BIBLIOTHÈQUE DES MEILLEURES HISTOIRES D'ÉNIGME ET DE DÉTECTIVES DU MONDE
PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE JULIAN HAWTHORNE
Cent un contes de mystère Par des auteurs célèbres d'Orient et d'Occident
En six volumes
New York The Review of Reviews Company
1907
AMÉRICAINS :: FRANÇAIS, ITALIENS, ETC. ANGLAIS : ÉCOSSAIS :: ALLEMANDS, RUSSES, ETC. ANGLAIS : IRLANDAIS :: ORIENTAUX : MAGIE MODERNE
MAUPASSANT VOLTAIRE MILLE ALARÇON ADAM CAPUANA ERCKMANN-CHATRIAN APULÉE BALZAC PLINE LE JEUNE
Table des matières
HENRI RENÉ ALBERT GUY DE MAUPASSANT (1850-93). La Parure L'Homme aux yeux pâles Un lit confortable Apparitions La Peur La Confession Le Horla
PIERRE MILLE. Le Miracle de Zobéide
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. La Torture par l'espérance
ERCKMANN-CHATRIAN (1822-99)--(1826-90). L'Oreille de la chouette L'Œil invisible Les Eaux de mort
HONORÉ
"Ah ! attendez," dit le directeur de la police, "derrière ce monument, là-bas, nous pourrions peut-être nous poster, si nous nous accroupissons."
Ils se dirigèrent vers le monument en question, qui était un caveau de famille assez imposant, et s'y installèrent. Quelques minutes plus tard, ils entendirent des pas. Ils virent alors deux hommes qui s'approchaient de la tombe de la mère du jeune homme ; l'un d'eux était manifestement son père, et l'autre, vêtu de noir, était le jésuite.
Le père semblait trembler de tout son corps et s'appuyait sur le bras du prêtre. Ils s'arrêtèrent devant la tombe. Le jésuite commença à murmurer quelques prières en latin, puis, d'une voix grave et solennelle, il appela : "Esprit de la défunte, apparais !"
À ce moment, une lueur bleutée sortit de terre, juste à côté de la tombe, et une silhouette blanche et diaphane s'éleva lentement. Le père tomba à genoux, en proie à une terreur indicible.
"Pourquoi, mère, pourquoi me tourmentes-tu ainsi ?" gémit-il.
"Parce que ton fils a renié la foi et que tu ne fais rien pour sauver son âme et celle de l'Église," répondit une voix sépulcrale qui semblait venir de l'ombre.
Le directeur de la police fit un signe discret à ses hommes. Le sergent et le policier en civil s'élancèrent. Un cri de surprise et de rage s'éleva, suivi d'un bruit de lutte. Le jésuite tenta de s'enfuir, mais fut rapidement maîtrisé. Le directeur, s'approchant de la silhouette, ne trouva aucune difficulté à saisir un fil de soie tendu entre deux arbres, auquel était suspendu un mannequin recouvert d'une mousseline enduite de phosphore.
"Voici donc le spectre !" s'exclama le directeur de la police en ricanant.
Le jésuite, qui avait été jeté à terre, se tut, le visage blême de rage. Le père, quant à lui, restait prostré, ne comprenant pas encore la supercherie dont il avait été la victime.
"Monsieur," dit le directeur en s'adressant au père, "vous avez été le jouet d'une mise en scène grossière orchestrée par cet homme que vous appelez votre conseiller spirituel. La justice saura tirer au clair les mobiles de cet acte."
Le prêtre fut emmené, et le jeune homme, réconcilié avec son père, put enfin respirer. Le scandale fut retentissant, et la puissance du parti clérical, qui commençait à peser lourdement sur la vie publique, reçut là, comme l'avait espéré le directeur, un coup dont elle eut grand- peine à se remettre.
La Peur
C’était à bord du « Saint-Michel », qui remontait la Manche. Le bateau, un grand yacht, filait à toute vapeur. Le temps était magnifique, le ciel clair, la mer à peine ridée. Nous étions sur le pont, à causer, quand quelqu'un prononça le mot « peur ».
Et chacun de raconter une anecdote. Un capitaine nous raconta une histoire de navire pris dans un cyclone, un autre un combat naval, un autre encore, un vieux voyageur, une aventure dans les déserts d'Afrique.
Il restait dans un coin un homme, un vieux soldat, qui n'avait rien dit. Le capitaine, l'interpellant, lui demanda :
« Et vous, commandant, n'avez-vous jamais eu peur ? »
Il réfléchit un instant, puis répondit d'une voix calme :
« Si, monsieur. Je vais vous raconter cela. »
« C'était en 1870, pendant la guerre. Nous étions en retraite dans une forêt. La neige tombait, le froid était atroce. J'étais avec quelques hommes. Nous avions faim, nous étions épuisés. »
« Soudain, nous entendîmes un craquement dans les branches. Nous nous arrêtâmes, le fusil au poing. C'était un cerf qui s'enfuyait. Mais, dans ce silence de mort, ce bruit nous parut être celui d'une armée ennemie. »
« Nous passâmes la nuit dans une maison isolée. Je ne pus dormir. Chaque craquement de la charpente, chaque souffle du vent me faisait tressaillir. C'était une peur absurde, inexplicable, une peur qui vous glace le sang sans que vous sachiez pourquoi. »
« Le lendemain, nous trouvâmes le cadavre d'un paysan, tué par les Prussiens. Son regard était resté fixe, terrifiant. Je sentis alors une angoisse plus forte encore, une peur non plus de l'ennemi, mais de la mort elle-même, de cette chose inconnue et inéluctable. »
« La peur, voyez-vous, ce n'est pas seulement le danger. C'est l'idée que nous nous en faisons, c'est ce sentiment que quelque chose d'anormal va se produire, que nous ne sommes plus maîtres de notre destin. »
Il se tut, et personne n'ajouta un mot. Le silence s'était fait sur le pont, un silence lourd, presque religieux, sous le grand ciel étoilé qui, lui aussi, semblait cacher des mystères bien plus terribles que ceux de la terre.
La Confession
Elle était jeune, belle, mariée à un homme qu'elle aimait, et cependant, elle était malheureuse. Un secret lui pesait, une faute commise autrefois, avant son mariage, dont personne ne se doutait.
Elle avait un amant, un homme qu'elle avait aimé avec passion, et qu'elle avait dû quitter pour des raisons familiales. Il était mort depuis, mais le souvenir de leurs étreintes, de leurs paroles, la poursuivait sans cesse.
Son mari, un homme bon et aimant, remarquait sa tristesse. Il essayait de la distraire, de la rendre heureuse, mais elle restait fermée. Elle se sentait coupable envers lui, coupable de ce passé qu'elle portait comme un fardeau.
Un soir, alors qu'ils étaient au salon, elle éclata en sanglots. Il s'approcha, la prit dans ses bras, et lui demanda :
« Qu'as-tu, ma chérie ? Dis-moi ce qui te tourmente. »
Elle hésita, puis, dans un élan de désespoir, elle lui avoua tout. Elle lui raconta cet amour passé, cette faute qu'elle pensait impardonnable.
Il l'écouta sans dire un mot, son visage restant impassible. Lorsqu'elle eut fini, il la regarda longuement, puis, d'une voix très douce, il dit :
« Je le savais déjà, mon amour. Mais je t'ai aimée malgré tout, parce que je t'aime telle que tu es, avec ton passé, avec tes faiblesses. Le passé est mort, seule compte notre vie actuelle. »
Elle fut saisie d'un immense soulagement. Le poids qui l'écrasait depuis tant d'années venait de s'envoler. Ils s'embrassèrent, et, pour la première fois, elle sentit que leur union était vraiment complète, scellée non seulement par l'amour, mais par la confiance absolue.
Le Horla
8 mai. Quelle journée magnifique ! J'ai passé toute la matinée étendu sur l'herbe, devant ma maison, à regarder passer les grands voiliers sur la Seine. Le temps est si doux, si léger, qu'on se sent vivre d'une vie nouvelle.
Pourtant, un malaise étrange m'a pris vers le soir. Rien de précis, une sensation d'oppression, comme si quelqu'un était là, derrière moi, invisible, mais présent. J'ai regardé partout dans la chambre, dans le jardin ; il n'y avait personne.
10 mai. J'ai de nouveau cette impression. Cette nuit, j'ai cru sentir un souffle sur mon visage, un souffle froid. Je me suis réveillé en sursaut. Ma chambre était vide, mais la porte était entrouverte. Je l'avais pourtant fermée à clé.
12 mai. Je suis nerveux, agité. J'ai l'impression que ma volonté m'échappe. Une force, une présence, une chose que je ne peux définir, semble s'emparer de moi. Est-ce la folie ? Ou est-ce autre chose ?
15 mai. J'ai fait une expérience. J'ai posé un verre d'eau sur ma table de chevet, et j'ai placé mon réveil à côté. Cette nuit, je me suis réveillé, le verre était vide. Qui l'a bu ? Il n'y a que moi dans cette maison.
Et pourtant, chaque jour, chaque nuit, cette présence se fait plus forte. Je sens son regard sur moi, je sens son influence. Je ne suis plus le maître de ma maison, je ne suis plus le maître de mon esprit.
Le Horla, c'est ainsi que je l'appelle, ce visiteur invisible, cet être qui me dévore, qui m'aspire ma vie, goutte à goutte. Est-ce un esprit ? Est-ce un vivant d'une autre espèce, que nos sens ne peuvent percevoir ?
Je ne sais plus. Je ne sais que ceci : il est là. Et il ne me quittera jamais. Je sens que je vais devenir son esclave, ou qu'il finira par me détruire. La nuit vient, et je tremble. Car je sais qu'il va revenir.
Mais, à cet instant précis, le gendarme raconta qu'il avait tenté de pénétrer dans la cabane du fossoyeur par la porte ou par la fenêtre, et qu'il y était enfin parvenu en brisant un carreau qui avait été réparé avec du papier ; qu'il l'avait ouvert et s'était emparé de la clé, qu'il apportait au directeur de la police.
Ses plans furent très rapidement arrêtés. Il fit ouvrir la chapelle et y entra avec le jeune latitudinaire ; puis il ordonna au sergent de police de verrouiller la porte derrière lui, de remettre la clé à l'endroit où il l'avait trouvée et de refermer soigneusement la fenêtre de la maison du fossoyeur. Enfin, il donna des instructions sur la conduite à tenir en cas d'imprévu, sur quoi le sergent et le gendarme quittèrent le cimetière et s'étendirent dans un fossé à quelque distance de la grille, mais en face de celle-ci.
Presque au moment où l'horloge sonna onze heures et demie, ils entendirent des pas près de la chapelle ; le directeur de la police et le jeune latitudinaire se dirigèrent alors vers la fenêtre afin d'assister au début de l'exorcisme. La chapelle étant plongée dans l'obscurité totale, ils crurent pouvoir voir sans être vus, mais les choses tournèrent tout autrement qu'ils ne l'avaient espéré.
Soudain, la clé tourna dans la serrure, et ils eurent à peine le temps de se dissimuler derrière l'autel que deux hommes entraient, dont l'un portait une lanterne sourde. L'un était le père du jeune homme, un bourgeois d'un certain âge qui semblait très malheureux et accablé ; l'autre, le père jésuite K----, un homme grand, maigre, aux larges os, avec un visage mince et bilieux où deux grands yeux gris brillaient nerveusement sous des sourcils noirs et broussailleux. Il alluma les cierges posés sur l'autel, puis commença à dire une messe de Requiem, tandis que le vieillard s'agenouillait sur les marches de l'autel et le servait.
Une fois terminé, le jésuite prit le livre des Évangiles et le goupillon, et sortit lentement de la chapelle, suivi par le vieillard qui portait un bénitier d'une main et un cierge de l'autre. Alors, le directeur de la police quitta sa cachette et, se courbant pour ne pas être vu, il se glissa jusqu'à la fenêtre de la chapelle où il s'accroupit prudemment, suivi par le jeune homme. Ils avaient désormais une vue directe sur la tombe de la mère.
Le jésuite, suivi par le vieillard superstitieux, fit trois fois le tour de la tombe, puis il demeura debout devant elle et, à la lueur du cierge, lut quelques passages de l'Évangile ; il trempa ensuite trois fois le goupillon dans le bénitier et aspergea la tombe à trois reprises ; puis tous deux retournèrent à la chapelle, s'agenouillèrent à l'extérieur, face à la tombe, et se mirent à prier à haute voix, jusqu'à ce que, finalement, le jésuite bondît dans une sorte d'extase sauvage et criât par trois fois d'une voix perçante :
« Exsurge ! Exsurge ! Exsurge ! »
À peine le dernier mot de l'exorcisme fut-il éteint qu'une épaisse fumée bleue s'éleva de la tombe, formant rapidement un nuage qui commença à prendre les contours d'un corps humain, jusqu'à ce qu'enfin une haute silhouette blanche se dressât derrière la tombe et fit signe de la main.
« Qui es-tu ? » demanda solennellement le jésuite, tandis que le vieillard se mettait à pleurer.
« De mon vivant, je m'appelais Anna Maria B---- », répondit le spectre d'une voix caverneuse.
« Répondras-tu à toutes mes questions ? » poursuivit le prêtre.
« Autant qu'il m'est possible. »
« N'as-tu pas encore été délivrée du purgatoire par nos prières et par toutes les messes pour ton âme que nous avons dites pour toi ? »
« Pas encore, mais bientôt, bientôt je le serai. »
« Quand ? »
« Dès que ce blasphémateur, mon fils, aura été puni. »
« Cela n'est-il pas déjà arrivé ? Ton mari n'a-t-il pas déshérité son fils perdu et fait de l'Église son héritière à sa place ? »
« Ce n'est pas suffisant. »
« Que doit-il faire de plus ? »
« Il doit déposer son testament auprès des autorités judiciaires en guise de dernières volontés, et chasser le réprouvé de sa maison. »
« Réfléchis bien à ce que tu dis ; faut-il vraiment qu'il en soit ainsi ? »
« Il le faut, sinon je devrai languir bien plus longtemps au purgatoire », répondit la voix sépulcrale avec un profond soupir ; mais l'instant d'après, elle hurla de terreur :
« Oh ! Bon Dieu ! » et le fantôme s'enfuit aussi vite qu'il le put. Un coup de sifflet aigu retentit, puis un autre, et le directeur de la police posa sa main sur l'épaule de l'exorciste en faisant cette remarque :
« Vous êtes en état d'arrestation. »
Pendant ce temps, le sergent de police et le gendarme, entrés dans le cimetière, avaient attrapé le fantôme et l'avaient traîné en avant. C'était le fossoyeur, qui avait revêtu une robe blanche flottante et portait un masque de cire, lequel, au dire du fils, ressemblait de façon frappante à sa mère.
Lors de l'audience, il fut prouvé que le masque avait été très habilement fabriqué d'après un portrait de la défunte. Le gouvernement ordonna que l'affaire fût traitée aussi secrètement que possible et laissa le châtiment du père K---- aux autorités spirituelles, ce qui allait de soi à une époque où les prêtres échappaient à la juridiction des autorités civiles ; et il est inutile de dire qu'il fut très confortablement installé durant son incarcération, dans un monastère situé dans une région riche en gibier et en truites.
Le seul résultat précieux de cette amusante histoire de fantômes fut qu'elle amena une réconciliation entre le père et le fils, et le premier, en fait, éprouva un tel respect pour les prêtres et leurs fantômes à la suite de cette apparition que, peu de temps après que sa femme eut quitté le purgatoire pour la dernière fois afin de s'entretenir avec lui, il se convertit au protestantisme.
Peur
Nous montâmes sur le pont après le dîner. Devant nous, la Méditerranée gisait sans une ride, scintillante sous le clair de lune. Le grand navire glissait, projetant vers le ciel constellé d'étoiles un long serpent de fumée noire. Derrière nous, l'eau d'un blanc éblouissant, remuée par la marche rapide du lourd bâtiment et battue par l'hélice, écumait, semblait se tordre, dégageait tant d'éclat qu'on aurait pu la qualifier de clair de lune bouillant.
Nous étions six ou huit, silencieux d'admiration, à contempler l'Afrique lointaine vers laquelle nous faisions route. Le commandant, qui fumait un cigare avec nous, reprit brusquement la conversation entamée à dîner.
« Oui, j'ai eu peur à ce moment-là. Mon navire est resté six heures sur ce rocher, battu par le vent et avec une énorme brèche dans la coque. Par chance, nous avons été recueillis vers le soir par un charbonnier anglais qui nous avait repérés. »
Alors, un homme grand, au visage hâlé et au maintien grave, l'un de ces hommes qui ont manifestement voyagé dans des terres inconnues et lointaines, dont l'œil calme semble conserver dans ses profondeurs quelque chose des scènes étrangères observées, un homme dont on sent qu'il est imprégné de courage, prit la parole pour la première fois.
« Vous dites, commandant, que vous avez eu peur. Je me permets de ne pas être d'accord avec vous. Vous vous trompez sur le sens du mot et sur la nature de la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en présence d'un danger imminent. Il est excité, stimulé, rempli d'anxiété, mais la peur est tout autre chose. »
Le commandant rit et répondit : « Bah ! Je vous assure que j'ai eu peur. »
Alors, l'homme au visage tanné s'adressa à nous avec délibération :
« Permettez-moi de m'expliquer. La peur — et les hommes les plus hardis peuvent ressentir la peur — est quelque chose d'horrible, une sensation atroce, une sorte de décomposition de l'âme, un spasme terrible du cerveau et du cœur, dont le souvenir seul fait frissonner d'angoisse. Mais quand on est brave, on ne la ressent ni sous le feu, ni en présence d'une mort certaine, ni face à un danger bien connu. Elle jaillit dans certaines conditions anormales, sous certaines influences mystérieuses, en présence d'un péril vague. La vraie peur est une sorte de réminiscence de terreur fantastique du passé. Un homme qui croit aux fantômes et s'imagine voir un spectre dans l'obscurité doit ressentir la peur dans toute son horreur.
« Pour ma part, j'ai été submergé par la peur en plein jour il y a une dizaine d'années, puis une nuit de décembre, l'hiver dernier.
« Pourtant, j'ai traversé bien des dangers, bien des aventures qui semblaient promettre la mort. J'ai souvent été au combat. Des voleurs m'ont laissé pour mort. En Amérique, j'ai été condamné comme insurgé à être pendu, et au large de la Chine, j'ai été jeté à la mer du pont d'un navire. Chaque fois que je me croyais perdu, je décidais immédiatement de ma marche à suivre, sans regret ni faiblesse.
« Ce n'est pas cela, la peur.
« Je l'ai ressentie en Afrique, et pourtant c'est une fille du Nord. La lumière du soleil la bannit comme la brume. Considérez ce fait, messieurs. Chez les Orientaux, la vie n'a aucune valeur ; la résignation est naturelle. Les nuits sont claires et vides de cet esprit de trouble sombre qui hante le cerveau dans des terres plus fraîches. En Orient, on connaît la panique, mais pas la peur.
« Eh bien ! Voici l'incident qui m'est arrivé en Afrique.
« Je traversais les grands sables au sud d'Ouargla. C'est l'une des régions les plus curieuses du monde. Vous avez vu le sable solide et continu des rivages océaniques sans fin. Eh bien, imaginez l'océan lui-même changé en sable en pleine tempête. Imaginez une tempête silencieuse avec des vagues immobiles de poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces ondes inégales et variées, s'élevant exactement comme des lames déchaînées, mais plus grandes encore, et stratifiées comme de la soie moirée. Sur cette mer sauvage, silencieuse et immobile, les rayons consumants du soleil tropical se déversent impitoyablement et directement. Il faut gravir ces traînées de cendres brûlantes, redescendre de l'autre côté, grimper encore, grimper, grimper sans halte, sans repos, sans ombre. Les chevaux toussent, s'affaissent sur les genoux et glissent le long des flancs de ces remarquables collines.
« Nous étions deux amis, suivis par huit spahis et quatre chameaux avec leurs conducteurs. Nous ne parlions plus, accablés par la chaleur, la fatigue et une soif telle que celle qui avait produit ce désert brûlant. Soudain, l'un de nos hommes poussa un cri. Nous nous arrêtâmes tous, surpris par un phénomène inexpliqué que seuls connaissent les voyageurs dans ces étendues sans piste.
« Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminable, un tambour roulait, le mystérieux tambour des sables. Il battait distinctement, tantôt avec plus de résonance, tantôt plus faiblement, s'arrêtant, puis reprenant son étrange roulement.
« Les Arabes, terrifiés, se regardaient, et l'un d'eux dit dans sa langue : "La mort est sur nous." Comme il parlait, mon compagnon, mon ami, presque un frère, tomba de son cheval, la face contre le sable, terrassé par une insolation.
« Et pendant deux heures, tandis que je tentais en vain de le sauver, ce tambour étrange remplit mes oreilles de son ton monotone, intermittent et incompréhensible, et je sentis la peur s'emparer de mes os, la vraie peur, la peur hideuse, en présence de ce cadavre bien-aimé, dans ce trou brûlé par le soleil, entouré de quatre montagnes de sable, et à deux cents lieues de toute colonie française, tandis que l'écho assaillait nos oreilles avec ce battement de tambour furieux.
« Ce jour-là, j'ai compris ce qu'était la peur, mais depuis, j'en ai fait une autre expérience, plus vive encore... »
Le commandant interrompit l'orateur :
« Je vous demande pardon, mais qu'était-ce que ce tambour ? »
Le voyageur répondit :
« Je ne saurais le dire. Personne ne le sait. Nos officiers sont souvent surpris par ce bruit singulier et l'attribuent généralement à l'écho produit par une grêle de grains de sable soufflés par le vent contre les feuilles sèches et cassantes des herbes, car on a toujours remarqué que le phénomène se produit à proximité de petites plantes brûlées par le soleil et dures comme du parchemin. Ce son semble avoir été magnifié, multiplié et enflé outre mesure dans son passage à travers les vallées de sable, et le tambour pourrait donc être considéré comme une sorte de mirage sonore. Rien de plus. Mais je ne l'ai su que plus tard.
« Je vais passer à mon second exemple.
« C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. Le ciel était si couvert que la nuit tomba deux heures plus tôt que d'habitude. Mon guide était un paysan qui marchait à mes côtés le long du sentier étroit, sous la voûte des sapins à travers laquelle le vent hurlait dans sa fureur. Entre la cime des arbres, je voyais les nuages fugitifs qui semblaient se hâter comme pour échapper à quelque objet de terreur. Parfois, sous une rafale violente, toute la forêt s'inclinait dans la même direction avec un gémissement de douleur, et un frisson me saisissait, malgré ma marche rapide et mes vêtements épais.
« Nous devions souper et dormir chez un vieux garde-chasse, peu éloigné. J'étais venu pour la chasse.
« Mon guide levait parfois les yeux et murmurait : "Vilain temps !" Puis il me parla des gens chez qui nous devions passer la nuit. Le père avait tué un braconnier deux ans auparavant, et depuis, il était devenu sombre et se comportait comme s'il était hanté par un souvenir. Ses deux fils étaient mariés et vivaient avec lui.
« L'obscurité était profonde. Je ne voyais rien devant moi ni autour de moi, et la masse des arbres enchevêtrés frottait les uns contre les autres, remplissant la nuit d'un murmure incessant. Finalement, j'aperçus une lumière et bientôt mon compagnon frappait à une porte. Des voix de femmes aiguës nous répondirent, puis une voix d'homme, une voix étouffée, demanda : "Qui est là ?" Mon guide donna son nom. Nous entrâmes et découvrîmes un tableau mémorable.
« Un vieillard aux cheveux blancs, aux yeux farouches, un fusil chargé à la main, nous attendait au milieu de la cuisine, tandis que deux robustes gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Dans les coins sombres, je distinguai deux femmes agenouillées, le visage tourné vers le mur.
« Les explications furent données, et le vieillard appuya son fusil contre le mur, en ordonnant qu'on me préparât une chambre. Puis, comme les femmes ne bougeaient pas : "Voyez-vous, monsieur", dit-il, "il y a deux ans cette nuit, j'ai tué un homme, et l'an dernier, il est revenu me hanter. Je l'attends encore cette nuit."
« Puis il ajouta sur un ton qui me fit sourire :
« "Et donc, nous sommes un peu nerveux."
« Je le rassurai comme je pus, heureux d'être arrivé ce soir-là précisément et de témoigner de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires et parvins presque à calmer toute la maisonnée.
« Près de l'âtre dormait un vieux chien, moustachu et presque aveugle, la tête entre les pattes, un de ces chiens qui vous rappellent des gens que vous avez connus.
« Dehors, l'orage déchaîné battait contre la petite maison, et soudain, à travers un petit carreau de vitre, une sorte de judas placé près de la porte, je vis, dans un éclair brillant, toute une masse d'arbres battus par le vent.
« Malgré mes efforts, je compris que la terreur s'emparait de ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles guettaient les sons lointains. Agacé par ces folles craintes, j'allais me retirer dans ma chambre quand le vieux garde-chasse bondit soudain de son siège, saisit son fusil et balbutia sauvagement : "Le voilà, le voilà ! Je l'entends !" Les deux femmes retombèrent sur leurs genoux dans le coin et cachèrent leurs visages, tandis que les fils prenaient les haches. J'allais tenter de les apaiser une fois de plus, quand le chien endormi se réveilla soudain et, levant la tête, étirant le cou, regarda le feu de ses yeux ternes et poussa l'un de ces hurlements lugubres qui font frissonner les voyageurs dans l'obscurité et la solitude de la campagne. Tous les yeux étaient fixés sur lui maintenant qu'il se dressait sur ses pattes avant, comme hanté par une vision, et se mettait à hurler contre quelque chose d'invisible, d'inconnu et sans doute d'horrible, car il était hérissé de partout. Le garde-chasse, au visage livide, s'écria : "Il le sent ! Il le sent ! Il était là quand je l'ai tué." Les deux femmes, terrifiées, se mirent à gémir de concert avec le chien.
« Malgré moi, des frissons me parcouraient l'échine. Cette vision de l'animal à pareille heure et en pareil lieu, au milieu de ces gens effarés, était quelque chose d'effrayant à voir.
« Puis, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l'angoisse d'un cauchemar ; et la peur, l'horrible peur, s'empara de moi. Peur de quoi ? Comment puis-je le dire ? C'était la peur, et c'est tout ce que je sais.
« Nous restâmes immobiles et pâles, attendant qu'il arrivât quelque chose d'affreux. Nos oreilles étaient tendues et nos cœurs battaient fort tandis que le moindre bruit nous faisait sursauter. Alors, la bête commença à tourner dans la pièce, reniflant les murs et grognant constamment. Ses manœuvres nous rendaient fous ! Alors, le campagnard qui m'avait conduit là, dans un paroxysme de rage, saisit le chien et, l'emportant vers une porte qui donnait sur une petite cour, le poussa dehors.
« Le bruit fut supprimé et nous restâmes plongés dans un silence plus terrible encore. Puis soudain, nous sursautâmes tous. Quelqu'un glissait le long du mur extérieur vers la forêt ; puis il sembla tâter la porte d'une main tremblante ; puis, pendant deux minutes, rien ne fut entendu et nous perdîmes presque la raison. Puis il revint, tâtonnant toujours le long du mur, et gratta légèrement à la porte comme un enfant aurait pu le faire avec ses ongles. Soudain, un visage apparut derrière la vitre du judas, un visage blanc aux yeux brillants comme ceux des félins. Un son fut entendu, un murmure indistinct et plaintif.
« Puis il y eut une détonation formidable dans la cuisine. Le vieux garde-chasse avait fait feu, et les deux fils se précipitèrent aussitôt pour barricader la fenêtre avec la grande table, la renforçant avec le buffet.
« Je vous jure qu'au choc de la décharge du fusil, à laquelle je ne m'attendais pas, une telle angoisse s'empara de mon cœur, de mon âme et de mon corps tout entier que je me sentis prêt à tomber, prêt à mourir de peur.
« Nous restâmes là jusqu'à l'aube, incapables de bouger, saisis, en somme, par un engourdissement indescriptible du cerveau.
« Personne n'osa enlever la barricade avant qu'un mince rayon de soleil n'apparût par une fente dans l'arrière-salle.
« Au pied du mur et sous la fenêtre, nous trouvâmes le vieux chien mort, le crâne fracassé par une balle.
« Il s'était échappé de la petite cour en creusant un trou sous une clôture. »
L'homme au visage sombre se tut, puis il ajouta :
« Et pourtant, cette nuit-là, je n'ai couru aucun danger, mais je préférerais traverser de nouveau toutes les heures où j'ai affronté les périls les plus terribles plutôt que la minute où ce fusil a fait feu sur cette tête barbu à la fenêtre. »
La Confession
Marguerite de Thérelles se mourait. Bien qu'elle n'eût que cinquante-six ans, elle en paraissait au moins soixante-quinze. Elle haletait, plus pâle que les draps, secouée par d'effroyables frissons, le visage convulsé, les yeux hagards, comme si elle avait vu quelque chose d'horrible.
Sa sœur aînée, Suzanne, de six ans son aînée, sanglotait à genoux près du lit. Une petite table rapprochée de la couche de la mourante, couverte d'un linge, portait deux bougies allumées, le prêtre étant attendu d'un instant à l'autre pour administrer l'extrême-onction et la communion, qui devaient être les dernières.
L'appartement avait cet aspect sinistre, cet air d'adieux sans espoir qui appartient aux chambres des agonisants. Des flacons de médicaments traînaient sur les meubles, du linge gisait dans les coins, repoussé du pied ou du balai. Les chaises en désordre semblaient elles-mêmes épouvantées, comme si elles avaient couru, dans tous les sens du terme. La Mort, la formidable, était là, cachée, attendant.
L'histoire des deux sœurs était très touchante. On la citait au loin ; elle avait fait pleurer bien des yeux.
Suzanne, l'aînée, avait été autrefois éperdument amoureuse d'un jeune homme, qui l'aimait aussi. Ils étaient fiancés, et n'attendaient que le jour fixé pour le contrat, quand Henry de Lampierre mourut subitement.
Le désespoir de la jeune fille fut terrible, et elle fit le vœu de ne jamais se marier. Elle tint parole. Elle revêtit des vêtements de veuve qu'elle ne quitta jamais.
Alors sa sœur, sa petite sœur Marguérite, qui n’avait que douze ans, vint un matin se jeter dans les bras de l’aînée, et dit : « Grande Sœur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais ! Moi… moi aussi, je ne me marierai jamais. Je resterai avec toi toujours, toujours, toujours ! »
Suzanne, touchée par le dévouement de l’enfant, l’embrassa, mais ne crut point.
Pourtant la petite, elle aussi, tint parole, et malgré les prières de ses parents, malgré les supplications de l’aînée, elle ne se maria point. Elle était jolie, très jolie ; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient l’aimer vraiment ; et elle ne quitta plus sa sœur.
* * * * *
Elles vécurent ensemble tous les jours de leur vie, sans jamais être séparées une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement unies. Mais Marguérite semblait toujours triste, oppressée, plus mélancolique que l’aînée, comme si peut-être son sublime sacrifice avait brisé son âme. Elle vieillit plus vite, eut des cheveux blancs dès l’âge de trente ans, et, souvent souffrante, semblait accablée par quelque souci secret et rongeur.
Or, elle allait mourir la première.
Depuis hier, elle ne pouvait plus parler. Elle avait seulement dit, aux premières lueurs de l’aube :
« Allez chercher Monsieur le Curé, le moment est venu. »
Et elle était restée depuis lors sur le dos, secouée de spasmes, les lèvres agitées comme si des mots affreux montaient de son cœur sans pouvoir sortir, le regard fou de peur, terrible à voir.
Sa sœur, déchirée par le chagrin, pleurait éperdument, le front posé sur le bord du lit, et répétait sans cesse :
« Margot, ma pauvre Margot, ma petite ! »
Elle l’avait toujours appelée « Petite », tout comme la cadette l’avait toujours appelée « Grande Sœur ».
Des pas retentirent dans l’escalier. La porte s’ouvrit. Un enfant de chœur apparut, suivi d’un vieux prêtre en surplis. Dès qu’elle l’aperçut, la mourante, d’un sursaut, se redressa, ouvrit la bouche, balbutia deux ou trois mots, et se mit à gratter les draps avec ses ongles comme si elle eût voulu y faire un trou.
L’abbé Simon s’approcha, prit sa main, baisa son front, et d’une voix douce :
« Dieu te pardonne, mon enfant ; aie du courage, le moment est arrivé, parle. »
Alors Marguérite, frissonnant de la tête aux pieds, secouant tout son grabat de mouvements nerveux, balbutia :
« Asseyez-vous, Grande Sœur… écoutez. »
Le prêtre se pencha vers Suzanne, qui était toujours affaissée au pied du lit. Il la releva, l’installa dans un fauteuil, et prenant une main de chacune des sœurs dans la sienne, il prononça :
« Seigneur, mon Dieu ! Donnez-leur la force, répandez Votre miséricorde sur elles. »
Et Marguérite commença à parler. Les mots sortaient de sa gorge un à un, rauques, avec des pauses brusques, comme très faibles.
* * * * *
« Pardon, pardon, Grande Sœur ; oh ! pardonne ! Si tu savais comme j’ai eu peur de ce moment toute ma vie… »
Suzanne balbutiait à travers ses larmes :
« Te pardonner quoi, Petite ? Tu m’as tout donné, tout sacrifié ; tu es un ange… »
Mais Marguérite l’interrompit :
« Tais-toi, tais-toi ! Laisse-moi parler… ne m’arrête pas. C’est affreux… laisse-moi tout dire… jusqu’au bout, sans faiblir. Écoute. Tu te souviens… tu te souviens… d’Henry… »
Suzanne trembla et regarda sa sœur. La cadette continua :
« Il faut que tu saches tout, pour comprendre. J’avais douze ans, douze ans seulement ; tu te souviens bien, n’est-ce pas ? Et j’étais gâtée, je faisais tout ce que je voulais ! Tu te souviens, sûrement, comme on me gâtait ? Écoute. La première fois qu’il est venu, il avait des bottes vernies. Il descendit de cheval au grand perron, et il demanda pardon pour sa tenue, mais il venait apporter une nouvelle à papa. Tu te souviens, n’est-ce pas ? Ne parle pas… écoute. Quand je l’ai vu, je fus complètement ravie, je le trouvai si beau ; et je restai debout dans un coin du salon tout le temps qu’il parlait. Les enfants sont étranges… et terribles. Oh ! oui… j’ai rêvé de tout ça.
« Il est revenu… plusieurs fois… Je le regardais avec tous mes yeux, avec toute mon âme… j’étais grande pour mon âge… et bien plus éveillée qu’on ne le croyait. Il revenait souvent… je ne pensais qu’à lui. Je disais tout bas :
« “Henry… Henry de Lampierre !”
« Puis on a dit qu’il allait t’épouser. Ce fut un chagrin ; oh ! Grande Sœur, un chagrin… un chagrin ! J’ai pleuré trois nuits sans dormir. Il revenait chaque jour, l’après-midi, après son déjeuner… tu te souviens, n’est-ce pas ? Ne dis rien… écoute. Tu lui faisais des gâteaux qu’il aimait… avec de la farine, du beurre et du lait. Oh ! je sais bien comment. Je pourrais encore les faire si besoin était. Il les mangeait en une bouchée, et… et puis il buvait un verre de vin, et puis il disait : “C’est délicieux.” Tu te souviens comme il disait ça ?
« J’étais jalouse, jalouse ! Le moment de ton mariage approchait. Il n’y avait plus que deux semaines. Je devins folle. Je me disais : “Il n’épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas ! C’est moi qu’il épousera quand je serai grande. Je ne trouverai jamais personne que j’aime autant.” Mais une nuit, dix jours avant le contrat, tu fis une promenade avec lui devant le château au clair de lune… et là… sous le sapin, sous le grand sapin… il t’embrassa… t’embrassa… en te tenant dans ses deux bras… si longtemps. Tu te souviens, n’est-ce pas ? C’était sans doute la première fois… oui… Tu étais si pâle quand tu es revenue au salon.
« Je vous avais vus tous les deux ; j’étais là, dans les buissons. J’étais en colère ! Si j’avais pu, je vous aurais tués tous les deux !
« Je me disais : “Il n’épousera pas Suzanne, jamais ! Il n’épousera personne. Je serais trop malheureuse.” Et tout d’un coup, je me suis mise à le haïr affreusement.
« Alors, sais-tu ce que j’ai fait ? Écoute. J’avais vu le jardinier faire des petites boules pour tuer les chiens errants. Il pilait une bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une petite boule de viande.
« J’ai pris un petit flacon de médicament que maman avait ; je l’ai broyé avec un marteau, et j’ai caché le verre dans ma poche. C’était une poudre brillante… Le lendemain, dès que tu eus fait les petits gâteaux… je les ai fendus avec un couteau et j’ai mis le verre dedans… Il en a mangé trois… Moi aussi, j’en ai mangé un… J’ai jeté les six autres dans l’étang. Les deux cygnes sont morts trois jours après… Tu te souviens ? Oh ! ne dis rien… écoute, écoute. Moi, moi seule je ne suis pas morte… mais j’ai toujours été malade. Écoute… Il est mort… tu sais bien… écoute… ça, ce n’est rien. C’est après, plus tard… toujours… le pire… écoute.
« Ma vie, toute ma vie… quel supplice ! Je me disais : “Je ne quitterai jamais ma sœur. Et à l’heure de la mort, je lui dirai tout…” Voilà ! Et depuis, j’ai toujours pensé à ce moment où je te dirais tout. Maintenant il est venu. C’est terrible. Oh !… Grande Sœur !
« J’ai toujours pensé, matin et soir, nuit et jour : “Il faudra bien que je lui dise ça…” J’attendais… Quelle agonie !… C’est fait. Ne dis rien. Maintenant j’ai peur… ai peur… oh ! j’ai peur. Si je le revois, bientôt, quand je serai morte. Le revoir… pense à ça ! Le premier ! Avant toi ! Je n’oserai pas. Il faut… je vais mourir… je veux que tu me pardonnes. Je le veux… je ne peux pas partir à sa rencontre sans ça. Oh ! dites-lui de me pardonner, Monsieur le Curé, dites-lui… je vous en supplie. Je ne peux pas mourir sans ça… »
* * * * *
Elle se tut, et resta haletante, grattant toujours le drap avec ses ongles flétris.
Suzanne avait caché son visage dans ses mains, et ne bougeait plus. Elle pensait à celui qu’elle aurait pu aimer si longtemps ! Quelle belle vie ils auraient vécue ensemble ! Elle le revoyait dans ce temps disparu, dans ce vieux passé éteint pour toujours. Le mort bien-aimé… comme ils vous déchirent le cœur ! Oh ! ce baiser, son unique baiser ! Elle l’avait caché dans son âme. Et après, rien, rien de plus toute sa vie durant !
* * * * *
Tout d’un coup le prêtre se tint droit, et, d’une voix forte et vibrante, il cria :
« Mademoiselle Suzanne, votre sœur se meurt ! »
Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra son visage trempé de larmes, et se jetant sur sa sœur, elle l’embrassa de toutes ses forces, en balbutiant :
« Je te pardonne, je te pardonne, Petite. »
Le Horla
8 mai. Quelle journée merveilleuse ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime cette contrée et j’aime y vivre parce que j’y suis attaché par des racines profondes, des racines profondes et délicates qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce que l’on pense et à ce que l’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, au parler des paysans, à l’odeur du sol, des villages et de l’air lui-même.
J’aime ma maison où j’ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la grande et large Seine, qui va vers Rouen et vers Le Havre, couverte de bateaux qui passent et repassent.
À gauche, là-bas, c’est Rouen, la grande ville aux toits bleus, sous ses pointus clochers gothiques. Ils sont innombrables, grêles ou larges, dominés par la flèche de la cathédrale, et remplis de cloches qui résonnent dans l’air bleu des beaux matins, me jetant leur chant d’airain, lointain et doux ; leur bourdonnement métallique que la brise m’apporte, tantôt plus fort, tantôt plus affaibli, selon qu’il souffle plus ou moins fort.
Quelle délicieuse matinée !
Vers onze heures, une longue file de bateaux traînés par un remorqueur, gros comme une mouche, et qui soufflait péniblement sa fumée épaisse, passa devant ma grille.
Après deux goélettes anglaises dont le pavillon rouge montait vers le ciel, vint un superbe trois-mâts brésilien ; il était tout blanc et merveilleusement propre et brillant. Je le saluai, je ne sais guère pourquoi, tant le plaisir de voir ce navire me fit de bien.
12 mai. J’ai une petite fièvre depuis quelques jours, je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.
D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent notre bonheur en découragement, et notre confiance en défiance ? On dirait que l’air, l’air invisible est plein de Puissances inconnues dont nous subissons la présence mystérieuse. Je m’éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends au bord de l’eau, et soudain, après avoir fait quelques pas, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait là. Pourquoi ? Est-ce un frisson qui, passant sur ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon esprit ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du ciel, ou la couleur des objets environnants, si changeante, qui a troublé ma pensée en passant devant mes yeux ? Qui sait ? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous touchons sans le connaître, tout ce que nous manions sans le sentir, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer clairement, produit sur nous, sur nos organes, et par eux sur nos idées, et sur notre cœur lui-même, des effets rapides, surprenants et inexplicables.
Comme ce mystère de l’Invisible est profond ! Nous ne pouvons le sonder avec nos misérables sens, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants d’une étoile, ni les habitants d’une goutte d’eau… avec nos oreilles qui nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes sonores. Ce sont des fées qui font le miracle de changer ce mouvement en bruit, et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui rend mélodique l’agitation muette de la nature… avec notre odorat, moins fin que celui d’un chien… avec notre goût, qui peut à peine distinguer l’âge d’un vin !
Oh ! si nous avions d’autres organes qui feraient d’autres miracles en notre faveur, que de choses nouvelles nous pourrions découvrir autour de nous !
16 mai. Je suis malade, décidément ! J’étais si bien le mois dernier ! J’ai de la fièvre, une fièvre horrible, ou plutôt un état de langueur fiévreuse, qui fait souffrir mon esprit autant que mon corps. J’ai sans cesse cette sensation horrible d’un danger menaçant, cette appréhension d’un malheur à venir ou d’une mort prochaine, ce pressentiment qui est sans doute l’attaque de quelque maladie encore inconnue, qui germe dans la chair et dans le sang.
18 mai. Je viens de consulter mon médecin, car je ne pouvais plus dormir. Il m’a trouvé le pouls rapide, l’œil dilaté, les nerfs ébranlés, mais aucun symptôme alarmant. Je dois faire une cure de douches et de bromure de potassium.
25 mai. Aucun changement ! Mon état est vraiment très singulier. À mesure que le soir approche, une inquiétude incompréhensible s’empare de moi, comme si la nuit cachait quelque menace terrible pour moi. Je dîne vite, puis j’essaie de lire, mais je ne comprends pas les mots, et j’ai peine à distinguer les lettres. Alors je marche dans mon salon, oppressé par une sensation de peur confuse et irrésistible, peur du sommeil et peur de mon lit.
Vers dix heures, je monte dans ma chambre. Aussitôt entré, je double le tour de clé, je pousse le verrou : j’ai peur… de quoi ? Jusqu’ici, je n’avais peur de rien… j’ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit ; j’écoute… j’écoute… quoi ? Comme c’est étrange qu’un simple malaise, une circulation entravée ou activée, peut-être l’irritation d’un filet nerveux, une légère congestion, un petit trouble dans les fonctions imparfaites et délicates de notre machine vivante, puisse faire d’un homme le plus gai des hommes un mélancolique, et du plus brave un poltron ! Puis, je me couche, et j’attends le sommeil comme on attend le bourreau. Je l’attends avec effroi, et mon cœur bat et mes jambes tremblent, tandis que tout mon corps frissonne sous la chaleur des couvertures, jusqu’au moment où je m’endors tout à coup, comme on se jetterait dans une eau stagnante pour se noyer. Je ne sens pas venir, comme autrefois, ce sommeil perfide qui est là, près de moi, qui me guette, qui va me saisir par la tête, me fermer les yeux et m’anéantir.
Je dors… longtemps… deux ou trois heures peut-être… puis un rêve… non… un cauchemar s’empare de moi. Je sens bien que je suis au lit et que je dors… je le sens et je le sais… et je sens aussi que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me touche, monte sur mon lit, s’agenouille sur ma poitrine, prend mon cou entre ses mains et le serre… le serre de toute sa force pour m’étrangler.
Je lutte, lié par cette terrible impuissance qui nous paralyse dans nos rêves ; je veux crier… je ne peux pas ; je veux bouger… je ne peux pas ; j’essaie avec des efforts violents et haletants de me retourner, de rejeter cet être qui m’écrase et m’étouffe… je ne peux pas !
Et alors, soudain, je m’éveille, secoué et baigné de sueur ; j’allume une bougie et je me trouve seul, et après cette crise, qui se produit chaque nuit, je m’endors enfin et je dors tranquillement jusqu’au matin.
2 juin. Mon état a empiré. Qu’est-ce qui m’arrive ? Le bromure ne me fait rien, et les douches n’ont aucun effet. Parfois, pour m’épuiser, bien que je sois déjà bien fatigué, je vais faire un tour dans la forêt de Roumare. Je croyais au début que l’air frais et léger, imprégné de l’odeur des herbes et des feuilles, me remettrait du sang dans les veines et me donnerait une énergie nouvelle au cœur. Je m’engageai dans une large allée, puis je tournai vers La Bouille, par un étroit sentier, entre deux rangées d’arbres très hauts, qui plaçaient un toit épais, vert, presque noir, entre le ciel et moi.
Un frisson soudain me parcourut, non pas un frisson de froid, mais un frisson d’angoisse, et je hâtai le pas, inquiet d’être seul dans ce bois, effrayé bêtement et sans raison par la profonde solitude. Soudain, il me sembla que l’on me suivait, que quelqu’un marchait sur mes talons, tout près, tout près, assez près pour me toucher.
Je me retournai brusquement, mais j’étais seul. Je ne vis rien derrière moi que l’allée droite et large, vide et bordée de hauts arbres, horriblement vide ; de l’autre côté, elle s’étendait aussi jusqu’à se perdre au loin, et semblait la même, terrible.
Je fermai les yeux. Pourquoi ? Et alors je me mis à tourner sur un talon très vite, comme une toupie. Je faillis tomber, et j’ouvris les yeux ; les arbres dansaient autour de moi et la terre penchait ; je dus m’asseoir. Puis, ah ! je ne me souvenais plus comment j’étais venu ! Quelle idée étrange ! Quelle étrange, étrange idée ! Je ne le savais nullement. Je pris à droite, et je retombai sur l’avenue qui m’avait mené au milieu de la forêt.
3 juin. J’ai passé une nuit terrible. Je vais m’absenter quelques semaines, car un voyage me remettra sans doute.
2 juillet. Je suis revenu, tout guéri, et j’ai fait en outre une délicieuse excursion. J’ai été au Mont Saint-Michel, que je n’avais pas encore vu.
Quel spectacle, quand on arrive comme moi, à Avranches, vers la fin du jour ! La ville est sur une colline, et on me conduisit au jardin public, à l’extrémité de la ville. Je poussai un cri d’étonnement. Une baie extraordinairement grande s’étendait devant moi, à perte de vue, entre deux collines qui se perdaient dans la brume ; et au milieu de cette immense baie jaune, sous un ciel clair et doré, une colline singulière s’élevait, sombre et pointue au milieu des sables. Le soleil venait de disparaître, et sous le ciel encore flamboyant, se détachait la silhouette de ce rocher fantastique qui porte à son sommet un monument fantastique.
Dès l’aube, j’y allai. La marée était basse comme la veille au soir, et je vis monter devant moi cette merveilleuse abbaye à mesure que j’en approchais. Après quelques heures de marche, j’atteignis l’énorme masse de rochers qui supporte la petite ville, dominée par la grande église. Après avoir gravi la rue escarpée et étroite, j’entrai dans le plus merveilleux bâtiment gothique qui ait jamais été construit à Dieu sur terre, grand comme une ville, rempli de salles basses qui semblent enfouies sous des voûtes, et de hautes galeries soutenues par de fragiles colonnes.
Je suis entré dans ce joyau de granit gigantesque, léger comme une dentelle, hérissé de tours, de sveltes clochetons où grimpent des escaliers en spirale, et qui dressent vers le ciel bleu du jour ou le ciel noir de la nuit leurs têtes étranges peuplées de chimères, de diables, d’animaux fantastiques, de fleurs monstrueuses, et reliées entre elles par des arcades finement découpées.
Quand je fus arrivé au sommet, je dis au moine qui m’accompagnait : « Père, comme vous devez être bien ici ! » Il répondit : « Il y a beaucoup de vent, monsieur » ; et nous nous mîmes à causer en regardant la mer montante qui courait sur le sable et le couvrait d’une cuirasse d’acier.
Et puis, le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires du pays, des légendes, rien que des légendes.
L’une d’elles m’a frappé. Les gens du pays, ceux du Mornet, prétendent que la nuit on entend parler dans les sables, et puis qu’on entend bêler deux chèvres, l’une d’une voix forte, l’autre d’une voix faible. Les incrédules assurent que ce n’est que le cri des oiseaux de mer, qui ressemble parfois à des bêlements, et parfois à des plaintes humaines ; mais les pêcheurs attardés jurent qu’ils ont rencontré un vieux berger, dont on ne voit jamais la tête, couverte par son manteau, errant sur les dunes, entre deux marées, autour de la petite ville si perdue, et qui guide et fait marcher devant lui un bouc à visage d’homme et une chèvre à visage de femme, tous deux aux cheveux blancs ; et ils parlent sans cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis s’arrêtent soudain de parler pour bêler de toute leur force.
« Y croyez-vous ? » demandai-je au moine. « Je ne sais pas », répondit-il, et je repris : « S’il existe d’autres êtres que nous sur cette terre, comment se fait-il que nous ne les connaissions pas depuis longtemps, ou pourquoi ne les avez-vous pas vus ? Comment se fait-il que je ne les aie pas vus ? » Il répondit : « Voyons-nous la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, il y a le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d’eau, détruit les falaises et jette les gros navires aux brisants ; le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui rugit — l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe pourtant. »
Je me tus devant ce raisonnement simple. Cet homme était un philosophe ou un imbécile ; je ne pouvais dire lequel, alors je me tus. Ce qu’il avait dit, je l’avais souvent pensé.
3 juillet. J’ai mal dormi ; il y a certainement ici quelque influence fébrile, car mon domestique souffre comme moi. En rentrant hier, j’ai remarqué sa pâleur singulière, et je lui ai demandé : « Qu’avez-vous, Jean ? » — « Monsieur, c’est que je ne me repose jamais, mes nuits dévorent mes jours. Depuis votre départ, monsieur, je suis comme ensorcelé. »
Cependant, les autres domestiques se portent bien, mais j’ai grand-peur d’avoir moi-même une nouvelle crise.
4 juillet. Je suis décidément repris ; mes vieux cauchemars sont revenus. Cette nuit, j’ai senti quelqu’un penché sur moi qui buvait ma vie entre mes lèvres, de sa bouche. Oui, il la pompait sur mon cou, comme une sangsue l’aurait fait. Puis il s’est levé, rassasié, et je me suis réveillé, battu, brisé, anéanti, au point que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue quelques jours, je repartirai certainement.
5 juillet. Ai-je perdu la raison ? Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu cette nuit, est si étrange que ma tête s’égare quand j’y pense !
Comme je le fais chaque soir, j’avais fermé ma porte, et, ayant soif, j’ai bu un demi-verre d’eau, et j’ai remarqué par hasard que la carafe était pleine jusqu’au bouchon de cristal.
Puis je me suis couché et je suis tombé dans l’un de mes sommeils terribles, dont j’ai été réveillé au bout de deux heures par une secousse encore plus terrible.
Figurez-vous un homme qui dort, qu’on assassine, et qui se réveille avec un couteau dans le poumon, le râle au gosier, couvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend rien, rien, rien — voilà.
Revenu à moi, j’eus soif encore, alors j’allumai une bougie et je m’approchai de la table où était ma carafe. Je la soulevai en la penchant au-dessus de mon verre ; rien ne coula. Elle était vide ! Toute vide ! Au début, je ne compris rien, puis tout à coup une émotion si terrible me saisit que je dus m’asseoir, ou plutôt je tombai sur une chaise ! Puis je me levai d’un bond pour regarder autour de moi, et je me rassis, confondu d’étonnement et de peur, devant la carafe transparente ! Je la regardais avec des yeux fixes, cherchant à deviner, et mes mains tremblaient ! Quelqu’un avait bu l’eau, mais qui ? Moi ? Sans doute, c’était moi. Alors, j’étais somnambule. Je vivais, à mon insu, cette double vie mystérieuse qui nous fait douter s’il n’y a pas deux êtres en nous, ou si un être étranger, inconnaissable et invisible, n’anime pas, aux moments où notre âme est engourdie, notre corps captif qui obéit à cet autre, comme à nous-mêmes, et plus qu’à nous-mêmes.
Oh ! qui comprendra mon horrible angoisse ? Qui comprendra l’émotion d’un homme bien portant, lucide, plein de bon sens, qui regarde avec épouvante les restes d’une petite eau disparue pendant son sommeil, à travers le verre d’une carafe ! Et je restai là jusqu’au jour, sans oser me recoucher.
6 juillet. Je deviens fou. Encore tout le contenu de ma carafe a été bu pendant la nuit — ou plutôt, c’est moi qui l’ai bu !
Mais est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui cela peut-il être ? Qui ? Oh ! Dieu ! Vais-je devenir fou ? Qui me sauvera ?
10 juillet. Je viens de subir des épreuves surprenantes. Décidément, je suis fou ! Et pourtant !...
Le 6 juillet, avant de me coucher, j’ai mis sur ma table du vin, du lait, de l’eau, du pain et des fraises. Quelqu’un a bu — j’ai bu — toute l’eau et un peu de lait, mais ni le vin, ni le pain, ni les fraises n’ont été touchés.
Le 7 juillet, j’ai renouvelé l’expérience avec les mêmes résultats, et le 8 juillet, j’ai supprimé l’eau et le lait, et rien n’a été touché.
Enfin, le 9 juillet, j’ai mis seulement de l’eau et du lait sur ma table, en prenant soin d’envelopper les carafes de mousseline blanche et de ficeler les bouchons. Puis, j’ai frotté mes lèvres, ma barbe et mes mains avec de la mine de plomb, et je me suis couché.
Le sommeil irrésistible me saisit, bientôt suivi d’un réveil terrible. Je n’avais pas bougé, et mes draps n’étaient pas marqués. Je me précipitai vers la table. La mousseline autour des carafes était intacte ; je dénouai le lien, tremblant de peur. Toute l’eau avait été bue, tout le lait aussi ! Ah ! Grand Dieu !...
Il faut que je parte pour Paris immédiatement.
12 juillet. Paris. J’ai dû perdre la tête ces jours derniers ! Je dois être le jouet de mon imagination surexcitée, à moins que je ne sois réellement somnambule, ou que je n’aie subi l’une de ces influences dont l’existence est prouvée, mais dont la cause est encore inexplicable, ce qu’on appelle les suggestions. Quoi qu’il en soit, mon état mental frisait la folie, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi à me remettre en équilibre.
Hier, après avoir fait quelques affaires et quelques visites qui m’ont apporté un air mental frais et vivifiant, j’ai fini ma soirée au Théâtre-Français. On y jouait une pièce d’Alexandre Dumas fils, et son esprit vif et puissant a achevé ma guérison. Certes, la solitude est dangereuse pour les esprits actifs. Il nous faut des hommes qui pensent et qui parlent autour de nous. Quand nous sommes longtemps seuls, nous peuplons le vide de fantômes.
Je suis rentré par les boulevards jusqu’à mon hôtel avec une excellente humeur. Au milieu du coudoiement de la foule, je pensais, non sans ironie, à mes terreurs et à mes suppositions de la semaine dernière, parce que je croyais, oui, je croyais qu’un être invisible vivait sous mon toit. Comme notre tête est faible, et comme elle s’affole et s’égare vite, dès qu’on est frappé par un petit fait incompréhensible.
Au lieu de conclure par ces mots simples : « Je ne comprends pas parce que la cause m’échappe », on imagine aussitôt des mystères terribles et des puissances surnaturelles.
14 juillet. Fête de la République. J’ai parcouru les rues, et les pétards et les drapeaux m’ont amusé comme un enfant. C’est pourtant bien bête d’être joyeux à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est un troupeau d’imbéciles, tour à tour patiemment bête et férocement révolté. Dites-lui : « Amusez-vous », il s’amuse. Dites-lui : « Allez vous battre avec votre voisin », il va se battre. Dites-lui : « Votez pour l’Empereur », il vote pour l’Empereur, et puis dites-lui : « Votez pour la République », il vote pour la République.
Ceux qui le dirigent sont également stupides ; mais au lieu d’obéir aux hommes, ils obéissent à des principes, qui ne peuvent être que stupides, stériles et faux, pour la raison même qu’ils sont des principes, c’est-à-dire des idées considérées comme certaines et immuables, dans ce monde où l’on n’est sûr de rien, puisque la lumière est une illusion et que le bruit est une illusion.
16 juillet. J’ai vu hier des choses qui m’ont beaucoup troublé.
Je dînais chez ma cousine, madame Sablé, dont le mari est colonel du 76e chasseurs, à Limoges. Il y avait là deux jeunes femmes, dont l’une avait épousé un médecin, le docteur Parent, qui s’occupe beaucoup des maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent lieu en ce moment les expériences d’hypnotisme et de suggestion.
Il nous raconta longuement les énormes résultats obtenus par les savants anglais et les médecins de l’école de Nancy, et les faits qu’il citait me parurent si étranges que je me déclarai tout à fait incrédule.
« Nous sommes, déclara-t-il, sur le point de découvrir l’un des plus importants secrets de la nature, je veux dire l’un de ses plus importants secrets sur cette terre, car il y en a certainement d’une autre importance là-haut, dans les étoiles. Depuis que l’homme pense, depuis qu’il sait exprimer et noter ses pensées, il se sent frôler un mystère impénétrable pour ses sens grossiers et imparfaits, et il essaie de suppléer à l’impuissance de ses organes par l’effort de son intelligence. Tant que cette intelligence restait à l’état élémentaire, ces rapports avec les esprits invisibles ont pris des formes banales bien qu’effrayantes. De là sont nées les croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits errants, des fées, des gnomes, des fantômes, je dirais même la légende de Dieu, car nos conceptions de l’ouvrier-créateur, de quelque religion qu’elles nous viennent, sont certainement les inventions les plus médiocres, les plus stupides et les plus inacceptables qui soient sorties du cerveau effrayé des créatures humaines. Rien n’est plus vrai que ce mot de Voltaire : "Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu."
Mais depuis un siècle environ, les hommes semblent pressentir quelque chose de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, et surtout depuis deux ou trois ans, nous sommes arrivés à des résultats vraiment surprenants. »
Ma cousine, très incrédule elle aussi, sourit, et le docteur Parent lui dit : « Voulez-vous que j’essaie de vous endormir, madame ? » — « Oui, certainement. »
Elle s’assit dans un fauteuil, et il se mit à la regarder fixement, pour la fasciner. Je me sentis soudain un peu mal à l’aise, le cœur battant, la gorge serrée. Je vis les yeux de madame Sablé s’alourdir, sa bouche se crisper, sa poitrine se soulever, et au bout de dix minutes, elle était endormie.
« Tenez-vous derrière elle », me dit le docteur ; je pris donc une chaise derrière elle. Il lui mit une carte de visite dans les mains, et lui dit : « Voici un miroir ; que voyez-vous dedans ? » Elle répondit : « Je vois mon cousin. » — « Que fait-il ? » — « Il tortille sa moustache. » — « Et maintenant ? » — « Il sort une photographie de sa poche. » — « De qui est cette photographie ? » — « De lui-même. »
C’était vrai, et cette photographie m’avait été donnée le soir même à l’hôtel.
« Quelle est son attitude dans ce portrait ? » — « Il est debout avec son chapeau à la main. »
Elle voyait donc sur cette carte, sur ce carton blanc, comme si elle l’eût vu dans une glace.
Les jeunes femmes étaient effrayées et s’écrièrent : « C’est assez ! C’est bien assez ! »
Mais le docteur dit avec autorité : « Vous vous lèverez demain matin à huit heures ; alors vous viendrez voir votre cousin à son hôtel et vous lui demanderez de vous prêter cinq mille francs que votre mari exige de vous et qu’il réclamera lors de son prochain voyage. »
Puis il la réveilla.
En rentrant à mon hôtel, je réfléchis à cette curieuse séance et je fus assailli par des doutes, non pas sur la bonne foi absolue et certaine de ma cousine, que je connais comme ma propre sœur depuis l’enfance, mais sur une possible supercherie du docteur. N’avait-il pas, peut-être, gardé une glace cachée dans sa main qu’il montrait à la jeune femme endormie en même temps que la carte ? Les prestidigitateurs font des choses tout aussi singulières.
Je rentrai donc et me couchai, et ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de chambre qui me dit : « Madame Sablé demande à vous voir immédiatement, monsieur. » Je m’habillai précipitamment et j’allai à elle.
Elle était assise, assez agitée, les yeux sur le tapis, et, sans lever sa voilette, elle me dit : « Mon cher cousin, je vais vous demander un grand service. » — « Lequel, cousine ? » — « Je n’ose pas vous le dire, et pourtant il faut bien. J’ai un besoin absolu de cinq mille francs. » — « Vous ? » — « Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui m’a chargée de les lui procurer. »
J’étais si stupéfait que je bégayai mes réponses. Je me demandais si elle ne s’était pas moquée de moi avec le docteur Parent, si ce n’était pas une farce très bien jouée et préparée. Mais en la regardant attentivement, mes doutes s’évanouirent. Elle tremblait de chagrin, tant cette démarche lui était pénible, et j’étais sûr qu’elle avait la gorge pleine de sanglots.
Sachant qu’elle était très riche, je repris : « Quoi ! Votre mari n’a pas cinq mille francs à sa disposition ! Allons, réfléchissez. Êtes-vous bien sûre qu’il vous a chargée de me les demander ? »
Elle hésita quelques secondes, comme si elle faisait un grand effort pour chercher dans sa mémoire, puis elle répondit : « Oui... oui, j’en suis bien sûre. » — « Il vous a écrit ? »
Elle hésita encore, réfléchit, et je devinai la torture de sa pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu’elle devait m’emprunter cinq mille francs pour son mari. Alors elle mentit : « Oui, il m’a écrit. » — « Quand donc ? Vous ne m’en avez pas parlé hier. » — « J’ai reçu sa lettre ce matin. » — « Pouvez-vous me la montrer ? » — « Non ; non... non... elle contenait des choses intimes... des choses trop personnelles... Je l’ai brûlée. » — « Alors votre mari a des dettes ? »
Elle hésita encore, puis murmura : « Je ne sais pas. » Là-dessus, je dis brutalement : « Je n’ai pas cinq mille francs à ma disposition en ce moment, ma chère cousine. »
Elle poussa une sorte de cri comme si elle souffrait et dit : « Oh ! oh ! je vous en supplie, je vous en supplie de me les trouver... »
Elle s’exaltait, joignait les mains comme pour me prier ! J’entendais sa voix changer de timbre ; elle pleurait et bégayait, harcelée et dominée par l’ordre irrésistible qu’elle avait reçu.
« Oh ! oh ! je vous en prie... si vous saviez ce que je souffre... il me les faut aujourd’hui. »
J’eus pitié d’elle : « Vous les aurez tout à l’heure, je vous le jure. » — « Oh ! merci ! merci ! que vous êtes bon ! »
Je repris : « Te souviens-tu de ce qui s’est passé chez toi hier soir ? » — « Oui. » — « Te souviens-tu que le docteur Parent t’a endormie ? » — « Oui. » — « Eh bien, il t’a ordonné de venir me demander cinq mille francs ce matin, et en ce moment tu obéis à cette suggestion. »
Elle réfléchit quelques instants, puis répondit :
« Mais puisque c’est mon mari qui en a besoin... »
Pendant une heure, j’essayai de la convaincre, sans y réussir, et quand elle fut partie, j’allai chez le docteur. Il sortait, il m’écouta en souriant et me dit : « Croyez-vous maintenant ? » — « Oui, je ne peux pas faire autrement. » — « Allons chez votre cousine. »
Elle somnolait déjà sur une chaise longue, terrassée par la fatigue. Le docteur lui tâta le pouls, la regarda longtemps en lui levant la main vers les yeux, qu’elle ferma peu à peu sous la puissance irrésistible de cette influence magnétique, et, quand elle fut endormie, il dit :
« Votre mari n’a plus besoin des cinq mille francs ! Vous devez donc oublier que vous avez demandé à votre cousin de vous les prêter, et, s’il vous en parle, vous ne le comprendrez pas. »
Puis il la réveilla, et je sortis mon portefeuille en disant : « Voici ce que vous m’avez demandé ce matin, ma chère cousine. » Mais elle fut si surprise que je n’osai pas insister ; j’essayai pourtant de lui rappeler la circonstance, mais elle nia énergiquement, crut que je me moquais d’elle, et finit par se fâcher presque.
* * * * *
Voilà, je rentre et je n’ai pas pu déjeuner, car cette expérience m’a tout bouleversé.
19 juillet. Beaucoup de gens à qui j’ai raconté l’aventure se sont moqués de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit : Peut-être ?
21 juillet. J’ai dîné à Bougival, puis j’ai passé la soirée à un bal de canotiers. Décidément, tout dépend du lieu et du milieu. Il serait de la dernière folie de croire au surnaturel à l’île de la Grenouillère... mais au sommet du mont Saint-Michel ?... et aux Indes ? Nous sommes terriblement influencés par ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la semaine prochaine.
30 juillet. Je suis rentré chez moi hier. Tout va bien.
2 août. Rien de nouveau ; il fait un temps splendide, et je passe mes journées à regarder couler la Seine.
4 août. Querelles entre mes domestiques. Ils prétendent que des verres se cassent dans les armoires, la nuit. Le valet accuse la cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Qui est le coupable ? Il faut être habile pour le dire.
