de secouer les mains agrippées à ses vêtements. « Qu'y a-t-il ? »
« C'est un incendie — un incendie, milady ! »
« Oui, je crains bien que ce soit un incendie. À Brentwood, très probablement. Laissez-moi, Phoebe ; cela ne nous regarde pas. »
« Oui, oui, milady ; c'est plus proche que Brentwood — beaucoup plus proche ; c'est à Mount Stanning. »
Lady Audley ne répondit pas. Elle tremblait de nouveau, peut-être à cause du froid, car le vent avait arraché son manteau lourd de ses épaules, laissant sa silhouette élancée exposée à la bourrasque.
« C’est à Mount Stanning, milady ! » cria Phoebe Marks. « C’est le château qui est en feu — je le sais, je le sais ! J’ai pensé au feu ce soir, et j’étais nerveuse et inquiète, car je savais que cela finirait par arriver un jour. Je ne me soucierais pas si ce n’était que ce misérable endroit, mais il y aura des vies perdues, il y aura des vies perdues ! » sanglota la jeune fille, bouleversée. « Il y a Luke, trop ivre pour se tirer d’affaire sans aide, et M. Audley qui dort… »
Phoebe Marks s’interrompit soudain à la mention du nom de Robert, et tomba à genoux, joignant ses mains levées, et suppliant Lady Audley avec égarement.
« Oh, mon Dieu ! » s’écria-t-elle. « Dites-moi que ce n’est pas vrai, milady, dites-moi que ce n’est pas vrai ! C’est trop horrible, c’est trop horrible, c’est trop horrible ! »
« Qu’est-ce qui est trop horrible ? »
« La pensée qui me vient à l’esprit ; la terrible pensée qui me vient à l’esprit. »
« Que voulez-vous dire, fille ? » cria milady avec férocité.
« Oh, que Dieu me pardonne si j’ai tort ! » haleta la femme agenouillée en phrases saccadées, « et que Dieu veuille que j’aie tort. Pourquoi êtes-vous allée au château, milady ? Pourquoi étiez-vous si déterminée à aller contre tout ce que je pouvais dire — vous qui êtes si amère envers M. Audley et envers Luke, et qui saviez qu’ils étaient tous deux sous ce toit ? Oh, dites-moi que je vous fais une cruelle injustice, milady ; dites-le-moi — dites-le-moi ! Car, aussi vrai qu’il y a un Ciel au-dessus de moi, je pense que vous vous êtes rendue à cet endroit ce soir dans le but d’y mettre le feu. Dites-moi que j’ai tort, milady ; dites-moi que je vous fais une méchante injustice. »
« Je ne vous dirai rien, si ce n’est que vous êtes une folle », répondit Lady Audley d’une voix froide et dure. « Levez-vous ; folle, idiote, lâche ! Votre mari est-il une si précieuse conquête que vous deviez vous vautrer là, à gémir et à vous lamenter pour lui ? Qu’est Robert Audley pour vous, pour que vous vous comportiez comme une maniaque parce que vous pensez qu’il est en danger ? Comment savez-vous que le feu est à Mount Stanning ? Vous voyez une lueur rouge dans le ciel, et vous criez aussitôt que votre propre misérable masure est en flammes, comme s’il n’y avait aucun autre endroit au monde qui puisse brûler. Le feu est peut-être à Brentwood, ou plus loin — à Romford, ou plus loin encore, du côté est de Londres, peut-être. Levez-vous, folle, et retournez vous occuper de vos biens et de vos meubles, de votre mari et de votre pensionnaire. Levez-vous et allez-vous-en : je ne veux pas de vous. »
« Oh ! milady, milady, pardonnez-moi », sanglota Phoebe ; « il n’est rien que vous puissiez me dire qui soit assez dur pour m’avoir fait commettre une telle injustice, ne serait-ce qu’en pensée. Vos paroles cruelles ne me font rien — je me moque de tout si j’ai tort. »
« Retournez voir par vous-même », répondit Lady Audley, sévèrement. « Je vous le répète, je ne veux pas de vous. »
Elle s’éloigna dans l’obscurité, laissant Phoebe Marks toujours agenouillée sur la route dure, là où elle s’était jetée dans cet agonie de supplication. La femme de Sir Michael marcha vers la maison où dormait son mari, avec l’embrasement rouge éclairant les cieux derrière elle, et n’ayant rien devant elle que la noirceur de la nuit.
CHAPITRE XXXIII.
LE MESSAGER.
Il était très tard le lendemain matin quand Lady Audley sortit de son cabinet de toilette, excellemment vêtue d’une tenue du matin de fine mousseline, de dentelles délicates et de broderies ; mais avec un visage très pâle et des demi-cercles d’ombre violacée sous les yeux. Elle justifia ce visage pâle et ces yeux creux en déclarant qu’elle était restée éveillée à lire jusqu’à une heure très tardive la nuit précédente.
Sir Michael et sa jeune femme déjeunèrent dans la bibliothèque à une confortable table ronde, rapprochée du feu flamboyant ; et Alicia fut contrainte de partager ce repas avec sa belle-mère, bien qu’elle pût éviter cette dame durant le long intervalle entre le petit-déjeuner et le dîner.
Le matin de mars était froid et terne, et une pluie fine tombait sans cesse, obscurcissant le paysage et effaçant la distance. Il y avait très peu de lettres par le courrier du matin ; les journaux quotidiens n’arrivaient qu’à midi ; et, ces aides à la conversation faisant défaut, il y eut très peu de discussions à la table du petit-déjeuner.
Alicia regarda la pluie fine dériver contre les larges carreaux de la fenêtre.
« Pas de cheval aujourd’hui », dit-elle ; « et aucune chance d’avoir des visiteurs pour nous égayer, à moins que ce ridicule Bob ne vienne ramper sous la pluie depuis Mount Stanning. »
Avez-vous jamais entendu quelqu’un, dont vous saviez qu’il était mort, être évoqué de manière légère et désinvolte par une autre personne qui ignorait sa mort — évoqué comme faisant ceci ou cela, comme accomplissant quelque triviale opération quotidienne — alors que vous savez qu’il a disparu de la face de cette terre, et s’est séparé pour toujours de toutes les créatures vivantes et de leurs poursuites banales dans l’effrayante solennité de la mort ? Une telle allusion fortuite, insignifiante soit-elle, est susceptible de faire passer un étrange frisson de douleur à travers l’esprit. La remarque ignorante heurte de façon discordante le cerveau hypersensible ; le Roi des Terreurs est profané par ce manque de respect involontaire. Le Ciel sait quelle raison cachée milady peut avoir eue pour ressentir un tel revirement de sentiment à la soudaine mention du nom de M. Audley, mais son pâle visage se décolora jusqu’à un blanc maladif tandis qu’Alicia Audley parlait de son cousin.
« Oui, il viendra peut-être ici sous la pluie », continua la jeune dame, « avec son chapeau lisse et brillant comme s’il avait été brossé avec une motte de beurre frais, et avec des vapeurs blanches sortant de ses vêtements, le faisant ressembler à un génie maladroit tout juste sorti de sa bouteille. Il viendra ici et imprimera les traces de ses bottes boueuses sur tout le tapis, et il s’assiéra sur votre tapisserie des Gobelins, milady, dans son pardessus mouillé ; et il vous injuriera si vous faites une remontrance, et demandera pourquoi les gens ont des chaises sur lesquelles on ne peut pas s’asseoir, et pourquoi vous n’habitez pas Figtree Court, et… »
Sir Michael Audley observa sa fille avec un visage pensif tandis qu’elle parlait de son cousin. Elle parlait très souvent de lui, le ridiculisant et vitupérant contre lui en termes peu mesurés. Mais peut-être le baronnet pensait-il à une certaine Signora Beatrice qui traitait très cruellement un gentilhomme appelé Benedick, mais qui était, peut-être, éperdument amoureuse de lui en même temps.
« Qu’est-ce que le major Melville m’a dit quand il est passé ici hier, Alicia ? » demanda Sir Michael, après un moment.
« Je n’en ai pas la moindre idée », répondit Alicia, assez dédaigneusement. « Peut-être vous a-t-il dit que nous aurions une autre guerre avant longtemps, par Dieu, monsieur ; ou peut-être vous a-t-il dit que nous aurions un nouveau ministère, par Dieu, monsieur, car ces gaillards sont en train de se mettre dans le pétrin, monsieur ; ou que ces autres gaillards réformaient ceci, et coupaient cela, et changeaient l’autre dans l’armée, jusqu’à ce que, par Dieu, monsieur, nous n’ayons plus d’armée du tout, sous peu — rien qu’une bande de garçons, monsieur, bourrés jusqu’aux yeux avec un tas d’ordures de maîtres d’école insensées, et habillés en vestes courtes et casques de calicot. Oui, monsieur, ils se battent dans l’Oudh en casques de calicot, en ce jour même, monsieur. »
« Vous êtes une petite insolente, mademoiselle », répondit le baronnet. « Le major Melville ne m’a rien dit de tel ; mais il m’a dit qu’un très dévoué admirateur de vous, un certain Sir Harry Towers, a abandonné son domaine dans le Hertfordshire, et son écurie de chasse, et est parti sur le continent pour un voyage d’un an. »
Miss Audley rougit soudain à la mention de son ancien adorateur, mais se reprit très rapidement.
« Il est parti sur le continent, n’est-ce pas ? » dit-elle indifféremment. « Il m’avait dit qu’il comptait le faire — si… s’il n’obtenait pas tout ce qu’il voulait. Pauvre garçon ! c’est une créature chère, au bon cœur, stupide, et vingt fois meilleure que ce réfrigérateur ambulant et breveté, M. Robert Audley. »
« Je souhaite, Alicia, que tu ne sois pas si encline à ridiculiser Bob », dit Sir Michael, gravement. « Bob est un bon garçon, et je l’aime autant que s’il avait été mon propre fils ; et… et… j’ai été très inquiet à son sujet dernièrement. Il a beaucoup changé depuis quelques jours, et il a pris toutes sortes d’idées absurdes dans sa tête, et milady m’a alarmé à son sujet. Elle pense… »
Lady Audley interrompit son mari d’un grave signe de tête.
« Il vaut mieux ne pas en dire trop pour l’instant », dit-elle ; « Alicia sait ce que je pense. »
« Oui », répondit Miss Audley, « milady pense que Bob devient fou, mais je sais mieux que cela. Il n’est pas du tout le genre de personne à devenir folle. Comment un intellect aussi paresseux et boueux que le sien pourrait-il jamais se déchaîner dans une tempête ? Il pourra peut-être errer le reste de sa vie dans un état tranquille de demi-idiotie, comprenant imparfaitement qui il est, et où il va, et ce qu’il fait — mais il ne deviendra jamais fou. »
Sir Michael ne répondit pas à cela. Il avait été très troublé par sa conversation avec milady la veille au soir, et avait silencieusement débattu de la douloureuse question dans son esprit depuis lors.
Sa femme — la femme qu’il aimait le plus et en qui il croyait le plus — lui avait fait part, avec toute l’apparence du regret et de l’agitation, de sa conviction de l’aliénation mentale de son neveu. Il essaya en vain d’arriver à la conclusion qu’il souhaitait le plus ardemment atteindre ; il essaya en vain de penser que milady était égarée par ses propres fantaisies et n’avait aucun fondement pour ce qu’elle disait. Mais alors, soudain, il lui vint à l’esprit que penser cela, c’était arriver à une conclusion pire ; c’était transférer l’horrible soupçon de son neveu à sa femme. Elle semblait possédée par une conviction réelle de la folie de Robert. Imaginer qu’elle avait tort, c’était imaginer une faiblesse dans son propre esprit. Plus il pensait au sujet, plus cela le harcelait et le perplexifiait. Il était très certain que le jeune homme avait toujours été excentrique. Il était sensé, il était passablement intelligent, il était honorable et distingué dans ses sentiments, bien que peut-être un peu négligent dans l’accomplissement de certains devoirs sociaux mineurs ; mais il y avait quelques légères différences, pas facilement définissables, qui le séparaient des autres hommes de son âge et de sa position. Puis, encore, il était également vrai qu’il avait beaucoup changé dans la période qui avait suivi la disparition de George Talboys. Il était devenu morose et pensif, mélancolique et distrait. Il s’était tenu à l’écart de la société, était resté assis pendant des heures sans parler ; avait parlé par accès à d’autres moments ; et s’était excité inhabituellement dans la discussion de sujets qui semblaient se situer très loin en dehors de la région de sa propre vie et de ses intérêts. Puis il y avait même une autre région qui semblait renforcer le dossier de milady contre ce malheureux jeune homme. Il avait été élevé dans la société fréquente de sa cousine, Alicia — sa jolie cousine enjouée — vers qui l’intérêt, et on aurait pensé l’affection, pointaient naturellement comme son épouse la plus appropriée. Plus que cela, la jeune fille lui avait montré, dans l’innocente candeur d’une nature transparente, que de son côté au moins, l’affection ne manquait pas ; et pourtant, malgré tout cela, il s’était tenu à l’écart, et avait permis à d’autres de proposer pour sa main, et d’être rejetés par elle, et n’avait toujours fait aucun signe.
Or l’amour est une essence si subtile, une merveille métaphysique si indéfinissable, que sa force due, bien que très cruellement ressentie par le souffrant lui-même, n’est jamais clairement comprise par ceux qui regardent ses tourments et se demandent pourquoi il attrape la fièvre commune si mal. Sir Michael argumentait que parce qu’Alicia était une jolie fille et une fille aimable, il était donc extraordinaire et contre nature pour Robert Audley de ne pas être tombé amoureux d’elle comme il se doit. Ce baronnet, qui approchait de son soixantième anniversaire, avait pour la première fois rencontré cette seule femme qui, parmi toutes les femmes du monde, avait le pouvoir d’accélérer les pulsations de son cœur, se demandait pourquoi Robert manquait d’attraper la fièvre dès le premier souffle de contagion qui soufflait vers lui. Il oubliait qu’il y a des hommes qui font leur chemin indemnes parmi des légions de femmes belles et généreuses, pour succomber finalement devant quelque virago aux traits durs, qui connaît le secret de ce seul philtre capable de l’enivrer et de l’ensorceler. Il avait oublié qu’il y a certains Jacques qui traversent la vie sans rencontrer la Jeanne désignée pour eux par Némésis, et meurent vieux garçons, peut-être, avec la pauvre Jeanne dépérissant vieille fille de l’autre côté du mur mitoyen. Il oubliait que l’amour, qui est une folie, et un fléau, et une fièvre, et une illusion, et un piège, est aussi un mystère, et très imparfaitement compris par quiconque, sauf par l’individu souffrant qui se tord sous ses tortures. Jones, qui est éperdument amoureux de Miss Brown, et qui reste éveillé la nuit jusqu’à ce qu’il déteste son oreiller confortable et froisse ses draps en deux chiffons de lin tordus dans ses agonies, comme s’il était un prisonnier et voulait les transformer en cordes impromptues ; ce même Jones qui pense que Russell Square est un endroit magique parce que sa divinité l’habite, qui pense que les arbres dans cette enceinte et le ciel au-dessus sont plus verts et plus bleus que d’autres arbres ou ciel, et qui ressent une douleur, oui, une douleur réelle, mêlée d’espoir, et de joie, et d’attente, et de terreur, quand il émerge de Guilford Street, descendant des hauteurs d’Islington, dans ces enceintes sacrées ; ce même Jones est dur et insensible envers les tourments de Smith, qui adore Miss Robinson, et ne peut imaginer ce que l’homme infatué peut voir chez la fille. Il en allait de même avec Sir Michael Audley. Il regardait son neveu comme un échantillon d’une très grande classe de jeunes hommes, et sa fille comme un échantillon d’une classe tout aussi étendue de marchandises féminines, et ne pouvait voir pourquoi les deux échantillons ne pourraient pas faire un mariage très respectable. Il ignorait toutes ces différences infinitésimales dans la nature qui font de la nourriture saine d’un homme le poison mortel d’un autre. Comme il est difficile de croire parfois qu’un homme n’aime pas tel ou tel plat favori. Si lors d’un dîner, un invité à l’air doux refuse du saumon précoce et des concombres, ou des petits pois en février, nous le classons comme un pauvre parent dont les instincts le détournent de ces plats coûteux. Si un échevin devait déclarer qu’il n’aime pas la graisse verte, il serait considéré comme un martyr social, un Marcus Curtius de la table, qui s’immolait pour le bénéfice de son espèce. Ses collègues échevins croiraient en n’importe quoi plutôt qu’en un dégoût hérétique pour l’ambroisie de la ville contenue dans la soupière. Mais il y a des gens qui n’aiment pas le saumon, et la blanchaille, et les canetons de printemps, et toutes sortes de délicatesses établies de longue date, et il y a d’autres gens qui affectionnent des plats excentriques et méprisables, généralement stigmatisés comme dégoûtants.
Hélas, ma jolie Alicia, ton cousin ne t’aimait pas ! Il admirait ton visage anglais rose, et avait une tendre affection pour toi qui aurait peut-être pu s’épanouir petit à petit en quelque chose d’assez chaud pour le mariage, cette espèce d’union quotidienne et routinière qui n’exige pas une dévotion très passionnée, n’était-ce pour un coup d’arrêt soudain qu’elle avait reçu dans le Dorsetshire. Oui, l’affection grandissante de Robert Audley pour sa cousine, une plante à croissance très lente, je dois l’avouer, avait été soudainement rabougrie et atrophiée en ce jour amer de février où il s’était tenu sous les pins en parlant à Clara Talboys. Depuis ce jour, le jeune homme avait éprouvé une sensation désagréable en pensant à la pauvre Alicia. Il la regardait comme étant d’une manière vague un encombrement sur la liberté de ses pensées ; il avait une peur obsédante qu’il était d’une certaine façon tacite engagé envers elle ; qu’elle avait une espèce de droit sur lui, qui lui interdisait le droit de penser à une autre femme. Je crois que c’était l’image de Miss Audley présentée sous ce jour qui poussait le jeune avocat dans ces accès de rage splénétique contre le sexe féminin auxquels il était sujet à certains moments. Il était strictement honorable, si honorable qu’il aurait préféré s’immoler sur l’autel de la vérité et d’Alicia plutôt que de lui faire le moindre tort, bien qu’en agissant ainsi il aurait pu assurer son propre confort et son bonheur.
« Si la pauvre petite fille m’aime », pensait-il, « et si elle pense que je l’aime, et a été amenée à le penser par un mot ou un acte de ma part, je suis tenu par le devoir de la laisser le penser jusqu’à la fin des temps, et d’accomplir toute promesse tacite que j’aurais pu faire inconsciemment. J’ai pensé une fois — j’ai eu l’intention une fois de… de lui faire une demande petit à petit quand cet horrible mystère concernant George Talboys aurait été éclairci et tout paisiblement réglé — mais maintenant… »
Ses pensées erraient ordinairement à ce point de ses réflexions, l’emportant là où il n’avait jamais eu l’intention d’aller ; l’emportant sous les pins dans le Dorsetshire, et le remettant une fois de plus face à face avec la sœur de son ami disparu, et c’était généralement un voyage très laborieux par lequel il retournait au point d’où il s’était écarté. C’était si difficile pour lui de s’arracher au gazon rabougri et aux pins.
« Pauvre petite fille ! » pensait-il en revenant à Alicia. « Comme c’est bon de sa part de m’aimer, et combien devrais-je être reconnaissant pour sa tendresse. Combien de garçons penseraient qu’un tel cœur généreux et aimant est le plus haut cadeau que la terre puisse leur donner. Voilà Sir Harry Towers frappé de désespoir devant son rejet. Il me donnerait la moitié de son domaine, tout son domaine, deux fois son domaine, s’il l’avait, pour être dans les chaussures que je suis impatient de secouer de mes pieds ingrats. Pourquoi ne l’aime-je pas ? Pourquoi est-ce que bien que je sache qu’elle est jolie, et pure, et bonne, et véridique, je ne l’aime pas ? Son image ne m’obsède jamais, sauf de façon reprochable. Je ne la vois jamais dans mes rêves. Je ne me réveille jamais soudainement au milieu de la nuit avec ses yeux brillant sur moi et son souffle chaud sur ma joue, ou avec les doigts de sa main douce s’accrochant aux miens. Non, je ne suis pas amoureux d’elle, je ne peux pas tomber amoureux d’elle. »
Il rageait et se rebellait contre son ingratitude. Il essayait de se convaincre d’un attachement passionné pour sa cousine, mais il échouait ignominieusement, et plus il essayait de penser à Alicia, plus il pensait à Clara Talboys. Je parle maintenant de ses sentiments dans la période qui s’est écoulée entre son retour du Dorsetshire et sa visite à Grange Heath.
Sir Michael resta près du feu de la bibliothèque après le petit-déjeuner par cette misérable matinée pluvieuse, écrivant des lettres et lisant les journaux. Alicia s’enferma dans son propre appartement pour lire le troisième volume d’un roman. Lady Audley verrouilla la porte de l’antichambre octogonale, et erra de long en large dans la suite de pièces, de la chambre à coucher au boudoir, tout au long de cette lassante matinée.
Elle avait verrouillé la porte pour se prémunir contre le risque que quelqu’un n’entre soudainement et ne l’observe avant qu’elle ne soit prête — avant qu’elle n’ait eu suffisamment d’avertissement pour lui permettre d’affronter leur examen. Son pâle visage semblait devenir plus pâle à mesure que la matinée avançait. Une minuscule trousse à pharmacie était ouverte sur la coiffeuse, et de petites bouteilles bouchées de lavande rouge, de sel volatil, de chloroforme, de chlorodyne et d’éther étaient éparpillées alentour. Une fois, milady s’arrêta devant cette trousse, et sortit les bouteilles restantes, distraitement peut-être, jusqu’à ce qu’elle en vienne à une qui était remplie d’un liquide épais et sombre, et étiquetée « opium — poison ».
Elle joua longuement avec cette dernière bouteille ; la tenant à la lumière, et retirant même le bouchon et sentant le liquide maladif. Mais elle la repoussa soudain avec un frisson. « Si je pouvais ! » murmura-t-elle, « si je pouvais seulement le faire ! Et pourtant pourquoi devrais-je maintenant ? »
Elle serra ses petites mains tandis qu’elle prononçait les derniers mots, et marcha vers la fenêtre du cabinet de toilette, qui donnait droit vers cette arcade couverte de lierre sous laquelle quiconque venait de Mount Stanning au Court devait passer.
Il y avait des portes plus petites dans les jardins qui menaient aux prairies derrière le Court, mais il n’y avait aucun autre moyen de venir de Mount Stanning ou de Brentwood que par l’entrée principale.
L'aiguille unique de l'horloge au-dessus de l'arcade marquait une heure et demie quand ma dame jeta les yeux dessus.
« Comme le temps est lent, dit-elle avec lassitude ; comme il est lent, comme il est lent ! Vais-je vieillir ainsi, je me le demande, alors que chaque minute de ma vie semble durer une heure ? »
Elle resta quelques minutes à guetter l'arcade, mais personne ne passa dessous pendant qu'elle regardait, et elle se détourna impatiemment de la fenêtre pour reprendre sa marche épuisante à travers les pièces.
Quel qu'ait été ce feu qui s'était reflété de manière si vive dans le ciel noir, aucune nouvelle n'en était encore parvenue à Audley Court. La journée était misérablement pluvieuse et venteuse, tout à fait le genre de jour où même le plus invétéré des paresseux et des commères ne se risquerait pas à sortir. Ce n'était pas un jour de marché, et il y avait par conséquent très peu de passants sur la route entre Brentwood et Chelmsford, si bien qu'aucune nouvelle de l'incendie, survenu au cœur de la nuit hivernale, n'avait encore atteint le village d'Audley, ni voyagé du village jusqu'au Court.
La jeune fille aux rubans couleur rose vint à la porte de l'antichambre pour appeler sa maîtresse au déjeuner, mais Lady Audley entrouvrit à peine la porte et fit savoir qu'elle n'avait pas l'intention de déjeuner.
« J'ai terriblement mal à la tête, Martin, dit-elle ; je vais aller m'allonger jusqu'à l'heure du dîner. Tu peux venir à cinq heures pour m'habiller. »
Lady Audley dit cela avec la ferme intention de s'habiller à quatre heures, se dispensant ainsi des services de sa femme de chambre. Parmi tous les espions privilégiés, la femme de chambre jouit des privilèges les plus élevés ; c'est elle qui baigne les yeux de Lady Theresa avec de l'eau de Cologne après les querelles de sa seigneurie avec le colonel ; c'est elle qui administre du sel volatil à Miss Fanny quand le comte Beaudesert, du régiment des Blues, l'a éconduite. Elle possède cent méthodes pour découvrir les secrets de sa maîtresse. Elle sait, à la manière dont sa victime dérobe sa tête sous la brosse à cheveux ou s'irrite du passage le plus doux du peigne, quels tourments cachés déchirent sa poitrine, quelles perplexités secrètes égarent son esprit. Cette servante bien élevée sait interpréter le diagnostic le plus obscur de toutes les maladies mentales dont peut souffrir sa maîtresse ; elle sait quand le teint d'ivoire est acheté et payé, quand les dents nacrées sont des substances étrangères façonnées par le dentiste, quand les tresses lustrées sont des reliques de morts plutôt que la propriété des vivants ; et elle connaît d'autres secrets, plus sacrés encore ; elle sait quand le doux sourire est plus faux que l'émail de Madame Levison, et bien moins durable ; quand les mots qui franchissent des barrières de perles empruntées sont plus déguisés et fardés que les lèvres qui aident à les former ; quand la ravissante fée du bal rentre dans son cabinet de toilette après les longues réjouissances de la nuit, rejette son volumineux burnous et son bouquet fané, fait tomber son masque et, telle une seconde Cendrillon, perd la pantoufle de verre dont l'éclat la distinguait pour retomber dans ses haillons et sa crasse, la femme de chambre est là pour voir la métamorphose. Le valet qui touchait un salaire du prophète de Korazin devait bien avoir vu son maître parfois sans voile, et avoir ri sous cape de la folie des adorateurs du monstre.
Lady Audley n'avait fait aucune confidente de sa nouvelle femme de chambre, et en ce jour plus que tout autre, elle souhaitait être seule.
Elle s'allongea ; elle se jeta avec lassitude sur le somptueux canapé du cabinet de toilette, enfouit son visage dans les oreillers de duvet et essaya de dormir. Dormir ! Elle avait presque oublié ce que c'était, ce tendre restaurateur de la nature fatiguée, tant il lui semblait qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait dormi. Ce n'était peut-être que depuis quarante-huit heures, mais cela paraissait un temps intolérable. Sa fatigue de la veille, et son excitation contre nature, l'avaient enfin épuisée. Elle finit par s'endormir ; elle sombra dans un sommeil lourd qui ressemblait presque à une stupeur. Elle avait pris quelques gouttes du flacon d'opium dans un verre d'eau avant de s'allonger.
L'horloge au-dessus de la cheminée sonna le quart avant quatre heures lorsqu'elle se réveilla brusquement et sursauta, la sueur froide perlant en gouttes glacées sur son front. Elle avait rêvé que chaque membre de la maisonnée hurlait devant la porte, impatient de lui apprendre le terrible incendie survenu dans la nuit.
Il n'y avait d'autre son que le battement des feuilles de lierre contre la vitre, la chute occasionnelle d'une braise et le tic-tac régulier de l'horloge.
« Peut-être ferai-je toujours ce genre de rêves, pensa ma dame, jusqu'à ce que la terreur qu'ils m'inspirent me tue ! »
La pluie avait cessé, et le froid soleil printanier scintillait sur les fenêtres. Lady Audley s'habilla rapidement mais avec soin. Je ne dis pas que, même à son heure de misère suprême, elle gardait son orgueil pour sa beauté. Il n'en était rien ; elle considérait cette beauté comme une arme, et elle sentait qu'elle avait maintenant doublement besoin d'être bien armée. Elle se vêtit de sa plus somptueuse soie, une robe volumineuse d'un bleu argenté et chatoyant, qui lui donnait l'air d'être parée de rayons de lune. Elle secoua ses cheveux en gerbes légères d'or étincelant et, drapée dans un manteau de cachemire blanc, elle descendit dans le vestibule.
Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Sir Michael Audley dormait dans son fauteuil. Alors que ma dame refermait doucement la porte, Alicia descendit les escaliers de sa chambre. La porte de la tourelle était ouverte et le soleil brillait sur la pelouse humide du quadrilatère. Les allées de gravier ferme étaient déjà presque sèches, car la pluie avait cessé depuis plus de deux heures.
« Voulez-vous faire une promenade avec moi dans le quadrilatère ? » demanda Lady Audley tandis que sa belle-fille s'approchait. La neutralité armée entre les deux femmes admettait toute civilité fortuite comme celle-ci.
« Oui, si vous le souhaitez, ma dame, répondit Alicia, assez nonchalamment. J'ai passé toute la matinée à bâiller sur un roman stupide, et je serai très heureuse de prendre un peu l'air. »
Que le ciel vienne en aide au romancier dont Miss Audley parcourait la fiction, s'il n'avait pas de meilleurs critiques que cette jeune dame. Elle avait lu page après page sans savoir ce qu'elle lisait, et avait jeté le volume une demi-douzaine de fois pour aller à la fenêtre et guetter ce visiteur qu'elle attendait si impatiemment.
Lady Audley ouvrit la marche par la porte basse et s'engagea sur l'allée de gravier par laquelle les voitures approchaient de la maison. Elle était encore très pâle, mais l'éclat de sa robe et de ses boucles dorées distrayaient le regard de son visage blême. Toute détresse mentale est, avec une certaine logique, associée dans nos esprits à des vêtements négligés, des cheveux en désordre et une apparence en tous points opposée à celle de ma dame. Pourquoi était-elle sortie dans le froid soleil de cette après-midi de mars pour errer de long en large dans cette allée monotone avec la belle-fille qu'elle détestait ? Elle était venue parce qu'elle était sous l'emprise d'une horrible agitation qui ne lui permettait pas de rester dans la maison à attendre certaines nouvelles dont elle savait qu'elles viendraient trop sûrement. Au début, elle avait voulu les conjurer ; au début, elle avait souhaité que d'étranges convulsions de la nature surgissent pour entraver leur arrivée ; que des éclairs hivernaux anormaux flétrissent et détruisent le messager qui les apportait ; que le sol tremble et s'ouvre sous ses pas pressés, et que des gouffres infranchissables séparent l'endroit d'où les nouvelles devaient venir du lieu où elles devaient être portées. Elle souhaitait que la terre s'immobilise, que les éléments paralysés cessent leurs fonctions naturelles, que le cours du temps s'arrête, que le Jour du Jugement arrive, et qu'elle soit ainsi conduite devant un tribunal surnaturel, échappant ainsi à la honte et à la misère intermédiaires de tout jugement terrestre. Dans le chaos sauvage de son cerveau, chacune de ces pensées avait sa place, et durant son court assoupissement sur le canapé, elle avait rêvé toutes ces choses et cent autres, se rapportant toutes au même sujet. Elle avait rêvé qu'un ruisseau, un tout petit filet d'eau lorsqu'elle l'avait vu pour la première fois, traversait la route entre Mount Stanning et Audley, et enflait progressivement pour devenir une rivière, puis de rivière devenait un océan, jusqu'à ce que le village sur la colline disparaisse au loin et qu'il ne reste qu'une vaste étendue d'eaux là où il se trouvait jadis. Elle avait rêvé qu'elle voyait le messager, tantôt une personne, tantôt une autre, mais jamais personne de probable, entravé par cent obstacles, tantôt effrayants et terribles, tantôt ridicules et triviaux, mais jamais ni naturels ni probables ; et en redescendant dans la maison silencieuse, le souvenir de ces rêves pesant lourdement sur elle, elle avait été déconcertée par le calme qui signifiait que les nouvelles n'étaient pas encore arrivées.
Et maintenant, son esprit subit un changement complet. Elle ne souhaitait plus retarder la nouvelle redoutée. Elle désirait que l'agonie, quelle qu'elle fût, soit terminée, que la douleur soit soufferte et que la délivrance soit atteinte. Il lui semblait que cette journée intolérable ne prendrait jamais fin, comme si ses souhaits insensés avaient été exaucés et que le cours du temps s'était réellement arrêté.
« Quelle longue journée cela a été ! » s'exclama Alicia, comme pour reprendre le fardeau des pensées de ma dame ; « rien que de la bruine, de la brume et du vent ! Et maintenant qu'il est trop tard pour sortir, il faut que le temps se mette au beau », ajouta la jeune dame avec un sentiment évident de contrariété.
Lady Audley ne répondit pas. Elle regardait l'horloge stupide à une seule aiguille et attendait les nouvelles qui devaient arriver tôt ou tard, qui ne pouvaient sûrement pas manquer d'arriver très rapidement.
« Ils ont eu peur de venir le lui dire, pensa-t-elle ; ils ont eu peur d'annoncer la nouvelle à Sir Michael. Qui viendra l'annoncer, finalement, je me demande ? Le recteur de Mount Stanning, peut-être, ou le médecin ; quelqu'un d'important, du moins. »
Si elle avait pu sortir dans les avenues dénudées, ou sur la grand-route au-delà ; si elle avait pu aller jusqu'à cette colline où elle avait si récemment quitté Phoebe, elle l'aurait fait avec joie. Elle aurait préféré souffrir n'importe quoi plutôt que cette lente attente, cette anxiété corrosive, cette pourriture sèche métaphysique où le cœur et l'esprit semblaient se décomposer sous une torture insupportable. Elle essaya de parler et, par un effort douloureux, parvint de temps à autre à prononcer une remarque banale. En toute autre circonstance, sa compagne aurait remarqué son embarras, mais Miss Audley, se trouvant très absorbée par ses propres vexations, était tout aussi encline au silence que ma dame elle-même. La marche monotone le long de l'allée gravillonnée convenait à l'humeur d'Alicia. Je crois qu'elle tirait même un plaisir malicieux à l'idée qu'elle était fort probablement en train d'attraper froid, et que son cousin Robert était responsable de son danger. Si elle avait pu provoquer elle-même une inflammation des poumons ou une rupture de vaisseau sanguin par cette exposition à l'atmosphère glaciale de mars, je pense qu'elle aurait ressenti une sombre satisfaction dans ses souffrances.
« Peut-être que Robert s'intéresserait à moi, si j'avais une inflammation des poumons, pensa-t-elle. Il ne pourrait pas m'insulter en me traitant de gamine agitée, alors. Les gamines agitées n'ont pas d'inflammation des poumons. »
Je crois qu'elle s'imagina, au dernier stade de la consomption, appuyée par des oreillers dans un grand fauteuil, regardant par une fenêtre au soleil de l'après-midi, avec des flacons de médicaments, une grappe de raisin et une Bible sur une table à ses côtés, et Robert, tout contrition et tendresse, appelé à recevoir sa bénédiction d'adieu. Elle lui prêcha un chapitre entier dans cette bénédiction d'adieu, parlant beaucoup plus longtemps que ne le permettait son état prostré, et savourant beaucoup ses sombres châteaux en Espagne. Occupée à cette activité sentimentale, Miss Audley ne prêta guère attention à sa belle-mère, et l'aiguille de l'horloge maladroite avait glissé jusqu'à six heures au moment où Robert fut béni et renvoyé.
« Dieu me pardonne ! s'écria-t-elle soudain, six heures, et je ne suis pas habillée. »
La cloche de la demi-heure tinta dans une coupole sur le toit pendant qu'Alicia parlait.
« Je dois rentrer, ma dame, dit-elle. Ne venez-vous pas ? »
« Tout de suite, répondit Lady Audley. Je suis habillée, vous voyez. »
Alicia s'enfuit, mais la femme de Sir Michael s'attarda encore dans le quadrilatère, attendant toujours ces nouvelles qui tardaient tant à venir.
Il faisait presque nuit. Les brumes bleues du soir s'étaient lentement élevées du sol. Les prairies plates étaient remplies d'une vapeur grise, et un étranger aurait pu imaginer qu'Audley Court était un château au bord de la mer. Sous l'arcade, les ombres de la nuit approchante rôdaient sombrement, tels des traîtres attendant l'occasion de se glisser furtivement dans le quadrilatère. À travers l'arcade, une parcelle de ciel bleu froid luisait faiblement, striée d'une ligne de cramoisi livide, et éclairée par l'éclat terne d'une étoile hivernale. Pas une créature ne bougeait dans le quadrilatère, si ce n'est la femme agitée qui arpentait les allées rectilignes, écoutant le bruit d'un pas dont l'arrivée devait frapper de terreur son âme. Elle l'entendit enfin ! Un pas dans l'avenue de l'autre côté de l'arcade. Mais était-ce ce pas ? Son ouïe, rendue anormalement aiguë par l'excitation, lui dit que c'était le pas d'un homme ; elle lui dit même plus, que c'était la démarche d'un gentleman, non pas celle d'un piéton traînant les pieds en bottes ferrées, mais celle d'un gentleman qui marchait fermement et avec assurance.
Chaque son tombait comme un bloc de glace sur le cœur de ma dame. Elle ne pouvait attendre, elle ne pouvait se contenir, elle perdit toute maîtrise de soi, tout pouvoir d'endurance, toute capacité de retenue, et elle se précipita vers l'arcade.
Elle s'arrêta sous son ombre, car l'inconnu était tout près d'elle. Elle le vit, ô Dieu ! Elle le vit dans cette lumière crépusculaire. Son cerveau vacilla, son cœur cessa de battre. Elle ne poussa aucun cri de surprise, aucune exclamation de terreur, mais chancela en arrière et s'agrippa pour se soutenir au contrefort de l'arcade couvert de lierre. Sa silhouette svelte recroquevillée dans l'angle formé par le contrefort et le mur qu'il soutenait, elle resta à fixer le nouveau venu.
Alors qu'il s'approchait d'elle, ses genoux se dérobèrent et elle s'affaissa au sol, non pas évanouie, ni en aucune manière inconsciente, mais s'enfonçant dans une attitude accroupie, toujours écrasée dans l'angle du mur, comme si elle avait voulu se faire un tombeau dans l'ombre de cet ouvrage de briques protecteur.
« Ma dame ! »
Celui qui parlait était Robert Audley. Lui, dont elle avait verrouillé doublement la porte de la chambre dix-sept heures auparavant au Castle Inn.
« Qu'est-ce qui vous arrive ? » dit-il d'un ton étrange et contraint. « Levez-vous, et laissez-moi vous ramener à l'intérieur. »
Il l'aida à se relever, et elle obéit très docilement. Il prit son bras de sa main ferme et la conduisit à travers le quadrilatère jusque dans le hall éclairé par les lampes. Elle trembla plus violemment que ce qu'il avait jamais vu chez une femme, mais elle ne fit aucune tentative de résistance à sa volonté.
CHAPITRE XXXIV.
MA DAME DIT LA VÉRITÉ.
« Y a-t-il une pièce où je puisse vous parler en privé ? » demanda Robert Audley en jetant un regard dubitatif autour du hall.
Ma dame se contenta d'incliner la tête en guise de réponse. Elle poussa la porte de la bibliothèque, restée entrouverte. Sir Michael était allé dans son cabinet de toilette pour se préparer pour le dîner après une journée de paresse, parfaitement légitime pour un convalescent. L'appartement était tout à fait vide, éclairé seulement par le brasier de la cheminée, comme il l'avait été la veille.
Lady Audley entra dans la pièce, suivie de Robert, qui ferma la porte derrière lui. La femme misérable et grelottante alla vers la cheminée et s'agenouilla devant les flammes, comme si une chaleur naturelle pouvait avoir le pouvoir de stopper ce frisson contre nature. Le jeune homme la suivit et se tint près d'elle sur le foyer, le bras appuyé sur le manteau de la cheminée.
« Lady Audley, dit-il d'une voix dont la sévérité glaciale ne laissait aucune place à la tendresse ou à la compassion, je vous ai parlé hier soir très clairement, mais vous avez refusé de m'écouter. Ce soir, je dois vous parler encore plus clairement, et vous ne devez plus refuser de m'écouter. »
Ma dame, accroupie devant le feu, le visage caché dans ses mains, laissa échapper un son bas et sanglotant qui ressemblait presque à un gémissement, mais ne fit aucune autre réponse.
« Il y a eu un incendie la nuit dernière à Mount Stanning, Lady Audley, poursuivit la voix impitoyable ; le Castle Inn, l'auberge où je dormais, a été réduit en cendres. Savez-vous comment j'ai échappé à la mort dans cette destruction ? »
« Non. »
« J'ai échappé par une circonstance providentielle qui semble très simple. Je n'ai pas dormi dans la chambre qui avait été préparée pour moi. L'endroit semblait misérablement humide et froid, la cheminée fumait de façon abominable lorsqu'on a essayé d'y allumer un feu, et j'ai persuadé le domestique de m'installer un lit sur le canapé du petit salon du rez-de-chaussée que j'avais occupé pendant la soirée. »
Il fit une pause un instant, observant la silhouette accroupie. Le seul changement dans l'attitude de ma dame fut que sa tête s'abaissa un peu plus.
« Dois-je vous dire par l'agence de qui la destruction du Castle Inn a été provoquée, ma dame ? »
Il n'y eut aucune réponse.
« Dois-je vous le dire ? »
Toujours le même silence obstiné.
« Lady Audley, s'écria Robert soudainement, vous êtes l'incendiaire. C'est vous dont la main meurtrière a allumé ces flammes. C'est vous qui avez pensé par cet acte trois fois horrible vous débarrasser de moi, votre ennemi et dénonciateur. Qu'importait pour vous que d'autres vies puissent être sacrifiées ? Si, par un second massacre de la Saint-Barthélemy, vous aviez pu vous débarrasser de moi, vous auriez sacrifié une armée de victimes. Le temps de la tendresse et de la miséricorde est passé. Pour vous, je ne peux plus éprouver de pitié ni de scrupule. Dans la mesure où en épargnant votre honte je peux épargner d'autres personnes qui doivent souffrir de votre honte, je serai miséricordieux, mais pas au-delà. S'il existait un tribunal secret devant lequel vous pourriez être appelée à répondre de vos crimes, j'aurais peu de scrupules à être votre accusateur, mais je voudrais épargner ce gentleman généreux et de haute naissance sur le nom noble duquel votre infamie se refléterait. »
Sa voix s'adoucit lorsqu'il fit cette allusion, et pendant un moment il s'effondra, mais il se reprit par un effort et continua :
« Vous me demandez ce que je suis. Je vais vous le dire. Je suis une femme qui a tout sacrifié pour la sécurité et le confort, qui a épousé un homme qu'elle n'aimait pas pour échapper à la pauvreté, et qui, une fois parvenue à cette position, a été poursuivie par le spectre de son passé. George Talboys n'est pas mort de ma main. Il est mort par le destin, par la malchance, par cette force malveillante qui semble m'accompagner depuis ma naissance. Je ne l'ai pas tué, Robert Audley, mais j'aurais pu le faire. J'ai souhaité sa mort assez souvent pour que mon esprit soit aussi coupable que s'il avait porté le coup. Je ne nierai plus. Je suis lasse de ce jeu de cache-cache. Je suis lasse de porter ce masque. »
Elle se leva et se tint devant lui, non plus avec la fougue d'une femme traquée, mais avec une lassitude infinie. Robert la regarda, frappé par l'altération de ses traits ; toute la beauté de poupée qui avait fait sa renommée semblait s'être évaporée, ne laissant derrière elle qu'un visage pâle, dur et marqué par les années de dissimulation.
« Vous avouez donc, » dit Robert, sa voix trahissant une froideur qui masquait à peine son horreur. « Vous avouez que vous avez laissé George Talboys croire que vous étiez morte, que vous avez usurpé une identité qui n'était pas la vôtre, et que vous avez tissé cette toile de mensonges autour de mon oncle. »
« Je l'ai fait pour vivre, » répondit-elle avec un calme glacial. « Le monde est un champ de bataille, monsieur Audley. Ceux qui n'ont rien doivent se battre ou périr. J'ai choisi de ne pas périr. Que mon oncle vienne donc. Qu'il entende tout. Je ne crains plus rien, car le pire a déjà eu lieu : j'ai été découverte par vous. »
Robert ne répondit pas immédiatement. Le silence pesait dans la pièce, épais et suffocant. Il savait que le moment était venu, ce moment qu'il avait tant redouté, celui où la réalité briserait le cœur de Sir Michael. Il quitta la pièce sans un mot de plus, laissant Lady Audley dans l'ombre grandissante de la bibliothèque, une figure solitaire dont la silhouette semblait se fondre dans les boiseries sombres. Il monta l'escalier avec la lenteur d'un homme marchant vers l'échafaud. Chaque pas lui semblait être une trahison envers cet homme bon et confiant qu'il allait bientôt détruire. Il trouva Sir Michael dans son bureau, plongé dans des documents, l'air serein, l'air d'un homme dont la vie était ancrée dans la paix et la dignité.
« Oncle Michael, » commença-t-il, sa voix tremblant malgré lui, « il faut que vous veniez. Il y a quelque chose que vous devez savoir. Lady Audley... elle a quelque chose à vous dire. »
Sir Michael leva les yeux, une pointe d'inquiétude traversant son regard. « Qu'y a-t-il, Robert ? Qu'est-ce qui peut être si urgent que vous ayez l'air si bouleversé ? »
« Ne me demandez pas, je vous en prie, » répondit Robert en se détournant. « Venez simplement avec moi. »
Ils descendirent ensemble dans un silence absolu, le pas lourd de Robert contrastant avec la démarche assurée du baronet. En entrant dans la bibliothèque, Sir Michael s'arrêta net. Sa femme était agenouillée sur le tapis, les mains jointes, non pas en prière, mais dans une attitude de totale reddition. À la vue de son mari, elle laissa échapper un sanglot étouffé, le premier signe de faiblesse qu'elle avait montré depuis l'entrée de Robert.
« Sir Michael, » dit-elle d'une voix brisée, « je suis venue ici pour vous demander pardon, non pas pour ce que j'ai fait, car je ne peux pas changer le passé, mais pour le mensonge que j'ai été pour vous. »
Le baronet resta immobile, incapable de comprendre la portée de ces paroles, ses yeux oscillant entre sa femme et son neveu, cherchant désespérément une explication à cette scène absurde et tragique. Robert, appuyé contre la bibliothèque, détourna les yeux, le cœur brisé par la détresse de cet homme qu'il aimait comme un père. La tragédie était là, nue et sans fard, prête à dévorer les derniers vestiges de leur bonheur.
Je considérais cela comme une désertion, et je m'en ressentais amèrement ; je m'en ressentais en haïssant l'homme qui m'avait laissée sans autre protecteur qu'un père faible et porté sur la boisson, avec un enfant à nourrir. Je devais travailler dur pour gagner ma vie, et à chaque heure de labeur — et quel labeur est plus lassant que le morne esclavage d'une gouvernante ? — je reconnaissais un tort supplémentaire que m'avait causé George Talboys. Son père était riche, sa sœur vivait dans le luxe et la respectabilité, et moi, son épouse et la mère de son fils, j'étais une esclave vouée à la misère et à l'obscurité. Les gens me plaignaient, et je les haïssais pour leur pitié. Je n'aimais pas l'enfant, car il m'avait été laissé comme un fardeau. La tare héréditaire qui coulait dans mes veines ne s'était jamais manifestée jusqu'alors par aucun signe ni aucun indice ; mais à cette époque, je devins sujette à des accès de violence et de désespoir. Je crois qu'à ce moment-là mon esprit perdit pour la première fois son équilibre, et pour la première fois je franchis cette ligne invisible qui sépare la raison de la folie. J'ai vu les yeux de mon père fixés sur moi avec horreur et alarme. Je l'ai connu me calmant comme on ne calme que les fous et les enfants, et je me suis irritée contre ses stratagèmes mesquins, j'ai même eu du ressentiment pour son indulgence.
Enfin, ces accès de désespoir se muèrent en un dessein désespéré. Je résolus de m'enfuir de ce foyer misérable que mon esclavage faisait vivre. Je résolus de déserter ce père qui avait plus peur de moi qu'il n'avait d'amour pour moi. Je résolus de me rendre à Londres et de me perdre dans ce grand chaos d'humanité.
J'avais vu une petite annonce dans le Times pendant que j'étais à Wildernsea, et je me présentai à Mme Vincent, l'annonceuse, sous un nom d'emprunt. Elle m'accepta, écartant toute question sur mes antécédents. Vous connaissez la suite. Je suis venue ici, et vous m'avez fait une offre, dont l'acceptation allait m'élever d'un coup dans la sphère vers laquelle mon ambition tendait depuis que j'étais écolière et que j'avais entendu dire pour la première fois que j'étais jolie.
Trois années avaient passé, et je n'avais reçu aucun signe de l'existence de mon mari ; car, raisonnais-je, s'il était revenu en Angleterre, il aurait réussi à me retrouver sous n'importe quel nom et en n'importe quel lieu. Je connaissais assez l'énergie de son caractère pour en être certaine.
Je me suis dit : « J'ai le droit de penser qu'il est mort, ou qu'il souhaite que je le croie mort, et son ombre ne se dressera pas entre la prospérité et moi. » J'ai dit cela, et je suis devenue votre femme, Sir Michael, avec la ferme résolution d'être la meilleure épouse qu'il était en ma nature d'être. Les tentations ordinaires qui assaillent et perdent certaines femmes n'avaient aucune prise sur moi. J'aurais été votre épouse fidèle et pure jusqu'à la fin des temps, même si j'avais été entourée par une légion de tentateurs. La folie insensée que le monde appelle amour n'avait jamais eu aucune part dans ma folie, et ici au moins les extrêmes se rejoignaient, et le vice de l'insensibilité devenait la vertu de la constance.
J'étais très heureuse dans le premier triomphe et la grandeur de ma nouvelle position, très reconnaissante envers la main qui m'avait élevée jusqu'à elle. Dans le rayonnement de mon propre bonheur, je ressentis, pour la première fois de ma vie, de la sympathie pour les misères d'autrui. J'avais été pauvre moi-même, et j'étais maintenant riche, et je pouvais me permettre de plaindre et de soulager la pauvreté de mes voisins. Je prenais plaisir à des actes de bonté et de bienfaisance. J'ai découvert l'adresse de mon père et je lui ai envoyé de grosses sommes d'argent, anonymement, car je ne voulais pas qu'il découvre ce que j'étais devenue. J'ai profité pleinement du privilège que votre générosité m'accordait. J'ai dispensé le bonheur tout autour de moi. Je me voyais aimée autant qu'admirée, et je crois que j'aurais pu être une femme bonne pour le reste de ma vie, si le destin m'avait permis de l'être.
Je crois qu'à cette époque mon esprit a retrouvé son juste équilibre. Je m'étais surveillée de très près depuis mon départ de Wildernsea ; je m'étais imposé un contrôle. Je m'étais souvent demandé, en m'asseyant dans le calme cercle familial du médecin, si quelque soupçon de cette tare héréditaire invisible avait jamais effleuré l'esprit de M. Dawson.
Le destin ne me permettrait pas d'être bonne. Mon sort me condamnait à être une misérable. Un mois après mon mariage, je lus dans un journal de l'Essex le retour d'un certain M. Talboys, un chercheur d'or fortuné, en provenance d'Australie. Le navire avait mis les voiles au moment où je lisais l'article. Que faire ?
Je disais à l'instant que je connaissais l'énergie du caractère de George. Je savais que l'homme qui était allé aux antipodes et avait conquis une fortune pour sa femme ne laisserait aucune pierre se retourner dans ses efforts pour la retrouver. Il était inutile d'espérer me cacher de lui.
À moins qu'il ne puisse être amené à croire que j'étais morte, il ne cesserait jamais ses recherches.
Mon cerveau était hébété à la pensée de mon péril. De nouveau l'équilibre trembla, de nouveau la frontière invisible fut franchie, de nouveau je fus folle.
Je me rendis à Southampton et retrouvai mon père, qui y vivait avec mon enfant. Vous vous souvenez comment le nom de Mme Vincent fut utilisé comme prétexte pour ce voyage précipité, et comment il fut manigancé que je parte sans autre escorte que Phoebe Marks, que je laissai à l'hôtel pendant que je me rendais chez mon père.
Je confiai à mon père tout le secret de mon péril. Il ne fut pas très choqué par ce que j'avais fait, car la pauvreté avait peut-être émoussé son sens de l'honneur et des principes. Il ne fut pas très choqué, mais il fut effrayé, et il promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour m'aider dans mon horrible urgence.
Il avait reçu une lettre adressée à moi à Wildernsea, par George, et réexpédiée de là à mon père. Cette lettre avait été écrite quelques jours avant le départ de l'Argus, et elle annonçait la date probable de l'arrivée du navire à Liverpool. Cette lettre nous donnait donc des bases sur lesquelles agir.
Nous décidâmes immédiatement de la première étape. Il s'agissait de faire insérer dans le Times, à la date de l'arrivée probable de l'Argus, ou quelques jours plus tard, une annonce de mon décès.
Mais presque aussitôt après avoir pris cette décision, nous vîmes qu'il y avait d'effrayantes difficultés à la mise en œuvre d'un plan aussi simple. La date du décès, et le lieu où je serais morte, devaient être annoncés, tout comme le décès lui-même. George se précipiterait immédiatement sur ce lieu, aussi éloigné fût-il, aussi relativement inaccessible fût-il, et le mensonge superficiel serait découvert.
Je connaissais assez son tempérament sanguin, son courage et sa détermination, sa propension à espérer contre toute espérance, pour savoir qu'à moins de voir la tombe dans laquelle j'étais enterrée, et le registre de mon décès, il ne croirait jamais que j'étais perdue pour lui.
Mon père était totalement stupéfait et impuissant. Il ne pouvait que verser des larmes puériles de désespoir et de terreur. Il ne m'était d'aucun secours dans cette crise.
Je n'espérais plus aucune issue à mes difficultés. Je commençai à penser que je devais m'en remettre au hasard et espérer que, parmi d'autres coins obscurs de la terre, Audley Court fût ignoré de mon mari.
J'étais assise avec mon père, buvant le thé avec lui dans son misérable taudis, et jouant avec l'enfant, qui était ravi de ma robe et de mes bijoux, mais tout à fait inconscient que je ne fusse rien de plus qu'une étrangère pour lui. Je tenais le garçon dans mes bras, quand une femme qui s'occupait de lui vint le chercher afin de le rendre plus présentable aux yeux de la dame, disait-elle.
J'étais soucieuse de savoir comment le garçon était traité, et je retins cette femme en conversation pendant que mon père sommeillait sur la table du thé.
C'était une femme au visage pâle, aux cheveux couleur de sable, âgée d'environ quarante-cinq ans, et elle sembla très heureuse d'avoir l'occasion de me parler aussi longtemps qu'il me plaisait de le lui permettre. Elle cessa bientôt de parler du garçon, cependant, pour me raconter ses propres ennuis. Elle était dans une très grande détresse, me dit-elle. Sa fille aînée avait dû quitter son emploi pour des raisons de santé ; en fait, le médecin disait que la jeune fille était poitrinaire ; et c'était une chose dure pour une pauvre veuve qui avait connu des jours meilleurs que d'avoir une fille malade à soutenir, ainsi qu'une famille de jeunes enfants.