6 août. Cette fois, je ne suis pas fou. J’ai vu... j’ai vu... j’ai vu !... Je ne peux plus douter... je l’ai vu !...
Je marchais à deux heures parmi mes rosiers, en plein soleil... dans l’allée bordée de roses d’automne qui commencent à tomber. Comme je m’arrêtais pour regarder un Géant de Bataille, qui portait trois fleurs splendides, je vis distinctement, tout près de moi, la tige de l’une de ces roses se courber, comme si une main invisible l’eût ployée, puis se rompre, comme si cette main eût cueilli la fleur ! Puis la fleur s’éleva, suivant la courbe qu’une main aurait décrite en la portant vers une bouche, et elle resta suspendue dans l’air transparent, toute seule et immobile, tache rouge effrayante à trois pas de mes yeux. Éperdu, je me précipitai pour la saisir ! Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors, je fus pris d’une rage furieuse contre moi-même, car il n’est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d’avoir de pareilles hallucinations.
Mais était-ce une hallucination ? Je me retournai pour chercher la tige, et je la trouvai aussitôt sous le buisson, fraîchement rompue, entre deux autres roses restées sur la branche, et je rentrai chez moi alors, l’esprit fort troublé ; car je suis certain maintenant, aussi certain que je le suis de l’alternance du jour et de la nuit, qu’il existe près de moi un être invisible qui se nourrit de lait et d’eau, qui peut toucher aux objets, les saisir et changer leur place ; qui est, par conséquent, doué d’une nature matérielle, bien qu’imperceptible à nos sens, et qui vit comme moi, sous mon toit...
7 août. J’ai dormi tranquillement. Il a bu l’eau de ma carafe, mais n’a pas troublé mon sommeil.
Je me demande si je suis fou. Comme je marchais tout à l’heure au soleil au bord de la rivière, des doutes sur ma raison s’élevèrent en moi ; non pas des doutes vagues comme j’en ai eu jusqu’ici, mais des doutes précis et absolus. J’ai vu des fous, et j’en ai connu qui étaient tout à fait intelligents, lucides, clairvoyants même en toute chose de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient clairement, aisément, profondément de tout, quand soudain leur pensée heurtait l’écueil de leur folie et s’y brisait en morceaux, s’y dispersait et sombrait dans cette mer furieuse et terrible, pleine de vagues bondissantes, de brouillards et de grains, qu’on appelle la folie.
Je croirais certainement que je suis fou, absolument fou, si je n’étais conscient, si je ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l’analysant avec la plus complète lucidité. Je serais, en fait, un homme raisonnable en proie à une hallucination. Quelque trouble inconnu a dû s’exciter dans mon cerveau, un de ces troubles que les physiologistes d’aujourd’hui essaient de noter et de fixer, et ce trouble a dû creuser un profond sillon dans mon esprit et dans l’ordre et la logique de mes idées. Des phénomènes semblables se produisent dans les rêves qui nous font parcourir les fantasmagories les plus invraisemblables, sans nous causer de surprise, parce que notre appareil de vérification et notre sens du contrôle est endormi, tandis que notre faculté imaginative s’éveille et travaille. N’est-il pas possible qu’une des touches imperceptibles du clavier cérébral ait été paralysée en moi ? Certains hommes perdent le souvenir des noms propres, ou des verbes, ou des chiffres, ou seulement des dates, à la suite d’un accident. La localisation de toutes les parcelles de la pensée est prouvée de nos jours ; quoi donc de surprenant dans le fait que ma faculté de contrôler l’irréalité de certaines hallucinations soit détruite pour le moment !
Je pensais à tout cela en marchant au bord de l’eau. Le soleil brillait joyeusement sur la rivière et rendait la terre délicieuse, tandis qu’il remplissait mes yeux d’amour pour la vie, pour les hirondelles dont l’agilité est toujours un régal pour mes regards, pour les plantes des rives dont le bruissement est un plaisir pour mes oreilles.
Peu à peu, pourtant, un malaise inexplicable me saisit. Il me sembla qu’une force inconnue me paralysait et m’arrêtait, m’empêchait d’aller plus loin et me rappelait en arrière. J’éprouvais ce besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse quand vous avez laissé chez vous un malade aimé, et quand une intuition vous saisit qu’il va plus mal.
Je rentrai donc malgré moi, certain que j’allais trouver quelque mauvaise nouvelle m’attendant, une lettre ou un télégramme. Il n’y avait rien, cependant, et je fus plus surpris et inquiet que si j’avais eu une nouvelle vision fantastique.
8 août. J’ai passé une soirée terrible hier. Il ne se montre plus, mais je sens qu’il est près de moi, qu’il m’observe, qu’il me regarde, qu’il me pénètre, qu’il me domine et qu’il est plus redoutable quand il se cache ainsi que s’il manifestait sa présence constante et invisible par des phénomènes surnaturels. Cependant, j’ai dormi.
9 août. Rien, mais j’ai peur.
10 août. Rien ; qu’arrivera-t-il demain ?
11 août. Toujours rien ; je ne peux pas rester chez moi avec cette peur qui me pèse et ces pensées dans l’esprit ; je m’en irai.
12 août. Dix heures du soir. Toute la journée j’ai essayé de partir, et je n’ai pas pu. Je voulais accomplir cet acte simple et facile de liberté — sortir — monter dans ma voiture pour aller à Rouen — et je n’ai pas pu le faire. Quelle en est la raison ?
13 août. Quand on est attaqué par certaines maladies, tous les ressorts de notre être physique semblent brisés, toutes nos énergies détruites, tous nos muscles relâchés, nos os devenus mous comme notre chair, et notre sang aussi liquide que l’eau. J’éprouve cela dans mon être moral d’une manière étrange et pénible. Je n’ai plus aucune force, aucun courage, aucune maîtrise de moi-même, ni même aucun pouvoir de mettre ma volonté en mouvement. Je n’ai plus le pouvoir de vouloir quoi que ce soit, mais quelqu’un le veut pour moi et j’obéis.
14 août. Je suis perdu ! Quelqu’un possède mon âme et la gouverne ! Quelqu’un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi-même, rien qu’un spectateur asservi et terrifié de toutes les choses que je fais. Je veux sortir ; je ne peux pas. Il ne le veut pas, et donc je reste, tremblant et distrait dans le fauteuil où il me tient assis. Je veux seulement me lever et me secouer, afin de penser que je suis encore maître de moi : je ne peux pas ! Je suis rivé à mon fauteuil, et mon fauteuil adhère au sol de telle sorte qu’aucune force ne pourrait nous bouger.
Alors soudain, il faut, il faut que j’aille au fond de mon jardin pour cueillir des fraises et les manger, et j’y vais. Je cueille des fraises et je les mange ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Y a-t-il un Dieu ? S’il y en a un, délivrez-moi ! sauvez-moi ! secourez-moi ! Pardon ! Pitié ! Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelles souffrances ! quelle torture ! quelle horreur !
15 août. Certainement c’est ainsi qu’était possédée et dominée ma pauvre cousine, quand elle vint m’emprunter cinq mille francs. Elle était sous le pouvoir d’une volonté étrange qui était entrée en elle, comme une autre âme, comme une autre âme parasite et souveraine. Le monde est-il à sa fin ?
Mais qui est-il, cet être invisible qui me domine ? Cet inconnaissable, ce rôdeur d’une race surnaturelle ?
Des êtres invisibles existent donc ! Comment se fait-il alors que depuis le commencement du monde ils ne se soient jamais manifestés de cette manière précise comme ils le font pour moi ? Je n’ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui se passe chez moi. Oh ! Si je pouvais seulement en sortir, si je pouvais seulement m’en aller et fuir, pour ne jamais revenir, je serais sauvé ; mais je ne peux pas.
16 août. J’ai réussi à m’échapper aujourd’hui pour deux heures, comme un prisonnier qui trouve la porte de son cachot ouverte par accident. Je me suis senti soudain libre et qu’il était loin, et alors j’ai donné l’ordre d’atteler le plus vite possible, et je suis allé à Rouen. Oh ! Quel délice de pouvoir dire à un homme qui vous obéissait : « Allez à Rouen ! »
Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque, et j’ai supplié qu’on me prête le traité du docteur Herrmann Herestauss sur les habitants inconnus du monde ancien et moderne.
Puis, comme je remontais dans ma voiture, j’avais l’intention de dire : « À la gare ! » mais au lieu de cela, j’ai crié — je n’ai pas dit, mais j’ai crié — d’une voix si forte que tous les passants se sont retournés : « À la maison ! » et je suis retombé sur le coussin de ma voiture, terrassé par l’angoisse mentale. Il m’avait découvert et repris possession de moi.
17 août. Oh ! Quelle nuit ! quelle nuit ! Et pourtant il me semble que je devrais me réjouir. J’ai lu jusqu’à une heure du matin ! Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l’histoire et la manifestation de tous ces êtres invisibles qui rôdent autour de l’homme, ou dont il rêve. Il décrit leur origine, leurs domaines, leur pouvoir ; mais aucun d’eux ne ressemble à celui qui me hante. On pourrait dire que l’homme, depuis qu’il pense, pressentait et craignait un être nouveau, plus fort que lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche, et ne pouvant prévoir la nature de ce maître, il a, dans sa terreur, créé toute la race des êtres cachés, des fantômes vagues nés de la peur.
Ayant donc lu jusqu’à une heure du matin, je suis allé m’asseoir à la fenêtre ouverte, afin de rafraîchir mon front et mes pensées dans l’air calme de la nuit. Il faisait très bon et tiède ! Comme j’aurais apprécié une telle nuit autrefois !
Il n’y avait pas de lune, mais les étoiles dardaient leurs rayons dans les cieux sombres. Qui habite ces mondes ? Quelles formes, quels êtres vivants, quels animaux y a-t-il là-bas ? Qu’en savent de plus que nous ceux qui sont des penseurs dans ces mondes lointains ? Que peuvent-ils faire de plus que nous ? Que voient-ils que nous ne connaissons pas ? L’un d’eux ne viendra-t-il pas, un jour ou l’autre, traversant l’espace, apparaître sur notre terre pour la conquérir, tout comme les Normands traversaient autrefois la mer pour subjuguer des nations plus faibles qu’eux-mêmes ?
Nous sommes si faibles, si désarmés, si ignorants, si petits, nous qui vivons sur cette particule de boue qui tourne dans une goutte d’eau.
Je me suis endormi, rêvant ainsi dans l’air frais de la nuit, et puis, après avoir dormi environ trois quarts d’heure, j’ai ouvert les yeux sans bouger, réveillé par je ne sais quelle sensation confuse et étrange. D’abord je n’ai rien vu, et puis soudain il m’a semblé qu’une page d’un livre qui était resté ouvert sur ma table se tournait d’elle-même. Pas un souffle d’air n’était entré par ma fenêtre, et je fus surpris et attendis. Au bout de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui je vis de mes propres yeux une autre page se soulever et retomber sur les autres, comme si un doigt l’avait tournée. Mon fauteuil était vide, paraissait vide, mais je savais qu’il était là, lui, et assis à ma place, et qu’il lisait. D’un bond furieux, le bond d’une bête fauve enragée qui veut éventrer son dompteur, j’ai traversé ma chambre pour le saisir, pour l’étrangler, pour le tuer !... Mais avant que je puisse l’atteindre, mon fauteuil est tombé comme si quelqu’un s’était enfui devant moi... ma table a vacillé, ma lampe est tombée et s’est éteinte, et ma fenêtre s’est fermée comme si un voleur avait été surpris et s’était enfui dans la nuit, la refermant derrière lui.
Alors il s’était enfui : il avait eu peur ; lui, peur de moi !
Alors... alors... demain... ou plus tard... un jour ou l’autre... je pourrai le tenir dans mes griffes et l’écraser contre le sol ! Les chiens ne mordent-ils pas et n’étranglent-ils pas parfois leurs maîtres ?
18 août. J’ai pensé toute la journée. Oh ! oui, je lui obéirai, je suivrai ses impulsions, j’accomplirai tous ses désirs, je me montrerai humble, soumis, lâche. Il est le plus fort ; mais une heure viendra...
19 août. Je sais... je sais... je sais tout ! Je viens de lire ce qui suit dans la Revue du Monde Scientifique : « Une nouvelle curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. La folie, une épidémie de folie, qui peut être comparée à cette folie contagieuse qui attaqua les populations de l’Europe au Moyen Âge, sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants épouvantés quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs terres, disant qu’ils sont poursuivis, possédés, gouvernés comme du bétail humain par des êtres invisibles, quoique tangibles, une espèce de vampire, qui se nourrit de leur vie pendant leur sommeil, et qui, en outre, boit de l’eau et du lait sans paraître toucher à aucune autre nourriture.
« Le professeur Dom Pedro Henriques, accompagné de plusieurs savants médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d’étudier sur place l’origine et les manifestations de cette folie surprenante, et de proposer à l’Empereur les mesures qui lui paraîtront les plus propres à ramener la population folle à la raison. »
Ah ! Ah ! Je me souviens maintenant de ce beau trois-mâts brésilien qui passa devant mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier ! Je le trouvais si joli, si blanc et si brillant ! Cet Être était à son bord, venant de là-bas, où sa race est née. Et il m’a vu ! Il a vu ma maison qui était blanche aussi, et il a sauté du navire sur la terre. Oh ! Grand Dieu !
Maintenant je sais, je peux deviner. Le règne de l’homme est fini, et il est venu. Celui que les prêtres inquiets exorcisaient, que les sorciers évoquaient les nuits sombres, sans pourtant le voir apparaître, à qui les pressentiments des maîtres éphémères du monde prêtaient toutes les formes monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées et des esprits familiers. Après les conceptions grossières de la peur primitive, des hommes plus clairvoyants l’ont entrevu plus clairement. Mesmer l’a deviné, et il y a dix ans, des médecins ont découvert avec précision la nature de son pouvoir, avant même qu’il ne l’exerce lui-même. Ils jouaient avec cette arme de leur nouveau Seigneur, l’empire d’une volonté mystérieuse sur l’âme humaine, devenue esclave. Ils l’appelaient magnétisme, hypnotisme, suggestion... qu’en sais-je ? Je les ai vus s’amuser comme des enfants impudents avec ce pouvoir horrible ! Malheur à nous ! Malheur à l’homme ! Il est venu, le... le... comment s’appelle-t-il... le... il me semble qu’il me crie son nom et je ne l’entends pas... le... oui... il le crie... j’écoute... je ne peux... répéter... le... Horla... j’ai entendu... le Horla... c’est lui... le Horla... il est venu !...
Ah ! le vautour a mangé le pigeon, le loup a mangé l’agneau ; le lion a dévoré le buffle aux cornes pointues ; l’homme a tué le lion avec une flèche, avec une épée, avec de la poudre à canon ; mais le Horla fera de l’homme ce que nous avons fait du cheval et du bœuf : sa chose, son esclave et sa nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous !
Mais, néanmoins, l’animal se révolte parfois et tue l’homme qui l’a subjugué... Je voudrais aussi... je pourrai... mais il faut que je le connaisse, que je le touche, que je le voie ! Les savants disent que les yeux des bêtes, différant des nôtres, ne distinguent pas comme les nôtres... Et mon œil ne peut distinguer ce nouveau venu qui m’opprime.
Pourquoi ? Oh ! Maintenant je me souviens des paroles du moine au Mont Saint-Michel : « Peut-on voir la cent-millième partie de ce qui existe ? Voyez ; voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, qui abat des édifices, qui déracine des arbres, qui soulève la mer en montagnes d’eau, qui détruit les falaises et jette sur les écueils les grands navires ; le vent qui tue, qui siffle, qui soupire, qui rugit — l’avez-vous jamais vu, et peut-on le voir ? Il existe pourtant ! »
Et je continuais à penser : mes yeux sont si faibles, si imparfaits, qu’ils ne distinguent même pas les corps durs, s’ils sont aussi transparents que du verre !... Si une glace sans tain derrière elle barrait mon chemin, je m’y heurterais, tout comme un oiseau qui est entré dans une chambre se casse la tête contre les vitres. Mille choses, d’ailleurs, le trompent et l’égarent. Comment serait-il surprenant qu’il ne puisse apercevoir un corps frais traversé par la lumière ?
Un être nouveau ! Pourquoi pas ? Il devait certainement venir ! Pourquoi serions-nous les derniers ? Nous ne le distinguons pas, comme tous les autres créés avant nous. La raison en est que sa nature est plus parfaite, son corps plus fin et mieux fini que le nôtre, que le nôtre est si faible, si maladroitement conçu, encombré d’organes toujours fatigués, toujours en tension comme des serrures trop compliquées, qui vit comme une plante et comme une bête, se nourrissant péniblement d’air, d’herbes et de chair, machine animale en proie aux maladies, aux malformations, à la décomposition ; poussive, mal réglée, simple et excentrique, ingénieusement mal faite, œuvre grossière et délicate, l’ébauche d’un être qui pourrait devenir intelligent et grand.
Nous ne sommes que quelques-uns, si peu dans ce monde, de l’huître jusqu’à l’homme. Pourquoi n’y en aurait-il pas un de plus, une fois accomplie cette période qui sépare les apparitions successives de toutes les espèces différentes ?
Pourquoi pas un de plus ? Pourquoi pas, aussi, d’autres arbres avec des fleurs immenses, splendides, parfumant des régions entières ? Pourquoi pas d’autres éléments en dehors du feu, de l’air, de la terre et de l’eau ? Il y en a quatre, quatre seulement, ces pères nourriciers de divers êtres ! Quel dommage ! Pourquoi ne sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille ! Comme tout est pauvre, mesquin et misérable ! chichement donné, sèchement inventé, maladroitement fait ! Ah ! l’éléphant et l’hippopotame, quelle grâce ! Et le chameau, quelle élégance !
Mais, le papillon, direz-vous, une fleur volante ! J’en rêve d’un qui serait grand comme cent mondes, avec des ailes dont je ne peux même pas exprimer la forme, la beauté, les couleurs et le mouvement. Mais je le vois... il voltige d’étoile en étoile, les rafraîchissant et les parfumant du souffle léger et harmonieux de son vol !... Et les gens là-haut le regardent passer dans une extase de délice !...
* * * * *
Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est lui, le Horla qui me hante, et qui me fait penser à ces choses folles ! Il est en moi, il devient mon âme ; je le tuerai !
19 août. Je le tuerai. Je l’ai vu ! Hier, je me suis assis à ma table et j’ai fait semblant d’écrire très assidûment. Je savais fort bien qu’il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je pourrais peut-être le toucher, le saisir. Et alors !... alors j’aurais la force du désespoir ; j’aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon front, mes dents pour l’étrangler, pour l’écraser, pour le mordre, pour le mettre en pièces. Et je l’ai guetté avec tous mes organes surexcités.
J’avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de cire sur ma cheminée, comme si avec cette lumière j’avais pu le découvrir.
Mon lit, mon vieux lit de chêne avec ses colonnes, était en face de moi ; à ma droite était la cheminée ; à ma gauche la porte soigneusement fermée, après l’avoir laissée ouverte quelque temps, afin de l’attirer ; derrière moi, une haute armoire à glace, qui me servait à faire ma toilette tous les jours, et dans laquelle j’avais l’habitude de me regarder de la tête aux pieds chaque fois que je passais devant.
Je fis donc semblant d’écrire pour le tromper, car il m’épiait lui aussi, et soudain je sentis, j’eus la certitude qu’il lisait par-dessus mon épaule, qu’il était là, touchant presque mon oreille.
Je me levai si vite, les mains tendues, que je faillis tomber. Eh ! bien ?... Il faisait aussi clair qu’en plein jour, mais je ne me vis pas dans la glace !... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! Mais ma figure ne s’y reflétait pas... et moi, j’étais en face ! Je voyais la grande glace claire de haut en bas, et je la regardais avec des yeux troublés ; et je n’osais pas avancer ; je ne m’aventurais pas à faire un mouvement, sentant pourtant parfaitement qu’il était là, mais qu’il allait m’échapper encore, lui dont le corps imperceptible avait absorbé mon reflet.
Quelle frayeur j’eus ! Et puis, soudain, je commençai à me voir, à travers une buée, au fond de la glace, dans une buée comme à travers une nappe d’eau ; et il me semblait que cette eau coulait lentement de gauche à droite, et rendait ma figure plus précise à chaque instant. C’était comme la fin d’une éclipse. Ce qui me cachait ne semblait pas avoir de contours bien arrêtés, mais une sorte de transparence opaque, qui s’éclaircissait peu à peu.
Enfin je pus me distinguer complètement, comme chaque jour quand je me regarde.
Je l’avais vu ! Et l’horreur en est restée en moi et me fait frissonner encore.
20 août. Comment pourrais-je le tuer, puisque je ne pouvais pas le saisir ? Du poison ? Mais il me verrait le mêler à l’eau ; et puis, nos poisons auraient-ils quelque effet sur son corps impalpable ? Non... non... aucun doute là-dessus... Alors ?... alors ?...
21 août. J’ai fait venir un serrurier de Rouen et je lui ai commandé des volets de fer pour ma chambre, tels que certains hôtels particuliers de Paris en ont au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs, et il doit me faire aussi une porte semblable. J’ai passé pour un lâche, mais je m’en moque !...
10 septembre. Rouen, Hôtel Continental. C’est fait... c’est fait... mais est-il mort ? Mon esprit est complètement bouleversé par ce que j’ai vu.
Eh bien, hier, le serrurier ayant posé les volets et la porte en fer, j’ai laissé tout ouvert jusqu’à minuit, bien qu’il commençât à faire froid.
Soudain, je sentis qu’il était là, et une joie, une joie folle, s’empara de moi. Je me levai doucement, et je marchai de droite et de gauche pendant quelque temps, afin qu’il ne devinât rien ; puis j’enlevai mes bottines et mis mes pantoufles nonchalamment ; puis je fermai les volets de fer et, retournant rapidement à la porte, je fermai à double tour avec un cadenas, mettant la clé dans ma poche.
Soudain, je remarquai qu’il s’agitait autour de moi, qu’à son tour il avait peur et m’ordonnait de le laisser sortir. Je faillis céder, bien que je ne le fisse pas encore, mais, le dos appuyé à la porte, je l’entrouvris, juste assez pour me permettre de sortir à reculons, et comme je suis très grand, ma tête toucha le linteau. J’étais sûr qu’il n’avait pas pu s’échapper, et je l’enfermai tout seul, tout seul. Quel bonheur ! Je le tenais. Alors je courus en bas ; dans le salon, qui était sous ma chambre, je pris les deux lampes et je répandis toute l’huile sur le tapis, les meubles, partout ; puis j’y mis le feu et m’échappai, après avoir soigneusement fermé la porte à double tour.
J’allai me cacher au fond du jardin, dans un bosquet de lauriers. Que ce fut long ! que ce fut long ! Tout était sombre, silencieux, immobile, pas un souffle d’air et pas une étoile, mais de lourds bancs de nuages qu’on ne voyait pas, mais qui pesaient, oh ! si lourdement sur mon âme.
Je regardais ma maison et j’attendais. Que ce fut long ! Je commençais déjà à croire que le feu s’était éteint de lui-même, ou qu’il l’avait éteint, quand une des fenêtres du bas céda sous la violence des flammes, et une longue nappe de feu rouge, douce et caressante, monta le long du mur blanc et l’embrassa jusqu’au toit. La lumière tomba sur les arbres, les branches et les feuilles, et un frisson de peur les gagna eux aussi ! Les oiseaux s’éveillèrent ; un chien se mit à hurler, et il me sembla que le jour se levait ! Presque aussitôt, deux autres fenêtres volèrent en éclats, et je vis que tout le bas de ma maison n’était plus qu’une fournaise terrible. Mais un cri, un cri horrible, aigu, déchirant, un cri de femme, retentit dans la nuit, et deux fenêtres de mansarde s’ouvrirent ! J’avais oublié les domestiques ! Je vis les visages terrifiés et leurs bras agités frénétiquement !...
Alors, accablé d’horreur, je me mis à courir vers le village, en criant : « Au secours ! au secours ! au feu ! au feu ! » Je rencontrai des gens qui arrivaient déjà sur les lieux, et je retournai avec eux pour voir !
À ce moment-là, la maison n’était plus qu’un horrible et magnifique bûcher, un bûcher monstrueux qui éclairait tout le pays, un bûcher où des hommes brûlaient, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, ce nouvel Être, le nouveau maître, le Horla !
Soudain, tout le toit s’effondra entre les murs, et un volcan de flammes jaillit vers le ciel. À travers toutes les fenêtres qui s’ouvraient sur cette fournaise, je voyais les flammes jaillir, et je pensais qu’il était là, dans ce four, mort.
Mort ? peut-être ?... Son corps ? Son corps, qui était transparent, n’était-il pas indestructible par de tels moyens qui tueraient les nôtres ?
S’il n’était pas mort ?... Peut-être que le temps seul a du pouvoir sur cet Être Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, méconnaissable, ce corps appartenant à un esprit, s’il devait aussi craindre les maux, les infirmités et une destruction prématurée ?
Destruction prématurée ? Toute terreur humaine vient de là ! Après l’homme, le Horla. Après celui qui peut mourir chaque jour, à toute heure, à tout moment, par n’importe quel accident, est venu celui qui ne devait mourir qu’à son heure et à sa minute propres, parce qu’il avait touché les limites de son existence !
Non... non... sans aucun doute... il n’est pas mort. Alors... alors... je suppose qu’il faut que je me tue !
NOTE. — Ce récit est une expérience et une prophétie tragiques. C’est la folie qui a ravi au monde son plus accompli nouvelliste, l’auteur de ce conte ; et même avant que sa démence ne devînt irrésistible, de Maupassant se plaignait d’être hanté par son double — par la vision d’un autre Soi-même qui lui faisait face et le menaçait. Il avait mené la vie à toute allure ; cette hallucination en fut le résultat.
La science médicale définit, dans de tels cas, « une image de mémoire qui diffère en intensité de la normale » — c’est-à-dire une idée fixe si persistante et croissante que, pour celui qui pense, elle semble absolument réelle.
— L’ÉDITEUR.
PIERRE MILLE
Le Miracle de Zobéide
Toujours sage et prudente, Zobéide écarta avec précaution les branches de myrte et jeta un coup d’œil pour voir quelles étaient les personnes qui parlaient près de la fontaine, dans l’ombre fraîche du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître, discourant comme à l’accoutumée avec Mohammed-si-Koualdia, elle s’avança vers eux franchement, mais lentement.
Quand elle fut tout près, elle s’arrêta, et à la lumière qui jouait dans ses yeux noirs et profonds, on aurait pu croire qu’elle écoutait avec la plus grande attention. Mais la vérité est qu’avec tout son petit cerveau, avec toute sa bouche et tout son estomac, elle convoitait la pulpe jaune et odorante d’un melon qui avait été coupé et posé sur la table, près de deux grands verres à moitié remplis de sorbet neigeux. Car Zobéide était une tortue de l’espèce ordinaire que l’on trouve dans l’herbe de toutes les prairies entourant la ville de Damas.
Pendant qu’elle attendait, Mohammed poursuivait son histoire :
« Et, comme je vous le dis, ô révérend abondant en vertus, ce lion qui vit encore près de Tabariat était autrefois un lion fort, un lion merveilleux, un lion parmi les lions ! Aujourd’hui même, il peut tuer un chameau d’un seul coup de patte, et puis, plongeant ses crocs dans l’épine dorsale de l’animal mort, le rejeter sur ses épaules d’un seul mouvement du cou. Mais malheureusement, ayant un jour terrassé une chèvre à la chasse en lui soufflant simplement le souffle de ses narines, le lion fut gonflé d’orgueil et cria : "Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le reconnaisse !" Allah, qui l’entendit, Allah le Tout-Puissant, dit d’une voix forte : "Ô lion de Tabariat, essaie maintenant d’emporter ta proie !" Alors le lion planta ses grandes dents fermement dans l’épine dorsale de l’animal, juste sous les oreilles, et essaya de le jeter sur son dos. Onallahi ! C’était comme s’il avait essayé de soulever le mont Liban, et sa patte droite tomba estropiée sur le sol. Et la voix d’Allah le retint encore, déclarant : "Lion, jamais plus tu ne tueras de chèvre !" Et il en est resté ainsi jusqu’à ce jour : le lion de Tabariat a toujours toute sa puissance d’autrefois pour emporter les chameaux, mais il ne peut jamais faire le moindre mal, même à un chevreau nouveau-né. Les chèvres des troupeaux dansent devant lui la nuit, le tournant en dérision, et depuis ce moment sa patte droite est restée raide et estropiée. »
« Mohammed, dit le révérend M. Feathercock avec mépris, ce sont des histoires bonnes seulement pour les bébés. »
« Comment, donc ! répondit Mohammed-si-Koualdia. Refusez-vous de croire que Dieu est capable de faire tout ce qu’il désire, que le monde lui-même n’est qu’un rêve perpétuel de Dieu et que, par conséquent, Dieu peut changer ce rêve à sa volonté ? Êtes-vous chrétien si vous niez la puissance du Tout-Puissant ? »
« Je suis chrétien, répondit le pasteur avec une pointe d’embarras ; mais depuis longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous, pasteurs de l’Église civilisée d’Occident, que Dieu ne pourrait pas, sans se démentir, changer l’ordre des choses qu’il a établi quand il a créé l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition qu’il faut laisser aux moines des Églises de Rome et de Russie, et aussi à vos musulmans qui vivent dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour vous enseigner cette vérité que je suis venu ici dans votre pays, et en même temps pour lutter contre l’influence politique pernicieuse exercée par ces mêmes moines romains et grecs dont je viens de parler. »
« En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une intensité solennelle, et en vertu de la clavicule du puissant Salomon, je peux accomplir de grands miracles. Vous voyez cette tortue devant nous ? Je vais la faire grandir chaque jour de la largeur d’un doigt ! »
En disant ces mots, il fit un mouvement brusque du pied vers Zobéide, et Zobéide rentra promptement la tête dans sa carapace.
« Vous prétendez être capable d’opérer un miracle comme celui-là ! dit le pasteur avec dédain. Vous, Mohammed, un homme plongé dans le péché, un musulman que j’ai vu ivre ! »
« J’étais ivre, répondit Mohammed calmement, mais pas aussi ivre que d’autres. »
« Alors vous vous croyez capable de forcer la puissance d’Allah ! » poursuivit M. Feathercock, dédaignant l’interruption.
« Je pourrais le faire sans la moindre difficulté », dit Mohammed.
Prenant Zobéide dans sa main, il la souleva sur la table. La tortue effrayée avait encore rentré la tête. On ne voyait rien que les carrés dorés cerclés de noir de sa carapace sur un fond de pulpe de melon juteuse. Mohammed chanta :
« *Toi-même tu es un miracle, ô tortue ! Car ta tête est la tête d’un serpent, ta queue la queue d’un rat d’eau, tes os sont des os d’oiseaux et ton enveloppe est de pierre ; et pourtant tu connais l’amour tel qu’il est connu des hommes. Et de tes œufs, ô tortue de pierre, d’autres tortues sortent.*
*Toi-même tu es un miracle, ô tortue ! Car on dirait que tu es une carapace, rien qu’une carapace, et voici ! tu es une bête qui mange. Mange de ce melon, ô tortue, et grandis cette nuit de la longueur de mon ongle, si Allah le permet !*
*Et quand tu auras grandi de la largeur d’un doigt, ô tortue, mange encore de ce melon, ou de sa sœur, un autre melon, et grandis encore de la largeur d’un doigt jusqu’à ce que tu aies atteint la taille d’une mosquée. Toi-même tu es un miracle, ô carapace douée de vie ! Accomplis encore un autre miracle, si Allah le permet, si Allah le permet !* »
Zobéide, rassurée par la monotonie de sa voix, décida enfin de sortir de sa carapace. D’abord elle montra la pointe de son petit nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue plate et pointue, et enfin ses fortes petites pattes terminées par des griffes. Voyant le melon, elle fit un geste d’assentiment et commença à manger.
« Rien au monde n’arrivera ! » fit remarquer le révérend John Feathercock avec un certain doute.
« Attendez et voyez », répondit Mohammed gravement. « Je reviendrai demain ! »
Le lendemain matin, il revint, mesura Zobéide avec ses doigts et déclara :
« Elle a grandi ! »
« Vous imaginez-vous pouvoir me faire croire une chose pareille ? » s’écria M. Feathercock avec anxiété.
« C’est écrit dans le Coran, répondit Mohammed : "Je jure par la lueur rose qui remplit l’air quand le soleil se couche, par les ombres de la nuit, et par la lumière de la lune, que vous changerez tous, en substance et en taille !" Allah s’est manifesté ; la taille de cette tortue a changé. Elle continuera de changer. Mesurez-la vous-même et vous verrez. »
M. Feathercock mesura Zobéide, et fut forcé d’admettre qu’elle avait bel et bien grandi de la largeur d’un doigt. Il devint pensif.
Ainsi, jour après jour, Zobéide grandit en taille, en vigueur et en appétit. Au début, elle n’avait été que de la taille d’une soucoupe, et ne prenait chaque jour que quelques onces de nourriture. Puis elle atteignit la taille d’une assiette à dessert, puis d’une assiette à soupe. Avec son bec puissant, elle pouvait fendre l’écorce d’un melon d’un seul coup ; on pouvait entendre distinctement le bruit de ses mâchoires lourdes alors qu’elle croquait la pulpe sucrée des fruits qu’elle aimait, et qu’elle dévorait en grandes quantités. En une semaine, elle avait tellement grandi qu’elle était devenue grosse comme un plat à viande. Le révérend M. Feathercock n’osait plus s’approcher de ce monstre, dans les yeux duquel semblait luire un regard de diablerie. Et, toujours et à jamais, apparemment dévoré par une faim perpétuelle, le monstre mangeait.
Les membres du troupeau de M. Feathercock apprirent qu’il gardait dans sa maison une tortue qui avait été enchantée au nom d’Allah et non par la puissance de la Divinité occidentale : cela s’avéra tout sauf utile aux travaux évangéliques du pasteur. Mais lui-même refusait obstinément et fermement de croire au miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia n’eût jamais mis les pieds dans la maison depuis le jour où il avait invoqué le charme. Il restait en dehors du domaine, assis à la porte d’un petit café, plongé dans la méditation ou dans les rêves, et consommant du haschisch en grandes quantités. Au bout d’un certain temps, M. Feathercock réussit à se persuader que ce dont il était témoin n’était rien de plus ni de moins qu’un phénomène parfaitement simple et naturel, peut-être mal compris jusqu’alors, et dû entièrement à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de melon sur le développement physique des tortues. Il décida de supprimer la provision de melons de Zobéide.
Finalement, vint un jour où Mohammed, ivre de haschisch, vit Hakem, le valet de M. Feathercock, revenir du marché avec une grosse botte de légumes frais. Il se leva majestueusement, bien que les traits déformés par la drogue, et suivit le garçon à pas précipités.
« Misérable ! cria-t-il à M. Feathercock. Ver de terre misérable, vous avez essayé de rompre le charme ! Réjouissez-vous donc, car vous avez réussi et il est rompu. Mais que le désespoir suive vos ravissements, car il est rompu d’une manière que vous ne soupçonnez pas. Désormais, votre tortue dépérira jour après jour ! »
Le révérend M. Feathercock essaya de rire, mais il ne se sentait pas tout à fait heureux. Le dimanche, aux offices, les quelques âmes fidèles qui restaient dans son troupeau le regardaient avec suspicion. Au consulat anglais, on parlait très ouvertement, lui disant sans compassion que quiconque se ferait l’ami d’un homme comme Mohammed-si-Koualdia et se mêlerait « indistinctement » à une telle racaille, ne devait s’attendre à rien d’autre qu’à du mal.
Zobéide, lorsqu’on la confronta pour la première fois avec les légumes frais et humides, leur témoigna le plus profond mépris. Incontestablement, elle préférait les melons. M. Feathercock applaudit à sa propre perspicacité. « Elle mangeait trop ; c’était là tout le problème », se disait-il. « Et c’est ce qui la faisait grandir si remarquablement. Si elle mange moins, elle ne grandira probablement pas autant. Et si elle venait à mourir, je serai débarrassé d’elle. Quoi qu’il arrive, ce sera pour le mieux. »
Mais le lendemain, Zobéide cessa de bouder et commença très docilement à manger les légumes, et quand le garçon Hakem lui apporta la botte suivante, il dit avec malice :
« Effendi, elle rétrécit ! »
Le pasteur essaya de hausser les épaules, mais il lui était impossible de se dissimuler la chose : Zobéide avait certainement rétréci ! Et en moins d’une heure, tout Damas sut que Zobéide avait rétréci. Quand M. Feathercock alla chez le barbier, le barbier grec lui dit : « Monsieur, votre tortue n’est pas une tortue ordinaire ! » Quand il alla rendre visite à Mme Hollingshead, une dame qui s’intéressait toujours intensément à tous les sujets qu’elle ne comprenait pas et dont elle discutait avec une belle liberté, elle lui dit : « Cher monsieur, votre tortue. Comme cela doit être excitant de la voir rétrécir ! Je viendrai certainement la voir moi-même. » Quand il alla à l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes, tous les petits Arméniens, tous les petits Juifs, dessinèrent des tortues dans leurs cahiers, des tortues de toutes tailles et de toutes sortes, les grandes marchant derrière les petites, la queue de chacune dans la bouche d’une autre, formant une ligne interminable. Et dans la rue, les âniers, les porteurs d’eau, les poissonniers, les vendeurs de viandes grillées, de pains cuits, de fèves, de crème, criaient tous : « Monsieur Tortue, Monsieur Tortue ! Essayez nos marchandises. Achetez quelque chose pour votre pauvre bête têtue qui dépérit ! »
Et, en vérité, la tortue continuait de rétrécir. Elle redevint de la taille d’une assiette à soupe, puis d’une assiette à dessert, puis d’une soucoupe, jusqu’à ce qu’enfin, un matin, il n’y eût plus là qu’une petite chose ronde, minuscule, fragile, translucide, une tache grosse comme la montre d’une dame, presque invisible à la base de la fontaine. Et le lendemain... ah ! le lendemain, il n’y avait plus rien, absolument rien, ni tortue, ni ombre de tortue, ni plus de trace d’une tortue que d’un éléphant dans tout le domaine !
Mohammed-si-Koualdia avait cessé de prendre du haschisch, parce qu’il en était saturé. Mais il restait toute la journée, tassé en un tas à la porte du petit café situé juste en face de la maison du pasteur, ses yeux agrandis hors de toute proportion, fixés dans un visage de la couleur de la mort, ce qui lui donnait l’air d’un véritable sorcier. À ce moment, le révérend M. Feathercock revenait d’une visite au consul anglais qui lui avait dit froidement :
« Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous vous êtes comporté comme un âne ou, comme dirait un Français, que vous avez joué de l’âne pour vous entendre braire. La meilleure chose que vous puissiez faire est d’aller chercher une congrégation ailleurs. »
Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence et prit le train pour Bayreuth. Ce soir-là même, Mohammed-si-Koualdia se rendit chez un certain Antonio, interprète et scribe public, et lui ordonna de traduire en français la lettre suivante, qu’il dicta en arabe. Ensuite, il porta cette lettre au père Étienne, prieur du monastère des Hiérosolymites grecs :
« Que le ciel peigne tes joues des couleurs de la santé, père très vénérable, et que le bonheur règne dans ton cœur ! J’ai l’honneur de t’informer que le révérend John Feathercock vient de partir pour Bayreuth, mais qu’il a fait inscrire sur ses malles l’adresse d’une ville appelée Liverpool, qui, me dit-on, est dans le royaume d’Angleterre ; et, de plus, tout porte à croire qu’il ne reviendra jamais. Par conséquent, j’ose espérer que tu m’enverras la seconde partie de la récompense dont nous étions convenus, ainsi qu’un généreux présent pour Hakem, le valet de M. Feathercock, qui apportait chaque jour une nouvelle tortue à la maison du pasteur, et emportait l’ancienne sous son manteau.
« Je te prie aussi de dire à tes amis que j’ai en vente, à des prix exceptionnellement bas, cinquante-cinq tortues, toutes de tailles différentes, dont la dernière et la plus petite n’est pas plus grande que la montre d’une houri européenne. J’ai pris des peines infinies pour les trouver, et elles m’ont servi à prouver avec quel soin exquis Allah façonne les membres de la moindre de Ses créatures et orne leurs corps des dessins les plus délicats. »
VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
Le Supplice par l’espérance
Il y a bien des années, comme le soir tombait, le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, sixième prieur des dominicains de Ségovie et troisième grand inquisiteur d’Espagne, suivi d’un fra redemptor et précédé de deux familiers du Saint-Office, ces derniers portant des lanternes, se dirigea vers un cachot souterrain. Le verrou d’une porte massive grinça, et ils entrèrent dans un in-pace méphitique, où la lumière vacillante révélait, entre des anneaux scellés au mur, un chevalet taché de sang, un brasero et une cruche. Sur un tas de paille, chargé de fers et le cou enserré dans un carcan de fer, était assis un homme hagard, d’un âge incertain, vêtu de haillons.
Ce prisonnier n’était autre que le rabbin Aser Abarbanel, un juif d’Aragon, qui — accusé d’usure et de mépris impitoyable pour les pauvres — était soumis quotidiennement à la torture depuis plus d’un an. Pourtant, « son aveuglement était aussi dense que sa peau », et il avait refusé d’abjurer sa foi.
Fier d’une filiation remontant à des milliers d’années, fier de ses ancêtres — car tous les juifs dignes de ce nom sont vaniteux de leur sang — il descendait talmudiquement d’Othoniel et, par conséquent, d’Ipsiboa, la femme du dernier juge d’Israël, circonstance qui avait soutenu son courage au milieu d’une torture incessante. Les larmes aux yeux à la pensée de cette âme résolue rejetant le salut, le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, s’approchant du rabbin frissonnant, lui adressa ces paroles :
« Mon fils, réjouis-toi : tes épreuves ici-bas touchent à leur fin. Si, en présence d’une telle obstination, je fus contraint de permettre, avec un profond regret, l’usage d’une grande sévérité, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Tu es le figuier qui, ayant manqué tant de fois de porter des fruits, a fini par se dessécher, mais Dieu seul peut juger ton âme. Peut-être l’Infinie Miséricorde brillera-t-elle sur toi au dernier moment ! Il faut l’espérer. Il y a des exemples. Dors donc en paix cette nuit. Demain, tu seras inclus dans l’auto-da-fé : c’est-à-dire que tu seras exposé au quémadero, aux flammes symboliques du Feu Éternel : il ne brûle, tu le sais, qu’à distance, mon fils ; et la mort met au moins deux heures (souvent trois) à venir, en raison des bandages mouillés et glacés dont nous protégeons la tête et le cœur des condamnés. Vous serez quarante-trois. Placé au dernier rang, tu auras le temps d’invoquer Dieu et de Lui offrir ce baptême de feu, qui est celui du Saint-Esprit. Espère en la Lumière, et repose-toi. »
Sur ces mots, ayant fait signe à ses compagnons de déchaîner le prisonnier, le prieur l’embrassa tendrement. Puis vint le tour du fra redemptor, qui, à voix basse, demanda pardon au juif pour ce qu’il lui avait fait subir afin de le racheter ; puis les deux familiers l’embrassèrent silencieusement. Cette cérémonie terminée, le captif fut laissé, solitaire et déconcerté, dans l’obscurité.
* * * * *
Le rabbin Aser Abarbanel, les lèvres sèches et le visage usé par la souffrance, regarda d’abord la porte fermée avec des yeux vagues. Fermée ? Le mot éveilla inconsciemment une vague fantaisie dans son esprit, l’idée qu’il avait vu pendant un instant la lumière des lanternes à travers une fente entre la porte et le mur. Une idée morbide d’espérance, due à la faiblesse de son cerveau, agita tout son être. Il se traîna vers l’étrange apparition. Puis, très doucement et prudemment, glissant un doigt dans la fissure, il tira la porte vers lui. Merveille ! Par un accident extraordinaire, le familier qui l’avait fermée avait tourné l’énorme clé un instant avant qu’elle ne heurte le chambranle en pierre, de sorte que le verrou rouillé n’étant pas entré dans le trou, la porte pivota à nouveau sur ses gonds.
Le rabbin risqua un regard à l’extérieur. À l’aide d’une sorte de crépuscule lumineux, il distingua d’abord un demi-cercle de murs entaillés par des escaliers en colimaçon ; et en face de lui, au sommet de cinq ou six marches de pierre, une sorte de portail noir, s’ouvrant sur un immense corridor dont on ne voyait d’en bas que les premières arches.
S’allongeant à plat ventre, il rampa jusqu’au seuil. Oui, c’était bien un corridor, mais d’une longueur infinie. Une lumière blafarde l’éclairait : des lampes suspendues à la voûte éclairaient par intervalles la teinte terne de l’atmosphère — le lointain était voilé d’ombre. Pas une seule porte n’apparaissait sur toute l’étendue ! Seulement d’un côté, à gauche, des meurtrières lourdement grillagées, enfoncées dans les murs, admettaient une lumière qui devait être celle du soir, car des barres pourpres reposaient par intervalles sur les dalles du pavé. Quel silence terrible ! Pourtant, là-bas, à l’extrémité de ce passage, il pourrait y avoir une porte de sortie ! L’espoir vacillant du juif était tenace, car c’était le dernier.
Sans hésiter, il s’aventura sur les dalles, se tenant près des meurtrières, essayant de se fondre dans la noirceur des longs murs. Il avançait lentement, se traînant sur sa poitrine, refoulant le cri de douleur quand quelque blessure à vif envoyait une vive douleur à travers tout son corps.
Soudain, le bruit d’un pied sandalé approchant parvint à ses oreilles. Il trembla violemment, la peur l’étouffa, sa vue se troubla. Eh bien, c’était fini, sans doute. Il se pressa dans une niche et, à moitié mort de terreur, attendit.
C’était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, tenant dans sa main crispée un instrument de torture — une silhouette effrayante — et disparut. L’attente que le rabbin avait endurée semblait avoir suspendu les fonctions de la vie, et il resta près d’une heure incapable de bouger. Craignant une augmentation des tortures s’il était capturé, il pensa retourner à son cachot. Mais le vieil espoir murmurait dans son âme ce divin peut-être, qui nous réconforte dans nos épreuves les plus douloureuses. Un miracle s’était produit. Il ne pouvait plus douter. Il commença à ramper vers la chance de l’évasion. Épuisé par la souffrance et la faim, tremblant de douleur, il pressa le pas. Le corridor sépulcral semblait s’allonger mystérieusement, tandis que lui, avançant toujours, regardait dans l’obscurité où devait se trouver quelque issue.
Oh ! oh ! Il entendit à nouveau des pas, mais cette fois ils étaient plus lents, plus lourds. Les formes blanches et noires de deux inquisiteurs apparurent, émergeant de l’obscurité au-delà. Ils conversaient à voix basse et semblaient discuter d’un sujet important, car ils gesticulaient avec véhémence.
À ce spectacle, le rabbin Aser Abarbanel ferma les yeux : son cœur battait si violemment qu’il l’étouffait presque ; ses haillons étaient humides de la sueur froide de l’agonie ; il restait immobile contre le mur, la bouche grande ouverte, sous les rayons d’une lampe, priant le Dieu de David.
Juste en face de lui, les deux inquisiteurs s’arrêtèrent sous la lumière de la lampe — sans doute en raison de quelque accident dû au cours de leur dispute. L’un, tout en écoutant son compagnon, regarda le rabbin ! Et, sous ce regard — dont le malheureux ne remarqua pas d’abord l’absence d’expression — il crut sentir à nouveau les pinces brûlantes roussir sa chair, il allait redevenir une plaie vivante. Défaillant, à bout de souffle, les paupières palpitantes, il frissonna au contact de la robe flottante du moine. Mais — fait étrange et pourtant naturel — le regard de l’inquisiteur était évidemment celui d’un homme profondément absorbé par sa réponse attendue, accaparé par ce qu’il entendait ; ses yeux étaient fixes — et semblaient regarder le juif sans le voir.
En fait, après quelques minutes, les deux sombres silhouettes poursuivirent lentement leur chemin, conversant toujours à voix basse, vers l’endroit d’où le prisonnier était venu ; IL N’AVAIT PAS ÉTÉ VU ! Au milieu de la confusion horrible des pensées du rabbin, l’idée traversa son cerveau : « Puis-je être déjà mort pour qu’ils ne m’aient pas vu ? » Une impression hideuse le tira de sa léthargie : en regardant le mur contre lequel son visage était pressé, il imagina voir deux yeux féroces le guetter ! Il rejeta sa tête en arrière dans une frénésie soudaine d’effroi, ses cheveux se hérissant littéralement ! Pourtant, non ! Non. Sa main tâtonna sur les pierres : c’était le reflet des yeux de l’inquisiteur, toujours retenu dans les siens, qui avait été réfracté depuis deux taches sur le mur.
En avant ! Il devait se hâter vers ce but qu’il croyait (absurdement, sans doute) être la délivrance, vers l’obscurité dont il n’était plus qu’à trente pas. Il pressa le pas plus vite sur ses genoux, ses mains, à bout de bras, se traînant douloureusement, et entra bientôt dans la partie sombre de ce terrible corridor.
Soudain, le pauvre malheureux sentit une bouffée d’air froid sur les mains posées sur les dalles ; elle venait de sous la petite porte vers laquelle les deux murs menaient.
Oh, Ciel, si cette porte devait s’ouvrir vers l’extérieur. Chaque nerf du corps du misérable fugitif vibrait d’espoir. Il l’examina de haut en bas, bien qu’à peine capable d’en distinguer les contours dans l’obscurité environnante. Il passa sa main dessus : pas de verrou, pas de serrure ! Un loquet ! Il se redressa, le loquet céda sous la pression de son pouce : la porte s’ouvrit silencieusement devant lui.
« ALLÉLUIA ! » murmura le rabbin dans un transport de gratitude alors que, debout sur le seuil, il contemplait la scène devant lui.
La porte s’était ouverte sur les jardins, au-dessus desquels s’arquerait un ciel étoilé, sur le printemps, la liberté, la vie ! Elle révélait les champs voisins, s’étendant vers les sierras, dont les lignes bleues sinueuses se détachaient sur l’horizon. Là-bas se trouvait la liberté ! Oh, s’échapper ! Il voyagerait toute la nuit à travers les citronniers, dont le parfum lui parvenait. Une fois dans les montagnes, il serait sauf ! Il respira l’air délicieux ; la brise le ranima, ses poumons se dilatèrent ! Il sentit dans son cœur gonflé le Veni foràs de Lazare ! Et pour remercier encore une fois le Dieu qui lui avait accordé cette grâce, il étendit les bras, levant les yeux vers le Ciel. C’était une extase de joie !
Puis il crut voir l’ombre de ses bras s’approcher de lui — crut sentir ces bras d’ombre l’enlacer, l’embrasser — et qu’il était pressé tendrement contre la poitrine de quelqu’un. Une grande silhouette se tenait effectivement juste devant lui. Il baissa les yeux — et resta immobile, haletant, étourdi, les yeux fixes, bavant de terreur.
Horreur ! Il était dans l’étreinte du Grand Inquisiteur lui-même, le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le regardait avec des yeux larmoyants, comme un bon berger qui avait retrouvé sa brebis égarée.
Le prêtre à la robe sombre pressa le juif malheureux contre son cœur avec un élan d’amour si fervent que les bords du cilice monacal frottaient la poitrine du Dominicain. Et tandis qu’Aser Abarbanel, les yeux saillants, haletait d’agonie dans l’étreinte de l’ascète, comprenant vaguement que _toutes les phases de cette soirée fatale n’étaient qu’une torture préarrangée, celle de_ L’ESPÉRANCE, le Grand Inquisiteur, avec un accent de reproche touchant et un regard de consternation, murmura à son oreille, son souffle sec et brûlant après un long jeûne :
« Quoi, mon fils ! À la veille, peut-être, du salut — tu voulais nous quitter ? »
ERCKMANN-CHATRIAN
L’Oreille de la chouette
Le 29 juillet 1835, Kasper Boeck, berger du petit village de Hirschwiller, son grand chapeau de feutre rejeté en arrière, sa besace de toile rugueuse pendante à la hanche, et son grand chien fauve sur ses talons, se présenta vers neuf heures du soir chez le bourgmestre, Petrus Mauerer, qui venait de terminer son souper et prenait un petit verre de kirsch pour faciliter la digestion.
Ce bourgmestre était un homme grand, mince, et portait une épaisse moustache grise. Il avait servi dans les armées de l’archiduc Charles. Il était d’un naturel jovial et gouvernait le village, dit-on, au doigt et à l’œil.
« Monsieur le bourgmestre », cria le berger dans une excitation évidente.
Mais Petrus Mauerer, sans attendre la fin de son discours, fronça les sourcils et dit :
« Kasper Boeck, commence par ôter ton chapeau, mets ton chien dehors, et puis parle distinctement, intelligiblement, sans bégayer, afin que je puisse te comprendre. »
Sur ce, le bourgmestre, debout près de la table, vida tranquillement son petit verre et essuya ses grandes moustaches grises avec indifférence.
Kasper mit son chien dehors, et revint, son chapeau à la main.
« Eh bien ! » dit Petrus, voyant qu’il se taisait, « qu’est-il arrivé ? »
« Il arrive que l’esprit est apparu encore dans les ruines de Geierstein ! »
« Ha ! J’en doute. Tu l’as vu toi-même ? »
« Très clairement, monsieur le bourgmestre. »
« Sans fermer les yeux ? »
« Oui, monsieur le bourgmestre — mes yeux étaient grands ouverts. Il y avait beaucoup de clair de lune. »
« Quelle forme avait-il ? »
« La forme d’un petit homme. »
« Bien ! »
Et se tournant vers une porte vitrée à gauche :
« Katel ! » cria le bourgmestre.
Une vieille servante ouvrit la porte.
« Monsieur ? »
« Je vais faire un tour — sur le coteau — attends-moi jusqu’à dix heures. Voici la clé. »
« Oui, monsieur. »
Puis le vieux soldat décrocha son fusil du clou au-dessus de la porte, vérifia l’amorce, et le passa sur son épaule ; puis il s’adressa à Kasper Boeck :
« Va dire au garde champêtre de me rencontrer dans le chemin des houx, et dis-lui derrière le moulin. Ton esprit doit être quelque maraudeur. Mais si c’est un renard, je m’en ferai un beau bonnet, avec de longues oreillettes. »
Maître Petrus Mauerer et l’humble Kasper sortirent alors. Le temps était superbe, les étoiles innombrables. Pendant que le berger allait frapper à la porte du garde champêtre, le bourgmestre s’enfonça parmi les buissons de sureau, dans une petite ruelle qui serpentait derrière la vieille église.
Deux minutes plus tard, Kasper et Hans Goerner, coutelas au côté, rejoignirent en courant maître Petrus dans le chemin des houx.
Tous trois se dirigèrent ensemble vers les ruines de Geierstein.
Ces ruines, qui sont à vingt minutes de marche du village, semblent être assez insignifiantes ; elles consistent en des crêtes de quelques murs décrépits, hauts de quatre à six pieds, qui s’étendent parmi les ronces. Les archéologues les appellent les aqueducs de Seranus, le camp romain de Holderlock, ou des vestiges de Théodoric, selon leur fantaisie. La seule chose à propos de ces ruines qui puisse être considérée comme remarquable est un escalier menant à une citerne taillée dans le roc. À l’intérieur de cet escalier en colimaçon, au lieu de cercles concentriques qui tournent avec chaque tour complet, les involutions deviennent plus larges à mesure qu’elles progressent, de telle sorte que le fond de la fosse est trois fois plus large que l’ouverture. Est-ce une curiosité architecturale, ou une cause raisonnable a-t-elle déterminé une telle construction étrange ? Peu nous importe. Le résultat était de provoquer dans la citerne cette vague réverbération que quiconque peut entendre en plaçant un coquillage à son oreille, et de vous faire percevoir des pas sur le chemin de gravier, des murmures de l’air, le bruissement des feuilles, et même des mots lointains prononcés par des gens passant au pied de la colline.
Nos trois personnages suivirent alors le sentier entre les vignes et les jardins de Hirschwiller.
« Je ne vois rien », disait le bourgmestre, en retroussant son nez avec dérision.
« Ni moi non plus », répétait le garde champêtre, imitant le ton de l’autre.
« C’est dans le trou », grommela le berger.
« On verra, on verra », répondit le bourgmestre.
C’est ainsi, après un quart d’heure, qu’ils arrivèrent à l’ouverture de la citerne. Comme je l’ai dit, la nuit était claire, limpide et parfaitement immobile.
La lune dépeignait, à perte de vue, l’un de ces paysages nocturnes en lignes bleutées, parsemé d’arbres minces, dont les ombres semblaient avoir été dessinées au crayon noir. La ronce et le genêt en fleurs parfumaient l’air d’une odeur assez vive, et les grenouilles d’un marais voisin chantaient leur hymne huileux, entrecoupé de silences. Mais tous ces détails échappaient à nos bons rustres ; ils ne pensaient qu’à mettre la main sur l’esprit.
Quand ils furent arrivés à l’escalier, tous trois s’arrêtèrent et écoutèrent, puis scrutèrent les ombres sombres. Rien n’apparaissait — rien ne bougeait.
« Diable ! » dit le bourgmestre, « nous avons oublié d’apporter un bout de chandelle. Descends, Kasper, tu connais le chemin mieux que moi — je te suivrai. »
À cette proposition, le berger recula promptement. S’il avait consulté ses inclinations, le pauvre homme aurait pris la fuite ; son expression pitoyable fit éclater le bourgmestre de rire.
« Eh bien, Hans, puisqu’il ne veut pas descendre, montre-moi le chemin », dit-il au garde-chasse.
« Mais, monsieur le bourgmestre », dit ce dernier, « vous savez très bien qu’il manque des marches ; nous risquerions de nous rompre le cou. »
« Alors que faire ? »
« Oui, que faire ? »
« Envoie ton chien », répondit Petrus.
Le berger siffla son chien, lui montra l’escalier, le poussa — mais il ne voulait pas tenter sa chance plus que les autres.
À cet instant, une idée lumineuse frappa le garde champêtre.
« Ha ! Monsieur le bourgmestre », dit-il, « si vous tiriez votre fusil à l’intérieur. »
« Foi de moi », cria l’autre, « vous avez raison, nous aurons au moins un aperçu. »
Et sans hésiter, le digne homme s’approcha de l’escalier et arma son fusil.
Mais, par l’effet acoustique que j’ai déjà souligné, l’esprit, le maraudeur, l’individu qui se trouvait par hasard dans la citerne, avait tout entendu. L’idée d’arrêter un coup de feu ne lui parut pas amusante, car d’une voix aiguë et perçante, il cria :
« Arrêtez ! Ne tirez pas — j’arrive. »
Alors les trois fonctionnaires se regardèrent et rirent doucement, et le bourgmestre, se penchant à nouveau sur l’ouverture, cria rudement :
« Dépêche-toi, maraud, ou je tire ! Dépêche-toi ! »
Il arma son fusil, et le déclic sembla hâter l’ascension du mystérieux personnage ; ils l’entendirent faire rouler quelques pierres. Néanmoins, il lui fallut encore une minute avant d’apparaître, la citerne étant à une profondeur de soixante pieds.
Que faisait cet homme dans une obscurité si profonde ? Ce devait être quelque grand criminel ! C’est du moins ce que pensaient Petrus Mauerer et ses acolytes.
Enfin, une forme vague put être discernée dans l’obscurité, puis lentement, par degrés, un petit homme, quatre pieds et demi au plus, frêle, déguenillé, le visage flétri et jaune, l’œil brillant comme celui d’une pie, et les cheveux emmêlés, sortit en criant :
« De quel droit venez-vous troubler mes études, misérables créatures ? »
Cette apostrophe grandiose était peu en accord avec son costume et sa physionomie. Aussi le bourgmestre répondit-il avec indignation :
« Essaie de montrer que tu es honnête, fripon, ou je commencerai par t’administrer une correction. »
« Une correction ! » dit le petit homme, bondissant de colère, et se dressant sous le nez du bourgmestre.
« Oui », répondit l’autre, qui ne laissa pas, toutefois, d’admirer le courage du pygmée ; « si tu ne réponds pas aux questions de manière satisfaisante que je vais te poser. Je suis le bourgmestre de Hirschwiller ; voici le garde champêtre, le berger et son chien. Nous sommes plus forts que toi — sois sage et dis-moi paisiblement qui tu es, ce que tu fais ici, et pourquoi tu n’oses pas apparaître en plein jour. Ensuite, nous verrons ce qu’il faudra faire de toi. »
« Tout cela ne te regarde pas, » répliqua le petit homme de sa voix cassée. « Je ne répondrai pas. »
« Dans ce cas, en avant, marche, » ordonna le bourgmestre, qui le saisit fermement par la nuque ; « tu vas dormir en prison. »
Le petit homme se tordit comme une belette ; il essaya même de mordre, et le chien reniflait ses mollets, quand, tout épuisé, il dit, non sans une certaine dignité :
« Lâchez-moi, monsieur, je me rends à la force majeure... je suis à vous ! »
Le bourgmestre, qui n'était pas tout à fait dépourvu de bonnes manières, devint plus calme.
« Promets-tu ? » dit-il.
« Je promets ! »
« Très bien... marche devant. »
Et c’est ainsi que, dans la nuit du 29 juillet 1835, le bourgmestre fit prisonnier un petit homme roux, sortant de la caverne de Geierstein.
En arrivant à Hirschwiller, le garde champêtre courut chercher la clé de la prison et le vagabond fut enfermé et verrouillé, sans oublier le verrou extérieur et le cadenas.
Chacun put alors se reposer de ses fatigues, et Petrus Mauerer alla se coucher et rêva jusqu’à minuit de cette singulière aventure.
Le lendemain, vers neuf heures, Hans Goerner, le garde champêtre, ayant reçu l'ordre d'amener le prisonnier à la mairie pour un nouvel interrogatoire, se rendit au cachot avec quatre gaillards intrépides. Ils ouvrirent la porte, tous curieux de contempler le feu follet. Mais imaginez leur étonnement en le voyant pendu aux barreaux de la fenêtre par sa cravate ! Certains dirent qu'il se débattait encore ; d'autres qu'il était déjà raide. Quoi qu'il en soit, ils coururent chez Petrus Mauerer pour l'en informer, et ce qui est certain, c'est qu'à l'arrivée de ce dernier, le petit homme avait rendu le dernier soupir.
Le juge de paix et le médecin de Hirschwiller dressèrent un procès-verbal de la catastrophe ; puis ils enterrèrent l'inconnu dans un pré et ce fut fini !
Or, environ trois semaines après ces événements, j'allai voir mon cousin, Petrus Mauerer, dont j'étais le plus proche parent, et par conséquent son héritier. Cette circonstance entretenait une connaissance intime entre nous. Nous étions à dîner, parlant de choses indifférentes, quand le bourgmestre raconta la petite histoire précédente, telle que je viens de la rapporter.
« C'est étrange, cousin, » dis-je, « vraiment étrange. Et vous n'avez aucun autre renseignement concernant cet inconnu ? »
« Aucun. »
« Et vous n'avez rien trouvé qui puisse vous donner une piste sur ses intentions ? »
« Absolument rien, Christian. »
« Mais, en fait, que pouvait-il faire dans la citerne ? De quoi vivait-il ? »
Le bourgmestre haussa les épaules, remplit nos verres et répondit par :
« À votre santé, cousin. »
« À la vôtre. »
Nous restâmes silencieux quelques minutes. Il m'était impossible d'accepter la conclusion abrupte de l'aventure, et, malgré moi, je songeais avec une certaine mélancolie au triste sort de certains hommes qui apparaissent et disparaissent dans ce monde comme l'herbe des champs, sans laisser le moindre souvenir ni le moindre regret.
« Cousin, » repris-je, « combien peut-il y avoir d'ici aux ruines de Geierstein ? »
« Vingt minutes de marche au plus. Pourquoi ? »
« Parce que j'aimerais les voir. »
« Tu sais que nous avons une réunion du conseil municipal, et que je ne peux pas t'accompagner. »
« Oh ! je peux les trouver tout seul. »
« Non, le garde champêtre te montrera le chemin ; il n'a rien de mieux à faire. »
Et mon digne cousin, ayant frappé sur son verre, appela sa servante :
« Katel, va chercher Hans Goerner... qu'il se dépêche, et qu'il soit là à deux heures. Je dois y aller. »
La servante sortit et le garde champêtre ne tarda pas à venir.
Il reçut l'ordre de me conduire aux ruines.
Tandis que le bourgmestre se dirigeait gravement vers la salle du conseil municipal, nous gravissions déjà la colline. Hans Goerner, d'un geste de la main, m'indiqua les restes de l'aqueduc. Au même moment, les côtes rocheuses du plateau, les lointains bleus du Hundsrück, les tristes murs croulants couverts de sombres lierres, le glas de la cloche de Hirschwiller convoquant les notables au conseil, le garde champêtre haletant et s'accrochant aux ronces... prirent à mes yeux une teinte triste et sévère, que je ne pouvais expliquer : c'était l'histoire du pendu qui décolorait la perspective.
L'escalier de la citerne me parut extrêmement curieux, avec son élégante spirale. Les buissons hérissés dans les fissures à chaque marche, l'aspect désert de ses environs, tout s'harmonisait avec ma tristesse. Nous descendîmes, et bientôt le point lumineux de l'ouverture, qui semblait se contracter de plus en plus, et prendre la forme d'une étoile aux rayons courbes, nous envoya seul sa pâle lumière. Lorsque nous atteignîmes le fond même de la citerne, nous eûmes une vue superbe de toutes ces marches, éclairées d'en haut et découpant leurs ombres avec une précision merveilleuse. J'entendis alors le bourdonnement dont j'ai déjà parlé : l'immense conque de granit avait autant d'échos que de pierres !
« Personne n'est descendu ici depuis le petit homme ? » demandai-je au garde champêtre.
« Non, monsieur. Les paysans ont peur. Ils imaginent que le pendu reviendra. »
« Et vous ? »
« Moi... oh, je ne suis pas curieux. »
« Mais le juge de paix ? Son devoir était de... »
« Ha ! Qu'aurait-il pu venir faire à l'Oreille de Hibou ? »
« Ils appellent ça l'Oreille de Hibou ? »
« Oui. »
« C'est assez proche, » dis-je, en levant les yeux. « Cette voûte renversée forme bien le pavillon ; le dessous des marches fait la couverture du tympan, et le tour de l'escalier la cochlée, le labyrinthe et le vestibule de l'oreille. Voilà la cause du murmure que nous entendons : nous sommes au fond d'une oreille colossale. »
« C'est très probable, » dit Hans Goerner, qui ne semblait pas avoir compris mes observations.
Nous remontâmes, et j'avais gravi les premières marches quand je sentis quelque chose s'écraser sous mon pied ; je m'arrêtai pour voir ce que cela pouvait être, et à ce moment, j'aperçus un objet blanc devant moi. C'était une feuille de papier déchirée. Quant à l'objet dur, que j'avais senti se broyer, je le reconnus comme une sorte de cruche en terre vernissée.
« Aha ! » me dis-je ; « ceci pourrait éclaircir l'histoire du bourgmestre. »
Je rejoignis Hans Goerner, qui m'attendait maintenant au bord de la fosse.
« Alors, monsieur, » s'écria-t-il, « où voulez-vous aller ? »
« D'abord, asseyons-nous un moment. Nous verrons tout à l'heure. »
Je m'assis sur une grosse pierre, tandis que le garde champêtre jetait ses yeux de faucon sur le village pour voir s'il y avait par hasard des intrus dans les jardins. J'examinai attentivement le vase vernissé, dont il ne restait que des éclats. Ces fragments présentaient l'apparence d'un entonnoir, tapissé de laine. Il m'était impossible d'en percevoir l'usage. Je lus ensuite le morceau de lettre, écrit d'une main coulante et ferme. Je le transcris ici ci-dessous, mot pour mot. Il semble suivre l'autre moitié de la feuille, que je cherchai vainement tout autour des ruines :
« Mon cornet acoustique micracoustique a donc le double avantage de multiplier à l'infini l'intensité des sons, et de les introduire dans l'oreille sans causer à l'observateur le moindre inconfort. Vous n'auriez jamais imaginé, cher maître, le charme que l'on ressent à percevoir ces milliers de sons imperceptibles qui se confondent, par une belle journée d'été, en un immense murmure. Le bourdon a sa chanson aussi bien que le rossignol, l'abeille est le chanteur des mousses, le grillon est l'alouette des hautes herbes, le ver est le troglodyte... il n'a qu'un soupir, mais le soupir est mélodieux !
« Cette découverte, du point de vue du sentiment, qui nous fait vivre dans la vie universelle, surpasse en importance tout ce que je pourrais dire à ce sujet.
« Après tant de souffrances, de privations et de lassitudes, comme il est heureux de récolter les fruits de tous ses travaux ! Comme l'âme s'élance vers l'Auteur divin de tous ces mondes microscopiques, dont la magnificence nous est révélée ! Où sont maintenant les longues heures d'angoisse, de faim, de mépris, qui nous accablaient auparavant ? Disparues, monsieur, disparues ! Des larmes de gratitude humectent nos yeux. On est fier d'avoir obtenu, par la souffrance, de nouvelles joies pour l'humanité et d'avoir contribué à son développement intellectuel. Mais si vastes, si admirables que soient les prémices de mon cornet acoustique micracoustique, ils n'en délimitent pas les avantages. Il en existe de plus positifs, de plus matériels, et qui peuvent s'exprimer en chiffres.
« Tout comme le télescope a permis la découverte de myriades de mondes accomplissant leurs révolutions harmonieuses dans l'espace infini... ainsi mon cornet acoustique micracoustique étendra le sens de l'inaudible au-delà de toutes les limites possibles. Ainsi, monsieur, la circulation du sang et des fluides du corps ne me donnera aucun répit ; vous les entendrez couler avec l'impétuosité des cataractes ; vous les percevrez si distinctement que vous en serez effrayé ; la moindre irrégularité du pouls, le moindre obstacle, est frappant, et produit le même effet qu'un rocher contre lequel les vagues d'un torrent se brisent !
« C'est sans doute une immense conquête dans le développement de nos connaissances en physiologie et en pathologie, mais ce n'est pas le point sur lequel je voudrais insister. En appliquant votre oreille contre le sol, monsieur, vous pouvez entendre les eaux minérales jaillir à des profondeurs incommensurables ; vous pouvez juger de leur volume, de leurs courants et des obstacles qu'elles rencontrent !
« Voulez-vous aller plus loin ? Entrez dans une voûte souterraine construite de telle sorte qu'elle recueille une quantité de sons forts ; puis la nuit, quand le monde dort, quand rien ne se confond avec les bruits intérieurs de notre globe... écoutez !
« Monsieur, tout ce qu'il m'est possible de vous dire en ce moment... car au milieu de ma profonde misère, de mes privations, et souvent de mon désespoir, il ne me reste que quelques instants lucides pour poursuivre mes observations géologiques... tout ce que je peux affirmer, c'est que le bouillonnement des vers luisants, les explosions des fluides bouillants, est quelque chose de terrifiant et de sublime, qui ne peut être comparé qu'à l'impression de l'astronome dont la lunette sonde des profondeurs d'une étendue illimitée.
« Néanmoins, je dois avouer que ces impressions devraient être étudiées plus avant et classées de manière méthodique, afin que des conclusions définies puissent en être tirées. De même, dès que vous aurez daigné, cher et noble maître, transmettre la petite somme pour usage à Neustadt comme je l'ai demandé, pour subvenir à mes premiers besoins, nous verrons le moyen de nous entendre concernant l'établissement de trois grands observatoires souterrains, l'un dans la vallée de Catane, un autre en Islande, puis un troisième à Capac-Uren, Songay, ou Cayembé-Uren, les plus profondes des Cordillères, et par conséquent... »
Ici la lettre s'arrêtait.
Je laissai tomber mes mains, stupéfait. Avais-je lu les conceptions d'un idiot... ou les inspirations d'un génie qui s'étaient réalisées ? Que dire ? que penser ? Alors cet homme, cette misérable créature, vivant au fond d'un terrier comme un renard, mourant de faim, avait eu peut-être l'une de ces inspirations que l'Être Suprême envoie sur terre pour éclairer les générations futures !
Et cet homme s'était pendu par dégoût, par désespoir ! Personne n'avait répondu à sa prière, alors qu'il demandait seulement une croûte de pain en échange de sa découverte. C'était horrible. Longtemps, longtemps je restai là à rêver, remerciant le Ciel d'avoir limité mon intelligence aux besoins de la vie ordinaire... de ne pas avoir désiré faire de moi un homme supérieur dans la communauté des martyrs. Enfin le garde champêtre, me voyant le regard fixe et la bouche béante, prit la liberté de me toucher à l'épaule.
« Monsieur Christian, » dit-il, « regardez... il se fait tard... le bourgmestre doit être revenu du conseil. »
« Ha ! C'est vrai, » m'écriai-je, en froissant le papier, « allons-y. »
Nous descendîmes la colline.
Mon digne cousin vint à ma rencontre, le visage souriant, sur le seuil de sa maison.
« Eh bien ! eh bien ! Christian, alors tu n'as trouvé aucune trace de l'imbécile qui s'est pendu ? »
« Non. »
« C'est bien ce que je pensais. C'était quelque fou échappé de Stefansfeld ou d'ailleurs... Ma foi, il a bien fait de se pendre. Quand on n'est bon à rien, c'est le plus simple. »
Le jour suivant, je quittai Hirschwiller. Je n'y retournerai jamais.
L'Œil Invisible
Vers cette époque (disait Christian), pauvre comme Job, je me réfugiai sous le toit d'une vieille maison de la rue des Minnesänger, à Nuremberg, et je fis mon nid dans le coin du grenier.
J'étais obligé de travailler au-dessus de mon lit de paille pour atteindre la fenêtre, mais cette fenêtre était dans le pignon, et la vue en était magnifique, la ville et la campagne étant étalées devant moi.
Je pouvais voir les chats marcher gravement dans les gouttières ; les cigognes, le bec rempli de grenouilles, portant la nourriture à leur progéniture vorace ; les pigeons, jaillissant de leurs colombiers, la queue déployée comme des éventails, planant au-dessus des rues.
Le soir, quand les cloches appelaient le monde à l'Angélus, les coudes sur le bord du toit, j'écoutais leurs carillons mélancoliques ; je regardais les fenêtres qui, une à une, s'éclairaient ; les bons bourgeois fumant leur pipe sur les trottoirs ; les jeunes filles en jupons rouges, leurs cruches sous le bras, riant et bavardant autour de la fontaine « Saint-Sebalt ». Insensiblement tout cela s'évanouissait, les chauves-souris commençaient leur course rapide, et je me retirais sur mon matelas dans une douce paix et une grande tranquillité.
Le vieux marchand de curiosités, Toubac, connaissait le chemin de mon petit logement aussi bien que moi, et n'avait pas peur de monter à l'échelle. Chaque semaine, sa tête laide, ornée d'un bonnet rougeâtre, soulevait la trappe, ses doigts saisissaient le rebord, et il criait d'un ton nasillard :
« Eh bien, eh bien, Maître Christian, avez-vous quelque chose ? »
À quoi je répondais :
« Entrez. Pourquoi diable n'entrez-vous pas ? Je termine tout juste un petit paysage, et il faut que vous me disiez ce que vous en pensez. »
Alors son grand dos, semblant s'allonger, montait jusqu'au toit, et le brave homme riait en silence.
Je dois rendre justice à Toubac : il ne marchandait jamais avec moi sur les prix ; il achetait toutes mes peintures quinze florins, l'une dans l'autre, et les revendait quarante chacune. « C'était un honnête Juif ! »
Je commençais à m'attacher à ce mode d'existence, et à y trouver de nouveaux charmes de jour en jour.
Juste à ce moment, la ville de Nuremberg était agitée par un événement étrange et mystérieux. Non loin de ma lucarne, un peu sur la gauche, se trouvait l'auberge du Bœuf-Gras, une vieille auberge très fréquentée dans tout le pays. Trois ou quatre chariots, remplis de sacs ou de tonneaux, étaient toujours garés devant la porte, où les charretiers rustiques avaient l'habitude de s'arrêter, en allant au marché, pour prendre leur verre de vin du matin.
Le pignon de l'auberge se distinguait par sa forme particulière. Il était très étroit, pointu et, sur deux côtés, découpé en dents, comme une scie. Les sculptures étaient étrangement grotesques, entremêlées et ornant les corniches et entourant les fenêtres ; mais le fait le plus remarquable était que la maison d'en face reproduisait exactement les mêmes sculptures, les mêmes ornements ; même l'enseigne, avec son poteau et sa spirale de fer, était exactement copiée.
On aurait pu penser que ces deux anciennes maisons se reflétaient l'une l'autre. Derrière l'auberge, cependant, se dressait un grand vieux chêne, dont les feuilles sombres assombrissaient les pierres du toit, tandis que l'autre maison se détachait en relief audacieux sur le ciel. Pour compléter la description, ce vieux bâtiment était aussi silencieux et lugubre que l'auberge du Bœuf-Gras était bruyante et animée.
D'un côté, une foule de joyeux buveurs entrait et sortait continuellement, chantant, trébuchant, faisant claquer leurs fouets ; de l'autre, un silence profond régnait.
Peut-être, une ou deux fois dans la journée, la lourde porte semblait s'ouvrir d'elle-même, pour laisser sortir une petite vieille femme, le dos presque en demi-cercle, sa robe ajustée étroitement autour des hanches, un panier énorme au bras, et la main contractée contre sa poitrine.
Il me semblait voir d'un coup d'œil, en la regardant, toute une existence de bonnes œuvres et de méditations pieuses.
La physionomie de cette vieille femme m'avait frappé plus d'une fois : ses petits yeux verts, son nez long et mince, les immenses bouquets de fleurs sur son châle, qui devaient avoir au moins cent ans, le sourire flétri qui plissait ses joues en cocarde, la dentelle de son bonnet tombant jusqu'à ses sourcils... tout cela était fantastique, et m'intéressait beaucoup. Pourquoi cette vieille femme vivait-elle dans cette grande maison déserte ? Je voulais explorer le mystère.
Un jour que je m'arrêtais dans la rue et que je la suivais des yeux, elle se tourna soudain et me lança un regard dont je ne sais comment peindre l'expression horrible ; fit trois ou quatre grimaces hideuses, puis, laissant tomber sa tête tremblante sur sa poitrine, tira son grand châle étroitement autour d'elle, et avança lentement vers la lourde porte, derrière laquelle je la vis disparaître.
« C'est une vieille folle ! » me dis-je, dans une sorte de stupeur. Ma foi, c'était le comble de la folie de ma part de m'intéresser à elle !
Cependant, j'aimerais bien revoir sa grimace ; le vieux Toubac me donnerait volontiers quinze florins si je pouvais la peindre pour lui.
Je dois confesser que ces plaisanteries ne me rassuraient pas entièrement.
Le regard hideux que la vieille mégère m'avait jeté me poursuivait partout. Plus d'une fois, en grimpant à l'échelle presque perpendiculaire de mon grenier, sentant mes vêtements accrochés à quelque pointe, je tremblais de la tête aux pieds, imaginant que la vieille misérable s'accrochait aux basques de mon habit pour me détruire.
Toubac, à qui je racontai cette aventure, était loin d'en rire ; il prit au contraire un air grave et solennel.
« Maître Christian, » dit-il, « si la vieille femme vous veut, prenez garde ! Ses dents sont petites, pointues et d'une blancheur merveilleuse, et ce n'est pas naturel à son âge. Elle a le "mauvais œil". Les enfants la fuient, et les gens de Nuremberg l'appellent "Fledermausse". »
J'admirai l'intelligence claire et sagace du Juif, et ses paroles me donnèrent à réfléchir.
Plusieurs semaines s'écoulèrent, durant lesquelles je rencontrai souvent Fledermausse sans conséquences alarmantes. Mes craintes se dissipèrent, et je ne pensai plus à elle.
Mais un soir vint où, dormant très profondément, je fus réveillé par une étrange harmonie. C'était une sorte de vibration, si douce, si mélodieuse, que le murmure de la brise parmi les feuilles ne peut en donner qu'une faible idée du charme.
Pendant longtemps j'écoutai attentivement, les yeux grands ouverts, et retenant mon souffle, pour ne pas perdre une note. Finalement, je regardai vers la fenêtre, et vis deux ailes battre contre la vitre. Je pensai, au début, que c'était une chauve-souris, prise dans ma chambre ; mais, la lune se levant à cet instant, je vis les ailes d'un magnifique papillon de nuit délinéées sur son disque brillant. Leurs vibrations étaient souvent si rapides qu'on ne pouvait les distinguer ; puis elles se reposaient, étendues sur la vitre, et leurs fibres fragiles étaient de nouveau exposées à la vue.
Cette apparition brumeuse, venant au milieu du silence universel, ouvrit mon cœur à toutes les douces émotions. Il me sembla qu'un sylphe aérien, touché par le sentiment de ma solitude, était venu me rendre visite, et cette idée me fit fondre presque en larmes.
« Sois tranquille, douce captive, sois tranquille, » dis-je ; « ta confiance ne sera pas abusée. Je ne te garderai pas contre ton gré. Retourne au ciel et à la liberté. » J'ouvris alors ma petite fenêtre. La nuit était calme, et des millions d'étoiles scintillaient dans le ciel. Pendant un moment je contemplai ce spectacle sublime, et des paroles de prière et de louange vinrent naturellement à mes lèvres ; mais, jugez de mon étonnement quand, baissant les yeux, je vis un homme pendu à la traverse de l'enseigne du Bœuf-Gras, les cheveux ébouriffés, les bras raides, les jambes allongées en pointe, et projetant leurs ombres gigantesques jusqu'à la rue !
L'immobilité de cette figure sous les rayons de la lune était terrible. Je sentis ma langue se glacer, mes dents se serrer. J'allais crier de terreur quand, par une attraction mystérieuse et incompréhensible, mon regard tomba plus bas, et je distinguai, confusément, la vieille femme accroupie à sa fenêtre au milieu des ombres obscures, et contemplant le mort avec un air de diabolique satisfaction.
Alors j'eus un vertige de terreur. Toutes mes forces m'abandonnèrent, et, reculant jusqu'au mur de mon grenier, je m'affaissai et devins insensible.
Je ne sais combien de temps dura ce sommeil de mort. Quand je revins à moi, je vis qu'il faisait grand jour. Les brumes de la nuit avaient pénétré jusqu'à ma mansarde, et déposé leur rosée fraîche sur mes cheveux, et les murmures confus de la rue montaient jusqu'à mon petit logement. Je regardai au-dehors. Le bourgmestre et son secrétaire étaient postés à la porte de l'auberge, et y restèrent longtemps ; des foules de gens allaient et venaient, et s'arrêtaient pour regarder ; puis reprenaient leur course. Les bonnes femmes du voisinage, qui balayaient devant leurs portes, regardaient de loin, et parlaient gravement entre elles.
Enfin une civière, et sur cette civière un corps, couvert d'un drap de toile, sortit de l'auberge, porté par deux hommes. Ils descendirent dans la rue, et les enfants, en allant à l'école, coururent derrière eux.
Tout le monde se recula à leur approche.
La fenêtre d'en face était encore ouverte ; le bout d'une corde flottait à la traverse.
Je n'avais pas rêvé. J'avais, en vérité, vu le papillon de nuit ; j'avais vu l'homme pendu, et j'avais vu Fledermausse.
Ce jour-là, Toubac me fit visite, et, comme son grand nez apparaissait au niveau du plancher, il s'écria :
« Maître Christian, n'avez-vous rien à vendre ? »
Je ne l'entendis pas. J'étais assis sur ma chaise unique, les mains jointes sur mes genoux, et les yeux fixés devant moi.
Toubac, surpris de mon inattention, répéta d'une voix plus forte :
« Maître Christian, maître Christian ! » Puis, enjambant le seuil, il s'avança et me frappa sur l'épaule.
« Eh bien, eh bien, qu'est-ce qui se passe ? »
« Ah, c'est vous, Toubac ? »
« Eh, parbleu ! Je le pense bien ; êtes-vous malade ? »
« Non, je réfléchis seulement. »
« À quoi diable réfléchissez-vous ? »
« À l'homme qui a été pendu. »
« Oh, oh ! » cria le marchand de curiosités. « Vous l'avez vu, donc ? Le pauvre garçon ! Quelle singulière histoire ! Le troisième au même endroit. »
« Comment, le troisième ? »
« Ah, oui ! J'aurais dû vous prévenir ; mais il n'est pas trop tard. Il y en aura certainement un quatrième, qui suivra l'exemple des autres. Il n'y a que le premier pas qui coûte. »
En disant cela, Toubac prit place sur le coin de ma malle, frappa sa tabatière, alluma sa pipe, et souffla trois ou quatre bouffées puissantes avec un air méditatif.
« Ma foi, dit-il, je ne suis pas peureux ; mais, si j'avais pleine permission de passer la nuit dans cette chambre, je préférerais de beaucoup dormir ailleurs.
« Écoutez, maître Christian. Il y a neuf ou dix mois, un brave homme de Tübingen, marchand de fourrures en gros, descendit à l'auberge du Bœuf-Gras. Il demanda à souper ; il mangea bien ; il but bien ; et fut finalement conduit à cette chambre du troisième étage, qu'on appelle la Chambre Verte. Eh bien, le lendemain matin, il fut trouvé pendu à la traverse de l'enseigne.
« Eh bien, cela pouvait passer pour une fois ; il n'y avait rien à dire.
« Toute enquête convenable fut faite, et l'étranger fut enterré au fond du jardin. Mais, voyez-vous, environ six mois après, un brave soldat de Neustadt arriva ; il avait reçu son congé définitif, et se réjouissait à la pensée de retourner dans son village natal. Durant toute la soirée, en vidant ses verres de vin, il parla avec tendresse de sa petite cousine qui attendait de l'épouser. Enfin, ce gros monsieur fut conduit à sa chambre, la Chambre Verte, et, la même nuit, le guet, passant dans la rue Minnesänger, aperçut quelque chose pendu à la traverse ; il leva sa lanterne, et voilà ! c'était le soldat, avec son congé définitif en ruban sur sa hanche gauche, et ses mains jointes sur la couture de ses pantalons, comme à la parade.
« "À vrai dire, c'est extraordinaire !" cria le bourgmestre ; "le diable est dans le coup." Eh bien, la chambre fut beaucoup visitée ; les murs furent replâtrés, et le mort fut envoyé à Neustadt.
« Le greffier écrivit cette note marginale :
« "Mort d'apoplexie."
« Toute la ville de Nuremberg était en colère contre l'aubergiste. Il y en eut beaucoup, en effet, qui voulurent le forcer à décrocher sa traverse de fer, sous prétexte qu'elle inspirait aux gens des idées dangereuses ; mais vous pouvez bien croire que le vieux Michael Schmidt ne voulut pas prêter l'oreille à cette proposition.
« "Cette traverse, disait-il, a été placée ici par mon grand-père ; elle porte l'enseigne du Bœuf-Gras depuis cent cinquante ans, de père en fils ; elle ne fait de mal à personne, pas même aux charrettes de foin qui passent dessous, car elle est à trente pieds au-dessus d'elles. Ceux à qui elle ne plaît pas peuvent détourner la tête, et ne pas la voir."
« Eh bien, peu à peu, la ville se calma, et, durant plusieurs mois, aucun nouvel événement ne l'agita. Malheureusement, un étudiant de Heidelberg, retournant à l'université, s'arrêta, avant-hier, à l'auberge du Bœuf-Gras, et demanda à loger. C'était le fils d'un ministre du culte.
« Comment quelqu'un aurait-il pu supposer que le fils d'un pasteur pourrait concevoir l'idée de se pendre à la traverse d'une enseigne, parce qu'un gros monsieur et un vieux soldat l'avaient fait ? Nous devons admettre, maître Christian, que la chose n'était pas probable ; ces raisons ne m'auraient pas semblé suffisantes, ni à vous. »
« Assez, assez ! » m'écriai-je ; « c'est trop horrible ! Je vois un mystère effrayant impliqué dans tout cela. Ce n'est pas la traverse ; ce n'est pas la chambre... »
« Quoi ! Soupçonnez-vous l'aubergiste, l'homme le plus honnête du monde, et appartenant à l'une des plus vieilles familles de Nuremberg ? »
« Non, non ; que Dieu me préserve de me livrer à des soupçons injustes ! mais il y a un abîme devant moi, dans lequel j'ose à peine regarder. »
« Vous avez raison, » dit Toubac, étonné de la violence de mon agitation. « Nous parlerons d'autre chose. À propos, maître Christian, où est notre paysage de Sainte-Odile ? »
Cette question me ramena au monde des réalités. Je montrai au vieillard la peinture que je venais de terminer. L'affaire fut bientôt conclue, et Toubac, fort satisfait, descendit l'échelle, en me suppliant de ne plus penser à l'étudiant de Heidelberg.
J'aurais volontiers suivi le conseil de mon bon ami ; mais, quand le diable se mêle une fois de nos affaires, il n'est pas facile de nous débarrasser de lui.
Dans mes heures solitaires, tous ces événements se reproduisaient avec une netteté effrayante dans mon esprit.
« Cette vieille misérable, me disais-je, est la cause de tout ; elle seule a conçu ces crimes, et les a consommés. Mais par quels moyens ? A-t-elle eu recours à la ruse seule, ou a-t-elle obtenu l'intervention de puissances invisibles ? » Je marchais de long en large dans ma retraite. Une voix intérieure criait : « Ce n'est pas en vain que la Providence t'a permis de voir Fledermausse contempler les agonies de sa victime. Ce n'est pas en vain que l'âme du pauvre jeune homme est venue sous la forme d'un papillon de nuit pour t'éveiller. Non, non ; tout cela n'était pas accidentel, Christian. Les cieux t'imposent une terrible mission. Si tu ne l'accomplis pas, tremble de tomber toi-même entre les mains de la vieille meurtrière ! Peut-être, en ce moment, prépare-t-elle ses pièges dans l'obscurité. »
Durant plusieurs jours, ces images hideuses me suivirent sans intermission. Je perdis le sommeil ; il m'était impossible de faire quoi que ce soit ; mon pinceau tombait de ma main ; et, horrible à confesser, je me trouvais parfois à regarder la traverse avec une sorte de complaisance. Enfin, je ne pus le supporter plus longtemps, et un soir, je descendis l'échelle et me cachai derrière la porte de Fledermausse, espérant surprendre son secret fatal.
À partir de ce moment, aucun jour ne passa sans que je sois en route, suivant la vieille misérable, guettant, espionnant, ne la perdant jamais de vue ; mais elle était si rusée, avait un flair si subtil que, sans même tourner la tête, elle savait que j'étais derrière elle.
Cependant, elle feignait de ne pas s'en apercevoir ; elle allait au marché, chez le boucher, comme toute bonne femme simple, ne faisant qu'accélérer ses pas et murmurant des mots confus.
À la fin du mois, je vis qu'il m'était impossible d'atteindre mon but de cette façon, et cette conviction me rendit indiciblement triste.
« Que puis-je faire ? me disais-je. La vieille femme devine mes plans ; elle est sur ses gardes ; tout espoir m'abandonne. Ah ! vieille harpie, tu crois déjà me voir au bout de ta corde. » Je ne cessais de me poser cette question : « Que puis-je faire ? que puis-je faire ? » Enfin, une idée lumineuse me frappa. Ma chambre surplombait la maison de Fledermausse ; mais il n'y avait pas de fenêtre de ce côté. J'écartai adroitement une ardoise, et aucune plume ne pourrait peindre ma joie quand tout l'ancien bâtiment fut ainsi exposé à ma vue. « Enfin, je te tiens ! » m'écriai-je ; « tu ne peux plus m'échapper maintenant ; d'ici je peux voir tout ce qui se passe... tes allées, tes venues, tes ruses et tes pièges. Tu ne soupçonneras pas cet œil invisible, cet œil vigilant, qui surprendra le crime au moment où il éclot. Oh, Justice, Justice ! Elle marche lentement ; mais elle arrive. »
Rien ne pouvait être plus sinistre que le repaire qui s'étalait maintenant devant moi — une grande cour, dont les larges dalles étaient couvertes de mousse ; dans un coin, un puits, dont on frissonnait de regarder les eaux stagnantes ; un escalier couvert de vieilles coquilles ; au fond, une galerie avec une balustrade en bois, et, suspendus à celle-ci, quelques vieux linges et la paillasse d'un vieux matelas de paille ; au premier étage, à gauche, le revêtement en pierre d'un égout commun indiquait la cuisine ; à droite, les hautes fenêtres du bâtiment donnaient sur la rue ; puis quelques pots de fleurs séchées, flétries — tout était craquelé, sombre, humide. Seules une ou deux heures durant la journée, le soleil pouvait pénétrer dans ce lieu répugnant ; après quoi, les ombres prenaient possession ; alors le soleil tombait sur les murs croulants, le balcon vermoulu, les vitres ternes et dépolies, et sur le tourbillon d'atomes flottant dans ses rayons dorés, troublés par aucun souffle d'air.
J'avais à peine terminé ces observations et réflexions, que la vieille femme entra, revenant tout juste du marché. J'entendis le grincement de sa lourde porte. Puis elle apparut avec son panier. Elle semblait fatiguée, presque à bout de souffle. La dentelle de son bonnet tombait sur son nez. D'une main, elle saisit la rampe et monta l'escalier.
La chaleur était intolérable, suffocante ; c'était précisément un de ces jours où tous les insectes — grillons, araignées, moustiques, etc. — font résonner les vieilles ruines de leurs sons étranges.
Fledermausse traversa la galerie lentement, comme un vieux furet qui se sent chez soi. Elle resta plus d'un quart d'heure dans la cuisine, puis revint, étendit son linge, prit le balai, et balaya quelques brins de paille sur le sol. Enfin, elle leva la tête, et tourna ses petits yeux verts dans toutes les directions, cherchant, enquêtant soigneusement.
Pouvait-elle, par quelque étrange intuition, soupçonner quelque chose ? Je ne sais ; mais je rabattis doucement l'ardoise, et renonçai à ma surveillance pour la journée.
Le matin, Fledermausse parut rassurée. Un angle de lumière tombait sur la galerie. En passant, elle attrapa une mouche au vol, et la présenta délicatement à une araignée établie dans un coin du toit. Cette araignée était si boursouflée que, malgré la distance, je la vis descendre de cercle en cercle, puis glisser le long d'une fine toile, telle une goutte de venin, saisir sa proie des mains de la vieille mégère, et remonter rapidement. Fledermausse la regarda très attentivement, les yeux à demi fermés ; puis éternua, et se dit, d'un ton railleur : « Dieu vous bénisse, belle petite ; Dieu vous bénisse ! »
Je surveillai durant six semaines, et ne pus découvrir rien concernant le pouvoir de Fledermausse. Parfois, assise sur un tabouret, elle épluchait ses pommes de terre, puis étendait son linge sur la balustrade.
Parfois je la voyais filer ; mais elle ne chantait jamais, comme les bonnes et gentilles vieilles femmes ont coutume de le faire, leurs voix tremblantes se mêlant bien au bourdonnement de la roue.
Un profond silence régnait toujours autour d'elle ; elle n'avait pas de chat — cette société chérie des vieilles femmes — pas même un moineau ne venait se reposer sous son toit. Il semblait que toute la nature animée reculait devant son regard. L'araignée boursouflée seule prenait plaisir à sa compagnie.
Je ne peux concevoir maintenant comment ma patience a pu supporter ces longues heures d'observation : rien ne m'échappait ; rien n'était matière d'indifférence. Au moindre bruit, je levais mon ardoise ; ma curiosité était sans limites, insatiable.
Toubac se plaignait beaucoup.
« Maître Christian, disait-il, comment diable passez-vous votre temps ? Autrefois, vous peigniez quelque chose pour moi chaque semaine ; maintenant, vous ne terminez pas une pièce une fois par mois. Oh, vous autres peintres ! "Paresseux comme un peintre" est un bon et sage proverbe. Dès que vous avez quelques kreuzers en poche, vous mettez les mains dans vos poches et vous allez dormir ! »
J'avoue que je commençais à perdre courage — j'avais surveillé, espionné, et je n'avais rien découvert. Je me disais que la vieille femme ne pouvait être aussi dangereuse que je l'avais supposé ; que je lui avais peut-être fait injustice par mes soupçons ; bref, je commençais à lui trouver des excuses. Un bel après-midi, l'œil fixé à mon poste d'observation, je m'abandonnais à ces réflexions bienveillantes, quand soudain la scène changea : Fledermausse traversa la galerie avec la rapidité de l'éclair. Elle n'était plus la même personne ; elle était droite, ses mâchoires étaient serrées, son regard fixe, son cou tendu ; elle marchait à grandes enjambées, ses mèches grises flottant derrière elle.
« Oh, enfin, me disais-je, quelque chose arrive, attention ! » Mais, hélas ! les ombres du soir descendirent sur le vieil édifice, les bruits de la cité expirèrent, et le silence prévalut.
Fatigué et déçu, je me couchai sur mon lit, quand, jetant les yeux vers ma lucarne, je vis la chambre d'en face illuminée. Tiens ! un voyageur occupait la Chambre Verte — fatale aux étrangers.
Maintenant, toutes mes craintes étaient réveillées ; l'agitation de Fledermausse s'expliquait — elle flairait une nouvelle victime.
Pas de sommeil pour moi cette nuit-là ; le bruissement de la paille, le grignotement des souris sous le plancher, me donnaient des frissons nerveux.
Je me levai et me penchai à ma fenêtre ; j'écoutai. La lumière dans la chambre d'en face fut éteinte. Dans un de ces moments d'anxiété poignante, je ne saurais dire si c'était illusion ou réalité, je crus voir la vieille misérable, elle aussi, guetter et écouter.
La nuit passa, et l'aube grise vint à mes fenêtres ; peu à peu, le bruit et les mouvements de la rue montèrent jusqu'à mon grenier. Harcelé par la fatigue et l'émotion, je m'endormis, mais mon sommeil fut court, et vers huit heures j'avais repris mon poste d'observation.
Il semblait que la nuit avait été aussi troublée et tempétueuse pour Fledermausse que pour moi-même. Quand elle ouvrit la porte de la galerie, je vis qu'une pâleur livide couvrait ses joues et son cou maigre ; elle n'avait sur elle que sa chemise et une jupe de laine ; quelques mèches de cheveux gris-roux tombaient sur ses épaules. Elle regarda vers ma cachette avec un air rêveur et absent, mais elle ne vit rien ; elle pensait à d'autres choses.
Soudain, elle descendit, laissant ses vieux souliers au bas des marches. « Sans doute, pensai-je, elle va voir si la porte en bas est bien fermée. »
Je la vis remonter précipitamment, sautant trois ou quatre marches à la fois — c'était terrible.
Elle se précipita dans la chambre voisine, et j'entendis quelque chose comme la chute du couvercle d'un grand coffre ; puis Fledermausse apparut dans la galerie, traînant un mannequin après elle, et ce mannequin était vêtu comme l'étudiant de Heidelberg.
Avec une dextérité surprenante, la vieille femme suspendit cet objet hideux à une poutre de l'appentis, puis descendit rapidement dans la cour pour le contempler. Un éclat de rire sardonique s'échappa de ses lèvres ; elle remonta, puis redescendit comme une maniaque, et chaque fois proférait de nouveaux cris et de nouveaux éclats de rire.
Un bruit se fit entendre près de la porte, et la vieille femme bondit en avant, décrocha le mannequin et l'emporta ; puis, se penchant au-dessus de la balustrade avec le cou allongé, les yeux étincelants, elle écouta avec ferveur. Le bruit se perdit dans le lointain, les muscles de son visage se détendirent, et elle prit de longues inspirations. Ce n'était qu'une voiture qui était passée.
La vieille misérable avait eu peur.
Elle retourna maintenant dans la chambre, et j'entendis le coffre se refermer. Cette scène étrange confondit toutes mes idées. Que signifiait ce mannequin ? Je devins plus attentif que jamais.
Fledermausse quitta maintenant la maison avec son panier au bras. Je la suivis des yeux jusqu'à ce qu'elle tourne le coin de la rue. Elle avait repris l'air d'une vieille femme tremblante, faisait de courts pas, et tournait de temps à autre la tête à demi, pour épier derrière elle du coin de l'œil.
Fledermausse fut absente pendant cinq bonnes heures. Pour moi, j'allais, je venais, je méditais. Le temps semblait insupportable. Le soleil chauffait l'ardoise du toit, et brûlait mon cerveau.
Maintenant, je vis, à la fenêtre, le brave homme qui occupait la fatale Chambre Verte ; c'était un courageux paysan de Nassau, avec un grand chapeau à trois cornes, un gilet écarlate, et un visage rieur ; il fumait sa pipe d'Ulm en toute tranquillité, et semblait ne craindre aucun mal.
Je sentis un désir violent de lui crier : « Brave homme, soyez sur vos gardes ! Ne vous laissez pas prendre au piège par la vieille misérable ; méfiez-vous ! » mais il ne m'aurait pas compris. Vers deux heures, Fledermausse revint. Le bruit de sa porte résonna dans le vestibule. Puis seule, toute seule, elle entra dans la cour, et s'assit sur la marche intérieure de l'escalier ; elle posa son panier devant elle, et en sortit d'abord des paquets d'herbes, puis des légumes, puis un gilet rouge, puis un chapeau à trois cornes, un habit de velours brun, un pantalon de peluche, et de gros bas de laine — le costume complet du paysan de Nassau.
Pendant un moment, je me sentis abasourdi ; puis des flammes passèrent devant mes yeux.
Je me rappelai ces précipices qui attirent avec une puissance irrésistible ; ces puits ou gouffres, que la police a été contrainte de fermer, parce que des hommes s'y jetaient ; ces arbres qui avaient été abattus parce qu'ils inspiraient aux hommes l'idée de se pendre ; cette contagion de suicides, de vols, de meurtres, à certaines époques, par des moyens désespérés ; cette étrange et subtile séduction de l'exemple, qui vous fait bâiller parce qu'un autre bâille, souffrir parce que vous voyez un autre souffrir, vous tuer parce que vous voyez d'autres se tuer — et mes cheveux se dressèrent d'horreur.
Comment cette Fledermausse, cette créature basse et sordide, avait-elle pu dériver une loi si profonde de la nature humaine ? comment avait-elle trouvé le moyen d'utiliser cette loi au profit ou à l'indulgence de ses instincts sanguinaires ? Cela, je ne pouvais le comprendre ; cela surpassait mes imaginations les plus folles.
Mais en réfléchissant plus longuement sur ce mystère inexplicable, je résolus de retourner la loi fatale contre elle, et d'attirer la vieille meurtrière dans son propre filet.
Tant de victimes innocentes appelaient vengeance !
Je me sentis sur la bonne voie.
J'allai chez tous les revendeurs de vieux habits de Nuremberg, et revins l'après-midi à l'auberge du Bœuf-Gras, avec un énorme paquet sous le bras.
Nichel Schmidt me connaissait depuis longtemps ; sa femme était grasse et avenante ; j'avais fait son portrait.
« Ah, maître Christian, dit-il, en me serrant la main, quelle heureuse circonstance vous amène ici ? Qu'est-ce qui me procure le plaisir de vous voir ? »
« Mon cher monsieur Schmidt, j'éprouve un désir véhément, insatiable, de dormir dans la Chambre Verte. »
Nous étions debout sur le seuil de l'auberge, et je montrai la chambre. Le brave homme me regarda avec méfiance.
« Ne craignez rien, dis-je ; je n'ai aucun désir de me pendre. »
« À la bonne heure ! à la bonne heure ! Car, franchement, cela me ferait de la peine ; un artiste d'un tel mérite ! Quand voulez-vous disposer de la chambre, maître Christian ? »
« Ce soir. »
« Impossible ! elle est occupée ! »
« Monsieur peut entrer immédiatement, dit une voix juste derrière moi, je ne gênerai personne. »
Nous nous retournâmes avec une grande surprise ; le paysan de Nassau se tenait devant nous, avec son tricorne et son paquet au bout de son bâton. Il venait d'apprendre l'histoire de ses trois prédécesseurs dans la Chambre Verte, et tremblait de rage.
« Des chambres comme la vôtre ! s'écria-t-il en bégayant ; mais c'est un meurtre d'y loger les gens, c'est un assassinat ! Vous mériteriez d'être envoyé aux galères sur-le-champ ! »
« Allez, allez, calmez-vous, dit l'aubergiste ; cela ne vous a pas empêché de bien dormir. »
« Heureusement que je faisais mes prières le soir, dit le paysan ; sans cela, où en serais-je ? » Et il se retira, les mains levées au ciel.
« Eh bien, dit Nichel Schmidt, stupéfait, la chambre est vacante, mais je vous en conjure, ne me jouez pas un mauvais tour. »
« Ce serait un plus mauvais tour pour moi que pour vous, monsieur. »
Je donnai mon paquet aux domestiques et m'installai pour le moment avec les buveurs. Depuis longtemps, je ne m'étais senti aussi calme et heureux. Après tant de doutes et d'inquiétudes, je touchais au but. L'horizon semblait s'éclaircir, et il apparaissait qu'une puissance invisible me tendait la main. J'allumai ma pipe, posai mon coude sur la table, mon vin devant moi, et écoutai le chœur du « Freischütz », joué par une troupe de bohémiens de la Forêt-Noire. Les trompettes, le hallali de la chasse, les hautbois, me plongèrent dans une vague rêverie, et, me réveillant par moments pour regarder l'heure, je me demandais gravement si tout ce qui m'était arrivé n'était pas un rêve. Mais le veilleur de nuit vint nous demander de quitter la salle, et bientôt d'autres pensées plus solennelles surgirent dans mon âme, et c'est en méditant profondément que je suivis la petite Charlotte, qui me précéda avec une chandelle jusqu'à ma chambre.
Nous montâmes les escaliers jusqu'au troisième étage. Charlotte me donna la chandelle et désigna la porte.
« Là », dit-elle, et elle redescendit rapidement.
J'ouvris la porte. La Chambre Verte était semblable à toute autre chambre d'auberge. Le plafond était fort bas, le lit très haut. D'un seul regard, j'explorai l'intérieur, puis je glissai vers la fenêtre.
Rien n'était visible dans la maison de Fledermausse ; seulement, dans quelque chambre éloignée, une lumière obscure brûlait. Quelqu'un était aux aguets. « C'est bien, dis-je en fermant le rideau. J'ai tout le temps nécessaire. »
J'ouvris mon paquet, je mis un bonnet de femme avec de la dentelle pendante ; puis, me plaçant devant un miroir, je pris un pinceau et peignis des rides sur mon visage. Cela me prit près d'une heure. Puis je revêtis la robe et un grand châle, et j'eus réellement peur de moi-même. Fledermausse me semblait me regarder depuis le miroir.
À ce moment, le veilleur de nuit cria : « Onze heures ! » Je saisis le mannequin que j'avais apporté dans mon paquet et l'affublai d'un costume exactement semblable à celui que portait la vieille misérable. J'ouvris alors le rideau.
Certes, après tout ce que j'avais vu de Fledermausse, de sa ruse infernale, de sa prudence, de son adresse, elle ne pouvait en aucune façon me surprendre ; et pourtant j'avais peur. La lumière que j'avais remarquée dans la chambre était toujours immobile, et jetait maintenant ses rayons jaunes sur le mannequin du paysan de Nassau, qui était accroupi au coin du lit, la tête pendante sur la poitrine, le tricorne rabattu sur le visage, les bras ballants, et l'aspect tout entier étant celui d'un désespoir absolu.
Les ombres, ménagées avec un art diabolique, ne laissaient voir que l'effet général du visage. Le gilet rouge et six boutons ronds semblaient seuls briller dans l'obscurité. Mais le silence de la nuit, l'immobilité complète de la figure, l'air épuisé et lugubre étaient bien calculés pour s'emparer d'un spectateur avec une étrange puissance. Pour moi, bien que prévenu, j'en fus glacé jusqu'aux os.
Qu'en aurait-il été, alors, du pauvre paysan simple, s'il avait été surpris à l'improviste ? Il aurait été totalement terrassé. Désespéré, il aurait perdu tout contrôle sur lui-même, et l'esprit d'imitation aurait fait le reste.
À peine eus-je bougé le rideau que je vis Fledermausse aux aguets derrière sa fenêtre. Elle ne pouvait me voir. J'ouvris doucement ma fenêtre ; la fenêtre d'en face fut ouverte ! Puis son mannequin sembla se lever lentement et avancer devant moi. J'avançai aussi mon mannequin et, saisissant ma torche d'une main, de l'autre j'ouvris rapidement les volets. Et maintenant, la vieille femme et moi étions face à face. Frappée d'une terreur soudaine, elle avait laissé tomber son mannequin !
Nous nous regardâmes avec une horreur presque égale. Elle étendit son doigt, j'avançai le mien. Elle remua les lèvres, j'agitai les miennes. Elle poussa un soupir profond et s'appuya sur son coude. Je l'imitai.
Décrire toutes les terreurs de cette scène serait impossible. Cela touchait à la confusion, à la folie, au délire. C'était une lutte à mort entre deux volontés ; entre deux intelligences ; entre deux âmes — chacune voulant détruire l'autre ; et, dans cette lutte, j'avais l'avantage — ses victimes luttaient avec moi.
Après avoir imité pendant quelques secondes chaque mouvement de Fledermausse, je tirai une corde de sous ma jupe et l'attachai à la traverse.
La vieille femme me regardait la bouche béante. Je passai la corde autour de mon cou ; ses pupilles se dilatèrent, s'éclairèrent ; son visage fut convulsé.
« Non, non ! » dit-elle d'une voix sifflante.
Je la poursuivis avec l'impassibilité d'un bourreau.
Alors la rage sembla s'emparer d'elle.
« Vieille folle ! » s'exclama-t-elle en se redressant, et ses mains se crispèrent sur la traverse. « Vieille folle ! » Je ne lui laissai pas le temps de continuer à souffler sur ma lampe. Je me baissai, comme un homme s'apprêtant à faire un bond vigoureux et, saisissant mon mannequin, je passai la corde autour de son cou et le précipitai en bas.
Un cri terrible retentit dans la rue, puis le silence, que je semblai sentir. La sueur baignait mon front. J'écoutai longtemps. Au bout d'un quart d'heure, j'entendis, au loin, très au loin, la voix du veilleur de nuit criant : « Habitants de Nuremberg, minuit, minuit sonne ! »
« Maintenant la justice est satisfaite ! » m'écriai-je, « et trois victimes sont vengées. Pardonnez-moi, ô Seigneur ! »
Environ cinq minutes après le cri du veilleur, je vis Fledermausse attirée, séduite par mon mannequin (son image exacte), sauter par la fenêtre, une corde autour du cou, et rester suspendue à la traverse.
Je vis l'ombre de la mort onduler à travers son corps, tandis que la lune, calme, silencieuse, majestueuse, inondait le sommet du toit, et que ses rayons froids et pâles reposaient sur la tête vieille, échevelée et hideuse.
Tout comme j'avais vu le pauvre jeune étudiant de Heidelberg, tout de même je vis maintenant Fledermausse.
Au matin, tout Nuremberg apprit que la vieille misérable s'était pendue, et ce fut le dernier événement de ce genre dans la rue Minnesänger.
Les Eaux de la Mort
Les eaux minérales chaudes de Spinbronn, situées dans le Hundsrück, à plusieurs lieues de Pirmesens, jouissaient autrefois d'une réputation magnifique. Tous ceux qui étaient affligés de goutte ou de gravelle en Allemagne s'y rendaient ; l'aspect sauvage du pays ne les rebutait pas. Ils logeaient dans de jolis chalets au sommet du défilé ; ils se baignaient dans la cascade, qui tombait en larges nappes d'écume du sommet des rochers ; ils buvaient un ou deux flacons d'eau minérale par jour, et le médecin du lieu, Daniel Hâselnoss, qui distribuait ses ordonnances vêtu d'une grande perruque et d'une redingote châtaigne, avait une excellente clientèle.
Aujourd'hui, les eaux de Spinbronn ne figurent plus au « Codex » ; dans ce pauvre village, on ne voit plus que quelques misérables bûcherons, et, triste à dire, le docteur Hâselnoss est parti !
Tout cela résultait d'une série de catastrophes très étranges que l'avocat Brêmer de Pirmesens m'a racontées l'autre jour.
Il faut savoir, maître Frantz (disait-il), que la source de Spinbronn jaillit d'une sorte de caverne, d'environ cinq pieds de haut et douze ou quinze pieds de large ; l'eau a une chaleur de soixante-sept degrés centigrades ; elle est salée. Quant à la caverne, entièrement recouverte à l'extérieur de mousse, de lierre et de broussailles, sa profondeur est inconnue car les exhalaisons chaudes empêchent toute entrée.
Néanmoins, chose étrange, on remarqua au début du siècle dernier que les oiseaux du voisinage — grives, colombes, faucons — y étaient engloutis en plein vol, et l'on ne sut jamais à quelle influence mystérieuse attribuer ce fait particulier.
En 1801, au plus fort de la saison, en raison d'une circonstance qui demeure inexpliquée, la source devint plus abondante, et les baigneurs, se promenant en contrebas sur la pelouse, virent un squelette humain aussi blanc que neige tomber de la cascade.
Vous pouvez juger, maître Frantz, de l'épouvante générale ; on pensa naturellement qu'un meurtre avait été commis à Spinbronn au cours d'une année récente, et que le corps de la victime avait été jeté dans la source. Mais le squelette ne pesait pas plus d'une douzaine de francs, et Hâselnoss conclut qu'il devait avoir séjourné plus de trois siècles dans le sable pour être réduit à un tel état de dessiccation.
Ce raisonnement très plausible n'empêcha pas une foule de curistes, fous à l'idée d'avoir bu cette eau saline, de partir avant la fin de la journée ; ceux qui étaient le plus atteints de goutte et de gravelle se consolèrent. Mais le débordement se poursuivant, toutes les immondices, la vase et les détritus que contenait la caverne furent rejetés les jours suivants ; un véritable ossuaire descendit de la montagne : squelettes d'animaux de toute espèce — quadrupèdes, oiseaux et reptiles — en somme, tout ce que l'on pouvait concevoir de plus horrible.
Hâselnoss publia un pamphlet démontrant que tous ces os provenaient d'un monde antédiluvien : que c'étaient des os fossiles, accumulés là dans une sorte d'entonnoir pendant le déluge universel — c'est-à-dire quatre mille ans avant Jésus-Christ, et que, par conséquent, on pouvait les considérer comme rien d'autre que des pierres, et qu'il était inutile d'en être dégoûté. Mais son ouvrage avait à peine rassuré les goutteux qu'un beau matin, le cadavre d'un renard, puis celui d'un faucon avec toutes ses plumes, tombèrent de la cascade.
Il était impossible d'établir que ces restes dataient d'avant le déluge. Quoi qu'il en soit, le dégoût fut si grand que tout le monde fit son paquetage et alla prendre les eaux ailleurs.
« Quelle infamie ! » s'écriaient les belles dames — « quelle horreur ! Ainsi c'est de là que venait la vertu de ces eaux minérales ! Oh, il vaudrait mieux mourir de la gravelle que de poursuivre un tel remède ! »
Au bout d'une semaine, il ne restait à Spinbronn qu'un gros Anglais qui avait la goutte aux mains aussi bien qu'aux pieds, qui se faisait appeler Sir Thomas Hawerburch, commodore ; et il amenait une grande suite, selon l'usage d'un sujet britannique en terre étrangère.
Ce personnage, gros et gras, au teint fleuri, mais aux mains simplement nouées par la goutte, aurait bu de la soupe de squelette si cela avait pu guérir son infirmité. Il riait de bon cœur de la désertion des autres malades et s'installa dans le plus joli chalet à moitié prix, annonçant son dessein de passer l'hiver à Spinbronn.
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(Ici, l'avocat Brêmer prit lentement une ample prise de tabac comme pour activer ses souvenirs ; il secoua son jabot de dentelle du bout des doigts et continua :)
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Cinq ou six ans avant la Révolution de 1789, un jeune médecin de Pirmesens, nommé Christian Weber, était parti à Saint-Domingue dans l'espoir de faire fortune. Il avait réellement amassé quelque cent mille francs dans l'exercice de sa profession quand la révolte des nègres éclata.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler le traitement barbare auquel nos malheureux compatriotes furent soumis à Haïti. Le docteur Weber eut la chance d'échapper au massacre et de sauver une partie de sa fortune. Puis il voyagea en Amérique du Sud, et notamment en Guyane française. En 1801, il revint à Pirmesens et s'établit à Spinbronn, où le docteur Hâselnoss lui céda sa maison et sa clientèle défunte.
Christian Weber amenait avec lui une vieille négresse appelée Agatha : une créature effrayante, avec un nez plat et des lèvres grosses comme votre poing, et la tête nouée dans trois bandanas de couleurs tranchantes. Cette pauvre vieille femme adorait le rouge ; elle avait des boucles d'oreilles qui lui descendaient jusqu'aux épaules, et les montagnards du Hundsrück venaient de six lieues à la ronde pour la regarder.
Quant au docteur Weber, c'était un homme grand, maigre, invariablement vêtu d'une redingote bleu ciel à basques de morue et d'une culotte en peau de cerf. Il portait un chapeau de paille flexible et des bottes à revers jaune vif, sur le devant desquelles pendaient deux glands d'argent. Il parlait peu ; son rire ressemblait à une crise nerveuse, et ses yeux gris, d'ordinaire calmes et méditatifs, brillaient d'un éclat singulier au moindre signe de contradiction. Chaque matin, il faisait un tour autour de la montagne, laissant son cheval aller à l'aventure, sifflant toujours le même air, quelque mélodie nègre ou autre. Enfin, ce drôle de type avait rapporté d'Haïti tout un lot de boîtes pleines d'insectes bizarres — certains noirs et brun rougeâtre, gros comme des œufs ; d'autres petits et chatoyants comme des étincelles. Il semblait y tenir davantage qu'à ses patients, et, de temps à autre, en revenant de ses promenades, il apportait une quantité de papillons épinglés au bord de son chapeau.
À peine fut-il installé dans la vaste maison de Hâselnoss qu'il peupla la cour arrière d'oiseaux exotiques — oies de Barbarie aux joues écarlates, pintades et un paon blanc, qui se perchait habituellement sur le mur du jardin et qui partageait avec la négresse l'admiration des montagnards.
Si j'entre dans ces détails, maître Frantz, c'est parce qu'ils rappellent ma première jeunesse ; le docteur Christian se trouva être à la fois mon cousin et mon tuteur, et dès son retour en Allemagne, il était venu me chercher pour m'installer dans sa maison de Spinbronn. La noire Agatha m'inspira au premier abord quelque effroi, et je ne m'habituai à ce visage fantastique qu'avec beaucoup de difficulté ; mais c'était une si brave femme — elle savait si bien faire des pâtés épicés, elle fredonnait des chants si étranges d'une voix gutturale, en claquant des doigts et en marquant la mesure avec un lourd piétinement, que je finis par prendre avec elle une vive amitié.
Le docteur Weber était naturellement lié avec Sir Thomas Hawerburch, représentant le seul de sa clientèle alors en évidence, et je ne fus pas long à m'apercevoir que ces deux excentriques tenaient ensemble de longues conciliabules. Ils conversaient sur des sujets mystérieux, sur la transmission des fluides, et se livraient à certains signes bizarres que l'un ou l'autre avait ramassés dans ses voyages — Sir Thomas en Orient, et mon tuteur en Amérique. Cela me rendait fort curieux. Comme le font les enfants, j'étais toujours aux aguets de ce qu'ils semblaient vouloir me cacher ; mais désespérant à la fin de découvrir quoi que ce soit, je pris le parti d'interroger Agatha, et la pauvre vieille, après m'avoir fait promettre de n'en rien dire, m'avoua que mon tuteur était un sorcier.
Au reste, le docteur Weber exerçait une influence singulière sur l'esprit de cette négresse, et cette femme, habituellement si gaie et toujours prête à s'amuser de rien, tremblait comme une feuille quand les yeux gris de son maître venaient à se poser sur elle.
Tout cela, maître Frantz, semble n'avoir aucun rapport avec les sources de Spinbronn. Mais attendez, attendez — vous verrez par quel singulier concours de circonstances mon histoire s'y rattache.
Je vous ai dit que des oiseaux s'élançaient dans la caverne, et même d'autres créatures plus grandes. Après le départ définitif des curistes, quelques-uns des anciens habitants du village rappelèrent qu'une jeune fille nommée Louise Müller, qui vivait avec sa vieille grand-mère infirme dans une chaumière au pied du versant, avait soudain disparu un demi-siècle auparavant. Elle était sortie pour chercher des herbes dans la forêt, et il n'y avait plus jamais eu de nouvelles d'elle par la suite, si ce n'est que, trois ou quatre jours plus tard, des bûcherons qui descendaient la montagne avaient trouvé sa faucille et son tablier à quelques pas de la caverne.
Dès ce moment, il fut évident pour tous que le squelette qui était tombé de la cascade, au sujet duquel Hâselnoss avait tourné de si belles phrases, n'était autre que celui de Louise Müller. La pauvre fille avait sans doute été entraînée dans le gouffre par l'influence mystérieuse qui, presque quotidiennement, terrassait les êtres les plus faibles !
Quelle pouvait être cette influence ? Personne ne le savait. Mais les habitants de Spinbronn, superstitieux comme tous les montagnards, soutenaient que le diable habitait la caverne, et la terreur se répandit dans toute la région.
* * * * *
Or, un après-midi du milieu du mois de juillet 1802, mon cousin entreprit une nouvelle classification des insectes de ses boîtes. Il en avait acquis plusieurs assez curieux la veille. J'étais avec lui, tenant la chandelle allumée d'une main et de l'autre une aiguille que je chauffais à blanc.
Sir Thomas, assis, sa chaise basculée contre le rebord d'une fenêtre, les pieds sur un tabouret, nous regardait travailler et fumait son cigare avec un air rêveur.
J'étais en bons termes avec Sir Thomas Hawerburch, et je l'accompagnais chaque jour dans les bois dans sa voiture. Il aimait à m'entendre bavarder en anglais et souhaitait faire de moi, comme il disait, un parfait gentleman.
Les papillons étiquetés, le docteur Weber ouvrit enfin la boîte des plus gros insectes et dit :
« Hier, j'ai obtenu un magnifique lucane, le grand *Lucanus cervus* des chênes du Hartz. Il a cette particularité : la pince droite se divise en cinq branches. C'est un spécimen rare. »
Au même moment, je lui offris l'aiguille, et comme il perçait l'insecte avant de le fixer sur le liège, Sir Thomas, jusqu'alors impassible, se leva et, s'approchant d'une boîte, il commença à examiner l'araignée-crabe de Guyane avec un sentiment d'horreur qui était frappant sur son gros visage vermillon.
« C'est certainement », s'écria-t-il, « l'œuvre la plus effrayante de la création. Le simple fait de la voir — cela me donne des frissons ! »
En vérité, une pâleur soudaine envahit son visage.
« Bah ! » dit mon tuteur, « tout cela n'est qu'un préjugé de l'enfance — on entend sa nourrice crier — on a peur — et l'impression reste. Mais si vous considériez l'araignée avec un microscope puissant, vous seriez étonné de la finesse de ses membres, de leur admirable agencement, et même de leur élégance. »
« Cela me dégoûte », interrompit brusquement le commodore. « Pouah ! »
Il l'avait retournée dans ses doigts.
« Oh ! je ne sais pourquoi », déclara-t-il, « les araignées m'ont toujours glacé le sang ! »
Le docteur Weber commença à rire, et moi, qui partageais les sentiments de Sir Thomas, m'écriai :
« Oui, cousin, tu devrais retirer cette vilaine bête de la boîte — c'est dégoûtant — elle gâte tout le reste. »
« Petit sot », dit-il, les yeux étincelants, « qu'est-ce qui te force à la regarder ? Si elle ne te plaît pas, va-t'en quelque part. »
Évidemment, il s'était senti offensé ; et Sir Thomas, qui était alors devant la fenêtre à contempler la montagne, se tourna soudain, me prit par la main et me dit d'un ton plein de bienveillance :
« Ton tuteur, Frantz, tient beaucoup à son araignée ; nous aimons mieux les arbres — la verdure. Viens, allons nous promener. »
« Oui, allez », cria le docteur, « et revenez pour le souper à six heures. »
Puis, élevant la voix :
« Sans rancune, Sir Hawerburch. »
Le commodore répondit en riant, et nous montâmes dans la voiture, qui attendait toujours devant la porte de la maison.
Sir Thomas voulut conduire lui-même et renvoya son domestique. Il me fit asseoir à côté de lui sur le même siège et nous partîmes pour Rothalps.
Tandis que la voiture montait lentement le chemin sablonneux, une tristesse invincible s'empara de mon esprit. Sir Thomas, de son côté, était grave. Il perçut ma tristesse et dit :
« Tu n'aimes pas les araignées, Frantz, et moi non plus. Mais, Dieu merci, il n'y en a pas de dangereuses dans ce pays. Le crabe-araignée que ton précepteur a dans sa boîte vient de la Guyane française. Il habite les grandes forêts marécageuses, pleines de vapeurs chaudes, d'exhalaisons brûlantes ; cette température est nécessaire à sa vie. Sa toile, ou plutôt son vaste filet, enveloppe tout un fourré. Il y prend des oiseaux comme nos araignées prennent des mouches. Mais chasse ces images dégoûtantes de ton esprit, et bois une gorgée de mon vieux bourgogne. »
Puis se retournant, il souleva la couverture du siège arrière et tira de la paille une sorte de gourde, dont il me versa une rasade pleine dans un gobelet de cuir.
Quand j'eus bu, toute ma bonne humeur revint et je commençai à rire de ma frayeur.
La voiture était traînée par un petit cheval des Ardennes, maigre et nerveux comme une chèvre, qui gravissait le sentier presque perpendiculaire. Des milliers d'insectes bourdonnaient dans les buissons. À notre droite, à cent pas ou plus, s'étendaient au-dessous de nous les sombres lisières des forêts de Rothalp, dont les ombres profondes, étouffées par les ronces et les broussailles fétides, montraient çà et là une ouverture pleine de lumière. À notre gauche tombait le torrent de Spinbronn, et plus nous montions, plus ses nappes argentées, flottant dans l'abîme, se teintaient d'azur et redoublaient leur bruit de cymbales.
J'étais captivé par ce spectacle. Sir Thomas, renversé sur le siège, les genoux hauts comme le menton, s'abandonnait à ses rêveries habituelles, tandis que le cheval, s'arc-boutant sur ses pieds et pendant la tête sur sa poitrine pour servir de contrepoids à la voiture, se maintenait comme suspendu au flanc du rocher. Bientôt, cependant, nous atteignîmes une pente moins raide : le repaire des chevreuils, entouré d'ombres tremblantes. Je perdais toujours la tête, et les yeux aussi, dans une immense perspective. À l'apparition des ombres, je tournai la tête et vis la caverne de Spinbronn tout près. Les brumes environnantes étaient d'un vert magnifique, et le torrent qui, avant de tomber, s'étend sur un lit de sable noir et de galets, était si clair qu'on l'aurait cru glacé si de pâles vapeurs n'en suivaient la surface.
Le cheval venait de s'arrêter de lui-même pour reprendre haleine ; Sir Thomas, se levant, promena son regard sur la campagne.
« Comme tout est calme ! » dit-il.
Puis, après un instant de silence :
« Si tu n'étais pas là, Frantz, je me baignerais certainement dans le bassin. »
« Mais, Commodore, dis-je, pourquoi ne pas se baigner ? Je ferais bien de me promener dans les environs. Sur la colline voisine, il y a une grande clairière pleine de fraises sauvages. J'irai en cueillir quelques-unes. Je serai de retour dans une heure. »
« Ha ! Je le voudrais bien, Frantz ; c'est une bonne idée. Le docteur Weber soutient que je bois trop de bourgogne. Il est nécessaire de compenser le vin par de l'eau minérale. Ce petit lit de sable me plaît. »
Puis, ayant posé les deux pieds à terre, il attacha le cheval au tronc d'un petit bouleau et agita la main comme pour dire :
« Tu peux y aller. »
Je le vis s'asseoir sur la mousse et retirer ses bottes. Comme je m'éloignais, il se tourna et cria :
« Dans une heure, Frantz. »
Ce furent ses dernières paroles.
Une heure plus tard, je revins à la source. Le cheval, la voiture et les vêtements de Sir Thomas furent les seuls objets qui s'offrirent à mes yeux. Le soleil se couchait. Les ombres s'allongeaient. Pas un chant d'oiseau sous le feuillage, pas un bourdonnement d'insecte dans les hautes herbes. Un silence de mort pesait sur cette solitude ! Le silence m'effraya. Je grimpai sur le rocher qui surplombe la caverne ; je regardai à droite et à gauche. Personne ! J'appelai. Pas de réponse ! Le son de ma voix, répété par les échos, me remplit de peur. La nuit tombait lentement. Un vague sentiment d'horreur m'oppressait. Soudain, l'histoire de la jeune fille qui avait disparu me vint à l'esprit ; et je commençai à descendre en courant ; mais, arrivant devant la caverne, je m'arrêtai, saisi d'une terreur inexplicable : en jetant un coup d'œil dans les ombres profondes de la source, j'avais aperçu deux points rouges immobiles. Puis je vis de longues lignes vaciller d'une étrange manière au milieu des ténèbres, et cela à une profondeur où aucun œil humain n'avait jamais pénétré. La peur prêta à ma vue, et à tous mes sens, une subtilité de perception inouïe. Pendant quelques secondes, j'entendis très distinctement la plainte du soir d'un grillon au bord du bois, un chien aboyant au loin, très loin dans la vallée. Puis mon cœur, comprimé un instant par l'émotion, se mit à battre furieusement et je n'entendis plus rien !
Alors, poussant un cri horrible, je m'enfuis, abandonnant le cheval, la voiture. En moins de vingt minutes, bondissant par-dessus les rochers et les broussailles, j'atteignis le seuil de notre maison, et criai d'une voix étouffée :
« Courez ! Courez ! Sir Hawerburch est mort ! Sir Hawerburch est dans la caverne ! »
Après ces mots, prononcés en présence de mon précepteur, de la vieille femme Agatha, et de deux ou trois personnes invitées ce soir-là par le docteur, je m'évanouis. J'ai appris depuis que, pendant une heure entière, je délirai.
Tout le village était parti à la recherche du commodore. Christian Weber les pressait. À dix heures du soir, toute la foule revint, ramenant la voiture, et dans la voiture les vêtements de Sir Hawerburch. Ils n'avaient rien découvert. Il était impossible de faire dix pas dans la caverne sans être étouffé.
Pendant leur absence, Agatha et moi attendions, assis dans le coin de la cheminée. Moi, hurlant des paroles incohérentes de terreur ; elle, les mains croisées sur les genoux, les yeux grands ouverts, allant de temps en temps à la fenêtre pour voir ce qui se passait, car du pied de la montagne on voyait des torches voltiger dans les bois. On pouvait entendre des voix rauques, au loin, s'appelant dans la nuit.
À l'approche de son maître, Agatha commença à trembler. Le docteur entra brusquement, pâle, les lèvres comprimées, le désespoir écrit sur son visage. Une vingtaine de bûcherons le suivaient tumultueusement, coiffés de grands chapeaux à larges bords — au visage basané — secouant la cendre de leurs torches. À peine fut-il dans la salle que les yeux étincelants de mon précepteur semblèrent chercher quelque chose. Il aperçut la négresse, et sans qu'un mot fût échangé entre eux, la pauvre femme commença à pleurer :
« Non ! non ! je ne veux pas ! »
« Et moi je le veux », répondit le docteur d'un ton dur.
On aurait dit que la négresse avait été saisie par une puissance invincible. Elle frissonna de la tête aux pieds, et Christian Weber lui montrant un banc, elle s'assit avec une raideur de cadavre.