Je laissai la femme divaguer pendant un long moment de la sorte, me racontant les maux de la fille, et l'âge de la fille, et les remèdes du médecin de la fille, et sa piété, et ses souffrances, et bien plus encore. Mais je ne l'écoutais ni ne lui prêtais attention. Je l'entendais, mais seulement de manière lointaine, comme j'entendais le trafic dans la rue, ou le murmure du ruisseau au bas de celle-ci. Que m'importaient les ennuis de cette femme ? J'avais mes propres misères, et des misères bien pires que ce que sa nature grossière pourrait jamais avoir à endurer. Ce genre de personnes avait toujours des maris malades ou des enfants malades, et s'attendait à être aidé dans leur maladie par les riches. Ce n'était rien d'inhabituel. Je pensais à cela, et j'étais juste sur le point de renvoyer la femme avec un souverain pour sa fille malade, quand une idée me traversa l'esprit avec une soudaineté si douloureuse qu'elle fit monter le sang à mon cerveau et fit battre mon cœur, comme il ne bat que lorsque je suis folle.
Je demandai à la femme son nom. Elle était une certaine Mme Plowson, et elle tenait une petite épicerie, disait-elle, et ne passait que de temps en temps pour s'occuper de Georgey, et pour voir que la petite bonne à tout faire prenait soin de lui. Sa fille s'appelait Matilda. Je lui posai plusieurs questions sur cette jeune fille Matilda, et j'appris qu'elle avait vingt-quatre ans, qu'elle avait toujours été poitrinaire, et qu'elle était maintenant, comme le disait le médecin, en train de dépérir rapidement. Il avait déclaré qu'elle ne tiendrait pas plus d'une quinzaine.
C'était dans trois semaines que le navire qui transportait George Talboys devait jeter l'ancre dans la Mersey.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur cette affaire. Je rendis visite à la jeune fille malade. Elle était blonde et svelte. Sa description, donnée négligemment, pouvait correspondre assez fidèlement à la mienne, bien qu'elle n'eût aucune ressemblance avec moi, si ce n'est sur ces deux points. Je fus reçue par la jeune fille comme une riche dame qui souhaitait lui rendre service. J'achetai la mère, qui était pauvre et avide, et qui, pour un don d'argent, plus d'argent qu'elle n'en avait jamais reçu auparavant, consentit à se soumettre à tout ce que je souhaitais. Le deuxième jour après ma rencontre avec cette Mme Plowson, mon père se rendit à Ventnor et loua des chambres pour sa fille invalide et son petit garçon. Tôt le lendemain matin, il y amena la jeune fille mourante et Georgey, à qui l'on avait soudoyé pour qu'il l'appelât « maman ». Elle entra dans la maison sous le nom de Mme Talboys ; elle fut soignée par un médecin de Ventnor en tant que Mme Talboys ; elle mourut, et son décès et son enterrement furent enregistrés sous ce nom.
L'annonce fut insérée dans le Times, et le deuxième jour après son insertion, George Talboys se rendit à Ventnor et commanda la pierre tombale qui, à cette heure, consigne le décès de sa femme, Helen Talboys. »
Sir Michael Audley se leva lentement, et avec un geste raide et contraint, comme si chaque sens physique avait été engourdi par ce seul sentiment de misère.
« Je ne peux pas en entendre davantage », dit-il d'un murmure enroué ; « s'il y a autre chose à dire, je ne peux pas l'entendre. Robert, c'est toi qui as provoqué cette découverte, à ce que je comprends. Je ne veux rien savoir de plus. Veux-tu te charger du devoir de pourvoir à la sécurité et au confort de cette dame que j'ai crue être mon épouse ? Je n'ai pas besoin de te demander de te souvenir, dans tout ce que tu feras, que je l'ai aimée très tendrement et sincèrement. Je ne peux pas lui dire adieu. Je ne le dirai pas avant de pouvoir penser à elle sans amertume, avant de pouvoir la plaindre, comme je prie maintenant Dieu de la plaindre cette nuit. »
Sir Michael sortit lentement de la pièce. Il ne se risqua pas à regarder cette silhouette recroquevillée. Il ne souhaitait pas voir la créature qu'il avait chérie. Il alla droit à son cabinet de toilette, sonna pour son valet, et lui ordonna de préparer une valise et de prendre toutes les dispositions nécessaires pour accompagner son maître par le dernier train en partance.
CHAPITRE XXXV.
LE CALME QUI SUCCÈDE À LA TEMPÊTE.
Robert Audley suivit son oncle dans le vestibule après que Sir Michael eut prononcé ces quelques mots tranquilles qui sonnaient le glas de son espoir et de son amour. Dieu sait à quel point le jeune homme avait redouté la venue de ce jour. Il était arrivé ; et bien qu'il n'y eût pas eu de grande explosion de désespoir, pas de tourbillon de chagrin orageux, pas de bruyante tempête d'angoisse et de larmes, Robert ne tira aucune consolation de ce silence anormal. Il en savait assez pour comprendre que Sir Michael Audley s'en allait avec la flèche barbelée, que la main de son neveu avait portée au but, qui lui cuisait dans le cœur torturé ; il savait que cet étrange et glacial calme était le premier engourdissement d'un cœur frappé par un chagrin si inattendu qu'il en était pour l'heure rendu presque inintelligible par une morne stupeur d'étonnement ; il savait que lorsque cette sourde tranquillité serait passée, lorsque peu à peu, et un par un, chaque trait horrible du chagrin de la victime deviendrait d'abord vaguement apparent puis terriblement familier, la tempête éclaterait avec une fureur fatale, et que des tempêtes de larmes et de cruels coups de tonnerre d'agonie déchireraient ce cœur généreux.
Robert avait entendu parler de cas où des hommes de l'âge de son oncle avaient supporté un grand chagrin, comme Sir Michael avait supporté celui-ci, avec une étrange tranquillité ; et s'étaient éloignés de ceux qui auraient voulu les consoler, et dont les angoisses avaient été apaisées par ce calme patient, pour s'effondrer sur le sol et mourir sous le coup qui, au premier abord, l'avait seulement étourdi. Il se rappelait des cas où la paralysie et l'apoplexie avaient frappé des hommes aussi vigoureux que son oncle dès la première heure de l'horrible affliction ; et il s'attarda dans le vestibule éclairé par la lampe, se demandant s'il n'était pas de son devoir d'être auprès de Sir Michael, d'être près de lui, en cas d'urgence, et de l'accompagner partout où il irait.
Pourtant, serait-il sage de s'imposer à ce souffrant aux cheveux gris en cette heure cruelle, où il avait été réveillé de l'unique illusion d'une vie sans reproche pour découvrir qu'il avait été le dupe d'un faux visage, et le fou d'une nature qui était trop froidement mercantile, trop cruellement sans cœur, pour être sensible à sa propre infamie ?
« Non », pensa Robert Audley, « je ne m'immiscerai pas dans l'angoisse de ce cœur blessé. Il y a de l'humiliation mêlée à ce chagrin amer. Il vaut mieux qu'il livre bataille seul. J'ai fait ce que je croyais être mon devoir solennel, pourtant je ne serais guère surpris si je m'étais rendu à jamais odieux à ses yeux. Il vaut mieux qu'il livre bataille seul. Je ne peux rien faire pour rendre la lutte moins terrible. Mieux vaut qu'elle soit menée seul. »
Tandis que le jeune homme se tenait la main sur la porte de la bibliothèque, toujours à moitié hésitant s'il devait suivre son oncle ou rentrer dans la pièce où il avait laissé cette créature plus misérable encore qu'il avait eu pour tâche de démasquer, Alicia Audley ouvrit la porte de la salle à manger, et lui révéla l'appartement lambrissé de chêne à l'ancienne, la longue table couverte de damas voyant, et brillante d'un éclat joyeux de verre et d'argent.
« Papa vient-il dîner ? » demanda Miss Audley. « J'ai tellement faim ; et le pauvre Tomlins a envoyé prévenir trois fois que le poisson allait être gâté. Il doit être réduit à une sorte de soupe d'ichtyocolle, à cette heure-ci, je devrais penser », ajouta la jeune dame, alors qu'elle sortait dans le vestibule avec le journal Times à la main.
Elle était assise près du feu à lire le journal, et attendait que ses aînés la rejoignent à la table du dîner.
« Oh, c'est vous, M. Robert Audley », fit-elle remarquer avec indifférence. « Vous dinez avec nous, bien sûr. Je vous prie, allez chercher papa. Il doit être presque huit heures, et nous sommes censés dîner à six heures. »
M. Audley répondit à sa cousine assez sévèrement. Son ton frivole l'agaçait, et il oublia, dans son mécontentement irrationnel, que Miss Audley ne savait rien du terrible drame qui se jouait depuis si longtemps sous son propre nez.
« Votre père vient de subir un très grand chagrin, Alicia », dit gravement le jeune homme.
Le visage espiègle et rieur de la jeune fille changea en un instant pour une expression de tristesse et d'anxiété tendrement sincère. Alicia Audley aimait son père très tendrement.
« Un chagrin ? » s'exclama-t-elle ; « papa chagriné ! Oh ! Robert, que s'est-il passé ? »
« Je ne peux rien te dire encore, Alicia », répondit Robert d'une voix basse.
Il prit sa cousine par le poignet et l'entraîna dans la salle à manger alors qu'il parlait. Il ferma la porte soigneusement derrière lui avant de poursuivre :
« Alicia, puis-je te faire confiance ? » demanda-t-il avec insistance.
« Te faire confiance pour quoi faire ? »
« Pour être un réconfort et une amie pour ton pauvre père sous une très lourde affliction. »
« Oui ! » cria Alicia avec passion. « Comment peux-tu me poser une telle question ? Penses-tu qu'il y ait quelque chose que je ne ferais pas pour alléger n'importe quel chagrin de mon père ? Penses-tu qu'il y ait quelque chose que je ne souffrirais pas si ma souffrance pouvait alléger la sienne ? »
Les larmes montèrent aux yeux gris et brillants de Miss Audley alors qu'elle parlait.
« Oh, Robert ! Robert ! pourrais-tu avoir une si mauvaise opinion de moi pour penser que je n'essaierais pas d'être un réconfort pour mon père dans son chagrin ? » dit-elle, d'un ton de reproche.
« Non, non, ma chère », répondit le jeune homme, doucement ; « je n'ai jamais douté de ton affection, je doutais seulement de ta discrétion. Puis-je compter sur elle ? »
« Tu peux, Robert », dit Alicia, résolument.
« Très bien, alors, ma chère enfant, je vais te faire confiance. Ton père va quitter le Court, pour un temps du moins. Le chagrin qu'il vient d'endurer — un chagrin soudain et inattendu, souviens-t'en — a sans aucun doute rendu ce lieu odieux pour lui. Il s'en va ; mais il ne doit pas partir seul, n'est-ce pas, Alicia ? »
« Seul ? non ! non ! Mais je suppose que milady... »
« Lady Audley ne partira pas avec lui », dit Robert, gravement ; « il est sur le point de se séparer d'elle. »
« Pour un temps ? »
« Non, pour toujours. »
« Se séparer d'elle pour toujours ! » s'exclama Alicia. « Alors ce chagrin... »
« Est lié à Lady Audley. Lady Audley est la cause du chagrin de ton père. »
Le visage d'Alicia, qui avait été pâle auparavant, devint pourpre. Un chagrin, dont milady était la cause — un chagrin qui devait séparer Sir Michael pour toujours de son épouse ! Il n'y avait eu aucune querelle entre eux — il n'y avait jamais eu que harmonie et soleil entre Lady Audley et son généreux mari. Ce chagrin devait sûrement alors provenir d'une découverte soudaine ; c'était, sans aucun doute, un chagrin associé à une disgrâce. Robert Audley comprit le sens de ce rougeoiement vif.
« Tu offriras d'accompagner ton père partout où il choisira d'aller, Alicia », dit-il. « Tu es sa consolatrice naturelle en un tel moment, mais tu le serviras au mieux en cette heure d'épreuve en évitant toute intrusion dans son chagrin. Ton ignorance même des détails de ce chagrin sera une garantie pour ta discrétion. Ne dis rien à ton père que tu n'aurais pu lui dire il y a deux ans, avant qu'il n'épousât une seconde femme. Essaie d'être pour lui ce que tu étais avant que la femme dans la pièce voisine ne vienne se mettre entre toi et l'amour de ton père. »
« Je le ferai », murmura Alicia, « je le ferai. »
« Vous éviterez naturellement toute mention du nom de Lady Audley. Si votre père est souvent silencieux, soyez patiente ; s’il vous semble parfois que l’ombre de ce grand chagrin ne quittera jamais sa vie, soyez patiente encore ; et souvenez-vous qu’il ne peut y avoir de meilleur espoir de guérir sa peine que celui que le dévouement de sa fille puisse l’amener à se rappeler qu’il existe une femme sur cette terre qui l’aimera sincèrement et purement jusqu’à la fin. »
« Oui — oui, Robert, cher cousin, je m’en souviendrai. »
M. Audley, pour la première fois depuis qu’il était écolier, prit sa cousine dans ses bras et embrassa son large front.
« Ma chère Alicia, dit-il, faites cela et vous me rendrez heureux. J’ai été dans une certaine mesure l’instrument qui a causé ce chagrin à votre père. Laissez-moi espérer qu’il ne soit pas durable. Essayez de rendre le bonheur à mon oncle, Alicia, et je vous aimerai plus tendrement qu’un frère n’a jamais aimé une sœur au noble cœur ; et une affection fraternelle pourrait bien valoir la peine d’être vécue, après tout, ma chère, bien qu’elle soit très différente du culte enthousiaste du pauvre Sir Harry. »
La tête d’Alicia était inclinée et son visage caché à son cousin pendant qu’il parlait, mais elle releva la tête lorsqu’il eut fini, et le regarda droit dans les yeux avec un sourire qui n’en était que plus éclatant pour être baigné de larmes.
« Tu es un bon gars, Bob, dit-elle ; et j’ai été bien sotte et méchante de me sentir en colère contre toi parce que... »
La jeune dame s’interrompit soudain.
« Parce que quoi, ma chère ? » demanda M. Audley.
« Parce que je suis sotte, Cousin Robert, dit Alicia, vivement ; n’importe, Bob, je ferai tout ce que tu souhaites, et ce ne sera pas de ma faute si mon cher père n’oublie pas ses ennuis avant peu. J’irais au bout du monde avec lui, pauvre chéri, si je pensais qu’il y eût le moindre réconfort à trouver pour lui dans ce voyage. Je vais aller me préparer tout de suite. Penses-tu que papa partira ce soir ? »
« Oui, ma chère ; je ne pense pas que Sir Michael puisse reposer encore une nuit sous ce toit pour le moment. »
« Le courrier part à neuf heures vingt, dit Alicia ; nous devons quitter la maison dans une heure si nous voulons le prendre. Te reverrai-je avant que nous partions, Robert ? »
« Oui, chère Alicia. »
Miss Audley courut dans sa chambre pour appeler sa femme de chambre et faire tous les préparatifs nécessaires à ce voyage soudain, dont elle ignorait encore tout à fait la destination finale.
Elle se consacra corps et âme à l’accomplissement du devoir que Robert lui avait dicté. Elle aida à faire ses malles, plongeant sa femme de chambre dans une confusion totale en fourrant des robes de soie dans ses boîtes à chapeaux et des chaussures de satin dans sa trousse de toilette. Elle errait dans ses chambres, rassemblant le matériel de dessin, les livres de musique, les ouvrages de couture, les brosses à cheveux, les bijoux et les flacons de parfum, tout comme elle l’aurait fait si elle avait dû s’embarquer pour quelque contrée sauvage, dépourvue de toutes ressources civilisées. Elle pensait tout le temps au chagrin inconnu de son père, et peut-être un peu au visage grave et à la voix sérieuse qui, ce soir-là, lui avait révélé son cousin Robert sous un nouveau jour.
M. Audley monta après sa cousine et trouva son chemin jusqu’au cabinet de toilette de Sir Michael. Il frappa à la porte et écouta, le ciel sait avec quelle anxiété, la réponse attendue. Il y eut un moment de silence, pendant lequel le cœur du jeune homme battit fort et vite, puis la porte fut ouverte par le baronnet lui-même. Robert vit que le valet de son oncle était déjà à pied d’œuvre pour préparer le voyage précipité de son maître.
Sir Michael sortit dans le couloir.
« As-tu quelque chose d’autre à me dire, Robert ? » demanda-t-il, calmement.
« Je venais seulement m’assurer si je pouvais vous aider dans vos préparatifs. Vous partez pour Londres par le courrier ? »
« Oui. »
« Avez-vous une idée de l’endroit où vous descendrez ? »
« Oui, j’irai au Clarendon ; on m’y connaît. Est-ce tout ce que tu as à dire ? »
« Oui ; si ce n’est qu’Alicia vous accompagnera ? »
« Alicia ! »
« Elle ne pouvait pas vraiment rester ici, vous savez, en ce moment. Il vaudrait mieux pour elle de quitter le Court jusqu’à ce que... »
« Oui, oui, je comprends, » interrompit le baronnet ; « mais n’y a-t-il nulle part ailleurs où elle pourrait aller — doit-elle être avec moi ? »
« Elle ne pourrait aller nulle part ailleurs aussi immédiatement, et elle ne serait heureuse nulle part ailleurs. »
« Qu’elle vienne, alors, » dit Sir Michael, « qu’elle vienne. »
Il parla d’une voix étrange et contenue, et avec un effort apparent, comme s’il lui était douloureux de devoir parler ; comme si toutes ces affaires ordinaires de la vie étaient pour lui une torture cruelle, et juraient tellement avec son chagrin qu’elles étaient presque plus pénibles à supporter que ce chagrin lui-même.
« Très bien, mon cher oncle, alors tout est réglé ; Alicia sera prête à partir à neuf heures. »
« Très bien, très bien, » murmura le baronnet ; « qu’elle vienne si elle le souhaite, pauvre enfant, qu’elle vienne. »
Il soupira lourdement en parlant ainsi de sa fille sur ce ton empreint de pitié. Il pensait à quel point il avait été relativement indifférent à cette enfant unique par amour pour la femme désormais enfermée dans la pièce éclairée par le feu, en bas.
« Je vous reverrai avant votre départ, monsieur, » dit Robert ; « je vous laisse jusque-là. »
« Reste ! » dit Sir Michael, soudainement ; « l’as-tu dit à Alicia ? »
« Je ne lui ai rien dit, si ce n’est que vous alliez quitter le Court pour quelque temps. »
« Tu es bien bon, mon garçon, tu es bien bon, » murmura le baronnet d’une voix brisée.
Il tendit la main. Son neveu la prit dans les siennes et la pressa sur ses lèvres.
« Oh, monsieur ! comment pourrai-je jamais me pardonner ? » dit-il ; « comment pourrai-je jamais cesser de me haïr pour avoir causé ce chagrin ? »
« Non, non, Robert, tu as fait ce qui était juste ; je voudrais que Dieu ait été assez miséricordieux pour m’enlever ma misérable vie avant cette nuit ; mais tu as fait ce qui était juste. »
Sir Michael rentra dans son cabinet, et Robert retourna lentement vers le vestibule. Il s’arrêta sur le seuil de cette chambre où il avait laissé Lucy — Lady Audley, ou plutôt Helen Talboys, la femme de son ami perdu.
Elle était étendue sur le sol, à l’endroit même où elle s’était accroupie aux pieds de son mari pour raconter son histoire coupable. Qu’elle fût évanouie, ou qu’elle gût là dans l’impuissance totale de sa misère, Robert se souciait peu de le savoir. Il sortit dans le vestibule et envoya l’un des serviteurs chercher sa femme de chambre, cette jeune fille élégante et rubannée qui s’exclamait de stupeur et de consternation à la vue de sa maîtresse.
« Lady Audley est très souffrante, » dit-il ; « emmenez-la dans sa chambre et veillez à ce qu’elle n’en sorte pas ce soir. Vous serez assez aimable pour rester près d’elle, mais ne lui parlez pas et ne lui permettez pas de s’agiter en parlant. »
My lady ne s’était pas évanouie ; elle permit à la jeune fille de l’aider et se releva du sol sur lequel elle s’était traînée. Ses cheveux dorés tombaient en masses lâches et ébouriffées sur son cou et ses épaules d’ivoire, son visage et ses lèvres étaient incolores, ses yeux terribles dans leur éclat surnaturel.
« Emmenez-moi, » dit-elle, « et laissez-moi dormir ! Laissez-moi dormir, car mon cerveau est en feu ! »
Alors qu’elle quittait la pièce avec sa femme de chambre, elle se tourna et regarda Robert. « Sir Michael est-il parti ? » demanda-t-elle.
« Il partira dans une demi-heure. »
« Il n’y a pas eu de pertes de vies dans l’incendie de Mount Stanning ? »
« Aucune. »
« J’en suis heureuse. »
« Le propriétaire de l’auberge, Marks, a été très grièvement brûlé et se trouve dans un état précaire au cottage de sa mère ; mais il peut se rétablir. »
« J’en suis heureuse — je suis heureuse qu’aucune vie n’ait été perdue. Bonne nuit, M. Audley. »
« Je demanderai à vous voir pour une demi-heure de conversation dans le courant de la journée de demain, my lady. »
« Quand il vous plaira. Bonne nuit. »
« Bonne nuit. »
Elle s’en alla doucement, appuyée sur l’épaule de sa servante, laissant Robert avec un sentiment d’étrange égarement qui lui était très pénible.
Il s’assit près du large âtre où les braises rouges s’éteignaient, et s’étonna du changement survenu dans cette vieille maison qui, jusqu’au jour de la disparition de son ami, avait été un foyer si plaisant pour tous ceux qui trouvaient refuge sous son toit hospitalier. Il resta là, à méditer sur le foyer désolé et à essayer de décider ce qui devait être fait dans cette crise soudaine. Il restait impuissant et incapable de déterminer une ligne de conduite, perdu dans une rêverie morne, dont il fut tiré par le bruit des roues d’une voiture arrivant à la petite entrée de la tourelle.
L’horloge du vestibule sonna neuf heures au moment où Robert ouvrait la porte de la bibliothèque. Alicia venait de descendre les escaliers avec sa femme de chambre ; une jeune fille de la campagne au visage vermeil.
« Adieu, Robert, » dit Miss Audley, en tendant la main à son cousin ; « adieu, et que Dieu te garde ! Tu peux me faire confiance pour prendre soin de papa. »
« Je suis sûr que je le puis. Que Dieu te garde, ma chère. »
Pour la deuxième fois cette nuit-là, Robert Audley pressa ses lèvres sur le front candide de sa cousine, et pour la deuxième fois, l’étreinte fut d’un caractère fraternel ou paternel, plutôt que le geste passionné que cela aurait été si Sir Harry Towers en avait été le bénéficiaire privilégié.
Il était neuf heures cinq quand Sir Michael descendit, suivi de son valet, grave et aux cheveux gris comme lui. Le baronnet était pâle, mais calme et maître de lui. La main qu’il donna à son neveu était froide comme la glace, mais c’est d’une voix ferme qu’il dit adieu au jeune homme.
« Je laisse tout entre tes mains, Robert, » dit-il, en se tournant pour quitter la maison dans laquelle il avait vécu si longtemps. « Je n’ai peut-être pas entendu la fin, mais j’en ai entendu assez. Le ciel sait que je n’ai nul besoin d’en entendre davantage. Je laisse tout à toi, mais tu ne seras pas cruel — tu te souviendras combien j’aimais... »
Sa voix se brisa, rauque, avant qu’il ne puisse terminer sa phrase.
« Je me souviendrai de vous en tout, monsieur, » répondit le jeune homme. « Je ferai tout pour le mieux. »
Une brume traîtresse de larmes l’aveugla et lui cacha le visage de son oncle, et en une autre minute la voiture s’était éloignée, et Robert Audley resta seul dans la bibliothèque sombre, où une seule étincelle rouge brillait parmi les cendres grises et pâles. Il resta seul, essayant de penser à ce qu’il devait faire, avec l’affreuse responsabilité du sort d’une femme méchante sur ses épaules.
« Grand Dieu ! » pensa-t-il ; « certainement, ce doit être le jugement de Dieu sur la vie sans but et vacillante que j’ai menée jusqu’au septième jour de septembre dernier. Certes, cette affreuse responsabilité m’a été imposée afin que je puisse m’humilier devant une Providence offensée, et confesser qu’un homme ne peut choisir sa propre vie. Il ne peut dire : "Je prendrai l’existence à la légère, et je me tiendrai à l’écart des créatures misérables, égarées, énergiques, qui luttent si sincèrement dans la grande bataille." Il ne peut dire : "Je resterai dans les tentes pendant que la lutte fait rage, et je rirai des fous qui sont piétinés dans l’inutile combat." Il ne peut faire cela. Il ne peut qu’accomplir, humblement et avec crainte, ce que le Créateur qui l’a façonné a désigné pour lui. S’il a une bataille à livrer, qu’il la livre fidèlement ; mais malheur à lui s’il se dérobe quand son nom est appelé sur le puissant registre des effectifs, malheur à lui s’il se cache dans les tentes quand le tocsin l’appelle sur le champ de guerre ! »
L’un des serviteurs apporta des bougies dans la bibliothèque et ralluma le feu, mais Robert Audley ne bougea pas de son siège près de l’âtre. Il resta comme il l’avait souvent fait dans ses appartements de Figtree Court, les coudes reposant sur les accoudoirs de son fauteuil, et le menton dans sa main.
Mais il leva la tête alors que le serviteur s’apprêtait à quitter la pièce.
« Puis-je envoyer un message d’ici à Londres ? » demanda-t-il.
« Cela peut être envoyé de Brentwood, monsieur — pas d’ici. »
M. Audley regarda sa montre, pensif.
« L’un des hommes peut aller à cheval jusqu’à Brentwood, monsieur, si vous souhaitez envoyer un message. »
« Je souhaite en effet envoyer un message ; voulez-vous vous en occuper pour moi, Richards ? »
« Certainement, monsieur. »
« Vous pouvez attendre, alors, pendant que j’écris le message. »
« Oui, monsieur. »
L’homme apporta le nécessaire à écrire de l’une des tables latérales et le plaça devant M. Audley.
Robert trempa une plume dans l’encre et fixa pensivement l’une des bougies pendant quelques instants avant de commencer à écrire.
Le message était ainsi libellé :
« De Robert Audley, d’Audley Court, Essex, à Francis Wilmington, de Paper-buildings, Temple.
« CHER WILMINGTON — Si vous connaissez un médecin expérimenté dans les cas de manie, et digne de confiance pour garder un secret, soyez assez aimable pour m’envoyer son adresse par télégraphe. »
M. Audley scella ce document dans une enveloppe solide et le remit à l’homme avec une souveraine.
« Vous veillerez à ce que ceci soit remis à une personne de confiance, Richards, » dit-il, « et laissez l’homme attendre à la gare la réponse. Il devrait l’avoir en une heure et demie. »
M. Richards, qui avait connu Robert Audley en veste et col rabattu, partit exécuter sa commission. Dieu nous garde de le suivre dans la confortable salle des domestiques du Court, où les gens de maison étaient assis autour du feu flamboyant, discutant dans un abasourdissement total des événements de la journée.
Rien ne pouvait être plus éloigné de la vérité que les spéculations de ces dignes gens. Quel indice avaient-ils sur le mystère de cette pièce éclairée par le feu dans laquelle une femme coupable s’était agenouillée aux pieds de leur maître pour raconter l’histoire de sa vie pécheresse ? Ils ne savaient que ce que le valet de Sir Michael leur avait dit de ce voyage soudain. Comment son maître était aussi pâle qu’un linge, et parlait d’une voix étrange qui ne ressemblait pas à la sienne, d’une certaine manière, et comment on aurait pu abattre M. Parsons, le valet, avec une plume, si l’on avait eu l’intention de le prosterner à l’aide d’une arme si faible.
Les têtes pensantes de la salle des domestiques décidèrent que Sir Michael avait reçu des nouvelles soudaines par l’entremise de M. Robert — ils étaient assez avisés pour lier le jeune homme à la catastrophe — soit de la mort d’un parent proche et cher — les serviteurs les plus anciens décimèrent la famille Audley dans leurs efforts pour trouver un parent probable — soit d’une baisse alarmante des fonds, ou de la faillite de quelque spéculation ou banque dans laquelle la plus grande partie de l’argent du baronnet était investie. Le penchant général allait vers la faillite d’une banque, et chaque membre de l’assemblée semblait prendre un plaisir lugubre et corvidé à cette idée, bien qu’une telle supposition impliquât leur propre ruine dans la destruction générale de cette maison libérale.