Tous les assistants, témoins de ce spectacle choquant, bonnes gens aux mœurs primitives et frustes, mais pleins de sentiments pieux, firent le signe de la croix, et moi qui ne connaissais pas alors, même de nom, la terrible puissance magnétique de la volonté, je commençai à trembler, croyant qu'Agatha était morte.
Christian Weber s'approcha de la négresse, et faisant une passe rapide sur son front :
« Es-tu là ? » dit-il.
« Oui, maître. »
« Sir Thomas Hawerburch ? »
À ces mots, elle frissonna encore.
« Le vois-tu ? »
« Oui... oui », haleta-t-elle d'une voix étranglée, « je le vois. »
« Où est-il ? »
« Là-haut... au fond de la caverne... mort ! »
« Mort ! » dit le docteur, « comment ? »
« L'araignée... Oh ! le crabe-araignée... Oh !... »
« Contiens ton agitation », dit le docteur, qui était tout pâle, « dis-nous clairement... »
« Le crabe-araignée le tient par la gorge... il est là... au fond... sous le rocher... enveloppé de toiles... Ah ! »
Christian Weber jeta un regard froid vers ses assistants, qui, se pressant autour, les yeux sortant de la tête, écoutaient attentivement, et je l'entendis murmurer :
« C'est horrible ! horrible ! »
Puis il reprit :
« Tu le vois ? »
« Je le vois... »
« Et l'araignée... est-elle grosse ? »
« Oh, maître, jamais... jamais je n'en ai vu d'aussi grosse... même sur les bords du Mocaris... ni dans les basses terres du Konanama. Elle est grosse comme ma tête ! »
Il y eut un long silence. Tous les assistants se regardaient, le visage livide, les cheveux dressés. Christian Weber seul semblait calme ; ayant passé plusieurs fois la main sur le front de la négresse, il continua :
« Agatha, dis-nous comment la mort est survenue à Sir Hawerburch. »
« Il se baignait dans le bassin de la source... l'araignée l'a vu par-derrière, avec son dos nu. Elle avait faim, elle avait jeûné longtemps ; elle l'a vu avec ses bras sur l'eau. Soudain elle est sortie comme un éclair et a placé ses crochets autour du cou du commodore, et il a crié : "Oh ! oh ! mon Dieu !" Elle a piqué et s'est enfuie. Sir Hawerburch a sombré dans l'eau et est mort. Puis l'araignée est revenue et l'a entouré avec sa toile, et il a flotté doucement, doucement, jusqu'au fond de la caverne. Elle a tiré sur la toile. Maintenant il est tout noir. »
Le docteur, se tournant vers moi, qui ne ressentais plus le choc, demanda :
« Est-il vrai, Frantz, que le commodore est allé se baigner ? »
« Oui, Cousin Christian. »
« À quelle heure ? »
« À quatre heures. »
« À quatre heures... il faisait très chaud, n'est-ce pas ? »
« Oh, oui ! »
« C'est certainement cela », dit-il en se frappant le front. « Le monstre pouvait sortir sans crainte... »
Il prononça quelques mots inintelligibles, puis, regardant vers les montagnards :
« Mes amis », s'écria-t-il, « c'est de là que vient cette masse de débris... de squelettes... qui répandait la terreur parmi les baigneurs. C'est ce qui vous a tous ruinés... c'est le crabe-araignée ! Il est là... caché dans sa toile... attendant sa proie au fond de la caverne ! Qui peut dire le nombre de ses victimes ? »
Et plein de fureur, il ouvrit la marche, en criant :
« Des fagots ! Des fagots ! »
Les bûcherons le suivirent, vociférant.
Dix minutes plus tard, deux grands chariots chargés de fagots gravissaient lentement la pente. Une longue file de bûcherons, le dos courbé en deux, suivait, enveloppée dans la nuit sombre. Mon précepteur et moi marchions devant, menant les chevaux par la bride, et la lune mélancolique éclairait vaguement cette marche funèbre. De temps en temps les roues grinçaient. Puis les charrettes, soulevées par les irrégularités du chemin rocailleux, retombaient dans l'ornière avec un lourd cahot.
Comme nous approchions de la caverne, sur le terrain de jeu des chevreuils, notre cortège s'arrêta. Les torches furent allumées, et la foule s'avança vers le gouffre. L'eau limpide, courant sur le sable, reflétait la flamme bleuâtre des torches résineuses, dont les rayons révélaient les sommets des sapins noirs penchés sur le rocher.
« C'est ici l'endroit pour décharger », dit alors le docteur. « Il faut boucher l'ouverture de la caverne. »
Et ce ne fut pas sans un sentiment de terreur que chacun entreprit le devoir d'exécuter ses ordres. Les fagots tombèrent du haut des chargements. Quelques piquets enfoncés devant l'ouverture de la source empêchèrent l'eau de les emporter.
Vers minuit, l'ouverture de la caverne était complètement fermée. L'eau s'écoulant se répandit de deux côtés sur la mousse. Les fagots du dessus étaient parfaitement secs ; alors le docteur Weber, se munissant d'une torche, alluma lui-même le feu. Les flammes coururent de branche en branche avec un crépitement coléreux, et sautèrent bientôt vers le ciel, chassant devant elles des nuages de fumée.
C'était un spectacle étrange et sauvage, ce grand bûcher avec des ombres tremblantes éclairé de la sorte.
Cette caverne exhalait une fumée noire, sans cesse renouvelée et dégorger. Tout autour se tenaient les bûcherons, sombres, immobiles, dans l'attente, les yeux fixés sur l'ouverture ; et moi, bien que tremblant de la tête aux pieds de peur, je ne pouvais détacher mon regard.
Il y eut un bon quart d'heure que nous attendions, et le docteur Weber commençait à s'impatienter, quand un objet noir, avec de longues griffes crochues, apparut soudain dans l'ombre et se précipita vers l'ouverture.
Un cri retentit autour du bûcher.
L'araignée, repoussée par les charbons ardents, rentra dans sa caverne. Puis, étouffée sans doute par la fumée, elle revint à la charge et sauta au milieu des flammes. Ses longues pattes se recroquevillèrent. Elle était aussi grosse que ma tête, et d'un rouge violet.
L'un des bûcherons, craignant qu'elle ne sautât hors du feu, lui lança sa hachette, et avec une telle précision que, sur l'instant, le feu autour d'elle fut couvert de sang. Mais bientôt les flammes éclatèrent plus vigoureusement au-dessus d'elle et consumèrent l'horrible destructrice.
* * * * *
Tel fut, maître Frantz, l'étrange événement qui détruisit la belle réputation dont jouissaient autrefois les eaux de Spinbronn. Je puis certifier la précision scrupuleuse de mon récit. Mais quant à vous en donner une explication, cela me serait impossible. En même temps, permettez-moi de vous dire qu'il ne me semble pas absurde d'admettre qu'une araignée, sous l'influence d'une température élevée par des eaux thermales, qui offre les mêmes conditions de vie et de développement que les climats torrides de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, atteigne une taille fabuleuse. C'est cette même chaleur extrême qui explique la prodigieuse exubérance de la création antédiluvienne !
Quoi qu'il en soit, mon précepteur, jugeant qu'il serait impossible après cet événement de rétablir les eaux de Spinbronn, revendit la maison à Hâselnoss, afin de retourner en Amérique avec sa négresse et ses collections. Je fus envoyé en pension à Strasbourg, où je restai jusqu'en 1809.
Les grands événements politiques de l'époque, absorbant alors l'attention de l'Allemagne et de la France, expliquent pourquoi l'affaire que je viens de vous raconter passa complètement inaperçue.
HONORÉ DE BALZAC
Melmoth réconcilié[1]
Au Monsieur le Général Baron de Pommereul, gage de l'amitié entre nos pères, qui survit chez leurs fils.
DE BALZAC.
Il existe une variété particulière de la nature humaine obtenue dans le Royaume Social par un procédé analogue à celui de l'art du jardinier dans le Royaume Végétal, à savoir, par l'étuve — une espèce d'hybride qui ne peut être élevé ni de semences ni de boutures. Ce produit est connu sous le nom de Caissier, une croissance anthropomorphe, arrosée par la doctrine religieuse, dressée dans la crainte de la guillotine, élaguée par le vice, pour fleurir au troisième étage avec une femme estimable à ses côtés et une famille inintéressante. Le nombre de caissiers à Paris doit toujours être un problème pour le physiologiste. Quelqu'un a-t-il pu jusqu'ici énoncer correctement les termes du problème de proportion où le caissier figure comme l'inconnue x ? Où trouverez-vous l'homme qui vivra avec la richesse, comme un chat avec une souris en cage ? Cet homme, pour plus de qualification, devra être capable de rester assis, enfermé derrière une grille de fer pendant sept ou huit heures par jour pendant les sept huitièmes de l'année, perché sur une chaise à assise de canne dans un espace aussi étroit qu'une cabine de lieutenant à bord d'un navire de guerre. Un tel homme doit être capable de défier l'ankylose des articulations du genou et de la cuisse ; il doit avoir une âme au-dessus de la bassesse, pour vivre bassement ; il doit perdre tout goût pour l'argent à force de le manipuler. Demandez ce spécimen particulier à n'importe quel credo, système éducatif, école ou institution que vous voudrez, et choisissez Paris, cette ville d'épreuves de feu et succursale de l'enfer, comme le sol dans lequel planter ledit caissier. Soit. Credos, écoles, institutions et systèmes moraux, toutes les règles et règlements humains, grands et petits, présenteront, l'un après l'autre, à peu près le même visage que celui qu'un ami intime vous tourne lorsque vous lui demandez de vous prêter mille francs. Avec un abaissement douloureux de la mâchoire, ils indiquent la guillotine, tout comme l'ami susmentionné vous fournira l'adresse du prêteur sur gages, vous désignant l'une des cent portes par lesquelles un homme parvient au dernier refuge des démunis.
[1] Pour le récit « Melmoth l'homme errant », et une description de la dette de Balzac envers son auteur, voir le Volume III, page 161. — L'ÉDITEUR.
Pourtant, la Nature a ses caprices dans la fabrication de l'esprit d'un homme ; elle se fait plaisir et crée quelques honnêtes gens de temps à autre, et de temps en temps un caissier.
C'est pourquoi cette race de corsaires que nous honorons du titre de banquiers, ces messieurs qui prennent une licence pour laquelle ils paient mille écus, comme le corsaire prend ses lettres de marque, tiennent ces rares produits des incubations de la vertu en telle estime qu'ils les enferment dans des cages dans leurs comptoirs, tout comme les gouvernements se procurent et entretiennent des spécimens de bêtes étranges à leurs propres frais.
Si le caissier possède de l'imagination ou un tempérament fervent ; si, comme cela arrivera parfois au caissier le plus complet, il aime sa femme, et que cette femme se lasse de son sort, a des ambitions, ou simplement un peu de vanité dans sa composition, le caissier est perdu. Cherchez les chroniques du comptoir. Vous ne trouverez pas un seul exemple d'un caissier atteignant une position, comme on dit. Ils sont envoyés au bagne ; ils partent pour l'étranger ; ils végètent à un deuxième étage dans la rue Saint-Louis, parmi les jardins maraîchers du Marais. Un jour, quand les caissiers de Paris prendront conscience de leur valeur réelle, un caissier sera difficile à obtenir pour de l'argent. Pourtant, il est certain qu'il y a des gens qui ne sont bons à rien d'autre qu'à être caissiers, tout comme le penchant d'un certain ordre d'esprit mène inévitablement à la friponnerie. Mais, ô merveille de notre civilisation ! La société récompense la vertu par un revenu de cent louis dans la vieillesse, un logement au deuxième étage, du pain suffisant, des mouchoirs de bandana neufs de temps en temps, une femme âgée et sa progéniture.
Voilà pour la vertu. Mais pour la voie opposée, un peu d'audace, une faculté de rester du côté avantageux de la loi, comme Turenne déborda Montecuculli, et la Société sanctionnera le vol de millions, couvrira le voleur de rubans, le gavera d'honneurs et l'étouffera de considération.
Le gouvernement, de plus, travaille en harmonie avec ce raisonneur profondément illogique — la Société. Le gouvernement prélève une conscription sur la jeune intelligence du royaume à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, une conscription de pouvoir précoce. Une grande capacité est prématurément épuisée par un excès de travail cérébral avant d'être soumise à un processus de sélection. Les pépiniéristes trient et sélectionnent les graines de la même manière. À ce processus, le gouvernement apporte des évaluateurs professionnels de talent, des hommes capables d'essayer les cerveaux comme les experts essaient l'or à la Monnaie. Cinq cents de ces têtes, embrasées par l'espoir, sont envoyées annuellement par la portion la plus progressiste de la population ; et parmi celles-ci, le gouvernement en prend un tiers, les met dans des sacs appelés les Écoles, et les secoue ensemble pendant trois ans. Bien que chacune de ces jeunes plantes représente un vaste pouvoir productif, elles sont transformées, pour ainsi dire, en caissiers. Ils reçoivent des nominations ; le rang et le dossier des ingénieurs en est composé ; ils sont employés comme capitaines d'artillerie ; il n'y a aucun grade (subalterne) auquel ils ne puissent aspirer. Enfin, quand ces hommes, l'élite de la jeunesse de la nation, engraissés de mathématiques et bourrés de connaissances, ont atteint l'âge de cinquante ans, ils ont leur récompense, et reçoivent comme prix de leurs services le logement au troisième étage, la femme et la famille, et tout le confort qui adoucit la vie pour la médiocrité. Si, parmi cette race de dupes, il devait s'échapper quelque cinq ou six hommes de génie qui gravissent les plus hauts sommets, n'est-ce pas miraculeux ?
Ceci est un énoncé exact des relations entre le Talent et la Probité d'une part, et le Gouvernement et la Société d'autre part, à une époque qui se considère comme progressiste. Sans cette explication préliminaire, un événement récent à Paris semblerait improbable ; mais précédé par ce résumé de la situation, il recevra peut-être une attention réfléchie de la part d'esprits capables de reconnaître les vraies taches de peste de notre civilisation, une civilisation qui, depuis 1815, a été mue par l'esprit de gain plutôt que par les principes d'honneur.
Vers cinq heures, par un après-midi d'automne terne, le caissier de l'une des plus grandes banques de Paris était encore à son bureau, travaillant à la lueur d'une lampe allumée depuis un certain temps. Selon l'usage et l'habitude du commerce, le comptoir se trouvait dans le coin le plus sombre de l'entresol, au plafond bas et peu spacieux, tout au bout d'un couloir éclairé seulement par des jours empruntés. Les portes des bureaux le long de ce corridor, chacune avec son étiquette, donnaient à l'endroit l'aspect d'un établissement de bains. À quatre heures, le portier impassible avait proclamé, conformément à ses ordres : « La banque est fermée. » Et à cette heure-là, les départements étaient déserts, les lettres expédiées, les commis s'étaient retirés. Les épouses des associés de la maison attendaient leurs amants ; les deux banquiers dînaient avec leurs maîtresses. Tout était en ordre.
L'endroit où les coffres-forts avaient été encastrés dans de la tôle se trouvait juste derrière le petit sanctuaire où le caissier était occupé. Sans doute était-il en train de balancer ses livres. La façade ouverte permettait d'apercevoir un coffre en fer martelé, si énormément lourd (grâce à la science de l'inventeur moderne) que les cambrioleurs ne pouvaient l'emporter. La porte ne s'ouvrait qu'au gré de ceux qui en connaissaient le mot de passe. La serrure à lettres était un gardien qui gardait son propre secret et ne pouvait être soudoyé ; le mot mystérieux était une réalisation ingénieuse de l'« Ouvre-toi, Sésame ! » des Mille et une nuits. Mais même cela n'était rien. Un homme pouvait découvrir le mot de passe ; mais à moins de connaître le secret final de la serrure, l'ultima ratio de ce dragon de science mécanique gardant l'or, celle-ci déchargeait un mousqueton à sa tête.
La porte de la pièce, les murs de la pièce, les volets des fenêtres de la pièce, tout l'endroit, en fait, était doublé de tôle d'un tiers de pouce d'épaisseur, dissimulée derrière les minces lambris de bois. Les volets avaient été fermés, la porte avait été verrouillée. Si jamais un homme pouvait se sentir confiant d'être absolument seul, et qu'il n'y avait aucune possibilité éloignée d'être observé par des yeux indiscrets, cet homme était le caissier de la maison Nucingen et Compagnie, rue Saint-Lazare.
En conséquence, le silence le plus profond régnait dans cette caverne de fer. Le feu s'était éteint dans le poêle, mais la pièce était pleine de cette tiédeur qui produit l'hébétement terne et la nausée écœurante du lendemain d'une orgie. Le poêle est un magnétiseur qui joue un rôle non négligeable dans la réduction des commis de banque et des portiers à un état d'idiotie.
Une pièce avec un poêle est une cornue dans laquelle la puissance des hommes forts s'évapore, où leur vitalité est épuisée et leurs volontés affaiblies. Les bureaux du gouvernement font partie d'un grand plan pour la fabrication de la médiocrité nécessaire au maintien d'un système féodal sur une base pécuniaire — et l'argent est le fondement du contrat social. (Voir Les Employés.) Les vapeurs méphitiques dans l'atmosphère d'une pièce bondée contribuent dans une large mesure à provoquer une détérioration graduelle des intelligences ; le cerveau qui dégage la plus grande quantité d'azote asphyxie les autres, à la longue.
Le caissier était un homme de quarante-cinq ans ou environ. Alors qu'il était assis à la table, la lumière d'une lampe modératrice brillant de plein fouet sur son crâne chauve et la frange étincelante de cheveux gris fer qui l'entourait — cette calvitie et les contours ronds de son visage donnaient à sa tête une ressemblance frappante avec une boule. Son teint était rouge brique, quelques rides s'étaient accumulées autour de ses yeux, mais il avait les mains lisses et potelées d'un homme corpulent. Son habit de drap bleu, un peu râpé et usé, ainsi que les faux plis et la brillance de son pantalon, traces d'une dure usure que la brosse à habits ne parvient pas à enlever, impressionneraient un observateur superficiel de l'idée qu'il s'agissait là d'un être humain économe et intègre, suffisamment philosophe ou aristocrate pour porter des vêtements élimés. Mais, malheureusement, il est facile de trouver des gens économes sur les sous qui se montreront faibles, dépensiers ou incompétents dans les choses capitales de la vie.
Le caissier portait le ruban de la Légion d'honneur à sa boutonnière, car il avait été major de dragons au temps de l'Empereur. M. de Nucingen, qui avait été entrepreneur avant de devenir banquier, avait eu des raisons, en ces jours-là, de connaître la disposition honorable de son caissier, qui occupait alors une position élevée. Des revers de fortune étaient arrivés au major, et le banquier, par égard pour lui, lui payait cinq cents francs par mois. Le soldat était devenu caissier en l'année 1813, après sa guérison d'une blessure reçue à Studzianka durant la retraite de Moscou, suivie de six mois d'oisiveté forcée à Strasbourg, où plusieurs officiers avaient été transportés par ordre de l'Empereur, afin qu'ils puissent recevoir des soins qualifiés. Cet officier en particulier, Castanier de son nom, prit sa retraite avec le grade honorifique de colonel et une pension de deux mille quatre cents francs.
En dix ans, le caissier avait complètement effacé le soldat, et Castanier inspirait au banquier une telle confiance qu'il était associé aux transactions qui se déroulaient dans le cabinet privé derrière son petit comptoir. Le baron lui-même y avait accès au moyen d'un escalier secret. Là, les affaires étaient décidées. C'était la salle de triage où les propositions étaient passées au crible ; le conseil privé où les rapports du marché monétaire étaient analysés ; les lettres de crédit en étaient émises ; et enfin, le grand livre privé et le journal qui résumaient le travail de tous les départements y étaient conservés.
Castanier était allé lui-même fermer la porte qui donnait sur un escalier menant au salon occupé par les deux banquiers au premier étage de leur hôtel. Cela fait, il s'était rassis à son bureau et, pendant un moment, il contempla une petite collection de lettres de crédit tirées sur la maison Watschildine de Londres. Puis il avait pris la plume et imité la signature du banquier sur chacune. « Nucingen », écrivit-il, et il observa les signatures contrefaites d'un œil critique pour voir laquelle semblait la copie la plus parfaite.
Soudain, il leva les yeux comme si une aiguille l'avait piqué. « Vous n'êtes pas seul ! » sembla crier une voix de mauvais augure dans son cœur ; et en effet, le faussaire vit un homme debout à la petite lucarne grillagée du comptoir, un homme dont la respiration était si silencieuse qu'il ne semblait pas respirer du tout. Castanier regarda et vit que la porte au bout du couloir était grande ouverte ; l'inconnu devait être entré par là.
Pour la première fois de sa vie, le vieux soldat ressentit une sensation d'effroi qui le fit regarder, la bouche bée et les yeux écarquillés, l'homme devant lui ; et, à vrai dire, l'apparence de l'apparition était suffisamment alarmante même sans être accompagnée des circonstances mystérieuses d'une entrée si soudaine. Le front arrondi, la coloration dure du visage long et ovale indiquaient tout aussi clairement que la coupe de ses vêtements que l'homme était un Anglais, exhalant l'odeur de ses îles natales. Il suffisait de regarder le col de son pardessus, la volumineuse cravate qui étouffait les jabots froissés d'une chemise si blanche qu'elle faisait ressortir la teinte plombée et immuable d'un visage impassible, et la fine ligne rouge des lèvres qui semblaient faites pour sucer le sang des cadavres ; et l'on pouvait deviner immédiatement les guêtres noires boutonnées jusqu'au genou et le costume semi-puritain d'un riche Anglais habillé pour une excursion à pied. L'éclat intolérable des yeux de l'étranger produisait une impression vive et désagréable, qui n'était qu'approfondie par les contours rigides de ses traits. La créature desséchée et émaciée semblait porter en elle une pensée rongeuse qui la consumait et ne pouvait être apaisée.
Il devait avoir digéré sa nourriture si rapidement qu'il pouvait sans doute manger continuellement sans apporter la moindre trace de couleur sur son visage ou ses traits. Un tonneau de vin de succession de Tokay n'aurait causé aucun vacillement dans ce regard perçant qui lisait les pensées les plus intimes des hommes, ni détrôné la faculté de raisonnement impitoyable qui semblait toujours aller au fond des choses. Il y avait en lui quelque chose de la majesté cruelle et tranquille d'un tigre.
« Je suis venu encaisser cette lettre de change, monsieur », dit-il. Castanier sentit les tons de sa voix vibrer à travers chaque nerf avec un choc violent similaire à celui donné par une décharge électrique.
« Le coffre est fermé », dit Castanier.
« Il est ouvert », dit l'Anglais, en regardant autour du comptoir. « Demain, c'est dimanche, et je ne peux pas attendre. Le montant est de cinq cent mille francs. Vous avez l'argent ici, et je dois l'avoir. »
« Mais comment êtes-vous entré, monsieur ? »
L'Anglais sourit. Ce sourire effraya Castanier. Aucun mot n'aurait pu répondre plus complètement ni plus péremptoirement que cette courbe méprisante et impériale des lèvres de l'étranger. Castanier se détourna, prit cinquante paquets, contenant chacun dix mille francs en billets de banque, et les tendit à l'étranger, recevant en échange une lettre de change acceptée par le baron de Nucingen. Une sorte de tremblement convulsif le parcourut lorsqu'il vit une lueur rouge dans les yeux de l'étranger quand ils tombèrent sur la signature contrefaite sur la lettre de crédit.
« Il... il manque votre signature... » bégaya Castanier, en rendant la traite.
« Donnez-moi votre plume », répondit l'Anglais.
Castanier lui remit la plume avec laquelle il venait de commettre le faux. L'étranger écrivit John Melmoth, puis il rendit le morceau de papier et la plume au caissier. Castanier regarda l'écriture, remarquant qu'elle penchait de droite à gauche à la mode orientale, et Melmoth disparut si silencieusement que, lorsque Castanier leva de nouveau les yeux, une exclamation lui échappa, en partie parce que l'homme n'était plus là, en partie parce qu'il ressentit une sensation étrange et douloureuse telle que notre imagination pourrait la prendre pour un effet de poison.
La plume que Melmoth avait manipulée envoya la même chaleur écoeurante à travers lui qu'un émétique produit. Mais il semblait impossible à Castanier que l'Anglais eût deviné son crime. Il attribua ses malaises internes aux palpitations cardiaques qui, selon les idées reçues, devaient suivre immédiatement une telle « secousse » que l'inconnu lui avait donnée.
« Au diable ! Je suis bien stupide. La Providence veille sur moi ; car si cette brute était venue voir mes messieurs demain, ma fête était finie ! » dit Castanier, et il brûla les tentatives infructueuses de faux dans le poêle.
Il mit la lettre de change qu'il comptait emporter avec lui dans une enveloppe, et se servit de cinq cent mille francs en billets de banque français et anglais dans le coffre, qu'il verrouilla. Puis il mit tout en ordre, alluma une bougie, souffla la lampe, prit son chapeau et son parapluie, et sortit posément, comme à l'accoutumée, pour laisser l'une des deux clés de la salle forte à Madame de Nucingen, en l'absence de son mari le baron.
« Vous avez de la chance, M. Castanier », dit la femme du banquier lorsqu'il entra dans sa chambre ; « nous avons congé lundi ; vous pouvez aller à la campagne, ou à Soizy. »
« Madame, auriez-vous l'obligeance de dire à votre mari que la lettre de change sur Watschildine, qui était en retard, vient d'être présentée ? Les cinq cent mille francs ont été payés ; donc je ne reviendrai pas avant mardi midi. »
« Au revoir, monsieur ; j'espère que vous passerez un bon moment. »
« De même pour vous, madame », répondit le vieux dragon en sortant. Il jeta un coup d'œil, en parlant, à un jeune homme bien connu dans la haute société à cette époque, un M. de Rastignac, qui était considéré comme l'amant de Madame de Nucingen.
« Madame », fit remarquer ce dernier, « le vieux garçon a l'air pour moi comme s'il avait l'intention de vous jouer quelque mauvais tour. »
« Bah ! impossible ; il est trop stupide. »
« Piquoizeau », dit le caissier en entrant dans la loge du portier, « qu'est-ce qui vous a pris de laisser monter quelqu'un après quatre heures ? »
« J'ai fumé la pipe ici sur le pas de la porte depuis quatre heures », dit l'homme, « et personne n'est entré dans la banque. Personne n'est sorti non plus, à part les messieurs... »
« Êtes-vous bien sûr ? »
« Oui, sur ma parole et mon honneur. Quoique, à quatre heures, l'ami de M. Werbrust est venu, un jeune homme de chez Messieurs du Tillet & Co., rue Joubert. »
« Très bien », dit Castanier, et il s'éloigna précipitamment.
La sensation écoeurante de chaleur qu'il avait ressentie en reprenant la plume revint avec une plus grande intensité. « Mille diables ! » pensa-t-il, en se frayant un chemin le long du boulevard de Gand, « n'ai-je pas pris les précautions nécessaires ? Laissez-moi réfléchir ! Deux jours entiers, dimanche et lundi, puis un jour d'incertitude avant qu'ils ne commencent à me chercher ; en tout, trois jours et quatre nuits de répit. J'ai deux passeports et deux déguisements différents ; n'est-ce pas assez pour envoyer les détectives les plus rusés sur une fausse piste ? Mardi matin, je retirerai un million de francs à Londres avant que le moindre soupçon n'ait été éveillé. Mes dettes, je les laisse derrière moi au profit de mes créanciers, qui mettront un "P" sur les traites, et je vivrai confortablement en Italie pour le reste de mes jours sous le nom de Conte Ferraro. J'étais seul avec lui quand il est mort, le pauvre, dans le marais de Zembin, et je vais me glisser dans sa peau... Mille diables ! La femme qui doit me suivre pourrait leur donner un indice ! Penser qu'un vieux troupier comme moi soit assez entiché pour m'attacher à un pan de jupe !... Pourquoi l'emmener ? Je dois la laisser derrière. Oui, je pourrais m'y résoudre ; mais... je me connais... je serais assez âne pour revenir la chercher. Pourtant, personne ne connaît Aquilina. Dois-je l'emmener ou la laisser ? »
« Vous ne l'emmènerez pas ! » cria une voix qui remplit Castanier d'une terreur écoeurante. Il se retourna brusquement et vit l'Anglais.
« Le diable est là-dedans ! » cria le caissier à haute voix.
Melmoth avait dépassé sa victime à ce moment-là ; et si le premier réflexe de Castanier avait été de chercher querelle à un homme qui lisait dans ses propres pensées, il était si déchiré par des sentiments opposés que le résultat immédiat fut une paralysie temporaire. Lorsqu'il reprit sa marche, il retomba dans cette fièvre d'irrésolution qui assaille ceux qui sont si emportés par la passion qu'ils sont prêts à commettre un crime, mais n'ont pas assez de force de caractère pour le garder pour eux sans souffrir terriblement durant le processus. Ainsi, bien que Castanier eût pris la décision de récolter les fruits d'un crime qui était déjà à moitié exécuté, il hésitait à mener à bien ses desseins. Pour lui, comme pour beaucoup d'hommes de caractère mixte en qui faiblesse et force sont également mêlées, la moindre considération futile détermine s'ils continueront à mener une vie irréprochable ou s'ils deviendront activement criminels. Dans les vastes masses d'hommes enrôlés dans les armées de Napoléon, il y en avait beaucoup qui, comme Castanier, possédaient le courage purement physique exigé sur le champ de bataille, mais manquaient du courage moral qui rend un homme aussi grand dans le crime qu'il aurait pu l'être dans la vertu.
La lettre de crédit était rédigée en des termes tels qu'immédiatement à son arrivée il pourrait tirer vingt-cinq mille livres sur la maison Watschildine, les correspondants londoniens de la maison Nucingen. La maison de Londres avait déjà été avisée de la traite qui allait être tirée sur elle ; il leur avait écrit lui-même. Il avait chargé un agent (choisi au hasard) de prendre son passage dans un navire qui devait quitter Portsmouth avec une riche famille anglaise à bord, qui se rendait en Italie, et le prix du passage avait été payé au nom du Conte Ferraro. Les moindres détails du projet avaient été pensés. Il avait arrangé les choses de manière à détourner les recherches qui seraient faites pour lui vers la Belgique et la Suisse, alors qu'il serait lui-même en mer sur le navire anglais. Puis, au moment où Nucingen pourrait se flatter d'être sur la piste de son ancien caissier, ledit caissier, sous le nom de Conte Ferraro, espérait être en sécurité à Naples. Il avait déterminé de se défigurer le visage afin de se déguiser plus complètement, et au moyen d'un acide d'imiter les cicatrices de la petite vérole. Pourtant, malgré toutes ces précautions, qui semblaient sûrement devoir lui assurer une immunité totale, sa conscience le tourmentait ; il avait peur. La vie égale et paisible qu'il avait menée depuis si longtemps avait modifié la moralité du camp. Sa vie était encore sans tache ; il ne pouvait la souiller sans une douleur. Aussi, pour la dernière fois, s'abandonna-t-il à toutes les influences de son meilleur moi qui résistait avec force.
« Bah ! » dit-il enfin, au coin du boulevard et de la rue Montmartre, « je prendrai un fiacre après le spectacle ce soir et j'irai à Versailles. Une chaise de poste sera prête pour moi chez mon ancien quartier-maître. Il garderait mon secret même si une douzaine d'hommes étaient prêts à l'abattre. Les chances sont toutes en ma faveur, pour autant que je puisse voir ; donc je prendrai ma petite Naqui avec moi, et j'irai. »
« Vous n'irez pas ! » s'exclama l'Anglais, et les tons étranges de sa voix ramenèrent tout le sang du caissier à son cœur.
Melmoth monta dans un tilbury qui l'attendait, et fut emporté si rapidement que, lorsque Castanier leva les yeux, il vit son ennemi à une centaine de pas de lui, et avant même qu'il lui vienne à l'esprit de couper la retraite de l'homme, le tilbury était loin sur sa route vers le boulevard Montmartre.
« Eh bien, sur ma parole, il y a quelque chose de surnaturel là-dedans ! » se dit-il. « Si j'étais assez fou pour croire en Dieu, je penserais qu'Il a mis saint Michel sur mes traces. Supposez que le diable et la police me laissent faire à ma guise, pour me happer au moment opportun ? A-t-on jamais vu pareille chose ! Mais là, c'est de la folie... »
Castanier longea la rue du Faubourg-Montmartre, ralentissant le pas à mesure qu'il approchait de la rue Richer. Là, au deuxième étage d'un bloc de bâtiments qui donnait sur des jardins, vivait la cause inconsciente du crime de Castanier — une jeune femme connue dans le quartier sous le nom de Mme de la Garde. Une histoire concise de certains événements de la vie passée du caissier doit être donnée afin d'expliquer ces faits, et de donner une présentation complète de la crise où il céda à la tentation.
Mme de la Garde disait qu'elle était piémontaise. Personne, pas même Castanier, ne connaissait son vrai nom. Elle était l'une de ces jeunes filles qui sont poussées par une misère noire, par l'incapacité de gagner leur vie, ou par la peur de la famine, à avoir recours à un métier que la plupart d'entre elles détestent, beaucoup regardent avec indifférence, et quelques-unes suivent en obéissance aux lois de leur constitution. Mais au bord du gouffre de la prostitution à Paris, la jeune fille de seize ans, belle et pure comme la Madone, avait rencontré Castanier. Le vieux dragon était trop rude et simple pour se frayer un chemin dans la société, et il était fatigué de traîner sur le boulevard la nuit et du genre de conquêtes faites là par l'or. Depuis quelque temps, il désirait apporter une certaine régularité dans une vie irrégulière. Il fut frappé par la beauté de la pauvre enfant qui avait dérivé par hasard dans ses bras, et sa détermination à la sauver de la vie des rues était à moitié bienveillante, à moitié égoïste, comme certaines pensées des meilleurs des hommes ont tendance à l'être. Les conditions sociales mêlent des éléments de mal aux incitations de la bonté naturelle du cœur, et le mélange de motifs sous-jacents aux intentions d'un homme devrait être jugé avec indulgence. Castanier avait juste assez d'intelligence pour être très rusé là où ses propres intérêts étaient concernés. Il conclut donc d'être un philanthrope sur les deux plans, et en fit d'abord sa maîtresse.
« Hé ! hé ! » se dit-il, à sa manière de vieux soldat, « je suis un vieux loup, et une brebis ne me fera pas faire de bêtises. Castanier, mon vieux, avant de t'installer en ménage, fais une petite reconnaissance sur le caractère de la fille, et vois si elle est du genre stable. »
Cette union irrégulière donna au Piémontais un statut qui se rapprochait le plus possible de la respectabilité parmi ceux que le monde refuse de reconnaître. Durant la première année, elle prit le nom de guerre d'Aquilina, l'un des personnages de Venise sauvée qu'elle avait eu l'occasion de lire. Elle s'imaginait ressembler à la courtisane par le visage et l'allure générale, ainsi que par une certaine précocité du cœur et de l'esprit dont elle avait conscience. Lorsque Castanier trouva que sa vie était aussi réglée et vertueuse qu'il était possible pour une hors-la-loi sociale, il manifesta le désir qu'ils vécussent comme mari et femme. Elle prit donc le nom de Mme de la Garde, afin de s'approcher, autant que les usages parisiens le permettent, des conditions d'un véritable mariage. En fait, beaucoup de ces malheureuses filles ont une idée fixe : être regardées comme des bourgeoises respectables, menant une vie monotone de fidélité à leur mari ; des femmes qui feraient d'excellentes mères, des gardiennes de comptes ménagers et des raccommodeuses de linge de maison. Ce désir naît d'un sentiment si louable que la société devrait en tenir compte. Mais la société, incorrigible comme toujours, persistera assurément à considérer la femme mariée comme une corvette dûment autorisée par son pavillon et ses papiers à suivre sa propre route, tandis que la femme qui est une épouse en tout sauf par le nom est un pirate et un hors-la-loi, faute de document. Un jour vint où Mme de la Garde aurait voulu signer « Mme Castanier ». Le caissier en fut contrarié.
« Alors, tu ne m'aimes pas assez pour m'épouser ? » dit-elle.
Castanier ne répondit pas ; il était absorbé par ses pensées. La pauvre fille se résigna à son sort. L'ex-dragon était au désespoir. Le cœur de Naqui s'amollit pour lui à la vue de son trouble ; elle essaya de le calmer, mais que pouvait-elle faire quand elle ignorait ce qui l'affligeait ? Lorsque Naqui se décida à connaître le secret, bien qu'elle ne lui posât jamais de question, le caissier confessa douloureusement l'existence d'une Mme Castanier. Cette épouse légitime, mille fois maudite, vivait humblement à Strasbourg dans une petite propriété ; il lui écrivait deux fois par an et gardait si bien le secret de son existence que personne ne soupçonnait qu'il fût marié. La raison de cette réticence ? Si elle est familière à beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans une situation semblable, il vaut peut-être la peine de raconter l'histoire.
Le vrai troupier (s'il est permis ici d'employer le mot qui, dans l'armée, signifie un homme destiné à mourir capitaine) est une sorte de serf, une partie intégrante de son régiment, une créature essentiellement simple, et Castanier était marqué par la nature comme victime des ruses des mères ayant des filles nubiles restées trop longtemps sur les bras. C'est à Nancy, durant l'un de ces courts intervalles de repos où les armées impériales n'étaient pas en service actif à l'étranger, que Castanier eut la malchance d'accorder quelque attention à une jeune fille avec qui il dansa lors d'un ridotto, nom provincial des divertissements souvent offerts par les militaires aux citadins, ou vice versa, dans les villes de garnison. Un plan pour entraîner le galant capitaine dans les liens du mariage fut immédiatement mis en œuvre, l'un de ces plans par lesquels les mères s'assurent des complices dans un cœur humain en touchant tous ses ressorts, tout en convertissant leurs amies en co-conspiratrices. Comme tous les gens possédés par une idée, ces dames mettent tout au service de leur grand projet, élaborant lentement leurs filets, tout comme le fourmilion creuse son entonnoir dans le sable et attend sa proie au fond. Supposons que personne ne s'égare, après tout, dans ce labyrinthe soigneusement construit ? Supposons que le fourmilion meure de faim et de soif dans son piège ? De telles choses peuvent arriver, mais si une créature imprudente y pénètre une fois, elle n'en ressort jamais. Tous les fils qui pouvaient être tirés pour induire une action de la part du capitaine furent essayés ; on fit appel aux mobiles secrets et intéressés qui entrent toujours en jeu dans de tels cas ; on joua sur les espoirs de Castanier et sur les faiblesses et la vanité de la nature humaine. Malheureusement, il avait fait l'éloge de la fille auprès de sa mère en la ramenant après une valse, une petite conversation s'ensuivit, puis une invitation de la manière la plus naturelle du monde. Une fois introduit dans la maison, le dragon fut ébloui par l'hospitalité d'une famille qui semblait dissimuler sa richesse réelle sous une apparence d'économie soignée. Il fut habilement flatté de tous côtés, et chacun vanta pour lui les différents trésors qui y étaient exposés. Un dîner servi à point nommé sur de l'argenterie empruntée à un oncle, l'attention que lui portait la fille unique de la maison, les commérages de la ville, un sous-lieutenant aisé qui semblait susceptible de lui couper l'herbe sous le pied — tous les innombrables pièges, en somme, du fourmilion provincial furent tendus pour lui, et ce si bien que Castanier disait cinq ans plus tard : « À ce jour, je ne sais pas comment cela s'est produit ! »
Le dragon reçut quinze mille francs avec la dame qui, après deux ans de mariage, devint la plus laide et par conséquent la plus acariâtre des femmes sur terre. Heureusement, ils n'eurent pas d'enfants. Le teint clair (entretenu par un régime spartiate), la fraîcheur vive de son visage qui témoignait d'une modestie engageante, se couvrirent de taches et de boutons ; sa silhouette, qui avait semblé si droite, se voûta ; l'ange devint une créature méfiante et acariâtre qui rendait Castanier frénétique. Puis la fortune prit son essor. Enfin, le dragon, ne reconnaissant plus la femme qu'il avait épousée, la laissa vivre dans une petite propriété à Strasbourg, jusqu'au moment où il plairait à Dieu de l'emmener orner le Paradis. Elle était de ces femmes vertueuses qui, faute d'autre occupation, useraient la vie d'un ange à force de plaintes, qui prient tant que (si leurs prières sont entendues au ciel) elles doivent épuiser la patience du Tout-Puissant, et disent tout le mal possible de leurs maris en murmures de colombe au cours d'une partie de boston avec leurs voisines. Quand Aquilina apprit tous ces soucis, elle s'attacha encore plus affectueusement à Castanier et le rendit si heureux, variant avec l'ingéniosité féminine les plaisirs dont elle remplissait sa vie, qu'à son insu elle fut la cause de la perte du caissier.
Comme beaucoup de femmes qui semblent par nature destinées à sonder toutes les profondeurs de l'amour, Mme de la Garde était désintéressée. Elle ne demandait ni or ni bijoux, ne pensait pas à l'avenir, vivait entièrement pour le présent et pour les plaisirs du présent. Elle acceptait les ornements et les robes coûteux, la voiture si ardemment convoitée par les femmes de sa classe, comme une harmonie de plus dans le tableau de la vie. Il n'y avait absolument aucune vanité dans son désir, non pas de paraître mieux, mais de paraître plus belle, et, de plus, aucune femme ne pouvait vivre sans luxe plus joyeusement. Lorsqu'un homme de nature généreuse (et les militaires sont pour la plupart de cette trempe) rencontre une telle femme, il ressent une sorte d'exaspération à se trouver son débiteur en générosité. Il sent qu'il pourrait arrêter une diligence pour obtenir de l'argent pour elle s'il n'en a pas assez pour ses caprices. Il commettra un crime pour être grand et noble aux yeux d'une femme ou de son public particulier ; telle est la nature de l'homme. Un tel amant est comme un joueur qui serait déshonoré à ses propres yeux s'il ne remboursait pas la somme empruntée à un garçon de salle de jeu ; mais il ne reculera devant aucun crime, laissera sa femme et ses enfants sans un sou, volera et tuera, pourvu qu'il puisse arriver à la table de jeu avec une bourse pleine, et que son honneur reste intact parmi les habitués de ce lieu fatal. Il en fut ainsi de Castanier.
Il avait commencé par installer Aquilina dans un modeste logement au quatrième étage, aux meubles des plus simples. Mais quand il vit la beauté et les grandes qualités de la fille, quand il connut avec elle un bonheur inexprimable et inattendu, il commença à l'adorer et aspira à parer son idole. Alors, la toilette d'Aquilina était si comiquement en désaccord avec sa pauvre demeure que, pour l'un comme pour l'autre, il était clairement impératif de déménager. Le changement engloutit presque toutes les économies de Castanier, car il meubla son paradis domestique avec toute la prodigalité que l'on prodigue à une maîtresse entretenue. Une jolie femme doit avoir tout ce qui est joli autour d'elle ; l'unité de charme chez la femme et son environnement la distingue parmi son sexe. Ce sentiment d'homogénéité, bien qu'il ait fréquemment échappé à l'attention des observateurs, est instinctif dans la nature humaine ; et cette même impulsion conduit les vieilles filles à s'entourer de tristes reliques du passé. Mais la ravissante Piémontaise devait avoir les modes les plus récentes et tout ce qu'il y avait de plus délicat et de plus joli en étoffes pour tentures, en soies ou bijoux, en porcelaine fine et autres articles fragiles et cassants. Elle ne demandait rien ; mais lorsqu'elle était appelée à faire un choix, quand Castanier lui demandait : « Lequel aimes-tu ? » elle répondait : « Eh bien, celui-ci est le plus joli ! » L'amour ne compte jamais le coût, et Castanier choisissait donc toujours le « plus joli ».
Une fois la norme établie, il n'y avait plus qu'à ce que tout dans le ménage fût en conformité, du linge, de l'argenterie et du cristal à travers mille et un articles de dépense, jusqu'aux casseroles dans la cuisine. Castanier avait voulu « faire les choses simplement », selon l'expression, mais il se trouva progressivement de plus en plus endetté. Une dépense en entraînait une autre. L'horloge appelait des bras de lumière. Il fallait allumer des feux dans les cheminées ornementales, mais les rideaux et les tentures étaient trop frais et délicats pour être souillés par la suie, il fallait donc les remplacer par des foyers perfectionnés et complexes, garantis sans fumée, inventions récentes de gens habiles à rédiger un prospectus. Puis Aquilina trouvait si agréable de courir pieds nus sur le tapis de sa chambre que Castanier dut faire poser des tapis moelleux partout, pour le plaisir de jouer avec Naqui. Une salle de bain fut aussi construite pour elle, tout cela afin qu'elle fût plus confortable.
Les boutiquiers, les ouvriers et les fabricants à Paris ont un don mystérieux pour agrandir un trou dans la bourse d'un homme. Ils ne peuvent donner le prix de quoi que ce soit sur demande ; et comme le paroxysme du désir ne souffre aucun délai, les commandes sont passées à la faible lueur d'une estimation approximative du coût. Ces mêmes personnes n'envoient jamais les factures tout de suite, mais accablent l'acheteur de meubles jusqu'à lui faire tourner la tête. Tout est si joli, si charmant ; et tout le monde est satisfait.
Quelques mois plus tard, les obligeants marchands de meubles sont métamorphosés et réapparaissent sous la forme de totaux alarmants sur des factures qui remplissent l'âme de leur clameur horrible ; ils ont un besoin urgent d'argent ; ils sont, pour ainsi dire, au bord de la faillite, leurs larmes coulent, c'est déchirant de les entendre ! Et puis — le gouffre béant rejette des colonnes serrées de chiffres marchant quatre par quatre ; alors qu'en fait, ils auraient dû sortir innocemment trois par trois.
Avant que Castanier n'ait la moindre idée de ce qu'il avait dépensé, il avait pris des dispositions pour qu'Aquilina eût une voiture d'un loueur lorsqu'elle sortait, au lieu d'un fiacre. Castanier était gourmand ; il engagea un excellent cuisinier ; et Aquilina, pour lui plaire, faisait elle-même les achats de fruits et légumes précoces, de mets rares et de vins exquis. Mais, comme Aquilina n'avait rien à elle, ces cadeaux, si précieux en raison de la pensée, du tact et de la grâce qui les inspiraient, n'étaient pas moins un drainage pour la bourse de Castanier ; il n'aimait pas que sa Naqui fût sans argent, et Naqui ne pouvait garder d'argent dans sa poche. Ainsi, la table était un poste de dépense lourd pour un homme avec les revenus de Castanier. L'ex-dragon fut contraint de recourir à diverses ruses pour obtenir de l'argent, car il ne pouvait se résoudre à renoncer à cette vie délicieuse. Il aimait trop la femme pour contrarier les caprices de la maîtresse. Il était de ces hommes qui, par amour-propre ou par faiblesse de caractère, ne peuvent rien refuser à une femme ; une fausse honte les domine, et ils affrontent plutôt la ruine que de faire ces aveux : « Je ne peux pas... » « Mes moyens ne me le permettent pas... » « Je n'ai pas les moyens... »
Lorsque, par conséquent, Castanier vit que, s'il voulait sortir de l'abîme de dettes dans lequel il s'était plongé, il devait se séparer d'Aquilina et vivre de pain et d'eau, il fut tellement incapable de se passer d'elle ou de changer ses habitudes de vie qu'il remettait chaque jour ses plans de réforme au lendemain. Les dettes étaient pressantes, et il commença par emprunter de l'argent. Sa position et son caractère antérieur inspiraient confiance, et il en profita pour concevoir un système d'emprunt au fur et à mesure de ses besoins. Puis, comme le montant total de la dette augmentait rapidement, il eut recours à ces inventions commerciales connues sous le nom de lettres de change de complaisance. Cette forme de traite ne représente ni marchandises ni autre valeur reçue, et le premier endosseur paie le montant indiqué pour la personne obligeante qui l'accepte. Cette espèce de fraude est tolérée car il est impossible de la détecter, et, de plus, c'est une fraude imaginaire qui ne devient réelle que si le paiement est finalement refusé.
Quand, enfin, il fut évidemment impossible d'emprunter plus longtemps, soit parce que le montant de la dette était maintenant si considérablement augmenté, soit parce que Castanier était incapable de payer le montant élevé des intérêts sur les sommes susmentionnées, le caissier vit la faillite devant lui. En faisant cette découverte, il opta pour une banqueroute frauduleuse plutôt que pour une faillite ordinaire, et préféra un crime à un délit. Il résolut, à la manière du célèbre caissier du Trésor Royal, d'abuser de la confiance méritée et d'augmenter le nombre de ses créanciers en faisant un emprunt final de la somme suffisante pour le maintenir dans l'aisance dans un pays étranger pour le restant de ses jours. Tout cela, comme on l'a vu, il s'était préparé à le faire.
Aquilina ne savait rien des soucis fastidieux de cette vie ; elle jouissait de son existence, comme le fait mainte femme, sans s'enquérir de la provenance de l'argent, tout comme d'autres gens mangent leurs tartines beurrées sans être troublés par aucun esprit inquiet de curiosité quant à la culture et à la croissance du blé ; mais tout comme le travail et les erreurs de calcul de l'agriculture se trouvent de l'autre côté du four du boulanger, ainsi, sous le luxe inapprécié de mainte demeure parisienne, se cachent des anxiétés intolérables et un labeur exorbitant.
Pendant que Castanier endurait la torture de la tension, et que ses pensées étaient pleines de l'acte qui devait changer toute sa vie, Aquilina était étendue luxueusement dans un grand fauteuil près de la cheminée, trompant le temps en bavardant avec sa femme de chambre. Comme il arrive fréquemment dans de tels cas, la domestique était devenue la confidente de la maîtresse, Jenny s'étant d'abord assurée que l'ascendant de sa maîtresse sur Castanier était complet.
« Que devons-nous faire ce soir ? Léon semble déterminé à venir », disait Mme de la Garde, alors qu'elle lisait une épître passionnée écrite sur un papier à lettres gris pâle.
« Voici le maître ! » dit Jenny.
Castanier entra. Aquilina, nullement décontenancée, chiffonna la lettre, la prit avec les pincettes et la tint dans les flammes.
« Alors, c'est ce que tu fais de tes lettres d'amour, n'est-ce pas ? » demanda Castanier.
« Oh, mon Dieu, oui », dit Aquilina ; « n'est-ce pas le meilleur moyen de les garder en sécurité ? D'ailleurs, le feu doit aller au feu, comme l'eau va à la rivière. »
« Tu parles comme si c'était une vraie lettre d'amour, Naqui... »
« Eh bien, ne suis-je pas assez belle pour en recevoir ? » dit-elle en lui tendant le front pour un baiser. Il y avait dans sa manière une insouciance qui aurait dit à tout homme moins aveugle que Castanier que ce n'était qu'une sorte de devoir conjugal que d'accorder cette joie au caissier ; mais l'habitude et l'usage avaient conduit Castanier au point où la clairvoyance n'est plus possible pour l'amour.
« J'ai pris une loge au Gymnase ce soir », dit-il ; « dînons tôt, et alors nous n'aurons pas besoin de dîner à la hâte. »
« Va et emmène Jenny. Je suis lasse des pièces. Je ne sais pas ce que j'ai ce soir ; je préférerais rester ici au coin du feu. »
« Viens, tout de même, Naqui ; je ne serai plus là pour t'ennuyer longtemps. Oui, Quiqui, je vais partir ce soir, et il se passera quelque temps avant que je ne revienne. Je laisse tout sous ta garde. Garderas-tu ton cœur pour moi aussi ? »
« Ni mon cœur ni rien d'autre », dit-elle ; « mais quand tu reviendras, Naqui sera toujours Naqui pour toi. »
« Eh bien, c'est de la franchise. Donc, tu ne me suivrais pas ? »
« Non. »
« Pourquoi pas ? »
« Eh ! pourquoi, comment puis-je quitter l'amant qui m'écrit de si doux petits mots ? » demanda-t-elle, en désignant le bout de papier noirci avec un sourire moqueur.
« Y a-t-il du vrai là-dedans ? » demanda Castanier. « As-tu vraiment un amant ? »
« Vraiment ! » cria Aquilina ; « et n'y as-tu jamais pensé sérieusement, mon cher ? D'abord, tu as cinquante ans. Ensuite, tu as juste la tête qu'il faut pour mettre sur un étal de fruits ; si la femme essayait de te vendre pour une citrouille, personne ne la contredirait. Tu souffles et tu halètes comme un phoque quand tu montes l'escalier ; ton ventre monte et descend comme le diamant sur le front d'une femme ! Il est bien clair que tu as servi dans les dragons ; tu es un vieil homme à l'aspect très laid. Fadaises. Si tu as l'intention de garder mon respect, je te recommande de ne pas ajouter l'imbécillité à ces qualités en imaginant qu'une fille comme moi se contentera de ton amour asthmatique, et ne cherchera pas la jeunesse, la beauté et le plaisir pour varier... »
« Aquilina ! tu ris, bien sûr ? »
« Oh, très bien ; et ne ris-tu pas aussi ? Me prends-tu pour une idiote, en me disant que tu pars ? "Je vais partir ce soir !" » dit-elle, en imitant ses tons. « Des balivernes ! Parlerais-tu comme ça si tu partais vraiment loin de ta Naqui ? Tu pleurerais, comme l'imbécile que tu es ! »
« Après tout, si je pars, me suivras-tu ? » demanda-t-il.
« Dis-moi d'abord si ce voyage est une mauvaise plaisanterie ou non. »
« Oui, sérieusement, je pars. »
« Eh bien, alors, sérieusement, je reste. Bon voyage, mon garçon ! J'attendrai que tu reviennes. J'aimerais mieux prendre congé de la vie que de prendre congé de mon cher et douillet Paris... »
« Ne viendras-tu pas en Italie, à Naples, et y mener une vie agréable — une vie délicieuse et luxueuse, avec ce gros vieux bonhomme qui est le tien, qui souffle et halète comme un phoque ? »
« Non. »
« Fille ingrate ! »
« Ingrate ? » cria-t-elle, en se levant. « Je pourrais quitter cette maison en ce moment même et n'en rien emporter que moi-même. Je t'aurai donné tous les trésors qu'une jeune fille peut donner, et quelque chose qu'aucune goutte de ton sang ni du mien ne pourra jamais me rendre. Si, par quelque moyen que ce soit, en vendant mes espoirs d'éternité, par exemple, je pouvais retrouver mon moi d'autrefois, corps et âme (car j'ai, peut-être, racheté mon âme), et être pure comme un lys pour mon amant, je n'hésiterais pas un instant ! Quel genre de dévouement a récompensé le mien ? Tu m'as logée et nourrie, tout comme on donne à un chien de la nourriture et une niche parce qu'il est une protection pour la maison, et qu'il peut recevoir des coups quand nous sommes de mauvaise humeur, et nous lécher les mains dès que nous sommes d'humeur à l'appeler. Et lequel de nous deux aura été le plus généreux ? »
« Oh ! mon cher enfant, ne vois-tu pas que je plaisante ? » reprit Castanier. « Je pars pour un court voyage ; je ne serai pas absent bien longtemps. Mais viens avec moi au Gymnase ; je ne partirai que peu avant minuit, après avoir eu le temps de te dire adieu. »
« Pauvre bête ! alors tu t'en vas vraiment, n'est-ce pas ? » dit-elle. Elle passa ses bras autour de son cou et ramena sa tête contre son corsage.
« Tu m'étouffes ! » cria Castanier, le visage enfoui dans la poitrine d'Aquilina. Cette demoiselle se tourna pour dire à l'oreille de Jenny : « Va trouver Léon et dis-lui de ne pas venir avant une heure. Si tu ne le trouves pas, et qu'il vienne ici pendant le départ, retiens-le dans ta chambre. — Eh bien, » poursuivit-elle en libérant Castanier et en lui pinçant le bout du nez, « ne t'en fais pas, plus beau des phoques que tu es. J'irai au théâtre avec toi ce soir. Mais chaque chose en son temps ; dînons ! Il y a un bon petit dîner pour toi, exactement ce que tu aimes. »
« C'est bien dur de se séparer d'une femme comme toi ! » s'exclama Castanier.
« Eh bien alors, pourquoi pars-tu ? » demanda-t-elle.
« Ah ! pourquoi ? pourquoi ? Si je commençais à t'expliquer les raisons du pourquoi, je devrais te dire des choses qui te prouveraient que je t'aime presque à la folie. Ah ! si tu as sacrifié ton honneur pour moi, j'ai vendu le mien pour toi ; nous sommes quittes. Est-ce cela, l'amour ? »
« Qu'est-ce que c'est que tout ça ? » dit-elle. « Voyons, promets-moi que si j'avais un amant, tu m'aimerais toujours comme un père ; ce serait ça, de l'amour ! Allez, promets-le tout de suite, et donne-moi ton poing là-dessus. »
« Je te tuerais, » et Castanier sourit en parlant.
Ils s'assirent à la table de dîner, et allèrent de là au Gymnase. Quand la première partie du spectacle fut terminée, il vint à l'idée de Castanier de se montrer à quelques-unes de ses connaissances dans la salle, afin de détourner tout soupçon de son départ. Il laissa Mme de la Garde dans la loge d'angle où elle était assise, selon son habitude modeste, et alla faire les cent pas dans le foyer. Il n'avait pas fait beaucoup de pas qu'il vit l'Anglais, et avec un retour soudain de cette sensation écœurante de chaleur qui avait déjà vibré en lui, et de la terreur qu'il avait déjà ressentie, il se trouva face à face avec Melmoth.
« Faussaire ! »
À ce mot, Castanier jeta un coup d'œil autour des gens qui circulaient. Il crut voir de l'étonnement et de la curiosité dans leurs yeux, et souhaitant se débarrasser immédiatement de cet Anglais, il leva la main pour le frapper — et sentit son bras paralysé par une puissance invisible qui sapait sa force et le clouait sur place. Il permit à l'étranger de le prendre par le bras, et ils marchèrent ensemble vers le foyer comme deux amis.
« Qui est assez fort pour me résister ? » dit l'Anglais en s'adressant à lui. « Ne sais-tu pas que tout ici-bas doit m'obéir, qu'il est en mon pouvoir de tout faire ? Je lis les pensées des hommes, je vois l'avenir, et je connais le passé. Je suis ici, et je peux être ailleurs aussi. Le temps, l'espace et la distance ne sont rien pour moi. Le monde entier est à mes ordres. J'ai le pouvoir de jouir continuellement et de donner la joie. Je peux voir à travers les murs, découvrir des trésors cachés et en remplir mes mains. Les palais surgissent à mon signe, et mon architecte ne commet aucune erreur. Je peux faire fleurir toutes les terres, accumuler leur or et leurs pierres précieuses, et m'entourer de belles femmes et de visages toujours nouveaux ; tout est soumis à ma volonté. Je pourrais jouer à la Bourse, et mes spéculations seraient infaillibles ; mais un homme qui peut trouver les trésors que les avares ont cachés dans la terre n'a pas besoin de se soucier des actions. Sens la force de la main qui te saisit ; pauvre misérable, condamné à la honte ! Essaie de plier ce bras de fer ! essaie d'adoucir ce cœur d'adamant ! Fuis-moi si tu l'oses ! Tu entendrais ma voix dans les profondeurs des cavernes qui s'étendent sous la Seine ; tu pourrais te cacher dans les Catacombes, mais ne m'y verrais-tu pas ? Ma voix pourrait se faire entendre à travers le fracas du tonnerre, mes yeux brillent aussi fort que le soleil, car je suis l'égal de Lucifer ! »
Castanier entendit ces mots terribles et ne sentit en lui-même aucune protestation ni contradiction. Il marchait côte à côte avec l'Anglais et n'avait aucun pouvoir de le quitter.
« Tu es à moi ; tu viens de commettre un crime. J'ai trouvé enfin le compagnon que je cherchais. As-tu envie de connaître ta destinée ? Aha ! tu es venu ici pour voir une pièce, et tu verras une pièce — non, deux. Viens. Présente-moi à Mme de la Garde comme l'un de tes meilleurs amis. Ne suis-je pas ton dernier espoir d'évasion ? »
Castanier, suivi par l'étranger, retourna à sa loge ; et, conformément à l'ordre qu'il venait de recevoir, il se hâta de présenter Melmoth à Mme de la Garde. Aquilina ne parut nullement surprise. L'Anglais refusa de s'asseoir au premier rang, et Castanier fut de nouveau à côté de sa maîtresse ; la moindre volonté de cet homme devait être obéie. La dernière pièce allait commencer, car, à cette époque, les petits théâtres ne donnaient que trois pièces. L'un des acteurs avait mis le Gymnase à la mode, et ce soir-là, Perlet (l'acteur en question) devait jouer dans un vaudeville intitulé Le Comédien d'Étampes, où il tenait quatre rôles différents.
Quand le rideau se leva, l'étranger étendit la main sur la salle comble. Le cri de terreur de Castanier mourut, car les parois de sa gorge semblèrent se coller l'une à l'autre alors que Melmoth pointait le doigt vers la scène, et le caissier comprit que la pièce avait été changée au désir de l'Anglais.
Il vit la chambre forte de la banque ; il vit le baron de Nucingen en conférence avec un officier de police de la préfecture, qui l'informait de la conduite de Castanier, expliquant que le caissier s'était enfui avec de l'argent pris dans le coffre, et racontant l'histoire de la fausse signature. L'information fut mise par écrit ; le document signé et dûment expédié au procureur du roi.
« Sommes-nous à temps, pensez-vous ? » demanda Nucingen.
« Oui, » dit l'agent de police ; « il est au Gymnase et ne se doute de rien. »
Castanier se tortilla sur sa chaise et fit mine de quitter le théâtre, mais la main de Melmoth reposait sur son épaule, et il fut obligé de rester assis et de regarder ; la puissance hideuse de l'homme produisait un effet semblable à celui d'un cauchemar, et il ne pouvait bouger un membre. Plus encore, l'homme lui-même était le cauchemar ; sa présence pesait lourdement sur sa victime comme une atmosphère empoisonnée. Lorsque le misérable caissier se tourna pour implorer la pitié de l'Anglais, il rencontra ces yeux flamboyants qui déchargeaient des courants électriques, qui le transperçaient et le clouaient comme des fléchettes d'acier.
« Que vous ai-je fait ? » dit-il, dans son impuissance prostrée, et il respirait bruyamment comme un cerf au bord de l'eau. « Que voulez-vous de moi ? »
« Regarde ! » cria Melmoth.
Castanier regarda la scène. Le décor avait été changé. La pièce semblait terminée, et Castanier se vit descendre de voiture avec Aquilina ; mais au moment où il entrait dans la cour de la maison de la rue Richer, le décor changea soudainement et il vit sa propre maison. Jenny bavardait près du feu dans la chambre de sa maîtresse avec un sous-officier d'un régiment de ligne alors stationné à Paris.
« Il s'en va, n'est-ce pas ? » dit le sergent, qui semblait appartenir à une famille aisée ; « Je peux être heureux à mon aise ! J'aime trop Aquilina pour lui permettre d'appartenir à ce vieux crapaud ! Moi-même, je vais épouser Mme de la Garde ! » cria le sergent.
« Vieux crapaud ! » murmura pitoyablement Castanier.
« Voici le maître et la maîtresse qui arrivent ; cachez-vous ! Tenez, entrez là, Monsieur Léon, » dit Jenny. « Le maître ne restera pas longtemps ici. »
Castanier regarda le sergent se cacher parmi les robes d'Aquilina dans sa chambre à coucher. Presque aussitôt, il apparut lui-même sur la scène et prit congé de sa maîtresse, qui se moquait de lui par des « apartés » adressés à Jenny, tout en prononçant les mots les plus doux et les plus tendres à ses oreilles. Elle pleurait d'un côté du visage et riait de l'autre. Le public réclama un rappel.
« Créature maudite ! » cria Castanier depuis sa loge.
Aquilina riait jusqu'à ce que les larmes lui viennent aux yeux.
« Mon Dieu ! » s'écria-t-elle, « comme Perlet est drôle en Anglaise !... Pourquoi ne ris-tu pas ? Tout le monde dans la salle rit. Ris, mon cher ! » dit-elle à Castanier.
Melmoth éclata de rire, et le malheureux caissier frissonna. Le rire de l'Anglais lui tordait le cœur et torturait son cerveau ; c'était comme si un chirurgien lui avait percé le crâne avec un fer rouge.
« Ils rient, ils rient ? » bégaya Castanier.
Il ne voyait pas la dame anglaise coincée que Perlet jouait avec un effet si ridicule, ni n'entendait l'anglais-français qui avait rempli la salle de rugissements de rire ; au lieu de tout cela, il se voyait se précipiter hors de la rue Richer, héler un fiacre sur le boulevard, marchander avec l'homme pour l'emmener à Versailles. Puis, une fois de plus, le décor changea. Il reconnut la pauvre auberge au coin de la rue de l'Orangerie et de la rue des Récollets, qui était tenue par son ancien maréchal des logis. Il était deux heures du matin, le calme le plus parfait régnait, personne n'était là pour surveiller ses mouvements. Les chevaux de poste furent attelés à la voiture (elle venait d'une maison de l'avenue de Paris dans laquelle habitait un Anglais, et avait été commandée au nom de l'étranger pour éviter d'éveiller les soupçons). Castanier vit qu'il avait ses billets et ses passeports, monta dans la voiture et partit. Mais à la barrière, il vit deux gendarmes à l'affût de la voiture. Un cri d'horreur s'échappa de lui, mais Melmoth lui lança un regard, et de nouveau le son mourut dans sa gorge.
« Garde les yeux sur la scène et tais-toi ! » dit l'Anglais.
L'instant d'après, Castanier se vit jeté en prison à la Conciergerie ; et au cinquième acte du drame, intitulé Le Caissier, il se vit, trois mois plus tard, condamné à vingt ans de travaux forcés. De nouveau un cri s'échappa de lui. Il fut exposé sur la place du Palais-de-Justice, et le bourreau le marqua au fer rouge. Puis vint la toute dernière scène ; parmi une soixantaine de forçats dans la cour de la prison de Bicêtre, il attendait son tour pour se faire river les fers aux membres.
« Mon Dieu ! je ne peux plus rire... » dit Aquilina. « Tu es bien grave, mon cher ; qu'est-ce qui peut bien se passer ? Le monsieur est parti. »
« Un mot avec toi, Castanier, » dit Melmoth quand la pièce fut terminée et que l'ouvreuse attachait le manteau de Mme de la Garde.
Le couloir était bondé, et toute fuite impossible.
« Très bien, qu'est-ce que c'est ? »
« Aucune puissance humaine ne peut t'empêcher de ramener Aquilina à la maison, puis d'aller à Versailles, pour y être arrêté. »
« Comment ça ? »
« Parce que tu es dans une main qui ne desserrera jamais son étreinte, » répondit l'Anglais.
Castanier désirait avoir le pouvoir de prononcer quelque mot qui l'effaçât parmi les vivants et le cachât dans les profondeurs les plus basses de l'enfer.
« Suppose que le diable fasse une enchère pour ton âme, ne la lui donnerais-tu pas maintenant en échange du pouvoir de Dieu ? Un seul mot, et ces cinq cent mille francs seront de retour dans le coffre du baron de Nucingen ; alors tu pourras déchirer ta lettre de crédit, et toutes les traces de ton crime seront effacées. De plus, tu aurais de l'or à torrents. Tu ne crois guère en rien peut-être ? Eh bien, si tout cela arrive, tu croiras au moins au diable. »
« Si seulement c'était possible ! » dit Castanier joyeusement.
« L'homme qui peut tout faire te donne sa parole que c'est possible, » répondit l'Anglais.
Melmoth, Castanier et Mme de la Garde se tenaient sur le boulevard quand Melmoth leva le bras. Une pluie fine tombait, les rues étaient boueuses, l'air était lourd, une obscurité épaisse régnait au-dessus ; mais en un instant, alors que le bras était étendu, Paris fut rempli de soleil ; c'était le grand midi d'une lumineuse journée de juillet. Les arbres étaient couverts de feuilles ; un double courant de joyeux promeneurs flânait dessous. Des marchands d'eau de réglisse criaient leurs boissons fraîches. De splendides voitures roulaient le long des rues. Un cri de terreur s'échappa du caissier, et à ce cri, la pluie et l'obscurité s'abattirent de nouveau sur le boulevard.
Mme de la Garde était montée dans la voiture. « Dépêche-toi donc, mon cher ! » cria-t-elle ; « soit tu montes, soit tu restes dehors. Vraiment, tu es aussi ennuyeux que de l'eau croupie ce soir... »
« Que dois-je faire ? » demanda Castanier à Melmoth.
« Aimerais-tu prendre ma place ? » demanda l'Anglais.
« Oui. »
« Très bien, alors ; je serai chez toi dans quelques instants. »
« Au fait, Castanier, tu es un peu déséquilibré, » fit remarquer Aquilina. « Il se trame quelque chose ; tu as été tout mélancolique et pensif pendant toute la pièce. Veux-tu quelque chose que je puisse te donner, mon cher ? Dis-le-moi. »
« J'attends que nous soyons à la maison pour savoir si tu m'aimes. »
« Tu n'as pas besoin d'attendre jusque-là, » dit-elle en passant ses bras autour de son cou. « Tiens ! » dit-elle, en l'embrassant, avec une apparence passionnée, et en l'accablant des caresses cajoleuses qui font partie du métier d'une vie comme la sienne, tel le jeu de scène d'une actrice.
« Où est la musique ? » demanda Castanier.
« Quoi encore ? Pense donc que tu entends de la musique maintenant ! »
« Une musique céleste ! » poursuivit-il. « Les sons semblent venir d'en haut. »
« Quoi ? Tu as toujours refusé de me donner une loge aux Italiens parce que tu ne pouvais pas supporter la musique, et tu deviens fou de musique à cette heure-ci ? Fou, voilà ce que tu es ! La musique est à l'intérieur de ta propre caboche, vieux cerveau ramolli ! » continua-t-elle, alors qu'elle prenait sa tête dans ses mains et la berçait d'avant en arrière sur son épaule. « Dis-moi donc, mon vieux ; n'est-ce pas le grincement des roues qui chante à tes oreilles ? »
« Écoute seulement, Naqui ! Si les anges font de la musique pour le bon Dieu, ce doit être une telle musique que je bois par tous mes pores, plutôt que de l'entendre. Je ne sais pas comment te le dire ; c'est aussi doux que de l'eau miellée ! »
« Mais bien sûr, ils ont de la musique au ciel, car les anges dans tous les tableaux ont des harpes entre les mains. Il est fou, sur ma parole ! » se dit-elle, en voyant l'attitude de Castanier ; il ressemblait à un mangeur d'opium dans une transe bienheureuse.
Ils atteignirent la maison. Castanier, absorbé par la pensée de tout ce qu'il venait d'entendre et de voir, ne savait s'il devait y croire ou non ; il était comme un homme ivre, et tout à fait incapable de penser de manière cohérente. Il revint à lui dans la chambre d'Aquilina, où il avait été soutenu par les efforts conjugués de sa maîtresse, du portier et de Jenny ; car il s'était évanoui en sortant de la voiture.
« Il sera ici bientôt ! Oh, mes amis, mes amis ! » cria-t-il, et il se jeta avec désespoir au fond d'un fauteuil bas près du feu.
Jenny entendit la sonnette au moment où il parlait, et admit l'Anglais. Elle annonça qu'« un monsieur était venu qui avait pris rendez-vous avec le maître », quand Melmoth apparut soudain, et un profond silence suivit. Il regarda le portier — le portier s'en alla ; il regarda Jenny — et Jenny s'en alla de même.
« Madame, » dit Melmoth en se tournant vers Aquilina, « avec votre permission, nous allons conclure une affaire urgente. »
Il prit la main de Castanier, et Castanier se leva, et les deux hommes allèrent dans le salon. Il n'y avait aucune lumière dans la pièce, mais les yeux de Melmoth éclairaient l'obscurité la plus épaisse. Le regard de ces yeux étranges avait laissé Aquilina comme fascinée ; elle était impuissante, incapable de penser à son amant ; de plus, elle le croyait en sécurité dans la chambre de Jenny, alors que leur retour précoce avait surpris la femme de chambre, et qu'elle avait caché l'officier dans la chambre à coucher. Tout était arrivé exactement comme dans le drame que Melmoth avait déployé pour sa victime. Bientôt la porte de la maison fut claquée violemment, et Castanier réapparut.
« Qu'est-ce qui vous arrive ? » cria Aquilina terrifiée.
Il y avait un changement dans l'apparence du caissier. Une pâleur étrange se répandait sur son visage autrefois rubicond ; il portait le regard singulièrement sinistre et pétrifié du mystérieux visiteur. L'éclat sombre de ses yeux était intolérable, la lumière féroce qui s'en dégageait semblait brûler. L'homme qui avait paru si bon vivant et si aimable était soudain devenu tyrannique et fier. La courtisane pensa que Castanier avait maigri ; il y avait une terrible majesté dans son front ; c'était comme si un dragon exhalait une influence maligne qui pesait sur les autres comme une atmosphère lourde et étouffante. Pendant un moment, Aquilina ne sut que faire.
« Que s'est-il passé entre vous et cet homme à l'air diabolique en ces quelques minutes ? » demanda-t-elle enfin.
« Je lui ai vendu mon âme. Je le sens ; je ne suis plus le même. Il a pris mon moi, et m'a donné son âme en échange. »
« Quoi ? »
« Tu ne comprendrais pas du tout... Ah ! il avait raison, » poursuivit Castanier, « le démon avait raison ! Je vois tout et je sais toutes choses. — Tu m'as trompé ! »
Aquilina fut glacée de terreur. Castanier alluma une bougie et entra dans la chambre à coucher. La malheureuse jeune fille le suivit dans un hébétement total, et grande fut son étonnement quand Castanier écarta les robes qui y étaient suspendues et dévoila le sergent.
« Sortez, mon garçon, » dit le caissier ; et, prenant Léon par un bouton de son pardessus, il tira l'officier dans sa chambre.
La Piémontaise, hagarde et désespérée, s'était jetée dans son fauteuil. Castanier s'assit sur un canapé près du feu, et laissa l'amant d'Aquilina en position debout.
« Vous avez été dans l'armée, » dit Léon ; « je suis prêt à vous donner satisfaction. »
« Vous êtes un imbécile, » dit Castanier sèchement. « Je n'ai aucune raison de me battre. Je pourrais vous tuer d'un regard si j'en avais l'envie. Je vais vous dire ce qu'il en est, mon jeune ami ; pourquoi vous tuerais-je ? Je vois une ligne rouge autour de votre cou — la guillotine vous attend. Oui, vous finirez sur la place de Grève. Vous êtes la propriété du bourreau ! il n'y a pas d'échappatoire pour vous. Vous appartenez à une vendita des Carbonari. Vous complotez contre le Gouvernement. »
« Vous ne m'aviez pas dit ça, » cria la Piémontaise en se tournant vers Léon.
« Alors vous ne savez pas que le Ministre a décidé ce matin d'abattre votre Société ? » continua le caissier. « Le procureur général a une liste de vos noms. Vous avez été trahis. Ils sont occupés à rédiger l'acte d'accusation en ce moment même. »
« Alors est-ce vous qui l'avez trahi ? » cria Aquilina, et avec un son rauque dans la gorge comme le grognement d'une tigresse, elle se leva ; elle semblait vouloir mettre Castanier en pièces.
« Vous me connaissez trop bien pour le croire, » répliqua Castanier. Aquilina fut engourdie par son sang-froid.
« Alors comment le saviez-vous ? » murmura-t-elle.
« Je ne le savais pas avant d'entrer dans le salon ; maintenant je le sais — maintenant je vois et sais toutes choses, et peux faire toutes choses. »
Le sergent fut accablé d'étonnement.
« Très bien, alors sauvez-le, sauvez-le, mon cher ! » s'écria la jeune fille en se jetant aux pieds de Castanier. « Si rien ne vous est impossible, sauvez-le ! Je vous aimerai, je vous adorerai, je serai votre esclave et non votre maîtresse. J'obéirai à vos caprices les plus fous ; vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Oui, oui, je vous donnerai plus que de l'amour ; vous aurez la dévotion d'une fille tout autant que... Rodolphe ! pourquoi ne voulez-vous pas comprendre ! Après tout, quelles que soient les violences de mes passions, je serai vôtre pour toujours ! Que faut-il que je dise pour vous convaincre ? J'inventerai des plaisirs... Je... Grand Dieu ! un instant ! tout ce que vous me demanderez — de me jeter par la fenêtre, par exemple — vous n'aurez qu'un mot à dire, « Léon ! » et je plongerai dans l'abîme. Je supporterais n'importe quelle torture, n'importe quelle douleur du corps ou de l'âme, tout ce que vous pourriez m'infliger ! »
Castanier l'écouta avec indifférence. Pour toute réponse, il lui désigna Léon avec un rire démoniaque.
« La guillotine l'attend, » répéta-t-il.
« Non, non, non ! Il ne quittera pas cette maison. Je le sauverai ! » cria-t-elle. « Oui ; je tuerai quiconque posera un doigt sur lui ! Pourquoi ne voulez-vous pas le sauver ? » hurla-t-elle ; ses yeux flamboyaient, ses cheveux étaient défaits. « Pouvez-vous le sauver ? »
« Je peux tout faire. »
« Pourquoi ne le sauvez-vous pas ? »
« Pourquoi ? » cria Castanier, et sa voix fit résonner le plafond. — « Eh ! c'est ma vengeance ! Faire le mal est mon métier ! »
« Mourir ? » dit Aquilina ; « doit-il mourir, mon amant ? Est-ce possible ? »
Elle bondit et arracha un stylet d'un panier posé sur la commode et s'avança vers Castanier, qui se mit à rire.
« Tu sais bien que l'acier ne peut plus me blesser... »
Le bras d'Aquilina retomba soudain comme une corde de harpe brisée.
« Allez-vous-en, mon brave ami, » dit le caissier en se tournant vers le sergent, « et allez vaquer à vos affaires. »
Il lui tendit la main ; l'autre sentit la puissance supérieure de Castanier et ne put faire autrement qu'obéir.
« Cette maison est à moi ; je pourrais faire venir le commissaire de police si je le voulais, et vous livrer comme un homme qui s'est caché chez moi, mais je préfère vous laisser partir ; je suis un démon, je ne suis pas un mouchard. »
« Je le suivrai ! » dit Aquilina.
« Alors suivez-le, » répondit Castanier. — « Tiens, Jenny... »
Jenny apparut.
« Dis au portier de leur héler un fiacre. — Tiens, Naqui, » dit Castanier en tirant une liasse de billets de banque de sa poche ; « tu ne partiras pas comme une pauvresse de chez un homme qui t'aime encore. »
Il lui tendit trois cent mille francs. Aquilina prit les billets, les jeta par terre, cracha dessus et les piétina dans une frénésie de désespoir.
« Nous quitterons cette maison à pied, » cria-t-elle, « sans un liard de votre argent. — Jenny, reste où tu es. »
« Bonsoir ! » répondit le caissier en ramassant à nouveau les billets. « Je suis revenu de mon voyage. — Jenny, » ajouta-t-il en regardant la femme de chambre interdite, « tu m'as tout l'air d'être une bonne fille. Tu n'as plus de maîtresse maintenant. Viens ici. Ce soir, tu auras un maître. »
Aquilina, qui ne se sentait en sécurité nulle part, partit immédiatement avec le sergent chez une de ses amies. Mais tous les mouvements de Léon étaient surveillés avec suspicion par la police, et après quelque temps, lui et trois de ses amis furent arrêtés. Toute l'histoire peut être trouvée dans les journaux de l'époque.
* * * * *
Castanier sentait qu'il avait subi une transformation aussi bien mentale que physique. Le Castanier d'autrefois n'existait plus — le garçon, le jeune séducteur, le soldat qui avait prouvé son courage, qui avait été dupé par un mariage et désabusé, le caissier, l'amant passionné qui avait commis un crime pour l'amour d'Aquilina. Sa nature intime s'était soudain affirmée. Son cerveau s'était élargi, ses sens s'étaient développés. Ses pensées embrassaient le monde entier ; il voyait toutes les choses de la terre comme s'il avait été élevé sur quelque haut sommet au-dessus du monde.
Jusqu'à cette soirée au spectacle, il avait aimé Aquilina à la folie. Plutôt que de renoncer à elle, il aurait fermé les yeux sur ses infidélités ; et maintenant, toute cette passion aveugle s'était évanouie comme un nuage disparaît sous les rayons du soleil.
Jenny était ravie de succéder à la position et à la fortune de sa maîtresse, et fit la volonté du caissier en toutes choses ; mais Castanier, qui pouvait lire les pensées les plus secrètes de l'âme, découvrit le mobile réel sous-jacent à cette dévotion purement physique. Il s'amusait avec elle, cependant, comme un enfant espiègle qui suce avidement le jus de la cerise et jette le noyau. Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, alors qu'elle était pleinement convaincue d'être une dame et la maîtresse de maison, Castanier exprima une à une les pensées qui remplissaient son esprit tandis qu'elle buvait son café.
« Sais-tu ce que tu penses, mon enfant ? » dit-il en souriant. « Je vais te le dire : « Ainsi, tous ces beaux meubles en bois de rose que je convoitais tant, et les jolies robes que j'avais l'habitude d'essayer, sont à moi maintenant ! Toutes les conditions faciles que madame refusait, je ne sais pourquoi. Ma foi ! si je pouvais me promener en voiture, avoir des bijoux et de jolies choses, une loge au théâtre, et mettre quelque chose de côté ! avec moi, il mènerait une vie de plaisir à en mourir s'il n'était pas aussi robuste qu'un Turc ! Je n'ai jamais vu un tel homme ! » — N'est-ce pas exactement ce que tu pensais ? » poursuivit-il, et quelque chose dans sa voix fit pâlir Jenny. « Eh bien, oui, mon enfant ; tu ne pourrais pas supporter cela, et je te renvoie pour ton propre bien ; tu périrais à la tâche. Allons, séparons-nous bons amis, » et il la congédia froidement avec une très petite somme d'argent.
Le premier usage que Castanier s'était promis de faire de la terrible puissance achetée au prix de son bonheur éternel, fut la pleine et entière indulgence de tous ses goûts.
Il mit d'abord ses affaires en ordre, régla promptement son compte avec M. de Nucingen, qui trouva un digne Allemand pour lui succéder, puis il décida d'une ripaille digne des jours les plus fastueux de l'Empire romain. Il se plongea dans la dissipation aussi imprudemment que Balthazar jadis dans ce dernier festin à Babylone. Comme Balthazar, il voyait clairement à travers ses orgies une main étincelante qui traçait sa perte en lettres de flamme, non sur les murs étroits de la salle de banquet, mais sur les vastes espaces du ciel que l'arc-en-ciel enjambe. Son festin ne fut, à vrai dire, pas une orgie confinée dans les limites d'un banquet, car il dilapida toutes les forces de l'âme et du corps à épuiser tous les plaisirs de la terre. La table était en quelque sorte la terre elle-même, la terre qui tremblait sous ses pieds. Il était le dernier festival du prodigue insouciant qui a jeté toute prudence aux vents. Le diable lui avait donné la clé du magasin des plaisirs humains ; il avait rempli et rempli ses mains, et il approchait rapidement du fond. En un instant, il avait senti tout ce que cette énorme puissance pouvait accomplir ; en un instant, il l'avait exercée, éprouvée, lassée. Ce qui avait été jusqu'alors la somme des désirs humains devint comme rien. Il arrive si souvent qu'avec la possession, la vaste poésie du désir doit finir, et la chose possédée est rarement celle dont nous rêvions.
Sous l'omnipotence de Melmoth se cachait cette chute tragique de tant de passions, et maintenant l'inanité de la nature humaine était révélée à son successeur, à qui une puissance infinie apportait le Néant pour dot.
Pour parvenir à une compréhension claire de l'étrange position de Castanier, il faut garder à l'esprit avec quelle soudaineté ces révolutions de pensée et de sentiment avaient été opérées ; avec quelle rapidité elles s'étaient succédé ; et il est difficile d'en donner une idée à ceux qui n'ont jamais brisé les liens de la prison du temps, de l'espace et de la distance. Sa relation avec le monde extérieur avait été entièrement changée avec l'expansion de ses facultés.
Comme Melmoth lui-même, Castanier pouvait voyager en quelques instants sur les plaines fertiles de l'Inde, pouvait s'élever sur les ailes des démons au-dessus des espaces désertiques africains, ou effleurer la surface des mers. Cette même perspicacité qui pouvait lire les pensées les plus intimes des autres, pouvait appréhender d'un coup d'œil la nature de n'importe quel objet matériel, tout comme il saisissait pour ainsi dire toutes les saveurs à la fois sur sa langue. Il prenait son plaisir en despote ; un coup de hache abattait l'arbre pour qu'il pût en manger les fruits. Les transitions, les alternances qui mesurent la joie et la douleur, et diversifient le bonheur humain, n'existaient plus pour lui. Il avait si complètement rassasié ses appétits que le plaisir devait dépasser les limites du plaisir pour chatouiller un palais blasé par la satiété, et soudain devenu exigeant au-delà de toute mesure, si bien que les plaisirs ordinaires devinrent dégoûtants. Conscient qu'à volonté il était le maître de toutes les femmes qu'il pouvait désirer, sachant que son pouvoir était irrésistible, il ne se souciait pas de l'exercer ; elles étaient souples à ses désirs inexprimés, à ses caprices les plus extravagants, jusqu'à ce qu'il ressentît une horrible soif d'amour, et voulût un amour au-delà de leur pouvoir de donner.
Le monde ne lui refusait rien sauf la foi et la prière, cet amour apaisant et consolant qui n'est pas de ce monde. Il était obéi — c'était une position horrible.
Les torrents de douleur, de plaisir et de pensée qui secouaient son âme et sa carcasse auraient accablé l'être humain le plus fort ; mais en lui se trouvait une puissance de vitalité proportionnée à la puissance des sensations qui l'assaillaient. Il sentait en lui une vague immensité de désir que la terre ne pouvait satisfaire. Il passait ses journées sur des ailes déployées, aspirant à traverser les champs lumineux de l'espace vers d'autres sphères qu'il connaissait de loin par perception intuitive, une connaissance claire et sans espoir. Son âme se desséchait en lui, car il avait faim et soif de choses qui ne peuvent être ni bues ni mangées, mais pour lesquelles il ne pouvait s'empêcher de languir. Ses lèvres, comme celles de Melmoth, brûlaient de désir ; il haletait pour l'inconnu, car il connaissait toutes choses.
Le mécanisme et le schéma du monde lui étaient apparents, et son fonctionnement ne l'intéressait plus ; il ne dissimulait guère le profond mépris qui fait d'un homme aux pouvoirs extraordinaires un sphinx qui sait tout et ne dit rien, et voit toutes choses avec un visage impassible. Il ne ressentait pas le moindre désir de communiquer son savoir aux autres hommes. Il était riche de toutes les richesses du monde, d'un effort il pouvait faire le tour du globe, et les richesses et le pouvoir étaient dénués de sens pour lui. Il ressentait l'effroyable mélancolie de l'omnipotence, une mélancolie que Satan et Dieu soulagent par l'exercice d'une puissance infinie de manières mystérieuses connues d'eux seuls. Castanier n'avait pas, comme son Maître, l'inextinguible énergie de la haine et de la malice ; il sentait qu'il était un démon, mais un démon dont l'heure n'était pas encore venue, tandis que Satan est un démon pour toute l'éternité, et étant damné sans rédemption, se délecte à remuer le monde, comme un tas de fumier, avec sa fourche à trois dents et à contrarier en cela les desseins de Dieu. Mais Castanier, pour son malheur, avait une espérance qui lui restait.
Si, en un instant, il pouvait se déplacer d'un pôle à l'autre comme un oiseau saute avec inquiétude d'un côté à l'autre de sa cage, quand, comme l'oiseau, il eut traversé sa prison, il vit la vaste immensité de l'espace au-delà. Cette vision de l'Infini le laissa à jamais incapable de voir l'humanité et ses affaires comme les autres hommes les voyaient. Les fous insensés qui aspirent au pouvoir du Diable en évaluent la désirabilité d'un point de vue humain ; ils ne voient pas qu'avec le pouvoir du Diable, ils adopteront également ses pensées, et qu'ils seront condamnés à rester comme des hommes parmi des créatures qui ne les comprendront plus. Le Néron inconnu de l'histoire qui rêve de mettre le feu à Paris pour son divertissement personnel, comme une exposition d'une maison en feu sur les planches d'un théâtre, ne soupçonne pas que s'il avait ce pouvoir, Paris deviendrait pour lui aussi peu intéressant qu'une fourmilière sur le bord du chemin pour un passant pressé. Le cercle des sciences était pour Castanier quelque chose comme un logogriphe pour un homme qui n'en connaît pas la clé. Les rois et les gouvernements étaient méprisables à ses yeux. Sa grande débauche avait été en quelque sorte un déplorable adieu à sa vie d'homme. La terre était devenue trop étroite pour lui, car les dons infernaux mettaient à nu pour lui les secrets de la création — il en voyait la cause et en prévoyait la fin. Il était exclu de tout ce que les hommes appellent « ciel » dans toutes les langues sous le soleil ; il ne pouvait plus penser au ciel.
Alors il en vint à comprendre le regard sur le visage de son prédécesseur et le dessèchement de la vie intérieure ; alors il sut tout ce que signifiait l'espoir déçu qui brillait dans les yeux de Melmoth ; lui aussi connaissait la soif qui brûlait ces lèvres rouges, et l'agonie d'une lutte continuelle entre deux natures devenues de taille gigantesque. Pourtant, il aurait pu être un ange, et il se savait être un démon. Le sien était le sort d'une créature douce et aimable qu'une malice de sorcier a emprisonnée dans une forme difforme, l'enchaînant par un pacte, de sorte qu'une volonté étrangère doive la libérer de son enveloppe détestée.
Tout comme une déception ne fait qu'accroître l'ardeur avec laquelle un homme d'une nature vraiment grande explore l'infini du sentiment dans le cœur d'une femme, ainsi Castanier s'éveilla pour découvrir qu'une idée pesait sur son âme, une idée qui était peut-être la clé de sphères plus élevées. Le fait même qu'il eût marchandé son bonheur éternel le conduisait à méditer sur l'avenir de ceux qui prient et croient. Au lendemain de sa débauche, lorsqu'il entra en possession sobre de son pouvoir, cette idée lui fit se sentir un prisonnier ; il connaissait le poids de la douleur que les poètes, les prophètes et les grands oracles de la foi ont exposée pour nous en des termes si puissants ; il sentit la pointe de l'Épée Flamboyante plongée dans son flanc, et se hâta à la recherche de Melmoth. Qu'était devenu son prédécesseur ?
L'Anglais vivait dans un hôtel de la rue Férou, près de Saint-Sulpice — une demeure sombre, obscure, humide et froide. La rue Férou elle-même est l'une des rues les plus lugubres de Paris ; elle a une exposition nord comme toutes les rues qui se trouvent à angle droit sur la rive gauche de la Seine, et les maisons sont en accord avec le lieu. Lorsque Castanier se tint sur le seuil, il trouva que la porte elle-même, comme la voûte, était tendue de noir ; des rangées de cierges allumés brillaient brillamment comme si quelque roi gisait sur son lit de parade ; et un prêtre se tenait de chaque côté d'un catafalque qui y avait été dressé.
« Il n'est pas besoin de demander pourquoi vous êtes venu, monsieur, » dit le vieux portier à Castanier ; « vous ressemblez tant à notre pauvre cher maître qui n'est plus. Mais si vous êtes son frère, vous arrivez trop tard pour lui dire adieu. Le bon monsieur est mort avant-hier soir. »
« Comment est-il mort ? » demanda Castanier à l'un des prêtres.
« Apaisez votre esprit, » dit un vieux prêtre ; il souleva partiellement, tout en parlant, le drap mortuaire noir qui couvrait le catafalque.
Castanier, en le regardant, vit l'un de ces visages que la foi a rendus sublimes ; l'âme semblait rayonner de chaque trait, apportant lumière et chaleur aux autres hommes, allumée par la charité inépuisable intérieure. C'était le confesseur de Sir John Melmoth.
« Votre frère a fait une fin que les hommes peuvent envier, et qui doit réjouir les anges. Savez-vous quelle joie il y a au ciel pour un pécheur qui se repent ? Ses larmes de pénitence, excitées par la grâce, coulaient sans cesse ; la mort seule les arrêta. L'Esprit Saint habitait en lui. Ses paroles brûlantes, pleines d'une foi vive, étaient dignes du Prophète-Roi. Si, au cours de ma vie, je n'ai jamais entendu une confession plus effroyable que celle des lèvres de ce gentilhomme irlandais, je n'ai jamais entendu non plus de prières aussi ferventes et passionnées. Quelle que soit l'ampleur de ses péchés, sa repentance a comblé l'abîme jusqu'à le faire déborder. La main de Dieu était visiblement étendue au-dessus de lui, car il était complètement transformé, il y avait une telle beauté céleste sur son visage. Les yeux durs étaient adoucis par les larmes ; la voix résonnante qui frappait de terreur ceux qui l'entendaient prenait les tons tendres et compatissants de ceux qui ont eux-mêmes traversé une profonde humiliation. Il a tant édifié ceux qui entendaient ses paroles que certains, qui s'étaient sentis attirés pour voir le spectacle de la mort d'un chrétien, se sont mis à genoux alors qu'il parlait des choses célestes, et de la gloire infinie de Dieu, et Lui rendaient grâces et louanges. S'il ne laisse aucune richesse terrestre à sa famille, aucune famille ne peut posséder plus grande bénédiction que celle-ci qu'il a sûrement gagnée pour eux, une âme parmi les bienheureux, qui veillera sur vous tous et vous dirigera sur le chemin du ciel. »
Ces paroles firent une impression si vive sur Castanier qu'il se hâta instantanément de la maison vers l'église de Saint-Sulpice, obéissant à ce qu'on pourrait appeler un décret du destin. La repentance de Melmoth l'avait stupéfié.
À cette époque, certains matins de la semaine, un prédicateur, célèbre pour son éloquence, avait coutume de tenir des conférences, au cours desquelles il démontrait les vérités de la foi catholique à la jeunesse d'une génération proclamée indifférente en matière de croyance par une autre voix non moins éloquente que la sienne. La conférence avait été remise à une heure plus tard en raison des funérailles de Melmoth, si bien que Castanier arriva juste au moment où le grand prédicateur résumait les preuves d'une existence future de bonheur avec tout le charme de l'éloquence et la force d'expression qui l'ont rendu célèbre. Les graines de la doctrine divine tombèrent dans un sol préparé pour elles chez le vieux dragon, en qui le Diable s'était glissé. En effet, s'il est un phénomène bien attesté par l'expérience, n'est-ce pas le phénomène spirituel communément appelé « la foi du paysan » ? La force de la croyance varie inversement à la quantité d'usage qu'un homme a fait de ses facultés de raisonnement. Les gens simples et les soldats appartiennent à la classe qui ne raisonne pas. Ceux qui ont marché à travers la vie sous la bannière de l'instinct sont bien plus prêts à recevoir la lumière que les esprits et les cœurs surmenés par les sophismes du monde.
Castanier avait le tempérament du midi ; il s'était engagé dans l'armée à seize ans, et avait suivi le drapeau français jusqu'à près de quarante ans. En tant que simple cavalier, il avait combattu jour et nuit, et jour après jour, et, comme le devoir l'exigeait, avait pensé à son cheval d'abord, et à lui-même ensuite. Tandis qu'il faisait son apprentissage militaire, il n'avait donc guère de loisirs pour réfléchir sur le destin de l'homme, et quand il devint officier, il avait ses hommes à penser. Il avait été balayé de champ de bataille en champ de bataille, mais il n'avait jamais pensé à ce qui vient après la mort. La vie d'un soldat ne demande pas beaucoup de réflexion. Ceux qui ne peuvent comprendre les hautes fins politiques impliquées et les intérêts de nation à nation ; qui ne peuvent saisir les projets politiques aussi bien que les plans de campagne et combiner la science du tacticien avec celle de l'administrateur, sont condamnés à vivre dans un état d'ignorance ; le paysan le plus fruste dans le district le plus arriéré de France est à peine dans une pire condition. De tels hommes supportent le choc de la guerre, obéissent passivement au cerveau qui les dirige, et frappent les hommes opposés à eux comme le bûcheron abat le bois dans la forêt. L'effort physique violent est suivi par des temps d'inertie, où ils réparent les pertes. Ils combattent et boivent, combattent et mangent, combattent et dorment, pour qu'ils puissent mieux porter des coups durs ; les facultés de l'esprit ne sont pas grandement exercées dans cette ronde turbulente de l'existence, et le caractère est aussi simple qu'auparavant.
Lorsque les hommes qui ont fait preuve d'une telle énergie sur le champ de bataille retournent à la civilisation ordinaire, la plupart de ceux qui ne se sont pas élevés à un rang supérieur semblent n'avoir acquis aucune idée, et n'avoir aucune aptitude, aucune capacité à saisir des idées nouvelles. À la stupéfaction totale d'une génération plus jeune, ceux qui ont rendu nos armées si glorieuses et si terribles sont aussi simples que des enfants, et aussi lents d'esprit qu'un commis dans ses mauvais jours, et le capitaine d'un escadron tonnant est à peine capable de tenir le livre de bord d'un marchand. Les vieux soldats de ce calibre, étant donc innocents de toute tentative d'utiliser leurs facultés de raisonnement, agissent selon leurs impulsions les plus fortes. Le crime de Castanier était l'une de ces affaires qui soulèvent tant de questions que, pour en débattre, un moraliste pourrait réclamer sa « discussion par article », pour employer une expression parlementaire.
La passion avait conseillé le crime ; le pouvoir cruellement irrésistible de la sorcellerie féminine l'avait poussé à le commettre ; nul homme ne peut dire de lui-même : « Je ne ferai jamais cela », lorsqu'une sirène se joint au combat et jette ses sortilèges sur lui.
Ainsi, la parole de vie tomba sur une conscience nouvellement éveillée aux vérités de la religion que la Révolution française et une carrière de soldat avaient forcé Castanier à négliger. Les paroles solennelles : « Tu seras heureux ou misérable pour toute l'éternité ! » ne firent que produire une impression plus terrible sur lui, parce qu'il avait épuisé la terre et l'avait secouée comme un arbre stérile ; parce que ses désirs pouvaient tout obtenir, de sorte qu'il suffisait qu'un point quelconque, sur la terre ou au ciel, lui fût interdit, pour qu'aussitôt il ne pensât à rien d'autre. S'il était permis de comparer de si grandes choses avec les folies sociales, la position de Castanier n'était pas sans rappeler celle d'un banquier qui, trouvant que ses millions tout-puissants ne peuvent lui obtenir une entrée dans la société de la noblesse, doit mettre son cœur à pénétrer dans ce cercle, et tous les privilèges sociaux qu'il a déjà acquis ne sont rien à ses yeux dès l'instant où il découvre qu'il lui en manque un seul.
Voici un homme plus puissant que tous les rois de la terre réunis ; un homme qui, tel Satan, pouvait lutter avec Dieu Lui-même ; appuyé contre l'un des piliers de l'église Saint-Sulpice, accablé par les sentiments et les pensées qui l'oppressaient, et absorbé par la pensée d'un Avenir, cette même pensée qui avait englouti Melmoth.
« Il était très heureux, Melmoth ! » s'écria Castanier. « Il est mort avec la certitude qu'il irait au ciel. »
En un instant, le plus grand changement possible s'était opéré dans les idées du caissier. Pendant plusieurs jours, il avait été un diable, maintenant il n'était plus qu'un homme ; une image de l'Adam déchu, de la tradition sacrée incarnée dans toutes les cosmogonies. Mais alors qu'il s'était ainsi réduit à l'humanité, il conservait un germe de grandeur, il avait été trempé dans l'Infini. La puissance de l'enfer avait révélé la puissance divine. Il avait soif de ciel comme il n'avait jamais eu soif des plaisirs de la terre, qui sont si vite épuisés. Les jouissances que le démon promet ne sont que les jouissances de la terre à plus grande échelle, mais aux joies du ciel il n'y a pas de limite. Il croyait en Dieu, et le sortilège qui lui donnait les trésors du monde n'était plus rien pour lui maintenant ; les trésors eux-mêmes lui semblaient aussi méprisables que des cailloux pour un admirateur de diamants ; ils n'étaient que des brimborions comparés aux gloires éternelles de l'autre vie. Une malédiction pesait, pensait-il, sur toutes les choses qui lui venaient de cette source. Il sonda de sombres profondeurs de pensées douloureuses tandis qu'il écoutait l'office célébré pour Melmoth. Le *Dies iræ* le remplit de crainte ; il sentit toute la grandeur de ce cri d'une âme repentante tremblant devant le Trône de Dieu. Le Saint-Esprit, comme une flamme dévorante, passa à travers lui comme le feu consume la paille.
Les larmes coulaient de ses yeux quand : « Êtes-vous un parent du défunt ? » lui demanda le bedeau.
« Je suis son héritier », répondit Castanier.
« Donnez quelque chose pour les frais des services ! » cria l'homme.
« Non », dit le caissier. (L'argent du Diable ne devrait pas aller à l'Église.)
« Pour les pauvres ! »
« Non. »
« Pour réparer l'Église ! »
« Non. »
« Pour la chapelle de la Vierge ! »
« Non. »
« Pour les écoles ! »
« Non. »
Castanier s'en alla, ne voulant pas s'exposer aux regards aigres que les fonctionnaires irrités lui lançaient.
Dehors, dans la rue, il leva les yeux vers l'église Saint-Sulpice. « Qu'est-ce qui a poussé les gens à construire les cathédrales géantes que j'ai vues dans tous les pays ? » se demanda-t-il. « Le sentiment partagé si largement à travers tous les âges doit sûrement être fondé sur quelque chose. »
« Quelque chose ! Appelez-vous Dieu quelque chose ? » cria sa conscience. « Dieu ! Dieu ! Dieu !... »
Le mot fut répété et répété par une voix intérieure, jusqu'à ce qu'il l'accablât ; mais son sentiment de terreur s'apaisa lorsqu'il entendit des sons de musique doux et lointains qu'il avait perçus faiblement auparavant. On chantait dans l'église, pensa-t-il, et ses yeux scrutèrent le grand portail. Mais à mesure qu'il écoutait plus attentivement, les sons se déversaient sur lui de tous côtés ; il regarda autour de la place, mais il n'y avait aucun signe de musiciens. La mélodie apportait des visions d'un ciel lointain et des lueurs éloignées d'espoir ; mais elle aiguillonnait aussi le remords qui avait mis l'âme perdue en fermentation. Il poursuivit son chemin à travers Paris, marchant comme marchent les hommes qui sont écrasés sous le fardeau de leur chagrin, voyant tout avec des yeux aveugles, flânant comme un oisif, s'arrêtant sans cause, marmonnant pour lui-même, insouciant de la circulation, ne faisant aucun effort pour éviter un coup d'une planche de bois.
Imperceptiblement, le repentir le plaça sous l'influence de la grâce divine qui apaise tout en meurtrissant si terriblement le cœur. Son visage en vint à porter un regard à la Melmoth, quelque chose de grand, avec une trace de folie dans la grandeur. Un regard de détresse terne et sans espoir, mêlé à l'empressement excité de l'espoir, et, sous tout cela, un sens rongeur de dégoût pour tout ce que le monde peut donner. La plus humble des prières se cachait dans les yeux qui voyaient avec une clarté si effroyable. Sa puissance était la mesure de son angoisse. Son corps était courbé par la tempête effrayante qui secouait son âme, comme les grands pins se plient devant la bourrasque. Comme son prédécesseur, il ne pouvait refuser de porter le fardeau de la vie ; il avait peur de mourir tant qu'il portait le joug de l'enfer. Le tourment devint intolérable.
Enfin, un matin, il lui vint à l'esprit que Melmoth (maintenant parmi les bienheureux) avait fait la proposition d'un échange, et qu'il l'avait acceptée ; d'autres, sans aucun doute, suivraient son exemple ; car dans un siècle proclamé, par les héritiers de l'éloquence des Pères de l'Église, comme fatalement indifférent à la religion, il devrait être facile de trouver un homme qui accepterait les conditions du contrat afin d'en prouver les avantages.
« Il y a un endroit où l'on peut apprendre ce que valent les rois sur le marché ; où les nations sont pesées dans la balance et les systèmes évalués ; où la valeur d'un gouvernement est exprimée en pièces de cinq francs ; où les idées et les croyances ont leur prix, et où tout est escompté ; où Dieu Lui-même, en quelque sorte, emprunte sur la garantie de Son revenu d'âmes, car le Pape y a un compte courant. N'est-ce pas là que je devrais aller pour trafiquer des âmes ? »
Castanier alla tout joyeux à la Bourse, pensant qu'il serait aussi facile d'acheter une âme que de placer de l'argent dans les Fonds publics. N'importe quelle personne ordinaire aurait craint le ridicule, mais Castanier savait par expérience qu'un homme désespéré prend tout au sérieux. Un prisonnier condamné à mort écouterait le fou qui lui dirait qu'en prononçant un charabia il pourrait s'échapper par le trou de la serrure ; car la souffrance est crédule, et s'accroche à une idée jusqu'à ce qu'elle échoue, comme le nageur emporté par le courant s'accroche à la branche qui casse dans sa main.
Vers quatre heures, cet après-midi-là, Castanier apparut parmi les petits groupes d'hommes qui traitaient des affaires privées après la Bourse. Il était personnellement connu de certains courtiers ; et tout en feignant d'être à la recherche d'une connaissance, il réussit à recueillir les potins courants et les rumeurs de faillite.
« Attrapez-moi en train de négocier des traites pour Claparon & Cie, mon garçon. Le collecteur de la banque est passé pour leur rendre leurs acceptations ce matin », dit un gros banquier avec sa franchise habituelle. « Si vous avez du papier d'eux, méfiez-vous. »
Claparon était dans le bâtiment, en consultation approfondie avec un homme bien connu pour le taux ruineux auquel il prêtait de l'argent. Castanier alla immédiatement à la recherche dudit Claparon, un marchand qui avait la réputation de prendre des risques lourds qui signifiaient la richesse ou la ruine totale. Le prêteur d'argent s'éloigna au moment où Castanier arrivait. Un geste trahit le désespoir du spéculateur.
« Eh bien, Claparon, la banque veut cent mille francs de vous, et il est quatre heures ; la chose est connue, et il est trop tard pour organiser votre petite faillite confortablement », dit Castanier.
« Monsieur ! »
« Parlez plus bas », poursuivit le caissier. « Et si je vous proposais une affaire qui vous rapporterait autant d'argent que vous en avez besoin ? »
« Cela ne libérerait pas mes engagements ; toute affaire dont j'ai jamais entendu parler demande un peu de temps pour mijoter. »
« Je connais quelque chose qui vous remettra sur pied en un instant », répondit Castanier ; « mais d'abord vous auriez à... »
« Faire quoi ? »
« Vendre votre part de Paradis. C'est une question d'affaires comme une autre, n'est-ce pas ? Nous avons tous des parts dans la grande Spéculation de l'Éternité. »
« Je vous dis ceci », dit Claparon avec colère, « que je suis justement l'homme pour vous prêter une gifle. Quand un homme est dans le pétrin, ce n'est pas le moment de lui faire des plaisanteries stupides. »
« Je parle sérieusement », dit Castanier, et il tira une liasse de billets de sa poche.
« En premier lieu », dit Claparon, « je ne vais pas vendre mon âme au Diable pour une bagatelle. Je veux cinq cent mille francs avant de conclure... »
« Qui parle de vous restreindre ? » demanda Castanier, en l'interrompant. « Vous auriez plus d'or que vous ne pourriez en entasser dans les caves de la Banque de France. »
Il tendit une poignée de billets. Cela décida Claparon.
« Marché conclu », s'écria-t-il ; « mais comment le marché doit-il être fait ? »
« Allons là-bas, personne ne se tient là », dit Castanier, en montrant un coin de la cour.
Claparon et son tentateur échangèrent quelques mots, les visages tournés vers le mur. Aucun des spectateurs ne devina la nature de ce jeu de scène, bien que leur curiosité fût vivement excitée par les étranges gestes des deux parties contractantes. Lorsque Castanier revint, il y eut une explosion soudaine d'exclamations étonnées. Comme à l'Assemblée où le moindre événement attire immédiatement l'attention, tous les visages se tournèrent vers les deux hommes qui avaient causé la sensation, et un frisson parcourut tous les assistants devant le changement qui s'était produit en eux.
Les hommes qui forment la foule mouvante qui remplit la Bourse se connaissent bientôt de vue. Ils s'observent comme des joueurs autour d'une table de cartes. Certains observateurs avisés peuvent dire comment un homme jouera et l'état de son trésor à partir d'un examen de son visage ; et la Bourse est simplement une vaste table de cartes. Tout le monde, par conséquent, avait remarqué Claparon et Castanier. Ce dernier (comme l'Irlandais avant lui) avait été musclé et puissant, ses yeux étaient pleins de lumière, son teint haut. La dignité et la puissance de son visage avaient frappé de crainte tous ceux qui l'entouraient ; ils se demandaient comment le vieux Castanier avait pu obtenir cela ; et maintenant ils contemplaient Castanier dépouillé de sa puissance, rétréci, ridé, vieilli et faible. Il avait attiré Claparon hors de la foule avec l'énergie d'un homme malade en pleine crise de fièvre ; il avait ressemblé à un mangeur d'opium pendant la brève période d'excitation que la drogue peut donner ; maintenant, à son retour, il semblait être dans l'état d'épuisement total où le patient meurt après que la fièvre est partie, ou souffrir de la prostration horrible qui suit une indulgence excessive dans les délices des stupéfiants. La puissance infernale qui l'avait soutenu à travers ses débauches l'avait quitté, et le corps était laissé sans aide et seul pour endurer l'agonie du remords et le lourd fardeau d'un repentir sincère. Les ennuis de Claparon, tout le monde pouvait les deviner ; mais Claparon réapparut, en revanche, avec des yeux étincelants, tenant la tête haute avec la fierté de Lucifer. La crise était passée de l'un à l'autre.
« Maintenant, vous pouvez vous en aller l'esprit tranquille, mon vieux », dit Claparon à Castanier.
« Par pitié, envoyez chercher un fiacre et un prêtre ; envoyez chercher le curé de Saint-Sulpice ! » répondit le vieux dragon, s'affaissant sur le rebord du trottoir.
Les mots « un prêtre » atteignirent les oreilles de plusieurs personnes et produisirent des rires bruyants parmi les agents de change, car la foi, pour ces messieurs, signifie la croyance qu'un morceau de papier appelé une hypothèque représente une propriété, et la Liste des Rentiers est leur Bible.
« Aurai-je le temps de me repentir ? » se dit Castanier d'une voix piteuse qui impressionna Claparon.
Un fiacre emporta l'homme mourant ; le spéculateur alla immédiatement à la banque pour faire face à ses traites ; et la sensation momentanée produite sur la foule d'hommes d'affaires par le changement soudain des deux visages disparut comme le sillon coupé par la quille d'un navire dans la mer. Des nouvelles de la plus haute importance gardèrent l'attention du monde du commerce en alerte ; et quand les intérêts commerciaux sont en jeu, Moïse pourrait apparaître avec ses deux cornes lumineuses, et sa venue recevrait à peine les honneurs d'un calembour ; les messieurs dont le métier est d'écrire les Rapports de Marché ignoreraient son existence.
Lorsque Claparon eut effectué ses paiements, la peur le saisit. Il n'y avait aucun doute sur sa puissance. Il retourna à la Bourse et offrit son marché à d'autres hommes dans des situations embarrassées. Le contrat du Diable, « avec les droits, servitudes et privilèges y afférents » — pour utiliser l'expression du notaire qui succéda à Claparon — changea de mains pour la somme de sept cent mille francs. Le notaire, à son tour, se sépara de l'accord avec le Diable pour cinq cent mille francs au profit d'un entrepreneur en bâtiment en difficultés, qui s'en débarrassa également auprès d'un marchand de fer contre une somme de cent mille écus. En fait, vers cinq heures, les gens avaient cessé de croire en l'étrange contrat, et les acheteurs manquaient par manque de confiance.
À cinq heures et demie, le détenteur du contrat était un peintre en bâtiment qui flânait près de la porte du bâtiment de la rue Feydeau, où, à cette époque, les agents de change se réunissaient temporairement. Le peintre en bâtiment, brave homme, ne pouvait comprendre ce qui lui arrivait. Il « se sentait tout drôle » ; c'est ce qu'il dit à sa femme quand il rentra chez lui.
La rue Feydeau, comme les oisifs de la ville le savent, est un lieu de pèlerinage pour les jeunes gens qui, faute de maîtresse, vouent leur affection ardente à l'ensemble du sexe. Au premier étage de la demeure la plus rigoureusement respectable qui s'y trouve, habitait l'une de ces créatures exquises qu'il a plu au ciel de doter de la beauté la plus rare et la plus surprenante. Comme il est impossible qu'elles soient toutes duchesses ou reines (puisqu'il y a beaucoup plus de jolies femmes dans le monde que de titres et de trônes pour les parer), elles se contentent de rendre un agent de change ou un banquier heureux à un prix fixe. À cette beauté de bonne nature, Euphrasia de son nom, une ambition sans bornes avait poussé un clerc de notaire à aspirer. En somme, le deuxième clerc de l'étude de Maître Crottat, notaire, était tombé amoureux d'elle, comme la jeunesse de vingt-deux ans peut tomber amoureuse. Le scribe aurait assassiné le Pape et massacré tout le sacré collège pour se procurer la misérable somme de cent louis afin de payer un châle qui avait tourné la tête d'Euphrasia, prix auquel sa femme de chambre avait promis qu'Euphrasia serait à lui. Le jeune homme infatué faisait les cent pas sous les fenêtres de Madame Euphrasia, comme les ours polaires dans leur cage au Jardin des Plantes, la main droite enfoncée dans son gilet au niveau du cœur, qu'il était prêt à arracher de sa poitrine, mais jusqu'à présent, il avait seulement tiré sur l'élastique de ses bretelles.
« Que peut-on faire pour réunir dix mille francs ? » se demandait-il. « Dois-je m'enfuir avec l'argent que je dois payer pour l'enregistrement de cet acte ? Mon Dieu ! mon emprunt ne ruinerait pas l'acheteur, un homme qui possède sept millions ! Et puis, le lendemain, je me jetterais à ses pieds et dirais : "J'ai pris dix mille francs qui vous appartenaient, monsieur ; j'ai vingt-deux ans, et je suis amoureux d'Euphrasia — voilà mon histoire. Mon père est riche, il vous remboursera ; ne me ruinez pas ! N'avez-vous pas eu vous-même vingt-deux ans et n'avez-vous pas été follement amoureux ?" Mais ces propriétaires mesquins n'ont pas d'âme ! Il serait bien capable de me livrer au procureur, au lieu d'avoir pitié de moi. Bon Dieu ! s'il était seulement possible de vendre son âme au Diable ! Mais il n'y a ni Dieu ni Diable ; tout cela n'est que des absurdités de contes de fées et de commérages de vieilles femmes. Que vais-je faire ? »
« Si vous avez envie de vendre votre âme au Diable, monsieur », dit le peintre en bâtiment, qui avait surpris quelques bribes de ce que le clerc avait laissé échapper, « vous pouvez avoir les dix mille francs. »
« Et Euphrasia ! » cria le clerc, en concluant le marché avec le diable qui habitait le peintre en bâtiment.
Le pacte conclu, le clerc frénétique alla chercher le châle, et monta l'escalier de Madame Euphrasia ; et comme (littéralement) le diable était en lui, il n'en redescendit pas pendant douze jours, noyant la pensée de l'enfer et de ses privilèges dans douze jours d'amour, de tumulte et d'oubli, pour lesquels il avait troqué tous ses espoirs d'un paradis à venir.
Et c'est ainsi que le secret de la vaste puissance découverte et acquise par l'Irlandais, fruit du cerveau de Maturin, fut perdu pour l'humanité ; et les divers orientalistes, mystiques et archéologues qui s'intéressent à ces questions furent incapables de transmettre à la postérité la méthode appropriée pour invoquer le Diable, pour les raisons suffisantes suivantes :
Le treizième jour après ces noces frénétiques, le misérable clerc gisait sur un lit de camp dans un galetas de la maison de son maître, rue Saint-Honoré. La honte, la déesse stupide qui n'ose se contempler elle-même, avait pris possession du jeune homme. Il était tombé malade ; il voulut se soigner lui-même ; se trompa sur la quantité d'un remède conçu par l'habileté d'un praticien bien connu sur les murs de Paris, et succomba aux effets d'une overdose de mercure. Son cadavre était noir comme le dos d'une taupe. Un diable avait laissé des traces indubitables de son passage ici ; aurait-ce pu être Ashtaroth ?
« L'estimable jeune homme auquel vous vous référez a été emporté vers la planète Mercure », dit le premier clerc à un démonologue allemand qui était venu enquêter sur l'affaire de première main.
« Je suis tout à fait disposé à le croire », répondit le Teuton.
« Oh ! »
« Oui, monsieur », reprit l'autre. « L'opinion que vous avancez coïncide avec les mots mêmes de Jacob Boehme. Dans la quarante-huitième proposition de *La Vie triple de l'homme*, il dit que "si Dieu a fait tout arriver par un QUE CELA SOIT, le FIAT est la matrice secrète qui comprend et appréhende la nature qui est formée par l'esprit né de Mercure et de Dieu". »
« Que dites-vous, monsieur ? »
L'Allemand livra sa citation de nouveau.
« Nous ne connaissons pas cela », dirent les clercs.
« Fiat ?... » dit un clerc. « Fiat lux ! »
« Vous pouvez vérifier la citation par vous-mêmes », dit l'Allemand. « Vous trouverez le passage dans le Traité de la Vie triple de l'homme, page 75 ; l'édition a été publiée par M. Migneret en 1809. Il a été traduit en français par un philosophe qui avait une grande admiration pour le célèbre cordonnier. »
« Oh ! il était cordonnier, n'est-ce pas ? » dit le premier clerc.
« En Prusse », dit l'Allemand.
« Travaillait-il pour le roi de Prusse ? » demanda un Béotien à un second clerc.
« Il a dû arranger sa prose », dit un troisième.
« Cet homme est colossal ! » s'écria le quatrième en désignant le Teuton.
Ce monsieur, bien que démonologue de premier ordre, ne connaissait pas la somme de diableries que l'on peut trouver chez un clerc de notaire. Il s'en alla sans le moindre soupçon qu'on se moquait de lui, et dans la conviction profonde que ces jeunes gens considéraient Boehme comme un génie colossal.
« L'instruction fait des progrès en France », se dit-il à lui-même.
Le Conscrit
[L'homme intérieur] ... par un phénomène de vision ou de locomotion, a été connu quelquefois pour abolir l'Espace dans ses deux modes de Temps et de Distance, l'un intellectuel, l'autre physique.
--HISTOIRE DE LOUIS LAMBERT.
Par une soirée de novembre, en l'an 1793, les principaux citoyens de Carentan étaient réunis dans le salon de Mme de Dey. Mme de Dey tenait ce salon tous les soirs de la semaine ; mais une curiosité inaccoutumée s'attachait à cette réunion, en raison de certaines circonstances qui, dans une grande ville, seraient passées inaperçues, mais qui, dans une petite ville de province, excitaient la plus vive curiosité. Depuis deux jours, Mme de Dey ne recevait personne, et la veille, sa porte était restée close, sous prétexte d'indisposition. Deux faits de cette nature, en tout autre temps, auraient produit à Carentan la sensation que Paris éprouve les soirs où les théâtres sont fermés, l'existence y est en quelque sorte incomplète ; mais, en ces temps où la moindre indiscrétion de la part d'un aristocrate pouvait être une question de vie ou de mort, cette conduite de Mme de Dey était de nature à entraîner pour elle les conséquences les plus désastreuses. Sa position à Carentan doit être éclaircie, si le lecteur veut apprécier l'expression de vive curiosité et de fanatisme rusé sur les visages de ces citoyens normands, et, ce qui est le plus important, le rôle que cette dame jouait parmi eux. Bien des gens ont sans doute, durant les jours de la Révolution, traversé une crise aussi difficile que la sienne à ce moment-là, et les sympathies de plus d'un lecteur rempliront toute la couleur du tableau.
Mme de Dey était la veuve d'un lieutenant-général, chevalier des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit. Elle avait quitté la Cour au début de l'Émigration et s'était réfugiée dans les environs de Carentan, où elle possédait de vastes domaines, espérant que l'influence de la Terreur ne s'y ferait que peu sentir. Ses calculs, fondés sur une connaissance approfondie de la région, se révélèrent exacts. La Révolution causa peu de troubles dans la Basse-Normandie. Autrefois, lorsque Mme de Dey passait quelque temps à la campagne, le cercle de ses connaissances se limitait aux familles nobles de la contrée ; mais maintenant, par motifs politiques, elle ouvrait sa maison aux principaux citoyens et aux autorités révolutionnaires de la ville, s'efforçant de flatter et de satisfaire leur orgueil social sans susciter ni haine ni jalousie. Gracieuse et bienveillante, douée de cet indescriptible charme qui gagne les bonnes volontés sans perte de dignité ni effort pour courtiser quiconque, elle avait réussi à gagner l'estime universelle ; les avertissements discrets d'un tact exquis lui permettaient de mener une navigation difficile parmi les exigences de cette société mêlée, sans blesser l'amour-propre démesuré des parvenus d'une part, ni les susceptibilités de ses anciens amis de l'autre.
Elle avait environ trente-huit ans et conservait encore, non pas la beauté fraîche et colorée des Basse-Normandes, mais une grâce fragile de ce qu'on peut appeler le type aristocratique. Sa taille était souple et svelte, ses traits délicats et nettement dessinés ; le visage pâle semblait s'animer et vivre quand elle parlait ; mais il y avait un regard calme et dévot dans ses grands yeux sombres, malgré toute leur grâce d'expression, un regard qui semblait dire que les ressorts de sa vie se trouvaient en dehors de sa propre existence.
Dans sa première jeunesse, elle avait été mariée à un soldat âgé et jaloux. Sa fausse position au milieu d'une Cour joyeuse avait sans doute contribué à jeter un voile de tristesse sur un visage qui avait dû être autrefois brillant des charmes d'une vie et d'un amour aux pulsations rapides. Elle avait été contrainte de mettre un frein constant à ses impulsions et à ses émotions franches à un âge où une femme sent plutôt qu'elle ne pense, et les profondeurs de la passion dans son cœur n'avaient jamais été remuées. Là résidait le secret de son plus grand charme, une jeunesse de l'âme intérieure, trahie parfois par son visage, et une certaine teinte d'innocente mélancolie dans ses idées. Elle était réservée dans son maintien, mais dans sa prestance et dans les tons de sa voix, il y avait encore quelque chose qui révélait des aspirations de jeune fille dirigées vers un avenir vague. Très rapidement, le moins susceptible tombait amoureux d'elle, tout en ressentant une certaine crainte devant sa dignité et ses manières distinguées. Sa grande âme, fortifiée par les cruelles épreuves qu'elle avait traversées, semblait la placer trop haut au-dessus du niveau ordinaire, et ces hommes se jaugeaient et sentaient instinctivement qu'ils étaient trouvés trop légers. Une telle nature exigeait une passion exaltée.
De plus, les affections de Mme de Dey étaient concentrées dans un seul sentiment : l'amour d'une mère pour son fils. Tout le bonheur et la joie qu'elle n'avait pas connus en tant qu'épouse, elle les avait trouvés plus tard dans son amour sans bornes pour lui. La coquetterie d'une maîtresse, la jalousie d'une épouse se mêlaient à la pure et profonde affection d'une mère. Elle était misérable quand ils étaient séparés, et nerveuse à son sujet pendant ses absences ; elle ne pouvait jamais assez le voir et vivait par lui et pour lui seul. Une idée de la force de ce lien peut être transmise à l'entendement masculin en ajoutant que ce n'était pas seulement le fils unique de Mme de Dey, mais tout ce qu'elle possédait de parents ou d'alliés au monde, l'unique être humain sur terre lié à elle par toutes les craintes, les espoirs et les joies de sa vie.
Le feu comte de Dey était le dernier de sa race, et elle, sa femme, était l'unique héritière et descendante de sa maison. Ainsi, les ambitions mondaines et les considérations familiales, tout comme les plus nobles aspirations de l'âme, se combinaient pour exalter chez la comtesse un sentiment qui est fort dans le cœur de chaque femme. L'enfant lui était d'autant plus cher qu'elle n'avait réussi à l'élever jusqu'à l'âge d'homme qu'avec des soins infinis ; la science médicale avait prédit sa mort une vingtaine de fois, mais elle s'était accrochée à ses pressentiments et à ses espoirs, et avait connu l'indicible joie de le voir traverser sans encombre les périls de la petite enfance, de voir sa constitution se renforcer malgré les décrets de la Faculté.
Grâce à ses soins constants, le garçon avait grandi et s'était développé si favorablement qu'à vingt ans, il était considéré comme l'un des gentilshommes les plus accomplis de la Cour de Versailles. Un bonheur final, qui ne couronne pas toujours les efforts d'une mère, fut le sien : son fils l'adorait ; et entre ces deux-là existait la profonde sympathie des âmes sœurs. S'ils n'avaient pas été déjà liés par un lien naturel et sacré, ils auraient instinctivement ressenti l'un pour l'autre une amitié qui se rencontre rarement entre deux hommes.
À l'âge de dix-huit ans, le jeune comte avait reçu une commission de sous-lieutenant dans un régiment de dragons, et s'était fait un point d'honneur de suivre les Princes émigrés en exil.
Alors, Mme de Dey affronta les dangers de sa cruelle position. Elle était riche, noble et mère d'un Émigré. Avec le seul désir de veiller sur la grande fortune de son fils, elle s'était refusée le bonheur d'être avec lui ; et lorsqu'elle lut les lois rigoureuses en vertu desquelles la République confisquait chaque jour les biens des Émigrés à Carentan, elle se félicita de la courageuse résolution qu'elle avait prise. Ne veillait-elle pas sur la richesse de son fils au péril de sa vie ? Plus tard, quand arrivèrent les nouvelles des horribles exécutions ordonnées par la Convention, elle dormait, heureuse de savoir que son propre trésor était en sûreté, hors de portée du péril, loin des échafauds de la Révolution. Elle aimait à penser qu'elle avait suivi la meilleure voie, qu'elle avait sauvé son chéri et la fortune de son chéri ; et à cette pensée secrète, elle faisait les concessions que les malheurs du temps exigeaient, sans compromettre sa dignité ni ses principes aristocratiques, et enveloppait ses chagrins de réserve et de mystère. Elle avait prévu les difficultés qui l'assiégeraient à Carentan. Ne tentait-elle pas l'échafaud par le seul fait de s'y rendre pour y occuper une place prééminente ? Pourtant, soutenue par le courage d'une mère, elle réussit à gagner l'affection des pauvres, assistant sans distinction quiconque était dans la peine ; et elle se rendit nécessaire aux gens aisés en leur procurant des divertissements.
Le procureur de la commune pouvait être vu chez elle, le maire, le président du « district », et le procureur public, et même les juges des tribunaux révolutionnaires s'y rendaient. Les quatre premiers messieurs n'étaient aucunement mariés, et chacun lui faisait la cour dans l'espoir que Mme de Dey le prendrait pour époux, soit par peur de se faire une ennemie, soit par désir de se trouver un protecteur.
Le procureur public, autrefois avocat à Caen, et homme d'affaires de la comtesse, faisait ce qu'il pouvait pour inspirer l'amour par un système de dévouement et de générosité, un dangereux jeu de ruse ! Il était le plus redoutable de tous ses prétendants. Il était le seul à connaître le montant de la grande fortune de son ancienne cliente, et sa ferveur était inévitablement accrue par la cupidité de l'avarice, et par la conscience qu'il exerçait un pouvoir énorme, le pouvoir de vie et de mort dans le district. Il était encore jeune, et, grâce à la générosité de sa conduite, Mme de Dey n'était pas encore en mesure de le juger à sa juste valeur. Mais, malgré le danger de se mesurer à la ruse normande, elle usa de toute l'adresse et de l'inventivité que la Nature a accordées aux femmes pour jouer les prétendants rivaux les uns contre les autres. Elle espérait, en gagnant du temps, sortir saine et sauve de ses difficultés ; car à cette époque, les royalistes des provinces se flattaient d'un espoir, renouvelé chaque jour, que le lendemain verrait la fin de la Révolution, une conviction qui se révéla fatale à beaucoup d'entre eux.
Malgré les difficultés, la comtesse avait maintenu son indépendance avec une habileté considérable jusqu'au jour où, par un inexplicable manque de prudence, elle prit le parti de fermer son salon. L'intérêt qu'elle inspirait était si profond et si sincère que ceux qui remplissaient habituellement son salon ressentirent une vive inquiétude à la nouvelle ; alors, avec la franche curiosité caractéristique des mœurs provinciales, ils allèrent s'enquérir du malheur, du chagrin ou de la maladie qui avaient frappé Mme de Dey.
À toutes ces questions, Brigitte, la gouvernante, répondait avec la même formule : sa maîtresse gardait la chambre et ne voyait personne, pas même ses propres domestiques. La vie presque claustrale des habitants des petites villes favorise une habitude d'analyse et d'explication conjecturale des affaires de tout le monde ; elle est si forte que, lorsque chacun se fut exclamé sur la pauvre Mme de Dey (sans savoir si la dame était accablée par la joie ou le chagrin), chacun commença à s'enquérir des causes de sa réclusion soudaine.
« Si elle était malade, elle aurait envoyé chercher le médecin », dit le premier commérage ; « or, le médecin a joué aux échecs chez moi toute la journée. Il m'a dit, en riant, qu'en ces temps-ci, il n'y a qu'une seule maladie, et que, malheureusement, elle est incurable. »
La plaisanterie fut risquée avec discrétion. Femmes et hommes, gens âgés et jeunes filles, se lancèrent aussitôt dans les vastes champs de la conjecture. Chacun imagina qu'il y avait là un secret, et chaque tête était occupée par ce secret. Le lendemain, les soupçons devinrent malveillants. Tout le monde vit en public dans une petite ville, et ce furent les femmes qui découvrirent les premières que Brigitte avait fait une provision supplémentaire de victuailles. La chose ne pouvait être contestée. Brigitte avait été vue au marché au petit matin, et, merveille à raconter, elle avait acheté le seul lièvre qui fût disponible. Toute la ville savait que Mme de Dey n'aimait pas le gibier. Le lièvre devint un point de départ pour des conjectures sans fin.
Des messieurs âgés, faisant leur promenade habituelle, remarquèrent une sorte d'agitation contenue dans la maison de la comtesse ; les symptômes étaient d'autant plus apparents que les domestiques prenaient un soin évident à les dissimuler. Le domestique battait un tapis dans le jardin. Pas plus tard qu'hier, personne n'aurait remarqué le fait, mais aujourd'hui, tout le monde commença à bâtir des romans sur cet inoffensif objet ménager. Chacun avait sa version.
Le jour suivant, celui où Mme de Dey fit savoir qu'elle était souffrante, les notables de Carentan allèrent passer la soirée chez le frère du maire. C'était un marchand retraité, un homme marié, une âme strictement honorable ; tout le monde le respectait, et la comtesse le tenait en haute estime. Là, tous les prétendants de la riche veuve s'empressèrent d'inventer des fictions plus ou moins probables, chacun songeant tout en même temps à tourner à son propre avantage le secret qui la contraignait à se compromettre de la sorte.
Le procureur public broda tout un drame pour amener le fils de Mme de Dey chez elle pendant la nuit. Le maire avait la conviction qu'il s'agissait d'un prêtre ayant refusé le serment, un réfugié de Vendée ; mais cela le laissait assez embarrassé pour expliquer l'achat d'un lièvre un vendredi. Le président du district penchait fortement pour un chef chouan ou un chef vendéen poursuivi avec ardeur. D'autres votaient pour un noble évadé des prisons de Paris. En somme, tous soupçonnaient la comtesse d'avoir commis quelque acte de générosité que la loi de ces temps définissait comme un crime, une offense susceptible de la mener à l'échafaud. Le procureur public, d'ailleurs, dit à voix basse qu'ils devaient étouffer l'affaire et essayer de sauver l'infortunée dame de l'abîme vers lequel elle se précipitait.