Robert resta assis près de l’âtre lugubre, qui semblait lugubre même maintenant alors que la flamme d’un grand feu de bois rugissait dans la large cheminée, et écouta le gémissement bas du vent de mars qui se lamentait autour de la maison et soulevait le lierre frissonnant sur les murs qu’il abritait. Il était fatigué et épuisé, car rappelez-vous qu’il avait été tiré de son sommeil à deux heures ce matin-là par le souffle brûlant des poutres en feu et le crépitement aigu du bois calciné. Sans sa présence d’esprit et sa décision calme, M. Luke Marks serait mort d’une mort affreuse. Il portait encore les traces du péril de la nuit, car les cheveux sombres avaient été roussis sur un côté de son front, et sa main gauche était rouge et enflammée, sous l’effet de l’atmosphère brûlante d’où il avait traîné le propriétaire du Castle Inn. Il était complètement épuisé par la fatigue et l’excitation, et il tomba dans un sommeil lourd dans son fauteuil devant le feu éclatant, dont il ne fut réveillé que par l’entrée de M. Richards avec la réponse.
Ce message de retour était très bref.
« CHER AUDLEY — Toujours heureux d’obliger. Alwyn Mosgrave, Docteur en médecine, 12 Saville Row. Sûr. »
Cela, avec les noms et adresses, était tout ce qu’il contenait.
« J’aurai besoin qu’un autre message soit porté à Brentwood demain matin, Richards, » dit M. Audley, en pliant le télégramme. « Je serais heureux que l’homme y aille avant le petit-déjeuner. Il aura une demi-souveraine pour sa peine. »
M. Richards s’inclina.
« Merci, monsieur — pas nécessaire, monsieur ; mais comme il vous plaira, bien sûr, monsieur, » murmura-t-il. « À quelle heure souhaiteriez-vous que l’homme parte ? »
M. Audley souhaitait que l’homme parte aussi tôt qu’il le pourrait, il fut donc décidé qu’il partirait à six heures.
« Ma chambre est prête, je suppose, Richards ? » dit Robert.
« Oui, monsieur — votre ancienne chambre. »
« Très bien. Je vais me coucher tout de suite. Apportez-moi un verre de cognac et de l’eau, aussi chaud que vous pourrez le faire, et attendez le télégramme. »
Ce second message n’était qu’une requête très pressante au Docteur Mosgrave de faire une visite immédiate à Audley Court pour une affaire d’une sérieuse importance.
Ayant écrit ce message, M. Audley sentit qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait faire. Il but son cognac et son eau. Il avait un besoin réel de l’alcool dilué, car il avait été glacé jusqu’aux os par ses aventures pendant l’incendie. Il sirota lentement le liquide doré et pâle et pensa à Clara Talboys, à cette jeune fille sincère dont le souvenir du frère était maintenant vengé, dont le destructeur du frère était humilié dans la poussière. Avait-elle entendu parler de l’incendie au Castle Inn ? Comment aurait-elle pu faire autrement que d’en entendre parler dans un endroit comme Mount Stanning ? Mais avait-elle entendu dire qu’il avait été en danger, et qu’il s’était distingué par le sauvetage d’un rustre ivre ? Je crains que, même assis près de ce foyer désolé, et sous le toit dont le noble était un exilé de sa propre maison, Robert Audley fût assez faible pour penser à ces choses — assez faible pour laisser son imagination s’égarer vers les sapins lugubres sous le ciel froid de mars, et les yeux brun sombre qui étaient si semblables aux yeux de son ami perdu.
CHAPITRE XXXVI.
LE CONSEIL DU DR MOSGRAVE.
My lady dormait. À travers cette longue nuit d’hiver, elle dormit profondément. Les criminels ont souvent dormi ainsi leur dernier sommeil sur terre ; et ont été trouvés au matin gris, sommeillant paisiblement, par le geôlier venu les réveiller.
La partie avait été jouée et perdue. Je ne pense pas que my lady eût jeté une seule carte, ou manqué de faire une levée qu’elle aurait pu par quelque possibilité faire ; mais la main de son adversaire avait été trop puissante pour elle, et il avait gagné.
Elle se considérait comme une sorte de prisonnière d’État, dont il faudrait bien prendre soin. Un second Masque de Fer, qui devait être pourvu dans quelque lieu de confinement confortable. Elle s’abandonna à une indifférence terne. Elle avait vécu cent vies dans l’espace des derniers jours de son existence, et elle avait épuisé sa capacité à souffrir — pour un temps du moins.
Elle prit son petit-déjeuner, et prit son bain matinal, et émergea, les cheveux parfumés et dans la plus exquise et insouciante des toilettes du matin, de son luxueux cabinet de toilette. Elle se regarda dans la psyché avant de quitter la pièce. Une longue nuit de repos avait ramené les délicates teintes roses de son teint, et l’éclat naturel de ses yeux bleus. Cette lumière surnaturelle qui avait brûlé si effroyablement la veille avait disparu, et my lady sourit triomphalement en contemplant le reflet de sa beauté. Les jours étaient passés où ses ennemis auraient pu la marquer avec des fers chauffés à blanc, et brûler la beauté qui avait causé tant de méfaits. Quoi qu’ils fissent d’elle, ils devaient lui laisser sa beauté, pensa-t-elle. Au pis aller, ils étaient impuissants à la lui dérober.
Le jour de mars était clair et ensoleillé, d’un soleil morne, certes. My lady s’enveloppa dans un châle indien ; un châle qui avait coûté cent guinées à Sir Michael. Je crois qu’elle avait l’idée qu’il serait bon de porter ce coûteux vêtement ; afin que, si elle était soudainement emmenée, elle pût emporter au moins l’une de ses possessions avec elle. Rappelez-vous combien elle avait mis en péril pour une belle maison et un mobilier somptueux, pour des voitures et des chevaux, des bijoux et des dentelles ; et ne vous étonnez pas si elle s’accroche avec une ténacité désespérée à ses fanfreluches et ses colifichets, à l’heure de son désespoir. Si elle avait été Judas, elle se serait cramponnée à ses trente pièces d’argent jusqu’au dernier moment de sa vie honteuse.
M. Robert Audley déjeuna dans la bibliothèque. Il resta longtemps devant sa tasse de thé solitaire, fumant sa pipe en écume de mer et méditant sombrement sur la tâche qui l’attendait.
« Je ferai appel à l’expérience de ce Dr Mosgrave », pensa-t-il ; « les médecins et les avocats sont les confesseurs de ce prosaïque dix-neuvième siècle. Assurément, il saura m’aider. »
Le premier train rapide en provenance de Londres arriva à Audley à dix heures et demie, et à onze heures moins cinq, Richards, le grave domestique, annonça le Dr Alwyn Mosgrave.
Le médecin de Saville Row était un homme grand d’une cinquantaine d’années. Il était maigre et livide, avec des mâchoires saillantes et des yeux d’un gris pâle et faible, qui semblaient avoir été bleus autrefois et s’être ternis au fil du temps jusqu’à leur teinte neutre actuelle. Quelle que fût la puissance de la science médicale telle qu’elle était exercée par le Dr Alwyn Mosgrave, elle n’avait pas été assez forte pour mettre de la chair sur ses os ou de l’éclat sur son visage. Il avait une physionomie étrangement inexpressive, et pourtant étrangement attentive. Il avait le visage d’un homme qui avait passé la plus grande partie de sa vie à écouter les autres, et qui avait abandonné sa propre individualité et ses propres passions dès le début de sa carrière.
Il salua Robert Audley, prit le siège opposé indiqué par ce dernier et tourna son visage attentif vers le jeune avocat. Robert vit que le regard du médecin perdit un instant son air calme d’attention pour devenir sérieux et scrutateur.
« Il se demande si je suis le patient », pensa M. Audley, « et il cherche le diagnostic de la folie sur mon visage. »
Le Dr Mosgrave parla comme pour répondre à cette pensée.
« N’est-ce pas au sujet de votre propre… santé… que vous souhaitez me consulter ? » dit-il, sur un ton interrogateur.
« Oh, non ! »
Le Dr Mosgrave regarda sa montre, un chronomètre Benson de cinquante guinées qu’il transportait en vrac dans la poche de son gilet, avec autant d’insouciance que si c’eût été une pomme de terre.
« Je n’ai pas besoin de vous rappeler que mon temps est précieux », dit-il ; « votre télégramme m’a informé que mes services étaient requis dans une affaire de… danger… comme je le crains, sans quoi je ne serais pas ici ce matin. »
Robert Audley était resté là, regardant sombrement le feu, se demandant comment il allait entamer la conversation, et il avait eu besoin de ce rappel de la présence du médecin.
« Vous êtes très aimable, Dr Mosgrave », dit-il en se reprenant par un effort, « et je vous remercie infiniment d’avoir répondu à mon appel. Je suis sur le point de faire appel à vous au sujet d’un sujet qui m’est plus pénible que les mots ne sauraient le décrire. Je suis sur le point d’implorer votre conseil dans une affaire très difficile, et je m’en remets presque aveuglément à votre expérience pour me tirer, moi et d’autres qui me sont très chers, d’une position cruelle et compliquée. »
L’attention pragmatique sur le visage du Dr Mosgrave se transforma en un air d’intérêt tandis qu’il écoutait Robert Audley.
« La révélation faite par le patient au médecin est, je crois, aussi sacrée que la confession d’un pénitent à son prêtre ? » demanda Robert, gravement.
« Tout aussi sacrée. »
« Une confidence solennelle, à ne violer en aucune circonstance ? »
« Très certainement. »
Robert Audley regarda à nouveau le feu. Combien devait-il en dire, ou combien peu, de la sombre histoire de la seconde femme de son oncle ?
« J’ai cru comprendre, Dr Mosgrave, que vous avez consacré une grande partie de votre attention au traitement de l’aliénation mentale. »
« Oui, ma pratique est presque limitée au traitement des maladies mentales. »
« Étant donné cet état de fait, je pense pouvoir conclure que vous recevez parfois des révélations étranges, voire terribles. »
Le Dr Mosgrave s’inclina.
Il ressemblait à un homme qui aurait pu porter, enfermés en toute sécurité dans son sein sans passion, les secrets d’une nation, et qui n’aurait ressenti aucune gêne du poids d’un tel fardeau.
« L’histoire que je m’apprête à vous raconter n’est pas mon histoire », dit Robert, après une pause ; « vous me pardonnerez donc si je vous rappelle une fois encore que je ne puis la révéler qu’avec la compréhension qu’en aucune circonstance, ni sous aucune justification apparente, cette confidence ne soit trahie. »
Le Dr Mosgrave s’inclina à nouveau. Un peu sévèrement, peut-être, cette fois-ci.
« Je suis tout ouïe, M. Audley », dit-il froidement.
Robert Audley rapprocha son siège de celui du médecin et, d’une voix basse, commença l’histoire que my lady avait racontée à genoux dans cette même chambre la nuit précédente. Le visage attentif du Dr Mosgrave, toujours tourné vers l’orateur, ne trahit aucune surprise devant cette étrange révélation. Il sourit une fois, d’un sourire grave et calme, lorsque M. Audley en vint à la partie de l’histoire qui parlait de la conspiration à Ventnor ; mais il ne fut pas surpris. Robert Audley termina son récit au moment où Sir Michael Audley avait interrompu la confession de my lady. Il ne dit rien de la disparition de George Talboys, ni des horribles soupçons nés de cette disparition. Il ne dit rien de l’incendie au Castle Inn.
Le Dr Mosgrave secoua la tête, gravement, lorsque M. Audley arriva au terme de son récit.
« Vous n’avez rien d’autre à me dire ? » demanda-t-il.
« Non. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre qui doive être dit », répondit Robert, assez évasivement.
« Vous voudriez prouver que cette dame est folle, et donc irresponsable de ses actes, M. Audley ? » dit le médecin.
Robert Audley le fixa, s’étonnant du médecin des fous. Par quel processus était-il si rapidement parvenu au désir secret du jeune homme ?
« Oui, je préférerais, si possible, la croire folle ; je serais heureux de trouver cette excuse pour elle. »
« Et pour éviter le scandale d’un procès devant la Cour de la Chancellerie, je présume, M. Audley », dit le Dr Mosgrave.
Robert frissonna en inclinant la tête en signe d’assentiment. C’était quelque chose de pire qu’un procès devant la Chancellerie qu’il redoutait avec une peur horrible. C’était un procès pour meurtre qui hantait depuis si longtemps ses rêves. Combien de fois s’était-il réveillé, dans une agonie de honte, d’une vision d’un tribunal bondé, et la femme de son oncle sur le banc des accusés, cernée de toutes parts par une mer de visages avides.
« Je crains de ne vous être d’aucune utilité », dit le médecin, calmement ; « je verrai la dame, si vous le voulez bien, mais je ne crois pas qu’elle soit folle. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce qu’il n’y a aucune preuve de folie dans tout ce qu’elle a fait. Elle s’est enfuie de chez elle, parce que son foyer n’était pas agréable, et elle est partie dans l’espoir d’en trouver un meilleur. Il n’y a aucune folie là-dedans. Elle a commis le crime de bigamie, car par ce crime, elle a obtenu fortune et position. Il n’y a aucune folie là-dedans. Lorsqu’elle s’est trouvée dans une position désespérée, elle n’a pas cédé au désespoir. Elle a employé des moyens intelligents, et elle a mené à bien une conspiration qui exigeait du sang-froid et de la délibération. Il n’y a aucune folie là-dedans. »
« Mais les traits de folie héréditaire… »
« Peuvent descendre jusqu’à la troisième génération, et apparaître chez les enfants de la dame, si elle en a. La folie n’est pas nécessairement transmise de mère en fille. Je serais heureux de vous aider si je le pouvais, M. Audley, mais je ne pense pas qu’il y ait la moindre preuve de folie dans l’histoire que vous m’avez racontée. Je ne pense pas qu’aucun jury en Angleterre n’accepterait le plaidoyer de folie dans un cas comme celui-ci. La meilleure chose que vous puissiez faire avec cette dame est de la renvoyer à son premier mari ; s’il veut d’elle. »
Robert sursauta à cette mention soudaine de son ami.
« Son premier mari est mort », répondit-il, « du moins, il est porté disparu depuis quelque temps… et j’ai des raisons de croire qu’il est mort. »
Le Dr Mosgrave vit le mouvement de surprise et entendit l’embarras dans la voix de Robert Audley lorsqu’il parla de George Talboys.
« Le premier mari de la dame est porté disparu », dit-il, avec une emphase étrange sur le mot… « vous pensez qu’il est mort ? »
Il fit une pause de quelques instants et regarda le feu, comme Robert l’avait fait auparavant.
« M. Audley », dit-il peu après, « il ne doit y avoir aucune demi-confidence entre nous. Vous ne m’avez pas tout dit. »
Robert, levant les yeux soudainement, exprima clairement sur son visage la surprise qu’il ressentait à ces mots.
« Je serais bien incapable de faire face aux aléas de mon expérience professionnelle », dit le Dr Mosgrave, « si je ne pouvais percevoir là où finit la confidence et où commence la réserve. Vous ne m’avez raconté que la moitié de l’histoire de cette dame, M. Audley. Vous devez m’en dire plus avant que je puisse vous offrir le moindre conseil. Qu’est devenu le premier mari ? »
Il posa cette question d’un ton décisif, comme s’il savait que c’était la clé de voûte de l’édifice.
« Je vous ai déjà dit, Dr Mosgrave, que je l’ignore. »
« Oui », répondit le médecin, « mais votre visage m’a dit ce que vous m’avez caché ; il m’a dit que vous soupçonnez. »
Robert Audley se tut.
« Si je dois vous être utile, vous devez me faire confiance, M. Audley », dit le médecin. « Le premier mari a disparu… comment et quand ? Je veux connaître l’histoire de sa disparition. »
Robert marqua une longue pause avant de répondre à cette déclaration ; mais, peu après, il leva la tête, qui avait été penchée dans une attitude de réflexion intense, et s’adressa au médecin.
« Je vous ferai confiance, Dr Mosgrave », dit-il. « Je m’en remettrai entièrement à votre honneur et à votre bonté. Je ne vous demande pas de faire le moindre tort à la société ; mais je vous demande de préserver notre nom immaculé de la dégradation et de la honte, si vous pouvez le faire consciencieusement. »
Il raconta l’histoire de la disparition de George, ainsi que ses propres doutes et craintes, Dieu sait avec quelle réticence.
Le Dr Mosgrave écouta aussi calmement qu’il l’avait fait auparavant. Robert conclut par un appel sincère aux meilleurs sentiments du médecin. Il l’implora d’épargner le généreux vieil homme dont la confiance fatale en une femme méchante avait apporté tant de misère sur ses vieux jours.
Il était impossible de tirer la moindre conclusion, favorable ou autre, du visage attentif du Dr Mosgrave. Il se leva, quand Robert eut fini de parler, et regarda sa montre une fois de plus.
« Je ne puis vous accorder que vingt minutes », dit-il. « Je verrai la dame, si vous le voulez bien. Vous dites que sa mère est morte dans un asile de fous ? »
« C’est exact. Voulez-vous voir Lady Audley seul ? »
« Oui, seul, je vous prie. »
Robert sonna pour la femme de chambre de my lady, et sous l’escorte de cette pimpante jeune demoiselle, le médecin trouva son chemin vers l’antichambre octogonale et le boudoir féérique avec lequel elle communiquait.
Dix minutes plus tard, il revint dans la bibliothèque où Robert l’attendait.
« J’ai parlé à la dame », dit-il calmement, « et nous nous comprenons très bien. Il y a une folie latente ! Une folie qui pourrait ne jamais apparaître ; ou qui pourrait apparaître une ou deux fois seulement dans une vie. Ce serait une démence dans sa pire phase, peut-être ; une manie aiguë ; mais sa durée serait très brève, et elle ne surgirait que sous une pression mentale extrême. La dame n’est pas folle ; mais elle a le poison héréditaire dans le sang. Elle a la ruse de la folie, avec la prudence de l’intelligence. Je vais vous dire ce qu’elle est, M. Audley. Elle est dangereuse ! »
Le Dr Mosgrave fit les cent pas dans la pièce une ou deux fois avant de parler à nouveau.
« Je ne discuterai pas des probabilités du soupçon qui vous afflige, M. Audley », dit-il peu après, « mais je vous dirai ceci : je ne conseille aucun scandale. Ce M. George Talboys a disparu, mais vous n’avez aucune preuve de sa mort. Si vous pouviez apporter la preuve de sa mort, vous ne pourriez apporter aucune preuve contre cette dame, au-delà du seul fait qu’elle avait un motif puissant pour se débarrasser de lui. Aucun jury au Royaume-Uni ne la condamnerait sur une preuve pareille à celle-là. »
Robert Audley interrompit le Dr Mosgrave, vivement.
« Je vous assure, mon cher monsieur », dit-il, « que ma plus grande crainte est la nécessité de toute exposition… de toute disgrâce. »
« Certes, M. Audley », répondit le médecin, froidement, « mais vous ne pouvez attendre de moi que je vous aide à pardonner l’une des pires offenses faites à la société. Si je voyais une raison suffisante de croire qu’un meurtre a été commis par cette femme, je refuserais de vous aider à l’exfiltrer hors de portée de la justice, bien que l’honneur de cent familles nobles puisse être sauvé par mon intervention. Mais je ne vois pas de raison suffisante pour vos soupçons ; et je ferai de mon mieux pour vous aider. »
Robert Audley saisit les mains du médecin dans les siennes.
« Je vous remercierai quand je serai mieux à même de le faire », dit-il, avec émotion ; « je vous remercierai au nom de mon oncle autant qu’au mien. »
« Il ne me reste que cinq minutes, et j’ai une lettre à écrire », dit le Dr Mosgrave, en souriant à l’énergie du jeune homme.
Il s’assit à une table à écrire près de la fenêtre, trempa sa plume dans l’encre et écrivit rapidement pendant environ sept minutes. Il avait rempli trois pages d’une feuille de papier à lettre lorsqu’il jeta sa plume et plia son courrier.
Il mit cette lettre dans une enveloppe et la remit, non cachetée, à Robert Audley.
L’adresse qu’elle portait était :
« Monsieur Val,
« Villebrumeuse,
« Belgique. »
M. Audley regarda avec un certain doute cette adresse, puis le docteur, qui enfilait ses gants aussi délibérément que si sa vie n’avait jamais connu de but plus solennel que le bon ajustement de ceux-ci.
« Cette lettre », dit-il en réponse au regard interrogateur de Robert Audley, « est adressée à mon ami Monsieur Val, le propriétaire et médecin-directeur d’une très excellente maison de santé dans la ville de Villebrumeuse. Nous nous connaissons depuis de nombreuses années, et il recevra sans aucun doute volontiers Lady Audley dans son établissement, et se chargera de l’entière responsabilité de sa vie future ; elle ne sera pas très mouvementée ! »
Robert Audley aurait voulu parler, il aurait voulu exprimer une fois de plus sa gratitude pour l’aide qui lui avait été apportée, mais le Dr Mosgrave l’arrêta d’un geste autoritaire.
« À partir du moment où Lady Audley entrera dans cette maison », dit-il, « sa vie, pour autant que la vie soit faite d’action et de variété, sera terminée. Quels que soient les secrets qu’elle puisse avoir, ce seront des secrets pour toujours ! Quels que soient les crimes qu’elle puisse avoir commis, elle ne pourra plus en commettre. Si vous deviez creuser une tombe pour elle dans le cimetière le plus proche et l’y enterrer vivante, vous ne pourriez plus sûrement la couper du monde et de toutes les associations mondaines. Mais en tant que physiologiste et en tant qu’honnête homme, je crois que vous ne pourriez rendre un meilleur service à la société qu’en faisant cela ; car la physiologie est un mensonge si la femme que j’ai vue il y a dix minutes est une femme à qui l’on peut faire confiance en liberté. Si elle avait pu bondir à ma gorge et m’étrangler avec ses petites mains, alors que j’étais assis à lui parler tout à l’heure, elle l’aurait fait. »
« Elle soupçonnait vos intentions, alors ! »
« Elle les connaissait. "Vous pensez que je suis folle comme ma mère, et vous êtes venu pour m’interroger", a-t-elle dit. "Vous guettez le moindre signe du poison effroyable dans mon sang." Bonjour à vous, M. Audley », ajouta le médecin précipitamment, « mon temps était écoulé il y a dix minutes ; je ferai tout juste pour attraper le train. »
CHAPITRE XXXVII.
ENTERREE VIVANTE.
Robert Audley resta seul dans la bibliothèque avec la lettre du médecin sur la table devant lui, songeant au travail qui restait à accomplir.
Le jeune avocat s’était constitué le dénonciateur de cette femme misérable. Il avait été son juge ; et il était maintenant son geôlier. Pas avant d’avoir remis la lettre qui gisait devant lui à sa destination appropriée, pas avant d’avoir confié sa charge à la garde sûre du médecin étranger de l’asile, pas avant cela le fardeau effroyable ne serait retiré de lui et son devoir accompli.
Il écrivit quelques lignes à my lady, lui disant qu’il allait l’emmener loin d’Audley Court vers un endroit d’où elle n’était guère susceptible de revenir, et la priant de ne pas perdre de temps à se préparer pour le voyage. Il souhaitait partir ce soir-là, si possible, lui disait-il.
Miss Susan Martin, la femme de chambre, trouva très dur d’avoir à faire les malles de sa maîtresse dans une telle précipitation, mais my lady aida à la tâche. Elle s’activa résolument à diriger et à seconder sa servante, qui flairait la banqueroute et la ruine dans tout ce remue-ménage et ce départ précipité, et qui était donc assez languissante et indifférente dans l’accomplissement de ses devoirs ; et à six heures du soir, elle envoya sa suivante dire à M. Audley qu’elle était prête à partir dès qu’il le souhaiterait.
Robert avait consulté un volume de Bradshaw et avait découvert que Villebrumeuse se trouvait en dehors de tout trajet ferroviaire, et n’était accessible que par diligence depuis Bruxelles. Le courrier pour Douvres quittait London Bridge à neuf heures, et pouvait facilement être attrapé par Robert et sa protégée, car le train de sept heures au départ d’Audley arrivait à Shoreditch à huit heures et quart. En voyageant par la route de Douvres et Calais, ils atteindraient Villebrumeuse le lendemain après-midi ou dans la soirée.
C’était tard dans l’après-midi du jour suivant lorsque la diligence cahota et cliqueta sur le pavé inégal de la rue principale de Villebrumeuse.
Robert Audley et my lady avaient eu le coupé de la diligence pour eux seuls pendant toute la durée du voyage, car il n’y avait pas beaucoup de voyageurs entre Bruxelles et Villebrumeuse, et le transport public était soutenu par la force de la tradition plutôt que par quelque grand profit qui s’y attachait en tant que spéculation.
My lady n’avait pas parlé durant le trajet, sauf pour décliner quelques rafraîchissements que Robert lui avait offerts à une halte sur la route. Son cœur s’était serré lorsqu’ils avaient laissé Bruxelles derrière eux, car elle avait espéré que cette ville pût être la fin de son voyage, et elle s’était détournée avec un sentiment de nausée et de désespoir du terne paysage belge.
Elle leva enfin les yeux lorsque le véhicule s’ébranla dans une grande cour quadrangulaire empierrée, qui avait autrefois été l’accès à un monastère, mais qui était à présent la cour d’un hôtel lugubre, dans les caves duquel des légions de rats s’escarmouchaient et couinaient, même alors que le grand soleil brillait dans les chambres à l’étage.
Lady Audley frissonna en descendant de la diligence et en se retrouvant dans cette cour sinistre. Robert était entouré de porteurs bavards qui réclamaient ses « bagages » et se disputaient entre eux sur l’hôtel où il devait se reposer. L’un de ces hommes courut chercher un fiacre à la demande de M. Audley, et réapparut peu après, pressant une paire de chevaux — si petits qu’ils suggéraient l’idée qu’ils avaient été faits à partir d’un seul animal de taille ordinaire — avec des cris et des sifflements sauvages qui avaient un son démoniaque dans l’obscurité.
M. Audley laissa milady dans un café lugubre, aux bons soins d’un serveur assoupi, tandis qu’il partait en voiture vers quelque partie lointaine de cette ville silencieuse. Il restait des formalités administratives à accomplir avant que l’épouse de Sir Michael pût être discrètement placée dans l’établissement suggéré par le Dr Mosgrave. Robert dut voir toutes sortes de personnages importants ; prêter de nombreux serments ; présenter la lettre du médecin anglais ; et se soumettre à maintes cérémonies de signatures et de contresignatures avant de pouvoir conduire l’épouse cruelle de son ami disparu vers le foyer qui devait être le dernier sur cette terre. Plus de deux heures s’écoulèrent avant que tout cela fût réglé, et que le jeune homme fût libre de retourner à l’hôtel, où il trouva sa charge fixant distraitement une paire de bougies de cire, avec une tasse de café intacte, froide et stagnante devant elle.
Robert fit monter milady dans le véhicule loué et reprit sa place en face d’elle.
« Où allez-vous me conduire ? » demanda-t-elle enfin. « Je suis lasse d’être traitée comme une enfant méchante que l’on enferme dans une cave sombre pour punir ses fautes. Où m’emmenez-vous ? »
« Dans un lieu où vous aurez tout le loisir de vous repentir du passé, Mrs. Talboys », répondit gravement Robert.
Ils avaient laissé derrière eux les rues pavées et avaient émergé d’une grande place décharnée, où semblaient se dresser une demi-douzaine de cathédrales, pour gagner un petit boulevard, une large route éclairée par des becs de gaz sur laquelle les ombres des branches dénudées allaient et venaient en tremblant, telles les ombres d’un squelette paralytique. Il y avait çà et là des maisons sur ce boulevard ; des demeures majestueuses, entre cour et jardin, avec des vases en plâtre remplis de géraniums sur les piliers de pierre de lourds portails. La voiture de louage cahota sur plus d’un kilomètre le long de cette chaussée lisse avant de s’arrêter devant un portail, plus ancien et plus massif que tous ceux qu’ils avaient croisés.