« Si vous répandez des rumeurs », ajouta-t-il, « je serai obligé de prendre connaissance de l'affaire, et de fouiller la maison, et alors !... »
Il n'en dit pas plus, mais chacun comprit ce qui restait non dit.
Les vrais amis de la comtesse étaient si alarmés pour elle que, le matin du troisième jour, le procureur syndic de la commune fit écrire quelques lignes par sa femme pour persuader Mme de Dey de tenir son salon comme d'habitude ce soir-là. Le vieux marchand prit une mesure plus audacieuse. Il se rendit ce matin-là chez la dame. Fort de la pensée du service qu'il voulait lui rendre, il insista pour voir Mme de Dey, et fut stupéfait au-delà de toute expression de la trouver au jardin, occupée à cueillir les dernières fleurs de l'automne dans ses plates-bandes pour remplir les vases.
« Elle a sans doute donné refuge à son amant », pensa le vieil homme, frappé de pitié pour la charmante femme devant lui.
Le visage de la comtesse portait une expression étrange qui confirmait ses soupçons. Profondément ému par le dévouement si naturel aux femmes, mais qui nous touche toujours, parce que tous les hommes sont flattés des sacrifices qu'une femme fait pour l'un d'entre eux, le marchand parla à la comtesse des commérages qui circulaient en ville et lui montra le danger qu'elle courait. Il termina enfin en disant que « s'il y a quelques-uns de nos fonctionnaires qui sont suffisamment disposés à pardonner un acte d'héroïsme de votre part tant qu'il s'agit d'un prêtre que vous souhaitez sauver, personne ne vous témoignera aucune pitié s'il est découvert que vous vous sacrifiez aux diktats de votre cœur. »
À ces mots, Mme de Dey regarda son visiteur avec une excitation sauvage dans son maintien qui le fit trembler, tout âgé qu'il fût.
« Entrez », dit-elle, en le prenant par la main pour l'amener dans sa chambre, et dès qu'elle se fut assurée qu'ils étaient seuls, elle tira une lettre souillée et déchirée de son corsage. « Lisez ! » cria-t-elle, avec un effort violent pour prononcer les mots.
Elle tomba comme épuisée dans son fauteuil. Tandis que le vieux marchand cherchait ses lunettes et les essuyait, elle leva les yeux, et pour la première fois le regarda avec curiosité ; puis, d'une voix incertaine : « Je me fie à vous », dit-elle doucement.
« Pourquoi suis-je venu, sinon pour partager votre crime ? » dit simplement le vieux marchand.
Elle trembla. Pour la première fois depuis qu'elle était arrivée dans la petite ville, son âme trouva de la sympathie dans une autre âme. Une lumière soudaine se fit entre-temps sur le vieux marchand ; il comprit la joie de la comtesse et son abattement.
Son fils avait pris part à l'expédition de Granville ; il écrivait à sa mère depuis sa prison, et la lettre lui apportait un triste et doux espoir. N'ayant aucun doute sur ses moyens d'évasion, il écrivait que, dans trois jours, il était sûr de l'atteindre, déguisé. La même lettre qui apportait ces pesantes nouvelles était pleine d'adieux déchirants au cas où l'auteur ne serait pas à Carentan avant la soirée du troisième jour, et il implorait sa mère d'envoyer une somme considérable d'argent par le porteur, qui avait traversé des dangers innombrables pour la remettre. Le papier trembla dans les mains du vieil homme.
« Et aujourd'hui est le troisième jour ! » s'écria Mme de Dey. Elle se leva d'un bond, reprit la lettre et marcha de long en large.
« Vous vous y êtes prise imprudemment », fit remarquer le marchand en s'adressant à elle. « Pourquoi avez-vous acheté des provisions ? »
« Eh bien, il peut arriver mourant de faim, épuisé par la fatigue, et... » Elle s'interrompit.
« Je suis sûr de mon frère », continua le vieux marchand ; « je l'engagerai dans vos intérêts. »
Le marchand, dans cette crise, retrouva sa vieille finesse d'homme d'affaires, et les conseils qu'il donna à Mme de Dey furent pleins de prudence et de sagesse. Après que les deux furent convenus de ce qu'ils devaient faire et dire, le vieux marchand alla, sous divers prétextes ingénieux, rendre visite aux principales maisons de Carentan, annonçant partout qu'il venait de voir Mme de Dey, et que, malgré son indisposition, elle recevrait ce soir-là. Opposant sa ruse à l'esprit normand lors du contre-interrogatoire qu'il subit dans chaque famille au sujet de l'affection de la comtesse, il réussit à mettre presque tous ceux qui s'intéressaient à l'affaire mystérieuse sur une fausse piste.
Sa toute première visite fit merveille. Il raconta, à l'audition d'une vieille dame goutteuse, comment Mme de Dey avait manqué mourir d'une attaque de goutte à l'estomac ; comment l'illustre Tronchin lui avait recommandé, en pareil cas, de mettre la peau d'un lièvre vivant sur sa poitrine, de rester au lit et de garder un repos absolu. La comtesse, disait-il, avait été en danger de mort depuis deux jours ; mais après avoir suivi scrupuleusement l'étrange prescription de Tronchin, elle était maintenant suffisamment rétablie pour recevoir les visiteurs ce soir-là.
Ce conte eut un immense succès à Carentan. Le médecin local, royaliste in petto, ajouta à son effet en discutant gravement le spécifique. Le soupçon, néanmoins, avait pris trop profondément racine dans quelques esprits pervers ou philosophiques pour être entièrement dissipé ; si bien que ceux qui avaient le droit d'entrée dans le salon de Mme de Dey y accoururent de bonne heure, les uns pour observer son visage, les autres par amitié, mais la plupart attirés par la renommée de cette merveilleuse guérison.
Ils trouvèrent la comtesse assise dans un coin de la grande cheminée de son salon, lequel était meublé presque aussi modestement que les appartements semblables à Carentan ; car elle avait renoncé à la jouissance des luxes auxquels elle avait été autrefois habituée, de peur d'offenser les étroits préjugés de ses invités, et elle n'avait fait aucun changement dans sa demeure. Le plancher n'était même pas ciré. Elle avait laissé les vieilles tapisseries sombres aux murs, avait conservé les meubles de campagne démodés, brûlait des chandelles de suif, s'était pliée aux usages du lieu et avait adopté la vie provinciale sans broncher devant son étroitesse de fonte, ses privations les plus désagréables ; mais, sachant que ses hôtes lui pardonneraient toute prodigalité contribuant à leur confort, elle ne laissait rien au hasard quand il s'agissait de leur bien-être personnel ; ses dîners, par exemple, étaient excellents. Elle allait même jusqu'à feindre l'avarice pour se recommander à ces natures sordides ; et elle avait l'ingéniosité de faire croire que certaines concessions au luxe avaient été faites à la demande d'autres personnes auxquelles elle avait gracieusement cédé.
Vers sept heures ce soir-là, par conséquent, ce que Carentan possédait de plus proche de la société polie était assemblé dans le salon de Mme de Dey, en un large cercle, autour du feu. Les regards compatissants du vieux marchand soutenaient la maîtresse de maison dans cette épreuve ; avec une force d'esprit admirable, elle subissait le scrutin curieux de ses invités et endurait leurs bavardages triviaux. Chaque fois qu'on frappait à la porte, à chaque bruit de pas dans la rue, elle dissimulait son agitation en soulevant des questions d'un intérêt absorbant pour le pays. Elle orienta la conversation sur le sujet brûlant de la qualité des divers cidres, et fut si bien secondée par son ami qui partageait son secret, que ses invités oublièrent presque de l'observer, et son visage reprit son aspect accoutumé ; son sang-froid était inébranlable. Le procureur public et l'un des juges du Tribunal révolutionnaire gardaient toutefois le silence ; notant le moindre changement qui passait sur ses traits, écoutant à travers la conversation bruyante chaque son dans la maison. À plusieurs reprises, ils posèrent des questions embarrassantes, auxquelles la comtesse répondit avec une présence d'esprit merveilleuse. Si brave est le cœur d'une mère !
Mme de Dey avait attiré ses visiteurs en petits groupes, avait formé des parties de whist, de boston ou de reversis, et restait assise à converser avec quelques-uns des jeunes gens ; elle semblait vivre complètement dans le moment présent et jouait son rôle comme une actrice consommée. Elle suscita une suggestion de loto, et disant que personne d'autre ne savait où trouver le jeu, elle quitta la pièce.
« Ma bonne Brigitte, je ne peux pas respirer là-bas ! » s'écria-t-elle en essuyant les larmes qui jaillissaient de ses yeux, lesquels brillaient de fièvre, de chagrin et d'impatience. Elle était montée dans la chambre de son fils et regardait autour d'elle. « Il ne vient pas, dit-elle. Ici, je peux respirer et vivre. Encore quelques minutes, et il sera ici, car il est vivant, je suis sûre qu'il est vivant ! Mon cœur me le dit. N'entends-tu rien, Brigitte ? Oh ! je donnerais le reste de ma vie pour savoir s'il est encore en prison ou s'il erre à travers le pays. Je préférerais ne pas y penser. »
Une fois de plus, elle vérifia que tout était en ordre. Un feu brillant flambait dans l'âtre, les volets étaient soigneusement clos, les meubles brillaient de propreté, le lit avait été fait d'une manière qui montrait que Brigitte et la comtesse avaient consacré leur attention à chaque détail insignifiant. Il était impossible de ne pas lire ses espoirs dans les préparatifs délicats et réfléchis de la pièce ; l'amour et les caresses les plus tendres d'une mère semblaient imprégner l'air dans le parfum des fleurs. Nulle autre qu'une mère n'aurait pu prévoir les besoins d'un soldat et s'organiser si complètement pour leur satisfaction. Un repas délicat, le meilleur des vins, du linge propre, des pantoufles — aucun nécessaire, aucun confort ne manquait au voyageur fatigué, et toutes les délices du foyer entassées sur lui devaient révéler l'amour de sa mère.
« Oh, Brigitte !... » s'écria la comtesse avec une inflexion déchirante dans la voix. Elle tira une chaise vers la table comme pour renforcer ses illusions et réaliser ses désirs.
« Ah ! madame, il vient. Il n'est pas loin... Je n'ai aucun doute qu'il soit en vie et en chemin, » répondit Brigitte. « J'ai mis une clé dans la Bible et je l'ai tenue sur mes doigts pendant que Cottin lisait l'Évangile de saint Jean, et la clé n'a pas tourné, madame. »
« Est-ce un signe certain ? » demanda la comtesse.
« Eh bien, oui, madame ! tout le monde sait cela. Il est encore en vie ; je mettrais mon salut en jeu là-dessus ; Dieu ne peut pas se tromper. »
« Si seulement je pouvais le voir ici dans la maison, malgré le danger. »
« Pauvre Monsieur Auguste ! » s'écria Brigitte ; « je m'attends à ce qu'il marche le long des chemins ! »
« Et c'est huit heures qui sonnent maintenant ! » s'écria la comtesse avec terreur.
Elle craignait d'être restée trop longtemps dans la chambre où elle se sentait sûre que son fils était vivant ; tous ces préparatifs faits pour lui signifiaient qu'il était vivant. Elle descendit, mais elle s'attarda un instant dans le péristyle pour guetter tout son qui pourrait réveiller les échos endormis de la ville. Elle sourit au mari de Brigitte, qui se tenait là en sentinelle ; les yeux de l'homme semblaient stupides sous l'effort d'écouter les faibles bruits de la nuit. Elle fixa l'obscurité, voyant son fils dans chaque ombre partout ; mais ce ne fut que pour un instant. Puis elle retourna au salon avec une affectation de gaieté, et commença à jouer au loto avec les petites filles. Mais de temps à autre, elle se plaignait de se sentir indisposée et allait s'asseoir dans son grand fauteuil près du foyer. Ainsi allaient les choses dans la maison de Mme de Dey et dans l'esprit de ceux sous son toit.
Pendant ce temps, sur la route de Paris à Cherbourg, un jeune homme, vêtu de l'inévitable carmagnole brune de ces jours-là, faisait péniblement route vers Carentan. Lorsque les premières levées furent faites, il y eut peu ou pas de discipline maintenue. Les exigences du moment admettaient à peine que les soldats fussent équipés sur-le-champ, et il n'était pas rare de voir les routes encombrées de conscrits dans leurs vêtements ordinaires. Les jeunes gens devançaient leur compagnie jusqu'au lieu d'étape suivant, ou traînaient en arrière ; cela dépendait de leur aptitude à supporter les fatigues d'une longue marche. Ce voyageur-ci avait une avance considérable sur une compagnie de conscrits en route pour Cherbourg, dont le maire attendait l'arrivée d'une heure à l'autre, car c'était son devoir de distribuer leurs billets de logement. Les pas du jeune homme étaient encore fermes alors qu'il trudait, et sa prestance semblait indiquer qu'il n'était pas étranger à la vie rude d'un soldat. La lune brillait sur les pâturages autour de Carentan, mais il avait remarqué de grandes masses de nuages blancs qui allaient répandre des averses de neige sur le pays, et sans doute la peur d'être rattrapé par une tempête avait-elle accéléré son pas malgré sa lassitude.
La besace sur son dos était presque vide et il portait à la main un bâton, coupé dans l'une des hautes et épaisses haies de buis qui entourent la plupart des fermes de la Basse-Normandie. Alors que le voyageur solitaire entrait dans Carentan, les contours scintillants de ses tours sous la lune se détachèrent un instant avec un effet spectral sur le ciel. Il ne rencontra personne dans les rues silencieuses qui résonnaient des échos de ses propres pas, et fut obligé de demander le chemin de la maison du maire à un tisserand qui travaillait tard. Le magistrat n'était pas difficile à trouver, et en quelques minutes le conscrit était assis sur un banc de pierre sous le porche du maire, attendant son billet. Il fut cependant mandé et confronté à ce fonctionnaire, qui l'scruta de près. Le fantassin était un bel homme, qui semblait être de noble naissance. Il y avait quelque chose d'aristocratique dans son port, et des signes sur son visage d'une intelligence développée par une bonne éducation.
« Quel est votre nom ? » demanda le maire, l'observant avec sagacité.
« Julien Jussieu, » répondit le conscrit.
« De... ? » demanda le fonctionnaire, et un sourire incrédule se glissa sur ses traits.
« De Paris. »
« Vos camarades doivent être loin derrière ? » fit remarquer le Normand d'un ton sarcastique.
« J'ai trois lieues d'avance sur le bataillon. »
« Un sentiment vous attire à Carentan, bien sûr, citoyen-conscrit, » dit le maire avec astuce. « Très bien, très bien ! » ajouta-t-il, d'un geste de la main, voyant que le jeune homme allait parler. « Nous savons où vous envoyer. Là, allez-vous-en, *Citoyen Jussieu* », et il lui tendit le billet.
Il y avait une pointe d'ironie dans l'insistance que le magistrat mit sur les deux derniers mots pendant qu'il tendait un billet chez Mme de Dey. Le conscrit lut l'adresse avec curiosité.
« Il sait très bien qu'il n'a pas loin à aller, et quand il sortira, il traversera très vite la place du marché, » se dit le maire, tandis que l'autre sortait. « Il est singulièrement audacieux ! Que Dieu le guide !... Il a une réponse prête à tout. Oui, mais si quelqu'un d'autre avait demandé à voir ses papiers, il en aurait été fini de lui ! »
Les horloges de Carentan sonnèrent neuf heures et demie alors qu'il parlait. Des lanternes étaient allumées dans l'antichambre de Mme de Dey, les domestiques aidaient leurs maîtres et maîtresses à mettre leurs sabots, redingotes et calèches. Les joueurs de cartes réglèrent leurs comptes, et tout le monde sortit ensemble, à la mode de toutes les petites villes de province.
« On dirait que le procureur a l'intention de rester, » dit une dame, qui remarqua que cet important personnage n'était pas dans le groupe sur la place du marché, où ils prenaient tous congé les uns des autres avant de regagner leurs foyers séparés. Et, en fait, ce redoutable fonctionnaire était seul avec la comtesse, qui attendait en tremblant qu'il s'en allât. Il y avait quelque chose d'effrayant dans leur long silence.
« Citoyenne, » dit-il enfin, « je suis ici pour veiller à ce que les lois de la République soient exécutées... »
Mme de Dey frissonna.
« N'avez-vous rien à me dire ? »
« Rien ! » répondit-elle avec étonnement.
« Ah ! madame, » s'écria le procureur, en s'asseyant près d'elle et en changeant de ton. « En ce moment, faute d'un mot, l'un de nous — vous ou moi — peut porter sa tête à l'échafaud. J'ai observé votre caractère, votre âme, vos manières, trop attentivement pour partager l'erreur dans laquelle vous avez réussi à conduire vos visiteurs ce soir. Vous attendez votre fils, je n'en pouvais douter. »
La comtesse fit un signe involontaire de dénégation, mais son visage était devenu blanc et tiré par la lutte pour maintenir le calme qu'elle ne ressentait pas, et aucun tremblement ne fut perdu par le procureur impitoyable.
« Très bien, » continua le fonctionnaire révolutionnaire, « recevez-le ; mais ne le laissez pas rester sous votre toit après sept heures demain matin ; car demain, dès qu'il fera jour, je viendrai avec une dénonciation que je ferai rédiger, et... »
Elle le regarda, et la misère sourde dans ses yeux aurait adouci un tigre.
« Je ferai en sorte qu'il soit clair que la dénonciation était fausse en procédant à une fouille approfondie, » poursuivit-il d'une voix douce ; « mon rapport sera tel que vous serez à l'abri de toute suspicion ultérieure. Je ferai mention de vos dons patriotiques, de votre civisme, et nous serons tous en sécurité. »
Mme de Dey, craignant un piège, restait immobile, le visage en feu, la langue glacée. Un coup à la porte résonna dans toute la maison.
« Oh !... » cria la mère terrifiée, tombant à genoux ; « sauvez-le ! sauvez-le ! »
« Oui, sauvons-le ! » répondit le procureur public, et ses yeux brillèrent tandis qu'il la regardait, « même si cela devait nous coûter la vie ! »
« Perdue ! » gémit-elle. Le procureur la releva poliment.
« Madame, » dit-il avec une envolée d'éloquence, « à votre seule libre volonté je voudrais devoir... »
« Madame, il est... » cria Brigitte, pensant que sa maîtresse était seule. À la vue du procureur public, le visage de la vieille servante, que la joie avait coloré, devint hagard et impassible.
« Qui est-ce, Brigitte ? » demanda gentiment le procureur, comme s'il était lui aussi dans le secret de la maison.
« Un conscrit que le maire a envoyé ici pour passer la nuit, » répondit la femme, en tendant le billet.
« Ainsi soit-il, » dit le procureur, après avoir lu le bout de papier. « Un bataillon arrive ici ce soir. »
Et il s'en alla.
Le besoin qu'avait la comtesse de croire en la loyauté de son ancien avoué était si grand, qu'elle n'osait concevoir aucun soupçon à son égard. Elle s'enfuit à l'étage ; elle sentait à peine la force de se tenir debout ; elle ouvrit la porte et s'élança, à moitié morte de peur, dans les bras de son fils.
« Oh ! mon enfant ! mon enfant ! » sanglota-t-elle, le couvrant de baisers presque frénétiques.
« Madame !... » dit une voix d'étranger.
« Oh ! ce n'est pas lui ! » cria-t-elle, se reculant avec terreur, et elle se retrouva face à face avec le conscrit, le regardant avec des yeux hagards.
« O saint bon Dieu ! comme il lui ressemble ! » s'écria Brigitte.
Il y eut un silence pendant un moment ; même l'étranger trembla à la vue du visage de Mme de Dey.
« Ah ! monsieur, » dit-elle, en s'appuyant sur le bras du mari de Brigitte, sentant pour la première fois toute l'étendue d'un chagrin qui l'avait presque tuée dès sa première menace ; « ah ! monsieur, je ne peux rester à vous voir plus longtemps... permettez à mes domestiques de suppléer à mon absence, et de veiller à ce que vous ayez tout ce dont vous avez besoin. »
Elle redescendit dans sa propre chambre, Brigitte et le vieux serviteur la portant à moitié entre eux. La gouvernante installa sa maîtresse dans un fauteuil et s'écria :
« Quoi, madame ! est-ce que cet homme doit dormir dans le lit de Monsieur Auguste, et porter les pantoufles de Monsieur Auguste, et manger le pâté que j'ai fait pour Monsieur Auguste ? Eh bien, dussé-je être guillotinée pour cela, je... »
« Brigitte ! » cria Mme de Dey.
Brigitte ne dit plus rien.
« Tais-toi, bavarde, » dit son mari à voix basse ; « veux-tu tuer madame ? »
Un bruit parvint de la chambre du conscrit alors qu'il tirait sa chaise vers la table.
« Je ne resterai pas ici, » cria Mme de Dey ; « j'irai dans la véranda ; j'entendrai mieux là si quelqu'un passe dans la nuit. »
Elle hésitait encore entre la crainte d'avoir perdu son fils et l'espoir de le revoir une fois de plus. Cette nuit fut hideusement silencieuse. Une fois, pour la comtesse, il y eut un intervalle affreux, lorsque le bataillon de conscrits entra dans la ville, et que les hommes passèrent, un par un, vers leurs logements. Chaque pas, chaque bruit dans la rue, suscitait des espoirs qui étaient déçus ; mais ce ne fut pas pour longtemps, le silence épouvantable revint. Vers le matin, la comtesse fut forcée de retourner dans sa chambre. Brigitte, gardant toujours un œil sur les mouvements de sa maîtresse, ne la vit pas ressortir ; et lorsqu'elle y alla, elle trouva la comtesse étendue là, morte.
« Je m'attends à ce qu'elle ait entendu ce conscrit, » cria Brigitte, « marcher dans la chambre de Monsieur Auguste, sifflant cette maudite Marseillaise pendant qu'il s'habillait, comme s'il avait été dans une écurie ! Cela a dû la tuer. »
Mais c'était une émotion plus profonde et plus solennelle, et sans doute quelque vision terrible, qui avait causé la mort de Mme de Dey ; car à l'heure même où elle mourut à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan.
* * * * *
Cette histoire tragique peut être ajoutée à tous les exemples attestés du fonctionnement des sympathies incontrôlées par les lois du temps et de l'espace. Ces observations, recueillies avec une curiosité scientifique par quelques individus isolés, serviront un jour de documents sur lesquels fonder les assises d'une nouvelle science à laquelle a manqué jusqu'ici son homme de génie.
Introduction à Zadig le Babylonien
Un ouvrage (dit l'auteur) qui tient plus qu'il ne promet.
Voltaire n'avait jamais entendu parler de « roman policier » ; et pourtant il en écrivit le premier de la littérature moderne, si habile qu'il en devint un modèle pour tous les autres qui suivirent.
Il décrit ainsi son héros Zadig : « Son talent principal consistait à découvrir la vérité » — à faire des déductions rapides, et pourtant merveilleuses, dignes de Sherlock Holmes ou de n'importe laquelle des ingénieuses « machines à penser » modernes.
Mais nul ne serait plus surpris que Voltaire de voir le rôle que Zadig « joue » désormais. L'amusant Babylonien, considéré aujourd'hui comme l'ancêtre aristocratique des détectives modernes, fut créé comme un maître moqueur dans une satire des mœurs, de la morale et de la métaphysique du XVIIIe siècle.
Voltaire insuffla son éclat éblouissant à « Zadig » comme il le fit pour une centaine d'autres personnages — dans un but politique. Leur satire voilée et amère devait faire réfléchir l'Europe — aiguillonner la raison à l'action — ridiculiser jusqu'à l'extinction un système imposteur de privilèges spéciaux. Ce qu'il fit, par le biais de la Révolution française et des bouleversements qui en résultèrent. Ses romans sont les plus parfaites des expressions multiformes de Voltaire à cette fin, qui font de lui l'homme de lettres le plus puissant du siècle.
Mais l'arch-esprit de son âge surpassa son brillant génie dans « Zadig ». Si extraordinairement vif et rapide était ce limier accompli que ses méthodes survécurent de loin à sa mission satirique. Son esprit-rasoir fut réincarné un siècle plus tard sous les traits du fascinateur des nations — M. Dupin. Et depuis le magicien de Poe jusqu'à Sherlock Holmes, pas un seul des mille « détectives », dessinés dans une myriade de scènes qui ravissent le monde des lecteurs, qui ne doive, au moins, ses contours à « Zadig ».
« Ne te sers pas de ta raison — agis comme tes amis — respecte les conventions — sinon le monde refusera absolument de te laisser être heureux. » Cela résume la théorie de la vie que satire Zadig. Ses problèmes comiques procèdent entièrement de son usage de la raison indépendante en opposition aux coutumes de son époque.
La satire convenait à la Babylonie antique — elle convenait à la France du XVIIIe siècle — et peut-être le lecteur de ces volumes pourra-t-il y trouver quelques points de contact avec son propre entourage.
Il est toujours piquant, cependant, de se rappeler la *raison d'être* originale de Zadig. Il se trouva jeté dans le rôle de ce que nous connaissons aujourd'hui comme « un détective », simplement parce que Voltaire avait lu des histoires des « Mille et Une Nuits » dont les héros se tirent de mauvais pas par des déductions merveilleuses à partir de signes simples. (Voir Vol. VI.)
Voltaire a dû sourire de l'intérêt humain délicieux, de l'ironie subtile pour percer les impostures complaisantes, qui se cachaient derrière ces situations orientales. Il tira le meilleur parti de sa chance pour une parabole pittoresque, applicable aux cours, à l'église et à la science d'Europe. À mesure que l'histoire se déroule, au milieu de nombreuses et soudaines aventures, le Babylonien lit les causes à partir des événements avec une candeur innocente, enthousiaste comme Sherlock Holmes, et non moins efficace — et tout le temps, derrière ce masque innocent, Voltaire insinue une comparaison entre les résultats pratiques du sens commun de Zadig et les futiles toiles d'araignées mentales filées par la pensée prétendue de l'époque.
Surtout, « Zadig » caricature la science orthodoxe, et les métaphysiciens, dont les recherches solennelles après les causes finales, après la réalité derrière l'apparence des choses, erraient la plupart du temps dans des nœuds sans issue, et formaient ainsi une grande arme d'oppression politique, en retardant l'ère de la raison et de la pensée indépendante. Zadig « ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulent en une seconde de temps sous les arches d'un pont, ou s'il tombait une ligne cubique de pluie dans le mois de la Souris plus que dans le mois du Mouton. Il ne songea jamais à faire de la soie avec des toiles d'araignées, ou de la porcelaine avec des bouteilles cassées ; mais il étudiait principalement les propriétés des plantes et des animaux ; et acquit bientôt une sagacité qui lui faisait *découvrir mille différences là où les autres hommes ne voient que de l'uniformité*. »
FRANÇOIS MARIE AROUET DE VOLTAIRE
Zadig le Babylonien
LE BORGNE
Il y avait à Babylone, sous le règne du roi Moabdar, un jeune homme nommé Zadig, doué d'un bon naturel, fortifié et amélioré par l'éducation. Quoique riche et jeune, il avait appris à modérer ses passions ; il n'avait rien de raide ni d'affecté dans sa conduite, il ne prétendait pas examiner chaque action par les règles rigoureuses de la raison, mais était toujours prêt à faire les concessions appropriées à la faiblesse du genre humain.
C'était matière à surprise que, malgré son esprit vif, il ne démasquât jamais par sa raillerie ces discours vagues, incohérents et bruyants, ces censures téméraires, décisions ignorantes, plaisanteries grossières, et tout ce vain tintamarre de mots qui, à Babylone, passaient pour de la conversation. Il avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon gonflé de vent, dont, quand on le perce, sortent les plus terribles tempêtes.
Par-dessus tout, Zadig ne se vantait jamais de ses conquêtes parmi les femmes, et n'affectait point de témoigner un mépris pour le beau sexe. Il était généreux, et ne craignait jamais de rendre service aux ingrats, se souvenant du grand précepte de Zoroastre : « Quand tu manges, donne aux chiens, dussent-ils te mordre. » Il était aussi sage qu'il est possible à l'homme de l'être, car il cherchait à vivre avec les sages.
Instruit dans les sciences des anciens Chaldéens, il connaissait les principes de la philosophie naturelle, tels qu'on les supposait alors ; et il savait de la métaphysique tout ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose ou rien du tout. Il était fermement persuadé, malgré la philosophie nouvelle, que l'année était de trois cent soixante-cinq jours et six heures, et que le soleil était au centre du monde. Mais quand les principaux mages lui disaient, d'un air hautain et méprisant, que ses sentiments étaient d'une tendance dangereuse, et que c'était être ennemi de l'État que de croire que le soleil tournait sur son propre axe et que l'année avait douze mois, il gardait le silence avec une grande modestie et beaucoup de douceur.
Possédant de grandes richesses et, par conséquent, beaucoup d'amis, doté d'une bonne santé, d'une belle prestance, d'un esprit juste et modéré, et d'un cœur noble et sincère, il s'imaginait volontiers qu'il pouvait facilement être heureux. Il allait épouser Sémire, qui, pour la beauté, la naissance et la fortune, était le premier parti de Babylone. Il avait pour cette dame une affection réelle et vertueuse, et elle l'aimait avec la plus passionnée tendresse.
L'heureux moment approchait qui devait les unir pour toujours par les liens du mariage, lorsque, se promenant ensemble vers l'une des portes de Babylone, sous les palmiers qui ornent les rives de l'Euphrate, ils virent s'approcher quelques hommes armés de sabres et de flèches. C'étaient les gens du jeune Orcan, neveu du ministre, que les créatures de son oncle avaient flatté au point de lui faire croire qu'il pouvait tout faire impunément. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de Zadig ; mais se croyant un homme bien plus accompli, il était furieux de voir que l'autre lui était préféré. Cette jalousie, qui n'était que l'effet de sa vanité, lui fit imaginer qu'il était éperdument amoureux de Sémire ; et, en conséquence, il résolut de l'enlever. Les ravisseurs se saisirent d'elle ; dans la violence de l'outrage, ils la blessèrent, et firent couler le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perça les cieux de ses plaintes. Elle s'écria : « Mon cher époux ! ils m'arrachent à celui que j'adore. » Sans égard pour son propre danger, elle ne se souciait que du sort de son cher Zadig, qui, pendant ce temps, se défendait avec toute la force que le courage et l'amour pouvaient inspirer. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite et ramena Sémire, insensible et sanglante.
En ouvrant les yeux et en apercevant son libérateur : « Ô Zadig ! dit-elle, je t'aimais autrefois comme mon futur époux ; je t'aime maintenant comme le sauveur de mon honneur et de ma vie. » Jamais cœur ne fut plus profondément ému que celui de Sémire. Jamais bouche plus charmante n'exprima des sentiments plus touchants, dans ces mots enflammés inspirés par le sentiment du plus grand de tous les bienfaits, et par les plus tendres transports d'une passion légitime.
Sa blessure était légère et fut bientôt guérie. Zadig était plus dangereusement blessé ; une flèche l'avait percé près de l'œil, et avait pénétré à une profondeur considérable. Sémire fatiguait le Ciel de ses prières pour le rétablissement de son amant. Ses yeux étaient constamment baignés de larmes ; elle attendait anxieusement l'heureux moment où ceux de Zadig pourraient rencontrer les siens ; mais un abcès se formant sur l'œil blessé fit tout craindre. Un messager fut immédiatement dépêché à Memphis pour le grand médecin Hermès, qui vint avec une suite nombreuse. Il visita le patient et déclara qu'il perdrait son œil. Il prédit même le jour et l'heure où cet événement fatal arriverait. « Si ç'avait été l'œil droit, dit-il, j'aurais pu facilement le guérir ; mais les blessures de l'œil gauche sont incurables. » Toute Babylone déplora le sort de Zadig, et admira la science profonde d'Hermès.
En deux jours, l'abcès se rompit de lui-même et Zadig fut parfaitement guéri. Hermès écrivit un livre pour prouver qu'il n'aurait pas dû être guéri. Zadig ne le lut point ; mais, aussitôt qu'il fut en état de sortir, il alla rendre visite à celle en qui toutes ses espérances de bonheur étaient concentrées, et pour qui seule il souhaitait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant ouvertement déclaré qu'elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, avait la veille donné sa main à Orcan. À cette nouvelle, il tomba sans connaissance sur le sol. Son chagrin le porta presque au bord de la tombe. Il fut longtemps indisposé ; mais la raison finit par l'emporter sur son affliction, et la sévérité de son sort servit à le consoler.
« Puisque, dit-il, j'ai tant souffert du cruel caprice d'une femme élevée à la cour, je dois maintenant songer à épouser la fille d'un citoyen. » Il jeta son dévolu sur Azora, une dame de la plus grande prudence et de la meilleure famille de la ville. Il l'épousa et vécut avec elle pendant trois mois dans tous les délices de la plus tendre union. Il observa seulement qu'elle avait un peu de légèreté, et qu'elle était trop portée à trouver que les jeunes gens qui avaient le physique le plus avantageux possédaient aussi le plus d'esprit et de vertu.
LE NEZ
Un matin, Azora revint d'une promenade dans une colère terrible, et proférant les exclamations les plus violentes. « Qu'as-tu, dit-il, ma chère épouse ? Qu'est-ce qui a pu ainsi te contrarier ? »
« Hélas, dit-elle, tu serais aussi furieux que moi si tu avais vu ce que je viens de contempler. Je suis allée consoler la jeune veuve Cosrou, qui, depuis deux jours, a élevé un tombeau à son jeune époux, près du ruisseau qui baigne les limites de cette prairie. Elle a juré au ciel, dans l'amertume de son deuil, de rester auprès de ce tombeau tant que l'eau du ruisseau continuerait à couler à côté. »
« Eh bien, dit Zadig, c'est une excellente femme, et elle aimait son mari avec l'affection la plus sincère. »
« Ah, répliqua Azora, si tu savais à quoi elle était occupée quand je suis allée la voir ! »
« À quoi, je te prie, belle Azora ? détournait-elle le cours du ruisseau ? »
Azora éclata en de si longues invectives et accabla la jeune veuve de reproches si amers, que Zadig fut loin d'être satisfait de cette ostentation de vertu.
Zadig avait un ami nommé Cador, l'un de ces jeunes gens en qui sa femme découvrait plus de probité et de mérite qu'en d'autres. Il en fit son confident, et s'assura de sa fidélité autant qu'il était possible par un présent considérable. Azora, ayant passé deux jours avec une amie à la campagne, revint à la maison le troisième. Les domestiques lui dirent, les larmes aux yeux, que son mari était mort subitement la veille ; qu'ils avaient craint de lui annoncer cet événement funeste ; et qu'ils venaient de déposer son cadavre dans le tombeau de ses ancêtres, au fond du jardin. Elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle le suivrait dans la tombe.
Le soir, Cador demanda la permission de lui rendre visite, et joignit ses larmes aux siennes. Le lendemain, ils pleurèrent moins, et dînèrent ensemble. Cador lui dit que son ami lui avait laissé la plus grande partie de ses biens ; et qu'il s'estimerait extrêmement heureux de partager sa fortune avec elle. La dame pleura, s'emporta, et finit par devenir plus douce et plus tendre. Ils restèrent plus longtemps à souper qu'à dîner. Ils parlaient maintenant avec plus de confiance. Azora loua le défunt ; mais convint qu'il avait bien des défauts dont Cador était exempt.
Pendant le souper, Cador se plaignit d'une douleur violente au côté. La dame, fort inquiète, et empressée de le servir, fit apporter toutes sortes d'essences, dont elle le frictionna, pour essayer si quelques-unes d'entre elles ne pourraient pas, par hasard, le soulager de sa douleur. Elle déplora que le grand Hermès ne fût plus à Babylone. Elle daigna même toucher le côté où Cador ressentait une si vive douleur.
« Es-tu sujet à ce cruel mal ? lui dit-elle d'un air compatissant. »
« Il me conduit parfois, répondit Cador, au bord de la tombe ; et il n'y a qu'un remède qui puisse me soulager, c'est d'appliquer à mon côté le nez d'un homme qui est mort depuis peu. »
« Un étrange remède, en vérité ! dit Azora. »
« Pas plus étrange, répliqua-t-il, que les sachets d'Arnon contre l'apoplexie. » Cette raison, ajoutée au grand mérite du jeune homme, finit par décider la dame.
« Après tout, dit-elle, quand mon mari traversera le pont Tchinavar, lors de son voyage vers l'autre monde, l'ange Asraël ne lui refusera pas le passage parce que son nez sera un peu plus court dans la seconde vie qu'il ne l'était dans la première. » Elle prit alors un rasoir, alla au tombeau de son mari, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour couper le nez de Zadig, qu'elle trouva étendu de tout son long dans le tombeau. Zadig se leva, tenant son nez d'une main, et repoussant le rasoir de l'autre : « Madame, dit-il, ne vous récriez pas si fort contre la jeune Cosrou ; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner le cours d'un ruisseau. »
LE CHIEN ET LE CHEVAL
Zadig trouva par expérience que le premier mois du mariage, comme il est écrit dans le livre de Zend, est la lune de miel, et que le second est la lune d'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui devint trop difficile à contenter ; et il chercha alors le bonheur dans l'étude de la nature. « Nul homme, disait-il, ne peut être plus heureux qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a placé sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à lui, il nourrit et exalte son âme ; il vit en paix ; il ne craint rien des hommes ; et sa tendre épouse ne viendra pas lui couper le nez. »
Possédé de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les bords de l'Euphrate. Là, il ne s'occupait pas à calculer combien de pouces d'eau coulent en une seconde sous les arches d'un pont, ou s'il est tombé un pouce cube de pluie de plus dans le mois de la Souris que dans le mois du Mouton. Il ne rêvait jamais de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées ; mais il étudiait principalement les propriétés des plantes et des animaux ; et acquit bientôt une sagacité qui lui faisait découvrir mille différences là où les autres hommes ne voient que de l'uniformité.
Un jour, comme il se promenait près d'un petit bois, il vit l'un des eunuques de la reine courir vers lui, suivi de plusieurs officiers, qui paraissaient dans une grande perplexité, et qui couraient çà et là comme des hommes distraits, cherchant avidement quelque chose qu'ils avaient perdu de grande valeur. « Jeune homme, dit le premier eunuque, as-tu vu le chien de la reine ? » « C'est une femelle, répondit Zadig. » « Tu as raison, retourna le premier eunuque. » « C'est une toute petite épagneule, ajouta Zadig ; elle a mis bas depuis peu ; elle boîte de la patte de devant gauche, et a de très longues oreilles. » « Tu l'as vue, dit le premier eunuque, tout essoufflé. » « Non, répondit Zadig, je ne l'ai pas vue, et je ne savais même pas que la reine eût un chien. »
Exactement au même moment, par l'un des jeux ordinaires de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé du palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'empressement et d'anxiété que le premier eunuque après l'épagneule. Le grand veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait pas vu passer le cheval du roi. « C'est le cheval qui court le mieux dans l'écurie du roi, répondit Zadig ; il a cinq pieds de haut, avec de très petits sabots, et une queue de trois pieds et demi de long ; les clous de son mors sont d'or à vingt-trois carats, et ses fers sont d'argent à onze deniers. » « Quel chemin a-t-il pris ? où est-il ? » demanda le grand veneur. « Je ne l'ai pas vu, répondit Zadig, et n'en ai jamais entendu parler auparavant. »
Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et l'épagneule de la reine. Ils le firent donc conduire devant l'assemblée du grand desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. À peine la sentence fut-elle prononcée que le cheval et l'épagneule furent retrouvés tous deux. Les juges furent réduits à la désagréable nécessité de révoquer leur sentence ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or pour avoir dit qu'il n'avait pas vu ce qu'il avait vu. Cette amende, il fut obligé de la payer ; après quoi, il lui fut permis de plaider sa cause devant le conseil du grand desterham, où il parla comme il suit :
« Étoiles de justice, abîme des sciences, miroirs de la vérité, qui avez le poids du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et maintes propriétés de l'or : puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Oramadès que je n'ai jamais vu la respectable épagneule de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. La vérité de l'affaire était la suivante : je me promenais vers le petit bois, où je rencontrai ensuite le vénérable eunuque, et l'illustrissime grand veneur. J'observai sur le sable les traces d'un animal, et pus aisément percevoir que c'étaient celles d'un petit chien. Les sillons légers et longs imprimés sur de petites éminences de sable entre les marques des pattes découvraient clairement que c'était une femelle, dont les mamelles pendantes indiquaient qu'elle avait mis bas depuis peu de jours. D'autres traces d'un genre différent, qui semblaient toujours avoir effleuré doucement la surface du sable près des marques des pattes de devant, me montrèrent qu'elle avait de très longues oreilles ; et comme je remarquai qu'il y avait toujours une impression plus légère faite sur le sable par un pied que par les trois autres, je trouvai que l'épagneule de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je puis m'exprimer ainsi.
« Quant au cheval du roi des rois, vous plaira-t-il de savoir que, marchant dans les allées de ce bois, j'observai les marques des fers d'un cheval, toutes à distances égales. Ce doit être un cheval, me dis-je à moi-même, qui galope excellemment. La poussière sur les arbres, dans le chemin qui n'avait que sept pieds de large, était un peu effacée, à la distance de trois pieds et demi du milieu du chemin. Ce cheval, dis-je, a une queue de trois pieds et demi de long, qui, en étant fouettée à droite et à gauche, a balayé la poussière. J'observai sous les arbres qui formaient une voûte de cinq pieds de hauteur, que les feuilles des branches étaient nouvellement tombées ; d'où je conclus que le cheval les avait touchées, et qu'il devait donc avoir cinq pieds de haut. Pour son mors, il devait être d'or à vingt-trois carats, car il en avait frotté les bossettes contre une pierre que je connaissais être une pierre de touche, et que j'ai essayée. En un mot, d'après les marques faites par ses fers sur des silex d'un autre genre, je conclus qu'il était ferré avec de l'argent à onze deniers. »
Tous les juges admirèrent Zadig pour son discernement aigu et profond. La nouvelle de ce discours fut portée jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, les chambres et le cabinet ; et bien que beaucoup de mages fussent d'avis qu'il devait être brûlé comme sorcier, le roi ordonna à ses officiers de lui rendre les quatre cents onces d'or qu'il avait été obligé de payer. Le greffier, les avocats et les huissiers allèrent chez lui avec beaucoup de formalités, pour lui rapporter ses quatre cents onces. Ils n'en retinrent que trois cent quatre-vingt-dix-huit pour couvrir les frais de justice ; et leurs valets demandèrent leurs honoraires.
Zadig vit combien il est parfois extrêmement dangereux de paraître trop savant, et résolut donc, à la prochaine occasion de même nature, de ne pas dire ce qu'il avait vu.
Une telle occasion se présenta bientôt. Un prisonnier d'État s'échappa et passa sous la fenêtre de la maison de Zadig. Zadig fut interrogé et ne fit aucune réponse. Mais il fut prouvé qu'il avait regardé le prisonnier par cette fenêtre. Pour ce crime, il fut condamné à payer cinq cents onces d'or ; et, selon la polie coutume de Babylone, il remercia ses juges de leur indulgence.
« Grand Dieu ! se dit-il à lui-même, quel malheur c'est de se promener dans un bois où l'épagneule de la reine ou le cheval du roi a passé ! combien il est dangereux de regarder par une fenêtre ! et combien il est difficile d'être heureux en cette vie ! »
L'ENVIEUX
Zadig résolut de se consoler par la philosophie et l'amitié des maux qu'il avait soufferts de la fortune. Il avait dans les faubourgs de Babylone une maison élégamment meublée, dans laquelle il assembla tous les arts et tous les plaisirs dignes de la recherche d'un honnête homme. Le matin, sa bibliothèque était ouverte aux savants. Le soir, sa table était entourée de bonne compagnie. Mais il trouva bientôt combien ces hommes de lettres sont des hôtes dangereux. Une vive dispute s'éleva sur l'une des lois de Zoroastre, qui interdit de manger du griffon. « Pourquoi, dirent certains d'entre eux, interdire de manger du griffon, s'il n'existe pas un tel animal dans la nature ? » « Il doit nécessairement exister un tel animal, dirent les autres, puisque Zoroastre nous interdit d'en manger. » Zadig aurait voulu les réconcilier en disant : « S'il n'y a point de griffons, nous ne pouvons pas en manger ; et ainsi, de toute façon, nous obéirons à Zoroastre. »
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du griffon, et qui était de plus le premier théurgiste, accourut pour accuser Zadig devant l'un des principaux mages, nommé Yebor, le plus grand imbécile et par conséquent le plus grand fanatique parmi les Chaldéens. Cet homme aurait empalé Zadig pour faire honneur au soleil, et aurait ensuite récité le bréviaire de Zoroastre avec une plus grande satisfaction. L'ami Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver Yebor, et lui dit : « Vive le soleil et les griffons ; gardez-vous de punir Zadig ; c'est un saint ; il a des griffons dans sa cour intérieure et n'en mange pas ; et son accusateur est un hérétique, qui ose soutenir que les lapins ont le pied fourchu et ne sont pas impurs. »
« Eh bien, dit Yebor, en secouant son crâne chauve, nous devons empaler Zadig pour avoir pensé avec mépris des griffons, et l'autre pour avoir parlé avec irrespect des lapins. » Cador étouffa l'affaire au moyen d'une fille d'honneur avec qui il avait une intrigue amoureuse, et qui avait grand crédit au collège des mages. Personne ne fut empalé.
Cette légèreté occasionna un grand murmure parmi quelques docteurs, qui prédirent de là la chute de Babylone. « De quoi dépend le bonheur ? disait Zadig. Je suis persécuté par tout ce qu'il y a au monde, même à cause d'êtres qui n'existent pas. » Il maudit ces hommes de savoir, et résolut, pour l'avenir, de ne vivre qu'avec de la bonne compagnie.
Il assembla dans sa maison les hommes les plus dignes et les dames les plus aimables de Babylone. Il leur donnait des soupers délicieux, souvent précédés de concerts de musique, et toujours animés par une conversation polie, dont il savait bannir cette affectation d'esprit qui est le moyen le plus sûr de le prévenir tout à fait, et de gâter le plaisir de la plus agréable société. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets n'était fait par vanité ; car en tout il préférait le fond à la forme ; et par ces moyens il s'acquit ce respect réel auquel il n'aspirait pas.
Vis-à-vis de sa maison logeait un nommé Arimaze, homme dont la figure difforme n'était qu'un faible portrait de son esprit plus difforme encore. Son cœur était un mélange de méchanceté, d'orgueil et d'envie. N'ayant jamais pu réussir dans aucune de ses entreprises, il se vengeait sur tout ce qui l'environnait en l'accablant des plus noires calomnies. Riche comme il l'était, il avait peine à se procurer un cercle de flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir dans la cour de Zadig le remplissait d'inquiétude ; le bruit de ses louanges l'irritait encore davantage. Il allait quelquefois chez Zadig, et s'asseyait à table sans y être convié ; où il gâtait tout le plaisir de la compagnie, comme on dit que les harpies infectent les mets qu'elles touchent. Il arriva qu'un jour il s'avisa de donner une fête à une dame, qui, au lieu de l'accepter, alla souper chez Zadig. Une autre fois, comme il parlait à Zadig à la cour, un ministre d'État s'approcha d'eux, et invita Zadig à souper sans inviter Arimaze. La haine la plus implacable a rarement un fondement plus solide. Cet homme, qu'on appelait à Babylone l'Envieux, résolut de perdre Zadig parce qu'on l'appelait l'Heureux. « L'occasion de faire du mal se présente cent fois par jour, et celle de faire du bien qu'une fois l'an », comme dit le sage Zoroastre.
L'envieux alla voir Zadig, qui se promenait dans son jardin avec deux amis et une dame, à qui il disait beaucoup de choses galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roula sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hircanie, son vassal. Zadig, qui avait signalé son courage dans cette courte guerre, fit de grandes louanges au roi, mais de plus grandes encore à la dame. Il tira son portefeuille, et écrivit quatre vers à la hâte, qu'il donna à cette aimable personne à lire. Ses amis le prièrent de les voir ; mais la modestie, ou plutôt un amour-propre bien réglé, ne lui permit pas de leur accorder leur demande. Il savait que les vers impromptus ne sont approuvés que par la personne en l'honneur de qui ils sont écrits. Il déchira donc en deux la feuille sur laquelle il les avait écrits, et jeta les deux morceaux dans un buisson de rosiers, où le reste de la compagnie les chercha en vain. Une pluie légère qui tomba peu après les obligea de rentrer à la maison. L'envieux, qui était resté dans le jardin, continua la recherche jusqu'à ce qu'il trouvât un morceau de la feuille. Il avait été déchiré de telle sorte que chaque moitié de vers formait un sens complet, et même un vers d'une mesure plus courte ; mais ce qui était encore plus surprenant, ces courts vers se trouvaient contenir les réflexions les plus injurieuses sur le roi. Ils étaient ainsi :
De crimes flagrants Le trône est le prix, À des temps plaisants Le pire ennemi.
L'envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait en son pouvoir de perdre un homme de vertu et de mérite. Rempli de cette joie diabolique, il trouva le moyen de faire parvenir au roi la satire écrite de la main de Zadig, qui, avec la dame et ses deux amis, fut mis en prison.
Son procès fut bientôt fini, sans qu'il lui fût permis de se justifier. Comme il allait recevoir sa sentence, l'envieux se trouva sur son chemin et lui dit à haute voix que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'être un bon poète ; mais il fut saisi d'un chagrin inexprimable de se voir condamné pour haute trahison ; et que la belle dame et ses deux amis fussent enfermés dans une prison pour un crime dont ils n'étaient pas coupables. Il ne lui fut pas permis de parler, parce que son écriture parlait pour lui. Telle était la loi de Babylone. Il fut donc conduit au lieu de l'exécution, à travers une foule immense de spectateurs, qui n'osaient exprimer leur pitié pour lui, mais qui examinaient attentivement son visage pour voir s'il mourait avec bonne grâce. Ses parents seuls étaient inconsolables, car ils ne pouvaient hériter de ses biens. Les trois quarts de sa richesse furent confisqués au trésor du roi, et l'autre quart fut donné à l'envieux.
Au moment où il se préparait à mourir, le perroquet du roi s'envola de sa cage et se posa sur un rosier dans le jardin de Zadig. Une pêche, poussée par le vent d'un arbre voisin, était tombée sur un morceau de la feuille écrite du portefeuille à laquelle elle s'était collée. L'oiseau emporta la pêche et le papier et les posa sur le genou du roi. Le roi prit le papier avec empressement et lut les mots, qui ne formaient aucun sens, et semblaient être des fins de vers. Il aimait la poésie ; et il y a toujours quelque clémence à espérer d'un prince de ce caractère. L'aventure du perroquet le fit réfléchir.
La reine, qui se souvenait de ce qui avait été écrit sur le morceau du portefeuille de Zadig, le fit apporter. Ils comparèrent les deux morceaux et trouvèrent qu'ils correspondaient exactement ; ils lurent alors les vers tels que Zadig les avait écrits.
LES TYRANS SONT ENCLINS À DES CRIMES FLAGRANTS. À LA CLÉMENCE LE TRÔNE EST LE PRIX. À LA CONCORDE ET À DES TEMPS PLAISANTS, L'AMOUR SEUL EST LE PIRE ENNEMI.
Le roi donna l'ordre immédiat que Zadig fût amené devant lui, et que ses deux amis et la dame fussent mis en liberté. Zadig se prosterna contre terre devant le roi et la reine ; demanda humblement pardon d'avoir fait de si mauvais vers, et parla avec tant de justesse, d'esprit et de bon sens, que leurs majestés désirèrent le revoir. Il se fit cet honneur, et s'insinua encore davantage dans leurs bonnes grâces. Ils lui donnèrent toute la richesse de l'envieux ; mais Zadig la lui rendit tout entière. Et cette preuve de générosité ne donna d'autre plaisir à l'envieux que celui d'avoir conservé ses biens.
L'estime du roi pour Zadig augmentait chaque jour. Il l'admettait à toutes ses parties de plaisir, et le consultait dans toutes les affaires d'État. Dès lors la reine commença à le regarder avec un œil de tendresse qui pouvait un jour devenir dangereux pour elle-même, pour le roi, son auguste époux, pour Zadig, et pour le royaume en général. Zadig commençait à penser que le bonheur n'était pas si inaccessible qu'il l'avait imaginé autrefois.
LE GÉNÉREUX
Le temps arriva de célébrer une grande fête, qui revenait tous les cinq ans. C'était une coutume à Babylone de déclarer solennellement, à la fin de tous les cinq ans, quel citoyen avait accompli l'action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le premier satrape, chargé du gouvernement de la ville, publiait les actions les plus nobles qui s'étaient passées sous son administration. Le concours était décidé par les votes ; et le roi prononçait la sentence. On venait à cette solennité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait de la main du monarque une coupe d'or ornée de pierres précieuses, sa majesté lui faisant en même temps ce compliment :
« Reçois cette récompense de ta générosité, et puissent les dieux m'accorder beaucoup de sujets semblables à toi. »
Ce jour mémorable étant arrivé, le roi parut sur son trône, entouré des grands, des mages et des députés de toutes les nations qui venaient à ces jeux, où la gloire s'acquérait non par la vitesse des chevaux, ni par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape récita, d'une voix haute, les actions qui pouvaient donner à leurs auteurs le droit de prétendre à ce prix inestimable. Il ne mentionna pas la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'envieux sa fortune, parce qu'elle ne fut pas jugée être une action digne de disputer le prix.
Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre à un citoyen une cause considérable par une erreur, pour laquelle, après tout, il n'était pas responsable, lui avait donné la totalité de son propre bien, qui était exactement égal à ce que l'autre avait perdu.
Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant désespérément amoureux d'une dame qu'il devait épouser, l'avait cédée à son ami, dont la passion pour elle l'avait presque conduit au bord de la tombe, et lui avait en même temps donné la fortune de la dame.
Il produisit ensuite un soldat qui, dans les guerres d'Hircanie, avait donné un exemple de générosité encore plus noble. Un parti de l'ennemi s'étant saisi de sa maîtresse, il s'était battu pour sa défense avec une grande intrépidité. Au même instant, il fut informé qu'un autre parti, à quelques pas de distance, enlevait sa mère ; il quitta donc sa maîtresse, les larmes aux yeux, et vola au secours de sa mère. Il revint enfin vers le cher objet de son amour et la trouva expirante. Il allait plonger son épée dans son propre sein ; mais sa mère, remontrant contre un acte si désespéré, et lui disant qu'il était le seul soutien de sa vie, il eut le courage de supporter la vie.
Les juges étaient enclins à donner le prix au soldat. Mais le roi prit la parole et dit : « L'action du soldat, et celles des deux autres, sont sans doute très grandes, mais elles n'ont rien de surprenant. Hier Zadig a accompli une action qui m'a rempli d'émerveillement. J'avais disgracié quelques jours auparavant Coreb, mon ministre et favori. Je me plaignais de lui dans les termes les plus violents et les plus amers ; tous mes courtisans m'assuraient que j'étais trop doux et semblaient rivaliser entre eux pour dire du mal de Coreb. J'ai demandé à Zadig ce qu'il en pensait, et il a eu le courage de le louer. J'ai lu dans nos histoires beaucoup de gens qui ont réparé une erreur par l'abandon de leur fortune ; qui ont renoncé à une maîtresse ; ou préféré une mère à l'objet de leur affection ; mais jamais auparavant n'ai-je entendu parler d'un courtisan qui ait parlé favorablement d'un ministre disgracié qui souffrait du déplaisir de son souverain. Je donne à chacun de ceux dont les actions généreuses ont été ici récitées vingt mille pièces d'or ; mais la coupe, je la donne à Zadig. »
« Puisse-t-il plaire à votre majesté, » dit Zadig, « toi seul mérites la coupe ; tu as accompli une action plus que toute autre peu commune et méritoire, puisque, malgré ta position de roi puissant, tu n'as pas été offensé par ton esclave lorsqu'il a osé s'opposer à ta passion. » Le roi et Zadig furent également l'objet de l'admiration. Le juge, qui avait donné son bien à son client ; l'amant, qui avait cédé sa maîtresse à un ami ; et le soldat, qui avait préféré la sûreté de sa mère à celle de sa maîtresse, reçurent les présents du roi et virent leurs noms inscrits au catalogue des hommes généreux. Zadig eut la coupe, et le roi acquit la réputation d'un bon prince, dont il ne jouit pas longtemps. Le jour fut célébré par des fêtes qui durèrent plus longtemps que la loi ne l'ordonnait ; et le souvenir en est encore conservé en Asie. Zadig dit : « Maintenant je suis enfin heureux » ; mais il se trouva fatalement trompé.
LE MINISTRE
Le roi avait perdu son premier ministre et choisit Zadig pour remplir sa place. Toutes les dames de Babylone applaudirent à ce choix ; car depuis la fondation de l'empire, il n'y avait jamais eu un si jeune ministre. Mais tous les courtisans étaient remplis de jalousie et de dépit. L'envieux, en particulier, était troublé par un crachement de sang et une inflammation prodigieuse du nez. Zadig, après avoir remercié le roi et la reine de leur bonté, alla de même remercier le perroquet. « Bel oiseau, » lui dit-il, « c'est toi qui m'as sauvé la vie et m'as fait premier ministre. L'épagneul de la reine et le cheval du roi m'ont fait beaucoup de mal ; mais tu m'as fait beaucoup de bien. C'est à des fils aussi déliés que ceux-ci que sont suspendus les destins des mortels ! Mais, » ajouta-t-il, « ce bonheur peut-être s'évanouira très bientôt. »
« Bientôt, » répondit le perroquet.
Zadig fut quelque peu surpris de ce mot. Mais comme il était bon naturaliste et qu'il ne croyait pas les perroquets prophètes, il recouvra rapidement ses esprits et résolut d'exécuter son devoir de son mieux.
Il fit sentir à tous l'autorité sacrée des lois, mais personne ne sentit le poids de sa dignité. Il ne gêna jamais la délibération du divan ; et chaque vizir pouvait donner son avis sans crainte d'encourir le mécontentement du ministre. Quand il rendait un jugement, ce n'était pas lui qui le rendait, c'était la loi ; dont la rigueur cependant, lorsqu'elle était trop sévère, il prenait toujours soin d'adoucir ; et quand les lois manquaient, l'équité de ses décisions était telle qu'elle aurait facilement pu les faire passer pour celles de Zoroastre. C'est à lui que les nations sont redevables de ce grand principe, à savoir, qu'il vaut mieux courir le risque d'épargner le coupable que de condamner l'innocent. Il imaginait que les lois étaient faites autant pour garantir le peuple de souffrir des torts que pour le restreindre de commettre des crimes. Son principal talent consistait à découvrir la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir.
Ce grand talent, il le mit en pratique dès le début de son administration. Un célèbre marchand de Babylone, mort aux Indes, divisa sa fortune également entre ses deux fils, après avoir marié leur sœur, et laissa un présent de trente mille pièces d'or au fils qui serait reconnu l'avoir aimé le plus. L'aîné érigea un tombeau à sa mémoire ; le plus jeune augmenta la dot de sa sœur, en lui donnant une partie de son héritage. Tout le monde disait que le fils aîné aimait le mieux son père, et le plus jeune sa sœur ; et que les trente mille pièces appartenaient à l'aîné.
Zadig les fit venir tous deux, l'un après l'autre. À l'aîné, il dit : « Ton père n'est pas mort ; il s'est remis de sa dernière maladie, et il revient à Babylone. » « Dieu soit loué, » répondit le jeune homme ; « mais son tombeau m'a coûté une somme considérable. » Zadig dit ensuite la même chose au plus jeune. « Dieu soit loué, » dit-il, « je vais aller rendre à mon père tout ce que j'ai ; mais je voudrais qu'il laissât à ma sœur ce que je lui ai donné. » « Tu ne rendras rien, » répondit Zadig, « et tu auras les trente mille pièces, car tu es le fils qui aime le mieux son père. »
LES DISPUTES ET LES AUDIENCES
De cette manière, il découvrait chaque jour la subtilité de son génie et la bonté de son cœur. Le peuple l'admirait et l'aimait à la fois. Il passait pour l'homme le plus heureux du monde. L'empire tout entier retentissait de son nom. Toutes les dames le lorgnaient. Tous les hommes le louaient pour sa justice. Les savants le regardaient comme un oracle ; et même les prêtres confessaient qu'il en savait plus que le vieil archimage Yebor. Ils étaient maintenant si loin de le poursuivre à cause du griffon, qu'ils ne croyaient rien que ce qu'il jugeait crédible.
Il y avait régné à Babylone, depuis quinze cents ans, une contestation violente qui avait divisé l'empire en deux sectes. Les uns prétendaient qu'ils devaient entrer dans le temple de Mitra le pied gauche en avant ; les autres tenaient cette coutume en détestation et entraient toujours le pied droit le premier. Le peuple attendait avec une grande impatience le jour où la fête solennelle du feu sacré devait être célébrée, pour voir quelle secte Zadig favoriserait. Tout le monde avait les yeux fixés sur ses deux pieds, et la ville entière était dans la plus grande attente et la plus grande perturbation. Zadig sauta dans le temple les pieds joints, et prouva ensuite, dans un discours éloquent, que le Souverain du ciel et de la terre, qui ne regarde pas à l'apparence des hommes, ne fait aucune distinction entre le pied droit et le pied gauche. L'envieux et sa femme alléguèrent que son discours n'était pas assez figuré, et qu'il ne faisait pas danser les rochers et les montagnes avec assez d'agilité.
« Il est sec, » disaient-ils, « et dépourvu de génie ; il ne fait pas voler la puce, ni tomber les étoiles, ni fondre la cire au soleil ; il n'a pas le vrai style oriental. » Zadig se contenta d'avoir le style de la raison. Tout le monde le favorisa, non parce qu'il était dans le bon chemin ou qu'il suivait les dictats de la raison, ou qu'il était un homme de vrai mérite, mais parce qu'il était premier vizir.
Il termina avec la même adresse heureuse la grande différence entre les mages blancs et les mages noirs. Les premiers soutenaient que c'était le comble de l'impiété de prier Dieu le visage tourné vers l'orient en hiver ; les derniers assuraient que Dieu abhorrait les prières de ceux qui se tournaient vers l'occident en été. Zadig décréta que chaque homme serait libre de se tourner comme il lui plairait.
Ainsi il trouva l'heureux secret de terminer toutes les affaires, soit d'ordre privé ou public, le matin. Le reste de la journée, il l'employait à superviser et à encourager les embellissements de Babylone. Il fit représenter des tragédies qui tiraient des larmes des yeux des spectateurs, et des comédies qui secouaient leurs côtés de rire ; une coutume qui avait été longtemps désusée, et qu'un bon goût lui fit maintenant remettre en usage. Il n'affecta jamais d'être plus savant dans les beaux-arts que les artistes eux-mêmes ; il les encourageait par des récompenses et des honneurs, et ne fut jamais jaloux de leurs talents. Le soir, le roi était hautement diverti par sa conversation, et la reine encore plus. « Grand ministre ! » disait le roi. « Aimable ministre ! » disait la reine ; et tous deux ajoutaient : « Ce serait une grande perte pour l'État si un tel homme avait été pendu. »
Jamais homme au pouvoir ne fut obligé de donner tant d'audiences aux dames. La plupart venaient le consulter sans aucune affaire, pour avoir des affaires avec lui. Mais aucune ne gagna son attention.
Cependant Zadig s'aperçut que ses pensées étaient toujours distraites, aussi bien quand il donnait audience que quand il siégeait en jugement. Il ne savait à quoi attribuer cette absence d'esprit ; et c'était son seul chagrin.
Il eut un songe dans lequel il s'imagina qu'il s'étendait sur un tas d'herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait beaucoup de piquantes qui lui causaient un grand malaise, et qu'il se reposait ensuite sur un lit de roses d'où surgissait un serpent qui le blessait au cœur avec sa langue pointue et venimeuse. « Hélas, » dit-il, « j'ai longtemps reposé sur ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses ; mais quel sera le serpent ? »
« Il est plus respectable encore, » dit Zadig, « d'user de sa raison. Le monde est né de l'ordre, et il a été corrompu par l'habitude. Si les veuves indiennes sont assez folles pour se brûler, il faut commencer par les guérir de cette folie par des entretiens, avant que d'en venir à abolir la coutume. »
Il alla trouver la veuve, se fit présenter à elle, et, après lui avoir témoigné son admiration pour sa beauté, il lui parla de la folie qu'il y avait à se consumer vivante. Il lui fit aimer la vie, et lui fit sentir tout le prix de l'existence.
« Je devais, » dit la dame, « être bien attachée à mon mari, car il était fort laid et fort jaloux ; mais je suis résolue, ma vertu m'impose le sacrifice. »
« Il paraît, » dit Zadig, « qu'il faut, pour mériter la félicité, que vous aimiez la vie. Si vous ne vous brûlez pas, vous pourrez peut-être devenir plus heureuse. »
La veuve avoua qu'il lui restait en effet quelques désirs de vivre, et promit à Zadig de se laisser persuader, pourvu qu'il lui en donnât les moyens. Zadig, ayant obtenu d'elle cette assurance, alla trouver le grand prêtre, lui fit part de ses raisons, et le prêtre ordonna que la veuve vécût.
Cependant, les parents de la veuve, voyant qu'elle ne voulait pas se brûler, l'accusèrent de vouloir épouser Zadig. Le grand prêtre, les parents, et le peuple, se rassemblèrent pour juger Zadig. Ils voulaient le brûler lui-même, car il était étranger et avait contredit la loi. Zadig s'échappa avec adresse, et ne fut pas brûlé.
« La raison est plus ancienne », répliqua Zadig ; « cependant, parle aux chefs des tribus, et j'irai attendre la jeune veuve. »
En conséquence, il fut introduit auprès d'elle ; et, après s'être insinué dans ses bonnes grâces par quelques compliments sur sa beauté et lui avoir dit quel dommage c'était de livrer tant de charmes aux flammes, il finit par faire l'éloge de sa constance et de son courage. « Tu as dû assurément aimer ton mari », lui dit-il, « avec la plus passionnée tendresse. »
« Moi ? » répondit la dame. « Je ne l'aimais pas du tout. C'était un misérable brutal, jaloux et insupportable ; mais je suis fermement résolue à me jeter sur son bûcher. »
« Il semblerait donc », dit Zadig, « qu'il y ait un plaisir fort délicieux à être brûlée vive. »
« Oh ! cela fait frémir la nature », répliqua la dame, « mais il faut passer outre. Je suis une dévote, et je perdrais ma réputation, et tout le monde me mépriserait si je ne me brûlais pas. » Zadig, lui ayant fait reconnaître qu'elle se brûlait pour gagner l'estime des autres et pour satisfaire sa propre vanité, l'entretint par un long discours, calculé pour la rendre un peu amoureuse de la vie, et alla même jusqu'à lui inspirer un certain degré de bienveillance pour la personne qui lui parlait.
« Hélas ! » dit la dame, « je crois que je voudrais te demander de m'épouser. »
L'esprit de Zadig était trop occupé par l'idée d'Astarté pour ne pas éluder cette déclaration ; mais il alla instantanément trouver les chefs des tribus, leur raconta ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait pas permis à une veuve de se brûler avant d'avoir conversé en privé avec un jeune homme pendant l'espace d'une heure. Depuis ce temps, pas une seule femme ne s'est brûlée en Arabie. Ils furent redevables à Zadig seul d'avoir détruit en un jour une coutume cruelle qui avait duré tant de siècles, et il devint ainsi le bienfaiteur de l'Arabie.
LE SOUPER
Setoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la sagesse, l'emmena à la grande foire de Balzora, où se rendaient les plus riches marchands de la terre. Zadig fut très heureux de voir tant d'hommes de pays différents réunis dans le même lieu. Il considérait l'univers entier comme une grande famille assemblée à Balzora.
Setoc, après avoir vendu ses marchandises à un prix très élevé, retourna dans sa tribu avec son ami Zadig ; qui apprit, à son arrivée, qu'il avait été jugé en son absence et qu'il allait être brûlé à petit feu. Seule l'amitié d'Almona sauva sa vie. Comme tant de jolies femmes, elle possédait une grande influence sur le clergé. Zadig pensa qu'il valait mieux quitter l'Arabie.
Setoc fut si charmé de l'ingéniosité et de l'adresse d'Almona qu'il en fit sa femme. Zadig partit après s'être jeté aux pieds de sa belle libératrice. Setoc et lui prirent congé l'un de l'autre les larmes aux yeux, jurant une amitié éternelle et promettant que le premier des deux qui acquerrait une grande fortune la partagerait avec l'autre.
Zadig dirigea sa course le long des frontières de l'Assyrie, songeant toujours à la malheureuse Astarté et réfléchissant à la sévérité de la fortune qui semblait déterminée à faire de lui le jouet de sa cruauté et l'objet de sa persécution. « Quoi », se disait-il, « quatre cents onces d'or pour avoir vu un épagneul ! condamné à perdre la tête pour quatre mauvais vers à la louange du roi ! prêt à être étranglé parce que la reine avait des souliers de la couleur de mon bonnet ! réduit en esclavage pour avoir secouru une femme que l'on battait ! et sur le point d'être brûlé pour avoir sauvé la vie de toutes les jeunes veuves de l'Arabie ! »
LE BRIGAND
Arrivant sur les frontières qui séparent l'Arabie Pétrée de la Syrie, il passa près d'un château assez fort, d'où sortit une troupe d'Arabes armés. Ils l'entourèrent instantanément et crièrent : « Tout ce que tu as nous appartient, et ta personne est la propriété de notre maître. » Zadig répondit en tirant son épée ; son serviteur, qui était un homme de courage, fit de même. Ils tuèrent les premiers Arabes qui présumèrent porter la main sur eux ; et, bien que le nombre fût redoublé, ils ne furent pas consternés, mais résolus à périr dans le conflit. Deux hommes se défendaient contre une multitude ; et un tel combat ne pouvait durer longtemps.
Le maître du château, dont le nom était Arbogad, ayant observé d'une fenêtre les prodiges de valeur accomplis par Zadig, conçut une haute estime pour cet étranger héroïque. Il descendit en hâte et alla en personne rappeler ses hommes et délivrer les deux voyageurs.
« Tout ce qui passe sur mes terres », dit-il, « m'appartient, tout comme ce que je trouve sur les terres d'autrui ; mais tu sembles être un homme d'un tel courage intrépide que je t'exempterai de la loi commune. » Il le conduisit alors à son château, ordonnant à ses hommes de bien le traiter ; et, le soir, Arbogad soupa avec Zadig.
Le seigneur du château était l'un de ces Arabes que l'on appelle communément des brigands ; mais il accomplissait de temps à autre quelques bonnes actions au milieu d'une multitude de mauvaises. Il volait avec une rapacité furieuse et accordait des faveurs avec une grande générosité ; il était intrépide au combat, affable en compagnie, débauché à table mais gai dans la débauche, et particulièrement remarquable pour sa conduite franche et ouverte. Il fut très satisfait de Zadig, dont la conversation vive prolongea le repas.
Finalement, Arbogad lui dit : « Je te conseille d'inscrire ton nom sur mon catalogue ; tu ne peux mieux faire ; ce n'est pas un mauvais métier ; et tu pourras un jour devenir ce que je suis à présent. »
« Puis-je prendre la liberté de te demander », dit Zadig, « depuis combien de temps tu exerces cette noble profession ? »
« Depuis ma plus tendre jeunesse », répondit le seigneur. « J'étais serviteur d'un Arabe assez bon, mais je ne pouvais supporter les duretés de ma situation. J'étais vexé de trouver que le destin ne m'avait donné aucune part de la terre, qui appartient également à tous les hommes. Je fis part de la cause de mon malaise à un vieil Arabe, qui me dit : "Mon fils, ne désespère pas ; il fut un grain de sable qui se lamentait de n'être qu'un atome négligé dans les déserts ; au bout de quelques années, il devint un diamant ; et c'est maintenant le plus brillant ornement de la couronne du roi des Indes." Ce discours fit une profonde impression sur mon esprit. J'étais le grain de sable, et je résolus de devenir le diamant. Je commençai par voler deux chevaux ; j'obtins bientôt une troupe de compagnons ; je me mis en état de piller de petites caravanes ; et ainsi, par degrés, je détruisis la différence qui avait autrefois subsisté entre moi et les autres hommes. J'eus ma part des biens de ce monde ; et je fus même récompensé avec usure pour les privations que j'avais souffertes. J'étais fort respecté, et je devins le capitaine d'une bande de brigands. Je m'emparai de ce château par la force. Le satrape de Syrie eut envie de m'en déposséder ; mais j'étais trop riche pour avoir quoi que ce soit à craindre. Je fis au satrape un beau cadeau, par lequel je préservai mon château et augmentai mes possessions. Il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie Pétrée paie au roi des rois. J'exécute mon office de receveur avec une grande ponctualité ; mais je prends la liberté de me dispenser de celui de payeur.
« Le grand Desterham de Babylone envoya ici un joli satrape au nom du roi Moabdar, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec ses ordres : je fus informé de tout ; je fis étrangler en sa présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour tirer le nœud ; après quoi, je lui demandai combien sa commission de m'étrangler pouvait valoir. Il répondit que ses honoraires s'élèveraient à plus de trois cents pièces d'or. Je le convainquis alors qu'il pouvait gagner davantage en restant avec moi. J'en fis un brigand subalterne ; et il est maintenant l'un de mes meilleurs et de mes plus riches officiers. Si tu veux suivre mon conseil, ton succès pourra être égal au sien ; jamais il n'y eut meilleure saison pour le pillage, puisque le roi Moabdar est tué, et toute Babylone plongée dans la confusion. »
« Moabdar tué ! » dit Zadig, « et qu'est devenue la reine Astarté ? »
« Je l'ignore », répondit Arbogad. « Tout ce que je sais, c'est que Moabdar a perdu le sens et a été tué ; que Babylone est une scène de désordre et de carnage ; que tout l'empire est désolé ; qu'il y a encore quelques beaux coups à frapper ; et que, pour ma part, j'en ai frappé quelques-uns qui sont admirables. »
« Mais la reine », dit Zadig ; « pour l'amour du ciel, ne sais-tu rien du sort de la reine ? »
« Si », répliqua-t-il, « j'ai entendu parler d'un prince d'Hyrcanie ; si elle n'a pas été tuée dans le tumulte, elle est probablement l'une de ses concubines ; mais j'aime bien mieux le butin que les nouvelles. J'ai pris plusieurs femmes dans mes excursions ; mais je n'en garde aucune. Je les vends à un prix élevé, quand elles sont belles, sans demander qui elles sont. Dans les marchandises de ce genre, le rang ne fait aucune différence, et une reine qui est laide ne trouvera jamais de marchand. Peut-être ai-je vendu la reine Astarté ; peut-être est-elle morte ; mais, quoi qu'il en soit, cela m'importe peu, et j'imaginerais qu'il en est de même pour toi. » Ce disant, il but une large rasade qui brouilla toutes ses idées au point que Zadig ne put obtenir d'autres renseignements.
Zadig resta quelque temps sans parole, sans sens et sans mouvement. Arbogad continua de boire ; raconta des histoires ; répéta constamment qu'il était l'homme le plus heureux du monde ; et exhorta Zadig à se mettre dans le même état. Finalement, les vapeurs soporifiques du vin l'endormirent d'un doux repos.
Zadig passa la nuit dans la plus violente perturbation. « Quoi », disait-il, « le roi a perdu le sens ? et il est tué ? Je ne peux m'empêcher de déplorer son sort. L'empire est mis en pièces ; et ce brigand est heureux. Ô fortune ! ô destin ! Un brigand est heureux, et la plus belle des œuvres de la nature a peut-être péri d'une manière barbare ou vit dans un état pire que la mort. Ô Astarté ! qu'es-tu devenue ? »
À l'aube, il interrogea tous ceux qu'il rencontra dans le château ; mais ils étaient tous affairés, et il ne reçut aucune réponse. Durant la nuit, ils avaient fait une nouvelle capture, et ils étaient maintenant occupés à partager le butin. Tout ce qu'il put obtenir dans cette hâte et cette confusion fut une occasion de partir, qu'il saisit immédiatement, plongé plus que jamais dans les réflexions les plus sombres et les plus lugubres.
Zadig poursuivit son voyage avec l'esprit plein de trouble et de perplexité, et entièrement occupé par la malheureuse Astarté, par le roi de Babylone, par son fidèle ami Cador, par l'heureux brigand Arbogad ; en un mot, par tous les malheurs et les déceptions qu'il avait subis jusqu'alors.
LE PÊCHEUR
À quelques lieues de distance du château d'Arbogad, il parvint sur les bords d'une petite rivière, déplorant toujours son sort et se considérant comme le plus misérable des hommes. Il vit un pêcheur couché sur le bord de la rivière, tenant à peine, de sa main faible et débile, un filet qu'il semblait prêt à laisser tomber, et levant les yeux au ciel.
« Je suis certainement », disait le pêcheur, « l'homme le plus malheureux du monde. J'étais universellement reconnu pour le plus célèbre marchand de fromages à la crème de Babylone, et pourtant je suis ruiné. J'avais la plus belle femme qu'un homme de ma condition pût avoir ; et j'ai été trahi par elle. Il me restait encore une piètre maison, et je l'ai vue pillée et détruite. Finalement, je me suis réfugié dans cette cabane, où je n'ai d'autre ressource que la pêche, et pourtant je ne peux attraper un seul poisson. Oh, mon filet ! je ne te jetterai plus dans l'eau ; je me jetterai moi-même à ta place. » Ce disant, il se leva et s'avança dans l'attitude d'un homme prêt à se jeter dans la rivière, et ainsi à finir sa vie.
« Quoi ! » se dit Zadig, « y a-t-il des hommes aussi misérables que moi ? » Son empressement à sauver la vie du pêcheur fut égal à cette réflexion. Il courut vers lui, l'arrêta et lui parla d'un air tendre et compatissant. On suppose communément que nous sommes moins misérables quand nous avons des compagnons dans notre misère. Cela, selon Zoroastre, ne provient pas de malice, mais de nécessité. Nous nous sentons insensiblement attirés vers une personne malheureuse comme vers quelqu'un de semblable à nous. La joie des heureux serait une insulte ; mais deux hommes en détresse sont comme deux arbres grêles qui, se soutenant mutuellement, se fortifient contre la tempête.
« Pourquoi », dit Zadig au pêcheur, « succombes-tu sous tes malheurs ? »
« Parce que », répondit-il, « je ne vois aucun moyen de soulagement. J'étais l'homme le plus considérable du village de Derlback, près de Babylone, et avec l'aide de ma femme, je faisais les meilleurs fromages à la crème de l'empire. La reine Astarté et le célèbre ministre Zadig en raffolaient. »
Zadig, transporté, dit : « Quoi, ne sais-tu rien du sort de la reine ? »
« Non, mon seigneur », répondit le pêcheur ; « mais je sais que ni la reine ni Zadig ne m'ont payé mes fromages à la crème ; que j'ai perdu ma femme, et que je suis maintenant réduit au désespoir. »
« Je me flatte », dit Zadig, « que tu ne perdras pas tout ton argent. J'ai entendu parler de ce Zadig ; c'est un honnête homme ; et s'il revient à Babylone, comme il l'espère, il te donnera plus qu'il ne te doit. Crois-moi, va à Babylone. J'y serai avant toi, car je suis à cheval et tu es à pied. Adresse-toi à l'illustre Cador ; dis-lui que tu as rencontré son ami ; attends-moi chez lui ; va, peut-être ne seras-tu pas toujours malheureux. »
« Ô puissant Oromaze ! » continua-t-il, « tu m'emploies pour consoler cet homme ; qui emploieras-tu pour me donner de la consolation ? » Ce disant, il donna au pêcheur la moitié de l'argent qu'il avait apporté d'Arabie. Le pêcheur, frappé de surprise et ravi de joie, baisa les pieds de l'ami de Cador, et dit : « Tu es sûrement un ange envoyé du ciel pour me sauver ! »
Pendant ce temps, Zadig continuait de faire de nouvelles recherches et de verser des larmes. « Quoi, mon seigneur ! » s'écria le pêcheur, « es-tu donc si malheureux, toi qui dispenses des faveurs ? »
« Cent fois plus malheureux que tu ne l'es », répondit Zadig.
« Mais comment est-il possible », dit le brave homme, « que celui qui donne puisse être plus misérable que celui qui reçoit ? »
« Parce que », répondit Zadig, « ta plus grande misère naissait de la pauvreté, et la mienne est ancrée dans le cœur. »
« Orcan t'a-t-il pris ta femme ? » dit le pêcheur.
Ce mot rappela à l'esprit de Zadig l'ensemble de ses aventures. Il répéta le catalogue de ses malheurs, commençant par l'épagneul de la reine et finissant par son arrivée au château du brigand Arbogad. « Ah ! » dit-il au pêcheur, « Orcan mérite d'être puni ; mais ce sont communément de tels hommes qui sont les favoris de la fortune. Cependant, va à la maison du seigneur Cador, et attends-y mon arrivée. » Ils se séparèrent alors, le pêcheur marcha en remerciant le ciel pour le bonheur de sa condition ; et Zadig chevaucha en accusant la fortune de la dureté de son sort.
LE BASILIC
Arrivant dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec une grande application. Il prit la liberté d'approcher l'une d'elles et de demander s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leur recherche. « Prends garde de ne pas le faire », répondit la Syrienne ; « ce que nous cherchons ne peut être touché que par des femmes. »
« Étrange », dit Zadig, « puis-je présumer te demander ce que c'est que les femmes seules sont autorisées à toucher ? »
« C'est un basilic », dit-elle.
« Un basilic, madame ! et dans quel but, je te prie, cherches-tu un basilic ? »
« C'est pour notre seigneur et maître Ogul, dont tu vois le bétail sur la rive de cette rivière au bout de la prairie. Nous sommes ses plus humbles esclaves. Le seigneur Ogul est malade. Son médecin lui a ordonné de manger un basilic, mijoté dans de l'eau de rose ; et comme c'est un animal très rare, et qui ne peut être pris que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa bien-aimée épouse la femme qui lui apportera un basilic ; laisse-moi poursuivre ma recherche ; car tu vois ce que je perdrai si je suis prévenue par mes compagnes. »
Zadig la laissa, elle et les autres Assyriennes, chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie ; lorsqu'en arrivant sur le bord d'un petit ruisseau, il trouva une autre dame couchée sur l'herbe, et qui ne cherchait rien. Sa personne semblait majestueuse ; mais son visage était couvert d'un voile. Elle était inclinée vers le ruisseau, et de profonds soupirs s'échappaient de sa bouche. Dans sa main, elle tenait une petite tige avec laquelle elle traçait des caractères sur le sable fin qui gisait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité d'examiner ce que cette femme écrivait. Il s'approcha ; il vit la lettre Z, puis un A ; il fut étonné ; puis apparut un D ; il sursauta. Mais jamais surprise ne fut égale à la sienne quand il vit les deux dernières lettres de son nom.
Il resta quelque temps immobile. Enfin, rompant le silence d'une voix tremblante : « Ô généreuse dame ! pardonne à un étranger, à un homme infortuné, de présumer te demander par quelle surprenante aventure je trouve ici le nom de Zadig tracé par ta main divine ! »
À cette voix et à ces mots, la dame souleva le voile d'une main tremblante, regarda Zadig, poussa un cri de tendresse, de surprise et de joie, et, succombant sous les diverses émotions qui assaillirent aussitôt son âme, tomba sans voix dans ses bras. C'était Astarté elle-même ; c'était la reine de Babylone ; c'était elle que Zadig adorait, et qu'il s'était reproché d'adorer ; c'était elle dont il avait si profondément déploré les malheurs, et pour le sort de laquelle il s'était si anxieusement soucié.
Il fut un moment privé de l'usage de ses sens, lorsqu'il eut fixé ses yeux sur ceux d'Astarté, qui commençaient maintenant à s'ouvrir à nouveau avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse : « Ô puissances immortelles ! » s'écria-t-il, « qui présidez aux destins des faibles mortels, me rendez-vous vraiment Astarté ! à quel moment, en quel lieu et dans quel état la revois-je ! » Il tomba à genoux devant Astarté et posa son visage dans la poussière à ses pieds. La reine de Babylone le releva et le fit asseoir à ses côtés sur le bord du ruisseau. Elle essuya fréquemment ses yeux, desquels les larmes continuaient de couler à nouveau. Elle reprit vingt fois son discours, que ses soupirs interrompaient aussi souvent ; elle demanda par quel étrange accident ils avaient été réunis, et empêcha soudain ses réponses par d'autres questions ; elle écarta le récit de ses propres malheurs et désira être informée de ceux de Zadig.
Finalement, tous deux ayant un peu composé le tumulte de leur âme, Zadig lui fit connaître en quelques mots par quelle aventure il avait été amené dans cette prairie. « Mais, ô malheureuse et respectable reine ! par quel moyen te trouve-je dans ce lieu solitaire, vêtue de l'habit d'une esclave et accompagnée d'autres esclaves, qui cherchent un basilic qui, par ordre du médecin, doit être mijoté dans de l'eau de rose ? »
« Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais t'apprendre tout ce que j'ai souffert, et pour quoi le Ciel m'a suffisamment dédommagée en te rendant à mes yeux. Tu sais que le roi mon époux fut irrité de te voir le plus aimable des hommes ; c'est pour cette raison qu'une nuit il résolut de t'étrangler et de m'empoisonner. Tu sais comment le Ciel permit à mon petit muet de m'informer des ordres de sa sublime majesté. À peine le fidèle Cador t'eut-il averti de partir, pour obéir à mes ordres, qu'il osa entrer dans mon appartement, au milieu de la nuit, par un passage secret. Il m'enleva et me conduisit au temple d'Oromaze, où le mage son frère m'enferma dans cette statue immense dont la base touche aux fondements du temple et dont le sommet s'élève jusqu'au haut de la coupole. J'y fus ensevelie en quelque sorte, mais conservée par les mages et pourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie. Au point du jour, l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion composée d'un mélange de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir et d'aconit ; et un autre officier alla chez toi avec une corde d'arc en soie bleue. Aucun de nous ne fut trouvé. Cador, pour mieux tromper le roi, fit semblant de venir nous accuser tous deux. Il dit que tu avais pris le chemin des Indes, et moi celui de Memphis, sur quoi les gardes du roi furent aussitôt dépêchés à nos trousses.
« Les courriers qui me poursuivaient ne me connaissaient pas. Je n'avais guère montré mon visage qu'à toi, et à toi seul en présence et par l'ordre de mon mari. Ils se conduisirent dans leur poursuite selon le signalement qu'on leur avait donné de ma personne. Sur les frontières de l'Égypte, ils rencontrèrent une femme de même taille que moi, et possédant peut-être de plus grands charmes. Elle pleurait et errait. Ils ne doutèrent point que cette femme ne fût la reine de Babylone, et ils la menèrent en conséquence à Moabdar. Leur méprise jeta d'abord le roi dans une violente fureur ; mais ayant examiné cette femme avec plus d'attention, il la trouva extrêmement belle et fut consolé. Elle se nommait Missouf. J'ai appris depuis que ce nom signifie, dans la langue égyptienne, la belle capricieuse. Elle l'était en effet, mais elle avait autant de ruse que de caprice. Elle plut à Moabdar et prit sur lui un tel ascendant qu'il la choisit pour son épouse. Son caractère commença alors à paraître sous ses vraies couleurs. Elle s'abandonna, sans scrupule, à toutes les fantaisies d'une imagination déréglée. Elle voulut obliger le chef des mages, qui était vieux et goutteux, à danser devant elle ; et sur son refus, elle le persécuta avec la plus impitoyable cruauté. Elle ordonna à son maître des écuries de lui faire un pâté de confitures. En vain lui représenta-t-il qu'il n'était pas pâtissier ; il fut obligé de le faire, et perdit sa place parce qu'il était un peu trop cuit. La charge de maître des écuries, elle la donna à son nain, et celle de chancelier à son page. C'est ainsi qu'elle gouvernait Babylone. Tout le monde regrettait ma perte. Le roi, qui, jusqu'au moment où il avait résolu de m'empoisonner et de t'étrangler, avait été un homme assez bon, semblait maintenant avoir noyé toutes ses vertus dans son amour immodéré pour cette belle capricieuse. Il vint au temple, au grand jour de la fête célébrée en l'honneur du feu sacré. Je le vis implorer les dieux en faveur de Missouf, aux pieds de la statue dans laquelle j'étais enfermée. J'élevai la voix, je m'écriai : « Les dieux rejettent les prières d'un roi qui est devenu un tyran, et qui a tenté d'assassiner une épouse raisonnable pour épouser une femme qui ne se distingue que par sa folie et son extravagance. » À ces mots, Moabdar fut confondu et sa tête se dérangea. L'oracle que j'avais prononcé et la tyrannie de Missouf conspirèrent à lui ôter le jugement, et en peu de jours, sa raison l'abandonna tout à fait.
« La folie de Moabdar, qui semblait être un jugement du Ciel, fut le signal d'une révolte. Le peuple se souleva et courut aux armes ; et Babylone, qui avait été si longtemps plongée dans l'oisiveté et la mollesse, devint le théâtre d'une sanglante guerre civile. Je fus tirée du sein de ma statue et placée à la tête d'un parti. Cador vola à Memphis pour te ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, instruit de ces événements fatals, revint avec son armée et forma un troisième parti en Chaldée. Il attaqua le roi, qui s'enfuit devant lui avec son Égyptienne capricieuse. Moabdar mourut percé de coups. J'eus moi-même le malheur d'être prise par un parti d'Hyrcaniens, qui me conduisit à la tente de leur prince, au moment même où Missouf était amenée devant lui. Tu seras sans doute aise d'apprendre que le prince me trouva belle ; mais tu seras fâché d'apprendre qu'il me destinait à son sérail. Il me dit, d'un air brusque et résolu, qu'aussitôt qu'il aurait achevé une expédition militaire qu'il allait entreprendre, il viendrait à moi. Juge combien dut être grand mon chagrin. Mes liens avec Moabdar étaient déjà dissous ; j'aurais pu être la femme de Zadig, et j'étais tombée entre les mains d'un barbare. Je lui répondis avec toute la fierté que mon haut rang et mes sentiments nobles pouvaient m'inspirer. J'avais toujours entendu dire que le Ciel imprimait sur les personnes de ma condition une marque de grandeur qui, par un seul mot ou un seul regard, pouvait réduire à la bassesse du plus profond respect ces personnes téméraires et impudentes qui présument de s'écarter des règles de la politesse. Je parlais comme une reine, mais je fus traitée comme une servante. L'Hyrcanien, sans même daigner me parler, dit à son eunuque noir que j'étais impertinente, mais qu'il me trouvait belle. Il lui ordonna de prendre soin de moi, et de me soumettre au régime des favorites, afin que, mon teint s'améliorant, je fusse plus digne de ses faveurs lorsqu'il aurait le loisir de m'en honorer. Je lui dis que, plutôt que de me soumettre à ses désirs, je mettrais fin à mes jours. Il répondit, avec un sourire, qu'il croyait que les femmes n'étaient pas si sanguinaires, et qu'il était accoutumé à de telles expressions violentes ; puis il me quitta avec l'air d'un homme qui venait de mettre un autre perroquet dans sa volière. Quel état pour la première reine de l'univers, et, qui plus est, pour un cœur dévoué à Zadig ! »
À ces mots, Zadig se jeta à ses pieds et les baigna de ses larmes. Astarté le releva avec beaucoup de tendresse et continua ainsi son récit : « Je me vis alors au pouvoir d'un barbare et rivale de la femme folle avec qui j'étais enfermée. Elle me fit le récit de ses aventures en Égypte. Par la description qu'elle me donna de ta personne, par le temps, par le dromadaire sur lequel tu étais monté, et par toutes les autres circonstances, je conclus que Zadig était l'homme qui s'était battu pour elle. Je ne doutai point que tu ne fusses à Memphis, et résolus donc de m'y rendre. Belle Missouf, lui dis-je, tu es plus belle que moi, et tu plairas beaucoup mieux au prince d'Hyrcanie. Aide-moi à trouver les moyens de m'échapper ; tu règneras alors seule ; tu me rendras heureuse et tu te débarrasseras d'une rivale. Missouf convint avec moi des moyens de ma fuite, et je partis secrètement avec une esclave égyptienne.
« Comme j'approchais des frontières de l'Arabie, un fameux voleur, nommé Arbogad, me saisit et me vendit à des marchands, qui m'amenèrent dans ce château où réside le seigneur Ogul. Il m'acheta sans savoir qui j'étais. C'est un voluptueux, ambitieux de rien autre que de bonne chère, et qui pense que Dieu ne l'a envoyé dans le monde que pour s'asseoir à table. Il est si extrêmement corpulent qu'il est toujours en danger d'étouffement. Son médecin, qui a peu de crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne avec un pouvoir despotique quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'un basilic mijoté dans de l'eau de rose opérera une guérison complète. Le seigneur Ogul a promis sa main à l'esclave qui lui apportera un basilic. Tu vois que je les laisse rivaliser entre elles pour mériter cet honneur ; et jamais je ne fus moins désireuse de trouver le basilic que depuis que le Ciel m'a rendu à tes yeux. »
Ce récit fut suivi d'une longue conversation entre Astarté et Zadig, composée de tout ce que leurs sentiments trop longtemps étouffés, leurs grandes souffrances et leur amour mutuel pouvaient inspirer aux cœurs les plus nobles et les plus tendres ; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs paroles jusqu'à la sphère de Vénus.
Les femmes retournèrent auprès d'Ogul sans avoir trouvé le basilic. Zadig fut introduit auprès de ce puissant seigneur et lui parla en ces termes : « Que la santé immortelle descende du ciel pour bénir tous tes jours ! Je suis médecin ; au premier bruit de ton indisposition, j'ai volé vers ton château et je t'ai apporté un basilic mijoté dans de l'eau de rose. Non pas que je prétende t'épouser. Tout ce que je demande, c'est la liberté d'une esclave babylonienne qui est en ta possession depuis quelques jours ; et, si je n'étais pas assez heureux pour te guérir, magnifique seigneur Ogul, je consens à rester esclave à sa place. »
La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec le serviteur de Zadig, promettant, dès son arrivée, d'envoyer un courrier pour l'informer de tout ce qui s'était passé. Leur séparation fut aussi tendre que leur rencontre. Le moment de se rencontrer et celui de se quitter sont les deux grandes époques de la vie, comme le dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine avec autant d'ardeur qu'il l'avait professé ; et la reine plus qu'elle ne jugeait à propos de l'avouer.
Cependant Zadig parla ainsi à Ogul : « Monseigneur, mon basilic ne doit pas être mangé ; toutes ses vertus doivent entrer par tes pores. Je l'ai enfermé dans une petite balle, gonflée et recouverte d'une peau fine. Tu dois frapper cette balle de toute ta force et je dois te la renvoyer pendant un temps considérable ; et en observant ce régime pendant quelques jours, tu verras les effets de mon art. » Le premier jour, Ogul était hors d'haleine et crut qu'il allait mourir de fatigue. Le second, il fut moins fatigué et dormit mieux. En huit jours, il recouvra toute la force, toute la santé, toute l'agilité et la gaieté de ses plus agréables années.
« Tu as joué à la balle, et tu as été tempérant, dit Zadig ; sache qu'il n'existe rien de tel dans la nature qu'un basilic ; que la tempérance et l'exercice sont les deux grands conservateurs de la santé ; et que l'art de concilier l'intempérance et la santé est aussi chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire ou la théologie des mages. »
Le premier médecin d'Ogul, observant combien cet homme pouvait devenir dangereux pour l'art médical, forma le dessein, de concert avec l'apothicaire, d'envoyer Zadig chercher un basilic dans l'autre monde. Ainsi, après avoir souffert une si longue suite de calamités à cause de ses bonnes actions, il était sur le point de perdre la vie pour avoir guéri un seigneur glouton. Il fut invité à un excellent dîner et devait être empoisonné au second service, mais, durant le premier, il reçut heureusement un courrier de la belle Astarté. « Quand on est aimé d'une belle femme, dit le grand Zoroastre, on a toujours la chance de se tirer de toute sorte de difficulté et de danger. »
LES COMBATS
La reine fut reçue à Babylone avec tous ces transports de joie que l'on ressent toujours au retour d'une belle princesse qui a été impliquée dans des malheurs. Babylone était maintenant dans une plus grande tranquillité. Le prince d'Hyrcanie avait été tué dans la bataille. Les Babyloniens victorieux déclarèrent que la reine devait épouser l'homme qu'ils choisiraient pour leur souverain. Ils étaient résolus à ce que la première place du monde, celle d'être l'époux d'Astarté et le roi de Babylone, ne dépendît pas de cabales et d'intrigues. Ils jurèrent de reconnaître pour roi l'homme qui, à l'épreuve, se trouverait posséder la plus grande valeur et la plus grande sagesse. En conséquence, à quelques lieues de la ville, un espace spacieux fut marqué pour la lice, entouré de magnifiques amphithéâtres. Les combattants devaient s'y rendre en armure complète. Chacun d'eux avait un appartement séparé derrière les amphithéâtres, où ils ne devaient être vus ni connus de personne. Chacun devait affronter quatre chevaliers, et ceux qui auraient le bonheur d'en vaincre quatre devaient ensuite se mesurer entre eux ; de sorte que celui qui resterait le dernier maître du champ serait proclamé vainqueur aux jeux.
Quatre jours après, il devait revenir avec les mêmes armes et expliquer les énigmes proposées par les mages. S'il n'expliquait pas les énigmes, il n'était pas roi ; et les courses à la lance devaient recommencer jusqu'à ce qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats ; car ils étaient absolument déterminés à avoir un roi possédant la plus grande sagesse et le courage le plus invincible. La reine devait pendant tout ce temps être gardée étroitement : elle n'était autorisée qu'à assister aux jeux, et même là, elle devait être couverte d'un voile ; mais il ne lui était pas permis de parler à aucun des concurrents, afin qu'ils ne pussent recevoir de faveur, ni subir d'injustice.
Astarté communiqua ces détails à son amant, espérant qu'afin de l'obtenir, il se montrerait doué d'un plus grand courage et d'une plus grande sagesse que toute autre personne. Zadig se mit en route, suppliant Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son entendement. Il arriva sur les bords de l'Euphrate à la veille de ce grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des combattants, cachant son visage et son nom, comme la loi l'ordonnait ; puis il alla se reposer dans l'appartement qui lui était échu par le sort. Son ami Cador, qui, après les recherches infructueuses qu'il avait faites pour lui en Égypte, était maintenant revenu à Babylone, envoya à sa tente une armure complète, qui était un présent de la reine ; ainsi qu'un des plus beaux chevaux de Perse, de sa propre part. Zadig s'aperçut bientôt que ces présents étaient envoyés par Astarté ; et de là son courage puisa une force nouvelle, et son amour les espoirs les plus animants.
Le lendemain, la reine étant assise sous un dais de joyaux, et les amphithéâtres remplis de tous les gentilshommes et dames de rang de Babylone, les combattants apparurent dans le cirque. Chacun d'eux vint déposer sa devise aux pieds des grands mages. Ils tirèrent leurs devises au sort ; et celle de Zadig fut la dernière. Le premier qui s'avança fut un certain seigneur, nommé Itobad, très riche et très vain, mais possédant peu de courage, moins d'adresse, et à peine un peu de jugement. Ses serviteurs l'avaient persuadé qu'un homme tel que lui devait être roi ; il avait répondu : « Un homme tel que moi doit régner » ; et ainsi ils l'avaient armé de pied en cap. Il portait une armure d'or émaillée de vert, un panache de plumes vertes, et une lance ornée de rubans verts. On s'aperçut instantanément, à la manière dont Itobad montait son cheval, que ce n'était pas pour un homme tel que lui que le Ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier chevalier qui courut contre lui le jeta de sa selle ; le second le laissa à plat sur la croupe de son cheval, les jambes en l'air et les bras étendus. Itobad se remit, mais avec si mauvaise grâce que tout l'amphithéâtre éclata de rire. Le troisième chevalier dédaigna de se servir de sa lance ; mais, faisant une passe sur lui, le prit par la jambe droite et, le faisant tourner à demi, le laissa prosterné sur le sable. Les écuyers du jeu coururent à lui en riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prit par la jambe gauche et le fit tomber de l'autre côté. Il fut reconduit avec des cris de mépris jusqu'à sa tente, où, selon la loi, il devait passer la nuit ; et comme il boitait avec grande difficulté, il disait : « Quelle aventure pour un homme tel que moi ! »
Les autres chevaliers s'acquittèrent avec plus d'habileté et de succès. Quelques-uns d'entre eux conquirent deux combattants ; peu d'entre eux en vainquirent trois ; mais nul autre que le prince Otamus n'en vainquit quatre. Enfin, Zadig le combattit à son tour. Il renversa successivement quatre chevaliers de leurs selles avec toute la grâce imaginable. Il restait alors à voir qui serait le vainqueur, Otamus ou Zadig. Les armes du premier étaient d'or et de bleu, avec un panache de la même couleur ; celles du dernier étaient blanches. Les vœux de tous les spectateurs étaient partagés entre le chevalier en bleu et le chevalier en blanc. La reine, dont le cœur était dans une violente palpitation, adressait des prières au Ciel pour le succès de la couleur blanche.
Les deux champions firent leurs passes et leurs voltiges avec tant d'agilité, ils se portèrent et reçurent mutuellement des coups si adroits de leurs lances, et restèrent si fermement dans leurs selles, que tout le monde, excepté la reine, souhaitait qu'il pût y avoir deux rois à Babylone. Enfin, leurs chevaux étant fatigués et leurs lances brisées, Zadig eut recours à ce stratagème : il passe derrière le prince bleu ; saute sur la croupe de son cheval ; le saisit par le milieu ; le jette à terre ; se place lui-même en selle ; et tourne autour d'Otamus, étendu sur le sol. Tout l'amphithéâtre s'écria : « Victoire au chevalier blanc ! »
Otamus se lève dans une fureur violente et tire son épée ; Zadig saute de son cheval, le sabre à la main. Tous deux sont maintenant à terre, engagés dans un nouveau combat, où la force et l'agilité triomphent à tour de rôle. Les panaches de leurs casques, les clous de leurs bracelets, les anneaux de leurs armures sont projetés à une grande distance par la violence de mille coups furieux. Ils frappent de la pointe et du tranchant ; à droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine ; ils reculent ; ils avancent ; ils mesurent leurs épées ; ils se rapprochent ; ils se saisissent ; ils se plient comme des serpents ; ils attaquent comme des lions ; et le feu jaillit à chaque instant de leurs coups.
Enfin, Zadig, ayant recouvré ses esprits, s'arrête ; feint ; saute sur Otamus ; le jette à terre et le désarme ; et Otamus s'écrie : « C'est toi seul, ô chevalier blanc, qui dois régner sur Babylone ! » La reine était maintenant au comble de la joie. Le chevalier en armure bleue et le chevalier en blanc furent reconduits chacun dans son appartement, ainsi que tous les autres, selon l'intention de la loi. Des muets vinrent les attendre et les servir à table. On peut aisément supposer que le petit muet de la reine servit Zadig. Ils furent ensuite laissés à eux-mêmes pour jouir des douceurs du repos jusqu'au lendemain matin, moment où le vainqueur devait apporter sa devise aux grands mages, pour la comparer avec celle qu'il avait laissée, et se faire connaître.
Itobad, étant resté seul, essaya de s'endormir, mais il n'en put venir à bout. Il s'assit sur son lit, il réfléchit, il prit l'armure blanche, l'écu, et y fit peindre en cachette la devise du roi Moabdar. Il se présenta le matin devant les grands mages pour se faire proclamer. Zadig ne manqua pas de se rendre au lieu de l'assemblée. Tout le monde fut surpris de voir Itobad avec la devise du roi, et Zadig en habit de simple particulier. Le roi ne savait que penser. On fit les confrontations. Le petit muet, qui était le juge, parut et dit : « Ce n'est pas là le vainqueur. » Il raconta tout ce qu'il avait vu, il se souvenait de chaque circonstance avec une précision qui étonnait. On ne put contester le témoignage d'un tel juge. La devise de Zadig fut reconnue pour celle du vainqueur. On ne douta point que ce fût Zadig qui eût vaincu, et qu'Itobad eût fait une fourberie.
On alla chez le roi, et on lui rendit compte de toute l'affaire. La justice fut rendue, Itobad fut convaincu de fraude, et condamné à rendre l'armure et la devise. Zadig fut déclaré roi par le consentement unanime de toute la nation, et surtout d'Astarté, qui, après tant d'adversités, goûtait enfin la consolation de voir son amant digne d'être son époux. Itobad s'en retourna chez lui, en maudissant sa destinée. Zadig fut roi, et il fut heureux. Il se souvint de l'ermite ; il envoya chercher le saint homme Jesrad. Il apprit que Jesrad était parti pour les sphères célestes. Il envoya chercher le brigand Arbogad, il lui donna un rang honorable dans son armée, avec promesse de l'avancer au premier grade s'il se conduisait en vrai guerrier, et de le faire pendre s'il exerçait le métier de brigand.
Surtout il fit venir Setoc, il le tira de son humiliation, et lui donna le premier commerce de Babylone. Il fit plus, il fit venir le beau juge qui, par son équité, l'avait sauvé, et il le combla de richesses et d'honneurs. Il ne fut pas ingrat envers le pêcheur, à qui il donna une belle maison. Orcan fut condamné à lui payer une forte somme, et à lui rendre sa femme ; mais le pêcheur, devenu sage, ne reprit que sa femme.
La reine Astarte et lui aimèrent et furent aimés. L'empire de Babylone jouit de la paix, de la gloire et de l'abondance ; ce fut le siècle de l'âge d'or sur la terre. On rendit justice à tout le monde. Zadig sentit que les dieux l'aimaient, puisqu'il était heureux, et il se souvint toujours de la parole de l'ange Jesrad. Tous les soirs, il se représentait la destinée, et il se soumettait.
Pendant qu'il était au comble de la félicité, il ne pouvait oublier la dame qui avait été jalouse du chien de la reine, ni les coups de bâton que lui avait donnés le muet, ni le marchand de soie, ni le médecin, ni le juge, ni l'ermite, ni le pont, ni les épreuves. Il se disait souvent : « Que les hommes sont heureux quand ils ne sont pas malheureux ! » Et il concluait que tout est bien, mais qu'il y a des choses qui, parmi les hommes, sont très étranges.
Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne douta jamais qu’armé comme il l’était, d’un casque, d’une cuirasse et de brassards, il n’obtînt une victoire facile sur un champion en bonnet et en robe de chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine, qui le regardait avec un mélange de crainte et de joie. Itobad tira la sienne sans saluer personne. Il se précipita sur Zadig, comme un homme qui n’avait rien à craindre ; il était prêt à le fendre en deux. Zadig sut parer ses coups, en opposant la partie la plus forte de son épée à la plus faible de celle de son adversaire, de telle sorte que l’épée d’Itobad fut rompue. Sur quoi Zadig, saisissant son ennemi par le corps, le terrassa ; et, fixant la pointe de son épée à la cuirasse, « Souffre que je te désarme, dit-il, ou tu es un homme mort. »
Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un homme tel que lui, fut obligé de céder à Zadig, qui lui prit avec beaucoup de sang-froid son magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses cuissards luisants ; s’en revêtit, et dans cet équipage courut se jeter aux pieds d’Astarté. Cador prouva aisément que l’armure appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi par le consentement unanime de toute la nation, et surtout par celui d’Astarté, qui, après tant de calamités, goûtait maintenant le plaisir exquis de voir son amant digne, aux yeux de tout le monde, d’être son époux. Itobad s’en retourna chez lui pour y être appelé seigneur. Zadig fut roi, et fut heureux. La reine et Zadig adorèrent la Providence. Il envoya chercher le brigand Arbogad, à qui il donna un poste honorable dans son armée, en promettant de l’avancer aux premières dignités s’il se comportait comme un vrai guerrier, et le menaçant de le faire pendre s’il suivait le métier de brigand.
Setoc, avec la belle Almona, fut appelé du fond de l’Arabie et placé à la tête du commerce de Babylone. Cador fut préféré et distingué selon ses grands services. Il fut l’ami du roi ; et le roi fut alors le seul monarque sur la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut pas oublié.
Mais ni la belle Sémire ne put se consoler d’avoir cru que Zadig serait borgne ; ni Azora ne cessa de se lamenter d’avoir voulu lui couper le nez. Leurs chagrins, pourtant, il les adoucit par ses présents. L’envieux mourut de rage et de honte. L’empire jouit de la paix, de la gloire et de l’abondance. Ce fut le plus heureux âge de la terre ; elle fut gouvernée par l’amour et par la justice. Les peuples bénirent Zadig, et Zadig bénit le Ciel.
PEDRO DE ALARÇON
Le Clou
I
Ce qu’un homme désire le plus ardemment, lorsqu’il monte dans une diligence en vue d’un long voyage, c’est que ses compagnons soient agréables, qu’ils aient les mêmes goûts, peut-être les mêmes vices, qu’ils soient bien élevés et sachent assez en faire pour ne pas se montrer trop familiers.
Lorsque j’ouvris la portière de la voiture, je craignis de tomber sur une vieille femme asthmatique, une laide qui ne supporterait pas l’odeur du tabac, une de celles qui ont le mal de mer à chaque fois qu’elles montent en voiture, ou sur de petits anges qui ne cessent de hurler et de brailler pour Dieu sait quelle raison.
Parfois, vous avez pu espérer avoir une belle femme pour compagne de voyage ; par exemple, une veuve de vingt ou trente ans (disons, trente-six ans), dont la conversation délicieuse vous aiderait à faire passer le temps. Mais si jamais cette idée vous est venue, en homme raisonnable, vous l’auriez vite chassée, car vous savez que pareille fortune ne tombe pas en partage au commun des mortels. Ces pensées occupaient mon esprit quand j’ouvris la portière de la diligence à onze heures précises par une nuit d’orage à l’automne de 1844. J’avais le billet n° 2 et je me demandais qui pouvait bien être le n° 1. L’employé m’avait assuré que le n° 3 n’avait pas été vendu.
Il faisait une obscurité totale à l’intérieur. En entrant, je dis : « Bonsoir », mais aucune réponse ne vint. « Au diable ! » me dis-je. « Mon compagnon de voyage est-il sourd, muet ou endormi ? » Puis je dis d’un ton plus fort : « Bonsoir », mais aucune réponse ne vint.
Pendant tout ce temps, la diligence roulait à toute allure, tirée par dix chevaux.
J’étais perplexe. Qui était mon compagnon ? Était-ce un homme ? Une femme ? Qui était ce mystérieux n° 1, et, quel qu’il fût, pourquoi ne répondait-il pas à ma courtoise salutation ? Il eût été bon d’allumer une allumette, mais je ne fumais pas alors et n’en avais aucune sur moi. Que faire ? Je résolus de m’en remettre au sens du toucher et tendis la main vers l’endroit où le n° 1 aurait dû se trouver, me demandant si j’allais toucher une robe de soie ou un pardessus, mais il n’y avait rien là. À cet instant, un éclair, annonciateur d’un orage qui approchait rapidement, illumina la nuit, et je m’aperçus qu’il n’y avait personne dans la voiture hormis moi-même. J’éclatai d’un grand rire, et pourtant, un instant plus tard, je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qu’était devenu le n° 1.
Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes au premier relais, et j’étais sur le point de demander au garde, qui faisait briller sa lanterne dans le compartiment, pourquoi il n’y avait pas de n° 1, lorsqu’elle entra. Dans les rayons jaunâtres, je crus voir une vision : une femme pâle, gracieuse, belle, vêtue d’un grand deuil.
C’était l’accomplissement de mon rêve, la veuve que j’avais espérée.
Je tendis la main à l’inconnue pour l’aider à monter dans la voiture, et elle s’assit près de moi en murmurant : « Merci, monsieur. Bonsoir », mais sur un ton si triste qu’il en alla droit à mon cœur.
« Quel malheur », pensai-je. « Il n’y a que cinquante milles d’ici à Malaga. Je voudrais au ciel que cette voiture allât au Kamtchatka. » Le garde claqua la portière, et nous fûmes dans l’obscurité. Je souhaitais que l’orage continuât et que nous eussions quelques éclairs de plus. Mais l’orage ne le fit pas. Il s’enfuit, ne laissant que quelques étoiles pâles dont la lumière ne comptait pratiquement pour rien. Je fis un effort courageux pour entamer la conversation.
« Vous sentez-vous bien ? »
« Allez-vous à Malaga ? »
« L’Alhambra vous a-t-elle plu ? »
« Vous venez de Grenade ? »
« La nuit n’est-elle pas humide ? »
À quoi elle répondit respectivement :
« Merci, très bien. »
« Oui. »
« Non, monsieur. »
« Oui ! »
« Affreuse ! »
Il était bien certain que ma compagne de voyage n’était pas portée à la conversation. J’essayai de trouver quelque chose d’original à lui dire, mais rien ne me vint, si bien que je me perdis un moment dans mes méditations. Pourquoi cette femme était-elle montée dans la diligence au premier relais au lieu de Grenade ? Pourquoi était-elle seule ? Était-elle mariée ? Était-elle vraiment veuve ? Pourquoi était-elle si triste ? Je n’avais certes aucun droit de lui poser aucune de ces questions, et pourtant elle m’intéressait. Comme je souhaitais que le soleil se levât. Le jour, on peut parler librement, mais dans l’obscurité totale, on ressent une certaine oppression, cela semble être un avantage déloyal.
Mon inconnue ne dormit pas un instant de la nuit. Je pouvais le deviner à sa respiration et à ses soupirs. Il est probablement inutile d’ajouter que je ne dormis pas non plus. Une fois, je lui demandai : « Vous sentez-vous malade ? » et elle répondit : « Non, monsieur, je vous remercie. Je vous demande pardon si j’ai troublé votre sommeil. »
« Le sommeil ! » m’exclamai-je avec dédain. « Je ne tiens pas à dormir. Je craignais que vous ne souffrissiez. »
« Oh, non », s’exclama-t-elle, d’une voix qui contredisait ses paroles, « je ne souffre pas. »
Enfin, le soleil se leva. Comme elle était belle ! Je veux dire la femme, non le soleil. Quelle souffrance profonde avait marqué son visage et se cachait au fond de ses beaux yeux !
Elle était élégamment vêtue et appartenait manifestement à une bonne famille. Chaque geste portait l’empreinte de la distinction. Elle était le genre de femme que l’on s’attend à voir dans la loge principale de l’opéra, resplendissante de bijoux, entourée d’admirateurs.
Nous déjeunâmes à Colmenar. Après cela, ma compagne devint plus confiante, et je me dis, lorsque nous remontâmes dans la voiture : « Philippe, tu as rencontré ton destin. C’est maintenant ou jamais. »
II
Je regrettai le tout premier mot que je lui adressai au sujet de mes sentiments. Elle devint un bloc de glace, et je perdis aussitôt tout ce que j’aurais pu gagner dans ses bonnes grâces. Pourtant, elle me répondit très gentiment : « Ce n’est pas parce que c’est vous, monsieur, qui me parlez d’amour, mais l’amour lui-même est quelque chose que j’ai en horreur. »
« Mais pourquoi, chère madame ? » demandai-je.
« Parce que mon cœur est mort. Parce que j’ai aimé jusqu’au délire, et que j’ai été trompée. »
Je sentis que je devais lui parler d’une manière philosophique, et il y avait quantité de banalités sur le bout de la langue, mais je me retins. Je savais qu’elle pensait ce qu’elle disait. Lorsque nous arrivâmes à Malaga, elle me dit d’un ton que je n’oublierai jamais de ma vie : « Je vous remercie mille fois pour vos aimables attentions durant le voyage, et j’espère que vous me pardonnerez si je ne vous dis pas mon nom et mon adresse. »
« Voulez-vous dire alors que nous ne nous reverrons pas ? »
« Jamais ! Et vous, surtout, ne devriez pas le regretter. » Puis, avec un sourire qui n’avait aucune joie, elle me tendit sa main exquise et dit : « Priez Dieu pour moi. »
Je pressai sa main et fis une profonde révérence. Elle monta dans une belle victoria qui l’attendait, et, au moment où elle s’éloignait, elle me salua à nouveau.
* * * * *
Deux mois plus tard, je la rencontrai de nouveau.
À deux heures de l’après-midi, je trottais dans une vieille charrette sur la route qui mène à Cordoue. Le but de mon voyage était d’examiner quelques terres que je possédais dans ce voisinage et de passer trois ou quatre semaines avec l’un des juges de la Cour suprême, qui était un ami intime et avait été mon condisciple à l’Université de Grenade.
Il me reçut à bras ouverts. En entrant dans sa belle demeure, je ne pus m’empêcher de remarquer le goût parfait et l’élégance du mobilier et des décorations.
« Ah, Zarco », dis-je, « tu t’es marié, et tu ne m’en as jamais parlé. Ce n’était assurément pas là la manière de traiter un homme qui t’aimait autant que moi ! »
« Je ne suis pas marié, et qui plus est, je ne me marierai jamais », répondit le juge tristement.
« Je veux bien croire que tu n’es pas marié, mon cher, puisque tu le dis, mais je ne peux comprendre la déclaration que tu ne le feras jamais. Tu dois plaisanter. »
« Je jure que je te dis la vérité », répondit-il.
« Mais quelle métamorphose ! » m’exclamai-je. « Tu as toujours été partisan du mariage, et depuis deux ans, tu m’écris pour me conseiller de prendre une compagne. D’où vient ce changement merveilleux, mon cher ami ? Quelque chose a dû t’arriver, quelque chose de malheureux, je le crains ? »
« À moi ? » répondit le juge quelque peu embarrassé.
« Oui, à toi. Quelque chose est arrivé, et tu vas tout me raconter. Tu vis ici seul, tu t’es pratiquement enterré dans cette grande maison. Allons, dis-moi tout. »
Le juge me pressa la main. « Oui, oui, tu sauras tout. Il n’est pas d’homme plus malheureux que moi. Mais écoute, c’est le jour où tous les habitants vont au cimetière, et je dois y être, ne serait-ce que pour la forme. Viens avec moi. C’est un après-midi agréable et la promenade te fera du bien, après avoir voyagé si longtemps dans cette vieille charrette. L’emplacement du cimetière est magnifique, et je suis tout à fait sûr que la promenade te plaira. En chemin, je te raconterai l’incident qui a ruiné ma vie, et tu jugeras toi-même si ma haine des femmes est justifiée. »
Tandis que nous marchions ensemble le long de la route bordée de fleurs, mon ami me raconta l’histoire suivante :
Il y a deux ans, alors que j’étais substitut du procureur à ----, j’obtins de mon chef la permission de passer un mois à Séville. Dans l’hôtel où je logeais, il y avait une belle jeune femme qui passait pour veuve, mais dont l’origine, ainsi que les raisons de son séjour dans cette ville, étaient un mystère pour tous. Son installation, sa richesse, son absence totale d’amis ou de connaissances et la tristesse de son expression, jointes à sa beauté incomparable, donnaient lieu à mille conjectures.
Ses appartements étaient juste en face des miens, et je la rencontrais fréquemment dans le couloir ou sur l’escalier, trop heureux d’avoir la chance de la saluer. Elle était inabordable, cependant, et il m’était impossible d’obtenir une introduction. Deux semaines plus tard, le destin voulut m’offrir l’occasion de pénétrer dans son appartement. J’étais allé au théâtre ce soir-là, et lorsque je revins dans ma chambre, j’ouvris par mégarde la porte de son appartement au lieu de la mienne. La belle femme lisait à la lumière de la lampe et sursauta en me voyant. J’étais si embarrassé par mon erreur que, pendant un moment, je ne pus que balbutier des mots inintelligibles. Ma confusion était si évidente qu’elle ne pouvait douter un instant que j’avais commis une méprise. Je me tournai vers la porte, dans l’intention de la soulager de ma présence aussi vite que possible, quand elle dit avec la plus exquise courtoisie : « Afin de vous montrer que je ne doute pas de votre bonne foi et que je ne suis nullement offensée, je vous prie de revenir me voir, intentionnellement. »
Trois jours passèrent avant que j’eusse le courage suffisant d’accepter son invitation. Oui, j’étais éperdument amoureux d’elle ; habitué que je suis à analyser mes propres sensations, je savais que ma passion ne pouvait finir que dans le plus grand bonheur ou la plus profonde souffrance. Cependant, au bout de trois jours, je me rendis dans son appartement et j’y passai la soirée. Elle me dit qu’elle s’appelait Blanca, qu’elle était née à Madrid et qu’elle était veuve. Elle joua et chanta pour moi et me posa mille questions sur moi-même, ma profession, ma famille, et chaque parole qu’elle prononçait augmentait mon amour pour elle. Dès cette nuit, mon âme fut l’esclave de la sienne ; oui, et elle le sera pour toujours.
Je retournai la voir la nuit suivante, et par la suite, chaque après-midi et chaque soir, j’étais avec elle. Nous nous aimions, mais pas un mot d’amour n’avait jamais été échangé entre nous.
Un soir, elle me dit : « J’ai épousé un homme sans l’aimer. Peu après le mariage, je l’ai haï. Maintenant il est mort. Dieu seul sait ce que j’ai souffert. Maintenant je comprends ce que signifie l’amour ; c’est soit le ciel, soit l’enfer. Pour moi, jusqu’à présent, cela a été l’enfer. »
Je ne pus dormir cette nuit-là. Je restai éveillé à réfléchir à ces dernières paroles de Blanca. D’une certaine manière, cette femme m’effrayait. Serais-je son ciel et elle mon enfer ?
Mon congé expira. J’aurais pu demander une prolongation en prétextant la maladie, mais la question était : devais-je le faire ? Je consultai Blanca.
« Pourquoi me le demandes-tu ? » dit-elle en prenant ma main.
« Parce que je t’aime. Ai-je tort de t’aimer ? »
« Non », dit-elle en devenant très pâle, puis elle passa ses deux bras autour de mon cou et ses belles lèvres touchèrent les miennes.
Eh bien, je demandai un autre mois et, grâce à toi, cher ami, il fut accordé. Jamais ils ne me l’auraient donné sans ton influence.
Mes relations avec Blanca étaient plus que de l’amour ; c’était du délire, de la folie, du fanatisme, appelle cela comme tu voudras. Chaque jour, ma passion pour elle augmentait, et le lendemain semblait ouvrir des perspectives de nouveaux bonheurs. Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de ressentir par moments une peur mystérieuse, indéfinissable. Et je savais qu’elle la ressentait autant que moi. Nous craignions tous deux de nous perdre. Un jour, je dis à Blanca :
« Nous devons nous marier, aussi vite que possible. »
Elle me jeta un regard étrange. « Tu veux m’épouser ? »
« Oui, Blanca », dis-je, « je suis fier de toi. Je veux te montrer au monde entier. Je t’aime et je te veux, pure, noble et sainte comme tu es. »
« Je ne peux pas t’épouser », répondit cette femme incompréhensible. Elle ne voulait jamais donner de raison.
Finalement, mon congé expira, et je lui dis que le lendemain, nous devions nous séparer.
« Nous séparer ? C’est impossible ! » s’écria-t-elle. « Je t’aime trop pour cela. »
« Mais tu sais, Blanca, que je t’adore. »
« Alors renonce à ta profession. Je suis riche. Nous vivrons nos vies ensemble », dit-elle en posant sa main douce sur ma bouche pour empêcher ma réponse.
Je baisai la main, puis, la retirant doucement, je répondis : « J’accepterais cette offre d’une épouse, bien que ce fût un sacrifice pour moi de renoncer à ma carrière ; mais je ne l’accepterai pas d’une femme qui refuse de m’épouser. »
Blanca resta pensive pendant plusieurs minutes ; puis, relevant la tête, elle me regarda et dit très doucement, mais avec une détermination qui ne pouvait être mal comprise : « Je serai ta femme, et je ne te demande pas de renoncer à ta profession. Retourne à ton bureau. Combien de temps te faudra-t-il pour régler tes affaires et obtenir du gouvernement un autre congé pour revenir à Séville ? »
« Un mois. »
« Un mois ? Eh bien, ici je t’attendrai. Reviens dans un mois, et je serai ta femme. Aujourd’hui est le quinze avril. Tu seras ici le quinze mai ? »
« Tu peux en être assurée. »
« Tu le jures ? »
« Je le jure. »
« Tu m’aimes ? »
« Plus que ma vie. »
« Pars, donc, et reviens. Adieu. »
Je partis le jour même. Dès mon arrivée chez moi, je commençai à préparer ma maison pour recevoir mon épouse. Comme tu le sais, je sollicitai un autre congé, et je réglai mes affaires si vite qu’au bout de deux semaines, j’étais prêt à retourner à Séville.
Je dois te dire que durant cette quinzaine, je ne reçus pas une seule lettre de Blanca, bien que je lui en eusse écrit six. Je partis aussitôt pour Séville, arrivant dans cette ville le trente avril, et je me rendis immédiatement à l’hôtel où nous nous étions rencontrés pour la première fois.
J’appris que Blanca était partie deux jours après mon départ, sans dire à personne quelle était sa destination.
Imagine mon indignation, ma déception, ma souffrance. Elle était partie sans même me laisser un mot, sans me dire où elle allait. Il ne me vint jamais à l’esprit de rester à Séville jusqu’au quinze mai pour vérifier si elle reviendrait à cette date. Trois jours plus tard, je repris mon travail au tribunal et m’efforçai de l’oublier.
* * * * *
Quelques instants après que mon ami Zarco eut fini son récit, nous arrivâmes au cimetière.
Ce n’est qu’un petit lopin de terre couvert d’une véritable forêt de croix et entouré d’un muret de pierre. Comme il arrive souvent en Espagne, quand les cimetières sont très petits, il est nécessaire de déterrer un cercueil pour en descendre un autre. Ceux ainsi exhumés sont jetés en tas dans un coin du cimetière, où les crânes et les os sont entassés comme dans une meule de foin. Tandis que nous passions, Zarco et moi regardions les crânes, nous demandant à qui ils avaient pu appartenir, aux riches ou aux pauvres, aux nobles ou aux plébéiens.
Soudain, le juge se pencha et, ramassant un crâne, s’écria avec étonnement :
« Regarde ici, mon ami, qu’est-ce que c’est ? C’est sûrement un clou ! »
Oui, un long clou avait été enfoncé dans le sommet du crâne qu’il tenait à la main. Le clou avait été planté dans la tête, et la pointe avait pénétré ce qui avait été le palais de la bouche.
Que pouvait signifier cela ? Il commença à faire des conjectures, et bientôt nous nous sentîmes tous deux remplis d’horreur.
« Je reconnais la main de la Providence ! » s’exclama le juge. « Un crime terrible a manifestement été commis, et il ne serait jamais venu au jour sans cet accident. Je remplirai mon devoir et ne trouverai point de repos tant que je n’aurai pas mené l’assassin à l’échafaud. »
III
Mon ami Zarco était l’un des juges d’instruction les plus perspicaces d’Espagne. En quelques jours, il découvrit que le cadavre auquel appartenait ce crâne avait été enterré dans un cercueil de bois grossier que le fossoyeur avait emporté chez lui, avec l’intention de s’en servir comme bois de chauffage. Fort heureusement, l’homme ne l’avait pas encore brûlé, et sur le couvercle, le juge parvint à déchiffrer les initiales : « A.G.R. », ainsi que la date de l’inhumation. Il avait aussitôt fait fouiller les registres paroissiaux de toutes les églises des environs, et une semaine plus tard, il trouva l’inscription suivante :
« Dans l’église paroissiale de San Sebastian du village de ----, le 4 mai 1843, les rites funéraires tels que prescrits par notre sainte religion ont été célébrés sur le corps de Don Alfonzo Gutierrez Romeral, et il fut inhumé au cimetière. Il était natif de ce village et ne reçut point les saints sacrements, pas plus qu’il ne se confessa, car il mourut subitement d’une apoplexie à l’âge de trente et un ans. Il était marié à Doña Gabriela Zahara del Valle, native de Madrid, et ne laissa aucun descendant après lui. »
Le juge me remit le certificat ci-dessus, dûment certifié par le curé de la paroisse, et s’écria : « À présent, tout est clair comme le jour, et je suis certain que d’ici une semaine, l’assassin sera arrêté. L’apoplexie, dans ce cas précis, se trouve être un clou de fer enfoncé dans la tête de l’homme, ce qui a provoqué une mort rapide et soudaine chez A.G.R. Je possède le clou, et je trouverai bientôt le marteau. »
Selon le témoignage des voisins, le Señor Romeral était un jeune et riche propriétaire terrien qui venait originellement de Madrid, où il avait épousé une femme magnifique ; quatre mois avant la mort du mari, son épouse était partie à Madrid pour passer quelques mois avec sa famille ; la jeune femme revint au foyer vers le dernier jour d’avril, c’est-à-dire environ trois mois et demi après avoir quitté la résidence de son mari pour se rendre à Madrid ; la mort du Señor Romeral survint environ une semaine après son retour. Le choc causé à la veuve par la mort soudaine de son mari fut si grand qu’elle tomba malade et informa ses amis qu’elle ne pouvait continuer à vivre dans le même lieu où tout lui rappelait l’homme qu’elle avait perdu, et juste avant le milieu de mai, elle était partie pour Madrid, dix ou douze jours après le décès de son mari.
Les domestiques du défunt avaient témoigné que le couple ne vivait pas en bons termes et avait de fréquentes disputes ; que l’absence de trois mois et demi qui précéda les huit derniers jours que le couple avait passés ensemble signifiait pratiquement qu’ils allaient finalement se séparer en raison de mystérieux désaccords existant entre eux depuis la date de leur mariage ; qu’à la date de la mort du défunt, le mari et la femme se trouvaient ensemble dans la chambre à coucher de ce dernier ; qu’à minuit, la sonnette fut tirée violemment et qu’ils entendirent les cris de l’épouse ; qu’ils se précipitèrent dans la chambre et furent accueillis à la porte par l’épouse, très pâle et grandement perturbée, laquelle s’écria : « Une apoplexie ! Courez chercher un médecin ! Mon pauvre mari se meurt ! » Qu’en entrant dans la chambre, ils trouvèrent leur maître étendu sur une causeuse, et qu’il était mort. Le médecin appelé certifia que le Señor Romeral était mort d’une congestion cérébrale.
Trois experts médicaux témoignèrent qu’une mort provoquée ainsi qu’elle l’avait été ne pouvait être distinguée d’une apoplexie. Le médecin qui avait été appelé n’avait pas songé à chercher la tête du clou, laquelle était dissimulée par les cheveux de la victime, et il n’était en aucune manière blâmable pour cet oubli.
Le juge délivra immédiatement un mandat d’arrêt contre Doña Gabriela Zahara del Valle, veuve du Señor Romeral.
« Dites-moi », demandai-je un jour au juge, « croyez-vous que vous attraperez jamais cette femme ? »
« J’en suis certain. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’au milieu de toutes ces affaires criminelles routinières, il se produit de temps à autre ce que l’on peut appeler une fatalité dramatique qui ne fait jamais défaut. Pour le dire autrement : quand les ossements sortent de la tombe pour témoigner, il reste bien peu de chose à faire pour le juge. »
Malgré les espoirs de mon ami, Gabriela ne fut pas retrouvée, et trois mois plus tard, conformément aux lois d’Espagne, elle fut jugée, reconnue coupable et condamnée à mort par contumace.
Je rentrai chez moi, non sans avoir promis d’être auprès de Zarco l’année suivante.