Milady poussa un petit cri en regardant par la fenêtre du fiacre. Le portail décharné était éclairé par une énorme lanterne ; une grande structure de fer et de verre, dans laquelle une pauvre petite flamme grelottante luttait contre le vent de mars.
Le cocher sonna à la cloche, et une petite porte en bois sur le côté du portail fut ouverte par un homme aux cheveux gris, qui jeta un coup d’œil à la voiture, puis se retira. Il réapparut trois minutes plus tard derrière les grilles en fer à deux battants, qu’il déverrouilla et ouvrit tout grand, révélant un désert sinistre de cour pavée de pierre.
Le cocher mena ses chevaux misérables dans la cour et guida le véhicule jusqu’à la porte principale de la demeure, un grand hôtel en pierre grise doté de plusieurs longues rangées de fenêtres, dont beaucoup étaient faiblement éclairées et regardaient, tels les yeux pâles de veilleurs épuisés, les ténèbres de la nuit.
Milady, vigilante et silencieuse comme les étoiles froides dans le ciel d’hiver, leva les yeux vers ces fenêtres d’un regard sérieux et scrutateur. L’une des fenêtres était dissimulée par un rideau étroit de rouge délavé ; et sur ce rideau allait et venait une ombre sombre, l’ombre d’une femme avec une coiffure fantastique, l’ombre d’une créature agitée qui faisait les cent pas perpétuellement devant la vitre.
L’épouse malfaisante de Sir Michael Audley posa soudain la main sur le bras de Robert et pointa de l’autre main cette fenêtre rideautée.
« Je sais où vous m’avez amenée », dit-elle. « C’est une MAISON DE FOUS. »
M. Audley ne lui répondit pas. Il se tenait à la portière de la voiture lorsqu’elle s’adressa à lui ; il l’aida tranquillement à descendre, et la conduisit en haut de deux marches de pierre peu élevées, jusque dans le vestibule du manoir. Il remit la lettre du Dr Mosgrave à une femme d’âge mûr, vêtue avec soin et à l’air jovial, qui sortit prestement d’une petite pièce ouvrant sur le hall, et qui ressemblait fort au bureau d’un hôtel. Cette personne accueillit Robert et sa charge avec un sourire : après avoir dépêché un serviteur avec la lettre, elle les invita dans son agréable petit appartement, gaiement meublé de rideaux ambre vif et chauffé par un minuscule poêle.
« Madame se trouve fort fatiguée ? » demanda la Française, avec un regard d’une sympathie intense, tout en plaçant un fauteuil pour milady.
« Madame » haussa les épaules avec lassitude et balaya la petite pièce d’un regard scrutateur qui ne dénotait aucune grande bienveillance.
« QU’EST-CE que cet endroit, Robert Audley ? » s’écria-t-elle avec fougue. « Me prenez-vous pour un bébé, pour que vous puissiez me duper et me tromper — qu’est-ce que c’est ? C’est ce que je disais à l’instant, n’est-ce pas ? »
« C’est une maison de santé, milady », répondit gravement le jeune homme. « Je n’ai nul désir de vous duper ou de vous tromper. »
Milady marqua une pause de quelques instants, regardant Robert avec réflexion.
« Une maison de santé », répéta-t-elle. « Oui, ils arrangent mieux ces choses-là en France. En Angleterre, nous appellerions cela une maison de fous. C’est une maison pour les gens fous, ici, n’est-ce pas, madame ? » dit-elle en français, en se tournant vers la femme et en tapant du pied sur le parquet ciré.
« Ah, mais non, madame », répondit la femme avec un cri perçant de protestation. « C’est un établissement des plus agréables, où l’on s’amuse… »
Elle fut interrompue par l’entrée du directeur de cet établissement agréable, qui arriva dans la pièce, le visage illuminé d’un sourire radieux, la lettre du Dr Mosgrave ouverte à la main.
Il était impossible de dire à quel point il était enchanté de faire la connaissance de Monsieur. Il n’était rien sur terre qu’il ne fût prêt à faire pour Monsieur en personne, et rien sous le ciel qu’il ne s’efforçât d’accomplir pour lui, en tant qu’ami de sa connaissance, si éminemment distinguée, le médecin anglais. La lettre du Dr Mosgrave lui avait donné un bref synopsis du cas, informa-t-il Robert à voix basse, et il était tout à fait disposé à prendre en charge la charmante et fort intéressante « Madame… Madame… »
Il se frotta les mains poliment et regarda Robert. M. Audley se souvint, pour la première fois, qu’on lui avait recommandé d’introduire sa malheureuse charge sous un nom d’emprunt.
Il fit semblant de ne pas entendre la question du propriétaire. Il aurait pu sembler très facile d’inventer un tas de noms dont n’importe lequel aurait fait l’affaire, mais M. Audley sembla soudain avoir oublié qu’il eût jamais entendu une appellation mortelle autre que la sienne et celle de son ami disparu.
Peut-être le propriétaire perçut-il et comprit-il son embarras. Il l’en délivra en tout cas en se tournant vers la femme qui les avait accueillis et en marmonnant quelque chose à propos du 14, Bis. La femme prit une clé parmi une longue série d’autres suspendues au-dessus de la cheminée, ainsi qu’une bougie de cire sur une applique dans un coin de la pièce, et après avoir allumé la bougie, elle ouvrit la marche à travers le hall pavé de pierre et monta un large escalier glissant en bois poli.
Le médecin anglais avait informé son collègue belge que l’argent serait d’une importance secondaire dans tout arrangement pris pour le confort de la dame anglaise qui devait être confiée à ses soins. Sur cette suggestion, Monsieur Val ouvrit la porte extérieure d’une suite d’appartements majestueux, comprenant un vestibule pavé de losanges de marbre noir et blanc, mais d’une obscurité sinistre, semblable à celle d’une cave ; un salon meublé de sombres draperies de velours, et d’une certaine splendeur funéraire qui n’est pas particulièrement propice à l’élévation de l’esprit ; et une chambre à coucher contenant un lit fait de telle manière, et avec un tel art, qu’il semblait ne présenter aucune ouverture dans ses couvertures, à moins que le couvre-lit n’eût été fendu avec un canif.
Milady fixa d’un air sombre la enfilade de pièces, qui paraissaient assez lugubres à la pâle lueur d’une unique bougie de cire. Cette flamme solitaire, pâle et fantomatique, était multipliée par des spectres plus pâles de son propre fantôme, qui scintillaient partout dans les chambres : dans les profondeurs ombragées des parquets et des lambris cirés, sur les vitres des fenêtres, dans les miroirs, ou dans ces grandes étendues scintillantes qui ornaient les pièces et que milady prit pour des miroirs coûteux, alors qu’il ne s’agissait en réalité que de misérables simulacres en fer-blanc poli.
Au milieu de toute cette splendeur fanée de velours râpé, de dorures ternies et de bois ciré, la femme se laissa tomber dans un fauteuil et se couvrit le visage de ses mains. La blancheur de celles-ci, et la lumière étoilée des diamants qui y tremblaient, étincelaient dans la chambre faiblement éclairée. Elle resta assise, silencieuse, immobile, désespérée, renfrognée et en colère, tandis que Robert et le médecin français se retiraient dans une pièce attenante pour converser à voix basse. M. Audley n’avait pas grand-chose à dire qui n’eût déjà été exprimé pour lui, avec une grâce bien supérieure à la sienne, par le médecin anglais. Il avait, après une grande tourmente mentale, trouvé le nom de Taylor, comme substitut sûr et simple à cet autre nom auquel seule milady avait droit. Il expliqua au Français que cette Mrs. Taylor était une parente éloignée — qu’elle avait hérité des germes de la folie de sa mère, comme le Dr Mosgrave l’avait d’ailleurs informé, lui, Monsieur Val ; et qu’elle avait montré de terribles signes de la souillure latente qui sommeillait dans son esprit ; mais qu’il ne fallait pas dire qu’elle était « folle ». Il demanda qu’elle fût traitée avec toute la tendresse et la compassion possibles ; qu’elle pût bénéficier de toutes les indulgences raisonnables ; mais il insista auprès de Monsieur Val sur le fait qu’en aucun cas elle ne devait être autorisée à quitter la maison et les jardins sans la protection d’une personne de confiance, qui serait responsable de sa garde. Il n’avait qu’un autre point à soulever, à savoir que Monsieur Val, qui, comme il l’avait compris, était lui-même protestant — le médecin s’inclina — prendrait des dispositions avec un pasteur protestant, aimable et bienveillant, par l’entremise duquel des conseils et des consolations spirituels pourraient être assurés à la dame invalide ; laquelle avait un besoin particulier, ajouta Robert avec gravité, de tels avantages.
Ceci — avec tous les arrangements nécessaires concernant les questions pécuniaires, qui devaient être réglées de temps à autre entre M. Audley et le médecin, sans l’assistance d’aucun agent — constitua l’essentiel de la conversation entre les deux hommes, et occupa environ un quart d’heure.
Milady était assise dans la même attitude lorsqu’ils rentrèrent dans la chambre à coucher, les mains baguées toujours croisées sur son visage.
Robert se pencha pour murmurer à son oreille.
« Votre nom est Madame Taylor ici », dit-il. « Je ne pense pas que vous souhaitiez être connue sous votre véritable nom. »
Elle se contenta de secouer la tête en guise de réponse et ne retira même pas ses mains de son visage.
« Madame aura une garde entièrement dévouée à son service », dit Monsieur Val. « Madame verra tous ses souhaits obéis ; ses souhaits raisonnables, cela va sans dire », ajoute Monsieur avec un haussement d’épaules singulier. « Tous les efforts seront faits pour rendre le séjour de madame à Villebrumeuse agréable. Les pensionnaires dînent ensemble si le souhait en est exprimé. Je dîne avec les pensionnaires parfois ; mon subordonné, un homme habile et digne, toujours. Je réside avec ma femme et mes enfants dans un petit pavillon sur le domaine ; mon subordonné réside dans l’établissement. Madame peut compter sur nos efforts les plus soutenus pour assurer son confort. »
Monsieur est en train d’en dire bien davantage sur le même ton, se frottant les mains et rayonnant sur Robert et sa charge, lorsque madame se lève soudain, droite et furieuse, et, laissant retomber ses doigts parés de bijoux loin de son visage, lui ordonne de se taire.
« Laissez-moi seule avec l’homme qui m’a amenée ici », cria-t-elle, entre ses dents serrées. « Laissez-moi ! »
Elle pointe la porte d’un geste vif et impérieux ; si rapide que la draperie de soie autour de son bras produit un bruit de froissement lorsqu’elle lève la main. Les syllabes françaises sifflent entre ses dents à mesure qu’elle les prononce et semblent mieux convenir à son humeur et à elle-même que l’anglais familier qu’elle a parlé jusqu’ici.
Le médecin français hausse les épaules en sortant dans le vestibule et marmonne quelque chose à propos d’un « beau diable » et d’un geste digne de « la Mars ». Milady se dirigea d’un pas rapide vers la porte entre la chambre à coucher et le salon ; la referma, et, tenant toujours la poignée en main, se tourna pour regarder Robert Audley.
« Vous m’avez conduite à ma tombe, M. Audley », cria-t-elle ; « vous avez usé de votre pouvoir de manière vile et cruelle, et vous m’avez amenée dans une tombe vivante. »
« J’ai fait ce que je croyais juste envers les autres et miséricordieux envers vous », répondit Robert, calmement. « J’aurais été un traître envers la société si je vous avais laissé recouvrer la liberté après… la disparition de George Talboys et l’incendie au Castle Inn. Je vous ai amenée dans un lieu où vous serez traitée avec bienveillance par des gens qui n’ont aucune connaissance de votre histoire, aucun pouvoir pour vous railler ou vous reprocher quoi que ce soit. Vous mènerez une vie tranquille et paisible, milady ; une vie telle que maintes femmes bonnes et saintes dans ce pays catholique l’acceptent librement et la supportent heureusement jusqu’à la fin. La solitude de votre existence en ce lieu ne sera pas plus grande que celle d’une fille de roi qui, fuyant le mal de son époque, était heureuse de trouver refuge dans une maison aussi tranquille que celle-ci. Certes, c’est une bien petite expiation que je vous demande pour vos péchés, une bien légère pénitence que je vous appelle à accomplir. Vivez ici et repentez-vous ; personne ne vous assaillira, personne ne vous tourmentera. Je vous dis seulement : repentez-vous ! »
« Je ne peux pas ! » cria milady, repoussant violemment ses cheveux de son front blanc et fixant ses yeux dilatés sur Robert Audley. « Je ne peux pas ! Ma beauté m’a-t-elle menée à cela ? Ai-je comploté et manigancé pour me protéger, ai-je veillé pendant les longues nuits mortelles en tremblant à l’idée de mes dangers, pour en arriver là ? J’aurais mieux fait de renoncer tout de suite, puisque c’était là l’issue. J’aurais mieux fait de céder à la malédiction qui pesait sur moi et d’abandonner quand George Talboys est revenu pour la première fois en Angleterre. »
Elle tira sur ses boucles d’or plumeuses comme si elle voulait les arracher de sa tête. Cela lui avait si peu servi, après tout, cette chevelure glorieusement étincelante, ce beau nimbe de lumière jaune qui contrastait si exquisément avec l’azur fondant de ses yeux. Elle se haïssait, elle et sa beauté.
« Je rirais de vous et vous défierais, si j’osais », cria-t-elle ; « je me tuerais et vous défierais, si j’osais. Mais je suis une pauvre lâche, pitoyable, et je l’ai été dès le début. Effrayée par l’horrible héritage de ma mère ; effrayée par la pauvreté ; effrayée par George Talboys ; effrayée par vous. »
Elle resta silencieuse pendant un petit moment, mais elle garda sa place près de la porte, comme déterminée à retenir Robert aussi longtemps qu’il lui plairait de le faire.
« Savez-vous à quoi je pense ? » dit-elle tout à coup. « Savez-vous à quoi je pense en vous regardant dans la faible lueur de cette pièce ? Je pense au jour où George Talboys a disparu. »
Robert tressaillit lorsqu’elle mentionna le nom de son ami disparu ; son visage devint pâle dans la lumière crépusculaire, et sa respiration se fit plus rapide et plus bruyante.
« Il se tenait en face de moi, comme vous vous tenez là », continua milady. « Vous aviez dit que vous raseriez la vieille maison jusqu’au sol ; que vous déracineriez chaque arbre des jardins pour retrouver votre ami mort. Vous n’auriez pas eu besoin d’aller si loin : le corps de George Talboys repose au fond du vieux puits, dans l’arboretum, au-delà de l’allée de tilleuls. »
Robert Audley jeta ses mains en l’air et les croisa au-dessus de sa tête, en poussant un cri d’horreur.
« Oh, mon Dieu ! » dit-il après un silence effroyable ; « les choses atroces que j’ai imaginées m’ont-elles si peu préparé à la vérité atroce, qu’elle doive me frapper ainsi à la fin ? »
« Il est venu me voir dans l’allée de tilleuls », reprit milady, sur le même ton dur et obstiné que celui avec lequel elle avait confessé l’histoire malfaisante de sa vie. « Je savais qu’il viendrait, et je m’étais préparée, du mieux que j’ai pu, à le rencontrer. J’étais déterminée à le soudoyer, à le cajoler, à le défier ; à faire n’importe quoi plutôt que d’abandonner la richesse et la position que j’avais acquises, et de retourner à ma vie passée. Il est venu, et il m’a reproché le complot de Ventnor. Il a déclaré que, tant qu’il vivrait, il ne me pardonnerait jamais le mensonge qui avait brisé son cœur. Il m’a dit que je lui avais arraché le cœur de la poitrine et que je l’avais piétiné ; et qu’il n’avait désormais plus de cœur pour ressentir le moindre sentiment de pitié pour moi. Qu’il m’aurait pardonné n’importe quelle faute sur terre, mais pas cette injustice délibérée et sans passion que je lui avais faite. Il a dit cela et bien d’autres choses encore, et il m’a dit qu’aucune puissance sur terre ne le détournerait de son but, qui était de me conduire chez l’homme que j’avais trompé et de me faire raconter mon histoire scélérate. Il ne connaissait pas la souillure cachée que j’avais sucée avec le lait de ma mère. Il ne savait pas qu’il était possible de me rendre folle. Il m’a poussée à bout comme vous m’avez poussée ; il a été aussi impitoyable que vous l’avez été. Nous étions dans l’arboretum, au bout de l’allée de tilleuls. J’étais assise sur la maçonnerie brisée à l’ouverture du puits. George Talboys s’appuyait sur le treuil désaffecté, dont le fuseau de fer rouillé cliquetait lâchement chaque fois qu’il changeait de position. Je me suis levée enfin, et je me suis tournée vers lui pour le défier, comme j’avais décidé de le faire au pire moment. Je lui ai dit que s’il me dénonçait à Sir Michael, je le déclarerais fou ou menteur, et je l’ai défié de convaincre l’homme qui m’aimait — aveuglément, comme je le lui ai dit — qu’il avait la moindre revendication sur moi. J’allais le quitter après lui avoir dit cela, quand il m’a saisie par le poignet et m’a retenue de force. Vous avez vu les bleus que ses doigts ont faits sur mon poignet, et vous les avez remarqués, sans croire l’explication que j’en ai donnée. J’ai pu le voir, M. Robert Audley, et j’ai vu que vous étiez une personne que je devrais craindre. »
Elle marqua une pause, comme si elle s’attendait à ce que Robert parlât ; mais il resta silencieux et immobile, attendant la fin.
« George Talboys m’a traitée comme vous m’avez traitée », dit-elle, avec humeur. « Il a juré que s’il n’y avait qu’un seul témoin de mon identité, et que ce témoin fût retiré d’Audley Court par la largeur de la terre entière, il l’amènerait ici pour jurer de mon identité et pour me dénoncer. C’est alors que je suis devenue folle, c’est alors que j’ai arraché le fuseau de fer du bois rétracté, et que j’ai vu mon premier mari sombrer avec un cri horrible dans la bouche noire du puits. Il existe une légende sur sa profondeur énorme. J’ignore quelle est sa profondeur. Il est sec, je suppose, car je n’ai entendu aucun plouf, seulement un bruit sourd. J’ai regardé en bas et je n’ai vu que le vide noir. Je me suis agenouillée et j’ai écouté, mais le cri ne s’est pas répété, bien que j’aie attendu près d’un quart d’heure — Dieu sait combien cela m’a semblé long ! — près de l’ouverture du puits. »
Robert Audley laissa échapper un mot d’horreur lorsque l’histoire fut terminée. Il fit un pas vers la porte contre laquelle Helen Talboys se tenait. S’il y avait eu un autre moyen de sortir de la pièce, il en aurait volontiers profité. Il recula devant le moindre contact avec cette créature.
« Laissez-moi passer, s’il vous plaît », dit-il d’une voix glaciale.
« Vous voyez que je ne crains pas de me confesser à vous, dit Helen Talboys ; et ce pour deux raisons. La première est que vous n’osez pas vous servir de cet aveu contre moi, car vous savez que cela tuerait votre oncle de me voir sur le banc des accusés ; la seconde est que la loi ne pourrait prononcer pire sentence que celle-ci : un emprisonnement à vie dans une maison de fous. Vous voyez que je ne vous remercie pas pour votre clémence, Monsieur Robert Audley, car je sais exactement ce qu’elle vaut. »
Elle s’écarta de la porte, et Robert passa devant elle sans un mot, sans un regard.
Une demi-heure plus tard, il se trouvait dans l’un des principaux hôtels de Villebrumeuse, assis à une table de souper soigneusement dressée, sans la force de manger ; sans la force de distraire son esprit, ne serait-ce qu’un instant, de l’image de cet ami perdu qui avait été traîtreusement assassiné dans le fourré d’Audley Court.
CHAPITRE XXXVIII.
HANTÉ PAR UN FANTÔME.
Nul dormeur fiévreux voyageant dans un rêve étrange n’a jamais contemplé avec autant d’étonnement un monde qui semblait irréel que Robert Audley, tandis qu’il fixait distraitement les marécages plats et les peupliers lugubres entre Villebrumeuse et Bruxelles. Était-il possible qu’il retournât chez son oncle sans la femme qui y avait régné pendant près de deux ans en reine et maîtresse ? Il lui semblait qu’il avait enlevé ma lady, qu’il s’était débarrassé d’elle secrètement et obscurément, et qu’il devait maintenant rendre compte à Sir Michael du sort de cette femme, que le baronnet avait si tendrement aimée.
« Que vais-je lui dire ? pensa-t-il. Vais-je dire la vérité, la vérité horrible, macabre ? Non ; ce serait trop cruel. Son esprit généreux sombrerait sous cette hideuse révélation. Pourtant, dans son ignorance de l’étendue de la méchanceté de cette misérable femme, il pourrait penser, peut-être, que j’ai été dur avec elle. »
Ruminant ainsi, Monsieur Robert Audley observait distraitement le paysage morne depuis son siège dans le coupé minable de la diligence, et songeait à quel point une page importante avait été arrachée à sa vie, maintenant que la sombre histoire de George Talboys était terminée.
Que devait-il faire ensuite ? Une foule de pensées horribles se précipitèrent dans son esprit lorsqu’il se souvint de l’histoire qu’il avait entendue des lèvres pâles d’Helen Talboys. Son ami, son ami assassiné, gisait caché parmi les ruines en décomposition du vieux puits d’Audley Court. Il gisait là depuis six longs mois, sans sépulture, inconnu ; caché dans les ténèbres du vieux puits du couvent. Que fallait-il faire ?
Instituer une recherche des restes de l’homme assassiné impliquait inévitablement une enquête du coroner. Si une telle enquête devait avoir lieu, il était quasi impossible que l’histoire du crime de ma lady ne fût pas mise en lumière. Prouver que George Talboys avait trouvé la mort à Audley Court, c’était prouver presque aussi sûrement que ma lady avait été l’instrument de cette mort mystérieuse ; car on savait que le jeune homme l’avait suivie dans l’allée des tilleuls le jour de sa disparition.
« Mon Dieu ! » s’exclama Robert, alors que toute l’horreur de sa position lui apparaissait ; « mon ami doit-il reposer dans ce lieu de sépulture profané parce que j’ai pardonné les offenses de la femme qui l’a assassiné ? »
Il sentait qu’il n’y avait aucune issue à cette difficulté. Parfois, il pensait qu’il importait peu à son ami mort qu’il fût enseveli sous un monument de marbre, dont la facture ferait l’émerveillement de l’univers, ou dans cette obscure cachette du fourré d’Audley Court. À d’autres moments, il était saisi d’une horreur soudaine face au tort qui avait été causé à l’homme assassiné, et il aurait voulu voyager encore plus rapidement que ne pouvait l’y porter l’express entre Bruxelles et Paris, dans son empressement à atteindre le terme de son voyage, afin de réparer ce cruel outrage.
Il fut à Londres à la tombée de la nuit, le deuxième jour après celui où il avait quitté Audley Court, et il se rendit directement au Clarendon pour prendre des nouvelles de son oncle. Il n’avait aucune intention de voir Sir Michael, n’ayant pas encore déterminé quelle part, grande ou petite, il lui révélerait, mais il était très anxieux de savoir comment le vieil homme avait supporté le cruel choc qu’il venait tout juste d’endurer.
« Je verrai Alicia, pensa-t-il, elle me dira tout au sujet de son père. Cela ne fait que deux jours qu’il a quitté Audley. Je ne peux guère m’attendre à entendre parler d’un changement favorable. »
Mais Monsieur Audley n’était pas destiné à voir sa cousine ce soir-là, car les domestiques du Clarendon lui apprirent que Sir Michael et sa fille étaient partis par le courrier du matin pour Paris, en route pour Vienne.
Robert fut fort satisfait de recevoir cette nouvelle ; elle lui offrait un répit bienvenu, car il serait indéniablement préférable de ne rien dire au baronnet de sa coupable épouse avant qu’il ne fût de retour en Angleterre, avec une santé intacte et, fallait-il l’espérer, un moral rétabli.
Monsieur Audley se rendit au Temple. Les appartements qui lui avaient semblé lugubres depuis la disparition de George Talboys l’étaient doublement ce soir. Car ce qui n’avait été qu’une sombre suspicion était désormais devenu une horrible certitude. Il n’y avait plus de place pour le plus pâle rayon, la plus passagère lueur d’espoir. Ses pires terreurs avaient été trop bien fondées.
George Talboys avait été cruellement et traîtreusement assassiné par la femme qu’il avait aimée et pleurée.
Il y avait trois lettres qui attendaient Monsieur Audley dans ses appartements. L’une venait de Sir Michael, et une autre d’Alicia. La troisième était adressée d’une main que le jeune avocat ne connaissait que trop bien, bien qu’il ne l’eût vue qu’une fois auparavant. Son visage rougit vivement à la vue de l’adresse, et il prit la lettre en main, avec soin et tendresse, comme si c’eût été une chose vivante, sensible à son contact. Il la tourna et la retourna entre ses mains, observant les armoiries sur l’enveloppe, le cachet de la poste, la couleur du papier, puis la glissa dans le sein de son gilet avec un sourire étrange sur le visage.
« Quel imbécile misérable et sans vergogne je suis ! pensa-t-il. Ai-je ri des folies des hommes faibles toute ma vie, pour être finalement plus stupide que le plus faible d’entre eux ? Cette belle créature aux yeux bruns ! Pourquoi l’ai-je jamais rencontrée ? Pourquoi mon implacable Némésis a-t-elle jamais montré le chemin de cette lugubre demeure du Dorsetshire ? »
Il ouvrit les deux premières lettres. Il fut assez fou pour garder la dernière comme un morceau délicieux, un dessert féerique après les plats de consistance ordinaires d’un dîner.
La lettre d’Alicia lui apprenait que Sir Michael avait supporté son agonie avec une tranquillité si persévérante qu’elle en était finalement devenue bien plus alarmée par ce calme patient que par toute manifestation orageuse de désespoir. Dans cette difficulté, elle avait secrètement fait appel au médecin qui soignait la maisonnée d’Audley en cas de maladie grave, et avait prié ce monsieur de rendre à Sir Michael une visite apparemment fortuite. Il l’avait fait, et après être resté une demi-heure avec le baronnet, il avait dit à Alicia qu’il n’y avait pas de danger immédiat de conséquences graves dues à ce grand chagrin, mais qu’il était nécessaire de faire tous les efforts possibles pour stimuler Sir Michael et le forcer, si réticent fût-il, à agir.
Alicia avait immédiatement agi selon ce conseil, avait repris son ancien empire d’enfant gâtée et rappelé à son père une promesse qu’il avait faite de l’emmener parcourir l’Allemagne. Avec une difficulté considérable, elle l’avait incité à consentir à tenir cette vieille promesse et, ayant obtenu gain de cause, elle avait fait en sorte qu’ils quittent l’Angleterre dès que possible, et elle disait à Robert, en conclusion, qu’elle ne ramènerait pas son père dans sa vieille demeure avant de lui avoir appris à oublier les chagrins qui y étaient associés.
La lettre du baronnet était très brève. Elle contenait une demi-douzaine de chèques en blanc sur les banquiers londoniens de Sir Michael Audley.