IV
Je passai cet hiver-là à Grenade. Un soir, j’avais été invité à un grand bal donné par une éminente dame espagnole. Alors que je gravissais les escaliers de la magnifique demeure, je fus stupéfait par la vue d’un visage qui se distinguait aisément, même dans cette foule de beautés méridionales. C’était elle, mon inconnue, la femme mystérieuse de la diligence, en fait, la numéro 1 dont j’ai parlé au début de ce récit.
Je me frayai un chemin vers elle, lui tendant la main pour la saluer. Elle me reconnut aussitôt.
« Señora », dis-je, « j’ai tenu ma promesse de ne pas vous chercher. J’ignorais que je vous rencontrerais ici. Si je l’avais soupçonné, je me serais abstenu de venir, de peur de vous contrarier. Maintenant que je suis ici, dites-moi si je peux vous reconnaître et vous parler. »
« Je vois que vous êtes rancunier », répondit-elle gracieusement en posant sa petite main dans la mienne. « Mais je vous pardonne. Comment allez-vous ? »
« En vérité, je ne sais. Ma santé — c’est-à-dire la santé de mon âme, car vous ne m’interrogeriez pas sur autre chose dans une salle de bal — dépend de la santé de la vôtre. Ce que je veux dire, c’est que je ne pourrais être heureux que si vous l’êtes. Puis-je vous demander si cette blessure du cœur dont vous m’avez parlé lorsque je vous ai rencontrée dans la diligence s’est cicatrisée ? »
« Vous savez tout comme moi qu’il est des blessures qui ne guérissent jamais. »
Avec une révérence gracieuse, elle se détourna pour parler à une connaissance, et je demandai à un ami qui passait : « Pouvez-vous me dire qui est cette femme ? »
« Une Sud-Américaine du nom de Mercedes de Meridanueva. »
Le lendemain, je rendis visite à la dame, qui résidait à cette époque à l’Hôtel des Sept Planètes. La charmante Mercedes me reçut comme si j’étais un ami intime et m’invita à me promener avec elle dans la merveilleuse Alhambra, puis à dîner avec elle. Durant les six heures que nous passâmes ensemble, elle parla de beaucoup de choses, et comme nous revenions toujours sur le sujet des amours déçus, je me sentis poussé à lui raconter l’expérience de mon ami, le juge Zarco.
Elle m’écouta très attentivement et, lorsque j’eus terminé, elle rit et dit : « Que cela vous serve de leçon pour ne pas tomber amoureux de femmes que vous ne connaissez pas. »
« Ne pensez pas un seul instant », répondis-je, « que j’ai inventé cette histoire. »
« Oh, je ne doute pas de sa véracité. Peut-être existe-t-il une femme mystérieuse à l’Hôtel des Sept Planètes de Grenade, et peut-être ne ressemble-t-elle pas à celle dont votre ami est tombé amoureux à Séville. Pour ce qui me concerne, il n’y a aucun risque que je tombe amoureuse de qui que ce soit, car je ne parle jamais trois fois au même homme. »
« Señora ! Cela revient à me dire que vous refusez de me revoir ! »
« Non, je souhaite seulement vous informer que je quitte Grenade demain, et qu’il est probable que nous ne nous reverrons jamais. »
« Jamais ? Vous m’aviez dit cela durant notre mémorable voyage en diligence, et vous voyez bien que vous n’êtes pas une bonne prophétesse. »
Je remarquai qu’elle était devenue très pâle. Elle se leva brusquement de table en disant : « Eh bien, laissons cela au Destin. Pour ma part, je répète que je vous fais mes adieux éternels. »
Elle prononça ces derniers mots très solennellement, puis, avec une révérence gracieuse, se détourna et gravit l’escalier qui menait à l’étage supérieur de l’hôtel.
J’avoue que j’étais quelque peu agacé par la manière dédaigneuse dont elle semblait avoir mis fin à notre connaissance, pourtant ce sentiment fut effacé par la pitié que je ressentis pour elle lorsque je notai son expression de souffrance.
Nous nous étions rencontrés pour la dernière fois. Plût à Dieu que ce fût pour la dernière fois ! L’homme propose, et Dieu dispose.
V
Quelques jours plus tard, des affaires m’amenèrent dans la ville où résidait mon ami le juge Zarco. Je le trouvai aussi solitaire et triste qu’au moment de ma dernière visite. Il n’avait pu rien découvrir au sujet de Blanca, mais il ne pouvait l’oublier un seul instant. Indubitablement, cette femme était son destin ; son paradis ou son enfer, comme l’infortuné avait coutume de le dire.
Nous allions bientôt apprendre que sa superstition judiciaire allait être pleinement justifiée.
Le soir du jour de mon arrivée, nous étions assis dans son bureau, lisant les derniers rapports de la police qui avait tenté en vain de retrouver la trace de Gabriela, lorsqu’un officier entra et remit au juge un mot ainsi libellé :
« À l’Hôtel du Lion, il y a une dame qui souhaite parler au juge Zarco. »
« Qui a apporté ceci ? » demanda le juge.
« Un domestique. »
« Qui l’a envoyé ? »
« Il n’a donné aucun nom. »
Le juge observa pensivement la fumée de son cigare pendant quelques instants, puis dit : « Une femme ! Pour me voir ? Je ne sais pourquoi, mais cette chose m’effraie. Qu’en penses-tu, Philippe ? »
« Que c’est votre devoir de juge de répondre à cet appel, bien entendu. Peut-être pourra-t-elle vous donner quelques informations concernant Gabriela. »
« Tu as raison », répondit Zarco en se levant. Il mit un revolver dans sa poche, jeta son manteau sur ses épaules et sortit.
Deux heures plus tard, il revint.
Je vis aussitôt à son visage qu’un grand bonheur devait lui être arrivé. Il passa ses bras autour de moi et m’embrassa convulsivement en s’exclamant : « Oh, mon cher ami, si tu savais, si tu savais ! »
« Mais je ne sais rien du tout », répondis-je. « Que t’est-il arrivé, par tous les diables ? »
« Je suis tout simplement l’homme le plus heureux du monde ! »
« Mais qu’est-ce donc ? »
« Le mot qui m’a appelé à l’hôtel venait d’elle. »
« Mais de qui ? De Gabriela Zahara ? »
« Oh, cesse ces inepties ! Qui pense à ces choses-là maintenant ? C’était elle, je te le dis, l’autre ! »
« Au nom du ciel, calme-toi et dis-moi de qui tu parles. »
« Qui cela pourrait-il être sinon Blanca, mon amour, ma vie ? »
« Blanca ? » répondis-je avec étonnement. « Mais cette femme t’a trompé. »
« Oh, non ; tout cela n’était qu’une erreur ridicule de ma part. »
« Explique-toi. »
« Écoute : Blanca m’adore ! »
« Oh, tu penses qu’elle t’adore ? Eh bien, continue. »
« Lorsque Blanca et moi nous sommes séparés le quinze avril, il était entendu que nous nous reverrions le quinze mai. Peu après mon départ, elle a reçu une lettre l’appelant à Madrid pour une affaire de famille urgente, et elle ne m’attendait pas avant le quinze mai, si bien qu’elle est restée à Madrid jusqu’au premier. Mais, comme tu le sais, dans mon impatience, je n’ai pu attendre et je suis revenu quinze jours avant la date convenue, et ne la trouvant pas à l’hôtel, j’ai conclu hâtivement qu’elle m’avait trompé, et je ne l’ai pas attendue. J’ai enduré deux ans de tourments et de souffrances, tout cela dû à ma propre stupidité. »
« Mais elle aurait pu t’écrire une lettre. »
« Elle a dit qu’elle avait oublié l’adresse. »
« Ah, mon pauvre ami », m’exclamai-je, « je vois que tu tentes de te convaincre toi-même. Eh bien, tant mieux. Alors, quand aura lieu le mariage ? Je suppose qu’après une nuit si longue et si sombre, le soleil du mariage se lèvera radieux. »
« Ne ris pas », s’exclama Zarco ; « tu seras mon témoin. »
« Avec grand plaisir. »
* * * * *
L’homme propose, et Dieu dispose. Nous étions encore assis dans la bibliothèque, à bavarder, lorsqu’on frappa à la porte. Il était environ deux heures du matin. Le juge et moi fûmes tous deux sursautés, sans pouvoir dire pourquoi. Le domestique ouvrit la porte, et un instant plus tard, un homme se précipita dans la bibliothèque, si essoufflé par sa course qu’il pouvait à peine parler.
« Bonne nouvelle, juge, grande nouvelle ! » dit-il lorsqu’il eut repris son souffle. « Nous avons gagné ! »
L’homme était le procureur.
« Expliquez-vous, mon cher ami », dit le juge en lui désignant un siège. « Quel événement remarquable a pu vous amener ici en telle hâte et à cette heure de la nuit ? »
« Nous avons arrêté Gabriela Zahara. »
« Arrêtée ? » s’exclama le juge avec joie.
« Oui, monsieur, nous l’avons. L’un de nos détectives la suit depuis un mois. Il l’a capturée, et elle est maintenant enfermée dans une cellule de la prison. »
« Alors allons-y tout de suite ! » s’écria le juge. « Nous l’interrogerons cette nuit. Faites-moi le plaisir de prévenir mon secrétaire. Étant donné la gravité de l’affaire, vous devez être présent vous-même. Prévenez également le gardien qui a la charge de la tête du Señor Romeral. J’ai toujours été d’avis, dès le début, que cette femme criminelle n’oserait nier l’horrible meurtre lorsqu’elle serait confrontée à la preuve de son crime. En ce qui vous concerne », dit le juge en se tournant vers moi, « je vous nomme secrétaire adjoint, afin que vous puissiez être présent sans enfreindre la loi. »
Je ne répondis rien. Une horrible suspicion avait grandi en moi, une suspicion qui, tel un animal infernal, me déchirait le cœur avec des griffes d’acier. Gabriela et Blanca pouvaient-elles être une seule et même personne ? Je me tournai vers le procureur adjoint.
« Au fait », demandai-je, « où se trouvait Gabriela lorsqu’elle a été arrêtée ? »
« À l’Hôtel du Lion. »
Ma souffrance était effroyable, mais je ne pouvais rien dire, rien faire sans compromettre le juge ; de plus, je n’en étais pas sûr. Même si j’avais eu la certitude que Gabriela et Blanca étaient la même personne, que pouvait faire mon infortuné ami ? Feindre une maladie soudaine ? Fuir le pays ? Ma seule issue était de garder le silence et de laisser Dieu agir à sa manière. Les ordres du juge avaient déjà été communiqués au chef de la police et au directeur de la prison. Même à cette heure, la nouvelle s’était répandue dans toute la ville et des badauds s’assemblaient pour voir la riche et belle femme qui monterait à l’échafaud. Je m’accrochais encore au mince espoir que Gabriela et Blanca n’étaient pas la même personne. Mais lorsque je me dirigeai vers la prison, je chancelai comme un homme ivre et fus contraint de m’appuyer sur l’épaule de l’un des fonctionnaires, qui me demanda avec inquiétude si j’étais malade.
VI
Nous arrivâmes à la prison à quatre heures du matin. La grande salle de réception était brillamment éclairée. Le gardien, tenant une boîte noire dans laquelle se trouvait le crâne du Señor Romeral, nous attendait.
Le juge prit place au bout de la longue table ; le procureur s’assit à sa droite, et le chef de la police se tenait là, les bras croisés. Moi-même et le secrétaire étions assis à la gauche du juge. Un certain nombre d’officiers de police et de détectives se tenaient près de la porte.
Le juge actionna sa sonnette et dit au directeur :
« Faites entrer Doña Gabriela Zahara ! »
Je me sentis mourir, et au lieu de regarder vers la porte, je regardai le juge pour voir si je pouvais lire sur son visage la solution de ce problème épouvantable.
Je le vis devenir livide et porter les deux mains à sa gorge, comme pour étouffer un cri d’agonie, puis il se tourna vers moi avec un regard d’une supplication infinie.
« Gardez le silence ! » murmurai-je, en posant mon doigt sur mes lèvres, puis j’ajoutai : « Je le savais. »
L’infortuné se leva de son siège.
« Juge ! » m’écriai-je, et dans ce seul mot, je lui fis comprendre toute l’étendue de son devoir et des dangers qui l’entouraient. Il se maîtrisa et reprit sa place, mais n’eût été la lueur dans ses yeux, on l’eût pris pour un mort. Oui, l’homme était mort ; seul le juge vivait.
Lorsque je me fus convaincu de cela, je me retournai et regardai l’accusée. Grand Dieu ! Gabriela Zahara n’était pas seulement Blanca, la femme que mon ami aimait si profondément, mais elle était aussi la femme que j’avais rencontrée dans la diligence et, par la suite, à Grenade, la belle Sud-Américaine, Mercedes !
Toutes ces femmes fantastiques s’étaient maintenant fondues en une seule, la véritable, celle qui se tenait devant nous, accusée du meurtre de son mari et condamnée à mort.
Il restait encore une chance qu’elle puisse prouver son innocence. Le pouvait-elle ? C’était mon unique espoir suprême, tout comme celui de mon pauvre ami.
Gabriela (nous l’appellerons désormais par son vrai nom) était d’une pâleur mortelle, mais apparemment calme. Comptait-elle sur son innocence ou sur la faiblesse du juge ? Nos doutes furent bientôt dissipés. Jusqu’à ce moment, l’accusée n’avait regardé personne d’autre que le juge. J’ignorais si elle désirait l’encourager ou le menacer, ou lui dire que sa Blanca ne pouvait être une assassine. Mais remarquant l’impassibilité du magistrat et que son visage était aussi inexpressif que celui d’un cadavre, elle se tourna vers les autres, comme pour chercher de l’aide auprès d’eux. Puis ses yeux tombèrent sur moi, et elle rougit légèrement.
Le juge sembla alors sortir de sa stupeur et demanda d’une voix dure :
« Quel est votre nom ? »
« Gabriela Zahara, veuve de Romeral », répondit l’accusée d’une voix douce.
Zarco trembla. Il venait d’apprendre que sa Blanca n’avait jamais existé ; elle le lui disait elle-même — elle qui, trois heures plus tôt, avait consenti à devenir sa femme !
Heureusement, personne ne regardait le juge, tous les yeux étant fixés sur Gabriela, dont la beauté merveilleuse et le comportement calme emportaient chez tous une conviction presque irrésistible de son innocence.
Le juge se reprit, puis, tel un homme qui mise plus que sa vie sur le coup d’un dé, il ordonna au gardien d’ouvrir la boîte noire.
« Madame ! » dit le juge sévèrement, ses yeux semblant lancer des flammes, « approchez et dites-moi si vous reconnaissez cette tête ? »
À un signal du juge, le gardien ouvrit la boîte noire et en sortit le crâne.
Un cri d’agonie mortelle résonna dans cette salle ; nul n’aurait pu dire s’il s’agissait de peur ou de folie. La femme recula, ses yeux se dilatant de terreur, et hurla : « Alfonzo, Alfonzo ! »
Puis elle sembla tomber dans une stupeur. Tous se tournèrent vers le juge, murmurant : « Elle est coupable sans aucun doute. »
« Reconnaissez-vous le clou qui a privé votre mari de la vie ? » demanda le juge en se levant de sa chaise, ressemblant à un cadavre sortant de sa tombe.
« Oui, monsieur », répondit Gabriela mécaniquement.
« C’est-à-dire que vous admettez avoir assassiné votre mari ? » demanda le juge, d’une voix qui tremblait de sa grande souffrance.
« Monsieur », répondit l’accusée, « je ne souhaite plus vivre, mais avant de mourir, je voudrais faire une déclaration. »
Le juge retomba sur son siège et me demanda alors par un regard : « Que va-t-elle dire ? »
Moi-même, j’étais presque stupéfié par la peur.
Gabriela se tenait devant eux, les mains jointes et un regard lointain dans ses grands yeux sombres.
« Je vais avouer », dit-elle, « et mes aveux seront ma défense, bien qu’ils ne suffisent pas à me sauver de l’échafaud. Écoutez-moi, tous autant que vous êtes ! Pourquoi nier ce qui est évident ? J’étais seule avec mon mari lorsqu’il est mort. Les domestiques et le médecin l’ont attesté. Par conséquent, seule j’ai pu le tuer. Oui, j’ai commis le crime, mais un autre homme m’a forcée à le faire. »
Le juge trembla en entendant ces mots, mais, dominant son émotion, il demanda courageusement :
« Le nom de cet homme, madame ? Donnez-nous sur-le-champ le nom de ce scélérat ! »
Gabriela regarda le juge avec une expression d’infinie tendresse, comme une mère regarderait l’enfant qu’elle adore, et répondit : « Par un seul mot, je pourrais entraîner cet homme dans l’abîme avec moi. Mais je ne le ferai pas. Personne ne connaîtra jamais son nom, car il m’a aimée et je l’aime. Oui, je l’aime, bien que je sache qu’il ne fera rien pour me sauver ! »
Le juge se souleva à moitié de son siège et tendit les mains en signe de supplication, mais elle le regarda comme pour dire : « Prenez garde ! Vous allez vous trahir, et cela ne servira à rien. »
Il se laissa retomber dans son fauteuil, et Gabriela poursuivit son récit d’une voix calme et ferme :
« Je fus forcée d’épouser un homme que je haïssais. Je le haïs encore davantage après l’avoir épousé qu’auparavant. Je vécus trois ans dans le martyre. Un jour, entra dans ma vie un homme que j’aimai. Il exigea que je l’épouse, il me demanda de m’enfuir avec lui vers un ciel de bonheur et d’amour. C’était un homme au caractère exceptionnel, noble et élevé, dont le seul défaut était de trop m’aimer. Si je lui avais dit : "Je t’ai trompé, je ne suis pas veuve ; mon mari est vivant", il m’aurait quittée sur-le-champ. J’inventai mille excuses, mais il répondait toujours : "Sois ma femme !" Que pouvais-je faire ? J’étais liée à un homme au caractère et aux mœurs les plus vils, que j’avais en horreur. Eh bien, j’ai tué cet homme, croyant commettre un acte de justice, et Dieu m’a punie, car mon amant m’a abandonnée. Et maintenant, je suis très, très lasse de la vie, et tout ce que je vous demande, c’est que la mort vienne le plus vite possible. »
Gabriela cessa de parler. Le juge avait enfoui son visage dans ses mains, comme s’il réfléchissait, mais je pouvais voir qu’il tremblait comme un épileptique.
« Monsieur le juge, » répéta Gabriela, « accédez à ma requête pour que je meure bientôt. »
Le juge fit un signe aux gardes pour qu’ils emmènent la prisonnière.
Avant de les suivre, elle me lança un regard terrible dans lequel il y avait plus de fierté que de repentir.
* * * * *
Je ne souhaite pas entrer dans les détails de l’état du juge au cours de la journée suivante. Dans la grande lutte émotionnelle qui eut lieu, l’officier de justice l’emporta sur l’homme, et il confirma la condamnation à mort.
Le lendemain, les papiers furent envoyés à la Cour d’appel, puis Zarco vint me trouver et dit : « Attendez ici jusqu’à mon retour. Prenez soin de cette malheureuse, mais ne lui rendez pas visite, car votre présence l’humilierait au lieu de la consoler. Ne me demandez pas où je vais, et ne pensez pas que je vais commettre l’acte insensé de mettre fin à mes jours. Adieu, et pardonnez-moi tout le souci que je vous ai causé. »
Vingt jours plus tard, la Cour d’appel confirmait la sentence, et Gabriela Zahara fut placée dans le couloir de la mort.
* * * * *
Le matin du jour fixé pour l’exécution arriva, et le juge n’était toujours pas revenu. L’échafaud avait été dressé au centre de la place, et une foule énorme s’était rassemblée. Je me tenais près de la porte de la prison, car, bien que j’aie obéi au souhait de mon ami de ne pas aller voir Gabriela dans sa cellule, je crus de mon devoir de le représenter en ce moment suprême et d’accompagner la femme qu’il avait aimée jusqu’au pied de l’échafaud.
Lorsqu’elle apparut, entourée de ses gardes, je la reconnus à peine. Elle était devenue très mince et semblait avoir à peine la force de porter à ses lèvres le petit crucifix qu’elle tenait à la main.
« Je suis là, señora. Puis-je vous être utile ? » lui demandai-je alors qu’elle passait près de moi.
Elle leva vers les miens ses yeux profonds et creusés, et, quand elle me reconnut, elle s’écria :
« Oh, merci, merci ! C’est une grande consolation pour moi, à ma dernière heure. Père, » ajouta-t-elle en se tournant vers le prêtre qui se tenait à ses côtés, « puis-je dire quelques mots à ce généreux ami ? »
« Oui, ma fille, » répondit le vénérable ministre.
Alors Gabriela me demanda : « Où est-il ? »
« Il est absent… »
« Que Dieu le bénisse et le rende heureux ! Quand vous le verrez, demandez-lui de me pardonner comme je crois que Dieu m’a déjà pardonnée. Dites-lui que je l’aime encore, bien que cet amour soit la cause de ma mort. »
Nous étions arrivés au pied de l’escalier de l’échafaud, où je fus contraint de la laisser. Une larme, peut-être la dernière qui restait dans ce cœur souffrant, roula sur sa joue. Une fois de plus, elle dit : « Dites-lui que je suis morte en le bénissant. »
Soudain, il y eut un rugissement semblable à celui du tonnerre. La masse de gens oscillait, criait, dansait, riait comme des maniaques, et par-dessus tout ce tumulte, un mot résonna clairement :
« Graciée ! Graciée ! »
À l’entrée de la place apparut un homme à cheval, galopant follement vers l’échafaud. À la main, il agitait un mouchoir blanc, et sa voix s’élevait au-dessus de la clameur de la foule : « Graciée ! Graciée ! »
C’était le juge. Retenant son cheval écumant au pied de l’échafaud, il tendit un papier au chef de la police.
Gabriela, qui avait déjà monté quelques marches, se retourna et adressa au juge un regard d’infinie tendresse et de gratitude.
« Que Dieu vous bénisse ! » s’écria-t-elle, puis elle tomba sans connaissance.
Dès que les signatures et les sceaux apposés sur le document eurent été vérifiés par les autorités, le prêtre et le juge se précipitèrent vers l’accusée pour défaire les cordes qui liaient ses mains et ses bras et pour la ranimer.
Tous leurs efforts furent cependant inutiles. Gabriela Zahara était morte.
LUIGI CAPUANA
La déposition
« Je n’en sais absolument rien, monsieur le juge ! »
« Absolument rien ? Comment cela est-il possible ? Tout est arrivé à cinquante mètres de votre boutique. »
« "Absolument rien", ai-je dit… comme ça, en passant ; mais en vérité, presque rien. Je suis barbier, monsieur le juge, et Dieu soit loué ! J’ai assez de clients pour m’occuper du matin au soir. Nous sommes trois dans la boutique, et entre le rasage, le peignage et la coupe de cheveux, aucun de nous trois n’a le temps de s’arrêter pour se gratter la tête, et moi moins que personne. Beaucoup de mes clients ont la gentillesse de préférer mes services à ceux de mes deux jeunes gens ; peut-être parce que je les amuse avec mes petites plaisanteries. Et, entre le savonnage et le rasage de ce visage et de celui-là, et le peignage sur tant de têtes… comment votre honneur s’attend-il à ce que je prête attention aux affaires des autres ? Et le matin où je l’ai lu dans le journal, eh bien, je suis resté là, la bouche bée, et j’ai dit : "Eh bien, c’est ainsi que ça devait finir !" »
« Pourquoi avez-vous dit : "C’est ainsi que ça devait finir" ? »
« Pourquoi… parce que ça avait fini ainsi ! Vous voyez… sur l’instant, je me suis rappelé le vilain visage du mari. Chaque fois que je le voyais passer dans la rue… une de ces impressions qu’on ne peut expliquer… je me disais : "Ce type a un visage de forçat !" Mais bien sûr, cela ne prouve rien. Il y en a plein qui ont la malchance d’être plus laids que le péché mortel, et qui sont pourtant des gens très honorables. Mais dans ce cas, je n’ai pas pensé m’être trompé. »
« Mais vous étiez amis. Il avait l’habitude de venir très souvent s’asseoir à l’entrée de votre salon de barbier. »
« Très souvent ? Seulement de temps à autre, monsieur le juge ! "Avec votre permission, voisin", disait-il. Il m’appelait toujours "voisin" ; c’était son nom pour tout le monde. Et je répondais : "Eh bien, certainement." La chaise restait là, vide. Votre honneur comprend que je pouvais difficilement être assez impoli pour lui dire : "Non, vous ne pouvez pas vous asseoir." Un salon de barbier est un lieu public, comme un café ou une brasserie. Quoi qu’il en soit, on peut s’asseoir sans payer, et pas besoin de se faire raser ou couper les cheveux non plus ! "Avec votre permission, voisin", et il restait là, en silence, fumant et fronçant les sourcils, les yeux à moitié fermés. Il glandait là pendant une demi-heure, une heure, parfois plus. Il m’agaçait, je ne le nie pas, dès le début. Il y avait pas mal de commérages. »
« Quel genre de commérages ? »
« Pas mal de commérages. Votre honneur sait, mieux que moi, à quel point les gens sont malveillants. J’ai pour habitude de ne croire aucun mot de ce qu’on me dit sur quiconque, en bien ou en mal ; c’est la façon d’éviter les ennuis. »
« Allons, allons, quel genre de commérages ? En venez au fait. »
« Quel genre de commérages ? Eh bien, un jour ils disaient ceci, et le lendemain ils disaient cela, et à force de rabâcher, ils se sont persuadés que la femme… Eh bien, votre honneur sait qu’une jolie femme est un châtiment de Dieu. Et après tout, il y a des choses qu’on ne peut s’empêcher de voir, à moins de ne pas vouloir voir ! »
« Alors c’était lui, le mari… »
« Je n’en sais rien, monsieur le juge, rien du tout ! Mais il est bien vrai que chaque fois qu’il venait s’asseoir près de ma porte ou à l’intérieur de la boutique, je me disais : "Si cet homme ne voit rien, il doit être aveugle ! Et s’il ne veut rien voir, il doit être…" Votre honneur comprend ce que je veux dire. Il n’y avait certainement aucun moyen d’échapper à ça… à ça… Peut-être votre honneur peut-il m’aider à trouver le mot juste ? »
« Un dilemme ? »
« Dilemme, oui, monsieur le juge. Et Biasi, le notaire, qui vient se faire raser chez moi, utilise un autre mot qui correspond exactement au cas, si votre honneur me pardonne. »
« Alors, selon vous, ce Don Nicasio… »
« Oh, je ne mettrai pas mon doigt dans l’engrenage ! Qu’il réponde pour lui-même. Chacun a sa propre conscience ; et Jésus-Christ a dit : "Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés." Eh bien, un matin… ou était-ce le soir ? Je ne me souviens pas exactement… oui, maintenant ça me revient, c’était le matin… je l’ai vu passer, fronçant les sourcils et la tête basse ; j’étais sur le pas de ma porte, en train d’affûter un rasoir. Par curiosité, je lui ai adressé un mot en passant ainsi qu’un signe de tête, ajoutant un geste qui valait bien une question. Il s’est approché de moi, m’a regardé droit dans les yeux et a répondu : "Ne t’ai-je pas dit que, tôt ou tard, je ferais une folie ? Et je le ferai, voisin, oui, je le ferai ! Ils me traînent par les cheveux !" "Laissez-moi les couper, alors !" ai-je répondu en plaisantant, pour lui faire oublier son idée. »
« Donc, il vous l’avait déjà dit, n’est-ce pas ? Comment en est-il venu à vous le dire auparavant ? »
« Oh, votre honneur sait comment les mots s’échappent de la bouche à certains moments. Qui y prête attention ? Pour ma part, j’ai trop d’autres choses en tête… »
« Allons, allons… de quoi avait-il parlé, quand il vous l’a dit la première fois ? »
« Grand Dieu, donnez-moi le temps de réfléchir, monsieur le juge ! De quoi avait-il parlé ? Eh bien, de sa femme, évidemment. Qui sait ? Quelqu’un a dû lui mettre une puce à l’oreille. Il suffit d’un demi-mot pour ruiner la tranquillité d’esprit d’un pauvre diable. Et c’est comme ça qu’un homme laisse échapper de sa bouche des mots comme "Tôt ou tard, je ferai une folie !" C’est tout. Je ne sais rien d’autre à ce sujet, monsieur le juge ! »
« Et la seule réponse que vous lui avez faite fut une plaisanterie ? »
« Je ne pouvais pas lui dire : "Allez-y, faites-la", n’est-ce pas ? Comme il était, il est reparti en secouant la tête. Et quelle idée il a continué à ruminer après ça, qui sait ? On ne peut pas voir à l’intérieur du cerveau d’un autre homme. Mais parfois, quand je l’entendais se soulager… »
« Alors, il avait l’habitude de se soulager auprès de vous ? »
« Eh bien, oui, auprès de moi, et peut-être auprès d’autres encore. Vous voyez, on supporte des choses, on supporte, on supporte ; et à la fin, plutôt que d’exploser, on se soulage auprès du premier venu. »
« Mais vous n’étiez pas le premier venu. Vous aviez l’habitude de passer chez lui… »
« Seulement en tant que barbier, monsieur le juge ! Seulement quand Don Nicasio m’envoyait chercher. Et très souvent, j’arrivais trop tard, bien que j’aie fait de mon mieux. »
« Et très probablement, vous y alliez parfois quand vous saviez qu’il n’était pas à la maison ? »
« Exprès, monsieur le juge ? Non, jamais ! »
« Et quand vous trouviez sa femme seule, vous vous permettiez… »
« Calomnies, monsieur le juge ! Qui ose dire une chose pareille ? Est-ce elle qui le dit ? Il se peut qu’une ou deux fois quelques mots m’aient échappé en plaisantant. Vous savez comment c’est… quand je me trouvais face à face avec une jolie femme… vous savez comment c’est… ne serait-ce que pour ne pas paraître ridicule ! »
« Mais c’était bien loin d’être une plaisanterie ! Vous avez fini par la menacer ! »
« Quelles calomnies ! La menacer ? Pourquoi faire ? Une femme de sa trempe n’a pas besoin d’être menacée ! Je ne me serais jamais abaissé à cela ! Je ne suis pas un écolier ! »
« La passion pousse les hommes à toutes sortes de folies. »
« Cette femme est capable de tout ! Elle calomnierait le Seigneur lui-même en face ! La passion ? Moi ? À mon âge ? J’ai bien passé la quarantaine, monsieur le juge, et j’ai beaucoup de cheveux gris par-dessus le marché. J’ai commis bien des folies dans ma jeunesse, comme tout le monde. Mais maintenant… Et puis, avec une femme comme ça ! Je n’étais pas aveugle, même si Don Nicasio l’était. Je savais que ce jeune homme… pauvre fou, il l’a payé cher… je savais qu’il lui avait tourné la tête. C’est comme ça avec certaines femmes… elles suivent leur propre chemin, elles en quittent un pour un autre, et puis elles finissent par devenir l’esclave de quelque vaurien qui les vole et les maltraite ! Il la battait, monsieur le juge, bien des fois, monsieur le juge ! Et moi, par égard pour le pauvre mari, que je plaignais… Oui, c’est pourquoi elle dit que je l’ai menacée. Elle le dit parce que j’ai eu la sottise d’aller lui faire un sermon, le jour où Don Nicasio m’a dit : "Je ferai une folie !" Elle savait ce que je voulais dire, ou du moins elle prétendait le savoir. »
« Non ; voici ce que vous avez dit… »
« Oui, monsieur le juge, je me souviens maintenant exactement de ce que j’ai dit. "Je vais gâcher ton jeu", lui ai-je dit, "quitte à ce que ça m’envoie au bagne !" mais je parlais au nom du mari. Dans la chaleur du moment, on tombe dans un rôle… »
« Le mari ne savait rien de tout cela. »
« Allais-je me vanter devant lui de ce que j’avais fait ? Un ami rend service ou il ne le rend pas. C’est comme ça que je comprends les choses. »
« Pourquoi étiez-vous si préoccupé par cela ? »
« Je n’aurais pas dû l’être, monsieur le juge. J’ai le cœur trop tendre. »
« Vos menaces devenaient gênantes. Et non seulement des menaces, mais promesse sur promesse ! Et des cadeaux en plus, une bague et une paire de boucles d’oreilles… »
« C’est vrai. Je ne le nierai pas. Je les ai trouvées dans ma poche, tout à fait par hasard. Elles appartenaient à ma femme. C’était une extravagance, mais je l’ai faite pour empêcher le pauvre Don Nicasio de faire une folie. Si seulement je pouvais arriver à mes fins, me disais-je, si seulement je pouvais éloigner ce jeune homme, alors il serait bien temps de dire à Don Nicasio : "Mon ami, rends-moi ma bague et mes boucles d’oreilles !" Il n’aurait pas eu besoin qu’on le lui dise deux fois. C’est un homme honorable, Don Nicasio ! »
« Mais quand elle vous a répondu : "Garde-les toi-même, je n’en veux pas !", vous avez commencé à la supplier, presque en larmes… »
« Ah, monsieur le juge ! Puisqu’il faut tout vous dire… je ne sais pas comment j’ai réussi à me contenir… je m’étais tellement mis à la place du mari ! J’aurais pu l’étrangler de mes propres mains ! J’aurais pu faire cette même folie à laquelle Don Nicasio pensait ! »
« Pourtant vous étiez très prudent, cela est évident. Vous vous disiez : "Si ce n’est pour moi, alors ce n’est pour personne !" L’amant, je veux dire, pas Don Nicasio. Et vous avez commencé à travailler le mari, qui, jusqu’à ce moment-là, avait laissé les choses glisser, soit parce qu’il ne croyait pas, soit parce qu’il préférait supporter le moindre mal… »
« Il se peut que quelque mot déplacé m’ait échappé. Il y a des moments où un homme d’honneur perd la tête… mais au-delà de cela, rien, monsieur le juge. Don Nicasio lui-même m’en sera témoin. »
« Mais Don Nicasio dit… »
« Lui aussi ? Il m’a fait défaut ? Il s’est retourné contre moi ? Une belle façon de montrer sa gratitude ! »
« Il n’a rien à être reconnaissant. Ne vous énervez pas ! Rasseyez-vous. Vous avez commencé par protester que vous ne saviez rien du tout à ce sujet. Et pourtant, vous saviez tant de choses. Vous devez en savoir bien d’autres encore. Ne vous énervez pas. »
« Vous voulez m’entraîner au bord du précipice, monsieur le juge ! Je commence à comprendre ! »
« Les hommes aveuglés par la passion marchent vers les précipices de leurs propres pieds. »
« Mais… alors votre honneur imagine que moi, moi-même… »
« Je n’imagine rien. Il est évident que vous étiez l’instigateur, et même quelque chose de plus que l’instigateur. »
« Calomnie, calomnie, monsieur le juge ! »
« Ce même soir, vous avez été vu en train de parler avec le mari jusqu’à une heure assez tardive. »
« J’essayais de le persuader de ne pas le faire. Je lui disais : "Laisse les choses tranquilles ! Puisque tu as le malheur d’avoir cette situation, quelle différence cela fait-il que ce soit celui-ci, ou quelqu’un d’autre ?" Et il répétait sans cesse : "Quelqu’un d’autre, oui, mais pas cette sale bête !" Ses propres mots, monsieur le juge. »
« Vous étiez au coin de la rue adjacente, aux aguets. »
« Qui m’a vu là ? Qui nous a vus, monsieur le juge ? »
« On vous a vus. Allons, décidez-vous à dire tout ce que vous savez. Ce sera mieux pour vous. La femme témoigne : "Il y en avait deux", mais dans l’obscurité, elle n’a pas pu reconnaître l’autre. »
« Juste parce que je voulais faire un acte de bonté ! Voilà ce que je me suis attiré en essayant d’accomplir un acte de bonté ! »
« Vous étiez au coin de la rue… »
« C’était comme ça, monsieur le juge. Je l’avais accompagné jusque-là. Mais quand j’ai vu qu’il était inutile d’essayer de l’arrêter… il était onze heures… les rues étaient désertes… j’ai commencé à le quitter avec indignation, sans un mot d’adieu… »
« Eh bien, qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Ai-je besoin de tenailles pour vous tirer les mots de la bouche ? »
« Ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, votre honneur sait comment c’est la nuit, sous la lumière du lampadaire. On voit, puis on ne voit pas… c’est comme ça. Je me suis retourné… Don Nicasio avait plongé dans l’entrée de sa maison… juste près de l’entrée de la petite ruelle. Un cri !… puis plus rien ! »
« Vous avez couru vers l’avant ? C’était tout à fait naturel. »
« J’ai hésité sur le seuil… le couloir était si sombre. »
« Vous n’auriez pas pu faire cela. La femme vous aurait reconnu à la lumière du réverbère. »
« Le réverbère est à une certaine distance. »
« Vous êtes entrés l’un après l’autre. Lequel de vous a fermé la porte ? Car la porte a été fermée immédiatement. »
« Dans la confusion du moment… deux hommes qui luttaient ensemble… je pouvais les entendre haleter… j’ai voulu appeler à l’aide… puis une chute ! Et là, je me suis senti saisi par le bras : "Cours, voisin, cours ! Ce n’est pas ton affaire !" Ça ne ressemblait pas à la voix d’un être humain. Et c’est ainsi… c’est ainsi que je me suis trouvé là, témoin impuissant. Je pense que Don Nicasio avait l’intention de tuer aussi sa femme ; mais la malheureuse s’est échappée. Elle a couru et s’est enfermée dans sa chambre. C’est… j’ai lu cela plus tard, dans les journaux. Le mari aurait été plus avisé de la tuer en premier. Les mauvaises herbes feraient mieux d’être arrachées par les racines. Qu’est-ce que vous faites écrire à cet homme, monsieur le juge ? »
« Absolument rien, comme vous dites. Juste votre déposition. Le greffier va vous la lire maintenant, et vous la signerez. »
« Pourrais-je en tirer quelque mal ? Je suis innocent ! Je n’ai fait que dire ce que vous vouliez me faire dire. Vous m’avez empêtré dans un filet bien serré, comme un petit poisson de rivière ! »
« Un instant. Et voici qui est le plus important de tout. Comment se fait-il que les blessures mortelles sur le corps du défunt aient été faites avec un rasoir ? »
« Oh, la traîtrise de Don Nicasio ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Oui, monsieur le juge. Deux jours avant — personne ne peut penser à tout, personne ne peut tout prévoir — il est venu à la boutique et m’a dit : "Voisin, prête-moi un rasoir ; j’ai un cor qui me fait souffrir." Il était si naturel que je n’ai pas hésité un instant. Je l’ai même mis en garde : "Prenez garde ! On ne plaisante pas avec les cors ! Un peu de sang, et vous pourriez déclencher un cancer !" "Ne vous faites pas de souci pour ça, voisin," a-t-il répondu. »
« Mais le rasoir est introuvable. Vous devez l’avoir emporté. »
« Moi ? Qui se souviendrait d’une petite chose pareille ? J’étais plus mort que vif, monsieur le juge. Où essayez-vous de me mener avec vos questions ? Je vous le dis, je suis innocent ! »
« Ne niez pas si obstinément. Une confession franche vous aidera bien plus que de protester de votre innocence. Les faits parlent assez clairement. On sait bien comment la passion rend le cœur et le cerveau fous. Un homme dans cet état n’est plus lui-même. »
« C’est la vérité, monsieur le juge ! Cette misérable femme m’a ensorcelé ! Elle m’envoie au bagne ! Plus elle disait "Non, non, non !", plus je me sentais devenir fou, de la tête aux pieds, comme si elle versait du feu sur moi avec son "Non, non, non !" Mais maintenant… je ne veux pas qu’un autre homme souffre à ma place. Oui, c’était moi, c’était moi qui l’ai tué ! J’étais ensorcelé, monsieur le juge ! Je veux bien aller au bagne. Mais je reviendrai ici, si j’ai la chance de survivre à ma peine. Oh, la justice de ce monde ! Dire qu’elle s’en tire sans rien, elle, la cause réelle et unique de tout ce mal ! Mais je veillerai à ce qu’elle obtienne justice, je le jure solennellement, avec mes deux mains, monsieur le juge ! En prison, je ne penserai à rien d’autre. Et si je reviens et que je la trouve en vie — vieillie et laide, cela ne change rien — elle devra payer pour cela, elle devra réparer ! Ah, "non, non, non !" Mais je dirai : "Oui, oui, oui !" Et je viderai sa dernière goutte de sang, dût ma vie finir au bagne. Et le plus tôt sera le mieux ! »
LUCIUS APULÉE
L’Aventure des trois voleurs
La grande satire de Lucius Apulée, l’œuvre grâce à laquelle son nom survit après le passage de près de dix-huit siècles, est « L’Âne d’or », un roman dont le passage suivant a été extrait et traduit pour ces Histoires de mystère. Lucius, le personnage qui raconte l’histoire, est considéré par certains comme une représentation de l’auteur lui-même. Le but de « L’Âne d’or » était de satiriser les faux prêtres et autres escrocs contemporains. Mais de nombreux épisodes d’aventure et de situations étranges y sont intercalés, dont l’un est donné ici.
Alors que Téléphron arrivait au terme de son récit, ses compagnons de fête, hébétés par le vin, reprirent leur tumulte bruyant. Et tandis que les vieux ivrognes réclamaient la libation coutumière au rire, Byrrhène m’expliqua que le lendemain était un jour religieusement observé par sa cité depuis sa naissance ; un jour où, seuls parmi les mortels, ils propitiaient ce dieu très sacré, le Rire, par des rites hilarants et joyeux. « Le fait que vous soyez ici, ajouta-t-elle, rendra la fête d’autant plus gaie. Et je souhaite que vous apportiez quelque chose d’amusant, issu de votre propre esprit, en l’honneur du dieu, pour nous aider à célébrer dignement une divinité si importante. »
« Assurément, dis-je, ce que vous demandez sera fait. Et, par Jupiter ! j’espère trouver quelque chose d’assez bon pour faire en sorte que ce puissant dieu des vôtres révèle sa présence. »
Sur ce, mon esclave me rappelant l’heure qu’il était, je me levai prestement, bien que peu assurément après mes libations, et, après avoir dûment pris congé de Byrrhène, je guidai mes pas zigzagants sur le chemin du retour. Mais au tout premier angle que nous tournâmes, une soudaine rafale de vent souffla la torche solitaire dont nous dépendions, et nous laissa, plongés dans la noirceur imprévue de la nuit, à trébucher péniblement et douloureusement vers notre demeure, nous écorchant les pieds sur chaque pierre de la route.
Mais quand enfin, nous soutenant l’un l’autre, nous approchâmes de notre but, il y avait là, devant nous, trois autres individus, de carrure grande et robuste, dépensant toute l’énergie de leur force contre nos montants de porte. Et, loin d’être le moins du monde effrayés par notre arrivée, ils semblèrent seulement enflammés d’un zèle plus grand et attaquèrent avec plus de férocité. Très naturellement, il nous parut clair à tous deux, et surtout à moi, qu’ils étaient des brigands, et du plus dangereux acabit. Je tirai donc immédiatement la lame que je porte cachée sous mon manteau pour de telles urgences, et me jetai, sans peur, au milieu de ces bandits de grand chemin. L’un après l’autre, alors qu’ils tentaient successivement de me résister, je les transperçai, jusqu’à ce qu’enfin tous trois gisent étendus à mes pieds, criblés de nombreuses blessures béantes, par lesquelles ils rendirent l’âme. À ce moment, Photis, la servante, avait été réveillée par le vacarme du combat, et, encore haletant et en nage, je me glissai par la porte entrouverte et, aussi épuisé que si j’avais combattu le Géryon à trois corps au lieu de ces voleurs pugnaces, je m’abandonnai au même instant au lit et au sommeil.
Bientôt, l’Aube aux doigts de rose, secouant les rênes pourpres, guidait ses coursiers à travers le chemin du ciel ; et, arraché à mon repos sans trouble, la nuit me rendit au jour. La consternation saisit mon âme au souvenir de mes actes de la veille. Je restai là, accroupi sur mon lit, mes doigts entrelacés enserrant mes genoux, et je m’abandonnai librement à ma détresse ; je voyais déjà en imagination le tribunal, le jury, le verdict, le bourreau. Comment pouvais-je espérer trouver un juge assez doux, assez bienveillant pour me prononcer innocent, souillé que j’étais par un triple meurtre, taché du sang de tant de citoyens ? Était-ce là le glorieux point culminant de mes voyages que le Chaldéen, Diophane, m’avait si confiamment prédit ? Encore et encore, je repassais toute l’affaire en gémissant sur mon triste sort.
Sur ce, on frappa à nos portes et un tumulte croissant s’éleva sur le seuil. À peine l’admission fut-elle donnée qu’avec une ruée impétueuse, toute la maison fut remplie de magistrats, de police et de la foule hétéroclite qui suivait. Deux officiers, sur l’ordre des magistrats, posèrent promptement la main sur moi, et commencèrent à m’entraîner, bien que la résistance fût la dernière chose à laquelle j’eusse songé. Lorsque nous atteignîmes la première rue transversale, la cité entière traînait déjà sur nos talons en une masse incroyablement dense. Et je marchais sombrement, la tête pendante jusqu’à terre — je pourrais même dire jusqu’aux régions inférieures sous la terre.
Enfin, après avoir fait le tour de chaque place de la ville, exactement de la manière dont les victimes sont conduites autour avant un sacrifice destiné à détourner les mauvais présages, je fus amené sur le forum et confronté au tribunal de la justice. Les magistrats avaient pris place sur l’estrade surélevée, le crieur public avait ordonné le silence, quand soudain, tous ceux présents, comme d’une seule voix, protestèrent que dans un rassemblement si vaste, il y avait danger dû à la foule dense, et exigèrent qu’une affaire d’une telle importance fût plutôt jugée au théâtre public. Aussitôt dit, toute la population se déversa, pêle-mêle, et en un temps merveilleusement court, eut rempli tout l’auditorium jusqu’à ce que chaque allée et chaque galerie ne fussent qu’une masse solide. Beaucoup grouillaient sur les colonnes, d’autres pendaient aux statues, tandis que quelques-uns se perchaient, à moitié hors de vue, sur les rebords de fenêtres et les corniches ; mais tous, dans leur étonnante avidité, semblaient peu se soucier du risque qu’ils faisaient courir à leurs vies. À la manière d’un sacrifice, je fus conduit par les fonctionnaires publics au milieu de la scène, et laissé debout au centre de l’orchestre. Une fois encore, la voix du crieur public retentit, appelant le procureur, sur quoi un certain vieillard se leva, et après avoir d’abord pris un petit vase, dont le fond se terminait en un entonnoir étroit, et l’avoir rempli d’eau, laquelle, s’échappant goutte à goutte, devait marquer la durée de son discours, s’adressa à la populace en ces termes :
« Ce n’est pas une affaire triviale, citoyens très honorés, mais une affaire qui concerne directement la paix de toute notre cité, et qui sera transmise comme un lourd précédent. C’est pourquoi vos intérêts individuels et communs exigent également que vous souteniez la dignité de l’État, et ne permettiez pas à ce meurtrier brutal d’échapper à la peine du massacre en masse qui a résulté de ses actes sanglants. Et ne pensez pas que je sois influencé par des motifs privés, ou que je donne libre cours à une animosité personnelle. Car je suis au commandement de la garde de nuit, et jusqu’à ce jour, je pense qu’il n’est personne qui puisse mettre en doute ma diligente vigilance. En conséquence, je vais exposer l’affaire et relater fidèlement les événements de la nuit dernière.
« C’était vers l’heure de la troisième veille, et je faisais ma ronde dans toute la cité, allant de porte en porte avec une vigilance scrupuleuse, quand soudain je contemplai ce jeune homme assoiffé de sang, épée en main, répandant le carnage autour de lui ; déjà, pas moins de trois victimes de sa sauvagerie gisaient se tordant à ses pieds, rendant leur souffle dans une mare de sang. Frappé, comme il pouvait l’être, de la culpabilité d’un si grand crime, l’individu s’enfuit et, se glissant dans l’une des maisons sous le couvert de l’obscurité, resta caché le reste de la nuit. Mais, grâce aux dieux qui ne permettent à aucun pécheur de rester impuni, je l’ai intercepté à l’aube, avant qu’il ne puisse s’échapper par des voies secrètes, et je l’ai amené ici pour être jugé devant votre tribunal sacré de la justice. Le prisonnier à la barre est un triple meurtrier ; il a été pris en flagrant délit ; et, de plus, c’est un étranger. En conséquence, il est de votre devoir clair de rendre un verdict de culpabilité contre cet homme venu d’une terre étrangère pour un crime que vous puniriez sévèrement même dans le cas de l’un de vos propres citoyens. »
Ayant ainsi parlé, le procureur impitoyable suspendit sa vindicative harangue, et le crieur public m’ordonna aussitôt de commencer ma défense, si j’en avais une à faire. Au début, je ne pus suffisamment contrôler ma voix pour parler, bien que moins accablé, hélas, par la dureté de l’accusation que par ma propre conscience coupable. Mais enfin, miraculeusement inspiré par le courage, je fis la réponse suivante :
« Je réalise combien il est difficile pour un homme accusé de meurtre, et confronté aux corps de trois de vos citoyens, de persuader une si grande multitude de son innocence, même s’il dit la vérité exacte et admet volontairement les faits. Mais si, par miséricorde, vous m’accordez une écoute attentive, je vous démontrerai facilement que, loin de mériter d’être mis en jugement pour ma vie, j’ai encouru à tort le lourd stigmate d’un tel crime comme résultat fortuit d’une juste indignation.
« Je regagnais mon domicile après un dîner à une heure assez tardive, après avoir bu assez librement, je ne tenterai pas de le nier — car c’était là le fin fond de mon offense — quand, voilà ! devant les portes mêmes de ma demeure, devant le foyer du bon Milon, votre concitoyen, je contemplai un nombre de voleurs scélérats tentant d’effectuer une entrée et arrachant déjà les portes de leurs gonds tordus. Toutes les serrures et tous les verrous, si soigneusement fermés pour la nuit, avaient été forcés, et les voleurs projetaient le massacre des occupants. Finalement, l’un d’eux, plus grand et plus actif que les autres, les pressa à l’action par ces mots :
« "Allez, les gars ! Montrez de quel bois vous êtes faits, et frappez de toutes vos forces pendant qu’ils dorment ! Pas de quartier maintenant, pas de faiblesse de cœur ! Que la mort traverse la maison avec une épée tirée ! Si vous en trouvez au lit, tranchez-leur la gorge avant qu’ils ne s’éveillent ; si certains tentent de résister, abattez-les. Notre seule chance de nous en sortir sains et saufs est de ne laisser personne d’autre sain et sauf dans toute la maison."
« J’avoue, citoyens, que j’étais fort effrayé, tant à cause de mes hôtes que de moi-même ; et, croyant accomplir le devoir d’un bon citoyen, je tirai l’épée qui m’accompagne toujours en prévision de tels dangers, et commençai à chasser ou à abattre ces brigands désespérés. Mais les barbares et inhumains scélérats, loin d’être effrayés, eurent l’audace de se dresser contre moi, bien qu’ils vissent que j’étais armé. Leurs rangs serrés m’opposèrent résistance. Ensuite, le chef et porte-étendard de la bande, m’assaillant avec une force robuste, me saisit des deux mains par les cheveux, et me courbant en arrière, se prépara à me fracasser le crâne avec une pierre de pavé ; mais alors qu’il criait encore pour en avoir une, d’un coup précis, j’eus la chance de le transpercer et de l’étendre à mes pieds. Peu de temps après, un second coup, visé entre les épaules, finit un autre d’entre eux, alors qu’il s’agrippait bec et ongles à mes jambes ; tandis que le troisième, alors qu’il s’avançait imprudemment, je le poignardai en pleine poitrine.
« Puisque j’avais combattu du côté de la loi et de l’ordre, en défense de la sécurité publique et du foyer de mon hôte, je me sentais non seulement sans reproche, mais digne de louange publique. Je n’ai jamais été accusé auparavant de la moindre infraction à la loi ; je jouis d’une haute réputation parmi les miens, et toute ma vie, j’ai valorisé une conscience claire au-dessus de toute possession matérielle. Et je ne peux comprendre pourquoi je devrais subir cette poursuite pour avoir tiré une juste vengeance de ces voleurs sans valeur, puisqu’aucun ne peut démontrer qu’il y ait jamais eu d’inimitié entre nous auparavant, ou, pour le dire autrement, que j’aie eu quelque connaissance préalable de ces voleurs. Vous n’avez même établi aucun motif pour lequel je serais supposé avoir commis un si grand crime. »
À ce point, mon émotion me submergea de nouveau, et, les mains étendues en supplique, je me tournai vers l’un et l’autre, les implorant de m’épargner au nom de l’humanité commune, pour l’amour de tout ce qui leur était cher. Je crus à ce moment qu’ils devaient être mus par la pitié, frémissants de sympathie pour ma misère ; en conséquence, j’appelai à témoin l’Œil de la Justice et la Lumière du Jour, et confiai mon affaire à la providence de Dieu, quand, levant les yeux, je découvris que l’assemblée entière était convulsionnée de rire, sans en excepter mon propre bon hôte et parent, Milon, qui tremblait de joie. « Voilà pour l’amitié ! » pensai-je en moi-même, « voilà pour la gratitude ! En protégeant mon hôte, je suis devenu un meurtrier, en jugement pour ma vie ; tandis que lui, loin de lever le petit doigt pour m’aider, fait de ma misère une dérision. »
À cet instant, une femme vêtue de noir s’élança au centre de la scène, pleurant et gémissant, serrant un petit enfant contre sa poitrine. Une femme plus âgée, couverte de haillons et secouée de sanglots semblables, la suivit, toutes deux agitant des rameaux d’olivier tandis qu’elles passaient autour de la civière sur laquelle gisaient les corps couverts des tués, et élevèrent la voix en un cri de deuil : « Pour l’amour de l’humanité commune, gémirent-elles, par toutes les lois universelles de la justice, soyez mus par la pitié pour la mort imméritée de ces jeunes hommes ! Donnez à une épouse et une mère solitaire le réconfort de la vengeance ! Venez au secours de cet enfant malheureux laissé orphelin en ses tendres années, et offrez le sang de l’assassin au sanctuaire de la loi et de l’ordre. »
Sur ce, le magistrat présidant se leva et s’adressa au peuple :
« Le crime pour lequel le prisonnier paiera plus tard la pleine peine, lui-même ne tente même pas de le nier. Mais un autre devoir reste à accomplir, et c’est de découvrir qui furent ses complices dans cet acte méchant ; car il ne semble pas probable qu’un seul homme ait pu vaincre trois autres aussi jeunes et forts que ceux-ci. Nous devons appliquer la torture pour extraire la vérité ; et puisque l’esclave qui l’accompagnait s’est échappé, il ne nous reste aucune autre alternative que d’arracher les noms de ses compagnons au prisonnier lui-même, afin que nous puissions efficacement soulager le public de toute crainte de danger de la part de cette bande désespérée. »
Immédiatement, conformément à l’usage grec, le feu et la roue furent apportés, avec tous les autres instruments de torture. Maintenant, en vérité, ma détresse était non seulement augmentée mais multipliée quand je vis que j’étais voué à périr pièce par pièce. Mais à ce point, la vieille femme, dont les lamentations bruyantes étaient devenues une nuisance, éclata avec cette demande :
« Citoyens honorés, avant que vous ne procédiez à la torture du prisonnier, à cause des êtres chers qu’il m’a enlevés, ne permettrez-vous pas que les corps des défunts soient découverts, afin que la vue de leur jeunesse et de leur beauté puisse vous enflammer d’une colère juste et d’une sévérité proportionnée au crime ? »
Ces paroles furent reçues par des applaudissements, et le magistrat commanda aussitôt que moi-même je retire de ma propre main le drap recouvrant les corps étendus sur la civière. Malgré mes luttes et ma détermination désespérée de ne pas regarder de nouveau les conséquences de mon acte de la nuit dernière, les gardes du tribunal m’entraînèrent promptement, en obéissance à l’ordre du juge, et, pliant mon bras par force brute depuis sa position contre mon flanc, l’étirèrent au-dessus des trois cadavres. Vaincu dans la lutte, je cédai à la nécessité et, bien contre mon gré, retirai le drap et exposai les corps.
Grands dieux, quel spectacle ! Quel miracle ! Quelle transformation dans toute ma destinée ! J’avais déjà commencé à me considérer comme un vassal de Proserpine, un serf de l’Hadès, et maintenant je ne pouvais que haleter d’un étonnement impuissant devant la soudaineté du changement ; les mots me manquent pour exprimer dignement cette étonnante métamorphose. Car les corps de mes victimes massacrées n’étaient rien de plus ni de moins que trois outres gonflées, dont les flancs portaient encore les cicatrices de nombreuses perforations qui, comme je me rappelais mon combat de la nuit précédente, étaient situées aux points mêmes où j’avais infligé des blessures béantes à mes adversaires. Sur ce, l’hilarité, qui jusqu’à ce point avait été assez bien contenue, balaya la foule comme un incendie. Certains s’abandonnèrent sans défense à une extravagance de joie débridée ; d’autres firent de leur mieux pour se contrôler, tenant leurs flancs douloureux à deux mains. Et après avoir tous ri jusqu’à ne plus pouvoir rire, ils quittèrent le théâtre, leurs regards en arrière encore centrés sur moi.
Dès le moment où j’eus retiré ce linceul, je restai figé comme si j’étais pétrifié en pierre, aussi incapable de bouger que n’importe laquelle des statues ou colonnes du théâtre. Et je ne sortis de ma stupeur que lorsque Milon, mon hôte, s’approcha lui-même et, me tapotant l’épaule, m’entraîna avec une douce violence, mes larmes coulant maintenant librement et des sanglots étouffant ma voix. Il me ramena à la maison par un chemin détourné, à travers les rues les moins fréquentées, faisant de son mieux pendant ce temps pour apaiser mes nerfs et guérir mes sentiments blessés. Mais rien de ce qu’il pouvait dire ne réussit à atténuer mon amère indignation d’avoir été rendu si injustement ridicule. Mais soudain, les magistrats eux-mêmes, portant encore leurs insignes de fonction, arrivèrent à la maison et firent réparation personnelle en ces termes :
« Nous sommes parfaitement conscients, Maître Lucius, tant de votre grand mérite que de celui de votre famille, car la renommée de votre nom s’étend à travers tout le pays. En conséquence, vous devez comprendre que le traitement que vous ressentez si vivement n’avait nullement pour but de vous insulter. Chassez donc votre humeur sombre actuelle et bannissez toute colère de votre esprit. Car le festival, que nous célébrons solennellement à chaque retour de l’année en l’honneur du Dieu du Rire, doit toujours compter sur la nouveauté pour assurer son succès. Et ainsi notre dieu, qui vous est aujourd’hui si grandement redevable, décrète que sa présence favorable vous suivra partout où vous irez, et que votre visage joyeux sera partout un signal d’hilarité. La cité tout entière, par gratitude, vous décerne des honneurs exceptionnels, inscrivant votre nom au nombre de ses protecteurs et ordonnant que votre effigie en bronze soit érigée en mémorial perpétuel de cette journée. »
PLINE LE JEUNE
Lettre à Sura
Nos loisirs m’offrent l’occasion d’apprendre auprès de vous, et à vous celle de m’instruire. Aussi, je désire particulièrement savoir si vous pensez qu’il existe des fantômes, possédant une apparence qui leur est propre et un certain pouvoir surnaturel, ou si de simples illusions vides ne font que prendre forme sous l’effet de nos craintes. Pour ma part, je suis porté à croire à leur existence, surtout par ce que j’ai entendu dire au sujet de Curtius Rufus. Alors qu’il était encore dans des conditions humbles et obscures, il était un parasite dans la suite du gouverneur d’Afrique. Tandis qu’il arpentait la colonnade un après-midi, une forme féminine d’une taille et d’une beauté surhumaines lui apparut. Elle informa cet homme terrifié qu’elle était « l’Afrique » et qu’elle était venue prédire des événements futurs ; car il devait se rendre à Rome, y remplir des charges d’État, et même revenir dans cette même province avec les plus hauts pouvoirs, pour y mourir. Toutes ces choses furent accomplies. De plus, alors qu’il faisait escale à Carthage et qu’il débarquait de son navire, la même forme est dite s’être présentée à lui sur le rivage. Il est certain que, saisi par la maladie et augurant l’avenir d’après le passé et le malheur d’après sa prospérité antérieure, il abandonna lui-même tout espoir de vie, bien qu’aucun de ceux qui l’entouraient ne désespérât.
L’histoire suivante n’est-elle pas encore plus effrayante et tout aussi merveilleuse ? Je la raconterai telle qu’elle m’a été transmise :
Il y avait à Athènes une demeure, spacieuse et commode, mais de mauvaise réputation et dangereuse pour la santé. Au milieu de la nuit, on entendait un bruit semblable à celui du fer et, si l’on écoutait plus attentivement, un cliquetis de chaînes se faisait entendre, d’abord au loin, puis tout près. Bientôt un spectre apparaissait, un vieil homme décharné, consumé par la maigreur et la saleté, avec une longue barbe et des cheveux hérissés, portant des entraves aux jambes et des liens aux mains, qu’il agitait. De là, les occupants, en raison de leurs craintes, passaient des nuits misérables et horribles sans dormir. Ce manque de sommeil était suivi par la maladie et, leurs terreurs augmentant, par la mort. Car, même durant le jour, bien que l’apparition se fût dissipée, une réminiscence de celle-ci flottait devant leurs yeux, et leur effroi survivait à sa cause. La demeure fut en conséquence désertée et, condamnée à la solitude, fut entièrement abandonnée au fantôme redoutable. Cependant, elle fut mise en annonce, au cas où quelqu’un, ignorant de la malédiction effrayante qui s’y attachait, serait disposé à l’acheter ou à la louer. Athénodore, le philosophe, vint à Athènes et lut l’annonce. Lorsqu’il fut informé des conditions, si basses qu’elles en paraissaient suspectes, il fit des recherches et apprit tous les détails. Pourtant, cela ne l’empêcha nullement, bien au contraire, il loua la maison avec d’autant plus d’empressement. Alors que la soirée commençait à tomber, il ordonna que l’on installât un lit pour lui dans la partie avant de la maison et demanda ses tablettes, ses instruments d’écriture et une lampe. Il congédia tous ses serviteurs dans les appartements intérieurs et, pour lui-même, appliqua son âme, ses yeux et sa main à la composition, afin que son esprit, par manque d’occupation, ne se représentât pas les fantômes dont il avait entendu parler ou quelque terreur vaine. Au commencement, il y eut le silence universel de la nuit. Bientôt, le secouement des fers et le cliquetis des chaînes se firent entendre, mais il ne leva jamais les yeux ni ne ralentit sa plume, durcissant son âme et assourdissant ses oreilles par son travail. Le bruit grandit et approcha : maintenant il semblait se faire entendre à la porte, puis derrière la porte. Il regarda autour de lui, vit et reconnut la figure dont on lui avait parlé. Elle se tenait là et lui faisait signe de son doigt, comme pour l’inviter. Lui, en réponse, fit un signe de la main pour qu’elle patientât un instant, et se remit à ses tablettes et à sa plume. Là-dessus, la silhouette continua à agiter ses chaînes au-dessus de sa tête tandis qu’il écrivait. En regardant de nouveau, il la vit faire le même signe qu’auparavant et, sans délai, il prit une lampe et la suivit. Elle se déplaçait à pas lents, comme accablée par ses chaînes, et, après avoir tourné dans la cour de la maison, disparut soudainement et le laissa seul. Se retrouvant ainsi abandonné à lui-même, il marqua l’endroit avec de l’herbe et des feuilles qu’il cueillit. Le lendemain, il s’adressa aux magistrats et les pressa de faire creuser à l’endroit en question. On y trouva des ossements attachés et mêlés à des entraves ; le corps auquel ils avaient appartenu, décomposé par le temps et la terre, les avait abandonnés ainsi nus et corrodés aux chaînes. Ils furent recueillis et enterrés aux frais de l’État, et la maison fut dès lors libérée de l’esprit, qui avait obtenu une sépulture décente.
L’histoire ci-dessus, je la crois sur la foi de ceux qui l’affirment. Ce qui suit, je suis moi-même en mesure de l’affirmer à d’autres. J’ai un affranchi qui n’est pas sans quelque connaissance des lettres. Un de ses jeunes frères dormait avec lui dans le même lit. Ce dernier rêva qu’il voyait quelqu’un assis sur le lit, qui approchait une paire de ciseaux de sa tête et même coupait les cheveux du sommet de celle-ci. Lorsque le jour se leva, on le trouva tondu au sommet, et ses mèches furent découvertes alentour. Très peu de temps après, une nouvelle occurrence du même genre confirma la véracité de la précédente. Un de mes jeunes serviteurs dormait, en compagnie de plusieurs autres, dans l’appartement des pages. Il vint par les fenêtres (ainsi raconte-t-il l’histoire) deux silhouettes en tuniques blanches, qui coupèrent ses cheveux tandis qu’il gisait, et partirent par où elles étaient venues. Dans son cas aussi, la lumière du jour le montra tondu, et ses mèches éparpillées autour. Rien de remarquable ne s’ensuivit, sauf, peut-être, ceci, que je ne fus pas traduit en accusation, comme je l’aurais été si Domitien (sous le règne duquel ces événements se produisirent) avait vécu plus longtemps. Car, dans son bureau, on trouva une dénonciation contre moi qui avait été présentée par Carus ; circonstance d’où l’on peut conjecturer — puisqu’il est d’usage pour les accusés de laisser croître leurs cheveux — que la coupe des cheveux de mes esclaves fut le signe que le danger qui me menaçait était écarté.
Je vous prie, donc, d’appliquer votre grand savoir à ce sujet. La matière est de celles qui méritent une longue et profonde réflexion de votre part ; et je ne suis pas, quant à moi, indigne de recevoir les fruits de votre sagesse. Vous pouvez même argumenter des deux côtés (comme c’est votre manière), pourvu que vous argumentiez plus fortement d’un côté que de l’autre, afin de ne pas me laisser en suspens et dans l’anxiété, alors que la raison même pour laquelle je vous consulte est de mettre fin à mes doutes.