« Vous aurez besoin d’argent, mon cher Robert, écrivait-il, pour les arrangements que vous jugerez bon de prendre pour le confort futur de la personne que j’ai confiée à vos soins. Je n’ai guère besoin de vous dire que ces arrangements ne sauraient être trop libéraux. Mais peut-être est-il aussi bien que je vous dise maintenant, pour la première et unique fois, qu’il est mon souhait le plus cher de ne plus jamais entendre le nom de cette personne. Je ne souhaite pas que l’on me dise la nature des arrangements que vous pourriez prendre pour elle. Je suis certain que vous agirez consciencieusement et miséricordieusement. Je ne cherche pas à en savoir plus. Chaque fois que vous aurez besoin d’argent, vous tirerez sur moi pour les sommes que vous pourriez requérir ; mais vous n’aurez aucune occasion de me dire pour l’usage de qui vous voulez cet argent. »
Robert Audley poussa un long soupir de soulagement en pliant cette lettre. Elle le libérait d’un devoir dont l’accomplissement lui aurait été très pénible, et elle décidait pour toujours sa ligne de conduite concernant l’homme assassiné.
George Talboys devait reposer en paix dans sa tombe inconnue, et Sir Michael Audley ne devait jamais apprendre que la femme qu’il avait aimée portait la marque rouge du meurtre sur son âme.
Robert n’avait plus que la troisième lettre à ouvrir, la lettre qu’il avait placée dans son sein pendant qu’il lisait les autres ; il déchira l’enveloppe, la manipulant avec soin et tendresse comme il l’avait fait auparavant.
La lettre était aussi brève que celle de Sir Michael. Elle ne contenait que ces quelques lignes :
« CHER MONSIEUR AUDLEY — Le recteur de cet endroit est allé deux fois voir Marks, l’homme que vous avez sauvé dans l’incendie au Castle Inn. Il est dans un état très précaire au cottage de sa mère, près d’Audley Court, et on ne s’attend pas à ce qu’il vive beaucoup de jours. Sa femme s’occupe de lui, et tous deux ont exprimé le désir le plus pressant que vous le voyiez avant qu’il ne meure. Je vous prie de venir sans délai.
« Bien sincèrement à vous,
« CLARA TALBOYS.
« Mount Stanning Rectory, 6 mars. »
Robert Audley plia cette lettre très révérencieusement, et la plaça sous cette partie de son gilet que l’on pouvait supposer couvrir la région du cœur. Cela fait, il s’assit dans son fauteuil préféré, remplit et alluma une pipe et la fuma jusqu’au bout, fixant pensivement le feu tant que dura son tabac. « Que peut bien me vouloir cet homme, Marks ? songea l’avocat. Il a peur de mourir avant d’avoir fait sa confession, peut-être. Il souhaite me dire ce que je sais déjà : l’histoire du crime de ma lady. Je savais qu’il était dans le secret. J’en étais sûr, même le soir où je l’ai vu pour la première fois. Il connaissait le secret, et il en a fait un commerce. »
Robert Audley recula étrangement à l’idée de retourner dans l’Essex. Comment rencontrerait-il Clara Talboys maintenant qu’il connaissait le secret du sort de son frère ? Combien de mensonges devrait-il dire, ou quel équivoque devrait-il employer pour lui cacher la vérité ? Pourtant, y aurait-il de la miséricorde à raconter cette horrible histoire, dont la connaissance jetterait un fléau sur sa jeunesse et effacerait tout espoir qu’elle avait même secrètement chéri ? Il savait par sa propre expérience combien il était possible d’espérer contre tout espoir, et d’espérer inconsciemment ; et il ne pouvait supporter que son cœur fût écrasé comme le sien l’avait été par la connaissance de la vérité. « Mieux vaut qu’elle espère vainement jusqu’au bout, pensa-t-il ; mieux vaut qu’elle traverse la vie en cherchant l’indice du sort de son frère perdu, plutôt que je ne mette cet indice entre ses mains et ne dise : « Nos pires craintes sont réalisées. Le frère que vous aimiez a été ignoblement assassiné au début prometteur de sa jeunesse. »
Mais Clara Talboys lui avait écrit, l’implorant de retourner dans l’Essex sans délai. Pouvait-il refuser d’obéir à sa demande, aussi douloureuse que pût être son exécution ? Et puis, l’homme était mourant, peut-être, et avait supplié de le voir. Ne serait-ce pas cruel de refuser d’y aller, de retarder d’une heure inutilement ? Il regarda sa montre. Il ne manquait que cinq minutes à neuf heures. Il n’y avait pas de train pour Audley après le courrier d’Ipswich, qui quittait Londres à huit heures et demie ; mais il y avait un train qui quittait Shoreditch à onze heures, et s’arrêtait à Brentwood entre minuit et une heure. Robert décida de prendre ce train, et de faire à pied la distance entre Brentwood et Audley, qui était de plus de six milles.
Fleet Street était calme et solitaire à cette heure tardive, et Robert Audley, étant d’humeur à voir des fantômes, n’aurait guère été étonné s’il avait vu la bande de Johnson faire du tapage vers l’ouest sous la lumière des réverbères, ou le John Milton aveugle tâtonnant son chemin vers le bas des marches devant l’église de Saint Bride.
Monsieur Audley héla un hansom au coin de Farrington Street, et fut secoué rapidement à travers le marché désert de Smithfield, et dans un labyrinthe de rues sombres qui le menèrent à la large grandeur de Finsbury Pavement.
Le hansom dévala l’approche raide et pierreuse de la gare de Shoreditch, et déposa Robert aux portes de ce temple peu attrayant. Il y avait très peu de gens qui voyageaient par ce train de minuit, et Robert fit les cent pas le long du long quai en bois, lisant les énormes publicités dont le lettrage décharné semblait blême et macabre à la faible lueur des lampes.
Il eut le compartiment dans lequel il était assis pour lui tout seul. Pour lui tout seul, ai-je dit ? N’avait-il pas récemment convoqué à ses côtés cette compagnie fantomatique qui, de toute compagnie, est la plus tenace ? L’ombre de George Talboys le poursuivait, même dans le confortable compartiment de première classe, et était derrière lui quand il regardait par la fenêtre, et était déjà bien loin devant lui et la locomotive lancée, dans ce fourré vers lequel le train se précipitait, à côté de la cachette profanée dans laquelle les restes mortels de l’homme mort gisaient, négligés et sans soins.
« Je dois donner à mon ami perdu une sépulture décente, pensa Robert, tandis que le vent glacial balayait le paysage plat et le frappait d’un souffle si gelé qu’il aurait pu émaner des lèvres du mort. Je dois le faire ; ou je mourrai de quelque panique comme celle qui s’est emparée de moi ce soir. Je dois le faire ; à tout prix ; à tout prix. Même au prix de cette révélation qui fera revenir la femme folle de sa cachette sûre, et la placera sur un banc d’accusés. » Il fut heureux quand le train s’arrêta à Brentwood quelques minutes après minuit.
Il était une heure et demie quand le voyageur nocturne entra dans le village d’Audley, et ce ne fut qu’à ce moment qu’il se souvint que Clara Talboys avait omis de lui donner toute indication par laquelle il pourrait trouver le cottage dans lequel Luke Marks gisait.
« C’est Dawson qui a recommandé que le pauvre bougre soit transporté au cottage de sa mère, pensa Robert, un peu plus tard, et, j’ose dire, Dawson l’a soigné depuis l’incendie. Il pourra m’indiquer le chemin du cottage. »
Agissant selon cette idée, Monsieur Audley s’arrêta à la maison dans laquelle Helen Talboys avait vécu avant son second mariage. La porte du petit cabinet médical était entrouverte, et une lumière brûlait à l’intérieur. Robert poussa la porte et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Le chirurgien se tenait au comptoir d’acajou, mélangeant une potion dans une éprouvette graduée, avec son chapeau juste à côté de lui. Tard qu’il fût, il venait évidemment tout juste de rentrer. Le ronflement harmonieux de son assistant résonnait depuis une petite pièce à l’intérieur du cabinet.
« Je suis désolé de vous déranger, Monsieur Dawson, dit Robert, en s’excusant, alors que le chirurgien levait les yeux et le reconnaissait, mais je suis venu voir Marks, qui, j’ai cru comprendre, est dans un très mauvais état, et je veux que vous m’indiquiez le chemin du cottage de sa mère. »
« Je vous montrerai le chemin, Monsieur Audley, répondit le chirurgien, je m’y rends à l’instant même. »
« L’homme est donc très mal ? »
« Si mal qu’il ne peut l’être davantage. Le changement qui peut arriver est ce changement qui l’emmènera au-delà de la portée de toute souffrance terrestre. »
« Étrange ! » s’exclama Robert. « Il ne semblait pas être très brûlé. »
« Il n’était pas très brûlé. S’il l’avait été, je n’aurais jamais recommandé qu’il soit déplacé de Mount Stanning. C’est le choc qui a fait l’affaire. Il a été en proie à une fièvre rageuse ces deux derniers jours ; mais ce soir il est beaucoup plus calme, et je crains, avant demain soir, que nous ayons vu le dernier de lui. »
« Il a demandé à me voir, m’a-t-on dit », dit Monsieur Audley.
« Oui, répondit le chirurgien, négligemment. La lubie d’un homme malade, sans doute. Vous l’avez tiré de la maison, et avez fait de votre mieux pour sauver sa vie. J’ose dire, aussi fruste et rustre que soit le pauvre garçon, il y attache beaucoup d’importance. »
Ils avaient quitté le cabinet médical, dont le chirurgien avait fermé la porte derrière lui. Il y avait de l’argent dans le tiroir-caisse, peut-être, car sûrement l’apothicaire du village n’aurait pu craindre que le plus audacieux cambrioleur ne mît en péril sa liberté dans la poursuite de pilules bleues et de colocinthe, de sels et de séné.
Le chirurgien ouvrit la marche le long de la rue silencieuse, et tourna bientôt dans une ruelle au bout de laquelle Robert Audley vit la lueur blême d’une lumière ; une lumière qui témoignait de la garde que l’on tient auprès des malades et des mourants ; une lumière pâle et mélancolique, qui a toujours un aspect lugubre lorsqu’on la contemple à cette heure silencieuse entre la nuit et le matin. Elle brillait depuis la fenêtre du cottage dans lequel Luke Marks gisait, veillé par sa femme et sa mère.
Monsieur Dawson souleva le loquet, et entra dans la pièce commune de la petite demeure, suivi par Robert Audley. Elle était vide, mais une faible chandelle de suif, au dos cassé et à la mèche longue comme une tête de chou-fleur, crépitait sur la table. Le malade gisait dans la pièce au-dessus.
« Dois-je lui dire que vous êtes là ? » demanda Monsieur Dawson.
« Oui, oui, je vous en prie. Mais soyez prudent dans la façon dont vous le lui direz, si vous pensez que la nouvelle est susceptible de l’agiter. Je ne suis pas pressé. Je peux attendre. Vous pourrez m’appeler quand vous penserez que je peux monter sans danger. »
Le chirurgien hocha la tête, et monta doucement les escaliers étroits en bois menant à la chambre haute.
Robert Audley s’assit sur une chaise Windsor près de l’âtre froid, et regarda autour de lui avec désolation. Mais il fut soulagé finalement par la voix basse du chirurgien, qui regarda en bas depuis le haut du petit escalier pour lui dire que Luke Marks était réveillé, et qu’il serait heureux de le voir.
Robert obéit immédiatement à cet appel. Il monta doucement les escaliers, et retira son chapeau avant de baisser la tête pour entrer par la porte basse de l’humble chambre rustique. Il retira son chapeau en présence de cet homme paysan ordinaire, parce qu’il savait qu’il y avait une autre présence, plus redoutable, qui planait autour de la pièce et était impatiente d’être admise.
Phoebe Marks était assise au pied du lit, les yeux fixés sur le visage de son mari — non pas avec une expression très tendre à la lumière pâle, mais avec une anxiété aiguë et terrifiée, qui montrait que c’était la venue de la mort elle-même qu’elle redoutait, plutôt que la perte de son mari. La vieille femme était occupée à la cheminée, aérant du linge et préparant quelque bouillon qu’il était peu probable que le patient mange jamais. Le malade gisait, la tête appuyée sur des oreillers, son visage grossier mortellement pâle, et ses grandes mains errant avec malaise sur la couverture. Phoebe lui avait fait la lecture, car un Testament ouvert gisait parmi les bouteilles de médicaments et de lotions sur la table près du lit. Chaque objet dans la pièce était net et ordonné, et témoignait de cette précision délicate qui avait toujours été une caractéristique marquante de Phoebe.
La jeune femme se leva alors que Robert Audley franchissait le seuil, et se précipita vers lui.
« Laissez-moi vous parler un instant, monsieur, avant que vous ne parliez à Luke, dit-elle, dans un murmure empressé. Je vous en prie, laissez-moi vous parler d’abord. »
« Que dit la donzelle, là ? » demanda l’invalide d’un grondement sourd, qui s’éteignit en un râle sur ses lèvres. Il était fébrilement sauvage, même dans sa faiblesse. Le voile terne de la mort s’amassait sur ses yeux, mais ils observaient encore Phoebe avec un vif éclat de mécontentement. « Qu’est-ce qu’elle mijote là ? dit-il. Je ne veux pas de complots ni de manigances contre moi. Je veux parler à M. Audley moi-même ; et quoi que j’aie fait, je vais en répondre. Si j’ai commis quelque méfait, je vais essayer de le réparer. Que dit-elle ? »
« Elle ne dit rien du tout, mon chéri », répondit la vieille femme en s’approchant du chevet de son fils qui, même rendu plus intéressant que d’habitude par la maladie, ne semblait pas être un sujet très approprié pour une telle appellation tendre.
« Elle dit seulement au monsieur combien tu as été malade, mon joli. »
« Ce que je vais dire, je ne le dirai qu’à lui, souviens-t’en », grogna M. Mark ; « et tu peux toujours courir pour que je le lui dise si ce n’était pas pour ce qu’il a fait pour moi l’autre nuit. »
« Bien sûr que non, mon chéri », répondit la vieille femme d’un ton apaisant.
Phoebe Marks avait entraîné M. Audley hors de la pièce et sur l’étroit palier au sommet du petit escalier. Ce palier était une plateforme d’environ un mètre carré, et c’était tout ce que les deux pouvaient occuper sans se pousser l’un l’autre contre le mur blanchi à la chaux, ou tomber en arrière dans l’escalier.
« Oh, monsieur, je voulais tellement vous parler », répondit Phoebe avec empressement ; « vous savez ce que je vous ai dit quand je vous ai trouvé sain et sauf le soir de l’incendie ? »
« Oui, oui. »
« Je vous ai dit ce que je soupçonnais ; ce que je pense encore. »
« Oui, je me souviens. »
« Mais je n’en ai jamais soufflé mot à personne d’autre qu’à vous, monsieur, et je crois que Luke a tout oublié de cette nuit-là ; je crois que ce qui a précédé l’incendie est complètement sorti de sa tête. Il avait bu, vous savez, quand ma da—quand elle est venue au Château ; et je crois qu’il était si étourdi et effrayé par l’incendie que tout cela s’est effacé de sa mémoire. Il ne soupçonne pas ce que je soupçonne, en tout cas, ou il en aurait parlé à tout le monde ; mais il est terriblement rancunier envers ma dame, car il dit que si elle l’avait laissé avoir une place à Brentwood ou à Chelmsford, cela ne serait pas arrivé. Donc ce que je voulais vous implorer, monsieur, c’est de ne pas laisser échapper un mot devant Luke. »
« Oui, oui, je comprends ; je ferai attention. »
« Ma dame a quitté le domaine, ai-je entendu dire, monsieur ? »
« Oui. »
« Pour ne jamais revenir, monsieur ? »
« Pour ne jamais revenir. »
« Mais elle n’est pas partie là où on la traitera cruellement ; là où on la maltraitera ? »
« Non : elle sera traitée avec beaucoup de bonté. »
« J’en suis heureuse, monsieur ; je vous demande pardon de vous ennuyer avec cette question, monsieur, mais ma dame était une maîtresse aimable pour moi. »
La voix de Luke, rauque et faible, se fit entendre dans la petite chambre à ce moment de la conversation, demandant avec colère quand « cette donzelle aurait fini de jaser » ; sur quoi Phoebe porta son doigt à ses lèvres et raccompagna M. Audley dans la chambre du malade.
« Je ne veux pas de toi », dit M. Marks, de façon décisive, alors que sa femme rentrait dans la pièce — « je ne veux pas de toi ; tu n’as pas à entendre ce que j’ai à dire — je veux seulement M. Audley, et je veux lui parler tout seul, sans que tu écoutes en douce aux portes, tu entends ? Alors tu peux descendre et y rester jusqu’à ce qu’on ait besoin de toi ; et tu peux emmener mère — non, mère peut rester, j’aurai besoin d’elle tout à l’heure. »
La main faible du malade pointa la porte, par laquelle sa femme sortit très docilement.
« Je n’ai aucun désir d’entendre quoi que ce soit, Luke », dit-elle, « mais j’espère que tu ne diras rien contre ceux qui ont été bons et généreux envers toi. »
« Je dirai ce que je veux », répondit M. Marks, avec férocité, « et je ne vais pas me laisser commander par toi. Tu n’es pas le pasteur, que je sache ; ni l’avocat non plus. »
Le propriétaire du Castle Inn n’avait subi aucune transformation morale par ses souffrances sur son lit de mort, aussi violentes et rapides qu’elles aient été. Peut-être qu’une faible lueur d’une lumière qui avait été bien loin de sa vie luttait maintenant péniblement à travers les noires obscurités de l’ignorance qui obscurcissaient son âme. Peut-être qu’une pénitence à moitié en colère, à moitié maussade, le poussait à faire un effort rugueux pour expier une vie qui avait été égoïste, ivrogne et méchante. Quoi qu’il en soit, il essuya ses lèvres blanches et, tournant ses yeux hagards avec insistance vers Robert Audley, il pointa une chaise près du chevet.
« Vous vous êtes moqué de moi en général, M. Audley », dit-il, après un moment, « et vous m’avez fait parler, et vous m’avez secoué et ballotté comme un gentleman, jusqu’à ce que je ne sois plus rien ou n’importe quoi entre vos mains ; et vous m’avez regardé de fond en comble, et retourné comme un gant jusqu’à ce que vous pensiez en savoir autant que moi. Je n’avais aucune raison particulière de vous être reconnaissant, pas avant l’incendie du Château l’autre nuit. Mais je vous suis reconnaissant pour ça. Je ne suis pas reconnaissant envers les gens en général, peut-être, parce que les choses que les gens de qualité m’ont données ont presque toujours été les choses dont je ne voulais pas. Ils m’ont donné de la soupe, des tracts, de la flanelle et du charbon ; mais, Seigneur, ils ont fait un tel boucan à ce sujet que j’aurais voulu tout leur renvoyer. Mais quand un gentleman va mettre sa propre vie en danger pour sauver une brute ivrogne comme moi, la plus ivrogne des brutes qui soit ressent de la gratitude envers ce gentleman, et souhaite dire avant de mourir — car il voit sur le visage du médecin qu’il n’en a plus pour longtemps — "Merci, monsieur, je vous suis obligé." »
Luke Marks étendit sa main gauche — la main droite avait été blessée par l’incendie et était enveloppée dans du lin — et tâtonna faiblement pour trouver celle de M. Robert Audley.
Le jeune homme prit la main grossière mais amaigrie dans les siennes et la pressa cordialement.
« Je n’ai besoin d’aucun remerciement, Luke Marks », dit-il ; « j’ai été très heureux de vous être utile. »
M. Marks ne parla pas immédiatement. Il était couché tranquillement sur le côté, fixant Robert Audley avec réflexion.
« Vous étiez particulièrement attaché à ce monsieur qui a disparu au Château, n’est-ce pas, monsieur ? » dit-il enfin.
Robert tressaillit à la mention de son ami défunt.
« Vous étiez particulièrement attaché à ce M. Talboys, j’ai entendu dire, monsieur », répéta Luke.
« Oui, oui », répondit Robert, assez impatiemment, « c’était mon très cher ami. »
« J’ai entendu les domestiques au Château dire combien vous étiez affecté quand vous ne pouviez pas le trouver. J’ai entendu le propriétaire du Sun Inn dire combien vous étiez abattu quand vous l’avez perdu de vue. "Si les deux messieurs avaient été frères", disait le propriétaire, "notre monsieur", voulant dire vous, monsieur, "n’aurait pas pu être plus abattu quand il a perdu l’autre." »
« Oui, oui, je sais, je sais », dit Robert ; « je vous prie de ne plus parler de ce sujet. Je ne peux vous dire à quel point cela m’afflige. »
Devait-il être hanté pour toujours par le fantôme de son ami non enterré ? Il était venu ici pour réconforter le malade, et même ici il était poursuivi par cette ombre implacable ; même ici on lui rappelait le crime secret qui avait assombri sa vie.
« Écoutez-moi, Marks », dit-il, avec insistance ; « croyez-moi, j’apprécie vos paroles reconnaissantes, et je suis très heureux d’avoir pu vous être utile. Mais avant que vous ne disiez quoi que ce soit d’autre, permettez-moi de faire une requête très solennelle. Si vous m’avez fait venir pour me dire quoi que ce soit sur le sort de mon ami disparu, je vous supplie de vous épargner et de m’épargner cette horrible histoire. Vous ne pouvez rien me dire que je ne sache déjà. Le pire que vous puissiez me dire sur la femme qui fut autrefois en votre pouvoir, m’a déjà été révélé par ses propres lèvres. Je vous en prie, soyez donc silencieux sur ce sujet ; je le répète, vous ne pouvez rien me dire que je ne sache. »
Luke Marks regarda pensivement le visage sérieux de son visiteur, et une expression vague, qui ressemblait presque à un sourire, passa faiblement sur les traits hagards du malade.
« Je ne peux rien vous dire que vous ne sachiez ? » demanda-t-il.
« Rien. »
« Alors ça ne sert à rien que j’essaie », dit l’invalide, pensivement. « Est-ce qu’elle vous l’a dit ? » demanda-t-il après une pause.
« Je dois vous prier, Marks, d’abandonner le sujet », répondit Robert, presque sévèrement. « Je vous ai déjà dit que je ne souhaitais pas l’entendre évoquer. Quelles que soient les découvertes que vous ayez faites, vous en avez tiré profit. Quels que soient les secrets coupables dont vous avez pris possession, vous avez été payé pour garder le silence. Vous feriez mieux de garder le silence jusqu’à la fin. »
« Vraiment ? » cria Luke Marks, dans un murmure empressé. « Vraiment, je ferais mieux de tenir ma langue jusqu’au bout ? »
« Je le pense, très certainement. Vous avez marchandé votre secret, et vous avez été payé pour le garder. Il serait plus honnête de respecter votre marché, et de le garder encore. »
« Vraiment ? » dit M. Marks avec un sourire macabre ; « mais supposez que ma dame ait un secret et moi un autre. Alors quoi ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Supposez que j’aurais pu dire quelque chose depuis le début ; et que je l’aurais dit, peut-être, si j’avais été un peu mieux traité ; si ce qui m’était donné l’avait été de façon un peu plus libérale, et non jeté comme si j’étais un chien, juste pour m’empêcher de mordre. Supposez que j’aurais pu dire quelque chose, et que je l’aurais dit sans cela ? Alors quoi ? »
Il était impossible de décrire l’horreur du sourire triomphant qui illumina le visage hagard du malade.
« Son esprit divague », pensa Robert ; « je dois être patient avec lui, pauvre bougre. Il serait étrange que je ne puisse être patient avec un mourant. »
Luke Marks resta allongé à fixer M. Audley pendant quelques instants avec ce sourire triomphant sur le visage. La vieille femme, épuisée par la veille auprès de son fils mourant, s’était assoupie et restait là, hochant son menton pointu au-dessus de la poignée de feu sur laquelle le bouillon, qui ne serait jamais mangé, bouillonnait et mijotait encore.
M. Audley attendit très patiemment que le malade ait le plaisir de parler. Chaque son était douloureusement distinct dans cette heure morte de la nuit. La chute des cendres dans l’âtre, le craquement inquiétant du charbon brûlant, le tic-tac lent et pesant de l’horloge maussade dans la pièce du dessous, le gémissement bas du vent de mars (qui aurait pu être la voix d’une Banshee anglaise, hurlant son sinistre avertissement aux veilleurs du mourant), la respiration rauque du malade — chaque son se tenait à l’écart de tous les autres, et devenait une voix séparée, forte d’un sombre présage dans la solennelle immobilité de la maison.
Robert était assis, le visage ombragé par ses mains, pensant à ce qu’il allait devenir maintenant que le secret du sort de son ami avait été révélé, et que la sombre histoire de George Talboys et de sa méchante femme avait pris fin dans l’asile belge. Que devait-il devenir ?
Il n’avait aucun droit sur Clara Talboys ; car il avait résolu de garder l’horrible secret qu’on lui avait confié. Comment alors oserait-il la rencontrer en lui cachant ce secret ? Comment pourrait-il jamais plonger son regard dans ses yeux sérieux tout en retenant la vérité ? Il sentait que tout pouvoir de réserve échouerait devant le regard scrutateur de ces calmes yeux bruns. S’il devait vraiment garder ce secret, il ne devait plus jamais la revoir. Le révéler serait empoisonner sa vie. Pourrait-il, pour un motif égoïste, lui raconter cette terrible histoire ? — ou pourrait-il penser que, s’il le lui disait, elle laisserait son frère assassiné reposer sans vengeance et oublié dans sa tombe impie ?
Cerné de toutes parts par des difficultés qui semblaient absolument insurmontables ; avec le tempérament facile qui lui était naturel aigri par le sombre fardeau qu’il portait depuis si longtemps, Robert Audley regardait sans espoir la vie qui s’étendait devant lui, et pensait qu’il aurait mieux valu pour lui qu’il périsse parmi les ruines fumantes du Castle Inn.
« Qui aurait été désolé pour moi ? Personne, à part ma pauvre petite Alicia », pensait-il, « et le sien n’aurait été qu’un chagrin d’avril. Clara Talboys aurait-elle été désolée ? Non ! Elle m’aurait seulement regretté comme un maillon perdu dans le mystère de la mort de son frère. Elle aurait seulement... »
CHAPITRE XXXIX.
CE QUE LE MOURANT AVAIT À DIRE.
Le ciel sait où les pensées de M. Audley auraient pu errer s’il n’avait été sursauté par un mouvement soudain du malade, qui se redressa dans son lit et appela sa mère.
La vieille femme se réveilla en sursaut et se tourna, assez ensommeillée, pour regarder son fils.
« Qu’est-ce que c’est, Luke, mon chéri ? » demanda-t-elle d’un ton apaisant. « Ce n’est pas l’heure de la potion du docteur. M. Dawson a dit que tu ne devais pas l’avoir avant deux heures après son départ, et il n’y a même pas une heure qu’il est parti. »
« Qui a dit que c’était la potion du docteur que je voulais ? » cria M. Marks avec impatience. « Je veux te demander quelque chose, mère. Te souviens-tu du sept septembre dernier ? »
Robert tressaillit et regarda avec insistance le malade. Pourquoi revenait-il sur ce sujet interdit ? Pourquoi insistait-il pour rappeler la date du meurtre de George ? La vieille femme secoua la tête dans une faible confusion d’esprit.
« Seigneur, Luke », dit-elle, « comment peux-tu me poser de telles questions ? Ma mémoire me fait défaut depuis huit ou neuf ans ; et je n’ai jamais été du genre à me souvenir des jours du mois, ou de ce genre de choses. Comment une pauvre femme travailleuse pourrait-elle se souvenir de telles choses ? »
Luke Marks haussa les épaules avec impatience.
« Tu es douée pour faire ce qu’on te demande, mère », dit-il, hargneux. « Ne t’avais-je pas dit de te souvenir de ce jour ? Ne t’avais-je pas dit que le moment pourrait venir où tu serais appelée à témoigner à ce sujet, et à prêter serment sur ta Bible à ce sujet ? Ne t’avais-je pas dit cela, mère ? »
La vieille femme secoua la tête, désemparée.
« Si tu le dis, je ne doute pas que tu l’aies fait, Luke », dit-elle avec un sourire conciliant ; « mais je n’arrive pas à m’en souvenir, mon chéri. Ma mémoire me fait défaut depuis neuf ans, monsieur », ajouta-t-elle en se tournant vers Robert Audley, « et je ne suis qu’une pauvre créature. »
M. Audley posa sa main sur le bras du malade.
« Marks », dit-il, « je vous le répète, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter à ce sujet. Je ne vous pose aucune question, je n’ai aucune envie d’entendre quoi que ce soit. »
« Mais, supposez que je veuille dire quelque chose », cria Luke avec une énergie fébrile, « supposez que je sente que je ne peux pas mourir avec un secret sur la conscience, et que j’aie demandé à vous voir exprès pour vous le dire ; supposez cela, et vous ne supposerez que la vérité. J’aurais préféré être brûlé vif plutôt que de le lui dire. » Il prononça ces mots entre ses dents serrées, et grimaça sauvagement en les proférant. « J’aurais préféré être brûlé vif. Je lui ai fait payer ses jolies manières insolentes ; je lui ai fait payer ses airs et ses grâces ; je ne le lui aurais jamais dit — jamais, jamais ! J’avais mon pouvoir sur elle, et je l’ai gardé ; j’avais mon secret et j’étais payé pour ça ; et il n’y a pas une petite offense qu’elle m’ait faite à moi ou aux miens que je ne lui aie fait payer vingt fois ! »
« Marks, Marks, pour l’amour du ciel, calmez-vous », dit Robert avec insistance. « De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce que vous auriez pu dire ? »
« Je vais vous le dire », répondit Luke en s’essuyant les lèvres. « Donne-moi à boire, mère. »
La vieille femme versa une boisson rafraîchissante dans un mug et l’apporta à son fils.
Il le but avec une précipitation avide, comme s’il sentait que le court reste de sa vie devait être une course contre le piéton impitoyable, le Temps.
« Reste où tu es », dit-il à sa mère en lui désignant une chaise au pied du lit.
La vieille femme obéit et s’assit humblement en face de M. Audley.
« Je vais te poser une autre question, mère », dit Luke, « et je pense qu’il serait étrange que tu ne puisses pas y répondre. Te souviens-tu quand je travaillais à la ferme d’Atkinson ; avant que je sois marié, tu sais, et quand je vivais ici avec toi ? »
« Oui, oui », répondit Mme Marks en hochant la tête triomphalement, « je m’en souviens, mon cher. C’était l’automne dernier, juste au moment où les pommes étaient récoltées dans le verger au bout de notre ruelle, et à peu près au moment où tu avais ton nouveau gilet à fleurs. Je m’en souviens, Luke, je m’en souviens. »
M. Audley se demandait où tout cela allait mener, et combien de temps il devrait rester assis près du lit du malade, à écouter une conversation qui n’avait aucun sens pour lui.
« Si tu te souviens de ça, peut-être te souviendras-tu de plus, mère », dit Luke. « Peux-tu te rappeler si j’ai ramené quelqu’un ici une nuit, pendant qu’Atkinson empilait la dernière partie de son maïs ? »
Une fois de plus, M. Audley sursauta violemment, et cette fois il leva les yeux avec insistance vers le visage de l’orateur, et écouta, avec un intérêt étrange et haletant qu’il comprenait à peine lui-même, ce que disait Luke Marks.
« Je me souviens que tu avais ramené Phoebe », répondit la vieille femme avec beaucoup d’animation. « Je me souviens que tu avais ramené Phoebe pour prendre une tasse de thé, ou un petit morceau de souper, bien des fois. »
« Au diable Phoebe », cria M. Marks, « qui parle de Phoebe ? Qu’est-ce que Phoebe, pour que quelqu’un se donne du mal pour elle ? Te souviens-tu que j’ai ramené un gentleman après dix heures, une nuit de septembre ; un gentleman qui était trempé jusqu’aux os, et couvert de boue et de vase, et de limon vert et de crasse noire, de la tête aux pieds, et qui avait le bras cassé, et l’épaule enflée horriblement ; et qui était un tel objet que personne ne l’aurait reconnu ; un gentleman à qui il a fallu couper les vêtements par endroits, et qui était assis près du feu de la cuisine, fixant les charbons comme s’il était devenu fou ou stupide, et ne savait pas où il était, ni qui il était ; et qu’il a fallu soigner comme un bébé, et habiller, et sécher, et laver, et nourrir à la cuillerée avec de l’eau-de-vie, qu’il a fallu forcer entre ses dents serrées, avant de pouvoir faire revenir la vie en lui ? Te souviens-tu de cela, mère ? »
La vieille femme hocha la tête et marmonna qu’elle se souvenait très vivement de toutes ces circonstances, maintenant que Luke les mentionnait.
Robert Audley poussa un cri sauvage et tomba à genoux au chevet du malade.
« Mon Dieu ! » s’écria-t-il, « je Te remercie pour Tes merveilleuses miséricordes. George Talboys est vivant ! »
« Attendez un peu », dit M. Marks, « ne soyez pas si pressé. Mère, donne-moi cette boîte en fer sur l’étagère au-dessus de la commode, veux-tu ? »
La vieille femme obéit, et après avoir fouillé parmi des tasses à thé cassées et des pots à lait, des boîtes à coton en bois sans couvercle, et un fouillis hétéroclite de chiffons et de vaisselle, produisit une tabatière en fer avec un couvercle coulissant ; une boîte assez minable et sale.
Robert Audley restait à genoux près du lit, le visage caché par ses mains jointes. Luke Marks ouvrit la boîte en fer.
« Il n’y a pas d’argent dedans, dommage », dit-il, « ou s’il y en avait eu, il n’aurait pas traîné bien longtemps. Mais il y a quelque chose dedans que vous trouverez peut-être tout aussi précieux que de l’argent, et c’est ce que je vais vous donner comme preuve qu’une brute ivrogne peut être reconnaissante envers ceux qui sont bons avec elle. »
Il en sortit deux papiers pliés, qu’il remit entre les mains de Robert Audley.
C’étaient deux feuilles arrachées d’un carnet, écrites au crayon, d’une écriture qui était tout à fait étrangère à M. Audley — une main crispée, raide, et pourtant maladroite, telle qu’un laboureur aurait pu écrire.
« Je ne connais pas cette écriture », dit Robert, tandis qu'il dépliait avidement le premier des deux papiers. « Quel rapport cela a-t-il avec mon ami ? Pourquoi me montrez-vous ceci ? »
« Supposez que vous les lisiez d'abord, dit M. Marks, et que vous m'interrogiez à leur sujet ensuite. »
Le premier papier que Robert Audley avait déplié contenait les lignes suivantes, écrites de cette main crispée, et pourtant griffonnante, qui lui était si étrangère :
« MON CHER AMI — Je vous écris dans une telle confusion d'esprit que peut-être aucun homme n'en a jamais autant souffert. Je ne peux vous dire ce qui m'est arrivé, je peux seulement vous dire que quelque chose est survenu qui me chassera d'Angleterre, le cœur brisé, pour chercher quelque coin de la terre où je puisse vivre et mourir inconnu et oublié. Je ne peux que vous demander de m'oublier. Si votre amitié avait pu m'être d'un quelconque secours, j'y aurais fait appel. Si vos conseils avaient pu m'aider, je me serais confié à vous. Mais ni l'amitié ni le conseil ne peuvent m'aider ; et tout ce que je puis vous dire est ceci : que Dieu vous bénisse pour le passé, et vous apprenne à m'oublier dans le futur. G.T. »
Le second papier était adressé à une autre personne, et son contenu était plus bref que celui du premier.
« HELEN — Que Dieu ait pitié de vous et vous pardonne pour ce que vous avez fait aujourd'hui, aussi sincèrement que je le fais. Reposez en paix. Vous n'entendrez plus jamais parler de moi ; pour vous et pour le monde, je serai désormais ce que vous souhaitiez que je sois aujourd'hui. Vous ne devez craindre aucun harcèlement de ma part. Je quitte l'Angleterre pour ne jamais y revenir.
« G.T. »
Robert Audley resta assis, fixant ces lignes dans un désarroi total. Elles n'étaient pas de la main familière de son ami, et pourtant, elles prétendaient être écrites par lui et étaient signées de ses initiales.
Il regarda avec examen le visage de Luke Marks, pensant que peut-être quelque tour lui était joué.
« Ceci n'a pas été écrit par George Talboys », dit-il.
« Si, répondit Luke Marks, cela a été écrit par M. Talboys, chaque ligne. Il l'a écrit de sa propre main ; mais c'était sa main gauche, car il ne pouvait se servir de sa droite à cause de son bras cassé. »
Robert Audley leva les yeux soudainement, et l'ombre du soupçon s'effaça de son visage.
« Je comprends, dit-il, je comprends. Dites-moi tout ; dites-moi comment mon pauvre ami a été sauvé. »
« Je travaillais à la ferme d'Atkinson, en septembre dernier, dit Luke Marks, à aider à engranger le dernier blé, et comme le chemin le plus proche de la ferme au cottage de ma mère passait par les prairies derrière le domaine, j'avais l'habitude de passer par là, et Phoebe se tenait parfois au mur du jardin au-delà de l'allée de tilleuls, pour bavarder avec moi, connaissant mon heure de retour.
« Je ne sais pas ce que faisait Phoebe le soir du sept septembre — je me souviens de la date parce que le fermier Atkinson m'a payé mes gages en une fois ce jour-là, et que j'ai dû signer un petit reçu pour l'argent qu'il me donnait — je ne sais pas ce qu'elle faisait, mais elle n'était pas à la barrière contre l'allée de tilleuls, alors je suis passé de l'autre côté des jardins et j'ai sauté par-dessus le fossé sec, car je tenais particulièrement à la voir ce soir-là, devant partir travailler dans une ferme au-delà de Chelmsford le lendemain. L'horloge de l'église d'Audley a sonné neuf heures alors que je traversais les prairies entre Atkinson et le domaine, et il devait être environ neuf heures et quart quand je suis arrivé dans le potager.
« J'ai traversé le jardin et je suis entré dans l'allée de tilleuls ; le chemin le plus court vers l'office des domestiques me faisait passer par le bosquet et devant le puits sec. C'était une nuit sombre, mais je connaissais assez bien mon chemin dans le vieux lieu, et la lumière dans la fenêtre de l'office semblait rouge et confortable à travers l'obscurité. J'étais tout près de l'ouverture du puits sec quand j'ai entendu un bruit qui a glacé mon sang. C'était un gémissement — le gémissement d'un homme souffrant, qui était étendu quelque part, caché parmi les buissons. Je n'avais pas peur des fantômes et je n'avais peur de rien en règle générale, mais il y avait quelque chose dans ce gémissement qui me glaçait jusqu'au cœur, et pendant une minute je suis resté comme pétrifié, ne sachant que faire. Mais j'ai entendu le gémissement à nouveau, et alors j'ai commencé à chercher parmi les buissons. J'ai trouvé un homme étendu, caché sous un tas de lauriers, et j'ai pensé d'abord qu'il n'avait rien de bon en tête, et j'étais sur le point de l'empoigner pour l'emmener à la maison, quand il m'a saisi par le poignet sans se lever du sol, mais en me regardant très sérieusement, comme j'ai pu le voir à la façon dont son visage était tourné vers moi dans l'obscurité, et il m'a demandé qui j'étais, ce que j'étais, et quel rapport j'avais avec les gens du domaine.
« Il y avait quelque chose dans sa façon de parler qui m'indiquait que c'était un gentleman, bien que je ne l'eusse jamais vu de ma vie et que je ne puisse voir son visage ; et j'ai répondu à ses questions poliment.
« "Je veux sortir de cet endroit, a-t-il dit, sans être vu par aucune créature vivante, souvenez-vous-en. Je suis étendu ici depuis quatre heures aujourd'hui, et je suis à moitié mort, mais je veux partir sans être vu, comprenez bien ça."
« Je lui ai dit que c'était assez facile, mais j'ai commencé à penser que mes premières pensées à son sujet pourraient bien avoir été fondées, après tout, et qu'il ne pouvait avoir de bonnes intentions pour vouloir s'éclipser si discrètement.
« "Pouvez-vous m'emmener dans un endroit où je puisse obtenir des vêtements secs de rechange, dit-il, sans qu'une demi-douzaine de personnes le sachent ?"
« Il s'était mis en position assise à ce moment-là, et je pouvais voir que son bras droit pendait le long de son corps, et qu'il souffrait.
« J'ai pointé son bras et lui ai demandé ce qui n'allait pas avec lui ; mais il a seulement répondu, d'un air très calme : "Cassé, mon garçon, cassé. Non pas que cela compte beaucoup, dit-il sur un autre ton, se parlant à lui-même plus qu'à moi. Il y a des cœurs brisés aussi bien que des membres brisés, et ils ne sont pas si faciles à réparer."
« Je lui ai dit que je pouvais l'emmener au cottage de ma mère, et qu'il pouvait y sécher ses vêtements, il était le bienvenu.
« "Votre mère peut-elle garder un secret ?" a-t-il demandé.
« "Eh bien, elle pourrait en garder un assez bien si elle pouvait s'en souvenir, lui ai-je dit ; mais vous pourriez lui raconter tous les secrets des francs-maçons, des Foresters, des Buffalos et des Oddfellows qui existent, ce soir : et elle les aurait tous oubliés demain matin."
« Il a semblé satisfait de cela, et il s'est levé en s'appuyant sur moi, car il semblait que ses membres étaient engourdis, l'usage en était presque perdu. J'ai senti, alors qu'il se pressait contre moi, que ses vêtements étaient humides et souillés.
« "Vous n'êtes pas tombé dans l'étang à poissons, monsieur ?" ai-je demandé.
« Il n'a fait aucune réponse à ma question ; il ne semblait même pas l'avoir entendue. Je pouvais voir maintenant qu'il était debout sur ses pieds que c'était un homme grand, bien bâti, d'une tête et d'épaules plus grand que moi.
« "Emmenez-moi au cottage de votre mère, a-t-il dit, et trouvez-moi des vêtements secs si vous pouvez ; je vous paierai bien pour votre peine."
« Je savais que la clé était généralement laissée dans la porte en bois du mur du jardin, alors je l'ai conduit par là. Il pouvait à peine marcher au début, et ce n'est qu'en s'appuyant lourdement sur mon épaule qu'il a réussi à avancer. Je l'ai fait passer par la porte, en la laissant déverrouillée derrière moi, et en comptant sur la chance pour que cela ne soit pas remarqué par le sous-jardinier, qui avait la garde de la clé, et qui était un type assez négligent. Je l'ai emmené à travers les prairies et je l'ai conduit jusqu'ici, en restant toujours à l'écart du village, et dans les champs, où il n'y avait pas une créature pour nous voir à cette heure de la nuit ; et c'est ainsi que je l'ai fait entrer dans la pièce du bas, où ma mère était assise près du feu à préparer mon souper.
« J'ai mis l'inconnu sur une chaise près du feu, et là, pour la première fois, je l'ai bien regardé. Je n'ai jamais vu quelqu'un dans un tel état auparavant. Il était couvert de boue et d'humidité verdâtre, et ses mains étaient griffées et coupées en morceaux. J'ai retiré ses vêtements comme j'ai pu, car il était comme un enfant entre mes mains, et restait à fixer le feu, aussi impuissant qu'un bébé ; ne poussant qu'un long soupir lourd de temps en temps, comme si son cœur allait éclater. Finalement, il est tombé dans une sorte de somnolence, un sommeil stupide, et a commencé à piquer du nez au-dessus du feu, alors j'ai couru chercher une couverture, je l'ai enveloppé dedans et je l'ai fait s'allonger sur le lit escamotable dans la pièce en dessous de celle-ci. J'ai envoyé ma mère se coucher, et je me suis assis près du feu pour le surveiller, et j'ai entretenu le feu jusqu'au lever du jour, moment où il s'est réveillé tout à coup en sursaut, et a dit qu'il devait partir, sur-le-champ, à cet instant même.
« Je l'ai supplié de ne pas penser à une telle chose et lui ai dit qu'il n'était pas en état de bouger de sitôt ; mais il a dit qu'il devait partir, et il s'est levé, et bien qu'il ait titubé et qu'au début il ait pu à peine tenir debout deux minutes de suite, il n'a pas voulu renoncer, et il m'a fait l'habiller dans ses vêtements que j'avais séchés et nettoyés aussi bien que possible pendant qu'il dormait. J'y suis parvenu à la fin, mais les vêtements étaient affreusement abîmés, et il avait l'air d'un objet effrayant, avec son visage pâle et une grande coupure sur le front que j'avais lavée et attachée avec un mouchoir. Il ne pouvait enfiler son manteau qu'en le boutonnant autour de son cou, car il ne pouvait mettre de manche sur son bras cassé. Mais il a résisté à tout, bien qu'il gémit de temps en temps ; et avec les égratignures et les bleus sur ses mains, la coupure sur son front, ses membres raides et son bras cassé, il avait bien des raisons de gémir ; et quand le grand jour est arrivé, il était habillé et prêt à partir.
« "Quelle est la ville la plus proche d'ici sur la route de Londres ?" m'a-t-il demandé.
« Je lui ai dit que la ville la plus proche était Brentwood.
« "Très bien alors, dit-il, si vous venez avec moi à Brentwood et m'emmenez chez un chirurgien qui puisse réduire mon bras, je vous donnerai un billet de cinq livres pour cela et tout le reste de votre peine."
« Je lui ai dit que j'étais prêt et disposé à faire tout ce qu'il voulait ; et je lui ai demandé si je ne devrais pas aller voir si je pouvais emprunter une charrette à certains des voisins pour l'y conduire, car je lui ai dit que c'était une bonne marche de six miles.
« Il a secoué la tête. Non, non, non, a-t-il dit, il ne voulait pas que quiconque sache quoi que ce soit sur lui ; il préférait y aller à pied.
« Il l'a fait ; et il a marché comme un champion, aussi ; bien que je sache qu'à chaque pas qu'il faisait sur ces six miles, il souffrait ; mais il a tenu bon, comme il avait tenu bon avant ; je n'ai jamais vu un type aussi résistant de toute ma sainte vie. Il devait s'arrêter parfois et s'appuyer contre un portail pour reprendre son souffle ; mais il a tenu bon encore, jusqu'à ce qu'enfin nous arrivions à Brentwood, et là il dit : "Emmenez-moi chez le chirurgien le plus proche", et j'ai attendu pendant qu'il se faisait poser des attelles au bras, ce qui a pris un temps terriblement long. Le chirurgien a voulu qu'il reste à Brentwood jusqu'à ce qu'il aille mieux, mais il a dit qu'il n'en était pas question, il devait être à Londres sans perdre une minute ; alors le chirurgien l'a rendu aussi confortable qu'il le pouvait, compte tenu des circonstances, et a attaché son bras en écharpe. »
Robert Audley sursauta. Une circonstance liée à sa visite à Liverpool lui revint soudainement à l'esprit. Il se souvint du commis qui l'avait rappelé pour dire qu'un passager avait pris sa couchette à bord du Victoria Regia une heure ou deux avant le départ du navire ; un jeune homme avec le bras en écharpe, qui s'était donné un nom commun, que Robert avait oublié.
« Quand son bras fut pansé, continua Luke, il dit au chirurgien : "Pouvez-vous me donner un crayon pour écrire quelque chose avant que je parte ?" Le chirurgien sourit et secoue la tête : "Vous ne serez jamais capable d'écrire avec cette main aujourd'hui, dit-il en désignant le bras qui venait d'être pansé. — Peut-être pas, répond le jeune homme, assez calmement, mais je peux écrire avec l'autre. — Ne puis-je pas l'écrire pour vous ? dit le chirurgien. — Non, merci, répond l'autre ; ce que j'ai à écrire est privé. Si vous pouvez me donner une paire d'enveloppes, je vous en serai obligé."
« Sur ce, le chirurgien va chercher les enveloppes, et le jeune homme sort un carnet de poche de la poche de son manteau avec sa main gauche ; la couverture était mouillée et sale, mais l'intérieur était assez propre, et il arrache deux feuilles et commence à écrire dessus comme vous voyez ; et il écrit terriblement maladroitement avec sa main gauche, et il écrit lentement, mais il parvient à finir ce que vous voyez, et alors il met les deux bouts d'écriture dans les enveloppes que le chirurgien lui apporte, et il les scelle, et il met une croix au crayon sur l'une d'elles, et rien sur l'autre : et puis il paie le chirurgien pour sa peine, et le chirurgien dit, n'y a-t-il rien de plus qu'il puisse faire pour lui, et ne peut-il pas le persuader de rester à Brentwood jusqu'à ce que son bras aille mieux ; mais il dit non, non, ce n'est pas possible ; et puis il me dit : "Venez avec moi à la gare, et je vous donnerai ce que je vous ai promis."
« Alors je suis allé à la gare avec lui. Nous étions à temps pour attraper le train qui s'arrête à Brentwood à huit heures et demie, et nous avions cinq minutes d'avance. Alors il m'emmène dans un coin du quai, et il dit : "Je veux que vous remettiez ces lettres pour moi", ce à quoi j'ai répondu que j'étais disposé. "Très bien alors, dit-il ; regardez ici ; vous connaissez Audley Court ?" "Oui, dis-je, je devrais, car ma fiancée y est femme de chambre." "La femme de chambre de qui ? dit-il. Alors je lui dis : "De ma dame, la nouvelle dame qui était gouvernante chez M. Dawson." "Très bien alors, dit-il ; cette lettre-ci avec la croix sur l'enveloppe est pour Lady Audley, mais vous devez vous assurer de la remettre entre ses propres mains ; et souvenez-vous de prendre garde que personne ne vous voie la lui donner." Je promets de le faire, et il me tend la première lettre. Et puis il dit : "Connaissez-vous M. Audley, qui est le neveu de Sir Michael ?" et j'ai dit : "Oui, j'ai entendu parler de lui, et j'ai entendu dire que c'était un vrai dandy, mais affable et franc" (car je vous avais entendu mentionner, vous savez), ajouta Luke entre parenthèses. "Maintenant regardez ici, dit le jeune homme, vous devez remettre cette autre lettre à M. Robert Audley, qui séjourne au Sun Inn, dans le village ;" et je lui dis que c'est entendu, car je connais le Sun depuis que je suis bébé. Alors il me donne la seconde lettre, qui n'a rien d'écrit sur l'enveloppe, et il me donne un billet de cinq livres, conformément à la promesse ; et puis il dit : "Bonne journée, et merci pour toute votre peine", et il monte dans un wagon de seconde classe ; et la dernière chose que je vois de lui, c'est un visage aussi blanc qu'une feuille de papier, et un gros morceau de sparadrap en croix sur son front. »
« Pauvre George ! pauvre George ! »
« Je suis retourné à Audley, et je suis allé directement au Sun Inn, et j'ai demandé après vous, ayant l'intention de remettre les deux lettres fidèlement, que Dieu me vienne en aide ! alors ; mais l'aubergiste m'a dit que vous étiez parti ce matin-là pour Londres, et il ne savait pas quand vous reviendriez, et il ne connaissait pas le nom de l'endroit où vous viviez à Londres, bien qu'il ait dit qu'il pensait que c'était dans l'un de ces palais de justice, comme Westminster Hall ou Doctors' Commons, ou quelque chose comme ça. Alors que pouvais-je faire ? Je ne pouvais pas envoyer une lettre par la poste, ne sachant pas où adresser, et je ne pouvais pas la remettre entre vos propres mains, et on m'avait dit particulièrement de ne laisser personne d'autre le savoir ; alors je n'avais rien à faire qu'à attendre et voir si vous reveniez, et attendre mon heure pour vous la remettre.
« J'ai pensé que j'irais au domaine le soir et verrais Phoebe, et découvrirais par elle quand il y aurait une chance de voir sa dame, car je savais qu'elle pouvait se débrouiller si elle le voulait. Alors je ne suis pas allé travailler ce jour-là, bien que j'aurais dû le faire, et j'ai flâné et traîné jusqu'à ce que ce soit presque le crépuscule, et alors je descends dans les prairies derrière le domaine, et là je trouve Phoebe, bien sûr, attendant contre la porte en bois dans le mur, à l'affût pour moi.
« Je ne lui parlais pas depuis longtemps avant de voir qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas avec elle et je le lui ai dit.
« "Eh bien, dit-elle, je ne suis pas tout à fait moi-même ce soir, car j'ai eu un choc hier, et je ne m'en suis pas encore remise."
« "Un choc, dis-je. Vous avez eu une dispute avec votre maîtresse, je suppose."
« Elle ne m'a pas répondu directement, mais elle a souri du sourire le plus étrange que j'aie jamais vu, et bientôt elle dit :
« "Non, Luke, ce n'était rien de ce genre ; et de plus, personne ne pourrait être plus amical envers moi que ma dame. Je pense qu'elle ferait n'importe quoi pour moi presque ; et je pense, que ce soit un peu de bétail de ferme ou de mobilier ou quelque chose du genre, ou que ce soit le fonds de commerce d'un débit de boissons, elle ne me refuserait rien de ce que je lui demanderais."
« Je ne pouvais pas comprendre cela, car ce n'était que quelques jours auparavant qu'elle m'avait dit que sa maîtresse était égoïste et extravagante, et que nous pourrions attendre longtemps avant de pouvoir obtenir ce que nous voulions d'elle.
« Alors je lui dis : "Eh bien, c'est assez soudain, Phoebe ;" et elle dit : "Oui, c'est soudain ;" et elle sourit encore, exactement le même genre de sourire qu'avant. Sur quoi je me tourne vers elle brusquement, et dis :
« "Je vais vous dire ce qu'il en est, ma fille, vous me cachez quelque chose ; quelque chose qu'on vous a dit, ou quelque chose que vous avez découvert ; et si vous pensez que vous allez essayer ce jeu-là avec moi, vous verrez que vous vous trompez fort ; et donc je vous préviens."
« Mais elle a ri de cela, et dit : "Oh Luke, qu'est-ce qui a pu mettre de telles idées dans ta tête ?"
« "Peut-être que d'autres personnes peuvent garder des secrets aussi bien que vous, ai-je dit, et peut-être que d'autres personnes peuvent se faire des amis aussi bien que vous. Il y a un gentleman qui est venu ici voir votre maîtresse hier, n'est-ce pas — un grand jeune gentleman avec une barbe brune ?"
« Au lieu de me répondre comme une chrétienne, ma cousine Phoebe éclate en sanglots, et se tord les mains, et continue de façon affreuse, jusqu'à ce que je sois fichu si je peux comprendre ce qu'elle manigance.
« Mais petit à petit, je l'ai obtenu d'elle, car je ne supportais pas de bêtises ; et elle m'a dit comment elle était assise à travailler à la fenêtre de sa petite chambre, qui était au sommet de la maison, tout en haut dans l'un des pignons, et donnait sur l'allée de tilleuls, et le bosquet et le puits, quand elle a vu ma dame marcher avec un étrange gentleman, et ils ont marché ensemble pendant longtemps, jusqu'à ce que, petit à petit, ils... »
« Arrêtez ! » cria Robert, « je sais la suite. »
« Eh bien, Phoebe m'a tout raconté de ce qu'elle a vu, et elle m'a dit qu'elle avait rencontré sa dame presque aussitôt après, et que quelque chose s'était passé entre elles, pas grand-chose, mais assez pour faire comprendre à sa maîtresse que la servante qu'elle méprisait avait découvert ce qui la mettrait au pouvoir de cette servante jusqu'au dernier jour de sa vie.
« Et elle est en mon pouvoir, Luke, dit Phoebe ; et elle fera n'importe quoi au monde pour nous si nous gardons son secret. »
« Alors, vous voyez, ma Lady Audley tout comme sa femme de chambre pensaient que le gentleman que j'avais vu partir en toute sécurité par le train de Londres gisait mort au fond du puits. Si je donnais la lettre, elles découvriraient le contraire ; et si je donnais la lettre, Phoebe et moi perdrions la chance de prendre un bon départ dans la vie grâce à sa maîtresse.
« Alors j'ai gardé la lettre et j'ai gardé mon secret, et ma dame a gardé le sien. Mais je me suis dit que si elle se montrait généreuse envers moi, et me donnait l'argent que je voulais, sans façon, je lui dirais tout, et lui enlèverais ses soucis.
« Mais elle ne l'a pas fait. Tout ce qu'elle me donnait, elle me le jetait comme si j'avais été un chien. Chaque fois qu'elle me parlait, elle me parlait comme elle aurait pu parler à un chien ; et un chien qu'elle ne pouvait pas supporter de voir. Il n'y avait pas de mot dans sa bouche qui fût trop méchant pour moi ; il n'y avait pas de mouvement de tête qu'elle pût faire qui fût trop fier et dédaigneux pour moi ; et mon sang bouillonnait contre elle, et j'ai gardé mon secret, et je l'ai laissée garder le sien. J'ai ouvert les deux lettres, et je les ai lues, mais je ne pouvais pas en tirer grand sens, et je les ai cachées ; et personne, sauf moi, ne les a vues jusqu'à ce soir. »
Luke Marks avait terminé son histoire, et gisait assez tranquillement, épuisé par le fait d'avoir parlé si longtemps. Il observait le visage de Robert Audley, attendant impatiemment quelque réprimande, quelque grave remontrance ; car il avait une vague conscience d'avoir mal agi.
Mais Robert ne lui fit pas de remontrance ; il n'avait aucun goût pour une tâche qu'il ne s'estimait pas apte à accomplir.
Robert Audley resta longtemps après l'aube auprès du malade, qui tomba dans un lourd sommeil peu après avoir fini son histoire. La vieille femme avait dormi confortablement pendant toute la confession de son fils. Phoebe dormait sur le lit pliant dans la pièce du dessous ; le jeune avocat était donc le seul à veiller.
Il ne pouvait dormir ; il ne pouvait que penser à l'histoire qu'il avait entendue. Il ne pouvait que remercier Dieu pour la préservation de son ami, et prier pour qu'il soit capable d'aller trouver Clara Talboys et de dire : « Votre frère vit toujours, et il a été retrouvé. »
Phoebe monta à l'étage à huit heures, prête à prendre sa place au chevet du malade, et Robert Audley s'en alla pour trouver un lit au Sun Inn. Il était près du crépuscule lorsqu'il s'éveilla d'un long sommeil sans rêves, et s'habilla avant de dîner dans le petit salon où lui et George s'étaient assis ensemble quelques mois auparavant.
L'aubergiste le servit au dîner et lui annonça que Luke Marks était mort à cinq heures cet après-midi-là. « Il est parti assez soudainement, dit l'homme, mais très paisiblement. »
Robert Audley écrivit une longue lettre ce soir-là, adressée à Madame Taylor, aux bons soins de Monsieur Val, Villebrumeuse ; une longue lettre dans laquelle il racontait à la misérable femme qui avait porté tant de noms, et qui devait en porter un faux pour le reste de ses jours, l'histoire que l'homme mourant lui avait confiée.
« Cela pourrait être un soulagement pour elle d'apprendre que son mari n'a pas péri dans sa jeunesse de sa main impie, pensa-t-il, si son âme égoïste peut contenir le moindre sentiment de pitié ou de chagrin pour autrui. »
CHAPITRE XL.
RESTAURÉ.
Clara Talboys retourna dans le Dorsetshire pour dire à son père que son fils unique avait mis les voiles pour l'Australie le 9 septembre, et qu'il était fort probable qu'il vécût encore et qu'il reviendrait réclamer le pardon du père qu'il n'avait jamais très particulièrement offensé, si ce n'est par cette terrible erreur matrimoniale qui avait exercé une influence si fatale sur sa jeunesse.
M. Harcourt-Talboys fut tout à fait décontenancé. Junius Brutus n'avait jamais été placé dans une telle position, et ne voyant aucun moyen de se sortir de ce dilemme en agissant selon son modèle favori, M. Talboys fut bien obligé d'être naturel pour une fois dans sa vie, et de confesser qu'il avait éprouvé beaucoup d'inquiétude et de peine morale au sujet de son fils unique depuis sa conversation avec Robert Audley, et qu'il serait sincèrement heureux de prendre son pauvre garçon dans ses bras, dès qu'il reviendrait en Angleterre. Mais quand était-il susceptible de revenir ? Et comment pouvait-on communiquer avec lui ? C'était là la question. Robert Audley se souvint des annonces qu'il avait fait insérer dans les journaux de Melbourne et de Sydney. Si George était rentré vivant dans l'une ou l'autre de ces villes, comment se faisait-il qu'aucune attention n'ait jamais été prêtée à cette annonce ? Était-il probable que son ami fût indifférent à son inquiétude ? Mais là encore, il était tout à fait possible que George Talboys n'ait pas eu l'occasion de voir cette annonce ; et, comme il avait voyagé sous un faux nom, ni ses compagnons de voyage ni le capitaine du navire n'auraient été en mesure de l'identifier comme la personne recherchée. Que fallait-il faire ? Devaient-ils attendre patiemment que George se lassât de son exil et revînt auprès de ses amis qui l'aimaient ? Ou y avait-il des moyens à prendre pour hâter son retour ? Robert Audley était embarrassé ! Peut-être, dans l'inexprimable soulagement d'esprit qu'il avait ressenti à la découverte de l'évasion de son ami, était-il incapable de voir au-delà du seul fait de cette providentielle préservation.
Dans cet état d'esprit, il se rendit dans le Dorsetshire pour rendre visite à M. Talboys, qui avait cédé à un véritable torrent d'élans généreux, et était allé jusqu'à inviter l'ami de son fils à partager l'hospitalité austère du manoir de briques rouges.
M. Talboys n'avait que deux sentiments sur le sujet de l'histoire de George ; l'un était un soulagement naturel et un bonheur à la pensée que son fils avait été sauvé, l'autre était un souhait sincère que ma dame eût été sa femme, et qu'il eût ainsi eu le plaisir de faire d'elle un exemple éclatant.
« Ce n'est pas à moi de vous blâmer, M. Audley, dit-il, pour avoir fait passer cette femme coupable hors de portée de la justice, et ainsi, pourrais-je dire, pour avoir pactisé avec les lois de votre pays. Je peux seulement remarquer que si cette dame était tombée entre mes mains, elle aurait été traitée bien différemment. »
Nous étions au milieu du mois d'avril quand Robert Audley se retrouva une fois de plus sous ces sapins noirs sous lesquels ses pensées vagabondes s'étaient si souvent arrêtées depuis sa première rencontre avec Clara Talboys. Il y avait des primevères et des violettes précoces dans les haies maintenant, et les ruisseaux, qui, lors de sa première visite, avaient été durs et pris par le gel comme le cœur de Harcourt Talboys, avaient dégelé, tout comme ce gentleman, et coulaient joyeusement sous les buissons d'épines noires dans le capricieux soleil d'avril.
Robert avait une chambre à coucher austère et un cabinet de toilette sans compromis qui lui étaient attribués dans la maison carrée, et il s'éveillait chaque matin sur un matelas à ressorts métalliques, qui lui donnait toujours l'idée de dormir sur un instrument de musique, pour voir le soleil luire sur lui à travers les stores carrés et blancs, et éclairer les deux urnes laquées qui ornaient le pied du lit de fer bleu, jusqu'à ce qu'elles flamboient comme deux minuscules lampes de bronze de la période romaine. Il émula M. Harcourt Talboys en matière de douches et d'eau froide, et émergea austère et bleu comme ce gentleman lui-même, alors que l'horloge du hall sonnait sept heures, pour rejoindre le maître de maison dans sa promenade matinale d'avant-petit-déjeuner sous les sapins dans la plantation rigide.
Mais il y avait généralement une troisième personne qui assistait aux promenades, et cette troisième personne était Clara Talboys, qui marchait aux côtés de son père, plus belle que le matin — car celui-ci était parfois terne et nuageux, alors qu'elle était toujours fraîche et éclatante — dans un chapeau de paille à larges bords et des rubans bleus flottants, dont M. Audley aurait estimé qu'un quart de pouce était une décoration plus fière que ce qui avait jamais orné la boutonnière d'une créature privilégiée.
Au début, ils étaient très cérémonieux l'un envers l'autre, et n'étaient familiers et amicaux que sur le seul sujet des aventures de George ; mais petit à petit, une agréable intimité naquit entre eux, et avant que les trois premières semaines de la visite de Robert ne se soient écoulées, Miss Talboys le rendit heureux en le prenant sérieusement en main et en lui faisant la leçon sur la vie sans but qu'il avait menée si longtemps, et sur le peu d'usage qu'il avait fait des talents et des opportunités qui lui avaient été donnés.
Comme il était agréable de se faire faire la leçon par la femme qu'il aimait ! Comme il était agréable de s'humilier et de se déprécier devant elle ! Comme il était délicieux d'obtenir de si splendides occasions de laisser entendre que si sa vie avait été sanctifiée par un objectif, il aurait pu en effet s'efforcer d'être quelque chose de mieux qu'un flâneur oisif sur les chemins lisses qui n'ont pas de but particulier ; que, béni par les liens qui auraient donné une purpose solennelle à chaque heure de son existence, il aurait pu en effet mener le combat avec sérieux et sans fléchir. Il terminait généralement par une sombre allusion, selon laquelle il était fort probable qu'il basculerait tranquillement par-dessus le bord des Temple Gardens un après-midi où la rivière serait brillante et placide sous le soleil bas, et où les petits enfants seraient rentrés chez eux pour prendre le thé.
« Pensez-vous que je puisse lire des romans français et fumer du tabac turc doux jusqu'à soixante-dix ans, Miss Talboys ? demanda-t-il. Pensez-vous qu'il ne viendra pas un jour où mes écumes seront encrassées, et les romans français plus stupides que d'habitude, et la vie tout entière une telle monotonie lugubre que je voudrai m'en débarrasser d'une manière ou d'une autre ? »
Je suis au regret de dire que pendant que ce jeune avocat hypocrite pérorait sur ce ton désespéré, il avait mentalement vendu ses possessions de célibataire, y compris toutes les publications de Michel Lévy, et une demi-douzaine de solides pipes en écume à montures d'argent ; mis à la retraite Mme Maloney, et investi deux ou trois mille livres dans l'achat de quelques acres de verdoyants bosquets et de pelouses en pente, au milieu desquels devrait se trouver une féerique cottage ornée, dont les fenêtres rustiques luiraient depuis des tonnelles de myrte et de clématite pour se voir reflétées dans le sein pourpre du lac.
Bien sûr, Clara Talboys était loin de découvrir la portée de ces mélancoliques lamentations. Elle recommanda à M. Audley de travailler dur et de penser sérieusement à sa profession, et de commencer la vie pour de bon. C'était une existence dure et aride, peut-être, qu'elle lui recommandait ; une vie de travail sérieux et d'application, dans laquelle il devrait s'efforcer d'être utile à ses semblables et de se gagner une réputation.
« Je ferais tout cela, pensa-t-il, et je le ferais sérieusement, si je pouvais être sûr d'une récompense pour mon labeur. Si elle voulait accepter ma réputation une fois conquise, et me soutenir dans la lutte par sa bien-aimée compagnie. Mais que se passerait-il si elle m'envoyait combattre la bataille, et qu'elle épousait quelque gros propriétaire terrien de campagne pendant que j'aurais le dos tourné ? »
Étant naturellement d'un tempérament hésitant et dilatoire, on ne saurait dire combien de temps M. Audley aurait pu garder son secret, craignant de parler et de briser le charme de cette incertitude qui, bien que n'étant pas toujours pleine d'espoir, était très rarement tout à fait désespérante, s'il n'avait été poussé par l'impulsion d'un moment d'imprudence dans une confession complète de la vérité.
Il était resté cinq semaines à Grange Heath, et sentait qu'il ne pouvait, par pure décence, rester plus longtemps ; il avait donc fait ses bagages un agréable matin de mai, et avait annoncé son départ.
M. Talboys n'était pas le genre d'homme à pousser des lamentations passionnées à la perspective de perdre son invité, mais il s'exprima avec une froide cordialité qui servait chez lui de plus forte démonstration d'amitié.
« Nous nous sommes fort bien entendus, M. Audley, dit-il, et vous avez daigné paraître suffisamment heureux dans la routine tranquille de notre ménage ordonné ; bien plus, vous vous êtes conformé à nos petites règles domestiques d'une manière que je ne puis m'empêcher de dire que je prends comme un compliment particulier envers moi-même. »
Robert s'inclina. Comme il était reconnaissant à la bonne fortune qui ne l'avait jamais laissé faire la grasse matinée au-delà du signal de la cloche retentissante, ou ne l'avait jamais conduit hors de portée des horloges à l'heure du déjeuner de M. Talboys.
« J'espère, puisque nous nous sommes si remarquablement bien entendus, poursuivit M. Talboys, que vous me ferez l'honneur de renouveler votre visite dans le Dorsetshire chaque fois que vous en aurez envie. Vous trouverez beaucoup de gibier dans mes fermes, et vous rencontrerez toute la politesse et l'attention de la part de mes fermiers, si vous aimez apporter votre fusil. »
Robert répondit très chaleureusement à ces ouvertures amicales. Il déclara qu'il n'y avait aucune occupation terrestre qui lui fût plus agréable que la chasse à la perdrix, et qu'il serait tout à fait enchanté de profiter du privilège si gentiment offert. Il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil vers Clara en disant cela. Les paupières parfaites s'abaissèrent un peu sur les yeux bruns, et l'ombre la plus légère d'un rougissement illumina le beau visage.
Mais c'était le dernier jour du jeune avocat en Élysée, et il devait y avoir un triste intervalle de jours, de nuits, de semaines et de mois avant que le premier septembre ne lui donne une excuse pour revenir dans le Dorsetshire ; un triste intervalle que des jeunes propriétaires terriens au teint frais ou des veufs gras de quarante-huit ans pourraient utiliser à son détriment. Il n'était donc pas étonnant qu'il contemplât cette perspective lugubre avec un désespoir maussade, et qu'il fût de mauvaise compagnie pour Miss Talboys ce matin-là.
Mais le soir, après le dîner, quand le soleil était bas à l'ouest, et que Harcourt Talboys était enfermé dans sa bibliothèque pour quelque affaire judiciaire avec son avocat et un fermier, M. Audley devint un peu plus agréable. Il se tint aux côtés de Clara dans l'une des longues fenêtres du salon, observant les ombres s'approfondir dans le ciel et la lumière rosée devenir à chaque instant plus rose à mesure que le soleil s'éteignait. Il ne pouvait s'empêcher de profiter de ce tête-à-tête tranquille, bien que l'ombre du train express du lendemain matin qui devait l'emporter à Londres se dessinât sombrement sur le chemin de sa joie. Il ne pouvait s'empêcher d'être heureux en sa présence ; oublieux du passé, insouciant de l'avenir.
Ils parlèrent du seul sujet qui était toujours un lien d'union entre eux. Ils parlèrent de son frère perdu, George. Elle parla de lui sur un ton très mélancolique ce soir-là. Comment pourrait-elle être autrement que triste, en se rappelant que s'il vivait — et elle n'en était même pas sûre — il était un voyageur solitaire loin de tous ceux qui l'aimaient, et qu'il portait le souvenir d'une vie gâchée partout où il allait.
« Je ne peux pas comprendre comment papa peut être si résigné à l'absence de mon pauvre frère, dit-elle, car il l'aime, M. Audley ; même vous avez dû voir dernièrement qu'il l'aime. Mais je ne peux pas comprendre comment il peut si tranquillement se soumettre à son absence. Si j'étais un homme, j'irais en Australie, je le trouverais, et je le ramènerais ; s'il était encore à trouver parmi les vivants », ajouta-t-elle, d'une voix plus basse.
Elle détourna son visage de Robert et regarda le ciel qui s'assombrissait. Il posa sa main sur son bras. Elle trembla malgré lui, et sa voix trembla aussi, alors qu'il lui parlait.
« Dois-je aller chercher votre frère ? » dit-il.
« Vous ! » Elle tourna la tête et le regarda intensément à travers ses larmes. « Vous, M. Audley ! Pensez-vous que je pourrais vous demander de faire un tel sacrifice pour moi, ou pour ceux que j'aime ? »
« Et pensez-vous, Clara, que je croirais un quelconque sacrifice trop grand s'il était fait pour vous ? Pensez-vous qu'il y ait un voyage que je refuserais de faire, si je savais que vous m'accueilleriez à mon retour, et que vous me remercieriez de vous avoir servi fidèlement ? J'irai d'un bout à l'autre du continent australien pour chercher votre frère, si vous le voulez, Clara ; et je ne reviendrai jamais vivant à moins que je ne le ramène avec moi, et je prendrai le risque de la récompense que vous voudrez bien me donner pour mon labeur. »
Sa tête était penchée, et il se passa quelques instants avant qu'elle ne lui réponde.
« Vous êtes très bon et généreux, M. Audley, dit-elle enfin, et je ressens cette offre trop vivement pour être capable de vous en remercier. Mais ce dont vous parlez ne pourrait jamais être. Par quel droit pourrais-je accepter un tel sacrifice ? »
« Par le droit qui fait de moi votre esclave soumis pour toujours, que vous le vouliez ou non. Par le droit de l'amour que je vous porte, Clara », s'écria M. Audley, tombant à genoux — assez maladroitement, il faut l'avouer — et couvrant de baisers passionnés une petite main douce qu'il avait trouvée à moitié cachée parmi les plis d'une robe de soie.
« Je vous aime, Clara, dit-il, je vous aime. Vous pouvez appeler votre père, et me faire mettre à la porte à l'instant même, si vous le souhaitez ; mais je continuerai à vous aimer tout autant ; et je vous aimerai pour toujours, que vous le vouliez ou non. »
La petite main fut retirée de la sienne, mais non avec un geste soudain ou colérique, et elle resta un moment légère et tremblante sur ses cheveux sombres.
« Clara, Clara ! » murmura-t-il d'une voix basse et suppliante, « dois-je aller en Australie chercher votre frère ? »
Il n'y eut pas de réponse. Je ne sais pas comment cela se fait, mais il n'y a presque rien de plus délicieux que le silence dans de tels cas. Chaque moment d'hésitation est un aveu tacite ; chaque pause est une tendre confession.
« Devons-nous partir tous les deux, ma bien-aimée ? Devons-nous partir en tant qu'homme et femme ? Devons-nous partir ensemble, mon cher amour, et ramener notre frère entre nous ? »
M. Harcourt Talboys, entrant dans la pièce éclairée par la lampe un quart d'heure plus tard, trouva Robert Audley seul, et dut écouter une révélation qui le surprit beaucoup. Comme toutes les personnes imbus d'elles-mêmes, il était assez aveugle à tout ce qui se passait sous son nez, et il avait pleinement cru que sa propre compagnie, et la régularité spartiate de son ménage, avaient été les attraits qui avaient rendu le Dorsetshire délicieux pour son invité.
Il fut donc assez déçu, mais il supporta sa déception assez bien, et exprima une satisfaction placide et assez stoïque quant à la tournure que les affaires avaient prise.
Ainsi, Robert Audley retourna à Londres pour rendre ses chambres de Figtree Court et pour prendre toutes les informations nécessaires sur les navires qui partaient de Liverpool pour Sydney au mois de juin.
Il avait tardé jusqu'après le déjeuner à Grange Heath, et c'est dans le crépuscule sombre qu'il entra dans les cours ombragées du Temple et trouva son chemin vers ses chambres. Il trouva Mme Maloney en train de frotter les escaliers, comme c'était sa coutume le samedi soir, et il dut se frayer un chemin vers le haut au milieu d'une atmosphère de vapeur savonneuse, qui rendait les balustrades grasses sous son toucher.
« Il y a plein de lettres, votre honneur, dit la blanchisseuse en se relevant de ses genoux et en s'aplatissant contre le mur pour permettre à Robert de passer, et il y a quelques colis, et il y a un gentleman qui est passé tant et tant de fois, et qui attend ce soir, car je lui ai dit que vous m'aviez écrit pour dire que vos chambres devaient être aérées. »
Il ouvrit la porte de son salon et entra. Les canaris chantaient leurs adieux au soleil couchant, et la faible lumière jaune vacillait sur les feuilles des géraniums. Le visiteur, quel qu'il fût, était assis, le dos tourné à la fenêtre et la tête penchée sur sa poitrine. Mais il sursauta lorsque Robert Audley entra dans la pièce, et le jeune homme poussa un grand cri de joie et de surprise, ouvrant ses bras à son ami perdu, George Talboys.
Nous savons combien Robert avait de choses à raconter. Il effleura avec tact et tendresse ce sujet qu'il savait cruellement douloureux pour ses amis ; il dit très peu de chose de la malheureuse femme qui usait le reste de sa vie impie dans la banlieue tranquille de la ville belge oubliée.
George Talboys parla très brièvement de ce radieux sept septembre, jour où il avait laissé son ami endormi près du ruisseau à truites pour aller accuser sa fausse épouse de cette conspiration qui avait failli lui briser le cœur.
« Dieu sait que, dès l'instant où je sombrai dans ce puits noir, connaissant la main traîtresse qui m'avait précipité vers ce qui aurait pu être ma mort, ma pensée principale fut la sécurité de la femme qui m'avait trahi. Je suis tombé sur mes pieds dans une masse de boue et de fange, mais mon épaule était meurtrie et mon bras brisé contre la paroi du puits. Je fus étourdi et hébété pendant quelques minutes, mais je me repris par un effort, car je sentais que l'atmosphère que je respirais était mortelle. J'avais mes expériences australiennes pour m'aider dans mon péril ; je pouvais grimper comme un chat. Les pierres dont le puits était construit étaient rugueuses et irrégulières, et je parvins à me frayer un chemin vers le haut en plantant mes pieds dans les interstices, en appuyant mon dos de temps à autre contre la paroi opposée, m'aidant du mieux que je pouvais avec mes mains, bien qu'un bras fût infirme. Ce fut un travail acharné, Bob, et il semble étrange qu'un homme qui s'était longtemps dit lassé de la vie puisse prendre tant de peine pour la préserver. Je crois que j'ai dû travailler plus d'une demi-heure avant d'atteindre le sommet ; je sais que ce temps m'a paru une éternité de douleur et de péril. Il m'était impossible de quitter les lieux avant la nuit sans être remarqué, alors je me cachai derrière un massif de lauriers et m'allongeai sur l'herbe, faible et épuisé, pour attendre le crépuscule. L'homme qui m'y trouva vous a raconté le reste, Robert. »
« Oui, mon pauvre vieil ami... oui, il m'a tout raconté. »
George n'était jamais retourné en Australie, après tout. Il était monté à bord du Victoria Regia, mais avait par la suite changé de cabine pour un autre navire appartenant aux mêmes armateurs, et était allé à New York, où il était resté aussi longtemps qu'il avait pu supporter la solitude d'une existence qui le séparait de tous les amis qu'il avait connus.
« Jonathan a été très bon pour moi, Bob, dit-il ; j'avais assez d'argent pour me débrouiller assez bien dans ma petite vie tranquille, et j'avais l'intention de partir pour les champs aurifères de Californie pour en gagner davantage quand celui-là serait épuisé. J'aurais pu me faire beaucoup d'amis si je l'avais voulu, mais je portais la vieille balle dans ma poitrine ; et quelle sympathie pouvais-je avoir pour des hommes qui ne savaient rien de mon chagrin ? J'aspirais à la poigne ferme de ta main, Bob ; au contact amical de la main qui m'avait guidé à travers le passage le plus sombre de mon existence. »
CHAPITRE XLI.
EN PAIX.
Deux années ont passé depuis le crépuscule de mai où Robert retrouva son vieil ami ; et le rêve de cottage de conte de fées de M. Audley s'est réalisé entre Teddington Locks et Hampton Bridge, où, au milieu d'une petite forêt de feuillage, se trouve une demeure fantastique en bois rustique, dont les fenêtres à croisillons donnent sur la rivière. Ici, parmi les lys et les joncs sur la rive en pente, un vaillant garçon de huit ans joue avec un bébé titubant, qui regarde avec étonnement, depuis les bras de sa nourrice, cet autre bébé dans la profondeur pourpre de l'eau tranquille.
M. Audley est désormais un avocat en pleine ascension sur le circuit local, et s'est distingué dans le grand procès pour rupture de promesse de mariage Hobbs contre Nobbs, et a fait se tordre de rire le tribunal par son interprétation délicieusement comique de la correspondance amoureuse du volage Nobbs. Le beau garçon aux yeux sombres est le jeune George Talboys, qui décline *musa* à Eton et pêche les têtards dans l'eau claire sous l'ombrage étendu au-delà des murs couverts de lierre de l'académie. Mais il vient très souvent au cottage de conte de fées pour voir son père, qui y vit avec sa sœur et le mari de sa sœur ; et il est très heureux avec son oncle Robert, sa tante Clara et le joli bébé qui a tout juste commencé à trottiner sur la pelouse lisse qui descend jusqu'au bord de l'eau, où se trouvent un petit hangar à bateaux suisse et un débarcadère où Robert et George amarrent leurs sveltes skiffs.
D'autres personnes viennent au cottage près de Teddington. Une jeune fille vive et joyeuse, et un monsieur à la barbe grise, qui a survécu aux épreuves de sa vie et les a combattues comme un chrétien doit le faire.
Il y a plus d'un an qu'une lettre à bordure noire, écrite sur du papier étranger, est parvenue à Robert Audley pour annoncer le décès d'une certaine Madame Taylor, qui s'était éteinte paisiblement à Villebrumeuse, après une longue maladie que Monsieur Val décrit comme une maladie de langueur.
Un autre visiteur vient au cottage en ce brillant été de 1861 — un jeune homme franc et généreux, qui fait sauter le bébé et joue avec Georgey, et qui est particulièrement doué dans la gestion des bateaux, qui ne sont jamais inactifs lorsque Sir Harry Towers est à Teddington.
Il y a un joli fumoir rustique au-dessus du hangar à bateaux suisse, où les messieurs s'assoient et fument lors des soirées d'été, et d'où ils sont appelés par Clara et Alicia pour prendre le thé et manger des fraises à la crème sur la pelouse.
Audley Court est fermé, et une sinistre vieille gouvernante règne en maître dans le manoir que les rires cristallins de milady rendaient autrefois musical. Un rideau est suspendu devant le portrait préraphaélite ; et la moisissure bleue que les artistes redoutent s'accumule sur les Wouvermans et les Poussins, les Cuyps et les Tintorets. La maison est souvent montrée aux visiteurs curieux, bien que le baronnet ne soit pas informé de ce fait, et les gens admirent les appartements de milady et posent beaucoup de questions sur la jolie femme aux cheveux blonds qui est morte à l'étranger.
Sir Michael n'a aucune envie de retourner dans la demeure familière où il a autrefois rêvé un bref rêve de bonheur impossible. Il reste à Londres jusqu'à ce qu'Alicia soit Lady Towers, date à laquelle il doit déménager dans une maison qu'il a récemment achetée dans le Hertfordshire, aux limites du domaine de son gendre. George Talboys est très heureux avec sa sœur et son vieil ami. C'est encore un jeune homme, souvenez-vous, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il trouve, un jour ou l'autre, quelqu'un qui le consolera du passé. Cette sombre histoire du passé s'efface petit à petit chaque jour, et il pourrait venir un temps où l'ombre que la méchanceté de milady a jetée sur la vie du jeune homme s'évanouira totalement.
L'écume de mer et les romans français ont été offerts à un jeune avocat du Temple avec qui Robert Audley s'était lié d'amitié à l'époque de son célibat ; et Mme Maloney a une petite pension, versée trimestriellement, pour ses soins aux canaris et aux géraniums.
J'espère que personne ne trouvera à redire à mon histoire parce que la fin laisse tous les braves gens heureux et en paix. Si mon expérience de la vie n'a pas été très longue, elle a été pour le moins multiple ; et je peux souscrire sans crainte à ce qu'un roi puissant et un grand philosophe déclarèrent, lorsqu'il dit que ni l'expérience de sa jeunesse ni celle de son âge ne lui avaient jamais montré « le juste abandonné, ni sa postérité mendiant son pain ».
FIN.